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Revue française de

psychanalyse (Paris)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque Sigmund Freud


Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte. Revue
française de psychanalyse (Paris). 1961/01-1961/02.

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TABLE DES MATIÈRES
DU TOME XXV

N° 1
RAPPORTS
AU XXIIe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHANALYSE
(Edimbourg, juillet 1961)
PAGES

D. W. WINNICOTT. — La théorie de la relation parent-nourrisson .. 7


P. GREENACRE. — Quelques considérations sur la relation parent-
nourrisson 27
ARTICLES ORIGINAUX
F. PASCHE. — Freud et l'orthodoxie judéo-chrétienne 55
S. VIDERMAN. — De l'instinct de mort 89

PSYCHANALYSE APPLIQUÉE
Ben O. RUBENSTEIN, Morton LEVITT et M. L. FALICK. — Déficiences
dans l'apprentissage et distorsion du moi 131
Les Livres 149
Les Revues 155
Livres reçus par la rédaction 167
Informations 173

N° 2
MÉMOIRES ORIGINAUX
R. BARANDE.— Du temps d'un silence : approche technique, contre-
transférentielle et psychodynamique 177
C. STEIN. — La castration comme négation de la féminité 221
PROBLÈMES ANTHROPOLOGIQUES
L. BOLK. — Le problème de la genèse humaine 243
Les Livres 281
Les Revues 283
Revue des Revues 295
Institut de Psychanalyse 301
1036 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

N° 3
PROBLÈMES TECHNIQUES
DE LA CURE DES NÉVROSES OBSESSIONNELLES
S. NACHT. — Problèmes techniques de la cure des névroses obses-
sionnelles 305
C. J. LUQUET. — La structure obsessionnelle 309
R. HELD. — De la singularité de la structure obsessionnelle aux néces-
sités techniques impliquées par cette singularité 319
MÉMOIRES ORIGINAUX
Sami Mahmoud ALI. — Le corps et ses métamorphoses (contribution
à l'étude de la dépersonnalisation) 333
R. HENNY. — De quelques aspects structuraux et psychothérapiques
de l'adolescence 379
Les Livres 405
Les Revues 407
Livres parvenus à la Rédaction 423
Institut de Psychanalyse. — Rapport moral pour l'année 1960 .... 425
Société psychanalytique de Paris. — Compte rendu des activités
scientifiques 1960 428
Melanie Klein (1881-1960) 431

Nos 4-5-6
XXIe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHANALYSE
(Copenhague, juillet 1959) (1)
Rapport du XXIe Congrès international de Psychanalyse 439
M. SCHUR. — Phylogenèse et ontogenèse des phénomènes affectifs et
de la formation des structures et le phénomène d'automatisme de
répétition 551
M. JAMES. — Le développementprématuré du moi : quelques observa-
tions sur les troubles des trois premiers mois de la vie 577
S. RITVO et A. J. SOLNIT. — Rapport entre le début des identifications
du moi et la formation du surmoi 591
A. BONNARD. — La signification fondamentale de la langue 601

COLLOQUE SUR PSYCHANALYSE ET ÉTHOLOGIE


I. C. W. TIDD. — Introduction .' 615
II. J. BOWLBY. — L'éthologie et l'évolution des relations objectales.. 623
III. I. C. KAUFMAN. — Quelques implications théoriques tirées de
l'étude du comportement des animaux et pouvant faciliter la
conception de l'instinct, de l'énergie et de la pulsion 633
D. BERES. — Perception, imagination et réalité 651
J. AUFREITER. — Psychanalyse et état conscient 669

(1) Nous remercions la rédaction de la Revue internationale de Psychanalyse qui nous a


autorisés à publier la traduction française des rapports scientifiques du XXIe Congrès interna-
tional de Psychanalyse parus in : The Int. J. of Psycho-An., vol. XXI, july-october 1960.
TABLE DES MATIÈRES 1037

PAGES
M. KATAN. — Rêve et psychose : leur rapport avec les processus hallu- —
cinatoires 681
J. SANDLER. — L'arrière-plan de la sécurité 701
E. JAQUES. — Les troubles de la faculté de travail 711
DISCUSSION SUR LE RAPPORT
DE RAYMOND DE SAUSSURE
« LA
MÉTAPSYCHOLOGIE DU PLAISIR » (1)
I. M. KANZER et L. EIDELBERG. — Description structurale du plaisir 733
II. D. BRUNSWICK. — Le point de vue physiologique 741
III. R. DIATKINE. — Intervention dans la discussion (2) 747
M. LITTLE. — Sur l'unité de base 749
S. NACHT et S. VIDERMAN. — Du monde pré-objectal dans la relation
transférentielle (2) 764
A. REICH. — Nouvelles considérations sur le contre-transfert 765
M. BÉNASSY. — Fantasme et réalité dans le transfert (2) 778
M. FAIN et P. MARTY. — Aspects fonctionnels et rôle structurant de
l'investissement homosexuel au cours des traitements psychanaly-
tiques d'adultes (2) 778
M. A. ZELIGS. — Le rôle du silence dans le transfert, le contre-transfert
et dans le processus psychanalytique 779
A. PETO. — De l'effet désintégrant transitoire des interprétations... 791
R. GREENSON. — L'empathie et ses phases diverses 807
N. NIELSEN. — Les jugements de valeur en psychanalyse 815
M. M. R. KHAN. — Aspects cliniques de la personnalité schizoïde :
affects et technique 825
M. BONAPARTE. — Vitalisme et psychosomatique (2) 841

COLLOQUE SUR LES MALADIES


DE L'APPAREIL DIGESTIF
I. A. GARMA. — Les images inconscientes dans la genèse de l'ulcère
peptique 843
II. M. SPERLING. — Vie fantasmatique inconsciente et relations
objectales dans la colite ulcéreuse 853
III. S. Z. ORGEL. — Régression orale au cours de la psychanalyse de
malades atteints d'ulcère 863
IV. W. HOJER-PEDERSEN. — États névrotiques chez les malades atteints
d'un ulcère du duodénum 875
V. B. MITTELMANN. — Affections psychosomatiques, psychose et
action thérapeutique 881
H. A. ROSENFELD. — De la toxicomanie 885

COLLOQUE SUR LES ÉTATS DÉPRESSIFS


I. E. ZETZEL. — Introduction 901
II. S. NACHT et P.-C. RACAMIER. — Étude psychanalytique (2)... 911
III. W. C. SCOTT. — Dépression, confusion et polyvalence 913

(1) In : Revue française de Psychanalyse, t. XXII, n° 6, 1958, pp. 649-674.


(2) Les participations en langue française ont déjà fait l'objet d'une publication in : Rev. fr.
de Psychanal., t. XXIII, n° 5, septembre-octobre 1959. (N.d.R.)
1038 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PAGES

IV. G. BYCHOWSKI. — Structure des dépressions chroniques et latentes 927


V. M. KLEIN. — Note sur la dépression chez le schizophrène 937
VI. H. ROSENFELD. — Note sur le facteur précipitant ... 941
J. ALEXANDER. — Psychologie de l'amertume 945
E. WEIGERT. — L'alternance des états d'âme chez Soren Kierkegaard 959
B. JOSEPH. — Quelques caractéristiques de la personnalité psychopa-
thique 969
A. H. WILLIAMS. — Approche psychanalytique du traitement d'un
assassin 979

COLLOQUE SUR LA RELATION D'OBJET


PSYCHOTIQUE
I. S. LEBOVICI. — Considérations sur la relation d'objet psycho-
tique (1) 993
II. R. DIATKINE. — Réflexions sur la genèse de la relation d'objet
psychotique chez le jeune enfant (1) 993
III. M. S. MAHLER. — Dé-différenciation perceptuelle et « relation
objectale » psychotique 995
IV. D. S. de SOUZA. — Disparition et restauration des relations d'objet
chez une petite fille schizophrène 1007
C. W. TIDD. — L'emploi des concepts psychanalytiques dans la for-
mation médicale 1017

(1) Voir note 2, de la page précédente.

Le gérant : Serge LEBOVICI.


REVUE FRANÇAISE
DE PSYCHANALYSE

INSTITUT DE PSYCHANALY

187, Rue Saint-Jacques


PARIS -5°
REVUE FRANÇAISE
DE
PSYOIANALYSE

TOME XXV

N° 1
JANVIER-FÉVRIER 1961

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

1961
TOUS DROITS RÉSERVÉS
Publication en français des rapports du Symposium du
XXIIe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHANALYSE
(Edimbourg, 30 juillet-3 août 1961)

sur
LA THÉORIE
DE LA RELATION PARENT-ENFANT 1

PREMIER RAPPORT

LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON


par D. W. WINNICOTT
(Londres)

DEUXIÈME RAPPORT

QUELQUES CONSIDÉRATIONS
SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON
par PHYLLIS GREENACRE
(New York)

(1) Les rapports du Dr WINNICOTT et du Dr GKEENACRE sur le même sujet feront l'objet
d'une discussion au XXIIe Congrès international de Psychanalyse. Il a été convenu avec les
auteurs et en accord avec le Comité d'Organisation de ce Congrès, de publier ces rapports dans
la Revue française de Psychanalyse, pour permettre aux congressistes de langue française d'en
prendre dès maintenant connaissance en vue de la discussion qui suivra son exposé.
La théorie
de la relation parent-nourrisson( 1)

par D. W. WINNICOTT (Londres)

Le meilleur moyen de mettre en évidence l'idée principale de ce


travail est peut-être de comparer l'étude de l'enfance à celle du transfert
psychanalytique (2).
Je tiens à insister sur le fait que mon propos concerne la première
enfance et non la psychanalyse principalement. La raison pour laquelle
il faut bien en tenir compte touche au coeur du sujet. Si ce travail ne cons-
titue pas un apport positif, il ne pourra alors qu'ajouter à la confusion
actuelle quant à l'importance relative des influences personnelles et du
milieu sur le développement de l'individu.
Nous savons qu'en psychanalyse, il n'y a pas de traumatisme qui soit
hors de portée de l'omnipotence de l'individu. Tout arrive finalement
sous le contrôle du Moi et se relie ainsi à des processus secondaires.
Le psychanalyste n'est d'aucune aide au patient en lui disant : « Votre
mère n'était pas assez bonne... Votre père vous a séduite... Votre tante
vous a abandonné. » Les modifications ne se produisent en analyse
que lorsque les facteurs traumatiques s'introduisent dans le matériel
analytique à la façon du patient, et dans son omnipotence. Les inter-
prétations qui provoquent des altérations sont celles qui sont données
en termes de projection. Il en est de même pour les facteurs bénins, qui
mènent à la satisfaction. Tout doit être interprété en fonction de l'amour
et de l'ambivalence du patient. L'analyste sait qu'il peut avoir à attendre
longtemps pour être en mesure de faire exactement ce type de travail.

(1) Traduction de J. MASSOUBRE.


(2) J'ai étudié ce sujet sous un angle clinique plus détaillé dans Le développement émotionnel
primitif [8].
8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Dans l'enfance cependant, il arrive au nourrisson des choses, bonnes


et mauvaises, qui sont totalement en dehors de sa portée. La première
enfance est en fait la période au cours de laquelle se forme la capacité
de rassembler des facteurs externes dans le champ de puissance du
nourrisson. Les soins maternels, par leur support du Moi, permettent
au nourrisson de vivre et de se développer bien qu'il ne soit pas encore
capable de maîtriser ce qu'il y a de bon et de mauvais dans son envi-
ronnement ou de s'en sentir responsable.
On ne peut estimer que les événements de ces stades précoces sont
perdus à la suite de ce que nous appelons les mécanismes de répression,
et les analystes ne peuvent donc pas s'attendre à les voir réapparaître
à la suite d'un travail qui amoindrit les forces de répression. Freud
tentait peut-être de tenir compte de ces phénomènes quand il employait
l'expression de répression primaire, mais cela reste ouvert à la discussion.
Il est à peu près certain que beaucoup des auteurs psychanalytiques ont
considéré comme admis les problèmes étudiés ici (1).
Pour en revenir à la psychanalyse, j'ai dit que l'analyste est prêt à
attendre jusqu'à ce que le patient soit capable de présenter les facteurs
de milieu en des termes qui permettent de les interpréter comme des
projections. Dans les cas bien choisis, ce résultat est atteint grâce à la
capacité que le patient redécouvre, de faire confiance à l'analyste et à la
situation professionnelle. Parfois, l'analyste doit attendre très long-
temps ; et dans les cas mal choisis pour une psychanalyse classique, il
est vraisemblable que le fait que l'analyste est digne de confiance est le
plus important (plus important que les interprétations), car c'est une
chose que le patient n'a pas vécue en recevant les soins maternels dans
son enfance ; s'il doit être capable d'en tirer profit, il faudra qu'il en
trouve l'occasion pour la première fois dans le comportement de son
analyste. Il semble que ceci pourrait être la base d'une recherche sur ce
qu'un psychanalyste peut faire dans le traitement de la schizophrénie
et des autres psychoses.
Dans les cas limites, l'analyste n'attend pas toujours en vain ; avec
le temps, le patient devient capable d'utiliser les interprétations psycha-
nalytiques des traumatismes originaux comme des projections. Il peut
même arriver qu'il soit capable d'accepter ce qu'il y a de bon dans son
environnement comme la projection des éléments continus, stables et
simples qui dérivent de son potentiel originel.

(1) J'ai décrit certainsaspects de ce problèmechez une patiente en état de profonde régression
[16].
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 9

Le paradoxe est que tout ce qui est bon et mauvais dans l'environ-
nement du nourrisson n'est pas en fait une projection. Mais malgré
cela il est nécessaire pour que le nourrisson se développe bien, que
toutes les choses stables lui paraissent être des projections. Nous
trouvons ici en action l'omnipotence et le principe de plaisir, et il est
certain qu'ils sont actifs dans la période de l'enfance précoce ; on peut
ajouter à cette observation que la reconnaissance d'un vrai « Non-Moi »
est une question d'intellect ; elle dépend de l'extrême sophistication et
de la maturité de l'individu.

Dans les travaux de Freud, la plupart de ses idées concernant l'en-


fance viennent de l'étude d'adultes en analyse. Il y a des observations
de l'enfance (matérielde la bobine [5]) et il y a l'analyse du petit Hans [3].
Il semblerait à première vue qu'une grande partie de la théorie psycha-
nalytique concerne les premières années et l'enfance, mais dans un
certain sens, on peut dire que Freud a négligé l'enfance en tant qu'état
en soi. On peut le constater dans une note de Deux principes du fonc-
tionnement mental (Formulations on the Two Principles of Mental Func-
tioning [4], p. 200) ; il y montre bien qu'il sait qu'il prend pour établis
les faits mêmes qu'il étudie dans ce travail. Dans ce texte, il décrit le
développement qui va du principe de plaisir au principe de réalité,
selon sa façon habituelle de reconstruirel'enfance de ses patients adultes.
Voici le texte de cette note :
On peut légitimement objecter qu'une organisation qui est l'esclave du
principe de plaisir et qui ne tient pas compte de la réalité extérieure, est inca-
pable de se maintenir en vie pendant le temps même le plus court, si bien qu'elle
n'aurait pas pu se former du tout. L'emploi d'une fiction de ce genre est cepen-
dant justifié par la considération suivante : le bébé, si seulement l'on compte
aussi les soins maternels, réalise en fait, à peu près, un tel système psychique.
Freud reconnaissaitpleinement par là l'importance de la fonction des
soins maternels et on peut supposer que s'il n'a pas développé ce sujet,
c'est simplement qu'il ne se sentait pas prêt à analyser ses implications.
La note se poursuit ainsi :
Il hallucine probablement la satisfaction de ses besoins internes, il trahit
son déplaisir (résultat de l'accroissement de la stimulation et du retard de la
satisfaction), par la décharge motrice consistant à crier et à se débattre et il
éprouve alors la satisfaction hallucinatoire. Plus tard, devenu enfant, il apprend
à user intentionnellement de ces modes de décharge en tant que moyen
d'expression. Comme les soins donnés au bébé sont les prototypes des soins
ultérieurs donnés à l'enfant, la suprématie du principe de plaisir ne peut en
réalité cesser qu'avec le détachement psychique complet d'avec les parents.
10 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Les mots : « Si seulement l'on compte aussi les soins maternels »,


ont une grande importance dans le contexte de ce travail. Le nourrisson
et les soins maternels forment une unité (1). Il est certain que si l'on veut
étudier la théorie des relations parent-nourrisson, on doit prendre une
décision à ce sujet, car il concerne la signification exacte du mot dépen-
dance. Il ne suffit pas de reconnaître l'importance du milieu. S'il doit y
avoir une discussion de la théorie de la relation parent-nourrisson, les
participants se trouveront divisés si certains n'admettent pas qu'aux
stades précoces, le nourrisson et les soins maternels appartiennent l'un
à l'autre et ne peuvent être démêlés. Ces deux choses, le nourrisson et
les soins maternels, se démêlent et se dissocient au cours d'une évolution
heureuse ; et la santé mentale, qui signifie tant de choses, signifie dans
une certaine mesure la séparation des soins maternels de quelque chose
que nous appelons alors le nourrisson ou les débuts d'un enfant en
évolution. Les mots de Freud à la fin de la note recouvrent cette idée :
« La suprématie du principe de plaisir ne peut en réalité cesser qu'avec
le détachement psychique complet d'avec les parents. » (Je discuterai
de la partie centrale de cette note plus loin et je suggérerai que les mots
de Freud sont ici inadéquats et induisent en erreur à certains points de
vue, si l'on considère qu'ils se réfèrent au stade le plus précoce) (cf. p. 18).

LE MOT « NOURRISSON » (infant, EN ANGLAIS)

J'emploierai dans ce travail le mot nourrisson pour désigner le très


jeune enfant. Il est nécessaire de le spécifier car dans les travaux de
Freud, le mot enfant (infant) semble parfois inclure l'enfant jusqu'à
l'âge de la résolution du complexe d'OEdipe. En fait le mot nourrisson
(infant) implique l'absence de langage (infant) et il n'est pas inutile
de considérer cette époque comme la phase qui précède la représentation
par le mot et l'usage des symboles. En conséquence, il s'agit d'une phase
où le nourrisson dépend des soins maternels qui sont basés sur l'empa-
thie de la mère plutôt que sur sa compréhension de ce qui pourrait être
exprimé verbalement.
Il s'agit essentiellement d'une période où le Moi se développe et
dont l'intégration est l'aspect principal. Les forces du Ça réclament de
l'attention. Au début, elles sont extérieures au nourrisson. Au cours d'un

(1) J'ai dit un jour : « Cette chose qu'on appelle un nourrisson n'existe pas. » J'entendais
naturellement par là que partout où l'on trouve un nourrisson, on trouve des soins maternels
et que sans soins maternels, il n'y aurait pas de nourrisson. (Cela se passait lors de la discussion
à une réunion scientifique de la Société psychanalytique britannique, autour de 1940.) Etais-je
influencé, sans le savoir par cette note de Freud ?
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON II
développement normal, le Ça se met au service du Moi qui le domine de
sorte que les satisfactions du Ça deviennent des renforcements du Moi.
Mais ceci est l'évolution normale, et au cours de la première enfance, il
peut y avoir beaucoup de variantes dues à un échec relatif de cette réa-
lisation. En cas de mauvaise évolution, peu de résultats dé cette sorte
sont atteints, ou bien ils sont atteints puis perdus. Dans la psychose
infantile (schizophrénie) le Ça reste relativement ou totalement « exté-
rieur » au Moi et les satisfactions du Ça restent physiques et ont comme
effet de menacer la structure du Moi jusqu'à ce que s'organisent des
défenses de qualité psychotique (1).
Je défends ici l'opinion que la raison principale pour laquelle, au
cours de son développement, le nourrisson devient habituellement
capable de dominer le Ça et le Moi de l'inclure, est le fait que, par les
soins maternels, le Moi de la mère renforce celui de l'enfant et le rend ainsi
puissant et stable. Reste à étudier comment ceci se passe et aussi
comment le Moi de l'enfant peut se libérer du support du Moi de sa
mère afin d'arriver à se détacher mentalement d'elle, c'est-à-dire à
réaliser une différenciation et à être un soi personnel séparé.
Pour pouvoir examiner la relation parent-enfant, il est nécessaire
de tenter d'abord un bref exposé de la théorie du développement émo-
tionnel du nourrisson.

HISTORIQUE

Au cours de l'évolution de la théorie psychanalytique, les premières


hypothèses concernèrent les mécanismes de défense du Ça et du Moi.
On considérait que le Ça arrivait en scène très tôt et une des principales
données de la psychologie clinique est la découverte et la description
par Freud de la sexualité prégénitale, grâce à ses observations sur les
éléments régressifs des fantasmes génitaux, des jeux et des rêves.
Les mécanismes de défense du Moi furent peu à peu formulés (2).
On considérait qu'ils s'organisaient en relation avec l'angoisse due à la

(1) J'ai essayé de montrer l'application de cette hypothèse destinée' à la compréhension


des psychoses dans mon article : Psychose et soins du nourrisson [13].
(2) Les travaux sur les mécanismes de défense qui ont suivi celui d'Anna FREUD (Le Moi
et les mécanismes de défense [1] ), sont parvenus par un chemin différentà une réévaluationsigni-
ficative du rôle du maternage dans les soins au nourrisson et son premier développement.
A. FREUD [2] a réaffirmé ses vues actuelles sur ce sujet. Willi HOPFER également a fait des obser-
vations pertinentes dans ce domaine du développement [7]. Cependant, mon intention dans ce
travail est de montrer non seulement l'importance cruciale du rôle du milieu parental pour le
développement du nourrisson pendant les premiers mois, mais aussi la façon dont ceci prend
une signification clinique spéciale dans notre travail avec certains types de malades à troubles
caractériels et affectifs.
12 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

tension des instincts ou à la perte de l'objet. Cette partie de la théorie


psychanalytique présuppose que le Soi est séparé, le Moi structuré et
peut-être, un schéma corporel personnel. Au niveau qui nous intéresse
principalement dans ce travail, on ne peut encore envisager un tel état
de choses. La discussion se centre précisément sur l'établissement de cet
état de choses, c'est-à-dire la structuration du Moi qui rend possible
l'existence de l'angoisse à partir de la tension des instincts ou de la perte
de l'objet. A ce stade précoce, l'angoisse n'est pas une angoisse de cas-
tration ou de séparation, elle concerne bien d'autres choses et est en fait,
une angoisse d'annihilation (cf. l'aphanisis de Jones).
Dans la théorie psychanalytique, les mécanismes de défense sont
liés en grande partie à l'idée de l'enfant qui a de l'indépendance, et
une organisation de défense bien personnelle. A cette frontière, les
recherches de Klein complètent la théorie freudienne en clarifiant
le jeu entre les angoisses primitives et les mécanismes de défense. Ce
travail de Klein concerne la première enfance et attire l'attention sur
l'importance des pulsions agressives et destructrices qui sont plus pro-
fondément enracinées que celles qui sont une réaction à la frustration
et sont en relation avec la haine et la colère ; il y a également dans le
travail de Klein une dissection des premières défenses contre les
angoisses primitives, angoisses qui appartiennent aux premiers stades
de l'organisation mentale (scission, projection, introjection).
Ce que décrit le travail de Melanie Klein appartient clairement à la
vie du nourrisson dans ses phases les plus précoces et à la période de
dépendance dont s'occupe ce travail-ci. Melanie Klein a bien montré
qu'elle reconnaissait l'importance de l'environnement à cette période
et de diverses façons à tous les stades (1). Je pense donc que son travail
et celui de ses collaborateurs laissent la porte ouverte à de plus amples
développements du thème de l'entière dépendance, thème qui apparaît
dans la phrase de Freud : «... le nourrisson, si seulement l'on compte
aussi les soins maternels. » Il n'y a rien dans le travail de Klein qui
contredit l'idée de dépendance absolue, mais il me semble n'y avoir
aucune référence spécifique à un stade où le nourrisson n'existe qu'à
cause des soins maternels avec lesquels il forme une unité.
Ce qui m'amène à faire remarquer ici la différence entre l'acceptation
par l'analyste de la réalité de la dépendance, et son travail sur elle dans
le transfert (2).

(1) J'ai exposé en détails dans deux articles comment je comprends le travail de Melanie
Klein dans ce domaine [14, 19].
(2) Pour un exemple clinique, voir [15].
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 13

Il semble qu'en étudiant les défenses du Moi on se trouve ramené aux


manifestations prégénitales du Ça, alors que l'étude de la psychologie
du Moi ramène à la dépendance, à l'unité nourrisson-soins maternels.
Une moitié de la théorie des relations nourrisson-parent concerne
le nourrisson et est l'étude de son évolution de la dépendance absolue
à l'indépendance en passant par une dépendance relative, et parallè-
lement, de son évolution du principe de plaisir au principe de réalité,
de l'auto-érotisme aux relations d'objet. L'autre moitié de cette théorie
concerne les soins maternels, c'est-à-dire les qualités et modifications
de la mère qui répondent aux besoins spécifiques du nourrisson vers
lequel elle est orientée.

a) LE NOURRISSON
Le mot clé de ce chapitre est dépendance. Les nourrissons humains ne
peuvent commencer à Être que dans certaines conditions. Celles-ci sont
étudiées plus loin au chapitre B, mais font partie de la psychologie du nour-
risson. En effet les bébés commencent à Être différemment selon qu'elles
sont favorables ou non. En même temps, elles ne déterminent pas le poten-
tiel. Celui-ci est hérité et il est légitime d'étudier séparément ce potentiel
originel, toujours à condition de ne pas oublier que le potentiel originel d'un
nourrisson ne peut devenir un nourrisson s'il n'est pas lié à des soins maternels.
Le potentiel hérité comporte une tendance à la croissance et au
développement. On peut dater grossièrement tous les stades de la
croissance émotionnelle. On peut supposer que tous les stades du déve-
loppement ont une date chez chaque enfant. Et cependant, non seule-
ment ces dates varient d'un enfant à l'autre, mais aussi, même si on pouvait
les connaître à l'avance chez un enfant donné, on ne pourrait les employer
à prédire le développement réel de l'enfant à cause de l'autre facteur, les
soins maternels. Si on pouvait utiliser de telles dates à faire des prédic-
tions, ce serait en se basant sur la supposition de soins maternels adé-
quats dans tous les aspects importants (ceci, de toute évidence, ne
signifie pas uniquement adéquat au sens physique ; la signification de
soins adéquats ou non dans ce contexte sera discutée plus loin).
Le potentiel hérité et son destin
Il nous faut maintenant tenter de décrire brièvement ce qu'il advient
du potentiel originel, si celui-ci doit se développer en un nourrisson
puis en un enfant tendant à une existence indépendante. Étant donné
la complexité du sujet, une telle description ne peut se faire qu'en
supposant des soins maternels adéquats, c'est-à-dire des soins parentaux.
14 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

On peut classer grossièrement les soins parentaux satisfaisants en trois


stades qui se recouvrent :
a) Soutien (1);
b) Vie ensemble de la mère et de l'enfant. Ici le nourrisson ne connaît
pas la fonction du père (qui s'occupe du milieu pour la mère) ;
c) Vie ensemble du père, de la mère et de l'enfant.
L'emploi du mot soutien s'étend ici non seulement au fait que la
mère porte réellement physiquement le nourrisson, mais aussi aux soins
totaux du milieu, antérieurs au concept de vie avec. En d'autres termes,
cette notion de soutien se réfère à une relation spatiale à trois dimen-
sions, à laquelle s'ajoute progressivement le temps. Ceci débute avant les
expériences instinctuelles qui, à un moment donné, vont déterminer les
relations d'objet, et se superpose à ces expériences. Ce concept inclut le
maniement d'expériencesinhérentes à l'existence, telles que l'accomplis-
sement (et donc le non-accomplissement) de processus qui, de l'extérieur,
peuvent paraître purement physiologiques, mais qui appartiennent à la
psychologie du nourrisson et se situent dans un champ psychologique
complexe, champ déterminé par la compréhension et l'empathie de la
mère (je discute plus amplement ce concept de soutien, un peu plus loin).
La notion de vie avec implique des relations d'objet et l'émergence
du nourrisson de l'état où il était fusionné à la mère, ou la perception
des objets comme extérieurs à soi.
Ce travail s'intéresse spécialement à l'époque du « soutien » des soins
maternels, et aux événements complexes du développement psycholo-
gique du nourrisson qui sont liés à cette phase. Il ne faut cependant pas
oublier que la séparationd'unephase de l'autre est artificielle et surtoutune
question de commodité, adoptée dans le but d'une définition plus claire.
Le développement du nourrisson pendant la période de soutien
On peut énumérer les caractéristiques du développement du nour-
risson pendant cette phase. C'est à cette époque que
— les processus primaires ;
— l'identification primaire ;
— l'auto-érotisme ;
— le narcissisme primaire ;
sont des réalités vivantes.

(1) Le mot anglais est holding, gérondif du verbe to hold, tenir, c'est-à-dire soutenir, porter
dans ses bras, etc. l,'auteur explique lui-même un peu plus loin ce qu'il entend par là. Nous
emploierons en français le mot « soutien », qui nous semble se rapprocher de l'idée de l'auteur.
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 15

A cette période, le Moi passe d'un état non intégré à une intégration
structurée et ainsi le nourrisson devient capable d'expérimenter l'an-
goisse associée à la désintégration. Le mot désintégration se met à
prendre une signification qu'il n'avait pas avant que l'intégration du
Moi devienne un fait. A cette phase, dans un développement normal,
le nourrisson retient la capacité de vivre à nouveau des états non inté-
grés, mais cela dépend de la continuité de soins maternels sûrs
ou de l'édification par le nourrisson de souvenirs des soins maternels
qu'il commence peu à peu à percevoir comme tels. Le résultat de progrès
normaux dans son développement pendant cette période est que le
nourrisson atteint ce qu'on pourrait appeler un « état d'unité ». Il devient
une personne, un individu de son propre chef.
L'existence psychosomatique du nourrisson est associée à cette
réalisation et elle commence à avoir une allure personnelle ; j'ai appelé
cela l'installation de la psyché dans le soma (1). La base de cette instal-
lation est constituée par le lien entre les expériences motrices, sensorielles
et fonctionnelles et le nouvel état du nourrisson : être une personne. Dans
la suite du développement apparaît ce qu'on pourrait appeler une
membrane de délimitation qui, dans une certaine mesure (dans les cas
normaux), se confond avec la surface de la peau et qui se situe entre le
« Moi » et le « non-Moi » du nourrisson. Ainsi le nourrisson en vient à
avoir un intérieur et un extérieur et un schéma corporel. C'est ainsi que
la fonction de prendre en soi et de rejeter prend une signification ; bien
plus, postuler une réalité psychique interne ou personnelle pour l'enfant
devient plein de signification (2).
D'autres processus débutent pendant cette période de soutien ; le
plus important est l'éveil de l'intelligence et le début d'un esprit, distinct
de la psyché. De là découle toute l'histoire des processus secondaires et
du fonctionnement symbolique, et de l'organisation d'un contenu
psychique personnel qui forme une base pour les relations de la vie et
des rêves.
Au même moment commence chez le nourrisson la jonction de deux
racines du comportement impulsif. Le mot « fusion » indique le pro-
cessus positif par lequel les éléments diffus du mouvement et de l'éro-
tisme musculaire fusionnent avec le fonctionnement orgastique des
zones érogènes (dans le développement normal). Ce concept est mieux
connu comme étant le processus inverse de la désintrication, défense

(1) Voir dans [11], ce que j'ai dit auparavant à ce sujet.


(2) C'est ici que l'on peut appliquer de façon appropriée les connaissances sur les fantasmes
primitifs dont l'enseignement de Mélante Klein nous a appris la richesse et la complexité.
16 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

compliquée où l'agression se sépare de l'expérience érotique après une


période où avait été réalisé un certain degré de fusion. Tous ces dévelop-
pements dépendent de la qualité du soutien offert par le milieu, et si elle
n'est pas suffisante, ces stades ne peuvent être atteints, ou s'ils sont
atteints, ils ne peuvent s'affermir.

La dépendance
Pendant la période de soutien, le nourrisson est dépendant au maxi-
mum. On peut classer la dépendance ainsi :
1) Dépendance absolue. — Ici le nourrisson n'a aucun moyen de
connaître les soins maternels qui sont surtout une question de pro-
phylaxie. Il ne peut acquérir la maîtrise sur ce qui est bien ou mal fait
mais est seulement dans une position où il peut profiter ou souffrir.
2) Dépendance relative. — Le nourrisson peut se rendre compte de
son besoin des détails des soins maternels et peut de plus en plus les
relier à des impulsions personnelles et alors plus tard, dans un trai-
tement psychanalytique, il pourra reproduire celles-ci dans le traitement.
3) Vers l'indépendance. — Le nourrisson développe les moyens de
se passer des soins. Ceci est rendu possible par l'accumulation des
souvenirs de soins, la projection des besoins personnels, et l'intro-
jection du détail des soins, en même temps que se développe la confiance
dans l'environnement. Il faut ajouter ici l'élément de compréhension
intellectuelle avec ses innombrables implications.

Isolement de l'individu
Un autre phénomène à prendre en considération à cette époque est le
fait que le germe de la personnalité est caché. Examinons le concept
d'un vrai Soi central. On pourrait dire que ce Soi central est le potentiel
originel qui expérimente de façon continue le fait d'être et d'acquérir,
à sa façon et à sa vitesse propres, une réalité psychique personnelleainsi
qu'un schéma corporel personnel (1). Il semble nécessaire d'admettre
l'idée de l'isolement de ce Soi central comme une caractéristique de
l'état normal. Toute menace dirigée vers cet isolement du vrai Soi cons-
titue une angoisse majeure à ce stade précoce et les défenses de la
première enfance semblent apparaître à la suite d'échecs de la part de la
mère (ou des soins maternels) à écarter les heurts qui pourraient troubler
cet isolement.

(1) J'ai étudié dans un autre article [20] un aspect différent de cette phase du développe-
ment, tel que nous le voyons chez l'adulte normal.
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 17

C'est l'organisation du Moi qui peut faire face à ces heurts qui se
ressemblent dans l'omnipotence du nourrisson et sont ressentis comme
des projections (1). Mais ces attaques peuvent aussi traverser cette
défense malgré le support du Moi que constituent les soins maternels.
Alors le noyau central du Moi est touché et c'est là la vraie nature de
l'angoisse psychotique. L'individu normal devient rapidement invul-
nérable à ce point de vue et si des facteurs externes le heurtent, il se
produit simplement une modification de degré et de qualité de la
retraite du Soi central. La meilleure défense à cet égard est l'organisation
d'un faux Soi. Les satisfactions instinctuelles et les relations d'objet
elles-mêmes constituent une menace pour la continuité de l'individu.
Exemple. — Un enfant nourri au sein est en train d'obtenir satis-
faction. Le fait en soi n'indique pas si cette expérience du Ça est acceptée
par le Moi ou si au contraire il souffre du traumatisme d'une séduction,
d'une menace pour la continuité personnelle de son Moi ou d'une
menace constituée par une expérience du Ça qui n'est pas acceptée
par le Moi et à laquelle le Moi n'a pas l'équipement voulu pour réagir.
Normalement, les relations d'objet peuvent se développer sur la
base d'un compromis qui implique l'individu dans ce que plus tard
on appellerait tricherie et malhonnêteté, alors qu'une relation directe
n'est possible que sur la base d'une régression à un état de fusion avec
la mère.
L'annihilation (2)
A ce stade précoce de la relation parent-enfant, l'angoisse est liée
à la menace d'annihilation et il est nécessaire d'expliquer la signification
de ce mot.
A cette phase, caractérisée par l'existence essentielle d'un envi-
ronnement qui soutient, le « potentiel originel » devient « un sentiment
continu d'existence ». L'opposé d'exister est réagir, et réagir interrompt
l'existence et annihile. Les deux alternatives sont : existence ou annihi-
lation. La fonction principale du milieu qui soutient est donc de réduire
au maximum les heurts auxquels le nourrisson doit réagir avec, comme
résultat, l'annihilation de l'existence personnelle. Dans des conditions
favorables, le nourrisson établit un sentiment d'existence continu et

(1) J'utilise ici le mot « projections » dans un sens descriptif et dynamique et non dans sa
signification métapsychologique totale. La fonction des mécanismes psychiques primitifs
tels que l'introjection, la projection, la scission, sort des limites de ce travail.
(2) J'ai décrit dans un précédent article les variétés cliniques de ce type d'angoisse d'un point
de vue légèrement différent.
PSYCHANALYSE 2
18 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

commence alors à développer les sophistications qui permettent de


rassembler les heurts dans le domaine de l'omnipotence. A ce stade, le
mot mort n'a aucune application possible, ce qui rend l'expression
instinct de mort inacceptable pour décrire les racines de la destruc-
tivité. La mort n'a aucune signification jusqu'à l'arrivée de la haine et
du concept de la personne humaine totale. Lorsque l'enfant peut haïr
une personne humaine totale, la mort a alors une signification et, immé-
diatement après, suit ce qu'on pourrait appeler la mutilation ; l'enfant
maintient en vie la personne aimée et haïe en la châtrant ou en la
mutilant autrement au lieu de la tuer. Ces idées font partie d'une phase
plus tardive que celle caractérisée par la dépendance envers l'environ-
nement et son soutien.
Nouvel examen de la note de Freud
Arrivé à ce point, il faut nous tourner à nouveau vers la note de
Freud citée plus haut. Il écrit : « Il (le bébé) hallucine probablement la
satisfaction de ses besoins internes ; il trahit son déplaisir, résultat de
l'accroissement de la stimulation et du retard de la satisfaction, par une
décharge motrice consistant à pleurer et à se débattre, et il éprouve
alors la satisfaction hallucinatoire. » La théorie esquissée dans cette
partie de la note ne parvient pas à répondre aux conditions de la phase
la plus précoce. Déjà par ces mots, Freud se réfère aux relations d'objet
et la validité de ce passage n'est acquise qu'en admettant les aspects
les plus précoces des soins maternels, ceux que je décris ici dans la
phase de soutien. D'autre part, cette phrase de Freud répond exacte-
ment aux exigences de la phase suivante qui se caractérise par une
relation entre le nourrisson et sa mère dominée par les relations d'objet
et les satisfactions instinctuelles ou des zones érogènes ; ceci, quand le
développement évolue normalement.

b) LES SOINS MATERNELS

Je vais maintenant tenter de décrire certains aspects des soins


maternels, et spécialement le soutien. Ce concept est important dans
cet article, et il mérite d'amples développements. L'emploi de ce mot
est destiné à introduire le développement du thème de la phrase de
Freud : «... la considération suivante : le bébé, si seulement l'on compte
aussi les soins maternels, réalise en fait à peu près un tel système
mental. » Je me réfère à l'état de la relation mère-nourrisson du
début, quand l'enfant n'a pas encore séparé un Soi des soins mater-
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 19

nels dont il dépend de façon absolue, dans un sens psychologique (1).


A ce stade, l'enfant a besoin, et en fait reçoit du milieu des apports
dont les caractéristiques sont :
— ils répondent aux besoins physiologiques. A ce moment, la physio-
logie et la psychologie ne sont pas encore distinctes ou commencent
seulement à le devenir; et
— ils sont dignes de confiance. Mais non mécaniquement. Ils le sont
d'une façon qui implique l'empathie de la mère.

Le soutien
a) Protège contre les dangers physiologiques ; et
b) Tient compte de la sensitivité de la peau (toucher, température) :
— de la sensitivité auditive ;
— de la sensitivité visuelle ;
— de la sensitivité à la chute (action de la pesanteur) ;
— ainsi que du fait que l'enfant ignore l'existence de quoi que ce soit
d'autre que le Soi ;
c) Inclut la routine des soins de jour et de nuit, soins qui ne sont pas les mêmes
pour deux bébés car ils font partie du nourrisson et il n'y a pas deux
nourrissons semblables ;
d) S'adapte jour après jour aux changements dus à la croissance et au déve-
loppement, physiques et psychologiques.
Il faut noter qu'on peut aider à mieux faire les mères qui ont en elles
le désir de donner des soins suffisants, en s'occupant d'elles d'une façon
qui reconnaît la nature essentielle de leur tâche. Mais ce n'est pas
simplement en les instruisant qu'on rendra plus aptes les mères qui n'ont
pas la capacité d'assurer des soins suffisamment bons.
Le soutien comporte spécialement le fait physique de porter le
nourrisson, ce qui est une forme d'amour. C'est peut-être la seule façon
par laquelle une mère peut montrer son amour au nourrisson. Il y a
celles qui savent, et celles qui ne savent pas tenir un enfant, et ces
dernières provoquent rapidement chez le bébé un sentiment d'insé-
curité et des pleurs de détresse.
Tout cela mène à l'établissement des premières relations d'objet
du nourrisson et de ses premières expériences de gratification instinc-
tuelle (2), comprend cet établissement et coexiste avec lui.

(1) Rappel : pour être certain de séparer cela des relations d'objet et de la gratification
instinctuelle, il me faut, de façon artificielle, limiter mon attention aux besoins corporels de
type général. Un patient m'a dit : « Une bonne séance d'analyse dans laquelle la bonne inter-
prétation est donnée au bon moment est une bonne nourriture. »
(2) Pour une plus ample discussion de cet aspect des processus de développement, voir
mon article [12].
20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Ce serait une erreur de situer la gratification instinctuelle (nourri-


ture, etc.), ou les relations d'objet (relation avec le sein) avant l'organi-
sation du Moi (j'entends le Moi du nourrisson renforcé par le Moi
maternel). La base de la satisfaction instinctuelle et des relations
d'objet est constituée par le maniement et les soins du nourrisson,
qu'on considère trop facilement comme allant de soi quand tout va
bien.
La santé mentale de l'individu, c'est-à-dire libre de psychose ou
enclin à la psychose (schizophrénie), s'établit à partir des soins maternels
qu'on note à peine quand ils sont bons et qui sont la continuation des
apports physiologiques de la période prénatale. Cet apport du milieu
est aussi la continuation de la vie des tissus et de la bonne santé des
diverses fonctions qui (pour le nourrisson), fournissent au Moi un
support silencieux mais vital. C'est ainsi que la schizophrénie, la
psychose infantile ou une prédisposition à une psychose plus tardive
sont liées à la carence des appels du milieu. Cela ne veut pas dire cepen-
dant qu'on ne peut décrire un tel échec en termes de distorsion du Moi
et de défenses contre les angoisses primitives, c'est-à-dire en fonction de
l'individu. On voit donc que le travail de Klein sur les mécanismes de
défense par scission, sur la projection, l'introjection, etc., constitue
une tentative pour décrire les effets de cet échec des apports du milieu,
en fonction de l'individu. Ce travail sur les mécanismes primitifs
n'explique qu'une partie de l'histoire et c'est la reconstruction du
milieu et de ses échecs qui pourra éclairer l'autre partie. Cette autre
partie ne peut pas apparaître dans le transfert car le patient ne connaît
pas les soins maternels, ni dans leurs bons ni dans leurs mauvais aspects,
tels qu'ils furent au cours de sa première enfance.
Étude d'un détail des soins maternels
Je voudrais donner un exemple pour illustrer la subtilité des soins
maternels. Un nourrisson est fusionné avec sa mère, et tant qu'il en est
ainsi, plus la mère comprend exactement les besoins de son enfant,
mieux cela vaut. Un changement apparaît cependant avec la fin de cette
fusion, qui n'est pas nécessairement graduelle. Dès que, du point de vue
du nourrisson, lui et sa mère sont séparés, on peut noter une tendance
chez celle-ci à changer d'attitude. C'est comme si elle réalisait alors que
le nourrisson ne s'attend plus à une compréhension presque magique
de ses besoins. La mère semble savoir que son bébé a une nouvelle
capacité, celle de donner un signal qui la guidera pour comprendre ses
besoins. On pourrait dire que si à ce moment elle savait trop bien ce
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 21

dont son nourrisson a besoin, ce serait magique et cela ne constituerait


pas la base possible d'une relation d'objet. Nous en venons ici aux
mots de Freud : « Il (le nourrisson) hallucine probablement la satisfaction
de ses besoins internes ; il trahit son déplaisir (résultat de l'accrois-
sement de la stimulation et du retard de la satisfaction) par la décharge
motrice consistant à crier et à se débattre et il éprouve alors la satis-
faction hallucinatoire. » En d'autres termes, à la fin de la fusion, quand
le nourrisson s'est séparé du milieu, un fait important est qu'il a à donner
un signal (1). Cette subtilité apparaît clairement dans le transfert, dans
le travail psychanalytique. Sauf lorsque le patient a régressé à son
enfance la plus précoce et à l'état de fusion, il est très important que
l'analyste ne connaisse les réponses que dans la mesure où le patient lui
en fournit les éléments. Il les réunit et fait les interprétations et il arrive
souvent que les patients ne donnent pas ces éléments, s'assurant ainsi
que l'analyste ne pourra rien faire. Cette limitation du pouvoir de
l'analyste est importante pour le malade, tout comme est important le
pouvoir de l'analyste représenté par une interprétation exacte, donnée
au bon moment, et qui se base sur les indices et la coopération incons-
ciente du malade qui fournit le matériel nécessaire à l'élaborer et la
justifier. C'est ainsi que l'analyste débutant fait parfois de meilleures
analyses que quelques années plus tard, quand il connaît toutes les
réponses. Quand il a eu plusieurs patients, il commence à trouver
ennuyeux d'aller aussi lentement que son malade et il se met à donner
des interprétations basées, non sur le matériel fourni ce jour-là par son
patient, mais sur ses connaissances accumulées ou sur le groupe d'idées
auquel il adhère à ce moment-là. Ce qui n'est d'aucune utilité pour le
patient. Il peut trouver l'analyste très brillant et lui exprimer son
admiration, mais à la fin, l'interprétation correcte est un traumatisme
que le patient doit rejeter parce que ce n'est pas la sienne. Il se plaint
de ce que l'analyste essaye de l'hypnotiser, c'est-à-dire que l'analyste
encourage une importante régression vers la dépendance en le poussant
à un état de fusion avec lui.
La même chose peut s'observer chez les mères ; celles qui ont eu
plusieurs enfants commencent à tellement exceller dans la technique
du maternage qu'elles font toujours la bonne chose au bon moment,
et alors, le nourrisson qui a commencé à se séparer de sa mère n'a pas le
moyen d'acquérir la maîtrise de toutes les bonnes choses qui se passent.
Le geste créateur, le cri, la protestation, tous ces petits signes qui

(1) Cf. La théorie plus tardive de Freud sur l'angoisse, signal pour le Moi [6].
22 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

devraient provoquer ce que fait la mère, tout cela manque parce qu'elle
a déjà satisfait le besoin comme si le bébé était toujours fusionné avec
elle et elle avec lui. De cette façon, la mère en étant apparemment une
bonne mère, fait quelque chose de pire que de châtrer son enfant ; elle
le laisse devant une alternative : ou bien être dans un état permanent
de régression et de fusion avec elle, ou bien échafauder un rejet total
d'elle, même si elle paraît bien adaptée.
Nous voyons donc que dans la façon de s'occuper des nourrissons
il y a une distinction subtile entre la compréhension maternelle des
besoins du nourrisson basée sur l'empathie, et son évolution vers une
compréhension basée sur quelque chose chez le bébé ou le jeune enfant
qui indique un besoin. Ceci est particulièrement difficile pour les mères
parce que les enfants oscillent d'un état à l'autre ; à un moment, ils sont
fusionnés avec leur mère et réclament de l'empathie, alors que la minute
suivante, ils sont séparés d'elle, et si elle connaît alors leurs besoins à
l'avance, elle est dangereuse, une sorcière. Il est très curieux de voir
comme des mères peu instruites s'adaptent de façon satisfaisante à ces
modifications de leur enfant en cours de développement, sans avoir la
moindre connaissance théorique. Ce détail se retrouve dans le travail
psychanalytique avec les cas limites et dans tous les cas, à certains
moments de grande importance où le transfert est à son plus haut point.
Absence de connaissance des soins maternels satisfaisants
Dans le domaine des soins maternels du type du soutien, il est un
axiome : lorsque tout va bien, le nourrisson n'a aucun moyen de
connaître ce qui lui est convenablement fourni et ce dont il est préservé.
D'autre part c'est quand les choses ne vont pas bien que le nourrisson
devient conscient, non pas de la carence des soins maternels, mais des
résultats de cet échec, quels qu'ils soient, c'est-à-dire que le nourrisson
devient conscient d'une réaction à un heurt. Le résultat de soins
maternels satisfaisants est l'élaboration chez le nourrisson d'un senti-
ment continu d'exister qui est la base de la force du Moi ; tandis que
chaque carence de soins maternels résulte en une interruption de ce
sentiment causée par les réactions aux conséquences de cette carence, et
il s'ensuit un affaiblissement du Moi (1). De telles interruptions consti-

(1) Dans les cas caractériels, ce sont cet affaiblissement du Moi et les diverses tentatives
de l'individu pour le résoudre qui se présentent à l'attention immédiate, et cependant il est
nécessaire d'avoir une vue claire de l'étiologie pour pouvoir séparer l'aspect défensif de ce
système de son origine dans la carence du milieu. Je me suis référé à un aspect spécifique de
ceci en diagnostiquant la tendance antisociale comme le problème de base derrière le syndrome
de la délinquance [17].
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 23

tuent une annihilation et s'associent évidemment avec une souffrance


de qualité et d'intensité psychotiques. Dans les cas extrêmes, le nour-
risson n'existe que sur la base d'une succession de réactions aux heurts
et de rétablissements après ces réactions. Ceci contraste avec le sentiment
continu d'exister qui est ma conception de la force du Moi.

c) LES CHANGEMENTS CHEZ LA MÈRE

Il importe à ce sujet d'étudier les modifications qui surviennent


chez les femmes qui vont avoir un bébé ou qui viennent d'en avoir un.
Au départ, ces modifications sont surtout physiologiques, et commencent
avec le fait physique de porter un bébé dans son sein. Cependant
l'expression « instincts maternels » ne suffirait pas à les définir. En
fait, normalement les femmes changent leur orientation envers elles-
mêmes et le monde, mais si profondément enracinés dans le physio-
logique que soient ces changements, ils peuvent être déformés par la
mauvaise santé mentale de la femme. Il faut donc envisager ces chan-
gements en termes psychologiques bien qu'il puisse y avoir des facteurs
endocriniens, influençables par la thérapeutique.
Les changements physiologiques préparent certainement la femme
aux modifications psychologiques ultérieures, plus subtiles.
Peu après la conception, ou dès que celle-ci est soupçonnée, la
femme commence à se modifier dans son orientation et à s'intéresser
aux changements qui ont lieu en elle. Son propre corps l'encourage
de diverses façons à s'occuper d'elle-même (1). La mère transfère une
partie de son sentiment de soi au bébé qui croît en elle. La chose
importante est que prend corps un état de choses qui mérite d'être
décrit et dont la théorie demande à être élaborée.
L'analyste placé devant les besoins d'une patiente qui revit dans le
transfert ces premiers stades, subit de semblables changements d'orien-
tation et, au contraire de la mère, il doit être conscient de la sensibilité
qui se développe en lui en réponse à l'immaturité et à la dépendance
de la malade. On pourrait considérer ceci comme une extension de la
description donnée par Freud de l'analyste en état volontaire d'attention.
Ce n'est pas ici le lieu de décrire ces changements d'orientation
chez une femme qui va être mère ou vient de l'être et j'ai tenté ailleurs
cette description en langage populaire sans termes techniques (21).
Il existe une psychopathologie de ces changements, et les anomalies
extrêmes intéressent ceux qui étudient la psychologie des démences

(1) Pour une étude plus détaillée de ce point, cf. « Préoccupationmaternelle primaire » (18).
24 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

puerpérales. Il est certain que de nombreuses variations de qualité ne


constituent pas une anomalie. C'est le degré de déformation qui la
constitue.
En général les mères s'identifient d'une façon ou d'une autre au
bébé qui croît en elles, et arrivent ainsi à une connaissance très puis-
sante des besoins du bébé. Il s'agit d'une identification projective.
Cette identification au bébé dure pendant un certain temps après la
naissance puis perd peu à peu sa signification.
D'ordinaire, l'orientation spéciale de la mère envers son enfant se
poursuit au delà de la naissance. La mère, qui n'est pas perturbée à
ce point de vue, est prête à abandonner son identification au nourrisson
lorsque celui-ci a besoin de devenir un être séparé. Il peut arriver
qu'une mère donne de bons soins au début, mais échoue à compléter
le processus parce qu'elle est incapable de le laisser se terminer, de
sorte qu'elle tend à rester mêlée à son enfant et à différer le moment
où le nourrisson se sépare d'elle. Il est de toute façon difficile pour
une mère de se séparer de son nourrisson à la vitesse requise par les
besoins de ce dernier (1).
Ce qu'il importe ici à mon avis, c'est que la mère, grâce à son
identification à son enfant, sait comment le nourrisson se sent et peut
ainsi lui fournir à peu près exactement ce dont il a besoin en matière
de « soutien » et de façon plus générale, de l'apport d'un milieu. Sans
une telle identification, j'estime qu'elle ne pourrait procurer ce dont
un nourrisson a besoin au début, c'est-à-dire une adaptation vivante
aux besoins du nourrisson. Le principal est le soutien physique qui est
la base de tous les aspects plus complexes du soutien et de l'apport
d'un milieu en général.
Il est vrai qu'une mère peut avoir un bébé très différent d'elle
de sorte qu'elle peut se tromper. Le bébé peut être plus rapide ou
plus lent qu'elle, etc. Dans ce cas, il peut y avoir des moments où
ce qu'elle sent être nécessaire au bébé n'est en fait pas exact. Il semble
cependant que d'habitude les mères, quand elles ne sont pas troublées
par des difficultés psychiques ou par des stress actuels dus au milieu,
tendent dans l'ensemble à savoir de façon assez précise ce dont leurs
nourrissons ont besoin et elles aiment le leur fournir. C'est cela l'essence
des soins maternels.
Grâce aux soins qu'il reçoit de sa mère, le nourrisson peut avoir

(1)J'ai présenté dans un article précédent le matériel d'un cas pour illustrer un type de
problème que l'on rencontre en clinique et qui se relie à ce groupe d'idées (9).
LA THÉORIE DE LA RELATION PARENT-NOURRISSON 25

une existence personnelle et commencer à construire ce qu'on pourrait


appeler un sentiment d'existence continu. Sur la base de ce sentiment,
le potentiel originel se réalise peu à peu en un nourrisson individuel.
Si les soins maternels ne sont pas suffisamment bons, le nourrisson ne
vient pas alors réellement à l'existence, car il n'a pas de sentiment
d'existence continu ; à la place sa personnalité s'édifie sur des réactions
aux heurts du milieu.
Tout ceci est important pour l'analyste. En effet, ce n'est pas tant
grâce à l'observation directe du nourrisson que grâce à l'étude du
transfert dans la situation analytique; que l'on peut comprendre plus
clairement ce qui se passe pendant les premières années. Ce travail
sur la dépendance infantile découle de l'étude des phénomènes de
transfert et de contre-transfert qui sont le lot du psychanalyste qui
s'intéresse aux cas limites. A mon avis cet intérêt constitue une extension
légitime de la psychanalyse, la seule altération réelle se trouvant dans
le diagnostic de la maladie du patient dont l'étiologie remonte au delà
du complexe d'OEdipe et comporte une déformation à l'époque de la
dépendance absolue.
Freud put découvrir la sexualité infantile parce qu'il la reconstruisit
à partir de son travail analytique avec des patients psychonévrotiques.
Si nous étendons son travail pour couvrir le traitement des cas limites
psychotiques, nous pourrons reconstruire la dynamique de la première
enfance et de la dépendance infantile, et des soins maternels qui ré-
pondent à cette dépendance.

BIBLIOGRAPHIE

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France, Paris, 1949.
[2] A. FREUD, Some remarks on infant observation. Psychoanalytic study
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complete psychological works of Sigmund Freud, Standard Edition, vol XII,
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[18] ID. (1956), Primary Maternai Preoccupation.
Tous ces travaux se trouvent dans Collected Papers : Through Paediatrics
to psycho-analysis. Tavistock Publications, London, 1958.
[19] WINNICOTT (D. W.), (1956), Psycho-analysis and the sense of guilt.,
Psycho-analysis and contemporary thought, Hogarth Press, London,
1958.
[20] WINNICOTT (D. W.), (1957), On the capacity to be alone, Int. J. Psycho-
Analysis, XXXIX, VI, sept-oct. 1958, et Psyche, Ernst Klett Verlag,
Stuttgard, 1958.
[21] WINNICOTT (D. W.), (1949), The Child and the Family, Tavistock Publi-
cations, Londres, 1957.
Quelques considérations
sur la relation parent-nourrisson
par PHYLLIS GREENACRE, M.D. (New York) (1)*

INTRODUCTION

Le Dr Winnicott et moi-même avons été chargés d'introduire une


discussion sur le thème très étendu de La théorie de la relation parent-
nourrisson au Congrès international de 1961. Si j'ai bien compris,
l'intention du Comité qui a élaboré le programme n'est pas tellement
que ces exposés donnent un résumé de la théorie généralement admise
de la relation parent-nourrisson dans les premières années, mais bien
plutôt qu'ils traitent des questions que les auteurs ont plus spécialement
étudiées et sur lesquelles ils ont développé des points de vue plus larges,
plus complets ou même divergents des théories déjà largement admises.
C'est pour cela que j'ai intitulé cet article Quelques considérations sur la
relation parent-nourrisson. Ce sujet est un sujet plaisant, car il m'offre
l'occasion, et l'obligation, de consolider et de clarifier des idées sur
certains problèmes du développement infantile qui m'ont préoccupée
tout au long de mes années de travail psychanalytique.
Il me faut d'abord mieux définir mon sujet. Le terme enfant
(infant) (2) est employé de diverses façons. D'un point de vue légal,
un enfant est une personne qui n'a pas atteint l'âge de la maturité,
généralement fixé à 21 ans dans nos contrées (3). Cette limite s'appuie

(1) Hôpital de New York et Département de Psychiatrie de l'École de Médecine de l'Uni-


versité Cornell, New York.
* Traduction de J. MASSOUBRE.
(2) Le mot anglais infant que l'auteur définit dans ce paragraphe a diverses traductions
possibles en français : nourrisson, enfant, etc., suivant le contexte. (N.d.T.)
(3) Cette définition de la maturité et de l'enfance coïncide en fait très étroitement avec les
mesures de la croissance linéaire du squelette chez l'homme. De même, la fin de l'enfance fixée
à 18 ans chez la femme est aussi en accord avec les statistiques sur la croissance biologique.
28 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

sur l'idée qu'à ce moment, la croissance physique est terminée et que


parallèlement, s'est développée la capacité mentale d'une entière
responsabilité individuelle. En pédiatrie et en médecine générale, le
mot nourrisson (infant) s'emploie souvent pour l'enfant qui ne marche
pas encore. Ensuite, il passe au stade de « château-branlant », ce qui
amène approximativementà la fin de la première année, ou des premiers
18 mois. Dans certains groupes d'éducateurs, un jeune enfant (infant)
est un enfant qui ne va pas encore à l'école ou qui fréquente le jardin
d'enfants. La distinction correspond ici à la période oedipienne dont la
fin voit l'enfant tendre encore un peu plus vers l'indépendance et
élargir le domaine de ses activités hors du cercle de la maison et de la
famille. En psychanalyse, quand nous parlons d'une névrose infantile,
nous incluons généralement la période oedipienne. Dans le cas présent,
le Comité du Programme du Congrès a désigné comme période à
étudier les deux premières années de la vie. Ceci correspond à l'époque
où l'enfant apprend à marcher et à parler et où débute la pensée par
processus secondaires. L'intérêt de cette période est d'autant plus
grand qu'elle comprend le commencement et les premiers stades du
développement du Moi.
Il me paraît évident et significatif ici que, quelle que soit la façon
dont on définit le mot « enfant », ses limites semblent toujours marquées
par des acquisitions dans la maturation qui amènent une certaine
indépendance vis-à-vis de la mère ou des deux parents. Aussi vais-je
consacrer ce travail à l'étude des stades importants des fonctions,
formes et structures corporelles, lors de la maturation physique (1),
j'étudierai leur interaction avec la relation parent-nourrisson et leur
effet sur le développement psychique du nourrisson. Dans son livre
La psychologie du Moi et le problème de l'adaptation [21], Hartmann
montre clairement et de façon répétée l'influence des processus et des
étapes biologiques de maturation sur le développement du Moi, et,
en liaison avec la fonction du Moi, sur l'adaptation à la réalité de la
personnalité totale tout au long de la vie.
Il est très tentant de citer de larges extraits de ce livre qui présente

(1) On a employé dans des sens divers les mots croissance, développement et maturation. En
général, le mot croissance est lié à une augmentation en volume ou en poids, le développement
peut inclure cette notion mais met surtout l'accent sur un accroissement dans l'élaboration
de la structure et/ou du fonctionnement ; alors que maturation concerne le développement en
direction d'un état fonctionnel optimum. Comme ces mots sont employés dans des sens qui se
superposent,vouloir les utiliser avec discrimination ajouterait à la confusion. Je les employerai
donc indistinctement, suivant en cela la décision de H. V. MEREDITH lorsqu'elle fit une revue
de la littérature en 1945 [32].
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 29

une discussion riche en suggestions, de l'inter-relation intrinsèque entre


les facteurs biologiques et les découvertes et théories psychanalytiques.
Bien qu'Hartmann estime que l'étude des processus de croissance
biologique n'appartient pas, à proprement parler, au domaine de la
psychanalyse, il déclare qu'il faut cependant s'y intéresser si l'on veut
comprendre la signification de la psychanalyse pour l'éducation, la
sociologie et l'hygiène mentale, domaines difficiles à délimiter et définir.
Ainsi qu'il le signale (p. 4), dès 1936 Anna Freud dans Le Moi et les
mécanismes de défense [4] (p. 4), a défini la tâche de la psychanalyse comme
la nécessité d'arriver « à la connaissance aussi approfondie que possible
des trois instances dont l'ensemble constitue, d'après nous, la person-
nalité psychique, d'étudier leurs rapports mutuels ainsi que leurs
relations avec le monde extérieur » (1). Se basant sur ceci, Hartmann
ajoute : 1° Qu'il est toutefois possible qu'on puisse attendre de la
psychanalyse qu'elle fournisse ou devienne une psychologie générale
du développement ; 2° Que s'il en est un jour ainsi, cette psychologie
devra inclure l'étude et l'appréciation de domaines extérieurs aux
névroses dont nous nous occupons habituellement. Il pense que c'est
une anticipation de cette sorte que Freud poursuivait pendant les
premières années de son travail, quand il se référait continuellement à la
substructure biologique et physiologique des phénomènes psycholo-
giques et cela a pu être le cas à nouveau quand il a écrit : Analyse
terminable et interminable (1937) [7]. « Après tout, dit Hartmann, le
développement mental n'est pas simplement le résultat de la lutte avec
les pulsions instinctuelles, les objets d'amour, le surmoi, etc. Nous
avons des raisons de penser que ce développement est servi par des
processus qui fonctionnent depuis le début de la vie... La mémoire,
les associations, etc., sont des fonctions qui ne peuvent pas dériver de
la relation du Moi aux pulsions instinctuelles ou aux objets d'amour ;
elles sont plutôt des conditions préalables à l'idée que nous nous faisons
de ces relations et de leur développement » (p. 15).
Il est possible que la tendance rigide à restreindre le champ de la
psychanalyse à la métapsychologie et à son étude des fonctions mentales
établies ait été renforcée par le fait que la psychanalyse s'est développée
surtout comme une méthode thérapeutique s'occupant essentiellement
de conditions pathologiques ; la théorie a été fortement influencée par
les investigations cliniques. Mais c'est surtout la nécessité de maintenir
le traitement psychanalytique à l'écart des autres thérapies qui est

(1) C'est moi qui souligne.


3° REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

essentielle à ce point de vue et la théorie a pu abonder dans ce sens.


Récemment en vue de protéger la psychanalyse, il a fallu réaffirmer des
frontières strictes, à la suite même de sa popularité car celle-ci compor-
tait le danger de sa dilution ou de sa dégradation par des personnes qui,
dans notre domaine propre ou dans des domaines adjacents, l'adoptent
avec enthousiasme mais sans formation psychanalytique suffisante et
qui par conséquent, travaillent parfois sans une discrimination suffisante.
De toute façon, l'intérêt pour les problèmes du développement
biologique trouve inévitablement sa place si la psychanalyse doit
développer un jour une théorie psychologique générale ; or ceci semblé
probable si l'on tient compte de l'expansion de l'intérêt pour la science
de la psychanalyse elle-même ainsi que de sa croissance inhérente
dans ses applications cliniques. Pour parler de façon plus spécifique,
on ne peut plus émettre l'objection que « tous ces problèmes sortent
du domaine de la psychanalyse... si nous avons sérieusement l'intention
de développer la psychologie du Moi commencée par Freud et si nous
désirons étudier les fonctions du Moi qu'on ne peut faire dériver des
pulsions instinctuelles. Ces fonctions font partie du domaine du
développement du Moi autonome. Il est évident que ces processus,
somatique et mental, influencent le développement et les fonctions
du Moi qui les utilise... qu'ils constituent une des racines (1) du Moi »
(Hartmann, p. 101).

BUT DE CE TRAVAIL

J'ai l'intention d'indiquer dans ce travail mon opinion sur l'effet


réciproque chez le nourrisson des forces de la maturation et des
influences parentales, et surtout maternelles,pendant les deux premières
années. Je mettrai l'accent spécialement sur le développement du Moi.
D'un point de vue phénoménologique, j'ai été longtemps impres-
sionnée par l'apparition chez le jeune enfant de certains stades, on
pourrait dire de certains noeuds, de capacité et de lutte pour une activité
indépendante. Et même, ces stades semblaient être en liaison étroite
dans le temps avec des stades de maturation physique : périodes où
des réalisations physiques, jusque-là impossibles ou incertaines,
« marchaient ». Le jeune enfant semblait alors retirer un sentiment de
gratification de la réussite avec un accroissement subséquent d'aisance
(une sorte de confiance physique) qui se remarquait dans sa façon

(1) C'est moi qui souligne.


QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 31

assurée, d'être prêt à le faire de nouveau (1). Quand on emploie le mot


lutte comme je l'ai fait, il peut sembler qu'on implique déjà la direction
autonome d'un Moi développé. Ce dont je veux parler ici est certai-
nement aux frontières du développement du Moi, mais me paraît être
l'expression d'une poussée de la maturation d'une part à agir et à
progresser d'une certaine façon, en accord avec le développement des
structures innées de la croissance, et d'autre part à former les fonctions
corporelles des expansions du Moi autonome.
Il est très facile de se tromper dans l'interprétation de telles obser-
vations à cause des éléments subjectifs de l'observateur. Medawar a
écrit : « Chacun reconnaît qu'il y a en fait de profondes ressemblances
entre le comportement des hommes et des animaux, mais ces similitudes
éveillent des pensées entièrement différentes chez les biologistes et
chez les profanes. Quand les profanes voient des souris nourrir et chérir
leur jeune, leur première pensée est : « Comme elles sont semblables
aux êtres humains, après tout ! » Le biologiste (en tout cas quand il
est à son travail) pense : « Comme les hommes sont semblables aux
souris après tout ! » [31]. » J'ai toujours ressenti la nécessité d'être
prudente devant les extrapolations à partir des observations du compor-
tement animal et devant les interprétations basées sur la ressemblance
au comportement humain. Si j'utilise un point de vue biologique, c'est
donc plutôt dans un effort pour comprendre les stades et problèmes du
développement de l'homme sous l'angle des principes généraux de la
biologie — spécialement ceux de la croissance et de la maturation.
Personnellement, je n'ai jamais pratiqué de façon systématique
l'observation directe de jeunes enfants ; beaucoup de mes observations
ont été occasionnelles et comprenaient une relation personnelle. Mais
j'ai essayé d'utiliser le travail des autres (psychologues et pédiatres),
surtout sur les stades de maturation physique et de comportement dans
l'enfance. J'ai complété ces données par le travail de psychanalystes,
surtout de ceux aux intérêts cliniques et théoriques très étendus. En
premier lieu, mon intérêt fut stimulé par Les trois essais sur la théorie
de la sexualité (1910) [8] de Freud, travail dans lequel il a clairement vu
que le développement libidinal se base sur les stades de la croissance
physique ; plus tard, il a constamment insisté sur les éléments consti-
tutionnels qui sont à l'origine des pulsions instinctuelles et de leur
intensité.

(1) Ceci rappellel'opinion de Hartmann que le plaisir des fonctionsdu Moi en développement
est essentiel pour l'acceptation de la réalité.
32 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

CARACTERISTIQUES DE LA CROISSANCE

La croissance biologique a certaines caractéristiques générales qui


sont importantes si nous voulons comprendre l'inter-relation des
progrès mentaux et physiques chez le nourrisson :
1° Son évolution a un haut degré d'autonomie ;
2° Elle a tendance à progresser selon une direction céphalo-caudale
sauf de rares exceptions et variations ;
3° Plus l'organisme est jeune, plus la vitesse de croissance est
grande (taille, poids et différenciation progressive) ;
4° Le développement des fonctions antagonistes des systèmes neuro-
moteurs (la capacité musculaire d'extension et de flexion) est entre-
mêlé ; ceci se manifeste dans le balancement périodique de la domi-
nation de chacun des systèmes ou fonctions, avec une modulation
progressive et avec l'intégration de l'activité qui en résulte ;
5° La croissance est sujette à des fluctuations progressives qui
aboutissent à des conditions et des réponses plus stables ; j'ai déjà
fait allusion à ceci en parlant de la tendance à atteindre des stades ou
noeuds, avant de se diriger dans une autre direction de développement ;
6° Elle se fait le plus souvent selon un principe d'individualisation
c'est-à-dire que le développement comporte toujours une réponse de
l'organisme entier et la croissance de chacune de ses parties ou systèmes
ne dépasse pas beaucoup les limites de l'ensemble. Cette réponse de
l'organisme entier n'exclut pas, sur une base constitutionnelle,le carac-
tère unique de l'individu dans des détails spécifiques [12] (1).
L'organisation homéostatique de l'individu n'est cependant pas
aussi stable et efficace qu'elle le sera plus tard. Le principe de vie
semble prendre plus de force après les grands accroissements et fluc-
tuations du développement. Le taux de mortalité de la période néo-
natale (2 à 4 premières semaines) est extrêmement élevé et est sans doute
dû à l'incapacité du nouveau-né de s'adapter promptement à l'expérience
de la naissance, et spécialement au changement de milieu. Après les
deux premières années de la vie, le Moi joue certainement un rôle
important dans la synthèse et l'intégration des divers aspects d'une
expérience donnée, quelle que soit sa nature (Nunberg) [34] [35]. Mais
cette tendance de l'organisme à l'intégration, qui est liée plus tard,
sans doute de façon organique, au principe homéostatique, existe à un

(1) GESELL (A.), «L'ontogenèse du comportement infantile » ; chap. VI du Manuel de psy-


chologie de l'enfant de CARMICHAEL.
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 33

certain degré même avant et pendant le premier développement du Moi,


alors que l'expérience ne contient à aucun degré appréciable, une vraie
relation d'objet.
Il n'y a sans doute pas de stade où le caractère autonome des pro-
cessus de maturation est plus clair que pendant la vie intra-utérine où
ils sont cependant couplés à une dépendance essentielle de l'embryon
ou du foetus à la mère, pour sa vie même. En effet, sans cette complète
enveloppe protectrice maternelle et sans la nourriture reçue passivement,
le très jeune embryon ne pourrait pas croître en taille et en complexité
à cause de l'inévitable et exorbitant besoin de subsistance, simplement
pour maintenir la chaleur du corps, étant donné la proportion relati-
vement élevée de surface corporelle par rapport au volume [31] (1).
Les idées concernant l'influence maternelle sur l'enfant avant sa
naissance ont beaucoup varié ; il y a eu d'une part les vieilles croyances
superstitieuses suivant lesquelles les attitudes et les expériences spéci-
fiques de la mère pendant la grossesse marquent l'enfant et, d'autre
part, le concept lui aussi dérivé des fantasmes, d'une vie intra-utérine
complètement exempte de toute influence maternelle troublante. Nos
connaissances sur ce sujet sont encore incomplètes. Mais il semble
significatif qu'en général, des troubles graves chez la mère peuvent,
selon leur nature, affecter la nutrition et la taille du foetus ou provoquer
une réactivité plus élevée à certains stimuli. Mais autrement, il n'y a
d'ordinaire pas d'interférence avec les schémas de croissance du foetus.
Il est cependant évident qu'il y a des époques de la vie intra-utérine
où l'accélération du développement de la taille et les changements
de forme sont relativement plus grands que ce qui se passera après la
naissance. Et il y a des périodes de plus grande vulnérabilité où les
facteurs externes peuvent avoir un effet catastrophique (2). Mais en
général, ce sont des stimuli endogènes plutôt qu'exogènes qui déter-
minent nettement le développement de la taille et de la forme. Gilbert
décrit les anomalies du développement en termes de troubles de la
croissance à des stades critiques [14]. Il peut être intéressant aussi, à
propos de schéma autonome de la croissance, de savoir que l'évolution
du poids des prématurés après la naissance se conforme à celle des
foetus de mêmes taille et âge, plutôt qu'à celle des nourrissons nés à

(1) MEDAWAR (P. B.), Le caractère unique de l'individu, chap. V.


(2) « Le premier trimestre de la grossesse... alors que l'organogenèse progresse rapidement,
est une période de grande sensibilité à l'influence des maladies maternelles, notamment la
rubéole. Le second trimestre (4, 5, 6e mois) est beaucoup plus sûr alors que le troisième tri-
mestre est à nouveau un peu plus dangereux » [Traité de pédiatrie de NELSON, p. 27).
PSYCHANALYSE 3
34 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

terme et qui ont le même âge, par rapport à la date de naissance


(Scammon, 1922) [37].
La tendance de la maturation à s'étendre dans une direction céphalo-
caudale a beaucoup d'importance pour l'étude des premiers déter-
minants du développement du Moi. En effet, cela signifie qu'à un âge
précoce, la maturation des sens (olfaction, vision, ouïe) et de l'activité
neuro-musculaire de la bouche est relativement plus avancée que celle
qui concerne les mouvements des mains et des pieds et même du tronc.
De même, la convergence des yeux apparaît avant les mouvements
contrôlés des mains et des avant-bras qu'elle aide à progresser. Au début,
les bras et les jambes ont tendance à réagir comme des touts, et les
impulsions à l'action viennent principalement de l'épaule et de la
ceinture pelvienne. Quand la maturité avance, la mobilité se manifeste
au coude et au poignet ainsi qu'au genou et à la cheville. Vers 4 mois,
les coudes et les doigts participent aux mouvements de préhension avec
de plus en plus d'efficacité jusqu'à ce que, vers 9 ou 10 mois, ils attei-
gnent la même efficacité que l'épaule (Halverson) [20]. Mais à 4 mois,
les muscles oculaires ont déjà atteint un degré appréciable de conver-
gence. Le développement des mouvements contrôlés de l'avant-bras
et des mains est donc nettement en retard sur celui des mouvements
visuels et de la convergence. Encore plus frappante est la disparité dans
le temps du développement du contrôle aux deux extrémités du tube
digestif. Les mouvements de la bouche sont bien développés dès la
naissance, alors que le contrôle du sphincter anal n'est atteint que
plusieurs mois plus tard. Ceci est un tel truisme analytique que l'on
pourrait négliger ses implications en tant que partie du schéma des
séquences de développement. Je reviendrai sur la signification de la
direction céphalo-caudale de la maturation quand j'étudierai le déve-
loppement du Moi corporel.

LE MOI CORPOREL

Les travaux de Hoffer [27] [28] [29], sur le développement du Moi


corporel offrent un excellent point de départ pour cette discussion.
Il se base sur la conception mise en avant par Hartmann, Kris et
Loewenstein [23] selon laquelle et le Moi et le Ça viennent d'un état
indifférencié, plutôt que sur la formulation de Freud pour qui le Moi
se différencie du Ça (1927) [9] et pour qui le premier pas le plus fonda-
mental qui conduit à la différenciation du Moi « concerne la capacité
du nourrisson de distinguer entre le soi et le monde qui l'entoure ».
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 35

Hoffer entreprend l'examen des diverses façons par lesquelles le soi


corporel peut se séparer de « l'autre » (n'importe quoi dans le monde
extérieur).
Freud avait parlé de perceptions internes, plus fondamentales et
plus élémentaires que les perceptions extérieures auxquellesle nourrisson
répond aussi, c'est-à-dire de la réponse du corps à lui-même et aux
organes internes, par des états variables de tension et de détente. Il
semble alors que ces derniers pourraient fournir le point central d'une
vague conscience corporelle. S'il est exact que les états corporels qui
donnent naissance à ces perceptions ne sont en aucune façon complè-
tement chaotiques mais plutôt sont déjà unis de quelque façon par les
schémas internes du développement ontogénétique, cette quasi-orga-
nisation en elle-même pourrait contribuer à fournir un noyau à l'image
corporelle primitive à son début ; et alors le problème de la séparation
se centrerait surtout sur la surface du corps (1) et sur la connaissance
principalement des fonctions qui participent aux perceptions de contact
de diverses intensités (2).
Le toucher a certainement une grande importance dans la délimi-
tation du soi par rapport au non-soi du corps, par rapport à l'environ-
nement. C'est par lui que sont connues les perceptions de différences
de température, de texture, d'humidité et beaucoup d'autres change-
ments subtils dans les sensations et les pressions kinesthésiques vibra-
toires ; ce sont ces différences qui s'organisent peu à peu en un sentiment
de degrés de séparation ou d'unicité. Hoffer dit que l'importance
spéciale du toucher, pour le développement du Moi corporel, repose
sur le fait que toucher son propre corps provoque deux sensations de
même qualité ; au fur et à mesure où ces surfaces à réponses sensorielles
semblables s'unifient ou se rassemblent, le nourrisson fait un grand

(1) J'ai eu l'idée que la naissance elle-même est le premier agent qui prépare la conscience
de la séparation ; ceci se fait par la pression considérable exercée sur la surface corporelle et par
la stimulation de cette surface pendant la naissance et surtout par les changements de pression
et de conditions thermiques au cours du passage du nourrisson de la vie intramuraleà la vie
extramurale [16].
(2) Il est intéressantà ce sujet de noter que l'épaisseurdu tissu sous-cutané croît rapidement
pendant les neuf premiers mois alors que la croissancegénérale du corps ralentit. Après quoi cette
épaisseur diminue de telle sorte qu'à 5 ans, elle est à peu près la moitié de ce qu'elle était à
9 mois (Manuel de pédiatrie de NELSON, p. 15) [33]. Il est possible que ceci soit en partie une
réponse au besoin de conserver sa chaleurpendant une période où la croissance,quoique ralentie,
est toujours hors de proportion avec les conditions du milieu. On retrouve une augmentation
semblable du tissu sous-cutané à,la prépuberté et une nouvelle diminution quand la croissance
générale ralentit. En liaison avec cette adaptation réciproque des divers moyens de croissance,
il faut noter que cette première augmentation après la naissance des tissus sous-cutanés
diminue à un moment où l'activité locomotrice périphérique (se traîner, essayer de marcher,
jeux musculaires), est définitivement entrée dans une nouvelle phase.
36 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

pas en avant dans la délimitation de son corps par rapport au monde


extérieur. Mais je voudraisajouter que le toucher peut aussi être un puis-
sant support du contraire, c'est-à-dire encourager un sentiment d'unité
avec l'autre, le non-soi, si « l'autre » est le corps chaud de la mère ou
de la nourrice, ou s'en rapproche. La différence de température, texture,
odeur, élasticité, est alors relativement faible (comparée par exemple
aux mêmes qualités d'un objet inanimé), et l'enfant y est déjà habitué.
L'objet transitionnel décrit par Winnicott [41] est un témoignage
de ce besoin de contact avec le corps de la mère qui s'exprime de façon
si touchante dans la préférence marquée du nourrisson pour un objet
durable, doux, souple, chaud au toucher, mais surtout dans la demande
qu'il reste saturé d'odeurs corporelles. Quoique l'odeur confortable et
familière de l'objet transitionnel choisi vienne en fait du propre corps
du nourrisson, le fait de le presser d'habitude contre la figure, tout près
du nez, indique probablement combien c'est un substitut du sein
maternel ou du tendre cou de la mère. Il est virtuellement impossible
au nourrisson d'employer une partie de son propre corps comme
une aussi bonne simulation du sein. Ses tentatives avec ses doigts
et ses orteils ne peuvent être complètement satisfaisantes, à cause du
manque de douceur des doigts et à cause de leur différence de confi-
guration par rapport aux courbes et aux creux du corps maternel.
Quant à la vision, il me semble qu'elle est non pas accessoire, mais
indispensable à l'établissement de la confluence des diverses surfaces
du corps et à la prise de conscience de la délimitation de soi par rapport
au non-soi. Toucher et absorber par les yeux (vision) les différentes
parties du corps aide à se faire une idée d'ensemble du corps, à en des-
siner une image centrale qui dépasse le niveau de la simple connais-
sance sensorielle immédiate.
En plus, la perception visuelle convergente (possible très tôt, selon
le principe de la maturation céphalo-caudale), qui diffère des contacts
corporels réciproques entre les diverses parties du corps par le toucher
cutané, permet une sorte de point de départ du développement du
Moi à un niveau mental (1). C'est une fonction d'auto-observation qui
prend de l'importance quand elle se combine à l'auto-perception par le
toucher, et le contrôle, afin de former une image du soi corporel et de la
séparer des autres objets, animés ou non.

