UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE

CELSA Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication

MASTER 2e année Mention : Information et Communication Spécialité : Médias Informatisés et Stratégies de Communication

« Open data : qu’ouvre-t-on avec les données publiques ? »
Préparé sous la direction de Véronique Richard

Samuel Goëta Promotion : 2010-2011 Soutenu le : 08/11/2012 Note du mémoire : 17/20 Mention : Très bien

Remerciements
Je tiens tout d’abord à remercier mon rapporteur universitaire, M. Étienne Candel et mon rapporteur professionnel, M. Alban Martin, dont les enseignements et les conseils ont guidé la rédaction de ce mémoire.

Mes remerciements s’adressent également aux personnes qui ont accepté de s’entretenir avec moi sur le sujet des données publiques : Maurice Ronai, Benjamin Ooghes-Tabanou et Tanguy Morlier de l’association Regards citoyens et Jérome Denis.

Je remercie aussi l’équipe de la Netscouade qui m’a soutenu tout au long de ce mémoire et qui m’a donné l’opportunité de prolonger ce travail de recherche dans mon travail professionnel. Je suis reconnaissant de l’aide apportée, en particulier, par Benoît Thieulin, Matthieu Lerondeau, Martin Pasquier et un grand merci pour la dose quotidienne de bonne humeur fournie par Laure Blanchard.

Enfin, ce mémoire doit beaucoup aux conseils, aux encouragements et au soutien sans faille de Camille.

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Remerciements ......................................................................................................... 2 Avant-propos : définitions ........................................................................................ 4 Introduction ............................................................................................................... 9 I. La trivialité des promesses de l’ open data .................................................... 17
A. La renaissance des imaginaires démocratiques de la technologie .................. 19 1. 2. B. 1. 2. Répondre à la défiance par l’ouverture ............................................................ 19 Une rhétorique de l’exemple et de la promesse ............................................... 28 Des imaginaires réinvestis dans l’impératif d’ouverture des données ................ 33 L’ouverture des données : un impératif .............................................................. 33 Des croyances réinvesties dans les discours des gouvernants ........................ 37

II)

Les applications : des médiations porteuses d’enjeux de pouvoir ............ 43
1. 2. La carte : associer le local et le global ............................................................... 44 La donnée comme fait incontesté...................................................................... 48 Paraître à travers les données ................................................................................. 52 1. 2. Le palimpseste : la superposition des médiations ............................................. 52 Encourager à la réutilisation des données ......................................................... 54

A. Quels enjeux de pouvoir dans la visualisation de données ? ............................. 44

B.

III)

L’ouverture pour renouveler le savoir et le pouvoir ? ................................. 61
1. 2. Les données vues comme fondement du savoir .............................................. 62 Plus de données pour plus de connaissance..................................................... 65 L’extension du domaine de la statistique .............................................................. 68 1. 2. 3. La réactivation des croyances dans la statistique ............................................ 68 Vers un glissement de la prérogative politique ? .............................................. 72 Prendre en compte la subjectivité de la donnée par la co-construction ..... 73

A. Une nouvelle conception du savoir ? .................................................................... 62

B.

Conclusion ............................................................................................................... 76 Annexes ...................................................................... Error! Bookmark not defined. Bibliographie ........................................................................................................... 83 Résumé .................................................................................................................... 92 Mots clés .................................................................................................................. 93

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Avant-propos : définitions
API (Application Programming Interface) ou interface de programmation Une API se comporte comme une interface, c’est-à-dire, la « jonction entre deux matériels ou logiciels leur permettant d'échanger des informations par l'adoption de règles communes. » (TLF). Une API permet à deux systèmes informatiques totalement indépendants de communiquer et propose un mode d’emploi qui rend les systèmes interopérables entre eux. L’API définit ce qui est permis mais aussi restreint les fonctionnalités. C’est en quelque sorte un goulot d’étranglement qui contrôle et restreint les usages des bases de données, notamment par le biais d’un ticket d’accès (access token) qui identifie l’application qui fait appel à l’API. Mettre à disposition une interface de programmation est une des techniques donnant accès à une base de données. D’autres possibilités existent comme la mise à disposition complète d’une base de données dans un fichier.

Application En informatique, le terme application désigne l’activité d’un utilisateur susceptible d’être automatisé ainsi que le logiciel qui automatise cette activité. Plus tard, le terme de « logiciel applicatif » est apparu désignant un ensemble de programmes informatiques qui servent à aider un utilisateur à faire un certain travail1. Avec le développement des smartphones et leurs boutiques d’applications - l’App Store d’Apple par exemple -, le terme d’application est devenu synonyme de logiciel.

Développeur Anglicisme, le terme « développeur » s'applique à l’origine à une société qui développe et conçoit des logiciels mais s’est imposé pour désigner l’auteur du code informatique de logiciels. Le terme programmeur est entré en désuétude.

Dispositif

1 Logiciel applicatif - Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Application_(informatique), consulté le 7 août 2011.

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Selon Georgio Agamben2, un dispositif désigne « tout ce qui a, d'une manière ou d'une autre, la capacité de capturer, d'orienter, de déterminer, d'intercepter, de modeler de contrôler et d'assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. »

Données Selon le Trésor de la Langue Française, une donnée désigne littéralement « ce qui est connu et admis, et qui sert de base, à un raisonnement, à un examen ou à une recherche. » Il est intéressant de noter que, dès la définition, la question du processus de construction de la donnée (la « donation ») est occultée : la donnée est considérée comme une base non critiquable de la réflexion. La définition de la donnée s’étend à l’« ensemble des indications enregistrées en machine pour permettre l'analyse et/ou la recherche automatique des informations. »3

Donnée publique L’appellation « données publiques » regroupe l’ensemble des représentations de la réalité créées et collectées par des institutions publiques : l’Etat et les institutions gouvernementales, les collectivités territoriales, les municipalités et les services de l’Etat (la police notamment). Des entreprises sous le régime de la délégation de service public peuvent également produire des données considérées comme publiques. En France, la loi considère la notion d' « information publique » : une information produite ou reçue "dans le cadre de leur mission de service public, par l'État, les collectivités territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé chargées d'une telle mission" (article 1 de la loi 17 juillet 1978 sur l' "amélioration des relations entre l'administration et le public")4. Une circulaire du 14 février 1994 5 relative à la diffusion des données publiques distingue les « données brutes élémentaires » définies de comme « sans mise en forme originale », des « données élaborées » dont la « valeur ajoutée par

2

Agamben Giorgio, Qu’est-ce qu’un dispositif  ?, Rivages poche, 2007, 50 p.

3 4

Définition du Trésor de la Langue Française

Fondation Internet Nouvelle Génération, 2011, « Guide pratique de l'ouverture des données publiques territoriales », Adresse : http://doc.openfing.org/RDPU/GuidePratiqueDonneesPubliquesv1beta.pdf, p.10.
5 Circulaire du 14 février 1994 relative à la diffusion des données publiques sur Legifrance : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000181007&dateTexte=

5

l'administration est susceptible d'appropriation intellectuelle ». Même dans un texte administratif servant de support à un projet de loi, on constate que le processus et la méthodologie menant à la constitution des données ne sont pas questionnés. Il est question de données brutes qui entrent dans un imaginaire de la construction (pris au sens littéral) d’une réflexion se faisant à partir de « matériaux », de « ressources » dont l’origine ne fait l’objet d’aucun questionnement.

Libération Par libération, on entend, toujours selon le TLF, l’ « action de libérer quelque chose; le résultat de cette action » et la « mise en liberté d'une substance, d’une énergie. » Dans les discours sur l’ouverture des données publiques, la métaphore de la libération de données « prisonnières » est très présente. L’imaginaire sous-jacent semble être celui d’un mouvement ininterrompu partant de la libération des données à leur réappropriation par les gouvernés créant ainsi un grand nombre d’usages qui n’étaient pas envisagés jusqu’alors.

Ouverture L’ouverture désigne, selon le TLF, le fait que « quelqu’un ou quelque chose puisse accéder à quelque chose qui lui était inaccessible, dont il ne pouvait bénéficier ».

« Open data » / « Open Knowledge » Le mouvement « open data » se raccroche au mouvement de l’ “open knowledge”, dont le but est de répandre les connaissances libres. Au sens de l’Open Knowledge Fondation, une connaissance est libre « si vous êtes libre de l’utiliser, la réutiliser et de la redistribuer, sous réserve d’en respecter la paternité et de la partager à l’identique6 ». Selon Wikipédia, qui par son mode d’écriture collaboratif nous semble faire référence parmi les promoteurs de l’ « open data », l’ouverture des données est une « philosophie visant à rendre certaines données accessibles à tous ». 7

Pouvoir

6 7

Open Definition  : Définition du Savoir Libre v.1.0, http://www.opendefinition.org/okd/francais/, Open data - Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Open_data, consulté le 10 septembre 2011.

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Il ne serait pas approprié dans le cadre de ce mémoire d’énumérer et de comparer les différentes acceptions du terme pouvoir. Le Trésor de la Langue Française donne une définition large des relations de pouvoir y voyant la « capacité de produire un effet sur quelqu’un ou quelque chose. » Georges Burdeau 8 se raccroche à cette définition large du pouvoir, proche de l’influence expliquant que les faits de pouvoir sont innombrables : « il y a Pouvoir dans tout phénomène où se révèle la capacité d’un individu d’obtenir d’un autre un comportement qu’il n’eut pas spontanément adopté ». Dans son acception politique, le pouvoir désigne « l’incarnation de cette énergie que provoque dans le groupe l’idée d’un ordre social désirable ». Les rapports de pouvoir distinguent des gouvernés et des gouvernants devant « assurer la pérennité du groupe, le conduire dans la recherche de ce qu’il considère comme son bien et capable le cas échéant, d’imposer aux membres l’attitude que commande cette recherche. »9 Le mouvement de la démocratie participative, auquel l’ « open data » est couramment associé, prétend que des mécanismes peuvent être mis en œuvre afin que les gouvernants partagent leur prise de décision par divers mécanismes qu’ils soient électoraux (votation citoyenne, véto populaire…) ou techniques (vote électronique, consultations publiques, partage de données publiques…).

Statistique Une donnée apparaît souvent synonyme de statistique qui, dans son acception commune et actuelle, signifie le « recueil de données numériques concernant des faits économiques et sociaux. » Ces données chiffrées jouent un rôle essentiel dans le rapport entre gouvernants et gouvernés. Elles rendent possible la comparaison en accordant les membres de la société sur une représentation incontestée des faits. Pierre Rosanvallon estime que la publicité des données constitue un fondement de la société démocratique, à l’opposé des sociétés d’Ancien Régime où elles étaient souvent gardées secrètes : « Les statistiques sont ainsi destinées à exercer une fonction de miroir. En rentrant dans la sphère de la publicité, elles participent d’un processus de représentation de la société qui accompagne et prolonge les mécanismes de la représentation politique. Elles sont liées en ce sens à la tâche de la production et d’institution de la nation […] La statistique est, comme l’histoire, un

8 9

Burdeau Georges, L’Etat, Points, 2009, 197 p. Ibid. , p.24

7

moyen d’apprendre la France »10 En somme, ces données procèdent d’une fonction d’intermédiaire dans la relation de pouvoir entre gouvernés et gouvernants.

Transparence Littéralement, la transparence désigne la « propriété qu'a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière ». Etymologiquement, la transparence signifie paraître (parere) au travers (trans). L’analyse étymologique nous indique le mode d’existence de la transparence : une activité dite transparente nécessite une médiation. Comme l’explique Thierry Libaert11, « la transparence n’existe que par rapport à un objet, jamais en soi. » Elle n’a de sens qu’à travers le prisme d’un dispositif qu’il est nécessaire d’étudier pour comprendre comment elle se déploie dans l’environnement communicationnel.

L’expression a pris au cours du XXe siècle l’acception de la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques » selon la définition du TLF. Dans le cadre de ce mémoire, nous nous accorderons avec la définition de Thierry Libaert qui considère la transparence comme « un processus relatif d’accessibilité de données informationnelles. »12

Visualisation de données La visualisation de données est une représentation graphique de données nécessairement chiffrées.

10 11 12

Rosanvallon Pierre, L’Etat en France  : de 1789 à nos jours, Seuil, 1993. Libaert Thierry, 2003, La Transparence en trompe-l'oeil, Descartes & Cie, p.18. Ibid. , p. 19

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Introduction
Présentation du sujet & Questionnement de départ

L’ « open data » : un objet d’espoir « A l’horizon du siècle, l’Open Data apparaît comme un instrument puissant, aux mains des dirigeants et de la société civile, pour répondre aux grands défis notamment du réchauffement climatique, de la croissance durable, ou de la régulation du système financier international. » En charge de la mise en place du portail d’ouverture des données publiques de l’Etat, Séverin Naudet, directeur de la mission Etalab, met en avant les promesses ultimes de sa démarche13. Néanmoins, il omet d’expliquer comment les données qu’il sera amené à mettre à disposition pourront contribuer à résoudre des problèmes aussi complexes. Assurément, l’ « open data » apparaît comme un objet d’espoir et un vecteur de changement pour certains acteurs.

Ainsi, comment la mise à disposition de données peut-elle répondre à des enjeux aussi complexes que le réchauffement climatique ou la régulation du système financier international ? La phrase suivante illustre le rôle attendu de l’Etat dans cette démarche d’ouverture des données : « L’ouverture des données esquisse donc un nouveau rôle pour l’Etat, celui de régulateur de cette « infrastructure informationnelle » qu’est la donnée publique. » L’Etat peut-il répondre à de tels enjeux par la seule régulation de l’ « infrastructure informationnelle » ? En somme, l’information peut-elle considérée comme un des fondements du pouvoir ? Le partage de l’information peut-il engendrer un nouveau rapport entre l’Etat et les citoyens ? L’ « open data » propose que les citoyens pourront disposer d’un des instruments des gouvernants, la statistique, pour influencer les politiques publiques.

Aux origines de l’open data

Avant d’entamer notre réflexion, revenons aux sources du mouvement « open data ». La mise à disposition de données publiques ne peut pas être considérée comme un phénomène nouveau. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme

13 DOCUMENT Le discours de Séverin Naudet au congrès i-expo - Blogs EchosOpendata, http://www.lesechos.fr/imprimer.php, consulté le 14 juillet 2011.

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et du Citoyen de 1789 disposait déjà dans son article 15 que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Plus récemment, le droit à la diffusion des données a été renforcé par la loi CADA (Commission d'Accès aux Documents Administratifs) de 1978 qui instaure un droit d’accès aux documents administratifs. Au niveau européen, la directive du 17 novembre 2003 concernant la réutilisation des informations du service public dite PSI (Public Sector Information), transposée en droit français en 2005 impose aux Etats membres la mise à disposition de leurs données publiques.

La thématique de l’ « open data » a connu un essor avec le lancement en 2008 du portail data.gov aux Etats-Unis suivi par data.gov.uk au Royaume Uni. La thématique a par la suite pris la forme d’une revendication, après le discours de Tim Berners-Lee, connu pour être l’inventeur du web, dans le cadre du cycle de conférence TED Talk en 2009, où il a été demandé à la salle de crier « Nous voulons des données brutes ! » ( « We want raw data! » ). En France, une infime minorité de collectivités territoriales ont mis en place une politique « open data » mais l’intérêt pour les données publiques et leurs réutilisations est croissant dans la société. Comment un sujet mettant en œuvre des connaissances techniques complexes est-il parvenu à susciter de tels espoirs ?

Vraisemblablement, le choix des termes a joué un rôle déterminant dans l’apparition de la thématique de l’ « open data » dans l’espace public. Yves Jeanneret explique que les termes déterminent les conditions d’appropriation des objets dans les discours sur les médias informatisés : « l'imaginaire contenu dans les mots et les images fait davantage qu'accompagner les objets, il les constitue. »14 Concept malléable, le terme « open data » compile une triple signification. En tant qu’adjectif, « Open data » peut être compris comme une caractéristique des données ouvertes. Pour cela, l’Open Knowledge Fondation a défini une série de onze caractéristiques d’ « un savoir libre »15 en liaison avec le mouvement de l’Open Knowledge. « Open data » peut aussi désigner un mouvement qui vise à une ouverture toujours plus large des données. Enfin, « Open data » s’articule comme une injonction, où open est conjugué à l’impératif, faisant de la mise à disposition de
Yves Jeanneret, « Autre chose qu’un discours, davantage qu’un accompagnement, mieux qu’une résistance », in La communication entre libéralisme et démocratie, Terminal, n°75, été 2001, Paris, L’Harmattan, p.107-117.
14 15 Open Definition  : Définition du Savoir Libre v.1.0, http://www.opendefinition.org/okd/francais/, consulté le 7 août 2011.

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données publiques un enjeu pour les institutions et entreprises disposant de données. Pour éviter l’anglicisme, les termes de « libération » ou d’ « ouverture » des données publiques sont également employés. L’expression dispose le locuteur à distinguer une logique d’ouverture dans un contexte de cloisonnement des données publiques. En outre, l’expression évoque la « libération des données publiques », une formulation qui implique la mise à disposition à terme de l’ensemble des données publiques. L’expression recourt à la forme rhétorique de la synecdoque qui consiste à remplacer le tout par une partie : la « libération » de quelques données publiques signifie la « libération » des données publiques. Caractéristique, mouvement, injonction, l’ « open data » présente une proximité forte avec le concept de transparence. Ainsi, mettre à disposition des données informationnelles suffit-il pour « jouer la transparence » 16 ?

Notre questionnement sur l’open data a été initié par le décalage entre les « promesses vertigineuses »17 de la mise à disposition des données publiques et un mouvement qui estime que les données n’ont de valeur que dans leur réutilisation. Comment l’open data peut-il être décrit comme une « nécessité démocratique »18 alors que l’exploitation des données nécessite des compétences informatiques complexes ? Par ailleurs, les promoteurs de l’ « open data » conçoivent comme un mouvement en devenir. Les administrations y voient une démarche

expérimentale ce qui manifeste dans la présence des termes « beta » ou « labs » sur de nombreux sites diffusant des données publiques. Finalement, ce mémoire vise à déterminer les processus de légitimation d’un mouvement spéculant sur le succès de la réutilisation des données.

Problématique

Les discours autour des médias informatisés se polarisent autour de la question des données : open data, cloud computing, big data, web sémantique ou web des données… Tous ces termes flous et triviaux décrivent des perspectives inouïes liées à la réutilisation des données. Pourtant, des imaginaires anciens sont convoqués
METTOUT Eric, Le Sénat joue la transparence - L’EXPRESS, http://www.lexpress.fr/actualite/indiscrets/lesenat-joue-la-transparence_1017408.html,
16

Réutilisation des données publiques  : des promesses vertigineuses Lagazette.fr, http://www.lagazettedescommunes.com/48185/reutilisation-des-donnees-publiques-des-promessesvertigineuses/, consulté le 14 juillet 2011.
17 18 Open data  : Décryptage(s), http://decryptages.blogs.nouvelobs.com/tag/open+data, consulté le 7 août 2011.

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comme celui de l’immatériel qui s’est concrétisé en 2007 par la création de l’Agence pour le Patrimoine Immatériel de l’Etat (APIE) avec pour mission la valorisation des données publiques. Les données apparaissent comme des objets malléables, immatériels qui n’attendent qu’à circuler à travers les « autoroutes de données », une des métaphores récurrentes des premiers discours

d’accompagnement d’Internet. Les discours envisagent la donnée comme un fait dont la captation, le processus de « donation »
19

, n’a aucune importance.

