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MÂROUF,

SAVETIER
DU CAIRE Henri Rabaud
Direction musicale Marc Minkowski
Mise en scène Jérôme Deschamps

Chœur de l’Opéra National de Bordeaux


Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Licence E.S. 1-1088384 ; 2-1088385 ; 3-1088386 - Création graphique : inconitO - Illustration : © Matthieu Fappani

Du 23 au 29 avril 2018

OPERA-COMIQUE.COM I 0825 01 01 23 (0,15€/min)


PLACE BOIELDIEU - 75002 PARIS
CLASSICA
Société éditrice :
EMC2
SAS au capital de 600 000 5
ÉDITO
18, rue du Faubourg-du-Temple, 75011 Paris
Tél.: 01 47 00 49 49

N°201
AVRIL 2018
RCS 832 332 399 Paris

Président et directeur
de la publication : Jean-Jacques Augier
Directeur général : Stéphane Chabenat
Adjointe : Sophie Guerouazel

Directeur de la rédaction
Jérémie Rousseau

D’après une
jrousseau@classica.fr
Chef de rubrique disques et hi-fi
Philippe Venturini
pventurini@classica.fr
Secrétaire de rédaction
Valérie Barrès-Jacobs
vjacobs@emc2paris.fr
Éditorialistes : Alain Duault,
Benoît Duteurtre, Emmanuelle Giuliani,
Jean-Charles Hoffelé, Éric-Emmanuel Schmitt
Grand reporter : Olivier Bellamy
Directrice artistique
Isabelle Gelbwachs
histoire vraie
u romancier ou juste réédité en poche: rien

D
igelbwachs@emc2paris.fr
Service photo du biographe, qui sur la musique de Chostako-
Cyrille Derouineau approche au vitch, ou si peu, et pourtant
cderouineau@emc2paris.fr
mieux la vérité tout de son auteur. L’ironie
Ont collaboré à ce numéro d’un composi- intenable, la construction
Jérémie Bigorie, Jacques Bonnaure, teur ? Le second, sans nul haletante, les rouages d’un
Vincent Borel, Jean-Luc Caron, Damien
Colas, Jean-Noël Coucoureux, Michel doute : celui qui, par sa scénariokafkaïen,lamenace
Fleury, Pierre Flinois, Elsa Fottorino, rigueur scientifique, atteint omniprésente de la terreur
Xavier de Gaulle, Romaric Gergorin,
Pascal Gresset, Jean-Pierre Jackson, le cœur de son sujet en ne et de la mort dissèquent au
Pauline Lambert, Aurore Leger, Michel s’autorisant que des digres- scalpel la psychologie de
Le Naour, Sarah Léon, Franck Mallet,
Pierre Massé, Antoine Mignon, Yannick
sions vérifiées et en bannis- Dmitri Dmitrievitch, héros
Millon, Aurélie Moreau, Clément Serrano, sant toute invention person- antihéros dont le destin se
Dominique Simonnet, Sévag Tachdjian, nelle. Mais il est des cas où le romancier confond avec la tragédie du stalinisme,
Marc Vignal, Thomas Zingle
l’emporte. Lorsque, mystérieuse alchimie, broyé par sa lâcheté face à la tyrannie,mais
Publicité celui-ci sait ouvrir les portes sensorielles dont Barnes montre les tréfonds d’une âme
Team Medias Pôle musique
10, boulevard de Grenelle, CS 10817, dumusiciendontilafaitsonhéros.Onpense nue restée intacte : tout ce que disent
75738 PARIS Cedex 15 au roman Ravel de Jean Echenoz, invitation ses chefs-d’œuvre. Le volume refermé,
Tél.: 01 87 39 75 18
Présidente envoûtante à (ré)écouter sa musique,alors vous courez réécouter Lady Macbeth ou
Corinne Mrejen que pas une seule fois le romancier ne se son Quinzième Quatuor, et peut-être les
Directrice générale
Cécile Colomb
fait musicologue: c’est par son style, ellip- entendrez-vous différemment. « Ce sont
Directrice commerciale tique, sa syntaxe, maniaque, ses mots, les romans qui disent le plus de vérité sur la
Emmanuelle Astruc pesés et soupesés,son sens microscopique vie, écrit le romancier: ce qu’elle est, com-
eastruc@teamedia.fr
Directrice adjointe de la publicité du superflu, son art de caresser les choses ment nous la vivons, quel sens elle pourrait
Stéphanie Gaillard pour mieux en capter la profondeur, avoir, comment nous la goûtons et l’appré-
Courriel : sgaillard@teamedia.fr
Chef de publicité musique vivante qu’Echenoz tisse un parallèle ténu entre cions,comment elle tourne mal et comment
Judith Atlan sa langue et la personnalité de l’auteur du nous la perdons. La meilleure fiction fournit
Courriel : jatlan@teamedia.fr
Chef de publicité hi-fi/instruments
Concerto pour la main gauche. rarement des réponses; mais elle formule
Clémence Maury On ressent cette même impression avec exceptionnellement bien les questions… » X
Courriel : cmaury@teamedia.fr Le Fracas du temps de Julian Barnes, tout Jérémie Rousseau
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Tél.: 01 70 37 31 54.
Courriel : abonnements@classica.fr
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1 an, 10 numéros : 49 u
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N° de commission paritaire : 1120 K 78228 Retrouvez votre magazine Classica sur tablettes et smartphones. L’application Classica est disponible sur App Store.
N° ISSN : 1966-7892
Illustrations des portraits de Jérémie Rousseau, Philippe Venturini et des éditorialistes: Dominic Bugatto. Photo de couverture: EDO.
Classica est édité par EMC2 SAS. Ce numéro comporte un encart Festivals de Bretagne sur une diffusion partielle abonnés France et un encart L’Express
© EMC2 sur l’ensemble des abonnés France.

CLASSICA / Avril 2018 Q 3


Saison 18I19

DANIEL HARDING
Directeur musical
SOMMAIRE

36

58

44 72 78

Q L’ACTUALITÉ Q LE MAGAZINE
03 Éditorial 44 En couverture
07 Ça cartoon ! Vingt chefs-d’œuvre de la musique sacrée, de Machaut
Le chant en grand seigneur à Britten en passant par Bach, Mozart, Berlioz et Stravinsky.
09 La petite musique 54 L’écoute comparée
d’Éric-Emmanuel Schmitt La Missa Solemnis de Ludwig van Beethoven
« Je ne crois pas en Dieu, mais je l’aime » 58 Passion musique
10 Planète musique Didier Lockwood
Le Grand Prix Lycéen des compositeurs, 60 Musique & vin
le Pass Culture, les Victoires de la musique… Accords parfaits
25 L’humeur d’Alain Duault 68 L’univers d’un musicien
Trop belle pour eux ! Entrez dans l’intimité de Stéphane Denève
26 Sortir 72 Entretien
The Beggar’s Opera, Parsifal et Fazil Say Les confidences de Murray Perahia
à Paris, Justin Taylor en Avignon…
33 À voix haute
La chronique de Benoît Duteurtre Q LE GUIDE
34 Un air de famille 78 Les CHOCS du mois
Les Queyras 90 Les disques du mois
36 On a vu 114 Le jazz
Tristan, Salomé, Cecilia Bartoli en Alcina… 116 Les DVD du mois
43 Les carnets d’Emma 118 Hi-fi : test de six amplificateurs-convertisseurs pour casque
La chronique d’Emmanuelle Giuliani 130 Jeux

5 Q CLASSICA / Avril 2018


LE GRAND RENDEZ-VOUS DE LA MUSIQUE
ET DES MUSICIENS

1/2/3 JUIN 2018


GRANDE HALLE
DE LA VILLETTE
PARIS

1 SEUL BILLET D’ENTRÉE


POUR DÉCOUVRIR :
200 exposants
80 ateliers d’éveil musical
et d’initiation à un instrument
30 concerts
30 conférences et émissions
de radio en direct
dolenc.fr Crédits photos : Shutterstock

Plus d’informations et billetterie sur www.musicora.com # musicora18


ÇA CARTOON !
LE CHANT EN GRAND SEIGNEUR

Extrait de L’Histoire de la musique en bandes dessinées de Michael Sadler, Denys Lemery et Bernard Deyries.
© Éditions Van de Velde, Paris. Reproduit avec l’aimable autorisation des Éditions Van de Velde.

CLASSICA / Avril 2018 Q 7


STS Evenements présente

David Grimal
JOUE

Jean-Sébastien Bach

© Bernard Martinez
03.06.2018

Réservations sur :
laseinemusicale.com, fnac.com

Dezsö Ranki
Programme :
Mozart, Brahms, Schubert
© Szilvia Csibi

09.06.2018

Réservations sur :
laseinemusicale.com, fnac.com
LA PETITE MUSIQUE
D’ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT

« Je ne crois pas en
Dieu, mais je l’aime »
— Qu’est-ce donc que cette messe des morts
que vous venez de faire chanter? Fauré d’apocalypse chez Verdi, le Lacrimosa
(Les Larmes) qui bouleverse chez Mozart, et

accompagne
— C’est un requiem de ma composition, surtout le Rex tremendae (Roi redoutable)
Monsieur le curé. qui propose un Dieu juge, capable de pré-
— Connaissiez-vous le paroissien pour cipiter le défunt aux Enfers ou au Paradis.

ou console
lequel nous avons célébré la messe ? Pour Fauré, la mort apporte l’éden à cha-
— Non. cun ; il ose même ajouter un texte que
— Alors pourquoi? personne n’avait jamais intégré au requiem,
— Pour rien… pour le plaisir, si j’ose dire. In Paradisium (Au Paradis), une antienne
Voilà si longtemps que j’accompagne à l’orgue les services d’enter- qu’on chante normalement lorsqu’on se rend au cimetière.
rement! J’en ai par-dessus la tête. J’ai voulu faire autre chose. Le Paradis pour tous, un ciel étoilé célébré par des harpes
— Nous n’avons pas besoin de nouveautés,Monsieur le maître angéliques et des voix de chérubins. Quelle audace ! Ou
de chapelle. Le répertoire de la Madeleine est bien assez riche: quelle impiété ?
contentez-vous-en! Ce Requiem touche autant le croyant que l’incroyant. Celui
Voilà comment fut accueilli le requiem des requiem, celui pour qui mourir consiste à changer de forme vivante et à
que je considère comme le plus juste et le plus spirituel : passer dans l’éternité, Fauré le conduit à cette porte enchan-
le Requiem de Gabriel Fauré. tée avec une douceur émerveillée. Celui pour qui mourir
Que signifie « requiem » ? Repos. Ni désolation, ni mort, revient à quitter la vie et à passer dans le néant, Fauré lui
ni drame: repos. Seulement repos. Requiem aeterna dona ei: propose ce rien comme un soulagement. Soit sa musique
donnez-lui le repos éternel. nous accompagne, soit elle nous console. Que l’après se révèle
Personne avant Fauré n’avait mis en musique le repos. Dans videouplein,il apaisera.Lamortestnotreamie.« MonRequiem,
son Requiem inachevé, Mozart exprime la tension tragique, on a dit qu’il n’exprimait pas l’effroi de la mort, quelqu’un l’a
la tristesse, puis l’envol déterminé des voix vers le ciel dans appelé une berceuse de la mort. Mais c’est ainsi que je sens
une fugue finale, pas la quiétude. Tour à tour, Berlioz traduit la mort: comme une délivrance heureuse, une aspiration au bon-
le tourment,Verdi la terreur suivie de l’espoir exacerbé,Brahms heur d’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux. »
l’émoi métaphysique. Par rhétorique dramatique, Je me demande si la réticence du curé de la
tous ces requiem multiplient les contrebasses, Madeleine lors de la création ne manifestait pas
agitent les timbales et sollicitent les cuivres. Fauré ÉRIC-EMMANUEL une méfiance légitime devant une œuvre intime
préfère la douceur, l’harmonium nu, la harpe, SCHMITT au fidèle autant qu’au mécréant.
une voix d’enfant. Fauré compose une musique est écrivain, dramaturge Fauré avait-il la foi ? Ni croyant ni sceptique
qui s’ouvre sur le silence. Ainsi se déroule la vie: et réalisateur. – nous apprit son fils –, il avait le sens du mystère
on vient du silence et on y retourne. Son dernier ouvrage, et la religion de l’amour. Lorsque je songe à lui,
Son œuvre anticipe la paix éternelle,le ravissement La Vengeance j’ai envie de lui attribuer la phrase que me glissa,
de la sérénité. Fauré supprime certains textes, tels du pardon, est paru un jour, un ami athée : « Je ne crois pas en Dieu,
le Dies irae (Jour de colère) qui favorise le sentiment chez Albin Michel. mais je l’aime. » X

CLASSICA / Avril 2018 Q 9


PLANÈTE MUSIQUE I COMPOSITEURS

Grand Prix Lycéen des Compositeurs 2018


C’EST DANS L’AIR
DU TEMPS
EN MARS DERNIER, LORS DE LA 19e ÉDITION DE CE CONCOURS DÉDIÉ
AU RÉPERTOIRE CONTEMPORAIN, LES ÉLÈVES INSCRITS EN OPTION MUSIQUE
ONT SACRÉ JEAN-BAPTISTE ROBIN POUR SA PIÈCE MECHANIC FANTASY.

F. TRIQUET

e 15 mars der- décerné cette année à Jean- nombreux prix lycéens pour d’élèves inscrits en option

L
nier, près d’un Baptiste Robin qui présen- la littérature ou le cinéma, musique la possibilité de ren-
millier de lycéens tait une pièce pour orgue, il n’y avait pas d’équivalent contrer des compositeurs et de
venus de toute la orchestre à cordes et timbales pour la musique classique, à se plonger dans leur création
France étaient intitulée Mechanic Fantasy. plus forte raison pour la musi- avant de choisir leur lauréat.
réunis à l’Audi- Créé en 2000 par La Lettre du que contemporaine: le Grand Il s’agit là d’un véritable tra-
torium de la Maison de la musicien et piloté depuis 2013 Prix Lycéen des Compositeurs vail de fond.
Radio pour assister à la céré- par Musique Nouvelle en a donc été conçu pour com- Six mois avant l’annonce des
monie de remise du Grand Liberté, ce concours est unique bler ce manque; il offre chaque résultats, un jury de profes-
Prix Lycéen des Compositeurs en son genre. S’il existe de année à plusieurs milliers sionnels de la musique établit

10 Q CLASSICA / Avril 2018


une liste d’œuvres puisées Tanguy (Evocations), noms
dans un large répertoire qui qui témoignent du dyna-
mélange musique de chambre, misme de cette discipline.
musique symphonique et Agréablement surpris par
opéra.Au programme de cette l’enthousiasme des lycéens et
année figuraient un trio de leur curiosité à l’égard de la
LucaAntignani,une pièce pour musique contemporaine, le
orgue de Jean-Baptiste Robin, compositeur Luca Antignani
une autre pour violoncelle a déclaré cette année : « Fina-
solo d’Éric Montalbetti, une lement, on rencontre les mêmes
œuvre à huit voix de Zad Moul- interrogations que nous, com-
taka, un poème symphonique positeurs et artistes en général,

ANAËLLE TRUMKA
de Bechara El-Khoury et un nous posons au quotidien.
opéra de Brice Pauset. Il s’agit de questions, parfois
Durant les mois suivants, les même fondamentales, qui nous
élèves étudient le programme aident à faire la lumière sur
avec leurs professeurs, ana- nos parcours et nos convictions
lysent les textes en profondeur esthétiques. » L’organiste Jean-
et se familiarisent avec les Baptiste Robin, lauréat du « La passion de la musique
enjeux de la musique contem- concours 2018, a échangé sur
poraine. Les compositeurs son œuvre avec les lycéens confère une dimension
participent activement à cette dans le cadre inhabituel des
phase de découverte en se églises : « Il y a une part de unique qui apporte un sens
déplaçant dans toute la France timidité et de pudeur chez ces
pour rencontrer les lycéens et jeunes gens, mais ils brûlent de profond à la vie »
échanger avec eux. La sponta- l’intérieur.J’attendais une seule
néité est encouragée, les élèves chose : laisser opérer la sponta-
sont incités à poser toutes les néité et le naturel pour ouvrir l’orchestration avec Marc- Parfaitement adaptée à son
questions qui les taraudent : les portes de leur univers et leur André Dalbavie. Il s’est per- instrument de prédilection,
« Qu’avez-vous étudié au lycée? faire partager ma passion pour fectionné dans la classe de cette mécanique du temps
Pouvez-vous vivre de votre art? la musique. » George Benjamin, au King’s dessine des mélodies circu-
Pourquoi avoir choisi la musique College of Music de Londres. laires qui traversent toute
contemporaine ? Que pensez- HORLOGERIE MÉCANIQUE Actuellement organiste de la l’œuvre du compositeur. Au
vous de la musique actuelle ? Né en 1976, Jean-Baptiste chapelle de Versailles, il ensei- centre de la pièce, un récitatif,
Quels conseils donneriez-vous Robin s’est formé au Conser- gne aussi l’écriture dans plu- à l’architecture complexe,
à quelqu’un qui veut se lancer vatoire de Paris. Il a étudié sieurs conservatoires. exprime toute la beauté d’un
dans la musique ? » Au terme l’orgue avec Olivier Latry et Sa pièce pour orgue, orchestre instrument trop souvent can-
de ces discussions, les élèves Michel Bouvard, l’écriture à cordes et timbales, Mechanic tonné au répertoire religieux.
sont ensuite invités à rédiger avec Jean-François Zygel, Fantasy, qui a remporté le Visiblement très touché par
un petit essai qui expose les Edith Lejet, Jean-Claude Grand Prix des Lycéens,s’inspire l’engouement des lycéens
raisons de leur choix. Au prin- Henry et Olivier Trachier, et de l’horlogerie mécanique. pour sa composition, Jean-
temps, tous se retrouvent à Baptiste Robin leur délivre
Paris pour assister en direct à cet ultime message: « Je conseille
la révélation du lauréat et à un à tous les lycéens qui s’orientent
concert de musique contem- vers la musique de croire inten-
poraine live. sément en eux et de se donner
Outre le prix, l’heureux élu se pleinement dans cet art, sans
voit également offrir une relâche. Les professions musi-
commande dont la création cales sont vastes, mais cette pas-
ouvre la cérémonie de l’édi- sion leur confère une dimension
tion suivante. Au nombre des unique qui, au-delà de simple-
lauréats des années précé- ment gagner sa vie, apporte
dentes, on compte Baptiste un sens profond à la vie. »
Trotignon (Different Spaces), La 20e édition du Grand Prix
Karol Beffa (Concerto pour Lycéen des Compositeurs et
alto et orchestre à cordes), la création de Jean-Baptiste
Pierre Jodlowski (Time & Robin auront lieu le 4 avril
F. TRIQUET

Money), Philippe Hersant 2019 à Radio France. X


(Ephémères) ou encore Éric Lou Héliot

CLASSICA / Avril 2018 Q 11


PLANÈTE MUSIQUE I WEB

NOTES ET
Blogs, Facebook,
Twitter, Instagram,
YouTube, Pinterest…

FAUSSES NOTES
Classica a surfé
sur Internet pour y
dénicher des pépites.
Par Clément Serrano

CONNAISSEZ-
VOUS LA MÈRE
DE Debussy ?
L
’INA rediffuse sur sa thèmes abordés,la musi-
chaîne YouTube les que classique fut celui
meilleures séquen- qui fit le plus de bruit: UNE PAGE
ces de la populaire « Opi-
nions sur rue », série de
fugues et autres délits de
Jean-Sébastien Bach,
CANON

A
micros-trottoirs menés relation douteuse entre mateurs
par le journaliste Gérard Chopin et des Polonai- de figures

TRUMPÉ Pabiot pour Antenne 2.


À l’époque, parmi les
ses, « Cosy » Fan Tutte
à prix abordable. X
£ www.youtube.com/watch?v=lawTltB3N5o
géométriques,
de musiques anciennes
ou d’expérimentations
PAR LA MARCHANDISE sonores, la chaîne
du YouTubeur américain

J
e pourrais raconter le Ring en deux heures. Pas Jordan Alexander Key
« besoin d’une journée comme Wagner. Quel est faite pour vous.
idiot ! » Classic FM imagine en dix tweets Ce mois-ci, une vidéo
les réactions du président américain Donald consacrée à l’écoute
Trump face aux chefs-d’œuvre du répertoire clas- d’un canon dit
sique. Parmi ses cibles : Le Sacre du printemps de « de proportion » :
Stravinsky, La Bohème de Puccini ou les Variations Proverb du compositeur
Goldberg de Jean-Sébastien Bach. X américain Steve Reich. X
£ www.classicfm.com/discover-music/humour/ £ www.youtube.com/
donald-trump-reviews-music/ watch?v=YAWobfclhGo

Un alto, ÇATROMPE VARIATION ÉTHYLIQUE


ÉNORMÉMENT Arnold Schoenberg
n pourrait croire à un canular, et pourtant se rend dans un bar :

O cet instrument existe bel et bien. Conçue à


la fin du XIXe siècle par Thomas Zach, la viola
arpa doit ses formes étranges à la volonté d’expéri-
« Un gin, je vous prie,
mais pas tonique. »
Image postée sur
menter les limites de l’amplification, appliquée ici la page Facebook
OLE WOLDBYE

sur un modèle de type alto. Un exemplaire de Contemporany


est exposé au musée de la Musique, à la Phil- Memes Music. X
harmonie de Paris. X

12 Q CLASSICA / Avril 2018


COMMUNIQUÉ

L’EXCEPTION,
GAUTIER CAPUÇON
Musikverein de Vienne fait partie
des plus mythiques au monde.
Tous les grands musiciens, no-
tamment Brahms, ont joué ici.
Son atmosphère est incroyable et
Comme son frère Renaud, le violoncelliste Gautier Capuçon compte parmi son acoustique demeure l’une des
les « stars » de la musique classique. Entre deux concerts en France ou à meilleures au monde, sinon la
l’étranger, l’ancien juré de l’émission Prodiges sur France 2 répond à toutes meilleure. Parce que j’y ai fait mes
les questions… sans exception.— débuts et que j’y joue très souvent,
j’entretiens une relation très forte
avec la Musikverein.

En musique, quelle est


l’exception qui confirme
la règle ?
— La musique classique est un art
qui demande une exigence et une

© Bernard Rouffignac
rigueur extrêmes : on cherche tous
à se rapprocher d’une perfection
technique qui n’existe pas. C’est
d’autant plus paradoxal que, sur
scène, il faut laisser cette obses-
« Sur scène, sion de côté pour s’abandonner à
une certaine forme de lâcher-prise.
il faut Qu’est-ce qui rend Lexus
s’abandonner à particulier à vos yeux ?

une certaine — Je suis attaché au fait que Lexus


compte parmi les pionniers en
Le meilleur moment de la
journée, sauf exception ?
comédien Maurice Baquet. Nous
partagions l’amour de la musique
forme de matière de motorisations hy-
brides. Ce qui me marque le plus,
— Le concert, bien sûr, qui réunit
trois grands moments en un.
comme celui de la nature. Je lui ai
rendu hommage en me rendant
lâcher-prise. » c’est l’élégance des lignes et la
fluidité de conduite de ses véhi-
Avant le spectacle, il y a cette sen-
sation de trac indispensable pour
en haut d’un sommet pour tourner
un clip. Nous avons d’ailleurs failli
— cules. Des qualités qui ne sont
pas sans rapport avec la musique
mieux se concentrer. Puis, sur jouer ensemble, mais il est hélas L’instrument le plus classique ! e
scène, ces instants de plaisir entre parti trop tôt… étonnant que vous ayez eu
plénitude et sauvagerie en fonc- entre les mains ?
tion de l’œuvre jouée, de la salle et Le concert ou la rencontre — Lors d’un concert en Chine, j’ai
du public. Enfin, une fois le concert musicale auquel vous découvert l’erhu,un instrument tra- Après Antoine de Maximy (voyage),
auriez rêvé d’assister ? Gérard Masson (arts numériques),
terminé, je redescends de mon ditionnel fascinant, doté de deux Christian Constant (gastronomie),
nuage avec un sentiment d’ac- — On a tous en mémoire ces cordes et d’un très long manche. Lexus invite le violoncelliste français
complissement. images de Rostropovitch jouant Les sons qu’il produit, difficilement Gautier Capuçon à partager les
moments exceptionnels qu’il a vécus ou
une suite de Bach le jour de la traduisibles en mots,nous plongent rêve de vivre. Depuis sa création en
Une personnalité exception- chute du mur de Berlin. Tout en- dans une autre époque. 1989, Lexus crée des véhicules de luxe
nelle avec laquelle vous fant, j’avais déjà conscience qu’il qui allient technologies innovantes et
rêvez de jouer ? Une salle de concert plaisir de conduite. À travers la série
s’agissait d’un événement extraor- Experience by Lexus, la marque vous
— J’aurais adoré partir en tournée dinaire. Un moment majeur de extraordinaire ? invite à célébrer sa philosophie.
avec le violoncelliste, alpiniste et l’histoire politique et musicale. — Surnommée la « salle dorée », la Experience by Lexus.
PLANÈTE MUSIQUE I PÊLE-MÊLE
25e VICTOIRES DE LA MUSIQUE

LES LAURÉATS
L’édition 2018 a couronné les meilleurs
interprètes de l’année.

lacé sous le signe du sort, quant à elle, auréolée de

P souvenir, l’événe- ces Victoires avec deux prix :


THIBAUT VOISIN

ment a d’abord rendu celui de l’Artiste lyrique de


hommage à d’illustres l’année, devant ses collègues
noms qui ont marqué son his- barytons Ludovic Tézier et
toire, dont Natalie Dessay, François Le Roux, et celui du
Michel Portal, Yehudi Menu- Meilleur enregistrement pour
hin… La récompense des son album Mirages, mêlant
grands talents du moment, ou airs d’opéras et mélodies,
à l’aube de leur carrière, s’est réalisé en collaboration avec
révélée passionnante! La mezzo Alexandre Tharaud et l’ensem-
Eva Zaïcik est sacrée Révéla- ble Les Siècles, sous la direc-
tion lyrique et le violoncelliste tion de François-Xavier Roth.
Bruno Philippe Révélation C’est enfin le compositeur
soliste instrumental. C’est un Karol Beffa qui remporte
autre violoncelliste, Victor le prix du Compositeur de
Julien-Laferrière, vainqueur l’année grâce à son œuvre
THIBAUT VOISIN

du Concours Reine Elisabeth, Le Bateau ivre pour orchestre


qui devient Soliste de l’année. symphonique. X
La soprano Sabine Devieilhe Laetitia Giorgi

PASS CULTURE

LE CHANTIER EST LANCÉ!


Cette appli mobile géolocalisée permettra
aux jeunes de dix-huit ans de financer
leurs activités culturelles pendant un an.

e Pass Culture, pro- les jeunes de dix-huit ans.Deux

L messe du candidat
Emmanuel Macron,
caractéristiques de cet instru-
ment sont encore à déterminer:
EMILIE BROUCHON

est en construction. la durée d’utilisation, qui serait


Le 6 mars dernier, la ministre d’un an, et le périmètre des
de la Culture,Françoise Nyssen, offres culturelles proposées.
a lancé le début des travaux Plusieurs lycéens, participant
d’un comité d’orientation ras- aux ateliers de travail organisés
semblant une quarantaine depuis décembre, soulignent laisser les jeunes usagers libres risque de revente au marché
d’acteurs culturels.Loin du sim- le peu d’impact qu’aurait une de leurs choix et celle de mettre noir, le gouvernement a du tra-
ple chèque-cadeau, ce pass mesure d’une si courte durée. en avant des arts qui n’ont pas vail, d’ici à la première phase de
consistera en une application Et puis, doit-on inclure jeux forcément la cote, théâtre, test cet été,pour éviter ces écueils
géolocalisée, à la fois catalogue vidéo, gastronomie et voyage musées, concerts de musique et être à la hauteur des ambi-
des activités culturelles à proxi- culturel dans ce pass? classique, opéras… Entre tions d’un pass « révolution-
mité et moyen de paiement Tout l’enjeu consiste à trouver potentiels dysfonctionnements, naire », selon les mots de la
crédité de 500 euros pour un équilibre entre la volonté de manque d’attractivité ou même ministre. X L. G.

14 Q CLASSICA / Avril 2018


L’ALPHABET DE VINCENT BOREL
SUR LE CD

COMME
A
CLASSICA
LE MAGAZINE
BEETHOVEN
par Murray Perahia
1 • Sonate n°29 « Hammerklavier » :

ACCORD
Allegro 10’09
Extrait du CD Deutsche Grammophon
479 8353
BEETHOVEN
par Nikolaus
Harnoncourt
2 • Missa Solemnis : Kyrie 12’12
Extrait du CD Teldec 9031 74884 2
BACH
ensemble les cœurs (cordis) par Jean-Guihen
ou les cordes (chorda) , note Queyras
le Robert d’Alain Rey. Cette Suite pour violoncelle n°5
3 • Sarabande 3’20
réunion coordonnée de sons 4 • Gavottes I & II 4’59
simultanément joués possède 5 • Gigue 2’06
Extrait de l’album Harmonia Mundi HMC
SDP

SDP

également un autre sens, 901970.71


synonyme de cohésion, de
réconciliation, de traité de paix. LES CHOCS
Juridiquement, l’accordeur DU MOIS
est le conciliateur. Il désignera SANCES
ensuite l’artisan qui met par Deborah Cachet
l’instrument au diapason. et Scherzi Musicali
6 • « Misera, hor si ch’il pianto » 6’10
’est le chaos ce corbeau, porteur de lumière Une fois ce travail effectué, Extrait du CD Ricercar RIC 385

C
qui règne avant présentdanstouteslesmythologies la symphonie peut commencer. W. F. BACH
l’interprétation, de l’arc Pacifique, le violon Elle sera donnée par la par Claudio Astronio
7 • Fantaisie en do mineur Fk. 16 7’01
celui d’un groupe de luciférien garantit l’unité de philharmonie, aux origines une Extrait du coffret Brilliant Classics 94240
musiciens où chacun l’harmonie à venir. Où est-il société réunissant les amoureux RAMEAU
cherche son ton. Fascinant allé la chercher? Au clavier, s’il y a de la musique. Dès lors, par Stéphane Degout
moment musical que l’orchestre un piano sur scène; peut-être sur peu importe qu’il faille jouer et Raphaël Pichon
8 • Dardanus : « Voici les tristes lieux…
émergeant de sa cacophonie. un diapason frappé dans l’ombre les désaccords de Boulez, Monstres afreux » 3’51
Rebel dans Les Éléments, des coulisses. Le terme accord les monstres de Bruckner Extrait du CD Harmonia Mundi HMM
902288
Rameau à l’ouverture de Zaïs, est apparu dans la langue ou les cathédrales de Bach, DEBUSSY
Haydn à l’aube de sa Création musicale au XIIe siècle, à la symphonie et la philharmonie par Maurizio Pollini
semblent s’en être amusés. Notre-Dame de Paris, lorsque se sont instituées utopie d’âmes Préludes, Livre II
9 • Brouillards 2’37
Puis le premier violon arrive, Léonin et Pérotin commencèrent concordantes. L’accord met 10 • Feuilles mortes 2’25
porteur de la flamme qui va à conduire les sons sur la palette notre chaos humain au même Extrait du CD Deutsche Grammophon
479 8490
mettre chacun d’accord. des tons. S’accorder, c’est diapason. Prova d’orchestra,
SCHUMANN
Comme Prométhée, ou comme étymologiquement mettre aurait dit Fellini. X  V. B.
par Gérard Poulet et
Jean-Claude Vanden
Eynden
11 • Sonate pour violon et piano n°1 :
Lebhaft 5’34
Extrait du CD Le Palais des Dégustateurs
PDD011
FAURÉ
LA TRIBUNE DES CRITIQUES DE DISQUES par Billy Eidi
12 • Barcarolle n°12 3’28
TOUS LES DIMANCHES, SUR FRANCE MUSIQUE, DE 16 H À 18 H, JÉRÉMIE ROUSSEAU Extrait du CD Timpani 1C1247
PRÉSENTE « LA TRIBUNE DES CRITIQUES DE DISQUES ».
LE 1ER AVRIL: Rikadla de Janácek / LE 8 AVRIL: Autour de Donizetti, Verdi, Ofenbach RETROUVEZ CHAQUE MOIS
LE 15 AVRIL: Symphonie n°40 de Mozart / LE 22 AVRIL: Quatuor avec piano de Schumann LES CHOCS DE CLASSICA SUR
LE 29 AVRIL: Préludes de Rachmaninov

Enregistrement en public le jeudi, à 19 heures, au studio 109 de la Maison de la Radio.


Renseignements : www.francemusique.fr

CLASSICA / Avril 2018 Q 15


PLANÈTE MUSIQUE I CINÉMA/LIVRES/THÉÂTRE
GRAND ÉCRAN

MADEMOISELLE PARADIS
Inspiré de la vie de Maria Theresia von Paradis, une pianiste
aveugle, ce film nous plonge au cœur de la société viennoise
du XVIIIe siècle. Une réalisation classique, mais bien interprétée.

SOUVENIRS
DE CHOPIN
vec la fraîcheur,

A la limpidité
et l’aptitude
à l’émerveillement
qui ont fait son succès,
Éric-Emmanuel Schmitt
C. SCHULZ

ouvre un nouveau chapitre


musical de sa vie. Celui
de ses années d’étudiant
vides de pouvoir et sujette à de nombreuses moque- et raffinement un portrait à Normale Sup, quand

A de reconnaissance,
les Von Paradis n’as-
pirentqu’àunechose:
faire de leur fille Maria Theresia
la coqueluche des cercles mon-
ries. La venue en ville du grand
mais discutable magnétiseur
Franz Anton Mesmer sera
peut-être la solution à tous
ses maux.
cynique de la société viennoise
du XVIIIe siècle. Si la réalisation
et l’écriture peuvent paraître
un poil académique,on ne peut
que saluer la prestation des
un jour, se remémorant
un choc éprouvé,
garçonnet, par une page
de Chopin interprétée
par sa vieille tante Aimée,
dains. Seulement voilà, Maria Réalisé par Barbara Albert, acteurs. Mention spéciale à il entreprend de se
Theresia est aveugle, repous- Mademoiselle Paradis retrace Maria-Victoria Dragus dont remettre au piano.
sante, sensible et fragile. Ses l’histoire vraie de cette ren- l’interprétation de la jeune pia- Et le jeune homme
talents de pianiste font d’elle contre entre deux êtres jugés niste atteinte de cécité est de découvrir les secrets
un simple objet de curiosité, trop marginaux pour leur criante de vérité. X C. S. du compositeur,
tandis que sa vie de femme est époque, délivrant avec justesse £ Sortie en salles le 4 avril. en compagnie d’une
professeure polonaise
excentrique, vivant
au milieu de ses chats,

LADIVAÀ BROADWAY une certaine Madame


Pylinska… L’initiation
commence, qui ne sera
epuis quelque temps récemment primé aux Oscars. pas de tout repos.

D déjà, Renée Fleming


avait pris ses dis-
tances avec les scènes
lyriques. Pour se concentrer sur
une carrière de concertiste uni-
Et c’est sur les planches de
Broadway qu’on la retrouve
depuis février dernier dans
Carousel de Rodgers et Ham-
merstein. Mais il n’est pas non
Après Ma vie avec Mozart
et Quand je pense que
Beethoven est mort alors
que tant de crétins vivent,
voilà un joli récit de
DECCA / ANDREW ECCLES

quement ? Évidemment non, plus question d’un adieu défi- souvenirs, à la fois tendre
la grande soprano américaine nitif à ses premières amours, et didactique. X
a plus d’une corde à son arc. seulement de réaliser un peu Jérémie Rousseau
Dans un air très jazzy, c’est elle moins de performances face à £ Madame Pylinska
qui enregistre la bande-son ce « sport olympien » qu’est et le secret de Chopin, Albin
du film La Forme de l’eau l’opéra. X L. G. Michel, 126 p., 13,50 c.

16 Q CLASSICA / Avril 2018


PLANÈTE MUSIQUE I HI-FI

3 questions à
STÉPHANE
MOUSSU
Le chef de produits et marketing audio-
vidéo de Pioneer & Onkyo Europe présente
le marché du son et ses tendances.

omment s’organise nippone reconnue dans le

C l’activité de la
marque Pioneer ?
Elle se développe sur
trois grands axes. D’abord, il y
a ce qu’on appelle le « car
monde de la haute-fidélité,
possédant toujours ses propres
usines de fabrication, qui en est
propriétaire depuis 2015.
Depuis septembre 2017,celle-ci
audio », c’est-à-dire le matériel détient les droits de distribu-
destiné à équiper les automo- tion des produits Teac (acro-

SDP
biles. Cette branche appartient nyme de Tokyo ElectroAcoustic
à 100 % à la maison mère japo- Company) qui se fit connaître
naise Pioneer Corporation qui par ses modèles destinés aux la musique. Chez soi, bien sûr, Si la dématérialisation
fête cette année ses quatre- studios d’enregistrement pro- où l’on peut accéder à une offre s’impose, pourquoi
vingts ans. S’y ajoutent les pro- fessionnels. Pioneer, Onkyo et infinie, mais aussi à l’extérieur, présenter la PD-70AE,
duits destinés aux DJ, platines Teac sont donc regroupés sous en déplacement, à l’autre bout une platine CD haut
tourne-disques et tables de une même bannière. du monde. Avec son smart- de gamme à 2 500 L ?
mixage, domaine dans lequel Quelle est la tendance forte phone, on peut disposer d’une Il ne faut pas oublier que
Pioneer est leader mondial. du marché? discothèque gigantesque. Cette Pioneer a une très grande expé-
Ce secteur appartient à un fonds La dématérialisation a incon- connexion au réseau est deve- rience dans la lecture optique,
d’investissement. Enfin, le testablement redistribué les nue un argument de vente. nécessaire à l’écoute d’un dis-
département que connaissent cartes et a vu apparaître de Nous constatons ainsi que les que compact ou d’un Blu-ray.
sans doute le mieux le grand nouveaux acteurs. Grâce aux amplificateurs connectés ont Et il faut bien avoir conscience
public et les lecteurs de Classica serveurs de musique, au strea- désormais la préférence du qu’existe un parc de CD abso-
est celui de l’audiovisuel. C’est ming et à Internet, jamais il n’a public, même s’il existe tou- lument énorme et que de nom-
Onkyo, une autre entreprise été aussi simple d’écouter de jours des amateurs tournés breux amateurs,notamment de
vers le haut de gamme, qui ne musique classique, restent atta-
cherchent qu’à écouter leurs chés à leur discothèque. Aussi

ENBREF
disques. Nous remarquons est-ce pour extraire le maxi-
également un engouement mum d’informations du dis-
soutenu pour le multiroom, que, pour pousser le CD dans
cette technique qui permet de ses derniers retranchements,
diffuser sa musique dans diffé- pour en tirer la quintessence,
DIRECTION MUNICH OPÉRATION FNAC rentes pièces à partir d’un équi- qu’a été conçue cette platine qui
Z Valery Gergiev a été Z La Fnac met en avant pement de base et d’encein- lit aussi les SACD et même les
reconduit à la tête de son catalogue classique et tes supplémentaires. L’écoute DVD-Audio. Elle pèse 18 kg,
l’Orchestre philharmonique jazz à un prix exceptionnel de qualité n’est plus réservée à arbore une épaisse façade en
de Munich. Le chef russe en déclinant deux thèmes: une seule salle, le séjour par aluminium massif et a profité
restera directeur musical les « Grandes Voix du exemple, mais elle peut investir de toutes les innovations tech-
de la formation jusqu’à la Classique et du Jazz » n'importe quelle zone: il suffit nologiques développées pour le
fin de la saison 2024-2025. (20 avril au 16 mai) et d’ajouter une enceinte active streaming et la haute résolution.
Le Staatsoper, lui, verra « Récitals instruments, ou tout autre système com- Une telle platine invite à redé-
l’arrivée de Serge Dorny Concertos et le Blues » patible pour accéder à l’inté- couvrir ses CD. X
comme directeur général à (15 mai au 27 juin). gralité de sa bibliothèque Propos recueillis
partir de septembre 2021. Un CD à 7 f et 2 CD à 10 f. musicale. par Philippe Venturini

18 Q CLASSICA / Avril 2018


CET ÉTÉ,
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PLANÈTE MUSIQUE I DISQUES LES
MEILLEURES
HARMONIA MUNDI VENTES
LES CLAVIERS
BIEN DISTRIBUÉS DU 12 AU 18 MARS
Enfers Stéphane
Le label publie le premier cofret 1 Degout, Pygmalion,
dir. Raphaël Pichon

IGOR STUDIO
d’une intégrale Bach jouée à l’orgue (HM)

et au clavecin par Benjamin Alard. The Mozart Album


2 Lang Lang (SONY)
’est au clavier disque, confiée à Harmonia à Lunebourg avant d’obtenir

C
dans toutes ses Mundi et distribuée en qua- un premier poste d’organiste à Echoes (Glass,
Rachmaninov)
dimensions que
Benjamin Alard
torze volumes, avec une signa-
ture arithmétique du nom du
Arnstadt. Il inclut également
quelques pages de Böhm, Fres-
3 Henri Demarquette,
Vanessa Benelli
va consacrer son compositeur (B+A+C+H où cobaldi, Froberger, Grigny, Mosell (DG)
intégrale Bach : A = 1, B = 2, etc.). L’artiste a Kuhnau, Marchand et Pachel-
au clavecin et à l’orgue, instru- choisi un parcours chronolo- bel. « La plupart de pièces Intuition
ments qu’il juge « très complé- gique qui permettra de suivre d’orgue et de clavecin enregis- 4 Gautier Capuçon
(ERATO)
mentaires ». Une première au l’évolution d’une œuvre trées dans ce premier coffret
immense, grandie sur le ter- sont malheureusement à peine Leçons de
reau du choral allemand, pour
s’épanouir ensuite, nourrie des
connues et peu jouées. Elles sont
trop souvent méprisées, décon-
5 ténèbres
de Lambert
styles français et italien. sidérées, voire injustement qua- Marc Mauillon (HM)
Un premier ensemble de trois lifiées de mineures [alors
CD, intitulé « Le Jeune Héri- qu’elles] témoignent d’un grand
tier », nous mène sur les traces génie. » Un avocat si convaincu
du jeune musicien, orphelin à
dix ans, recueilli par son frère
devrait sans peine captiver son
auditoire. X Philippe Venturini
LES
aîné, Johann Christoph, à Ohr- £ Harmonia Mundi HMM MEILLEURES
druf, poursuivant sa formation 902450.52 (3 CD)
ÉCOUTES
CLASSICA Alain Christian Francis Drésel Lionel Esparza Marie-Aude
LES COUPS DE Q no 200
Duault
(France 3)
Merlin
(Le Figaro)
(Radio
Classique)
(France
Musique)
Roux
(Le Monde)
DU 12 AU 18 MARS
Ravel, Debussy, Dutilleux,
Quatuor Hermès RRR RRR R RRR RRR RRR Triple Concerto
La Dolce Volta de Beethoven
Nicholas Angelich,
Sacre du printemps
O. du Festival de Lucerne, Chailly RRR RRR RRR RRR RR RR 1 Anne Gastinel,
Decca Gil Shaham,
Brahms, Dvorák
Paavo Järvi (NAÏVE)
Trio Les Esprits RRR RRR RR R RRR RR Debussy L’œuvre
Mirare
Prokofiev/Suites romantiques
2 complète (ERATO)
Brussels Philh., Stéphane Denève RRR RR RR R RR RRR
DG Sonates
Beethoven, « Hammerklavier »
« Clair de Lune »/Murray Perahia
3 de Beethoven
Murray Perahia (DG)
DG
RRR RR RR RRR R RR
Sonates pour violon et clavecin
Larmes
de résurrection
Bach/I. Faust, K. Bezuidenhout
HM
RR RR RR RRR RR RR 4 La Tempête, Simon-
Debussy
Pierre Bestion (ALPHA)
Seong-Jin Cho RR RR RR RR RRR RR
DG Concertos pour
piano de Brahms
Récital Verdi
Sonya Yoncheva R RR R RR X RR 5 Adam Laloum,
Sony Kazuki Yamada
(SONY)
Nous aimons… R Un peu RR Beaucoup RRR Passionnément X Pas du tout — N’a pas écouté

20 Q CLASSICA / Avril 2018


LE  AVRIL
SORTIE

NAISSANCE DE VÉNUS
Debussy · Ravel · Schmitt · Poulenc · Messiaen · Milhaud · Canteloube
ARSYS BOURGOGNE · MIHÁLY ZEKE DIRECTION
arsysbourgogne.com · paraty.fr

2017 - 2018
DIRECTEUR GÉNÉRAL MAURICE XIBERRAS • DIRECTEUR MUSICAL LAWRENCE FOSTER
La Ville de Marseille, 860 000 habitants (Bouches-du-Rhône), Capitale euroméditerranéenne, 2e ville de France, poursuit sa dynamique d’ouverture et de progrès.
Participer à son rayonnement, c’est devenir acteur d’un service public local de qualité, au plus proche des administrés.
L’Opéra Municipal de Marseille recrute pour son Orchestre Philharmonique :

2e VIOLON SOLO 2e CORNET/ 2e TROMPETTE LIEU DE L’AUDITION :


Salle de répétition de l’Orchestre
(1re catégorie) jouant la 4e TROMPETTE, 23 Rue François Simon, Belle de Mai
Concours : Lundi 28 mai 2018 à 9h30 13003 Marseille
Date limite d’inscription : Vendredi 18 Mai 2018
pouvant jouer la
Prise de poste : 13 septembre 2018 1re TROMPETTE RENSEIGNEMENTS ET INSCRIPTIONS :
Opéra de Marseille
Rémunération Brute Mensuelle (Traitement de re
base + Indemnité de Résidence) : 3 402,75 €
(1 catégorie) Administration de l’Orchestre
Concours : Lundi 11 juin 2018 à 9h30 2, Rue Molière, 13233 Marseille Cedex 20
achiche@marseille.fr
VIOLONCELLE DU RANG Date limite d’inscription : Vendredi 1er juin 2018
Prise de poste : 13 septembre 2018 Téléphone : + 33 (0)4 91 55 21 25
(3e catégorie) Rémunération Brute Mensuelle (Traitement de
Concours : Lundi 4 juin 2018 à 9h30 base + Indemnité de Résidence) : 3402,75 € opera.marseille.fr
Date limite d’inscription : Vendredi 25 Mai 2018
Prise de poste : 13 septembre 2018
Rémunération Brute Mensuelle (Traitement de
base + Indemnité de Résidence) : 2 949,05 €
PLANÈTE MUSIQUE I MÉDIAS
RADIO CLASSIQUE

SACRÉ GIOACHINO !
Fin juin, la station difusera en direct
du TCE un grand concert dédié à Rossini.
st-il besoin de pré- plus rares. Si chacun connaît et

E texte pour écou-


ter du Rossini? S’il
en fallait un, le
150e anniversaire
de sa disparition est l’occasion
de lui consacrer une de ces soi-
rées dont Radio Classique a le
fredonne volontiers les grands
airs et duos du Barbiere di
Siviglia, de la Cenerentola ou
encore la tarentelle endiablée
qu’est la « Danza », il n’est pas
nécessaire d’avoir déjà entendu
le Viaggio a Reims pour tom-
secret. Cela dit, le seul plaisir ber immédiatement sous le
de se régaler de sa musique charme de l’élégiaque « Arpa
est une raison suffisante, sur- gentil », ni même de parler ita-
tout au retour des beaux jours! lien pour savourer l’humour
Les 25 et 26 juin prochains, le du « Medaglie incomparabili »
Théâtre des Champs-Élysées de Don Profondo.
accueillera ainsi deux concerts Concocté par Alain Duault, Rosina, entourée de la soprano profiter de ce festival pyro-
aux allures de feu d’artifice, le programme sera présenté par Chloé Chaume,du ténor Kévin technique qui promet d’être
pour prolonger idéalement les son acolyte Olivier Bellamy et Amiel, du baryton Armando grandiose, le concert du 25 juin
fastes de la fête de la Musique. permettra également à une Noguera et des basses Jean Teit- est diffusé en direct du TCE sur
« Sacré Rossini » résume bien pléiade de chanteurs français gen et Thibault de Damas, sans Radio Classique!X
l’esprit de ce panorama de la de s’illustrer dans les pages les oublier le Chœur Vittoria et
production italienne du cygne plus exigeantes du bel canto. l’Orchestre national d’Ile-de- £ « Sacré Rossini »,
de Pesaro, alternant versant Impossible de ne pas tous les France,sous la baguette experte les 25 et 26 juin, au Théâtre
buffo (Gazza ladra, Barbiere, citer, la mezzo Karine Deshayes de José Miguel Pérez-Sierra. des Champs-Élysées,
Cenerentola) et serio (Mao- en tête, qui parcourt depuis de Le meilleur pour la fin: inutile par l’Orchestre d’Île-de-France,
metto II, Semiramide, Mosè), nombreuses saisons la planète d’être à Paris, aux alentours de dir. José Miguel Pérez-Sierra,
tubes incontournables et pages lyrique avec ses Angelina et l’avenue Montaigne, pour présenté par Olivier Bellamy.

3
10 AVRIL À PARTIR DE 9 H 30
À l’occasion de l’exposition « Napoléon à
Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire »
du musée de l’Armée, Radio Classique installe
ses micros sous le dôme des Invalides.

12 AVRIL À 20 H 30
Les Le pianiste Nelson Goerner (photo) dans
le Concerto n°23 de Mozart et la soprano
Camilla Tilling dans la Symphonie n°4
de Mahler, accompagnés par l’Orchestre

temps
de Paris, sous la direction de Thomas
Hengelbrock.

26 AVRIL À 20 H 30
Vadim Repin et l’Orchestre du Capitole
MARCO BORGGREVE

forts
de Toulouse, dirigés par Tugan Sokhiev,
interprètent depuis la Philharmonie de Paris
le Concerto pour violon de Glazounov
et la Symphonie n°12 de Chostakovitch.

22 Q CLASSICA / Avril 2018


SUR
LE WEB
www.culturebox.
Les grands concerts francetvinfo.fr
Z Guerre et Paix
de Prokofiev, par
FRANCE MUSIQUE Orch. philh. de Radio France, A. Bondarenko,
dir. P. Davin. Enreg. à l’Opéra- A. Garifulina,
06/04 À 20 H Comique en 2018. Y. Matochkina, Y. Akimov,
Concerto pour violoncelle de 22/04 À 20 H L. Diadkova, V. Gellero,
Orch. du Mariinsky, dir.
Martinu, les Fontaines et les Benvenuto Cellini de Berlioz, V. Gergiev, ms. G. Vick.
Pins de Rome de Respighi, par par J. Osborn, M. Muraro, Enreg. à Saint-Pétersbourg
CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

S. Gabetta (violoncelle), Orch. A. Iversen, Orch. de l’Opéra en 2018.


philh. de Radio France, dir. de Paris, dir. P. Jordan. Enreg. Z Butterfly d’après
M. Franck (photo). En direct à l’Opéra-Bastille en 2018. Puccini, par C. Schnoor,
M. Lebègue, G. Vasiliev,
de la Maison de la Radio. 27/04 À 20 H 30 A. Heyboer, Orch. de
12/04 À 20 H Requiem de Berlioz, par l’Opéra de Limoges, dir.
Sonates pour piano de Liszt, M.Spyres(ténor),Orch.philh.de R. Tuohy, ms. J.-P. Clarac,
Beethoven, Brahms, par Radio France, dir. M. Franck. O. Delœuil. Enreg.
à Limoges en 2018.
F.-F. Guy. Enreg. à la Maison France, dir. C. Trinks. En direct En direct de la Philharmonie.
de la Radio en 2017. de la Maison de la Radio. 29/04 À 20 H concert.arte.tv/fr
13/04 À 20 H 15/04 À 20 H Rodelinda de Haendel, par Z Symphonie n°5
Totentanz de Liszt, Symphonie Le Domino noir d’Auber, L. Crowe, B. Mehta, Orch. de Mahler, par Orch. du
NDR, dir. T. Hengelbrock.
n°1 de Rott, par B. Berezovsky par A.-C. Gillet, C. Dubois, du Teatro Real, dir. I. Bolton. Enreg. à Hambourg
(piano), Orch. philh. de Radio A. Dennenfeld, F. Rougier, Enreg. à Madrid en 2017. en 2018.
Z Le Barbier de Séville
de Rossini, par B. Mihai,
B. Taddia, L. Belkina,
B. de Simone, Orch.
TOUS LES SAMEDIS, DE 14 H À 16 H de la Suisse romande,
dir. J. Nott, ms. S. Brown.
« GÉNÉRATION JEUNES INTERPRÈTES » DE GAËLLE LE GALLIC Enreg. à Genève en 2018.
7 AVRIL Louise Desjardins (alto) et Flore Merlin (piano) ; Jodyline Miscovic (piano) ; The Curious
Bards, dir. Alix Boivert. 14 AVRIL Natalie Pérez (soprano), avec des membres de l’ensemble www.theopera
Les Timbres ; Justine Verdier (piano), Diana Cooper (piano), Tjasha Gafner (harpe), platform.eu/fr
Ekaterina Kornishina (flûte), Aurèle Marthan (piano). 21 AVRIL Edwin Fardini (baryton) Z Juliette de Martinu, par
et Tanguy de Williencourt (piano) ; Lillian Gordis (clavecin). 28 AVRIL Quatuor Noga. A. Polacková, P. Berger,
O. Koplík, Orch.
du Théâtre national
de Prague, dir. J. Kyzlink,
ms. Z. Gilhuus. Enreg.
à Prague en 2018.
Z Barbe-Bleue
A. Potter, J. Prégardien, d’Offenbach, par
À LA TÉLÉVISION W. Ablinger-Sperrhacke,
C. Immler, Ens. Pygmalion, P. Renz, C. Oertel,
FRANCE 2 dir. R. Pichon. Enreg. à la Cité V.-L. Böcker, Orch.
05/04 À 00 H de la Musique en 2017. du Komish Oper, dir.
KARINA SCHWARZ

Le Roi Arthus de Chausson, 08/04 À 20 H 30 C. Flick, ms. S. Herheim.


