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POUR UNE ESTHÉTIQUE ÉCOLOGIQUE DU PAYSAGE

Julien Delord

Presses Universitaires de France | « Nouvelle revue d’esthétique »

2016/1 n° 17 | pages 43 à 60
ISSN 1969-2269
ISBN 9782130792505
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2016-1-page-43.htm
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études

JULIEN DELORD

Pour une esthétique écologique du


paysage [1]
Avec l’ irruption de l’ éthique environnementale et de la deep ecology  [2], l’ acte
philosophique a changé de style. Ayant reconnu dans la pensée un phénomène
qui relève en dernière instance du monde vivant qui l’  environne, il est devenu
profondément significatif pour le philosophe de savoir que sa parole émane d’ un lieu
sur cette Terre. Au primat antique de la « géométrie », on serait tenté de dire au penseur
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de l’ environnement : « Nul n’ entre ici s’ il n’ est géographe. »

La philosophie de l’ écologie s’ est ainsi saisie ces dernières années de la question du


lien au lieu par sa réflexion sur le paysage [3]. C’ est du reste dans la notion de paysage que
s’ enracinent, dès le xixe siècle, l’ idée de patrimoine naturel et la démarche de classement 1. Le projet de cet article, ainsi que son idée
directrice sont à l’  initiative de Baptiste
des sites, de sorte qu’ il apparaît comme une propédeutique à l’ écologie – au sens le plus Lanaspèze. Au fil des années de mûrissement
large du terme [4]. Le paysage est en tout cas devenu en France un lieu incontournable de ce travail, il a changé sa vision et sa
pratique du paysage, pour aller plus loin  ;
de la réflexion sur la relation homme/nature, à laquelle nous souhaitons contribuer à je ne saurai assez le remercier pour m’ avoir
travers une critique écologique des théories paysagères de Gilles Clément. Le tournant engagé sur cet itinéraire de pensée. Je tiens
aussi à remercier le groupe de recherche
écologique de la philosophie doit se matérialiser par l’ avènement d’ une esthétique Phiscivi de l’ université Toulouse-II où j’ ai
écologique, non pas une esthétique des créations de nature écologique – comme le pu discuter de ce projet, ainsi que Jacques
Morizot pour ses conseils.
paysage – mais une esthétique qui se fonde directement sur les concepts écologiques. 2. Voir Arne Naess, Écologie, communauté et
D’ une tradition anti-naturaliste assumée, nous proposons que la philosophie du paysage style de vie, trad. fr. Charles Ruelle, Paris,
Éditions MF, 2008.
en France emprunte une piste de naturalisation des appréciations esthétiques pour
3. Pour une anthologie relativement récente
effectuer sa mue écologique. Elle devra en particulier s’ ouvrir à toutes les dimensions des réflexions philosophiques sur le pay-
du « sauvage ». sage, voir Alain Roger (dir.), La Théorie
du paysage en France (1974-1994), Seyssel,
Champ Vallon, 1995.
4. Jean Untermaier, « La protection de l’ espace
naturel  : généalogie d’ un système  », Revue
LE PAYSAGE IDÉALISÉ DES PHILOSOPHES juridique de l’ environnement, n°  2, 1980,
pp. 111-145.
Afin de resituer la pensée de Gilles Clément et l’ élan qui nous pousse à prolonger
sa réflexion, revenons d’ abord sur la constitution, ces dernières décennies, d’ une
philosophie française « officielle » du paysage et sur son biais anti-naturaliste revendiqué. nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  43
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Urbanistes, architectes, ingénieurs, biologistes, écologues, sociologues,


aménageurs, État, usagers – les interlocuteurs du paysagiste sont nombreux et
hétérogènes. Pour pouvoir mener à bien le travail de synthèse auquel il est invité,
ce dernier a tout intérêt à posséder de bons cadres théoriques. Or, la philosophie,
régulièrement sollicitée sur les questions de paysage, n’ a eu de cesse jusqu’ alors
de proposer une interprétation idéaliste et anti-naturaliste de l’ art paysager.
Exemplairement symptomatique de ce constat, l’ ouvrage phare Mort du paysage [5]
qui a popularisé l’ idée du paysage comme « artialisation de la nature » se trouve
être une commande ministérielle où des philosophes furent convoqués devant un
parterre de haut-fonctionnaires, d’ aménageurs et d’ architectes afin de les initier
aux subtilités intellectuelles de l’ esthétique classique et les impressionner par
leurs joutes discursives sur l’ art et la nature.

Le paysage, nous « rappellent » en général ces philosophes, n’ est pas naturel.


Il est né entre le xviie et le xixe siècle, dans le cadre doré des tableaux. Le paysage
est un objet esthétique, lié à la perception et à la perspective, et donc une réalité
fondamentalement culturelle, c’ est-à-dire historique et sociale. Là-dessus, les
sociologues enfoncent le clou : la nature tout entière, ajoutent-ils, à l’ image du
paysage, est construite par des actes sociaux, la transmutation en sujet pittoresque
pour la peinture ou en espace regorgeant de « curiosités » pour le touriste  [6]. Le
paysage est ainsi trop souvent l’ occasion pour le philosophe de soliloquer ; il ne
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nous parle pas du paysage, mais avant tout de l’ esthète, c’ est-à-dire de lui-même.
Et c’ est normal, insistera-t-il : dans le paysage, tout naturellement, le philosophe
voit le primat du sujet kantien – celui de la première Critique en tout cas. Le
paysage, en somme, c’ est la contrepartie d’ un sujet. Et ce sujet est bien sûr le
point de référence ultime de toute réalité et de toute valeur comme le consacre le
trop célèbre aphorisme d’ Oscar Wilde « la nature imite l’ art ». Évidemment, une
origine ne constitue en rien une essence, mais s’ il en était besoin, l’ aveu d’ Alain
Roger – que l’ on pourrait qualifier sans exagération de philosophe « officiel » du
paysage – vaut plus que de longues critiques épistémologiques  : «  Rien ne me
5. François Dagognet (dir.), Mort du Paysage ? destinait à écrire sur le Paysage. De formation philosophique, j’ étais plutôt voué
Philosophie et esthétique du Paysage, Seyssel, au transcendantal kantien [7]. »
Champ Vallon, 1982.
6. Georges Bertrand, «  Le paysage entre la
nature et la société », in Alain Roger (dir.), Que la notion de paysage renvoie à une problématique de la subjectivité,
op. cit., pp. 88-108.
qui peut elle-même être référée à un dualisme homme/nature, voilà qui ne fait
7. Alain Roger, «  Histoire d’  une passion
théorique ou comment on devient un aucun doute. Tout cela est historiquement exact. Mais, si le concept de paysage
Raboliot du paysage », in Augustin Berque possède quelque vertu, ce n’ est certainement pas de renforcer cette « défense du
(dir.), Cinq propositions pour une théorie
du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1994, sujet », qui devrait être durement jugée pour au moins trois raisons : d’ un point
p. 109. de vue interne d’ abord, Emmanuel Kant lui-même désavoue dans sa troisième
8. Emmanuel Kant, Critique de la faculté de
juger, trad. fr. Alain Renaut, Paris, Aubier,
Critique une telle réduction de sa pensée en instituant l’ autonomie des jugements
1995, livre I, § 1. esthétiques par rapport aux jugements épistémiques et aux jugements moraux [8].
Ensuite, il s’ agit avec le paysage, d’ interroger avec audace les fondements de
notre relation à la nature en s’ appuyant sur les réflexions théoriques tout à fait
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  44 innovantes d’ urbanistes, d’ architectes, d’ artistes et de paysagistes qui n’ ont de
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cesse d’ interroger le grand partage Homme/Nature. Enfin, le dualisme auquel on


est renvoyé est déjà une structure intellectuelle très largement dominante dans les
mentalités et les pratiques françaises très cartésiennes liées à l’ aménagement du
territoire.