(1) GESELL écrit Les yeux montrent le chemin de la conquête et de la manipulation de


: «
l'espace. Le bébé prend possession du monde physique par la vue longtemps avant de pouvoir
s'en saisir manuellement. Il peut remarquer une bille de 7 mm de diamètre 20 semaines avant
de pouvoir la prendre avec ses doigts » (Ontogenèse du comportement de l'enfant) [12].
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 37

Hoffer retrace ensuite l'intégration de l'activité cheiro-orale qui


apparaît et gagne en capacité de direction et de contrôle, au cours des
troisième et quatrième mois (10 à 16 semaines). Il considère que :
1) L'apparition du plaisir ; 2) Le fonctionnement probable de la mémoire
qu'on peut voir dans l'emploi régulier de schémas définis de suçage
du doigt ou de la main ; 3) L'existence possible de l'épreuve de la réalité
par le rejet des autres objets offerts ; et 4) La maîtrise considérable que
peut exercer le nourrisson sur la satisfaction de son besoin en suçant
un doigt — tous ces développements indiquent nettement les débuts
du Moi. Je suis entièrement d'accord avec tout ceci mais cependant,
je donnerais une place beaucoup plus importante à la vision dans
l'établissement de ce contrôle organisé.
Il est certain que l'influence pénétrante et puissante de la vision
est très tôt apparente, dès que le nourrisson commence à indiquer un
choix par les mouvements de la tête (Spitz) [39]. Le non est un refus
parce qu'en tournant la tête de côté, le nourrisson dispose de l'objet
stimulant gênant en l'écartant de sa vue ; tandis que le oui, par son
mouvement de haut en bas, permet à l'objet de rester dans le centre de
la vision, et de s'affirmer à nouveau. Le non semble donc lié à un échec
de l'hallucination négative qui en s'extériorisant, gagne une force
secondaire de communication. Mais c'est dans une large mesure la
bilatéralité des yeux qui détermine le contraste entre l'affirmation et la
négation.

LA MATURATION, LE PLAISIR DU FONCTIONNEMENT


ET LE DÉBUT DE L'AGRESSION

Il me semble depuis longtemps qu'il faut chercher l'origine de


l'agression ainsi que du plaisir libidinal dans les premiers processus de
maturation. Peut-être même l'agression et la satisfaction corporelle sont-
elles par moment des aspects superposés de la croissance même, c'est-à-
dire la satisfaction à la période qui précède le début du Moi ou l'instau-
ration à un degré appréciable d'une relation d'objet. A cette période
(spécialement la vie intra-utérine et les premières semaines après la
naissance), l'activité physique de l'organisme consiste principalement
dans la multiplication des éléments cellulaires et dans leur différencia-
tion et organisation en divers systèmes d'organes. Même l'activité des
divers organes est généralement très en-dessous de ce qui se dévelop-
pera pendant l'enfance. Pendant que les divers systèmes se perfec-
tionnent, le degré de croissance en volume, poids et complexité d'orga-
38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

nisation est stupéfiant. Si cela devait continuer sans s'affaiblir après le


premier trimestre de la grossesse, une fois que l'organogenèse est
terminée, toute autre vie serait bientôt expulsée. Mais, paradoxalement,
une telle croissance ne peut exister que quand l'organisme est dans un
état relativement sans défense et qu'il a pour but essentiel de croître
plutôt que de fonctionner. Après le troisième mois de la vie foetale, un
fonctionnement actif indépendant commence à apparaître. La mère
sent des mouvements des extrémités du foetus, comme des coups de
pied, des poussées (1). Le développement, dans le sens d'accroissement,
diminue alors, bien qu'il soit toujours prodigieux, si on le compare à
ce qu'il sera à l'époque post-natale, quand ces mouvements de coups
de pied seront utilisés pour ramper, ou pour les premières tentatives
de marche ou lorsque plus tard, les coups de pied seront une marque
d'hostilité dirigée contre l'objet.
Il faut poser ici la question d'un plaisir rudimentaire tiré du fonction-
nement de même que son corollaire, la manière dont plus tard, cela
mène au plaisir du Moi à fonctionner, ou s'y rattache. J'ai déjà parlé
de l'opinion de Hartmann selon laquelle le plaisir tiré des fonctions du
Moi en développement est essentiel pour l'acceptation de la réalité ;
et de la conception de Hoffer pour qui l'apparition du plaisir tiré du
fonctionnement des mouvements cheiro-oraux est un des critères du
début de la formation du Moi (à un niveau mental). J'ai mentionné
l'apparition d'une gratification infantile lors d'une réussite, par exemple
le début de la marche. Toutes ces références concernent le comporte-
ment au début ou aux premiers stades du développement psycholo-
gique du Moi.
Dans les périodes pré- et post-natales, il ne peut cependant y avoir
qu'une forme de base du narcissisme, très primitive. Dans le premier
travail de Freud sur le narcissisme [10], il parle de la « libido narcissique
du foetus » et à nouveau du « complément libidinal à l'égoïsme de l'ins-
tinct de conservation, attribut de toute créature vivante ». Dans le
chapitre sur « L'analyse de l'angoisse », dans Le problème de l'angoisse [11]
il exprime l'opinion qu'à la naissance le foetus ne peut pas ressentir autre
chose qu'un trouble grossier de l'économie de sa libido narcissique qui

(1) Le coeur du foetus commence à battre le premier mois. Corner expose ceci d'une façon
très imagée : «... les mois qui précèdent la naissance sont à leur façon la partie la plus fertile
en événements et nous la passons très rapidement. Au début, le corps consiste en une cellule ;
au moment de la naissance, il en a deux cents billions... Vous aviez les débuts d'un cerveau avant
d'avoir des mains, et vos bras avant vos jambes ; vous avez développé vos muscles et vos nerfs
et vous avez commencé à vous battre. » « Nous mêmes avant la naissance », chap. I, L'embryon,
germe et archive, Goerge W. CORNER [3].
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 39

vient de « la pression de grandes quantités d'excitation provoquant de


nouvelles sensations de déplaisir : de nombreux organes renforcent un
investissement en leur faveur comme si c'était le prélude à l'investis-
sement objectai qui va bientôt commencer » (pp. 96-97, 102) (1).
Avec toutes ces opinions à l'esprit, on peut se demander si on ne
peut décrire cette forme précoce du narcissisme comme l'investissement
libidinal de la croissance, avant qu'une vie indépendantene soit possible.
La question suivante est alors de savoir si le concept de déplaisir n'a
pas sa contrepartie dans une forme plus précoce de plaisir : un prélude,
peut-être guère plus qu'un stade de repos relatif, d'aisance avec une
tension diminuée, un léger plateau dans le développement comme on
peut sans doute en supposer vers le 3e ou le 4e mois de la grossesse,
avant le début d'une nouvelle phase ou d'une nouvelle forme d'activité.
Il ne faut pas oublier cependant que la diminution de la tension est due
non pas à un arrêt de l'activité mais bien plutôt à un assouplissement de
la performance ou de l'activité récemment acquise. Il me semble que
dans la première enfance, on voit de telles périodes, autour du 4e ou
du 5e mois, ou de nouveau vers le 15e ou le 16e mois, en relation avec
des réussites fonctionnelles spécifiques. A ces stades ou points de déve-
loppements plus généraux, il y a un léger sentiment de bien-être,
d'ajustement et d'engrenage, des activités en inter-relation, avec en
même temps, un adoucissement temporaire de l'urgence des anciennes
pressions. A ce moment, de nouvelles tendances de la maturation
peuvent être ressenties comme une stimulation plaisante plutôt que
vécues encore comme des accumulations de tension inconfortables.
Il semble qu'alors, une partie fondamentale du schéma a surgi des
processus entremêlés et sans fin de la croissance.
Quels sont donc les stades antécédents dans le développement de
l'agression ? Mais tout d'abord comment la définir ou la décrire ?
On s'accorde d'habitude à reconnaître qu'il y a deux groupes de ten-
dances instinctuelles : sexuelles et agressives. D'un point de vue bio-
logique, on peut considérer qu'elles sont respectivement au service de
l'espèce et de l'individu. Mais du point de vue de l'adaptation indivi-
duelle à la vie, il est évident qu'on ne peut les réduire à ces seuls termes.
Il me semble d'autre part utile de ne pas négliger complètement les
implications des débuts biologiques de l'activité même quand on essaye

(1) Dans des articles anciens sur L'économie biologique de la naissance et La prédisposition
à l'angoisse, Ire Partie, j'ai étudié les implications théoriques de ce concept de narcissisme
foetal [16] [17].
40 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de la comprendre à un niveau psychologique. C'est peut-être pour cette


raison qu'il m'est plus difficile de saisir clairement l'article sur la théorie
de l'agression de Hartmann, Kris et Loewenstein (1949) [24] que
de comprendre l'étude de Hartmann sur La psychologie du Moi et le
problème de l'adaptation, ou son article sur La théorie psychanalytique
du Moi [22]. Dans le premier de ceux-ci, les auteurs écartent toute consi-
dération du biologique afin d'éviter toute spéculation obscure possible.
Hartmann, Kris et Loewenstein parlent de « pulsions d'une nature
agressive, manifestations d'agression ou de cruauté » (1). Devant l'ad-
dition du terme cruauté, on a l'impression qu'un objet animé est
impliqué car la cruauté inclut la souffrance d'un autre. L'agression à
ce niveau ne peut exister qu'avec un Moi établi et avec le développement
d'une relation d'objet appréciable. Je préférerais considérer les pulsions
instinctuelles agressives tout d'abord simplement comme des tendances
destructives, ou, avant le début du Moi et des relations d'objet,
comme une affirmation biologique, une manifestation des processus de
croissance.
Si l'agression est une pulsion instinctuelle, elle doit exister en
puissance, à un degré d'organisation primitive, avant le développement
du Moi. Il semble qu'on trouve la première forme d'agression dans la
grande expansion et l'évolution de l'oeuf récemment fécondé. Dans
certains organismes unicellulaires, elle se manifeste dans l'activité des
pseudopodes au moyen de laquelle l'organisme atteint et enveloppe
les particules qu'il rencontre. Dans cette forme simple, l'agression,
c'est aller à, ou vers, approcher, ainsi que l'implique l'étymologie du
mot. Dans l'ovule fécondé, après l'implantation dans la paroi utérine,
on assiste à une augmentation marquée de l'activité et à un accrois-
sement terriblement rapide en taille, complexité et organisation. Déjà
entre l'embryon et son hôte, s'est installée une alliance biologique parti-
culière dans laquelle les partenaires sont continuellement dans une
relation d'intimité et de séparation plus grandes qu'aucune autre dans
la vie.
Je pense que, comme l'embryon et son hôte maternel sont main-
tenant obligatoirement unis en une association où le corps maternel
fournit l'embryon en nourriture et comme l'approvisionnement est
prodigue, l'énergie de l'agression primitive n'est pas nécessaire à
l'obtention de nourriture et la créativité biologique peut s'en servir
pour construire les organes et les différencier d'un point de vue fonc-

(1) C'est moi qui souligne.


QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 41

tionnel. Ainsi le corps de la mère a pris à peu près complètement à sa


charge les satisfactions des pulsions destructrices embryonnaires. Si
nous acceptons en quoi que ce soit la conception biologique que l'onto-
genèse est la répétition de la philogenèse, nous nous trouvons devant
cette situation extraordinaire d'une énergie qui se transforme en vie et
qui est, en un sens, à l'écart du milieu de l'embryon (la cavité utérine)
mais qui est cependant une reviviscence des réactions à tous les milieux
des siècles passés. Cet exploit est presque incompréhensible. On ne
peut pas dire, comme nous le ferions plus tard pour un organisme établi,
que cette pulsion positive se retourne contre l'organisme et devient
auto-destructrice ; c'est plutôt une pulsion tournée vers l'extérieur
où sont intériorisés les milieux du passé, qui font partie du processus
d'organisation en développement, dans une récapitulation d'archiviste
incroyablement condensée. Une fois ce cycle accompli, quand le foetus
a remonté le cours du temps, une telle passivité forcée pourrait être
un danger plutôt qu'un stimulant pour le développement de l'orga-
nisme. Quand cette énergie s'oriente vers le travail de croissance et
d'organisation, change-t-elle de nature ?
Quand les trois premiers mois de l'organogenèse sont passés et que
les systèmes musculaires et nerveux sont suffisamment bien développés
l'énergie commence à se diriger à nouveau vers la périphérie et les
mouvements des extrémités apparaissent. La mère « sent la vie » vers le
quatrième mois. Il est possible de provoquer plus tôt même, par des
stimulations spécifiques, de tels mouvements chez des embryons
enlevés du corps, mais au quatrième mois, ils apparaissent réguliè-
rement parce que les processus fonctionnels qui se développent dans la
ligne des processus entremêlés et autonomes de la maturation ont
atteint un certain point d'intégration. Pendant les derniers mois de la
grossesse, la quantité d'activité dirigée vers la périphérie augmente.
Après la naissance, le bébé doit se mettre à lutter encore plus
pour lui-même ; il prend alors agressivement la nourriture de sa mère
pendant l'allaitement, plutôt que de la recevoir passivement par l'inter-
médiaire du placenta. Mais c'est au moment où les fonctions en relation
sont harmonisées, où elles sont arrivées à un mélange suffisamment
doux, et ont atteint une activité d'économie plus complexe, que le moi
corporel se développe et contribue aux débuts du Moi mental. Je voudrais
me rapporter de nouveau ici aux théories de Hartmann : « Ces fonctions,
somatique et mentale, influencent le développement du Moi qui les
utilise..., elles constituent une des racines du Moi [21]. » Ceci reste
dans la ligne des premiers écrits de Freud selon lesquels le plaisir tend
42 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

à être lié au soi et le déplaisir à ce qui est extérieur au soi. C'est aussi
en liaison avec le concept de Hartmann, Kris et Loewenstein qui disent :
« Toute étape dans la formation de l'objet correspond à une phase de
différenciation psychique. Cette différenciation est elle-même déter-
minée par la maturation des fonctions qui plus tard seront sous le
contrôle du Moi, et par les expériences qui structurent l'appareil
psychique. Les deux processus, différenciation de la structure psychique,
et relation du soi aux objets extérieurs sont interdépendants » (p. 27) [23].
Ailleurs : « On peut en partie décrire la formation du Moi comme un
processus d'apprentissage qui complète la croissance de l'organisation
du Moi. L'apprentissage garantit la satisfaction des demandes venant
des pulsions instinctuelles » (p. 13) [23]. Ce que j'ai étudié prélude à
ceci ; ce sont les débuts biologiques autonomes, que l'on a décrits comme
appartenant au no-man's-land entre la biologie et la psychologie
(Hoffer) [29]. Le fait que, dans la vie intra-utérine, il y a un début de
cerveau avant qu'il y ait des mains, est sans doute important.
Mais nous nous trouvons maintenant devant la question du destin,
et de l'agression fruste dans la première enfance, et du plaisir conco-
mitant du fonctionnement, qui semblent si importants pour la for-
mation du Moi qui plus tard les utilise. Ceci nous amène au chapitre
suivant de cet article.

LA RELATION PARENT-NOURRISSON ET LA MATURATION

Les enfants qui courent physiquement le plus grand danger à la


«
suite de cet état de choses (vie de famille troublée par les conditions de
guerre à Londres) sont ceux qui n'ont pas deux ans. On comprend
facilement que les nourrissons ne peuvent tout simplement pas vivre
dans un état d'urgence... Le développement a ses propres exigences,
qu'on soit en temps de guerre ou de paix ou quels que soient les événe-
ments du monde extérieur » (Freud, Burlingham) [26].
Pendant les deux premières années, une des tâches principales du
nourrisson est sans aucun doute, en liaison et en interdépendance avec
le jeune Moi et grâce à sa médiation, de réaliser une séparation solide
d'avec sa mère et de commencer une existence individuelle, d'établir
ensuite le sentiment de réalité, les premières relations d'objet, de
commencer à penser par processus secondaires, et d'édifier les premiers
stades du sentiment d'identité.
Le nourrisson commence par avoir à travailler pour ses moyens
d'existence pendant l'allaitement puis il continue en prenant peu à peu
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 43

à sa charge, avec l'aide de sa mère, tous les autres soucis de sa vie corpo-
relle. Le plaisir et la maîtrise de la satisfaction de ses besoins et fonctions
corporels — sa vie sexuelle prégénitale, évolue selon des phases assez
nettes, déterminées par la maturation associée aux diverses zones du
corps intéressées. Il n'est pas nécessaire pour l'objet de ce travail, de
rappeler beaucoup du développement des premières phases libidinales
qui constitue une des pierres angulaires des premières observations de
Freud et des débuts de la théorie analytique. Je m'occuperai plutôt de
l'évolution précoce du Moi. On peut établir des comparaisons, des
inter-relations, des contrastes entre le développement du Moi et celui de
la libido (1). Mais je reviendrai à ceci un peu plus loin.
Pendant la première partie de cette période, il est certain que la
mère ou son substitut est la seule personne importante dans la vie du
nourrisson. Le père peut jouer un rôle comme substitut de la mère
mais son corps plus musclé est un coussin moins acceptable que celui
d'une nourrice ou d'une autre aide féminine. Ceci est surtout vrai
pendant la phase indifférenciée qui succède immédiatement à la léthargie
néonatale et qui s'étend sur la plus grande partie de la première année.
Au moment de la naissance, la sensibilité de la surface corporelle est
bien développée, surtout dans la région de la bouche, où les réponses
de la peau et de la muqueuse sont actives et où le schéma neuro-mus-
culaire de la succion est bien établi. Mais en plus des besoins de la
faim, Spitz [38] et d'autres [1] [2] [36] ont clairement montré que le
contact avec le corps de la mère qui donne de la chaleur et permet des
exercices par ses mouvements, est essentiel. Le rythme des mouvements
maternels associé à la chaleur du corps offre sans doute au nourrisson
une situation partiellement semblable à la vie prénatale et l'aide à
supporter la transition de la vie intra- à la vie extramurale. Chez le
nourrisson un peu plus avancé ou en état d'alerte de veille plutôt qu'en-
sommeillé, le contact corporel avec la mère peut procurer une stimulation
et tonifier dans une certaine mesure les muscles périphériques, ce qui
aide à leur maturation fonctionnelle. Il est certain que l'aide et la
liberté de tension avec lesquelles la mère accepte alors ces activités
réciproques contribue beaucoup au bien-être du nourrisson.
Cette fluctuation entre l'unité avec la mère et la séparation d'elle,
soit par une perte temporaire de contact, soit par l'expérience de sensa-
tions fortes de son propre corps, différentes de ce qui est ressenti dans

(1) Cf. Les articles déjà mentionnés de Hartmann et de Hartmann, Kris et Loewenstein
ainsi que les Commentairessur la théorie psychanalytique du Moi de HARTMANN [22].
44 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

le contact avec elle, est très importante car elle fournit le début de ce qui
deviendra une séparation psychologique (1).
A la fin des six premiers mois apparaît une pression activement
affirmée contre la mère ; elle fait partie de la séparation grandissante
due à la maturation. Il est très courant, surtout entre le 4e et le 6e mois,
de voir un nourrisson bondir de haut en bas quand sa mère le tient sur
ses genoux. Pendant que le nourrisson pousse, de ces mouvements
vigoureux, ses pieds contre ses cuisses ou son abdomen, il montre des
signes évidents de plaisir, avec des gazouillis et des rires. Cette activité
implique la capacité d'étendre les jambes et aussi le tronc dans des
mouvements coordonnés et rythmés, avec une force beaucoup plus
grande qu'il n'aurait pu auparavant. L'apparition de signes d'un certain
degré de gratification est évidente. Ce comportement apparaît après la
maturation des muscles extrinsèques et quand les mouvements des
yeux sont bien contrôlés. D'habitude le bébé est en contact visuel avec
la figure de sa mère pendant qu'il danse ainsi contre son corps. Plus
tôt, il avait aussi l'habitude de toucher des mains sa figure et ses seins,
en tâtonnant, mais en général, sans grande force. Je pense que cette
activité de pression ou de poussée pleine de force fait partie d'une phase
définie, qui vient d'un développement heureux de la maturation et de
l'organisation des activités fonctionnelles en relation, qui permettent
ce nouveau pas accompagné d'une sensation interne de joie et de
confiance corporelle. Ceci est comparable à ce que Hoffer décrit sur les
mouvements de la main à la bouche et la sélection du doigt à sucer,
dans son article sur Le développement du Moi corporel [27]. Mais à ce
stade, il y a une corrélation de l'activité des jambes, des bras et du tronc,
et également de la vision — et l'apparition du tout début d'une relation
d'objet à la mère. L'agression physique de ce comportement est frap-

(1) Me basant sur des observations cliniques, il me semble que le nourrisson qui dort habi-
tuellement dans le lit de ses parents est stimulé par la scène primitive et prend en lui, par la
vision, l'ouïe et les réponses sensorielles kinesthésiques, l'excitationde la motilité et l'incorpore
dans une excitabilité corporelle générale. Evidemment dans des cas de ce genre, l'exposition
répétée à la scène primitive dure souvent assez longtemps. On ne peut donc déterminer facile-
ment ce qui est incorporé les premiers mois et combien cela ajoute à l'intensité de la réponse si
l'enfant y est exposé à nouveau plus tard. Les jeunes nourrissons réagissent certainement de
façon marquée et très individuelle et aux mouvements et aux sons.
D'autre part, une privation précoce de la stimulation que donnent le maniement et le
contact corporel peut avoir des conséquences graves. Il est bien connu maintenant que les
nourrissons traités par des méthodes de masse, routinières, comme dans certains hôpitaux d'en-
fants abandonnés, souffrent gravement aussi bien physiquement que dans leur développement
émotionnel. La déficience de l'allaitement au biberon, employécomme substitut de l'allaitement
au sein, réside sans doute en grande partie dans la perte de la stimulation provoquée par les
soins et le contact corporel. Ceci est spécialement vrai quand les biberons sont donnés au lit
et que seules la bouche et les joues sont actives pendant l'allaitement.
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 45

pante même si on ne peut la penser en termes de motivation mais plutôt


en termes d'un certain degré d'opposition autonome biologique qui se
combine avec la tendance de la mère à répondre par un mouvement réci-
proque qui peut d'ailleurs augmenter cette opposition.Il peut y avoir dans
cette activité un sentiment croissant de puissance physique et d'aptitude
à susciter une activité motrice et à la contrôler dans une certaine mesure.
Elle peut aussi renforcer l'épreuve de réalité par la qualité rythmique
du va-et-vient qui nous rappelle le jeu de balle (qui apparaîtra plus tard)
avec son plaisir de la voir revenir, ou le jeu de « cache-cache ». En plus,
la relation avec l'objet (la mère) est généralement maintenue par la vue
pendant tout le jeu. Un peu plus tard, les bébés n'ont plus besoin de la
coopérationde la mère et font ces mouvements, se penchant et se redres-
sant alternativement en se tenant au bord du berceau ou d'une chaise.
D'après mes observations, directes en partie mais occasionnelles
quand je me suis occupée d'enfants, et aussi d'après les reconstructions
de mon travail avec des patients adultes, il y a encore d'autres stades
plus tardifs de maturation corporelle et de prise de conscience liées à des
phases du développement du Moi. Une de ces phases apparaît vers le
15e ou le 16e mois et semble associée à l'acquisition de la marche. Une
phase ultérieure est associée à la période du stade phallique (1). Toutes
deux comprennent certainement un plaisir de l'érotisme kinesthésique,
de la peau, et des muscles ; en outre, la contribution générale à la joie
de vivre de tout le corps est plus apparente pendant la phase phallique.
Mais ceci sort des limites de ce travail. Mais le plaisir comporte égale-
ment un élément de réaction, à l'intégration, l'organisation et la maîtrise,
qui se manifeste dans une attitude de confiance et d'assurance en cas
de répétition (2). Le bébé l'expérimente lors des activités d'exécution
qui comportent surtout une réaction à et sur l'entourage, plutôt que
dans celles qui sont centrées principalement sur le contrôle des fonctions
corporelles comme c'est le cas dans les activités des zones érogènes,
lors du développement de la phase libidinale. Il y a cependant beaucoup
en commun et une certaine inter-relation entre le schéma des pulsions
instinctuelles agressives et celui des pulsions sexuelles.
L'attitude du partenaire du nourrisson, la mère, a une importance
énorme au cours du développement du contrôle des deux groupes de
pulsions instinctuelles. Nous savons que tenir compte des demandes

(1) J'ai mentionné ces phases ailleurs, principalement en relation avec leur développement
perturbé dans les perversions [18]. Loewenstein a également noté la relation possible entre ces
deux dernières périodes (16 mois et 4 ans) à propos du développement du Moi [30].
(2) Comparer avec la conception d'un instinct de maîtrise de Hendrick [25] [26].
46 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de l'enfant pour le nourrir, et utiliser des situations d'essai pour l'ap-


prentissagede la propreté est d'une grande aide dans le choix des horaires
dans les deux situations. C'est le moyen de s'adapter à la maturation
du nourrisson et à ses possibilités de répondre convenablement et avec
un minimum de tension. Ceci signifie qu'on considère le bébé comme
un organisme en développement plutôt que comme un adulte en minia-
ture et peut montrer de la part du parent une relation d'objet déve-
loppée plutôt qu'une relation narcissique avec le nourrisson. L'expé-
rience clinique nous apprend aussi que de grandes fautes de temps
commises dans le maniement des activités de la phase libidinale, qui
s'accompagnent de troubles de la relation mère-enfant peuvent provo-
quer une fixation à la zone érogène intéressée à cette époque. On voit
alors apparaître un accroissement de l'ambivalence, la provocation
d'une agressivité conflictuelle et la formation de défenses qui en résulte.
A mon avis, des conditions assez semblables peuvent venir d'une
mauvaise coopération entre la mère et le nourrisson, si elle ne parvient
pas à accepter et à répondre aux besoins de maturation des pulsions
agressives quand elles apparaissent dans de nouvelles constellations
d'activités organisées. Le problème semble surtout venir de son inca-
pacité à accepter la séparation croissante du nourrisson ou à voir que les
accès de comportement agressif font partie de capacités d'exécution
motrices croissantes alors qu'elle les prend pour des besoins croissants
de destruction qui menacent le nourrisson et tout ce qui l'entoure.
Dans ces cas, la mère en réfrénant avec excès l'enfant, soit par des
restrictions physiques, soit par de continuelles réponses anxieuses à
son activité, empêche l'emploi optimum de l'énergie des pulsions
agressives dans la formation biologique de nouveaux progrès corporels.
En outre, ceci gêne les gratifications concomitantes dispensatrices de
plaisir, et la promotion du Moi corporel et le développement précoce du
Moi mental. A la place, les tendances agressives cruelles ou destructrices
augmentent. La relation d'objet est retardée et se tourne dans une
direction hostile, en réaction aux interférences avec les pressions de la
maturation. Par des attitudes anxieuses de restriction, la mère peut
provoquer exactement ce qu'elle a cru souhaiter éviter : des éclats de
colère destructrice et une gêne de l'apprentissage (1). Des interférences

(1) J. H. Taylor, un observateurexpérimental, a étudié la réaction infantile aux contraintes


et a conclu que les réponses du nourrisson (après les premières semaines) dépendent plus d'une
condition interne que d'un stimulus externe. En conséquence, on peut arriver à des conclusions
erronées en évaluant les observations en termes de stimuli externes et de comportement
manifeste [40].
P. Goodenough a étudié les crises de colère de la première enfance et a trouvé que les mani-
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 47

marquées et répétées de ce type peuvent avoir comme résultat un


affaiblissement du développement solide du Moi. Par contre, si la mère
soutient le besoin de développement du nourrisson et y répond de
façon compréhensive et optimale, l'enfant utilisera une partie impor-
tante de son énergie agressive dans une entreprise constructive et en
retirera une satisfaction. Cette situation renforce le développement du
Moi et des fonctions qui plus tard en dépendront (1).
Ceci me semble être un paradigme de la partie de la structure du
caractère où le Moi est capable de « neutraliser » une certaine quantité
d'énergie agressive et de l'utiliser de façon constructive, tout d'abord
dans l'organisation de la motilité corporelle et ensuite dans le dévelop-
pement de capacités plus élaborées nécessaires dans les relations sociales.
Ceci contraste avec deux types de conditions qui peuvent résulter de
soins maternels inadéquats : d'une part : 1) L'abandon presque exclusif
à la gratification des décharges agressives avec une capacité minime de
contrôler les impulsions ; et d'autre part : 2) Le contrôle de l'agression
par une formation réactionnelle compulsive et le développement de fortes
tendances compétitives. Dans ce dernier cas, le choix de l'activité pour
développer des capacités peut être socialement acceptable. Mais le but
de la pulsion agressive est encore essentiellement une gratification du
sadisme en surpassant l'autre dans la compétition. La force apparente
du Moi est alors plutôt une question de durée, et se maintient aux
dépens de la flexibilité et d'un plaisir primaire tiré de la jouissance
de la capacité même. A la fin le sadisme, avec sa suite de conflits, peut
envahir ou restreindre d'autres domaines du développementdu caractère.

LE SENTIMENT D'IDENTITÉ, ET LES IDENTIFICATIONS PRÉCOCES


DE LA PREMIÈRE ENFANCE
Jusqu'ici je me suis surtout occupée du développement de la
première année et de la dépendance à la mère et la séparation croissante
d'avec elle, à la suite des processus de maturation qui favorisent l'auto-
nomie infantile. La psychologie de la deuxième année est infiniment plus

festations de colère, pendant la première année, apparaissent surtout en liaison avec les soins
de routine tels que l'habillage et le bain. Vers deux ans cependant, les crises de colère apparais-
sent liées à des conflits avec la mère au sujet d'habitudes routinières mais aussi à propos d'une
trop grande autorité dans des questions qui ne sont pas directement liées à l'apprentissagede
la propreté. Ces études sont anciennes, et datent de l'époque où la tendance en pédiatrie était
de conseiller un apprentissage de la propreté précoce plutôt que de s'adapter aux besoins de la
maturation du nourrisson [15].
(1) L'acceptation des pressions agressives et de l'affirmation du nourrisson ne signifie
cependant pas une tolérance totale et l'absence de toute contrainte comme l'ont parfois
tenté des parents « progressifs ». Pour une étude de cet aspect de la situation, voir A. FREUD [4].
48 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

complexe. Pendant la première année, rattachement à la mère se base


surtout sur le fait qu'elle satisfait les besoins ; « la deuxième année,
l'enfant l'aime en tant que personne séparée » (Freud et Burlingham)
(p. 49) [6]. Déjà après les premiers mois de la première année et ensuite
très nettement pendant la seconde, il existe une réaction du nourrisson
à son père ; elle semble rarement aussi intense qu'envers la mère, sans
doute à cause des contacts corporels moins constants et moins intimes.
A cette époque cependant, le nourrisson peut très bien répondre au jeu
plus vigoureux de son père et il peut différencier assez clairement ce
qu'il peut attendre de chacun des parents à ce sujet. La place du père
est de plus en plus importante et complexe.
L'acquisition de la marche, d'habitude vers 15 ou 16 mois, semble
constituer le passage définitif d'un seuil du développement et contribue,
grâce à la combinaison du rythme et de l'espace, à un stade précoce
d'organisation de la pensée par processus secondaires en même temps
qu'elle renforce la notion du temps et de la succession des choses.
Grâce à la marche s'élargit la capacité de revisiter et d'expérimenter
à nouveau les activités exploratrices. Ceci constitue un support pour le
sens de la réalité en train de se développer, et pour le tout début d'asso-
ciations qui mènent à la connaissance des notions de conséquence et
au raisonnement. Le comportement extraverti augmente (lancer et
jeter des jouets, pousser les chaises ou de petits objets), les expériences
sensorielles se multiplient et dépendent de plus en plus de l'initiative
même du nourrisson. J'ai souvent observé des jeunes enfants de cet âge
(quand la marche est exécutée avec sûreté) qui explorent avec délice
la grande variété d'expériences sensorielles que peut leur procurer un
jardin : sentir les fleurs, les toucher, éprouver la texture des pierres,
du gravier, du sable, écouter le bruit d'une fontaine avec une espèce
d'attention sophistiquée. La marche a permis un accroissement consi-
dérable du monde de l'enfant, sous son contrôle relatif.
Parallèlement à cette prise de connaissance du monde extérieur,
s'accroît la conscience de son propre corps et des fonctions corporelles.
Le nourrisson commence à faire attention aux flaques d'urine, une fois
qu'elles sont faites, mais il n'indique par aucun son ou geste qu'il
différencie la miction et la défécation. Pendant les mois suivants, le
contrôle du sphincter se renforce ainsi que la régularité du rythme ;
et vers un an et demi il peut exprimer ses besoins d'excrétion avant d'en
voir les résultats [13] (1). Il observe avec plus de précision son propre

(1) GESELL (A.), Les cinq premières années de la vie de l'enfant (p. 33-34).
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 49

corps et celui des autres et à la fin de la seconde année, il est conscient


des similitudes et des différences entre lui et les autres en ce qui concerne
les parties du corps et leur représentation dans l'habillement ; il exprime
des préférences et des dégoûts. Tout ceci fait partie d'un sentiment
croissant d'identité et d'individualité de sorte qu'à la fin de l'année
suivante (3 ans), le jeune enfant connaît généralement et peut dire son
nom, son sexe, et les faits principaux de son orientation familiale [15].
Il semble que pendant la première année, et plus spécialement après
le 4e ou le 5e mois, le nourrisson montre une identification primitive
fluctuante qui alterne avec un sentiment de séparation de plus en plus
profond par rapport aux objets qui l'entourent. Elle se base sur sa
faiblesse, sur son fonctionnement en tant que partie des autres, et à leur
merci, sur la capacité et la constance de la mère à satisfaire ses besoins.
Cette identificationprimitive est donc bien différente de l'identification
telle que nous l'entendons d'habitude et qui apparaît après l'instal-
lation du Moi, et qui peut être passive à cause du sentiment de res-
semblance à un autre individu, ou active dans le désir d'être ou de
devenir comme un autre, de forme ou de fonctionnement. Déjà l'enfant
note les différences sexuelles conformément aux occasions d'obser-
vation ; il remarque habituellement d'autres différences telles que la
texture et la couleur des cheveux.
Vers le 6e mois, le nourrisson répond quasi automatiquement au
sourire et prend naissance par la vision et le contact corporel de l'humeur
des personnes de son entourage. Cette réaction devient peu à peu une
imitation plus complexe. A la fin de la première année, le nourrisson
peut avoir des mouvements qui imitent l'adulte allumant une cigarette,
ou faisant quelque chose de spécial (Gesell) [13]. Mais il n'est pas
certain qu'il s'agisse d'une identification dans le sens d'un net désir d'être
comme une autre personne donnée, ainsi que ce sera manifeste un an
plus tard. Cela semble plutôt être un stade de transition entre l'identi-
fication primitive et l'identification plus intentionnelle à un objet qui en
est à ses débuts. Elle peut participer du désir d'essayer toutes les acti-
vités vues et faire partie d'une exploration motrice. Mais pendant la
dernière moitié de la seconde année, le nourrisson s'exerce à des imi-
tations assez compliquées qui expriment le désir de devenir ou de
rappeler la personne imitée.
J'ai été impressionnée au cours de mes observations cliniques, par
certaines caractéristiques de cette identification primitive, bien que je
ne sois pas certaine que l'on soit d'accord avec moi. Quoique cette
identification appartienne au stade de différenciation incomplète entre
PSYCHANALYSE 4
50 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

le soi et l'autre, et quoiqu'elle soit dépassée en importance par les


identifications liées à des objets, une fois établis le Moi et le sentiment
de soi, elle semble cependant n'être jamais complètement abandonnée.
Elle peut et est généralement réactivée de façon répétée plus tard dans
des conditions spéciales. Elle me semble être le point de départ de
l'empathie et sans doute l'un des éléments essentiels de la matrice à
partir de laquelle se développeront les relations de transfert. En outre,
tout au long de la vie, elle peut être, puissamment réactivée par le
contact avec des états d'humeur marqués des autres états, qui se commu-
niquent alors aisément. Ceci est particulièrement vrai des situations de
groupe qui comportent des états d'excitation émotionnelle, et peut
devenir un facteur important des actions irrationnelles de groupe,
telles que les émeutes et les états d'excitation religieuse.
Il me semble aussi qu'un contact prolongé et ininterrompu d'un
nourrisson (pendant les 12 ou 18 premiers mois) avec un autre individu,
habituellement un autre enfant, a un effet permanent de diminution
de la différenciation de soi par rapport à l'autre et en conséquence,
affaiblit et trouble le sentiment d'identité un peu comme chez les
jumeaux [19]. J'ai noté ceci plus spécialement dans certaines perver-
sions où cela m'a semblé contribuer, avec d'autres facteurs, à l'identité
sexuelle incertaine.

CONCLUSIONS

Étant donné le temps dont je disposais pour préparer cet article,


et étant donné l'endurance des lecteurs, il ne m'a pas semblé possible
de couvrir entièrement le sujet de la théorie de la relation parent-enfant
dans les deux premières années. Je me suis donc limitée à l'étude de
quelques problèmes sélectionnés du développement, dans ce large
cadre. J'ai choisi les aspects de la relation parent-enfant qui s'organisent
plus spécialement autour et en fonction des forces de maturation du
nourrisson. Ici à nouveau, il m'a fallu établir de nouvelles limites, et je
me suis centrée presque exclusivement sur les débuts biologiques de
l'agressivité, des liens avec la maturation des muscles striés et de la
relation avec le développement du Moi.
Je considère que la maturation évolue par stades et suit les principes
généraux de la croissance. Ces stades sont marqués par des gains dans
des activités données (apprentissage organique) qui s'accompagnent de
l'apparition du plaisir. Ce premier stade post-natal de ce type semble
apparaître vers le 5e mois, et marque le moment où le nourrisson parvient
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RELATION PARENT-NOURRISSON 51

pour la première fois à se séparer de sa mère ; il est suivi de l'apparition


définitive du Moi mental à ses débuts. Il y a donc ici un contraste avec le
développement plus précoce qui vient des forces purement biologiques
du nourrisson, complétées par le contact et les soins maternels. Pendant
cette période des premiers débuts du Moi, la mère (ou son substitut)
est l'associée de l'enfant par son attitude devant les gains fonctionnels
du bébé. Son comportement est d'une grande importance et détermine
la quantité de la pulsion instinctuelle agressive qui peut être augmentée
par la frustration à des périodes critiques — ou au contraire, aide au
développement de réalisations gratifiantes et qui renforcent le Moi.
Je ne me suis occupée que très passagèrement du développement des
phases libidinales qui a déjà fait l'objet de descriptions approfondies.
Mais on y a oublié un point important qui est la contribution de l'agres-
sion orale qui se manifeste dans le fait de crier et de mordre et aussi dans
le développement du langage. En effet, il peut être intéressant, par
exemple, de noter que le fait de mordre le sein de la mère, qui s'associe
à l'apparition des dents, coïncide dans le temps avec la période du 5e mois
de maturation des muscles striés et qu'au même moment, les pleurs
semblent passer d'un type indifférencié de décharge à un autre plus
spécifique et en quelque sorte contrôlé. L'apparition de l'activité orga-
nisée des muscles viscéraux mêlée à celle des muscles striés dans le
mouvement, moyen de communication, est une partie intégrale de
l'agression précoce. On pourrait s'arrêter ici à certaines formes de
l'agression excrétoire, bien que leur influence soit surtout marquée
pendant la période de 12 à 36 mois.
Je n'ai que brièvement esquissé les développements de la deuxième
année (surtout de 18 à 24 mois) qui concernent l'apparition de la pensée
par processus secondaires, la mémoire, le sentiment de réalité, les
identifications et le sentiment d'identité. Cette période voit également
l'acquisition du langage. On ne peut qu'être impressionné par la floraison
de complexités et de subtilités du développement du jeune enfant après
la deuxième période de progrès dans la maturation que j'ai décrite
autour de 15 à 16 mois : l'apparition de la marche.
J'espère qu'on me pardonnera d'avoir omis certains points et d'avoir
insuffisamment traité certaines parties de ce vaste sujet que j'ai l'inten-
tion d'étudier plus en détail dans des travaux ultérieurs.
52 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

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TRAVAUX ORIGINAUX

Freud
et l'orthodoxie judéo-chrétienne( 1)

par F. PASCHE

Ce rapprochement peut surprendre. Comment Freud, ce champion


de l'athéisme qui a scruté et démonté, justement, les sentiments
religieux, peut-il avoir encore affaire avec l'idéologie judéo-chrétienne
dont il apparaît comme le liquidateur définitif ? Mais surtout, comment
associer son nom à l'orthodoxie, lui, le révolutionnaire par excellence,
le « briseur de lois », le nouvel OEdipe ? Aussi faut-il que je précise
dès maintenant ce que j'entends par orthodoxie judéo-chrétienne.
Depuis des siècles, sans doute plus de deux millénaires, on peut
distinguer, dans la civilisation occidentale, deux familles d'esprit, ou
mieux deux tendances, qu'il est classique de situer par rapport aux
oeuvres des plus illustres docteurs de la religion judaïque et de la religion
chrétienne, oeuvres elles-mêmes édifiées à partir de l'Ancien Testament,
avec, pour la religion chrétienne, l'ajout du Nouveau. Les différences
entre ces religions ne sont pas négligeables, mais, il se dégage de leur
confrontation une anthropologie commune, une conception commune
de la nature de l'homme et de ses relations avec le transcendant. La ten-
dance qui est dans la ligne de ces oeuvres peut être dite orthodoxe, je
l'opposerai à l'autre qui groupe les diverses anthropologies dites héré-
tiques. Ce sont là des dénominations commodes en ce qu'elles sont
traditionnelles ; sous chacune d'elles j'essaierai de rassembler des
caractères aussi simples que possible qui me semblent, dans l'un et
l'autre cas, tenir ensemble.
Le problème est maintenant de se demander si ces deux concep-

(1) Conférence prononcée à la Société psychanalytique de Paris, en décembre 1959.


56 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

tions : l'orthodoxe et l'hérétique, ont encore un sens de nos jours, s'il


n'est pas anachronique d'en parler, si le problème n'est pas, comme
on dit, dépassé, alors que depuis un siècle, la civilisation occidentale
paraît presque entièrement submergée par un raz de marée agnostique
et athée. Ma conviction est que cette différence reste aussi valable parmi
les agnostiques et parmi les athées que parmi les croyants. En un mot,
quelle que soit l'importance de l'adhésion à la croyance en un Dieu,
une ligne de partage peut être tracée idéalement dans l'ensemble des
représentants des diverses idéologies occidentales, de part et d'autre de
laquelle on trouverait croyants, agnostiques et athées (si l'on admet
que tous, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le disent ou non, se réfèrent
en quelque manière à un transcendant) ; un groupe dont l'idéologie est
d'inspiration judéo-chrétienne et l'autre à l'idéologie opposée. Je range
Freud dans le premier groupe car je crois que la psychanalyse est la
plus récente, et sans doute la plus forte expression de la forme athée,
ou agnostique, de cette idéologie. Il est temps de définir celle-ci, mais
je ne peux le faire sans qu'intervienne la notion de Dieu, nous verrons
plus tard ce que Freud lui a substitué.

I
Pour le judéo-chrétien, l'homme est créé par Dieu et non engendré
par lui, ce qui signifie qu'il ne lui est pas identique, qu'il ne lui est pas
homogène, qu'il n'a pas dans sa nature de quoi être divinisé, que ses
qualités ne peuvent être portées à l'Absolu, qu'il est irréductiblement
subordonné, dépendant, limité, fini. Il est avec Dieu dans le rapport
de l'oeuvre à l'artiste. D'ailleurs, s'il lui est promis que dans l'Au-delà
il Le verra face à face, c'est bien qu'il ne peut espérer cesser jamais
d'en être distinct.
Donc l'homme n'est que l'oeuvre de Dieu et non son émanation ;
mais c'est une oeuvre réussie, belle, dont le Créateur est justement
fier. Le monde est « très bon », et l'homme en est le chef-d'oeuvre,
non pas seulement l'âme de l'homme mais son corps. Ce n'est pas assez
dire ; dans le vocabulaire de l'ancien hébreu, comme l'a souligné Claude
Tresmontant, on ne trouve aucun mot qui désigne le corps en lui-même,
si ce n'est celui de cadavre. Pour exprimer dans cette langue l'asso-
ciation de l'âme et du corps, on pourrait à la rigueur utiliser le mot
hébreu traduit par « chair », mais ce serait un contre-sens, car il ne
s'agit pas dans les Testaments, par ce terme, d'une association, pas
même d'une fusion intime, mais d'une indistinction, d'une identité.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 57

Le corps ne serait plus ici que le mode d'expression palpable de l'âme,


et l'âme : la vie même, l'énergie secrète du corps (1).
Cela fait comprendre que pour la pensée hébraïque, l'être humain
dans son entier, dans ce qu'il a de plus concret, de plus apparemment
matériel est digne d'entrer dans le Royaume de Dieu, qu'il est transfi-
gurable des pieds à la tête, jusqu'à la moindre de ses cellules, mais
seulement dans l'Au-delà. Le corps, les passions, ont une vocation
supérieure, ils sont promis à une destinée surnaturelle et, même si
l'on met cette éventualité entre parenthèses, il reste en tout cas, qu'ici-
bas, ils comptent. Pour saint Thomas, les instincts sont des puissances
qui peuvent passer à l'acte, des centres de force non déployée, des
virtualités. La chair est punie parce qu'elle peut être rachetée. L'ascèse
judéo-chrétienne est une sublimation des désirs, non leur extirpation,
une métamorphose de la chair, non son anéantissement.
Autant dire que la réalité concrète, notre monde, ce que les sens
nous révèlent, ce qui existe, les objets, a beaucoup plus de valeur que
les idées qu'on en peut abstraire. L'idée d'un cheval vivant a moins de
réalité qu'un cheval mort : le contre-pied de Platon et des Néoplato-
niciens. Dans la querelle des Universaux, la pensée judéo-chrétienne
opte finalement pour les individus singuliers contre les idées générales,
les « êtres de raison ». A la société, par exemple, il n'est pas mis de
majuscule, ce n'est pas une réalité en soi, car, il n'y a pas d'entité sociale
mais une communauté de créatures. L'homme n'est pas un microcosme,
car le macrocosme est beaucoup moins qu'un homme. Les judéo-
chrétiens ne sont pas des idéalistes.
La Chute est l'un des maîtres concepts de ces deux religions, non
pas la Chute de Dieu, comme dans la gnose, mais celle de l'homme.
A l'homme, excellent par nature, il a été donné le pouvoir de pécher,
c'est-à-dire d'offenser Dieu, de se dresser contre lui et, s'il était possible,
de le supplanter ou au moins de se hausser à son niveau. Il en a été puni,
marqué, blessé à l'aîne, circoncis ; il a choisi la mort qu'il a pris sur lui,
pour lui, et qui est devenue l'objet de l'une de ses tendances. « Tu es
poussière, et tu retourneras en poussière », signifie : « Tu étais poussière,
je t'ai créé chair et esprit, tu redeviendras poussière car tu l'as voulu. »
Il a donc gardé sa liberté : impuissante à lui rendre sa dignité première,
elle reste capable de lui mériter le secours de la grâce ou la malédiction
du rejet.

(1) Les judéo-chrétiens qui expulsent rigoureusement du ciel toute sexualité et immaculent
la seule conception divine : celle du Christ, prescrivent au contraire à la masse des fidèles le
mariage et la procréation.
58 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Pour éclairer l'homme, donner un cadre à ses actes et leur fixer une
limite (qui doit être transgressable), Dieu lui a fait remettre par Moïse,
sa Loi : ses prescriptions et ses interdictions. Tout acte doit être bon
car il peut être mauvais. On est justifié par ses oeuvres. C'est donc par
rapport à une Loi, ou à un Verbe transcendant que l'homme se pose ;
une Loi faite pour lui sans doute, mais qui le surmonte pour l'éternité.
Parmi les oeuvres de ténèbres, il importe à notre propos de souligner
la portée de la magie et l'interprétation qu'on pourrait en donner dans
la perspective judéo-chrétienne. Ne sont pas seulement magiques, les
pratiques qui permettent d'évoquer des forces surnaturelles à son profit,
mais aussi les pratiques par lesquelles on traite la créature comme un
moyen en se servant pour agir sur elle de lois qui sont d'un niveau
inférieur à celles qui la régissent dans sa totalité. Par exemple, je suis
régi par des lois physiques en tant que matière, par des lois psycho-
biologiques en tant qu'animal, par des lois éthiques, rationnelles en
tant qu'homme. On peut se servir d'un être humain comme d'un solide :
contrepoids, projectile, etc., comme d'une machine, comme d'un animal.
Tous ces procédés itératifs de présentations d'images sonores et visuelles
qui s'imposent si irrésistiblement à notre perception, et incitent si
infailliblement nos émotions et nos appétits, qu'il s'agisse de publicité
commerciale ou de propagande politique, raciale, ou confessionnelle,
sont magiques au sens où je le prends. Il en est de même de moyens
moins grossiers : la subversion des personnes par la séduction, la fasci-
nation, la suggestion, le chantage, la peur, l'abus d'un prestige (celui
de l'aspect physique, de la force, de l'intelligence, de la volonté).
L'hypnose, l'administration de drogues, la mise en condition de trans-
fert peuvent aisément servir à des fins semblables. Enfin les théories
réductrices de l'être humain à des pures machines, à un jeu de réflexes,
ou de « formes » aussi dynamiques que l'on voudra, relèvent également
de la magie si elles se donnent comme anthropologies exhaustives.
Chaque créature doit en effet, puisqu'elle est « bonne », être traitée comme
incarnant une valeur sinon actuelle au moins future, elle est singulière,
irremplaçable, elle est une fin. Cette idéologie personnaliste est un
humanisme qui condamne la volonté de puissance comme sujétion
d'autrui, comme violence.
La connaissance de Dieu pour les judéo-chrétiens n'est jamais
révélée que partiellement, à notre mesure. Elle est réfractée, filtrée
par le Verbe, ou par la Tora, il faut être justifié par la foi, croire sans
voir. C'est un devoir néanmoins d'essayer d'augmenter cette connais-
sance relative. Or le point de départ de cette quête doit être la connais-
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 59

sance de nous-mêmes à partir de laquelle nous pourrons entrevoir


la nature, les personnes, les attributs divins (saint Augustin). Si l'on n'y
parvient pas on n'en sera pas moins sauvé, le salut est ouvert à tous.
L'élucidation de ce qui se passe en moi, et de ce qui se passe entre moi
et le prochain et la Création toute entière, est un premier pas dans
l'approche de Dieu. Il faut passer par la « chair » pour accéder aux
valeurs. Mais par la « chair » accomplie ; car ce sont les sentiments
naturels et élaborés pour des personnes déjà différenciées par l'intel-
ligence qui devront être l'objet de notre méditation et non les impres-
sions d'origine ou d'apparence surnaturelle où la conscience se dissout.
Les expériences fusionnelles, le « sentiment océanique », inspirent la
plus grande méfiance aux théologiens. On pourrait dire que les rapports
avec Dieu doivent être établis au delà des phases préverbales — à partir
des relations avec un père distinct.
Pour le judéo-chrétien, l'individu singulier, la personne, cette
personne, ici et maintenant, dans sa chair et avec ses passions est le
point de départ et le chemin par lequel il faut passer pour s'accomplir
et aborder Dieu. A l'échelle de l'humanité il en est de même ; c'est une
histoire datée qui édifie, l'histoire d'un peuple, dans le détail de ses
événements, les lieux de son établissement, l'itinéraire de son exode,
le déploiement de sa diaspora, mais aussi les noms de ses personnages :
héros, prophètes, Messie, leurs actes, leur caractère, leurs propos.
Dieu le plus souvent s'adresse aux hommes par le truchement des
hommes, comme les hommes, du fond d'eux-mêmes, à lui. En dehors
de sa Loi qui leur a été communiquée par l'intermédiaire d'un homme et
réinterprétée par un Dieu fait homme, c'est ce tissu de faits, de dits,
de songes et d'interventions d'en haut, qui forme la matière de l'ensei-
gnement religieux. Comment Moïse, Job, Jésus, se comportent en telles
circonstances et les paroles qu'ils ont prononcées : voilà ce qu'il faut
méditer et, s'il se peut, imiter.
La vie réelle est exemplaire. C'est à un temps historique et à des
êtres historiques qu'on se réfère, c'est à travers eux qu'on doit déchif-
frer les intentions de Dieu, se découvrir à sa ressemblance, s'acheminer
vers son Royaume.
Si l'on considère Moïse, Maïmonide et saint Thomas comme les
représentants de l'orthodoxie, on peut tirer à partir de chacun d'eux
une ligne allant jusqu'aux gnostiques les plus extrêmes ; dans l'inter-
valle on pourrait placer de nombreuses religions et sectes par ordre
d'hérésie croissante, par exemple pour les chrétiens, sans remonter
très haut : le jansénisme, le quiétisme, le luthérianisme, le calvi-
60 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

nisme, etc. ; pour les juifs : le hassidisime, le sabattianisme, etc., mais


il nous paraît commode, quoique ce soit là simplifier très grossière-
ment, d'opposer la plus traditionnelle orthodoxie à la Gnose la plus
radicale.
Pour les gnostiques, à l'opposé des judéo-chrétiens, l'homme ne
vaut que par son âme et cette âme participe de Dieu, elle en est une
parcelle, une étincelle ; non pas créée mais émanée ou engendrée. Elle
est de nature divine, homogène à l'Absolu ; elle en a été écartée, mais
pourra y reprendre sa place, de plein droit, car c'est Dieu lui-même
qui s'est dispersé, disséminé dans et par la création (1) ; il se rassem-
blera un jour par un processus qui aura en gros ce caractère de fatalité
qu'ont l'Odyssée de la conscience chez Hegel et le processus du maté-
rialisme historique. L'Absolu pour être plus immanent dans ces deux
doctrines, n'en garde pas moins le même caractère de cycle fermé,
de drame à un seul personnage qui se démultiplie pour se ressaisir à la
fin dans son identité, de développement sur soi-même, en soi-même,
pour soi-même.
Donc chaque gnostique se considère comme un fragment du divin
en ce qu'il a d'immatériel, pour le reste, le corps, ce n'est rien ou c'est
le Mal (2). Une gangue, la matière prise aussi péjorativement que l'on
voudra. Les passions selon Basilide sont des appendices, elles ne sont
pas inhérentes à l'âme, ce sont de malfaisantes entités adventices :
l'instinct du loup, du bouc, du singe... (S. Hutin). La rouille, la boue,
la fange sont des métaphores fréquentes pour le corps et ses appétits
dans les écrits gnostiques. Il convient de s'en détourner avec horreur
et dégoût, de s'en défaire, de s'en dépouiller au plus tôt, de l'arracher
de soi en quelque sorte ; se laisser mourir de faim, se châtrer effecti-
vement ou par une ascèse radicale, ou au contraire éteindre ses besoins
par un assouvissement forcené. La sexualité normale et la procréation
sont interdites par la plupart des Gnoses, mais par contre elles prêtent
à Dieu, aux Démiurges, aux Éons une vie sexuelle très intense et très
prolifique. En tout cas, la Création n'est qu'une faute de Dieu, une
chute, le fruit d'une déchéance, au moins une erreur : elle est mauvaise.
C'est à Dieu, et à Dieu en nous, de réparer, de se réparer, de se recons-
tituer, de recoller ses morceaux.
Ici, je voudrais faire intervenir quelques considérations plus aven-

(1) Quand il s'agit de la Gnose, le mot création est toujours impropre, il faut lire émanation.
(2) A moins que le corps (l'étendue), ne soit comme pour Newton divinisé, ce qui n'est pas
moins hérétique et revient au même : substituer à l'idée de Création celle d'Émanation à laquelle
s'ajoute, en contraste, l'idée de Néant.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 61

tureuses, déduites de ces doctrines et qui me paraissent expliquer


quelques attitudes humaines fondamentales de notre temps.
Une croyance aussi intégralement dualiste (1) (Dieu et la matière,
ou le mal, ou le néant) ne laisse guère d'autre alternative à ceux qui
la vivent que la mégalomanie ou la dépression.
Être en Dieu, c'est participer à une connaissance et à une puissance
absolue ; être appelé à rentrer en lui c'est avoir participé à sa chute et
devoir participer à son salut. Or comment Dieu a-t-il déchu ? En général
par une sorte d'errement sexuel qui aboutit à la conception malen-
contreuse d'un Avorton, fourrier du Mal dans le camp du Bien. Au
heu de garder cette conscience, cette transparence à soi qui est propre à
sa nature, au heu de se contempler éternellement en exerçant sa toute-
puissance, Dieu se serait fixé (Lui, ou son Verbe, ou sa Sagesse) sur une
image fortuite de lui-même, un simple reflet, et s'accouplant à elle,
aurait enfanté l'Imparfait selon ce mode dérisoire. Dans certains mythes
bien proches, l'un des Éons femelles de sa postérité, en cherchant à
s'unir à l'Inengendré et menaçant par là l'ordre hiérarchique des pro-
cessions divines, aurait procréé en se conjuguant au vide de son propre
désir. Enfin selon d'autres Gnoses, Dieu aurait égaré son Germe, son
Pneuma dans les régions de la matière et du Mal, chez l'Anti-Dieu.
C'est en tout cas son propre Vouloir qui s'est fourvoyé et dégradé et
c'est sur une apparence de lui-même que son attention s'est arrêtée,
car toute entité inférieure incriminée est de sa lignée ; et l'âme de
l'homme en est solidaire qui est faite de sa Substance (2).
La faute ici aurait été commise en quelque sorte de haut en bas, ou de
haut en haut, mais toujours à l'intérieur de Dieu, elle naît des relations
entre les éléments d'un Tout où l'homme est inclus, il la fait sienne par
participation. Au contraire la faute, selon les doctrines juive et catho-
lique, se commet de bas en haut, entre deux individualités distinctes ;
l'homme offense un Dieu qui le dépasse infiniment de toute sa trans-
cendance. Puisque le gnostique doit devenir partie intégrante de Dieu,
ou plutôt, puisque, l'ayant été, il doit le redevenir, son but est de
retrouver par participation la connaissance et la toute-puissance qu'il

(1) Le monisme gnostique est aussi un dualisme, en ce sens que si tout ce qui est, est Dieu, ce
Dieu est imaginé troué ou bordé de Néant car il faut bien rendre raison de l'imperfection et du
mal.
(2) Cette chute est d'ailleurs plutôt le fait de la légèreté, de l'imprudence, de la méprise
que la conséquence d'un péché vrai et parfois Dieu n'est même plus responsable. Il est, en la
personne de l'un de ses Éons, la victime des forces du Mal qui le dépouillent ou dont il devient
captif et même la proie sexuelle. Dieu est ainsi à la fois disculpé et déconsidéré. Ce sera à l'homme
de lui rendre sa puissance par une certaine technique.
62 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

détenait ; connaissance et toute-puissance qui n'ont pas à être justifiées


car, étant absolues, rien ne les surplombe, et qui le situent d'emblée
par-delà le Bien et le Mal. La vertu du croyant ne se définit plus que
par le discernement dans le choix, et l'efficacité dans l'usage, des moyens
les plus propres à réaliser sa fin qui est de retourner à sa source divine.
Par conséquent ces moyens ne peuvent être jugés en eux-mêmes, mais
seulement par rapport à cette fin qui est au-dessus de toute loi, à laquelle
ils sont homogènes et qui les justifie. Il faut bien comprendre que le
gnostique, s'il n'est pas maudit, n'est jamais réellement hors de Dieu.
Il en résulte que ces moyens, revêtus du blanc-seing de l'autorité
suprême, sont les instruments mêmes de l'action magique au sens où
nous avons défini plus haut la magie dans la perspective judéo-chré-
tienne : violation de lois supérieures qui ne sont pas reconnues comme
telles par le gnostique qui croit incarner la Loi, subversion d'un ordre
naturel où l'homme occupe une place intermédiaire, ordre que le gnos-
tique récuse puisqu'il met tout ce qui lui parait valable de l'homme en
Dieu et jette le reste au Néant ou au Mal.
Il s'agissait dans la gnose traditionnelle de maîtres-mots, de chiffres,
de formules, de gestes, de manipulations (alchimie), que l'on devait
connaître et utiliser à bon escient afin de court-circuiter les procédés
habituels de réalisation des désirs, d'en multiplier les effets ou de les
dépasser jusqu'au surnaturel. Néanmoins la connaissance était mise
alors au premier plan, alors que le pouvoir sur les choses et les créatures,
quoique recherché, semble être resté longtemps subordonné à celle-ci.
La gloire de la vie céleste estompait l'intérêt d'une domination terrestre,
et comme la connaissance en était la condition, il fallait d'abord l'ac-
quérir. Mais l'on s'est aperçu peu à peu que nombre de buts magiques
pouvaient être atteints par la connaissance du monde — par opposition
à la connaissance de Dieu — par la science, à condition de s'en tenir
à l'aspect phénoménal de la réalité (celui qui peut être casé dans les
catégories du temps, de l'espace et de la causalité) et en négligeant que
celle-ci, surtout humaine ne se réduit pas à cet aspect. C'est comme si
certains héritiers modernes des gnostiques avaient renoncé à une
connaissance quelque peu chimérique en échange d'une puissance
réelle, comme s'ils avaient lâché l'ombre pour la proie tout en gardant
l'ambition d'être Dieu, mais ici-bas, sans cesser de nier leurs limites,
d'affirmer que pouvaient être brisées les chaînes de leur condition;
comme si le surhumain était une exigence légitime. Leur appétit de
connaissance s'est porté sur le proche, sur l'accessible, et leur appétit
de puissance a grandi, l'un et l'autre apparaissant comme de plus en plus
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 63

liés, étroitement solidaires. On dominela Nature parce qu'on la découvre,


on la découvre parce qu'on la domine. Se résignant à douter de la fable
de leur origine surnaturelle et donc de l'utopie de leur réintégration
à un Dieu transcendant au monde, ils ont pris le parti de s'en tenir à ce
monde et d'y régner. L'exacerbation contemporaine de la science et de la
technique aux dépens de l'intériorité me paraît être l'expression d'une
Gnose déçue. En tout cas, qu'il s'agisse de bonheur ici-bas ou de félicité
céleste, la remise en question incessante de la légalité morale de chacun
de leurs actes, n'a point de place, ou bien réduite, dans leurs projets,
leurs supputations, leurs entreprises.
La puissance, multipliée par le savoir, est devenue depuis le début
des temps modernes le dogme essentiel. Il faut agir pour exister, agir
sur la matière et sur ceux qui n'en sont pas encore dégagés à cause de
leur ignorance et de leur inertie, en les traitant selon les lois les plus
propres, non à faire droit à leurs mérites et à favoriser leurs vraies fins,
mais à les rendre utilisables, ce qui a pour résultat, comme par un choc
en retour, de contraindre le magicien, pour intervenir dans le cours de
ces lois, à se soumettre à elles ; il est enchaîné par les formules qui lui
font réussir ses tours ; il ne peut dominer qu'en obéissant. Il s'insère
ainsi délibérément dans un déterminisme causaliste. Alors qu'il n'est
pas, de par sa nature, déterminé de cette manière, il se détermine à la
façon d'une machine (1). Mais c'est là engager Dieu lui-même puisqu'on
en fait partie et Le mécaniser du même coup, sur le modèle du ciel
visible.
On voit que le terme de faute morale ne « s' applique » pas plus aux
ratés de cette horlogerie divinisée qu'aux « charmes » et aux sortilèges.
Un acte n'est plus ni bon, ni mauvais, c'est une erreur ou son contraire,
sans plus ; il est significatif que Descartes,dualiste, promoteuret premier
théoricien moderne de progrès scientifique, ait soutenu à peu près cette
opinion. Ainsi l'on escamote le problème moral en esquivant autant
qu'il est possible la culpabilité. Si le gnostique se maintient dans le
droit fil du déterminisme efficient, s'il sait et, sachant, peut, il se prou-
vera par là qu'il est Dieu ; comme celui-ci il est dispensé de morale,
car la liberté humaine lui est interdite ou superflue. Il n'a à répondre
de rien, ni à personne, si ce n'est à lui-même, (2), de l'ignorance ou de

(1) Être libre se réduit pour les pavloviens et pour d'autres à prendre conscience du carac-
tère nécessaire de son comportement : la conscience serait un épiphénomène, quant au compor-
tement, il est expliqué par des métaphoresmacrophysiquesque la physique actuelle a intégrées,
sans doute, mais dont elle ne se contente plus.
(2) Le judéo-chrétien ne pèche contre lui-même et contre le prochain que dans la mesure
où l'un et l'autre appartiennent à Dieu comme ses créatures.
64 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'échec. Sa réussite et les conditions de celle-ci (la force, l'intelligence)


sont indices d'élection, de salut ; l'échec, l'indice que l'on est prédes-
tiné aux ténèbres extérieures. Nul n'est justifié par les oeuvres mais par
le succès (1). C'est là une idée dont les origines sont obscures, peut-être
préhistoriques, mais qui, à travers Réforme et Contre-Réforme et
jusqu'à nos jours, n'a cessé de connaître la plus grande fortune. Au
contraire dans le judéo-christianisme les épreuves sont ressenties
comme des marques de prédilection divine.
On pourrait croire que dans la perspective hérétique les maudits
ne seraient que plaints et les élus enviés, mais comme le sentiment de
culpabilité n'est pas si facile à extirper, il reflue sur ces jugements qui
se voulaient étrangers à l'éthique et leur donne souvent une forte colo-
ration morale. L'ignorant et faible est condamné, objet d'opprobre
pour les autres et aussi pour lui-même, par contre celui qui est fort,
et qui sait, est non seulement absout de ses forfaits mais il peut être
honoré de les avoir voulus et accomplis (Nietzsche). Dans l'Erewhon
de Samuel Butler, contrée à peine imaginaire, les criminels sont seule-
ment soignés et les malades, par contre, punis. On aboutit en définitive
moins à une abolition de la culpabilité qu'à son inversion.
Je verrai volontiers dans tout ceci l'infra-structure de la psychose
maniaco-dépressive et de dépressions plus bénignes dont les mani-
festations si courantes rappellent par leur ton et leur contenu les lamen-
tations désespérées des gnostiques sur la condition humaine non éclairée
par la Gnose.
Le gnostique est sauvé, ici ou là-haut, par l'activité intellectuelle et
par l'activité pratique. Il doit pour cela avoir dépassé la foi qui est une
ignorance et substitué aux « oeuvres » des procédés. Mais, et c'est là
le paradoxe le plus significatif de cette conception, la connaissance
ultime qu'il vise ne peut être atteinte sans qu'il abdique à la fin toute
activité mentale, car c'est une illumination incommunicable et même
indicible qui la couronne avec un renoncement complet à l'agir, une
anergie, comme l'aboutissement de sa laborieuse technique. Le carac-
tère irrationnel de cet épilogue ne tranche pas moins avec les spéculations
mathématiques de la gnose classique qu'avec la logique mécaniciste des
entreprises « magiques » modernes. Il semble que cette tension de
l'intelligence et de la volonté pour disqualifier, vaincre, et utiliser la
Nature et les hommes appelle une sorte de revanche — que l'omni-
science, la lucidité, la froide décision et l'activité vigilante déployées

(1) Critique de l'homme faustien, L.-J. RATHER, Diogène, n° 25.


FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 65

pour définir, sérier les phénomènes et les diriger à son gré font naître
par compensation chez le « sorcier » une profonde nostalgie du repos,
une aspiration à s'abandonner à la passivité totale, jusqu'à la plongée
dans l'obscur ou l'aveuglant. Plus généralement on observe que la
régression vers les fusions mystiques avec Dieu, le cosmos, la foule,
le prochain, est souvent la rançon d'un excès d'abstraction ou
d'adaptation.
Il est remarquable que c'est dans la Gnose où la connaissance est
la notion centrale, que l'on trouve affirmé avec le plus de force le carac-
tère radicalement inconnaissable de Dieu, on n'en peut même pas énu-
mérer les attributs négatifs, on n'en peut rien dire, ni rien savoir
(Basilide).
Le gnostique se désintéresse de l'histoire ; ce qui le fascine, c'est le
temps mythique. La profusion luxuriante des entités personnifiées,
l'intrication et la complexité des péripéties des mythes gnostiques sont
inimaginables pour qui n'en a pas lu de récits, mais tout cela se passe
dans un espace sans dimensions et hors du vrai temps comme si, par
la densité de l'imagerie fantastique, l'enchevêtrement des luttes entre
les bons et les mauvais anges, et des aventures de chute et de salut,
la démultiplication des niveaux d'existence divine et la richesse du
contenu émotionnel,l'imagination gnostique cherchait à rivaliser avec la
consistance de la réalité dédaignée.
Un grand gnostique souvent qualifié de messie se signale comme tel
par l'exubérance de ses intuitions et le caractère grandiose de ses visions,
bien plus que par sa vie souvent peu édifiante, sa conception du monde
ou son génie de législateur. Les événements réels s'ils sont examinés,
utilisés sont considérés comme autant d'allégories (1), qui renvoient
à un sens ésotérique, ce qui les détache de leurs moments et de leurs
lieux d'accomplissement. C'est pourquoi les kabbalistes ont ajouté
aux deux sens reconnus par l'enseignement rabbinique au texte de la
Tora (un sens littéral historique, et un sens moral et législatif) deux sens
allégoriques, l'un selon les philosophes : « l'exode c'est l'exode de l'âme »,
et l'autre selon le Zohar qui débouche dans le mystère théosophique.
Ce quatrième sens est pour le gnostique sinon le seul vrai au moins le
seul qui soit essentiel.
En conclusion de cette première partie, résumons en quelques
mots ce que nous venons de passer en revue.

