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Esprit : revue internationale

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


. Esprit : revue internationale. 1933-11.

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2~ ANNÉE :$:$:$:$:$? PR'X: 6 Fr ~0


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ESPRIT
REVUE INTERNATIONALE
ÉDITION FRAN~AtSE
DIRECTEUR EMMANUEL MOUNIER
PARAIT LE DE CHAQUE MOIS
Rédaction et Administration 137, rue du Faubourg Saint-Denis, Paris (X°)
rêléphone Nord 85-37 Chèques postaux Paris 1154-51
LE DIRECTEUR REÇOIT SUR RENDEZ-VOUS

Les m'MtHcrt'ts ne sont pas retournés. Les auteurs nonoCtSM dans le délai de trois
mois de l'acceptation de leurs manuscrits peuvent les reprendre au bureau de la Revue
o~ ils restent à leur disposition pendantsix mois. La revue n'est pas responsabledes manus-
crits égarés.
Tout droit de reproduction et de traduction réservé, pour tous pays, y compris
la Hollande, la Suède et la Norvège.
Prière de joindre la somme de 1 fr. 50 et la dernière bande à toute demande de

d.
changement d'adresse.

BULLETIN D'ABONNEMENT

~W
demeurant
Je soussigné
'0'0'0'0'00'0'0'0'0"0'
J.9j
département souscrits
? ESPRIT,
A. un an' ECDOtT
1 1

un abonnement ae édition ordinaire


six mois
à partir du mois
le.193 SIGNATURE
PRIX DE L'ABONNEMENT
du )"oct. ) 1933 au 30 sept. 1934
Union iuttt!
France Petale pays
fr. fr.
fr.
Abonnement au juste prixan 165 175 180
(Hh-m)M!t<M)fn)t<M~Mdt)
soutien() an 100 110 115
Abonnementde soutien
Abonnement
6 mois 60go 70 75 yg

l
( ) an
Abonnement dentr aide 6 mois 38
65 75 80
gg ~g43 48 ~g
L'abonnement au juste prix représente le prix de revient de
la revue pour la
période en cours. L'abonnement de soutien et 1 atonnemenf enfr a~e repré-
d
abonnements au juste prix nous permettent
sentent des prix de concurrence, que les
de soutenir. Ces tarifs sont revisés chaque année selon la progression de nos
revenus.
1. Rayer les indictt!oMinutiles

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LE GENIE DE PAUL CLAUDEL
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la deuxième année
de votre revue par

UNE CAMPAGNE
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Des tracts sont à votre disposition
Nous en demander en indiquant la quantité

à M.
H.
Prière d'envoyer en spécimen

M.
le numéro

M
de la part de
E j~
S PB~ R t T <<Nmaa

REVUE !NTERNAT!OMALE
ÉD!T!OM FRANÇAISE

2" Année N" 2 r Novembre !933

SOMMAIRE

A nos Abonnés 175

Œuvres
Robert ARON et Arnaud DANDIEU Travail et Proiétanat )79
Bernard SÉRAMPUY. Adieu à François Mauriac. 212
foeme~:
HenriFERRARE. La population des Arbres. 221
Elvira ANDREOSSI. Le beau Dimanche. 223
Ludovic MASSÉ Le Mas des Oubells (suite et ~n~ 224

Chroniques
Journal, propos et commentaires d'Ernest Noirfalise,
recueillis par Emmanuel MOUNIER et Jacques
LEFRANCQ 258

~~um.
Edmond
Destin du Spirituel.

HuMEAU Catégories révolutionnaires. Post-


270
~M/j~
Chronique de la Cité.

Louis-Émile GALEY

André ULMANN
La Cité, projection plane de l'État

Présentationde la police
282
290

Les Événements et les Hommes


La religion et le monde. Front unique catholique anti-
capitaliste CAVAiLH~S Crise du protestantisme alle-
mand 305
Le théâtre. Pierre-Aimé ToucHARD Chronique du
théâtre vivant, M. le Trouhadec saisi par la débauche 3)77
La Cité. André ULMANN Journal d'un fémo<n.
Georges VIANCE Loterie nationale 322
Le nouveau monde. Gaëtan MOUFET YeunessM.
E. M. Georges Pomiès 334
Notre souscription permanente 344

NOTRE PROCHAIN NUMÉRO

POUR LA VÉRITÉ
EN EXTREME-ORIENT

Nous prions tous nos correspondants


de prendre note définitivement de notre nouvelle adresse
137, Faubourg Saint-Denis. Tél. Nord, 85-37.

Toutefois nous prions nos abonnés d'utiliser ce mois-ci encore pour leur réabonnement
la formule de chèque postal à notre ancienne adresse oui leur est envoyée, pour éviter des
complications postales.
A NOS ABONNÉS

Quelques lecteurs, oubliant que


nous n'avons à connaître
aucun motif de prestige commercial et que le signe visible de la
pauvreté est notre honneur propre, se sont étonnés que nous
entretenions dans le public, par une souscription permanente,
une impression de continuelle insécurité. Moitié par un dévoue-
ment sincère à notre entreprise, moitié par une inclination
atavique pour les placements de bon père de famille, ils se sont
inquiétés de notre instabilité budgétaire, et de la menace per-
pétuelle de disparition qui est suspendue sur notre tête.
Entreprenant une œu~re publique, nous devons des comptes
publics, non seulement, croyons-nous, à nos sociétaires, mais
à
tous nos lecteurs. Répondant par ailleurs à leur désir de stabi-
lité, nous devons leur offrir des moyens de le satisfaire.
Notre situation est précaire. Nous l'avons déjà dit nous
devons pour équilibrer notre budget de 1932-33, réunir,
en
plus des ressources provenant du contingent de nos abonnés
actuels, une somme de 60.000 f rancs.
Deux précisions importent.
Au moment où nous demandons un effort exception-
nel à nos amis, ils doivent être assurés qu'une stricte prudence
dans l'administration de leur bien répond à la confiance qu'ils
nous font. Précisons que loin d'être somptueuse, cette adminis-
tration ne serait pas en état de leur offrir une revue mensuelle
de 160 à 200 pages si plusieurs de nos amis, malgré leurs
occu-
pations ou leurs charges, n'assuraient bénévolement un certain
nombre de nos services rédactionnels,administratifs ou
commer-
ciaux. Qu'ils nous pardonnent d'évoquer ici leur dévouement
anonyme mais faire connaître ce dévouement à ceux qui nous
soutiennent nous semble un devoir de probité envers eux.,
2°. On l'ignore en général, la situation précaire que no:;s
avouons est celle de tous les périodiques (et de presque tous les
journaux) hormis un ou deux centenaires que soutient ~'amor-'
tissement, en tous les sens du mot, de leur entreprise. Les revues
chemins de fer
ne vivent pas plus de leurs abonnés que
les de
leurs voyageurs. Toutes doivent équilibrer leur budget avec des
ressources extérieures à leurs abonnements. Elles les demandent
soit à la publicité commerciale, soit au secours d'une maison
d'édition, qui consent à combler un déficitannuel pour un organe
qui l'illustre, soit à des subventions privées ou à des souscrip-
tions publiques. Nous ne paraîtrons point grossiers en ajoutant
qu'il arrive aussi parfois aux intérêts économiques de s'inté-
resser aux budgets de la parole imprimée. S'effaroucher de ce
que nous proclamions l'insuffisance de notre budget, c'est donc
ignorer que notre problème est un problème général, que pour
le résoudre par les seuls moyens commerciaux, il
faudrait y
sacrif ier sinon notre indépendance, au moins notre vigueur, et
q'U' est dans notre condition même de faire appel aux moyens
héroïques.
Ceci dit, le problème est pour nous de remplacer les moyens
héroïques instables par des moyens héroïques stables. Nous ne
supprimons pas notre souscription permanente car elle doit
rester, sans aspirer aux résultats de grande envergure, le précieux
refuge du geste spontané, de l'intention personnelle. Mais nous
ferons porter sur des ressourcesplus solides notre e~or~ principal.
Nous avons toujours eu le souci de donner à Esprit un corps
strictement fait à l'image de ce que nous voulons être son âme.
C'est pourquoi nous avons été le premier périodique à nous
placer sous le signe coopératif. Mais ce n'était pas aller assez
loin, et en fixant pour nos abonnements un taux de concurrence
uniforme, nous adoptions une habitude non soumise à revision.
Nous pensons aujourd'hui que ce principe de la coopération,
qui est pour nous celui même de l'amitié substitué à celui du
contrat commercial, doit être étendu à toute la vie matérielle
de notre revue. Voici comment 1
CAaque année, sur le budget de l'année écoulée, et tenu compte
d'une courbe de prévisions normales sur notre développement,
nous calculerons le prix de revient d'un abonnement pour
l'année. Nous l'appellerons abonnement au jvste prix. Il est
fixé au prix auquel nous devrions vendre la revue pour eou!'u'-
brer notre budget avec la seule vente. Si nous devons fixer
1. Un système analogue a été fëcetrment inauguré par un quotidun
r/it~< Bien que l'armature du nôtre soit différent, rendons à César.
le prix de l'abonnement à un taux nettement plus bas, c'est par
suite d'un régime de concurrence irréglé, que nous condamnons,
et qui courbe tous les concurrents à la loi du plus fort. Ceux Je
nos amis qui peuvent donc payer la revue au prix de revient
considéreront non pas comme un honneur (nous avons volon-
tairement évité le mot) mais comme un devoir de justice de le
faire ils affirmeront ainsi, par un sacrifice de protestation,
leur volonté de défendre la pensée indépendantecontre un régime
qui lui refuse même l'égalité de concurrence qui est dans ses
principes ils permettront enfin à nos abonnés d'entr'aide de
continuer à lire une revue qu'ils ne sauraient payer son prix.
On voit que nous remplacerons ainsi un régime illusoire et
injuste où les uns, qui ne pouvaient payer la revue à son prix,
croyaient le payer, où les autres, qui le pouvaient, n'étaient
pas à même de le faire, où il nous fallait recourir aux hasards
de /'aumone pour rétablir une situation anormale, par un régime
d'honnêteté et de justice.
L'abonnement au juste prix pour la période qui s'étend
du 1*~ octobre 33 au premier octobre 34 est fixé à 165 francs.
(Un. Post.: 175. Étranger 180). Sur demande expresse,
faite au départ de l'abonnement, les abonnés de cette catégorie
pourront recevoir le tirage de luxe numéroté sur Alfa-mousse.
Pour tous ceux qui ne peuvent satisfaire à cette obligation
de justice et d'entr'aide, nous créons
un abonnement de soutien à 100 francs ( Un. Post.
110. Étranger 115) et nous maintenons
un abonnement d'entr'aide à 65 francs (Un. Post.
75. Étranger 80).
En septembre 1934, ces prix seront révisés selon le dévelop-
pement de notre situation pendant l'année en cours.
A n'importe quel moment, en cours d'abonnement, un abon-
nement d'entr'aide peut être transformé en abonnement de
soutien ou l'un de ces deux derniers en abonnement de juste
prix. 7/ suffit de verser le supplément pour l'année en cours,
soit (pour la France, /'t/n!on Postale ou r~ran~er~.
35 fr. pour la <rans/orma<!on d'un abonnement d'entr'aide
en abonnement de soutien
65 /r. pour la transformation d'un abonnement de soutien
en abonnement au juste prix.
100 fr. pour la trans/ormatton d'un abonnement d'entr'aide
en abonnement au juste prix.
Nous engageons vivement ceux de nos abonnés qui se sont
déjà réabonnés au prix de l'ancien abonnement ordinaire, et
qui peuvent accomplir un effort supplémentaire,de bien vouloir
nous faire parvenir cette différence.
La mention « édition de ~M-e est supprimée. Ceux de nos
abonnés de luxe toutefois dont le renouvellement est effectué
continueront à recevoir le tirage numérote jusqu'à expiration
de leur abonnement.
Finissons sur deux remarques importantes
~°. La confiance massive qui viennent de nous témoigner la
presque unanimité de nos abonnés (qu'ils en soient ici remer-
ciés), le succès moral grandissant qui nous a accueillis, même en
cette période de vacances, en France et à l'étranger, nous don-
nent la certitude qu'à notre appel d'aujourd'hui nos amis
répondront en nombre. Le travail de propagande qu'ils entre-
prennent dès aujourd'hui dans leurs groupes nous donne par
ailleurs un beau départ d'abonnés nouveaux. Nous sommes donc
persuadés que les tarifs de débuts auxquels nous sommes con-
traints cette année seront sensiblementabaissés l'année prochaine.
Notre désir est que le soutien des uns soit suffisant pour que
d'entr'aide, et
nous puissions diminuer le prix de l'abonnement
le rendre ainsi accessible à un plus grand nombre.
2° Étant donné cette situation particulièrement difficile
des débuts, et l'impossibilitépour tous nos abonnés de souscrire
des abonnements d'entr'aide ou de soutien, nos amis ne devront
négliger aucun des moyens annexes que nous leur avons indiqués,
et notamment la publicité commerciale. Deux lecteurs se sont
scandalisés de notre appel à la publicité, sans eonstJerer que ses
ressources nous sont nécessaires, que le problème est de trouver
du côté d'une publicité sans servitude celles que nous refuserions
à toute publicité contraignante, et qu'enfin nous avons toujours
fait plus appel à l'amitié des annonceurs qu'à leurs appétits
commerciaux.
Nous pensons par ce nouvel organisme nouer d'un
nouveau lien matériel la communauté de nos amis.
En avant pour affirmer au monde de l'argent qu'il
est assez de volonté agissante chez ses adversaires
pour maintenir 1 indépendance d'une Parole face à
ses mensonges. ESPRIT.
ŒUVRES

TRAVAIL ET PROLÉTAR)AT
par Robert ARON et Arnaud DANDIEU

La dernière intention d'Arnaud Dandieu à notre égard fut


pour regretter, quand il vit l'importance de notre numéro sur
le travail, de nous avoir donné des pages trop rapides
à son
gré.
Il nous semble satisfaire comme une dernière volonté en
publiant ici cet important chapitre de l'ouvrage « La Révo-
lution Nécessaire » 1 qu'il signa la veille de sa mort.
Nous ne sommes pas sans faire des réserves sur certaines
positons philosophiques de ce livre par ailleurs remarquable.
La personne est acte, nous en sommes d'accord, et souvent
« explosion créatrice » mais son acte suprême est le don,
comme l'acte suprême de l'intelligence est un accueil. S'il est
bon de prévenir tout contre-sens sur cette double « passivité »,
il nous semble plus ambigu encore, plus dangereux, moins
approximatifsi l'on veut, de définir la personne, sans précision
suffisamment explicite, par « l'aggressivité '> e~ la « violence ».
On saura d'ailleurs rétablir les pages qui suivent dans nos
conclusions du numéro de juillet, ef trouver dans ce~es-ct, sur
certains points de divergence, les éléments d'une mise en place.

1. A paraître ce mois chez Grasset.


Cette réserve faite, disons dès aujourd'hui l'importance d'un
livre qui est peut-être le premier travail essentiel, en langue
française, que nous ayions à opposer au Capital.
E. M.

En abordant ici une étude nouvelle du travail et en cher-


chant à en faire la première application de la méthode dicho-
tomique, nous tenons à souligner l'intérêt essentiel qu'il
y a à s'attaquer aux problèmes de l'heure présente à partir
de celui du travail et non pas de celui des prix ou de l'orga-
nisation politique. Problèmes économiques et problèmes
politiques apparaissent actuellement comme des problèmes
purement techniques, donc partiels. Les spécialistes qui
s'y consacrent peuvent, comme ils firent depuis l'armistice,
échafauder les théories les plus différentes ou mettre en
pratique les institutions les plus diverses il ne semble pas
qu'aucune constitution politique, qu'aucun système moné-
taire ou d'échange, ait pu, ni puisse, à lui seul, résoudre
la crise actuelle. Celle-ci, nous avons essayé de le montrer
plus haut, provient du conflit entre la protestation prolé-
tarienne et le mécanisme économique, ou d'une façon plus
générale entre les réalités humaines et les nécessités tech-
niques. Toute solution uniquement technique, donc abs-
traite, ne peut prétendre à une efficacité durable seules
seront vraiment durables et efficaces les solutions portant
sur des domaines communs à l'économique et au spirituel et
en premier lieu sur le domainedu travail.
Il s'ensuit que l'étude du travail, que nous devons abor-
der, doit être avant tout psychologique ou humaine, avec
tout ce que cela comporte d'irrationnel. Nous chercherons
à réintégrer le travail dans la totalité de l'activité humaine.
Au lieu d'envisager simplement ses résultats ou ses produits,
c'est la nature même de l'effort ou de la peine, que nous étu-
dierons c'est elle qui nous dictera les solutions possibles
au problème du chômage, problème plus spirituel que
matériel ou technique.
On voit par là immédiatement combien nous nous
éloignons de l'analyse marxiste du travail, dont nous avons
rappelé plus haut les traits essentiels elle suppose avant
tout la possibilité de réduire toutes les formes du travail à
un travail moyen, c'est-à-dire qu'elle est essentiellement
quantitative. En effet, la notion de travail moyen nous trans-
porte dans un domaine abstrait du type géométrique
domaine où,d'ailleurs, tous nos théoriciens de l'économie et
de la Finance, se rencontrent pour adorer les mêmes idoles
inhumaines, des marxistes aux tayloristes, des staliniens
russes aux technocrates américains, ces derniers allant
jusqu'au bout de leur théorie en proposant l'établissement
d' « energy certificates » comme monnaie d'échange.
Cette conception du travail, inhumain et pouvant être
réduit à des facteurs numériques, nous apparaît comme se
fondant sur une de ces hypothèses rationalistes, qui sont
peut-être commodes au point de vue technique, mais qui
d'un point de vue réel et humain sont fausses, voire oppres-
sives et dangereuses. Il ne faut pas que les résultats du tra-
vail fassent oublier le travailleur il ne faut pas que l'aspect
statique ou numérique du travail fasse oublier sa réalité
spirituelle, ni sa valeur d'acte; le travail ne se réduit pas à
ses caractères quantitatifs, ni à ses facteurs numériques,
mais il a aussi des caractères qualitatifs et humains. Alors
que le travail moyen selon Marx est quantitatif et abstrait
et ne peut être connu que du dehors, statiquement et par
ses résultats, nous allons envisager le travail en lui-même
sans lui faire subir aucune préparation rationnelle. La des-
cription que nous allons faire, en conformité de la méthode
dichotomique, s'orientera spontanément vers une analyse
qualitative du travail.
Le travail, c'est la peine des hommes. Dans toutes les
langues, les mots qui signifient travail sont liés à ceux qui
veulent dire fatigue, peine et même torture. Etymologique-
ment, le travail est une entrave et un avilissement.Considéré
sous l'angle de la religion antique, travail est presque syno-
nyme d'esclavage. Aux yeux de la religion chrétienne, par-
ticulièrement catholique, il est la rançon sociale du péché
originel. Ce qu'on peut appeler la religion du travail
n'apparaît qu'au XVIIIe siècle, ne se développe qu'au
XIXe et ne triomphe que depuis une cinquantaine d'années.
A la suite de Max Weber, beaucoup d'auteurs veulent
rattacher à certaines formes du protestantisme le succès de
cette religion. Le fait est que le fordisme, plus encore que le
marxisme, est imprégné de la glorification du travail. A
regarder les choses superficiellement, il semblerait que le
travail, méprisé jusqu'à ces deux cents dernières années,
soit brusquement devenu une valeur morale et peut-être la
première mais c'est là une vue tout à fait pragmatiste qu'un
examen un peu plus attentif oblige à rejeter. Remarquons
toutefois, d'abord, que cette manière de voir est commune
a la fois aux fordistes, aux fascistes, aux néo-marxistes, type
Staline, et à un grand nombre de syndicalistes soréliens, en
somme à tous ceux qui veulent rationaliser, selon une théorie
ou une autre, la vie économique. La petite étude d'Adrien
Tilgher sur le travail montre de façon lumineuse le lien
profond qui unit sur ce terrain la morale fasciste, la morale
américaine et la morale stalinienne.
Cette religion du travail, dernier refuge de l'empirisme
pragmatiste, même aujourd'hui sur le terrain scientifique
ou philosophique, a encore comme adeptes quelques péda-
gogues, des juristes, des économistes et a fortiori des hom-
mes de lettres, toujours un peu en retard sur le mouvement
des Idées ceux-ci y voient la caractéristique de l'esprit
occidental il serait plus exact, pour reprendre une formule
autour de laquelle se sont agitées leurs inquiétudes, d'y voir
le vrai mal du siècle. Tous les éléments de doctrine que
nous avons essayé de grouper dans ce premier ouvrage cons-
tructif vont à l'encontre de cette mystique du travail. A
l'homo faber bergsonien, homme ouvrier et laborieux, que
M. Tilgher prend pour l'homme réel, nous n'opposerons
certes par l'homo sapiens, le penseur théoricien, l'intellec-
tuel de l'idéalisme classique, mais l'homo agens, l'homme en
action, l'homme créateur.
Création et travail sont deux fonctions distinctes, voire
spirituellement opposées nous avons vu que l'évolution
de l'humanité, en développant l'économie d'énergie et en
libérant la puissance créatrice, augmentait la distance entre
elles deux. Tous les apologistes du travail, qui ne font
pas
la distinction entre labeur et création, ni entre paresse et
loisir, sont choqués de la pensée grecque, qui condamne le
travail servile « La Constitution parfaite ne fera jamais
un citoyen d'un ouvrier manuel », dit Aristote. A ces mots,
Tilgher est scandalisé il n'a pas compris que pour le grec,
dans la mesure où il s'oppose aux cultures orientales et
barbares, c'est dans la pensée que réside le véritable carac-
tère de l'acte humain la pensée créatrice n'est ni passivité,
ni communion mystique, mais devient tout activité joyeuse,
épuration créatrice. Le travail au contraire et, d'une ma-
nière générale, toute occupation soumise à la contrainte
matérielle est avilissante parce qu'étant moins libre, elle
est moins actuelle et partant moins joyeuse. H déplaît fort
à nos pragmatistes,prédicateurs de la production à la chaîne,
que les origines de la science se trouvent dans la joie. Ces
malheureux veulent que la science soit née de la peine il
y a pour eux quelque chose d'impie dans le culte de la vérité
pour ette-même et le rire de l'individu créateur sonne à leurs
oreilles comme une obscénité.
Il faut donc le répéter à la base de l'originalité humaine,
particulièrement dans les civilisations occidentales,se trouve
un acte d'expansion individuelle tout progrès, même sous
la forme matérielle et technique, en est issu. La pensée est
avant tout un luxe mais c'est justement ce luxe, cette
jouissance, qui, considérée comme valeur supérieure, a
donné lieu à des progrès techniques, à des économies d'é-
nergie, qui, à leur tour, ont accru l'excédent de puissance.
Ramener à des facteurs matériels ou numériques le travail
humain est une erreur erreur aussi que d'expliquer le
progrès humain par de pures considérations d'utilité pra-
tique le ressort du progrès est autre. 7~ n'y a pas de ptre
ennemi de la joie au travail que la religion du travail. Que les
philanthropes et les pédagogues se bouchent les oreilles s'ils
veulent les travailleurs, eux, nous entendront.

a
Les considérations historiques relatives à l'évolution du
travail sont, d'ordinaire viciées par un malentendu on
néglige de définir précisément le travail. On néglige aussi de
distinguer entre les diverses formes de travail, entre le tra-
vail-besogne et le travail-créateur. L'origine du travail,
comme l'a fait remarquer M. Daniel Halévy, est infâme,
c'est-à-dire servile. L'importance de cette constatation est
non seulement de montrer que le travail correspondait à
l'origine à une fonction inférieure et imposée par la force,
mais que, incombant à une classe d'individus privés de tous
droits personnels et n'intervenant qu'en raison de leur nom-
bre ou de leur puissance musculaire, le travail avait dès le
début un caractère nettement inhumain et numérique. Nous
avons parlé plus haut de l'esclavage considéré comme inven-
tion économique il est hors de doute que l'utilisation des
prisonniers de guerre impliquait une conception déjà pure-
ment abstraite du travail.
Ainsi, dès l'origine, se trouvent liés les deux caractères
du travail-peine il est infâme parce qu'il est purement
quantitatif mais, dans la mesure où l'esclavage (au sens
gréco-romain du mot) est une invention technique, il repré-
sente une étape importante sur la voie qui mène à la division
du travail et par conséquent vers la libération humaine et
le déploiement des forces créatrices. En se reposant sur les
esclaves des besognes matérielles les plus grossières et les
plus mécaniques la société grecque réalisait une économie
d'énergie et un excédent de puissance nécessaire au dévelop-
pement de sa civilisation c'est même la raison pour la-
quelle Aristote déclarait impossible de se passer de l'escla-
vage.
Mettre le travail-peine à la charge des esclaves, c'est-à-
dire de gens qui, au regard du citoyen des premiers siècles
de l'antiquité n'existent pas en tant que personnes humaines
(ils n'ont pas de caput) cela ne peut s'admettre qu'à la con-
dition de donner par contre-partie à l'homme libre, à l'in-
génu, le privilège de la création par le risque et des opérations
intellectuelles qui comportent un effort et une tension
personnelle. Exemple très net, dès les temps antiques, de
ce que nous avons appelé dichotomie, et qui est la séparation
nécessaire entre la partie machinale et la partie spirituelle
de l'activité humaine. Le travail de l'esclave ne comporte ni
but, ni risque spirituel. Il est essentiellement, comme la
matière humaine constituée par le troupeau des esclaves,
quelque chose de quantitatif, d'homogène et d'indifférencié
le développement de l'esclavage marque une des premières
étapes qui mèneront au machinisme ou à l'instrumentalisme
moderne (en Grèce, l'esclave est considéré comme un outil,
opyofvo~)
par ce processus sera libérée de plus en plus,
la partie créatrice et pensante de l'activité humaine, mais
en
même temps, une autre partie subalterne de cette activité
sera de plus en plus mécanisée ou dépersonnalisée. Cette
partie de l'acte humain, qui cessera ainsi d'appartenir au
domaine spirituel ou créateur pour devenir purement tech-
nique, ce sera le travail pur, le travail-peine, qu'aucun élan
ne saurait ennoblir et qui constitue l'irréductible déchet du
progrès d'économie d'énergie,lequel s'opère par dichotomie.
Ainsi, la première analyse historique de la notion de tra-
vail fait apparaître au moins deux fonctions distinctes, qu'il
est inexact de confondre sous le même vocable le malen-
tendu ordinaire vient de ce que tantôt on entend par le
mot travail exclusivement le travail pur, exécuté sous le
poids de la contrainte naturelle ou sociale, et tantôt l'activité
humaine en général, dans la mesure où elle est le ferment et
l'aliment de la vie sociale. Par exemple, on emploiera le
même mot pour parler du travail du manœuvre, du travail
de l'ingénieur et du travail du poète, comme s'il s'agissait
d'activités ayant entre elles le moindre trait commun. C'est
l'erreur que M. A. Tilgher a eu l'honnêteté d'exprimer
complètement.
~Certes, au point d'évolution où est parvenue l'humanité,
il n'est pas d'activité humaine qui ne s'appuie sur une cer-
taine base technique et automatique, il n'est pas d'activité
humaine où, à côté de l'élan créateur, ne subsiste un dé-
chet. Par le fait même que l'homme, dans sa lutte contre
l'univers, a interposé entre la nature et lui tout un arsenal
d'instruments (allant depuis la formule mathématique ou le
signe théorique jusqu'aux plus colossales machines) il a
déprécié une part sans cesse croissante de son activité, allant
même jusqu'à la rendre inférieure spirituellement à l'acti-
vité animale le travail servile, qui est à la fois le précur-
seur et l'équivalent du travail technique, est plus hideux

ESPRIT 2
que n'importe quel geste animal, par le fait que son but est
imposé entièrement du dehors, donc involontaireet étranger.
Or, à l'heure actuelle (et ce n'est certes pas une nouveauté
aussi récente que certains découvreurs de machines sem-
blent le croire) dans toute activité spécifiquement humaine
entre une part de technique, et dans toute technique, quel-
que chose d'automatique, donc de servile.
Mais, du fait que dans presque tous les actes de l'homme
un certain résidu technique cœxiste ainsi avec les facultés
créatrices, il ne s'en suit pas que la différence de nature
entre ces deux formes d'activité humaine ne soit pas absolue.
Entre le travail servile et l'activité créatrice au contraire, il
y a un seuil, une différence de nature, qui sentimentalement
ne peut être ignorée. Quand l'artiste ou le savant crée, les
opérations automatiques, même pénibles ou compliquées,
qu'il est obligé d'accomplir sont pour ainsi dire annulées
ou dépassées par le flot créateur. Là même règle à calcul, le
même ciseau, les mêmes obstacles que présente la matière
à mesurer ou la pierre à creuser, changent entièrement la
qualité en passant de l'effort du travail-labeur à l'effort de
création.
Ainsi, malgré le voisinage constant dans tout acte humain
des deux formes d'activité, la différence foncière entre elles
deux devient de plus en plus nette, à mesure que progresse
la fonction dichotomique. Il s'ensuit deux conséquences
la première est que ce travail quantitatif, où nous avons vu
comme le déchet de l'activité humaine, devient de plus en
plus machinal, homogène et abstrait. La seconde est l'éli-
mination de plus en plus complète et de plus en plus rapide,
du moins dans le domaine de l'industrie proprement dite,
des formes intermédiaires entre le travail quantitatif et
l'activité créatrice.
La première de ces conséquences est en quelque sorte
la rançon la plus choquante et la plus paradoxale du progrès
technique celui-ci, qui a pour but une libération de la
personne humaine, commencepar assujettir de plus en plus
strictement à une besogne inhumaine une catégorie de
travailleurs. La division du travail a, du point de vue social,
deux aspects corollaires d'une part le machinisme qui sou-
met à des gestes uniformes la création des produits d'autre
part, la création de ces produits qui, fabriqués en série,
soumettent à des modèles uniformes la satisfaction des
besoins humains de deux côtés, soit
par la voie de la pro-
duction, soit par celle de la consommation, l'automatisme
pénètre plus profondément dans la vie humaine. Particu-
lièrement, en ce qui
concerne la production, on a pu pré-
tendre que même l'esclavage des temps antiques
est soumis
à un régime moins inhumain
que le prolétaire des temps
modernes. Une curieuse comparaison entre la condition de
i esclave et celle du prolétaire a pu être faite pratiquement
en Amérique quelque temps avant la guerre de Sécession.
L'un des futurs adversaires, les planteurs du Sud, pratiquait
If esclavage l'autre était adepte des nouvelles méthodes
industrielles et représentait le patronat. Or, des
auteurs
récents ont cru devoir conclure d'un approfondi
des faits que l'esclavagisme des planteursexamen
du Sud était sinon
moins cruel, du moins plus susceptible d'être rendu
table par la bonne volonté particulière suppor-
le
que patronat du
Nord. Sous le régime du patronat, les nécessités du système
sont infiniment plus impérieuses, plus oppressives et
sur-
tout plus cohérentes, les lois économiques serrant de près
l'entrepreneur comme l'ouvrier le gaspillage de
temps est
un gaspillage d'argent beaucoup plus évident qu'en régime
esclavagiste. Assurément, le patronat,
en se développant,
octroie certaines compensations à ceux-là mêmes qu'il
opprime divers avantages juridiques et bientôt écono-
miques (notamment par le raccourcissementde la journée
de travail) atténuent en principe les rigueurs de l'automa-
tisme, auquel est soumis l'ouvrier. C'est dire, qu'à la diffé-
rence de l'esclave, obligé de travailler, le prolétaire a le
droit de chômer c'est dire aussi qu'en dehors de heures
de travail, il a une liberté ses
que ne connaît pas l'esclave. Mais,
dans la mesure et dans le temps où il travaille, il est plus
asservi au système que l'esclave, même de couleur. Et la
rationalisation, telle qu'elle est pratiquée l'influence
de Taylor et de ses émules, tend à éloigner sousplus que jamais
le travail quantitatif du
manœuvre industriel d'une activité
spontanée. En effet, l'application de la méthode rationnelle
nombre
à la production a conduit à subdiviser en un certain
de gestes, considérés comme simples, l'ensemble des opé-
rations concourant à la production. C'est grâce à cette
méthode'que la machine, qui n'est, au demeurant qu'une
somme d'outils, peut, progressivement, remplacer la force
de travail humain. Mais, pour servir convenablement la
machine, aussi bien que pour en tenir lieu partout où elle
d'un prix de re-
est impossible à construire, soit par suite
vient trop élevé, soit par l'insuffisance de la technique con-
temporaine, il faut quel'homme copie la machine. La ma-
chine n'étant elle-même, comme on l'a très bien dit, qu un-
« geste automatique » (Luc
Benoist La cuisine des anges,
p. 61), le travail de
l'ouvrier taylorisé sera composé de gestes
du même ordre c'est ce qu'on appelle le travail parcellaire,
qu'il comporte n'a de sens par
car aucune des opérations
elle-mêmeet ne peut se concevoir autrement que comme une
partie infime d'un tout qui la dépasse. Ainsi se trouve précisé
le caractère à la fois fragmentaire et déterministe de la con-
ception moderne du travail servile.
Si nous examinons plus attentivement cette notion de
travail parcellaire, nous trouvons d'abord que pareil travail
de toute finalité.
est dépouillé à la fois de toute qualité et
Taylor a très bien montré pourquoi l'ouvrier accomplis-
initiative, pourquoi-
sant ce travail devait renoncer à toute inconscient,
même il devait s'efforcer de rendre son effort
pourquoi, enfin, des surveillants qualifiés étaient la rançon
nécessaire du « Scientific Management ». Cela revient à
dire que le travail est, autant que possible, dépersonnalisé,
séparé de l'ouvrier en tant qu'individu. L'homme n'est plus
ici qu'une sorte d'accumulateur de force de travail
auquel
certains réflexes sont adaptés par l'habitude scientifique-
ment créée. Mais, en poursuivant notre examen, nous nous
déshumanise l'homme,
apercevrons que ce travail, qui
prive pareillement et parallèlement la matière des caractères
qui lui sont propres. En effet, la matière qu'aura à traiter
le geste automatique de l'ouvrier taylorisé, ce sera une
matière entièrement réduite à l'état de matériaux pour
calcul et pour expérience, une matière entièrement indif-
férenciée, c'est-à-dire dépourvue de toute qualité au sens
propre du mot. Une fois de plus, nous constatons ici que ce
qui se cache derrière l'appellation trompeuse de MATÉRIA-
LISME c'est une conception purement abstraite et théori-
que des rapports de l'homme avec le monde comme de
l'homme avec l'homme. DE MÊME QUE LA THÉORIE MARXISTE
DE LA VALEUR D'ÉCHANGE SUPPOSE L'EXCLUSION DE L'ACTE
CONCRET DE L'ÉCHANGE, DE MÊME LA NOTION DE TRAVAIL
PARCELLAIRE ET DE TRAVAIL MOYEN SUPPOSE L'EXCLUSION
DE LA RÉALITÉ CONCRÈTE DE LA MATIÈRE. Les deux soumet-
tent la réalité à des cadres abstraits et à des formules ration-
nelles.
On voit ainsi quel est le résultat de tout système qui,
de la technocratie américaine au système polytechnique
russe, ne fait pas la dichotomie entre le travail créateur et le
travail parcellaire, et qui, ne distinguant pas entre eux,
les confond, au contraire, en théorie et en pratique:l'appren-
tissage même n'étant fait que pour préparer les jeunes
ouvriers à accomplir un travail strictement limité et divisé,
l'esprit humain, loin de considérer la totalité des actes,
n'aura qu'à connaître l'usage d'un certain nombre de gestes
ou de combinaisons de gestes pour s'adapter à tous les
métiers possibles. Ainsi l'esprit, qui perd tout contact
complet avec la matière, ne saurait plus être ni humain,
ni libre et la matière elle-même, séparée ainsi de l'esprit,
tombe dans le domaine des abstractions irréelles.
La dichotomie est donc une opération nécessaire de l'es-
prit humain elle est l'expression du conflit fécond entre
l'homme et la nature, entre l'homme et la société, entre
l'homme et sa pensée. Nous venons de voir quelle est sa
première conséquence dans le domaine du travail assujet-
tissement de plus en plus grand des travailleurs parcellaires
à une forme d'activité inhumaine. Une seconde conséquence
est à première vue aussi paradoxale et inhumaine, tant que
l'on n'a pas pris conscience que l'une comme l'autre consti-
tuent le déchet de la libération progressive de l'homme et
permettent, par contraste, à l'activité créatrice de se déplo-
yer plus efficacement. Cette seconde conséquence consiste
en l'élimination des formes intermédiaires entre l'activité
créatrice et le travail quantitatif. Entre le travail du manœu-
vre ou de l'ouvrier à la chaîne et celui du savant ou de fin.
venteur, on pouvait concevoir et constater celui de l'artisan
ou du spécialiste qui, réunissant en lui diverses formes
d'action que le progrès de la dichotomie tend à séparer,
possèdent à la fois la main ouvrière et l'esprit d'invention.
De plus en plus le dogme de la spécialité perd du terrain
ou plutôt c'est la notion même de spécialité qui se transforme,
le spécialiste n'est plus un isolé comme l'ancien artisan
il pvend sa {.-la~e dans un de ces ensembles professionnels
qui s'appellent corporation et là, sans se laisser absorber
par les basses besognes de manœuvre que la corporation
confie ou impose à d'autres, il apporte à une œuvre collec-
tive ses qualités personnelles de création et d'initiative.
Si la dichotomie tend à faire disparaître l'artisanat sous sa
forme ancienne, souvent si gratuitement romancée 1, elle
doit permettre de faire entrer toujours plus avant dans les
divers domaines corporatifs le sentiment de la création,
qui ne vient pas du travail dit manuel, lequel a toujours
été plus ou moins automatique depuis l'antiquité, mais du
contact avec les résistances naturelles et les sentiments de
risque et de choix. Celui qui connaît la joie de bâtir, ce n'est
l'oeu-
pas le maçon, mais l'architecte. C'est lui qui conçoit
vre dans sa totalité. En vain dira-t-on qu'il n'y a qu'un archi-
tecte, qu'un ingénieur en chef. qui puisse vraiment avoir
ce sentiment de totalité en réalité, dans la
hiérarchie du
travail qui va du travail indifférencié au travail créateur, du
travail du manœuvre à celui de l'ingénieur, il est une zone,
où l'ouvrier, sans cesser d'exécuter en fait un travail parcel.
laire participe cependant à l'ensemble ou à la totalité de
l'œuvre. C'est justement dans cette zone, que l'on pourrait
appeler zone de communion professionnelle, que se réfugie
aujourd'hui l'esprit de l'artisanat c'est cette communion
d'essence corporative,qui a fait les cathédrales, et qui donne
aujourd'hui encore, en dépit de tous les déchirements de
notre société, naissance à tant de grandes œuvres sans signa-
ture (avions, navires, voies ferrées) qui font oublier par
moment les affreuses tares de notre industrialisme. L'arti-

1. Rutkin.
san isolé redevient ce que l'on pourrait appeler un compa-
gnon dans l'ensemble de la corporation, il garde l'essen-
tiel de ses qualités personnelles tout
en partageant, sous
forme de loisir et de meilleur rendement, les bénéfices d'une
division du travail plus évoluée.
En somme, l'analyse qualitative et humaine à laquelle
nous venons de procéder pour la notion de travail nous
permet d'établir un tableau comprenant trois catégories
de travail ou plus exactement d'efforts de production,
le nom de travail devant, étymologiquement, être réservé
à la troisième catégorie, celle du travail purement quantita-
tif et homogène.
Le premier type de ces efforts, c'est l'effort de création
proprement dit, par exemple, celui de l'artiste ou du savant.
Sa caractéristique est qu'il a pour fin unique t'œuvre. Pour
employer une expression populaire qui a ici tout
son sens,
on dira que celui qui crée NE COMPTE PAS SA FATIGUE. Cela
ne signifie pas seulement que cette fatigue ne saurait être
payée, puisqu'elle est une joie, mais qu'on ne peut l'évaluer
quantitativement puisqu'elle est, en quelque sorte, incorpo-
rée à une œuvre totale, qui porte en elle sa propre fin. Le
second type d'effort sera au contraire le travail proprement
dit, à savoir celui du manœuvre
sa caractéristique est
de n'avoir pour but, du moins aux yeux de celui qui l'accom-
plit, que le salaire. Ce travail est à la fois indifférencié
puisque n'importe qui peut l'accomplir après un apprentis-
sage très bref, monotone, puisque la même opération y
est indéfiniment répétée et, surtout, parcellaire, c'est-à-
dire qu'il ne prend sa signification que lorsqu'on le réin-
tègre dans la construction totale dont il n'est qu'un élément.
Un des effets de la machine et du taylorisme consiste à
définir pratiquement et scientifiquement travail. En vain
ce
quelques pharisiens s'efforcent-ils de persuader
au travail-
leur parcellaire qu'il doit prendre intérêt à
sa tâche parce
qu'elle est nécessaire à la société. C'est là une vue abstraite
le chrétien qui lave les pieds du pauvre peut bien prendre
y
intérêt, car il est en contact avec le pauvre. Le travailleur
parcellaire ne saurait en faire autant, car il est, dans
son
travail, séparé de l'humanité par toute la largeur de cet
instrument d'analyse qu'est la machine, prolongée par 1.
rationalisation.
Reste une troisième catégorie, intermédiaire, parce qu'elle
comporte à la fois une part d'initiative et une part de rou-
tine, qu'elle comporte une vue sur les opérations d'ensemble
et par conséquent un sentiment de totalité sans toutefois
laisser un champ largement ouvert à la liberté de création.
Ce type d'effort correspond assez bien à l'activité artisa-
nale qui implique à la fois un contact avec le consommateur
et une certaine ingéniosité technique, d'ailleurs limitée
à un domaine assez étroit. Le sentiment corporatif com-
pense ,en quelque mesure, ce que cette activité a d'étriqué
et de partiel. On la retrouve sous une forme un peu diffé-
rente chez l'ouvrier industriel qualifié, le chef d'atelier, etc.
Pour toute cette catégorie, l'effort a évidemment une double
fin d'une part, l'œuvre d'autre part, le salaire. C'est
ce qui lui donne un caractère assez trouble. L'artisan et
le
technicien (arts et métiers) sont à la fois séduisants et déce-
vants, fantaisistes et primaires. En dépit des attendrisse-
ments à la Ruskin, il ne faut pas se figurer que les maîtres-
ouvriers du Moyen Age aient entièrement échappé au défaut
d'esprit des artisans modernes. L'étude des débuts de l'im-
primerie, par exemple, suffirait à le prouver (où l'escroque-
rie et le mauvais goût se rencontrent à côté d'une réussite
artistique et technique non dépassée). Ici, comme ailleurs,
la fonction dichotomique qui tend à éliminer les formes
inférieures de l'artisanat industriel, peut bien avoir des
conséquences immédiatement fâcheuses en disqualifiant
certains artisans qu'elle repousse dans la catégorie des
manœuvres elle ne saurait être considérée comme mau-
vaise en elle-même puisque le machinisme doit avoir pour
résultat final une suppression progressive de la catégorie
du travail humain parcellaire.

