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L’AUTEUR

Pierre Vérin est actuellement professeur de malgache à


l'Institut national (les langues et civilisations orientales de
Paris. Il connaît Madagascar depuis 35 ans. C’est à son
initiative qu’ont débuté les recherches archéologiques à
l'Université de Tananarive.

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INTRODUCTION

Là-bas, dans l'océan Indien, il y a l'île Rouge, nommée ainsi à cause de


la couleur de sa terre. Elle porte 12 millions d'habitants qui seront 25
millions en 2015, au train où va la démographie actuelle.
Ce petit continent est synonyme de diversités : les pentes de sa côte
orientale présentent une luxuriance tropicale ; le Sud est semi-aride ;
l'Ouest, à peu près vide d'hommes, a d'immenses savanes ; au Centre,
dans les montagnes plantées d'eucalyptus, des hommes industrieux ont
créé partout des rizières.
Un tel kaléidoscope physique et climatique offre une variété de
productions tropicales (riz, vanille, ylang-ylang, café), mais aussi toutes
les possibilités des régions tempérées (blé, pommiers). Les potentialités
minières ne sont pas négligeables, car le chrome est abondant, le
charbon existe, et il y aurait même du pétrole à grande profondeur.
L'industrialisation a été entamée et les filatures locales permettent
d'habiller tous les Malgaches, et même d'exporter.
On se demande pourquoi un pays aussi doué en ressources physiques
et humaines figure parmi les pays sousdéveloppés, voire parmi les plus
pauvres. C'est d'abord parce que les ressources ne suivent pas la

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croissance démographique, un paradoxe incroyable dans un pays où il y
a tant d'espace.
A cela s'ajoutent des problèmes écologiques en voie d'aggravation. Les
charbonniers et les défricheurs réduisent chaque jour davantage le
manteau forestier ; surtout les feux de brousse, destinés à rénover les
pâturages, les appauvrissent et précipitent l'érosion ; au point que
Madagascar, selon le mot de Gautier, risque d'avoir un jour, la couleur et
la fertilité d'une brique.
Dans cette nature poussent des espèces végétales deux fois plus
nombreuses que dans toute l'Europe. Les trois quarts des lémuriens
du monde y vivent et leur visite constitue une attraction de première
qualité dans le potentiel touristique.
Les vicissitudes et les réussites malgaches sont avant tout le résultat
d'une histoire d'au moins un millénaire et demi. L'auteur privilégie une
approche historique des problèmes, puisque chaque strate de la
civilisation est héritée du passé et que les Malgaches eux-mêmes vivent
un permanent dialogue avec leurs ancêtres. Ils consacrent souvent le
plus précieux de leurs ressources à leur bâtir des tombeaux qui sont des
maisons pour l'éternité. Dans le Centre, où le christianisme est
majoritaire, ils ré-enveloppent périodiquement les restes des trépassés
dans des tissus de prix. Sur la côte ouest, ils ont développé, pour ces
ancêtres qui vivent une autre vie, une statuaire vitaliste remarquable que
les touristes jugent singulièrement érotique.
Ces ancêtres sont venus d'au-delà des mers, d'Afrique et d'Indonésie.
Malgré leurs différences initiales sur le plan physique et linguistique, ils
ont conflué vers la création d'une culture, qui, pour aussi variée qu'elle
soit, participe d'un ciment unitaire. La langue, essentiellement
indonésienne, contribue elle aussi profondément à l'unité nationale, à
l'intérieur de frontières absolument sûres.
Lorsque les Français conquirent le pays à la fin du XIXe siècle, celui-ci
avait réalisé son unité nationale sous la direction d'une dynastie établie à
Tananarive, même si un bon tiers du territoire vivait dans un parfait
irrédentisme à l'égard du pouvoir de la capitale.
Les colonisateurs poursuivirent l'oeuvre centralisatrice de la monarchie
merina mais, en dépit de leurs efforts, le réseau des voies de

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communication demeure insuffisant dans ce pays aux immenses
étendues. La décolonisation, menée sous l'égide de Tsiranana, chercha
à rééquilibrer une situation de disparités entre les « Hauts-Plateaux » et
la Côte mais, malgré des réussites incontestables sur le plan du
développement, elle contribua à accentuer l'inégalité des situations entre
les villes et les campagnes.
Depuis 1975, sous l'impulsion du président Didier Ratsiraka, Madagascar
s'est engagée sur la voie du socialisme. Cette stratégie, qui se voulait
généreuse pour corriger des situations injustes, est intervenue à une
époque où les chocs pétroliers et le déséquilibre des termes de
l'échange ont rendu la conjoncture difficile. Les nationalisations, dirigées
par des fonctionnaires souvent peu soucieux de rentabilité économique,
n'ont pas donné les résultats attendus. Bien avant les pays de l'Europe
de l'Est, Madagascar a entrepris une perestroïka économique et
politique. Les remèdes du Fonds monétaire international, malgré leurs
conséquences dramatiques sur le pouvoir d'achat des masses, raniment
les échanges. L'économie connaît maintenant une vague de
privatisations s'ouvrant aux investissements et on a même publié une
législation sur les zones franches. La libéralisation économique va de
pair avec un desserrement des contraintes politiques : multipartisme et
révision de la Constitution sont à l'ordre du jour.

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L’ILE ROUGE AU BOUT DU MONDE

Le haut-commissariat de France à Madagascar accueillait bien les


stagiaires que la métropole envoyait. A peine arrivé à l'aéroport
d'Arivonimamo, on était salué, pris en charge et mis dans une voiture
confortable. Maintenant celle-ci parcourait les innombrables lacets de la
route de Tananarive distante d'une soixantaine de kilomètres. J'étais
saisi par la féerie des couleurs : contraste de la latérite des talus d'un
rouge cru avec l'univers liquide des rizières où les pépinières ketsa
mettaient des taches d'un vert tendre ; cubes blancs des tombeaux -
qu'un voisin expert planificateur à peine débarqué prit de suite pour des
maisons trop exiguës - disséminés sur les collines, en contrepoint des
demeures de terre ocre des vivants. Et partout des paysans affairés en
état de permanente dénonciation du moramora, cette prétendue
nonchalance des autochtones véhiculée par les clichés coloniaux.
Les visages des hommes représentaient un étonnant kaléidoscope racial
: Insulindiens aux yeux bridés côtoyant des types physiques africains si
proches de ceux du Mozambique voisin. Le mystère des origines d'un
peuple se manifestait dès le premier contact. Je devais vite apprendre
que cette diversité physique, si évidente aux yeux de l'étranger, n'était
pas ressentie comme une énigme par les intéressés, tant ils étaient unis
par un patriotisme insulaire et se sentaient reliés par la communication
d'une langue commune que partageaient toutes les ethnies de ce petit
continent.

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A Madagascar, dans les années cinquante

En 1954, de surcroît, le peuple malgache avait d'autres préoccupations.


Il était encore sous le coup d'une profonde frustration née à la suite de
l'échec de « la rébellion ». Les insurgés de 1947 étaient depuis
longtemps redescendus des forêts inhospitalières où ils avaient cru
trouver refuge, tandis que les parlementaires et les chefs de l'insurrection
étaient emprisonnés ou tragiquement disparus ; un malaise profond
accablait la vie sociale et politique. Pour un temps, les Malgaches
résignés paraissaient se satisfaire de leur riz quotidien, à l'exception de
quelques syndicalistes et intellectuels qui n'oubliaient pas la cause des
exilés.
L'Administration avait repris les rênes, arguant de la nécessité de panser
les plaies et de poursuivre les tâches du développement. Cette routine
des routes à entretenir et des impôts à faire rentrer lui faisait oublier le
fossé qui s'était créé entre les Malgaches et les colonisateurs. La
séparation était telle que le pouvoir de l'époque crut même bon d'instituer
un Cercle franco-malgache à Tananarive où on souhaitait que certaines
élites des deux races pussent se ménager quelques rapports sociaux.
Que pouvait apprendre dans une capitale de vieille tradition royale un
Français marqué du stigmate d'une profession qui symbolisait
l'irréconciliable ? Peu de choses s'il voulait persévérer dans l'idéal
assimilateur qu'asséna, à mes camarades et à moi-même, Villepreux, le
directeur des affaires politiques d'alors : « Madagascar est un territoire
d'outre-mer partie indivisible de la République française, et elle le restera
». Une conviction que ce haut fonctionnaire devait heureusement renier
quelques années plus tard lorsque la loi-cadre offrit au pays l'occasion de
se gouverner lui-même et que l'ex-directeur contribua à l'entreprise.
Mais on n'en était pas encore là. L'aspiration vers l'indépendance des
Malgaches n'était guère perçue sur place, si ce n'est par les évêques,
européens pour la plupart, qui venaient d'émettre une déclaration sur le
progrès politique et les aspirations légitimes. La déclaration faisait
scandale dans la haute Administration et parmi les colons. Ces derniers,
même s'ils sentaient bien « qu'après la rébellion, ça ne serait plus jamais
comme avant », avaient repris leurs commerces et leurs plantations sans

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pessimisme excessif. Je devais découvrir un peu plus tard que dans le
district de Vatomandry, à la côte est, un des leurs, un planteur dont le
père avait tragiquement péri dans la rébellion, faisait même mine
d'ignorer le nouveau code du travail ; il exploitait une main-d'oeuvre
réquisitionnée qui, après avoir signé du pouce de prétendus « contrats
de fokonolona », se voyait contrainte de faire sa récolte de café pour de
bien maigres profits, qui, de toute façon, étaient laissés à l'économat du
colon.
Dans le Tananarive de la fin du temps colonial, les colons se retrouvaient
à l'opulent hôtel Fumaroli où ils maudissaient l'Administration budgétivore
; les administratifs préféraient le Colbert, qui a survécu tel quel jusqu'à
l'aujourd'hui socialiste. La vieille société merina, en majorité protestante,
restait campée sur ses positions, attentive et fière malgré les vicissitudes
endurées. Elle avait su résister au colonialisme et maintenir sa religion,
sa langue et sa culture. Certains de ses fils avaient accédé à la
citoyenneté et à de brillantes études, mais le haut-commissariat
n'envisageait nullement de leur laisser partager le pouvoir politique.
De toute façon, traumatisée par la dépossession politique depuis plus
d'un demi-siècle et par l'échec de la tentative de libération, la société
malgache se montrait plus que réservée à l'égard du nouveau venu. Je
ne pouvais pourtant me satisfaire de cette existence de fonctionnaire que
rythmaient le bureau, le cognac-soda de six heures de l'après-midi et les
bridges, sans l'appréciation desquels on ne pouvait être retenu dans la
classe coloniale. Dix ans plus tard, je devais retrouver chez tant de
coopérants cette même routine des mondanités qui les conduisait à
ignorer les richesses d'une culture et d'une langue, pourtant
omniprésentes et conviviales.
En 1948, le journaliste Jean Lessay, faisant le bilan de la situation,
constatait qu'à Tananarive deux sociétés coexistaient sans se connaître.
Heureusement, j'allais découvrir que la vie en brousse était tout autre.
D'ailleurs, le haut-commissariat crut bon de réduire le plus possible le
séjour bureaucratique. Sans donner de consigne précise, il était
demandé aux administrateurs, « rois de la brousse », d'aider mon séjour
d'études et de faciliter au maximum mes déplacements.

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Pendant six mois, je fus témoin de reconnaissances domaniales et
j'appris la manière de réparer les ponts, une tâche dont les responsables
s'acquittaient avec une efficacité que les Malgaches d'aujourd'hui
regrettent ; mais surtout j'effectuai, seul ou escorté de techniciens
coureurs d'espace, des itinéraires à pied dans des régions où les
fonctionnaires de ville n'accédaient jamais : territoire de la
Haute-Bemarivo où prospéraient les voleurs de boeufs, solitudes boisées
du Sud-Est où des villages dissimulés dans la forêt vivaient sur des
frontières de district à l'abri de l'impôt.
Malgré l'ambiguïté des situations, je trouvai fraternelle l'hospitalité de ces
éleveurs et de ces paysans dès que je commençai à maîtriser la langue.
Puis je découvris à mon retour en ville que l'usage de la langue
malgache dissipait bien des préventions, même si le français était d'un
emploi courant sur les Hautes-Terres. Seul subsistait comme obstacle de
temps en temps, chez les gens simples, cette frayeur du « preneur de
coeur », « mpaka fo », dont étaient jadis accusés par les Malgaches bon
nombre d'Européens. On croyait alors que certains étrangers
cherchaient à poignarder des passants pour s'emparer de cet organe
vital et le négocier auprès d'un monstre qui les récompensait. L'habitat
du monstre était localisé dans le laboratoire de chimie du quartier
d'Ambohijatovo où avait travaillé, quelque temps auparavant, Pétrée, le
vénérable d'une loge maçonnique. On conçoit que cette fâcheuse
pratique attribuée aux Européens dissuadait certains passants, surtout
après le coucher du soleil, de répondre aux étrangers qui leur
demandaient leur chemin. On citait même le nom de victimes qui avaient
pu, une fois privées de leur coeur, continuer à circuler dans un état
d'hébétude (kondrakondrana) avant de s'effondrer quelques semaines
plus tard.
Bien après, je compris que les preneurs de coeur et les preneurs de
sang étaient des mythes d'explication du pouvoir des Européens.
Comment ces étrangers avaient-ils pu devenir si prospères en peu de
temps si ce n'était en utilisant des moyens inavouables ? Lorsque vint
l'indépendance, au fur et à mesure que se transféraient les compétences
politiques et économiques, le mythe se reporta sur certains Malgaches
puissants qui portèrent avec le fardeau du pouvoir celui des préjugés.

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Je quittai la Grande Ile avec mes cahiers de notes bourrés
d'observations ethnologiques et de faits linguistiques. J'avais découvert
ma véritable vocation. Les tâches de l'Administration coloniale ne
seraient jamais les miennes. Certes, avec le recul du temps, on se
remémore que le transfert des compétences administratives et politiques
se fit en Afrique noire et à Madagascar de façon relativement facile.
Mais, en 1953, aucun administrateur de Madagascar ne se préparait à
un tel transfert. Plus grave, lorsque, un an plus tard, quelques étudiants
de l'École nationale de la France d'outre-mer déclarèrent dans leur
journal, Le Bleu d'Outre-Mer, qu'ils « ne seraient jamais les
commandants mitrailleurs des années de transition mais les futurs
conseillers des pays d'outre-mer indépendants », ils reçurent en prime à
leur réflexion clairvoyante une comparution devant un conseil de
discipline qui leur infligea un blâme, porté à leur dossier.

Le passé des Malgaches et de leurs cousins austronésiens

Ainsi, à cause de l'aveuglement d'un système colonial sur son déclin,


mais aussi grâce à un stage stimulant sur le plan de la connaissance des
relations humaines, je repartis bien convaincu que mon destin ne serait
pas celui d'administrer ; je souhaitais désormais approfondir des
connaissances sur une langue et une culture dont le terrain m'avait
donné une première initiation que j'avais reçue avec enthousiasme. A
l'École nationale des langues orientales de Paris, l'enseignement des
études malgaches réunissait un petit cercle auquel Martin Ramanoelina
communiquait l'amour de la terre de ses ancêtres et leur sagesse. A
Yale, mon maître Dyen me fit découvrir ce monde austronésien dont fait
partie la langue malgache. Je le revois jonglant sur le tableau avec le
vocabulaire des langues de Formose, des Philippines et de Java qu'il
cherchait à rapprocher de cet étrange lexique du malgache. Sa rigueur
de philologue expert lui faisait couper court aux comparaisons
hasardeuses dans lesquelles se sont trop souvent complu les
malgachisants. Ainsi, Briant, sur quelques étymologies douteuses, a
apparenté le malgache à l'hébreu ; d'autres en ont fait autant avec le
breton ou le grec ; Razafintsalama, un autodidacte malgache, avait cru

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déceler 2 000 mots sanscrits et pensait que sa langue était celle de
bouddhistes ignorés. Auber, en jouant sur les sonorités des racines
malgaches qu'il réduisait à des onomatopées, affirmait crânement que «
les Bantous, les Chinois et les Malgaches parlaient une même langue »,
dans des ouvrages qui furent tous édités aux frais de l'Imprimerie
officielle de Madagascar.
Dyen dissipait d'un haussement d'épaules ce qu'il jugeait n'être que
billevesées et s'appliquait à identifier, dans le faisceau des langues
indonésiennes, celles qui se trouvaient les plus proches parentes des
dialectes de la Grande Ile. Justement, un Norvégien, Otto Dahl, venait
de découvrir le maanjan, un proche cousin de la langue malgache,
dans le sud-est de Bornéo. On tenait là un nouvel indice autrement
sérieux que les rapprochements superficiels des premiers comparatistes.
Comme la langue est l'élément le plus stable d'une culture, nul ne
s'étonnera que les ancêtres des Malgaches venus d'Indonésie aient
maintenu un parler dont l'analyse nous révèle ce que dut être la vie des
premiers navigateurs, qui furent aussi planteurs de riz de montagne,
forgerons, tisserands et potiers. Mais, comment et quand transmirent-ils
cette culture à des Bantous venus d'Afrique qui s'amalgamèrent à eux au
point de perdre leur propre langue africaine ? Là résidait l'énigme qui ne
pouvait être résolue plus avant sur les bancs de l'École nationale des
langues orientales ou dans un laboratoire d'ethnologie américain. Seule
l'archéologie, qui arrache l'histoire à la terre, apporterait quelques
vestiges que l'on comparerait à ceux exhumés quelque part dans le
Sud-Est asiatique, afin de renouer la filière interrompue par les voyages
transocéaniques.
Malheureusement, aucune structure scientifique ou universitaire n'était
alors disponible pour accueillir à Madagascar mon projet de retrouver par
des fouilles les cultures les plus anciennes de l'île. En attendant, j'allais
me faire la main dans le Pacifique où les chantiers de fouilles se
multipliaient, à l'initiative du Bishop Museum d'Honolulu, afin de retracer
les modalités de l'ancienne diaspora polynésienne, elle-même issue de
la famille austronésienne.
On pensait que les Austronésiens, encore alors appelés
Malayo-Polynésiens, avaient émigré à partir de la Chine du Sud et de

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l'Indo-Chine. Le rameau le plus ancien avait abouti en Mélanésie, alors
que le plus oriental, celui des Polynésiens, avait conquis le Grand Océan
depuis les Nouvelles-Hébrides (aujourd'hui Vanuatu) et Fidji. Le Bishop
Museum d'Honolulu, qui avait déchiffré la préhistoire hawaïenne,
coordonnait les investigations à une époque où Heyerdhal et son équipe
dévoilaient les mystères de l'île de Pâques, peuplée il y a 1 600 ans par
des navigateurs venus des îles Marquises.
Je jetai mon dévolu sur une île des Australes, Rurutu, où je découvris
des sites urbains qui s'étaient épanouis en un millénaire. Je m'éloignais
de l'histoire ancienne du rameau austronésien de l'Ouest, celui des
Indonésiens dont les Malgaches sont issus, mais je m'initiais à des
méthodes que j'allais bientôt avoir l'occasion de mettre en pratique.
L'Université de Madagascar recrutait en 1961, à un moment où je
finissais de lever les soubassements des dernières maisons collectives
de l'ancienne capitale du royaume insulaire de Rurutu. Depuis un an,
Madagascar avait recouvré son indépendance, et je pressentais que ces
temps nouveaux de la dignité retrouvée allaient entraîner le pays à se
doter d'une histoire nationale qui toucherait au tréfonds des périodes les
plus reculées.
Pour tout ce qui concernait le passé antérieur à 1 500, des spéculations
sur les traditions tenaient alors lieu de préhistoire. Je devinais bien qu'il
ne fallait pas surestimer les possibilités de la tradition orale, car la
mémoire des hommes ne peut guère retransmettre fidèlement l'histoire
au-delà de deux ou trois siècles. Que saurions-nous en Europe des
hauts faits de Charlemagne, accomplis il y a bien plus de 1 000 ans, si
les lettrés de son temps n'avaient pris soin de consigner à la plume ses
exploits ?
A Madagascar, vingt ans auparavant, on avait bien exhumé à Vohémar,
dans le nord de l'île, d'étranges tombeaux dont le mobilier venait de
Chine et de Perse, mais cette nécropole de gisants au battant des lames
apparaissait aux chercheurs locaux comme un fait exceptionnel, une
intrusion d'une colonie étrangère d'« Arabes » dont l'histoire méritait
quelque attention tandis que celle des habitants locaux resterait à jamais
enfouie dans l'oubli.

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Convaincre les autorités universitaires de la nécessité d'entreprendre
cette exploration du passé ancien d'une jeune nation fut aisé. Le recteur
Fabre y voyait un défi supplémentaire à relever pour la nouvelle
université qu'il dirigeait. Le doyen de la Faculté des lettres, Robert Mallet,
homme de coeur et écrivain de talent, s'était pris de passion pour
Madagascar qu'il voulait doter d'un musée national pour lequel il avait
déjà recueilli des collections d'art et ethnographie. Ajouter des collections
archéologiques qui viendraient de ce patrimoine lui paraissait être une
priorité, même s'il restait à se convaincre de l'ancienneté du peuplement
de Madagascar.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. René Battistini achevait sa
monumentale thèse de géographie sur le sud de l'île ; ses carnets,
remplis de notes recueillies pendant six années sur le terrain,
contenaient de précieux renseignements. Une mention sur un de ses
croquis du site de Talaky, près de Tsihombe (Extrême-Sud), indiquait : «
Dunes dans lesquelles se trouvent des fragments d'oeufs d'aepyornis
associés à des poteries faites à une époque dont aucun villageois ne se
souvient ». L'aepyornis est un animal du genre ratite qui évoquerait
une grande autruche aux ailes atrophiées et dont l'extinction
mystérieuse avait, jusqu'ici, intrigué les naturalistes.
Cette association de vestiges de poteries, oeuvres de l'homme, et de
coquilles d'oeufs énormes, témoignages d'animaux éteints, que l'on
retrouvait dans un même gisement, allait lever le secret d'une
extermination : les anciens habitants de l'Extrême-Sud, qui vivaient de
collecte et de chasse dans un environnement semi-aride, avaient eu
accès à des gîtes où des ceufs d'aepyornis, d'une capacité de huit litres
chacun, se trouvaient regroupés en nombre. Ils avaient tant profité de
cette extraordinaire aubaine qu'ils en avaient anéanti l'espèce : après
avoir consommé le contenu des épaisses coquilles, ils avaient utilisé
celles-ci comme récipients pour conserver l'eau qui, dans cette région de
l'Androy, reste encore la nécessité essentielle. La datation au
radio-carbone faisait remonter l'épisode à neuf siècles, une profondeur
chronologique inédite dans un pays où l'expression « vieux comme
Andrianampoinimerina » (un roi contemporain de Napoléon ler) était
synonyme de temps reculés.

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Mais avant de pousser plus loin l'exploration du passé et du présent,
attachons-nous quelque peu à connaître les aspects géographiques
d'une île-continent qui présente une extrême diversité de milieux
physiques et de genres de vie.