L’absence de questionnement sur la nature de ces représentations rejoint la définition de la donnée : « ce qui est connu et admis, et qui sert de base, à un raisonnement, à un examen ou à une recherche. »

Dès lors, quelle est la part de l’imaginaire dans les discours sur les promesses de l’open data ? Comment ces imaginaires circulent jusqu’à aboutir à des politiques publiques ? Si des gouvernants ont perçu l’ « open data » comme une opportunité pour leur mandat, quels imaginaires convoquent-ils pour légitimer leur démarche ? S’agit-il d’une démarche de transparence visant à renforcer le contrôle citoyen de l’action publique ? D’une démarche d’innovation et de création de valeurs par l’exploitation des données publiques ? Doit-on plutôt y voir un calcul politique rationnel ? Quels peuvent être les enjeux de l’open data pour les différents acteurs mis à contribution (promoteurs du mouvement, développeurs, citoyens/utilisateurs) ? Au fond, nous nous interrogeons ici sur les intérêts de chacune des parties prenantes à la diffusion de données publiques « libres ».

Nous en venons ici à la problématique de ce mémoire : Jusqu’où la mise à disposition des données publiques peut-elle reconfigurer les rapports de pouvoir ?

19 Candel Etienne, « Une ration quotidienne de statistiques. La pratique éditoriale du "chiffre du jour" dans la presse écrite », Littérature et communication, n°28, Editions L’Harmattan, 2008, 184 p.

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Présentation du corpus principal

Le corpus qui a servi à l’ élaboration de ce mémoire se fonde sur plusieurs types de sources. Dans un premier temps, nous nous sommes intéressés aux discours tenus par les principaux acteurs mobilisés dans la « libération » des données publiques20 : • Les « promoteurs » de l’ « open data » : associations (Regards

Citoyens, Libertic ou Transparence International en France, Open Knowledge Fondation » et Sunlight de Fondation l’actualité à l’international), technologique

« chroniqueurs

engagés

Les gouvernants : discours de responsables politiques, sites web officiels, documents officiels (appels d’offre, communiqué de presse)

Les discours médiatiques : publications dans la presse et les sites d’information en ligne, émissions de radio ou de télévision.

Le corpus principal a été composé de manière semi-automatisée sur la base de mails quotidiens d’alerte de novembre 2010 à aout 2011 renvoyant vers les articles publiés comportant des mots clés liés à la thématique21. En complément, nous avons compilé des articles sur la thématique via des recherche sur Internet et dans la presse.

D’autre part, nous avons entrepris une approche techno-sémiotique des sites web mettant à disposition des données publiques ou les réutilisant. L’étude du parcours prescripteur de ces sites a donné des indications sur la prééminence des imaginaires dans les dispositifs.

Enfin, en complément, ce travail d’étude s’appuie sur notre présence à deux conférences importantes dans le domaine de l’ « open data » : le 29 novembre 2010 à Rennes, la conférence « Open data, use and re-use » organisé par l’ePSI ainsi que les 29 et 30 juin à Berlin à l’Open Knowledge Conference. Des entretiens ont été
Cette catégorisation des acteurs engagés dans l’open data est soumise à la subjectivité de son auteur. Dans ce mémoire, elle vise à déconstruire la circulation des imaginaires de l’ « open data » depuis les discours d’accompagnement et d’étudier leur réappropriation dans l’élaboration et la légitimation de politiques publiques se revendiquant de l’open data.
20 21

Alertes Google quotidienne « Libération » OU « ouverture ») ET « données publiques » et « open data »

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conduits avec Benjamin Ooghes-Tabanou et Tanguy Morlier de l’association Regards Citoyens ainsi qu’avec Maurice Ronai, professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et auteur en 1996 de Données Publiques, Accès, diffusion, commercialisation.

Hypothèses et Plan du mémoire :

Afin d’apporter des réponses à la problématique définie précédemment, nous aborderons tout d’abord ce mémoire en émettant l’hypothèse que l’ « open data » suscite des espoirs par la promesse que le citoyen pourra accroître son pouvoir par l’accès aux données. Il s’agit ici d’analyser les conditions d’émergence des discours autour de la libération des données publiques. Quelles promesses sont avancées dans les incitations à la « libération » des données publiques ? Après avoir détaillé les ressorts de cet impératif à l’ouverture des données, nous étudierons la circulation des imaginaires vers les gouvernants qui ont entrepris une telle démarche et revendiqué la filiation avec le mouvement « open data ». Quelles promesses sont réinvesties et comment justifient-ils le choix de diffuser des données publiques ? Enfin, nous nous interrogerons sur l’imaginaire de la transparence qui dispose que l’accessibilité aux données permet d’instaurer des contre pouvoirs. Nous étudierons les données mises à dispositions par les collectivités pour nous interroger si les données « libérées » peuvent être considérées comme des objets de pouvoir. Puisque « c’est la réutilisation qui donne leur valeur aux données »22, nous verrons par la suite si les usages de données ne sont pas eux-mêmes porteurs d’enjeux de pouvoir.

Dans une seconde partie, nous prolongerons notre réflexion en supposant que les médiations en charge de rendre intelligible les données induisent une relation de pouvoir avec l’utilisateur. Quels enjeux de pouvoir sont encapsulés dans les dispositifs réutilisant des données publiques ? L’omniprésence des cartes

informatisées où l’utilisateur passe du niveau local au niveau global vise t-elle à donner l’illusion du pouvoir ? Les dispositifs de contrôle, de classement et d’évaluation censés donner une représentation complète de la réalité

s’apparentent ils au pouvoir souverain ? A travers l’étude du dispositif de la carte du crime en Grande Bretagne, nous verrons que le dispositif de la carte informatisée est

22

Naudet Severin, op.cit.

14

invoqué quasi systématiquement dans la réutilisation des données. Plus largement, la réutilisation des données présuppose leur mise en forme dans un format visuel : elle se confond avec la visualisation des données. De quels enjeux de pouvoir sont porteurs ces dispositifs ? Peuvent-ils influencer le débat public par leur médiation et l’impartialité prétendue des données ? Dans un second temps, nous interrogerons le bénéfice attendu par les gouvernants dans la mise à disposition de données publiques. Pour cela, nous souhaitons revenir à l’origine étymologique de la transparence : « paraître à travers ». Comment s’opère une stratégie de visibilité dans les initiatives des différents acteurs ? En complément, nous étudierons les stratégies de visibilité en œuvre dans les applications réutilisant les données. Au terme d’une réflexion sur les applications de visualisation des données, nous établirons que l’objectif principal de la mise à disposition des données est de transparaitre dans ces usages comme une des couches intervenant dans ces applications. La transparence relèverait alors plus d’une problématique d’image pour les gouvernants que d’une démarche de délégation de pouvoir aux citoyens.

Notre dernière hypothèse élargira la thématique de la libération des données publiques aux mouvements auxquels l’ « open data » est couramment raccroché : l’open knowledge et l’open governement. L’ « open data » peut-il décloisonner les pouvoirs ? En effet, la mise à disposition des publiques devient préliminaire à un mouvement de renaissance d’Internet avec le web dit 3.0, une « ère » où les données liées entre elles inaugureraient une nouvelle étape de la connaissance. On invoque aussi l’émergence du web sémantique et des données liées (linked open data). A travers l’objet trivial de la pyramide du savoir enseignée largement dans le knowledge management et la science de l’information, nous affirmerons que l’ « open data » accroît sa légitimité par la croyance dans laquelle les données seraient au fondement de tout savoir. La « nouvelle ère de la connaissance » nous enferme t-elle dans la subjectivité des représentations ? Pour compléter cette réflexion, nous sommes remonté aux origines du discours sur la statistique dans les écrits de Jean Beaudin au XVIe siècle qui esquisse les traits d’une forme de gouvernementalité basée sur la connaissance du réel. Il nous a paru intriguant de voir se réactiver les mêmes espoirs dans la statistique avec les appels à l’ouverture des données publiques. Enfin, en réduisant l’Etat à une « plateforme pour l’innovation », les discours sur l’ « open data » participent-ils à une réduction du pouvoir de l’Etat ?

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Méthodologie :

Pour répondre à la problématique et les hypothèses évoquées précédemment, nous avons procédé principalement à une étude discursive du corpus principal d’une centaine d’articles qui figure en détail dans la bibliographie. Nous avons étudié attentivement ces billets de blog et articles de magazine afin d’identifier les principaux traits du discours d’escorte de l’ « open data » et les imaginaires convoqués dans ces discours. Nous avons prêté une attention toute particulière aux promesses de la « libération des données publiques » qui apparaissent dans ces discours. D’autre part, nous avons tenté d’identifier la circulation triviale des imaginaires, notamment ceux liés aux thématiques de transparence et sur l’innovation.

Le champ d’étude de ce mémoire se concentre essentiellement sur la France, où il nous semble intéressant d’étudier l’appropriation du discours d’escorte de l’ « open data » d’origine anglo-saxonne par les acteurs.

D’autre part, nous avons procédé à une analyse techno-sémiotique des sites de mise à disposition des données publiques en étudiant tout particulièrement les indices visuels marquant la filiation avec le mouvement « open data » et le paratexte de présentation de la démarche.

Enfin, les entretiens conduits ont complété cette réflexion dès lors qu’ils apportaient de nouveaux éléments par rapport au corpus principal.

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I. La trivialité des promesses de l’ open data
La question de la trivialité nous semble être au cœur des débats autour de l’ « open data ». L’intérêt médiatique et politique croissant autour de la thématique paraît être en grande partie due au flou théorique du concept. En effet, la mise à disposition de données publiques ne peut en aucun cas être considérée comme une démarche nouvelle. Alors que les technologies à l’œuvre dans l’ « open data » sont disponibles depuis longtemps, comment expliquer l’intérêt grandissant autour des données publiques et de leur réutilisation ?

La trivialité, telle que conçue par Yves Jeanneret, identifie les objets culturels comme des « complexes » constitués « d'objets, de textes et de représentations qui vont se diffuser à travers la société et évoluer avec le temps, les milieux dans lesquels ils naissent, se développent ou s'intègrent » 23 . Ce premier chapitre propose de

retracer la circulation des représentations et des imaginaires des données publiques. Nous cherchons à comprendre comment le débat politique et technologique s’est polarisé autour des données publiques afin de déterminer les conditions de l’apparition des promesses de ce mouvement.

Nous entreprendrons, tout d’abord, d’étudier les conditions d’apparition de l’ « open data » afin de comprendre les imaginaires convoqués ainsi que leur rôle dans la crédibilité des promesses du mouvement pour la libération des données publiques. Mouvement en puissance, l’ « open data » trouve sa légitimation en convoquant une rhétorique de l’exemple. Il y aurait une « marche à suivre » vers un « monde plus ouvert » dont l’ouverture des données publiques serait la première étape. Les imaginaires de l’ « open data » se déclinent dans ces sites et dans les discours qui présentant la démarche de libération des données. Entre démarche de transparence et innovation dans les services offerts au citoyen, l’ « open data » est perçu différemment selon les publics. Son discours d’escorte repose sur la spéculation que les données vont être réutilisées par le public pour créer de nouveaux services et de nouvelles connaissances en exploitant les données. S’agit-il

23 Jeanneret Yves, Penser la trivialité  : Volume 1, La vie triviale des êtres culturels, Hermes Science Publications, 2008, 266 p.

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de ré-exploiter les données pour créer de nouvelles entreprises ? Le « retour sur investissement » implique-t-il que les citoyens exploitent les données pour enrichir le débat public ? Quelle est la véritable finalité de la démarche dite d’ouverture pour les gouvernants ?

Au centre du dispositif de mise à disposition des données, la figure du développeur concentre les promesses. A la fois créateur de valeur, de service public et « watchdog » dans la lignée des affaires Wikileaks, la « communauté des chercheurs et développeurs » est convoquée pour donner du sens à la démarche. Les discours autour de l’open data ne « simulent »-ils pas pour les données ? une demande sociale

Après avoir remis en perspective les discours sur les données publiques dans leur dimension historique, notre travail sera construit autour d’une étude discursive. L’analyse reposera essentiellement sur les discours des « experts » et promoteurs de l’ « open data » et des administrations ayant entrepris une démarche d’ouverture des données. Nous nous intéresserons également à la perception par les médias de ce mouvement pour y voir la circulation triviale des imaginaires à l’œuvre.

18

A.

La renaissance des imaginaires démocratiques de la technologie

1. Répondre à la défiance par l’ouverture
L’open data : instrument de la transparence ou de l’innovation ?

Comme beaucoup de débats autour des médias informatisés, la thématique de la libération des données publiques souffre de ce que Philippe Breton
24

qualifie

de « cryptomnésie » : « nous identifions comme nouveau quelque-chose que nous connaissons déjà mais que nous avons oublié comme tel ». En effet, la thématique de la « libération » des données publiques apparaît comme un phénomène nouveau en France et dans les pays anglo-saxons alors que le régime juridique des données publiques est apparu bien plus tôt – cf. le Freedom Information Act de 1966 aux Etats-Unis ou la loi CADA en France en 1974. On peut ainsi lire dans certains articles : « En France, la tendance est apparue avec l'initiative de villes comme Rennes puis Paris grâce à la délibération prise par le Conseil de Paris en date du 8 juin 2010 relative à la diffusion des données publiques. »

Selon Maurice Ronai25, un clivage existe parmi les promoteurs de l’ouverture des données publiques. Une première conception considère l’ « open data » comme « l’extension aux données publiques du paradigme de l’ouverture ». Elle s’inspire des idéaux du logiciel libre - mouvement open source – qu’elle a étendu aux études scientifiques - mouvement open science - notamment celles financées sur fond public. En postulant que les connaissances scientifiques doivent être accessibles à tous gratuitement, les discours sur la science ouverte ont servi de

matrice aux discours sur l’open data et l’open knowledge.

Une autre conception, plus politique que technique, exige la mise à disposition de données publiques en revendiquant le concept de transparence. Ici,

l’argumentation met systématiquement en opposition la transparence au secret. Ainsi, Arnaud Montebourg, candidat à la primaire socialiste, a pu déclarer : « j'ai
24 Breton Philippe, L’utopie de la communication: le mythe du « village planétaire », Éditions La Découverte, 2004, p.103. 25 Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et auteur en 1996 de Données Publiques, Accès, diffusion, commercialisation, entretien le 10 aout 2011.

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proposé dans le projet de VIe République la libération générale des données publiques, souvent appelée Open Data, afin que la transparence devienne la règle et le secret l'exception. »26

Les discours autour des données publiques remontent à une époque plus ancienne que la notion nouvelle d’open data. Pour Maurice Ronai, l’intérêt pour les données publiques « se cristallise dans les années 80 avec l’idée qu’une industrie est en train de se constituer autour de la conservation et de la réutilisation des donneés, une industrie avec des matières premières et des produits associés ». A cette époque, aux Etats-Unis, un lobby industriel se constitue aux Etats-Unis, nous explique Maurice Ronai, pour éviter que l’Etat ne propose des services issus des données publiques. Ces lobbys imposent l’idée que « vous avez les données brutes, nous [le secteur privé] allons concevoir les services à valeur ajoutée. » Clairement, les

données publiques s’ancrent dans une vision libérale où l’Etat se borne à faciliter l’initiative privée.

En France, le contexte historique des données publiques varie sensiblement par rapport aux Etats-Unis d’où proviennent les discours autour de l’open data. Bien que le droit français proclame un droit à l’accès aux données depuis la loi CADA de 1974, l’Etat s’est historiquement arrogé un monopole de la réutilisation des données publiques. Maurice Ronai rappelle que les administrations publiques ont été encouragées à développer leurs propres services numériques à destination des citoyens, ce qui devait à terme devenir une source conséquente de revenus. Oublié des débats sur l’ « open data », le « kiosque télématique »27 offrait dans les années 90 un ensemble de services « dématérialisés » à destination des usagers. Pour les Etablissements Publics et Commerciaux (EPIC) comme Meteo-France ou l’INPI qui détient la base sur les entreprises en France, l’Etat a incité très fortement à la vente de leurs données dans le contexte de crise budgétaire28. L’intérêt actuel autour de

« Les réponses des candidats à la primaire socialiste sur le numérique », http://www.francetv.fr/2012/les-reponses-des-candidats-a-la-primaire-socialiste-sur-le-numerique-1997, consulté le 15 août 2011.
26

On notera qu’Arnaud Montebourg traduit open data en « libération générale des données publiques » ce qui impliquerait nécessairement la mise à disposition de l’ensemble des données publiques. Cela rejoint notre réflexion en introduction sur la terminologie du terme open data dont les différentes acceptions en font un terme trivial par excellence. Ainsi, la libération de quelques données publiques est perçue comme la libération des données publiques.

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la notion de données « ouvertes » en France doit faire face à une culture ancienne qui valorise financièrement les données.

D’autre part, le contexte des années 90 a joué un rôle important dans la construction des discours prospectifs sur le rôle des données dans les sociétés modernes. S’ancre alors l’idée d’une « société de l’information », évolution postmoderne des sociétés occidentales dans laquelle l’information et les données jouent un rôle crucial. Philippe Breton 29 rappelle que l’expression a connu un essor en Europe dans les années 1990 à l’initiative du politique qui commande des études prospectives sur le sujet comme le rapport Bangemann « l’Europe et la société de l’information planétaire » ou le rapport Théry sur les « autoroutes de la

communication » en 1994. Dans la lignée des travaux de Philippe Breton sur l’archéologie des discours autour de la notion de communication, il apparait que l’imaginaire cybernétique détermine fortement les pré-conceptions en vigueur dans l’ « open data ». Selon la pensée cybernétique, plus la société dispose d’information sur son fonctionnement, plus elle est à même de réduire l’entropie et de créer de l’ordre : « En substance, l’argument est le suivant : ce sont des changements quantitatifs (plus de numérique, plus de médias, plus de chaînes de télévision, plus d’information) qui vont proposer un changement qualitatif (des relations plus épanouies, plus de libertés, une société meilleure). »30 Cet imaginaire est à l’origine des discours d’appel à la libération des données publiques promettant d’améliorer le fonctionnement de la société par l’accès à l’information. Une illustration de ce lien présupposé entre quantité et qualité peut être trouvé dans un article d’incitation à l’ouverture des données publié sur OWNI écrit par Nicolas Kayser-Bril31: « Si chaque fonctionnaire en France n’écrivait que 10 000 signes de documents potentiellement publics par jour, on aurait déjà 50 gigas de données à mettre en ligne toutes les 24 heures. Sans compter les entreprises réalisant une mission de service public, qu’il faudrait inclure à ce total, ou encore les archives nationales. »32

29 Philippe Breton, « La société de la connaissance : généalogie d’une double réduction », Educations et sociétés, 2005/1 no 15, p.45-57. 30 Breton Philippe, 2004, L'utopie de la communication : Le mythe du « village planétaire », La Découverte, p.121. 31 Kayser-Bril Nicolas, 2011, « Pour un opendata des usagers » Article » OWNI, Digital Journalism », Adresse : http://owni.fr/2011/02/21/pour-un-opendata-des-usagers/ [Accédé : 21 Février 2011].

