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VBBLICATIONS DE LA FAC1LTÉ DES LETTRES D'ALGER

ANCIEN BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE


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SÉRIE -
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ETHNOGRAPHIE TRADITIONNELLE DE LA METTIOJA

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Ln merveille), du microcasvie humain.

Ibn Khalduu.v.

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ALGER PAHIS

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ETHNOGRAPHIE TRADITIONNELLE DE LA METTIDJA

LE MAL MAGIQUE
PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER
ANCIEN BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE
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SÉRIE TOME LXII1

6HJ20/tf3
ETHNOGRAPHIE TRADITIONNELLE DE LA METTIDJA

LE

MAL MAGIQUE
PAR

DESPARMET

PROFESSEUR AGREGE D ARABE

/.es merveilles du microcosme humain.

Ibn Khaldouin.

ALGER PARIS
Imprimerie JULES CARBONEL Librairie Orientaliste PAUL GEUTHNER
11, RUE LIVINGSTO.NE 13, HUE JACOB (VI')
1933
A mon fils Jean-Paul
AVANT-PROPOS

Si Dieu ne donnait pas la lumière


à l'homme, où la trouverait-il ?

(Coran, XXIV, 40).

Des différents arts que la conquête française a importés


dans l'Afrique du Nord, notre médecine est celui que les in
digènes ont accepté le plus généralement. Aujourd'hui, nos

médecins de colonisation peuvent compter sur une clientèle

arabe, les riches citadins fréquentent nos cliniques, les pau

vres nos hôpitaux ; et les mauresques soulèvent volontiers

la tenture du harem devant nos infirmières visiteuses. Nom


bre de jeunes musulmans se préparent à la carrière médicale

sous des maîtres européens. Ils ont si bien adopté nos métho

des qu'ils les considèrent comme leurs. Certains répètent fiè


rement le mot d'Ali ben Abi Thaleb : « Toute science est un

bien héréditaire du Vrai-Croyant ; il ne l'apprend pas des au


tres, il la leur reprend: c'est un troupeau égaré de son patrimoi
ne en possession duquel il doit rentrer (Cf. Roud el Akhiar,
p. 9-10). Et l'histoire ici semble leur donner raison. Quand
ils se rappellent l'école médicale arabe du Moyen-Age, notre
bienfait leur paraît une restitution. L'amour-propre racial ai
dant, et la presse nationaliste, il y en a qui voient dans les
dispensaires indigènes, que les Français leur ont bâtis, des
restaurations, assez mesquines d'ailleurs, des marastans fa
buleux de, la grande époque des califes ; et tel docteur en cha-

chia, récemment échappé de nos facultés, se croit, en son

âme et conscience, un descendant d'Averrhoès plutôt qu'un

élève de Pasteur.
Ceux-là oublient que leurs pères ont résisté à nos techni
ques presque autant que leurs arrière-grands-pères à nos ar

mes. J'ai consigné dans mon livre des Moeurs, Coutumes,


Institutions des Indigènes (Blida, 1900, p. a^O) l'opinion
XXe
commune sur ce sujet à l'aube du siècle. Une cure à la
française en ce temps-là faisait scandale, comme une excen
tricité, et passait pour affaire de snobisme ou d'adulation.

e< Comment pouvait-on croire sincèrement à l'efficacité de


remèdes sur lesquels le nom d'Allah n'était pas prononcé ? »

Notre médecine opératoire surtout effrayait. La cruauté des


mécréants se complaisait à profaner les cadavres et à dépecer
la chair vive. Des légendes macabres faisaient de nos hôpi
taux des salles de torture plus redoutables que la prison ou

le cimetière, ee Le musulman, disait-on, doit suivre sa coutu


me et craindre les innovations » ; et l'on vantait ee la 'méde
cine des ancêtres », les vertus de leurs simples, les carrés

magiques de leurs iqqachs, les miracles de leurs marabouts.


Nul Indigène alors ne pensait qu'il y ait jamais eu -une
autre médecine arabe. Exemple suggestif du danger que court

la science d'une élite trop restreinte au sein d'une ignoran


ce
trop générale : le souvenir même des docteurs de Bagdad
et de Cordoue avait péri ! Il a fallu que la Chrétienté vînt ré

véler à l'Islam ses gloires passées.

A quelle époque la brillante école du Moyen-Age s'est-elle


ensevelit1
dans l'oubli ? Nous pouvons le dire grâce à un

auteur musulman que nous en avons exhumé lui-même, lbn


Khaldoun laisse entendre qu'il a été le témoin de sa déca
\IV°
dence. C'est donc au siècle, au moment où son influen
ce culminait en Europe, qu'elle a disparu en Afrique. 11
n'est pas étonnant, que la mémoire des Maghrébins du XIX*

siècle n'en ail gardé aucune trace, car rien n'est moins sen

sible que les révolutions intellectuelles et celle-ci a dû s'ache

ver il y a un demi-millénaire au bas mot.

Dans son premier livre du Kitab iber (édit. de 11.


el
Boulaq
i!<Vi, p. /|ii-i'>), après avoir relaté que le fondateur de la mé

thode fut Galien ee qui vécut du temps de Jésus-Christ et


mourut en Sicile », l'historien des Beibers ajoute : « 1, Is
lam aussi a donné des maîtres dans eel art el qui en mit

la limite,
reculé lels que Rhazès. El Madjoussi (le Mazdéen
Mi Ben Abbas) el Avicenne. Pour sa part, l'Andalousie en
a compté plusieurs, dont le plus célèbre esl Avenzoar Mais.
«le nos jours, dans les Villes musulmanes, il semble être
— ~

tombé en décadence (naqagaj ce qui s'explique par l'arrêt


el le fléchissement qui se sont produits dans la densité de
la population, car c'est un de ces arts qui répondent aux exi

gences de la vie urbaine et de sa mollesse. »

Fidèle à sa théorie de la supériorité des nomades sur les


sédentaires, il enregistre sans regret la disparition de cette

médecine qu'il range parmi les produits de la corruption des


villes. Mais il est deux institutions dont nulle société, si

rudinientaire soil-elle, ne peut se passer : ee la jurisprudence


religieuse pour les âmes et la médecine pour les Corps » (Roud
el Akhiar, p. 10). Le nomadisme aura donc aussi sa thérapeu
tique. Après nous avoir annoncé la régression du système

galénique, lbn Khaldoun nous présente celui qui doit le rem

placer.

<< Il y a, dit-il, une autre espèce de médecine, qui est celle

de la population rurale. Elle est fondée en majeure partie sur

une expérience écourtée qui ne synthétise qu'un petit nom

bre de cas. Elle se transmet comme un héritage par le


canal des maîtres d'école (mechaïkh) et des vieilles fem
mes (ad.jaïz) de la tribu. Çt il n'est pas rare que ses prescrip
tions s'avèrent efficaces, bien qu'elles ne tiennent pas comp
te du canon physiologique de l'homme (allusion au ee Ci-

non de la médecine » d'Avicenne ?), ni ne se conforment à


la syncrasie (classique). Les anciens arabes connaissaient un

grand nombre de pratiques relevant de cette médecine el ils


ont eu, eux aussi, leurs techniciens fameux, comme El lia
nts ben Kallida el d'autres. La médecine (du Prophèle), qui

nous a été transmise par les traités de législation religieu

se, appartient à la même espèce, car elle n'émane en rien de

l'inspiration divine ; elle comprend seulement des procédés

qui étaient, d'usage courant chez les Arabes (préislamiquesi. »

Là-dessus, notre historien se croit obligé de démontrer que

Mahomel, infaillible sur les questions de morale et de théo

logie, ne détient pas nécessairement la vérité suprême en ma

tière de thérapeutique, ce qui prouve que les partisans de la


ee médecine du Prophète » prétendaient lui conférer l'autorité
du dogme.
Ce passage suggestif du vieil auteur berbère nous reporte

à la fin de l'influence romaine sur l'Afrique du Nord. Deux


XIVe
théories médicales sN affrontent au siècle : l'une, sur

vivance de la civilisation payenne, est glorieuse, mais cadu

que ; l'Ile se réclame de grands noms, malheureusement la


plupart étrangers et mécréants, comme ce e< Madjoussi », ce

mage pyrolâtre, que cite noire écrivain. Cette médecine sa

vante rentre dans l'ombre, en même temps que les derniers


descendants des Latins réfugiés dans les villes ; elle recule

avec la culture sédentaire, et, finalement, s'éliminera, com

me allogène et inassimilable, au fur et à mesure que l'Islam


maghrébin prendra conscience de lui-même.
En face d'elle, on nous montre l'éternel empirisme popu

laire. Nous le reconnaissons à ce qu'il règne sur les campa

gnards du Maghreb comme sur les bédouins de l'Arabie,


qu'il se transmet, non par les livres, mais par la voie ora

le et qu'il se soucie peu de l'observation, étant, là Comme


partout, un produit spontané de l'intuition. Cette science de

bonnes femmes, d'ordinaire humble et clandestine, en im


pose alors à des gens de haute lignée et de subtile intelligen
ce, comme Ibn Khaldoun qui parle de son efficacité. C'est
que, dans le Maghreb définitivement islamisé par l'invasion
hilalienne, elle trouve un allié dans le vainqueur, elle parti

cipe au prestige des Arabes qui la préconisent et peut se pré

valoir de l'exemple souverain du Prophète. Elle s'appuye sur

Irois forces l'ignorance croissante, l'orgueil


: racial et le fa
natisme religieux. Il est fatal qu'elle expulse sa concurrente

surannée et qu'elle triomphe avec la barbarie, le nomadisme

el l'Islam.
En effet, six siècles après Ibn Khaldoun, en i83o, nous l'a
vons trouvée établie au Maghreb ee de temps immémorial »,

disaient ses habitants, comme une institution nationale. Et


ceux qui en détenaient la tradition, à notre arrivée, se sont

rencontrés les mêmes que signalait déjà l'écrivain berbère


de son temps : les vieilles femmes et les maîtres d'école. Une
sage méthode voulait que nous en recueillions les principes

de leur bouche ; c'est pourquoi, nous avons fait, autant que

nous l'avons pu, des premières nos informatrices et des se

conds nos professeurs : les malrones nous ont surtout four


ni des fails el les lettrés nous ont particulièrement aidé à
en dégager la théorie.
Chez tous les peuples de demi civilisation, la femme pas
se pour sorcière par privilège de nature ; mais, chez les Ma
ghrébins, elle l'est restée par voie d'hérédité, comme, en té
moigne l'histoire, et par un effet de la loi islamique de la
séparation des sexes. 11 paraît certain que la claustration du
harem est favorable aux mystères de la vie psychique. Pri
vée du spectacle du monde, la mauresque se livre à l'in
trospection. Elle n'a guère d'autre champ d'expérience qu'el

le-même ; mais, contemplative el subtile, elle pousse l'obser


vation de son moi plus loin qu'on ne pense el jusque dans
le subconscient. Chez elle, la raison se cultive moins

que la faculté affective ; la volonté atrophiée ne refoule guè

re les instincts et la conscience organique parle plus clair et

plus haut dans la carence de l'activité personnelle consciente.

11 est certain que des phénomènes mal connus et qui nous

semblent exlraordinaires sont au premier plan de ses préoc

cupations : les songes nocturnes, les rêves éveillés, la préco-

la télépathie, l'hypnotisme, le somnambulisme, les


gnition,
changements de personnalité, la possession etc. lui sont
choses familières. Elle se sent ou se croit douée de modes de
connaissance et d'énergie qui ne sont pas les nôtres. Par ail

leurs, la tradition guide et complète son intuition : elle lui


fournit les formes consacrées dans lesquelles viennent se mou

ler ses observations privées. De cette collaboration de l'expé


rience collective et individuelle se dégage un système de su

perstitions, dont les horhnles médisent, mais qu'ils redou


tent, sous le nom euphémique de ee choses de femmes »
omour ennesn, et dans lequel la magie médicale, bienfai
sante et maléficiente, occupe une bonne place. Jusqu'à ces

derniers temps une matrone qui voulait à quarante ans mé

riter le nom de femme, de tête (dahiia), se croyait obligée

d'emmagasiner dans son esprit une masse de rites théra

peutiques, de légendes étiologiques, de pratiques préventi

ves ou curatives, auprès de laquelle le bagage de nos doc


toresses et docteurs paraît léger.
La faculté de généralisation est moins grande chez elle que

l'acuité des perceptions et la fidélité de la mémoire. Les


mauresques vous citeront nombre de faits, mais formule
ront peu de lois. Si vous voulez connaître la théorie de leur
art, il faut s'adresser aux professionnels de l'autre sexe. De
nos jours encore, comme au temps d'ibn Khaldoun. dans
les tribus de la montagne, ce sont les mecliaïkh, les maîtres

d'école coranique, qui rédigent les amulettes. Leurs confrè

res des villes éprouvent certains scrupules. Ainsi, à Blida,


vers 1900 déjà, ces personnages ne conservaient de leurs an

ciennes prérogatives médico-magiques que deux spécialités :

la cure des fièvres et des ophtalmies. On venait bien cher

cher, sous leurs yeux, dans le bassin de l'école, ee l'eau ayant

servi à laver les planchettes ,,, cette infusion de Coran, pour

certaines maladies ; mais le mesid n'était plus comme autre

fois la pharmacie où le quartier avait la conviction de trou-

v er sa panacée infaillible. Enfin, ils défendaient à leurs élè


ves de faire commerce du texte sacré : ce qui, d'ailleurs,
grâce à la complicité de la coutume, n'empêchait pas les
étudiants de tirer leur argent de poche de leur talent talisma-

nique.

Parmi les campagnards, au sous le nom de ia-


contraire,
leb (pluriel tolba), le ee porteur du Coran » continue enco

re à pratiquer la sorcellerie médicale. Ces tolba se définis


sent eux-mêmes « les yeux du bœuf » : jds se donnent pour

les intellectuels des milieux paysans. Et, de fait, ils détien


nent la vie pensante de leur groupe, représentant la science,
parce qu'ils savent lire et écrire ; les beaux-arts, parce que

poètes et musiciens sortent de leurs rangs ; les arts libéraux,


parce qu'ils remplissent les offices d'imans, de lecteurs du
Livre de notaires, d'instituteurs, etc. Enfin, ils se van-
saint,
lenl d'avoir hérité de cette sorte d'hermétisme coranique
qu'ils appellent ioqcha et qui, affirmaient-ils jusqu'à ces

derniers temps, est la seule médecine orthodoxe, la seule

nationale, la véritable iatrique sacrée du Maghreb.


Je résumerai leurs idées sons la forme de citations, com

me elles m'ont élé présentées. Le procédé est cher à leur


traditionalisme el il offre des garanties d'exactitude, l.e sou

ci de la vérité doit inspirer à l'ethnographe européen les mê

mes scrupules que eonnaîl leur orthodoxie, laquelle n'est

jamais complètement rassurée que lorsqu'elle s'abrite der


rièie une autorité et se formule dans un lexle connu.

Ils parlent de ee principe, argument fondamental des re-



i3 —

ligions révélées, que la connaissance purement humaine est

illusoire. Les paysans de la Mettidja n'ont commencé à pren

dre au sérieux nos sciences expérimentales qu'à l'époque de


la guerre de 191/1-18, où ils ont fait connaissance avec les
merveilles de leurs applications. Jusque là, ils ont répété à
propos de nos savants comme de nos philosophes, le juge
ment d'Allah sur les mécréants : « Ils ne connaissent pas la
certitude : ils n'ont que des opinions» (Cor. IV, 106). Ne te
fie pas à ce que ta faculté réflective te dira, écrit Ibn Khal
doun (Prolég. III, /|3) : qu'elle prétende avoir le pouvoir

d'embrasser la nature de tous les êtres créés et leurs causes,


qu'elle se déclare capable de comprendre ce qui existe jusque
dans les moindres détails, réponds-lui : ee Ce que lu dis à ce

sujet n'est que sottise. »

Les faits d'ordre nosologique que nous étudions sont pour

eux des tedjrîbat, c'est-à-dire des faits d'expérience, de sim

ples constatations empiriques ; ils appartiennent au monde

sensible (eli'dein elmahsous) ; mais leurs causes profondes

se cachent dans le monde immatériel, que l'on appelle le


monde des Esprits (ê.lem et arouâh). Ce monde occulte est

celui de la vérité (àlem eihaqq), tandis que celui qu'explo

rent nos sens est celui du mensonge, de l'illusion, du mira

ge ; comme l'a défini le Prophète, c'est un sortilège déce


vant ee une féerie, due à la baguette des deux anges magi
ciens de Babylone, Harouts et Marouts (Boud elakhiar, p. 59).»
Moins l'esprit est cultivé, plus il prétend à l'absolu. Nos
Maghrébins dédaignent les apparences. Leur science se pi

que d'embrasser les causes les effets, le plan


et spirituel et

le plan matériel de son objet. A vrai dire, la raison pre

mière des phénomènes morbides plongeant dans le monde

des Esprits, seules, dans l'échelle des êtres, les Intelligences


célestes jouissent de leur connaissance parfaite, étant les
seuls habitants de ce monde auquel elles ont donné son nom

populaire de malakout, royaume des anges. Mais immédia


tement au-dessous de ceux-ci viennent les hommes, ee L'âme
humaine (nefs insania), dit Ibn Khaldoun (Kit, eliber, p. 81),
présente une face supérieure et une face inférieure : par le
bas elle est en contact avec le corps, et grâce à lui, elle est

pourvue de la perception sensible..., mais, par sa partie hau-


Il

te elle se trouve en relation avec le monde des anges et pos

sède les moyens d'atteindre à la science el à la vision de


l'invisible. » L'inconnaissable des Européens se réduit à un

inconnu, que l'esprit humain a le pouvoir de pénétrer.

La faculté qui nous permet de sonder l'inconnu et de cons

tituer la science est l'intuition (idrâl:), appelée aussi vision

spirituelle (neder elaqel). Elle est inhérente à l'essence mê

me de l'âme humaine, qui esl pur esprit, mais elle est iné
galement répartie, Il y a trois classes d'ànies (nofous;. dit
ee-

Ibn Khaldoun (Prolèg., I, p. 100J. La plus basse est, par sa


nature, trop faible pour atteindre à la perception spirituel

le ; elle se contente de s'agiter jusqu'à ce qu'elle en arrive

qui
à la limite inférieure du monde spirituel, aux perceptions

se trouvent dans le domaine des sens et de l'imagination; voilà

le terme auquel la perception humaine peut généralement at

teindre, tant qu'elle subit l'influence du corps : c'est là que

les savants s'arrêtent, sans pouvoir aller plus loin. » Tel


elle-
esl le caractère de la science européenne qui confesse

même sa relativité et reconnaît ses limites. « Les âmes de la


seconde classe, continue notre an leur, sont celles des saints

(ouidi), de ces gens à qui Dieu a donné la science infuse et

les connaisances divines » c'est-à-dire « qui parcourent le


Les
champ de la contemplation, où tout esl une
extase...

âmes de la troisième classe (celle des prophètes) sont créées


avec la faculté -de se dégager lotit à fail de la nature humai

de sa corporelle et de sa spiritualité afin de s'élever jus


ne,

qu'à la nature angélique de la sphère supérieure, où elles de


viennent effectivement anges, mais seiilemenl pendant un clin

d'ail... et elles entendent, pendant ce court instant, les paro

les de l'Ame (universelle i el la voix de 'la divinité. »

, ee La science infuse des amis d'Allah » est le fondement


logique de la vogue universelle dont jouissent les santons

guérisseurs (morts ou vivants, c'est tout un) dans l'Afri


que du Nord. De nombreuses pratiques thérapeutiques sont

mises sous l'autorité de leur* noms e'1 dues à leur don de


vision. Les arts et les seiences oui eu pour inventeurs de--
prophètes el la médecine en particulier nous a été donnée
par Irlris. Mahomet, comme nous l'avons vu. nous auriil

laissé un nombre de préeeples médicaux assez eonMtle'rtble


pour former un traité (publié par Elisfahani sous le nom de

Tibb ennabi, la médecine du Prophète;. Malgré la thèse sou


tenue par les érudits que l'Envoyé de Dieu nous a apporté
des directives morales et non des notions thérapeutiques, le
peuple professe encore un grand respect pour les ordonnan

ces qu'on prête à son législateur. Celui-ci a tracé dans les


deux dernières sourates du Coran la division générale qui

domine l'éliolqgie .populaire et qui s'imposera à notre

travail ; le livre d'Allah, en effet répartit toutes les maladies

en. trois catégories : celles qui viennent de la nature, celles

qui viennent de l'homme et celles qui viennent des génie--.

Ainsi, qu'elle soit attribuée aux saints, aux prophètes ou à


Dieu lui-même, la médecine maghrébine place sa sou i ce

dans la révélation.

La tradition religieuse cependant ne rend pas compte de


tout le concept maladie ; il y entre
beaucoup d'éléments

spontanés humains. Ceux-ci proviennent aussi de l'intui


tion. Car la sainteté et le prophétisme, qui sont des privi
lèges de quelques-uns, ne sont que les degrés supérieurs

d'une faculté commune à tous l'intuition, dont le prin

cipe réside dans notre Ame Intelligente (errouh elâqel

Abdelqader el Djilali, ee le sultan des Saints », reconnaît à cha

cun de nous un esprit qui le met en communication avec

le monde immatériel et qu'il compare au messager divin


porteur des révélations islamiques. <e L'aqel (l'Intelligence).
dit-il dans son style imagé, c'est l'ange Gabriel de ton cœur ;
il l'apporte l'inspiration du haut du ciel de ton zénith dans les
profondeurs de ta personnalité secrète : il descend le remettre

le cadeau des communications de ton Dieu ; il affine la gros

sièreté de ta complexion et change en perle l'écaillé de ta


science (X'ozhat el madjalis. II, p. lia). » Avec moins de mé

taphores, l'opinion commune admet l'universalité de l'intui


tion, parce que l'âme, étant d'essence spirituelle, il suffit

qu'elle se dépouille des voiles de l'humanité pour qu'elle se

mêle aux Intelligences célestes, ee Quelquefois, dit Ibn Khal


doun (Kilab eliber, p. 99), l'âme se détourne des choses e\lé-

rieures [jour se plonger dans celles de l'intérieur et alors le


voile du corps lui est enlevé pendant un instant. » Et mê

me, comme il dit ailleurs fProlèg., trad. de Slane, p. >o6,


i6

vol. 1) » tdle est portée par une disposition naturelle à se dé


gager de l'humanité afin de pouvoir se transporter dans un

élal supérieur, celui de la spiritualité. »

Cette disposition de notre âme est admise universellement

par les illettrés comme par les gens instruits el l'Islam a

créé différentes techniques pour la cultiver et l'exploiter.


Deux grandes écoles se sont fondées à cette intention, ee Par
la pratique constante du combat spirituel, les Soufis en ar

rivent à s'affranchir de l'imbécillité de la nature humaine :

les voiles des sens s'écartent pour eux », dit Ibn Khaldoun.
ee
Cependant, ce n'est pas à la suite d'un dessein préconçu,

mais par un cas fortuit qu'ils parviennent à la connaissan

ce du monde invisible : ils en détournent même leur atten

tion, car ils recherchent Dieu pour lui-même. On sait ce

pendant que ces faveurs (connaissance et puissance supra-nor

males) leur arrivent (Prolég. I, 227) » par le seul fait qu'ils

libèrent leur âme de leur infirmité charnelle, ee II s'est trou


vé d'autres hommes qui ont mis
beaucoup d'intérêt à obte

nir ce dégagement des voiles et à pouvoir parler des per

ceptions que ces voiles leur avaient cachées. (Ce sont les de
vins de toute catégorie). Ils ont eu recours, pour y parve

nir, à différents exercices de mortification (Prolég. III, 92).

Ils tâchent de se procurer une mort factice, en s'efforçant

d'anéantir toutes les facultés du corps (Id. I, 9.20) par la con

centration de la pensée et par des jeûnes prolongés (id. 226). >■

Ils paralysent ainsi leurs facultés sensitives et nourrissent

leur Ame Intelligente (rouq âqel) de dikr, sorte de litanies


monoïdéistes dont l'abus favorise l'idée fixe et endort la fa
culté rationnelle ; e< ce qu'ayant fait, ils en arrivent, préten
dent-ils, à embrasser la nature dans leur perception, à dé
masquer les essences des êtres et à se les représenter dans leur
vérité, quelque nombreux qu'ils soient, depuis le Trône di
vin jusqu'à la goutte de pluie 0.

A côté des exercitants de la mystique et de la mantique,


la vénération populaire place les aliénés. Ceux-ci sont des
amis d'Allah à qui Dieu a octroyé la grâce d'acquérir le don
de vision sans effort eliktisab bila taab. h Les idiots (bahloul),
dit Ibn Khaldoun (K. el iber, I, p. 93), sont rangés dans la
catégorie des saints : ils fournissent sur les choses cachées des

17 —

lumières étonnantes, parce qu'ils ne sont embarrassés par aucu

ne entrave el qu'ils donnent là-dessus libre carrière à leur lan


gage (inconscient).); De même, chez l'insensé (mcd.jnoun), l'A
me Intelligente (Bouh àqel) «est à peine sous la dépendance du
corps... Elle se dérobe à l'influence des sens et jette un
coup
d'œil momentané sur son propre microcosme... et l'imagina
tion parle par la langue de l'insensé sans que celui-ci ait la
volonté d'articuler une parole (Prolég., de Slane, I, pi. auS,'. »
Nous sommes tous d'ailleurs, même les plus normaux, des
voyants en puissance cl, nous le devenons effectivement à de
certains moments et dans certaines circonstances favorables.
Un homme quelconque se trouve doué de la faculté divi
natoire dans sa première enfance et dans sa sénilité, pour

la raison que ce sont deux époques où le principe spirituel

secoue plus facilement les chaînes de nos servitudes physio

logiques et psychologiques. Au moment de la mort, le ju


gement el la force l'abandonnant, le moribond acquiert aus

sitôt le don de vaticiner. De même, dans le premier assoupis

sement du dormeur, entre veille et sommeil, et, en général,


dans tout état hypnoïde ou svncopal, le plus humble des
mortels aussi bien que les prophètes dans leurs inspira-
est,

lions, ee dépouillé de sa corporéité et de sa spiritualité » hu


maines, et, par suilc, son Ame Intelligente (rouh âqel), af

franchie, reprend l'exercice de ses hautes capacités intuitives.


Une de ses manifestations les plus connues est le rêve. Ce
phénomène mental passe à nos yeux presque inaperçu : mais

il prend une grande importance, ce qui explique peut-être

sa plus grande fréquence, dans la vie psychique des Indigè


nes, ee II n'y a pas un seul homme, dit Ibn Khaldoun (Pro
lég, Slane, I, p. :ii\i/, qui n'ai souvcnl vu en songe des cho

ses dont il a pu reconnaître la vérité après son réveil. » Sa

valeur révélatrice a clé allesléc par Mahomel, qui a déclaré

qu'Allah, après lui, romprait le cours de ses communica

tions prophétiques avec les hommes, mais qu'il leur conti

nuerait ses révélations par la voie des songes. Il a même chif

fré la fraction de vérité qu'ils conliennenl. « Lin songe, a-l-

il dit, vaut un quarante-sixième de prophétie (id. 2i3). » On


explique la vision onirique comme les autres, par ee l'en
lèvement du voile des sens ». Dans la veille, dit Ibn Kha'î-
2

18 —

doun, l'ànic est, empêchée de percevoir l'invisible par ses

préoccupations matérielles, par les forces du corps, par les


sens ; mais, si elle se dégage de ce voile, elle revient à sa vé

ritable essence qui esl la faculté perceptive... elle jette un re

gard sur son 'monde, car le monde des Esprits esl le monde

de l'âme (lue. cit.) ». Si Ions les rêves ne sont pas véridiques,


c'est qu'ils ne proviennent pas tous de la même source. Les
bons el les mauvais se eoniposenL d'images emmagasinées

dans noire mémoiie ; mais les images que la veille y a dé


posées forment des mensonges et les illusions des songes

vains, landis que les rêves vrais empruntent leurs éléments


aux images qu'y fait descendre noire Ame Intelligente Per
ceptive (erruuh el àijel elmodarrik, Kit. eliber, p. 3g8). »

Celte âme, confidente de l'inconnaissable cl pitoyable à la


cmiiisilé humaine, devait être utilisée comme oracle. Ibn
Khaldoun (loc. cil.) nous expose comment on la consultait.

Il nous donne la formule et les rites d'un vieux charme qui

l'évoquait et qu'il appelle le charme onirogène de la Natu


re Parfaite [iuduiimet eltuniin). On raconte, dit-il, qu'un

homme ayant employé ce moyen, après avoir macéré son

corps par un jeûne de plusieurs joins, vil apparaître un per

sonnage qui lui dit : » Je suis la Nalure Parfaite. » Il inter


rogea ce fantôme el en obtint les renseignements qu'il cher

chait. Iloi-iiièine, ajoule Ibn Khaldoun, j'ai fail usage de


cette formule, et un spectacle étonnant me fit connaître cer

taines choses épie je désirais savoir (Prolég. I. p. 2171. »

Recommandée au XL siècle, à Madrid, par Meslenia (1007-


80), honorée de la foi d'Ibn Khaldoun, dans l'Afrique du
XIV''

Nord, au siècle, la genèse et le rôle de la ee Nalure Par


NUI"
faite » nous soûl expliqués au siècle, dans l'Azerbaï-

djan, par El Qazouini (r*o3-o3t. ee Certains sages (hol.iunu),


dit-il, dans son Adjaïb ehnekhlouqal, ont prétendu que les
âmes raisonnables (les psuchm logikaï des philosophes grecs)

forment une classe embrassant plusieurs espèces ; chaque es

pèce se compose d'individus ne différant, en rien les uns des


autres, sauf au point de vue du nombre. Elle esl formée par

ce qu'on pourrait appeler la progéniture d'une Ame d'entre


les Ames célesles (nofoux samaouïa). Cette Ame céleste (dont
les individus humains sont les enfants spirituels), c'est ce que
19
— —

les Lalismaniste» nomment le Tibtï etiamm, la Nature Parfaite.


On prétend que cette Nature Parfaite est chargée de veiller sur

les âmes (individuelles de sa famille;, devoir dont elle s'ac

quitte, lanLôl par la voie des songes, tantôt par les suggestions

de l'instinct, tantôt par les inspirations du cœur. »

Nous devons considérer la ee Nature Parfaite » comme une

personnification, en partie mythique, en partie philosophique,


de l'Ame Intelligente. Leur identité ressort des expressions mê
mes d'ibn Khaldoun qui nous dit avoir consulté la première

en songe après avoir déclaré que les songes vrais sont procu

rés jjar la seconde. Or, le rôle de protecteur invisible agissant

sur nous par de sourdes stimulations internes que la théo


rie d'Elqazouini lui reconnaît, achève, ce me semble, de ca
ractériser la nature de l'Ame Intelligente d'ibn Khaldoun.

Quelle esl donc celle, puissance mystérieuse qui veille en

nous et sur nous pendant notre sommeil el dans les moments

de carence de notre raison, comme dans la première enfance,


dans la décrépitude de l'âge, dans l'idiotie, dans la folie, et
qui nous conduit, pour notre plus grand bien, en dépit de

noire volonté parfois, à l'aide de manifestations que nous

sentons en nous et. qui ne dépendent pas de nous, comme le


rêve, l'instinct, le pressentiment ? Si nous n'avons pas affai

re avec cette conception seolaslique musulmane à une enti

té purement imaginaire, nous avons quelque chance de re

trouver son pendant, son équivalent, son original ou son ré

sidu dans notre psychologie moderne.

Justement, nous voyons les psychiatres de notre siècle me

ner grand bruit sur une


trop
partie négligée jusqu'ici de
notre être psychique : l'inconscient, le subconscient, le pré
conscient attirent l'attention générale. Le Bouh âqel d'ibn
Khaldoun, à certains points de vue, rappelle le ee moi pro

fond », le moi d'en-bas », de Bergson dans son ee Essai sur

les données immédiates de la conscience (1889). Maeterlinck,


»

sans le connaître sans doute, lui a consacré un livre sous le

litre de « L'hôte inconnu ». Riche!, dans son « Traité de


métapsychique », l'a baptisé du nom de cryptestbésie, c'esl-

à dire sensibilité occulte. Gustave Le Bon, en 1917, dans son


ee Opinion et Croyance », le nomme ee l'inconscient biologi
que et, affectif » et signale en lui les sources de l'intuition, ne
différant sur ce point que par la terminologie de l'auteur ara

be médiéval.

Dans un livre récent, la « Divination » (chez Flammarion,


1927), le docleur J. Maxwell l'oppose, sous la dénomination
de conscience organique, à notre conscience personnelle et

constate sa supériorité dans les différentes branches de notre

activité intellectuelle. « 11 a été démontré, dit-il, que la mémoire

subconsciente élail infiniment plus riche et fidèle que la mé

moire associée à la conscience personnelle ; que l'imagina

tion de la conscience organique: était plus vive, plus riche,

plus colorée ; que son inlelligi'iiee n'élail pas moindre ; que,

dans le sejmmeil, dans l'inactivité appareille de la person

nalité, la conscience organique Irouvait des solutions cl des


combinaisons que n'avait pas découvertes l'intelligence de la

personnalité ; qu'elle connaissait plus de choses que la cons

cience ordinaire ; qu'elle était au couranl de l'état de tous


les organes et élait avertie de leurs troubles longtemps avant

que la sensibilité personnelle, ne les aperçoive ; que l'orga


nisme entier esl soumis à la conscience organique ; celle-ci

régit les nerfs des syslèmes cérébro-spinal et sympathique,

meut les muscles slriés aussi bien que les muscles lisses,
règle les sécrétions et les fonctions d'organes que la conscien

ce personnelle ne sent pas à l'état sain et ne peut jamais di


rectement régir ; enfin que le jugement organique est plus

sur el plus indépendant que celui de la personnalité, sauf

dans les cas pathologiques (lib. cil. p. 'î.Vi-51. »

En relation élroile avec tous nos organes et chargée de


veiller à leur bon fonctionnement, la conscience organique

est ee la base de la magie médicale » comme le dit J. Maxwell.


Il en esl ainsi pour les occultistes européens en général. De
même, pour les Maghrébins, le Rotih àqel établit le diagnos
tic, dicle l'ordonnance et révèle les secl'els de la médecine

folklorique, (liiez lex uns el les aulres, la ciovance populai

re a recours comme oracle de la santé à une faculté, sans

demie surestimée mais enfin bien réelle, de la nature, psychi

que de l'homme. Cependant, si le principe esl le même (et


sans doule l'est-il chez lous les peuples originairement), la
conreplion de ses modalités diffère, en raison de la divergen
ce des mentalités. Les Européens, fidèle-.-, aux méthodes scien-
'
21 ■

tifiques jusque clans leurs hypothèses, veulent voir dans la


conscience1
organique une enlilé, I ranscendanlale sans doute,
mais d'ordre biologique, qui dot! les renseignements répu

tés supi a-normaux dont elle l'ail usage à uni'


perception supé

rieure, el pourlanl naturelle, de forces également naturelles

échappant à nos sens, (lu la représenterait volontiers sous les


(rails d'un savait! qui dispose d'instruments perfectionnés

el dont la connaissance esl plus étendue que la nôtre sans

qu'elle appartienne pour cela au monde surnaturel. Les Ma


ghrébins au contraire, avec leur conception spirilualislo et

religieuse du monde, définissent leur Bouli dqel un esprit,


omniscient par nature, mais aveuglé d'ordinaire par les voi

les de la matière ; englué dans la corporelle, il perd conscien

ce de la vériié pour la retrouver dès qu'il s'en dégage ; d'es


sence angélique, il communique direrlenienl avec le monde

de l'éternelle vériié ; il perçoit celle-ci par l'intuition , com

me nous percevons le rayon du soleil par les yeux, rien

qu'en les ouvrant. C'esl par celle voie que, d'après la croyan

ce populaire, nous avons été gratifiés des différentes scien

ces et en particulier de la médecine ; m us les devons toutes


à la révélation des prophètes ou à la révélation de notre Ame
Inlellîgeiile, mais toujours à la révélation divine, conformé

ment à ecl aphorisme du Livre sainl (WTV, '|o) : « Si Dieu ne

donnait pas la lumière à l'homme, où la trouvera il -il ? »

Malgré leur origine céleste, les inspirations du Bouh tlqel

maghrébin nous paraîtront peut-être, au cours de l'exposé


que nous allons en faire, d'assez simples imaginations popu

laires el quelque peu puériles. Valaient-elles bien la peine

que l'on a prise de les recueillir ? Les médecins français ont

toujours dédaigné ("es chimères de la médecine cabalisti

ques cl se sont délomnés de ses superstitions en gens pressés

qui regardent vers le progrès.

Cependant, il n'est pas démonlré que l'empirisme afri

cain n'ait rien à leur apprendre, par exemple en psycho

thérapie, sur les mystères de la suggestion, du magnétisme

animal, cl d'autres f<nves ps\ chiques qu'entrevoit la science

moderne, Il_ faut considérer aussi la société maghrébi

ne comme la dernière; dans noire Occident, qui ait résisté

jus-
à la discipline scientifique ; nous avons pu y observer
22

qu'à nos jours, en pleine floraison, une science fondée, non

sur la logique rationnelle, mais sur la logique biologique,


moins sur l'observation que sur la divination : l'ethnogra

phe
y surprend sur le vif le fonctionnement de l'esprit hu
main à , un stade de développement intermédiaire entre la
vie sauvage et la vie civilisée. D'ailleurs la critique aurait tort

de sous-eslimer la documentation folklorique ; quoique nos


méthodes historiques n'en usent guère, les croyances popu

laires ne sont-elles pas aussi représentatives d'une époque


que les opinions de ses penseurs ? L'étude de la médecine

d'un peuple nous révèle sa conception du monde physique et

métaphysique. Le degré où s'élève la science médicale d'un


groupe présente une haute signification : comme elle a pour

objet la conservation du bien le, plus précieux, elle sait mo

biliser à son service toutes les ressources matérielles, intel


lectuelles et morales de chaque génération et, par suile, cons
titue un excellent, critérium de sa culture.

A ces considérations rationnelles qui justifient mon tra

vail, il me faut joindre le sentiment qui l'a inspiré. Comme


dit le proverbe arabe : ee le sentiment marche devant et les
raisons le suivent. » C'est avec une sorte de piété mélancoli

que que j'en ai recueilli les éléments. D'autres, à l'occasion


du centenaire de la conquêle, dressent l'inventaire des ri

chesses de l'Afrique du Nord, célèbrent les créations du génie

français, la renaissance spirituelle des Indigènes. Ils font bien


de saluer l'Algérie qui vient ; mais il est juste de rappeler le
Maghreb qui s'en va. Dans les musées, où l'on conservera jus
qu'aux ustensiles de leur cuisine, il y a place, pour les livres
où resleronl consignées les idées dès Vieux Turbans. Leurs
croyances évoquent leur physionomie bien aidant que peu-

venl le faire leurs rouvres d'art. Je voudrais que ma contri

bution fùl comme un moulage pris au lit d'un mort. Elle


prolongerait le souvenir d'une mentalité que la jeune généra-

lion renie déjà, mais qui avail son charme de naïveté, son
prestige historique, sein inlérèl humain, son harmonie d'adap
tation, el que nous aurons vue brutalement, Iraginuement
emporlée. avec le milieu anachronique qui la sauvegardait,
par l'irruption violenle de- la civilisation européenne.
Chapitre 1

LA MALADIE DEVANT LA THÉOLOGIE MUSULMANE

ee D'où nous viennent la maladie et la guérison ? demanda


à Dieu le prophète Moïse. —

De moi, lui répondit Allah. —

Que font donc les médecins ? —


Us gagnent leur pain et, entre

tiennent l'espérance dans le cœur du malade jusqu'à ce que je


lui ravisse la vie ou lui rende la santé. » Ainsi s'exprime

le théologien Elghazali dans son livre Ennaeih'a ,


d'après le
Au:hnl el Mndjalis (II, p. iG3).

Allah est le seul auteur du mal comme du bien pour l'or


thodoxie musulmane, La théorie dualiste de la religion per

sane a élé expicssément condamnée dans le Coran, ee Ils ont

associé les génies à Allah », x est-il dit (VI, 100). Le com

mentateur Elkhazin explique qu'il est fait allusion dans ce

passage au livre que Zardecht (Zoj'oastre) prétend avoir reçu

du ciel el qu'il a nommé le Zeiid. " Les Mages, ajoule-t-il, ont


professé'
que tout ce que le inonde, conlicnl de bon vient de
lezdàn, c'est-à-dire de la lumière el que tout, ce qui s'y trou

ve de mauvais vient, des ténèbres, c'est-à-dire d'Iblis. Us s'ac-

ceirdenl à enseigner que celui-ci partage


ave-,'
Allah l'adminis
tration de la lerre, de telle sorle que le bien relève d'Allah et

le mal d'Iblis. Allah, disent-ils, a créé la lumière, les hommes,


les bêtes de somme et celles de boucherie et Iblis est le créa

teur des k'-nèbres, des fauves, des serpents et des scorpions. »

Nous voxons dans la version musulmane de l'histoire de


Job un exemple des ruses employées par Iblis pour s'assurer

ce partage, ee Iblis se présenta aux yeux de la femme de Job,

Rahma, sous des dehors imposants et lui dit : << Job n'a élé

soumis à l'épreuve que parce qu'il ne s'est agenouillé que

devant le roi du ciel et non devant le roi de la ierre. —

Et
quel est le roi de la (erre ? demanda-t-e]le. —

C'est moi.
24
— —

Proslernc-loi seulement devant moi et je le délivrerai de ses

maux.

Je vais lui en demander la permission. » Quand
elle lui eut formulé sa demande, Job lui répondit : « Je le

donnerai cent coups de fouet pour ne lui avoir pas reparti

le' du el le reii de la terre ne font qu'un ! »


que roi ciel

Comment la créature pourrait-elle se poser en rivale du Créa


teur ? « Allah a confondu les Mazdéens impies en disant :

11 C'est moi qui ai créé (les génies). » Et lui associer un dé


contrel'raeteur est un blas-
miurge, un collaboraleur ou un

plième si abominable dans l'Islam que je n'ai trouvé sur

les lèvres des Mellid jiens. malgré leur propension à l'ani


misme, aucune de ces propositions de création double qui

expliquent, dans la plupart des folklores, la coexistence des


contraires moraux et solutionnent pour les simples le problè

me du mal en imputant son origine au Démon.


L'Islam réprouve la spéculation sur ce sujet, « J'ai créé,

fait-on dire au Dieu musulman, le bien et le mal. Tant mieux

pour celui que j'ai créé en le destinant au bien et sous la main

de qui je fais naître Ions les bonheurs. Tant pis pour celui

que j'ai créé en le destinant au mal et sous la main de qui

je fais succéder toutes les infortunes. Mais malheur et enco

re malheur à celui qui dit : ee Et pourquoi ? Et comment ? »

Ibn Messaoud a écrit : n J'aimerais mieux mettre un charbon

ardent dans ma bouche que de dire devant une chose qui

est : ee Plût à Dieu qu'elle ne fût pas ! », ou à propos

d'une chose qui n'est pas : e< Plût à Dieu qu'elle fût! » (Nozhat
elmadjalis, I, p. 091. Il n'y a pas eu de malfaçon dans la
création cl il n'y a pas d'injustice dans la conduite du mon

de.
C'esl un lieu commun de la lilléralure arabe que les actes

de la Providence ne doivent pas se discuter. Dans le Coran


36
(Voir le Commentaire d'Elkhazin, vol. p. 208), le récit

du voyage de Moïse et d'Elkhidr est le fondement de cette

idée el la place d'honneur que ee thème occupe dans le Livre


Saint en a fait un article de foi des plus répandus. Il esl

même passé en Europe ; c'esl ainsi que nous retrouvons la


légende coranique sous d'autres noms dans le Zadig de Vol-

laire. D'après la version musulmane. Moïse voxageant avec


doué'
...
orophèle d'immortalité, le seul qui est de Ions les
25
— —

temps, Elkhidr, voit celui-ci tuer un jeune homme d'une


grande beauté et, qui venait de leur rendre service. Moïse s'in

digne de lanl de cruauté cl d'ingratitude. Elkhidr lui expli

que que son étonnemcnl provient de ce que son espril n'a

que la connaissance du monde apparent (elilm eddàhar) ;


lui, Elkhidr, a l'intelligence du monde caché (elilm elbâlen),
ee II est vrai, dit-il au législateur hébreu devenu son élève,
que les parents de cet enfant se sont réjouis de sa naissance

el seront désespérés de sa mort. lié bien ! s'il avail vécu, il


aurait élé le meurtrier de ses père et mère. Ainsi donc, il
convient et il faut que l'homme les décrets de Dieu,
agrée

car ses décrets, même quand ils contrarient les préventions


du croyant, lui sont plus avantageux que ceux qu'il préfé

rerait. »

Aussi, le Vrai Croyant ne discute guère les décrets divins,


Il ne peut s'empêcher cependant d'attribuer une origine ou

une raison aux maladies qui le frappent. Dans son optimis

me religieux, il y voit le plus souvent le rachat de maux

plus terribles dont il était menacé, ou bien une expiation de


ses péchés, ou même une faveur spéciale de la bonté divine.
On croit communément qu'un petit malheur nous exempte

d'un plus grand. II suffi! d'observer les scènes de la rue pour

comprendre combien celte conception influe sur le caractère

des Indigènes el leur conduite. Une femme du peuple, chez

le fournier, ne trouve plus le pain qu'elle lui a porté à cuire.