Si la notion de paysage, historiquement enracinée dans celle de jardin, renvoie


en effet à une vision résolument anthropocentrée du monde naturel, peut-être
serait-il plus pertinent de chercher à la rénover – quitte à prendre le risque de
devoir s’ en débarrasser – plutôt que de nous renvoyer à un « humanisme » du
sujet qui a le défaut d’ enfermer la nature dans un éternel statut d’ objet et de
représentation. Face à notre territoire ratissé, jardiné, ordonné, ce dualisme
homme/nature apparaît comme inutile – pléonastique. Tout se passe comme si
quelque chose de la conception artificialiste, à l’ œuvre dans le jardin à la française
du xviie siècle, n’ avait jamais vraiment été remis en cause, comme si la nature
restait toujours un objet à domestiquer, contrôler, assagir – voire éradiquer. En
ce sens, la « crise environnementale » peut apparaître comme l’ accomplissement
d’ un projet de civilisation anti-naturaliste – qui ne saurait être la formule
satisfaisante d’ un authentique « humanisme » [9] comme le résume élégamment la
formule de John Baird Callicott : « La crise environnementale est la répudiation
par l’ environnement lui-même de nos valeurs et de nos habitudes culturelles [10]. »
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Mais comment échapper à cette culture française du «  surjardinage  » qui
s’ emploie à étouffer la spontanéité naturelle du vivant, la sauvage dynamique de
la vie ? Doit-on par conséquent cesser de jardiner, de « paysager » ?

VERS UN CONCEPT ÉCOLOGIQUE DU PAYSAGE ?

En guise de réponse, Gilles Clément, l’ un des paysagistes contemporains les


plus célèbres, a proposé de repenser l’ idée que nous nous faisons du paysage par
une redéfinition précise et radicale de l’ acte de jardiner. Son apologie du tiers-
paysage – ces espaces délaissés par l’ activité humaine, où la biodiversité se révèle
souvent la plus grande – gomme précisément les frontières entre ce qui relève
du « jardin » et ce qui n’ en relève pas  [11]. En soulignant et en valorisant dans le
paysage ces zones qu’ on ne voit pas, qu’ on n’ occupe pas – « oubli du cartographe
ou négligence du politique » – Clément détruit à la racine ce que la notion de
9. François Terrasson, La Civilisation anti-
paysage charrie de « déjà toujours humanisé ». Partout, aux marges des espaces nature, Paris, Éditions du Rocher, 1994.
que nous occupons, une incroyable quantité de lieux échappe à notre vigilance – 10. John Baird Callicott, In Defense of the Land
et souvent à notre perception. En plus des bienfaits que cette mosaïque de lieux Ethic, Albany, State University of New York
Press, 1989, p. 3.
laissés à l’ abandon peut avoir en termes de biodiversité, le fait de les nommer, qui 11. Gilles Clément, Manifeste du tiers-paysage,
est une invitation à les remarquer, rappelle une importante vérité, à savoir que Paris, Éditions Sujet/Objet, 2004.
le paysage est d’ abord sauvage. Et c’ est désormais sur fond de tiers-paysage que
nous voyons se détacher notre activité.
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L’ air de rien, Clément rompt ainsi le pacte sujet/paysage, et revendique sans


équivoque, quoiqu’ avec discrétion, un primat de la nature. À côté des routes,
entre les rails, au bord des villes, autour des champs – partout, en somme, où l’ on
ne fait rien – la nature règne et folâtre. Le tiers-paysage est une subversion de la
notion même de paysage, qui ouvre un nouveau monde au regard. Et ce nouveau
monde, où l’ on ne faisait rien, que l’ on ne voyait pas, apparaît désormais comme
le plus richement naturel – aussi bien au plan symbolique qu’ au plan strictement
écologique.

Si l’ on cesse de regarder le paysage comme l’ objet d’ une industrie, on découvre


subitement – est-ce un oubli du cartographe, une négligence du politique  ? – une
quantité d’ espaces indécis, dépourvus de fonction, sur lesquels il est difficile de porter
un nom. Cet ensemble n’ appartient ni au territoire de l’ ombre, ni au territoire de la
lumière. Il se situe aux marges. En lisière de bois, le long des routes et des rivières, dans
les recoins oubliés de la culture, là où les machines ne passent pas. Il couvre des surfaces
de dimensions modestes, dispersées, comme les angles perdus d’ un champ ; unitaires et
vastes comme les tourbières, les landes et certaines friches issues d’ une déprise récente.

Entre ces fragments de paysage, aucune similitude de forme. Un seul point commun :
tous constituent un territoire de refuge à la diversité. Partout ailleurs, celle-ci est
chassée [12].

Dans cette lignée des « grands jardiniers français », qui sont en même temps de
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solides théoriciens, au fait des sciences de leur temps, Gilles Clément incarne de
façon spectaculaire le changement profond de paradigme qui, de Le Nôtre à nous
autres, a renversé l’ idée que nous nous faisons de la culture. Autrefois placé sous
le signe classique de la géométrie et d’ une perfection idéale, l’ art paysager cherche
de nouveaux paradigmes, et tend à se placer aujourd’ hui sous le haut patronage
de la vie – telle que nous l’ avons redécouverte avec l’ écologie scientifique. Des
jardins de Versailles à ceux de la Défense, une nouvelle conception de « l’ ordre »
et de la volonté est à l’ œuvre.

La signification du travail de Clément semble donc constituer une expression


fidèle de la révolution philosophique entreprise par l’ éthique environnementale
et l’ écologie profonde. Le tiers-paysage annoncerait l’ émergence d’ un nouveau
paradigme – s’ il ne restait tributaire du cadre conceptuel auquel il souhaite
justement se substituer. La réhabilitation du sauvage entreprise par Clément
débouche en effet paradoxalement sur le concept de « jardin planétaire », une façon
de désigner la biosphère qui évoque l’ image d’ un monde plutôt domestiqué  [13].
Aussi libre que soit l’ idée qu’ on se fasse d’ un jardin, il n’ en reste pas moins
que désigner ainsi la biosphère revient à la penser comme ontologiquement
12. Ibid., p. 4.
13. Gilles Clément et Claude Eveno, Le Jardin
prédisposée à l’ intervention humaine – quand bien même cette intervention
planétaire, L’ Aube, Château-Vallon, 1997. serait pétrie de non-intervention.

Le « jardin planétaire », et l’ idée qu’ il évoque d’ un monde propre et sûr, laisse
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  46 en tout cas planer le soupçon d’ un flottement conceptuel dans la formulation de la
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pensée de Clément. Sa volonté d’ ensauvager le jardin ne tourne-t-elle pas, certes


malgré lui, à ce qui peut aussi être compris comme un projet ou un constat de
domestication planétaire ? Jardin, paysage : ces notions minées ne sont-elles pas
des paradigmes erronés qui nous enferment malgré nous dans une conception
obsolète de la nature ?

IL N’ Y A PAS DE NATURE ?

Pour défendre la validité du concept de « jardin planétaire », on entend souvent


l’ argument suivant : « De toute façon, il n’ y a plus de nature : tout a été ou est
occupé par l’ homme » [14]. Affirmation volontairement provocatrice et gentiment
sophistique, qui implique une étrange conception de la nature. Le syllogisme est
le suivant :
1) Par nature j’ entends cela que l’ homme n’ a pas touché.
2) Or l’ homme a tout touché, directement ou indirectement.
3) Donc la nature n’ existe plus.