21

En revenant sur les origines historiques autour des données publiques, nous avons pu voir que l’intérêt pour les données est ancien et ne peut en aucun cas être considéré comme une nouveauté. Seule évolution notable : le réseau Internet qui facilite et multiplie les échanges de données entre une institution et son environnement extérieur. Par ailleurs, les discours d’accompagnement de l’ « open data » doivent être retracés dans deux dynamiques. La première estime que les données doivent servir à l’innovation et peuvent engendrer la création de valeur ajoutée. L’imaginaire convoqué, nous le verrons, est celui du gisement qui, à la manière du pétrole ou de l’or, attend d’être exploité pour générer de la valeur. D’autre part, l’ « open data » s’inspire aussi des discours en vogue dans les années 90 autour de la société de l’information comme horizon de la démocratie. Ces discours convoquent l’imaginaire cybernétique qui postule que l’accès à toujours plus d’information retardera un irrémédiable chaos des sociétés. Un des supports de cet imaginaire cybernétique réside dans l’idéologie de l’ouverture qui apparaît en filigrane des discours sur l’ « open data ». L’ouverture : une idéologie fédératrice

Comme nous l’avons précisé précédemment, les discours sur l’ « open data » divergent quant à leur finalité, entre transparence de l’action publique et création de valeur ajoutée. Pourtant, la trivialité du concept d’ouverture parvient à fédérer les partisans de l’ « open data ». L’invocation du concept d’ « open data » symbolise une démarche d’ouverture associée à des valeurs morales fortes.

Il apparaît que l’ouverture procède d’une idéologie dans le sens d’une narration explicative du monde. Théorisé par Norbert Wiener après la Seconde Guerre Mondiale, l’imaginaire cybernétique a déterminé le développement de l’idéologie de l’ouverture. La cybernétique postule que « la communication […] est le ciment de la société et ceux dont le travail consiste à maintenir libres les voies de communication sont ceux-là mêmes dont dépend surtout la perpétuation ou la chute de notre civilisation »33 Dans cette optique, la cybernétique oppose le modèle des sociétés ouvertes –qui font reculer localement le désordre entropique à celui des sociétés rigides qui l’augmentent au risque de l’effondrement. Ouverture, transparence : l’imaginaire cybernétique, souvent oublié, a marqué les esprits et détermine encore aujourd’hui les présupposés en vigueur dans les débats sur les
33

Breton Philippe, 2004, ibid.,p. 37.

22

médias informatisés. Les écrits d’un des plus fervents partisans de la transparence, David Brin, illustre bien la dimension idéologique des concepts de transparence et d’ouverture. Dans un article de la revue Wired34, il proposait l’installation généralisée de caméras de surveillance et de micros dont le contenu serait accessible à l’ensemble des citoyens dans une logique de sousveillance35 de la société. En marge de la description de sa société transparente utopique, David Brin exprime la vision idéologique sous-jacente au concept d’ouverture : « En un mot, la formule clé de notre nouveau monde est : Ouvert, bon. Fermé, mauvais. Tatouez la sur votre front. Appliquez la à la technologie, à la vie des affaires, à la philosophie de la vie. C’est le concept gagnant pour les individus, les nations, pour la communauté globale des années à venir. »36

De quelle manière l’idéologie de l’ouverture apparaît-elle dans les discours sur l’ « open data » ? Open source, open knowledge, open government, open innovation : l’ « open data » se conçoit comme une des déclinaisons du

« paradigme » de l’ouverture. Apposée sur chacun des termes comme le signe d’une démarche de renouvellement des pouvoir, l’ouverture porte en elle des valeurs morales fortes. L’Open Knowledge Fondation incite les sites web à rendre visible sur leur site le « sceau » de l’ouverture avec des icones mettant en avant ce trait commun de l’ouverture.

Figure 1. L'Open Knowledge Fondation propose de faire figurer sur les sites web des symboles de l'ouverture, http://www.opendefinition.org/.

Par ailleurs, les discours médiatiques autour de l’ « open data » rendent visibles symboliquement l’ouverture. Des articles sur l’open data sont illustrés par des

34

http://www.wired.com/wired/archive/4.12/fftransparent.html surveille  ?, http://www-

35 Ganascia Jean-Gabriel, Voir et pouvoir  : qui nous poleia.lip6.fr/~ganascia/VoiretPouvoir, consulté le 1 novembre 2011. 36

Libaert Thierry, ibid.

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bâtiments dont l’architecture monumentale rappelle les bâtiments ministériels ou les hôtels de ville. Les illustrations de l’ « open data » montrent ces bâtiments s’ouvrant sur l’effet des données. Cette image triviale trouve sa source dans un des moments fondateurs de l’ « open data », le concours Apps For Democracy de Washington. Son affiche montrait la coupole du Capitole s’ouvrir. Par la suite, cette figure a été reprise et déclinée comme un motif symbolique de l’open data.

Figure 2. Illustrations de l’ouverture des bâtiments publics dans des articles journalistiques traitant de l’open data. Image 1: Against Transparency | The New Republic, http://www.tnr.com/article/books-andarts/against-transparency, consulté le 2 septembre 2011. Image 2 Switzerland is no longer a white spot on the OGD map. | Open Knowledge Foundation Blog, http://blog.okfn.org/2011/07/08/switzerland-is-no-longer-a-white-spot-on-the-ogd-map/ Image 3 et 4 : magazine Regards sur le numérique, « L’open data : et nous, et nous, et nous ? », Microsoft France, premier trimestre 2011.

24

Là encore, l’imaginaire de la transparence opère de manière métonymique sur notre perception de la démarche de mise en disposition des données. Suffit-il de mettre à disposition des données publiques pour que les bâtiments publics s’ouvrent ? Disposer de données met il un terme au secret ? L’illustration d’un bâtiment public ouvert par les données montre l’idéologie de l’ouverture sans que ce ne soit explicité dans le texte de l’article. Ici, l’ouverture n’est plus prise métaphoriquement mais littéralement : par les données, ce sont les institutions publiques qui vont ouvrir l’intégralité de leur fonctionnement.

Par ailleurs, l’open data y est perçu comme un mouvement affectant peu à peu l’ensemble des institutions. La couverture du magazine Regards sur le numérique (voir figure 1, image 1) illustre bien cette perception : les bâtiments publics semblent s’ouvrir de proche en proche sous le coup d’une demande de transparence et d’ouverture. Les articles évoquent l’open data comme une « vague » qui emporte les administrations publiques : « Après les Etats-Unis et la Grande Bretagne, cette vague de libération des données publiques commence à toucher la France à travers quelques administrations et municipalités » 37 Le magazine Regards Sur Le Numérique38 va jusqu’à évoquer « la fièvre de l’Open data » à laquelle la ville de Rennes aurait cédée.

Dans les discours sur l’ « open data », il suffit de se proclamer « transparent » et de mettre à disposition des données informationnelles39 pour être perçu comme tel. Par exemple, après que la ville de Paris a mis à disposition des données publiques, le site d’information technologique Engadget a proclamé en titre de son article : « La ville des lumières devient la ville de l’ouverture avec le lancement de ParisData »40. Le journaliste américain décrit ainsi la démarche : « Paris est la ville de bien des choses comme les grands vins, la romance et les tours qui ont l’air bien plus grandes
37

Mettout Eric, op.cit.

38 Bro Piere, « L’OPEN DATA ET NOUS, ET NOUS, ET NOUS  ? », Regards sur le numérique, Premier trimestre 2011, no 9, p. 15. 39 Nous faisons ici référence à la définition de la transparence proposée par Thierry Libaert qui figure en avant-propos de ce mémoire. 40 City of Lights becomes City of Openness as ParisData goes live -- Engadget, http://www.engadget.com/2011/01/31/city-of-lights-becomes-city-of-openness-as-parisdata-goes-live/, consulté le 3 février 2011.

25

sur les photos. Maintenant c’est une ville de l’open data. » 41 . L’article cite le communiqué de presse de la ville de Paris qui stipule toutes les données étant diffusées « dans un esprit de transparence et d’innovation ouverte » 42 faisant référence à la licence ODbl qui nécessite que les réutilisations soient elles aussi réutilisables et gratuites. Engadget tente alors de décrire les données libérées mais avoue sa déception43 : « Quels types de données y figurent ? Pas énormément à ce stade, pour être honnête, quelques listes de noms au hasard et d’autres fichiers, tout en français bien sur. Mais nous avons trouvé une carte intéressante des parcs publics et des trottoirs qui a servi à faire le mash-up ci dessus. Nous ne comprenons pas tout, mais nous pensons que les points verts foncés sont des cafés et les verts clairs sont des zones non-fumeurs ». A plusieurs reprises, le journaliste confie ne pas comprendre la nature des données « libérées ». Le titre de l’article qui fait de Paris la ville de l’ouverture ne se fonde sur aucun élément rationnel pouvant justifier une telle assertion. Seuls suffisent la démarche de diffusion de données et une licence favorisant les réutilisations pour faire de Paris un exemple d’ « ouverture ».

Un sondage effectué par le site d’une agence de communication sur Internet lilloise donne un exemple singulier de l’opposition manichéenne entre ouverture et opacité. Ici, être partisan de l’ouverture des données publiques signifie prôner la transparence, l’ouverture et le partage, trois termes qui véhiculent une dynamique d’échange avec l’extérieur.

Figure 3. Sondage sur le site de l'agence web Lille. http://insite.coop/Que-pensez-vous-de-l-ouverture-des Paris is a city of many things, things like great wine, sweet romance, and towers that looked much bigger in pictures. Now it's also a city of open data. » Traduction personnelle.
42 41«

« all released in the "spirit of transparency and open innovation." »

43 « What sort of data is there? Not an awful lot at this point, if we're honest, a few random lists of names and some other files, all quite naturally in French. But, we did find an interesting map listing locations of public parks and sidewalks, which René-Luc D'Hont used to create the mash-up above. We don't really understand all of it, but we're thinking the dark green dots are cafes and the lighter green bits nosmoking areas. »

26

Nous entrevoyons ici les modes d’existence des discours revendiquant la transparence et de l’ouverture. La rhétorique en vigueur dans l’ « open data » est celle de la métonymie : une démarche de mise à disposition de données suffit à entrer dans l’ « ère de la transparence ». Une action dite de transparence est systématiquement associée à des effets vertueux sur le système ; Séverin Naudet, directeur de la mission Etalab, considère que « la transparence concourt à responsabiliser l’ensemble de la société. Une étude publiée par un journal américain de référence en médecine a montré en 200744 que diffuser au grand jour les chiffres de performance des hôpitaux peut améliorer la qualité des soins de manière substantielle. » Dans un article sur les logiques de visibilité de la transparence, Olivier Aim explique qu’« on est en présence d’une communication totalement

dépendante de l’action, à travers laquelle « dire, c’est faire », et faire c’est dire ce que l’on fait »45. L’ « open data » procède de la revendication de la transparence : en « libérant » ses données, la ville de Paris dit agir « dans un esprit de transparence et d’innovation ouverte ». La transparence procède d’un jeu où comme le dit la maxime olympique, l’essentiel est de participer : « la transparence fonctionne comme si elle n’avait pas besoin d’être pratiquée pour exister, comme si la communication sur la transparence tenait lieu de transparence. »46

A la fois éthique et idéologie, l’ouverture opère en dessinant un monde binaire entre le secret et la transparence. Thierry Libaert47 explique que les discours situent la transparence « du côté du bien, ceux qui la combattent préfèrent l’opacité qui leur permet de continuer leur conduite suspecte. » Cette dichotomie rejoint notre problématique qui procède d’une réflexion sur les enjeux de pouvoir en vigueur dans l’ « open data ». Mettre à disposition des données suffit-il pour mettre un terme à l’ « opacité » de l’action de l’Etat ? Assurément non. Une problématique d’image opère dans l’ « open data » : avec les données, on donne à voir l’image d’une administration transparente dont le discours médiatique se fera l’écho.
On peut que l’auteur du discours ne prend pas la peine de donner sa source ni de qualifier l’amélioration « substantielle » de la qualité des soins. Il semblerait que le discours sur la transparence procède d’une démarche logique dans laquelle la mise à disposition de données sur le fonctionnement d’une institution entrainera naturellement l’amélioration des conditions de son fonctionnement.
44 45 Aim Olivier, « La transparence rendue visible. Communication et langages, mars 2006, no 147. 46 47

Médiations

informatiques

de

l’écriture. »,

Libaert Thierry, op.cit, p. 27 Libaert Thierry, op.cit, p.135

27

Néanmoins, ces données ne sont pas à même de bouleverser le rapport entre gouvernants et gouvernés. Le simple fait qu’elles soient mises à disposition indique leur caractère non-stratégique. Valérie Patrin-Leclère dans un article sur la communication sur les « médias permanents » met en avant la contradiction inhérente aux démarches de visibilité des acteurs : « cette hypervisibilité est de plus en plus sélective, de plus en plus stratégique : plus les acteurs communicants se rendent visibles, plus ils cherchent à dérober aux regards invisible ». 48 ce qu’ils veulent tenir

2. Une rhétorique de l’exemple et de la promesse
Suivre l’exemple des « pionniers »

Les discours sur l’ « open data » recourent à une rhétorique de l’exemple : les villes « pionnières » sont décrites comme des modèles d’ouverture dont il faut suivre l’exemple. Appelant à toujours plus d’ouverture, ces discours font l’état des lieux de l’ « open data » dans les territoires et convoquent une série de promesses pour justifier l’injonction à l’ouverture des données.

Les discours sur l’ « open data » valorisent des « pionniers » dont la démarche fait objet d’exemple à suivre. Ils présupposent l’idée d’une « course » à la mise à disposition des données. Un article du magazine Aquitaine Numérique titre sur « ces pionniers qui sautent le pas. » 49 Le résumé de l’article multiplie les images pour décrire l’avant-gardisme de la démarche « Pour libérer les données publiques, la France n’apparaît pas comme précurseur. Mais des acteurs publics et privés ont su s’engouffrer avec audace dans le mouvement de l’open data. » « Sauter le pas », « s’engouffrer » dans le « mouvement » : les articles mobilisent une rhétorique du mouvement et du déplacement pour décrire l’ « open data ». A en croire ces articles, l’ « open data » se diffuserait de manière quasi « contagieuse » et ses succès présupposés devraient en amener d’autres.

Une autre métaphore sous-jacente est celle de la ruée vers l’or : les « pionniers » de l’ « open data » découvrent des gisements et ouvrent la voie. Denis
48Elodie

Boyer et Valerie Patrin-Leclère, « La valse des identités visuelles  : », Communication et langages,

décembre 2005, no 148.
49

« Ces pionniers qui sautent le pas », Aquitaine numérique, décembre 2010, nᵒ 32.

28

Berthault, du Groupement Français des Industries de l’Information (GFII) exprime cette métaphore lorsqu’il déclare : « on est aujourd'hui en France à l'ère des pionniers qui dissèquent les collectivités pour trouver des données accessibles » et que la donnée publique est un « véritable "gisement de matière première pour l'innovation" »50. L’image du gisement réapparait dans les politiques publiques, elle est ainsi au fondement de l’APIE (Agence pour le Patrimoine Immatériel de l’Etat) qui déclare que « le réseau favorise la prise de conscience des gisements de valeur. »51 Jean Louis Missika, adjoint au Maire de Paris, proclame que «la puissance publique réalise que l’information n’est pas un pouvoir mais une ressource, au même titre que l’énergie. » Le magazine Regards sur le numérique 52déclare que « le gisement est énorme, reste à en extraire le bon minerai et à le valoriser. »

Pour donner une envergure nationale aux projets de « libération » des données publiques, les articles sur le sujet sont couramment accompagnés d’une carte des initiatives de l’open data. L’association Libertic qui promeut la mise à disposition de données publiques publie une carte de l’ « open data » en France qu’elle actualise à intervalles réguliers. Elle illustre l’état d’avancement du mouvement « open data » en France en valorisant les actions locales de mises à disposition des données.

Figure 4. "Carte de France de l'open data",53, association Libertic

50 Philippe Gargov - Données publiques. Un gisement nommé désir - Blog - Groupe Chronos, http://www.groupechronos.org/index.php/fre/blog/donnees-publiques.-un-gisement-nomme-desir, consulté le 17 août 2011 51 APIE Agence du patrimoine immatériel de l’État: Missions de l’APIE, https://www.apiefrance.fr/sections/presentation_apie/missions/missions_de_l_apie, consulté le 30 juillet 2011. 52 53

« Regards sur le numérique », op.cit http://www.flickr.com/photos/46243777@N07/5422451858/

29

Intitulée « carte de France de l’open data », le territoire qu’elle décrit fait objet de « feuille de route ». Les collectivités qui n’ont pas annoncé d’initiatives « open data » figurent en blanc et ne sont pas nommées. Pour illustrer la diffusion du « mouvement », la carte liste à la fois les initiatives déjà entreprises, celles en cours de développement, celles « en réflexion » et valorise les « mouvements citoyens » d’appel à la libération des données. La « carte de France de l’open data » ne décrit pas les données « libérées » : l’existence d’un portail se revendiquant de l’ « open data » répondant aux critères de licences et format acceptés par les associations suffit. Idem pour les « mouvements citoyens » qui ne sont ni-nommés, ni décrits ; l’existence d’une demande pour les données publiques suffit pour figurer dans la « carte de France de l’open data. » L’Open Knowledge Foundation illustre sur son blog le caractère de « feuille de route » de cette carte de l’ « open data » en titrant le jour de l’annonce de la mise à disposition de données publiques par le gouvernement fédéral suisse : « La Suisse n’est plus un point blanc sur la carte de l’open data »54.

Figure triviale, cette carte est reprise dans le magazine Regards sur le numérique qui décrit la démarche de la ville de Rennes comme « pionnière ». Le fond de la carte laisse apparaître de manière métonymique les données pouvant être mises à dispositions à travers les usages dont les « traces » sont recueillies dans des bases de données mais ne sont pas encore mises à disposition.

Switzerland is no longer a white spot on the OGD map. | Open Knowledge Foundation Blog, [OGD : Open Government Data]
54

http://blog.okfn.org/2011/07/08/switzerland-is-no-longer-a-white-spot-on-the-ogd-map.

30

Figure 5. « La France de l’open data », magazine Regards sur le numérique, op.cit

Des promesses de réutilisation

En outre, les discours évoquent aussi la « libération » des données comme une nécessité. Un article du blog Techcrunch55 explique qu’une des premières raisons de « libérer » les données procède du fait que « ce que l’argent public a financé appartie[nne] à tous ». Nécessité, l’ « ouverture des données publiques » repose aussi sur des potentialités de réutilisation des données pour l’ensemble des catégories de la société : « - les entreprises peuvent, dans leur domaine d’activité, ajouter de la valeur aux données mises à leur disposition ; - les scientifiques peuvent y trouver des éléments statistiques ou techniques pour y nourrir leur recherche, élargir leurs travaux, et développer de nouveaux modèles ; - la communauté des développeurs peut inventer des services numériques innovants à partir de ces données ; - la presse peut, à partir de ces données, mener un travail de fond et développer le “data journalism”, comme l’un de ses précurseurs en France OWNI ;

55 Open Data  : pourquoi faut il libérer les données publiques en France  ?, http://fr.techcrunch.com/2011/01/12/open-data-pourquoi-faut-il-liberer-les-donnees-publiques-enfrance/, consulté le 1 novembre 2011..

31

- les citoyens y trouvent plus de transparence sur la démocratie et la vie de leur collectivité et bénéficiant ainsi des services, recherches et enquêtes produits à partir de ces données. »56

L’ « open

data »

apparaît

ici comme

un

mouvement

en

puissance.