(1) On a coutume de dire symbole au lieu d'allégorie, nous en préciserons les différences
plus loin.
PSYCHANALYSE 5
66 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Le judéo-christianisme est ancré dans le réel, on pourrait dire Dieu


ôté, dans l'évidence. Il ne choisit pas, au sens où le mot hérésie signifie
choix, c'est-à-dire qu'il ne rejette rien ; il prend la totalité de la personne :
sa masse et son opacité, et toute sa vie : besoins, désirs, actes et aspi-
rations, et ce, dans son état, sur son sol, en son temps. Tout cela, lui
paraît convertible au point de valoir d'être éternisé. Cet espoir est
peut-être chimérique, mais l'homme dans son entier n'a jamais été,
sur terre, campé aussi avantageusement. D'autant plus que la liberté
qui en fait le « challenger », le défieur de Dieu, puisqu'il a opté tout
d'abord pour la rébellion, n'en aurait pas fait, s'il avait obéi, une partie
intégrante de Dieu ; il n'aurait pas été résorbé en lui, car il en est distinct,
par nature.
Créature de Dieu, il reste sous sa puissance et sous ses lois pour
l'éternité. Ni son savoir, ni son pouvoir ne sont ou ne deviendront
absolus, il ne peut participer aux attributs divins. Il a néanmoins
savoir et pouvoir mais relatifs, non essentiels. La foi : croire quelles
que soient les limites de son savoir ; et les oeuvres : avoir une intention
droite quelles que soient la débilité et les entraves de son pouvoir, le
justifient. Il reste le devoir d'en savoir le plus possible et de pouvoir le
plus possible agir bien. Il incarne les Valeurs, elles sont les mesures
transcendantes de ses projets et de ses actes. C'est la subordination
(la finitude) et la peccabilité qui sont les racines de la liberté humaine.
Cette liberté individuelle elle-même est serve jusqu'à un certain point,
enchaînée par la chair et ses maladies, par autrui, et s'est, à l'avance,
compromise par le péché originel ; elle est éclairée par les prescriptions,
les interdictions, les exemples.
La liberté humaine que Descartes, Basilide et les pélagiens, affir-
maient infinie comme celle de Dieu, est en fait lestée de maintes
charges pesantes et les représentations de ses buts souvent brouil-
lées, c'est donc un devoir pour chacun de s'efforcer de dégager sa
propre liberté et d'aider le prochain dans la même tâche. Mais
l'homme ne peut réussir tout à fait, il est limité dans sa liberté même,
il lui faut une aide providentielle pour qu'il en use bien. Nous
sommes là encore à la merci de Dieu, il doit homologuer, ratifier nos
actes et nos intentions pour que, justes, ils soient agréés et nous sau-
vent. Le secours indispensable de la Grâce souligne encore notre
dépendance.
Le sentiment le plus constant et le plus fortement marqué que l'on
puisse discerner à travers les écrits gnostiques c'est sans doute l'horreur
et le mépris pour le moyen terme, le mitan, le lien, le liant, la fusion,
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 67

l'alliage, le mixte, la mesure au sens grec (1). La combinaison du Même


et de l'Autre, devient, entre leurs mains, le mélange platonicien pour
aboutir à la superposition des composants, à leur stricte séparation. Le
dualisme gnostique est moins le postulat de deux Principes à la racine
du Tout que l'affirmation que leur union est impossible ou vicieuse,
et leur opposition définitive, fatale ou souhaitable. L'homme selon la
conception judéo-chrétienne occupant dans l'échelle des êtres une
situation intermédiaire se trouve composé dans les proportions les plus
égales des principes les plus opposés, conception que le gnostique ne
peut supporter. Si la condition humaine peut être considérée comme un
centre : notre centre, la Gnose exprime une tendance centrifuge qui
fuit l'incarné, le quotidien, le familier, ce qui est daté et localisé : le
fait d'exister ; et qui, au contraire, recherche l'ivresse que donne
l'alternance d'ascensions vertigineuses imaginaires et de plongées non
moins imaginaires dans l'abîme, et la double référence à un passé et à un
avenir également mythiques. Un goût passionné pour l'antithèse,
l'excès, le paroxysme, une pureté (dans l'angélique ou le démoniaque),
incompatible avec l'existence. Le gnostique montre dans l'interpré-
tation de sa nature et de sa destinée une propension à jouer son va-tout ;
il refuse toute autre alternative que le tout ou rien ; car il a horreur des
nuances, des gradations, qu'il multiplie, par contre, dans ses mythes.
Quant à la connaissance et à la puissance, sa doctrine est simple : l'on
sait ou l'on ne sait pas, car le savoir suprême n'est pas homogène à la
connaissance naturelle ; et, si l'on peut, on peut tout et l'on ne bute alors
définitivement sur rien. Le temps qu'il faut pour réaliser ce que l'on
veut n'est pas un vrai temps car il n'apporte en se déroulant rien de
nouveau, c'est simplement un obstacle qu'il faut réduire, supprimer,
oublier, le temps n'est jamais qu'un retard, un retard à l'accomplis-
sement de la tâche nécessaire qui se fera et est d'ailleurs déjà inscrite
au ciel où règnent les Idées.
Dans ce monde de la nécessité, ou de la prédestination, ce qui
revient au même, la culpabilité n'existe plus, au moins en appa-
rence, elle est « liquidée ». La puissance effective de chacun seule
compte, elle est l'indice de son degré de divinisation car, Dieu (2)

(1) Ainsi Basilide a pu être mis au rang des plus grands gnostiques alors qu'il prêche la
« grande ignorance », exige de ses disciples qu'ils se résignent à occuper le plan inférieur, et
déculpabilise Dieu aux dépens de l'homme. Mais il n'est pas plus judéo-chrétien que Simon ou
Valentin, car, selon lui, ni l'ignorance, ni la situation, ni la culpabilité de l'homme ne sont
relatives. L'homme n'étant plus en Dieu, comme dans les autres gnoses, reste dehors ; alors que
pour le judéo-chrétien l'homme n'est, par rapport à Dieu, ni dehors, ni dedans.
(2) Le dieu judéo-chrétien distinct et pourtant non séparé.
68 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

étant mort, et toute transcendance étant abolie, il en apparaîtra


un autre mais trônant cette fois dans le coeur de l'homme, dans
son Moi.
II
Freud, nul ne le contestera, a été le grand apologiste des instincts
en faveur desquels il a constitué le plus monumental dossier de réha-
bilitation. Non seulement il les a révélés dans leur origine, « l'instinct
est un concept limite entre le psychique et le somatique », et dans leurs
vicissitudes, non seulement il a dénoncé leur présence et leur rôle dans
le secret de l'inconscient en les mettant en pleine lumière, mais il a
établi, me semble-t-il de façon définitive, que les plus hautes activités
humaines : affectives, intellectuelles, morales, esthétiques, en étaient les
formes suprêmes d'expression, que non seulement l'énergie dont ils
étaient porteurs (leur quantité), mais leur nature (leur qualité), se
retrouvaient jusqu'à la plus fine pointe de notre vie psychique.
Freud en insérant les instincts entre l'organisme et les manifes-
tations psychiques les plus relevées a ranimé et considérablement
approfondi la notion judéo-chrétienne de « chair ».
Certes, une opinion comme celle qui suit, exprimée assez tard,
en 1915, que « les pulsions sont qualitativement équivalentes », qu'elles
ne sont distinguées que par « la quantité d'excitation qu'elles portent »
et, enfin, « qu'elles ne se différencient que par leur source » pouvait
faire craindre, ou souhaiter, une conception tout à fait uniciste et quanti-
tative (économique) de la pulsion, la source somatique restant un
caractère extrinsèque.
En effet, si l'on dépouille par la pensée un instinct quelconque, afin
d'en dégager l'essence, de cette particularité d'origine (la source) et
d'autres particularités qui lui sont encore plus extérieures : la direction
qu'il prend (vers le sujet ou vers l'objet), les dispositifs anatomiques
qu'il utilise, le canevas de comportement qu'il suit (oral, anal ou génital,
avec leur proportion variable d'agressivité...), il ne reste plus alors pour
le définir, si l'on s'en tient là, que le concept d'une énergie pure ou neutre,
non spécifiée, quelque chose comme un carburant universel dont les
innombrables formes de manifestations sont, chacune, exclusivement
déterminées par l'appareil où il est utilisé..
Naturellement tout ceci s'appliquerait aussi aux instincts du Moi
ce qui permettrait d'unifier à bon compte tout l'ensemble instinctuel.
On peut alors admettre la possibilité de soutirer de l'énergie aux pulsions
sexuelles et agressives pour des activités en quelque sorte aseptisées
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 69

du Moi qui ne déméritent plus désormais le qualificatifde « supérieures »,


puisqu'elles n'ont emprunté au Ça qu'une force motrice imperson-
nelle (1) ; de même que les fleurs les plus hautaines peuvent extraire
des engrais animaux, sans dégoût, de l'azote pur et quelques sels
inodores. Ainsi le Moi est autonome, il n'est plus compromis ou tout
au moins il peut à tout moment se « blanchir », se désolidariser du Ça,
renier ses origines et se consacrer à des tâches bien improprement
appelées alors, sublimées (ce qui supposerait la transmutation d'une
matière première) puisqu'il tire de son propre fond leur forme et leur
excellence. Si l'on remplace « Moi » par « âme », et « Ça » par « corps »,
ou « passions », l'on retrouve un dualisme dont il a été longuement
question dans la première partie de cet exposé.
Toutes ces déductions auraient pu être et ont été tirées de certaines
phrases isolées des textes de notre auteur, et en tenant beaucoup plus
compte de la lettre que de l'esprit de l'oeuvre. Entraîné, à travers expé-
riences et intuitions, par son propre génie, par d'incessantes décou-
vertes lesquelles devançaient toujours les synthèses théoriques qu'il
devait, hâtivement parfois, édifier, Freud paraissait assez embarrassé
après avoir introduit le narcissisme quand, en 1920, les éléments d'une
troisième théorie des instincts lui apparurent. Celle-ci en intégrant
les théories antérieures, et en permettant de caractériser enfin l'instinct
en lui-même, couronnait l'édifice, c'était, remarquons-le, achever un
cycle qui avait commencé avec les travaux sur l'hystérie où l'on peut lire
que le symptôme résulte d'un conflit entre des volontés (des intentions)
les unes prenant le parti des désirs, les autres celui de l'idéal.
Cette troisième théorie repose sur une double intuition :
Par la première est mis en évidence que le caractère commun
aux instincts ne se réduit pas à une tendance générale à l'abaissement
du niveau d'excitation (point de vue quantitatif), mais qu'il consiste
avant tout en une tendance (une volonté) à reproduire, à répéter l'état
antérieur ce qui subordonne la décharge à l'accomplissement d'une
tâche qui est la fonction propre de l'instinct quel qu'il soit (sexuel, agressif,
ou du Moi). C'est l'instinct de l'instinct, dont le déterminisme est histo-
rique. Par conséquent l'apparition de l'objet adéquat, et la modification
de l'organe central ou périphérique (objet et organes changeant avec
les issues proposées à l'énergie endiguée), ne suffisent plus à rendre
raison de l'activité instinctuelle. La pulsion comporte une fin sous-

(1) Ceciest la thèse la plus intéressante mais aussi la moins freudienne de celles qui se
dégagent des travaux de Hartmann, Kris et Loewenstein.
70 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

jacente à tous ses buts particuliers, fin qui lui est propre et la rend
autonome, relativement indépendante des stimuli, internes autant
qu'externes.
Ce concept explique la conservation de la forme et du compor-
tement de chaque être vivant, comme la reproduction de ses processus
de croissance et d'involution (1). On retrouve la vieille notion de la
« persévération de l'être dans son être » mais liée non pas à l'inertie
physique, à la cohésion matérielle ou à la sollicitude de la Providence
(Descartes) mais à une sorte d'intention (de volonté) qui du dedans,
maintient activement la consistance du réel. En tout cas, l'instinct n'est
plus en son fonds, une force toute nue, une énergie à toutes fins.
Par la seconde intuition qui dérive de l'autre sont distingués quali-
tativement deux groupes d'instincts, ou plutôt deux tendances fonda-
mentales, deux principes d'action parmi les instincts d'un individu :
— celui qui tend à en rompre l'unité, à le diviser, à le morceler, à le
disjoindre, à le désagréger, à le ramener à un niveau d'existence
inférieure, jusqu'à celui de minéral, donc à le faire mourir (Thanatos
ou l'instinct de mort) ;
— et celui qui tend à le faire croître et s'augmenter par assimilation
et intégration, à enrichir ce tout organique en le maintenant un ;
ce qui est parfois un progrès (Éros ou l'instinct de vie).
Si l'on considère l'individu par rapport au monde extérieur, l'une
de ces tendances le pousse à s'en séparer, à attaquer, anéantir ce qui est
au dehors ; l'autre à s'unir, à s'agréger aux objets pour former des
ensembles de plus en plus vastes. Ces deux tendances peuvent s'opposer,
mais elles peuvent aussi s'unir, s'allier, « s'intriquer ». Il ne s'agit pas
d'un dualisme (2). Ces deux possibilités dérivent de la tendance fonda-
mentale et commune à ces deux groupes : la Répétition ; ainsi Freud
admet que les actions « adaptatives du monde extérieur » peuvent
amener l'instinct à répéter des états de plus en plus anciens, et il va
jusqu'à soulever l'hypothèse d'une sorte de conglomérat universel à
l'origine des temps, pour donner au progrès : à l'union croissante des
êtres séparés, le sens d'une répétition. Mais l'apport de ces nouveaux

(1) Étendre ceci aux animaux, aux végétaux, et même aux minéraux n'est pas mécaniser
l'homme mais, au contraire, « spiritualiser » jusqu'à la matière.
(2) Rien de manichéen, l'instinct de mort n'est pas mauvais, et l'instinct de vie, bon. L'ac-
croissement excessif d'une masse cellulaire selon l'Éros n'est pas moins dangereux qu'une
dégénérescence cellulaire. L'activité analytique de l'esprit est ainsi que son activité synthétique,
indispensable, comme, à l'autre bout, le catabolisme et l'anabolisme. Ils concourent tous les
deux à la formation, à l'entretien, au progrès de l'être jusqu'à ses plus hauts achèvements
et parfois ils fusionnent.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 71

concepts à l'élucidation de la structure intime de l'instinct doit surtout


nous retenir, il nous apprend que non seulement tout instinct recèle
une volonté de répétition mais aussi, en plus, se manifeste toujours
(quelles que soient les formes qu'il revêt, et ses points d'origine et
d'application), soit comme un instinct de destruction ou de régression :
Thanatos, soit comme une tendance à unir ou à progresser : Éros.
L'un ou l'autre, jamais : ni l'un, ni l'autre.
Certes de l'énergie neutre peut passer d'un investissement libidinal
à un investissementagressif ou vice versa, comme Freud nous l'a appris,
mais elle n'existe pas à l'état libre. Elle ne peut apparaître, être mise en
oeuvre, autrement que sous la forme de cette active « inertie » : la Répé-
tition, et de cette propension à séparer ou à joindre, et ceci reste vrai
qu'elle se manifeste au niveau de l'activité cellulaire la plus humble ou
à celui du jugement intellectuel le plus objectif. Ainsi l'homme ne court
plus le risque d'être scindé, coupé en deux. Ses aspirations les plus
élevées, ses réflexions les plus abstraites tiennent aux plus corporels de
ses besoins et de ses désirs.
Freud n'a évidemment pas prouvé que l'homme était libre ; la
liberté ne se prouve pas ; mais il en a montré les conditions et nous a
donné les moyens, par la cure qu'il a instituée, d'en étendre et d'en
parfaire l'usage.
Quelles sont ces conditions ? C'était déjà introduire dans l'instinct
une sorte de liberté que de mettre en lui le principe de son action,
mais peut-on considérer un instinct isolément et sans support ?
Admettre deux instincts fondamentaux susceptibles de s'opposer
et de se composer entre eux, c'est reconnaître à l'organisme dont ils
sont l'expression une liberté d'un degré supérieur à la spontanéité
dirigée d'une tendance ; car un organisme qui ne disposerait que d'un
seul instinct, ou de plusieurs instincts de nature identique, serait
contraint de réagir toujours dans le même sens aux attaques et aux
sollicitations du monde extérieur, il serait étroitement nécessité (1),

(1) Considérer la libido par exemple comme la substance même et la seule des manifestations
instinctuelles de l'individu biologique revient à déposséder celui-ci de son agressivité dont il
donne cependant tant de preuves cliniques. On estompe ainsi jusqu'à l'effacement les notions
de culpabilité et de liberté qui au degrésupérieur psychique devront être prises en considération.
Ce rousseauisme apparaît sous deux formes, parfois conjointes, dans les écrits psychana-
lytiques « néo-freudiens » :
1° L'individu n'est agressif que parce que le monde extérieur l'a tout d'abord attaqué, et
dans la mesure de la gravité de cette attaque. C'est toujours l'autre qui a commencé, lui se
défend, sans plus ;
2° L'individu n'est agressif que d'une agressivité empruntée au monde extérieur par
« intériorisation ».
Il me semble que les comportementsenvisagés sont incompréhensiblessi l'on ne postule pas
72 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

alors que, doté d'instincts opposables, il peut se conformer aux inci-


tations extérieures à vivre ou à mourir, ou au contraire, s'y refuser.
Mais la véritable liberté n'est perceptible qu'au niveau du Je
(du Moi), celles qu'on vient de rappeler : embryonnaires, protomor-
phiques, correspondraient plus à la volonté obscure de Schopenhauer
qu'à la notion traditionnelle de liberté. Le sujet, en effet, n'assiste
jamais à ces conflits et à ces alliages en témoin tout à fait impuissant,
bénéficiaire ou victime ; il les prend à son compte, ou plus exactement
il devient l'agent plus ou moins conscient des manifestations de chacun
d'entre eux et de leurs relations mutuelles, tout en acquérant le pouvoir,
en les survolant, d'en être l'arbitre. Freud dit que « le conflit est psychi-
quement lié ».
Entrons dans le détail. Le sujet peut vouloir se détruire ; pas plus
que pour vivre et se dilater, il ne doit pour mourir, nécessairement subir
la volonté d'un instinct (ici l'Instinct de mort) qui agirait à son insu
ou contre son gré. Et quand il tue, il lui arrive d'en être comptable.
Il peut se faire souffrir aussi délibérément, ou encore se détacher de
lui-même et prendre ses distances pour enfin se nier, ou utiliser ces
distances pour se connaître, ce qui est le moyen de se retrouver. Les
mêmes attitudes peuvent être prises envers le monde extérieur.
L'appropriation par le Moi de l'instinct de vie prend des formes
symétriques.
Ces considérations mettent déjà en lumière la capacité d'option
du Moi entre deux tendances qu'il assume à la fois ; de sorte qu'en cas
de conflit il choisit pour et contre lui-même : pour la tendance à laquelle
il donne libre cours et contre celle qu'il réprime. Quel que soit le choix
il suit donc la pente naturelle d'une tendance, mais aussi, il faut le
souligner, du fait que le plaisir est lié à l'exercice achevé de celle-ci
(à sa décharge), il peut en escompter une satisfaction, comme s'il
avait choisi l'autre toute contraire. Ceci, en tendant à équilibrer le
poids de motifs opposés est au profit de l'indépendance du Moi.
Mais le choix ne se limite pas pour le sujet à une alternative entre
deux tendances (ou deux groupes de tendances) de même niveau (haïr
ou aimer, nier ou affirmer, etc.), l'une et l'autre éventuellement grati-

une disposition foncière à l'agressivité comme tendance innée ou prédéterminée. Mais admettre
ceci, qui me parait être une évidence, oblige à reconnaître que cette agressivité risque d'outre-
passer la réaction légitime, de surgir sans provocation, « l'homme, dit Freud, n'est point cet être
débonnaire au coeur assoiffé d'amour dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque », et à ne
plus méconnaître la possibilité d'une orientation primitive de cette tendance sur l'individu
lui-même (Instinct de mort) ; toutes éventualités que nombre de psychanalystes se refusent
à envisager sérieusement.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 73

fiantes, mais aussi entre deux tendances à un degré d'élaboration diffé-


rent, ou même entre deux manifestations de niveau différent d'une
même tendance, par exemple : la forme crue et la forme sublimée d'un
même instinct sexuel. Ajoutons qu'à l'élaboration en cours, à la subli-
mation en train de se faire, s'attache un très vif plaisir narcissique que
Freud assimile à la fierté et qui s'ajoute à l'amour-récompense des
parents ou de l'instance d'origine parentale (le Sur-Moi) ; et qu'enfin
la régression en elle-même, indépendamment de ses résultats (l'acti-
vité sexuelle infantile par exemple), apporte aussi son tribut de plaisir,
si bien que l'intensité d'un plaisir peut être mise en balance avec la
qualité, la valeur d'un autre plaisir. Ceci fait comprendre que la notion
d'un Moi capable de se diviser contre lui-même, de jouer d'un instinct
contre un autre de même niveau ou de niveau différent, d'un instinct
contre ce même instinct, d'un plaisir contre un autre, est plus riche que
celle d'un Moi réduit à choisir entre le plaisir immédiat et la conser-
vation, c'est-à-dire entre la peur inhérente à l'assouvissement et l'an-
goisse inhérente à l'abstinence.
En un mot, la différenciation qualitative des instincts fondamentaux,
leurs métamorphoses, la grande diversité de leurs combinaisons, leur
capacité d'être sublimés, tout cela offre au sujet un clavier très étendu
de mobiles tous éventuellement payants et par conséquent les conditions
mêmes du choix, de la décision, de la liberté.
Mais répétons-le, le sujet ne dispose pas d'une énergie indifférente
dont il pourrait faire n'importe quoi, cette liberté n'est pas en l'air ;
il ne peut l'exercer autrement que selon les modes d'action propres
aux instincts (la Négation). S'il a à choisir parmi ceux-ci, dans la mesure
d'ailleurs où c'est selon la tendance à séparer (Thanatos) qu'il peut s'en
détacher pour les considérer, et selon la tendance à unir (Éros) qu'il fera
son projet et son acte de l'un d'entre eux, il n'a, par contre, jamais à
choisir entre les instincts et l'énergie non spécifiée qui les alimente (1).
Car, en effet, le Moi est tissé d'instincts, il est tout entier instincts et n'a
aucun moyen de se manifester autrement qu'à la façon de l'instinct.
La liberté est issue de la « chair » enracinée en elle. Sa perfection est
mesurée par le degré de subordination au Moi des besoins et des désirs
reconnus, et par la perfectibilité de ceux-ci ; toutefois elle existe toujours.
Une passion n'est pas un corps étranger, un parasite qui a pénétré en
nous par effraction comme elle le paraît aux gnostiques ; la responsa-
bilité du Moi est toujours engagée car cette passion reste sienne.

(1) Comme semblent le croire Hartmann et ses collaborateurs.


74 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Mais l'énumération ci-dessus des éléments du choix tend à mettre


en lumière leur équivalence plutôt que leur valeur respective, il ne
s'agirait que d'une liberté d'indifférence sans grande signification si
dans le même temps où s'énonçait la dernière théorie des instincts,
n'était venu au jour le concept de Sur-Moi.
L'élaboration de ce concept qui s'est poursuivie jusqu'à la mort de
Freud a introduit une nouvelle dimension dans le système freudien,
ou plus exactement a mis en pleine lumière ce qui transparaissait depuis
longtemps en maints endroits de son oeuvre, et en particulier dans
Totem et tabou (1912) mais qui ne trouvera sa pleine expression que dans
Moïse et le monothéisme — ce livre si décrié, et qui, pourtant, s'il avait
été perdu ou non écrit, laisserait l'oeuvre inachevée.
Certes c'est l'ambivalence avec le père qui est la cause du sentiment
de culpabilité, et pas seulement la peur du talion, c'est parce qu'on
l'aime qu'on se sent coupable de désirer son évincement, de vouloir le
supplanter. Mais ce qui apparaît déjà dans Totem et tabou et se manifeste
en plein jour dans Moïse c'est qu'il ne suffisait pas à Freud d'expliquer
la culpabilité par la peur du châtiment et par l'amour pour la victime
imaginaire, il a voulu la fonder en postulant un forfait effectif accompli
tout d'abord dans un passé préhistorique (l'assassinat du chef de la
horde), puis plus précisément dans un passé historique (1) (Moïse).
La multiplication de ces forfaits au long des âges aurait peut-être
à elle seule suffi pour en fixer le souvenir et contaminer la descendance
la plus lointaine des parricides jusqu'à nous, mais Freud y ajoute ceci :
ces crimes n'ont pas été décisifs seulement parce qu'ils ont été effecti-
vement perpétrés, mais parce que les victimes étaient effectivement
prestigieuses, avant même que le remords ne les aient idéalisés.
C'est donc à la fois l'intention agressive, le passage à l'acte, et le carac-
tère surhumain de la victime quifondent la culpabilité.
Si vous remplacez la suite historique de héros et de grands hommes
par Dieu, vous retrouvez la conception judéo-chrétienne du péché
originel, d'autant plus que le péché (l'agressivité) est lié à l'instinct de
mort comme, dans la Bible, la mort est liée au péché. C'est en effet à
partir de la même pulsion que nous agressons autrui et que nous nous
tuons, à notre heure ou avant notre heure, à moins que le monde
extérieur ne nous devance (2).

(1) Passépeut-être imaginaire car Freud semble avoir la majorité des historiens contre lui,
mais peu importe.
(2) Ce qui ne signifie pas, nous l'avons vu, que l'instinct de mort est mauvais en lui-même,
il ne le devient que lorsque le Moi l'a pris à son compte dans un certain dessein.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 75

L'on sait que, selon Freud, le héros tué (Moïse) renaît en chacun des
coupables, dans ses enfants et dans les enfants de ses enfants, il renaît
brandissant les Tables de la Loi sous forme de Sur-Moi. Il s'y ajoute
les grands hommes qui se sont dressés au cours des temps avec leurs
impératifs, pas toujours mis à mort mais toujours offensés (vilipendés
ou méconnus), et ce, jusqu'à maintenant. En somme, le meilleur de la
civilisation est sédimenté dans la conscience de chacun. Le Sur-Moi
n'est donc pas en lui-même pathologique, il n'y a pas à le « liquider »
ni à le surmonter, ni même à se hausser à son niveau. Il s'agit seulement
de le purger de sa charge excessive en agressivité et de certaines identi-
fications archaïques. Convenablement amendé, assoupli comme on
dit, il en reste certes quelque chose : l'essentiel. L'essentiel : une subor-
dination et une dépendance inéluctables, sous une puissance difficile
à définir, à cerner, qui nous domine — un corps de lois, d'exigences et
d'interdits, intangible, non certes dans son détail, mais dans son essence,
et contre lequel rebondissent notre révolte et notre haine. Freud avait
un sens profond de nos limites.
Ces limites qui paraissent fixées par un processus auto-régulateur
ou si l'on préfère par une dialectique immanente de genèse mutuelle des
contraires, peuvent facilement être mises en évidence si l'on examine les
faits à la lumière de la dernière théorie des instincts. Au cours du déve-
loppement, toute tentative d'unification, par exemple des divers senti-
ments pour le père, suscite un conflit ; toute séparation, par exemple le
détachement du Sur-Moi du Moi, suscite une tentative d'union.
Un investissement narcissique excessif crée une angoisse qui pousse à
investir au dehors. Une hémorragie libidinale déclenche un repli narcis-
sique. Mais dans le sens vertical cela est vrai aussi, une sublimation
outrée, fait « tourner » la libido en agression et l'agression réfléchie
sur le plafond du Sur-Moi vous retombe dessus, il arrive aussi qu'une
sublimation ne se fait que grâce à une régression libidinale concomi-
tante. L'infini nous est fermé.
C'est là une transcription psychologique de la circoncision matérielle
ou de celle du coeur, car notre limitation est liée à notre nature, nature
qui doit être assumée. Il est vrai que la psychanalyse libère mais elle ne
nous débarrassera ni du Sur-Moi, ni de la culpabilité ; si l'on croit être
parvenu à liquider l'un et l'autre, on se réserve bien des mécomptes,
car ils sont indestructibles. Certaines maladies psycho-somatiques
ne sont-elles pas dues à une suradaptation qui trouve son contre-
poids et sa rançon dans une régression organique ? Les syndromes
dépressifs et maniaco-dépressifs ne sont-ils pas souvent le résultat
76 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

d'une « liquidation » spontanée, ou déclenchée par des événements, du


sentiment de culpabilité ?
Un professeur de psychologie américain, David Bakan, a écrit un
livre important intitulé : Sigmund Freud et la tradition mystique juive,
dans lequel il soutient d'ailleurs une thèse exactement contraire à celle
qui est exposée ici, aborde certains thèmes qui sont d'un grand intérêt.
Il fait justement remarquer que le jeune Freud a été attiré par la drogue,
par l'hypnose, et a vu dans le transfert un moyen magique de se faire
aimer. Il remarque néanmoins, en note, que la toxicophilie de Freud a
rapidement évolué en dégoût des médicaments. Il aurait dû rappeler
aussi le ton indigné inhabituel avec lequel Freud condamne l'hypno-
tiseur qui reproche au sujet de se contre-suggestionner et l'abandon
définitif de cette technique par le créateur de la psychanalyse, ce qui
est bien significatif. Enfin quant au transfert, l'on sait quelles précautions
il recommande au psychanalyste pour que celui-ci ne tire aucun bénéfice
personnel, autre que dûment contrôlé, des effusions de ses malades.
Mais tout cela ne va pas au fond des choses.
Il faut bien comprendre que le rituel analytique, la position respec-
tive des deux personnages, le silence de l'analyste sont des procédés qui,
quelle que soit la motivation de Freud quand il les a institués, se trouvent
être avec l'analyse préalable de l'analyste, la meilleure garantie contre
l'action magique sur le patient. La doctrine freudienne est que la person-
nalité de l'analyste doit rester aussi peu perceptible qu'il se peut et
aussi longtemps qu'il se peut. Le psychanalyste freudien ne doit pas
plus se prendre pour un Sur-Moi que le judéo-chrétien ne se prend
pour un Dieu. Il doit se savoir lui-même sous la juridiction de son propre
Sur-Moi et doit, sinon être ressenti comme tel, au moins se garder de
donner l'impression contraire. Il ne doit pas se faire passer pour l'incar-
nation de la Loi et doit éviter de se proposer en exemple ou de se laisser
prendre pour tel, il doit s'en abstenir d'autant plus que l'analysé se
trouve dans une situation particulièrement propice à l'introjection de
l'analyste dans le Sur-Moi ou à sa substitution à l'Idéal du Moi. Il lui
faut être humble, et son effacement, une extrême réserve dans l'exercice
de ses fonctions mesurent cette humilité.
N'oublions pas non plus que la psychanalyse est de toutes les
psychologies celle qui se garde le mieux contre la tendance, définie
plus haut comme magique, qui consiste à réduire la personne humaine
à des schémas qui l'aliènent : « formes », réflexes, circuits électroniques ;
c'est la seule où il ait été rendu compte de la totalité de la personne,
conscience morale et idéaux compris.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 77

Quant au problème de la connaissance, Freud s'y révèle tout à fait


judéo-chrétien au sens où nous l'entendons. Il n'y a rien dans l'incons-
cient, dit-il à peu près, qui ne soit de même nature que ce qui est dans
le conscient. Tout ce qu'on apprend en analyse vient s'intégrer natu-
rellement dans ce qu'on sait déjà ; rien d'ésotérique, une longue cure
peut aboutir à une reconstruction du genre : « Jusqu'à votre 10e année,
vous vous êtes considéré comme le possesseur unique et illimité de
votre mère ; alors arriva un autre enfant et vous fûtes très déçu. Votre
mère vous délaissa pendant quelque temps et même après son retour
elle ne vous fut jamais dévouée comme auparavant. Vos sentiments à
l'égard de votre mère devinrent ambivalents, votre père eut alors pour
vous une nouvelle signification et ainsi de suite » (La construction en
analyse, Freud).
La connaissance analytique est naturelle, exotérique et paraît banale
quand on n'a pas suivi les méandres qui y ont conduit. Les procédés
employés, l'association libre et l'interprétation, ressemblent peut-être
à certains procédés prescrits par le Zohar mais leur résultat n'est pas
l'illumination du mystère théosophique mais la redécouverte des thèmes
aussi éternels que ceux de la tragédie classique.
Nous avons vu tout à l'heure qu'une suradaptation pouvait se
compenser dans une aspiration à des expériences de fusion affectives
prégénitales. Il est remarquable que Freud ne reconnaissant pas le
« sentiment océanique » comme intuition centrale de l'intériorité reli-
gieuse, y substituait les relations oedipiennes au cours desquelles la
pensée s'articule et s'objective.
Le symbole est une image, un mot : une représentation qui renvoie
à une signification spirituelle, ésotérique ou exotérique. On dit que le
symbole est anagogique. Il a ceci de particulier qu'il n'est pas un simple
signe car il a une analogie profonde avec ce qu'il indique et qu'on ne
peut s'en débarrasser après qu'ait été aperçu ce qu'il annonce. Il ne
peut être évincé, ce qui le distingue de l'allégorie, il faut y revenir
constamment pour nourrir et étoffer le sens déjà découvert, en même
temps que pour contrôler en quelque sorte l'extension et l'approfondis-
sement de ce sens, le maintenir dans de justes limites afin d'éviter qu'il
ne foisonne dans une sorte de prolifération anarchique. Il faut éviter
que par ce symbole oublié le monde réel ne se vide dans le monde
mythique comme par un trou. La lettre des événements de l'Ancien
Testament est une suite de symboles auxquels le judéo-chrétien revient
sans relâche, alors le gnostique s'en évade aussitôt pour édifier de
luxuriantes théomachies, le mystère théosophique atteint est parfai-
78 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

tement hétérogène au sens littéral et au sens législatif des Testaments.


Ce mouvement de va-et-vient incessant, de navette entre le fait
symbolisant (propos ou événement) et le sens spirituel qu'il indique est
caractéristique de la méditation judéo-chrétienne (saint Augustin, « de
la Trinité ») l'esprit humain est toujours situé entre le transcendant et
le réel concret et doit s'y maintenir, tenir les deux bouts de la chaîne.
Servons-nous du beau symbole de l'Échelle de Jacob. Si l'esprit de
Jacob suit les anges dans leurs perpétuelles montées et descentes entre
la terre et le ciel, le gnostique, lui, s'élève tout d'abord au sommet et ne
redescend jamais, ou reste en bas.
Qu'en est-il dans cette perspective du symbole freudien ? C'est
en général une représentation neutre apparemment quant à sa signi-
fication affective : un arbre, un coffret, de l'eau, un roi de légende, mais
qui se révèle être le résultat de l'édulcoration d'une représentation
beaucoup plus chargée, en règle celle d'une partie de notre corps,
sexuelle ou sexualisée, ou d'une personne de notre entourage infantile.
Finalement, en psychanalyse, l'élucidation des divers symboles uni-
versels et personnels, séculaires et contemporains, fait partie d'un
travail qui a pour but de retrouver l'histoire réelle de nos premières
années dans ce qu'elle a de singulier, d'unique, mais par le dedans ;
comment nous l'avons faite à partir de notre nature et du monde chan-
geant qui nous entourait.
On voit que le psychanalyste prend le symbole à rebours, au lieu
d'aller d'une représentation plus ou moins concrète, image, mot, à un
sens plus abstrait ou spirituel, il va du moins concret au plus concret, d'une
représentation lointaine impersonnelle à un fait : événement qui lui
est arrivé, désir qu'il a ressenti. C'est là une démarche exactement
inverse de celle de la technique jungienne dont l'esprit est ouvertement
gnostique. Mais que devient en nous le souvenir du passé vécu ainsi
reconstitué après qu'a été écarté le voile de symboles qui nous l'avait
caché jusqu'alors ? Eh bien ce souvenir se réveille, il se met à bouger.
C'est peu et c'est plat que de dire qu'il s'intègre au reste de la person-
nalité, en réalité il s'élève, l'inconscient devient conscient, et s'élabore
non seulement jusqu'à la promotion génitale, l'on sait d'ailleurs que le
génital est beaucoup plus que le génital, mais aussi qu'une importante
fraction de nos pulsions pourra être sublimée en même temps que les
puérils et grotesques épouvantails de notre enfance deviendront dignes
d'être idéalisés.
Mais tout ceci n'est obtenu, je devrais dire amorcé, que grâce à des
références renouvelées, interminables, — l'analyse est interminable —,
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 79

aux vestiges progressivement découverts et mis en valeur de notre enfance


vraie. David Bakan a raison de dire, en paraphrasant Freud, que pour
celui-ci chaque homme est une Tora, mais il a tort de voir en lui un
kabbaliste hérétique car c'est par une reprise incessante du tissu de
symboles que constitue la lettre de notre passé, notre Ancien Testa-
ment, et à partir de cela par une revision continuelle des valeurs qui
nous sollicitent et de celles qui nous tiennent en lisière, que se dégage
une signification plus claire et plus élevée de notre destin. Nous retrou-
vons donc ici ce va-et-vient entre le symbole et les valeurs qu'il offre à
notre visée, mais on sait que les remaniements de celles-ci ne nous
incombent pas, c'est le patient qui s'en charge inconsciemment, ce qui
nous regarde c'est d'écarter les symboles, qui s'interposent entre sa
réalité personnelle enfouie et lui-même, ce n'est pas nier la valeur de
ceux-ci, d'ailleurs ils devront être, pour la plupart, retrouvés ; d'écrans,
ils seront devenus images. Alors, cessant de cacher, ils indiquent et
préfigurent. L'analyse est une propédeutique.
Je voudrais ajouter une remarque. Ce n'est pas parce qu'un élément
fantasmatique offre un contenu ouvertement sexuel ou agressif, qu'il
n'est pas symbolique au sens freudien courant, et qu'il faut le prendre
pour argent comptant. Mais quand une représentation n'a pas la signi-
fication historique qu'on lui prête, son élaboration prolongée aboutit
à la création d'une épopée imaginaire du type des théogonies gnostiques
où des fantasmes d'instincts, hors du temps et de l'espace, dépècent
et raccommodent sans fin des fantasmes de corps. Vous avez reconnu
l'un des aspects du kleinisme.

Il est temps de conclure, auparavant, et pour m'y aider, je voudrais


vous citer des propos tenus par Freud à Binswanger (1) ; à une remarque
de celui-ci sur la spiritualité dans les cures psychothérapiques, Freud
fait cette réponse qui stupéfie son interlocuteur : « Oui l'esprit est tout.
L'humanité savait bien qu'elle avait l'esprit, il a fallu que je lui montre
qu'il y a aussi les instincts. » En une autre occasion l'inventeur de la
psychanalyse exprime l'opinion que la recherche permettra de dépasser
le désaccord entre son « naturalisme » et la métaphysique de Binswanger.
Ainsi c'est parce que l'humanité savait déjà qu'elle avait l'esprit,
et sans doute parce qu'elle abusait de ce demi-savoir, qu'il fallait lui
réapprendre l'existence des instincts. D'ailleurs Freud s'est attaqué dans
ses dernières années au problème de l'esprit ou tout au moins à celui

(1) Note analytique de I. MEYERSON dans le Journal de Psychologie, n° 4, année 1956.


80 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de la sublimation, de l'idéal, de la conscience, sans les réduire. Et si la


recherche doit permettre de dépasser le naturalisme et le « spiritualisme »
et de mettre d'accord leur champion respectif, c'est que quelque chose
de positif venant du « spiritualisme » doit être intégré à notre anthro-
pologie. C'est ce quelque chose que j'ai voulu dégager dans l'oeuvre de
Freud.
Il se trouve qu'il a approfondi l'une des deux anthropologies pos-
sibles dans notre civilisation : l'anthropologie judéo-chrétienne ; il a
montré que l'âme, le psychique, débordaient de toute part notre pensée
et était d'abord incarnée. Il a justifié et fixé, et rendu raison de nos
limites, il a fondé notre culpabilité, il a trouvé les conditions de notre
liberté et nous a donné un moyen nouveau de l'accroître, mais peut-être
surtout, son oeuvre est depuis la fondation des systèmes religieux celle
d'où s'élève la plus pressante, la plus pénétrante et la plus efficace des
incitations à l'intériorité, à la désaliénation radicale, et donc à l'accession
aux vraies valeurs qui ne sont, je le cite, « ni la richesse, ni la puis-
sance, ni le succès ». Dans ce siècle où le rythme des découvertes s'ac-
célère plus encore que l'histoire, où les prouesses techniques essoufflent
même notre imagination, où il est mis à la disposition de l'homme tant de
moyens de se fuir et de s'affirmer sans se mettre en question, cette
version athée de l'anthropologie judéo-chrétienne prend tout son sens
et son envergure.
J'avais défini précédemment l'apport freudien comme un préhuma-
nisme, j'ai voulu ici esquisser à grands traits le faisceau de profondes
intuitions qui, à mon avis, l'en rend digne.

BIBLIOGRAPHIE

Les ouvrages les plus souvent consultés pour la rédaction de cet article
sont, en plus de l'ensemble des textes freudiens :
SAINT AUGUSTIN, De la Trinité (Desclée de Brouwer).
M.-D. CHENUE, Saint Thomas d'Aquin et la théologie (Le Seuil).
E. GILSON, La philosophie de Moyen Age (Payot).
S. HUTIN, Les gnostiques (Presses Universitaires de France).
H. LEISEGANG, La Gnose (Payot).
H.-Ch. PUECH, Le manichéisme (Publication du Musée Guimet).
G.-G. SCHOLEM, Les grands courants de la mystique juive (Payot).
Cl. TRESMONTANT, Essai sur la pensée hébraïque (Le Cerf).
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 8l

DISCUSSION

Intervention de Mme MARIE BONAPARTE


Ayant assisté à la conversation de Freud avec Binswanger, je puis
confirmer que Freud n'a jamais fait la moindre concession à ses opinions
antireligieuses et j'ajoute qu'il est toujours resté un déterministe
convaincu.

Intervention de S. NACHT
C'est Anatole France qui disait ou à peu près, je crois, que l'on
n'aime que le livre où l'on se reconnaît de quelque manière.
Ce soir cette boutade est un peu ma vérité car si j'ai apprécié comme
vous tous l'ensemble de la conférence de Pasche, c'est cependant la
dernière partie que j'ai préférée : car il y est moins question de psycha-
nalyse et de religion que d'un homme nommé Freud, et j'aime
reconnaître l'image que je me fais de cet homme dans celle qui se
dégage de ce que Pasche vient de nous dire.
Tout ceci n'est certes pas pour surprendre Pasche qui se souvient
sûrement de nombre de discussions amicales que nous eûmes ensemble,
où nous affrontions nos points de vue souvent divergents sur certains
points de la théorie psychanalytique. Mais ce soir, ce qu'il a dit sur
certaines théories du Moi, qui « émasculent » celui-ci en le privant,
dans ses fonctions de l'apport de l'impulsion instinctuelle, s'accorde
parfaitement avec certaines idées que j'ai même exprimées et défendues
dans un rapport présenté au Congrès d'Amsterdam en 1951. Je veux
donc dire à Pasche combien je suis content que nous nous rencontrions
sur ce point.
Mais plus encore peut-être suis-je touché par la dernière partie de
son travail qui met en relief un aspect si émouvant de Freud — de ce
grand Freud qui, quoiqu'il en eût, ne put échapper au tragique déchi-
rement de l' « humain, trop humain », comme eût dit Nietzsche.
En effet, aussi bien pour ceux qui l'ont loué que pour ceux qui l'ont
blamé, Freud est le représentant d'un déterminisme rigoureusement
mécaniciste et « matérialiste », dans le sens que la science donnait encore
à ce terme au début du siècle et qui se trouve aujourd'hui non seulement
« dépassé », dirons-nous, mais débordé.

PSYCHANALYSE 6
82 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Or ce soir Pasche nous a montré en ce même homme, en ce « maté-


rialiste » rigoureux dans le style du XIXe siècle, un homme qui, sans aucun
doute, reconnaît la primauté de l'esprit.
Mais alors, l'homme serait-il ici différent de son oeuvre, et nous
faudra-t-il les considérer séparément ?
J'avoue que l'idée ne m'en paraît pas choquante. Car Freud n'est
pas le créateur d'une oeuvre d'art, ni le fondateur d'une religion, que
je sache, ni l'édificateur d'une idéologie nouvelle. Il a seulement été
un chercheur génial et d'une infatigable honnêteté. Et peut-être est-ce
cette honnêteté qui a imposé à l'homme de science une discipline stricte,
afin que rien ne le détourne précisément, dans sa recherche, de l'obser-
vation rigoureuse et objective des faits. C'est cela qu'il m'a semblé
comprendre, ce soir, mieux qu'auparavant.

Intervention de R. HELD
Notre collègue Pasche ne sera pas étonné, si, après avoir loué la
belle tenue littéraire de sa conférence et en avoir apprécié les beautés
de style, je lui dis être en désaccord total avec lui sur le fond même de
la thèse qu'il vient de soutenir.
Cependant, dans l'impossibilité de développer ici, comme la richesse
du sujet l'exigerait, une « antithèse » de façon exhaustive, je me bornerai
à quelques remarques critiques des plus schématiques :
I. Le judéo-christianisme n'a pas été une création religieuse ex nihilo.
Il apparaît, pour le chercheur objectivement neutre, que ce n'est qu'un
vaste syncrétisme, élaboré à partir des religions orientales les plus
anciennes, et qu'à travers ce grand monothéisme, la pensée freudienne
s'est articulée, souvent à l'insu de Freud lui-même, mais fréquemment
en pleine conscience (cf. Totem et tabou), avec tous les mythes et tous les
rites orientaux, ceux qui vont de la Grande Déesse Mère à Mithra, du
culte d'Osiris à celui d'Attys, sans parler de l'Hindouisme et d'autres
formes de philosophie antique dont le judaïsme et lechristianisme se sont
si largement inspirés. Nous ne comprenons pas très bien, dans ces
conditions, la place privilégiée que Pasche a réservée dans son travail
au Gnosticisme, lequel nous propose un mode de Connaissance, une
Cosmologie, une Eschatologie, sans doute dignes d'être prises en consi-
dération, mais pas plus que toute autre forme de croyance ou de
connaissance ou de tentative destinées à subsumer sous un dénominateur
mystique commun les grands courants religieux et les multiples contra-
dictions — comme les rencontres — que l'étude comparée des religions
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 83

a mis en évidence au cours des dernières décennies. Par contre, ce qui


nous paraît digne d'être retenu, et dont il nous semble que Pasche ait
très peu parlé, c'est le caractère régressif, « prégénital » oserons-nous
dire (que l'on retrouve, mutatis mutandis, dans la religion mexicaine
précolombienne), de certaines pratiques gnostiques, avec érotisation
très significative de quelques rites, tel, pour ne citer que celui-ci, que
la spermatophagie pratiquée à l'occasion de la célébration de rites
gnostiques particuliers. Mais là encore, il nous faut prendre en consi-
dération, et la longue lignée de rites et de pratiques magico-animistes
ayant précédé la mise en forme de pratiques plus proprement reli-
gieuses, et tout le contexte culturel et économique de l'époque, à
l'intérieur duquel le judéo-christianisme s'est développé.
2. Mais le point sur lequel nous nous sentons le plus vivement
éloigné de l'auteur, c'est celui précisément où il a cru pouvoir situer le
point nodal des découvertes de Freud : l'articulation du judéo-christia-
nisme et de l'invention de la psychanalyse. Là où Pasche voit la raison
nécessaire — sinon suffisante — de la dite invention, nous y voyons
nous, juste le contraire. Si l'on veut bien admettre que jusqu'à Freud,
la peur d'être confronté avec l'inconscient et son dynamisme pulsionnel
avait empêché l'homme de discerner, à travers sa croûte, pourtant bien
mince ! de sagesse et de civilisation humaines, l'animal agressif qui
était en lui, et que c'est en dominant cette peur que Freud a pu crever
le mur opaque de la censure nous découvrant ainsi un monde nouveau,
on peut s'étonner — à juste titre semble-t-il — que l'auteur fasse d'une
religion à base de peur le moteur d'un mouvement qui n'a pu s'effectuer
qu'à partir d'un dépassement de cette peur. Que le christianisme ait,
en apparence, enrobé la sévérité et la cruauté « Iahvesques » d'une fragile
enveloppe d'amour, ne change rien à la chose. Il n'a pas fallu longtemps
pour que les paroles d'amour du tendre Jésus aient été recouvertes par
d'autres paroles, lesquelles, pour chrétiennes d'inspiration qu'elles
pouvaient sembler paraître au premier abord, aboutirent aux actions
assez peu « chrétiennes » que chacun sait, et qui vont, pour ne citer que
celles-ci, des grandes invasions (1) aux pillages des Croisades, des
guerres de religion à l'Inquisition, etc.
Pour nous, ce n'est pas dans le judéo-christianisme que Freud a
puisé son inspiration et son courage. C'est malgré sa formation judéo-
chrétienne qu'il a pu dominer la Grande Peur, intimement liée à celui-ci
et à ses mythes. C'est dans la pensée grecque, « miraculeusement »

(1) Même et pourtant dues aux migrations de « barbares » christianises


84 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

retrouvée dans le milieu de la petite communauté juive autrichienne où


il était né, que Sigmund Freud a trouvé la source de son génie créateur
et de son courage. Ce grand inventeur est directement issu de la lignée
des Épicure, des Hippocrate et des Archimède, non de celle de David,
d'Élie, de Paul ou des Pères de l'Église ! En dépassant la peur que lui
inspirait son propre père (le Patriarche, sinon le pater familias), il a
jugulé la peur ancestrale qu'inspirait au peuple « élu » le Père terrible
et tonnant du Sinaï !
Que Freud, plus tard, sous l'influence de maladies, d'événements
cruels, de la vieillesse, ait laissé sournoisement revenir en lui, donc
dans son oeuvre, quelque peu du refoulé de jadis, c'est-à-dire de la
Grande Peur Ancestrale, pour nous, la chose ne fait pas de doute.
Bien avant déjà, on avait d'ailleurs pu apercevoir, dans les fourgons
du soi-disant « instinct » de mort, la vieille peur revenant s'insinuer
sur les champs de bataille ou jusque-là le grand homme avait victo-
rieusement combattu les fantômes judéo-chrétiens... Mais ceci est
tout à fait, du moins ici et maintenant, une autre histoire !
Par contre, ce qui reste plus actuel, et nous terminerons avec cette
dernière remarque, c'est l'apparition de la Mère, ou plutôt sa réappa-
rition, dans le sentiment religion, dans sa genèse, tout de même que dans
la pratique psychanalytique. Quand la peur du Père ne peut suffisam-
ment être combattue, on revient à des images de mère douce et aimante.
Quand on gratte le sentiment religieux, derrière le Père-Dieu on retrouve,
devons-nous nous en étonner ? la Mère ! De la Grande Déesse de la
religion primitive à la Mère des religions « monosthéistes », un fil
conducteur se laisse aisément apercevoir et suivre. Que cette mère
douce, aimante et consolatrice, ait vu quelque peu sa douceur remise
en question par les kleiniens ou néo-kleiniens (1), n'enlève rien à la
primauté des images maternelles considérées comme le fondement
profond du sentiment religieux universel.
L'ambivalence profonde qui siège au coeur de l'animal humain est
éternelle.

Intervention du Dr GREEN
Les quelques mots que je vais dire ne seront que la poursuite d'un
dialogue que le conférencier de ce soir veut bien échanger avec moi dans
le service où nous travaillons tous deux. Le problème me parait être

(1) Comme d'ailleurs la Mère de bien des religions orientales !


FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 85

de savoir si dans l'étude des religions on pourrait trouver une implicite


conception des rapports humains tels que Pasche nous en a esquissé
le tableau. A première vue cela semble en effet possible comme l'indique
la démonstration qui vient de nous être donnée. Selon la place assignée
à la chair dans l'homme dans les différents systèmes religieux nous
serions éclairés sur le sens de la faute, du péché, du mal. Parallèlement,
les idées d'angoisse, de culpabilité, de névrose seraient aussi liées à des
interprétations diverses de la genèse et du destin des pulsions. Mais
une seconde réflexion reviendrait alors à se demander si le dogme reli-
gieux n'introduit pas une question d'une essence totalement différente
en ce qu'elle ne devient intelligible que sous l'angle des relations entre
l'homme et le divin. Ici deux voies sont ouvertes : ou bien, et c'est
la manière de Freud, l'interprétation en « individualise » et en « histo-
ricise » l'aspect, et certains n'ont pas manqué de lui en faire le reproche,
ou bien encore à la faveur de ce rapprochement tenté d'établir une
coextensivité entre la psychanalyse et tel ou tel système religieux qui se
trouverait vérifié par une pratique humaine. Or on sait avec quelle
insistante obstination Freud a toujours considéré que la seule Wel-
tanschaung de la psychanalyse ne saurait être que celle de la science
(Nouvelles Conférences). On ne fera pas défaut de me montrer combien
les limites de la science sont débordées dans l'oeuvre freudienne. Il y a
en effet une anthropologie psychanalytique mais qui ne trouve pas de
répondants sur l'étude des religions qui me paraît outrepasser de beau-
coup l'anthropologie. Chez Freud, on trouverait plutôt une démarche
de l'ordre de la rigueur philosophique qui commence par mettre le
problème religieux en question. Le psychanalyste est probablement le
seul personnage social qui n'a à proposer à celui qui se met entre ses
mains ni foi ni loi.
Enfin je voudrais dire un mot de la discussion avec Lebovici. Il est
fatal que les points de vue ne soient pas superposables, dans la mesure
où à la suite de l'héritage freudien on a tendu à pousser la recherche
dans le seul domaine où sa pensée théorique s'était aventurée qui fût
appréhendable par l'expérience. Il s'ensuivait une indubitable et iné-
vitable limitation spéculative et la tendance à mettre en contestation
certaines hypothèses métapsychologiques. Mais ces retouches risquent
d'altérer le visage de la totalité de la pensée psychanalytique. C'est
probablement pourquoi ceux des psychanalystes qui ne sont pas fami-
liarisés avec la pratique de l'analyse d'enfants veillent à maintenir
la fécondité hypothétique d'une construction qui ne s'éclaire que de
l'intérieur.
86 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Réponse de F. PASCHE
Je veux dire tout d'abord ma grande joie d'être en accord avec le
Dr Nacht sur des points qui me paraissent aussi importants et le remer-
cier de l'avoir exprimé aujourd'hui avec tant de chaleur.
Je remercie aussi tous ceux qui ont bien voulu prendre la parole et
réponds plus spécialement :
A Mme Marie Bonaparte :
Je crois qu'il faut distinguer plusieurs sortes de causes, donc plu-
sieurs sortes de déterminismes. Il y a d'une part la cause au sens méca-
niciste et, d'autre part, la cause-fin, la cause-motif, la cause-raison.
L'apport essentiel de Freud a été de substituer ces dernières à la
cause pseudo-physique chère aux associationnistes, aux behaviouristes,
aux gestaltistes ; il a été de montrer aux psychologues qu'il existait
un « rationnel » propre à l'objet de leurs recherches, donc non réductible
à celui des autres disciplines.
Au Dr Held :
Je n'ai pas eu l'intention de faire l'inventaire de toutes les hérésies,
mais de dégager leurs caractères communs et d'en montrer les impli-
cations, démarche à laquelle les gnoses se prêtent assez bien.
Je ne sous-estime pas l'immense intérêt des mythes grecs et égyp-
tiens, mais ce n'était pas dans mon propos d'en traiter ce soir, j'ai voulu
esquisser les grandes lignes de la pensée judéo-chrétienne toute faite
et non sa genèse.
Oui, mon opinion est que la situation infantile la plus ancienne qui
puisse être accessible et utilisable en psychanalyseest la relation triangulaire.
La relation dyadique mère-enfant, la première enfance passée, me
semble être toujours vécue comme une triade tronquée, incomplète,
marquée d'un manque angoissant qui est dû à l'exclusion préalable
d'un père déjà appréhendé, ou de ce qui le symbolise.
Il ne s'agit donc dans ce dernier cas d'une régression authentique,
mais d'une production complexe, postérieure quant à sa formation à
la relation triangulaire perçue.
Dans le même ordre d'idées, je pense que l'origine du sentiment
religieux n'est pas seulement dans les expériences fusionnelles mais
aussi dans une certaine relation au père.
Quant à l'angoisse, je la crois distincte de la peur et plus fonda-
mentale que celle-ci.
FREUD ET L'ORTHODOXIE JUDÉO-CHRÉTIENNE 87

Seuls de longs développements cliniques et théoriques qui n'ont


pas leur place ici, pourraient nous départager. L'avenir nous en donnera
sans doute l'occasion. Je ne peux pour l'instant qu'opposer mes affir-
mations à celles de Held. Je ne reviendrai pas sur l'Instinct de mort au
sujet duquel je me suis bien souvent expliqué.

Au Dr Green :
Je le remercie de m'avoir argumenté sur le fond.
Quand il nous dit que « la référence à un système religieux déborde
largement le cadre de l'anthropologie », je ne peux que lui exprimer
amicalement mon désaccord et aussi ma surprise de lui voir prendre
le mot « orthodoxe » dans un sens aussi étroit. L'opinion de Freud sur
la religion est bien connue et je ne l'ai pas mise en doute, mais je me suis
demandé si sa position profonde, et celle de nombreux athées, ne s'ap-
parentaient pas néanmoins à une tendance d'esprit judéo-chrétienne
par opposition à celle d'autres athées et de croyants qui me semble
s'apparenter à la gnose.
Je serais tout à fait d'accord avec le Dr Green, il le sait déjà, pour
affirmer que le psychanalyste ne doit confesser aucune foi qui soit fixée
dans un dogme particulier et ne préconiser l'observance d'aucune loi
particulière, mais, comment nier qu'il doit croire en la légitimité de la
recherche inlassable du vrai, et de celle de l'exigence éthique et de
l'exigence esthétique en général. Ceci excluant l'aveu d'une adhésion
à un contenu idéologique précis : parti politique, religion ou même
système philosophique.
Il reste que le psychanalyste, qu'il en convienne ou non, a une
orientation axiologique, abstraction faite de toute conviction déterminée.
Ceci admis, je me suis demandé :
— si plusieurs orientations axiologiques étaient possibles et j'ai cru
en trouver deux;
— si l'une de celles-ci pouvait être considérée comme l'axe même de la
pensée psychanalytique freudienne, l'autre sous-tendant des options
implicites qui me paraissent opposées ou, si l'on veut, étrangères
à l'esprit du système freudien.
Je crois qu'il s'agit bien de deux orientations divergentes et non
d'une différence de degré entre la conception judéo-chrétienne et la
conception gnostique telle que l'une ne serait que le prolongement de
l'autre ; car, s'il est vrai que presque tous les thèmes gnostiques sont
évoqués dans les « mythes » judéo-chrétiens et que de nombreux iti-
88 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

néraires spirituels vécus sont passés par la gnose pour aboutir à l'ortho-
doxie ou inversement, il n'empêche que c'est par un changement total
de perspective, par une redistribution complète de l'espace psychique et,
dans le cas des croyants, de l'espace surnaturel, que s'opère la conversion
de l'une à l'autre.
Quant à l'échange de vues avec le Dr Lebovici, il ne portait pas sur
les travaux de celui-ci, mais sur nos interprétations respectives de
l'oeuvre de Hartmann qui, telle que je la comprends, ne me parait
pas pouvoir passer pour un prolongement des recherches freudiennes.
De l'instinct de mort(l)
par S. VIDERMAN

De toutes les grandes découvertes de Freud, aucune n'avait suscité


autant de controverses et de polémiques au sein du mouvement psy-
chanalytique. De toutes les idées défendues par Freud, celle de l'exis-
tence d'un instinct de mort est la seule qui n'ait pas été unanimement
admise et qui séjourne toujours au Purgatoire des idées suspectes.
Aujourd'hui encore, quarante ans après que Freud eût pour la
première fois formulé sa thèse, l'opinion psychanalytique reste divisée
et incertaine quant à la vérité et à la valeur de la théorie des deux
instincts.
Pour Freud [4], en 1920, l'existence de deux instincts primordiaux
est encore une simple hypothèse qu'il n'avance qu'avec une extrême
prudence et dont il indique clairement le caractère spéculatif : « Je ne
saurais dire moi-même, écrivait-il, dans quelle mesure j'y crois. Ce qui
suit, ajoutait-il, doit être considéré comme de la pure spéculation,
comme un effort pour s'élever bien au-dessus des faits, effort que
chacun selon sa propre attitude, sera libre de suivre avec sympathie
ou de juger indigne de son attention. »
On a l'impression que Freud veut pousser jusqu'au bout toutes les
conséquences logiques de son intuition et se faire, comme il l'a dit
lui-même, l'avocat du diable. Cependant, au fur et à mesure du déve-
loppement et de l'approfondissement de la théorie des deux instincts,
celle-ci tend à s'intégrer organiquement à l'ensemble de la doctrine
freudienne dont elle devient la clé de voûte métapsychologique. Nous
savons que cette hypothèse a exercé une grande séduction sur l'esprit
de Freud pour de multiples raisons, parmi lesquelles il nous importe

(1) Une version abrégée de ce travail a fait l'objet d'une conférence à la Société psychana-
lytique de Paris, le 15 mars 1960.
90 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

peu qu'il y en eût d'affectives. Peu nous importe ici, en effet, la


psychanalyse de Freud et ses raisons affectives de croire à l'instinct de
mort. Même si de tels rapprochements peuvent avoir quelque intérêt
anecdotique, c'est vouloir, comme on l'a malheureusement tenté,
regarder cet immense problème par le petit bout de la lorgnette et
fausser l'examen d'une grande question qui ne doit être jugée qu'en
elle-même, qu'en tant qu'elle est ou non une hypothèse à même de
mieux nous faire comprendre le monde qui nous entoure.
Il n'est pas possible de se dérober entièrement aux questions fonda-
mentales. Personne n'y échappe. La méfiance à l'égard de la spéculation
philosophique, que Freud sut si bien faire partager à tout le mouvement
psychanalytique, ne l'a pas empêché, de par la simple logique des ques-
tions essentielles qu'il trouvait nécessairement dans le prolongement de
ses découvertes, d'être à l'origine d'un mouvement de pensée dont on
n'a pas fini de prendre l'exacte mesure et d'en éprouver la cohérence
et la force.
Un grand nombre de psychanalystes — est-ce là une manifestation du
pragmatisme américain ? — prend peur devant la menace d'un abus
de spéculation.
A l'exemple de certains savants qui considèrent l'hypothèse de
l'existence de Dieu comme superflue dans la recherche, les psychana-
lystes semblent tenir le même raisonnement pour ce qui touche à l'hypo-
thèse de l'instinct de mort.
Paraphrasant l'exclamation superbe de Cabanis : « Je ne croirai à
l'âme que lorsque je l'aurai tenue au bout de mon scalpel », ils ne seraient
pas loin de dire : « Nous ne croirons jamais à l'instinct de mort avant
de l'avoir tenu dans le champ de l'observation directe. »
Il est possible que le chimiste ou le physicien n'ait que faire de la
spéculation (encore que l'évolution de ces sciences montre que la
recherche la plus rigoureuse finit toujours par déboucher sur les pro-
blèmes métaphysiques et les physiciens, sur le tard, se muent réguliè-
rement en philosophes), mais les psychanalystes ne peuvent pas sans
paradoxe rester indifférents à des questions qui touchent à l'essence
même de leur doctrine.
De la réponse que chacun de nous choisit de donner au problème
de la mort, qu'elle soit formulée dans son discours ou implicite dans sa
démarche intellectuelle, dépend le sens le plus profond que nous
accordons à la praxis analytique, à la maladie, à l'homme malade et
par voie de conséquence, se cristallise et s'ordonne le sens métapsy-
chologique de la cure analytique.
DE L'INSTINCT DE MORT 91

I
Nous allons essayer de nous frayer un chemin à travers la masse
des faits contradictoires et des théories confuses, et tâcher, autant que
faire se peut, d'examiner clairement si, dans l'état actuel de nos connais-
sances, l'intuition de Freud quant à l'existence d'une opposition fonda-
mentale, permanente et universelle, entre un instinct de vie et un instinct
de mort peut ou non être considérée comme valable.
Pendant vingt-cinq ans l'oeuvre de Freud s'organise autour de l'idée
que le principe de plaisir domine et unifie les fonctions de la psyché.
Ses principales découvertes, celles qui révolutionnent les idées du
temps, s'inscrivent dans une conception rigoureuse et cohérente, tout
entière soumise au principe de plaisir — principe organisateur de la
dynamique de l'esprit.
L'inconscient tout entier est sous la domination du plaisir et toute
la théorie des rêves, pierre angulaire de la doctrine et voie royale d'ap-
proche des pulsions, est fondée sur la signification purement hédoniste
que Freud découvre au rêve.
Ainsi, à première vue, les thèses de 1920 apparaissent doublement
révolutionnaires : d'abord par rapport aux idées jusque-là soutenues
et ensuite en elles-mêmes, par la saisissante image qu'il donne de la
psyché et, par delà, de l'univers tout entier.
Dès lors, le principe de plaisir trouve, au sein même des fonctions
mentales, sa négation. Il n'apparaît plus comme le seul organisateur des
tendances et des forces qui jouent dans le champ psychologique. L'unité
des mouvements de la psyché, aimantée précédemment par le seul
plaisir, est maintenant remise en question.
Freud va introduire dans la dynamique conflictuelle, jusque-là
fondée sur le conflit des instances, un principe absolu, une contradiction
radicale qui ne ressortit plus aux vicissitudes de l'évolution, à la contin-
gence historique de la genèse des instances, mais traduit un conflit
fondamental, une opposition métapsychologique des essences.
Désormais, le plaisir n'est plus conçu comme seul régnant sur
l'esprit. Freud n'accepte plus l'idée qu'une seule tendance puisse
dominer et expliquer de façon exhaustive le fonctionnement mental
tout entier. Nous voyons apparaître la notion de l'opposition de deux
principes égaux — plaisir et déplaisir — qui bat en brèche l'idée sur
laquelle il avait jusqu'alors fondé la dynamique mentale. Le conflit
ne se limite plus à l'opposition des instances — (le Moi, issu du Ça
évolue et s'en libère, élabore ses démarches et ses défenses, se sou-
92 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

mettant à la réalité, composant avec le plaisir d'une part, avec les


exigences contradictoires du Sur-Moi d'autre part) — ici le conflit
se situait encore entre l'exigence aveugle du Ça et les limitations que le
monde extérieur, par le truchement du Moi et du Sur-Moi, lui
imposaient.
A partir de 1920 la ligne de rupture que le conflit des instincts
impose à la psyché passe par son centre même.
Il s'agissait apparemment, d'une modification si radicale des données
premières de la doctrine qu'il est compréhensible qu'on ait pu parler
d'un renversement total des positions théoriques jusque-là défendues
par Freud et d'une solution de continuité de sa pensée.
Cependant, et ce sera l'un de mes propos de ce soir, un examen
plus attentif des faits va nous montrer que Freud lui-même a été abusé
par les apparences et qu'en réalité l'évolution de sa pensée révèle à
l'analyse une unité et une continuité inattendues.

II
Essayons, si vous voulez, d'examiner chacun des arguments dont
Freud se sert pour édifier sa théorie de l'instinct de mort.
On ne tarde pas à s'apercevoir d'un certain déséquilibre entre la
faiblesse de la démonstration qui s'appuie sur un faisceau d'arguments
critiquables en eux-mêmes, faciles à réfuter, et le sentiment qu'on
éprouve d'être en présence d'une intuition géniale, sans doute mal
défendue, exposée presque au fil de la plume, à la façon des associations
libres, dira Jones ; où Freud affirme et nie se contredit et se reprend,
nous livre réflexions et objections et rêve tout haut dans ce qui reste,
cependant, un texte spéculatif incomparable.
La biologie, puis la physique, enfin la clinique psychanalytique
conduisirent Freud à postuler l'existence de deux instincts opposés
dont le conflit rendrait compte de tout le devenir de la matière vivante
et plus particulièrement de toute la dynamique du fonctionnement
mental.
Pour Freud, la matière vivante, jusque dans ses formes élémentaires,
recèle en elle-même non seulement ce quelque chose de mystérieux
qu'est la vie, mais en même temps la mort y serait incluse,
non pas comme un accident contingent, résultat d'un ensemble de
conditions extérieures défavorables, mais comme une modalité de l'être
vivant, comme l'un des modes de fonctionnement de la cellule vivante.
Pour Freud les processus qui se trouvent à la base de la vie ne sont
DE L'INSTINCT DE MORT 93

pas séparables de cette force complémentaire, mais opposée, qui


conduit la matière vivante à la mort suivant une trajectoire imposée par
le fonctionnement vital lui-même et non par la lutte naturelle entre
l'être vivant et le milieu qui le conditionne.
Que nous disent les travaux biologiques concernant cette question
et est-il possible de leur demander d'éclairer le débat ouvert par Freud,
de valider ou non sa conception ?
Freud lui-même a tenté de demander confirmation à la biologie de
son temps. Il pensait que l'instinct pourrait bien n'être que l'expression
d'une tendance innée de l'organisme vivant qui le pousse à rétablir l'état
antérieur — quelque chose comme une sorte d'élasticité ou d'inertie
de la vie organique.
Les instincts seraient des facteurs de conservation qui tendent vers
la régression. L'évolution organique ne serait qu'un accident dû à
l'action perturbatrice de facteurs extérieurs ayant détourné l'organisme
de sa tendance fondamentale à la stagnation.
Ainsi la fin de la vie est l'état jadis abandonné vers lequel elle tend
à retourner par tous les détours de l'évolution.
La tendance mystérieuse de l'organisme à s'affirmer s'évanouit,
car elle ne cadre pas avec une fin plus générale. Les instincts ont été
primitivement les satellites de la mort.
Les instincts de vie sont des trouble-paix, source inépuisable de
tensions ; les instincts de mort travaillent en silence à une oeuvre sou-
terraine et inaperçue. Le principe de plaisir même, en fin de compte,
est au service des instincts de mort, car il contribue à l'abaissement des
tensions et au maintien des énergies à un bas étiage.
La fin vers laquelle tend toute vie, affirme Freud, est la mort.
Se référant aux travaux de Weissmann, Freud verra dans la dis-
tinction de celui-ci entre une partie mortelle et une partie immortelle
de la substance vivante, entre le soma et le germen, une analogie inat-
tendue avec sa propre conception et comme le corollaire dynamique de
la théorie morphologique de cet auteur. Freud reconnaissait cependant
que les conclusions de Weissmann ne confirmaient pas les siennes.
En effet, la différenciation entre le soma et le germen ne serait
valable que chez les organismes multicellulaires. Les organismes uni-
cellulaires seraient virtuellement immortels. La mort des êtres supérieurs
est une mort naturelle, par causes internes, qui n'est pas fondée sur
une propriété originelle de la matière vivante, et ne saurait être consi-
dérée comme une nécessité absolue ayant sa raison dans la nature et
l'essence même de la vie.
94 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Et Freud écrit à propos des conclusions des travaux de Weissmann :


« La mort serait plutôt un phénomène d'opportunité, d'adaptation aux
conditions extérieures de la vie, car à partir du moment où les cellules
du corps sont divisées en soma et en plasma germinatif, la durée illi-
mitée de la vie individuelle devient un luxe inutile. Avec l'apparition
de cette différenciation chez les multicellulaires, la mort est devenue
possible et rationnelle. »
Les expériences de Woodruff ont été également citées par Freud.
Leurs conclusions vont dans le même sens que celles de Weissmann
et « n'apportent pas un grand renfort à notre propre théorie », écrit
Freud.
Woodruff a cultivé un infusoire cilié dont il a pu suivre la repro-
duction sur plusieurs milliers de générations. Il constata que le dernier
descendant de la série était semblable au premier ancêtre, ne présentant
aucun signe de dégénérescence ou de sénescence.
A ces faits expérimentaux qui battaient en brèche son hypothèse,
Freud a opposé l'argument suivant : chaque nouvelle génération obtenue
par la culture de l'infusoire avait été placée dans un liquide nutritif
frais. Toutes les fois que cette précaution avait été négligée des alté-
rations en rapport avec un processus de sénescence avaient été observées.
Les déchets métaboliques seraient responsables de cette action nocive
qui ne s'exercerait que dans l'espèce dont ils sont issus.

Dans l'état actuel de ma propre information il ne semble pas que les


travaux des biologistes et des physiciens soient, dans l'ensemble, favo-
rables aux idées de Freud.
Dans Au delà du principe de plaisir, Freud tente d'appliquer à
l'appareil psychique le principe emprunté à la physique de Fechner,
selon lequel la quantité d'excitation doit être maintenue au plus bas
niveau possible. Le principe de Fechner est lui-même dérivé de la
seconde loi thermo-dynamique.
L'opinion des physiciens et des biologistes est que le principe de
Carnot n'est pas applicable au comportement des êtres vivants. La
seconde loi thermo-dynamique ne peut s'appliquer valablement qu'à
des systèmes clos où des états d'équilibre instable tendent vers des états
de plus grande stabilité. La vie n'apparaît, par contre, que dans des
systèmes ouverts auxquels les lois de la thermo-dynamique sont inap-
plicables.
DE L'INSTINCT DE MORT 95

De très nombreux auteurs pensent que la tendance à l'égalisation


des tensions caractérise la matière inanimée et ils écartent l'idée d'un
accroissement de l'entropie des processus vivants. Certains ont soutenu
même qu'il y avait une tendance à l'abaissement de l'entropie dans la
matière vivante. La vie semble plutôt être une résistance au nivellement
thermo-dynamique ; elle est ce qui s'oppose à la dégradation de la
matière inanimée, à la destruction des structures complexes nécessaires
à son maintien, au désordre, à la dissymétrie structurale liée à l'accrois-
sement de l'entropie.
Des physiciens comme Schrödinger [16] ont même pu avancer
l'idée que la vie faisait de l'anti-entropie ; qu'elle prenait au milieu
extérieur de la matière inanimée sous des formes moins élevées, plus
désordonnées, pour les transformer en éléments vivants doués d'une
symétrie structurale plus élevée. La vie, peut-on dire, fait de l'ordre
avec du désordre.
Les bio-chimistes refusent d'envisager une application possible
du théorème de Carnot à la vie pour la simple raison que celui-ci
s'applique à autre chose qu'à la vie. La vie leur apparaît comme un
système ouvert échappant à la loi de Carnot — elle serait un « piège à
entropie » selon l'expression de Morand [8] dans le livre récent qu'il a
publié avec Henri Laborit.
La physique des systèmes ouverts n'est pas gouvernée par les lois
de la thermo-dynamique. Les organismes vivants « trichent au jeu de
l'entropie ».
Les expériences de Carrel [1] ont apporté la preuve que si toutes
les interférences nocives entre l'environnement et le processus vivant
sont expérimentalement éliminées, des fragments de tissu deviennent
immortels.
Cette croissance ne se heurterait à aucun principe contraire issu
de sa propre substance, indéfiniment duplicatrice, et qui, théoriquement,
lui donnerait les dimensions de l'univers, mais voit cet élan vital qui
l'anime se briser sur la totalité des forces contraires qui animent le
milieu extérieur.
Ainsi Carrel écrit : « Les seules formes vivantes jouissant d'une
jeunesse éternelle sont les colonies d'organismes unicellulaires qui
déversent directement dans le monde extérieur leurs déchets méta-
boliques. Lorsqu'un animal est formé d'une masse de cellules orga-
nisées comme un système clos le processus de vieillissement est
déclenché.
« L'immortalité est incompatible avec l'organisation. »
96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Pour Robertson [15] « l'immortalité potentielle et une capacité de


reproduction illimitée sont des caractères universels de la matière
vivante ».
La réflexion bio-physique, fondée sur des faits expérimentaux, est
parvenue à l'idée que c'est le degré d'organisation supérieure des êtres
vivants, leur hétérogénéité, qui se trouve sous la menace de l'accrois-
sement de l'entropie qui tend à la dégradation irréversible des formes
vivantes complexes.

Les biologistes tiennent pour assurée l'immortalité potentielle des


organismes les plus simples.
Les protophytes et protozoaires, les algues et les champignons
unicellulaires échappent à la destruction et ignorent la mort. Weissmann,
précisément, ajoutait qu'on était loin de l'immortalité des dieux invul-
nérables de la mythologie, car nos immortelles cellules n'en sont pas
moins extraordinairement fragiles, périssant en nombre élevé — toujours
par accident jamais par vieillesse.
Certains biologistes [2] sont allés plus loin et ont avancé l'hypothèse
selon laquelle la mort n'aurait pas toujours existé — que la mort serait
apparue tardivement, en tout cas postérieurement à l'existence des
formes vivantes élémentaires auxquelles je viens de faire allusion.
La mort serait ainsi un processus d'adaptation que la nature aurait
suscité à point nommé au cours de l'évolution de la matière vivante et
de son mode de reproduction.
Freud lui-même, commentant les idées de Weissmann, s'était rendu
compte que la mort pouvait être envisagée sous cet angle.
La mort n'est peut-être pas un phénomène inséparable de toute
manifestation vitale. Il est possible de séparer la vie de la mort, de
considérer celle-là comme antérieure à celle-ci et d'échapper ainsi,
du moins théoriquement, à la liaison absolue de l'une à l'autre. Si les
deux phénomènes ne sont point liés comme les deux aspects complé-
mentaires de la même manifestation fondamentale — si le fonction-
nement de la matière vivante n'entraîne pas fatalement cette usure spéci-
fique qui la conduit à l'inertie inorganique, alors la mort n'est pas le
mode de fonctionnement de la vie. Si la vie et la mort peuvent être
conçues comme ayant existé indépendamment l'une de l'autre, on
pourra alors affirmer, contrairement à Claude Bernard et à Freud,
que « la vie n'est pas la mort ».
Ainsi, la mort serait une nouveauté sur la terre, apparue à un certain
DE L'INSTINCT DE MORT 97

moment de l'évolution des formes vivantes, comme une nécessité de


cette évolution même. A un certain moment la mort est devenue possible.
Lorsque Freud fait une brève allusion aux constatations de Maupas
et Calkins qui infirmeraient les expériences de Woodruff, il faut essayer,
justement, d'approfondir le sens des expériences capitales de Maupas
qui vont nous montrer, grâce à l'exemple des infusoires, que la mort
est datée dans l'histoire des espèces vivantes : la mort a fait son appa-
rition dès que la reproduction sexuée s'est établie.
On sait que les infusoires possèdent deux modes de multiplication :
par division simple, celle-là même qui leur confère l'immortalité, et
un second mode de reproduction dit de la conjugaison caryogamique.
Celle-cj consiste dans l'appariement de deux individus semblables qui
se réunissent par l'une de leurs faces et échangent un demi-noyau.
Lorsque cet échange a été opéré les deux individus se séparent. Si l'on
empêche les infusoires de se conjoindre et on les oblige à une multi-
plication par division simple, on observe au bout d'un certain temps des
phénomènes de sénescence.
Mais si on leur fournit à nouveau la possibilité de se conjuguer avec
d'autres infusoires, on assiste à un rajeunissement caryogamique. Les
infusoires ont puisé dans l'acte de la conjugaison la vie et l'immortalité.
D'autres naturalistes ont montré qu'un régime approprié pouvait
remplacer la conjugaison. Ainsi G. N. Calkins, chez la paramécie
caudée, a obtenu de très nombreuses générations consécutives sans
tare et sans vieillesse en les plaçant dans un milieu de bonne valeur
nutritive.
On s'aperçoit donc qu'avec les infusoires les choses commencent à
se compliquer. Ils ne jouissent plus du privilège des organismes les
plus simples comme les protozoaires dont nous avons parlé, c'est-à-dire
d'une multiplication par division simple. Dans l'échelle d'évolution
des organismes vivants, les infusoires occupent une place à part qui
les signalent à notre attention. En effet, ce sont les premiers organismes
vivants, les plus élémentaires, chez qui on voit apparaître cette nou-
veauté : la reproduction par conjugaison, la plus primitive des repro-
ductions sexuées.
Avec ce nouveau mode de reproduction, la mort a fait aussi son
apparition : elle est contemporaine non pas de la vie elle-même, mais
de l'évolution du mode de reproduction de la vie. L'immortalité des
êtres élémentaires est devenue inutile et gênante, la multiplication par
division freine l'élan vital qui porte la vie vers des formes plus diffé-
renciées et plus complexes.
PSYCHANALYSE 7
98 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

La reproduction sexuée assure la perennité de la vie, l'avenir et


l'immortalité de l'espèce infiniment plus précieux que ceux de l'indi-
vidu, parce que désormais c'est l'espèce qui porte l'espoir d'une évo-
lution créatrice de formes nouvelles qui vont éclater sous la poussée de
l'élan vital.
Si la mort est un phénomène d'opportunité, elle est elle-même au
service de la vie. S'il est vrai, comme on l'a affirmé (Laborit), que la
vie n'est pas dans la cellule elle-même, mais dans le rapport de la cellule
au milieu extérieur, comment ne pas admettre a fortiori que la mort
ne saurait être autre chose que ce même rapport de la cellule à son
milieu.
Pour que les virtualités de durée illimitée que possèdent les orga-
nismes unicellulaires puissent s'actualiser, la condition absolue est que
la cellule et le milieu soient assez simples pour que leurs rapports
réciproques ne se modifient pas. Il faut que la division cellulaire se
fasse dans les formes les plus simples et les plus égales et que le milieu
où baigne la cellule ne se modifie en rien pour que la perfection des
échanges puisse se poursuivre sans aucune altération. La constance
et l'immutabilité du rapport unissant la cellule à son milieu sont indis-
pensables à la pérennité de la vie, dont nous concevons ainsi plus clai-
rement la fragilité. Cette constatation en échange, nous permet de
concevoir la possibilité de l'immortalité et le rapport existant entre
l'immortalité, la mort et le milieu.
Tout ceci nous enseigne qu'il est vain de concevoir dans la réalité
une rupture possible entre la cellule et le milieu, une cellule en soi,
un milieu en soi. Cellule et milieu constituent ce continuum vital en
dehors de quoi la vie comme la mort n'ont plus de sens.
Chez l'infusoire, la sénescence et la mort n'apparaissent pas comme
des données fatalement inscrites dans l'évolution. En conclusion, la
mort ne serait pas une conséquence inexorable de la vie. Elle demeure
un accident évitable — il n'y a pas, du moins chez ces organismes
simples, de mort par causes purement internes.
L'immortalité des protozoaires finissait avec l'apparition de la
différenciation cellulaire parce que celle-ci introduisait dans l'évolution,
avec la reproduction sexuée, l'immortalité de l'espèce.
Ainsi la mort n'est pas en face de la vie, dans ses formes élémentaires
du moins, comme son autre face inséparable et absolue. Cette symétrie
tragique est controuvée par l'observation. La mort a une date de nais-
sance — elle peut être située dans le temps fabuleux de l'évolution de
la matière vivante.
DE L'INSTINCT DE MORT 99

III
Les arguments cliniques sur lesquels Freud a tenté de construire
sa théorie de l'instinct de mort sont basés sur trois séries de faits :
1) Les rêves récurrents reproduisant l'événement pénible qui se trouve
à l'origine des névroses traumatiques ;
2) La répétition par l'enfant de jeux reproduisant des situations
désagréables ou douloureuses ;
3) Enfin, l'automatisme de répétition tel qu'il se manifeste dans le
transfert.
On sait que Freud, au cours d'un séjour à Hambourg chez une de ses
filles, avait eu l'occasion d'observer le curieux manège auquel se livrait
un de ses petits-fils âgé de dix-huit mois.
Ce petit garçon s'amusait, pendant les absences fréquentes de sa
mère à laquelle il était très attaché, à jeter par-dessus le bord de son
berceau, puis à ramener à lui, une bobine attachée à un fil.
Il semble que Freud ait été frappé par le choix d'un jeu qui repro-
duisait manifestement un événement quotidien banal, mais que l'enfant
vivait d'une façon douloureuse. Freud voit dans la répétition jouée
d'une situation pénible un argument qui contredit la croyance à l'uni-
versalité du principe de plaisir, mais lui-même ne semble pas avoir
été tout à fait convaincu par l'argument qu'il mettait en avant. La
répétition ludique de situations traumatiques ne contredit pas effi-
cacement le principe de plaisir et il est facile d'imaginer la signification
positive de telles conduites. Il semble qu'il s'agisse de mécanismes
d'accoutumance qui visent à la maîtrise active, par le truchement de
fantasmes mimés, des situations et des événements douloureux imposés
par la réalité. Le jeu de l'enfant nous éclaire sur la finalité psycholo-
gique de la répétition et sur son ambiguïté : l'événement est reproduit
et nié dans un mouvement dialectique qui le pose, le nie et l'intègre.
Il y a répétition et cependant ce qui est répété n'est jamais ce qui a été
originellement vécu.
La répétition est le fleuve d'Héraclite : on ne s'y baigne pas deux
fois. La répétition n'est jamais une vraie répétition. Elle est une modifi-
cation active des conditions premières où l'événement a été vécu.
Dans le cas de l'enfant à la bobine son jeu l'a rendu maître de la
réalité, à la façon du fantasme ou du rêve qu'il modifie et incline au
gré de son désir. Il est devenu par la vertu du jeu aussi absolument
maître de sa mère que de sa bobine.
100 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Enfin, l'analyse du phénomène transférentiel va nous retenir davan-


tage parce que d'un point de vue strictement analytique il est au coeur
du traitement et se trouve encore, pour notre sujet, à une articulation
essentielle.
On a écrit et répété que les idées défendues à partir de 1920 repré-
sentaient un changement radical de la conception que Freud se faisait
jusqu'alors du fonctionnement mental. La dynamique du transfert
était conçue uniquement dans ses aspects libidinaux positifs.
Les thèses de 1920 sur l'automatisme de répétition et ses rapports
avec l'instinct de mort apparaissaient à un grand nombre de psycha-
nalystes — et Freud ne fut pas le dernier à appuyer une telle interpré-
tation de sa pensée — comme un ensemble d'idées révolutionnaires
venu bouleverser une oeuvre jusque-là solidement charpentée autour du
principe de plaisir.
Toute l'oeuvre de Freud et son enseignement — par ailleurs si
âprement combattus pour cette raison même — situaient le fonction-
nement mental et la dynamique des affects dans une perspective pure-
ment hédoniste.
Jusqu'en 1920, nous nous trouvions en présence, malgré tout,
d'une psyché fondamentalement une dans sa nature profonde — le
principe de plaisir était conçu comme l'axe de la vie psychique et son
principe organisateur. Le Ça était une instance sans faille, toujours
tournée vers sa seule satisfaction et son seul plaisir, le conflit surgissant
précisément de l'intervention des instances modératrices, soumises,
elles, au principe de réalité. De la bonne adaptation réciproque, du
bon dosage du plaisir et de la réalité, dépendaient la stabilité et l'équi-
libre de l'ensemble.
C'est une telle conception moniste du fonctionnement mental que
les thèses de 1920 récusent.
Cependant, si l'on examine l'évolution de la pensée de Freud on
s'aperçoit que, peut-être contre son propre sentiment, sa conception
du transfert, telle qu'elle est exprimée dans Au delà du principe de
plaisir [4], ne contredit pas celle de la Dynamique du transfert [3], mais
l'approfondit et la complète.
Il est certain que Freud a été égaré lui-même à la fois par le vertige
de sa découverte et davantage encore par l'inclination pessimiste de
son esprit.
On sait le talent avec lequel en France Pasche [14] a défendu les
thèses sur l'instinct de mort. Il a dû cependant lui-même reconnaître
la prédilection de Freud pour l'idée de la mort, « comme une sorte de
DE L'INSTINCT DE MORT 101

partialité instinctive » et son « goût profond pour l'inertie et le silence,


le parfait repos qu'il prête au règne minéral ».
A la réflexion, les deux aspects contradictoires de la pensée de Freud
ne représentent pas deux moments de l'évolution de sa doctrine, se
niant et s'annulant l'un l'autre, même si tel était le sentiment de Freud.
Aucun des deux aspects du transfert — l'un vu comme l'investis-
sement libidinal de l'analyste, aspects positifs de la dialectique de la
cure, l'autre négatif s'opposant à ce mouvement, le contrariant et le
défaisant, ne peut être conçu comme dominant seul la dynamique
mentale.
La répétition traduit la résistance fondamentale signifiée par le
transfert ; coupée de tout effet positif possible la répétition, sous cet
angle, représente l'inertie de la psyché. Par cet aspect, le transfert est
véritablement un automatisme qui répète pour répéter.
C'est dans le transfert que se révèle à nos yeux avec force la nature
profondément divisée et l'ambiguïté fondamentale de l'esprit.
Le caractère de finalité libidinale positive, les tendances hédonistes
du phénomène transférentiel sont évidentes. La force et la vivacité
dont les pulsions libidinales investissent l'objet transférentiel disent
assez l'étendue des valences pulsionnelles restées originellement
insatisfaites.
La situation analytique, créant le champ propice que nous savons,
favorise la reviviscence des expériences primaires, répétées sans doute
et structurées selon l'histoire du sujet et de ses imagos, mais jamais
tout à fait pareilles. Le vécu transférentiel ne se résume pas à du passé
simplement répété, retour sans issue du même, sans autre ouverture
que sur les mêmes expériences indéfiniment et stérilement reprises et
revécues. Si le transfert n'était que cela le thérapeute se trouverait,
avec son patient, prisonnier d'un automatisme dont rien ne pourrait
briser le déroulement aveugle. Heureusement, l'automatisme de
répétition auquel Freud donnait une place démesurée n'est pas tout le
transfert et n'épuise pas sa nature.
Il ne faut pas que la réalité de la tendance à la répétition, fermée sur
elle-même, nous fasse perdre de vue la réversibilité du vécu transfé-
rentiel et ses possibilités de modification des schèmes émotionnels
passés.
En effet, toute la thérapeutique analytique est basée sur la répétition,
le jeu et l'analyse du transfert. Il serait pour le moins paradoxal que
toute la technique analytique fût posée en porte-à-faux sur un phéno-
mène qui la nie.
102 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Nacht [9, 11, 12] insiste depuis plusieurs années dans ses écrits et
son enseignement sur cette notion capitale d'un vécu transférentiel
irréductible au passé.
Si l'on songe aux idées défendues par Nacht, et tout particuliè-
rement dans les fins d'analyses difficiles ; les notions de « présence »
et de « don », par exemple, on y reconnaît la signification de « jamais
vécu » qu'il accorde à l'expérience transférentielle.
Le vécu analytique n'est pas seulement fonction du passé mais
résulte à la fois des besoins qui habitent le malade et des manoeuvres
qui organisent le champ spécifique de l'expérience psychanalytique.
C'est bien parce que la technique permet que la situation analytique
se structure différemment que le vécu analytique se situe à une distance
suffisante du passé pour que des prises de conscience nécessaires s'opè-
rent dans cette confrontation.
Toute sa valeur thérapeutique, tout son dynamisme, le transfert
l'emprunte à ce qu'il recèle de nouveau et à ce qu'il suscite par là
d'espoir.
Dans le vécu analytique se déploient, certes, les expériences passées,
mais aussi ce qui n'a pas été vécu.
L'expérience transférentielle, pour riche et diverse qu'elle soit,
ne peut être réduite tout entière à la simple répétition du passé.
La relation analytique dans sa totalité déborde le passé transféré
et la relation historiquement vécue pour y inclure un présent qui
transfigure et reconstruit une relation telle que le sujet eût désiré la
vivre.
Il s'agit là d'un aspect essentiel du transfert et d'une conception
personnelle de Nacht, dont il a eu souvent l'occasion de m'entretenir
ces dernières années.
C'est une dimension complémentaire du vécu analytique qui n'est
ni l'histoire du sujet, ni la fantasmatisation d'une relation aménagée
spécifiquement par la projection, mais l'expérience d'une relation
nouvelle construite et élaborée en fonction des besoins permanents du
sujet et suscitée par l'espoir né de la cure.
Le transfert n'est pas seulement la répétition des anciennes expé-
riences, mais encore, et dans le mouvement thérapeutique même
signifié par l'analyse, le dépassement du passé. Le transfert est à la fois
du passé répété et du présent qui se modifie dynamiquement dans une
relation nouvelle jamais expérimentée jusqu'alors.
L'analyste et le champ aménagé par la situation analytique, où
une relation d'objet originale s'instaure, représente la chance offerte
DE L'INSTINCT DE MORT 103

par la thérapeutique de rompre l'automatismede répétition fermé sur le


passé.
Il est vrai que la répétition transférentielle liée à l'inertie psychique,
au poids mort des expériences passées, tente un retour massif dans le vécu
de l'analyse. C'est sous cette forme d'itération rigide, automatique que
se modèlent les expériences passées, mais la thérapeutique analytique
vise à bouleverser les schèmes émotionnels organisés par les premières
expériences ; elle ne peut se concevoir qu'en postulant la réversibilité
des structures inscrites dans l'histoire du sujet par ses expériences
primaires à ses premières imagos.
On aura ainsi reconnu les deux aspects, l'un maturatif, l'autre itératif,
l'un et l'autre faisant partie d'un même phénomène indivisible : le fait
transférentiel dans sa double réalité contradictoire et complémentaire.
En effet, là où mon opinion est peut-être différente de celle de Nacht,
c'est que pour moi ces deux aspects fondamentaux du transfert sont
inséparablement liés.
On sait que les règles fondamentales qui définissent le cadre analy-
tique créent les conditions d'une situation sans précédent.
Si le vécu analytique ne recoupe plus exactement l'histoire du sujet,
il est remarquable de constater à quel point les nouvelles constellations
affectives qui surgissent dans la situation analytique, finissent par subir
l'attraction de cette force de gravitation qui paraît être la loi de l'univers
psychique : la répétition.
Pour nouvelle qu'elle soit, la situation aménagée par le champ
analytique se trouve rapidement soumise à l'aimantation répétitive.
Tout l'avenir de la cure se décide dans la dialectique de la répétition
qui noue et dénoue, intrique et assemble le style ancien de la relation
d'objet et les modes nouveaux de comportement nés dans la situation
analytique.
Notre logique est une logique des solides. La tyrannie de la logique
c'est la solidité des solides qu'on n'imagine plus autrement que sous
un même aspect, immobile, toujours le même. Notre logique s'efforce
de nier et d'échapper à la contradiction. La logique formelle ne s'adapte
pas au mouvant, à ce qui change et se modifie.
La logique voudrait que le transfert fût soit une répétition liée à
l'inertie, à l'automatisme de la psyché, accordés à l'instinct de mort,
soit le fondement dynamique de la thérapeutique, c'est-à-dire une
expérience nouvelle et féconde liée à l'instinct de vie.
Et pourtant ce formalisme est vide et ne correspond pas à la réalité.
Le transfert nous permet de saisir, et sur un exemple privilégié
104 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

parce qu'il est au coeur de la théorie et de la pratique analytiques, que les


deux instincts co-existent pour donner à l'esprit son caractère fonda-
mental : l'ambiguïté.
Voir partout dans le fonctionnement mental les manifestations d'un
seul instinct — manifestations de la vie, du plaisir, son unité hédoniste,
c'est refuser de voir, en même temps que la vie et le plaisir, ce qui les
nie et les met en question.
La répétition montre bien comment, issue des pulsions de mort,
elle révèle sa double face dans le mouvement de l'analyse — elle est
à la fois fixation au passé et l'instrument de dépassement de ce même
passé. Par elle, et dans le même mouvement qui porte dialectiquement
l'analyse vers sa fin, le passé s'actualise et se nie. Ce mouvement est une
répétition, certes, et cependant, aussitôt que celle-ci prend corps dans
le cadre de l'analyse elle a changé de sens et n'est déjà plus seule répé-
tition du passé — mais ce mélange de passé et de présent, de passé qui
revit dans le présent et n'est déjà plus tout à fait le même passé. C'est
ce mouvement même et sa possibilité — fondé sur la coexistence de
pulsions de sens opposé — qui exprime la réalité profonde du mécanisme
transférentiel.
Ni les motivations de la répétition et son rôle fonctionnel dans la
dynamique des besoins, ni son irrationalité pure, l'une issue de l'instinct
de vie, l'autre de l'instinct de mort, ne dominent seules l'esprit.