Il faut en effet dans un premier temps séparer absolument l’ homme de la


nature et, dans un second temps élaborer un concept étonnamment restreint de la
nature – comme « espace vierge de toute présence et de toute activité humaine »,
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c’ est-à-dire une wilderness au sens américain le plus extensif – pour pouvoir
déclarer ensuite qu’ il n’ y en a plus [15]. Mais ce concept étriqué de nature comme
« le monde moins l’ homme », la culture nous l’ a inculqué, et nous nous le sommes
si bien approprié qu’ il s’ impose désormais à nous comme une vérité factuelle [16]. 14. Jacques Theys, « Le savant, le technicien et
le politique », in Dominique Bourg (dir.), La
Nature en politique, ou l’ enjeu philosophique
Difficile d’ échapper à ce tropisme culturel occidental, tant il est profondément de l’ écologie, Paris, L’ Harmattan, 1993.
enraciné en nous  : tout en réclamant un «  changement de paradigme  », nous 15. Ce discours n’ est pas « anti-nature » en soi ;
n’ en finissons pas de nous prendre nous-mêmes en flagrant délit de dualisme. il est au contraire activement repris par
nombre de défenseurs avérés des causes
Prendre la mesure de cette inertie culturelle qui est la nôtre  [17], c’ est prendre la environnementales  : pour les praticiens
mesure de l’ importance de la révolution qui est en route avec la philosophie de et les gestionnaires des espaces naturels, il
permet de valoriser le «  bon usage  » de la
l’ environnement. nature ; pour les défenseurs de l’ écologie du
tiers-monde, il permet de réaffirmer la place
et les droits des peuples indigènes à vivre
Dire que le monde est, de fait, devenu un «  jardin planétaire  » – un lieu dans leur « nature », dont ils ont été exclus
par les colons européens.
entièrement domestiqué, cartographié, balisé, surveillé, protégé, recensé, exploré
16. Catherine et Raphaël Larrère, Penser et agir
– voilà qui serait justement accréditer le pouvoir magique de la main humaine avec la nature, Paris, La Découverte, 2015,
de «  dénaturer la nature  ». La notion de paysage, renforcée par cette armature chap. V « Le naturel et l’ artificiel », pp. 153-
174.
philosophique anti-naturaliste, fait écran à ce qu’ elle devrait nous aider à voir. La
17. Toutefois, selon Philippe Descola l’ autono-
nature n’ est pas qu’ un objet, qu’ une nature naturée pour reprendre Locke. Elle mie des sciences de la Culture ne remonte
qu’ au xixe siècle. Voir Philippe Descola,
est aussi processus (nature naturante), et surtout principe ultime. Le monde est Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard,
et demeure fondamentalement naturel et sauvage – homo sapiens compris. Les 2005.
domestications sont toujours locales et peu pérennes. Notre anthropocentrisme
arrogant n’ est-il qu’ un paravent inconscient destiné à nous voiler cette vérité
inquiétante  ? Cessons de chérir des illusions et acceptons l’ idée d’ un monde nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  47
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vivant comme force persistante et spontanée, vouée à se déployer dans tous les
interstices de l’ être pour peu qu’ on cesse de le lui interdire et que l’ homme accepte
d’ être de nouveau baigné par ce flux héraclitéen et vital de la nature.

UN TIERS-PAYSAGE GLOBAL

Poursuivons notre renversement philosophique  : comment procéder


pour nous débarrasser de l’ ancien « paysage » ? Tout simplement à la manière
de la Révolution qui a mis à bas l’ Ancien Régime  ! Pour cela, nous ne ferons
qu’ emprunter le chemin théorique et pratique tracé par Gilles Clément  [18]  ;
ou plutôt nous tenterons de le dépasser en encourageant Clément à se faire le
véritable Sieyès  [19] de l’ écologie, c’ est-à-dire à engager une véritable révolution
écologique du paysage. Cette dernière n’ est guère originale dans ses principes
puisqu’ elle revient à ériger le tiers-paysage en « tout » de la nature : « Qu’ est-ce
que le tiers-paysage ? Rien. Que veut-il ? Tout ! »

Or, comme nous l’ avons déjà suggéré, un autre concept-phare de Clément,


celui de « Jardin planétaire », fait obstacle à cette entreprise par ses présupposés
résolument anthropocentriques  [20]. Ne craignons donc pas de recourir à la
décollation philosophique qui s’ impose : nous ne garderons du concept de « Jardin
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planétaire » que la métaphore de la finitude, l’ idée qu’ il s’ agit de l’ enclos de la vie
sur Terre, de la Biosphère, que ses ressources et son espace sont finis, limités,
délimités même. Car, les difficultés apparaissent dès lors que s’ impose à l’ esprit la
sphéricité de notre parcelle de vie sur cette planète. Pas de garten, c’ est-à-dire pas
de clôture, et donc ni intérieur, ni extérieur. Où situer les marges et les rebords s’ il
n’ y a pas de bords ? La question ne relève point de la simple rhétorique, mais de
la logique géométrique : les marges, jachères, saltus et talus que Clément fédère
18. Gilles Clément, Manifeste du tiers-paysage,
Paris, Éditions Sujet/Objet, 2004. comme assemblée du tiers-paysage ne le sont qu’ en distance euclidienne avec
19. Rappelons que l’  abbé Emmanuel-Joseph son ager, le lieu de son jardin jardiné. Comment définir objectivement les marges
Sieyès est l’ auteur du pamphlet Qu’ est ce que d’ une sphère ? C’ est évidemment impossible. Il faut en toute logique les définir
le Tiers Etat ?, publié en janvier 1789 ; qu’ en
juin 1789, il appelle les États généraux à se de manière subjective. Fixer un ou plusieurs points de référence et calculer les
constituer en Assemblée Nationale ; qu’ il fut
rédacteur du Serment du Jeu de paume et
distances riemanniennes afférentes. D’ ailleurs, si plusieurs points sont fixés, les
participa à la rédaction de la Constitution. marges risquent fort de ne pas coïncider, du moins selon quelque règle simple.
Il fut aussi le liquidateur de la Révolution en
participant au coup d’ état du 18 brumaire
1799. Il est considéré comme l’ un des théo- Oublions cela et revenons à la question de la définition et de la fixation subjective
riciens les plus importants de la Nation et
du libéralisme politique.
des points de référence. En poursuivant au-delà du raisonnable la métaphore du
20. Claude Eveno et Gilles Clément, Le Jardin jardin planétaire, Clément retombe dans l’ ornière anthropocentrique dont il
planétaire, op. cit. s’ était dégagé avec le travail conceptuel sur le tiers-paysage. Car instituer le jardin
21. Alain Roger et François Guéry (dir.),
Maîtres et protecteurs de la nature, Seyssel,
en figure mondialisée de la surface terrestre, c’ est de nouveau faire de l’ homme
Champ Vallon, 1991. la mesure de toute chose, le restituer en sa qualité de « maître et possesseur de
la nature  », quand bien même «  protecteur  » par moments, pour reprendre le
glissement sémantique d’ Alain Roger et François Guéry [21].
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Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

«  Dans un jardin, nous affirme Clément, si tout n’ est pas maîtrisé, tout est
connu.  » Comment expliquer cette surprenante et tranquille assurance du
jardinier, d’ ordinaire bien plus inquiet quant à la maîtrise de l’ homme sur la
Biosphère ? La réponse se trouve quelques lignes plus loin dans le manifeste du
Jardin planétaire sous la forme d’ une nouvelle figure philosophique : le paralogisme
« googlesque » ! Dissonant néologisme qui cache pourtant sous ses clownesques
habits un biais intellectuel loin d’ être anodin : « La planète, entièrement soumise
à l’ inspection des satellites, est, de ce point de vue, assimilable au jardin. » Nous
y voilà ! Sous la fascination de « Google Earth [22] », ce célèbre logiciel qui permet
de visualiser pratiquement en temps réel la surface terrestre et de zoomer à l’ envi
à partir d’ une vision satellitaire sur n’ importe quelle zone de la Terre comme on
poserait le doigt sur un globe d’ écolier, se dissimule une confusion intellectuelle
aux conséquences considérables.

VOIR = CONNAÎTRE = CONTRÔLER ?