Elle maudit son voleur : ee Puisse-t-il en manquer ! » dit-elle.


Soudain, elle s'apaise, elle se repenl en se rappelant le dicton
populaire : » Qui sait le malheur qui allait nous frapper ?
Dieu l'a transformé en une perte légère, dans sa mansuétude...

Si l'on brise un objel de prix devant son propriétaire, il dit


placidement : ee C'esl là une rançon
que'
Dieu nous fait payer »

ou bien : « Louange à Dieu pour cela et pour pis encore ». Lin

cafetier, rentrant de voyage, fait ses comptes avec le garçon

qui l'a remplacé, ee Voici 0,2,0 c. pour un verre cassé, dit


celui-ci. J'ai paxé
cinq francs d'amende pour avoir oublié

d'allumer la lanterne. » Le cafetier le chasse séance tenail

le, ee Tu devais de cinq sous, lui dit-il, pour


accepter la perte

prévenir celle de cinq francs. Dieu t'avait fait remise de ce

procès-verbal, cl lu n'as pas compris. » On se refuse à tout



26 —

dédommagement pour un ustensile prêté que l'emprunteur

a
casse',
mi perdu : on se eonlente de prononcer le souhait

consacré : ee Mejn Dieu ni sur nus enfants ni sur nos têtes

Allaho u mina inm la feluufM onu In felarqâb ! » Il faut en

tendre : « Mon Dieu, frappe-nous dans nos biens matériels au

lieu de nous frapper dans notre famille ou notre santé. Dé


tourne sur notre avoir les coups que lu destinais à nos per

sonnes ! »

De même qu'Allah commue la maladie en perle d'argent, il


nous condamne souvent à la maladie dans ce monde pour se

dispenser de nous châtier dans l'autre. La maladie est con

sidérée comme une expiation. Le Coran (M. Si) dit : ee S'il


l'arrivé quelque bien, il t 'arrive de Dieu. Le mal vient de
Le t'at-
toi. » Le commentateur explique : ee mal qui peut

teindre vient d'Allah, mais il n'en vient qu'à cause de tes


péchés, en manière de punition peur les fautes. » On lit
dans le Bond el akhiar, p. ioo : ee Quand les coups de lan
gue sonl
trop fréquents, dans un pays, Mlah envoie la pesle

y porter ses coups. » D'après un hadils du Prophète, ee si

le fidèle pèche souvent et qu'il n'y ait pas d'autre moyen

de lui faire expier ses fautes, -\llah l'afflige d'un deuil ou

d'une souffrance qui l'en absout. » De même la maladie

remplit le rôle de purge morale. « In musulman s'entête-

t-il dans le péché, a dit Allah, d'après le Nozhat ebnadjalis

(II, p. iQi), je lui inflige la torture de quelque infirmité jus


qu'à ee qu'elle l'ait purifié. » C'est là un des sept privilèges

que Mahomel, selon une tradition prophétique, a obtenus

d'Allah pour son peuple'. On Irouve (Cf. ibid. p. n)3), dans


les livres, des formules médicales données comme infailli
bles « à moins que la maladie soit une purgation des pé

chés heffiîra irildunouh. » Elghazali dit quelque part (Cf. ibid.


I, p. (io) : k Le corps de l'homme ce mnle trois cent soixante

articulations, de chacune desquelles il souffre dans la fiè


vre : chacune de nos articulations nous acquitte de nos failles
d'un jour » ; d'où il résulté qu'un jour de fièvre compense

une année d'erreur. <e On raconte, dil le même auteur (1. p.

!">(>), qu'Allah dépêche auprès du malade un ange qui lui


enlève'
le désir de manger, un autre qui lui oie celui de boi
re, un autre qui lui ravit le sommeil, etc. Quand Dieu lui
rend la santé, chacun de ces anges lui restitue ce qu'il lui a

pris, sauf celui qui l'a dépouillé de ses péchés, ee Mon Dieu,
dois-je les lui rapporter ? —

Non, répond Dieu, jette-les à la


mer. » Le Prophète a dit (cf. id. p. 5<j):« Allah déclare: Quand
j'ai envoyé à quelqu'un de mes servilcurs une souffrance qui

l'atteint dans son corps, dans ses enfants ou dans ses biens et

qu'il a subie avec


résignation, j'aurais honte au jour du Juge
ment de dresser pour lui la balance et d'ouvrir le registre de
ses péchés. »

Les meilleurs iraditionnistes rapportent ces mois du Pro


phète : ee Le croyant n'éprouve aucune fatigue, ni maladie,
ni souci, ni deuil, ni peine, il n'est même pas piqué par une

épine, sans qu'Allah l'absolve de ses fautes. Le malheur blan


chira le visage du malheureux le jour où les visages noirci

ront, c.-à-d. au jour du Jugement. » On a pu dire à ce sujet :

Dieu ne frappe pas deux fois le coupable. Il n'ajoute pas le chà-

timenl de l'aulre monde, à celui d'ici ; c'est ce que signifie

le mot de Mahomet : « Le fidèle, n'est pas blessé deux fois


pas le même caillou. » De là la formule de politesse couran

te qui se dit à tous ceux qui souffrent, en parlant de leur


mal : ee Que Dieu en augmenle d'autanl votre récompense cé

leste / Allah iaddem ad jerkoum. »

Ces croyances consolent les malades. « Une. femme avait

eu la jambe cassée, par la ruade d'un mulet. Des amies x in-

rent lui apporter leurs condoléances, ee Sans ces accidents et

ces épreuves, leur dit-elle, nous arriverions au jour du Juge


ment avec une comptabilité en déficit. » LIne autre, axant

glissé, tomba si malheureusement qu'elle se fit sauter un on

gle. Elle en riait cependant. Comme on lui demandait la


raison de son courage ee La perspective de la récompense que

j'en aurai, répondit-elle, m'empêche de sentir l'acuité de mm

mal (Cf. Nozhat el Madj. T. p. 5q). »

Les âmes jalouses d'une haute pureté morale bénissent la


douleur physique, comnif un moyen de sanctification. Le
Prophète a dit: «Quand le malade sort de sa maladie il est com

me le grêlon qui tombe immaculé et qui garde la limpidilé


du ciel (id. 56) ». Il attribue à la peste des conséquences mora

les qui la rendent souhaitable à ses yeux. « Je me réjouis de


yoir la peste sévir sur mon peuple. Elle présente deux avan-

28 —

lages : en premier lieu, elle confère à ses victimes le titre et

les droits des martxrs ; en second lieu, elle inspire à tous le


renoncement, aux choses de ce, monde. Les longs espoirs et l'as
surance de la sanlé gàlenl les cœurs (id. I. p. 109). » Les ma

ladies sonl pour le crovanl ce que sont les entraves pour la


bêle de somme. « Dieu veille sur le fidèle en lui envoyant le
mal, comme le père prend seiin de son enfant en lui assurant

ses bienfaits. Allah défend son serviteur, le croyant, contre

les joies du monde comme l'on défend le malade contre les


dangers de son appétit, (Rond el Akhiar, p. iô3j. »

El non seulement la maladie garde l'homme du mal, mais

elle lui vaul des a \ alliages mystiques inestimables. Tous les


aclcs cl les geslexs du malade lui sont comptés pour œuvres

meriloires. « Ses gémissements, a dit le Prophète, sonl des


« Gloire à Dieu ! » ses cris, des professions de foi ; chacun de
ses souffles vaut une aumône et son sommeil une adoration.

Quand il se tourne d'un flanc sur l'autre, c'est comme s'il

combattait l'ennemi dans le sentier d'Allah (id. I. p. 56i. »

Ces pieux exercices, lout involontaires qu'ils soient, sembla

bles aux macérations des anachorètes, l'élèvent à un haut


degré de puissance mystique. « La prière des malades a au

tant d'effet que celle des anges (ibid.). »


,

ee Le malade est l'hôte d'Allah, a dit Mahomet. -Aussi

longlemps que dure sa maladie, Allah. lui alloue chaque jour


les mérites de soixante-dix marlvrs de la foi. Quand Dieu
le délivre, il sorl de ses péchés aussi innocent que le jour
em l'a enfanlé sa mère. Ne vous inquiétez pas de l'entretien
de vos malades c'esl Mlah Très-haut qui les nourrit et les
abreuve (id. p. (il). .1 Ils approclienl de forl près leur hôle
divin, ei l'ne femme soufl'rail du mal de dénis el poussait des
cris. I ne voix se fit entendre : ee (lui n'est pas capable-
de sup-

poiler mes coups diu'l s'éloigner el renoncer à mon voisi

nage (id. (io). »

Lii maladie, pour une àme éprise de l'amour, divin, sérail


une faveur enviable. .< Allah inspira à Job celte pensée :
J'ai annonce''
à soixante-dix prophètes la récompense que je
réserve à celui qui suppeirlera ton mal avec résignation el

chacun d'eux a sollicité de moi la grâce de subir l'épreuve,


mais je ne la leur ai pas accordée; je le l'ai gardée en privilège,

ag

ile sorte que lu entendes cet éloge de toi dans ce monde cl

dans l'autre (inséré dans le Nous lui donné


Coran; : ee avons

la patience en apanage, (id. p. ». Dans le Roud el akhiar,


07)
p. io3, on lit : ee Moïse rencontra un jour, sur sa route, un

homme qu'il connaissait pour être un scrupuleux serviteur

d'Allah. Or cet homme avait eu la chair cl, les côles déchi


rées par les fauves, et ses entrailles étaient éparses sur le sol ;
Moïse s'arrêta étonné, ee Mon Dieu, dit-il, tu as éprouvé ton
serviteur de la façon que je vois iJ » Alors Allah parla à son es

prit : e< Cel homme m'a demandé d'atteindre un degré que

ses actes ne lui permettaient pas d'atteindre. En conséquen

ce
j 'ai décidé de le soumettre à celte épreuve pour épie je
puisse i'v, élever. » Le Prophète, a dil : ee Quand Allah aime

une homme, il l'afflige dans son corps, et quand il l'aime


d'un amour complet, il le sauvegarde. —

Et comment le sau-

vcgarde-t-il ? —

En ne lui laissant ni bien ni enfant. » Le


d'

malheur esl une grâce Mlah qu'il envoie à ses amis. « Aous
savez, dit le commentateur du Coran, Elklnizin, à propos de
Job (p. 270 du I. III de sou Comment.), qu'Allah accable
île maux les musulmans, les justes, les martyrs, les sainLs,
et que ces maux dont il les accable ne prouvent nullement

qu'ils ont encouru sa disgrâce ni perdu de leur mérite à ses

yeux, niais bien au contraire, qu'il veut leur faire une grâ

ce : c'est un bienfait qu'il leur accorde. »

La maladie ainsi conçue peut passer pour un signe de


distinction : elle témoigne de la prédilection d'Allah. « Une
femme se rendait auprès du Prophète pour demander le di
vorce, quand son mari se cassa la jambe en chemin, n Re
tournons, dit celle femme. Celui à qui Dieu veut du bien
esl éprouvé par lui. .l'ai vécu avec loi nombre d'années el il
ne t'est rien arrivé de fâcheux. J'en concluais qu'il ne l'ai

mait pas ; mais, du moment qu'il l'envoie ee malheur, je',

vois bien qu'il n'est pas sans affection pour toi. » Elghazali
raconte qu'Amar beu laser avant une épouse qui jamais n'é

tait malade, la répudia, et que le Prophète, songeant à épou

ser une femme d'une grande beauté, comme on lui dit que

sa santé ne s'était jamais démentie, crut devoir renoncer à


la demander (id. p. Go,). » La prospérité fait soup
physique

çonner une disgrâce spirituelle ; les défaillances de la santé



3o —

témoignent au contraire de la faveur céleste ; et une infir


mité incurable confère une éminenle dignité.
Dans la pensée du véritable musulman, la moindre in
disposition d'Allah. 11 y a impiété à murmurer contre
vient

elle, ee Un jour (l'archange; Djibril (Gabriel), étant auprès de


Mahomet, lui dit : Demande à Abou Bekr s'il esl guéri.

Etonné, le prophète interrogea Abou Bekr : Quelle est donc ta


maladie ? —

Je souffre des dents depuis sept ans,


répondit-

il. —

El pourquoi ne m'en as-lu jamais parlé ? —


Com
ment me serais-je plaint de l'Ami ? (id. p. 60). » L'Ami (El
hubih) est un des 99 noms du Dieu musulman. » Nul ne

s'afflige du malheur qui le frappe que celui qui doute de


Dieu. » (Rond el akhiar, p. i53). Ce mot nous indique la sour

ce du fameux fatalisme musulman. Il ne nous faut pas


y
.voir la preuve d'un tempérament particulièrement apathique,
quoi qu'il soit possible qu'il soit devenu une tendance héré
ditaire par un long exercice qui l'a fait passer dans l'incons
dans'
cient. Mais il faut en chercher le principe raisonné la
foi islamique : il se compose d'un tendre respect pour la vo

lonté de l'Etre qui est tout amour pour nous, d'un .abandon

complet à sa sagesse el de la conviction que sa sollicitude,

même par les voies tortueuses de l'épreuve, nous conduit tou

jours, en définitive, à notre plus grand bonheur.


Sous l'influence d'un fatalisme chatouilleux cerlains de
vols se feraient scrupule de repousser le mal que leur Dieu
leur envoie. Tel ce saint, qui, devenu aveugle, accomplissait

son pèlerinage à la Mecque. « Ta prière est toujours exaucée,


lui dit-on, pourquoi ne demandes-tu pas à Dieu qu'il le ren

de la vue
:' —
La volonté d'Allah, répondil-il, m'est plus chè

re que nies yeux (cf. Roud el Akhiar, p. 167"!. » L'orthodoxie


ccpcndanl ne défend pas de soigner ses maladies. « Le Pro
phète a dit : e( Serviteurs d'Allah, pratiquez la médecine, car

Allah n'a pas mis ici-bas une maladie sans lui joindre son

remède el sa guérison, exceptée une cependant. —

Et laquelle,
Envoyé d'Allah ? lui demanda-l-on. —
La désagrégation de

l'âge, répondit-il (Xozliut el madjalis, II, p. :i5). »


Comment,
si la maladie esl décrétée par Dieu, nous est-il recommande

de lui 1er contre elle et de demander à Dieu même qu'il nous

l'épargne, alors que tout ce qu'il a décidé doit nécessaire-



3i —

ment arriver ? ee Ln jour, j'interrogeai le Prophète, a ra

conté un de ses contemporains : ee Pensez-vous, lui dis-je, que

les charmes auxquels nous iccourons, les remèdes avec les


quels nous nous soignons, les œuvres-pies dont nous nous

prémunissons puissenl rien changer dans les arrêts immua


bles de Dieu ? —

Ils font partie eux-mêmes, répondit le Pro


phète, des arrèls de Dieu. » Le calife Omar a dit : " Nous
échappons au destin en nous réfugiant dans le destin. (Com
ment. d'Elkhazin, sourate de l'Aube. j» Allah est le seul princi

pe actif du monde : il est à la fois l'action et la réaction et

les phénomènes contradictoires eux-mêmes ne sont que des


manifestations variées de sa volonté unique.

« 11 n'est pas douleux pour l'homme intelligent que c'est

Lui qui rend malade .., dit Elkhazin, dans son commentaire

du verset 80 du chapitre IV du Coran. 11 esl invoqué dans


les amulettes, insjjirées par l'animisme le plus attardé, sous

les vocables de Mommiid et de Mochejji. qui valent aulant

qu'Auteur de la maladie et Auteur de la guérison. Cependant,


malgré Je dogme indiscuté, c'est une habitude du langage
extrêmement ancienne de distinguer des maladies venant du
ciel el d'autres d'origine terrestre. On lit dans les historiens
du lemps du paganisme qu'un roi du Vémen ayant juré de
de'
détruire la Mecque fond en comble, il lui coula aussitôt

du nez une sauie infecte. Les médecins se déclarèrent impuis


sants : ee .Nous
soignons, dirent-ils, les maladies de ce bas

monde, mais non celles du ciel. » Les livres de médecine (Cf.


Rond el akhiar, p. 96) rapportent gravement une anecdote

prétendue historique, ee Quelqu'un dit à Catien, le jour où la


maladie le terrassa : « Ne vas-tu pas te soigner ? —

Quand la
maladie vient du ciel, répondit-il, tout remède perd ses ver

tus. » Fidèles à la tradition, les femmes de Blida répètent le


dicton : <e Av ■ce les choses de Dieu, rien ne sert, ni rite de
ienfa' ma'

nouement ni remède Amr rebbi nui ah ta rbât la


doua. » On peut dire que le peuple divise les maladies en

deux groupes d'inégale importance : d'une part les mala

dies célestes qui portent le caractère de la vengeance divine


ou de la volonté d'Allah ; marquées du signe de la fatalité,
elles découragent toute résistance ; d'autre part, les mala

dies terrestres, qui ne sont pas nécessairement irréductibles


32 —

ni morlelles. Toul en reconnaissant en théorie qu'elles ne

peuvent, se produire sans la volonté de Dieu, qui en esl la cau

se première et l'auteur véritable icljd'ih, on les attribue effec

tivement à trois causes secondes (esbâb), agents subalternes

masquanl la Puissance suprême et la faisant souvent oublier,


mais signalés par le Livre Saint et par là consacrés : la nature,
les hommes et les génies.
Chapitre II

LA MALADIE ET LE MONDE PHYSIQUE

D'après les commentateurs du Coran (cf. Echcherbini), la


Tradition sacrée (la Sonna) rapporte que Mahomet dit à l'un
de ses Compagnons : ee Veux-tu connaître l'oraison la plus

efficace pour obtenir le secours de Dieu ? —


Sans doute. —

lié bien, ce sont les sourates : ee Dis^: Je me réfugie auprès

du Maître de l'aube, » et k Dis : Je me réfugie auprès du


Maître des hommes. » Ces deux sourates sonl descendues sur

Mahomet pour le délivrer d'un ensorcellement dont il avait

été victime. Emanées d'Allah, elles sont consacrées par l'usa


ge qu'en a fait son Prophète. De_plus, elles sont les deux der
nières du Livre Saint, et comme telles, les premières par les
quelles on commence à apprendre le Coran, suivant la mé

thode islamique ; elles doivent à celte circonstance d'être les


plus connues et de se trouver dans la mémoire de ceux qui

ont les moindres rudiments de leur religion. Il n'est pas un

musulman qui ne les connaisse sous le nom d'Auxilialrices,


ou de Préservatrices. Depuis treize siècles cl pour une popula

tion qui s'esL étendue au quart de l'humanité, elles sonl à la


fois la prière et l'amulette révélées par Dieu même pour que

nous nous défendions contre « la méchanceté de ce qu'il a

créé », suivant son expression. Innombrables sonl les êtres


humains qui oui cru à leur sujet ce que le Prophète en a

dit (cf. Nozhal el madjalis, II, p. 129) : ee Si vous les récitez,

il n'y aura dans le monde aucune chose qui ne s'écrie : Afon

Dieu, protège un Tel conlre le mal que je peux faire ! »

La première catégorie de ces choses malfaisantes, et, cons

cientes de leur malfaisancc, est constituée, si l'on en croit le


texte sacré, par le groupe des maladies provenant du monde

matériel, par opposition avec celles qui ont pour origine

3
-

3/, -

riiumanilé et celles que l'on attribue au monde des Esprits.


Mais ces maladies, que nous appellerions naturelles, nous sont

présentées en des ternies si éloignés de noire façon de parler

et, de penser que des explications sont nécessaires.

Dans la sourale CXIJ1, Allah recommande au fidèle cette

formule conjuratoire : <e Dis : Je cherche un refuge auprès

i'ii seigneur de l'aube du jour contre la méchanceté des êtres


qu'il a créés, notamment, contre ee
ghasiq ida ouaqâba ».

Kaxiinirski traduit : « contre la nuit sombre quand elle nous

surprend ; » Savarv: d contre les influences de la lune cou-

v l'île de ténèbres ».

Les commentateurs arabes du Coran admettent ces deux


sens et d'autres encore, n C'est un mot à plusieurs faces, dit
Echchcrb'mi ". L'une de ces significations nous a été fournie
par Aïcha, la femme de Mahomet, ee Le Prophète, a-l-elle
laconlé, regardant la lune, m'a dit : ee
Aïcha, implore la
protection de Dieu contre celle-là : car elle esl-
le ghasiq ida
ouaqatui de la sourate. » Il s'agit ici, continue le commen
tateur, de la lune quand elle s'éclipse, noircit el perd son

éclat, ou encore quand elle entre dans sou décroît, c'est-à-dire

dans la fin de son mois, moment dans lequel se parachèvent

les charmes qui ont pour but de frapper l'homme de mala

die »

sens qui se rapporte à l'occasion qui a déterminé la


descente de celle sourale. Ine autre tradition .est donnée par

Ibn Abbas :
Elghasiq est la nuit quand elle s'avance (ouaqaba)
avec ses lénèbres, venant de l'Est. On aurait appelé la nuit

Elghasiq parce qu'elle esl plus froide le jour, ghesq si


que

gnifiant aussi le froid. On nous recommande de demander à

Dieu sa protection contre elle parce que dans son sein s'égail

lent les afflictions de loulc espèce, alors que l'assistance de


nos semblables nous fait le plus défaut ; c'esl pour cela que

l'on dil que la nuit couvre le mal cl que l'on parle de la


traîtrise de la nuit ; en effet, quand elle esl épaisse, y pullu

lent les embûches, et de plus c'est sous son influence que le


maléfice s'achève. Ainsi le mal esl rattaché à elle pour la
raison qu'elle favorise son exislence en le dissimulant. D'après
une troisième version, il s'agirait dans ce passage des Pléia
des quand elles se couchent el disparaissent : on dit en effet

que les maladies se multiplient au moment de leur coucher



35 —

et sonl conjurées par leur lever ; c'est pourquoi on recom

mande de demander la protection de Dieu au moment où

« les Pléiades se couchent. »


Enfin, la quatrième interpré
tation nous montre dans le ghasiq l'espèce des serpents noirs

appelés asoued ; le mot Ouuqulia voudrait dire dans ee cas

frapper et piquer, ce qui esl en effet une des acceptions de


ce terme. »

En résumé, cet intraduisible ghasiq du Livre Saint em


brasse dans la complexité de ses significations traditionnelles,
les trois principales causes physiques auxquelles l'imagina
tion populaire a fait remonter les maladies : il désigne

les
astres et leurs influences néfastes ; puis,
■>"

les forces terres


tres mauvaises se donnant surtout carrière dans la nuit et

enfin les animaux malfaisants.

L'astrologie n'est pas pour les Musulmans une erreur pri

mitive dont le progrès nous a débarrassés, mais une science

perdue par l'humanité dans la décadence fatale qui l'entraîne


vers sa fin et celle du inonde. Ibn Abbas a dit : « L'obser
vation des astres était une des sciences attachées au prophé-

lisnie. Plût à Dieu que j'en eusse la connaissance ! On dit que

le premier qui s'adonna à l'astrologie et à ses calculs fut le


à lui. Mimoun ben Mahran dit Gardez-
prophète Idris, salut a :

vous de traiter les astres de menteurs ; leur interprétation fi


gurait parmi les sciences pratiquées par les prophètes (Roud
el akhiar, p. n). »
Aïcha, la femme du Prophèle a dit : « L'as
trologie faisait partie des prérogatives que Dieu accordait ja
dis à ses Envoyés ; mais aujourd'hui c'en est fait de celte bran
che du prophétisme. »

Les indigènes de l'Algérie ont gardé le souvenir de cette

laculté surhumaine, ils la considèrent, semble-t-il, com


mais

me du domaine de l'histoire antéislamique. On peut recueillir


dans la population de Blida quelques souvenirs assez confus

de l'illustre du Moyen-âge, El Maacher (cf. mon cha


astrologue

pitre VI de l'Enfance, sur le Diagnostic). Quoique le métier de

devin soit resté passablement en vogue parmi les gens de la

Mettidja, on ne trouverait, ce semble, personne qui se donne


pour astrologue : pareille prétention paraîtrait un anachro

choquant el même impie. Le folklore confirme ici l'ob


servation : la science des astres v est raillée chez nos contem-

36 —

porains. Dans un conte bien connu (cf. Enseignement de

l'arabe dialectal, classe de 5°, p. i3), l'art de prédire le temps


par les calculs astronomiques est ravalé au-dessous de l'ins
tinct du chien.

La croyance aux influences aslrales a survécu cependant

au personnage qui l'exploitait. L'action de la lune en parti

culier est généralement admise. Nombre de Bédouines, si l'on


en le bruit public, connaissent le secret de faire descen
croit

dre la lune dans une bassine d'eau ; et elles vendent cher cette
eau réputée pour les philtres amoureux et d'autres maléfices

(cf. Bévue Africaine,


299, p. 280). A Dellys, à Tizi-Ouzou,


les Canidies de ce genre sont en exécration comme autrefois

rhez nous les sorcières. On les accuse d'un crime rituel ; on

ne doute pas des vertus de leur eau de lune, mais elles doi
vent en acheter l'efficacité, dit-on, par le sacrifice d'un de
leurs plus proches parents. Les Arabes de la campagne autour

de Blida prennent la précaution de serrer trois ou quatre cier

ges, qu'ils ont allumés aux fêtes du Miloud (Noël de Mahomet),


en cas d'éclipsé de soleil ou de lune. Us prétendent faire ces
ser l'éclipsé en brûlant ces cierges sanctifiés et en répétant la
formulette : e< Par la baraka (la puissance transcendante) de
Noire Seigneur le Miloud cette éclipse prendra fin. Ebbaraket
sidna miloud iebt'el dak elkhsif. » Les femmes de Blida
hululent infatigablement et frappent leur mortier de cuivre

avec leur pilon transformé en battant de cloche ou de gong


pour la circonstance (cf. Coutumes, institutions, croyances,
p. 273, Mauguin, Blida, 1905).

Des tribus du Djurdjura ont observé un jeûne public de


trois jours pour conjurer l'éclipsé de soleil du vendredi 8 avril

1921. Les défaillances de la lune inspirent les mêmes terreurs


el peuvent provoquer les mêmes pratiques conjuratoires. Quand
il se produit une éclipse de lune à Douera, les hommes tirent
des coups de fusil, tandis que les femmes poussent des hurle
ments et font résonner les mortiers de cuivre en les frappant
de leur pilon. « Notreintention, disent-elles, est d'éveiller
les musulmans qui dorment, de peur que la mort les surpren
ne sans qu'ils aient prononcé la profession de, foi. » Mais ce

n'est là qu'un prétexte et une excuse inspirée par des scru

pules religieux. Elles espèrent chasser, en accomplissant ces


-37-

rites traditionnels, les influences pernicieuses de l'éclipsé qui

menace de détruire leurs récoltes, de décimer leurs troupeaux


et de plonger leurs maisons dans le deuil.
La science musulmane soutient la superstition populaire.

« On prétend, dit Elqazouini, (I, p. 27,) que les influences de


la lune s'expliquent par l'action du principe humide comme
celles du soleil par l'action de la chaleur... Parmi les phéno

mènes auxquels elle donne lieu, l'on cite ceux qu'elle provo
que dans les corps des animaux : ceux-ci sont plus vigoureux
dans les moments où la lune grandit et brille de lout son

éclat. Leur chaleur, leur sève el leur prolificité sont plus


fortes et l'idiosyncrasie du corps humain plus caractérisée ;
les veines sont alors pleines, mais, après celle période de plé

thore, le décroît, les corps s'affaiblissent, le froid prend


avec

le dessus ; la fécondité diminue ; les humeurs se cachent dans


les profondeurs de l'organisme et les veines se vident. Ce
sont là des faits tenus pour manifestes par les maîtres de la
médecine... On affirme aussi que ceux qui tombent malades

dans la première partie du mois lunaire ont le corps et les


forces plus aptes à repousser le mal, tandis que ceux qui le
deviennent dans la seconde moitié se trouvent dans l'état con

traire... Quand la plantation ou la conception coïncident avec

le moment où s'accroît la lumière de la lune, elles réussissent

mieux ; quand elles ont lieu au moment où la lune perd son

éclat ou quitte les hauteurs du ciel, les plantes sont lentes à


pousser et les grossesses sont tardives el, il n'est pas rare

qu'elles dépérissent ou avortent. »

Ces résultats merveilleux qui s'expliquent par des princi

pes physiques pour les savants sont l'œuvre d'une, puissance

vaguement anthropomorphique pour le peuple. La lune ne

s'est pas encore complètement dépouillée de sa divinité pri

mitive. Les mauresques lui adressent toujours des prières au

cours de leurs cérémonies magiques. En voici un exemple

connu sous le nom d'Incantation du mois nouveau. « Le


premier jour du mois lunaire, quand le nouveau croissant

doit paraître, la femme amoureuse le guette, une poignée de


semoule et une pincée de sel à la main. Dès qu'il se montre,

elle se tourne de son côté et récite cette formule : ee Bonsoir,


Croissant nouveau. —
Nous venons au devant de toi avec le

38 —

sel et la semoule. —

Salue notre Seigneur Mohammed, —


et

dis lui de m'envoyer une selle neuve,


avec des rênes de


fer, —

pour que je chevauche un Tel, fils d'une Telle, à mon

gré et selon mon caprice ! »

Les tolba de toute l'Afrique du Nord invoquent les noms

des Esprits lunaires dans leurs talismans écrits, et les livres


de sorcellerie imprimés ou manuscrits qui circulent entre
leurs mains ont vulgarisé les noms des bons et des mauvais

génies de la lune (cf. Ibn Elhadjdj, Cho. elanouar, p. 121, 122,


123). La coutume de personnifier la lune est reportée à Maho
met lui-même : au commencement du mois il l'apostrophait,
dit-on (cf. Roud elakhiar, p. 9/1) en ces termes : ee Croissant
de bonheur et, de bonne direction (3 fois), je crois à Celui
qui t'a créé (3 fois) ; louange à Dieu qui a emporté tel mois

et nous envoie tel mois. » En prenant soin de lui rappeler

qu'elle n'était qu'une créature et qu'elle ne pouvait préten

dre à usurper le nom de divinité, le Prophète lui reconnais


sait tout au moins une intelligence. D'ailleurs, dans la théo

logie musulmane, le soleil et la lune « sont deux musulmans

obéissants à Dieu et astreints à la corvée de leur course quo

tidienne » ; et dans le Coran on les voit accourir en esclaves

soumis à la voix de leur Maître. Même pour les Indigènes les


plus orlhodoxes, s'ils ont abandonné toute compétition sa

crilège Allah, ils n'ont pas


avec abdiqué leur personnalité.

Les étoiles, comme les plus grandes planètes, ont gardé

une physionomie anthropomorphique. Témoin ce charme

pratiqué en 1916 à Blida, à l'heure ee où les astres pointent

élans le ciel et se révèlent un à un » car c'est l'heure des in


cantations. C'était une formule employée pour se faire aimer.

I ee Salut à vous, gens des étoiles (ahl endjoum), tous tant que
vous êtes —

vous êtes une assemblée et je suis une brave fem


me sous votre autorité. —
Qu'un Tel, fils d'une Telle, ne

dorme pas du désir qu'il aura de moi avant de vous avoir

comptés,

ni avanl que des larmes aussi nombreuses que,

vous n'aient coulé de ses yeux,


ni avant d'avoir jeté sur

vous son mouchoir et de vous y avoir ramassés. —


Je vou

drais que vous vous rendiez auprès de lui. —


S'il est couché

faili's-le lever ; —

s'il est assis, faites-le sauter sur ses pieds ;


1 —
s'il est debout, faites-le monter à choyai, —
Avec vos ver-
-39-

ges, fouettez-le ;

laneez-le par dessus les pics ;


ne

l'aveuglez pas, ne le brisez fias ; mais posez-le entre mes bras


et garrottez-le avec les cheveux de ma lête. »

Les Indigènes qui se livraienl à ce genre de magie n'avaient

aucune peine-
à croire'
le comnienlalcur du Coran qui leur
montrait un ennemi de leur santé dans la constellation des
Pléiades ou dans la Lune Celles-ci leur paraissaient des puis

sances redoutables contre lesquelles Allah lui-même nous a

mis en garde ; el leur imagination conservait aux corps céles-

lestes en général une bonne part de la forte individualité dont


ils jouissaient dans les religions polythéisles des anciens âges.
De même que ses ennemis célestes, l'Indigène personnifie

aussi ses ennemis terrestres : ee sont tous ceux qui rôdent

dans la nuit, comme le dit le comnienlalcur du Coran. Beau

coup sont des êtres animés réellement, mais beaucoup ne

sont, à nos yeux que des corps bruts. Nous ne pouvons tous
les passer en revue. Nous nous contenterons de montrer que

les plus inorganiques, c'est à savoir les quatre éléments, prin

cipes constitutifs des choses et base de la médecine ancien

ne, le feu, l'air, l'eau, et la terre sont entre les mains de


puissances démoniaques qui rappellent, avec plus ou moins

de netteté, les salamandres, les sylphes, les ondins -et les gno

mes du syslème des Cabalistes.


Trois éléments sur quatre jouissent, en tant que causes de

mort, d'un privilège singulier : ils confèrent à leurs victimes

le 1 il i-e de martyrs de la foi. D'après les théologiens musul

mans, en effet, ee neuf sortes de personnes meurent chohadn,

c'est-à-dire témoins d'Allah el bienheureux : celui qui est

écrase'' sous des décombres, celui qui rend l'âme hors de sa

pairie, celui qui esl assassiné pour son argent, celui qui suc

combe à une maladie du ventre, celui qui péril de la peste,

celui qui se noyé, celui qui se hrt'ilc ; enfin la femme en cou

ches et le guerrier tombant dans la guerre sainte, surtout

sur mer. Nozhat el madjalis, I, p. 1.59. » Nous ne pouvons,

nous autres Européens, considérer que comme un accident

une mort occasionnée par l'air pestilentiel, par l'eau douce


cl salée, ou par le feu : comment peut-elle assurer à un mu

sulman les mêmes mérites que le sacrifice volontaire que fait


rie sa vie le soldat de Dieu ? Il semble bien que l'opinion veuf,

4o —

voir derrière ces éléments des agents intelligents et que les


victimes des Esprits rebelles lui paraissent devoir bénéficier de
la pitié et de la faveur de Dieu.
L'air a ses génies, surtout, il est vrai, malsain ou l'air agité ;
d'Eddirabi traite, dans
25"

le vent. Le Kitab el modjribal son

chapitre, d'un fléau terrible qui désole l'humanité et qu'il

décrit ainsi : ee Alors comparut devant Salomon un person

nage (cIicIl-Iis), haut de quarante coudées el large d'autant,


don! le corps était de feu el qui se frappait lui-même...
ee Corps igné, lui dit Salomon, je t'adjure de me dire qui tu
es. —

Je me nomme le Vent Rouge et la Grande Maladie.


Pour ce qui esl de ma fonction, lorsqu'Allah veut punir quel

qu'un de ses serviteurs dès ee bas monde, il me le livre,


ainsi qu'à mes suppôts. Allah a confié à mes soins quatre

cents maladies. »

Dans le domaine des pratiques populaires, on rencontre la


du vent, comme en médecine. Lorsque les
personnification

femmes de Blida font sécher leur lessive en hiver et qu'elles


craignent la pluie, et de même lorsque les mauresques d'Al
ger vannent sur leurs terrasses les fèves ou les haricots qu'elles

v iennent d'écosser et qu'elles veulent conserver pour leurs pro-

visions d'hiver, elles ont coutume d'appeler à leur aide des


quatre coins de l'horizon un personnage mystérieux qu'elles

nomment Hadrouq : ce mot peut se traduire par Effilocheur


ou Déehireur d'étoffes. e<
Hadrouq ;
Hadrouq ! disent-elles, toi
qui arraches l'arbre de ses racines / Hadrouq, hadrouq, in
guetta essedjra met» lah't. et nrouq. » Il n'est pas douteux
qu'elles invoquent ainsi un vieux génie du vent, dont cette for-

mulelle traditionnelle a la vertu de plier la fureur destructive


aux exigences de leurs travaux domestiques. Les vents ont

figuré, d'après le Coran, parmi les serviteurs de Salomon, au

même litre que les oiseaux, les b-éles terrestres, les génies et
les hommes, ee Vous lui soumîmes le vent dégagé dans son
essor et, courant partout où il voulait (Cor. NWVHI, 36.) »

Quand il décidait, que le lapis sur lequel il trônait (avec sa

cour el ses armées) se déplacerait avec vélocité, il ordonnait


à l'Aquilon (le venl El, àcif) de transporter ce lapis qui se ren

dait aussi prompt que l'éclair où il vendait... lit le- Vent d'Est
(le se tenait debout devant
çahti)
Salomon, el si quelqu'un

hl —

parlait, soit à l'Orient soit à l'Occident, ce vent, portant les


paroles prononcées, les faisait arriver à l'oreille de Salomon
(Badaïa ezzohour, p. ifi8). » D'après un dicton populaire fondé,
m'a-t-on dit, sur les commentaires du Coran, ee les vents sont

retenus par Salomon ; s'il ne les maîtrisait pas, ils tueraient

tout le monde. Us les tient enfermés dans les armoires aux

vents (Khezuïn larialt'), ou comme nous dirions, dans leurs


garages. L'expression laisse supposer une conception naturalis

te plus proche de la réalité que de la forme humaine. Mais plus

souvent on parle des vents comme d'une tribu de génies. Dans


le Nozhat el Madjalis, il est dit que les vents sont gardés par

70 Anges faisant office de geMiers. Dans la cosmographie

musulmane, ils ont une patrie, ee Allah a permis à Mahomet


de contempler les merveilles des Sept Terres au cours de
son Ascension nocturne : la seconde terre est l'habitat des
vents <>.

Le folklore de l'eau et ses observances fourniraient des vo

lumes el les pratiques auxquelles donne lieu un point d'eau


quelconque sont innombrables. Au lieu d'une énumération

fastidieuse, qu'il nous suffise de peindre une scène dont on

peut être tous les jours témoin dans la campagne. « Les


mauresques de Blida ne passent jamais près d'une des nom

breuses rigoles, qui arrosent leurs jardins, sans prononcer le


nom d'Allah et beaucoup de campagnards partagent avec elles

cette habitude. La femme qui approche d'une séguia récite

la formule suivante : ee Au nom d'Allah le Clément, le Mi


séricordieux. Allah ! Allah ! ô vous, Maîtres de la séguia, je
vais vous enjamber, ne nous faites pas périr ; voyez, je passe

allègre,joyeuse, je n'éprouve ni dépit ni colère. » Les génies

des eaux frappent, croit-on, impitoyablement ceux qui trahis

sent de l'humeur en leur présence. Quand les mauresques

sonl en troupes et (pie l'une d'elles pleure ou montre de l'irri


tation, ses compagnes ne la laissent pas enjamber une rigole

d'eau courante, ee Ne passe pas, supplient-elles, laisse se cal

mer les nerfs. » Si l'eau qu'elle doit franchir est souillée, le


danger n'en est que plus grand : les djanns en sont mécréants

et ne pardonnent pas. »

En somme, tout endroit où se montre l'eau, même le bas


fond où sa présence se révèle par une herbe plus verte, est
— —
.'12

réputé un lieu chaud mystiquement skhoun ; et c'est un

lieu d'horreur sacrée medreh rouh fih. On croit très commu-

nénlent qu'un nombre infini de maladies sont l'œuvre de ces

personnifications de l'élément liquide.


Le feu esl en relation intime avec les Esprits du mal. Ibn

Elhadjdj, dans son Kitab chômons el anouar, p. 98, nous

dit que « certains démons habitent près du feu, par la rai

son, ajoute-t-il, qu'ils en ont tiré leur origine première » :

en effet, d'après une croyance assez répandue, les anges ont

élé créés avec la flamme bleue, les génies avec la flamme


rouge et les démons avec la flamme fumeuse. Dans la partie

Nord-Ouest de la Mettidja, chez les Hadjoutes et aux environs

de Tipaza, on expose sur la pierre du foyer (menceba) l'of


frande rituelle que l'on croit devoir aux « Maîtres de la mai

son (moualin eddar) ». A vrai dire, on ne se juge pas tenu à


leur faire goûter la maigre pitance journalière ; mais, quand
on ee fait un medda (repas de gala) », c'est-à-dire quand le
maître a rapporté de la viande, voire une simple tête de mou-
Ion grillée ou des tripes, la piété et la prudence obligent la
ménagère à en déposer un morceau tout préparé sur la pierre

centrale du Kanoun. Les indigènes disent : ee C'est le souper

des gens de la maison (achat nas elbit), entendez c'est le re

pas des génies domestiques qui leur est offert par l'intermé
diaire des génies du foyer ; ils doivent être servis avant les
maîtres humains du gourbi. Dans tous les de Blida,
environs

les jours où la ménagère prépare des bagrir (crêpes) ou des


meârek (galettes au beurre), elle croirait offenser, et bien
témérairement, les génies, si elle ne plaçait un peu de cette

friandise sur la pierre du foyer, en précisant, dans son esprit

son intention de l'offrir en oblation aux « Maîtres de la Mai


son ... Des légendes localisées el datées entretiennent chez

les femmes le de' ces vieilles


respeel pratiques.

Le feu du foyer est personnifié dars la famille primitive

indigène sous le nom de Cheikh elkanoun, 'le Vieux de l'àtre,


et sous la forme d'un petit vieillard, haut d'une coudée, avec
une longue barbe blanche, qui joue de forts méchants tours
à ceux dont il veut se venger. On peut consulter sur ce sujet

l'article consacré à celle classe de génies dans la Bévue Afri


(n° 3°
caine 3 15 , trimestre 1923) ; l'on y verra que le feu

43 —

des fours à pain a élé aussi le siège d'Esprits malins jusqu'au


jour où Sidi Iacoub Elmansour les en a chassés cl que l'on
connaît encore el redoute des génies de l'oudjac, c'est-à-dire

du foyer des cafés que l'autorité de Sidi \hsan Ech-


maures,
chadeli, le saint patron de la confrérie des Chadelia, a pu exor

ciser, mais n'a pas réussi à faire oublier.