IV
Que ce soit en 1923, avec Le Moi et le Ça [5], ou dans des ouvrages
ultérieurs et particulièrement dans certains textes importants de la
fin de son oeuvre [6, 7] Freud est resté fidèle à une conception purement
génétique de l'organisation et de l'évolution du Sur-Moi. Ce dernier
est l'héritier de l'OEdipe, constitué sous la pesée de la réalité par l'inter-
médiaire des introjections successives des premières imagos.
Il s'agit d'une conception réaliste de la constitution du Sur-Moi
qui représente effectivement une certaine réalité psycho-sociale inté-
riorisée, rendue présente et agissante par l'introjection des imagos
primaires. Le Sur-Moi du sujet serait ainsi la somme des sédimentations
socio-culturelles de l'environnement.
C'est là une conception empiriste de la genèse du Sur-Moi qui
n'est rien d'autre et rien de plus que ce que l'expérience vécue du sujet
dans sa relation aux premiers objets y a déposé. Le sujet est conçu
comme totalement constitué par son histoire, son existence et ses
DE L'INSTINCT DE MORT 105

expériences concrètes seules rendent compte de l'organisation et du


devenir de son psychisme.
La qualification de cette conception d'empirique semble d'autant
plus légitime qu'elle rappelle la proposition qui fonde la philosophie
empiriste et explicite les rapports de l'expérience et de l'esprit. Je fais
allusion à la thèse de John Locke : « Rien n'est dans l'esprit, écrivait-il,
qui n'ait d'abord été dans les sens. La connaissance tout entière est
issue de l'expérience et l'esprit serait cette page blanche sur laquelle
seule l'expérience inscrit la connaissance. »
Une telle conception est, bien sûr, indéfendable. L'expérience
n'est rien sans l'esprit qui l'interroge et l'ordonne. C'était Leibniz
qui dans cette controverse était dans le vrai. Il n'y a, en effet, rien dans
l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens — sinon l'esprit lui-même.
D'une façon un peu semblable, il n'est guère possible d'accepter
une conception empirique de la genèse du Sur-Moi et des premières
relations d'objet.
L'extrême sévérité du Sur-Moi, le sadisme qu'il déploie à rencontre
du sujet, traduit non pas l'introjection des premières imagos, mais la
projection de l'agressivité du sujet qui réussit à peupler son environ-
nement d'images terrifiantes et destructrices à la mesure de son propre
sadisme.
Ce que le Sur-Moi prête au monde extérieur et qui lui revient au cen-
tuple c'est ce dont il était lui-même déjà abondamment pourvu : il n'y a
que les riches qui prêtent.
L'environnement objectai va subir des distorsions qui mesurent
l'intensité des projections du sujet.
Entre la réalité de l'objet et sa manipulation projective il n'y aura
plus de commune mesure. Le monde du sujet se superpose au monde de
ses fantasmes.
La profonde ambivalence des premières relations objectales est
fondée sur l'agressivité primaire du sujet, antérieure à toute expérience
et conçue comme une donnée primitive liée à l'instinct de mort.
Quels que soient les reproches qu'on a pu faire à la conception des
premières relations d'objet de Melanie Klein, il reste qu'en mettant
l'accent sur le rôle des projections dans la constitution de l'objet elle
nous a permis de mieux comprendre la distance que la projection a
mise entre l'objet dans sa réalité propre et la relation qui lie le sujet
à un objet grandement fantasmatique et littéralement créé de toutes
pièces.
Il se peut, en effet, comme Pasche et Renard y ont insisté [13],
106 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

que chez Melanie Klein on n'ait jamais affaire qu'à des pseudo-objets ;
que l'objet semble chez elle s'évanouir pour ne laisser subsister que
l'ombre portée du sujet lui-même.
Il y a, il est vrai, chez Melanie Klein quelque chose comme un
idéalisme berkeleyen, qui accorde à l'objet une existence conditionnée
et fondée par la seule perception, et radicalement déformante, du sujet
lui-même.
Cette réserve faite, il n'en reste pas moins que les vues de Melanie
Klein nous ont affranchi d'une conception étroitement réaliste, fondée
uniquement sur des expériences vécues, de la genèse du Sur-Moi et des
premières relations d'objet.
Quelle que puisse être, par la suite, l'importance des « traumatismes »
et des expériences réellement vécues, il n'empêche que le devenir du
sujet est en grande partie conditionné et orienté par des données immé-
diates, primaires ; par une structure ontologique fondamentale, irré-
ductible au vécu historique, lui-même dès lors constamment remanié
par le fond pulsionnel qui fait qu'un homme n'est jamais la somme de
ses expériences additionnées.
Le Sur-Moi n'est si bien intériorisé que parce qu'il était déjà inté-
rieur. Le devenir du sujet se déploie ainsi dans une dimension histo-
rique liée au temps et dans un espace spécifique structuré par les
données instinctuelles, fondement biologique de l'espèce.
Toutes les tentatives culturalistes pour nier l'être biologique au seul
profit de l'être psycho-social se heurtent à l'irréductible d'une nature
pulsionnelle en soi, en deçà de toute motivation intelligible, fonction
de l'historicité du sujet.
L'homme n'est jamais la somme des moments de son histoire et son
histoire est toujours une mythistoire (1) où se rejoignent la dimension
temporelle qui l'historicise et l'espace instinctuel qui récrit l'histoire
du sujet et y introduit le mythe.
Le simple concept de culpabilité nous ramène à la vue rousseauiste
du « bon sauvage ».
Les choses apparaissent davantage sous l'aspect d'une contradic-
tion absolue, d'une ambiguïté fondamentale permanente au sein de
l'être.
La dynamique conflictuelle n'est plus fondée sur l'opposition
des instances et leur dépassement dialectique, mais le conflit se hausse

(1) Mot forgé par Etiemble, mais utilisé dans un sens et dans un contexte, bien entendu,
entièrement différents.
DE L'INSTINCT DE MORT 107

à un essentialisme métaphysique qui met en accusation la structure


originelle du sujet.
Il ne s'agit plus du drame opposant au monde extérieur et au
principe de réalité une psyché malgré tout unie dans la défense de ses
appétitions instinctuelles. Le conflit représente cette dimension secrète,
ce défaut de la structure ontologique du sujet qui fonde l'antinomie
radicale, fontaine et origine de la déchirure que chacun porte en soi.
Ce n'est ni l'existence seule, ni son essence seule qui constituent le
sujet — mais l'une par l'autre modifiées, elles dessinent dans un mou-
vement sans cesse contrarié le devenir de l'être.

V
Les choses se passent comme si l'on s'était occupé de la mort
comme transcendance pure, fin de l'homme victime de la nature, et
qu'on n'ait jamais envisagé la mort comme immanente à l'être et surgie
de lui-même.
La peur de la mort et tout ce que l'homme a imaginé, rêvé et entre-
pris pour la nier — et le risque de mort, la recherche délibérée de la
mort, sont les deux données fondamentales qui expriment l'essence
de l'existence humaine.
Si l'homme prend délibérément le risque de la mort, ce paradoxe
et ce scandale nient, sans l'infirmer, son horreur de la mort. Quelque
chose en l'homme est plus fort que sa crainte de la mort. Le risque de la
mort ne contredit pas seulement la domination des instincts de conser-
vation, liés au principe de l'économie de la souffrance, mais davantage
et plus profondément encore achève de faire de l'homme l'humain
dans sa dimension essentielle : le seul être se sachant mortel et capable
de risquer sa vie.
La plus grande passion de vivre se conjugue avec la plus grande pas-
sion de mourir, ou comme le dit Hölderlin, la passion de mourir va de
pair avec la plus grande exaltation dyonisiaque de la vie.
C'est ainsi que la vie et la mort se présentent comme l'avers et le
revers de la même médaille, comme les deux faces du même élan qui
régit les mouvements contraires de l'univers humain.
Les philosophies orientales, puis le romantisme allemand, ont
tenté d'échapper à la mort par la négation forcenée du Moi et la fusion
de l'individu et du Cosmos. Le paradoxe des rapports entre le Moi et
la Mort c'est que cette dernière signifie toujours l'anéantissement de
toutes les particularités du Moi, anéantissement que tant de systèmes
108 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de pensées se sont efforcés de nier par le biais de l'universalité cosmique


de la fusion, et cependant c'est bien ce qu'il y a de plus différencié dans
le Moi au sommet de sa maîtrise qui devient capable d'affronter et
d'accepter la mort. Le sommet de la sagesse — qui est aussi le sens le
plus pur de la réalité — et de la force du Moi est atteint quand la Mort
peut être regardée sans effroi.
L'homme est sans doute capable d'accéder à ce sommet que lui
interdisait la courte sagesse et le mépris de La Rochefoucauld (1).
La terreur de la mort que le Moi ressent avec la force que l'on sait
et dont témoignent les rêves, les fantasmes et les mythes dont il a
peuplé l'Univers, doit nous faire mieux comprendre la révolution qui
permet à la pensée de dominer la peur et au Moi d'assumer son
Destin.
L'élargissement du champ de la conscience permet la maîtrise des
pulsions de mort dont l'homme risque d'être le jouet inconscient.
Toutes les tentatives de liquidation totale de la mort par la négation
de sa réalité n'aboutissent, des stoïciens à Kant, qu'à l'échec.
Sénèque nous affirme « qu' après la mort tout finit, même la mort » ;
Épicure nous dit que « la mort ne nous concerne en rien : vivants elle

n'est pas ; morts — nous ne sommes plus ».
Avec Feuerbach, « la mort est la mort de la mort ; la mort est un
fantôme, une chimère, puisqu'ellen'existe que quand elle n'existe pas » ;
enfin pour Kant la mort n'existe pas puisqu'elle n'est jamais réellement
vécue, mais toujours pensée, représentée.
Toute cette prestidigitation raisonneuse reste dans la ligne du mépris
stoïcien qui veut dominer la mort en la niant. C'est aussi la façon la
plus inefficace, la plus aliénante, de céder à la crainte de la mort.
L'homme n'échappera à sa peur qu'au moment où il sera capable de
regarder sa mort et la faire sienne en l'intégrant à son Destin.
La première grande philosophie qui non seulement ne se voile pas
les yeux devant la mort, ni ne la nie, mais la reconnaît et l'accepte est
celle de Hegel. Chez Hegel, l'homme est au pied du mur. Il n'y a plus
de recul possible — l'homme ici, regarde sa mort et l'affronte.
L'extraordinairegrandeur de la philosophie de Hegel c'est qu'elle a
cessé de se payer de mots.
Toutes les illusions du discours épicurien, tout le jeu truqué
inventé par la dialectique stoïcienne de la terreur nient la mort et se
réfugient dans la fable.

(1) « Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face. »


DE L'INSTINCT DE MORT 109

L'homme ne se retrouve que pour autant qu'il a cessé de se fuir en


fuyant sa mort.
L'excessive terreur de la mort est aussi le signe de la fascination
qu'elle exerce. Dépasser la terreur, c'est aussi se libérer de la tentation.
Freud savait que l'ancienne attitude à l'égard de la mort n'était pas
valable, mais que l'homme n'en avait pas trouvé de nouvelle. Et cepen-
dant il n'y a pas de chose plus essentielle pour l'homme que de se situer
par rapport à sa propre mort.
Chez Hegel, pour qu'il y ait conscience de la vie chez l'homme (cette
conscience à laquelle nul autre que lui n'accède), il faut qu'il y ait
quelque chose qui la nie. Pour que l'être puisse prendre conscience de
sa propre existence il doit pouvoir saisir le non-être au sein de l'être,
le niant comme possibilité, le manque d'être comme futur : la conscience
de la mort seule chez l'homme fonde et éclaire la conscience de sa
propre existence.
L'homme seul parvient à la claire conscience de sa vie, à se savoir
et s'affirmer vivant parce qu'il est seul aussi à se savoir mortel.
La conscience de sa propre finitude, la connaissance de la mort
comme sa plus intime possibilité, la mort présente en nous, à chaque
moment présente et agissante, c'est bien ce qu'il y a de plus humain
dans l'homme.
L'homme est un animal malade, dira Hegel, et sa maladie, consubs-
tentielle à sa condition, est la rançon de la conscience de son existence.
Seul l'animal est sain car il lui manque la conscience de sa finitude ;
seul l'animal est parfaitement adapté au monde et lié à son univers.
L'homme est malade de se savoir mortel et de pouvoir vouloir sa
mort.
La mort, envisagée dans la signification de sa réalité humaine et
non plus seulement comme une réalité purement naturelle, joue un
rôle capital dans la philosophie de Hegel. Sa conception de l'homme
tourne le dos à toute la philosophie classique, telle que les Grecs nous
l'ont léguée. L'homme conçu par la tradition classique n'est guère
dégagé de la nature à laquelle il reste encore strictement soumis.
L'originalité de l'homme, de sa pensée et de son activité, c'est qu'il
est devenu capable d'être à la fois dans et hors la nature.
Être naturel, plongé dans la nature, il est le seul capable de s'y
opposer et de la nier. L'homme vit dans le monde en « étranger »,
s'opposant aux lois de la nature et accédant à l'être historique qui s'op-
pose radicalement à l'existence purement naturelle à laquelle tout le
reste de la création est condamné. Pour l'homme la conscience de sa
110 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

finitude et de sa mort équivaut à la conscience de soi. Le contact avec


la mort est véritablement anthropogène. Le sage, contrairement à
Spinoza, doit pouvoir contempler la négativité révélée par la mort.
Le fait même que Freud ait parlé « d'instinct » montre bien dans quel
sens strictement biologique il s'engageait.
Une telle conception renvoie nécessairement l'homme à la nature
avec laquelle il se confond.
Freud, désirant démontrer la réalité biologique de la mort, a été
obligé d'accentuer son caractère naturaliste et déshumanisant. Mais
à côté d'une vue biologique et instinctuelle il faut et on peut faire place
à une anthropologie de la mort qui mette en évidence la singularité de la
position humaine face à ce problème.
Il n'y a de mort concevable que pour l'être singulier — elle le nie et le
fonde à la fois. L'espèce est immortelle — seul l'individu accède à la
mort personnelle. La vie de l'homme n'est concevable que sur fond
de mort. L'immortalité hypothétique de l'individu par là même le
retrancherait de la communauté des vivants pour en faire un mort
immortel.
Le caractère mortel de l'homme, sa possibilité et sa volonté de
remettre sa vie en question fonde, avec sa liberté, l'échelle des valeurs
authentiquement humaines.
L'homme est semblable et différent de l'animal. Semblable parce
qu'il procède d'un fond biologique commun, différent — non seulement
parce qu'il a une main (Anaxagore), ou parce que son intelligence est
fabricatrice d'outils (Bergson), mais différent parce qu'il est seul dans
la Nature capable de se renvoyer l'image, de se prendre pour son propre
objet et de se regarder agir et mourir. Il est dans la Nature et il nie
sa nature parce que quelque chose en lui dépasse la somme de ses
déterminations biologiques. Il est le lieu de cette ambiguïté qui fait
que participant à la Nature il est soumis à quelque chose qu'on apelle
— faute d'un meilleur terme — l'instinct de mort — hors de la Nature
il est capable de prendre assez de distance à l'égard de ses propres
pulsions pour choisir sa mort.
La théorie des instincts est notre mythologie, écrivait Freud. Si
nous admettons tous le mythe de quelque chose en nous qui serait
l'instinct de vie, on ne voit pas comment il serait possible de refuser
le mythe symétrique et complémentaire de l'instinct de mort.
Il me semblerait, pour ma part, difficile de me représenter le monde
psychique, puis le monde tout court, dans sa contradiction fonda-
mentale, sans recourir à la notion de deux forces opposées en lutte
DE L'INSTINCT DE MORT III
permanente. Qu'on les appelle instinct de vie et instinct de mort, la
terminologie n'est pas heureuse, j'en conviens, mais nous n'en avons
pas d'autre.
Que le fond pulsionnel que nous appelons le Ça soit partagé entre
une tendance au mouvement, au désir, au changement et en même
temps pénétré par la nostalgie de l'immobilité, du retour aux origines
inorganiques, à la décharge des tensions, cela ne paraît pas niable.
C'est plutôt le rapport entre l'instinct de mort et le masochisme qui
ne va pas sans quelque difficulté. Car ou la mort est le nirvanâ, la béa-
titude de la fusion dans le cosmos ; ou elle est conçue comme le châti-
ment infligé au Moi. Les deux ne peuvent être vrais en même temps,
comme je le crois cependant pour ma part, que si l'on reconnaît à la
mort une double origine : elle est à la fois l'instinct qui conduit l'être
au néant originel et ne peut procéder que du Ça ; elle est châtiment et
expression de la culpabilité névrotique du sujet dont le Moi se laisse
détruire par le sadisme du Sur-Moi.
Il me semble qu'en admettant cette double origine de la Mort du
sujet, l'une issue du fond pulsionnel primitif, l'autre venant du Sur-
Moi, c'est-à-dire indirectement de la réalité extérieure, le rapport de
la mort et du masochisme devient plus compréhensible.
A travers la littérature psychanalytique les arguments qu'on a
opposés à l'idée d'un instinct de mort ne se comptent plus.
Je ferai allusion, pour finir, à un argument de Nacht, parce qu'il est
troublant et parce qu'il m'a personnellement longtemps fait hésiter.
Nacht [10], dans son beau travail sur l'instinct de mort raisonne
ainsi : « Si le conflit du malade exprime une contradiction irréductible,
non pas relative mais absolue de la Nature ; s'il est victime d'un conflit
d'instincts primordiaux, alors la cure analytique risque d'être un geste
sans portée réelle, dans une lutte sans espoir : ses effets ne peuvent
atteindre la contradiction qui sous-tend l'existence humaine, elle n'agira
que sur des manifestations secondaires. Le conflit serait ainsi irréversible
et inaccessible. Je ne pense pas, pour ma part, que le fait d'admettre
l'existence d'un instinct de mort nous laisse désarmés et débouche
sur une sorte de nihilisme thérapeutique.
« S'il est vrai qu'entre l'homme malade et l'homme normal il n'y a
qu'une différence de degrés, il n'empêche qu'entre ces degrés il y a
une longue distance.
« La thérapeutique analytique vise à la modification des rapports
de force entre les instances et non pas au bouleversement chimérique
du fond pulsionnel.
112 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

« Si la cure analytique réussit à libérer le sujet de sa culpabilité


névrotique et de sa soumission à la tyrannie d'un Sur-Moi destructeur
elle aura largement satisfait à sa fin : faire du malade un homme comme
les autres, et comme les autres soumis aux grandes lois immuables de
l'Espèce.
« A mes yeux l'instinct de mort est aussi « normal » que peut l'être
l'instinct de vie et témoigne, au demeurant, de la sagesse profonde de
l'Espèce qui permet ainsi à l'homme de s'accorder à son Destin naturel. »

BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES CITÉS

[1] CARREL (A.), The Immortality of Animal Tissues and its Signifiance,
Canadien Med. Ass. Jour., XVIII, 1928 (cité par SZASZ).
[2] DASTRE (A.), La vie et la mort, E. Flammarion, Paris, 1918.
[3] FREUD (S.), La dynamique du transfert, in De la technique psychanaly-
tique, Presses Universitaires de France, 1953.
[4] FREUD (S.), Au delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse,
Payot, Paris, 1927.
[5] FREUD (S.), Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1927.
[6] FREUD (S.), Les diverses instances de la personnalité psychique, in Nou-
velles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1936.
[7] FREUD (S.), Analyse terminée,analyse interminable,Rev.franc, de Psychan.,
I, 1939.
[8] LABORIT (H.) et [MORAND (P.), Les destins de la vie et de l'homme,
Masson & Cie, Paris, 1959.
[9] NACHT (S.), Comment terminer le traitement psychanalytique, Rev.
franc, de Psychan., 4, 1955.
[10] NACHT (S.), Instinct de mort ou instinct de vie ?, Rev. franc, de Psychan.,
3. 1956.
[11] NACHT (S.), Les variations de la technique, Rev. franc, de Psychan., 1958,2.
[12] NACHT (S.), La névrose de transfert et son maniement technique, Rev.
franc, de Psychan., 6, 1958.
[13] PASCHE (F.) et RENARD (M.), Réalité de l'objet et point de vue économique,
Rev. franc, de Psychan., 4, 1956.
[14] PASCHE (F.), Autour de quelques propositions freudiennes contestées,
Rev. franc, de Psychan., 3, 1956.
[15] ROBERTSON (T. B.), The chimicalBasis of Growth and Senescence, J. B. Lip-
pincott Co., Philadelphie, 1923 (cité par SZASZ).
[16] SCHRODINGER (E.), Qu'est-ce que la vie?, Club français du Livre, 1950.
[17] SZASZ (Th. S.), On the Psychoanalytic Theory of Instincts, Psychoan.
Quarterly, XXI, 1952.
DE L'INSTINCT DE MORT 113

DISCUSSION

Intervention de S. NACHT

La très intéressante communication de Viderman pourrait être


divisée en trois parties :
La première est une analyse du concept d'instinct de mort à la
lumière de la biologie et de la physique. La conclusion est négative :
du point de vue purement scientifique, l'idée d'un instinct de mort
n'est pas recevable.
La troisième partie de cet exposé défend néanmoins cette conception
avec des arguments philosophiques qui, pour la plupart d'ailleurs,
envisagent plutôt l'attitude de l'homme face à la mort, ce qui pose des
questions d'un tout autre ordre, à mon avis, que celles soulevées par
l'idée d'un instinct de mort proprement dit.
Les arguments contradictoires sont inévitables dès que l'on aborde
ce problème, et c'est justement l'aspect contradictoire, inhérent à un
tel débat, qui crée une sorte de malaise dès que la question d'un instinct
de mort est soulevée.
D'autres que moi diront ou non tout à l'heure si cet aspect contra-
dictoire apparaît dans la seconde partie de la conférence, qui s'efforce
de trouver une place à l'instinct de mort dans la théorie et la technique
psychanalytiques. Quant à moi, je ne voudrais pas répéter ici ce soir
ce que j'en ai déjà dit il y a quelques années dans un article consacré
à cette question. Je dirai seulement que si tout homme échappe diffi-
cilement au trouble que dégage le problème d'un instinct de mort,
celui-ci déroute et perturbe tout particulièrement le psychanalyste
parce qu'il met en cause l'efficacité même de la thérapeutique analy-
tique ; donc tout ce qui a déterminé son propre choix.
Dans l'univers tel qu'il nous est possible de l'imaginer, ce qui existe
ou n'existe plus se succède et se fond peut-être dans un mouvement
éternel : la mort et la vie se suivent et semblent presque se commander
l'une l'autre. Mais si, dans la vie de l'homme, il arrive souvent que
l'activité, l'agitation dans lesquelles le plonge le tourbillon des désirs
cèdent la place à l'aspiration au repos, à la paix, peut-on dire que ce soit
là l'effet d'un instinct, et d'un instinct de mort ? La paix serait-elle
donc assimilable à la mort ?
PSYCHANALYSE 8
114 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

La mort, elle, évoque il me semble avant tout l'idée de notre des-


truction, de notre propre désintégration — de là le malaise qu'éprouve
tout homme qui essaye vraiment de la regarder en face.
Or, concevoir une force innée, inéluctable, un instinct qui tendrait
chez l'individu non seulement à sa propre destruction mais, à travers
lui, à la destruction de l'espèce, ne correspond guère à nos observations
cliniques. Encore une fois, si une telle force existait, à quoi se réduirait
la possible efficacité de notre thérapeutique ?
Que certaines tendances auto-destructrices se déploient avec une
intensité et une persévérance implacables chez tel ou tel individu
particulier, cela ne saurait être nié et nous le constatons tous les jours.
Mais nous constatons en même temps que cela n'exprime pas l'action
d'une force instinctuelle autonome, et résulte au contraire de ce que
certaines forces instinctuelles ont été contrariées, perverties même,
pourrais-je dire.
C'est pourquoi j'ai décrit sous le nom de « masochisme primaire
organique » un certain masochisme extrême, qui tend à tarir toutes
les sources de vie pour ne laisser place qu'à la souffrance et à l'auto-
destruction. Cette conception sur laquelle je ne veux pas m'étendre ici
à nouveau me semble — sans porter préjudice au profond respect que
j'ai pour notre maître à tous — plus proche de l'observation clinique.
En outre, elle a l'avantage de ne pas fermer complètement la porte à
la thérapeutique analytique.
J'aimerais également dire ceci au sujet du passage de la conférence
de Viderman concernant le transfert : je sais gré au conférencier d'avoir
développé ici une conception personnelle qui m'est chère et qui a
inspiré mon travail ces dernières années. Le transfert m'apparaît,
ainsi que Viderman l'a rappelé, non seulement comme la répétition
automatique de ce qui a été vécu, mais aussi comme la recherche, la
quête de ce qui n'a jamais été vécu et que le malade aurait tant désiré
vivre.
C'est cet autre aspect du transfert qui m'a amené à apporter certaines
modifications techniques telle que « l'attitude de présence », et, dans
certains cas particuliers et spécialement difficiles, la notion du « don
réparateur », complément chez l'analyste de cette ouverture attentive
qui permettra au sujet de vivre enfin une relation normale avec un
« objet » éprouvé comme bon, condition essentielle pour qu'il accepte
de devenir meilleur à son tour.
DE L'INSTINCT DE MORT 115

Intervention de R. HELD
Il est bien difficile d'argumenter « au pied levé » une conférence
qui touche à autant de sujets à la fois, et qui, à travers le trop fameux
instinct de mort (ou soi-disant tel !), nous invite avec allégresse et
éloquence à nous promener dans les labyrinthes de la clinique, de la
théorie psychanalytique, de la métaphysique, sans parler de la phéno-
ménologie et de l'existentialisme !
Une chose est certaine, au moins en ce qui nous concerne person-
nellement. Les applaudissements unanimes qui ont accueilli la péro-
raison de Viderman ne s'adressaient pas tous au fond de la conférence,
mais avant tout à sa forme. Aussi, après avoir salué l'honnêteté intel-
lectuelle, l'érudition et le style de l'auteur, vais-je maintenant lui
adresser de sérieuses critiques. Quelques-unes, et non des moindres,
ont déjà été soulignées par Nacht, aussi ne ferai-je que les mentionner
très brièvement. On ne sait pas très bien en fin de compte si Viderman
est — qu'on nous pardonne cette formule un peu sportive, mais les
discussions sur « l'instinct » de mort n'évoquent-elles pas toujours plus
ou moins une épreuve sportive ? — « pour ou contre » l'instinct de mort.
Il y a du « suspense » dans sa façon de nous présenter à la faveur de sa
subtile dialectique des arguments opposés, mais si on imagine à tel
moment du déroulement de son argumentation qu'il a enfin porté
l'estocade finale à Thanatos on est surpris de voir celui-ci renaître de
ses cendres quelques lignes plus loin et réapparaître au premier plan.
Cette dialectique, et le fait qu'on se réfère toujours à l'hypothèse
freudienne de l'instinct de mort, alors qu'on ne parlera jamais, par
exemple, de l'hypothèse du narcissisme ou des mécanismes de défense
du Moi, montre déjà à quel point on se meut à ce propos sur un terrain
mouvant et pour tout dire... hypothétique. Mais venons en à de plus
solides arguments « contre » :
1. Il y a des correspondances, et qui ne sont pas seulement analo-
giques entre le principe de la moindre action de Fermat-Leibniz-Mau-
pertuis (la nature procède toujours par les voies les plus économiques),
le principe d'égalisation des tensions nerveuses de Fechner, celui de
plaisir-déplaisir et l'automatisme de répétition de Freud et les théories
les plus modernes relatives à l'homéostasie aussi bien affective que
biologique sans parler de l'entropie et de la dégradation universelle de
l'énergie. Pour nous, il n'y a pas plus de sens à parler d'instinct de mort
à propos de l'animal humain qu'il n'y en aurait à parler d'instinct
de mort à propos de la grande nébuleuse primitive qui remplissait
116 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'univers avant que le déclic originel ne fut provoqué par le « Démiurge »


mettant en mouvement les premiers courants électroniques et proto-
niques au sein de la future matière stellaire indifférenciée.
Qui dit instinct dit, par définition, vie. Nous ne sommes pas de l'avis
de ceux qui pensent s'en tirer en baptisant autrement « l'instinct de
mort ». C'est enlever toute sa substance à l'argumentation de ses défen-
seurs. Pour eux il y a bien instinct, finalité, « expiation originelle », et
la preuve en est que si, à propos de la culpabilité, Pasche admet bien
que la plus grande part doit se trouver liquidée à la fin d'une « bonne
analyse », il n'en admet pas moins, que dis-je, il considère comme
nécessaire qu'il subsiste alors une « culpabilité résiduelle », sans laquelle
serait remis en question, je suppose, tout le système de valeur qui spé-
cifie la nature même de l'homme, avec toutes les conséquences tragiques
que cela entraînerait. Mais ceci n'est plus de la science, même pas de la
psychanalyse, c'est de la théologie.
Répétons une fois de plus que la clinique, tout de même que la
biologie, est d'accord avec la physique sur ce point caractéristique.
Il n'y a d'autre instinct que celui corrélatif à la vie elle-même.
L'agressivité, même retournée à l'extrême contre le sujet comme chez
le masochiste ou le grand dépressif n'est qu'une déviation de l'instinct
de vie. La clinique montre que le plus souvent, même chez le suicidaire,
les conduites auto-destructrices les plus féroces tendent à retrouver
l'égalité des tensions de la pré-naissance ou des premières fusions mère-
enfant, le suicidaire ne cherchant pas alors à tuer l'objet introjecté mais
à retourner au sein de celui-ci, la mort spécifiant de la façon la plus
absolue ce retour au sein de la nature, « mère de toutes choses »...
« L'injection » d'un « virus » phénoménologique, pour séduisantes
que puissent paraître au premier abord ces tentatives de reformulation
existentielle des grands concepts de base de la psychanalyse, sur le
terrain de notre clinique quotidienne concrète reste — à nos yeux —
toute aussi insatisfaisante. Il ne suffit pas d'écrire être avec une majuscule
pour éclairer quoi que ce soit. L'Être, la Transcendance, l'Im-
manence, etc., nous paraissent, ici tout au moins (1), quand on les
emploie dans le cadre de nos réunions analytiques, de vaines, ou à tout
le moins, d'inutiles tentatives de revaloriser les conceptions les moins
valables du freudisme spéculatif et sur un plan purement verbal.
Ainsi on assiste depuis quelques années à un retour très offensif,
et toujours à propos de l'instinct de mort, des fantômes pré-freudiens

(1) Car nous ne doutons nullement, le cas échéant, d'en discuter... ailleurs !
DE L'INSTINCT DE MORT 117

qui semblaient à tout jamais avoir été, et par le Maître de Vienne lui-
même, auparavant exorcisés.
Pour notre part nous nous refusons énergiquement à laisser s'entre-
bâiller, même légèrement, la porte qui sépare la théorie et la clinique
psychanalytique de la croyance. Libre à ceux qui pensent que leur sys-
tème de valeur, basé sur un retour plus ou moins déguisé à une
« croyance », est supérieur à celui qui sous-tend les attitudes cliniques
et techniques des « rationalistes » (1). Ces derniers feront leur, et ce sera
ma conclusion... provisoire (2), la « saine » formulation de Bénassy :
« La méthode psychanalytique est une méthode rationnelle, si le matériel
qui fait l'objet de son étude ne l'est pas » (cité de mémoire).

Intervention de M. FAIN
Je me joins aux autres orateurs pour exprimer le plaisir que j'ai
goûté à écouter Viderman.
En suivant ce remarquable exposé, j'ai de nouveau ressenti l'incer-
titude déjà éprouvée chaque fois que j'ai entendu ou lu des dévelop-
pements sur l'instinct de mort.
Freud assigne à Éros la fonction de construire des ensembles toujours
plus grands, à Thanatos le besoin de détruire, de morceler, de désor-
ganiser. Or, il ne fait aucun doute que bien des humains sacrifient leur
vie dans le but de maintenir la cohérence, pour s'opposer à une anarchie
qui évoque pour eux les angoisses les plus profondes. Il semble même,
qu'à un niveau biologique, l'organisme puisse se détruire quelquefois
pour maintenir une fonction à son niveau d'organisation le plus élevé.
S. Freud assigne un rôle important à la Civilisation dans la rupture
de l'équilibre instinctuel par rétention de l'agressivité, cette rétention
activant les mécanismes d'auto-destruction. L'étude clinique de
certaines attitudes aboutit à la conclusion, qu'en effet, certaines
rétentions agressives sont sans possibilité de résolution sans modifi-
cation profonde des structures caractérielles qui sont à leur origine.
Pour saisir cet aspect, il n'est pas possible d'envisager l'agressivité
sous un aspect unifié comme le fait S. Nacht quand il assigne à cette
force la valeur d'un instrument de combat nécessaire à la vie.

Terme employé dans son sens le plus élevé, démystifiant et démythifiant, mais non
(1)
comme synonyme de je ne sais quel grossier « mécanicisme » avec lequel il n'entretient aucun
rapport !
(2) Nous espérons pouvoir ici même, à une date ultérieure, revenir longuement sur toute
notre argumentation d'aujourd'hui.
118 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Deux formes cliniques de l'agressivité découlent de sa source de


production, c'est-à-dire du type de frustration qui l'a activée.
1. L'agressivité est réactionnelle à une frustration portant sur un
désir de dépense du sujet, ce dernier étant alors entravé dans son
activité. L'utilisation de cette agressivité permet alors effectivement la
reprise de la tâche interrompue, ou elle s'investit dans des mécanismes
pathologiques ou sublimés. Cette agressivité, dont l'issue n'altère en
rien l'énergie profonde d'un Moi suffisamment pourvu, est représen-
tative au plus haut point de celle qui se manifeste dans les structures
génitales ou les névroses oedipiennes.
2. L'agressivité résulte de certaines frustrations de type prégénital.
Il s'agit de celles au cours desquelles ce sont les besoins passif-réceptifs
qui restent inassouvis. Le sujet avait besoin de quelque chose venant
de l'objet et il le désirait passivement. L'agressivité réactionnelle à ce
type de frustration pousse à l'action un sujet qui voulait rester réceptif.
L'extériorisation d'une telle agressivité entraîne une dépense alors que
le sujet voulait acquérir. L'activité qui en résulte, qu'elle soit intégrée
dans un système pathologique ou un comportement caractériel sera
toujours vécue comme une dépense rendant plus aiguë la frustration
originelle. Dans de tels cas, fréquents en clinique psycho-somatique,
l'agressivité devient inépuisable et le « Moi » se consume à l'intégrer
tout en se détruisant inexorablement. Il s'agit de ces individus dévorés
par leur activité, incapables de la moindre détente, qui continuent
au fond d'eux-mêmes d'espérer une satisfaction passive, don gratuit
de l'objet. En fait, les mécanismes de projection qui se sont développés
à la suite de la frustration originelle empêchent toute possibilité de
passivité liée désormais à une impression de se livrer à une attaque
horrible. Chez de tels sujets, le traitement psychanalytique n'agit que
dans la mesure où il apporte une possibilité d'accepter une satisfaction
passive, qui, seule, peut étancher, neutraliser, ce type d'agressivité.
Placé devant le tragique dilemme, ou rester passif et être menacé de
désintégration ou devenir actif et édifier alors un Moi qui deviendra le
symbole de la frustration en même temps qu'un objet de haine pour le
Ça, le sujet choisira en général cette dernière solution.
Or, le type d'activité qui résulte de tels conflits est quelquefois,
socialement, très constructif. La nécessité d'intégrer constamment
une énergie qui se renouvelle, crée des types humains qui peuvent
donner l'illusion d'une grande force. Ce sont de véritables « pervers »
de l'action. Leurs exemples très valorisés (les stakanovitch par exemple),
sont proposés en tant qu'Idéaux du Moi et tendent à imposer un rythme
DE L'INSTINCT DE MORT 119

insoutenable à ceux qui ne puisent pas leur énergie dans des conflits
de base similaires. Nous retrouvons ainsi la notion d'activation des
tendances désorganisatrices par la Civilisation.
La conclusion de F. Pasche qui mettait en valeur l'effet destructeur
de la surcharge d'un des éléments constituant une paire antithétique
se confirme dans de tels cas et appuie donc l'hypothèse de la nécessité
d'un équilibre entre deux formes originellement opposées.

Intervention de C. STEIN
La conférence de Viderman était fort belle et j'ai eu le sentiment
qu'il parlait de l'existence de l'homme avec sagesse. Je souscris à la
thèse qu'il soutient. L'unique contradiction que je trouve dans son
exposé est une contradiction fondamentale, celle qui est dans la nature
même des choses et qui est précisément la contradiction tragique. Si
Hegel est le premier grand philosophe qui accepte l'idée de la mort
pour la transcender au lieu de la dominer en la niant, il est en cela
l'héritier des tragiques grecs. Antigone, il nous le rappelle, représente
la loi divine, Créon la loi humaine. La femme appartient à la loi divine
qui par son essence s'exprime dans la singularité de l'amour, l'homme
appartient à la loi humaine qui par son individualité s'exprime dans
l'universalité de la conscience de soi.
Freud nous montre, en réalité, l'homme et la femme bisexués
psychologiquement comme ils le sont anatomiquement. D'autre part,
il a comparé les instincts de vie et de mort aux principes de fusion et
de séparation, d'amour et de guerre, qui selon Empédocle d'Agrigente
gouvernaient les phénomènes de la nature. S'il est exact, comme je crois
l'avoir montré dans un travail présenté ici-même, que les concepts de
dualité instinctuelle et de bisexualité découlent l'un de l'autre, alors le
mythe de l'instinct de vie est celui de l'essence, de la fusion dans
l'amour, de la féminité ; le mythe de l'instinct de mort est celui de
l'existence, de l'individualité dans le conflit, de la virilité.
Il faut savoir gré à Viderman d'avoir rappelé, car ce point est trop
souvent méconnu, que l'Éros n'est pas le principe hédoniste. L'instinct
de vie représente ce qui pousse l'individu à la fusion dans l'amour qui
perpétue la vie et constituera une menace mortelle pour son indivi-
dualité propre. Cette individualité est acquise dans un processus qui est
parfaitement illustré par le jeu de la bobine. Dans sa répétition symbo-
lique du déplaisir d'être séparé de sa mère, répétition pour le nier qui
est une modification active de la circonstance, l'enfant se rend maître,
120 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Viderman nous le dit bien, de la réalité et de sa mère. L'instinct de


mort, lié pour Freud à l'automatisme de répétition, représente ce qui
pousse l'être à acquérir cette individualité toujours remise en cause
par l'amour ; il est le mythe de son existence s'opposant à son essence,
instinct de mort parce que c'est seulement dans son existence qu'il
est mortel et non pas parce qu'il fonde le désir hédonique de la mort
qui faisait dire à Freud que le principe du plaisir, du nirvana, était en
définitive au service de l'instinct de mort ; instinct de mort parce qu'il
fonde le destin de celui qui assume sa mort.
L'instinct de mort n'est pas la mort, Nacht l'a souligné et en accord
avec lui sur ce point, j'y trouve, contrairement à lui, un argument en
faveur de la dualité mythique des instincts car l'instinct de mort me
paraît être le principe qui fonde l'acceptation de la mort. A ce point
la double question du masochisme moral et de la fascination par la
mort dans le suicide ne peut plus être éludée. Que l'on me pardonne
d'avancer l'hypothèse que me suggère, jusqu'à plus ample informé,
ma partialité ! Avec d'autres, je contesterai l'opinion freudienne qui
voit dans le masochisme une manifestation de l'instinct de mort mais
ceci dans la mesure seulement, et qui ne met point en cause l'ensemble
de sa métapsychologie, où je n'y vois pas une traduction immédiate
de l'instinct de mort. Le masochiste est comme l'enfant qui joue au
jeu de la bobine mais tout en se donnant, par la répétition de la situation
de déplaisir, une existence propre, il renonce contrairement à l'enfant
à la jubilation de s'assurer un destin mortel, comme si ce sacrifice pou-
vait le sauver de la mort que, dans sa peur, il ne voit que comme un
non-être. Dans l'immobilité de la répétition, il se donne l'illusion
d'échapper au destin tragique de l'homme. La conduite mélancolique
est tout à l'opposé de la conduite masochique (ce qui n'exclut point
qu'un sujet puisse tomber de la seconde dans la première, ce qui est
une autre question). Chez le mélancolique, dit Freud, l'ombre de l'objet
est tombée sur le Moi. Cet objet, il l'a détruit et s'infligeant la cruauté
de se détruire lui-même, fasciné par la mort, il y retrouvera l'union
avec l'objet de son amour. Incapable, comme le masochiste, de renoncer
à la possession de son objet, il éludera la nécessité de la durée tragique,
non plus en se donnant l'illusion de le conserver dans l'immobilité
mais au contraire en voulant se l'assurer malgré tout, par l'assomption
de la tragédie de son destin dans l'instant.
Pour terminer, je voudrais revenir à l'argument biologique. Puisque
l'on nous dit que la biologie peut apporter une contribution à la méta-
psychologie freudienne, il faut bien que nous l'examinions. Ce faisant
DE L'INSTINCT DE MORT 121

le psychanalyste, philosophe qu'il le veuille ou non, ne sort pas de ses


attributions. Viderman nous a rapporté les faits sur lesquels les
biologistes s'appuieraient pour combattre la théorie freudienne de la
dualité des instincts. Les faits sont simples : les organismes élémentaires
sont virtuellement immortels, nous dit-on, la mortalité apparaît avec
leur différenciation ; la mort apparaît avec la reproduction sexuée. Leur
argument est naïf : puisque la vie élémentaire est virtuellement éter-
nelle, il n'y a qu'un instinct de vie et pas d'instinct de mort. Je ne me
laisserai pas aller à la facilité de dire qu'il y aurait peut-être un deuxième
instinct qui pousserait précisément les êtres vivants à se différencier
et qui serait l'homologue de l'instinct de mort. Je ne dirai pas que la
symétrie tragique de la dualité instinctuelle ne peut pas être controuvée
par l'observation de la vie asexuée, que la tragédie est sexuée. Je rap-
pellerai simplement que l'homme est un être non seulement différencié
et sexué, mais encore doué de conscience, c'est-à-dire d'un inconscient
qui fonde le mythe, que la théorie psychanalytique est une anthro-
pologie, pour conclure avec Viderman que le mythe de l'instinct de
vie exige le mythe symétrique de l'instinct de mort.

Intervention de R. GREEN
Les quelques remarques que je veux faire concernent moins la
conférence de mon ami Viderman dont j'ai admiré la solidité et la
cohérence que des points qui ont été soulevés dans la discussion par les
contradicteurs. La plupart des arguments qui ont été opposés à Freud
contre l'instinct de mort, le conférencier les a examinés de fort près et me
paraît leur avoir donné une réponse satisfaisante. On a pourtant cru
déceler une ambiguïté, voire une contradiction dans la thèse soutenue
ce soir à savoir que s'il n'y a pas de faits biologiques observables
plaidant en faveur de l'instinct de mort, au sens d'un retour à la matière
inanimée, comme application du principe de Carnot, on n'en est pas
moins en droit avec Freud de soutenir son existence. Viderman a
même été plus loin puisqu'il en a presque fait une caractéristique
humaine.
Ce qui peut égarer les contradicteurs est la valeur qu'ils attribuent
au mot instinct. Il est bien évident que le sens que nous lui donnons
en psychanalyse n'a guère à voir que de fort loin avec les considérations
des éthologistes ou des biologistes (le récent symposium consacré
à la question suffirait à convaincre les hésitants). La dénomination même
de l'instinct de vie identifié à Éros, et la théorie de la libido pourraient
122 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

aussi bien être considérées comme bien trop conjecturales par les savants
docteurs qui séjournent dans les laboratoires. Ceci en passant pour dire
qu'on ne saurait exiger ici une preuve pour l'instinct de mort qu'il
serait aussi difficile de fournir pour l'instinct de vie et que les méthodes
de l'observation directe ne nous sont ici d'aucun secours, l'absence de
témoignage qu'elles apportent quant à une position fondamentale et
inaugurale quant à l'instinct de mort ne pouvant suffire à emporter
l'adhésion. C'est qu'en fait il ne peut être d'autre acceptationde l'instinct :
terme dont on aurait tort de rougir, concept carrefour d'un prix ines-
timable, que sur le plan de la vie de l'esprit. Le génie de Freud n'est-il
pas d'avoir décrit des phénomènes dont les racines plongent dans la vie
tout court, mais dont l'épanouissement ne peut se comprendre que dans
le registre propre de la vie de l'esprit. Dès lors l'instinct de mort doit,
lui aussi, être considéré sous cet angle malgré la contradiction apparente
que son énoncé renferme. C'est seulement si l'on veut bien imaginer
le rapport contradictoire et dialectique instinct de vie, instinct de mort
que l'on peut en saisir les éblouissants éclaircissements de Freud.
Pas plus que l'instinct de vie au sens d'Éros ne s'identifie avec la vie,
pas plus l'instinct de mort ne s'identifie simplement avec la mort, mais
doit témoigner d'une valeur correspondante — au niveau où elle se
situe — de la libido et c'est le sens de Thanatos. La plus solide des
résistances — le terme m'est venu spontanément sous la plume — à
cette notion (de même qu'elle consacre la fin de la vie comme une simple
usure, l'épuisement d'un capital) pousse à concevoir l'agression comme
le simple résultat d'un empêchement à jouir. C'est détruire l'ambiguïté
même de l'agression qui comporte la jouissance même dans la destruc-
tion dirigée sur autrui ou sur soi. C'est oublier qu'il ne saurait exister
de plaisir pur qui n'appelle de plaisir plus complet, ou plus riche encore,
qui ne soit donc vécu comme un appel à l'agression de l'objet du désir,
ou le retournement non secondaire, mais concomitant de cette agression
sur soi. Ce dont témoigne la venue de l'instinct de mort, c'est la fin
d'une conception freudienne basée sur une vision naïve et optimiste de
l'homme comme déploiement linéaire contrecarré par le réel. En fait il
indique qu'aucune conquête, qu'aucun pas en avant ne saurait être
ni plein, ni définitif. Toujours quelque chose se refuse à nous, de ce
que nous appréhendons, de ce que nous désirons, de ce que nous
croyons avoir acquis ou dépassé. Divisés en nous-mêmes à notre insu,
notre désir est contrarié, non seulement de par les interdictions externes
qu'il soulève, mais par la sape profonde qui le fait échouer dans le secret.
Le processus de destruction hétéro ou auto-agressif, n'est pas la simple
DE L'INSTINCT DE MORT 123

conséquence de la contrariété, du chagrin, de l'insatisfaction. Il est


l'expression du même élan inversé de l'amour, son autre visage.
La preuve administrative de l'instinct de mort comme l'a montré
Viderman ne peut se chercher ni dans la biologie, ni même dans les
faits de transfert, sur le divan, mais dans l'analyse interne même des
principes directeurs de la psychanalyse. Ils recèlent en eux-mêmes dans
leur richesse la formulation conceptualisée que Freud leur donna.
C'est ce que l'expérience quotidienne nous apprend lorsqu'on l'inter-
roge face à face sans même aucun appel au secours aux dogmes des
métapsychologies post-freudiennes.
Peut-être pourrait-on au passage signaler l'absence dans cet exposé
pourtant si lucide et si complet d'une référence suffisante au narcis-
sisme. Non pas tant le primaire auto-critique que le secondaire où
l'image du double profilée ouvre les dégagements qui ont déjà été
opérés dès Freud.
Mais comment intégrer cette problématique dans notre pratique ?
Le thème explicite de la mort s'y rencontre avec fréquence. Ce serait
évidemment une erreur de se renvoyer directement à l'instinct dont
nous défendons l'existence. C'est du reste souvent la confusion des
plans théorique et pratique, de signification qui fait dire à certains
que l'appui sur une conception où figure l'instinct de mort conduit à
une impuissance thérapeutique, nos forces étant disproportionnellement
faibles face à son importance. On ne saurait confondre zèle thérapeu-
tique et cohérence conceptuelle. Dans la thématique même de la
névrose, si la mort apparaît, que ce soit comme c'est communément le
cas dans l'hystérie d'angoisse, ou l'obsession, elle est à renvoyer à sa
signification inconsciente qui reste celle de la destruction par le père
du sexe par lequel l'enfant jouit.
L'autre problématique, celle de la dépression suicidaire, nous renvoie
à la dépendance narcissique d'identification du Moi à l'objet perdu,
dans une relation d'ambivalence d'agressive. Il ne s'agit nullement de
méconnaître la castration dans le premier cas ou la crainte du morcel-
lement narcissique dans le second. Se référer directement à l'instinct
de mort, ne serait-ce pas penser en psychanalyste sauvage ?
Et si l'abri derrière l'instinct de mort peut paraître à certains un
refuge trop facile à nos erreurs, à nos défaillances, à nos échecs, s'il est
cette hypothèque qui grève notre action d'un scepticisme pessimiste,
il est tout aussi bien un avertissement à notre désir de toute-puissance
aveugle réformatrice et un sage rappel de l'humilité de toute entreprise
humaine dont l'homme est le sujet.
124 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Intervention de P. LUQUET
Étant donné l'heure tardive, je serai bref. Tout d'abord, je voudrais
dire à Viderman combien j'ai été charmé par le style de sa conférence,
l'élégance de sa pensée, la construction de son ensemble, par cette page
de philosophie avec l'aspect esthétique que peut revêtir la philosophie.
Toutefois, je me classerais volontiers parmi ceux qu'il a dénoncés
comme ayant peur de la spéculation ; non pas de la spéculation en soi,
qui peut être pour certains une hygiène mentale, pour d'autres un danger,
mais de certaines spéculations trop éloignées des faits cliniques, des
faits d'observation, dans une discipline où nous sommes déjà amenés
par force à spéculer dès que nous essayons de faire des synthèses qui ne
sont que des hypothèses de travail. Je regretterai un certain aspect
de ses propos qui méjuge une position que je crois très importante, je
veux parler de la position psychanalytique, qui se veut strictement
psychanalytique lorsqu'elle aborde ses problèmes propres. C'est ainsi
que je ne crois pas du tout que ce soit regarder par le petit bout de
la lorgnette de se demander si, lorsqu'il a introduit une hypothèse
dans son travail, Freud ne réagissait pas à la motivation la plus fréquente
des rationalisations philosophiques, à savoir une certaine forme d'an-
goisse. Le petit bout de la lorgnette serait esquiver le problème réel
et général derrière une explication occasionnelle. Ce serait surtout
chercher à atteindre l'auteur qui a magnifiquementmontré comment il
arrivait le plus souvent à dominer ses conflits pour voir clair dans les
sujets interdits. Mais ne pas poser le problème, c'est paraître ignorer
un point capital à mon avis et qui domine toute notre recherche
scientifique. Je crois que ce ne serait pas aller jusqu'au paradoxe que
d'affirmer que si nous n'avions pas en nous des inhibitions et des inter-
dictions à reconnaître les différents faits de notre science et leur arti-
culation, et des manques d'identification, nous aurions rapidement une
perception exacte et sûre de toute l'organisation psychique. L'oublier
est méconnaître que notre affectivité inconsciente est entièrement
engagée dans notre recherche scientifique, et encore une fois si on a pu
comparer la création esthétique au travail de la cure, ce serait à bien
plus juste raison qu'on le comparerait au travail de la recherche
psychanalytique.
Dans toute sa conférence, il est bien évident que Viderman a
en vue les défenses qui existent contre la reconnaissance d'un instinct
de mort à l'intérieur de nous, et sur ce point il est bien évident que,
comme la plupart l'ont souligné sous une forme ou sous une autre,
DE L'INSTINCT DE MORT 125

l'hypothèse de la présence en nous d'une force destructrice irrémédiable


fait naître une angoisse qui aurait tendance à la rationalisation sous la
forme d'une négation du problème. Bien entendu, j'élimine ici les
défenses devant la mort elle-même, qui est un tout autre problème
comme on l'a signalé. La question est de savoir si, au delà de cette
tendance à la mort qu'il y a dans l'organisme physique, il existe une
force intra-psychique qui en est le décalque. Tous les auteurs qui ont
défini une doctrine de l'instinct avaient plus ou moins inconsciemment
au départ une conception de celui-ci qui était au contraire de rassembler
toutes les forces vitales contre sinon cette tendance du moins la crainte
du sentiment de déstructuration. Car il faut parler ici de déstructuration
et non de mort.
En effet, si sur le plan biologique on peut facilement imaginer cer-
taines forces tendant à s'opposer à d'autres, sur le plan psychologique
du vécu il ne saurait être question de tendance à la mort, pour la bonne
raison que la mort biologique est une des choses les plus éloignées de
l'esprit humain et de ses possibilités d'aperception. Par contre, ce qu'on
appelle couramment la mort, et dans lequel il faut bien distinguer la
mort pour soi et la mort pour les autres, correspond à toute une série
de conceptions fantasmatiques, extrêmement vivantes, extrêmement
prenantes, et contre lesquelles bien des mécanismes ont été rappelés
ce soir. Ce simple fait retire toute valeur aux comparaisons biologiques,
qui sont des études, d'ailleurs toujours frappées d'une certaine incer-
titude, sur le phénomène biologique mort, et jamais sur le phénomène
psychologique.
Je suis de ceux qui pensent qu'il y a eu une solution de continuité
entre les premières constructions théoriques de Freud, directement
issues de la clinique, et ce que j'appellerais les théories secondaires de
Freud qui ont été émises en partie pour essayer de clarifier les contra-
dictions qui apparaissent dans les premières, sans doute à cause d'un
excès de logique rationalisante de celles-ci et d'une précision encore
insuffisante des termes. D'une manière générale, j'ai eu l'impression
toujours en lisant Freud que si son immense pénétration psychologique
lui avait permis d'éviter un danger mortel pour ses théories, qui aurait
été d'ignorer la relation d'objet, et s'il est toujours possible de placer
celle-ci dans l'essentiel de ses concepts, bien que cette place reste souvent
en blanc, il y avait chez lui une certaine résistance à développer clai-
rement ce concept, tel qu'il l'a été par la suite par tous les travaux que
vous savez.
Peut-être que si Freud n'avait pas figé le conflit entre les instances
126 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

qu'il avait trop fortement isolé de la personnalité et s'il l'avait placé


simplement entre l'expansion des pulsions animant la personnalité et
la relation d'objet, il n'aurait pas eu à faire ce réajustement périlleux
qui l'a amené, semble-t-il, à définir « l'instinct de mort ».
Je veux bien suivre la pensée de Viderman qui voit, derrière
des arguments faibles au point de vue clinique, une intuition géniale,
mais je m'étonne qu'il ne nous ait pas fourni à son tour des arguments
cliniques forts pour justifier cette intuition. Je ne dis pas que cela soit
facile, mais je pense que sa thèse ne sera démontrée que le jour où de
tels arguments auront été apportés.
Viderman nous a montré combien à l'investissement libidinal
du transfert s'opposait la répétition de la résistance, comparée à l'inertie
de la psyché, établissant là une porte ouverte vers un « instinct de mort ».
C'est, effectivement, à peu près dans la même série de pensée que Freud
a introduit l'automatisme de répétition et sa fameuse hypothèse. Mais
il m'a toujours semblé, au cours de la cure, que la répétition vécue dans
le transfert n'était répétition que parce que la même situation était
retrouvée pour les mêmes causes ; autrement dit, que ce n'était pas
un automatisme de répétition, mais une identité de situation ressentie
qui voulait que les mêmes forces aboutissent aux mêmes résultats.
Si l'on pense qu'effectivement le transfert est un effort désespéré pour
établir une relation d'objet seule salvatrice de la structuration du Moi
toujours à la poursuite de son équilibre et toujours sous la crainte de son
éclatement, on voit dans cette répétition même la preuve la plus vitale
des forces instinctuelles qui luttent contre la seule chose qu'elles
connaissent, le sentiment de déstructuration.
Il est inutile de souligner combien ce point de vue est proche de
celui de Nacht qui expose le « jamais-vécu », le « nouvel espoir ».
Sans doute l'objet est-il pulsionnel et fantasmatique, et le danger
vient-il de l'intérieur du sujet et de sa destinée propre, mais le conflit
ne se forme que lorsque l'objet se forme, à cause du besoin même de
cet objet.
Quant à la partie purement philosophique de cette conférence,
je l'apprécie dans son caractère esthétique en tant qu'affirmation d'une
position dans un style qui, encore une fois, m'a paru fort agréable
(j'aurais quelque tendance à classer la philosophie considérée sous cet
angle comme une forme de la poésie), mais je pense que nous nous
séparons alors radicalement de ce qui est l'essence de notre doctrine
et de notre action. Il paraît que les empiriques n'oublient qu'une chose,
c'est qu'avant, était l'esprit, mais justement ne voilà-t-il pas que certains
DE L'INSTINCT DE MORT 127

psychanalystes semblent penser, avec des arguments beaucoup plus


proches de la clinique, que cet esprit ne serait que l'aboutissant des
conflits et une forme de la structuration de cette personnalité, pour
maintenir un suffisant équilibre et obtenir le maximum de possibilités
de décharge dans le maximum de sécurité.

Réponse de S. VIDERMAN
Il est tard et je ne pourrai répondre comme il eût été souhaitable
à toutes ces interventions qui représentent autant de contributions
bienvenues au problème qui nous occupe ici ce soir.
J'aimerais, tout d'abord, vous remercier tous pour l'amitié de vos
paroles qui m'ont fait le plaisir que vous devinez.
Nacht a, bien sûr, tout à fait raison de souligner le malaise qui saisit
chacun de nous lorsqu'on aborde le problème de l'instinct de mort.
Je crois que personne — et ce n'est pas Pasche qui me contredira —
ne peut le faire sans trouble et sans, à un certain moment, s'y sentir
résolument hostile.
Huit ans avant que Freud élabore sa conception de l'instinct de
mort, lorsqu'en 1912, pour la première fois dans l'histoire des idées
psychanalytiques, Sabina Spilrein publie dans le Jahrbuch für Psycha-
nalyse son étude intitulée Die Destruktion als Ursache des Werdens,
Freud repousse des idées qui cependant annonçaient les siennes.
J'ai, en effet, insisté sur le problème de l'homme en face de la mort,
mais je ne puis y voir un reproche car c'est le vrai sens de mon travail.
Un point de vue uniquement biologique qui se refuserait à l'abord
anthropologique de la mort passerait à côté de la position unique de
l'homme devant la mort.
Je répondrai en même temps à Held en disant qu'à mes yeux il
n'y a pas de contradiction entre le fait que les travaux des biologistes
ne confirment pas l'hypothèse de la mort conçue comme une modalité
du fonctionnement vital et l'idée de l'instinct de mort, telle du moins que
j'ai essayé de la défendre ce soir.
Peut-être l'erreur de Freud, et qui a été grandement dommageable
à sa thèse, c'est d'avoir voulu trop prouver en liant l'instinct de mort
à un principe général qui dominerait le fonctionnement de tous les
processus vivants — y compris les plus élémentaires.
Il semble évident que vouloir chercher un instinct à des niveaux si
primitifs de l'organisation cellulaire, c'est être assuré de ne point l'y
trouver. C'est seulement à partir d'un certain degré d'organisation
128 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

relativement supérieure de la matière vivante que quelque chose qu'on


peut décrire en termes d'instinct fait son apparition dans l'évolution
des espèces vivantes.
Je serais d'accord, dans l'ensemble, avec Fain. J'ai seulement été
un peu étonné par ce qu'il a dit quant à une possible « activation » de
l'instinct de mort par la civilisation.
Je ne sais pas à quel texte Fain a voulu se référer, mais c'est une
idée qui me paraît tout à fait étrangère à la pensée de Freud, et contre
laquelle il avait rompu des lances dans sa controverse avec Wilhelm
Reich.
La question de Finkelstein me plonge dans la perplexité. Je pensais
que ma position était claire — il faut croire qu'il n'en est rien puisqu'il
me demande si je crois à l'instinct de mort. La réponse est : oui.
Je remercie Diatkine pour sa longue et intéressante intervention.
Elle demanderait à elle seule une discussion approfondie que nous
reprendrons, j'espère, une autre fois.
Avec Stein je serai d'accord, sauf sur un point : je ne suis pas tel-
lement sûr qu'on ne meurt pas par masochisme.
L'instinct de mort est issu du Ça ; le masochisme naît de l'altération
névrotique des fonctions du Sur-Moi.
Sans doute les conduites masochiques, envisagées dans leur aspect
positif, ont des fonctions défensives qui facilitent un certain mode
d'existence. Le masochisme permet, en effet, de vivre mal. Sous les
espèces de la défense, il est un mécanisme qui protège — mais c'est
une protection à courte vue qui, finalement, sacrifie les intérêts à longue
échéance du sujet. Il médiatise donc davantage encore la mort
— le
masochisme est une conduite névrotique ; l'instinct de mort, tel du
moins que je le conçois, est une tendance naturelle de l'homme.
Je dois remercier particulièrement Green pour la fougue et l'élo-
quence qu'il a mises à défendre mon travail.
Quand il me reproche mes omissions, il a raison. C'est vrai qu'il y a
dans la manière dont j'ai voulu traiter mon sujet davantage de choses
que j'ai tues que de choses que j'ai dites.
Entre Luquet et moi il y a un malentendu, certes, mais aussi
quelque chose qui ne l'est pas. Loin de moi la pensée de nier — comment
cela serait-il possible ? — le rôle et l'importance des facteurs affectifs
dans le choix de nos positions doctrinales. Je faisais simplement allusion
à certaines inférences abusives des biographes de Freud qui voyaient,
dans la suite des deuils cruels qui l'avaient accablé peu de temps avant
la publication de son étude sur l'instinct de mort, une trop facile expli-
DE L'INSTINCT DE MORT 129

cation. Freud lui-même avait fait justice de ces erreurs en démontrant


que l'ensemble de ses thèses avait été élaboré bien avant les événements
incriminés : le probable, écrira-t-il, n'est pas toujours le vrai.
J'ai voulu, pour ma part, envisager ici les idées de Freud en tant
qu'hypothèses explicatives sans m'arrêter à leurs motivations affectives
qui représentent un ordre de préoccupations différent qui, sans
méconnaître ni mésestimer, n'était simplement pas le mien aujourd'hui.
Affirmer que Freud a introduit dans la doctrine psychanalytique
l'hypothèse de l'instinct de mort en raison de motivations personnelles
inconscientes traduisant une des formes de son angoisse, c'est ne pas
s'apercevoir qu'un tel argument est sujet à rétorsion : car s'il est vrai
que Freud avait de telles raisons pour défendre l'hypothèse en question,
les mêmes motivations sont à l'oeuvre dans les propos de ceux qui la
combattent. Engager un débat sur de telles positions c'est le fausser
d'entrée de jeu. Les arguments ad hominem conduisent immanqua-
blement à des impasses. Je pense que dans l'examen des grandes
questions controversées, de tels arguments doivent céder la place à
l'analyse critique d'une hypothèse qui doit être considérée uniquement
en elle-même. Le vrai et le faux d'une théorie sont l'un et l'autre fondés
sur des motivations inconscientes. La compréhension dynamique des
fondements affectifs de la connaissance, que les psychanalystes ont été
les premiers à approfondir, ne nous dispense pas de l'examen objectif
et critique de la vérité de nos théories.
Je terminerai, enfin, en remerciant Pasche d'avoir par avance
répondu à quelques-unes des objections qui m'ont été adressées. Je
suis tout à fait d'accord avec ce qu'il vient de dire.

PSYCHANALYSE 9
PSYCHANALYSE APPLIQUÉE

Déficiences dans l'apprentissage


et distorsion du moi
par BEN O. RUBENSTEIN, MORTON LEVITT
et M. L. FALICK (1) (2)

Le point de vue selon lequel la psychanalyse est considérée comme


une psychologie des profondeurs se justifie par des raisons historiques.
Les premières contributions théoriques de Freud étaient essentielle-
ment centrées sur la vie instinctuelle souterraine de l'individu ; et les
premières reconstitutions de la nature dynamique de l'inconscient, de
la vie sexuelle infantile, des affects et des fantasmes, furent si frappantes
qu'elles contribuèrent à rejeter dans l'ombre les préoccupations ulté-
rieures de Freud touchant aux qualités structurales de la personnalité.
Ou mieux encore, selon l'expression de Freud souvent citée : « Où
était le Ça, sera le Moi » ; en effet, c'est en considérant la psychanalyse
comme une thérapie que l'attention a été finalement attirée sur le Moi
et sa fonction. Les travaux d'Anna Freud ont fait nettement apparaître
le Moi comme un champ d'observation sur lequel s'exercent les forces
de tous les autres agents psychiques, et en conséquence, depuis trente
ans, la recherche psychanalytique a été principalement axée sur la
fonction du Moi.
Ces dernières années, on a admis de plus en plus que la majorité
des patients qui viennent nous trouver pour une psychanalyse ne
souffrent pas des situations conflictuelles uniques qui, d'après Freud,
composent les névroses classiques. Que ces malades souffrent actuel-
lement de leurs troubles, ou qu'ils n'en souffrent pas, leur comportement
peut être considéré comme un comportement d'adaptation du point

(1) Du Service de Psychiatrie, Wayne State University College of Medicine, Détroit, Michi-
gan, U.S.A.
(2) Traduit par J. KALMANOVITCH.
132 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de vue de sa valeur de survie, et il est peu probable que le refoulement


soit l'indice sine qua non de leurs problèmes. Ces états sont maintenant
décrits sous la dénomination de « distorsions du Moi » ou « états carac-
térologiques ».
La partie clinique du présent travail provient de l'observation d'un
groupe de garçons que les auteurs ont appelé précédemment : la caté-
gorie de ceux qui sourirent d' « incapacité d'apprentissage » (1). Il
s'agit d'enfants d'une intelligence au moins moyenne qui avaient de
grandes difficultés à assimiler les tâches formatives. Ce qui caractérisait
principalement leur trouble, c'était sa stabilité, sa perversité et sa nature
d'auto-annihilation. Le groupe avait en commun des traits caracté-
ristiques bien marqués tels qu'une certaine obésité, des relations objec-
tales particulièrement pauvres que ce soit avec leurs contemporains
ou avec les adultes, un conflit incessant avec les parents et l'école
— conflit qui s'exprimait à la fois par de la passivité et de l'agressivité —
un comportement imprévisible à la limite du bizarre ou du pseudo-
délinquant, ou des deux à la fois, une oralité très nette et un attachement
pathologique de nature négative à l'égard de la mère. Phénomène
complexe, l'incapacité d'apprentissage au sein de l'école et dans un
cadre social peut être considérée comme l'expression d'une distorsion
de la personnalité totale qui gauchit le développement et entrave gra-
vement toutes les relations. Leurs difficultés, d'après nos conclusions,
provenaient d'une mauvaise relation mère-petit enfant et étaient
caractérisées par une ambivalence intense au premier stade symbio-
tique qui a perturbé le développement d'une identité distincte, et a
suscité une très grave distorsion du Moi.
Il ressort du rapport du Symposium sur les Distorsions névrotiques
du Moi [1] qui a eu lieu lors du XXe Congrès international de Psycha-
nalyse (1957), qu'il n'y a pas unanimité sur la terminologie, l'étiologie
ou les mécanismes relatifs à ces troubles. Il apparaît cependant qu'ils
ne relèvent pas des névroses ou des psychoses. Très tôt, Freud avait vu
que ces solutions résultent des efforts du Moi pour éviter une rupture
— «... en se déformant, en acceptant d'abandonner une partie de son
unité, ou à la longue en étant détruit ou déchiré » [2]. Comme hypothèse
de travail, on pourrait dire qu'en raison d'un traumatisme précoce et

(1) Learning impotence : A suggested diagnostic category (Incapacité d'apprentissage :


suggestion pour une catégoriede diagnostic), Ben O. RUBENSTEIN, M. L. FALICK, Morton LEVTTT
et Rudolf EKSTEIN, American Journal of Orthopsychiatry, XXIX, 2, avril 1959, Par « appren-
tissage », nous nous référons aux activités mentales qui aboutissentà des modificationsauto-
plastiques au cours du développement de l'individu ainsi qu'à la transmission de l'expérience
parentale au cours de l'élevage (nurture).
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 133

grave, le Moi n'est pas en mesure d'utiliser des défenses « normales »


au service de l'adaptation ; la détérioration empêcherait que se déve-
loppent les défenses observées habituellement dans la formation des
symptômes névrotiques.
D'après Waelder, ces adaptations (solutions) peuvent être définies
comme des tentatives pour lutter et assimiler ce contre quoi on ne peut
lutter. Le genre de problème qui se présente alors dépend surtout des
concessions que le Moi a été forcé de faire. Parfois, le Moi s'en tire
relativement facilement ; les influences du milieu s'associent aux
compromis psychiques et cela donne un homme d'affaires intraitable
et souvent malhonnête. D'autres fois, la nature n'est pas si gentille :
le patient paye chèrement ses efforts et il en résulte des distorsions
apparemment permanentes.
Katan souligne que les influences traumatisantes empêchent une
partie du Moi de se développer plus avant. Il n'en résulte pas une
défense même si la distorsion est incorporée par la suite dans le système
défensif. La distorsion du Moi est comme une cicatrice ; la croissance
a été arrêtée. Pour Nacht, cela résulte de traumas excessifs dans lesquels
les fonctions du Moi ne peuvent, semble-t-il, échapper à la désinté-
gration qu'en se laissant emplir et saturer par ce qui les submerge, et
c'est précisément cela qui cause la distorsion de la fonction. Pour cette
raison, la tâche essentielle du Moi — qui est le contrôle et la maîtrise
harmonieuse des stimuli externes et internes — se trouve considéra-
blement compromise. Le comportement pathologique qui résulte de la
distorsion des fonctions* du Moi présente un aspect apparemment
indélébile et irréversiblement rigide et immuable. L'une des carac-
téristiques principales de ces malades est leur extrême dépendance sur
un mode archaïque à l'égard de l'objet primitif. Quoique la relation
puisse prendre un caractère sado-masochique ou utiliser comme
défense l'identification à l'agresseur, son caractère primaire reflète une
certaine confusion entre soi (self) et l'objet qui rappelle l'incorporation,
mais en diffère parce qu'elle est vécue passivement. Cette introjection,
et la dépendance qui en résulte, est dominée par la nécessité vitale
d'éliminer la distance, si minime soit-elle, entre soi et l'objet.
Il faut remarquer que le développement du Surmoi est forcément
affecté par les traumatismes vécus par le Moi. Le Surmoi a tendance à
porter l'empreinte du Moi déformé et garde quelques-uns de ses
éléments archaïques. On peut considérer que l'incapacité où est l'indi-
vidu de se séparer de l'introject qui englobe tout, est l'indice de sa
difformité. En outre, le caractère de la relation avec l'introject empêche
134 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'agression de se tourner vers l'intérieur et cela contribue à la déficience


du Surmoi.
Donc, en général, nous pouvons définir la distorsion du Moi comme
une réaction du Moi naissant lorsqu'un puissant obstacle s'oppose
précocement à son progrès vers un développement plus poussé. Nous
discuterons par la suite les conséquences étendues des effets de cette
distorsion sur la neutralisation des forces agressives et des forces
libidinales, sur la capacité de l'enfant à quitter le stade symbiotique et
sur les perturbations des sentiments de l'identité qui en découlent.
Enfin, nous nous efforcerons de rattacher ces différents points à notre
idée principale, leur répercussion sur l'apprentissage.
Examinons maintenant un concept de l'identité, ce qui touche à
diverses idées connexes parmi lesquelles dominent le sens de l'indivi-
dualité ainsi que celui de la relation avec autrui [3]. Il n'y a pas de doute
que la fonction synthétique du Moi est le principal agent d'un bon
équilibre. Afin de parvenir à l'individualité — sentiment de sa propre
identité et capacité d'identification à autrui — il faut abandonner la posi-
tion autistique et symbiotique. Une saine progression vers l'identifica-
tion favorise et sauvegarde, dans le « self» et dans les relations objectales,
la fluidité nécessaire. Si le stade symbiotique a subi une perturbation
ou a été trop prolongé, il peut subsister des excès d'imitativité du type
d'identification primaire. Dans ces circonstances, l'enfant ressent le
besoin d'emprunter une identité, car il imite souvent au lieu de se faire
des amis [4]. La consolidation des frontières du Moi est alors retardée ;
l'enfant avancera peut-être vers le stade de l'Identification marqué par
l'introjection et la projection, mais de sérieux obstacles s'opposeront à
tout autre progrès vers les formes finales d'identification.
Les mécanismes d'introjection et de projection fournissent le
véhicule nécessaire à l'établissement de la distinction entre soi et
non-soi sur la voie des formes finales de l'identification [5]. L'intro-
jection seule peut permettre au Moi de se développer, mais au prix
des relations objectales. Anna Freud fait remarquer que si le stade
symbiotique n'est pas satisfaisant et si le désengagement est fallacieux,
la crainte de l'absorption (ressentie comme une perte d'identité),
suscite un négativisme prédominant et exagéré [6]. Il est clair que tout
obstacle à l'évolution vers le conflit oedipien et à sa résolution aura de
sérieuses répercussions sur le problème de l'identité et les fonctions du
Moi qui lui sont associées. Une image de soi stable dépend de la réus-
site des identifications qui se présentent sous une forme semi-perma-
nente à la fin de la période oedipienne.
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 135

Les recherches cliniques et génétiques de ces dernières années sur


l'éthologie et le développement de l'enfant mettent en lumière certains
aspects de la croissance du petit enfant qui portent sur la formation du
soi (self). Spitz a décrit la façon dont l'enfant à la fin du 3e mois partage
son univers en « Je » et « non-Je » et passe ensuite à la distinction entre
l'animé et l'inanimé. Il en vient enfin à être capable de faire une diffé-
renciation entre les objets libidinaux et les étrangers comme on le voit
dans l'apparition de ce qu'on appelle « l'angoisse du huitième mois ».
La première étape marque la séparation du petit enfant d'avec le monde
physique, la dernière contribue à la prise de conscience de la séparation
d'avec la mère à mesure que la proximité corporelle est remplacée par
les liens affectifs à l'égard de l'objet.
La frustration joue le rôle principal à chacun de ces stades ; nous
voulons parler ici de la frustration orale au premier stade et au second du
« non » de la mère, qui fait
fréquemment obstacle. Par identification avec
l'agresseur (la mère), l'enfant prend à son compte le « non » verbal,
acquiert sa condition distincte et objective son propre soi (self). Il est
alors capable d'internaliser quelques-unes des fonctions de la mère
par rapport à lui-même. Il manifeste cette maîtrise de soi nouvelle
lorsqu'en jouant il se protège d'une action défendue par des injonctions
verbales telles que : « David, ne touche pas. » Quoique cette description
soit simplifiée, il ne faut pas croire que le processus ait lieu sans conflit
et sans ambivalence. N'importe quel observateur expérimenté se rend
compte que chez l'enfant et chez la mère il y a depuis la naissance une
tendance rythmée à la fois à s'attacher et à se détacher. La solution de
continuité engendrée par la scission est en conflit avec le fait que l'enfant
a besoin de sa mère. Ceci reste dans la ligne tracée par Freud lorsqu'il
dit : « Le développement du Moi consiste à quitter le narcissisme pri-
maire et aboutit à s'efforcer vivement de le retrouver. »
Nous avons examiné jusqu'ici quelques étapes préliminaires sur la
voie de l'autonomie. Étant donné que d'autres formulations de Spitz
semblent se rattacher étroitement à notre sujet, il est nécessaire d'en
discuter plus en détail. Le point de vue métapsychologique relatif
au développement et au rôle du « non » dans la petite enfance met en
lumière un stade infantile important tout en ramenant l'attention sur
les observations de Freud concernant la négation. Freud dit : « La
matière d'une image ou d'une pensée refoulée peut se frayer un chemin
jusqu'à la conscience à condition d'être niée. » La négation est une
façon de tenir compte de ce qui est refoulé. En fait, il s'agit du retrait
de la pensée refoulée et non pas l'acceptation de ce qui est refoulé.
I36 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

On constate là que la fonction intellectuelle est distincte du processus


affectif. La négation ne fait qu'aider à défaire (à annuler). Un jugement
négatif est le substitut intellectuel du refoulement. Le « non » par
lequel il s'exprime est l'indice du refoulement — le certificat
d'origine [8].
Spitz aborde la signification du « non » sous un angle nouveau.
Partant de la première expression du négativisme, observée univer-
sellement : le signe de tête négatif, il en fait remonter l'origine au réflexe
de brève durée du nouveau-né. Spitz remarque la similitude qu'il y a
entre le mouvement de tête céphalogyrique horizontal (réflexe de
rooting) et le mouvement de tête apparent chez le jeune enfant frustré
sur le plan affectif quand un étranger l'approche. Du point de vue de
l'observateur, il y a modification de la fonction du réflexe de rooting
qui, de moyen de chercher une gratification,devient un signal de détresse.
Ces deux fonctions s'expriment par le mouvement de tête du jeune
enfant frustré (1).
Il nous faut faire une brève digression pour examiner le rôle que
joue la communication dans le développement des relations objectales.
Quand un enfant utilise l'imitation pour exprimer de l'agression contre
l'objet libidinal frustrateur, il acquiert en même temps un nouveau
véhicule pour ses relations objectales : la communication verbale.
Jusque-là, les pulsions libidinales et agressives se déchargeaient dans
le cadre des relations objectales par une action musculaire directe.
Le langage commence à prendre la place de l'action et cela confère à
l'individu une autonomie et une indépendance nouvelles, une volonté
propre. Dans ce processus entre en jeu l'identification à l'agresseur et
au frustrateur. Toutefois, le frustrateur — la mère — doit à l'origine
être un personnage gratifiant et il est indispensable qu'une commu-
nication réelle ait été établie entre la mère et l'enfant ; ce qui revient
à dire que pour un développement normal, il faut que les besoins de la
mère soient en harmonie avec ceux de son enfant.
Nous savons que la communication se trouve dans la matrice des

(1) Spitz est intrigué par les significations et emplois divers d'un mouvement de tête
horizontal identique. Il examine comment un mouvement de tête réflexe qui, à la naissance,
doit aider le petit enfant à trouver le sein devient un signal de détresse, puis un symbole de néga-
tion universel.
Il faudrait aussi noter à ce propos que ce réflexe de rooting engendre un mouvement percep-
tuel, c'est-à-dire un mouvement d'exploration qui permet à l'enfant de trouver le sein. De plus,
ce réflexe est une activité détournée aboutissant à l'acte de consommation : il n'offre pas de
gratification instinctuelle directe en soi ; pourtant l'acte d'exploration, partie intégrante du
réflexe, devient une activité visuelle perceptive et un geste sémantique.
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 137

relations objectales entre le petit enfant et sa mère. A l'origine, certains


réflexes biologiques instinctifs ou certaines décharges musculaires
comme le rooting, le mouvement de préhension des lèvres, et les
contractions rythmiques des mains chez le nourrisson, ne remplissent
pas de fonction et ne sont pas dirigés vers un objet. Cependant, la mère
les interprète habituellement comme des signaux. Elle réagit à ces
signaux sur deux plans : 1) A un niveau conscient, cognitif, elle répond
en faisant quelque chose pour le nourrisson ; et 2) A un niveau incons-
cient, ses affects et ses fonctions autonomes sont mobilisés. Spitz
considère que c'est ce niveau-là qui joue un rôle d'importance cruciale
dans la formation de la personnalité de l'enfant. Il dit à ce propos :
« On n'attachera jamais trop d'importance au rôle que joue l'attitude
inconsciente de la mère devant le fait d'avoir un enfant et devant l'indi-
vidualité de son enfant en particulier. » Il est facile de voir que la mère
peut se tromper dans ses réactions sur les deux plans et que sa propre
psychopathologie peut créer des conditions telles qu'elles mettent
l'enfant dans l'impossibilité d'établir des relations objectales conve-
nables et une communication satisfaisante.
Il est nécessaire que le Moi ait de l'énergie sublimée et neutralisée
à sa disposition pour parvenir à accomplir ces tâches importantes.
Kris [9] a souligné que plus les relations objectales sont satisfaisantes
dans l'enfance et plus il y a de chance de parvenir à neutraliser l'énergie
qui est mise à la disposition du Moi par une bonne identification.
Ceci revient à dire que plus les forces agressives et libidinales se fondent
dans l'investissement de l'objet, plus grandes sont les chances de
parvenir à leur neutralisation.
Il convient d'indiquer ici que d'autres mécanismes de défense sont
aussi essentiels à un bon fonctionnement mental et de souligner en
conséquence que l'équilibre psychique est nécessaire au déroulement
du processus d'apprentissage. A ce propos, Anna Freud a fait ressortir
que : 1) L'introjection aide à l'édification du Moi ; 2) La projection
aide le Moi à mieux s'aimer et à empêcher sa destruction ; 3) La forma-
tion réactionnelle stabilise le Moi ; 4) La sublimation l'enrichit ; et
5) L'orientation de l'agression vers l'intérieur renforce le Surmoi [10].
En nous fondant sur cet aperçu très condensé de certains aspects
du développement du Moi, venons-en maintenant à un examen plus
spécifique du processus d'apprentissage. Voici résumées les obser-
vations de Freud, Spitz, Rapaport, Kris et d'autres. Jusqu'à la fin du
second mois, l'apprentissage entre dans la variété des réflexes condi-
tionnés. Le petit enfant s'efforce de maintenir l'équilibre entre l'exci-
138 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

tation et la tranquillité, et la psyché est en grande partie non structurée.


