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Donated by

The Redemptorists of

the Toronto Province

from the Library Collection of

Holy Redeemer Collège, Windsor

University of St. Michael's Collège, Toronto

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Tout exemplaire qui ne portera pas la griffe de V éditeur propriétaire

sera réputé contrefait.

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LES ACTES

DES MARTYRS

DEPUIS L'ORIGINE DE I/ÉGLISE CHRÉTIENNE

JUSQU'A NOS TEMPS

TRADUITS ET PUBLIES

PAR LES RR. PP. RENEDICTINS

DE LA CONGRÉGATION DE FHANCE

****

PARIS

Fortuné WATTELIER

o, rue du Cherche-Midi.

.1. LEDAY et C le

10, rue Mi

1890

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LES ACTES

DES MARTYRS

QUATRIÈME SIÈCLE.

XIV

LE MARTYRE DE SAINT THÉODOTE ET DES SEPT VIERGES.

(L'an de Jésus-Christ 303.)

Cette précieuse narration, l'un des plus intéressants monuments de l'an-

tiquité ecclésiastique, a été insérée par Dom Ruinart dans les Acta

sincera Martyrum.

Comblé de bienfaits sans nombre par le saint martyr

Théodote, c'est un devoir pour moi de consacrer non-seule-

ment ma voix à célébrer son combat, mais encore mes œuvres

à répondre à son amour, bien que mes œuvres soient inca-

pables d'ajouter à la gloire d'un martyr, et ma voix impuis-

sante à en parler dignement. Néanmoins, autant que je le

pourrai, il est juste que je raconte, dans la mesure de ma

faible intelligence, les grâces que j'ai reçues par lui; ce sera

comme les deux oboles que la veuve de l'Évangile mit dans

le trésor. Pour l'éditication des saints, je pense qu'il est né-

cessaire de faire connaître non-seulement le glorieux combat

de Théodote, mais sa vie tout entière. Je ne ferai donc aucune

T. IV.

i

2

LE MARTYRE

difficulté de montrer comment, dès sa première jeunesse, il

exerça le métier de cabaretier, et de parvint enfin à la cou-

ronne du martyre. Mais j'ai une crainte, je l'avoue : peut-être

avec un discours sans art, peu de science, de l'érudition moins

encore, nuirai-je aux combats de notre martyr et à sa géné-

reuse constance ; car j'entreprends un sujet au-dessus de mes

forces : et les plus grandes choses s'amoindriront dans les mains d'un médiocre génie comme le mien, si l'on veut les juger seulement par ce que mon récit aura pu en apprendre. De plus, je sais que plusieurs m'objecteront que le martyr

avait embrassé un genre de vie bien commun ; que, loin de s'interdire l'usage des plaisirs, il a choisi de vivre dans les liens

du mariage, et même d'exercer la profession de cabaretier

pour gagner de l'argent ; mais on peut répondre que sa lutte dans le martyre a rendu célèbre son premier état, sur lequel

a semblé se réfléchir la splendeur de son dernier sacrifice.

Libre donc à chacun de critiquer mon œuvre; moi qui, dès le

principe, ai

vécu avec le martyr, je dirai ce que je sais, ce

que mes yeux ont vu ; je raconterai la constance du saint dont

j'ai eu le bonheur, pour ma propre instruction, de partager

les entretiens et la vie.

Avant de descendre dans l'arène pour le dernier combatdu

martyre, il avait souvent, en mille occasions diverses, éprouvé

sa vertu, comme un athlète qui se prépare à combattre un

adversaire puissant. Ce fut contre ses passions qu'il résolut

tout d'abord de commencer la guerre; et par cette lutte il lit

de si grands progrès dans la vertu, qu'il n'est personne à qui

il n'eût pu servir de maître. Il ne fut jamais l'esclave de la

volupté ni d'aucune affection impure ; dès sa plus tendre

jeunesse, il montra les fruits éclatants des nobles exercices

par

lesquels il se formait ; la fin de sa vie devait les perfec-

tionner par l'épreuve. Avant tout il prit pour son bouclier

dans les tentations la tempérance, qu'il appelait le principe de tous les biens, persuadé que tout ce qui afflige le corps est une satisfaction pour le chrétien, qui doit mettre ses

DE SAINT THÉODOTE ET DES SEPT VIERGES.