Les régions de l'île-continent

Sur une carte du monde, au premier coup d'oeil, Madagascar apparaît


peu étendue et proche du continent africain massif, qu'elle flanque sur
son côté est de l'océan Indien occidental. En réalité, elle est relativement
isolée, car le canal de Mozambique la sépare par un bras de 400 km de
largeur, et les îles les plus proches sont les Comores au nord-ouest (300
km) et la Réunion à l'est (800 km). La lointaine Indonésie, patrie
ancestrale d'une partie de ses habitants, est à plus de 6 000 km. Il fallait
jadis vingt et un jours par le paquebot des Messageries maritimes pour
relier Marseille à Tamatave. A l'heure des vols intercontinentaux, les
passagers trouvent encore longues les quatorze heures de vol et
d'escale qui séparent Paris de Tananarive.
Les 587 000 km' de la superficie (à peu près autant que la France et le
Benelux réunis) sont étirés sur une longueur de 1 580 km du cap
d'Ambre au cap Sainte-Marie, entre le 12e et le 25e degré de latitude
sud. Seule la zone méridionale de la région de Fort-Dauphin et du bas de
la province de Tuléar va au-delà du Tropique du Capricorne.
Au niveau du l8e parallèle, celui de la capitale de Tananarive, l'île atteint
sa plus grande largeur de 580 km ; aucun point de Madagascar n'est
distant de plus de 290 km de la mer.
L'accès à l'océan n'en est pas pour autant forcément aisé, surtout
lorsqu'on habite loin des chemins de fer de l'Est ou d'une route nationale
praticable. A la vérité, bien des Malgaches sont avant tout des terriens
qu'isolent les montagnes, les forêts ou même les solitudes des savanes.
Un socle montagneux occupe la plus grande partie de la zone centrale et
orientale. Cet édifice majeur de terrains anciens a une altitude moyenne
qui va de 1 200 à 1 500 m, avec cependant l'existence de montagnes
beaucoup plus hautes dans la partie méridionale (pic Boby 2 650 m),

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dans la zone volcanique de l'Ankaratra au centre (plus de 2 600 m) et
dans le Nord où le Maromokotra culmine à 2 876 m.
Cette large dorsale des Hautes-Terres tombe d'une manière abrupte sur
la façade orientale de l'océan Indien, ne lui laissant qu'une bordure
étroite de petites plaines alluviales. L'Ouest, au contraire, possède de
grands bassins sédimentaires auréolés, à partir de Majunga au
nord-ouest et de Morondava à l'ouest. Entre ces bassins émerge la zone
montagneuse et volcanique du cap Saint-André, qui est sans doute la
plus isolée et la plus mal connue de Madagascar.
Les Hautes-Terres présentent elles-mêmes une plus grande variété de
reliefs. Au nord, le massif de Tsaratanàna, volcanique et difficile d'accès,
contient des plateaux cristallins peu accessibles (Antsakabary 1 000 m)
et des dépressions fermées (Ankaibe) ou, au sud-ouest, de larges
plaines comme l'Ankaizina. En allant vers le sud, les vastes pénéplaines
élevées des Tampoketsa sont quasi désertes et portent fréquemment les
cuirasses latéritiques. Elles s'abaissent à 400 m au seuil de l'Androna,
une région de passage pour les migrations d'autrefois entre l'ouest et
l'est de l'île.
Dans le centre des Hautes-Terres se situent ce qu'on a bien
improprement dénommé les Hauts-Plateaux. En réalité, l'Imerina et le
Betsileo sont un chaos de lourdes croupes que parcourent des cours
d'eau aux tracés indécis, et où des marais occupent de vastes zones,
comme à Sambaina vers Antsirabe et dans la plaine de la Betsimitatatra,
ellemême parsemée de buttes où se sont installées Tananarive et les
autres villes historiques de la monarchie merina.
Entre l'Imerina et le Betsileo se dresse l'Ankaratra volcanique dont les
longs planèzes descendent jusqu'à Antsirabe, la ville thermale.
Les plateaux bara s'inclinent en pente douce vers le sud à une altitude
de 600 m ; mais ils sont limités sur leur côté méridional par le rebord
manambien, et sur l'est, par de puissants massifs troués par des fleuves,
comme Plonaivo et l'Itomampy qui ont offert aux migrations des voies de
passage aussi utiles que le seuil de l'Androna au nord.
Au-delà des solitudes bara, on rencontre l'Extrême-Sud fait de paysages
juxtaposés : hautes montagnes des chaînes anosyennes qui

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surplombent Fort-Dauphin, pénéplaine de l'Androy avec son bourrelet de
sables quaternaires rubéfiés, plateau calcaire mahafaly troué de karsts.
L'Ouest sédimentaire du bassin de Morondava évoque des grands
espaces. Ce territoire porte le nom de Menabe. Du côté des
Hautes-Terres, la retombée du Bongolava (la longue montagne)
constitue une impressionnante barrière ; à son pied, la dépression
périphérique reste un no man's land difficile à parcourir, sauf pour les
dahalo, malaso et autres brigands voleurs de boeufs. En poursuivant
vers la mer, on se heurte aux massifs du Bemaraha, du Makay et de
l'Isalo à la topographie tourmentée. Les grès de l'Isalo désagrégés en
pitons, ou en amas, forment des paysages hallucinants qui devraient
tenter les producteurs du nouveau cinéma malgache. Les fleuves
Mangoky, Tsiribihina et Manambolo qui coulent perpendiculairement à
ces cuestas ne sont pas navigables sur leur cours moyen, mais s'étalent
sur leur cours inférieur en beaux deltas dont la mise en valeur remonte à
l'ère coloniale ; leurs potentialités étaient alors comparées à celles d'un
Far-West à la « Nouvelle frontière » pleine de promesses.
L'Ambongo, région complexe, et pour l'instant marginalisée, sépare le
bassin du Menabe de celui du Boina (ou de Majunga). La succession des
cuestas du bassin du Boina est recoupée par l'immense vallée de la
Betsiboka que suit l'itinéraire de la route Tananarive - Majunga (600 km).
Vers le nord, l'auréole sédimentaire se resserre et subit les intrusions
volcaniques de Nosy Be, et surtout de la montagne d'Ambre au pied de
laquelle s'ouvre la rade de Diégo-Suarez, aujourd'hui Antsiranana.
La retombée orientale des Hautes-Terres se fait entre la Mananara et le
Mangoro par un escalier à double dénivellation ; à l'altitude de 750 m se
développent à ce niveau, du sud au nord, les couloirs de l'Ankay, et
surtout de l'Alaotra, magnifique lac entouré d'immenses rizières, qui a
retenu la dénomination indonésienne de mer (laut). Selon la latitude, la
plaine côtière orientale a entre 5 et 40 km de largeur ; elle est coupée de
multiples cours d'eau qui y rendent la circulation difficile. Il faut franchir
18 bacs entre Tamatave et Maroantsetra ; les grands ponts de Sambava,
de Fénérive ou de Brickaville sont à reconstruire périodiquement après le
passage des cyclones. Les cours d'eau ont d'ailleurs du mal à trouer la
barre littorale sableuse qu'apportent les courants mus par l'alizé.

16
Traditionnellement, les estuaires étaient dégagés à l'aide de rames en
bois, et non avec des pelles en fer, sans doute pour remémorer l'histoire
de ces premiers occupants des embouchures.

Climats et paysages végétaux

Plus que les conditions physiques, c'est surtout l'altitude et l'exposition


aux vents dominants qui engendrent la variété des climats. La latitude
compte peu, bien que Madagascar soit allongée sur 14'. Il y a à peine 3'
de différence de température moyenne entre Antsiranana au nord (25'8)
et Fort-Dauphin au sud (22'8). Le relief et les vents répartissent les
climats malgaches en zones longitudinales à l'image du relief lui-même.
L'alizé est le vent dominant et arrive du sud-est. En hiver, c'est-à-dire de
mai à septembre, l'anticyclone de l'océan Indien s'avance sur
Madagascar, et l'alizé souffle violemment. Au contraire, en été, d'octobre
à avril, la mousson, venant du nord et prolongeant la mousson indienne,
fait reculer l'alizé. Les masses montagneuses mettant obstacle aux
vents, l'alizé qui franchit les Hautes-Terres provoque un effet de foehn
qui dessèche le pays sakalava de l'Ouest.
La double influence des masses d'air qui apportent l'alizé ou la mousson
explique la répartition des pluies. Les montagnes de la côte orientale,
heurtées de plein fouet, reçoivent 1,50 m à 3 m d'eau par an selon les
régions, parfois même 5 m dans la baie d'Antongil. L'alizé entretient
aussi une humidité importante sur les Hautes-Terres (1 m d'eau et plus).
En redescendant sur la côte ouest, il se dessèche. La zone de l'Ouest et
du Nord-Ouest bénéficie des pluies de la mousson d'été. L'Extrême-Sud
est très peu arrosé. Tuléar n'a que 0,30 m par an en moyenne : dans le
Nord, le couloir du Tsaratanàna permet à Nosy Be de bénéficier d'un
climat de type côte est.
Outre ces contrastes entre les régions dus aux vents, il faut, pour
comprendre le climat malgache, moduler selon les altitudes : Tananarive
a 18' de moyenne annuelle, tandis que la côte est, à la même altitude,
connaît une moyenne de 25' environ.
L'homme malgache est sensible plus que tout autre aux différences entre
les saisons qui commandent son calendrier agricole. L'été (asara ou

17
fahavaratra) est la période chaude et le moment des pluies. L'hiver
(asotry ou ririnina), plus frais, est plus sec dans l'ensemble. Le touriste
préférera les intersaisons (vers juin et septembre) quand les
températures sont modérées et les pluies interrompues ou absentes.
Mais il n'y a là qu'approximation et la situation est bien différente selon
les régions climatiques.
Le climat du versant oriental est chaud et humide. A Tamatave
(Toamasina), on distingue plaisamment « la saison des pluies » et « la
saison où il pleut ». Le petit crachin d'hiver est si persistant que le
voyageur qui circule en forêt doit se résigner à porter à peu près
constamment des vêtements mouillés. En été, il y a d'énormes abats
d'eau et les cyclones sont là plus redoutables qu'ailleurs puisqu'ils
arrivent du secteur maritime des Mascareignes. Hubert Deschamps a
décrit leur passage en termes pathétiques : « ... Le calme qui précède le
cyclone est impressionnant. Puis c'est la furie des éléments : le ciel
s'obscurcit, un vent d'une violence inouïe projette la pluie, presque à
l'horizontale, arrache les arbres, fait voler les tôles des maisons. Une
brusque et sinistre accalmie s'établit quand passe le centre du cyclone.
Puis, à nouveau, c'est le vent déchaîné. Cela dure souvent deux jours et
deux nuits. Enfin le soleil luit à nouveau. On peut contempler les ruines
des maisons écroulées, les rivières enflées de 10 m et plus, noyant les
plantations. En 1927, un cyclone accompagné de raz de marée détruisit
complètement Tamatave et transporta dans l'intérieur des vaisseaux qui
étaient à l'ancre... ».
Sur les Hautes-Terres, les saisons sont bien contrastées. En hiver, il y a
peu de pluies, mais les brouillards sont épais le matin, surtout au pays
betsileo. En juillet, la gelée blanche est fréquente, et j'ai vu, dans la
campagne d'Antsirabe, des enfants disposer le soir des coupelles d'eau
pour retrouver le matin une pellicule glacée que les Malgaches appellent
joliment ranomandry, c'est-à-dire « l'eau endormie ». En saison chaude,
les orages tombent fréquemment l'après-midi, mais les matinées sont
ensoleillées et les températures peuvent dépasser 30'. Cependant, en
général, l'altitude tempère bien les excès du climat.
L'Ouest subit un climat de mousson, avec une saison sèche très
marquée durant laquelle il fait bon voyager. La température y est

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méditerranéenne et les routes praticables, même si elles sont
poussiéreuses. L'été amène les masses chaudes du nord-ouest, mais la
pluviosité diminue vers le sud au fur et à mesure que se raccourcit la
saison des pluies. Dans l'Extrême-Sud, les précipitations sont faibles et
irrégulières, mais le médiocre degré hygrométrique de l'air explique
certaines oscillations thermiques, particulièrement sensibles lorsque
surviennent les invasions d'air froid venant de l'océan méridional. Entre
l'Androy au sud et la baie d'Antongil au nord-est, il peut y avoir la même
année une différence de précipitations de 5 m.
On conçoit qu'à cette grande diversité climatique corresponde une
mosaïque de paysages végétaux ; mais l'homme a profondément modifié
le milieu par l'apport d'espèces nouvelles qu'il a introduites (eucalyptus,
cocotier, cactus), et par son action destructrice en utilisant les brûlis de
forêts et les feux de brousse. Il ne reste plus des grandes superficies de
la forêt originelle dite climacique qu'une étroite bande très disséquée de
forêts à feuilles persistantes dans l'Est et de formations d'arbres à
feuilles caduques dans l'Ouest.
La forêt dense orientale, à peu près constamment humidifiée, est
toujours verte. Une haute futaie de 25 à 30 m s'élève au-dessus d'un
fouillis de lianes et de fougères. Ces fougères arborescentes prospèrent
dans les trouées et sur les lisières. La richesse de cette forêt ombrophile
rend son exploitation difficile. En fait, elle a reculé plus sous les sabres
d'abattis des défricheurs que sous les scies des forestiers. Elle conserve
des massifs importants dans le Masoala près de la baie d'Antongil, à l'est
du lac Alaotra, et sur la falaise tanala, à l'est d'Ambositra.
Dans les régions montagneuses, à partir de 1 800 m, là où les conditions
climatiques sont très sévères, les arbres deviennent petits ; les mousses
et les lichens sont abondants sur le sol et autour des arbres. Sur les sols
rocailleux, cette forêt d'altitude est remplacée par des buissons éricoïdes
qui rappellent nos bruyères dEurope.
Lorsque cette végétation ombrophile de l'Est et du Centre est détruite par
les défrichements, elle est remplacée par une brousse de buissons où
abondent des Harongana, des Psidia (composées) et des bruyères, mais
les formations végétales de remplacement comprennent surtout de
beaux peuplements de bambous et de ravinala, les fameux arbres du

19
voyageur, indispensables pour la confection du toit et du plancher des
cases.
On discute encore sur le point de savoir si ces formations arborées de
remplacement appelées savoka peuvent redevenir un jour des forêts
ombrophiles. Il faudrait au moins un demi-siècle, et le voisinage du milieu
naturel d'origine, pour que soient réintroduites les espèces primitives.
Mais ce processus n'a plus l'occasion de jouer. Les savoka sont, à leur
tour, défrichés et se transforment à la longue en un peuplement
d'herbacées où les arbres du voyageur ne subsistent plus que de façon
isolée. Sur l'étroite bande sableuse des lagunes de la côte orientale, on
rencontre de beaux pandanus associés à des lauracées qui rappellent la
végétation des îles du Pacifique.
Dans le centre du pays, la forêt a totalement disparu. Le géographe
Gautier pensait même qu'elle n'avait jamais existé. Quoi qu'il en soit, mis
à part quelques peuplements des crevasses des Tampoketsa ou des
bois des collines sacrées, comme à Ambohimanga, les Hautes-Terres
sont ordinairement couvertes d'une steppe de graminées qui devient
souvent coupante lorsque la sécheresse se précise en août.
Depuis les débuts de la colonisation, les montagnes d'Imérina et du
Betsileo ont été reboisées en mimosas et surtout en eucalyptus
(kininina). Même si l'eucalyptus est accusé d'assécher le sol et de croître
sans sous-bois, on ne peut nier qu'il ait amélioré l'existence des
habitants ; grâce à lui, ceux-ci disposent de poutres pour leurs
constructions et de combustible, souvent transformé en charbon de bois,
pour leur cuisine.
Il y a un siècle, la planche de bois se payait à Tananarive une piastre
d'argent et au lieu de bois à brûler on prenait, comme jadis en Vendée,
des bouses de vache séchées. Le terme kitay, qui désigne le
combustible, signifie étymologiquement « petit excrément » et rappelle
qu'il fallait faire feu de tout ce qui pouvait se substituer au bois.
Ainsi, la mystique du reboisement poursuivie après l'indépendance a
métamorphosé la steppe d'herbes bozaka en un semis de bois qui ont,
par endroits, comme à Fianarantsoa, modifié le climat. L'ancienne
capitale du Sud, que Lyautey fit entourer d'une ceinture d'eucalyptus,
bénéficie d'un climat plus humide que le Betsileo environnant.

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La diversité des genres de vie

Mais l'action de l'homme qui se fait sentir sur les Hautes-Terres, plus que
partout ailleurs à Madagascar, n'est pas seulement visible grâce aux
reboisements. Une irrigation savante a su tirer parti de tous les bas-fonds
et des multiples pentes. Le voyageur qui parcourt la région d'Ambositra
est saisi par le spectacle des escaliers de rizières qui découpent les
flancs de collines et rappellent l'architecture rizicole si savante des
paysans de Mindanao aux Philippines.
Aujourd'hui, les forêts de l'Ouest prennent de plus en plus l'aspect de
reliques car les feux de brousse - on devrait dire les feux de prairie -
viennent réduire leur superficie chaque année un peu plus autour de leur
lisière.
Ces forêts denses à feuilles caduques changent d'aspect selon les
saisons et peuvent brûler sur pied les années sèches. Lorsqu'elles
disparaissent, elles sont remplacées par des prairies ou des savanes à
palmiers satra (Hyphaenc). Le satra, comme le ravinala, a un port
élégant et sert, lui aussi, à couvrir les cases. Sa variété rabougrie offre
des possibilités de préparer une boisson fermentée, le trembo, que les
Sakalava appréciaient avant l'introduction des alcools de traite.
Dans les vallées où des nappes subsistent, le raphia (rofia) croît en
bosquets. Avec ses fibres, les Malgaches tissent les rabanes dont
l'importation a été très prisée en Europe au début du XXe siècle. Raphia
est d'ailleurs le seul mot malgache adopté par la communauté
universelle.
Vers le sud du Menabe, l'adaptation de la végétation à la sécheresse se
manifeste par la multiplicité des baobabs et des kapokiers.
L'Extrême-Sud possède la formation végétale malgache la plus originale.
On a affaire là à un véritable bush ou les didieracées, arbres cierges, et
les euphorbes, charnues ou épineuses, sont nombreuses. Ce bush est
résistant au feu, mais il a été largement défriché pour les cultures. Dans
un environnement caractérisé par la disette d'eau, les Antandroy (ceux
du pays des épineux) cherchent à cultiver le maïs, le manioc et le mil.

21
Autrefois, la mer leur était interdite (fady) comme elle l'est aux Macondés
du Mozambique voisin.
Aujourd'hui, Mahafaly et Antandroy entourent leurs champs de sisal,
mais autrefois d'énormes cactus formaient des enclos aux terrains et aux
villages. On crédite le Français Maudave d'avoir apporté à la fin du
XVIIIe siècle ces cactus (raketa) qu'une cochenille introduite vers 1930
détruisit bien malencontreusement.
Entre le Sud semi-aride et le Sud-Est bien arrosé survient une étonnante
zone de contact où, un peu à l'ouest de Fort-Dauphin, on traverse une
faille pluviométrique et végétale qui fait voisiner sans transition
l'euphorbe avec l'arbre du voyageur. Ce n'est là qu'une des surprises
écologiques du petit continent qu'est Madagascar. A l'opposé
septentrional, là où les saisons sont rythmées par la mousson puis la
sécheresse, il existe l'étrange ombilic hygrométrique du Sambirano et de
la région de Nosy Be ; l'ylang-ylang et le poivrier y croissent comme dans
l'Est, grâce à l'alizé gorgé d'humidité qui contourne le Tsaratanàna.
La variété des milieux climatiques et végétaux a contraint les Malgaches
à adapter leur réponse à l'environnement : dans l'Est, on pratique la
riziculture dans les marais (horaka) ou les brûlis de forêts ; mais la forêt a
été largement remplacée par des cultures tropicales de rente comme le
café, le girofle et la vanille ; dans le Centre, une hydraulique savante
produit deux récoltes de riz et parfois même, dans le Vakinankaratra, du
blé en contresaison, tandis que le terroir des collines porte des cultures
sèches, manioc et maïs essentiellement.
L'Ouest et le Sud sont le domaine de l'élevage extensif des zébus, mais
il n'existe plus de population qui n'ait pas de genre de vie mixte, à la fois
fondée sur l'agriculture et l'élevage.
Partout, à Madagascar, la possession des zébus est socialement
valorisante mais il n'y a plus de groupes de pasteurs qui, aujourd'hui, se
sentiraient dégradés en faisant produire la terre pour compléter ses
ressources.
Ainsi, les stéréotypes sur les genres de vie commencent à disparaître et
les différenciations les plus visibles restent encore dans les domaines de
l'habitat, de l'alimentation et de l'habillement.

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Dans l'Est et le Nord, les maisons sur pilotis ont des murs faits de stipes
de ravinala ou d'entrecroisements de bambous. Fraîches et
fonctionnelles la plupart de l'année, ces demeures sont très vulnérables
aux cyclones.
Dans le Sud et l'Ouest, les maisons sont édifiées de plain-pied avec des
murs en banco et une toiture en végétal. Chez les Antandroy, la hutte de
1,50 m de haut, faite de petites planches de didieracées, se raréfie.
Malgré son exiguïté, les notables de jadis avaient à coeur d'en orner
l'entrée de sculptures géométriques du plus bel effet. J'ai commis un jour
le désagréable impair de sortir d'une de ces cabanes avec l'encadrement
sur mes épaules. L'idée cependant parut bonne au propriétaire qui,
après avoir replacé l'original sur l'orifice, accepta d'en sculpter une copie
pour les collections muséographiques de l'université.
Aujourd'hui, la tôle ondulée se répand partout mais certaines habitudes
traditionnelles se maintiennent : les cases sont toujours rectangulaires
comme en Indonésie et aucun schéma de hutte ronde ne s'est transporté
depuis l'Afrique en passant le Canal de Mozambique.
Comme la tôle ondulée crée l'uniformité dans l'habitat, la modernisation
standardise aussi les habitudes alimentaires. Le riz, élément de base des
repas malgaches un peu partout, n'était, dans le Sud, il y a un
demi-siècle, qu'une curiosité réservée aux occasions exceptionnelles. Le
quotidien était fondé sur le maïs, la patate douce et le lait caillé abobo.
Aujourd'hui, Antandroy et Mahafaly du Sud considèrent le riz comme un
mets de choix, inaccessible hélas en temps de disette. Mieux que les
coutumes alimentaires, l'habillement était un signe bien évident des
provenances géographiques des gens et les innovations venues
d'Europe ou fournies par les filatures industrielles malgaches n'ont pu
encore effacer complètement les particularités. La camisole de raphia, si
commune dans l'Est, devient une rareté ; le lamba, toge des habitants
des HautsPlateaux, s'est réduit à la dimension d'une étole pour les
femmes en Imerina, mais il reste porté par les deux sexes dans le
Betsileo rural. Sur toutes les côtes, une sorte de paréo, le lambahoany,
demeure commun. Cette cotonnade aux vifs coloris est imprimée de
phrases exprimant les joies de l'amour ou les solidarités de l'existence.

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Les gens du Sud-Ouest restent fidèles au salaka, longue bande de coton
local brodé qui ceint les hanches et retombe en cache-sexe.
La diversité est plus grande encore pour les couvre-chefs. Les Merina
ont adopté les feutres européens mais les Antandroy ont des petits
dômes en vannerie et leur imitation du morélon portugais n'est point un
hasard, puisque c'est sur leurs côtes accores que les marins lusitaniens
firent à plusieurs reprises naufrage au XVIe siècle.
Dans le Sud-Est, les femmes antaimoro portent un petit chapeau de
vannerie fine orné d'une petite croix brodée. Cette même croix se
retrouve dans les anciens tatouages aujourd'hui disparus, mais bien
relevés par les voyageurs, comme Le Chapelier, et affectés jadis de
formes complexes dérivées de la swastika indienne. Ainsi, les
manifestations de la vie quotidienne évoquent, pour qui sait les observer,
des racines de l'histoire et du peuplement.
L'étonnement que suscite la variété des climats, des paysages, des
modes de vie, des habitats et des costumes, a été le lot de tous les
voyageurs et ethnographes, mais ce prodigieux foisonnement
d'adaptation au milieu ne saurait masquer le phénomène culturel
essentiel : celui de l'unité de la civilisation et, dans une certaine mesure,
de la langue, assez homogène malgré les diversités dialectales.