L'analyse qualitative que nous venons d'achever nous


permet donc de souligner le caractère servile, ignoble, du
travail proprement dit, c'est-à-dire du travail parcellaire.
Bien loin d'avoir tendu à masquer ce caractère, le progrès
technique ne fait que le souligner. Il se peut que le contact
du manœuvre avec la machine devienne plus propre
ou plus
commode, il n'en deviendra pas moins de plus en plus
avilissant. Le travail, au sens strict du mot est,
en effet,
le contraire de la liberté et qu'on n'aille pas dire qu'il est
la rançon du salaire car ce serait admettre que le salaire
est le prix du sang.
Nous prononcerons cette condamnation du travail
avec
une rigueur d'autant plus grande que nous donnerons plus
de valeur à l'effort de création. H n'y a pas d'amour de la
création sans mépris du travail, et il n'y a pas de véritable
mépris du travail sans un instinct secret du rôle créateur
de l'homme.
Ne nous y trompons pas, il n'est pas donné au premier
venu de mépriser le travail ce!ul-!à qui ne connaît pas la
gloire de l'acte, qui prétend vivre en jouisseur ou en specta-
teur n'a pas, pour le travail quantitatif, de mépris sincère.
Au fond du cœur, il l'admirerait plutôt, car c'est la forme
d'activité la plus visible, la seule qui se laisse connaître dans
ses détails, par la raison même qu'elle est extérieure à la
personnalité proprement dite. Le spectateur pur, « l'Idéa-
liste » qui a rompu avec la fécondité matérielle comme avec
l'esprit créateur, et la fraternité sociale, le snob, l'esthète
ou l'intellectuel pur, ira même jusqu'à ne considérer comme
ACTIVITÉ que le travail quantitatif, tant il est vrai que l'esthé-
tisme n'est que l'envers de l'américanisme.
La raison profonde en est que le travail quantitatif est
celui du moindre effort celui de la résignation spirituelle,
et même, de la faiblesse musculaire. Il n'y à plus ici ni Ini-
tiative, ni choix. Les peuples les plus lents à émouvoir, les
plus grégaires, sont généralement les plus <' travailleurs &
ils s'adaptent mieux que les autres aux parties basses du
régime modernede la grande industrie. A la base du triomphe
du matérialismeabstrait, on trouve, d'une part, le complexe
germano-américain «(scientific management»-rationalisa-
tion) de l'autre le libéralisme chrétien où se rejoignent
Dieu et Mammon. Il ne faut d'ailleurs les confondre ni avec
la culture proprement allemande ni avec la tradition pure-
ment anglaise industrialisme germano-américainet libéra-
lisme chrétien sont le lieu véritable du fléchissement de
l'esprit d'Occident.
A la vérité le monde, aujourd'hui, paraît avoir oublié le
sens de la tradition occidentale. Quaad il arrive de citer la
parabole des lys « qui ne travaillent ni ne filent », les audi-
teurs n'y entendent plus que le message de l'Orient. Lilia
neque laborant neque nent, c'est pourtant la devise écrite au
blason de France. Sera-t-il permis d'ajouter qu'elle a sur-
vécu à tous les changements de régime et qu'elle contient
encore aujourd'hui, pour qui sait la comprendre, la meilleure
chance de l'esprit français ? En effet, bien loin de nier la
valeur de l'acte, cette devise exprime la tradition héroïque
proprement occidentale d'où, non seulement la France,
mais la Révolution sont nées. Le mépris aristocratique de
l'or, du négoce et du labeur servile avait été fondé sur l'es-
prit avant d'être transmis par le sang. La sottise des castes,
le contre-sens raciste ne sauraient nous masquer cette vérité
l'esprit qui vivifie la première féodalité est le même que celui
du Comité de salut public le premier féodal ni le premier
comitard ne consentent à être soldats ni travailleurs, ils sont
avant tout créateurs et guerriers. La guerre moderne et le
travail quantitatif s'étayent l'un sur l'autre en l'absence de
tout élan vraiment humain d'agressivité créatrice. Massa-
cres de piétons et travaux d'esclaves, voilà bien la formule
du monde moderne.
Nietzche, pourtant, l'avait compris. Le guerrier ne tra-
vaille ni ne file, il se bat pour le plaisir telle était l'ancienne
tradition aristocratique. Telle aussi la tradition de la Renais-
sance française dans l'œuvre rabelaisienne, la société et
l'action humaine n'ont pour critère que la joie et pour res-
sort que l'HONNEUR (Gargantua, chapitre LVII). Assuré-
ment, cela n'enchantera ni les radicaux réalistes, ni les
démocrates populaires ni aucun de ceux qui prêchent la
venue du règne des veaux, au nom de la sainteté du travail.
Mais il ne faut pas que ces gens-laabusent de notre patience
ils ont eu la prospérité pour prêcher et la crise pour gémir
ils ont conduit l'Occident en pleine faillite, qu'ils se conten-
tent de cela ils .ont maintenant de quoi se lamenter pour le
restant de leurs jours.
ï! apparaît cependant mieux, peut-être, qu'à toute
autre
époque, que la France constitue, en effet, la réserve de l'Occi-
dent. Malgré les pires fautes de ses dirigeants, malgré la
guerre, l'américanisme et le plan quinquennal, le Français
n'a jamais su réellement se mettre à l'école de Ford. Ce n'est
pas qu'il ait refusé de le faire, mais il n'y peut réussir. Déjà
quand il avait voulu adopter les méthodes des manieurs
d'argent anglais, il n'avait pu s'élever au-dessus de la spécu-
lation à la petite semaine. L'effort du Français spéculateur
aboutit au rentier. A quoi nous mènerait celui du Français
tayloriste ? On frémit en voyant ce
que nous proposent déjà
certains parents de Bibendum.
Aujourd'hui, le mythe de la prospérité s'écroule et le
Français qui ne le sait pas encore parce
que ses dirigeants,
par une trahison que l'on veut croire inconsciente, font
tout ce qu'ils peuvent pour l'empêcher de le voir pour
la première fois depuis plus d'un siècle, le Français retrou-
va
ver SA CHANCE. Assurément, tous ses efforts pour se mettre à
l'école anglaise ou à l'école allemande, enfin à l'école amé-
ricaine, n'ont rien fait pour susciter cette chance elle
est venue d'elle-même et comme à l'insu de tous par l'effet
d'une loi obscure que le monde moderne vu déjà jouer
a
plusieurs fois sans la comprendre. Les espoirs nés des grands
mouvements populaires de 48 et de 7 et la théorie même de
la Révolution avaient choisi pour terrain d'élection du
d'État socialiste, les coup
pays industriels d'Occident et, comme
pour déjouer tous les plans rationnels, c'est dans le pays
le plus agricole et le plus oriental de l'Europe
que Lénine,
en 1917, instaure le régime communiste. Dans le mouve-
ment dialectique de l'histoire les progrès sont marqués
par des changements de front où les derniers, brusquement,
se retrouvent au premier rang, précisément parce qu'ils
étaient les derniers avant d'arriver au tournant décisif.
La Russie, autocratique et paysanne, offre à l'étatisme
industrialiste un champ vierge de tout obstacle démocra-
tique c'est pour cela que, contre toute espérance, Lénine
y a réussi son bond. Mais, en dépit de la chimère réformiste-
évolutionniste, l'histoire ne fait que des bonds et la France,
le plus vieux des pays d'Occident, va se trouver demain,
par l'échec flagrant des pays « neufs », la plus jeune espérance
du monde.
Echec des pays neufs 0 hommes modernes réalistes
de 1924, optimistes de 1928, votre modernisme n'est plus
que de la ferraille votre matériel et votre matérialisme se
sont rouillés en même temps. A la ferraille, la prospérité
américaine ? c'est encore lui faire trop d'honneur. Idoles
de carton, prestiges de papier, voilà toute la nouveauté des
pays « neufs ». Le reste, la métallurgie, l'électricité et
les
chemins de fer, c'est un héritage de la dernière période
du XIXe siècle dont les trois pays neufs États-Unis,
Australie, U. R. S. S. ne sont que de gigantesques fruits
secs « pourris avant d'être mûrs '>. Faillite de la
démo-
cratie australienne ou du bonheur par l'assurance effon-
drement du dollar et de la religion du succès, échec du plan
quinquennal ou du prestige de la masse, voilà, réalistes, la
dernière nouveauté. Aux premières échéances les trois pros-
pérités en baudruche deviennent brusquement de tristes
épouvantails.
La véritable richesse de la France, ce n'est ni son or, ni
ses colonies, c'est bien plutôt sa tradition
spirituelle faite
du mépris aristocratique de l'or et du mépris prolétarien du
travail. « Le prolétariat trahissant ses instincts, méconnais-
sant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme
du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les
misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour
le travail. »
Qui écrit cela ? Ni un anarchiste, ni un chrétien c'est
un marxiste authentique, mais Français, le docteur Paul
Lafargue lui-même Ce n'est pas seulement la tradition
française, mais la tradition chrétienne et la tradition athé-
nienne dont Lafargue ose, ici, se réclamer tout haut.

1. Mot de Diderot sur la Russie.


2. Paul Lafargue Le droit à la paresse, réfutation du droit au travail.848.
Le bureau d'édition du P. C. a réédité cette brochure en 1929, sans doute à
l'usage des bourgeois exclusivement, car il n'y a pas de plus sévère condam-
nations de la mystique du plan quinquennal encore que le texte date de 1880.
N'épargnant pas plus la formule prolétarienne « qui ne
travaille pas, ne mange pas », que l'utilitarisme capitaliste,
il ose leur opposer la parole antique « On doit regarder
comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux
qui vendent leur peine et leur industrie, car quiconque
donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se
met au rang des esclaves ».
Est-ce une boutade ou un paradoxe ? En aucune manière.
A la page suivante, Lafargue ajoute « Le génie des grands
philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du
salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore
que la machine est le rédempteur de l'humanité. »
En rapprochant cette phrase de la précédente, nous retrou-
vons notre propre formule du progrès par dichotomie
spirituel d'abord, économique ensuite économie de tra-
vail par la machine, libération par le loisir de la puissance
créatrice.
Reste à définir le mode et le champ d'application pratique
de ce principe doctrinal.
Nous avons indiqué ailleurs comment la crise actuelle
avait été déclanchée par la substitution de la plus-value
relative à la plus-value absolue, c'est-à-dire par la recherche
de l'abaissement du prix de revient par la rationalisation
et le machinisme.
De ceci divers auteurs et même des chefs de gouvernement
commencent à avoir une conscience vague ils accusent
alors la machine d'être responsable de la crise. C'est là,
en réalité une vue assez superficielle et approximative
la machine n'est que l'instrument moderne d'une fonction
plus ancienne, la fonction dichotomique, qui tend à distin-
guer, à l'intérieur de l'activité humaine, entre les gestes
automatiques et l'esprit créateur. Il n' a pas toujours eu de
machines, du moins dans le sens modernedu mot il semble,
d'après les exemples cités plus haut, qu'il y ait toujours eu
des crises ou des possibilités de crise. Plutôt que la machine,
c'est l'emploi, que l'homme en fait, qu'il faudrait incrimi-
ner c'est l'emploi que l'homme a toujours fait des moyens
d'économie d'énergie dont il a disposé au cours des siècles.
Ce ne sont donc pas ces moyens, qui sont responsables du
désordre actuel, mais l'absence d'institutionspropres à les
utiliser et à préciser leur emploi.
Selon nous, la condition prolétarienne contemporaine
ne se définit plus par rapport à la plus-value, c'est-à-dire,
d'une manière abstraite et numérique, extérieure à la nature
réelle du travail fourni, mais, au contraire, psychologique-
ment par le but assigné par l'homme à son travail et la nature
psychique de l'effort. Que le patron soit un fédéral-réserv
board ou un état du type stalinien, la conception officielle
du travail restera celle d'un travail strictement servile. A
l'origine du régime capitaliste, le travailleur subissait assu-
rément la tyrannie du patron, mais aussi celle de certaines
nécessités économiques et de certaines insuffisances tech-
niques. A un stade très avancé du régime capitaliste, et même
encore en période de capitalisme d'État, ce n'est plus le
patron, ni même le banquier ni même l'économique qui est
le tyran, c'est l'ensemble du système appuyé sur le prestige
de l'économique et l'aberration matérialiste. A ce sommet
de l'erreur, on donnera, en période de crise, tort au travail-
leur contre le plan de travail, tort à l'homme contre le gigan-
tisme de la machine que l'on soit d'ailleurs en période
bourgeoise ou en prétendue dictature du prolétariat, qui finit
par n'être que la forme extérieure et politique de la dicta-
ture d'un productivisme abstrait.
C'est ici que doit évidemment intervenir la véritable
révolution, le véritable changement de plan, qui n'est pas
une nouvelle organisation ou une synthèse d'institutions
déjà existantes, mais l'acte créateur d'institutions neuves.
En somme, de quoi s'aglt-11,sinon de rendre, dans le domaine
du travail comme dans tous les autres, le pas au spirituel
sur l'économique et à l'homme concret sur l'organisme
rationnel, en un mot de rendre à nouveau humain et créa-
teur un état social figé et stérilisé ? L'application de la
méthode dichotomique à ce cas particulier devra éviter, une
fois de plus, toute confusion et toute contamination entre
les fonctions mécanisées et les fonctions créatrices de
l'homme pour cela il s'agit de réaliser trois buts, qu'ont
vainement cherché à atteindre ces divers modes de confu-
sion, qui se réclamentpédantesquement du nom de synthèse.
Le premier de ces buts est l'abolition des classes, mais
plus spécialement l'abolition de la condition prolétarienne
celle-ci a pu être parée par le marxisme d'un prestige
démagogique, il n'en reste pas moins qu'elle
a pour apanage
les parties les plus inhumaines et les plus oppressives du
travail. Organiser la dictature du prolétariat n'est autre
chose que consolider cette oppression dont souffrent les
prolétaires eux-mêmes. Le second but est de rendre la liberté
au travail créateur, jusqu'à présent gêné et opprimé tant par
les cadres patronaux ou étatistes,
que par la bureaucratie
syndicale et électorale l'émanciper de cette sorte de
gangue
où il se perd, confondu avec le travail servile. Le troisième
est l'utilisation au bénéfice de l'homme, la réalisation
complète de l'économie d'énergie procurée par la rationa-
lisation et le machinisme trois buts qui correspondent
tous à la même volonté de dégager enfin les institutions
capables d'utiliser les progrès techniques récemment
sur-
venus avec le machinisme et la rationalisation.
Pour nous représenter exactement les moyens de parvenir
à ces buts, il faut nous faire une idée très précise de la façon
dont joue la loi dichotomique dans l'organisation moderne
du travail et déterminer quelles sont les conséquences con-
temporaines de ces inventions techniques qui, avant d'at-
teindre leur but lointain et de libérer l'homme des besognes
pour lui permettre de développer ses facultés créatrices,
l'assujettissent pour le moment à des déterminismes Impé-
rieux et le font vivre dans un état de désordre et de crise,
impropre à tout effort véritable. Nous sommes à
une épo-
que où l'organisation du travail, bouleversée par l'invention
de moyens et de méthodes particulièrement puissants, n'a
pas encore retrouvé son équilibre et de tous les côtés,
dans cet âge ingrat du machinisme que nous traversons,
apparaissent des erreurs et des vices de transition.
L'invention technique a eu pour résultat, nous l'avons dit,
de couper en deux l'opération du travail, qui, primitivement,
se présentait comme une opération simple, où l'exécution
ne faisait qu'un avec la création. L'invention technique
sépare la création de l'exécution elle donne à chacune de
ces fonctions une autonomie presque absolue d'un côté
le cerveau qui conçoit, de l'autre le bras qui exécute, bras
humain, bras de levier ou de machine. D'un côté l'élan
créateur, de l'autre les multiples détails de l'exécution
pratique. D'un côté il y aura celui ou ceux qui inventent
ou qui acceptent l'invention comme un tout global et choi-
sissent le risque de l'appliquer, et de l'autre tous ceux qui,
à un degré quelconque, exécutent les plans fournis sans autre
risque ni avantage, que les risques professionnels et les
avantages d'un contrat de travail. Mais bientôt, deux
phénomènes se produisent, l'un du côté du travail créateur,
l'autre du côté du travail parcellaire, qui tendent à fausser
le jeu de la loi dichotomique et à apporter dans la division
du travail, les troubles dont nous sommes aujourd'hui
témoins. Du côté créateur, le travail de laboratoire, qui
devrait être le plus personnel et le plus libre, tend au con-
traire à devenir tributaire de l'entrepreneur ou de l'État;
à mesure que les entreprises se groupent, se rationalisent
et sont soumises à des plans d'ensemble d'essence étatique
ou privée, le travail créateur ne trouve plus le terrain néces-
saire à son développement et rentre, bon gré, mal gré,
dans des cadres qui le dirigent et le blessent il s'opère
une sorte de prolétarisation occulte de l'intelligence. Cela
va depuis le gaspillage des brillants ingénieurs et savants
en des emplois abrutissants par la routine du trust ou de
l'État, jusqu'à la stérilisation systématique des brevets
d'invention gênants ainsi se manifestent divers symptômes
d'une paralysie progressive de la pensée technique. Ainsi se
perdent,du côté créateur, les bénéfices de la division du tra-
vail.
Mais, à l'autre bout de la chaîne, du côté du travail parcel-
laire, le spectacle est beaucoup plus étrange encore. On sait
que la machine ne peut être servie par l'homme et ne peut
servir à l'homme que s'il se plie lui-même à un certain auto-
matisme par conséquent, le premier effet de la machine,
celui qui constitue, en quelque sorte, la rançon des bienfaits
qu'elle procure, est d'accélérer la disqualification du tra-
vail humain la machine mécanise qui l'emploie c'est la
machine qui a permis l'exploitation sur une large échelle,
non seulement de l'homme, mais de la femme et de l'enfant.
Mais, à côté de cette aggravation de la peine
ou de la
déchéance spirituelle subie par les serviteurs de la machine,
celle-ci a un autre effet, celui-là heureux, qui est d'écono-
miser non seulement le travail qualifié, mais aussi le travail
qu'elle a disqualifié. Il se peut que la condition des servi-
teurs de la machine s'abaisse, humainement parlant, mais
en même temps le nombre de ces esclaves modernes tend
à diminuer. Plus le machinisme se perfectionne, plus il
plie en même temps à l'énergie électrique transmissibleseà
longue distance, plus il tend à économiser la main-d'œuvre
non qualifiée. Cela paraît d'abord merveittteux et ce l'est,
en réalité, puisque cela équivaut à diminuer le nombre
d'individus soumis aux formes les plus basses du travail.
Mais, dans la période de transition et de non-adaptation où
nous vivons, cette merveille aboutit, en réalité, à des crises
et des catastrophes. Car, dans l'absence d'Institutions corres-
pondant au développment du machinisme, tout bienfait
industriel se manifeste comme une calamité sociale. La dimi-
nution du travail parcellaire crée du chômage et plutôt
que de chercher à éliminer ce chômage par un recrutement
et une répartition plus souple de la force de travail, l'État
et les Syndicats font pression sur les patrons pour freiner
brutalement l'économie de travail largement offerte
par
les derniers perfectionnements techniques. Ainsi, lieu
de bénéficier entièrement des résultats heureux des au inven-
tions, on cherche à les restreindre pour des raisons d'huma-
nité peut-être, mais surtout pour des raisons politiques
crainte de troubles, d'émeutes, de révoltes. Et du côté
de l'ouvrier, comme du côté de l'ingénieur, le désordre
actuel empêche de tirer le bénéfice essentiel des inventions
techniques.
Nous devons donc (et ce sera le quatrième objet à réaliser)
chercher à remplacer la force de travail fournie
par la classe
prolétarienne proprement dite, par une force de travail
équivalente, mais plus souple, c'est-à-dire
que l'on puisse,
à volonté, convertir en force mécanique ou restreindre
en
cas de surproduction, sans provoquer les inconvénients
inhérents au chômage. Il y a vraiment, à bien réfléchir,
quelque chose d'inepte et de grossier dans l'organisation

ESPRIT 3
actuelledu travail d'un côté une production et une consom-
mation variable et dont les variations, comme on a pu le
voir, au cours de ces cinq dernières années, peuvent attein-
dre une amplitude extrêmement forte de l'autre, une force
de travail, un prolétariat, dont les effectifs sont fixés ou tout
faibles
au moins varient dans des proportions extrêmement
et suivant des cadences fort lentes. Cette armée du travail,
dans les périodes de sous-production, est incapable de
répondre à la demande de main-d'œuvre dans les périodes
de crises, elle abandonne une large part de ses effectifs
au chômage. Pour prendre une comparaison dans l'ordre
militaire, tout se passe comme si les états modernes dispo-
saient d'une armée aux effectifs fixes et constants, en temps
de paix comme en temps de guerre, et si pour passer de
l'un à l'autre, ils n'avaient pas la faculté de modifier leur
recrutement et de mobiliser des éléments nouveaux. Le
résultat serait que leur force militaire apparaîtrait, ou bien
excessive en temps de paix, ou insuffisante en temps de
guerre. Nous en sommes là pour l'armée du travail et tant
de
que l'on n'aura pas trouvé un système de recrutement ou
mobilisation assez souple, pour pouvoir s'adapter à des
besoins variables, on courra inévitablement les risques
extrêmes du chômage ou de la disette. Au contraire, en
organisant ce mot de recrutement et ce service civil, on
permettra aux divers procédésd'économie d'énergie d'appor-
ter leur bénéfice on libérera la partie créatrice de l'activité
technique.

a
Tels sont donc les quatre buts à atteindre
1° Supprimer la condition prolétarienne, ce qui en
termes humains, signifie supprimer des destinées consa-
crées entièrement à un travail abêtissant et borné
2° Remplacer le plus possible la main-d'œuvre humaine
disqualifiée par la machine, ce qui assure le libre jeu de la
loi dichotomique, au point de vue de l'économie d'énergie
3° Rattacher de plus en plus le travail technique ou arti-
sanal au travail créateur dans le cadre des corporations, ce
qui assure le libre jeu de la loi dichotomique au point de
vue de la libération du travail créateur. Au lieu de proléta-
riser le laboratoire, il faut rendre à la corporation son carac-
tère spirituel
4° Organiser une force de travail indifférencié
assez
souple et homogène pour pouvoir être utilisée proportion-
nellement aux besoins sans provoquer ni chômage ni
disette de main-d'œuvre.
Ces quatre buts procèdent, nous l'avons vu, d'une
ana-
lyse de la notion de travail, faite en tenant compte des fac-
teurs humains, et non plus des facteurs purement écono-
miques ou matériels du travail. Il ne s'agit plus de chercher
des remèdes partiels à la crise du travail mais, l'ayant
analysée et étudiée dans son ensemble, de voir quel
ensem-
ble de mesures peut y parer. Il s'ensuit que
nos quatre buts
perdent toute leur valeur s'ils ne sont pas atteints simultané-
ment pour mieux dire, on ne peut réaliser un de ces objets
si on ne réalise pas aussi les autres.
Que signifierait, en effet, la suppression de la condition
prolétarienne si on laissait subsister à côté le chômage qui
mène fatalement une partie des travailleurs à une proléta-
risation forcée ? Et comment donner aux corporations un
rôle de création spirituelle, si on laisse subsister
en elles
un prolétariat, entièrement absorbé par des besognes
matérielles et par conséquent dont les seules revendications
portent sur le taux des salaires ?
Il y a donc, sur un plan presque politique, quatre mots
d'ordre
!° Plus de prolétaires, c'est-à-dire plus d'hommes desti-
nés exclusivement aux formes les plus serviles du travail.
Celles-ci seront reportées sur l'ensemble du corps social
2° Développement extrême du machinisme et de la ratio-
nalisation du travail pour diminuer au maximum le travail
servile et indifférencié
3° Organisation des corporations professionnelles desti-
nées à régler et à provoquer les formes créatrices du travail
4° Création d'un service civil chargé de répartir sur l'en-
semble du corps social le travail indifférencié, et permet-
tant, sans s'exposer aux Inconvénientssociaux du chômage,
de n'en utiliser que la plus petite partie possible, et en tous
cas une partie de plus en plus petite.
C'est pour n'avoir pas pris garde à la solidarité de ces
quatre mots d'ordre que tous ceux qui ont proposé jusqu'ici
des remèdes, si révolutionnairessoient-ils, à l'impasse con-
temporaine, ne nous ont mis en présence que de dangereux
ou inutilisables monstres.
Ainsi, quand on parle de la semaine de quarante heures
à titre de remède au chômage, la question se pose de savoir
s'il s'agit là d'une manière détournée (et d'ailleurs classi-
que) d'abaisser le taux des salaires, ou si, au contraire,
on prétend réellement revenir aux hauts salaires en même
temps qu'on supprime le chômage. Dans le premier cas,
au lieu de supprimer la protestation prolétarienne, on l'exas-
père légitimement. Dans le second, on s'expose à la néces-
sité de recourir à l'inflation de crédit et à la concentration
bancaire, qui sont précisément parmi les causes les moins
contestées de la crise actuelle. Dans un cas comme dans l'au-
tre, cette diminution d'un sixième sur la durée de la semaine
de travail ramenée de quarante-huit à quarante heures, peut,
pendant quelque temps, provoquer un certain soulagement
à la crise du chômage mais comme elle ne s'accompagne
d'aucun changement profond dans la répartition du travail,
comme, d'autre part la semaine de quarante heures n'a pas
plus de souplesse que n'avait la semaine de quarante-huit
heures et constitue une approximation aussi rigide, aussi
grossière et aussi provisoire, ce remède n'en est pas un,
tout au plus un palliatif, qui peut, en réalité, finir par empi-
rer le mal.
C'est ainsi encore que les divers systèmes, proposés en
Allemagne ou en Bulgarie, de service volontaire de travail,
bien loin de supprimer les inconvénients de la condition
prolétarienne, les multiplient et les aggravent d'abord
au point de vue politique, puisqu'il s'agit d'une étatisation
renforcée en vue d'une autarchie économique, ensuite au
point de vue économique, puisque le travail fourni par le
F. A. D. ou les Trudowaks ne concerne que des besognes
complémentaires, travaux d'Intérêt public ou administra-
tifs, sans rien changer au régime de l'Industrie privée ou des
industries d'État, qui sont vraiment l'essentiel enfin,
au point de vue psychologique, puisque ces communautés
de travail s'inspirent d'une morale qu'il s'agit précisément
non d'exalter ou de promouvoir, mais de supprimer une
fois pour toutes à savoir celle de la religion du travail
pour
le travail dans le style américain ou soviétique. Le service
de travail ne se justifie pas par les possibilités de dévelop-
pement qu'il donne par ailleurs au travail créateur H
n'apporte aucune solution nouvelle au problème de la répar-
tition du travail au contraire, il marque un progrès de cet
étatisme impérialiste, auquel nous devons la centralisation
administrative et le service militaire, la paix armée et la
guerre, l'inflation et le chômage. En apparence et dans la
forme, il peut prêter à équivoque et à confusion
avec le
service civil, tel que nous l'envisageons. En réalité et
en
esprit, il est tout différent et d'inspiration opposée.
Pourtant, il ne faut pas mésestimer l'importance de
ces
remèdes partiels et insuffisants, sinon en eux-mêmes, du
moins en tant que symptômes ou que préludes des solutions
réelles. Ils sont intéressants non seulement en
ce qu'ils
indiquent un état d'esprit pré-révoiutionnaire, mais par la
convergence qu'ils présentent. Qu'H s'agisse de la semaine
de quarante heures ou du service civil, ce que le réformateur
capitaliste ou socialiste a en vue, c'est à la fois d'éviter le
gaspillage de la force de travail, et, d'autre part, de faire
participer une fraction de plus en plus grande du corps
social à la solution pratique du problème du travail. Les
moyens qu'il emploie sont partiels et imparfaits les buts
qu'il vise, renforcement de l'État ou des trusts industriels,
sont à l'opposé des nôtres. Mais il n'empêche que, sous la
pression des circonstances, apparaissent, un peu partout
et comme spontanément, de nouvelles formes d'organisa-
tion du travail, qu'il nous appartient de préciser et surtout
d'utiliser en vue de buts nouveaux et proprement révolu-
tionnaires. De même que la corporation fasciste est à la fois
analogue et contraire à la corporation que nous envisageons,
analogue par certains détails pratiques d'organisation pro-
fessionnelle, contraire par le but poursuivi et l'esprit qui
règne de même les divers services de travail apparais-y
sent, par rapport au service vicil que nous préconisons,
comme des embryons ou des monstres, qui comportent
peut-être certaines grandes lignes des solutions véritables,
mais qu'il s'agit de rendre viables, efficaces et vraiment
salutaires. Un des rôles de l'ordre nouveau sera de donner
un sens, un but et une forme définitive aux institutions
qui semblent en ce moment naître spontanément un peu
partout, mais qui sont encore trop assujetties au désordre
actuel pour avoir une utilité et une efficacité réelles.
Tâchons maintenant d'oublier pour une minute les con-
ditions économiques particulières à notre siècle et repla-
çons-nous par la pensée en face du grand problème qui a
hanté les esprits durant la fin du monde antique et le haut
Moyen Age celui de la suppression de l'esclavage. Remar-
quons qu'en dépit des apparences le problème à résoudre
n'était pas très différent du problème actuel la suppression
du prolétariat. De même, nous l'avons vu, qu'à la fin du
monde antique la suppression de l'esclavage a été rendue
possible par l'invention d'un certain nombre de procédés
techniques nouveaux, qui permirent de recruter autrement
la force de travail jusque-là demandée à l'esclavage, de même
aujourd'hui les moyens économiques et techniques suffi-
sants pour la suppression de la condition prolétarienne sont
réalisables simplement on recule devant cette réalisation
comme devant provoquer un chômage monstrueux et livrer
au vice et à l'incurie la plus grande partie du corps social
de même, il n'en faut pas douter, que l'homme du X**
ou XIe siècle, qui aurait pu mesurer les possibilités techni-
ques qui s'offraient à lui pour abolir enfin définitivement
l'état servile (esclavage ou servage) aurait reculé d'horreur
en se demandant ce qu'allait devenir la masse des anciens
serfs en face de la possibilité économique brusquement
offerte à eux de changer de résidence et de métier. Et pour-
tant, que se passa-t-11 ? A coup sûr, il y eut, au bas Moyen
Age et au début de la Renaissance, une période de trouble
et de guerre, peut-être comparable à l'époque actuelle.
Mais de cette période, qui est comme la période actuelle,
une période de transition et de non-adaptation, sortit une
des renaissances spirituelles les plus intenses que l'Occident
ait connues. Bien loin de s'accompagner d'une décadence,
la suppression de la condition servile provoqua dans un
monde que l'on considérait comme vieux et pourri un ex-
traordinaire bouillonnement de jeunesse, de découvertes
et d'inventions. Jamais le personnalisme n'a remporté une
série de victoires aussi profondes que de la Renaissancede
l'aristotélisme à l'épopée de Rabelais. Comment donc s'est
opéré, sur le plan économique, ce grand changement des
conditions du travail, qui a permis l'institution d'une civi-
lisation et d'un ordre nouveau ? Les inventions concernant
l'attelage du cheval et du bœuf, la navigation(gouvernail),la
forge, les moulins. ont permis une économie de force de
travail qui a donné lieu à la fois à un accroissement de la
production, et partant à une élévation relativement con-
sidérable du niveau moyen de vie d'autre part, à une cer-
taine augmentation des loisirs dans l'ensemble de la popu-
lation. Ces loisirs et cette élévation du niveau de la vie
donnent lieu à une diffusion et à une création spirituelles
dont on ne peut se faire une idée que par leurs résultats.
Ce que nous avons aujourd'hui à opérer, c'est un chan-
gement analogue, qui est cependant beaucoup plus difficile
réaliser, les économies d'énergie dont nous disposons ne
résultant plus de moyens, somme toute assez élémentaires
et limités comme l'attelage du cheval ou la forge, mais de
machines et de moteurs, dont le rendement est considérable.
Le pas à sauter est donc plus haut, et plus redoutables les
conséquences de toute erreur de méthode d'autre part les
moyens de distribuer et de répartir cette énergie nouvelle
ne peuvent plus être laissés à l'empirisme et à la fantaisie
des événements. Il nous faut une méthode pour passer de
l'actuel Moyen Age à la proche Renaissance sans quoi de
quelles guerres et de quelles crises ne s'accompagnera pas
la transition nécessaire ? En se développant, la technique
est devenue de plus en plus scientifique, et partant de moins
en moins assimilable sans initiation méthodique de plus
le développement de la technique ne va pas sans une cer-
taine concentration des grands foyers de production d'é-
nergie (exemple centrales électriques.). Pour cette dou-
ble raison, il est indispensable, qu'on le veuille ou non, que
la distribution des économies d'énergie, réalisées par la
création humaine, ne soit pas laissée au hasard ni à on ne
sait quelle espérancè vague en l'heureux effet du temps et
des événements mais qu'elle soit faite d'après les plans
de la conscience et de la volonté humaine.
Voici donc la formule qui, à notre sens, doit servir
d'axe à cette distribution répartition égalitaire du tra-
vail quantitatif, c'est-à-dire parcellaire et indifférencié.
On se souvient qu'Aristote voulant prouver la nécessité
naturelle de l'esclavage, écrivait que l'esclavage cesserait
le jour où marcheraient toutes seules les navettes des mé-
tiers. Assurément, à la fin du Moyen Age, les navettes des
métiers ne se sont pas mises à marcher toutes seules, et,
maintenant encore, il faut quelqu'un pour diriger les orga-
nismes mécaniques qui les remplacent ou les font aller
mais dès la fin du Moyen Age, certains travaux qu'on ne
pouvait faire faire que par des esclaves, sous la contrainte
des coups, sont devenus à la fois plus rapides, moins fati-
gants ou moins répugnants il était dès lors possible de les
faire exécuter par une contrainte moins brutale, quoique
aussi inéluctable, celle du salaire. Aujourd'hui, où un nou-
veau progrès technique vient d'être réalisé, susceptible de
diminuer encore la peine des hommes, le pas à faire et le
progrès à réaliser est de remplacer la contrainte du salaire
par celle de la solidarité humaine. Le bénéfice réalisé au
cours des siècles par le développement de la technique indus-
trielle se marquera par deux étapes principales 1° passage
de l'esclavage au servage, c'est-à-dire sous sa forme actuelle,
au prolétariat, ce qui correspond à apporter quelques adou-
cissements politiques au sort d'individus, confinés dans les
parties basses et machinales du travail 2° passage du
servage au service civil, c'est-à-dire d'un état où ce travail
indifférenciéest le triste apanage d'individus et d'une classe
à un état où il est reporté sur l'ensemble du corps social.
Ainsi, si nous parlons de solidarité humaine, il ne s'agit,
point d'une chimère vague et généreuse, mais d'une orga-
nisation précise du travail, où, en fait, cette solidarité serait
réalisée. Nous ne désirons créer dans le domaine étroit du
travail parcellaire ni un enthousiasme collectif, ni une disci-
pline puritaine. Nous envisageons seulement comme remè-
de à une situation autrement sans issue, l'institution d'une
contribution obligatoire et personnelle, extrêmement limi-
tée pour chacun, mais étendue à tous les membres du corps
social, à cet inéluctable déchet de l'activité humaine en
matière économique à savoir le travail Indinerencié. La
force de travail dont on disposerait ainsi pourrait bien
n'être pas immédiatement assez considérable pour abolir
entièrement, du jour au lendemain, la condition proléta-
rienne. Mais cette force de travail serait infiniment homo-
gène et souple bien loin de craindre pour elle le chômage,
il conviendrait de lui appliquer les méthodes de la ratio-
nalisation la plus poussée et de mettre à son service les inven-
tions toujours plus susceptibles de la rendre toujours plus
productive et partant plus économique. Si l'on assimile
cette contribution au service militaire (mais dans un tout
autre sens, et même en un sens contraire à celui du F. A. D.
allemand) on s'apercevra que la pression même de l'opinion
publique s'exercera automatiquement et sans jamais se
relâcher dans le sens que nous venons d'indiquer, puisque
chaque économie d'énergie tendra à réduire le temps et les
peines du service.
Nous montrons ci-dessous comment semblable mesure
peut pratiquement être étudiée en vue d'une application
mais il importe, dès maintenant, de constater qu'elle seule
permet d'attendre en même temps les divers buts énoncés
plus haut abolition de la condition prolétarienne Indé-
pendance des deux formes, créatrice ou Indifférenciée, du
travail humain par le libre jeu de la loi dichotomique
conjuration de la hantise du chômage.
Mais surtout l'intérêt fondamental que présente l'étude
de pareilles mesures au point de vue méthodique est de
préciser ce que nous entendons par révolution personnaliste
le personnalisme peut apparaître comme une donnée philo-
sophique ou une aspiration sentimentale, dont la recherche
se perd en des abstractions ou des utopies il est nécessaire
de marquer qu'une aspiration aussi essentielle et perma-
nente de l'homme peut être satisfaite par des moyens tech-
niques et une organisation sociale précise et détaillée. Ainsi
la révolution personnaliste se situe, par rapport à révolu-
tion utopiste, d'une part, par rapport à la révolution maté-
rialiste d'autre part.
Pour les utopistes comme Saint-Simon ou même Fourier,
la cité future s'édifie dans t'abstrait, dans l'irréel, sans point
de contact direct avec le présent il est facile alors d'être
personnaliste dans un monde chimérique ou aucun obstacle
ne s'oppose à l'affirmation de la personne humaine. C'est
une construction logique à la manière platonicienne, située
hors du temps, une sorte de modèle qui peut bien avoir
une influence indirecte sur le cours des choses (de la même
façon qu'un mirage peut orienter la marche d'une caravane)
mais qui lui reste extérieure et étrangère. Pour les marxistes,
la Révolution se présente comme liée à un but la prise du
pouvoir à partir de la dictature du prolétariat, qui marque
le premier pas de cette révolution, la condition prolétarienne
doit automatiquement être supprimée ainsi que l'État, par
un processus mystérieux dont nous ne pouvons pas plus
nous faire une idée que de la désincarnation d'un pur esprit
ainsi le but véritable,qui est l'abolition de la condition prolé-
tarienne (du salariat, pour employer la terminologie mar-
xiste) est rejeté dans un avenir mythique, sans aucun lien
pratique et direct avec le présent et même avec le but im-
médiat du parti révolutionnaire. A la révolution utopique,
succède la révolution dinérée dans les deux cas, révolution
lointaine et irréelle.
Au contraire, pour nous qui considérons que la condition
prolétarienne doit être définie non pas rationnellement et de
l'extérieur (par la plus-value) mais psychologiquement et
de l'intérieur (par la nature du travail parcellaire), pour nous
qui savons que la technique moderne, bien employée, per-
met de supprimer le prolétariat, l'acte révolutionnaire se
confond avec l'effort, dès maintenant possible, pour suppri-
mer la condition prolétarienne la Révolution peut être
Immédiate et réelle, le but de cette Révolution n'est ni de
parvenir à une utopie, ni d'opérer une synthèse le person-
nalisme est un moteur plus précis et plus humain que les
divers systèmes philosophiques en outre il est réalisable
actuellement, le but de la Révolution, c'est la Révolution

_un -u_- _nu--


eHe-même, parce que selon nous la Révolution n'est ni
un
moyen de faire table rase (utopie anarchiste), ni une néga-
tion de la négation (illusion de la synthèse), mais une créa-
tion actuelle et permanente dont les conquêtes sont, comme
dit Proudhon, irrévocables. Surtout, étant donné les moyens
techniques actuels et sans rien sacrifier des aspirations
humaines permanentes, la Révolution est possible. Son
accomplissement prend ainsi pied non sur le rêve, mais sur
le réel.
Robert ÂRON
et Arnaud DANDIEU.
ADIEU A FRANÇOIS MAURIAC ?
par Bernard SÉRANPUY

Mauriac représente beaucoup dans ma vie. Ce qui était


perdu, par la résonance du livre lui-même, par la lecture de
Pascal à laquelle il m'a conduit, a posé devant moi le pro-
blème religieux. Je ne saurais l'oublier, même lorsque je
m'arrête à des questions qui en sont distinctes comment
me résignerais-je à m'éloigner délibérément d'un homme
à l'oeuvre de qui je suis attaché par des liens si forts ? Je
ne veux p&s croire que l'évolution qu'il m'a semblé sentir
chez lui depuis quelques mois, que cet inexplicable obscur-
cissement d'une lucidité autrefois totale soit plus qu'un
accident passager. Je voudrais avoir prêté trop d'attention
à des signes peut-être secondaires, et je souhaite assez m'être
trompé pour vouloir marquer d'un doute un titre qui, en
un sens, m'apparaît aussi sacrilège qu'à quiconque.
Romancier, François Mauriac a résolu en soi une certaine
contradiction il a eu ensemble, et au plus haut degré, le
sens du droit et le sens du fait. Il a su être d'une sévérité
absolue pour le milieu dont il était issu il a merveilleuse-
ment fait ressortir tout ce qu'il y a de mesquin, d'orgueilleux
et, au sens propre, d'insupportable dans l'atmosphère ou
vit la bourgeoisie de son pays. En même temps, il n'a pas
cessé de rendre hommage à ce qu'aulait été cette atmosphère
si ses héros étaient demeurés fidèles à l'esprit véritable de
la religion qu'ils professaient. Nul plus que lui n'a eu le
sentiment constant de ce qui est pourri et de ce qui est
vivant sous la pourriture. Comme Hervé de Blénauge, il a
reçu une très grande grâce « II appelle la boue, la boue il
sait que la boue est la boue ».
J'en trouve le témoignage moins dans une œtwre comme
Préséances, où la violence de la satire lui enlève de force,
sa
que dans la suite de livres qui, du Baiser au lépreux au ~Vœud
de vipères, ont dressé, contre la bourgeoisie provinciale,
son
amour forcené de la terre, sa conception cellulaire de la
famille et la désespérante bassesse des êtres qu'elle nourrit,
le plus poignant réquisitoire. A chaque instant de cette suite
d'actes d'accusation, je retrouve pourtant, en face de l'im-
pitoyable tableau de ce qui est, le rappel nostalgique de ce
qui devrait être.
S'agit-il de la propriété ? Le romancier nous montre ces
Landais qui, républicains ou catholiques, n'en demeurent
pas moins d'accord sur le principe essentiel « La propriété
est l'unique bien de ce monde, et rien ne vaut de vivre que
de posséder la terre », et ne se séparent que sur ce point
« Faut-il ou non faire la part du feu ? et si l'on s'y résigne,
dans quelle mesure ? » Combien de destins sont implaca-
blement brisés par cette exclusive passion Le mariage de
Noémi d'Artiailh se justifie d'un mot « On ne refuse pas
le fils Peloueyre ». Thérèse Larroque, après avoir épousé
Bernard Desqueyroux autant pour ses deux mille hectares
de pins que par un obscur besoin de se sentir solidement
encadrée, soutenue, après la suite de gestes presque in-
conscients où la pousse sa haine de celui à qui elle s'est ainsi
liée, nous la retrouvons un soir de printemps, sanglotant
sur un banc des Champs-Elysées. Élisabeth Gornac écrase
d'un silencieux mépris son mari qui préfère les livres à la
terre elle l'abandonne à l'alcool pour aller sauver une ré-
colte menacée par une grève de vendangeurs, au moment où
son beau-père est cloué au lit par une crise de rhumatismes.
Ivre, Prudent Gornac tombe de voiture et se tue
« Élisabeth n'a jamais douté
que si elle n'avait pas quitté son
mari, durant ce fatal octobre où elle dut aller surveiller les
vendanges à Viridis, il ne fût pas mort ». Mais tout ne doit-
il pas céder à l'impossibilité de laisser pourrir le raisin ?
« Le blanc pouvait attendre, mais pour le rouge, c'eût été
un désastre ». Accourue à l'appel du vieux Gornac, malgré
son mari « qui n'a jamais pu comprendre le sérieux d'une
situation », elle a « tout sauvé », tout, sauf le malheureux
Prudent qui, rentrant un soir de l'auberge, a payé de sa vie
la nécessité de ne pas laisser perdre « une récolte comme on
n'en voit pas tous les dix ans ».
Tels sont les ravages de Cybète et pourtant Ousillanne,
Bourideys, Malagar sont pour des enfants, pour Mauriac
lui-même (le Mauriac de Encore le bonheur, de Commence-
ments d'une Vie) des noms enchanteurs nous apprenons de
lui ce que devrait être le lien qui unit l'homme à une terre,
support mystérieux des plus lointains souvenirs, refuge
nécessaire à ceux que meurtrit l'existence. Mais quelle
distance entre cette conception presque mystique de la
propriété et la passion qui ravage le cœur des Landais
ou des Girondins
La famille lisez Genitrix et le Désert de l'Amour. Gide
désavoueralt-it ces pages? Ce sont, tantôt t'égoïsme mons-
trueux qui est à la base d'un certain amour maternel, et
l'implacable hostilité de deux êtres se déroulant sous la
calme façade de la vie de bourgeois de Langon et tantôt
la misérable incompréhension, la suite monotone de soucis
mesquins, de disputes domestiques qui exaspèrent un peu
plus chaque jour le docteur Courrèges, en vain réfugié dans
d'incessantes rêveries où il se débarrasse en songe de
tous ceux qui vivent avec lui. Fernand Cazenave, choyé,
entouré, séquestré par sa mère, convaincu par elle que sa
santé lui défend toute activité, ayant abandonné jusqu'à
son mandat de conseiller général, est réduit à une lutte
constante qui, du malheureux homme dont le destin aurait
pu cependant s'embellir, fait un monstre dont « c'est le
plus cher plaisir de faire souffrir sa mère ». La jeune femme
qu'il épouse un jour n'est qu'une arme nouvelle pour ce
combat sans fin une pauvre arme qui, brisée seule-
ment, se révélera efficace, et blessera mortellement la
vieille Landaise possédée par son exclusif, par son égoïste
amour.
Sans doute, vieilli, le docteur Courrèges explique à son
fus « comme il fait bon vivre au plus épais d'une famille
on porte sur soi les mille soucis des autres ces mille piqû-
res attirent le sang à la peau elles nous détournent de notre
plaie secrète, de notre profonde plaie Intérieure elles nous
deviennent indispensables ». Mais cette profonde plaie ette-
même, qui l'a creusée au flanc du vieillard, sinon sa ntie,
dressée furieusement contre lui au temps de ses fiançailles,
sinon sa femme, inattentive à tout ce qui fait le prix de la
vie, douée du génie d'étaler sans cesse les limites et la vulga-
rité de sa nature ? En vain, renonçant à penser à soi, il
essaie au moins d'obtenir d'elle un peu de compréhension
en lui parlant de leur fils elle ne sait répondre qu'en se
plaignant de l'eau chaude que Raymond réclame à la femme
de chambre, du pli de ses pantalons qu'il faut
sans cesse
repasser. A chaque instant l'existence de cette famille est
empoisonnée de soucis domestiques. La vie matérielle, la
façade qu'il faut avant tout édifier font méconnaître l'essen-
tiel. De ce qui aurait pu être un foyer, l'esprit bourgeois
fait une carcasse vide, dressée autour de cendres refroidies.
De loin en loin, sans doute, Lucie Courrèges discerne «
au
delà de ce mur que sa vulgarité patiente édifié jour après
a
jour, l'appel étouffé de l'enterré vivant '>. A chaque fois,
le souci du ménage à tenir refoule l'élan qui pourrait réunir
les deux êtres. Parmi tous ceux qui vivent ensemble dans la
maison de Talence, aucun qui ne soit toujours seul.
Gide ne désavouerait pas ces pages, ai-je écrit tout à
l'heure nous sommes loin pourtant du « Familles, je
vous
hais foyers clos portes refermées possessions jalouses
du bonheur ». Comme il est sensible au contraire à ce
que
peut valoir l'amour de deux époux, d'une mère, de frères
étroitement unis, au delà de leurs différences de caractère,
par la force indissoluble du mystère que peut constituer
la famille, l'auteur de la Robe Prétexte, du Mystère Fronte-
nac Ne doit-Il pas sa valeur irremplaçable à la lucidité
qui lui permet de ne pas confondre ce qu'est la famille
avec ce qu'elle devrait être, à l'angoisse qu'éveille en lui
le perpétuel désaccord entre la vie réelle et l'image
que s'en
faisait « un jeune garçon français que sa mère,
que des
prêtres ont gardé ?
Faut-il insister encore sur la bassesse des êtres que Mau-
riac découvre dans le milieu dont il a dévoilé toutes les tares,
sur le néant de leur vie ? Le jugement le plus terrible, c'est
une de ses créatures qui le porte, celle qui lui est le plus
chère, peut-être parce que plus que d'autres elle a souffert
de ces déterminismes implacables qui tiennent à l'organisa-
tion d'une société. A son mari que tenaille la crainte d'une
maladie de cœur, Thérèse Desqueyroux répond « Que tu
es drôle, Bernard, avec ta peur de la mort
N'éprouves-tu
jamais, comme moi, le sentiment profond de ton inutilité ?
Non ? Ne penses-tu pas que la vie des gens de notre espèce
ressemble déjà terriblement à la mort ?»
Il ne servirait à rien de passer la revue de tous les fanto-
ches, les demi-fous, les débauchés qui s'agitent aveuglé-
ment dans l'univers mauriacien. Même un Pierre Gornac,
chrétien pourtant, est à ce point façonné par l'étroitesse de
grand-
vues de sa famille, tellement pareil en un sens à son
père possédé du seul amour de la propriété, que tous ses
gestes, toutes ses tentatives d'action, sont maladroits, et
meurtrissent à mort parfois les êtres qu'il rencontre.
Et comment oublier la dérisoire silhouette de Xavier Fron-
tenac « pauvre homme ligoté de préjugés, de phobies, inca-
pable de revenir sur une opinion reçue, une fois pour toutes,
de ses parents à la fois si respectueux de l'ordre établi, et
si éloigné de la vie simple et normale » ?