3

richesses et sa gloire à supporter généreusement la pauvreté.

Souvent, en effet, j'ai vu les plus grands courages vaincus par

la passion, je ne dis pas de l'argent, mais des honneurs ; la

sagesse céder à la crainte, et l'homme doux [et tranquille s'énerver dans les délices. Il n'y a que le juste qui, comme

un maître puissant, tien ne toutes ses passions asservies. Aussi

Théodote s'aida contre la volupté de l'habitude du jeûne, de

la tempérance contre les aises que le corps recherche ; enfin,

contre l'aisance que donnent les richesses il eut pour règle

de distribuer son avoir aux pauvres. Mais nous dévelop-

perons plus tard toutes ces choses en détail, et nous montre-

rons que Théodote a conquis la gloire par l'ignominie, qu'il

s'est acquis la richesse, la surabondance même dans les dons

de la grâce par une pauvreté réelle ; en un mot, qu'il a acheté

le ciel au prix de mille épreuves et de mille blessures.

Il a arraché grand nombre de malheureux au vice, gué-

rissant par des instructions sagement distribuées cette peste cruelle qui les dévorait. Souvent aussi chez des hommes d'une

santé vigoureuse, mais dont l'âme gémissait écrasée sous

le poids de honteuses pensées, sa prière a ramené la paix.

Bien plus, sa science et ses admirables exhortations ont ou-

vert l'Eglise à grand nombre de païens et de juifs. Par un

prodige tout nouveau, la fonction de cabaretier, avec ses de-

hors si vulgaires, était devenue pour lui comme une charge

épiscopale. Il secourait de tout son pouvoir ceux que l'in-

justice avait accablés, souffrait avec les infirmes, compa-

tissait aux affligés; en un mot, la charité qui remplissait

son âme le faisait participer à tous les maux d'autrui. Mais,

ce qui est plus merveilleux encore, par l'imposition des

mains il guérissait les maladies réputées incurables, et ses prières étaient le remède puissant qu'il appliquait à toutesles

misères. Il persuadait la continence aux hommes débauchés,

rappelait de leur ivrognerie ceux qui s'adonnaient au vin

avec excès. S'il en voyait quelques-uns qui semblaient invin-

ciblement dominés par l'avarice, il les avertissait ; et souvent,

4

LE MARTYRE

après les avoir amenés à comprendre que la pauvreté est un

bien souverainement désirable, il leur faisait distribuer aux pauvres tous leurs biens. Parmi les disciples d'un pareil

maître, il y en eut un grand nombre qui affrontèrent pour

le Christ non-seulement les coups de fouet, mais encore la

mort la plus cruelle. C'est ainsi que ce glorieux athlète de la

piété se Irouva préparé pour le dernier combat. J'ai à faire un

récit plein de merveilles, et je voudrais n'en omettre aucune

circonstance. Avec le secours de sa prière pour me soutenir,

et de sa main pour dérouler devant moi l'ordre et l'enchaî-

nement des faits, entrons enfin dans le sujet que j'ai entre-

pris de raconter.