Des quatre éléments, la lerre semble celui dont le concept

s'est le plus rationalisé et le plus vidé de ses principes mys

tiques. Cependant, on entend parfois les vieux agriculteurs

murmurer des salamalecs en pénétrant dans un champ ou

dans un lieu clos. Plus souvent, ils saluent, mentalement au

moins, le saint dans le territoire duquel ils entrent. J'en ai

vu boire une gorgée à la première source, ou mâcher un

brin d'herbe arraché sur la limite d'un pays nouveau, non

pas, comme nous le croire, par soif ou fantaisie,


pourrions

mais en vue de la baraka, dans une intention propitiatoire :


ils pensaient par là communier en quelque sorte ou nouer un

lien d'hospitalité avec la puissance de l'endroit. On lit dans


le Roud el akhiar, p. 100 : ee Celui qui, en arrivant dans une

région, prend une poignée de sa terre el l'absorbe, après


l'avoir détrempée dans de l'eau prise dans le même lieu, est
immunisé : il ne saurait contracter les maladies contagieuses

qui peuvent y régner. »


Eddamiri, (Haiat elhaiouan, I, p. 22).

dit : « Quand le Prophèle était en voyage et que la nuit sur

venait, il prononçait ces mots : 0 Terre, mon Dieu et le tien

est Allah. Je prends Allah pour protecteur contre ta malignité

et contre la malignité de ce qui est en loi et contre la mali

gnité de ce qui a été créé en toi el contre la malignité de ee

qui marche sur toi. Je prends Allah pour protecteur contre

le lion et contre l'asoued, contre le serpent et le scorpion el

contre celui qui habite ce pays, ainsi que contre le Père et

ci'
qu'il a engendré. » L'auteur expliepie : ee celui qui habite
le pays, c'est le djinn (le génie du lieu), et l'on dit que le

Père et ce qu'il a engendré, c'est Iblis et les démons ».

On a remarqué sans doute dans celte prière du soir de


Mahomet que celui-ci demandait à Dieu de le protéger contre

Vasoued ; et l'on a reconnu le monstre auquel ferait allusion,


d'après des commentateurs, le ghasiq de notre texte sacré,

Gomme nous l'ayons fait pour les quatre éléments et la nuit,


44 -

pour les Pléiades et la lune, il nous faut expliquer les idées,


assez extraordinaires pour nous, que les musulmans attachent

à ce nom.

Si nous consultons le naturaliste Eddamiri, nous voyons

que l'asoued, qu'il appelle asoued sâlekh (le Noir muant),


est un reptile de l'espèce des vipérides, que le Prophète a jugé
des plus dangereux, puisqu'il a permis de le tuer même au

cours de la prière. Mais là se bornent les renseignements réa

listes que nous possédons sur lui : les autres détails le ran

gent parmi les êtres fabuleux. Une des légendes, qui le con

cernent et qui remplissent l'article du zoologiste arabe, nous

représente l'asoued comme une incarnation du péché ; il se

loge près du cadavre d'un marchand malhonnête, au fond


de sa fosse ; une autre en fait la matérialisation de la malé

diction publique poursuivant un homme dont la tribu avait

à se plaindre ; une autre le bourreau exécuteur des sentences

divines. Il joue un rôle dans la vie merveilleuse du Prophète.


«L'Envoyé de Dieu, raconte Ibn Abbas, un de ses contempo
rains, s'étant un jour retiré à l'écart, à l'ombre d'un arbre,
avait ôté ses chaussures. Il en avait déjà repris une, lorsqu'un
oiseau survint, enleva l'autre et se mit à planer dans les airs.

On vit alors un asoued glisser et tomber du soulier. » Voilà,


ditMahomet, un miracle qu'Allah produit en ma faveur. Mon
Dieu, garde-moi de la méchanceté de ce qui rampe sur le
ventre, de ee qui marche sur deux pieds et de ce qui marche

sur quatre. » Dans ce cas l'asoued n'était autre qu'un de


ces ennemis de Mahomet qu'Allah nous a signalés dans son

livre comme autant ee de démons d'entre les hommes et les


génies » qui s'acharnent à persécuter chacun de ses pro

phètes.

De l'ennemi de Mahomet, les exégèles musulmans n'ont

pas eu de peine à faire l'Ennemi du genre humain. Us y


étaient poussés par la tradition sacrée el le Livre Saint, ee L'ini
mitié déclarée entre le Serpent et l'Homme es! chose notoire,
dil Rddamiri » (llaïal el baïouan, T. p. 2.V7). Le l'rophèle a d'il:
« due Dieu le préserve de vos coups et. vous sauve des
siens ! » Allah a prononcé cet arrêt (au couple humain et
Descendez.'

à son Tentateur, en les chassant du Paradis : »

Vous serez l'ennemi l'un de l'aulre (Coran, VU, iS. » L'asoued



45 —

était le plus noir et le plus terrible des reptiles, le plus re

présentatif de son espèce ; de plus, presque purement légen

daire, inconnu hors du lledjaz, son nom ne vit que dans la


langue et la littérature sacrées, excellente condition pour

s'imposer comme symbole ; il n'est pas étonnant que les com

mentateurs l'aient transformé de bonne heure en une sorte

de génie des maladies. Réunissant en lui toutes les puissan

ces malignes de la nature et particulièrement ses forces mor-

bifiques et léthifères, l'asoued, la noire vipère des sables du


lledjaz, est devenu pour les Vrais-Croyants le Dragon du mal,
que connaissent presque loules les religions.

Résumant noire commentaire du commentaire du Coran,


nous pouvons traduire le mystérieux ghasiq du Livre Saint
par ee la sombre méchanceté de ce monde». En effet, les au

teurs musulmans lui assignent quatre synonymes, qui sont la


Lune défaillante, la Nuit menaçante, les Pléiades à ileur coucher
et le serpent Noir ; nous avons expliqué que ce sont là autant

d'expressions figurées traditionnelles derrière lesquelles il nous

faut voir les forces malfaisantes de la nature. Celles-ci ne

sonl pas pour la mentalité mystique des agents purement

physiques, soumis à des lois immuables, qui en font des abs


tractions difficiles à comprendre. Les Indigènes les conçoivent

comme des entités douées d'intelligence, de volonté et de


passion. Les maux qui attaquent l'homme ne peuvent être
que des Esprits cachés sous la forme matérielle.

Cependant, celle théorie populaire ne doit pas être étendue


à toules les mcnlalilés indistinctement. Le commentateur du
Coran que nous avons suivi écrit à ce sujet : ee Le mal est de
deux espèces : il est volontaire (ikhliari) quand il vient de
l'être raisonnable (l'homme) ou des autres animaux : telles

sonl l'impiété, l'injustice, la morsure des fauves et la piqûre

des bêles à venin ; et, quelquefois, il est inné (labidi,


c'est-à-dire inconscient el mécanique), comme l'ustion du

feu ou l'action léthifère du poison. » Tous les Indigènes ad

mettent la coexistence de ces deux sortes de maux, seulement

ils diffèrent beaucoup entre eux par l'étendue du rôle qu'ils

attribuent à l'une et à l'autre des deux catégories. Les esprits

cultivés et modernistes font une plus large part dans la créa

tion aux lois du déterminisme ; ceux qui sont encore incultes


- 46-

et comme prêscientifiques, les ruraux, les femmes, les supers

titieux, tous ceux en un mot qui dans notre siècle restent les
gardiens de la tradition maghrébine, ont une tendance à ex
pliquer les phénomènes naturels en général, et ceux d'ordre
nosologiquc en particulier, par les imaginations de l'animisme.
Chapitre III

LE MAL ET LA MAGIE ÉVOCATOIRE

La Kahina

Apres la formule qui nous protège contre les maladies pro

venant de la nalure, le Livre Saint nous fournit celle qui nous

défend contre les maléfices de nos semblables. Allah invite le


croyant à les écarter en disant « Je cherche rm refuge auprès

du Seigneur de l'Aube.., contre la méchanceté de celles qui

soufflent el crachotent sur les nœuds magiques (Coran, ch.

CXIII, verset 4). »

Les commentateurs nous ont conservé l'explication de celte

expression bizarre en nous rapportant en détail les circonstan

ces dans lesquelles sonl descendues du ciel les deux sourates

préservatrices.

Entre autres relations de cet événement, on lit dans le com

mentaire d'Echcherbini : ee Le Prophète se plaignait depuis


quelques jours d'une indisposition, quand l'ange Gabriel vint

le trouver. <e Un juif, lui dit celui-ci, t'a jeté un sort ; il a noué

à ton intention des nœuds qui se trouvent dans tel puits. » Le


Prophète y envoya Ali, qui les retira du puits. Mahomet les
dénoua, et, à chaque nœud qu'il défaisait, il éprouvait un sou

lagement, tant qu'enfin il se leva comme s'il avait été déli


vré d'une entrave. On rapporte que le charme était caché

sous une grosse pierre, dans l'intérieur du puits. En soule

vant la pierre, l'on trouva une spathe de palmier contenant

une louffe de cheveux du Prophète et des dents de son peigne.

On dit que le tout était entouré d'une corde à boyau portant

onze nœuds ; l'on dit y étaient


aussi que des aiguilles piquées.

Alors Allah fit descendre les deux sourates, lesquelles contien

nent onze versets, à savoir la sourate de l'Aube cinq et celle


des Hommes six ; et Mahomet se mit à réciter chacun des
48

versets en dénouant un nœud ; et, quand il eut délié les onze

nœuds, il se dressa, alerte el dispos, comme s'il avait rom

pu des liens. »

Telle fut, d'après les historiens, l'occasion célèbre dans


l'Islam qui détermina Allah Très-haut à dénoncer à ses ado-

raleurs les dangers que leur font courir « les souffleuses ».

Ce féminin, d'après certains commentateurs, désignerait les


filles du Juif Lebid, le jeteur du sort, car ce seraient elles

qui auraient causé la maladie du ProphèLe ee en nouant des


nœuds, en prononçant des incantations et crachotant des
sus ». Mais d'autres théologiens, également orthodoxes, éten
dent le sens de l'expression à tous les enchanteurs indistincte

ment, ee II s'agit ici, dit Echcherbini, des femmes, des âmes


» Nos sorcières historiques
(nofous), des réunions de sorciers.
ont passé à l'état de types. Elles représentent toutes les es

pèces de ces personnages surhumains qui, selon la définition


du commentateur, ee par de certaines paroles et de certains

gestes réalisent des phénomènes extranaturels ».

Comme dans tous les pays, ils se partagent, au Maghreb,


en deux grandes divisions : d'une part ceux qui s'appuyent

sur la puissance magique de l'âme humaine et mettent en

œuvre les ressources de la magie naturelle ; nous les étudie


rons ultérieurement ; d'autre part, ceux qui emploient les
procédés de la magie évocatoire et appuyent leurs maléfices

sur la collaboration d'êtres surnaturels qu'ils savent plier à


leur service.

On distingue ceux-ci entre eux par la nature de la puissan

ce supérieure sous la protection de laquelle ils se rangent.

Les uns se réclament d'Iblis et des légions infernales : on

les connaît sous le nom de kahina ; les autres parlent cl agis

sent au nom d'Allah : ce sont les oualis. Beaucoup se disent


obéis par des génies, en particulier la découchas. L'art de
commander aux anges en se servant du Coran a donné nais

sance à une profession, celle, d'i,[q<tch. Bref, les Maghrébins


puisent leurs maléfices à quatre sources placées sous le pa

tronage d'autant de ces enlilés surnaturelles qui peuplent

leur imagination : les démons, les saints, les anges, el les gé

nies.
-49-

Les Indigènes définissent leurs kuhinas des ennemies d'Al


lah (adouat Allah) c'est-à-dire des femmes impies, restées

payennes, ou en révolte contre l'Islam el se détournant de


Dieu pour se vouer à Iblis. La filiation qui les rattache aux

ensorceleuses de Mahomet se marque par leur nom d'origine


hébraïque (Racine : k h n), leur haine pour la religion mu
sulmane et leur caractère légendaire. Bien rare sans doule est
ce personnage salanique dans la société maghrébine actuel

le. En revanche, il vil intensivement dans le folklore du pays.

Il y forme le centre d'un cycle considérable de récits tra

ditionnels d'apparence fort ancienne. Dans la seule région de


Blida il nous a élé facile de recueillir de nombreux spéci

mens île. sa légende : nous avons sous les veux près de deux
cents pages de documents que nous croyons devoir résu

mer.

La tradition recommande une méthode pour s'élever au

pouvoir de la kahina ; celle méthode est connue sous le nom

d'islidrudj . qui veut dire escalade, ou encore ascension par

échelons jusqu'au ee degré d'Iblis (derdjei Iblis) ». Systéma


tisation du satanisme musulman, l'islidràdj impose, dans le
domaine moral el physique, le con trépied des injonctions
divines : celui qui le pratique se plaît à braver les comman

dements d'Allah dans l'intention de complaire à Iblis et de


s'attacher ses services avec sa faveur. Nous avons donné dans
notre chapitre du Diagnostic quelques détails sur celte disci
3e
pline (Bulletin de la Société de Géographie d'Alger, trim.

1926) ; voici des documents nouveaux que nous tirons de nos


légendes relatives aux sorcières.

ee Que peut être celle femme ? dit un sceptique en parlant

de la kahina Mouda'lal. L'avez-vous jamais vue faire ses ablu

tions canoniques ou prier ? Elle ne prononce pas le nom

d'Allah ni du Prophète. Elle ne se lave pas le visage ; l'eau


ne louche pas ses mains. Nous l'avons surprise à violer le jeu
ne du Ramadan el, elle nous a dit que les saints d'Allah l'y
avaient autorisée. Elle ne connaît pas la joie que l'on ressent

le jour de la grande Fêle el se refuse à échanger le baiser


de paix que les musulmans se donnent à cette occasion. » Des
calus aux rotules d'une autre de ces sorcières trahissent sa
-èo-

religion secrète : elle a les jambes déformées à force de s'age

nouiller devant les croix. » Son impiété se complique d'hy


pocrisie el de sacrilège. Elle s'affuble généralement d'un caf

tan vert et d'un turban vert comme les chérifs, et porte, au


lieu de collier, un immense chapelet dont les grains sont de
la taille d'une figue-fleur en bois des Indes ou en musc

de devant les
massif. « Eddekna, la Noiraude, affectait prier

saints d'Allah el les quittait pour aller dérober aux morts

leurs linceuls. »

L'impureté physique joue un rôle décisif dans l'istidrâdj.

Un adage dit : ee La propreté est la chose de Dieu, la saleté

celle du Diable. » Nous avons vu dans le chapitre du Diagnos

tic déjà cité, que le corps humain plongé jours duT


quarante

rant dans l'ordure devient le séjour d'élection du Malin Es

prit. Dans nos légendes sur les sorcières nous voyons des
excréments servir au baptême d'une kahina. ee La vieille Da'-

dou'a donna l'ordre à la petite Da'a'la de ramasser toutes les

ordures du jardin. Une nuit elle se mil à la fumiger avec

ces immondices ; la main sur la nuque de l'enfant, elle lui


plongeait la figure dans le flot montant des fumées, en mar

mottant des incantations ; et Da'a'la se trouva le lendemain


toute différente de ce qu'elle était ; l'habitude de son corps

et son aspect étaient transformés. » Elle était baptisée sor

cière.

Celle répugnante discipline qui détermine la possession

doil èlre continuée si l'on veut conserver l'état recherché.

k 'l'ouïes les kahinas une, fois parvenues au degré d'Iblis uri

nent debout, de manière à salir leurs vêlements. Un homme


ou une femme quelconque qui s'astreint à celle pratique arri

ve à incarner le démon (islebles) ; ou devient au moins sujet

aux visions ou aux songes diaboliques. Dans un livre qui cir

culait à l'époque dans les mains des Blidéens, l'Imtihan fi

khoroudj elboul min éllah'am, ou Traité critique sur la mic

tion, on lisait que, lorsqu'un homme s'est éclaboussé par sui

te de miction en station, les souillures de sa chair ne peuvent

èlre enlevées ni par l'étuve ni par le savon, à la différence de


ses vêlements que de l'eau et du savon suffisent à nettoyer ;

seule le sueur peut l'en laver, la sueur que son corps émettra

5i —

en suivant un enterrement et en portant le brancard funérai


re. La kahina cultive ce moyen de tenir en état de grâ

ce infernale ; cl cette habitude la trahit souvent dans les lé


gendes. « Quand Dieu voulut démasquer la sorcière Alqa, il
permit qu'une petite fille la vît se laver la figure avec son uri

ne et la dénonçât aux femmes du douar. »

Le tabac, d'après certains témoignages, serait en particulier

honneur auprès des sorcières maghrébines. Volontiers, dit-on,


elles prennent une prise. Mais celle expression, comme beau

coup d'autres dans leur langage, esl détournée de son sens ha


bituel. En réalité, elles ne prisent, ni ne chiquent ; encore
moins fument-elles ; brûler du tabac sérail sacrilège. Elles
assimilent leur herbe favorite par intromission directe, l'ab
sorbant de la manière dont, en gynécologie, ou use des ov ti-

les. 11 paraît que l'on trouve parfois cette mode parmi les
vieilles femmes de Blida ; mais, pour celles-ci, elle n'est

en relation avec aucune discipline mystique. Les kahinas la


pratiqueraient au contraire comme un rite professionnel. Elles
croient plus fermement que leurs contemporaines à la légen
de qui veul que le tabac ait été créé avec l'urine du Chitan.
Elles se souviennent mieux aussi de la prohibition dont il
a élé anciennement frappé en terre d'Islam et dont les mara

bouts cl les zaouïas des campagnes ont gardé la tradition jus


qu'à nos jours. Dans leur résolution de révolte systématique

contre la loi divine, elles comptent son excommunication et


son origine diabolique pour des titres le recommandant à leur

dilection.
On croit que J'islidradj ne confère qu'une possession tem

poraire et précaire. Lui effet, celle-ci ne dure que quarante

jours comme sa préparation. C'est un ressort dont le temps


de détente égale le temps de montée. L'endiablé peut s'exor

ciser lui-même, s'il renonce à sa dièle impie. Son consente

ment n'est pas absolument nécessaire, car on peut chasser le


démon qui est en lui par une sorte de désinfection forcée. Ainsi
quand la pluie manque, on expulse le diable de, la sécheresse

qui s'enlête dans l'âme du marabout, en plongeant celui-ci

dans l'eau. Ma légende de Moudalat me fournit le détail de la


de libération. hakim la ka-
cérémonie eeLe (exorciseur) garrotta
Û2

hina à l'aide de ses enchantements. « Jette ton bâton, » lui dit-


il, (toute sorcière a une eukkaza ou crosse-sceptre comme les
marabouts et les prédicateurs des mosquées). L'enchanteur
formule le bâton flamba, dit-
prononça une et ee
Apportez-moi,
il aux assistants, des vêtements neufs. » Moudalat se lava et re

vêtit ces habits neufs, ee Demande pardon à ton maître souve

rain. Fais acte de contrition. Je veux que tu maudisses Iblis


mille fois. Prononce la prière qui chasse le démon. Je veux

que tu apprennes les rites de l'ablution canonique. » Après


quoi, elle déclara ee qu'il lui semblait sortir d'une chambre

noire ; elle se réjouit comme un aveugle qui retrouve la


vue. »

A côté de ces démonicoles qui prennent ou perdent leur


pouvoir surnaturel à volonté, on dislingue des kahinas par

accident. La malédiction d'un saint peut livrer au démon


une imprudente. Sclh'a moulât essebh'a ayant jeté des pier

res à un solitaire de la forêt qu'elle accusait d'avoir fait dis


paraître son père, se voit transformée en sorcière, après cet

arrêt tombé de la bouche de l'ermite, qui était un Ami de


Dieu (habib rebbi) : « Nous la ferons entrer dans la bande
d'Iblis (h'isb Eblis), à qui elle obéira et qui lui obéira. »

Souvent l'âme de l'enfant paye pour une faute de la mère.

La femme d'un fournier refuse un petit pain à un boudali


(fou sacré), celui-ci l'écume aux lèvres, lui crie en courant :
ee Que ta fille soit la JVIère aux
piqûres, qu'elle absorbe le poi
son des reptiles el des vipères cornues. » L'expression du saint

homme resta le surnom de la Cheqqâba Mouledghât lakoul


semm elh'noucha oullef'ât. Une sorcière inconnue vint en

effet cracher sept fois dans la bouche de la femme visée par

cette imprécation et elle mit au monde un de ee ces fléaux de


Dieu ».

La possession peut se transmettre par hérédité. Aziza bou


h.omoun était fille d'une autre sorcière, Habboula. Adoptée
dès l'enfance par un paysan naïf, elle apporte chez son bien
faiteur la méchanceté innée et l'art infernal de sa mère et jette
le trouble dans la région de l'Abziza.
La démarcation entre le monde des esprits et celui des corps
la*
n'existant pas dans croyance populaire, souvent la sorciè-

53 —

re est définie une djannia méchante et mécréante, incarnée


et emplissant une mission diabolique ou exécutant quelque

vengeance sous la forme humaine. Allai jardinier des Oulad


Sultan, à Blida, avait l'habitude de piocher au clair de lune ;
les génies de vieux oliviers sauvages du voisinage', axant l'ap
parence de nègres, lui rappelèrent plusieurs fois que la nuit

n'appartient pas à l'homme si le jour est à lui, et finalement


le maudirent. La femme d'Allal vit une nuit une négresse qui

dit : ee L'innocent paye aussi pour le coupable, » et elle lui


jeta dans les bras un monstre à la figure horrible : la djan
nia Felfela bent Alqem venait de donner à cette famille la
sorcière Alqa, pour la punir de son mépris des coutumes.

Les génies aiment, dit le proverbe, les oliviers sauvages. Un


riche Tlemcénien refusa la main de sa fille à un marabout.

La famille de celui-ci formula solennellement le vœu : "


Que
celui qui l'aura soit un démon ! » Cette nuit-là même un jeune
nègre qui habitait, disait-il, près d'un oleaster du jardin, s'unit

à elle. Il lui naquit une fille ayant le visage du Chitân (oudjh


échehitân) avec sa malice et son pouvoir. Elle est restée célè

bre sous le nom de Iemma Neççaba, dite aussi Fedjfoudja


bent ezzebboudja. J'ai raconté dans la Bévue Africaine (n° 3o4-
3o5, an. 192,0, p. 262 et, sq.), les prestiges de Friha, fille des
génies, que son chef Bellah'mar, envoya renaître dans une fa
mille humaine, avec mission de venger une offense. Le monde

invisible qui nous presse s'infiltre et se manifeste souvent

dans notre monde matériel. Les limites entre les espèces

n'existent guère pour le peuple, aussi verrait-il volontiers la


raison de la méchancelé de la sorcière dans une origine diabo
lique.
Mais, pour favorables que soient les dispositions qu'elle doit
à sa nature originelle, il lui faut, si l'on en croit la légende,
se soumettre à une initiation et à un apprentissage Alqa,
qui, dès ses premiers pas, avait gagné l'olivier sauvage xroisin

de sa demeure fut enlevée dans une nuée épaisse, la nue des


la'
djinns (sh'âba m éldjann) qui semblait en venir et de
trois à sept ans, disparut. Quand Fedjfoudja fut sortie de la
première enfance, <e quatre vieilles d'un aspect terrible, au

corps osseux, au fumet infect arrivèrent dans un tremblement



54 —

de terre et dans quatre éclairs qui éblouirent les yeux du


père : <e Nous venons chercher la fille de l'olivier, dirent-elles;
c'esl nous qui l'instruirons ; nous soignerons son éducation ;
nous lui apprendrons une science dont lu n'as pas entendu

parler. » Seili'n moulât essebh'a qui fut, comme nous l'avons


dil, condamnée à devenir sorcière par la malédiction d'un
Ami de Dieu, reçut la visite d'une vieille nommée Zerdouh'a
qui lui cracha sept fois dans la bouche, selon le rite de trans
mission ; puis, comme elle s'étail mariée, sa terrible précep

trice Iransforma son mari en femme, pendant sept jours, le


forçant à divorcer ; après quoi, elle la séquestra. On enten-

dail dans leur retraite un grand bruil, « des propos de sorcelle

rie. » Enfin, le stade du noviciat terminé, elle la recommanda

en ces termes à ses fidèles : ee Qui m'obéissait doit lui obéir.

Je l'ai remplie ; je lui ai fait porter ses fruits (rân'i ammeiiha

ou tsemmerlha). »

Le lieu de eel enseignement reste mystérieux. On l'appelle


quelquefois la Zaouia d'Iblis, sans le situer dans aucun pays ;
mais son programme est avoué ; il roule sur la science de la
kabana (Uni élkahâna), c'est-à-dire sur les procédés magiques

qui mettent en œuvre l'aide du démon. Il ne se borne pas à


l'assimilation de techniques, ni à l'acquisition d'une culture

extérieure, mais il vise à la transformation profonde du néo

phyte : c'est ce qu'indique le changement de nom qu'on lui


impose. Une jeune fille se marie ; une vieille femme inconnue
lui déclare devant les invitées : ee Je te nomme Selh'a, la da
me au chapelet » ; elle lui passe un chapelet au cou et lui
crache sept fois dans la bouche, et Selh'a Moulât essebh'a
quitte son mari et suit la sorcière qui vient de lui insuffler
sa vocation.

Toutes ces ont deux noms : l'un leur a été donné


sorcières

à la naissance l'antre à leur initiation, ee Comment l'appel-


el

les-lu ? demande un paysan à l'une d'elles. Si tu veux —

savoir mon nom caché (medsous), c'est Falhma ; si tu veux

savoir mon nom de guerre, mon nom porte-malheur (nienh'-


ons), je m'appelle Tyemt'a. » L'un vient de Dieu (de là l'ex
pression Ki semmàk Mlah. ? (comment Allah t'a-t-il nom
mée ?) ; le second vient d'Iblis, Elles n'ont le droit de porter

55 —

leur nom d'initiation qu'après qu'elles ont changé d'état en

consommant leur alliance avec le Chitan.


La transformation s'accomplit par l'union de l'initiée avec

son nouveau maîlre. Pour exprimer la préparation à laquelle


elle se livre, les légendes disent : elle travailla à devenir Iblis
(eslebbelset). Le but de la l'assimilation el l'in
méthode est

corporation de l'Esprit Malin. La fusion se produit de deux


manières, ou se représente par deux images, par l'amour ou

pur la possession.

Kolla benl Elabidi, d'après une tradition blidéenne, apprit

du démon lui-même l'art de la kah'ana, de Les


7 à 1 \ ans. «

gens qui connaissent ces choses, ajoute noire texte, prélendenl

que lorsque la fillette grandit et qu'elle approche de sa nubi-

lité, le (milan éprouve un grand plaisir avec elle : c'esl pour

quoi l'on apprend si bien la sorcellerie à cet âge, le Chitàn se

soumellanl aux caprices de sa jeune maîtresse avec empresse

ment. »

Plus couramment on dit que le démon s'établit à demeu


re dans le corps de la sorcière : il endosse celle-ci (ilbeshn),
comme on revêt un habit ; il l'habite (isl;enha) el en fait sa

retraite ; il la possède (icmlekha), c'est-à-dire il se substitue


lui-même à l'âme de la patiente el lui inspire ses sentimenls,
ses pensées et ses aclcs. Sa présence esl réelle sous l'apparence
humaine, si bien rpie tous les êlres, sauf l'homme, le sen

tent et reconnaissent en lui le Puant (elfâ'ih') » ; les bons


génies s'enfuient à son approche pour éviter la souillure de
son contact. L'on dit que la vitalité des démoniaques esl sur

humaine. La Mort elle-même, arrêtée dans sa course s'attar

de, affirme la tradition, des quinze et vingt jours à haler sur

l'âme des kahinas avant de l'arracher de leur poitrine. C'est


leur ànie le diable lui-
que esl diabolique, si elle n'esl pas

même.

En raison de l'origine qu'on lui prête, leur pouvoir thauma-

turgique esl illimité ; il s'étend aussi loin que celui d'Iblis sur

la nature sensible, sur le monde invisible et la société hu


maine, ee La sorcière Cheqqaba souffle sur l'eau dans la cru

che, elle se gèle ; elle souffle sur un gourbi qui est empor

té et s'éparpille. Elle souffle sur de la terre qui se change eh



56 —

sel, sur une pierre qui s'amollit en pâte el devient un pain.

Elle souffle sur un arbre et ses feuilles flambent. Elle souffle

sur un chat qui grossit en bœuf, sur une jument de prix qui

se rapetisse en brebis, etc. La kahina Echehemt'a, en pronon


çant une formule sur un corps humain, le transformait en
chat. D'un mot elle précipitait sur le sol l'oiseau volant dans

les airs. Elle faisait sourdre de l'eau, ou quelque chose qui en

avait l'apparence, à volonté. FJle tirait d'une souche morte les

quatre éléments. A son commandement les étoiles se levaient.

Elle bâtissait une ville sur les dent d'un peigne. Il lui suffi

sait de pousser un cri pour exterminer une armée etc. »

Dans les innombrables miracles que l'on attribue à leur

puissance diabolique nous remarquons certaines manifes

tations qui ont hanlé l'imagination de notre Moyen Age \ oici

une scène qui semble empruntée à sa démonologie. Après

avoir achevé l'instruction de son élève Selh'a moulai essebh'a,

la vieille Zerdouh'a la présente à ses fidèles comme son héri


tière et remplaçante ; puis, « elle apporte devant eux un ba
lai (mokktiunsa) avec une badine (servant de cravache aux

cavaliers) ; elle marmotte alors ses incantations, tant qu'en

fin on-
vit ce balai pour ainsi dire devenir un cheval (l;elli re-

dj'at 'aoud), et elle s'envola cnlre ciel el terre. »

lue évocation du démon est ainsi décrile : ee Un groupe

de femmes étant venu visiter la sorcière en frappant du tam


bourin et chantant des hymnes, Dou'adou'a applique sa bou
che sur le sol et il s'en élève d'épaisses fumées. Elle frappe
alors des mains en regardant le ciel et récitant des incanta
tions. Tout à coup, un bouc noir tomba du haut des airs. La
sorcière se mit à danser devant lui en branlant la lète et l'ani
mal se prit à trépigner aussi en. dodelinant du chef, Puis elle

fil apparaître un bœuf noir, un mouton noir, un chien noir,


qu'elle salua successivement de ses danses et qui lui répondi

rent en l'imitant, pendant que les assistantes ululaient. »

Lin thème qui semble fréquent nous représente la sor

cière parodiant l'Assemblée des saints si célèbre dans le folklo


re maghrébin et organisant sur son modèle un sanhédrin de
démons. « Une nui I , Dckna tint un divan (diouan). D'un des
diables elle fil un sultan, qu'elle décora du nom d'EIdjilani (le
-57-

sultan des Saints). Elle lui fit revêtir un caftan de soie, coup"

avec des ciseaux de bois, brodé de toutes les couleurs, et ce in

su avec du fil d'araignée ; puis elle le salua du litre de Sul


tan du Divan, ee Sultan de tous les sultans, lui dit-elle, loi
qui as un ermitage dans chaque canton, révèle-rnoi l'inconnu.
Où es-tu, Elghoulsi, maître de Tlemcen, toi qui a porté ta ré

putation en tout lieu ! Et toi, Sid Ahmed elkbîr, qui as donné


tant, de preuves de ta puissance el qu'escorlenl tant de Iribus
de génies ? Où cs-lu, Ben Maçeur, qui habiles les pics des mon

tagnes etc. » Elle simulait avoir réuni un Divan des Saints,


et ceux qui siégeaient autour d'elle étaient en réalité des Blaïssi
(des démons). » Celte assemblée nocturne, par sa composition,

fait songer aux sabbals cl, par son caractère burlesque el sa

crilège, aux messes noires des sorciers médiévaux.

L'évocation des diables figure, dans la légende des sor

cières de la Mettidja, parmi les artifices les plus puissants dont


elles usent pour éblouir et fasciner (cheloueucli) les esprits.

Il nous faut citer ici quelques-uns des ee miracles d'Iblis kara-

mât Iblis » par lesquels elle les maîtrisent. Elles emploient,

l'art de la fantasmagorie ou de la suggestion, déterminant à


leur gré les volontés par des apparitions. La kahina Gheqqâba,
mettant à profil, pour ses desseins, la jalousie d'un vieux chef

de tribu, lui fail entendre la nuit des grattements à sa porte ;


elle façonne et fail surgir devant lui une forme humaine : il
croit reconnaître dans le fantôme muet qui fuit à son appro

che son jeune lieutenant cl il le tue le lendemain en lui


prêtant des visées coupables sur son harem.
La même sorcière manie avec maîtrise les forces occultes

de l'hypnotisme. Ayant reçu des mains d'un prétendant évin


cé la dot que celui-ci destinait au père, elle a promis de lui li
vrer la fille, ee A la veillée, C.heqqaba vrille dans les yeux de
la belle son regard perçant ; puis, elle lui passe la main sur la
tèle en prononçant des incantations. Celle-ci tombe en élat de
catalepsie (mcçrou'a), gardant l'usage de la vue, mais ayant

perdu celui de la parole. » Cheqqaba plonge toute l'assistance

dans le même état de paralysie lucide, ee Elle souffle alors sur

le front de la jeune fille, qui se lève, se jette dans ses bras en

lui disant : ee Tu es ma mère el mon père »


; et toutes deux,

58 —

enlacées l'une à l'autre, sortent pour se rendre à la maison de


l'amant, où le drame se déroulera avec les conséquences qu'el

le a prévues.

Dans une autre circonstance, ee elle jette sur les yeux des té
moins un bandeau magique que l'on appelle ee fiâmes », c'est-

à-dire un talisman de cécité. Elle enchaîne leur pensée et leur


volonté : elle les emprisonne dans une prison magique (tah'-

beshoum h'absa), en suspendant tout jugement et toute vo-

lilion en eux, annihilant parfois leur personnalité au point de


leur dicter leurs (tenetteqlioum), ou de les faire agir
paroles

conlre leur intention (mengliir ghredhoum), sous l'influence


d'un ensorcellement somnambulique. Ainsi, dans la légende
d'Alqa un réfraclaire, Baba Mohammed, venu pour la démas
quer, se trouve privé de la parole ; puis on le vit plier les
genoux devant elle, lui baiser les mains, protester de son re

pentir el lui jurer obéissance. Après Irois jours d'aphasie, il


s'en indignait : ee J'ai fait cetle démarche contre ma volonté ;
mes paroles, mes baisemains ont élé inconscients et je n'en

sais que ce que vous m'en apprenez. »

Le pouvoir morbifique de la kahina est proportionné à la


puissance infernale qui l'anime. Son ee visage de Chitan »,

de fléau de Dieu, « sa face de l'une des colères d'Allah » inspi


re l'horreur sacrée, ee En fixant son regard sur un fils d'A
dam, elle le fait trembler à uriner sous lui, » comme dit mon

texte. D'une bourrade elle fait avorter la femme enceinte et

calme l'opinion avec ces mots : « C'était une fille, elle aura

un garçon. » In coup d'œil d'elle précipite le fœtus du sein


ou l'y séquestre ; la sage-femme, au bout de deux jours, n'au
ra dans les bras qu'en enfant mort-né. Dekba « change les
premiers cheveux d'un nouveau-né en cheveux blancs. Com
bien d'humains elle a envoyés au cimetière. » Meqtou'at el

oudnin co-mple eeautanl de guerriers héroïques dont elle a fon


du les forces que de Chilans qu'elle a eus pour amants. » Un
dévot musulman, se rendant chez la sorcière avec l'intention
de la confondre, esl soulevé de terre et précipité sur le sol si

violemment qu'il en reste perclus longtemps. Un autre qui

en médisait est soudain privé de la parole. « Le père de Fedj


foudja pensait en lui-même : si c'était là l'œuvre d'une sainte,
-5g-

cette œuvre durerait ; le travail des sorcières périt vite et leurs


prestiges sont éphémères. » Comme il réfléchissait là-dessus,
une vieille horrible à voir lui apparut : ee Tu veux quel

que chose qui persiste ; attends ; ne crains rien, lîlle marmot

ta quelques mots en frappant sur les genoux du sceptique.

Aussitôt une chaîne de fer les enserra et celle chaîne lui im


mobilisa les pieds pendant plusieurs mois. »

Non sans une pointe de sadisme, la kahina, se plaît à frap


per ses contempteurs dans leur orgueil de mâles ; elle maie qui
la brave en lui ôtant son sexe ; dévirilisé subitement, l'homme
menaçant s'affaisse bientôt et tombe à genoux, femme hon
teuse. La transformation ne dure qu'une nuit, d'ordinaire, au

plus trois jours ; car, pour le vrai croyant, « c'est le privilè

ge du marabout de prononcer une déchéance définitive » ;

mais, même temporaire, celte métamorphose glace d'effroi


l'Indigène, parce que, parmi les bizarreries de notre physio

logie, il n'est rien qui plus que les choses de l'amour s'en

toure pour lui de terreurs mystiques.

Un thème fréquent condense dans une image le pouvoir

qu'exerce la kahina sur le corps humain. Dans la langue cou

rante, tandis que la joie de vivre se rend par des termes ex

primant l'expansion et la dilatation (bsf), la faiblesse et l'in


firmité se retirent, se contractent, se recroquevillent, de tel
le sorte, dit l'adage usuel, qu'elles pourraient se fourrer
« dans une coquille d'œuf. » Les sorcières arabes aiment ce

symbole familier. « Selh'a prend un caillou et prononce une

formule incantaloire : ce caillou devient un œuf de poule. El


le tourne alors autour du berger en tenant l'œuf, à la main et

le lui présentant ; et voilà que, soudain, le berger se trouva

dans l'œuf. » Tout, autre objet, ridiculement étroit ou parti

culièrement ignoble et mortifiant, comme les trous d'une pas

soire ou le tube digestif d'une vache, les flacons, comme ceux

où Salomon emprisonna les génies rebelles, ou l'estomac d'un

chameau, dans lequel un blidéen médite sur son scepticis

me, peut, servir à varier la scène ; elle exprime dans le si y le


populaire la souveraine maîtrise avec laquelle la sorcière

diabolique comprime et plie la nalure humaine et se joue à


son gré de notre organisme,

6o —

Toutes les légendes que nous avons recueillies sur les kahi-

nas affectent l'allure de mythes : elles rappellent le duel


d'Ormuz et d'Ahriman ; ou encore on dirait de petites gi-

gantomachies, mais dans le goût maghrébin, c'est-à-dire mys

tiques : les forces qui


s'y affrontent sont d'ordre spirituel et
les armes immatérielles. La sorcellerie y tient tête à la reli
gion et empiète sur elle jusqu'au moment où la puissance

divine foudroyé et écrase la démonocratie insurgée.


Maint vieux récit nous montre le suppôt de Satan aux pri

ses avec le hakim ou bon magicien. Devant les Beni-Misra


affolés et paralysés par les prestiges de leur kahina, un vieil

lard apparaît soudain, monté sur un cheval blanc, ee Où est

la Qechehaba bou Khmoun qui dans tout village fait des


cendre la ruine et le désespoir ?... De quel front comparaî-

trais-je devant le Juge Suprême, si je ne vous en 'débarras

sais ? »
Et, par ses enchantements, l'étranger l'enchaîne sans

chaînes et allume dans son corps un feu surnaturel qui la


dévore en trois jours sans laisser d'elle la moindre cendre. eeLes

vieilles racontent qu'au temps jadis les sorcières de ce gen

re n'étaient pas rares et que, sans l'intervention des ha


kim qui en expurgèrent le pays, ce fléau sévirait encore. »

D'après d'autres, les justiciers qui sont chargés de cette

besogne sont les fonctionnaires du gouvernement mystique du


monde, les oualis. Contre les méfails d'Alqa on invoque ces

policiers invisibles, ee O Saints du pays, vous qui dormez (les


morts), et vous qui èles en service fies vivants), où êtes-vous,
hommes de l'heure (ahl éloueqt) ? » Alors une vieille fem
me au visage de paradis, se présenta armée d'un roseau. Elle
en frappa la sorcière Celle-ci sous son regard, trembla, recu
la, gagna la porte à pas furtifs et, dehors, s'évanouit pour tou
jours, ee Et les Saintes qui l'avaient expulsée firent désor

mais la ronde aulour du pays et Dieu les préposa à sa gar

de. »

Chaque division administrative, chaque parcelle de la ter


re d'Allah, a ses sentinelles qui se relayent. Elles sont bien
connues sous le nom de ahl eddâla, les Hommes de la relève.
A Blida, le Moul éltiléd de la ville, Sid
ou patron el Kbir, sur

veille sa circonscription el la ee sarcle » jalousement. Il a vite



Gi —

fait de confondre le sorcier et le novateur. Il ne leur permet

pas de venir ee faire ronfler leur toupie sur sa terre », com

me dit l'adage populaire, ee Avec son canon de cuivre


(ap
le
medfa'

pelé aussi canon divin rebbâni) il défend sa vil

le, il la défend avec ses lions et ses lionceaux, (les sainls se

condaires) veillant sur elle du haut de la montagne. » La


kahina Fedjfoudja jetait le trouble parmi les administrés de
Sid el hbir. a Un coup de canon retentit et la sorcière esl

projetée dans les airs. Celait le canon du Maître du pays. »

Souvent le Sultan des saints, le Pôle suprême, le seigneur

Abdelqader Eldjilani, en personne, se charge de la répres


sion. Le vieil Ahmed ben lousef, des Béni Messaoud, est la

victime de la kahina Lemta. Une nuit qu'elle avait fait sur

gir un chameau el l'avait enfermé vivant dans une gargou

lette, la famille du cheikh qui était témoin de ee prodige se

vil tout à coup en plein champ, à la belle étoile : le toit, les


murs du gourbi, jusqu'à l'enclos de la vacherie, toute cons
truction s'était évanouie. Comme toul le monde se regardait

effrayé, « on vit descendre d'une jument blanche un cava

lier tout vêtu de blanc qui s'arrêta près de Lemta et lui dit :

ee Peux-tu m'y fourrer aussi ? » Et soudain ce fut elle qui se

trouva dans la gargoulette à la place du chameau. » Elle y


resta trois jours, visitée par les gens de la tribu, et se des

séchant peu à peu jusqu'à devenir une bûche de bois noir.

Le cheikh, à qui Dieu envoya un profond sommeil, une sina,


(souvent cette sina, en arrachant l'homme à notre monde

sensible, lui ouvre le champ du monde invisible), vit distinc


tement ee la vieille Lemta enfermée dans une fournaise, et
ses chairs dévorées par les flammes, jusqu'à ce qu'elle devint
un charbon calciné. » L'auteur de son salut était Sidi Ab
delqader Eldjilani, comme il le proclama au cours d'un sa

crifice d'action de grâce et d'un festin -communiel qu'il

offrit à ses conlribules en l'honneur de son libérateur.


Avec leurs détails, naïfs à nos yeux mais caractéristiques

du terroir, ces étranges récits relatifs aux kahinas composent

dans l'esprit des simples une sorte d'histoire de l'introduc


tion de l'Islam au Maghreb. On les retrouve à la base de la
venue du marabout dans chaque pays. Ils sont régulièrement

62 —

formés de l'antithèse du règne néfaste des sorcières et de


leur chute vengeresse. Les surhommes qui les exécutent sont

des hommes d'Allah. Le symbolisme autochtone s'est plu à


rendre la lutte de la vraie religion contre le paganisme par

celle du Saint et de la Démoniaque ; et, profondément

conservateur, le maghrébin n'a pas manqué de se représen

ter cette dernière sous la figure toujours vivante de l'antique


sibylle maurétanienne, personnifiant les superstitions
antéis-

lamiques. Il n'est peut-être pas un vallon de la Mettidja où

l'on ne retrouve, localisée et adaptée à


l'ambiance, une légen
de semblable à l'épopée de la Kahina, la reine et prophétes-

se des Berbères, incarnant la dernière révolte de l'esprit payen

contre l'empire de l'Islam, soit que les humbles traditions


des fellahs de l'Atlas aient leur source lointaine dans le fait
historique dont l'Aurès a été le théâtre, soit, comme il pa

rait plus vraisemblable, que le nom et la biographie même

de l'héroïne africaine, juive et sorcière d'après le chroni-

qui'iu, élé emprunlés, sans souci de la critique histo


aient

rique, à la légende populaire consacrée de temps immémo


rial sans doute au triomphe du bien sur le mal.
Chapitre IV

LE MAL ET LA MAGIE ÉVOCATOIRE (suite)

La Medjnouna, le Boudali, l'Iqqach.