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2
LES ANCÊTRES VENUS
D’AU-DELA DES MERS

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Deux flux principaux ont donc traversé l'océan Indien pour peupler l'Ile au bout du Monde :
celui des Indonésiens venus de l'est et celui des Bantous arrivés par le nordouest à travers le
Canal de Mozambique. Point n'est donc besoin de se demander qui sont les Malgaches, et
d'où ils viennent, mais plutôt quand, comment et pourquoi ils ont fait un si long chemin pour
peupler une terre en marge des mers.

Le berceau des ancêtres indonésiens

A regarder l'archipel indonésien, on penserait d'abord que ces ancêtres venus de l'Orient
habitaient quelque part vers Sumatra, et qu'ils auraient pu se laisser porter par le grand
courant équatorial jusqu'à la baie d'Antongil. Des ponces volcaniques éjectées par l'éruption
du volcan Krakatoa ont été ainsi convoyées naturellement jusqu'aux grèves de Madagascar.
Mais ce serait trop simple car, nous l'avons vu, la parenté linguistique la plus étroite du
malgache en Indonésie n'est pas tant avec Sumatra mais existe davantage avec le maanjan
du sud-est de Bornéo. Certes les gens du groupe Barito auquel appartient le maanjan sont
placés beaucoup plus loin sur l'itinéraire est-ouest, mais ceux qui sont sur la frange côtière
du sud-est de Bornéo possédaient, comme leurs cousins ibans du Sarawak décrits par
Freeman, une solide tradition de navigateurs alliée à des talents de défricheurs. Les Ibans
quittaient volontiers leur territoire après avoir essarté et mis en culture leurs champs qu'ils
laissaient ensuite à la garde des moins valides à qui il appartenait d'éloigner les prédateurs
et de faire la récolte. Pendant ce temps, les Ibans navigateurs se livraient au commerce, et
même à la piraterie. Lorsque leurs expéditions se prolongeaient, ils défrichaient par le feu et
ensemençaient des champs dans les contrées qu'ils traversaient.
On imaginerait que des ancêtres des Baritos marins, au même genre de vie, se sont éloignés
de leur territoire il y a 1 500 ans, ou même bien davantage, pour aller parcourir les côtes de
Sumatra et de Java où le savant hollandais Adelaar croit qu'ils y modifièrent leur parler dans
le sens de celui des îles de l'ouest de l'Indonésie et qu'ils perfectionnèrent leurs techniques
des voyages maritimes au contact des Javanais et des Sumatranais.
L'ouest de l'Indonésie a été, du VIIe au xV siècle, le domaine de puissants empires maritimes
hindouisés de Çrivijaya, des Çaïlendra, de Maratam, de Modjopahit et de Jambi. Ces
thalassocraties avaient des rapports avec tout le Sud-Est asiatique et, épisodiquement l'Inde,
d'où certains de leurs fondateurs avaient puisé leur mode de vie et leur religion. A une haute
époque, vers le IVe siècle, des marins et des guerriers venus de l'archipel malais
intervenaient déjà dans les guerres des royaumes cholas du sud de l'Inde.

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Lorsque des groupes marins venus des marches ouest d'un de ces empires indonésiens se
sont transportés à la pointe méridionale de l'Inde, ou mieux aux Iles Maldives un peu plus au
sud, ils n'étaient plus qu'à mi-distance au milieu de l'océan entre l'Indonésie et Madagascar.
De là, la migration peut avoir été le fruit d'un hasard bien exploité ou avoir pris le circuit de
réseaux commerciaux anciennement établis vers la mer Rouge et l'Afrique de l'Est.
Sur ce parcours, il n'est pas absurde, dans notre recherche d'un schéma d'explication de ces
migrations, d'avoir recours à la théorie des voyages accidentels, telle que Sharp l'a
développée pour le Pacifique. Lorsque les Polynésiens se trouvaient à l'étroit sur une île
congestionnée par la pression démographique, ils organisaient des expéditions de
découvertes de terres (imi fenua) qui, si elles n'obtenaient pas toujours le résultat escompté,
avaient au moins le mérite de débarrasser les îles du trop plein de leur population. Mais, à
côté de ces expéditions programmées, il arrivait aussi qu'une tempête côtière éloignât par
hasard des pêcheurs qui se laissaient dériver (painu) en attendant de toucher une autre
terre. Grâce à leur prodigieuse connaissance des étoiles, les Polynésiens pouvaient situer
-ur nouvelle découverte, revenir à leur point de départ jusqu’à ce que les éléments soient
plus favorables, puis organiser une expédition de prise de possession de leurs découvertes
accidentelles.
Les techniques de navigation et l'adaptation aux éléments marins des anciens Indonésiens
ne cédaient en rien à celles de leurs lointains parents polynésiens. On sait qu'ils se
repéraient sur les Nuages de Magellan, une constellation bien visible dans l'océan Indien où
le ciel est souvent dégagé. Par ailleurs, les dérives accidentelles depuis le sud de l'Inde vers
Madagascar sont bien attestées. Élie Vernier a observé, en 1942, l'arrivée dans le nord-est
de Madagascar de pêcheurs qui avaient été poussés par les vents et les courants depuis
l'archipel des Laquedives dont .es îles s'égrènent au sud de l'Inde.
Mais l'explication de la découverte de Madagascar qui ferait appel à un voyage accidentel
depuis le sud de l'Inde, suivi de l'occupation par des navigateurs indonésiens capables de
positionner la nouvelle trouvaille et d'y revenir avec des compagnons, n'est pas la seule
possible ; il faut envisager la mise à profit de circuits commerciaux qui reliaient l'Inde à
l'Afrique à une haute époque.
Il y a 2 000 ans environ, un marin grec, nommé Hippalos, aurait compris le mécanisme des
moussons qui permettent, selon les saisons, d'aller de l'Inde vers la mer Rouge et retour.
L'oscillation de la mousson offre une intersaison de deux à trois mois pour se préparer à
retourner en sens inverse, mais plus on descend vers le sud, plus cet intervalle devient bref à
Sofala, il n'est plus que d'une quinzaine de jours.

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La traversée de l'océan Indien

A partir du début du IXe siècle après Jésus-Christ, la liaison est parfaitement établie entre la
mer Rouge et l'océan Indien avec un diverticule du commerce vers l'Afrique orientale. Un
commerçant grec d'Alexandrie a laissé un guide du marchand de l'océan Indien remontant à
cette époque. Ce document, dénommé « Le Périple de la mer Érythrée », précise les noms
des escales, les objets du commerce et quelques particularités sur les habitants de lieux
fréquentés. Sur le côté africain, le terminus de la navigation était Rhapta, une ville qu'on n'a
pas encore retrouvée, mais qui peut se situer au sud de Zanzibar. Entre l'Arabie et l'Inde, la
navigation se faisait en droiture dans les deux sens peu après la trouvaille d'Hippalos, et il
est probable que les itinéraires plus méridionaux – Inde/Afrique - qui faisaient l'économie du
cabotage le long de la côte de l'Asie furent reconnus un peu plus tard. Le Portugais Vasco de
Gama devait s'étonner, 1 200 ans après, de la facilité avec laquelle un pilote arabe réussit à
relier directement Malindi sur la côte de l'actuel Kenya à Calicut en Inde, par un voyage qui
représentait le fruit de cette expérience millénaire.
Pourquoi ne pas supposer que les Indonésiens aient eux aussi, à la suite des gens du
Moyen-Orient, emprunté ces routes maritimes que les compagnons du marchand du Périple
avaient déjà très tôt reconnues entre l'Inde et l'Afrique au début du premier millénaire ? Pour
l'instant, les archéologues n'ont guère de points de repère sûrs pour dater les migrations
d'une si haute époque. Mais les preuves sont toujours susceptibles de surgir d'un moment à
l’autre. J'espérais, sans doute trop vite, qu'une dune du Nord-Est de Madagascar laisserait
voir une urne funéraire, la culture austronésienne de SaHuynh, ou qu'un estran sur la côte
ouest contiendrait des vestiges d'une grande pirogue comme celle que le monument du
Borobodur VIIe siècle représente et que l'archéologue Manguin a exhumée à Sumatra. Les
témoignages qui permettraient les débuts de la migration indonésienne sont encore hélas
indirects : celui de l'influence sanscrite sur la langue malgache, le plus connu, mérite d'être
évoqué.
On sait que les civilisations indonésiennes ont reçu l'influence de l'Inde par l'intermédiaire de
brahmanes qui usaient du sanscrit, mais aussi par des commerçants qui faisaient emploi
d'un langage moins archaïque, le prakLes débuts de cette influence sont mal précisés, mais
remontent au moins à l'an 400 de l'ère chrétienne, car a découvert à Muara Kaman, dans
l'est de Bornéo, des urnes sacrées portant des inscriptions en sanscrit. Selon les spécialistes
qui ont déchiffré les stèles de cette époque, les inscriptions seraient en alphabet pallava
comme dans le tamoule du IVe siècle après J-C.

27
Par la suite, les influences sanscrites ou prakrites se sont amplifiées en Indonésie, et les
langues du Grand Archipel adoptent plusieurs centaines de mots ayant cette origine.
malgache, au contraire, ne possède qu'un petit nombre mots d'origine sanscrite, ou plutôt
prakrite. Il s'agit de mots commerciaux (trosa : dette, sisa : reste) ou de termes relatifs aux
mois du calendrier. Quelques-uns concernent des aspects politiques (lapa : palais) ou
moraux (tsara), ou plutôt l'idée de juger, ce qui peut revenir au même. En tout, Otto Dahl en
dénombre une quarantaine. Comme ces termes d'origine indienne, que les Malgaches et les
Indonésiens possèdent les uns et les autres, ne paraissent pas être venus à la suite de
contacts directs entre l'Inde et Madagascar, on pense que les ancêtres bornéens des
Malgaches pourraient avoir quitté l'Indonésie à une époque où le sanscrit et le prakrit y
étaient connus, sans que ces langues y aient encore eu une influence très accentuée.
Il est dommage pour notre argumentation que cette influence indienne ait été distribuée de
façon fort inégale en Indonésie, mais cela nous permet néanmoins d'avoir quelque idée de
repère dans le temps, ne serait-ce que pour avancer le milieu du premier millénaire de notre
ère comme période de cette émigration.
Mais l'argument du sanscrit qui repose sur quelques dizaines d'étymologies n'est pas
absolument décisif. La circulation des hommes entre l'Indonésie et Madagascar a pu
commencer avant ; on sait qu'elle s'est poursuivie bien après, puisque les sources arabes, à
partir du IXe siècle, en font mention de façon bien explicite comme nous allons le voir plus
loin.
Ainsi, les théoriciens de l'histoire culturelle de Madagascar ont tendance à favoriser une
chronologie longue pour ces migrations indonésiennes en les faisant remonter au début du
premier millénaire de notre ère ou à quelques siècles plus tard. Les archéologues qui se
contentent des preuves qu'ils exhument prennent eux aussi en compte ces hypothèses, mais
sont plus prudents. Leur chronologie plus courte est à l'image des découvertes du moment
(pour l'instant, aucun site antérieur au VIIIe siècle n'a été trouvé à Madagascar), même s'ils
espèrent découvrir plus ancien encore.
Encore plus que pour l'Indonésie, les sources écrites sur l'océan Indien occidental sont rares,
concernant une époque cruciale, celle précisément où les Indonésiens arrivent, et où les
Bantous s'installent. Depuis le récit du marchand du Périple datant du IIIe siècle, jusqu'aux
textes arabes du IXe siècle, on ne dispose d'aucun document écrit sur la région, sauf les
élucubrations du moine Cosmas Indicopleustes qui envoyait en enfer tous ceux qui ne
pensaient pas, comme lui, que la terre était plate. Ce moine, qui observa au VIe siècle les
obélisques de la ville d'Axum en Érythrée, alla jusqu'à Ceylan mais se garda bien de
fréquenter les côtes de l'Afrique orientale.

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Le recueil des auteurs arabes, que l'on a parfois qualifiés de géographes, fait état, à partir du
Xe siècle, d'un pays de Waqwaq qui pourrait bien être celui de nos Indonesiens migrateurs.

Le témoignage des géographes arabes du Moyen Age

Mais les textes sont en fait fort peu clairs, car les Arabes avaient repris les concepts de la
géographie de Ptolémée qui faisait se rejoindre les côtes sud de l'Afrique et celles de la face
orientale de l'océan Indien. Les pays de Waqwaq et de Komr, dont parlent ces auteurs
arabes, semblent se trouver tantôt à l'ouest, tantôt à l'est, peut-être parce que les
Indonésiens ont colporté leur toponymie origine. Le Waqwaq occidental serait aux
Indonésiens de l'Ouest ce que la Nouvelle-France, la Nouvelle-Angleterre et la
Nouvelle-Espagne ont été aux colonisateurs européens aux Amériques.
Le texte le plus ancien et le plus stimulant sur la question est sans conteste celui qui rapporte
l'incursion des gens Waqwaq dans les parages est-africains au milieu du Xe
Il est extrait du livre des Merveilles de l'Inde par Borzog ibn Chamriyar, un Persan de
Ramhormoz, et a traduit par Jean Sauvaget. Citons-le, tant il paraît véritable :
« ... Ibn Lakis m'a rapporté qu'on a vu les gens de Waqwaq faire des choses

stupéfiantes. C'est ainsi qu'en 334 (945-46), ils arrivèrent dans un millier

d'embarcations et les combattirent avec la dernière vigueur, sans toutefois pouvoir

en venir à bout, car Qanbaloh est entourée d'un robuste mur d'enceinte autour

duquel s'étend l'estuaire plein d'eau de la mer, si bien que Qanbaloh est au milieu

de cet estuaire comme une puissante citadelle. Des gens de Waqwaq ayant abordé
chez eux par la suite, ils leur demandèrent pourquoi ils étaient venus précisément là

et non ailleurs. Ils répondirent que c'était parce qu'on trouvait chez eux des produits

qui convenaient à leur pays et à la Chine, comme l'ivoire, l'écaille, les peaux de

panthères, l'ambre gris, et parce qu'ils recherchaient les Zeni, à cause de la facilité

avec laquelle ils supportaient l'esclavage et à cause de leur force physique. Ils

dirent qu'ils étaient venus d'une distance d'une année de voyage, qu'ils avaient pillé

des îles situées à six jours de route de Qanbaloh et s'étaient rendus maîtres d'un

certain nombre de villages et de villes de Sofala des Zenj, sans parler d'autres qu'on

ne connaissait pas. Si ces gens-là disaient vrai et si leur rapport était exact, à savoir

qu'ils étaient venus d'une distance d'une année de route, cela confirmerait ce que

disait Ibn Lakis des îles du Waqwaq : qu'elles sont situées en face de la Chine... ».

29
Les chercheurs se sont interrogés sur l'emplacement de Qanbaloh ; Kirkman, le célèbre
archéologue du Kenya, a pensé à Pemba, près de Zanzibar ; je crois plutôt à une île des
Comores, peut-être Anjouan. Toujours est-il que du récit de cette incursion on peut déduire
que les pirates indonésiens venaient du Sud-Est asiatique pour attaquer des îles de la côte
d'Afrique ou des Comores, afin de s'y procurer des esclaves Zenj. Ce terme Zenj ou Zanj
désigne, chez les Persans et les Arabes, les habitants noirs de la côte orientale d'Afrique, et
il a survécu jusqu'à nous dans le mot Zanzibar.
Ibn al Faqih al Handhani, au x, siècle, mentionne l'existence de deux Waqwaq dans l'océan
Indien, précisant qu'« il n'y a pas de mer plus grande au monde que la Grande Mer. Elle
commence au Maghrib et par le Qotzan atteint (les îles) des Waqwaq de la Chine. (Les îles)
des Waqwaq de la Chine diffèrent de (celles) de Waqwaq du Midi en ce que (les îles) des
Waqwaq du Midi produisent de l'or de mauvaise qualité ».
Nous avons vu que la double appellation de Waqwaq Je l'Est et de Waqwaq de l'Ouest peut
s'expliquer par cette -onception géographique ptoléméenne qui faisait toucher .es terres des
extrémités méridionales de l'océan, mais aussi Par les va-et-vient d'un même peuple de part
et d'autre. Ferrand a même trouvé dans Waqwaq un rapprochement -avec le mot malgache
vahoaka qui signifie peuple.
Cette double localisation du Waqwaq ne semble donc avoir préoccupe les auteurs arabes qui
n'y ont vu --i,:une contradiction. Certains placent même le Waqwaq -;-ulement en
Extrême-Orient. D'autres, comme Maçoudi siècle) et ceux qui l'ont copié, font l'inverse et le
situent dans l'ouest de l'océan Indien. Écoutons à ce pro_os Nlaçoudi narrer les voyages des
marins de l'Oman vers le Sud.
« ... Le terme de leur cours et de la tribu des Azd sur la mer de Zanj est l'île de

Kanbalou dont nous avons déjà parlé et le pays de Sofala et des Waqwaq situé sur

les confins du Zanguebar et au fond de ce bras de mer. De même que la mer de

Chine aboutit au pays de Sila (Japon) dont nous avons déjà eu l'occasion de parler,

de même les limites de la mer de Zanj sont au pays de Sofala et de Waqwaq, pays

qui produit de l'or en abondance et d'autres merveilles : le climat y est chaud et la

terre fertile. C'est là que les Zanj bâtirent leur capitale ; puis ils élurent un roi qu'ils

nommèrent Waklumi. Ce nom a été dans tous les temps celui de leurs

souverains...».

Au Xw siècle, les relations entre le pays de Sumatra et des Zanj se poursuivent, si l'on en
croit Edrisi note :

30
« ... Les Zanj n'ont point de navires dans lesquels ils puissent voyager. Mais il

aborde chez eux des navires du pays d'Oman et autres destinés aux îles Zabad

(Sumatra) qui dépendent des Indes. Ces étrangers vendent leurs marchandises et

achètent des produits du pays. Les habitants des îles Zabad vont chez les Zanj

dans de grands et de petits navires et ils se servent pour leur commerce de leurs

marchandises, attendu qu'ils comprennent la langue les uns des autres... ».

On ne peut être plus clair : les gens du Sumatra venaient donc trafiquer en Afrique orientale
et avaient le monopole des grands voyages. L'existence de colonies de compatriotes, à
Madagascar et aux Comores, devait faciliter les relations. Les Indonésiens avaient peut-être
quelquesuns des leurs à demeure en Afrique mais ceux-ci connaissaient sans doute aussi ce
qui allait devenir la langue de tout le pays zanj : le swahili.
Ainsi, les rapports commerciaux ont dû longtemps prolonger les résultats des premières
migrations des Indonésiens. Selon Ibn al Mudjawir qui écrivait au xiw siècle, on se
remémorait encore leur intrépidité jusqu'en Arabie du Sud. Il raconte à ce sujet :
« ... Une invasion des gens d'Al Komr prit possession d'Aden, en expulsa les

pêcheurs, et établit des constructions de pierre sur les montagnes. Ils naviguaient

ensemble en une seule mousson. Ces peuples sont morts et leurs migrations sont

fermées. D'Aden à Mogadiscio, il y a une mousson, de Mogadiscio à Qiloa, une

deuxième mousson, de Qiloa à Al Komr une troisième. Le peuple d'Al Komr avait

réuni ces trois moussons en une seule. Un navire d'Al Komr s'était rendu à Aden par

cet itinéraire en 626 de l'Hégire (1228) ; en se dirigeant vers Qiloa, on arriva par
erreur à Aden. Leurs navires ont des balanciers, parce que les mers sont

dangereuses et peu profondes. Mais les Barabar les chassèrent d'Aden.

Actuellement, il n'y a personne qui connaisse les voyages maritimes de ces

peuples, ni qui puisse rapporter dans quelles conditions ils ont vécu et ce qu'ils ont

fait... »

Il est donc vraisemblable que ces Indonésiens montés sur pirogues à balancier ont essuyé
une défaite de la part des Barabar qui étaient les gens du Berbera sur l'actuelle côte de
Somalie. La puissance montante des Musulmans a repoussé ces Indonésiens vers le sud
dans le pays de Komr qui, jusqu'au XVe siècle, désigne les Comores et Madagascar. Ils s'y
trouvaient bien retranchés à une époque où leur civilisation occupait progressivement les
côtes et l’intérieur de la Grande Ile que leurs ancêtres avaient trouvée si accueillante à leur
arrivée.

31
Ces Bantous qui rencontreront les Indonésiens

Comment, lors de leur arrivée, ces Indonésiens ont-ils effectué leur osmose avec les
Bantous ? Le grand explorateur Alfred Grandidier croyait à des razzias d'esclaves -aites sur
la côte africaine depuis la Grande Ile (3). Hubert Deschamps, l'auteur d'une « Histoire de
Madagascar » inégalée, penchait pour un séjour prolongé sur côte d'Afrique, à partir de
laquelle une colonie mélangée ou alliée se serait ensuite rendue à Madagascar.
Pendant longtemps, j'ai privilégié cette hypothèse de Deschamps. Mais, pour l'instant, force
est d'admettre qu’aucun témoignage archéologique sur la côte d'Afrique nous a livré de
traces d'Indonésiens. Peut-être est-ce à l'incapacité des chercheurs de reconnaître ces sites.
Toujours est-il qu'il convient maintenant d'examiner plus profond cette civilisation bantoue de
la côte d'Afrique avec laquelle les ancêtres sud-asiatiques des Malgaches sont entrées en
contact vers le VIIIe siècle, ou peut-être bien. Avant. Le terme bantou désigne une réalité
humaine complexe et immense. Mises à part quelques populations pygmées de la forêt et
bushmen de l'Afrique australe, on peut dire grosso modo qu'en Afrique, au sud du Ve
parallèle nord, tous les gens sont bantous. Les Bantous ont leurs lointaines origines dans les
savanes camerounaises et tchadiennes. Agriculteurs efficaces, ils ont pu faire face à une
croissance démographique ininterrompue et occuper toute l'Afrique centrale et australe
parcourue auparavant par les négrilles pygmées et khoisan (bushmen), dont ils ont d'ailleurs
absorbé une bonne partie grâce à un système d'alliances.
En arrivant en Afrique orientale, dans les parages de ce qui est aujourd'hui l'Ouganda et le
Kenya, ils ont rencontré des peuples nilotiques, qui leur ont appris l'élevage du bétail et, en
Somalie, des Couchitiques que les témoignages archéologiques nous révèlent être d'habiles
cultivateurs de sorgho et des pasteurs.
L'archéologue Soper a retrouvé les traces de ces Bantous du IVe siècle à Kwale, non loin de
la côte kenyane vers le VIe siècle, d'autres Bantous, cette fois, plus au sud: procèdent à de
grands défrichements entre le lac Victoria et le lac Tanganyika. Dans ces travaux de
défrichement, ils mettent à profit leur outillage en fer et l'on découvre dans leurs anciens
villages du Kivu et du Rwanda leurs fourneaux pleins de vestiges de scories et de tuyères.
Peu à peu, les espaces disponibles du continent sont mis à profit et les Bantous occupent
jusqu'au littoral, en allant aussi loin que le Natal où l'archéologue Davis a retrouvé leurs
traces remontant au Xe siècle.
Le récit du Périple ne nous donne pas beaucoup de détails sur les hommes qui peuplaient au
IIIe siècle les côtes africaines de l'océan Indien et acceptaient de commercer avec les gens