Un certain personnage nommé Théotecne avait obtenu le

gouvernement de notre patrie. C'était un homme débauché,

brouillon, violent, cruel par instinct, méchant par nature ; il

se plaisait dans le carnage et le sang ; en un mot, c'était un

apostat, digne à tous égards de l'exécration publique ; et je ne

saurais mieux le faire connaître qu'en disant qu'il avait reçu l'administration de cette grande ville en considération de sa

méchanceté bien connue. Voyant l'empereur disposé à faire

à l'Eglise une guerre sanglante, il lui avait promis, s'il ob-

tenait le gouvernement de notre province, d'amener tous les chrétiens nos frères aux pratiques de l'impiété. Avant

même qu'il eût touché nos frontières, le bruit de son ar-

rivée jeta l'épouvante chez tous les fidèles. La vaste étendue

de notre Église demeura déserte, les fugitifs remplirent les

solitudes et couvrirent les sommets des montagnes. La ter-

reur qu'il inspirait

ciel montrait suspendue sur nos têtes une plaie cruelle. Il

se faisait précéder de courriers qui se succédaient les uns

aux autres, et publiaient les desseins sacrilèges qu'il avait

formés; et les premiers avaient à peine secoué la poussière

de leurs pieds, qu'aussitôt arrivaient les seconds, qui an-

nonçaient à tous les rigueurs implacables de la cruauté et de

l'inhumanité de leur maître. A leur tour, les troisièmes se

ne peut se décrire ;

on eût dit que le

DE SAINT THEODOTE ET DES SEPT VIERGES.

présentaient porteurs des édits qui donnaient au gouverneur les plus amples pouvoirs, et dont la teneur portait que les

églises avec leurs autels seraient démolies, que les prêtres seraient traînés devant les autels des idoles, et les fidèles contraints à sacrifier et à renoncer à leur foi. Tous ceux qui oseraient refuser l'obéissance à ces édits verraient leurs biens

confisqués au profit du trésor ; eux et leurs enfauts seraient

enfermés dans les prisons et réservés aux supplices que le président voudrait leur imposer ; car on espérait qu'une fois

domptés par les coups et sous le poids des chaînes , ils n'ap-

porteraient plus à la torture qui devait suivre qu'un courage

à moitié vaincu. Tandis que la renommée répandait partout ces nouvelles

et nous menaçait des plus grands malheurs, l'Église, comme

un vaisseau battu par la tempête et tout semble compro- mis, put craindre un moment d'être engloutie par les flots

delà persécution. Mais l'assemblée des méchants flottait elle-

même incertaine au-dessus de l'abimequi allait la dévorer; ils s'abandonnaient à la bonne chère et à l'ivresse. Incapables

de porter l'excès de leur prospérité, égarés par la passion du

mal, comme l'ivrogne par les fumées du vin, ces impies fai-

saient et subissaient en même temps dans leurs personnes tout ce que la fureur et la folie imposent à leurs victimes.

Sans daigner se donner même l'apparence d'un prétexte, ils

envahissaient les maisons, pillaient ce qui leur tombait sous

la main ; personne n'osait résister à leurs violences ; car un

seul mot de plainte constituait le crime de révolte et de sédi-

tion. C'est dans ces circonstances que les sacrilèges édits

furent publiés. Les principaux d'entre les frères étaient char- gés de chaînes et jetés en prison ; aucun chrétien ne parais-

sait plus en public -, leurs maisons étaient comme livrées au

les amis trahissaient, et la reli-

pillage de la multitude ;

gion était outragée par la calomnie. Des femmes de condi-

tion , de jeunes vierges, étaient honteusement traînées dans

les rues par des hommes insolents. Jamais personne, même

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LE MARTYRE

les témoins de ces attentais, ne pourra dire les traitements

cruels exercés alors contre l'Eglise. La fuite n'avait plus

d'asile assuré ; les vestibules des églises étaient déserts, les

autels abandonnés par les prêtres. Et parce que les biens des

fidèles étaient exposés à l'avidité des impies, ceux d'entre

nous qui parvenaient à s'échapper ne tardaient pas à ren- contrer les angoisses de la faim, plus terrible que tous les

supplices. Réduits à errer dans de \astes solitudes, ou à s'en,

fermer dans les cavernes et les trous de rocher que chacun

avait pu découvrir, il leur était impossible de supporter

longtemps la privation de toute nourriture ; aussi en voyait-

on un grand nombre se livrer eux-mêmes, dans l'espérance

d'un sort moins cruel. La fuite, à elle seule, était donc déjà

un supplice, surtout pour les personnes d'un rang distin-

gué, qui se voyaient contraintes à se nourrir d'herbes et de

racines, après avoir longtemps vécu dans l'abondance de

toutes choses, et sans avoir jamais connu aucune gêne.