Enreg. à Berlin en 2018.
par R. Alagna, T. Hampson, Airs d’opéras de Thomas,
S. Koch, Orch. de l’Opéra Delibes, Messager, Stravinsky, www.medici.tv
de Paris, dir. P. Jordan, ms. par S. Devieilhe (soprano), Z Nuit sur le mont
G. Vick. Enreg. à l’Opéra- Les Siècles,dir.F.-X.Roth.Enreg. Chauve de Moussorgski,
Bastille en 2015. de Ravel, Petrouchka de Stra- à la Philharmonie en 2017. Concerto pour piano n°2
de Chopin, Suite
28/04 À 00 H vinsky, par E. Garanca (mezzo, 08/04 À 21 H de L’Oiseau de feu de
Requiem de Mozart, Mélodies photo), Berliner Philh., dir. Un bal masqué de Verdi, par Stravinsky, par J. Lisiecki
Pages réalisées par Sévag Tachdjian

de Komitas, Khatchaturian, S. Rattle. Enreg. à Baden- P. Beczala,C.Alvarez,K.Alkema, (piano), Orch. symph.


par H. Papian, N. Gubish, Baden en 2018. D. Zajick, Orch. du Liceu, dir. de Montréal, dir.
L. Bringuier. Enreg.
T. Martirossian, Armenian 15/04 À 18 H 35 R. Palumbo, ms. V. Boussard. à Montréal en 2018.
World Orch., dir. A. Altinoglu. Danses slaves de Dvorák, par Enreg. à Barcelone en 2017. Z The Gospel According
Enreg. au Châtelet en 2015. Berliner Philh., dir. S. Rattle. 17/04 À 19 H to the Other Mary
Enreg. à Lucerne en 2016. Orlando furioso de Vivaldi, d’Adams, par K. O’Connor,
T. Mumford, National
ARTE par S. Prina, F. Aspromonte, Symph. Orch., dir.
01/04 À 17 H 55 MEZZO L. Cirillo, Orch. de la Fenice, G. Noseda. Enreg.
Don Juan de R. Strauss, Sieben 06/04 À 20 H 30 D. Fasolis, ms. M. Checchetto. à Washington en 2018.
frühe Lieder de Berg,Shéhérazade Cantates de Bach, par S. Devieilhe, En direct de Venise.

CLASSICA / Avril 2018 Q 23


Nouveau disque paru chez

CLAVES RECORD

$ᤗᤗ $ᤗᠷ$! &"҃&( $

2018

23 AVR
20 H 00

Astrig
Siranossian violoncelliste

et l’Ensemble Appassionato
21, 22 et 23 juin
Une Fête de la musique à 103 mètres sous terre
au Gouffre de Padirac

bu;1ঞom u≖v;m|-ঞom 05 août - Les Musiciens du Louvre - Dixit Dominus de Haendel


08 août - Nicholas Angelich - Bach, Beethoven, Brahms
MATHIEU HERZOG OLIVIER BELLAMY 10 août - Mikrokosmos - La nuit dévoilée
12 août - A nocte Temporis - Erbarme Dich aux Jardins Sothys
13 août - A nocte Temporis - Erbarme Dich à Rocamadour
BEETHOVEN|"$҃"ᠹ "|TCHAIKOVSKY 15 août - Vox luminis - Messe en si de JS Bach
17 août - Michel Bouvard, François Espinasse - Récital d'orgue Bach
19, 20, 22 et 23 août - La Sportelle - Ave Maria, oui mais lequel ?
à Loubressac, Carennac, Autoire, Rocamadour
21 août - Ensemble Gilles Binchois - Messe de Machaut
24 août - Exosphère - Petite Messe Solennelle de Rossini
7 rue Boudreau
75009 Paris 5 et 6 octobre
Soirées prestige autour de Rossini
Musique et gastronomie
!≖v;u-ঞomv Château de Mercuès et Château de la Treyne
r-u |≖Ѵ≖r_om; -
01.53.05.19.19
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uo7b|r-u(bu;;mvbt;v
L’HUMEUR
D’ALAIN DUAULT

Trop belle pour eux !


omme les réseaux sociaux qui sont bien souvent fascine toute une nouvelle génération, laquelle ne s’offusque

C
les égouts de la haine ordinaire,les entractes sont pas, bien au contraire, de son apparence glamour qui s’ins-
bien souvent le déversoir de la bêtise satisfaite. crit parfaitement dans notre époque où le regard est souvent
Ainsi j’assistais récemment, dans le bel Audito- modelé par le cinéma. Mais Khatia Buniatishvili va jusqu’au
rium de la Maison de Radio France,à un concert bout d’elle-même, comme en son temps Maria Callas ou
de l’Orchestre philharmonique de Radio France, Jim Morrison, ces artistes qui ont su se consumer pour leur
sous la direction de son chef Mikko Franck et avec, en soliste, art : « Ce que les jeunes apprécient dans mes concerts comme
Khatia Buniatishvili pour le Concerto dans des concerts de rock, remarque-
n°2 de Rachmaninov. Interprétation t-elle, c’est que je donne tout sur
superbe, tout en contrastes subtils,
sans effet de manche, sans pathos,
mais avec une agogique continuelle-
Un ordre qui scène. Il n’y a pas de limites à la per-
formance, comme s’il n’y avait pas de
lendemain. »
ment tenue et, surtout, une profu-
sion de couleurs sans cesse réinvesties ne supporte Pourquoi les coincés voudraient-ils
que des femmes comme ces jeunes
pour dessiner le paysage intérieur pianistes soient ramenées à leur seule
(dans le deuxième mouvement en
particulier !) : mon bonheur était
pas la liberté apparence qui empêcherait de les
entendre? Mais un homme comme
complet… jusqu’à ce que j’entende
dans le brouhaha de l’entracte cette
phrase péremptoire : « Elle montre
d'allure le formidable violoniste Nemanja
Radulovic,au look et aux tenues plu-
tôt inhabituels dans le monde du
plus que ce qu’elle fait entendre ! » concert classique, a eu aussi à subir
L’imbécillité du propos alliée à la vulgarité du sous-entendu quelques moues affligées de ces mêmes tenant d’un « ordre »
graveleux signait le caractère de son auteur – mais elle renvoyait, qui ne supporte pas la liberté d’allure et veut tout encadrer dans
hélas,au-delà de cet avorton intellectuel prenant son onanisme un goulag de l’apparence. Lemonde de l’opéra est aussi plein
pour un critère de vertu, à cette dérive sexiste réelle qui (et ce de ces mêmes inquisiteurs bornés, reprochant à Angela
n’est pas nouveau) frappe les femmes artistes. Gheorghiu ou à Olga Peretyatko des décolletés plongeants
On se souvient des mines de précieux dégoûtés de tant de (dans lesquels peut-être voudraient-ils se plonger…) ou à Jonas
critiques rances au moment de l’apparition Kaufmann ou encore à Vittorio Grigolo un phy-
lumineuse d’Hélène Grimaud, trop belle pour sique de latin lover à chavirer ! Ne sont-ils pas
être une bonne pianiste !… Aujourd’hui encore, pourtant d’abord d’extraordinaires artistes ? À
la jeune Yuja Wang déclenche des tombereaux rebours, s’est-on jamais offusqué de la relative
d’insultes sur ses tenues sexy de la part de ceux laideur de certains ou certaines interprètes qui
qui semblent ne même pas écouter son jeu pourrait « gêner » une écoute « tranquille » de la
ardent. Elle a d’ailleurs fort bien répondu à cette musique?… On ne peut aujourd’hui vouloir sou-
Retrouvez
critique dans une interview au Telegraph en tenir les femmes dans leur volonté d’être respectées
2014 : « J’ai vingt-six ans, je m’habille comme une ALAIN DUAULT qu’en respectant aussi,derrière l’apparence qu’elles
dans
femme de vingt-six ans. » Quant à Khatia Bunia- « Duault classique ». se choisissent, leur vérité d’artiste – n’en déplaise
tishvili, traitée de « Betty Boop du piano » dans tous les jours, à l’imbécile aux oreilles et aux artères bouchées du
Madame Figaro (!), c’est son énergie en scène qui de 17 h à 18 h concert de Khatia Buniatishvili! X

CLASSICA / Avril 2018 Q 25


SORTIR

LES ESSENTIELS
Notre sélection du 1er au 30 avril 2018
ressortissant
PARIS au genre du ballad
THÉÂTRE DES BOUFFES opera, ancêtre
DU NORD de l’opérette
et de la comédie
20, 21, 24, 25, 26, 28, 30 avril, 2 et 3 mai musicale. « Rien n’a
The Beggar’s Opéra vraiment changé
depuis la création
du spectacle,
ombien de Neuf musiciens et les thèmes de

C spectacles
ensemble ?
Beaucoup, et des
des Arts Florissants
et une quinzaine
de comédiens/
L’Opéra du gueux
continuent de
hanter la télévision
mythiques. Aussi chanteurs et le cinéma,
ne ratera-t-on s’approprieront annonce Carsen.
pas les énièmes ce conte féroce Nous essaierons
retrouvailles entre et satirique qui de faire revivre
William Christie prend place dans l’atmosphère de
et Robert Carsen, les bas-fonds de transgression et
à l’œuvre ici pour la capitale anglaise. d’inépuisable énergie
The Beggar’s Opera Voleurs, prostituées, qui anime l’œuvre
(L’Opéra du gueux) politiciens corrompus: originale. » Tournée
de John Gay et tout y passe sur et reprises à venir. X
Johann Christoph une brochette
Pepusch, créé à de chansons à £ 01 46 07 34 50.
SDP

Londres en 1728. la mode, l’ouvrage www.bouffesdunord.com.

RENNES et compositeur Jean


Cras (1879-1932),
COUVENT DES familier de l’Orchestre
JACOBINS de Bretagne, on
entendra le Concerto
20 et 21 avril pour piano emporté
40e Rugissants par François Dumont,
tandis que le chef
LABTOP / JEAN GUERVILLY

Grant Llewellyn fera


a journée souler le vent

L de la Terre est
le prétexte,
mais c’est bien la mer
des Interludes marins
de Peter Grimes de
Benjamin Britten.
qui scintillera sur Au milieu, deux
ces deux soirées créations, l’une
bretonnes des confiée à Benoît océanographe, l’autre lors d’une mission d’horizons lointains
« 40e Rugissants ». Menut, intitulée Anita, échue à Julien avec des scientifiques défileront sur grand
Du contre-amiral page en l’honneur Gauthier, musicien sur les îles Kerguelen. écran, histoire que
d’Anita Conti, voyageur qui a Durant les concerts, la musique respire
£ www.o-s-b.fr. première femme imaginé son œuvre photos d’océan et le grand air du large. X

26 Q CLASSICA / Avril 2018


PARIS
THÉÂTRE
DES CHAMPS-
ÉLYSÉES

3 avril
Fazil Say

D
es touches
jazzy, des bribes
de folklore,
des mélodies têtues
et des rythmes
pimpants, la musique
de Fazil Say accroche
d’emblée. C’est
pour Camille Thomas
MARIE STAGGAT

que le pianiste turc


a écrit son concerto
pour violoncelle
Never Give Up,
Hernandez rejoint le 19,avec les Modigliani
ARCACHON les quatre complices et Braley. Fermeture
ÉGLISE SAINT-FERDINAND pour le Quartettsatz des schubertiades
et le Quintette le 20 au soir, à l’église
16 avril le 16 avril. Le jour Notre-Dame-
Quatuor Modigliani suivant, Henri des-Passes
Demarquette, Frank du Moulleau, avec
Braley et Amaury un récital d’Adam

Q
uatre jours, qui prend la direction Coeytaux livrent Laloum autour
quatre artistique de ce tout Arpeggionne du chantre de ces
concerts, nouveau festival et Deuxième Trio soirées. À faible coût:
et le début de musique de au Théâtre Olympia 78 b pour un pass

MARCO BORGGREVE
d’une aventure: chambre, entièrement où le Quintette ouvrant aux quatre
à la fois pour placé sous le signe « La Truite » se glissera rendez-vous. X
Arcachon et pour de Schubert. Le
le Quatuor Modigliani violoncelliste Pablo £ 05 57 52 97 75/www.enkiea.fr/arcachon.

que les mélomanes


découvriront en
MASSY aime varier les styles première mondiale
OPÉRA et les plaisirs, de au Théâtre des
Roland de Lassus Champs-Élysées.
à Richard Dubugnon Auparavant, Say aura
12 avril en passant, pourquoi donné le Troisième
Ensemble Aedes pas, par Brel et Concerto pour piano
Barbara. Renforcé de Beethoven – avec
par une vingtaine ses propres cadences,

E
n oratorio, dans d’instrumentistes vous imaginez bien –
les chefs-d’œuvre des Siècles, le voilà et toujours aux côtés
GERALDINE ARESTEANU

du baroque ou qui, du printemps de l’Orchestre de


à l’opéra, chantant à l’été, dirige chambre dirigé
et jouant avec d’alléchantes par Douglas Boyd,
un naturel sidérant soirées de musique qui enchaînera
(souvenez-vous de française, où en seconde partie
Carmen, l’été dernier, Poulenc et Debussy avec la Symphonie
à Aix), l’Ensemble l’un des chœurs et couvrant un bien encadreront n°86 de Haydn.
Aedes est devenu français les plus joli répertoire. le Requiem de Fauré. Soirée palpitante. X
en quelques saisons complets, précis Mathieu Romano, Après Massy,
et expressifs, son fondateur et suivront L’Épeau, £ www.orchestrede.
£ www.ensemble-aedes.fr. son clair et coloré, directeur artistique, Lessay et Vézelay. X chambredeparis.com.

CLASSICA / Avril 2018 Q 27


SORTIR I LES ESSENTIELS
VERSAILLES
CHAPELLE
ROYALE

SDP
4 avril
Jean-Christophe LYON
Spinosi et AUDITORIUM
Matheus

6 et 7 avril
i vous les avez Joshua Bell

S manqués au mois
de mars en
Bretagne, il reste deux n tout
occasions d’entendre
Jean-Christophe U Beethoven
par Joshua Bell :
JULIA WESELY

Spinosi et Matheus le violoniste américain


dans ce programme part à l’assaut
qui exalte les fastes du Concerto
du baroque italien, pour violon avec
enchaînant le Dixit l’Orchestre national
PARIS la grand-messe
wagnérienne
Pourtant, son atout,
ici, sera d’abord
Dominus de Haendel
et le Gloria de Vivaldi,
de Lyon, qu’il dirigera
par la suite en
OPÉRA- à l’Opéra-Bastille. son chef (Philippe compositeur que personne dans
BASTILLE Troisième Jordan, photo), les le chef violoniste l’ouverture d’Egmont
production dans forces de la maison a sans doute le plus et la Symphonie n°7, lui
27, 30 avril, les lieux de l’ouvrage et l’un des plateaux dirigé (même qui est, rappelons-le,
5, 10, 13, 16, 20, après la tentative les plus somptueux programme à la le successeur de
23 mai poussive de Graham dont on puisse rêver Chapelle de la Trinité Neville Marriner à la
Parsifal Vick (1997-2003) (Günther Groissböck de Lyon, le 5). X tête de l’Academy of
et le naufrage en Gurnemanz, St Martin in the Fields.
de Krzysztof Peter Mattei £ www.chateauversailles-. Trois jours plutôt
.spectacles.fr.

L
a tradition veut Warlikowski sous en Amfortas, Anja (le 3 avril), avec son
que, par son l’ère Mortier, il y a Kampe en Kundry, complice, le pianiste
sujet, Parsifal dix ans, le nouveau Andreas Schlager Sam Haywood, il aura
se glisse au sein Parsifal parisien en Parsifal). Huit joué Strauss, Mozart
du calendrier pascal. sera réglé par le représentations et Schubert à la
Or, là, près de Britannique Richard en tout, débutant Philharmonie de
WDR / SHEILA ROCK

trois semaines Jones qui signa à 18 h en semaine Paris. Un Bell avril. X


auront passé entre jadis à Garnier et 14 h le dimanche. X
le dimanche 1er avril un merveilleux Enfant £ 04 78 95 95 95.
et la première de et les Sortilèges. £ www.operadeparis.fr. .www.auditorium-lyon.com.

IL EST TEMPS DE RÉSERVER


PELLÉAS AU TCE GUSTAVO DUDAMEL GERMANIA À LYON
Le 2 mai À PARIS Du 19 au 30 mai
Sabine Devieilhe, Guillaume 5 et 6 mai Une fable grinçante sur
Andrieux, Jean-François Le directeur du Los Angeles les tragédies du XXe siècle
Lapointe, l’Orchestre de d’après Heiner Müller :
SDP

SDP

SDP

Philharmonic et son orchestre


chambre Pelléas dirigé par débarquent à la Philharmonie, Alexander Raskatov en signe
Benjamin Lévy : distribution pour Varèse/Chostakovitch/ le livret et la musique,
superlative pour le drame Adams, le premier soir, et la création mondiale est confiée
de Debussy en concert. Bernstein/Beethoven, le second. à Alejo Pérez et John Fulljames.

28 Q CLASSICA / Avril 2018


AVIGNON
CHAPELLE DE
L'ORATOIRE

15 avril
Justin Taylor

D
epuis son
Premier Prix
en 2015, à l’âge
de vingt-trois ans,
au Concours
international de
clavecin de Bruges,
Justin Taylor poursuit

NORBERT KNIAT / DG
son ascension,
en solo ou à la tête
du Consort qui porte
son nom. Il a baptisé
« Chromatismes »
SDP

le récital qu’il ofrira,


en Avignon, autour
PARIS
THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
TOURS de Bach, Rameau,
OPÉRA Sweelinck, Scarlatti
et Soler. X 26 avril
Yuja Wang et Yannick Nézet-Séguin
13, 15, 17 avril £ www.opera.
Le Songe d’une nuit d’été grandavignon.fr.
e chef québécois dite « La Passione »,

ne musique Le chef de la maison, L et son Orchestre


philharmonique
puis fileront chez
Rachmaninov

U d’argent,
des voix
en apesanteur
Benjamin Pionnier,
est en fosse et, sur
scène, Jacques Vincey
de Rotterdam ont
pris leurs quartiers
avenue Montaigne :
et son plus rare
Quatrième Concerto,
où Yuja Wang promet
et un rêve d’opéra: réinvente la comédie pour leur escale d’être décoifante,
l’Opéra de Tours de Shakespeare, parisienne, ils et finiront par
JEAN-BAPTISTE MILLOT

donne pour la première ses elfes, ses princes commenceront la Quatrième


fois de son histoire et ses impayables par Haydn, avec Symphonie de
A Midsummer Night’s artisans. X la Symphonie n°49, Tchaïkovski. X
Dream de Benjamin
Britten (1960). £ www.operadetours.fr. £ www.theatrechampselysees.fr.

PAPPANO À BORDEAUX PHAËTON À FESTIVAL D’AIX


21 mai VERSAILLES Du 4 au 24 juillet
Ligeti (Concert Romanesc) 30 mai Ariane à Naxos, L’Ange de feu,
et Brahms (Sérénade n°1 Après sa création à Perm, La Flûte enchantée, Didon
et Concerto pour violon) et Énée : l’édition 2018,
SDP

SDP

SDP

la tragédie en musique
s’enchaînent sous la baguette de Lully et Quinault, spectacle la dernière signée Bernard
de Pappano, à la tête du du tandem Vincent Dumestre/ Foccroulle, approche: pour
Chamber Orchestra of Europe, Benjamin Lazar, enchantera le 70e anniversaire du festival,
rejoint par Lisa Batiashvili. Versailles pour quatre soirées. les places vont s’arracher.

CLASSICA / Avril 2018 Q 29


SORTIR I LES ESSENTIELS
BERLIN
STAATSOPER

6, 10, 11, 19, 21 mai


King Arthur

e chant en Purcell et John

L anglais, le texte
en allemand,
mais le King Arthur
Dryden, à grand
renfort de chanteurs
et d’acteurs. Hasard
en entier : René des calendriers :

SAM STEPHENSON
Jacobs, Sven-Eric Leonardo García
Bechtolf et Julian Alarcón et son
Crouch se lancent ensemble s’y
dans une version attellent au même
contemporaine moment, avec
et déjantée du le concours de Marcial GLYNDEBOURNE
semi-opéra de Henry Di Fonzo, au Grand OPÉRA
Théâtre de Genève,
£ www.staatsoper-berlin.de. du 26 avril au 9 mai. X
Du 19 mai au 26 août
Madame Butterfly

adame jusqu’à la fin du mois Stefan Herheim),

M Butterfly
ouvrira
l’édition 2018
d’août : Le Chevalier
à la rose (Robin
Ticciati/Richard
Saul (Laurence
Cummings/Barrie
Kosky) et Vanessa
du Festival de Jones), Giulio Cesare de Barber (Jakub
Glyndebourne, (William Christie/ Hruša/Keith
suivi de cinq autres David McVicar), Warner). X
productions qui Pelléas et Mélisande
SDP

s’échelonneront (Robin Ticciati/ £ www.glyndebourne. com.

BRUXELLES
MONNAIE

19, 20, 22, 24, 26, 27, 29 avril


Lohengrin

S
on Tristan et Altinoglu (photo) sont
son Tannhaüser aux commandes
ont marqué de la nouvelle
les esprits, et on production belge
s’attend à ce que où alterneront
Lohengrin lui aille Eric Cutler et Joseph
comme un gant, Kaiser dans le
avec sa mythologie rôle-titre, et Ingela
ALEXANDRE ISARD

chevaleresque et Brimberg et Meagan


son monde mystique Miller en Elsa. X
et manichéen :
Olivier Py et Alain £ www.lamonnaie.be/fr..

30 Q CLASSICA / Avril 2018


LES CHEFS D’ŒUVRE DE LA MUSIQUE SACRÉE VOL 4 :
REQUIEM ET LEÇONS DE TÉNÈBRES

Les principaux
chefs-d’œuvre par les plus Direction artistique : Christophe Ghristi
grands interprètes :
Les Requiem de Mozart,
Verdi, Brahms…
Les Leçons de Ténèbres OPÉRA
de Lassus, Charpentier ou LA TRAVIATA
Couperin.
Giuseppe Verdi
29.90 €* / 10 CD LA VILLE MORTE
FÉVRIER 2018 Erich Wolfgang Korngold
KOPERNIKUS
Claude Vivier
LUCREZIA BORGIA 

Gaetano Donizetti
NOVA SONET HARMONIA
ENSEMBLE DISCANTUS ARIANE À NAXOS
Direction Brigitte Lesne Richard Strauss
ARIANE ET
Plain-chant et polyphonies
BARBE-BLEUE
du 13ème siècle par Paul Dukas
un des plus célèbre MAM’ZELLE NITOUCHE
ensemble de musique
ancienne, à l’occasion
Hervé
du 8ème centenaire des WERTHER
Dominicains. Jules Massenet

18.90 €*
/ 1 CD
MARS 2018 BALLET
DANS LES PAS DE NOUREEV
DON QUICHOTTE
REQUIEM MARIN / SOTO / BELARBI
ENSEMBLE DIABOLUS IN MUSICA
LA BÊTE ET LA BELLE
Direction Antoine Guerber
NIJINSKI CLOWN DE DIEU
Les deux premiers
Requiem polyphoniques
de notre histoire, deux
œuvres éblouissantes
CONCERTS ET RÉCITALS
aux sonorités graves et JEUNE PUBLIC
PROFONDES MAGNIÛÂES
par les voix d’homme de
Diabolus in Musica.
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À VOIX HAUTE
PAR BENOÎT DUTEURTRE

Lili et Nadia
ux nostalgiques dans mon genre, des esprits irrationnelle et possessive, entièrement tournée vers ses deux

A
incisifs rappellent avec raison que la Belle fillesdontellepartage la chambre et le lit.Quant aux deux sœurs,
Époque fut celle des expéditions coloniales, elles sont à la fois proches et contrastées, comme le soulignent
de l’exploitation des enfants dans les mines, certaines photographies d’époque : Nadia, l’aînée, grande,
du comique lourd du « pétomane » et d’un sérieuse, sans charme derrière ses lunettes, et pourtant douée
machisme réduisant les femmes à la condition d’infinis talents qui lui vaudront d’être considérée comme un
de mère ou de cocotte. Je ne manque pas, alors, de rappeler à génie en herbe; Lili, la cadette, malade dès la petite enfance,
mon tour qu’en ces mêmes années, Clemenceau dénonçait mais fantasque, vive, pleine de charme, séduisante, inattendue.
la colonisation,Jaurès inspirait les luttes sociales,AlphonseAllais C’est elle qui s’imposera grâce au soutien de son maître Georges
portait l’humour à des sommets de raffinement… Et que,pour Caussade, au moment où il apparaîtra que Nadia n’a pas l’ori-
la première fois, une très jeune fille s’imposait au monde artis- ginalité des grands créateurs.Lili commence donc par admirer
tique comme un compositeur d’excep- son aînée avant de la dépasser,ce qui pro-
tion, couronnée en 1913 par le Prix de voque chez la grande sœur une souffrance
Rome et saluée à l’égal de ses pairs mascu-
lins.Elle s’appelait Lili Boulanger et n’était Le destin cachée. Mais celle-ci, à son tour, va deve-
nir porte-parole de l’art de sa cadette.

des sœurs
ni la seule, ni la première Française à se Renonçant à la carrière de compositeur,
consacrer à la composition.Mais,contrai- elle sera le plus grand professeur du
rement à celles qui l’avaient précédée, XXe siècle auquel Aaron Copland, Jean

Boulanger
la question du genre (comme on dit Françaix, Philip Glass, Quincy Jones,
aujourd’hui) ne comptait guère dans Astor Piazzolla, Michel Legrand devront,
l’appréciation de son art.Quelques années pour une part, d’être ce qu’ils sont
plus tôt,une Cécile Chaminade demeurait – certains d’entre eux, comme John
enfermée dans les stéréotypes d’un « travail de dames » avec ses Eliot Gardiner, ayant également hérité la fidélité à l’œuvre
pièces pour piano et ses mélodies charmeuses,tout en renonçant de Lili qu’ils continuent à jouer et à enregistrer.
aux ambitions symphoniques. La vaillante Augusta Holmès se Au cœur de son livre, Alain Galliari nous invite lui-même à
voyait applaudie pour la « virilité » de son inspiration distin- redécouvrir cette œuvre brève et saisissante,tendue entre la fraî-
guant « une œuvre mâle et forte et qu’on ne dirait point écrite par cheur et la mort. Depuis les prémonitoires Funérailles d’un
une femme » (Arthur Pougin).Rien de tout cela avec la merveil- soldat jusqu’au Psaume 130 et à la Vieille prière bouddhique,
leuse Lili Boulanger dont le talent éclatant allait d’emblée, tout ces compositions d’une extraordinaire puissance semblent avoir
naturellement,se voir applaudi comme une plante pris acte de la liberté acquise par les artistes à l’aube
merveilleuse ajoutée au jardin de la musique. du XXe siècle, pour édifier un monument tragique
Dans un joli récit de 170 pages, Alain Galliari BENOÎT et mystique – sans oublier le registre plus intime et
ranime cet étonnant destin brisé à l’âge de vingt- DUTEURTRE frémissant des Clairières dans le ciel. Lili Boulanger
quatre ans, et trouve le juste dosage de précision est écrivain. est morte il y a cent ans, le 10 mars 1918, quelques
historique, de finesse psychologique et de sensibi- son dernier ouvrage, jours avant Debussy qui avait salué le talent de cette
lité. Il saisit notre curiosité en dépeignant La Mort jeune femme. On peut s’étonner, d’ailleurs, que
l’incroyable famille Boulanger : Ernest, le vieux de Fernand Ochsé, notre époque, si fervente de parité, célèbre fort
père, ancien Prix de Rome et familier du milieu est paru discrètement cet anniversaire. X
musical qui défile à la maison ; Raïssa, la mère, chez Fayard. £ Lili, par Alain Galliari, Agéditeur, 170 p., 10 u

CLASSICA / Avril 2018 Q 33


UN AIR DE FAMILLE À RETROUVER
SUR LE
CD
Pères et fils, frères et sœurs… La musique serait-elle inscrite
dans les gènes ? En tout cas, elle est souvent afaire de famille.
Tous les mois, nous présentons le portrait d’un clan de musiciens.

Les Queyras
JEAN-GUIHEN
ET LES AUTRES… PAR ELSA FOTTORINO

ueyras » fait penser à un paysage. Pas celui de avec la pudeur qui lui est propre, lorsqu’il me relate, entre deux

Q
la vallée éponyme des Hautes-Alpes, mais plutôt bolées de cidre dans une crêperie du 11e arrondissement de Paris,

« celui des collines de Forcalquier dans les Alpes


de Haute-Provence. C’est dans cet écrin rural
– qu’on imagine volontiers entouré de cyprès,
d’oliviers, de farigoule et de champs de lavande –
la rencontre de ses parents.

AMOUR FOU
Jean-François Queyras était prêtre, il a aimé sa mère, a quitté
que les Queyras se sont établis il y a plus de les ordres au nom de cet amour, adopté ses enfants, leur a donné
trente ans, que les deux frères, Jean-Guihen et son nom, leur a offert un paysage. Jean-Guihen avait cinq ans.
Pierre-Olivier, et leurs épouses, toutes deux violoncellistes, ont Jean-François et Pierre-Olivier m’ont aussi raconté leur histoire,
créé les Rencontres musicales, qu’ils ont bâti la légende familiale. chacun à leur façon. Sans chercher à dissiper les zones d’ombre.
À première vue,l’histoire possède la grâce et l’innocence des matins Avec la même discrétion. Ce que je sais, c’est qu’ils ont commencé
d’été. Voici le cadre: le père, la mère, les cinq enfants, une maison leur vie à Montréal, qu’ils ont vécu ensuite trois ans en Algérie et
en pierres bien rustique, un âne (Gaspard), un piano, la nature qu’à leur retour, ils se sont installés aux « Iscles » où Jean-François
alentour. Les parents sont musiciens amateurs (flûte à bec pour devait obtenir un poste d’ingénieur agronome qui n’a finalement
lui,piano pour elle).Les cinq enfants suivent leur chemin.Les aînés, pas été financé : « Marie-France pratiquait la céramique. On a
Odile et Wilhelm, jouent de la guitare pour leur plaisir, Pierre- décidé de s’y mettre tous les deux. » C’est aussi simple que cela.
Olivier se passionne pour le violon, Jean-Guihen pour le violon-
celle,et le benjamin,Joachim,s’essaye à l’alto,au violon,à l’orgue…
« Nous avons toujours fait de la musique en famille. C’était une façon
d’être ensemble et de s’écouter les uns les autres », me confie
Jean-François Queyras, le père de cette heureuse fratrie, de sa voix
tendre et sereine. Leur album photos donne une idée du roman de
leur enfance, un parfum de liberté, une bande de joyeux lurons
dans une ambiance « baba cool ». Cette idylle pastorale ferait
presque penser au décor d’un film de Jean Delannoy, sauf que
le rôle-titre ne serait pas tenu par Michèle Morgan, mais par feue
PHOTOS: COLLECTION PRIVÉE

Marie-France Queyras: c’est par elle que l’histoire a basculé.


Je reprends depuis le début. C’est l’histoire d’un prêtre (Jean-
François) devenu ingénieur agronome puis potier. Celle d’une
femme (Marie-France), la dernière d’une fratrie de dix enfants,
dont le père est décédé avant sa naissance et qui se rêvait pianiste.
Ou encore celle de ses enfants, qui portaient le nom de Colle et
se sont soudain appelés Queyras. C’est peut-être l’histoire d’un
coup de foudre. C’est ce que laisse entendre Jean-Guihen, Odile, Pierre-Olivier, Jean-Guihen et leurs parents, Noël 1976.

34 Q CLASSICA / Avril 2018


QuandJean-Françoisseraconte, Pierre-Olivier et Jean-Guihen
il donne l’impression que tout entrent au Conservatoire de
est possible.Que la vie s’impro- Lyon puis à la Hoschule de
vise. Et que la route sera belle. Fribourg-en-Brisgau. Étu-
Ils’estdonclancé,avecsafemme, diants,ils organisent une « jour-
« une artiste jusqu’au bout des née continue » de musique de
ongles », dans la poterie. Une chambre qui a lieu dans l’église
assurance paternelle détermi- de Forcalquier. Ils partagent
nante pour Jean-Guihen: « J’ai la scène avec leurs amis « pour
souvent du mal à garder les pieds les gens du coin », précise Pierre-
sur terre. Mais mon père m’a Olivier. Puis, de fil en aiguille,
donné une grande stabilité. » se monte un vrai festival: les Rencontres musi-
L’argent ne coule pas à flot, mais les enfants ne cales de Haute-Provence.
manquent de rien, pas même d’instruments de Les deux frères prennent des chemins différents.
musique. Deux violons de famille ont été vendus Pierre-Oliviersetourneverslamusiquedecham-
pour acheter un meilleur violon à Pierre-Olivier. bre – il fonde le Dumky Trio avec sa femme,
Jean-Guihen a,quant à lui,hérité d’un violoncelle Véronique Marin – et l’enseignement. Jean-
(du moins ce qu’il en restait) appartenant à la fille Guihen, lui, reste tourné vers l’Allemagne, crée
d’un artisan voisin, qui l’avait, dans un geste le Quatuor Arcanto aux côtés de Tabea Zimmer-
rageur, jeté par la fenêtre. Cet instrument, c’était mann, passe par l’Ensemble Intercontemporain,
vital. « J’avais neuf ans quand j’ai ressenti le désir joue avec les plus grands orchestres, enregistre
foudroyantd’apprendrelevioloncelle.C’étaitdevenu les Suites de Bach… Son dernier disque,il l’a gravé
une obsession. Et cela a complètement déterminé mon avec son ami, le pianiste Alexandre Tharaud.
rapport au monde », se rappelle Jean-Guihen, qui ne voulait pas Malgré ces itinéraires singuliers, Jean-Guihen et Pierre-Olivier
s’arrêter, malgré les injonctions de son professeur de l’école de mettent un point d’honneur à se retrouver chaque été. « Le festival
musique de Manosque l’exhortant à faire une pause d’une semaine a maintenu entre nous le ciment de l’histoire familiale », observe
l’été. « Pendant les vacances, Jean-Guihen venait me voir et quéman- Pierre-Olivier, pour qui jouer à Forcalquier est un retour aux
dait: “Papa, s’il te plaît, juste une petite gamme!” » sourit encore sources.Et il cite volontiers,parmi ses souvenirs les plus marquants
Jean-François. Le violoncelle, il fallait lui arracher des mains. des Rencontres musicales, un Pierrot lunaire de Schoenberg avec
Nicolas Dautricourt au violon et son frère au violoncelle,ou encore
UN REGARD AFFAMÉ DE MUSIQUE l’Octuor de Mendelssohn,interprété aux côtés de ses filles.Ses filles?
Chez les Queyras,la musique est-elle le pilier de l’éducation? « Pour Solène,vingt-trois ans,est violoncelliste et Romane,vingt-deux ans,
être honnête, c’est une histoire de couple. Avec ma femme, nous nous violoniste. Et ce n’est pas fini: Lawson, le fils d’Odile, est un fou de
entendions à merveille. La musique était notre passion commune », guitare électrique et de composition, tandis que celui de Jean-
explique Jean-François. « Ma mère nous accompagnait au piano, Guihen,Tonio,quatorze ans,s’oriente vers une carrière de pianiste.
se souvient Pierre-Olivier. Sa présence nous a tous inspirés. » Une famille au diapason de la musique. X
Jean-Guihen ajoute: « Tout son être était musique. Son regard était
affamé de musique. » Un regard qu’il n’est pas près d’oublier.
« À l’âge de douze ans, quand j’ai appris le Concerto en ut majeur
de Haydn, je m’amusais à le travailler sur l’enregistrement de Rostro-
Actualités
povitch avec l’Academy of St Martin in the Fields. Je suis allé chercher £ 6 et 7 avril : Opéra de Lille, avec Anne Teresa De Keersmaeker
mes parents dans leur atelier et je le leur ai joué. Ils ont pleuré de me £ 30 et 31 mai : Philharmonie de Paris, Concerto de Dvorák,
voir interpréter cette musique qui nous faisait tous rêver. C’était avec sir Roger Norrington et l’Orchestre de Paris
comme une traversée du miroir. »

CLASSICA / Avril 2018 Q 35


ON A VU

Vertiges de l’amour
et pulsions mortelles
À BERLIN, EN MARS,
LE TRISTAN DE
TCHERNIAKOV
ET LA SALOMÉ
DE NEUENFELS
NOUS ONT FAIT
VIVRE DES
SENSATIONS
FORTES, ENTRE
DÉSIR ET DRAME.

tourdissant

E
croisement à la
Staatsoper de
Berlin, entre
Tristan, façon
Tcherniakov, et
Salomé, façon Neuenfels, tous
deux fascinés par la puissance de
l’Éros/Thanatos qu’on n’avait pas
revue aussi magnifiée depuis
Wieland Wagner.
D e Dmitri Tcherniakov, on
attend toujours une révolution.
Pour ce Tristan, il n’en est rien.
La lecture du texte est son pro-
pos, étonnant, car de Tristan,
hymne à l’amour, il rappelle
d’abord le fondement schopen-
hauerien : c’est bien un hymne
à la mort que conte l’œuvre, où
la joie est dans l’exacerbation
d’un désir de mort irrépressible.
D’où ce couple écroulé de rire
après avoir bu la délivrance,
d’où cette magistrale explication
de texte au Duo du II, invitation
au voyage comme jamais on ne
MONIKA RITTERHAUS

l’a vue jouée, didactique, jubila-


toire, proprement sensation-
nelle. L’attente suivra, rude mais
brève pour Tristan, infinie pour
Isolde qui s’assoira au chevet Andreas Schager dans Tristan et Isolde.

36 Q CLASSICA / Avril 2018


INGO METZMACHER
Le chef allemand assure
une tension âpre et
continue au diptyque
Château de Barbe-Bleue/
Voix humaine, accentuant
la modernité de l’écriture
de Bartók. Mention spéciale
au couple John Relyea/
Ekaterina Gubanova,
incandescents de présence
en Barbe-Bleue et Judith,
dans la toufeur du
spectacle de Warlikowski
MONIKA RITTERHAUS

(Paris, palais Garnier,


23/03).

PETER EÖTVÖS
Compositeur en résidence
Ausrine Stundyte et Thomas Johannes Mayer dans Salomé.
auprès de la Philharmonie
de l’Elbe, le Hongrois était
du mort, une horloge à son côté, Tristan depuis trente-cinq ans identitaire, pour dire qu’Éros/ dans la fosse du
prête à le rejoindre, sans qu’elle/ sa chose, l’adaptant à chaque Thanatos est désir de sexualité Staatsoper pour diriger
qu’on sache quand. production comme un sorcier trouvant son aboutissement dans son dernier opéra Senza
Dans des décors d’aujourd’hui, du son et de la tension, il mène la mort. Il libère un Jochanaan Sangue: « sans sang »,
salon de première d’un paque- toutes voiles dehors sa Staats- torse nu, en robe plissée à l’anda- mais pas sans passion,
bot de luxe, salle à manger aux kapelle à son plus magique. louse, de sa prison et Salomé de grâce au verbe
parois tapissées d’arbres fila- Immense soirée (11 mars). sa robe de princesse pour l’offrir incandescent d’Angela
ments,maison des parents d’une en androgyne, vêtue d’un smo- Denoke et Sergei
infinie nostalgie, Tcherniakov VERSION OSCAR WILDE king pantalon, et le fait danser Leiferkus, aux prises avec
se paye le luxe de citer les pro- Salomé paraît d’une tout autre, avec elle, arborant un masque un passé trouble, à
ductions marquantes d’hier quand s’ouvre le rideau: la cour de la mort, et lui présentera l’image d’une musique
(Konwitschny, Marthaler, Guth, pose immobile sous un godemi- quarante-deux têtes pour un pétrie de réminiscences
Chéreau, Katharina Wagner), ché de métal géant où l’on aper- finale qui laissera cependant (Hambourg, Staatsoper,
tout en les digérant en sa leçon çoit le prophète. Pas de citerne, la place à latraditionnellemortde 28/02).
personnelle. Entre Isolde, « Des- l’héroïne. La provocation est là,
perate Housewife », fouillant
nerveusement son sac à main, Une logique, sinon cohérente. La soi-
rée se tient grâce à Gerhard Siegel
FRANCESCO
PIEMONTESI
et Tristan en smoking, ce
pourrait être imbuvable, puissance de (Hérode), Marina Prudens-
kaya (Hérodias) et Nikolai
Avec une maîtrise
stupéfiante du temps
c’est absolument fasci-
nant. Il faut pour pareil l’Éros/Thanatos Schukoff (Narraboth)
superbes,ThomasJ.Mayer,
musical et un subtil
dosage de tous les
engagement des inter-
prètes libres de chant. qu’on n’avait pas formidable Jochanaan,
physique autant que
paramètres, le pianiste
suisse s’est emparé
C’est le cas d’Andreas
Schager qui ne relâche vue aussi magnifiée sonore, et Ausrine Stun-
dyte, comme toujours
avec une intensité peu
commune de l’univers des

depuis Wieland
jamais l’intensité d’un splendide, malgré le grave trois ultimes Sonates pour
chant somptueux, et plus absentetladirectiond’acteurs clavier de Schubert. Un

Wagner
encore d’Anja Kampe, furie qui la corsète trop pour lui récital qui a impressionné
puis amante attentive, aux aigus laisser sa liberté d’actrice. Tho- par sa concentration
éblouissants, diseurs parfaits mas Guggeis, l’assistant de et son engagement,
au II, chacun tenant ensuite Barenboim, remplace Christoph malheureusement
son redoutable IIIe acte de façon pas de lune, Neuenfels ne s’inté- von Dohnányi, parti avant la interrompu au dernier
magistrale. Avec Ekaterina resse guère à l’histoire pseudo- première. Strauss lui convient moment par un léger
Gubanova, Stephen Milling, biblique, mais à Oscar Wilde qui bien,même si manque l’étincelle malaise (Boulogne-
Boaz Daniel, on tient là LA dis- y conte sa défense de la liberté qui porte ce volcan qu’est Salomé Billancourt, Seine
tribution du moment. Quant à sexuelle. Il fait donc apparaî- à l’explosion dévastatrice Musicale, 12/02).
Daniel Barenboim qui a fait de tre l’auteur, paré de son sexe (10 mars). X Pierre Flinois

CLASSICA / Avril 2018 Q 37


ON A VU

DANSEZ,
MAINTENANT PAR
DOMINIQUE SIMONNE

LA CARMEN(S)
DE JOSÉ MONTALVO
EST PLURIELLE
MAIS UNIVERSELLE,
ET ELLE VOIT ROUGE.
UN HYMNE FRÉNÉTIQUE
À LA LIBERTÉ OÙ
LES STYLES DE DANSES
S’ENTRECROISENT.

ouges comme le

R feu,rouges comme
le sang, rouges
comme la passion,

PATRICK BERGE
elles déboulent dès
le premier coup de cymbale de
l’Allegro giocoso de Bizet, propul-
sées par une énergie euphorique
dont elles ne se départiront pas mythique, a enfin osé s’appro- l’histoire se déroule en pointillé, qui prennent brièvement la
de tout le ballet.Sauvages,provo- cher de l’héroïne de Prosper toutjusteesquisséeetracontéepar parolepournouslivrerleurpropre
cantes,animales,elles bondissent, Mérimée et, pour mieux en cer- les interprètes devant un pupitre, vision de cette gitane universelle
ellescourent,quedis-je,ellescava- ner la complexité, a choisi de la comme lors d’une séance de post- et décidément intemporelle.
lent, explosant de vie, et nous démultiplierdanscetteCarmen(s) synchronisation de cinéma. Carmen, l’égérie des #MeToo
entraînent dans un tourbillon où plurielle qui a triomphé au Théâ- Tel qu’il en est coutumier, José qui pourraient reprendre cette
elles clament leur féminité, leur tre de Chaillot de Paris et pour- Montalvo, grand amateur de phrase sublime prononcée
désir et,évidemment,leur amour. suit sa tournée en France1. baroque, fonde sa chorégraphie avant le coup de poignard fatal
Neuf danseuses électrisées qui Mise en danse par ces diablesses sur le mélange et le métissage: la de Don José : « Jamais Carmen
ne sont en réalité que les facettes et par cinq mâles transformés en danse classique côtoie le contem- ne cédera: libre elle est née, libre
d’une même femme : Carmen, un Don José un peu dépassé par porain dans une gestuelle fréné- elle mourra. » Ni futile ni com-
la femme,libre de son corps,libre les événements, la partition de tique, les ballerines dialoguent plaisant, l’étonnant collage
de son destin. Après avoir long- Bizet vibre avec une tension nou- avec les danseuses de flamenco, chorégraphique de Montalvo,
tempstournéautourdecemonu- velle et presque primitive.Ici,pas les arabesques s’enchevêtrent œuvre de maturité pour ce créa-
ment de la littérature, de l’opéra d’entorse à l’œuvre originelle,pas avec les acrobaties du hip-hop et, teur singulier, s’impose comme
et de la danse,le chorégraphe José de concessions au fémininement parfois, les personnages dansent une ode opportune à la liberté
Montalvo, petit-fils d’une Cata- correct, et donc pas de scandale avec leurs doubles reproduits sur des femmes. X
lane féministe prénommée Car- envue:lelivretestrespecté,labelle l’écran vidéo en fond de scène. 1. Neuilly, Théâtre des Sablons,
men, fils d’une danseuse de meurt bien à la fin,mais les puris- « Carmen, c’est moi, c’est nous! » le 10/04 ; Sceaux, Les Gémeaux,
flamenco fascinée par cette figure tes le regretteront peut-être, proclament les jeunes interprètes du 3 au 6/05.

38 Q CLASSICA / Avril 2018


du décor, pour finir par une
pirouette, avec le retour triom-
phal de la Magicienne devant
laquelle Ruggiero plie à nou-
veau le genou, c’est pour dire
l’éternel recommencement de
la magie lyrique, comme pour
servir au mieux le caméléon
Bartoli. On rit à ses grimaces
– même si on préfère une Alcina
plus digne –, on participe à ses

VINCENT PONTET
souffrances et à l’extraordinaire
métamorphose de ses traits
pour dire son désespoir.
Mais elle ne règne pas seule :
Jaroussky plus engagé qu’à Aix,

Chapeau bas, la diva ! jusqu’à danser avec des boys,


Varduhi Abrahamyan somp-
tueuse, Julie Fuchs aphone
CECILIA BARTOLI DÉCOIFFE LE THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES DANS ALCINA, jouant avec Emöke Baráth
UNE HÉROÏNE ET UN SPECTACLE SUR MESURE. enthousiasmante en fosse,
Strehl et Baczyk mieux que des
u rituel obligé du récital réglées clé en main par des qu’on lui préfère : « Ah, mio faire-valoir. Et les timbres cap-

A de Cecilia Bartoli au
TCE s’est ajoutée, depuis
2014, une dimension royale,
années de pratique (Alcina date
de 2014), sont construites, pen-
sées autour de l’incontournable
cor » est un sommet d’émotion
intériorisée.
Confier la scène à Christof Loy
tivants du Concert d’Astrée,
mené large et allant, plus libre
que de coutume, par une
avec l’opéra, dont il fallait alors vedette qui paye chaque fois s’explique. S’il a conçu l’île Emmanuelle Haïm détendue.
encore chercher les merveilles comptant. Ce soir, Bartoli est là enchantée d’Alcina comme un Triomphe mérité. X
ailleurs,entre sa maison (Zurich) tout entière dans son besoin théâtre avec ses enchantements Pierre Flinois
et son palais (Salzbourg, à Pen- d’être diverse, entre drôlerie et au I, sur la scène trompeuse du
tecôte). Importées de la pre- profondeur, brillance et intros- baroque, ses vérités au II, dans ALCINA
mière (Otello d’abord, Alcina pection. Chapeau, l’actrice ! Si ses loges décrépites suant ce réel DE HAENDEL,
aujourd’hui) ou du second la Magicienne va comme un gant qu’on ne peut cacher, et ses Paris, Théâtre des Champs-
Élysées, le 14 mars
(Norma en 2016), ces productions, à sa voix, ce sont ses déplorations désillusions au III, dans l’envers

La voix du piano
À PARIS, UN CHOPIN CHANTANT AVEC BLECHACZ,
MOZART ET SCHUMANN SUBLIMÉS PAR LEONSKAÏA.
afal Blechacz est un habi- Trois jours plus tard, Elisabeth

R tué des compétitions de


très haut niveau. Il a été
récompensé par un Premier Prix
Leonskaïa (photo), soixante-
douze ans, faisait montre de
cette profondeur sonore et de
au Concours Chopin en 2015, cette expressivité qui lui sont
et pourtant le pianiste polonais propres.Chaque détail est soigné.
de trente-deux ans joue avec par- On est instantanément happé
SDP

tition. Même si cette donnée par son discours et séduit par la


secondaire ne nuit en rien au plai- variété de ses sonorités.Avec cette
sir que nous avons eu à l’écouter légende du piano, on a la sensa- 15 février à la Philharmonie de approche nous le confirment.
le 12 février à la Philharmonie tion de comprendre ce que signi- Paris : Mozart et Schumann. Quant à son Schumann (Sonate
de Paris, il est utile de le préciser. fie le verbe « interpréter ». Les D’abord,Mozart,avec les Sonates n°1 et Études symphoniques),
Les sonorités produites par Ble- subtilités des partitions,jusque-là K. 331 et K. 333. Leonskaïa plante elle prête une importance parti-
chacz sont belles et chantantes. inaperçues, sont sublimées par rapidement le décor: nous som- culière à chaque note. Tout n’est
En particulier chez Chopin,com- son jeu.Pas plus de deux compo- mes bien à l’opéra. La justesse, définitivement qu’expressivité
positeur qui lui sied le mieux. siteurs sont programmés ce la pureté et le lyrisme de son chez Leonskaïa. X Aurélie Moreau

CLASSICA / Avril 2018 Q 39


ON A VU

ORCHESTRES
Le feu et la glace après sa création (Philharmonie,
19/02). Le concert de l’Orchestre
de Paris, avec Daniel Harding,
propose le Concerto pour alto de
Jörg Widmann (2015), joué par
Antoine Tamestit,et la Neuvième
Symphonie de Mahler. Atmos-
phère ludique de l’œuvre
contemporaine où le soliste, très
brillant,se fait acteur du son,pro-
duisant une musique à voir et à
entendre. Adieu au monde de
Mahler entre puissance destruc-
trice, ironie grinçante, danse de
la mort et confins du silence, que
le chef britannique organise avec
un savoir-faire et une technicité
hors pair, au détriment parfois
de l’intensité. Impressionnant
quand même par la concentra-
tion (Philharmonie, 21/02).
La Symphonie de Debussy
(orchestrée en 2009 par Colin
Matthews à partir d’un original
RCO-CDHEROUVILLE

pour piano à quatre mains datant


de la jeunesse du compositeur),
donnée en ouverture de concert
par le Philharmonique de Radio
France, ne restera pas dans les
À PARIS, DES FRESQUES SYMPHONIQUES À LA TONALITÉ mémoires, pas plus que l’inter-
prétation du Concerto n°2 de
CONTRASTÉE ONT EMBRASÉ OU REFROIDI LA PHILHARMONIE Rachmaninov par Khatia Bunia-
ET L’AUDITORIUM DE RADIO FRANCE. tishvili. En effet, l’entente entre
Mikko Franck et la pianiste ne va
pas de soi: l’absence de pathos de
nvité à Paris pour le envoûtante dont la phalange une lecture inéluctable et d’une l’un s’oppose à l’expansivité

I
« Week-End Pascal alsacienne tire le meilleur parti. puissance d’expression inou- démonstrative de l’autre. Il fau-
Dusapin », l’Orchestre Le Château de Barbe-Bleue de bliable de la Symphonie n°5 de dra attendre la Symphonie n°3
philharmonique de Bartók bénéficie, quant à lui, de Chostakovitch (1937). de Sibelius pour que l’orchestre,
Strasbourg montre tout la Judith brûlante de Nina sous l’autorité d’un maestro qui
le chemin qu’il a par- Stemme et du Barbe-Bleue abys- UN BRUCH ENGOURDI parle dans son arbre généalo-
couru depuis 2012 sous la direc- sal de Falk Struckmann (Philhar- En revanche,on aurait volontiers gique, transmette avec une réus-
tion de Marko Letonja. Morning monie, 18/02). Avec les forces évité la prestation des sœurs site incontestable toute l’aspérité
in Long Island du compositeur d’un Royal Concertgebouw d’un Labèque qui tentent,en première minérale et la magie sonore pré-
français (2010), évocation de équilibre stupéfiant (cordes cha- partie, de revivifier l’indigeste sentes dans le chef-d’œuvre du
balades sur les plages new- leureuses, petite harmonie sans Concerto pour deux pianos et barde finlandais (Radio France,
yorkaises,est une large pièce fine- faille, percussions à se damner), orchestre de Max Bruch retrouvé Auditorium, 01/03). X
ment ciselée et rythmiquement Semyon Bychkov (photo) livre en 1971, plus de cinquante ans Michel Le Naour

40 Q CLASSICA / Avril 2018


CONCERTS

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EXPOSITIONS PHOTOS

Musique Classique | LE MANS


Création - Photographie © 2018 Nikolaj Lund - Licences n° 1-105 2043 2-105 2044 3-105 2045
LES CARNETS
D’EMMA

Mon cœur s’ouvre


à ta voix…
Q Tout récemment à Liège et actuelle-
ment à l’Opéra-Comique, le très enjoué Lemystère À quoi tiennent,pour vous,pour lui,pour
moi, la singularité d’un « grain », selon
et charmant Domino noir d’Auber l’expression de Roland Barthes, ou les
(Daniel-François-Esprit de son irrésis-
tible prénom) fait son retour sur la scène
d’ungrain sortilèges d’une « voix d’or vivant. Voix
douce et sonore, au frais timbre angélique »,
lyrique. Grand succès au XIXe siècle, il est célébrée par Verlaine dans Nervermore 2.
aujourd’hui bien ignoré des mélomanes1
alors que son intrigue à rebondissements
de beauté Parfois à cet angélisme qui lui confère une
« nature » entre ciel et terre, une trace de
et, bien plus encore, sa musique raffinée, paradis. Il me suffit de fermer les yeux
scintillante et savoureuse justifient large- pour retrouver l’impression inoubliable
ment de le voir retrouver les faveurs des théâtres. Parfaitement laissée par la soprano Michèle Lagrange, comme si la voix
réussie,la production dirigée par Patrick Davin et mise en scène descendait directement d’un glacier de très, très haute mon-
par le duo Valérie Lesort-Christian Hecq permet d’entendre tagne, un peu bleutée, féerique. Parfois, à rebours, une texture
la merveilleuse, la radieuse, la fondante Anne-Catherine Gil- voluptueuse, capiteuse, vous enveloppe qui, plus que celles
let dans le rôle principal. Et, comme à chacune de ses appari- « des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches », appelle de
tions, de Blanche de la Force à Micaëla, de Sophie (celle de riches images de soieries et de velours moirés.
Werther) à Despina, de Minerve (Le Retour d’Ulysse) à Ari- Q Lors de la finale du Concours Voix Nouvelles (à l’Opéra-
cie…, je succombe sans l’ombre d’une résistance à la magie Comique également), douze candidats se sont mesurés dans
de son chant et au délice de son timbre. Au risque de sembler une compétition passionnante. Plus par le contraste entre les
quelque peu triviale dans la comparaison, je dirais que cette timbres si divers de ces jeunes gens que par le répertoire choisi,
voix possède le velouté de la pêche, le je-ne-sais-quoi d’acidulé plutôt convenu, comme il sied sans doute à ce type d’exercice.
de la groseille, le parfum du chèvrefeuille. Que l’intéressée Dans une robe rouge un peu trop « diva », hiératique alors que
me pardonne ces métaphores fruitées et fleuries, mais avec plusieurs de ses concurrents tentaient quelques gestes de théâtre
nos pauvres mots, voilà bien les associations qui rendent pour compenser le caractère figé de la prestation (j’entre en
le mieux justice à cet enchantement. souriant, je salue le chef et le public, je chante mon air, je salue
Q Tout amateur d’opéra, d’oratorio et de mélodie se pose à nouveau en souriant et je fais place au suivant), Angélique
la question : pourquoi tel timbre me touche-t-il alors que Boudeville n’a eu qu’à exhaler les premières notes de « Depuis
tel autre me laisse plus indifférent, voire me le jour » (Louise de Charpentier) pour que la lan-
déplaît? Même chez des artistes dont on admire goureuse opulence – sans lourdeur – et le rayon-
– dont on adore parfois – la musicalité, la EMMANUELLE nement de sa voix envahissent le théâtre.J’ai pensé
technique, l’aura, la présence. À ce titre, on cite GIULIANI alors à Margaret Price. Pour cet alliage de richesse
bien souvent l’immense Jon Vickers qui scot- est chef épanouie et de pureté presque minérale. X
chait l’auditoire par le magnétisme de ses incar- du service Culture 1. À écouter, l’enregistrement chez Decca
nations, malgré une « matière » vocale peu du journal La Croix sous la direction de Richard Bonynge.
séduisante à première audition… 2. Dans le cycle Melancholia.