Tel m'apparaissalt François Mauriac il y a encore un an


exclusivement attaché à la mission du romancier « décou-
vrir les forces obscures de la sensibilité '>. Le regard lucide
qu'il avait porté dans le cœur des hommes l'avait amené
à prononcer sur l'organisation de la société où vivaient ses
héros un jugement implicite de condamnation. La grâce
qu'il a d'être catholique me paraissait une raison de plus
pour qu'il rejetât toute compromissionavec le monde pourri
de ses personnages. Lorsque, à propos du NœuJ de Vipères,
M. Georges Dupeyron écrivait dans Europe qu'il y avait chez
Mauriac une complaisance secrète pour la bourgeoisiela plus
dégénérée, je croyais voir dans cette opinion une mécon-
naissance de la tendresse du romancier pour ses créatures
même déchues. Je n'aurais sans doute pas imaginé que
François Mauriac pourrait prendre un jour parti pour ceux
qui croient nécessaire de transformer de fond
1 organisation sociale. Je en comble
ne comprends que trop qu'on soit
tenté de laisser à d'autres le soin d'accomplir
Du moins n'aurais-je pas pensé cette œuvre.
le
que moment viendrait
où l'auteur du A~ de Vipères renvendiquerait hautement
sa solidarité avec le régime qui forge les Bernard Desquey-
roux, les Fernand Cazenave, les Jérôme Peloueyre.
Depuis quelques mois pourtant les signes d'une telle
évolution se sont accumulés. H serait évidemment ridicule
de s'indigner que Mauriac ait voulu
entrer à l'Académie. Il
y a eu de tout temps, au milieu de l'habituelle grisaille des
littérateurs arrivés qui siègent
sous la Coupole,de tranchantes
exceptions. De nos jours, un Valéry paraît avoir
liberté d'esprit. su y pré-
server sa Mais le danger, pour Mauriac, est
peut-être plus pressant. Valéry diffère si radicalement du
milieu académique que la contagion était difficilement
vable. Trouvant au contraire conce-
un climat auquel il n'est pas
entièrement étranger dans certaine droite catholique
une
de l'assemblée, Mauriac risque d'être plus aisément
capté
par les courants du Palais Mazarin de ce qu'il est encore à
ce que représentent un Bourget, un Bordeaux, on peut
imaginer le chemin. Je ne
veux pas, cependant, m'arrêter
à un signe qui, pris à part, n'est
pas sumsamment~ caracté-
ristique.
Mais n'est-ce pas Mauriac qui, parlant de Jean Racine,
écrivait jadis: « L'apaisement qui
se fait en lui, vers 1673,
annonce les douces mais passagères influences que jamais
n'a cessé d'épandre de loin l'Académie Française
qui en tentent l'approche» ? Devons-nous expliquer sur ceux
ainsi
l'atmosphère attendrie du Mystere Frontenac,
cette impres-
sion qu'il a laissée à certains d'amorcer le subtil ternisse-
ment d'une lucidité jusque-là sans défauts ? Il s'agit moins
d'un roman que d'un poëme ordonné autour de souvenirs
d'enfance il serait donc injuste de reprocher à Mauriac
d'avoir apporté quelque complaisance à la peinture des
personnages essentiels. Les silhouettes de second plan
Dussol par exemple ne le cèdent du reste rien à celles
des œuvres précédentes. en
Mais François Mauriac,
par des articles de revues, de
tSMtT
journaux, par de retentissantes interwiews a pris, a voulu
prendre position en face des problèmes politiques. Et force
est bien ici de relever un singulier gauchissement de
nous
l'ancienne attitude du romancier,
C'est d'abord, dans les Annales, une protestation viru-
lente contre les charges fiscales de la bourgeoisie terrienne
voici Mauriac auxiliaire du baron d'Anthouard et de MM.
Large ou Dorgères. Abordant directement le problème du
déséquilibre de la société d'après-guerre, il le fait sous
l'angle des plus mesquines préoccupations de classe. Au
moment où cinq cent mille chômeurs ne savent comment
nourrir leurs familles, il s'apitoie sur le sort des propriétaires
fonciers (« la propriété est l'unique bien de ce monde et
rien ne vaut de vivre que de posséder la terre »). Est-ce
à lui à prendre la position d'un John Maynard Keynes, et
la
à dire « La lutte des classes me trouvera du côté de
bourgeoisie» il ne peut même pas ajouter « de la bour-
geoisie instruite » ? Le propriétaire du domaine de Malagar
perd de l'argent il faut, pour combler le déficit, qu'il
puise dans le produit de son œuvre d'artiste. Oserai-je dire
plus normal ? Plus qu'aucune autre,
que rien ne me paraît
la propriété foncière exige, pour être productive, la sollici-
tude constante, la présence continue. Je demande la per-
mission de me préoccuper plus des métayers gersois, des
angoisses de qui je suis témoin en ce moment et qui cher-
chent vainement à vendre vingt ou trente hectolitres de blé
de vivre, que
et quelques veaux à un prix qui leur permette
d'un littérateur parisien qui conserve une propriété pour y
qu'elle lui rapportât
passer ses vacances et voudrait en outre
de beaux revenus.
Chaque semaine, depuis quelques mois, Mauriac n/r publie
d'ailleurs dans l'Écho de Paris les réflexions que lui suggè-
collabo-
rent les événements. Sur le principe même de cette Ramon
ration régulière, il y aurait beaucoup à dire.
Fernandez remarquait jadis que « Mauriac ne peut plus
écrire dès qu'il ne participe plus de tout son être à ce qu'il
écrit ». C'est le danger du journalisme que d'être pour
beaucoup inconciliable avec cette pureté essentielle de 1 é-
crivain. Et en effet les chroniques de Mauriac nous appor-
tent trop souvent de cruelles déceptions. C'est d'abord la
répudiation de cette note des Nouvelles littéraires par laquelle
avait été annoncée avec sympathie la naissance d'Esprit
répudiation si pauvrement motivée,qu'elle laisse stupéfait
qui connaît l'amère profondeur que sait atteindre en Mau-
riac le psychologue. C'est une crainte puérile du socialisme,
une aversion comique manifestée pour la personne de M.
Léon Blum. Quand, dans un article sur l'idée de Nation,
je trouve cette phrase « Kerillis nous l'a bien montré l'au-
tre jour &, elle me semble écrite par un de ces Landais
timorés que le romancier nous avait montrés autrefois.
J'imagine le propriétaire affolé par le mouvement syndical
des résiniers, par la baisse du prix des gemmes et la stabili-
sation du franc, indigné par la conversion des rentes ou
la reconnaissance des Soviets à l'écart de toute vue objec-
tive des problèmes contemporains, aveuglé par ses petits
soucis personnels, il trouve chaque jour dans l'article de
M. de Kerillis la cristallisation de ses craintes et l'expres-
sion de tous ses espoirs. De Mauriac, j'aurais attendu autre
chose et d'abord un peu plus de cohérence ayant
commencé un article par la magnification du surnaturel, ne
le termine-t-il pas en regrettant le naturalisme social de
nos pères de 93 et la nation divinisée ?

Non, Mauriac, vous n'êtes pas le fils des hommes de 93.


Du fond de leurs landes perdues, vos ancêtres n'ont rien
compris à l'immense bouleversement. J'avais cru pourtant
que vous étiez d'une autre race, de ceux chez qui la vie
religieuse est assez pure, assez dépouillée pour se détacher
sans effort des formes sociales qui l'ont accompagnée. Je
comptais sur vous pour aider à préserver, dans le monde à
construire, ce qu'il y a d'éternel dans les principes de celui
qui meurt qui meurt précisément de leur avoir été infi-
dèle. Les clochers qui dominent les villages de l'Entre-deux.
mers n'ont pas <' sum pour sanctifier cette Cybèle appe-
santie et déjà ivre avant toute vendange ». Ne fermez pas
les yeux à l'évidence. Puisque vous nous dites, dans votre
réponse à une enquête de Candide, que l'écrivain ne peut
plus rester dans sa tour d'ivoire, armez-vous pour en descen-
dre des armes qui vous y ont rendu illustre. N'écrivez plus
de phrase aussi désolante que celle-ci « Avez-vous remar-
qué, dans les derniers discours de M. le Président du Con-
seil, la haine que ces gens-là ressentent pour la masse des
payants, des assujettis ». Ces ~ens là Quel dédain mais
apprenez à les connaître, avant de les juger. Que ce soit vous
qui vous lanciez dans l'arène politique avec d'aussi mesquins,
d'aussi vils préjugés, ce nous est trop douloureux.
Car je ne peux pas croire que mon amour, que mon
respect de jadis se soient trompés. Les cadres de la vie d'un
romancier à succès, les traditions de la bourgeoisie pro-
vinciale, peut-être l'âge que vous atteignez, le souci de
l'avenir qui attend vos fils ne peuvent à ce point vous rendre
infidèle à vous-même. Dans votre lettre à Panait Istrati nous
avons retrouvé le Mauriac que nous aimons. Ne nous
l'arrachez pas. Vous n'en êtes pas, sûrement, à ce tournant
douloureux que vous décriviez dans la vie de Jean Racine,
où « un auteur a conscience d'être débarrassé de tout ce
qu'il avait à dire il est le premier à se sentir fini mais il
faut vivre, et le métier survit au talent ». Malagar ne peut
pas vous envoûter tellement que pour payer vos impôts,
il vous faille continuer d'encaisser les chèques de M. Henry
Simond.
Pour trop d'entre nous, ce serait une affreuse déception.
Reprenez votre mission, restez impitoyable pour les vices
de votre classe de notre classe et montrez en même
temps à ses adversaires ce que valent les principes qu'elle
conserve, en les méconnaissant trop souvent. Mais ne soyez
pas le chien de garde qui défend aveuglément tous les biens
de son maître, les plus authentiques comme les plus vains,
les plus légitimes comme ceux qui sont usurpés.

Bernard SÉRAMPUY.
LA POPULATION DES ARBRES
par Henri FERRARE

A la population des arbres


je dis bonjour car Dieu les a mis
là dedans pour annoncer le jour
c'est pourquoi ce sont mes amis.

Ils ont trouvé du duvet sur les branches,


est-ce que ce n'est rien de trouver sur les branches
du duvet et de la nourriture
des ustensiles et des couvertures
P

Alors ils ont chanté, ils ont bien fait


de chanter de Dieu les bienfaits
ils ont bien fait de donner
un concert
à la nature, pour son dessert.

C'était d'abord un tout petit oiseau


qui osa prendre la parole
il n'a pas dit grand chose au roseau
qui croyait que c'était une barcarole.

Apres, ce furent les plus anciens


qui chantèrent des airs vénitiens
avec tant de virtuosité
que le petit oiseau fut tout dépité.
Quoi, c'était parmi les branches
une jolie conversation,
chaque chose eut sa ration
de compliments, parmi les branches.

Les oiseaux disaient au ciel


que tu es beau, que tu es beau
et le ciel les remerciait
en leur envoyant du gâteau.

Les champs disaient aux oiseaux


ne nous oubliez pas, oiseaux
car nous avons des pâquerettes
qui ont de belles collerettes.

On vous donnera des insectes


on en a de plusieurs sectes
il faut les chercher sous les fleurs
et vous aurez votre bonheur.

Alors c'était du chamarrage


Ici, partout dans le feuillage.
On savait plus ce qu'on disait
quelques-uns même médisaient.

0 merci du joli concert


oiseaux, oiseaux, parmi les branches,
merci pour ce joli dessert
que vous donnez dans les branches.

Henri FERRARE.
LE BEAU DIMANCHE
par Elvira ANDREOSSI

perspective d'une journée tranquille


magasins fermés
bureaux fermés
esprits fermés
les petites gens en file ininterrompue
point d'imprévu
partout ce même dimanche
chaque semaine
encore et toujours.

Elvira ANDREOSSI.
LE MAS DES OUBELLS
par Ludovic MASSÉ
(SUITE ET FIN)

III

Le Chouline avait lu la lettre avec difficulté, autant


parce qu'il avait perdu l'habitude de la chose écrite qu'à
cause de son émotion. Elle était courte et ferme. Monsieur
Grégoire lui demandait de passer le voir à l'école, le jeudi
proche les politesses de la fin et le paraphe paisible ne
retinrent guère l'attention du Chouline. La méfiance le
ravageait.
Il posa à sa femme de sourdes questions auxquelles elle
ne répondit point tout le matin, il la traqua d'une chambre
à l'autre. Il ne connaissait pas encore la visite de Lucien
et Hernandez, mais Patiplate le tenait au courant de leurs
menées. Il pressentait un danger.
Dans l'après-midi, il s'en fut rôder pour dissiper son
souci. Pour la première fois, il trouva aux maisons de Mon-
talbère un visage hostile pourtant, c'est bien vers le vil-
lage que ses pas le portaient il y connaissait tant de refuges,
qu'en les révisant, il reconquit son sang-froid. A mesure
qu'il approchait, ces mêmes maisons dont il avait douté,
lui souriaient des noms amis folâtraient dans son esprit
des bras s'ouvraient un murmure accueillant sortait des
fenêtres.
Entre ces toits roux, il y avait un toit roux qu'il distin-
guait comme un mouton préféré dans un troupeau de mou-
tons. C'est vers ce toit qu'il marchait depuis qu'il était
parti du mas c'est la pensée de ce toit qui avait la première
rasséréné son cœur.
Sous ce toit roux, Patiplate filtrait son café avec ferveur
la cheminée le disait à toute la montagne. Le Chouline
arriva juste à point pour se faire inviter. Il était entré par
la porte qui s'ouvre sur les bois il avait un air de sur-
prise comme quand il portait une moitié d'agneau sous sa
veste.
Patiplate le regarda sans pouvoir dire un mot, tremblante.
Et parce qu'il souriait, elle comprit que le cauchemar était
passé, que le seul homme qu'elle aimait n'était pas perdu
comme elle le redoutait, depuis deux jours et deux nuits.
Elle fu!: à son bras, s'y appuya, le retrouva sensible
aux
mots doux par lesquels elle l'accueillait depuis près de
quarante ans, le tint longtemps dans l'étreinte de ces paroles
d'amour. Le Chouline se laissait parler comme un enfant
près de Patiplate, il se sentait rassuré. Des bouffées de
passé secouaient leurs vieilles chairs.
Cela ne dura qu'une minute. Leurs illusions capitulèrent
en même temps.
Alors, Chouline, il y a du nouveau, n'est-cepas ?
Oui, il y a du nouveau, mais je ne sais pas ce que ça
sera.
Il montra la lettre de monsieur Grégoire. Patiplate ne
fit pas un geste pour s'en saisir. Elle dit, seulement
Qu'est-ce qu'il te veut encore ?..
Il me dit de passer le voir, demain même, que c'est
important. Mais, je ne sais pas ce qu'il me veut.
Et tes garces, elles ne te l'ont pas dit, ce qu'il te vou-
lait ?
Elles ne savent pas. Elles disent qu'elles ne savent
pas.
Alors, Patiplate éclata d'un long rire haineux qui la
transfigura. Elle serra ses poings brandis, commeune folle
Ah les salopes Elles t'ont dit ça Eh bien écoute.
Le Chouline était rentré aux Oubells en courant. Le
mas s'emplit de cris et de plaintes. A la fin, Finou lâcha
l'aveu. Le Chouline se calma miraculeusement. Maintenant
qu'il était sûr de l'existence d'un complot, qu'il en décou-
vrait le gros dessin, il eut peur. Il interrogea Finou sans
rudesse, pour qu'elle se livrât mieux. Il fut soulagé d'ap-
prendre que Monsieur Grégoire s'était montré très doux et,
qu'en somme, il était venu se mêler d'une chose qui le
regardait. Mais, c'était la présence d'Hernandez que Chou-
line ne pouvait s'expliquer.
Hernandez Avec quelle haine le Chouline se mur-
murait ce nom Cette haine, il la remâchait depuis dix
ans, depuis la première seconde où il l'avait connu Il
se souvenait d'avoir tenté de le prendre en traître, vingt
fois, du temps de son séjour au mas, d'avoir médité de
le faire flamber dans la grange, de le canarder au bois,
de le clouer de sa pioche sur quelque talus. Il se rap-
pelait des préméditations terribles, et comment Hernandez
les avait déjouées en se retournant d'un coup, en le dévi-
sageant d'un regard aigu. Il se souvenait d'avoir ainsi
changé bien des contractions furieuses en sourires.
Il ne dormit pas de la nuit.
Le lendemain, à l'heure suggérée, il descendit au rendez-
vous. Il avait repris son attitude du dehors, sa démarche
d'homme las, son visage bonasse.
Il frappa. Il entra. De suite, il se confirma qu'il tombait
dans un piège. Derrière Monsieur Grégoire, blanc comme
un linge, il reconnut Hernandez, assis au fond de la pièce.
Il en eut comme un coup de genou au ventre. Il vit la main
que Lucien lui tendait, s'y attacha en tremblant, déjà
lâche.
Lucien voyait le Chouline pour la première fois. C'était
bien l'homme qu'il attendait, grand, noueux et fort, et
pourtant, nonchalant des gestes et de la voix, avec des yeux
gris de vieillard débonnaire perdus dans des rides.
Dans le visage, l'os se tenait sous la pommette, à fleur
de peau, prêt à affirmer sa dureté la mâchoire aussi était
sèche, mais point volontaire, comme détendue le front
bas des rides en portée serrée rapprochaient les sourcils
des cheveux.
Les rides brouillaient l'ensemble. Mais Lucien était pré-
venu et il se dépêcha de parler pour échapper à une pos-
sible indulgence
Je vous ai dérangé, peut-être, dit-Il, sans ironie. Vous
m'excuserez, je pense.
Le Chouline prit un air doucereux qui renfermait toutes
les excuses, mais il ne desserra pas les dents.
Je suis content que vous soyez venu. J'ai beaucoup
entendu parler de vous, depuis que je suis à Montalbère.
Patiplate vous aime beaucoup, Manel aussi, enfin tout le
monde ici. Et Hernandez, qui est là, m'a expliqué quel
bon patron vous aviez été pour lui.
Hernandez ne cilla pas sous le regard du Chouline subi-
tement étonné.
C'est pour ces raisons que j'ai décidé de vous parler
d'une chose délicate, sans manière, et déjà sûr de votre
bienveillance. Oh c'est tout simple.
Le Chouline que tant de douceur avait amolli se raidit
un peu
Si c'est ce que ma femme m'a dit, ce ne sera pas
si simple que vous dites
Lucien et Hernandez tressaillirent, chacun de son côté.
Le Chouline savait. Les femmes avaient parlé. Il le leur
révélait sans colère apparente
–Peut-être, ma femme n'a pas bien compris ce que
vous êtes venu lui dire, mais si c'est pour refaire Jacquou,
vous savez.
Lucien s'empara de cette hésitation avec avidité. Il pensa
de suite à s'en servir pour voiler la complicité des femmes
Comment, vous aussi, un homme, vous hésitez à me
confier le petit La résistance de sa grand'mère et de
sa mère ne m'a pas beaucoup étonné, le jour où j'étais
venu pour vous voir. Toutes les femmes sont comme
ça Elles croient leurs enfants perdus dès qu'ils lâchent
leurs jupes. Et, je les ai pardonnées de vouloir rester
aveugles. Mais vous, Chouline, vous êtes un homme,
voyons Vous n'allez pas imiter des femmes
Cette invitation laissa le Chouline insensible. Lucien
continua
Et puis, en dehors de ce devoir élémentaire, il y a
la loi Je sais bien. la loi scolaire, ce n'est pas une loi
qui fait trembler, mais c'est pourtant une loi qui peut
attirer des ennuis Je pourrais vous en citer des exemples
de parents à qui elle a coûté cher, avec son air inoffensif
Le Chouline remua, mal à l'aise.
Vctre Jacquou a dix ans seulement. La loi scolaire
vous oblige à l'envoyer à l'école jusqu'à quatorze.
Le Chouline leva doucement les épaules
Oh dit-Il, je le ferais bien continuer, ce petit mais,
il ne peut pas. Demandez à Monsieur Gineste, il vous
le dira. C'est lui qui me l'a dit au bout de quatre mois
de patience. Il me l'a dit tellement crû que j'en ai pleuré
Vous ne savez pas, peut-être, que Jacquou, autant dire, ce
n'est pas un enfant. Vous voulez que je vous le dise
Eh bien des écoles pour Jacquou, par ici, il n'y en a
pas
Une fausse amertume plissa le visage du Chouline qui
chercha à exploiter son avantage
Vous l'avez vu, le petit, monsieur Grégoire, le jour
où vous êtes allé là-bas ? Vous avez vu sa figure ? Est-ce
que vous l'avez vu de la figure, seulement ?..
Mais oui, je l'ai vu Hernandez aussi Il n'est pas
si marqué que ça, vous savez Vous vous faites des idées
Et peut-être que si j'étais son grand-père, moi aussi
Mais, ce sont des idées qu'il faut combattre! Et je suis
là pour vous y aider, justement. Je vous affirme que rien
ne peut empêcher Jacquou de fréquenter l'école. Et son
infortune, vous entendez, ce n'est pas un empêchement,
c'est un motif de plus!
Comme Hernandez toussait, le Chouline sursauta. Il se
sentait acculé. Pourtant, il avait conscience de s'en tirer à
bon compte. Il avait cru affronter un danger plus grand.
Cette certitude mit de la clarté dans son entêtement.
Et les petits de l'école, vous y avez pensé, monsieur
Grégoire ? Du temps de monsieur Gineste, ils lui faisaient
la vie dure. Il arrivait bleu de coups Monsieur Gineste
a eu beau faire, et moi aussi, ils me l'auraient tué C'est
comme si vous mettiez une chevêche aveugle au milieu de
coqs Pensez que Jacquou n'est pas taillé pour se défen-
dre 1
Je ne puis pas croire que monsieur Gineste fût au
courant de toutes ces misères. Il y aurait vite mis fin.
C'est très facile, vous savez, de juguler les méchants
Pour ma part, j'y veillerai de très près. Accompagnez-moi
seulement Jacquou et je me fais responsable de sa tran-
quillité.
Bon, bon.
Mais vous n'en7tirerez rien. Il ne peut
pas apprendre. Monsieur Gineste n'a pas pu lui apprendre
une lettre en deux ans. Il me disait qu'il n'y avait rien
à faire, qu'il n'apprendrait jamais rien, rien. Il est comme
une bête, voyons, cet enfant.
Hernandez toussa à nouveau, et Lucien, comme s'il eût
reconnu un signal, éclata
Je vous en prie. ne me parlez plus de monsieur
Gineste à qui vous faites dire trop de choses sans gran-
deur Je vous demande simplement de me confier Jacquou
et de compter, à défaut d'un miracle, sur tout mon dévoue-
ment i
Le Chouline ne sut où
poser son regard qui vacilla.
Lucien le sentit mou. Il l'acheva
–Allons c'est entendu Vous m'accompagnerez le
petit J'accueille votre promesse devant
devant un témoin un honnête homme,
Il désignait Hernandez du doigt. Et le Chouline regarda
Hernandez sans nuancer l'accent de
haine. ses yeux, éclatants de
Lucien s'était levé.
Alors, c'est entendu Demain.
demain vous me l'accom-
pagnerez
Le Chouline s'était levé aussi. Il
disait ne disait pas oui, il
ne pas non. Mais son attitude vaincue parlait pour
lui. Il marcha vers la porte d'un
Bon, bon. je vous dis. Puisque pas lâche. Il parla enfin
c'est votre idée, je
ne puis pas aller contre. Mais vous n'en ferez rien, vous
verrez. On n'enseigne pas aux bêtes.
Il refoulait visiblement
sa folie elle roulait dans ses
yeux égarés et lui bourrait les tempes d'idées cruelles. La
porte s ouvrit sur la nuit tombée. Il entra dans la nuit.
Elle lui rendit l'audace,
car il retourna soudain, hérissé
Comme ça, je ne suis se maître de
Et s'il vous claque du haut mal, pas mon enfant 1
responsable ?
un de ces jours, qui est-ce
qui sera Vous voulez que je vous le dise crui
Eh bien, ce que vous demandez est impossible.
Il gesticula sous le
nez de Lucien abasourdi
.Moi, je ne l'accompagnerai pas
Alors, à l'intérieur, il y eut
un bruit de chaises de pas
pressés. Hernandez avait bondi vers la porte, écartéetLucien.
Il s'arrêta contre le Chouline, l'éclairant de la colère de
ses yeux.
Chouline
Le Chouline recula d'un
Chouline tu mèneraspas. le petit demain 1
Et pourquoi je le mènerai. Qui c'est qui commande ?f
C'est moi, dit Hernandez, qui commande Tu
tends C'est moi, Hernandez Tu sais en-
je sais
Et moi je ne sais rien, peut-être. ce que
Non, Chouline, tu ne sais plus rien. Tu sais plus
rien, entends-tu Il faut ne
je te le dise. II coulé
de l'oubli sur mon passé. queIl y a la prescription adont je
les criminels et que
ne voudrais pas, parce qu'elle est pour pardon
je n'en suis pas un. Il y a l'amnistie, le qui laisse
la tête haute. Demain, si je voulais, je pourrais revenir
vois i..
en Espagne avec les yeux fiers que tu me
Hernandez haletait.
.Mais pour les tiens, de crimes, il n'y aura jamais
de pardon, tu entends ?.. Et je suis là pour te faire marcher
droit
Il avait saisi le Chouline par une épaule
Écoute, Chouline Tu te crois fort. tu te crois
terrible. parce que tu fais peur à des femmes et à un
enfant. Mais tu ne m'as jamais fait peur, à moi Ni
avant, ni maintenant Le premier jour où tu recules
devant un de mes ordres, je te fais comme à un chien
enragé
Une fenêtre s'éclaira chez les Cadène que les cris ren-
daient curieux. Lucien intervint
Hernandez. calmez-vous. Il le mènera, le petit.
Le Chouline bougonna.
Oui, dit Hernandez, hors de souffle, je sais qu'il le
mènera Je le jure sur ma mère
Il poussa le Chouline vers le chemin.
Va-t-en d'ici
Le Chouline s'en alla.
IV
La classe du matin venait de commencer. Une maxime
étincelait au tableau noir. Tous les matins, ainsi que l'emploi
du temps le lui commandait, Lucien passait quelques
minutes à débarbouiller des jeunes âmes. Ces maximes, il
les choisissait en lui, en bannissait les grands mots, l'hypo-
crisie sonore, et ne les livrait aux enfants que lorsqu'il s'en
trouvait lui-même tranquillisé. C'était un choix bien ardu
et qu'il sentait se rétrécir de jour en jour.
Il n'avait écrit que cette maxime, quand la porte du fond
s'ouvrit violemment. Un bras velu poussa par l'entrebâil-
lement une chose trépignante qui était Jacquou, referma
le temps de courir
en coup de canon. Lucien eut à peine close
à Jacquou, qui s'était jeté sur la porte et la frappait
les carreaux d'ouest,
en hurlant. En tournant la tête vers Oubells d'un train
il aperçut le Chouline remontant aux
de bête enragée.
Lucien prit doucement Jacquou par la main, se pencha,
eut assez de force pour se rappeler à lui, affectueusement,
figure à figure, comme à un chérubin. Il parvint à adoucir
son désespoir, à lui imposer confiance et comme un sem-
blant d'abandon.
Lorsque Jacquou parut calmé, il le fit asseoir, au pre-
mier banc, seul ainsi, il tournait le dos à ses futurs cama-
rades dont les regards brillaient de stupeur. Il l'acclimata
sans rudesses. Droit, tout près de lui, et le couvrant de
temps à autre de simples gestes protecteurs, Lucien parla
à tous avec un grand sérieux, mais sans mystère. Les mots
bons et profonds adoucissaient les visages, d'abord tendus
dans une curiosité dure ils réhabilitaient Jacquou dans
l'esprit de tous ses petits camarades, le montraient sem-
blable à eux, frêle et bon comme eux.
Le cœur d'un enfant est insondable. Par la persuasion
délicate, on peut en obtenir des élans infinis. Lucien le
savait. Il l'avait éprouvé maintes fois et y avait trouvé une
contradiction à ses théories pessimistes.
Ce matin, il joua avec cette sensibilité. Il y mit une fer-
veur particulière. Il se proposa de l'entretenir tant qu'il le
faudrait, pour que Jacquou en bénéficiât et qu'elle acquît
force de coutume.
Une heure passa. Jacquou, recroquevillé, attendait
l'épreuve de la récréation. Avec une mémoire précise de
chien battu, il se souvenait des supplices qu'il y avait
endurés. Mais Lucien prévint sa terreur. Ce fut lui qui
amusa Jacquou, puis le fit entrer dans un jeu innocent
où deux garçons et deux fillettes se tenaient par la main.
Jacquou se montra inapte au jeu collectif. Pourtant, il sem-
bla y trouver du plaisir. Il laissa même échapper un cri.
Jacquou ne rentrait pas au mas pour le repas de midi
il portait son déjeuner dans une musette. Lucien l'épia.
A peine libre, il s'enfuit sous l'escalier qui mène au pre-
mier étage de l'école, se blottit dans l'obscurité du réduit.
C'était ainsi que, du temps de monsieur Gineste, il échap-
pait aux cruautés de ses camarades.
Lucien ne put le convaincre par la parole de sortir de
sa cachette. Il dut l'en arracher, le tranquilliser encore.
Enfin, il l'emmena chez lui, et Marie, quoique préparée à
l'événement, dut lutter pour ne pas défaillir.
L'automne était rude il faisait froid. Jacquou mangea
auprès du feu. Il portait une tranche de jambon entre deux

ou_
morceaux de pain gris. Il mangeait en reniflant et en jetant
des regards furtifs aux gens et aux choses. Minou avait
enfin consenti à s'asseoir à table à la vue de Jacquou,
elle s'était d'abord sauvée en larmes elle ne fut rassurée
que parce qu'il tournait le dos et qu'il semblait, de la sorte,
inoffensif. Jacquou accepta tout ce qu'on lui offrit, mais
ne manifesta pas une seule fois du contentement.
Il parlait avec peine et mal. L'après-midi, Lucien obtint
de lui des réponses confuses, un morne bredouillement
il le sentait déshabitué de tout. Jacquou paraissait com-
prendre les questions que Lucien lui posait et ses efforts
pour y répondre avaient on ne sait quoi de rebutant et
d'héroïque.
Lucien n'insista pas. Il tenait avant tout à conquérir
Jacquou, à s'en faire un allié, un ami. Il comprit qu'il ne
pourrait y parvenir que par étapes prudentes, car le malheu-
reux enfant était abrupt et plein d'inconnus.
Dès la sortie de quatre heures, la nuit tombait comme
un couperet noir.
On viendra te chercher, Jacquou ? demanda Lucien
pour la dixième fois.
Jacquou, enfin, dit oui. Puis il se mit à pleurer avec des
grimaces épouvantables. Une autre épreuve l'attendait sans
doute.
Lorsque la silhouette du Chouline passa sur l'aire des
Cadène, les pleurs de Jacquou s'alentirent. Le Chouline
l'accueillit sans un mot, le poussa devant lui, oppressé par
sa haine du petit misérable dont les pleurs le trahissaient.
Nore, Cadène, Sarcette, la Bouïne, étaient venues pour
ramener leur enfant. Le Chouline les prit à témoin
Quel malheur leur dit-Il, un enfant comme ça.
Ecoutez-le C'est le mal qui
se prépare. Le haut-mal.
le mal de la nuit.
Les femmes hochaient la tête en signe de compassion.
Il commence par ces pleurailles. Et puis le mal va
le rendre. Il va le prendre sur le chemin.
Et la Nore, Cadène, Sarcette et la Bouïne hochaient
toujours la tête.
Et elles regardaient s'éloigner le Chouline qu'aucune
douleur n'épargnait.
Cela dura plusieurs jours ainsi. Les désespoirs de Jacquou
perdirent peu à peu de leur véhémence. Il appréhenda de
moins en moins le contact"des autres enfants dont Lucien
avait réfréné les instincts persécuteurs prévenu les
dédains, en surveillant leurs gestes et leurset réflexions,
les inclinant irrésistiblement à l'oubli du visage, des jambes en
torses, du corps trapu de Jacquou.
Jacquou participait maintenant jeux faciles il fai-
sait l'apprentissage de la joie aux
en commun avec une com-
plaisance touchante. Il lui arrivait de rire, de crier. Au
début, ses camarades de jeu furent impressionnés
par la
drôlerie de ses exclamations. Puis, ils s'y familiarisèrent.
Lucien connaissait une véritable joie. Il
Hernandez. Cette lente transformation de Jacquou en fit part à
l'exaltait
et lui faisait oublier le dessein qu'elle devait servir.
Il entreprit de le faire lire. Mais, là, il n'eut
lusion. Il eut beau souffler que désil-
jaillit point d'étincelle. Jacquousur ce pauvre foyer, il n'en
regardait les lettres d'un
air sournois et résistait à leurs naïves invitations, rondes
simples. Pourtant, il y et
en eut qui l'inspirèrent au bout
d'une certaine familiarité. C'étaient les voyelles. Elles lui
arrachaient des cris pointus
en i, en u, des sortes de rica-
nements en a.
Le lendemain, elles le laissaient indifférent. Il les
reconnaissait plus. Il leur faisait un accueil hostile. ne
Tu as vu, parfois, un âne, Jacquou.
âne. un âne. un
Jacquou regardait Lucien entre
dire. Il n'avait, ses yeux plissés, sans
mot peut-être, jamais d'âne.
Jacquou. tu as bien vu, parfois,vul'âne de Maloune.
Tu sais bien. cet animal qui crie devant l'école quand
vous sortez. Qui fait I. A. I. A.
Le visage de Jacquou
se détendait. Il riait maintenant.
Il le connaissait bien l'âne de Maloune Et sans doute
il l'aimait.
Eh bien Jacquou. l'âne de Maloune connaît
ne
deux lettres de l'alphabet I. A. Les vois-tu, que
sur le tableau ?
I. A. I. A. Montre les-moi, Jacquou,
avec cette baguette.
Jacquou saisissait la baguette, la promenait
sur la théorie
blanche des lettres, l'arrêtait n'importe où. Lucien le com-
plimentait et Jacquou poussait
un soupir où il y avait
peut-être un peu d'orgueil.
Les exercices d'écriture
ne donnaient pas de meilleur
résultat. Jacquou barbouillait
zèle. Lucien essayait de démêler, son ardoise avec un grand
dans le fouillis des lignes,

ESPRIT 5
un détail, fût-il méprisable, qui lui permît d'espérer. Jac-
inimitables, et cette sorte de
quou réussissait des entrelacs
génie ne lui valait qu'une caresse dont il se satisfaisait.
Il n'était qu'un livre où Jacquou lisait avec une véritable
perspicacité c'était le visage du maître. Il le consultait,
il le feuilletait d'un bout de la classe à l'autre, entre ses
yeux mi-clos et comme
méditatifs.
Lorsque Lucien s'approchait de lui, ou parlait haut, il
semblait vouloir se terrer. Lucien devinait que son crédit
tenait à un rien, qu'une brusquerie, qu'un souffle, détrui-
raient l'équilibre. Jacquou avançait dans sa confiance par
des cheminements obscurs, avec lenteur. Lucien pensait à
consultent minutieusement de
ces escargots myopes qui
leurs périscopes de chair sensible, un brin d'herbe, un
angle de roc, avant de s'y engager, et qu'une infime vio-
lence fait refluer, entrer en eux-mêmes de longues heures.
Il sentait que Jacquou, à sa première maladresse, entrerait
pareillement en soi-même pour n'en plus ressortir.
Il se surveilla attentivement, entoura Jacquou d'une
feinte indifférence, le laissa avancer seul dans ses décou-
vertes.
C'est Marie que Jacquou aimait le plus clairement. Il la

lui.
voyait tous les jours, à l'heure du déjeuner. Elle avait vaincu
sa répugnance et accueillait Jacquou avec une bonne excla-
mation qui l'émouvait sourdement. Elle faisait réchauffer
les aliments qu'il portait du mas, dans une marmite ou
mie. Elle le ravigotait
au creux d'un croûton vidé de sa
d'un peu de soupe chaude. Elle lui parlait, d'un peu loin,
mais avec une telle douceur qu'il la sentait tout près de
lui. C'est
Marie qu'il aimait le mieux. Il n'avait connu, dans
deux femmes
sa vie, pour le protéger et le caresser, que femme
sa mère et sa grand'mère.
Marie était une comme
elles, plus douce encore, plus mystérieuse. parce qu'elle
Et
n'était ni vive, ni empressée, comme lointaine, dans le
calme halo de son activité, Jacquou se sentait au chaud.
Parce qu'il l'aimait le mieux, il lui parla le mieux. Elle
le comprenait mal elle traduisait ses pauvres élans recon-
naissants.
C'est à Marie qu'il fit ses premières confidences, un jour
qu'elle l'acculait délicatement aux aveux. Oui, le « padri&
le battait souvent. Il battait marraine. Il battait la mère.
Le padri était bien méchant pour tous. Il le confessait en
tremblant, comme s'il avait conscience de dévoiler un
mal honteux.
Pourquoi le Chouline les battait ? II ne savait le dire. Il
n'y voyai peut-être point d'injustice. Le padri était le
fléau qu'on subit le des vcûté,
une sorte de dieu colé-
reux. Personne ne pouvait rien contre ses foudres.
Maintenant, il venait du mas tout seul, il y revenait seul
il ne redoutait point les ombres ni les rencontres. L'heure
du départ à l'école l'emplissait d'allégresse, et, aux Oubells,
ce bonheur de tous les matins ne passait inaperçu, ni des
femmes que l'espoir embrasait, ni du Chouline, embrasé
seulement de souci. Au retour, Jacquou avait parfois à
répondre à des questions embarrassantes, et son
manque
de subtilité lui coûtait des scènes terrifiantes qu'il clôturait
par l'habituelle crise de nerfs.
Jacquou manqua ainsi l'école de temps en temps. Ces
crises l'abêtissaient plus encore. II en sortait comme d'une
tempête, meurtri et sans souvenir. Marie et Lucien l'inter-
rogeaient en vain Jacquou ne les aidait guère dans leurs
hypothèses. Un jour, il boîtait une autre fois, il portait
au visage des traces bleuâtres. Sa pauvre chair seule
témoignait. Marie touchait ses plaies du doigt
Qui t'a fait ça, mon petit ?
Il réfléchissait profondément
C'est le padri.
C'est tout ce qu'il disait.
Une fois qu'un camarade prit Jacquou aux épaules pour
l'entraîner dans une ronde, il hurla si fort que Lucien s'en
inquiéta, l'emmena dans sa cuisine. Avec Marie, ils l'exa-
minèrent. L'enfant, en bras de chemise, laissa palper ses
épaules bleuies. Il dit encore
C'est le padri.
Les Grégoire se regardaientsilencieusementetils hochaient
la tête comme devant l'incroyable.
En décembre, Jacquou se mit à tousser. Il se recroque-
villait sur sa poitrine étroite comme un bréchet,
pour résis-
ter à cette toux.
Il ne savait pas cracher. Son mal semblait s'accumuler,
dans le creux, y faire une boule grouillante.
Marie l'apaisait momentanément avec des tisanes chau-
des. Puis, il recommençait.
Lucien lui conseilla de rester au mas quelque temps, de
s'y faire soigner par marraine et maman. Mais, le lendemain,
il revint, tout pâle et, cependant, les yeux brillants de
bonheur.
Lucien se pencha avec anxiété
Pourquoi es-tu venu Jacquou ? Qui t'a forcé à venir ?
Dis-le moi, ? Dis-le à Marie ?.
Aucune question ne l'émouvait.
Il toussait.
v

L'approche de Noël emplissait le territoire des cris de


cochons égorgés. Les ravins et les vallons canalisaient leurs
ruées plaintives, et Montalbère baignait dans un flot de
désespoirs.
Depuis les foires d'octobre, le Chouline vivait dans ces
voluptés châtrer, tuer.
Il châtrait. Il descendait aux Soulas où la patronne lui
ouvrait une courette. Il y opérait, dans les hurlements,
deux jeunes mâles qui ne grogneraient plus d'amour et
leur laissait, au pouls creux du flanc. d'affreuses plaies en
croix mal bouchées, des paradoxales cicatrices de viol.
La fermière était restée dans sa cuisine à se boucher les
oreilles et guettant aux vitres. Elle voyait enfin le Chouline
remonter, de sanglantes virilités dans les poings. Tout
le jour, les plaintes des cochons emplissaient la maison.
Le Chouline était déjà loin, à Boussac où, l'attendaient trois
autres opérations.
Les cochons de Boussac criaient comme ceux des Soulas.
Il avaient la même voix de tête inoubliable, le même
accent désespéré.
Il tuait.
Le cri, mieux que la saison, indiquait de quelle lame le
Chouline usait. Lorsque le cri était jeune et véhément,c'est
qu'il châtrait. Si le cri était dru, qu'il allât, culminant dans
la douleur pour descendre insensiblement aux râles aban-
donnés, c'est qu'il tuait. Au flanc, à la gorge, la lame faisait
son chemin. Ici, aiguisée comme un scalpel, elle taillait en
croix et livrait aux doigts sacrilèges des attributs palpi-
tants. Là, ample, camuse, elle entrait dans la chair comme
en un beurre indolore et descendait vers l'aorte.
Le Chouline baignait dans le sang. Il en avait sur les
poignets comme un boucher, sur le front
Il marchait dans le sang. Il comme un criminel.
penchait sur le sang. Il avait
du sang à ses semeHes et se dans ses yeux, du sang reflété
plus sombre encore. Il riait dans le Il en était auréolé.
sang.
C'était une autre tache de Macbeth. Il s'en lavait et elle
reparaissait et c'était du sang d'un autre cochon. C'était
le même sang pur dont les terrines s'emplissaient
comme
des seaux aux fontaines et où les bras blancs des ménagères
trempaient jusqu'au coude, pour en ressortir
en dégout-
tantes mitaines rouges.
La besogne finie, un faux apaisement venait détendre
les rides de son visage l'œil seul gardait
son acuité haineuse
et il la noyait dans des rires, comme une eau calme abolit
dans un épanouissement sans cesse élargi l'horreur d'un
naufrage.
De grands soupers couronnaient ces journées de travail
et d'allégresse. Les goinfres étaient là. Ils défendaient leurs
réputations avec des airs modestes et de terribles appétits.
La moitié d'un cochon y était sacrifiée. Cela commençait
par le « broubufat » graisseux et puissant, pétillant de poi-
vres, de la volaille en sauce rousse, des civets noirs. On
parlait entre les plats. Des silences accueillaient le
porc cru
de l'an passé, silences où il entrait beaucoup de ferveur et
qui allaient s'élargissant pour le porc grillé du jour, le
bouilli, le porc en hâchis, le porc en porc
sauce blanche, le
porc à l'aïoh, et cette tête entière de porc assassiné, avec
son groin douloureux, ses yeux vides, ses larges oreilles
exsangues.
Le vin s'y buvait pur et les bouteilles, toutes noires et
sournoises, portaient sur leurs pommettes un reflet de la
saoulerie qui commençait.
Le Chouline présidait. Il lui fallait une femme de chaque
côté. II optait pour les plus vieilles mais elles se récusaient
avec une incontestable finesse aussitôt trivialement traduite
par un malin. II se rabattait sur des jeunes, des quadragé-
naires de belle chair, d'autant plus joviales qu'elles étaient
édentées, et prêtes aux résistances véhémentes par où cer-
taines paysannes décèlent l'ardeur de leurs désirs. Si c'était
la Pistrac, l'assemblée se réjouissait de la coïncidence qui
rapprochait deux passions à peine âgées de six mois. On
évoquait Catrine dont l'amour alterné pour son bêta de mari
et le Chouline avait produit six beaux enfants, puis Délaïde,
cette jeunesse fardée comme un coquelicot, amoureuse
insolite des vieux hommes dont le passage d'oiseau avait
mis une ombre sur la vie du Chouline, et, lointaine, nébu-
leuse, telle une toile de fond oubliée et toujours présente,
Patiplate.
On ne parlait pas de Finou ni de Fine.
On n'y pensait pas.
Elles étaient enterrées dans l'oubli.
On ne pensait qu'au Chouline.
On ne parlait que du Chouline, qui, apaisant un hoquet
d'une main molle, venait de se lever pour chanter.
En montant aux Oubells, ce jeudi, Lucien se représen-
tait le Chouline dms un de ces festins. Puis, il lui opposait
les femmes et le petit qu'il allait voir. Le contraste ne l'at-
tristait plus il le durcissait. Dans cet état, il entrait au
cœur de projets audacieux qu'il n'abandonnait
qu'aux heures
calmes.
C'était la seconde fois qu'il venait aux Oubells ce n'était
plus comme naguère pour y parlementer et convaincre,
mais pour s'y inquiéter d'une longue absence de Jacquou
et s'immiscer avec la fermeté nécessaire dans la vie du
Chouline.
r
i l'accueil
Il n'y rencontra que les femmes, et fut surpris de
chaleureux qu'elles lui firent. Finou lui ouvrit largement
la porte, lui offrit une chaise, s'anima fébrilement pour
qu'il eût conscience de la joie qu'il apportait. Fine lui prit
les mains avec force en levant ses yeux vers le plafond où
elle sembla découvrir un coin de vrai ciel.
Il apprit que Jacquou était malade, qu'il fallait le main-
tenir de force dans son lit, tous les matins, tellement l'idée
de courir à l'école l'obsédait.
Comme il vous s'est attaché dit Finou. Sur quatre
paroles qu'on lui arrache, il y en a trois pour votre dame et
Grégoire
pour vous Vous l'avez bien changé, Monsieur
Ah si vous étiez venu plus tôt, il ne serait peut-être pas
ce qu'il est, le pauvre!1
Fine exprimait aussi sa reconnaissance elle pleurait.
Lucien évita de s'amollir il posa des questions sur le
mal de Jacquou, l'attitude du Chouline. Devant son œil
clair, Finou se débonda
C'est l'enfer Monsieur Grégoire. Voyez, c'est l'enfer 1
Regardez nos figures, ça y est bien écrit Je ne s ais pas si
Il nous martyrise
nous pourrons tenir encore longtemps
comme il ne l'avait jamais fait.
Elle haleta puis
Nous avions eu une passe supportable, au temps
d'Hernandez. Le Chouline le redou ait, nous ne savions
pas pourquoi. Et même après, quand Hernandez est parti
au Campmagre, il nous tracassait moins. Mais, depuis
que vous êtes venu au mas, pardonnez-moi de vous le dire,
Monsieur Grégoire, c'est un enfer N'est-ce pas, Fine,
que c'est un enfer ?.
Fine approuva dans son mouchoir.
Et Jacquou ? dit Lucien.
Jacquou ? Il ne l'avait jamais épargné, mais, mainte-
nant. nous devons nous mettre entre le Chouline et lui.
Il veut sa mort Ah Monsieur Grégoire, vous lui avez
fait beaucoup de bien, d'un côté, à notre petit, mais d'un
autre côté, vous l'avez perdu 1
Lucien se sentit mal à l'aise.
Quand il le bat, continua Finou, il lui crie « Tu le
diras à ton cochon d'instituteur » Heureusement, le petit
a sa crise la crise le sauve chaque fois. Lcrsque le Chouli-
ne le voit qui écume, il l'abandonne à son sort.
C'est une crise qui l'a rendu aussi malade, demanda
Lucien ?
Non, dit Finou, c'est la toux. Tous les hivers, il a
une toux mauvaise que nous arrêtons avec des cataplasmes.
Cette année, les cataplasmes n'y font rien. J'ai voulu garder
le petit à la maison, les premiers temps où il toussait.
Mais, il m'échappait. Un jour, je l'ai suivi pour le rattraper
et le ramener au bord du feu. Mais, le Chouline m'a barré
la route. « Laisse-le 1 criait-il, qu'il aille crever à votre
école C'est vous qui l'aurez voulu
Voulez-vous me le laisser voir, demanda doucement
Lucien ?
Et, derrière Finou, il entra dans la chambre où Jacquou
venait de s'assoupir.
Oui, cela ne paraît pas grave, dit Lucien, dès qu'ils
furent revenus dans la cuisine, mais il ne faut pas lui laisser
commettre d'imprudences. Et, si cela s'aggravait, faites-le
moi dire. J'appellerai un médecin.
Ce mot fit étinceler les yeux des femmes. Jamais un
médecin n'était entré aux Oubells. Finou n'en avait consulté
qu'un seul, quelques jours avant la mort de sa mère.
Le nom du Chouline revint se mêler aux propos.
Maman, supplia Fine, dis à Monsieur Grégoire toutes
les choses qu'il nous a faites!
Finou regarda longuement sa fille, puis Lucien. L'évo-
cation de ses souffrances était si immense, qu'elle sembla
découragée. Elle lutta un instant, puis elle dit
Fille mienne. comment veux-tu que je puisse dire
tout Il y en a trop Personne ne voudrait y croire
Je vous croirai, Finou, dit Lucien. Maintenant, du
Chouline, plus rien ne m'étonnera.
F inou essaya de rassembler des souvenirs. Elle
ne savait
par lequel commencer. Les événements récents de leur vie
douloureuse s'imposaient toujours à sa pensée et elle sentait
trop tard qu'ils étaient les moins importants, que les vraies
cruautés du Chouline étaient vieilles, usées par le temps,
adoucies d'oubli. En les revivant, elle retrouva leur mons-
truosité intacte et elle en fut comme interdite
Ça semble impossible, dit-elle Non, ça ne peut pas
se dire. Il faut s'y être trouvé. Ça ne peut pas se croire
Il fallut tout l'entêtement de Lucien pour la convaincre.
Fine aussi l'engageait à parler.
Mais, dis-lui, maman, ce qu'il vous a fait, à la mar-
raine et à toi, avant que je naisse Dis-lui, tout ce qu'il
vous a fait souffrir 1.
Alors Finou fléchit, et, ayant choisi dans l'amoncelle.
ment des douleurs, elle tenta un résumé tragique
Quand je me suis mariée avec le Chouline, j'habitais
avec ma mère cette maison maintenant démolie qu'on ren-
contre en descendant vers Boussac. Elle était si vieille que
le toit est tombé sitôt après notre départ pour les Oubells.
Ma mère, la Finasse, n'était pas aimée dans le pays. Elle
avait perdu mon père à la sulta d'un coup de s~ng et, ici,
les morts subites, on ne se gêne pas beaucoup pour les
mettre au compte des proches. On disait qu'elle était
sorcière, la pauvre, parce qu'elle apprêtait bien les tisanes.
Elle passait une moitié de jour à travailler et l'autre moitié
à pleurer de la méchanceté des gens.
« Quand le Chouline a demandé ma main, elle a fait un
non bien sec. Elle m'expliquait que les Chouline étaient
des gens riches, mais dangereux, et que les femmes qui s'y
étaient mêlées y avaient souffert le martyre. Elle me rap-
pelait des histoires de grands-pères et d'oncles que j'écou-
tais distraitement.
« Pour moi, le Chouline était un jeune homme plaisant,
très doux, que j'aimais, et je me moquais de
passé dans sa famille. ce qui s'était
« Après notre mariage, lé Chouline m'a conduite ici.
Ses parents étaient morts depuis longtemps. Il voulu
a
que ma mère nous suive. Il lui disait qu'elle serait notre
mère à tous les deux, et des choses tellement sensibles
qu'elle s'est laissée convaincre.
« Je dois vous dire que le Chouline était sincère disant
cela. Le démon ne l'a pris que plus tard. Nous en
avons eu plus
d'un an d'accord. Puis, j'ai eu une fausse couche.
« C'est le jour de ce malheur que le Chouline
a eu sa
première colère. I! était bleu de rage. Comme je pleurais
au lieu de se calmer, il m'a injuriée.
Ah il me disait, on me tenait averti que tu ne me
vaudrais rien, comme femme 1
« Ma mère a essayé de l'apaiser. La pauvre! H l'a renversée
d'un coup d'épaule. Il lui criait
Taisez-vous, au moins, vieille sorcière C'est
qui avez ensorcelé Finou et le petit qui est mort vous
« Ma mère se mit à sangloter. Le Chouline la bouscula
une deuxième fois. Je me rendis compte que tout ce que
nous faisions pour l'adoucir, l'irritait encore davantage.
Il déraisonnait
Vous ne me tromperez pas J'ai l'œil des Chouline 1
Je vous ai vue, moi, l'ensorceler, votre fille Je ai
lui faire des signes de croix sur le ventre Ne ditesvous vue
je vous ai vue, moi, avec pas non.
mes yeux
Il n'y avait rien à faire. Il
« nous avait vues. Il était
aussi sûr de notre crime que tous qui étaient sûrs
d'avoir vu mon père agoniser dans ceux des grimaces. II n'y
avait qu'à se taire.
« Notre supplice a commencé ce jour-là. J'en attends la
fin encore. Le Chouline loué domestique et ils se
a un
saoulaient ensemble, dans notre cuisine. Le domestique
avait plus de toupet que le maître. Une nuit, le Chouline
m'a battu devant lui qui riait comme
disait un sauvage. II lui
Ça ne te fait rien, à toi, ces cris Eh bien moi,
m'excite ça
« Je pris l'habitude de recevoir des raclées
les dents. Alors, il a voulu que je crie il sans desserrer
me fallait en passer
par ses volontés. En trois ans, j'avais tellement vieilli que
les gens de Montalbère qui me rencontraient
me confon-

_n__n_
daient avec ma mère. Vous croyez qu'ils me plaignaient,
à cause de cette vieillesse pœmaturee Eh bien! non.
Ils murmuraient
C'est la même graine 1
< Je n'osai plus mettre un pied dehors, parce que,

ces réflexions, on s'arrangeait pour que je les entende.