Les rares souvenirs indiquent que prédominent les objets passés
concernant une situation. Les débuts de la triade classique de la
structure psychique se voient au cours du 3e mois et l'apprentissage
repose alors sur l'investissement qui conduit aux traces mnémo-
niques. Les relations objectales restent encore interchangeables et en
général les perceptions sont commandées par le principe de plaisir.
C'est au cours du 3e mois qu'on commence à voir l'influence du prin-
cipe de réalité. On passe alors des perceptions dominées par le narcis-
sisme aux perceptions plus marquées par l'environnement — ce qui se
rattache, d'après Freud, aux débuts de l'expérience hallucinatoire qui
permet de remettre à plus tard la gratification pulsionnelle immédiate.
Ce changement d'énergie permet de passer de l'apprentissage par
réflexe conditionné à l'apprentissage fondé sur l'expérience.
A mesure que s'affaiblit la pression narcissique au cours des trois
mois suivants et que s'accroît la capacité du jeune enfant à supporter la
frustration, nous observons que l'enfant devient à même de distinguer
clairement les objets humains des objets inanimés. L'angoisse du
8e mois dénote l'apparition de l'état libidinal objectai. Le troisième
quart de la Ire année se caractérise par la prédominance de plus en plus
grande de l'investissement objectai sur l'investissement narcissique.
Selon Kris, c'est cette phase qui ouvre la voie au début de la neutra-
lisation d'énergie dans la 4e période et fait de cet âge et de la première
partie de la deuxième année des époques décisives pour le dévelop-
pement du Moi. Tout traumatisme grave entre le 8e et le 15e mois
rend l'enfant particulièrement vulnérable aux difficultés du Moi
touchant aux processus d'identification.
Dans sa genèse, l'apprentissagedépend du caractère de l'atmosphère
dans laquelle se sont développées les relations objectales. Il s'ensuit
donc aussi que puisque l'introjection-projection est partie intégrante
à la fois de l'identification et de l'apprentissage, ceux-ci porteront
l'imprimatur identique. Pearson fait ressortir l'importance de l'intro-
jection-projection lorsqu'il déclare que l'une des premières étapes dans
l'acquisition des tâches formatives est l'association des stimuli instinc-
tuels venus de l'intérieur avec les stimuli perceptuels issus de l'extérieur :
Les stimuli instinctuels sont projetés sur les perceptions, l'intérêt est éveillé
et l'enfant désire faire de la perception une partie de lui-même. La perception
est introjectée parallèlement à la pulsion instinctuelle projetée et devient une
partie de la réalité psychique de l'enfant. Ce processus est favorisé par l'effort
conscient d'imitation et le désir inconscient de devenir l'objet aimé qui est
réalisé par l'introjection [11].
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 139

Essayons maintenant de rattacher la pensée de Pearson aux concep-


tions théoriques décrites en détail dans la partie précédente de ce
travail. Tout ce que l'enfant acquiert doit être approuvé par la mère
et il faut qu'elle accepte que l'enfant se sépare progressivement d'elle
(cf. l'exposé sur la scission). Les mères qui ne sont pas capables
d'encourager cette séparation et de gratifier et récompenser l'enfant
lorsqu'il apprend par lui-même, entravent le processus d'apprentissage.
Si la mère n'a qu'une conception confuse de son rôle à l'égard de l'enfant
et vis-à-vis de la réalité, si sa propre identité n'est pas claire et si elle
réagit de la même manière qu'une mère « comme si », elle ne réussit
pas à donner l'image nette dont l'enfant a besoin pour établir ses limites
du Moi personnelles (1). Une mère qui ne se fie pas à ses sentiments ne
peut pas offrir le milieu favorable pour que l'enfant substitue avec
succès la pensée (l'action d'épreuve) à l'expression motrice directe des
sentiments.
Examinons maintenant un cas qui illustrera notre discussion théo-
rique. Il faut noter que le malade décrit est typique des enfants souffrant
d' « incapacité d'apprentissage » dont il a été question ci-dessus.
James a été pris en traitement en raison d'une inhibition d'apprentissage
de longue date. Il est l'aîné de deux enfants. Il a été un nourrisson extrêmement
difficile. Il pleurait constamment, sans raison apparente et des changements
de régime divers ne parurent pas affecter son humeur. Il était anorexique et
les deux parents consacraient beaucoup de temps à essayer de le faire manger.
L'apprentissage de la propreté fut identique : n'ayant jamais réussi à être
satisfait, James ne put parvenir à contrôler sa vessie et ses sphincters avant
7 ans. En ce qui concerne les tâches formatives, sa mère était froidement exi-
geante, tandis que son père se montrait parfois indulgent et parfois très punitif.
Il semble que les parents n'ont jamais été en mesure de comprendre les besoins
de James.
Quand il entra à l'école, James était, d'après les descriptions, un garçon
très gros et gauche, avec une coordination assez faible. En dépit d'une intel-
ligence supérieure, il ne réussit pas bien à l'école et ce n'est qu'après le
traitement qu'il put lire ou orthographier à peu près correctement. Il n'avait

(1) Voici la situation qu'exposait une malade dont les difficultés étaient axées sur son inca-
pacité à établir une identité séparée de sa mère. Son fils de 5 ans, avec lequel elle avait des liens
affectifs très complexes allait à l'école. Elle se consumait d'inquiétude à l'idée qu'il pourrait
refuser d'aller en classe. Le jour de la rentrée des classes, son départ avait coïncidé avec celui
de la petite voisine. Il lui avait donné la main et continuait à le faire tous les jours à l'aller et
au retour de l'école. Un jour où elle visitait l'école, la maîtresse demanda à la mère si l'enfant
était dur d'oreille car il ne répondait pas quand elle l'appelait par son nom. Plus tard, la mère
demanda à l'enfant pourquoi il ne répondaitpas à sa maîtresse. Il dit qu'il entendaitla maîtresse,
mais il attendait qu'elle appelle la petite fille avant de répondre. Il ne nous est pas nécessaire de
beaucoup réfléchir pour comprendre que le petit garçon n'était pas parvenu à la séparation
d'avec sa mère et avait fait de la petite fille le substitut de celle-ci. La réponse du garçon mon-
trait clairement qu'il croyait ne pas exister comme personne distincte. C'était tout à fait ana-
logue à ce que la mère du garçon percevait des relations qu'elle avait avec sa propre mère.
140 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

pratiquement pas de relations avec les autres enfants. Voici comment un


professeur décrit, sur le mode plaisant, son activité dans la cour de récréation :
« James ressemble à un grand paquebot accosté par de petits remorqueurs.
Les enfants courent autour de lui en le poussant de côté et d'autre, et James ne
paraît jamais savoir ce qui arrive et ne cherche jamais à pousser à son tour. »
Les autres enfants sentaient sa passivité et le prenaient impitoyablement comme
bouc émissaire. Ils l'appelaient le « gros imbécile » et parlaient de lui comme
s'il n'était pas là.
L'école lui a fourni le cadre dans lequel la plupart de ses difficultés ont pu
s'exprimer. Tout en ayant constamment des répétitions, il échouait dans un
grand nombre de matières parce qu'il ne dominait le sujet que lorsqu'il était
trop tard. La mère était partie intégrante du conflit scolaire. Agissant de la
même façon qu'avec les tâches formatives de la petite enfance, elle était sans
cesse sur son dos, le harcelant et entravant son travail. Elle était toujours
prête à intervenir dans les crises scolaires et, là encore, elle manquait d'esprit
de suite dans sa conduite : elle partait à l'école prête à défendre James, mais
rentrait à la maison pour dénoncer avec colère ses moyens dilatoires.
La bataille intellectuelle était encore aggravée par le fait que, dans la famille
de James, la mère achetait et lisait une centaine de livres par an, tandis qtïe le
père se vantait de n'avoir pas lu un livre en vingt ans. Il tournait en dérision les
ambitions intellectuelles de sa femme, et une fois il fit 300 km en voiture pour
conduire sa famille à un festival Shakespeare, mais lui resta dans la voiture
pendant tout le spectacle.
La vie à la maison était très anarchique. Le garçon considéré par les deux
parents comme le « fils de sa mère » était devenu l'enjeu de la lutte domestique
qui frôlait constamment le divorce. Plusieurs fois au cours de ces années, la
mère quitta le père emmenant James avec elle, tandis qu'un frère cadet était
laissé à la maison. James ne pouvait trouver de satisfaction qu'en faisant lui-
même ses repas et en les mangeant. Un repas type comprenait un steak, des
spaghetti, des pommes de terre frites, de la bière et plusieurs choux à la crème.
Son comportement à l'égard de sa mère et son père contrastait vivement avec
sa passivité à l'école. Son attitude vis-à-vis de, sa mère était totalement négative
et cela depuis sa petite enface. Craignant le père aux colères sporadiques,
James entraînait sa mère, qui l'agaçait, dans d'atroces querelles, la frappant
parfois et l'abreuvant habituellement d'injures obscènes et fleuries.
Dans le traitement, le matériel apporté par James a révélé une
organisation du Moi d'un type très primitif. Perdu quelque part dans
une lutte incessante entre un attachement symbiotique à sa mère abusive
et une identification incomplète à un père indifférent, James était si
peu sûr de lui qu'il était incapable de répondre aux questions les plus
simples sans avoir recours à d'innombrables « je ne sais pas ».
A aucun moment de son développement, James ne fut capable
d'établir des relations authentiques avec des pairs. Ses activités sur le
plan social étaient essentiellement d'imitation ; d'une façon vraiment
pathétique, il cherchait à singer le comportement de ceux qui réussis-
saient mieux que lui. Ceci se comprend en raison du caractère de son
attachement à la mère et du défaut d'identification stable avec le père.
Dans l'adolescence quoiqu'il se soit joint à ses contemporains pour les
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 141

peccadilles sexuelles typiques de l'adolescence, ses expériences ne furent


pas profondes, elles ne représentèrent pour lui ni engagement ni
sentiment réel. James, ainsi que tout le groupe que nous étudions,
offre une certaine similitude avec le type décrit par Hélène Deutsch [12]
de « Moi non-Moi ». Les expériences très pauvres qu'il avait eues au
cours de son développement le forçaient à emprunter aux autres des
identités.
Il faut rappeler que Nacht a fait remonter la cause de la distorsion
du Moi à une circonstance dans laquelle le Moi évite la désintégration
complète en se laissant remplir et saturer par cela même qu'il a tenté de
combattre. Le caractère de « non résolution » de ce phénomène peut être
illustré par la relation particulière qui existait entre James et sa mère.
Quoiqu'il fût, effectivement, « son fils », il ne pouvait pas accepter ce
fait, encore moins en tirer plaisir (1). Une extrême docilité était rem-
placée soudain par des colères sauvages qui n'étaient pas dirigées sur
un objet dans les premières années, mais furent directement orientées
sur la mère plus tard. Au début de son adolescence, James la persuadait
de l'aider à faire ses devoirs. Quand ils étaient enfin terminés, il s'effor-
çait de provoquer une dispute qu'il terminait souvent en la frappant et
en l'injuriant. La mère appelait alors immédiatement le thérapeute
à l'aide, mais celui-ci apprit très tôt qu'on ne s'attendait pas à ce qu'il
agisse. Le lendemain, James était tout contrit, sa mère aimante et un
cycle analogue recommençait. La qualité de cette relation : agression-
capitulation-agression ne fut pas modifiée par le temps ; cela avait
débuté de la sorte dans la petite enfance et se poursuivit presque jusque
vers la fin du traitement quand une certaine identité personnelle
commença à se développer chez James.
Comme il a été dit déjà, le Moi du jeune enfant typique utilise
l'agression qui découle de la frustration pour affaiblir sa dépendance à
l'égard de la mère gratifiante et ce processus permet à celle-ci de devenir
un objet libidinal distinct. Nos patients, eux, ont vécu la frustration
traumatisante dans la petite enfance, aux mains de leurs mères extrê-
mement narcissiques, souvent confuses. Incapables de tolérer convena-
blement l'agression ou de la décharger, ces enfants ont été obligés de
rester à un niveau préobjectal, celui du rooting, cherchant une satis-
faction. Leur difficulté avec l'agression a retardé la séparation et a créé

(1) Le caractère de l'activité qui consiste à se nourrir dans la solitude éclaire ce point. Malgré
le besoin incessant et évident de satisfaction orale, James ne pouvait pas l'accepter de sa mère.
Il devait se nourrir lui-même comme s'il était sa mère « hallucinée ».
142 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

le cercle vicieux suivi par ces malades. La frustration ne peut pas être
tolérée et le malade est forcé d'en revenir au sein et à l'état même de
dépendance dont il a besoin en même temps qu'il lui faut le rejeter.
A propos de la question de la dépendance exposée ci-dessus, nous
en venons à la relation entre l'impuissance générale de nos malades et
leur violent sentiment d'indignation morale. Selon l'expression de
Dostoïevsky humilié et offensé, ces malades ont tendance à collectionner
les injustices. Dans ces circonstances, le malade se sent libre de « hurler »
pour exprimer son besoin de gratification maternelle tout en sachant
inconsciemment qu'il lui faut être de nouveau déçu. Ce sont des enfants
qui sont extraordinairement enclins à rationaliser (ce qui s'exprime
souvent en criant) toute « l'étreinte tragique des circonstances ». Nous
considérons ces éclats de voix comme l'exacte réplique des cris qui
étaient la marque distinctive de leurs premières relations avec leur mère.
Rappelons à ce propos que Freud a dit : « Cette voie de décharge (le
cri) acquiert ainsi une fonction secondaire extrêmement importante...
à savoir, déterminer une compréhension avec autrui; c'est ainsi que
l'impuissance primitive des êtres humains se trouve à l'origine première
de tous les motifs moraux. » Ce que l'on peut encore développer en
disant : 1) Le cri du petit enfant est à la fois un processus de décharge
et une communication ; et 2) La mère perçoit à la fois la décharge et
la communication comme un appel à l'aide et tente de soulager la tension
de l'enfant... Il n'y a pas de doute que ce cycle se répète constamment
et constitue le début de la communication.
La mère reçoit et perçoit tous les divers mouvements rythmiques
du corps et de la bouche de son enfant à la fois à un niveau cognitif
conscient et à un niveau inconscient. Le rôle joué par les attitudes
inconscientesde la mère devant le fait d'avoir un enfant et devant l'indi-
vidualité de son enfant en particulier, est ici d'importance cruciale.
Une certaine partie de la difficulté qu'éprouvent nos malades pour
distinguer les sentiments qui appartiennent au « self » et ceux qui
appartiennent à l'objet pourrait s'expliquer par la façon confuse dont
la mère reçoit et perçoit les messages. Notre sentiment, c'est que ces
mères n'ont jamais été « au diapason » de leurs enfants. Les anamnèses
du développement sont imprégnées de ces confusions de besoins, de
gratification, de frustration, etc. Malgré une apparence de certitude,
dans l'ensemble elles étaient remarquablement peu assurées dans leur
maniement du nourrisson. Par exemple, l'enfant affamé était changé
méthodiquement et remis au berceau sans avoir été nourri. L'appel
de l'enfant était entendu, on y répondait, mais l'aide offerte ne satis-
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 143

faisait pas ses besoins. Le résultat final paraît être que l'enfant insatisfait
était gardé dans son état de dépendance, et cette dépendance continuait
à apporter une gratification à la mère-robot. Nous voilà sur un terrain
métaphorique familier. L'enfant envoie un message sur une fréquence
et sa mère répond sur une autre. Il est perpétuellement insatisfait et sa
mère se plaint : « Que veut-il de moi ? Je fais tout pour lui. » Ce qui se
rattache directement à la dépendance. Les mères ont un motif moral
pour aider ces enfants. Ce sont des femmes qui ne sont capables de
dominer leur culpabilité et leur confusion que dans la situation mora-
lement supérieure de celui qui aide. Le motif moral élimine ou camoufle
la culpabilité relative à leur carence d'intuition maternelle.
Le fragment de cas ci-dessous montre l'espèce de folie à deux (1)
créée par la puissance du motif moral de la mère et son influence sur
l'enfant. Voici un simple exemple clinique d'un jeune adolescent de ce
groupe :
L'agitation et l'irritabilité de Peter au cours d'une séance de traitement
faisaient penser qu'il se sentait coupable. Il attribua cela au fait qu'il avait
acheté un pull-over dans un magasin qui n'était pas celui où sa mère l'avait
envoyé. Il n'avait pas trouvé la couleur qu'il voulait dans le magasin près de
la maison et il craignait qu'on s'aperçoive de ce changement.
Il expliqua la disproportion qu'il y avait entre l'intensité de sa culpabilité
et le caractère bénin de la légère délinquance par sa peur de voir sa mère rap-
porter l'incident à son père : il lui serait alors interdit de conduire la voiture.
Quand on lui fit remarquer que son père ne l'avait jamais limité, il dit alors
d'un ton malheureux que lui-même sentait qu'il n'aurait pas dû aller au second
magasin pour cet achat. Peter, se rendant compte de son ambivalence profonde,
cria finalement : « Je sais que j'ai bien fait et pourtant j'ai le sentiment que
c'était mal. »
Plus tard, sa mère fut reçue en consultation. Elle avait entre-temps découvert
que le pull-over avait été acheté loin de chez eux. On lui demanda si elle savait
que son fils croyait qu'elle se mettrait en colère au sujet de cet achat. Tout
d'abord, elle rejeta l'idée qu'il pouvait y avoir des raisons réalistes pour qu'il
le pense, mais ensuite elle se mit à décrire le sentiment, qui n'était pas récent,
qu'elle ne pouvait jamais être sûre de ce qu'il ferait quand elle n'était pas avec
lui.
La relation pathologique de ces malades à l'égard de leurs mères,
qui produit la distorsion du Moi décrite plus haut, a aussi un profond
effet sur la formation du Surmoi. Le trauma pré-oedipien chez ces
enfants entrave l'heureuse résolution du conflit oedipien. En outre,
le rôle du père est tel que le Surmoi ne peut pas se développer nor-
malement pour prendre la suite du complexe d'OEdipe. L'incapacité
constante où se trouve la mère de permettre à l'enfant de se séparer

(1) En français dans le texte. (N.d.T.)


144 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

d'elle, joue un rôle prédominant dans la distorsion du Surmoi. Ces


femmes, selon la description donnée plus haut, sont incapables d'avoir
confiance en leur propre Surmoi. Elles assument la fonction du Surmoi
chez l'enfant. Ceci laisse peu de place à l'internalisation qui découle
d'une identification saine. Ces mères s'attendent à ce que leur enfant
ne parvienne pas à contrôler ses propres pulsions et elles s'interposent
constamment, surtout dans le domaine de ce qui s'apprend. De la
sorte, elles refusent à l'enfant le droit de se contrôler. Cette situation
prépare l'arène dans laquelle ne pas apprendre peut se présenter
comme un défi vis-à-vis de la mère. Il y a peu ou pas de culpabilité en
jeu puisque l'enfant sent que la dépendance qui en résulte est préci-
sément ce que la mère désire inconsciemment. Il convient donc d'éviter
de faire ce qui est demandé ouvertement. Le caractère répétitif de cet
échange agressif entre mère et enfant fait obstacle à l'internalisation
au détriment de la formation subséquente du Surmoi. Au lieu de
culpabilité, ces enfants ressentent souvent, de façon très peu réaliste,
de l'anxiété objective à propos de conduite non associée à la situation
scolaire.
Une autre conséquence de la lutte continuelle avec la mère apparaît
dans une insuffisance majeure de la fonction de synthèse du Moi de
l'enfant. A l'école, par exemple, beaucoup de ces enfants ne peuvent
utiliser qu'un seul système de perception à la fois, et encore de façon
sélective. Quand on leur demande de voir, ils n'entendent pas ; quand
on leur demande d'écouter, ils ne voient pas. Ce qu'illustrent les
exemples suivants rencontrés chez nos malades : un professeur de
dactylographie demanda à un garçon de se plier à la technique qui
consiste à ne pas regarder, mais il fallait voir chaque barre frapper
le papier bien qu'il ait connu le clavier à la perfection. Un autre patient
avait une grande difficulté à rendre un travail écrit, mais réussissait
très bien s'il s'agissait d'une présentation orale. Ce même patient
n'était à son aise que dans des relations en tête à tête. Le caractère de
groupe obligatoire des cadres éducatifs suscitait en lui une grande
confusion par ses multiples facettes. Même dans l'intimité de la relation
analytique, il lui fallait à tout moment appeler le thérapeute par son
nom afin de maintenir un contact perceptuel. Talonnés par l'anxiété,
ces enfants se trouvent perdus et essaient sans succès de rétablir leur
orientation dans le temps et dans l'espace par ces mécanismes percep-
tuels simples.
L'examen de ce problème chez ces enfants est très instructif.
L'exploration visuelle qui est issue du réflexe de rooting (l'anlage
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 145

de la communication sémantique) est stimulée par le besoin d'une


gratification spécifique. L'opinion de Freud selon laquelle « le Moi émet
périodiquement de petites quantités d'énergie cathectique dans le
système perceptuel et par ce moyen tâte les stimuli externes... », nous
explique en partie l'étrange comportement perceptuel du groupe que
nous étudions. Leurs perceptions sont sous le régime du processus
d'introjection-projection, et sont dominées par le principe de plaisir.
Nous avons examiné précédemment comment le processus de négation,
si lié à l'exploration visuelle, sert une fin identique. Chez nos patients,
l'exploration visuelle reste fixée à son niveau le plus primitif au service
de la satisfaction pulsionnelle immédiate. Ceci fait penser à un lien
entre l'exploration visuelle et l'incidence élevée des problèmes de lecture
communs dans notre groupe clinique.
Ces enfants ont invariablement été difficiles sur le plan de l'édu-
cation à l'école et à la maison, et toutes les tâches ont rencontré de la
résistance à des degrés variés depuis la résistance passive jusqu'à la
résistance très active. Il nous faut examiner maintenant le facteur
agressif. La vicissitude spéciale de l'agression est expliquée par Greenson
lorsqu'il dit : « L'enfant qui dévore l'introject devient lui-même l'intro-
ject ; et en même temps il est dévoré à son tour par l'objet introjecté [13]. »
D'après nos observations, il en résulte finalement que l'enfant doit se
détruire en tentant de détruire la mère parasite qui continue à vivre
en lui.
Par ailleurs, nous avons vu aussi un groupe de garçons en traitement
qui présentent des problèmes d'apprentissage, mais qui sont généra-
lement contents d'eux-mêmes et malléables. Quoique nous ayons le
sentiment que ce groupe est souvent aussi doué sur le plan intellectuel
que les garçons dont nous parlons dans cet article, ce n'est le point de
vue ni de la famille, ni de l'école. Ce second groupe, différant en cela
du premier, est en fait considéré comme lent et même déficient. Il
semble que la carence affective soit à peine reconnue, et quand elle
l'est, on la considère souvent comme l'aspect le moins important du
problème.
Nous nous sommes longuement appesantis sur cette différence dans
l'aspect quantitatifde l'agression et nous en sommes venus au sentiment
que cela pourrait bien être le sine qua non qui distingue le groupe, but
de notre étude, de toutes les autres affections qui, au moins à première
vue, paraissent en être très proches. En réfléchissant à la question, il
nous semble que les sentiments de colère et d'hostilité dirigés vers les
parents — sentiments qui caractérisent si bien nos jeunes patients —
PSYCHANALYSE 10
146 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

offrent une épée à double tranchant. Il n'y a pas de doute que la présence
de ces sentiments fait que ces enfants paraissent récalcitrants à la plupart
des observateurs, mais il ne faut pas omettre les aspects positifs. Sans
l'agression utilisée essentiellement comme une défense contre une
soumission complète à la mère, ils seraient effectivement aussi passifs
et aussi totalement perdus aux tâches formatives que le sont les pseudo-
imbéciles si souvent décrits dans la littérature.
Cette dernière observation nous amène à examiner le rôle du père
dans la vie de nos jeunes patients qui souffrent d'impuissance d'appren-
tissage. Nous sommes frappés par l'absence presque complète de toute
participation significative de la part du père au développement de
l'enfant, de quelque façon positive que ce soit. Nous avons décrit ce
type de père en détails dans un autre travail [14], et nous avons dépeint
leur caractère effacé, sans profondeur, qui laisse peu de substance avec
laquelle ces garçons pourraient s'identifier. Ces hommes ont deux
autres caractéristiques distinctes ; premièrement, plus fils que pères,
ils laissent à la mère le soin de diriger la maison et les enfants ; deuxiè-
mement, l'organisation de leur propre personnalité donne plus de
valeur aux choses qu'aux gens, leur relation et leur communication
avec leur fils s'en ressentent. Il apparaît également que ces hommes ont
des Surmoi déficients. La réaction de ces pères à leurs fils est carac-
térisée par l'indifférence et l'indulgence, souvent mêlées d'éclats de
violence punitive. Nous avons l'impression que ces hommes encou-
ragent subtilement l'agressivité du fils à l'égard de la mère. Leurs
inconstances de conduite les empêchent de servir d'objets d'identi-
fication stables. Dans la lutte contre les liens passifs à la mère, les
fils sont incapables de trouver un soutien effectif auprès de leur père.
En outre, le dédain courant des pères pour la culture tend à renforcer
l'aspect négatif de la lutte ambivalente de l'enfant vis-à-vis de l'école.
Nous proposons une opinion concernant la position du père devant
le contrôle et l'expression de l'agression par rapport à l'apprentissage.
A notre avis, son attitude nous aide à prédire le sort en matière éducative
des enfants au Moi perturbé. La position qu'il a à l'égard du contrôle
des impulsions devient l'étalon du succès ou de l'échec scolaire de son
fils. De ce point de vue, le groupe de garçons décrit dans le corps de cet
article ont des pères qui ne sont pas partisans du contrôle. Ils encou-
ragent subtilement le fils dans sa lutte agressive avec la mère et l'arène
éducative est contaminée par l'agression et le négativisme.
Le second groupe de garçons appelés ci-dessus pseudo-imbéciles
ont des pères superficiels et détachés. Ils s'allient à la mère lorsqu'elle
DÉFICIENCES DANS L'APPRENTISSAGE 147

restreint l'expression instinctuelle de l'enfant, et ne permettent ni


n'offrent d'alternative. Ainsi, aucune expression d'agression ouverte
n'est autorisée et la déformation de caractère qui en résulte englobe
tout. Le tableau éducatif est celui d'idiotie placide et on trouve ces
enfants dans les écoles spéciales.
Nous avons souvent réfléchi à l'existence d'un troisième groupe
qui réussit bien sur le plan éducatif, mais qui souffre d'une carence
affective semblable et de la restriction de l'expression de son agres-
sivité. Les pères de ce groupe sont silencieux, rébarbatifs et distants ;
mais ils sont identifiés à la réussite scolaire et au contrôle des impulsions.
Le lecteur comprendra la nature spéculative des hypothèses relatives
aux deux derniers groupes mentionnés et nous espérons que d'autres
chercheurs psychanalystes porteront leur attention sur ces études
dans un proche avenir.

BIBLIOGRAPHIE
[1] Symposium on Neurotic Ego Distortion (Symposium sur les Distorsions
névrotiques du Moi), InternationalJournal of Psychoanalysis, vol. XXXIX,
nos 2-4, mars-août 1958.
[2] Sigmund FREUD, Neurosis and Psychosis (Névrose et psychose), Collec-
ted Papers, Londres, Hogarth Press, 1948.
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du Moi), Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. IV,
n° 1, 1956.
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Infancy and Childhopd (Quelques manifestations de développement
déviationnel chez le nourrisson et l'enfant), Psychoanalytic Study of the
Child, vol. XI, New York, International Universities Press, 1956.
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la structure psychique), Psychoanalytic Study of the Child, vol. II, New
York, International Universities Press, 1946.
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abandon affectif), International Journal of Psychoanalysis, vol. XXXIII,
1952.
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[8] David RAPAPORT, Organization and Pathology of thought (L'organisation
et la pathologie de la pensée), New York, Columbia University Press,
I951, P. 338.
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tion), Psychoanalytic Study of the Child, vol. X, New York, International
Universities Press, 1955.
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défense et organisation de défense), dans Readings in Psychoanalytic
Psychology, édité par Morton LEVITT, New York, Appleton-Century-
Crofts, 1959.
148 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

[11] Gerald H. J. PEARSON, Psychoanalytic Contributions to the Theory and


Practice of Education (Contributions psychanalytiques à la théorie et à
la pratique de l'éducation), dans Readings in Psychoanalytic Psychology,
édité par Morton LEVITT, New York, Appleton-Century-Crofts, 1959.
[12] Helene DEUTSCH, The imposter : Contributions to Ego Psychology of
a Type of Psychopath (L'imposteur : contributions à la psychologie du
Moi d'un type de psychopathe), Psychoanalytic Quarterly, vol. XXIV,
n° 4, 1955.
[13] Ralph GREENSON, Problems of Identification (Problèmes d'identification),
Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. I, n° 3, 1953.
[14] Ben O. RUBENSTEIN et Morton LEVITT, The Role of Fathers in Child
Psychotherapy (Le rôle des pères dans la psychothérapie infantile),
Bulletin of the Menninger Clinic, vol. XXI, n° I, 1957.
Texte français de la participation du Dr NACHT, Causes et mécanismes des
déformations névrotiquesdu Moi, Revuefrançaise de Psychanalyse,vol. XXII,
n° 2, mars-avril 1958.
LES LIVRES

Marc CHAPIRO, La révolution originelle, préface de Jean WAHL, Paris, Vrin,


1958, 144 p.
Ce livre, qui a reçu un excellent accueil dans les milieux philosophiques,
ne touche qu'indirectement la psychanalyse. C'est une oeuvre spéculative et
non clinique qui touche à divers problèmes de notre théorie. Selon l'auteur, la
peur subconsciente d'une rechute dans l'animalité aurait créé la conscience
humaine. Cette peur, non consciente, aurait poussé l'homme à se réfugier dans
la vie sociale parce que c'est le mode d'existence qui l'éloigne le plus de l'ani-
malité primitive, d'où le sentiment d'angoisse qu'engendre toute exclusion du
groupe. L'angoisse serait une défense contre cette peur de retomber dans l'état
primitif d'animalité.
A cet effort de socialisation de l'individu s'opposerait une force contraire
qui prend sa source dans l'animalité même et qui se manifeste par une hostilité
subconsciente contre la société, une vraie soif de liberté. Cette scission produit
une ambivalence fondamentale qui est résolue par une sublimation de l'instinct
génésique.
Les fondements du livre de M. Chapiro étant très éloignés de ceux de la
psychanalyse, toute critique qui se placerait du point de vue freudien ne saurait
rendre justice aux brillants développements philosophiques de la pensée de
l'auteur.
R. de SAUSSURE.

L. SZONDI, Lehrbuch der experimentellen Triebdiagnostik (Traité du diagnostic


expérimental des pulsions), vol. I, seconde édition, Verlag Hans Huber,
Bern und Stuttgart, 1960, 443 p.
Cette seconde édition comporte de très importantes modifications par
rapport à la première parue en 1947. On sait que Szondi s'est basé pour élaborer
son test sur une théorie psychologique qui tend à unir les résultats de l'oeuvre
de Freud et de ses successeurs à des conceptions génétiques d'une importance
primordiale, selon l'auteur, dans le comportement et le développement psycho-
logique de l'être humain. Le développement de la doctrine de Szondi ces dix
dernières années et les changements qu'il a introduits dans la technique d'inter-
prétation de son test faisaient espérer et souhaiter depuis longtemps une
nouvelle édition de ce traité.
L'auteur a pleinement réussi à nous donner un instrument de travail clair
et très compréhensible malgré la grande complication aussi bien de ses théories
que de l'utilisation de son test.
Il ne nous paraît pas nécessaire de revenir en détail sur la pensée de l'auteur
étant donné qu'elle a été déjà développée dans les pages de cette publication.
150 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Retenons seulement que, d'après Szondi, il faut parler d'un inconscient familial
qui se transmet sur le plan génétique. Or la lecture de cet ouvrage, plus nette-
ment que celle de ses autres publications scientifiques, montre indirectement
que le recours à cet inconscient familial pour la compréhension de la dialectique
entre les pulsions et le Moi avec les maladies mentales qui peuvent en découler,
est de moins en moins défendable.
Car, si Szondi décrit et analyse magistralement des interactions psycho-
logiques qui correspondent dans une très large mesure aux théories psychana-
lytiques modernes du Moi, il n'entraîne pas l'adhésion, malgré une termino-
logie à lui, quant à leur origine génétique.
Quoi qu'il en soit et malgré ces réserves, il est hors de doute que Szondi
a su ajouter beaucoup à l'oeuvre de Freud, qu'il tient d'ailleurs dans la plus
haute estime. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, à notre avis, les diagnostics
élaborés à l'aide du test de Szondi fournissent tant de précieux renseignements
pour la clinique psychiatrique et la psychologie en général.
Tout lecteur qu'intéresse la compréhension psychologique de l'être humain
lira ce livre pour le grand enrichissement de sa pensée et de ses propres concep-
tions. Il n'y a pas beaucoup d'auteurs, dans ce domaine si compliqué, qui nous
fournissent autant que Szondi de matière à réfléchir.
F. SALOMON.

Angelo DOXAS, Palamas (Psychanalyse de la vie et de l'oeuvre de Palamas),


I vol. 464 p., éd. « Hestia », 1960, Athènes.
Le Dr Dracoulides vient de publier (sous le pseudonyme littéraire Angelo
Doxas) un gros volume sur la psychanalyse de la vie et de l'oeuvre de Costis
Palamas, le poète le plus grand de la Grèce moderne et dont le centenaire fut
célébré pendant toute l'année 1959.
Le livre est divisé en trois parties. Dans la première partie intitulée : « Les
20 premières années, point de vue synthétique », et composée de six chapitres,
sont exposés la biographie et le développement psychique du poète pendant les
20 premières années de sa vie. L'auteur insiste sur la situation d'orphelin,
sur la laideur du visage, sur la petitesse de taille et sur l'érotdsme précoce,
qui ont puissamment contribué à la formation du psychisme du poète. Dans la
deuxième partie du livre intitulée : « L'oeuvre interprète l'homme, point de vue
analytique », et composée de dix chapitres, l'auteur se sert des textes du poète
pour démontrer les réactions psychologiques, les mécanismes de défense, les
projections narcissiques et les manifestations érotiques qui caractérisent la
poésie de Palamas à travers ses métaphores lyriques, symboliques et sublimées.
La troisième partie du livre, intitulée : « Rêve et passion », est la plus étendue et
se compose de 15 chapitres. Elle est entièrement consacrée à l'érotisme du poète
qui se trouve en lutte perpétuelle entre le fantasme maternel et l'amour vénal,
tantôt dionysiaque, tantôt platonique. Des chapitres intitulés « Sensualité
verbale et phonétique », « Religiosité et lubricité », « Platonicité dionysiaque »,
« La virago et l'angélique », etc., complètent cette partie. Une série de lettres
d'amour parmi les milliers que le poète aurait adressées à des femmes qu'il
connaissait, de même qu'à des inconnues, sont analysées à la lumière psycha-
nalytique.
A la fin du livre s'ajoute une série de répertoires, index, références biblio-
graphiques, etc., ainsi qu'une liste de « thèses » personnelles de l'auteur sur le
narcissisme autoérotique et alloérotique, la distinction du sentiment d'infériorité
en « oppressionnel » et « réactionnel », les causes pour lesquelles la Sparte antique
n'a pas eu d'artistes et de poètes, les mobiles psychologiques de la République
LES LIVRES 151

et du Banquet de Platon, la différenciation entre autopunition et masochisme,


Surmoi primaire et secondaire, primitivisme régressif et primitivisme infantile,
talent artistique et tendance artistique innée, etc. Quinze autographes et images
dans le texte et hors texte illustrent ce volume.

Rudolf MANDEL, Die Aggressivität bei Schulern (1).


L'auteur décrit les différents comportements agressifs qu'il a pu observer
dans une classe et essaye de les interpréter d'une façon psychologique, il tient
compte à la fois de théories psychanalytiques et de la psychologie des profon-
deurs, mais ses conclusions sont tirées plutôt de l'observation superficielle de
différents cas individuels.
Il décrit les différentes raisons qui peuvent provoquer un comportement
agressif de la part des écoliers.
Ce livre facilitera la compréhension des éducateurs et instituteurs en ce
qui concerne les difficultés qu'ils rencontrent dans leur tâche.
F. SALOMON.

D. BUCKLE, S. LEBOVICI, Les centres de guidance infantile (O.M.S. Genève,


1958, 149 p.).
L'ouvrage de D. Buckle et S. Lebovici sur Les centres de guidance infantile
représente sans doute l'étude la plus précise et la plus complète qui soit parue
à ce jour sur ce sujet.
C'est à la suite d'un colloque tenu à Lausanne en septembre 1956 sous les
auspices de l'O.M.S. que les auteurs purent établir leur texte et ceci à partir
des renseignements provenant aussi bien des conférences prononcées au
colloque que des discussions qui les suivirent. Il ne s'agit pas d'une somme mais
d'un travail d'extraction et de synthèse à partir de sources très diverses bien
que d'orientation commune. Les participants en effet avaient été choisis dans
les différents pays parmi les spécialistes intéressés par les problèmes de guidance
infantile dans toutes les disciplines nécessaires à la marche de tels centres :
pédo-psychiatres, pédiatres, fonctionnaires des services d'hygiène mentale,
travailleurs sociaux et psychologues.
Une courte introduction précise les données de la « Guidance infantile »
différente des pratiques thérapeutiques classiques en ce qu'elle cherche princi-
palement à modifier la symptomatologie de l'enfant par une action sur le milieu.
Elle s'efforce pour cela de dégager l'enfant des influences adultes peu favorables
qui l'environnent ou de modifier l'attitude de cet entourage. Dans ce but il est
nécessaire de pratiquer une anamnèse extrêmement détaillée et beaucoup plus
vaste que l'enquête clinique habituelle. Un chapitre entier est consacré à
cette recherche dont les auteurs soulignent l'importance pour l'évolution et le
pronostic des cas étudiés. L'étendue de cette recherche et de l'action désirée
nécessite bien évidemment la constitution « d'équipes » groupant des spécia-
listes des diverses disciplines utiles. C'est pourquoi le chapitre suivant est
consacré à cette question si importante et si délicate à la fois. Les données
théoriques sur la formation de ces « équipes » sont exposées et aussi, avec
beaucoup de mesure, tous les problèmes qui entravent en fait l'aisance de leur

(1) MANDEL (R.), Die Aggressivität bei Schulern (L'agressivité chez les élèves), Bern, Stutt-
gart, Hans Huber, 1959.
152 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

fonctionnement. Partant des données existantes, les auteurs exposent les diffi-
cultés les plus fréquemmentrencontrées et suggèrent avec pondération quelques
notions de dynamique de groupe propre à les faire disparaître. Ceci les amène
à parler de la formation des principaux techniciens des centres et des connais-
sances théoriques et pratiques qui leur sont indispensables.
Le problème du diagnostic est longuement évoqué. L'absence de nomen-
clature internationale uniforme rend sa formulation parfois difficile et les
auteurs proposent, en tenant compte des recommandations de la Commission
des Nomenclatures du Ier Congrès mondial de Psychiatrie tenu à Paris en
septembre 1950, une classification des troubles du comportement permettant
à la fois la formulation du diagnostic et l'exploitation statistique des résultats.
Le chapitre VII est consacré au traitement. Si les traitements médica-
menteux ne sont qu'évoqués, les thérapeutiques psychologiques font l'objet
d'une étude en trois points :
« 1° Les méthodes
psychothérapiques qui visent à modifier la personnalité
de manière à favoriser le développement harmonieux de l'enfant et à améliorer
son comportement ;
« 2° Les méthodes qui visent à modifier les causes perturbatrices
immédiates
qui existent dans l'entourage de l'enfant (membres de la famille entre autres) ;
« 3° Les mesures thérapeutiques concernant l'adaptation de l'enfant au
milieu. »
Les auteurs expriment à ce sujet l'opinion que la psychanalyse devrait être
réservée aux troubles graves et que, dans le cadre des guidances, les techniques
psychothérapiques simples sont indiquées dans le plus grand nombre des cas.
Ils donnent ensuite des indications sur les méthodes diverses : cure psychana-
lytique, thérapeutiques par le jeu, psychothérapies de groupe (groupes de jeux,
psychodrame de Moreno, groupe d'activité thérapeutique de Slavson, tech-
niques diverses inspirées des données de Jung, d'Adler, de Kareh Horney,
de Rogers, etc.).
L'action sur les parents résultant du point deux comporte des conseils,
des thérapeutiques de simple soutien, des psychothérapies systématisées, des
psychothérapies de groupe.
Les auteurs insistent enfin sur la nécessité d'informer très complètement les
parents sur la nature de la psychothérapie, son évolution et sur l'utilité d'un
maintien prolongé des contacts après la cure.
Le point trois concernant surtout la vie en Internat n'est de ce fait pas
développé.
Deux principes dominent l'action de dépistage :
a) L'impossibilité économique de traiter tous ceux dont l'état de santé
n'est pas parfait ;
b) La difficulté technique de décider rapidement si un malade souffre
ou non de troubles graves.
Il est donc indispensable d'établir une sélection qui se fera en fait suivant
les possibilités effectives des centres, ce qui pourrait dans une certaine mesure
amener une spécialisation de ceux-ci.
L'action préventive nécessite un élargissement des équipes en même temps
que la très grande élévation de leur niveau technique.
Les deux derniers chapitres sont consacrés aux relations extérieures des
centres de guidance infantile et aux problèmes matériels de leur fonctionnement.
Une très large part est faite au rôle des centres dans l'éducation de la collec-
tivité, dans l'éducation des parents, dans la formation et l'éducation du per-
sonnel technique ainsi que dans les recherches concernant l'inadaptation
infantile.
LES LIVRES 153

6 annexes terminent le volume, elles concernent :


1° Les conceptions psychanalytiques sur le développement affectif de l'enfant ;
leur intégration dans les données neuro-biologiques et culturelles ;
2° Le dossier des centres de guidance infantile ;
3° Définition de quelques termes employés ;
4° Historique du colloque ;
5° Liste des participants ;
6° Choix de références bibliographiques.
Tout cet ensemble constitue non seulement une source importante de
renseignements précieux pour l'organisation de nouveaux centres de guidance
infantile mais aussi une base de réflexions sur la plupart des problèmes que pose
l'action en faveur de l'enfance dite « inadaptée ».
Trop souvent les efforts ont été jusqu'à présent dispersés, chacun essayant
au mieux de pourvoir aux besoins immédiats de sa région. Ce livre permet sans
aucun doute un élargissement des conceptions premières et surtout invite
avec beaucoup de tact à envisager avec une meilleure compréhension les
rapports avec les parents et les rapports des différents membres de l'équipe
entre eux. Les attitudes traditionnelles sont généralement très frustrantes pour
l'entourage de l'enfant, entourage à qui l'on a souvent tendance à reprocher
ses responsabilités sans tenir assez compte de ses composantes exactes ou des
difficultés qui peuvent lui être propres, en fonction de sa structure ou du milieu
social dont il provient.
La nécessité d'une équipe multi-disciplinaire est donc évidente mais il
importe que ses membres travaillent dans une atmosphère de complète colla-
boration et ceci n'est pas le moindre intérêt de cet ouvrage que d'apporter des
indications très pondérées sur l'établissement d'un tel climat de travail.
Y. ROUMAJON.
LES REVUES

ACTA PSYCHOTHERAPEUTICA ET PSYCHOSOMATICA


(1960, vol. 8, n° 1)
MAEDER (A.). — KURZE PSYCHOTHERAPIE NACH DEM INDUKTIONSVERFAHREN
(PSYCHOTHÉRAPIE COURTE APRÈS USAGE DE LA MÉTHODE INDUCTIVE) (p. 4).
CARUSO (I.) (1). — LA TECHNIQUE ANALYTIQUE EN TANT QUE TECHNIQUE
« EXISTENTIELLE » (p. 17).
WOOLF (M.) (2). — GRUNDPROBLEME DER PSYCHOSOMATIK (PROBLÈME DE BASE
DE LA PSYCHOSOMATIQUE)(p. 23).
HOCHSTAEDT (B.). — EMOTIONALLY CONDITIONED ENDOCRINE DISORDERS
(TROUBLES ENDOCRINIENS D'ORIGINE AFFECTIVE) (p. 31).
HORMIA (A:). — DAS KIND ALS IDENTIFIKATIONSOBJEKT SEINER ELTERN (L'EN-
FANT COMME OBJET D'IDENTIFICATIONDE SES PARENTS) (p. 44).
TAMARIN (G.). — ZEITERLEBNIS UND ICH-STORUNG (EVÉNEMENT VÉCU ET
PERTURBATION DU MOI) (p. 53).
PHILIPPOPOULOS (G. S.). — THE ANALYSIS OF A CASE OF RABID DOG PHOBIA
(L'ANALYSE D'UN CAS DE PHOBIE DE CHIEN ENRAGÉ) (p. 68).

(1) CARUSO (I.). — LA TECHNIQUE ANALYTIQUE EN TANT QUE TECHNIQUE « EXIS-


TENTIELLE ».
La technique analytique doit être une technique existentielle. Elle est une
praxis basée sur le transfert du vécu dans une situation inter-personnelle.
L'observateur fait partie du système observé ; il modifie ce système par sa
présence et il est modifié par lui. Le sujet de l'analyse doit être accepté dans son
aliénation.

(2) WOOLF (M.). — GRUNDPROBLEME DER PSYCHOSOMATIK (PROBLÈME DE BASE


DE LA PSYCHOSOMATIQUE).
On décrit comme maladies psychosomatiques quatre tableaux organiques :
1. Maladie organique chronique avec superstructure psychique ;
2. Névrose compliquée par une maladie organique intercourante ;
3. État psychogène pathologique avec une conversion de l'excitation portant
sur les organes ;
4. Hystérie de conversion.
Le problème de la spécificité se pose uniquement quant aux relations entre
la maladie psychosomatique et la personnalité du malade.
La conversion somatique se distingue de la conversion hystérique.
S. LEBOVICI.
156 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ACTA PSYCHOTHERAPEUTICA ET PSYCHOSOMATICA


(1960, vol. 8, n° 3)
BOSS(M.) (1). — PSYCHANALYSE ET ANALYSE DU « DASEIN » (p. 161).
FRANKL (V. E.) (2). — EXISTENZANALYSE UND LOGOTHERAPIE (ANALYSE EXIS-
TENTIELLE ET LOGOTHERAPIE) (p. 171).
KRETSCHMER (E.). — DIE SOMATOPSYCHISCHENFUNKTIONSSYSTEME DER SCHI-
ZOPHRENEN IN IHRER EXISTENTIELLEN UND THERAPEUTISCHEN BEDEUTUNG
(LES SYSTÈMES FONCTIONNELS SOMATOPSYCHIQUES DES SCHIZOPHRÈNES DANS
LEUR SIGNIFICATION EXISTENTIELLE ET THÉRAPEUTIQUE) (p. 188).
JORES (A.). — GIBT ES SPEZIFISCH MENSCHLICHE KRANKHEITEN ? (EXISTE-T-IL
DES MALADIES SPÉCIFIQUEMENT HUMAINES ?) (p. 200).
DEUTSCH (F.) (3). — PRINCIPLES OF SECTOR THERAPY (PRINCIPES DE LA THÉRAPIE
DE SECTEUR) (p. 209).
(1) BOSS (M.). — PSYCHANALYSE ET ANALYSE DU « DASEIN ».
Ce travail est consacré à étudier l'accord de l'analyse du Dasein de Heidegger
à la psychanalyse freudienne. D'après l'auteur, l'analyse du Dasein nous permet
de rejeter tous les fondements inacceptables de la théorie psychanalytique et
permet de comprendre le soi-disant transfert et la résistance. Elle nous apprend
une nouvelle attitude silencieuse et respectueuse du médecin vis-à-vis du malade
et de son monde.
(2) FRANKL (V. E.). — EXISTENZANALYSE UND LOGOTHERAPIE (ANALYSE EXIS-
TENTIELLE ET LOGOTHÉRAPIE).
L'auteur discute les buts de la thérapeutique psychanalytique qui serait
la satisfaction des pulsions instinctives ou la réconciliation des exigences du Ça
et du Surmoi. L'homme vit dans un monde rempli de sens et de valeur. La
logothérapie rétablit l'orientation fondamentale vers le monde des objets.
« La volonté de sens » peut être modifiée au point que l'homme vit dans un vide
« existentiel ». C'est là la source des états névrotiques, celle que la logothérapie
appelle névroses « noogènes ». Elle prétend être la forme spécifique du trai-
tement pour ces cas. Elle donne au malade la possibilité de retrouver un sens
à sa vie et lui permet de se retrouver lui-même en assumant ses responsabilités.
L'école logothérapique de l'analyse existentielle voit dans la responsabilité
l'essence de l'existence humaine.
(3) DEUTSCH (F.). — PRINCIPLES OF SECTOR THERAPY (PRINCIPES DE LA THÉ-
RAPIE DE SECTEUR).
L'auteur relate le traitement d'un cas d'hypertension artérielle pour illustrer
ce qu'il désigne sous le nom de psychothérapie de secteur : il s'agit d'une psycho-
thérapie limitée à un secteur de la personnalité dont le but est l'adaptation à une
situation brutale donnée, en modifiant le système de défense. Cette thérapeu-
tique est conçue pour agir sur les facteurs inconscients qui influencent la
situation réelle. L'approche du malade est basée sur la compréhension de ces
motivations inconscientes, grâce à la méthode appelée « anamnèse associative ».
En divisant le Moi du malade en une partie adulte qui est reliée et renforcée
au Moi du thérapeute grâce à la relation transférentielle, et en une autre partie
infantile, le patient peut adopter une perspective plus vaste et devient ainsi
capable de mieux tolérer les frustrations et de résoudre de façon plus construc-
tive ses propres problèmes.
S. LEBOVICI.
LES REVUES 157

THE AMERICAN IMAGO


(vol. 16, 1959, n° 3)
LOEB (Laurence). — PSYCHOPATHOGRAPHY AND TOULOUSE-LAUTREC (LA
PSYCHOPATHOLOGIE ET TOULOUSE-LAUTREC) (p. 213).
Ross SMITH (Gordon). — SHAKESPEARE AND FREUDIAN INTERPRETATIONS
(SHAKESPEARE ET LES INTERPRÉTATIONS FREUDIENNES) (p. 225).
KOEGLER (Ronald R.). — IN DEFENSE OF THE PUN (POUR LA DÉFENSE DU CALEM-
BOUR) (p. 231).
FELDMAN (Harold). — THE PROBLEM OF PERSONAL NAMES AS A UNIVERSAL
ELEMENT IN CULTURE (LA QUESTION DES NOMS PERSONNELS, ÉLÉMENT UNI-
VERSEL DANS LA CULTURE) (p. 237).
BRUYN (G. W.) et de JONG (U. J.).
— THE MIDAS-SYNDROME. AN INHERENT
PSYCHOLOGICAL MARRIAGE-PROBLEM (LE SYNDROME DE MIDAS : PROBLÈME
PSYCHOLOGIQUE PROPRE AU MARIAGE) (P. 251).
VREDENBURGH (Joseph L.).
— FURTHER CONTRIBUTIONS TO A STUDY OF THE
INCEST OBJECT (NOUVELLES CONTRIBUTIONS A UNE ÉTUDE DE L'OBJET INCES-
TUEUX) (p. 263).

THE AMERICAN IMAGO


(vol. 17, Summer 1960, n° 2)
VESZY-WAGNER (L.). — MISTRESS POKAI, A CONTRIBUTION TO THE THEORY OF
OBSESSIVEDOUBTS (MISTRESS POKAI, CONTRIBUTION A LA THÉORIE DES DOUTES
(p. III).
OBSESSIONNELS)
BARRON (David B.). — THE BABE THAT MILKS : AN ORGANIC STUDY OF MACBETH
(L'ENFANT QUI TÈTE : UNE ÉTUDE ORGANIQUE DE MACBETH) (p. 133).
FELDMAN (Arthur A.). — THE DAVIDIC DYNASTY AND THE DAVIDIC MESSIAH
(LA DYNASTIE DE DAVID ET LE MESSIE DE LA LIGNÉE DE DAVID) (p. 163).
ZELIGS (Dorothy F.). — A STUDY OF KING DAVID (UNE ÉTUDE SUR LE ROI
DAVID) (p. 179).
SHRUT (Samuel D.). — COPING WITH THE « EVIL EYE » OR EARLY RABBINICAL
ATTEMPTS AT PSYCHOTHERAPY(FAIRE FACE AU « MAUVAIS OEIL » OU LES PREMIERS
ESSAIS RABBINIQUES DE PSYCHOTHÉRAPIE) (P. 201).

JOURNAL OF THE AMERICAN PSYCHOANALYTIC ASSOCIATION


(vol. VII, 4, 1959)
JACOBSON (Edith) (1). — DEPERSONALIZATION (DÉPERSONNALISATION)(p. 581).
ARLOW (Jacob A.) (2). — THE STRUCTURE OF THE DÉJA VU EXPERIENCE (LA
STRUCTURE DE L'EXPÉRIENCE DU « DÉJÀ VU ») (p. 611).
RANGELL (Leo) (3). — THE NATURE OF CONVERSION (LA NATURE DE LA CONVER-
SION) (p. 632).
GREENSON (Ralph R.) (4).
— PHOBIA, ANXIETY AND DEPRESSION (PHOBIE,
ANXIÉTÉ ET DÉPRESSION) (p. 663).
WANGH (Martin) (5). — STRUCTURAL DETERMINANTS OF PHOBIA (DÉTERMINANTS
STRUCTURAUX DE LA PHOBIE) (p. 675).

(1) JACOBSON(Edith). — DEPERSONALIZATION (DÉPERSONNALISATION).


L'étude clinique d'une série de cas amène l'auteur à constater que les états
de dépersonnalisation représentent toujours des essais de solution de conflits
158 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

narcissiques, qui présupposent des relations objectales d'un type narcissique.


Mais ce conflit n'est pas dû à un schisme entre le Surmoi et le Moi comme dans
la dépression. Le conflit se développe à l'intérieur du Moi et son origine est
un conflit entre différentes identifications.
Même des personnes normales peuvent, à l'occasion, répondre par des
états passagers de dépersonnalisation à des événements traumatisants ou même
à des événements simplement inusuels.
Mais tout en constatant que le conflit se situe à l'intérieur du Moi, l'auteur
souligne que l'instabilité et l'affaiblissement de la structure du Surmoi et les
contradictions consécutives étaient, dans tous les cas observés, cause de
l'invasion du Moi par les pulsions. Celles-ci provoquèrent une fissure dans le
Moi entre la partie qui essayait de maintenir un niveau normal de compor-
tement, basée sur des identifications stables, et la partie qui avait régressé
temporairementet s'était abandonnée à des identifications infantiles, sadomaso-
chiques et prégénitales.
Les mécanismes défensifs spécifiques qui induisent les états de déperson-
nalisation sont dirigés contre ces identifications inacceptables et sont un essai
de les abolir en niant la partie indésirable du Moi.
L'auteur termine son étude par quelques remarques intéressantes sur la
dépersonnalisation dans la schizophrénie. Les expériences de dépersonnali-
sation, qui se placent en général au début de la maladie, sont considérées comme
l'indice d'une mobilisation subite de processus régressifs, et non comme procès
restitutif ; elles sont donc ici aussi une défense du Moi qui essaie de maintenir
et de retrouver son intégrité en reniant et détachant la partie malade.

(2) ARLOW (Jacob A.). — THE STRUCTURE OF THE DÉJA VU EXPERIENCE (LA
STRUCTURE DE L'EXPÉRIENCE DU « DÉJA VU »).

L'auteur résume la question du point de vue structural en disant que le


phénomène du déjà vu est le résultat d'une combinaison de différentes activités
défensives du Moi dans une situation qui symbolise et stimule des souvenirs,
des désirs ou des fantasmes anxiogènes qui sont, par le mécanisme du déjà vu,
minimisés, rejetés dans l'irréel, la rêverie et le passé. L'origine de la pertur-
bation est déplacée vers la situation extérieure pour supprimer l'importance
des sources d'anxiété intérieures. La situation actuelle est offerte comme
substitut pour maintenir la répression du souvenir ou du fantasme qu'elle
remplace.
Discussion très détaillée de la littérature psychanalytique du « déjà vu »
et analyse de cas. Riche bibliographie.

(3) RANGELL (Léo). — THE NATURE OF CONVERSION (LA NATURE DE LA


CONVERSION).

La thèse que défend l'auteur est la suivante : le processus de conversion


doit être séparé de la notion d'hystérie ; il doit acquérir une indépendance
scientifique et ses mécanismes de base, ses fonctions et ses limites sont à définir.
L'essence même de la conversion serait le déplacement des énergies psychiques
de l'investissement des processus mentaux vers l'innervation somatique ; cette
dernière exprimerait ainsi de façon déformée les pulsions défendues et répri-
mées. La conversion peut ainsi avoir lieu à tous les échelons de la psycho-
pathie, à tous les stades du développement du Moi et du développement
libidinal.
LES REVUES 159

(4) GREENSON (Ralph R.). — PHOBIA, ANXIETY AND DEPRESSION (PHOBIE,


ANXIÉTÉ ET DÉPRESSION).

L'objectif que se pose l'auteur est de réexaminer et réévaluer la notion


de phobie, les phobies étant considérées conventionnellement comme une
manifestation de l'hystérie. Dans les chapitres : « Anxiété et traumatisme » ;
« La formation des symptômes phobiques » ; « Les
phobies comme catégorie
de diagnostic », l'auteur étudie différentes manifestations d'anxiété et arrive à
l'hypothèse que l'anxiété primaire et la dépression primaire sont deux stades
de base du Moi qui représentent des niveaux de développement différents,
l'anxiété primaire étant le stade antérieur. Dans l'anxiété primaire, la perte
de l'objet extérieur précipite la perte de cathexis de l'objet intérieur, ce qui
amène une perte de la fonction du Moi. Dans la dépression primaire, par
contre, la perte de l'objet extérieur n'entraîne pas la destruction de l'objet
intérieur et de la fonction du Moi ; des mécanismes de récupération viennent
s'insérer ici. L'hypothèse que l'auteur entend développer dans des travaux
futurs est que toute névrose pourrait être retracée jusqu'à ses origines, soit
l'anxiété primitive, soit la dépression primitive.

(5) WANGH (Martin). — STRUCTURAL DETERMINANTSOF PHOBIA (DÉTERMINANTS


STRUCTURAUX DE LA PHOBIE).

En analysant un cas de topophobie, l'auteur montre :


a) Comment le contrôle des pulsions est perturbé chez la malade par le fait
que les premiers conflits d'ambivalence n'avaient pas été résolus par
l'identification ;
b) Comment la tendance d'éviter les conflits et les tensions est renforcée par
l'attitude de la mère qui se séparait de l'enfant à la moindre provocation ;
c) Comment le déplacement d'objet est encouragé par une relation primitive
d'objet peu solide et par la disponibilité d'objets de remplacement (grand-
mère, nurse, etc.) ;
d) Comment la mère de la malade, en insistant sur sa loyauté, empêche l'iden-
tification solide avec la nurse.
Cette analyse est un essai de retracer le développement psychogénétique
qui aboutit finalement à la phobie. L'auteur démontre ainsi que la conception
structurale du fonctionnement psychique ouvre de nouvelles possibilités à la
recherche dans le domaine du choix des névroses.
S. A. SHENTOUB.

THE PSYCHOANALYTIC QUARTERLY


(vol. XXIX, 1960, n° 1)

BALINT (Michael) (1). — PRIMARY NARCISSISM AND PRIMARY LOVE (NARCISSISME


PRIMAIRE ET AMOUR PRIMAIRE) (p. 6).
PRAGER (Daniel). — AN UNUSUAL FANTASY OF THE MANNER IN WHICH BABIES
BECOME BOYS OR GIRLS (UN FANTASME INHABITUEL CONCERNANT LA MANIÈRE
SELON LAQUELLE LES BÉBÉS DEVIENNENT DES GARÇONS OU DES FILLES) (p. 44).
MONSOUR (Karem J.) (2). — ASTHMA AND THE FEAR OF DEATH (L'ASTHME ET LA
CRAINTE DE LA MORT) (p. 56).
MENAKER (Esther) (3). — THE SELF-IMAGE AS DEFENSE AND RESISTANCE (L'IMAGE
DU MOI COMME DÉFENSE ET RÉSISTANCE) (p. 72).
160 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

SHAKOW (David). — THERECORDED PSYCHOANALYTIC INTERVIEW AS AN OBJEC-


TIVE APPROACH TO RESEARCH IN PSYCHOANALYSIS (L'ENREGISTREMENT DE
L'ENTRETIEN PSYCHANALYTIQUE : APPROCHE OBJECTIVE DE LA RECHERCHE EN
PSYCHANALYSE) (p.82).
JOSEPH (Edward D.). — CREMATION, FIRE, AND ORAL AGGRESSION (INCINÉRA-
TION, FEU ET AGRESSION ORALE) (p. 98).

(1) BALINT (Michael). —PRIMARY NARCISSISM AND PRIMARY LOVE (NARCISSISME


PRIMAIRE ET AMOUR PRIMAIRE).

1) Freud a proposé trois théories des relations les plus primitives de l'indi-
vidu avec son environnement : la relation d'objet primaire, l'autoérotisme
primaire et le narcissisme primaire.
2) Il a essayé de faire une synthèse de ces trois théories en faveur du narcis-
sisme primaire. Il considérait alors l'autoérotisme comme la satisfaction carac-
téristique de la phase du narcissisme primaire tout en considérant tous les
types de relations d'objet comme secondaires.
Cette construction théorique contient plusieurs contradictions auxquelles
Freud n'a pas été sensible. Au cours de ces dernières années, Hartmann, Kris
et Löwenstein les ont soulignées et ont en même temps proposé une nouvelle
terminologie qui, si elle résolvait certains problèmes, en faisait surgir d'autres.
3) Quand l'auteur examine les arguments de Freud et de ses successeurs
en faveur du narcissisme primaire, il juge que ces arguments prouvent seule-
ment l'existence du narcissisme secondaire. Même dans les états régressifs
de la schizophrénie et du sommeil, il semble que la régression soit plutôt à une
sorte de relation, primaire qu'au narcissisme primaire.
4) L'auteur rejette aussi la solution qui consiste à faire remonter le narcis-
sisme primaire à la période foetale. Les arguments en faveur de cette solution
sont compatibles avec son existence, mais ne le prouvent pas. L'auteur propose
alors une théorie de l'amour primaire qui semble mieux s'accorder aux faits
observés.
5) A la lumière de cette théorie, un grand nombre d'observations cliniques
sont mieux comprises et reliées entre elles. Ces observations comprennent des
expériences avec les schizophrènes, les alcooliques, les malades narcissiques, et
les différentes variations de technique proposées par plusieurs auteurs pour
permettre au malade d'établir une relation thérapeutique efficace dans la
situation analytique.
6) Pour terminer, l'examen de la vie érotique de l'homme apporte de
nouveaux arguments à la théorie de l'amour primaire.
(2) MONSOUR (Karem J.). — ASTHMA AND THE FEAR OF DEATH (L'ASTHME ET
LA CRAINTE DE LA MORT).
Le syndrome clinique de l'asthme semble avoir ses racines dans un type
de rapports particuliers dans la symbiose mère-enfant.
Il s'agit de la façon dont la mère répond aux cris de l'enfant et en tient
compte. L'enfant ressent la possessivité anxieuse de la mère comme une menace
à son existence (identité du Moi).
L'asthme peut alterner avec une névrose d'angoisse ou être remplacée par
elle, la phobie latente étant la peur de la mort.
Du fait que la relation à la mère conduit à une érotisation intense de la
fonction respiratoire, l'asthme représente un effort avorté d'obtenir une satis-
faction sexuelle par un système d'organes inapproprié.
LES REVUES 161

(3) MENAKER (Esther). — THE SELF-IMAGEAS DEFENSE AND RESISTANCE (L'IMAGE


DU MOI COMME DÉFENSE ET RÉSISTANCE).
L'auteur décrit une défense de transfert quelquefois difficile à déceler.
Il s'agit de la projection de l'image du Moi du malade sur l'analyste qui repré-
sente la mère comme source d'apports narcissiques.
La résistance habituelle du Moi est de ne pas laisser accéder à la conscience
les pulsions instinctuelles à cause de l'anxiété qu'elles provoquent. Quelquefois,
ces pulsions persistent après être devenues conscientes : c'est que l'existence
d'une autre forme de résistance dans une partie isolée du Moi n'a pas été
touchée. L'image du Moi est confondue avec l'image de l'analyste et sert de
défense contre l'angoisse de séparation : elle empêche les changements dyna-
miques de la personnalité et annule les gains possibles de la prise de conscience
qui permet à la compréhension de se transformer en activité utile.
Cette interdépendance de l'image du Moi et de celle de l'analyste n'est
qu'un aspect de la dépendance, c'est-à-dire d'un développement arrêté et
anormal du Moi. Il semble que ce mauvais développement du Moi soit lié à
des expériences orales primitives.
C'est par l'analyse de cette résistance que la réaction thérapeutique négative
peut être surmontée.
L. DREYFUS.

PSYCHOSOMATIC MEDICINE
JOURNAL OF THE AMERICAN PSYCHOSOMATIC SOCIETY
(vol. XXI, 1959)
N° 1, January-February
EHRENTHEIL (Otto F.). — SOME REMARKS ABOUT SOMATO-PSYCHIC COMPARED
TO PSYCHOSOMATIC RELATIONSHIPS (QUELQUES REMARQUES A PROPOS D'UNE
COMPARAISON ENTRE INTER-RELATIONS SOMATO-PSYCHIQUES ET PSYCHO-
SOMATIQUES)(p. 1).
ARNAUD (Sara H.). — SOME PSYCHOLOGICAL CHARACTERISTICS OF CHILDREN OF
MULTIPLE SCLEROTICS (QUELQUES CARACTÉRISTIQUES PSYCHOLOGIQUES D'EN-
FANTS NÉS DE PARENTS ATTEINTS DE SCLÉROSE EN PLAQUES) (p. 8).
LEWIN (Karl Kay). — ROLE OF DEPRESSION IN THE PRODUCTION OF ILLNESS IN
PERNICIOUS ANEMIA (ROLE DE LA DÉPRESSION DANS LE DÉCLENCHEMENT DE
L'ANÉMIE PERNICIEUSE) (p. 23).
STUNTZ (Edgar C). — THE BEARD AS AN EXPRESSION OF BODILY FEELINGS IN A
SCHIZOPHRENIC (LA BARBE EN TANT QU'EXPRESSION DES SENSATIONS CORPO-
RELLES CHEZ UN SCHIZOPHRÈNE) (p. 28).
LUBY (Elliot D.) et coll. — STRESS AND THE PRECIPITATION OF ACUTE INTER-
MITTENT PORPHYRIA (STRESS ET DÉCLENCHEMENTDES ACCÈS DE PORPHYURIE)
(P. 34).
SMITH (C. M.) et HAMILTON (J.). — PSYCHOLOGICAL FACTORS IN THE NARCO-
LEPSY-CATAPLEXYSYNDROME (FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DANS LE SYNDROME
DE NARCOLEPSIE-CATAPLEXIE)(p. 40).
BECK (Aaron T.) et HURVICH (Marvin S.). — PSYCHOLOGICAL CORRELATES OF
DEPRESSION (CORRÉLATIONS PSYCHOLOGIQUES DE LA DÉPRESSION) (p. 50).

N° 2, March-April
BRUNER (Jerome S.). — THE COGNITIVE CONSEQUENCES OF EARLY SENSORY
DEPRIVATION(SPECIAL ARTICLE) (CONSÉQUENCESCOGNITIVES DES FRUSTRATIONS
SENSORIELLES PRÉCOCES (ARTICLE SPÉCIAL) (p. 89).

PSYCHANALYSE 11
162 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

CHAFETZ (Morris E.) et SCHWAB (Robert S.). — PSYCHOLOGICAL FACTORS


INVOLVED IN BIZARRE SEIZURES : REPORT OF FOUR CASES (FACTEURS PSYCHO-
LOGIQUES IMPLIQUÉS DANS CERTAINES CRISES CONVULSIVES) (p. 96).
PANETH (Herbert G.). — SOME OBSERVATIONS ON THE RELATION OF PSYCHOTIC
STATES TO PSYCHOSOMATIC DISORDERS (QUELQUES OBSERVATIONS SUR LA
RELATION EXISTANT ENTRE ÉTATS PSYCHOTIQUES ET TROUBLES PSYCHOSO-
MATIQUES) (p. 106).
WOLFF (Peter H.). — OBSERVATIONS ON NEWBORN INFANTS (OBSERVATIONS SUR
LES NOUVEAU-NÉS) (p. 110).
CHAPMAN (A. H.). — PSYCHOGENIC URINARY RETENTION IN WOMEN :
REPORT OF
A CASE (RÉTENTION D'URINE PSYCHOGÉNÉTIQUE CHEZ LA FEMME : RELATION
D'UN CAS) (p. 119).
DEUTSCH (Felix) (1). — CORRELATIONS OF VERBAL AND NONVERBAL COMMUNI-
CATION IN INTERVIEWS ELICITED BY THE ASSOCIATIVE ANAMNESIS (CORRÉLA-
TIONS ENTRE COMMUNICATIONVERBALE ET NON-VERBALEDANS LES ENTRETIENS
CONDUITS SELON LA MÉTHODE DE L'ANAMNÈSE ASSOCIATIVE) (p. 123).
SCHOTTSTAEDT (William W.) et coll.
— PRESTIGE AND SOCIAL INTERACTION ON
A METABOLIC WARD (INTERACTIONS SOCIALES EN MILIEU HOSPITALIER) (p. I31).
FISHER (Seymour). — EXTENSIONS OF THEORY CONCERNING BODY IMAGE AND
BODY REACTIVITY (PROLONGEMENT DE LA THÉORIE CONCERNANT L'IMAGE DU
CORPS ET SES RELATIONS) (p. 142).
LEARMONTH (George J.) et coll. — RELATIONSHIPS
BETWEEN PALMAR SKIN
POTENTIAL DURING STRESS AND PERSONALITY VARIABLES (RELATIONS ENTRE
RÉPONSES GALVANIQUES CUTANÉES PENDANT LES STRESS ET VARIABLES DE LA
PERSONNALITÉ) (p. 150).
STRAUS (Erin W.).
— THE FOURTH INTERNATIONAL CONGRESS OF PSYCHO-
THERAPY (LE IVe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHOTHÉRAPIE) (p. 158).

N° 3, May-June
BANDLER (Bernard). — HEALTH ORIENTED PSYCHOTHERAPY (SPECIAL ARTICLE)
(PSYCHOTHÉRAPIE AXÉE SUR LE « FACTEUR SANTÉ » (ARTICLE SPÉCIAL) (p. 177).
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(1) DEUTSCH (Felix). — CORRELATIONS OF VERBAL AND NONVERBAL COMMUNI-


CATION IN INTERVIEWS ELICITED BY THE ASSOCIATIVE ANAMNESIS (CORRÉLA-
TIONS ENTRE COMMUNICATION VERBALE ET NON-VERBALEDANS LES ENTRETIENS
CONDUITS SELON LA MÉTHODE DE L'ANAMNÈSE ASSOCIATIVE).
La méthode de l'anamnèse associative décrite par F. Deutsch dès 1939
a été ici systématiquement utilisée chez un certain nombre de patients pour
étudier comparativement leurs relations avec l'investigateur, tant sur le plan
verbal que non-verbal.
L'expérience est conduite successivement par trois investigateurs différents,
cependant que le comportement moteur du sujet est soigneusement relevé au
cours de ces entretiens.
Le présent article est un rapport préliminaire d'un projet de recherche
sur « les corrélations entre la communication verbale et non-verbale dans les
entretiens cliniques ». L'étude d'un cas est rapportée ici extensivement, malheu-
reusement sans sa transcription littérale.
Au cours de la séance, c'est essentiellement le comportement moteur qui
reflète, sur un plan non-verbal, la somme des interférences sensorielles issues
de l'action commune du sujet et de l'investigateur. Dans cette perspective, les
« associations posturales » représenteraient les éléments basaux, primaires,
d'une part de l'Ego encore immature.Proche d'une sorte d'acting out, le compor-
tement postural exprime de façon rudimentaire ce qui n'a pu atteindre le
niveau verbal. L'auteur souligne que l'Ego, par son comportement moteur
représentant une irruption du matériel inconscient, livre le secret de ce qui était
réprimé. Trouvant là une voie supplémentaire pour comprendre le sens des
symptômes en cause, F. Deutsch insiste également sur la fidélité de cette
technique, la communication « posturale » lui paraissant jouer plus difficilement
le rôle d'écran que le matériel verbal.
Une telle étude se situe dans une perspective voisine de celle adoptée par
P. Marty et M. Fain, dans leur rapport consacré à l'importance du rôle de la
motricité dans la relation d'objet.
LES REVUES 165

(2) GIOVACCHINI (Peter L.). — THE EGO AND THE PSYCHOSOMATIC STATE :
REPORT OF TWO CASES (LE MOI ET LES ÉTATS PSYCHOSOMATIQUES : RELATION
DE DEUX CAS).