43 Q CLASSICA / Avril 2018


EN COUVERTURE

44 Q CLASSICA / Avril 2018


20
CHEFS-
D’ŒUVRE DE
LA MUSIQUE
SACRÉE
De Machaut à Britten en passant par
Bach, Mozart et Stravinsky, ce répertoire
revêt plusieurs visages, mais transcende
les époques. Panorama.

notre époque où Mais peut-on dire que l’une soit plus

A
la musique est authentique que l’autre ? On a souvent
omniprésente, on mis en question le caractère sacré de
n’a jamais fini de certaines œuvres qui paraissaient non
« mettre suffisam-
ment en valeur la
grande importance
sans raison trop « profanes », trop pro-
ches de l’opéra, comme le Requiem de
Verdi, et donc prétendument peu spiri-
psychologique et tuelles (le lyrisme ou la virtuosité vocale
MBA / RENNES / DIST. RMN-GRAND PALAIS / ADÉLAÏDE BEAUDOIN

morale de la musique sacrée authentique », seraient-ils vraiment contraires à la spi-


écrit le père Hage, théologien et musico- ritualité ?). Mais que savait-on du senti-
logue. Les Églises chrétiennes elles- ment « authentique » des compositeurs ?
mêmes ont toujours hésité sur cette ques- En revanche, certaines partitions incon-
tion de l’authenticité. Et, d’ailleurs, testablement sacrées et même liturgiques,
musique sacrée, liturgique, religieuse, tels le Requiem de Fauré ou la Messe
spirituelle, voilà bien des termes proches, des morts de Berlioz, ont été composées
mais dont la confusion risque d’induire par des agnostiques résolus (mais sait-on
en erreur. On peut certes comparer une jamais ?). Ces quelques réflexions préli-
Messe de Haydn et une autre de Mozart minaires pour signaler le caractère hété-
(même époque, même fonction), mais rogène et complexe non seulement de
pas la Messe de Nostre Dame de Machaut notre sélection, mais aussi du concept
et la Missa Solemnis de Beethoven. Autre de musique sacrée.
temps, autre langage, autre « usage ». Dossier réalisé par Jacques Bonnaure

CLASSICA / Avril 2018 Q 45


EN COUVERTURE
GUILLAUME DE MACHAUT (1300-1377)
Messe de Nostre Dame

ette Messe, composée vers 1360 parfois rugueuse, avec de rudes frot-

C par le musicien et poète cham-


penois Guillaume de Machaut,
chanoine de la cathédrale de Reims,
tements dissonants et une harmonie
étrange. Au contraire des œuvres
futures, la musique semble indiffé-
est caractéristique de l’Ars nova, cette rente au texte. On a naturellement
pratique qui consistait à composer associé ce répertoire, pas seulement
de la musique polyphonique sur celui de Machaut mais de tout l’Ars
des mélodies d’origines variées. C’est Nova, à l’austérité de l’architecture
également la première œuvre attri- gothique ; c’est que le résultat sonore
buée à un compositeur unique. peut sensiblement varier d’une ver-
Dès le Kyrie introductif, l’oreille est sion à l’autre. X
attirée par deux traits apparemment

AKG-IMAGES
contradictoires de l’écriture : d’une £ Un disque : Ensemble
part, des mélismes assez sensuels et Gilles Binchois, dir. Dominique Vellard
souples, et d’autre part, une harmonie (Cantus).

MARC-ANTOINE GIOVANNI
CHARPENTIER (1643-1704) PIERLUIGI DA
Te Deum
PALESTRINA (1525-1594)
e prélude du Te il adopte la forme d’un le mouvement, l’explo- Messe du pape Marcel

L Deum est univer-


sellement connu
depuis 1953,lorsqu’il fut
grand motet, une alter-
nance de sections cho-
rales ou solistes de
sion de joie exubérante
comme dans le Pleni
sunt cœli et terra ou
conjugue une superbe
science du contrepoint et
choisi comme indicatif caractères variés. Mais les fanfares qui enca- un sens mélodique aussi
de l’Eurovision. Com- par rapport aux canons drent le Judex crederis. constant qu’agréable.
COSTA / LEEMAGE

posé à l’occasion de la lullystes en vogue,Char- Toutefois, les dix sec- La musique apparaît
victoire de Louis XIV à pentier se montre plus tions ne sont pas unifor- constamment aérée,
Steinkerque en 1692, « baroque », privilégiant mément glorieuses et lumineuse, les lignes
grandioses : certaines mélodiques se déroulent
sont franchement inti- avec un agrément qui
mistes tels que le Te per n’exclut pas la profondeur
orbem terrarum, un spirituelle. L’écriture,
charmant trio vocal, ou complexe, semble lim-
le très modeste Te ergo ans cette célèbre pide,commedésincarnée
quaesumusoùlasoprano
solo est amoureusement
accompagnée par deux
D messe composée
en 1562 à la mé-
moire du pape Marcel II,
et indiférente au texte.
La polyphonie palestri-
nienne devint la norme
flûtes et la basse conti- Palestrina a voulu que du catholicisme romain
nue. Quoiqu’il ait vécu la polyphonie et la com- pour longtemps, univer-
en marge de la vie musi- préhension des textes ne sellement admirée. Trois
cale versaillaise, Char- fussent pas incompati- siècles plus tard, Victor
pentier résume avec bles.Lapratiquedelapoly- Hugo le célébrait par ce
cette œuvre célèbre la phonie avait en efet cour- ver: « Puissant Palestrina,
diversité des styles musi- roucé les cardinaux qui vieux maître, vieux génie,
caux à l’époque de craignaient que le peu- Je vous salue ici… » X
Louis XIV. X ple ne s’attachât plus à
COSTA / LEEMAGE

la musique qu’aux textes £ Un disque :


£ Un disque : Les Arts liturgiques. Westminster Abbey
florissants, dir. William Conformément à son Choir, dir. Simon Preston
Christie (Virgin). esthétique, Palestrina (Archiv).

46 Q CLASSICA / Avril 2018


CLAUDIO cordes, douze sections
diversifiées dont cha-
MONTEVERDI (1567-1643) cune pourrait figurer
dans un opéra. C’est
Vêpres de la Vierge bien cela qui séduisit.
Pour Jean-Jacques
vec les Vêpres de à toucher non seulement Rousseau, le premier

A la Bienheureuse
Vierge publiées
en 1610, Monteverdi
l’âme, mais aussi la sen-
sibilité de l’auditeur au
moyen de procédés dra-
duo était « le plus parfait
et le plus touchant qui
soit sorti de la plume
postulait pour un poste matiques mettant le texte d’aucun musicien ».
de maître de chapelle en exergue et séduisant Les contretemps du
au Vatican, d’où la dédi- les cœurs et les oreilles Quem moerebat, où il

AKG-IMAGES / MPORTFOLIO / ELECTA


cace au pape. Las, il ne grâce à leur virtuosité est pourtant question
fut pas retenu. Le recueil vocale. de supplices affreux,
excède en fait la compo- Lesconcerti Nigra sum et ont quelque chose de
sition d’une musique Pulchra es ne diffèrent primesautier. Ailleurs,
pour les vêpres liturgi- pas beaucoup de ses la musique se voile d’un
ques. Outre les psaumes nombreux madrigaux discret pathétisme, tou-
traditionnels, il com- amoureux, jusque dans jours charmant. En fait
prend des concerti, les figuralismes censés de sens mélodique,
pièces vocales pour représenter l’irreprésen- Pergolèse ne craint per-
solistes sur des textes table. Ainsi, dans le Duo sonne, et la fluidité de
étrangers à la liturgie, et
une Sonata sopra sancta
Seraphim, il évoque
l’unité de la sainte Tri- GIOVANNI BATTISTA ses phrases et de l’orne-
mentation vocale nous
Maria, quasi instrumen-
tale, assez développée.
nité en passant d’une
écriture à trois voix à PERGOLÈSE (1710-1736) offre l’image d’une reli-
gion où se conjuguent
L’intérêt de ces Vêpres un unisson. Le recueil Stabat Mater la piété la plus sincère
tient à leur diversité de s’achèvesurdeuxMagni- et la plus délicieuse
ton. On ne peut qu’être ficat, offrant aux offi- l s’agit de l’œuvre Mater se répandit dans sensualité. X
saisi par le chœur sylla-
bique du Responsorium
initial chanté à pleine
ciants une pièce splen-
dide et une autre plus
sobre et intérieure. X
I ultime d’un compo-
siteur mort jeune
après une carrière active,
toute l’Europe où il ac-
quit une extraordinaire
renommée.
£ Un disque : Andreas
Scholl, Barbara Bonney,
voix sur la fanfare d’ou- notamment dans le L’œuvre est de concep- Les Talens Lyriques,
verture de son opéra £ Un disque : Ensemble monde de l’opéra.Après tion très simple : deux dir. Christophe Rousset
L’Orfeo. Les psaumes, Elyma, Les Sacqueboutiers sa disparition, son Stabat voix, un ensemble de (Decca).
Laudate pueri dominum, de Toulouse. Coro
Laetatus sum… sont des Antonio Il Verso, Coro
pièces polyphoniques Madrigalia, dir. Gabriel
où Monteverdi cherche Garrido (K. 617).
JOSEPH HAYDN
(1732-1809)
Missa in tempore belli

n 1796, les Autri- avec chœurs et quatre

E chiens ont très peur.


Bonaparte est en Ita-
lie et les menace. Haydn
solistes, ces derniers, qui
ne chantent jamais d’airs
séparés,s’insérantavecbrio
compose alors cette Messe dans le tissu symphonique.
pour les temps de guerre qui À un moment cependant,
sera créée en février 1797 le compositeur semble
devant une foule immense. mettre la basse en valeur
On la désigne aussi comme dans le Qui tollis peccata
« Paukenmesse » (« Messe mundi du Gloria, dans un
T. HARDY

des timbales »). La tonalité beau dialogue avec le vio-


d’ut majeur, jugée plus bril- loncelle solo. Les timbales
lante, inspire à Haydn des jouent un rôle particulière-
sonorités éclatantes,tandis ment actif dans le Kyrie et, £ Un disque :
que les interventions de surtout, dans l’Agnus Dei Solistes, Arnold
COSTA / LEEMAGE

l’orchestredénotentlegrand où elles imposent une Schoenberg Chor,


symphoniste. atmosphère angoissante, Concentus Musicus
On a parfois l’impression au moment de la supplique Wien, dir. Nikolaus
d’entendre une symphonie Dona nobis pacem. X Harnoncourt (Teldec).

CLASSICA / Avril 2018 Q 47


EN COUVERTURE
JOHANN SEBASTIAN
BACH (1685-1750)

RMN / GRAND PALAIS / RENÉ GABRIEL OJÉDA


Passion selon saint Matthieu

e vendredi saint de Si dès le XIXe siècle, à Passion selon saint Jean

L l’an1727,lesparois-
siens de l’église
Saint-Thomas de Leip-
l’époque où Mendels-
sohn la tira de l’oubli,
la Passion selon Saint
qui en contenait assez
peu, la Passion Saint
Matthieu comportait de
zig se rendirent au culte Matthieu fut considé- nombreux airs d’une
comme chaque année à rée comme un chef- beauté et d’une éléva-
cette occasion et enten- d’œuvre absolu, ce n’est tion spirituelle inouïe
dirent, outre un long pas pour l’originalité (Erbarme dich pour alto,
sermon et des passages du concept, mais pour Können Tränen meiner
à l’orgue, une nouvelle la force dramatique, Wangen pour alto, Messe en si mineur
passion composée par émotionnelle et éven- Mache dich, mein Herze, l y a environ deux siècles, un musicologue
leur cantor.
L’œuvre obéit aux lois
du genre: c’est une lec-
tuellement religieuse
qui s’en dégage. Si Bach
n’a jamais composé
rein pour basse…).
Enfin, le chœur d’intro-
duction (double chœur
I suisse qualifia la Messe en si, alors très peu
connue et jamais exécutée, de « plus grande
œuvre de tous les temps et de tous les peuples ».
turedramatiséedel’Évan- d’opéras, de nombreu- auquel se superpose Ce jugement absolu fondera en partie la réputation
gile de la Passion du ses scènes de la Passion un magnifique chœur de Bach comme le dieu de la musique européenne.
Christ, répartie entre un dénotent un vrai tempé- d’enfants) et le grand Pourtant, cet incontestable chef-d’œuvre connut
récitant (l’évangéliste) et rament théâtral,comme chœur final, tous deux une genèse complexe. Au commencement
divers personnages. Les lorsque le chœur inter- fort développés, enca- étaient Sanctus (1724), écrit pour sa paroisse,
interpellationsdelafoule rompt violemment l’air drent ce que le modeste puis un Kyrie et un Gloria (1733), composés
font l’objet de brèves et de la soprano pour cantor de Saint-Thomas pour la cour de Dresde. Tout le reste fut ajouté
violentes interventions maudire ceux qui ont a conçu comme une progressivement, souvent en empruntant
chorales.Desairs solistes, arrêté Jésus (« Sind somptueuse cathédrale certains mouvements à des cantates antérieures.
sur des paroles d’un Blitze, sind Donner in sonore. X L’ensemble, qui excédait de beaucoup les
poète piétiste, invitent Wolken verschwun- dimensions d’une messe liturgique, fut parachevé
le chrétien à méditer sur den »), ou que la foule £ Un disque : en 1748, mais la première exécution intégrale
les événements;des cho- réclame la libération de Solistes, Collegium n’eut lieu qu’en 1859. La Messe en si a la taille
rals sur les mélodies tra- l’assassin Barrabas dans Vocale Gent, dir. d’un grand monument. Elle possède, en dépit du
ditionnelles luthériennes un hurlement unanime Philippe Herreweghe caractère complexe et aléatoire de sa composition,
scandent le déroulement et dissonant. Surtout, (Harmonia Mundi, une forte structure interne. Ainsi, le Dona nobis
du culte. contrairement à la 1999). pacem final reprend-il le Gratias agimus du Gloria
et couronne-t-il l’ensemble de manière
particulièrement grandiose. À l’autre bout,
l’accord dissonant sur lequel s’ouvre, sans nul
prélude orchestral, le Kyrie, plonge l’auditeur
in medias res dans un beau geste théâtral.
Comme dans les passions, certaines interventions
des solistes recèlent une bouleversante
intensité: le duo pour soprano et alto Christe
eleison ou l’Agnus Dei. Les chœurs montrent
le tempérament dramatique du compositeur.
L’élan du Gloria in excelsis, accompagné par
les trompettes et les timbales, est irrésistible,
tout comme le Et resurrexit, à réveiller un mort.
À chaque instant, Bach dramatise à l’extrême
GRANGER NYC / RUE DES ARCHIVES

le texte liturgique, et l’on peut penser que ce colossal


ouvrage à l’histoire compliquée et sans destination
particulière a bien été créé Soli Deo Gloria… ou
pour la satisfaction personnelle du compositeur. X

£ Un disque: Solistes, Monteverdi Choir,


English Baroque Soloists, dir. John Eliot Gardiner
(Archiv Produktion).

48 Q CLASSICA / Avril 2018


GEORG FRIEDRICH
HAENDEL (1685-1759)
Le Messie

lors que les autres Christ est aussi intense

A oratorios anglais
de Haendel sont
enquelquesortedesopé-
que le Es ist vollbracht
de la Passion selon saint
Jean de Bach. Inver-
ras sacrés sur des per- sement, les mystères
sonnages de l’Ancien heureux de l’annonce
Testament, Le Messie du Messie (« O Thou
traite de la v ie du That Tellest Good
Christ, de la crèche au Tidings »), de sa nais-
Golgotha et tout le sance (« Rejoice
texte est emprunté Greatly ») et de sa résur-
directement à la Bible, rection (le duo « O

PHOTO RMN / GÉRARD BLOT


à l’Ancien comme au Death, Where Is Your
Nouveau Testament. Victory? ») trouvent ici
Mais ce n’est peut-être une traduction exal-
pas seulement ce carac- tante et exultante.
t è re s i n g u l i e r q u i L’italianisme de la musi-
frappa le public de que de Haendel, enrichi
Dublin lors de la créa- et dépouillé par la tra-
tion en 1742 et assura dition allemande de ce heures et demie que airs sont faciles à théologien comme
le retentissement mon- qu’il pourrait avoir de dure l’œuvre passent mémoriser, et la plu- Bach, mais il savait
dial de cet ouvrage. superficiel, produit une vite, tant l’on y vole de part des chœurs ont rendre l’Histoire sainte
Bien que Le Messie ne esthétique rayonnante, merveille en merveille. l’évidence des chefs- familière, plaisante et
soit pas une œuvre équilibrée, baroque par Et puis Le Messie n’est d’œuvre, à commencer aimable. Euphorique
liturgique, on y trouve son exubérance et ses pas une œuvre difficile par le glorieux Hallelu- même. X
le même lyrisme reli- contrastes, mais déjà d’accès. En Angleterre, jah, devenu un incon-
gieux que dans une classique par sa mesure, elle a longtemps réuni testable « tube » inter- £ Un disque :
passion ou une messe. sa simplicité et la des foules dans des national qui clôt la Monteverdi Choir,
L’air « He Was Des- conduite de la narra- espaces immenses. deuxième partie. English Baroque
pised » dans lequel l’alto tion. Remarquons-le Faute d’être faciles à Haendel n’était peut- Soloists, dir. John
déplore les tortures du bien, les quelque deux chanter, de nombreux être pas un profond Eliot Gardiner.

FRANZ SCHUBERT (1797-1828)


Messe n°6 en mi bémol majeur

omposée au début de l’été 1828, quelques mois avant sa mort, cette grande

C messe, qu’il n’entendit jamais, est contemporaine de nombreux chefs-d’œuvre,


mais n’a cependant rien d’un testament. À rebours de la tradition autrichienne,
AKG-IMAGES / DE AGOSTINI PICTURE LIB. / A. DAGLI ORTI

Schubert l’a conçue comme une messe essentiellement chorale dans laquelle
les solistes interviennent peu. L’atmosphère générale est grave, presque austère,
très recueillie, riche en ambiances contrastées, et parfois monumentale (début
du Gloria et du Sanctus). Surtout, plutôt que de traiter l’aspect théologique du texte,
le compositeur se l’approprie comme s’il souhaitait y trouver la réponse à ses questions
ou manifester son humanité devant les mystères sacrés, par exemple dans le tendre
Et incarnatus est du Credo ou l’angélique Domine Deus rex coelestis du Gloria.
Comme souvent dans ses dernières œuvres, on ne sait si la conclusion (Dona nobis
pacem) apporte l’apaisement ou la résignation accablée. X

£ Un disque : Solistes, Arnold Schoenberg Chor, Chamber Orchestra of Europe,


dir. Nikolaus Harnoncourt (Teldec).

CLASSICA / Avril 2018 Q 49


EN COUVERTURE
L’Introit, sobre et solen-
WOLFGANG AMADEUS nel, incontestablement
marqué par les musi-
MOZART (1756-1791) ques maçonniques,suivi
Requiem du Kyrie fugué, puis de
l’explosion dramatique
n juillet 1791, sa femme, en confia du Dies irae livrent un

E Mozart, occupé l’achèvement (environ début saisissant.Le Tuba

SDP
par la composition dix minutes sur cin- mirum impressionne
de La Flûte enchantée, quante étaient entière- avec son arioso pour
reçoit la visite d’un mes- ment composées,le reste basse accompagné par dévolu au chœur seul, l’Offertoire, ou le char-
sager lui commandant étant plus ou moins le trombone solo qui apporteunimmenseélan mant Benedictus, por-
pour son maître un lacunaire) à ses élèves s’élargit ensuite au qua- de ferveur consolatrice. tent la marque du génie.
requiem.Ils’agissaitd’un Eybler puis Süssmayr, et tuor.Si le Rex tremendae La suite est un peu plus Enfin, prudemment,
certain comte Walsegg la commande put être majestatis et le Confuta- inégaleet on ne retrouve Süssmayr a choisi de
qui commandait ainsi honorée. Mais, au-delà tis maledictis possèdent pas toujours, par force, conclure le Requiem sur
des messes à la mémoire de l’anecdote, cette une grandeur effrayante la patte de Mozart,quel- une reprise de la fugue
desonépouseets’enattri- ultime messe est signifi- (onn’estpasloindespor- ques pages ayant été du Kyrie. X
buait la paternité. Par cative des préoccupa- tes de l’effroi de La Flûte écrites dans leur totalité
contrat, Mozart s’enga- tions musicales du der- enchantée), le Recordare par Franz Xaver Süss- £ Un disque :
geait à ne pas garder nier Mozart, entre un pour les quatre solistes mayr. Cependant, cer- Chœurs et Orchestre
copie de son œuvre. ton grandiose et austère offreunmomentdebou- tains passages, tels l’aus- de la Radio bavaroise,
Après sa disparition le et une simplicité céleste leversante intériorité, tère fugue sur le Quam dir. sir Colin Davis
5 décembre, Constance, et désincarnée. tandis que le Lacrimosa, olim Abrahae, dans (RCA).

C’est une composition


HECTOR BERLIOZ (1803-1869) très condensée, d’une
Grande Messe des morts vingtaine de minutes
seulement, qui tient de

OTTO BÖHLER
la tradition liturgique

B
erlioz était agnostique narratif et psychologique. passage et les visions dan-
etcefutleministèrede Il exprime la vision de la mort tesques du Rex tremendae et autrichienne par sa dis-
l’Intérieur qui lui com- d’un jeune artiste exalté. de la fin du Lacrimosa,la par- tribution(quatresolistes,
mandacetteMessedesmorts Ce requiem est une œuvre titionestplutôtsobre.LeKyrie chœur et orchestre), sa
pourcélébrerlamémoiredes colossaleetrequiertuneffec- initial est recueilli, quoique divisionenmouvements
victimesdesjournéesdeJuil- tif important. Berlioz s’est expressif. Berlioz a recours à relativement brefs, mais
let 1830 et celle du maréchal rappelé les cantates républi- des moyens simples et à des dont l’harmonie rap-
Mortier.L’œuvrefutcrééeaux
Invalides,en1837.Apriori,rien
caines de la Révolution.
Le Tuba mirum exige, outre
effectifs réduits (Quid sum
miser) ou fait appel à des ANTON pelle parfois les poly-
phonies du XIVe siècle.
Le ton général est proche
de religieux dans tout cela.
La réussite de cette messe
lechœuretl’orchestre,quatre
fanfares de cuivres qui se
procédés néomédiévaux
(Hostias). L’Offertoire est BRUCKNER des symphonies du
est due au texte liturgique répondent dans une stéréo- un cortègesonorepsalmodié, (1824-1896) maître,avec leurs répéti-
conçu comme un programme phonie infernale. Hormis ce d’une écriture néoclassique. Te Deum tions,leurs amples déve-
Dans le Sanctus, il emploie loppements, le refus de
le ténor solo pour une mélo- ruckner composa tout pittoresque sonore.
die d’une parfaite sérénité,
suivie d’une joyeuse fugue
chorale. L’Agnus Dei et le
B le Te Deum pour
remercier Dieu
du succès inattendu de
Cet hymne possède un
caractère exalté (le début
et la fin sont écrasants).
Dona nobis pacem réutilisent sa Symphonie n°4. Écrit Il ne s’agit pas d’exalta-
des éléments antérieurs entre 1881 et 1883, il est tion guerrière, mais
(HostiasetKyrie)etapportent donc contemporain de d’extase devant le triom-
la Symphonie n°7 dont phe de la foi. X
DANIEL VORNDRAN / CC-BY-SA

une conclusion apaisée. X


il cite un thème de l’Ada-
£ Un disque: Wandsworth gio. À la fin de sa vie, £ Un disque: Solistes,
School Boys Choir, London Bruckner suggéra que Chor der Deutschen
Symphony Orchestra le Te Deum soit exécuté Oper Berlin, Berliner
and Choir, dir. sir Colin en finale de la Sympho- Philharmoniker, dir.
Davis (Pentatone). nie n°9, inachevée. Eugen Jochum (DG).

50 Q CLASSICA / Avril 2018


JOHANNES BRAHMS
(1833-1897)
Un requiem allemand
culminant de la mon-
ttention, ceci n’est s’installe dès le premier tagne brahmsienne qui

A pas un requiem.
La plus longue des
œuvres de Brahms n’a
morceau, « Heureux
sont ceux qui souffrent
ici-bas… », dans lequel
s’élève peu à peu jusqu’à
une vision apocalyp-
tique du Jugement der-
rien à voir avec les les violons ne jouent pas, nier.Lebarytonannonce
messes de requiem laissant le champ libre que la mort est vaincue
catholiques. Ce n’est aux altos, plus lyriques. etlemouvements’achève
d’ailleurs en rien une Vient ensuite l’immense sur une grande fugue
œuvre liturgique, mais crescendo d’une mar- chorale d’une formi-
plutôt une cantate che lente en forme de dable puissance, hymne
funèbre sur des textes sarabande, « Car toute à la gloire de Dieu.Beau-
des deux Testaments, chair est comme coup moins complexe,
AKG-IMAGES

comme en avaient com- l’herbe… », passage figurant la sérénité para-


posé Schütz ou Bach d’une puissance tellu- disiaque, le dernier
(d’où l’adjectif alle- rique qui débouche sur mouvement, « Heureux
mand). L’originalité du une sorte de fugue hale- sont les morts… », offre
projet et ses modifica- tante et grandiose.Après l’organisation drama- dans la tristesse… », un pendant paisible au
tions firent que la com- ce sommet, le très lyri- tique, Brahms poursuit annonçant la consola- premier. X
position prit du temps que solo du baryton avec un chœur beau- tion et l’espoir en un
(1854-1868). « Seigneur, enseigne- coup plus léger, « Que au-delà apaisé. £ Un disque: Elisabeth
Tout au long de ses sept moi que ma vie a un tes demeures sont aima- Le morceau suivant, Schwarzkopf, Dietrich
parties, Brahms impose but » mène à une nou- bles… », d’un style pas- « Car nous n’avons ici Fischer-Dieskau,
un ton austère mais velle fugue chorale figu- toral, et avec un angé- aucune demeure dura- Philharmonia Orchestra
pourtantdivers.Lecarac- rant l’espoir des justes. lique solo de soprano, ble », retourne au grand & Chorus, dir. Otto
tère général de l’œuvre Avec un certain sens de « Maintenant vous êtes genre. C’est le point Klemperer (EMI).

GIUSEPPE VERDI Mêmequandlessolistes


interviennent, le ton est
(1813-1901) plus liturgique (Offerto-
Requiem rium, Agnus Dei, Lux
aeterna). En revanche,
e 22 mai 1873, le été traité – comme un le récitatif paniqué de la

L grand romancier
Alessandro Man-
zoni mourut. Le projet
livret d’opéra, faisant
référence à des situa-
tions humaines (la
soprano, dans le Libera
me final,et l’air Tremens
fa c t u s s u m a p pa r-
d ’ u n re q u i e m à sa culpabilité dans l’Inge- tiennent bien au monde
mémoire naquit tout misco,laterreurpanique théâtral. Après une
MP / LEEMAGE

naturellement, pour dans le Libera me…). fugue un peu scolaire, le


lequel Verdi reprit un Plus généralement, chœur répète deux fois
Libera me écrit pour une Verdi semble avoir voulu « Libera me » pianis-
messe collective com- mêler le ton strictement simo. Imploration ?
posée quelques années religieux et un style mar- forces épiques et vision- de l’Ingemisco, le solo de Libération ? La conclu-
auparavantenhommage qué par l’opéra. Par naires du compositeur; mezzo du Recordare, sion du Requiem est
à Rossini. La création exemple,après un Introit on est tout près de la l’air de basse Confu- ambiguë. X
eut lieu sous la direction sobre et pieux, le ténor tempête du premier tatis et le quatuor avec
de Verdi, le 22 mai 1874, se détache pour profé- acte d’Otello. Ensuite, chœur du Lacrimosa. £ Un disque: Elisabeth
en l’église Saint-Marc de rer la belle phrase Verdi nous offre une La suite est moins uni- Schwarzkopf, Christa
Milan et aussitôt reprise lyrique du Kyrie, suivi série de « numéros » formément « opéra- Ludwig, Nicolai Gedda,
à la Scala. par les trois autres lyriques tous plus beaux tique ». Le compositeur Nicolai Ghiaurov,
Le texte liturgique du solistes. Le début du les uns que les autres : imagine de beaux pas- Philharmonia Orchestra
Requiem de Verdi peut Dies irae ou le Tuba le quatuorSalva me fons sages entièrement cho- & Chorus, dir. Carlo Maria
être considéré – et aura mirum déchaînent les pietatis, le solo de ténor raux comme le Sanctus. Giulini (EMI).

CLASSICA / Avril 2018 Q 51


EN COUVERTURE
GABRIEL FAURÉ (1845-1924)
Requiem

e Requiem vit le Verdi, notamment). Le il ne manque pas de

L jour en l’église de
la Madeleine, dont
Fauré était à l’époque
compositeur omet
d’ailleurs les passages
les plus grandioses
sensualité (la jolie mélo-
die du Sanctus,à laquelle
répondent suavement
le maître de chapelle, comme la longue les altos qui entourent
le 16 janvier 1888, à séquence du Dies irae. de leurs volutes le chœur
l’occasion de la « messe Les passages dévolus dans l’Agnus Dei, par
du bout de l’an » de aux solistes, le céleste exemple).
l’architecte Le Soufa- Pie Jesu pour soprano, Cette tendre « berceuse
ché. Fauré l’avait com- mais chanté à l’origine de la mort » ne fit pour-
posé en peu de temps, par un jeune garçon, et tant pas l’unanimité.
y intégrant un Libera les deux graves inter- Francis Poulenc trouvait
me antérieur. Il devait ventions du baryton le Requiem détestable,
le compléter un peu (Hostias et Libera me) assurant que c’était pour
plus tard. L’instrumen- ne sont en rien des airs lui « un vrai supplice »,
tation, réduite à l’ori- d’opéra et doivent être « qu’il lui ferait perdre
CHRISTEL PHOTOGRAPHY

gine et sans violons,sera interprétés avec la la foi ». Pour Pierre Bou-


plus tard élargie aux modestie de ton d’un lez, c’était « de la bouil-
dimensions du grand chantre. lie ». Le succès toujours
orchestre, mais de nos Le Requiem donne ainsi renouvelé de ce chef-
jours,on revient souvent une paisible image de d’œuvre leur a donné
à la formation réduite, nos fins dernières, dès tort. X
plus intimiste. le Kyrie, au balance-
SERGUEÏ Si ce Requiem a connu
un tel succès, c’est qu’il
ment tendre comme
une berceuse. On y
£ Un disque : Sandrine
Piau, Stéphane Degout,

RACHMANINOV (1873-1943) rompait, par son appa-


rente simplicité, avec
retrouve l’intériorité et
la sobriété du plain-
Ensemble Accentus,
Membres de l’Orchestre
Les Vêpres les fresques vision- chant, que Fauré avait national de France,
naires de l’époque très sérieusement étudié dir. Laurence Equilbey
e que l’on dési- les codes de la tradition romantique (Berlioz et dans sa jeunesse, mais (Naïve).

C gnecommeVêpres
est en fait une
« grande liturgie du soir
qui utilise une large
palette de techniques
polyphoniques extrê-
et du matin ». Sur les mement savantes – jus-
quinze morceaux que qu’à huit voix.
comporte l’ouvrage, Des pages comme Béni
seuls les six premiers sois-tu, Seigneur (n°9)
sont des musiques de ou la Grande Doxologie
vêpres, les neuf autres (n°12) dominent le cycle
sont des matines. par leur intensité et la
Comme Tchaïkovski complexité de l’espace
avant lui, Rachmani- sonore. Ici, le compo-
nov a participé au siteur efface totalement
mouvement de restau- sa personnalité avec
ration d’une liturgie autant de sincérité qu’il
orthodoxetraditionnelle, la surexposait dans ses
fondée sur d’authen- concertos et ses pièces
AKG-IMAGES / SCHÜTZE / RODEMANN

tiques motifs anciens. instrumentales. X


L’œuvre, composée en
1915, est à la fois homo- £ Un disque :
gène, brûlante d’une Chœur de chambre
ardente intériorité philharmonique
paradoxalement très d’Estonie, dir. Paul
sereine et variée, Rach- Hillier (Harmonia
maninov respectant Mundi).

52 Q CLASSICA / Avril 2018


FRANCIS POULENC
(1899-1963)
Gloria

uste après la création de la dépri- populaire du compositeur, la prière

J manteetpathétiqueVoixhumaine
en 1959,Poulenc s’attela à la com-
position d’un motet dans le style
lente et fluide du Domine Deus, Agnus
Dei, la fin curieusement très sobre)
sont plus conformes à ce que l’on
« Grand Siècle français ». Il était très fier attend généralement d’une œuvre
de son œuvre dont certains aspects sacrée.Avec ce Gloria, Poulenc a voulu
furent jugés un peu folâtres par de opérer la synthèse du grand motet
bonnes âmes (le chœur Laudamus Te classique,relu à la lumière de sa propre

DANIEL FRASNAY / AKG-IMAGES


scandalisa un peu, mais le musicien esthétique et de son extraordinaire
s’expliqua franchement sur le ton maîtrise de l’écriture chorale. X
joyeux et même humoristique de ce
passage).D’autres passages (le solennel £ Un disque : Kathleen
Gloria initial, l’humble prière Battle, Tanglewood Festival
du soprano solo dans le Domine Deus, Chorus, Boston Symphony,
où s’exprime la foi toute simple et dir. Seiji Ozawa (DG).

IGOR STRAVINSKY BENJAMIN


(1882-1971)
Symphonie de psaumes BRITTEN
(1913-1976)
ette symphonie On notera un vigou-

C
War Requiem
chorale en trois reux intermède orches-
mouvements suit tral figurant le char de
de peu le retour de Stra- feu d’Elie. La fin est e War Requiem fut
vinsky à la foi ortho-
doxe, mais son mes-
sage est œcuménique
ampleetsereine.LaSym-
phonie de psaumes
refuse toute sentimen-
L composé pour l’inau-
guration, en 1962, de
la nouvelle cathédrale de
et les textes sont en talité religieuse, le com- Coventry, la précédente
latin. Composée en positeur souhaitant ayant été détruite en 1940
GETTY

France en 1930, l’œuvre débarrasser la musique parlesbombardementsalle-


appartient à la période sacrée de tout élément mands, au cours de l’opéra-
néoclassique du com- personnel. X tion Sonate « Clair de lune » L’œuvre débute dans une musique fluctuante au
positeur, en évitant (on sait que les nazis étaient atmosphère lugubre souli- rythme incertain,est encore
tout pastiche. £ Un disque : Collegium de vrais mélomanes). L’ori- gnée par le glas des cloches. une fois baigné d’une
Le bref premier mouve- Vocale Gent, Royal ginalité de cette longue Le Dies irae, au contraire de lumière blafarde. Le Libera
ment, très dépouillé, se Flemish Philharmonic, partition est d’entremêler tant de pages éclatantes et me final fait suivre le texte
fonde sur le psaume 38. dir. Philippe Herreweghe le texte liturgique tradition- théâtrales, semble plutôt liturgique, souligné par une
C’est une pièce homo- (Pentatone). nel, en latin, de la messe énoncé par une voix étran- musique tour à tour sinistre
phone, avec proclama- de requiem, chanté par le gléeparl’angoisse.L’Offerto- et effrayante,d’un boulever-
tion hiératique sur des sopranosolo,legrandchœur rium cite des œuvres anté- sant poème chanté par le
formules rythmiques et le grand orchestre, et des rieures du compositeur. Ici, ténor,évoquantdeuxsoldats
répétitives.Le deuxième poèmes (en anglais) de Wil- règne une douce lumière, ennemis se retrouvant dans
mouvement, tiré du fred Owen, dévolus au ténor avant que la matière sonore l’au-delà. Le War Requiem
psaume 39, est autre- et au baryton solistes, nesoitanimée,commechez s’achève sur une prière cho-
ment plus complexe et accompagnés par un petit Verdi, par une grande fugue raleapaisée,alorsqueleglas
présente une fugue orchestre – mais il n’y a pas sur le Quam olim Abrahae. du début se fait encore
d’abord instrumentale de solution de continuité On note des influences du entendre.La paix n’est peut-
puis chorale. Le dernier entre les moments litur- gamelan balinais, très styli- être pas retrouvée. X
mouvement, dont le giques et les moments poé- sées, dans le Sanctus. Dans
début évoque la musi- tiques qui sont pris dans un un long crescendo,le chœur £ Un disque : Elisabeth
LIBRARY OF CONGRESS

que religieuse ortho- mêmefluxmusical.Quoique à huit voix célèbre Dieu, tan- Söderström, Robert Tear,
doxe, qui est aussi long de circonstance, le War dis quelepoème d’Owenqui sir Thomas Allen, City
que les deux précédents Requiem est d’une brûlante suits’interrogedouloureuse- of Birmingham Chorus
réunis, met en musi- sincérité, Britten ayant tou- ment sur la possibilité d’une and Orchestra, dir.
que le psaume 150. jours été un grand pacifiste. vie éternelle. L’Agnus Dei, sir Simon Rattle (EMI).

CLASSICA / Avril 2018 Q 53


L’ÉCOUTE COMPARÉE
AVEC PHILIPPE VENTURINI, L’INVITÉ DE LA RÉDACTION JÉRÉMIE RHORER *,
ET MICHEL LE NAOUR

LA MISSA SOLEMNIS
de Ludwig van Beethoven
Drapée dans sa grandeur,
complexe et sans
concession, cette pièce
majeure du répertoire
sacré est aussi difficile
à interpréter qu’à recevoir.
Quel chef s’en fera
le meilleur apôtre?

apremièreMissaSolemnisremonte

L
à1928:KitteletlePhilharmonique
de Berlin (DG). Suivent d’autres
témoignages, exclusivement en
concert : Toscanini (1935, 1939,
1940 et 1953), Beecham (Londres,
1937,Somm),Koussevitzky(1938,
RCA) et Krauss (1940, DG).
S’ajoutent, après-guerre, Walter (1948, Music & Arts),
Erich Kleiber (1948, idem), Horenstein (1961, BBC
Legends), Wand (1963, Testament) et Steinberg (1973,
ICA). Les amateurs de raretés chercheront Mitropou-
los,Andrea,Konwitschny,Schuricht,Wallberg,Goehr,
Sawallisch, Kegel, Mackerras, Barchaï, Radu et Matl.
Parmi eux, on recommandera d’abord Toscanini
(1953, RCA) pour sa conviction et Schuricht (1957,
Archiphon) pour son humanité rayonnante.
SDP

Pour disposer de bonnes conditions techniques,


il faut attendre Böhm (Berlin, 1955, DG), suivi de
Karajan (Philharmonia, 1958, Warner). Tous deux Beethoven composant pour les deux versions intermédiaires, la dernière
récidiveront. Le premier avec Vienne (Price, Ludwig, la Missa Solemnis, souffrant d’un quatuor déséquilibré.Vient alors
Ochman, Talvela, 1974, DG), et le second trois fois par Joseph Karl un autre champion de la Missa Solemnis: Klemperer.
avec Berlin (Janowitz, Ludwig, Wunderlich, Walter, Stieler, 1820, À côté de nombreux concerts, le chef n’en a laissé
1966, DG, puis Janowitz, Baltsa, Schreier, Van Dam, Beethoven-Haus, qu’un seul enregistrement, considéré depuis sa paru-
1974, Warner, et enin, Cuberli, Schmidt, Cole, Van Bonn. tion comme un modèle de grandeur (New Philhar-
Dam, 1985, DG) que rejoint un concert avec Vienne monia, Söderstrom, Höfgen, Kmentt, Talvela, 1965,
à Salzbourg (1959, Orfeo). Comment choisir ? Warner): nous le conservons.
La seconde réalisation de Böhm bénéficie d’une D’autres grands chefs sont également retournés à la
meilleure prise de son, d’un quatuor de rêve et Missa Solemnis, soit au studio, soit en concert, tels
d’une enviable réputation. Pour Karajan, on opte Masur, désastreux (Leipzig, 1972, Berlin Classics) ou

54 Q CLASSICA / Avril 2018


Retrouvez
« La Tribune
des critiques
pas très inspiré (New York, 1999, NYP), et Solti, puis- Hänssler), Tate (1989, EMI), Levine (1991, DG),
de disques »
sant mais souvent extérieur (Chicago, 1978, Decca, Barenboim(1993,WarnerClassics),Norrington(1999,
Londres, 1982, LPO, et Berlin, 1994, Decca). Le style Hänssler), Soustrot (2002, MDG), Schermerhorn tous les
de Giulini est bien sûr diférent, plus intériorisé mais (2003, Naxos), Kuhn (2007, Col Legno), Eschenbach dimanches,
sulpicien(Londres,1975,Warner);onpeutégalement (2008, LPO) et Janowski (2016, Pentatone). de 16 h à 18 h,
trouver des concerts à Londres, en 1966 et 1968, et à Et les baroqueux? La première tentative, signée Kvam, sur France
Rome, en 1969. Davis n’a pas vraiment réussi sa messe futunratage(HanoverBand,1987,Nimbus).Gardiner Musique.
malgré deux gravures, l’une avec le Symphonique de (English Baroque Soloists, Margiono, Robbin, Ken- Voir page 15.
Londres (1977, Philips), l’autre avec la Radio bavaroise dall, Miles, 1989, Archiv) se montra bien plus maî-
(1992, RCA), faute d’une direction trop retenue. trisé et it enin entendre un chœur (le Monteverdi)
Bernstein livre, lui aussi, deux lectures: la première à la hauteur des diiciles enjeux. Le chef donnera une
à New York (1960, Sony) est vigoureuse, la seconde, seconde version en concert (2012, SDG), qui ne peut
en public à Amsterdam (1978, DG), plus théâtrale, dissimuler quelques lottements. Pragmatique, Har-
mais doit compter avec des solistes un peu fatigués. noncourt resta d’abord idèle à l’Orchestre de chambre
À regret, nous ne la retenons pas, pas plus que celles d’Europe (Mei, Lipovsek, Rolfe Johnson, Holl, 1992,
de Jochum, également à Amsterdam (1970, DG), Teldec) avant de tenter l’aventure, à la in de sa vie,
Kubelík (Radio bavaroise, 1977, Orfeo), Blomstedt avec les instruments d’époque du Concentus Musicus
(Leipzig, 2012, Querstand), Haitink (Radio bavaroise, (Aikin, Fink, Chum, Drole, 2015, Teldec). À deux
2014, BR Klassik), car elles s’inscrivent dans la droite reprises, il marqua les esprits. Herreweghe afrontera
ligne des aînés sans en renouveler le propos. également deux fois la messe avec l’Orchestre des
Zinman, aérien et cursif, en revanche, change la Champs-Élysées et le Collegium Vocale de Gand:
donne et mérite aussi une écoute (Zurich, 2001, Arte en 1995 (Harmonia Mundi) puis en 2011 (Petersen,
Nova), même si sa direction peut sembler expéditive Romberger, Hulett, Wilson-Johnson, PHI, 2011).
(1 h 06 !).Nous abandonnons sans états d’âme Cette dernière, plus aboutie, reste en lice. En revanche,
Ormandy (1967, Sony), Gielen (1987, Intercord), nous ne gardons pas Reuss (2016, Glossa), ni Suzuki,
Shaw (1987, Telarc), Dorati (1988, Bis), Rilling (1989, qui vient tout juste de paraître (2017, Bis). X

comme la Symphonie n°9, un quatuor et émotion humaine, sa durée (entre


L’ŒUVRE EN BREF de chanteurs, un chœur et un grand 1h10 et 1h20) ont en effet de quoi
Q Beethoven devait composer une messe orchestre. Sa complexité, la profusion décourager les meilleures volontés.
pour l’intronisation au titre d’archevêque des styles qu’elle brasse, de la majesté Elle peut même paraître « rébarbative »
de l’archiduc Rodolphe, son mécène des rythmes pointés du Kyrie aux échos à qui l’entend pour la première fois,
et élève, frère de l’empereur d’Autriche des champs de bataille du « Miserere comme l’annonce Philippe Herreweghe.
François I, prévue en 1820. À la suite nobis » de l’Agnus Dei, son écriture Aux interprètes de nous en dissuader
de nombreux retards, la messe ne sera vocale sans concession (les la aigus et de nous convaincre qu’il s’agit
créée qu’en 1824, à Saint-Pétersbourg, fortissimo pour les sopranos du chœur), de la plus grande œuvre du compositeur,
dans un théâtre. Elle convoque, la tension entre grandeur divine comme il le pensait lui-même.

Les huit versions


couté en premier, Klemperer init bon imposante, mais regrette que « les plans ne se dis-

E
dernier. Il a certes pour lui une prise de tinguent pas davantage ». PV partage ces impressions
son limpide qui valorise une direction et se sent vite écrasé par ce monument de béton
claire, « une lisibilité polyphonique » (les fugues, impassibles et igées). Heureusement,
(PV), un bon équilibre entre vents les solistes apportent un peu d’air (Söderström).
et cordes. Si les premières mesures Les trois auditeurs perçoivent d’emblée, dans la ver-
du Kyrie se dressent comme un portique, JR estime sion 1966 de Karajan, « davantage de luminosité,
que le mouvement « manque de ligne et de poésie » à de nuances, de lignes » (MLN), la volonté de
*Jérémie Rhorer
cause d’une direction « très métrique, très appuyée, « créer un espace, d’installer un climat religieux est chef d’orchestre,
trop scandée », qui init par l’étoufer. MLN perçoit et fervent, de creuser le relief » (JR), de « galber fondateur du Cercle
une « volonté de grandeur » dans cette architecture le discours, de laisser respirer la phrase et de OOO de l’Harmonie.

CLASSICA / Avril 2018 Q 55


L’ÉCOUTE COMPARÉE
L’interprétation de la messe qu’ofre Karajan en 1974
conserve naturellement des qualités communes de
souplesse et de ductilité, mises en valeur par une prise
de son plus généreuse, mais elle « diférencie mieux
les épisodes » (JR), « installe une ambiance propice
au recueillement » (MLN), « se montre très convain-
cue, partagée entre prière et supplication, à la recher-
che d’une homogénéité sonore » (PV). Mais, au fur et
à mesure de l’écoute, JR ne « perçoit pas le soule »,
même s’il admire le quatuor vocal. Louée, réputée,
régulièrement mentionnée dans les discographies,
cette version doit quand même composer avec le
Singverein der Gesellschaft der Musikfreunde
(ChœurdelaSociétédesAmisdelaMusiqueàVienne)
dont l’équilibre et la justesse ne sont pas les qualités
premières(les sopranos!).Unhandicappouruneœu-
vre qui les sollicite presque en permanence.

BÖHM PAS ASSEZ EXPRESSIF


Böhm 1974 dispose, lui aussi, d’un ensemble vien-
nois (Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor),
celui de l’Opéra, qui n’est pas exempt de défauts.
Cela dit, JR considère que « ça commence plutôt
bien, que les intentions sont bonnes, que la recherche
de l’intériorité est manifeste », mais remarque
une « dichotomie entre le chef et les chanteurs » qui
semblent penser à la scène plus qu’à l’autel et font
montre d’un permanent « sostenuto ». Cette direc-
tion « assez peu creusée, très linéaire, très retenue »
(PV) init par désintéresser MLN et ne parvient pas
à animer les fugues: elles deviennent « motoriques,
AKG-IMAGES / NIKLAUS STAUSS

mais peu expressives » (JR).


Au terme de ces quatre premières versions, les plus
anciennes, se dégage une impression générale de
pesanteur, vraisemblablement induite par les moyens
mis en œuvre et une vision postromantique de cette
musique. C’est, paradoxalement, une sensation que
peut procurer le dernier enregistrement d’Harnon-
court (son dernier disque, réalisé en concert en 2015
Nikolaus Harnoncourt ne pas brider l’expression malgré la solennité » et paru après sa mort). On sait qu’avec les années, il se
s’impose en tête (PV). Si personne ne conteste la beauté des voix rapprochait des grands chefs du passé. Aussi cette
de notre discographie des solistes (« ténor fantastique », s’enthousiasme façon de légèrement « décaler les attaques, pour éviter
comparée. JR), il faut bien reconnaître que le Wiener Sing- de les rendre trop verticales » (PV) évoque Furtwän-
verein est souvent mis à rude épreuve, notam- gler. JR juge cette exécution « assez impersonnelle,
ment les sopranos. Bien que globalement plus pas très soignée dans sa réalisation, distribuant de façon
rapide que Klemperer, Karajan ne tient pas toujours étonnante les fonctions d’articulation et de résonance
compte, entre autres, « des tensions harmoniques » des différents pupitres ». MLN constate également
dans les fugues (JR). quelques flottements. Il n’empêche, la réduction
des effectifs, instrumentaux et chorals, permet
de mieux se repérer sur la partition. La conduite
des mouvements complexes du chœur devient beau-
Le chef parvient à unifier chœur coup plus nette. Les fugues retrouvent ainsi un tempo
et un mouvement naturels.
et pupitres, tout en créant Si Harnoncourt 2015 laisse un sentiment d’inabouti,
les trois autres lectures font l’unanimité et vont se
des espaces de relâchement montrer diiciles à départager sur le podium. Selon
les mouvements, l’or, l’argent et le bronze couronnent
propres à Beethoven alternativement les unes ou les autres.