Dans la Kahina, telle que la légende rnettidjienne nous l'a

montrée, nous distinguons deux personnages : l'un légendai


re, l'autre actuel. Le premier symbolise, sous la forme de
mylhe populaire, la résistance berbère et payenne à l'assi
milation arabe el islamique. Dans ce sens, les Kahinas des
vallées de l'Atlas, sont des répliques sans doute de la Kahina,
reinede l'Aurès. Dans l'Afrique du Nord, l'histoire et la lé
gende paraissent former vases communiquants. Mais, en de

hors de ce rôle épique, la Kahina remplit un office plus fa


milier el tout aussi exécré. Fléau public, elle est aussi peste

privée ; elle sème, sous ceLle forme plus modeste, la désolation


dans les familles. A ce point de vue, elle devient la sœur de
noire sorcière médiévale, celle qui a, si longtemps, effrayé

la crédulité de nos ancêtres et fatigué l'Inquisition.


De nos jours y a-t-il encore des Kahinas dans la société in
digène ? En principe, ee qui est dans la croyance doit se re

trouver dans les actes ; l'opinion collective dicte la conduite

individuelle, et la légende peut fort bien créer la réalité.

Toutefois jamais, à ma connaissance, il n'a été signalé de sor

cière consciente et se flattant de son art. On ne se vante pas

impunément d'être un suppôt du démon en terre d'Islam.

Mais, s'il n'y a guère de ces sataniques qui se sont don


nées ouvertement au diable, il y en plus d'une que l'opi
nion lui attribue. La chronique des tribunaux en fait foi.
Nous avions lu récemment (25 nov. 1927) dans la Dépêche
Algérienne que le Cour criminelle de Blida avait eu à juger le

64 —

cas d'une famille de ruraux, qui avait cru devoir se débar


rasser par la mort de deux de ses membres prétendus possédés.

ee Le 26 juillet 192G, au douar Oued-Djer, le sieur Larbi

faisait immobiliser sa nièce, au moment où elle avait une

crise d'épilepsie ; et, tandis qu'elle était maintenue par son

époux, par sa belle-sœur et son beau-frère, son oncle dénatu


ré lui brûlait le visage à l'aide d'une bougie, puis lui tran
chait la gorge et dépeçait le cadavre dont on enterrait les neuf

morceaux. Le surlendemain, il partit, accompagné des mê

mes personnages emmenant sa nièce, Zohra, âgée de cinq


ans environ. En cours de route, comme l'enfant fatiguée,
pleurait, il la jetait à terre, lui portait des coups de matra

que au et, la faisant maintenir par


crâne un des assistants,

lui tranchait la gorge ; puis découpait le cadavre en neuf

morceaux et essayait de les brûler... Les accusés reconnais

sent les faits, mais disent que Larbi, chef de la famille, agis

sait à l'instigation d'un prétendu marabout et voulait chas

ser le démon qui habitait le corps de sa nièce Yamina et,

n'y pouvant réussir par des exorcismes, il l'avait tuée pour

détruire ce démon ; mêmes raisons pour la malheureuse fil


lette. »

Ce fail-divers a paru aux juges el au journaliste français


un ee crime odieux du fanatisme religieux ». Il est simple

ment représentatif d'une croyance, d'une coutume et d'une


loi islamiques. L'épilepsie passe pour le signe certain de la
e-ossession, nous le verrons. Le feu appliqué au visage est

un spécifique de l'épilepsie, son exorcisme désigné. Les coups

de bâton, également un rite d'expulsion ; le dépècement en

neuf morceaux,

trois fois le nombre magique trois, —

été commandé par celle vitalilé surhumaine des démoniaques


que nous avons signalée. Le broiement du corps est le traite
ment réservé aux sorcières dans les légendes et contes ma

ghrébins (voir mes Cmiles sur les <! fiouls). Enfin, le marabout

qui a conseillé l'égorgé tue ni n'aurait pas élé embarrassé pour

le justifier ; il n'avait qu'à citer ce Commentaire du Coran


par Llkhazin (I, 69) : ee Les œuvres de sorcellerie sont défen
dues. L'individu qui lue au moyen d'un maléfice esl mis à
mort par application de la loi du talion, conformément à ce

AIgé-
qu'a rapporté Malek, le fondateur du rite suivi par les

65 —

riens, à savoir que


llafça, la femme du Prophète, fit exécuter

une de ses servantes qui l'avait ensorcelée pour hâter sa mort,


sachant que sa maîtresse l'avait affranchie par testament. Cellc-

ci donna l'ordre de la tuer, » et a établi ainsi un précédent


faisant loi. Pour mériter la mort qu'elle a subie, il a suffi que
la pauvre ïamina fût soupçonnée d'intentions maléfiques, et
ses crises de démoniaque ne les rendaient que Irop vraisem

blables, à les interpréler selon la tradition.


Des faits d'une telle outrance seuil rares, sans doute ; mais

la croyance qui les rend possibles est certainement 1res ré

pandue. Si quelque observateur superficiel le niellait en demie,


je lui recommanderais une expérience : qu'il lente auprès d'un
indigène quelconque de se faire livrer une mèche de cheveux

d'un de ses coreligionnaires ; el, aux soupçons qu'il fera naî

tre, il pourra juger de la force el de 1 universalité dans l'Afri


que du Nord de la superstition relatée par la sourate sainte

à propos des peignures du Prophète. Hommes cl femmes au

ront la même idée, c'esl de se dérober, pour ne pas se faire


les complices d'un ensorcellement.
XX"
Dans le premier quart du siècle, les coiffeurs de Blida
racontaient, pour s'excuser en pareil cas, une curieuse légen

de, devenue en quelque sorte de tradition professionnelle chez

eux. ee La vieille sorcière C hem la vient demander à un barbier


une boucle d'un de ses clients. Le barbier, méfiant, lui livre
un bouquet de poils enlevé d'un coup de ciseaux à l'outre
velue où il lient son eau. Quelque temps après, l'outre se met

à osciller, se décroche, s'envole à travers les airs vers le logis


de la magicienne. » Vous connaissez le thème : c'est un épi
sode du fameux roman d'Apulée el vous l'avez vu dans ses

Métamorphoses (livre 111 1. Le quiproquo de l'outre el de

l'homme, cependant, vous sera conté comme une anecdote

de date récente et l'on vous en nommera les héros et le lieu :

cela montre que la croyance qu'il perpétue est aussi vivante

qu'ancienne en pays barbaresque. Kl de fail, il n'est si petite

ville algérienne qui ne puisse rivaliser pour les prestiges


avec-

la fabuleuse Hypalc de l'Ane d'or. Le Maghreb demeure cons

tant avec lui-même : il a toujours passé, dans l'Islam, pour

la terre classique des enchantements.

Dans ce milieu chargé d'effluves maléfiques, la Kahina, pas

5

66 —

plus que la sahharu d'ailleurs, ne se rencontre guère de nos

jours : ces noms classiques des sorcières sont titres dont on


'
ne se vaille pas. On l'appelle plus souvent la \qisa (de la
racine 'a q e sans doutej, le mauvais caractère ; ou plus euphé-

misliepienienl encore : la Settmit (sexagénaire), la Dah'iïa (la


rusée), la 'Arifa (la connaisseuse), la Khadem (la négresse]
etc. Elle aime se donner pour Découcha (derviche), ce qui
l'apparente aux ouulis, aux saints. Le vocable qui la caracté

rise le mieux semble celui de Medjnouna, la possédée des


Esprits ou la Hakima, la magicienne qui commande aux puis

sances spirituelles. Elle est dans tous les cas l'Evocatrice, mais
on attribue son action à la collaboration des bons Génies,
quand elle esl favorable, et aux mauvais, quand elle est nuisi

ble ; et chacun la qualifie diversement, suivant son point de


vue.

Quant à elle, généralement, elle ne prèle pas le caractère

diabolique à son génie servant. La première raison en est

qu'elle est croyante et le Prophète a dit : <e Cardez-vous des


scpl infamies dont les deux premières sonl la mécréance et

lit sorcellerie (Elkhazin, Commentaire du Coran, I, p. 6u).


La deuxième raison lient à l'instinct grégaire, très puis
sant chez les Maghrébins : le satanisme a pu être fréquent
dans les milieux européens où la persécution l'a suggestionné.

En Algérie, la tolérance prévient la révolte dés superstitions.

Et puis, se singulariser est un malheur autant qu'un péché

pour la conscience de chacun ; et l'individualité répugne à


se dégager de l'uniformité collective et à se révolter contre

l'opinion.
Il est mieux porté de jouir du pouvoir surnaturel du sorcier

en prenant le titre de saint. Le saint maghrébin, Vouait, peut

èlre rangé parmi les thaumaturges nialélîeienls. En effet, com


me la Kahina, son ennemie, l'ouùli sait infliger la maladie ;
seulement il doit ce pouvoir non à sa connivence avec le
diable, mais au crédit dont il jouît auprès d'Allah. On traduit
ce nom d'ouâli par Ami de Dieu, à juste tilre, car l'ouàli voit
« sa prière proche d'Allah qriba and Allah, elle esl agréée
»

el sa voix esl écoulée nnislatl jnbti. ». D'ordinaire, il ne se sert

de sa puissance'
que pour répandre autour de lui le bonheur
el la prospérité ; son influence porte alors le nom de baraka ;
-

67 -

mais il connaît aussi la colère, il ne répudie pas le droit du


talion ; les coups qu'il frappe dans ses vengeances, sonl con

nus sous le nom de chouLûl. pointes ou dards, par assimi

lation sans doute avec l'abeille tjui nous prodigue d'habitude


son miel, « le plus doux des mets el le plus efficace des re

mèdes », comme a dit -le Prophète, mais dont l'aiguillon peut

aussi nous inoculer son venin et, en restant dans la plaie,


prolonger la douleur cuisante. \
Les boutades de Sidi Ahmed ben Yousef sont connues dans
toute l'Afrique du Nord. Un recueil, incomplet d'ailleurs, mais

suffisamment représentatif, en a été publié en français : Les


gnomes de Sidi Ahmed ben Yousef, par de Castries. A les
juger avec notre mentalité européenne, nous n'y découvrons
guère que les brocards d'un satirique. C'esl mal les compren
dre. Pour les Indigènes, l'irascible marabout n'a pas décoché
à ses ennemis de simples traits d'esprit :. ses épigrammes se

rangent parmi ses miracles (mudqeb) ; ses malices verbales

ont influé sur la réalité et, grâce à sa puissance thaumatur-

gique, sont, devenues des arrêts du destin.


Les légendes orales font remonter à ses malédictions nom

bre de fatalités physiques ou morales dont souffrent encore

nos contemporains. Le marabout de Miliana étant descendu


à Blida, à ce qu'on raconte, certains malandrins du pays lui
volèrent la muselle d'orge qu'il avait suspendue au cou de
sa mule. Sidi Ahmed prononça contre eux celte imprécation :

« Qu'ils la portent donc jusque devant Allah. »


Sur-le-champ
on vil un kyste s'arrondir sous leur menton : il avait la for
me d'un sac gonllé de grains. Aujourd'hui encore le goitre

n'est pas rare dans certaines vieilles familles du pays. Les


larrons de Sidi Ahmed l'ont transmis à leurs enfants en vertu

du principe formulé dans ces adages mettidjiens : <e Les an

ciens ont perpétré le crime et il retombe sur leur postérité.

Les porteurs de turban l'ont, commis el les porteurs de cha-

chia le payent. » Souvent, dans le Tell, les hérédités physio

logiques s'expliquent par la responsabilité collective de la race

et ont pour cause initiale l'impiété des sauvages montagnards

qui n'onl pas craint jadis de braver le » dard » fatal et la


« piqûre » incurable d'un ouâli.

Sidi Ahmed ben Yousef vivait il y a quelque


cinq cents
— 68 —

ans. Les ouâlis ont-ils de nos jours l'humeur si vindicative ?



Il faut savoir que dans la croyance maghrébine la mort

des saints ne change rien ni à leur rôle dans le monde ni à


XX"
leur caractère. Dans les premières 'années du siècle j'ai
pu noter souvent l'effet positif de la colère de Sidi Ahmed
elkebir, le patron de Blida. Il vengeait les injures qu'on lui
faisait en provoquant des épidémies. En janvier 1907, des
pluies torrentielles ayant effondré les gourbis, des neiges

ayant fait périr des troupeaux, le froid enfin ayant tué des
hommes dans la montagne, une vieille femme des Oulad Sul
tanvit en songe Sidi Ahmed elkebir qui lui déclara : ee An

nonce à tous les habitants de la ville qu'ils doivent se teindre


dehenné, les pieds et les mains, souper avec de la tête de
mouton (zellif), distribuer aux pauvres du pain et des figues,
sacrifier en mon honneur une vache noire et en offrir aux

indigents un couscous, mener les enfants des écoles en pèle

rinage à mon tombeau ; toutes les confréries du pays devront


léciter le Coran en entier près de mon mausolée, célébrer dans
mon enceinte sacrée les cérémonies de leur ordre, etc.. Faute
de quoi je détruirai la ville de fond en comble parce que je
suis fâché contre ses habitants qui dédaignent mes descen
dants et leur manquent de respect. » Un pèlerinage s'orga

nisa et mit fin à l'appréhension générale.

Pendant l'hiver de 1917, alors que la ee grippe espagnole »

terrifiait Blida comme les autres villes de l'Afrique et de l'Eu


rope, on raconta qu'une nuit trois individus vêtus de vert,
comme les descendants du Prophète, et la figure voilée, sui

vant l'habitude des dans les légendes, discutaient avec


sainls

animation près de la porte Bab Errabuh à Blida, à l'endroit


où le canal adducteur des eaux entre dans l'enceinte de la
ville. Leur conversation fui enlendue par des promeneurs cl

1 apportée dans tous les cafés. Elle révéla que ces trois mys

térieux personnages étaient Kstsaalbi, patron d'Alger, Sidi


Ahmed ben Yousef, patron de Miliana et Sidi Ahmed Elke
bir, patron de Blida. Les deux premiers remontraient au der
nier qu'il avait assez sévi contre ses coupables administrés en

déchaînant sur eux le lléau de la grippe qui les décimait ; et

que ce serait montrer trop de cruauté que de balayer leur ville

en lâchant dans ses rues les eaux grossies de l'Oued el Kebu,


-6g-

comme il le méditait. Ce fleuve ne doil reprendre son lit où

a été bâtie Blida cl emporter la cité pécheresse qu'aux appro

ches de la fin du monde, d'après les prophéties. »

Des récits du même genre se rééditent chaque fois qu'un

malheur de quelque extension vient frapper Blida. Ils ont leur


racine dans une. vieille conception collective que l'on peut

formuler ainsi
| l'étal d'un pays dépend des dispositions dans
lesquelles se trouve à son sujet son saint topique. En parti

culier l'état sanitaire : aucune maladie n'exerce ses ravages

dans une population, si elle n'est permise et le plus souvent

provoquée par son patron, le Moul élbléd, le, saint préposé à


l'administration mystique du pays.

De qui tient-il ce pouvoir discrétionnaire ? Par. quels

moyens l'exerce-t-il ? De quels intermédiaires se sert eel Esprit


pour agir sur notre monde matériel ? Les livres ne nous le
disent pas. La création des Saints locaux esl l'œuvre de l'ima
gination populaire, c'est au folklore qu'il faut demander le
secret de leur politique, comme celui de leur genèse. A ce

point de vue les informations que l'on recueille de la bouche


des paysans sont plus autorisées que celles des savants^
Analysons donc une légende des Oulad Iaïch, qui nous livre
ra la théorie de la fièvre telle qu'elle était comprise chez les
fellahs de la Mettidja, en 1900, ainsi que son étiologie et

sa cure.

Aux portes de Blida, sur la route qui conduit à son annexe

de Dalmalie, on remarque un vieux cimetière musulman sous


la protection de Sidi Emhammed, surnommé naguère encore
Elghrib (l'étranger) et aujourd'hui appelé Moul étlriq, le sei
gneur du chemin, parce qu'il le garde, dit-on, la nuit, en y
faisant la ronde, sous l'apparence d'un lion. Les gens du
pays
y viennent en pèlerinage le jeudi, pour le mauvais œil,
pour la pleureric (brima) des enfants el surtout pour la fièvre.
L'offrande obligatoire de la fièvre chaude esl un petit pain

rassis, celle de la fièvre froide un petit pain chaud. Voici


comment une des voisines du Saint, sa cliente et son obligée,

expliquait l'origine de son pouvoir fébrifuge : « Sidi Emham


med avait établi son oratoire dans le tronc de l'olivier sauvage

qui se dresse encore en ce lieu. Un jour on le vit se promener

dans la ville avec deux pigeons blancs sur la lèle ; des gamins

7° ~

le poursuivirent de leurs huées et lui lancèrent des pierres ;

il entra dans une grande colère el ik les jnaudit : « Qu'Allah,


donne lequel ne trouverez pas
dit-il, vous un mal pour vous

de remèdes. ,,. Ce même jour, ils tombèrent tous malades de


la fièvre. En vain les principaux personnages de la ville vin

rent le supplier. Mais, la nuit suivante, les saints tinrent un

d'Em-
divan, à la suite duquel ils apparurent en songe au père

Tous de la lui dirent-


hammed. ee ceux qui souffrent fièvre,
ils, en souffrenl du fail de Ion fils et en conséquence de son

imprécation. 11 faut que tu lui recommandes la clémence en

vers ces malheureux. Nous avons décidé qu'on le visiterait

pour la cure des fièvres ». Le lendemain, il fit le tour de Blida;


des mères suppliantes lui offraient des pains de propitiation.

Il entrait alors dans les maisons et frottai! de sa main les


petits malades, cpiiétaient sur-le-champ soulagés. Depuis cette
époque lil y a de cela deux générations, dit-on), il guérit,
conformément au décret du Conseil des Saints, la maladie

qu'il a causée ».

Dans un grand nombre de récits du même genre, ce sont

les Saints réunis en assemblée qui confèrent à l'élu du destin


le pouvoir d'infliger aussi bien que d'ôter la maladie.

Au delà de Dalmalie, entre le lieu dit les Quatre fermes et

Souma, sur la rive de l'Oued Khemis, s'élève le marabout de


Sidi ben Salah, près d'une source dont les eaux sont acidu

lés et aslringentes. Ben Salah-, qui en esl le moula, le patron,


avait été dans sa jeunesse ee coupeur de routes », c'est-à-dire

voleur de grand chemin du miracle, conçu dans


; mais, enfant
la zaouïa de Sidi Mohammed ben Ali, dans la Medjdjadja, et,
par suile, marqué au front par les desseins de Dieu, il se trou
va un beau jour » rempli de la plénitude » mystique (et'am-

mer 'aniâra). 11 fut enlevé et traîné dans l'Assemblée des Saints.


Ceux-ci, armés de verges1
d'or, le rouèrent de coups ; puis, ils
lui dirent : ee Te voilà épousseté ; tes [léchés se sont dissipés
stuis la baslonnade .. Ils l'envoyèrent faire son noviciat près

de Sidi bon Médien de Tlemcen, puis auprès de Sidi Ahmed


Elkbir de Blida : enfin, ils lui assignèrent pour poste défini
tif le territoire de Sidi Moussa ben Naeeur. ee Je vous remer

cie du voisin (pie vous me désignez, dit, Sidi Moussa aux

membres du saint Divan ; mais il vous faut lui faire un don



71 —

qui le distingue et établisse sa renommée ». Alors Sidi Ahmed


Elkbir, le supérieur immédiat de Sidi Moussa, lirait! nue

baguette d'or, la lendit à celui-ci : ee C'esl à toi, dit-il à Sidi


Moussa, de lui conférer le pouvoir qu'il te plaira de lui assi

gner ». Et Sidi jMoussa, s'avançanl vers Ben Salah, lui dit :

« Je te la donne : tu éprouveras et lu pardonneras (c'est-à-

dire tu rendras malade et tu guériras) ; et, avec cette baguette


je le fais cadeau d'une troupe de génies ...

ee Comme un bolide qui traverse l'air, Sidi Salah esl pro

jeté (à une lieue de là) depuis l'ermitage de Sidi Moussa dans


la montagne jusqu'à l'endroit de la plaine où il a sa tombe
aujourd'hui. Des sceptiques doutent de sa sainteté : il les frap
pe de sa baguette el leur corps esl criblé de petites- bour
souflures qui les démangent, si fort qu'ils déchirent leurs vêle

ments à force de se gratter. Pris de pitié devant le mal qu'il

a causé, le Saint frappe la terre, de sa baguelle cl il en jaillit


une source ; il frolte le corps des malades avec son eau et

leur en fait boire une jointée : et voilà que leurs boutons se

sèchent. Le soir, les campagnards virent des lumières sur le


bord de la fontaine et des ombres menant grand bruit. Mais
en vain, les curieux essayèrent-ils d'approcher ; e'élait la ma-

halla de génies dont Sidi Moussa avait fail présent au nouveau

saint. Ben Salah est mort depuis ; mais il habile, toujours


dans cet endroit avec ses serviteurs invisibles, et l'on se rend

auprès de lui pour soigner les éruptions exanthémaleuses de


toute espèce, surtout la « rechcha ou
grenaille'
», vésicules de
la fièvre milliaire ou échauboulures de la gale bédouine, tou
tes pustules qui proviennent de ee dessous leurs mains »

(men tahl iéddihoum), suivant l'expression consacrée, c'est-

à-dire des picotements des Esprits.


~

De ces légendes, piiscs comme types (on en compte dans


la Mettidja d'innombrables répliques), nous pouvons dégager
quelques traits généraux. Tout ouali, en même temps (pic

d'une puissance bienfaisante (baraka), esl doué du pouvoir

d'atteindre l'homme dans sa santé (chouka). En particulier,

les marabouts dits guérisseurs joignent à leur faculté iatrique


la faculté niorbifique, en vertu du vieux principe, également
vrai en hiigiologie et en sorcellerie, que celui-là seul est capa

ble d'enlever le mal qui l'a donné, Nombre d'entre eux pos-


7a

sèdcnt leur spécialité à deux litres : on leur attribue l'inven

tion de la maladie dont ils détiennent la curation, et ils en

sont les ailleurs à la fois el les médecins.

Dans leur double fonction, ils s'appuyent sur des Esprits


subalternes, les Génies, qui leur fournissent une aide précieu

se : l'humilité de ceux-ci leur fait assumer les basses besognes ;


leur malignité leur fait endosser les responsabilités choquan

tes ; el puis, pour la logique populaire, ces subtils ouvriers

de l'invisible sont les agents consacrés, indispensables, des


phénomènes inexpliqués.
Ce personnel spirituel, ainsi que la spécialité qu'il dessert,
sonl octroyés, en quelque sorte en apanage, à l'ouali par une

décision du Divan des Saints, comité supérieur chargé du


gouvernement du monde. Celui-ci personnifie la Providence
divine ; car c'est Allah en dernière analyse qui accorde au

surhomme qu'est le saint le don de ee frapper et de panser »,

d'infliger telle maladie, et de la guérir à volonté.


Ainsi s'est adaptée, dans l'imagination des Mettidjicns, la
conception savante de l'ouali, dont voici la défi
musulmane

nition (d'après Elqazouïni, II, p. 98) : C'esl une âme supé ee

rieure, de llamme, jouissant de la perception du monde des


Esprils, inférieure aux âmes des prophètes, mais leur ressem

blant, capable de produire des actions extraordinaires, de gué-

tir les maladies en demandant à Dieu leur guérison, de faire


pleuvoir sur un pays en demandant à Dieu qu'il l'arrose, et

d'éloigner la peste et les autres calamités en priant Dieu de


les écarter » : ce à quoi la logique populaire ajoute : «
suscep
tible aussi d'attirer les mêmes malheurs qu'il est capable de
détourner ».

Vous sommes
tentés, sous l'influence de nos idées européen
nes, de reléguer dans la légende et dans le passé les Saints
maghrébins avec leur baraka cl leur chouka. H ne faut pas

croire cependant que les solitudes algériennes ont perdu tous


leurs ermites (a'tieth ; nous coudoyons dans les villes les plus

européanisées des houdali, des bnuhali, des medjdoub, ou


comme nous disons, des fous sacrés et, des derviches errants.
Beaucoup de ces privilégiés du ciel s'ignorent eux-mêmes ;

plus fréquents encore son! ceux qui vivent méconnus; mais

leur nombre, d'après une croyance inhérente au système du


_?3_

Chouts elalein, el, comme lui, profondément ancrée dans


les esprits, est constant : les fonctionnaires de l'administration
mystique du monde voient leurs rangs se renouveler à cha

que génération, mais non diminuer. Jamais leur rôle ne fut


plus important que depuis que les infidèles ont envahi la terre
d'Islam. Un adage populaire qui résume leur histoire et que

j'ai recueilli en iqo5 déjà (Coutumes, institutions, croyances,


Blida, Mauguin, p. 1 88 ) leur attribue une influence prépon
dérante dans les événements actuels : ee Notre époque est l'é
poque des Saints au même titre que le siècle de Salomon fut
le siècle des génies ».

Plus faciles à compter sonl d'autres thaumaturges, de moin

dre envergure, mais opérant, aussi par l'intermédiaire d'Esprits


célestes, les iqqachs. Ce nom bizarre, dont on n'aperçoit pas

les attaches avec la langue arabe, esl très répandu dans l'Afri
que du Nord el lui est probablement particulier. H a pour

racine, les lettres a, i, q, eh., qui signifient respectivement

i, 10, 100 el iooo ; leur ensemblq constitue la première for


mule qui figure en tête de la table mnémotechnique des équi
valences numériques de l'alphabet, telle qu'elle esl en usage

les tolba du Moghreb. L'iqqach étyino-


parmi est donc par

logie, le lettré qui sait transformer les caractères de l'écriture


en leurs chiffres correspondants et réciproquement, ee qui

est l'opération élémentaire de la sorcellerie savante ; et, par

extension, le sorcier qui connaît les valeurs mystiques des


mots, qui détient l'art de dégager les forces transcendantes des
textes sacrés, de les combiner et de les asservir à ses fins. Tout
taleb peu! devenir iqqach ; il n'a pas besoin d'avoir une âme
d'élite comme les saints ; l'étude lui tient lieu de la grâce ;

il produit comme eux des miracles et qui portent le même

nom (haramal), sans jouir d'un crédit particulier auprès de


Dieu, en compulsant les nombreux livres imprimés et manus

crits où l'Islamisme a consigné les vertus merveilleuses des


versets du Coran. 11 supplée au don de la baraka par la con

naissance des techniques traditionnelles,


La possession du Coran arme le musulman d'un pouvoir

illimité. Qu'est notre espoir dans la science à côté de la foi


qu'inspire aux croyants le livre Sacré ? Le Aerbe divin en
s'y
déposant n'a rien perdu de son omnipotence. Celui donc qui
7/1 —

le- de remployer tiendrait le dis


saurait secret monde à sa

crétion. Allah n'a-t-il pas dit des feuillets révélés : ee Si nous

les faisions descendre sur des montagnes, ils les écraseraient ».

C'est pourquoi la sorcellerie


coranique, entre autres pouvoirs,
a celui d'humilier l'orgueilleux et d'abattre le fort.. Sous les
expressions euphémiques de ledmir eddàlem (extermination
qeta'

du coupable), de (suppression des tyrans), ou


eldjahàhir

le vocable plus franc de tcinrid (art de rendre malade), elle


fournit de nombreuses pratiques ayant pour but de frapper un

ennemi dans sa santé. Si j'en crois les confidences des tatebs,


tout elliptiques qu'elles sont, et surtout l'inspection des car

nets leur servant de mémentos, l'article doit êlre fort deman


dé ; la cupidité, la haine, la jalousie en assurent le succès ;
la répression de la vendetta par la police française ne lui a

pas nui ; la pusillanimité des faibles se complaît dans un

genre de vengeance sournoise où le bras de Dieu se substi

tuant aux leurs les garantit contre les peines légales et les
remords de la conscience. J
J'ai publié dans mes Coutumes, institutions, croyances (p.
178, Blida, Mauguin, 190.5), la pratique connue à l'époque sous

le nom Temridet eldjrâna ou Maléfice de la grenouille. Ce


document ayant été traduit par Doulté dans Magie et Beligion
à la page 285, j'exposerai trois autres procédés dont j'ai eu

l'occasion de constater l'emploi vers 1910 dans l'aggloméra


tion blidéenne.
» Le taleb achète un oignon rouge, puis un morceau de
viande de boucherie qu'il a soin de prendre en personne de
la main du marchand. Rentrant chez lui, il enveloppe l'oignon
dans le morceau de viande et plante un grand clou dans le
milieu. H jelte le paquet dans une marmite. Après un pre

mier bouillon, il le retire, l'ouvre, fait sécher et écrit, sur la


pellicule extérieure de l'oignon le verset 22 de la sourate XLV :

« Celui qui a fait son dieu de ses paxsions, celui que Dieu
fait errer sciemment, sur l'ouïe et le coeur duquel il a apposé

le sceau, dont il a couvert la vue avec un bandeau ». Il ajoute :


<e Qu'ainsi la maladie couvre un
Tel, fils d'une Telle ». De la
même façon, sur la seconde enveloppe, il écrit le verset 6 de
la sourale'
Il : 1. Dieu a apposé un sceau sur leurs cœurs et

sur leurs oreilles, leurs veux sont couverts d'un bandeau et


-75-

lc châtiment cruel les attend » El il trace à la suite le vœu :

ee Qu'il en soit ainsi d'un Tel, fils d'une Telle ! » Il replonge

le bulbe entier dans la marmite bouillante, el l'y regarde se

fondre jusqu'à complète disparition, si sa haine reste impla


cable ; mais, s'il est pris de pitié pour sa victime ou s'il craint
le compte qu'il devra rendre de son action au jour du Juge
ment, il retire le clou de la main gauche el court enterrer

l'oignon dans un endroit solitaire, sous de l'humus large


ment arrosé. Le maléficié guérira ...

Je lis dans le carnet d'un iqqach les notes suivantes, où il


avait consigné à son usage le sortilège d'il, du Cuivre rouge.

« Après avoir établi ton carré magique, tu réciteras soixante-

dix fois l'invocation à la suite de ta prière de l'aurore. Dieu


alors t'ouvrira les porles de sa faveur et il domptera Ion enne

mi. Contre l'homme qui te porte préjudice, lu la réciteras

sept jours de suite après chacune de les prières canoniques.

Voici la formule dont lu useras pour l'incantation el pour

remplir le carré : « 0 Toi qui saisis (qàhid), saisis l'âme, de


tout entêté. 0 Toi qui dispense^ les bienfaits ajoute pour moi

à ta munificence ». Quand on destine ce carré béni à l'anéan


tissement de l'oppresseur; on l'écrit sur une plaque de cuivre

rouge que l'on fumige avec de l'assa-foetida et de l'ail rouge.

Mais si l'on veut en faire un charme erotique, on le fumigera


avec des parfums agréables, on le suspendra à la brise : il
inspirera l'amour à la personne sollicitée, si Dieu le permet ;

il sera rédigé sur du papier blanc. Les noms du poursuivant

et du poursuivi doivent figurer dans le carré pour l'envoûte


ment et aussi pour le charme ».

ee Pour avoir raison d'un persécuteur, d'un despote ou d'un


ennemi sans scrupule, dessine un carré magique avec les
mots : ee Au nom d'Allah le Clément, le Miséricordieux », sur

un morceau de plomb ; tu inscriras le nom de l'homme visé

dans ce carré ; lu fumigeras le tout avec de l'assa-foetida et de


l'ail rouge ; tu poseras la feuille de plomb près du feu, mais en

veillant à ce qu'il ne se fonde pas, car Allah t'en demanderait


raison. Pendant que tu le fumigeras, tu prononceras soixante-

dix fois l'incantation suivante : e. Mon Dieu, je !■■


le demande
par ton nom, par le nom d'Allah, le Clément, le Miséricor
dieux, devant lequel les fronts s'inclinent, les voix se bais-
-
76 -

sent, les cœurs défaillent, bénis notre Seigneur Mahomet et

exauce ma requête en faisant périr Tel, fils d'une Telle,


un

ô Dompteur (qahhdr\, ô Puissant (qâhid), ô Tout puissant


(imiqlttdii) ». On répèle sept fois la formule : ee Le coupable

se trouvera terrassé avec l'aide de Dieu, car cette invocation

est agréée ».

Pouvons-nous préciser comment l'envoùleur coranique se

représente le processus de son maléfice ? Sous l'abstraction

consacrée de l'ordonnance magique, il semble bien que l'on


entrevoit les traits d'un personnage vivant. Cherchons, par

Clé-
exemple, la théorie de la formule : au nom d'Allah, le
menl, le Miséricordieux : en dernière analyse son énergie sur

naturelle s'identifie avec l'archange Cabriel.


On sait que Djibraïl, dans ta croyance musulmane, est le
messager d'Allah auprès de ses prophètes, le confident de Dieu
et le transmetteur de la Révélation : dans le. partage des ver-

sels sacrés entre les anges, on lui attribue pour son lot par

ticulier la première phrase de la première sourate, appelée la


Mère du Livre parce qu'elle le résume. Les indigènes pronon

cent celte formule pour chasser les démons : la raison qu'on

en donne c'est que Djibraïl est le chef suprême du monde

turbulent des Esprits (cf. son rôle dans les adjurations de



mon Calendrier folklorique, Bévue \fricaine, 298. C tri
mes! re 11 1 1
91 .

D'après une Iradition consignée dans Eddirabi (Kilab cl

inodjribat, p. o-Oj Je bismillah, après êlre descendu deux fois


sur Adam et Abraham et êlre remonté au ciel, ee descendit
ensuite sur Moïse, lequel, grâce à lui, pul dompter Pharaon
et ses troupes et s'ouvrir un passage, à travers la mer ». Les
commentateurs du Coran assignent à Djibraïl le rôle décisif
dans la catastrophe. Pharaon, sur son étalon noir, hésitait à
s'engager dans le défilé aux parois liquides. «. Djibraïl alors,

moulé sur une jument, s'élança dans l'abîme ; dès que le che

val du roi cul senti les effluves de la cavale, il n'obéit plus à


son maître et descendit dans le lil de la mer suivi des qualre-

vingl mille cavaliers de l'excorie. Puis Pharaon, voyant le dan


ger, veul prononcer la profession de foi musulmane pour l'é
carter ; mais l'impitoyable Djibraïl ee lui remplît la bouche de
vase „, l'empêchant ainsi d'obtenir sa grâce, La plupart des

Il

exégèles entendent comme venant de Djibraii la réplique iro


nique à son acte de foi tardif que l'on lil dans le Coran :

ee Je crois ! » dit Pharaon —

Oui, à l'heure qu'il est ; mais

naguère tu l'es montré rebelle (Sourale \, verset 91). Si nous

saisissons la
du commentateur, le bismillah prononcé
pensée

par Moïse a été l'arrêt de mort du persécuteur des


Israélites,
mais Djibraïl a été l'exécuteur de cet arrêt; les iqqaehs dans

la langue de leur métier disent pour rendre cette relation que

Djibraii esl le serviteur (khedim) du bismillah.


C'est parce qu'il est servi par Djibraïl que le bismillah se

range parmi les maléfices. En effet, l'idée qu'il contient est

toute bénignité ; les mots qui le composent sont recomman

dés séparément pour les besoins de la dévotion ou de la ten


dresse : Allah est le nom qu'aime à répéter le Qo-tb ou Chef
des Sainls, et il ouvre à l'esprit humain le monde suprasen-

sible ; « Errahman » le Clément, ee Errahim » le Miséricor


dieux, prononcés sur un bouquet ou sur un jdat, inspirent
l'amour à le le (Cf. Ibn ki-
celui qui seul ou mange Elhadjdj,
cliomniis cl a.nouar, p. Si. Rassemblés cependant, ces éléments
de philtres amoureux ou mystiques deviennent un instrument
de haine. La raison en esl que, sous cette forme, ils passent

dans la main de Djibraïl.


Or Djibraïl nous est donné par la tradition sacrée comme

l'exécuteur des vengeances divines. « En arrière de ses six

ailes, composées chacune de -cent


ailes, Djibraïl en a une paire

spéciale qu'il ne déploie que pour ses missions d'extermina


tion parmi les peuples. Sur ces ailes, a-t-il raconté lui-même
au Prophète, j'ai enlevé les villes qu'habitaient les contempo

rains de Lolh et les ai portées si haut que les hôtes du ciel

entendirent le chant de leurs coqs ; puis, je les ai retournées

sens dessus dessous ». 11 a reçu dans la littérature arabe le


litre de Namous, qui esl le Nomos grec, la Loi ; il remplit dans
le monde la fonction de grand justicier et ses auxiliaires, celui

de bourreaux. Ceux-ci, parmi lesquels il nous faut ranger les


agents que l'on extrail de noire formule par le calcul cabalis

tique appelé islikhràdj, ont pour emploi de susciter dans tous


les ètiesTa force d'indignation el l'instinct de conservation

qui luttent contre le mal et l'injure (Elqazouïni) ». Le bismil


lah doit son pouvoir maléficienl à ces anges de nature combat-
-78-

tive et farouches ; car, en magie coranique, le caractère du


khedim détermine les usages du verset.

Vous pourrions procéder à la même analyse pour les deux


autres pratiques que nous avons rapportées : l'action des
ccntons du Livre Saint, dans le premier, et celle du nom
Elqàbid, dans le second, se ramèneraient à l'intervention d'un
personnage du même genre. On ne peut attribuer au hasard

celle ressemblance ; d'autres envoûtements, que nous n'avons

pas cités parce que nous ne les avons pas observés dans notre

milieu, s'expliquent de la même manière : le nom d'Allah

Elmonlaqim, le Vengeur, a son serviteur (khedim) dont parle

Ibn Elhadjdj (Ch. el anmiar, p. 22) ; un autre nom divin


Elmomiïet, celui qui tue, apparaît en songe, à celui qui sait

l'évoquer, sous la figure d'un homme d'une pâleur livide et

lui tend une épée aiguisée (id. p. 21) ; Belhindi, dans son

Kitab el asrar ermbbania (p. 3.'->>, nous dicte les termes de


l'adjuration qui lance contre un ennemi les rouhanis du
vocable Elmomh'el et d'un autre Elmohaliq le Tueur, asso

ciés pour la circonstance. Nous pouvons généraliser et con

clure que les maléfices relevant de la magie coranique sont

perpétrés par des anges que la tradition attache à chacun

des mots consacrés que les iqqachs emploient.

Nous avons dégagé le principe de l'art des sorciers corani

ques, de même qu'antérieurement le secret de la puissance

attribuée aux autres thaumaturges maléficients. En résumé,

le musulman mellidjien qui récite les sourates auxiliatrices,


en demandant à Dieu de, le protéger contre les ec souffleuses »

magiques, ne prend pas ce mot au pied de la lettre ; il lui


donne une extension générale, comme 'le lui permettent les
commentaires orthodoxes du Coran. Il fait entrer dans ce ter
me toutes les personnalités du monde mystique qui, en usant

des ressources de l'antique goétie, peuvenl lui nuire dans son

corps. Les principales sonl : la Kahina, la Medjnouna, l'Oua-

li el l'Iqqach. Ces noms correspondent approximativement à


notre démoniaque, noire
possédée, noire saint, noire sorcier

du Moyen-Age ; mais leur contenu comporte des éléments par

ticuliers, musulmans et maghrébins : ils désignent les sup


pôts
d'Iblis, les maîtres de Djinns, les favoris d'Allah, les
magiciens coraniques que nous avons essayé d'esquisser. Leur
— _

79

pouvoir, d'après la conception populaire, est fondé respective

ment sur celui des dénions, des génies, des saints el des anges,

qu'ils ont la faculté de soumettre à leur volonté. Ces quatre

sortes de surhommes, s'appuyanl sur les différents Esprits qui

les servent, sont les ailleurs d'un grand nombre de maux el

de maladies. Les superstitions dont ils sont l'objet influencent


fortement la mentalité des croyants. Ils sont même plus re

doutés que les puissances malignes de la nature que nous

avons étudiées avant eux; ils prennent le pas sur la divinité


elle-même :
beaucoup d'indigènes craignent plus de se parju

rer au tombeau d'un saint que devant le Coran. Il n'est qu'un

être dans la nature qui puisse leur être comparé pour le nom

bre et la variété des maux dont il peut accabler l'humanité, et

c'est l'homme lui-même, comme nous le verrons.


Chapitre V

LE MAL ET LA MAGIE PERSONNELLE

L'Œil

Les indigènes de l'Algérie, comme tous les peuples, à un


certain stade de développement, connaissent cette sorte de ma
gie qui n'a pas besoin de recourir à la collaboration des Esprits,
mais agit directement sur la nature par le seul ascendant de la
pensée humaine. eeCelui qui la pratique, dit Elkhazin dans son
commentaire de la sourate II, verset 96, croit que le pouvoir
qu'il déploie esl propre à son âme (nefs) et que c'esl lui-même
qui produit l'impression magique » sur les phénomènes qu'il

traite. Ibn Khaldoun (Prolég. III, a écrit : i83)! « Le prophète

est aidé dans ses miracles par l'esprit de Dieu ; le magicien,


au contraire, agit de lui-même, par la puissance de sa propre

âme, et, dans certains cas, avec le secours des démons ». Ce


dernier procédé est la ressource des âmes de second rang dans
la hiérarchie de la sorcellerie., « La première classe, dit notre
auteur (Prolég. III, 171), comprend celles qui exercent une

influence par la seule application de la pensée, sans avoir re

cours à aucun instrument ni aucun secours (étranger) ». Il


appelle cette action direcle de notre âme l'impression psychi

que lasira nefsania. Ainsi l'homme peut dominer la nature

non seulement par la magie évocatoire que nous avons étu

diée, mais aussi par une certaine puissance plastique inhé


rente à son être que nous nommerons magie personnelle et
dont'

nous allons piéciser la conception maghrébine, telle

qu'elle s'est révélée à notre observation.

Allah a prémuni le fidèle contre les effets de cette magie

maléficiente dans la sourate auxiliatriee CXIII, verset 5 : « Dis :

Je cherche un refuge auprès du Seigneur de l'Aube... contre

6
le mal que nous cause un envieux quand il nous envie ».

ee L'envie (li'axud), dit le commentateur Echcherbini, est le


désir de voir un avantage dont jouit l'envié cesser au profit

de l'envieux ou d'un autre ». Le commentateur Ennasafi écrit


de son côté : ee C'est la premier péché qui a été commis,
d'abord dans le ciel, du fait d'Iblis, el ensuite sur la terre,
du fait de Caïn ». » il n'est pas de mobile qui porte plus que

l'envie à la sorcellerie et à la malfaisance en général », expli

que Echcherbini. Les instincts féroces de l'égoïsme ont leur


celle'

puissance magique qui n'est pas moins à craindre que

des forces de la nature ou celle des anges, des génies et des


démons. C'est pourquoi, dans la formule déprécatoire qu'Al

lah a révélée à ses adorateurs et où il dénonce « les principaux

ennemis de l'homme », comme le dit le commentateur Ech


cherbini, il a signalé nommément l'envie, parce qu'elle est la
passion première et fondamentale, la racine de toutes les mau

vaises passions de l'âme humaine.


Ainsi, la sourale CXIII, après nous avoir fourni un phylac
(3e
tère contre les forces hostiles de la nature verset], et contre

les puissances d'essence suprasensible que l'intelligence de


(f,°
l'homme sait déchaîner verset), nous protège encore con

tre les facultés malignes du cœur humain


(5"
verset). Elle
assure e< le salut de noire âme sensilive et de notre corps

satamal eimcfs ou élbden », selon l'expression du même com

mentateur Echcherbini ('f Volume, dernière phrase), contre

les terreurs des dois mondes : du inonde physique, du monde

spirituel el du monde psychique.