Il s'agit d'un travail d'un indiscutable intérêt théorique. L'auteur, à partir


de la névrose de transfert de deux patients en analyse, s'est attaché à étudier et
à mettre en rapport état d'intégration du Moi et troubles somatiques. Dans les
deux cas, il existait un « déplacement » de la symptomatologiephysique, rela-
tivement à une modification de l'état de l'Ego. C'est ainsi que migraines, hyper-
tension chez un malade, migraines et ulcère peptique chez l'autre, étaient liés
à une apparence d'équilibre psychique, à une relative stabilité de l'Ego en raison
de l'efficacité de la défense, tandis que l'asthme se déclenchait lorsque l'Ego
« semblait perdre son unité et son organisation ».
Il existerait donc deux types de relations entre syndromes physiques et
équilibre psychique ; selon l'un, le syndrome physique, avec d'autres facteurs,
peut être considéré comme contribuant à la stabilité et à l'intégration du Moi
(par exemple l'énergie est liée par le symptôme qui contribue ainsi à assurer
la défense de l'Ego, même lorsque le dit symptôme représente une dysfonction
organique) ; selon l'autre, le symptôme physique représente une dysfonction
associée à une désorganisation régressive.
Il est remarquable de voir introduire de façon convaincante en psycho-
somatique une hiérarchie des fonctions de l'Ego, en associant les points de vue
génétique et économique.
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PARROT (P.), et GUENEAU (M.), Les gangs d'adolescents, Psychosociologie de
la délinquance juvénile : de l'observation à la thérapeutique, Paris, Presses
Universitaires de France et Privat, 1959.
PERESTRELLO (Danilo), Medicina psicosomatica, Rio de Janeiro, Borsoi, 1958.
PIAGET (Jean), The moral judgment of the child, London, Kegan, Trench,
Trubner & Co., 1932.
PICKFORD (R. W.), The analysis of an obsessional, New York, Norton & Co.,
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RAMBERT (Madeleine), La vie affective et morale de l'enfant, 12 ans de pratique
psychanalytique, Neuchâtel et Paris, Delachaux & Niestlé, 1949.
RICHARD (G.), La psychanalyse et la morale, Lausanne, Payot, 1946.
SCHNEIDER (Daniel), The psychoanalyst and the artist, New York, Farrar, 1950.
SÉCHEHAYE (M. A.), La réalisation symbolique. Nouvelle méthode de psychothérapie
appliquée à un cas de schizophrénie, Berne, Hans Huber, 1947.
SÉCHEHAYE (M. A.), Journal d'une schizophrène. Auto-observation d'une schi-
zophrène pendant le traitement psychothérapique, Paris, Presses Universitaires
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Universities Press, 1958.
SLAVSON (S. R.), Child psychotherapy, New York, Columbia University Press,
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SLAVSON (S. R.), An introduction to group therapy, New York, Inter. Universities
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SPITZ (René A.), A genetic field theory of ego formation. Its implications for
pathology, New York, Inter. Universities Press, 1959.
THORNTON (Nathaniel), Problems in abnormal behavior, Philadelphia, Blakis-
ton Co., 1946.
INFORMATIONS

ENSEIGNEMENT DE LA TECHNIQUE DE RELAXATION


(« TRAINING AUTOGÈNE » DE SCHULTZ)

Des séances théoriques et pratiques avec entraînement didactique à la relaxa-


tion selon la technique de J. H. SCHULTZ (Training autogène) réservées exclusi-
vement aux médecins, sont organisées périodiquement à la Clinique psychia-
trique de la Faculté de Médecine de Strasbourg(Directeur : Pr Th. KAMMERER).
Elles sont confiées au Dr R. DURAND DE BOUSINGEN, élève direct du Pr SCHULTZ
et traducteur de son ouvrage principal sur le training.
La prochaine session s'ouvrira à partir de février ou mars 1961. Elle compren-
dra 8 séances hebdomadaires ayant lieu le soir. Les jours et heures précis seront
adaptés aux convenances de la majorité des participants.
Pour tous renseignements et pour l'inscription, écrire au Dr R. DURAND DE
BOUSINGEN, Clinique psychiatrique, 1, place de l'Hôpital, Strasbourg.

CONGRÈS MONDIAL DE PSYCHIATRIE


(Montréal, Canada, june 4-10, 1961)
A Montréal, du 4 au 10 juin 1961 se tiendra le IIIe Congrès mondial de
Psychiatrie. On s'attend à une participationen très grand nombre, de psychiatres
des 70 pays qu'a contactés le Comité d'organisation.
Pour la première fois depuis le Congrès mondial tenu à Paris en 1950,
on aura l'occasion de formuler des projets tenant compte du progrès rapide
de la psychiatrie au cours des dix années écoulées. Des spécialistes de renommée
mondiale participeront aux séances plénières. Durant huit de ces séances
plénières (nous annonce Dr R. A. Cleghorn, directeur du Comité des Pro-
grammes), les sujets suivants seront traités : hôpital mental, psychothérapie,
psychiatrie sociale, psychopathologie, neurophysiologie, thérapie physique,
psychiatrie infantile et familiale et psychologie comparative. On prévoit des
commissions spéciales sur des sujets d'intérêt particulier. Environ le tiers
des 450 communications prévues seront traduites simultanément dans les
quatre langues officielles, à savoir : l'anglais, le français, l'allemand et l'espagnol.
De plus, on présentera des films.
Un programme d'activités sociales pour les soirées est en voie de prépa-
ration, ainsi qu'un programme quotidien de loisirs pour les dames et les
174 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

enfants ; ces derniers seront divisés en trois groupes selon leur âge : 5 à 9 ans,
9 à 12 ans, et adolescents.
L'inscription au Congrès et une réception auront lieu le dimanche 4 juin.
Le programme scientifique commencera le lundi 5 pour se terminerle samedi 10.
On a chargé l'agence de voyage Thos. Cook and Son/Wagons-Lits de
l'organisation matérielle ; on obtiendra des renseignements au sujet des
voyages en groupe en s'adressant à leurs bureaux.
Pour obtenir un deuxième avis donnant tous les renseignements quant
à l'inscription et aux communications, on est prié de s'adresser à :
IIIe Congrès mondial de Psychiatrie
Allan Memorial Institute
1025 ouest, avenue des Pins
Montréal 2, Canada

Le gérant : Serge LEBOVICI.


1961. — Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme (France)
ÉDIT. N° 26 206 Dépôt légal : 2-1961 IMP. N° 16 588
IMPRIMÉ EN FRANCE
MÉMOIRES ORIGINAUX

Du temps d'un silence


APPROCHE TECHNIQUE, CONTRE-TRANSFÉRENTIELLE
ET
PSYCHODYNAMIQUE
par R. BARANDE (1)

« Il n'y a pas, je crois, de pire épreuve pour


l'analyste débutant que de se heurter à un silence
véritablement obstiné. En guise de consolation
pour ceux qui ont dû affronter cette regrettable
contingence, que l'on me permette seulement de
rappeler l'expérience d'Abraham qui, au faite de
sa carrière, eut à se mesurer avec un patient...
qui refusait de parler. Après trois semaines d'un
conflit silencieux, le patient se leva du divan,
proféra le mot inimprimable et s'en fut. »
E. GLOVER,
Technique de la psychanalyse.
« Nous tendons de toutes nos forces à écarter
la mort, à l'éliminer de notre vie. Nous avons
essayé de jeter sur elle le voile du silence... «
S. FREUD,
Considérations actuelles
sur la guerre et la mort.

Nous rapportons ici un cas « difficile » du fait d'une résistance par


le silence très serrée, en relation avec une « structure prégénitale »;
l'éclairage sur la dynamique de la cure étant principalement donné
par l'analyse des réactions contre-transférentielles.
Position méthodologique
Deux méthodes d'exposition apparaissent également possibles.
L'une consisterait en un exposé systématique du déroulement de la
cure, montrant la progression technique du travail d'interprétation,
pour dégager enfin un aperçu théorique du cas, plus ou moins spéculatif.

(1) Mémoire de candidature à la Société psychanalytique de Paris.


PSYCHANALYSE 12
178 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Cette méthode nous a semblé convenir à l'étude d'une névrose d'allure


classique mais non à celle d'un cas atypique. C'est d'ailleurs à son
propos que Glover dénonce le mythe de l' « analyste parfaitement
analysé », développant automatiquement et avec succès une technique
éprouvée par d'autres et qu'il fait immédiatement sienne, sans que l'on
voie comment dans ce premier usage, il se situe dans ce maniement.
Nous avons préféré la méthode réaliste qui consiste, en restant dans
la ligne générale de la précédente, à assumer la position d'analyste,
plus préoccupé de ses réactions dans le maniement technique et de ses
fautes, que de l'illustration des principes généraux de la technique et
de la théorie, alors qu'il n'a avec ceux-ci qu'une familiarité verbale.
Du point de vue de la technique et des problèmes que devrait poser
son maniement, la rareté des travaux cliniques centrés sur l'analyse
précise des réactions contre-transférentielles nous a paru surprenante.
Il semblerait pourtant que l'étude des vécus contre-transférentiels,
de leur mode de dépassement et d'intégration dans la dynamique de la
cure, devrait fournir un bon révélateur de la praxis psychanalytique.
Cette exigence nous semble devoir fonder essentiellement ce type de
travail sur l'analyse de ce qu' « est » le thérapeute, dans sa première
rencontre avec l'autre-malade. D'autant plus si, comme le dit Nacht,
le faire de l'analyste se ramène « moins à ce qu'il dit qu'à ce qu'il est ».
En effet, parmi les autres variables interférant dans la relation
analytique, la plupart ne paraissent impliquer qu'une faible marge de
variations d'un cas à l'autre (connaissances théoriques de l'analyste,
progression type des élaborations interprétatives, « structures névro-
tiques » des patients). Elles pré-déterminent une certaine constance, à
quelques formulations près, de ce que dira l'analyste quel qu'il soit,
aux divers temps de l'évolution de la cure.
Par contre, la variable plus spécifique, chaque fois originale et qui
s'avère en fait le moteur, un facteur dynamique essentiel du devenir
de la cure, est bien l' « être » de l'analyste, sa « présence » en situation
analytique. Si elle acquiert d'autant plus de valeur avec l'expérience,
l'analyste ne peut que gagner à la connaître précisémentdès ses premiers
passages à l'acte analytique : tel qu'en lui-même sa praxis le change.
Mais il ne s'agit sans doute là que d'évidences aujourd'hui banales :
notre excuse à les rappeler est le paradoxe de fait qu'elles n'ont guère
orienté de travaux cliniques les explicitant.
De fait, notre expérience des analyses contrôlées a suffi à nous
montrer les réactions habituelles à toute évocation du contre-transfert,
depuis le recul pudique devant la tare honteuse jusqu'aux réactions
DU TEMPS D'UN SILENCE 179

de catastrophe devant le tabou ; et les faits nous ont semblé confirmer


qu'à éviter de se montrer, on pouvait manquer à se connaître.
Nous essaierons donc de « montrer » que si l'on ne considère pas le
contre-transfert (et la « présence » de l'analyste) comme une calamité,
son maniement devient un instrument essentiel de la conduite de la
cure.
La présentation d'un « cas de silence » nous a paru également justifiée
par la rareté des travaux sur les analyses de malades silencieux, rareté
comparable à celle des études cliniques des réactions de contre-transfert.
Quoi qu'il en soit, les circonstances ont fait que parmi nos premiers
malades suivis au Centre de traitements ou en pratique privée (les
indications d'analyse étant dans tous les cas indiscutables), nombreux
étaient les cas de résistance par le silence. Ces circonstances n'ont à
vrai dire rien d'exceptionnel : Glover a insisté avec humour sur le
paradoxe que ce soit à leurs débuts que les analystes aient affaire très
souvent aux « cas difficiles », ceux-ci leur étant référés.
Nous avons donc choisi un cas de résistance par le silence, puisque
les cas de ce genre, avec les difficiles problèmes de maniement technique
qu'ils posent, constituaient l'essentiel de notre pratique quotidienne et
qu'ils nous mettaient constamment au plus près en face de nous-même.
Si l'on considère que les problèmes de la pratique se ramènent à
trois types : (matériel du cas ; application de la technique ; difficultés
personnelles), nous pensons qu'un cas de résistance obstinée par le
silence constitue une sorte de catalyseur pour la manifestation de
ces trois sortes d'obstacles ; et la cure ne pourra se poursuivre que si
l'on en évite la cristallisation.
Après l'exposé de notre approche clinique centrée sur le maniement
technique qu'éclaire l'analyse du contre-transfert, nous formulerons
quelques réflexions sur la signification psycho-dynamique de cette
conduite de silence. Enfin, de la confrontation de ces dernières à la
pratique du cas, nous dégagerons des considérations générales sur les
problèmes de technique, posés par ce « cas de silence ».

(YERMA)
I. — L'ENTRETIEN PRÉLIMINAIRE
Yerma nous est adressée par un maître en psychanalyse qui a posé
l'indication de cure psychanalytique sur le diagnostic de dépression
hystérique.
180 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Nous décidons cependant de procéder à un entretien préliminaire


car nous croyons habituellement
— d'une part, à la nécessité d'expliciter personnellement et très préci-
sément les termes du contrat qu'implique l'engagement du malade
au traitement ;
— d'autre part, à l'utilité d'une élaboration personnelle dans un contact
direct, d'un aperçu global sinon du diagnostic du moins du mode
relationnel du patient. Nous aurons à revenir sur la valeur très
relative, dans ce cas, de cet aperçu fourni par un unique entretien.
Quant aux termes du « contrat », nous ne préciserons pas ici les
détails concernant les absences, les vacances, etc., qui ne présentent pas
d'intérêt immédiat pour notre exposé. L'attitude très particulière qui
sera celle de Yerma à l'égard de la règle fondamentale de libre asso-
ciation, justifie cependant que nous rapportions avec précision les
termes par lesquels nous l'en informons, après avoir insisté sur le
caractère long, pénible et coûteux du traitement : « La seule chose qui
vous est demandée est de dire tout ce qui vous vient à l'esprit comme
cela vous vient et au moment même, pour aussi insignifiant, banal,
absurde, impudique, voire obscène ou agressif envers votre entourage
ou moi-même, en exprimant les sentiments que ces pensées vous
inspirent. » Nous aurons à apprécier la résonance qu'ont pu avoir, chez
cette malade, la rigueur et la précision de notre formulation.
Yerma nous apparaît comme une jeune femme brune aux yeux noirs,
assez jolie malgré le contraste entre un nez menu, rond, et un prognatisme
accusé. Ce que laisse apparaître de sa toilette l'imperméable sport qu'elle
utilise dans son maintien comme pour se cacher augure d'une élégance non
dépourvue de coquetterie.
Durant tout l'entretien, elle se tient, si l'on peut dire, effondrée sur son siège,
le dos au plus profond du fauteuil, la tête penchée sur la poitrine, les deux
mains, sans doute les poings, plongées dans les poches. Cette attitude de
repliement, intermédiaire entre la position foetale et celle en chien-de-fusil,
n'évoque cependant ni la prostration mélancolique ni l'inhibition catatonique,
mais plus simplement, nous semble-t-il, à ce point de l'examen, une extrême
lassitude morose et amère. Comme pour se situer en marge du face-à-face,
l'axe de son corps s'installe dans une perspective oblique et y demeure jusqu'à
la fin de l'entretien : son regard ne se posera jamais sur moi, fût-ce à la dérobée,
mais se dirige résolument vers la fenêtre. Cette présence rétive et boudeuse
n'est guère démentie par le discours : la parole est rare, évasive, défendue
par des généralités.
Sa présentation « pitoyable » exprime une attitude défensive massive :
elle s'efforce de nier en même temps qu'elle le manifeste, l'appel à l'aide
angoissé qu'elle nous adresse.
Aussi nous est-il impossible d'établir une anamnèse biographique
cohérente, sur la base des renseignements fournis par cet entretien
DU TEMPS D'UN SILENCE 181

préliminaire. Ils furent très allusifs, larvaires, aussitôt rentrés que


partiellement évoqués ; chaque mot portant son ombre de silence qui
le recouvre aussitôt que découvert.
Il aurait sans doute été souhaitable pour le lecteur de cette « analyse
d'un silence » que lui soit d'abord présenté le personnage, par une rapide
esquisse anamnestique. Nous avons cependant préféré ne pas recourir
à cet artifice qui, sous prétexte de faciliter la lecture du travail, dévoi-
lerait le silence avant son approche et fausserait ainsi totalement le vécu
très particulier de cette relation analytique. Nous respecterons donc
dans cet exposé la progression de notre propre mode de connaissance
puisque aussi bien c'est la méthode que nous avons choisie. Ainsi,
nous ne donnerons l'aperçu anamnestique reconstitué qu'après l'exposé
de ce fragment d'analyse, pour compléter la présentation de la person-
nalité de Yerma.
Nous nous en tiendrons ici, à ce que nous apporte cet entretien dans la
partie où la verbalisation fut plus aisée et le discours plus lié. Celle-ci est
strictement limitée au passé pathologique et à l'activité professionnelle.
L'imprécision des éléments symptomatiques est comparable à celle
que nous venons d'indiquer pour la biographie, mais ils sont évidem-
ment plus révélateurs.
Interrogée sur les troubles ayant motivé sa consultation actuelle, Yerma
ne les évoquera qu'en se référant à la « maladie » identique qu'elle présenta
à vingt ans ; elle précise cependant qu'il s'agissait là d'une crise : au contraire
les mêmes troubles sont maintenant permanents. Elle était incapable de
travailler alors que depuis et maintenant encore, elle le peut. Elle avait donc été
hospitalisée durant quelques mois à C... pour « dépression nerveuse ». Il ressort
de l'esquisse floue qu'elle essaie d'en donner un tableau de dépression hysté-
rique (extrême asthénie, anorexie, insomnie, lassitude, incapacité de la moindre
activité, dégoût de vivre sans idées suicidaires mais peur de la mort).
Il est en effet frappant qu'elle mette elle-même cette crise en relation avec
son passé, en refoulant et annulant aussitôt l'affect évoqué : « J'ai toujours été
un peu comme ça... Il n'y a rien dans mon enfance... très heureuse... je ne me
souviens de rien... »
Elle ne peut rien dire sur les traitements pratiqués à cette époque, ni sur
les circonstances de la guérison « spectaculaire » et durable qui suivit. Cependant,
à cette évocation dans laquelle elle semble se complaire, elle ébauchera un
sourire, le seul qu'il nous ait été donné de voir.
Elle quitte alors ses parents tout en demeurant à C..., et commence à
travailler : études et travaux parallèles de secrétariat ; elle perfectionne en même
temps ses connaissances scolaires d'anglais.
Cinq ans plus tard, vers 26 ans, la « peur d'une rechute » la fait consulter
à nouveau et suivre une psychothérapie avec le Dr E... Après un an et demi,
celui-ci conseille une psychanalyse. Elle garde à la fois un bon « souvenir »
de la psychothérapie, mais affirme aussitôt qu'elle ne lui a rien apporté, « puis-
qu'elle vient me voir » ; de même, le Dr E... était très gentil, bon, il l'a beaucoup
aidée mais il n'aurait pas dû la « laisser tomber ».
182 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Quoi qu'il en soit, elle a demandé une mutation à Paris pour entreprendre
une psychanalyse, mais elle valorise autant le désir de s'éloigner de sa famille.
Actuellement elle a 28 ans. Elle est secrétaire de direction, assimilée au cadre
« agents techniques » dans un organisme important à Paris : elle y est très
bien rémunérée. Elle dira spontanément son étonnement de constater qu'elle
peut assurer cet emploi.Elle n'aurait jamais cru être capable de réussir aussi bien.
Nous sommes frappés par le fait qu'elle nous montre « maladie »
et activité professionnelle comme événements étroitement dépendants.
En dehors de ces deux aspects de sa personnalité, passé patholo-
gique et métier, la communication verbale cesse d'être explicite et se
tarit d'elle-même. Il est certes significatif qu'elle ne puisse confier de
sa vie affective que ces deux pôles extrêmes : le plus froid et désinvesti,
le travail ; et le plus chaudement valorisé, la maladie, cependant refroidie
par la distance au passé. Nous en avons limité la signification à celle
d'un mode de relation d'objet de type hystérique, avec la notion d'un
Moi « fort » encourageant pour le pronostic de la cure, sans évaluer
l'intensité de la revendication phallique qu'elle nous semblait cependant
impliquer.
Cet aspect globalement défensif du seul contact verbal qu'elle ait pu
se permettre était donc immédiatement manifeste, avec l'évitement
des affects liés aux symptômes actuels et le déplacement sur les troubles
passés, destiné à les amortir. De plus, cet aménagement relationnel
était encore renforcé, nous l'avons vu, par l'isolation et l'annulation
de chaque affect évoqué aux divers moments du discours/
Trop heureux que l'expression verbale ait été « tout de même »
possible (nous étions « soulagés » qu'elle ait pu parler), nous étions
enclins à considérer comme « positive » cette partie de l'entretien.
Cette attitude ne pouvait que fausser notre évaluation de l'intensité
des défenses qu'elle y manifestait. Alors qu'il suffisait de les confronter
objectivement au silence, qui recouvrait l'ensemble de la relation,
pour augurer plus sûrement de l'infiltration défensive qui démantelait
ses possibilités d'expression verbale.
Ainsi ce premier entretien qui fut déjà la rencontre de nos silences
en donnait la mesure aussi que nous n'avons pas pleinement appréciée.
Le comportement de Yerma nous conviait à une double tentation. L'une
à exclure ici sans discussion : l'analyse séméiologique d'un mutisme
par le facile instrument d'investigation, à vrai dire d'inquisition, que
fournit habituellement « l'interrogatoire » dans l'examen de clinique
psychiatrique (mais qui était alors notre pratique quotidienne de
médecin « certificateur »). L'autre, à l'opposé : le recours au principal
instrument de la technique psychanalytique, l'expectative silencieuse ;
DU TEMPS D'UN SILENCE 183

mais la défense de la patiente par le silence obstiné tendait justement


à mettre notre silence en échec et à le vouer à l'inefficacité. Si l'on a pu
dire que l'analyste est le bijoutier du silence dans son maniement
technique, il apparaissait que pour un premier essai, nous étions sollicité
d'être orfèvre !
Notre erreur fut sans doute de répondre indirectement à son appel,
à cette quête avide, par souci méthodologique d'investigation, en
posant quelques questions sur des points biographiques. Quoique
rares, celles-ci devenaient, dans ce contexte, déjà trop nombreuses.
Nous avons vu que notre récolte n'en fut pas plus riche.
Si ce que nous avons été, sur le plan de la présence manifeste, nous
paraissait être le minimum nécessaire au cours de l'entretien préalable
à la cure, cela ne pouvait être que démesuré face au silence, à l'absence
que nous opposait la malade sur ce plan.
Le danger fut sans doute de risquer ainsi d'orienter la relation sur
le mode de l'attente silencieuse de la part de la malade, sollicitant la
manne de nos propos.
Il aurait été plus adéquat, ce qui nous parut ici trop rigoureux,
d'accepter plus complètement sa présence réelle silencieuse, en évitant
ces rares interventions interrogatives. Cette attitude d'expectative,
un instant adoptée au début de l'entretien, n'avait pas modifié le refus
silencieux de la patiente (elle nous engageait donc à plusieurs entretiens
préliminaires, ce qui nous paraissait tout de même démesuré dans ce
cas référé). Ainsi ce que nous avons alors justifié, par la nécessité d'une
attitude souple moins schématiquement « analytique », recouvrait en
fait une certaine culpabilité à l'égard de cette malade, avec l'anxiété
à assumer le rôle d'analyste, avivée ici du fait de la présentation du cas
comme « difficile » ; de plus une certaine agressivité de ce fait à l'égard
de l'analyste qui nous référait ce cas. Nous y reviendrons.
Évidemment, l'explicitation de cette position contre-transférentielle
ne put se préciser qu'aussitôt l'entretien terminé. Elle devait nécessai-
rement rendre immédiatement évident ce que nous venons de considérer
comme notre première erreur technique ; mais il ne pouvait en être de
même pour la conséquence que ce gauchissement technique eut sur
l'aperçu global du cas, du fait des limites qu'il lui avait imposées. Ainsi,
espérant une perception « structurale » du cas, nous n'avions pu aller
au delà d'un aperçu phénoménologique partiel. Il était sans doute
aléatoire d'attendre plus d'un entretien précure ; mais puisque telle
était notre illusion, elle devait nous incliner à inférer l'une de l'autre
et à considérer chez cette hystérique déprimée, comme inhibition
I84 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

massive avec blocage anxieux, une attitude assumée de revendication


boudeuse. Nous entendions « j'ai une peur panique de vous » quand elle
nous disait « je refuse ce que je vous demande de faire pour moi ».
En fait dans ce refus de sa propre demande, elle nous disait aussi sa
peur profonde ; mais dans notre essai de compréhension de la dynamique
du cas, il n'était pas juste — quoique plus optimiste — de valoriser,
dans cet entretien préliminaire, sa peur plutôt que son refus. Par ailleurs,
du fait de ce comportement défensif très serré, qui ne permit guère
l'expression d'un matériel susceptible de préciser les positions pulsion-
nelles fondamentales, une appréciation structurale ne pouvait dès lors
porter que sur le style relationnel et, partant, s'avérer incomplètement
fondée et approximative. L'hypothèse vraisemblable de pulsions
sadiques-anales et orales, déduite du mode de comportement défensif
mais non étayée par un matériel vécu ou fanstasmatique non manifeste,
ne pouvait qu'apparaître aventureuse et très aléatoire.

II. — L'ANALYSE DU SILENCE : LES DIX PREMIERS MOIS DE LA CURE

A) Le comportement de Yerma dans la situation analytique


Dès la première séance, Yerma s'installe dans le silence. Ce refus
de contact quasi-total ne s'assouplira qu'après de « longs » mois d'analyse.
Des semaines durant, Yerma se tait. Il serait fastidieux de rapporter
ici le compte rendu littéral des séances de « silence ». Il ne rendrait
qu'imparfaitement le vécu de la relation analytique. Nous pensons y
parvenir mieux, en décrivant une séance de silence type à partir de
laquelle nous préciserons :
— d'une part, les variations d'expression de ce silence, soit spontanées,
soit provoquées par nos sollicitations d'associer ;
— d'autre part, les autres conduites de refus, acting-in, qui complètent
la manifestation de sa profonde résistance à l'analyse.
Il semblerait que l'inconvénient de cette présentation serait de
désinsérer cette somme de comportement défensif du matériel asso-
ciatif; mais c'est justement la caractéristique de cette phase de l'analyse
que le matériel soit essentiellement constitué par le refus défensif
d'engagement dans l'analyse, d'expression variée.

I. La séance type
Yerma entre dans le bureau d'un pas mesuré, hésitant, le visage fermé :
un regard terne vers le divan, tandis qu'elle concède une poignée de main
furtive. Elle s'allonge en deux temps, séparés par une courte pause en position
DU TEMPS D'UN SILENCE 185

assise, accompagnée d'un soupir. Enfin elle s'installe en chien-de-fusil, dos


au mur, le regard fixé d'abord vers la porte d'entrée puis définitivement vers
la fenêtre, face au divan. Immobile et silencieuse, elle restera ainsi jusqu'à la
fin de la séance.

2. Variations spontanées du silence


Cependant, le plus souvent vers les deux tiers de la séance, elle s'animera
pour me poser de manière stéréotypée la même question à trois faces. Succes-
sivement, presque dans le même souffle, et régulièrement dans le même ordre :
— Pourquoi je ne lui dis rien et ne l'aide pas ?
— A quoi cela peut-il servir qu'elle dise ce qu'elle pense ?
— Est-ce que tout le monde est comme ça ?
Superficiellement on peut dire que, par cette triple demande compulsive,
elle assume verbalement son attitude de refus par le silence, comme si, craignant
que celle-ci ne soit reconnue, elle en revendiquait devant moi la signification.
Cette formulation stéréotypée, ouvrant sur trois sens apparemment contra-
dictoires et paradoxaux, évoque le sophisme du « chaudron troué » analysé
par Freud dans Le mot d'esprit. Le propriétaire du chaudron faisant remarquer
à l'ami récalcitrant l'endommagement de l'objet prêté, celui-ci lui objecte
successivement pour sa défense : qu'il ne lui a jamais emprunté le chaudron ;
qu'il était déjà troué quand il le lui a prêté ; qu'il l'a rendu intact.
La formulation de notre patiente est surtout révélatrice du développement
et de la gradation énergétique de ses mécanismes défensifs. A l'extrême de
son anxiété tendue par son très long silence, explose en une colère vindicative
la projection de sa culpabilité à se taire : elle me reproche mon silence et de ne
pas l'aider (précisons qu'elle savait par le Dr E... qu' « on est deux dans le
traitement », c'est-à-dire qu' « à la différence des traitements somatiques, il
fallait vouloir guérir et collaborer à sa propre guérison ». Cette évidence avait
été pour elle une révélation, nous avait-elle dit lors de l'entretien préliminaire).
Puis le court silence qui succède et la tentative d'isolation et d'annulation que
comporte la deuxième question paraissent avoir considérablement amorti
l'explosion agressive : le ton est déjà moins passionné, plus simplement inter-
rogatif. Enfin, après la généralisation sur laquelle ouvre la dernière question,
il ne paraît plus rien rester de son hotilité et de son angoisse : elle peut se
détendre et rester paisiblement sur le dos ; quelquefois cependant des pleurs
silencieux en écoulent le résidu.
Cette généralisation, moyen de défense le plus intellectuel et le
moins investi, s'avère donc le plus efficace pour lier l'angoisse déclenchée
par l'actualisation très intensément vécue de son agressivité sous forme
projective. C'est d'ailleurs à la généralisation que la malade a le plus
habituellement recours lorsqu'elle interrompt plus tôt son silence dans
la séance et qu'elle évite ainsi de le laisser se tendre vers le débordement
agressif incontrôlé.
Signalons combien était frappante, dès les premières séances, en
comparaison de l'organisation défensive que laissait entrevoir l'entretien
préliminaire, la révélation du mécanisme de projection d'expression
régulièrement dramatique. Il appert même que ce n'est qu'à travers
lui que peuvent se manifester à ce stade les moments réellement vécus
186 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de l'analyse : l'agressivité ne peut s'exprimer que sur le mode d'une


projection qui se révèle d'ailleurs parfaitement inefficace à juguler
l'angoisse qu'elle semble au contraire libérer.
Cette succession de barrages défensifs, du mécanisme le plus
intensément vécu, la projection, au mécanisme le plus intellectuel,
la généralisation, ne nous permettait guère d'intervenir efficacement,
du fait du rapide désinvestissement de l'affect agressif qu'elle réalisait
par sa soudaineté. Il ne pouvait être question de l'interrompre, mais
au terme de son discours, grâce à cette intellectualisation immédiate,
la patiente n'était déjà plus réceptive pour accepter la réalité de ses
sentiments agressifs : « Tout le monde est comme ça. » L'interrogation
devenait alors conviction.
Nous nous trouvions, nous semblait-il, en présence de défenses de
caractère qu'il paraissait vain de heurter de front (quoique nous ayons
été tentés par la méthode de Reich). En raison même de la structure
très régressive que révélait l'intensité de ses défenses qui paraissaient
être l'objet d'un investissement narcissique massif et désespéré, nous
craignions qu'il soit dangereux de les « attaquer » directement. Il nous
apparut en effet que toute intervention sur elles était ressentie comme
une agression intolérable.
Il ne restait que... d'attendre avec vigilance. Nous l'avons appliquée
à essayer de lui rendre explicite l'existence même de ses sentiments
agressifs ; cette reconnaissance nous paraissant indispensable pour
lever sa profonde résistance à l'engagement de l'analyse. C'est-à-dire
que le but restant le même que celui visé par une analyse directe des
défenses, exclue ici, nous espérions l'obtenir de manière progressive
en travaillant au plus proche de ce qui était mobilisable. Ce ne pouvait
être qu'au niveau de son attitude projective qui, nous l'avons vu,
échouant à sa fin, libère en fait l'angoisse alors que le processus défensif
qu'elle déclenche ne laissera qu'un terrain désinvesti, non réceptif.
C'est donc lorsqu'elle réitère sous forme fragmentaire le premier terme de
sa triple demande : « Pourquoi ne me dites-vous rien, ne m'aidez-vous pas ? »,
que nous lui montrerons progressivement par touches complémentaires :
— qu'elle désire être rassurée sur notre intérêt bienveillant à son égard ;
— puis, que pourtant, par son silence, elle semble avoir besoin de faire la
preuve de notre impossibilité à l'aider ;
— enfin, qu'elle tend à nous prêter ce qu'elle ressent elle-même ; c'est-à-dire
de forts sentiments agressifs qu'elle ne peut vivre que sous forme de colère
dans la mesure où elle a peur de les exprimer calmement.
Nous espérions ainsi interpréter sa défense la plus vivante, la projection,
en lui montrant ce dont elle la protège : son agressivité envers moi. Pas plus
que notre première tentative d'intervention sur les mécanismes défensifs
DU TEMPS D'UN SILENCE 187

« morts », à vrai dire techniquement erronée, nous l'avons vu, cet essai n'attein-
dra son but : lever la résistance à l'analyse. Il a pu cependant contribuer à
permettre à Yerma la continuation de la cure par son unique valeur de grati-
fication narcissique.

3. Variations provoquées du silence


Si pendant le silence des deux premiers tiers de la séance, nous sollicitons
le contact par un « à quoi pensez-vous ?» ou par un « oui » interrogatif, elle
répond par une négation, de tonalité plus ou moins agressive, soit sèchement :
« Je ne pense à rien » ; ou moins
tendue : « Je ne sais pas ce que je pense » ;
au mieux : « Les idées passent si vite que je ne peux pas les dire. » Aucune de
ces réponses n'est exclusive des autres. Elles peuvent ainsi se succéder en une
tirade aussi contradictoire et de même signification défensive que celle que nous
venons d'analyser.
4. Les autres conduites de refus
Parfois ces refus d'associer seront en même temps « agis », ponctués par
des mouvements de dénégation de la tête ou coups de pied contre le divan.
Ces refus agis peuvent d'ailleurs remplacer la réponse verbale. Les acting-in
vont rarement jusqu'à jeter les coussins du divan dans la pièce ; assez réguliè-
rement : déchirer la serviette en papier ; enfin habituellement en ce début
d'analyse le refus de terminer la séance. Nous y reviendrons.
D'une manière générale, ces acting-in paraissent déclenchés par mon silence,
ils surviennent lors de séances où je ne suis pas intervenu. Toute intervention,
qu'elle consiste en une simple sollicitation de rompre le silence ou d'associer,
qu'elle porte sur ses défenses explicites, parait en effet être ressentie sur un
certain plan comme bénéfique : détendue et comme soulagée, malgré son
silence (et en partie grâce à lui), Yerma n'aura pas ces agis coléreux d'hostilité.
Ces seules interventions semblent lui permettre non seulement de fuir l'expres-
sion de son agressivité mais même de ne plus la ressentir.
Ainsi, si le refus de quitter le divan persiste, même lors de ces séances
« bénéfiques » (où en quelque sorte j'ai facilité sa fuite
dans le silence), ce n'est
que sur un mode mineur : elle ne restera qu'une ou deux minutes, toujours
silencieuse.
Ainsi se dessine son ambivalence affective que nous analyserons plus
tard ; signalons simplement ici que si son refus de terminer, lors des
séances de silence complet, semble avoir la valeur d'une assomption
de l'agressivité que recouvre son mutisme, la nuance que comporte ce
refus après ces séances « bénéfiques », comme l'effet bénéfique lui-même
de nos interventions a minima, nous dévoile plus précisément l'aspect
positif que laissait pressentir la régularité de sa présence aux séances.
Nous nous en tiendrons pour l'instant à son comportement manifeste.
Aprés une séance de silence total de part et d'autre, le refus de terminer est
généralement vécu de façon dramatique avec provocation défensive majeure
sur le mode de la triple question. Notre première réaction fut d'attendre,
debout en silence auprès d'elle, qu'elle se lève : cette attente pouvait durer
cinq à dix minutes. Elle réitéra plusieurs fois. Je choisis un de ces refusa minima,
après une séance « bénéfique », pour intervenir sur ce point en cours de séance,
188 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

à l'occasion d'une de ses variations sur l'impossibilité d'associer. Ce choix me


parut justifié par la nécessité d'éviter une blessure narcissique. Dans cette
perspective, c'est avec un ton d'explication bonhomme que je fais une sorte
d'appel au Moi : « Son refus de me quitter, comme d'ailleurs sa présence
régulière ici, montre en fait qu'elle est très attachée à sa relation avec moi ;
tout se passe comme si par son silence et ses refus elle voulait nier cet atta-
chement. » Cette intervention ne modifia en rien le style de son refus. Lors de
la prochaine récidive de prolongation de séance, je quitte la pièce et la laisse
seule. Elle partit très rapidement. Il n'y eut plus de récidive pendant un mois.
Puis à nouveau elle réitère à l'occasion d'une séance de silence total, réas-
sumant cette fois ma précédente réaction sur le mode de la revendication
agressive : « Laissez-moi seule, je partirai. »
Ce comportement persistera sans variation notable jusqu'au sixième mois,
époque où s'exquisse enfin le premier mouvement dans la dynamique de
la cure.

5
Ainsi nous est-il très vite apparu que, d'une manière persistante,
chaque séance présentait le même mouvement défensif, massif et serré :
silence, puis agression verbale ou motrice, enfin accusation projective ;
ou bien défense a minima par le silence puis négation ou isolation-
annulation, généralisation. Durant six mois le mouvement de la cure
dans la succession des séances est assez comparable. Il conditionne en
fait la stéréotypie de chaque séance :
— oubli de ce qu'elle a « dit » ou de mes interventions qu'elle cherche
à se remémorer;
— isolation de l'analyse par rapport à sa vie quotidienne, et par le fait
même annulation de la relation analytique (« où en étions-nous à la
dernière séance ? »), avec tentative de la situer sur un plan purement
intellectuel ;
— une seule absence mais après une séance où elle a particulièrement
« senti » mon intervention sur son attitude projective (cette fois-là
la dénégation habituelle ne s'était pas manifestée).
Durant cette première période, nos interventions portèrent donc
uniquement sur son comportement défensif : cependant par souci de
ménager ces défenses de caractère, paraissant très narcissiquement
investies,ces interventions restèrent très hésitantes et non systématiques :
qu'elles portent d'abord sur les mécanismes les plus « morts », puis sur
la projection moins désinvestie, enfin sur les pulsions ainsi défendues :
en premier ses sentiments agressifs, violents à mon égard, plus tard son
attachement culpabilisé, elles demeuraient tâtonnantes devant ce bloc
défensif et manquaient ainsi d'atteindre sa résistance fondamentale à
l'analyse qui le conditionnait.
DU TEMPS D'UN SILENCE 189

Pourtant, en l'absence d'effet dynamique manifeste, il en résulta une


lente prise de conscience, elle-même très protégée, de l'existence et
de la mise en jeu de ces mécanismes. S'ils semblent persister identiques
à eux-mêmes, en fait dans leur expression, une ébauche de contact se
dessine ; fût-ce sous l'apparence d'une provocation.
Ainsi, comme nous venions de lui montrer sa peur de s'engager dans
l'analyse, au sixième mois, elle nous demande combien de temps durera le
traitement : elle pense « neuf mois ». (L'objet de la demande avait été évidem-
ment explicité lors de l'entretien préliminaire : longueur du traitement à
évaluer en années plutôt qu'en mois.) Est-il besoin de préciser qu'elle se garda
d'associer sur cette estimation de « neuf mois », et que l'interruption d'un mois
de vacances, au cinquième mois de la cure, n'entraîna pas la moindre variation
dans le comportement que nous venons de décrire ?

B) Dynamique de la cure ; le matériel et les interprétations

I
Nous dégagerons maintenant le matériel « associatif » (dans ce cas
il ne peut être ainsi nommé que par euphémisme), tel qu'il a pu filtrer
au fil des séances à travers ce comportement défensif serré, bloquant
la relation analytique.
Il est évidemment extrêmement rare et clairsemé;, bien que chaque
fois très évocateur : manifesté de manière fragmentaire, allusive, à
travers les termes les plus neutres auxquels s'accrochent encore des
lambeaux d'ombre et de silence. Parfois cinq minutes de silence
s'écoulent entre deux enchaînements de phrases dont les mots signi-
fiants sont colmatés, atténués, amortis par des locutions dubitatives
ou impersonnelles (« on », « peut-être », « tout le monde est comme ça »,
« je ne sais pas si je pense que... », « est-il important de dire ce qu'on
pense ? », « je pense une chose sans importance... » ou « idiote » ou
« bête »).
L'absence d'un discours naturel, d'un flux associatif spontané fait
que le matériel est très pris dans la gangue défensive comportementale :
gestuelle, motrice et averbale, dont il a peine à se différencier. Ceci
rend compte du fait qu'il s'avère essentiellement transférentiel comme
le comportement défensif même dont il émerge difficilement ; il serait
ainsi très arbitraire d'en différencier un matériel extra-transférentiel.
D'emblée le transfert négatifapparaît tellement massif qu'il englobe
et détermine toutes les significations des conduites motrices ou verbales
qui ne peuvent se dissocier de ce vécu transférentiel.
Signalons qu'à nos tentatives de la faire associer sur ces bribes de
190 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

matériel dont le mode de production s'est déjà appliqué à désamorcer


toute charge affective, la malade refuse en les présentant comme sans
signification personnelle.
2
Un mois après le retour de vacances, au sixième mois de ce silence à peu
près continu depuis le début de l'analyse, voici en réponse à une sollicitation
d'associer le premier fantasme, exprime avec une apparente froideur et indiffé-
rence, dénigré dans sa résonance affective : « Quelle importance cela peut-il
avoir que la moulure du plafond m'évoque des organes sexuels d'homme
suspendus ?» — « Quel homme ?» — « Est-ce que je peux savoir... n'importe
qui. » Suit un long silence coupé d'un « oui » interrogatif resté sans effet asso-
ciatif. Étant donné qu'il s'agissait là de son premier essai de communication,
rompant avec le mutisme défensif, nous pensâmes souhaitable d'intervenir
pour la faire associer, quitte à la gratifier ainsi de notre voix et malgré le plan
déjà profond où se situait ce premier fantasme : « Que vous évoque de voir
un sexe d'homme dans la situation où vous êtes, seule avec un homme à qui
vous n'osez pas parler ?» La forme de notre intervention, éludant le matériel
de castration, cherchait donc à évoquer la situation oedipienne sous-jacente qui
nous paraissait le conditionner.
Le résultat fut que la patiente se tut durant deux semaines. Ce mutisme
fut rarement entrecoupé de brèves ouvertures de notre part, ou d'amorces
verbales spontanées, creuses, se refermant aussitôt sur le vide et le silence.
Nous eûmes ainsi le temps d'apprécier le caractère erroné de notre
interprétation. Procédant d'une part d'un souci de prudence et d'autre
part d'une préoccupation théorique a prioriste (interpréter d'abord
sur le plan plus superficiel : « La régression passe par l'OEdipe »),
elle se situait en porte-à-faux. En effet, ce mode de début : refus massif
d'engagement dans l'analyse dont la signification transférentielle est
elle-même très discutable (nous y reviendrons), aurait dû nous indiquer
que le vécu oedipien n'était pas au plus près du conscient.
Pour lever l'hypothèque de ce silence auquel notre réserve nous
paraissait dès lors contribuer, nous décidons de suivre Yerma sur le
plan plus profond (1), mais plus actuel, où la situe son fantasme : son
désir de me châtrer (2).

(1) Nous considérons ce plan comme plus profond car l'évocation de notre castration par
la malade ne peut manquer d'aviver en même temps son propre sentimentde castration (si les
organes sexuels au plafond sont les nôtres, ce sont aussi ceux qui lui manquent et qu'elle désire).
(2) Pour évidente que soit dans ce fantasme la réduction de notre image à l'objet partiel
dangereux sur un mode sadique-anal de réjection, l'interprétation de style kleinien qu'elle
pouvait solliciter nous parut cependant à éviter du fait de l'organisation particulière du Moi
de cette patiente. Nous garderons cette même attitude de prudence devant le matériel très
significatif qui va suivre, car en raison de son apparition sur le fond de silence permanent de
la relation analytique, son caractère trop évocateur, et l'immédiateté de ses données
inconscientes nous paraissent aussi dangereuses à manipuler qu'inutilisables parce que non
vécues et désinvesties. Ce n'est qu'après deux ans d'analyse qu'une approche de type kleinien
sur ce matériel nous est apparue possible.
DU TEMPS D'UN SILENCE 191

« Vous vous taisez depuis que vous avez pu me dire ce que vous avez vu
dans les moulures du plafond, mais tout se passe comme si vous aviez eu peur
de me dire ce qu'elles vous évoquent par rapport à moi. » Dans un accès de
colère et de larmes, elle me crie alors : « Oh oui, quand vous ne dites rien (!),
j'ai envie de vous égorger... » « ... C'est horrible, je ne peux tout de même pas
vous dire de telles choses (1). » Les larmes apaisées, j'enchaîne sur un ton
normatif pour dédramatiser sa culpabilité : « Vous semblez avoir tellement peur
de pensées hostiles de ce genre que vous préférez vous taire : ce qui est une
façon de vous punir ici de sentiments qui vous semblent horribles. » — « On
peut donc dire des choses si monstrueuses qu'on ne devrait pas les penser ? »
Notre intervention devait avoir un effet dynamique appréciable en
débloquant partiellement sa résistance à la relation verbale, comme le
confirme le matériel apparu au cours du mois (!) suivant. Certes,
l'adhésion vraie à l'analyse n'est pas encore assumée. Ce matériel est
toujours exprimé de manière très fragmentaire, à distance, morcelé et
froid. Mais le fait même de sa production, quoiqu'il soit nié dans sa
valeur affective, n'en constitue pas moins le premier mouvement
d'approche qui, au sixième mois de la cure, engage la malade dans le
traitement, fût-ce encore sur un mode très « défendu ». Là encore nous
rapporterons ce matériel en un exposé cohérent et lié : respecter le
détail de son mode de production, tel que nous venons de le définir,
le rendrait pratiquement incommunicable.
Ainsi à la séance, qui suit notre intervention, elle évoque son premier
souvenir d'enfance, un cauchemar de l'endormissement apparu à l'âge de
4-5 ans qui persista jusque dans l'adolescence : l'apparition dans le noir de
deux mains d'homme s'approchant de son cou pour l'étrangler. Elle insiste
sur le fait qu'il s'agit de son souvenir le plus ancien et sur la permanence de
ce cauchemar.
S'il est classique de ne pas intervenir sur le premier matériel fantas-
matique apparu dans l'analyse, ceci nous parut d'autant plus justifié
ici qu'il s'agissait du premier dégel de sa résistance au traitement,
bien que de ce fait la tentation en ait été plus forte. D'ailleurs, sa fin de
non-recevoir à une simple invite à associer nous conseillait la réserve
pour éviter un prévisible bloquage devant toute approche de notre
part. Aussi devant le matériel qui suit, nous restâmes silencieux, si ce
n'est quelques « oui » encourageants.
Au cours de la séance suivante, elle nous confirme le conflit oedipien que
nous avions pressenti et dont nous avions sollicité trop rapidement l'évocation.
« Jamais ses parents ne s'occupaient de leur fille ; le père était toujours pris

(1) Là encore la malade nous donnait un matériel exemplaire pour une approche kleinienne :
il était certes tentant de lui montrer son désir d'appropriation sadique-oralede l'objet partiel
positif (bon sein, bon pénis : « pénis-du-père-dans-le-ventre-de-la-mère»). La prudence par
égard au Moi de la malade nous fit donc exclure une interprétation à ce niveau profond.
192 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

par ses affaires ; la mère n'assistait jamais à son coucher ; une fois pourtant elle
lui racontait une histoire pour l'endormir, lorsque son père rentra ; elle inter-
rompit l'histoire et quitta Yerma pour aller à la rencontre du père en promettant
de terminer l'histoire, mais elle oublia. »
Après deux séances de silence total : « Est-ce que les rêves ont une impor-
tance ?» — « Vous n'osez pas me dire un rêve qui vous gêne ?» — « C'est
bête, idiot, ce qu'on rêve ; ça n'a pas de sens. » Après une longue pause, vers
la fin de la séance, hâtivement, elle « sortira » le rêve : « Elle va avoir des rapports
sexuels avec Philippe (un long flirt d'il y a 4 ans). Soudain les organes sexuels
de l'homme deviennent tout petits, il ne peut avoir de rapports. — Un trou
dans le souvenir du rêve. — Elle tient une assiette avec des organes sexuels
d'homme et la met dans un frigidaire. Brusquement elle a peur : elle craint
que sa mère ne voit les organes sexuels si elle ouvre le frigidaire (1). »
Cependant nous n'intervenons pas sur ce rêve pour les raisons déjà
dites. De même nous évitons dans l'immédiat d'établir un rappro-
chement, sur le plan le plus superficiel, entre ce rêve et le fantasme
conscient concernant les moulures du plafond, afin de lui montrer que
sa culpabilité à l'égard de sa mère à propos de ses relations sexuelles,
rendait sans doute compte de la signification de son silence dans sa
relation avec nous.
Pourtant, lorsqu'au début de la séance suivante, elle se demande :
« Que vous ai-je dit à la dernière séance ? », nous enchaînons par une
interprétation partielle ne portant que sur le rêve et renonçant par
prudence à lier son silence à cette culpabilité : « Vous avez été gênée de
me raconter un rêve où vos rapports sexuels vous semblaient coupables
par rapport à votre mère. » Ainsi limitée, notre intervention est très
bien tolérée : pas de négation ni les mécanismes défensifs habituels,
si ce n'est un long silence... de quelques séances... après lequel elle
apportera un relatif afflux de matériel.
Sa mère ne s'occupait pas d'elle enfant. Yerma a l'impression qu'ellen'aimait
pas ses filles. Elle évoque ensuite un souvenir plus précis de condamnation

(1) Avec ce rêve devenait encore plus précise la tentation d'interpréter directement le
contenu prégénital de ce matériel dans une compréhension kleinienne. Et certes dans cette
perspective, ce rêve est très démonstratif de la dynamique relationnelle objet partiel-objet
total. A travers la conception archaïque du rapport sexuel parental dont il témoigne, il montre
que les relations d'échange mère-fille sont vécues comme identiques à la relation père-mère.
En deçà des mécanismes de condensation et d'inversion qui interviennent dans la symbolique
du frigidaire-ventre de la mère, le rêve illustre bien cette identité de la relation agressive à
l'objet partiel positif, dans la double polarité du mouvement sadique oral : incorporation du
pénis paternel par la mère, incorporation par la fille du pénis paternel situé dans le ventre de
la mère... Ainsi par la figuration onirique du rapport sexuel sur un mode régressif, la patiente
réalise la confrontation de sa propre image à celle de sa mère — agresseur de l'objet partiel
positif, et par là même elle se rassure sur l'effet agressif de cette représentation de l'objet partiel.
Nous pouvions donc retrouver là l'identification narcissique à la mère, l'identification à
l'agresseur et la réassurance narcissique contre l'agression de l'objet partiel, caractéristiques
de la relation agressive objet partiel-objet total, selon M. Klein.
DU TEMPS D'UN SILENCE 193

de son plaisir par la mère. Alors qu'elle aurait dû rentrer à la maison au sortir
de l'école, elle va acheter des glaces au kiosque d'un jardin public : depuis très
longtemps elle avait désiré faire cela. Elle est alors surprise tandis qu'elle suce
sa glace par sa mère en promenade : c'est un véritable drame. La mère est
bouleversée : « Tu es un monstre, ma fille. » La seule motivation de ce courroux
étant que Yerma soit sortie seule ; elle ignora en effet que c'est avec de l'argent
qu'elle lui avait volé que Yerma avait pu acheter la glace.
Aussitôt, dans le même élan, après un très court silence, elle évoque en
le niant en tant que tel (« pas important... aucun rapport »), un souvenir-
écran de scène primitive.
Dans le parc de son grand-père, il existe une cabane dans une clairière.
Elle y jouait souvent avec ses soeurs et ses cousins. Le cousin aîné, grand,
fort et brutal, éloigne les petits sous prétexte d'organiser le jeu avec la soeur
aînée. Les cadets errent désoeuvrés dans la forêt. S'étant « par hasard rapprochée
de la cabane — en fait alertée par des cris — elle découvre par la fenêtre sa
soeur et son cousin nus, sa soeur couchée pleure et gémit ; le cousin debout
gesticule avec violence et semble « gronder » sa soeur ».
Cette séance s'avérait déjà exceptionnelle par la relative facilité
associative en comparaison du mutisme habituel. Pourtant elle continua
encore spontanément ses associations à propos du rêve. En effet, au
cours de la séance suivante, elle revient elle-même à sa relation avec
Philippe et les hommes en général.
Il y a 8 ans qu'elle connaît ce garçon. Au début elle avait été très amoureuse
de lui, « affectivement et intellectuellement ». Il ne lui plaisait pas particuliè-
rement sur le plan physique. Spontanément elle découvre avec étonnement
que ses relations avec les hommes sont de deux types : ou bien elle est séduite
physiquement mais n' « aime » pas son partenaire auquelle elle se donne cepen-
dant ; ou bien elle l'aime « bien qu' » elle n'éprouve pas d'attirance physique.
Après cette constatation, un long silence. « A quoi pense-t-elle ?» — « Rien
d'intéressant. » Sous couvert d'inintérêt, elle peut alors évoquer la suite de sa
relation avec Philippe qui ne l'aimait pas au début de leur liaison mais était
attiré par elle physiquement. Progressivement ce fut l'inverse, il devint réelle-
ment amoureux d'elle et voulut l'épouser. Elle refusa parce qu'elle ne l'aimait
plus ! Très angoissée et en larmes, elle exprime un regret sous forme dubitative :
« Elle a peut-être eu tort, car sans doute l'aimait-elle ; sans doute l'aime-t-elle
encore maintenant. » Suivent deux séances de silence de style habituel.
Ma réserve simplement accueillante au cours de ces dernières
séances me semblait trouver une nouvelle justification a posteriori
dans la libération associative qu'elle avait permise. Mais, dès lors que
cette dernière paraissait tarie, il était non seulement possible mais
utile d'en sortir. Par leur contenu, ces associations confirmaient et
rendraient plus prégnante l'interprétation que j'aurais risqué de donner
trop tôt après le rêve, lorsque le comportement habituel de Yerma ne
permettait guère d'espérer un apport associatif...
Je lui montrais donc que « tout se passait comme si sa culpabilité envers sa
mère, dont elle a le sentiment qu'elle lui interdit tout plaisir (le rêve et le SOU-
PSYCHANALYSE 13
194 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

venir du jardin public), la contraignait à se maintenir à distance de l'homme (ne


l'aimant jamais au même moment que lui), de même qu'ici elle se maintenait
à distance de moi par son silence comme si elle avait peur de prendre du plaisir
à me parler, à cause de sa mère ». Cette interprétation se situait à dessein sur le
plan strictement oedipien, éludant le matériel plus profond également fourni
par ses associations : l'agression sexuelle par l'homme et par la mère, la relation
sadique-orale à la mère objet partiel... Il était sans doute discutable qu'elle
souligne, en même temps que sa culpabilité oedipienne, l'érotisation de la
parole.
Sa réponse à mon interprétation ne vint qu'après deux séances de silence,
sous forme de rêve : « Elle est dans une pièce ressemblant à mon bureau avec
un médecin (« mais ce n'est pas votre bureau, mais ce n'est pas vous »). Sa
mère entre plusieurs fois dans la pièce en colère. »

Je ne lui montrais pas la confirmation de mon interprétation apportée


par le rêve et renforcée encore par son insistance à se défendre qu'il
s'agisse de mon bureau et de moi-même. En effet, cette insistance même
et les deux séances de silence qui avaient suivi mon intervention, me
semblaient indiquer qu'elle avait ressenti comme interdictrice mon
évocation de son érotisation de la parole et sans doute le fait même de
la mise en évidence de sa culpabilité oedipienne. Je pressentais qu'à
cause de mon interprétation et de sa justesse même, par une sorte de
transitivisme où l'image transférentielle interférait avec le matériel
associatif précédent, elle m'identifiait à la mère, au minimum interdic-
trice et sans doute plus profondément castratrice. D'ailleurs, ce furent
trois autres séances de silence. Ainsi, si mon interprétation de sa
culpabilité oedipienne, se référant à l'identification à l'image paternelle
que je représentais dans le transfert, mobilisait un certain matériel
qui en montrait la justesse, elle ne parvenait pas à modifier profon-
dément la dynamique de l'analyse, c'est-à-dire : sa résistance fonda-
mentale à la cure. Il m'apparaissait de plus en plus évident que la raison
de cette stagnation résidait dans l'ambivalence de sa position transfé-
rentielle : sa composante positive, le timide mouvement d'approche
vers l'image paternelle, étant bloquée par la relation massivement
négative avec l'image maternelle rejetante. Si en fait, ce bloquage des
positions transférentielles apparaissait également surdéterminé :
— d'une part, par sa peur de la castration par l'homme (comme per-
mettrait de l'inférer le souvenir-écran de la scène primitive :
l'agression sexuelle de son cousin sur sa soeur aînée) ;
— d'autre part, par la peur de son désir vengeur de castration de
l'homme (le rêve du frigidaire) ;
— enfin, par celle plus actuelle de la castration par la mère (l'ensemble
du matériel se rapportant à cette dernière le manifeste à l'évidence);
DU TEMPS D'UN SILENCE 195

— et surtout, d'un point de vue kleinien, par la relation agressive


angoissante avec sa mère-objet partiel : l'objet dangereux étant le
pénis du père incorporé (rêve du frigidaire, souvenir de la glace
interdite),
il ne me semblait guère souhaitable, à ce stade, d'aborder d'emblée
d'une manière précise, ces aspects trop profonds de son transfert négatif.
Les trois nouvelles séances de silence, identiques aux premières dans
leur vécu, malgré la récente mobilisation de matériel oedipien, me
confirmaient dans mon opinion. J'intervins alors dans ce sens :
Quand je vous montre que vous vous sentez coupable à l'égard de votre
mère du plaisir d'être avec moi (j'élude ainsi l'érotisation de la parole), tout se
passe comme si vous me ressentiez aussi comme votre mère même, vous inter-
disant ce plaisir.
Cette interprétation me paraît situer le moment décisif de cette
analyse : le virage à partir duquel sera levée sa résistance fondamentale
à l'analyse. En effet, au cours du mois suivant, un mouvement saisissant
se dessine. C'est d'abord la confirmation de l'image maternelle dange-
reuse sous forme de rêve.
Elle est seule avec sa mère dans une grande maison qui ressemble à celle
de son enfance. Un danger imprécis les menace. Sa mère lui demande de
sauter par la fenêtre pour ouvrir la porte de l'extérieur. Elle s'exécute ; elle est
alors assaillie par leur chien policier qui lui déchire le visage ».
Le deuxième rêve à la séance suivante : « Elle et sa soeur cadette
accompagnent sur le perron (de la même maison) leur mère qui part en voyage :
sa soeur tombe, la mère la relève et la malade constate avec horreur que sa soeur
est amputée d'un bras. »
Enfin, à la séance suivante, un rêve d'agression homosexuelle : « Elle est
seule dans son lit. Soudain elle découvre une vieille femme couchée près d'elle
qui tente de la masturber. »

Certes, ce n'est encore que sur le mode du « contact onirique »


qu'elle peut seulement se permettre son approche et l'intégration de
mon interprétation. Cependant, le ton est différent et c'est elle-même
qui établit la relation entre cette fantasmatisation de la mère agressive
et mon interprétation.
Suivent quelques séances de silence, mais le style en est différent. Ce n'est
plus le mutisme agressif, projectif et revendicateur. En effet, il s'agit maintenant
d'un silence plus souple dans son vécu où l'anxiété est plus mobile. Ainsi,
elle l'interrompt souvent spontanément, non plus pour m'agresser, mais pour
se demander elle-même la signification de ce silence et m'assurer qu'elle en
souffre. « Je me tais sans doute parce que j'ai peur de ce que je vous ai dit...
de ces rêves sur ma mère... c'est difficile et pénibled'exprimer de telles pensées. »
Elle pense que je comprends cela et me remercie de ma « patience » !
I96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Bien évidemment cette même conduite de silence n'était plus


l'expression d'une résistance à l'analyse, mais représentait une défense
plus souple et mobilisable sur laquelle nous pouvions alors intervenir
sans risque de blessure narcissique. D'abord pour confirmer simplement
l'interprétation qu'elle en donnait elle-même, puis pour réévoquer,
en termes dynamiques, en rappelant notre interprétation : la nature
de sa peur.
Au dixième mois d'analyse, son comportement défensif essentiel,
le silence, nous apparaissait en quelque sorte « domestiqué ». Cette
modification du vécu analytique, parallèlement à la mobilisation des
fantasmes sur la mère dangereuse, quoique seulement onirique, ne
fut pas le seul résultat de notre interprétation sur l'aspect négatif
de son transfert ambivalent. Il nous apparut très rapidement que
cette ambivalence avait elle-même disparu du champ transférentiel et
que nous entrions dans la « lune de miel » analytique, comme son attitude
critique à l'égard de son silence et de « gratitude » envers notre « patience »
le laissaient pressentir. En effet, les jours suivants, elle nous apporte
un matériel homogène sur la relation oedipienne culpabilisée avec
l'image paternelle et, fait notable, non plus seulement sous forme
onirique, mais aussi par l'évocation directe de souvenirs.
Par une progression remarquable, ce mouvement positif culminera
dans l'expression transférentielle du conflit oedipien manifestée par un
rêve transparent.
Ainsi elle évoque d'abord un souvenir de l'âge de 9 ans où est préfigurée
la forme de ses approches sexuelles futures : « Dans le parc de son grand-père
paternel : une allée solitaire. Elle s'y promène avec un gentil cousin qui la
transporte sur le cadre de sa bicyclette ; triste et chagrine, elle pleure. Pour
la consoler le cousin l'embrasse chastement et tendrement. Cela se reproduisit
assez souvent au point que cet endroit devint l' « allée des baisers ». Elle constate
qu'à cette époque elle devenait plus souvent triste et chagrine avec ce cousin,
et s'amuse de l'artifice. »
Elle sera plus anxieuse lorsqu'en relation avec ce souvenir elle rapporte un
moment très pénible de sa maladie à l'âge de 20 ans : « Elle avait peur de la
mort, y pensait souvent. Un jour, au cours d'une angoisse plus forte, elle appelle
son père ; elle veut voir son père avant de mourir. » Elle en garde encore un vif
étonnement car « la relation avec son père avait toujours été très distante et
froide... ».
Je lui montrai que tout se passait comme si elle ne pouvait réaliser son désir
de se rapprocher de son père qu'à condition d'être malade et d'avoir peur de
mourir. « C'est vrai », répond-elle, « au fond de moi je savais que je ne mourrais
pas ».
Et le soir de cette séance, elle fait un rêve de « baignade » avec son père.
« Dans une rivière : une eau limpide et douce. Ils nagent côte à côte ; son père
lui donne la main et soudain elle se sent prise dans un tourbillon d'eau visqueuse
et noirâtre. Son père est soudain très éloigné ; il s'efforce de se rapprocher pour
DU TEMPS D'UN SILENCE 197

tenter de la sauver. » Le rêve reste imprécis sur la réalité du sauvetage. Cette


question trouve sa réponse à la séance suivante dans sa position transférentielle
qu'exprime très clairement un nouveau rêve :
« Je suis avec vous dans votre bureau comme pour une séance. Vous me
demandez de me déshabiller car vous me dites que pour me guérir il est indis-
pensable que vous ayez un rapport sexuel avec moi. J'exprime ma crainte que
votre femme ne soit pas d'accord. Vous répondez qu'elle sait que ce rapport
sexuel n'a pas d'importance puisque c'est un acte de médecin qui guérit sa
malade. »
Il nous était ainsi aisé de lui montrer la reprise transférentielle de la relation
oedipienne exprimée dans le matériel précédent, sans en aborder encore ici
la signification profonde (relation à l'objet partiel).
Dès lors, après une année d' « approche », la cure engagée dans
l'analyse de ses positions oedipiennes ne pose plus de problèmes tech-
niques particuliers. Nous ne poursuivrons donc pas l'étude du dérou-
lement ultérieur de cette analyse, notre propos ayant été de préciser les
difficiles problèmes posés à l'engagement de la relation analytique, par
la résistance obstinée par le silence.
Il nous paraît cependant nécessaire pour permettre de situer dans la marche
générale du traitement la période d'analyse qui a fait l'objet de ce travail,
de compléter la présentation du cas, en résumant très brièvement les grandes
lignes de l'évolution de la cure au cours des 18 mois qui suivirent.

III. — BREF APERÇU SUR L'ÉVOLUTION ULTÉRIEURE DE LA CURE

L'étude approfondie du développement de la cure devrait distinguer trois


périodes en fonction des deux critères de l'évolution transférentielle et de
l'analyse des positions pulsionnelles :
1. Phase de transfert positif (analyse de la relation oedipienne), déjà abordée
à la fin de la période précédemment étudiée et qui s'étend à peu près sur
les huit mois suivants ;
2. Phase d'oscillations transférentielles (analyse des positions phalliques-
négation de la castration) ;
3. Les quatre derniers mois : période actuelle de transfert maternel à prédo-
minance positive (analyse des relations objectales primitives : objet partiel,
objet total).
Nous insisterons davantage sur cette dernière phase au cours de laquelle
a pu être abordée en profondeur l'analyse des positions pulsionnelles centrales
(érotisme anal, érotisme oral). Si l'on pouvait considérer que le « programme
de cette analyse » nous était annoncé dès les premiers fantasmes et rêves
(moulures du plafond, rêve du frigidaire, souvenir de la glace interdite), il
apparaît donc que ce n'est qu'après deux ans de cure qu'il nous a été donné
de l'entreprendre au fond.
1. C'est donc d'abord la continuation de l'analyse de ses positions oedipiennes
à laquelle nous a mené le développement transférentiel ci-dessus exposé. La
relation positive à l'image paternelle est celle vécue dans le transfert, mais sur
un mode très léger sans actualisations dramatiques comparables à celles
qu'avait provoqué la précédente relation transférentielle négative à l'image
I98 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

maternelle (nous allons voir qu'ici au contraire elle agit au-dehors cette actuali-
sation par latéralisation transférentielle).
Au cours de cette période, il sera très peu question de ses relations avec sa
mère ; par contre est surtout évoqué le matériel concernant son père et dont
nous ferons état dans l'anamnèse. A travers l'éprouvé transférentiel, sont
valorisés la « patience » du père, le plaisir de la malade à sa conversation, sa
culture, son intelligence... Autant d'attraits interdits parce que culpabilisés
à l'égard de la mère. L'analyse de l'interdiction oedipienne maternelle s'ouvre
progressivement sur la profonde identification à la mère. C'est avec une angoisse
profondément vécue dans un insight à nouveau dramatique qu'elle se réalise
« comme une copie » de sa mère : socialement (son style mondain), profession-
nellement (la mère tient en fait le secrétariat du père), sur le plan religieux
(comme sa mère elle est peu pratiquante, à la différence du père), enfin leur
sexualité (frigidité). Elle recula quelque temps la prise de conscience de cette
évidence, grâce à la poursuite d'un acting-out réalisant une translation transfé-
rentielle évidente (aventure amoureuse avec un homme de vingt-deux ans son
aîné, père de deux filles de son âge, et dont les qualités sont en miroir celles
qu'elle me prête à l'image du père) ; l'élaboration interprétative permit l'émer-
gence du souhait que nous lui interdisions cette relation amoureuse ; souhait
formulé par surprise et par là d'un heureux effet dynamique sur la levée de sa
résistance par le transfert latéral et l'intégration de ses relations oedipiennes
(fidélité à l'image paternelle et identification à la mère : double valence transfé-
rentielle que son souhait conférait d'ailleurs à mon image).
2. Ainsi réapparaissait à nouveau manifestement l'ambivalence transfé-
rentielle qui se précisera dans la phase suivante sur un mode bien différent de
celui qui a fait l'objet même de notre travail. Nous assistons maintenant à
une sorte de bi-partition du transfert, soit un étalement dans le temps de
l'ambivalence transférentielle : les vécus transférentiels contraires étant
actualisés successivement dans un mouvement oscillant et non plus concomi-
tamment comme au début de l'analyse, d'où une relation analytique beaucoup
plus souple sans dramatisation paroxystique. Dans la dynamique de ces oscilla-
tions, la relation transférentielle positive à l'image paternelle apparaît chaque
fois comme une bouée : le tremplin permettant à la malade de faire surface
après, et avant de réaborder l'angoissante plongée dans la relation transfé-
rentielle négative à la mère. Ce dernier aspect du transfert, réintroduit dans
le champ analytique par la reconnaissance de son identification à la mère
phallique, oriente en effet l'analyse sur l'interprétation de sa négation de la
castration et de sa revendication virile. Notre travail interprétatif s'appuie ici
sur un matériel extrêmement abondant (sentiment de bien-être en période de
guerre où elle soignerait des hommes blessés, son identification onirique au
dentiste-analyste qui m'arrache « deux dents de devant » ; rêve où elle se refuse
à l'homme en sueur pour « copuler » ensuite devant lui avec une énorme cor-
beille vide, etc.). Par ailleurs, à la lumière de ce matériel nouveau, nous avons
alors pu utiliser celui fourni par les fantasmes et rêves, notamment celui du
frigidaire, du début de l'analyse.
Le moment le plus intensément vécu de cette phase sera celui sur lequel elle
débouche naturellement : l'analyse de ses positions homosexuelles. Ce matériel
déjà évoqué au début de l'analyse est ici encore surabondant ; mais nous ne
pouvons alourdir par trop cet exposé. Signalons cependant : sa peur intense
« d'être homosexuelle », c'est-à-dire en fait l'intolérance à la position pas-
sive ; de même son extrême angoisse lorsqu'elle évoque sa répugnance à
la pénétration anale. Uniformément dans le matériel apporté, elle assume
régulièrement le rôle actif, en même temps que progressivement dans le
DU TEMPS D'UN SILENCE 199

transfert se stabilise l'image maternelle positive en tant qu'objet sexuel


passif.
3. C'est alors qu'au décours du récit d'un rêve qui avive particulièrement
sa peur de l'homosexualité passive, elle « retrouve » brusquement, comme
souvenir de l'âge de 4-5 ans, ce qu'elle appelle elle-même son « explication
enfantine de la sexualité », élaborée en commun avec deux autres petites filles.
« J'imaginais alors les rapports sexuels entre l'homme et la femme comme l'acte
de ma mère ou de ma nurse m'administrant un suppositoire. » L'appropriation
anale du phallus nécessitait une explication sur la possibilité de renouvellement
de l'acte. Elle l'avait résolue par l'hypothèse d'une origine digestive : les pénis
multiples de la mère phallique provenant de l'absorption de certains mets
sucrés. Et le soir de cette séance elle fait le rêve suivant : « Elle porte une très
jolie robe blanche pour aller à un bal. Pour y accéder elle doit traverser une
grande église dans laquelle se trouve sa mère tenant un buffet et qui lui conseille
de prendre quelques pâtisseries et bonbons. Ensuite, toujours dans l'église,
elle danse avec un inconnu qui lui caresse les seins : elle éprouve un plaisir
intense, « une émotion jamais ressentie », nuancée du regret d'avoir de trop
petits seins (signalons que sa mère a une forte poitrine) ; cependant, elle se
laisse aller au plaisir et à l'arrière-plan du partenaire, « peut-être est-ce lui-
même qui se transforme en « femme ? », apparaît Marylin Monroe dont la
malade contemple l'opulente poitrine avec un plaisir « insupportable » : un
orgasme la réveille. »
Nous ne saurions rapporter dans le cadre que nous avons fixé à cet exposé,
le travail analytique effectué au cours du mouvement de la cure que l'apport
de ce riche matériel a permis : il recouvre en effet les quatre derniers mois de
l'analyse et justifierait sans doute à lui seul un mémoire axé sur la relation objet
partiel-objet total de notre patiente. Nous ne pouvons donc que schématiser
en quelques traits et dans une formulation théorique (aussi bien n'y reviendrons-
nous pas) ce que nous avons pu lui montrer de ses positions pulsionnelles anales
et orales :
— Réduction de l'homme au sexe incorporé :
— par voie orale par la mère (bon objet pour la mère) ;
— par voie anale, sur le mode d'une castration par elle-même (mauvais
objet pour elle).
— Fuite de cette castration anale que représente l'hétérosexualité — dans la
relation homosexuelle à la recherche du pénis — bon objet incorporé par
la mère.
— Annulation de l'agression sur la mère — objet partiel (que constitue la
captation de son phallus — bon sein) :
— par l'inversion de son désir d'incorporation orale du bon objet en crainte
de castration anale par le mauvais objet ;
— par l'inversion de la castration de la mère en don consenti par la mère ;
— par la transformation de l'objet dangereux (phallus castrateur) en bon
objet (sein désirable) ;
— de même en conférant au pénis (mauvais objet) une valeur bénéfique,
médicamenteuse (suppositoire). Cela donnait une signification plus
précise :
— au désir de rapports sexuels thérapeutiques avec moi, rapports
également consentis parce que thérapeutiques par ma femme (rêve
précédemment rapporté) ;
— et d'une manière générale à ma « parole » — objet oral :
— rejetée comme agressive dans sa signification sexuelle de viol
castrateur ;
200 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

— désirée cependant en tant que bon objet (remède-bon sein) :


telle qu'elle est pleinement ressentie dans la phase actuelle de
l'analyse.
Nous en sommes là de notre travail analytique : le matériel fourni en réponse
à nos interprétations montre qu'elles sont intégrées.
Si cette analyse de début très difficile nous parait actuellement bien engagée
et d'un bon pronostic, nous ne la considérons évidemment pas comme à
terminer dans l'immédiat.
Si la patiente connaît maintenant son « métier d'analysée » (1), comme
en témoigne la disparition de la résistance par le silence, sa collaboration asso-
ciative, et la relation analytique beaucoup plus souple, elle a peu tendance à
faire « le travail » seule, spontanément.
Elle se sent généralement mieux à l'extérieur, avec cependant des phases
dépressives (sentiment de perte d'objet en relation directe avec le stade actuel
de l'analyse, mais indiquant une forte résistance au désinvestissement de l'objet
partiel). C'est-à-dire que l'analyse de sa position homosexuelle phallique est
encore insuffisante. Nous espérons pouvoir la compléter bientôt car se dessine
actuellement une reprise de l'analyse de l'OEdipe à la lumière des positions
pulsionnelles prégénitales dont nous venons de faire état.
Ce nouveau tournant dans la dynamique de la cure nous parait d'autant
plus à favoriser qu'il offre la possibilité de dépasser l'un des dangers de l'évo-
lution transférentielle actuelle : la fixation d'une névrose de transfert au niveau
de régression orale récemment atteint, du fait des bénéfices secondaires mani-
festes de la relation au bon sein que représente en ce moment à l'évidence notre
verbe — objet oral surinvesti.

IV. — ESQUISSE ANAMNESTIQUE

Au terme de l'exposé clinique de ce fragment d'analyse d'un


silence, nous pouvons maintenant, sans déroger à notre méthode,
compléter la présentation de la personnalité de Yerma par un rapide
aperçu anamnestique. Ce complément nous paraît nécessaire du fait
du peu de renseignements biographiques recueillis durant la période
de l'analyse dont nous traitons.
L'artifice de cette présentation sera moins gênant ici qu'il ne l'aurait
été avant l'exposé clinique. Nous utiliserons en partie le matériel
extra-transférentiel fourni bien plus tard en cours d'analyse. C'est dire
donc que l'artifice demeure, dans la mesure où matériel transférentiel
et extra-transférentiel sont, dans ce cas de résistance obstinée par le
silence, encore plus étroitement intriqués que d'habitude. Nous
pensons cependant que la mise en place dans l'exposé clinique du

(1) Cette notion est certes discutable : s'il faut apprendre au malade « son métier » pour
que la cure soit possible, ce cas nous montre qu'il ne peut l'apprendre que s'il a dépassé certaines
positions qui l'empêchaient précisément d'obéir à la règle d'association, suffisamment pour le
rendre analysable.
DU TEMPS D'UN SILENCE 201

matériel qui concerne cette première année d'analyse, aura pallié en


partie à cet artifice, qu'exige la clarté de l'exposé.
Yerma est la seconde des trois filles d'une famille de riches bourgeois
lyonnais. Entre Anne l'aînée et Marie la cadette, elle se situe elle-même comme
le canard élevé parmi les poussins : elle en veut pour preuve son prénom peu
usuel, anachronique, dit-elle, en comparaison de ceux de ses soeurs. « D'ailleurs
elles sont jolies et elle a toujours été laide. »
Enfin, sinon la mère trop absente, du moins sa,nurse lui affirmait à 4-5 ans
qu'elle aurait dû être un garçon ; qu'en tout cas sa laideur et son mauvais
caractère en faisaient un garçon manqué.
De fait, Yerma a été élevée à distance de ses parents : pendant sa première
enfance, vivant avec ses soeurs chez ses grands-parents maternels, dans un
domaine de la campagne lyonnaise, elle ne voyait ses parents qu' « en visite »,
les dimanches. Ils reprirent leurs filles « l'élevage » terminé. Les relations avec
les parents n'en deviendront pas plus étroites. Très occupés professionnellement
et par leur vie mondaine, ils voient peu les enfants confiés aux bonnes. Nous
ne pouvons préciser s'il y eut une ou plusieurs nurses : l'image dominante est
celle de la nurse préférant les autres filles à Yerma, déjà évoquée et à laquelle
se confond celle de la mère présentée comme rejetante sur fond d'indifférence.
Elle ne garde par ailleurs de sa présence que les souvenirs de départs et d'arri-
vées, rapidement suivis d'abandons : le cauchemar d'une quête jamais assouvie.
Le père apparaît comme un homme « très important », très pris par ses
affaires, rarement à la maison mais polarisant l'intérêt de tous lorsqu'il s'y
trouve. Intelligent, brillant, cultivé, passionné de musique et de peinture,
mais sans contact avec les enfants qui l'indiffèrent et qu'il ignore.
Nous ne rapporterons évidemment pas ici les nuances affectives qui
précisent les relations particulières avec chacun des parents. De toute façon,
elles ne démentissent jamais ces sentiments de manque, ce vécu de frustration
affective massive dans une ambiance de luxe, que Yerma garde de son enfance
et qu'elle exprime à travers ces portraits caricaturaux. Toutes ses évocations
y restent fidèles, elle ne pourra y apporter que des retouches de détail.
De sa scolarité nous ne savons quasiment rien ; elle se dépeint comme un
cancre paisible dont le refus scolaire persévéra ; il ne semble pas qu'elle ait
obtenu le baccalauréat, sans que nous puissions l'affirmer. Pas d'études univer-
sitaires ; mais à partir de 20 ans, apparition d'une motivation intellectuelle
assumée et orientée sur un plan très pragmatique avec efficience relative, nous
l'avons vu.
Par ailleurs, elle reçut l'éducation religieuse d'une famille catholique prati-
quant à la française, mais très respectueuse des principes. Elle ne semble pas
avoir eu de problèmes critiques sur ce plan.
De fait, sa réserve dans le domaine religieux ne paraît pas aussi conflictuelle
que celle recouvrant sa vie sexuelle. Elle fera longtemps le grand silence sur sa
découverte de la sexualité et ses premiers émois. Vide qu'elle justifie comme
évidence, par la reconnaissance facile d'une frigidité de toujours. Effrayée
par l'apparition de désirs de masturbation en cours d'analyse, elle fera alors
l' « aveu » très culpabilisé de ne s'être masturbée qu'une fois dans sa vie, « aux
alentours de 20 ans ».
Ses relations hétérosexuelles sont récentes « depuis 3 ou 4 ans ». Elle souffre
beaucoup de ne pouvoir aimer le même homme à la fois physiquement et senti-
mentalement. Nous avons vu qu'elle distingue deux types d'hommes : selon
qu'ils provoquent un attrait physique ou un attrait affectif. Pour un seul où
la relation fut plus durable, les deux attraits existèrent mais successivement.
202 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

L'attitude du partenaire n'est pas indifférente à sa réponse : quand lui l'aimait


au début elle n'éprouvait qu'un attrait physique ; ce fut l'inverse par la suite
quand l'ami fût las d'attendre. Elle a constaté elle-même cette alternance qui
mène à l'échec, toute ébauche de liaison.
Sa vie sociale donne un reflet plus terne de cette fragmentation des contacts
affectifs. On y pressent un conflit tout aussi réel, mais moins intensément vécu,
atténué par une affectation d'indifférence. Ses relations superficielles avec de
nombreux amis de milieu artiste, ou de style Marie-Chantal, sur le mode des
« surprises-party » ou des vernissages d'expositions de peinture, ne réussissent
cependant pas à masquer son sentiment de solitude. De fait, Yerma ne se sent
bien dans les contacts sociaux qu'à son travail. Très appréciée pour sa compé-
tence, elle y est bien plus à l'aise avec ses nombreux sous-ordres avec lesquels
elle peut se montrer très donnante quel qu'en soit le sexe, qu'à l'égard des rares
supérieurs de sexe masculin le plus souvent dévalorisés à ses yeux par leur
incurie et leur incompétence.