Soyons révolutionnaires et iconoclastes jusqu’ au bout. Les sans-culottes


avaient remis en cause les privilèges du clergé et l’ autorité de droit divin  ; à
notre tour de dénoncer les prétentions universalistes de Google Earth, « l’ œil de
Dieu » de notre temps. Nous le savons, le sens le plus développé dans la pensée
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occidentale est sans conteste la vision, à la fois sens de la preuve scientifique dans
un monde de techniques et de mesures numériques, et sens éminemment lié à
l’ expérience esthétique, en particulier paysagère [23]. Rappelons, s’ il en est encore
besoin, cette célèbre définition du paysage tirée du Littré : « Étendue du pays que 22. Voir le site web  : <http://earth.google.fr/>.
l’ on voit d’ un seul aspect [24]. » Afin d’ éviter un léger anachronisme, il est
évident que lorsque Clément a proposé le
concept de Jardin planétaire, Google Earth,
Or, comme le rappelle Jean-Marc Besse, l’ époque moderne est entièrement qui est apparu en 2005, n’ existait pas encore.
Cependant, les représentations satellitaires
déterminée par le partage, par le dédoublement même, de l’ expérience humaine de la Terre devenaient très facilement acces-
entre, d’ une part, un domaine techno-scientifique, celui de la reconstruction sibles avec internet  ; le développement de
Google Earth n’ a fait que conforter, et pour
en raison et en pratique du monde selon les concepts objectifs de la science et, ainsi dire, matérialiser, cette intuition de
d’ autre part, la saisie par la conscience esthétique du monde tel qu’ il nous est jardin planétaire.
23. L’ expérience du paysage peut néanmoins
donné à contempler et tel aussi qu’ il nous est permis d’ en jouir dans sa beauté et passer par d’  autres sens, comme l’  ouïe,
sa sublimité  [25]. D’ un côté, une analyse rigoureuse d’ une phénoménalité réduite avec le développement récent de la notion
de paysage sonore : voir Raymond Murray
à ses constituants et causes ultimes ; de l’ autre une appréhension par le sentiment Schafer, Le Paysage sonore, le monde comme
de l’ essence du monde comme horizon d’ une totalité idéale. Mais voilà, sans musique [1977], Marseille, WildProject,
2010.
aucun doute aveuglé par les prodiges de la technique et pris d’ un vertige propre
24. Nous soulignons.
à l’ altitude des caméras embarquées, Clément a entremêlé dans son ivresse
25. Jean-Marc Besse, «  Les sens de la nature
contemplative raison et sentiment, objectivité d’ écologiste et subjectivité de dans les discours philosophiques », in Jean-
Marc Besse et Isabelle Roussel (dir.), Envi-
paysagiste. Dominer de visu (et par procuration de corpore) la surface « réelle » ronnement : représentations et concepts de la
du globe terrestre, et communier en son for intérieur avec sa grandiose unité nature, Paris, L’ Harmattan, 1997, pp. 35-50.
d’ un coup offerte sans artifice, n’ est pas la dominer sur le plan technique, et
encore moins sur le plan cognitif. Dominer n’ est pas maîtriser, c’ est-à-dire se
rendre maître de la nature. Dominer n’ est pas comprendre – littéralement « saisir nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  49
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Figure 1. Une forme contemporaine de paysage : les boucles du Tarn et le viaduc de Millau en construction. Fraction du
paysage-monde de Google Earth.
Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

ensemble  » – les faits qui expliquent le paysage observé ainsi d’ une distance
altière de plusieurs kilomètres. Il est vrai que Google Earth « fait vrai », mais ce
serait pure illusion de croire que la Terre ainsi abandonnée à la vue représente
l’ idéal objectif d’ un paysage saisi à la fois dans sa réalité et sa beauté ultimes,
ce fameux paralogisme «  googlesque  » aux fondements du concept de jardin
planétaire. Clément aime jongler avec les schémas de paysages vus d’ avion ou de
satellites comme cela se vérifie dans son Manifeste ; trop peut-être pour garder le
regard critique du géographe. Car la géographie apprend à regarder avec humilité
les images de notre écoumène et à se défier des cartes – inscriptions codées de
re-présentations du territoire. Mais il est vrai aussi que la géographie en reste au
territoire, lieu d’ une activité humaine cohérente, matrice naturelle des ressources
et des contraintes physiques et biologiques offertes à la sagacité des aménageurs.

Pourtant, il existait une manière alternative de s’ emparer des images


satellitaires de Google Earth, de les faire parler sans les trahir, de les observer
sans les adorer (figure 1)  ! Simplement reconnaître que ces satellites ne sont
qu’ un outil supplémentaire dans la quête de compréhension des phénomènes
naturels, une manière plus sophistiquée, mais en rien originale, de collecter des
données et d’ agencer des faits scientifiques inédits. Un outil précieux au service
de l’ écologie du paysage, cette science d’ un paysage entendu comme « portion
de territoire hétérogène composée d’ ensembles d’ écosystèmes en interaction
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qui se répètent de façon similaire dans l’ espace [26] ». Au contraire même, jamais
les écosystèmes n’ ont été aussi précisément inscrits dans leur espace propre par
l’ avènement de cette écologie topologique, topique même, laquelle relocalise les
flux de matière et d’ énergie qui traversent le vivant.

Mais dans le même temps, le paysage perd ses attributs esthétiques classiques
et romantiques, il perd même son épaisseur pour se révéler, tel un tableau d’ art
contemporain, mosaïque chaotique de formes jetées sur une surface plane à la
Kandinsky ou à la Miró. Mais ces taches de végétations, ces corridors de haies,
ces réseaux de milieux connectés, loin d’ être statiques, se doivent d’ être étudiés
et expliqués dans leur dynamique, dans leurs déformations, connectances,
porosités et autres métamorphoses. Ainsi, l’ écologie, à son échelle la plus large,
accéderait à une forme de «  physicalisme  » tout à fait classique, quasiment
newtonien, dans cette stricte étude phénoménologique des formes paysagères,
enfin abstraites de leur gangue de subjectivité collée à la perspective des terriens
que nous sommes.

La révolution est en marche  : nous avons abattu les barrières du jardin


26. Richard T. T. Forman and Michel Godron,
imaginaire et nous voici au milieu du gué. Comment, dès lors, faire accéder le Landscape Ecology, New York, John Wiley
tiers-paysage à la place qui est la sienne, c’ est-à-dire la première, et envisager de and Sons, 1986.
refonder une éthique tout autant qu’ une esthétique du paysage qui ne retombent
pas dans les schémas anciens de l’ anthropocentrisme ?
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  51
études | Varia

AU-DELÀ DU TIERS-PAYSAGE : LA SAUVAGETÉ

Il nous faut d’ abord souligner ce point qui avait été provisoirement laissé
de côté  : l’ écologie du paysage, bien qu’ à la recherche de lois strictement
objectives, n’ est pas « naturelle » (pour parler moderne) au sens où elle intègre
pleinement l’ homme dans son objet : « L’ écologie du paysage, en considérant
l’ homme comme partie intégrante des écosystèmes formant la biosphère, a eu
l’ immense mérite d’ aider à une réunification des sciences de la nature et des
sciences de la société  [27].  » L’ humanité, bien qu’ elle puisse être considérée à
bien des égards comme une espèce envahissante, ravageuse, pour ne pas dire
parasite, n’ en possède pas moins la propriété d’ être en cela aussi tout à fait
naturelle – du moins selon une perspective « googlesque » et scientifique.