L’utilisation du verbe pouvoir est systématique, comme si le potentiel des réutilisations n’était qu’en devenir malgré les initiatives déjà entreprises. L’emploi du verbe pouvoir s’inspire des imaginaires américains de la démocratie qui proclame l’empowerement, l’autonomisation des citoyens par les outils qui leur sont mis à disposition. L’article de Techcrunch s’inspire de cette vision en prévoyant les évolutions de la société pouvant intervenir si les données venaient à être « libérées ». Ainsi, suivant ce discours, en libérant les données, on donne à la société les moyens d’ « inventer », de « trouver », de « mener un travail de fond ». Au fond, les données sont vues comme le vecteur d’une amélioration de la société par ses membres.

Figure récurrente de ces discours vantant la mise à disposition de données publiques, la « communauté des développeurs » figure au cœur des promesses de réutilisation des données. Parmi la liste des cibles potentielles des données publiques proposée par l’auteur de l’article du blog Techcrunch cité précédemment, seuls les développeurs disposent, par leur profession, des compétences techniques pour réutiliser les données. En décrivant les développeurs comme une « communauté »57, le discours d’accompagnement de l’ « open data » décrit une solidarité de fait entre des personnes ayant uniquement pour trait commun la capacité d’écrire du code informatique.

Enfin,

les

promesses

de

réutilisation

s’inscrivent

dans

une

démarche

prospective sur la valeur potentielle de la réutilisation des données publiques. Le président de Généalogie.com décrit l’impact économique de l’ « open data » comme indéniable : « Les impacts pour l'économie d'un pays sont évidents. En Espagne, une récente étude démontre que déjà plus de 5 000 personnes ont un emploi qui dépend directement de la réutilisation des données publiques. Dans une

56

ibid.

57 Bien que le terme « communauté » prenne une acception très large dans de nombreux discours d’accompagnement des médias informatisés au point de devenir une des « Mythologies d’Internet » selon Patrice Flichy, nous retenons ici la définition du Trésor de la Langue Française qui définit une communauté comme « un ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d’ordre politique, économique ou culturel. »

32

étude récente, l'Union Européenne estimait que le chiffre d'affaires généré par la réutilisation dans l'ensemble des pays de l'Union pourrait être, à maturité, de 27 milliards d'euros par an. »58 Séverin Naudet adopte une rhétorique de la prospective et estime que « la réutilisation des données publiques est un marché fertile. Selon une première étude commandée par la Commission européenne, la taille du marché de la réutilisation se compterait en plusieurs milliards d’euros par an. »

En définitive, il apparaît que la « libération » des données publiques se fonde sur une rhétorique forte qui mobilise des imaginaires anciens liés aux médias informatisés. En particulier, l’imaginaire de la transparence décrit un monde divisé entre ouverture et obscurité et réactive l’imaginaire cybernétique. L’ « open data » se légitime par l’idéologie de l’ouverture. Le type de données mises à disposition importe peu : seule compte la réponse à une injonction à l’ouverture des données publiques.

B. Des imaginaires réinvestis dans l’impératif d’ouverture des données
1. L’ouverture des données : un impératif
Après avoir mis en avant une série de promesses, les promoteurs de l’open data diffusent et médiatisent un discours d’injonction à l’ouverture des données publiques devant se concrétiser dans l’ouverture locale de sites « open data ». S’appuyant sur des promesses de transparence et d’innovation, l’ « open data » devient alors une revendication. Suivre le sens de l’histoire

Un des éléments récurrents du débat en France autour de l’ « open data » procède de la perception d’un « retard français » en la matière. Ce discours trouve des origines anciennes. Par exemple, en 1996, l’association Admiroutes59 (Association pour la modernisation de l’administration par les autoroutes de l’information) clamait ainsi que « chaque acte administratif aura désormais son double numérique ce qui en multipliera l’influence et l’utilité potentielle. Ceux qui négligeront, ou ne saisiront

58

Naudet Séverin, op.cit diffusion,

59 Admiroutes-Manifeste, 14 septembre 1996 in « Données publiques  : accès, commercialisation », Problèmes politiques et sociaux, novembre 1996, no 773-774, p. 68.

33

pas en temps utile ces nouvelles opportunités, perdront toute possibilité d’action sur le monde extérieur. » Le manifeste d’Admiroutes fait pression sur les gouvernants en dénonçant un éventuel retard pris par la France : « Quel est le problème à résoudre ? Il tient au retard qu’ont pris les administrations européennes, notamment en France, qu’il s’agisse de celles de l’Etat ou des autres collectivités, face à la révolution numérique. »

Aujourd’hui, dans le contexte du développement du discours sur l’ « open data », la thématique du retard français resurgit. Un article de notre corpus issu d’un blog libéral illustre de manière quasi-caricaturale la perception de nombreux promoteurs de l’open data en France. Il dresse une frontière nette entre l’administration anglo-saxonne et l’administration française : « En France règne un État opaque et sourd. Au Royaume-Uni, il est transparent et à l'écoute de ses citoyens. Ce n'est pas un faux slogan, c'est une réalité, dont témoignent deux initiatives concrètes : - Unlocking innovation : data.gov.uk : les données publiques... mises à la disposition du public, afin qu'il puisse les réutiliser et "libérer l'innovation" - e-petitions : petitions.number10.gov.uk : au lieu de redouter la société civile par un fâcheux syndrome obsidional, le premier ministre britannique au contraire lui donne la parole, classe les pétitions par ordre de popularité, et répond aux pétitionnaires »60 Cet article reprend la dichotomie entre l’opacité et transparence, qui se décline en termes de rapport au citoyen entre surdité et écoute. Il met en avant, dans une rhétorique toujours métonymique, deux initiatives « concrètes » pour justifier la transparence de l’Etat britannique. Toussaint Roze, président de l’entreprise Genealogie.com, reprend l’idée du retard français pour inciter les gouvernants à entreprendre une mise à disposition plus vaste des données publiques : « La mission Etalab, menée par le gouvernement, la création d'un groupe de travail au sein du Conseil National du Numérique ou les initiatives portées par des collectivités sont des éléments positifs. Cela ne doit pas faire oublier le retard de la France en la matière par rapport aux Etats-Unis ou à d'autres pays européens comme l'Angleterre ou les

60 Libertas: Un Etat transparent et à l’écoute de ses citoyens, http://journallibertas.blogspot.com/2010/02/un-etat-transparent-et-lecoute-de-ses.html, consulté le 21 août 2011.

34

pays scandinaves. »

61 «

Elément positif », l’ouverture est opposée à l’obscurité qui

n’aurait plus lieu d’être à l’âge de « la société de l’information ».

Par ailleurs, les discours appelant à l’ « ouverture » des données publiques prétendent que leur mise à disposition toujours plus large s’inscrit dans « la marche de l’histoire » : ce mouvement revêtirait le sceau de l’inéluctable. Cette vision d’un sens de l’histoire allant vers la mise à disposition des informations se retrouve de nos jours dans les discours actuels sur l’open data. Un article du journal Nord Eclair62 publié à l’occasion de la Fête de l’Internet de Roubaix annonce dès le résumé de l’article la thématique de l’inéluctable : « Qu'en retenir ? [des débats lors la fête de l’Internet] Que la e-démocratie n'en est qu'à ses débuts mais qu'elle est en marche et qu'il sera difficile de l'arrêter. » Lorsqu’il répond à la question « La mairie doit-elle rendre publique sur Internet toutes ses données ? », Emmanuel Vandamme, directeur du pôle numérique de l'ESJ de Lille et président de l'association Nord Internet solidaire, exprime la vision prophétique des promoteurs de l’open data « Le sens de l'histoire, c'est l'ouverture, il s'agit d'un vrai gisement d'infos. »63

Autre exemple, le magazine Aquitaine Numérique

64

explique que les

collectivités locales qui n’entreprennent pas de démarche « open data » prennent le risque d’être distancées : « Un territoire engagé dans une démarche d’ouverture de ses données pourrait éviter aux entreprises de se faire doubler par d’autres startups ou grands groupes présents sur des territoires où capitaux-risqueurs, business angels et ouverture des données leurs permettent de déployer plus rapidement les services innovants de demain. » L’article va même jusqu’à évoquer une éventuelle « fracture » entre les territoires : « Que deviendront les territoires qui ne rentreront pas dans cette logique de libération ? Deviendraient-ils moins attractifs aux yeux des citoyens et des entreprises ? En tout cas, une fracture pourrait voir le jour entre les territoires qui libèrent leurs données et ceux qui freinent l’ouverture. » Le terme
Roze Toussaint, Avis d’expert  : OpenData  : un enjeu d’intérêt national par Toussaint Roze – Tribune eBusiness, http://www.journaldunet.com/ebusiness/expert/50026/opendata---un-enjeu-d-interetnational.shtml, consulté le 21 août 2011.
61

La e-démocratie roubaisienne est en marche - Nord Éclair, l’actualité quotidienne du Nord-Pas-deCalais, de la métropole lilloise à l’Artois, http://www.nordeclair.fr/Locales/Roubaix/2011/04/01/la-edemocratie-roubaisienne-est-en-marc.shtml, consulté le 9 avril 2011.
62

63 64

Ibid. Aquitaine Numérique, op.cit

35

« freiner l’ouverture » exprime l’idée que l’ « open data » suit le sens de l’histoire et qu’il se répandra inéluctablement. Philippe Breton explique qu’une des clés de lecture des discours s’inspirant de la pensée cybernétique s’articule autour du caractère inéluctable des changements qu’elle décrit : « l’avenir, nous dit-on serait inéluctable. Les autoroutes de données, comme modalité de restructuration en profondeur de la société, sont déjà là et rien n’empêchera leur progression. » 65

De surcroit à son caractère prétendument inéluctable, la promotion de l’ « open data » se mue en revendication. Lors d’une conférence TED à San Francisco, Tim Berners-Lee, co-fondateur du web, appelait ainsi le public à reprendre son slogan « Nous voulons des données brutes ! »
66

après deux tentatives

infructueuses. Demandant au public de reprendre son appel, Berners-Lee simule l’apparence d’une demande issue de l’ensemble de la société. L’injonction à la « libération des données publiques » apparaît dans de nombreux discours sur l’ « open data ». Par exemple, le magazine Aquitaine Numérique (voir annexe 1) met en couverture le message « Libérez les données publiques » illustré par un coffre-fort contenant une suite de 1 et de 0 censé représenter les données numériques.

Les réactions de l’association nantaise LiberTIC à l’annonce de Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes, de mettre à disposition des données publiques illustrent le caractère impératif de la revendication à l’ « open data ». A la suite de l’annonce, l’association publiait un billet de blog par un arc-en-ciel et se félicitait que la municipalité cède à ses revendications : « cette déclaration met fin à neuf mois de mobilisation de l’association libertic pour obtenir cet engagement et répond aux 200 signataires de la pétition en faveur de l’ouverture des données publiques sur Nantes. » 67 Le site d’actualité locale Maville.com estime que l’annonce de la municipalité de Nantes « résonne comme une victoire pour l’asso nantaise »68. En effet, le maire de Nantes affirme dans un communiqué de presse que sa décision a été influencée par une rencontre avec l’association : « cette annonce fait suite à
65

Breton Philippe, L’Utopie de la communication, p.120 Web | Video on TED.com,

66 « We want raw data » in Tim Berners-Lee on the next http://www.ted.com/talks/tim_berners_lee_on_the_next_web.html,

67 Nantes se lance dans l’opendata  ! , http://libertic.wordpress.com/2011/02/07/nantesselancedanslopendata/ 68 Nantes.maville.com Multimédia  : Nantes ouvre ses données publiques, http://www.nantes.maville.com/actu/actudet_-Multimedia-Nantes-ouvre-ses-donnees-publiques_loc1687142_actu.Htm, consulté le 10 février 2011.

36

une rencontre entre Jean-Marc Ayrault et LiberTIC, une des associations les

plus

actives en matière d’open data en France. »69 La symbiose entre le discours des gouvernants et celui des groupes de pression se manifeste dans la phrase qui clôture l’article de LiberTIC qui annonce « comme on ne s’en lasse pas, une seconde vidéo de Monsieur Ayrault désormais totalement investi par les vibrations de l’opendata à l’adresse [Lien vers une vidéo]. » Ainsi, après avoir annoncé qu’il cédait à la demande des promoteurs de l’ « open data », le maire de Nantes est décrit comme « saisi » par les « vibrations » des promesses de l’ « open data ».

Les discours sur l’ « open data » invoquent donc le « sens de l’histoire » pour légitimer la démarche d’injonction faite aux gouvernants. En retour, les gouvernants se revendiquent de l’ « open data » et réinvestissent les croyances dans les données publiques formulées par ses promoteurs.

2. Des croyances réinvesties dans les discours des gouvernants
Les gouvernants qui entrent dans une démarche d’ouverture de leurs données publiques répondent à l’injonction qui leur est adressée en ré-exploitant les promesses de l’open data pour en faire une politique publique accompagnée d’objectifs.

La croyance dans la « communauté » des développeurs apparaît comme un premier élément de la circulation des imaginaires de l’ « open data » vers les politiques publiques. Un appel d’offre émis par la mission Etalab invoque dès la présentation de ses missions une série de promesses issue du discours de promotion de l’ « open data »: « 1. Permettre la réutilisation des informations publiques la plus facile et la plus large possible ; 2. Encourager l’innovation par toute la communauté des développeurs ; 3. contribuer à renforcer la transparence de l’action de l’Etat. »70 La « communauté des développeurs » est invoquée de nouveau dans cet appel d’offre en tant qu’ « audience cible » du futur site data.gouv.fr : « La cible principale des activités de promotion et d’animation, objet du marché, vise les communautés
69

http://www.slideshare.net/libertic/communique-de-presse-nantes-opendata

70 « Prestations d’animation, « éditorialisation et promotion des outils d’Etalab », Cahier des clauses techniques particulières (CCTP n°11 036), Direction de l’Information Légale et Administrative (DILA) du Secrétariat général du Gouvernement, 2011.

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de développeurs au sens large (développeurs professionnels, entrepreneurs, SSII, développeurs particuliers et indépendants, etc.), designers, chercheurs et/ou statisticiens » Le qualificatif de « communauté » se manifeste dans la description fictionnelle d’une des rencontres entre les réutilisateurs de données dont le titulaire de l’appel d’offre sera en charge. Le document d’Etalab met en situation cette « communauté » en décrivant le cas d’une personne qui « dirige une jeune pousse de l’Internet spécialisée dans les applications géolocalisées pour smartphones » et recherche un jeu de données. A l’occasion d’un atelier de travail organisée par Etalab, la personne « rencontre les membres de la communauté de réutilisateurs qui partagent leurs solutions avec elle. »

Ce discours mobilise la figure du « concepteur-utilisateur » que décrit Serge Proulx 71 en reprenant les travaux d’Eric Von Hippel. Il évoque le « monde idéal » des communautés du « libre » où « tous les utilisateurs sont considérés techniquement compétents et peuvent donc agir simultanément en tant que concepteurs. » Le « concepteur-réutilisateur » se voit attribuer la compétence de créer des logiciels dès que le besoin s’en ressent : « l’utilisateur qui souhaite une nouvelle fonctionnalité de l'outil, n'a qu'à le produire, individuellement ou en s'alliant à une communauté de développeurs. »

A cela s’ajoute le fait que les gouvernants réinvestissent les croyances dans l’ouverture et la transparence pour les transposer dans des politiques publiques. Ainsi, Séverin Naudet explique que la démarche d’Etalab répond à l’injonction pour une ouverture plus large des données publiques : « Il faut assumer cette exigence de transparence et y répondre. » 72Son discours vante les vertus de la transparence qui « permet de faciliter la prise de risque des entrepreneurs » et « concourt à

responsabiliser l’ensemble de la société. » De la même manière, le communiqué de la mairie de Paris à l’occasion du lancement du site opendata.paris.fr annonce s’inscrire dans un « esprit de transparence et d'innovation ouverte »73.

S. Couture et S. Proulx (2008) « Les militants du code » in S. Proulx, S. Couture et J. Rueff, éds, L’action communautaire québécoise à l’ère numérique, Presses de l’Université du Québec, Québec, p. 13-35.
71 72

Naudet Séverin, op.cit. public,

73 Communiqué de presse  : La Mairie de Paris ouvre ses données au http://www.mairie4.paris.fr/mairie04/jsp/site/Portal.jsp?document_id=1451&portlet_id=1132

38

Le paratexte

74

des sites « open data » revendique la filiation avec le

mouvement « open data ». L’ensemble des sites de collectivités territoriales mettant à disposition des données publiques inscrit le terme « data » ou « open data » dès l’adresse : http://data.lacub.fr/ (Communauté urbaine de Bordeaux),

http://opendata.montpelliernumerique.fr/,http://opendata.paris.fr/, http://data.gouv.fr, http://www.data.rennes-metropole.fr/… D’autre part, le texte de description de « la démarche » (souvent disponible dans la section du même nom dans les sites) revendique le lien avec l’ « open data ». Ainsi, le site de Rennes Métropole revendique « une initiative pionnière en France » et décline trois bonnes raisons d’ouvrir les données publiques s’inspirant des discours de ses promoteurs. Une section « l’open data, c’est quoi ? » liste les types d’informations existant dans les services publics et explique que « ces données doivent pouvoir être mises à disposition et rendues facilement accessibles dans des formats exploitables pour permettre une réutilisation, un traitement, une analyse par les citoyens eux-mêmes. Il faut des données brutes c'est-à-dire sans retraitement. Il s'agit de "l'ouverture des données publiques" ou selon le terme anglo-saxon "Opendata" [cette dernière phrase figure en gras sur le site]. » Enfin, le site « data » de la Communauté Urbaine de Bordeaux revendique une démarche de transparence « En ouvrant ses données publiques, La Cub souhaite avant tout renforcer la transparence vis-à-vis des citoyens, dans une logique de participation démocratique. »75

Le site « open data » de la ville de Paris symbolise dès son logo la démarche de transparence, souvent présentée comme une « faculté de mise en lumière »76. Dans ce logo, la lettre P dans le mot Paris apparaît plus clairement comme si les données étaient une source de lumière, un projecteur qui éclaire les phénomènes pour les rendre visibles à la société.

Figure 6. Logo du site opendata.paris.fr

Nous faisons ici référence au concept de paratexte que Gérard Genette dans Seuils définit comme tout ce qui entoure et prolonge le texte sans être le texte proprement dit.
74 75 Réutilisation des données publiques | La CUB, http://www.lacub.fr/grands-projets/reutilisation-desdonnees-publiques

76

Libaert Thierry, op.cit, p.17.

39

Le registre de la métonymie apparaît une fois de plus dans les sites « open data » des collectivités territoriales. Les données servent alors à désigner le territoire de manière métaphorique.

Figure 7. Sur le site data.rennes-metropole.fr, l'accès libre aux données fait office d'accès libre à l'ensemble de la métropole

Figure 8. Le logo du site http://data.lacub.fr/ survalorise le terme d'open data et l’aspect expérimental de la démarche

Au terme de cette étude des discours des gouvernants, nous avons pu voir que les imaginaires et les promesses de l’ « open data » sont entièrement réinvestis par les politiques qui revendiquent le lien entre leurs politiques publiques et le discours d’accompagnement de l’ « open data. » Les gouvernants ont ainsi recours à des « gestes » censés symboliser la prise de conscience de la valeur des données publiques et l’ampleur des promesses de l’ « open data ». Comme l’explique Olivier Aim77, les démarches dites de transparence impliquent une stratégie d’image forte qui détermine l’action des acteurs : « la logique de la conscience prise va s’incarner dans des « gestes » métonymiques de l’engagement. Fondamentalement, le geste se présente comme une praxis connectée à une éthique ». Une déclaration en faveur de l’ « open data » aura valeur de « prise de conscience » et se concrétise par l’ouverture d’un site se revendiquant à l’ « open data ». Le tout étant lié à une éthique, celle de l’ouverture dont la valeur morale est forte.