56 Q CLASSICA / Avril 2018


La seconde interprétation d’Herreweghe, enregis-
trée en concert à Bruges, commence de façon
« assez étale, marquée par un tempo lent, créant
un climat d’attente » (PV), semble « se dérouler à
RETROUVEZ
LE GAGNANT
SUR LE 1 NIKOLAUS HARNONCOURT
Teldec
1992
L’évidence. La souplesse
l’infini, comme une ligne ininterrompue » et
« manque alors de rupture » (MLN). JR en salue
la réalisation « très esthétique, plastiquement
CD des phrasés,la subtilité des nuances
et la variété des couleurs
communient dans une même ferveur.

2
superbe », mais la considère « insuisamment nar-

LE BILAN
rative ». Mais, peu à peu, les éléments s’animent et JOHN ELIOT GARDINER
Archiv
l’édiice se dresse. JR « a adoré » la tenue de la fugue 1989
dans le « Quoniam » du Gloria, la clarté des idées
Décidé et vigoureux, volontiers
et la réalisation, « très théâtrale », tandis que MLN théâtral, le chef britannique accorde
est impressionné par « le rebond rythmique, la lui- à la messe la puissance dramatique
dité du geste, la mobilité ». des symphonies.

L’ÉNERGIE DE GARDINER
Si Herreweghe sait graduer son intensité et, en déi-
nitive, convaincre l’auditeur, Gardiner le saisit dès
les premières mesures pour ne jamais le relâcher,
3 PHILIPPE HERREWEGHE
PHI
2011
D’abord contemplative, cette version
s’organise avec une imparable
logique. La réalisation, vocale et
à l’instar de Toscanini en 1953. PV entend ainsi instrumentale, est une bénédiction.
une « humeur belliqueuse, une évocation craintive

4
du Dieu armé de la Bible ». JR note également que
« ça commence très, très bien parce que l’équilibre entre NIKOLAUS HARNONCOURT
Teldec
respiration et articulation rend justice à la forme ». 2015
MLN, quant à lui, apprécie « le respect des nuances,
Le second enregistrement
la variété des climats, la conviction du chef ». Le maî- de Harnoncourt, malgré sa limpidité
tre anglais semble enfin laisser jaillir l’énergie et son absence de lourdeur, semble
conquérante de cette « symphonie avec paroles sura- moins construit que le premier.
joutées » (Furtwängler). Pourtant réalisée avant

5
l’intégrale Beethoven, cette exécution montre un KARL BÖHM
orchestre « très éloquent » (PV) et, bien sûr, un Deutsche Grammophon
Monteverdi Choir royal (homogénéité, justesse, 1974
netteté d’articulation, diction) qui valide cette Le tempo, retenu, se veut
démarche historique. JR remarque en outre la direc- propice à la prière, mais il prive
certains épisodes d’une
tion « très active, très volontaire » de Gardiner. indispensable liberté.
« Ah, c’est beau, ça ! » lâche JR, le nez dans la par-

6
tition, en entendant le tout début de la version
d’Harnoncourt, captée en concert à Salzbourg, HERBERTVON KARAJAN
Warner Classics
en 1992. Il aime la façon dont le tutti, marqué 1974
forte, des trois premières mesures contraste avec
Plateau de luxe,prise de son généreuse,
les suivantes, demandées piano. « C’est très aéré, direction féline : il y a une noblesse
très poétique, le phrasé est idéal », ajoute-t-il. MLN, incontestable que gâchent souvent
quant à lui, aime ce climat de « recueillement et les approximations du chœur.
de tendresse, de naturel de la conduite » ainsi que

7
la « qualité et la couleur du son ». PV est déiniti- HERBERTVON KARAJAN
vement conquis par ces musiciens qui ont compris Deutsche Grammophon
que ferveur ne rimait pas avec lourdeur et que 1966
transparence ne signiiait pas indigence. Tous trois On profite d’un quatuor de
s’enthousiasment pour la clarté des lignes, la sou- chanteurs vedettes, mais
plesse du Chœur Arnold Schoenberg et l’équilibre la conduite de Karajan manque
de ductilité et de contrastes.
entre les pupitres de l’Orchestre de chambre

8
d’Europe. « Le chef parvient à uniier l’ensemble,
tout en créant des espaces de relâchement propres OTTO KLEMPERER
Warner Classics
à Beethoven », conclut JR. Longtemps considérée 1965
(ou présentée comme) impénétrable, obscurcie
La volonté de grandeur, marquée
par des vitraux opaques, la cathédrale laisse enin par une battue très verticale,
iltrer la lumière. X combinée à une absence de lyrisme,
Philippe Venturini ferme la porte à l’émotion.

CLASSICA / Avril 2018 Q 57


PASSION MUSIQUE
D’OLIVIER BELLAM

L’invité
du mois DIDIER
LOCKWOOD
DISPARU LE 18 FÉVRIER, LE GRAND jouer plusieurs concertos sans ou Martial Solal, et je me suis
lire une seule note de musique. refait une éducation musicale
VIOLONISTE DE JAZZ FRANÇAIS Ensuite, la musique s’apprend complète.
EXPLORAIT TOUS LES STYLES AVEC en groupe. Les cours particu- Ça me rappelle quand Maxim
liers viendront plus tard. Au Vengerov est venu me rendre
BONHEUR. FIN 2014, IL PARTICIPAIT début, il faut que ce soit une visiteàmonécoledeDammarie-
À L’ÉMISSION. SOUVENIRS. expérience humaine,une aven- les-Lys.Ilm’ademandé:« Didier,
ture de groupe. Enfin, la musi- j’aimerais savoir improviser,mais
que se ressent dans le corps. ça reste un mystère pour moi, et
Pour que le rythme soit naturel, j’ai l’impression d’être la moitié
lbert Einstein il importe que le son et la danse d’unmusicien.Combiendetemps

A
jouait du vio- soient reliés dès le début. me faudrait-il pour savoir inven-
lonavecl’intui- J’en parle en connaissance de ter la musique avec mon violon? »
tionquelesensé cause, car j’ai fêté récemment Je l’ai questionné à mon tour:
ne devait pas mes quarante ans de liberté « Maxim, il t’a fallu combien
être séparé du alors que mon apprentissage de temps pour apprendre à jouer
sensible. Or, nous avons trop musical a commencé bien du violon? » Il a réfléchi et m’a
souvent distingué les deux dans avant. J’ai eu le même profes- répondu: « Huit ans. » Je lui ai
l’éducation musicale. C’est ce seur que mon père au Conser- alors dit: « Eh bien, il en faudra
pavé que j’ai lancé dans la mare vatoire de Calais. Ce n’était le double. »
lors d’une mission ministérielle pas le bagne, mais c’était tout
queFrédéricMitterrandm’avait de même à la dure. Au bout de ERREURSMAÎTRISÉES
confiée et qui s’est poursuivie dix ans, j’ai eu un grave acci- L’improvisateur est un compo-
par la suite. Si l’on veut éveiller dent, me brisant le bras en siteur sans gomme. Que s’est-il
les enfants de ce pays à la musi- trois parties, ce qui m’a passé pour que les plus grands
que, il faut suivre trois règles contraint d’arrêter. Je me suis musiciens cessent d’improvi-
Retrouvez d’or.D’abord,ne pas commen- servi de mon violon comme ser? Le romantisme a emmené
OLIVIER cer à lire la musique avant d’en d’une guitare et je me suis la musique vers un chemin plus
BELLAMY jouer. Un bébé apprend à par- amusé à accompagner des touffu qui nécessitait des spécia-
et son invité dans
« Passion Classique » ler avant d’apprendre à lire. disques d’oreille. Mon frère listes. Et puis l’invention du
tous les jours, L’apprentissage auditif et oral aîné m’a aidé à me trouver, disque a figé les pratiques. Pour
de 18 h à 19 h précède la lecture qui n’est pas puis j’ai rencontré des musi- enrayer ce phénomène, j’avais
obligatoire. Biréli Lagrène sait ciens tels Stéphane Grappelli proposé aux responsables du

58 Q CLASSICA / Avril 2018


acquises au contact de la musi-
que acoustique. L’essentiel est
de toujours « parler musique »
en utilisant toutes les modula-
tions de la rhétorique.
Le style est secondaire. Écoutez
comment David Oistrakh et
son fils Igor jouent le Double
Concerto de Bach. L’important
reste le cœur. Si on le remplace
par la forme, on s’égare. Bach
interprété par un enfant qui a
du cœur sera toujours plus
beau que joué par un virtuose
qui n’en a pas. Aujourd’hui,
Bach serait ravi de rencontrer
des musiciens indiens. Il les
comprendrait, car il est égale-
ment mathématicien, et tout
est nombre dans la musique,
nombre sublimé,mais nombre
quand même.
Que se passe-t-il dans le cerveau
d’un grand génie? Je crois que
MICHEL MONTEILS

l’ouverture sensible maximale


au monde permet d’entrer dans
tous les secrets du monde ;
l’observation des particules les
plus simples aux harmonies
les plus complexes,sans volonté,
Concours Long-Thibaud qu’on l’aise que Yehudi, qu’on sent entendue en moi, j’ai su qui comme si on n’y était pour rien.
ajoute une épreuve d’improvi- plus raide, désireux d’échapper elle était et je n’ai pas été surpris Ainsi la beauté sauve le monde.
sation pour départager les can- à son académisme. Stéphane lorsque j’ai enfin découvert Mozart ne fonctionnait pas
didats. Hélas, le conservatisme Grappelli a été mon mentor. la voix de ce bel ange. autrement. J’écoute sans cesse
a vite repris ses droits.Improvi- Il m’appelait « mon petit-fils » son Requiem et j’y apprends
ser, c’est apprendre à se perdre, et m’avait donné son violon ONDES VIBRATOIRES toujours des choses nouvelles.
or l’homme en a peur. L’habi- lors d’un concert très émouvant Je suis sûr que tout est vibra- C’est si puissant,si dense,d’une
tude le rassure, mais le rend au Théâtre de la Ville. Il m’avait tion dans la vie. La musique, telle plénitude. L’extase est à
sourd et aveugle. Remettre à surtout conseillé de toujours mais également cette table, portée de main. X
l’honneur l’improvisation, garder un regard d’enfant sur cette vitre; l’amour est la vibra-
c’était faire entrer la vie dans la musique, de s’émouvoir, de tion suprême qui relie tout.
Je m’intéresse beaucoup à la
physique quantique, à la théo- Ses
« L’important reste rie des vibrations. Même si
ce n’est pas vrai, cela enrichit musiques
le cœur. Si on le remplace notre point de vue, et cela rap-
proche nos points de vue.
par la forme, on s’égare » Il faut parfois aller loin pour se
trouver. En sortant du Conser-
Z Grappelli et Menuhin
Z Patricia Petibon:
vatoire de Calais, plutôt que de Les Berceaux de Fauré
la musique. Car la vie est une s’enthousiasmer et de ne jamais m’inscrire à celui de Paris, j’ai Z Le groupe Magma
grande improvisatrice, malgré s’endormir. Yehudi était venu décidé de jouer avec le groupe Z Petrucciani
nos plans et nos projets.Impro- à mon école. Ça l’intéressait Magma. J’ai eu l’impression Z « Avec le temps »
viser est une suite d’erreurs maî- beaucoup. Il était tellement d’apprendre mon métier ryth- de Léo Ferré
trisées, une recherche d’équi- ouvert et chaleureux. mique avec eux. Je n’ai pas Z Le Requiem dont
libre.C’est beau que Petrucciani C’étaient des êtres de lumière. fait mon service militaire, mais le Lacrimosa de Mozart
et Chopin soient si proches au Tout comme Patricia Petibon. ils m’ont appris à jouer au pas. Z Concerto pour deux
Père Lachaise, car ils cher- Je l’ai rencontrée pour la pre- J’ai toujours veillé à garder la violons de Bach par Igor
chaient le sublime en travaillant mière fois dans le TGV qui richesse des dynamiques de et David Oistrakh
leurs improvisations. nous conduisait à Nantes où la musique classique. Dans la Z Vengerov: Concerto
Magnifique aussi la rencontre se déroulaient les Victoires musique amplifiée,on peut être de Paganini
entre Grappelli et Menuhin, de la musique. Sans jamais tenté de perdre en chemin Z La Wally avec
même si Stéphane est plus à l’avoir entendue chanter, je l’ai toutes les nuances dynamiques Maria Callas

CLASSICA / Avril 2018 Q 59


MUSIQUE & VIN

Interview à quatre voix


ACCORDS PARFAITS
Quels points communs y a-t-il entre la musique et le vin ?
Pourquoi parlent-ils un même langage ? Explications avec le chef étoilé
Alain Passard, le cogérant du domaine de la Romanée-Conti
Aubert de Villaine, le pianiste Robert Levin et le fondateur
du label Le Palais des Dégustateurs Éric Rouyer.

STÉPHANIE LACOMBE

a musique et le vin sollicitent De gauche à droite : subtiles, argumentées. Leur sensibilité exacerbée

L
bien sûr des sens diférents, Alain Passard, Aubert leur permet même de percevoir des nuances qui
mais on emploie souvent de Villaine, Robert échappent à certains professionnels du vin. C’est
les mêmes adjectifs pour Levin et Éric Rouyer. très étonnant…
les apprécier: velouté, chaud, Est-ce seulement une question
soyeux, nerveux, par exemple. de perception ou y a-t-il aussi une façon
Est-ce une simple coïncidence? d’exprimer les sensations qui
Aubert de Villaine: Je ne crois pas, car il m’est arrivé rapprocheraient les deux univers ?
de participer à des dégustations avec des musiciens A. de V.: Les deux, à mon avis. Me revient ainsi en
et elles se sont toujours révélées enrichissantes, mémoire une expérience marquante. On m’avait

60 Q CLASSICA / Avril 2018


recommandé deux musiciens de l’Orchestre philhar- Aubert de Villaine est
monique de Berlin, le violoniste Romano Tommasini cogérant du domaine
et l’altiste Wolfgang Talirz. Je les reçois dans la cave de La Romanée-
où, malgré le froid – il faisait -5 °C à l’extérieur –, Conti. Il a accueilli
ils avaient apporté leur instrument et joué un petit au clos Goillotte,
duo.Je m’étais risqué à déboucher une romanée-conti l’ancienne cuverie
1956, millésime considéré comme un des plus mau- du prince de Conti
vais du siècle: on avait même hésité à le mettre en à Vosne-Romanée,
bouteilles, tant la récolte paraissait maigre et ingrate. les séances
À ma grande surprise, ce vin s’est révélé d’une déli- d’enregistrement
catesse incroyable et exhalait un parfum délicat de d’Alain Meunier,
pétale de rose.Wolfgang Talirz a alors déclaré que ce Dominique Merlet,
vin lui évoquait le dernier récital de Vladimir Boris Berman et
Horowitz. Bien sûr, ses doigts avaient perdu leur Robert Levin.

STÉPHANIE LACOMBE
agilité et il avait fait des fausses notes, mais derrière
s’entendait la musique à l’état pur. Là, c’était pareil:
la nature n’avait pas facilité la tâche, mais elle avait
produit un vin à l’état pur.
Est-ce à dire que, si on risque un autre
parallèle, le travail des vignerons
et celui des musiciens sont identiques, à des termes littéraires quand on parle de musique
à savoir interpréter une partition? et de vin. On repère des arômes de cassis ou de vio-
A. de V.: Oui, je le pense. Le producteur de vin inter- lette… D’une année à l’autre,un grand vin peut avoir
prète un génie qui n’est pas un homme,mais la nature. différentes déclinaisons,même si ses qualités de base
Le terroir est le compositeur. Chaque année, il pré- demeurent. Il en est de même pour une interpréta-
sente une partition différente qu’il faut accepter. tion musicale. Je peux jouer Mozart d’une certaine
Vouloir la modifier, ce qui signifie vouloir protéger façon un soir à Paris et d’une autre le lendemain
toute la vigne par des traitements,n’est vraiment pas à Berlin, en fonction du voyage, de mon état, de
la meilleure solution. Il faut au contraire savoir la météo, du piano disponible…
observer, limiter les interventions et se résoudre à ne Une autre similitude entre la vigne
pas être maître de tous les événements. Lors d’une et la musique, c’est la culture.
attaque de mildiou, une partie de la récolte pourra A. de V.: Oui, culture dans tous les sens du terme.
disparaître, mais celle qui restera mûrira mieux et Je pense d’ailleurs que la viticulture fait partie inté-
donnera un plus grand vin. Il faut rester à l’écoute grante de la culture et on devrait mieux la connaître.
du millésime et ne pas sys- Elle exprime plus de mille
tématiquement se débarras- ans d’activité. C’est ce que
ser des raisins qui ne sem- « Le producteur de vin interprète nous avons voulu rappeler
blent pas extraordinaires. en faisant inscrire, en 2015,
Le vin sera alors fidèle au ter- un génie qui est la nature. Le les Climats de Bourgogne
roir et il s’exprimera dans au patrimoine mondial de
la nuance et la subtilité. terroir est le compositeur. Tous les l’Unesco. Ce millier de par-
L’expérience permet d’envi-
sager une telle évolution
ans, il présente une partition » celles de vignes,précisément
délimitées,appelées climats,
sans jamais être complète- réparties sur un ruban d’une
ment sûr. Mais si on veut une réponse immédiate, soixantaine de kilomètres, permet de composer,
on enlève toute la rafle. La décision humaine est très à partir de deux cépages principaux, le pinot noir et
importante. La biodynamie permet ainsi d’obtenir le chardonnay, des vins différents. Et les moines qui
des résultats très intéressants. cultivaient ces parcelles, comme les artistes compo-
Nuance, subtilité, à l’écoute, exprimer… sant leur musique, œuvraient pour la gloire de Dieu.
Le vocabulaire reste définitivement musical. R. L.: Bach inscrivait en effet « JNJ » (In Nomine Jesu)
A. de V.: Oui, mais il reste toujours délicat à utiliser. en haut de ses partitions et « SDG » (Soli Deo Gloria)
Il est aussi difficile de décrire l’émotion que procure en bas. Et quand il nous fait voyager dans l’univers
une musique ou un vin. Et il n’y a rien de plus mau- des tonalités,c’est pour célébrer la grandeur de Dieu.
vais que la poésie sur le vin… On peut aussi parler des accords (encore
Robert Levin: Cela dit, quand j’enseigne, j’évoque la musique !) entre les plats et les vins.
souvent la gastronomie et le vin. Un grand chef crée, Alain Passard : Oui, même si les règles sont moins
un grand vigneron crée. Dans le vin, il y a le raisin, strictes. On a souvent trop confiné le vin dans
le cépage qui s’épanouit grâce aux talents des un espace. Certains poissons et même le homard
hommes. La viticulture est une esthétique.Onrecourt se marient très bien avec des vins rouges. OOO

CLASSICA / Avril 2018 Q 61


MUSIQUE & VIN
Pianofortiste, pianiste condition que j’impose est d’avoir une musique
et musicologue, de saison. Pas de musique fraîche et désaltérante
Robert Levin est en plein hiver. Je veux un son chaud, du mijoté,
un éminent de la fondue d’oignons qui commence à fumer,
spécialiste du bourguignon de betteraves… Il y a quatre gam-
de la musique mes (encore la musique) accordées aux saisons et
du XVIIIe siècle. il faut s’y tenir. Pas question d’en sortir, ni de s’aven-
Il maîtrise si bien turer dans des mélanges. Pas de petit pois dans
les styles de Bach la jardinière en hiver. Il y a une quinzaine de saveurs
et Mozart qu’il a en ce moment,mais on peut varier les couleurs,celles
complété plusieurs des betteraves jaunes ou rouges,des carottes blanches
œuvres laissées ou jaunes. On travaille autant sur les goûts que sur
inachevées. les couleurs. La mayonnaise peut ainsi troquer son
jaune pour la couleur d’une moutarde à la violette.
Votre restaurant s’appelle L’Arpège,
ce n’est sans doute pas un hasard. Quel est
votre rapport à la musique?
A. P.: Mon père était musicien. Il jouait de la clari-
nette et de la scie musicale. J’ai étudié le saxophone
que je continue à pratiquer régulièrement. La musi-
STÉPHANIE LACOMBE

que m’accompagne toujours, même en cuisine.


Si elle n’est pas dans les haut-parleurs, elle est dans
ma tête. Elle porte mes gestes et mon regard sur les
produits. La main devient plus légère et les mouve-
ments plus gracieux. Pour établir une saveur, il faut
de la lumière et de l’acoustique. Il faut donner
Une bisque d’étrilles ou une quenelle de panais et une résonance. Il faut des contrastes comme dans
Saint-Jacques également. la musique; contrastes de texture, de température,
A. de V.: Il n’en reste pas moins vrai que les légumes de couleur. Le goût anisé d’une feuille d’estragon,
sont les aliments les plus difficiles à accorder.Les poi- le caractère astringent d’une échalote grise…
reaux, les choux-fleurs, les endives, par exemple. R. L.: Alain Passard joue des couleurs et des inten-
A. P.: Il faut de toute façon que le légume soit cuit. sités comme Debussy superposait ses sonorités,
Il faut du fondant, du moelleux, de la température.
Surtout pas de condiment ni de moutarde. Éric Rouyer est
Y aurait-il alors un risque de dissonance? caviste à Grenoble.
A. de V.: Certaines peuvent se révéler intéressantes. Il fonde en 2012
Si on n’érafle pas et qu’on conserve la grappe entière, son label Le Palais
cette dissonance peut apporter sur le long terme des Dégustateurs
des goûts inattendus mais très subtils. pour donner la parole
Pensez-vous qu’il soit possible d’associer à des artistes qu’il
des vins à des musiques? admire. Les disques
A. de V.: Un vigneron sera bien en peine de se sou- de Boris Berman,
mettre à un tel exercice, mais un musicien aura sans Jean-Claude Vanden
doute plus de facilité.Je me souviens ainsi d’un dîner Eyden3 et Gérard
avecYo-Yo Ma. Il voulait absolument retrouver, dans Poulet4 ont été salués
unedessuitesdeBach,l’émotionqu’unplat–cen’était par des CHOC
pas un vin – avait suscitée. Il a sorti son violoncelle de Classica.
avec lequel il s’est bagarré pendant une demi-heure
avant de la recréer. Franchement, ça m’a dépassé…
Alain Passard, c’est pourtant l’aventure
que vous tentez chaque samedi matin sur
France Musique, dans la matinale de Clément
Rochefort1. Comment procédez-vous?
A. P.: C’est évidemment une proposition très per-
STÉPHANIE LACOMBE

sonnelle, une réaction à une musique qu’on me


propose. J’ai ainsi associé au finale de la Symphonie
de Bizet des poireaux vinaigrette avec de l’avocat et
du sancerre blanc ou une tatin d’ananas à l’estragon
avec un vin chaud à la fleur d’oranger. La seule

62 Q CLASSICA / Avril 2018


certaines aériennes, certaines plus terrestres, « Ce n’est pas possible. Le Byrd est en fa mineur
ou comme Dutilleux composait Timbres, et le Mozart en ré majeur. On ne peut pas
espace, mouvement. les enchaîner. » Je me souviens également
Si on tente un rapprochement d’un concert au festival de Lockenhaus,
entre musique et vin, que peut-on consacré à Janácek,compositeur d’une
dire de ces deux bouteilles imagination incroyable,comme vous
d’exception? Commençons savez.Les musiciens ontdonnéenbis
une œuvre de Dvorák. Ça ne passait

HANIE LACOMBE
par le blanc, ce montrachet 2006
du domaine de la Romanée-Conti. pas du tout. On n’avait pas du tout
Éric Rouyer : C’est un hymne à envie d’entendre cette musique.
l’exubérance dans toute la retenue STÉP
À table, c’est pareil: il faut choisir
de ses nécessités expressives. Le mil- l’ordre des plats et des vins avec soin.
lésime, avec sa pointe de botrytis, Les compositeurs sont conscients
ouvre immédiatement sa partition des tonalités, les vignerons et les chefs
généreuse et ample. Il présente une aussi. Un grand chef, un grand viti-
sonorité savoureuse et charnelle, tout culteur ou un grand compositeur sont
entière dédiée à la satisfaction du dégusta- confrontés à ces subtilités.
teur. On aurait tendance à s’assoupir au contact Sans doute, mais est-ce que le grand
de tant de contentements. public peut les apprécier? Ne faut-il pas
R. L.: C’est une sorte de paresse vertueuse, une ode Alain Passard est un peu d’expérience quand même?
au dilettantisme qu’on peut percevoir dans ce vin le chef du restaurant R. L.: Oui, mais cela s’apprend. Le palais, comme
exceptionnel. Je pense à Dvorák. À sa Sixième Sym- triplement étoilé l’oreille, peut s’éduquer. Mais le mot-clé, c’est
phonie interprétée par Istvàn Kertész avec l’Orchestre L’Arpège, situé rue le goût. Il n’y a pas de bon ni de mauvais goût. On a
symphonique de Londres. de Varenne, à Paris. du goût ou pas.
Maintenant, goûtons ce rouge, un la tâche 1997, Il invente une cuisine E. R.: Mais on peut ne pas apprécier tout de suite.
toujours du domaine de La Romanée-Conti. particulièrement Quand j’ai dégusté ma première romanée-conti
E. R.: Il nous oriente dans une tout autre direction. créative, orientée 1989, je n’avais pas les capteurs. Les choses ont bien
Nous passons de la gourmandise festive au mystère vers les légumes sûr évolué depuis. Mais, devant de telles hauteurs,
du minimalisme. Comme si des chuchotements dont il fait on se tait, comme après un grand concert.
résonnaient à l’infini. Cette complexité invite au redécouvrir la variété En un demi-siècle, l’interprétation
silence et à une certaine gravité. Cette restitution et la formidable de la musique classique a profondément
presque fragile, mais jamais vulnérable, évoque richesse gustative. changé. On aimait autrefois une sonorité
une histoire destinée à des générations futures. orchestrale dense, parfois massive. Sous
Cela me rappelle la Gigue de la Première Partita de l’influence, entre autres, des « baroqueux »,
Bach que Robert Levin a enregistré pour mon label elle évolue vers plus de transparence,
en juillet 20172. Cette gigue constamment renou- plus de légèreté. Le vin a-t-il suivi
velée livre peu à peu ses secrets.L’émotion s’exprime une évolution similaire?
alors dans une pudeur et une dignité extrêmes, A. de V.: Le goût a changé, c’est certain. Il est long-
aux limites du douloureusement beau. Cela relève temps resté sous l’influence des critiques,notamment
de la quête spirituelle… de l’Américain Robert Parker qui a poussé le monde
A. de V.: Le 1997 a toujours eu une touche végétale entier vers des vins puissants,très lourds en définitive,
devenuefloraleavecletemps.Sionn’avaitpaségrappé, « Pour marqués par le bois. On revient aujourd’hui vers
le goût végétal serait trop prononcé. On en a enlevé
la moitié. Le millésime peut ainsi s’exprimer. établir des textures plus aériennes,plus légères.On recherche
davantage la finesse et la délicatesse.
R. L.: Si on s’écarte un peu du vin sans quitter la table,
la composition d’un menu appelle les mêmes pré-
une saveur, E. R.: Les millésimes 1957 et 1975 sont fragiles mais
exceptionnels.
cautions que celle d’un programme de concert.
Mon professeur Nadia Boulanger était à cet égard
il faut des A. P.: On constate la même évolution en cuisine.
Des plats comme le homard thermidor, le vol-
extrêmement exigeante.L’année de sa mort,en 1979,
elle m’avait chargé d’assurer les cours, car elle était
contrastes au-vent et la sole soufflée, des préparations riches
en crème, sont moins demandés. Il y a trente ans,
très affaiblie. Pour le jour de la fête de saint Louis,
le 25 août, je me rends au château de Fontainebleau
comme jamais je n’aurais pu imaginer qu’on pourrait s’en
passer. Mais qu’on déguste un vin ou un plat ou
où elle logeait. J’étais avec Annette Dieudonné,
son assistante,qui sera son exécutrice testamentaire.
dans la qu’on écoute une musique, il ne faut pas oublier
la notion de plaisir. C’est essentiel. X
Elle était allongée sur son lit, dans un état comateux. musique : Propos recueillis par Philippe Venturini
Je confie à Annette le programme que j’ai imaginé.
D’abord,le Kyrie de la Messe pour quatre voix de Byrd de texture, 1. « Le palais musical » d’Alain Passard, le samedi à 8h50.
puis l’Ave Verum de Mozart. Subitement, on entend 2. Parution à la rentrée 2018.
un grognement, une voix d’outre-tombe qui tonne: couleur… » 3. et 4. Choc de Classica dans ce numéro, p.82.

CLASSICA / Avril 2018 Q 63


MUSIQUE ET VIN I PORTFOLIO

HERVÉ LEWANDOWSKI
SUR LES TRACES DE
BACCHUS
Musique, peinture, objets d’art…
le dieu du Vin est célébré à l’unisson.
1

5
C. PHILIPPOT

1
1. Bacchanale, par Jacques Blanchard, 1636. Huile sur toile,
Nancy, musée des Beaux-Arts.
2. Peintre de Biscoe, stamnos à figures rouges : Dionysos
tenant une coupe et deux satyres musiciens, Athènes, Ve siècle
av. J.-C. Céramique, Paris, musée du Louvre/AGER.
3. et 5. Accessoires de scène, par Joseph Pinchon,
SDP

de l’opéra Bacchus de Jules Massenet, 1909. Paris, 4


BNF, bibliothèque-musée de l’Opéra.
4. Tête de Bacchus d’une basse de viole, par Michel Collichon,
Paris, 1689. Bochum, Kulturhistorisches Museum Haus Kemnade. 3
UM
CH
BO

64 Q CLASSICA / Avril 2018


TADT
S
6. Le Triomphe
6 de Bacchus, par
Nicolaes Cornelisz
Moeyaert, 1624. Huile
sur bois, La Haye,
Mauritshuis.

7. Maquette
de costume pour
le Ballet des fêtes
de Bacchus par
Henry de Gissey,

MARGARETA SVENSSON / MAURITSHUIS, THE HAGUE


1651. Dessin
à la gouache et
aquarelle, Paris, BNF.

8. Bouteille à vin :
bacchanale, Nevers,
vers 1680. Faïence,
Sèvres et Limoges,
SDP

Cité de la céramique,
dépôt du musée
de Cluny.

RMN / GRAND PALAIS / TONY QUERREC

Expo
À la Cité du Vin de Bordeaux,
enivrez-vous avec un parcours
sonore ou visuel, qui vous mènera
entre bals populaires et danses bacchanales,
cabarets et tables galantes, opéras et ballets.
Le Vin & la Musique, accords et désaccords
– XVIe-XIXe siècle.
Jusqu’au 24 juin 2018. www.laciteduvin.com
Catalogue réalisé sous la direction de Florence Gétreau,
7
BNF

coédition Gallimard/Cité du Vin.

CLASSICA / Avril 2018 Q 65


MUSIQUE & VIN
SDP

ce dernier coule entre les portées de Lulu, d’Arabella

DES FESTIVALS DE et de La Chauve-Souris, et on vante le bordeaux dans


La Bohême et L’Élixir d’amour. Cette subtile union
entre Bacchus et Euterpe se prolonge aujourd’hui

GRANDCRU
à travers des festivals, des crus ou l’aide aux jeunes
musiciens. Propriétaire d’une quarantaine de
domaines dont quatre grands crus classés (château-
pape-clément, château-la-tour-carnet, château-
fombrauge, clos-haut-peyraguey), Bernard Magrez
a ainsi acquis quatre instruments de prestige
Des manifestations proposent d’associer qu’il confie à de jeunes artistes. Nicolas Dautricourt
profite d’un Stradivarius (1713), tandis que Guil-
les plaisirs des papilles et de l’ouïe dans laume Chilemme a reçu un violon de Nicolas Lupot
des propriétés vinicoles. Suivez le guide ! (1795),entendu dans son disque Schubert qui paraît
ce mois-ci (voir p. 106). Lise Berthaud dispose d’un
alto d’Antonio Cassini (1660) et Camille Thomas
bénéficie d’un violoncelle Ferdinando Gagliano
u Ballet des fêtes de Bacchus, où (1788). Autre grosse entreprise vitivinicole, la Mai-

D
s’invite un jeune Louis XIV dan- son Louis Jadot soutient de nombreux événements
seur, aux bacchanales de Tann- musicaux comme Musique & Vin au Clos Vougeot
haüser, Samson et Dalila ou ou Beethoven à Beaune.Fondée en 1859,cette société
Daphnis et Chloé, musique et possède aujourd’hui 225 hectares en Bourgogne
vin ont souvent conjugué leurs dont plus de la moitié en Côte-d’or. D’aloxe-corton
sortilèges pour étourdir un à vosne-romanée, des côtes-de-nuits au beaujolais,
public qui ne demandait pas mieux. Offenbach fait sans oublier le chablisien, elle propose plusieurs
entendre une Périchole « un peu grise », Don Gio- dizaines de vins qui tous arborent la même étiquette,
vanni chante le vin dans l’air dit du « Champagne », ornée de la tête de Bacchus.

66 Q CLASSICA / Avril 2018


SDP

Uneautrefaçond’associerplaisirdespapillesetdel’ouïe Page de gauche :


est d’écouter de la musique dans de belles propriétés Le grand cru

SDP
vinicoles. L’été, le Bordelais ouvre ainsi ses vastes château-fombrauge.
domaines aux artistes. Le festival Les Estivales de En haut, à gauche :
musique en Médoc présente des lauréats de grands Le domaine Gavoty S’il organise un concert avec les musiciens de
concours internationaux dans les hauts lieux du dans le Var. l’Orchestre philharmonique de Radio France
Médoc: Château Cantemerle, Château Ormes-de- En haut, à droite : (27/07), le domaine Gavoty, dans le Var, qui pro-
Pez, Château Lafite-Rothschild, Château Batailley et La Maison Louis duit essentiellement du vin rosé, entretient aussi
Château Branaire-Ducru.La 15e édition programme Jadot en Bourgogne. la mémoire d’un de ses anciens copropriétaires,
entre autres le Quatuor Akilone, les violoncellistes En bas : La cuvée le critique musical du Figaro, Bernard Gavoty
Bruno Philippe, Aurélien Pascal et Yan Levionnois, Moura Lympany. (1908-1981). Certains crus s’appellent ainsi
la soprano Elsa Dreisig ainsi que la harpiste Anaïs Cuvée Clarendon, pseudonyme de Bernard
Gaudemard (du 3 au 13/07). Ce sont des solistes Gavoty, Récital et Hautbois solo. C’est également
confirmés que réunissent Les Grands Crus musicaux en souvenir de la grande pianiste britannique
sous la houlette du pianiste Marc Laforêt. La 16e édi- Moura Lympany (1916-2005), qui avait fondé
tion reçoit Henri Demarquette, Jean-Frédéric un festival de musique à Rasiguères en 1980,
Neuburger, Anne Queffélec, David Petrlik, Yves village des Pyrénées-Orientales, qu’un côtes-du-
Henry, Emmanuel Strosser, Claire Désert, Philippe roussillon-villages proposé par le Cellier Tré-
Bianconi, le Quatuor Psophos, Dana Ciocarlie, moine en a pris le nom. X
François-Frédéric Guy, François-René Duchâble  Philippe Venturini
dans les châteaux d’Yquem, Angelus, Pape Clément,
Smith-Haut-Lafitte, le couvent des Jacobins et le
domaine de Chevalier (du 10 au 26/07).
Et aussi
UN GRAND MILLÉSIME 2018
En Bourgogne, Musique & Vin au Clos Vougeot a Le tout nouveau festival Beethoven à Beaune,
réussi en dix ans à se forger une enviable réputation fondé par le violoncelliste Sung-Won Yang, invite,
grâce à une programmation de luxe. Janine Jansen, entre autres, le Quatuor Zaïde et Marie-Josèphe
Renaud et Gautier Capuçon, Joseph Calleja, Jean- Jude (du 20 au 22/04). La 16e édition des Festes
Yves Thibaudet, Frank Braley et Emmanuel Krivine baroques en terre des Graves et du Sauternais
ainsi que les solistes de l’Orchestre du MET de New aligne huit concerts autour de la musique
York et de l’Orchestre philharmonique de Berlin, ancienne dans des châteaux viticoles, suivis de
l’Orchestre Dijon-Bourgogne et l’Orchestre des Cli- dégustations de vins de Graves, Pessac-Léognan
mats de Bourgogne seront au rendez-vous pour et Sauternes. Les ensembles Masques, Sarabande,
l’édition 2018. Les jeunes ne sont pas oubliés et Les Caractères, Tokyo Baroque, le Quintette
bénéficieront d’un soutien financier : cette année, Ouranos et le pianiste Pavel Kolesnikov sont de
le trompettiste Florian Pichler et le ténor Kang la fête (du 26/06 au 9/07). Signalons encore
Wang sont les heureux élus. Comme à l’accoutu- Musique au cœur du Médoc (17/05 et 21/06),
mée, concerts et dégustations se succéderont dans Ma vigne en musique à Narbonne (du 7 au
des lieux emblématiques tels que le château du Clos- 15/04), le Festival Musical des grands crus de
Vougeot, le château de Meursault ou les Halles de Bourgogne (du 7/07 au 8/10) et Musicancy au
SDP

Beaune (du 23/06 au 1er/07). château d’Ancy-le-Franc (du 13/05 au 09/09).

CLASSICA / Avril 2018 Q 67


L’UNIVERS D’UN MUSICIEN

Stéphane Denève
SA MÉLODIE
DU BONHEUR
Des photos
de John
Williams
et de Maria
Callas,
un buste de
Beethoven,
une affiche
d’un Faust
de la Scala
qu’il a dirigé,
d’anciens

PHOTOS: CHRISTOPHE BOULZE


programmes
de concert,
des disques,
les siens et
ceux qu’il
lle pose toute fière avec papa, partitions de l’Américain sont rangées derrière
doit écouter,

E
mais on ne sait, de Stéphane ou son home cinéma, dans une colossale bibliothèque;
son vieux d’Alma, à qui cela fait le plus Stéphane nous montre celle d’E.T. l’extraterrestre,
plaisir. D’autant que derrière portant une double dédicace de John Williams et
piano… eux, sur l’étagère de sa chambre de Steven Spielberg.
la maison d’enfant, se dresse un autre cli-
ché où un ami de la famille sou-
Stéphane Denève adore parler. Grande stature, cri-
nière blonde, barbiche taillée, léger cheveu sur la
du chef rit affectueusement à leurs côtés. langue, l’homme est délicieux. Il bavarde avec gour-
Pas n’importe quel ami: John Williams, le compo- mandise, passion, érudition: de ses chéris Debussy,
français siteur de Star Wars et d’Harry Potter, l’homme aux Roussel,Sibelius,Poulenc,Ravel,Rachmaninov.Mais
raconte cinquante et une nominations aux Oscars. Sur lui, aussi de cinéma, de voitures électriques, de jeux
Stéphane Denève ne tarit pas d’éloges, admirant vidéo, de photos numériques, de sciences. Il sort des
sa passion au moins autant le « grand génie » que la personne: rayonnages une partition de son ami Guillaume
de la « Il est l’homme le plus gentil et le plus tendre que j’ai Connesson dans laquelle est glissé un numéro de
rencontré. » Sa rencontre, assure-t-il, fut au moins Science et Vie. Et s’amuse du jour où, lui montrant
musique. aussi inspirante que celle de son professeur, le pia- un article de la revue, ce dernier en retint le titre,
niste André Dumortier, qui l’incita à devenir chef Une lueur dans l’âge sombre, pour baptiser son poème
d’orchestre et dont l’image trône, elle, sur le pupi- symphonique. Connesson est le compositeur
tre du piano, au rez-de-chaussée. La plupart des vivant que Stéphane Denève joue le plus : il vient

68 Q CLASSICA / Avril 2018


d’enregistrer à Bruxelles A Kind of Trane, son concerto
pour saxophone, et l’affiche régulièrement dans
ses programmes outre-Atlantique.
La polarité américaine de Stéphane Denève l’inscrit
dans les pas de ces french conductors que furent hier
Pierre Monteux, Jean Martinon, Charles Munch.
Aujourd’hui, il vole de Los Angeles à Cleveland,
de Miami à Washington, mais s’arrête plus souvent
à l’Orchestre de Philadelphie dont il est le principal
chef invité,ainsi qu’au St Louis Symphony,où il pas-
sera bientôt treize semaines par an comme directeur
musical. Six jours avant de nous recevoir, il dirigeait
à Philadelphie « The World Is Dancing » pour le
Nouvel An, quinze pièces de quinze pays différents
saupoudrées d’interventions de son cru et de « bla-
gounettes ».CarStéphane adore aussi parler en public.
Surtout avec ce french accent dont il se défend de De ce piano à queue qui le suit depuis ses jeunes
cultiver les tics,mais qui a quand même un petit côté années, lorsqu’il assistait Seiji Ozawa et Georg Solti.
Maurice Chevalier. Réduit-il une partition d’orchestre à vue? Bien sûr.
« Votre question implique que c’est un exploit »,
s’étonne-t-il. C’est que la pratique du piano est vis-
HAVRE DE PAIX céralement liée à son art et qu’il n’imagine pas diriger
Ce fils d’un petit entrepreneur en maçonnerie, né à sans passer par ce stade. « Pour connaître une œuvre
Tourcoing, s’est installé en Belgique, il y a trois ans, à fond, il faut l’avoir dans les doigts. Quand on joue
pour honorer son poste à la tête du Brussels Philhar- une partition d’orchestre au clavier, on doit évidem-
monic qui l’y retient trois bons mois par an. C’est là ment mettre les doigts sur les bonnes touches et cela
qu’il nous accueille. À une trentaine de minutes de permetde découvrir lesdétailsd’orchestration,les erreurs
Bruxelles, dans l’environnement cossu de Waterloo, d’édition… Alors qu’en la lisant simplement, OOO
la famille a choisi une maison moderne, séduite par
« le joli mur de verdure et un magnifique saule pleu-
reur ». On se rend au Studio 4 de Flagey, siège de la
phalange, en un éclair, tout en goûtant, le reste du
temps,à ce havre de paix dont on apprécie le confort,
« Certains de mes collègues ont
dès l’arrivée,dans une cuisine dernier cri.Le domicile
ne porte pas encore la marque des années et des lon-
des baguettes hors de prix, mais
gues habitudes, mais au terme d’une décoration
planifiée, elle ressemblera,c’est certain,à ce qu’il aime.
celle qui me plaît est remplaçable
Ou plutôt à ce qu’ils aiment, eux, Stéphane, Åsa, à mort! Elle coûte 10 euros »
son épouse suédoise depuis 2007, si attentive et
prévenante,et leur fille Alma,bientôt neuf ans.Entre
eux, les Denève alternent l’anglais, le suédois et le
français.Si Åsa et Alma l’accompagnent parfois dans
ses voyages, leur ancrage belge durera au moins
le temps que la fillette ait achevé sa scolarité.
Une photo originale de Maria Callas, prise dans les
caves de la brasserie Lipp, orne le mur de la cuisine,
cadeau du Chœur de l’Orchestre de Paris quand
Stéphane y était pianiste dans les années 1990; un peu
plus loin, un buste de « notre bon vieux Beethoven »
et, face au piano, l’affiche d’un Faust dirigé à la Scala.
Son bureau,en cours d’aménagement,abrite ses vieux
programmes, ses propres disques, mais aussi ceux
qu’il doit écouter afin de découvrir des solistes et
des œuvres.Et,si vous cherchez bien,se cache quelque
part sa réserve de baguettes.« Certains de mes collègues
ont des baguettes hors de prix, mais celle qui me plaît
est remplaçable à mort! Elle coûte 10 euros. » S’il lui
arrive de s’isoler dans cette pièce pour lire les parti-
SDP

tions à la table, l’essentiel de son travail se fait au piano.

CLASSICA / Avril 2018 Q 69


L’UNIVERS D’UN MUSICIEN

ACTUALITÉS on simplifie en imaginant grosso modo comment


les blocs sonores sonneront, sans vraiment vérifier
Z Stéphane Denève, toutes les notes à l’intérieur. Jouer ces blocs pour de
dont le contrat à la tête vrai vous oblige à ne pas schématiser un accord. »
du Brussels Philharmonic Sur le couvercle de l’instrument repose une sculp-
vient d’être prolongé ture de son ami écossais Alexander Stoddart,
jusqu’en 2022, a consacré la Mort d’Oscar, fils d’Ossian, maquette d’un projet
son premier disque
à Prokofiev (Suites monumental qui a déjà inspiré une pièce au com-
romantiques regroupant positeur James McMillan, créée au Royal Scottish
des extraits de Suites Orchestra en 2012. Et puis, c’est aussi sur ce piano
de Roméo et Juliette qu’Alma s’exerce, mais sans son père, car « je n’ai
et de Cendrillon), CHOC pas toujours la patience nécessaire ».
dans notre dernier
numéro, page 86.
Z À la tête du New World la mer et subitement ressentir un changement de
Symphony, il dirigera INVENTEUR D’IMAGES température du à une eau plus profonde.” Car chacun
Saint-Saëns, Connesson Stéphane adore aussi parler aux musiciens, les char- peut ressentir cela. Si cent musiciens jouent et plongent
et Respighi à Miami mer, les guider, les convaincre de sa vision. Rien de dans l’accord-clé avec cette sensation-là, tous au même
les 7 et 8/04, retrouvera
l’Orchestre de Philadelphie
plus fascinant dans son métier que d’inventer et de moment, une profondeur en émanera, simplement
pour Connesson, Ravel, multiplier les images par lesquelles il approchera parce qu’ils y auront pensé. La direction d’orchestre,
Prokofiev et Strauss, le son rêvé. « À la toute fin du Prélude à l’après-midi c’est aussi de la télépathie. »
puis Berlioz, Saint-Saëns d’un faune, Debussy écrit un changement d’accord Et puis Stéphane Denève milite pour la musique de
et Respighi les 19, 20, 21, inouï, si compliqué à réaliser! Pour le jouer, on peut son temps – n’allez pas dire « contemporaine »,terme
26, 27 et 28/04.
Il gagnera ensuite
indiquer aux musiciens des termes techniques comme si excluant selon lui.Chacun de ses concerts au Brus-
San Francisco les 10, 11 et moins fort, diminuendo, subito, flautendo sur la sels Philharmonic intègre une pièce du XXIe siècle;
12/05 avant de retourner touche, mais ça ne m’intéresse pas ! Le lâcher-prise, d’ailleurs, il a mis en œuvre sur le Web le CffOR,
au Brussels Philharmonic l’ambiguïté et le milliard de nuancessont bien plus Center for Future Orchestral Répertoire, base de
le 30/05 à Bruxelles captivants. Je préfère dire: “Imaginez-vous nager dans données de toutes les œuvres écrites depuis 2000.
et le 31/05 en tournée
à Londres, au Cadogan
La condition de survie des orchestres symphoniques
Hall. Le 8/06, il mènera passe par le renouvellement du répertoire, et donc
à la baguette l’Orchestre par la création – mais pas n’importe laquelle. « Si on
philharmonique appelle musique d’aujourd’hui quelque chose qui com-
de Monte-Carlo dans bine les sons les plus complexes, sans mélodie, ça devient
Bernstein, Debussy
delapoésiesonoreàlaquelleilmanquel’essentiel.LeGraal
et Ravel à l’Auditorium
Rainer III de Monaco. d’un compositeur, c’est l’organisation du discours
linéaire, la phrase musicale. Les aspects harmoniques
et rythmiques peuvent s’apprendre et se raffiner, mais
le pur génie pour moi, c’est ce don mystérieux de la
mélodie.Le seul qui donne une véritable présence d’âme
à la musique. » On serait presque tenté d’appeler ça
la mélodie du bonheur. X Jérémie Rousseau

70 Q CLASSICA / Avril 2018


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L’ENTRETIEN

Murray Perahia
« LA MUSIQUE
OFFRE UN UNIVERS
DE PURETÉ
ET D’IDÉALISME »
Chaque jour, Mozart peuple ses rêves Il vous a fallu du temps pour incarner
cette jeunesse, cette audace, cette force vitale?
et Beethoven lui donne du courage. Depuis C’est exactement ça,il m’a fallu beaucoup,beaucoup
de temps pour atteindre l’essence de cette pièce que
une quarantaine d’années dédiées je ressens comme une impulsion, une impulsion
aux grands chefs-d’œuvre du répertoire, vers l’avant.J’ignore pour quelle raison cela demande
tant de temps. Chaque note a un sens, une nécessité.
le pianiste américain est au sommet Chaque note est inévitable… et, cependant, surpre-
de son art fait d’exigence, d’humilité et de nante. Chaque note fait partie d’une grande trame,
et pourtant, dès le début, on ne perd jamais de vue
noblesse, comme dans son dernier disque la fin. Cela exige donc beaucoup de recherches. J’ai
où figure la « Hammerklavier ». Rencontre. consacré plusieurs mois à étudier la « Hammer-
klavier » avant de la présenter au public. Je l’ai inter-
prétée la première fois à vingt-six-vingt-sept ans,
mais je n’étais pas très heureux de la manière dont
je l’avais jouée. J’y ai pensé pendant de nombreuses
a Sonate « Hammerklavier » années, puis j’ai décidé de m’y plonger à nouveau.
BIOGRAPHIE

L
me rappelle cette phrase J’ai passé des mois à ne travailler que cette sonate,
EXPRESS de Charles Péguy : puis je l’ai donnée pendant un an et demi-deux ans
1947 « Le journal du matin et, ensuite, je l’ai enregistrée.
Naissance à New York, est déjà vieux le soir, Il semble qu’il y ait une sorte de malentendu
le 19 avril mais Homère est toujours autour de cette œuvre. Certains virtuoses
1972 jeune. » À l’instar d’Homère, la considèrent comme un exploit sportif,
Remporte
Beethoven est toujours jeune grâce à vous… parce qu’on dit qu’elle est très difficile. Or,
le Concours de Leeds
1975 Vous avez absolument raison. Sa musique est si il y a quelque chose de profond et de toujours
Débute l’enregistrement présente dans nos vies émotionnelles. Tous les sen- difficile à comprendre pour les auditeurs
des Concertos de Mozart timents traversent les grands chefs-d’œuvre de et pour les musiciens. Le projet de Beethoven
aux côtés de l’English Beethoven et cette sonate en est un. En fait, reste encore mystérieux…
Chamber Orchestra
elle commence comme une comète et continue C’est vrai et c’est dû en partie au fait qu’il est si
1994
Grave le Concerto sa trajectoire jusqu’au bout. Le premier mouve- audacieux. « Audacieux » signifie qu’il suit les lois
de Schumann avec ment, il l’écrit très vite, mais c’est une expression de la musique, mais qu’il les dépasse. On le ressent
Claudio Abbado d’énergie qui atteint les plus lointaines étoiles. dès le premier mouvement,avec un deuxième thème
2000 Le mouvement lent est l’un des lamentos les plus en sol majeur qui est très loin (à l’oreille) de la tonale
Enregistre les Variations tristes qui soient. C’est un immense chant de dou- de si bémol, alors qu’on pourrait s’attendre à la
Goldberg
2002 leur. Et le dernier mouvement, qui combine dominante de fa majeur. Le développement est
Publie les Études op. 10 la fugue et la forme sonate, est extraordinaire. C’est également très inhabituel, plein de surprises,
et op. 25 de Chopin un prodige d’écriture. la détente dans la réexposition, et puis cette coda OOO

72 Q CLASSICA / Avril 2018


FRANÇOIS GRIVELET / OPALE / LEEMAGE

CLASSICA / Avril 2018 Q 73


L’ENTRETIEN

BRILL / ULLSTEIN BILD VIA GETTY IMAGES


avec ce sol bémol fortissimo. Le dernier mouvement l’œuvre en la parcourant et découvrir ce qui est
sonne presque comme de la musique moderne,il y a important au niveau harmonique, thématique… et
tellement de dissonances… C’est révolutionnaire donc trouver le rythme par soi-même. Mais j’ai fini
et, en même temps, il utilise les lois de la tonalité. par réaliser, à cause de ces phrases si longues, que
Ce n’est donc pas atonal, c’est très compliqué en fait, sa recommandation de tempo était juste, même si
mais tout est relié par la tonalité. La « Hammer- je ne le fais pas aussi rapidement que la pulsation
klavier » est très en avance sur son temps. Beethoven à 92 qu’il indique. Il a probablement été influencé
a dit: « Dans cinquante ans, les pianistes s’acharneront par la seule pièce de Mozart en fa dièse mineur,
encore là-dessus. » Il avait entièrement raison. le mouvement lent du Concerto en la majeur (n°23).
Le mouvement lent a quelque chose C’est une sicilienne très lente, marquée aussi « ada-
d’incroyable, comme le monologue d’Hamlet, gio » [il chante], il a pu être inspiré [il chante] par
« To be or not to be ». C’est tellement ce tempo. C’est très difficile parce qu’on veut faire
inouï et métaphysique… sortir le pathos, et la tradition veut qu’on joue
C’est vrai, dès le début. Les deux notes (la-do dièse) deux fois plus lentement que ce que conseille Bee-
ACTUALITÉS que Beethoven a ajoutées après coup, alors qu’il avait thoven [il chante] pour associer la profondeur avec
terminé de composer la « Hammerklavier ». Cette la lenteur. C’était le danger de cette partition.
Z Murray Perahia jouera connexion de la tierce qui est un motif très important La fugue finale défie toutes les lois
Bach, Beethoven,
Schubert et Brahms dans toute la sonate.Soit la tierce monte,soit elle des- de l’architecture. À votre avis, pourquoi
à la Philharmonie cend. Et avec cet Adagio plein de souffrance et de le dernier Beethoven est-il tellement
de Paris, le 18/06. pathos, on comprend qu’il n’ait rien pu écrire aupa- fasciné par la fugue ? Est-ce existentiel ?
Z Son dernier disque ravant pendant un an. Il était tellement déprimé, et Est-ce ainsi qu’il perçoit la vie, ou l’après,
consacré à Beethoven ce mouvement en est l’explication, la preuve. ou le cosmos ?
(Sonates « Clair de lune »
et « Hammerklavier »)
Vous savez, la difficulté majeure pour moi, c’était C’est une question très difficile, mais j’opterais
a été CHOC dans le tempo. Beethoven écrit « plutôt rapide » en indi- probablement pour l’énergie de l’univers. C’est
notre précédent numéro cation métronomique. Je ne suis pas un puriste de de l’énergie [il chante] et cela repose sur ces tierces
(voir page 82). ces annotations parce qu’à mon avis, il faut ressentir descendantes écrites dans le mouvement lent, qui