Et sans nous en être aperçu, nous venons de prendre notre Bastille  ! Ce


fameux tiers-paysage qui voulait prendre le pouvoir, voilà son vœu exaucé. Loin
d’ être une ruse de l’ histoire, lui qui ne se croyait rien est maintenant devenu tout.
Car que sont ces paysages-mosaïques à la fois naturels et anthropisés qu’ étudie
l’ écologie du paysage  ? Le tiers paysage, tout simplement. Que sont, lorsque
l’ on zoome à partir d’ une large focale spatiale et temporelle, ces taches qui se
transforment en réseau au fur et à mesure que le grain s’ affine, ces corridors
qui deviennent des frontières, ces bandes qui deviennent des pointillés, si ce
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n’ est des marges sans cesse fluctuantes, des fronts pionniers qui reconquièrent
des espaces délaissés, des parcelles qui, au contraire, se fragmentent ? Clément
le souligne poétiquement : « Les limites – interfaces, canopées, lisières, orées,
bordures – constituent en soi des épaisseurs biologiques  [28]  »  ; oui, le tiers-
paysage, comme le paysage des théories écologiques est « sans échelle [29] ». Dès
27. Françoise Burel et Jacques Baudry, Écologie lors, pourquoi ne pas prendre acte de cette révolution conceptuelle et affirmer
du paysage. Concepts, méthodes et applica- que le tiers-paysage – les délaissés, chers au cœur de Clément – est partout (et
tions, Paris, Tec & Doc, 1999.
nulle part à la fois), comme un objet fractal  [30], comme un gruyère infiniment
28. Gilles Clément, Manifeste, op. cit., p. 48.
29. Ibid.
troué, car les marges et les transitions sont ubiquitaires, indépendantes
30. Des physiciens et géographes ont appliqué des échelles. Cela va de régions entières comme la zone interdite autour de
le concept de transition fractale à la Tchernobyl à un seul brin d’ herbe trouant une chaussée ou un seul coquelicot
géographie, qui montre qu’  au-delà des
propriétés de certains types de fractales au milieu d’ un champ de blé beauceron.
bien connues (comme l’  autosimilarité
et l’ 
invariance d’  échelle), beaucoup de
structures géographiques montrent des Est-ce à dire que toute l’ ancienne nature est un tiers-paysage  ? Oui, si
transitions entre états fractals et non- l’ on s’ en tient à l’ œil satellitaire et si l’ on considère qu’ un gruyère reste un
fractals qui nécessitent de reconsidérer les
notions même de mesure et de variable gruyère malgré ses trous innombrables, ou plus techniquement, qu’ un tout
explicative de ces objets en fonction des
méréologique reste un tout malgré l’ hétérogénéité ontologique ou structurale
échelles auxquelles ils sont considérés : voir
Maxime Forriez, Philippe Martin, Laurent de ses parties. Non, si l’ on tient à conserver deux pôles absolument purs (le
Nottale, «  Lois d’  échelle et transitions
fractal-non fractal en géographie », L’ Espace
naturel et l’ anthropisé) entre lesquels le tiers-paysage représente toutefois
géographique, n° 2, 2010. l’ hétérogène tierce et majeure partie.

Enfin, comment évaluer ce tiers-paysage  ? Quelle valeur ontologique et


nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  52 axiologique lui attribuer afin de lui donner un statut de plein droit ? Bord de
Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

route, jachère, bois exploité, pré fauché… Il nous faut d’ abord prendre acte de la
nature mixte du tiers-paysage, enchevêtrement inextricable, fractal, de naturel
et d’ artificiel, de biodiversité autochtone, importée, modifiée, abandonnée.

Il nous faut déplacer la perspective de Clément et nous situer sur le plan du


« sauvage ». Clément, induit en erreur par sa myopie « googlesque », nous assène
que, dans une Nature où plus rien n’ est vraiment « naturel », où l’ homme maîtrise
presque tout, et perturbe le peu qu’ il ne maîtrise pas, il nous faudrait un jardinier
éclairé qui sache « prélever sans appauvrir, consommer sans dégrader, produire
sans épuiser ». Beau programme, mais programme d’ Ancien Régime.

Le tiers-paysage nécessite des perspectives bien plus révolutionnaires  !


Et qu’ est-ce qu’ un vrai révolutionnaire si ce n’ est un sauvage  ? Quelqu’ un qui
brise les déterminismes de sa condition et s’ empare d’ une liberté nouvelle afin
d’ atteindre un ordre nouveau, dans le chaos s’ il le faut. Quelqu’ un qui retrouve au
fond de son être la volonté et l’ énergie vitales nécessaires au renversement d’ un
ordre oppressant.

Alors oui, le tiers-paysage est fondamentalement sauvage, et pas seulement


dans ces zones dites sauvages et protégées comme telles – nous dirions même « en
dépit » de ces zones de réserve [31].
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En effet, à travers ces «  non-interventions délibérées  » il ne s’ agit pas de
dédomestiquer certaines parcelles, de réensauvager un territoire ou un paysage,
comme si celui-ci était complètement maîtrisé. Perturbé, certes, malmené
parfois, « entravé et opprimé [32] », tout le temps, mais sauvage toujours, car jamais
complètement annihilé dans son fond vital spontané.

Mais ne nous méprenons pas sur le sens à attribuer au terme « sauvage ». Il 31. Voir Thomas Birch, «  L’ incarcération du
ne s’ agit pas de ce que l’ on peut désigner comme l’ « ancien sauvage », opposé sauvage : les zones de nature sauvage comme
prisons » in Hicham-Stéphane Afeissa (éd.),
au domestique – cette wilderness mythique et sublime, représentation fantasmée Éthique de l’ environnement, nature, valeur,
d’ une nature vierge – ou encore de cette sauvagerie issue d’ une cynégétisation respect, Paris, Vrin, 2007, pp. 317-348.
32. Emmanuel-Joseph Sieyès, Qu’ est-ce que le
plus ou moins consciente d’ espèces catégorisées comme « gibier » car indociles à Tiers-État ? [1789], Paris, Puf, 2001.
la domestication (cerfs, chevreuils, renards, lièvres, etc.) [33]. 33. Jean-Denis Vigne, «  Domestication ou
appropriation pour la chasse  : histoire
d’ un choix socio-culturel depuis le néoli-
Il s’ agit d’ un sauvage a priori neutre axiologiquement (ni Eden, ni Enfer), thique. L’ exemple des cerfs », in J. Desse et
indépendant de toute référence à une activité humaine passée ou présente – F. Audouin-Rouzeau, (éd.), Exploitation des
animaux sauvages à travers le temps, Juan-
référence le plus souvent connotée en des termes fortement androcentriques les-Pins, APDCA, 1993, pp. 201-220.
(vierge, virginité, inconnue) – et enfin d’ un sauvage entendu comme propriété 34. Julien Delord, «  La sauvageté, un prin-
cipe de réconciliation entre l’ homme et la
primaire et universelle des dynamiques et évolution naturelles. En réactualisant, nature  », Natures, Sciences, Sociétés, n°  13,
un terme d’ ancien français, ce sauvage nous l’ avons baptisé «  sauvageté  [34]  ». pp. 316-320.
Respectons tout simplement cette sauvageté, laissons-la reconquérir, à la fois dans
les esprits et dans le monde, ce que nous avons cru lui dérober – et qu’ elle peut
très bien se réapproprier sans qu’ il soit nécessairement besoin de la lui concéder. nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  53
études | Varia

La métropole dont les toits s’ emmêlent d’ herbes folles, et les jardinières se


piquent d’ exotiques succulentes ; la centrale nucléaire en Floride dont les bassins
de refroidissement servent de bourbier de fortune à des alligators menacés  [35] ;
les ados et merlons qui donnent leur chance aux pionnières. Les dynamiques
mosaïques paysagères ne s’ arrêtent pas aux enclos des jardins (seraient-ils même
« planétaires »), aux boulevards des villes, aux grilles des usines, aux haies des
emblavures, car toutes ces espèces clandestines étaient «  toujours déjà là  » si
l’ on peut dire, sentinelles discrètes et silencieuses qui nous rappellent la nature
foncièrement sauvage de tout le tiers-paysage.

VERS UNE APPRÉCIATION ESTHÉTIQUE DU TIERS-PAYSAGE ?