L'on a remarqué l'expression du texte sacré : « un envieux

lorsqu'il nous envie ». Le commentateur Echcherbini l'expli


que : ee C'est-à-dire l'envieux qui manifeste son envie et qui

agit conformément à son désir de voir le malheur fondre sur


1 envié; car, s'il ne laisse percer quelque marque de son sen

timent, aucun mal ne peut résulter du fait de ce sentiment


pour celui qui en est l'objet ». Nous verrons qu'il y a poul
ies simples des sentiments qui peuvent, agir sur l'extérieur,
même en restant inconscients ; à
forte raison, en restant plus

involontaires. Cependant, il est admis que l'action


magique,
pour èlre complète, doit s'appuyer sur la conscience et la
volonté de son auteur et doit être amorcée par un commence-

83 —

ment d'exécution. Elle trouve dans l'individu et dans la natu

re des moyens de réalisation. Après la magie du désir pur,


la plus dénuée d'artifice est du regard, le mauvais œil ;
celle

puis, vienl la magie par la parole, l'incantation ; ensuite, la


magie par le geste ou magie mimique ; enfin, la magie savante

dont les techniques sonl de plus en plus complexes. L'envie


met en œuvre les différentes ressources que lui offre le corps

humain ; elle
s'avèrq efficace à tous les degrés : inconciente,
consciente, volontaire, active, organisée ; nous la retrouverons

dans cescinq formes ; mais le nom sous lequel elle est le


plus connue dans le peuple et le plus redoutée, c'est le mau

vais œil.

« La fascination, dit Elkhazin (dans, son commentaire de la


souratq Joseph), est un de ces faits qui dépassent notre intel
ligence, mais dont la réalité est attestée par la Loi musulmane,
qu'il faut donc que nous croyions et qu'il ne nous est pas per

mis de traiter de mensongers ni d'illusoires ». Le livre d'Allah


l'atteste précisément dans ce passage. Jacob dit à ses fils en

les envoyant dans la capitale de l'Egypte : « N'entrez pas tous


par la même porte, mais par des portes différentes ». El le
commentateur explique : ee C'esl qu'ils avaient élé doués de
beauté, de force el d'une haute taille, et qu'ils étaient nés

tous d'un seul homme » (Elkhazin). C'est pourquoi leur père

craignait pour eux le mauvais œil. «Le mauvais œil, dit un

autre commentateur de ce passage, Echcherbini, fait partie

de l'ordre établi par ls Providence. Le Prophète a dit : ee La


fascination est une réalité et si quelque chose pouvait, passer

avant le destin elle aurait pris le pas devant ». <e Le mauvais

œil, disait-il encore, fail entrer le chameau dans la marmite et


l'homme dans la tombe. » Il priait sur ses deux petits-fils,
Hassan el Hussein, en ces termes : ee Je vous recommande tous

deux à Dieu avec les paroles plénières d'Allah, contre tout

démon et chouette et contre tout œil malin ». C'était la for


mule, assurait-il, dont Abraham s'était servi pour protéger

Ismaël et Isaac. <e Un jour, a raconté Ibada ben Eççàniel, je


visitai le Prophète au commencement de la journée et je le
trouvai souffranl ; je revins à la fin du jour et le vis en bonne
santé, ee Gabriel esl venu à moi, me dit-il, el il a prononcé

sur moi une incantation que voici : « Au nom d'Allah, je


84 -

t'enchante contre toute chose qui peut te nuire ; que de tout


œil et de tout envieux Allah le guérisse ». Et je n'ai plus senti

mon mal. » « Les fils de Djaafar ben Abi Taleb étaient des en-

fanls au visage imberbe; Asma dit au Prophète: ee Le mauvais

œil esl prompt à les atteindre: prononce sur eux une formule.

Volontiers, répondit-il ». Une autre fois, en entrant dans


la tente de Oumm Salma, il y trouva un enfant qui geignait.
ee 11 est atteint du mauvais oeil, lui expliqua-t-on. Ne dites- —

lui aucun charme ? demanda-t-il ». Il soignait lui-


vous sur

même ce mal. ee 11 donnait l'ordre au fascinateur, a rapporté

Aïcha, de faire ses ablutions et au fasciné de se laver dans


l'eau du fascinalcur ...

Certains commentateurs du Coran rapportent que Mahomet


faillit être victime du mauvais œil. II y avait un homme,
ee

parmi les Arabes, qui restait sans manger deux ou trois jours,

puis relevait un pan de sa tenle ; et, s'il passait un troupeau

de chameaux ou de brebis, disait : ee Je n'ai jamais vu cha

meaux ou brebis plus beaux que ceux-ci ». Le troupeau


n'allait pas bien loin sans que quelque tête en tombât morte.

Les mécréants donc prièrent cet homme de frapper le Prophète


du mauvais œil. Il s'en chargea. Quand le Prophète passa de
vant lui, il déclama : e< Ton parti te comptait pour un Maître ;
je crois bien que tu es un Maître frappé du mauvais œil ».

Mais Dieu protégea son Prophète et lui fit descendre le verset

5i de la LXVIIP sourate : ee Peu s'en fallut que les Infidèles ne

t'ébranlent par leurs regards », qui est devenu depuis un

spécifique de la jettature (Cf. Echcherbini, commentaire du


verset! sus-mentionné).

Ces faits et dits de Mahomet sont presque aussi connus des


Musulmans que le sont des Chrétiens les anecdotes saintes des
Evangiles. Elles ont consacré la croyance populaire; car la
tradition islamique n'a fait que renforcer en Algérie l'antique
superstition du fascinum que les Romains, après les Carthagi
nois, y avaient laissée'. Nous renvoyons sur ce dernier point à
labibliographie du mauvais œil donnée par Doullé, dans
Magie et Religion, en note, p. ; mais 317 un exemple nous

montrera combien la coutume musulmane actuelle se souvient

encore de la tradition païenne.

Au bas d'une stèle funéraire provenant d'Aumale et qui se



85 —

trouve au Musée des Antiquités d'Alger (n°


169 du Catalogue
de 1899), nous voyons un œil surmonté d'un croissant et atta
qué, d'après une explication orale recueillie à l'époque de la
bouche de M. Gsell, par un coq, un serpent, un saurien (sans
doute un caméléon employé encore aujourd'hui comme pré

servatif du mauvais œil. Cf. mon chapitre des Amulettes ;


Bulletin de la Société de Géographie d'Alger, 1926, n°

io5). De
telles précautions prises contre la fascination sur une tombe
nous prouvent que, dans la Maurétanie romaine, on redoutait

les effets du mauvais œil, même dans l'au-delà. Or, les des
cendants de ces Maures éprouvent aujourd'hui la même crain

te. On croit encore que ce fléau qui désole la vie du supers

titieux sévit aussi sur les morts. Lorsque, en visitant le tom-

-
beau du défunt, le troisième jour après sa mort, comme le
veut la coutume, les parents trouvent le tertre affaissé ou

déjeté (mesqoul), s'ils voient, qu'il a gauchi, ou, comme on


(ah'
dit, qu'il est devenu louche oui), ils ne manquent pas de
s'alarmer et de se désoler : ils supposent dans cet accident l'in
fluence du mauvais, œil.
Quelques-uns, les plus islamisés, insi
nuent que le mort était un jettatore : les anges du tombeau
le tourmentent dans sa tombe. Mais, pour la plupart et selon

la vieille tradition, il est lui-même victime de l'acharnement


d'un envieux, qui lui envie même le repos de la tombe et

tâche de lui faire perdre l'orientation de la Mecque en dehors


de laquelle l'âme du musulman désespère de son salut. On ne

sculpte plus des phylactères sur les stèles, mais près d'elles on

fait des prières, on lit le Coran contre le mauvais œil : celui-

ci, réputé aussi fort que les séismes qui arrachent les cadavres

à la terre, est resté un persécuteur des morts, comme il l'était


déjà pour les Maures latinisés.
Le mal œil, qui dispute aux morts le repos de leur dernière
demeure, est une calamité dans la vie quotidienne. Il n'est
sorte de bien qu'il ne tende à détruire, ee
L'œil, dit un pro

de femmes,
verbe s'attaque même au
fumier'
où l'on jette les
cendres du foyer » ; qu'il s'en prend à toute
c'est-à-dire, mar

que de prospérité et aux derniers restes de bien-être. Les faits


que nous allons rapporter sont contemporains. Ils ne paraî

tront sans doute pas tels qu'ils se sont passés, mais ils sont

tels qu'ils ont été vus, compris et traduits par les Indigènes :

86 —

en changer le point de vue ou même le style naïf, ce serait

en adultérer l'esprit ; j'ai peur que les transcrire seulement

dans noire langue ne les déforme.


ee Un habitant de Médéa était assis dans un groupe quand

passa devant lui une vache superbe, une espèce de buffle,


comme on dit : ee Oh ! quelle vache. Oh ! quelle vache ! s'écria-

t-il ; elle est aussi haute que la clôture d'en face ». Il n'ajou

ta point la formule conjuratoire : ee Qu'Allah bénisse ! » Cette


vache chemina dix mètres environ ; survint un taureau qui,
la frappant de ses cornes, retendit morte. Son maître accou

rut : ee Allah me suffit ! dit-il, il est pour l'opprimé le meilleur

des procureurs. Qu'est-ce qui a dressé ces gens-là contre moi ?


Je remets ma vengeance entre les mains d'Allah ». Par la
suite, les musulmans, qui avaient assisté à la scène par

lèrent : « Un Tel, dirent-ils, était assis dans nos rangs : c'est

un fascinaleur ; nous le connaissons maintenant ; puisse la


cécilé lui ôter les yeux ». Le propriétaire de la bête, averti de
ces propos, vint leur demander leur témoignage ; appelés

devant le cadi ils racontèrent ee qui s'était passé, et le cadi

condamna, raconlait-o-n, le jeltatore à payer cent vingt douros


au plaignant ; car Sidi Khalil, ainsi que les autres chefs de
rites (que Dieu les agrée), déclare que, lorsqu'il
musulmans

est démontré qu'un homme a causé la perte d'un objet par


son mauvais œil, il doit en supporter le dommage ».,
ee Un cafetier de la rue du Bey à Blida( s'était fait une nom

breuse clientèle ; sa main ne lâchait pas le long manche de la


petite bouilloire en fer blanc. Des concurrents amenèrent un
jour chez lui deux Saouda (montagnards de l'Atlas blidéen
qui passent pour avoir le mauvais œil). L'un des Souada s'é

cria : ee Aïe ! Qu'est-ceci ? Depuis que nous sommes entrés, il


n'a pas cessé de préparer des cafés ; il n'aurait pas le temps
de rouler une eigaretle ». A peine avait-il dit ces mois, que,
le cafetier voulant du
ajouter charbon au foyer, la grande
marmite pleine d'eau bouillanle qui le surmonle se renversa

sur lui cl lui brûla les bras el les jambes si gravement qu'il
dut s'aliler et, à la longue, à cause de l'infirmité que lui
laissa l'accident, fut obligé de fermer son café ».
« Un joueur de kamrndja
d'Alger, Mamad Cheikh, embau
ché pour une soirée dans une ferme' chez les Saouda, montait
-87-

son instrument auprès du tneddah (chanteur) qui s'apprêtait à


débuter, ee Noyez comme ces ficelles se tendent et vibrent »,

dit quelqu'un à haute voix. Sur le champ huiles les cordes

éclatèrent. Au Café des réjouissances (qaluuiel ézlmu) de Bnb er

rahba., à Blida, des femmes exécutaient la danse arabe. Quel


ques Saouda les regardaient. L'une d'elles se faisait remarquer

par sa souplesse et sa légèreté, ee Quelle danseuse ! dit un

Saouda. Elle tourne comme une pirouette ». Cette nuit-là, la


danseuse s'enivra ; on alla chercher une calèche; mais, en vou

lant y monter, elle tomba dans les roues qui lui brisèrent la
jambe ». Toute parole marquant l'admiration, la surprise, l'en

vie, dans la bouche des rustres qui ne la corrigent pas par

une prière, entraîne la perle de la qualité, quelle qu'elle soit,


qui l'a provoquée.

Le Saoudi, type de l'homme à l'œil mauvais pour les Bli-

déens, n'a pas besoin de parler : il lui suffit de regarder pour

causer un malheur. A un commissionnaire portant des objets

fragiles, à un charretier dont le chargement semble mal

assuré, on dit souvent à Blida : et Qu'Allah ne te fasse pas

rencontrer un Saoudi ». Un marchand blidéen, Ben Tahar,


invita des Saouda, ses clients, à la fête, de la circoncision de
son fils. Il les dans sa chambre des hôtes, dont il était
fier, ornée au goût européen de glaces, de chromos et d'éta
gères ; celles-ci, en guise de bibelots, étaient chargées de pots

de confitures de formes variées, comme le voulait alors la


mode chez les citadins. Le lendemain matin, quand la foule
se retira à la suite du meddah, la plus belle étagère s'écroula

à grand fracas avec ses verreries le maître, contemplant le


;

désastre, dit seulement : « J'en connais bien la cause ». Il


n'eut pas besoin d'en dire davantage pour être compris de
tous les assistants.

Une ménagère du quartier des Onlad Sultan, au moment

où les hommes rentrent pour souper, surveillait trois plats

prêts à être servis, lorsqu'une voisine vint lui faire visite ac

compagnée d'une Saoudiji de sa connaissance. Lorsque ses visi

teuses furent parties, notre ménager-


voulut, prendre un des
plats ; mais il lui glissa des mains et tomba sur les deux au

tres, de sorte que tous les trois furent perdus. Furieuse, elle

courut chez la voisine et lui fit une scène violente, lui disant :
« Je te défends d'amener cette femme chez moi ; puisses-tu

toi-même déménager loin de moi ».

Dans une f redira, (c'est une cérémonie au cours de laquelle


la jeune mariée trône dans tous ses atours), on remarqua une

Saoudia fixant avec obstination l'héroïne de la fête. L'épousée


fut en proie à la fièvre toute la nuit suivante. On courut cher

cher du sel au marabout de Sidi Moul éttriq ; le sel qui a sé

journé dans ce lieu saint a la vertu de démasquer les jettatori ;


on le versa sur la braise du fourneau ; il crépita, faisant enten

dre ee des coups de canon ,., d'après les unes ; une vraie fusilla

de, d'après les autres ; mais, pour tous, la preuve fut faite que

la mariée était victime du mal œil de la Saoudia.


Tout être humain est un Saoudi pour ses semblables. Un
groupe de femmes goûtent gaiement ; l'une d'elles sent que ce

qu'elle mange s'arrête dans sa gorge ; elle se met aussitôt en

tête que l'une des assistances l'a frappée du mauvais œil. L7ne
brodeuse arabe emporte un métier ; elle le couvre, l'enveloppe
avec soin, le dissimule ; elle tremble qu'une envieuse le voie :

le travail commencé serait arrêté, compromis, ee Nous avons

honte et le travail, il n'est pas bon après », cxplique-t-elle.


Un paysan voit un cheval de belle allure ; il le désire in
petto : ee Ah ! s'il l'avait ! » Son cœur ee se suspend à lui ».

Mais il est à un autre : alors, il le fixe d'un œil qui l'amoin


drit, e'est-à-dire lui cherche des défauts, lui en prête (ichou-

fouh bcnnoqç) ; el, en le sous-eslimant ou lui souhaitant mal

heur, voilà qu'il le condamne à dépérir ou à mourir d'accident.


Une personne d'un caractère jaloux remarque un ouvrier

travailleur, bien portant, à son aise ; elle lui envie en secret

sa santé et son bien-être : l'ouvrier s'alitera bientôt el tom


bera dans la'
misère.

Un homme qui souffre de n'avoir pas d'enfants, en ren

contre un qui lui semble beau : <e Que n'est-il à moi ! »

pense-t-il. Cet enfant tombera malade et le plus souvent en

mourra. Un taleb, expliquant à une mère la cause du mal

qui travaille son fils, lui dil : <e Une femme malheureuse dans
ses enfants ou n'en pouvant avoir a fixé les yeux sur le tien
el a bramé de désir, « a brait dans son cœur (chaqct fi qel-

hha) », et le mal œil l'a frappé).


Si ''on décompose le processus de la fascination telle que
la décrivent les Indigènes, on dislingue quatre moments. En
premier lieu, ils signalent un mouvement de surprise et d'ad
miration ('ad.jal)i; puis, un retour égoïste sur soi-même et
(Ima'
un désir ou roghba) ; ensuite, un sentiment de haine,
de revendication, de révolte contre le bénéficiaire de l'avan
tage désiré (hosd) ; enfin, un regard rageur el destructeur
(ned'ra. liennoqç), qui esl le plus souvent la seule manifesta-

lion extérieure des sentiments éprouvés. Il est indifférent que

le désir s'exprime par un geste, par la parole, ou même par

la parole de l'âme (klam ennefs), le langage mental ; il n'est


pas besoin qu'il soit conscient ni voulu : on craint plus en
cela les gens qui aiment que ceux qui haïssent. Un proverbe

dit : k L'œil des amis esl terrible » ; un autre : ee L'œil de


l'amitié esl pire que celui de la malveillance ». On prétend

qu'il y ;i lieu de redouter, plus que les inconnus, les voi

sins et les proches. La r;iison en est claire : c'est qu'ils sont

mus par un secret ressort de rivalité qui n'existe pas au même

degré de tension chez les étrangers el que, par suite, leur jalou

sie, quoique refoulée dans la subconscience, est plus vive. Or


le principe actif du mauvais œil réside dans l'envie instincti
ve : la fascination n'est autre chose que l'extériorisation de ce

sentiment par le canal de l'œil ; il s'ensuit que, pour être


contenue ou même réprimée, sa virulence n'en est que plus

à craindre.

Le sentiment de l'envie, général dans l'humanité, pourrait

bien constituer, dans l'Afrique du Nord, un des l rai t s saillants


de, la race. Il esl en relation vraisemblablemenl avec le parti
cularisme qui de tout temps a empêché les autochtones de
se solidariser pour former un état autonome. Du moins, nous

avons entendu des Indigènes intelligents attribuer à cette tare


psychologique l'anarchie politique qui a désolé leur histoire.
« La décadence et l'asservissement des. Musulmans, disent-ils
aussi, onl pour cause leur manie de se jalouser et de s'entre-

nuire. Pourquoi les Chrétiens réussissent-ils dans toutes leurs


entreprises ? C'est qu'ils ne se regardent pas les uns les autres

avec l'œil de l'envie qui amoindrit et déprime (aïn nâqça), mais


avec l'œil de la sympathie qui exalte et complète (ichoufou
bel kô,mel). Quand ils reconnaissent quelque supériorité chez

l'un d'entre eux, ils l'encouragent au lieu de le prendre en


go

haine. » L'inexistence du mauvais œil parmi les Français a

été un sujet d'étonnement. On a vu des mauresques de Blida


s'arrêter devant de petits Européens au berceau, partagées en

tre l'admiration de leur beauté el la stupéfaction de la voir

si crânement affichée aux yeux de tous, ee Regarde ces déli


cieux petits bras. Regarde-moi cette figure qu'ils ne protè

gent pas. Et cette superbe jeune fille qui affronte tous les
regards à visage découvert. Ah ! si elle était musulmane, elle
serait vite frappée du mauvais œil et on l'aurait bientôt méta
morphosée (sekhkhtoiiba) ; pour son imprudence, elle serait

condamnée à gémir le reste de ses jours sur son lit ». Il ne

serait pas difficile de trouver des traces de la crainte de la


jettature dans certaines particularités du caractère ou de la
vie privée des Maghrébins, entre autres dans leur méfiance,
leur cachotterie dans la conduite, leur discrétion dans le
langage, le secret dans les desseins, ainsi que dans le mystère

dont s'enveloppe la vie familiale, le goût de la vie cloîlrée

et l'habitude du voile. Le Prophète a dit : Cachez vos affai

res pour aider à leur prospérité, car tout homme jouissant


de quelque bonheur est en butte à l'envie (Boud el akhiar,
p. n5) ».

Dissimuler ce qui vous tient le plus au cœur, c'est la pre

mière précaution à prendre contre le terrible, fléau. La jeune


femme qui a des espérances ne l'avouera qu'à la dernière extré

mité ; elle se méfie de ses rivales, ses co-épouses, et aussi

des sœurs de son mari ; et tout autant des amies de son âge
qui courent la même chance : <e Le mal œil pourrait lui des
sécher son fruit ; exactement, le lui durcir, le changer en

fibrome (iqeshou lha lh'mcl). » Un Blidéen promène ses

trois fils dont il est très fier. Un indifférent le rencontre et


lui demande : « Ce sont là tes enfants ? —

Non, se hàte-t-il
de répondre, je n'en ai qu'un, les autres sont à mon voisin ».

H ii menti par peur du mauvais œil.


• 'elle peur lui dictera même sa conduite et non pas seule
ment ses paroles. Un autre Blidéen avait perdu successive
ment, deux femmes qu'il avait épousées aux jours nuptiaux,
l'une le'
lundi, Poutre le vendredi. Avant contracté une nou
velle union, il se résolut à faire son entrée de marié dans la
nuit du jeudi (du mercredi au jeudi) : par un brusque chan-
gi
— —

gement de date, il comptait dépister le mauvais œil des bi.ial.al;


l'on nomme ainsi les femmes qui viennent faire la veillée des
noces avec la fiancée ; il attribuait à leur malignité ses pré

cédentes infortunes. Les manquements à la coutume, parti

culièrement l'interversion des moments consacrés par elle,


n'ont souvent pas d'autre cause que l'appréhension de Vain.
On masque, on défigure la beauté pour la faire pardonner.

Les Arabes disent que le Démon jette de la cendre dans les


yeux des orphelins en vue de les rendre chassieux ; ils sont

alors si dégoûtants qu'ils découragent la pitié. Certaines mè

res tendres, qui admirent trop leurs enfants pour ne pas

craindre l'envie, cultivent les humeurs de leurs yeux et entre

tiennent tout leur corps jalousement, de propos délibéré, dans

une saleté repoussante. La prophylaxie superstitieuse prime

dans leur pensée l'hygiène rationnelle. Lippeux, morveux, mal

propres, ils risquent bien les ophthalniies, les mauvais rhu

mes, les infections de toutes sortes ; mais elles les craignent

moins pour eux que les conséquences d'une trop vive admi

ration. Elles se réjouissent de voir leur fils tenu en horreur ;


la crasse lui sert de talisman contre la fascination, puisqu'elle

offusque même les yeux de la compassion.

Un fellah, au marché de Boufarik, achète un guiloun, c'est-

à-dire dans la langue mettidjienne une tente de campement,

en toile. Il la porte aussitôt dans champ en friche et l'y


un

dresse. Sans doute veut-il l'essayer ? Point du tout : il l'im


munise. En effet, le voilà qui en fait le tour pas à pas ; de
ses deux mains réunies il puise de l'eau dans un sceau et il
en asperge soigneusement chacune des bandes de toile qui la
composent. Il pense ainsi la prémunir contre le mauvais œil

et lui assurer un long usage. Il, la défraîchit exprès pour lui


ôter son éclat provocant, dans le même esprit que la mère

inquiète enlaidit à plaisir son enfant pour lequel elle redoute

les contre-coups de sa beauté involontairement insolenle.


Les Bédouins ou Arabes de la campagne fendent les oreilles

de leurs chevaux, « parce que, disent-ils, c'esl utile contre le


mauvais œil, tout comme les amulettes ». Ils croient transiger

par ce moyen avec l'inévitable envie. C'est une sorte de sacri

fice de rédemption : ils mutilent légèrement une bête de prix

pour qu'elle ne coure pas les dangers auxquels l'exposerait


une perfection absolue.

92 —

Les milieux primitifs, prolifiques et pauvres, chez qui la


question de l'alimentation se pose en problème quotidien, con

naissent l'envie du famélique. Voir manger les autres y réveil

le des convoitises dont l'homme aisé et repu n'a plus l'idée.


On redoute la fringale maléfique du mendiant qui surgit au

milieu d'un festin et dévisage les convives de son œil haineux ;


il est prudent de l'inviter : de là une habitude connue. Naguè
re encore les montagnards de, l'Atlas qui voyaient les Euro
péens souper sous des tonnelles ou s'attabler au rez-de-chaus

sée, les fenêlres ouvertes sur la rue, s'étonnaient, ou/ se gaus


saient ; ils se demandaient si c'était, de la part du roumi,
inintelligence ou bravade. Le Prophète a dit : « Les deux
yeux de celui qui mange et les deux yeux de celui qui le
regarde vont tous quatre à l'Enfer ».

Un homme adulte qui va mangeant dans la rue est un faible


d'esprit (khçiç él'a.qel) ; son adversaire en justice est fondé
à récuser son témoignage. Une femme qui grignotte ou mâche

ou suce, ne serait-ce qu'un bonbon, autrement qu'assise en

lieu clos ou isolé, tue son mari, si l'on en croit un dicton


des gynécées. Le, petit ciraya, qui est, le voyou de l'Islam,
scandalise fort les bédouins de passage dans les villes, lors
qu'ils le voient mordre dans son pain sur nos places publiques.

Le campagnard, quand il n'esl pas un déraciné et n'a pas

secoué les vieux principes, sait se ménager une retraite au

sein de la foule : il s'accroupit, relève son burnous sur la tète,


y rentre les bras el, tirant ses provisions, il mange à l'abri
des regards, dans sa guérite de laine.
En été, quand les produits alimentaires sont en baisse, le,
père de famille fait des provisions pour l'hiver. Les femmes
sont chargées de leur faire subir les préparations nécessaires.

Elles observent dans ce cas certains rites traditionnels pour

les soustraire au mauvais œil. Les vieilles mercenaires que

l'on loue pour l'aide (on les appelle des rouleuses de cous

cous fettâlal) doivent avoir la main heureuse. Pendant le tra


vail le silence esl préférable, mais si la conversation s'engage,

elle doit porter sur les bonnes choses qui constituent le bien-

être, le miel, le beurre, l'huile, ou sur les saints. Particu


lièrement quand on fait, des conserves de viande, grand luxe
des petites gens, on redoute la visite des étrangères, dont, la
-93-

convoitise excitée pourrait causer le mal œil. Une ménagère

prudente fait cuire son beurghcl (blé grossièrement moulu) el


kheli'
son (viande séchée) ee à l'heure où cesse le bruit des
pas dans la rue », afin de ne provoquer aucune envie ni par

la vue ni par l'odorat.


On se cache pour les enfermer dans leurs jarres. Il y a des
charmes pour assurer à celles-ci la baraka qui est l'abondance
inépuisable, la pérennité indéfinie ; on les prononce dans le
dernier tiers de la nuit ; ils agissent femme, nul ser
si nulle

viteur, nul enfant ne voient jamais les jarres, sauf la maî


tresse de maison, d'ordinaire la belle-mère de la femme ; seu

le, l'adjouza monte dans la soupenle où elles se trouvent ou

détient la clef du cabinet garde-manger, dans beaucoup de


vieilles familles.
Enfin, dernière précaution, il faut que les femmes qui ont

prèle la main se retirent satisfaites, surtout repues, sans ran

cœur ni jalousie. Il importe aussi beaucoup de gagner ses

voisines : ce que l'on fait en leur offrant les prémices de ses

nouvelles provisions. Quand le beurghcl est cuit, on en pré

lève un ou deux kilogs. La maîtresse de maison en fait pré

sent aux femmes qui habitent autour d'elle. Celte distribution


se fait, dit-on, ee en l'honneur de Sidi Abdelkader », mais ce

n'est pas le seul cas où un vieil usage se range sous le patro

nage de ce saint pour faire oublier ses origines. Qu'il s'agisse

de mahamça (couscous à très gros grains) ou de couscous

kheli'

proprement dit, ou de beurghcl, ou de ,


bref d'une pro

vision quelconque, la ménagère doit les faire goûter à ses voi

sines el aux membres de sa famille, voire même à la porteuse

d'eau dont elle esl l'abonnée ; et les gens à qui elle en pré

sente doivent non moins obligatoirement formuler des vœux :

ee Avec la santé et la paix vous mangerez ce bien, avec la


paix et, la longueur de la vie. A l'an prochain la continuation

à Dieu ! (Coutumes, institutions, édi


s'il plait »
croyances,
tion, Jourdan, 1913, p. 187). Ces souhaits el le nom d'Allah
rendent la jalousie inoffensive, si elle se produit. Mais, ce qui

est, plus sûr, en contentant la cupidité qui guette toutes les


bonnes choses, on a désarmé le mauvais œil.

Au lieu d'amadouer le jettateur, on peut lui résister. On


l'éloigné en opposant à son ascendant l'énergie que tout hom-
- -
g',

me possède, ou en ayant recours aux Esprits protecteurs, ou

en faisant appel aux marabouts ; enfin, en utilisant les armes

que fournit aux musulmans leur Livre Saint.


ee Quiconque dit au fascinatcur et au sorcier : ee Hé ! Un
Tel ! )> et les appelle par leurs noms, au moment précis où il
esl louché par le mauvais œil ou le sortilège,
par neutralise

leur influence. De même si le fascinateur et le sorcier se

v aillent de leur puissance lorsqu'ils se proposent de l'employer,


leurs opérations resteront sans résultat (Eddirabi k. elmodjri-

bat, p. g'i) ».

On arrête le mauvais œil en nommant les ennemis de l'oeil,


tels (juc la pierre qui le crève, le brandon qui le brûle, la
nuit qui l'aveugle, la mer qui le noie, les eaux sauvages qui

le roulent, le sentier effacé qui le déroute, les sourcils fron


cés qui le bravent, le souffle qui refoule ses effluves, etc. Voi
ci une anecdote classique qui met en relief le mécanisme

défensif des formuletles. ee II y avait au Khorassan un jetta-

tore qui, étant assis un jour avec des amis, vit passer un

train de chameaux, ee Lequel désirez-vous manger ! » deman-

da-t-il. On lui en désigna un, qu'il fixa et qui tomba sur-le-

champ. Le propriétaire de la bête dit alors : e< Au nom d'Al


lah, au rang sublime, aux miracles terribles. Ce qu'Allah

veut est. Prison de geôlier de pierre dure et de brandons


Mon l'œil du fascinateur lui-
enflammés. Dieu, renvoie sur

même, dans son foie, dans ses reins et sur les créatures qui

lui sont le plus chères. Chair émaciée, os pulvérisés ! » Sui


virent des citations du Coran. Le chameau se releva indemne.
Le contre-seul ilège oral avait eu raison de la malignité de
l'œil ».

La puissance du geste n'est pas moindre que celle de la


parole el d'ailleurs le plus souvent la renforce. On connaît

la vogue dont jouit la projection vers les yeux menaçants de


la main grande ouverte, projection accompagnée de l'impré
cation : «
Cinq dans les yeux ! » Malgré le silence des Indigè
nes sur le sens de ce
signe, il est probable faut y voir
qu'il

un simulacre d'obstruction ou de destruction à l'adresse de


l'organe appréhendé. Yoiei une preuve que, chez les Arabes
primitifs, l'index el le médius allongés dans la direction des
yeux s'associaient à l'idée de les crever. Un Musulman qui
-95-

avait entendu calomnier Aïcha n'avait pas protesté. « Le Pro


phète lui apparut en songe, ee Pourquoi n'as-lu pas défendu
ma femme ? —

Je ne l'ai pu, ô Prophète. —

Tu mens. » Et
Mahomet lui braqua sur les yeux ses deux doigts tendus. Le
(Nozhai-el-
lendemain, en se réveillant, il se trouva aveugle

madjulis. II, p. i3o!. » La main entière s'adjoignant aux

deux doigts perforateurs ne peut que les aider clans leur fonc
tion magique.

Le chiffre cinq par lui-même est doué de vertus phylacté-

riques suffisantes pour qu'on croie pouvoir l'employer seul

avec succès. Une femme, dont la fille avait effectivement trois

ans, s'entendit demander un jour par une étrangère : ee Quel


âge a-l-elle ? »
Méfiante, mais de l'air le plus naturel, elle

répondit : ee Quatre ans et


cinq mois ». On interrogeait une

autre Blidéenne sur l'indisposition de son enfant : « Depuis


combien de temps est-il malade ? » Faisant semblant de sup
puter les jours, elle trouva moyen de répéter quatre fois le

nombre prophylactique cinq, inclus étymologiquement dans


le nom du jeudi (h. lie mis) ou compris dans un de ses multi
ples. « De ce jeudi, dit-elle, au jeudi précédent, cela fait huit
'
jours el au jeudi antérieur, cela fait quinze ! »

Comme on complimentait une jeune femme sur l'achat


d'un foulard, elle se hâta d'en révéler le prix qu'on ne lui
demandait pas. « Il vaut vingt-cinq francs », dit-elle ? En
réalité elle l'avait payé vingt-deux ; mais, inquiétée par l'agres

sive curiosité de ses voisines, elle leur opposait la parade con

sacrée ; et, si elle n'y ajoula pas


cinq centimes ou v ingl-cinq
centimes, ce fut seulement pour ne pas éveiller leur suscepti

bilité. On ne compte que par cinq dans certains milieux supers

titieux.
« Dieu nous garde des gens qui ne brandissent et n'assènent

que -des cinqs ! » disent les dames qui se piquent d'urbanité.

Celles-ci, par réaction, affectent d'éviter le mot ; elles le pro

noncent au besoin quatre ou six, sans prendre garde à la


véracité ni à la précision ; ou bien elles le remplaceront par

la tournure : le nombre qui est dans votre main. Au lieu de


quinze, elles décomposent vaguement : dix et des mouzounâi.

Tout le monde comprend. Et, précisément, l'usage de ces péri

phrases dans la bonne société prouve l'abus que l'on fail du


-96-

terme propre dans le peuple, où « cinq » est bien le mot-

talisman avec lequel on fait front le plus souvent contre le


mauvais œil.

Il fournit aussi l'amulette matérielle la plus répandue. Sous


la forme d'une main stylisée et sous le nom de Khâmsa, qui

veut dire la quintuple, les Indigènes affectionnent un phylac

tère bien connue ; ils l'appliquent en or ou argent sur le


devant de la chéchia des enfants, le brodent, simplifié jusqu'à
n'avoir que trois) doigts souvent, sur la poitrine de leur bur
nous, le peignent leurs portes, l'arborent sur leurs dra
sur

peaux. Les Européens le connaissent sous le vocable de Main


de Fathma. Je n'ai trouvé chez aucun Blidéen l'explication de
ce terme qu'ils n'emploient jamais. Pour eux la main sym

bolise un pouvoir protecteur, comme le dit le Nozhat el rnad-

jutis (I, p. 7) : ee La main chez les Arabes signifie la force ;


ainsi Allah a dit de David qu'il était doué de ee main », ce

(jui veut dire de force. Elle a aussi le sens de puissance ; ainsi

Allah a dit : « La supériorité est dans la main d'Allah », ce

qui veut dire : en sa puissance. Elle a aussi le sens de se

cours ; on dit couramment : ee Un Tel a prêté la main à un

Tel „, ce qui veut dire l'a aidé. Elle a le sens de bienfait ;


Allah a dit : Dieu pardonne à celui qui a dans sal main (qui
offre) un acte de mariage. » La lexicologie du mot ied semble

rendre compte suffisamment du rôle de la main dans la lutte


contre le mauvais œil. Il est vraisemblable qu'ici nous voyons

les forces magiques inhérenles à l'âme humaine se neutraliser

entre elles, la bienfaisance d'un de nos membres étant tour


née contre la malignité d'un autre.

En dehors des ressources qu'ils trouvent en eux-mêmes,


les Maghrébins empruntent à la nature de nombreuses armes

contre le mauvais œil ; en général tout ce qui peut nuire h


l'organe physique est employé à combattre sa fonction malé

fique. Chacun de ces objets vaut par plusieurs de ses pro

priétés ; on peut cependant les classer en tenant compte de


la principale. Parmi les alexilères de l'œil les plus employés

on remarque ceux que l'on peut appeler les éblouissants, qui

empêchent par leur éelal l'action de la vue : de ce genre sonl

les étoiles el les croissants, nombreux sur les chéchias des


petits Algériens. Après eux ceux qui ont la vogue sont les
— —

97

poignants, comme les serres, griffes, becs, canines, cornes,

pinces, piquants, etc., tout l'arsenal où s'équipent les ani

maux, surtout les plus redoutés. Ensuite, viennent les con

tondants ; le plus connu est le fer de cheval, à cinq trous,


trouvé et suspendu en façade, un jeudi : il fracasse l'arcade

so.urcillière el écrase l'œil menaçant. Moins connus sont les


corrosifs ou caustiques : à Blida, on recommande pour le
nouet du berceau le vert-de-gris, « excellent pour l'œil ». A

Douera, une mariée venant du pays des Zouaoua, en descen

dant de voiture, laisse tomber un nouet ; la curiosité s'en

empare et
y trouve sept piments de Cayenne, ou, suivant
l'expression arabe, ee sept cornes de, piments des Cuenaoua

(Guinéens) ». Les Bédouines balancent sur leur poitrine, en

pendentif, un petit miroir d'un sou : ce n'est pas un accessoi

re de coquetterie, mais un talisman réverbère, qui renvoie le


mauvais regard à celui qui le lance.
On use beaucoup des déviatifs, qui attirent sur eux les pre

mières décharges du mauvais œil. On fend en trois la pointe

supérieure d'un roseau et l'on y fixe un œuf plein ; planté

dans un qu'il domine ou dressé bien en vue dans une


champ
chambre, il protège une récolte ou des meubles précieux.

L'œuf esl un objet de gourmandise, comme chez nous les


dragées. Le tatouage, pour les musulmans est, un spécifique du
mal œil. On lit dans le commentateur du Coran, Elkhazin, à
la sourale Vousof : ee Le Prophète a dit que le mal œil était une

réalité, et El Bokhari ajoute : et il prescrivit le tatouage. »

Il découle de ce texte que les anciens Arabes reconnaissaient

entre l'un et l'autre le rapport du remède au mal. Les mores

ques de, nos pays s'en font la même idée, puisqu'elles en

peignent un sur leur enfant, quand il doit affronter les regards

du public ou des inconnus, comme nous l'avons vu dans le


chapitre des amulettes. Le tatouage, semble, en principe, char
gé de capter le regard, de l'adoucir par sa couleur bleue, de
l'amuser par ses dessins et de l'égarer dans la labyrinthe de
ses arabesques.

Chez les Béni Khalil, autour de Boufarik, quand l'épousée


fait son entrée dans la maison de son mari, on l'arrête dans
la cour. Sa grand'mère (djedda) », c'est ainsi qu'on désigne
la femme qui accoucha sa mère, s'avance vers elle, lui lave le
1
-98-

pied droit et le pouce de la main droite ; puis, elle recueille

l'eau dont elle s'est servie, sans en rien perdre, et elle la


suspend dans une bouteille aux murs de la chambre nuptiale.

Ce rili'
esl inspiré, de l'aveu de celles qui le pratiquent, « par

la crainte du mauvais œil et de Ces personnes-là ». A la suite

de la cérémonie de la pose de, la ceinture, qui a lieu le sep


tième jour du mariage el, qui clôture la période nuptiale,
cette eau est jetée dans le fumier ou dans un trou et recou

verte de terre soigneusement. Cette eau en effet est contami

née, en premier lieu, par les mauvais regards qu'elle a lavés,


et, en second lieu, par ceux dont elle s'est chargée dans l'at
mosphère de joie et d'orgueil, où elle a joué le rôle d'absor
bant ou d'accumulateur ; et l'on enterre avec elle les miasmes

ou les effluves de l'envie que les réjouissances de la famille


en liesse ont immanquablement excitée dans le cœur de ses

invités.
Ne nous laissons pas tromper par les métaphores que nous

venons de lire, simples adaptations ou concessions au langage


scientifique européen. Pour la bédouine des Sidi Khalil, la
fiole d'eau suspendue dans sa chambre ne saurait être un ré

cepteur ni un paratonnerre. Elle y voit certainement un Esprit


qui purifie son milieu el le protège, conformément aux croyan
ces que nous avons exposées dans notre chapitre des Amu
lettes, mais un Esprit ayant la forme et les vertus de l'eau.
De même l'étoile et le croissant, qu'elle coud sur la chéchia

de son enfant, représentent pour elle des puissances spiri

tuelles protectrices. Elle les anime d'une vie humaine et sur

humaine, comme nous l'avons montré au chapitre II, en rela

tant le culte magique dont les astres sont l'objet. Nous ferons
remarquer seulement que le Prophète lui-jnème a signalé à
l'attention de ses fidèles les vertus dont jouit le Croissant
contre le mauvais œil. <e Le Musulman, a-t-il dit, qui, en
voyant la nouvelle lune, prononcera la formule : « Louange à
Dieu », puis bénira Dieu et récitera sept fois la Faliha, par

faveur divine, n'aura pas à se plaindre des méfails do la fas


cination dans le cours de ce mois (!\n;hul cl
madjalis, I, i3i) ».
L'orthodoxie, tout en niant la divinité que les idolâtres attri
buaient à la lune, lui reconnaît une personnalité. La tradition
rapporte qu'un jour elle s'enorgueillit de son éclat et que Dieu
— —
99

l'en punit en la condamnant au décours mensuel, de sorte


qu'elle ne récupère sa lumière que pour la perdre à nouveau
(Id., 120). Mais elle est restée un Esprit puissant. Les mores

ques enseignent à leurs enfants, bien avant qu'ils apprennent

la prière musulmane, à demander au bon génie certaines fa


veurs entre autres une belle dentition. O Croissant, ô Blanc
(Mellal, nom kabyle), donne-moi des dents de gazelle ». Qui
pourrait dire le nimbe d'images et de sentiments plus ou

moins précis dont s'entoure pour elles sa représentation ? Il


est bien certain que, lorsqu'elles appliquent un croissant d'or
sur la calottede leur nouveau-né, elles n'y. voient pas une

vaine parure, mais bien une protection spirituelle, laquelle


n,'est pas purement fantaisiste ni individuelle, car l'imagina
tion collective a fixé quelques traits de cet êlre surnaturel,
comme la tradition profane et sacrée en a établi la puissance.
Nous avons eu l'occasion, dans le chapitre des Amulettes,
de citer plusieurs spécifiques du mauvais œil ; nous les avons

trouvés identiques dans leur principe aux autres phylactères :

ils se fondent tous sur une conception anthropomorphiquë et


ne diffèrent que par des nuances d'ordre Ihéologique. Don
nons un dernier exemple tiré des objets les plus communs.
La grossière matraque des campagnards est aussi un phylac
tère dans la stricte acception le du mot. ee Le bâton, dit
Nozhal Madjalis (I, 20/1), a huit vertus : il est une obliga
el

tion traditionnelle pour les prophètes, une parure pour les

saints, une arme, contre les ennemis, une aide pour les infir
mes ; de plus, il met en fuite le Démon ; les pervers (fadjer,
malandrins et sorciers) se font humbles devant lui ; il est pour

celui qui le porle une amulette (qabala) et rme force, si son

maître est fatigué ». Le mot qabala que nous avons traduit


par amulette désigne, d'après le dictionnaire de Kazimirski,
un collier de coquillages que l'on suspend au cou du chameau
« pour conjurer l'effet du mauvais œil ». La trique doit donc
êlre comptée parmi les préservatifs du même genre que l'étoile
ou le croissant. Or, comment nos Maghrébins se représentent-

ils son action ? Dans les milieux rustiques, le choix de l'es


sence est capital : on tirera sa canne d'un arbre épineux,
lourd, rigide, d'un goût amer, etc. parce qu'elle gardera les
caractères physiques cl moraux (c'est tout un) du génie de
cet arbre cl qu'elle sera un rejeton ou un dédoublement de ce

génie. Les personnes d'un développement islamique plus avan

cé renforceront dans ce génie de l'arbre le caractère religieux :

telle cette femme de la campagne blidéenne que j'ai citée à


propos de l'amulette bovine et. qui que le bâton de
tamarix ne cesse de prier Allah pour l'homme qui le porte.