V. — LE CONTRE-TRANSFERT

Comment notre interprétation explicitant l'ambivalence du transfert,


par la mise en évidence de son aspect négatif à travers l'image maternelle
agressive, put-elle avoir cet effet dynamique décisif à ce moment
précis ? Répondre que c'est parce qu'évidemment elle était juste...,
éluderait le problème qui nous paraît essentiel : celui de son élaboration
qui fut sans doute capitale pour l'heureuse évolution du traitement.
Reconnaissons d'abord que jusqu'alors nous avions considéré la conduite
de refus de la malade, du fait de son caractère d'opposition massive (outre le
silence, ses « agis » en séance) comme un comportement d'allure psychotique
dont le donné immédiat, dès la première séance (et rétrospectivement dès
l'entretien préliminaire), attestait, nous semblait-il, la signification d'un style
de relation objectale très régressif et non transférentiel.
Nous avons déjà signalé le caractère tâtonnant de nos interventions sur
les mécanismes défensifs, dans une première phase de l'analyse. Leur seule
justification était d'essayer de lever la résistance à l'engagement dans le trai-
tement. Elles ne pouvaient cependant que manquer ce but dans la mesure où,
excluant la méthode de Reich, nous « choisissions » une technique d'usure
progressive. En effet, justifier par l'importance de l'investissement narcissique
des défenses, notre élimination d'une éventuelle analyse serrée de ces dernières,
et pourtant décider de les « attaquer » progressivement, recelait une contra-
diction qui explique le développement tâtonnant et hésitant de notre technique
d'intervention à ce stade. Celui-ci évoquait donc en fait un compromis entre
notre intolérance non explicitée à la résistance de la malade et la peur de lui nuire.
Nous avons vu par ailleurs que notre première interprétation tendant
à « solliciter », prématurément, la mise en évidence du transfert d'émois
oedipiens, se situait en porte-à-faux du fait du mélange d'un souci technique
de prudence et d'une préoccupation théorique a prioriste de planification de
la cure. Compromis de signification comparable au précédent. Il explique notre
tendance durable à la seule interprétation de la culpabilité oedipienne, parallèle
à notre difficulté à percevoir l'ambivalence du transfert. Du fait de la conduite
de silence de la malade, et de la confirmation que le rare matériel fourni appor-
DU TEMPS D'UN SILENCE 203

tait sur un plan théorique à nos interprétations partielles, l'explicitation de ce


« compromis » n'était guère facilitée. Cependant le contraste entre leur justesse
théorique et leur inefficacité sur le plan dynamique nous posait le problème de
notre compréhensiondu cas et, partant, de notre position contre-transférentielle.
Alors que très rapidement après quelques séances où le silence de la malade
s'avérait devoir être son style relationnel, notre position contre-transférentielle
nous était précisément manifeste, il n'en fut pas de même de notre réaction
contre-transférentielle inhérente au vécu de cette relation analytique parti-
culièrement éprouvante.
Le retard de cette explicitation nous semble tenir au fait que si, comme
l'enseigne Nacht, à l'attitude « paranoïaque » du psychanalyste au seuil de ses
interprétations, doit correspondre l'attitude « auto-accusatrice » dans l'analyse
de son contre-transfert, cette dernière était ici d'autant moins facilement
sollicitée que la projection et l'identification massives de la malade ne pouvaient
éveiller plus immédiatement que des contre-résistances de même type de notre
part.
Nous analyserons donc successivement notre position contre-
transférentielle initiale puis notre réaction contre-transférentielle
circonstanciée par le développement du début de la cure.

A) Position contre-transférentielle initiale


Dès les premières séances, le comportement de Yerma dans la
situation analytique, son mode d'être silencieux, nous montraient à
l'évidence qu'il s'agissait d'un « cas difficile ». C'est-à-dire que nous
étions amenés à mettre en question notre attitude dans l'engagement
de la cure, déjà dans la façon dont nous avions pesé l'indication.
Ainsi il apparaissait que puisque nous avions décidé le recours à
l'entretien préliminaire, nous n'aurions pas dû nous limiter à un seul.
Certes, même après plusieurs entretiens, il eût été « malaisé » d'infirmer
l'indication d'analyse posée par un Maître... Mais cet entretien unique
— tranche de contact isolé dans le temps — ne nous avait permis qu'un
aperçu très limité du cas. Cette perspective « structurale », certes
homogène, n'était uniquement définie et valable que pour cette rencontre
donnée, alors que plusieurs entretiens en auraient rectifié les limites
et montré la relativité. Notre erreur fut de nous en satisfaire, de la
considérer comme suffisante et de n'évaluer sa relativité que d'une
manière approximative, réduite à la faible marge ouverte par la perspec-
tive limitée d'un seul entretien. Certes, on pouvait entreprendre l'ana-
lyse sans entretien préliminaire mais, puisque telle n'était pas notre
pratique, nous n'aurions pas dû nous en tenir à cet aperçu faussé par sa
limitation.
Nous pensons donc que plusieurs entretiens nous auraient permis
de mieux pressentir l'organisation prégénitale (par la confirmation de
204 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'attitude régressive massive, de l'interdiction rigoureuse des pulsions


orales, de la force et de la ténacité des défenses de contact). Ils auraient
corrigé l'optimisme de notre appréciation de « structure génitale »
portée sur cette seule rencontre sommaire avec cette névrose « hystéro-
dépressive ». Il ne s'agit pas là d'une préoccupation intellectuelle, mais,
nous semble-t-il, d'une condition nécessaire à la prévention des facteurs
facilitant la position contre-transférentielle.
En effet, par cet approfondissement de la structure du cas et l'appré-
ciation préalable de la difficulté dès lors prévisible de la cure, nous
aurions évité cette première réaction d'auto-accusation dont nous
venons de faire état, peu confortable dans la période d'engagement
de l'analyse. Si, en effet, l'attitude d'auto-accusation peut être un
instrument technique d'analyse du contre-transfert, elle perd cette
valeur à surgir sur un mode réactionnel. D'autant que le « procédé
d'aménagement » destiné à alléger ce malaise était trop immédiatement
évident et grossier pour être tant soit peu efficace. Il était ainsi trop
facile, dans un premier mouvement, de projeter l'accusation sur
l'analyste qui nous adressait la patiente : « Ce n'est pas une indication
d'analyse mais de psychothérapie. » Accusation atténuée dans un
deuxième mouvement d'hésitation : « Elle est sans doute analysable,
mais trop difficile » ; enfin rectifiée et annulée par un rétablissement
plus objectif, fût-ce au bénéfice d'une gratification narcissique, en
acceptant comme réalisable ce qui nous était confié comme possible.
Dès lors, conscient du caractère particulièrement ardu de notre
tâche comme de la surdétermination créée par la « difficulté technique
à dépasser » (intérêt scientifique du cas !), et enfin de notre assurance
même quant à la possibilité de la résoudre, nous pouvions aborder ce
silence de manière plus détendue et plus souple.
Nous y aida également notre conviction que, face au silence, « le
silence de l'analyste appelle l'inconscient » en mobilisant l'angoisse
du patient. Bien évidemment ici, étant donnée la rigueur du silence
auquel notre propre instrument technique avait à faire face, ce dernier
nous semblait devoir être tempéré par une attitude de dosage in situ.
C'est-à-dire doser notre présence verbale selon l'appréciation du risque
de rupture, en visant à rendre l'angoisse mobilisable, entre les deux
pôles du tolérable pour la malade et de l'utile sur le plan technique.
La sublimation par laquelle nous avions dépassé notre position
contre-transférentielle initiale, n'était guère conciliable avec une trop
stricte référence à l'adage de Nacht : « Il y a beaucoup d'appelés et
peu d'élus. »
DU TEMPS D'UN SILENCE 205

B) Réactions contre-transférentielles
Nous avons montré le style de nos interventions et de nos inter-
prétations en insistant sur le niveau auquel nous les situions ; nous
avons souligné le caractère désajusté de certaines, en essayant de dégager
les erreurs d'appréciation sur la dynamique de la cure qu'elles nous
paraissaient impliquer. Celles-ci posaient la question d'une méconnais-
sance partielle de la position transférentielle de la patiente. Ce problème,
dès lors que notre position contre-transférentielle initiale avait été
dès le départ analysée et, pensions-nous, dépassée, nous renvoyait
aux réactions contre-transférentielles développées par la suite en raison
de la dynamique particulière à cette cure.
1) Il en est déjà une immédiatement apparente dans le mode de
sublimation par lequel nous dépassions la position contre-transfé-
rentielle initiale. Justifier la possibilité de la cure et nous engager à
« tenir » devant cette résistance massive, assumée comme un refus, par
une motivation d'intérêt scientifique, c'était à vrai dire décider en
quelque sorte de faire « malgré tout » de cette « appelée une élue ».
C'est-à-dire poser comme déterminante notre volonté de « la guérir »
(au sens de « bien l'analyser ») : soit nous placer d'emblée dans une
position maternelle de « bonne mère ». En fait, il s'agissait là d'une
position transférentielle de notre part dans la mesure où la patiente
était prise comme objet : « enfant d'élection à aimer ».
2) Une autre réaction contre-transférentielle nous a semblé se
manifester dans notre maniement de la technique de dosage destinée
à nous permettre un contrôle dynamique de son angoisse. Si ce dosage
a été relativement souple en ce qui concerne les interventions verbales,
il nous apparut qu'il l'était moins dans les manifestations de notre
présence réelle. Ainsi (lorsque la patiente prolonge le temps de sa
séance en restant allongée et parle à ce moment-là, alors qu'elle est
restée silencieuse pendant la séance), il est une de nos « réponses »
qui aussitôt que manifestée s'avérait discutable : celle qui consista
à quitter la pièce et à laisser la malade seule. Si aujourd'hui, après
deux ans d'analyse, la structure s'étant révélée moins massivement
régressive que nous l'estimions alors, cette « sortie » nous apparaît
a posteriori techniquement justifiée, il n'en fut pas de même lors de
cette critique de notre contre-transfert. Cette critique reste en fait
valable, en raison de la position transférentielle qui était alors celle de
la malade.
En effet, par cette « sortie », nous avions enfin assouvi sa demande
206 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

fantasmatique d' « abandon » : elle ne pouvait manquer de ressentir


celui-ci comme agressif et d'y trouver la preuve de notre identification
à la mère frustrante, rejetante. Or c'est précisément l'identification
qu'inconsciemment nous refusions à cette époque. Si nous l'avions
assumée, notre réaction (mais eût-elle été encore nécessaire ?), ne
témoignant plus de notre gêne au rôle de mauvaise mère, aurait pu avoir
de ce fait même un effet dynamique positif... Il est vrai que si nous
avions accepté cette identification au cours des séances précédentes,
cet effet dynamique aurait peut-être permis à la malade de dépasser
son besoin de telles provocations, comme cela s'est confirmé par la
suite. Bien que le rôle du temps dans cette re-structuration ne doive
pas être négligé.
3) Nous poser comme « bonne-mère », nous entraînait à refuser
l'identification à la mère persécutrice, opérée par la patiente. Notre
position était en fait réactionnelle à cette projection de la malade.
Le malaise de notre agressivité à l'égard de l'image de la « mauvaise
mère » nous poussait d'une part à refuser cette identification et, à
l'inverse, à nous identifier à la malade contre la vraie mère devenue
pour nous aussi réellement « mauvaise mère ». En même temps, dans
notre position de bonne mère, prendre la malade comme objet transfé-
rentiel, « enfant à aimer », consistait en fait à projeter sur elle en l'inver-
sant, l'image de la mauvaise mère qui ne pouvaitplus alors être reconnue
comme telle et disparaissait ainsi complètement du champ relationnel :
la patiente devenant en quelque sorte l'objet de notre agression.
A la projection et à l'identification massives de la malade répondaient
donc des contre-résistances du même type de notre part. Aussi notre
« sortie », comme notre méconnaissance de l'image que nous repré-
sentions dans le transfert, témoignaient-elles évidemment de cette
agressivité camouflée.
4) Rapidement d'ailleurs nous était apparu que l'attitude de la
malade à l'égard de la parole, surtout son agitation devant le silence
total, sollicitait de notre part une contre-attitude d'aspect oral. Dans
la mesure où il n'était manifestement pas en relation directe avec les
éléments superficiels, oedipiens, du matériel, mais avec le contenu de
la signification plus profonde, le silence de la malade créait un appel :
nous sollicitait à « interpréter plus tôt et loin » (bien qu'en raison de
l'organisation du Moi qu'il laissait pressentir, nous ayons évité toute
approche de style kleinien). Dans un sens comme dans l'autre, pour
nous comme pour elle, le verbe prenait alors une valeur d'objet oral.
Ce fait nous orientait vers l'oralité et l'analité de notre contre-attitude ;
DU TEMPS D'UN SILENCE 207

nous y renvoyait également notre difficulté à accepter, dans ce cas,


les recommandations de Bergler : « Donner, donner et donner des
mots », chez les névrosés avec fixation et régression orales importantes.
5) L'analyse de notre réaction « agie » en réponse au refus de la
malade de terminer la séance, éclairant ce mouvement contxe-transfé-
rentiel, nous fit apparaître une de ses conséquences sur le plantechnique:
notre attitude intellectuelle au niveau des interprétations. Rationalisée
par le primum non nocere, une certaine préoccupation anxieuse à l'endroit
du matériel structural, entraînait une tendance trop rigoureusement
planificatrice. (Par référence à la cure-type : respecter dans les inter-
ventions la ligne de progression idéale, analyse du plan oedipien avant
l'analyse du plan pré-oedipien.) En témoignait le niveau de nos inter-
prétations (celui de la culpabilité oedipienne) au détriment d'une juste
appréciation de l'ambivalence du transfert : cette position intellectuelle
confortable qui résultait de notre difficulté contre-transférentielle,
contribuait en même temps à continuer à la camoufler.
L'explicitation de ces positions contre-transférentielles, en nous
rendant la possibilité d'assumer l'image transférentielle de mauvaise
mère, nous permit l'interprétation de l'aspect négatif du transfert
ambivalent qui devait enfin débloquer l'attitude de résistance à la cure.
L'analyse de notre contre-transfert nous permettait ainsi de redevenir
efficacement « présent » dans la réalité du transfert.
Ainsi apparaît-il, à propos de ce cas difficile de résistance par le
silence, sollicitantparticulièrement nos réactionscontre-transférentielles,
que l'auto-analyse des mouvements émotionnels et son intégration à
la dynamique de la cure a permis de restituer à cette dernière une évolu-
tion favorable.

VI. RÉFLEXIONS SUR LA PSYCHODYNAMIQUE


DE CETTE CONDUITE DE SILENCE

A travers et en marge de la conduite de silence, le comportement défensif


serré de la malade nous avait donc créé des difficultés techniques que cristalli-
saient en partie nos réactions contre-transférentielles. L'analyse de ces dernières
contribua largement à dépasser ces difficultés. En facilitant notamment la
levée de la résistance à l'engagement dans le traitement, elle permit à la cure
de se poursuivre dans des conditions enfin satisfaisantes.
Il reste cependant que l'organisation défensive de la patiente n'en
pouvait être pour autant transformée. Même si son abord analytique
en était facilité, ce système défensif n'en persista pas moins, quoique
assoupli. Ainsi se confirmait le type de relation objectale régressif
208 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

que dès le départ il nous paraissait conditionner. Si en raison de sa


nature, ce dernier avait facilité nos réactions contre-transférentielles
et amplifié ainsi les obstacles techniques, il n'en demeurait pas moins
que son existence et sa réalité dans la relation analytique constituaient
la caractéristique spécifique de l'organisation structurale du cas et
posait par là un problème technique réel.
S'il est évident que la réponse des contre-résistances de l'analyste
s'effectue dans le sens de la demande sollicitée par les résistances du
patient, il ne l'est pas moins, comme le précisent Nacht et Bouvet, qu'en
deçà des réactions contre-transférentielles demeure ce qui peut être
« imputable à la constitution du sujet ».
Il ne saurait être question d'étudier précisément cette organisation
sur la seule base du fragment d'analyse que nous avons choisi de rap-
porter ici, d'autant qu'il ne porte que sur son début : aussi bien n'était-ce
pas notre propos.
Nous resterons donc dans le cadre délimité par l'exposé clinique de
notre approche analytique de cette conduite de silence, pour étudier
les problèmes théoriques qu'elle nous semble poser sur les plans
dynamique et économique.
Nous les aborderons principalement en essayant de définir le type
de relation objectale dont témoigne ce silence (1).
Nous avons préféré ne pas envisager d'autres perspectives d'étude qu'ouvre
nécessairementl'analyse de ce fragment clinique : relations entre cette conduite
de silence et érotisme oral ou érotisme anal ; narcissisme ; masochisme ;
discussion sur le type de structure hystérique ou obsessionnelle (ainsi le dia-
gnostic de dépression hystérique auquel nous nous sommes référés n'a-t-il
qu'une valeur d'approximation clinique qui nous a paru suffisante pour notre
propos)...
En effet, les développements auxquels ces considérations conduiraient ne
s'éclaireraient que par un recours au matériel apparu bien plus tard dans la
cure : l'utiliser en le désinsérant de la relation analytique le dépouillerait du
vécu qui lui donne sa signification ; par contre, rapporter ce dernier nous aurait
entraîné à exposer deux ans d'analyse, ce qui aurait alourdi ce travail tel que
nous l'avons conçu.
Ainsi la ténacité et l'obstination de la malade et, par ailleurs, l'intense
érotisation de la parole qui se révéla dès les premières amorces verbales rompant
ce mutisme, ne pouvaient manquer d'évoquer la probabilité d'une régression
avec fixation à des stades libidinaux prégénitaux : oral et anal. Et certes par
référence aux stades du développement psycho-sexuel qui fondent les essais

(1) Ces réflexions ne porteront donc passur le déroulementultérieur de l'analyse dont nous
avons fait état par souci de logique, mais dont l'étude approfondie se situerait dans une
perspective autre que celle dans laquelle nous avons axé ce travail. Nous nous en tiendrons
donc, en ce qui concerne les implications théoriques de cette évolution, à la rapide esquisse
que nous en avons donné en la rapportant.
DU TEMPS D UN SILENCE 209

de caractérologie psychanalytique, il serait aisé de décrire le comportement


de notre malade en termes de relation d'objet orale mais aussi bien de relation
d'objet anale, ce qui montre la relativité de telles descriptions. Cependant,
si la connaissance de cette caractérologie prégénitale a pu faciliter notre
compréhension et même l'observation de cette conduite, nous ne pensons pas
qu'il y ait grand intérêt à ajouter une nouvelle illustration caractérologique
aux descriptions magistrales déjà existantes qui se justifient surtout par leur
valeur heuristique.
On pourrait également décrire cette conduite en termes de sado-masochisme
à travers la dynamique défensive de l'identification à l'agresseur. Et sans doute
le type de relation d'objet que nous allons analyser n'est-il que la résultante
de l'interférence de ce destin pulsionnel et de ce mode défensif.

Il nous a semblé pourtant qu'en deçà de ces illustrations super-


ficielles de la théorie, cette conduite de silence impliquait une dynamique
et une économie pulsionnelles d'un style particulièrement régressif
dont l'explicitation ne pourrait que gagner à être abordée sur le plan
de régression où il nous a été donné de les observer : celui des avatars
de la naissance de l'évolution transférentielle.
1. Conduite de silence et relation d'objet. — Dès la première approche,
on pouvait déjà considérer que le silence, comme en témoignaient les
rares paroxysmes compulsifs d'agressivité, exprimait un refus et une
révolte contre nous, à travers ce rejet de la règle de libre association.
Ces paroxysmes projectifs révélaient ainsi les pulsions agressives
« défendues » par le silence.
Cependant, indépendamment de ces
contenus épars mais déjà révélateurs, la forme même de cette relation
agressive manifestait des tendances destructrices sur un mode très
archaïque.
Nous avons été frappé par le fait que ce mécanisme de style mani-
festement projectif, qui visait (en rejetant sur nous l'auto-accusation
culpabilisée de se taire) à mettre à distance l'objet agresseur que nous
avions représenté d'emblée dans le transfert, échouait à ce but. En effet,
il libérait l'angoisse qu'il aurait dû juguler et qui ne l'était finalement
que par l'intervention immédiate de mécanismes plus désinvestis
et par là plus efficaces à geler l'affect : l'isolation et la généralisation.
Comment comprendre ce curieux développement du mouvement
projectif et le processus défensif qu'il déclenche d'une manière
stéréotypée ?
La distinction générale, introduite par Bouvet dans sa définition
même des instruments de la relation d'objet entre versus externe (valeur
d'aménagement) et versus interne (valeur défensive de ces mécanismes),
nous a semblé trouver ici une application précise et très utile à rendre
compte de l'originalité de ce processus.
PSYCHANALYSE 14
210 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Ainsi le mécanisme de « projection » ne nous semble pouvoir être


considéré comme tel, que sur un plan de dynamique relationnelle
« externe » (celui de la réalité de nos deux présences : analyste-patient).
Sur le plan « interne » fantasmatique, l'économie pulsionnelle qu'il vise
à rééquilibrer nous montre que sa signification défensive est tout autre.
Loin de mettre à distance l'objet dangereux comme tendrait à le faire
une projection, ici s'opère une tentative de réduire à un minima cette
distance, en tendant à réaliser une confusion fantasmatique complète
entre sujet et objet. C'est-à-dire que l'envers de cette « projection »
révèle en fait un effort désespéré d'incorporation de l'agresseur.
Ce qu'il nous est donné d'observer du versus externe du processus
défensif dans les trois mouvements (projection, isolation, généralisation),
qu'il développe jusqu'à son terme : le silence, n'est que l'expression
relationnelle des tendances destructrices réalisant au même instant sur
le plan fantasmatique l'incorporation de l'agresseur. La position d'équi-
libre ainsi rétablie correspond à la quiétude de l'état de silence, ce qui
explique l'habituelle sérénité et l'absence d'anxiété de ce silence. Celui-ci
semble réaliser la paralysie et la neutralisation de l'agresseurimmobilisé,
possédé en état de passivité. Mais cette opération défensive est évidem-
ment toujours à recommencer, car l'équilibre est rendu précaire par
les inévitables perçus de notre présence réelle qui objectivent chaque
fois la « différence » entre ce que nous devenons en tant qu'objet réel
et ce que nous sommes en tant qu'objet transférentiel (nous reviendrons
sur l'apparent paradoxe de cette distinction). La perception de cette
différence perturbe chaque fois la quiétude réalisée par la possession
de l'agresseur. Elle déclenche aussitôt le processus défensif interne
d'incorporation : agression et métabolisme possessif, que traduisent
sur le plan d'aménagement externe la projection puis l'isolation et la
généralisation jusqu'au réajustement de la quiétude silencieuse.
Cette opposition entre notre présence réelle et l'image transférentielle
qu'elle représente au même instant (objet réel et objet transférentiel)
paraît en contradiction avec le concept même de transfert. Cependant
il nous semble que dans ce cas de transfert de style psychotique, notre
présence gardait constamment une valeur de réalité dangereuse. Ceci
explique l'apparente contradiction qui résulta pour nous au début de
la cure, du fait que d'une part, par son donné massif et immédiat, la
conduite de silence et de résistance à l'analyse nous parut comme un
style particulier de relation objectale très régressif et non transférentiel,
alors que, d'autre part, les rares aperçus sur le matériel que nous don-
naient les fugaces ouvertures de ce silence révélaient, nous l'avons vu,
DU TEMPS D'UN SILENCE 211

une position certes régressive mais sans nul doute transférentielle.


Ce contraste entre la valeur, de réalité de notre présence et sa valeur
transférentielle — contraste ressenti en raison de la structure de la
malade d'une manière dramatique — nous semble rendre compte de
l'obstination et de la ténacité du silence protecteur des six premiers mois.
La particulière sensibilité de Yerma à la perception de ce contraste
nous semble expliquer le bloquage de l'évolution transférentielle.
Nous pensons qu'il est possible de considérer que, de ce fait, le bloquage
de la structuration fantasmatique du transfert constitue une sorte de
stade de pré-ambivalence préfigurant l'ambivalence transférentielle
qui allait s'affirmer. Lorsqu'au sixième mois, la première ébauche de
débloquage du silence esquisse un premier mouvement d'engagement
dans l'analyse (qu'authentifie l'apparition de la fantasmatisation du
conflit oedipien), il semble alors que cette ambivalence vraie se précise.
En regard de l'image transférentielle de mère agressive que nous n'avons
cessé de représenter, notre présence perd alors de sa valeur de réalité
dangereuse (objet réel de panique) pour devenir image transférentielle
paternelle positive.
Il est évident que cette confusion du sujet et de l'objet ne pouvait
qu'être renforcée par l'orientation de notre position contre-transfé-
rentielle dont nous avons vu qu'en dernière analyse elle tendait à camou-
fler notre identification de la « mauvaise mère » à la malade-objet
transférentiel.
En même temps que défense contre l'expression de son agressivité
dans la relation concrète, son silence réalisait donc en fait sur le plan
fantasmatique l'assomption de ses tendances destructrices envers la
mauvaise mère incorporée. Grâce à cette régression, la patiente nous
supprimait en tant qu'objet distinct. Pour échapper au danger de chan-
gement, de nouveauté que sollicitait la « différence », l'écart maintenu
par la perception de notre présence réelle, entre cette dernière et l'image
transférentielle, elle tendait à nous égaliser à elle-même, en une identité
paisible qu'équilibrait son agressivité sur un mode passif, en fait retour-
née contre elle-même.
Ainsi les processus dynamique et économique régressifs observés
ici, nous paraissent comparables à ceux décrits par Nacht dans les
mécanismes de déformation névrotique du Moi. Une véritable confusion
entre l'objet et le sujet y permet seule à ce dernier d'éviter sa terreur
de l'objet ; cette confusion étant « commandée par la nécessité vitale
de supprimer la moindre distance entre sujet et objet ». Cependant,
du fait de la sensibilité constante à notre présence réelle et du hiatus
212 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

qu'elle maintient ainsi dans l'investissement transférentiel, il semble


que chez notre patiente, le style relationnel de sa résistance par le silence,
au delà de ce type particulier de choix objectai anaclitique décrit par
Nacht, confine au choix suicidaire, comme nous le verrons plus loin.
Sur un plan plus profond, l'analyse de la relation objet partiel-objet
total qu'il nous a été possible d'aborder récemment (et que nous avons
résumée plus haut) nous semble permettre d'expliciter la signification
de ce silence, dans la mesure où le verbe est particulièrement investi
par cette malade comme « objet partiel oral ». Celui-ci est rejeté en
tant que mauvais objet que la mère lui refuse (mauvais sein, pénis
castrateur), mais incorporé en tant que bon objet (bon sein, pénis-
remède-suppositoire) qu'elle prend à la mère et lui refuse en retour,
et que pour annuler son agression elle présente comme accordé par
la mère, comme un don consenti.
C'est ce double processus de réjection et d'incorporation de l'objet
partiel que nous paraît recouvrir le silence qui prend ainsi une valeur
opératoire bien précise du point de vue dynamique et économique.
2. Silence et «conduite de mort ». — Nous avons insisté dans notre exposé
clinique sur la prégnance de la compulsion de répétition (notamment la
stéréotypie de la conduite de silence et la fixité des minimes variations expres-
sionnelles : itérations agressives, etc.). Longtemps le mouvement de chaque
séance, et surtout celui de la succession des séances, s'est avéré tourner à vide
du fait de la sclérose de cet automatisme de répétition.
Par ailleurs, il apparaît que cette « destruction » fantasmatique de l'objet
intériorisé ne se réalise qu'aux dépens d'une auto-destruction concomitante
qui en est sans doute la rançon.
Fenichel a insisté sur le fait que dans « l'hystérie d'angoisse où la base
prégénitale est au premier plan » : d'une part la défense contre l'agressivité
joue un rôle décisif, d'autre part la peur de l'excitation propre résulte du contenu
auto-agressif de cette excitation ; les impulsions sadiques sont retournées de
l'objet sur le Moi. « Ainsi la peur de la mort recouvre en fait la peur de sa propre
excitation et la mort est mise à la place de la jouissance sexuelle. »
Aussi bien est-ce cette direction auto-agressive des tendances des-
tructrices qui, à travers l'automatisme de répétition, a conditionné en
fait l'obstacle majeur à l'engagement de cette analyse. Il importe donc
d'en préciser la valeur psycho-dynamique.
Sur le plan clinique, la signification « de mort » de cette conduite
de silence et de l'ensemble du comportement défensif apparaît évidente.
Freud a insisté sur le fait que le mutisme, notamment en rêve, est
une représentation de la mort. Que « ne pas parler » équivaille à la mort
de la relation sujet-objet est une évidence descriptive. Mais l'économie
pulsionnelle que vient de faire apparaître l'analyse précédente du pro-
cessus défensif et du mode de relation objectale qu'il implique, condi-
DU TEMPS D'UN SILENCE 213

tionne en fait une dynamique où se profile la mort dans une double


polarité relationnelle avec l'image maternelle : tuer, être tué. Cette
ambivalence hétéro et auto-agressive est bien caractéristique des
conduites suicidaires.
Il nous a paru que le mécanisme de négation assurait la fonction
d'un véritable organisateur de la structuration relationnelle de cette
conduite de mort.
Nous ne reviendrons pas sur les manifestations cliniques de cette négation
dont nous avons rapporté les modalités variées (à l'exclusion même des attitudes
d'isolation ou de généralisation qu'on ne saurait considérer dans leur valeur
de négation, que dans une acception très large de ce mécanisme).
C'est dans le champ transférentiel, particulier du fait de l'investis-
sement partiel de l'analyste sur un mode psychotique, que la négation
nous semble prendre une valeur organisatrice spécifique de la relation
de mort analytique. En effet, soit par irruption sur le mode de l'urgence,
soit exprimée a minima, elle sert à préserver constamment la relation
binaire à la mère. Elle se manifeste comme tentative de sauvegarde,
désespérée dans sa dramatisation, chaque fois que l'apparition du « tiers »,
surgi comme perturbateur (les manifestations de notre présence réelle
surtout sur le mode verbal), menace cette relation fantasmatique
à la mère.
A l'inverse de l'attitude « normale » caractérisée par Freud dans
Considérations actuelles sur la guerre et la mort, par la citation mise en
épigraphe de notre travail, il nous paraît que c'est à écarter la vie, le
mouvement, le changement, sollicités par notre présence, que notre
patiente emploie le « voile de silence » qui recouvre et protège en fait
l'union binaire à la mauvaise mère.
Le sens de ce mouvement s'éclaire, nous semble-t-il, si l'on considère
l'ambivalence qui devait caractériser plus tard la première évolution
transférentielle (par la reconnaissance et l'acceptation de l'image
paternelle positive). Ce développement de la structuration fantasma-
tique dans la cure, nous autorise à inférer sans extrapolation aventureuse
que notre présence réelle (la vie, source de mouvement et de changement,
c'est-à-dire risque de disjonction de la relation binaire), qu'elle s'efforçait
de rejeter durant cette période de « pré-ambivalence », représentait
déjà la pré-forme de l'image du père alors dangereuse d'autant plus
que désirée.
Le recours aux données de l'analyse ultérieure de la relation objet
partiel-objet total montre, nous semble-t-il, la signification dynamique
et économique que prenait alors notre présence réelle : plus profondé-
214 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ment « cette pré-forme de l'image du père » représentait en fait l'objet


partiel ambivalent : qui est en même temps mauvais objet (pénis incor-
poré par la mère et que celle-ci lui refuse) et bon objet désiré, comme
nous l'avons vu.
L'attitude fantasmatique à l'égard de la « maladie » confirme précisément
cette signification des conduites de mort dans leur relation à l'image maternelle.
Elle était déjà évoquée dans l'assimilation de la durée de l'analyse à une
période de neuf mois.
Au terme du fragment d'analyse rapporté ici, il était aussi apparu qu'à
l'extrême de la maladie, la peur d'une mort imminente était la justification
à permettre le rapprochement avec le père. En fait, après deux ans d'analyse,
lorsque la résistance par le silence avait disparu, l'explicitation de la relation
à la mère a fait apparaître qu'être malade était vécu d'une façon consciente,
durant l'enfance et même l'adolescence, comme le moyen infaillible d' « avoir »
la mère pour soi, de la prendre au père et à ses autres soeurs. « Elle, habituelle-
ment hostile, lointaine ou absente, restait alors des journées entières auprès
de mon lit à me raconter des histoires. » (Nous savons que Yerma n'a jamais
pardonné à sa mère d'avoir interrompu et de n'avoir jamais terminé, malgré
sa promesse formelle, l'histoire commencée au moment d'un retour du père).
En fait, l'érotisation de la parole reçue (de la mère) a précédé et pré-formé en
quelque sorte l'érotisation de la parole donnée, comme nous avons pu le voir
récemment dans l'analyse de l'objet partiel oral.
Nous pensons que la prééminence de l'investissement de la relation de
« mort » avec la mère sur le plan de l'échange verbal, par l'intrication de pulsions
érotiques et agressives qu'il y réalise, donne sa signification à la conduite de
silence dans l'analyse.
Un propos récent de la patiente illustre bien cette signification de l'inves-
tissement de la parole, comme du mécanisme de négation : « Il m'est difficile
de vous parler de ma mère... ce n'est pas vous ma mère... peut-être la psycha-
nalyse... la vraie mère c'est la mort. »

Le « non » de la malade vise donc en même temps qu'à rejeter


l'objet perturbateur de sa relation binaire, à protéger la quiétude de
cette relation.
Si elle semble ainsi revendiquer la « mort » que réalise et perpétue
son silence, il nous paraît qu'en niant la vie, sa négation assumée la
confirme : c'est-à-dire atteste la réalité de son attrait pour le père. Si sa
négation protège son choix de mort, en exprimant ce refus elle s'affirme
vivante. En fait, sa contestation de la vie montre qu'elle confère à celle-ci
une valeur prééminente, fût-ce sur le mode de la dérision et de l'absurde :
ainsi elle est contrainte à « vivre » sans relâche son choix de « mort ».
Son équilibre et son ajustement réside donc dans le « comme si » de
cette « mort ».
On voit que la conduite de silence ne réalise que l'apparence d'une
conduite de mort (et vraisemblablement en est-il ainsi de toutes les
conduites de mort restant en-deçà du passage à l'acte).
DU TEMPS D'UN SILENCE 215

La référence au critère du temps, par rapport auquel on ne peut pas


manquer de situer le Silence ou la Mort, peut nous fournir un moyen
d'éclairer ce paradoxe.
Ce n'est que dans le cadre du temps extérieur, celui dans lequel
s'inscrit la cure en coupe longitudinale, que le silence s'apparente à
une conduite de mort, par la permanence du refus de contact qu'il
exprime. Mais si nous tentons de saisir le temps intérieur de la malade
dans ses moments de « mort », soit en coupe transversale, tels que les
assume par exemple sa négation, il apparaît alors que celle-ci atteste
en fait son choix de la vie.
Le « comme si » de la mort est en fait un jeu de la vie. Celui-ci a une
valeur de réassurance aussi bien contre la mort (union destructrice
à la mère) que vers la vie (le père interdit).
Dès 1916, dans son analyse du Thème des trois coffrets, Freud a insisté
sur cette signification relationnelle de réassurance, du choix de la mort (1)
contre la mort. « ... le choix (de la mort) est mis à la place de la nécessité,
la fatalité (de la mort). L'homme vainc ainsi la mort qu'il avait reconnue par
son intelligence. On ne saurait imaginer un plus grand triomphe de la réalisation
du désir (1). On choisit là où en réalité on obéit à la contrainte et celle qu'on
choisit ce n'est pas la Terrible, mais la plus belle et la plus désirable. »
Nous voyons qu'il n'est pas nécessaire d'évoquer ici l'existence d'une
pulsion de mort que d'ailleurs notre observation clinique ne peut nous
permettre d'inférer. Bien plus, si elle nous autorisait en première
approximation à caractériser ce comportement de silence en termes
de conduite de mort, nous venons de voir qu'en dernière analyse, sur
le plan psycho-dynamique, cette formulation est elle-même contestable.
Elle ne se justifie que sur le plan relationnel :
— puisqu'en effet ce comportement de résistance à l'analyse reçoit son
sens (en même temps qu'il le leur donne), de la relation transfé-
rentielle et contre-transférentielle ;
— et que par ailleurs le revécu anamnestique, dans la cure, semble
permettre de situer, au moment des premières relations objectales
avec la mère, la genèse probable de cette structuration relationnelle.
Nous renvoyons ici au matériel apporté par la malade en confirmation de
notre interprétation sur l'image transférentielle de mauvaise mère, et de même
à certains éléments du matériel extra-transférentiel évoqué par la suite et que
nous avons condensés dans l'anamnèse reconstituée. Ces données esquissaient
les premières relations objectales en un vécu de frustration affective dans une
vie matérielle de luxe ; elles tendent à objectiver, du moins sur le plan de la
restructuration fantasmatique, une image réelle de « mauvaise mère ».

(1) C'est nous qui soulignons.


216 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

La prégnance de tels facteurs relationnels, dans l'histoire et l'actua-


lité de la structuration de cette conduite « de mort », nous paraît suffire
à rendre compte de l'existence de cette dernière. La nécessité de
« l'expliquer » par l'antagonisme fondamental des deux instincts de vie
et de mort reste toujours possible mais s'en trouve reculée d'autant (1).

CONCLUSION

Considérations générales sur la technique de ce cas


Au terme de ce travail, il apparaît donc que ce silence, bien plus
qu'une simple valeur instrumentale de défense, s'est avéré définir un
mode particulier de relation objectale dans le champ analytique.
Nous conclurons par quelques considérations générales de technique
qu'il nous a paru possible de formuler à partir de la confrontation de
nos réflexions sur la psychodynamique de cette conduite de silence avec
l'étude clinique de la relation analytique à partir desquelles elles ont
pu être élaborées.
1. Dans ce cas où le silence est précisément le mode d'expression
de l'attitude réfractaire à l'analyse, nous a paru devoir être évitée, plus
que dans tout autre cas car elle y est plus spécialement sollicitée, une
contre-attitude rigide qui aurait consisté à assigner un terme à l'analyse
et à n'en pas déroger, dans le style : « Vos associations ou votre vie
analytique », stigmatisé avec humour par Glover.
2. S'il est toujours indispensable dans la pratique de se départir
d'une tendance planificatrice tendant à diviser en stades le processus
de la cure, pour rester disponible à la demande de chaque « forme
individuelle », cela nous a paru d'autant plus impérieux dans l'analyse
de ce cas de silence, qu'elle nous a montré la pesée contre-transférentielle
qu'une telle attitude impliquait.
3. L'analyse préalable des défenses, selon l'approche rigoureuse
de Reich, nous a semblé également à proscrire, du fait de l'investissement

(1) Bien que nous ayons terminé ce travail lorsque VIDERMAN fit sa conférence (De
l'instinct de mort), il nous paraît logique de le situer par rapport à sa très remarquable
étude. En effet, nous ne pouvions manquer d'être frappés par la similitude de sa thèse sur la
dynamique du transfert et celle que nous venionsde préciser à propos de notre cas. La conclusion
de Viderman que « l'automatisme de répétition nie le transfert et que celui-ci dans le « jamais
vécu » qu'il offre au malade « introduit la vie », pourrait ainsi être la nôtre. Cependant, notre
travail montre que nous ne pouvons souscrire à cette formulation que dans la mesure où elle
demeure dans le seul cadre qui en permette l'élaboration : celui de la clinique analytique. Nous
avons vu que la relation analytique ici étudiée ne nous parait pas nécessiter l'existence d'un
instinct de mort s'opposant à l'instinct de vie.
DU TEMPS D'UN SILENCE 217

profondément narcissique de ces défenses, nécessaires au maintien du


mode relationnel prépsychotique qu'elles sauvegardent.
4. Ainsi avons-nous exclu à ce stade la possibilité d'une approche de
style kleinien qui aurait consisté à aborder d'emblée l'analyse de la
relation objet partiel-objet total, à laquelle invitait le matériel. En effet,
chez Yerma, le mode prépsychotique d'appréhension du réel et de
l'imaginaire (comme l'impliquait notamment le contraste entre l'impor-
tance du silence et la richesse de ses fantasmes), nous parut imposer une
activité interprétative très prudente.
5. Deux possibilités d'approche de ce cas réfractaire nous ont semblé
dangereuses et à éviter, parce que risquant de « forcer » ou de « passer
par-dessus » les défenses. Essayer de vaincre la résistance par le silence
en intervenant :
— soit directement sur la conduite verbale de la malade et s'engager
d'emblée dans l'analyse des pulsions orales et anales intriquées
dans ce vécu particulier du « donner et du recevoir » ;
— soit même plus à distance, sur la situation analytique ainsi déter-
minée, en lui interprétant la conception sadique du coït dont témoi-
gnaient sur fond de silence ses demandes d'intervention active
de notre part.
Nous n'avons abordé le matériel dans une perspective kleinienne
que bien plus tard, au cours de la deuxième année d'analyse, ce qui
s'est avéré alors particulièrement efficace.
6. Restait devant cette résistance obstinée par le silence, en ce début
d'analyse, la nécessité de « ventiler » tout ce qui pouvait constituer un
obstacle au développementde l'analyse. (Nous avons vu que ce « tout »
était d'importance et aussi bien aurions-nous pu le systématiser, par
référence à la classification des résistances, et y décrire quatre des
cinq groupes qu'y définit Freud : résistance du Ça ; résistance du Moi
— résistances de défenses et résistance due au gain secondaire de la
maladie ; résistance du Surmoi exprimée par les tendances auto-
punitives.) Il nous a semblé que répondait plus précisément à cette
difficile exigence, la technique de dosage de nos interventions dont le
maniement était à régler sur le double seuil : tolérance de l'angoisse
par la malade ; mobilisation efficace de l'angoisse. Elle nous a permis
d'éviter le danger d'une insistance prématurée sur nos interprétations de
transfert et, d'une part, d'amortir ainsi le risque créé par leur précocité,
d'autre part, de faciliter en même temps l'élaboration interprétative.
7. Dans ce cas où le transfert négatif domina longtemps le tableau
218 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de ce début d'analyse, l'apparition de matériel onirique sur « fond de


silence » posait un problème technique délicat.
Notre première tendance aurait été de ne pas y toucher, en raison
même de la réaction de soulagement que nous procurait cette rupture
du silence, et du fait même de la résistance dont continuait à témoigner
ce contact très à distance. Devant ce « cas difficile » la tentation de
« suivre la malade » dans ce matériel était trop grossière pour ne pas
être aussitôt critiquée. Cependant, compte tenu d'une part du mode très
régressif de relation objectale de cette malade, d'autre part de l'actuali-
sation transférentielle exprimée régulièrement par ces rêves (en fait ils
témoignaient du virage du transfert négatif au transfert ambivalent par
l'apparition de l'image paternelle positive), cette ébauche de contact
nous semblait devoir être prise en considération et motiver une réponse
interprétative. La facilitation du contact (évocation et associations
directes) qui suivit en donne d'ailleurs une justification pragmatique.
8. Les divers ajustements techniques, que caractérisent ces
remarques, évoquent sans doute une « variation de la technique ». Nous
rappellerons notre position contre-transférentielle initiale : « malade de
psychothérapie », pour marquer la limite du malaise technique que, dès
les premières séances, la confirmation de la difficulté du cas avait créée ;
l'autre limite étant l'aventure angoissante que représente, au cours des
premières analyses, la seule évocation d'une éventuelle « variation de
technique » ! Et le vertige que peuvent donner les recommandations sug-
gérées par Bergler, « donner, donner et donner des mots », dans l'analyse
des « névroses avec régression orale chez lesquelles l'usage de la technique
habituelle » entraîne la résistance du silence ! Si la méthode de Bergler
reste dans le cadre des variations compatibles avec la technique ana-
lytique puisque son but demeure d'aider à l'évolution aussi profonde
que possible, quoique contrôlée, d'une névrose de transfert » (selon
le critère défini par Bouvet pour la classification des variations), nous
pensons que nos ajustements ne constituent qu'une variation mineure.
9. La plupart des remarques précédentes tendent à faire le procès
d'une technique rigide devant un cas de silence de ce type ; c'est-à-dire
posent le problème du contre-transfert que de telles attitudes impli-
queraient (on aura reconnu au passage celles que l'analyse de notre
contre-transfert a ci-dessus explicitées). Certes, la formulation de ces
considérations techniques passe par l'explicitation du contre-transfert
puisque aussi bien toute attitude à propos d'une patiente (y compris
d'écrire un mémoire sur elle) peut être ainsi connotée. Ce ne peut être
là que la périphérie du contre-transfert et nous ne pensons pas que les
DU TEMPS D'UN SILENCE 219

remarques précédentes se réduisent à une sorte de profession de foi


sur la technique d'un cas qui ne serait que l'envers de notre travail
analytique, soit sa face contre-transférentielle. Ce n'est point là mini-
miser l'incidence de cette dernière sur le plan technique. Nous pensons
l'avoir, plus haut, largement mise à jour ; nous voudrions cependant y
revenir ici pour en préciser la portée générale. Il nous semble en effet
que le rôle qu'a pu avoir, sur l'évolution de la cure, l'analyse de la
position centrale de notre contre-transfert (dans sa signification, en
fait, transférentielle), confirme qu'il s'agit bien là de l'instrument
fondamental de recherche et de compréhension, d'un « phénomène
inhérent et opératoire » du processus analytique comme l'ont défini,
après d'autres, Annie Reich, Paula Heiman et Lucie Tower.
Sans doute est-ce encore plus vrai dans les cas de résistance obstinée
par le silence, dans la mesure où ceux-ci sollicitent les réactions contre-
transférentielles de manière plus pressante.

Pour terminer ces considérations sur la technique de ce cas et en


guise de conclusion de ce travail, nous formulerons une constatation
de portée plus générale sur les divers rôles de la « présence » tels qu'ils
ressortent des différentes approches : clinique, analyse du contre-
transfert, réflexions sur la psycho-dynamique.
Sans doute, plus que toute autre, cette analyse d'un silence néces-
sitait-elle que nous soyons « présents » (au sens donné par Nacht à ce
mode d'être de l'analyste). Sans doute aussi, est-ce cela : « être présent
devant un silence » qui est très difficile. Nous pensons que notre exposé
clinique aura donné une sorte de séméïologie de cette présence et de
ses difficultés, à la fois dans ses manifestations verbales et concrètes.
Nous ne reviendrons pas sur les incidentes techniques de cette présence
que l'on peut caractériser de « réelle ».
Par ailleurs, nous avons déjà insisté sur la dynamique de cette
présence, sur son « rôle » essentiel sur le plan fantasmatique : sa valence
contre-transférentielle.
Mais nos réflexions sur la dynamique de ce début d'analyse nous ont
montré surtout l'importance de la « réalité » physique de la personne
de l'analyste, pour cette malade dont l'investissement transférentiel
s'effectuait sur un mode psychotique. Nous avons vu que cette « réalité »
prenait ici une valeur très particulière de danger, puisque ressentie
comme effrayante dans la relation transférentielle binaire. Ainsi, au
rôle assumé par la « présence réelle » dans la technique de dosage, et
distinct du « rôle contre-transférentiel », s'oppose celui que lui confère
220 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

simultanément le mode d'appréhension du réel, de style psychotique


de notre malade (d'où la nécessité d'un maniement très nuancé de ce
dosage pour éviter le danger de trop se « montrer »).
Ce dernier « rôle » demeure d'ailleurs différent du rôle fantasmatique
que nous représentions au même moment dans le transfert (image de
la mère dangereuse incorporée).
Il nous est en effet apparu que c'est la réduction de cette « réalité »
dangereuse (objet partiel) à un rôle également fantasmatique (image
paternelle positive : objet total) qui a permis à travers l'ambivalence
transférentielle d'engager cette analyse.
La recherche d'une appréciation précise de la valeur fonctionnelle
de ces divers « rôles » de notre présence, nous semble avoir contribué
de manière capitale à permettre le dépassement de cette conduite de
résistance par le silence.

BIBLIOGRAPHIE
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psychoanalylic Revieto, vol. 34, n° 1, janvier 1947.
BOUVET (M.), La clinique psychanalytique, La psychanalyse d'aujourd'hui,
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— La cure type, EMC de Psychiatrie, 37812 A10 à A40.
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1958, n° 2, mars-avril, p. 145-190.
FENICHEL (O.), La théorie psychanalytique des névroses, Presses Universitaires
de France, Paris, 1953, t. II.
FREUD (S.), Thème des trois coffrets, in Essais de psychanalyse appliquée,
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Rev. française de Psychanalyse, 1952, n° 1-2.
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çaise de Psychanalyse, XXII, 1958, n° 2.
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VIDERMAN (S.), De l'instinct de Mort, Conférence à la Société psychanalytique
de Paris, février 1960 (à paraître).
La castration
comme négation de la féminité
par CONRAD STEIN (1)

« Cette féminité — l'éternelle


ironie de la communauté. »
G. W. F. HEGEL,
Phénoménologie de l'esprit.

L'oeuvre clinique de Freud s'achève en une ouverture sur les deux


grandes questions qui l'avaient depuis longtemps préoccupé : la fémi-
nité et l'instinct de mort.
La libido, qui est unique, trouve mieux à s'exprimer dans la fonction
virile que dans la fonction féminine. Ainsi l'homme et la femme, l'un
et l'autre de constitution bisexuelle, sont-ils dominés chacun à leur
manière par leur refus de la féminité (Ablehnung der Weiblichkeit).
Dans la cure psychanalytique, ce refus apparaît comme l'un des fon-
dements du refus de guérir, expression des pulsions de destruction.
Telle est, dans une vue synthétique, l'ultime opinion de Freud sur la
question de la féminité (2). Il faut noter qu'elle n'est pas étrangère au
problème de la dualité des instincts de vie et de mort.
De plus Freud soulève le problème d'une bisexualité psychologique
dont la polarité féminine se trouve refoulée dans le refus de la féminité.
Mon propos sera d'examiner à l'aide d'un document clinique les mobiles
qui, dans ce refus, conduisent à voir la féminité comme un état purement
négatif, symbolisé par l'affliction de la femme d'être privée d'un pénis
et à méconnaître que ce refus est aussi une négation qui implique néces-

la Société psychanalytique de Paris, le 19 janvier i960. Manuscrit remis à


(1) Conférence à
la rédaction en mars 1960.
(2) S. FREUD, A propos de la sexualité de la femme, 1931. — Nouvelles Conférences pour
une introduction à la psychanalyse, 1933. — Analyse terminée et analyse interminable, 1937.
(Nouvelles Conférences de Psychanalyse, trad. Anne BERMAN, Paris, Gallimard, 1936. — Ana-
lyse terminée et analyse interminable, trad. Anne BERMAN, Revue franç, de Psychanalyse,
I939.)
222 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

sairement la positivité de ce qui est nié, ce qui est refoulé étant toujours
affecté dans l'inconscient, ainsi que nous le dit Freud, d'un signe
positif.
De nombreux auteurs ont consacré à la sexualité de la femme des
travaux devenus classiques (1). Ils ont été repris dans un de leurs
aspects essentiels par Mme Luquet (2) qui, se refusant avec S. Nacht (3)
à considérer la femme comme normalement masochiste, a montré que le
masochisme féminin, lié à la revendication d'un pénis, devait être
considéré non pas comme l'essence de la féminité mais comme un
mouvement dans l'évolution de la petite fille vers la féminité. Je n'aurai
pas à prendre en considération ici le problème de la sexualité de la
femme dans ses particularités cliniques. Que mon exposé soit illustré
par un matériel clinique provenant de la cure psychanalytique d'une
femme, cela ne doit pas prêter à confusion ; la question traitée est bien
celle de la féminité psychologique qui concerne dans leur bisexualité
l'homme aussi bien que la femme et que l'homme comme la femme
nient dans leur vision de la castration, qu'elle soit vécue comme une
menace ou comme une réalité.
La castration comme négation de la féminité : on ne peut entrer
de plain-pied dans l'élucidation de cette double négation. La féminité
psychologique se révèle dans son essence positive à travers l'examen
du sens de la valorisation, commune aux deux sexes, de la possession
d'un pénis ou de son absence. C'est pourquoi initialement il ne sera
question que de la signification de cet avoir.

Le désir fantastique de la femme d'être à l'intérieur du pénis


paternel — moins rare qu'il n'y paraît si l'on est attentif à noter ses
formes déguisées — fournit l'occasion d'aborder le problème. Cette
fantaisie apparaît dans la cure au moment où le transfert de conflits
oedipiens évolués devient inopérant en tant que processus défensif.
Elle est comme une demande de compromis, défense contre le transfert
des désirs terrifiants de la fixation maternelle orale, participant ainsi du
caractère général de la relation d'objet sadique-anale et de son évolution
dite phallique.

(1) En particulier Marie Bonaparte, Hélène Deutsch, Ernest Jones, Jeanne Lampl de
Groot.
(2) C. J. La place du mouvement masochique dans l'évolution de la femme,
LUQUET,
Revue française de Psychanalyse, 23, 3, 1959, 305-52.
(3) S. NACHT, Le masochisme, Paris, Le François, 1947.
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 223

Une patiente qui nous en donne l'exemple vécu au cours de l'analyse


en était depuis quelque temps à se débattre dans une thématique oedi-
pienne qu'elle sentait conventionnelle et impropre à exprimer ce qu'elle
ressentait au fond d'elle-même lorsque j'attirai son attention sur l'ambi-
guïté de son expression anglaise, car l'analyse était conduite dans cette
langue : The desire to have my father's child (1), ce qui amena de nouvelles
tergiversations. Voulait-elle que son père lui fasse un enfant ? Non.
Voulait-elle lui prendre, pour l'avoir à elle, un enfant qu'il avait déjà ?
Mais elle est, elle, son enfant. En somme voulait-elle avoir son enfant
ou être son enfant ? Je lui dis alors que je croyais pouvoir l'aider en
lui signalant que pour les petits enfants il n'y a pas toujours grande
différence entre avoir et être. Elle répondit par le désir réalisé en
fantaisie d'être à l'intérieur du pénis de son père. La satisfaction qu'elle
se procura ainsi fut bien entendu de courte durée car elle pensa à la
pénétration du pénis de son père dans l'intérieur du ventre de sa mère
dont le séjour lui paraissait intolérable, et pour retrouver son bonheur
elle décida qu'en somme l'intérieur du pénis de son père serait son
domaine à elle, et l'extérieur celui de sa mère.
Le sujet qui produit cette fantaisie réalise, par le moyen de cette
substitution du père, porteur d'un pénis, à la mère, comme objet, un
triple compromis qui porte à la fois sur la distance à l'objet (fusion ou
extériorité), sur la relation au tout ou à la partie et sur son caractère
narcissique, de l'être ou possessif, de l'avoir. Se trouver à l'intérieur
du pénis de son père est une forme particulière de ce que l'on pourrait
appeler les fantaisies du cheval de Troie. Le sujet qui se trouve à
l'intérieur d'une telle cavité conserve son intégrité et les limites de son
corps. S'il est bien à l'intérieur, son contenant n'en reste pas moins
un objet extérieur à lui, il ne se fond pas en lui en devenant son intérieur
même. Les fantaisies de pénis creux maternel décrites par Melanie
Klein paraissent bien appartenir à cette même catégorie qui est liée,
nous allons le voir, à la relation d'objet partiel avec tendances incor-
poratrices.
Le pénis apparaît ainsi comme une partie de l'objet, symbole de
l'objet entier, maternel. Mais, en réalité, c'est seulement à partir de
cette appréhension symbolique d'une partie limitée que la mère devient
un corps entier ayant ses limites propres. Auparavant elle n'est pas un
corps entier mais un tout sans limite définie absorbant dans un rappro-
cher total le sujet qui l'absorbe et qui ne sait pas se poser comme tel.

(1) Littéralement : « Le désir d'avoir l'enfant de mon père. »


224 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Elle est l'objet narcissique avec lequel la relation est l'être. Lui substituer
une partie limitée extérieure à soi qui est en même temps soi, c'est se
reconnaître dans cette partie comme un sujet entier et limité, symbole
de l'objet maternel devenu entier et limité, extérieur à soi, avec laquelle
partie symbolique la relation peut devenir l'avoir. A partir de là,
par un retour à l'objet entier il deviendra possible de le posséder en
tant qu'autre. D'où la succession : être sa mère, être le pénis de son
père, avoir le pénis de son père, posséder sa mère ; posséder, c'est avoir
pour soi en même temps qu'évincer comme obstacle et, dans le même
mouvement, s'identifier à : être comme.
Abraham a fondé sa description du premier stade sadique-anal de
l'organisation de la libido sur un processus où l'identification du sujet
tout entier au pénis paternel joue un rôle important. La relation d'objet
est à ce stade caractérisée par un amour partiel et ambivalent. Partiel,
il investit le pénis paternel représentatif du personnage tout entier.
Il est qualifié par des visées d'incorporation et le pénis y tient toujours
lieu d'un sein maternel. Ce stade est intermédiaire entre le stade oral
narcissique avec incorporation totale de l'objet et le stade anal conser-
vateur de l'objet partiel. La succession de ces stades correspond à un
abandon progressif du caractère narcissique des investissements.
L'amour partiel a pour pendant l'identification partielle dont Freud
fait état dans Psychologie collective et analyse du Moi. Telles sont les vues
d'Abraham concernant ce stade intermédiaire où la relation au pénis
paternel participe à la fois de l'identification et de l'amour, de l'être
et de l'avoir (1).
Nous pouvons donc considérerl'identification partielle intermédiaire
entre l'identification narcissique et l'identification objectale et ceci
en suivant au plus près non seulement les indications données par
Freud mais aussi sa terminologie, sauf en ce qui concerne le terme :
identification objectale par lequel il peut convenir de désigner, là où
la distinction entre soi et autrui est établie, l'être comme un sujet qu'on
peut aussi avoir pour objet d'amour ; identification objectale que l'on
peut illustrer par l'une de ses importantes modalités, l'identification
à l'agresseur si bien décrite par Anna Freud. L'identification narcissique
est, au contraire, celle qui fond en un être indistinct ceux que le tiers,
l'observateur voit comme sujet et objet. Freud écrit en effet dans ses Notes

(1) K. ABRAHAM, Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido auf Grund der Psycho-
analyse seelischer Störungen, traduction anglaise in Selected Papers on Psychoanalysis, The
Hogarth Press, London, 1949.
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 225

posthumes (1) : Avoir et être chez l'enfant. L'enfant exprime volontiers la


relation d'objet par l'identification : je suis l'objet. L'avoir est plus tardif et
retombe dans l'être en cas de perte de l'objet. Exemple : le sein. Le sein est
une partie de moi, je suis le sein. Plus tard seulement : j'ai le sein, donc je ne
le suis pas... Cet être est celui de l'identification narcissique dont Freud
dit qu'elle est la première et qu'elle précède l'identification à l'objet que
l'on pourrait étudier en particulier chez les hystériques (2). L'identifica-
tion qui s'exprime dans le symptôme hystérique, tel celui de Dora qui
imite la toux de son père, cette identification est partielle (3). Avec
Abraham il faut entendre que Dora s'identifie ainsi à une partie de son
père tenant lieu du tout. Ce que je tente de préciser ici c'est seulement
que cette identificationpartielle précède à son tour l'identification objec-
tale qui « vise à modeler le Moi propre à l'image de celui qui a été pris
comme « modèle exemplaire » » ainsi que cela se produit, comme nous
le dit Freud, dans le complexe d'OEdipe, alors que dans son inversion,
chez le garçon, l'identification au père fait place au choix du père comme
objet. « Dans le premier cas, le père est ce que l'on désire être, dans le
second, il est ce que l'on désire avoir (4). La différence tient à ce que la
liaison s'établit tantôt au sujet, tantôt à l'objet du Moi (5). » Dans l'iden-
tification partielle la double polarité sujet-objet du Moi n'est pas encore
bien établie. Dans la relation d'objet partiel l'autre serait plutôt au
génitif. La relation est : être de et l'être de l'un des parents exclut l'être
de l'autre.

J'ai dit comment pour notre patiente la fantaisie d'être dans le


pénis de son père voulait exclure la possibilité d'être dans le ventre
de sa mère, de procéder de sa mère. Et pourtant nous allons voir que son
identification au pénis, partie de son père, se superpose à l'identification
à son père tout entier comme provenant de l'intérieur de sa mère.
Elle rapporte un rêve dont l'image d'abord unique, puis double, et
enfin triple, figure d'une manièretrès saisissante l'organisation de l'iden-
tification partielle. Ce rêve est très simple : un adolescent ; une jeune

(1) S. FREUD, Gesammelte Werke, XVII, p. 151, Imago Publishing Co., Londres.
(2) S. FREUD, Deuil et mélancolie, 1916. (Trad. Marie BONAPARTE et Anne BERMAN, Revue
franç. de Psychanalyse, 1936.)
(3) S. FREUD, Psychologie collective et analyse du Moi, 1921, chap. VII (Trad. S JANKELÉ-
VITCH, Paris, Payot, 1924) : « L'identification. »
(4) Souligné par Freud.
(5) S. FREUD, Psychologie collective et analyse du Moi, 1921, chap. VII (Trad. S. JANKELÉ-
VITCH, Paris, Payot, 1924) : « L'identification. »

PSYCHANALYSE 15
226 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

femme sort de sa poitrine comme par un dédoublement de l'image;


cette jeune femme rappelle à la patiente la liaison homosexuelle qu'elles
auraient eue ensemble à Paris.
La structure même de ce rêve nous suggère que la patiente aime
l'image d'elle-même sortie d'un autre. Et compte tenu de sa fantaisie
précédemment analysée, elle s'aime telle qu'elle se reconnaît dans le
pénis de son père, ou autrement dit, elle a formé son Moi idéal dans le
processus de l'identification partielle au pénis de son père. Son narcis-
sisme est celui de Narcisse qui a trouvé son Moi idéal dans sa propre
image et non plus celui du cannibale qui devient ce qu'il aime en le
dévorant. La relation au Moi idéal, a dit Freud (1), se substitue au
narcissisme primaire. Et l'on peut ajouter que cette relation est tout
d'abord celle à l'image de soi reconnue comme une image spéculaire
procédant de l'autre, autre qui n'est plus soi et qui n'est pas encore
sujet ou objet, autre qui est au génitif. Le processus de cette reconnais-
sance constitue le mécanisme de ce que l'on appelle l'introjection de
l'objet partiel, formatrice du Moi idéal. Ensuite seulement, par pro-
jection du Moi idéal sur un autre entier cet autre devient l'idéal du Moi,
sujet d'identification. Et ce qui caractérise ce processus, c'est que cet
autre est celui dont on s'était reconnu une partie, d'où il résulte qu'on
procède comme lui d'un troisième. Rétrospectivement l'identification
partielle se faisait déjà à trois : soi, la partie de l'autre et l'autre entier.
Mais maintenant le troisième n'est plus au génitif. Dès lors qu'étant
comme l'autre le Je s'est formé à un pôle du Moi, le Moi à son autre
pôle constituera le désir d'avoir le troisième pour objet.
On aurait pu, au cours de cette description schématique de l'évo-
lution qui précède la formation du complexe d'OEdipe continuer à parler
du père et de la mère. Le père étant seul porteur d'un pénis, cela abou-
tirait à retrouver l'opinion de Freud selon laquelle, dans un premier
temps, pour la fille comme pour le garçon, la mère est un objet d'amour
et le père en même temps un sujet d'identification et un rival, d'où
l'envie du pénis de la fille qui se veut semblable à son père. Mais cela
exposerait au double inconvénient de ne pas tenir compte de la réalité
du très jeune enfant et de ne pas voir que la virtualité des inversions
du complexe d'OEdipe se trouve déjà contenue dans ses prémisses.
L'analyse, tout au moins lorsque l'analyste est un homme, permet le
plus souvent de reconstituer les faits en attribuant à l'objet partiel la
forme du pénis paternel ; il s'agit là de l'un de ces anachronismes dont

(1) S. FREUD, Introduction au narcissisme, 1914.


LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 227

est faite la maturation du Moi ; les faits remontent à une époque où la


différence anatomique de l'homme et de la femme n'est pas connue,
où Pérogénité génitale reste partielle et il semble, quoique la question
reste controversée, que l'érotisme génital ne soit pas conflictualisé d'une
manière massive et durable avant le stade de la primauté des zones
génitales qui implique le complexe d'OEdipe, c'est tout au moins ce qui
paraît résulter de l'analyse des jeunes enfants. En conformité avec la
théorie freudienne, l'objet partiel où sera reconnueplus tard la forme du
pénis paternel est le plus souvent de nature fécale. Il appartient à une
figure parentale qui n'est pas nécessairement paternelle. Cette réserve
étant faite, l'interprétation du rêve cité plus haut, au moyen des asso-
ciations dans le langage adulte d'une patiente dont le Moi n'a pas fait
l'objet de sérieuses distorsions — interprétation non communiquée à
la patiente, dans son ensemble, cela va de soi — nous permettra d'il-
lustrer ces faits :
La structure du rêve déjà rapporté indique que le sujet trouve son
Moi idéal dans le mouvement de l'identification au pénis de son père
figuré par un objet homosexuel. La précision que le rapport homosexuel
supposé aurait eu lieu à Paris laisse à penser que le lieu du rêve est le
pays natal de la patiente et qu'il y est fait référence au lieu de sa psy-
chanalyse, ïl s'agit donc d'un rêve de transfert. Comme première asso-
ciation d'idées à ce rêve vient une fantaisie où la patiente voit son
père en garçon de dix-sept ans ce qui est de toute évidence une référence
à la première image du rêve. Elle aurait eu elle-même un ou deux ans
de moins que son âge actuel, ce qui est une référence au début de son
analyse avec moi puisqu'elle est dans sa deuxième année d'analyse.
Aussitôt elle se souvient de la fin de la séance précédente qu'elle avait en
vain cherché à se remémorer cette fois-ci avant de me raconter son rêve :
il avait été question de son désir d'avoir un enfant de son père ou de moi
et nous avions elle et moi quelque chose à faire ensemble. En effet,
contrairement à mon habitude, après lui avoir une fois de plus montré
sa résistance au moyen de la référence à une thématique oedipienne,
j'avais terminé la séance en lui proposant de « continuer la prochaine
fois ». Ceci nous indique une nouvelle interprétation du rêve : Dans
sa relation avec moi figuré par un objet homosexuel et signifiant le
pénis de son père, relation qui est tout d'abord d'identification, la
patiente a un enfant, fruit du travail que nous faisons ensemble depuis
le début de l'analyse, aspect qui est confirmé dès le début de la séance
suivante : elle parle du petit garçon qu'elle rencontrait dans mon
salon d'attente un jour par semaine et que, jalouse, elle avait depuis
228 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

assez longtemps évité de rencontrer en venant en retard pour pouvoir


penser que je ne le suivais plus. A cette séance-là, elle vint à l'heure,
le rencontra, se sentit à l'aise et eut chez moi une impression toute
nouvelle de se sentir chez elle.
Avant de voir dans ce matériel la figuration d'une relation transfé-
rentielle évoluée jusqu'au stade de l'amour objectai où l'identification
de la patiente ne peut être que féminine, il faut y reconnaître une relation
intermédiaire où, à l'identification à une partie — au pénis — du per-
sonnage désigné comme étant paternel se substitue l'identification
à ce personnage tout entier. Dans sa relation avec moi, elle, ayant acquis
un enfant, est devenue semblable à moi ayant un pénis, semblable à
son père. M'introjectant ainsi tout entier, elle s'introjecte toujours un
objet partiel mais qui maintenant procède de sa mère. Le matériel
d'une séance suivante nous le montre : il apparut que ses parents
avaient vécu ensemble pendant dix-sept ans avant de se séparer. Elle
pensa au jour anniversaire de sa conception dont, encore enfant, elle
avait établi la date neuf mois avant l'anniversaire de sa naissance.
A l'âge de huit ans (qui correspond à la séparation de ses parents),
elle aurait voulu avoir neuf ans (to be nine : ellipse qui signifie en même
temps avoir neuf mois à dater de sa conception, être séparée de sa mère).
A ma question — qu'est-ce qui se passa when you were nine ?, elle
répondit que cela la faisait penser au garçon de dix-sept ans : 8 +9 = 17,
cela ne veut rien dire, si ce n'est les années de mariage. Au bout de
dix-sept ans, son père était libre, séparé de sa mère. Dans le mouvement
même où, s'identifiant à un personnage entier, elle est devenue capable
d'investir un objet, elle prend ce personnage paternel pour objet,
ce qui laisse supposer que dans un renversement analogue, le troisième,
sa mère, au lieu de devenir l'objet de son amour devient le sujet auquel
elle se veut semblable. En réalité cette situation n'est pas acquise.
Dans toute la mesure où le choix du père comme objet se fait tout
d'abord sur un mode qui reste empreint de narcissisme, l'identification
se fait à la mère dont le père est une partie, ce qui implique une rivalité
au sujet de ce père, dans laquelle l'amour de la mère risque d'être perdu.
Autrement dit, dans ce retournement en une double identification et
un double désir où semblable à son père enfanté par sa mère et en même
temps semblable à sa mère enfantant son père, elle désire posséder l'un
et l'autre, elle s'expose à la nécessité d'un sacrifice narcissique, comme
on va le voir dans le transfert, celui de l'acceptation de sa castration
figurant la renonciation à son analyste :
Elle rêva qu'une compagne de lit lui reprochait de donner à leur
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 229

rapprochement un sens érotique. Puis elle se livrait au dressage de


petites filles. L'une d'elles se blottit sur ses genoux, elle la serra contre
elle. La petite fille se déclara contente. Au matin qui suivit ce rêve, la
patiente fut saisie d'un brusque accès de diarrhée et ceci au moment
précis où elle se saisit d'un engin motorisé qui lui procurait du plaisir
et qu'elle avait dans les premiers temps de son analyse baptisé de mon
prénom. Cela lui rappela une séance où elle parlait de ses longues
stations aux toilettes, où elle avait comparé la défécation aux douleurs
de ses règles et où il avait été question de faire ce qu'il faut là où il faut
pour donner satisfaction à sa mère. Un détail du rêve la fait penser à
ma femme rencontrée dans l'escalier, qui lui avait fait un sourire gentil
mais triomphant et moqueur. Puis elle pensa que ce qu'elle perd quand
elle défèque, c'est moi qui suis en elle. « C'est stupide, dit-elle, toutes
ces femmes qui tombent amoureuses de vous mais il faut aussi que vous
soyez de la merde. » Ainsi ma femme triomphe d'elle après avoir obtenu
le dressage sphinctérien. Cette séquence illustre ce qui a été dit plus
haut de l'évolution de l'identification narcissique à l'identification
de l'être-comme qui implique le conflit oedipien, par l'intermédiaire
de l'identification partielle et de la possession. On voit comment le
thème de la castration anale se superpose à celui de la perte d'objet
narcissique devenu mauvais et représenté par le père procédant de
la mère.
Ainsi le pénis paternel désiré par la petite fille, assimilable à l'enfant
de sa mère qu'on veut être et avoir, à son propre bol fécal qu'on peut
retenir ou rejeter pour en jouir et pour le détruire et dont on peut dis-
poser de manière à posséder sa mère, le pénis paternel, objet de convoi-
tise, reste, conformément à la conception freudienne, un objet d'origine
sadique-anale. Et il s'agit bien là de l'organe réel qui est l'attribut de la
virilité et qui distingue les sexes. La petite fille oublie si bien que le
désir d'avoir un tel organe est une substitution au désir oral d'être et
d'avoir à la fois sa mère, qu'elle est amenée à le vouloir pour être comme
ceux qui l'ont. Et lorsqu'elle apprend que sa mère en est dépourvue,
elle refuse de s'identifier à sa mère, elle voudrait être un mâle dans toute
la mesure où l'envie d'avoir un enfant ne vient pas remplacer l'envie
d'avoir un pénis comme celui des hommes. Par cette substitution, le
désir de l'être et la peur du non-être se trouvent niés dans la problé-
matique d'avoir ou ne pas avoir le symbolede l'être en tant que personne,
symbole méconnu comme tel ; et le désir de l'être-comme procède
du désir de cet avoir. Le personnage nourricier qui était le sujet et
l'objet de l'identification narcissique ne peut être reconnu comme sujet
230 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

d'identification objectale, si ce n'est secondairement sur un mode


masochique dont Mme Luquet a repris l'étude en montrant qu'il ne
s'agit là que d'un mouvement évolutif (1).

«A ce stade de l'organisation génitale infantile, il existe un masculin


mais pas de féminin ; l'opposition se formule ici : organe sexuel masculin
ou châtré (2). » Ce stade, Freud l'a appelé « stade phallique ». C'est le
stade de la méconnaissance du féminin, le stade du symbole tenu
pour la chose, du phallus tenu pour un pénis dans l'inversion du mouve-
ment qui avait reconnu dans une partie la forme du personnage nour-
ricier tout entier, le personnage phallique. Il n'y avait qu'un personnage
phallique, il n'y aura qu'un sexe. Ce personnage phallique est le support
de fantasmes dérivés de la relation d'identification narcissique (fan-
tasmes inconscients selon Lebovici et Diatkine (3) ou projection fon-
damentale selon Bouvet) (4), et dont l'attrait est devenu terrifiant dès
lors que le sujet se pose comme distinct de son objet (5). Le stade
d'organisation qui ne connaît que le masculin ne méconnaît pas une
dualité de sexes équivalents.. Il est celui du sujet qui aménage avec
son objet une relation à distance telle que toute possibilité de rap-
procher fusionnel se trouve mise hors de question. La méconnais-
sance du féminin me paraît n'être rien d'autre que cette mise hors de
question.
Toutes les fantasmagories de « mère phallique », c'est-à-dire munie
d'un phallus, sont des compromis entre le fantasme du personnage
phallique et le désir d'attribuer à la mère un pénis masculin réel pour
mieux assurer cette mise hors de question. Ou, plus exactement, elles
dérivent de la conception du personnage nourricier comme phallus qui
est, comme Lewin (6) l'a montré, le fait d'une régression post-phallique.
La fantasmagorie kleinienne est la prise de forme post-phallique des

(1) C. J. LUQUET, loc. cit.


(2) Souligné par FREUD, L'organisation génitale infantile, 1923.
(3) S. LEBOVICI et R. DIATKINE, Étude des fantasmes chez l'enfant, Revue française de
Psychanalyse, 1956, 4, 457-78.
(4) M. BOUVET, La clinique psychanalytique. La relation d'objet, in S. NACHT, La psycha-
nalyse d'aujourd'hui, Presses Universitaires de France, Paris, 1956.
(5) Au sujet de la constitution du fantasme originel dans la relation d'identification nar-
cissique, cf. C. STEIN, L'inconscient et le langage, in H. EY, L'Inconscient, à paraître chez
Desclée de Brouwer.
(6) B. D. LEWIN, The Body as Phallus, Psychoanalytic Quarterly, 1933, 2, 24-47.
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 231

fantasmes primitifs tels que nous les laisse imaginer la description par
Spitz (1) de la relation orale.
La patiente avait depuis longtemps pris l'habitude de s'endormir
au cours des séances. Un jour, après les séquences déjà rapportées,
elle signala qu'elle s'endormait et se réveillait sur le divan entourée
d'un halo rose. Cela la fit penser qu'elle était comme à l'intérieur d'un
berceau. Dès ce moment, elle se sentit privée de la sensation agréable
qu'elle avait en dormant chez moi et elle ajouta que s'il lui arrivait de
nouveau de s'endormir, il faudrait qu'elle se lève et qu'elle s'en aille.
Cette hallucination rose rappelle celle de l'écran blanc du rêve décrit
par Lewin et que Spitz (2) rapporte à l'expérience de la relation avec
la mère dans la cavité primitive où l'intériorité et l'extériorité se trouvent
confondues. Les fantaisies d'intériorité et d'extériorité par rapport au
pénis de son père et du ventre de sa mère en sont les prises de forme
post-sadique-anales sinon post-phalliques. Les rapporter, dans le
transfert, à leur origine, déclenche chez la patiente l'angoisse. Aussi
ne faut-il pas perdre de vue que la fonction de l'organisation dite phal-
lique est essentiellement de protection contre cette régression virtuelle.
Il ne faut pas confondre pénis et phallus. Le pénis est l'organe réel ;
le nom de phallus devrait être réservé au pénis comme symbole du
corps du parent nourricier devenu personnage phallique. Pour conserver
au stade phallique le nom que Freud et Abraham lui ont donné, il
faut donc entendre que c'est le stade de la valorisation du pénis, défense
contre la virtualité phallique qu'il établit. Cet aspect de protection de la
valorisation du pénis est illustré par la résistance farouche que certaines
patientes, qui parlent aisément de prendre dans la bouche le pénis de
leur analyste, opposent longtemps à l'idée qu'il pourrait s'agir là du
désir de s'incorporer une substance maternelle, ce qui est l'interpré-
tation phallique de leur fantaisie concernant le pénis réel de l'homme.
Châtrer et être châtré n'est pas identique à absorber et être absorbé.
A partir de l'identification partielle sadique anale, il devient possible
de s'identifier à un personnage entier et réel, le père ou la mère sur le
mode de Pêtre-comme l'autre qui exclut la fusion de l'être-l'autre.
« Dans la relation narcissique, l'abolition de toute distance entre sujet
et objet est génératrice d'angoisse mortelle », comme le note F. Pasche (3).