74 Q CLASSICA / Avril 2018


« J’aime la musique plus que jamais.
C’est une fixation persistante
expriment le fait que nous sommes projetés dans
un monde de souffrance. On ne peut pas échapper
dans ma vie. Pas parce que je suis
à cette souffrance, elle fait partie de notre énergie
dès notre naissance, et la fugue touche à quelque
obligé d’en faire, ou pour la carrière,
chose de fondamental : la vie et la mort. Ce qui me
fascine aussi, ce n’est pas seulement la progression
c’est une sincère envie de découvrir,
de la fugue et de l’hymne qui arrive au milieu de ressentir le sens de la musique,
[il chante], qui est un remerciement à Dieu, mais
la coda avec ce sol bémol qui va vers le fa. Ce sol et j’aime profondément
bémol n’a pas vraiment sa place ici, il a quelque
chose de « pas juste »,comme un ver dans la pomme. ce que je fais »
C’est très dérangeant. Et dans le premier mouve-
ment, il y a déjà ce sol bémol qui tend vers le fa.
C’est le nœud de la pièce, la clé de voûte, et c’est à laquelle je n’avais jamais assisté auparavant.
d’autant plus intéressant. Je n’ai pas imaginé une seule seconde que je le
Entendez-vous la musique comme voyais pour la dernière fois, parce que nous avions
une consolation ? prévu de nous retrouver ce soir-là… Et vous avez
Je ne sais pas, mais j’aime la musique plus que raison, à chaque fois que je séjournais à New York,
jamais. C’est une fixation persistante dans ma vie. je l’appelais, je jouais pour lui, je le fréquentait
Pas parce que je suis obligé d’en jouer, ou pour beaucoup, il était une grande source d’inspiration.
la carrière, c’est une sincère envie de découvrir, Encore aujourd’hui, quand je l’écoute, cela
de ressentir le sens de la musique, et j’aime pro- m’émeut énormément parce que j’entends sa per-
fondément ce que je fais. sonnalité, j’entends ce qu’il me disait, c’est extra-
Parmi les grands pianistes que vous avez ordinaire. J’ai été très privilégié d’avoir ce lien.
connus quand vous étiez jeune, que ce soit Au jeu des petites madeleines musicales,
Horszowski, Serkin ou Horowitz, vous avez choisi la Passion selon saint Matthieu
avec lequel avez-vous parlé de Beethoven ? par Pablo Casals, que vous avez rencontré
Par exemple, Horowitz jouait et aimait à Marlboro. Il a été une sorte de professeur
beaucoup ses dernières sonates, de musique, si on peut s’exprimer ainsi.
ce que peu de gens savent… On surnommait Marlboro la « République des
Je ne le savais pas moi-même! Je me souviens d’une égaux »,car il n’y avait pas de classes en tant que telles,
remarque d’Horowitz: « Toutes les pièces que je joue, même si Casals dirigeait l’orchestre. Il m’aimait
je les travaille harmoniquement. » Cela contredit ceux beaucoup et m’a invité dans son pays, à Porto Rico,
qui le voient comme un showman, ce qu’il n’était où j’ai passé sept jours à jouer de la musique de
pas.C’était un pianiste très profond.Ce que je regrette, chambre à ses côtés. En fait, j’ai travaillé avec lui Le chef néerlandais
c’est de ne pas lui avoir demandé la façon dont à deux occasions et, à chaque fois, cela a duré une Bernard Haitink
il travaillait harmoniquement une œuvre, cela semaine: la première, j’étais seul avec lui et j’ai OOO et Murray Perahia.
m’aurait fasciné. Mais vous savez, c’est amusant, en
y repensant, je ne me rappelle pas que nous ayons
jamais discuté des pièces tardives de Beethoven avec
Serkin,Horszowski ou Horowitz,malheureusement,
parce qu’ils y avaient tous certainement réfléchi
longtemps, et ils étaient de si merveilleux musi-
ciens, chacun d’une manière totalement différente.
Les musiciens ne parlent pas boulot en fait, ils abor-
dent certains sujets, mais ils ne parlent pas réelle-
ment de leurs émotions… Il faut les entendre dans
leur jeu. Ou pas! Cela fait partie de la vie…
Vous avez été très proche de Vladimir
Horowitz. Vous n’étiez pas son élève,
mais vous avez travaillé avec lui
et vous avez continué à le voir après,
jusqu’à ses derniers instants.
Les derniers instants de sa vie ? Oui, j’étais là. Je l’ai
MICHAEL BLANCHARD

vu quand il était mort, étendu sur le sol, mais aussi


la veille de sa disparition. Cela m’a laissé une très
forte impression pour de nombreuses raisons.
Par exemple, je me souviens maintenant qu’il a
fermé le piano – il a rabattu le couvercle – une scène

CLASSICA / Avril 2018 Q 75


L’ENTRETIEN
Je l’ai entendu jouer quand j’étais adolescent,
je crois que j’avais quinze ans. Cet Opus 132 a
complètement changé ma vie d’une certaine
manière. Je n’avais jamais vécu le sublime en
musique à un tel niveau, j’étais en larmes. Sascha
Jacobsen était le premier violon du quatuor, il avait
étudié en même temps qu’Heifetz, mais ce n’était
pas juste son jeu, c’était la musique. Les quatre
musiciens étaient tellement impliqués dans la
musique, c’était à couper le souffle.
Vous parlez du sublime. Avez-vous
l’impression, même si c’est une illusion,
SUZIE MAEDER / LEBRECHT / LEEMAGE

de rendre le monde plus beau,


en vous mettant au service
de ces chefs-d’œuvre ?
Je suis complètement au service de l’œuvre d’art.
On ne devrait pas penser à son ego, surtout en
comparaison de ces immenses compositeurs, de
ces grandes partitions. On doit travailler encore
plus qu’eux à leur message, à ce qu’ils disent.
Le pouvoir de la musique était si fort pour Beetho-
ven qu’il pensait être capable de favoriser la frater-
interprété ses compositions en compagnie d’un chan- nité.Il imaginait pouvoir,à travers sa compréhension
teur; lors de la seconde,il a convié d’autres musiciens de la souffrance humaine, apporter la paix aux
comme Alexander Schneider ou Boris Kroyt et nous hommes. Et il l’a fait. Il a réussi grâce au pouvoir
avons donné des quatuors. Donc, chaque jour, de compréhension de la musique. C’est pourquoi
je travaillais avec lui et je l’écoutais. Tous les matins, le plus grand mérite revient à la musique, aux
il répétait un Prélude et Fugue de Bach au piano, possibilités infinies qu’elle donne à des génies
jouait une Suite de Bach et faisait ses gammes.À l’épo- comme Beethoven, Mozart et tous les autres. C’est
que, je trouvais que c’était bien trop tôt le matin, le miracle de la vie. Je ne dirais pas que la musique
il était 7 heures… Ce fut une expérience extraordi- offre le paradis, parce qu’elle est pleine de contra-
naire dans ma vie de musicien, même si je n’ai pas dictions et de difficultés, mais elle offre un monde
travaillé mon répertoire de l’époque à ses côtés. différent de la réalité, un univers d’idéalisme et de
pureté, qui est une source d’inspiration pour qui-
conque vit dans ce monde.
« Beethoven imaginait pouvoir, En plus d’être un interprète
et un chef d’orchestre, vous aimez
à travers sa compréhension transmettre. Certains jeunes pianistes
viennent vous voir et vous avez la générosité
de la souffrance humaine, apporter de les aider. Que peut-on enseigner
à la nouvelle génération ?
la paix aux hommes » Vous savez, ce qui importe le plus pour tout musi-
cien, c’est l’amour de la musique. Parce qu’un musi-
cien mène une vie difficile. Vous devez travailler
Je suis sûr que si vous n’aviez plus vos mains, tous les jours, cela ne sonne jamais assez bien,
vous continueriez à lire de la musique et vous êtes toujours en train de vous critiquer et
peut-être à jouer du piano avec une autre il vous faut, quoi qu’il arrive, essayer de faire mieux.
partie de votre corps. On en a l’impression… Votre seul moteur, ce qui vous pousse, c’est votre
[Rires] Oui, c’est vrai, je lis beaucoup d’ouvrages amour de la musique, et cela, vous ne pouvez pas
sur la musique et peut-être que l’auteur qui m’a l’imposer à quelqu’un. Vous n’avez pas le pouvoir
beaucoup influencé est Heinrich Schenker, le pro- de faire aimer la musique à autrui, cela doit venir
fesseur de Furtwängler, dont les théories sont tel- de chacun, mais vous pouvez révéler aux élèves
lement pertinentes et fascinantes. Je suis toujours la grandeur des œuvres qu’ils jouent. C’est ce que
séduit par cette idée de la conduite des voix, le fait je tente de faire. J’essaie de montrer comment
que chaque note fait partie d’un ensemble plus l’œuvre est connectée, ce qu’elle veut nous dire
grand. Cela m’inspire énormément. et comment elle atteint le cœur émotionnel, parce
Vous avez une seconde petite madeleine que, finalement, il s’agit avant tout d’émotion.
musicale : il s’agit du Quatuor n°15 op. 132 On l’abordera chacun différemment, parce qu’on
de Beethoven. éprouve tous des sentiments différents, qu’on a

76 Q CLASSICA / Avril 2018


des origines différentes, des modes de pensée dif-
férents. On ne peut pas influencer l’autre. On ne
peut pas lui dire : « Voici la bonne façon de jouer
cette pièce. » Ou alors : « Vous ne pouvez pas la jouer
comme cela. » Il y a probablement une manière
juste de la jouer, et nous la cherchons ensemble.
Par exemple, cette harmonie est importante, celle-là
moins, et puis, il doit y avoir un point culminant,
une direction… On peut bien sûr évoquer tous
ces aspects-là, mais le véritable lien émotionnel
doit venir de celui qui joue.
Pourquoi, à votre avis, n’y a-t-il plus

LUCKHURST / LEBRECHT / LEEMAGE


aujourd’hui de Beethoven, de Schubert
ou de Chopin ?
J’aimerais bien connaître la réponse! Cela pourrait
être dû en partie au fait que la tonalité était encore
neuve, et pour Bach toute fraîche. Par conséquent,
il n’y avait pas l’ombre des grands hommes sur
ceux qui écrivaient. Cela commence avec Brahms
qui sentait que la présence de Beethoven était
un poids sur ses épaules, et même déjà Schubert.
Peut-être qu’avec tous les illustres exemples du
passé, c’est très difficile aujourd’hui de se sentir
totalement libre. C’est seulement avec la naissance
de la tonalité, je pense, qu’il y a eu une grande
explosion d’art et de créativité. Maintenant que
celle-ci est rejetée, peut-être que cela va revenir
d’une autre manière, je n’en sais rien. Il n’empêche
qu’on reste dans les pas des génies et que c’est
très compliqué pour nous tous.
Parlons de Mozart. Pour toute une génération

LUCKHURST / LEBRECHT / LEEMAGE


de mélomanes, vous restez l’homme
des concertos de Mozart, celui qui est arrivé
comme un ange avec l’English Chamber
Orchestra. Vous vous sentez toujours
proche de Mozart ?
Toujours. En fait, juste avant votre arrivée, j’étais
en train de travailler l’Adagio en si mineur…
Chaque note est un miracle, et aussi la manière
dont tout est relié. C’est plein de souffrance.
Et, quelque part, cette souffrance est universelle.
Nous la ressentons tous, ce n’est pas juste Mozart un immense courage,quand on sait qu’il était sourd, En haut : Le pianiste
et son monde, nous la ressentons directement. malade, qu’il ne s’est jamais marié, qu’il n’a pas roumain Radu Lupu
Je suis sidéré par sa musique, par tous les aspects profité des plaisirs de l’existence comme tout un et Murray Perahia
de sa musique, par l’audace, l’amour, la douleur, chacun, alors que son œuvre est pourtant remplie en 1988.
la compréhension, le désir d’un monde meilleur… de victoires, pleine de joies, d’accomplissements,
C’est inépuisable. Mozart fait toujours partie de succès, de succès au sens profond, pas au sens
de ma vie. J’hésite à dire « compositeur préféré » idiot. D’un certain point de vue, sa musique crée
parce que cela voudrait dire « pas Bach », « pas un démenti à sa vie, elle est totalement différente.
Beethoven », « pas Schubert » et beaucoup d’autres, On peut presque affirmer, en lisant une biographie
mais Mozart me tiendra toujours compagnie. de Beethoven, bien qu’elle soit inspirante, que c’est
Jouer la Sonate « Hammerklavier » sa vie intérieure qui est la plus intéressante, pas sa vie
vous aide-t-il à mieux supporter extérieure avec son neveu, ses maladies, ses souf-
le fardeau de l’existence, à mieux vous frances… C’est la musique qui est une inspiration À RETROUVER
battre contre les difficultés de la vie ? pour nous.La musique sera toujours une inspiration SUR LE

CD
Oui, même si, comme je le disais précédemment, pour l’humanité. X
vivre sa vie et vivre dans la musique peuvent être Propos recueillis par Olivier Bellamy,
deux choses distinctes. Cependant, Beethoven à Londres, le 6 décembre 2017.
nous donne du courage, parce que lui possédait Merci à Françoise Deroubaix pour son aide. CLASSICA

CLASSICA / Avril 2018 Q 77


LES CHOCS DU MOIS

CD CLASSICA / PLAGE 8

REQUIEMS
FOR A DREAM
Le chef Raphaël Pichon imagine deux messes
« Les Funérailles
royales de
des morts spectaculaires. Un avant-goût de paradis. Louis XIV »
Céline Scheen (dessus),
Lucile Richardot (bas-dessus),
’est un noir pro- [le Roi] dans sa dernière demeure absolue et une intensité expres- Samuel Boden (haute-contre),

C
fond et proba- [c’est-à-dire la basilique de sive de chaque instant. Il faut Marc Mauillon (taille),
blement indélé- Saint-Denis] »,expliquelemusi- saluerla performancetechnique Christian Immler (basse-taille),
bile qui souligne cologue Thomas Leconte.Faute de la captation vidéo qui réussit Pygmalion, dir. Raphaël Pichon
la similitude de de sources précises, il faut à conserver la solennité de la Harmonia Mundi HMD 9909056.57
ces deux pro- convoquer les compositeurs et cérémonie sans modifier les (1 DVD + 1 Blu-ray). 2015. 1 h 42
grammes. L’un célèbre la mort leurs musiques requis en de superbes lumières de Bertrand
du souverain (le DVD), l’autre, telles circonstances, comme Couderc et le soin apporté à
le souvenir du chanteur Henri le De profundis de Delalande ou la réalisation signée Stéphane airs et épisodes orchestraux des
Larrivée (le CD), interprète de la Missa pro defunctis de Charles Vérité.En pareil cas,l’image n’a deux compositeurs (la miracu-
Rameau et Gluck. Tous deux d’Helfer,plutôt que celle d’Eus- rien d’accessoire et participe à leuse « Entrée de Polymnie » des
emploient l’histoire comme tache Du Caurroy. Pour cette l’accomplissement du projet. Boréades,judicieusement placée
moteur de l’imagination et rap- restitution imaginaire,proposée enconclusion),auxquelss’ajoute
pellent combien la frontière en novembre 2015 dans le cadre AU ROYAUME D’HADÈS le saisissant « Chaos » des Élé-
entre l’église et le théâtre était del’exposition« LeRoiestmort », Après le noir de la chapelle ments de Jean-Féry Rebel.
alors ténue. Raphaël Pichon et ses musiciens royale, celui des « Enfers », titre Est-il encore besoin de rappe-
« Les Funérailles royales de ont investi la chapelle royale du du disque enregistré avec Sté- ler les qualités de chanteur et
Louis XIV » propose une évo- château de Versailles de façon à phane Degout. À une classique d’interprètedeStéphaneDegout?
cation des « principales articula- spatialiser la musique,à profiter anthologie alignant des airs de Au noir charbonneux du tim-
tions musicales, à travers des œu- de la tribune et de la galerie. Rameau et Gluck,les musiciens bre, idéal en un tel séjour,
vres qui auraient pu accompagner Dans une pénombre quasi ont préféré les organiser en s’associent une diction exem-
totale,les rares points lumineux une messe des morts, inspirée plaire, une intelligence drama-
restant les diodes nécessaires à par une parodie anonyme du tique, une noblesse de ton et
l’éclairage des partitions, peut XVIIIe siècle incluant des extraits une sensibilité frémissante :
alors se dresser le grand théâtre de Castor et Pollux de Rameau la reprise,allégée,comme si,par
de la pompe funèbre, étayé de et des Fêtes de Paphos de Mon- stupeur,le souffle manquait,des
plain-chant, marche, roule- donville. Nous sommes ainsi « Monstres affreux ».Ses lauriers
ments de tambour voilé et invités à suivre les épreuves d’un sont assez généreux pour qu’il
autres « simphonies ». Tragédien, le susnommé Henri les partage avec tous les autres
La majesté du lieu,la sobre mise Larrivée, au royaume d’Hadès. chanteurs qui,le temps d’un air,
en espace,l’obscurité et le choix Des tourments des Furies à la croisent son triste sort : men-
des œuvres contribuent bien désolation des rives du Tartare tionnons ainsi Sylvie Brunet-
évidemment à installer une en passant par le jugement Grupposo, Phèdre mémorable.
« Enfers » atmosphère de ferveur.Ferveur
entretenue par tous les musi-
inflexible des Parques avant la
sérénité des Champs-Élysées,
Le chœur,l’orchestre et la direc-
tion, saisissante, de Raphaël
Extraits d’opéras
de Rameau et de Gluck ciens, chanteurs et instrumen- ce parcours permet d’entendre, Pichon,participent à cette réus-
Stéphane Degout (baryton), tistes,au point qu’en distinguer parfois avec d’autres paroles, site collective. Malgré les mises
Pygmalion, dir. Raphaël Pichon un(e) plutôt qu’un(e) autre latines (les « TristesApprêts » de en garde de rigueur, il n’est pas
MARC CAMPA

Harmonia Mundi HMM 902288. serait injuste. On signalera Castor et Polluxdeviennent ainsi dit qu’on ne prenne pas goût à
2016. 1 h 18 quand même la perfection de « Requiem æternam »), cette descente aux « Enfers ». X
la mise en place, la justesse quelques-uns des plus beaux Philippe Venturini

78 Q CLASSICA / Avril 2018


CLASSICA / Avril 2018 Q 79
LES CHOCS DU MOIS

UN PINOCCHIO QUI NE
LAISSE PAS DE BOIS Philippe
Sur scène ou en fosse, les fils de ce conte initiatique se croisent
entre absurde, noirceur et merveilleux. Captivant. Boesmans
(né en 1936)
Pinocchio
l y a deux mondes qui comme le spectacle de Joël mais plus encore le regard du Stéphane Degout (le Directeur

I vivent en parallèle chez


Boesmans: l’un, sombre,
qui, de Conte d’hiver à
Au monde en passant par Julie,
présente lucidement les des-
Pommerat dont il reprend les
principes et la conduite, en
l’accentuant par le commen-
taire parlé-chanté du volubile
Directeur de la troupe, un Sté-
compositeur, attaché à mon-
trer combien il s’est plu à
construire ce personnage de
garnement indécrottable.
Jamais en repos, il égare autant
de la troupe, Premier escroc),
Vincent Le Texier (le Père),
Chloé Briot (le Pantin),
Yann Beuron (Deuxième
escroc), Julie Boulianne
seins complexes et sinistres de phane Degout magnétique, qu’il conduit, sans qu’on sache (la Chanteuse), Marie-Eve
l’humain ; l’autre, ironique, sur un ton funèbre ou lumi- vraiment où il nous entraîne. Munger (la Fée), Orchestre de
drolatique, qui va sautillant de neux, mais distancié, comme Incertitude qui est créativité, la Monnaie, dir. Patrick Davin
La Ronde à Yvonne, princesse toute la partition. humour qui est vivacité, pro- Cyprès CYP 4643 (2 CD + 1 DVD).
de Bourgogne pour dire le man- fondeur qui est légèreté. On en 2017. 2 h 03 + 1 h 17
que de gravité de sa cruauté. DES PUPITRES À L’ÉCOLE est presque étonné de voir
N’étant ni drames achevés, ni DE BOESMANS l’œuvrefinirbien,maisunhom-
comédies pures, ils s’entre- Comme toujours, l’orchestre mage au finale du Chevalier à d’une magie incontestable.
croisent toujours à divers fascine, entre séduction, poé- la rose dit bien qu’il s’agit d’une Fidèles (Degout, Beuron) et
degrés.Quelle sera alors la tona- sie, sophistication et évidence, pirouette de plus. nouveaux venus (Le Texier,
lité du prochain On purge ricanements et élans profon- La narration est à la scène éga- Munger,Briot surtout,marion-
Bébé? Pinocchio, lui, n’échappe dément attachants : captivant lement, aux chanteurs et au nette délurée) sont en osmose
pas à ce jeu troublant, on ne de bout en bout, avec sa petite théâtre de Pommerat qu’on ne avec cet univers.
sait qui l’emporte du comique mélodie obsédante, ici son ton voit pas ici (espérons qu’on QuantàPatrickDavin,ilinvente
grinçant ou de la gravité de ton, jazzy, là son sens du pastiche publiera la captation vidéo), comme toujours la perfection
pour ce qui reste une parabole (Mignon !), jouant les Petit mais qui ne nous manque pas, de la lecture qui convient. C’est
d’initiation, fidèle au conte de Poucet, son tissu harmonique tant la partition se suffit à tan- du pur Boesmans, qu’un DVD
Carlo Collodi, mais pas vrai- ébouriffant, sa composition guer entre clin d’œil et éléva- bonus raconte en son irrésis-
ment destinée aux enfants. Car en fragments multiples, éclatés. tion, entre accordéon nostal- tible simplicité. X
l’ironie y est toujours noire, Il raconte lui aussi l’histoire, gique et vraie aria de la Fée Pierre Flinois
PATRICK BERGER / ARTCOMPRESS

PATRICK BERGER / ARTCOMPRESS

80 Q CLASSICA / Avril 2018


CENTENAIRE BERNSTEIN

Arvo Pärt
The Symphonies
Nouvel enregistrement des symphonies
d’Arvo Pärt, par le NFM Wrocław
Philharmonic sous la direction de Tõnu
Kaljuste. Quarante-quatre ans séparent
la première de la quatrième symphonie,
faisant entendre le long chemin musical
de Pärt.

NFM Wrocław Philharmonic


Tõnu Kaljuste direction

ECM New Series 4816802 CD

L’hommage de Deutsche Grammophon


au compositeur et chef d’orchestre.

Ravel, Franck, Ligeti, Messiaen


Duo Gazzana

Premier enregistrement de Mass Le nouvel album de Natascia et Raffaella


Gazzana présente le tout premier
pour Deutsche Grammophon enregistrement du Duo de György Ligeti
The Philadelphia Orchestra – Yannick Nézet-Séguin datant de 1946, entouré de musique
française pour violon et piano.

Natascia Gazzana violon


Première intégrale de l’œuvre de Raffaella Gazzana piano

Bernstein ECM New Series 4816781 CD

Cofret 26CD+3DVD
Sortie le 4 mai

Intégrale des enregistrements pour


Deutsche Grammophon & Decca
Cofret 121CD+36DVD+1BluRay
Alexander Knaifel
Lukomoriye
Quatrième album chez ECM
du compositeur de St Pétersbourg
Alexander Knaifel et son plus ambitieux
à ce jour. Un voyage du sacré au profane
à travers différents détours, tous plus
inspirés les uns que les autres.

Oleg Malov piano


Tatiana Melentieva soprano
Piotr Migunov basse
Lege Artis Choir
Boris Abalian direction

ECM New Series 4811259 CD

Sortie le 20 avril

Disponible en streaming www.ecmrecords.com


présente

laurence equilbey
GOUNOD | LISZT

SDP

CD CLASSICA / PLAGE 11

L’ÉLANDUCŒUR
GOUNOD Dans ces pages schumanniennes, le sentiment
saint françois d’assise d’urgence le dispute à l’émotion pure.
PREMIER ENREGISTREMENT MONDIAL

stanislas de barbeyrac TÉNOR obert Schumann sa carrière, y manifestant une


florian sempey BARYTON

hymne à sainte cécile


R affirmait qu’« en art,
on ne peut rien attein-
dre sans enthou-
siasme ». Cela pourrait être
le credo de cet enregistrement
qualité stylistique toujours
aussi accomplie, avec pour
partenaire le remarquable pia-
niste belge Jean-Claude Van-
den Eynden, jadis lauréat du
deborah nemtanu VIOLON SOLO
des Sonates nos 1 et 2 (la troi- Concours Reine Elisabeth.
sième, opus posthume, n’a D’un engagement saisissant,
pas été retenue) et des trois les deux complices rivalisent
LISZT Romances op. 94 pour hautbois d’intensité, et si la sonorité
légende de sainte cécile et piano, transcrites pour vio- du violon au galbe très pur se
karine deshayes MEZZO-SOPRANO lon. Gérard Poulet, né en 1938, fait plus émaciée aujourd’hui,
avait déjà confié au disque, la musicalité prévaut continû-
au début des années 1990, ment. L’entente transparaît
orchestre de chambre de paris un programme identique avec dans l’équilibre des échanges
accentus Jean-François Heisser (Erato), et une fraîcheur juvénile
dans une interprétation qui anime leur lecture de ces œu-
laurence equilbey DIRECTION avait fait date. Il remet sur le vres crépusculaires composées
métier, dans l’excellente acous- en 1851 au soir de la vie de
tique du Clos de Tart en Bour- Schumann. Le naturel de l’exé-
FESTIVAL
D’AUVERS
SUR-OISE
gogne, ces pages qui l’ont cution, la finesse de timbre et
accompagné tout au long de la légèreté d’archet s’allient

82 Q CLASSICA / Avril 2018


aux élans lyriques et passion-
nés du clavier, surtout dans la
Sonate n°2 en ré mineur plus
aboutie sur le plan formel que
la précédente. L’urgence pré-
vaut et l’éloquence du dis-
cours laisse percevoir, sous
l’effusion, le caractère mor-
doré de ces partitions qui se
lovent le plus souvent dans
le registre grave du violon, fré-
quemment proche de l’alto. Robert
Gérard Poulet et Jean-Claude
Vanden Eynden parlent une Schumann
langue commune et savent (1810-1856) De Fauré à Rachmaninov en passant par des
communiquer, derrière l’ardeur Sonates et Romances
de leur jeu, ce sentiment fan- pour violon et piano transcriptions d’airs d’opéras de Saint-Saëns,
tastique si cher aux ambiances Gérard Poulet (violon), Massenet, Stravinsky ou encore Prokofiev,
germaniques. Jean-Claude Vanden Eynden Christian-Pierre La Marca et Lise de la Salle
Dans les Romances, dédiées à (piano)
Clara, ils retrouvent le sens Le Palais des Dégustateurs
nous offrent un récital inédit pour violoncelle
du merveilleux et le caractère PDD011. 2014. 59’ et piano, qui à travers ces joyaux, mettent en
indicible proches du lied. Pour scène à la fois le tendre lyrisme mais aussi la
les deux sonates, ce CD se hisse
au niveau des visionnaires Sonate n°2, leur conception se grand virtuosité du violoncelle.
Argerich et Kremer (Deutsche montre moins subjective que
Grammophon) et devant les Ferras et Barbizet (DG) et tout Christian-Pierre La Marca, violoncelle
versions plus classiques de aussi frémissante que Yehudi Lise de la Salle, piano
Charlier et Engerer (Harmonia et Hephzibah Menuhin (War-
Mundi), Degand et Peyre- ner Classics). Une éclatante
brune (Ligia Digital), Faust et réussite. X Sortie le 6 avril
Avenhaus (CPO). Dans la Michel Le Naour

CLASSICA / Avril 2018 Q 83


LES CHOCS DU MOIS

UN CHEF FERVENT DANS


UNE ŒUVRE CULTE
À la tête de l’Orchestre de Philadelphie,Yannick Nézet-Séguin communie
avec ses pupitres et trois chœurs dans Mass de Bernstein.
Leonard
a principale dif- manifeste pacifique, à la le public, mais démolie par
Bernstein
L ficulté à réduire
Mass en disque
façon du War Requiem de
Benjamin Britten (on y
est de parvenir à Le choix de trouve également plu-
unifier dix-sept sections, FRANCIS sieurs poèmes d’Owen)
scindées en trente-neuf DRÉSEL
et de A Child of our Time
une partie de la critique new-
yorkaise et boudée par le pré-
sident Richard Nixon.
Cinq enregistrements seule-
ment en quarante-sept ans :
(1918-1990)
Mass
Kevin Vortmann (ténor,
célébrant), solistes divers,
épisodes sans images. de Michael Tippett, utili- Bernstein, en tête à tout point Chœur symphonique
Une bonne part de cette parti- sant à la fois les styles du jazz, de vue (1971, Sony Classical), de Westminster, Temple
tion de Bernstein est spectacle du classique,du folk et du rock, Kent Nagano,très remarquable University Concert Choir,
et celle-ci a pour sous-titre : des boîtes de conserves en per- (2003,Harmonia Mundi),Kris- The American Boychoir,
Pièce de théâtre pour chanteurs, cussions et quelques riffs de tian Järvi, le moins inspiré Orchestre de Philadelphie,
acteurs et danseurs. La version guitares électriques, en juxta- (2006, Chandos), et Marin dir. Yannick Nézet-Séguin
scénique est toujours à la base, position plus qu’en fusion : Alsop, protégée et défenseure Deutsche Grammophon 483 5009
comme ici dans une interpré- une œuvre totale et hybride en de Bernstein,à mon avis,le plus (2 CD). 2015. 1 h 48
tation captée en concert. C’est somme, commandée en 1971 réussi(2008,Naxos),avec le plus
tout à la fois une messe explo- pour l’inauguration du Ken- craquant des célébrants,le bary-
sée, un oratorio polymorphe, nedy Center, à Washington, ton Jubilant Sykes, devenu une Toutefois, l’exécution de
une comédie musicale, un reçue avec grande émotion par icône dans ce rôle. Nézet-Séguin se révèle indis-
pensable et doit être vivement
saluée. Kevin Vortmann se
révèle un célébrant (double
du compositeur, évidemment)
particulièrement émouvant
dans les dernières sections
(CD2,plages8à20).Leschœurs
divers, eux, se montrent d’un
investissement étonnant et
absolument convaincants,sans
parler de cet orchestre légen-
daire. Comment distribuer des
lauriers individuels dans cette
composition titanesque, peut-
être trop foisonnante, mais
jamais décevante ? Nézet-
Séguin relève un défi rare, avec
un brio, une foi sincère et une
efficacité dramaturgique qui
force l’admiration. Même si
tout n’est pas parfait, le CHOC
est celui décerné à l’audace, à la
qualité d’une réalisation exem-
plaire. C’est une entreprise
HANS VAN DER WOERD

considérable où l’émotion se
fait bientôt sentir et qui s’avère
aussi nécessaire que valeureuse.
Aussi précieux que rare. X
Xavier de Gaulle

84 Q CLASSICA / Avril 2018


CD CLASSICA / PLAGE 7

BACH MENTION DÉCOUVERTE


ClaudioAstronioréunitpourlapremièrefoistouteslespiècespourclavecin
du fils aîné du Cantor de Leipzig, avec certaines pages peu connues. Wilhelm
Friedemann
onsacré à la musique authentiques. Le quatrième des pages inconnues et éclairé Bach
C pour clavecin seul de
W. F. Bach, le présent
coffret tient compte
des découvertes les plus récen-
tes. Le premier disque contient
présente les douze Polonaises,
compositions tardives, les pre-
mières publiées au XIXe siècle,
et le Concerto pour clavecin seul.
Le cinquièmecomprendlaSuite
les Fantaisies d’une lumière
nouvelle.Il y a relativement peu
de premières mondiales, mais
c’est la première fois qu’est réa-
lisée une intégrale dans des
(1710-1784)
L’œuvre complète
pour clavecin
Claudio Astronio (clavecin
et orgue)
les neuf Fantaisies et les deux en sol mineur, les huit Fugues dimensions qu’on ne soupçon- Brilliant Classics 94240 (6 CD).
Fugues Fk. 32 et 33. Les deu- parues en 1778 en un exem- nait pas. Est aussi indiqué pour 2015-2017. 6 h 44
xième et troisième CD réu- plaire unique destiné à la prin- chaque œuvre son numéro
nissent treize Sonates, à savoir cesse Maria Amalia de Prusse dans le Bach-Repertorium (des-
les neuf identifiées par Falck et diverses courtes pièces. tiné à distinguer les ouvrages XVIII esiècle pour mettre en
(dans leur version tardive, Enfin, le sixième regroupe plu- de tous les membres de la valeur la variété de ce réper-
quand il y en a plusieurs) et sieurs partitions issues d’un famille Bach). Claudio Astro- toire. Il interprète à l’orgue les
quatre autres: une douteuse et manuscrit exploré il y a peu, nio profite de plusieurs copies quatre préludes de choral. X
trois estimées maintenant dit « de Vilnius. Il a révélé d’instruments allemands du Marc Vignal

CLASSICA / Avril 2018 Q 85


LES CHOCS DU MOIS

CD CLASSICA / PLAGES 9 ET 10

DEBUSSY GRANDEUR NATURE


Grâce à sa riche palette de couleurs et son sens aigu du rythme, le pianiste
Maurizio Pollini installe des climats d’une rare puissance expressive.

ne légende poursuit militantisme pour la musique Trente-trois minutes pour Feuilles mortes, ballet de

U le pianiste italien
Maurizio Pollini :
sa technique par-
faite servirait une conception
froide, développée dans un jeu
contemporaine, ce que dénie
ce Second Livre des Préludes,
enregistré dix-huit ans après
le Premier. Si ce n’est pas
prendre son temps pour son-
douze pièces : le geste est vif,
les harmonies brillent et se
mordorent, mais toujours
dans un rythme qui ne cède
pas, même pour La Terrasse
spectres qui semble annoncer
Canope.
Coda logique, En blanc et noir
voit réunis le père et le fils. Le
clairon, qui sonne dans le pre-
analytique, héritage de son der la grammaire debussyste ! où les éclairages sont ceux mier volet du triptyque au
d’une nuit américaine, lune milieu du bal chez les Capulet,
claire, main gauche sonnant étonne par son accent prophé-
un gong, le tout dans une tique, loin du quinquet qu’on y
palette de couleurs pleines qui fait criailler d’habitude.S’y pro-
rappelle un autre Italien: Dino filent les ombres du Lent. Som-
Ciani. Abstrait, ce Debussy ? bre, chef-d’œuvre arraché à
Naturaliste, oui! la guerre, tombeau de l’ami
Jacques Charlot tué à l’ennemi
L’IMAGINAIRE PORTÉ le 3 mars 1915, peint tout en
PAR UN PIANO ÉLOQUENT noir dans les claviers des Pollini.
On voit dans les accords Impossible de ne pas être saisi
d’Ondine la nageoire de la par cette plainte de regrets.
naïade qui bat l’eau, un cantaor Tout grand disque qui permet
dit sa plainte tout au long d’une d’espérer demain les Images,
Puerta del Vino sombre, jamais Estampes, Pour le piano, Mauri-
aussi gitane, un quasi Falla zio Pollini nous les doit, il est
(Debussy la composant recevait grand temps. X
de Falla une carte de l’Alham-  Jean-Charles Hofelé
bra, Pollini le sait et le fait
accroire), la clochette qui
sonne la danse des Fées est
quasi celle de Lakmé, tout un
imaginaire s’incarne au lieu de
se suggérer, porté dans un cla-
vier en grand son,jamais saturé,
car la science des timbres
explique tout, montre tout et
dédaigne la perfection façon
Cortot.Les Tierces alternées sont
imprécises (mais irisées),
Brouillards ne sera, pour cer- Claude
tains, pas assez exact, mais vous
pourrez en nouer les écharpes Debussy
de songes. Merveilles contras- (1862-1918)
YORK CHRISTOPH RICCIUS / DG

tées,le recueillement de Canope Préludes, Livre II.


dans un toucher ému ou le En blanc et noir *
grand geste de Feux d’artifice, Maurizio Pollini,
fait d’un trait, beau comme avec Daniele Pollini * (piano)
un Whistler, ou cette autre Deutsche Grammophon 479 8490.
trop subtilement modelée 2016. 49’
pour qu’on puisse la décrire :

86 Q CLASSICA / Avril 2018


présente

CD CLASSICA / PLAGE 12

ONDES SUBTILES
Sous les doigts piano solo,qu’ils fussent consa-
crés à Scriabine, à Séverac ou,
délicats de Billy Eidi, récemment, à Reynaldo Hahn
les Barcarolles de et Guy Sacre, ont aussi suscité
le plus vif intérêt. La première
Fauré nous plongent qualité que l’on remarque chez
aux sources de lui, qualité toute fauréenne,
c’est l’art de la sonorité, jamais
l’émerveillement. agressive, ni acide – et bien ser-
vie par la prise de son dans le
es Barcarolles de Fauré mythique Reitstadel de Neu-

L ont tenté de nombreux


pianistes et certaines
versions sont devenues
des classiques comme celle du
tout jeune Jean-Philippe Col-
markt, en Allemagne.

EN EAU DOUCE
Tout est soyeux,avec un raffine-
ment infini dans la respiration
TRIO SR9
A(+./Č +* */! ĕ
lard (EMI) ou celle, quelque et le phrasé qui rend l’interpré- L’art de la danse par les marimbas
peu mythique, de Jean-Michel tation très vivante. Surtout, envoûtants du Trio SR9
Damase (Accord), et en atten- il donne des treize Barcarolles
dant que Jean-Claude Penne- une image à la fois contrastée et Forqueray Allemande de la Suite pour Trois violes
tier ait achevé son intégrale homogène.Dans les quatre pre- Haendel Courante de la Suite pour clavecin n°4 HWV 437
chronologique (Mirare), l’on mières,qu’il ne considère mani- D. Scarlatti Gavotte de la Sonate pour clavecin en Ré
mineur K.64
n’oubliera pas l’excellente inter- festement pas comme moins
F. Couperin Bourrée Les Nations “L’impériale”
prétation du Canadien Sté- représentatives du compositeur,
Rameau Sarabande de la Suite en La
phane Lemelin (Atma). Tout il met en exergue la structure
Purcell Menuet - n°13 des Vingt pièces pour clavier
cela surclasse les anciennes lec- bien charpentée et,malgré le jeu
Bach Gigue de la Suite Française n°5 BWV 816
tures de Germaine Thyssens- surprenant des constantes
Satie Danse de Travers n°1 - En y regardant à deux fois
Valentin (Testament, 1956) ou modulations, il ne perd jamais
de Jean Doyen (Erato, 1972). l’auditeur en chemin et évite Debussy Tarentelle Styrienne L. 69
Billy Eidi a depuis longtemps le style de salon. La cinquième, Bartok Danse roumaine n°1 op.8a
été reconnu comme un mer- le premier grand chef-d’œuvre, Borodine Danses Polovtsiennes du Prince Igor
veilleux accompagnateur de est jouée de manière équilibrée, Satie Danse de Travers n°2 – Passer
mélodies, mais ses disques pour entre force et charme,exaltation
solaire et raffinement.Mais c’est De Falla Danse rituelle du feu de l’Amour Sorcier
peut-être dans les pages les plus Tashdjian Narnchygäer (création)
difficiles (nos8 à 11), celles avec Satie Danse de Travers n°3 – Encore
lesquelles de nombreux pia-
nistes ont du mal, et où l’audi- Concerts
teur a de la difficulté à suivre,
qu’il se montre le plus intéres- 20/03 Lyon Salle Molière
sant.Enjouantlacartedeladou- 02/04 Paris L’Européen
ceur, du clair-obscur et de la 30/04 Saint-Malo Festival “Classique au large”
simplicité,il fait sentir le mystère
Fauré, mais sans lui donner cet 06/06 Rouen Chapelle Corneille
air émacié qu’on entend parfois. 12/07 Reims Festival “Les Flâneries Musicales”
Gabriel Et, dans les deux dernières, il 19/07 Montpellier Festival de Radio France
nous ouvre à un monde lumi-
Fauré neux, rappelant la formule par
(1845-1924) laquelle Jankélévitch caracté-
Les Treize Barcarolles risaitlemeilleurdel’artducom-
Billy Eidi (piano) positeur : le « je-ne-sais-quoi »
Timpani 1C1247. 2017. 1 h 01 et le « presque rien ». X
www.sr9trio.com
Jacques Bonnaure

CLASSICA / Avril 2018 Q 87


SDP
CD CLASSICA / PLAGE 6

IDYLLES BAROQUES
La luxuriance des instruments de Scherzi Musicali se marie avec
bonheur à la justesse des solistes dans ces dialogues amoureux.

près un premier manière douloureuse, bien les nymphes, bergères et leurs Giovanni Felice

A opus consacré aux


motets, l’ensemble
Scherzi Musicali
explore à présent le versant
profane de Giovanni Felice
que, comme le précise Nicolas
Achten dans la notice, « il fait
tout de même parfois bon vivre
dans le royaume du petit Cupi-
don ». D’autant que l’instru-
équivalents masculins tressent
guirlandes et festons avec une
fantaisie délicieuse. Nos trois
chanteurs possèdent le style ad
hoc (diminutions, expressivité,
Sances
(c. 1600-1679)
Dialoghi Amorosi
Hanna Al-Bender, Deborah
Sances, connu pour son rôle mentarium ici réuni brille par spontanéité des affects) et sont Cachet (sopranos), Reinoud
important dans la diffusion de sa luxuriance et son hédonisme chez eux dans la persistance Van Mechelen (ténor),
la musique dramatique ita- sonore, parfaitement assorti à inéluctable du rythme ternaire Nicolas Achten (baryton,
lienne à la cour de Vienne où la sensualité de l’écriture vocale: qui noue ces jeux subtils d’un triple harpe, chitarrone,
il fut nommé Kapellmeister aux traditionnels clavecin, lien caressant ou malicieux.Une clavecin et dir.), Scherzi
en 1669. Datant de la période orgue et archiluth se joignent mention spéciale pour le timbre Musicali
vénitienne du Romain dédiée triple harpe, chitarrone, guitare virginal de la soprano Hanna Ricercar RIC 385. 2017. 1 h 14
exclusivement au répertoire et épinette. Al-Bender et pour les climats
profane, les airs choisis s’ins- envoûtants délivrés par le lirone
crivent « dans la tradition des FANTAISIE ET EXPRESSIVITÉ et la basse de viole dans « Pie- avec la Sonata sopra l’Aria di
livres de madrigaux qu’ont Si le narrateur (appelé « Testo », tosi,allontanaveti » et « Già dell’ Ruggiero de Salomone Rossi,
initiée les compositeurs floren- comme dans le Combattimento horrido Mostro »: tels le fond jouée uniquement sur cordes
tins dès 1600 ». Déclinés en diTancredi e Clorinda de Monte- noir chez Goya ou le fond or pincées, où affleure le spectre
lamento, aria, canzonetta ou verdi) s’exprime au moyen dans les mosaïques byzantines, des futurs concertos pour man-
dialoghi amorosi, ils parlent d’une certaine rusticité d’appa- ils suggèrent la surréalité. Inter- doline(s) de Vivaldi. X
d’amour, souvent vécu de rat proche du recitar cantando, mède instrumental irrésistible Jérémie Bigorie

88 Q CLASSICA / Avril 2018


ÇA VA FAIRE
UN MAHLER
Très inspiré, le chef Mariss Jansons
réenchante la Symphonie n°7 : une nuit plus
propice à la quiétude, éclairée par les étoiles.
ervent mahlérien, dans une pâte sonore allégée,

F Mariss Jansons cher-


che à simplifier au
maximum l’accès à la
Symphonie n°7, la mal-aimée
du corpus, si difficile à unifier,
et même dans le Schattenhaft
central, aux antipodes des
cercles infernaux d’un Scher-
chen (DG) et de l’angoisse à
la Bartók d’un Boulez (DG).
entre son triptyque central Quant au périlleux finale, on y
homogène, un premier mou- a peu de souvenirs d’une dyna-
vement très sombre en écho mique autant sous contrôle,
de la Sixième et un finale en évitant toute compacité – le
joyeuse kermesse n’évitant pas choral initial, aux cuivres lim-
toujours la boursouflure. On pides comme un quatuor de
sent d’un bout à l’autre une clarinettes. Cet ajustement
envie de clarifier les textures et psychologique vers davantage
les couleurs, de désempeser de lumière se fait sentir égale-
un climat qui parfois lorgne ici ment dans les traits les plus
de manière inédite en direction soignés de l’orchestration, telle
de la Symphonie n°4. cette mandoline de la Nacht-
Onestaussifrappéparlagrande musik II, souvent sécession-
sérénité, plutôt inhabituelle, niste sous d’autres baguettes,
qui traverse l’ouvrage : dans envisagée ici comme un simple
les deux Nachtmusiken où chant galant sous un balcon.
s’illustrent les merveilleux La nuit chantée par Mariss
souffleurs néerlandais, chaque Jansons demeure en outre
motif est admirablement ciselé constamment familière, rassu-
rante, positive – nulles ténè-
bres non plus dans un premier
mouvement aux aguets, qui
avance sans sentiment de suf-
focation –, propice à la séré-
nade ingénue, sans arrière-
plan malsain, ni flashes
aveuglants à la Gergiev (LSO
Live).Un éclairage plus assumé
que dans le concert de 2009
avec une Radio bavaroise
moins naturellement portée
Gustav vers les sphères, malgré des
tempi tout aussi allants, sinon
Mahler plus. Ce regard original,
(1860-1911) déroutant même, qui pourra
Symphonie n°7 par endroits sembler béat,
Orchestre royal du bouscule en tout cas les repères
Concertgebouw d’Amsterdam, en renouvelant une partition
dir. Mariss Jansons qui n’a sans doute pas livré
RCO Live RCO 17006. 2016. 1 h 20 tous ses secrets. X
 Yannick Millon

CLASSICA / Avril 2018 Q 89


LES DISQUES DU MOIS ONDREJ
ADÁMEK
(né en 1979)
++++
Sinuous Voices. Conséquences
particulièrement blanches ou
noires concerto. Ça tourne, ça
bloque
Roméo Monteiro (airmachine),
Ensemble Orchestral
Contemporain, dir. Daniel Kawka
et Ondrej Adámek
HANS Aeon AECD 1858. 2017. 55 CHARLES-VALENTIN
ABRAHAM- OndrejAdámekpoursuitsonmétier ALKAN
SEN
(né en 1952)
de compositeur en le nourrissant,
au besoin, par le bricolage : on lui
doit la fabrication, avec l’aide de son
(1813-1888)
++++
Trois Concertos da camera.
++++ épouse, d’une « airmachine », ins- Six Pièces op. 16
Quatuors à cordes nos 1 à 4 trument dont auraient rêvé le Hol- Giovanni Bellucci (piano)
Quatuor Arditti liger de Pneuma et le Lachenmann Orchestre de Padoue et de
Winter&Winter WDR 910 242-2. d’Air. « C’est le rythme des poumons Vénétie, dir. Roberto Forés Veses
2015 2016. 1h08 qui se donne à voir et à entendre », Piano Classics PCL10135.2013. 1 h 10
précise la notice au sujet de Consé-
On peut déceler dans le Quatuor à quences… S’il ne peut restituer l’as- Les Concertos da camera d’Alkan
cordes n°1 (1973), originellement pect visuel, le disque dissèque avec datent de la jeunesse du compo-
intitulé10Préludes,lesprémissesde une précision inouïe les cataractes siteur (1832). Ils se distinguent
cetaccordtaciteentrelesinfluences desonorités,lavélocitécalibréedes par leur concision, leur refus de
assumées(leminimalismedeReich notes, l’articulation des timbres. Ce l’épanchement mélodique, un
et Riley) et les recherches impéni- que la machine gagne en précision style somme toute classique et
tentes de l’invention personnelle. rythmique, elle le perd en hauteur clair mais avec une grande virtuo-
Le suivant (1981) conserve la ryth- et en dynamique, d’où une part sité moins démonstrative mais
mique franche de Stravinsky (Vivo, d’incongruité et de surprise inhé- plus exigeante que chez beaucoup
benritmico),maisl’expressionnisme rente à cette musique. Écrit pour de ses contemporains. Aux deux
hérité des Viennois y réalise une ensemble, Sinuous Voices est le concertos connus, déjà enregistrés
percée significative. Néanmoins, à plusieurs reprises, notamment
on n’est plus proche d’une concep- par Marc-André Hamelin (Hype-
tion épurée du tissu musical que de rion) s’ajoute ici un troisième, un
la notation surnourrie dont étaient bref Andante, sur lequel la notice
coutumiers les tenants du séria- ne nous dit rien, sinon qu’il a été
lisme. « reconstruit » par François Lugue-
Plus rapprochés dans le temps, les not, biographe et éditeur du cata-
Quatuors n°3 (2008) et n°4 (2012) logue des œuvres d’Alkan. C’est en
s’inscrivent dans la « troisième tout cas une page d’une fascinante
période » du Danois, qui fait suite sérénité mélodique aux sonorités
à la « crise compositionnelle » des recherchées.
années 1990. Âprement joués par Les Six Pièces op. 16 suivent de près
le Quatuor Arditti, leurs textures les concertos (1834). En appa-
raréfiées, sur lesquelles plane une rence, ce sont des pièces comme
écriture canonique aux frontières joyau du disque avec sa dramatur- on faisait beaucoup alors, études
du silence, investissent l’extrême gie latente (traduction de la parole de bravoure et variations sur des
aigu dans de fantomatiques har- au jeu instrumental) et sa manière airs d’opéras (ici Anna Bolena de
moniques. de grossir au microscope le phéno- Donizetti et I Capuleti e i Montecchi
Le Quatuor n°1 avait déjà été enre- mène du vibrato. Coda complète- de Bellini). Mais de ces musiques de
LES NOTES gistré, d’une manière plus suave, ment déjantée et jubilatoire. Malgré genre, Alkan fait quelque chose de
DE CLASSICA par le Danish String Quartet (ECM) l’effusion méditative de sa partie différent, moins romantique, plus
et l’Ensemble Midtvest (Dacapo). centrale, Ça tourne, ça bloque vire objectif, plus âpre et tendu. C’est
Coup de cœur
+++++ L’exigence propre au genre consti- à la plaisanterie potache. La pièce d’ailleurs le mérite de Giovanni
Excellent tuant une porte d’entrée étroite à nous immerge au Japon dont la par- Bellucci, très grand virtuose sans
++++ l’univers d’Abrahamsen, on conseil- tie électronique reprend certains conteste, que de ne pas vouloir se
Bon lera, pour une première approche, habitus sous forme de samplers. montrer immédiatement séduisant
+++ le bouleversant Let Me Tell You que En déchiffrant l’une des esthé- et d’accentuer la clarté objective de
Moyen le trio de choc Barbara Hannigan, tiques sonores les plus originales ces pages qui annoncent parfois,
++ Radio Bavaroise et Andris Nelsons de notre temps, Daniel Kawka et par la lettre sinon par l’esprit, le
Décevant porte à des cimes d’émotion chez son Ensemble Orchestral Contem- piano de Bartók ou Prokofiev.
+
Inutile
le même éditeur. porain ont accompli un travail de Jacques Bonnaure
+ Jérémie Bigorie bénédictin qui force l’admiration.
Jérémie Bigorie