La révolution contemporaine du paysage, qui reste encore à accomplir


dans les esprits malgré les réalisations convaincantes de Gilles Clément, doit
désormais adjoindre une esthétique à la science écologique qui la supporte et aux
considérations éthiques qui la promeuvent.

Mais avant, nous effectuerons un pas de côté en confrontant les démarches


« sauvages » du paysagiste Clément à certaines créations du Land Art qui remettent
en cause de manière radicalement opposée l’ esthétique naturelle classique, tout
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en poussant le concept de tiers-paysage dans ses retranchements naturalistes.

Nous pensons à des artistes qui jouent avec les détails infimes de la nature
afin de créer une œuvre éphémère, presque invisible, comme Nils Udo  [36] ; ou
des artistes-naturalistes, tel le jeune François Génot [37] et bien d’ autres, dont l’ art
procède du fouillis, de l’ incongru, du bigarré, de l’ inquiétant, de l’ hétérogène, de
toutes ces catégories qui interrogent le concept du Beau classique, cet auxiliaire
philosophique tout autant nécessaire à l’ appréciation esthétique des jardins à la
française que des forêts sublimes du Nouveau Monde.
35. Michael L. Rosenzweig, Win-Win Ecology,
Oxford, Oxford University Press, 2003.. Ces deux courants remettent en cause de manière croisée et presque
36. Voir Hubert Besacier, Nils-Udo, l’ art dans la antagonique le pacte sujet-paysage que nous avons dénoncé dans la première
nature, Paris, Flammarion, 2002.
partie de cet article, et appellent par conséquent deux analyses esthétiques
37. Voir <www.francoisgenot.com>.
38. Allen Carlson, Aesthetics and the Environ-
distinctes. La révolution du tiers-paysage poussée vers son accomplissement
ment: The Appreciation of Nature, Art and écologique supprime le sujet et invite à une esthétique naturaliste objective dans la
Architecture, Londres, Routledge, 2000.
lignée d’ Allen Carlson que nous allons développer ci-dessous [38]. Au contraire, la
39. Wolfgang Becker in Wolfgang Becker, Régis
Durand, Vittorio Fagone, John K. Grande dimension écologique globale et profonde du Land Art émane d’ une oblitération
(dir.), Nils-Udo : de l’ art avec la nature, trad. du paysage et d’ un questionnement hyper-subjectif des rapports homme/nature.
fr. Anne-Sophie Petit-Emptaz, Cologne,
Wienand, 1999, p. 11. Ainsi, pour l’ artiste Nils-Udo, son atelier n’ est autre que la nature : « La nature lui
40. Ibid., p. 13. fournit l’ outil, les matériaux, l’ arrière-plan, le “support de l’ image” [39]. » L’ artiste
s’ immerge pour ainsi dire dans la nature et « s’ en rapproche intensément quand
il découvre failles, fissures et bords et qu’ il les souligne formellement  [40] ». Ces
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  54 brisures évoquent la fragilité, mais aussi la temporalité irréversible de la nature,
Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

dont l’ œuvre de l’ artiste représente une petite épiphanie, une manifestation


dynamique et elle-même « sauvage » en regard des standards artistiques classiques.

La révolution écologique du paysage ne saurait se résumer à la mise en


pièce de l’ ancienne idolâtrie moderne du sujet. Elle doit faire advenir un nouvel
ordre philosophiquement cohérent. Or, nous voyons s’ agréger autour d’ une
approche écologique de la compréhension du paysage à la fois un mouvement
d’ «  appréciation  » esthétique du paysage orienté vers l’ objet (initié par Allen
Carlson  [41]), et, sur le plan de l’ éthique environnementale, une approche non-
anthropocentrée, et même écocentrée, des communautés biotiques (représentée
par John Baird Callicott  [42]). Le sujet humain se trouve ainsi décentré, sommé
de s’ extraire d’ un tête-à-tête intime entre ses sentiments et sa sensibilité, et
d’ atteindre à la vérité multiple de la nature paysagée et « paysageante » par une
démarche cognitive rationnelle qui informe ses jugements de goût et son action
créative.

Pour revenir plus en détail sur le choix défendu par Allen Carlson d’ un
naturalisme esthétique, celui-ci contredit clairement la tradition kantienne
de nature subjectiviste par une approche objectiviste. Il s’ agit de trouver un
critère pertinent et nécessaire à une « appréciation » (plutôt qu’ à un jugement)
esthétique universellement vrai, et Carlson l’ identifie dans la connaissance
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scientifique du fonctionnement et de l’ histoire de la nature : il s’ agit donc d’ un
critère cognitiviste. La compréhension des lois de l’ écologie, de la biologie, ou
encore de la géologie est la condition sine qua non pour parvenir à apprécier
profondément la beauté d’ un paysage naturel.

De plus, cette perspective objectiviste exclut toute pertinence aux facteurs


culturels, considérés comme subjectifs, superficiels et non nécessaires. Mieux
encore, elle fait pièce au mythe de l’ intentionnalité de l’ artiste comme critère de
jugement esthétique. Comme le souligne Robert Elliott :

Apparemment, une part entière de l’ évaluation esthétique dépend du fait de considérer


l’ objet esthétique comme un objet intentionnel, un artéfact, quelque chose qui est
41. Allen Carlson, Aesthetics…, op. cit.
façonné selon les objectifs et le dessein de son auteur [43].
42. John Baird Callicott, Beyond the Land Ethic:
More Essays in Environmental Philosophy,
Albany, SUNY Press, 1999.
Cette chimère romantique de l’  «  illusion de l’  intention  [44]  » a depuis 43. Robert Elliott, Faking Nature: The Ethics
longtemps été condamnée par le courant analytique de l’ esthétique qui soutient of Environmental Restoration, New York,
Routledge, 1997, p. 94.
que l’ intention n’ est pas pertinente pour l’ interprétation d’ une œuvre d’ art et
44. William K. Wimsatt et Monroe Beardsley,
que l’ étude biographique d’ un artiste et les différentes supputations que l’ on peut « L’ illusion de l’ intention » (1946), trad. fr.
in Danielle Lories (éd.), Philosophie analy-
formuler sur ses desseins véritables ne relèvent pas du champ de l’ esthétique. tique et esthétique, Paris, Klincksieck, 1988,
pp. 223-238.
Dans la mesure où la nature moderne, comprise dans sa globalité, est supposée
dénuée de tout telos, l’ approche objectiviste de Carlson permet de mettre sur un
même plan l’ esthétique de l’ art et celle de la nature. On peut dès lors admirer nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  55
études | Varia

le paysage comme une dynamique autonome de formes réglées par des lois
écologiques, et cela à différentes échelles spatio-temporelles d’ analyse.

Loin de restreindre son plein accès aux seuls écologues et naturalistes savants,
cette esthétique écologique est, selon Loïc Fel, au fondement d’ un mouvement
qui dépasserait les moments historiques de la construction des jardins et de la
représentation du paysage, celui de la « présentation de la nature [45] ».

Cependant, cette esthétique de la dynamique naturelle et de la mise en situation


de et dans la nature, peut-elle nous permettre d’ apprécier esthétiquement le tiers-
paysage de Clément, où s’ entrechoquent mécanismes naturels et interventions
humaines finalisées  ? Car une objection de taille à la philosophie esthétique
objectiviste de Carlson repose sur le constat que la plupart des paysages (du monde
occidental pour le moins) sont tellement influencés et modifiés, voire perturbés,
par la marque de l’ homme qu’ il est vain de vouloir les apprécier seulement à la
lumière des forces écologiques naturelles qui les ont façonnés. Cette remarque ne
saurait être balayée d’ un revers de main par l’ argument cartésien que « toutes les
choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles » et que l’ homme, au final
reste inféodé aux lois de la nature.