32
venus de la mer Rouge. Toujours est-il que des linguistes, comme Nurse, estiment que, du
Ve siècle au Xe siècle, un groupe côtier bantou qu'ils dénomment Sabaki acquiert une
certaine individualité de culture -et de langue. De ce groupe Sabaki sont issues les langues
pokomo qui se parle à l'embouchure de la rivière Tana, swahilie répandue de la Somalie au
Mozambique et cornorienne parvenue jusqu'à l'archipel des quatre Comores.
L'éclatement de ce groupe de langue Sabaki pourrait être manifestation d'une migration qui
mènera les Bantous la côte aux îles comoriennes et à Madagascar qui sont sousle vent de la
mousson.
Je crois que cette mutation qui a transformé en navigateurs ces gens du littoral (8) doit être
attribuée aux marins de la mer Rouge et du Moyen-Orient que le commerce avait attirés là.
Toutes les relations dont nous discutons depuis le temps du Périple, et les observations
faites une période plus proche de nous, montrent que les rapports commerciaux se sont vu
compléter parfois par une suzeraineté politique et toujours par une osmose biologique. Les
enfants nés de ces unions de navigateurs arabes autres, et de mères bantoues, ont parlé la
langue maternelle, il leur arrive de revendiquer leur ascendance paternelle lorsqu'il y va de
leur intérêt, surtout lorsque l'Islam va se répandre à la fin du VIIIe siècle. C'est à partir de
cette époque que la civilisation swahilie prendra ce double caractère, bantou d'une part, et
d'idéal islamique autre part. La progression de j'islam sera toutefois assez forte et au début
du XIVe siècle le voyageur Ibn Battouta ne comptait vraiment que Mogadiscio et Kilwa
comme soumises à la parole du Prophète.
Parmi les villes de la côte orientale d'Afrique, la plus ancienne connue est, pour l'instant,
celle de Shanga, fouillée par l'archéologue anglais Horton. A Shanga, il a retrouvé des
structures de corral bantou du VIIe siècle sur lesquelles se fonda un village où les influences
urbaines arabes sont visibles. La symbiose Moyen-Orient-Bantou semble donc s'accentuer à
cette époque, et effectivement un peu partout, du Mozambique aux Comores et de Kilwa à
Manda au Kenya, vont apparaître au IXe siècle une série d'établissements où la céramique
moyen-orientale (dont la fameuse jarre sassano-islamique à couverte verdâtre) est aisément
reconnaissable.
Cette culture du IXe siècle, qui va se prolonger jusqu'au Xe siècle, est appelée Dembeni, du
nom du site de Mayotte aux Comores où elle fut identifiée pour la première fois par Henry
Wright. Les habitants de Dembeni possédaient des bols de couleurs rouge et noire, et des
jarres dont la décoration du pourtour était imprimée à l'aide de coquillages Arca.
Les Dembeni importaient des céramiques du golfe Persique, du verre, des perles vitreuses
ou en cornaline. Ils mangeaient de grandes quantités de poisson. Ils cultivaient du millet, du
riz et des cocotiers. Ils possédaient des chèvres, quelques porcs, peut-être des zébus, mais

33
ils consommaient aussi des tanrecs, ces rongeurs que les habitants de l'Afrique de l'Est
considèrent comme un délice. Ils n'étaient pas musulmans mais avaient déjà des contacts
avec l'Islam, ne serait-ce que par la présence parmi eux des navigateurs musulmans du
Moyen-Orient, qui, dans les siècles ultérieurs, se saisiront du pouvoir politique. On retrouve
les traces de cette culture Dembeni dans le nord de Madagascar à Irodo.
Pour le moment, les villages Dembeni n'ont pas révélé de sépultures grâce auxquelles on
pourrait déterminer le type physique des habitants. Mais il ne fait pas de doute que les
Bantous étaient des artisans de cette culture que l'on retrouve dans les couches profondes
des anciennes cités swahilies de la côte d'Afrique. Reste à savoir si ces Bantous du
Dembeni étaient en contact avec les Indonésiens.
En effet, si les Indonésiens ont relié directement l'Inde du Sud à Madagascar, ils ont pu y
précéder les Bantous dont l'accès à la maîtrise de la navigation semble s'être fait
massivement du VIIIe au Xe siècle. Des éléments indonésiens de la culture matérielle
swahilie, comme la pirogue à balancier et la râpe à coco, ont pu faire l'objet "emprunts sans
qu'il y ait eu pour autant d'installation d’une colonie asiatique massive sur le continent
africain.
Qu'il y ait eu décalage ou non dans les installations africaine et indonésienne à Madagascar,
force est de constater que le résultat de l'osmose a été étonnant. Mis en présence d'une telle
dualité de races et d'origines, on s'attendait a ce que le territoire ait été approprié par des
groupe parlant ici la langue indonésienne et là le bantou ,riant des Sabaki.

Bantous et Indonésiens s'installent dans la Grande Ile

Il est raisonnable de penser que cette osmose s'est élaborée dans un territoire d'origine
relativement restreint et maritime de surcroît. La naissance du peuplement protomalgache
pourrait avoir pris place dans le nord et le nordouest de Madagascar où les embouchures
des rivières et es îles constituent des milieux d'accueil extrêmement favo ables. Peut-être,
entre ces côtes septentrionales ou nord-ouest de Madagascar et les Comores, y a-t-il eu
solution Je continuité. La céramique Hanyundro très présente aux Comores au XIe siècle se
retrouve vers la baie de Boina à Nosy Be, Diégo (Antsiranana), ainsi qu'au sud de la baie
d'Antongil. La communauté de tradition céramique ne refléterait-elle pas une extension d'une
civilisation commune ?
On imagine bien, sans pouvoir actuellement en déterminer avec précision le siècle, ces
Sabaki marins côtoyant ces Indonésiens, eux aussi familiers avec l'océan. Les Africains ne
tardèrent sans doute pas à apprécier les qualités de stabilité que le balancier conférait aux

34
embarcations et ils diffusèrent cette technique sur toute la côte du continent. Ils apportèrent
leurs animaux plus proches, donc plus aisés à transporter. Le lexique rend compte de cette
contribution africaine à la faune domestique, puisque les termes qui désignent en malgache
le boeuf, le mouton, la chèvre, l'âne, le chien, la poule et la pintade sont bantous. Très
curieusement, le mot qui désigne à Madagascar le sanglier (lambo) peut être rapproché du
mot de l'indonésien commun signifiant le boeuf. Otto Dahl suppose que les Indonésiens
arrivés à Madagascar, n'y ayant pas rencontré le boeuf, ont utilisé son nom qui désignait
pour eux un gros animal de leur pays d'origine afin de nommer « sanglier » le plus gros
animal qu'ils voyaient dans cette nouvelle patrie.
En matière agricole, chacun apporta ses techniques et ses plantes : les Indonésiens, le riz,
les tubercules ovy (igname) et saonjo (taro), les bananiers, les cocotiers et les techniques de
défrichement et d'irrigation ; aux Bantous revinrent le sorgho ampemby, l'oignon, le melon
d'eau. Les mots relatifs à la chasse, la pêche, la forge, l'habillement végétal et l'habitation en
bois sont indonésiens en quasi-totalité ; mais en matière de poterie et de cuisine, il existe de
nombreux termes d'origine bantoue, peut-être à cause du rôle de la femme dans l'univers
domestique. En Gaule, pour des raisons semblables, bien des mots anciens du vocabulaire
de la maison (comme par exemple la suie) ont été conservés malgré l'emprise du latin. Le
fait qu'à Madagascar le bantou a su résister, dans ce domaine de la maison et des
ustensiles, est également significatif. Le mot nongo désigne la marmite ronde en Afrique
orientale comme aux Comores et dans la Grande Ile.
En changeant de milieu, les Indonésiens durent recycler leur langage. Le trondro qui
désignait un poisson de mer a la gueule remarquable fut appliqué à un autre poisson je
rivière bien différent, mais à la gueule similaire. Laoka, un terme indonésien pour le poisson,
une fois parvenu sur Hautes-Terres signifia l'accompagnement du riz que l'on consommait,
même si le poisson n'était plus l'adjuvant de tous les jours.
En se transférant à l'autre extrémité de l'océan, même les directions cardinales changèrent.
Avaratra et atsimo qui signifient respectivement nord et sud à Madagascar, ont sens d'ouest
(barat) et d'est (timor) en Indonésie.. Ce savant remarque que ces mots désignent
originairement les vents saisonniers et non les points -ardinaux. En Indonésie occidentale, le
vent de l'été austral est la mousson de l'ouest qui apporte les orages et pluie, tandis que le
vent de l'hiver austral est un alizé. Sur la côte ouest (ou nord-ouest) de Madagascar, le ,-nt
du nord de l'été apporte les orages et la pluie, tandis que d'avril à septembre on a celui du
sud. On comprend le changement d'identification qui se produisit. Peut-êre la fixation en
proto-malgache de ces nouvelles direction est-elle une indication du territoire d'arrivée où se
développa la culture d'origine : le Nord-Ouest.

35
Il est probable qu'en s'enfonçant dans l'intérieur, les premiers Malgaches retinrent quelque
temps leur passé de marins. Celui-ci est bien attesté tant que les membres d’un groupe se
font enterrer dans les dunes du littoral.
Jadis les Kajemby et les Sandangoatsy vivaient ensemble dans la baie de Boina. Les
Sandangoatsy, aujourd'hui, habitent dans l'intérieur et ne savent plus se servir d'une pirogue
à balancier. Ils ont perdu le droit aux cimetières du bord de mer que leurs cousins Kajemby
conservent.
Lorsque les Indonésiens et les Bantous marins coexistèrent à cette époque formative de la
culture durant ce que Otto Dahl appelle « la période bilingue », on ne fit pas qu'échanger les
techniques et les mots du lexique. Des métissages importants s'ensuivirent, des groupes
d'où sont descendus bien des habitants des Hautes-Terres d'Imerina réussirent par une
certaine endogamie à préserver leur originalité raciale. Il ne semble pas nécessaire
d'expliquer cette originalité par une migration tardive.
A l'osmose culturelle, et dans une certaine mesure biologique, s'ajouta un processus
d'amalgame linguistique. L'indonésien devint lingua franca, mais absorba plusieurs centaines
de mots bantous et surtout transforma la structure de ces mots. Les Bantous, dans leur
apprentissage, ajoutèrent systématiquement une voyelle aux consonnes finales de mots
indonésiens. Ils inclurent aussi de nouveaux phonèmes dits « afriqués » comme le terme de
trano (maison) et andrano (dans l'eau), phonèmes que le Malgache d'aujourd'hui est seul à
posséder dans ces parages avec le Comorien.
Le non-spécialiste s'étonnera que cette combinaison linguistique a été inégale dans ses
effets alors que les peuples marins venus de l'Afrique et de l'Indonésie semblent s'être
symbiosés pacifiquement. C'est que les langues lorsqu'elles se combinent ne confluent pas à
égalité comme le font les pools génétiques des individus. Prendre la moitié d'une langue
entraîne la destruction de la structure. Dans une rencontre de deux langues qui se fondent,
une seule globalité survit en absorbant des influences, des sons, des calques syntaxiques et
lexicaux de l'autre.
Les créoles des Antilles françaises ne sont pas non plus des langues intermédiaires, mais
des langues romanes évoluées et simplifiées qui ont conservé cette structure en incluant
quelques traits lexicaux ou syntaxiques africains.
Le malgache est en quelque sorte issu de la créolisation j'une langue indonésienne par une
langue bantoue. Il pos.de donc des traits particuliers nés de cette création, mais son
isolement prolongé par rapport à l'épicentre indonésien fait qu'il conserve des traits
archaïques de la langue-mère comme le québécois maintient des archaïsmes du français
des siècles antérieurs.

36
J'ai dit que je croyais que l'Extrême-Nord et le NordOuest paraissaient avoir été l'aire où s'est
élaborée la première culture malgache protohistorique. Je fonde cette présomption sur des
arguments archéologiques et linguistiques.
Outre l'accessibilité géographique de l'Extrême-Nord jusqu'où portent les courants de l'Inde
et celle du Nord, qu'atteignent les boutres swahilis venant aux Comores territoire possède,
dans sa partie septentrionale, le vocabulaire des deux grandes provinces dialectales de la
Grande Ile.
On distinguait, en effet, à Madagascar, deux aires : celle de l'Ouest et du Sud, différente de
celle de - l'Est et du Centre. A ces aires, il faut ajouter celle du Nord car le dialecte
septentrional participe des deux aires et Ouest. Je crois que cet aspect intermédiaire n'est
fortuit mais s'explique bien si l'on considère que le proto-malgache, une fois élaboré dans le
Nord, s'est subdivisé en une branche occidentale et une orientale au fur et à mesure que les
ancêtres descendaient le long des côtes occupaient l'île.
Pour le moment, les découvertes archéologiques semblent confirmer cette hypothèse, alors
que les sites les plus anciens sont inventoriés dans le Nord. Mais il ne s'agit que d'une
hypothèse et le schéma de l'occupation de l'île, depuis un ou deux millénaires, ne pourra être
établi que lorsque les archéologues auront exploré tout le territoire.
En attendant que soit levé le voile sur l'histoire de ces siècles obscurs, il convient de
chercher à comprendre comment les ancêtres des Malgaches passèrent de l'état de
Robinson à la création des grands royaumes.

_________________________________________

37
DES SIECLES OBSCURS
AUX TEMPS DES ROYAUMES

La flore et la faune d'une île intacte

Celui que Perrier De La Bathie, dans une excursion à la montagne d'Ambre, appelait, en
regardant l'horizon de la mer, « cet être caché, là-bas, le premier Malgache », ne fut pas
longtemps un Robinson. Lui, et ceux qui l'accompagnaient ou le suivaient, étaient des
défricheurs, des chasseurs, des pêcheurs et des pasteurs qui surent vite tirer parti des
ressources de la Grande Ile où seuls les crocodiles des estuaires et des fleuves pouvaient
constituer un danger. Encore faut-il dire que, même avec ces sauriens, le Malgache dut très
tôt aménager certaines relations de convivialité dont les témoignages de l'ethnographie nous
donnent une idée.
J'ai toujours été frappé, en parcourant les marécages de l'Ankay ou du Nord-Ouest, du pacte
que les habitants semblent avoir conclu avec les crocodiles. Lorsqu'une personne est
mordue ou agressée, on apporte des remèdes ody au repaire de l'animal et on l'avertit de
laisser les hommes en paix. La guerre ne lui est déclarée que lorsqu'il récidive. Il est même
des lieux sacrés, comme à Anivorano, où l'on nourrit les crocodiles à l'occasion de grandes
fêtes. C'est encore des mâchoires redoutables des sauriens (nommés improprement
caïmans) que l'on extrait avec des cataplasmes de patate chaude les dents qui serviront de
réceptacles à certaines reliques royales. Comme ces réceptacles contiennent la vie, le
caïman qui les a prêtées est, bien sûr, rendu vivant aux eaux.
Dans les forêts des régions côtières vivaient d'innocents lémuriens qui constituèrent un gibier
d'accès facile que l'on chassait à la sarbacane. Les plus gros genres, l'Hadropithèque et
l'Archeolemur, s'éteignirent en quelques siècles. Les zoologues ont bien montré que les
lémuriens éteints à Madagascar sous l'action de l'homme sont surtout ceux qui vivent et se
déplacent durant la journée, alors que les espèces nocturnes ont toutes survécu jusqu'à nos
jours. (Les lémuriens nocturnes possèdent de plus gros orbites et la présence de leurs
vestiges est facilement reconnaissable dans les sites). Mais la chasse ne fut pas la seule
cause d'extinction. Il faut y ajouter la destruction des habitats végétaux dans lesquels ces
animaux se trouvaient. On hésite en effet dans cette destruction de la faune à incriminer
l'action directe de l'homme, et on invoque aussi, comme cause, les modifications de
l'environnement.

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Le recul de la faune sous l'influence de l'homme est, de par le monde, général et l'on a
constaté que dans les sites d'Oldoway, en Afrique orientale, en deux millions d'années 70 %
des ossements d'animaux retrouvés appartenaient à des espèces éteintes. A Madagascar, la
liste des animaux disparus récemment, que l'o appelle subfossiles, est déjà considérable
pour une période qui n'a guère dû dépasser un millénaire et demi.
Outre la disparition des lémuriens, il faut déplorer celle des grands oiseaux ratites sans ailes
: Aepyornis et Mullerornis, très comparables aux autruches et aux émeus. Le Mullerornis,
dont les os sont abondants dans les tourbières de la région d'Antsirabe, avait à peu près
1,50 m de hauteur, mais l'Aepyornis atteignait jusqu'à 3 m et ses ceufs avaient une
contenance de près de huit litres. La découverte de coquilles de ces oeufs dans le site
archéologique de Talaky avait permis de penser que l'homme avait contribué à l'extinction du
ratite en consommant les oeufs et en utilisant les coquilles comme récipient. Cette extinction
dut se poursuivre jusqu'à l'arrivée des Européens, car le Français Flacourt semble en avoir
entendu parler en plein XVIIe siècle. Il signale, en effet, le « vouroun patra, un grand oiseau
qui hante les ampatres, fait des ceufs comme l'autruche, c'est une espèce d'autruche, ceux
desdits lieux ne le peuvent prendre, il cherche les lieux les plus déserts ».
Flacourt nous laisse aussi d'ailleurs entendre qu'un grand lémurien survivait encore après
1650 sous le nom de tretretretre ou tratratratra. Il indique « ... un animal grand comme un
veau de deux ans qui a la tête ronde et une face d'homme, les pieds de devant comme un
singe, et les pieds de derrière aussi, il a le poil frisotté. Il ressemble au tanacht décrit par
Ambroise Paré. Il s'en est vu un proche l'estang Lipomani aux environs duquel est son
repaire. C'est un animal fort solitaire ; les gens du païs en ont grand peur et s'enfuient de lui
comme lui aussi d'eux... ».
Je n'ai jamais pu me résoudre à admettre qu'il ne resterait pas dans l'immensité de
Madagascar un lambeau de forêt qui aurait pu abriter un Hadropithecus ou un Mullerornis
survivant. Aujourd'hui, partout les Malgaches de la brousse content l'existence de omba à
l'apparence simiesque ou de songomby monstres véloces.
Dans la forêt de l'Analamera, entre Diégo-Suarez' et Vohémar, un guide me rapporta
connaître le lieu de séjour de lémuriens « plus grands que des babakoto ». Ce nom de
babakoto est celui que les Malgaches donnent à l'Indri, le plus grand lémurien actuel vivant.
Je me vis redécouvrir l'Hadropithèque, et la promesse d'une gratification substantielle incita
le guide à battre consciencieusement les bois et inspecter les chaos rocheux pendant trois
jours, jusqu'au moment où un essaim d'abeilles nous obligea à faire retraite.
On se demande aussi comment l'occupation de l'île par les Malgaches entraîna l'extinction
d'un hippopotame nain dénommé Hippopotamus Lemerlei. Les sites où l'on retrouve ses

39
ossements sont ceux d'étangs ou de mares aujourd'hui asséchés. Sans doute, l'érosion
a-t-elle donné au profil des cours d'eau un cours irrégulier qui a contribué à vider ces
mares-oasis, mais la coexistence des hommes et des hippopotames a dû se poursuivre
longtemps puisque le nom de l'animal (lalomena) semble nous être parvenu.
Sur les Hautes-Terres et dans le Sud-Ouest vivaient des tortues de terre géantes, parmi
lesquelles la Geochelone grandidieri qui atteignait 1,20 ni de long.
L'archéologue Robert Dewar estime que le développement sur une large échelle de l'élevage
des zébus a introduit une concurrence écologique fâcheuse qui dut être fatale aux tortues qui
broutaient les pâturages. Cette concurrence des bovidés fut sans doute préjudiciable aussi
aux lémurs, aux ratites, et même aux hippopotames qui dépendaient complètement des
ressources végétales. Ajoutons que l'homme malgache, pour favoriser l'extension des
pâturages ou leur renouvellement, met chaque année le feu à d'immenses étendues de
clairières ou de savanes et que ces feux détruisirent aussi les animaux et les milieux qui les
portaient.
Des analyses polliniques de Burney Mc Phee associées à des datations au carbone 14
montrent que les milieux végétaux des Hautes-Terres subirent aux temps protohistoriques
deux agressions de grande magnitude. La plus ancienne, vers le VIIe siècle, correspondrait
aux feux de brousse des premiers pasteurs ; tandis que le deuxième épisode, survenu vers
le XIIe siècle, traduit bien le développement de l'agriculture par les gens de la période
Fiekena dont je vais parler un peu plus loin.
L'occupation de Madagascar fut donc un immense gaspillage écologique d'une île où, selon
le naturaliste Coinmerson, jusqu'à la venue de l'homme « la nature semblait s'être retirée
comme dans un sanctuaire particulier ». Après avoir éliminé chéloniens, hippopotames (1) et
ratites, l'homme poursuivit pour le bien de ses troupeaux de zébus, du moins le croyait-il,
l'embrasement de savanes et de prairies qui ont isolé et rétréci les reliques forestières,
appauvri les pâturages et généré l'érosion en cuirasses ou en ravins profondément creusés
que les géologues appellent d'un mot malgache lavaka (trou), mais que les habitants
dénomment tevana (précipice).
Le côté oriental de l'île situé sous le vent fut le moins atteint par les déprédations
écologiques ; le genre de vie de culture sur brûlis s'est poursuivi jusqu'à aujourd'hui et l'on
peut encore y observer ces champs de brûlis où le riz croît entre les troncs abattus. Dans les
marais du littoral, on sème le riz à la volée sur la décrue ; mais il existe aussi une hydraulique
savante dont témoignent les aqueducs en bambou que l'on croise un peu partout sur les
sentiers.