CONCLUSION DU CHAPITRE

Finalement, l’étude des discours d’accompagnement de l’ « open data » voit figurer toutes les composantes du mode imaginaire d’existence des médias

77 Aim Olivier, « La transparence rendue visible. Communication et langages, mars 2006, no 147.

Médiations

informatiques

de

l’écriture. »,

40

informatisés que définit Yves Jeanneret 78 , une argumentation qui repose sur « les figures de la rhétorique qui procèdent du déplacement, les tropes : hyperbole (immatérialité), métaphore (toile), métonymie (intégration), etc. ». Les figures de la rhétorique sont parvenues à transformer la perception des données publiques dont nous avons pu voir que l’intérêt est ancien. Les imaginaires et les promesses sont prennent des formes nouvelles, à la manière du schéma de la « double naissance du cinéma » que décrivent André Gaudreault et Philippe Marion79 : « apparition d’un procédé technologique [données numériques] ; émergence d’un dispositif par l’établissement de procédures [données publiques numériques, « autoroutes de données »] ; avènement d’une institution médiatique [« open data »] »

Comme nous l’avons vu, les promesses et les imaginaires de l’ « open data » procèdent d’une circulation triviale entre les promoteurs du « mouvement », les discours médiatiques qui formulent une injonction à l’ « ouverture » des données et la réponse des gouvernants qui revendiquent une démarche d’ « open data » dans leurs politiques publiques. Tous convoquent l’idéologie de l’ouverture et parviennent à projeter l’image d’une société plus « transparente », plus « vertueuse » si les données étaient mises à disposition.

Les promoteurs de l’ « open data » ont pour trait commun d’être capable techniquement ou avoir un intérêt, commercial notamment, à réutiliser les données. Nous voyons ici apparaître une composante essentielle du discours lié aux médias informatisés, la prévalence du discours commercial. Comme Serge Proulx l’explique, « le discours social relié aux technologies de l’information apparaît maintenant monopolisé de plus en plus par les gens d’affaire et par les promoteurs commerciaux de l’industrie. » 80 Ces discours commerciaux déterminent des politiques publiques et pourraient, nous le verrons dans la troisième partie de ce mémoire, conduire à un « glissement de la prérogative politique ».

Les discours sur l’ « open data » réactivent les croyances dans les vertus de la technologie comme vecteur d’émancipation de la société. Ils imposent l’idée d’une
78 Yves Jeanneret, Y-a-t il vraiment des technologies de l’information ?, Presses Universitaires du Septentrion, 2007, p.144. 79 Gaudreault André, et Marion Philippe, « Un média naît toujours deux fois … », Sociétés et représentations, n° 9, 2000, p. 21-36. 80 Proulx Serge, « De l’utopie sociale à l’idéologie de la communication », CinémAction, n°63, mars 1992, p.22 in Breton Philippe, op.cit

41

« communauté » des chercheurs et des développeurs qui pourraient réutiliser les données libérées. Ainsi, une telle insistance dans le rôle des développeurs rappelle que les promesses de la « libération » des données publiques nécessitent le développement d’applications qui permettent de donner un sens aux données. De quels enjeux de pouvoir sont-elles porteuses ?

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II) Les applications : des médiations porteuses d’enjeux de pouvoir
Après avoir étudié les imaginaires et les promesses contenus dans les discours de promotion et de légitimation de la « libération des données publiques », nous allons analyser dans cette seconde partie les dispositifs qui « donnent du sens » aux données. La notion de dispositif nous semble essentielle à cette démarche, car dès sa définition, elle inclut l’idée que des enjeux de pouvoir sont encapsulés dans leur médiation. Yves Jeanneret explique ainsi que « la notion de dispositif porte en elle l’idée que l’outil de communication n’est pas neutre, à cet égard on peut l’opposer aux notions de « support » ou de « canal ». »81

L’étude des dispositifs procède d’une réflexion sur la nature des médiations qui interviennent dans l’ « open data ». A ce titre, Séverin Naudet démontre que les données en tant que telles n’ont que peu d’intérêt dans le cadre de la démarche « open data » : « c’est la réutilisation qui donne leur valeur aux données – ce qui importe ce n’est pas ce qu’elles sont, mais ce qu’on peut en faire ou surtout ce que les développeurs en font. » 82 Ces dispositifs jouent donc un rôle crucial dans la politique de mise à disposition des données publiques. La logique de l’usage que décrit Jacques Perriault83 dispose trois étapes dans la circulation des imaginaires des médias informatisés : « l’invention d’une nouvelle technique »-ici les données au format numérique et leur circulation facilitée par le réseau Internet- ; « la formulation d’un discours d’accompagnement » que nous avons étudié précédemment et enfin « l’imprégnation par les usages » qui « consiste à laisser faire par elles-mêmes des techniques qui ont été ainsi lourdement chargées de sens […] et permet le transfert vers ceux qui s’en servent des idéaux que ces machines incarnent initialement. » Ainsi, nous nous interrogeons ici sur cette troisième phase, celle de l’usage des dispositifs liés aux données « libérées » et la manière dont réapparaissent les figures du discours d’escorte de l’ « open data ». Notre attention sera portée sur les logiques de pouvoir contenus dans les dispositifs réutilisant des données publiques.
81 Commission Nationale Française pour l’Unesco, La Société de l’information : glossaire critique, La Documentation Française, 2005. 82

Naudet Séverin, op.cit.

83 Perriault Jacques, La logique de l’usage, Essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion, 1989.

43

Dans un premier temps, nous étudierons les dispositifs dits de visualisation de données en tant qu’ « architexte » 84 médiateur entre les données et l’utilisateur. Format récurrent dans les réutilisations de données publiques, la médiation de la carte informatisée sera analysée. Nous nous interrogerons sur le parcours prescripteur pour l’utilisateur en portant une attention particulière à la manière dont réapparaissent les données sous une forme graphique. Aussi, nous nous analyserons la manière dont l’institution qui a mis à disposition les données, est citée dans ces applications.

A. Quels enjeux de pouvoir dans la visualisation de données ?
1. La carte : associer le local et le global
Les discours sur l’ « open data » rappellent que les données nécessitent d’être mises en forme dans des applications pour avoir une valeur économique ou sociale. Les développeurs d’applications ont le plus fréquemment recours au dispositif de la carte informatisée pour mettre en forme les données. Ce recours quasi systématique a la carte répond à un enjeu de pouvoir : la carte informatisée met l’utilisateur dans une situation où le local (micro) et le global (macro) sont accessibles et mélangés.

Dans le cadre de cette étude, nous étudierons deux applications qui ont recours à des données publiques pour les rendre visible sous une forme localisée dans une carte. La première a été créée sur des fonds publics, il s’agit de la « carte du crime » de la police britannique (http://www.police.uk/). Le deuxième dispositif examiné réutilise les données publiées par la mairie de Paris : la carte « de quel bord est mon quartier ? » (http://mounirsimon.com/dequelbord/ ) Le choix d’applications ayant recours au format de la carte s’explique par l’omniprésence de ce format applicatif dans le cadre des réutilisations de données publiques. Ainsi, le compte

Nous faisons ici référence à la définition de l’architexte d’Emmanuël SOUCHIER et Yves JEANNERET in "Écriture numérique ou médias informatisés ?", Pour la Science, Dossier n°33, "Du signe à l'écriture", octobre-janvier 2002,: « (de arche, origine et commandement), les outils qui permettent l’existence de l’écrit à l’écran et qui, non contents de représenter la structure du texte, en commandent l’exécution et la réalisation. Autrement dit, le texte naît de l’architexte qui en balise l’écriture. »
84

Ces dispositifs sont ainsi porteurs d’enjeux de pouvoir puisque leur médiation contrôle le sens attribué aux données : « Situés au commencement et au commandement de l’acte d’écrire, les créateurs d’architexte détiennent un certain pouvoir sur la production du texte, partant sur celle du sens et de l’interprétation. »

44

Twitter @opendataparis85, présenté comme un « canal d'infos et d'échanges sur la politique Open Data de la Ville de Paris », a recensé uniquement des applications ayant recours à des cartographie des données dans sa veille sur les réutilisations des données parisiennes.

Globalement, ces applications ont pour trait commun de disposer au centre de la page une carte dont le fond et les fonctionnalités sont mis à disposition par Google Maps ou Open Street Map. Pour l’application « De quel bord est mon quartier », la carte est même le premier élément du parcours de l’utilisateur. La carte du crime en Angleterre et au Pays de Galles fait figure de premier élément de la navigation sur le site de la police britannique. L’utilisateur est ainsi invité, dès son arrivée sur le site, à indiquer le nom de sa ville de résidence ou son code postal. Cet élément du parcours utilisateur de ce site est essentiel ; ses concepteurs ont envisagé ici une démarche de « proximité »86 au lieu de présenter des informations sur l’institution. Les données sur le crime dans sa zone de résidence servent ainsi de « porte d’entrée » vers l’institution. Cette inscription dans le concept de « proximité » de ce site se retrouve de manière très visible dans la deuxième étape du parcours de navigation, après que l’utilisateur ait entré le nom de sa ville.

Figure 8. Page du site police.uk après que l'utilisateur ait indiqué sa commune de résidence (ici : Manchester)

85

http://twitter.com/#!/opendataparis

86 « Situation d'une chose qui est à faible distance d'une autre chose ou de quelqu'un, de deux ou plusieurs choses qui sont rapprochées » selon le TLF, la proximité est ici considérée comme un processus de communication qui valorise des éléments raccrochant à une dimension locale, géographiquement proches du destinataire.

45

Le site, à la manière des pages personnalisables comme Netvibes ou iGoogle, dispose des blocs indépendants sur deux colonnes. Sur la colonne de gauche, l’utilisateur peut voir les officiers de police en service dans son quartier ; la colonne de droite donne à voir les niveaux de criminalité dans son quartier ainsi que les actions que peuvent engager les citoyens pour les diminuer (réunions publiques, contacter la police, etc.). La carte du crime qui est proposée au visiteur présente des données brutes : on voit des chiffres du crime dans les différentes zones de la ville sans que le paratexte n’indique la période de relevé de ces chiffres ni ce qu’ils désignent. Des cercles de taille variable indiquent le rayon que désignent les données et disposent en ombre portée des « vagues » comme si le crime « irradiait » une zone. L’utilisateur se retrouve face à un chiffre de 615 pour le sud de Manchester sans savoir si cela désigne des crimes, des vols ou toutes formes de criminalité additionnées. Aussi, il n’est pas indiqué si les cercles délimitent des zones au peuplement ou à la surface similaires. fait face à un « geste » de transparence : l’application donne à voir les niveaux de criminalité sans permettre aucune forme de comparaison. De même, l’utilisateur est renvoyé vers une liste de noms d’officiers de police sans pouvoir identifier un référent pour sa situation. Deux imaginaires sont à l’œuvre ici : celui de la transparence et la proximité. Pour Thierry Libaert, ces concepts sont liés : « proximité et transparence sont deux concepts voisins qui participent d’une même tendance dans les processus de communication. La proximité accroît la visibilité, améliore les échanges et favorise la confiance. »

Quel est le rôle de la carte dans ce dispositif ? La carte n’est pas un élément essentiel du site ; elle met en avant des éléments chiffrés concernant la criminalité sans qu’ils ne soient contextualisés ni que le visiteur ne connaisse l’origine ou la nature des données. Pour accéder à une carte plus détaillée, le visiteur doit cliquer sur « mises à jour locales (street-level),tendances et niveau de criminalité ». A ce niveau, la carte occupe désormais la majeure partie de l’écran. Le site indique la période de prélèvement des données, en l’occurrence le mois précédent par défaut. Le choix du type de crime est proposé ; par-défaut, la carte affiche les niveaux « tous types de crimes confondus ». Les crimes lorsqu’ils sont nombreux dans une zone sont mis en forme dans des cercles indiquant la « densité » des crimes dans

46

cette aire. En zoomant, l’utilisateur voit des points symbolisant les crimes au niveau de sa rue sans que les détails sur le crime ne soient fournis.

Figure 9. Page "crime map" du site police.uk

Cette fonctionnalité de zoom valorisant la « granularité » 87 des données, le niveau le plus local, est au cœur des dispositifs de carte visualisant des données localisées. De la même manière, l’application « De quel bord est mon quartier ? » annonce au visiteur en haut du site « Droite ou de Gauche ? Découvrez de quel bord est votre quartier ! ». Le défilement nous mène à une carte Google Maps centrée sur Paris comprenant une multitude de points rouge et bleu dont le paratexte indique la nature : « Sur cette carte, chaque bureau de vote parisien est représenté par un petit panneau. Rouge, si la Gauche est majoritaire. Bleu, si la Droite est majoritaire. » Afin de répondre au contrat de lecture 88 annoncé par l’adresse et le titre de l’application - connaître le bord politique de son quartier, le visiteur doit avoir recours à la fonctionnalité de zoom de Google Maps et centrer le niveau de cadrage autour de son quartier. Pour les auteurs de l’application, ce type de carte informatique peut mener à une nouvelle forme de connaissance et de savoir « Voir pour mieux comprendre. La combinaison de données riches et complexes avec une visualisation sur une carte
87 « La notion de granularité définit la taille du plus petit élément, de la plus grande finesse d'un système. Quand on arrive au niveau de granularité d'un système, on ne peut plus découper l'information. » in Granularité - Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Granularit%C3%A9.

Nous faisons ici référence à la notion de contrat de lecture proposé par Eliseo Veron dans « Quand lire c'est faire : renonciation dans le discours de la presse écrite » in Sémiotique II, Paris, IREP, 1984. : « La relation entre l'énonciateur et le destinataire, qui est proposée dans et par le discours. Il faut donc bien distinguer, en amont, l'émetteur réel de l'énonciateur ; en aval, le récepteur réel du destinataire. Enonciateur et destinataire sont des entités discursives »
88

47

géographique permet une meilleure compréhension et diffusion de l'information. C'est dans cette optique que Mounir & Simon [l’agence de communication à l’origine de l’application] a voulu montrer la force que les solutions sur Internet pouvaient nous offrir. » Promotion des compétences de ses auteurs ou volonté d’une meilleure compréhension de l’information ? L’application n’explique pas clairement ses fins mais valorise le dispositif de la carte informatisée comme outil de compréhension et d’analyse.

A ce titre, un article d’OWNI revenant sur quelques applications marquantes réutilisant des données « ouvertes » rapporte cette croyance dans la carte. L’article affirme qu’une carte dynamique des mouvements de rames du métro londonien89 « donne à l’usager la possibilité de saisir le trafic global en temps réel et ainsi gérer ses trajets en fonction des ralentissements, accidents ou stations fermées. »90 L’idéal proposé est celui d’un utilisateur qui améliorera sa connaissance avec des applications qui « indique[nt] instantanément la position exacte » des phénomènes.

2. La donnée comme fait incontesté
Ainsi, quels peuvent être les enjeux de pouvoir dans ces visualisations de données sous forme cartographique ? Dominique Cardon explique que la circulation du local au global est une des caractéristiques principales du mouvement « open data »91. En permettant à l’utilisateur de visualiser des données au niveau local mais aussi macroscopique, ce dernier est mis dans une situation de puissance dans laquelle il a l’impression de disposer d’une vision globale des phénomènes, rendue possible par la visualisation de données. Pour Thomas Berns92, les premiers discours autour de la statistique reprenaient cet imaginaire de contrôle

Live train map for the http://traintimes.org.uk/map/tube/
89 90

London

Underground,

by

Matthew

Somerville,

91 Cardon Dominique, Zoomer ou dézoomer? Les enjeux politiques des données ouvertes, http://owni.fr/2011/02/21/zoomer-ou-dezoomer-les-enjeux-politiques-des-donnees-ouvertes/, consulté le 21 février 2011.

92 Berns Thomas, Gouverner sans gouverner  : Une archéologie politique de la statistique, 1ère éd., Presses Universitaires de France - PUF, 2009.

48

des phénomènes. En particulier, les discours des auteurs dits « monarchomaques » au XVIe siècle proposaient une nouvelle vision du gouvernement du prince. La souveraineté qu’ils proposent ne tiendrait pas uniquement au « monopole de la

contrainte physique légitime », attribut courant du pouvoir. Le prince, avec la statistique, doit disposer d’outils proposant un « point de vue dynamique » dans lequel « le détail singulier et le global doivent être saisis d’un seul et même mouvement » afin que « le plus grand empire puisse être géré comme la plus petite des maisons. »93

Instrument de pouvoir par excellence, la statistique selon Thomas Berns a fait l’objet d’un interdit religieux tant les croyances dans les enjeux de pouvoir en vigueur y sont forts. L’auteur rappelle ainsi l’interdit biblique du dénombrement chez David dans lequel le texte religieux explique « le dénombrement représente par excellence le savoir divin par sa capacité à saisir d’un seul mouvement le tout et le détail et à ouvrir ainsi sur la perspective d’une maitrise absolue. » 94La proximité avec les dispositifs de cartographie informatisée de données est saisissante. Avec ces dispositifs, l’utilisateur est projeté dans une situation de pouvoir où il lui est promis de saisir les phénomènes dans leur niveau de granularité le plus bas comme le plus élevé. Vraisemblablement, c’est l’apparence du pouvoir qui est encapsulée dans ces dispositifs qui saisissent les différents niveaux d’action des gouvernants. Néanmoins, aucun de ces dispositifs ne questionne la captation des données ni la pertinence de leur mise en relation.

En effet, la question de la captation des données n’est jamais évoquée dans les débats sur l’ « open data ». Les discours escamotent la question de la captation des données ; on rejoint ici la définition de la donnée comme « ce qui est connu et admis. » Séverin Naudet affirme ainsi que « l’ouverture des données produites par les services publics mettra en lumière le travail des administrations. […] Alors, les choix de tous se fondent non plus sur des positions idéologiques a priori, mais sur des analyses informées et nourries de chiffres objectifs. » Une métaphore de la lumière est mise en avant pour décrire les données et leur impact sur la société. Les données sont ainsi perçues comme synonymes de faits. Le sous-titre du blog sur les données du Guardian illustre cette perception : « les faits sont sacrés »95.
93 94 95

ibid ibid, p. 117-119 http://www.guardian.co.uk/data

49

Figure 10. Slogan du site Guardian data (http://www.guardian.co.uk/data) "Facts are sacred"

Ce faisant, les discours sur l’ « open data » entretiennent une confusion entre les faits et leur représentation ce qui apparaît de manière prégnante dans les dispositifs rendant sous forme graphique les données. A titre d’exemple, aucune section du site police.uk ne détaille le processus de collecte des données sur la criminalité. Pourtant, ces données sont particulièrement sensibles. Elles impactent la perception d’un quartier par ses habitants et le reste de la population. Boris Baude, dans son étude de l’application de cartographie du crime à Londres, explique que ces données sont localisées de manière approximative pour respecter l’anonymat des victimes96. De même, les cartes de crime définissent les postes de police comme des zones à très forte criminalité car des officiers ne spécifient pas la localisation du crime et remplissent le champ par la localisation du poste. Les travaux du sociologue Laurent Mucchielli
97

sur la médiatisation de la violence précisent le décalage

inhérent entre réalité et sa représentation, notamment pour un objet si complexe dans sa captation que la criminalité. Pour le sociologue, les données chiffrées sur la criminalité représentent autant la réalité des activités criminelles que celles de l’activité policière et des évolutions politiques dont elle dépend : « on a constaté parfois que, lorsqu’un ministre d’un nouveau gouvernement prenait l’engagement de faire baisser l’insécurité, les chiffres publiés au début de l’année suivante enregistraient miraculeusement la baisse espérée. En réalité, […], les chiffres de la police sont fondamentalement les résultats de son activité. […] Que changent les priorités répressives de la police, que s’accroissent ses effectifs, qu’interviennent des consignes strictes du ministre et les statistiques de fin d’année indiqueront des évolutions qui n’ont pas de rapport avec l’évolution de la délinquance. »
Boris Beaude • Crime Mapping , ou le réductionnisme http://www.espacestemps.net/document7733.html, consulté le 14 juillet 2011.
96

bien

intentionné.,

97 Mucchielli Laurent, Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2002.

50

De fait, le cas des données de la criminalité nous montre à quel point le processus de captation des données procède d’une « boîte noire » 98 . Alain Desrosières explique que cette boîte noire n’est quasiment jamais questionnée : « une fois la quantification effectuée, les hésitations, les négociations et les traductions impliquées par le passage d'un monde de mots à un monde de nombres disparaissent, par un effet de cliquet. On ne revient éventuellement en arrière qu'en cas de contestation. » 99 Ainsi, en omettant les conditions de production des données, les dispositifs issus des données publics prennent part à ce que Boris Baude qualifie de « réductionnisme »100 : la confusion entre la représentation de la carte et la réalité.