Les paysages à dominante agricole par exemple, sont profondément marqués


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par l’ empreinte d’ une fonctionnalité alimentaire et productiviste pour satisfaire
les besoins humains. Bien qu’ il paraisse malaisé d’ apprécier la Beauce en regard
de certains critères paysagistes issus de la peinture classique ou impressionniste,
il en va tout autrement si l’ on adopte comme critère une optimisation de la
fonctionnalité alimentaire de ces vastes openfields, la nécessité et l’ intelligence du
labeur humain. Dans ce cas, comme le reconnaît Carlson lui-même [46], la positivité
de l’ expérience esthétique naît de l’ adéquation entre nos attentes cognitives et la
finalité fonctionnelle de ce paysage. N’ est-ce d’ ailleurs pas là l’ origine même du
nom de Beauce, la rabelaisienne expression «  qu’ est beau ce  » d’ un Gargantua
45. Loïc Fel, L’ Esthétique verte. De la représen- admirant cet agréable et fertile paysage agreste.
tation à la présentation de la nature, Seyssel,
Champ Vallon, 2010.
46. Allen Carlson, Aesthetics…, op. cit., voir Mais comment juger de la valeur esthétique du tiers-paysage  ? Comment
chap. 12 « Appreciating agricultural lands-
capes ». déterminer les normes esthétiques correspondant à une portion de nature,
47.
Nous reprenons là une classification composée d’  écosystèmes, de communautés biologiques et de populations
assez commune des divers «  services distinctes obéissant certes à des lois écologiques et physico-chimiques
écosystémiques  » tels qu’  ils ont été
déterminés par le Millenium Ecosystem déterminées, mais qui devient espace de confrontation entre fonctionnalités
Assessment. Cependant cette notion, et
distinctes et parfois conflictuelles  : alimentaires, esthétiques, récréatives,
ses présupposés anthropocentriques, de
même que la référence à une notion de écologiques, d’  approvisionnement, d’ 
interface, etc.  [47]  ? C’ 
est que le tiers-
fonctionnalité écologique, peu fondée
épistémologiquement, n’ est pas sans poser
paysage fait saillir une dissonance cognitive majeure au sein de la théorie de
problème. Carlson, entre deux régimes axiologiques qui s’ avèrent métaphysiquement bien
distincts. Évaluer scientifiquement une fonctionnalité, c’ est en réalité juger de
finalités, celles que sont censées accomplir ou viser la fonction : mais ces finalités
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  56 écologiques ne peuvent qu’ être appréhendées contextuellement et se teinter de
Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

nos normes vitales anthropologiques et culturelles. Dès lors, le fond cognitif sur
lequel s’ ancre l’ appréciation esthétique du tiers-paysage se trouve à balancer
perpétuellement entre les mécanismes écologiques et les fonctionnalités vitales
de l’ environnement humanisé.

NATURALISONS L’ EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE DU TIERS-PAYSAGE

Deux voies s’ offrent à nous pour échapper à cette aporie : la première consiste
à ériger le tiers-paysage en pierre d’ achoppement de la théorie de Carlson et
à reconnaître que le nouveau «  sauvage  » qui en constitue la raison échappe à
l’ appréciation esthétique d’ un point de vue cognitif. Il constitue cette réserve, ou
plutôt ce point aveugle qui déborde de nos catégories philosophiques sagement
agencées. Cette position « par défaut » n’ en est pas moins remarquable par ses
vertus explicatives. La seconde position, de nature essentiellement prescriptive,
consiste à faire du tiers-paysage le socle évolutif d’ une nouvelle esthétique du
paysage, engageant une réforme aussi bien cognitive qu’ esthétique, en un mot à
naturaliser notre expérience paysagère.

La première voie a le mérite de nous expliquer la double négativité de


l’ 
expérience esthétique du tiers-paysage. La première forme de négativité
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n’ est autre que l’ invisibilité même du tiers-paysage. Même pour un spectateur
sensibilisé à l’ esthétique écologique, subsiste une impossibilité presque sensorielle
à « voir » le tiers-paysage, comme si le spectateur était atteint d’ un scotome, d’ une
tache aveugle. Ce n’ est pas que l’ agencement ou la dynamique du tiers-paysage
n’ obéissent pas aux lois scientifiques, mais ils mettent en échec notre imagination
scientifique et nos connaissances, non pas théoriques, mais pratiques. La
puissance et la permanence de cette dynamique sauvage nous sont voilées par
notre infirmité cognitive à ressaisir ses effets, et cela soit par défaut d’ intérêt, soit
par préjugé, soit plus sûrement par les limites de nos cadres intellectuels. Le tiers-
paysage ne serait donc pas tant négligé parce qu’ il s’ épanouit dans les marges
et les bordures, comme l’ affirme Gilles Clément  ; c’ est parce qu’ il est d’ abord
cognitivement en friche que nous nommons ainsi les lieux où il se déploie le plus
ostensiblement.

La deuxième forme de négativité réside dans la «  mal-appréciation  » pour


ne pas dire la dépréciation esthétique du tiers-paysage. Une fois authentifié, le
fond de sauvage «  ordinaire  » qui en impulse les évolutions et en modèle les
apparences, loin de renvoyer à la vitalité, à la prolificité et à la grandeur des forces
écologiques, nous ramène au contraire à l’ inaboutissement essentiel de la maîtrise
humaine ; il souligne l’ à-peu-près et l’ imperfection de l’ entreprise anthropique.
Par effet miroir, il révèle, comme dans une spirale négative, la petitesse de
la nature, condamnée à œuvrer en marge, à s’ effacer pour mieux feinter l’ œil
humain, à se contenter d’ expédients plutôt que de s’ octroyer le rôle principal. nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  57
études | Varia

Même le Land Art, en tant que propédeutique à l’ esthétique de la confusion, du


fouillis et de l’ inattendu, ne parvient à nous faire apprécier la friche, la ronce et
l’ adventice dans leur positivité écologique tant les dissonances fonctionnelles et
cognitives que nous impose ce paysage kaléidoscopique sont difficiles à sublimer.
En termes d’ appréciation des formes naturelles, le tiers-paysage serait même
paradigmatique de la catégorie de l’ « anti-sublime ». Loin de nous saisir d’ effroi
ou d’ admiration pour sa beauté, ce tiers-paysage semble au contraire éteindre
notre passion et rabaisser nos sentiments à l’ égard de la nature.

La deuxième solution pour dépasser l’ aporie de l’ appréciation objective du


tiers-paysage revient, comme indiqué plus haut à naturaliser notre expérience
esthétique. Il faut pour cela procéder en deux temps : d’ abord, reconnaître que
les perceptions humaines reflètent les besoins biologiques d’ origine évolutive et
coévolutive. Deuxièmement, que l’ appréhension esthétique du tiers-paysage est ce
fondement pré-cognitif (qui ferait appel à une sorte d’ archéologie phylogénétique
du sensible) sur lequel peuvent se dessiner des approches tout autant objectives
que subjectives de l’ appréciation du paysage.