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Des villages aux genres de vie divers

Sur les Hautes-Terres, les premières communautés agricoles, dès l'époque Fiekena, au XIe
siècle, s'installent près des marais pour y surveiller leurs taros et leur riz. Les habitants tirent
aussi parti des poissons et des coquillages, mais surtout ne semblent craindre aucun danger
extérieur car leurs enclos villageois sont marqués par de petits fossés profonds d'à peine 1
m. Leurs bovidés trouvent abondance de pâtures dans les pays à la population peu dense.
Trois siècles plus tard, il en va tout autrement. Les villages se réfugient sur les hauteurs et y
aménagent des défenses de plus en plus importantes. Les alliances entre communautés
montrent que les villages s'entourent d'établissements satellites qui concourent à la
protection des rizières et des troupeaux de zébus. Les vols de boeufs semblent avoir été,
dès une haute époque, une des raisons principales de conflits entre les groupes. Les parcs
entourés de murailles de pierres prennent au XVIIIe siècle un développement considérable.
Les fossés de protection deviendraient de plus en plus profonds et multiples - les Malgaches
disent qu'ils sont sosoana, c'est-à-dire « ourlés » -. L'appropriation écologique s'accompagne
d'un accroissement démographique qui densifie l'habitat toujours regroupé en hauteur. Il en
va de même au Betsileo où les fossés de défense sont remplacés par des abrupts que l'on
renforce par des terrassements. Mais là aussi, au fur et à mesure que la forêt recule, s'est
développée une riziculture de plus en plus sophistiquée avec pépinières, réserves d'eau,
adductions complexes, aménagements des pentes e n gradins.
Les bovidés restent l'autre volet essentiel de l'économie des Hautes-Terres, et chaque village
s'enorgueillit de posséder un beau parc profond où, les jours de festivités, les jeunes gens
s'exercent à provoquer les bêtes et à lutter avec elles (tolon'omby).
Dans l'Ouest et le Sud, l'archéologie nous donne un tableau fort diversifié des genres de vie
de ceux qui, à partir des côtes, occupent progressivement l'intérieur. Ainsi, dans l'Anosy
(Extrême-Sud de Madagascar), du Xe au XVe siècle, on note la coexistence d'une multiplicité
de communautés vivant de manière très différente : les gens de Mokala subsistaient par la
pêche et la capture des tanrecs, tandis que leurs contemporains de Malivola cultivaient des
rizières sur le bord de la rivière Efaho. Mais les uns et les autres, pêcheurs et cueilleurs
d'une part, cultivateurs d'autre part, avaient la même céramique fine rouge et recevaient par
commerce de la verroterie et des marmites en pierre chloritoschiste.
Les archéologues notent cette coexistence entre les pêcheurs du site d'Ambinanibe, qui
vivaient des ressources de la lagune, et les pasteurs de Tsiandrora, où les zébus tenaient
une place essentielle. Aujourd'hui, on retrouve dans l'Extrême-Sud une même juxtaposition
de genres de vie entre les Vezo pêcheurs, les Masikoro pasteurs ou cultivateurs, et les Mikea

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cueilleurs lorsque l'agriculture ne nourrit plus. Mais il semble que la possession du bétail ait
été liée à la montée des premières hégémonies politiques. Pour protéger leurs troupeaux, les
groupes de pasteurs érigent des remparts quadrangulaires de pierres appelés manda ou tout
simplement des palissades de pieux ou encore des haies de cactus.
L'archéologie rend compte du genre de vie des habitants, des objets de leur culture
matérielle, ainsi que des importations ; au fur et à mesure que la hiérarchie se renforce ou
que la sécurité s'organise, on voit s'inscrire d'une façon tangible dans le sol certains
développements politiques. Enfin, les tombeaux qui contiennent les ancêtres assurent la
solidité des lignées ou du groupe, et illustrent son évolution. Sur les Hautes-Terres, on passe
de simples boîtes sarcophages en pierre, destinées à quelques individus, à d'énormes
hypogées nanties de blocs cyclopéens en moins de trois siècles ; une évolution déjà
achevée au XVIIIe siècle qui paraît avoir été un siècle d'optimum démographique. En même
temps que les tombeaux des Hautes-Terres deviennent plus grands et mieux construits, les
fortifications de villages se renforcent par une architecture de portes monumentales fermées
par des disques, dont les plus gros, ceux de la capitale Ambohimanga, atteindront jusqu'à 3
m de diamètre.
Mais l'archéologue demeure incapable d'imaginer ce que furent les organisations familiales
qui structuraient les populations de jadis. Il se sent contraint d'extrapoler quelques données à
partir des situations actuelles en espérant que sa machine à remonter le temps ne l'égarera
pas trop.
Sur le pourtour côtier, l'observateur est en présence de groupements résidentiels où l'accent
est fortement mis sur la lignée paternelle. Ces groupes reposent sur la solidarité de ce que
les ethnologues appellent les « germains », et les vocabulaires de parenté distinguent au
niveau essentiel de la première génération ascendante entre, d'une part les pères »,
membres du même lignage, et, d'autre part les frères de mères » appartenant à d'autres
lignages. Il en va tout autrement sur les Hautes-Terres, où il ne s'agit plus de sociétés
lignagères segmentaires (qui se regroupent dans des systèmes politico-religieux dont nous
verrons l'émergence) mais de communautés villageoises, organisées sur une base
territoriale, qui s'enferment dans un système à tendance étatique. Les unités sociologiques
pertinentes sont les villages et les groupements résidentiels foko, que l'anthropologue Bloch
a appelés deme pour bien souligner à quel point, comme dans la Grèce ancienne, la
résidence y est associée à la parenté. Dans ces unités, la solidarité des époux prend le pas
sur celle des frères au sens large, celle des « germains ».
Naturellement, ces phénomènes dichotomiques n'ont guère été perçus par les chercheurs
malgaches et français qui partagent le présupposé de la profonde unité culturelle de

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Madagascar, unité qu'ils ressentent à partir de l'homogénéité linguistique. Ce serait oublier
sans doute que le peuplement malgache est africain et asiatique, et que cette double origine
a laissé des traces.
Les contrastes que nous avons cru devoir relever entre les organisations sociales de la côte
et celles des HautsPlateaux sont souvent passés inaperçus parce que les sociétés se sont
fondues dans des ensembles politico-religieux communs. Il semble en effet qu'à partir du
XVIe siècle, un modèle de système politique se diffuse depuis la côte sud-est et favorise
partout l'apparition de pouvoirs royaux. Ce système est l'oeuvre de devins ombiasa, lettrés
en arabico-malgache, spécialistes des rituels politiques et de la magie. La crainte et le
prestige qu'ils inspirent les rendent indispensables aux familles régnantes et ils diffusent
l'astrologie, la divination et les charmes protecteurs utilisés par les individus (ody) ou par les
rois.

Les échelles des côtes et leur influence

Cette innovation majeure de devins-astrologues créateurs de rois est venue depuis les villes
de la côte peuplées par des islamisés. Ces villes et ces villages, que j'ai appelés échelles,
ont été tout au long de l'histoire de Madagascar les lieux d'entrée de tous les apports
culturels et matériels, mais aussi les comptoirs par où furent exportés les produits malgaches
et, au XVIIIe siècle, les esclaves.
On se rappelle qu'au Xe siècle existaient sur les côtes nord et nord-est des établissements
des cultures Dembeni puis Hanyundro, qui étaient en relation avec les Comores, la côte
orientale d'Afrique, le Moyen-Orient et, peutêtre même l'Inde. Ces établissements possèdent
tous les vestiges de travail de forge, et l'on est en droit de se demander si cette intense
activité du métal n'était pas tournée vers l'exportation. On sait que l'Inde, vers le vw siècle, se
met à produire d'immenses quantités d'armes trempées qui sont recherchées dans le
Moyen-Orient. Les établissements des côtes malgaches et est-africaines constituaient des
lieux d'approvisionnement en lingots que l'on retravaillait et que l'on affinait de l'autre côté de
l'océan.
Ce trafic de fer va se développer constamment sur les côtes de l'océan Indien, en même
temps que celui de nombreux autres objets, dont un des plus étranges est le récipient en
chloritoschiste.
Le chloritoschiste, assez voisin de la stéatite, est une pierre tendre provenant de roches
éruptives basiques métamorphisées. Il s'extrait dans les terrains du vieux socle et durcit à
l'air. Depuis au moins la fin du premier millénaire de notre ère, les Malgaches taillent le

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chloritoschiste, l'évident et le tournent en jolis récipients qui sont le plus souvent des
marmites tripodes, mais aussi des bols, des brûle-parfums, des lampes, et même des buses
de puits ou des bassins de mosquée.
Les marmites en chloritoschiste, rarement intactes, se retrouvent dans tous les sites de la
côte orientale d'Afrique et des Comores du IXe au XVe siècle, et on soupçonne que
Madagascar a pu être le lieu privilégié d'approvisionnement de cette région de l'océan Indien
occidental ; mais l'idée de tailler des récipients dans cette matière pourrait remonter à une
technique venue du nord-ouest de l'Inde où, déjà trois mille ans avant J.-C., les carrières de
Tepe Yahya approvisionnaient les villes du Tigre et de l'Indus.
Ces élégants vaisseaux tripodes copient, à mon avis, les marmites en bronze Tang chinoises
qui furent diffusées en Inde au Moyen-Orient. On a tout simplement emprunté le modèle pour
les réaliser dans un autre matériau.
A partir du XIIIe siècle, l'extraction du chloritoschiste mobilise tout le pays de Vohémar, au
nord-est de Madagascar. Des dizaines de carrières y ont été découvertes. En certains lieux,
les blocs partiellement débités jonchent le sol ; ailleurs, on a ouvert de véritables cratères
dans la terre ; à Bobalila, au nord de Vohémar, le débitage s'est fait en colonnes parallèles
qui ressemblent à des tuyaux d'orgue. Les ébauches des pièces ratées permettent
d'imaginer ce que fut le processus de dégrossissage, mais une fois cette opération effectuée,
la fabrication des marmites et des brûle-parfums se faisait dans les villes de la côte sur des
tours, une technique surprenante lorsqu'on constate que la poterie malgache traditionnelle
n'est jamais tournée. Il est vrai qu'elle est l'oeuvre des femmes, tandis que l'usage du tour à
la manière du Moyen-Orient revient aux hommes.
On s'interroge sur le point de savoir ce que les riverains des pays de l'océan Indien faisaient
avec les récipients en chloritoschiste. Vernier et Gaudebout, qui ouvrirent les tombes à
Vohémar, soupçonnaient une utilisation rituelle. Mais les morts qui dormaient dans ces
cimetières s'étaient fait accompagner de ces belles marmites en même temps que d'un
mobilier funéraire comprenant aussi des céramiques, des récipients en verre, des couteaux
et même des scies. En cela, leurs coutumes ne diffèrent guère de celles de bon nombre de
Malgaches d'aujourd'hui qui souhaitent voir placés dans leurs tombes les objets auxquels ils
tiennent. A Madagascar, tous les biens d'un ancêtre peuvent être nécessaires aux rites de sa
mort, mais les marmites étaient avant tout des ustensiles que l'on devait thésauriser
volontiers pendant la vie. Dans le nord et l'ouest de Madagascar, les jarres en cuivre venues
de l'Inde jouent maintenant ce rôle, et un habitant du pays de Morondava qui en possédait
six sur une étagère de sa case m'expliqua que c'était sa banque puisqu'il pouvait en vendre
pour trouver des disponibilités si le besoin s'en faisait sentir.

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Au XVe siècle, Madagascar exportait, outre le fer et le chloritoschiste, un peu d'or, beaucoup
de bétail et de riz, de la résine de l'arbre copal pour les brûle-parfums, de l'écaille de tortue et
des bois de palétuviers qui servaient aux constructions en Arabie et dans le golfe Persique.
La Grande Ile recevait de l'extérieur des tissus, des perles de l'Inde, des dirhems d'argent, de
la verrerie et des céramiques chinoises et islamiques.
A partir du XVIe siècle, les Européens vont capter à leur profit une partie du trafic ;
progressivement les armes à feu, l'alcool figurent dans les importations, et les esclaves dans
les exportations, mais les nouveaux venus commercent aussi sur les mêmes produits que
leurs prédécesseurs ; par exemple, les perles en verre sont toujours en faveur mais elles
viennent tantôt d'Amsterdam, tantôt de Surate lorsqu'on pratique les échanges « d'Inde en
Inde ». Le riz et le bétail restent une fourniture essentielle de l'approvisionnement des
navigateurs.
Les ports de la côte, qui étaient souvent de simples escales, des échelles, se développent ou
disparaissent selon les courants d'échanges et les vicissitudes économiques et politiques.
Dès le Xw siècle, le rôle politique, religieux et commercial des musulmans s'affirme à
Madagascar comme dans le reste de l'Afrique orientale. Les villes de Mogadiscio en Somalie
et de Kilwa en Tanzanie voient l'usage de la pierre se développer pour les mosquées, les
tombeaux et les maisons des principaux personnages. Cet essor religieux et architectural est
parfois qualifié de période chirazienne, comme si tout le nouvel élan des civilisations de la
côte devait provenir du seul prestigieux pays de Chiraz en Perse. Le fondateur de la dynastie
chirazienne semble avoir été l'illustre Ali ibn al-Hasan qui battait monnaie à Kilwa, et dont on
retrouve le nom sur l'avers des pièces de monnaie ; au revers, on lit la belle formule «
confiant dans le Maître des largesses » qui exprime la soumission du régnant à Dieu.

La civilisation des côtes face à l'intrusion portugaise

La mosquée la plus ancienne de Madagascar se situe à Mahilaka, en face de Nosy Be, et


remonte à cette période chirazienne, mais cette échelle semble être tombée à la fin du XIIIe
siècle, comme Kilwa, sous le contrôle d'une nouvelle dynastie, celle des Abu'l-Mawahib
venue d'Arabie du Sud. Cette dynastie arabe s'empara du commerce de l'or, de la mer
Rouge jusqu'à Sofala au Mozambique, et Mahilaka était une des succursales les plus
prospères de ce réseau. On y a découvert des bijoux finement travaillés, traces émouvantes
du talent des orfèvres d'alors.

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Les habitants de Mahilaka craignaient sans doute les dangers venant de l'intérieur car ils
avaient édifié une puissante fortification en forme de quadrilatère de 150 m de côté et de
près de 4 m de hauteur. En cas de péril, ils pouvaient aussi se réfugier sur les îles voisines
d'Ambariotelo. Iles et presqu'îles sont d'ailleurs des sites préférentiels pour les comptoirs des
musulmans, solidaires sur l'océan, mais menacés sur la terre ferme.
Au XVIe siècle, Mahilaka avait disparu, mais les relations de Madagascar avec l'extérieur
s'effectuaient par l'intermédiaire de villes prospères, comme Vohémar dans le nord-est,
Kingany dans la baie de Boina et Nosy Manja à l'embouchure de la tumultueuse rivière
Mahajamba. La capitale de ces établissements était précisément Nosy Manja, située dans
une île de 600 m de long, qui dominait des villages satellites de la baie chargés de lui fournir
les approvisionnements en boeufs et en riz.
Nosy Manja signifie « l'île d'Arabie », mais est connue dans les poésies des anciens pilotes
arabes sous le nom de Lanjani. Un nom que l'on retrouve sous la forme de Langany pour un
petit village du fond de la baie.
Étudier Nosy Manja ne fut pas pour moi une sinécure. Des chefs sakalava vaincus y furent
enterrés au XIXe siècle et l'île est devenue taboue pour la plupart des Malgaches. L'eau
douce y est totalement absente et les musulmans devaient recueillir la pluie qui tombait sur
les terrasses des toits. Les trépassés musulmans attendent la résurrection dans cette
nécropole dont l'architecture funéraire, toute d'arcades, de niches et de fausses fenêtres, est
un joyau de la civilisation des côtes de l'océan Indien occidental.
Nosy Manja résista mieux aux chefs malgaches de l'intérieur que Mahilaka, mais le danger
devait venir du côté de la mer lorsque les Portugais firent irruption dans un territoire maritime
que les musulmans dominaient entièrement.
L'amiral Tristan Da Cunha, en décembre 1506, explorait le nord de Madagascar avec comme
instructions « de faire le commerce avec les païens et la guerre aux musulmans ». Après
avoir saccagé Kingany, dans la baie de Boina, il s'empara d'un otage à la baie voisine, selon
l'historien De Barros, « le chef qui était le Seigneur du pays et qui, pendant la nuit, le
conduisit à un îlot très peuplé, placé dans une baie bien fermée où se jette un grand fleuve,
que les indigènes appellent Lulangane (Langany). Sa population était composée de
musulmans, plus civilisés et plus riches que ceux qui habitent d'autres points de la côte, car
leur mosquée et la plupart des maisons étaient en pierre et chaux, avec des terrasses à la
manière des constructions de Qiloa et de Mombaz ».
Le chroniqueur Fernan d'Albuquerque nous rappelle, grâce à des témoignages directs, les
circonstances dramatiques de la prise de l'île. Il relate que l'amiral trouva « à une portée
d'arbalète du rivage, un îlot très peuplé où résidait le roi du pays qui avait des cultures et son

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bétail sur la terre ferme. Afin d'empêcher la population de s'enfuir, l'amiral fit placer deux
chaloupes à l'entrée du chenal, avec l'ordre de couper la route aux habitants qui
chercheraient à se sauver, puis il embossa tous ses navires devant la ville et fit débarquer les
équipages ».
Pendant cette manceuvre d'encerclement, un certain nombre d'habitants cherchèrent à
s'échapper, mais comme les pirogues étaient trop peu nombreuses certaines chavirèrent à
cause du trop grand nombre de fuyards et deux cents personnes périrent noyées.
L'amiral Tristan Da Cunha débarqua ensuite dans la petite capitale. Selon Fernan
d'Albuquerque, « il trouva beaucoup de Maures qui l'attendaient sur la plage, armés de
sagaies et de boucliers ; il les chargea, l'épée à la main, et les mit en déroute, puis il
saccagea la ville et s'empara de beaucoup d'étoffes, d'argent et d'or, car, c'est dans ce port
que les boutres de Melinde et de Mombaz apportent les marchandises de l'Afrique et de
l'Arabie en échange d'esclaves et de riz ; il y avait tant de riz dans la ville que vingt navires
n'eussent pas suffi à l'emporter ».
La façon dont les Portugais rançonnèrent les habitants est bien typique de l'époque où
l'affrontement entre chrétiens et Maures tient de l'esprit de croisade. Selon De Barros, «
Tristan Da Cunha et les autres capitaines s'installèrent dans les maisons de la ville, et les
matelots festoyèrent gaiement pendant toute la nuit, tandis que les captifs étaient tout en
larmes ». Puis, le lendemain, voyant venir une foule à la recherche des prisonniers, l'amiral
autorisa le rachat précisant « qu'en échange de ce bienfait, il ne demandait que quelques
boeufs et des vivres frais et aussi des renseignements sur le pays ». Les islamisés
rapportèrent alors de la terre ferme « plus de 50 petites vaches, 20 chèvres, du mil, du riz et
divers fruits ».
Cette prise fut l'occasion de butin, et le détail que nous en donne Alfonso d'Albuquerque
autopsie parfaitement les richesses de la ville : « Nous avons fait aussi beaucoup de
prisonniers qu'on a amenés à bord des vaisseaux, car le capitaine-major avait donné la
permission d'en faire tant qu'on voudrait. Chacun alors prit qui bon lui sembla. On s'est
emparé, dans cette ville, de quelques pièces de draps de Cambaye, d'un peu d'argent et de
très peu d'or. Nous sommes restés pendant trois jours dans cet endroit afin que chacun pût y
prendre ce qu'il voudrait et ce qu'il pourrait emporter à bord. Le capitaine-major a permis que
le reste fût racheté par les indigènes en échange de boeufs et de chèvres ; il leur abandonna
beaucoup de femmes et d'enfants, que les navires ne pouvaient facilement transporter.
« Après avoir fait notre provision d'eau douce, nous sommes repartis en longeant la

côte. Le capitaine-major a fait alors distribuer les draps de Cambaye aux

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équipages des divers navires ; quant à l'or et à l'argent, il en fit donner le tiers à

ceux qui l'avaient découverts. »

Nosy Manja semble s'être relevée de cette incursion, mais Kingany, qui subit le même sort,
devint déserte. Ses habitants préférèrent se réfugier plus en retrait dans l'île de Boeny, ou
Antsoheribory qui, au xvw siècle, devint, à son tour, la capitale des comptoirs musulmans.
Aujourd'hui, une épaisse forêt recouvre les vestiges de Kingany et les racines de gros arbres
achèvent de disloquer les belles plaques de corail sculptées qui ornaient les tombeaux de
cette ville multiséculaire. A l'extrémité ouest des ruines se dresse un pilier octogonal de près
de 3,50 m de hauteur qui marque la tombe d'un sultan. Ce monument, courant sur la côte
d'Afrique, est le seul que l'on connaît à Madagascar. Il était traditionnellement attribué aux
souverains qui disparaissaient alors qu'ils étaient en fonctions. Un privilège remarquable si
l'on considère la fréquence des coups d'État qui secouaient les royaumes musulmans de la
côte. Les premières relations portugaises nous relatent une fragilité politique de ces
cités-États et, plus tard, les chroniques comoriennes des villes du XIXe siècle sont une
longue énumération de guerres civiles où le neveu maternel cherche à évincer l'oncle
pendant son absence au pèlerinage de La Mecque.
Les fouilles de Kingany ont révélé un genre de vie raffiné où l'on usait de salles de bain
élaborées et dont les riches habitants employaient de la vaisselle venue de Chine.
L'importation de céladon et de belles poteries « bleu et blanc » ming s'accroît constamment à
partir du XVe siècle. Nosy Manja, et surtout Vohémar, semblent avoir été de véritables
entrepôts de cette poterie chinoise, dont la disparition des ateliers de Chen-te-chen à la fin
des temps Ming n'arrêtera pas le flux. On est admiratif devant ces décors de motifs floraux,
animaliers ou même humains, que les artistes chinois peignaient pour tant de destinations
inconnues. Les musulmans, dont la céramique ne portait que des ornementations
géométriques, demeurèrent les vecteurs de ces poteries chinoises, et jusqu'à la fin du XIXe
siècle le sultan d'Oman en envoyait chercher de pleines cargaisons.
L'intrusion des Européens dans le monde des échelles, à partir du début du XVIe siècle,
stimula leur développement malgré la brutalité des premières visites portugaises, car ces
établissements étaient les lieux obligés de trafics que les nouveaux venus souhaitaient
développer. Le danger allait venir des royaumes malgaches de l'intérieur.
A partir du milieu du XVIIe siècle, les rois sakalava du Menabe et du Boina, dans l'ouest et le
nord-ouest, comprennent le parti qu'ils vont pouvoir tirer des nouveaux moyens militaires
qu'apportent les Européens. Les Portugais ne connaissaient que les fusils à mèche dont il
fallait attendre de façon assez prolongée l'ignition complète avant que le coup parte, mais il

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en va tout autrement des arquebuses et des espingoles dont l'étincelle assure la mise à feu
instantanée.
On constate encore aujourd'hui que, dans l'ouest, le mot fusil se dit ampingaratse, dérivé du
portugais espingarda, tandis que dans l'est, le terme employé est basy, qui vient du
hollandais bus ou blunderbus. Ces désignations montrent le rôle que jouèrent les plus
anciens visiteurs dans l'introduction des nouvelles armes, mais le bouleversement militaire
va venir des négriers, comme Phillips qui laissa au roi sakalava des mercenaires pour ses
conquêtes, à charge de recevoir en échange des prisonniers qu'on emmènerait en
esclavage.
C'est le roi Tsimanato, connu des Sakalava actuels sous le nom posthume de
Ndremandisoarivo, qui mit au point cette alliance stratégique pour permettre à sa dynastie
d'occuper tout le Nord. Son sens pratique allait lui donner l'occasion de domestiquer à son
profit le commerce des musulmans qui faisaient de fructueuses affaires. La ville
d'Antsoheribory, ou Boeny, qui avait succédé à Kingany, accepta sa domination, mais
d'autres hordes sakalava causèrent la ruine des comptoirs du nord-ouest, et notamment de
Vohémar.