La confusion entre la représentation et le fait engendre des effets dans la relation entre gouvernants et gouvernés. Dans la lignée des travaux de Bruno Latour101, les données établissent des faits (« matters of fact ») et modifient l’agenda politique (« matters of concern »). Elles établissent des faits car elles sont perçues comme une représentation exacte de la réalité des phénomènes. D’autre part, les données elles soulèvent des préoccupations auxquelles le politique doit répondre.

Les préoccupations politiques provoquées par ces dispositifs pourraient ne correspondre à aucune réalité sociale. En effet, les dispositifs mis en œuvre dans l’ « open data » ont fréquemment recours à des croisements de données qui n’ont pas été conçues selon le même référentiel. Philippe Breton, s’appuyant sur les travaux de Lucien Sfez dans Critique de la communication, annonce que la confusion entre le « fait réel » et sa représentation risque à terme d’enfermer l’homme dans un « labyrinthe sans issue de représentations qui ne renvoient plus qu’à elles-mêmes. » 102En confondant le fait et sa représentation, les pratiques de réutilisation de données reproduisent la croyance antique dans le cratylisme décrite

98 Par boite noire, nous entendons « un fait bien établi ou un objet non problématique » in Latour Bruno, La science en action  : Introduction à la sociologie des sciences, Nouvelle éd., Editions La Découverte, 2005. 99 Desrosières A., "Pour une politique des outils du savoir : le cas de la statistique", communication à la conférence "Politics and Knowledge: Democratizing Knowledge in Times of the Expert", Université de Bergen, 21-22 juin 2004. 100

Baude Boris, op.cit.

101 Latour Bruno, Reassembling the Social: An Introduction to Actor-Network-Theory, Oxford University Press, USA, 2007. 102

Breton Philippe, op.cit., p.138.

51

dans le Cratyle de Platon, selon laquelle « le mot ou le signe est la chose même qu’il désigne. »103

Ainsi, les applications réutilisant des données publiques procèdent d’enjeux de pouvoir certains. La carte informatisée donne l’apparence des attributs du pouvoir en associant le niveau le plus local à une vue plus générale des phénomènes que le dispositif prétend représenter. Au cœur de ces dispositifs, le processus de captation des données n’est pas questionné si bien que les applications créent des représentations potentiellement sans rapport avec la réalité.

B. Paraître à travers les données
1. Le palimpseste : la superposition des médiations
Le mode d’existence de la transparence réside dans la médiation des dispositifs qui donnent une visibilité aux données « libérées ». Ainsi, un des enjeux pour les collectivités qui procèdent à l’ouverture de leurs données est de transparaître au sens littéral (ie « paraître à travers ») dans les applications créées à la suite de la « libération » des données.

Nous étudions ici le dispositif de mise à disposition des données, notamment à travers l’interface de programmation, Une API qualifiée à aussi d’API (Application informatiques

Programming

Interface).

permet

deux

systèmes

indépendants d’échanger des données et, à la manière d’un mode d’emploi, établit les règles de l’échange. Les API existent pour les données publiques tout comme pour les applications de cartographie évoquées précédemment comme Google Maps ou Open Street Map. Les applications telles que « De quel bord est mon quartier ? » ou la carte du crime ont ainsi recours au dispositif de l’API pour utiliser l’architexte de la carte informatique.

Les applications utilisant des données publiques procèdent de la superposition de plusieurs couches informationnelles dans un même espace. Ainsi, la carte du crime étudiée précédemment mobilise à la fois l’interface de programmation de
103 Emmanuël Souchier, « Internet: naissance d’une écriture divinatoire? », Communication et langages, 2008, vol. 158, pp. 93–106.

52

Google Maps et celle des données publiques qui servent à la mise en forme graphique de la carte.

Quels enjeux de pouvoir identifier dans la superposition de ces médiations ? Nous faisons référence au concept de « méta-médiation » que propose Olivier Aim104 dans son étude des sites « portail » sur le développement durable et les logiques de visibilité en œuvre dans les sites se revendiquant de la transparence. Selon lui, la « méta-médiation » procède sémiotiquement de l’incorporation d’un site médié dans le cadre d’un site passeur qui revendique de neutraliser le débat. Il apparaît que l’ « open data » vise à procéder à une « infra-médiation » du secteur public dans les pratiques de représentations de la réalité. Les applications ayant recours aux données publiques et à l’architexte de la carte informatisée superposent les médiations dans un seul espace.

Prenons l’exemple de l’application « De quel bord est mon quartier ? », trois instances auctoriales sont ici à l’œuvre : l’agence Mounir & Simon qui a réalisé l’application, Google qui fournit l’ « architexte » de la Google Maps et la ville de Paris qui met à disposition des données. Chacune des trois instances apparaît dans le cadre de la page qui les superpose et met en œuvre une stratégie de visibilité. L’agence de communication valorise son aspect innovant à travers l’application, le paratexte insiste sur le côté expérimental du projet : « Notre méthode : l'innovation from scratch. Ce que vous voyez n'est pas le projet final, il s'agit du résultat d'un hackathon personnel, c'est à dire d'un premier jet technologique codé dans un temps très court (quelques heures) et qui relève un défi technique. » D’autre part, les données de la ville de Paris sont citées et rendues visibles dans l’espace de la carte : « cette carte interactive s'appuie sur les données ouvertes mises à disposition par la Ville de Paris, dans le cadre du projet Open Data. » Enfin, Google apparaît dans les usages de la cartographie, affiche son logo et en tire des profits financiers 105 . Finalement, les applications « open data » se caractérisent par leur aspect intertextuel 106 qui permet la superposition des médiations et in fine nourrit les stratégies de visibilité de multiples acteurs qui paraissent à travers les usages des données.
104 105

Aim Olivier, op.cit. destination des entreprises :

Google Maps a lancé un service dit « premier » à http://www.google.com/intl/fr_ALL/enterprise/earthmaps/maps.html
106

Selon Gerard Genette, l’intertextualité se définit par « la relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes » in Genette Gérard, Palimpsestes, Seuil, 1992, 573 p.

53

Les acteurs voient donc dans l’ « open data » une opportunité en termes d’image et de visibilité, du fait de possibilité d’ « infra-médiation » dans les usages des dispositifs. Cette stratégie de visibilité repose sur le concept d’énonciation éditoriale proposé par Emmanuël Souchier qui « renvoie à l’élaboration plurielle de l’objet textuel : énonciation polyphonique produite ou proférée par toute instance susceptible d’intervenir dans la conception, la réalisation ou la production du livre ou de tout support ou dispositif associant texte, image et son, qu’il s’agisse de la presse ou des écrans informatiques par exemple. »
107

. En identifiant la dimension

intertextuelle et polyphonique des dispositifs ayant recourt à des données publiques, nous pouvons identifier un des modes d’existence de la transparence qui se rapproche de l’acception artistique du concept. En effet, en peinture, percevoir une transparence dans une œuvre indique un ordonnancement permettant de « distinguer simultanément plusieurs couches spatiales »
108

. Les visualisations et

représentations cartographiques de données procèdent d’une disposition similaire en superposant les instances auctoriales ou architextuelles.

Ainsi, la « libération » des données publiques apparaît opportune pour chacun des acteurs mobilisés. Avec elle, le secteur public tout comme les applications qui réutilisent des données et les concepteurs des dispositifs qu’elles mobilisent y trouvent un retour sur investissement en termes d’image par leur « infra-médiation » dans les usages.

2. Encourager à la réutilisation des données
La stratégie de visibilité des acteurs est d’autant plus primordiale pour les institutions qui entreprennent une démarche de mise à disposition de données. En effet, en mettant à disposition des données, elles espèrent aller au delà de la valorisation d’une démarche de transparence et d’ouverture pour s’ « infra-médier » dans les usages.

Les collectivités territoriales entreprennent alors des actions de promotion de la démarche. Les concours d’applications ou hackathon109 sont fréquemment initiés
107 SOUCHIER, Emmanuël, " L'image du texte, pour une théorie de l'énonciation éditoriale ", Les cahiers de médiologie, nº6, p. 137-145. 108 109

Libaert Thierry, Mélange de hack - manipulation ou bricolage d’un système informatique – et marathon

54

par les collectivités à la suite de la mise à disposition de leurs données. La ville de Rennes a ainsi entrepris un concours d’applications après la mise à disposition de données publiques. L’initiative est présentée comme visant à « susciter la création, pour et par les habitants eux-mêmes, d'une grande diversité de services et d'usages pour valoriser les données publiques locales et rendre plus accessible les services publics de Rennes Métropole. »110Le concours était doté de six prix dont le montant total portait à 50 000 €. En incitant fortement à la réutilisation des données, les collectivités mettent en œuvre une stratégie d’infra-médiation dans les usages.

En organisant un concours de réutilisation des données, la ville de Rennes souhaite encourager à la réappropriation des données afin de répondre à plusieurs objectifs. D’abord, les applications font office de vitrine de la démarche d’ « ouverture » et légitiment la politique de mise à disposition de données. Ainsi, le site « open data » de la ville de Rennes décline une page « vos applications »111 qui recense les applications réutilisant les données publiques rennaises.

L’infra-médiation dans les applications apparaît encore plus clairement sur le site Paris Apps (http://parisapps.paris.fr/). En plus des applications réutilisant des données publiques, Paris Apps recense l’ensemble des applications sur terminaux mobiles donnant accès à des informations sur la ville de Paris. Néanmoins, le site Paris Apps annonce être « jumelé avec Paris Data » et explique que « cette double initiative correspond à la volonté d’organiser autour des données parisiennes la rencontre entre les attentes de services de la part des internautes parisiens et les propositions d’applications des développeurs et autres éditeurs de contenus. »
112 .Pour

donner à voir son rôle médiateur entre le public et les fournisseurs de

services, la ville de Paris a ainsi créé un label « Paris Apps » qui propose « une sélection (la plus impartiale possible) des applis "Paris" qui correspondent le mieux à vos attentes ».

Le label Paris Apps est conçu comme une appellation s’apposant aux applications mobiles, attestant de l’approbation de la collectivité pour une application.
Le concours - Rennes métropole en acces libre, http://www.data.rennes-metropole.fr/le-concours/, http://www.data.rennes-metropole.fr/vos-applications/

110 111

112 Notre démarche | parisapps.paris.fr, http://parisapps.paris.fr/content/notre-d%C3%A9marche, consulté le 4 septembre 2011.

55

Figure 11. La démarche "open data" de la ville de Paris est une opportunité pour la municipalité de labelliser les applications mobile et ainsi faire valoir une nouvelle forme de "service public" dont les développeurs seraient créateurs

Ainsi, en encourageant et approuvant les usages et réutilisations des données dans des applications mobiles, les municipalités détournent les développeurs de leur statut d’acteur privé pour en faire des créateurs de « service public ». Xavier Crouan, directeur de l’Information et de l’innovation numérique de la Ville de Rennes et Rennes Métropole, explique la démarche « open data » par le développement des applications mobiles : « On ouvre nos données car on considère que l’usage de l’Internet mobile va exploser, dans les mois et les années à venir et devenir un usage majoritaire. »
113

Prenant acte du développement des usages sur les terminaux

mobiles, il indique la volonté de la collectivité territoriale d’apparaître dans les usages : « nous avons des données qui servent les services pour eux-mêmes et qui sont rarement diffusées. Pour créer des services, il faut libérer les données, ce que nous ferons dès le 1er octobre 2010 dans le cadre du lancement du concours « Rennes Métropole en accès libre ». 114» Xavier Crouan présente ici le citoyen comme un créateur de service public, dans une période de restriction budgétaire des institutions publiques : « [l’habitant] se donne la capacité de créer du service public. En ouvrant les données, on crée des applications que n’auraient jamais pu créer les institutions faute de moyens, de temps et de capacité. »115 Xavier Crouan annonce qu’en mettant à disposition des données, la ville de Rennes donne les moyens de créer des « services innovants » qui rejailliront sur l’image des gouvernants qui ont rendu ces applications possibles. Les développeurs et leurs applications servent alors de « faire-valoir » à la politique « open data » de la municipalité comme l’illustre une affiche de promotion du concours d’application :

113 « Rennes croit en la capacité créative des citoyens grâce à la libération des données » | InnovCity, http://www.innovcity.fr/2010/09/29/%c2%ab%c2%a0rennes-croit-en-la-capacite-creative-des-citoyensgrace-a-la-liberation-des-donnees%c2%a0%c2%bb/1/,. 114 115

Ibid. Ibid.

56

Figure 12. Affiche de présentation du concours d'applications "open data" de la ville de Rennes116

Ici, les données émanent dans l’espace de la ville et peuvent être « saisies » par chacun, afin de créer de la valeur à travers des applications. Il est intéressant de voir que les données semblent jaillir d’un bâtiment public, en l’occurrence le Palais du Commerce sur la place de la République à Rennes, symbolisant ainsi la démarche d’ouverture des collectivités locales. Ces dernières rendent alors possible cette « chasse » aux applications réutilisant des données. Une autre illustration fait figurer les applications par l’intermédiaire de leur icône dans les interfaces tactiles des terminaux mobiles en transparence, devant le bâtiment public, rendant compte de manière symbolique de l’infra-médiation de la collectivité dans les usages.

116

Affiche du concours d’applications de Rennes métropole, http://www.hyperbol.net/stock/data.jpg

57

Figure 13. Illustration des applications réutilisant les données de Rennes Métropole117

En plus d’être présentés comme le vecteur de création d’une nouvelle forme de service public sur les terminaux mobiles, les concours d’applications sont perçus comme créateur de valeurs. Les discours mettent en avant des chiffres du succès de ces concours pour légitimer les politiques « open data ». Répondant à la question d’un journaliste sur les « externalités positives » de la « libération des données », Xavier Crouan tente une estimation de l’échelle de valeurs émanant des données publiques de Rennes et de leur réutilisation : « J’ai en tête les concours qui ont déjà été lancés, notamment celui de Londres. Le dispositif de Londres fut de 250 données libérées, avec un concours doté £ 40 000 : 450 applications ont été développées. Le prix moyen d’une application est de 10/15/30 000 euros et vous pouvez ainsi estimer le retour sur investissement pour une collectivité. 118 » Ce discours procède d’une habile confusion entre le coût et la valeur des applications. Si le coût d’une application peut en effet s’estimer en dizaines de milliers d’euros, sa valeur dépend de l’usage qui en est fait et des possibilités de retour sur investissement pour les développeurs. Cette confusion est reprise par Séverin Naudet lorsqu’il évoque l’exemple fréquemment cité du concours d’applications de Washington : « A Washington D.C., la mise à disposition en 2008 de quelques données publiques dans le cadre d'un concours d'applications a entraîné la création d'une cinquantaine de services pratiques à destination du grand public. Ces services et applications ont été

117 118

http://data.keolis-rennes.com/uploads/pics/votez_01.jpg Ibid.

58

développés par des entreprises privées qui ont investi 2 à 3 millions de dollars. L'ouverture des données contribue à créer de la richesse et de l'emploi »119

Enfin, les incitations à la réutilisation des données servent à justifier la nécessité de la mise à disposition de données publiques. Le site de mise à disposition des données publiques de Rennes Métropole valorise les réutilisations faites des données.

Figure 14. En tête du site http://www.data.rennes-metropole.fr/

Les 43 participants au concours d’applications figurent dès l’en-tête du site et semblent justifier la démarche. Il est aussi indiqué le nombre total « d’appels aux API » sans que soit défini ce qu’est un « appel de l’API » ni ce qui est compté comme un « appel de l’API ». Chaque « appel de l’API » compte-t-il l’usage par un utilisateur d’une application réutilisant les données ? Ou la somme des mises à jour des données par les applications tierces ? Cette information n’est indiquée nulle part dans le site. Les chiffres dans l’entête du site ont pour but d’indiquer l’ampleur de la réutilisation des données par la société à travers les applications que le concours aura fait émerger. Le concours d’applications ne sert donc pas uniquement à créer de nouveaux usages mais aussi à légitimer la démarche.

De même, la Banque mondiale, à l’occasion de l’anniversaire de la mise à disposition de données, a valorisé les usages des données afin de justifier la pertinence de sa démarche : « la fourniture d’un accès gratuit et facile aux bases de données a eu un impact immédiat et durable sur l’utilisation des données : depuis sa mise en ligne, en avril 2010, le site web de données de la Banque mondiale a enregistré plus de 20 millions de pages consultées et son nombre de visiteurs a plus que triplé. » 120Nous faisons face ici à ce que Jacques Perriault qualifie de logique de l’usage dans laquelle « chaque micro-usage d’une machine à communiquer provoque un partage implicite des valeurs dont elle est porteuse. » En

119 « Data.gouv.fr sera un guichet unique d’accès aux données publiques » - Journal du Net e-Business, http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/severin-naudet-severin-naudet-etalab.shtml, consulté le 2 septembre 2011.

120 Libre accès aux données  : un an déjà | http://donnees.banquemondiale.org/actualites/libre_acces, consulté le 8 septembre 2011.

Données,

59

encourageant à la réutilisation des données par le développement d’applications, les collectivités territoriales transforment chaque usage en une justification de la démarche.

CONCLUSION DU CHAPITRE

En définitive, le discours d’escorte de l’ « open data » se retranscrit dans les applications réutilisant les données. Ces dispositifs invoquent implicitement une logique de pouvoir en donnant la possibilité de saisir les phénomènes sociaux dans leur dimension locale comme macroscopique à travers les données et l’architexte de la carte informatisée. Les promoteurs de l’ « open data » tout comme les développeurs d’applications, formulent la promesse que les dispositifs pourront potentiellement accroître le pouvoir des citoyens par l’accès à des données. Les données y sont conçues dans leur sens littéral comme un fait incontesté. En disposant les données sous forme visuelle, les applications retirent toute trace du processus de captation des données. Ce faisant, ces applications interviennent dans la relation entre gouvernants et gouvernés car elles établissent des faits structurant les conceptions admises de l’état de la société. Les applications suscitent des considérations nouvelles dans l’agenda politique auxquelles les gouvernants doivent répondre par leurs politiques publiques.