Le Chouline je l'ai su plus tard soufflait les plus
cruelles
Finou se rapprocha de Lucien pour faire sur un ton
confidentiel une révélation qu'elle jugeait essentielle
« Ce qu'il y a eu de
plus terrible,dans notre vie, Monsieur
Grégoire, c'est que le Chouline n'est mauvais qu'à la mai-
enfant le pétrit
son. En dehors, il est comme une pâte un
à sa fantaisie. Tous les Chouline étaient ainsi. Leurs mau-
vais coups, ils les ont faits à des parents d'alliance, entre
quatre murs. Si nous avions voulu nous plaindre, personne
ne nous aurait écoutées. Il
m'a fallu arriver à aujourd'hui
paroles
pour trouver quelqu'un qui croie mes
Oui, Finou, interrompit Lucien, soyez sûre que je
vous croîs 1 l'assurance Lucien
Finou sembla encouragée par que
lui donnait. Elle reprit
Le Chouline arrivait du dehors où il avait gaspillé
joie tombait d'un coup,
nos sous avec des rires, et toute cette
devant nous, comme un masque de carnaval.
« Quand j'ai été enceinte de Fine, j'ai eu un espoir
j'ai cru que le Chouline changerait. Ça a été le contraire.
Il a pris sa première maîtresse, cette Patiplate dont vous
avez sans doute entendu
parler. Puis des filles d'un peu
partout. Cette Délaïde par exemple.
« Délaïde. c'était une
fille de gens bien Par coup de
tête, elle s'était louée comme servante chez les Freixe.
Mais il faut vous dire aussi, qu'auparavant, elle avait vécu
a la ville et qu'elle avait fait la connaissance du fils Freixe,
un jour de foire. Le Chouline s'est ruiné pour elle. Dans
me faire souf-
ses moments de colère, il me l'avouaitil pourrevenait
frir. Cette Délaide avait du métier me d'avec
elle mou comme un chiffon.
« Enceinte de 'la Fine, il me battait moins, mais ma
ratatinait on lui
pauvre mère payait pour moi. Elle se
aurait donné cent ans. Certaines nuits que le Chouline me
chassait de notre lit et que j'allaisla rejoindre dans le sien,
je la trouvais si glacée que je la croyais morte.
Et la jambe de marraine tu oublies la jambe de mar-
raine interrompit Fine, soudain haineuse.
C'est vrai, dit Finou.
« Fine venait de naître. Ma mère était sortie, de nuit,
en plein hiver, pour aller chercher un seau d'eau au ruisseau
qui coule sous l'aire. Il avait gelé. Elle a glissé sur la
glace. Elle est restée à crier au clair de lune, sans pouvoir
se lever, parce qu'elle s'était cassé la jambe. J'ai entendu
un de ses cris. J'ai appelé le Chouline
Tu entends Je crois que ma mère crie.
Oui, je l'entends I! y a plus d'une heure que je
l'entends, même Laisse-la. elle fera peut-être venir les
loups.
« Je voulais sauter du lit, mais le Chouline m'y a clouée
de ses bras d'acier. Et il n'est allé à ma mère que lorsqu'elle
a eu cessé de gémir.
Elle était morte ? fit Lucien terrifié
Non. Cette fois, elle a ressuscité Elle a ressuscité,
dans sa vie, plusieurs fois, de la même manière, comme une
liane qu'on coupe.
« Pauvre maman Je lui vois encore ses yeux à ces
moments-là, des yeux fixes et luisants comme des vis
enfoncées au profond d'un bois dur.
« Elle a ressuscité, cette fois, pour connaître la Fine, et
elle a assez vécu pour souffrir de la voir souffrir à son tour.
Elle est morte beaucoup de temps après, d'un mauvais mal
à l'estomac, d'un mal rongeur qui la rendit toute jaune.
Quand je l'ai vue perdue, je suis allée à Arles voir un méde-
cin à qui j'ai bien expliqué son feu d'estomac, ses faiblesses
et ce sang noir qu'elle perdait de temps en temps. Ce
médecin avait l'air d'un brave homme il faisait des gri-
maces à chacune de mes paroles. Il m'a promis de monter
à la première occasion, mais il m'a fait comprendre que
ça n'en vaudrait pas la peine.
Surtout, pas de viande, pas de cochon, pas de vin, pas
de choses fortes 1 Si c'est du feu qu'elle a, rien que des
pommes de terre sans sel, du lait.
« Quand je suis remontée d'Arles,'j'ai trouvé ma mère au
lit, avec les yeux qui lui sortaient de la tête. Je suis tombée
à genoux, en criant
Maman Qu'est-ce que tu as ?
« Elle souffrait tellement que les cris s'embarrassaient
à la sortie de sa poitrine. Elle criait avec les yeux.
C'est autant avec les yeux qu'avec la bouche qu'elle m'a
expliqué pendant que j'étais chez le médecin, elle avait
eu une défaillance et le Chouline lui avait fait boire de la
chartreuse par force 1
« Elle est morte dans la semaine. Son ventre était comme
un brasier. Elle est morte en essayant de l'étouffer avec ses
mains. »
Finou se mit à pleurer. Sur son visage sec, les larmes ne
laissaient pas de traces.
Lucien se débattait contre une obsession
Mais comment avez-vous pu endurer tout cela sans
vous plaindre ? Il fallait essayer 1 On vous aurait crues 1
On vous aurait délivrées 1.
Ah Monsieur Grégoire, je vous ai expliqué. C'était
impossible J'ai trop attendu. On espère toujours que
le mal s'arrangera quand il devient insupportable on ne
se rend plus compte qu'il est insupportable. Voyez.
c'est plus terrible d'y penser que de le subir.
Finou sécha ses yeux de plusieurs battements des pau-
pières.
Et puis, dit-elle, lorsqu'on s'est trompé comme je me
suis trompée, on accepte le sort, pour dur qu'il soit i
Lucien baissa les yeux pour que cette femme stoïque
n'y rencontrât pas de réprobation. Elle put continuer le
récit de ses malheurs, tous semblables, se résumant à un
acte sauvage et gratuit du Chouline, Lucien ne l'écoutait
plus. La perplexité noyait sa colère alors qu'il n'avait pas
encore choisi le moyen de les sauver, ces femmes refusaient
son secours 1 Il ne devait rien attendre de leur complicité.
Sur le chemin de Montalbère, en retournant, il s'arrêta
plusieurs fois, serrant les poings au fond de ses poches.

VI

Vers la fin de janvier, Jacquou revint à l'école. Il semblait


avoir triomphé de sa bronchite. Il retrouva avec joie son
banc d'écoller et son ardoise, la rumeur des exercices col-
lectifs, le brouhaha des récréations. Il n'avait pas oublié
Marie, mais son attachement restait grave et pour cela
même émouvant.
Le temps du carnaval revenait. Les dimanches étaient
des prétextes à préparatifs qui
ne devaient s'épanouir
qu aux jours gras. Les mas avaient la visite d'hommes saouls
qui avaient commencéleur journée avec une belle démarche
pour la terminer en titubant.
Aux Oubells, ce fut une rude époque. Le Chouline
sen-
tait son déclin. Il buvait plus que jamais. Depuis qu'il vieil-
lissait et s'appauvrissait, il voyait croître les résistances des
veuves et des servantes. II ne passait pas de jour où un nou-
veau refus l'exaltât et il s'en vengeait sur sa famille qui
attendait ses retours dans les transes.
Un matin, Jacquou arriva à l'école hors d'haleine. Il
avait le visage tuméfié, un œil rouge. Marie eut de la peine
à le ranimer. Enfin, il put dire
C'est le padri. Je lui ai échappé
Il resta tout le matin près du feu,
oiseau recueilli. comme un pauvre
Lucien avait pris une détermination audacieuse il avait
fait dire à Barnèdes et Maloune de venir le voir
Les deux hommes, qui considéraient sans tarder.
flatteur, un appel urgent
comme accoururent. Lucien leur montra Jacquou,
promena un doigt sur ses plaies.
~)– Voyez, leur dit-H, ce que lui a fait le Chouline 1
''°" "°"
Eh bé eh bé
traîna Barnèdes, à la foisgênéet stupéfait.
nt Maloune.
N~Mais leur indignation n'alla
Jacquou, questionné, répéta pas plus loin, même lorsque
C'est le padri. Je lui ai échappé.
Vous voyez, dit amèrement Lucien, le Chouline
vous
trompe odieusement. Il martyrise cet innocent. Il martyrise
la mère et la grand'mère de la même façon,
et elles sont
aussi innocentes que le petit. Je puis
allé au mas, j'ai su, j'ai vous le dire. Je suis
crimes à se reprocher qu'on
vu. Le Chouline a tellement de
sera embarrassé pour lui
trouver un châtiment.
Barnèdes tremblait comme
froissait ses mains derrière une feuille et Maloune
son dos.
Vous êtes de braves gens,
J'ai voulu vous faire témoins. Rien vous autres, reprit Lucien.
que cela témoins
Les deux hommes se retirèrent
avec des hochements de
tête et des formules confuses que Lucien
à traduire. ne chercha pas
Enfin Hernandez vous voilà 1 Nous vous croyions
perdu
Hernandez accepta sans trop protester le reproche sou-
riant de Marie. Les jours d'hiver lui laissaient beaucoup de
loisirs, mais il n'aimait plus rôder, la nuit. Ce n'était pas
qu'il eût peur Mais une sorte d'assagissement était en lui.
La Jeanne n'y était certes pas étrangère Là-bas, au
Campmagre, près d'un feu de bûches, il avait passé le
plus beau Noël de sa vie. Il était descendu à Arles acheter
des livres et il passait ses veillées à les lire. Qu'elle était
coulante, la vie, devant un bon feu et la tête débroussaillée
de tracas 1.
Hernandez se tourna plus particulièrement vers rLucien.
C'est votre mot qui m'a fait presser Alors, il y a
du nouveau ?
Lucien raconta sa visite aux Oubells, sa convocation
cavalière de Barnèdes et de Maloune. Il l'expliqua
Vous comprenez, Hernandez. dénoncer le Chouline,
le livrer, ça me répugnerait trop! Je suis peut-être naïf,
mais, je voudrais que la justice se fit d'elle-même, que le
Chouline se punît lui-même. Vous croyez qu'en lui faisant
une belle impopularité.
Hernandez se mit à rire nerveusement.
Comment, Lucien, un homme aussi amer que vous
a-t-il pu avoir une idée pareille Vous croyez avoir retourné
Barnèdes et Maloune ? Oui, vous redevenez naïf, si vous
croyez ça Pour vaincre un entêtement vieux de cin-
quante ans, il n'y a pas de preuve assez forte Vous mon-
trez des plaies. C'est bon. Mais, combien de libres-pen-
les plaies
seurs a-t-on indignés depuis qu'on leur montre
du Christ
Lucien résista vivement
Vous les croyez si aveuglés que cela ? Ne seraient-ils
pas plutôt lâches ? Ils savent
bien que le Chouline a une
hérédité terrible. ce grand'père paillard. cet oncle qui
est passé aux assises.
Oui. eh bien, oui. justement, cet oncle que vous
dites. savez-vous qu'après son procès il a été plus popu-
laire qu'avant ?.. que les paysans de la montagne ont eu
la conviction qu'ils l'arrachaient des griffes de calom-
niateurs Ah si les belles solidarités étaient aussi
farouches que celles-là Cet oncle, oui. savez-vous
combien de témoins à décharge il a eu derrière lui. des
gens qui ont peur d'une plaque de ceinturon et qui sont
allés regarder en face la robe rouge ? Plus de trente 1.
Tous les hommes d'ici qui s'enivraient avec l'oncle. Et,
tous les trente ont dit que l'oncle n'avait pas pu violer
cette pauvre mie. que c'était elle qui passait son temps à
violer les hommes 1.
Et le jury les a crus ?
Eh donc Vous croyez que ce n'est pas convaincant,
trente hommes défilant avec les mêmes gestes indignés et
les mêmes paroles 1.
« L'avocat s'en est bien servi, et il avait une barbe assez
blanche pour donner de la majesté à n'importe quelle
banalité. Il affirma que la vérité ne sortait pas que de la
bouche des enfants, mais aussi de la bouche des paysans.
Puis, il a eu peur que les jurés s'embrouillentet leur a crié
Entendez-moi bien, Messieurs Je ne dis pas que
les paysans sont des enfants Je dis qu'ils ont la pureté, la
sincérité des enfants. Je dis que leur vie saine et simple
les a sauvés des corruptions 1.
Cela pourrait être si vrai Hernandez.
Oui.Mais il tombait mali Toute sa plaidoirie a
pivoté là-dessus la pureté C'était comme une première
communion, avec une fanfare au chœur. Les jurés avaient
les oreilles rouges. Ces coups de clairon les touchaient.
C'est bien par l'oreille que ce diable d'avocat les tenait
Lucien lui paraissant subitement distrait, Hernandez
fit une pause, puis lui dit gravement
Lucien. non, vous ne le ferez pas impopulaire, le
Chouline. C'est du temps perdu! C'est contre vous-même
que vous travaillez
Hernandez avait vu juste et profond. La haine se mit à
clapoter sourdement autour de l'école. De bas éclats venaient
parfois émouvoir les Grégoire un juron, un ricanement.
Des élèves s'absentèrent sans motif valable. Marie dut
mouiller seule sa lessive. Ces visites faussement désinté-
ressées que les mamans des mas font une ou deux fois l'an
à tous les maîtres d'école de Montalbère, cessèrent subite-
ment.
Le mot d'ordre avait pénétré jusqu'aux creux les plus
reculés.
Minou elle-même, revenait des commissions chez la
Mimi qui tenait épicerie, auberge et recette-buraliste,
sans le bonbon rituel.
Marie souffrait discrètement de ces choses, cependant
que Lucien en éprouvait une âpre jouissance. Il attendait
quelque assaut. Ce fut une guerre larvaire, une sorte de
blocus morne.
Il y eut pourtant une mine sourde, un rapport anonyme
auquel l'inspecteur primaire fit allusion à son passage
annuel, en rougissant un peu.
Le mois de février passa lugubrement. Les pluies succé-
daient aux neiges. Les sous-bois, saturés, vomissaient l'eau
sur les chemins. Le ciel s'abaissait de jour en jour jusqu'à
se souiller de boue. Il faisait froid et sombre.
L'effectif de l'école diminuait de plus en plus. Certaines
absences se prolongèrent sans que Lucien pensât à s'en
inquiéter. Jacquou ne parut plus.
Une semaine ensoleillée survint, puis une autre, sonore
de tramontane. Des bancs restèrent vides, et, au premier
rang, celui de Jacquou.
Lucien courut aux Oubells.
Jacquou était très malade. Le médecin était monté deux
fois. Cette toux de décembre avait repris avec une violence
accrue. Elle le submergeait.
Finou et Fine expliquaient le mal à Lucien dont la venue
les emplissait d'espoir.
Lucien entra dans la chambre où était l'enfant. Des odeurs
molles y flottaient. Sur une tablette, une cuiller tramait
auprès d'un flacon gras. Lorsque Jacquou reconnut Lucien,
il eut un élan sous les couvertures. Puis il se mit à tousser.
Il portait toujours son calot. Il ressemblait à un vieux
maniaque.
Lucien se pencha sur lui et reçut dans le visage une
bounée enfiévrée qui lui fit fermer les yeux. Il l'interrogea et
n'en obtint que des gémissements dont la discrétion le
surprit. Malgré lui, il se rappela la fin de son chien, une
fin pleine de dignité et de grandeur. Comme pour Jacquou,
toute la souffrance de la bête aimée était venue s'exprimer
par les yeux, éclatants d'appels et, aux dernières heures,
adoucis par le renoncement.
Les deux femmes et Lucien repassèrent dans la cuisine.~
Le regard de Fine était attaché à la bouche de Lucien dont
elle attendait une sorte de miracle. Elle fut vite déçue.
Et le Chouline, demanda Lucien, comment prend-il
la maladie du petit ? J'espère qu'il est désarmé
Non, dit Finou sans pouvoir arrêter d'un moment le
branle indigné de sa tête, non. c'est toujours le même
homme C'est lui qui a mis Jacquou dans cet état. Quand
il toussait trop, ces derniers temps, il le jetait dehors.
II n'en a même pas eu pitié, un jour de pluie. C'est depuis
qu'il est au lit.
C'est bon éclata Lucien.
Déjà, au chevet du petit moribond, une idée fulgurante
avait traversé son esprit. L'idée s'installait maintenant
lui, l'incendiait. en
C'est bon 1 reprit-il.
Les femmes eurent beau pleurer et l'interroger, il était
aveugle et sourd. II était tout à cette pensée dévorante.
Il quitta le mas à grands pas. Sur le chemin, il fit plusieurs
gestes fous. A la Croisée des Puants, il appela le petit des
Cadène qui s'enfuyait.
–Etienne écoute, Ëtlenne Veux-tu aller à l'école
dire à Madame Grégoire que je rentrerai tard ?..
L'enfant baissa la tête d'un air honteux.
Pourquoi ne réponds-tu pas, Étienne ? Ça t'ennuie
d'aller voir Madame Grégoire ?
Le petit fit un effort héroïque.
Ma maman ne veut pas. dit-il.
Qu'est-ce qu'elle ne veut pas ?
Elle ne veut pas que j'aille à votre école
parce que
vous êtes trop méchant.
Lucien s'expliqua soudain les absences d'Étienne, de
Janette Pompidor, de Babep, d'autres encore. II eut
comme
un éblouissement devant l'enfant apeuré. Il se maîtrisa vite
et lui dit avec douceur
Va, petit Etienne. va, petit innocent.
Puis il prit résolument le chemin du Campmagre. Il lui
importait de voir Hernandez tout de suite.

VI!

La grosse cloche se mit à pleurer.


Sur les joues de l'airain, une larme poussait l'autre dans
l'abîme d'infini. Toute la montagne était inondée de
ce
pleur régulier et immense.
C'était le matin, la bonne heure légère du matin où l'air

SSPMT 6
ne résiste à aucun essor, où la plainte la plus frêle peut
espérer émouvoir le ciel.
Lucien Grégoire rejeta vivement les draps du lit et se
pencha sur Marie pour l'éveiller, mais les yeux grands
ouverts de sa femme firent signe qu'ils avaient compris.
Jacquou est mort
Ils avaient senti leur cœur rouler au fond d'eux. Dans
l'ombre, les yeux de Marie allèrent à la couchette de Minou
endormie. Ceux de Lucien s'y étaient déjà posés.
Ils se vêtirent.
Le réveil marquait sept heures.
La grosse cloche pleurait toujours. L'annonce ruisselait
partout, sonnait aux toits, toquait aux portes. Le glas minu-
tieux s'insinuait dans les intimités, alertait la vie.
Le deuil rappelait les deuils. Les mémoires, au saut du
lit, déballaient le bric à brac des malheurs et des douleurs.
Mille évocations glacées peuplaient les chambres. Cette
minute grave ne devait durer qu'une minute, mais elle
tenait agenouillées et sensibles, des âmes dures elle les
faisait communier dans une noblesse où elles ne devaient
jamais plus atteindre et d'où elles se pressaientde s'évader.
Des fenêtres s'ouvraient. Des voix se répondaient. C'était
fini. Le mort avait déjà sa forme, son nom, son épitaphe.
C'est pour le Jacquou des Oubells
Aï le pauvre
Ça lui vaut mieux.

Lucien s'habillait avec des gestes d'automate en pensant


à Jacquou mort. C'était un samedi. Huit jours étaient
passés depuis sa visite aux Oubells. Le petit n'avait pas
résisté au delà des prévisions du médecin. Quoique préparé
à la nouvelle, quoiqu'il eût prévu tout ce qu'elle entraîne-
rait de décisif et de grave, Lucien ne put se défendre de
frissonner.
Il avait vu Hernandez il tenait de son ami une promesse
formelle il accourrait au premier appel.
Tous les deux, ils avaient prêté serment sur le corps
encore palpitant de Jacquou ils avaient juré de le venger
en rendant une justice d'hommes libres, sans souci de
légalité, devant le seul tribunal de leurs deux cœurs.
Jacquou mort, l'heure était venue.
Lucien se rappela, en nouant sa cravate devant le miroir,
le visage résolu d'Hernandez, le soir où il lui avait fait part
de son projet. Il entendait
encore sa promesse grave, au
moment du serrement de mains
J'attends votre cri, Lucien 1
Ces évocations le réconfortèrent. Il sortit
en courant.
A la tombée de la nuit, les deux amis trouvèrent
se réunis
à la maison d'école. Marie, toute tremblante, les entendait
deviser de la chose terrible. Ils étaient des
nerveux
hommes qui vont affronter un péril, mais la comme
échec les oppressait davantage peur d'un
que leurs responsabilités.
Calmement, ils se partagèrent les rôles. Ils s'enivraient
d'y découvrir des obligations dont des hommes faibles
eussent été intimidés. Ils firent une sorte de répétition des
paroles et des gestes convenus. Ce fut
poignant théâtre le plus menu détail projetaitune heure d'un
une ombre
émouvante.
Marie s'était mise à pleurer.
En marge du colloque, elle n'en perdait
L'audace des deux hommes t'épouvantait. pas une syllabe.
Leurs attitudes
ne laissaient pas de doute sur leur sincérité. Ils allaient
faire ce qu'ils disaient c'était inévitable. Fardés de
pâleur et tendus dans une attention farouche, ils semblaient
mettre la dernière main aux préparatifs d'une fin de monde.
Lucien essaya de consoler Marie, et, n'y parvenant point
la supplia de ne pas l'amollir.
Enfin, les deux hommes se levèrent. Ils paraissaient
immenses. Hernandez fit, vers la porte, un pas de géant.
Lucien regarda sa montre.
Il était onze heures du soir.
Allons dit-il.
Et pendant que son ami sortait, il embrassa longuement
Marie.
Dehors, la nuit de mars était glaciale. La pleine lune
foudroyait la montagne. Tantôt noirs, tantôt blancs, les
deux amis faisaient crier le chemin sous leurs talons et
laissaient derrière eux, tantôt une tramée de ténèbres, tan-
tôt une poussière de clarté. Ils avançaient dans un paysage
grandiose, suivant le caprice ondoyant des sentiers.
Ils ne parlaient plus.
A la Croisée des Puants, Hernandez rompit le silence,
en désignant les bois noirs qu'un tournant venait de décou-
vrir
La nuit où j'ai déserté, il faisait une lune comme
ce
soir. C'était la même lune sûrement. Elle cassait la mon-
tagne en menus morceaux, comme ce soir.
Ils tombèrent sur les Oubells plus tôt qu'ils ne s'y atten-
daient. Du côté où ils arrivaient, aucune lumière ne les
annonçait. Une grande émotion les tenait à la gorge.
Ils contournèrent le mas. Du côté de la forêt, dans l'om-
bre projetée de la bâtisse, tremblaient ces flaques de clarté
rouge dont la mémoire de Lucien gardait le souvenir.
Lucien arrêta son ami d'un geste de la main et s'appro-
cha de la fenêtre éclairée. Son cœur cabriola. Il se retourna
avec des yeux élargis et souma
Le Chouline Il est là
Hernandez vint se pencher à son tour et son regard coula
jusqu'au Chouline, assis devant le feu et leur tournant le
dos. Il se redressa et tourna vers Lucien un visage résolu
Entrons 1 dit-il.
Il marcha le premier sur la porte et la poussa sans bafouil-
ler sur le verrou.
Le Chouline se retourna d'un coup. La pendule venait
d'annoncer minuit; à cette heure, il n'attendait personne.
Il se retourna d'un coup, et, derrière Hernandez qu'il
reconnut de suite, il vit s'avancer Monsieur Grégoire.
Il comprit qu'une chose grave allait se passer et se leva
mais ses jambes fléchirent et il dut se retenir au dossier
de sa chaise.
Les deux hommes l'entourèrent subitement, sans un
mot. Cerné oui, il eut l'impression d'être cerné. Ses
yeux restaient fixés à leurs visages durs.
Qui veille Jacquou ? demandabrutalement Hernandez
à qui incombait l'interrogatoire.
Le Chouline fit un geste vers le fond de la cuisine, et
grogna
Les femmes.
Rien que les femmes ?. reprit Hernandez sur le
même ton impérieux.
Oui. rien qu'elles
Cette certitude éclaira soudain le visage des deux amis.
Ils avaient redouté, à la veillée mortuaire, la présence
d'étrangers qui eût compliquéleur tâche.
Conduisez-nous près de Jacquou dit alors Lucien.
Mais le Chouline qui s'était rassis, répéta vaguement
cadavre.
son geste vers la chambre où était le petit
C'estlà au fond.
Alors Hernandez délivra de l'oppression
se ressentie par
l'homme venu pour lutter et qui n'a encore rien pu esquis-
ser de décisif. Il fit, entre le Chouline et Lucien, une irrup-
tion brutale, et posa sa large main sur l'épaule du Chouline:
Non accompagnez-nous, vous 1
Le Chouline se leva, son regard attaché au regard d'Her-
nandez. Il était lâche ses membres flottaient comme une
lessive dans le premier vent d'orage. Il marcha devant les
deux hommes et leur ouvrit la porte de la chambre, éclairée
de bas en haut par un cierge à la morne lumière dodeli-
nante, tendue d'ombres mouvantes et des blancheurs de
draps de lit épinglés devant les meubles et la fenêtre.
Lucien s'approcha de Finou et Fine, toutes noires, assises
dans le halo rougeâtre du cierge, et dénouant et joignant
comme des folles, leurs mains pâles.
Hernandez s'était découvert, et, d'un geste, avait barré
la sortie au Chouline. Ils se tenaient immobiles, l'un près
de l'autre, au bout de la pièce, attachant tacitement la
même signification à leur garde mystérieuse.
Les femmes venaient d'oublier leur peine un sentiment
de surprise et d'effroi les privait de parole. Elles veillaient
et pleuraient leur enfant depuis un long jour et elles l'ai-
maient plus encore mort que vivant. Elles redoutèrent
qu'une nouvelle aventure troublât leur dernier tête-a-tête.
Elles étaient en droit de s'attendre à tout.
Le serrement de mains de Lucien les réconforta, II les
comprenait il leur dit
N'ayez peur de rien. allez
Puis il se pencha sur le lit de Jacquou. Lorsqu'il en
retira son visage, il brillait de la double lumière de ses yeux
mouillés. Les femmes virent ces larmes que Lucien aurait
voulu dissimuler. Elles y répondirent par des cris de leur
douleur réveillée. Elles contenaient leur désespoir depuis
des heures, le Chouline leur ayant interdit jusqu'aux jéré-
miades. Maintenant, elles se débondaient.
Il y eut une scène tragique. Les pauvres femmes semblaient
mordues aux entrailles et au cœur. Elles renversaient à
les briser leurs gorges pâles elles s'échevelaient. Les hom-
mes sentaient leurs poings se serrer à mesure, et Lucien
s'était reculé doucement du chevet de Jacquou pour ne
pas donner un nouvel élan à la frénésie des malheureuses.
Cela dura quelques minutes. Sur les draps tendus aux
murs comme des écrans, des ombres s'écartelaient en gestes
terribles. A la première éclaircie, Lucien, par de douces
démarches, essaya de s'imposer à cette douleur. I! y parvint.
Hernandez et le Chouline n'avaient pas bougé, mais
cependant que le Chouline s'affaissait sur lui-même,
Hernandez sentait l'indignation l'emplir de son flot géné-
reux. A la fin, il éclata
Lucien Eh bien, quoii
Oui, oui. fit Lucien rappelé à la réalité, commencez
à sortir.
Hernandez poussa le Chouline dans la cuisine. Il se
sentait une âme de sbire. La lâcheté de l'homme lui donnait
des flambées de mépris et de haine. Le Chouline obéissait
comme un criminel brisé par ses premiers aveux.
Lucien s'était attardé dans la chambre. Ils attendirent,
sans qu'Hernandez marquât cette fois son impatience, qu'il
y remplît la mission convenue. On entendait, à travers la
porte, sa voix calme. Rien n'y répondait. Les cris des fem-
mes et leurs soupirs mêmes s'étaient subitement éteints.
On les devinait, toutes deux, sous l'empire de cette voix
apaisante, dans la stupeur de la délivrance que cette voix
leur révélait. On les devinait ployées dans une félicité
particulière.
Lorsque Lucien eut cessé de parler et qu'il rouvrit la
porte, le Chouline put entrevoir Finou et Fine tombées
à genoux près de Jacquou mort et effondrées dans une
prière fervente.
La porte se referma.
Maintenant, les trois hommes marchaient sous les étoiles
le ciel brasillait la lune, au milieu de sa course, avait
rétracté ses ombres sur le chemin qui paraissait plus large
et plus étincelant.
Ils tiraient vers l'amont, par le versant de l'aspre. Ils
marchaient sans parler. Hernandez allait seul, devant.
Derrière lui, Lucien talonnait le Chouline anxieux.
Au départ des Oubells, le Chouline avait essayé d'en
obtenir une explication il leur avait demandé
Où voulez-vous me faire aller ?
Et encore
Que voulez-vous me faire ?
Mais il n'avait pu vaincre leur mutisme an~olant. Depuis,
il s'était tu il flairait le châtiment il l'imaginait terrible
et la peur d'en trop savoir brisait les questions dans sa
gorge.
Lorsqu'un mas blanchi par la lune paraissait à l'horizon
du chemin, Hernandez entrait dans le bois pour un détour
prudent. La petite colonne se serrait à sa suite, dans les
ténèbres.
A Rocanègre, dans l'encombrement de vieux dolmens
noirs, Hernandez lâcha, sans se retourner
Mi-chemin 1
Ils marchaient depuis deux heures, mais les nuits étaient
encore longues. A mesure qu'ils s'élevaient, par le travers
des croupes et des ravins, par des lacets résonnants d'ébou-
lis, ils découvraient le large dessin de la vallée assoupie
dans un brouillard d'argent. La clameur grave d'un tor-
rent montait jusqu'à eux. Très loin, la constellation pâlie
d'un village électrifié résistait à la clarté du ciel.
L'émotion étreignait Lucien qui vaguait, tantôt dans un
rêve, tantôt dans un cauchemar, de la dureté à la défail-
lance. Le profil sévère de son ami le rendait au réel, et
aussi cette lanière dont il se fouettait de temps à autre
Pauvre gosse Pauvres femmes
Les crêtes jumelles de Costojas et de Penaroja leur appa-
rurent enfin, avec leurs arêtes de glaive. Là, s'amorçaient
les sierras métalliques aux échines musculeuses,couchées en
travers de la frontière comme de gigantesques molosses
indifférents. Là, le tracé frontalier hésitait, se perdait aux
failles, sombrait aux précipices.
Hernandez sembla humer l'air vif de ces hauteurs et
annonça
Plus qu'un quart d'heurei
Quelques raidillons se présentèrent les derniers mètres
du versant mirent les hommes à une rude épreuve. Sur
la crête, Hernandez les arrêta de sa main levée
C'est Ici dit-il.
Le Chouline crut sa dernière heure venue et tenta de
s'échapper. Ils le retinrent par le bras.
Reste là. lui dit sourdement Hernandez, nous ne te
ferons rien. Ta peau est dans nos mains, mais nous n'en
voulons pas à ta peau 1 Écoute-nous, seulement.
Lucien avait senti son cœur s'arrêter il s'était reculé
d'un pas pour ne pas gêner Hernandez qui s'était planté
devant le Chouline, et lui parlait dans la lan~e du pays,
avec des pauses entre lesquelles on eût pu entendre battre
lescœurs:
–Ecoute-mol bien, homme Ecoute-moi bien. Je parle
pour tous. Tu vois que nous sommes calmes. Que nous
soyons calmes, nous autres, tu sais ce que ça veut dire 1
C'est que nous voulons en finir 1
Le Chouline blémissait de plus en plus il avait déjà
vu, autrefois, ce calme à Hernandez.
.Tu sais tout ce que tu as fait dans ta vie Rien
que du mal. Avec les larmes que tu as fait couler, on
ferait une mare, on ferait un torrent Et puis, il y a le
sang Regarde tes mains Il en reste des gouttes fraîches
du Jacquou.
Un vent glacial emportait des lambeaux de ces phrases
tragiques et c'étaient d'elles que ces hommes se sentaient
transis jusqu'au fond de l'âme.
.Ecoute-moi bien Nous ne voulons pas recompter
tes forfaits. Nous ne sommes pas si minutieux. A tous,
nous n'aurions pas assez de doigts pour ça Nous te jugeons
sur le gros de tes crimes
» A cette heure, les gendarmes d'Arles se préparent
à monter à Montalbère. Ils sont avertis ils savent tout,
de la mort de la Finasse à celle de Jacquou. Ils devaient
t'arrêter en plein enterrement.
Le Chouline fit un pas en arrière et ferma les yeux,
comme s'il venait d'être frappé d'un premier coup.
Oui, reprit Hernandez, tout le monde sait véritable-
ment qui tu es.
Nous autres, vois-tu, nous t'avons emmené jusqu'ici
pour te punir avant tout le monde, pour te punir à notre
manière. Ce n'est pas par pitié que nous t'avons sauvé
de la justice de ton pays, ce n'est pas par pitié, non. c'est
par mépris. C'est aussi parce que nous croyons que c'est
notre justice qui est la meilleure, pour toi et pour nous
Le Chouline avait instinctivement levé un de ses bras.
II se sentait perdu. Il attendait la première violence.
Frappez souma-t-11.
Hernandez refoula un ricanement
Non, homme. tu n'y comprends rien tu ne com-
prends rien aux yeux ni aux poitrines des hommes qui sont
devant toi Nous ne voulons pas te frapper! Nous ne
pouvons pas te frapper Nous n'avons ni poings ni armes
pour des hommes comme toi Ce que nous voulons est
plus simple et plus grand.
Hernandez pointa son doigt vers la nuit du ravin où le
versant croulait en ténèbres.
Tu vois, dit-Il, cette descente, à tes pieds ? Je l'ai
franchie, il y a dix ans, une nuit
comme cette nuit, dans
le sifflement des balles. Je la connais. Elle te mènera
à la frontière. A droite, il y a la Coba de las Vivoras,
mais je ne te conseille pas d'aller de ce côté. A gauche,
il y a le chemin d'Espagne tout ouvert.
Les yeux du Chouline s'étaient lentement élargis et les
dernières paroles d'Hernandez y mirent
une nuance d'éton-
nement et d'espoir
Ce chemin, tu vas le prendre devant nous Nous
ne
te surveillons pas, non. Ce n'est plus la peine. Nous te
regarderons t'enfuir. Derrière toi, il y a des prisons
jour. Devant toi, il y a un pays où personne sans
ne te connaît,
des villages, des mas, mille trous où tu
pourras te terrer
et mourir tranquille. La-bas, il y a encore pour toi, de
la vie.
Hernandez fit un dernier geste de la main
Va. dit-il, sans rudesse, sans douceur.
Alors, sous les yeux des deux amis frissonnants, dans la
première pâleur de l'aube, le Chouline commença à des-
cendre la pente.
t93t-32.
Ludovic MASSE.
CHRONIQUES

JOURNAL,
propos et commentaires
D'ERNEST NOIRFALIZE
6 octobre

Un événement a été planté un jour comme un phare


mois sa lumière
sur ma vie, le feu tourne, et le 6 de chaque
vient frapper ma journée. Beau jour. Vainqueur d'avance.
Ce soir je suis donc allé dans la forêt. En poche le dernier
prochain Goncourt. Madame Noirfalise m'a fait observer
sans douceur que de son tempspoches on lisait M. Henri Bor-
deaux qui ne déformait pas les comme ces roman-
ciers d'aujourd'hui. J'allais lui répondre qu'il vaut certes
mieux, pour un roman, déformer les poches que déformer.
Mais aujourd'hui je suis heureux et bon.
Bon?
Bon ? me suis-je répété deux fois. Et voilà comment ma
promenade fut gâchée dès le départ par cette agitation
stupide qui est sur moi depuis hier. M. J., qui est venu chez
moi décrasser les fumées de la ville et les dernières fatigues
de la guerre, m'a glissé cette grosse revue. Une large bande
jaune L'Argent, misère du pauvre, misère du riche. « Ce
numéro-là, vous pouvez l'avoir. Rien de secret pour vous.
Vous verrez, c'est un costaud. » Et il rit. (Rien de secret ?
Qu'est-ce que ça signine ? Pourquoi m'a-t-il refusé le numéro
précédent ? A éclaircir).
Sous mes pas des bruits de parchemin et d'eau. Les troncs
minces des hêtres s'effilaient comme des sons vers le plafond
de feuilles et d'oiseaux. Dans les derniers plans, ils deve-
naient des colonnes de brume pâle. Je me rappelle ce jour
de mars où la lumière rousse montée du sol rencontrait
dans le désordre ébouriffé des branches une extraordinaire
lumière rose, d'un vieux rose enfumé dont on n'aurait su
dire s'il sécrétait tui-même patine
feu sa ou s'il la recevait de
ce qui courait ras la terre. L'automne est plus éloquent.
Et pourtant, en plein cœur de la forêt, il devient familier.
Il est chez lui, il est seul, il décore plus, il ne déclame
ne
plus. Aujourd'hui, l'humidité avait pris la forêt
comme un
royaume. Partout elle mettait sa pâleur et cette présence
obsédante qui n'est qu'à elle. Les troncs suintants, les feuil-
les cirées. Une odeur forte de champignon
et d'écorce
mouillée. Et cette eau invisible qui
glisse entre la manche et le bras, monte se plaque aux épaules,
le long des jambes
et vous entre sauvagement dans la poitrine. Un vrai jour
de novembre.
Il y avait longtemps
que j'avais perdu toute trace de che-
min. Quand une crête devenait plus pâle, j'y grimpais
pour découvrir du terrain. Misère du pauvre, misère du
riche, cette lecture, hier. Des bribes de phrases couraient
contre mes pas comme des gamins autour d'un innocent
ou d'un ivrogne. En ces moments d'émoi la pensée revêt
des formes infantiles. Un Noirfalise voleur, usurier,
menteur,
avare Les affronts volaient autour de bonne conscience
ma
comme autant de couteaux, et je pâlissais à chaque coup,
Ces mots que je n'avais
connus que tournés vers autrui,
de dos, voilà qu'ils me parlaient face à face. Avec inso-
lence. Avec injustice (mais pourquoi
est-ce que j'en sen-
tais l'insolence plus que l'injustice ?)
On travaille comme pas un. On vend,
on achète, sans
ni
tromper sur mesure ni sur la qualité. On s'enrichit
la
honnêtement, par paliers. On tâche
aillent plus loin encore. On cherche que ses d'aisance, quatre fils
quand on y arrive, eh bien 1 on un peu et
son honneur comme tout
autre Où est le mal ? Où est laa participation au menson-
ge ? Où est ma complicité au royaume de l'Argent ? Et
pourtant cette angoisse que M. m'a mise en tête. Tous les
hommes normaux Toutes les propositions normales 1
Tous les sourires normaux Si c'était vrai. Si c'était
vrai. Il faudra que j'écrive à Chardin, à Blaizieux et à
Fromeau.
9 octobre
Chardin ou l'ouvrier philosophe. Il la misère.
a connu
Il déteste l'injustice, mais d'une colère de conviction,