Seul au milieu de ces malheurs, Théodote, notre glorieux

martyr, combattait généreusement pour la loi de Dieu et

s'exposait aux plus grands périls. Ce n'était point pour amas-

ser de l'argent, ou, comme on dit, pour faire fortune, qu'il

avait choisi la profession de cabaretier ; mais dans son zèîe

industrieux il cherchait à faire de son cabaret un asile sûr ,

ouvert à tous ceux que menaçait la persécution. C'était peu

pour lui de sauver les fugitifs ; il avait encore des soins infi-

nis pour consoler les fidèles détenus dans les prisons, et pour

ensevelir les corps de ceux que les impies avaient fait mou-

rir. Ces corps que la vie avait abandonnés au milieu d'affreux

supplices, étaient jetés en pâture aux chiens ; et si quelqu'un était surpris leur donnant la sépulture, il était condamné à

la mort, et à la mort la plus cruelle.

Qui eût jamais soup-

çonné qu'un cabaret servît d'asile à une piété aussi magna-

nime ? La maison du juste était donc à la fois un cabaret et

le port tranquille de la religion, et en même temps un lieu

de prière pour tous ceux qui venaient y chercher un abri.

DE SAINT THÉODOTE ET DES SEPT VIERGES.

7

Dissimulant sous le prétexte du gain les occasions que sa

profession lui fournissait d'exercer la charité , il put de-

meurer quelque temps sans exciter les soupçons. Au milieu des victimes de la persécution, suivant le précepte du bien-

heureux Paul, il se faisait tout à tous : le médecin des indi-

gents, le pourvoyeur et le cuisinier des infirmes, le boulan-

ger et l'échanson des pauvres, comme aussi le maître de tous

ceux qu'un saint zèle animait pour la vie parfaite. Il exhor-

tait à supporter les cruelles tortures ceux qu'on emmenait

des faux dieux il les

encourageait à choisir la mort pour le

qu'on

ceux qui à cette époque endurèrent le martyre. Mais je n'ai

pas encore fait connaître le Irait le plus remarquable dans

l'histoire de notre bienheureux. Quoique l'oubli l'ait déjà presque effacé de la mémoire des hommes, il ne doit pas

peut dire avec raison qu'il fut le maître de tous

captifs _, et jusqu'au pied de l'autel

Christ; en sorte

échapper entièrement au souvenir de l'historien.

Le ministre du démon, l'impie Théotecne, avait donné or- dre de souiller par des rites idolâtriques tout ce qui peut

servir à la nourriture de l'homme, le pain et le vin surtout,

a tin que les chrétiens ne pussent offrir au Dieu seigneur de

toutes choses une hostie sans tache; et par un décret solen-

nel il avait confié l'exécution de ses ordres aux prêtres des

faux dieux. Or tous connaissent le devoir qui nous est imposé

d'offrir à Dieu l'oblation sainte.

Contre une invention aussi diabolique, notre martyr, que

son zèle pour !a vertu avait rendu industrieux, eut bientôt

trouvé un remède. Il revendait aux chrétiens pour leurs

oblations ce qu'il avait auparavant acheté d'eux. Le cabare t

de Théodote fut donc pour les fidèles ce que l'arche de Noé

avait été au temps du déluge pour ceux que Dieu voulait sau- ver; car de même que parle déluge la mort avait envahi

l'univers, et qu'il n'était pas possible de trouver le salut

pour peu qu'on sortît de l'arche,

parce que toute la terre

était inondée, ainsi dans notre cité aucun chrétien , hors de

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LE MARTYRE

la maison du martyr, ne pouvait espérer le salut. La taverne

s'était transformée en maison de prière, en hospice pour

les voyageurs, en autel sacré où les prêtres venaient offrir le sacrifice. Tous y accouraient en foule, comme des nau-

fragés à la barque qui va les recueillir.