Pour les institutions publiques, la « libération des données publiques » n’est pas uniquement une opportunité pour afficher son engagement pour la transparence et l’innovation. En libérant des données, les gouvernants incitent à leur réutilisation. L’objectif pour les institutions publiques est d’apparaître dans les dispositifs et les usages en exploitant les possibilité d’infra-médiation offertes par les données. Ainsi, l’ « open data » procède avant tout d’une logique d’image au lieu d’une reconfiguration des pouvoirs.

Enfin, le discours sur les données publiques revêt la promesse d’un renouvellement du savoir et du pouvoir par l’accès aux données. L’ « ouverture des données publiques » peut-elle décloisonner le savoir et le pouvoir ?

60

III)

L’ouverture pour renouveler le savoir et le pouvoir ?
Au cours des deux premières parties de ce mémoire, nous avons abordé les

promesses et les imaginaires convoqués par l’ « open data », que ce soit dans les discours ou dans les dispositifs réutilisant des données publiques. En plus de convoquer les imaginaires de la transparence et de l’innovation, « l’ouverture » inscrit sa dimension idéologique de manière triviale dans les discours. Les discours sur les médias informatisés envisagent les données comme le vecteur d’une ouverture des savoirs et des pouvoirs.

Nous allons aborder ici les deux mouvements auxquels l’ « open data » est couramment raccroché : l’open knowledge et l’open government. L’open knowledge – connaissance ouverte ou libre – promet une meilleure diffusion des connaissances et des savoirs par leur ouverture. Son principal promoteur, l’Open Knowledge Fondation, a défini onze critères qui qualifient une œuvre libre relevant à la fois du prix, du format et de la licence du document numérique121. L’open government reprend l’idéologie de l’ouverture en l’appliquant à l’Etat et aux institutions publiques. Ces deux discours trouvent pour matrice commune le logiciel libre (open source) qui proclame que l’ouverture du code informatique et des formats serait source d’une plus grande inventivité.

Ces imaginaires sont à l’œuvre dans l’ « open data » qui se situe à la frontière entre ces deux mouvements. Les données sont vues comme le fondement de tout savoir. Le savoir est alors conçu de manière quantitative : plus la quantité de données « ouvertes » est grande, plus la connaissance de la société sera accrue. D’autre part, les discours sur l’ « open data » estiment que la mise à disposition de l’outil statistique sera le vecteur d’une meilleure connaissance de la société par chacun de ses membres et qu’in fine, la mise à disposition des données rendrait possible l’avènement d’une « cité radieuse ». 122

121

http://www.opendefinition.org/okd/francais/

122 Libération des données publiques  : faits, enjeux et perspectives par Xavier Crouan - Blog du modérateur, http://moderateur.blog.regionsjob.com/index.php/post/Liberation-des-donneespubliques-faits-enjeux-et-perspectives-par-Xavier-Crouan, consulté le 10 février 2011.

61

A. Une nouvelle conception du savoir ?
1. Les données vues comme fondement du savoir
Le mouvement « open data » s’inscrit dans la croyance en une société de l’information dans laquelle les données seraient au fondement de tout savoir. Le mouvement est perçu comme une nouvelle étape dans la connaissance. Les données deviennent le fondement de tout savoir. Un phénomène s’inscrit dans le dans le réel que si des données permettant de le représenter.

Un des objets triviaux de la « société de l’information » est la représentation sous forme pyramidale de la connaissance. Ce modèle est issu des théories du knowledge management et a émergé dans les années 70 123.

Figure 15. Schéma "Data, information, knowledge, widsdom" publié sur le blog "Information is beautiful"124

L’article « DIKW » (Data, Information, Knowledge, Wisdom) de l’encyclopédie Wikipédia (http://en.wikipedia.org/wiki/DIKW) retrace l’apparition de ce schéma dans le développement des théories autour du knowledge management dans un article de 1974 dans la Public Administration Review "Knowledge Management: A New Concern for Public Administration". Cette date coincide avec la période de développement du discours autour de l’émergence d’une « société de l’information » (voir Breton Philippe, « La "société de la connaissance : généalogie d'une double réduction » ,. Education et sociétés, 2005/1 no 15, p. 45-57)
123

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Ce schéma de hiérarchie de la compréhension visuelle met en rapport deux éléments : la pyramide de la connaissance avec la hiérarchie datainformation-knowledge-wisdom et son application à la mise en forme visuelle de l’information (côté droit). Le modèle de hiérarchisation du savoir apparaît comme admis pour l’auteur alors que celui de la hiérarchie des représentations visuelles est présenté comme expérimental, en témoignent les nombreux points d’interrogation et la version 0.1 en bas du document. Il montre ainsi comment ce schéma qui place les données au fondement de toute connaissance est désormais incontesté. Les données sont conçues comme des chiffres ou des mots épars, sans relation entre eux125. A chaque étape vers la sagesse, le concepteur de ce schéma fait figurer une vision déterministe en associant la progression de la connaissance à un type d’élément passant du mot à la phrase puis au paragraphe et au livre, du chiffre à l’équation et à l’école de pensée. Selon cette conception, la progression de la connaissance se lie au format dans lequel les informations sont structurées. D’autre part, ce document souligne que la transition de la donnée à l’information procède de la liaison des éléments d’information entre eux. Le discours autour du web sémantique procède de la même hiérarchisation. Pour ses promoteurs, les données doivent avant tout être liées entre elles pour prendre leur sens. Les imaginaires du web sémantique sont alors mobilisés. Séverin Naudet affirme ainsi que « l’ouverture des données publiques, et leur entrée dans les technologies sémantiques et le graphe de données liées, favorisent l’émergence de l’Internet de demain. Les algorithmes et leurs applications jouent un rôle central dans la société de l’information, et dans le développement de l’économie numérique. »126

Dans le cadre des discours sur l’ « open data », non seulement les données sont conçues comme le fondement de la connaissance mais leur « ouverture » serait le vecteur d’une nouvelle forme de connaissance et d’information. En somme, en ouvrant les données, des corrélations jusqu’alors impossibles pourraient être réalisées et décupler les connaissances. Xavier Crouan explique que l’un des objectifs de

124 Data, Information, Knowledge, information-knowledge-wisdom/

Wisdom?,

http://www.informationisbeautiful.net/2010/data-

125 L’auteur emploie le terme anglais « discrete » qui désigne des éléments « individuellement séparés et distincts » selon l’Oxford American Dictionnary. 126

Naudet Séverin, op.cit.

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l’ « open data » est de « créer un nouveau savoir »127, citant l’exemple de la carte du choléra à Londres au XIXème siècle : « par exemple John Snow, au XIXème siècle, permit à la ville de Londres d'éviter les épidémies de choléra en trouvant une corrélation entre les points d'eau et les malades, en les plaçant sur une carte de la ville - la géolocalisation avant l'heure, en quelque sorte ! » Pareillement, Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing), affirme qu’un des « trois moteurs principaux au mouvement Open data » réside dans l’ « amélioration de la connaissance »128 qui émanerait de l’accès aux données. La nouvelle forme de savoir que promeuvent les partisans de l’ « open data » procède du croisement des données dans le but de faire émerger des corrélations.

Les pratiques de réutilisation de données donnant naissance à des corrélations procèdent à bien des égards à la « pratique divinatoire » des cartographes du web qu’Emmanuël Souchier met en relation avec les premières pratiques d’écriture chez les sumériens et les chinois129. Il souligne que, tout comme les ingénieurs-cartographes à Sumer et les devins de la Chine ancienne, « le cartographe produit des artefacts visuels, observe des correspondances à l’écran, les trie, les hiérarchise, établit des relations, et cela par le truchement d’outils logicostatistiques qui permirent l’éclosion de systèmes d’écriture qui créent les signes même qu’il va ensuite observer. » De la même manière, les dispositifs réutilisant des données publiques procèdent d’une « technologie intellectuelle » qui « déploient la même perspective analogique entre le monde des signes qu’ils contribuent à faire exister et le monde des hommes dans lequel ils s’inscrivent. » Le développeur d’applications, en « donnant du sens » aux données, exécute les mêmes opérations que le cartographe : il rassemble, concatène et compare les ensembles statistiques qui fondent sa prétention à « dire le monde » à travers les signes.

Ainsi, en assimilant les données à l’origine de toute connaissance, les discours sur l’ « open data » voient leur injonction auprès des détenteurs de données renforcée par une conception quantitative de l’information. Pour ces discours, plus les données seront accessibles, plus nos connaissances des phénomènes vont s’accroître.
127 Libération des données publiques  : faits, enjeux et perspectives par Xavier Crouan - Blog du modérateur, op.cit.

129

Emmanuël Souchier, « Internet: naissance d’une écriture divinatoire? », op.cit.

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2. Plus de données pour plus de connaissance
Les appels à la libération des données publiques considèrent que

l’ « ouverture » d’un nombre toujours plus de grand de données est un objectif. Cela se manifeste sur les sites « open data » qui survalorisent la quantité de données présentes sans en indiquer la nature. Comme nous l’avons vu précédemment, l’entête du site « open data » de Rennes Métropole valorise le nombre de jeux de données mises à disposition sans indiquer leur nature. De la même manière, le site « open data » du gouvernement fédéral des Etats-Unis valorise dès la une du site le nombre de données « libérées » sans en indiquer la nature. Le visiteur du site doit alors déduire qu’en un an data.gov est passé de 47 bases de données hébergées à 272 677.

Figure 16. Une du site "data.gov" à l'occasion du premier anniversaire de son lancement

De même, le site Openly Local qui recense les données sur les actions des conseils municipaux de 160 municipalités au Royaume Uni met en avant la profusion de données. Openly Local a pris le parti d’agréger les dépenses des collectivités répertoriées sur le site dans un tableau de bord.

Figure 17. "Council spending dashboard" sur le site Openlylocal130

130

http://www.openlylocal.com/councils/spending, consulté en septembre 2011

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En filigrane, ces signes indiquent une des préconceptions à l’œuvre dans la « libération des données publiques » qui incite à la mise à disposition à terme des données de toutes les institutions publiques. Un a priori quantitatif sous-tend ce projet : plus la masse de données accessible est grande, plus la société verra sa connaissance accrue. Cette conception rejoint l’imaginaire cybernétique qui prétend que « ce sont des changements quantitatifs (plus de numérique, plus de médias, plus de chaines de télévision, plus d’informatique) qui vont provoquer un changement qualitatif (des relations plus épanouies, plus de libertés, une société meilleure). »131 En outre, la relation entre donnée et connaissance se manifeste dans les discours d’injonction à l’ « ouverture » des données publiques. Le discours de Tim Berners-Lee lors d’une conférence TED 132 reprend une vision quantitative de la connaissance : « Pensez à la quantité de données existant sur la vie aux Etats-Unis. C’est vraiment utile. Ca a de la valeur. Je peux l’utiliser pour mon entreprise. Je peux l’utiliser, en tant qu’enfant pour faire mes devoirs. Ce dont nous parlons, c’est rendre le monde meilleur en rendant cette donnée disponible.133 » En appelant le public à exiger que les données « brutes » (raw data) soient rendues disponibles pour obtenir un monde meilleur, Tim Berners-Lee ne distingue pas données « brutes » et information.

Ces discours participent d’une confusion entre information et savoir. Denis de Rougemont différencie information et savoir en rappelant qu’une unité

d’information ne devient savoir que lorsqu’un sujet la comprend. Il définit alors le savoir comme une connaissance acquise par l’étude ou par l’expérience. Répondant aux théories cybernétiques de Norbert Wiener, l’auteur affirme que l’information (ou les données) comme le savoir doivent être replacés dans leur contexte pour garder leur sens : « le savoir se construit dans un contexte, jamais dans un non-dit culturel […] De même la valeur de l’information dépend, elle, du contexte et en fin de compte du désir qui accompagne la production de ces signes et les transforme en une réalité. » 134 En mettant à disposition des données, on efface
131 132 133

Philippe Breton, L’Utopie de la communication, op.cit, p. 121. Tim Berners-Lee, « We want raw data », op.cit.

« Think about how much of that data is about how life is lived in America. It's actual useful. It's got value. I can use it in my company. I could use it as a kid to do my homework. So we're talking about making the world run better by making this data available. »
134 Denis de Rougemont, « Informer n’est pas savoir », Diogène, 1989 in Busino Giovanni, « De la sociologie à la science sociale ? », Revue européenne des sciences sociales, 1 décembre 2003, no XLI127, coll. « Pour une autre science sociale », pp. 193–232.

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le processus de captation et la signification qui est rattachée au contexte de leur création.

D’autre part, Yves Jeanneret explique que le discours sur les « technologies de l’information » et la « société de l’information » se fondent sur l’illusion que l’information serait une matière première dont le traitement informatique suffit à produire de la connaissance : « il ne suffit pas, du tout, que les technologies « traitent de l’information » (c’est-à-dire soumettent les objets du monde à un certain type d’écriture mathématique) pour qu’elles « produisent de l’information » (c’est à dire qu’elles modifient la perception que nous avons du monde, informent notre esprit, mettent en forme une relation avec le réel). »135 Ainsi, il convient de distinguer selon Yves Jeanneret l’information1 (mathématique) et l’information2 (sociale). Les « données brutes » qu’évoque Tim Berners-Lee désignent la conception

mathématique de l’information, une écriture du monde sous forme mathématique, « des séquences de caractère que nous ne savons pas lire ». L’expression « technologies de l’information » et les discours qui l’accompagnent suggérèrent ainsi « que le traitement mathématique des signes est, en lui-même, vecteur d’information sociale ». Il en va de même dans les discours sur la « libération des données publiques » qui estiment que plus les données seront accessibles, plus la société disposera d’information et de connaissance. A l’instar des discours qui traitent du multimédia, le savoir y est présenté sous la forme d’un « stock d’informations » que la diffusion et la liaison à travers les technologies sémantiques permettraient d’activer. Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris chargé de l’innovation, affirme ainsi que « l’information n’est pas un pouvoir mais une ressource, au même titre que l’énergie. » Une ressource qu’il s’agit de rendre disponible et de stocker pour devenir une information2.

Finalement, la libération des données publiques s’ancre dans la croyance que les données peuvent conduire à une meilleure connaissance des phénomènes. Dans une perspective cybernétique, plus la société dispose d’informations sur son fonctionnement, plus l’organisation sociale serait à même de maintenir sa cohésion. Ces discours procèdent de la confusion entre les données, l’information et la connaissance dans une vision schématique où les données, chiffrées et traitables
135

Jeanneret Yves, Y a-t-il -vraiment- des technologies de l’information, Presses Univ. Septentrion, 2000,

p.58

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par les outils informatiques, seraient à l’origine des savoirs. En mettant à disposition des données et y donnant du sens par des « pratiques divinatoires », l’ « open data » renforce cette vision des données comme le fondement d’une nouvelle forme de savoir. La croyance dans le pouvoir transformateur des données généralise la confusion entre l’accès aux données et le savoir.

Les données se voient alors attribuées la promesse d’une nouvelle forme de contrôle de la société sur elle-même. Pourtant, ces imaginaires sont anciens et remontent aux origines du discours sur la statistique. Le discours sur l’ « open data » se trouve renforcé par la promesse d’étendre à la société toute entière les vertus de la statistique.

B. L’extension du domaine de la statistique
1. La réactivation des croyances dans la statistique
L’horizon que promeuvent les discours sur la libération des données publiques est celui du contrôle de la société par elle-même. L’idéal de la donnée comme objet d’autocontrôle de la société remonte aux premières constructions du discours autour de la statistique.

Selon Stefan Berns136, les fondements du discours sur la statistique ont été posés à la Renaissance avec les écrits des auteurs monarchomaques qui ont mobilisé la figure romaine du censeur. Ces auteurs incitaient les gouvernants à se doter d’informations statistiques sur les sociétés qu’ils administrent. Le gouvernement des hommes apparaît alors avant tout comme le déploiement d’une technique : « l’outil - le censeur - et ses actes de dénombrement semble devenu premier par rapport à tout fondement et à toute finalité. L’exposé est pragmatique et ne consiste à

mettre en avant la multiplicité hétéroclite d’avantages qui peuvent découler d’un tel outil. » 137 Tout comme le discours de promotion de l’ « open data » vante les mérites de la réutilisation des données dans les pays anglo-saxons, Jean Bodin rappelait l’exemple du censeur dans la Rome Antique pour inciter les princes à entreprendre le recensement, « cette belle institution et établissement loué […] que

136 137

Stefan Berns, Gouverner sans gouverner, op.cit. Ibid.

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l’on dit avoir servi à leur grandeur, autant que nul autre, si facile à imiter ». Dès cette époque, les représentations de la réalité se confondent avec elle au point que le vocabulaire en vienne à attribuer au censeur le pouvoir de saisir les phénomènes. Ainsi, Bodin affirme que l’effet du regard du censeur « estoit plus singlant, et touchoit plus vivement » la réalité.

En outre, la dichotomie entre l’ouverture et l’opacité apparaissait déjà sous les traits du pouvoir « éclairant » de la statistique : « Tout le vocabulaire des auteurs cités, et plus que tout autre le Miroir de Barnaud, instaure une morale de la lumière qui doit simplement atteindre (« percer », éventrer, pénétrer) ce qui était jusqu’alors

maintenu dans l’obscurité. » Aujourd’hui, la métaphore de la lumière et de l’ouverture se renouvelle dans la croyance dans les données comme vecteur d’amélioration de la société. Par exemple, la communication de Wikileaks utilise la métaphore de l’obscurité du pouvoir et confère aux données « libérées » le pouvoir d’éclairer et de percer l’univers du secret. Les données sont saisies de la faculté d’éclairer la société en « ouvrant les gouvernements » en publiant les données. Bien que Wikileaks ne se rattache pas au mouvement « open data »138, la croyance dans le pouvoir libérateur des données est similaire.

Figure 18. Dans cette affiche de Wikileaks, la frontière entre le secret et la transparence se manifeste par une métaphore de la lumière des données et de l'obscurité du secret

Obscurité, transparence ; ouverture, fermeture : les discours sur la statistique rejoignent l’utopie de la transparence en séparant le monde de manière manichéenne : « En un mot, la formule clé de notre nouveau monde est : Ouvert,
L’ « open data » prend la forme d’une injonction auprès des gouvernments pour diffuser leurs données tandis que les fuites de données (leaks) ne répondent pas d’une démarche volontaire des gouvernants.
138

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bon. Fermé, mauvais. » affirme David Brin dans The Transparent society.139Dans son Traité sur la République, Jean Bodin posait déjà les bases du rôle moral de la statistique : expliquant que la « vertu » ne demande que « la lumière », l’auteur affirme que « les gens de bien ne craignent pas la lumière ».140

Tout comme le recensement chez Jean Bodin, l’ « open data » est chargé de la faculté d’éclairer la société. Les réutilisations de données pourraient « mettre en lumière » les phénomènes : « d’autres exemples sont aussi avancés, comme la localisation des embouteillages, ou de la pollution, qui mettraient en lumière les failles, réelles ou supposées, d’une politique locale. »141 ; « l’ouverture des données publiques est une application de la démocratie exemplaire qui met en lumière le travail des services de l’Etat et contribue à une gouvernance plus ouverte et plus transparente. »142 La diffusion des données procèderait d’un cercle vertueux dans lequel une meilleure connaissance du fonctionnement de l’Etat entrainerait l’amélioration automatique du travail de la fonction publique. La statistique est donc investie d’un pouvoir que Stefan Berns qualifie de « réflexivité » : « l’idéal d’un contrôle de la société par elle même et sur elle même depuis chacune de ses composantes et non plus par la médiation de la loi. »143 D’autre part, tout comme Bodin estimait que la lumière du censeur pourrait distinguer les hommes de bien, l’injonction à l’ « ouverture des données » induit le soupçon envers ceux qui ne diffusent pas les données. Ceux qui ne sont pas « transparents » ont-ils quelque chose à cacher ? A titre d’exemple, Michel Briand, en charge d'Internet et du multimédia à la ville de Brest et un des premiers acteurs de l’ « open data » en France, estime que « si on veut faire de la bonne politique, il faut donner de l’information. Et puis, qu’avonsnous à cacher ? Il faut vraiment se poser cette question. »144

Ainsi, les similitudes entre le discours ancien sur la statistique et l’argumentaire de promotion de l’ « open data » sont fortes. Tous deux forment la promesse du
139 140

In Thierry Libaert, op.cit,p.145 Stefan Berns, op.cit, p.132.