1. Ernest Noirfalise fait allusion manifestement ici


aux termes de l'ar-
ticle Argent ef vie privée paru dans notre numéro d'octobre. N. D. L. R.
sans ressentiment. Dans la misère, il comprenait tout très
bien. Maintenant que l'aisance approche, il cherche à pen-
ser sa situation nouvelle. C'est pourquoi il me semblait
bon docteur pour mon trouble. Voici sa réponse
« Carlyle est loin d'être de l'avis de M. [C'est une rai-
son, évidemment].
Que reproche-t-il au système social et bourgeois
qui se fondait au début de XIXe siècle, si ce n'est pré-
cisément de ne pas assurer la paix de l'esprit et la cer-
titude du pain quotidien au travailleur ? Et ne regrettait-il
pas l'organisation féodale et monacale, parce que tout hom-
me y avait sa place marquée pour un travail déterminé
en retour de quoi son existence était à l'abri de l'incer-
titude ?
Le bourgeois de M. n'est pas un être social, mais méta-
physique. Ainsi considéré, il est peut-être vrai mais les
travailleurs ne le connaissent pas. Le bourgeois qu'ils con-
naissent, c'est celui qui allonge indéfiniment leur tâche et
raccourcit d'autant leur salaire, c'est celui pour qui ils pei-
nent c'est celui, d'un mot, qui peut les priver de leur pain et
de leur toit. Les prolétaires sont les danseurs sur la corde
raide: d'un côté la tranquillité, la certitude, de l'autre la
misère, la souffrance. Avez-vous quelquefois glissé sur cette
corde, M. pour exiger que tous les révolutionnaires y
passent leur vie entière ? On n'est pas révolutionnaire parce
qu'on aime cette difficile gymnastique mais parce que,
l'ayant pratiquée, on veut l'éviter aux autres. L'incertitude est
un vers qui ronge les énergies et non un tonique. Les révo-
lutionnaires en veulent débarrasser la terre comme le voulait
Carlyle, comme le voulait Péguy que M. invoque, ce Péguy
qui écrivait des pages si poignantes et si justes sur la misère
et la crainte d'y retomber et on ne fera jamais croire aux
ouvriers qui peinent, et qui s'efforcent d'économiser sur
leur maigre salaire l'achat d'une vigne, d'un jardin ou d'une
maison, qu'ils sont des bourgeois uniquement parce qu'ils
ont peur de la misère et refusent d'y retomber, après y avoir
pataugé si longtemps.
Voilà pour la « sécurité Quant à «l'avancement»,
il n'est pas nécessairement un vice de « petit bourgeois ».
Tout dépend de la couleur spirituelle des sentiments qui
l'animent. L'injustice de ces générations peut soulever
de justes Colères. J'en parlais tantôt à ma femme qui
me dit « Dans une pareille dureté, il me semble
qu'il y a
une absence de finesse qui contraste avec la qualité appa-
rente de l'intention '>. J'en suis bien d'accord. &
Tout ce qui en moi veut la paix se fait complice de cette
lettre. Mais plus je m'y abandonne, plus la paix me fuit.
J'enverrai cette lettre à Blaizieux et qu'il me débrouille
l'écheveau. Blaizieux connaît de près les gens d'Esprit.
On le dit intime de M., et qu'il l'inspire quelque peu.
15 octobre
Lettre de Blaizieux au premier courrier, ce matin. Il
faisait froid et clair quand j'ouvris au facteur la porte de la
cour. C'était une lettre à lire sur la grand'route, pas dans
une chambre tiède. Il allait falloir batailler avec elle, batail-
ler avec moi-même. Alors je suis parti du côté des sapins,
par la grande vecquée, et j'ai déchiré l'enveloppe dix pas
après l'ouverture de la forêt.
« Cher ami,
J'avais bien raison de vous dire qu'il n'y a qu'une ques-
tion vous êtes bouleversé aujourd'hui, pourquoi ne
l'étiez-vous pas plus tôt ?
N'avais-je pas prévu la réaction de Chardin ? Elle est
une défense, alors que votre émoi est un commencement
d'abandon à la vérité. Mais l'un et l'autre répondent aux
mêmes difficultés.
Je suis pleinement d'accord avec Chardin, et je suis cer-
tain que M., dont il incrimine l'article, ne me désavouerait
pas. Je lis en effet dans cet article que le miséreux, c'est-à-
dire celui « qui est pauvre au dessous de la sécurité, au des-
sous du pain quotidien ne connaît plus de vie humaine.
Et le pauvre, dont il se fait l'apologiste, c'est celui « qui n'a
rien, quoiqu'il possède, et ne désire que les splendeurs
non comptables de la vie. Il possède donc, et désire.
I! a la sécurité du pain quotidien. Pour rien de ce qui est
nécessaire à la vie, il ne doit jouer sur la corde raide. La pre-
mière révolution, nous en sommes d'accord, c'est la sup-
pression de la condition prolétarienne, c'est-à-dire la sup-
pression de la misère et de l'insécurité vitale. M. va plus
loin encore, me semble-t-11. Cette perpétuelle tension que
le souci de l'avenir impose même à des aisances modestes,
il voudrait qu'elle leur soit épargnée, pour plus de jeu,
de fantaisie et surtout de grandeur dans l'aventure de
leur vie. Encore est-Il que cette économie-là, l'économie
des pauvres, si elle enlève de la beauté à leur vie par un
côté, en apporte autant par le sacrifice et le dévouement
qui l'alimentent jour par jour.
L'économie que nous condamnons est tout autre. C'est
l'économie de défiance et d'enrichissement. « L'économie
pour la richesse », dit M. il aurait pu ajouter pour le
confort et la considération, dans la haine de l'aventure et
de la générosité de demain. Tout le « petit bourgeois »
est dans cette avaricee lucrative. «Etre métaphysique"n
vous écrit Chardin. Disons plutôt « être psychologique »
ou « être spirituel ».
Et c'est ce qu'il faut arriver à comprendre que le
bourgeois n'est pas la définition d'une classe, mais d'un es-
pritl,quecet esprit estremonté jusqu'auxcapitaines du régime
et qu'il est descendu en lourde nappe sur les masses popu-
laires. Péguy, que votre ami invoque, l'avait écrit en termes
rudes « Une démoralisation du monde bourgeois, en ma-
tière économique, en matière industrielle et en toute autre
matière, dans l'ordre du travail et en tout autre ordre,
descendant de proche en proche, a démoralisé le monde
ouvrier, et ainsi toute la société, la cité même. Pour savoir
si l'on est touché, point n'est besoin donc de consulter
le niveau de son revenu, mais seulement d'entrer en examen
de conscience.
Ceux qui n'ont pas vu « l'être métaphysique profond
qui définit le bourgeois perte du sens de l'être, perte
du sens de l'amour, perte du sens de l'aventure et de la
souffrance, subtitution des valeurs d'ordonnance extérieu-
re aux valeurs de sainteté ceux-là seuls ont voulu fixer
le bourgeois dans une classe le patron (socialisme), l'épi-
cier (Flaubert), le philistin (Montparnasse), l'homme-
fonctionnaire (Courteline), etc. La seule position saine
est de savoir quel est l'être du bourgeois, et de chercher
en nous tous.
Sécurité, avancement, tout dépend de la « couleur spi-
rituelle » de ces désirs, d'accord. Encore faut-il rappeler que
les Évangiles ne prennent aucune précaution restrictive
dans la parabole du lys des champs, et que l'état social
est dans les tout derniers rangs des valeurs spirituelles.
Il faut un minimum de sécurité, dit-on souvent, pour l'exer-
cice de la vertu. Admettons qu'il soit en effet nécessaire

1. Nous avions essayé de le montrer dans Esprit 6. Nous sommes heureux


de nous trouver en si plein accord avec le correspondant d'Ernest Noirfalise.
au plus grand nombre. Il n'empêche que celui qui sait
faire confiance à l'insécurité même de sa subsistance est
plus gland. Et il faut se dépêcher d'ajouter, même si cette
grandeur est réservée au petit nombre, que la fixation, aussi
bas que possible, d'un maximum de sécurité est non moins
indispensable à l'exercice de la seule vertu qui compte
l'imitation lointaine de la sainteté. Quant à l'avancement,
j'admets bien sûr comme le plus humain des projets le
souci de conquérir une situation plus libérale grâce à laquel-
le, moins asservie au gagne-pain, la vie soit plus disponi-
ble aux rêves et aux actions où l'homme profond s'engage
mais combien, qui veulent « avancera ont cet idéal précis,
et s'y maintiennent une fois parvenus aux facilités ? Pour
l'immense majorité, et un peu pour chacun de nous, Noirfa-
lise, « avancer '>, ou « pousser ses enfants », n'est-ce pas
conquérir un centre de considération sociale ou augmen-
ter indéfiniment son profit ? La première ambition s'Insère
sur un sens profond de la vie spirituelle, la seconde. M.,
d'ailleurs, si j'ai bon souvenir, avait fait la distinction dans
une importante parenthèse.
Finesse, dit la femme de votre ami. Est-ce bien cette
exquise Mme Chardin que j'ai rencontrée chez vous naguère,
et dont on ne savait, en effet, si la finesse ou la bonté était
sa plus belle fleur ? Dix ans, m'a-t-on dit, toute sa jeunesse,
elle soigna un mari moribond. Voilà bien comment les fem-
mes savent pratiquer la métaphysique des vertus sans la
reconnaître quand elles y appliquent leur intelligence.
La finesse sans la force alors M. Paul Géraldy ? ou, quel-
ques degrés plus haut, les porcelaines de M. Chardonne ?
La finesse et la force sont liées, elles progressent en nous dans
leur contradiction même, l'une par l'autre elles dépérissent
l'une sans l'autre. Essayez de définir la première, vous
tombez sur des termes qui évoquent la seconde. Et récipro-
quement. Vous comprendrez alors que les duretés, les
cruautés, les « exagérations » ne naissent pas d'une manière
politique sommaire de tout démolir et de gueuler fort,
mais marquent l'âme la plus tendre et la plus attentive.
C'est dans l'indulgence que nous sommes grossiers.
Voyez-vous, chez Noifalise, le drame de beaucoup de
bonnes âmes, c'est le drame de la douceur. La douceur
est une grande chose du ciel. Mais le Royaume du Ciel
n'est pas de ce monde. La vie est tragique nous n'y voyons
rien, non,'à peu près rien. Le Jardin des Oliviers, c'est
un Homme-(Dieu)qui a voulu porter une fois tout ça, pour
nous tous qui ne portons pas, aimer une fois tout ce qui
n'est pas aimé dans le monde, parce que laid, ou décon-
certant, ou simplement oublié. Ceux qui n'aiment pas se
ferment le monde. Et ceux qui sont pleins d'amour, mais
d'un amour trop délicat, se ferment encore le monde avec
leur amour. Ce n'est plus le désir de grosse tranquillité
médiocre et repue mais le besoin d'affections douces, et
de sérénité. Je sais bien qu'on ne peut tenir debout du
matin au soir avec un précipice à son flanc et toutes les
angoisses du monde dans son cœur. Mais rompre, rompre
le cercle enchanté de la douceur.
Tout est là si on ne regarde pas au moins la sainteté,
tout fiche le camp. On commence par le sentiment du néant
de toute chose et de tout homme. On a très peur, vous
avez très peur, hein, en ce moment ? tellement on est
habitué aux petites chaumières d'optimisme à l'écart des
grandes routes. Mais au delà seulement on connaît la vraie
douceur et la vraie joie, qui ont le nom éclatant d'espérance
de même une vérité n'est forte et sensible que lorsqu'elle
a visité jusqu'aux abîmes les enfers de sa négation. De cette
position, serrée à la fois sur la vie et sur la mort, d'où t'œll
embrase l'extrême haut et l'extrême bas, le Oui absolu
et le Non irrécusable, de cette grande croix d'expérience,
ce qu'on appelle les « intransigeances et les « exagérations n
ne sont que de pauvres et lointaines approximations. Et
pourtant c'est le lieu même de la tendresse. De là il est
évident que l'homme est toujours plus mauvais qu'on ne
croit. De là aussi, non pas aussi en même temps, de
la même vérité, il est évident qu'il est toujours meilleur
qu'on ne croit. On a tort d'être indulgent, on a tort d'être
désespéré (sur les hommes ou sur le monde). On est dans la
bonne attitude dès qu'on met en croix une extrême misère
sur une extrême grandeur, ou au moins sur un extrême
espo!r.(« It faut toujours en revenir à Pascal » parole de feu,
ne la prononcez qu'avec prudence, ô professeurs).
Vous serez convaincu, cher ami, puisque j'évoque ce
nom, que jansénistes et molinistes habitent d'autres
refuges encore que les rayons de votre bibliothèque. Qui
sait si leur débat n'est pas le débat même de ce temps
les philosophies de l'angoisse, les traités du désespoir,
d'un côté de l'autre les voies moyennes des petits bour-
geois. Si je fais confiance à nos amis d'Esprit c'est beaucoup
pour l'humanité, si sensible, par exemple, dans cet
Appel au riche, avec laquelle ils échappent, par en haut,
aux deux tentations.
Un haut fonctionnaireécrivait à M. ces jours-ci « Quand
la jeunesse commence à être loin derrière soi, c'est un grand
bonheur de voir se lever des jeunes, qui ont encore intacte
une ardeur pour le bien que l'on trouve en soi-même,
sinon étouffée, du moins rendue bien honteuse par les com-
promissions de quarante années de vie active. Et j'entends
par « vie active » justement celle contre laquelle vous vous
élevez si courageusement, c'est-à-dire la vie d'un honnête
homme, travailleur, consciencieux, sérieux, mais pourtant
installé « dans le mensonge» suivant votre belle conclu-
sion.»
Je vous souhaite une grâce aussi rapide et vous assure
de la joie que j'en aurai. » Denis Blaizieux.
Je suis trop près de cette lettre encore. Mais tout s'éclaire.
La paix se fait en moi, parce que j'ai rejeté la paix.
16 octobre
Fromeau, qui est un garçon pratique,et à qui sa situation
élevée dans l'industrie de guerre donne quelque compétence
en matière de mensonge, me répond par les simples faits
suivants
« Mon vieux,
< Oui, il faut lutter contre le Mensonge immense qui a
commencé au temps de FélIx-Faure et qui a rendu possi-
ble la vente de la France au Creusot. Excuse-moi d'en ar-
river si brusquement aux faits de ma compétence, mais
ils m'ont permis de résoudre pour mon compte les
problèmes qui t'empoisonnent. Suis-moi
La France a toujours manqué de charbon « cokable
et le coke est nécessaire pour faire de l'acier. Le charbon
cokable se trouve en Angleterre (rien à faire naturellement),
en Pologne, en Westphalie.
Il y a quelque trente ans, Schneider fait donner tout l'ar-
gent qu'on veut à la Russie pour avoir du coke. Alliance
russe. Emprunt russe.
Vers 1910, le parti Konprinz se met à bluffer nous autres
nous savons tirer du coke de tous les charbons, notamment
de ceux de la Sarre. Ingénieurs français dans la Sarre
on leur montre des cokes de Westphalie en leur disant
que c'est Sarrois. Ils gobent.
ESPRIT
7
1911. Retraites militaires. Poincaré. Service de 3 ans.
1914. Le Creusot fait déclarer la guerre par la Russie
(Je résume).
1917. Plus de coke en France, la Pologneperdue. On cher-
che des charbons pour acier en Bretagne. Ça rate.
1918. Le Creusot admet qu'on fasse finir la guerre.
1919. La Sarre annexée, on s'aperçoit de la blague
pas de coke. La Pologne indépendante. Dettes de guerre.
1920-33. Dans toute la petite-entente, dans tous les Bal-
kans, pas un gramme d'acier qui ne soit de Schneider
(filiales et puits d'extraction partout).
Dettes de guerre pas un gouvernement français, mêms
s'il le voulait, qui puisse payer sans Schneider. Un Fran-
çais qui accuse Schneider diminue le crédit de la maison de
commerce France. Et le gouvernement doit payer ses dettes,
sinon crise de confiance, banqueroute.
Quoi que tu veuilles, te voilà donc comme tout Français,
actionnaire de Schneider, et il n'est pas impossible que
demain tu ailles donner ton sang pour quelques-uns de ses
confrères internationaux. o
17 octobre
J'ai essayé de la méthode de Blaizieux et de Fromeau
sur ma journée, que je viens de passer à la ville. Voici ce
que ça donne.
Voyagé dans mon compartiment de seconde. Pourquoi ?
Le train avait des troisièmes,ces belles banquettes neuves de
cuir doux qu'on a inaugurées depuis peu en secondes, vieux
wagons, laine trop chaude tassée sur du bois. Vitesse ?
Si j'avais pris le rapide, oui. Alors Uniquement le besoin
de me séparer, de marquer ma classe de paysan gentil-
homme et lettré. C'est vrai.
Lu mon journal. Hitler veut la guerre. Il faut fortifier la
Belgique. La mauvaise foi des Italiens. Aujourd'hui je sais
qui paye, mais mon cœur a battu quand même des airs
claironnants. Le Mensonge m'a eu.
Sitôt arrivé, je suis allé faire trois opérations dans une
banque
toucher mes rentes. Complicité à l'usure.
recommander à mon banquier de confiance d'attendre
quelques jours encore, pour vendre ce papier, la hausse des
caoutchoucs. Complicité à l'usure Il.
prendre un billet de la loterie nationale. Complicité
à l'usure III.
Et je remarque que la gravité est progressive. Mais aussi,
pourquoi m'ont-ils mis les pleines mains de Mensonge.
Ces pièces qu'ils m'ont rendues ça vaut deux
sous, c'est
marqué dix francs. Et l'on poursuit les faux monnayeurs,
hein, Ramuz ?
En sortant, sur les escaliers monumentaux, j'ai croisé
le riche sénateur de S. J'étais avec trois amis, l'ampleur de
mon salut a témoigné de la joie secrète que j'avais de cette
rencontre en leur présence. Considération.
J'en eus quelque honte toutefois, et pour rentrer aussi-
tôt en bons rapports avec moi-même, je donnais une forte
pièce au guenilleux du coin. Charité de compensation,
fantôme de Charité.
Il me restait une heure à flâner avant le déjeuner. Le
ché aux puces, dans ce cas, est tout indiqué il est à deux mar-
pas, dans une enclave pauvre au milieu du quartier des
affaires. Une chance une délicieuse et authentiqueTanagra,
femme portant mantille et chapeau léger.
« Combien ? 200 fr. » Je n'en crois pas mes
yeux. Un pauvre type, sans doute, qui liquide des souvenirs.
Un vieil instinct me pique au jeu je marchandais encore
sur ce prix de gageure, et emportai la pièce pour 150 fr.
A peine avais-je tourné les talons, riant de
ma suren-
chère à la chance, une voix me cria derrière l'oreille
Je n'ai plus le courage de continuer. Je me surprisusure.
aussi
à fuir ce quartier triste, parce que pauvre, et je m'aper-
çus tout à coup de ce que c'était qu'une ville des bastions
de richesse où l'on attire le visiteur, des bastions de
pauvre-
té que l'on tache de cacher, sauf quand le pittoresque le
demande.
Je suis rentré, honteux, par la forêt. Les hommes
nor-
maux. Les propositions normales. Je commence à voir
clair.
20 octobre
Revenons à nos livres. t
DANIEL-ROPS PÉGUY. Significatif qu'en pleine crise,
prudence et contingentement, un éditeur ait songé à lancer
un nouveau Péguy. Nouveau ? Voici bien des thèmes rele-
vés dans Halévy, Lotte, Quoniam, Mounier, Izard et même
dans les Tharaud. Mais Daniel Rops a-t-1! voulu faire du
neuf ? Ou, pour qu'on accroche l'image dans de plus
breuses maisons, a-t-il voulu être le Béranger de nom-
cette
épopée. Peu importe. L'essentiel, c'est qu'il nous donne
l'occasion de reprendre certains thèmes avec la colère
qu'il faut.
Celui-ci, par exemple. Il y a une attitude que Péguy a
rendue impossible, celle des Anatole France, des Bourget, des
Barrès, ou celle d'un généralement quelconque M. Parodi.
La vie privée, les écrits polémiques, les notes conjointes,
la conversion, les poèmes, et la mort de Péguy, c'est la même
substance, c'est Péguy. Nous ne pouvons plus tolérer,
après cet exemple, qu'on nous vienne parler de morale
la d'un
ou de politique sans que nous soit donnée preuve
rapport bien réel, bien vivant, de la personne à la doctrine,
et de la doctrine à l'acte. Depuis Péguy, depuis son dernier
cri, à Villeroi, nous avons un nom parfaitement clair à jeter
à ces messieurs qui préfèrent voir les choses de <' haut »,
(ou de loin) et les peindre dans un beau détachement scien-
tifique ou littéraire.
L'héroïsme de Péguy, nous en avons besoin comme du
pain quotidien. Mais nous le trouvons dans Péguy lui-même,
dans ses gestes, dans son œuvre, et aussi dans les rapports
feront sans
nouveaux que d'aucuns nous ont fait (et nous
doute encore) apercevoir entre son œuvre et nos difficul-
tés nouvelles.
Je ne connais pas M. Rops. Je sais seulement, par ses
livres, qu'il a commencé sa carrière chez les gens de lettres,
et puis qu'il a découvert un homme en lui, celui qui ne peut
pas se satisfaire des gens de lettres.
Exactement il en décou-
vrit deux, pour commencer. C'était un peu beaucoup. Qu'il
soit allé à Péguy montre qu'il l'a compris. Nous comp-
tons bien que ce maître de force marquera le tournant où
M. Rops, bien dévêtu de toute robe de pédant, sera devenu
un compagnon, un vrai, à qui l'on peut dire, la main sur
l'épaule, qu'il l'a échappé belle. De récentes affirmations,
qui émergent sur sa production critique et sonnent comme
des engagements définitifs, nous autorisent à espérer qu'il
répondra jusqu'au bout à l'appel qui le tire.
22 octobre

M. Grasset publie JOFFRE ou L'ART DE COMMANDER.


Après tant de pertes cruelles Jean Richepin, Théodore
Botrel, Edmond Rostand, on pouvait se demander si l'Aca-
démie trouverait encore dans son sein un chantre digne
du vainqueur de la Marne. Quoi donc, aviez-vous oublié
l'auguste M. Bordeaux qui, ainsi que les aèdes antiques,
combattit au premier rang ?
Ce poilu immortel dédie son livre à un vieux copain
d'escouade, au poilu inconnu il affirme en outre que son
collègue demande un roi, ou du moins un chef. Eh bien
quoi, M. de Wendel ? M. Schneider ? Il y a bien quel-
qu'un vers St-EtIenne, je suppose ?
Il est agréablede constater que le barde marquelui-même,
« nous autres ?, dit-il, son désir d'être le successeur de
Déroulède (Il abuse un peu quand il ajoute Barrès, p. 23).
H est plaisant de lire (page 37) que tous les ouvrages
non français publiés sur la guerre sont d'une injustice
criante à l'égard de l'armée française. Enfin, en 1933, on
est toujours heureux de s'entendre rappeler que Joffre,
après avoir résisté sous un bombardement intenseauxfurieux
assauts de l'ennemi, rassura les troupes et le pays par cet
ordre du jour prophétique « Courage, on les aura '> (p. 128).
A mon goût, le meilleur de tous ces jokes est celui-ci
je le livre à mes anciens camarades français. Tous s'ima-
ginent plus ou moins la pagaille informe que fut la bataille
de l'Yser, livrée après la plus incroyable des retraites par
des troupes affamées, et en haillons 1. Quoi qu'il en soit,
Joffre estime que les bonhommes du 7me de ligne n'ont
pas bonne allure c'est pas des vrais pioupious. Il ramène
le régiment à Furnes, et pour faire de ces braves garçons
de vrais héros il leur offre un défilé de chasseurs alpins,
avec musique. Ah, Déroulède ah Théodore Botrel 1
l'auriez-vous trouvée celle-là ? A part ces histoires gaies,
le livre est fait pour démontrer que Gallieni est un méchant,
et Briand aussi, etc. etc. Culottes rouges et ronds de cuir,
annuaires et portefeuilles, Académie et salons bien-pensants.
M. Bordeaux ? Vous perdez votre temps.
Non ces chansons-là sont encore, hélas le credo
de la majorité
Les papiers d'Ernest Noirfalise ont été recueillis ce mois par
EMMANUEL MOUNIER et JACQUES LEFRANCQ.

1. Les hommes qui s'étaient montrés de braves gens avaient reçu pour
récompense une paire de godasses, offerte par la Reine des Belges. Récom-
pense insigne ils continuaient à aller en sabots, leurs bottes liées par des
lacets, pendant en collier à droite et à gauche.
Destin du Spirituel

CATÉGORtES RÉVOLUTIONNAIRES
par Edmond HUMEAU

Il n'y a plus d'hommes. Les dernières trouvailles des


littérateurs « extrémistes » 1 ne cèdent en rien aux cons-
tructions mathématiques des gosses il y a les gendarmes,
il y a les voleurs il y a les bourgeois, il y a les prolétaires
il y a les mauvais, il y a les bons. Pour apprécier la vérité
vraie, pour atteindre à la seule objectivité, le signe sauveur
de la sincérité révolutionnaire est clair comme le jour se
fonder sur l'action pratique de classe. Grâce à cette heureuse
illumination, les ennemis non-conformistessont démasqués
les inscrits au parti communiste ou à ses formations satel-
lites se reconnaissent dans la terminologie orthodoxe.
Action pratique de classe, pas de définition équivoque
une seule classe, le prolétariat marxiste une seule action
pratique, la propagande du parti communiste. Avis aux
écrivains non-conformistes et aux prétendus « hommes
qui ne portent pas l'estampille du Bureau politique et se
mêlent de critiquer les agitateurs de « l'appareil ils
sont des aveugles ou des plaisants, des mystifiés, des
aliénés,les recrues de la police et les recruteurs du fascisme.
Assurément, il faut une fameuse dose de mystification pour
mépriser le sens critique, s'hynoptiser sur les vertus de la
révélation prolétarienne et la grâce illuminante du maté-

L Avant-Poste, septembre 1933.


rialisme scientifique, croire obstinément dans les nécessités
historiques dont le prolétariat accomplit le cours.
Les catégories humaines sont dissoutes une philosophie
du fétichisme comprometenfin les réalitésquotidiennes, les
détache d'un absolu transcendant au mouvement des luttes
économiques, consomme naturellement les exigences d'un
savoir absolu et d'une liberté parfaite.
Alors plus de mythes, plus de fées, plus de statues, plus
d'illusions, plus de symboles, plus d'abstrait ni de concret,
plus de surnaturel, plus de merveilleux, plus de mystère,
plus même d'images. H n'y a plus de ces humiliantes caté-
gories spirituelles, les apparences métaphysiques des
valeurs, où les hommes avaient transporté si douloureuse-
ment leur espérance insatiable de la Justice et de la Vérité,
lumière d'Amour. Car il était criminel que des hommes
aient pris les plus sinistres catégories fruit de la con-
trainte -pour des valeurs quelconques c'est-à-direqu'il
n'y aura point d'éternité réelle et que les sciences révèlent
le déterminisme naturel. Heureusement que les illusions
se sont dépouillées de leur prestige. Ne parlez donc plus
de valeurs humaines, le temps des hommes est fini.
J'arrive d'Avant-Poste, n° 2. Hormis l'étude de la Mysti-
fication par Guterman et Lefebvre, dont j'essayais mainte-
nant de résumer les prétentions, je n'aurais pas signalé
une médiocre enquête sur le fascisme en France sans la
surprise d'une signature singulière on ne savait pas
M. Jean Cassou en coquetterie avec les « problèmes réels ».
Mais pourquoi flagorner (quand on veut justifier le scepti-
cisme, la tolérance, la liberté, le respect de la personne
humaine), et dénoncer comme fascistes « les manœuvres
qui consistent à faire appel à l'Esprit et à la Primauté du
Spirituel pour détourner de son cours un mouvement qui
ne veut puiser sa force que dans la nécessité. C'est en vain
que les séductions du fascisme s'opposent à la nécessité.
La nécessité finit par avoir raison, elle seule. C'est elle seule
qu'il faut aimer. » M. Cassou a raison d'aimer la nécessité
c'est la voie libre au fascisme.
L'intérêt d'Avant-Poste, comme celui de Notre Temps
quotidien, réside surtout dans les lecteurs que ces publica-
tions espèrent toucher. Sans demander d'où vient l'argent,
I! doit y avoir des abonnés qui financent. Un journal mural
y avait été précisément créé pour donner les réactions des
lecteurs seule, une lettre de Céline fut insérée. On se
demande à quel public Avant-Poste est adressé. I! n'est
pas douteux que ses rédacteurs n'aient répondu à la question,
déjà posée par Commune En tout cas, on demande
est-ce pour « transformer les forces de la sensibilité en
forces révolutionnaires et susciter l'adhésion des intellec-
tuels que Lefebvre et Guterman emploient cette imagerie
nouvelle et « corrosive »
petits chrétiens croient sincèrement trouver dans leur
« Les
âme le bon Dieu. Ils croient avoir une âme. Pensez donc Ils
ensouffrent, ils sont inquiets ef désireux de l'infini ils se la
grattent, leur âme, elle les démange quand ils sont à ~enou-t" P
est-ce comme spécimen de littérature prolétarienne
qu'Avant-Poste sort, de la Critique de la Dialectique
Hégélienne ce morceau alléchant ?
« C"es< pourquoi, chezHegel, la négation de la négation
n'est pas l'affirmation de l'essence véritable par la négation
de l'essence imaginaire, mais l'affirmation de l'essence imagi-
naire, ou de l'essence aliénée de soi, dans sa négation, ou la
négation de cette essence imagindire en tant qu'objective, se
trouvant en dehors de l'homme e< indépendante de son essence,
et sa transformation en sujet. » ?
Après cette confrontation que l'on pourrait poursuivre
dans les deux sens (penser profond et penser public), si
Commune n'arrive pas à éclaircir la catégorie révolutionnaire
des lecteurs pour qui ceux d'Avant-Poste écrivent, c'est
que vraiment ils ne comprennent rien à la vie unique dont
la vie comme totalité
se réclament Lefebvre et Morhange,Évidemment,
présente dans chacune de formes.
ses aucune
escroquerie.
Malgré sa couverture agressive, Commune est plus
Bt
uniforme qu'Avant-Poste c'est l'incarnation de l'ortho-
doxie A.E.A.R. Barbusse, Gide, Romain Rolland, Vaillant
Couturier en assurent le comité directeur qui va donc de
Monde, n.f.jf., Europe à l'Humanité réalisant un « front
unique qui
ne constitue pas une émanation du parti
communiste, ainsi qu'on pourrait le croire. D'ailleurs les
secrétaires de rédaction, Nizan et Aragon, indiquent encore
mieux le sens du rassemblement « prolétarien )\ Mais les
plus sévères critiques adressées à Commune, c'est Avant-
Poste qui les porte en saluant le camarade « I! manque

h Enquête Pour qui écrivez-vous»



t'éc!at, la vigueur, le perçant, la dent qui pénètre et qui
laisse une trace. Il manque le venin révolutionnaire. Un
peu virtuose abstrait du verbe et sans passion fondamentale
Aragon dans ses poèmes, mais cependant réel poète révolu-
tionnaire ». On ne touche pas à Gide, mais Romain Rolland
« aurait pu donner des textes plus vivants que ceux qu'il
donne à Europe. Tout de même il apporte un grand nom. »
Quant à Nizan, Guterman se charge de lui rappeler en une
« critique objective qu'il aurait mieux fait de méditer
quelque temps au sortir de l'agrégation. Franchement, ces
querelles de murs mitoyens et de pas de porte sont signifi-
catives du venin littéraire dont le matérialisme militant n'a
pas l'air de vouloir guérir ses adeptes.
Négligeant les amabilités réciproques d'Avant-Poste et
de Commune, il faut convenir que cette dernière revue
posséde une meilleure lisibilité et du cœur à l'ouvrage
on y ratiocine moins sur le désespoir et les accidents de la
substance révolutionnaire. J'aime le récit de l'ouvrier
Pierre Bochot Fonderie d'acier qui, d'un accent rudement
humain, se force à équilibrer les gros plans destinés à la
littérature de combat. Même, quand Bochot parle du travail
à l'usine, quelque chose en passe sur les lignes vraies et
vivantes de leur révolta
« La fumée s'épaissit. Le nuage est de cuivre. La poussière
monte toujours. Une odeur de soufre plane. Le gaz de
coke rampe, à hauteur d'homme. Il semble que le plafond
s'est encore rapproché du sol on est pris dans un étau 1
Mazout L500° Acide carbonique Gaz de coke 800
kilos Damnés L'enfer La danse L'orage On coule »
J'ajouterai qu'on ne peut pas vibrer à tout ce qu'a d'em-
prunté ce simple récit aussitôt que l'idéologie entraîne le
transcripteur émouvant à des évocations parallèles l'image
de la vie des patrons. Que Commune exhume de magnifiques
textes des capitalistes, c'est du bon travail. Mais l'ouvrier
écrivant la vie de ses ennemis ne la connaît que par inter-
médiaires et ce qu'il en dit n'ajoute rien au dossier du
capitalisme. Oui, une poésie du prolétariat existe dans la
vie des prolétaires qu'ils décrivent à l'usine, dans leurs
revendications syndicales. Mais cette poésie halète du
même cœur humain que le lyrisme naturel à toute vie.
Quand l'idéologie du journal amène ses tirades, la valeur
révolutionnaire tombe et la platitude lui succède les faits
parlent mieux des hommes que les discours. Sentir cette
force d'expression souterraine naître à de pauvres et faciles
éloquences, c'est dur d'avoir à le constater parce qu'il y
avait de la foi, un vrai cri vivant, et que cette foi va demeurer
inconsciente de sa force réelle.
A côté de ce récit ouvrier qui se détache nettement d'un
lot de poèmes et de nouvelles dont le moindre défaut est le
psittacisme courant, les chroniques de Commune sont
significatives. Georges Sadoul, encore un ancien surréaliste
et que deviennent-ils les vrais surréalistes qui ont dû
quitter l'A.E.A.R. après l'exclusion d'André Breton ?
s'en prend avec juste raison aux bulletins financiers de
M. André Ply que la n.r.f. et la Revue française publient.
Libre à lui de prendre les jeunes d'Esprit pour une « bohême
des cafés, où déjà Louis Napoléon, ce précurseur, était
allé chercher les lumièresintellectuellesde son 18 brumaire».
D'Aragon, la chronique poétique est d'un ton plus médiocre
que son éclatant Traité du Style. Mais il n'y a plus qu'Aragon
pour méconnaître sa déchéancedepuis Front rouge. On dirait
que Nizan fait des efforts pour mieux comprendre ses
adversaires, mais il a perdu son assurance avantageuse.
L'affaire de Masses aurait-elle tourné à sa confusion ? Mais
je parlerai de Masses.
La chronique de Nizan est consacrée aux rapports de
l'académisé Mauriac et d'Esprit Les enfants de la lumière.
On y trouve des précisions nouvelles sur l'attitude des
« cent pour cent » à notre
égard. Enfin Nizan s'aperçoit que
traiter de fascistes et de traîtres tous les non-conformistes
ne produit son petit effet que sur certains lecteurs de
l'Huma il est obligé de reconnaître que « la pratique du
fascisme est susceptible d'une définition univoque, mais
la doctrine qui la justifie comporte une certaine contingence.
Cette doctrine tâtonne en France. Les collaborateurs
d'Esprit et de l'Ordre nouveau dont la liaison se précise ne
se croient pas fascistes, mais ils proposent des
thèmes. »
Et que nos « thèmes » soient plus contraires à la culture
fasciste que les directives de vaste rassemblement contre
le fascisme et la guerre, plus contraires que les mensonges
de la propagande bureaucratique et « infaillible », plus
contraires que les parades sans lendemain, il y a déjà des
hommes qui s'en aperçoivent. Et si je parle d'emcacité
politique, puisque Nizan ne voit dans la culture qu'arme
de propagande, je ne vois pas quelles leçons les communistes
officiels auraient à donner après l'échec du 28 février en
Allemagne et la fluctuation des « chefs » et des « troupes »
dans le parti communiste français. Evidemment, cette
question de culture ne se résout pas par des erreurs tactiques
et des déficiences trop prévues. Nizan voit dans notre
« idéalisme » une habileté à faire passer sur de vieilles choses
un vernis frais « Les mêmes valeurs éculées peuvent
encore faire bon usage sous un déguisement nouveau. Des
jeunes gens indignés par des aspects révoltants du monde
qui les environne s'orientent vers un avenir qui aurait des
couleurs différentes, un avenir dans lequel il serait possible
d'accepter sa vie mais mille liens, des fidélités qu'ils n'ar-
rivent pas à vaincre, des réactions venues du plus profond
de leur dressage bourgeois les arrêtent et brisent un élan
qu'ils croient plus radical que l'élan même du communisme.
Ils parlent de nouveauté et de jeunesse, et ils habillent seule-
ment de nouveaux prétextes et de nouvelles justifications
des pensées de vieux hommes. » Nizan s'abuse sur cette
question des aspects et de la réalité, tout matérialiste dialec-
tique qu'il se veuille. On voudrait lui demander s'il y a des
« valeurs nouvelles » qui puissent naître sans attache avec
des « fidélités » dont les exigences sortent d'un ordre plus
impérieux qu'un « bourrage de crâne ?. Le marxisme
lui-même ne prétend-il pas à prendre la succession du
capitalisme dont il est le « légataire universel », chargé d'en
liquider les pertes et profits pour le bienfait de la commu-
nauté humaine ? Dans la culture, on trouverait donc le
même procès. Notre « idéalisme » nouveau n'est pas une
simple destruction du spiritualisme, mais une purification,
un dégagement, un approfondissement de ce qu'il y a de
liberté, de justice et de vérité dans les revendications
éternelles et actuelles de la personne humaine. Défendre
la personne humaine, Nizan croit naïvement trimpher
et Lefebvre aussi « c'est la personne bourgeoise que
vous voulez sauver le matérialisme marxiste peut seul
assurer l'individualisme véritable en combattant les causes
temporelles de l'aliénation pour l'humanité entière. La
lutte communiste contre l'individualisme ne signifie pas
autre chose que la lutte réelle pour le développement de
l'individu. L'individu ne s'épanouira que lorsque les
conditions de la solitude capitaliste auront été abolies. Il
n'est pas questionde sauvegarderla singularité de la personne,
mais de créer l'individu en le plongeant dans les rapports
de la masse. » Les communistes, défenseurs de l'individu
« réel cette démagogie peut surprendre ceux qui ne veulent
distinguer l'individu de la personne. Le mouvement d'Esprit
ne songe pas à nier que le matérialisme collectiviste crée
des individus par un plongeon dans « l'action pratique de
classe Mais nous avons une autre foi dans les hommes du
prolétariat qui sont des personnes, aujourd'hui amoindries
par le capitalismeou dévorées par un collectivisme inhumain:
simples numéros de pointage pour le parti, comme dans
l'usine. Ces « individus nous les appelons à se développer,
à devenir des personnes autonomeset singulièresqui peuvent
créer la démocratie réelle dont les opprimés rêvent depuis
des siècles. Ces « individus » ne seront plus orientés vers
les rapports utopiques de la « masse », mais vers la commu-
nauté des personnes qui s'élèvent mutuellement dans le
salut de leur originalité, condition même des rapports vrais
et du respect des hommes. Qu'on ne nous parle pas de la
« solitude bourgeoise, quand nous voulons abolir cet
individualisme « bavard et satisfait dont les ravages ne
s'exercent pas seulement dans la petite bourgeoisie à ten-
dances fascistes. Mais nous n'accepterons jamais que la
vie intérieure, le mouvement spirituel de l'homme, sa
condition solitaire et toute personnelle, soient à mépriser
pour « l'édification » pharaonique de la race, de la classe,
de la patrie ou des moyens de production. Contre aucune
grandeur matérielle ne s'échange la « valeur » spirituelle,
et ceux qui monnayent l'esprit sont aussi criminels, incons-
cients ou lâches, que les esclavagistes. Les catégories
révolutionnaires seront peut-être le dernier abri des trans-
fuges bourgeois qui ne voient dans la révolution nécessaire
qu'une aventure où leur prudence se domestique. Il faut
dénoncer ces catégories révolutionnaires, dès maintenant.
C'est du salut des hommes et de leur libération qu'il s'agit.

<tMême sous le gouvernement soviétique, les hommes


existent. On voudrait encore le rappeler aux gens de Com-
mune et d'Avant-Poste qui protestent (et ils ont raison)
contre le procès des « incendiaires du Reichstag, qui
protestent contre la guerre au Maroc et la guillotine en
Indo-Chine (et ils ont raison) mais qui se refusent à toute
démarche en faveur de Victor-Serge, sous les plus fallacieux
prétextes, attestant ainsi que le sort des hommes, la vérité,
la justice et la paix leur tiennent moins à cœur que l'agitation
politique. Il nous faut revenir sur l'affaire Victor-Serge
que les bureaucrates du Parti n'arriveront pas à étouffer.
Après les documents publiés
par la Révolution prolétarienne,
Marcel Martinet vient de publier
une brochure Ou
la révolution ruMe P L'être Victor Serge qui, dans va
1 ampleur désirable, fait justice des toute
des chucho-
racontars et
tements intéressés dont les « officiels se servent pour
étouffer la protestation des non-conformistes. Car le fait
de solliciter les plus élémentaires renseignements
déportation arbitraire de Victor-Serge sur la
l'indice du contre-révolutionnaire.La est aujourd'hui
jeune revue Masses
en sut quelque chose quelques-uns de ses rédacteurs
firent passer dans l'Huma
un communiqué la dénonçant,
pour ce fait, comme un instrument de la réaction. Cette
tentative a échoué et la revue, allégée de collaborateurs
dont l'A. E. A. R. ne
pourra guère s'énorgueillir, continue
son travail par une enquête sur la montée du fascisme
allemand et des études courageuses, toujours animées d'une
sincérité difficile. Mais on devait dénoncer procédé du
conformisme révolutionnaire. ce
Je ne pense pas que Marcel Martinet,
troublent ses amis aussi,
se parce que les catégories révolutionnaires dres-
sent contre eux des accusations stupides traîtres à la Révo-
lution, ceux qui furent les premiers défenseurs de l'Octobre
russe, uniquement soucieux de justice et de vérité, revendi-
cations aussi essentielles pour le prolétariat le travail
le pain. D'ailleurs que
Martinet s'en explique très bien
et
« Des intellectuelsqui sympathisentavec la révolutionpeuvent
croire qu'elle est un bloc dont ils font
leur faut accepter ne pas partie et qu'il
ou rejeter bloc. Des révolutionnaires
qui n ont d autre ambition en de servir le prolétariat
que
savent qu'ils ont le devoir, dans le bloc révolutionnaire
dont ils font partie, d'exiger
soit-elle. Non, nous ne desservons que soit dite la vérité, si dure
la révolution en
demandant que la liberté soit rendue à pas Serge, nous la servons
et, si c'est nuire à FEtat russe tel qu'il est devenu, c'est que
ihtat russe ne serait plus, lui, au service de la révolution.
De toute façon, les détracteurs de Victor Serge auraient
tort d'oublier, même pour les besoins de leur propagande,
que les crimes collectifs (affaire Dreyfus, affaire Matteoti,
affaire Sacco et Vanzetti, etc.)
sont les indices d'une
déchéance spirituelle dont les conséquences
se mesurent
1. Librairie du Travail, Paris.
très durement sur les responsables du mensonge omc:el et
de l'injustice. N'est-il pas déjà très symptômatique, devant
les partis du prolétariat divisé, que les plus dignes et lucides
représentants de la culture ouvrièresoient en francs-tireurs ?
Je songe à Henri de Man, Boris Souvarine, Alfred Rosmer
et Pierre Monatte, Jacques Mesnil, Chambelland, Levine,
Robert Louzon, Maurice Wullens et Henri Guilbeaux,
Martinet, Poulaille et Plisnier, sans parler des trostkystes
les hommes de la Critique Sociale, du Bulletin Communiste,
de la Révolution prolétarienne, du Communiste, des Humbles
et de Prolétariat. Cet émiettement, cette dispersion des
forces quand ce ne sont pas d'épuisantes querelles
signinent à quel point les erreurs et les déceptions, l'impos-
sibilité de réformer des organismes bureaucratisés, rendent
difficile un front commun, une ligne de défense efficace
contre le fascisme. Les facilités des catégories révolution-
naires, leur catéchisme sommaire, ont catalogué assez
d'échecs pour, que de toute cette poussière de non-confor-
mismes, ne vienne à la vie un mouvement plus réaliste et
plus confiant dans les valeurs humaines la justice, la
vérité, le dévouement et la culture.
B La tâche de ceux qui n'ont souci de ces catégories,
Marcel Martinet en a esquissé les lignes de force dans l'étude
substantielle ouvrant les premiers numéros de la nouvelle
revue qu'HenryPoulaillepublie Prolétariat. Outre cet essai,
il faut signaler les ensembles réunis par Poulaille (la mine
évidemment
par les mineurs, les P. T. T. par les postiers), mais
inégaux comme toutes les expériences d'anthologie,
Malva, du Joë Corrie
on ne lira jamais assez du Constant
parmi les mineurs quant aux postiers, l'initiative était
plus hasardeuse les textes de Sylvain Massé, d'André
Savanier et de Charles Bontoux-Maurel manifestent que
la tentative devait encore mûrir. Mais ce sont là des expéri-
mentations, et aucun doute que Poulaille n'en profite pour
améliorer ses choix. Quant aux pages de Martinet, c'est
la plus consciencieuse et la plus lucide des études sur les
rapports du Prolétariat et de la Culture qui soit parue en
France, depuis le fameux essai de Victor-Serge Littérature
et Révolution. On ne tentera pas de résumer cette réponse
à Jean Guéhenno, ce dialogue inquiet de sauver tout
l'humain de la culture. Du moins que soient citées dans
Esprit, ces lignes dont l'accent est si voisin « Bien que la
fin du fin de l'orthodoxie communiste soit de bafouer et
de maudire la stupide, perverse et mystificative abstraction
« homme », les hommes sont des hommes, et, si naître
prolétaires ou naître bourgeois conditionne implacablement
et sans doute à jamais le destin de l'individu, ce n'est en
aucun cas et à aucun degré vice ou vertu, et cette fatalité
est limitée et contrariée de partout. Les maîtres, les riches,
ont besoin, pour se défendre et pour se maintenir, de
mentir à ceux qu'ils tiennent dépouillés, et de se mentir
à eux-mêmes pour ne pas ruiner leur foi dans leur propre
cause, pour ne pas détruire eux-même leur force. Tactique-
ment ils ont raison de mentir. C'est une loi constamment
évidente, et dans les moindres détails, tout au long de
l'histoire humaine. Elle se double de la loi corrélative que
les dépouIHés, que les pauvres, ont besoin de la vérité et
qu'ils trahissent leur cause toutes les fois qu'ils mentent.
La propagande du prolétariat, c'est la vérité. »
Je ne résiste pas au plaisir de citer, face à cette haute
profession de foi, l'interrogatoire de « première communion »
auquel la Jeune Révolution, organe communiste officiel,
entend soumettre les nouveaux mouvements révolution-
naires pour y reconnaître ses ennemis
« 1°
Efes-t~ous matérialistes, c'est-à-dire admettez-vous qu'à
la base de tout fait social et culturel
se trouve un système
économique qui le détermine, qui le rend viable, oui ou ~n ?Î
Car votre spiritualisme, même anf:-c~en'c< n'est que le vieil
esprit réactionnaire du règne de la prêtraille.
2° /lccepfe~-t)oM la notion de lutte de classes dans votre
ana~e historique, dans les solutions que vous apportez P
3° Admettez-vous la prépondérance du prolétariat dans
la lutte organisée pour la révolution, pour le socialisme et sa
place ma~reAse dans l'édification de la nouvelle société P
4° Croyez-vous comme nous qu'est absolument incon-
cevable un mouvement de progrès de l'humanité, sans qu'il
soit profondément internationaliste » !)
On me dira que l'infantilisme continue, que ces propos
n'onrent aucun intérêt. Malheureusement, ce n'est pas
aussi simple et je crois que c'est plus grave. Que de jeunes
travailleurs s'imaginent que la culture vivante est le reflet
d'une économie viable et qu'ils confondent même, dans leur
matérialisme, le désir légitime d'un ordre économique où
ils soient à l'abri des exploiteurs et cet autre désir, encore

_u nu _n n_ nu __n __n
plus profond mais plus complexe, d'une culture à laquelle
ils participent en tant que créateurs les mots prennent le
donner. Car l'étrange
sens que les hommes entendent leur le fait
paradoxe d'aujourd'hui réside dans que les vrais
défenseurs de l'Esprit trahissent leur spiritualisme, s ils
le mettent au service d'un désordre dont les effet se tradui-
ou s'ils préten-
sent naturellement dans l'organisme social,spirituelles
dent simplement ignorer que les valeurs sont
maintenant le paravent des profiteurs. Seul, un spiritualisme
ayant rompu avec le mensonge courant, un spiritualisme
absolument fidèle à son destin de liberté, de justice et de
vérité, pourra montrer aux jeunes travailleurs que les
revendications spiritualistes témoignent d'un autre besoin
que le maintien des privilèges bourgeois et qu'elles cons-
tituent une force révolutionnaireauthentique. Mais que peut
signifier la prépondérance du prolétariat, sinon que de nou-
d'une certaine
veaux privilèges individualistes naissent
catégorie révolutionnaire (le parti du prolétariat) et recom-
mencent l'ancienne erreur des féodaux. Ce langage d'une
culture fasciste, sous des apparences pseudo-révolutionnaires,
est l'héritage du plus désuet des impérialismes, avec son
idée nécessaire d'une raison d'Etat prolétarienne, d'une
colonisation des classes vaincues, d'un régime inquisiteur
et policier dont les effets sur la culture seraientaccorde
pires que
le
les libertés démocratiques dont la bourgeoisie
semblant. Alors, il devient trop facile de comprendre le
silence imposé sur l'affaire Victor Serge.
Edmond HuMEAU.

P. S. Une fois déjà, l'auteur des lignes qui précèdent a


mis en garde nos lecteurs contre un certain « front commun »
de droite où certains tenteraient de nous englober, et que nous
.refusons, comme nous refusons tels fronts communs à idéolo-
gies « de gauche » qui ne sont qu'une présentation nouvelle de
très vieux oripeaux. Il semble que l'avertissement n'ait pas suffi.
Encourageant, volontairement ou involontairement, la tactique
polémique d'Avant-Poste et de Commune, certains organes
littéraires de droite continuent de nous citer en bloc avec les
revues satellites de l'Action Française (quand nous disons
satellistes, nous savons ce que nous disons, quelles sont les
divergences, quels sont les enracinements profonds). Puisque
l'autorité d'un seul collaborateur n'y a pas suffi, la rédaction
y ajoute la sienne.
Qu'on ne voie dans cette déclaration nul simplisme ou pré-
jugé politique, nulle querelle de chapelle. Et qu'on ne l'expli-
que pas, en face, par ces tristes échappatoires. Il s'agit d'intérêts
plus graves. Rien ne nous empêchera de reconnaître, où que ce
soit, les talents, les valeurs humaines et les rencontres heu-
reuses. Mais on ne badine pas, pour de pauvres tactiques, avec
les différences qui prennent racine dans les valeurs essentielles.
Car c'est la vérité qui vaincra et non pas les tactiques. Où
nous voyons la vérité dans ce complexede la « jeunesse non-con-
formiste », c'est ce que nous dirons bientôt plus longuement
qu'ici, en étudiant les positions de la Jeune Droite.