Les besoins et les préférences humaines résultent largement de contraintes


issues de l’  histoire évolutive humaine. Sans nécessairement soutenir le
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programme adaptationniste de la psychologie évolutionniste qui prétend que les
modules cognitifs humains constituent un ensemble d’ adaptations optimisées
par la sélection naturelle pour favoriser la survie de nos ancêtres, il est clair que
notre monde esthétique depuis nos organes de perception jusqu’ à nos modes de
représentation est en partie soumis aux contraintes évolutives. Nous laisserons de
côté ici les discussions relatives aux types d’ adaptations (directes ou exaptations)
dont le processus artistique relève et celles concernant les régimes de sélection
(générale, sexuelle, etc.) qui le façonnent  [48]. Il n’ en demeure pas moins que
notre rapport au monde est par nature écologique jusque dans ses considérations
perceptives et cognitives les plus fondamentales. James Gibson a pour cela façonné
le terme d’ affordance (traduit en « invite ») [49] pour suggérer que notre perception
est toujours un rapport à un environnement structuré selon notre mode d’ action
48. Voir Jacques Morizot, «  Évolution et art  : corporel, informé par une phénoménologie du corps, elle-même influencée par
jalons pour une approche naturalisée de
l’ esthétique  », in Jacques Morizot (dir.),
notre longue histoire de rapports écologiques avec l’ environnement.
Naturaliser l’ esthétique, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2014, pp. 63-74.
Au niveau plus proprement esthétique, et selon une approche coévolutive,
49. James J. Gibson, Approche écologique de la
perception visuelle [1979], trad. fr. O. Putois, Richard O. Prum montre que nos préférences esthétiques sont partie intégrante
Bellevaux, Éditions Dehors, 2014. d’ un « monde de l’ art », fruit d’ une histoire évolutive et culturelle non réductible
50. Richard O. Prum, « Coevolutionary Aesthetics
in Human and Biotic Artworlds », Biology &
à des fonctions adaptatives [50]. Il s’ agit de l’ histoire coévolutive par laquelle les
Philosophy, 28, 2013, pp. 811-832. entités ou traits esthétiques évoluent de conserve avec les capacités cognitives et
d’ évaluation qui produisent un jugement esthétique à propos de ces entités, et
cela par de nombreuses boucles de rétroactions positives. Par exemple, la capacité
nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  58 à apprécier une performance contemporaine, telle celle de l’ artiste Mark Dion
Pour une esthétique écologique du paysage |  JULIEN DELORD

qui prélève un quadrant d’ un mètre carré de forêt tropicale, classe l’ ensemble
de ses espèces et les expose dans une galerie d’ art  [51], passe nécessairement
par l’ adaptation réciproque de la capacité à évaluer esthétiquement cet acte
et à produire des critères de jugement adéquat à cette nouvelle performance
artistique.

Loin de circonscrire son analyse à l’ art humain, Prum souligne que de


nombreuses espèces exhibent des variations de traits à valeur esthétique entre
populations. Il n’ est qu’ à penser à l’ évolution géographique et diachronique des
structures de chant d’ innombrables espèces d’ oiseaux ; ainsi, il a été montré que
les femelles d’ une espèce de passereaux sont plus sensibles aux chants récents
des mâles de leur population qu’ aux mêmes chants enregistrés vingt ans plus
tôt  [52]. En définitive, le monde de l’ art humain n’ est que le développement,
unique par son hypertrophie et sa complexité, des mondes esthétiques qui
accompagnent l’ évolution de toutes les espèces supérieures (et même d’ insectes
comme la drosophile [53]) ; il ne s’ agit en rien d’ une invention.

La proposition de Carlson d’ apprécier objectivement les œuvres naturelles


souligne ce point essentiel que la transformation des capacités de perception et
de jugement sont tout autant essentielles à l’ extension ou à la modification du
monde de l’ art que le seul processus de création dit « artistique ». Bien au-delà du
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monde de l’ art, c’ est le monde environnant qui est modifié en tant que substrat
ultime de nos considérations sur le paysage, lequel a cette particularité de nous
englober en lui-même. En fin de compte, et en déroulant le raisonnement de
Carlson jusqu’ à son terme, on doit considérer que la connaissance informe la
sensibilité esthétique en modifiant les critères du jugement, lequel induit une
transformation des prescriptions paysagères en adéquation avec ces attentes
cognitives, l’ ensemble poursuivant une coévolution singulière et indéfinie.

Mieux encore, ces coévolutions esthétiques peuvent concerner des espèces


différentes comme les coévolutions entre fleurs et pollinisateurs, ou entre
proies et prédateurs, et créer des univers artistiques plurispécistes. De fait, cela
51. L’ œuvre citée est «  A Meter of Jungle  »
résulte en ce que la biodiversité actuelle est en partie le produit d’ une multitude [1992]. Voir Lisa Grazioce Corrin, Miwon
d’ 
interactions coévolutives esthétiques ou plutôt que les considérations Kwon et Norman Bryson (dir.), Mark Dion,
Londres, Phaidon 1997.
esthétiques font intrinsèquement partie de la diversité et du processus de
52. Elizabeth P. Derryberry, « Evolution of bird
diversification du vivant. song affects signal efficacy: An experimental
test using historical and current signals  »,
Evolution, 61, 2007, pp. 1938-1945.
Globalement, ce processus est à l’ origine d’ un monde de l’ art d’ une diversité
53.
Étienne Danchin, Simon Blanchet,
infinie, empli de traits et de jugements esthétiques, comme une prolifération Frédérick Mery, et Richard H Wagner, « Do
invertebrates have culture? », Communicative
illimitée d’ exaptations (par exemple le chant territorial de certains oiseaux & Integrative Biology. 3(4), 2010, pp. 303-
mâles devenu un chant de séduction… pour le simple plaisir des femelles). Le 305.
paysage en tant qu’ apparence du monde biologique doit s’ envisager comme la
résultante et le support d’ une multitude de coévolutions esthétiques entremêlées.
En tant qu’ êtres vivants riches d’ une très longue histoire évolutive, nous nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  59
études | Varia

sommes par conséquent induits spontanément à juger esthétiquement notre


environnement : soit à le trouver instinctivement repoussant, soit à l’ admirer,
et à saisir les « invites » que nous offre le paysage. Ces dernières sont en quelque
sorte la manifestation de l’ existence d’ une sorte de dimension méta-écologique,
dans le sens où elle émerge des processus écologiques et évolutifs, mais les
dépasse en créant cet univers d’ art dont d’ une certaine manière la biodiversité
témoigne. Au-delà de perceptions esthétiques primaires qu’ il nous serait donné
de juger selon nos références culturelles et subjectives, par-delà même une
tentative d’ appréciation objective des processus paysagers informée par nos
connaissances scientifiques, il nous faut saisir, ou plutôt accepté d’ être saisi par
les « fonctionnements » du paysage, ces manières d’ être et d’ agir des vivants qui
composent le paysage et dont les manifestations sensitives (visuelles mais aussi
olfactives, auditives, etc.) témoignent de ce méta-écosystème esthétique.

CONCLUSION

Lieu de confluence ou plutôt de dépassement des approches subjectives,


culturalistes et scientifiques, le paysage nous invite à retrouver les correspondances
oubliées entre les mondes de l’ art propres à notre espèce et ceux qui émergent des
coévolutions inhérentes aux autres espèces. Il nous faut retrouver le fond sauvage
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qui est en nous (certes guidé par nos savoirs et affects contemporains) et saisir
cet échange dialectique avec le paysage comme la reconnaissance d’ une pluralité
intrinsèque de normes esthétiques.

Cette approche rend enfin possible le dépassement des formes d’ appréciation


et de valorisation esthétiques instituées sur la dichotomie paysage naturel-
écologique/paysage cultivé-artificialisé, car ce qui était invisible ou invisibilisé
auparavant, cet entre-deux, ce non-paysage, devient le lieu fondamental du
dépassement des anciennes dichotomies. Le tiers-paysage incarne la saisie
primordiale de l’ expérience du sauvage, des interférences qui surgissent en
permanence entre les mondes de l’ art des êtres qui « vivent » le paysage.

Il est cette occasion de sortir de nos propres habitudes culturelles ou


scientifiques que nous projetons trop aisément sur la nature. L’ incongru, le
chaotique, le bigarré, le dégradé, l’ insolite initient la prise de conscience que non
seulement un autre paysage est à apprécier qui nous force à regarder en négatif
nos certitudes passées. Le creux, la réserve, l’ absence (de fonctionnalité, de projet,
de cohérence…) portent un nom : celui du sauvage comme expérience de notre
ignorance, comme existence d’ exceptions aux lois, ou plutôt d’ une complexité qui
dépasse nos capacités de maîtrise et notre zone de confort cognitif et esthétique,
loin des cartes Google et des tableaux de Corot.

nouvelle Revue d’esthétique n° 17/2016 |  60