Le savant, le lecteur assidu des saints livres précisera la spi-

ritualisation de l'agent prophylactique ; il adoptera la révéla

tion du Prophète : ee Quiconque, a-t-il dit (A'oz. madj. I, 20/i)


part en voyage avec un bâton pris à l'arbre qui produit

l'amande amère sera protégé par Allah contre tout fauve nocif,

tout voleur agressif, tout être donneur de fièvre, jusqu'à ce

qu'il soit rentré parmi les siens chez lui ; et, jusqu'à son

retour et jusqu'au moment où il déposera son bâton, il sera

accompagné d'une escorte de 77 moaqqibàt qui demanderont


à Dieu le pardon de ses fardes (les moaqqibàt sont des anges
qui descendent jour et nuit du ciel avec les bénédictions divi
nes yet remontent avec les âmes et les actions des hommes,
dit Elqazouïni). »
Si, comme je le crois, le gourdin de nos

bédouins peut servir de lype aux talismans matériels qu'ils

opposent au mal œil, nous devons attribuer leur efficacité à


des Esprits s'échelonnant, suivant le degré d'évolution du
milieu, depuis le Génie de la végétation jusqu'aux Intelligen
ces célestes.

On a recours à ces Esprits pour guérir le mal comme pour

le prévenir et les plus humbles à nos yeux ne sont pas les


moins sollicités. J'ai résumé dans mon livre des Coutumes,
institutions, croyances. L'Enfance, p.
3g (Jourdan, igi3) une

pratique fréquemment observée dans le peuple à Blida. ee Quand


la mère voit son enfant s'abandonner à des rages de pleurs

et qu'il ne veut pas se taire, elle prend une poignée de sel,


lui fait faire sept fois le tour de la tête du petit et le verse sur

le brasero. Une crépitation ne manqua pas de se produire. Si


cette crépitation paraît forle comme « une canonnade », elle

reste convaincue que la maladie tient du mauvais œil. Elle


prend alors sept cristaux de sel qu'elle promène chacun sept

fois autour de la tète du pleureur. Elle va jeter le premier

dans le trou de l'égoul qui s'ouvre au milieu de la cour inté-

rieu.se (medjiriïa). Elle porte le second dans les lieux d'aisan-


ces. Elle pose les cinq autres au cœur de la braise, en marmot

tant sur ce sel qui pétille la vieille incantation : <e Œil du

voisin, œil du rat, œil de qui entre pan la porte de la maison

(soient) plongés au milieu du feu ». On emploie aussi une

autre formulelle : ee, Ce n'est pas le sel qui explose : ce sont

les yeux du fascinateur qui éclatent. » Les Esprits du silo aux

ordures et de la bouche d'égout sont, réputés des plus « chauds »

et des plus dangereux. Il esl bien probable qu'en leur offrant

leur grain de sel, la moresque a l'intention de leur rappeler

les liens d'hospitalité el de familiarité qui les unissent à elle

et les adjure par là d'intervenir. D'après une variante de la


l'opé-
même pratique, suivie d'ailleurs de la même formulette,
trice emprunte cinq grains de sel à une famille dont elle n'a

jamais goûté la nourriture : elle jette le premier dans le puits,


le second dans la bouche de l'égout, le troisième dans les
cabinets, le quatrième devant la porte d'entrée, le cinquième
dans le foyer allumé. Par des offrandes, elle espère obtenir
l'intervention de lous les génies domestiques en faveur de
son enfant malade, au lieu de s'adresser seulement comme

dans le rile précédent à ceux d'entre eux qui sont les plus

redoutés.

Souvent avec les génies de la maison on prie le saint du


quartier. Les gens des Oulad Sultan, aux portes de Blida, se

considèrent, au point de vue du mauvais œil, comme dans


l'obédience de Sidi Mahammed Moul étliiq. Quand •< l'œil
est sur l'un d'eux », les femmes de la famille prennent quel

ques brins de la corde à laver la vaisselle (lavette en chanvre

ou en palmier nain), un peu de rue, un morceau de charbon

et un petit bloc de sel. Elles en font un nouet et vont le


déposer dans le cimetière de Sidi Mahammed sur le tombeau
de Lalla setl cimlah'. la Dame, reine des Bonnes Personnes.
Elles rapportent le tout à la maison. L'ensorcelé doit enjam

ber sept fois le nouet ; s'il est


trop petit, sa mère le soutient

en lui faisant faire le septuple saut obligatoire. On jette après

cela le nouet au feu. S'il ne pétillait pas, il faudrait recourir

aux écritures des lalebs, ou à un marabout d'une autorité supé

rieure.

Ces nouels servent aussi de préventifs. « Les fellahs du côté

d'Orli'ansville ont, l'habitude, avant, de conduire la nouvelle


102 —

mariée à son foyer, de porter de l'indigo, une bouse de vache,


de la rue el du sel à un certain marabout du nom de Sidi

Bon Zid. Ils y adjoignent eu guise d'offrande des gâteaux au

beurre nommés m'arouka et des figues. Ils déposent leurs


ingrédients sur le petit monument qui surmonte la tombe et

les y laissent quelque temps. Cependant ils prennent de la


terre qui esl
en1
contact avec le saint et la mêlent soigneuse

ment au resle. Enfin ils composent de tout cela un sachet que

l'on fail potier à l'épousée, parmi les ornements de sa lète,


durant les sept jours nuptiaux,, et que l'on glisse encore dans
sa ceinture, le jour où on la lui attache et, où elle prend son

service dans la maison. C'esl un préservatif contre le mauvais

œil et la sorcellerie ».

Les marabouts vivants héritent parfois du pouvoir d'immu


nisation que l'on attribue à leurs ancêtres. Des ruraux ayant

fait l'acquisition d'un cheval de prix dans l'intention de l'em


ployer à leur usage viennent trouver le descendant d'un saint ;
ils versent une mesure d'orge dans l'aile de son burnous éta
lé sur ses genoux ou tendu entre les mains et en approchent

leur nouvelle bête ee qui mange le grain dans son giron ». Ce


faisant, ils avouent deux buts : ils croient s'assurer du ee pro

fit » dans les services que leur rendra leur cheval et l'em
pêcher d'être atteint du mauvais œil.

Le don de guérison se transmet dans certaines lignées. Vers


1908, quand un Blidéen « avait sur lui le mal œil », ses

parents faisaient venir à domicile un membre de la famille


d'Elaçlouui. Cet Açlouni avait été le disciple du Cheikh El-
mahfoud, dont le maqam est grandement honoré de nos jours
par les campagnards des environs de Boufarik. Il y avait de
celadeux générations, maître et disciple s'étaient établis dans
le de Sidi Mahammed Moul éttriq, à Blida, auprès
cimetière

du tombeau de la Dame, reine des Bonnes Personnes, qui,


nous l'avons noté, est un but de pèlerinage renommé contre

la jettalure. Elaçlouni opérait déjà- par ee l'empan contre le


mal œil (lechlnr letton) ». Sa famille a gardé son procédé et

sa tntral:a, c'est-à-dire sa vertu thaunialurgique ; les hommes


soignent le sexe forl cl les femmes le sexe faible. Le chebbar

ou faiseur d'empan, saisissant le bras gauche du malade, le


mesure de sa main droite grande ouverte, d'abord depuis

io3 —

l'extrémité des doigts jusqu'à l'épaule, puis de l'épaule aux


doigts; il en fait autant
au, bras droil du patienl, el, ce fai
sant, il marmotte cette formule : « Par le nom d'Allah ! O
baraka de mes ancêtres, ô baraka de mes père el mère, ô
saints du pays, enlevez-lui cet œil. Couvrez-le de voire pro
tection et éloignez de lui l'œil malin. » Les honoraires étaient

l'antique niiqi'in l'uncia latine, l'once consacrée pour ces sor

tes de cures merveilleuses ; elle se traduisait par le versement

de trois pièces de dix centimes, salaire immuable de l'inter


vention des marabouts, disaient les petites gens.
Trois pauvres mauresques de Blida s'avancent, pieds-nus,
l'une après l'autre, vers la châsse de Sidi Elkebir, le patron

de la ville ; la première glisse sous le rideau d'indienne du


tombeau un flocon de laine brute ; la seconde
y dépose un
dé en fer ou une pièce de couture ; la dernière une brasse
de fil : ce sont des ouvrières, fileuse, couturière, tisseuse, race
famélique, anémiée, chlorotique. Elles viennent en appeler
au Saint, protecteur du pays, contre leurs ennemis qui leur

ont ravi leurs forces, disent-elles. Après avoir passé pour les

plus vaillantes travailleuses de la ville, voilà qu'elles prennent

leur métier en dégoût : elles sentent que ee l'œil est sur elle » ;

elles en traînent lo poids accablant, ee Sid Elkebir, murmure

la maléficiéc, rends-moi ma santé. Eloigne de moi l'œil mé

chant (din sou), le mauvais regard (choufel sou). Aveugle


les yeux de mes envieux. Us m'ont pris en haine à cause de
mes ouvrages. J'en suis arrivée à ne plus rien faire, tant mes

mains sonl alourdies. Moi qui regarde les gens d'un œil grand

ouvert, ils nie guignent d'un


O Sid Elkebir, sois
œil mi-clos.

mon vengeur ! Tu leur demanderas compte de leur maligni


té au jour du Jugement, en présence d'Allah. Ah ! mes mains

sont mortes pour la besogne. »


Là-dessus, elle frotte ses mains

avec la terre du saint tombeau, comme on se lave avec du


savon ; et elle ajoute : « Si Dieu me délivre ces mains de
leurs chaînes, je coudrai pour toi un burnous, e'i Seigneur
(c'est-à-dire un rideau pour ta châsse) ; et, toi, inlendanle de ce

lieu (oukilA . si Dieu réalise mon souhait, je l'apporterai telle

chose en ex-voto ; mais, après les prières, récite la fatiha à


mon intention ».

Les tolba, qui, porteurs du Coran, sont les détenteurs de



io£

ses grâces incomparables, sans nier les mérites des saints,

préconisent l'emploi du livre divin, en vertu de l'axiome que

l'eau se trouve plus pure à la source que dans les canaux

d'irrigation. Le Prophète a dit : <e Le Livre d'Allah contient

huit passages spécifiquement consacrés au mauvais œil. Si


quelqu'un les récite dans une maison, nul n'y sera victime

ce, jour-là du regard des hommes ni de celui des génies :

cuire autres, la première, sourate du Coran, le verset du Trô


ne, etc. (•\tizhal el madjalis, I, p. 73). ee Les lettrés conservent

certaines pratiques qui ont fait leurs preuves et qui ont été
recommandées par Celui sur qui soit la bénédiction et le sa

lut ,,. Pour enlever le sort jeté à un homme ee le fascinateur


fait ses ablutions, se lavant le visage, les mains, les poignets,
les genoux et les extrémités des pieds, ainsi que toute la par
tie intérieure de son vêtement qui se trouve en contaçl avec

son corps ; puis, il verse l'eau dont il s'csl servi sur la tête
du fasciné; on l'invile à formuler une prière en faveur de sa

victime et au besoin on l'y force. Il doit dire par exemple :

ee Mon Dieu ! Au nom d'Allah ! Au nom de ce que veut Allah !


Il n'y a de puissance ni de force qu'en Allah. Mon Dieu !
guéris-le, rétablis-le, bénis-le et bénis sa vie et ne lui fais
point de mal à cause de moi, ô le plus clément des cléments ».

(Eddirabi, Kitah el modjirat, p. 96-7).

11 arrive que le fascinateur soit navré du mal qu'il cause

involontairement ; il se prèle alors à certains rites de répa

ration, entre autres celui de l'œuf. L'ensorcelé frotte la tête


et les épaules de l'ensorceleur avec un œuf de
poulei en réci
tant la sourate de l'Unité de. Dieu (CXH) et ajoutant sept fois :
<iAu nom d'Allah avec lequel on n'a rien à craindre de ce
qui est sur la terre ou dans le ciel et qui est relui qui entend,
Celui qui sait ». Il remet l'œuf entre les mains de son fasci
nateur qui souffle dessus par un des bouts, pendant, que sa

victime adjuiv Dieu en disant sept fois : ee O Allah ! O Maî


tre ! O Gardien ! O Défenseur ! ». Cela fait, on casse l'œuf
dans un plat dont le fond de couleur foncée a été recouvert
d'une couche d'eau, ee La jeltalure se manifestera à les yeux
sous uni' forme'
noire, avec, la permission divine „, dit Es-
soyouli (A. errahma, p. 07).

« Les tolba usaient fort de l'œuf contre le mauvais œil na-



io5 —

guère encore, à cause de l'assimilation immémoriale de sa

coque avec le globe de l'organe visuel ; mais, en général, ils


dédaignaient celle sorlc d'objets domestiques qui sonl les
matériaux préférés de la sorcellerie féminine. Il n'employaient

volontiers dans leurs talismans que les paroles très saintes du

Livre, même pour proléger les animaux. On croit que les

ânes, les mulets et les chevaux sont réfraclaires aux manoeu

vres de la sorcellerie proprement dite. « Les sorciers ne peu

vent les atteindre par la voie de la magie démoniaque el,


si quelque défaillance se produit dans leur état, elle ne peut

provenir que du mauvais œil (Ibn cl Hadjdj, p. 69). » Exempts


des maladies qui viennent des Génies, ils ne succombent que

sous les coups de l'envie humaine. C'est pourquoi, une bête


de prix ne quille jamais le phylactère qui défend son point

faible ; c'est un talisman particulier aux chevaux (heurz


élkhil), qui rappelle, les phalères de l'antiquité romaine, mais

dont le fond est tout entier emprunté au Coran autant, que


sur'

la langue. En voici un échantillon trouxré la voie publi

que à Blida. Il était enfermé, comme il convient, dans un

sachet triangulaire de filali, orné d'une main de Fathma


brodée, rédigé sur du papier plié en triangle rectangle, et

écrit avec de l'encre arabe tirée du suint, non seulement

sans voyelles, mais sans points diacritiques, à la mode des


plus archaïques manuscrits, quoique de la main d'un contem

porain.

e< Au nom d'Allah, le Clément, le Misécordieux. Mon Dieu !


ô Gardien, garde ce noble coursier par la vertu (de ton nom

de) ee Maître des mondes, Créateur des êtres ,,. Mon Dieu,
Créateur, Maître des cieux et de la terre, Créateur de tout,
et pouvant tout, mon Dieu, garde ce coursier contre le mal

œil et contre le maléfice d'inhibition (mana') et garde-le quand

il est entravé à la corde du campement, quand on lui passe


la bride, quand on lui serre la selle, quand on lui boucle la
sangle, quand il court dans la carrière, par les vertus de
(les noms) : Allah l'Unique, le Tout-puissant... par les vertus

(de ces versets de la LXXXIP sourale) : <e Lorsque le ciel se

fendra ».

Que l'œil du fascinateur soit emporté ! ee Les


étoiles seront dispersées ». —

Que l'œil du fascinateur soit

emporté ! ee Les mers confondront leurs eaux. ». —

Que l'œil


106

du fascinateur soit emporté ! « Les tombeaux seront sens des


sus dessous ».

(Jue l'œil du fascinateur soit emporté I
« L'âme verra ses actions anciennes el récentes ».

Que l'œil
du fascinateur soit emporté ! « 0 homme, qu'est-ce qui t'a

égaré sur le compte de ton Maître généreux, lequel t'a créé,

organisé, mis au. point ; t'a créé, organisé, mis au point ;

t'a créé, organisé, mis au point ! » Mon Dieu, conserve à ee

coursier la perfection à laquelle tu l'as porté en le mettant

ainsi en forme, par les vertus de tes noms de Maître des mon

des, de Créateur, etc. » Suivent les noms d'Allah qui consa

crent sa puissance de conservateur souverain : Gardien de


tout (hafid. koull chi), Bempart entourant ses créatures

(moh'h'ït) ; ou ceux qui manifestent sa prévoyance : Celui qui

entend (sami'), celui qui sait (allam), etc., tous noms tirés

du Coran et adhérant encore à des fragments de leur contexte,


de sorte que le taleb qui a composé ce heurz, se piquant d'une
orthodoxie assez en vogue de nos jours chez ses pareils, en a

fait systématiquement une prière dans laquelle Allah est invo


qué avec les noms qu'il s'est donnés et avec les expressions

qu'il a dictées lui-même.


L'emploi du Coran contre le mal œil représente le summum

de l'art : il est naturellement l'apanage des savants. Les fem


mes, ne sachant pas écrire et d'ailleurs sollicitées par la tra
dition populaire, usent de techniques toutes différentes. Cel
les-ci constituent la thérapeuthique antifascinatrice de la mé

decine familiale maghrébine. Nous en donnerons quelques

exemples parmi ceux qui frappent le plus souvent l'obser


vateur.

Les moresques et certaines juives, à Alger, font infuser


des pois chiches dans de l'huile ;, puis, on les enflamme et on

les éteint en soufflant dessus devant le visage de l'enfant


malade ; on calcine ensuite les pois chiches et l'on frotte avec

leur cendre la plante des pieds, le creux de la main et la


bouche du patient.

A Blida, les femmes s'enseignent cuire elles des cures par

transfert du mal, qui font sourire leurs maris. Quand leur


enfant a des rages de pleurerie, ce qui révèle l'action du mal

œil, paraît-il, elles placent une jointée d'orge sens son oreiller

et l'y laissent une nuit. Le lendemain, elles se rendent avec


— —

107

l'enfant au caravansérail voisin, font un petit tas du grain

imprégné de son mal sur un pan de son vêtement ou sur ses

genoux et en approchent l'âne d'un étranger : celui-ci, en

mangeant l'orge, « emporte le mauvais œil ».

Elles l'expulsent aussi de la façon suivante : prenant suc

cessivement sept charbons ardents dans leur brasero, elles

font avec chacun d'eux sept fois le tour de la tète du malade ;


puis, plongenl la braise ardente toute enflammée et attisée

par la circulation, dans de l'eau froide, qui esl emportée aus

sitôt par une vieille femme, ou au contraire une toute jeune

fille, et versée dans un carrefour (mefreq ettriq).

On croirait les voir parfois employer nos méthodes scienti

fiques et utiliser notre chimie ; ainsi, achetant chez le dro


guiste une pierre d'alun, elles la font fondre le feu, dans
sur

une cuillère de fer qu'elles appliquent sur la tête de l'enfant,


en la protégeant contre la chaleur excessive par une serviette

interposée. Elles copient à moins qu'elles l'aient devancée,


notre hygiène : elles plongent le malade dans un bain chaud ;
mais il faut que cette eau ait bouilli avec du jujubier sauvage,
bois épineux qui forme les haies des fermes et les protège

contre le mal œil autant que contre les voleurs.

Les pratiques dont s'avise la Mauresque pour se défendre


du mauvais œil sont innombrables. Il serait bien inutile d'en
essayer l'inventaire. Mais nous devons en dégager le caractère

commun. Ce qui les distingue c'est qu'elles se pussent de tout


recours à la divinité, de quelque nom qu'on veuille l'appeler :

Allah, anges, saints, génies, démons. La personne qui opère

ne compte même que très secondairement sur les propriétés

des éléments qu'elle emploie et qui ne sont pour elle que

des instruments interchangeables ou dont au besoin elle se

passe. Elle ne met en œuvre, d'ailleurs plus ou moins cons

ciemment suivant son intelligence de la tradition, que la


puissance supérieure qui est en elle-même, la force magique

de son âme.
L'opposition entre les procédés féminins et la méthode mas

culine est ici curieuse ; nous assistons au choc de deux men

talités représentant deux civilisations : la mentalité religieuse

et la mentalité animiste, ee Eh ! la vieille, disait, un taleb à

une rebouteuse, dans vos sortilèges, offensifs ou défensifs, que



108 —

vous tenez pour efficaces, où se trouve la puissance qui réalise

votre désir ? Vous n'y employez ni texte coranique, ni priè

res (doua), ni invocation aux marabouts (etonesaouï). ni adju

ration aux Esprits Çazima) : el qu'est-ce qu'une opération

magique dans laquelle n'intervient aucune puissance surna

turelle ? Votre artifice manque de ressort : c'est une charge

de fusil sans poudre, ou une marmite posée sur un foyer


sans feu ». —
« Point du tout, protesla l'adjouza, notre, eumal

(notre œuvre) porte en lui sa force réalisatrice : cette force


c'est le désir même, de notre âme, l'ascendant de notre toute
puissante nefs ; mais vous ne comprenez pas ces choses ».

L'orthodoxie musulmane professe qu'Allah seul réalise ce

qu'il veut, en disant, à ce qu'il veut: ee Sois ». Il n'est sans doute


pas une Meltidjienne qui n'admette cette « vérité évidente »

et ne la défende en théorie. Mais, en fait, la tradition ances-

trale se maintenant concurremment avec son credo actuel,


elle croit à des êtres intermédiaires doués d'une puissance

indéfinie et elle prête à l'âme humaine des facultés surnatu

relles du même genre que celles qu'elle attribue aux génies

et à Dieu. C'esl une survivance du système animiste. : tout

être, même le plus matériel à nos yeux, y possède son Esprit :

comment l'homme n'aurait-il pas le sien ? Attendu que, d'a


près la religion même, il est le roi des créatures et la copie

d'Allah, son âme possède à un plus haut degré qu'aucune

autre les forces Iranscendantales el il sera le dernier à les


perdre.

Dans la thérapeutique du mauvais œil, la croyance à l'as


cendant surnaturel de l'âme humaine s'esl conservée en con

nexion avec la superstition contre laquelle on l'emploie. Le


mal et le remède que les femmes lui appliquent sont de la
même essence cl sans doute de la même époque. La jettature
provient de la nefs d 'autrui : il est logique qu'on la combatte

en lui opposant sa propre nefs. Dans ce conflit d'ordre spiri

tuel, la Blidceune estime, avec la sagesse des anciens, que

c esl l'âme humaine qui est noire meilleure protectrice contre

l'âme humaine ennemie. Pour elle, il x a en nous une, force


psychique méconnue des hommes, qui esl le principe à la
fois et l'antidote du mal œil. Nous allons voir que les hommes
n'onl pas perdu tolalenienl le souvenir de celte force mvsté-

IOQ —

rieuse el que, malgré leurs essais confus d'explication ratio

naliste, on retrouve dans les grimoires des lettrés la trace


rcconnaissable de la croyance à la nefs, et à sa faculté fascina-

trice.

Si l'on consulte les hommes sur le principe générateur de


leur jeltalurc el sur son mécanisme logique, on ne recueille

que de, vagues théories. Les savants se refusent à l'analyser.


Comme le dit le Commentaire du Coran (Elkhazin, sourale

XII ) : ee C'est une de ces questions qui dépassent l'entende


ment. Nous devons admettre la réalité du mauvais œil parce

que e< la Loi nous l'enseigne » ; il nous est défendu de la nier

el il esl impossible de l'expliquer. Cependant « des natura

listes, qui reconnaissaient à l'œil une influence positive, ont

avancé qu'il émane des force (qououa) yeux du jettalore une

venimeuse qui, atteignant sa victime, la lue ou la débilite. Il

est tout aussi impossible d'empêcher la projection de ce venin

de l'œil que de celui des vipères et des scorpions, qui vous


tuent sans que vous ayez senti leur piqûre ». D'après Eddirabi

Kit. ctmodjribal, p. 96) ee on a dit que ee c'étaient certaines

substances de nalure subtile et maligne qui, se dégageant de

l'œil, pénétraient par les pores du corps ».


D'ailleurs, quelle

qu'en soit la composition matérielle, les éléments projetés

n'agissent pas par leurs propres vertus ; il y aurait impiété à


le soutenir ; c'est Dieu qui agit en eux : « Ils s'insinuent dans
les membres de l'ensorcelé, Allah crée, à leur occasion,
et alors

la mort, comme il le fait dans l'absorption d'un poison (Cf.


l'un et l'autre auteur) ». Ce serait pour ce motif que l'on ne

doit pas poursuivre le jettatore en justice : il n'est pas res

ponsable ; son 1 égard ne tue pas, à proprement parler ; « l'in


fluence néfaste s'exerce à propos de ce regard, mais n'est pas

produite par lui ».

Dans le peuple, à Blida, on assimile volontiers les mauvais

regards à des balles de pistolet. « Un marchand du pays,


racontait-on en 1909, se rendait à sa maison de campagne

sur une mule de prix superbement harnachée. En arrivant au

jardin, la bête tomba morte. Son maître intrigué eut l'idée


de lui ouvrir le ventre. Il trouva au milieu des viscères deux
yeux, dont il creva l'un de la pointe de son couteau. Un hom
me qui avait guigné la mule au passage et l'avait ensorcelée
perdit ce jour-là un œil. » Grâce à la faculté de la multipré-

sence, qui esl chose courante dans l'hagiologie et dans le


folklore maghrébins, les yeux de ce jettatcur avaient joué un

rôle de projectiles meurtriers, tout en ne quittant pas leurs


orbites.

Avec le, dédoublement, l'anthropomorphisme apparaît, dans


un phylactère qui a été noté par Eddirabi (1. c. p. 9/1) : « On
écrit et l'on porte sur soi une amulette ainsi libellée : Louan
ge à Dieu, l'œil est sorti des globes blancs et noirs et Djibraïl
et Mikaïl l'ont rencontré et lui ont dit : Œil, nous t'adjurons

de ne pas sévir contre le porteur de cet écrit, au nom de la


sourate : Dis, je me réfugie auprès du Dieu de l'Aube ».

On peut noter, non seulement dans les livres mais dans les
à'
milieux les plus divers, une tendance faire du mauvais œil

un don spécial à certains individus. « Allah crée le mal, au

moment où la personne -(qu'il a dotée de ce privilège) en

rencontre une », dit Elkhazin (loc. cit.). On essaye par


autre

fois d'établir les signes distinctifs de l'homme ainsi doué, Il


a les prunelles noires et les yeux grands, d'après les uns ; les
sourcils noirs éthiopiens khal zendji, larges et retombant sur
les orbites, d'après d'autres. Les borgnes et louches passent
pour des porte-malheur redoutables, ainsi que ceux qui ont une

tache dans l'iris gauche. Des groupes de montagnards, sinis

tres voisins, si l'on en croit les Blidécns, e< atteignent les


autres et ne sont pas atteints » ; ainsi les Saouda qui sont des
riverains de l'Oued Sidelkbir ont donné naissance au proverbe

que s'applique l'homme qui a la malchance : « On dirait qu'un

Saoudi m'a vu. » De même une fraction des Ghellaïa, connue

sous le nom des Eldjlata ; malheur à la femme enceinte qu'a

pu apercevoir un de ces rustres porle-guignon : elle aura des


couches terribles ; et leur apparition dans une rue est consi

dérée comme de mauvais augure (tira).


Les gens qui limitent l'exercice du mauvais a^il à certains

tempéraments ou à des collectivités plus ou moins étendues,


ceux qui le transforment en phénomène physique, ne sem

blent pas en comprendre le principe ; pour la plupart on doit


les ranger parmi des demi-sceptiques qui relèguent ce pouvoir

occulte dans les exceptions ou parmi les faits naturels, parce


qu'ils ne peuvent le nier. Pour les simples, chez lesquels la

iii —

tradition ne s'est point adultérée, le mauvais œil est universel.

La femme, qui a l'habitude d'observer avec plus de curiosité

que d'autres le luxe, les habits, les bijoux de ses semblables,


est plus capable de nuire : ee son œil, dit-on, fail envoler les
choses el les fail descendre de leur valeur » ; mais le regard

de surprise que jctlera la inoins envieuse des créatures sur

une toilette sensationnelle en déterminera la perte.

Une scène de famille assez fréquente prouve que le regard,


pour agir, n'a pas besoin de venir d'un jaloux ni même d'un
étranger. Quand la maîtresse de maison sert un plat sur la
table, si ce plat oscille ou bascule ou glisse, surtout s'il fait
mine de « tourner sur lui-même », elle ne manque pas de
l'apostropher en le consolidant : ee
Assez, dit-elle, ne te
retourne pas. 11 n'y a aucune raison pour qu'on te trouve

trop petit ; il y en aura pour tout le monde. » On prétend en

effet que, lorsque le plat chancelle, c'est que ceux qui le regar

dent le jalousent (iraghbouh), le trouvant insuffisant pour leur


appétit. Telle est l'influence de l'âme humaine. Quel que soit

le sentiment qu'éprouve l'homme devant un objet, celui-ci

en est immédiatement affecté, et non pas seulement dans son


extérieur, mais dans son essence. C'est cette force de notre
âme agissant sur le monde matériel que l'on appelle la fas
cination.

Il ne faut pas croire que, dans l'opération dite du mauvais

œil, ee soit l'œil qui remplisse le principal rôle ; il n'est que

l'instrument de l'âme ou plutôt son canal. D'après une parole

du Prophète citée par le commentateur du Coran, Elkhazin


(sourate de Joseph), ee ce qui réalise le mauvaisœil c'est le

.Chitan et la jalousie humaine ». La malignité diabolique de


notre âme peut faire éruption au dehors et entrer en action

par plusieurs voies. Expliquant à une mère la manière dont


son enfant a été frappé du mauvais Abou Maacher,
œil, un

auteur en faveur auprès des tolba blidéens, dit : <e La .cause

en est un souffle, un œil, un regard, un soupir d'envie d'une


méchante femme souffrant de ne pas avoir d'enfant ». Nous
voyons dans Eddirabi (Kit. el mod.j., p. g5), que, contre le
mauvais œil, il faut employer cette oraison : e< Mon Dieu,
prends la parole du fascinateur d'entre ses lèvres et son regard

d'entre ses paupières ». Pour s'en garer, Essoyouti recom-


mande la prière suivante : ee Au nom d'Allah, maître des
compliments de qui vous fréquente, du souffle de qui souffle,

de l'œil de fronce les sourcils, du tison de qui emprunte


qui

du feu, de la pierre de qui lapide de loin, de l'œil de qui vous


dévisage ! » [jnc page avant, le même auteur analyse ainsi les
modalités de la jetfature : ee
Dieu..., protège-moi contre la
malice de tout œil fixant, de toute oreille entendant, des lan

gues parlant, des mains saisissant, des pieds marchant, des


cœurs guettant, des poitrines convoitant, ». Enfin il se résume

dans ces mois : ee Défends-moi de l'œil du jettatore, de sa

méchanceté et de sa haine (p. 07-8 du Kit. errahma) . » Il est

bien évident que pour ces auteurs, et pour les Indigènes, qui

les considèrent comme leurs classiques dans les sciences occul

tes, la fascination n'a pas son siège dans l'oeil, et qu'on ne

lui donne le nom qu'elle porte qu'en usant d'une sorte de


métonymie qui la fait désigner par l'organe dont elle se sert

le plus souvent, ou le plus apparemment.

La lecture de ces auteurs ne tarde pas à nous révéler le véri

table nom de celte puissance mystérieuse. Elle n'est autre que

la nefs, l'âme humaine. La nefs est le sultan de notre corps.

ee Elle est dans le le dans


corps, dit Elqazouini, comme roi son

royaume et toutes les forces de l'organisme et tous nos mem

bres sont à son service ... C'esl pourquoi dans la fascination,


la nefs agit par l'intermédiaire de tous nos organes presque

indifféremment. Mais elle opère aussi par elle-même direc


tement et elle découvre alors sa personnalité. Eddirabi (7v.

elmodj, p. 96) nous fournit une formule d'exorcisme où le


principe de cet ensorcellement est appelé tantôt œil et tantôt
nefs. » Je t'adjure, œil qui es dans un Tel, fils d'une Telle,
parla force de la Toute-puissance d'Allah, etc., sors, ô nefs
mauvaise, ô âme maligne (nefs essou) ; sors, comme Joseph
sortit de la peine, comme Moïse s'ouvrit un chemin au milieu

des (lots ; sinon, sois de tout lien avec Allah, renie


privée'

Allah et sois reniée d'Allah. Sors donc, ô âme maligne, ô nefs


mauvaise... » Cette nefs, synonyme de mal œil, est bien mani

festement une âme, puisqu'on peut l'adjurer par sa crainte

de Dieu el par son salut éternel.


El celle âme est l'âme du fascinateur. Nous en trouvons la
preuve dans la prière recommandée également par la tradi-

n3 —

tion écrite el la tradition orale : « Mon Dieu, renvoie (redd)


le mauvail œil à son maître ; que son regard revienne sur

lui. » Plus exactement la nefs est une îles âmes du fascina


teur. On dislingue en effet dans tout homme la fiefs du rouli,
qui est l'âme immortelle et qui provient du souffle du Créa
teur ; el. aussi de \'nqel ou âme raisonnable et perceptive.

« On dit que Ynqel est comme l'homme et la nefs comme

la femme et le corps est leur maison... Quand la nefs prend

le dessus dans le ménage, lout va mal, comme lorsque la


femme domine son mari (Rouit cl akhiar. p. V'J. » Celle âme
femelle qui doil èlre subordonnée à l'âme mâle, nous rappel

le l'âme mortelle, -. sujette à des passions violentes » que

Platon oppose à l'inli'lligence impérissable ; c'esl encore l'âme


irrationnelle cm principe sensilif des stoïciens, conjuguée dans
noire organisme avec rame raisonnable ; c'esl enfin le prin

cipe sensuel en Julie avec le principe spirituel que le christia

nisme signale dans notre: vie morale. 11 faut donc voir dans
la <e nefs » noire âme appélilive et passionnelle, donl l'homme
a toujours senti la présence en lui. Instinctive et brutale, elle

se sépare ainsi de noire complexe psychique, s'en distingue,


et s'individualise si bien que l'imagination populaire l'a
personnifiée.

Cette âme personnifiée esl érigée en puissance magique,


comme le sont teintes les forces de la nalure dans la mentalité

d'un certain slaelc. Les livres en font foi. Voyez la prière que

Bel Ilcndi (p. i3, du Kiiah elusrar errebbania) met dans la


bouche du sorcier au moment mi il compose ses talismans :

-
Mon Dieu, assujettis-moi chaque mer el chaque montagne,
chaque fer el chaque venl. chaque démon d'entre les génies

et d'entre les hommes ; assujet lis-moi les serviteurs des Noms


divins que j'emploie ; assujettis-moi mon âme (nefs), assujet

tis-moi toute chose. » Toutes ces choses de la nature pour

le magicien musulman, sont des agents auxiliaires de son

art. agents spiritualisés et même divinisés. Ainsi le veut le


système animiste en toute logique : l'âme humaine dans
ce système est un Esprit, comme le sonl sans exception les au

tres créatures, et, naturellement, elle jouit de toutes les facultés


des Esprits.
Chapitre VI

LA MAGIE PERSONNELLE (Suite)

Le Souffle

Nous avons vu que le principe de la fascination réside dans


notre âme passionnelle appelée nefs par les Arabes. Or la
nefs, reine de notre corps et maîtresse de tous nos organes,

dispose de plus d'un moyen pour se manifester. Elle n'agit

pas seulement par le regard, mais encore par le souffle, par


la parole, par le gesle. En nous plaçant au point de vue des
modalités que peut revêtir son action, nous distinguons, en

dehors de la jettature, qui est la magie du regard, trois autres

sortes de magies que pratique effectivement la nefs des Ma


ghrébins, et que nous nommerons la magie soufflante, la
magie verbale et la magie mimique.

L'étxmologie unit étroitement les idées d'âme et de souffle.

Chez les Hébreux, le vent et l'esprit ont pris en commun le


nom de rouach qui correspond au nuih des Arabes, dans le
quel nous avons vu l'âme immortelle des anciens. Le nephesch

hébraïque esl exactement, dans son origine et son sens, la nefs

de nos musulmans, notre âme sensilive. Les Grecs ont em

ployé le mol pneuma, souffle, pour rendre ce que les Latins


ont dénommé spiritus, esprit à la fois et respiration ; et le
mot latin anima, qui a donné le vocable français âme, pré

sente la même racine que anemos, lequel ne s'applicjuait dans


la langue des anciens Grecs qu'au fluide atmosphérique avant

de se spiritualiser et de devenir une entité psychique. Il y


a donc connexion onomastique, et même identité, entre le
souffle et l'âme dans les langues qui ont le plus influé sur la
civilisation méditerranéenne.

La croyance savante et populaire arabe établit aussi entre

eux un rapport physiologique. Le du Coran,


commentateur

Elkhazin (T. T, p. 10, localisant les facultés de l'homme dans


les diverses parties de son corps, dit : ee Dieu a placé la rai

son dans le cerveau, la pensée et le courage dans le cœur...

il a situé le désir dans les poumons. » Nous avons dit que le


désir irofflihti) sert de stimulant à la nefs magique. On re

trouve une conception similaire dans le langage populaire :

le poumon serait le siège de la colère. On entend cette ex

pression courante : son poumon s'enfla ritouh tneffset, qui

vaut autant que chez bile s'échauffa, il s'irrita,


nous : sa se

prépara à l'offensive. Plusieurs animaux de la campagne al

gérienne expriment l'aversion ou la menace au moyen de leur


système respiratoire ; le caméléon s'enfle, le serpent siffle, le
chat sauvage ou domestique souffle. De même, dans l'homme,
on veut voir une relation directe entre l'intensité et la fré

quence de son haleine et l'exaltation ou le trouble de son

âme passionnelle.

L'âme et le souffle étant ainsi identifiés par la langue et la


conception anatomique, il n'y a rien d'étonnant à ce que le
souffle serve de véhicule à la nefs pour se produire au dehors
et agir sur le monde extérieur. Après le regard, c'est le moyen

le plus immatériel et le plus pur de tout alliage dont elle dis


pose pour ses opérations magiques.

On remarque facilement, en fréquentant les Indigènes, que

Je soufflement éveille dans leur esprit une idée d'expulsion.


Leurs tolba répètent un mot qu'ils attribuent à l'Envoyé de
Dieu : ee Souffler sur un mets c'est en chasser la baraka »,

c'est-à-dire sa faculté de renouvellement. En soufflant, sur un

morceau de pain chaud pour en ôter la cendre, on compro

met, on dissipe son pain quotidien. Il ne faut pas refroidir

sa cuillère avec le vent de sa bouche en compagnie, si l'on


ne veut produire une impression pénible ; l'assistance vous

prendrait pour un inconscient (c'est trop souvent le cas du


roumi), ou pour un faux ami qui souhaite la ruine de ses

hôtes. Les femmes flétrissent le malotru du. nom de bekhkhar


ou fumigateur, parce qu'il disperse leur bien en fumée. Les
hommes vous proposeront une explication soi-disant ration

nelle : en soufflant sur un


plat, l'eau de la cruche,
sur vous

les souillez ; mais les femmes tiennent pour la théorie mys

tique : souffler sur une chose, c'esl la détruire, la volatiliser,


en arabe mettidjien comme dans notre vieux français ; les
enfants, les joueurs de dames disent encore : ee 11 me l'a souf

flé ». pour dire : il nie l'a rav i ; nos vieux sermonaires se trans
mettaient l'expression biblique : « Dieu souffla sur les peu

ples impies », pour dire qu'il les anéantit.

Les ménagères se désolent de voir un imprudent éteindre


leur bougie en soufflant dessus. On doit l'étouffer en écrasant
la mèche dans le suif ou en la pinçant entre deux doigts, si

l'on ne veut pas que le rczg de la famille, le lot de bien-être


qui lui revient, soit emporté au vent el se perde. Elles trou
vent indifférent que le courant d'air les plonge dans l'ob-

curité. mais elles se frappent si l'extinction de leur lumière


est causée par une haleine humaine. On baisse une lampe,
pour que sa flamme, symbole de prospérité, soit résorbée et
ne disparaisse qu'en réintégrant son foyer ; il ne faut pas que,

chassée, arrachée de sa base, elle aille s'évanouir au loin, car

le bonheur de la maison la suivrait.

Le, monde moral el le monde physique se confondant, le


souffle agira sur les défauts de l'âme comme sur les biens ma

tériels. D'un homme bavard, mal embouché, injurieux on di


ra, en employant une expression consacrée: ee Lin Tel ne souffle

pas sur sa langue Fli'm ma


iensef chi nia Isânouh. » On expli

que les vivacités du batailleur, prompt à frapper, à jouer du


couteau surtout, par la même formule traditionnelle : ee II ne

souffle pas sur son bras met iensef chi ala dra'uuli. » Si nous

analysons l'idée première que rendent ces locutions ancien

nes, il semble que l'on se, représente le bras et la langue com

me possédés cl animés par un mauvais esprit, et que le souffle

est censé les en délivrer.


L'aspiration passe pour produire l'effet contraire de l'expi
ration. Elle fournit aussi un rite magique, mais un rite d'as
similation et non plus d'élimination. J'ai exposé dans mon

livre sur l'Enfance (Chap. V, Hygiène infantile) l'observance


par laquelle une femme enceinte pense assurer une bonne
santé à l'enfant qu'elle porte, \llirant auprès d'elle un petit

garçon dont elle admire la beauté la force, elle approche


et

les lèvres de cette partie de la tête par laquelle l'âme est


entrée dans le corps d'Adam d'après la Tradition sacrée et qui

reste ouverte dans la première enfance, le bregma ou sinciput

de nos anatomistes : si la fontanelle n'est pas encore fermée,



n8 —

les conditions n'en sont que plus favorables ; et elle hume,


comme un parfum, la vitalité du sujet, en longues et profon

des aspirations. Elle renforce d'ordinaire son pouvoir d'ab


sorption par un mouvement simultané de déglutition ; en mê

me temps qu'elle renifle, elle boit un verre d'eau ; mais, dans


ee cas, l'estomac l'ait double emploi avec le poumon ; pour

capter la petite âme aérienne, il suffit de l'aspirer.


La pratique subsidiaire la plus îégulièrement usitée avec le
soulïlemenl (en arabe régulier nefekh ; en arabe parlé nefs)
est le crachotement (arabe régulier nefts ; arabe parlé tfil).
Le tfil, combinaison de deux procédés magiques, est une

triple projection, par explosions successives, de fine salive,


vaporisée par la pression du souffle entre les deux lèvres ser

rées. Il s'accompagne de l'interjection teff ; qui équivaut à


noire exclamation de dégoût pult ! putt ! Le tfil ajoute à la
force expulsive du soufflement l'action de l'influence mysti

que de la salive, qui est considérable.


XVIe
On disait en proverbe, au siècle, en France : ee Salive
d'homme tous serpents domine (dompte) ». Cette opinion était
déjà celle de l'antiquité (Sébillot, Folklore de France, t. III,
p. >(i5i. Les musulmans n'ont pas laissé perdre cette su
perstition. » La salive humaine, dit Eddamiri (I, p. 31), est

un poison pour les serpents. Crachez trois fois dans la bou


che d'un reptile quelconque et il mourra sur-le-champ. »

Le roi de la création envie aux animaux toutes les supério

rités, même celle du venin.

La puissance magique de la salive se mariant, à celle du


souffle produit deux sortes de phénomènes ; suivant l'inten
tion de celui qui l'emploie, elle fournit un médicament ou

un maléfice ; toute intention étant écartée, elle ne donne plus

naissance qu'à un acte indifférent.


L'efficacité du crachotement médical s'affirme pour le Mau-

grebin dans la tradition religieuse et dans la coutume. Les


modèles proposés à l'imitation des Vrais-Croyants, à savoir

Mahomet et ses Compagnons, ont pratiqué la sputation thé


rapeutique. La femme du Prophète, Aïcha, a raconté que

ee lorsqu'une personne de sa maison était malade, l'Envoyé


de Dieu lui crachotait dessus en récitant les deux Auxilia-

t rires. Mohammed ben llàlib a témoigné qu'un jour, s'étant


— —

ng

brûlé la main, il était venu trouver le Prophète qui lui cra

chota sur le membre malade en prononçant des paroles que

nul ne supposait qu'il connût. On rapporte (pie des voya

geurs, parmi lesquels se trouvait un homme mordu par une

bête venimeuse, ayant rencontré les gens du Prophète, leur


demandèrent s'il n'avaient pas dans leur troupe un magicien.

ee Non certes, si vous ne nous offrez quelque présent »,


ré-

pondiri'iil les Musulmans. Les étrangers leur promirent un

quartier de mouton. Alors, un des hommes de Mahomet se

mit à réciter la première sourate du Livre sur le Ion de l'in


cantation cl en crachotant de la salive pulvérisée, tant el si

bien que le malade se trouva guéri. Prenant alors leur sa

laire, ils s'en revinrent auprès de Mahomet, à qui ils racon

tèrent la chose. « Qui donc t'a appris, dit le Prophète à celui


qui avait opéré, que la faliha. est un charme (roqia) ? Gar

dez votre gain et tirez au sorL ma part avec les vôtres. »

(Commentaire d'Echcherbini, IV, p. 5i8-ig).