90 Q CLASSICA / Avril 2018


JOHANN SEBASTIAN JOHANN SEBASTIAN
BACH
(1685-1750)
BACH
(1685-1750)
++ +++
Préludes et fugues BWV 534 Cantates BWV 22, 75 et 127
et 546. Fantaisie BWV 562. Hannah Morrison (soprano),
Concerto BWV 595. Préludes Carlos Mena (alto), Hans-Jörg
de choral BWV 664, 717 et 736. Mammel (ténor), Mathias Vieweg
Fugue BWV 575. Passacaille (basse), Ricercar Consort,
et Fugue BWV 582 dir. Philippe Pierlot
Joseph Kelemen (orgue) Mirare MIR 332. 2016. 1 h 06
Oehms Classics OC 465. 2018. 1 h 10
JOHANN SEBASTIAN Ces trois cantates nous mènent sur JOHANN SEBASTIAN
L’organiste hongrois Joseph Kele- les premiers pas de Bach à Leipzig.
men poursuit son érudite explora-
tion de la musique baroque alle-
BACH
(1685-1750)
La BWV 22 fut présentée en l’église
Saint-Thomas le 7 février 1723 par
BACH
(1685-1750)
mande dont il a fait sa spécialité. +++ un compositeur postulant au poste ++++
Il a choisi pour cet exercice l’orgue Concertos brandebourgeois de Cantor. La BWV 75, entendue à Sonates pour flûte BWV 1013,
Treutmann de Grauhof (1737, Berliner Barock solisten, Saint-Nicolas le 30 mai, marqua sa 1030, 1032, 1034 et 1035
Basse-Saxe) qui, avec ses qua- dir. Reinhard Goebel prise de fonctions. Chacune de ces Marc Hantaï (flûte traversière),
rante-deux registres, ses multiples Sony Classical 88985361112 (2 CD). troisœuvresrequiertuneffectifdis- Pierre Hantaï (clavecin)
détails et son Posaune de 32 pieds, 2016. 1 h 35 tinct. La BWV 22 n’utilise qu’un seul Mirare MIR 370. 2016. 1 h 14
constitue l’idéal sonore du Cantor hautboisen plusdescordes, laBWV
de Leipzig. Kelemen s’inscrit réso- Imaginait-on Reinhard Goebel 75 nécessite une paire de hautbois En1998,MarcetPierreHantaïs’ins-
lument dans la tradition de l’inter- réenregistrer les Concertosbrande- et une trompette auxquels la BWV tallaient dans une église de Haar-
prétation « historique ». Organiste bourgeois après son fameux enre- 127 ajoute deux flûtes à bec. lem, aux Pays-Bas, pour enregistrer
rigoureux, doté d’un solide métier gistrement (1986-1987, Archiv) ? Comme à son habitude, Philippe quatre sonates pour flûtes (Virgin
et d’un beau toucher, il aborde les On sait que, depuis la dissolution Pierlot adopte un équipage réduit : Classics). En 2016, en la même ville,
fresques monumentales comme le de Musica Antiqua Köln, l’artiste a le quatuor de chanteurs constitue probablementdansla mêmeéglise,
« grand » do mineur BWV 546 et les troqué son archet pour la baguette. également le chœur et les deux avec toujours avec Nicolas Bartho-
pièces plus intimistes de manière Aussi est-ce avec les Berliner pupitres de violons totalisent sept lomée aux commandes des micros,
convaincante. Son jeu très maîtrisé Barock Solisten, pour la plupart musiciens. Cette légèreté assure ils revisitent trois de ces sonates et
tombe toutefois vite dans la raideur, des membres de l’Orchestre phil- bien évidemment une grande lisi- y associent les BWV 1034 et BWV
particulièrement regrettable dans harmonique de Berlin, qu’il tente bilité contrapuntique, notamment 1035. Si la conception n’a pas fon-
les pages lyriques comme la Fan- l’aventure. Malgré les trente années dans les chœurs introductifs où se damentalement changé, l’univers
taisie en do mineur si éloignée de la d’écart, les conceptions de base superposent plusieurs lignes dont sonore et musical se montre en
très opératique Fugue à 5 du Gloria restent identiques. L’effectif varie une mélodie de choral (BWV 127) revanche très différent.
de Grigny dont Kelemen rappelle ainsi selon les concertos dans des ou s’organisent des mouvements On admire toujours la précision, la
pourtant qu’elle en fut inspirée. proportions semblables : trois pre- fugués (BWV22et 75). Carlos Mena netteté de l’émission, la justesse, la
Quel usage parcimonieux de l’ins- miers et seconds violons pour le émeut toujours par sa musicalité longueur du souffle de Marc Hantaï
trument ! Sans même se lamenter Concerton°1,celuidelachasseetdu qui permettent aux lignes de tenir,
surl’absenced’exploitationdesjeux pleinair,deuxetunpour le Concerto notamment en fin de phrase, et de
de détails, que dire de cette Passa- n°5, plus domestique. Malheureu- s’organiser. On apprécie également
cailleinterprétéedeboutenboutsur sement, la prise de son, réalisée en la souplesse des phrasés, la délica-
cinqjeuxduclavierprincipal(!)sans l’église Jesus Christus de Dahlem, à tesse des ornements, la respiration
aucune entrée du 32 pieds qui sera Berlin,nepermetpasdel’apprécier. harmonique naturelle de Pierre
entendu moins d’une minute dans Deuxdifférencescependantsautent Hantaï. On ne saurait imaginer
l’ensembledudisque.Cettecolonne auxoreilles :lestimbresetletempo. meilleure entente, conversation
n’est pas le lieu pour raviver le débat MalgréletalentdescornistesRadek plus urbaine, écoute mutuelle plus
sans fin sur les dérives sclérosées Baborák et Andrej Zust et du trom- dynamique. Mais le cadre s’est
decettepratique«informée».Force pettiste Reinhold Friedrich, leurs sensiblement rétréci comme si la
est toutefois de reconnaître que le instruments ne peuvent prétendre grille de lecture était devenue plus
résultat est ici, sinon décevant, du àlamêmevigueurdanslesattaques analytique. À la fête sonore, à l’écho
moins terriblement frustrant. que leurs ancêtres. Mais, soyons d’une rencontre rêvée entre Buffar-
Aurore Leger justes, l’interprétation a conservé naturelle et Hans Jörg Mammel din et Bach dans un palais baroque
la netteté d’articulation, l’énergie reste un fier orateur. Hannah Mor- copieusement décoré de la très
rythmique, la folle obstination (le rison semble en revanche moins baroque ville de Dresde, succède
Concerto n°3, toujours irrésistible) éloquente (le glas dans BWV127/3). un dialogue un rien sévère (la gigue
d’antan. Goebel semble même plus C’est plutôt la direction, comme conclusive à 12/8 de BWV 1030)
pugnace qu’autrefois, en particulier toujours soignée et délicate mais dans une salle plus étroite (est-ce
dans les mouvements lents, très trop prudente, de Philippe Pierlot la prise de son ?), moins généreuse
allants, voire précipités (Concerto qui bride un peu cette musique si de son, de la ville universitaire de
n°2, par exemple). Goebel a changé éloquente : les flammes du Christ Leipzig. Les deux propositions sont
d’instrumentmais il reste toutaussi (BWV 75/12), les tourments de la parfaitement recevables. À chacun
déterminé.Commeàl’accoutumée, mort (BWV127/2) ou l’air de ténor si de (ne pas) choisir.
il divisera l’opinion. dansantà3/8(BWV22/4)appellent Philippe Venturini
Philippe Venturini davantage de contrastes.
Philippe Venturini

CLASSICA / Avril 2018 Q 91


Les disques du mois

ARNOLD HECTOR
BAX
(1883-1953)
BERLIOZ
(1803-1869)
++++ +++
Concerto pour violoncelle Les Nuits d’été. La Mort
+ Bate : Concerto de Cléopâtre. Roméo et
pour violoncelle Juliette : « Scène d’amour »
Lionel Handy (violoncelle), Karen Cargill (mezzo-soprano),
Royal Scottish National Orchestre de chambre d’Écosse,
Orchestra, dir. Martin Yates dir. Robin Ticciati
Lyrita SRCD.361. 2015. 1 h Linn CKR 421. 2012. 1 h 05

BÉLA Une économie de moyens inhabi- LUDWIG VAN Le temps de quelques mesures

BARTÓK
(1881-1945)
tuelle, un lyrisme moins expansif
et des mélodies moins marquantes
peuvent expliquer la discrétion de
BEETHOVEN
(1770-1827)
de La Villanelle et le charme opère
à plein : ce sens du primesaut, ce
sourire dans la voix (émaillé d’une
++++ ce concerto (1932). Bax s’y montre ++++ pointed’espièglerie),cettelimpidité
Concertos pour violon nos 1 et 2 pourtant imaginatif, avec de beaux L’œuvre pour violoncelle deladictionportentlamarqued’une
Renaud Capuçon (violon), alliages de timbres entre les bois et piano grande artiste. Karen Cargill sait
Orchestre symphonique de et les cordes et une remarquable Valentin Erben (violoncelle), pourtantqu’ellesuccèdeàquelques
Londres, dir. François-Xavier Roth exploitation des ressources du Shani Diluka (piano) monstres sacrés, à commencer par
Erato 0190295708078. 2017. 1 h 01 violoncelle. En plus de l’enregistre- Mirare MIR 380 (2 CD). 2016. 2 h 16 l’immarcescible Régine Crespin. Le
ment historique de Beatrice Har- sens de la ligne ne se fait jamais aux
Avoir apparié au violon solaire et rison (1938), n’existe que celui de Souvent enregistré ces dernières dépens du mot (Le Spectre de la
naturellement lyrique de Renaud Raphael Wallfish (1987, Chandos). années par des duos confirmés rose) et la projection, radieuse, filtre
Capuçon la direction ciselée de Tous deux accusent le caractère (Capuçon et Braley, Salque et Le à travers un nuage dans le Lamento.
François-Xavier Roth, qui imprime dramatiqueduconcerto.Àl’inverse, Sage, Phillips et Guy, Meunier et Le Tout paraît si évident lorsqu’on
une transparence cristalline à l’Or- Lionel Handy et Martin Yates jouent Bozec, Queyras et Melnikov, etc), atteint un tel degré d’achèvement.
chestre Symphonique de Londres, lacartedeladétente.Dansdestem- l’œuvre pour violoncelle et piano Elle peut compter sur la direction
est une idée heureuse. Le mal aimé pos moins emportés, ils donnent la de Beethoven exerce toujours le diligente et cursive de Robin Tic-
Concerto n°1, fruit d’un composi- prioritéaudétaildel’ornementation même pouvoir d’attraction. À leur ciati qui, loin de lui façonner l’écrin
teur de vingt-six ans encore sous et nous permettent de savourer la tour, Valentin Erben, qui fut le vio- d’AnsermetpourCrespin(Decca)et
influences, sort grandi de cette lec- richesse harmonique et les somp- loncelliste dès l’origine du Quatuor de Barbirolli pour Baker (EMI), veille
turetouteenfinesseoùunecertaine tueux climax cuivrés, leur souplesse Alban Berg, et Shani Diluka confient aucontraireàsurlignericiuncontre-
pudeur fauréenne en tempère les au disque leur propre vision des chant,ailleursunrappelthématique.
effusions straussiennes. S’agissant cinq sonates et des trois groupes Véniel dans Les Nuits d’été, le
duConcerton°2,lespointsderepère de variations. La rencontre entre manque d’épaisseur des cordes
ne manquent pas: l’impérial Augus- ces deux personnalités que trente s’avère hautement préjudiciable,
tin Dumay (avec Nagano, Onyx) a ans séparent s’est faite en 2008 hélas, pour le reste du programme.
récemmentréaliséuneremarquable à Vienne alors que les Berg don- AussiLa Scène d’amour est-elle plus
synthèseentrelasobriétéd’Isabelle naient leur dernier concert. L’inti-
Faust(Harding,HarmoniaMundi)ou mité musicale qu’ils entretiennent
Thomas Zehetmair (Fischer, Berlin désormais, la qualité des échanges,
Classics) et les inflexions tziganes la respiration commune transpa-
d’Ivry Gitlis (Horenstein, Vox) ou raissent au travers d’un discours
Laurent Korcia (Oramo, Naïve). où le piano sait se faire lyrique sans
Renaud Capuçon semble s’inscrire se charger d’affectivité et dévelop-
davantagedanslapremièrecatégo- per tout un arc-en-ciel de couleurs
rie tant son jeu adoucit l’accentua- épousant de plus près la rhétorique (Sonates nos 1 et 2) tandis que le vio-
tion au profit de la ligne frémissante fluctuante du discours. loncelle, ennemi de toute emphase,
(en vertu d’un dosage équilibré du Le concerto de Stanley Bate (1911- semontreintenseetatteint,danssa
vibratoetduportamento),delanar- 1959), composé en 1953, donné en nudité patricienne, une vraie gran-
rationcontinueetdudialogueintime première au disque, partage avec deur (fugue de la Sonaten° 5).
aveclespupitres,quitteàsemontrer celui de Bax le caractère d’une Les trois Variations Haendel et
un peu sage sur la durée : si la main rumination passionnée, relevée ici Mozart émeuvent par la simplicité proche de Siegfried-Idyll que de la
gauche impressionne toujours par et là d’humour caustique. Il tente de ton et les réparties entre deux passion dévorante des amants de
sa sûreté et sa mobilité jusque dans la synthèse inattendue entre néo- instrumentistes qui dialoguent Vérone. Cléopâtre, qui devrait nous
les positions les plus périlleuses, la classicisme et néoromantisme, sa naturellement sans jamais éle- saisir au collet, souffre d’une réali-
main droite gagnerait par moments polyphonie fluide et aérée et les ver la voix. On continuera certes sation orchestrale trop chambriste
à donner plus de fantaisie à son inflexions folklorisantes rappelant d’écouter les versions historiques et dépareillée des nobles accents
archet. Vaughan Williams, en particulier de Casals et Serkin (Sony), Rostro- tragiques de la mezzo. Dommage.
Une version, on l’aura compris, de dans le mouvement lent au lyrisme povitchetRichter(Philips),Fournier La bouleversante Janet Baker mise
facture moins Mitteleuropa qu’in- parfaitement assumé par les inter- et Gulda (DG), Du Pré et Barenboïm à part (EMI et Philips), on se repor-
ternationale, mais d’une irrépro- prètes : justice est enfin rendue à (Warner), sans oublier certains tera donc sur la seconde gravure,
chable intégrité artistique. Aussi un musicien qui pâtit de l’ombre de duos sus-cités, mais ces nouveaux réalisée un an après celle-ci, de
peut-elle être conseillée sans hési- Britten et de l’avant-garde, et, de venusconstituentunexcellentchoix Karen Cargill avec le LSO et Gergiev
tation pour une première écoute. désespoir, se suicida. par leur musicalité. (LSO Live).
Jérémie Bigorie Michel Fleury Michel Le Naour Jérémie Bigorie

92 Q CLASSICA / Avril 2018


JEAN-CHARLES
Quelques années

LE BILLET DE
HOFFELÉ
avant J.-C.
passait la Manche pour étudier avec Roy Henderson, le Comte
AAFJE de Busch à Glyndebourne, le mentor de Ferrier. Il ne put rien
lui apprendre, sinon ce souffle infini, la voix était formée, le goût

HEYNIS
(1924-2015)
certain, le style impeccable, la diction parfaite.
Retour en Hollande, des kilomètres de cantates et de passions,
école d’un certain dénuement, d’une économie où la voix est
d’abord instrument, serviteur. Philips, label alors local, lui fait
enregistrer quelques airs sacrés, des mélodies, disques à destina-
tion populaire, puis Eduard van Beinum lui offre ce qu’elle ne
Au disque, la contralto néerlandaise peut refuser, la Rhapsodie de Brahms. Elle entre tremblante
au Concertgebouw ce 19 février 1958, sa voix l’abandonne, Van
au timbre androgyne, si radieux Beinum l’encourage, mais le trac ne la quittera pas, trahissant
sa justesse. Pourtant, le disque paraît, elle ne peut l’empêcher, et
et si sombre à la fois, continue malgré l’intonation élimée, c’est une sorte de miracle, par la magie
d’enchanter entre ciel et terre. du timbre d’abord qui montre le voyageur dans le Harz et
déploie, lorsque le chœur élève son chant, cet exhaussement de
la voix transmuée en émotion : un acte de grâce rien moins,
qu’elle perfectionnera à Vienne pour Wolfgang Sawallisch.
ai 1945. Dans la liesse générale de la libération Les disques suivirent, toujours pour le marché local, cantates

M du Zaan, une jeune fille est poussée sur une


estrade par ses amis qui la pressent: « Chante! »
Dans la cohue, les drapeaux, les embrassades,
elle entonne « Dank sei Dir, Herr » de Haendel,
voix à peine entendue, mais elle s’en souvenait en conversant
avec son élève Henry de Rouville, l’étincelle se produisit alors.
Son timbre lumineux, pur, vrai contralto, sombre de notes, clair
de Bach où le parallèle avec Deller s’impose d’évidence, airs de
Haendel et, dans la marge, une merveille : « O amantissime
sponse Jesu » de Ritter, quelques lieder, de grandes séries de chants
populaires, néerlandais ou anglais, où le timbre sourit, les mots
brillent, gourmands de double sens, si proches par la manière,
le ton de ceux dont Ferrier faisait les bis de ses concerts. Puis une
échappée à Milan pour un disque Vivaldi à faire pleurer les
de mots, surprit Anton van der pierres du tombeau du Sépulcre : ce Stabat Mater aura servi de
Horst qui l’intégra dans son modèle. Puis, début des années 1970, une tentation ; l’Orphée de
chœur. Le temple, le répertoire Gluck. EMI Hollande lui offrira de graver tout le rôle, sans Eury-
sacré, Bach, Haendel lui firent dice, sans Amore, elle y soumet les Enfers à force de noblesse.
son étude, avec déjà cet étonne- S’y ajouteront quelques lieder,
ment que produisaient sa voix, surtout une « Nun wandre,
ce vibrato contrôlé, cette cou- Maria » de Wolf, les Chants
leur d’ambre dont les mots sérieux de Brahms, les Prières
débordent, cette touche andro- de Caplet, si peu de choses, et
gyne qui ensuite fascinèrent qui ne se trouvent plus guère,
les contre-ténors français, Henri sans que sa mort récente ait pu
Ledroit le premier, comme si susciter de ses éditeurs la paru-
dans cette voix longue et offerte se mirait celle d’Alfred Deller. tion assemblée de cette mince
Van der Horst fit ce qu’il put, mais en 1950, avertie par son somme, modeste à son image,
professeur Aaltje Noordewier-Reddingius, la jeune chanteuse émouvante à force de pudeur. X

Les disques mentionnés


Z Bach : Cantates BWV 169 et 179. Sept Chants sacrés. Decca Eloquence 468 310-2 Z Bach, Haendel : Airs sacrés. Decca
Eloquence 465 631-2. À rééditer : Z Les Rarissimes d’Aaje Heynis (EMI) Z Brahms : Rapsodie (Van Beinum, Sawallisch) Z Ritter :
« O amantissime sponse Jesu Z Vivaldi : Le Cinque Composizioni Sulla Passione (Rivo-alto) Z Les enregistrements Philips.

CLASSICA / Avril 2018 Q 93


ILS
TIENNENT LA ARTHUR
CORDE BLISS
(1891-1975)
+++
The Beatitudes. Introduction

MANHATTAN SE MET et Allegro. God Save the Queen


Emily Birsan (soprano), Ben
Johnson (ténor), Chœur
EN QUATRE et Orchestre symphonique
de la BBC, dir. Andrew Davis
Chandos CHSA 5191. 2017. 1 h 07
Les archets des Juilliard transcendent
Commande au même titre que le ERNEST
le répertoire classique. War Requiem de Britten pour la
consécration de la nouvelle cathé-
drale de Coventry en 1962, The Bea-
BLOCH
1946.Lecompositeur Galamian) et hériter des (1880-1959)
QUATUOR

William Schuman, Stradivarius de la biblio- titudes,cantatepoursoprano,ténor, +++++


président de la Juil- thèque du Congrès, à Was- chœur, orchestre et orgue, est loin Sonate pour violon et piano
d’enavoirconnulesuccès:leurstyle nos 1 et 2. Sonate pour piano
liard School, confie à hington, joués jusque lors
brillantmaisconvenun’accrochepas Nurit Stark (violon), Cédric
Robert Mann, tout par le Quatuor de Buda- davantage l’oreille aujourd’hui qu’à Pescia (piano)
jeune violoniste issu de la pest. Le temps d’enregistrer l’époque. Sur le tard, Bliss s’épuise Claves 501705. 2017. 1 h 10
prestigieuse institution, le les classiques était venu. en une dynamique infatigablement
soind’assemblerunquatuor Sommet de cette période,les renouvelée et en une très volonta- Compositeur que la postérité n’a
àcordes.Deuxdesescondis- six Quatuors dédiés à Haydn riste agilité contrapuntique, le tout pas vraiment gâté, Ernest Bloch
ciples le rejoignent, le violo- de Mozart, rendus avec une relevé de dissonances de bon aloi. n’endemeurepasmoinsuncréateur
niste Robert Koff et le vio- précision redoutable,en son Quelques enchaînements plagaux à l’expressivité ardente qui captive
visent à un parfum choral british. d’emblée.PartideSuissepours’ins-
loncellisteArthurWinograd. clair, dessinés dans leur Assurément, le maître de la cha- taller aux États-Unis, ce contempo-
Suivra Raphael Hillyer,venu moindre détail, avec un jeu pelle royale, alors juché au faîte de rain de Stravinsky y connut un cer-
de l’Orchestre symphonique objectif qui vise à l’émotion. l’establishment (comme son puis- tain succès. La Sonate pour violon
Lecontrôleduvibrato,secret sant rival), avait totalement perdu et piano n°1 datant de 1920 impres-
de leur art d’ensemble, per- l’audaceintrépidedesesdébuts.Les sionne par la fureur et la richesse
met cette quadrature du effortsdeDavissauventlessections d’unesauvageriereconstituanttout
cercle: le timbre de chaque orchestrales, plus heureuses, dont un monde lointain et obscur. « Une
les épices bien calculées réveillent musique des origines » selon Bloch,
instrument y
l’attention au sortir de parties où s’affrontent un violon et un piano
rayonne dans vocales monotones malgré l’excel- tenus avec une virtuosité altière
une clarté de lence des solistes et des chœurs, par Nurit Stark et Cédric Pescia qui
l’harmonie qui ces derniers splendidement mis habitent avec intensité cette station
transfigure les en valeur dans un arrangement de des profondeurs possédant toute la
Quatuors nos13 l’hymnenational:ici,académismeet rugosité d’un Bartók qui joua cette
et 15 de Schu- pompe solennelle sont à leur place. œuvre et écrivit sa Sonate pour vio-
bert,anime chaque Introduction et Allegro (1926) relève lonetpianon°1unanplustard.Cette
enrevanched’unepremièrepériode version exacerbée mais tenue vaut
polyphonieduQuin- plus novatrice: la virtuosité contra- biencelled’IsaacSternetAlexander
tette de Brahms, où puntique,rythmiqueetorchestrale, Zakin (Sony).
Leon Fleisher ajoute la recherche d’une unité globale à La Sonate n°2, dont le titre, Poème
son piano orchestral, partir de quelques cellules et les mystique, en éclaire l’inspiration,
et met des ailes à leur audaces harmoniques sont de la présente un pan idéaliste de l’uni-
Mendelssohn. Lorsque même veine que la contemporaine vers de Bloch, moins ténébreux,
Isidore Cohen quitte le Colour Symphony et illustrent cette plus lumineux, comme une montée
deBoston.Quedusangneuf groupe, l’équilibre s’altère foismagnifiquementl’admirationde au ciel, élégiaque et lyrique, ponc-
l’auteur pour Stravinsky. tuée de citations de plain-chant
donc pour un quatuor qui, un rien, comme en témoi- Michel Fleury grégorien. Composée en 1935, la
dès ses premiers microsil- gne l’album Haydn, juste Sonate pour piano, au développe-
lons consacrés au répertoire le temps qu’Earl Carlyss ment thématique en trois mouve-
contemporain, osa un jeu trouve ses marques pour ments, renoue avec la profondeur
cinglant,des lectures au scal- commencer la saga des tourmentée de la Sonate pour vio-
pel, à l’intonation parfaite, années 1970. X lon n°1 avec une complexité ryth-
comme délivrées de toute Jean-Charles Hofelé mique imposant une densité qui
fait alterner une angoisse proche
tradition. La stéréophonie £ « Juilliard String Quartet,
de Scriabine et des miroitements
voit la formation changer The Complete Epic poétiques debussystes. Cédric
d’éditeur (Epic, filiale de Recordings ». Sony Classical Pescia y déploie un jeu souverain
CBS) et de second violon 88985470132 (11 CD). pourréveillertoutelapalettesonore
(Isidore Cohen, élève d’Ivan 1956-1966. 9h49. CHOC de Bloch.
Romaric Gergorin

94 Q CLASSICA / Avril 2018


masquant rien, plaçant l’auditeur
non pas dans la salle de concert
mais dans leur studio de répéti-
tion, ce qui se révèle plutôt plai-
sant. Précisément, on entend tout,
et comme rarement, au violon-
celle comme au piano, en un bel
équilibre. Sans artifice, le jeu ins-
trumental traduit un engagement
d’une rare sincérité, apportant
une intensité non pas synonyme
de puissance sonore mais d’ur-
gence émotionnelle, bien plus
JOHANNES intéressante. Avec beaucoup de
naturel, Hélène Dautry et Sandra
BRAHMS
(1833-1897)
Chamoux montrent un sens de la
phrase et de l’architecture proches
++++ de l’évidence, livrant leur Brahms,
Sonates pour violoncelle sans fard, généreux et attachant.
et piano D’aucuns seront sensibles à des
Hélène Dautry (violoncelle), versions plus souveraines, plus
Sandra Chamoux (piano) esthétiques, mais dans lesquelles
Lyrinx LYR300. 2016. 53 on peinera à retrouver le charme
de proximité de ces interpréta-
tions, tout comme le meilleur
concert à la Philharmonie de Paris
n’effacera jamais le joli souvenir
d’un festival d’été.
Le jeu souverain, l’éloquence, la WILLIAM CHRISTIE
puissance sonore, la vocalité (par-
ticulièrement dans les Quatre
Chantssérieux), l’art du discours qui
LES ARTS FLORISSANTS
fait mouche, se déploient dans l’in-

© Michel Szabo
SSION
terprétationhautementpersonnelle PA
de Bartholomew LaFollette. Cette
vision rhétorique des œuvres sus-
cite une curiosité d’écoute perma-
DEPUIS
FOR

60 ANS
YEARS
EX

++++ nente, au détriment toutefois d’une


E

C C
Sonates pour violoncelle lisibilité des structures de mouve- ELLEN
et piano. Quatre Chants ments, au détriment également de
sérieux. Danse hongroise n°20 l’équilibre instrumental, le violon-

HAF 8905293.94
Bartholomew LaFollette celle accaparant la lumière et relé-
(violoncelle), Caroline Palmer guant le piano au rang d’accompa-
(piano) gnateur, ce qu’amplifie largement 2 CD
Champs Hill Records CHRCD134. la prise de son très généreuse en
2015. 1 h 13 réverbération. Les meilleures réus-
sites sont pourtant toujours celles
d’un duo : Starker et Sebok (Mer-
J. S. BACH
cury), DuPré et Barenboim (EMI),
Hecker et Helmchen (Alpha). MESSE EN SI MINEUR
Aussi sérieuse que classique, l’in-
terprétation de ces deux sonates Monument absolu de la musique sacrée occidentale,
par le Duo Leonore (la violoncelliste la Messe en si mineur n’a cessé d’interroger
Maja Weber et le pianiste Per Lun- les générations successives d’interprètes. Les questions
dberg) peinera à trouver sa place posées aux musicologues comme aux chefs d’orchestre
dans une discographie surabon- sont multiples et chacun s’efforce de donner sa
dante. D’une trop grande sagesse, propre lecture avec l’humilité requise. C’est dans
leur lecture manque de couleurs, cette disposition d’esprit que William Christie
de diction, et surtout de passion. abordait l’ouvrage en 2016 à la faveur d’une tournée
Cette passion, on la trouvera dans qui a marqué le public. En voici le témoignage.
++ les deux autres disques, pourtant
Sonates pour violoncelle diamétralement opposés, jusque
et piano dans la prise de son.
Duo Leonore Antoine Mignon
Solo Musica SM 269. 2016. 54

Hélène Dautry et Sandra Chamoux


s’accommodent d’une captation harmoniamundi.com
très sèche, intransigeante car ne

CLASSICA / Avril 2018 Q 95


Les disques du mois

FRÉDÉRIC DMITRI
CHOPIN
(1810-1849)
CHOSTA-
+++++
Intégrale des mazurkas
KOVITCH
(1906-1975)
Eugène Mursky (piano) ++++
Profil PH16100 (2 CD). 2 h 22. 2017 Le Taon. Le Contreplan
Deutsche Staatsphilharmonie
Desesquinzeansàsamortàtrente- Rheinland-Pfalz,
neuf ans, Chopin a composé treize dir. Mark Fitz-Gerald
cycles de mazurkas. Sa dernière Naxos 8.573747. 2017. 1 h 05
œuvre inachevée est également
JOHANNES une mazurka. Ces cinquante-sept FRÉDÉRIC Composée en 1955 pour Ovod (en
pièces, structurées, élégantes français Le Taon), film d’Alexandre
BRAHMS
(1833-1897)
et distinguées, ont beaucoup de
caractère.Àl’origine,lamazurkaest
CHOPIN
(1810-1849)
Faintsimmer, la musique de Chos-
takovitch n’eut le droit à sa sortie
+++++ une danse une danse folklorique de ++++ qu’à une suite orchestrale arran-
Chant du destin. Liebeslieder- l’Europe de l’Est à trois temps qui Mazurkas op. 7, op. 33 gée par Levon Atovmian. Il a fallu
Walzer. Chant des Parques. provient de la province polonaise de et op. 59. Polonaises op. 26 attendre l’année 2016 pour que le
Nänie. Begräbnisgesang Masovie, où Chopin a grandi. Après et op. 44. Allegro de concert chef britannique Mark Fitz-Gerald
Chœur de chambre l’occupationrussedesannées1830, Louis Lortie (piano) en établisse une version complète
Eric Ericson, Orchestre Chopin ne reverra plus sa patrie. Il Chandos CHAN10943. 2017. 1 h 11 ajoutant ainsi dix-sept sections aux
symphonique de Gävle, enéprouveunenostalgiequ’Eugène douze habituelles. Afin d’en ren-
dir. Jaime Martin Mursky a particulièrement bien su Le pianiste canadien Louis Lortie forcer le caractère, il souligne les
Ondine ODE1301 2. 2017. 58 exprimer: op. 7 n°2, op. 17 nos 2 et 4, entreprend sans se presser ce qui différents épisodes d’instruments
op. 24 n°4, op. 33 nos1 et 3, op. 41 n°2. pourrait bien être une intégrale spécifiques.L’orguesymboliseainsi
Dans ces chœurs avec orchestre, Le rythme et son phrasé sont très Chopin. Ce cinquième volume l’Église et le sentiment religieux
souvent rassemblés au disque, directs : ses Mazurkas ont quitté le confirme sa capacité à entretenir (Service religieux à la cathédrale,
Jaime Martin et ses magnifiques salon pour la cour impériale. Mais avec le compositeur polonais une
interprètes suédois figurent désor- elles n’oublient pas non plus leur relation prégnante y compris dans
mais à la meilleure place. On peut caractère folklorique comme en ce bouquet de mazurkas dont on
difficilement espérer une plus belle atteste l’interprétation du pianiste connaît la difficulté d’interpréta-
aération entre les pupitres vocaux ouzbek (op. 6 nos2 et 3, op. 7 no 1, tion. La souplesse du jeu, la finesse
qui évitent les effets de masse op. 30 n° 4, op. 33 n°2). de toucher, la capacité à bien mar-
obscure ou brumeuse qu’on aime Dans ce dernier volume de son quer le rythme répondent tout à fait
faire régner sur ces opus qui n’as- intégrale Chopin pour Profil, à ce que l’on attend de ces pages
pirent qu’à la clarté ! Le Chant du EugèneMursky,quarante-deuxans, si personnelles et si ancrées dans
destin, page qui sublime le poème confirme sa place parmi les grands le souvenir. On apprécie le tact,
de Hölderlin, trouve une traduction interprètes du compositeur, âme l’absence d’effet et de surcharge,
idéale, tant dans la profondeur d’aristocrate et discours de poète. le rubato toujours contrôlé dont ne
inspirée que dans les fulgurations Son interprétation de ces Mazurkas se départ jamais le soliste.
soudaines et si remarquablement peut être placée au même rang que Les deux Polonaises op. 26 sont
misesenplace(àpartirde8’15)etle celles d’Arthur Rubinstein (RCA), prises à bras-le-corps mais l’art de Confession, Ave Maria) tandis que
retour au mystère. Il en va de même Garrick Ohlsson (Helios), Nikita la construction et l’attention por- les instruments à cordes, de type
avec les œuvres suivantes: dans le Magaloff (Philips) ou encore Jean- tée aux silences interrogent sans guitare et mandoline, évoquent le
Gesang der Partzen (Chant des Par- Marc Luisada (RCA). cesse le texte. Dans la Polonaise folklore et les idéaux révolution-
ques) de Goethe, l’avertissement Aurélie Moreau op. 44, Lortie fait preuve d’énergie naires (Tarantelle).
des divinités n’est pas moins teinté virile et de panache, dramatise le Une chose est sûre, l’orchestre
de cette urgence tragique. La Nänie discours, met en avant la grandeur prend plaisir à dérouler les images
de Schiller et la loi antique, comme épique tout en ne perdant jamais de du film sous nos yeux. Que ce soit
les Liebeslieder-Walzer, davantage vue la ligne et la gradation des plans l’esprit de révolte introduit dans
« pinte de bière », trouvent une vita- sonores. L’Allegrodeconcert, ersatz l’Ouverture ou la description peu
lité rare… L’éclatante performance d’un concerto mort-né esquissé en flatteuse de l’ennemi dans Les
de ce chœur renommé n’aurait pas 1832 et achevé en 1841, ne se prête Falaises, le Deutsche Staatsphilhar-
suffi à la réussitetotaledecette gra- guère aux atermoiements et prend, monie fait montre d’un sens aigu de
vure sans le concours du stupéfiant sous des doigts arachnéens, une la narration.
orchestre de Gävle (Gèfle en fran- dimension quasi orchestrale ser- Onnoteraégalementlaprésencede
çais) qui gagne à être connu. Jaime vie par une virtuosité sans faille numéros additionnels non retenus
Martin galvanise ce programme jusqu’au climax final. Du grand dans la version finale ainsi que des
tout en veillant à ce que l’intimité pianoquinelaissejamaisindifférent extraits issus de la bande originale
sacrée ne soit jamais reléguée. Une et peut entrer en lice avec les enre- de Le Contreplan (1932), pierre
splendeur! gistrements réalisés par Rubinstein angulaire du cinéma stalinien. Sans
Onpeutmettreenbalancecetenre- ou Kapell dans les Mazurkas (RCA), êtreessentiel,cedisqueintéressera
gistrement avec ceux, réussis, de et Rubinstein à nouveau (RCA) ou autant les cinéphiles que les ama-
Sawallisch, Abbado, Herreweghe, Pollini (DG) dans les Polonaises. En teurs d’histoire.
mais ce sang neuf est revigorant. revanche, pour l’Allegro de concert, Clément Serrano
Xavier de Gaulle il l’emporte sans hésiter.
Michel Le Naour

96 Q CLASSICA / Avril 2018


ILS
DONNENT
LE LA

LES MAÎTRES
DES THÉÂTRES
Böhm, version opéra et musique vocale, implacable,
Sawallisch grisé par le cast de Cosí fan tutte et Levine
impérieux dans La Clémence de Titus.

ous les opéras engrangés par séduit King et Wunderlich. Au même Sortant du Cosí à Salzbourg, en 1974, on se

T
Karl Böhm pour l’étiquette degré de génie, les deux Berg réunissent plonge dans celui de Munich, quatre ans
jaune,mais également toute des équipes qui se transcendent dans les plus tard, enfin publié d’après les bandes
la musique avec voix, Lieder lectures implacables d’un Böhm possédé. originales: la Dorabella de Fassbaender y a
de Mahler avec Fischer- pris de l’assurance,poussée par la Fiordiligi
Dieskau, la Rhapsodie de BAGUETTE MOZARTIENNE tout feu tout flamme de Price, son aigu
Brahms avec Ludwig,le Requiem de Mozart, Les Mozart sont légendaires, mais un rien stellaire, ses phrases dardées, quel couple
des Saisons hors concurrence, deux Missa figés : Wunderlich et Fischer-Dieskau qui enivre Sawallisch de sa magie où Reri
Solemnis. Quelle somme ! Au pinacle emportent La Flûte enchantée à eux seuls, Grist vient persifler ses commentaires.
l’ensemble Strauss appris avec le composi- Les Noces de Figaro trop détaillées,deux Don Retour à Salzbourg,en 1977,où Jean-Pierre
teur, dont il faut réévaluer la Salomé de Giovanni plus terribles que grisants, le Cosí Ponnelle reprenait sa Clémence de Titus,
Hambourg (1970) où Gwyneth Jones et pris à Salzbourg auquel on préfère les enre- créée l’année précédente. Y éclate la vérité
Fischer-Dieskau se confrontent à mort dans gistrements studio de Decca (Vienne) ou d’un théâtre qui emplit les dialogues de sens
un orchestre africain de timbres, vaste noc- HMV(Londres),L’Enlèvement,La Clémence et dessine des personnages.Les conventions
turne avec lune de sang. L’Elektra (Borkh) de Titus et Idomenée (venu trop tard pour de l’opera seria laissent la place à un drame
incendiée, où une troupe impeccable Ochman) précis et parfaits, un rien studio. dessentiments dont toutel’équipe s’empare,
magnifie le texte d’Hofmannsthal,est entrée Bémol mineur qui s’efface devant le Fidelio portée à l’incandescence par la direction
dans la légende. Deux Chevalier à la rose, deDresde,noir,tragique,oùJonesconsomme altière de Levine.Pour laVitellia de Neblett,
l’un en studio à Dresde, grand style, avec son sacrifice, et le Tristan de Bayreuth, en c’est un peu trop, mais le personnage
l’Octavian entreprenant de Seefried, l’autre 1966, transfiguré par un quatuor possédé, s’impose.Hollweg assume crânement la tes-
en concert à Salzbourg, plus libre, avec la lecture radicale, comme pour Le Vaisseau siture de l’Empereur, malgré son timbre si
Maréchale deLudwigserégalant deses aigus fantôme (1971), moins tenu vocalement, peu italien,et la toute jeune Malfitano offre
et le Quinquin éperdu de Troyanos. hélas. Somme indiscutable où manquent à Servilia de singuliers arrière-plans psy-
Pas moins de trois Ariane à Naxos, DG le Ring de Philips et les gravures Decca dont chologiques.Mais c’est le couple d’amis qui
proposant enfin son édition de la soirée La Femme sans ombre de 1955, historique. transporte la soirée: Howells, bouleversant
des quatre-vingts ans du compositeur Annio au chant si pur, et Troyanos, Sesto
(Vienne, 1944), premier Compositeur de perdu qui peint ses tourments dans l’étoffe
Seefried, couple d’amants semi-divin iné- d’une voix de soie. X Jean-Charles Hofelé
galé (Lorenz-Reining), le concert de Salz-
bourg en 1954, avec Della Casa, et le stu- £ « Karl Böhm,The Operas ».DG 479 8358
dio de Munich, en 1969, toujours méjugé, (70 CD).1944-1979.81h.CHOC
où Troyanos (Compositeur) est de bout £ Mozart: Cosí fan tutte. Price, Fassbaender,
en bout géniale. Capriccio ouvragé, très Schreier, Brendel, Grist, Chœurs et Orchestre
littéraire, Arabella, ivre de scène (Reining de l’Opéra de Bavière, dir. Wolfgang Sawallisch.
spectaculaire), Femme silencieuse piquante Orfeo C 9181821 (2 CD). 1978. 2h30. CHOC
(Wunderlich, Güden, Hotter, Prey), £ Mozart: La Clémence de Titus. Hollweg, Neblett,
Femme sans ombre au couple impérial Troyanos, Howells, Malfitano, Rydl, Orchestre
immaculé (King et Rysanek) et cette philharmonique de Vienne, dir. James Levine.
Daphné faite pour Böhm, où Güden Orfeo C 9381721 (2 CD). 1977. 2h34. CHOC

CLASSICA / Avril 2018 Q 97


IL NOUS
MÈNE À LA
BAGUETTE

LE SOUFFLE RUSSE
DE JUROWSKI
Les symphonies de Tchaïkovski par
CLAUDE Préludes. La finesse du trait, le sens
le chef du LPO. Inspiré et acéré. de l’équilibre et de la musique pure
DEBUSSY participent d’une conception subti-
lement dosée qui n’hésite pas non
La réunion en boîte embonpoint, ni alanguisse- (1862-1918)
ORCHESTRE

cartonnée des volu- ment–unAdagiode« Pathé- +++++ plus à accuser les contrastes entre
mes séparés des sym- tique » impitoyable. Images, Première Série. ombreetlumière.LesChildren’sCor-
Préludes, Livre II. Le Martyre ner, parenthèse pleine d’humour et
phonies de Tchaï- En complément, si l’on a de saint Sébastien detendresse,restentdanslemême
kovski par Vladimir connu des sonorités plus Vincent Larderet (piano) registre de pureté et de sensibilité,
Jurowski et le LPO, soyeuses dans la Sérénade, Ars Production ARS 38 240. 2017. mais la hauteur de vue et le sérieux
prises sur le vif de 2008 à VladimirJurowskiobtientdes 1 h 19 empêchentquelquepeud’apprécier
2016, permet une intéres- contrastes francs, les cor- le second degré de ces pièces faus-
sante mise en perspective des très au talon, dans une ++++ sement enfantines. Un CD qui reste
discographique. Et de musique qui peut vite regor- Préludes, Livres I et II. cependant de très haut niveau.
constater l’homogénéité ger de glucose. Reste une Children’s Corner Les deux Livres d’Études par Élodie
Paavali Jumppanen (piano) Vignon, disciple d’Hervé Billaut à
dans l’excellence de lectures FrancescadaRimininerveuse, Ondine ODE 1304-2D (2 CD). 2016. Lyon puis de Daniel Blumenthal
vives,acérées,sans une once abrupte, à l’épisode central 1 h 45 et de Nelson Delle-Vigne (héritier
de sentimentalité ou de merveilleux de lyrisme de Arrau et de Cziffra) à Bruxelles,
contenu (la clarinette, ++++ crée la surprise. Sa lecture, sen-
les violoncelles dans le Études, Livres I et II sible, souple, toujours élégante, ne
médium), au fracas Élodie Vignon (piano), dégage pas de puissance massive
conclusif dantesque Clara Inglese (récitante) (Pourlesaccords)maiss’attacheaux
Cypres CYP16678. 2017. 1 h 03 feulements de sonorités (Pour les
comme il se doit.
arpègescomposés),àunerecherche
Seule légère décep- ++ de plasticité (Premier Livre) avec
tion, une Manfred Études, Livres I et II. Étude un souci de transparence facilité
(2004) amoindrie par retrouvée, Masques. D’un cahier par la gestion de tempos modérés.
une prise de son dis- d’esquisses. L’Isle joyeuse. Le complément consacré à des
tante,opaque,noyant Nocturne. Tarentelle styrienne poèmesinéditsdeLucienNoullezen
la dramaturgie du Michael Korstick (piano) relation avec le corpus des Études,
chef r usse, qui SWR Music SWR19044CD. 2016. 1h16 malgré sa qualité, nous prive de
l’écoute d’autres pages de Claude
explose avec un L’enregistrement de Vincent Larde- de France. Dommage.
impact bien supérieur dans ret sort des sentiers battus. Il pro- Le pianiste allemand Michael Kors-
complaisance, rigoureuses des captations des sympho- pose une version, qu’il a complétée, tickpoursuituneintégralecommen-
dans l’architecture comme nies numérotées très au des fragments symphoniques du céeen2002.Aucunétatd’âmedans
dans l’engagement exigé cœur de l’agitato orchestral. MartyredesaintSébastientranscrits une conception qui s’appuie sur des
de chaque pupitre et d’un Bémol négligeable pour ces parAndréCapleten1911.Lamusica- moyens exceptionnels à la fois puis-
souffle authentiquement Tchaïkovski entre Marke- litédusoliste,sonartdestransitions sants et aiguisés ne laissant aucune
russe jamais synonyme et la quête du mystère qui se cache place à la tendresse. Dominateur
vitch et Mravinski (et très
derrièrelesapparencesconviennent danslesdouzeÉtudes,voireviolent,il
d’épaisseur. loin de Temirkanov), qui parfaitementàlaPremièreSériedes impressionnesurtoutparlejaillisse-
La verticalité du geste, une méritent un grand CHOC. X Images et au Livre II des Préludes mentdesonjeuetparunetechnique
réactivité instrumentale Yannick Millon auxquels le soliste apporte une magistraleengageanttouteslesres-
optimale, des lignes de ten- dimension orchestrale (Feux d’arti- sourcesdel’instrument.Leclimatne
sion admirablement crava- £ Piotr Ilitch Tchaïkovski: fice). Moins soucieux d’impression- s’apaiseguèredanslesautrespièces
chées irradient tout autant Symphonies nos1 à 6. nisme que de lisibilité harmonique, retenues : L’Isle Joyeuse, athlétique
dans les premiers opus Manfred. Francesca da Rimini. son éloquence (La Puerta del Vino) et à la pointe sèche, rejette cette
jouesurlanotiondecontrastesavec sensualitéquel’onirachercherchez
– un Finale de « Petite Rus- Sérénade pour cordes. London
beaucoup d’à-propos. Une pierre à Gieseking ou Samson François, et
sienne » toscaninien – que Philharmonic Orchestra, l’édifice debussyste. de manière plus radicale auprès de
dans les célèbres trois der- dir. Vladimir Jurowski. LPO live L’exactitude dont fait preuve le Fin- Bavouzet ou Kocsis.
niers volets, au feu dévo- LPO-0101 (7 CD). 2004-2016. landaisPaavaliJumppanennesigni- Michel Le Naour
rant, sans le moindre 6h04. CHOC fie pas pour autant neutralité dans
l’interprétation des deux Livres de

98 Q CLASSICA / Avril 2018


ANTONÍN GEORGE
DVORÁK
(1841-1904)
DYSON
(1883-1964)
+++ +++
Concerto pour violoncelle. Klid Choral Symphony. St Paul’s
+ Bloch : Schelomo Voyage to Melita
Marc Coppey (violoncelle), Elizabeth Watts (soprano),
Deutsches Symphonie-Orchester Caitlin Hulcup (mezzo-soprano),
Berlin, dir. Kirill Karabits Joshua Ellicott (ténor), Roderick
Audite 97.734. 2016. 1 h 08 Williams (baryton), The Bach
Choir, Orchestre symphonique
La rhapsodie hébraïque Schelomo de Bournemouth, dir. David Hill
d’Ernest Bloch, basée sur la vie du Naxos 8.573770. 2017. 1 h 15.
roi Salomon telle que décrite dans
L’Ecclésiaste et traitant avant tout
de lavanité dumonde, restelapièce
la plus populaire du compositeur
suisse, écrite avant son exil améri-
cain, en plein cœur de la Première
Guerre mondiale. Censé remplacer
la voix humaine prévue à l’origine

Photo © Inanis
par le compositeur qui ne maîtrisait SSION
PA
pas l’hébreu, le violoncelle de Marc
Coppey se taille la part du chant,
écartant toute velléité concertante
dans cette pièce d’essence spiri-
DEPUIS
FOR

60 ANS
YEARS

EX

E
C C
tuelle où il est rejoint par le DSO ELLEN
Berlin et un Kirill Karabits attentifs
aux timbres, et notamment à la Issu de la classe ouvrière, Dyson
coloration si particulière du célesta. bénéficia d’une bourse pour de
On n’y cherchera donc pas de grand solides études de composition

HMM 902363.64
souffle prophétique, mais les lignes suivies d’un doctorat à Oxford,
d’un violoncelle clair, très modulé, pour lequel il écrivit cette Choral
magnifiquementàl’écoutedesbas- Symphony. C’est un universitaire
sons dans les dernières secondes brillantetéruditplusqu’unnovateur 2 CD
très sombres de la pièce. comme en témoigne cette opulente
On est en revanche un peu moins partition. Elle s’inspire du Psaume
séduit par le Concerto de Dvorák,
dont les meilleurs moments
seraient le mouvement lent et le
107 relatant la captivité des Juifs
à Babylone et leur retour en Israël
par la mer. La polyphonie vocale
MARC MAUILLON
développement d’Allegro liminaire, élaborée, l’instinct de la mélodie, MICHEL LAMBERT
où violoncelle et flûte rivalisent de le sens du drame avec la capacité
transparence, mais qui demeure à amener sans effort de vastes cli- LEÇONS DE TÉNÈBRES
surladistanced’unesobriétécham- max par l’accroissement agogique DES MERCREDI, JEUDI ET VENDREDI SAINTS
briste parfois univoque, ignorant le et dynamique en les couronnant de
riches harmonies : Dyson aurait pu
MARC MAUILLON BASSE-TAILLE
bouillonnement émotionnel d’une
partition où trop d’évanescence faire carrière à Hollywood car son MYRIAM RIGNOL VIOLE DE GAMBE
finit par affaiblir le propos. Mais langage concilie simplicité et spec- THIBAUT ROUSSEL THÉORBE
au moins le chef, très sage, ne taculaire. MAROUAN MANKAR-BENNIS CLAVECIN & ORGUE
tire-t-il pas en sens inverse, et en Ce sens du technicolor est parti-
garde sous la semelle jusque dans culièrement efficace pour évoquer
la coda du finale. La transcription un décor maritime dans St Paul’s Si les Leçons de Ténèbres de Charpentier, Couperin et Lalande
du Silence de la forêt s’accommode Voyage to Melita (Voyage de saint nous sont bien connues, rares sont les musiciens qui ont osé se
en revanche parfaitement de cette Paul à Malte), qui relate en fait le mesurer à celles de Michel Lambert en raison de sources pour
pudeur. Yannick Millon retour de saint Paul de Jérusalem le moins énigmatiques. C’est désormais chose faite à l’occasion
à Rome pour y être jugé. Cette can- de cette première collaboration soliste de Marc Mauillon avec
tatepourténor,chœuretorchestre, harmonia mundi. Auteur d’une restitution inédite, il dévoile
est un véritable mini-opéra plein aujourd’hui avec brio ces toutes premières Leçons de l’histoire
d’action, La Mer de Debussy étant des Offices des Ténèbres en France. Une expérience intense,
appelée en renfort pour évoquer la portée par un continuo aussi complice qu’exceptionnel !
tempête, le miraculeux sauvetage
des captifs s’éclairant ensuite d’une
lumièrecéleste delaplusbritishtra-
dition. La direction enlevée de David
Hill sait maintenir le cap en évitant
toute dérive vers le récif des effets harmoniamundi.com
faciles, et les voix ont le pied marin.
Michel Fleury