Boeny, ou Antsoheribory, la ville la mieux connue

Antsoheribory a été un comptoir au destin étonnant, puisqu'il a connu les visites des
Portugais au XVIIe siècle et les moments de la domination sakalava au XVIIIe siècle. La ville
était située dans une île de 2,5 km de long et sa superficie de 40 ha est parsemée de belles
ruines de tombeaux à moulures et à coupoles, ainsi que de quelques vestiges d'édifices en
pierre, dont une mosquée où les derniers musulmans de la région viennent encore prier pour
l'anniversaire de la naissance du Prophète. Lorsque les Portugais vinrent au début du xvIIIe
siècle pour y créer une factorerie et une mission, la ville avait six à sept mille habitants qui,
pour la plupart, vivaient dans des cases en végétal sur pilotis, au toit de feuilles de palmier,
cases dénommées « paillotes parquetées » par les Lusitaniens. Seuls quelques dignitaires
habitaient les maisons en pierre dont j'ai retrouvé les vestiges et ce qui a pu survivre du
contenu, notamment les céramiques parmi lesquelles un admirable bibelot chinois qui
représente une langouste stylisée.
Les Portugais dénommaient la ville Mazalagem Nova, et les Français le Nouveau
Masselage, un terme venu du swahili qui indiquerait l'existence de lieux de prière.
Selon le père Mariano, la langue de Malindi, c'est-à-dire le swahili, était en usage à
Mazalagem, mais on y parlait aussi la langue bouque, qui, d'après le missionnaire, «

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est particulière aux indigènes, et diffère totalement de la langue cafre, mais qui est
très semblable au malais, ce qui prouve d'une manière presque sûre que les
premiers habitants sont venus du port de Malacca ».
Ainsi, dès 1614, un Européen constate donc la coexistence d'une langue africaine avec le
malgache, qu'il rapproche fort justement de ses origines malaises.
La population cosmopolite de Mazalagem, outre le swahili et le malgache, employait l'arabe
pour les besoins religieux, mais aussi quelques mots de portugais qui, au xvw siècle, devient
l'idiome de relations avec les Occidentaux.
Dans cette querelle avec les missionnaires, le sultan laisse même échapper une phrase de
sabir, qui est sûrement un mélange de trois langues : « çara, çara, duxer tuenda » (bien,
bien, laissons, allons !) où l'on reconnaît le malgache tsara (bon, bien), le portugais deixar
(laisser) et le swahili kuenda (aller).
Cette diversité linguistique allait de pair avec un kaléidoscope racial d'Arabes, d'Africains et
de Malgaches de type indonésien amenés de l'intérieur pour être vendus comme esclaves.
Laissons Mariano décrire ce mélange de races : « Les indigènes présentent des différences
très notables dans leur aspect physique et dans la couleur de la peau : les uns sont noirs et
ont les cheveux crépus, comme les Cafres de Mozambique et d'Angola ; d'autres sont
également noirs, mais ont les cheveux lisses ; d'autres sont basanés comme les mulâtres, et
il en est qui ont presque le teint des Blancs et peuvent soutenir la comparaison avec les
métis les plus clairs, ce sont ceux qu'on amène du royaume des Hova, royaume qui est tout
à fait au centre de l'île, et qu'on vend à Mazalagem aux Arabes de Malindi. »
Ce commerce des esclaves mis en route par les musulmans allait plus tard se développer au
profit des colonies de plantation, mais il est curieux de constater que les circuits de la traite
abominable sont déjà en place avant que les négriers de 1'lle de France ou d'Amérique ne
viennent profiter du trafic.
Les Portugais furent choqués par la traite, car les « Maures » achetaient les esclaves pour
les faire servir à des « usages infâmes », entendons pour les réduire à l'état d'eunuques, afin
qu'ils aillent dans les harems d'Arabie. Mais, n'eût été cette destination « infâme », les
missionnaires s'en seraient accommodés et, d'ailleurs, les quelques convertis qu'ils firent
étaient des esclaves qu'ils avaient acquis.
Cette observation relative au trafic d'eunuques renforce chez les missionnaires portugais de
l'époque la piètre opinion qu'ils ont de l'islam. A aucun moment, ils ne soupçonnent la
spiritualité de cette religion et ils la jugent d'après des coutumes telles que la polygamie et la
circoncision qui ne font pas partie de ses dogmes. A leur décharge, il faut reconnaître que la
présence des pères portugais à Mazalagem s'explique par les facilités de circulation qu'on y

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rencontre, puisque des bateaux font la liaison avec les comptoirs de l'Afrique portugaise et
qu'à Madagascar la ville de Mazalagem est alors une plaque tournante du commerce
intérieur. Selon Mariano, de bonnes embarcations, semblables aux bateaux de pêcheurs de
Tancos et de Santarem, « y apportent des denrées de toutes les parties de l'île, naviguant le
long des côtes et venant, soit du sud, soit du nord, souvent de plus de cent lieues ; on y vient
chercher des rabanes, ou étoffes tissées avec des fibres végétales, qu'on y fabrique avec art
et en grande quantité ; il n'y a guère de maisons où il n'y ait trois à quatre métiers à tisser ».
A cette industrie du tissage s'en ajoutent d'autres comme la forge et la poterie, dont tant de
vestiges ont été exhumés dans les fouilles archéologiques. Au nombre de ces objets figurent
les brûle-parfums et les lampes à huile qui gardent cette forme élégante de bateau qu'on leur
connaît depuis plusieurs millénaires en Égypte ou en Phénicie.
Les missionnaires nous paraissent donc bien mieux renseignés sur les circuits économiques
que sur la religion des Malgaches d'alors, et la liste des approvisionnements de Mazalagem
est un intéressant catalogue de ce que l'on pouvait vendre et acheter dans une ville
malgache de la côte au XVIIe siècle. Mariano constate à ce propos « ... on peut s'y procurer
beaucoup de boeufs, du riz en abondance, un peu de mil et beaucoup de farine faite avec
une racine appelée tindy (arrow-root), des bananes vertes et sèches, beaucoup de santal
blanc, beaucoup de tortues, de grandes quantités d'ébène avec peu de noeuds, des tissus
de paille de palmier très blancs et fort jolis, du miel, de la cire, des chèvres, des moutons, de
la volaille, le tout en échange de piastres lorsqu'il s'agit d'objets de valeur, ou de petites
chaînes d'argent à mailles fines pour les objets de valeur moindre. Les indigènes acceptent
aussi en paiement des étoffes fines et grossières, des perles de verre de la grosseur des
grains de chapelets, des barres d'étain et des manilles ou bracelets en laiton ».
Graduellement, durant le XVIIe siècle, Anglais, Hollandais, Français et même Danois
viennent participer au commerce et la baie devient donc un lieu privilégié pour
l'approvisionnement et les rafraîchissements, en même temps que pour les livraisons
d'armes à feu. Les armes se troquent pour des esclaves et cette nouvelle donnée du
commerce conduit le roi sakalava de l'arrière-pays à contrôler le commerce des musulmans ;
ceux-ci font leur soumission et un modus vivendi s'établit, accord dont les étrangers sont vite
avisés.

Les Sakalava contrôlent les échanges

Les relations des capitaines de navire font état de la nécessité préalable de visiter le
souverain sakalava avant de commencer toute négociation commerciale. Celui-ci fixe

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d'ailleurs en ces occasions le tarif des marchandises et le montant de sa part. On voit donc
s'instaurer au Menabe, comme au Boina, une dualité de capitales. Le siège politique est
dans l'intérieur à une certaine distance de la mer (30 à 50 km) car le roi craint les réactions
armées de ses interlocuteurs étrangers ; le centre commercial des relations est sur le littoral
Morondava au Menabe, et le Nouveau Masselage, aussi appelé Boeny puis Antsoheribory,
au Boina.
Lorsque le tirant d'eau des navires augmente, c'est le cas au xv1w siècle pour les bateaux
négriers, la capitale portuaire change de site. Antsoheribory est délaissée vers 1750 pour
Majunga plus accessible. Le roi sakalava change à son tour de capitale et s'installe à
Marovoay sur la Betsiboka, le fleuve qui se jette à Majunga.
Mais la puissance du royaume sakalava ne tient pas seulement à ses potentialités militaires
et sa capacité à profiter du commerce avec les étrangers ; elle dépend aussi des vertus
d'organisateur du souverain. Celui-ci distribue les activités aux peuples soumis. Cette gestion
économique du royaume s'effectue par des prestations ou des corvées : les forestiers
fournissent les bois et le miel, des clans pasteurs gardent les boeufs du roi ; au fur et à
mesure que les troupeaux augmentent, les esclaves makoa, venus du Mozambique, se
voient confier cette charge, qui s'ajoute aux travaux agricoles qui leur sont déjà dévolus.
La marque royale des boeufs en pays sakalava est appelée tsimirango : les oreilles des
bêtes sont appointées comme le sont les piquets des enclos royaux. Aujourd'hui encore,
lorsqu'on rencontre des boeufs tsimirango on sait qu'ils peuvent appartenir à des
descendants de roi ou à leurs esclaves.
Parmi les tâches que tout sujet doit fournir figure la corvée d'entretien des tombeaux royaux
(fanompoa). Même de nos jours, ces cérémonies collectives de restauration des sites
funéraires donnent l'occasion aux groupes sakalava de retrouver leur identité.
Le site funéraire peut contenir les restes mortels des anciens souverains déposés dans des
pirogues sacrées, mais le plus souvent il s'agit d'un reposoir où l'on conserve les reliques des
rois : os du front, dents, ongles, fragments d'habits, serrés dans un étui d'or ou dans une
dent de crocodile entourée d'une feuille d'or.
En 1741, le chef de traite hollandais Hemmy est admis à visiter les magasins du roi pleins de
mousquets et de vases précieux, mais aussi le reliquaire royal. La description de Hemmy est
celle d'un témoin très observateur. Il rapporte, en effet que le reliquaire royal « se compose
de quatre écussons représentant chacun un des quatre aïeux du roi... ; ces quatre écussons,
qui sont attachés chacun au haut d'un poteau, sont en or et en argent et portent quatre
grandes dents en or semblables à celles des lamantins (ou plutôt des crocodiles) ; ils sont
recouverts d'un carré d'étoffe de fabrication indigène, sur laquelle sont cousues des piastres

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et une grosse chaîne d'argent, et au pied de chacun d'eux sont déposés par terre un collier
de verroterie verte et un vase à brûler de l'encens ».
Les reliques royales fondent le pouvoir, mais leur culte, notamment par les bains dont on les
honore, assure la prospérité du royaume, la descendance des sujets et la fertilité des
récoltes. Le bain des reliques a d'ailleurs son parallèle dans le bain du souverain qui
demeure la fête principale de l'État malgache jusqu'à l'arrivée des Français.
Lorsqu'on retrace l'histoire des royaumes sakalava, menabe et boina, depuis le XVIIe siècle,
on retrouve à la fondation, sous Ndrendahifoty et Ndremandisoarivo, le rôle fondamental du
grand devin Ndremisara. Cet astrologue qui menait toujours son roi à la victoire est crédité
de prodiges étonnants comme celui de changer le cours de fleuves qui barraient l'avance de
l'armée. Les généalogistes des rois sakalava d'aujourd'hui, qui sont aussi les gardiens des
reliques dady, donnent maintenant à Ndremisara la place d'un ancêtre royal.

Les autres États des côtes et du Betsileo

Au XVIw siècle, les royaumes qui comptent à Madagascar sont, outre le Menabe et le Boina,
la nation Antankarana du nord (dont le plus prestigieux souverain sera Lamboeny, ami des
Européens), la fédération betsimisaraka de Ratsimilaho dans l'est, la principauté Zafiraminia
de l'Anosy dans l'extrême-sud et les États des HautsPlateaux.
Tous ces États disposent d'armes à feu et possèdent des devins ombiasa ou moasy versés
dans l'astrologie que dispensent les islamisés du pays antaimoro dans le sud-est.
Curieusement, les Antaimoro n'ont jamais développé euxmêmes de grands royaumes et ils
semblent s'être contentés de cette influence culturelle ; faiseurs de royaumes, les Antaimoro
n'en ont pas créé chez eux de conséquents et leurs rois sont élus pour le temps que durent
leurs richesses qu'ils dissipent dans des fêtes.
Ce modèle d'État, qui allie la puissance militaire tirée des étrangers, le privilège de l'or et le
maniement du magique au profit de la communauté, s'est donc appliqué un peu partout à
Madagascar ; avec peut-être une réserve pour le roi betsimisaraka Ratsimilaho, qui était le
fils d'un pirate anglais, et faisait plus appel à la bravoure et à la ruse qu'à un système
politico-religieux. C'est sans doute à l'absence de cette constitution coutumière que l'on doit
attribuer la décrépitude de son royaume après sa mort.
C'est chez les Antanosy de la région de Fort-Dauphin, plus précisément dans le royaume de
Fanjahira, au milieu du XVIle siècle, que l'usage de la recette « or et magie » pour la
constitution du royaume semble avoir été très tôt observé. Les missionnaires lazaristes
déplorent l'emprise que les devins « ombiasses » ont sur les souverains locaux et les

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talismans qu'ils écrivent contre leurs ennemis, qui sont alors les Français, de façon quasi
permanente.
De l'extrême-sud, le modèle magique et politique passe à l'ouest, au Mangoky, puis au
Menabe et au Boina, et enfin à l'extrême-nord, une évolution accomplie de 1650 à 1750. Les
souverains sakalava renforcent leurs moyens militaires par des alliances qui multiplient leur
descendance. Les enfants de race royale volamena (l'or) issus de la femme principale, elle
aussi volamena, ont accès au pouvoir ; les cadets, mais aussi ceux issus de femmes
secondaires, doivent se tailler un royaume ailleurs. Ils sont dits « enfants de l'argent »
volafotsy, et l'extrême-nord n'a que des rois de cette deuxième qualité.
L'exogamie royale est une source de développement de l'empire, mais aussi une cause
d'affaiblissement puisque ces enfants titrés de multiples origines entrent en rivalité les uns
avec les autres. Même les descendants de concubines revendiquent un fief ; ce sont des
Andonaka, c'est-àdire « ceux qui sortent du palais » (lonaka). Ces petites dynasties sont
encore représentées partout et l'inventaire socio-politique n'est pas fait. Une recherche
généalogique fut menée par les hommes de loi lorsque, dans les années soixante, les
descendants royaux sakalava, les Bemazava et les Bernihisatra, se disputèrent les reliques
et qu'il fallut vérifier les prétentions de chacun. A cette occasion, la reine Soazara, originaire
d'Analalava, ressortit un tabou ancestral qui lui interdisait de traverser la Mahajamba, le
fleuve situé entre sa capitale et Majunga où avait lieu le procès. Elle dut la contourner par
Tamatave et Tananarive, ce qui l'entraîna à faire 1 200 km supplémentaires dans chaque
sens.
Au début du XVIIIe siècle, la confédération betsimisaraka prend forme, et développe même
des alliances matrimoniales avec la dynastie sakalava. Un peu plus tard, le royaume
d'Isandra, dans le sud des Hautes-Terres, qu'on n'appelle pas encore alors le Betsileo,
s'épanouit selon le modèle magique et militaire que nous connaissons. Son souverain,
Andriamanalina, poursuit une politique d'unification à partir de sa capitale Mahazoarivo. Il
s'attache les services d'un devin réputé du clan anakara parmi les Antaimoro les plus experts
à trouver les charmes pour renforcer le royaume.
Selon la tradition, qu'on situe vers 1740, ce devin, nommé Itsivalaka, aurait exigé comme
sacrifice propitiatoire à la terre d'Andriamanalina l'enterrement d'une personne vivante. Les
orateurs betsileo d'aujourd'hui évoquent la frayeur qui a pu alors s'emparer du peuple et le
dévouement d'une femme du lignage Bedia qui se serait présentée au roi en ces termes : «
Soyez sacré, Andriamanalina ; si c'est pour votre bien et pour celui de votre royaume, me
voici : je m'offre à être enterrée vivante » (3). Ce qui fut fait en grand apparat : la Bedia,
parée de bracelets d'argent et enveloppée de vêtements précieux de soie, continue

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aujourd'hui, entourée de charmes protecteurs, à veiller sous la grande place de Mahazoarivo
aux destinées des Betsileo. Ses descendants bénéficient d'une immunité judiciaire et,
jusqu'au XX~ siècle, les membres de la famille royale les ont considérés comme les gens de
« l'interdit » (olom-pady) auxquels a été dévolue la tâche de veiller aux rites funéraires des
rois.
Afin de renforcer son pouvoir, Andriamanalina aurait fait venir un traitant européen
fournisseur de fusils et de munitions. Cet aventurier aurait proposé ses services comme
instructeur, mais sans succès tant les conseillers du roi paraissent avoir été méfiants à
l'égard de cette initiative.
Le roi d'Isandra étend alors sa souveraineté en distribuant des fiefs à ses parents ou en
faisant le serment d'échange de sang avec ses rivaux intimidés par ses armes et ses
talismans. Partout, il développe les rizières et il construit un immense parc à boeufs dans sa
capitale pour y mettre le bétail razzié. Il organise une véritable cour. Ses esclaves portent les
noms de Siviarivo (les Neuf mille) et de Tsianolonkafa (ceux qui n'appartiennent pas à
d'autres). La garde personnelle de son palais est composée des Maroambasia (ceux qui sont
ardents au combat) et les notables qui lui servent de missi dominici sont « les détestés au
loin » car leur venue est généralement source de corvées et d'ennuis.
Aujourd'hui, la capitale de Mahazoarivo, jadis si prestigieuse, n'est plus qu'un gros bourg
tranquille au centre duquel on révère la tombe Bedia ombragée d'amontana, ces beaux
sycomores des Hautes-Terres.
A quelque distance, on visite un enclos royal funéraire, le valamena (le parc rouge) où a été
jadis exposée la dépouille royale. L'assistance à la cérémonie, qui fut nombreuse, est
commémorée par la présence de milliers de trépieds de pierre qui servirent à poser les
marmites des repas de funérailles. Mais l'ancêtre royal a été, comme ses descendants,
déposé dans des cavernes aménagées.
Depuis un temps qui remonte à Andriamanalina, il est coutumier de recueillir précieusement
les sanies qui s'écoulent de la dépouille royale avant son ensevelissement et de les verser
dans un lac. Le premier serpent que l'on aperçoit aux abords des eaux devenues sacrées est
censé représenter l'illustre défunt et reçoit des égards. Il en est de même encore aujourd'hui
aux abords des tombeaux royaux sakalava pour les serpents qui viennent ramper là. On
s'adresse à eux avec respect et, parfois même, on les nourrit.

Le royaume merina se façonne

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En Imerina aussi comme partout, les souverains, au XVIIIe siècle, complètent les moyens
militaires et magiques de la dynastie par un développement démographique de leur lignée.
Ces familles royales qui possèdent, selon l'idéologie en honneur, une origine extraordinaire,
pratiquent une exogamie destinée à accroître leur puissance. Ainsi les douze collines
sacrées de l'Imerina, qui sont d'ailleurs dixhuit (mais le chiffre douze est bénéfique),
correspondent toutes à des principautés avec lesquelles le roi Andrianampoinimerina a
contracté les alliances matrimoniales. C'est une méthode souveraine de pacification du
territoire, surtout si l'on se rappelle un instant que le vocable malgache pour pacifier,
mampandry tany, signifie littéralement « faire dormir la terre ». Andrianampoinimerina se rend
dormir chez les filles des princes avec lesquels il scelle la paix. Ce souverain, qui vécut à la
fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe réunifia le royaume qu'un siècle plus tôt
Andriamasinavalona avait constitué puis disloqué en le partageant entre ses quatre fils. A
son génie politique et militaire, Andrianampoinimerina ajoute l'appui d'excellents devins qui
choisissent les jours favorables pour faire la guerre et décident de ruses surnaturelles afin
d'intimider l'adversaire : le subterfuge le plus efficace consistant à diriger sur l'ennemi un
taureau furieux entre les cornes desquelles les magiciens ombiasa ont attaché un redoutable
talisman. Plus tard, Radama le", le fils d'Andrianampoinimerina, fera venir à sa cour les
devins antaimoro Ratsilikana et Andriamahazonoro qui, non seulement veilleront à la bonne
fortune du royaume, mais aussi apprendront au roi à écrire en caractères
arabico-malgaches.
Andrianampoinimerina est le plus célèbre de ces souverains malgaches, parce que c'est de
sa construction territoriale que partira l'unification qui donnera naissance au Madagascar
moderne.
Les hauts faits de ce roi sont connus grâce au Tantaranny Andriana, un recueil de traditions
orales compilées par le révérend Père Callet dans la deuxième moitié du X1Xe siècle. A
l'origine, Callet désirait faire un recueil de coutumes, mais en raison de l'intérêt des Merina
pour leur propre histoire, sa recherche est devenue une chronique royale remplie de hauts
faits et une collection d'édits transmis grâce à ce que les Malgaches appellent « l'héritage
des oreilles ».
Dans les Tantaranny Andriana, Andrianampoinimerina est considéré comme le véritable
organisateur des institutions et aussi du système économique de l'État merina ; il était encore
bien présent dans les mémoires des informateurs quand Callet fit ses enquêtes, mais sa
stature d'homme d'État est exceptionnelle, même s'il est crédité des exploits ou des
innovations de ses prédécesseurs.

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Comme les autres rois malgaches, Andrianampoinimerina est avant tout un médiateur entre
le peuple et les ancêtres ; il est investi à ce titre du bon fonctionnement de l'ordre social et de
sa hiérarchie. Des prohibitions matrimoniales garantissent le respect des classes, que
l'étanchéité apparente a fait parfois qualifier de « castes » par certains observateurs. Mais,
en fait, les prohibitions ne sont pas basées sur une notion de « pureté » à l'indienne. Elles
relèvent avant tout des relations entretenues avec la dynastie. Les ordres nobiliaires
andriana tels que les Andrianteloray, ou encore les Zanadralambo, sont d'abord les gens des
demes (groupes de descendance territorialisés) qui ont rendu service à la dynastie et ont été
anoblis en bloc ; un peu comme si Henri IV avait décidé d'anoblir d'un coup telle ou telle
province, le Poitou ou le Berry. Certains Zanadralambo (littéralement les enfants de
Ralambo) qui se déclarent nobles lorsqu'ils rendent visite à l'extérieur de Madagascar à des
amis que la noblesse impressionne ne devraient pas oublier qu'ils sont près de cent
cinquante mille sur un territoire restreint.
De plus, à Madagascar, l'ancienneté dévalue la noblesse et ces descendants des habitants
du territoire de Ralambo, parce qu'ils se rattachent historiquement à un roi contemporain
d'Henri IV, sont moins considérés que ceux qui revendiquent des titres de noblesse plus
récents. Ce serait un peu comme si, en France, on avait privilégié la noblesse d'empire par
rapport à celle à quatre quartiers de SaintLouis.
La seule noblesse qui ressemble à celle de l'Europe concerne les gens de la famille royale,
les Zanakandriana et Zazamarolahy, mais aussi les Andriamasinavalona qui, parents et
compagnons du roi de ce nom, bénéficient de fiefs, vodivona, où ils font respecter l'autorité
royale. Ces fiefs sont souvent localisés sur les frontières menacées et, par la suite, les rois
trouvent commode de récompenser de grands personnages, y compris au XIXe siècle
certains Européens comme Laborde, en leur assignant la dignité d'Andriamasinavalona. Ces
dignitaires n'ont pas de territoire commun de regroupement puisque leur rôle est précisément
d'être dispersés pour assurer la sécurité du royaume.
Les Hova, en Imerina, sont parfois définis par les étrangers comme les roturiers ou les
bourgeois. Ils constituent le soubassement réel du royaume dans les pays d'Avaradrano, et
lorsque l'armée va en campagne. Andrianampoinimerina dispose les quatre demes qui le
composent aux quatre points cardinaux. Les Tsimahafotsy, dit le roi, sont rain'ny olona,
c'est-à-dire « comme les pères des autres et ne pourront jamais leur être subordonnés parce
qu'ils m'ont placé sur le trône et qu'ils sont la source d'où je suis sorti ». Les trois autres
demes hova se voient décerner des qualificatifs rappelant ce que le roi leur doit : aux
Tsimiamboholahy la vertu du vakitronga, l'arbre fendu qui laisse voir ses multiples cernes,

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aux Mandiavato l'honneur du Hasin'Imerina, le pouvoir mystique de l'Imerina, enfin il fait des
Voromahery les fianaram-panompoana, les exemples à imiter.
Les Hova sauront prendre des gages sur la famille royale d'Andrianampoinimerina et, à partir
de 1830, avec Rainiharo et sa parentèle, ils revendiqueront si bien ce rôle de soutien de la
dynastie qu'ils deviendront les mpitaizanny Andriana « ceux qui élèvent les reines », mais qui
s'élèvent eux-mêmes jusqu'à la fonction de « maire du palais ».
La troisième classe est hétérogène. Elle comprend les Mainty, les Noirs, qui sont les
indigènes vaincus de l'Imerina comme les Manisotra et les Manendy. Il s'y ajoute les
serviteurs du palais, tandapa, qui, malgré leur statut peu élevé, bénéficient de la confiance
du souverain. Certains descendants des anciens tandapa appartiennent à la haute société
tananarivienne d'aujourd'hui, mais ils ne souhaitent guère voir évoquer cette origine.
Les Andevo, personnes sans tombeau en Imerina, proviennent du butin de captifs ou de
ceux qui se sont livrés pour voir leurs dettes absoutes. Sous Andrianampoinimerina, ils sont
distingués des Mainty aux ancêtres connus et constituent de véritables hors-caste ; même si,
sur le plan humain, ils n'ont pas le statut de paria et sont traités comme des domestiques, ils
sont considérés comme des mineurs.
Lorsque, par suite des conquêtes, les Andevo vont augmenter, ils submergeront le groupe
des Mainty qui deviendront englobés et plus ou moins confondus avec eux, sans doute à
cause des ressemblances phénotypiques.
Mais la répartition en ordres qu'a faite Andrianampoinimerina n'est pas l'essentiel de son
ceuvre. Il a associé le pouvoir et le développement économique en rappelant aux habitants
que la terre lui appartient. Il établit en même temps qu'un système d'impôts assez légers une
distribution du terroir, il veille à l'irrigation (8) et à la mise en valeur en donnant parfois
lui-même des bêches aux paysans. La forêt devient indivise et protégée.
Dans les zones vides, il envoie des colons défricheurs, les voanjo, et ce système sera
poursuivi par la suite dans les provinces.
Roi conquérant et roi défricheur, Andrianampoinimerina a laissé aussi le souvenir d'un
législateur. Mais les coutumes qu'il a codifiées reflètent un état social archaïque où les
ordalies et la condamnation à mort pour lèse-majesté sont d'un usage reconnu. En trois
quarts de siècle, la modernisation va prendre place sous ses successeurs, et même le
régime colonial la poursuivra. Mais l'oeuvre d'Andrianampoinimerina a tellement marqué le
pays que reines, Premiers ministres et gouverneurs y feront constamment référence pour
renforcer leur autorité. Tous d'ailleurs contribueront à la réalisation des recommandations du
vieux roi qui, transmettant avant sa mort le pouvoir à son fils, déclare « la mer est la limite de
ma rizière » (ny riaka no valam-parihiko).