De nos jours, à Blida, après tant de siècles et si loin de la
Mecque, j'ai vu soigner le torticolis et la furonculose par le
même remède. Un savetier du nom de Mohammed ben Abdel-

kader Bouchama, ee coupait la tizguerl », comme il disait,


le samedi, le dimanche et le lundi jusqu'au lever du soleil.

Il crachait dans sa main et la passait sur le cou du malade,


enduisant la partie rougie de salive. Puis il frottait celle-ci

avec du noir de fumée pris à son fourneau portatif. Une fem


me, connue sous le nom de Eathmat Ezzorha lui- faisait con

currence auprès de la clientèle féminine, en employant les


mêmes procédés. On peut les rapprocher de ceux que préco

nise la médecine savante. « La salive de l'homme à jeun, a


dit Eddamiri (tom. I, p. 35), sert contre les piqûres des in
sectes,les dartres, les verrues. » Nous aurions tort d'attribuer
la vogue de cette curation à des raisons rationnelles, comme
la vertu caustique de la salive, attendu que les auteurs de
ces cures, ainsi que les malades qui en profitaient, se l'ex
pliquaient par un « don », une baraka, particulière au re

bouteux appelé mo'aii, le doué. Ce don se transmet d'ailleurs

sous la forme d'un crachat que l'initiateur projette dans la


bouche de son disciple en l'instituant son héritier.
J'ai décrit dans mon livre de l'Enfance, la cérémonie du
crachotement rituel qui a lieu aux bains maures à l'occasion
de la purification de la nouvelle accouchée (cf. chapitre III,
sur le Quarantième jour). On y reconnaît un rite propitia
toire ayant pour but d'écarter de la jeune mère et de son
enfant les coups des génies.

Il semble qu'il faille voir aussi une intention préventive

élans une coutume à laquelle sont fidèles les campagnards des


environs de Blida. Quand, les jours de marché, ils entrent

dans une épicerie pour acheter leur provision de sel, ils ne

manquent jamais de crachoter sur le bord inférieur de leur


seroual ou sur la couture de leur burnous, avant de serrer le
paquet dans leur capuchon ou sous l'aile de leur manteau.

Il faut se souvenir que le sel, en maint pays, est en horreur


aux génies. Les Mettidjiens disent que, s'ils négligeaient cette
antique observance, ee les pans de leur burnous deviendraient
salés (ikhkherdjou djnahtih màlliin) » ; ils entendent par là
que le porteur de ce burnous serait fatalement victime d'une

accusation fausse; ou d'une erreur judiciaire. « Quoique par

faitement innocents d'un vol, nous en serions déclarés coupa


bles, ou l'on nous tiendrait pour les auteurs d'une dénoncia
tion ou d'un bruit dans lesquels nous ne serions pour rien. »

L'aile de leur burnous, grâce à l'aspersion de gouttelettes- de


salive, se trouve dessalée ; il n'ont pas à craindre les mauvais

tours des esprits offensés.

Le crachotement prend nettement son caractère de rite d'ex


pulsion dans un geste coutumier des blidéennes. Quand une

femme montre à une amie des souliers neufs, qu'elle a portés

une ou deux fois, l'étrangère les examine, les prend dans sa

main, les retourne el ne les rend pas avant d'avoir projeté

sur les semelles, légèrement souillées de terre, le tfil rituel.

c'est-à-dire d'avoir fait mine d'y crachoter trois fois. L'idée


qui inspire une si singulière politesse nous est révélée par une

observation que nous pouvons faire tous les jours. Qu'un


indigène, femme ou homme, voie une de ses sandales sens

dessus dessous, il se hâtera de la remettre sur le talon, après


avoir humecté trois fois la semelle qui était en l'air d'un léger
crarhotis ; et, si vous demandez la raison de celte observance

énigmalique, on vous répondra : « Le Chilan s'y louait à


croupetons kan ecbcliilan mqcmmech fouq menha. » Dan?
la croyance générale, en effet, le démon s'accroupirait sur

chaque soulier renversé et la salive, un peu comme notre eau

bénite, le déloge et purifie ce que son contact a souillé.

Le rôle d'exorcisme esl nettement attribué à la sputation

liluelle dans une recommandation bien connue du Prophète.


j Quand vous avez un mauvais rêve, a-t-il dit, n'en parlez

à personne ; rendez-vous aux lieux d'aisance et crachez trois


fois : le malheur rêvé ne se réalisera point. » Le démon qui

inspire les songes mauvais, celui qui se pose sur les chaus

sures retournées, celui qui se venge des habits salés sont ma

nifestement mis en fuite par le rite du crachotement.

Jusqu'ici nous n'avons parlé que du rôle bienfaisant du


crachotement. Cependant, s'il peut expulser le mal, il peut

aussi expulser le bien. C'est même dans son rôle néfaste,


comme agent morbifique, qu'il se trouve signalé à l'atten
tion des Musulmans dans le livre fondamental de leur foi.
Allah dans le Coran a donné la neffàisa, la crachoteuse, pour

le type des Les filles du Juif Labid, qui avaient noué


sorcières.

le corps du Prophète dans onze nœuds et en avaient banni


la santé en crachotant sur ces nœuds, n'ont pas disparu tout
à l'ait avec le paganisme. 11 y a encore des mères jalouses qui

soufflent sur la beauté des enfants d'une rivale, et des voi

sins de campagne, ennemis sournois, qui crachent dans un

champ trop fertile pour en faire avorter la moisson. Les pra

tiques stigmatisées par le Livre Saint servent encore de cause

initiale à des inimitiés inexpiables et à des vendettas sans

cesse renaissantes ; seulement cette sorcellerie maléficiente se

cache, surtout aux yeux de l'étranger, parce que celui-ci est

sceptique et que d'ailleurs celle-là est défendue. Niais les li


vres témoignent de son existence. Les casuites de l'Islam en

ont discuté, ee Le crachotement sur les nœuds, est-il dit dans


le Commentaire du Coran d'Echcherbini (IV, p. 519), est blâ
mable quand l'opération doit nuire à des âmes (rouh) ou à

des corps, mais si ce crachotement a pour but le rétablisse

ment des âmes et des corps et qu'il ne soit pas nocif, il ne

saurait, être ni blâmable ni suspect, mais au contraire il esl

recommandable.

Cette citation confirme ce fait qui ressort de notre dévelop


pement que le souffle et son auxiliaire, la sputation, sont sus-
ceptibles de servir également pour le bien et pour le mal.

D'où vient cette ambivalence ? Par eux-mêmes ils sont amo

raux, comme de purs instruments. Ce qui leur donne leur


caractère bon ou mauvais, c'est l'intention de celui qui les
emploie. Nous retrouvons ici la nefs, qui communique au

regard humain, comme nous l'avons vu à propos du mauvais

œil, sa puissance ambiguë, mortelle ou anodine à volonté.

C'est elle aussi qui opère dans le cas qui nous occupe. S'il
n'intervient aucune passion, aucune intention précise, dans
le souffle cl la sputation, ce ne sont plus que des réflexes in
différents, qui relèvent de la respiration ou de l'expectoration.
Mais si la nefs se trouve en état d'exaltation ; si la folle du
logis a sa crise ; si, avec son illusionisme qui défigure et tru
que la nalure autour d'elle, l'âme passionnelle s'attache à ex

térioriser et à concrétiser son désir, alors, semblable au né

vrotique dont la vie psychique se substitue à la réalité exté

rieure, elle se persuade que son rêve s'accomplit ; et ces pau

vres moyens physiologiques dont elle dispose, le souffle, le


crachat, deviennent, lui semble-t-il, capables de transformer
le monde à son gré, comme le font les baguettes des magi

ciens dans les contes.


Chapitre VII

LA MAGIE PERSONNELLE

La parole

Si vous interrogez un colon européen sur le langage, il


vous répondra que c'est une invention des hommes s'ingé-

niant à se communiquer leurs pensées et que la question de


sa genèse reste un problème à débattre entre philosophes.

Posez la même question à un fellah indigène : il sourira de


l'ignorance des rounds ; la révélation céleste ne laisse pour

lui aucune ombre sur les mystères qui échappent à la science

humaine. « Le langage, dirait-il, est un don d'Allah sans

conteste possible et il doit à son origine divine des vertus

transcendanlales dont les chrétiens ne se doutent pas. » La


Tradition religieuse a conservé sur ce sujet des récits aussi

circonstanciés que merveilleux.

» Le Prophète a dit : ee La première chose qu'Allah ait créée

c'est le Calame ; il le fit de lumière ou, dit-on aussi, d'une


perle blanche longue comme de la terre aux cieux. Après
quoi, il créa la Table gardée ou Livre du destin avec de la
nacre blanche, et ses feuillets avec du rubis, d'une longueur
égale à l'espace qui sépare le ciel de la terre et d'une largeur
égale à celle qui sépare l'Orient de l'Occident. Cette création

eut lieu avant celle du Trône. Puis Dieu regarda le Calame


avec le regard de la majesté et le Calame se fendit et distilla
de l'encre ; el il en distillera jusqu'à la fin du monde. Alors,
Allah lui dit : ee Ecris ! » Et le Calame dit : ee Mon Dieu, que

faut-il que j'écrive ? —

Ecris, répondit Allah, ce que je sais

devoir être dans ma création jusqu'au jour du Jugement. »

Et le Calame à ce moment écrivit ce qui doit se produire

jusqu'à la fin du monde el ce que Dieu a décidé pour ses

créatures en fait de bien et de mal. de bonheur et de


12L\

malheur. » (Badaïa zzohour, p. 3-ij. Amrou l'Aç a dit: ee J'ai

entendu le Prophète affirmer qu'Allah avait rédigé par écrit


les destinées de ses créatures cinquante mille ans avant la
création des cieux. »

La langue dans laquelle a élé écrit le Livre des deslins a

été enseignée par Dieu lui-même à notre premier père. C'était


l'arabe. Vous savons en effet par le Coran que celui-ci est

renfermé dans le ee Mère du Livre (NLII1, 3) qui est conservé

dans un ee livre caché » chez Dieu (LVi, 77) et les commen


tateurs nous affirment que ces deux termes, Mère du Livre

et Livre caché, ont pour synonyme La Table Gardée Louh


elmahfoud.

ee Tous les mois, dit le commentateur du Coran, Elkhazin,


ont été emseignés à Adam par Allah, jusqu'à ceux qui dé
signent la gamelle de bois et la cuillère ; on dit aussi que

Dieu lui apprit les noms de tout ce qui était et de tout ce

qui devait être jusqu'au Jugement ; et aussi qu'avec les ter


mes il lui montra les lois grammaticales qui les régissent.

Les exégèles prétendent encore que Dieu révéla toutes les


langues existantes à Adam et, que chacun de ses enfants en

apprit une différente, de sorte qu'après leur dispersion, cha

que nation eut la sienne. (Commentaire de la sourate II, ver

set s 9). »

C'est par la possession de la parole que l'homme a établi


sa supériorité sur les anges qui se refusaient à l'accepter. Dieu
ordonna aux anges de dresser une chaire d'or dans Je Pa
radis. Alors, il enseigna les noms de tout ce qui existe à
Adam, comme il est dit dans la sourate IL Après quoi, Adam
monta en chaire, tenant dans la main une crosse de lumière ;

c'était un vendredi, à l'heure où le soleil passe au zénith ;


et, il s'y tenait debout, Allah rassembla devant lui
comme

tous les anges... et Dieu fit défiler tous les êtres devant les

anges, en leur disant : ee Bévélez-moi leurs noms, si votre


prétention à dominer l'homme est juste. Gloire à Toi ! lui

répondirent-ils, nous n'avons de science qu'autant que tu nous


en a donné. » Alors, Allah dit à \dam : « Révèle-leur les
noms de ces choses. » Et Adam les leur nomma... \près cela.

Allah ordonna aux anges de s'incliner devant Adam. (Badaïa


ezzohour, p. 16) ».
120

Comme le langage, l'homme a appris la lecture et l'écri


ture de son précepteur divin, ee Allah fit descendre sur Adam,
après sa chute, vingt et un feuillets dans lesquels lui fut ré

vélée l'interdiction de les cadavres, le sang, la chair


manger

du sanglier etc. Et il fit descendre aussi sur lui les lettres de


l'alphabet, qui sont au nombre de vingt-neuf, et qu'Adam

s'assimila en vue de lire les feuillets célestes. Et nul ne sau

rait ajouter à l'alphabet (arabe) un caractère nouveau, car la


sagesse de Celui qui l'inventa est infinie (Badaïa ezzohour,
p. 53). Elle, a représenté tous les sons que l'organe humain
peut Longtemps après, le prophète Idris, l'inven
produire.

teur ou, plutôt, car Dieu seul invente, le propagateur de la

couture et de l'astrologie, reçut du ciel l'inspiration de copier

les lettres célestes à l'aide d'un calame et il fut le premier qui

écrivit des livres (Id. p. 60). ,

Ces traditions, placées sous l'autorité du Prophète et trans


mises par les docteurs de la loi, confèrent au langage le pres

tige de premier-né de la création. Mais la théologie musul


mane devait pousser plus loin. On sait que la dévotion au

Coran en vint de bonne heure à le considérer comme incréé,


concurremment avec Allah lui-même. La thèse de sa divini
sation a troublé et ensanglanté les débuts de l'histoire isla
IIIe
mique. Combattue au siècle de l'Hégire par la secte ra

tionaliste des Motazélites, la croyance à l'éternité du Livre


fut légalement frappée d'anathèrne par un décret du calife

Elmamoun en
827 ; mais la réaction religieuse fut si vive que,
quelques années après, en 85 1, un autre calife, Elmotaouakkil,
rétablit officiellement la doctrine chère aux orthodoxes ; et,
depuis lors, elle est restée un dogme acquis à l'Islam.
Ainsi donc, le Coran a été déclaré coéternel à Dieu et il
l'est resté pour ses sectateurs. Il s'ensuit qu'avec lui la pa

role, la parole arabe tout au moins, constitue une sorte d'éma


nation de la divinité, quelque chose comme le Verbe des La
tins ou le Logos des Grecs, une entité vénérable, contempo
raine de l'Eternel, consubstantielle à lui, dont la puissance
leur apparaît, sinon théoriquement du moins pratiquement,
infinie.
Dans la société maghrébine actuelle, cette puissance se ma

nifeste principalement à nos yeux de deux façons : en pre-


I2Ô

mier lieu, associée avec l'âme humaine, comme auxiliaire de


l'incantation ; en second lieu, agissant spontanément, en for
ce indépendante de la volonté de l'homme, en digne essence

supérieure, comme présage bon ou mauvais. Nous l'étudierons


sous ces formes diverses dans l'Algérie contemporaine.

I. L'Incantation

D'après les théologiens musulmans, la parole figure parmi


les qualités divines (cifàt) que le Créateur a voulu partagei

avec l'homme en le créant à son image, ee II a créé l'homme


vivant, sachant, pouvant, parlant, etc... Ce sont là autant

d'attributsde la divinité, dit Eddamiri dans son flaïat el

haïouan, à l'article Homme. » Or la parole est employée par

Dieu à créer ce qu'il lui plaît. « Quand Allah veut qu'une

chose soit, il lui dit : Sois ! et elle est. » Donc, l'homme pos

sédant la parole, doit disposer, toujours à la ressemblance

de Dieu, d'une partie tout au moins de la puissance créatrice

du verbe divin.
Ainsi se justifie, devant la logique populaire, la puis

sance magique que la parole exerce sur le monde extérieur.

La tradition musulmane admet en effet que l'homme peut

commander à la nature par le moyen de la parole. Dans ce

cas, celle-ci prend le nom de charme ou incantation, en ara

be maghrébin 'azima et en arabe régulier roqia.

Mahomet a permis l'emploi des charmes en médecine.

ee La famille d'Amr ben lazem, raconte Eddamiri (II, p. ire),


vint trouver le Prophète et lui dit : eeEnvoyé d'Allah, nous
avions une rnqia. avec laquelle nous nous défendions contre

les scorpions, mais tu as interdit l'usage de ces incantations.


Récilez-moi, dit le Prophète, votre formulette. » Ces gens

la lui récitèrent. Alors le Prophète dit : ee Je n'y vois rien

de mal. 11 faut que celui d'entre vous qui peut rendre service

à son frère n'y manque pas. »

" On raconte, dit de son rôle Eddirabi (K. elmodjribat, p.

i13) que le Prophète eut un de ses hommes piqué par un

scorpion, ee Soigne-le avec une roqia », lui demandèrent ses

Compagnons. —

Oui, répondit-il, quand un de vous peut

èlre utile à son frère, il n'y doit pas manquer. Récitez-moi


les incantations que vous connaissez, ajouta-t-il ; car il n'y
a rien de répréhensible au point de vue de la Religion dans
une incantation qui ne contient rien qui soit contraire à la
foi ; elle est permise si elle est composée avec le Livre d'Allah
et si son nom
y figure ; elleesl défendue, si elle est faite en

une langue étrangère ou incompréhensible, parce qu'elle peut

contenir une impiété. »

On ne met d'ailleurs jamais en doute la puissance de la


roqia, même quand on la condamne en la regardant com

me une œuvre du démon. « Dans les opérations dont Allah


a fait mention à propos des souffleuses sur les nœuds, dit
Ibn (p. -I\, lib. cil.), les femmes parlent la langui'
Elhadjdj
de la sorcellerie kalam sahari ; el les démons se chargent de
l'exécution de leurs ordres et font périr celui contre lequel
elles opèrent. » florale ou immorale, l'effet de la parole ma

gique ne paraît pas contestable aux traditionnistes musulmans

les plus orthodoxes,


ee II n'y a rien d'inadmissible, dit le com
mentateur du Coran, Elkhazin, dans la croyance qu'Allah pro
duit certains phénomènes extraordinaires à la récitation de
certaines paroles mystérieuses... dont le sorcier connaît le
secret (Sourate de l'Aube). »

Les conséquences de cette tolérance de l'orthodoxie mu

sulmane au sujet des charmes a dû conserver et étendre leur


popularité. Innombrables, en tous cas, sont les formulettes
incantatoires que l'on peut relever dans le folklore maghré

bin. Il faut noter que les simples, qui se servent de ces for

mulettes, n'en attribuent nullement l'efficacité à l'interven


tion du démon, ni même de Dieu. Quand on les pousse à
bout, ils conviennent qu'elles empruntent leur puissance mer

veilleuse à la nefs de celui qui les prononce ou à la vertu ma

gique de la parole.

II. La Prière

Cependant, pour un musulman instruit, surtout s'il a subi

l'influence de la civilisation européenne, l'action directe de

l'homme sur la nature par la parole est chose peu rationnelle.

Le moyen actuellement le plus recommandé pour modifier

à son profit les lois de la nature et le cours des événements,

ce n'est pas la formule incantatoire, c'est la prière.


128 —

La parole, d'origine divine, a gardé des accointances avec

la divinité. Llle est, pour le croyant orthodoxe, l'instrument


le plus logique de la puissance qu'exerce l'homme, parce que

par elle il influe Dieu et, sur son par lui, sur le monde. Le
naturaliste Eddamiri, dans l'article qu'il consacre à l'homme,
dans son livre de Haiat elhaïouan, après l'avoir proclamé le
roi de l'univers, continue en citant longuement les prières
qui lui permettent de réaliser tous ses désirs. Il est évident
que, pour ce zoologiste musulman, la supériorité de l'homme
lui vient de, l'ascendant que la prière lui donne sur Allah ;
consigner les diverses oraisons que lui fournit la tradition
sacrée, c'est dénombrer les ressources sur lesquelles il fonde
sa domination du monde.

Sans doute, il y a des privilégiés, des favoris, qui ont

l'oreille de la divinité plus que les autres, ee Ceux dont la


prière est exaucée, dit-il, sont : les malheureux incontestable
ment ; puis, les opprimés, de l'aveu de tous également, mê
me s'ils sont criminels ou mécréants ; le père irrité contre

son enfant ; le souverain musulman juste ; le fidèle scrupu

leusement religieux ; l'enfant qui observe la piété filiale ; le


voyageur jusqu'à sa rentrée chez lui ; le jeûneur jusqu'au
moment où il rompt le jeûne ; le musulman priant pour un

musulman, aussi souvent qu'il ne demande une injustice ou

une violation des droits du sang ; enfin tout fidèle tant qu'il

ne dit pas : ee J'ai beau prier, je n'obtiens rien ! »

La liste est longue ; pourtant, elle comporte des exclusions.


Le Coran est garant que Dieu n'excepte personne. « Adam
ap
prit de son Seigneur des paroles (de prières) ; Dieu revint à

lui, il aime à revenir (à l'homme qui se repent) ; il est le


jniséricordieux (Sour. H, 3.3). (Dieu dit) : ee J'exaucerai la
prière du suppliant qui m'implore ilbid. i8'>). » Allah ne

connaît pas d'importun. Le Prophète a dit : ee Dieu aime les


1"

solliciteurs qui le harcèlent. Il s'irrite contre orgueilleux qui

n'a pas recours à sa générosité ». ee J'en jure par Celui dans


les mains de qui est mon dit Mahomet, quiconque ne
âme, a

demande rien à Mlah l'indispose et le fâche, attendu que la


prière témoigne que celui qui la fait a besoin de Dieu, tan
dis que celui qui n'en fait pas affecte de pouvoir se passer

de, Dieu (Echcharadji, Kilah clfouaïd p. 19). « La prière (doua)


— —

.ag

est l'arme du Vrai-Croyant » est un aphorisme de Mahomet


qui se retrouve dans tous les auteurs. Tout homme qui a l'idée
de prier peut èlre certain d'être exaucé : en Allah
effet, ee ne
permet pas à un homme de lui demander une chose, s'il ne
la lui a pas accordée préalablement. 11 ne lui ouvre la porte
de la prière qu'après lui avoir ouvert celle de ses trésors. (No-

zhat el Madjalis, t. I, p. 177). Tout oranl sans exception lient


d'avance l'objet de sa requête.
Cet objet peut être même le contraire de la volonté divine.
« La doua », c'est-à-dire la demande-prière neutralise les ar

rêts de Dieu. <e Rien ne refoule (iredd) la Destinée que la priè

re. Elle sert contre les malheurs déjà arrivés en les dénon
çant et contre ceux qui ne sont pas encore arrivés en les ar

rêtant (Eddirabi, k. el modjribal, p. lîijl. » 11 n'est rien que

l'homme ne puisse obtenir par la prière, ee Voulez-vous vous

venger d'un ennemi ? Uécitez tant de fois le nom d'Allah,


Latif. Voulez-vous du bien aussi abondant que la pluie, dites
souvent la sourate de l'Aube, Si vous voulez échapper à la
malignité de vos ennemis, prononcer la sourate des Hommes.
S'agit-il d'attirer la fortune, l'aisance, la prospérité,
sur vous

prenez l'habitude de murmurer bimnillah : au nom de Dieu.


Désirez-vous que Dieu vous, console d'un chagrin, vous tire
d'un mauvais pas, vous envoie un secours d'où vous en at
tendez le moins, il vous faut dire aslaghfirou Ilah, je deman
de pardon à Dieu (Eddamiri, art. Homme). » Les livres mu

sulmans sont pleins de ces oraisons souveraines. Pendant des


siècles, la foi musulmane a cherché dans le Livre Saint les
formules qui sauvent l'homme de ses misères et lui livrent
l'empire du monde, dans la conviction que Dieu a envoyé dans
le Coran ee la guérison cl la grâce aux fidèles », comme il
est dit dans la sourate XVTÏ1, au verset 81.
La tradition constante enseigne au musulman qu'il est un

nom d'Allah si puissant que, lorsque l'homme le prononce

en formulant un voeu, sou vécu se


trouve-
infailliblement exau

cé. Ce nom, célèbre dans la théologie musulmane comme

dans le folklore maghrébin, esl le Grand \ ocable (elism


em). Malheureusement, on ne s'entend pas sur ce vocable

omnipotent. Il diffère suivant les tradilionnisles. Tout le mon

de admet cependant qu'il figure parmi les 99 noms qui

9

i3o —

sonl donnés à Allah dans le Coran, ee Si tu veux prier Dieu


en l'appelant par ces noms, jeûne un jeudi, et, dans la nuit
de ce jeudi au vendredi, récite-les avant le lever du jour. Par

Allah, en dehors duquel il n'y a pas de dieu, jamais un mu


noms'

sulman ne prie en employant ces sans être exaucé,

quand il demanderait à marcher sur la surface des eaux ou

sur le dos des venls (Eclicliaradji, l;iltib elfouuïil jicçulitt ou

elninioïil, p. 63).
La rêverie du Grand Vocable et d'autres étroitement unies

au dogme, telles que les croyances relatives à la nuit d'Elqadr,


à l'heure du vendredi dite de l'Agrément, aux
cinq appels
du muezzin ele..., qui tous jouissent du privilège de réaliser
les vœux formulés, et aussi les innombrables recueils d'orai
sons appropriées à tous les besoins de l'homme montrent

bien que ce peuple, prétendu fataliste, nourrit, comme au

cun autre peuble blanc ne le fait, la prétention d'assujetir


Dieu à ses volontés. Sous prétexte d'implorer la divinité, il
se flatte de lui dicter ses arrêts. L'observation des simples dans
la Mettidja nous a fait souvent penser que la prière, sous ses

dehors d'humilité, cache une audacieuse et naïve mainmise

de l'homme sur la Providence.

III. Les Souhaits

Les simples souhaits ont quelque chose de la force réalisa

trice de la prière. Ils portent d'ailleurs les mêmes noms : du'a,


du ouo e.'t aussi fulihu. D'après la théorie musulmane, ils ne

manquent pas d'influer effectivement sur le monde extérieur.

L'Européen ne remarque pas sans étonnement l'insistance.


la gravite'', la dévotion avec lesquelles les Indigènes échangent
leurs salutations journalières et ce luxe de compliments que

nous appelons, non sans ironie, leurs salamalecs. Au fond.


ils ne croient pas se livrer à un vain assaut de politesse. Ils
accomplissent un rite religieux, voire même magique. Et ils
peuvent citer leur Prophète comme garant de l'action mysti

que qu'ils attribuent, à leurs vœux, ee On ne dit jamais à une

famille : Soyez heureux ! sans que le siècle ne lui fasse grâce

d'un des jours de malheur dont elle était, menacée ... Bond
clakhiar. p. (ji). \insi s'exprimait Mahomet : et. il ne dédai-

i3i —

gnait pas de prêcher à ses disciples des préceptes de ce que

nous appelons la civilité puérile et honnête, qui n'est pour

nous que du formalisme, mais qui relève du rituel pour les


primitifs. <e Quand vous rendez visite à un malade ou que

vous venez saluer un mort, disail-il encore (id. p. 1991, pro

noncez ce mot :
Khdirèn, du bien ! Les anges répondront :

ee Ainsi soit-il ! » à votre vœu, qui devra un surcroît d'effi


cacité à leur intercession ».

Le sahim, si prodigué, contient des trésors de grâces.

ee C'est une largesse, une générosité (karam) de la pari d'un


homme de saluer ceux qu'il connaît el ceux qu'il ne connaît

pas. » Celle œuvre pie mérite sa récompense : « A celui qui

dit : Salut à vous ! les anges inscrivent dix bonnes actions ;


à qui ajoute : Et la miséricorde de Dieu, ils en inscrivent
vingt autres ; et trente de plus à celui qui ajoute encore :

Ainsi que les bénédictions divines ! » Ne pas rendre le salut

est un manque de charité et de reconnaissance qui est puni.

« Quand un musulman salue des musulmans et, que eeux-ci

ne lui répondent pas, Allah relire d'eux l'Esprit Saint (le


Bouh elqods) c\ les anges répondent à leur place. ..

Il ne serait pas juste qu'il fût privé des avantages qu'il

ménage aux autres. Le salut assure du bonheur à qui le don


ne et à qui le reçoit, ee Le Prophète a dit : Quand vous ren

contrez quelqu'un de mon peuple, saluez-le : voire vie en sera

prolongée. Quand vous vous retirez dans vos demeure-, sa

luez aussi : le bien de votre maison en sera augmenté. .. 11


constitue le plus magnifique des présents que l'on puisse

offrir à un homme. « Salman le Persan demanda à des am

bassadeurs que lui avait envoyés Abou Edderda : ee Où esl

le cadeau ? —
Noire maître ne vous envoie, rien que le sa

lut. —
Eh ! quel cadeau, répondit Salman, est plus riche

que le salut ? »
El, en effet, le Salam est ee la préservation

venant d'Allah » ; en prononcer les syllabes c'est en réaliser

les acceptions. Pour un croyant, èlre mis sous la protection

du Salam constitue l'aman par excellence —

c'est ainsi que

se définit le salam comme on peut le voir dans mes Coutumes


Institutions, croyances, article Salam —

il esl bien la sauve

garde suprême.

Comme les formules banales de la les souhait--


politesse,

132 —

imprudents ou moqueurs s'accomplissent, en dépit de l'in


tention de leur auteur même. Dans un poème célèbre dans la
Mettidja, sur Taniim Eddari (cf. Eddamiri, article djinn),
vieille légende mise en vers par le Chikh Ben Elkherraz, un
musulman, s étant levé par une nuit de vent et d'orage, sa

domestique prononça ce souhait : Enlevez-le, vaillants assis

tants [hud'il'ar) ! ou, suivant une variante : vaillants ou

vriers (eummâï) de la maison ! » Elle avait l'habitude de


le plaisanter, comme il le faisail lui-même, ee Un afrite pas
sait à ce moment et entendit la jeune femme. La langue de

Tamim fut paralysée ; il v it un monstre avec des cornes com

me celles d'un taureau adulte qui le prit et l'emporta dans


les airs el alla le jeter la nuit dans la mer des Ténèbres, à la
limite des Océans, à une distance de soixante-dix années de
cheval. »

Des souhaits sans conviction, du même genre, sont des lieux


communs de légendes, dont la plus fréquente rappelle le Loup,
la mère et l'enfant de Lafontaine ; seulement le loup est un

génie et il enlève l'enfant, affectant de prendre la menace de


la mère au sérieux. On constate chez tous les Indigènes du
Maghreb une répugnance superstitieuse pour les vaines me

naces, les souhaits téméraires, les plaisanteries malveillantes ;


il est facile de se rendre compte que la cause en est la croyance

à la puissance de réalisation du mot prononcé.

IV. La Malédiction

La puissance transcendanlale de la parole s'est conservée

intacte dans la malédiction. Celle-ci est comparée souvent

aux armes les plus redoutables que peut produire l'industrie


humaine, ee II ne faut pas mépriser l'opinion de ces fellahs
primitifs : ils ont, à leur manière, leurs canons Krupp. »

Cette phrase bizarre, entendue pendant la guerre de 191I-18,


était la transcription moderne d'un vieil adage classique :

i'
Craignez les mangonneaux des faibles, (cf. Boud. el akhiar,
p. 96) ». La grosse artillerie des petites gens, c'est leur ma

lédiction.
Mais, dans les malédictions, il se produit une complication
i33
— —-

curieuse qui modifie le processus ordinaire de la parole-


ma

gique.

La force de ces engins n'est pas aveugle. Us éclatent contre

leur auteur quand il y aurait injustice à frapper son enne


mi. Dans la région de Cherchell on connaît un marabout du
nom de Sidi Mohammed Eqloueh qui s'est spécialisé dans le
service de la vindicte privée. Lorsque un indigène se croit

lésé dans sa réputation ou, ses droits, il invile chez lui les
descendants du marabout, les traite à la mode antique avec
du couscouss -ou de la mahtimçu ou du berglicid ; puis, le
repas frugal terminé, il leur expose ses griefs et leur verse

une oua'da ou présenl en espèces. Ces graves personnages

se rendent au tombeau de leur ancêtre, versent la oua'da

dans le trésor commun de la zaouïa et convoquent tous les


membres de la famille maraboutique pour formuler une ma

lédiction. Celle-ci sera conditionnelle. Us l'appellent la ma

lédiction de moitié (da'oucl nnuçç). «


Si un Tel a vraiment

calomnié ou volé un Tel, que notre malédiction mette à mal

le calomniateur ou le voleur ; mais, si les soupçons du plai

gnant sont vains, qu'elle s'accomplisse sur sa tête. » Us seraient

eux-mêmes les victimes de leurs exécrations s'ils s'associaient

à une injustice.
Il n'est pas rare de voir, dans une contestation, la partie

accusée'
à faux proposer à son adversaire » V unathcme parta

gé. Si c'esl moi qui suis le coupable, que Dieu nie punisse,

de telle et telle façon dans ma santé ; mais si tu me poursuis

sans motif que cette malédiction se colle à toi (telçeq fil-;) ».

Comme une nue chargée d'effluves meurtriers, la malédic

tion plane, quelque lemps, sur les têles de ceux qui ont été
maudils ; mais, quand elle ne liouve pas le coupable, elle

revient crever sur l'imprudent qui l'a lancée. C'est ce qu'ex

prime le proverbe signalé à Médéa par Ben Cheneb (Pro

verbes arabes, 7.87) et qui se rencontre dans Imite la Melii

dja : « Un analhème sans motif vient se résoudre sur la tè

te de son auteur ». Aussi, vu ses conséquences terribles cl

rarement à la légère, même dans les


incertaines, en use-t-on

milieux les plus impulsifs. » Qu'Allah nous garde, di! un

autre proverbe, des malédictions, quelles qu'elles soient el

justifiées et imméritées ! »
i31
— —

Il faut éviter de faire un serment, de forcer autrui à en

faire, d'être témoin de qui en fait. Un vieux maître d'école


coranique de Blida, le cheikh Ben Nfissa, apprenant que son

gendre avait exigé d'un adversaire le serment auprès de Si


di Abdallah, l'en réprimanda, ee Tu aurais mieux fait de re-

mellri'
à Dieu le seiin de le justifier. Ne sais-tu pas que, lors
qu'un homme fait un serment il se produit une sorte de feu,
d'où s'élancent de terribles étincelles! Malheur à celui qu'attei-

gnenl ces étincelles (chrâr). Et nul n'y échappe ni celrn qui

jure, ni celui qui le force à jurer, ni celui qui assiste à la


scène, coin me le dit le proverbe courant ». C'est pour cela

que les musulmans qui voient, en passant dans la rue du


Bi'y, Vaittin du cadi ou le chaouch du juge de paix faisant
prêter le serinent à un Indigène sur le tombeau du Saint,
doublent le pas el se bouchent les oreilles en répétant : ! ia
Latif ! ô Dieu indulgent ! » Quant aux femmes, l'appréhen
sion du serment qui est générale sert parfois aux coupables

à se dérober. Elles frappent, le sol de la main et disent :

« Ou Allah, nous garde de ceux qui jurent. Moi, je ne jure


sur aucun sanctuaire de Saint, quand il serait plein de piè
ces d'or. » Elles comptent sur la réprobation dont le serment

esl, l'objet pour justifier leur abstention.

La malédicion ambivalente que nous venons de décrire


nous place en face d'un élément nouveau. La parole n'y est
plus seulement un instrument passif au service de l'homme ;
elle est capable de réaction spontanée. Comparons son pro

cessus avec celui que nous avons observé antérieurement.

Dans l'incantation nous avons vu l'âme humaine agissant

sur la nalure extérieure personnellement, à l'image du Dieu

islamique, par la parole créatrice. Elle était ici un moyen.

Dans la prière etle souhait, deux phénomènes psychologi


ques qui ne se distinguent que par leur degré de dévelop
pement, élanl de la même essence, et que les Indigènes con

fondent sous le nom de diiouu, l'âme n'agit plus directement,


mais par intermédiaire : elle impose ses volontés à la na
lure'
en inlluençanl à sein gré le maître de la nalure. La pa

role remplit dans ce cas la fonction d'intercesseur. Jusqu ici


elle n'a élé eu somme que l'exécutrice de notre désir (ni'in)
el la servante de noire âme (de notre nefs). Maintenant, nous

i3û —

voyons celte parole, si docile, se révolter contre notre volon

té, si elle est injuste. Elle perd son caractère mécanique et

devient, un agent conscient, qui juge la besogne'


qu'on lui
impose. Elle se souvient de son origine divine, se révèle une

forci'
puissance spirituelle, une autonome. Elle prend je ne

sais quelle personnalité, imprécise, mais terrible. Son nîle-

proprement magique et religieux cesse : elle apparaît dans


son rôle animiste.

V. Les Présages

Nous avons dil que la malédiction retombe sur son auteur

quand elle est injuste. On la compare à un chien enragé qui

se jette sur son maître, s'ii ne peut mordre celui contre qui

il l'a détaché. La malédiction ne jouit pas seule de ce privi

lège : nombre de mois dans la langue maghrébine sont doués


d'une redoutable initiative. D'après un aphorisme cité dans
le Rond el akhiar, p. Hg, ee la parole est un esclave retenu dans
tes liens ; mais, si tu la libères, tu en deviens l'esclave à ton

tour et le trouves à sa merci. » Pour l'animiste, Ions les ter


mes du langage ont leur vitalité, leur caractère, leur activité

propres que déterminent leur signification et. leurs accep


tions diverses. Les mxlbographes ont montré que dans l'an

tiquité les mots ont pu se développer en mythes ; de nos

jours, chez les simples, ils constituent des forces vaguement

organisées. Ce sont des personnalités amorphes, mais indé


pendantes de l'esprit qui les conçoit el capables de réagir sur

lui. Ainsi le veul l'animisme que la tradition perpétue parmi

les primitifs du Maghreb. La mentalité populaire n'établit

aucune barrière entre les images intellectuelles el les phéno

mènes matériels; elle projette les faits psychiques parmi les

faits réels et x voit des puissances objectives devant lesquelles

elle tremble. Comme ces jeunes animaux qui ne se recon

naissent pas dans une glace l'esprit populaire ne démêle

plus dans le vocable dont il se sert, les idées et les senti

ments qu'il y a mis : il le prend pour une réalité extérieure

autonome, vivante, avec laquelle il lui faut compter.

Tous les mots du langage humain peuvent èlre envisagés

comme présages. Us sont fastes ou néfastes suivant les cas.


i36 —

Le Prophète a condamné les augures pris dans la nature, sous

le nom de lira : <e Celui qu'un signe malheureux (tira) fait


revenir sur ses pas fait acte de pay-en (achraka) (Eddamiri.
II, p. 79). Les. Arabes antérieurs à l'Islam tiraient des au

gures des animaux. Ils faisaient lever les gazelles et les oi

seaux qu'ils rencontraient : si ces bêtes partaient du côté droit


par rapport au voyageur, celui-ci continuait son voyage el

persistait dans son entreprise ; si elles prenaient la direction


de gauche, il abandonnait son projet. Le Prophète a condam

né cet usage, ee
Laissez, a-t-il dit, les oiseaux où ils sont :

ne faites pas lever les oiseaux de leurs nids ».

Mais, s'il a aboli les présages tirés de la nature matérielle,

il a recommandé les présages fournis par la parole, ee Point


de tira, a-t-il dit, mais ce qu'elle a de bon, le fâl. —
El
qu'est-ce que le fâl P lui demanda-t-on. —

La parole favora
ble çâliha que l'on entend. » Dans une autre tradition, il au

rait dit : Le fâl me plaît et j'aime le fâl propice (çùlah) : ,

Le fâl défini un mot bon et beau kelma çal.iha hasana a sa

préférence. Mais celte acception n'est pas la seule : « La plu

part du temps le fâl a trait à un événement agréable : ce

pendant quelquefois aussi il concerne le malheur. La tira est

toujours en rapport avec le malheur. Les oulémas expli

quent : ee le fâl (entendu surtout comme présage -favorable)

est à préférer parce que l'homme qui compte sur la faveur


divine se trouve en meilleure posture, tandis que celui qui

désespère de la protection de Dieu se trouve mal en point. La


tira produit dans le cœur de l'homme un étal de dépres
sion et Pat-lente de l'insuccès (ibidem). »

En résumé, Mahomet, en sa qualité de conducteur d'hom


mes, semble avoir condamné surtout dans la superstition

augurale ce qui pouvait affaiblir les courages et qui dépendait


des forces aveugles de la nature : la tira ; mais il a goûté et

préconisé le présage favorable, verbal surtout, le fâl. qui

peut servir de levier dans la main d'un chef avisé, relever

les esprits abattus ou entretenir l'enthousiasme.


Mais il est difficile de tracer des bornes à la superstition

tout en la respectant. La tira, avec ses restes de paganisme.

est mal vue des musulmans, mais le fâl. a hérité d'elle :


ce-

nom embrasse les interprétations bonnes et mauvaises des phé-


- -

i37

nomènes naturels ou oraux ; malheureux, on l'appelle : fàt


douni, mcchoum ; heureux : fâl mléh ; et la croyance popu
laire à la faculté prophétique des choses el. des paroles subsiste,
quoique celle des paroles soit plus orthodoxe et mieux éta
blie.
La Sonna, (l'histoire sainte ou l'évangile de Mahomet)
raconte qu'un jour le Prophète, voulant faire traire une cha

melle, demanda un homme de bonne volonté. L'un de


ses Compagnons se leva. Comment t'appelles-tu ? lui de-
«

manda-t-il. —

Morra (Amertume). \ssieds-loi » Un —

autre se Quel ton !'


présenta, ee esl nom —

Harb (Guerre).
-—

Assieds-toi. » Un troisième s'offrit. « Ton nom ? —

Idich (Il vivra). —

Traye-la. » Se rendant, à Bédr pour

combattre, il passa à côté de deux hommes, dont il de


manda les noms : « Mosselikh (Ecorcheur) et Mokheddil
(Lâcheur) » ; il fit un détour pour ne pas suivre leur che

min. Il écrivait à ses généraux de lui envoyer des exprès

dont le nom et le visage fussent agréables. Ce dernier fait


semble avoir été relevé par Omar. « Je ne sais, dit-il, si je
dois parler ou me taire. —

Parle, dit Mahomet. —


Comment
se fait-il que tu nous aies défendu de nous préoccuper des
présages et que tu y attaches de l'importance ? —

Je n'en

tire point d'augure, dit Mahomet, mais je préfère un beau


nom ». D'après plusieurs de ses contemporains, il aurait dit :

ee Les présages relèvent du polythéisme; et il n y a parmi nous

personne qui ne soit préoccupé de présages ; mais Allah Très-

Haut éliminera ce presle de méeréanee en lui substiluant

la confiance en Dieu el l'abandon à sa providence. (Eddamiri,


IL p. a56).

Les disciples de Mahomet, comme il est logique, ne purent

jamais secouer le joug de l'habitude ancestrale. ee Prophète


de Dieu, lui dirent-ils un jour, aucun de nous ne peut s'af

franchir de lapeur des présages mauvais (tira), de la jalousie


(hasad), ni de l'attachement à son opinion personnelle (d'enn):
que feras-tu pour nous libérer ? —
Quand vous avez observé

un augure défavorable, répondit-il, continuez votre route ;


quand vous haïssez, gardez-vous d'une action injuste ; et,
quand vous avez une opinion, ne la prenez pas pour une

certitude. »

i38 —

On raconte que le farouche Omar, voulant employer un

lui demanda Dâlim ben Serraq, dit-


homme, son nom : ee »

il ; ce qui veut dire ; injuste, fils de \oleur. « Quoi ! dit


Omar, tu lèses les gens el ton père les vole ! » et il se passa

de ses services (Boud et akhiar, p. i83).

La légende jioiis rapporte que ce même calife Omar de


vina un événement inconnaissable rationnellement en considé

rant la disposition établie par le hasard de la conversation dans


une série de noms propres, ee Le calife Omar dit à un homme:
ee Comment te nommes-tu ? —
Djemiru (Braise). —

Fils de
De' El-
qui ? —
Chihub (Flamme). —

De quel pays ? —

De
harqa (Incendie). —

Où habites-tu P —

A Elharra (Chaleur).

Regagne ta tribu, lui dit Omar ; elle est en flammes. »

Effectivement, il rentra chez lui et trouva les siens victimes

d'un incendie. » (Boud cl akhiar, p. i83).