CLASSICA / Avril 2018 Q 99


Les disques du mois

NIELS HANS WERNER


GADE
(1817-1890)
HENZE
(1926-2012)
++++ +++++
Comala Lieder von einer Insel.
Marie-Adeline Henry (soprano), Orpheus Behind the Wire.
Rachel Kelly (mezzo-soprano), Fünf Madrigale
Elenor Wiman (alto), Markus SWR Vokalensemble, Ensemble
Eiche (baryton), Chœur Modern, dir. Marcus Creed
national danois, Orchestre SWR Classic SWR19049CD.
symphonique national danois, 2012 2016. 1 h 02
dir. Laurence Equilbey
CÉSAR Dacapo 8.226125. 2017. 49’ PHILIP Bien que l’on n’y trouve pas la part
la plus significative de son œuvre, la
FRANCK
(1822-1890)
Le poème dramatique Comala pour
quatresolistes,chœuretorchestre,
GLASS
(né en 1937)
musiquechoraledeHenzeprésente
un versant non négligeable de son
++++ d’après Ossian, composé en 1846 ++++ génie multiple. Étalée sur quarante
Quatuor à cordes. Quintette et donné en création à Leipzig la Quatuor de saxophone. ans, cette anthologie débute avec
pour piano et cordes même année par le compositeur, Quatuor à cordes nos 6 et 7 les Fünf Madrigale d’après François
Paavali Jumppanen (piano), proche ami et admirateur de Felix Brooklyn Rider Villon.Ilesttouchantdevoirsourdre
Quatuor Danel Mendelssohn rappelle quel grand Orange Mountain Music 0121 (2 CD). chez ce musicien surdoué de vingt
CPO 555 088 2. 2013. 1 h 16 maître du romantisme fut Gade. 2017. 1 h 04. et un ans un goût pour les poètes
Le musicologue Henri Blaze de maudits et pour la beauté dans une
Ce n’est pas la première fois que le Bury ne s’y trompa pas dès 1856 : Deux massifs de quatuors se Allemagne ravagée par la guerre. La
Quatuor et le Quintette de Franck « Comala, son œuvre capitale pour dégagent de l’œuvre de Philip polytonalitéquirégitlechœurmixte
sontcouplés.Troisenregistrements la puissance de l’instrumentation, Glass. Le premier, formé des Qua- accompagné par dix instruments,
avaientréussicetheureuxmariage: la verve mélodique, l’originalité de tuors nos 2 à 5 composés entre 1983 oscilleentrelesarcasmeetlessolos
ceuxduQuatuorTakacsetMarc-An- la composition et des effets, celle et 1991, est entré au répertoire des déchirants.LesLiedervoneinerInsel
dré Hamelin (Hyperion), de Cristina enfin où le vrai maître se révèle. » La interprètes depuis déjà plusieurs (1964) sont caractéristiques de la
OrtizetduFineArtsQuartet(Naxos) qualité indéniable de cette cantate années. Le second est plus récent : période italienne de l’auteur: com-
et de Muza Rubackyté et du Qua- romantique comme la qualifiait après vingt ans de silence dans ce posés sur l’île d’Ischia, ils mettent
tuor de Vilnius (Brilliant). Les deux Gade lui-même ne subit aucune domaine, le compositeur américain en musique, à travers un tissu
monuments,posentauxinterprètes moins-value si l’on remarque les a livré coup sur coup ses Quatuors polyphonique tour à tour lumineux
des problèmes différents. Pour le influences venues de J.P.E. Hart- n°6 (2013) et n° 7 (2014). et voilé, des poèmes d’Ingeborg
Quatuor, il faut tenir la longueur en mann (1805-1900), son beau-père Bien qu’ils aient tous deux été créés Bachmann, l’amie, la double litté-
relançant constamment l’intérêt et défenseur de la culture « Grand par le Kronos Quartet, ce sont les raire et exacte contemporaine de
pour éviter à l’auditeur de s’égarer Nord », et de Richard Wagner dont Brooklyn Rider qui les enregistrent Henze, qui fécondera souvent son
dansledédaledesdéveloppements. l’opéra Tannhäuser avait été repré- ici pour la première fois. Qu’on ne imagination. L’effectif inédit com-
Mission parfaitement accomplie sentéàCopenhague quelques mois s’attende pas à de grandes nou- prend trombone, deux violoncelles,
récemment par le Quatuor Zaïde plus tôt. veautés dans ces récents opus : contrebasse, orgue, percussion et
(NoMad Music, CHOC de Classica ) l’écriture de Philip Glass est désor- timbales. À Bachmann succède le
qui, dans une œuvre réputée puis- maisbienrodée.Onnoteratoutefois Britannique et très engagé Edward
samment symphonique, jouait la la texture peut-être plus rugueuse Bond dans Orpheus Behind the
carte de la légèreté. Le Quatuor du n°6, et l’écriture rhapsodique en Wire (1983), première œuvre a
Danel est plus classique, gère bien un seul mouvement du n° 7. cappella de Henze : l’expression-
la durée, mais se montre moins ori- On peut par ailleurs agréer la nisme consécutif aux modes de jeu
ginal dans le traitement global des décision des Brooklyn Rider de (parler, murmures, cris) ne va pas
sonorités. Cela dit, le discours est transcrire pour violon, deux altos sans quelques polarités tonales.
subtil et nuancé, en particulier dans et violoncelle le quatuor pour Marcus Creed et l’Ensemble vocal
l’arachnéen Scherzo, joué avec des saxophones de 1995. Néanmoins, de Stuttgart se placent à un haut
aiguilles de dentellière. Le Larghetto si l’arrangement fonctionne bien niveau d’excellence et s’imposent
est toutefois assez monochrome. s’agissant des mouvements lents pourlacohérencedeceprogramme
Quant au Quintette, à mon sens plus (premier et troisième), on ne peut monographique.
réussi que le Quatuor, il faut pouvoir qu’être frustré par les mouvements Jérémie Bigorie
y gérer l’excès d’expressivité. Les Néanmoins, cette sombre mélo- rapides (deuxième et quatrième) :
Danel règlent bien le problème. die populaire inspirée de ballades l’atmosphère très jazzy de ceux-ci
Dans les deux mouvements vifs, anciennes garde sa singularité, son nécessite les timbres chauds des
ils vont bon train et ce dynamisme atmosphère scandinave, son vague saxophones pour fonctionner vrai-
enlève toute emphase excessive à àl’âmeseptentrionale.L’enregistre- ment. Privées de cette ressource,
la tension dramatique du discours, ment dirigé par Frans Rasmussen les cordes pèsent un peu et resti-
d’autant plus que Paavali Jumppa- en 1983 pour le label Kontrapunkt, tuent mal toute l’exubérance de la
nen fait preuve d’une énergie sans tout à fait honorable, pâtit sensible- pièce. Un beau disque néanmoins !
lourdeur. Et dans le mouvement ment de l’interprétation inspirée de Sarah Léon
lent, tout le monde allège la den- Laurence Equilbey face à des forces
sité du tissu, ce qui crée un climat supérieures, très motivées et du
onirique et lyrique au possible. Un meilleur effet. Jean-Luc Caron
Quatuor très correct et un Quintette
formidable. Jacques Bonnaure

100 Q CLASSICA / Avril 2018


PIERRE
PRÉCIEUSE

UN LEGS BERNSTEIN
EN DIAMANT BRUT
Pour le centenaire de sa naissance, Deutsche Grammophon réédite l’intégrale
du chef américain. Mille et unes facettes d’un génie de la musique.

lors que Sony Classical a choisi une anthologie côté du miroir, une tendance à glisser du Mahler dans chaque

A
en cent CD remastérisés (Classica n°200), partition, de la transcription du Quatuor n°16 de Beethoven aux
Deutsche Grammophon préfère une intégrale symphonies de Brahms, Sibelius et Chostakovitch, voire de Schu-
non remastérisée. On ne peut que le regretter, car bert à Amsterdam.
le Fidelio et les symphonies de Beethoven, récem-
ment réédités (Classica nos194 et 198), ont rappelé MOINS D’ÉCLAT, PLUS DE PROFONDEUR
le bien-fondé d’un tel procédé. Cette édition regroupe en fait Avec le temps, les traits du visage s’étaient creusés et la silhouette
en un boîtier unique les CD distribués dans les deux coffrets de arrondie. La musique adoptait le même profil : moins d’éclat,
type disque vinyle de « The Leonard Bernstein Collection », parus mais plus de profondeur, d’ampleur du son (les basses), quitte
en 2014 et 2016, et y ajoute des DVD (une sélection). Un livre à flirter avec une sentimentalité parfois encombrante (Tchaï-
de format à l’italienne présente, entre autres, de pertinents com- kovski à New York, la « Nouveau Monde » de Dvorák avec le
mentaires de Nigel Simeone et des extraits Philharmonique d’Israël ou la Symphonie
de la correspondance de l’artiste. n°9 de Beethoven à Berlin, après la chute
Excepté les gravures new-yorkaises de Fancy du Mur, en décembre 1989). Bien sûr, les
Free et On the Town (1944-1946) puis de symphonies, le Requiem et la Messe en ut
symphonies de Beethoven, Brahms, Dvo- mineur de Mozart ou les Haydn paraissent
rák, Schumann et Tchaïkovski avec le New un rien massifs, malgré des moments de
York Stadium Symphony Orchestra en 1953 grâce. Mais Bernstein semble avoir trouvé
et les deux disques réalisés àVienne en 1966 à Vienne un instrument accordé à son
(Mozart et Mahler), l’essentiel de ce legs âme, susceptible de laisser spontanément
discographique s’échelonne sur les années la musique s’épanouir. On peut bouder
1970 et 1980, jusqu’à l’ultime concert à sa Carmen avec Marilyn Horne, très Far
Tanglewood (Britten et Beethoven) en West, sa Bohème à la (jeune) distribution
août 1990. Bernstein entreprend alors un et Tristan et Isolde où peine Peter Hof-
retour sur son répertoire. C’est aux États- mann, mais Bernstein y installe de tels
Unis, New York, Los Angeles,Washington, climats qu’il faut bien rendre les armes.
qu’il (ré)enregistre les compositeurs amé- On ne reviendra pas sur ses Mahler
ricains : Copland et Ives en priorité, Del Tredici, Gershwin, désormais historiques et on conseille de (re)voir, en DVD,
Rorem, Schuman. Pour sa propre musique, sauf West Side Story, les répétitions durant lesquelles le chef déploie une énergie à
Dybbuk et Songfest, comme pour Mendelssohn et Stravinsky, soulever les montagnes pour convaincre un Orchestre philhar-
il préfère l’Orchestre philharmonique d’Israël. Ses interprétations monique de Vienne sceptique et médusé. La vidéo, documen-
n’ont pas le même mordant, ni la même flamme que leurs pré- taire comme captation de concert, permet d’ailleurs d’appro-
cédents new-yorkais ; il cherche manifestement autre chose. cher au plus près le génie d’un musicien complet, acteur-né,
L’Américain se rapproche de plus en plus de l’Europe de ses séducteur impénitent, néanmoins capable de colères, et amou-
racines et c’est à Vienne qu’il trouvera les réponses à ses questions reux insatiable. « I love music and people », déclare-t-il. Chaque
tant musicales qu’existentielles : Vienne, la ville où Mozart, note, chaque image, en témoignent. X Philippe Venturini
Haydn, Beethoven et Brahms ont connu la gloire mais, surtout,
la ville de « son » Mahler, le compositeur-chef d’orchestre auquel £ « Leonard Bernstein, Complete Recordings on Deutsche Grammophon
il s’identifie. Aussi peut-on déceler dans le Bernstein dernière & Decca ». Deutsche Grammophon 479 8418 (121 CD + 36 DVD + 1 Blu-ray
manière, celui des années 1980, une volonté d’aller de l’autre audio). 1944-1990. CHOC

CLASSICA / Avril 2018 Q 101


Les disques du mois

GOTTFRIED AUGUST RUED


HOMILIUS
(1714-1785)
LANGGAARD
(1893-1952)
+++++ ++
Intégrale des chorals 18 mélodies sur des textes
pour orgue de Rittershaus, Eichendorff,
Magda Lukovic (soprano), Heine et Krag
Martine Lorentz (alto), Thomas Jens Krogsgaard (ténor),
Kientz (orgue et ténor), Jean Jan Ole Christiansen (piano)
Moissonnier (basse) Danacord DACOCD 771. 2016. 58
Hortus 153 154 (2 CD). 2013. 1 h 40
Positionner avec équité l’œuvre de
À vingt-sept ans, le Strasbourgeois MICHAEL Rued Langgaard se heurte à plu- GUSTAV
Thomas Kientz, frais émoulu du sieurs écueils. Son colossal cata-
conservatoiredeParisetdéjàbardé
de récompenses, signe chez Hor-
JARRELL
(né en 1958)
logue contient des pastiches diffici-
lement acceptables (de la musique
MAHLER
(1860-1911)
tus un véritable bijou. Rien n’y est à ++++ romantique, notamment) mais +++++
redire : un toucher fin et diversifié, Aus Bebung. Assonance II également des créations géniales Symphonie n°9
un sens aigu de la registration, un … mais les images restent… (Musique des sphères), des Orchestre symphonique
souffleetunelibertéquicontrastent … es bleibt eine zitternde constructions très faibles et sans de la Radio suédoise,
avec tant d’interprétations raides, Bebung… (Nachlese III) inspiration et d’autres authentique- dir. Daniel Harding
le lyrisme enfin et le souffle de la Ernesto Molinari (clarinette), ment novatrices et fantastiques. Harmonia Mundi HMM 902258.
jeunesse. Sa démarche est d’au- Thomas Demenga (violoncelle), Sondébutdecarrièrefracassantfut 2016. 1 h 23
tant plus digne d’éloge qu’elle Marino Formenti (piano), suivi d’une interminable série de
s’éloigne des sentiers battus. WDR Sinfonieorchester, revers et de rejet d’une grande par- Après une Symphonie n°4 avec
Ce n’est pas, en effet, à un grand dir. Peter Rundel tie du monde musical danois. Une l’Orchestre de chambre Mahler,
maître du répertoire que s’attaque Aeon AECD 1754. 2009. 1 h 02 discographie considérable et de une n°10 avec le Philharmonique
Thomas Kientz pour son premier haut niveau permet d’opérer un tri de Vienne et une n°6 avec la Radio
grand enregistrement mais à l’as- Michael Jarrell a su creuser patiem- indispensable. bavaroise, Daniel Harding propose
sez confidentiel Gottfried August ment son sillon, fort d’un artisa- une vision éminemment nocturne
Homilius, compositeur et organiste nat éprouvé à tous les genres et de la n°9. Ses contours estompés,
saxon, qui fut vraisemblablement effectifs en vertu d’un catalogue à la manière des derniers auto-
élève du vieux Bach qu’il appro- à présent bien fourni. Le présent portraits de Schoenberg peintre,
cha lors de ses études de droit à disque résume sa trajectoire sur aux zébrures de lumière d’autant
Leipzig. Les Préludes de chorals une période d’environ vingt ans plus fulgurantes, s’appuient sur
de celui qui devint organiste de la (1989-2007) non sans faire appa- l’identité sonore assez neutre de
célèbre Frauenkirche de Dresde raître en filigrane la figure tutélaire l’excellent Orchestre symphonique
sont manifestement influencés par de Pierre Boulez à travers un goût delaRadiosuédoise.Cetteinterpré-
l’esthétique du Cantor de Leipzig à prononcé pour la prolifération du tation ne force jamais le trait et elle
laquelle ils apportent une touche de matériau, dont le germe est extrait cultive des atmosphères inquiètes
galanterie propre à l’esprit de leur d’une œuvre préexistante. Jarrell avec force sourdines. D’où un
temps. Ils sont ici admirablement n’assigne pas de limite à son terri- Andante comodo initial tirant vers
conduits, explorant toutes les pos- toire, lequel prend forme au fur et à lapoésieraréfiéed’unWebern,dont
sibilités du très bel orgue Ahrend mesure du processus créateur. On Ce programme choisit dix-huit il anticipe la dynamique de l’infini-
de Porrentruy (Suisse), des flûtes distingue cependant une même mélodies parmi les quelque cent ment petit du fameux « kaum hör-
pleines de tendresse aux mélanges courbe dramaturgique qui va de la cinquante que Langgaard composa bar » (à peine audible), d’où aussi le
creuxscintillantsremarquablement tension à l’apaisement, la notation tout au long de son parcours chao- solo de trompette mordoré, magni-
mêlés aux anches de pédales, très faisantprévaloiruneécritureinstru- tique. Une soixantaine fut donnée fiquement crépusculaire, au cœur
douces, en passant par le Plenum mentale de plus en plus aérée. en public de son vivant. Les inter- du Rondo-Burleske.
tout en majesté et profondeur. La mobilité quasi mercurielle des prètes ont retenu un riche choix de On n’en est que plus étonné d’un
Thomas Kientz est assurément l’un figures comme les séries d’éner- musiques conformistes appliquées Ländler phrasé à plein archet chez
des talents prometteurs de la jeune giquesirruptionsseretrouventdans aux textes des poètes allemands les seconds violons, et surtout d’un
école d’orgue française. Un nom à la seule pièce pour un seul instru- Emil Rittershaus, Joseph von Adagio terminal aux pointes de ten-
découvrir et à suivre avec attention. ment,… mais les images restent… , Eichendorff et Heinrich Heine mais sion inattendues, toujours avec ces
Aurore Leger où l’aspect convulsif du discours également au Norvégien Vilhelm teintes mates de cordes, poussées
est très bien restitué par le pia- Krag qui inspira Edvard Grieg. dans leurs retranchements (le cli-
niste Marino Formenti. L’orchestre Le ténor Jens Krogsgaard, né en max), aux épisodes lunaires culmi-
de la WDR de Cologne intervient 1962, élève de l’Académie d’Aarhus nant dans l’Adagissimo final, imma-
dans l’œuvre maîtresse du disque et détenteur d’un beau parcours, tériel après un solo de violoncelle
sous-titrée Nachlese III, qui tisse un déçoit en raison d’un timbre ingrat vibrant, dans la lignée de La Nuit
dialoguetoutenillusionsdetimbres etd’unejustesseapproximative.Son transfigurée. Un Mahler moderne et
entre les deux solistes (clarinette et partenaire,pianisteissudelamême mûri chez un chef à mi-chemin de
violoncelle)etlaformationsympho- université, Jan Ole Christiansen, ses deux maîtres Rattle et Abbado,
nique. Comme toujours chez Aeon, accompagnateur recherché, orga- qui conférait déjà à l’Adagio de la
la notice le dispute en excellence à nisteetchefdechœur,semontreen Symphonien°4untragiqueimprévu.
la prise de son. Jérémie Bigorie revanche plus convaincant. Yannick Millon
Jean-Luc Caron

102 Q CLASSICA / Avril 2018


WOLFGANG AMADEUS
MOZART
(1756-1791)
+++
Concertos pour piano
nos 10, 12 et 14
Marie-Pierre Langlamet
et Joan Rafaelle Kim (harpe),
Quatuor Varian Fry
Indésens INDE 103. 2017. 1 h 20

Mozart composa ses Concertos


pour piano n os 11 à 13, au tour- CARL
nant de 1782 et 1783. Les cordes
peuvent s’y limiter à un instrument
par partie, avec vents ad libitum. Un
NIELSEN
(1865-1931)
quatuor à cordes s’oppose alors +++++
au soliste. C’est ainsi que sont Symphonies n°3 « Espansiva »
interprétés ici deux d’entre eux, et n°4 « Inextinguible »
la partie de soliste étant confiée à Seattle Symphony,
la harpe. Marie-Pierre Langlamet dir. Thomas Dausgaard
s’en explique : les sonorités de SSM1017. 2015 2017. 1 h 11
harpe sont plus proches du piano-
forte que du piano moderne. C’est CarlNielsenesttrèsbienserviparle
indéniable, mais ce ne sont pas les disque. Aux précieux témoignages
mêmes. Avec comme soliste une
harpe et un orchestreréduitauqua-
tuor à cordes, on n’est plus dans le
historiques et aux lectures de
premier plan qui suivirent signées
Blomstedt (Decca), Neeme Järvi BENJAMIN
ALARD
concerto, ni même dans la musique (DG)etBerglund(RCA),s’ajoutentà
de chambre (en l’occurrence le présentcellesdePaavoJärvi(RCA),
quintette) avec clavier, mais bien Storgårds (Chandos), Oramo (Bis),
dans la porcelaine de Dresde: avec Vänskä (Bis), Schønwandt (Naxos)
bien sûr tous ses attraits, tout son et Bostock (Classico). Un autre SSION
PA
charme, d’autant que l’interpréta- grand chef entre dans la danse avec

Photo © IGOR Studio


tionestdesmeilleures.Signalonsen
effet que les musiciens du Quatuor
Varian Fry sont membres, comme
ce premier volume. Le couplage
des Symphonies n°3 (1912) et n°4
(1916) permet d’apprécier et de
DEPUIS
FOR

60 ANS
YEARS
EX

C C
Marie-Pierre Langlamet, de l’Or- juger le grand écart stylistique qui ELLEN
chestre philharmonique de Berlin. les sépare en passant de l’aboutis-
Reste que le Concerto n°12, le plus sementsymphonique(post)roman-
joué de la trilogie, se prête mieux à tique à la modernité orchestrale, de
la beauté sonore euphonique aux
séquelles psychologiques causées

HMM 902450.52
par le grand conflit mondial.
L’Orchestre symphonique de Seat-
tle, tonifié par le Danois Dausgaard, 3 CD
s’impose séance tenante par l’unité
de ses pupitres, la beauté de ses JOHANN SEBASTIAN BACH
timbres, sa maîtrise rythmique INTÉGRALE DE L’ŒUVRE POUR CLAVIER
et son engagement expressif. La
mise en place et le développement
VOL. 1 - LE JEUNE HÉRITIER
de l’Allegro espansivo (Symphonie La jeunesse de Bach a été un vaste champ d’observation.
n°3) magnifient cette valse irré- Depuis les années d’apprentissage à Ohrdruf où sa sensibilité
artistique précoce se manifeste de façon éclatante, jusqu’au
sistible. Les autres mouvements premier grand poste d’organiste à Arnstadt, Bach n’a cessé
rapides (Allegro un poco et finale) d’enrichir sa culture musicale, porté par une puissante
ce genre de traitement que le n°13, sont du meilleur Nielsen tandis tradition familiale, animé par le respect iconique des
dont l’original est avec trompettes que l’Andante pastorale enrichi des maîtres anciens, des affinités décisives et une curiosité
constamment en éveil… En prélude à une intégrale
et timbales, Quant au Concerto mélismes d’une soprano et d’un d’un nouveau genre, il fallait l’éloquence et l’intelligence
n°10, pour deux pianos, tradition- ténor nous conduit vers une rêve- vigilante du jeu de l’excellent Benjamin Alard pour révéler
nellement daté de janvier 1779 rie éthérée, un rien mélancolique. la maîtrise technique des premières œuvres pour clavier
de Bach et traduire l’essence même du discours musical
mais sans doute antérieur de deux Dansla Symphonien°4,toutchange, d’un jeune compositeur qui se mesure déjà à l’aune de
ans, et dont la version quatuor est un monde nouveau se dessine où ses prédécesseurs comme de ses contemporains.
due non à Mozart mais à Sylvain résonne un Poco adagio quasi
Blassel, il ne s’en tire vraiment pas andante plein d’humanité et de
mal. Marie-Pierre Langlamet y est chaude passion. À suivre.
secondéeparson élèvelajeune har- Jean-Luc Caron
piste américaine Joan Rafaelle Kim. harmoniamundi.com
Marc Vignal

CLASSICA / Avril 2018 Q 103


ÇA TOURNE!
LA NUIT AMÉRICAINE
DE FRANCIS LAI
Trois de ses musiques de films produits
par le studio Universal. Inédit.
L’auteur d’environ Love Story pour Arthur Hil- SERGE EINOJUHANI
CINÉMA

six cents chansons (!),


RACHMA- RAUTA-
ler, mais c’est une autre his-
dont plusieurs ont toire!
fait le tour du monde
grâce à Piaf (Emporte-
Transférés à partir des ban-
des originales conservées NINOV
(1873-1943)
VAARA
(1928-2016)
moi),Montand (LaBicyclette), au studio Universal,ces trois
+++++ +++++
Pierre Barouh et NicoleCroi- enregistrements, inédits, 24 Préludes Sonate pour violoncelle
sille(Un homme et une femme), montrent tout le savoir-faire Nikolaï Lugansky (piano) et piano nos 1 et n°2.
a signé un nombre non d’un compositeur issu de la Harmonia Mundi HMM 902339. Préludes et fugues.
moins impressionnant de musique populaire (piano et 2018. 1 h 22 Sonate pour violoncelle seul.
musiques de films.Si le nom accordéon) qui, s’appuyant Song of my heart. Polska
de Claude Lelouch apparaît sur les arrangements et la Les Préludes de Rachmaninov ne Tanja Tetzlaff (violoncelle),
bien sûr en premier, il ne direction de l’ami Christian forme pas un tout homogène. Le Gunilla Süssmann (piano)
faudrait pas cantonner le Gaubert,se glisse avec autant premier fait partie des Cinq mor- Ondine 1310 2. 2017. 1 h 07
ceaux de fantaisie op. 3 et date de
musicien au seul cinéma d’élégance au sein du grand 1892, les dix Préludes op. 23 du Dans la galaxie des compositeurs
français,puis-que cet album orchestre. D’esprit roman- début du XXe siècle et les treize Pré- finlandais, entre Sibelius, Saariaho
de deux CD rappelle qu’il tique, le style d’Auto-Stop ludes op. 32 de 1910. Comme ceux et Lindberg, brille Rautavaara. Ce
signa à la fin desannées 1960 Girl a des faux airs de de Chopin, de Debussy ou de Scria- très beau disque embrasse un
au moins trois Delerue pour bine, ils visitent pourtant toutes les demi-siècle de carrière et par là
partitions pour Truffaut, avec tonalités majeures et mineures. tout le spectre esthétique de ce
des réalisateurs son clavecin Nikolaï Lugansky avait déjà enre- compositeur éclectique, influencé
gistré les dix Préludes op. 23 et le tant par le lyrisme romantique que
anglo-saxons, XVIIIe et ses ins-
fameux Prélude op. 3 no 2, associés par la musique dodécaphonique,
respectivement trumentsàvent aux Moments musicaux (Erato, par les formes baroques que par le
John Guiller- chamarrés,mais 2000). Il les remet sur le métier folklore finlandais.
min – House of Francis Lai, de façon à présenter une intégrale Alors que la Sonate pour violon-
Cards (Un cri grand amateur homogène des vingt-quatre numé- celle et piano n°1 fait entendre une
dans l’ombre, de jazz depuis ros sur un seul CD bien rempli. inspiration tantôt tempétueuse
1968), avec George Peppard les années 1950, contreba- Si sa conception n’a pas fonda- tantôt décharnée, sa Sonate n°2
et OrsonWelles –,Peter Hall lance cette impression grâce mentalement changé, elle semble témoigne d’une écriture beaucoup
plus aboutie. Nikolaï Lugansky, plus nerveuse et tendue. Rautava-
– Three into Two Won’t Go àdesrythmesswing(le piano aujourd’hui quarante-cinq ans, raa attache une grande importance
(Auto-Stop Girl, 1969, de « You Married Young »), paraît même, lui de coutume plutôt à la conduite de la ligne chez les ins-
photo), avec Claire Bloom, encore plus présents dans réservé, avoir gagné en intensité. truments – que ce soit dans Song
Rod Steiger et Judy Geeson le film d’espionnage Un cri La sonorité se montre ainsi plus of My Heart, transcription d’un air
–, et David Lowell Rich – dans l’ombre. Tout aussi ronde et plus enveloppante : Pré- d’opéra interprété avec le son
Berlin Affair (1970). Cette jazzy, Berlin Affair se veut ludes op. 23 nos 4, 6 et 10, op. 32 nos chaleureux du violoncelle de Tanja
année-là, Francis Lai écrivit plus pop avec ses orchestra- 2, 7 et 13. Avec une maîtrise tech- Tetzlaff, un Guadagnini de 1776, ou
le fameux thème oscarisé de tions musclées (Générique, nique qui frôle, comme toujours, dans le mélancolique mouvement
la perfection, Lugansky a trouvé lent de la Sonate pour violoncelle
« Jet Flight ») et un savant dosage de maîtrise, seul, qui entremêle deux voix.
les timbres baro- de passion et de raffinement. S’y Il subsiste une douce amertume à
ques du clavecin, ajoute une précision rythmique l’écoutedecesœuvres,encoreplus
de l’orgue élec- millimétrée (Préludes op. 23 nos2, cruelle quand on sait qu’il s’agit pro-
trique ou du sitar. 5 et 9 et op. 32 nos 1, 4 et 8) qui bablement du dernier disque de la
À découvrir. X n’interdit pourtant pas la prise de pianisteGunillaSüssmann ;atteinte
Franck Mallet risques. On classera cette superbe de dystonie focale, elle a pour l’ins-
version à côté de celle de Vladimir tant cessé toute activité profes-
£ « Francis Lai at
Ashkenazy (Decca, 1974-1975) sionnelle… Reste cette « étincelle
Universal Pictures ». Aurélie Moreau d’éternité par la fenêtre du temps »,
Music Box MBR-124 comme Rautavaraa aime à définir
(2 CD), 1968-1970. la musique.
1h56. +++++ Pauline Lambert

104 Q CLASSICA / Avril 2018


STEVE
REICH
(né en 1936)
+++++
Pulse. Quartet
International Contemporary
Ensemble, Colin Currie Group
Nonesuch 7559 79324 3. 2017. 31

Composé en 2015, Pulse nous


plonge dans le versant planant de
Steve Reich, qui ralentit le rythme
tout en conservant une ossature HENRIETTE
typique de son univers. S’inspirant
de la sonorité de la basse électrique
de Daft Punk et d’harmonies de
RENIÉ
(1875-1956)
son grand classique Music for 18 +++++
musicians comme il nous l’expli- Sonate pour violoncelle et
qua récemment (Classica n°200), piano. Pièce symphonique.
il élabore une pièce floconneuse Trio pour violon, violoncelle
qui délaisse toute l’angoisse qui et piano
l’habite depuis ses débuts. Abor- Trio Nuori
dant une thématique idéaliste à Ligia Digital Lidi 0302325 18. 2017. 1h
la limite de l’artificiel, Pulse flirte
avec l’ambient music, la musique LesharpistesconnaissentHenriette
d’ameublement, sans y succom- Renié comme l’une des grandes
ber grâce à la souplesse réactive virtuoses du XXe siècle, par ailleurs
de l’écriture. Le maître du minima- auteuredenombreusespiècespour
lismenous livreainsiunepiècedans son instrument. Cette contempo-
sa continuité et non une succession raine de Ravel pratique un style
de séquences répétitives. L’Inter- marqué par un romantisme tardif
national Contemporary Ensemble, mais avec un sens de la sonorité et
créateur de l’œuvre, en donne une un raffinement harmonique bien de
version limpide et apaisée, bulle son temps. Ainsi la Sonate pour vio-
de sérénité d’un compositeur qui loncelle et piano, publiée en 1919
oublie momentanément les affres a-t-elleuncachetpersonnel:elleest
du monde contemporain. pleined’ambiancesvariéessansque
cela donne en rien une impression
de patchwork car elle a un solide
sens de la forme. On a le plaisir de
retrouver ici la jeune violoncelliste
Aude Pivôt, violoncelliste du Trio
Nuori, que nous avions récemment
tant admirée dans la Sonate de Rita
Strohl (Classica n° 199). La Pièce
symphonique (1907) est à l’origine
une sorte de triptyque pour harpe,
ici transcrit pour piano : on peut se
demander si elle n’aurait pas été au
moins pensée pour le clavier auquel
elleconvientmagnifiquement.Flore
Quartet écrit en 2013 est une œuvre Merlin défend cette œuvre dont elle
plus âpre délaissant toute notion met en évidence l’âpreté et la gran-
de répétitivité. Des séquences ins- deur, bien loin du malheureux cliché
pirées du jazz mais agencées selon de l’écriture « féminine »
desperspectivestrèsangulairespar Le Trio pose un problème analogue
Reich déploient une matière finale- puisqu’ilfutcomposépourharpe(ou
mentassezstatique,dontl’architec- piano), violon et violoncelle. Tel que
tonie miroitante est finement ren- nous l’entendons ici, il sonne parfai-
due par deux vibraphones et deux tement et la partie de piano lui
pianos, sous la houlette de Colin confère une ampleur et une exalta-
Currie,créateurdecettepiècequien tion romantique. Le violoniste
fait ressortir les arrière-fonds poin- Vincent Brunel s’y montre à la fois
tillistes. Ainsi va Steve Reich conti- passionné et élégant. Ces belles
nuantsonchemin,trouvanttoujours découvertes confirment la haute
du nouveau devant lui comme nous qualité d’une production postro-
le prouve ce rafraîchissantdiptyque. mantique au début du XXe siècle.
Romaric Gergorin Jacques Bonnaure

CLASSICA / Avril 2018 Q 105


Les disques du mois

ALFRED FRANZ
SCHNITTKE
(1934-1998)
SCHUBERT
(1797-1828)
+++++ +
Requiem. Symphonie n°9 « La Grande »
Trois Hymnes sacrés Brandenburger Symphoniker,
Katarzyna Oles-Blacha, Monika dir. Peter Gülke
Korybalska, Agnieszka Kuk MDG SCENE 901 2053 6. 2017. 1 h 01
(soprano), Olga Maroszek (alto),
Dominik Sutowicz (tenor), Kapellmeister discret né en 1934
Chœur de la Faculté de musique à Weimar, Peter Gülke est connu
de l’Université de Rzeszów, des discophiles pour avoir proposé
ERIK Ensemble instrumental de FRANZ ses propres arrangements orches-
l’Orchestre philharmonique traux d’esquisses de symphonies
SATIE
(1866-1925)
Artur Malawski de Rzeszów,
dir. Bozena Stasiowska-Chorbak
SCHUBERT
(1797-1828)
abandonnées de Schubert avec
la Staatskapelle de Dresde (Berlin
++++ DUX 1407. 2017. 46’ ++++ Classics, 1979). Ce qui n’en fait
Le Fils des étoiles. Quintette « La Truite ». pas un grand schubertien a priori,
Fête donnée par des chevaliers Quel chef-d’œuvre que ce Requiem Fantaisie D. 934 surtout dans cet enregistrement
normands en l’honneur d’Alfred Schnittke ! Le compo- Guillaume Chilemme (violon), peu inspiré de la Symphonie n°9, à
d’une jeune demoiselle siteur russe réussit l’exploit de Nathanaël Gouin (piano), laquelle les Allemands attribuent
Nicolas Horvath (piano) joindre l’éclectisme des références Marie Chilemme (alto), depuis des années le numéro 8,
Grandpiano GP762. 2014. 1 h 17 à l’homogénéité des moyens mis Astrid Siranossian (violoncelle), l’idée qu’une n° 7 eût existé, la
en œuvre – c’est là sa patte, son Émilie Legrand (contrebasse) fameuse symphonie perdue de
Composé par Satie en 1891 pour fameux « polystylisme ». Ainsi du Évidence Classics EVCD046. Gmunden-Gastein qui est en fait
faire office de musique de scène Credo qui fait appel à un effectif 2017. 1 h 03 « La Grande » elle-même) ayant
d’un drame antique de Péladan, Le « rock » (guitares électriques et fait long feu outre-Rhin. Un chef
Fils des étoiles ne fut jamais donné percussions) parfaitement inté- Ce quintette d’artistes parvient aux idées courtes, dont la battue
intégralement, seuls ses préludes gré. Le matériau thématique puise dès les premières mesures de « La s’affaisse régulièrement, sans
furent joués par le compositeur aux sources de diverses traditions Truite » à recouvrer ce qui est le l’once d’une majesté dans le por-
au piano en mars 1892 à la galerie religieuses (chant grégorien, litur- plus difficile, l’esprit des fameuses tique initial aux cors, dont le ton de
Durand-Ruel. Musique étonnante, gie orthodoxe…), l’écriture se veut schubertiades. Tout ici y concourt: fête populaire hors sujet dans les
une des plus longues du corpus de simpleetlisibledeboutenbout–on une sonorité jamais épaisse et tou- éclats du mouvement lent précède
Satie, cette pièce expérimentale n’ose écrire « claire », tant l’œuvre jours éminemment chambriste : un
qu’il conçut à vingt-six ans fait par- se présente comme une palette de magnifique équilibre instrumental,
tie de sa période religieuse, dans noirsetdegris,uneplongéedansles sans lutte intestine mais où le col-
laquelle il mêle allègrement provo- abysses de la souffrance humaine. lectif l’emporte toujours sur les
cation pré-dadaïste et audace for- Le chœur chuchote ou martèle individualités. La contrebasse se
melle. Avant-gardiste visionnaire, les paroles en latin, les solistes fond à merveille tout en affirmant
Satie élabore une pièce imperson- entremêlent leurs déplorations à sa couleur, quant au piano, il se
nellefaitedejuxtapositiondecourts un ensemble instrumental discret, montre volontiers partageur. Tous
motifs agencés en mosaïque, avec tandis qu’une note obsessionnelle les musiciens font montre d’une
une structure qui frise parfois le ponctue le Tuba Mirum comme un même volonté de servir l’œuvre
dodécaphonisme avant l’heure. glas. Œuvre dramatique, qui refuse avec beaucoup de simplicité voire
Nicolas Horvath s’appuie sur la nou- à l’auditeur la clarté d’un Luxæterna de pudeur. En résulte une interpré-
velle édition révisée du maître d’Ar- conclusif : la messe funèbre de Sch- tation très classique qui ne cherche
cueil, réalisée par Robert Orledge nittke s’achève comme elle a com- pas l’originalité à tout prix mais
éminent satiste. Il respecte ainsi mencé, sur les paroles du Requiem magnifie l’écriture polyphonique un Scherzo qui gratouille pénible-
les silences indiqués dans la par- æternam. Les Trois Hymnes sacrés, par ses dialogues permanents ment ses croches. Et un orchestre
tition entre les différents motifs, plus sereins et contemplatifs, et son souci du détail. On entend aux timbres plus courts encore
ce que ne faisaient pas les précé- concluent ce très beau disque. ainsi la partition telle qu’elle est : (Brandenburger Symphoniker sans
dents interprètes de cette pièce Sarah Léon une œuvre de chambre préroman- reliefniéclat,trombonesneurasthé-
si singulière. Face à la fascinante tique, magnifiquement servie par niques, trompettes prosaïques,
version du Fils des étoiles interpré- des musiciens heureux de jouer cordes malingres) desservent cette
tée par Alexei Lubimov, Horvath ensemble. exécution laborieuse, aussi plate
joue sur d’autres tableaux : clarté D’abord bien sage, la Fantaisie que le Brandebourg lui-même. La
des motifs, limpidité distanciée se libère progressivement : tout philosophie de MDG, qui cherche
et une sonorité chaude et boisée, comme le pianiste se détend au à donner l’image sonore la moins
celle d’un piano Erard 1881 ayant fur et à mesure, le jeu élégant (très retouchée possible des artistes
appartenu à Cosima Wagner. En beau vibrato) et intelligent du violo- qu’elle enregistre, n’est dans le cas
supplément vient une Fête donnée niste s’anime définitivement dans précis pas flatteuse pour les forces
par des chevaliers normands en les variations de l’Andantino, mon- en présence. À noter enfin que c’est
l’honneur d’une jeune demoiselle, trant alors une belle vélocité et des le chef d’orchestre lui-même qui
réjouissante bizarrerie qui martèle sonorités variées, sans toutefois signe un intéressant texte de pré-
des cadences répétitives animées retrouverlefeudeFaustetMelnikov sentation, traduit en français, en
de mouvements contraires. (Harmonia Mundi, 2004). faveur de l’observance de toutes
Romaric Gergorin Antoine Mignon les reprises, scrupuleusement res-
pectées. Yannick Millon

106 Q CLASSICA / Avril 2018


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CLASSICA / Avril 2018 Q 107


Les disques du mois

FRANZ IGOR
SCHUBERT
(1797-1828)
STRAVINSKY
(1882-1971)
++++ +
« Notturno » Le Sacre du printemps
Trios avec piano. Notturno. Orchestre de la Philharmonie de
Sonatensatz l’Elbe, dir. Krzysztof Urbanski
Trio Élégiaque Alpha 292 (CD + Blu-ray).
Academy AP1752 (2 CD). 2016. 1 h 50 2016 2017. 36

« Notturno » : le titre de cet enregis- Qualifié de phénomène outre-


trement, pourrait tromper l’audi- Rhin, le chef polonais Krzysztof
FRANZ teur attentif d’abord aux jaquettes. ROBERT Urbanski signe une interprétation
C’est une atmosphère radieuse brouillonne du Sacre du printemps,
SCHUBERT
(1797-1828)
qui émerge de ce double disque,
en particulier de Sonatensatz, le
SCHUMANN
(1810-1856)
marquée par des sons gonflés et
un basson prenant la pause. Si l’on
++++ seul trio avec piano de jeunesse ++++ préfère généralement les chefs ne
Sonate D. 960. Fantaisie de Schubert. Écrite à quinze ans Trois Romances pour hautbois disputant pas le 100 mètres dans
à quatre mains D. 940. alors que Schubert étudie avec et piano. Cinq Pièces dans la Danse des adolescentes, la rete-
Marche militaire D. 733 Salieri, l’œuvre est marquée par le ton populaire. Études pour nue vire ici à l’apathie dès lors que
Philippe Entremont une élégance classique toute vien- piano à pédalier. Lieder . cessent les scansions des cordes,
et Gen Tomuro (piano) noise − et la clarté des couleurs fait + Clara Schumann : un sentiment décuplé dans des
Solo musica SM 276. 2018. 1 h 09 merveille dans cette œuvre. Même Trois Romances op. 22 Rondes printanières et une Action
le Notturno fait entendre des sons Céline Moinet (hautbois), rituelle des ancêtres exténuées,
« Depuis plus d’un demi-siècle, je éthérés, très éloignés du jeutrès Norbert Anger (violoncelle), caricature des dinosaures en
pense à cette sonate de Schubert vibré, à la limite du kitsch, d’autres Florian Ulic (piano) phase terminale de Fantasia. Le
– œuvre si considérable, si envoû- enregistrements. Berlin Classics 0300991BC. staccato de la Philharmonie de
tante et si difficile dans sa simplicité. 2015 2017. 1 h 08 l’Elbe traîne dans des Jeux des cités
Ledésirdel’enregistrerestvenuplus rivales aux groupes instrumentaux
tard,beaucoupplustard,disonsvers Cette nouvelle version, suave, mal hiérarchisés, qui sombrent
2009. C’était encore trop tôt. Cette pondérée et raffinée, des trois dans la confusion. Le Blu-ray bonus
sonate n’a jamais quitté mon réper- merveilleuses Romances convie avec la captation d’un concert
toireetaéludomicilesurmonpupitre au voyage intérieur. Elle se situe, ultérieur aggrave le cas du chef.
de piano pour TOUJOURS !!! et y au sein d’une discographie de Dans une de prise de son toujours
restera jusqu’à la fin... » Philippe presque une centaine de versions aussi cotonneuse, faible (le niveau
Entremont aura donc attendu pour différents instruments, aux de gravure) et une esthétique
quatre-vingt-troisanspourpasserà antipodes de la lecture lumineuse de clip MTV avec changements
l’acte et aborder au studio cette de François Leleux (Alpha, 2008). incessants de plans et angles
œuvre « si difficile dans sa simpli- À ce seul original sont associées grotesques (la contre-plongée
cité ». Le grand maître propose une des transcriptions variées et inspi- sur la grosse caisse), elle montre
vision réfléchie, mûrie et pensée rées, dont une de Clara Schumann le jeune Polonais, physique de
dont les quelques petites imperfec- On pourrait cependant attendre (Romances pour violon et piano), top model et mèches peroxydées
tions ici ou là ne viennent pas ternir davantage d’engagement au piano semblant taillées sur mesure pour télégéniques, dans des poses
la justesse. C’est dans le quatrième dans le second trio, en particulier les instruments des deux solistes narcissiques : balancements de
mouvementquePhilippeEntremont dans son sublime mouvement lent (avec violoncelle ajouté dans les tête, mouvements de bras de vélo
se montre le plus imaginatif, adop- au thème déchirant, lorsque Schu- Études) malgré leur origine pour elliptique, nuque brisée, menton
tant un ton vif et malicieux dans ce bert note con Pedale appassionato. voix, violon, violoncelle ou piano relevé, la bouche ouverte et les
rondo (couplets et refrain). C’est d’autant plus étonnant que avec et sans pédalier. dents serrées. Ce cinéma lui vau-
Sans atteindre, dans la Fantaisie à la prise de son fait entendre au Priver deux lieder de la voix au dra peut-être un Oscar, mais ce
quatre mains D. 940, les versions premier plan le piano, alors que les profit du hautbois aurait toutes les Sacre nombriliste, boursouflé, plus
de Murray Perahia et Radu Lupu cordes sont un peu plus lointaines. chances d’être un échec. Ma Rose lourdingue encore que la version
(Sony, 1985) et Philippe Cassard et Après l’intégrale des trios de Bee- et Ma Belle Étoile suffisent à prou- studio, mérite les oubliettes illico,
Cédric Pescia (La Dolce Volta, thoven, voici donc logiquement un verlecontraire.Seulelatropcélèbre surtout un mois après le génial
2014, CHOC de Classica), Philippe autre sommet, qui marque le chant Rêverie, issue des Scènes d’enfant, remake de Chailly. Yannick Millon
Entremont et son élève Gen du cygne du style classique, gravé semblemoins justifiée. Du jeu fluide
Tomuro proposent une vision très par le Trio Élégiaque, réunissant, des musiciens découlent une inté-
respectueuse de la partition. On le violoniste Philippe Aïche, la vio- riorité, une gravité, une mélancolie,
regrette de n’avoir aucun rensei- loncelliste Virginie Constant et le une grâce et un sens de la narration
gnement sur le piano dont la sono- pianiste François Dumont. Au sein (séduisant dans les Études) condui-
rité se montre un peu étroite et d’une discographie très riche, de sant avec naturel l’auditeur à tra-
feutrée. Est-ce la prise de son ? Heifetz avec Feuermann et Rubins- vers la complexité et le tréfonds de
Aurélie Moreau tein aux frères Capuçon et Frank l’univers schumanien. Après deux
Braley, en passant le Beaux-Arts CD chez Harmonia Mundi, Céline
Trio ou le Trio Wanderer, ce disque Moinet, soliste à l’Orchestre de
ravira les amateurs de sonorités Dresde,confirmesonrangparmiles
transparentes et de lignes claires. hautboïstes trentenairesdepremier
Pauline Lambert plan. Pascal Gresset

108 Q CLASSICA / Avril 2018


ILS
NOUS FONT
VOYAGER

PIANISTES
DES ANTIPODES
Le style pur de la son Mozart tenu, élégant sans afféterie,
chanté dans les timbres,très attentif à l’exac-
Tasmanienne Eileen titudedestextes,resteunmodèle.Cettepureté
Joyce et le génie virtuose des intentions sauve les romantiques de
toute sentimentalité, « Pathétique » de Bee-
du Chilien Claudio Arrau, thoven à l’architecture impeccable,Brahms le pianiste se rappelle encore ses années de
chacun dans un coffret. éloquents sans appuyer, Concertos n°2 de virtuose.Pivot du concert,une Fantaisie de
Rachmaninov et de Tchaïkovski antisenti- Schumann déclamée. Le jeu est autrement
mentaux, les Papillons de Schumann expo- serré, dru de son, intense de propos, pour
sent le contrôle de son jeu à dix doigts où le concert monographique dévolu à Chopin
ée en Tasmanie, Eileen chaque polyphonie chante, merveille !, dont le clavier est revisité, joué à pleins

N
Joyce (1908-1991) fut Chopin, Liszt, Grieg sonnent vifs, précis et registres, comme orchestré à force de cou-
remarquée par Percy carrément aussi modernes que Debussy leurs pleines et de phrasés immenses, si
Grainger, conviée par ou Rachmaninov. La rectitude des ryth- conscient de la forme – la Sonate n°3 ! –
Wilhelm Backhaus à mes,l’allégement des timbres comme de l’écriture polyphonique : son
Leipzig pour parfaire son irriguent tout le répertoire de Chopin ne ressemblait
art,puis débarquée à Londres àla suggestion virtuosité, l’exhaussant vers alors à aucun autre,écou-
de Myra Hess qui la confie àAdelina de Lara la musique pure.Les enregis- tez ses Préludes quasi abs-
et à Tobias Matthay pour recueillir l’héritage trements des années 1940 traits.La triade du concert
de Schumann et de Brahms, quel pedigree forment son âge d’or. La de 1960 (Beethoven,
pour une jeune fille des antipodes! Les dis- coda est plus triste, les Brahms, Schumann)
ques vinrent tôt illustrer son piano flam- disques Saga la montrent deviendra l’habitude au
boyant et, en ses débuts un rien fantasques, encoreenpossessiondeson cours de ces années: Arrau
la gravure directe sur 78-tours capturant les art, mais trahie par des se recentre sur l’essentiel de
timbres si formés de son jeu, la vivacité de pianos et des micros peu son répertoire, et ce faisant,
ses couleurs, son clavier très alerte, mobile, amènes. Édition amou- approfondit encore sa
qui la feront comparer à Teresa Carreño. reuse, réalisée d’après les science de l’instrument : le
Une légende dès ses vingt ans, illustrée par meilleures sources,texte documenté,icono- rare Rondo en sol surprend par l’ampleur
des albums brillants de pièces brèves faites graphieabondante,un vrai« labour of love ». de sa dramaturgie, pensé comme un pré-
franco, avec panache. On sait la suite, un lude à l’Opus 101, le Carnaval emporte dans
Concerto n°3 de Prokofiev (pas enregistré, DANS LES CIMES son tourbillon assez noir plus que ne le
hélas) joué à l’admiration du compositeur Claudio Arrau (1903-1991) venait, lui, du feront les gravures de studio, mais ce sont
– aucune femme ne l’osait alors –,les succès Chili et n’a pas été oublié. Decca annonce les Variations Haendel qui subjuguent: les
mondiaux,le cinéma qui s’en mêle (la soliste un coffret de 80 CD et SWR présente ces détails expressifs de l’Aria, la Fugue exaltée,
duConcerton°2deRachmaninovdansBrève trois récitals captés par la radio de Stuttgart la profusion harmonique des variations,
rencontre de David Lean,c’est elle),une pré- alors que l’artiste est à son absolu sommet. leur variété de climats entre narrations et
sence en scène magnétique, que relevait En 1954,le programme dit tout,commencé paysages, disent tout de ce génie. X
encore une garde-robe flamboyante. par le Rondo en ré mineur de Mozart et Jean-Charles Hofelé
Le personnage aura trop éclipsé la pianiste, refermé par le Rondo capriccioso de Men-
ce que corrige le vaste panorama rassem- delssohn: pas moins de huit compositeurs. £ «Eileen Joyce,The Complete Studio
blant en dix disques ses enregistrements de Le style brillant, le geste extraverti qui Recordings». Decca Eloquence (10 CD),
studio. Première surprise, la pureté du style brosse d’un geste Alborada, sculpte dans la 1933-1960. 12h42. CHOC
et l’absolue simplicité des conceptions, que profondeur du clavier Pour le piano ou £ «Claudio Arrau, Recitals 1954, 1960 et 1963».
ce soit chez les romantiques ou les classiques: exalte Meine Freuden (Liszt) prouvent que SWR Music SWR19054CD (5 CD). 5h01. CHOC

CLASSICA / Avril 2018 Q 109


Les disques du mois

GIUSEPPE RICHARD
VERDI
(1813-1901)
WAGNER
(1813-1883)
++ +++
Rigoletto Airs des Maîtres-chanteurs,
Dmitri Hvorostovski (Rigoletto), du Vaisseau fantôme, de
Nadine Sierra (Gilda), Francesco Tannhäuser, Parsifal, Siegfried,
Demuro (Le duc), Andrea Mastroni L’Or du Rhin et La Walkyrie
(Sparafucile), Oksana Volkova Michael Volle (baryton), Orchestre
(Maddalena), Chœur de l’Opéra symphonique de la Radio de Berlin,
et Orchestre symphonique de dir. Georg Fritzsch
Kaunas, dir. Constantine Orbelian Orfeo C 904 171 A . 2017. 1h01
Delos DE 3522 (2 CD). 2016. 2h18 ANTONIO CHARLES-MARIE
Michael Volle s‘est imposé au-
Ce sera donc le dernier enregis-
trement de Hvorostovski, et hélas
VIVALDI
(1678-1741)
devant de la scène wagnérienne un
peu par défaut. Faute d’une voix de
WIDOR
(1844-1937)
pas le meilleur. Réalisé alors qu’il ++++ grand ambitus, aux couleurs ensor- ++++
se battait déjà contre le cancer qui Gloria. Nisi Dominus. celantes, aux graves sidérants, son Bach’s Memento. Suite Latine.
l’a emporté, il témoigne d’un chant Nulla in Mundo Pax Sincera dond’acteur,sontimbreclair,sonart Trois nouvelles pièces
aux limites inconnues auparavant Julia Lezhneva (soprano), Franco de dire le destinent plutôt à Mozart Denis Tchorek (orgue)
(grisaille du ton, aigus tendus, Fagioli (contre-ténor), Chœur (Papageno) hier ou chez Wagner Hortus 148. 2017. 1 h 19
souffle qui s’épuise) où l’incertitude de Ia Radio-Télévision suisse, à Wolfram (ici fort distingué) ou à
devientlarègle.Etd’uneincarnation I Barocchisti, dir. Diego Fasolis Beckmesser (il y fut magistral à Encore un de ces beaux disques
appuyée comme pour compenser, Decca 483 3874. 2017. 59’ Bayreuth) plutôt qu’à Wotan. Ce dont les éditions Hortus ont le
qu’on dirait sommaire n’étaient les récital l’expose clairement. Ce qui secret : les dernières œuvres
conditions de ce combat qui parfois Seul duo du disque, le Laudamus passe à la scène par la sympathie du grand compositeur et légen-
emporte l’instant en une victoire Te du Gloria confirme, s’il en était et l’engagement personnel du daire organiste de Saint-Sulpice
inattendue, si apte à susciter le besoin, la personnalité vocale chanteur est disséqué par le micro. Charles-Marie Widor, menées
souvenir des soirs somptueux de écrasante de nos deux solistes, au La harangue finale de Sachs qui avec souplesse et profondeur par
point que les timbres ne fusionnent l’ouvre - curieuse idée - montre une Denis Tchorek sur le célèbre orgue
jamais : à Franco Fagioli le galbe des voix pâle, à la recherche du ton et Mutin-Cavaillé-Coll (1922) de la
phrasés, le mezzo charnu (et ses de l’appui nécessaire. Le Hollan- collégiale Saint-Pierre de Douai.
raucités corollaires), une faculté dais dépasse en ampleur ses possi- Loin des débauches de verve et
à évoluer sur la ligne de crête qui bilités de noirceur, de vertige pour de virtuosité si souvent associées
sépare le bon du mauvais goût ses imprécations, que surligne un à Widor, les pages qui nous sont
et, plus inquiétant, un vibrato un vibrato trop présent dans l’effort. présentées, toutes en intériorité,
peu envahissant par rapport au Mêmes tensions entre timbre trop le plus souvent en demi-teinte,
précédent album Haendel, notam- peu marquant, souffle qui semble constituent l’ultime pèlerinage spi-
ment dans le « Cum dederit » du se dérober, couleurs qui se perdent rituel du maître entré dans l’hiver
Nisi Dominus où nous manque la dans la nasalité quand Amfortas de sa vie. Avec un dépouillement
fragilité contrôlée de Carlos Mena passe de la plainte aux supplica- certain, Widor se laisse porter à
(Mirare). À Julia Lezhneva la plas- tions. Sachs revient avec ses deux la libre appropriation de certaines
ce timbre et de ce legato magiques. ticité confondante de la ligne, la monologues, un rien traînants, des œuvres les plus célèbres du
Lui est historique. L’environnement franchise de l’émission qui conjure mais délicats, qui ne sollicitent pas grand « Jean Sébastien » Bach
ne l’est pas : on a l’impression d’en- toutpathosdansNullainMundoPax. l’instrument hors ses possibilités (Bach’s Memento), à l’interpréta-
tendre un de ces soirs de province Auxdeuxlatechniqueéblouissante, réelles, comme la partie centrale tion personnelle des textes de la
auquel on pardonne beaucoup la sensualité des vocalises sans les- desAdieuxdeWotan,quiparailleurs liturgie romaine (Suite Latine) ainsi
quandils’agitdetémoignagesrares, quelles l’ambiguïté profane-sacré fontregretterlesgrandsanciens,ou qu’à des méditations aussi roman-
mais qui, pour une œuvreaussi bien dont Vivaldi est coutumier ne trou- Terfel, Pape, ou Goerne même. tiques qu’archaïques pour les très
fréquentée par le disque, ne saurait blerait pas l’auditeur… même le Programme trop éclaté de plus, motoriques années 1930 (Trois
suffire : certes Nadine Sierra est un plus dévot. Mais c’est surtout sur la mais accompagnement très vivant, nouvelles pièces). Ces œuvres,
très joli rossignol, mais sans enver- direction de Diego Fasolis qu’il faut parfoismêmesurprenant,deGeorg très personnelles, magnifiées par
gure, sans prise en compte du des- insister. Une direction de coloriste. Fritzsch,etdefaitseulaiguillondece les timbres enveloppants et gras,
tin de Gilda. Le duc de Francesco On aurait tort de se focaliser sur la portrait en Wagner honorable, mais mais néanmoins précis, de l’orgue
Demuro est beau lui aussi, léger vigueur martiale du début du Glo- sous-dimensionné. Pierre Flinois de Douai, sont des témoignages
mais pas exceptionnel. Mastrosi, ria, au demeurant bien éloignée du précieux de la relation des com-
Volkova, et les seconds plans s’ou- métronome débridé d’Alessandrini positeurs du XIXe siècle aux maîtres
blienttrèsvite.EtConstantineOrbe- (Naïve), tant la suite réserve son lot anciens. Elles nous rappellent que
lian, qui offre une étonnante lecture de merveilles : effets d’échos entre leur révérence pour leurs illustres
au premier degré, sans y ajouter les pupitres, travail d’orfèvre sur prédécesseurs, particulièrement
quoiquecesoitdepersonnel,vogue les mixtures de timbres, phrasés Bach, loin de s’ankyloser dans l’ob-
entredétailsetmomentsbientenus, modulésavecdilection.Leparcours servance scrupuleuse d’un texte
et alanguissements dévastateurs. harmonique du « Propter magnum lointain, était avant tout filiale et
Pour pleurer le souvenir d’un des gloriam » (équilibre parfait entre presque sentimentale. Abordons
grands du chant d’hier, oui. Pour chœur et instruments) et du « Cum donc ces pages en gardant à l’esprit
Rigoletto, pas vraiment. dederit » (la pédale du sol grave) est l’aphorisme lisztien : « la lettre tue
Pierre Flinois conduitparungestededémiurge.À mais l’esprit vivifie ».
classer à Fasolis. Jérémie Bigorie Aurore Leger