141 Données publiques  : une nouvelle économie des services publics en débat - Lagazette.fr, http://www.lagazettedescommunes.com/48192/donnees-publiques-une-nouvelle-economie-desservices-publics-en-debat/ 142 Europe creative  » La France va bientôt entrer dans l’ère de l’Open Data, http://www.europecreative.eu/2011/09/01/la-france-va-bientot-entrer-dans-lere-de-lopen-data/ 143 144

Stefan Berns, op.cit, p. Données publiques  : une nouvelle économie des services publics en débat, op.cit.

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renouvellement du gouvernement par un objet technique, la statistique, des données chiffrées (information1 au sens d’Yves Jeanneret) qui conduiront à « faire quelque chose de nouveau, définir une nouvelle possibilité de gouverner. » La « pratique divinatoire » de réutilisation de la statistique « permettra de déduire des inférences si abstruses et inattendues en partant d’un matériel aussi pauvre, méprisé et même ignoré. »145

L’idéal de réflexivité proposé par l’ « open data » répond toutefois à une logique différente de celle promue par les théoriciens du recensement de la Renaissance. Le recensement était perçu comme l’extension de la prérogative du souverain qui pourra désormais s’intéresser aux mœurs privées avec le « regard » du censeur qui porte une « attention intransigeante aux petits changements donnant lieu à une malade qui « peu à peu s’agrandit. »
146 La

« libération des données

publiques » étend les croyances dans la statistique et les diffuse à l’échelle de la société entière. Avec l’ « open data », la réflexivité de la société serait démultipliée par l’accessibilité des données. La réutilisation des données répond ainsi à un idéal de sousveillance que propose Jean-Gabriel Ganascia dans Voir et pouvoir 147 : chacun aurait la possibilité de regarder l’état de la société à travers le spectre des données et donc d’alerter d’éventuelles dysfonctionnements. Faisant référence à la société de surveillance de Michel Foucault, Ganascia estime que les médias informatisés, notamment les terminaux mobiles, modifient le rapport de pouvoir de la surveillance de l’Etat et instaurent une situation d’équiveillance où surveillance et sousveillance s’équilibrent 148 . L’ « open data » se fonde ainsi sur la promesse de mettre en place des contre-pouvoirs à travers la médiation des données qui permettront de révéler les dysfonctionnements de l’Etat aux citoyens. Les promoteurs de la « libération des données publiques » estiment que les réutilisations de données rendront le fonctionnement de l’Etat et de la société transparents, améliorant son fonctionnement. Or, nous avons établi précédemment que la démarche de diffusion des données publiques répond avant tout à une problématique d’image pour les institutions qui souhaitent s’infra-médier dans les usages. La sousveillance ne

145 146

Thomas Berns, op.cit, p.143 Ibid, p.18 VoiretPouvoir Jean-Gabriel Ganascia, http://www-

147 Présentation de l’ouvrage : poleia.lip6.fr/~ganascia/VoiretPouvoir, 148

Voir la définition du modèle du Catopticon : , http://www-poleia.lip6.fr/~ganascia/Catopticon,.

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serait donc qu’illusion puisque le processus de construction des données n’est jamais interrogée et que les données sont soumises au bon-vouloir des gouvernants.

En étendant le domaine de la statistique à l’ensemble de la société, l’ « open data » répand la promesse que les citoyens pourront contrôler et surveiller l’activité de l’Etat. Néanmoins, l’idéal d’extension du pouvoir des acteurs privés réduit la prérogative étatique. -

2. Vers un glissement de la prérogative politique ?
Les discours sur la libération des données publiques incorporent une vision réductrice du rôle de l’action publique. En effet, les développeurs sont conçus comme des créateurs de service public. Comme l’explique Maurice Ronai, l’intérêt autour des données publiques a émergé dans le contexte américain des années 1970 où le discours sur la « société de l’information » postindustrielle a suscité une ruée vers les services à valeur ajoutée. Les promesses d’innovation et de profits de l’économie des services a conduit à un lobbying important pour que seul le secteur privé puisse réutiliser les données à des fins commerciales : « l’idée selon laquelle le Gouvernement ne doit pas entreprendre ce que le secteur privé peut faire est, on le sait, profondément ancré dans la culture américaine ; cette thématique de l’autolimitation de l’Etat est particulièrement nette pour tout ce qui relève de l’information. »149 Cette conception originelle de la réutilisation publique réservée au secteur privé rejaillit implicitement au sein des discours sur l’ « open data. » D’autre part, comme nous venons de le voir, les discours affirment que les données serviront à instaurer un contrôle social de l’action de l’Etat.

Ainsi, à bien des égards, l’ « open data » procède du « glissement de la prérogative politique » lié aux médias informatisés que décrit Pascal Robert150 : « Les technologies de l’information et de la communication (TIC) opèrent un « glissement de la prérogative politique » dans les démocraties occidentales. Cette nouvelle donne se traduit par la possibilité pour un acteur dont la logique vise à défendre son propre intérêt, d’exercer des fonctions politiques renvoyant à l’intérêt général, sans
149 Ronai Maurice, Données publiques: accès, diffusion, commercialiation, Documentation française, coll. « Problèmes politiques et sociaux », n˚ 773-774, 1996, p.124. 150 Robert Pascal, Logique politique des technologies de l’information et de la communication  , PU Bordeaux, 2005, 308 p.

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avoir la légitimité de l’élection démocratique. » Chacune des trois dimensions du glissement de la prérogative politique151 est présent dans l’ « open data » :

1. « des instances privées mobilisent des fonctions politiques » : avec la « libération des données publiques », les acteurs privés mobilisent les gouvernants en faveur de l’ « open data » et se voient accéder aux données publiques

2. « L’Etat se met au service d’instances privées » : l’Etat répond et reprend l’argumentaire d’un discours d’injonction issu essentiellement de personnes ayant un intérêt économique ou social à accéder aux données

3. « L’Etat a recours à des instances privées pour remplir des missions de service public » : les développeurs sont vus comme des créateurs de service public ; l’Etat leur donne le monopole de la création de services numériques et les offres privées sont labellisées par des instances publiques (exemple : Paris Apps)

Finalement, l’ « open data » reconfigure les rapports de pouvoir dans le sens de la prééminence des acteurs privés face aux institutions publiques. En mobilisant des fonctions politiques, le secteur privé voit son pouvoir s’accroître puisqu’il s’arroge le monopole de la création de valeur à partir des données publiques. Le « glissement de la prérogative politique » doit être relativisé par l’infra-médiation du secteur public qui s’opère dans les dispositifs de réutilisations de données. Néanmoins, en imposant la donnée comme fondement de la connaissance et de nombreuses activités sociales, la question de la construction des données n’est jamais soulevée. Quelles solutions apporter pour susciter une prise de conscience de la subjectivité des données ?

3. Prendre en compte la subjectivité de la donnée par la coconstruction
Au terme de notre réflexion sur la « libération des données publiques », il apparaît que les promesses de reconfiguration des pouvoirs par l’accès aux
151 in Athissingh Ramrajsingh, Les nouvelles technologies web, facteur d’un glissement de la prérogative politique  ? Analyse critico-discursive du mode d’existence idéologique du Web 2.0 révélant ses impensés et analyse des enjeux sur le plan macro-sociétal,Aix Marseille II, Aix en Provence, 2009.

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données sont fortes. L’injonction à l’ouverture des données va pousser de plus en plus de collectivités et d’Etats à mettre à disposition des données si bien que les données publiques vont intervenir de manière croissante dans les usages des médias informatisés. Néanmoins, une réflexion sur le processus de construction des données n’intervient jamais : les données sont assimilées aux faits si bien que nul ne s’interroge sur le rapport entre la réalité et sa représentation.

La co-construction des données avec les usagers nous semble apporter une solution à la confusion entre les représentations et la réalité. Nous définissons la coconstruction comme un processus de mise à disposition de données qui assure que l’usager puisse faire part de ses retours sur l’exactitude des données. De la même manière que les licences d’utilisation de données obligent à mentionner l’auteur des données, il est envisageable que la licence des données contraigne les concepteurs d’applications à intégrer une fonctionnalité permettant de faire remonter une donnée inexacte. Ce faisant, l’usager d’une application « open data » prendra conscience de la valeur subjective des représentations de la réalité qui sont mises en forme dans les applications qu’il utilise. Pour les collectivités qui mettent à disposition des données, une telle fonctionnalité permettra d’améliorer la « granularité » et l’exactitude des données. Chaque terminal mobile pourra alors servir de dispositif de captation de données. Néanmoins, ce n’est pas sans poser de problème quant à la confidentialité de ces usages. Un tel dispositif nécessite que les API ne soient pas unidirectionnelles et intègrent une possibilité de feedback sur les données.

D’autre part, les licences « open data » doivent contraindre les institutions qui mettent à disposition des données et leurs réutilisateurs à expliquer le processus de captation des données. Une « notice d’explication » doit accompagner les ensembles de données et être inscrite dans le paratexte des applications pour que l’utilisateur sache dans quelles conditions les données ont été produites et qu’on puisse identifier les limites de cette captation.

CONCLUSION DU CHAPITRE

Pour clore cette partie, l’ « open data » participe à un mouvement plus large qui promet un renouvellement des savoirs et des pouvoirs par l’accès libre aux données. Héritant des imaginaires de la société de l’information, les données sont

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investies d’un pouvoir transformateur de la société. Un prérequis quantitatif guide leur injonction : plus elles seront nombreuses à être mises à disposition, plus la société pourra évoluer grâce à leur médiation.

D’une part, les données sont perçues comme la source de toute connaissance. L’information est conçue comme une ressource dont l’accès libre suffit à son assimilation. Il s’opère alors une confusion entre données, information et savoir. Ainsi, les données auraient la capacité de révéler les phénomènes, créant de nouvelles pratiques d’analyse des données pour en faire émerger des corrélations.

D’autre part, les discours sur l’ « open data » réactivent les croyances anciennes dans la statistique comme outil de gouvernement capable de générer une société plus vertueuse. La statistique comme l’ « open data » portent l’idéal d’un autocontrôle de la société par ses membres qui disposeraient d’une meilleure connaissance des phénomènes.

Finalement, les promesses de renouvellement du savoir et du pouvoir procèdent d’enjeux de pouvoir bien plus importants que ceux à l’œuvre dans les discours et les dispositifs de réutilisation de données. Les développeurs qui réutilisent les données peuvent se revendiquer d’une nouvelle forme de savoir : une « pratique divinatoire » exclusive qui les distingue du reste de la société. Enfin, en instaurant le primat de l’initiative privée en matière de réutilisation des données publiques, l’ « open data » renforce le glissement de la prérogative politique, lié aux médias informatisés. Notre hypothèse que l’ « open data » pourrait renouveler les rapports de pouvoir s’avère donc fausse. La diffusion et la réutilisation des données publiques ne fait que conforter des pouvoirs installés dans la société. Le glissement de la prérogative étatique n’est que renforcé par la diffusion des données publiques.

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Conclusion
Au cours de ce mémoire, trois approches ont guidé notre étude de l’ « open data ». Dans un premier temps, nous avons étudié les discours d’escorte qui ont conduit à l’émergence de cette thématique pour devenir l’étendard derrière lequel les promoteurs de l’ « open data » se sont ralliés. Issue de l’imaginaire cybernétique et des croyances dans la société de l’information, la « libération des données publiques » fait resurgir des imaginaires anciens. Le discours d’accompagnement s’adresse à la société et aux gouvernants qui font face à une injonction à « ouvrir » les données. Face cette revendication, les gouvernants réinvestissent complétement les imaginaires et les promesses des promoteurs de l’ « open data ». De surcroît, les discours sur l’ « open data » procèdent d’une rhétorique de la métonymie : la diffusion de quelques ensembles de données publiques est perçue comme la mise à disposition des données publiques. Dès lors, les institutions qui « libèrent » des données sont considérées comme « transparentes », « ouvertes » et citées en exemple. Enfin, les discours sur l’ « open data » mettent en avant des promesses de transparence et d’innovation qui pourraient bénéficier à la société si les données étaient « ouvertes ». Exploitant la rhétorique du mode d’existence imaginaire des médias informatisés, les déclarations sur l’« open data » promettent une diffusion des pouvoirs dans la société par l’accès aux données.

Dans un second temps, nous avons analysé la manière dont se déploie une logique de pouvoir dans les applications exploitant des données publiques. La prééminence de la carte informatisée dans ces dispositifs convoque un imaginaire de pouvoir en donnant la possibilité à l’utilisateur de disposer d’informations du niveau local au macroscopique. Au sein des applications réutilisant les données publiques, l’origine des données mises sous forme graphique disparaît. La donnée est alors considérée comme un fait incontesté : la représentation se confond avec la réalité. Par ailleurs, une stratégie de visibilité des acteurs à l’œuvre dans la réutilisation des données publiques se déploie. En « libérant » des données, les institutions publiques tentent d’apparaître dans les usages des services notamment sur les terminaux mobiles. Par l’intermédiaire des interfaces de programmation, les acteurs incitent les développeurs à exploiter les outils et les données mis à disposition dans le but de paraître par « infra-médiation » dans les usages. Ces applications

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procèdent d’une énonciation éditoriale multiple dans laquelle chaque acteur met en œuvre une stratégie de visibilité. Ainsi, les promesses de transparence et d’innovation de la « libération des données publiques » masquent la logique d’image qui guide l’intérêt des acteurs pour l’ « open data. »

Finalement, notre mémoire analyse la prétendue capacité des données « libres » à renouveler les rapports de pouvoir. Il nous a semblé important de revenir sur la figure fondatrice de la pyramide du savoir qui place les données au fondement de toute connaissance. La circulation triviale d’un objet aussi contestable renforce la croyance dans les données comme facteur de

transformation de la société. En somme, cette conception concentre une vision quantitative du savoir. Plus la quantité de données « libérées » est grande, plus le savoir deviendrait accessible et répandu. De la sorte, l’information devient une ressource, ce qui escamote le processus d’apprentissage et de compréhension inhérent à toute forme de savoir. S’efforçant de « créer un nouveau savoir », les développeurs distinguent des corrélations sur la base des données qui procèdent d’une « pratique divinatoire » et accroissent le pouvoir des concepteurs

d’application. L’« open data » réactive les croyances dans la statistique, notamment l’action vertueuse de la « lumière » des chiffres sur l’ensemble de la société. Les discours formulent l’espoir que les données vont « percer » les secrets de l’Etat, une croyance d’autant plus forte que chacun est mis en position de surveiller l’action de la société. Cette approche réactive les imaginaires anciens de la statistique, la similitude avec les discours actuels sur l’ « open data » est saisissante. Tout comme Jean Bodin l’évoquait à la Renaissance, la statistique, désormais rendue accessible à tous par les médias informatisés, est investie de l’idéal d’un contrôle de la société par elle-même. Toutefois, l’ « open data » fait évoluer le rôle des acteurs publics et conforte le « glissement de la prérogative politique » à l’œuvre avec les médias informatisés. En effet, en investissant les développeurs de la mission de création de service public et de contrôle de l’action de l’Etat, l’ « open data » contribue à reconfigurer les pouvoirs et à donner le primat à l’initiative privée. L’ « open data » participe donc d’un mouvement plus large qui fait de l’Etat un facilitateur de l’innovation. En filigrane, il suggère l’autolimitation du pouvoir de l’Etat.

En définitive, les enjeux de pouvoir sont omniprésents dans les débats actuels autour de l’ « open data ». Bien que la mise à disposition de données publiques paraisse simple et anodine pour les institutions, elle implique une évolution

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conséquente des mentalités des acteurs publics qui ont jusqu’alors considéré les données comme un actif stratégique et un attribut du pouvoir.

Cela ouvre des pistes pour de futurs travaux : comment est perçu l’appel à l’ « ouverture » au sein des institutions publiques ? Avant la diffusion, quelles réductions sont opérées sur les données ? Surtout, la visibilité de certaines données sert-elle à garder la main mise sur des informations jugées plus stratégiques ? D’autre part, le primat d’une représentation chiffrée du monde dans les médias informatisés nous semble être un sujet à approfondir. Une « donnée » textuelle peut-elle être considérée comme une data ? L’ « open data » nous enferme-t-il dans des schémas de représentation uniquement chiffrés ? La pyramide du savoir où les données sont le fondement de la connaissance impose les représentations chiffrées comme la source de la connaissance. En outre, nous aimerions approfondir les stratégies de visibilité des acteurs dans la diffusion et l’exploitation des données publiques. Enfin, la confusion entre la donnée et la réalité nous paraît particulièrement inquiétante, d’autant plus que la société ne semble pas prendre conscience de la subjectivité de ces représentations. Il paraît donc essentiel de co-construire les données avec leurs usagers pour mieux intégrer la subjectivité de ces représentations.

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Couverture du magazine Aquitaine Numérique

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Parcours de navigation sur le site police.uk

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Parcours de navigation sur le site « http://mounirsimon.com/dequelbord/

De quel bord est mon quartier ? »,

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Europe creative  » La France va bientôt entrer dans l’ère de l’Open Data, http://www.europecreative.eu/2011/09/01/la-france-va-bientot-entrer-dans-lere-delopen-data/, consulté le 6 septembre 2011.

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Séverin Naudet  : « La gratuité des données est le meilleur choix pour l’Etat et la croissance », http://www.clubparlementairedunumerique.fr/home/25-telecom/206severin-naudet-qrendre-accessible-les-donnees-publiques-librement-et-gratuitementdoit-permettre-la-creation-de-valeur-et-de-richesseq, consulté le 6 septembre 2011.

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POINT DE VUE (Gilles Babinet) L’open data  français a besoin de vision politique - Blogs EchosOpendata, http://blogs.lesechos.fr/echosopendata/article6259,6259a6259.html, consulté le 11 septembre 2011.

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Résumé
L’open data ou libération des données publiques prend la triple forme de la caractéristique de données dites « ouvertes », d’une injonction à la mise à disposition des données et d’un mouvement vers leur diffusion la plus large possible. Ce mémoire s’interroge sur les promesses de reconfiguration des rapports de pouvoir entre gouvernants et gouvernés. L’objet d’étude, le discours d’escorte de l’ « open data » voit la circulation d’imaginaires et de promesses de transparence et d’innovation entre les défenseurs de ce mouvement et les gouvernants qui se revendiquent d’une telle démarche. Au delà des discours, les applications réutilisant des données mettent l’utilisateur dans une situation de pouvoir et dissimulent les conditions de construction de la donnée. Plus encore, l’open data confond les représentations avec la réalité des phénomènes et participe du mouvement de « glissement de la prérogative politique » lié aux médias informatisés.

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Mots clés
Société de l’information, imaginaire, pouvoir, représentation, application, API, données, chiffre, dispositif, innovation, transparence, ouverture, open government.

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