Em. MOUNIER.

ESPRIT
Chronique de la Cité

LA CITÉ, PROJECTION PLANE


DE L'ÉTAT SOCIAL (11) <
par Louis-Emile GALEY

Il est malaisé de traiter de façon cohérente le problème de


la Cité dans le cadre d'une revue, et peut-être aurais-je
reculé devant la difficulté de développementsfragmentaires 2
si le hasard ne m'avait mis entre les mains, ces jours-ci,
une petite feuille périodique, fasciste de tendance, au titre
musical, et de modeste diffusion.
Entre un appel aux armements (Si vis pacem.), et un
document sur la crise viticole, s'étalait sur deux pages, le
panneau-réclamede monsieur Le Corbusier.
J'éprouve quelque remords à attaquer l'un des très rares
architectes de notre temps qui aient fait un effort de créa-
tion, et dont l'influence bienfaisante ait été Incontestable
mais l'exposé des avantages de sa « Ville-Radieuse 3 »
soulève pour nous de tels problèmes qu'il est impossible
de ne pas s'expliquer sans délai.
Une première affirmation sert de postulat à la démonstra-
tion « Sans préméditation, cette ville nouvelle, expression
des temps modernes, outil neuf de la Société machiniste,

l'état social.
1. Voir Esprit ire année, n° L La cité projection plane de
C
2. Ces notes primitivement destinées à paraître dans le
travail
?10 d'Esprit,
comme une sorte de projection spatiale des études sur le et les loisirs,
ont été rejetées dans ce numéro par l'abondance des matières.
3. Cet exposé n'est du reste, qu'un résume des différents ouvrages ou arti-
cles publiés par M. le Corbusier, depuis 10 ans.
s'est trouvée être une ville sans classes. Elle est née simplement
de la sollicitude vouée au corps et au cœur humains des
hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. ».
Lorsque l'auteur nie la préméditation, je ne pense qu'il
fasse allusion à son travail technique, car je vois pas
ne pas ce
pourrait être une œuvre d'architecte qui n'aurait pas que été
méditée, et préméditée. Non, il apparaît
que monsieur Le
Corbusier tient à ne pas encourir le reproche d'avoir tra-
duit, dans un domaine technique, des conceptions d'ordre
social.
Cela ne veut strictement rien Are. Que peut être une
« sollicitude vouée au corps et
au cœur humains », sinon, au
premier chef, un désir de liberté et de justice sociale ?
Or, « une société machiniste n'est pas forcément
une
société dans laquelle règne l'égalité (nous commençons
à en avoir quelques preuves) et le rationalisme intégral
ne produit pas comme un fruit spontané l'idée de justice.
On peut parfaitement concevoir la cité-radieuse
comme une
somptueuse caserne où l'on juxtaposerait confortablement la
masse des travailleurs urbains dans les meilleures conditions
égalitaires de salubrité et de luxe mais cette population
pourait tout de même constituer une « classe '> dominée par
une autre «classe», minorité de capitalistes savourant égoïs-
tement les plaisirs de la résidence solitaire, à un quart d'heure
d'avion de la Cité.
En vérité, une ville ne peut être « sans classes » que si
l'on a d'abord réalisé une société sans classes, par
révolution spirituelle, politique, économique et sociale. une
Faute d'éléments de discussion, nous ne
nous arrêterons
pas à la question de « l'échelle humaine », encore que nous
posions comme principe qu'il y a une échelle des villes, com-
me des !ogis,et que la ville de 8 millions d'habitants de mon-
sieur Le Corbusier n'est pas à i'écheHe humaine.
Marquons un point particulièrement Inquiétant le
financement et la mise en œuvre de la Ville.
On nous dit « Le Plan réalisera cette thèse la Grande
Industrie s'empare du Bâtiment ».
Je ne sais ce que vous suggère cette formule. Moi, je vois
l'armée bien connue des requins de la « Grande Industrie »,
réduits trop longtemps à la portion congrue, se jetant
gou-
lûment sur une nouvelle et colossalezaffaire. Pauvre société
sans classes de monsieur Le Corbusier Si la conversion des
rentes et la Loterie Nationale ont laissé quelques sous dans
les poches du Français toujours plus moyen, est-ce pour les
livrer au massacre par les Sociétés Immobilières ? Je pense
bien que tout cela part d'un bon sentiment: transformer
les usines du Creusot en entreprise générale du Batiment et
faire du Comité des Forges une vaste gérance d'immeubles.
De ces bons sentiments qui font les gens naïfs.
Ainsi, quelles que soient les qualités techniques du projet
de la « Ville-Radieuse », nous la condamnons pour les raisons
suivantes qui dépassent de beaucoup à nos yeux la portée de
toutes les critiques techniques
!° Elle est une conception purement matérialiste,
ne
tenant aucun compte des besoins de libération spirituelle de
l'homme.
2° Elle n'est pas l'image d'une société sans classes, mais
cette d'un système social dans lequel le majorité des tra-
vailleurs est maintenue, non plus par la violence, mais par
le besoin toujours accru de confort, sous le joug définitif
d'une minorité capitaliste
3° L'égalité apparente, obtenue à l'intérieur de la classe
des « esclaves de luxe » détruit toute originalité, toute diffé-
rence, toute nuance entre les individus. Elle crée un indi-
vidu-standard qui est la négation même de la personne.
4° Elle est la traduction d'une pensée gigantiste qui
ne se
légitime pas, mais tient de la superstition.
5° Enfin et surtout, sous une apparence révolutionnaire
elle n'est que l'expression finale de la société actuelle. Elle
érige en principes de vie des états de fait qui nous révoltent.
C'est du conformismecaricatural, mais c'est du pur conformisme.

a
Dans la première partie de cet article, je me suis e~orcé
de discuter les arguments fournis, en suivant le rythme de
la « présentation » par l'auteur. Mais si l'on recherche le
véritable processus de pensée de monsieur Le Corbusier, on

]. C'est ainsi que telle petite dactylo, devenue par désir de luxe, une pros-
tituée aux « affaires prospères, oublie l'infâme servitude de son état, et, loin
de se révolter, fait des vœux pour le maintien d'un régime dans tequet l'été-
gance du décor, élément désormais indispensable à sa vie, lui est dispensée
par )t c3ste sociale mêmequi est à l'origine de sa déchéance morale.
s'aperçoit que les critiques qu'on peut lui adresser dépassent
le cadre d'une controverse idéologique, et peuvent s'appli-
quer dans cet exemple, à toute la méthode de construction
matérialiste.
Ici, l'architecte est parti d'un certain nombre de consta-
tations de faits la machine, la standardisation, les matériaux
nouveaux, (béton armé aciers spéciaux isolants modes
de couvertures étanches etc.). Il a admis que ces
moyens
nouveaux devaient être employés dans la construction d'une
ville moderne. D'où le changement d'échelle, conséquence
« logique » des grandes portées réalisables d'où la nécessité
d'une cellule organique reproduite à millions d'exemplaires,
usinée suivant la méthode Standard d'où l'aspect impla-
cable de la réalisation urbanistique qui ne tolère
que la
« formule ». La place occupée par l'homme a été chiffrée en
surface et en volume. Il devra donc s'intégrer de force dans
cette cité mathématique. On est parti de considérations techni-
ques, pour aboutir à l'homme c'est le bonheur dirigé. Et c'est,
au fond, ce que monsieur Le Corbusier appelle une réalisa-
tion « sans préméditation ».
Or, nous faisons, dans notre mouvement à nous, le plus
grand effort de préméditation. La cité que nous voulons
réaliser doit tendre à l'épanouissement de l'homme, et nous
ne pensons pas atteindre ce résultat par un certain volume
d'air et une juste surface d'éclairement. La cité n'est que
l'expression naturelle et concrète d'un système social préé-
tabli et c'est pourquoi je disais dans un précédent article
qu'il était impossible à un architecte de séparer ses préoc-
cupations professionnelles du reste de son système idéolo-
gique. J'essaierai donc de faire entrevoir la conception de la
Cité qui nous est propre.
Nous n'avons pas voulu construire dans l'abstrait. Les
solutions auxquelles nous sommes arrivés s'appliquent pour
un temps hélas indéterminé à la seule France de demain
t° Décentralisation La France, depuis le 19e siècle, a
centré son activité sur la région parisienne. La vie intellec-
tuelle ou politique, commerciale ou industrielle,s'est dévelop-
pée autour de Paris. On a trop souvent signalé le danger de

1. J entends par là, un homme ayant consciencede la grandeur de


son métier,
étant à a l'ëcheHe" morale et intellectuelle de ce prodigieux champ d'activité
humaine.
ce corps à tête démesurée, pour que j'insiste. Il existe des
régions naturelles ayant des possibilités économiques et un
« climat humain qui leur sont propres. Notre but est donc
o
de trouver l'expression urbanistique de ces différentes
régions suivant leurs activités et leurs tempéraments parti-
culiers.
Notons en passant que cette simple constatation élimine
un certain nombre de faux-problèmesactuellement à l'ordre
du jour. Ainsi, il n'est plus question de savoir comment on
pourra étendre ou augmenter la densité de la ville de Paris
il s'agit au contraire d'étudier les moyens les plus rationnels
pour la ramener à des proportions normales, de la déconges-
tionner, en un mot, de faire de la déflation.
2° Caractère des régions. Sous réserve de certains cas
d'économie complexe, nous nous trouvons en présence de
deux catégories les régions agricoles, les régions industrielles.
Pour les premières, la tâche de l'urbaniste se ramène à
adapter la technique moderne à la vie paysanne (Circulation,
sources d'énergie, confort, hygiène, etc..) et de créer un
esprit de coopération dans le travail comme dans les loisirs
par le développement des centres d'exploitation, de distri-
bution, et de sport.
Les régions industrielles offrent un aspect plus complexe. Il
est nécessaire, pour permettre la libération réelle de l'homme
de lui créer deux ambiances distinctes. Il y aura donc deux
sortes d'agglomérations.
D'une part les « centres-travail» bâtis dans les meilleures
conditions géographiques, et économiques. C'est dans ces
cités que seront appliquées les méthodes les plus modernes de
la technique du bâtiment, et de la circulation. « L'échelle
des constructions ne sera limitée que par cette technique.
L'élément puissance sera utilisé au maximum. Dans ces
centres-travail, l'homme fournira un effort violent pendant
un temps aussi court que possible. Les conditions matérielles
de travail permettront d'obtenir un rendement qui n'est pas
encore atteint.
Ayant ainsi employé la puissance au service du travail,
nous emploierons à une seconde fin le deuxième élément de
la vie contemporaine la vitesse. A quoi bon posséder les
moyens de se déplacer cinquante fois plus vite qu'au siècle
dernier si la vie quotidienne des hommes ne s'en trouve pas
changée ? La ville babylonienne que certains nous proposent
ne tient pas compte de cette possibilité. Nous relierons la
ville-travail à un grand nombre de petites villes-satellitespar
des métros, aériens ou souterrains, à cadence rapide, et à
vitesse maxima. De sorte qu'un travailleur ayant fourni sa
tâche quotidiennedans une ambiancefiévreuse, se retrouvera,
quelques minutes après la sortie de l'usine ou du bureau,
dans le calme et le silence de sa ville de résidence. Nous don-
nons chaque jour aux hommes la satisfaction d'un effort
fécond, et la joie d'une détente complète.
Ne croyez pas, du reste, que ces longues heures hors de
l'usine conduiront l'homme à l'oisiveté Il est même cer-
tain qu'il occupera une partie de son temps à travailler, mais,
il le fera librement, quand il le voudra, corne il le voudra.
Là seulement commencera la création spirituelle.
Enfin, c'est dans ces villes de résidence que se dévelop-
pera la véritable vie politique. Le régime démocratique
exige que chaque citoyen prenne une part active et quoti-
dienne aux rapports d'homme à homme et aux rapports
de l'individu avec la collectivité, rapports qui sont la
politique même. Cet exercice permanent d'un contrôle
sur la vie du pays est la meilleure façon d'élever l'homme,
et de lui donner le sens de ses responsabilités. Les centres
organiques de ces cités seront donc les «Maisons du Peuple~.
Tout ce qui forme l'homme les sports, les jeux, les
spectacles, la formation personnelle, l'amitié, l'épanouisse-
ment d'une vie intérieure occuperont le reste du temps.
Nous nous efforcerons, dans les limites du possible, de
donner à chaque homme le logis qui lui convient. C'est
pourquoi il y en aura peu d'exactement semblables. Nous
avons l'impudeur de nous en réjouir.
Nous avons donc voulu n'employer des moyens neufs
qu'après avoir choisi et décidé en fonction de l'homme, et
sans jamais subir l'esclavage d'une technique. Nous avons
cherché à réaliser une cité « sans classes parce que, préa-
lablement, nous avons voulu une société organique sans
classes.
Mais cette société se refuse à admettre un individu-stan-
(Lire suite page 290)

1. Cette objection m'a plusieurs fois été faite, par des gens qui n'avaient ja-
mais rien fait de leurs dix doigts ni de leur cerveau, mais qui se montraient
angoissés à l'idée que les hor"mes pourraient un jour travailler moins long-
temps qu'aujourd'hui
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SCLtMuuu'isJsE! Y'
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U
dard, car elle est un moteur complexe, et un moteur qui
tourne n'est pas composé de pièces identiques entre elles.
Nous recherchons au contraire la variété qui est une richesse
dans une « composition harmonieuse.
Pour développer les possibilités naturelles des productions
régionales, et par hostilité au gigantisme, nous
avons voulu
des groupements de vie décentralisés.Voulant libérer l'hom-
me, nous le faisons échapper à l'emprise climatique des
Métropoles.
Nous croyons avoir fait œuvre révolutionnaire en
refusant à admettre des faits que nous condamnons, et nous
en ne
nous satisfaisant pas d'un bouleversement des formes de
l'architecture.
Que sera l'architecture de demain ? Il y a aussi une « échel-
le » des préoccupations. A l'époque que nous vivons l'esthé-
tique est un luxe. L'éthique une nécessité.
Louis-Émile GALEY.
PRÉSENTATION DE LA POLICE
par André ULMANN

C'est comme nous avions l'honneur de l'écrire à Monsieur


!e Préfet de Police.
Le moment, qui dure depuis deux
Un peu partout l'esprit public s'éveille ou trois ans, est grave.
s'éveiller. Les jeunes gens s'échauffent. La seule ou pourrait
garantie
qui nous reste, c'est la police, sage gouvernante de cet
esprit public. L'ordre et la presse sont-ils devenus Insum-
sants à endormir les ferments dangereux ? La police nous
reste.
Une enquête s'imposait donc sur le dernier
secours de
notre régime, une enquête objective et si possible élogieuse.
Car, qui d'entre nous ne s'est endormi certains soirs
plus tranquille parce qu'il savait la vigilance de la Police ?
Et qu'on ne me reproche pas de ne penser qu'à notre sécu-
rité matérielle. La police ne se borne pas à
nous protéger
contre les voleurs et les assassins même n'est pas ce
qu'elle fait le mieux. Elle nous défend contrecenous-mêmes.
Si j'avais, par exemple le Préfet m'en préserve
des sentiments subversifs, des tendances révolutionnaires,
je ne pourrais longtemps en faire un imprudent éta!age.
Jusque dans nos consciences, nous serons avertis lorsque
raconte politique et l'autorité morale défaillent et ne savent
plus servir l'ordre établi, alors la police devient autorité.
Elle a si bien conscience de son rôle que une
derniers nous avons vu,
ces mois, autour de nous, plus d'un égaré rappelé
à l'ordre, sévèrement averti. Ils ne se sont pas soumis ? c'est
que l'on ne peut vraiment rien espérer d'eux.
Telle jeune femme avait poussé l'espièglerie jusqu'à
professer des idées pacifistes. Même elle agissait dans le
sens de rapprochements internationaux concrets. Elle
s'était laissée nommer secrétaire d'un organisme d'Entf'atdc
qui monta une cantine pour les chômeurs à Berlin et qui
secourt aujourd'hui les réfugiés politiques. Des journaux
de coupa-
comme l'Œuore montraient pour cette initiative
bles complaisances. Mais la Police veillait. Oh ce ne fut
camarade.
pas un drame. On ne fit pas de reproches à notre
On lui retira, sans vains discours, son passeport. EUe ne
peut plus aller à l'étranger qu'avec un visa, délivré dans un
but et pour une durée déterminés.
Tous, nous espérons qu'elle aura compris cet avertisse-
ment comme tant d'autres camarades aussi fermement
mais aussi paternellement guidés.
Quelle assurance pour les honnêtes gens Et si l'on
pouvait tout raconter, dût la modestie de la Sûreté Générale
et de la P. P. en souffrir.
Ainsi se multiplient les signes bienheureux. Police.
Secours du régime.
Nous devrons donc étudier tout particulièrement son
rôle politique au sens large, c'est-à-dire moralisateur
«Après avoir mis des bottes d'égoutier, il avança dans la
boue. f .Et commença par un entretien avec celui qui a
reçu mission de faire régner l'ordre dans la capitale.

LE MAITRE DE L'ORDRE.

M. Chiappe reçoit dans ce cabinet du boulevarddu Palais


où, parcelles d'histoire, éléments de tragédies intimes, tant
de secrets vinrent battre de l'aile, « chauves-souris égarées
par les feux du grand lustre ». De ce cabinet où passèrent
tant de préfets de caractère, d'esprit, de façon aussi divers,
de M. Andrieux goguenard, à M. Lépine nerveux, par
M. Lozé inquiet, et M. Hennion placide, M. Chiappe a
d'abord réussi à satisfaire les Parisiens dans une de leurs
plus intimes exigences entre les plus constantes. Ils aiment
à avoir quelque chose à dire de leur Préfet de Police peu
importe de quelle manière il brille, pourvu qu'il offre aux
indigènes de la capitale un sujet de conversation bien à eux.
M. Chiappe les a séduits il les a eus au « sex-appeal »,
comme l'expliquait galamment un « journaliste
M. Chiappe, dit ce professionnel,a des mains de femme, un
masque d'imperator, des lèvres soigneusement rasées,' un
regard joyeux, un pied de fer dans une botte de velours,
une pétulance méridionale. H a rajeuni la police parisienne,
ce Corse au cheveu modeste et effacé. Au reste il se soucie
peu d'être connu il ne clame pas sur les toits les initiatives
qu'il prend. (En somme, il n'est pas cynique). Il est et
restera le préfet de la police préventive, ce qui en dit long.
Ajoutons que M. Chiappe a séduit le Conseil Municipal,
qu'il parle bien, qu'il a beaucoup d'autorité sur les gens
du monde, qu'il sait dire « Cher Ami » d'un ton convaincu,
qu'il ne recule pas devant la dépense (sic Le Mois,
juin 1932) qu'il domine les élus en feignant d'être à leurs
ordres (id.) 1.
C'est un général qui ne fait pas peur. Lépine avait inventé
un moyen de diviser les manifestants, M. Chiappe, plus
moderne, les supprime. Les révolutionnaires avaient surpris
la police une fois, sous prétexte de venger Sacco et Vanzetti.
Ils n'ont pas recommencé. On dit qu' « Us aiment mieux les
repas froids que les coups de botte '>. On montre la photo-
graphie de l'inoffensif M. Doriot, faisant une belotte au
commissariat 2 c'est M. Chiappe qui « a inventé d'arrêter
avant qu'on ait pu ouvrir la bouche et de faire conduire
dans un lieu aéré où l'on vous offre un repas froid et une
cigarette. »
Donc M. Chiappe assure l'ordre. Suivi de Paul Guichard,
son adjoint, qui est le plus fin des parisiens, il virevolte à
travers la ville, serre mille mains par jour (ajoutent ses
historiographes)distribue mille sourires, mille « cher ami»
sans que son veston ou son front fasse un pli. On dit aussi qu'il
trouve la force d'un mille-et-unième sourire « quand son
auto passe, rapide, devant les agents au blanc bâton qui
ordonnent le courant des monstres trépidants, et qu'il
recueille au vol l'hommage de brusques garde-à-vous
qu'accompagne un regard affectueux. »
Tel est l'homme qui reçoit aimablement un journaliste
dans le cabinet rapidement décrit plus haut.
De l'homme disons encore que « rien ne serait plus facile
que d'en faire l'éloge, sans courir le risque d'être taxé de
courtisanerie. Il suffit d'énoncer des faits ». Ce que nous
ne manquerons pas de faire.

1. Nous n'aurions pas trouvé tout cela seul 1 Tous ces éloges (et ceux qui
suivent) sont empruntés à la presse française et particulièrement à des articles
du Petit Journal, du Petit Parisien, du Mois, etc.
2. Les Annales, oct. 33.
Quant au journaliste, j'aime mieux avouer tout de suite
que ce n'était pas moi.

UN ENTRETIEN AVEC M. CHIAPPE.

En effet, ma lettre demandant audience, en date du mois


de juin, ne reçut jamais de réponse.
Me voilà réduit à emprunterà un journaliste plus heureux
les opinions de M. Chiappe. Il est vrai que ce journaliste,
M. André Salmon, l'avait mérité surabondamment, comme
je ne le mérite pas encore par une série de dix-septarticles
de première page, parus dans le Petit Parisien du quinze
mars au trois avril mil-neuf-cent-trente dix-sept adora-
bles bergeries, où les flics de tous grades sont les exquis
bergers.
M. Chiappe s'attaque tout d'abord à une locution fami-
lière du meilleur genre Mieux vaut prévenir que
guérir
« Sans doute, a-t-il bien voulu dire, sans doute ceux que
je fis arrêter pour une journée n'étaient pas des révolution-
raires trop résolus. Mais il faut songer aux cinquante indi-
vidus, pas plus, croyez-moi, qui, dans une foule innombrable,
sont d'humeur à se battre. Tout peut dépendre de ces
cinquante-là. Qu'on n'avise pas immédiatement à ce qui
convient pour empêcher que soit brisée la devanture d'un
café, et dix cafés seront mis à sac après le sac du premier.
Mes méthodes préventives. On m'a fait grief, dans
certains journaux, sur certains bancs du conseil municipal,
d'être sorti de la légalité.
Soyons sérieux. Je n'ai jamais fait fi de la légalité. Repar-
lons de la journée du 1' août. Par quoi avais-je commencé ?*>
Par faire arrêter ceux qui avaient donné des ordres tels
qu'ils tombaient sous le coup de la loi. J'ai fait ensuite
arrêter, juste pour vingt-quatre heures, des gens qui se
rendaient à des rendez-vous acceptés où ils savaient devoir
recevoir des ordres. de désordre. Il y avait commencement
de délit. Je ne suis donc jamais sorti de la légalité. »
Plus tard, devant le Conseil Municipal, M. Chiappe
allait reprendre cette argumentation, dans un cas d'inter-
nement par ses soins. Dans l'affaire Sabatier-Paul Faure.
Nous en reparlerons.
Cependant M. Chiappe ne craignait pas les sujets les
plus brûlants entendez les plus pittoresques sinon les
plus réellement suspects
« Sans doute, reprend M. Chiappe, parlerez-vous, au
long de votre examen, des indicateurs. II en faut parler.
Oui, j'ai des indicateurs. J'en ai besoin. Voire des indicateurs
politiques. Nos adversaires essaient bien d'en introduire
chez nous. ')
Le masque mobile reflète maintenant un souvenir dou-
loureux. Un vrai dégoût fait se serrer les lèvres
« Je voudrais que Paris tout entier fût mon indicateur
et qu'il n'y eût jamais de honte comparable au silence des
témoins de l'affaire Mestorino. Ces témoins d'un crime qui
surent, qui virent,qui laissèrent faire. N'est-ce pas odieux ?~»
Avec une singulière énergie, le préfet de police articule
enfin
« J'ai des indicateurs, dites que je ne connais pas de
provocateurs. Allons, franchement, est-ce que la provo-
cation pourrait s'accorder avec une police toute préventive ?
Que ne nous reproche-t-on pas, sans toujours s'inquiéter
de la matérialité des dimcultés à vaincre ? Prenons un exem-
ple banal. Croyez-vous que dans l'état de la circulation
parisienne la filature soit devenue chose aisée On admire,
à nos dépens, l'adresse et la ruse des malfaiteurs qui nous
font courir. Parbleu f Là où l'action préventive est quasi
impossible, dans le domaine criminel, il va de soi, et c'est
moi qui le crie le premier, que nous arrivons toujours
trop tard. Quand le crime est dénoncé, le criminel a une
belle avance, c'est certain.
Il nous faut alors, mais avec quelleprudence,tout entendre,
tout accueillir, suivre toutes les pistes. Procéder par élimi-
nation, c'est tout le secret. C'est d'un empirisme très supé-
rieur à l'idée préconçue. H faut se garder de la tendance à
romancer une affaire. Sherlock Holmes peut être un maître
bien dangereux. »
Nous vérifierons tout cela.
Après avoir parlé des bandits internationaux, des trafi-
quants de cocaïne et de l'affaire Koutepov, M. Chiappe
voulait bien donner à M. André Salmon ce conseil et cet
encouragement, dont nous ne manquerons pas de faire
notre profit

1. Ces commentaires-là sont de Monsieur André Salmon. Mais on ne s'y


sera pas trompé.
« C'est cela, faites de notre administration un tableau
aussi large que possible. La police occupe, en ce moment,
plus que jamais, beaucoup d'esprits qui n'ont d'elle qu'une
notion confuse. Et l'on ne saurait bien juger ce que l'on
connaît mal. »

TABLEAU DE LA POLICE.

Il faut commencerpar là. Un tableau sec et aride comme


ces cartes qui ouvrent les volumes de voyage et d'aventure,
et que nous prions nos lecteurs de lire pour se familiariser
avec le pays assez curieux où nous allons désormais chemi-
ner avec eux.
Le traité de Droit Administratif de M. Berthélemy,
doyen, s'exprime ainsi
« L'expression police désigne l'ensemble des services
organisés ou des mesures prescrites pour assurer le maintien
de l'ordre ou de la salubrité à l'intérieur du pays ».
Cet ensemble des services organisés est constitué comme
l'Indique le tableau placé pages 288 et 289.

L4 PRÉFECT URE DE POLICE

Dans cet ensemble, la Préfecture de Police occupe une


place à part. D'abord, le Préfet relève directement du minis-
tère de l'Intérieur. Quant à ses pouvoirs, un spécialiste de
la législation policière, M. Chardon (qui a écrit un livre
aujourd'hui un peu vieilli L'organisation de la Police)
les exprimait en une formule, qui n'était pas pour lui une
critique
« A Paris la police est assurée parce que le Préfet est une
sorte de vice-roi, qui répond seul de son administration »
Pourquoi faut-Il qu'on puisse ajouter
« Le Préfet reçoit tous les procès verbaux; les transmet-il
tous au Procureur de la .Repu&~ue ? Ne puise-t-il pas dans
les pouvoirs que lui confie l'art. 10 du Code d'Instruction
Criminelle le droit de les classer sans suiteP' C'est-à-dire
d'étouffer sans donner aucune suite toutes les affaires qu'il
lui plaît.

1. Revue Pénitentiaire, p. 57.


2. Revue Pénitentiaire, p. 29.
Une simple énumération des attributions du PREFET
DE POLICE est impressionnante
Pour Paris
POLICE MUNICIPALE voirie
marchés et halles
Bourse
taxis.
POLICE JUDICIAIRE (art. 10 code d'instr. criminelle).
POLICE ADMINISTRATIVE Passeports, associations, aliénés,
vagabonds et mendiants, loteries,
presse.
ADMINISTRATION
Garde républicaine « pour l'exécution du service de sur-
veillance de la capitale» (art. 49 du décret du 20 mai 1903).
Régiment de sapeurs pompiers.
Pour la Seine, Meudon, Sèvres et Saint-Cloud, ses
attributions « se bornent à la sûreté et à l'ordre public.
LA DIRECTION DE LA PRÉFECT URE comprend les
organismes suivants
CABINET
Service de renseignementsgénéraux
Service des jeux.
Affaires de police générale.
Théâtres et spectacles.
Etrangers.
SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
j~ division.
Centralisation des affaires.
Prisons.
Aliénés.
Accidents.
Débits de boissons.
Ambulants.
Nomades,
Chasse, etc.
.2"~ Jtt~ston
Hygiène, protection de l'enfance et Travail.

1. Attributions de ce service « Renseignements utiles aux diverses admi-


nistrations publiques, informations sur les faits qui peuvent motiver l'inter-
vention de ia police municipale, répression et contrôle en matière de jeux,
surveillance et contrôle des étrangers

ESPRIT 9
Halles et marchés, etc.
3me division
Circulation et Transports, Direction du personnel.
Direction de la comptabilité.
Direction du matériel.

LES SERVICES ACTIFS DE LA PRÉFECTURE,


comprennent
1 inspecteur général,
1 dévisionnaire,
2 commissaires,
des inspecteurs.

TABLEAU DES SERVICES EXTÉRIEURS


DE LA PRÉFECTURE DE POLICE

Police Municipale
I. 10 districts de 2 arrondissements par district
1 commissaire divisionnaire, 84 commissaires de quar-
tiers.
2 commissaires officiers de paix.
Inspecteurs principaux, brigadiers-chefs, brigadiers
et 12.402 gardiens de la paix (depuis janvier t93i)
dont 944 à la circulation (des ilotiers, des cyclistes,
des en bourgeois) 3 compagnies en réserve
(caserne de la Cité).
II. 1 compagnie des Halles.
1 brigade fluviale
commissaire de police et des agents qui «assurent
la répression de la prostitution ».

Police Judiciaire
I. Affaires criminelles.
Attributions
Police des garnis
Délégations judiciaires
Ministère public près le Tribunal de
simple police
La P. J. est divisée en districts. Mais il en existe un noyau
central de D!'rec<!on
Brigade mondaine et des notes.
Brigade de la voie publique et des mœurs.
Bureaux, permanence, mandats et réqui-
sitions.
Service des garnis.
Identité judiciaire anthropométrie,
sommiers
photographie.
II. Services
Bourse
Dispensaire (surveillance des prostituées).
Inspection des enfants du premier âge
Infirmerie spéciale
Laboratoire de toxicologie
Voitures des quatre saisons
Fourrière et institut médico-légal (même
service).

REMARQ UE

Ces tableaux sont incomplets. I! ne suffisent pas à rendre


compte des multiples ramificationsde la pôhce.
L affaire Nozière
nous a montré comme elle entretenait
dans le meilleur monde des indicateurs qui ne figurent pas
sur ses contrôles officiels.
Parmi combien d'autres que nous ne connaissons pas,
signalons encore, pour exemple amusant, un chef de service
de l'Agence Havas (service du soir), qui est en même
temps, et officiellement, fonctionnaire de la Police. (C'est
lui qui devait y introduire de curieuses méthodes de travail,
tapant de sa règle sur son pupitre et morigénant ses rédac-
teurs « Allons, allons, messieurs. Travaillons. »)
NOTE PRÉLIMINAIRE

Nous savons parfaitement qu'il y a des policiers honnêtes,


c'est-à-dire qui font honnêtement un métier difficile
les agents de la circulation, les employés de l'identité judi-
ciaire, les gardes champêtres, etc. et même d'autres
encore, dans tous les services.
Mais d'autre part nous dénoncerons un certain nombre
de scandales, nous raconterons plusieurs affaires, nous désl-
gnerons quelques hommes. Nous nous sommes demandé
comment on en était arrivé là. Comme il n'y a pas de héros
de la crapulerie, mais que les hommes sont faibles, comme il
y a peu de vrais méchants ou de brutes absolues, mais des
hommes faciles à tenter, nous avons dû conclure que l'insti-
tution même de la police telle qu'elle est est un danger pour
les policiers (en comprenant dans ce terme jusqu'au Préfet
de Police et au Directeur de la Sûreté générale).
Qu'une institution ait produit en quelques années
M. Chiappe, telles activités de la police des mœurs, tel com-
missaire à la Bourse ou M. Benoist (chacun dans son genre),
cette mésaventure ne peut s'expliquer que par une vérita-
ble déviation si j'ose dire spirituelle.
Il y a certainement une mentalité policière, favorisée par
des possibilités d'action particulières,qui seule a pu être un
bouillon de culture pour ces divers phénomènes.
De cet état d'esprit, de ce point de vue particulier sur
toutes choses on trouverait tous les indices dans les rapports
qui constituent proprement la littérature policière.
PSYCHANALYSE DE LA POLICE
LA VIE PUBLIQUE.
Malheureusement il est interdit de lire ces rapports confi-
dentiels. Ou, en tous cas, d'en faire état ce serait ce qu'on
appelle un détournement de documents publics. Ne dési-
rant pas encore aller en prison, je ne citerai le texte exact
d'aucun rapport.
Mettons que dans des conversationsrépétées et patientes
avec des inspecteurs et fonctionnairesde police de tous ordres,
j'ai pu savoir ce qui les préoccupait dans l'exercice de leur
métier ce sur quoi ils mettaient l'accent, ce qu'ils ne
manquaient pas en conséquence de faire figurer dans leurs
rapports.
Nous indiquerons donc les conclusions que l'on pourrait
tirer d'une authologie de ces œuvres de la police, s'il était
possible d'en publier une.
On est d'abord frappé d'une lourdeur, d'une épaisseur
et d'une incompétence assez générales. Dans tous les cas où
j'ai pu recueillir les conclusions de notre ami Policia 1 et
1. Nous désignerons désormais sous le nom général de Policia les person-
nages et documentsdiversqui furent les sources directes de nos renseignements
sur la police.
les comparer à celles d'un observateur, d'un informateur
privé, quelqu'il soit, ce détail me frappait qu'il s'agisse
d'événements politiques, boursiers ou même privés (dans
le cas de mineurs délinquants par exemple).
Il ne s'agit pas seulement d'une incompétence vague et
générale elle prend des formes précises.
La première, la plus grave, est que notre ami Policia a,
dans toutes les manifestations de son activité une certaine
conception de la psychologie, qui paraîtra à certains un peu
grossière, qui est proprement de la « psychologie de petit-
bourgeois » et qui est dangereuse dès qu'elle informe,
et engage par là, l'action d'un magistrat ou d'un gouver-
nant.
Car la police est devenue une puissance politique aussi
rien qu'en informant « le pouvoir » et en s'informant sur
les représentants et les titulaires de ce pouvoir, l'adminis-
tration et la politique. Elle est devenue une armature qui
protège et tient en cage les Hommes Illustres de la Troi-
sième République i
Notre ami Policia a-t-i! donc des conceptionspolitiques ?>
Pas tout à fait, au moins dans l'exercice de son métier.
Mais il a une certaine façon de voir, de considérer, d'embê-
ter, d'aider ou de déconsidérer les hommes publics. Il
imforme sur eux, il les juge, il a sur eux un nombre limité
d'idées déterminées et bien arrêtées.
Bien entendu, et tout d'abord, il n'oublie pas le conseil
« Cherchez la femme »
Au moment d'une affaire financière où furent entraînés
de nombreux millions de la célèbre Epargne-française,
notre ami Policia vint nous trouver un jour tout réjoui
La dernière maîtresse de N. a été la célèbre roman-
cière, madame M.
Je lui assurais ne pas voir l'intérêt de ce détail. Mais il
m'affirma qu'il tirerait de cette seule information un rapport
apprécié ce qu'il ne dut pas manquer de faire.
Le cœur de tous les hommes publics, politiques et finan-
ciers ou plutôt leurs démarches intimes, Policia se croi-
rait déshonoré de ne pas les connaître. Il semble même y

1. La puissance po)!c!ere, grâce à la guerre, mais aussi à l'incohérence


politique, s'est développée, a grandi. Elle n'est devenue dangereuse que parce
qu'elle a pris conscience de sa force. Elle constitue un Etat dans l'Etat.
(Jean Danglade. L'Appel, 17 oct. 1933).
perdre souvent un temps précieux mais c'est plus facile
que de comprendre le mécanisme des affaires financières
ou les nuances de l'action politique.
Dans ce domaine Policia a pu m'indiquer, à plusieurs
reprises,qui renseignait tel ou tel député avant leurs inter-
pellations techniques.
Monsieur V. député radical, qui doit interpeller le
gouvernement sur la crise financière est documenté sur ces
questions par son cousin Jules, sous-directeur de la Banque
C. et Cie. Cette banque est liée avec les groupes italiens.
Elle se serait trouvée récemment dans une situationpénible,
dont elle ne fut sauvée que par l'intervention d'un groupe
anglais.
Ou encore
L'éducation industrielle de M. B. est faite par M. F.
qui a été promu officier de la légion d'Honneur par l'actuel
ministre du Travail. Ce M. F.
habite un luxieux apparte-
ment à Neuilly et il déjeune ou dîne souvent avec M. B.
Mais par contre, Policia a quelques idées toutes faites, dont
il n'est pas encore guéri
Tout ce qui se dit « révolutionnaire voire réfor-
miste, est « communiste ».
Ceux qui troublent l'ordre doivent y avoir un intérêt
matériel.
Une vie bourgeoise est quand même une garantie.
Ce qu'il recherche dans les grandes institutions ou dans
tes Journaux, c'est à qui ils peuvent bien être vendus, en
tout ou partie
On apprend, de source sûre que c'est l'agence de publi-
cité M. qui est devenu le bailleur de fonds de l'Empire,
le journal colonial de M. B. leader radical. M. M. a écrit
récemment à M. P.
lui demandant une automobile. Sa
dernière lettre avait une allure de pression pour s'étonner
qu'on ne lui ait pas encore donné satisfaction.
C'est là une préoccupation louable, de savoir qui tient
la presse. Mais, chose curieuse, dans un temps donné,
Policia ne s'intéresse jamais qu'à une catégorie de journaux
ceux de l'opposition au gouvernement. (J'ai remarqué
cependant que malgré le dernier renversement de majorité
et le gouvernement dit « de gauche », il continue à s'Intéres-
4
). Je n'invente rien. Je me contente de changer les noms. Cette remarque
est valable pour toutes les citations de notre ami Policia.
ser aux journaux dits, eux aussi de gauche Peut-être
<!
confond-il les convictions profondes de ses chefs (dont
M. Chautemps) et de M. Chiappe avec celles du gouverne-
ment, et pense-t-il au temps désiré de la concentration,
dont Factuel ministre de l'Intérieur serait le chef.)
Des hommes politiques encore, Policia veut savoir ce qui
les pousse à agir (sous-entendu car ce n'est pas naturel-
lement qu'ils se décident)
On parle à nouveaux de légers dissentiments entre
M. D. et M. H. ce dernier actionné par l'agence de publi-
cité M. et la Banque de.
Tout cela qui occupe certainement la plus grande place dans
ces rapports est distribué entre les services de police et cer-
tains membres du gouvernement. Les démarches de la
Commission d'Enquête sur l'affaire Oustric nous appre-
naient par exemple que les rapports concernant les affaires
financières étaient chaque jour tapés en 13 exemplaires,
strictement confidentiels, bien entendus, et destinés aux
archives, au ministère des Finances, à celui de la Justice, à
la Présidence du Conseil, etc.
Tels sont les renseignements que recueille la police sur
les hommes publics, tels sont les renseignements qu'elle
transmet au gouvernement. Ils peuvent révéler les endroits
où se traîne le plus souvent ce qu'on appelle encore la poli-
tique.
Et aux mains des hauts fonctionnaires de la police, ils
sont une arme sûre à la fois et visiblement défensive et
offensive celle-tà contre les politiciens, sensibles toujours
aux révélations latentes, aux scandales suspendus sur eux.
Au moment où M. Benoist, non encore mis à la retraite,
n'était déjà plus directeur de la Sûreté générale, notre ami
Policia nous disait
Il a emporté beaucoup de documents. Et par exemple
les photos, les lettres de parlementaires trouvés par les
perquisitions ordonnées dans les scandales financiers.
On comprend que dans un moment ou la politique se réduit
de plus en plus à des combinaisons politiques, ou les collusions
entre les politiciens et les « congrégations econom~ues sont
toujours aussi variées, fructueuses et importantes pour la con-
duite de l'état, l'activitéde la police et son importance politique
n'aient cessé d'augmenter. En effet ~'aspec~ sous lequel elle voit
la vie publique, est devenu l'essentiel de celle-ci.
Ces indications sur les conceptions politiques et sociales
de la police seraient incomplètes si nous ne la laissions pas
dans son bel amour de « l'ordre public. &
Policia, tout comme M. Paul Bourget est au service de
l'ordre. Nous verrons plus loin ce que cela signifie quant à
ses interventions dans la vie privée, la vie souffrante et la vie
criminelle des hommes. Dans la vie sociale Policia entend
l'ordre exactementcomme peut l'entendre M. de Peyerimhoff.
Sans même publier une fois de plus des déclarations de
Monsieur Chiappe ou d'un quelconque ministre de l'inté-
rieur, il suffit de se reporter à ce qu'on demande aux
inspecteurs des commissaires, à l'état d'esprit qu'on cherche
à leur inculquer. Au hasard des sujets de compositiondon-
nés dans les concourspour l'emploi de commissaire de police,
je relève cet énoncé assez typique
« Au cours d'un mouvement gréviste particulièrement
agité, un groupe important de manifestants réussit à forcer
l'entrée d'une usine confiée à la garde de quelques agents
de votre commissariat et se livre à des actes de sabotage.
En l'absence des autorités la lutte s'engage au cours
de laquelle un agent est blessé. Pour demeurer fidèle à sa
consigne, votre brigadier ordonne l'usage des armes. Néanmoins
force ne reste à la loi qu'après l'arrivée des renforts.
Adresser aux autorités compétentes le rapport qui relatera
r événement et justifiera la conduite du chef de poste d'agents
commis à la garde de l'usine. »
On a bien vu quel « ordre » la police défend, avec, chaque
fois qu'il est nécessaire, des murs de boue. Il faut ce qu'il
faut, me souffle Policia.
Et nous allons en voir bien d'autres.
(à suivre) André ULMAKN.
LES ÉVÉNEMENTS
ET LES HOMMES

LA RELIGION ET LE MONDE

Front catholique anti-capitaliste

Tel est le titre d'un article significatif de la Terre Wallonne


(septembre), paru sous la plume de son directeur, Elle Beaussart.
Il indique les raisons de la solidarité croissante des classes
bourgeoises avec les classes ouvrières, les motifs de leurs der-
nières résistances, et conclut « On ne peut être aveugle
au
point de ne pas voir que le monde est commandé par quelques
centaines de grands financiers, que cette dictature passe de
l'économique au politique et qu'en fin de compte ce sont toutes
les valeurs intellectuelles et spirituelles, charme et prix de la
vie, qui sont en danger de perversion.
La classe ouvrière chrétienne est décidée et prête à la
lutte.
La révolution ne lui fait pas peur. Au contraire, elle l'appelle
et s'y prépare.
Elle n'ignore pas que si elle ne la fait pas, d'autres la feront,
violente celle-là, et que ce ne sera pas gai pour tout le mon-
de.
Un front chrétien contre le capitalisme pourrait naître
qui serait l'élément dynamique d'un parti catholique revigoré,
bientôt surpris de se sentir si jeune, fort des troupes nouvelles
et allantes qu'il lèverait