(1) R. A. SPITZ, La première année de la vie de l'enfant, Presses Universitaires de France,


Paris, 1958.
(2) R. A. SPITZ, La cavité primitive, Revue française de Psychanalyse, XXIII, 1959, 205-34.
(3) F. PASCHE, L'angoisse et la théorie freudienne des instincts, Revue française de Psycha-
nalyse, XVIII, 1954, 76-107.
232 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Aussi le pénis, objet de convoitise ou instrument d'agression, est-il


valorisé comme instrument d'une relation à distance dans des échanges
qui ainsi ne peuvent mettre en cause l'extériorité du sujet par rapport
à son objet, les deux conservant des identités distinctes et indestruc-
tibles. Ceci est d'autant plus vrai que l'organisation phallique de la
libido implique, comme Abraham l'a montré, une relation d'amour
objectai avec exclusion des organes génitaux (1). (Chez la femme l'image
du père-analyste sans pénis correspond fréquemment à une position
à la fois hostile de castration et d'amour respectant l'interdit de l'in-
ceste.) — L'objet d'amour est en quelque sorte désexualisé et tenu
à distance au moyen des pulsions agressives dirigées contre son pénis,
objet de convoitise et non d'amour, convoitise empreinte du narcissisme
resté attaché au stade de l'identification partielle et qui, chez la femme,
s'exprime probablement dans les pratiques autoérotiques clitoridiennes.
Il s'ensuit que l'organisation phallique exclut la possibilité de tout
rapprocher avec l'objet. En contrepartie, en quelque sorte, cette
organisation entraîne — peut-être dans un deuxième stade, à la faveur
de l'abandon de l'autoérotisme et d'une valorisation plus sociale du
masculin — la possibilité de l'identification collective fondée sur
l'instauration d'un idéal du Moi commun (2) aussi bien chez la fille que
chez le garçon. (S'il est vrai, comme le pensait Freud (3) que la socia-
lisation des pulsions phalliques est moins marquée chez la fille, un
certain type de conformisme au rôle de femme, conformisme qui va
d'ailleurs — comme tous les dérivés pulsionnels phalliques — à ren-
contre de la féminité, en est l'équivalent.)
Il paraît bien nécessaire — et cela permettra de préciser la place
de l'envie d'un pénis dans le développement de la femme — de distinguer
deux étapes dans l'organisation phallique de la libido. La première est
essentiellement érotique et correspond encore en grande partie à une
relation d'objet partielle d'origine sadique anale. Elle correspond pour
Freud à l'acmé du complexe d'OEdipe chez le garçon, et à la phase d'in-
vestissement érotique de la mère qui précède le complexe d'OEdipe
chez la fille. La deuxième étape est proprement phallique par voie
régressive, elle répond à la relation d'objet avec exclusion des organes
génitaux, empreinte d'une valorisation très narcissique des identifi-
cations sociales. Elle est celle de la prééminence du Surmoi, de la latence

(1) K. ABRAHAM, loc. cit.


(2) S. FREUD, Psychologie collective et analyse du Moi,
(3) S. FREUD, A propos de la sexualité de la femme.
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 233

instinctuelle qui correspond pour Freud au déclin du complexe d'OEdipe


chez le garçon et à l'établissement de ce dernier chez la fille.
Cette organisation phallique qui ne connaît que le masculin et le
châtré, c'est essentiellement dans son deuxième stade que, canalisant
les pulsions agressives liées à la valorisation du pénis en un système
d'identifications et d'impératifs sociaux ayant pour effet de désexualiser
et de tenir à distance l'objet libidinal, elle met hors de question, dans
sa méconnaissance du féminin, cette « singularité de l'amour » (1) dont
l'expression ultime est la fusion avec l'objet dans l'orgasme et qui est
aussi la singularité de la féminité. Voir la femme châtrée et consacrée
à la revendication d'un organe dont on veut ignorer qu'il était devenu
le symbole de son être même en tant que sujet et objet à la fois des
premières décharges libidinales dans l'expérience de la fusion, c'est
nier la féminité.

La relation d'objet génitale, en ce qu'elle implique la satisfaction,


régressive du point de vue topique (libération du processus primaire),
de l'orgasme, paraît procéder d'une évolution de la relation orale la plus
primitive longuement façonnée par l'empreinte des expériences sadique-
anale et phallique.
On a l'impression que toute l'évolution de l'enfant et de l'adoles-
cent aboutit normalement à travers la fonction structurante de la maî-
trise anale et la fonction sociale de la maîtrise phallique, toutes deux
placées sous la domination du principe de réalité, à retrouver dans
l'orgasme le plaisir des décharges libidinales premières. Cela ne devient
possible que dans l'intrication des pulsions qui, substituant la capacité
de sublimation à l'angoisse du rapprocher, supprime la menace d'y
trouver la perte de son objet et la sienne propre. Cet état est loin d'être
réalisé dans l'organisation phallique où les pulsions libidinales inves-
tissent l'objet tandis que les pulsions agressives dans leur devenir
social établissent l'interdit de l'inceste et rendent l'objet incestueux.
La génitalité adulte fait perdre au pénis et aux fonctions de pos-
session agressive qui lui sont attachées aussi bien qu'à son érogénéité
le rôle d'une fin pour lui rendre celui d'un moyen. C'est alors seulement
qu'il existe véritablement deux sexes — le sien et celui de l'autre —
qui ne s'excluent plus parce qu'appartenant chacun à un individu

(1) S. FREUD, Psychologie collective et analyse du Moi.


234 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

bisexué en ce sens qu'il a réalisé une intrication satisfaisante de sa


polarité masculine qui est d'identité et féminine qui est de fusion.
Contrairement aux apparences les plus superficielles, il semblerait
que toute conception primitive (scène primitive) de la relation entre
les parents soit incompatible avec le sentiment de procéder également
de l'un et l'autre de ses parents. C'est seulement lorsqu'il a atteint le
stade de l'organisation génitale que le sujet devient vraiment le produit
de l'union de ses parents, abandonnant ses fixations à l'un et à l'autre,
ce qui est une condition de la sublimation véritable de ses pulsions
prégénitales qui implique la capacité de renoncer à la possession de ses
objets pour assumer un destin. Il ne faut pas confondre la sublimation
véritable résultant de l'intrication des pulsions prégénitales dans la
génitalité avec la socialisation phallique qui concerne essentiellement
l'élaboration des pulsions agressives mises au service d'un idéal du Moi.
Cette évolution est d'une incidence capitale sur la relation de la
femme avec son enfant. La fantaisie d'une jeune fille qui se voyait
parcourant son royaume, sceptre en main et mettant au monde une petite
fille enceinte est l'illustration caricaturale de la position des « bonnes
mères frigides » décrites par Mme Lampl de Groot et dont Mme Luquet
a critiqué les qualités maternelles (1), femmes pour lesquelles la reven-
dication d'un pénis est plus ou moins bien satisfaite par la possession
d'un enfant — négation de leur féminité (fixation au stade phallique).
Toute autre est la position de la mère qui, dans une relation d'objet
génitale, voit son destin s'accomplir dans son enfant.
Notre patiente n'acquit la notion si évidente qu'elle était née de son
père et de sa mère à la fois qu'à la suite de l'épisode déjà rapporté où
la séparation de ses parents était vue comme l'enfantement par sa mère
de son père qui était aussi elle-même. La scène primitive longuement
évoquée dans une phase antérieure de son analyse ne pouvait alors être
reconnue comme la projection de la double image parentale intériorisée
à la suite des expériences orales. Elle était simplement vécue comme une
terrifiante exclusion vaguement conflictualisée dans un sens oedipien.
Aussi, comme je l'ai noté au début de l'exposé de ce cas, l'analyse
pourtant longuement poursuivie des conflits oedipiens ne pouvait-elle
être à ce stade que préparatoire. L'analyse de ses positions d'identifi-
cation partielle dans l'ambiguïté de l'être ou de l'avoir du pénis de son
père, substitué à sa mère devenant une personne, eut par l'intermédiaire
du thème de la séparation dans l'enfantement un effet structurant de la

(1) C. J. LUQUET, loc. cit.


LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 235

scène primitive. Dans le double mouvement d'identification au phallus


issu de sa mère et à sa mère enfantant un phallus, elle pouvait se poser
elle-même comme personnage phallique réunissant en elle les deux
polarités projetées dans la scène primitive. Mais elle n'avait pas pour
autant abandonné sa résistance au moyen de la substitution du désir
d'avoir le pénis de l'analyste au désir d'être l'analyste, personnage
phallique. Le second terme était tout simplement refoulé. C'était une
période où, fréquemment, elle se répétait la question : « Vous m'avez
dit une fois que je parlais plus volontiers de sucer votre pénis que-
mais plus volontiers que quoi ? je n'arrive pas à me le rappeler... »
Restée une fois de plus sans réponse, elle pensa que ce qu'elle me
demandait était peut-être une connaissance. Comment on faisait les
enfants ? Comment elle avait été faite ? Mais par son père et sa mère
ensemble. C'était bien la première fois qu'elle pensait cela. Elle aurait
préféré l'apprendre de son père plutôt que de sa mère. Dans la bouche
de sa mère, cette révélation voudrait dire : ton père est à moi. De la
part de son père, elle signifierait : j'aime aussi ta mère. Dans la séance
suivante, elle eut le sentiment très vif qu'elle et moi nous faisions un
travail ensemble. Puis elle m'attribua le pronostic qu'elle serait bientôt
changée au point de vouloir se marier et avoir un enfant.
Quelque temps après elle découvrit le mouvement que Freud consi-
dérait comme fondamental dans l'évolution de la fille. Elle se rendit
compte qu'elle m'avait toujours aimé comme sa mère alors qu'elle pré-
tendait m'aimer comme son père. Ce fut une révélation quoique je lui
eusse donné en plusieurs occasions des interprétations dans ce sens,
dont la remarque qu'elle parlait plus volontiers de prendre dans sa
bouche mon pénis que de prendre le sein, notion qui, soumise au refou-
lement, n'en avait pas moins fait son chemin pour réapparaître sous une
forme plus évoluée dans cette révélation. Elle devrait bien se rendre
compte, ajouta-t-elle, qu'on peut aimer un homme sans perdre sa mère.
Cela donnait la clé de la liaison homosexuelle de type filial et narcis-
sique à la fois qu'elle avait eue durant la partie de son analyse qui précède
celle exposée ici avec une jeune personne autre que celle figurant dans
ses deux rêves qui est, elle, réputée ne manifester en réalité aucune
tendance homosexuelle ; il fallait bien y voir une résistance par dépla-
cement du transfert. C'est au lendemain de cette révélation que se
situe le rêve où une compagne de lit lui reprochait de donner à leur
rapprochement un sens érotique, rêve qui, nous l'avons vu, aboutit à
l'analyse du conflit oedipien à travers le thème de l'abandon de l'ana-
lyste par défécation assimilée aux règles pour se concilier les bonnes
236 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

grâces de la femme de ce dernier, puis à l'analyse de l'inhibition de


l'orgasme vécu comme destructeur.
La patiente était guérie de la manière d'être pour laquelle elle avait
demandé l'analyse : dépression, impression d'être toujours exclue,
en dehors, incapacité de rien sentir, inhibition et dépendance sociales,
peur d'être frigide. Elle avait compris le sens des projets étranges avec
lesquels elle avait abordé l'analyse et dont elle m'avait fait part dans les
toutes premières séances : avoir une liaison homosexuelle, voir en
l'analyste un homme sans pénis et ressentir vis-à-vis de lui un mouve-
ment très hostile. Ses relations d'objet correspondant aux principales
étapes de fixation de la libido me paraissaient avoir été revécues et
analysées dans le transfert. La patiente n'apportait plus de matériel
nouveau dans les séances. Et pourtant elle était insatisfaite et la cure
n'était pas terminée, selon la définition de Freud, puisque les séances
continuaient régulières. Une résistance restait à lever pour qu'elle
puisse assumer sa féminité.
Cela nous oblige à revenir en arrière et à l'envie du pénis dont il
n'a pas encore été suffisamment question. Freud considérait que l'envie
du pénis était au centre du problème de la féminité de la femme. Si
nous pensons que la série : pénis-mari-enfant peut représenter une
évolution génitale au lieu de rester une équivalence, il n'en reste pas
moins que l'envie du pénis joue un rôle fondamental dans l'évolution
féminine vers la génitalité. Mais elle ne paraît pas durer plus que ne dure
la phase érotique de l'organisation phallique. Elle fait place durant la
phase phallique proprement dite à une valorisation de l'absence du
pénis et à une négation de la féminité dans des positions d'identité
conformiste qui correspondent au mouvement masochique féminin,
étape de négation nécessaire avant que la féminité ne puisse être assumée.
La patiente avait fait état, tôt dans son analyse, d'un vague souvenir
d'école maternelle comportant le désir d'être conformée comme les
garçons. Elle était alors âgée de cinq ans. Mais elle parlait surtout de sa
fantaisie, restée active depuis son enfance, depuis l'âge de sept ans
environ, d'être une petite princesse absolument parfaite, sans besoins
et inaltérable. Elle avait rejeté ma suggestion d'alors que cette petite
princesse pouvait être munie d'un pénis. Elle avait affirmé qu'elle n'en
avait nul besoin et elle avait raison puisque l'épisode de son analyse
étudié ici a montré que dans cette fantaisie elle était phallus. L'image
de la petite princesse dans sa tour d'ivoire rappelle singulièrement
celle de la patiente à l'intérieur du pénis de son père, isolée de sa mère.
— L'identification de la période de latence à un idéal commun succède
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 237

à l'identification partielle sadique-anale où pour la première fois l'enfant


se pose comme sujet. Elle assure l'identité et interdit la fusion avec
l'objet aimé parce que l'idéal phallique n'y est pas reconnu.
La patiente laissa sa petite princesse glisser de son piédestal à
l'époque où le double mouvement d'identification aux deux images
parentales allait lui permettre de réaliser qu'elle avait été faite par son
père et sa mère ensemble. C'était au cours d'une séance où à propos
de son sentiment d'exclusion pour des motifs ethniques, je lui montrai
une fois de plus son désir d'être à la fois elle et moi. Elle pensa alors
que le désir qu'elle avait pour son père à cinq ans avait dû se trans-
former en dégoût à huit ans. Cela lui rappela la petite princesse qu'avec
étonnement elle trouva stérile parce qu'elle se suffisait à elle-même,
ne faisant partie de personne. Pour la première fois, elle ne la voyait
plus comme ces femmes qu'elle voyait d'en bas. Puis, par dérision, elle
imagina la petite princesse qui, dans un jeu de miroirs, donnait l'illusion
d'en porter une infinité d'autres à l'intérieur d'elle, ce qui est bien
l'image de la maternité phallique pour laquelle cette malade avait peu
de dispositions et qui rappelle la fantaisie de la jeune fille au sceptre
mettant au monde une petite fille enceinte.
A cinq ans, la patiente était une petite fille drôle et au parler un
peu trop pertinent, ce qui lui valut des déboires ; elle devint renfermée,
inhibée et lorsqu'elle eut huit ans, ses parents se séparèrent définitive-
ment. A neuf ans, elle entendit parler de schizophrénie, le dictionnaire
lui apprit que ce mot désignait l'état de ceux qui ne sont pas comme
les autres, c'est-à-dire, pensa-t-elle, ridicules, et elle décida que plus
tard sa vocation serait d'étudier le fonctionnement de l'esprit humain.
Cette vocation ne s'étant pas confirmée en réalité, elle voulut proba-
blement en réaliser le désir dans l'analyse. Or c'est à cinq ans qu'elle
avait eu un comportement ridicule et aussi le désir d'avoir un pénis
comme celui des garçons, ce dont il n'avait plus jamais été question au
cours des séances. L'analyse ne se terminant pas, j'eus l'impression que
c'était le seul point de son histoire au sujet duquel l'amnésie infantile
avait été insuffisamment levée. Son existence était satisfaisante, elle
réalisait tout ce qu'elle pouvait raisonnablement désirer pour le moment
et elle venait aux séances avec l'impression, disait-elle, de vouloir ce
dont elle n'avait ni besoin ni désir. Il me sembla que c'était comme si
elle demandait à avoir un pénis, et qu'elle ne voulait pas se souvenir
de l'époque où cette demande était réelle, pour laisser croire qu'elle était
toujours actuelle et ridicule, ce qui impliquait qu'elle devait continuer
à faire de la psychologie avec moi. Je lui communiquai brièvement
238 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ce point de vue. Dès la séance suivante, elle me fit part des mesures
qu'elle avait prises en vue de disposer de la liberté que lui laisserait la
fin du traitement. Elle avait le sentiment qu'en amour elle pourrait
maintenant donner quelque chose à un homme au lieu d'avoir peur de
lui faire du mal. Elle regretterait un peu de me quitter parce qu'elle
réalisait qu'elle avait de l'amitié pour moi et qu'elle la sentait partagée.
Peu de temps après, elle eut pour la première fois un orgasme complet,
puis son analyse se termina assez rapidement.
L'envie de la petite fille d'avoir un pénis conserve son importance
lorsqu'elle cesse d'être actuelle parce qu'elle permet de masquer la
peur de l'amour derrière le prétendu désir non satisfait d'être morpho-
logiquement un homme.

A ce point de vue, et avant de conclure, il faut souligner l'importance


que prend en tant que résistance, dans l'évolution de la relation ana-
lytique, la négation de la féminité que réalise le mythe de la femme
châtrée. Le report de l'investissement libidinal de la mère au père
considéré par Freud comme le mouvement fondamental de l'évolution
de la petite fille vers la féminité peut être examiné en particulier dans
son incidence sur le transfert et le contre-transfert au cours de la
conduite de la cure psychanalytique de femmes réalisée par des psycha-
nalystes hommes. Cette situation permet par le moyen de l'érotisation
d'un transfert qui se veut paternel de réaliser vis-à-vis de l'analyste une
prise de distance agressive qui, loin d'impliquer la possibilité d'un
rapprocher fusionnel tel celui de l'orgasme dans une relation génitale
évoluée, constitue une mesure de défense contre les projections
archaïques que sous-tend la relation maternelle. L'érotisation m'a
paru atteindre à une grande intensité seulement chez des femmes pré-
sentant des fixations orales importantes et une faiblesse du Moi témoi-
gnant d'un défaut de structuration sadique-anale secondaire. Plus
couramment l'on a affaire à des mouvements érotiques concernant le
psychanalyste déniés et secondairement reconnus pour lui donner
satisfaction. Lorsque cela se produit par exemple à l'occasion du
fantasme d'être un objet familier de l'analyste, l'interprétation peut
aller dans le sens des défenses si le fantasme est interprété comme désir
d'avoir des rapports sexuels avec l'analyste, ce qui renvoie à une relation
oedipienne paternelle, au lieu du désir d'être une partie de l'analyste,
ce qui renvoie à la relation phallique maternelle.
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 239

Il ne semble plus qu'on doive reconnaître aux analystes femmes le


privilège que Freud leur accordait de pouvoir seules analyser dans le
transfert les fixations pré-oedipiennes de leurs patientes car le sexe de
l'analyste ne joue qu'un rôle très relatif dans le transfert des projections
alors qu'il fournit un appui solide au transfert des défenses et un appui
tout aussi solide au contre-transfert des défenses de l'analyste. A un
moment donné de la cure, il devient nécessaire et possible — à condition
que l'analyste ne s'accorde pas avec sa patiente dans un colloque entre
un masculin et un(e) châtré(e) — d'analyser le transfert des pulsions,
des frustrations, des projections liées à ces fixations pré-oedipiennes, ou
plutôt de les indiquer pour analyser la nature défensive des instruments
de relation à distance par le moyen du transfert des positions phal-
liques de valorisation de la possession d'un pénis, d'érotisation de la
relation avec l'analyste aussi bien que de fuite dans d'éventuels inves-
tissements homosexuels secondaires de réassurance masochique.
Ces mécanismes ont pu être démontrés d'une manière simple dans
l'observation prise pour exemple dans le présent travail. La patiente
ne présentait pas de fixations prégénitales tenaces. Sa cure fort instruc-
tive sous l'angle du matériel qu'elle a apporté — et c'est pourquoi je
l'ai choisie — nous apprend peu sur les difficultés que présente souvent
l'analyse des résistances, vues sous l'angle de la négation de la féminité,
qui peuvent s'opposer à l'évolution du transfert sur des modes variables
suivant la structure des cas envisagés. L'étude de cette question qui
nécessiterait l'exposé d'autres observations ne trouve pas sa place ici.
Il faudrait noter en particulier que la féminité est moins sérieusement
compromise dans les cas où l'envie du pénis reste active ou se trouve
réactivée, sous le couvert de son refoulement, que dans les cas où elle
est rendue caduque par la régression, l'envie d'un pénis devant être
distinguée de la revendication phallique : certaines femmes présentant
une structure obsessionnelle serrée ignorent tout de l'envie d'être
munies d'un pénis, leur désir étant d'être plus fortes que les hommes
par incorporation d'un objet partiel phallique. Elles sont restées fixées
au stade où il n'y avait qu'un phallus, antérieur à celui qui ne connaît
qu'un sexe. Et il semble que les formations réactionnelles liées à une
telle fixation aient pour effet tout particulier de maintenir refoulées
les pulsions hostiles dirigées contre la mère dans toute la mesure où
elles sont particulièrement intenses (ou féroces). — Les pulsions
d'origine cannibalistique dirigées contre la mère sont alors reportées
sur un objet partiel phallique attribué à l'homme, la destruction de la
mère étant remplacée par la domination sur les hommes. En raison de
240 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

la férocité des pulsions, toute la fixation maternelle prégénitale est


reportée sur l'homme, la mère étant idéalisée. Ainsi l'envie du pénis,
avec tout ce qu'elle comporte d'agressivité vis-à-vis de la mère dans
l'ambivalence de l'être-comme ne peut se faire jour. Le report de
l'investissement libidinal de la mère au père paraît se réaliser sur un
mode régressif au niveau de la relation d'objet sadique-anale lorsque
l'intensité des pulsions agressives dirigées contre la mère est trop grande
pour qu'il puisse se maintenir, comme il est normal, dans le contexte
de la relation d'objet phallique.

L'étude clinique de la négation de la féminité aboutit à des consi-


dérations métapsychologiques. Elles seront tout juste ébauchées ici
en guise de conclusion.
Toute la fin de l'oeuvre de Freud est dominée par deux problèmes
restés toujours parallèles, celui du mystère de la féminité et celui de
l'instinct de mort. Leur point de rencontre pourrait se trouver dans
l'étude du concept de bisexualité psychologique que Freud a évoqué
et dont il s'est borné à dire qu'elle ne se superposait pas à la double
polarité : activité-passivité, mais que la polarité féminine était peut-être
d'essence masochique. Peut-être pourrait-onpréciser que le masochisme
féminin est l'expression de la négation de la féminité, la féminité étant
au contraire d'essence narcissique ainsi que Freud le notait dans l'Intro-
duction au narcissisme. Mais ceci demande encore une précision :
L'enfant, dit Freud, a deux amours : sa mère et soi-même. Or s'aimer
soi-même c'est échapper à la relation narcissique avec le personnage
phallique. Le narcissisme à la manière de Narcisse a une fonction
d'identité, de défense contre la relation narcissique primaire de fusion
avec l'autre. Si la défense narcissique parait souvent plus active chez la
femme que chez l'homme, c'est peut-être parce que chez elle la tendance
narcissique primaire de fusion reste plus active.
L'étude clinique nous a montré que le pénis de l'homme prend le
sens de symbole de l'être humain. Il existe dès lors deux sortes d'êtres :
ceux qui sont immédiatement tels, le parent nourricier, les femmes,
et ceux que l'on voit en plus porteurs de la représentation symbolique
de soi-même, les hommes, ce qui permet de ne voir en eux que ce qu'ils
ont en plus et de ne reconnaître chez les premières qu'un manque.
Au début de la vie, les deux mouvements fondamentaux, celui
de la fusion et celui de la séparation s'accompagnent respectivement
LA CASTRATION COMME NÉGATION DE LA FÉMINITÉ 241

du plaisir et du déplaisir sans qu'il y ait pour autant ni sujet ni objet.


Ensuite l'identification à un symbole sera constituante du Je et le Moi
sera qualifié dès lors d'une polarité subjective et d'une polarité objective.
A l'opposition être ou n'être pas sera substituée la double polarité
être comme et avoir dont les deux déterminations doivent rester dis-
tinctes pour assurer l'identité de soi. Ainsi la tendance fondamentale
à la séparation, à l'extériorité qui se traduit aussi par l'agression que
Freud attribue à l'instinct de mort, aura-t-elle pour fonction d'assurer
l'identité de l'individu. Elle sera le pôle masculin de sa constitution
bisexuelle parce qu'elle valorise l'avoir d'un pénis, symbole de son
identité. La tendance fondamentale à la fusion, à l'intériorité, que Freud
attribue à l'Éros, deviendra destructrice de l'identité de soi. Elle sera
le pôle féminin de sa constitution bisexuelle parce qu'elle se reconnaît
dans l'être qui est démuni du symbole de son identité. Devenue géné-
ratrice d'angoisse, elle trouvera sa négation dans le fait de ne voir en la
femme qu'un être châtré.
La fusion, l'intériorité, prenant l'autre pour sujet et objet à la fois,
ne peuvent être retrouvées comme pur plaisir ne menaçant plus l'identité
de soi que dans une intrication qui la préserve par le jeu d'une double
identification et d'un double désir concernant à la fois chacune des deux
dénominations qui étaient l'une sujet, l'autre objet. Telle paraît être
la condition de la sublimation aussi bien que celle de l'amour.

DISCUSSION
Intervention de Mme C. LUQUET
Je remercie Stein de sa conférence très intéressante ; je me sens
d'accord avec lui sur la plus grande partie de ce qu'il nous a exposé
ce soir.
Il a tout à fait raison d'insister sur le fait que la revendication du
pénis et la conception de la femme comme un être châtré servent fré-
quemment de mécanisme de défense contre des affects beaucoup plus
primitifs, dans la mesure où le pénis dont elle est dépourvue représente
et concrétise, pour la femme, tout ce qu'elle n'a pas, et surtout tout ce
qu'elle n'a pas eu, tout ce dont elle s'est sentie frustrée par ses objets
successifs.
Ceci paraît lié au fait que l'évolution de la fille par rapport à son
objet d'amour consiste à parcourir un long chemin. En effet, à partir
de la passivité primitive et de l'identification narcissique, elle traverse
PSYCHANALYSE 16
242 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

des périodes actives possessives, sadiques à la conquête de son propre


Moi, de l'autre et de son autonomie, pour aboutir à la reprise d'une
position passive par rapport à l'autre (l'autre qui est alors devenu le
père porteur de pénis), c'est-à-dire pour aboutir à échanger le désir de
l'avoir contre son inverse le désir « d'être eue », à l'aide du détour maso-
chique nécessaire. Elle trouve par là la possibilité d'une voie ouverte
vers un retour à l'identification narcissique, c'est-à-dire vers un monde
où la relation est « d'être l'autre », selon la terminologie que Stein a
empruntée à Freud. Cette possibilité est fréquemment ressentie comme
extrêmement angoissante, mortelle, et elle est à l'origine du déclen-
chement ou de la reprise de mécanismes de défense. Les plus fréquents
et les plus banaux étant la revendication virile ou l'évocation d'un pénis
fantasmatique.
L'importance du vécu de la période orale dans l'établissement de la
relation génitale féminine, bien entendu à travers les apports de la
période anale, avait paru primordiale à Jones qui insistait sur la pri-
mauté de la fonction incorporatrice féminine et qui voyait une conti-
nuité entre l'incorporation orale, anale, puis génitale, reléguant au
second plan la revendication primaire du pénis, et niant au moins dans
un de ses articles l'existence d'une phase phallique pré-oedipienne.
Je suis entièrement d'accord avec Stein pour penser que le sexe
de l'analyste ne joue qu'un rôle très relatif dans le transfert des pro-
jections des patients, mais qu'il peut jouer beaucoup plus largement
quand il s'agit du transfert des défenses et éventuellement du contre-
transfert des défenses.
PROBLEMES
ANTHROPOLOGIQUES

Le problème
de la genèse humaine( 1)

par L. BOLK

AVANT-PROPOS
Lorsque je me décidai à exposer au XXVe Congrès de la Société
d'Anatomie mes conceptions sur le problème de la genèse de l'homme,
le manuscrit en était établi. En considération du temps qui m'était
imparti dans le programme, il était cependant impossible de présenter
dans son intégrité la conférence prévue. Maints raccourcis s'imposèrent
même, en particulier dans la deuxième partie. La présente publication
est une impression du manuscrit intégral. Les parties retranchées pour
les besoins de la conférence ne le sont donc pas ici, pour le plus grand
bien de l'unité de l'ensemble.
Amsterdam, mai 1926.

Dans certains passages de travaux que j'ai publiés ces temps derniers,
j'ai déjà esquissé une conception de la genèse humaine et de la forme
du corps humain, qui s'écarte sensiblement des théories généralement
admises (2). C'est très progressivement que se sont révélées à moi,
au cours de plusieurs années, ces vues nouvelles sur l'anthropogenèse ;

(1) Conférence prononcée le 15 avril 1926, au XXVe Congrès de la Société d'Anatomie


de Fribourg, par le Dr L. BOL.K, professeur d'anatomie à Amsterdam. Traduction par F. GAN-
THERET et G. LAPASSADE. Le titre original : Das Problem der Menschenwerdung.
(2) On se référera par exemple à mon ouvrage : Die Entwicklung des Menschenkinner.
Ein Beitrag zur Entwicklungsgeschichtedes Unterkiefers, Verhand. Kon. Akad. V. Wetensch
Bd XXIII, Amsterdam, 1924.
244 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

je m'abstins cependant de toute communication à ce sujet, aussi long-


temps que je ne fus pas convaincu qu'elles n'étaient pas parvenues à un
état achevé. Mais maintenant que je pense pouvoir vous exposer une
nouvelle théorie de la genèse de l'homme, bien délimitée dans son
contour et son fond, est venu le moment de la développer en public.
Et ce m'est un agréable devoir d'assurer le président de la Société
d'Anatomie de ma très sincère reconnaissance, pour l'amabilité avec
laquelle m'a été donnée la possibilité de fournir de cette théorie, dans
ce cercle de spécialistes, un bref aperçu d'ensemble.
Une remarque d'ordre général peut être faite dès l'abord. Je me
propose de rendre intelligible la genèse de l'homme en la fondant sur
un principe d'évolution qui n'a, jusqu'à présent, trouvé dans la biologie
aucune application. Dans cette conférence, nous voulons avec netteté
nous limiter à mettre en lumière l'importance de ce principe pour une
compréhension de l'homme. En vérité, nous aurons l'occasion, ce
faisant, de démontrer que ce principe n'est pas spécifiquement humain,
mais que sa valeur se trouve établie également chez d'autres primates ;
mais sa signification est réellement si prédominante dans la genèse de
l'homme, qu'il acquiert presque, pour cette espèce, la valeur d'un
facteur d'évolution spécifique. Il vous apparaîtra clairement plus loin,
au cours de mes analyses, que le caractère de ce principe n'admet aucune
généralisation, et ceci vient en preuve de la justesse de la citation
suivante, située dans le dernier chapitre du plus récent ouvrage
d'Hertwig, L'évolution des organismes : « De même qu'il n'existe, dans
l'étude scientifique de la nature, pas de principe universel, de même
l'évolution des organismes ne se laisse enfermer dans aucune formule
unique et universelle. »
Pour que le déroulement de ma conférence vous soit plus clair,
j'esquisserai tout d'abord brièvement les grandes lignes de ma pensée
et les fondements de ma théorie. Puis, en second lieu, j'exposerai la
justification de quelques assertions fondamentales de la première partie.
Je tiens, cependant, à souligner que j'exposerai l'essentiel de ma théorie
uniquement selon les principes biologiques ; les recherches anatomiques
détaillées qui l'étayent seront développées ensuite.
La remarque a déjà souvent été faite, et par plusieurs auteurs, que
l'étude de la forme corporelle humaine a pris, sous l'influence des
théories de la descendance, un caractère quelque peu tendancieux. La
fin dernière de cette étude était de réunir des données en vue de l'édifi-
cation d'un arbre généalogique de l'homme. Je rappellerai, par exemple,
l'article critique si riche de Hans Böker : Fondements d'une morphologie
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 245

biologique, ou l'ouvrage déjà cité : L'évolution des organismes, dont


l'auteur dépeint cette orientation comme un faux chemin de la recherche
scientifique. L'étude pour elles-mêmes des particularités spécifiquement
humaines, ou la recherche des caractères fondamentaux des propriétés
corporelles de l'homme était presque toujours délaissée au profit de la
considération de ces propriétés avec la présupposition d'une finalité.
Elles étaient examinées selon leur valeur quant à la construction d'un
arbre généalogique humain. L'anatomie comparée, pour bien souligner
cela, devenait presque une science annexe de la généalogie : ainsi le but
de l'Anatomie comparée des Primates était la découverte du rapport de
filiation. Le problème de la descendance dominait l'étude de la forme,
dont on s'éloignait d'après la toujours contestable prémisse selon laquelle
la ressemblance morphologique serait une mesure du degré de filiation.
Il n'est naturellement pas dans mon intention de vouloir enlever quoi
que ce soit au gain immense pour la connaissance et le progrès que cette
méthode a apporté à la science au cours des temps. Son application
exclusive renfermait cependant en elle un danger : la négligence de
l'étude des formes en tant que phénomènes, et de l'enchaînement de
leurs indices. Ainsi, par cette mise en parallèle, la forme n'était pas
considérée comme totalité de l'objet de la recherche, mais au contraire,
chaque indice était considéré dans son développement évolutif ou
régressif. Mais, dira-t-on, est-il possible de tenter avec quelque chance
de succès de comprendre la forme du corps humain et sa genèse sans
référence aucune à une hypothèse de descendance ? Car, c'est un fait
indéniable que la forme de notre corps, au cours du temps, s'est dégagée
peu à peu d'une forme plus animale, et que les lignées évolutives de tous
les primates actuels, y compris l'homme, doivent de quelque manière
et en quelque endroit coïncider. Je ne mets certes pas en doute l'origine
phylogénétique commune de l'homme et des autres primates, mais
je voudrais démontrer avec toute la vigueur possible que le problème
de la genèse de la forme humaine est étranger à celui de la filiation de
l'homme. Chacun de ces problèmes exige pour sa solution ses propres
méthodes de recherche, dont on peut éventuellement, a posteriori,
essayer de porter dans une vue d'ensemble les conclusions. Mais, c'est
à mon sens une erreur que de tenir a priori pour identiques le problème
des formes du corps humain et celui de sa descendance.
Pour parvenir à une conception de la manière dont s'est édifiée
la forme humaine et de la cause de cette édification, il ne faut pas
la considérer comme l'aboutissement d'une lignée de formes ordonnées,
selon d'hypothétiques tendances, mais l'homme lui-même doit être le
246 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

but de cette interrogation. Quelle est la nature essentielle de l'homme


en tant qu'organisme, et quelle est l'essence de l'homme en tant que
forme ? Voilà les deux questions que nous devons aborder totalement
dégagés de toute réflexion généalogique ou de toute supposition phylo-
génétique, et auxquelles nous devons tenter de répondre. Vous remar-
querez que ma position fondamentale du problème a un double carac-
tère : physiologique et anatomique ; le point d'attaque du problème
est l'homme dans son essence et dans son apparence. Cette méthode
étant adoptée, le problème de l'anthropogenèse apparaît plus vaste et
plus riche de sens, que dans la façon habituelle dont il était jusqu'à
présent posé. L'aspect morphologique de la question revêtait jusqu'ici
l'intérêt majeur. Les ressemblances et différences anatomiques entre
l'homme et les autres primates représentaient les fils conducteurs qui
devaient amener à la résolution du problème de la genèse de l'homme.
Délaissant ces guides, je veux essayer de parvenir plus près de la
solution par une voie d'accès physiologique; je veux enseigner à
considérer l'essence de notre forme comme le résultat de l'action d'un
facteur d'évolution interne, organique, opérant par l'entremise d'une
subdivision précise de l'organisme.
Y a-t-il alors, demanderez-vous, réellement quelque chose de
spécifique dans l'organisme humain ? Se différencie-t-il, à quelque point
de vue, essentiellement de celui des formes apparentées qui zoologique-
ment lui sont proches, différence qui lui conférerait un caractère
particulier ? Tel est sans aucun doute le cas, et il est permis de s'étonner
quelque peu que ce fait soit demeuré inaperçu. Peut-être pourrait-on
à ce sujet faire un reproche aux physiologistes qui, consacrant leur
attention à des problèmes plus élémentaires, n'en sont pas venus à
édifier une physiologie comparée de l'homme, comme pendant à la
morphologie comparée, déjà si parfaitement édifiée ; peut-êtrepourrait-
on le leur reprocher, si l'on ne veut pas admettre pour excuse la difficulté
à obtenir en cette matière les données nécessaires, et à les vérifier in vivo.
A quel point de vue donc la biologie humaine diffère-t-elle de celle
des autres primates ? Je répondrai à cette question de façon indirecte,
et commencerai en vous indiquant le caractère des particularités de la
structure humaine, pour ensuite démontrer que l'essentiel du morpho-
logique humain n'est qu'un indice de l'essence du biologique.
Il ne faut pas attribuer aux différents caractères du corps humain,
du point de vue de la genèse de sa structure, la même valeur ; deux
groupes doivent être distingués : les caractères primaires et les carac-
tères consécutifs. Les caractères consécutifs sont essentiellement ceux
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 247

qui sont facilement définissables comme phénomènes d'adaptation à


la locomotion érigée, acquise, de l'homme, qui se sont constitués comme
nécessités plus ou moins mécaniquement conditionnées, ou comme
régulations fonctionnelles, sous l'influence du nouveau rapport de
statique. Les caractères primaires, au contraire, sont ceux qui sont nés
de l'action des facteurs d'évolution qui conditionnèrent la genèse de la
forme du corps humain. C'est seulement de ce groupe que nous devons
nous préoccuper.
L'apparition de la station érigée a naturellement provoqué un
certain nombre d'ajustements anatomiques. Presque tout système orga-
nique suppose l'influence des rapports statiques modifiés. Mais j'ai la
conviction que nombre d'auteurs ont surestimé cette influence sur
l'évolution de la forme corporelle humaine. Le rapport des phénomènes
était habituellement envisagé de telle manière que l'érection du corps
devenait cause du développement de la presque totalité des caractères
spécifiquementhumains, et que l'acquisition de la station érigée devenait
le point d'aboutissement pour la compréhension de la construction
humaine. Je m'écarte résolument de cette façon de voir. Il n'est natu-
rellement pas dans mon propos de nier une incidence de l'érection sur
l'organisme humain. Mais je repousse énergiquement un postulat qui
fait de la station verticale du corps le Primum agens, dont les caractères
spécifiques du corps humain seraient des conséquences directes ou
indirectes. L'adoption de la station érigée était, à mon sens, un ajuste-
ment nécessaire aux changements qui surgirent dans la structure sous
l'effet d'autres causes ; elle est un phénomène consécutif. Ce n'est pas
parce que le corps s'érigea que fut préparée la naissance de l'homme,
mais c'est parce que la structure prit un caractère humain que le corps
s'érigea.
La remarque précédente s'imposait, car elle est la justification de
ma distinction des caractères humains en primaires et consécutifs. La
station verticale est le plus marquant des caractères consécutifs, qui
a causé sans aucun doute, une fois établi, de nouveaux changements
dans le corps. Cela semble certainement très étranger aux conceptions
en honneur, mais je demande que l'on ne porte pas un jugement
précipité sur mes seules affirmations, que je ne puis étayer faute de
temps, et que votre critique ne s'exerce que sur l'ensemble de ma
théorie.
Comme exemples de caractères humains primaires, je donnerai
les suivants, les plus notables : l'orthognathie, l'absence de pelage, la
dépigmentation de la peau, des cheveux et des yeux, la forme du
248 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

pavillon de l'oreille, le pli mongol (Mongolenfalte), la situation centrale


du Foramen magnum, le poids élevé du cerveau, la persistance de la
fontanelle, les Labia majora chez la femme, la structure de la main et du
pied, la forme du bassin, l'orientation ventrale de l'orifice génital chez
la femme, les variations précises de la dentition et des sutures crâniennes.
A propos du menton proéminent, conformation typiquement humaine
qui n'est cependant pas relevée dans cette série, je ferai ultérieurement
une remarque particulière.
Je suis persuadé qu'aucun de mes auditeurs ne sera disposé, sans
autre forme de procès, à interpréter dans mon sens toutes les particula-
rités énoncées comme caractères primaires. En particulier, on sera
facilement enclin à élever des objections à mes interprétations de la
forme du menton, la situation du Foramen Magnum, et la structure de la
main et du pied comme tels, au lieu de les considérer, de façon plus
conforme à l'opinion universelle, comme caractères consécutifs, comme
suites de la station érigée. Mais j'ai, pour soutenir ce point de vue
contradictoire, de bonnes raisons sur lesquelles je m'expliquerai encore ;
provisoirement je poursuis sous démonstrations spéciales, la ligne
directrice de ma pensée.
Si l'on examine plus profondément les caractères dits primaires
de l'homme et qu'on les considère à la lumière de l'ontogenèse des
primates, on est frappé de constater qu'ils ont tous en commun une
propriété : ce sont des conditions ou des états foetaux devenus perma-
nents. En d'autres termes : des propriétés structurales ou des rapports
de forme, qui sont passagers chez les foetus des autres primates, sont
stabilisés chez l'homme.
Cette constatation fait apparaître la forme du corps humain dans
une autre lumière, car ainsi les caractères qui le différencient du singe
ne représentent par des particularités nouvellement acquises au cours
des temps ; ils se présentent déjà comme universels pendant l'évolution
individuelle du foetus de primate, mais sont perdus chez celui-ci au
cours de la différenciation évolutive. Ce qui était dans la croissance du
singe un stade de passage est devenu chez l'homme un stade final.
Sur cette base, le foetus des singes inférieurs, le foetus et le jeune enfant
des anthropomorphes ne possèdent pas un aspect plus humain, comme
en ferait inférer une application conséquente des lois biogénétiques
fondamentales, parce que les singes sont issus d'une souche à l'aspect
plus humain, mais parce que l'homme conserve le type foetal jusqu'à
l'aboutissement de sa croissance corporelle. Les autres primates
conservent encore dans leur croissance structurale individuelle une partie
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 249

finale qui n'existe plus chez l'homme. Je pourrais formuler cette diffé-
rence entre l'homme et le singe en désignant la croissance humaine
comme « conservatrice » et celle du singe comme « propulsive ». Nous
aurons encore l'occasion de montrer que la même terminologie pourra
aussi être appliquée pour caractériser les différences raciales.
C'est tout d'abord progressivement qu'au cours de plusieurs années
je suis parvenu à cette conception de la structure humaine, en partie
grâce à une induction à partir de considérations apparentées qui, comme
je l'ai déjà fait remarquer, se trouvaient dans la littérature, en partie
par des recherches intentionnelles qui n'ont pas encore jusqu'ici été
publiées ; une étude systématique du corps humain considéré du point
de vue exposé, est déjà en partie terminée. Mes conceptions du rapport
entre la structure de l'homme et celle des autres primates s'éloignaient
peu à peu, au fil de mes recherches, des conceptions classiques et, par
voie de conséquence, s'écartaient ultérieurement systématiquement des
points de vue usités correspondants sur la causalité de l'anthropogenèse.
Ainsi, il m'est maintenant possible de donner une réponse à la question
fondamentale formulée au début : quel est l'essentiel de la structure
humaine, qui fonde le visible contraste entre la Gestalt humaine et
celle des singes ? Cette réponse est la suivante : le caractère foetal
de sa structure. Ainsi est érigé, en perspective sur cette structure et
son évolution, un point de vue totalement indépendant de toute théorie
de descendance ou de toute hypothèse de parenté. Il s'ensuit donc que
l'on ne doit pas faire dériver les caractères primaires de notre corps de
données simiesques, mais qu'au contraire une telle démarche est
méthodologiquement à rejeter. Si je voulais exprimer en une phrase un
peu lapidaire le principe de ma théorie, je présenterais l'homme, du
point de vue corporel, comme un foetus de primate génériquement
stabilisé. Il s'ensuit nécessairement que les ancêtres de notre race
possédaient tous les caractères spécifiques primaires de l'actuelle
descendance humaine, mais seulement pendant une courte phase de leur
croissance individuelle. Les qualités propres de l'homme ne sont dès
lors pas acquises ; elles existaient déjà dans l'organisation de ses ancêtres,
à titre transitoire. Une adaptation fonctionnelle en ce qui concerne les
caractères consécutifs, une stabilisation en ce qui concerne les primaires ;
tels sont les deux facteurs qui ont créé l'homme. Ce qui était chez nos
ancêtres un stade de passage durant leur croissance structurale, est,
chez l'homme actuel, un stade final. Au cours de l'évolution de la
descendance, la forme nouvellement née acquérait un caractère foetal
toujours plus affirmé, elle devenait, pourrais-je dire, « foetalisée ».
250 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

L'hominisation de la structure qui s'est exécutée historiquement était,


dans son essence, une foetalisation. Tel est le fondement de ce que je
pourrais appeler l' « hypothèse de foetalisation ».
Exécutons un nouveau pas en avant. L'idée fondamentale qui vient
d'être formulée est déterminante pour la direction dans laquelle doit
être recherchée l'explication causale de l'avènementde la forme humaine.
Les autres théories, à mon sens, n'y suffisent pas. En effet, nos caractères
corporels primaires comportent un aspect commun. Cette circonstance
est incompatible avec l'hypothèse selon laquelle ils se seraient dévelop-
pés indépendamment l'un de l'autre au cours du temps, chacun comme
conséquence d'un facteur causal isolé. Le caractère d'unité indique une
cause commune. De là, il faut conclure plus profondément que la
foetalisation de la forme ne peut avoir été la conséquence de causes
externes, d'influences qui se sont opérées de l'extérieur sur l'organisme.
Elle n'a pas été l'effet d'une adaptation à des circonstances variant de
l'extérieur, elle n'a pas été déterminée par une struggle for life, elle n'a
pas été la résultante d'une orientation naturelle ou sexuelle ; en effet,
ces facteurs d'évolution — dont je ne mets pas totalement en doute
l'activité sur la nature organique — exercent leur action de façon
significative et sont de ce fait insuffisants à expliquer la forme corporelle
humaine. Du fait de son perfectionnement, la cause régulatrice de
l'évolution doit avoir son siège dans l'organisme lui-même, c'est une
cause interne, fonctionnelle. En résumé : une genèse de l'homme,
conséquence d'un principe unitaire, organique, d'évolution.
A ce moment de notre analyse de l'anthropogenèse, nous sommes
parvenus au principe biologique défendu par Nägeli : « La structure et
la fonction des organismes sont dans leurs traits saillants une nécessaire
conséquence de forces inhérentes à la substance, et donc indépendantes
d'accidents extérieurs. » Nous ne devons pas cependant nous reposer sur
cet aveu de notre accord avec cet axiome, nous devons poursuivre en
tentant de poser maintenant la question : de quel genre peut avoir été
cette cause fonctionnelle unitaire ?
Si une qualité ou un état foetal devient peu à peu permanent, c'est
qu'une cause doit agir pour empêcher que cette propriété n'accomplisse
son évolution primitive, pour qu'elle demeure plus ou moins écartée
de son ancien point d'aboutissement. Il doit ainsi y avoir en jeu un
facteur qui entrave l'évolution. Et la forme humaine, en tant que tout,
a atteint ainsi son caractère typique comme conséquence d'un arrêt
général d'évolution. On doit, de ce fait, aux facteurs d'évolution
connus, en ajouter un autre, à savoir : le retardement de l'évolution.
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 251

Nous connaissons déjà ce facteur causal par divers phénomènes du


domaine de la Pathologie de la croissance, dont il sera de nouveau
question plus loin. Nous le découvrons toutefois ici comme facteur
dominant la construction structurale historique pendant la genèse des
hominidés. Seulement des hominidés ? Nullement ! Ce point, lui
aussi, sera ultérieurement encore abordé.
La notion de retardement comme facteur d'évolution devenue
claire, la question se posa pour moi de savoir si son action se bornait
à la morphogenèse. La naissance, le perfectionnement de la forme ne sont
en effet qu'une des fonctions de l'organisme, et en outre, telle que son
action ne s'étend que sur un chapitre bien délimité du cours de l'exis-
tence. Comment alors se rattachent à cette conception les autres fonc-
tions ? Par une pénétration plus profonde du problème, il m'est apparu
toujours plus nettement que le principe d'arrêt ne dominait pas seule-
ment la genèse de l'homme, mais aussi toute son existence individuelle.
Il n'est pas de mammifère dont la croissance soit aussi lente que celle
de l'homme ; il n'en est pas qui reste aussi longtemps dépendant de
ses parents. Pouvez-vous me citer un mammifère qui jouisse d'une
aussi longue période d'épanouissement que l'homme ? Et à cette
lente éclosion, à cette période ralentie de maturité, s'enchaîne une
sénescence si retardée, que nous n'en avons pas d'exemple chez les
autres mammifères. Quel animal, après extinction de sa fonction
germinative, peut encore jouir d'une aussi longue existence purement
somatique ?
Le temps qui m'est étroitement compté ne me permet pas d'entrer
sur ce point dans les détails. Suivant la ligne maîtresse de mon dévelop-
pement, je dois parvenir par les plus courts chemins à mes conclusions
fondamentales. Ce que je viens d'exposer constitue la réponse à la
deuxième des questions posées en fondement : quelle est la caractéris-
tique essentielle de l'homme en tant qu'organisme ? La réponse est
maintenant claire : la lenteur de sa croissance. Et je ne pense pas
m'exposer à la contradiction en soutenant que cette lenteur a été peu
à peu, dans le passé, acquise par les hominidés, et est la conséquence
d'un ralentissement qui s'est effectué durant un laps de temps impos-
sible à chiffrer. C'est ce fait que je décrirai plus loin comme « principe
de retardement de la genèse humaine ». Je me contente pour l'instant
de vous nommer ce principe biologique; l'occasion se présentera encore
souvent par la suite de vous montrer brièvement que maints phénomènes
de la biologie humaine ont leurs racines dans le principe de retardement
et apparaissent ainsi sous un nouvel aspect. Je tiens seulement à bien
252 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

mettre en garde contre une confusion entre retardement et réduction


d'intensité du processus vital.
Si je résume ce qui a été dit, il est établi que l'homme en tant que
forme et en tant qu'organisme, c'est-à-dire à des points de vue morpho-
logique et physiologique, se caractérise par une propriété très parti-
culière : ce qui est essentiel dans sa forme est le résultat d'une foetali-
sation, ce qui est essentiel dans son existence, la conséquence d'un
retardement. Ces deux propriétés sont en étroite dépendance causale,
car la foetalisation de la forme est une obligatoire conséquence du
retardement de l'évolution structurale. Cette connexité ne vous semblera
bien sûr pas évidente au premier abord ; je m'abstiens cependant de
vous en donner une justification concrète, et aborde, suivant en cela la
ligne directrice de mon propos, la question suivante : Quelle peut bien
avoir été la cause directement préparatoire de ce retardement, qui a
induit la foetalisation ? C'est à dessein que je parle de « cause directe-
ment préparatoire ». Il va, en effet, de soi que celle-ci, quelle qu'elle ait
pu être, n'a pas été spontanée. Elle n'était pas plus que l'avant-dernier
des maillons de la chaîne des causes qui rattache l'homme au plus simple
des êtres vivants, et comme toute cause première, celle-ci aussi était
une forme d'action du principe d'évolution inhérent à la nature organisée.
Pour moi, en effet, l'évolution n'est pas un résultat, mais un principe ;
elle est, pour la nature organisée, pensée comme un tout et comme
unité, de la même nature que la croissance pour l'individu, et, tout
comme cette dernière, assujettie à l'influence et à l'effet de facteurs
externes. Ceux-ci ne peuvent cependant jamais agir de façon construc-
tive, mais seulement en modelant. L'essence de l'évolution elle-même,
à mon sens, se dérobe encore à toute analyse ; car l'évolution est une
fonction, non pas de l'individu, mais du vivant. L'Organique dans
son ensemble façonne un organisme, avec ses propres influences de
modification entre parties isolées, avec ses propres lois de croissance
et de différenciation. Ce que nous connaissons en tant qu'évolution est
la manifestation de la différenciation au sein de l'Organique macrocos-
mique. Mais ceci n'est qu'une remarque entre parenthèses ; la question
posée : « Quelle peut avoir été la cause du retardement ? », exige une
réponse. Avec celle-ci nous quitterons le terrain de la Morphologie
proprement dite, pour entrer sur celui de la Physiologie. En effet, le
retard progressif du cours de la vie chez les ancêtres de l'homme,
avec toutes ses conséquences relatives, tant à l'édification de sa forme
qu'à ses particularités fonctionnelles, doit avoir eu une cause physio-
logique. Et en cherchant la trace de celle-ci, notre pensée sera conduite
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 253

dans la direction de ce système organique qui régit la croissance soma-


tique, à savoir le système endocrinien. Il doit y avoir, à la base du
phénomène en question, une altération (Alterierung) dans l'action
de ce système.
Vous remarquez que le cours de ma pensée est entré en ce point
en relation avec les thèses qui, spécialement ces derniers temps, se
placent toujours davantage au premier plan de la recherche scienti-
fique, et tendent à s'imposer à une place toujours plus capitale dans
la pensée morphologiste. Avec cette association du phénomène de
retardement avec les sécrétions internes prises comme mobile causal,
le problème de la genèse humaine devient purement physiologique, ce
qu'il a au fond toujours été. Alors que dans les autres théories, le physio-
logique avait, en ce qui concerne la genèse humaine, plutôt le caractère
d'une réaction de l'organisme, pour moi, au contraire, il s'agit d'une
action.
Il ne sera certainement mis en doute par personne que l'activité
du système endocrinien, qui est déterminante pour l'édification de la
forme et régit ensuite son maintien, puisse être à un certain point de
vue, différente chez l'homme et chez l'anthropomorphe, et également
différente chez l'homme actuel et chez nos ancêtres. Et de même que
l'édification de la forme doit être placée sous l'égide de la croissance
somatique, de même, au fondement de la construction — effectuée
progressivement dans le passé — de la forme, il y a un vieillissement du
processus de croissance somatique. Les produits de notre système
endocrinien, les hormones, ont la faculté d'entraver ou de stimuler la
croissance, cela est connu de tous. Toute particularité en elle-même
peut être un point d'atteinte de l'action hormonale, c'est-à-dire qu'elle
peut être stimulée ou ralentie dans son développement, et il en est de
même du corps et de la vie dans son ensemble. La ligne évolutive des
hominidés a subi ainsi une influence freinatrice, un retard, qui a
atteint un degré maximum pour certaines particularités corporelles.
Le retard maximum est l'arrêt, ce qui signifie, en langage morpholo-
gique : la répression de l'édification d'un caractère. Ainsi peut finalement
se traduire le retardement de l'évolution : par l'élimination d'une
propriété. Telle est la cause pour laquelle plusieurs caractères spéci-
fiques de l'homme — je citerai par exemple son absence de pelage,
son absence de pigmentation — sont des caractères négatifs par rapport
aux propriétés correspondantes chez les singes.
La tentative de résolution du problème de l'Anthropogenèse dans
le sens que j'ai exposé peut contribuer à un nouveau rapprochement des
254 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

deux sciences jumelles : Morphologie et Physiologie, après que celles-ci


ont, pendant le dernier demi-siècle, suivi des directions divergentes,
ce qui n'a été un avantage pour aucune des deux.
La relation causale entre l'action du système endocrinien et l'évolu-
tion structurale historique du corps humain jette un jour inattendu sur
quelques phénomènes du domaine de la pathologie humaine, qui
apparaissent comme de véritables régressions et qui attestent ainsi
d'une nature plus simiesque des formes raciales humaines. Comme il a
été souligné, l'influence qui s'est exercée sur l'évolution par le système
mentionné était une influence freinatrice, et pour être bref, et plus
commode, je pourrais maintenant en donner une présentation, sans
doute très schématique : par ce système ont été produites des hormones
freinatrices. Cependant, les caractères particuliers qui, au cours de
l'anthropogenèse, sont inhibés dans leur développement par l'action de
cette sorte d'hormones et finalement définitivement réprimés, sont
toutefois toujours là à l'état latent et doivent rester réprimés durant
toute la vie. Pour ma part, je pense que la nature chimique du complexe
hormonal humain s'oppose à l'épanouissement de tels caractères. Nous
portons en nous la possibilité d'évolution de plusieurs caractères
corporels de nos ancêtres, sous une forme réprimée. Pour que persiste
cette latence, une constance qualitative des hormones qui circulent dans
notre sang est une condition indispensable. Que se produit-il alors,
lorsqu'un ou plusieurs organes de notre système endocrinien est défi-
cient, et que la production hormonale normale est perturbée dans un
sens quelconque ? Le retardement peut alors devenir fragile, avec
cette conséquence que des particularités qui avaient disparu pendant
la genèse humaine reparaissent de nouveau, ou que des fonctions qui
s'étaient ralenties se développent à une cadence accélérée. En voulez-
vous quelques exemples ? L'homme a perdu le pelage, ce qui signifie
que la croissance de celui-ci s'est d'abord ralentie, puis arrêtée. Des
maladies du système endocrinien peuvent affaiblir l'inhibition, et le
pelage fait de nouveau son apparition. Une partie de l'humanité a
presque complètement perdu la pigmentation de la peau ; qu'un organe
déterminé du système endocrinien tombe malade, et la pigmentation
reparaît de nouveau, car la production des hormones qui réprimaient
l'épanouissement de cette propriété est perturbée. Les mâchoires de
l'homme ont, dans leurs dimensions et leur aspect, relativement diminué,
parce que les proportions foetales étaient peu à peu devenues perma-
nentes ; que tombe malade le système endocrinien, les forces inhibitrices
ne s'exercent plus, et les mâchoires, ainsi que souvent la saillie frontale
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 255

commencent à s'hypertrophier. Contrairement à ce qu'on observe


chez les primates, les sutures crâniennes de l'homme se ferment tard,
parfois même très tard, leur oblitération est retardée ; une déficience
du système endocrinien peut, entre autres symptômes, produire une
ossification prématurée des sutures, avec comme conséquence mécanique
une difformité crânienne. Vous remarquez qu'un certain nombre de ce
que l'on pourrait appeler des caractères pithécoïdes existe à l'état latent
dans notre organisme, caractères qui, pour ainsi dire, n'attendent
qu'une défaillance des forces inhibitrices pour devenir de nouveau
actifs. J'expose ce soutien de ma théorie empruntée au domaine de la
pathologie, parce que ce sont des preuves exposées pour ainsi dire sous
nos yeux des processus physiologiques qui ont été au fondement de la
genèse de l'homme.
Ce sont des phénomènes de nature plus morphologique que je veux
maintenant aborder d'une façon encore plus fonctionnelle pour, ce
faisant, mettre en lumière, dans cette orientation, la signification de la
pathologie comme témoignage sur notre genèse. Une étude méthodique
de la façon dont les facteurs retardant l'évolution ont influencé l'orga-
nisme, conduit bientôt à la conception que les deux composantes de
celui-ci : le soma et le germen, se comportent relativement à cette action
de façon indépendante l'un par rapport à l'autre. Ces faits si significatifs
pour la Biologie humaine seront plus loin encore l'objet de remarques
plus particulières. Il suffit pour le moment de noter qu'avec le retarde-
ment général de l'évolution, le germen lui aussi est entré, et il le fallait,
toujours plus tardivement en fonction, ce qui signifie que le commence-
ment de la fonction de reproduction a été réprimé. Mais que le système
endocrinien faiblisse, le frein est relâché, et comme symptôme se dresse
devant nos yeux le tableau de ces déplorables fillettes précoces de 5
ou 6 ans ; l'enfant est devenue pubère à un âge qui, pour nos ancêtres,
était la norme.
Dans ce qui précède, nous avons vu quelques conséquences, qui
apparaissent lorsque le facteur inhibiteur fonctionne insuffisamment,
des perturbations qui doivent être considérées comme de véritables
retours en arrière, car elles portent un caractère atavique. Les symptômes
des maladies du système endocrinien se laissent reconnaître à leurs
caractères « pithécoïdes ». A l'opposé, je veux vous faire remarquer
l'action intensive, et qui se manifeste de façons diverses, du facteur
inhibiteur qui régit l'évolution. Il n'est pas rare de rencontrer chez
l'homme, comme vous le savez, des difformités innées. Et je voudrais
maintenant vous demander, parmi la longue liste de telles difformités
256 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ou déviations, de m'en citer une qui ne soit pas la conséquence d'une


inhibition évolutive ! Je n'en connais pas une seule dont la cause soit
une accélération évolutive, bien que de telles éventualités soient théori-
quement aussi concevables que les formations de l'inhibition. C'est
un fait significatif, et au plus haut point chargé de sens pour nos
conceptions. En effet, le caractère unitaire de ces phénomènes anormaux
est la conséquence de l'influence gouvernant l'évolution en l'inhibant
normalement et qui maintenant devient, dans certaines directions,
anormalement forte. Remarquons au passage qu'il faut peut-être voir
ici aussi la cause des si fréquents avortements dans les deux premiers
mois de la grossesse humaine. Que l'on remarque bien qu'il existe des
preuves directes d'un rapport entre les résultats de l'inhibition et une
production hormonale anormale. Dans l'une des plus typiques de ces
déviations, l'anencéphalie et le rachischisis, on découvre parallèlement,
comme de nombreux chercheurs l'ont déjà souvent établi, une croissance
défectueuse des surrénales.
En ayant assez dit sur ce thème instructif où apparaît pleinement
la haute signification de la pathologie pour la compréhension des phéno-
mènes normaux, retournons de ce chemin de traverse à la voie principale
de notre exposé.
Nous devons ainsi voir dans le système endocrinien une partie de
notre organisme à laquelle doit être conférée, en ce qui concerne
l'évolution historique de notre forme, une signification prépondérante.
Un changement, qui nous est naturellement encore complètement
inconnu dans sa particularité, dans sa nature chronique ou dans la
combinaison quantitative de sa production, déterminait un vieillisse-
ment de la stimulation de croissance qu'il gouverne. Un retard de
l'évolution dans son ensemble, et même parfois une complète répression
de la croissance de particularités, étaient la conséquence de cette
modification dans la synergie du complexe endocrinien. La genèse
structurale générique de l'homme doit ainsi être ramenée à l'action de
ce système vu comme cause directement déterminante, tout comme la
formation de l'individu est assujettie à sa domination et sa régulation.
Ainsi la signification biologique de ce système dépasse, à proprement
parler, les limites de celle des autres systèmes coopérants de l'organisme,
car sa relation avec les autres parties constituantes (de l'organisme)
est très particulière ; il n'est pas avec elles dans un rapport de coopéra-
tion, mais de direction. A cela est toujours intéressé le système dans
son entier. Les organes isolés de celui-ci sont associés entre eux, dans
le corps, par l'action commune vers une unité plus hautement orga-
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 257

nisée ; c'est pour ainsi dire un organisme pour soi, un état dans l'état,
qui domine et gouverne. En considération de cette signification consi-
dérable, je pourrais rassembler sous une dénomination commune tout
le complexe d'organes qui participent à cette fonction, et l'appeler
l' « Endocrinon » de l'organisme.
On est habitué à considérer l'organisme animal comme une dualité
constituée du Soma et du Germen. Il me paraît indiqué au contraire,
de le considérer plutôt comme une trilogie : Soma, Endocrinon et
Germen. Et, comme conclusion de mon exposé, je pourrais tracer un
parallèle entre Germen et Endocrinon ; car la relation du Germen et de
l'espèce est identique à celle de l'Endocrinon et de l'individu. De même
que le Germen est le régulateur de l'évolution de l'espèce et rend
possible son épanouissement, de même l'Endocrinon gouverne l'édifi-
cation structurale de l'individu et assure son achèvement. La dégénéres-
cence de la race signifie un déclin de la puissance du Germen, et le
vieillissement un déclin de la puissance de l'Endocrinon.
Dans ce qui précède, je vous ai donné un rapide aperçu de mes
conceptions sur la causalité et le processus d'évolution de la forme
corporelle humaine ; il vous est ainsi devenu possible de vous faire une
idée de ma théorie sur ce sujet. Je me suis efforcé d'être là-dessus le
plus explicite possible, et de vous donner dans une synthèse aussi
dépouillée que possible un exposé de l'enchaînement logique des
phénomènes ; le temps manquait pour des réflexions accessoires.
La deuxième partie de mon exposé, qui va suivre maintenant, aura
un caractère plus argumentai : je reviendrai successivement sur quelques
chapitres principaux pour, d'une part, les approfondir de nouveau,
d'autre part, les étayer de démonstrations. Le manque de temps fait ici
comme toujours de la concision, une nécessité qui nous conduira à ne
pas aller, sur tous les points, jusqu'au fond des choses. Je garde cepen-
dant l'espoir que vous n'identifierez pas incomplétude quantitative
et insuffisance qualitative.
Le premier point par lequel nous poursuivons doit nécessairement
être l'idée biologique de base de ma théorie, l'hypothèse du retardement.
Quelles preuves peut-on apporter à cette hypothèse ? Il faut pour cela
distinguer deux groupes de preuves, en accord avec le double contenu
de l'hypothèse : le cours de la vie humaine s'écoule lentement, voilà
un fait aisé à établir grâce à des comparaisons directes ; le rythme de la
vie humaine est un retardement historique, voilà une assertion qui
n'est guère abordable par une démonstration directe et qui ne peut être
établie que par des preuves indirectes.
PSYCHANALYSE 17
258 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Le premier point : lenteur du cours de notre formation et de notre


vie, nécessite-t-il bien une démonstration particulière ? Faisons seule-
ment allusion, au passage, à la longue durée de notre existence intra-
utérine. Pouvez-vous me citer une autre espèce chez laquelle la
conscience s'éveilleaussi tardivement après la naissance, une espèce qui,
pendant aussi longtemps après la naissance, nécessite les soins et les
attentions de ses parents, qui doit attendre un âge aussi avancé avant
d'assurer sa propre existence ? Désirez-vous encore quelques preuves
de la lenteur de la croissance humaine ? Il nous faut 9 mois pour
atteindre un poids corporel moyen de 3,5 kg ; le jeune veau a, après
une phase intra-utérine de 9 mois, un poids de 40 kg, et le cheval qui,
à sa naissance, est âgé de 11 mois, également 40 kg. Et alors que le veau,
d'après les estimations de Rübuer, a besoin de 47 jours, le cheval de 60,
pour atteindre le double de ce poids de naissance, il ne faut pas moins
de 180 jours à l'homme pour doubler son poids de naissance de 3,5 kg.
Et quant à son existence ultérieure, je relève en comparaisonle seul fait
que l'hippopotame est déjà génitalement mûr dans sa 4e année, donc
longtemps avant que l'homme ne commence la 2e croissance dentaire ;
le cheval est déjà vieux quand l'homme n'est pas encore développé.
Ce sont des faits que j'emprunte à la littérature et qui toutefois, à mon
sens, n'ont pas jusqu'ici suffisamment été mis en valeur quant à leur
extraordinaire signification pour la biologie humaine, alors que leur
signification à un point de vue sociologique peut difficilement être sous-
estimée. Ne devons-nous en effet pas voir, dans la longue durée de la
période pendant laquelle l'enfant humain est nourri par ses parents et a
besoin des soins parentaux, la cause naturelle de la formation de la
famille humaine, donc de l'élément de base de toute la société humaine ?
Le retardement de l'évolution a pour conséquence nécessaire la commu-
nauté de vie prolongée de deux générations consécutives. Dans ce fait,
se trouve pour l'homme le fondement biologique de sa vie sociale.
Contre les faits évoqués plus haut, on ne peut opposer la remarque
que la lente évolution humaine ne peut être un caractère primaire;
la position particulière que l'homme occupe à ce point de vue dans le
règne animal doit avoir été peu à peu conquise, comme résultat d'un
ralentissement.
Cette conclusion est-elle fondée ?
Il pourrait paraître d'avance sans espoir de vouloir fournir des
preuves directes de ce retardement, car les découvertes de squelettes
d'homonidés disparus ou d'ancêtres encore plus éloignés peuvent
sans doute servir à notre connaissance anatomique, mais il s'agit ici
LE PROBLÈME DE LA GENÈSE HUMAINE 259

d'un processus physiologique. Nous possédons cependant une preuve


certaine que l'homme paléolithique se développait plus vite, c'est-à-dire
était adulte à un plus jeune âge que l'homme actuel. Cette indication,
que j'ai présentée dans ma récente publication, déjà mentionnée, sur
l'évolution du menton humain, consiste en ceci que l'homme de
Néanderthal possédait encore un type de changement de dentition
identique à celui des anthropomorphes ; type qui repose sur un achève-
ment rapide de ce processus. Et cela ne peut avoir été un processus
isolé, il a une signification symptomatique. Il est d'ailleurs notoire que
la rapidité d'évolution diffère sensiblement selon les diverses races.

Fig. 1

Pour autant que je sache, les races de couleur claire sont les plus
retardées. Il apparaît, en outre, chez ces dernières que la croissance des
individus mâles est plus retardée que celle de l'autre sexe.
Aux preuves directes mentionnées du retardement historique, se
joignent maintenant les preuves indirectes. Comme telles, j'entends
tous les phénomènes de la Biologie humaine qui nous deviennent
compréhensibles, s'éclaircissent, quand on les envisage à la lumière
d'un retardement du cours de l'évolution. A titre d'exemple, mettons
seulement l'accent sur ce qui suit.
D'abord l'évolution de la dentition. Si l'on compare l'évolution de
celle-ci chez l'homme et chez les autres primates, il se dégage une
différence remarquable, que j'ai essayé de rendre de façon schématique
dans les figures 1 et 2.
Chez les singes (fig. 1), la poussée de la dentition de lait commence
presque immédiatement après la naissance ; aussitôt celle-ci achevée,
s'instaure la croissance dentaire, sans interruption dans le temps ;
en effet, peu après la 2e molaire de lait apparaît la première molaire
permanente, et en même temps que celle-ci perce, commence le pro-
cessus de changement ; les incisives de lait sont expulsées. Et dans la
périodeimmédiatement postérieure s'effectuent un plus largechangement
de la dentition de lait et une apparition simultanée de la dentition
260 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

permanente ; la 3e molaire apparaît en même temps, ou très peu de


temps après le changement de la canine. La caractéristique de cette
croissance réside en ceci qu'il n'y a jamais, durant son cours, d'inter-
ruption, et que changement des dents de lait et établissement des dents
définitives sont isochrones. Ce type est bien celui qui se présente uni-
versellement.
Si l'on compare à ce processus celui qui existe chez l'homme,
il nous apparaît d'un tout autre type, qui cependant est issu du premier
par insertion de ce que je pourrais appeler sommairement une phase de
repos (fig. 2). Après la percée des dents de lait, qui se termine vers la
fin de la 2e année, s'instaure une phase de repos qui dure jusqu'à la fin

Fig. 2

de la 5e ou 6e année ; puis apparaît la 1re molaire permanente et, après


un délai qui varie un peu selon les individus, commence le processus de
changement. Mais alors que, comme on l'a vu, chez le singe processus
de changement et poussée de la dentition se trouvent simultanés, ces
deux phénomènes sont, chez l'homme, séparés dans le temps. Tout
d'abord, après la fin du processus de changement, apparaît la 2e molaire
permanente, et la 3 e porte un éloquent témoignage d'un retardement
individuellement très varié, retardement qui, comme il se produit
souvent chez l'homme civilisé, trouve sa conclusion dans l'élimination.
Dans la croissance de la dentition qui, chez les autres primates,
s'effectue de façon totalement simultanée, s'intercalent chez l'homme
deux phases de repos, l'une de 2 à 6 ans, l'autre de 8 à 14 ans. Perte des
dents de lait et poussée de la dentition définitive, qui étaient chez le
singe isochrones, sont devenues chez l'homme des processus successifs.
J'ai démontré, dans les travaux que j'ai mentionnés, l'existence de ces
faits, et dans quel sens doit y être cherchée l'explication de la structure
de la mâchoire humaine.
Si la dentition, par conséquent, est déjà, dans les phénomènes
exposés, fortement en relation avec la théorie du retardement, de même,
on peut interpréter aisément ses aspects phylogénétiques et anthropo-
logiques comme des manifestations du principe de retardement. Le
LE PROBLÈME DE LA GENESE HUMAINE 261

système dentaire n'est significatif quant à ma théorie que parce qu'il


fournit des exemples remarquables, en particulier par la façon dont le
processus de retardement conduit peu à peu à l'élimination. Notre
3e molaire est un exemple et, à la vérité, le plus facilement compréhen-
sible, et en même temps une preuve, que le retardement s'est révélé
actif avec une intensité variable.
Comme deuxième exemple de retardement, je choisirai une des
catégories biologiques les plus universelles. Que l'on remarque pour
cela, de nouveau, que les deux composantes de l'organisme, Soma et
Germen, se comportent de façon indépendante par rapport à l'influence
inhibitrice, de telle sorte que l'une des composantes, le Soma, est plus
fortement retardée que l'autre. Cette indépendance est totale dans le
sexe féminin, elle l'est moins dans le sexe masculin. La cause de cette
différence sexuelle tient au fait que la sécrétion génitale est, chez la
femme, purement germinative, alors qu'elle est, chez l'homme, un
composé somato-germinatif. Mise en rapport avec le principe de retar-
dement, cette différence de nature des sécrétions génitales jette une
lumière sur la différence du cours de la maturation sexuelle chez les
deux sexes, maturation qui s'effectue plus brutalement chez la petite
fille, plus graduellement chez le garçon.
Cependant, et malgré cette différence, on constate chez l'homme,
dans l'évolution du Soma et du Germen, un remarquable dissynchro-
nisme, terrain biologique où prend racine le si remarquable problème
pubertaire. Dans notre exposé nécessairement très concis, nous nous
bornerons au sexe féminin. Le Germen féminin, à l'âge de 4 ou 5 ans,
est achevé dans sa substance, comme il ressort du tableau suivant que
j'ai emprunté à l'ouvrage connu de Keibel et Moll.

CROISSANCE DE L'OVAIRE

Age Longueur Largeur


(en mm) (en mm)

3 semaines 17 5
1 an 3/4 20 7
4 ans 27 12
14 ans 26 12

Il apparaît ainsi, vers l'âge de 5 ans, une phase de repos ; la fonction


ne peut encore commencer car le Soma, conséquence de cette fonction
— la conception — est encore loin d'être développé. Il doit exister dans
262 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'organisme une force qui s'oppose à cette entrée en fonction, force qui
peut devenir insuffisante en cas de maladie de certaines parties du
système endocrinien. Le retardement n'a pas, chez le Germen féminin,
inhibé la croissance, mais déplacé vers un âge plus tardif la maturité
d'éléments en eux-mêmes déjà parvenus à maturité. Il s'agit, en fait,
ici aussi, d'un retardement de la différenciationhistologique, phénomène
dont il sera encore question plus loin. La force inhibitrice se relâche à
un âge très variable selon les individus, ce fait étant très souvent provo-
qué par des stimulations externes. Mais ce que je pourrais appeler
l'âge-seuil de la normale maturité génitale chez la jeune fille coïncide,
du moins en Hollande, avec la 11e année. Une jeune fille, toutefois,
qui commence à être réglée à cet âge, est une contradiction biologique,
un organisme qui, par principe, est affligé d'un défaut fonctionnel. En
effet, la fonction naissante du Germen rend l'individu susceptible de
concevoir, mais le Soma n'est pas encore formé d'une façon suffisante
pour une conception. « L'arrivée à maturité de la fonction génitale a
une signification très universelle pour les organismes, de même que
l'achèvement de la forme définitive : c'est la conclusion de l'évolution
individuelle », dit Friedenthal dans ses Contributions à l'histoire naturelle
de l'homme. Vis-à-vis de cette règle universelle, l'organisme humain
se comporte de telle manière que, avec un achèvement de la crois-
sance dans la 18e année, la possibilité de maturité génitale est déjà
donnée dans la 5e année, l'âge-seuil normal de celle-ci se tenant dans
la 11e année. Cette répétition trouve son explication naturelle dans le
retardement du cours de la vie humaine, avec cette hypothèse simultanée
que l'épanouissement du Soma a été plus fortement inhibé que celui du
Germen. Et la possibilité de maturité sexuelle dans la 5e année, âge
sensiblement conforme à celui de la maturité sexuelle des anthropo-
morphes, nous fait, à mon sens, connaître l'âge auquel les tout premiers
hominidés parvenaient à la maturité sexuelle.
Il me faut passer rapidement sur ce point, mais je ne voudrais pas
en abandonner la discussion sans faire la remarque que l'accélération
reconnue de croissance qui prépare chez la petite fille et le petit
garçon la puberté est, dans son essence, non pas une accélération, mais
une moindre inhibition de la croissance. Avec l'avènement de la puberté,
l'inhibition relative du Germen tombe et celle du Soma est amoindrie.
Je dois malheureusement renoncer à démontrer plus profondément
comment la pathologie de la croissance — phénomène, comme vous le
savez, purement hormonal — reçoit par le principe de retardement
une évidente explication.
LE PROBLÈME DE LA GENESE HUMAINE 263

Le retardement de l'évolution, avec sa nécessaire conséquence


morphologique de foetalisation, ne représente pas un point de vue
totalement nouveau dans la littérature biologique, nous en connaissons
déjà depuis longtemps l'homologue chez les Vertébrés inférieurs. Les
formes néoténiques des Amphibiens sont les larves devenues sexuelle-
ment mûres ; cependant que le Germen parcourt une évolution
complète, le Soma ne parcourt qu'une partie de son cours évolutif
primitif, phénomène dont déjà Versluys a indiqué, comme probable
cause, la modification de l'action, en particulier de la glande thyroïde.
Ces organismes néoténiques représentent, tout comme l'homme, des
formes d'inhibition. Avec ce dernier nous sommes, toutefois, dans
une situation un peu plus favorable qu'avec les autres primates et,
en particulier, les anthropomorphes pour constater les débuts de
processus qui ont atteint leur plus haut degré chez l'homme, bien que
dans la sexualité humaine elle-même, l'on doive constater des grada-
tions dans la force du retardement. De telles gradations, si je ne me
trompe, ne sont pas connues chez les espèces néoténiques inférieures.
Nous en venons maintenant à un point très important, qu'il est
difficile d'exprimer suffisamment clairement en quelques phrases, à
savoir le problème de la manière dont le retardement de l'évolution a
conduit à la foetalisation de la forme. La description de cette relation
est, au fond, si délicate parce que le processus de foetalisation ne se
produit pas de façon uniforme, mais revêt un caractère spécial pour
chaque point particulier. Presque chaque caractère ou chaque parti-
cularité exige, à ce sujet, un éclaircissement spécial. Il peut se faire,
par exemple, qu'un caractère spécifiquement humain ne soit pas du
tout lui-même point d'attaque du retardement, mais apparaisse comme
un phénomène consécutif. Un exemple très instructif de cette sorte
concerne le menton humain proéminent. Comme je l'ai démontré
dans mon ouvrage déjà cité sur ce sujet, le caractère proéminent de
notre menton s'est développé comme phénomène consécutif nécessaire
du retardement de la croissance dentaire. L'hymen également ne doit
pas être interprété comme une persistance directe d'un caractère foetal,
mais cette particularité humaine est, elle aussi, un caractère consécutif :
elle apparaît comme conséquence de la persistance de la position foetale
de l'orifice génital chez la femme. Peut-être peut-on également ranger
dans ce groupe la situation externe du nez, mais cela n'est pas encore
totalement clair à mes yeux.
D'une tout autre sorte sont les caractères humains spécifiques
qui représentent une permanence directe d'états ou de particularités
264 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

foetales. Le processus de foetalisation fait cependant preuve de nom-


breuses modifications. Je retiendrai seulement deux exemples, très
différents l'un de l'autre, et choisis tout d'abord l'absence de pelage
chez l'homme.
Lorsque l'on examine l'apparition du pelage au cours de l'évolution
individuelle chez les primates, le résultat de cette recherche est la mise
en évidence d'une succession d'états qui trouve sa conclusion dans la
totale nudité de l'homme.
Voici comment, de façon schématique, se dispose cette succession :
a) Singes inférieurs. — Le pelage apparaît chez le foetus presque
simultanément au corps tout entier, le singe nouveau-né possède une
fourrure achevée.
b) Gibbons. — Le cuir chevelu du foetus est tout d'abord, en tant que
territoire isolé, recouvert de poils, mais avant la naissance le dos possède
déjà un pelage bien développé. C'est dans cette situation, c'est-à-dire
avec un territoire ventral dénudé que naît le jeune gibbon. Le pelage
est bientôt complété après la naissance.
c) Anthropoïdes. — Tout d'abord s'édifie le pelage de la tête ; il ne
s'étend pas davantage durant la phase de croissance intra-utérine, du
moins chez le chimpanzé et le gorille. Le foetus de ces anthropomorphes,
à sa naissance, sera nu absolument comme l'enfant humain, avec
seulement une chevelure d'importance sensiblement égale. Le pelage
manquant encore s'établit après la naissance ; d'après les données de
Reichenow, en effet, le corps est revêtu après deux mois, à l'exception
du front qui ne reçoit son pelage qu'au 3e mois. Il y a toutefois des
races de gorilles dont la poitrine reste dénudée durant toute la vie.