Tel

était le gain

que cherchait le juste dans sa profession de cabaretier ; tels

étaient les profits du négoce de notre martyr. Tous les fidèles

savaient d'ailleurs que le cabaret de Théodote était pour

eux, dans leurs dangers, l'asile le plus assuré. Ces détails préliminaires suffiront; il est temps de passer à des récits

plus importants.

Dans ces jours il arriva qu'un certain Victor, ami du martyr, fut arrêté par les impies pour les motifs que je vais raconter.

Quelques-uns des prêtres de Diane l'accusaient d'avoir dit

qu'Apollon dans l'île de Délos avait corrompu Diane sa sœur,

en face des autels; que tant d'infamie devrait faire rougir les

païens, et que cependant ils honoraient comme dieu un mons- tre coupable d'un crime que les hommes eux-mêmes n'ose- raient pas commettre.

Pendant que l'on accusait ainsi Victor, des païens s'appro- chèrent de lui, et, joignant les caresses aux prières, lui

disaient : « Obéis au préfet, et tu seras comblé d'honneurs.

Tu deviendras l'ami des empereurs; ils multiplieront tes ri-

chesses, et tu vivras à la cour dans leur intimité. Mais si tu

refuses, sache les malheurs qui te sont réservés : à toi les plus cruelssupplices; à toute ta famille, l'extermination. Tes biens seront confisqués, toute ta race anéantie, et ton corps lui-

même, après avoir été déchiré dans les tortures, sera jeté en

pâture aux chiens. » Par ces discours et d'autres semblables

les impies cherchaientà ébranler Victor. Mais Théodote, le

généreux confesseur de la foi, vint le trouver pendant la nuit dans sa prison et fortifia son courage. « Les chrétiens,

lui disait-il, n'ont qu'une ambition: c'est de conserver, avec

une vie pure et innocente, leur âme inébranlable dans la

vraie religion; car c'est le précieux trésor difficile à con-

DE SAINT THÉODOTE ET DES SEPT VIERGES.

9

quérir , et qui n'est possédé que par le

petit nombre. » Le

bienheureux ajoutait encore: « N écoute pas, je t'en conjure,

les discours trompeurs et sacrilèges par lesquels les impies

veulent te séduire. Rejette leurs conseils avec mépris, et ne

nous abandonne pas pour les suivre; ce serait sacrifier la

chasteté à la débauche, la justice au crime, la piété au sacri-

lège. Non, Victor, non, jamais. Autant les promesses des im-

pies sont caressantes, autant les malheurs qu'ils attirent sur

nous sont certains. N'est-ce pas par de semblables promesses

que les Juifs séduisirent le traître Judas? Ce n'était pas lui

qui devait profiter des trente pièces d'argent qu'il avait reçues. Elles servirent à payer un champ pour la sépulture

des étrangers ; mais lui se pendit, et son corps creva par le

milieu, en sorte que le lacet, instrument de sa mort, fut tout

le fruit

qu'il tira

de son argent.

N'espère donc rien des

méchants; leurs promesses n'ont d'autre effet que de con-

duire à la mort éternelle. » Ainsi notre bienheureux forti-

fiait Victor. Celui-ci d'abord se montra ferme et endura géné-

reusement les premières tortures. Les spectateurs déjà le

proclamaient digne de son nom de Victor, quand tout à coup

il oublia les exhortations de son maître. Presque au terme de

la carrière, sur le point de recevoir des mains du Sauveur la couronne de la victoire, il demanda au tyran quelques instants

de relâche pour délibérer. En l'entendant, les licteurs cessè-

rent aussitôt de le frapper, pensant qu'il avait renoncé à sa foi. On le reconduisit en prison, où il mourut de ses blessures,

laissant planer le doute sur la fin de son martyre; en sorte

que jusqu'à ce jour sa mémoire inspire des craintes.