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DES VILLAGES A LA NATION
(1783 – 1883)

« Du temps où Andrianampoinimerina régnait » (tamin'ny andron'Andrianampoinimerina


nanjaka) est l'expression par laquelle la mémoire collective des gens des Hautes-Terres
mesure à sa façon la profondeur de l'histoire. Certes, ce qui paraît un tréfonds lointain est
contemporain des événements de la Révolution française dont les célébrations du
Bicentenaire sont venues pallier une tradition bien défaillante. Mais, à Madagascar, le
souvenir d'Andrianampoinimerina reste vivant et c'est bien à partir de ce souverain que vont
se dérouler les événements qui mènent le pays à la modernité.

Andrianampoinimerina établit sa domination politique

Pourtant, lorsque vers 1783, Ramboasalama (le chien vigoureux) accède au trône
d'Ambohimanga en renversant son oncle Andrianjafy, il n'était que le souverain d'une
principauté d'environ 500 km', bien moins étendue que celles des rois betsileo, sakalava,
tanosy-zafiraminia ou betsimisaraka d'alors. En choisissant le nom d'Andrianampoinimerina
(le seigneur du coeur de l'Imerina), il se référait au royaume de son ancêtre
Andriamasinavalona qui régnait sur le territoire de l'Imerina, pays que les querelles de ses
quatre héritiers avaient disloqué. Bien pis, durant les guerres civiles, rois et seigneurs de
l'Imerina ne s'étaient pas privés d'appeler à leur secours des voisins turbulents des pays
sakalava et sihanaka qui menaçaient le centre même de l'Imerina et non plus seulement ses
marchesfrontières. Au coeur du pays, les grands clans Hova étaient en guerre entre eux et si
Andrianampoinimerina put compter sur les Tsimahafotsy qui facilitèrent son accession à la
tête du royaume d'Ambohimanga, il dut faire face à l'hostilité des Tsimiamboholahy
retranchés autour d'llafy à quelques kilomètres de sa capitale.

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La guerre entre Ilafy et Ambohimanga dura sept années. Elle entraîna les protagonistes à
développer un puissant réseau de fortifications encore visibles aujourd'hui dans le paysage.
La soumission des Tsimiamboholahy sera obtenue plus par la corruption que par les armes ;
elle assura au roi la domination de l'Avaradrano, en même temps que l'amitié du grand clan
Hova des Tsimiamboholahy dont il épargna le chef, le prince Ralaitokana, fils d'Andrianjafy,
un trait de miséricorde fort peu en usage à l'époque. A partir de l'Avaradrano,
Andrianampoinimerina put réunifier le pays du centre à son profit. L'historien malgache
Raombana, qui releva les traditions moins de quarante ans après les événements
historiques, résume parfaitement la situation politique qui prévalait vers l'année 1790.
« A l'époque où il (Andrianampoinimerina) régnait sur l'ensemble de l'Avaradrano, le roi
Andrianamboatsimarofy régnait à Tananarive, c'est-à-dire sur tout l'Imerina du Sud... le roi
Andriambolanonana régnait sur le Marovatana entier (c'est-à-dire à l'ouest d'Ambohimanga).
La population de l'Imerina était, à ce moment-là, très nombreuse ; le pays possédait des
fusils et de la poudre en énorme quantité, en raison de l'influence des Européens qui
fréquentaient toutes les régions de l'Imerina pour acheter des esclaves. Les premières
mesures prises par le roi Andrianampoinimerina, quand tout le district de l'Avaradrano eut
reconnu sa souveraineté, furent excellentes ; en effet, il encouragea énergiquement
l'agriculture qui, dans une certaine mesure, avait été paralysée durant la guerre civile longue
de sept années. Il favorisa beaucoup aussi la fabrication locale des vêtements de coton afin
que le peuple puisse s'habiller correctement. Enfin il attira les Européens dans ses États
pour leur acheter des armes et autres marchandises. Par de telles mesures, il gagna
l'affection de ses sujets, car ceux-ci comprirent vite que leur véritable intérêt était l'objet de
toutes ses pensées. »
Vers 1803, l'oeuvre d'unification de l'Imerina était terminée, et Andrianampoinimerina avait
même en plus vassalisé vers l'ouest le pays d'Imamo aux roitelets batailleurs et les confins
bezanozano à l'est. Il entama l'expansion vers le sud, soumettant l'Andrantsay, et commença
l'occupation du Betsileo où seul le pays du Vohibato lui tint vraiment tête. En 1810, lorsque le
vieux roi mourut, la rivière Mania était déjà une frontière méridionale sûre du royaume ; vers
l'ouest et le nord-ouest, des pourparlers avaient eu lieu avec les souverains sakalava, mais
ceux-ci ne craignaient pas l'hégémonie de Tananarive, et les relations avec la reine Ravahiny
de Marovoay (près de Majunga) se bornèrent à un échange de cadeaux. Les traditions de
chaque côté voient dans cet échange une soumission du souverain voisin...
Ainsi, à partir du double pôle politique d'Ambohimanga et de Tananarive, villes modestes
mais qui avaient l'honneur d'abriter les restes de ses ancêtres royaux, Andrianampoinimerina
avait restauré l'unité et amorçait une politique d'expansion vers la totalité des autres

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provinces de l'île, dessein ambitieux que les chantres de la tradition ont poétisé en faisant de
la mer la limite de la rizière du roi ; cette prédiction prononcée en manière de testament à
l'adresse du prince Radama était « verrouillée » par une disposition successorale réaliste :
afin d'éviter les querelles dynastiques, le vieux roi avait pris la précaution de tuer
Ramavolahy, le demi-frère de Radama, qui aurait pu lui être un concurrent sérieux au trône.
Ce ne fut pas la seule des cruautés d'Andrianampoinimerina. Il fit tuer bon nombre de ses
femmes dont il soupçonnait l'infidélité ou qui risquaient de soutenir ses ennemis politiques.
L'historien Raombana est sans complaisance sur ces meurtres qu'il attribue à la superstition
du roi, mais aussi à sa crédulité à l'égard des dénonciateurs. Le crime le plus affreux fut sans
conteste perpétré à l'égard d'une épouse belle et intelligente de la Sisaony qui, pour son
malheur, « avait un frère qui lui ressemblait beaucoup et que les femmes recherchaient ».
Mais laissons parler Raombana pour nous conter l'infortune de cette épouse royale et de son
frère.
« Un jour, ayant donné rendez-vous à une femme, le frère fit porter à sa soeur son lamba, qui
était assez sale, en lui demandant de lui confier son vêtement à elle, plus propre ; en
attendant qu'il le lui renvoie, elle pourrait porter le premier lamba.
« La soeur accepta immédiatement et lui envoya son vêtement ; mais le roi, aussitôt, entra
dans la maison et remarquant qu'elle ne portait pas son lamba habituel, il lui demanda où il
était et à qui appartenait ce vêtement sale.
« Avec le plus grand naturel et la plus grande candeur, elle expliqua au roi ce que nous
venons de dire ; mais dès qu'elle eut fini de parler, le cruel usurpateur, le visage sombre et
convulsé, s'écria très haut "qu'elle mentait, que la raison pour laquelle elle avait prêté son
vêtement à son frère était qu'ils vivaient ensemble, qu'ils entretenaient l'un avec l'autre un
commerce incestueux, ce dont il se doutait depuis quelque temps ; mais maintenant cet
échange de lamba lui prouvait pleinement que ses soupçons étaient tout à fait exacts". Alors
d'une voix retentissante, il ordonna de la saisir et de la traîner à la place des exécutions pour
y être tuée, avec son frère innocent ; et quand ils furent morts, il les fit placer
"Ampifamoterina", c'està-dire la bouche de la femme touchant les parties intimes de son
frère, et la bouche de l'homme touchant celles de sa soeur ; et dans cette posture, on les
abandonna pour être dévorés par les chiens, les fourmis et les oiseaux. »
A noter que cette inversion des corps se retrouve parmi les statues sakalava de l'ouest et
que, même en Imerina, on reproduit symboliquement cette position lorsqu'on célèbre un
mariage de gens jugés trop proches parents. Cette inversion correspond à un non-sens
cosmologique que l'on observe dans des temps forts de certaines cérémonies ancestrales,
notamment lors de la nuit de la fête du Bain où des fornications de tous ordres étaient

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permises. L'historien Raombana juge sévèrement Andrianampoinimerina qu'il considère
comme un usurpateur (un peu à la manière du mémorialiste Saint-Simon qui ne portait
guère Louis XIV dans son coeur) mais, replacée dans son temps, cette cruauté n'est pas
plus blâmable que celle de Louis XI qui faisait périr ses ennemis enfermés perpétuellement
dans des cages de fer. Louis XI et le roi malgache possèdent en commun une hantise de la
sorcellerie qu'ils estimaient, chacun à sa manière, susceptible d'attenter à leur existence.
Andrianampoinimerina semble avoir utilisé massivement l'ordalie du tanguin sur ses sujets,
sans doute persuadé que ceux qui n'y survivaient pas cherchaient à nuire, à lui et à son
royaume.

Les bases juridiques, sociales et économiques du royaume

Raombana remarque que le roi, de temps à autre, ordonnait d'administrer le tanguin à des
villages entiers pour découvrir ceux qui détenaient des objets de magie ou de sorcellerie.
Ceux qui succombaient se voyaient confisquer leurs biens au profit du roi et de sa famille.
L'abus de l'usage du tanguin, plante vénéneuse dont l'effet était proportionné à la dose
administrée, ne saurait faire oublier que cette ordalie n'était mise en oeuvre que lorsque le roi
ressentait qu'il s'agissait d'un problème difficile à trancher et qu'il fallait s'en remettre à la
décision des ancêtres. La tradition et Raombana lui-même reconnaissent qu'il cherchait à
juger en impartialité et qu'il écoutait avec patience les arguments des plaignants. On peut
même dire que les célèbres kabary (discours) qui nous sont parvenus représentaient souvent
de véritables traités oraux, fruits de négociations entre les groupes parmi lesquels le roi jouait
un rôle d'arbitre.
Andrianampoinimerina eut aussi le mérite de déléguer aux collectivités villageoises
fokonolona la plus grande partie de la justice civile et les crimes mineurs de la justice pénale,
s'assurant par ses envoyés vadin-tany du bon fonctionnement du système. Pour lui, la justice
royale était avant tout celle qui devait conforter son pouvoir. Cet absolutisme s'exprime bien
dans le discours célèbre où il annonça le premier code pénal : « Il n'est personne en dehors
de moi dont les propos retentiront de toute part dans mon royaume car j'en suis l'unique
souverain ». Il définit ensuite les douze crimes capitaux punissables de mort ; quatre relèvent
de la coutume ordinaire (corruption pour faux témoignages, sorcellerie, homicide et vol), mais
les huit autres sont des offenses à l'autorité royale, et leur énumération telle qu'elle est
donnée dans l'« Histoire des Rois » du père Callet est très révélatrice. La voici
 La révolte contre l'autorité.
 La proclamation d'un autre roi.

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 L'escalade de l'enceinte royale.
 L'excitation des femmes du souverain à la débauche.
 Le vol commis dans la demeure royale.
 La dilapidation des revenus de la couronne.
 La négation du caractère sacré de la parole du souverain.
 L'excitation à aller là où c'est défendu et à dénigrer le pays et le royaume.

Les commentateurs de ces lois ont remarqué que pour favoriser l'honnêteté des transactions
sur les marchés, le roi avait considéré ceux-ci comme une partie de son palais (lapa).
Préoccupation louable que l'argument économique ne suffit pas seul à expliquer ; les
marchés étaient des lieux de communication où, dans cette civilisation orale, se diffusaient
les ordres venus d'en haut.
Mais l'absolutisme royal ne relève pas seulement de la raison d'État. Il est avant tout
religieux. Les manifestations de la population à l'égard du dieu visible se concrétisaient par la
remise de l'offrande du Hasina dont la signification est celle du sacré par excellence. Les
Tantara précisent que lorsque le souverain se montre aux prémices chaque ordre lui
présentait le Hasina consistant en une pièce d'argent entière et c'étaient les Havan'ny
Andriana (parents du roi) qui commençaient. Mais le Hasina était dû aussi lorsque le roi se
déplaçait, lorsqu'on prenait une deuxième femme, lorsqu'on adoptait un enfant, comme si le
roi était caution de l'existence de ses sujets à tout moment.
On constate encore aujourd'hui, parmi les Malgaches, une vénération pour
Andrianampoinimerina ; ils retiennent de l'oeuvre du roi ses talents de stratège et
d'organisateur, son action d'unification territoriale et ses préoccupations touchant au
développement économique. Avec la paix retrouvée, les villageois ont commencé à
descendre de leurs collinesforteresses sur lesquelles ils étaient juchés. Ils ont développé les
rizières et creusé des canaux d'irrigation avec un zèle si grand que les historiens locaux ont
été jusqu'à attribuer aux injonctions du Grand Roi le résultat d'efforts de ses prédécesseurs.
Mais c'est surtout par sa manière de gouverner qu'Andrianampoinimerina est passé dans la
mémoire de ses contemporains. Ses discours pleins de proverbes et d'images restent une
ceuvre littéraire essentielle. Pour employer le jargon moderne de la communication, on dirait
que le roi, protecteur de l'agriculture, savait « médiatiser » les situations, distribuant des
bêches à qui lui demandait du travail et se montrant partout là où la famine et les inondations
menaçaient.

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Enfin, pour disposer d'une force de travail, le roi transforme la corvée. D'obligation rituelle
pour le service de la dynastie, elle devint une sorte d'impôt en nature, tendance qui ne devait
cesser de s'accentuer.
L'économie du royaume souffrait cependant d'un grave défaut : celui de l'esclavage et de la
traite. Les ventes d'esclaves aux traitants de Bourbon et de l'Isle de France (au moins un
millier par an) étaient la seule recette du commerce extérieur pour s'approvisionner en
poudre, en armes et en denrées de luxe parmi lesquelles figurait l'alcool.
Andrianampoinimerina sut renoncer à cette boisson qui causa la déchéance de son rival
Andrianamboatsimarofy, mais il resta très en faveur du commerce de captifs, commerce que
les conquêtes territoriales allaient rendre fort productif. L'achat d'armes qui faisait des
guerres des opérations d'envergure pouvait ainsi s'amplifier avec le nombre croissant
d'esclaves capturés. L'augmentation des ventes d'hommes semblait se précipiter à
l'avènement de Radama.

A cet aspect archaïque du commerce extérieur s'ajoutaient l'absence d'un vrai système fiscal,
et surtout le manque d'une monnaie nationale. On utilisait les piastres d'Espagne ou les
pièces d'argent françaises qu'on coupait pour rendre la monnaie. En 1810, Radama ler hérita
de ce royaume (2) dont certes l'assise territoriale était élargie et où le roi régnait sans autre
contrainte que celle de respecter le système des castes (je préfère dire le système des
ordres) codifié par son père, mais il était lourdement tributaire de ce handicap de la traite,
source du commerce extérieur, qui va l'obliger aux premiers abandons de souveraineté.
Les cinq premières années, Radama ler dut s'employer à consolider des conquêtes de son
père. Il mata cruellement Ambositra révolté dont les habitants furent tués ou emmenés en
esclavage. La montagne du site de l'ancienne ville fortifiée est restée déserte jusqu'à
aujourd'hui et les eucalyptus qui y poussent achèvent de masquer les grands fossés de
défense dont le franchissement donna tant de peine au jeune souverain.
Plus au sud, le roi réduisit la résistance du petit royaume du Vohibato, si bien qu'à partir de
1812 tout le Betsileo était désormais soumis à Tananarive. Il en allait autrement pour l'Ouest
Sakalava. Certes, les hégémonies politiques y étaient, au Menabe comme au Boina, en voie
de dislocation, mais l'immensité des territoires sans grandes ressources autres que le bétail
(dont les habitants savaient dissimuler les troupeaux) et le caractère guerrier et indépendant
des Sakalava constituaient un environnement hostile, bien différent de celui des pacifiques
paysans du pays betsileo. La première campagne vers le Menabe se solda par un échec. Il
est vrai que l'armée n'était ni professionnalisée, ni aguerrie. Heureusement, pour renforcer
ses moyens, Radama le, allait bientôt bénéficier de l'appui anglais.

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Le dessein du jeune roi Radama ler et l'alliance anglaise

Le grandiose dessein du roi malgache, conquérir l'île entière, suscita l'intérêt du gouverneur
anglais de Maurice, Sir Robert Farquhar. Celui-ci, en prenant possession de l'Isle de France
(3), devenue définitivement anglaise après le traité de Vienne, avait souhaité inclure dans les
dépendances du nouveau territoire les postes français de traite de la côte orientale de
Madagascar et l'île de Sainte-Marie. Désavoué par le Foreign Office, il s'employa à
contrecarrer les activités des Français sur les côtes de Madagascar. Farquhar vit en Radama
ler l'interlocuteur auquel on reconnaîtrait le titre de roi de Madagascar et dont l'intransigeance
nationale s'opposerait tout naturellement aux ambitions françaises.
Bien renseigné sur la situation par un Créole de Maurice, Barthélémy de Froberville, il
envoya en 1816 à Radama un autre connaisseur du pays, le traitant Chardenoux, chargé le
premier des pourparlers. Chardenoux revint avec deux jeunes frères de Radama dont les
Anglais devaient assurer l'éducation. Quelques semaines après, un autre envoyé, Le Sage,
passa traité avec les Malgaches, et l'année suivante, le sergent Hastie qui avait été le
précepteur des jeunes princes fut chargé de renforcer la nouvelle alliance anglo-malgache.
La tâche d'Hastie était, cette fois, bien plus difficile qu'une simple mission de bonne volonté.
Il devait persuader Radama de supprimer la traite des esclaves, une disposition d'ordre
général qui figurait dans l'acte final du Congrès de Vienne. Le gouvernement de Sa Majesté
britannique, surveillé par une opinion anti-abolitionniste vigilante, y tenait et le gouverneur
Farquhar, quelles que soient ses réserves, avait à mettre en oeuvre la prohibition. Une
pareille mesure équivalait pour le roi malgache à renoncer à une source de profits
essentielle. Aussi pour le convaincre, Hastie dut-il promettre à Radama une indemnité
compensatrice de 10 000 piastres, soit 2 000 livres sterling de l'époque.
On ne sait quels arguments employa Hastie car l'indemnité envisagée était bien inférieure à
ce que rapportait le trafic des esclaves. Sans doute l'envoyé anglais insista-t-il sur le fait que
les nations civilisées, dans le concert desquelles on proposait à Radama d'entrer, avaient
toutes renoncé à ce trafic. Mais la perspective d'un appui militaire et diplomatique pour
conquérir l'île entière fut sans doute l'élément le plus convaincant de la négociation.
On comprend l'irritation de Radama quand il apprit que l'indemnité compensatoire n'avait pas
été versée par le gouverneur Hall qui remplaçait Farquhar. Lorsqu'en 1820, c'est-à-dire trois
ans plus tard, Hastie renégocia la convention, il dut s'engager à la fourniture d'une véritable
coopération technique. Surtout, Radama se vit à cette occasion reconnaître le titre de roi de
Madagascar.

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Le désir d'ouverture du souverain malgache ne s'explique pas seulement par une volonté
d'hégémonie sur l'île entière ; Radama était tout simplement persuadé de la nécessité de
faire bénéficier son pays des progrès militaires et techniques qui, croyait-il, faisaient la
supériorité d'autres nations. Il jugea bon d'annoncer à son peuple les innovations dans un
kabary (discours) souvent cité.
« Voilà pourquoi je vais faire venir les Européens, je vous le déclare, mon peuple, je vais
instituer une armée.
Ce sont les étrangers qui instruiront nos soldats et qui en feront les cornes du pays et de
l'État. Ils vont nous apporter les canons, les fusils et la poudre, le silex et les balles et c'est
cela qui va contribuer à former le pays et l'État ; la poudre, les fusils et les canons vont
contribuer à protéger vos femmes et vos enfants, car ils représentent les deux tiers de ma
puissance. Voilà précisément ce que je désire employer à me rendre fort ».

Les innovations intellectuelles, techniques et militaires

Mais les nouvelles ressources dont le roi acceptait l'introduction ne touchaient pas seulement
aux affaires militaires. Elles concernaient aussi le progrès intellectuel et technique. Le traité
de 1817 avait ouvert la porte aux missionnaires de la London Missionary Society (LMS).
Jones et Bevan avaient, dès 1818, créé une école à Tamatave. La tentative tourna court
après que les femmes et les enfants des deux missionnaires, ainsi que Bevan lui-même,
furent morts du paludisme. Du moins Jones avait acquis une expérience malgache, lorsqu'en
1820 il vint ouvrir une école, cette fois à Tananarive et près du palais de Radama. L'année
suivante, Griffiths vint aider son collègue et ouvrit une classe pour des enfants du peuple,
tandis que Jones enseignait aux enfants de la noblesse. Madame Griffiths contribua à la
scolarisation des jeunes filles qui furent initiées à la couture et à la broderie.
On imagine mal les difficultés de ces premiers missionnaires qui devaient apprendre la
langue malgache et enseigner dans un pays où l'écriture était peu connue. Certes, les devins
venus du sud-est usaient de l'arabico-malgache mais leurs textes étaient avant tout
divinatoires et médicomagiques. Radama ler fut initié à cette graphie arabe et son cahier est
toujours conservé au palais. Mais avant la venue des missionnaires anglais, il avait aussi
appris quelques rudiments de l'écriture latine, sans doute avec Robin, un caporal déserteur
venu de la Réunion qui fut pour lui un conseiller aussi écouté qu'Hastie. L'intérêt de Radama
pour l'enseignement se manifestait par des visites qu'il faisait aux classes et les
récompenses qu'il donnait lorsque les élèves présentaient leurs résultats.