11 est permis à la critique historique de douter que le grand

Omar ait jamais usé de pareille logique ; mais nous devons


conclure de ces faits et d'autres analogues relatés par les an

nales musulmanes cpie les successeurs du Prophète n'avaient

point rompu avec la croyance aux présages. L'invasion arabe

dans l'Afrique du Nord ne pouvait supprimer la superstition

de ce genre que les Romains x avaient connue ; les deux


courants devaient se renforcer, étant identiques, même, pour

certains mots : c'est ainsi que choum qui veut dire sinistre

et gauche est la traduction du latin sinistrum gauche et lira


appartenant à la racine tir (oiseau) est le calque arabe des
mots aruspice, augure, dont la racine connue est avis oi

seau.

Dans la société maghrébine ae-tuelle nous n'avons pas l'oc


casion de constater la croyance aux présages tirés des noms

propres : la coutume a généralisé les noms théophores el éli


miné en particulier de l'onomastique populaire les noms omi-

neux (cf. Ch. I, do l'Enfance). Mais nous retrouvons toujours


florissantes les vieilles pratiques relatives aux présages fon
dés sur le
langage, dont il est question dans les livres classi

ques de l'Islam,
On lire encore les sorts du Coran étfàt innétmcçhaf. ceim-

me chez nous jadis les sorts virgiliens, les sorts des apôtres

ou des saints. L'habitude s'en esl conservée bien vivante


-- —

i3g

dans les écoles des villes (msaïd) ou des campagnes (zaouïa),


parmi les tolba el les gens qui lisent l'arabe. Des légendes
exaltent l'infaillibilité de ces oracles, où se fait entendre la
parole divine. Malheur à ceux qui s'en moquent ! Le calife

Oualid, fils de Vésid II, successeur du calife lleseham à Da


mas, en lutte avec un compétiteur à l'empire, consulta un

jour les sainls feuillets. 11 tomba sur le passage où il est dit :

« Alors les prophètes demandèrent l'assistance de Dieu et

tout homme orgueilleux et rebelle fut anéanti (XIV , iS) »

Il déchira le manuscrit sacré en improvisant ces vers : ee Tu


menaces tout homme lier et rebelle ; eh bien ! je suis un de
ces hommes. Quand lu comparaîtras devant Allah au jour
du Jugement, dis-lui : Mon Dieu, Oualid m'a mis en

pièces. » Quelques jours s'étaient à peine écoulés, qu'il pé

rissait de maie mort : sa tète fut clouée sur le château fort où

il fut capturé, puis exposée sur les murs de sa capitale (cf.


Eddamiri. II, j. 79). Le fait s'esl passé en l'an de l'Hégire
i:'6, mais le récil antique que nous avons traduit nous don
ne le schéma des pieuses légendes qui se racontent encore

aujourd'hui sur le respect que l'on doit aux sorts du Coran,


L'autorité dont jouit ce genre de divination esl fondée sur

celle de la parole divine : mais la parole humaine inconsciente


passe, pour prophétique aussi. Il arrive souvent que la mé

moire esl soudain envahie par une réminescence impérieuse


qui s'impose sans motif apparent ; l'homme prononce alors

des phrases dont l'inspiration lui échappe, comme la portée.

Ces manifestations inattendues, conséquences d'un processus

inconnu de la pensée, sont prises pour des oracles par les


âmes crédules ou soucieuses.

Nous pouvons citer sur ce point un exemple historique


célèbre : ee
Ellabari, Elkhâtib élbagdadi, Ibn Khallikan, d'au
tres annalistes encore, ont raconté que le vizir d'Haroun
Errachid. Djafar ben Vahia le Barméeide, quand le palais

qu'il construisait fut achevé et qu'il n'y eut plus rien à ajou

ter à sa somptuosité, songea à s'y établir ; il convoqua les


astrologues pour fixer le moment où il devait y entrer (à
la cour d'Haroun Errachid l'astrologie intervenait dans la
moindre affaire) ; et ceux-ci choisirent une certaine heure
de la nuit. Djafar sortit donc à cette heure ; les rues étaient

i1o

désertes et les habitants se reposaient. Cependant il aperçut

un homme qui, debout, récitait ce vers : ee Tu consultes les


étoiles et tu n'en apprends rien : et celui qui esl le maître des
étoiles accomplit ce qu'il a décrélé ». C'était un proverbe (cf. B.
el akhiar, p. 192): Djafar y vil un mauvais présage, Il s'arrêta,
appela l'homme et lui demanda de répéter ce qu'il avait dé
clamé, ee Que veux-tu dire par là ? lui demanda-t-il .

Je
n'ai mis dans ces mots aucune intention ni allusion, répon

dit-il ; mais c'est une chose, qui s'est présentée à moi et qui

m'est venue, sur la langue. » Djafar lui fit donner un dinar


et continua sa route ; mais la joie qu'il éprouvait en fut gâ

tée et sa vie en resta assombrie. Peu de temps après, Erra


chid s'acharna sur sa famille » ; et l'histoire a enregistré la
célèbre disgrâce des Barmécides que ce présage avait annon

cée (cf. Eddamiri, II, p. 79).

Une parole irréfléchie dans la bouche du premier venu

peut être le. commencement de catastrophes de tous genres ;


et même ceux dont la parole est le plus redoutée, sont de no-

jours les plus humbles el les plus déshérités au point de vue

humain, les moins normaux. Les porte-paroles de la destinée


pour les Maghrébins, nos contemporains, sont, en premier

lieu, les enfants, comme nous l'avons dit ailleurs (chapitre VI


de l'Enfance); puis, les vieillards tombés dans la décrépitude;
les fous, les innocents, etc. ; parmi les gens qui jouissent
de toutes leurs facultés on ne s'avise pas de chercher des ora

cles, sauf dans les moments où leur personnalité défaille en

quelque sorte et où ils ne sont plus eux-mêmes : dans la ma

ladie, surtout la possession, dans le sommeil, dans l'agonie.


L'évanouissement est l'état idéal pour la vaticination, quand

il s'accompagne de divagations, et les talebs le provoquent ar

tificiellement en vue des confidences qu'ils disent tirer des


malades en syncope. Les absences, les soliloques, les lapsus
linguae sont observés et interprétés comme des aveux invo

lontaires et d'autant plus suggestifs. Plus l'homme a perdu

le contrôle de sa langue, plus il est censé dire la vérité,

parce que l'on prétend reconnaître sur les lèvres de l'incons


cient la intérieure pure, la voix de son âme. Or,
voix c'est un

axiome admis : de même que des yeux sains et ouverts

voient le monde matériel, de même l'âme, débarrassée du



1 1 1 —

bandeau des sujétions charnelles, perçoit les réalités spiri

tuelles et matérielles ; et quand le corps ne s'oppose pas à ses

communications, elle nous révèle sans ambages l'avenir.


Elle ne le révèle pas seulement, elle le produit. En effet, le
présage, si on en croit l'idée fait le populaire, annon
que s'en

ce le malheur et le déclenche du même coup. Comme il le


devance, il est censé le faire naître. En vertu du principe :

post hoc ergo propler hoc, ce qui est une suite est déclaré
une conséquence. L'observation nous montre que l'augure
mauvais est redouté dans l'Afrique du Nord comme la cau

se efficiente du mal. Le Prophète a recommandé de cacher

les signes sinistres, dans la pensée que c'était un moyen d'en

limiter, sinon d'en prévenir, les effets. Et il a recommandé

au contraire l'emploi intentionnel du bon fâl: « Usez du


bon augure, a-l-il dit, même de propos délibéré oua laou am-

"den », c'esl-à-dire artificiellement, en le créant dans un

but déterminé et en escomptant les résultats positifs que

vous pouvez en tirer. Ce conseil du Prophète est donné

pour, le fondement d'un des principes de la politesse indigè


ne ; un Maghrébin s'étudie à ne jamais prononcer un mot né

faste, par devoir religieux et par convenance de société.

L'inobservance des règles subtiles qui en découle dans le lan


gage contribue pour beaucoup à prêter à l'étranger un carac

tère barbare et sinistre. A Blida, c'est un signe de rusticité

de ne pas savoir veiller sur son élocution et de ne pas retenir à

temps un présage oral désagréable. On gourmande l'enfant

de bonne maison qui laisse échapper de ces lapsus de mau

vais augure : ee On dirait que tu as pour père et mère des

Béni Miçra ». Ce sont des montagnards de l'Atlas qui ont une

réputation particulière de grossièreté et .de mauvais œil. Une

personne bien élevée se pique d'avoir la langue douce et

lisse 7'0/6a : elle connaît cet art délicat de la parole qui évite
innombrables susceptibilités superstitieuses
de choquer les
des auditeurs.

ici avec la bienfaisance semvent ;


La civilité se confond

elle ne craint pas de violer la grammaire et le vo


aussi

de risquer une faute de langage pour faire œuvre


cabulaire,

pie. Dans une de ces maisons de location où se pressent plu

sieurs ménages de petites gens et où ce qui se dit dans l'un est


lia
— —

entendu des autres, une femme a préparé le déjeuner au petit

jour. Elle interpelle son enfant à voix haute : ee Dis à ton


père que le café est ouvert (fethat). Elle se gardera de pro

noncer le mot ee a bouilli » ou ee est chaud ,,, qui éveillerait


de sombres idées et serait gros de conséquences malheureu

ses ; elle a employé, même à contre sens, la racine fth ouvrir,


parce que cette racine exprime couramment l'aise, le succès,
l'abondance. I ne voisine, entendant le propos, en apprécie

l'intentioncharitable. Tante Khadidja, lui crie-l-elle, qu'Al»

lah t'ouvre (ses trésors de grâces) pour te récompenser de ce


bon présage ». Le fâl prémédité de la pauvre femme a don
né à Ions du courage pour reprendre le labeur quotidien;
il ii enchanté cet le matinée en chassant magiquement le souci

et le malheur ; il a dissipé les miasmes de la malchance.

On relève dans la Conversation nombre d'euphémismes dont


l'emploi s'explique par la crainte générale de l'influence perni

cieuse du mot propre. Les campagnards appellent la bou


(china') l'utilité (nfu'). A Blida, le
melh'

gie sel se pronon

rbalé le gain ; le clou


meftali'

ce (meçmar) est remplacé par

la clef ; de même le carrelier du sellier ou du matelassier : au

lieu de lebra, de mkhiïet, de msella, on dit meftah la clef et


(h'
aussi le bienfaiteur men'itm ; la corde bel) se tourne par
merbouh'

,
le béni ; le couteau -khoudmi par boutchaq, l'ins

trument aux piqûres ; le charbon (fh'am) par élbiâd, la blan


cheur, nom donné aussi au lait, dans certaines circonstances
réputées délicates, où il serait imprudent de lui laisser son
h'
vocable ordinaire lit) ou leben.
larbah'
On désignera le goudron par Bou le père aux gains.

parce que son nom, guetràn, comporte une idée funèbre :

les gens de Cherchell ont encore l'habitude d'attacher du


henné mêlé à du goudron aux mains des moribonds ; on les
entend dire au lieu d'un Tel est mort : ee Un Tel est parti

avec le Présage (le fâl bien connu) ». Pour tous les Mellidjiens
ce mol de goudron est malfaisant. D'un homme persécuté par

le destin, on dira : ee Sa chance esl noircie par le goudron

sa'adoub nmiaoued liélquctrân. 11 est entravé, garrotté, ré

duit à l'impuissance par le goudron in'allcl hélguetrân » ;

il esl empêtré dans le goudron.

Tant que le lion a gîté dans les fourrés de l'Atlas, les Bli-

i ',3 —

déens se sonl gardés d'en parler sous son véritable nom


(sba'

j ;

ils auraient craint de le faire surgir : ils croyaient l'éloigner


el le désigner à la fois, en l'appelant Elmellouf, l'Egaré : ils
enfermaient dans le nom qu'ils lui donnaient le souhait qu'ils
formulaient de le voir loin d'eux, à la façon dont ils appel

lent le démon le Lapidé, en faisanl le vœu qu'il le soit. De la


même façon de nos jours, une femme se refusera à prononcer

le mot mesk, signifiant,


musc, dans une chambre où se trouve
un enfant de moins d'un an ; elle redouterait un rapt. Mais
elle écarte le danger, et. lui substitue même une inthu-nce heu
reuse assurant la beauté du nourrisson, en nomma ni le lerri-

ble parfum : la joliesse de la senleur zin errih'a.

Dans les deux derniers exemples que nous venons de citer,


nous entrevoyons nettement une explication : on évite le nom

de deux êtres redoutés, parce qu'on craint de leur voir pren

dre l'énoncé de leur nom pour un appel. On devine aussi

pourquoi il sera dangereux de dire : eghleq élbâb, ferme la


belle'
porte comme le donne le dictionnaire, ou elbab, fais
avaler la (par le mur) comme s'expriment les rustauds;
porte

les gens précautionneux et bien élevés disent : arrange, pare la

la porte ziïcn élbab. Mais la plupart du temps les associations

d'idées qui déterminent le rejet ou la vogue d'une expres

sion nous échappent. Pourquoi une mère de famille ne dira-

t-elle jamais : Nous marions notre fils nezououdjouh, mais

nous lui facilitons nesahhlou louh ? Elle ne parlera pa-s non

plus de sa circoncision khetâna, mais de son embellissement

tezeiïn : par pudeur, dira-l-on : ainsi le pot de chambre ne

porte, jamais son nom de mh'ibsa, mais celui de bent elfekh-

fille du Prenons d'accepter pour cer


khar, la potier. garde

tain ee qui parait évident à notre mentalité. Mh'ihsa vient

pa-
de la racine h'bs qui signifie emprisonner, immobiliser,
ralvser je crois bien que la composition lexicologique du
;
mot entre plus que l'idée exprimée par lui dans la répugnan

qu'il inspire. Il peut arriver que l'euphémisme se fasse


ce

l'auxiliaire de la décence ; il se préoccupe cependant plus

fréquemment du bonheur, de la fortune et de la santé

de celui qui l'emploie et des assistants ; il fait partie


surtout,

des primitifs ; avant toute aulre chose il


de la prophvlaxie

est un procédé de l'hygiène maghrébine.


La coutume a généralisé des formuletles et des gestes dé-

préealoires qui neutralisent les influences pernicieuses du mot

quand l'euphémisme ne les prévient pas. Qu'une impru


meurd'

dente nomme la maladie de la consomption, essell ou

la douleur de côté, bou djeneb (pleurésie, appendicite, etc.);


s'il y a des enfants dans la maison, elle ajoute, ou l'on
se hâte d'ajouter pour elle : ee Avec le salut de nos enfants

et de ceux qui entendent / beslâmel oulidâtna ouéssam'in. »

Les Blidéennes, en pareil cas, emploient une expression assez

énigma tique, mais visant manifestement au même résultat :

c Sid Elkheitser a passé au-dessus de nous Sid elkheitser djâz


alina >,. Ce Sid Elkheitser esl un marabout juif enterré dans la
synagogue de Blida, qui n'est pas moins respecté des Maures
ques que des Juives. Le plus ordinairement, quand le nomd'une

maladie redoutée frappe leurs oreilles, elles s'alarment et el

les croient conjurer ce mot réputé morbifique, comme elles

conjurent une malédiction ou un cri de chouette ou un sou

hait imprudent, en frappant la terre de la main, de la façon


dont on heurte une porte et en disant : ee La terre l'a en
lard'
tendu el l'a avalé sem'at ou bel'at ». Si elles ont lâché
le mot menaçant dans un moment de colère et qu'elles veuil

lent en arrêter la réalisation, elles récitent une formule de dé


dite: c Ma langue sous mes talons Isâni lah't eqdanii ». Chez les
enfants une mimique expressive accompagne cette locution :

l'enfant mal embouché qui veut rattraper un mot malheu

reux se fourre les doigts dans la bouche, en humecte de sali

ve les extrémités et étend cette salive sous la plante de son

pied nu, en disant aussi : « Ma langue sous mes talons ». Les


grandes personnes se dispensent du geste qui leur semble pué

ril, mais, en retenant la formule, elles confessent, que. pour

elles il y a des mots semblables à des explosifs, qu'il


aussi,

faut étouffer sous le pied, si l'on ne veut pas qu'ils provoquent


l'incendie.
Nous avons pu remarquer ijue la faiblesse du bas âge passe

pour rendre l'enfant plus sensible à l'influence maligne du


verbe. De même certains étals d'âme prédisposent l'homme à
la subir plus fatalement. C'est ainsi que l'orphelin présente

une réceptivité particulière, surtout dans les premiers temps


de son deuil. La civilité blidéenne reconnaît comme un prin-

Uli.) —

cipe auquel on est tenu de conformer sa conduite qu une

personne, quels que soient son âge ou son sexe, qui .. a

mangé récemment le repas funèbre de son père ou de sa mè

re », se trouve à la merci d'une parole imprudente : un pau

vre vient-il se plaindre à elle de sa misère, un

de son infirmité, un malade de son indisposition, le mal ou

moral ou physique dont il est parlé entre eux passe inconti


nent dans l'homme que la mort, de ses proches vient de dépri
mer et, comme le dit l'aphorisme populaire, se colle et adhè

re à lui eltçeq fclli Ltili a za ouàtdih. D'après une autre

version, c'est l'orphelin de fraîche date qui est un danger


pour les autres ; s'il fait à un ami des confidences sur ses

embarras d'argent, sur ses chagrins, voire sur ses défaillances


physiologiques, il communiquera à celui qui l'entend le sujet

de ses ennuis, sans d'ailleurs s'en débarrasser lui-même.


Ainsi, la parole malfaisante en général et morbifique en par

ticulier agit plus spécialement dans le cas de l'orphelin ; mais

elle est pour tous à redouter. Il y a un sortilège par la plainte.

Beaucoup de gens ont peur du sinistre importun qui s'atta

che à eux et leur raconte ses peines ; ils se départent de leur


politesse pour le rabrouer : qu'il laisse ses chagrins chez lui !
Une formule courante est consacrée dans le langage à couper

court aux épanchements pernicieux : ee Si je mesurais mes

"soucis avec tes soucis, les miens recouvriraient les tiens ».

L ne femme en visite se lamente sur ses maux ou simplement

nomme une maladie : son interlocutrice prononce dans son

cœur : ee Va te plaindre à Bou Zid (le Saint qui fait croî

tre, comme l'indique son nom) et qu'il augmente ton mal !


Echtki Ibou zid ou houa izid », Celte imprécation rejette

l'influence maligne du mol sur la personne qui l'a pronon

cé. Mais il est bien rare que celle-ci ne fasse pas précéder ses

confidences dangereuses d'un exorde prophylactique qui est

à le bien 6c'/'-
e. Je me suis plainte vous avec cchtkil elkoinn

de bes-
khir » ou. autrement : ee avec le salut celte demeure
himai luid éddar ; ou bien : Que la protection divine te serve

à toi et à nos frères musulmans ifid essteur a'iil; outi'la

khouanna Imesselmin ! »

La répugnance à geindre sur ses maux que l'on constate

chez les Indigènes vient en partie de l'orgueil, ee La plainte

10

i ',6 —

sans le nom d'Allah est une fdih'a », dit un apophthegme

populaire, on entend par fdîh'a un aveu entachant le prestige

ou l'honneur. La plainte est aussi condamnée en tant qu'of

fense à la divinité, ee Le respect que tu dois à Allah et la


reconnaissance de ses droits souverains ne te, permettent pas

de gémir sur les douleurs physiques ni de faire allusion à tes


épreuves morilles (Muzhal elmadjalis, I, p. 61) ». Mais, par

delà la crainte de se diminuer aux yeux des autres et par delà


le devoir religieux d'agréer les décrets divins, on sent une

autre raison, plus primitive, du mutisme stoïque des petites

gens : c'est l'appréhension toujours vivante, indéracinée, de


l'effet magique de la parole sur soi et sur les auditeurs.

La question du nominalisme el du réalisme est pour nous

une vieille querelle médiévale depuis longtemps enterrée :

nos contemporains de l'Afrique du Nord sont demeurés, en

pratique tout au moins, des réalistes. Certains savants mu

sulman ont cependant combattu cette théorie, ee Le nom est-

autre chose que ce qui est nommé, lit-on dans le yozhai el

uwdjaiis (I, p. O9J : on dit qu'ils ne font qu'un, c'est une er

reur et pour deux raisons : d'abord, il existe des groupes de


synonymes multiples et ee qu'ils désignent est un ; puis, si

le nom et la chose se confondaient, quand nous prononçons

Je nom du feu ou de la neige nous devrions sentir de la cha

leur ou du froid ». Il n'est pas sûr que le primitif n'éprouve

pas, au moins partiellement, les choses dont il parle ; sa

sensibilité est si proche de son imagination, laquelle se con

fond si souvent avec la réalité ! De plus, la croyance collec

tive de son milieu l'assure que, s'il ne les éprouve pas,

c'est exceptionnellemenl ou c'est sa faute, et il en croit beau


que ses préjugés col
coup inoins son expérience personnelle

lectifs.
D'ailleurs la superstition populaire s'appuye sur la tradi
tion écrite. Des oulémas célèbres dans l'école ont pris acte

des effets reconnus de la parole sur le physique de l'homme


pour démontrer l'existence de la sorcellerie verbale. Les étu
diants maghrébins lisent dans le commentateur du Coran.
Elkhazin, au verset 9(1 de la sourate II; ee La parole a une

influence sur les principes qui constituent les tempéraments:.


un homme, à la suite de propos qui l'ont affecté, est pris de
— —

14?

fièvre ; bien des gens sont morts d'une parole qu'ils avaient

entendue. Le maléfice (sili'r) se comporte dans l'organisme


à la façon de la maladie ». Sous l'infuence combinée de la
tradition écrite de la tradition orale, il y a
et sans doute bien
peu d'indigènes de nos jours, excepté bien entendu les lo
uants du rationalisme européen, qui souriraient du conseil

d'un poêle arabe cité dans le Boud et akhiar du cheikh Mo


hammed ben Qasem ben laqoub (p. 192) : ee Garde-loi de
nommer les choses qui le déplaisent, car, souvent, il suffit

que la langue prononce le nom d'un malheur (accident, cha

grin ou pour que ce malheur soit ».


maladie)
Nous disons, nous aussi, qu'il suffit de, nommer le loup
pour en voir la queue. Seulement nous plaisantons et nous

ne croyons plus à ce proverbe hérité de nos ancêtres la


tins. Les simples du JVIaghreb y croient, encore. Lupus in fa

bula : c'esl sans doute, tout le secret de la parole magique.

En faisant naître l'idée, le mot, chez eux, crée la chose, parce

que ee qui se perçoit fortement dans leur conscience se pro

jette facilement à l'extérieur. Dans l'incantation, dans le sou

hait, dans la prière, le verbe créateur, agit comme serviteur

de l'âme humaine et réalise ses désirs. Dans la malédiction,


d'ordinaire esclave, il s'affranchit de la volonté en certai

nes occasions. Dans le présage, enfin, il apparaît indé


redoutable : entité autonome, vague mais puis
pendant et

sante personnalité, il terrorise l'esprit même qui vient de

le concevoir.
Chapitre VIII

LA MAGIE PERSONNELLE

Le geste

Dans la gb"

sourate du Coran, Allah a proclamé l'homme


le chef-d'œuvre de la création. « J'en jure par le figuier et

l'olivier, a-t-il dit, par la montagne du Sinaï et par (La


Mecque) le territoire sacré, oui, nous avons créé l'homme avec

le plus bel agencement de facultés qui soit ». Le commen

tateur explique : en plus de la station droite, il lui a donné


e< une langue effilée, une main et des doigts préhensiles »,
et nombre de ses propres attributs. On a pu dire que ee Allah

n'as pas de créature plus belle que l'homme et que celui-ci a

été créé à l'image de Dieu ».

Ces formules s'embrument pour nous d'hyperbolisme poé

tique, mais sont vraies à la lettre pour les croyants, comme

on peut le voir dans des anecdotes comme celle que cite à la


suite le commentateur : <e On raconte qu'Aïssa ben Yousof
Elhachimi (Eddamari le nomme Moussa ben Aïssa, I, p. 29),
qui aimait passionnément sa femme, lui dit un jour : ee Sois
répudiée trois fois (c'est-à-dire irrévocablement) si tu n'es pas

plus belle que la lune ». La femme à ces mots se leva et s'en

veloppa dans son voile, en disant : ee Je suis divorcée. » Le


mari passa la nuitdans le désespoir. Le lendemain matin, il
se rendit chez Elmansour et lui raconta l'affaire. Celui-ci con
voqua les jurisconsultes et leur posa la question. Tous conve

naient que la femme était bien répudiée, sauf un sectateur

du rite hanéfile qui gardait le silence, ee Pourquoi ne parles-

tu pas ? » lui dit Elmfmsour. Le légiste se mit à réciter la


sourate du Figuier jusqu'au verset où il est dit : « Nous avons

créé l'homme avec le plus bel agencement de facultés qui

soit, ee Commandeur des Croyants, dit-il, l'homme esl le plus

beau des êtres et il n'est chose qui soit plus belle que lui ».

i5o —

Elmansour dit alors à Aïssa : ee La vérité est bien ce qu'a dit


ce savant. Retourne auprès de ta femme ». Cette anecdote

montre que l'homme est la plus belle des créatures d'Allah.


C'esl ce qui l'a fait appeler microcosme ou monde en petit,
attendu que tout ce qui esl répandu dans l'univers esl réuni

en lui ».

La croyance antique que l'homme, centre de l'univers, en

esl aussi aussi l'abrégé, n'a pas complètement disparu, com

me chez nous, de la mémoire musulmane. Elle est entretenue

dans le peuple par des récils de tradition religieuse sur la


création de l'homme. L'archange Azraïl, d'après la genèse

islamique, chargé par Allah de lui apporter l'argile avec la


quelle Dieu allait former Adam, prit une poignée de lerre
aux quatre points cardinaux, à tout ce qui se trouve à la
surface'
de la terre, à sa peau (adim) noire, blanche et rouge,
à ses plaines et à ses montagnes, à ses parties hautes et bas
(Raclai'

ses. ezzohour, p. 13) ...

Les savants de l'Islam ont poussé plus loin l'assimilation


du « petit monde cf aient claçghar » avec le macrocosme

(elalem etakhur). Nous citerons sur ce sujet la théorie d'Eçça-

fraouï (Nozhat cl madjalis, II, p. 2/i) parmi bien d'autres.


« Allah créa dans le soleil le feu rayonnant, dans la lune la
lumière, dans la nuitles ténèbres, dans l'air le fluide, dans
les montagnes le solide, dans l'eau le liquide. Après quoi,
il fit de la lumière le lot des anges, du rayonnement celui
des houris, des ténèbres celui des diables infernaux, du li
quide celui des démons, du fluide celui des génies, du solide

celui des animaux. Enfin, il réunit le tout dans le corps

humain : il attribua la lumière aux yeux, le rayonnement,

au visage, les ténèbres à la chevelure, le fluide à l'âme (rouh),


le solide à l'ossature el le liquide à la moelle. Et quand il eut

associé les contraires dans un ensemble harmonieux il se fé-

lieila el dit (Coran \NIH, ih) : ee Gloire à Allah, le parfait

Créa leur ».

Les autres êtres sont simples, homogènes, distincts les uns

des autres seul, l'homme les contient tous dans sa com-

plexion ; il en esl la synthèse. C'est pourquoi il sympathise

physiquement el intellectuellement avec toutes les créatures

de l'univers. Par l'introspection, il les comprend; grâce à


sa parenté avec eux, il les influence. Il les pénètre de son

intuition et les plie à sa volonté, parce qu'il en porte les prin

cipes. D'ailleurs, il les domine Ihéologiquement en vertu d'un


autre privilège. Créé à la ressemblance de Dieu, il esl son dé
légué sur la terre et participe à sa puissance. S'il communie

avec la matière par ses origines, il lui commande par l'esprit


lui."

divin qui est en

Le corps humain rayonne des forces magiques. Sans doute,


les animaux, tous les êtres à qui l'on reconnaît on l'on prèle

une âme (nefs), sont doués de celle faculté d'irradiation ; mais,


chez l'homme, elle est plus redoutable. 11 y a des pratiques

traditionnelles qui nous mettent à l'abri des influences ina

lignes (lulsiral nefstiniu.) des créatures, surtout de nos sem

blables. Les tolba de la Mellidja en citent qui se recomman

dent du nom de Prophète, « Si l'un de vous, » dit Mahomet


icf. Eddamiri, llaiul cl haïuuan, article ha'ïf). épouse une

femme, ou s'il fait l'acquisition d'un esclave de l'un ou Eau-

Ire sexe, on s'il achète mi animal domestique, (bref, s'il s'at-

facile un èlre vivant), il doil prononcer la prière suivante, en

lui tenant dans le main le toupet du devant de sa tète : ee Mon


Dieu, je le demande pour moi son bien et le bien qui lui esl

inné cl je te prie d'éloigner de moi son mal el le mal qui est,

inné en lui ». Si l'on acquiert un chameau, on prononce

une formule analogue en mettant la main sur le sommet de


sa bosse (ld., 1, p. il'»). Ce sonl là des gesles de domination.
Dans le Coran (M. 5g), il esl dil : » Il n'existe pas une seule

créature que Dieu ne tienne par le loupet (niîçiui de son

front ».
Le-
comnienlalcur Echcherbini ajoute : « Les arabes,

pour peindre un homme humilié et soumis, disaient : la touffe

Je son front esl dans la main d'un Tel. Quand ils rendaient

la liberté à un prisonnier et tenaient à lui rappeler celle grâce,

ils lui coupaienl le toupet, ce qui était un signe de victoire ».

Dans les cartouches égyptiens nous voyons Ramsès tenir ainsi

ses captifs de guerre. En répétant aujourd'hui encore ce vieux

rite de prise de possession, l'arabe croil s'emparer de la nefs,

de l'âme même de l'individu, et maîtriser à son profil le prin

cipe de bonheur et de malheur qui est en elle.

On répèle fréquemment dans la Mellidja le hadits du Pro


des ton-
phète : >e Le bonheur el le malheur proviennent soit
pets, soit des talismans, soit de certains seuils (cf. Ren Cheneb.
Proverbes arabes, n°

i38i, et Desparmet, Coutumes, institu


tions, croyances, Alger, Jourdan, 1912, p. 221) ». Les loupels
dont il est question ici sont ceux des chevaux el des femmes.
Ces derniers, à vrai dire, paraissent plus redoutés que les pre
miers, du moins dans le Tell, et plus généralement. Tous le?
milieux établissent une relation inexplicable rationnellement

entre la personne, si effacée qu'elle soit, de la mariée, et la


fortune ainsi que la santé de son mari. Une femme qui a le

toupet néfaste (guessa mekh'ousa), avant un an passé à son

foyer, y attire toutes sortes de malheurs. Si les affaires de son

homme subissent un fléchissement, celui-ci ne manque pas

de remarquer : e< Depuis qu'elle est entrée chez moi, je dé


cline ». S'il tombe dans la misère, il dira : ee Elle est venue

pour balayer mon bien ». Une telle femme est mal vue dans
la famille ; on l'appelle le balai de Mai, par allusion à la
croyance que l'introduction d'un balai neuf en Mai ruine une

maison. Comme son bien, la vie du mari est sous la dépen


dance mystique de la femme. Lorsqu'il voit chanceler sa vi

gueur, c'est que sa dernière union lui a apporté la maladie.

Des légendes consignent el enseignent les méfaits de la fem


me fatale. Un jeune homme allait épouser la fille d'un roi

lorsqu'il vit se dresser devant lui un ange qui lui dit : ee Ta


n'as plus que huit jours à vivre ». Il se hâta de rompre son

mariage et prit une fille pauvre, mais dont le toupet était


ee bienfaisant (merbouh'a) ». L'ange lui apparut alors et lui
dit: ee Allah vient de m 'avertir qu'il ajoutait à ta vie qua

rante ans ». Nombre de divorces sonl, causés par cette croyance.

Le corps humain, dans certaines attitudes, dégage une in


fluence pernicieuse, inexplicable pour un Européen. Si des

enfants jouent, debout, près d'un groupe de grandes per

sonnes accroupies à la turque, celles-ci les forceront à s'as

seoir aussi, ee C'est assez joiier ; cessez de nous boire le sang ...

diront-elles, selon la formule consacrée. On croirait volon

tiers que celle expression est synonyme de ee rompre la tête ».

Il On dit de'
n'en es| rien. même à des adultes, même silen

cieux", ee Asseyez-vous : il n'est pas bon que vous restiez de


bout quand nous sommes assis ».

La politesse entre pour peu dans cette invitation. Le Pro-


loi —

phète a dit sans doute : ee La station droite esl un des supplices


de l'Enfer ». Mais vous chercheriez en vain un sentiment de
charité dans l'indigène insistant pour que vous preniez place
près de lui sur sa natte : il obéit plutôt à un
mouvement
égoïste d'appréhension. La raison énigmalique qui m'en a
élé donnée c'est que « celui qui est debout, tire du sang à
celui qui est assis comme le dit la Peut-
», maxime arabe.
être cette attitude rappelle-t-elle celle du scarificateur qui
opère debout sur son client accroupi, ou bien fait-elle songer

à l'avantage que prend un ennemi en restant, sur ses pieds

tandis que son antagoniste, esl assis. Esl-ce horreur de ce qui


choque la discipline grégaire ? En tout cas nul ne doit rester
vertical quand son groupe s'assoit ou se couche.

Se debout sur le seuil et sous l'arcade de la porte


planter

de l'habitation (fi qouçi bâb elbil), lieu habité par les génies
de la maison, appuyer les mains à droite et à gauche sur les
montants et balancer un pied en faisant le mouvement du
pendule —

les arabes disent le mouvement du balai, —


cela

n'est pas moins grave que de ravir son bien au maître du


logis : on le condamne à la pauvreté (fqcur) ; on vide la mai

son de sa chevance (rezg).


Un marchand, qui vient le malin ouvrir son magasin, trou
ve devant sa porte un débris, une
ordure'
il se garde bien de
la repousser du pied : il chasserait sa chance ; ce sérail balayer
son bien (knîs élkhîr). fine croyance identique a été relevée

en France. « -Marcher sur des excréments porte


bonheur, dil-

on. » Le boutiquier girondin qui voit un chien faire ses né

cessités le long de sa devanture doit toucher aussitôt sa poche

pour argenler sa journée ; s'il le chasse, sa vente sera mau

vaise (Sébillot, Folklore de France, III, p. 162). L'explication


doit sembler difficile à Bordeaux ; elle est parfaitement claire

à Blida ; elle découle de la langue courante : un synonyme

bien connu de l'argent est l'ordure de ce monde (nedjasset


eddonia) ; la croyance à la puissance magique du geste fait
penser que, en repoussant l'imniondice, on chasse aussi le
précieux métal.

Mon voisin, le marchand de tabac, a ouvert ses volets, el

il s'établit à son comptoir au milieu de sa marchandise sa

vamment étalée aux yeux du passant, en murmurant à son


lâl
— —

habitude lc-s noms d'Allah qui donnent ses profils au com

merçant : in fellah, in rczzùq ô Ouvreur ! ô Nourrisseur ! Sur


vient un client qui s'assoit sur le petit banc de l'entrée, s'éti

re, se renverse, bombe la poitrine en levant les bras et bâille.


îvoux autres, européens, nous ne reprocherions à celte tenue
que son sans-façon : c'esl bien autre chose pour notre indi
gène, car il s'émeut visiblement ; sa face se congestionne :

adoucissant la voix en vendeur habitué à se contraindre, il


le prie de lui faire giâcc de ses pandiculalions : ee Ne l'étiré
pas ainsi sur amis ; laisse en loi ta torpeur. Ne secoue pas

sur nous la langueur 'uttjzcl; ». En effet, d'après la croyance

populaire, ce malencontreux client expulse l'engourdissement


(uukhel) qui esl en lui ; or cel mikhrl esl de nature conta

gieuse ; el, comme rien ne sépare le moral du physique, l'ato


nie musculaire qu'il communique deviendra en même temps
de la débilité dans l'esprit, do la dépression dans la volonté,
et aussi, el c esl ce que redoute notre boutiquier, du ma

rasme dans "le commerce, de la mévente pour la journée.


« Celui qui s'ébroue dans un magasin y produit l'arrêt ma

gique du gain
(tsqâf errezg) ... Hommes et choses, loul en

reste ensorcelé : la stupeur qu'il dégage esl comme un nar

cotique surnaturel qui endort jusqu'aux affaires.

Les femmes, dans la vie de famille, ne redoutent pas moins

ces spasmes, suivis d'oscita lions, qui annoncent l'expulsion


de la maligne influence. Elles ne manquent pas d'en neutra

liser les effets en prononçant fies formulelles consacrées :

ee Que ton impotence (soit) immobilisée : qu'elle reste empri

sonnée eu toi 'ndjzck mhubhcs fil; iatilics » ! Elles lui souhai

tent (c'csl-à-dii e, dans leur logique, lui imposent) la fixité


d'un pilier ou d'une ancre : ee Que ton impotence (soit) une

Colonne el qu'en loi elle s'ancre 'adjzek 'itéra fik ierça » ;


D'aulres comparent l'effluve fatal à une flamme donl on peut

craindre la propagation et elles l'arrêtent par ces mois : ee Que


le feu (reste) dans les effets cnuâr fi a'houâ'idjel; » I
Quand il s'assoit les jambes pliées en carré, à la turque
comme nous disons, à la mode de ses ancêtres en réalité, l'in
digène algérien doil observer certaines prescriptions, non pas

dans son inlérèl. mais dans celui des assistants. On rappelle

sans ménagement à l'ordre le malappris qui ne garde pas


son aplomb, ou qui se déjelte ou prend une fausse position.
ee \ssez ! 11 n'est pas bon que lu le tiennes ainsi ... A chaque

attitude on attribue telle influence déterminée. S'accouder la


main sur la joue présage —

et réalise —

un événemenl triste.
S'affaler languissammenl sur le sol, dodeliner de la lèle, os

ciller dans un sens ou un autre, s'abandonner et esquisser

des gestes mous réveillent chez les témoins l'idée d'un cada

vre, leur rappellent des visions de lotions funèbres, ee C'est


comme si nous avions un mort dans nos rangs ». El ils n'en

ressentent pas seulement une impression désagréable, mais ils


veulent y voir traditionnellement un pronostic menaçant et

l'annonce d'un décès prochain. Le frisson superstitieux qu'ils

éprouvent leur parait le premier symptôme du mal qui leur


est mimé.

Les mouvements plus caractérisés, et plus voulus, les gestes,


dégagent un principe plus licitement malfaisant. On répèle à
Blida un hadits du Prophète : « Malheur à celui qui est mon

tré au doigt même avec sympathie, à celui que désignent les


doigts même avec le bien on luou bel khi r ... On lit dans le
Roud el Akhiar, p. 1N1 : ,< Quiconque montrera son frère avec

un objet en fer sera maudit des anges, lors même qu'il serait

le frère de père el de mère de celui qu'il montre ». Lin taleb,


entrant chez un procureur de la république, dont il a quelque

raison de craindre la colère, récite dans la salle d'attente dix


lettres du Coran (les épigraphes énigmatiques des sourates
ig
et 'ri', en s'attachanl un doigt de la main à chaque lettre qu'il

prononce ; après quoi, il récite en lui-même la sourate de

l'Eléphant, dans laquelle Allah a relaté la défaite du roi impie


Abraha voulant, attaquer la Mecque ; il répète dix fois le mot

ee cl ils jettent leurs traits sur eu.c lennilnntin „, en dénouant


chaque fois un de ses doigts. Quand il a fini, il esl prêt à

affronter le fonctionnaire redouté : il a confiance, il se sent

à l'abri de ses coups (cf. Eddamiri, II, p. 1871,

Dans cet exemple l'action religieuse du texte sacré se com

bine avec l'action magique du geste. Voici des gestes sans

incantation. Entrecroiser les doigts des mains amène la mi

sère et les dettes dans l'ordre social el l'empirement et la


crise en pathologie: le Prophète a dît: « L'enehev circulent des
des C'est ha-
doigts détermine la complication affaires ... un

i56 —

dits courant à Blida. Si l'on choque ses mains l'une contre

l'autre à la manière des cymbales et qu'on les agite pour en

faire tomber de la poussière, ee le bien est secoué au vent

pour la famille, chez laquelle on se trouve ». L'attrition des


paumes symbolise la dispersion du bien ; leur entrechoque-
ment au contraire éveille l'idée de conglomération : c'est un
vœu d'enrichissement, et qui pourrait bien avoir donné nais

sance à notre applaudissement.

De même un geste de la main peut tuer un enfant. Quand


une campagnarde des environs de Blida nourrit contre une ri

vale une haine implacable, elle la guette et tâche de la sur

prendre pendant son sommeil ou à l'improviste ; et, preste

ment, elle lui retourne les boucles d'oreilles. Ces boucles,


nommées ounâïs ou compagnes, symbolisent les enfants, à
peu près de la manière dont le diadème appelé tabezimt fi
gure le garçon qu'elle a mis au monde, sur la tête d'un ka
byle du Djurdjura. On croit qu'en les lui relevant au rebours

de leur élat normal, on renverse sens dessus dessous sa si

tuation familiale, ce qui équivaut à lui enlever ses enfants sur

lesquels se fondent son autorité et ses espérances. Une condi

tion s'impose, dit-on : il faut que les deux antagonistes aient

accouché le même mois. La tentative finit souvent en corps

à corps, chacune s'efforçant de redresser les anneaux de l'au


tre et protégeant les siens avec la fureur qu'elle apporterait

à défendre la tête de son nourrisson contre un assassin.

Le ee renversement des pendants d'oreilles (teqlîb élounâïs) »

paraît un procédé un peu brutal aux citadines de bonne mai

son. Elles préfèrent la manière sournoise. Une voisine, qui

jalouse le bonheur d'une mère, se procure quelques lambeaux


des langes de l'enfant ; elle les étend en manière de coussinet

sous sa cruche en terre et les y laisse pourrir dans l'humidité.


Au fur et à mesure que le tissu se relâche et que le fil se cor

de l'enfant décompose-
rompt (iercha), le corps se (iercha) de
son côté el il finit par périr.

D'aulres ont plus confiance dans les bons offices du feu.


Elles déchirent le lange dérobé en lanières dont elles font des
mèches pour leurs lampes ; elles en préparent un nombre

magique : trois, sept ou neuf. Elles ont soin de ne les allu

mer qu'à intervalles espacés de manière à prolonger la durée


du maléfice sur plusieurs semaines. La provision n'est pas

encore épuisée que l'enfant tombe malade, se débilite, semble

se consumer.

Au lieu d'une pièce quelconque de la layette on choisit un

cordon, un ruban, une tresse, qui ait été en contact avec l'en
fant que l'on veut ensorceler. Il faut savoir que, dans une com

paraison courante, on dit : maigre comme un ruban, et que

ce même ruban rappelle l'idée de déroulement ininterrompu ;


se suivre en ruban
(kîcherW) veut dire se succéder continuel
lement. Une femme donc, venant à perdre son enfant ne peut

supporter la pensée que telle de ses connaissances qu'elle dé


teste gardera le sien. Une vieille vénale lui procure un ruban

du jalousé. Elle l'attache, avant l'enterrement, à la jambe du


petit cadavre. El elle se console en se persuadant que son en

fant ne partira pas seul ; il entraînera avec lui celui dont elle

vient de lui associer le sort. e< Ce maléfice est si dit-


puissant,
on, que, si on l'employait toujours, nous verrions tous les
enfants en bas âge s'en aller l'un derrière l'autre, à la file ».
Si l'on ne peut se procurer un effet d'habillement, tout

autre objet le remplace, pourvu qu'on le sacre, mentalement,


le substitut de la personne que l'on veut ensorceler. Vers 19 13,
à Blida, la grenouille jouissait du dangereux honneur de re

présenter souvent la personne détestée, à cause sans doute de


sa ressemblance grotesque avec l'homme. « Il
y a, dit-on, deux
espèces de grenouilles; celles qui vivent dans les puits, les jar
dins, les maisons, sont rangées parmi les génies