Je rapporterai encore ici un événement important de la vie de notre saint. A quarante milles environ d'Ancyre est

bourg nommé Malos. Par une disposition particulière de la

providence divine, le bienheureux Théodote y vint au temps

de la persécution. On venait de jeter dans les eaux rapides et

profondes du fleuve Halys les reliques du saint et glorieux

martyr Valentin, que les habitants de Médrion, après l'avoir

10

LE MARTYRE

éprouvé d'abord par de nombreux supplices, avaient faitpérir

enfin dans les flammes.

Théodote enleva ces reliques ; et, au lieu de rentrer en-

suite dans le village , il vint chercher un refuge un peu plus

bas dans une grotte ouverte du côté de TOrient, et d'où sortait

un des affluents de l'Halys, à deux stades environ de Malos.

Dieu permit qu'il y rencontrât des frères qui, après l'avoir

salué, le comblèrent d'actions de grâces comme le bienfaiteur de tous les affligés. Ils lui rappelaient en détail quelles obli- gations ils avaient à sa charité, comment leurs parents les

avaient dernièrement arrêtés et livrés au préfet, pour avoir

renversé un autel à Diane, et comment, avec beaucoup de

peines et de dépenses , il

chaînes. Théodote, regardant cette rencontre comme une

heureuse occasion de mérite, les pria de partager son repas

avec lui, avant de continuer leur route. Il les fit donc asseoir

sur l'herbe ; car il y avait du gazon et tout alentour des

arbres chargés de fruits mêlés aux arbres des forêts. Ajoutez-y

le doux parfum de mille fleurs, les joyeux accents du ros-

signol et de la cigale au lever de l'aurore, et les modulations

variées de tous les oiseaux. Il semblait que la nature avait

réuni dans ce lieu tout ce qu'elle a de trésors pour embellir une solitude.

Déjà tous étaient assis sur ie gazon; le saint envoya au

village voisin quelques-uns de ses compagnons pour inviter

le prêtre à venir manger avec eux, et à leur procurer le se-

cours des prières que l'Église accorde aux voyageurs; lui d'ail-

leurs ne prenait jamais son repas sans qu'un prêtre l'eût

béni. En entrant dans le village, ceux qu'il avait envoyés

rencontrèrent un prêtre qui sortait de l'église 3 après la

prière de l'heure de sexte. Ce prêtre, les voyant harcelés par

des chiens_, accourut à leur aide, écarta les chiens, salua les étrangers, et les pria, s'ils étaient chrétiens, d'entrer chez

lui, afin qu'ils pussent jouir ensemble des douceurs de la

charité mutuelle qui les unissait dans le Christ. Ils répon-

les avait enfin délivrés de leurs

DE SAINT THÉODOTE ET DES SEPT VIERGES.

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dirent : « Nous

sommes chrétiens ; et c'est pour nous un

grand bonheur de rencontrer des frères. » Alors le prêtre

ajouta en souriant : «

Fronton (c'était ainsi qu'il se nom-

mait), les visions qui s'offrent à toi dans le sommeil ne t'ont

jamais trompé ; mais combien ce que j'ai vu cette nuit a de

quoi te surprendre! J'ai vu deux hommes qui vous étaient

parfaitement semblables ; ils m'ont dit qu'ils apportaient un

trésor àce pays. Puisque c'est bien vous que j'ai vu en songe,

allons, remettez- moi le trésor. »

Ces hommes répondirent: il est vrai, nous avons avec

nous quelque chose de plus précieux que tous les trésors, un

homme d'une religion profonde, le saint confesseur Théo-

dote que vous pourrez voir, si vous le désirez. Mais aupa- ravant, père, montrez-nous le prêtre de ce village. » Fronton

répondit : « C'est moi-même ; je suis celui que vous cherchez.

Mais il vaut mieux amener le saint dans ma maison ; car