Crise du protestantisme allemand

L'ËglIse évangélique allemande est depuis l'automne 1932


le siège d'une agitation qui semble devoir entramer d'impor-
tantes conséquences aussi bien pour elle-même que pour la
religion du peuple en général. Dès cette époque, et, en parti-
culier au printemps 1933, après l'avènement du national socia-
lisme, ce ne furent que manifestes,fondation de nouveauxgrou-
pes, tempêtes dans le verre d'eau théologique. Mais les luttes
finirent par atteindre la masse, surtout quand en juillet le minis-
tre RusT intervint pour une courte, mais violente guerre avec
les autorités ecclésiastiques le dimanche 2 juillet, dans toutes
les églises de Prusse, le ministre ordonnait un service d'action
de grâces et les « surintendants généraux une cérémonie
expiatoire pour le même objet à la suite de quoi les pasteurs
furent officiellement déliés de leur serment d'obéissance. Le
sérieux du conflit'et l'émotion qu'il souleva sont suffisamment
attestés par la lettre qu'Hindenburg écrivit à cette occasion
à Hitler. A la vérité le paradoxe est assez grand de ces diffi-
cultés du nouveau régime avec une église accusée en général
de chauvinisme et certainement favorable en gros à la révolu-
tion nationale. Celle-ci ne se posait-elle pas d'ailleurs en pro-
tectrice de la religion ? « Nous défendons comme parti le
point de vue d'un christianisme positif énonce le 24e para-
graphe du programme national socialiste. Par christianisme
positif, commente omciellement BUTTMANN, il faut entendre
le christianisme tel qu'il existe actuellement 1 », et Gregor
Strasser ajoute: « Christianisme positif signifie que l'Évangile
est une force vitale objective qui ne vient pas des hommes, mais
de Dieu Rien donc que de rassurant pour les églises, et
l'on comprend que Hitler réclame d'elles « non tolérance
sade, mais vivante adhésion en retour du service qu'ilmaus-
» leur
rend en les délivrant du danger communiste a !t faudrait être
fou pour s'imaginer que la victoire du bolchevisme serait
sans
conséquence pour les églises catholique et protestante » (ibid.)
Comment expliquer alors toute cette agitation qui
se prolonge
aux réunions des synodes et le simili Kulturkampf de juillet
dernier ? Faut-il y voir simplement un aspect de la lutte entre
les Deutschnationalen qui auraient les faveurs du person-
nel ecclésiastique et l'esprit révolutionnaire national socia-
liste ? un curieux épisode de la Gleichschaltung généra!e ?
« Une église, affirmait un groupe d'opposants, ne se laisse
pas
« Gleichschalten » comme une caisse de retraites ». Peut-être
quelque chose de plus grave encore est-il en jeu, que la liberté
de l'Eglise au sein d'un État trop fort. « Pour nous
comme
parti, déclarait bien haut Buttmann, il n'est pas question de,
chercher une nouvelle religion )' Mais il y a d'autres formes
de luttes, plus subtiles, et peut-être plus empoisonnées
parce
qu'entre réalités au fond de même essence ce qu'il en résul-
terait pour le protestantisme allemand mérite d'être examiné
de près.
Il est trop facile de parler d'un retour
au « vieux dieu germa-
nique » cette entité un peu fabuleuse n'a guère plus d'im-
portance que Wotan. L'association Tannenberg a pu être
dissoute sans que personne s'en aperçoive. Mais le « Mouve-
ment religieux des chrétiens allemands offre plus d'intérêt.
Né en 1932 une conférence de pasteurs et laïcs réunis à Berlin,
il n'a pas tardé à se développer rapidement à l'ombre du parti
national socialiste, quoiqu'en pleine indépendance, au moins
théoriquement.En automne 1932, il remporta déjà un succès
aux élections paroissiales. Mais sa campagne pour l' « Église
d'Empire et l' «Évêque d'Empire le
mirent en vedette
ce printemps. On connaît les faits comment les autorités
1. Déclaration à la diète bavaroise. Voelkischer Beobachter, 29 avril
1931.
2. Entretien avec le pasteur Hossenfelder, cité par Wineke in Klotz. Die
Kirche t<n~ das/? ~<-i'c/t. II, p. 130.
3. Appel radiodiffuséaux électeurs des conseilsde paroisses, 22 juillet 1933.
4. VoelkischerBeochachter,29 avril 1931.).
établies essayèrent de s'approprier la réforme et de l'exécuter
à leur idée comment la violente réaction des « chrétiens
allemands », en particulier contre le nouvel évêque d'Empire
l'Etat, la déposi-
von Boldelschwingh, amena l'intervention de
tion de dignitaires et, après l'apaisement, le renouvellementde
tous les conseils de paroisse. Le 23 juillet tout le peuple évan-
gélique (les 2 /3 de l'Allemagne), devait décider entre ses an-
ciens chefs et le nouveau mouvement. Les Chrétiens allemands
avaient le 6 juin 1932, formulé leur programme en tO points
depuis, des atténuations y ont été apportées, en particulier par
leur déclaration du 5 et 16 mai 1933 (sous l'influence probable-
ment de l'aile' modératrice de Prusse orientale dirigée par
l'évêque Muller)\ On y peut distinguer en gros 4 revendica-
tions fondamentales concernant la constitution et la hiérar-
chie de l'Eglise, son rapport avec la Nation, son enseignement
moral. Il ne s'agit en cela précise-t-on, nullement d'une nou-
velle profession de foi, mais de principes de vie (nicht Glau-
bensbekenntnis, condern Lebensbekenntnis). Pour l'Eglise
d'Empire rien à dire. C'est un vieux rêve, qui date de Fichte
et Jahn, le couronnement de l'unité allemande. Au reste,
beaucoup plus politique que religieux en Prusse même existe
déjà l' « Ancienne union évangélique prussienne » qui groupe
étroitement réformés et luthériens les particularismes des
28 églises sont en grosse part nationaux. L'évêque d'Em-
pire est déjà un « theologoumenon » plus inquiétant, suivant
le mot de Barth dans sa remarquable et courageuse étude,
publiée en plein conflit Theologische Existenz heute (25 juillet
1933). Le parlementarisme dépassé « doit aussi, dans l'église,
faire place au système du chef (Fûhrergedanke). Mais
objecte Barth, d'une part l'Eglise, sous peine de se renier, n'a
modifier sa structure
pas, à chaque changement politique, à
intime pour la mettre au goût du jour, d'autre part, que pour-
rait être un Führer religieux, sinon un évêque catholique avec
décision sur la'doctrine et pouvoir absolu dans la discipline ?>
Comment éviter alors le vieux reproche protestant au catho-
licisme d'avoir calqué son épiscopat sur l'impérium romanum ?
A deux reprises les pasteurs réformés ont proclamé solennelle-
ment leur refus de reconnaître un tel chef. On pourrait évidem-
ment avoir un Führer au rabais, genre évêque suédois, de ces

t. Les lignes directrices de 1932 ont été toutefois approuvées de nouveau


de la
par la conférence d'Empire du 3-4 avril 1933 et sont reproduites en tête
brochure de propagande Un ser Kampf diffusée par la direction des Chré-
tiens allemands dans une nouvelleédition qui date de cet été.
évêques de pays, qui se multiplient en Allemagnedans l'indiffé-
rence générale mais quelle légèreté, pour la parure d'un titre,
de secouer ainsi les églises, et d'attacher une telle importance
au titulaire. Surintendant général décoratif ou prélat catholi-
que, puérilité ou hérésie, tel est le dilemme dans lequel Barth
pour ce deuxième point enferme les chrétiens allemands.
Le troisième point est décisif Nous voyons dans race,
culture populaire (Volkstum) et nation des ordres vitaux,
dons de Dieu confiés à notre soin les conserver doit être pour
L'Église
nous loi divine » (Lignes directrices de 1932 § 7). «
allemande doit se manifester comme l'église du peuple alle-
mand en l'aidant à reconnaître et à réaliser la mission que Dieu
lui a assignée "(déclaration de 1933). La théorie est claire
dans le rapport église-nation c'est la réalité nation qui prime.
Le dogme de la création place le vouloir divin au centre non
seulement de la nature, mais de l'histoire. Les peuples ont été
déterminés par lui dans leurs caractères propres, leurs voca-
tions, leur niveau culturel. A chaque église nationale de les
éclairer, de libérer en eux le génie dont le culte est non seule-
ment devoir envers sol-même mais l'obéissance au plan divin.
Pour celui-ci, les fins sont donc les nations, les moyens leurs
églises. D'où en particulier le fameux paragraphe arien « Garde
ta race pure. la foi chrétienne ne détruit pas la race mais l'ap-
profondit et la sanctifie »
« Seul peut accéder au pastorat qui est de pur sang arien
On sait que cette exigence, un instant laissée de côté la
notion de sacrement en souffrait trop a été reprise au synode
généralprussien des 6-7 septembre et même étendue aux person-
nes non ecclésiastiques, fonctionnaires ou employésdes églises.
Enfin les conséquences dans le domaine moral. « Nous vou-
lons que notre Église dans la bataille décisive pour l'être ou
le non être de notre peuple combatte au premier rang (6). Les
chrétiens allemands sont les S. A. (bataillons d'assaut) de Jésut-
Christ dans la Jutte contre la détresse corporelle, sociale et
spirituelle. leur devise l'Allemagne par Christ, un peuple de
Dieu. leur but non pas seulement sauver des individus
mais bâtir corporellement, spirituellement et socialement un
peuple de Dieu ». « L'évangile du Christ nous oblige. à un
christianisme d'oeuvres D'où, pour l'Église un double tra-

1. Lignes directrices, 7.
2. Principes pour la direction de l'Église, 10
rapport du pasteur Nobiling
du Congrès des Chrétiens allemands, 3-4 avril 1933, in Volkund Kirche.
p. 49.
vail négatif, lutte contre « mammonisme et capitalisme,
marxisme et libéralisme elle doit proscrire les manifesta-
tions d'un esprit bourgeois chrétien comme « pacifisme, inter-
nationale, franc-maçonnerie') ( ) 0). Le christianisme social est une
remorque du marxisme. Positif dans t'Ëtat, dans les paroisses,
dans les œuvres de charité. Il s'agit de réinstaller dans toute
leur pureté les institutions divines mariage, « cellule du
peuple et qui « qui n'est conforme à l'ordre de Dieu qu'entre
individus de même race famille, autorité politique, ordres
sociaux, « états par opposition aux classes du régime capi-
taliste ouvriers, paysans, bourgeois, tous sur le même pied
dans l'Eglise. Toutefois les paysans sont l'objet d'une faveur
spéciale « sillon et sol doivent être de nouveau une patrie pour
l'Allemand ». Enfin, comme le mouvement chrétien et natio-
nal est aussi socialiste, on rappelle la doctrine biblique « qui
nomme le travail, service divin et nous laisse l'usage des biens
et propriétés comme de prêts confiés à nous par Dieu. » Dans
les paroisses, à côté de réformes techniques, le but essentiel
est la création et la diffusion « d'une doctrine sociale évangi-
lique et nationale » (Volkstumlich), qui semble donc faire
encore défaut. Enfin la mission intérieure qui groupe les
oeuvres de charité doit être réformée '< les mobiles de son
action ne sont pas compassion,bienfaisance et attendrissement,
mais obéissanceà Dieu. Elle doit tenir compte des nouveaux
résultats de la science de la race et de la théorie de l'hérédité ?
En langage plus clair, les Lignes directrices de 1932 procla-
maient « simple pitié. amollit un peuple. Nous savons ce que
signifient devoir chrétien et amour des malheureux, mais nous
réclamons aussi la protection du peuple contre les incapables
et les minus '). Quant au personnel chargé d'appliquer cette
doctrine on lui donne bien comme modèle Wichern, le grand
fondateur du Rauhen Haus de Hambang où sont recueillis et
aimés les petits déshérités, mais on le prévient que la « Mission
intérieure ne doit pas être un point de rassemblement pour la
réaction. L'esprit du socialisme national et chrétien doit régner»
ou comme le dit avec plus de précision la section de West-
phalie « il doit y avoir liaison étroite et compréhensive entre
les œuvres évangéliques et les grandes organisations nationales
socialistes S. A., S. S., jeunesse de Hitler, etc. » 3.
1. L'évangilesocial des Chrétiens allemands, 25 juin 1933 (pasteurs Hossen-
felder et Thème!), in Unser Kampf, p. 25.
2. « Évangile social des chrétiens allemands », p. 30.
3. Appel des chrétiens allemands de l'Ouest Rhin et Westphalie, 20 juillet
1933.
Ce que j'ai à dire à tout cela est simple je dis,
« sans condi-
tion et sans restriction, non, à l'esprit et à la lettre de cette doc-
trine. Je tiens que cette doctrine ne peut trouver droit de cité
dans l'église évangéilque. Je tiens qu'il vaudrait mieux
les églises évangéliques. retourner pour
aux catacombes de
conclure même de loin la paix avec cette doctrine. Jequetiens
ceux qui l'ont adoptée pour séducteurs ou séduits s Or, le
23 juillet, si l'on en croit les résultats publiés,
presque partout
où un vote intervenait, les 2/3 et quelquefois plus du peuple
protestant se prononçait pour elle.
Il serait vain de chercher à diminuer l'importance du vote
sans doute la participation électorale, forte à cette occasion
permet de supposer que mas mal d'indifférents sont venus faire
là acte politique et non religieux. Mais
en pays protestant
surtout, la ligne est difficile à tracer autour des vrais fidèles
d'une église les temples peuvent se vider, surtout à Berlin et
dans l'Allemagne du Nord, pour 700.000 naissances nomina-
lement évangéliques, il y a 660.000 baptêmes. Ouvriers
et pay-
sans ont leur bible chez eux s'ils se dérangent pour voter,
après un conflit dont les journaux furent pleins pendant 3
semaines, ils savent ce qu'ils font et quels intérêts sont jeu.
On pourrait d'autre part, atténuer le conflit c'est le en
des théologiens dialectiques d'opposer thèse à antithèsepropre
conciliation possible. Pour l'évêque d'empire le dilemme posé sans
par Barth a été évité la nouvelle constitution promulguée en
juillet établit un chef, autrement puissant qu'un « surintendant
général décoratif )\ puisque le parlementarisme lourd
un
de l'ancien système est remplacé par un système depeuconseils
et de dignitaires nommés. Son autorité pourra même s'éten-
dre à la doctrine, si les chrétiens allemands obtiennent le
renouvellement de facultés de théologie; et,
comme le remar-
quait au surplus Barth, on ne crée pas un poste de chef, mais
quelqu'un se présente qui est un chef. Ainsi de Hitler ainsi
peut-être du Reichsbischof. D'autre part un groupement reli-
gieux fondé en 1933 pour résister aux chrétiens allemands,
les « Jeunes réformateurs » s'est déclaré
en accord partiel avec
eux et prêt à une collaboration confiante or, parmi les chefs
se trouvent des théologiens estimés et d'une autorité religieuse
indiscutable Friedrich Gogarten un des plus brillants anciens
collaborateurs de Barth, Wilhem Stahlin, chef d'un important
mouvement liturgique. habitué des conférences internatio-

1. BARTH. Theologische Existenz,


p. 23.
nales. Mais la politique ecclésiastique est chose subtile et la
doctrine des chrétiens allemands reste là dans sa vigueur
carrée. Quelles que soient les réserves nuancées dont les théo.
logions ont accompagné leur demi-açquiescement, quels que
soient les votes inconscients qui aient grossi la majorité du
23 juillet, II n'en reste pas moins que l'hérésie fulminée par
Barth a reçu l'approbation des masses. Que demain elle règne-
ra peut-être en maîtresse sur l'Allemagne protestante.
Aussi bien ne faut-il pas exagérer sa nouveauté. L'Alle-
magne d'après guerre a vu reparaître avec une étonnante vi-
gueur le romantisme des destins nationaux. On sait que le
christianisme avait été rendu responsable de la défaite. Le
« mouvement de jeunesse
finissant répudiait le pessimisme de
la chûte et l'amollissement de la grâce. « La foi allemande est
regarde
une foi vivante en l'En deça, l'idéalisme allemand ne
riche, mais
pas comme une vallée de larmes la terre belle et
bien plutôt veut fonder sur elle le royaume de Dieu, le haut
empire des allemands » (OïTGER GRAFF, Freideutsche /u~cn<i',
1918) et une autre association proclamait « essence chrétienne
et essence germanique sont éternellement opposées JI (Kund-
gebung des Greifenringes). Pour le professeur Hauer, la religion
indogermanique se distingue par « la conviction que l'homme
devant la réalité dernière se trouve en face non d'un Dieu dont
on doit apaiser l'irritation, mais d'un Dieu
dont l'essence même
le porte à accueillir tout coeur qui le cherche avec sincérité ».
La croix du Christ, sa résurrection, sa parousie, autant de scan-
dales pour l'idéalisme arien qui oppose à intercession accès
direct à Dieu, à l'expiation l'héroïsme, au devenir irrémissible
de l'histoire chrétienne la sérénité du retour éternel. Inutile de
multiplier les citations du poète Schaffer, récemment accueilli
par l'Académie de Berlin au Mythus des XXtu Jahrhundert
d'Alfred Rosenbert,c'estla même joyeuse glorification du sang
et du sol, la même exaltation de l'héroïsme moral et de l'hon-
neur opposée à la passive mollesse de la grâce chrétienne.
Mais la franchise même de l'attaque aurait dû préserver le
Christianisme de toute contamination. H y a sans doute quel-
Althaus, ou
ques médiateurs, les fameux professeurs Hirsch et
Wilhem Stapel, l'auteur d'une « théologie du nationalisme ».
Encore ne manquent-ils pas de sauvegarder l'absolu d'une révé-
lation transcendante. Si un pasteur hostile au national socia-
lisme, va jusqu'à traiter d' « aberration païenne non pas

1. BRUNS, in Die Kirche und Jas ~<<- Reich, Klotz (1932), p. 19.
cette idolâtrie de la race, mais au contraire la croyance « que
ce caractère national spécifique donné à l'homme avec le pre-
mier souffle pourrait être en lui un simple accident et conclut
par le mot de Lagarde '< nous reconnaissons en chaque peuple
une pensée de Dieu Stapel sépare nettement le domaine
métaphysique des vérités de la foi et la psychologie-biologie
où apparaissent les différences raciales Si l'histoire exige
»
la fondation du « Reich, devoir de l'humanité au profit des
allemands, Et consecrat Trinitas Teutonicos 3, c'est semble-t-
il pour des raisons toutes profanes. « La vérité révélée
se pré-
à
sente nous comme une histoire sacrée (Heilgeschichte) qui
se passe derrière, au-dessus, au-delà de l'histoire terrestre.
Elle est métahistorique Or, n'est-ce pas justement le prin-
cipal reproche que pouvait lui faire le peuple, désaxé
par la
guerre, l'inflation, le chômage ?
II ne s'agit pas de nier la vie religieuse des paroisses luthé-
riennes, ce parfum d'intimité et de silencieuse ferveur qui leur
est propre. Mais leur goût même de l'ineffable les rendaient
impuissantes à lutter. Elles n'envisagent encore comme remède
que livres de prières communes, résurrection de l'art chrétien,
du choral populaire, bref de ces manifestations liturgiques dont
les « Berneuchener » sont les meilleurs ouvriers
avec leurs
émouvantes réunions dans le vieux cloître d'Urspring, près
des jaillissements bleus de bras égarés du Danube. Médita-
tions muettes dans la nuit d'un jardin plein de fleurs, prières
psalmodiées au grand soleil de midi, il n'y a là joie et salut que
pour un petit nombre. La masse réclame autre chose depuis
quinze ans, une doctrine qui lui montre la route, une escha-
tologie de son avenir.
La meilleure caractéristique de cette période serait peut-être
en effet la crise de la philosophie de l'histoire, sentie obscuré-
ment mais avec intensité par le peuple. Crise du marxisme om-
ciel oublieux de sa dialectique, crise du protestantisme, sou-
cieux de lutter contre le libéralisme, trop attaché peut-être à
la malédiction luthérienne de ce monde de péché, au conser-
vatisme technique de l'Oberkeit patriarcale. Les socialistes reli-
gieux avaient bien compris cette exigence de leur époque et
s'étaient efforcés d'unir foi et réalité. « Par la lutte des classes
à la croix, par la croix à la lutte des classes » était leur devise,

W. STAPEL, Der christliche Staatsmann ()932\ p. 22.


2. Ibid. p. 232.
3. Ibid., n. 273.
4. Ibid., p. 2L
¡.

r
ESPRIT )0
0
entendant qu'un approfondissement simultané des deux
réalités permettrait de retrouver dans le matérialisme histo-
rique une dialectique divine, dans la « situation menacée de
l'homme » le sens métaphysique des luttes de production. 0)t
sait leur échec dans le domaine pratique le plus actif de leurs
chefs passé au communisme en 1931 et exclu du corps pasto-
ral. Mais leurs théoriciens aussi étaient battus en brèche
t La transcendance du royaume à venir est ainsi insérée dans le
présent et l'on obtient le fondement d'une interprétation reli-
gieuse de l'histoire qui ne peut être confondue avec une inter-
prétation de l'histoire à partir de Dieu parce qu'elle s'est
rendu auparavant le transcendant intuitif La Théologie
Dialectique leur barrait la route, comme à toute autre tentative
capable de ternir la pureté de la doctrine. Seule elle fut capa-
ble d'ériger une philosophie de l'histoire qui ne dût rien au
monde, et représentât la réponse originale du christianisme.
Mais uniquement négative un refus perpétuel à tous les pro-
jets humains, un vertigineux oubli de toute critique, de toute
pensée moderne dans le retour à la lettre de la Bible. Encore
faut-il distinguer si Barth lui-même se compare aux « Béné-
dictins de Maria Laach absorbés dans le chant des heures », il
sait par moments parler au siècle en étonnant prophète. Mais
ses disciples savent-ils traduire de même leur soumission
à la Parole de Dieu, sujet et non objet de leur pensée ? L'anti-
rationalisme est une position difficile. L'ontologie des meil-
leurs d'entre eux se rapproche étrangement de celle que non
pas seule l'autonome recherche philosophique mais l'esprit
d'une époque et d'un pays fait souffler sur les universités alle-
mandes. Il suffit de lire « Je crois au Dieu trinitaire », de Frie-
drich Gogarten, pour pressentir combien la réceptivité radi-
calement passive (Hôrigkeit) sous le Verbe divin est favorable,
à travers un agnosticismeintenable, aux reconstructions arbi-
traires. Et des voix bien terrestres risquent alors de se faire
obéir. Mais surtout la théologie dialectique est incompré-
hensible au peuple et détourne de lui. Mal assimilée elle fit
des pasteurs passifs et de langage obscur. Ce ne fut pas une
médiocre disgrâce que les seuls défenseurs de la « pure doc-
trinen, les seuls adversaires du dangereux mélange de politique
et de religion aient été ces théologiensabstrus et farouchement
orthodoxes.

1. Knittermever Theologischepolitische Diseurs in Zwuschen deu zeiten,


1933, p. 13.
Barth remarque en effet, non sans malice, que la déclaration
des « chrétiens allemands » est « un petit assortiment des plus
beaux morceaux de la théologie libérale des XVIIIe et X!X~
siècles (Théol. Exis., p. 25). Le paradoxe est en effet amu-
sant, de cette fleur de libéralisme grandie à l'ombre de la croix
gammée. Mais rien n'est au fond plus naturel. Aussi bien les
juxtapositions artificielles des théologies modérées que le diffi-
cHe retour de Barth à la foi du charbonnier sont inadmissibles
pour un mouvement populaire qui a besoin de voir gros et
simple. « Nous voulons, déclarent les chrétiens allemands
(Richtlinien du 16 mai 1933) une église dont l'enseignement
soit proche du peuple et proche de la vie ». Pour les sections de
l'Ouest (Rhin et Westphalie), c'est-à-dire près de Bonn où
enseigne Barth « Nous voulons une saine, simple et claire
formation de nos pasteurs. nous voulons que dialectique. et
bel esprit disparaissent des maisons de Dieu. de sorte. que le
peuple évangé!Ique. puisse répéter avec Moritz Arndt Je
ne sais en quoi je crois (Wolks parole, 20 juillet 1933). Dans
ce cas les distinctions prudentes risquent de disparaître la
volonté de Dieu immanente à l'histoire se mêlera à celle qu'il
manifeste dans la transcendance de sa révélation. Et, comme
de la première une interprétation se trouve là, forte de sa nou-
veauté et de l'élan d'un peuple, c'est elle qui prévaudra et
marquera son empreinte sur le reste. Quant aux autres thèses
du libéralisme traditionnel, si décrié depuis la guerre, ce n'est
pas le peuple avec sa rude logique,qui se gênera pour les repous-
ser. On lui montre à mêler le divin à l'humain, à subordonner
la théologie aux passions d'une époque. Il est peu probable qu'il
s'en tienne là, et que les dogmes incommodes ne soient « mis
entre crochets » comme le sont par d'autres certains passages
du Sermon sur la montagne.
Mais tout cela intéresse-t-il même encore les masses ? Il est
bien difficile de mesurer ce qu'il reste de religion au cœur d'un
peuple. Statistiques sur les inscriptions, la part prise aux sacre-
ments, l'assistance aux cultes sont des moyens ridicules. Les
enquêtes des pasteurs Günther Dehn et Piechowski semblent
montrer que pour les ouvriers le détachement est presque com-
plet. Le paysan du Wurtemberg ou du Mecklembourg possède
encore sa bible, mais que croit-il, que représente pour lui l'é-
glise ? Éprouve-t-il la même rancœur que ses frères des gran-
des villes le sentiment d'avoir été dupé par des prêtres sans
foi véritable, par « une noire police des moeurs » ? L'évêque
Müller semble croire que la dépression du prolétaire, isolé et
exploitée, a seule causé sa rupture avec l'église (Angriff, 22 juil-
let 1933). C'est beaucoup compter sur la sociologie. Mais juste-
ment de telles enquêtes lui échappent comme l'union
intime de l'âme avec ce qui pour elle est principe de salut et
sens de la destinée. En pays protestant surtout où le sacrement
joue un si faible rôle, tout se passe dans la région secrète et
parfois inconsciente des prières individuelles.
La religion que connaît le sociologue est ailleurs, à la source
des cultures, dans ce jaillissement de formes par quoi se peu-
plent l'univers et le temps pour une nation, dans cette intérieure
communauté qui permet aux plus humbles de participer aux
chefs d'œuvres chant grégorien, peinture gothique. Ce qui
fut le Christianisme pour tant de villes allemandes du Moyen
Age, rien ne prouve qu'il ne puisse l'être pour d'autres épo-
ques, noyau vivant d'apparences nouvelles ainsi sans doute
pour la floraison baroque. Mais de semblables mutations ne
sont ni voulues, ni sur le moment visibles ou plutôt, seule
apparaît la rupture avec le passé.
La joie de la révolution nationale, la réaction contre le sys-
tème de Weimar ont pu précipiter les foules vers les églises,
le seul élément capable de créer une culture, la jeunesse, cherche
ailleurs ses inspirations. Elle a déjà son histoire, l'ancienne
Jugendbewugung, elle-même panthéiste, et tout ce qu'elle en
veut prendre est l'irrespect pour les aînés, le goût de l'action
solitaire avec tout le risque et la joie de la lutte. Elle se plaît à
parler de lointaines traditions, à évoquer l'idéal germain,
honneur, opiniâtreté, elle sait que tout cela, comme le sang,
est en elle, qu'elle y peut obéir sans cesser d'être libre.Ce qu'elle
aime, c'est la puissance de son élan, son unité intérieure et l'ef-
fort pour vaincre son destin. Peut-on voir là une ébauche de
religion ,et de quelle sorte ? Il est encore bien tôt pour le
savoir. Le certain semble-t-il est qu'il ne faut pas regarder en
arrière les habitudes aimées peuvent durer encore longtemps,
être associées aux nouveaux triomphes et garder une place
d'honneur. Ce n'est pas elles que l'on consulte pour la lutte ou
pour créer. Peut-être même un autre traitement eût-il mieux
valu pour elles la force qui les soutient est étrangère. Un vent
violent se déchaîne, comment déjà deviner si derrière lui vien-
dra le souffle doux et subtil devant lequel se prosternait Elle ?
CAVAILHES.
LE THEATRE

Chronique du théâtre vivant

M. LE TROUHADEC SAISI PAR LA DÉBAUCHE


LIEBELEI

M. Louis Jouvet a rappelé avec tant de soin, dans le


pro-
gramme de son nouveau spectacle, les chroniques louangeuses
qui accueillirent à la création M. Le Trouhadec, qu'on peut
demander s'il n'obéissait pas à une sourde inquiétude, se
besoin d'affirmer et de s'affirmer au
que la reprise en valait bien
la peine. En tous cas, j'avoue qu'après la représentation le
doute subsiste pour moi, ou si l'on veut, puisqu'une demi-
réussite est, en fait, un échec, qu'il est cruellement résolu
M. Le Trouhadec est un faux chef-d'œuvre dont le factice,
aujourd'hui apparent, engloutit définitivement les illusions
qui avaient pu naître sur la valeur de F œuvre.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de nier à celle-ci
tout mérite.
Elle est vivante et gaie, et M. Jouvet l'anime
avec un bonheur
constant. Mais cette vie est bien en surface, et surtout verbale,
sinon verbeuse. On pense à ces lettres de collégiens écrites dans
la dix-huitième année où le jeune homme s'énivre d'un
voca-
bulaire enfin conquis. Tout cela sent terriblement la facilité. Ces
longs discours, où l'on cherche en vain les nœuds d'une véritable
personnalité, où le style lui-même abonde en clichés et lieux
en
communs, sans que la pensée puisse s'accrocher à quelque
image neuve, finissent par provoquer l'ennui.
Presque tous les critiques, selon la tradition moutonnière dès
qu'il est question en France de comédie, ont évoqué
en 1923, à
propos de M. Le Trouhadec, le génie de Molière et les perfec-
tions de l'époque classique. Molière ? Il n'y manque que la
richesse humaine. Le classique ? Il n'y manque que la rigueur
de la forme, l'ordonnance de la composition. Nos critiques n'y
sont pas à cela près. Ils font des grâces à qui mieux mieux sur ce
divertissement de l'esprit « le plus vif et le plus délicat
<c
le plus joliment français, le plus purement classique )), « d'un
haut goût littéraire, à la fois classique et moderne », « pour
l'esprit et l'intelligence un régal continu ». Ajoutez à cela
« les grâces neuves « la qualité rare, le succès très
vif »,
t les physionomies originales « la vie malicieuse », « la mesure
exquise », « la gaîté fine », « l'étmcelante transposition la
maitrise « singulière chez l'un, « élégante et souple chez
l'autre, les éternels « déclics du jeu de pantin )) etc.. etc.. qui
ornent les extraits critiques publiés par M. Jouvet, et vous
concevrez que ce programme luxueux nous offre la plus ex-
pressive anthologie des productions de l'esprit complaisant
de la critique contemporaine.
Mais cette reprise, sur laquelle il ne faut évidemment pas
juger l'auteur de Knoc~ et de Boën, dont la personnalitédépasse
heureusement celle de ses laudateurs, apporte un autre ensei-
gnement, la constatation d'une autre défection.
Il s'agit de M. Jouvet. Le Trouhadeca été, je crois, la première
pièce créée par lui au théâtre des Champs-Elysées.On conçoit
qu'il ait aimé reprendre ce spectacle, comme pour couronner et
confirmer le succès du long effort de ces dix années. J'ai dit
la valeur de son jeu dans cette pièce. Jouée médiocrement, elle
révélerait bien davantage ses insuffisances. Grâce à lui, elle
pourrait, sinon légitimer, du moins excuser les envolées lyriques
des chroniqueurs. Mais le fait qu'elle soit une reprisequi englobe
depuis la création un cycle de dix années lui donne une impor-
tance qui déborde la pièce elle-même, car elle pose ce que
j'appellerai le cas Jouvet.
On peut prétendre, sans risque, je crois, d'être contredit, que
chacune des créations de M. Jouvet est une œuvre d'art et ceci
rend pour le moins singulière l'idée d'un reproche, ou d'un
regret, que je voudrais formuler. Pourtant ce reproche tire sa
vigueur des qualités mêmes de M. Jouvet. Voilà un acteur qui
est capable de composer, avec un souci approfondi de vérité,
les personnages les plus divers. Je ne veux me souvenir que de
cette dure apparition dans Siegfried où, d'un getse, d'un son de

). De MM. Rivoire, R. de Flers, Antoine, Edmond Sée, Henry Bidou,


Pierre Weber et de M" J. Catelle-Mendès.
voix, il fixait la figure d'un officier germanique, condensant
dans son expression tout ce qui peut manifester concrètement
les concepts usuels de militaire et de germain. On y sentait
l'intelligence patiente et méticuleuse au service de l'intuition
qui fait l'artiste. Or, quels sont les rôles où il se complaît, ce
chercheur curieux et obstiné ? Des rôles de demis-fous, de
personnageslunaires, de semi-gâteux. Voyez-le dans Jnferme-Mo,
dans la Margrave, dans Domino, dans le Prof d'Anglais, dans
Jean de la Lune. On a l'impression que ce qui lui importe
avant tout, c'est d'incarner ces imbéciles, et que la pièce où le
rôle est créé n'est plus pour lui qu'un supplément, nécessaire
mais secondaire, et que c'est le hasard qui lui fait accepter
Giraudoux après Marcel Achard. Il offre indifféremment à son
brillant public les fadaises de Jean Sarment ou les troubles
inq uiètudes de Roger Martin du Gard. Il cherche avant tout des
rôles pour lui. Ce n'est plus que pour son propre plaisir, son
propre succès qu'il joue.
Comme il est normal d'ailleurs, cette préoccupation trop
exclusive de sa personnalité s'est retournée contre lui-même. I! a
fait de lui l'homme d'un seul rôle, qu'on admire évidemment,
mais dont on finit par se lasser, d'autant plus que le spectacledu
gatisme éternel ne présente pas des possibilitésindéfinies de
jouissance intellectuelle, ni même artistique.
Cette spécialisation lamentable a encore un inquiétant effet
c'est que les acteurs de la Compagniede M. Jouvet, à force de le
voir s'imiter lui-même, finissent par prendre ses intonations, ses
gestes. Le danger est sensible dans M. Le Trouhadec où Robert
Le Vigan, peut-être inconsciemment, subit trop souvent cette
agaçante déformation. Le seul qui fasse preuve d'une personna-
lité vivante, parmi ces excellents comédiens qui semblent
assoupis, c'est M. Renoir, chez qui chaque nouvelle pièce
permet de découvrir des aptitudes Insoupçonnées.

Je sens nettement l'apparente ingénuité qu'on peut découvrir


dans ces successives accusations que je porte contre nos meil-
leurs acteurs.
Mais l'instant où l'on cesse de servir sa foi pour s'asservir
à sa passion est tellement fugace, tellement difficile parfois à
délimiter, surtout quand l'objet de foi et celui de la passion
sont les mêmes qu'il n'est pas superflu que ceux qui, du dehors,
sont les témoins de la lutte, apportent, quand ils le croient utile,
l'hommage de leurs alarmes.

B
Ce que j'écris aujourd'hui pour Jouvet, je l'écrivais naguère,
quoique dans des conditions différentes, pour les Pitoëff qui,
en
dépit de leur labeur désespéré, me semblaient vouloir trop
exclusivement soumettre les pièces qu'on leur confiait à leur
esthétique personnelle.Je me réjouis d'autant plus du succès de
Liebelei qu'ils jouent en ce début de saison.
C'est une pièce de l'auteur viennois Arthur Schnitzler, mort
en 1931, et dont la même compagnie avait donné l'an dernier,
La Ronde, une pièce en dix tableaux, dont
on se rappelle le
sujet une série de chutes mènent un marin
au sortir d'une
maison close dans le lit d'une bonne, la bonne dans les bras d'un
jeune bourgeois, celui-ci chez sa maîtresse, dont le mari flirte
avec une ouvrière etc. Par l'intermédiaire d'un homme de
lettres, d'une actrice et d'un comte, on se retrouvait point de
au
départ, chez la prostituée
Elle finit où elle commence,
La romance.
Mais cette triste romance illustrait surtout, et avec abondance
la mufleriede l'homme. H semble que la constatation de cruel
ce
et parfois tragique égoïsme de l'homme vis-à-vis de sa compagne
de plaisir ait particulièremnet frappé M. Schnitzler puisque
c'est en somme le même sujet, quoique traité d'une façon moins
schématique, que nous retrouvons dans Lt'e&e~et, écrit d'ailleurs,
si je ne me trompe, quelques années avant La Ronde
Liebelei (Amourette) c'est l'histoire d'un grand
amour d'une
gnsette restée pure, Christine, pour un jeune étudiant riche,
Fritz Lobheimer, qui, par hasard, l'a reçue chez lui et lui a
témoigné de la sympathie. L'étudiant, pour une femme du
monde qu'il aime, se fait tuer dans un duel, et Christine, voyant
son rêve mutilé, se suicide quelques heures plus tard.
La pièce est sans prétentions littéraires (au rebours de l'acte
du même Schnitzler qui sert de lever de rideau chez les Pitoëff
et qui cumule tous les poncifs du style 1900). La langue et
la pensée sont d'une absolue simplicité. Pas de grands mots ni de
grandes phrases. Nous sommes aux antipodes de M. Le Trou-
hadec, de cet art de pacotille intellectuelle,étranger de parti pris
aux réelles valeurs humaines. Schnitzler aborde résolument un
problème qu'il faut bien qualifier d'éternel et d'universel. Il
ne
le pose pas à proprement parler. H n'est question dans
pas sa
pièce de droit ni de devoir. On ne sent nullement la thèse.
Schnizler a su faire évoluer des types d'humanité courante
sans
que jamais ils tombent dans le conventionnel. Avant tout. ils
sont vivants et la fraîcheur du tableau qui fait songer à
celle de l'admirable Solitude, au cinéma après trente
ans
n'a pas vieilli.
Il faut dire que l'auteur est puissamment servi
par les inter-
prètes. Madame Pitoëff (Christine) excelle dans ces tragédies
muettes ou la douleur n'a pas de cris. Sa petite taille, son visage
grave et intensément doux, ses gestes fragiles de marionnette
cassée, la justesse de sa voix, la sincérité de son jeu, si absolue
qu'il vous émeut comme la vérité, créent autour d'elle
atmosphère de dévotion et de pitié qui Intègre irrésitiblement une
le
spectateur au drame. Dans Liebelei l'attirance est d'autant plus
forte que ses compagnons l'entourent sans faiblesse.
Il n'y avait pas de rote pour M. Pitoëff. I! s'en est tenu à la
mise en scène et aux décors qui sont parfaits apportant
ainsi par son absence même la contribution de son désintéresse-
ment à ce spectacle harmonieux.
P. Aimé TOUCHARD.
LA OTÉ

journal d'un témoin

FEUILLETS A

tB Nous allons reprendre dans~Espn~ la publication de ce


journal, tenu comme un registre intime d'événements publics.
Plusdesix mois ont passé depuis que paraissait ici notre dernier
« journal économique ». La
situation était alors si grave dans
le monde on pouvait espérer que l'économie, la science et les
faits économiques s'ordonneraient par violence assez rapide-
ment pour devenir le sujet de quelques thèses simples, capa-
bles de rallier le plus grand nombre d'esprits. n'en a rien été.
Le désespoir, l'impuissance et le désordre se traînent sans par-
venir à crever toujours ce ciel lourd et bas.
La situation de celui qui prétend réfléchir (et même cons-
truire) dans le domaine de la vie économique et sociale n'a pas
changé il est encore réduit au ro~e de témoin, que je voudrais
reprendre maintenant. L'économie n'est pas encore ou
n'est plus raisonnable. Elle l'est même de moins en moins.
Et les économies les j&~M « dirigées » sont aussi celles qui s'aban-
donnent le plus aisément aux sentiments, ou même qui reposent
tout entières sur une mystique confuse. Tout l'effort de la sociali-
sation et de la direction devait porter, en principe, à rendre à la
raison ce qui dépendait dans le libéralisme de mouvements
psychologiques. Et plus que le libéralisme, ces nouvelles for-
mes d'économie sont suspendues à ces mouvements souvent
hystériques. Quelle étrange aventure Ne parlons même pas
des mobiles de l'économie soviétique. Mais observons l'Alle-
magne, l'Italie, les États-Unis.
Pour m'exprimer en une formule ce qui l'avait frappé le
plus directement dans la vie italienne quelqu'un me disait
C'est une civilisation d'adolescents. Une économie
construite pour des adolescents,sur des réactions d'adolescents.»
Et hier une amie m'écrivait d Amérique
«
J'ai été stupéfaite de l'engouement américain pour la
N. R. A. Rien de comparable en France, si ce n'est la passion
de l'automne dernier pour le yoyo.
Ce romanesque des économies dites dirigées, ration-
nelles ou socialisées, est le premier paradoxe que je propose à
nos méditations.
))! Entretien entre honnêtes témoins.
Lui <! Comment se fait-il que quelqu'un d'intelligent
d'autre
comme R. L. puisse écrire que nous n'avons pas besoin
chose que d'une mystique ?
L'autre « D'abord R. L. n'est pas tellement intelligent.
M
a le don de sentir certaines nécessités ».
Lui «
Eh bien, comment ne sent-il pas que nous avons
seulement besoin d'ordonner de voir clair et de faire une
démonstration. Prenez tous les problèmes le~ plus graves
raisonnant »,
nous n'en sortirons qu'en les démontrant, en les «
si vous voulez bien. La mystique ou plutôt le courage, nous
n'en manauons pas tellement». Mais vides, vides, si terrible-
ment vides de clartés ».
Lui est démocrate et devant le désordre je me retrouve
avec lui plus fermement démocrate.
Mais dans un monde où la démocratie n'existe plus. Il ne
reste que le suffrage universel, qui est bien autre chose et, dans
justifie que
sa sécheresse,un facteur de démoralisation. ne se combien
11
Or,
comme le mode d'expression d'un peuple éclairé.
de ligues
se trouve-t-il encore de partis, ou de groupements, ou
politiques pout expliquer et démontrer ?
J'ai lu beaucoup de plans, d'études, de travaux économiques
fort remar-
au cours de ces derniers mois. Quelques-uns sontde semblables
quables. Il m'est arrivé même de collaborer à
travaux. Mais jamais encore je n'ai trouvé un plan, ni même
problèmes
une méditation sérieuse sur l'aspect politique de ces
je veux dire sur la façon de les faire aboutir.
Car pour cela, il faudrait réinventer la politique et la démo-
cratie.
II y a deux raisons qui font actuellement que les plans et les
projets ne servent pas à grand' chose hic et nunc. Le premier,
je viens de le dénoncer. Nous
manquons de prophètes. On a
des idées fausses
sur les prophètes ce n'était pas seulement des
hommes qui engueulaient
parce qu'ils avaient mission d'en-
gueuler. Ils avaient la manière, et la précision nécessaire. Ce
qu'ils disaient, ils prenaient soin de l'expliquer quelquefois
par des liens de cause spirituelle à effet matériel que nous au-
rions bien besoin de comprendre à Ils savaient ce
qu'ils voulaient. Et ils donnaient vie à nouveau.
ce qu'ils savaient.
Même sous une dictature, il ne suffit
pas d'imposer un pro-
jet économique et social le sabotage et l'inertie, toujours et
partout s'opposent à ce qui n'a pas été compris. Or la déma-
gogie est le contraire de l'action démocratique elle consiste
à laisser croire le faux au lieu de faire croire le vrai. Les radicaux
anti-religieux (ils se disent anticléricaux, mais il faut pas
ne
commettrelaconfusion.) ont un tarte à la crème de propagande:
« le célèbre abêtissez-vous de Pascal ». Mais
bien une conception de la politique qui est la leur, ce mot résume
comme elle
est actuellement celle de tous les partis en France. Ou plutôt
une autre, plus tragique et plus malhonnête: «Abêtissons-les ».
Les évidences que nous avons mises péniblement
prendront au jour
ne vie que lorsque nous trouverons les moyens de les
répandre, de partager le pain de vérité.
C'est pourquoi j'appelle des prophètes, des démonstrateurs,
instruments indispensables de la démocratie, qui n'est pas
morte. Elle n'a pas vu le jour.

B) J'ai dit que deux raisons me faisaient comprendre la


vanité présente de ce travail de laboratoires économiques,
et
nous faisait reprendre après quelques mois le métier de dénon-
ciateur et de témoin. Sur la première j'ajouterai
encore bien
que ce soit évident que ni les hommes, ni l'idée démocra-
tique ne sont atteints par nos constatations mais les partis,
les dirigeants, les responsables de la vie politique.
Et pour comprendre la seconde raison,
que l'on fasse une
distinction dans ce qui touche à l'économie. I! a les grands
y
principes, les grands faits, les grandes démonstrations géné-
rales tout ce qui, justement, peut prendre vie,
peut et doit
être porté par les masses. Par exemple l'existence des « congré-
gations économiques et la campagne qu'elle commande, la
vénalité de la presse et la libération nécessaire, les drames de la
spéculation sous toutes ses formes et la réforme monétaire qu'on
doit exiger en conséquence, etc.
Mais il y a d'autre part un certain nombre de problèmes
économiques qui sont affaires de spécialistes. Ce sont, en par-
ticulier les questions financières, nées d'une complication
croissante du système de production et d'échanges. Ici, il ne
s'agit plus de grands principes simples. Et, chose curieuse,
tous les plans se ramènent finalement à un procédé technique
généralement « calé », en tous cas dans ses innombrables
conséquences voyez les travaux de Delaisi, ou de Duboin, ou
de Keynes, ou de Labadié, ou du major Douglas sans parler
des économistes mathématiciens comme les frères Guillaume~.
Certes ces solutions sont toujours commandées par ces princi-
pes de simple logique auxquels nous pensions plus haut. Et
les principes acceptés. Mais il reste deux difficultés (l'une
tient au caractère particulier des auteurs de ces ouvrages)
ils pensent être les inventeurs, chacun, d'une vérité su/y;saf!fe.
P. m'écrit
« Je vous signale en particulier les travaux de en dehors
desquels je ne crois pas qu'on puisse trouver de bases cohéren-
tes pour l'étude de ces questions. »
C., qui a trouvé une solution Intéressante du problème des
banques veut me persuader de ne plus rien chercher d'autre
« C'est un tout. Il n'y a donc rien à compléter
D., qui a fait des études peut-être définitives sur la monnaie
dit de B., qui a donné un examen très précieux du rôle de la
Banque de France, qu'il est un. inutile.
Cela n'enlève rien à leur valeur mais les empêche tous de
tenter la synthèse indispensable.
Tout a été dit, en économie. Mais personne ne veut lier les
gerbes chacun s'asseoit sur son tas. Cela peut durer longtemps.

N L'autre difficulté de ces questions est qu'elles favorisent


hors de toute mesure l'équivoque et le mensonge. Non pas dans
les théories (les théoriciens de l'économie sont des plus doux et
naïfs, sauf, bien entendu les « journalistes et « financiers »
des congrégations économiques.) mais dans les faits. L'escro-
querie est née avec la finance et s'est déve!oppée du même
pas qu'elle. Souvent on ne peut pas lui donner ce nom ni la
reconnaître. Les États en ont usé autant que les particuliers.

1. J'engage du reste très vivement à examiner leurs travaux, sur lesquels


je reviendrai. Ils ont été résumes, avec une intéressante discussion dans
« X Crise ()45, avenue du Généra) Michel-Bizot.Paris (2~). H suffit d'une
douzaine d'heures d'attention pour en prendre connaissance.
Ma petite nièce qui a trois ans dit, montrant un fruit,
puis un ami:
« Ça, on voit que c'est une poire ma)S celui-là c'est une
poire qu'on ne sait pas»
Le développement de la finance a conduit à l'exploitation
de nombreuses « poires qu'on ne sait pas ».
On m'a fait tenir récemment un émouvant document, une
simple feuille ronéotypée seule publicité qui lui ait été faite
Comité international pour l'Inde
Déclaration de M. N. R. Sarkar, Président de la Fédération
des Chambres de commerce de l'Inde, au sujet du récent paie-
ment des dettes de guerre.
< Les nouvelles concernant les paiements faits à FAménque
par la Grande Bretagne avec l'argent acheté à l'Inde, doivent
inquiéter sérieusement les Indiens, autant par le caractère
extraordinaire de cette transaction que par la mystérieuse
pénurie de détails qui nous sont accessibles. Nous n'avons
reçu aucune déclaration de la part de notre Gouvernement sur
cette affaire équivoque et nous sommes par conséquent obligés
de nous en tenir à ce qui a paru dans la presse. Tout ce que l'on
peut déduire de la déclaration de M. Chamberlain à la Chambre
des Communes. c'est que l'Amérique a fait comprendre
qu'elle était disposée à accepter de la Grande Bretagne un paie-
ment de 10 millions de dollars en argent, à 50 cents l'once, et
que la Grande Bretagne avait fait l'acquisition de cet argent
auprès du Gouvernement de l'Inde.
Nous aimerions savoir qui a négocié ce marché pour l'Inde.
SI c'est le Secrétaire d'Etat, le Gouvernement de l'Inde a-t-il
été consulté et son approbation a-t-elle été demandée, et à quel
moment de l'affaire ?
Tandis que l'Inde n'a point d'objection à la vente de son
surplus d'argent contre une compensation adéquate, il est
important de savoir immédiatement sous quelle forme l'Inde
a reçu paiement et à quel prix.
Un paiement fait à l'Inde en or par la Grande Bretagne est
inconcevable,bien que la CommissionHilton Young ait recom-
mandé la vente d'argent et l'acquisition d'or en échange. Quoi-
que nous n'ayons appris rien de défini, le paiement a dû proba-
blement être fait en valeurs sterling seulement. Le Secrétaire
d'Ëtat qui a dû agir au nom de l'Inde a-t-il spécifié la forme du
paiement au moment où l'accord de vente entre la Grande Bre-
tagne et l'Inde a été conclu ?
La question de prix doit naturellement être considérée comme
l'essence de la transaction. Si l'Inde est payée en sterling, le
prix devrait être immédiatement annoncé. Le prix d'achat de la
Grande Bretagne était-Il fixé avec l'Inde avant que la Grande
Bretagne connût celui qu'elle allait recevoir de l'Aménque ?
Je ne puis croire que la Grande Bretagne ait offert un prix à
l'avance, ce qui lui faisait courir le risque de perte. Pourquoi
n'a-t-on pas fait correspondre le pnx que l'Inde devait recevoir
de l'Angleterre avec celui que l'Amérique allait fixer à la Grande
Bretagne, on ne l'en a-t-on point fait dépendre ? D'après toutes
les indications, il semblerait que la Grande Bretagne a d'abord
qu'elle a
su le prix auquel l'Amérique accepterait l'argent et
ensuite fixé le prix d'achat avec l'Inde. Ce ne serait pas une
de l'Inde
excuse pour ceux qui ont négocié le marché au nom
de dire qu'ils ont vendu au cours, parce qu'ils auraient dû
savoir que l'objet de l'Amérique en acceptant le paiement en
araent était d'en élever le prix.
Les chiffres exacts ne sont pas à pïésent accessibles. D'après
les rapports de la presse il semblerait que, lorsque le cours était
d'environ 36, 5 cents par once, la Grande Bretagne a acheté
à l'Inde à environ 32, 5 cents, et a vendu à l'Amériqueà 50 cents,
et que, avec cet argent acheté à l'Inde, après paiement d'envi-
ron 1 million 500 mille livres sterling, la
Grande Bretagne a
500.000, fai-
pu liquider, des dettes de la valeur de 2 millions
sant un profit de plus d'un crore (10 millions ) de roupies.
Pour l'honneur de la finance internationale, j'espère que ces
chiffres ne sont pas corrects. S~non, je ne puis que décrire cette
transaction financière internationale comme la plus louche
de ces dernières années.
Si la Grande Bretagne plaide comme excuse que son prix
de vente à l'Amérique n'était pas connu au moment où elle a
fixé le prix d'achat avec l'Inde, elle doit en toute probité,
remettre à l'Inde le profit qu'elle a pu retirer de cette transac-
tion, profit auquel elle n'a aucun droit moral, le but de l'Amé-
rique en acquérant de l'argent étant d'élever le prix de ce métal
semble
et d'en faire bénéficier les détenteurs. En réalité, II
que la Grande Breta-
que l'Inde, le détenteur, n'a rien reçu, et influence sur les
gne a abusé de l'avantage que lui donne son inconcevable».
affaires financières de l'Inde pour faire un profit
Il faut lire aussi dans ce document la gaucherie du pauvre
qui se défend contre les maléfices de l'argent.
328 LES ÉVÉNEMENTS ET LES HOMMES

X! Penser encore une fois à la complication des systèmes


sur lesquels repose actuellement !e capitalisme. On voit alors
que l'issue de certaines expériences est impossible à prévoir.
Un jeune allemand nous disait récemment
que le national-
socialiste est réellement partagé entre le capitalisme et le socia-
lisme, que beaucoup de ses camarades et lui-même étaient
passés de la social-démocratieaux Sections d'Assaut hittériennes
parce qu'ils croyaient possible une orientation socialiste du
mouvement nazi. Mais il ajoutait aussi « Les dirigeants
nazis ne connaissent rien aux trucs et aux combinaisons du
capitalisme ».
Un sûr instinct préservera-t-it les masses populaires et leurs
meneurs ou seront-ils, une fois de plus, dupés par les prestidi-
gitateurs du capitalisme ?
Aussi ne pouvons-nous pas encore
nous réjouir ou nous
lamenter dans le domaine strict de l'économie des expé-
riences fascistes ou américaine. Reste à savoir qui
sera, en fin
de compte, le plus malin

FEUILLETS B.