110 Q CLASSICA / Avril 2018


RÉCITALS INTERPRÈTES QUATUOR
DAVID
OISTRAKH
(Quatuor à cordes)
++
Grieg : Quatuor n°1.
Mendelssohn : Quatuor op. 13.
Paganini : Caprice n°20
Muso Mu-021. 2015. 1 h04

On ne peut qu’être admiratif de


l’aisance instrumentale de ce qua-
tuor, de sa virtuosité sans limite, de
la plénitude de sa sonorité, de son
OLIVIER jeu à la corde, de son énergie débor-

CAVÉ
(piano)
dante. Mais tout cela est-il pertinent
danslesœuvresdecedisque?Dans
l’arrangement du Caprice de Paga-
+++++ nini, oui : la démonstration, le jeu
Beethoven : Sonates nos 1, 2 sensationnel fait partie du projet.
et 6. Haydn : Sonates DansGrieg:pasvraiment.Certes,la
Hob. XVI:32 et XVI:48 saltarelle se montre étourdissante.
Alpha 385. 2017. 1 h 15 Certes, la modernité d’écriture du
jeune Grieg, et notamment les rup-
Le pianiste suisse met intelligem- tures du discours, secoue l’auditeur
mentenmiroirdessonatesdujeune de 2018. Certes, on ne s’ennuie pas
Beethoven et de Haydn comme une seconde mais l’incapacité du
Claire-Marie Le Guay comparant quatuor à véritablement chanter
jadis avec finesse le clavier de les mélodies — les larmes sèches
Haydn et celui de Mozart (Accord). delacodadupremiermouvement…
Ce disciple d’Aldo Ciccolini, Nelson —ainsiqu’àdévelopperdespalettes
Goerner et Maria Tipo sait tisser fines de nuances et de couleurs
les liens qui unissent les deux travestit l’écriture du compositeur,
compositeurs tout en inscrivant la qu’on peine parfois à reconnaître
dialectique beethovénienne dans ainsi traité. Quant à Mendelssohn, la
une démarche à la fois d’héritier
et d’insoumis qui, loin des cadres
formels, jette avec virtuosité des
fusées à la face du public viennois.
On passe ainsi sans rupture du lan-
gage classique des deux Sonates
Hob.XVI:32et48deHaydnauxélans
volontaires des Sonates nos 1, 2 et 6
de Beethoven.
La lecture brillante, le lyrisme
contrôlé chez Haydn (Andante con
espressionede la Sonate48), la sub-
tilitédesgradationspourBeethoven
(Largo appassionato de la Sonate
n°2) portent la marque d’un soliste réponseestclairementnon:leurjeu
doté d’un sens aigu de l’équilibre expressionniste en noir et blanc vire
et toujours soucieux de l’architec- à la caricature. Les mélodies sont
ture, alliant des tempos allants à bousculées, le discours segmenté,
une rhétorique savamment dosée. rendantl’écritureincompréhensible
Au détour d’une phrase, voire d’un à maints endroits. Surtout, le qua-
mouvement, se dessinent des tuor se montre incapable d’expri-
regards croisés entre le maître et mer une quelconque émotion cré-
l’élève (l’humour de l’Allegro initial dible dans les moments tragiques
de la Sonate n°6 de Beethoven et et profonds, comme désœuvré
le Presto final de la Sonate 32 de car n’ayant pas à gesticuler. Alors,
Haydn) avec une manière com- pourquoi ce choix, et ce gâchis ?
mune d’interroger le discours. Un Les œuvres possiblement plus en
CD inventif et enregistré avec beau- adéquation avec leurs qualités ne
coup de présence. manquent pourtant pas…
Michel Le Naour Antoine Mignon
indesens.fr calliope-records.com

CLASSICA / Avril 2018 Q 111


Les disques du mois

RÉCITALS TITRES BEAU LOST IS


SOIR
++++
MY QUIET
+++++
Fauré : Sonate pour violon Duos et mélodies de
et piano n°1. Berceuse. Purcell/Britten, Mendelssohn,
Franck : Sonate pour violon Schumann et Quilter
et piano. Panis angelicus. Carolyn Sampson (soprano),
Debussy : La Fille aux cheveux Iestyn Davies (contre-ténor),
de lin. Beau soir Joseph Middleton (piano)
Kyung Wha Chung (violon), Bis SACD 2279. 2016. 1 h 19
Kevin Kenner (piano)
Warner Classics 0190295708085. Cette anthologie généreuse débute
2017. 1 h 04 HORIZONS
++++
ets’achèvepardespagesanglaises,
unissant XVIIe et XXe siècles, entou-
Ce programme emprunte son titre Fauré : Trio. Sonates pour rant celles de l’Allemagne roman-
L’ALLIANCE DES à une mélodie de Debussy. Ce n’est violon et piano. Sonates tique. Pari audacieux et très bien
certes pas ce qu’il a fait de plus per- pour violoncelle et piano… tenu. Les six Purcell sont bien
CONTRAIRES
+++++
sonnel mais on y trouve un zeste de
romantisme fin de siècle du plus
David Lefort (ténor),
Pierre Fouchenneret (violon),
connus (Music for a While, etc.),
comme désormais leur prenante
Œuvres de Rheinberger, suave effet. On en dira autant de Simon Zaoui (piano), adaptation par Britten. Certains
Busch, Guilmant, Franck, La Fille aux cheveux de lin, prélude Raphaël Merlin (violoncelle) airs deviennent parfois duos et la
Dubois, Gounod et Erb pour piano dont la mélodie modale Aparté AP162 (2 CD). 2016. 2 h 32 symbiose des voix de soprano et de
Pascale Karampournis (violon), sied fort bien au violon. Et dans un contre-ténor se montre particuliè-
Kurt Lueders (orgue) registre analogue, la Berceuse de Onpourrafairedemenuesréserves rement heureuse. Même évidence
Hortus 146. 2017. 58’ Fauré et le célèbre Panis angelicus sur la photo qui nous présente les avec les six duos de Mendelssohn
de Franck font partie de ces pièces quatre moustachus munis de fau- et ses quatre mélodies de l’op. 63,
Anciens et modernes, Français et qui vont droit au cœur. réennesbacchantes.Ilestditqu’au- ainsi que les trois Duos op. 77, d’où
Allemands,grandsetpetitsmaîtres, Mais l’essentiel n’est pas là. Kyung jourd’hui, même pour chanter « les
violon et orgue : tels sont les Wha Chung avait déjà enregistré la grands départs inassouvis » de
contraires que le Duo Dulciâme, Sonate de Franck avec Radu Lupu, L’Horizon chimérique ou illustrer le
Pascale Karampournis et Kurt Lue- il y a près de quarante ans (Decca). bouleversant Andante du Trio, il faut
ders, s’est mis au défi de réunir. La Cette nouvelle version ne lui est pas se la jouer fun et décalé. L’Horizon
réussite est proportionnelle à la inférieuretechniquementetmontre chimérique est d’ailleurs le point un
discrétiondesinterprètes.Parmiles qu’à soixante-huit ans, et en dépit peu faible de l’ensemble. David
nombreux mérites de cette réali- de quelques années d’interruption Lefortestunagréableténor,austyle
sation, le premier est sans aucun de carrière, la violoniste coréenne élégant,àlaprononciationcorrecte,
doute d’avoir mis à l’honneur des a conservé ses moyens. Le son mais un peu sourd dans le grave. Il
compositeurs délaissés, inconnus est juste, mûr, ferme, splendide, est vrai que la prise de son a ten-
en dehors du petit milieu des ama- bien soutenu par le piano de Kevin dance à le noyer par moments dans
teurs d’orgue. Leurs œuvres pour- Kenner. Le duo, cela dit, joue tout le son du piano.
tant égalent et parfois même sur- cela dans un grand style ample et Côté instrumentistes, c’est très
passent les pages les plus célèbres symphonique, d’ailleurs amplifié satisfaisant. Pierre Fouchenneret, légèreté et humour ne sont pas
de nombreux grands noms du par une prise de son large, mais tou- violoniste de premier ordre à la absents, dans Sonntagsmorgen et
répertoire. La bouleversante Prière jours nuancé et contrôlé, presque sonorité large et puissante, offre une adaptation de Ruy Blas, pas
sur un verset du Pater noster de des deux sonates pour violon d’une piquée des vers ! Les trois Duos
l’Alsacien Marie Josef Erb (1858- lecture très nuancée. Raphaël Mer- op. 43 et les quatre autres solos
1944), imprégnée de l’influence de lin se monte très vivant dans les de Schumann baignent dans une
Fauré et de Debussy, constitue à deux sonates pour violoncelle, même euphorie où jamais rien « ne
cet égard un véritable sommet qui servies par une sonorité magni- pèse ni ne pose », même le rêveur
justifie à elle seule l’intérêt de l’en- fique, personnelle, discrètement Nachtlied ou le renoncement rési-
registrement. Ce programme nous ombre et nuancée. Et puis, son gné mais lumineux de DerEinsiedler
plonge dans un univers musical lui interprétation est pleine de naturel que Iestyn Davies nous présente
aussi oublié bien qu’il marqua pro- et de spontanéité. Dans tous les dans leur bouleversante simpli-
fondément la pratique profession- cas, y compris dans le sublime Trio, cité, le Stille Liebe, transfiguré par
nelle et amateure au tournant des évidemment le rapport avec le Carolyn Sampson. Les six duos et
deux derniers siècles : celui de la piano de Simon Zaoui est très natu- solos de Roger Quilter (1877-1953),
musique de chambre avec orgue rel et sans raideur. Pour sa part, il sur des textes de Shakespeare,
qui témoigne de la grande plasticité a choisi les trois derniers Noc- Shelley ou Jonson, parachèvent
des Théodore Dubois et autres jusqu’à la froideur. À ce traitement, turnes, les pièces les plus intimes admirablement cette sélection
Alexandre Guilmant jonglant entre la Sonate n°1 de Fauré perd un peu qui soient. Dans le n°13, le plus aussi inventive que suprêmement
les pièces usuelles destinées à de son charme chambriste. On connu, il conserve le même ton réalisée. Sampson et Davies sont
l’office et la délicieuse légèreté d’un se sent davantage dans un vaste intimement et tourmenté que dans d’une vocalité exceptionnelle, d’un
scherzo mondain ou d’une mélo- auditorium que dans un salon de les deux précédents. C’est un choix bout à l’autre tout comme le piano
die. L’orgue, l’harmonium et le la Plaine Monceau mais cela donne respectable même si on peut ima- si nuancé, profond et attentif de
violon s’y soutiennent et s’y com- une image assez noble et grandiose giner cette pièce plus lumineuse. Joseph Middleton. Les trois ne font
plètent jusqu’au tutti dans le plus de Fauré. Jacques Bonnaure Une interprétation à connaître, pas ici œuvre provisoire, mais s’im-
parfait équilibre. À écouter sans d’un pianiste très concerné. posent à notre mémoire.
modération. Aurore Leger Jacques Bonnaure Xavier de Gaulle

112 Q CLASSICA / Avril 2018


La chronique un peu

DE PHILIPPE
VENTURINI

ABONDANCE DE
BIENS NE NUIT PAS
ela fait des années que le CD est jugé dépassé,ringardisé Bach, Mozart, Beethoven, Debussy. D’autres se spécialisent dans

C par la musique en ligne, par le streaming, et même,


ironie de l’histoire, par le disque microsillon. Cela fait
des années qu’on annonce sa disparition. À en croire
certains médias, il aurait même déjà quitté l’horizon
musical. Bref, le CD, c’est fini. Nous invitons chaleureusement les
commentateurs et autres colporteurs de jugements définitifs à venir
visiter la rédaction de Classica pour apprécier une réalité tout autre;
l’exploration du passé et font réentendre des interprètes tombés aux
oubliettes, comme la pianiste Eileen Joyce ou la violoniste Johanna
Martzy.Et les grandes maisons profitent de la technologie (la remas-
térisation) pour valoriser leur patrimoine et rééditer des enregis-
trements indisponibles depuis longtemps, tels ceux du Quatuor
Juilliard, du Quatuor de Budapest ou de la pianiste Maryla Jonas.
L’inconnu n’est pas la seule destination susceptible d’intéresser
pour voir des piles de disques qui, chaque mois, gagnent de la hau- le mélomane curieux.L’imagination peut aussi se révéler une bous-
teur et finissent par vaciller telles des tours soumises à un tsunami. sole fiable. En atteste le programme « Enfers » proposé par
Le phénomène est, fort heureusement, bien plus pacifique et ne Raphaël Pichon et Stéphane Degout (lire p. 78): les œuvres sont
traduit nulle colère chtonienne ou dérèglement des éléments. connues, mais leur agencement les présente sous une lumière
Il témoigne au contraire du formidable dynamisme des éditeurs nouvelle et compose un disque passionnant. Les artistes ont bien
et des artistes, certains endossant parfois avec une fière témérité compris qu’il fallait stimuler le mélomane et ne plus se contenter
les deux habits, bien décidés à défendre des répertoires oubliés, d’aligner quelques airs célèbres. Mieux vaut insérer des pages
à soutenir des compositeurs inconnues et/ou proposer des
d’aujourd’hui ou à présenter de parcours singuliers, thématiques
jeunes ensembles. ou historiques.
Ne soyons pas naïfs: certains pro- Certes, les sonates de Beethoven,
jets très ciblés, très spécialisés, ne les trios de Schubert ou les sym-
rencontreront qu’un public res- phonies de Mahler n’ont pas
treint. Mais il faut bien avoir le quitté les tiroirs des éditeurs.
courage de quitter les autoroutes Mais qui se plaindra de pouvoir
du répertoire pour s’aventurer sur aussi écouter des contemporains
des voies moins fréquentées. De comme Hans Abrahamsen,
nombreux « petits » labels ont Ondrej Adamek ou Philippe
ainsi choisi les cartes IGN de l’his- Boesmans, des mélodies de Quil-
toire de la musique pour faire ter, la musique de chambre
découvrir des noms endormis à d’Henriette Renié ou des œuvres
DISNEY

l’ombre des sommets appelés d’Arnold Bax?X

CLASSICA / Avril 2018 Q 113


LE JAZZ
DE JEAN-PIERRE JACKSON

ÇA NE MANQUE PAS D’AIR(S)


Le Carnegie Hall à l’Olympia, l’anthologie l’orchestre affirmant par ail- Ongoûtera enparticulier LeJar-
leurs un entrain et une grâce din suspendu, belle pièce bril-
Bobby Jaspar, Mary Poppins qui swingue, juvéniles tout à fait en accord lamment composée et parfaite-
avec l’univers disneyien, qui ment exécutée. (Sébastien Texier
un Jean-Philippe Bordier aérien… trouve ici une illustration émi- & Christophe Marguet 4tet, For Tra-
nemment sympathique. (Duke vellers Only.Cristal Records CR 260,
Orchestra, Jazzy Poppins. Juste une Sony. +++)
lyaurabientôtsoixante attachante. (Bobby Jaspar, The Trace, Socadisc. ++++) Le guitariste Jean-Philippe Bor-

I
ans,le 1er octobre 1958, Quintessence. Frémeaux FA 3069, Composé d’un tube,d’un saxo- dier,dont voici le second album,
l’Olympia accueillait Socadisc.CHOC) phone alto (parfois remplacé est aussi talentueux que discret.
sur scène une brochette Le Duke Orchestra de Laurent par une clarinette), d’une gui- Auteur des douze belles compo-
prestigieuse de jazz- Mignard fait revivre la comédie tare électrique et d’une batterie, sitions du disque,il livre de déli-
men américains: le trio musicale Mary Poppins à le Quatuor Sébastien Texier & cats soli en compagnie d’un
du pianiste Phineas Newborn laquelle Duke Ellington avait Christophe Marguet fait preuve orgue Hammond, d’une batte-
avec Oscar Pettiford et Kenny dédié un album en 1964. C’est d’originalité, non seulement rie et d’un vibraphone, faisant
Clarke puis,avec la même ryth- la délicieuse Sophie Kaufmann dans l’instrumentation, mais ainsi naître tout un monde très
mique, le saxophoniste Lee qui interprète les chansons également dans le répertoire aérien, aux sonorités raffinées.
Konitz, suivi des trombonistes arrangées de façon nouvelle où des compositions person- (Jean-Philippe Bordier Trio, Hipster’s
Jay Jay Johnson et KaiWinding. (« Chim Chim Cheree » nelles soignées dessinent un Alley. Black & Blue 859 2, Socadisc.
Sous l’appellation de « Jazz from devient « Chem Cheminée »), univers semblable à nul autre. ++++) X
Carnegie Hall », tout un aréo-
page de brillants solistes qui
enflamme la salle parisienne où LA DISCOTHÈQUE IDÉALE 87
de chanceux spectateurs se
voient offrir un récital de
légende dont aujourd’hui la Jimmy Smith
précieuse restitution sonore
constitue un pur miracle. (Jazz Groovin’ at Smalls’ Paradise
from Carnegie Hall. Frémeaux Un disque Blue Note paru en 1958.
FA 5721, Socadisc. CHOC) Au-delà d’un monument de swing, le trio du jazzman élabore
Le saxophoniste belge Bobby une formule et un langage qui deviendront un modèle du genre.
Jaspar, mort trop tôt à trente-
sept ans, se voit consacrer une Présent dans certains foyers américains où il sert surtout
anthologie en trois CD rendant à la liturgie familiale ou de voisinage, employé occasionnellement
justice à son talent d’improvisa- avant la Seconde Guerre mondiale, entre autres par Fats Waller
teur qui séduisit les plus grands, et Count Basie, l’orgue Hammond naît comme instrument
tels Miles Davis, Milt Jackson, soliste de jazz au début des années 1950 avec Wild Bill Davis, Milt Buckner et Jimmy Smith.
ChetBakeretbeaucoupd’autres. C’est ce dernier qui le popularise, ici enregistré au club Small’s Paradise de New York, à Harlem,
Rassemblant ses faces essen- sur la 7e Avenue, en trio avec le guitariste Eddie McFadden et le batteur Donald Bailey. Les organistes
tielles captées en France et aux qui suivront adopteront cette formule instrumentale et ne manqueront pas de s’inspirer du langage
États-Unis, cette rétrospective, alors créé par Jimmy Smith, qui deviendra l’étalon du genre. Cette captation devant un public conquis
judicieusement organisée par (l’orgue Hammond dans un petit espace fait vibrer tout le corps de l’auditeur) est représentative
Alain Tercinet, permet de réé- de la période Blue Note de Jimmy Smith, bien que, contrairement à la plupart de ses autres albums
couter une des plus grandes de la même époque, le blues n’y soit pas prédominant. Par accident finalement bienheureux,
voix de la fin des années 1950 et le système de percussion de l’orgue ne fonctionnant pas ou étant désactivé, le son de son instrument
une personnalité musicale est plus fluide, ce dont il tire parti avec brio : le solo ébouriffant de près de cinq minutes sur Indiana
injustement oubliée, mais très en donne une idée impressionnante. On découvre là Jimmy Smith dans ses grandes œuvres.

114 Q CLASSICA / Avril 2018


EVE RUGGIERI RACONTE…
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LES DVD DU MOIS WOLFGANG AMADEUS
MOZART
(1756-1791)
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Les Noces de Figaro
Carlos Álvarez (Le Comte),
Diana Damrau (La Comtesse),
Golda Schultz (Susanna),
Posé sur un crassier de charbon,
materné par une Amelfa rondouil-
larde, voici donc le Tsar Dodon,
potentat fatigué en pyjama,
régnant en son lit d’argent somp-
tueux, qui sera char d’assaut pour
son retour triomphal, dont les vic-
times seront exposées clair par
le regard blafard et glaçant de ce
Markus Werba (Figaro), Marianne peuple russe, et une immense
Crebassa (Chérubin), Andrea photo dira qu’il est toujours la vic-
Concetti (Bartolo/Antonio), time du jeu des puissants. L’univers
Kresimir Spicer (Basilio/ visuel de Barbara de Limbourg est
Don Curzio), Anna Maria Chuiri certes ici référencé (tour construc-
(Marcellina), Chœurs et tiviste effondrée, perspective mos-
Orchestre de La Scala de Milan, covite ancienne en rideau froissé),
dir. Franz Welser-Möst, mise mais déformé, tronqué, dans une
en scène Frederic Wake-Walker NICOLAÏ réalité « brutale, absurde, rêveuse »
C Major 2 DVD 743108. 2016. 3 h 34 d’une confondante efficacité, où

Commentremplacerl’iconiquepro-
RIMSKI- Pelly joue de ses acteurs avec la
virtuosité de la dérision. Ainsi por-
ductionde Strehler?ÀMilan, Frede-
ric Wake-Walker lui rend hommage
KORSAKOV
(1844-1908)
tés à se surpasser, le Tsar balourd,
mais manquant un peu de noirceur
enjouantuneformedeméta-théâtre, Le Coq d’or et de profondeur de Pavlo Hunka,
respectueux autant qu’irrévéren- Pavlo Hunka (le Tsar Dodon), le formidable Astrologue d’Alexan-
cieux. Mais là où le charme de l’Ita- Alexey Dolgov (Le Prince der Kravets, débordant d’aigus,
lien passait, seul le jeu implacable Gvidon), Konstantin Shushakov l’opulente Amelfa d’Agnes Zwierko,
de la machine Da Ponte ressort ici (le Prince Afron), Alexander les deux princes bondissants et
en majesté. De poésie, de rêverie, Vassiliev (le Général Polkan), prétentieux d’Alexey Dolgov et de
rien ne passe la rampe. On reste Agnes Zwierko (Amelfa), Konstantin Shushakov, parfaits
partagé entre une direction au cor- Alexander Kravets (l’Astrologue), godelureaux vocaux, le Coq déli-
deau, aux détails pétillants de mobi- Venera Gimadieva (la Reine cieusement sonore de Sheva
lité, et des tics pour faire branché. de Shemakha), Sheva Tehoval/ Tehoval, invisible – c’est Sarah
Et, ici, les beaux décors d‘Antony Sarah Demarthe (le Coq d’or), Demarthe qui incarne sur scène
McDonald sont sans cohérence. Chœurs et Orchestre de La un gallinacé jaune d’or irrésis-
Welser-Möst dirige plutôt appuyé, Monnaie, dir. Alain Altinoglu, tible –, et enfin, la Reine de She-
l’orchestre prend son plaisir à cette mise en scène Laurent Pelly makha enchanteresse de Venera
battuedefaitassezlente.Leplateau Bel Air DVD BAC 147 BAC 447. Gimadieva, aussi ravissante de
s’ensort,lui,fortbien.Lerelatifman- 2016. 1 h 58 physique que de voix, rendant
quedegravedubeauFigarodeWerba son fameux et virtuose « Hymne
estsaseulefaiblesse.JolieSusanne Diable de Laurent Pelly. Alors qu’on au soleil » telles les plus grandes,
deSchultz,quiévoqueBarbaraHen- s’ennuyait ferme devant la capta- font une distribution de haut vol qui
dricks, superbe Comtesse de tion récente de la production cau- s’amuse autant qu’elle séduit.
Damrau,malgréundébutde«Porgi, tionnée par Valery Gergiev au Coup de chance, ce Coq d’or est
amor » scabreux, Comte d’Álvarez Théâtre du Mariinsky (voir Classica aussi l’acte fondateur d’une autre
somptueux et Crebassa formidable n°194), voici que son Coq d’Or rencontre réussie, celle d‘Alain Alti-
engarnementturbulentplusqu’ado- bruxellois paraît en vidéo pour noglu,entantquenouveaudirecteur
lescent amoureux. Et un Spicer nous faire retrouver un réel plaisir musical,avecl’OrchestredeLaMon-
d’exceptionenBasileetCurzio.Vidéo- à ce brûlot prémonitoire et toujours naie, choix heureux s’il en est. Si
graphie inchangée. Pierre Flinois actuel, où Rimski osait la critique la phalange n’a pas la superbe
implicite d’un régime tsariste à des forces russes, elle ne manque
l’agonie. L’absurde, qui règne dans ici ni de piquant, ni de volupté, et
son ultime opus lyrique, aussi cruel rend parfaitement les mélismes et
et caustique qu’amusant, semble la rutilance de la partition, sans rien
fait pour l’humour toujours délicat, perdre du ton narquois requis, ni
LES NOTES maisravageurdumetteurenscène: de l’esprit toujours russe de cette
DE CLASSICA rencontre heureuse. Car, avec lui, musique.Deplus,lacaptationaudio
Coup de cœur les princes déjantés, les boyards améliore franchement l’ambitus
+++++ ridicules, les camionneuses sovié- de l’orchestre que l’acoustique du
Excellent tiques callipyges et tout ce peuple palais de la Monnaie, lieu transitoire
++++ asservi jusque dans son mental et, dont on ne gardera pas un souvenir
Bon finalement, dévasté ne sont pas là ébloui, laminait quelque peu.
+++ pourassénerlourdementlesleçons Bref, c’est un enchantement, noir
Moyen del‘Histoire,maispourservirlapoé- mais irrésistible, et la référence
++ sie quasi onirique et pourtant si désormais en vidéo, la captation
Décevant
+
provocante d’un propos fidèle au du joli spectacle japonisant signé
Inutile conte qui, de Perrault à Pouchkine, Takashima et Nagano au Châtelet
+ nous dit toujours et encore de de 2002 ne pouvant lui non plus
sombres vérités. tenir la comparaison. P. F.

116 Q CLASSICA / Avril 2018


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13 x 2,1 x 10 cm De la taille d’un (petit) livre de sonore, et trois sorties analo- les plus faibles, là où se loge
Poids: 450 g poche, ce modèle peut fonc- giques (jack de 6,35 mm et de l’âme de la musique : le tou-
Finition: noire ou grise tionner avec un smartphone, 3,5 mm pour le casque, RCA cher d’un pianiste, le poids
Origine: Royaume-Uni pour une utilisation nomade, pour un amplificateur) com- de l’archet d’un violon ou
Distribution: L’Exception ou un ordinateur, pour un plètent cette panoplie. d’un violoncelle sur la corde,
musicale emploi plus statique, soit par le vibrato d’une voix se per-
Tél.: 07 60 47 29 25 connexion avec prise micro- Écoute çoivent ainsi sans peine. Un
USB, soit par Bluetooth. Dans Plus de 2 000 u pour un appa- équilibre tonal exemplaire,
Pour: le naturel, l’évidence son boîtier en aluminium, reil portable peut sembler privé de toute coloration mais
Contre : le prix ? il enferme un circuit de conver- totalement déraisonnable. pas de couleurs, assure une
sion maison capable de traiter Ça l’est. Mais le Chord n’a rien transmission la plus neutre,
Timbres: ++++ des signaux codés en 32 bits/ d’un modèle gros comme une c’est-à-dire la plus objective,
Transparence: ++++ 768 kHz et en DSD 512 (plus clé USB qu’on glisse dans sa du message, afin d’approcher
Restitution spatiale: ++++ de cinq cents fois la résolution poche: il peut aussi bien fonc- au plus près les intentions
Finition: ++++ du CD). Des diodes de couleur tionner en usage mobile avec des musiciens et de s’aban-
Rapport qualité/prix: +++ renseignent sur la nature du un casque qu’en mode domes- donner à la contemplation.
signal écouté, mais également tique avec une chaîne hi-fi de Quand on s’appelle Hugo… X

118 Q CLASSICA / Avril 2018


TAGA THDA-200T
Récemment aligne un mini-port USB, un baume lénifiant qui finirait
distribuée en pour relier une tablette, un par rendre les musiciens apa- Prix: 240 u
France, la mar- smartphone ou un ordinateur, thiques. Les cordes et les voix Entrées numériques :
que polonaise mais aussi un jeu de fiches sont ainsi magnifiques de 1 USB
Taga Harmony RCA, pour une entrée analo- plénitude chromatique et de Dimensions (L x H x P) :
(To Achieve Glorious Acous- gique directe (la sortie d’un richesse harmonique. L’aigu 15 x 5 x 11,5 cm
tics) nous a déjà enthousias- lecteur CD, par exemple) et ne se montre jamais pointu, Poids: 850 g
més avec le tout-en-un une prise pour raccorder l’ali- ce qui, pour une écoute au Finition: noire
HTR-1000CD(470 u)etl’ampli- mentation électrique externe. casque, préserve de la fatigue Origine: Pologne
ficateur intégré HTA-1200 La conversion est assurée par ou de la saturation. Et quand Distribution: Hamy Sound
(1 290 u), tous deux salués par un circuit Cirrus Logic de la musique exige des contrastes, Tél.: 01 47 88 47 02
un CHOC de Classica. À leur résolution 24 bits/192 kHz. de l’énergie (grave du piano,
image, le THDA-200T recourt par exemple) et de l’aération Pour: la douceur
à la technologie du tube. Il Écoute (un orchestre), le Taga sait les et l’énergie
n’apparaît pas aussi claire- Certes, ce modèle n’est pas le lui offrir: l’écoute reste ainsi à Contre : rien à ce prix
ment que dans ces deux autres plus complet: il ne dispose que la fois détaillée et chantante. X
appareils ; a priori, il s’agit d’une unique entrée numé- Timbres: ++++
d’un simple boîtier noir carré rique USB. Mais il a deux Transparence: ++++
en aluminium brossé. Il faut atouts : sa musica- Restitution spatiale: ++++
regarder sur un côté pour voir lité rayonnante et Finition: ++++
apparaître une lueur rouge son prix très serré. Rapport qualité/prix: ++++
caractéristique : une lampe L’association du
12AX7. Elle fonctionne en transistor et du tube
classe A avec des transistors, permet une restitu-
de façon à profiter du meilleur tion à la fois précise,
des deux technologies.Si la face dynamique et chaleu-
avant n’arbore que la prise reuse. La fameuse dou-
casque et le gros potentiomètre ceur du tube n’agit heu-
de volume, la face arrière reusement pas comme

RHA DACAMP L1
L’ e n t r e p r i s e (sortie mini-jack ou mini- son, à faire tonner les basses,
écossaise RHA XLR) ou une chaîne hi-fi via briller les aigus ou ronronner Prix: 399,95 u
Technologies la sortie ligne (mini-jack). le médium. Pas de sourire Entrées numériques :
Limited est spé- Le RHA accepte les signaux en enjôleur ni de sucre ajouté : 1 optique, 1 USB
cialisée dans les produits audio 32 bits/384 kHz et en DSD 256 c’est garanti sans colorant. Dimensions (L x H x P) :
nomades de qualité. Elle pro- (11 et 28 MHz). La batterie Aussi quand la prise de son est 11,8 x 2 x 7,3 cm
pose ainsi des écouteurs assure une utilisation nomade un peu métallique, il y a fort à Poids: 233 g
intra-auriculaires, avec ou et possède une autonomie de parier que les tympans soient Finition: noire
sans fil (Bluetooth), logés dans dix heures, selon le fabricant. agacés par quelques piqûres Origine: Royaume-Uni
des coques en acier ou en d’aiguille. De même, si le grave Distribution: Sound & Colors
céramique, et le présent Écoute traîne, il ne sera pas ramassé. – GT Audio
Dacamp L1. De fabrication Voilà un modèle qui devrait Mais quand le travail est bien Tél.: 01 45 72 77 20
soignée et d’un design épuré, convaincre les mélomanes. fait, on se plaît parfaitement
cet appareil dispose d’un cir- Convaincre plutôt que séduire. à cerner l’acoustique du lieu, Pour: une écoute
cuit de conversion ESS Sabre Le Dacamp ne cherche à localiser chaque pupitre, très objective
par canal, de molettes de en effet jamais à à percevoir les différences de Contre : rien
réglage de volume, de gain et enjoliver le micros entre
de tonalité et d’entrées numé- les instru- Timbres: ++++
riques, USB ou optique. Il se ments et la Transparence: ++++
branche donc directement, via voix, à dis- Restitution spatiale: +++
un cordon USB, à un smart- tinguer les Finition: ++++
phone, à une tablette, superposi- Rapport qualité/prix: ++++
Android ou iOS, et à un tions de pistes.
ordinateur, PC ou Mac, Une exigence profes-
pour en récupérer le signal sionnelle et un prix d’ami.
numérique, le convertir et Une très belle réussite. X
l’acheminer vers un casque

CLASSICA / Avril 2018 Q 119


LA HI-FI Prix: 1650 u PRO-JECT
Entrées numériques:
2 coaxiales, 1 optique, 1 USB
HEAD BOX S2
Dimensions (L x H x P) : DIGITAL
MOON 230HAD 17,8 x 7,6 x 28 cm
On pourrait le
Poids: 2,8 kg
LeMooncumule lumineuses, répond un pan- glisser dans sa
Finition: noire ou grise
les fonctions neau arrière encombré de poche, mais ce
Origine: Canada
d’amplificateur prises en tout genre : entrée modèle n’a rien
Distribution: PPL
pour casque, de analogique, deux sorties ana- d’un baladeur : il se branche
Tél.: 04 50 17 00 49
convertisseur, mais aussi de logiques, l’une variable, l’autre sur le secteur via un transfor-
préamplificateur. Il accompa- fixe, et quatre entrées numé- mateur externe. En façade se
Pour: la fluidité musicale
gnera donc un lecteur CD ou riques. Le Moon supporte les superposent deux rangées de
et les détails
un réseau directement bran- signaux en 32 bits/384 kHz et diodes lumineuses : la pre-
Contre: un très léger
ché en numérique, un ampli- en DSD 256. mière indique l’entrée sélec-
manque de profondeur
ficateur intégré dépourvu de tionnée, la seconde le filtre
sortie casque ou un amplifica- Écoute Timbres: ++++
utilisé. Le convertisseur sait
teur de puissance. À une face Le 230HAD s’inscrit dans la traiter des signaux en 32 bits/
Transparence: ++++
sobre, où se côtoient le gros droite ligne esthétique du fabri- 768 kHz et en DSD 256.
Restitution spatiale: +++
potentiomètre de volume, cant canadien. Malgré son ori-
Finition:
la petite touche de sélection gine américaine, il ne cherche
Rapport qualité/prix:
++++
++++
Écoute
d’entrées et quelques diodes pas le grand spectacle du son. Malgré son format mini,
Il se montre au contraire plus le Head Box S2 Digital aime
rigoureux que démonstratif : les grands espaces, les spectres
le grave reste toujours très bien ouverte, en profondeur larges, les belles échelles dyna-
tenu, jamais envahissant, et le notamment,mais on doit sou- miques. Très réactif, toujours
médium évite les textures trop ligner la qualité de l’aigu qui sur le qui-vive, il garantit des
facilement onctueuses.On peut sait éclairer mille détails sans écoutes stimulantes. On peut
éventuellement imaginer une jamais fatiguer. L’auditeur est sans doute imaginer un aigu
restitution spatiale un peu plus au cœur de la musique. X encore un peu plus raffiné,
mais il n’a rien de métallique
ni de vinaigré. Cette boule de
nerfs a de quoi enthousiasmer
plus d’un mélomane. X
Prix: 799 u PIONEER U-05-S
Entrées numériques: Avec son large acceptent des signaux jusqu’en
2 coaxiales, 2 optiques, écran, ses nom- 24 bits/384 kHz et en DSD 128.
1 XLR, 1 USB breuses prises Le poids de l’appareil laisse
Dimensions (L x H x P) : casqueenfaçade, deviner une importante ali-
29,6 x 10,1 x 27,1 cm dont les rares XLR (une à mentation électrique.
Poids: 6,3 kg quatre broches), le Pioneer
Finition: grise arbore une incontestable Écoute Prix: 279 u
Origine: Japon allure d’appareil profession- Pioneer a montré à plusieurs Entrées numériques:
Distribution: Pioneer-Onkyo nel ; on l’imagine sans peine reprises qu’il savait produire 1 coaxiale, 1 optique, 1 USB
Europe dans un studio. Il permet en des casques de très haut Dimensions (L x H x P) :
Tél.: 01 84 88 47 12 effet de régler le volume niveau, tel le SE-Master 1. 10,3 x 3,7 x 12 cm
sonore en deux paliers, le Aussi ne s’étonnera-t-on pas Poids: 366 g
Pour: la transparence second permettant de s’ajuster de découvrir des qualités sem- Finition: noire ou grise
et la qualité des timbres au mieux au caractère du blables d’objectivité, de clarté, Origine: Autriche
Contre : rien casque. S’y ajoutent deux de rapidité et d’équilibre tonal Distribution: Audio
niveaux de gain. L’espace de à l’écoute de cet amplificateur. Marketing Services
Timbres: ++++ la face arrière se montre tout Ses nombreux réglages per- Tél.: 01 55 09 55 50
Transparence: ++++ aussi occupé et aligne pas mettent de profiter au maxi-
Restitution spatiale: ++++ moins de six entrées numé- mum des qualités de chaque Pour: de l’air, de l’énergie
Finition: ++++ riques et sorties analogi- casque et de disposer d’une Contre: très léger manque
Rapport qualité/prix: ++++ ques. Les huit circuits Sabre restitution musicale à la fois de soyeux
très détaillée, mais jamais figée
ni asséchée. Le grave se déploie Timbres: +++
avec une grande aisance, tout Transparence: ++++
en restant sous contrôle Restitution spatiale: ++++
(piano, orchestre), et l’aigu ne Finition: ++++
brille jamais d’une lumière Rapport qualité/prix: ++++
artificielle. X

120 Q CLASSICA / Avril 2018


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Écoute de studio Centrale


odèleunique,échappé plissée capable d’atteindre à musique
M de toute gamme
existante, la nouvelle
Studio de Monitor Audio pro-
des fréquences très aiguës.
De façon à équilibrer les pres-
sions à l’intérieur du coffrage,
fite cependant des innovations deux évents, l’un en haut,
technologiques développées l’autre en bas, sont percés.
par le constructeur anglais sur Le filtre choisit des compo-
ses différentes autres séries. sants de haute qualité, tels que

C
Cette enceinte compacte réu- des condensateurs à film ’est un disque épais de 7 cm
nit ainsi deux haut-parleurs polypropylène et des induc- qui, comme son nom l’indi-
de 10 cm de diamètre inspirés teurs à air laminés en acier, que,ademultiplesfonctions.
par son modèle phare, la Pla- et se connecte à un bornier Le Music Center d'Elipson com-
tinum PL500 II. Ceux-ci sont plaqué en rhodium. Monitor prendainsiunamplificateurstéréo-
protégés par un coffret en alu- Audio propose un pied spéci- phonique, un lecteur de CD (char-
minium moulé et s’appuient fique à 500 u la paire. X gement motorisé par une fente) et
sur le panneau arrière par une untunerFMRDSetDAB.Équipédu
tige métallique, de façon à Bluetoothapt-Xpourunetransmis-
assurer une rigidité maximale Prix: 1300 u la paire sion à distance depuis une tablette
à l’ensemble. Rendement: 86 dB ou un smartphone, cet appareil
Les haut-parleurs adoptent Dimensions (H x L x P): aligneaussi unebatteriede conne-
une structure composite en 34 x 15,7 x 36,1 cm xions, qui permettent d’ajouter un
sandwich dans laquelle se recouvertdecéramique.Lamem- Poids: NC caisson de grave, un amplificateur
glisse un matériau en nid brane arrière, elle, emploie Origine: Royaume-Uni depuissancesupplémentaire(sor-
d’abeille. La membrane avant la fibre de carbone tissé. Entre Distribution: PPL tie préamplificateur), un casque,
est composée d’alliage d’alu- ces deux transducteurs s’ins- Tél.: 0450170049 unecléUSB(fichierMP3ouautres),
minium et de magnésium talle un tweeter à membrane deux entrées analogiques par
prises RCA (serveur multimédia,
téléviseur),unetroisièmeparmini-
fiche jack (baladeur), une entrée

Balade de luxe numérique optique (téléviseur,


décodeur,satellite,consoledejeux).
LemoduleChromecastinclusoffre
i l’écoute nomade de la Il dispose d’une traditionnelle pour s’adapter à tous les styles uneconnexionenwi-fipourécouter

S musiquedepuisunsmart-
phone est devenue la
règle, elle doit cependant com-
sortie casque de 3,5 mm de
diamètre, mais également
d’une prise jack classique de
d’écoute. Le baladeur sup-
porte les fichiers codés en DSD
jusqu’à 5,6 MHz, en MQA
de la musique en streaming. Et
c’estavecunetélécommande,très
bien conçue, que l’on peut piloter
poser avec les limites techno- 2,5 mm à quatre pôles : elle (MasterQualityAuthenticated), cette centrale à musique. X
logiques de l’appareil. Les propose deux modes de resti- et en 32 bits/192 kHz. Sa capa-
amateurs de haute-fidélité, tution, BTL (privilégiant la cité de stockage de 16 Go peut
possesseurs d’un casque de puissance de sortie) et ACG être étendue grâce à deux cartes Prix: 999 u
qualité, peuvent espérer fran- (contrôle de gain automatique micro SD de 256 Go chacune. Puissance: 2 x 120 W/
chir le mur du son. Existent, favorisant la stabilité du signal) Il est aussi possible d’écouter 4 Ohms
pour ce faire, des baladeurs la musique en streaming en Entrées analogiques:
numériques capables de lire se connectant à une large palette 2 RCA, 1 mini-jack
des fichiers audio en haute d’appareils via les technologies Entrées optiques:
définition.LePioneerXDP-02U wi-fi et Bluetooth intégrées. La 1 optique, 1 USB
est ainsi équipé de deux gestion s’effectue à partir d’un Sortie casque: oui
convertisseurs et amplifica- large écran tactile.L’autonomie Dimensions (D x H):
teurs ESS Sabre pour assurer annoncée du Pio-neer est 33 x 7, 3 cm
une restitution optimale. de quinze heures. X Poids: 3,8 kg
Finition: noire
Origine: France
Prix: 349 u • Dimensions (L x H x P): 9,4 x 6 x 1,5 cm • Finition: rose, blanche ou bleu marine Distribution: AV Industry
Origine: Japon • Distribution: Pioneer-Onkyo Europe • Tél.: 0184884712 Tél.: 0805696304

122 Q CLASSICA / Avril 2018


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Au doigt et LE TEST AMPLIFICATEUR

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quipé d’un large écran sur une unique touche,on peut

E
M
tactile de 16,3 cm de commander vocalement l’appel arque légendaire de la
diagonale, le nouvel d’un correspondant ou l’envoi haute-fidélité, recon-
autoradio XAV-AX205DB d’un SMS. nue pour ses appareils CLASSICA
de Sony permet de regarder Il est bien évidemment pos- à tubes,McIntosh pré- HI-FI

des DVD (sans doute pas en sible d’utiliser les cartes de sente son premier amplificateur
conduisant), de profiter d’un navigation et autres plans hybride. Hybride, c’est-à-dire
tuner FM RDS et DAB comme pour s’orienter comme d’affi- qu’ilassociedestubes,enl’occur-
du Bluetooth, mais aussi de cher les images captées par la rence deux 12AX7 et deux 12AT7
disposer de toutes les informa- ou les caméras pour faciliter dans le circuit de préamplifica-
tions, notamment les contacts, des manœuvres délicates. Une tion, à des transistors : les pre-
rangées dans un smartphone. amplification à quatre canaux miers assurent une grande
Ainsi, simplement en appuyant assure un rayonnement musi- palette de couleurs, les seconds
cal optimal dans l’habitacle de la netteté du trait. Derrière leur
l’automobile et une diffusion grille de protection, les quatre
sur les trois dimensions, hau- tubes s’illuminent et se dressent, une rare spontanéité. Adepte
teur comprise. X tel un portique, devant l’impo- des phrasés souples et d’un
sant bloc métallique noir, orné lyrisme continu, le McIntosh
d’un écran de contrôle OLED et MA252 sait aussi faire preuve
Prix: 600 u d’ailettes de refroidissement. À d’autorité (tenue du grave,
Dimensions (L x H x P): l’arrière se disposent les entrées rapidité des attaques, énergie
17,8 x 10,2 x 16,8 cm analogiques, dont une pour pla- du rythme) et de dynamisme
Origine: Japon tine tourne-disque et une autre pour mieux servir la musique.Ce
Distribution: Sony France en prises XLR, les sorties pour mariage de la carpe et du lapin
www.sony.fr enceintes et un caisson de constitue un mets de choix. X
basses. La télécommande per-
met de nommer chacune des
entrées et de gérer la tonalité Prix: 4990 u
et la balance. Puissance: 2 x 100 W
GIOVANNI FELICE SANCES Entrées analogiques:
PRISE DE SON
DU MOIS

Dialoghi Amorosi Écoute 4 dont 1 XLR et 1 phono


Hanna Al-Bender, Deborah Cachet, Reinoud Van Mechelen Manifestement, l’union entre Sortie casque: oui
Nicolas Achten, Scherzi Musicali tubes et transistors est appelée Télécommande: oui
Ricercar RIC 385 à durer. La combinaison des Dimensions: (L x H x P):
caractères des deux compo- 30,5 x 19,4 x 44,7 cm
n quatuor vocal et quelques sants permet en effet d’accéder Poids: 12,7 kg

U cordes, pincées (harpe, chitar-


rone, guitare, clavecin) ou frot-
tées (basse de viole, lirone) : cette
à une restitution musicale à la
fois détaillée et fluide, chaleu-
reuse et maîtrisée.Le spectre se
Finition: noire et argentée
Origine: États-Unis
Distribution: Europe
œuvre, qui balance entre monodie montre en effet très équilibré, Audio Diffusion
ornée et opéra, a besoin d’espace sans l’excès de coloration auquel Tél.: 0386330109
pour déployer ses sortilèges et lais- peuvent s’abandonner certains
ser ses timbres capiteux s’emparer amplificateurs à tubes, ni la dis- Pour: la plénitude
de l’auditeur. Installé dans l’église cipline desséchante de certains musicale, la vitalité
Sainte-Agnès du béguinage de Saint- modèles à transistors. Le violon Contre: rien
Trond, en Belgique, décidément propice à la musique avec son file ainsi librement dans l’aigu,
plafond de bois en carène de navire, l’excellent ensemble Scherzi sans s’encombrer d’un grave qui Timbres: ++++
Musicali (CHOC dans ce numéro, p. 88) bénéficie d’une prise de pourrait être celui d’un alto. Le Transparence: ++++
son exemplaire de naturel. Les micros sont placés à une distance contour et le timbre de chaque Restitution spatiale:++++
idéale des musiciens, c’est-à-dire pas trop près, pour profiter de leurs instrument sont parfaitement Finition: ++++
couleurs, de leurs nuances et de la dynamique dans une acoustique respectés, et les chanteurs lais- Rapport qualité/prix: ++++
favorable. Comme au concert. X sent leur voix s’épanouir avec

124 Q CLASSICA / Avril 2018


NOUVELLE
RÉFÉRENCE

Studio

Studio est le résultat du mariage


entre élégance et savoir-faire reconnu
mondialement. Son design moderne et les
technologies empruntées à Platinum II font
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Service cinq étoiles Triangle


une utilisation en multiroom, au cube
en affectant, si on le souhaite,

D
un DSP ou un suréchantillon- eux nouveaux caissons
nage à une zone d’écoute. de basses viennent enrichir
Il est possible d’installer dans la production de Triangle :
le Nucleus un disque dur leThetis 380 et le Tales 400, tous
interne, d’ajouter un disque deux conçus pour gagner de la
dur USB externe ou de conser- puissance imposante sans perdre
ver sa musique sur un NAS. de la vitesse de réaction. Le pre-
Bien que d’esthétiques rigou- mier se situe en haut de la gamme
reusementidentiques,leNucleus et utilise, pour reproduire des
et le Nucleus Plus se dis- fréquences très basses (jusqu’à
tinguent par leurs caractéris-
tiques techniques. Le second
offre une mémoire interne
(128 Go SSD) et une RAM
oon Labs a développé un ordinateur et qui doivent (8 Go) deux fois supérieures,

R un logiciel, appelé
Roon, destiné à gérer
sa bibliothèque numérique
en exploiter au mieux les pos-
sibilités. Il suffit de les connec-
ter au réseau ou, via USB, à un
et utilise un processeur diffé-
rent. Comme son apparence
le laisse supposer, le boîtier a
multimédia. L’entreprise new- DAC. Ceux-ci permettront été conçu de façon à dissiper
yorkaise propose désormais alors de piloter l’ensemble la chaleur sans recourir à un
deux serveurs audio, Nucleus des appareils compatibles avec ventilateur à l’intérieur, ce qui
et Nucleus Plus, qui intègrent la marque américaine, pour assure un silence absolu. X

20 Hz, indique le constructeur),


Prix Nucleus: 1800 u • Prix Nucleus Plus: 2990 u • Dimensions (L x H x P): 21,2 x 7,4 x 15,6 cm un haut-parleur à membrane en
Poids: 2,5 kg • Origine: États-Unis • Distribution: PPL • Tél.: 0450170049 alliage de cellulose et de carbone.
Il propose une entrée analogique
RCA, une entrée LFE (Low Fre-
quency Effects : le canal réservé

Nouveaux horizons
aux basses), des entrées et sor-
ties pour enceintes ainsi que le
réglage de la fréquence de cou-
près avoir renouvelé jaune, par des membranes en pure, du volume et de la phase.

A sa prestigieuse gamme
800 en 2016, le célèbre
fabricant Bowers & Wilkins
Continuum, matériau com-
posite tressé, de finition noire.
Le tweeter, appelé Carbon
Le Tales 400 donne accès à la
marque française. Également
doté d’un haut-parleur de 30 cm,
décline ses innovations tech- Dome, est censé proposer des il permet les mêmes réglages
nologiques sur la 700 qui performances supérieures à que le Thetis. X
prend ainsi le relais de la série celle du double dôme en alu-
CM. Celle-ci comprend trois minium et peut atteindre des
enceintes compactes (dont la fréquences très élevées (mais Prix Thetis 380: 1200 u
705, CHOC de Classica), trois inaudibles) pour offrir une Prix Tales 400: 500 u
colonnes (702, 703 et 704), image plus précise et plus Dimensions Thetis (L x H x P):
Prix 702 S2: 3 998 u la paire deux enceintes centrales et détaillée. Conçu selon le prin- 38 x 42 x 38 cm
Prix704 S2: 2 398 u la paire un caisson de basses.Si les lignes cipe Nautilus propre à B&W, Poids: 19,1 kg
Prix 705 S2: 2 198 u la paire n’ont pas changé, il semble le tweeter de la 705 et de la 702 Dimensions Tales (L x H x P):
Finition: noire, blanche qu’il ne reste aucun compo- est en dehors du coffrage de 39,3 x 40,8 x 43,4 cm
ou bois de rose sant du passé. Une des modi- l’enceinte, installé dans un Poids: 11,5 kg
Origine: Royaume-Uni fications les plus visibles est tube fuselé en aluminium qui Finition: noire ou blanche
Distribution: Bowers le remplacement des mem- le préserve des vibrations. Origine: France
& Wilkins Group France branes de haut-parleurs de La finition, extrêmement soi- Distribution: Triangle
Tél.: 0437461500 médium en Kevlar, alors gnée, s’accorde avec une déco- Tél.: 0323753820
reconnaissables à leur couleur ration contemporaine. X

126 Q CLASSICA / Avril 2018


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