E) Entretien sur la situation de la France.


L autre. La situation est extraordinairement
grave. Je ne suis
pourtant pas suspect de sympathie pour les Juifs que persécute
Hitler, ni, encore moins pour les marxistes. Mais il faut inter-
venir,sinon nous serons avalés avant peu. C'est notre peau qui
est en danger, avec ces fous furieux.
Lui. S'ils délirent vous devriez penser à un délire de faiblesse.
Ils sont malades, et le moment est toujours là, non de les battre
pour augmenter leur maladie, leur fièvre et donc ce délire, mais
de les secourir.
L'autre. Vous n'allez pas revenir à vos errements ? Vous
semblez dire que l'on peut encore organiser économiquement
l'Europe, retrouver un équilibre économique.
Lui. Justement.
L'autre. Mais non, le moment n'est plus (a-t-i! jamais été ?)
aux embrassades, à moins de vouloir se laisser étouffer.
Lui. Il ne s'agit pas d'embrassades, mais d'organisation.

1. Si ce « journal devait fournir les éléments d'un article, il faudrait inter-


caler ici un chapitre de « résumé et conclusions provisoires Nous n'avons
pas pensé qu'il soit utile d'en surcharger ces notes.
L'autre. Une seule possible occuper Mayence. Je n'ai
le mérite de pas
cette idée. Elle est d'un de vos meneurs syndica-
listes, vous le savez comme moi seule l'inertie du
gouverne-
ment a fait qu'on ne suivit pas ce conseil (cette prière) en son
temps.
Lui. Mon syndicaliste n'en était
pas moins un imbécile, dans
le cas présent.
L'autre. Mais vous, un démocrate, ne défendrez-vous
liberté foulée aux pieds en Allemagne. Cette pas la
guerre de libéra-
tion, ne la ferez-vous pas ? Vous voyez que je me place à votre
point de vue.
Lui. Pas tout à fait.
L'autre. Et croyez que je ne suis pas moins attaché
que vous
à cette liberté dont la France est, selon la forte expression de
M. Daladier, la dernière tranchée. Il ne me déplaisait de
lire ce salut du colonel Macia, hier soir, dans l'Intran pasA la
France; champion de la liberté.
Lui. Mensonge
L'autre. Qu'est-ce qui vous prend ?
Lui. Je veux dire que la France n'a plus droit à
ce titre. Les
démocraties, ou même seulement une démocratie,
une vraie
démocratie auraient une admirable tâche révolutionnaire
à faire dans l'Europe. Elles n'auraient même pas à la faire par
la violence, par la guerre comme les hommes de la grande Révo-
lution. Les autres peuples se presseraient autour d'elles. Elles
seraient l'espoir et la certitude.
Le peuple qui le premier se débarrassera des puissances
d'argent, le peuple qui le premier se retrouvera propre et lavé
des saletés de l'argent, propre et lavé de ses profiteurs, de
ses
souteneurs, de ses politiciens de
ou ses dictateurs au service de
l'argent, le peuple qui le premier libérera la vérité qui étouffe
dans des combinaisonsde Bourse et des bilans truqués de socié-
tés ou de nations ce peuple-là n'aura plus de violence à faire
pour convaincre et répandre sa foi. On demandait, voici un ou
deux ans à un jeune député (il a vieilli depuis on vieillit vite
à la Chambre) ce qu'il fallait faire pour résoudre le problème
des rapports franco-allemands et il répondait « Faire la
révolution en France.» Pas la faire n'importe comment une
révolution raisonnable. Un de vos maîtres, Napoléon, disait
« J'ai été contraint de dompter l'Europe par les armes. CEUX
QUI ME SUCCEDERONT DEVRONT LA CONVAINCRE PAR L'ESPRIT,
car toujours l'esprit l'emportera sur l'épée. »
Il est vrai qu'il était intelligent. Et toujours les grands hom.
mes d'action sont trahis par ceux qui se réclament d'eux.
ESPRIT
FEUILLETS C.

Il faut bien prendre de ses nouvelles. Mais ne pas croire pour-


tant qu'elle présente un tel intérêt. Soyons polis, mais ne lui
attachons pas trop d'importance à la crise.
Je ne pense pas comme quelques uns de nos amis que le
développement de cette crise effroyable où nous sommes soit
indispensable au développement de nos idées, de notre action,
de notre mouvement. La question ne se pose même pas de cette
façon car cette crise est inévitable, fatale tout au plus, une
amélioration apparente serait une rémission. (Mais la crise
est plus profonde que les statistiques et les graphiques.) On
pourrait même souhaiter une rémission en période de crise
la résistance et surtout la lucidité des classes qui souffrent sont
terriblement diminuées. (Pour la même raison une guerre serait
la fin de tout espoir. Un « révolutionnaire ne peut être, dans
les conditions actuelles, que contre toute participation à une
guerre, quelle qu'elle soit).
M. Jean Dessirier et les prophètes du capitalisme laissent
espérer du mieux. Si notre optimisme en a besoin, lisons avec
eux le tableau des stocks
STOCKS DES MATIERES PREMIÈRES
Indices 1924-25-26 = 100 (Affranchis des variations saisonnières)
Indice Minéraux Matières
général et Métaux agricoles
(12 matières) (6 matières) (6 matières)
1920 166 130 202
1925 91 98 85
1926 97 84 110
1927 131 130 133
1928 146 148 143
1929 148 131 165
1930 234 245 224
1931 320 368 272
1932
1933 janv.
févr.
mars 353
349
417
405
290
294
288
mars. 351 412

ma:
juin
avril

juin.
353
354
351
350
343
419
422
421
418
410
288
286
282
282
277
=

sept.
août 332
325
393
383
272
268
Mais en même temps, la production, freinée, diminuait
dans des proportions considérables, entramant le chômage.
Ainsi cet indice rassurant des Docteurs Tant-Mieux s'explique
non par une amélioration, mais par la crise elle-même Il
n'est pas inutile de voir, de temps en temps, en économie, com-
bien un signe seul « séparé du contexte peut être trompeur. 1
Par contre il y a un fait dont on parle moins dans la grande
presse, c'est l'étranglement croissant des échanges extérieurs.
Le tableau des mouvements du commerce peut s'appeler
maintenant

TABLEAU DE LA RÉGRESSION DU COMMERCE EXTÉRIEUR


(1932-1933)
Importations Exportations
Belgique 9% 9
Allemagne 13 20
Angleterre Il 7
États-Unis Il 10
France 1 17
Italie 17 10

« Il nous a été répondu que la crise allait bien. » Mais


d'autres problèmes nous sollicitent davantage, à juste titre.
André ULMANN
Loterie nationale

Faut-il approuver ou blâmer l'idée d'une loterie nationale ?


Marquons d'abord que le procédé qui consiste pour un Ëtat
civilisé à vendre un milliard de francs de petits billets numé-
rotés, à restituer six cents millions en lots divers et à garder la
différence, n'est pas très reluisant. Cet appel à de petites pas-
sions pour combler un des gouffres vides du trésor public,
alors que le relâchement de l'autorité ne permet plus de réta-
blir un ordre dans les finances publiques nous ne disons pas
l'ordre donne à tous une impression de faiblesse fort pré-
judiciable à la dignité de l'État. Celui-ci doit s'entretenir de
l'impôt, si l'impôt est trop lourd, il a devoir de l'alléger, sans
-recourir à de petits moyens apparentés à l'usure, et fort éloi-
gnés de la gestion du bien commun.
En outre et surtout, le procédé traîne derrière soi sa nocivité.
Une loterie, même nationale, passe deux loteries installent
une habitude à la troisième le pli est pris, tant du côté de la
puissance publique qui s'est créé une source de revenus faciles,
extirpés sans douleur, que du côté des citoyens que la loi
encourage au jeu d'argent. Qui voudra observer de visu le trou-
ble moral qui en peut résulter passera les Pyrénées et demandera,
en Espagne, jusqu'où cette déformation a porté ses ravages.
Là, la loterie succèdent aux loteries, villes, provinces et Ëtat
en multiplient et varient les aspects pour attirer les naïfs le
peuple entier joue et les faibles n'hésitent plus à engager ce
qui assurerait leur subsistance, dans l'espoir de gagner une
petite fortune, ils endurent la privation de la certitude pour
connaître la griserie des rêves sans lendemain une armée de
courtiers plus ou moins véreux propagent à travers le pays les
billets multiples sur lesquels ils spéculent la superstition
s'en mêle, qui porte sur les chiffres, les jours, les mois ou tout
autre signe vain les billets sont vendus au rabais ou au prix
fort, suivant les qualités qu'une passion absurde leur prête.
Ce désordre s'étalait
sous la monarchie la république, pas
plus que la dictature, n'y rien changé, pouvoir ne sau-
a
rait guérir désormais cette tare nationale.aucun
Mais tous les régimes
en tirent profit, sans vergogne.
On peut se demander si, dans l'affaissement actuel de
nos
mœurs, c'est là qu'on veut entraîner les Français. L'attrait
d un gain possible est toujours puissant lorsqu'unepetite
suffit à le donner, et beaucoup de somme
qui peinent
souffrent ont bien des excuses àpauvres gens
s'imposer des privations
et
supplémentaires en rêvant
que peut être. Mais ce sont eux
précisément qu'il conviendrait de protéger
qui leur coûtent fort cher, puisqu'ils n'ontcontre ces tentations
rien. Risquer de les
accoutumer à cet appétit fallacieux, toujours attisé
certains des heureux gagnants, est chose par les gains
grave et les 650 mil-
lions que l'État français espère
en tirer, qu'il trouverait aisé-
ment en corrigeant sa pléthore, ne sont rien auprès des trou-
bles matériels et moraux qu'il installera dans les
s arrête dans ce dessein d'une moralité douteuse cœurs, s'il ne
d'une immoralité foncière si au début,
on s'y engage assez pour ne plus
pouvoir revenir en arrière.
Observons d'ailleurs que, dès l'origine,
toutes les conditions
du désordre ont été réunies. Aux jours d'émission,
vait plus de billets. Mais, alentour des banques,onde ne trou-
petits
jeunes gens précautionneux
en offraient aux solliciteurs pour
120 francs au lieu de 100. La
presse a dénoncé leur trafic, sans
s indigner plus qu'il ne convient à puissance chargée
d enseigner au peuple les turpitudes de une
Mademoiselle Noziè-
«
res et le bas fond de pourriture où un Oscar Dufrenne
»
trouvé une mort d'ignominie, couronnée par des obsèques a
religieuses. Quant aux pouvoirs publics, ils
les petits jeunes gens ne contribuaient-ils ont laissé faire
i opération ? pas à la réussite de
Cette apathie est, pour notre temps,
un fait significatif.
Georges VtANCE.
LE MONDE NOUVEAU

Jeunesses

Des enquêtes parues dans le Tefn~, les Annales, ~'ttM~e'


ailleurs encore, ont essayé de provoquer des réponses à cette
question dont dépend dans une large mesure l'avenir du monde
« Que ~eu/
/a jeunesse »
Nous voudrions essayer de lire dans
attentive qu'elles méritent.
ces réponses avec la sympathie
D'abord, qui sont les jeunes ? Certains les définiraient
volontiers en les opposant, non pas aux « vieux », mais aux
« bourgeois ».
L'âge ni la fortune ne font un bourgeois, mais le
durcissement, la sclérose des facultés de l'esprit. L'homme
las pour se
assez dépourvu d'imagination et de cœur, assez J'existe,
déclarer satisfait, nous l'appellerons bourgeois. « ça
dit Jacques Decour des
me suffit comme justification » ont à
garçons qui n'avaient pas trente ans. Ceux-là
n'ont pas de jeu-
de quarante an..
nesse. D'autres, âgés de plus de trente ou
toute leur vie resteront des jeunes parce que, déliés de l'égoïsme
sensibles et
et défendus contre l'habitude. ils seront toujours
disponibles aux appels db leur temps. Mauriac écrivait « à ceci
d'abord nous reconnaîtrons le jeune homme l'Indétermina-
tion. »Plaçons en regard de cette phrase la réponse que Jacques
Delcour recueillit pour son enquête des ANNALES d'un bour-
geois peu âgé de Bordeaux « Je tiens surtout à savoir avec le
maximum de précision ce que je tirerai de la vie. »
Précision
d'un côté, mais tournée vers des réalisations pratiques de
l'autre, indétermination, mais toute chargée de promesses
hauts lieux où souffle
une attitude d'attente anxieuse sur un des
l'esprit.
Ce queveulent les jeunes, eux-mêmes comment le sauraient-

]. Le jeune homme, p. 10. (Hachette, 1920).


2. Voir Les Annales, 21, 28 Juillet 4, )) Août 1933.
ils ? Davantage ils réalisent ce dont à aucun prix ils ne veulent,
ce qu'ils maudissent. L'un d'eux, M. André Philip, répondant
à l'enquête de Joseph Folliet, dans )'AuBE s'efforce de définir
l'idée de civilisation. « Une civilisation, dit-il, est un mode de
vie tenu pour juste par ceux qui y participent, spontanément
accordé à leurs exigences ou même issu d'elles, exprimé par
des institutions sociales et politiques, enregistié dans le droit,
lié enfin à une certaine façon de penser le monde et même de
prier ou de nier Dieu, dont la valeur absolue n'est pas mise en
doute. a La civilisationbourgeoise est-elle tenue pour juste par
les jeunes d'aujourd'hui et accordée à leurs exigences ? « La
civilisation bourgeoise, nous dit M. André Philip est celle qui
affrime l'existence d'une commune mesure entre les valeurs
de vie et les valeurs monétaires. » L'attitude d'esprit qui répond
à une telle civilisation est une sorte d'optimisme pratique
la croyance en un progrès matériel indéfini. Au moyen d'une
épargne élevée à la dignité de vertu, on vise à obtenir un con-
fort de plus en plus large. Au terme, pour le groupe des favori-
sés qui se croient l'élite, toutes les possibilités de culture et de
raffinement, une certaine forme d'humanisme d'où retombe
sur les malheureux une pitié paisible mêlée de quelque mépris.
On en est venu, selon les expressions de M. André Philip à
considérer la pauvreté comme un châtiment et le succès dans
les affaires comme un signe de bénédiction. » A cette civilisa-
tion les jeunes de tous les pays reprochent son matérialisme.
« Le bourgeois, écrit Günther Gründel, aspirait à construire
un monde où la propriété matérielle fût la valeur suprême et qui
garantit à l'individu la plus grande liberté pour acquérir des
richesses et pour les défendre. » Et il ajoute « Le capitalisme
moderne a mobilisé toutes les valeurs humaines au moyen de
l'argent et a dégénéré en simple culte du veau d'or. Devant
ces abus du matérialisme les .jeunes parlent volontiers d'nne
révolution de l'esprit.
Jamais peut-être ce mot de « révolution ne fut prononcé
avec plus de facilité que par les jeunes d'aujourd'hui. N'en
est-il pas aisément ainsi de toutes les époques qu'un vent de
spiritualisme soulève ? C'est la matière qui durcit, solidifie,
pétrifie, c'est la matière qui est « conformiste » l'esprit apporte
le glaive. Non pas nécessairement le glaive de la violence.
« La violence est matérielle, écrivait Paul Bazan à Joseph

). Voir L'Aube des 9.)2,!3, )4, t6. 18, 21, 23, 26, 28, 30 juillet 1, 3, 5,
8, 12, 13, 15 et 19 août 1933.
Folliet. Une révolution violente tend par définition vers des
objets d'un appétit immédiatement sensible et se fait en géné-
raI contre l'esprit. » Concluant son enquête, Joseph Folliet
s'effraie un peu du « potentiel de signification » du mot révo-
lution il reconnaît sa « puissance mystique il redoute
« l'équivoque où il risque de nous laisser. H importe de noter
que le contenu de ce mot varie suivant la mentalité de celui
<;ùi le prononce. Qu'il répugne à toute définition géométri-
que est peut-être ce qui le rend sympathique à plusieurs.

Ceux des jeunes qui volontiers se fussent tournés avec quel-


que envie du côté de la Russie soviétique admirent désormais
dans la révolution russe beaucoup plus son élan que son abou-
tissement. Son climat héroïque, son « tempo » accéléré charme-
raient leurs âmes enthousiastes mais rarement son idéal et ses
réalisations les enchantent. Ils y dénoncent un matérialisme
qui apparente la révolution des prolétaires aux plus bourgeoises
de nos révolutions capitalistes. L'attitude des jeunes allemands
est caractéristique à cet égard. Voyez Günther Griindel
Après avoir montré que « l'univers est maintenant divisé en
deux camps ennemis le camp capitaliste et le camp socialiste
prolétarien », Gründel,qui a maudit le matérialismedu premier
de ces camps. démasque et repousse avec le même mépris le
matérialisme du second. « De même, écrit-Il, qu'il y a deux
mille ans l'énigmatique Russie s'était soumise à la domination
des Varèques dont elle avait fait son aristocratie, de même que
sous Pierre le Grand et ses successeurs elle s'était appliquée
à copier lès façons de vivre de l'Europe occidentale, de même
elle adopte maintenant encore une idéologie purement euro-
péenne,c'est-à-dire le matérialismeéconomique né du capita-
IIome occidental et incompréhensibleen dehors de lui. »
Plus loin, reprenant la même idée, il ajoute « Se prétendant
l'antithèse du capitalisme, le marxisme-communisme n'en a
pourtant jamais dépassé l'esprit. Il brise à grand fracas le moule
du capitalisme bourgeois tant décrié, et il en conserve l'essen-
tiel, ce qu'il y a en lui de plus néfaste le matérialisme écono-
mique. » Ce matérialisme de l'idéal soviétique, M. Pierre Bei-

t. E.GUNTHERGRUNDEI.La Mission de lajeune génération (Don, 1933.)


land le dénonce lui aussi dans LE TEMPS 1 « Dérivée vers la
technique, l'ardeur des jeunes gens se nourrit de chiffres, de
plans, de statistiques, s'exalte de chaque succès industriel, de
chaque nouvelle construction. » Le mot d'ordre lancé par le
parti, ajoute-il, est de « dépasser les pays capitalistes » et il
note que « l'admiration, la hantise de l'Amérique agit comme un
stimulant ». Au moment où par un effort héroïque les jeunesses
d'occident tendent à se délivrer de cette ère matérialiste que
Günther Gründel nomme l'âge iuciférien ?, la jeunesse
soviétique, par un effort héroïque aspire à y accéder. Comment
les jeunes d'occident verraient-ils dans un tel état d'esprit autre
chose qu'un stade de civilisationauquel ont abouti leurs pères
celui qu'ils s'efforcent de dépasser précisément. « La révolution
de Russie, écrit Ladislas Ottlik dans la NOUVELLE REVUE DE
HONGRIE 1 de juillet 1933, est comparable à un incendie dévas-
tant une forêt vierge ou une pampa et qui dure avec une force
irrésistible, tant qu'il y a quelque chose à consumer. Le triom-
phe et le maintien du bolchevisme supposent les immenses
plaines russes, les champs qui s'étendent à perte de vue, mais
qu'une bande de criquets finit par dévaster. » La révolution
russe. suppose la Russie. Beaucoup de jeunes pensent qu'il y
aurait quelque naïveté à allumer ou à laisser s'étendre un tel
incendie en des régions où il aurait à consumer autre chose
que des plaines, quelque forêt vierge, une pampa. » Comme dit
Joseph Hours « On se doit d'acceptercomme première donnée
1 monde qu'on a devant soi. »
B
S'efforçant de « représenter l'élite de la jeunesse soviétique
usse », KLAUS MEHNERT nous rend attentifs à l'immense
force que constituent, en qualité et quantité, l'enthousiasme
et l'héroïsme de tant et tant de jeunes russes la mystique,
assurément discutable, réelle toutefois qui les anime les entre-
prises qu'ils ont menées à bonne fin et les résultats qu'ils ont
obtenus par-dessus tout, ce détachement de sol-même, ce
sens de la solidarité, cet ascétisme (vidé de toute finalité surna-

). Voir Le Temps. Les jeunesses étrangères X. La jeunesse soviétique,


(août 1933).
2. Nouvelle Revue de Hongrie (Budapest), numéro spécial sur tes Jeunesses
européennes. (Juillet 1933).
3. Klaus Mehnert La jeunesse en Russie Soviétique (Grasset, 1933).
turelle) qui met sur leur tête une auréole équivoque. Celui qui
songe à la brutalité forcenée avec laquelle les Soviets instaurent
la négation de Dieu et à la force de prosélytisme qu'inspire un
orgueil révolutionnaire transformé en véritable nationalisme,
comment méditerait- sans émotion sur cette simple phrase que
Klaus Mehnert a écrite « en guise de préface » à son livre:
« En U. R. S. S. vivent cent millions d'hommes âgés de moins
de vingt-cinq ans. »

t
Comme des ombres sur la paroi de quelque caverne platoni-
cienne, GuNT~ER GRUNDEL a dessiné dans Mission de la
jeune génération, les types représentatifs des trois « époques »
pendant lesquelles l'Europe « attendit (et continue d'atten-
dre). « la grande révolution allemande » qui doit se produire
entre )94() et 1950. La première époque fut celle du sang et
de l'épée la seconde, celle du christianisme. Nous vivons
l'agonie de la troisième. « Dans la troisième, l'époque lucifé-
rienne, un esprit nouveau délia toutes les chaînes qui nous
rattachaient au sang et à l'âme, vainquit l'épée et la foi (je cite
Gründel), pour les remplacer par le savoir dispensateur de
« lumière»et par la domination de la matière. La matière devint
alors toute puissante le sang, l'âme et l'esprit furent submer-
gés par elle. L'épée fut vaincue par la foi épée et foi furent
vaincues par la science mais les trois le furent par l'argent ».
On ne reprochera pas à ce jeune allemand de manquer de
vues synthétiques. Le raccourci quelque peu saisissant
de Gründel ne s'arrête là que parce que « la toute puissance de
l'argent est la dernière manifestation de la domination exercée
sur l'homme par la matière. Nous assistons au grand boulever-
sement le sang et l'esprit s'arment contre l'argent. C'est la
révolte de la vie contre la tyrannie de la matière. C'est la chute
de Lucifer. De toute évidence pour Grundel, du moins
l'Allemagne a reçu la « mission de provoquer cette chute de
Lucifer « La révolution allemande abolira la toute puissance
du marchand et rétablira le pouvoir de l'homme vivant. »
D'avance le jeune auteur publie le « manifeste » qui doit inau-
gurer « le quatrième jour de la création occidentale ». Des
trois générations que Gründel distingue dans l'Allemagne
d'aujourd'hui, la sienne lui apparaît chargéede cette « mission ».
A la génération du front qui a puisé à la guerre « un idéal fait
tout ensemble d'honneur. de courage et de sacrifice II oppose

_n -u- -n__n_ _n u
la génération d'après-guerredans laquelle il discerne un certain
« manque de profondeur métaphysique », l'adoration de la
technique et du sport. Les guerriers étaient des idéalistes, des
vertueux. Mais, la guerre finie, ils se trouvèrent « inhabiles à
se refaire une place dans le monde ». Beaucoup durent renga-
ger. D'autres se confinèrent dans une critique acerbe de leur
temps. Les jeunes de l'après-guerreont, au contraire, manifesté
« une aisance remarquable pour s'adapter aux réalités de la vie
pratique ».Entre ces deux générations se place celle de Cunther:
celle qui vécut, sans aller au front, l'expérience de la guerre, à
l'âge où l'âme est la plus réceptive. Les souffrances et les
inquiétudes partagées ont donné à tous ces jeunes un même
fonds de souvenirs une âme identique. « Leur expérience de
la guerre fut moins profonde et moins héroïque, mais plus
complexe et plus féconde que celle des combattants. De leurs
aînés ils possèdent les plus hautes vertus, sans en avoir les
défauts, ce pli tragique qui les caractérise. » Au sens critique
ils joignent la faculté de se débrouiller, de s'adapter rapidement
aux conditions matérielles, techniques, économiques. C'est
cette génération qui doit être aux yeux de Gründel le centre
de gravité de l'Allemagne nouvelle.

N!

Günther Gründel rejetait le socialisme de classe, issu de


Marx, pour prêcher « un véritable socialisme s'étendant au
peuple allemand tout entier » (socialisme-nationaliste). De
Belgique, le groupe de « L'EspRtT NOUVEAU apporte
une résonance plus « catholique et plus chrétienne.
Appuyés sur l'encyclique « Quadragesimo Anno » ces jeunes
redisent avec le pape Pie XI « Socialismereligieux, socialisme
.chrétien sont des contradictions personne ne peut être en
même temps bon catholique et vrai socialiste ». Mais ils savent
aussi que parfois « les revendications du socialisme ressemblent
étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer
.la société selon les principes chrétiens « Plutôt que de révo-
lution ils parlent de réforme. « Notre but est la transformation
du régime », écrit André Mussche dans son introduction à une
courageuse et substantielle brochure où
sont reproduits les

1. Encyclique Quadragesimo Anno.~·


2. « Les jeunes e< la transformation du régime E. U., 53, rue Royale,
Bruxelles.
rapports présentés au premier congrès politique de la jeunesse
catholique. « Les jeunes de « L'esprit nouveau » veulent rendre
à la société, en mêmetemps qu'une organisation plus rationnelle,
une âme et un principe directeur ». Leur ennemi ? « Ce
libéralisme déliquescent dans lequel croupit la société actuelle,
et d'où sont issues les deux grandes erreurs de ce siècle le
collectivisme et l'individualisme forcené ». « L'idée qui nous
inspire poursuit André Mussche, est celle des intermédiaires.
Entre l'individu et l'état nous constatons qu'il y a différentes
formes de groupement, cellules naturelles où se joue la vie de
l'homme et qui devraient être intégrées à l'état la famille,
la région, ta profession.Face aux cadres de l'état libéral que nous
subissons aujourd'hui, et qui craquent de toutes parts sous la
poussée des réalités économiques et sociales, nous voulons
l'avènement d'un état organique à base corporative et adapté à la
situation particulière de notre pays ». Les jeunes de « l'Esprit
nouveau », après Henri de Man, jugent périmées les formules
marxistes.
« Il,n'existe pas, en France, de mouvement de jeunesse qui
puisse être comparé au présent mouvement raciste ou au
mouvement fasciste de 1922. Aucune passion vive, aucune
passion massive n'anime le pays, n'entraîne les jeunes généra-
tions. » Ainsi parle Daniel Halévy dans la Nouvelle Revue de
Hongrie de juillet 33 et pour discerner les mouvements de
l'esprit français il se tourne vers « quelques individualités
marquantes » André Malraux, Jean Guéhenno, MM. Robert
Aron et Arnaud Dandieu, MM. Jean Maxence et Thierry
Maulnier.
Daniel Rops estime plus justement qu'« il y a vraiment
une jeunesse dont la conscience est en formation ». Jacques
Decour, cherchant à définir les caractéristiques de la jeunesse
française d'aujourd'hui les résume d'un mot le « sérieux ».
Les jeunes estiment qu'assez longtemps les notions de
« droite et de « gauche ont divisé les français de bonne
volonté. Il est temps de renverser ces inopportunes créations
de la fantaisie, ces.« Idoles » (au sens étymologique du mot).
Une âme ne se reconnaît pas à sa couleur, mais à sa résonnance,
comme au seul choc de l'ongle du pouce contre son roc on con-
naît la qualité d'un cristal. A ces jeunes là, dont chaque jour
grandit la force, nous demandons avec Jacques Decour « Les
jeunes français acceptent-ils le monde actuel, ou au contraire
veulent-ils le changer ?"
Ceux qui souffrent, ce sont ceux-là qui veulent changer le
monde. II y a ceux qui souffrent dans leur âme il y a ceux qui
souffrent aussi dans leur chair. M. Jean Luchaire disait à
Joseph Folliet « Le non-conformisme allemand est issu de
souffrances matérielles, Immédiates on voulait renverser ce
qui était parce que ce qui était ne donnait pas à manger. Le
non-conformisme français provient d'une répugnance intel-
lectuelle, Même arrivés, même assurés de la vie matérielle,
beaucoup de jeunes français demeurent non-conformistes. »
D'ailleurs, que savons-nous des rapports inextricablement
mêlés qu'entraîne l'union vitale de l'âme et du corps ? Jacques
Djecour a rencontré, comme chacun de nous, un de ces jeunes
chômeurs qui ont autant besoin de quelques mots que de quel-
ques sous. Je nourrissais ma mère, a-t-il dit. Elle trouve de
temps en temps des ménages quoique vieille. Et puis les voi-
sins nous aident. Mais ce n'est pas encore le plus dur. Le plus
dur c'est d'avoir les mains vides, la têt.e creuse. On a honte de
ses mains, on a honte d'être là sans rien faire. On est de trop,
on se demande pourquoi. » Et à voix très basse il ajoutait
« Je ne suis pas méchant, je ne veux de mal à personne. Mais
ça ne peut pas durer. Il faut que ça change. On est quelques-
uns à penser comme ça. » Oui, même parmi ceux qui ne souf-
frent pas de la faim, beaucoup de jeunes pensent « comme ça »
avec Georges Bidault ils refusent de croire « que le poulet soit
réservé de droit divin, à certaines tables. » Révolutionnaires ?
Marc Schérer croit qu'il y a mieux à dire « Ils sont tout simple-
ment des hommes qui ne sont pas satisfaits du monde tel qu'il
va et nourrissent l'ambition de le transformer de fond en com-
ble. Leur attitude n'est au fond qu'un moment dans une dialec-
tique. La première démarche de leur dialectique consiste à
nier, à s'opposer au monde et à son esprit c'est en cela qu'ils
sont appelés révolutionnaires par ceux qui sont contents de vivre
dans ce monde tel qu'il est et croient dangereux ou illusoire
de chercher à le changer. » Ils sont révolutionnaires dans le
sens que Mounier donne à ce mot quand il déclare à Joseph
Folliet « La révolution, pour nous, c'est le problème de
l'homme repris dans ses racines mêmes. » Au point de départ
d'une telle révolution se trouve une nouvelle(une éternellement
nouvelle) « vision de la vie ». « une reconnaissance de notre
humanité, comme dit Jean de Fabrègues, une reconnaissance
que nous sommes âme d'abord. »
On comprend qu'à des jeunes qui repensent l'économie
de la société à cette profondeur le monde n'apparaisse pas
souriant ni frivole. Mais ils lui apportent leur joie, cette joie
« aussi mystérieuse que la souffrance des autres » la joie de
ceux qui par delà les chansons bruyantes d'« animus », sont
attentifs au chant profond d'« anima » une joie qui ne s'ob-
tient pas sans quelque contrainte. « C'est à une ascèse quoti-
dienne que se voient conviés les jeunes qui ne se satisfont pas
du monde où il leur faut pourtant bien vivre s'ils veulent avoir
prise sur lui, disait Marc Schérer à Joseph Folliet. Il leur
faut repétrir leurs cœurs s'ils veulent être dignes de se montrer
comme les artisans d'un monde meilleur. On ne bâtit pas un
monde en proclamant la faillite d'un autre, ni en proclamant
un plan quinquennal ou plusieurs plans quinquennaux. a
On ne bâtit pas un monde sans se rendre attentif aux « gémis-
sements de l'Esprit. Et dès qu'il s'agit de l'esprit, nous
sommes beaucoup de jeunes pour penser qu'il ne peut s'agir
en définitive que de celui qui est une personne vivante de
l'Esprit qui est l'Amour.

Gaetan MOUFET.

"ESPRIT" en Suisse

Notre directeur donnera une série de conférences sur Les tendances


de la Jeunesse et le mouvement Esprit entre le 8 et le 25 Novembre,
à Genève, Fribourg, Lausanne, Neuchâtel, Bâle et Zurich.
Renseignements chez les libraires.
Georges Pomiès

Il y a quelques jours/un convoi l'emportait dans un petit


cimetière de l'Indre.
D'autres'diront son talent. Nous'qui l'avons peu connu, nous
voulons nous rappeler surtout la solide fierté avec laquelle il le
garda d'un monde– music-hall, danse, comédie vautré dans
les lourdes médiocrités de l'argent. Music-hall,danse, comédie:
on n'a. pas oublié la,belle protestation qu'il publia ici sous ce
titre, symbole de la variété.même de sa vocation. Sa danse, il
l'avait créée proche de la vie quotidienne dont il ne voulait pas
quitter le costume danse prophétique, elle était un jeu et un
jugement danse populaire, elle rythmait non pas les figures
de l'École, mais les gestes et la malice de chacun. Il n'était pas
un ngùrânt sur la scène, mais un passant, un passant pris de
génie en traversant la rue, -et qui se serait mis à exprimer par
mouvements tout ce qu'un passant sans génie enferme dans sa
raideur d'intentions, de pensées et de désirs.
Beaucoup d'idées le séparaient de nous. Nous nous étions
pourtant rencontrés sur un commun souci de pureté. Est-It
rencontre plus éternelle ?
E. M.
M.
NOTRE SOUSCRIPTION
PERMANENTE
(6< Liste)

M~Y.NoiREAU.Caen.
Anonyme, BRIGNOLES (Var)
10
55
Auguste TISSOT, Grenoble
Anonyme, Bourges.
Louis MASSIGNON.Paris.

Henri FRANCOU, La Croix (Var)


M. LETOURNEUR, Fontenay-aux-Roses
35
35
10
35
35
Robert ROBIN, Paris 20
G. P. WASCAT, Suresnes )00
M"sJ.LEBRUN,Pans 10
M" A. JOB, Montcuquet (Tarn) 35
Ph.REMBRY,LaMade!eme-ez-L!He(Nord) 100
Ch. SAMUEL, NYONS (Drôme) 50
M"~ Estelle CiNQUiN, Strasbourg 15
M"<'GoUDEAU,Pontivy(Morbihan) 200
Sylvio de MONLEON, Roquebrune (Alpes-Maritimes) 35
M" VAUTRIN, Chaumont (Haute-Marne) 20
Yves DAN:ELLON,Nogent-sur-Marne (Seine) 10
J. PERS!GONT, Mansles (Charente-Inférieure) 5
Anonyme, Basses-Alpes 5
M. Pablo A. VISTEL, Sant!ago-de-CMI 20
TOTAL de la 6e liste 800

LA SOUSCRIPTION CONTINUE
a

Le Gérant A. Fichelle.
SJ.LJ.O.. tl, rue du Metz. Lille. 6360-10-33
TABLE DES MATIÈRES

GAMMÉE TOME Il, OU ? 7 A 11-12 AVRIL A SEPTEMBRE1933

ŒUVRES

N. N. ALEXIEFF Pour cinquantenaire de


le
Karl Afarx Un corps de doctrine
scientifique peut-il assumer un
caractère de classe ? 7 30
Hilda BERTRAND: Terre 11-12 674
Etienne BORNE Philosophie du travail et
contemplation )0 560
Arnaud DANUIEULe travail contre l'hom-
me Esquisse d'une critique de
la religion du travail 10 572
H. DANtEL-RoPS: Francisco Sacrum 8 181
John Dos PASSOS Vies parauè!es 8 203
EsPR!f La question juive 8 152
Jean FOLLAIN Poèmes 8 199
EveHne GARNIER Contraste de New-York,
ou ce que M. Herriot n'aura pas vu 8 179
Georges IZARD Le syndicalismeet la trans-
formation du régime 8 188

Jean
lisme
LABASQUE
historique.
Jean LABADtÉ Le crédit, ou d'un spiritua-

Faillite de l'Arlequin ab-


9 313

sotu 7 56

id.
Alexandre MARC La machine contre le
prolétaire 10 585
Ludovic MASSÉ: Le Mas des Oubells, roman 9 32)
» » suite 10 637
11-12 687
» »
Adrien MIATLEV Conte et Poème. 11-12 670
Emmanuel MoUN!ER:Que!quesconctusions 10 629
Jean PLAQUEVENT De quelques aventures
de la notion du travail 10 475
TABLE DES MATIÈRES

peuple juif.
Wladimir RABINOVITCH La tragédie du

C.-F. RAMUZ Pourquoi est-ce qu'on tra-


vaille?
8

~0
154

465
Pierre ROBERT La Mort d'une Allemagne 9 298
Denis de ROUGEMONT Loisir ou temps
vide? 10 604
René SCHWOB Protestation d'un chrétien 8 166

André
l'âme sans
ULMANN
lisière.
Pierre-Henri SIMON André Maurois, ou

Vers une déclaration des


68 7

droits de l'homme économique 7 6


» » Le salaire, jeton d'entrée
au paradis capitaliste 10 609
Jean WAHL: The Object, texte et traduction
(poème). 7 54

CONFRONTATIONS
André DÉLÉAGE Littérature et révolution 9 345
René DUPU!S et Alexandre MARC L'U.
R. S. S. sans plan 7 86
Edmond HUMEAU L'Art, fait de liberté 9 353
Jean LABASQUE Un luxe primordial 9 370
Lettre d'un abonné Faillite du Plan
Quinquennal ? 7 83
Emmanuel MOUNIER Note sur un projet
économique 11-12 718
Michel SEUPHOR Le cri du temps présent 9 368
La TroMtème FofM Nouveau Régime Éco-
nomique 11-12 722

CHRONIQUES
Edouard DoLLÉANS De la famille-argent
à la famille-foyer 8 248
Georges DuVEAU Avec les intercesseurs 7 !06
Louis-Emile GALEY
Troisième Force..
Chronique de la

GÉRAUD-JouvE Vie privée d'une grande


7 140

ville. Les deux visages de Berlin. 7 100


TABLE DES MATIÈRES

Edmond HUMEAu: Le jeu des Dupes. 8 235


» » Factionnaires endormis 11-12 773
Jean LACROIX Révision du Socialisme 9 419
Jacques LEFRANCQ Journal, commentaires
et propos d'Ernest Noirfalize et de

Emmanuel
Moyen.
Romain Laheid, son beau-père
recueillis par les Jeunes et le

MoUNtER
jeunesse
Certitude de notre
11-12 753

8 228
A. MuLLER Situation du communisme
international 9 403
Pierre-Henri SiMON.: Expériences commu-
nistes et théories libérales 11-12 782
Pierre-Aimé TOUCHARD Chronique du
théâtre vivant 8 240

(suite).
André ULMANN Communisme et commu-
nauté
Présentation de l'Agence Havas
9
7
11-12
424
)t6
676

LES ÉVÉNEMENTS ET LES HOMMES

Georges BoR!S Les fluctuations économi-

mondiale.
ques à longue période et la crise
Jean DAMEGE: Les vacances du capitalisme
8 275

aux États-Unis 7 135

nouveau. L'inflation nous menace à

tête.
» »
8 285
André D~LËAGE Tristan Tzara l'Anti-
7 128
» » Art et vie privée 8 259
J. FOLLIET Quid novl Africa ? 10 658
Léo GuY D.-H. Lawrence, d'après sa
correspondance 8 267
Edmond HuMEAU Du cinéma en
Trois signaux belges
vie. 7 !3t
» » 9 448
» » Bilan de transition 11-12 827
Jean LABASQUE: Bonnard
a giorno. 11-12 819
E.M.:Révo!utionspintueI!e. 11-12 791
TABLE DES MATIÈRES

Emmanuel MoUN!ER Union, Réunion et


Désunion pour la vérité 7 37

» » Vision socialiste et
vision chrétienne. 9 437
Raoul ORGAZ L'avenir de la philosophieen
Argentine. !~2
11-12
835
792
S.: Cruz y Raya
Henri

Michel
SAUVEPLANE
certo de
SEUPHOR
Rave!
D'une audition du con-
Quelques poètes et quel-
8 263

que poésie 11-12 808


Pierre-Henri SiMON: Témoignages des
jours mquiets. 7
11-12
123
801
» » Chronique du roman
Pierre-Aimé Le Théâtre vi-
TOUCHARD
La Bataille de Fontenoy 11-12 816
vant
G. ZERAPHA: La mission d'!sraët 11-12 793

DIVERS

Georges IzARD et
Emmanuel MoUNIER Avertissement 10 454
Suzanne JEAN et

t-
Alexandre MARC

Emmanuel
In memoriam
d'Arnaud
MOUNIER
Dandieu.
mort
Vers notre seconde
11-12 841

journée 7 4
Deuxième Année 11-122 664
» »
Cequ'onappeUetapresse 8 288
miUe. 147

Appet.
Cinquante 8
Constitution des Amis d'Esprit 10 457
Dernier 9 295
La Troisième Force. 8 291
Notre souscription 7 3
suite 8 150

Id
id
0
~0
11-12
9 296
463
844

S.I.L.I.C., Imp., 41, rue du Metz, Lille.


Liste des Librairies recevant régulièrement
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FRANCE
Paris Pour Paris, la Seine et la Seine-et-Oise, s'adresser aux
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ont l'exclusivitéde vente.
PROVINCE <

Aix-en-Provence Librairie de Provence, Cours Mirabeau.


Librairie Pichotin, 8, rue Thiers.
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Alger Oerre, 37, rue Michelet.
Annecy Librairie Davignon.
Besançon Librairie Chaffanjon, 74, Grande Rue.
Bordeaux Librairie Mollat, 15, rue Vital Cartes.
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Cahors Librairie Francès, Boulevard Gambetta.
Cambrai Librairie Notre-Dame de Grâce, 3, rue Saint-Martin.
Coutances Ubruirie Notre-Dame, 47, rue Saint-Nicolas.
Dijon Librairie Venot, 1, Place d'Armes.
Grenoble Librairie Arthaud, 4, Grande Rue.
Librairie Didier et Richard, 11, Grande Rue.
Lille Librairie Giard, 2, rue Royale.
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Librairie Centrale, 28, rue Faidherbe.
Librairie Douriez, 74 bis, rue Nationale.
Librairie Tirloy, 62, rue Esquermoise.
Librairie Saint-Augustin, 33, rue Esquermoise.
Librairie Cambay, 7, Place du Lion-d'Or.
Librairie de la Croix du Nord, 1, rue des Sept-Agaches
Lyon Librairie Crozier, 20, rue d'Algérie.
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Librairie Vincel et Vacher, 6. Avenue de la Bibliothèque.
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Limoges Librairie Duverger, 15, BoulevardCarnot.
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LeNeubourg(Eure) Librairie Dumont.
Metz LibrairiePaul Even, rue Ambroise Thomas.
Montauban Librairie Faucheux et Deloche, 21, rue de la République.
Montéttmar LibrairieRochette, 12, rue Sainte-Croix.
Montpellier Librairie Malgouyre,29, rue del'Aiguillerie.
Nancy Librairie Didier, 6, rue Gambetta.
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t~nte* Librairie Coiffard, 10, rue de la Fosse.
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Nyons Librairie Monnier, 12, Champ de Mars.
Oran Librairie Manhès, Galerie Pétez.
Quimper Librairie Le Goaziou, 32, rue Saint-François
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Reims Librairie Michaud.
Rennes Librairie Larcher, 2, Place du Palais.
Roanne Librairie Gonet, 60, rue du Lycée.
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xocnetort Librairie Chaignon, rue Audruy-de-Puyravault.
S~t~-
p
SMnt-EtMnne
Toulon
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Librairie Guilloteau, rue Audruy-de-Puyravnult.
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L'Avenirde la Loire, 4, rue Mi-Carême.
M'" Trinchero, rue Anatole France.
M. Guillemin, Libr. Maritime, Quai Cronstadt.
Toulouse
Toa!o<iM Librairie Privat, 14, rue des Arts.
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Librairie Marqueste, rue Ozenne.
M"~ Tarride, 3 bis. rue d'Alsace-Lorraine.
Tours Librairie Tridon, Nationale.
Valenciennes Librairie Giard. rue
VeMadIet –LibrairieMercier.69.AvenueSaint.aoud.

ÉTRANGER
BELGIQUEt
Anvers Librairie Veritas, 2 rue des Tanneurs.
NrnxeUe. Librairie Papeterie Universe)te.),P)ace Vanderkladere.
Uccle.
Librairie Jacques Louis de Samblanx, 19, Treurenberg.
Ancienne Librairie Castaigne, 22, Montagne-aux-Herbes
Potagères.
Librairie Henri Lamertin, 68,
Librairie GénéraleCooreman,31, rue Coudenberg.
Office de Publicité, 36, rue de Namur.
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L Edition Universelle,53,
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Berne Herbert Lang et Cie.
Librairie Jacquemoud, 20, Corraterie.
z~ Librairie Kundig, ). Place du Lac.
Lausanne LibrairieCentraleet Universitaire,2, Centrale.
Payot et C" rue
"=" Librairie Paul Morisse, 5, Ramistrasse.
ITALIE
Rome Librairie di Scienze e Lettere, Del Dott, Giovanni Bardi,
KomettL
-=Librairie Modernissima. Roma.

1.
RÉPUBLIQUE ARGENTINE
Cordoba Librairie Henrique Herrera. 61, Avenida General Paz.

Numéro
Esprit
2 1!œi.
1933