67
En 1827, Jones pouvait écrire à ses directeurs londoniens qu'il y avait en Imerina 4 000
personnes sachant lire et écrire. C'était le point de départ d'un élan qui n'allait pas se ralentir
; huit années plus tard, les évangélistes étaient en mesure d'annoncer 30 000 élèves
instruits.
La préoccupation des missionnaires britanniques était d'abord tournée vers une instruction
dont la Bible en malgache constituait le fondement. L'un des leurs, Jeffreys, avait composé
une grammaire dès 1825, mais elle resta manuscrite faute de moyens d'impression. La
presse arriva deux ans plus tard avec l'imprimeur Hovenden. Celui-ci mourut des fièvres
sans avoir pu se mettre au travail. Mais le plus génial des missionnaires artisans, Cameron,
réussit à monter la presse et à imprimer quelques textes, ceux des Dix Commandements,
puis une première version de l'Évangile de saint Luc.
Ces progrès intellectuels allaient de pair avec un développement de l'instruction technique à
laquelle tenait tant Radama. La Société des Missions de Londres avait, dès 1822, envoyé
quatre artisans experts en menuiserie, travaux du fer, tissage et tannage des cuirs. Le
forgeron Chick et le tanneur Canham formèrent de nombreux apprentis. Les tisserands
Rowlands, puis Cummings, réussirent moins bien. Leurs qualités techniques n'étaient pas en
cause, mais la société merina ne concevait pas alors un développement industriel qui se
serait épanoui en marge des privilèges de la couronne et de ses fonctionnaires. Le plus doué
de ces formateurs était Cameron qui, venu comme tisserand, sut se faire imprimeur et
exercer ses multiples talents d'inventeur, de chimiste, d'écrivain et même, plus tard,
d'architecte.
L'ouverture au progrès technique réalisée par Radama ne fut d'ailleurs pas seulement le fait
des spécialistes anglais des missions. Ils avaient été précédés par des Français : un
ferblantier, Carvaille, un tailleur, Mario, un peintre, Copalle qui a laissé un beau portrait de
Radama ler et une intéressante relation. Mais le plus illustre fut sans doute Louis Gros qui,
aidé du dessinateur Casimir, bâtit le palais du roi à Soanierana, palais dont les dimensions et
l'aspect frappèrent vivement les contemporains. Cette bâtisse, qui inspira par la suite les
constructeurs malgaches de maisons et de tombeaux, ne fut malheureusement pas
conservée par le gouvernement colonial du XXe siècle. Elle était entourée de jardins, créés
sans doute par le naturaliste autrichien Bojer auquel on doit d'importantes recherches
botaniques.
Les progrès réalisés dans le domaine intellectuel et technique par l'État malgache naissant
ont vivement impressionné les étrangers qui en furent les témoins. Missionnaires, agents
techniques et politiques s'assurèrent d'ailleurs dans leurs correspondances et leurs relations

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que leurs efforts et leurs réalisations étaient bien appréciés par leurs commanditaires et leurs
bailleurs de fonds.
L'oeuvre militaire eut, sur le moment, moins de retentissement. Elle nous est surtout connue
par des correspondances diplomatiques et par le Journal du sergent Hastie qui n'est,
jusqu'ici, publié que par fragments. Le roi et ceux qui le conseillaient, Robin, Le Sage, puis
Hastie, comprirent qu'il fallait substituer à la corvée militaire une troupe militaire véritable. La
conquête de la région de Tamatave, où régnait Jean René, s'était faite plus par la ruse que
par la force des armes et la première expédition dans l'Ouest contre le roi Ramitraho se
solda par un véritable désastre où 25 000 combattants moururent de fièvre, de faim et,
accessoirement, de blessures de guerre.
Désormais, plutôt que de recourir à des levées, on constitua un noyau permanent de soldats.
400 étaient recrutés dès 1817 et cette armée de métier atteignit 15 000 en 1820. A l'origine,
ces soldats de métier étaient choisis parmi les riches (ceux qui pouvaient vivre du travail de
leurs dépendants, vassaux ou esclaves) car des fonctions militaires ne découlait aucun
avantage, sauf le partage du butin. Jean Valette, historien de cette période, estime qu'à
défaut d'avantages concrets, on rendit honorifique cette carrière par le prestige du sabre et
de l'uniforme. Le roi n'avait-il pas déclaré à son peuple : « Ce ne sont pas tellement les fusils
et les canons qu'on amènera chez nous, mais toutes les belles nouveautés, tous les beaux
vêtements rouges qu'ils nous ont montrés, et les beaux vêtements noirs, les galons, les
beaux sabres qu'on porte si bien en Europe, et je vous le déclare, ô mon peuple, c'est cela
qui va embellir notre pays ».
En réalité, plutôt que l'attrait des tenues militaires, la réquisition de la corvée fut l'argument
déterminant pour obliger les contingents de chacune des subdivisions de l'Imerina à
satisfaire aux besoins du recrutement royal. Une hiérarchie des grades, de un à dix «
honneurs » (voninahitra), fut instituée et même, à partir de 1822, fut établi un sévère code de
justice militaire qui prévoyait de brûler vifs ceux qui déserteraient au combat.
Les instructeurs anglais introduisirent les principes tactiques d'alors qui garantissaient le bon
emploi des fusils, des canons et des chevaux. Parmi le matériel militaire fourni aux
Malgaches par le gouverneur de Maurice figuraient les uniformes et les fusils de rempart du
régiment irlandais que les belligérants avaient exclu des dispositions généreuses de l'acte de
capitulation de l'Isle de France en 1810. En raison de leur loyauté aux Français, les Irlandais
furent considérés comme rebelles à Sa Majesté britannique et passés par les armes. Leurs
effets furent redistribués de la même manière que, récemment, les SudAfricains ont alimenté
leurs alliés en fusils chinois A 47 pris à la SWAPO en Namibie.

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Conquête et occupation du territoire

Une fois encadrée et équipée, l'armée du roi de Tananarive pouvait se lancer dans une
politique annexionniste de grande envergure. Après plusieurs tentatives infructueuses au
Menabe, Radama réussit, en 1823, à acquérir une influence sur un territoire où le roi
Ramitraho avait fait front contre l'envahisseur merina. Le souverain sakalava consentit à
l'installation de postes militaires et commerciaux, et l'accord fut scellé par le mariage avec la
princesse Rasalimo, fille de Ramitraho. Comme son père Andrianampoinimerina, Radama ler
associait l'expansion territoriale à la stratégie de l'union matrimoniale. Bien plus, l'alliance de
deux des royaumes les plus puissants de 1'lle préfigurait une unité politique de Madagascar
que le dauphin issu de cette union aurait pu réaliser. Malheureusement, tout devait être remis
en cause au règne suivant.
Après avoir établi une sorte de paix sur les marches de l'Ouest, Radama vint l'année
suivante consolider sa domination sur l'Est où les Français cherchaient à se réinstaller
depuis 1'lle Sainte-Marie. Il fit prêter serment d'allégeance aux Betsimisaraka, installa des
postes à Foulpointe, Mahambo et Betampona pour circonscrire la menace française et
dissuader les habitants de la terre ferme d'établir des relations qui risqueraient de se
transformer en « droits historiques » au bénéfice des étrangers. De là, il gagna le Nord et
plaça des garnisons à Vohémar et Mandritsara. Les Antakarana et les Tsimihety, qui avaient
jadis réussi à préserver leur autonomie vis-à-vis des Sakalava, acceptèrent des traités
supportables, mais les Sihanaka du lac Alaotra, qui offrirent une résistance opiniâtre, furent
assujettis à un système d'administration directe.
La conquête du Sud-Est, à peu près simultanée, fut l'affaire des lieutenants de Radama : le
métis Jean René, le mercenaire grec Nikolos et le prince Ratefy, beau-frère du roi,
envahirent les pays de Mananjary et du Faraony. Lorsqu'en 1825 Radama eut fait occuper
Fort-Dauphin par un autre de ses parents, Ramananolona, il était devenu le maître de toute
la partie orientale de Madagascar, même si la domination des postes militaires ne cessa
d'être contestée par les Antefasy, les Antesaka et les Antanosy.
Entre l'Ouest, provisoirement pacifié, et la zone orientale, en voie d'assujettissement,
subsistait l'État du Boina, encore indépendant mais en pleine décadence politique. Le roi
Andriantsoly, converti à l'Islam, ne pouvait plus jouer auprès des Sakalava du Nord-Ouest et
du Sambirano son rôle de délégué privilégié des grands ancêtres. Une querelle dynastique
entre les branches Bemazava et Bemihisatra affaiblissait le royaume et les reliques dady
n'étaient plus autant vénérées dans sa capitale de Marovoay.

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Mais sur le plan économique, l'activité restait importante. Les commerçants musulmans
antalaotse avaient fait de Majunga une véritable capitale commerciale et exerçaient une
influence sur Andriantsoly, grâce aux revenus qu'ils lui apportaient.
Les Antalaotse étaient surtout les receleurs d'un trafic d'esclaves alimenté par des incursions
vers les Comores et le Mozambique, trafic que les Anglais souhaitaient absolument
supprimer.
Il n'est pas étonnant de constater que c'est le gouverneur antalaotse de Majunga, Houssein,
qui opposa une véritable résistance aux armées de Tananarive. Andriantsoly, de son côté,
feignit d'accepter la médiation anglaise qui le menait au protectorat en résidence surveillée
par Ramanetaka, beau-frère du roi. Lorsqu'on voulut désarmer ses guerriers, il souleva le
pays et son parent, Ramitraho, l'imita dans le Menabe. Le roi sakalava s'enfuit à l'île de
Mayotte dont il finit par détrôner le souverain. Les successeurs restés sur place cherchèrent
à maintenir une certaine indépendance dans la région de Nosy-Be, indépendance que les
Français allaient plus tard reconnaître sous forme de « droits historiques ».
Ainsi, en une dizaine d'années, Radama avait étendu ses États sur une superficie
correspondant aux deux tiers de l'île.
Certes, il était plus facile d'occuper que de gouverner les postes militaires du Nord-Ouest, du
Sud-Est et de l'Ouest étaient isolés et devaient être reliés par des colonnes équipées de
façon dissuasive. Entre les forteresses de lhosy et Fort-Dauphin les territoires bara, tandroy
et tanosy étaient incontrôlés. Il en était de même pour tout le Sud-Ouest, une bonne partie du
Menabe et la totalité de l'Ambongo autour du Cap Saint-André. Mais ces conquêtes, que les
successeurs ne surent guère agrandir, avaient donné à Radama une autorité considérable et
un accès à la mer que l'État possédait désormais.
Sur le plan intérieur, la politique expansionniste favorisa la montée sociale d'une classe
militaire hova et andriana qui s'enrichit par le butin d'esclaves et par le commerce avec
l'extérieur. Les fonctionnaires, rappelonsle, n'étaient pas payés. Aussi ne se faisaient-ils pas
faute de vivre sur le pays, et même de prélever des droits de douane lorsqu'on vendait des
boeufs ou lorsqu'on importait de l'alcool.
Cette classe de fonctionnaires et de militaires est désignée sous le nom de
manarnboninahitra, littéralement ceux qui ont les honneurs, c'est-à-dire les grades. Les plus
élevés d'entre eux savent écrire et on leur doit, ainsi qu'à leurs aides, ces belles dépêches de
la correspondance des provinces dans lesquelles on rend compte au souverain des
événements après avoir répété les instructions reçues, pour assurer qu'on les a bien
comprises.

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Ainsi, on observe que dans le royaume de Radama il ne survient pas seulement l'introduction
d'innovations occidentales, parmi lesquelles figurent l'écriture, le savoir-faire militaire et
technique et, occasionnellement, le christianisme. Il y a aussi l'appropriation de
l'administration par une classe militaire et lettrée qui joue un rôle essentiel dans la
bureaucratie de l'État et dans la gestion des provinces. Lorsque Radama meurt, en 1828,
une partie de cette oligarchie en voie d'ascension va chercher à perpétuer son pouvoir
économique.

La reine Ranavalona et ses conjurés prennent le pouvoir

Le successeur de Radama le', Ramavo, son épouse et cousine, monta sur le trône, sous le
nom de Ranavalona Ière à la suite d'une révolution de palais à laquelle les étrangers
présents à Tananarive ne comprirent pas grand-chose sur le moment. George Bennet,
inspecteur des missions protestantes, en visite à la capitale, nous dit qu'il apprit le décès de
Radama le ler août 1828, alors que le roi était mort dès le dimanche précédent, le 27 juillet
(ou plus probablement le 26). Les Européens qui observaient les événements se doutèrent
néanmoins que certains parents ou hauts personnages de l'entourage de Radama avaient
été éliminés pendant cette période obscure, mais ne se sentirent rassurés que lorsque la
reine leur fit porter un message amical par l'intermédiaire de Brady, le conseiller militaire.
Durant ces quelques jours d'incertitude et d'angoisse, un groupe de conjurés, appartenant
principalement à la famille d'Andrianampoinimerina et aux clans Hova dominants, avait pris
le pouvoir. Il y avait parmi eux des femmes secondaires de Radama (Rasendrasoa et
Rabodomirahalahy) qui étaient aussi ses parentes ; Ravalontsalama, un allié ; mais surtout
les grands officiers, Andriamambavola, Andriamihaja et Rainimahay dont la carrière avait été
fondée autant sur l'es préférences royales que sur le succès des armes. Rainijohary, le plus
machiavélique de tous, était un Hova tsimahafotsy qui renforçait l'influence de son clan, déjà
acquise dans le royaume depuis l'accession au trône d'Andrianampoinimerina.
Ce groupe de conjurés paracheva son oeuvre en faisant assassiner les membres de la
famille royale qui pouvaient lui faire concurrence : Rakotobe, le neveu préféré de Radama,
Raketaka, la fille de Rasalimo, l'épouse sakalava, mais aussi Ratefy, beau-frère du roi et
père de Rakotobe, la mère de Radama, sa soeur, son cousin germain Ramanolona,
gouverneur de Fort-Dauphin. Ramanetaka, gouverneur de Majunga, autre cousin germain,
sommé de venir faire allégeance, préféra s'embarquer pour les Comores. Il finit par s'y tailler
une principauté à Mohéli où vivent encore certains de ses descendants. Comme chacun des
épisodes de l'accession au trône chez les Merina (comme chez leurs voisins sakalava) a été

72
marqué par les assassinats de ceux qui pouvaient régner, bien peu d'authentiques
descendants de la famille royale survivent aujourd'hui en Imerina. Mais, grâce à l'instinct de
conservation de Ramanetaka, il en existe à Mohéli, notamment parmi les Raharinosy, une
parenté qui ne cesse d'étonner les généalogistes de Tananarive.
L'histoire, telle qu'elle est encore rédigée dans les manuels de l'enseignement secondaire
malgache, donne le sentiment que Ranavalona fut une souveraine autoritaire, gardienne
vigilante des valeurs nationales. De leur côté, les auteurs anglais et français en ont fait un
potentat sanguinaire à cause de l'interdiction de se convertir au christianisme qu'elle édicta
pour ses sujets à partir de 1835 jusqu'à sa mort en 1861. Cette interdiction était sanctionnée
par la mise à mort des chrétiens, dont le martyre a été narré avec talent par le pasteur
Rabary.
Le R. P. Boudou, dans son « Histoire des Jésuites à Madagascar », concède à la reine
l'excuse de la faiblesse, mais ne l'exempte pas de cette accusation de barbarie violente.
Selon Boudou, « Ranavalona était, parait-il, d'un tempérament assez bonasse ; mais la
xénophobie et la superstition la fanatisaient au point d'en faire un tyran en jupon, le plus
néfaste de ceux qui ont régné en Imerina. Quatre mots résurnent assez bien son long règne :
du côté de l'Europe, une impasse ; en religion, la persécution ; pour les indigènes, une
tragédie continuelle ; dans le domaine économique, un intéressant début d'activité
industrielle dont elle anéantit d'ailleurs le foyer principal ».
La réalité est plus nuancée. On s'accorde aujourd'hui pour dire que la reine adopta une
politique xénophobe sous l'influence de ses conseillers qui voyaient dans les étrangers des
rivaux dangereux. Quant à la réaction antichrétienne, elle survint six ans après la mort de
Radama.

Réaction antichrétienne

Le jeu des influences qui conduisirent à cette politique de réaction et d'isolement a été bien
démêlé par Françoise Raison dans sa récente thèse sur le christianisme à Madagascar au
XIXe siècle. Elle montre comment, dans un premier temps, les conjurés du complot de 1828
se neutralisèrent pendant quelques années. Rainimahay gagna les faveurs de la reine, mais
se vit supplanter par Andriamihaja. Ce dernier, que l'on considère comme le père du futur
Radama 11, dut, en 1830, prendre le poison et Rainiharo, du clan Hova Tsimiamboholahy, lui
aussi, participant au complot de 1828, prit sa place. Il est à l'origine de la puissante dynastie
des maires du palais, les Andafiavaratra. Ses enfants gouverneront jusqu'à la conquête
française, mais Rainiharo dut tenir compte de la jalousie d'un autre Hova, Rainijohary du clan

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Tsimahafotsy, qui perpétua la rivalité entre Ambohimanga et Ilafy qu'Andrianampoinimerina
avait contenue lorsqu'il établit la paix dans l'Avaradrano.
Mais si les affrontements entre les membres du groupe des « ducs » et celui des Hova qui se
proposaient de gouverner après Radama aboutirent à faire émerger les plus rusés et les plus
chanceux, d'autres contradictions, bien mises en lumière par F. Raison, ébranlaient la société
merina des années 1830. A peine la contestation dynastique était-elle en voie de solution
qu'une autre crise de légitimité intérieure survint : le christianisme n'était plus un
épiphénomène associé à l'apprentissage de l'écriture et des innovations étrangères. Les
Malgaches venaient chercher dans les églises protestantes d'Ambatonakanga et
d'Ambodinandohalo une réponse à leurs interrogations. Pis, la nouvelle religion faisait des
adeptes parmi ceux qui n'avaient pas accès aux textes écrits. Ce fut le cas de
Rainitsiandavana, un gardien d'idole du pays des Mandiavato qui se mit à évangéliser sa
région. Il se disait instruit en rêve et annonçait une prochaine résurrection, ainsi qu'une
félicité générale. Mais surtout, en reconnaissant une ascendance commune à tous les êtres
humains, il mettait en cause l'ordre social. Rainitsiandava, questionné en 1834 à Ambanidia
par les délégués de la reine sur une parenté de la souveraine elle-même et des esclaves
mozambicains, ne démentit pas cette provocation des enquêteurs puisque tous les hommes
descendaient d'Adam et d'Ève. Un point de vue qui valut à son auteur et à trois de ses
compagnons d'être exécutés sur-le-champ. Les accompagnateurs durent prendre le tanguin
et les survivants furent vendus comme esclaves.
La remise en cause de l'ordre social par Rainitsiandavana et les autres chrétiens est ce qui
semble avoir le plus touché la reine et son entourage, si soucieux d'invoquer les décisions
d'Andrianampoinimerina, même au prix de traditions réaménagées.
Peu à peu, les chrétiens malgaches contestataires de l'ordre social virent se multiplier les
interdictions à leur encontre : celle des baptêmes d'abord, puis la pratique de la religion
elle-même à partir de 1835. Dans un grand discours prononcé à Mahamasina, la reine
adressa à la population le message suivant : « Je vous fais savoir que je n'invoquerai pas les
ancêtres des étrangers, mais Dieu et mes ancêtres ; car chaque peuple a ses propres
ancêtres et ce sont les nôtres qui ont fait régner les douze rois par lesquels je règne
moi-même ».
Pour la reine, Jésus-Christ était un ancêtre des Vazaha, terme par lequel les Malgaches
désignent les étrangers. Le prier, c'était trahir la société ancestrale fondée sur des
hiérarchies où chacun tenait sa place, y compris les premiers occupants du sol, ces
mystérieux Vazimba dont les cultes étaient, eux aussi, mis sous contrôle par la dynastie.

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Faire obstacle au christianisme entraînait nécessairement l'interdiction de consulter et de
détenir les livres sacrés des chrétiens, livres perçus d'ailleurs comme des talismans, ainsi
que l'étaient les manuscrits arabico-malgaches qui les avaient précédés. Mais cette guerre
déclarée aux livres des Vazaha l'était aussi au libre accès à l'instruction vue comme un
moyen de gravir les marches du pouvoir et que les dirigeants désiraient bien se réserver. Le
nombre de personnes autorisées à s'instruire fut soigneusement contingenté ; le sud de
l'Imerina, grand perdant de l'histoire, n'eut droit qu'à deux cents élèves.
La proscription du christianisme entraîna au début une sorte de résignation, mais peu à peu
les chrétiens développèrent des communautés de prière particulièrement actives dans la
capitale même et autour de Fihaonana, dans le Vonizongo. Les paroissiens du pasteur
Spindler me montrèrent, en 1965, les grottes où leurs ancêtres avaient caché les bibles cent
vingt années auparavant.
Dès 1836, les premiers martyrs, Rasalama et Rafaralahy, étaient exécutés, la même année
où les missionnaires anglais faisaient leurs bagages. Malgré leur chagrin, les pasteurs
protestants partaient satisfaits de savoir que les textes sacrés étaient traduits et imprimés en
malgache et que le culte pouvait être dit et chanté dans cette langue.
En 1840, dix chrétiens furent condamnés à mort et dixhuit en 1849. Avant d'être « sagayés »
à Ambohipotsy, lieu des exécutions, ou précipités du haut de la falaise d'Ampamarinana, ils
montrèrent une détermination admirable et chantèrent des cantiques.
Le protestant Ellis et le père de La Vaissière ont beaucoup insisté sur la férocité de ces
persécutions. En réalité, elles ne représentent qu'une faible partie des actes de répression
de l'équipe dirigeante, car les voleurs et les prétendus sorciers furent tués par centaines,
notamment lors de la grande période de dénonciation de 1857. En général, on se garda bien
de toucher aux chrétiens malgaches dont les compétences intellectuelles étaient utiles au
service de l'État.
Les persécutions mobilisèrent l'intérêt des chrétiens d'Angleterre, mais sur place
galvanisèrent l'énergie de ceux qui pratiquaient la nouvelle religion au désert ou dans les
postes militaires éloignés. En souffrant pour leur foi, les Malgaches se sont approprié
légitimement le christianisme qui deviendra un élément essentiel de leur personnalité
nationale, surtout pour les originaires des Hautes-Terres.
De plus, la Bible, comme l'a dit le pasteur Lucien Peyrot, fut pour la langue malgache
classique un monument littéraire aussi important qu'elle l'a été pour Luther lors de
l'épanouissement de l'allemand.

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L'oligarchie au pouvoir et ses collaborateurs étrangers

La réaction antichrétienne n'a pas isolé Madagascar au point de faire cesser les rapports
avec l'étranger, même si la diplomatie de la canonnière fut employée par les Français en
1829 et par les Franco-Anglais en 1845. L'oligarchie au pouvoir avait trop besoin du
commerce avec l'extérieur pour vendre les zébus malgaches et percevoir les douanes sur
l'alcool et les tissus. Les traitants et les étrangers étaient soigneusement surveillés et ne
pouvaient concurrencer les hauts fonctionnaires des ports qui faisaient eux-mêmes le
commerce. Les expéditions militaires dans l'île avaient pour but de contrôler les lieux
d'échange, mais les chefs qui les dirigeaient ne se privaient pas au passage de ramener des
esclaves qu'ils utilisaient pour développer leurs cultures et surveiller leurs pâturages.
L'historien Gwyn Campbell qualifie cette oligarchie de rapace et trouve qu'elle a pavé la route
à l'ordre colonial du siècle suivant. Si le satrapisme peut se développer partout, selon les
époques, les conditions de son exercice sont différentes à Madagascar, au XIXe et au XXe
siècle, comme nous le verrons. La corvée du XIXe siècle nous paraît être un élément valable
de comparaison avec l'indigénat du XXe siècle. Les ressortissants de l'Imerina et des
provinces devaient, au temps de la reine, la subir pour des tâches qui n'étaient plus
seulement celles du service des résidences royales et de l'entretien des tombeaux. Les
soldats de Ranavalona y étaient astreints et survivaient misérablement, comme d'ailleurs
survivront également mal certains requis que la colonisation affectera sur des domaines
privés.
Pour ajouter à l'infortune des soldats, les officiers ne se privaient pas de leur rendre
l'intendance difficile en leur vendant des subsistances prises sur le pays.
On ne soulignera jamais assez à quel point l'oligarchie administrative et militaire tenait, pour
ses propres intérêts, à la collaboration avec les étrangers, à condition que ceuxci ne se
préoccupent que d'affaires commerciales autorisées et laissent de côté le prosélytisme.
Cameron, le missionnaire, refusa de rester pour faire de la poudre, mais l'Américain Marks
fut constamment autorisé à importer les fusils Tower. Napoléon de Lastelle put sans entrave
développer sur la côte est, vers Mananjary, Mahela et Ivondro, des plantations de canne et
une distillerie dont une partie des profits allait au trésor royal. Mais l'étranger qui fit le mieux
son chemin fut incontestablement Jean Laborde. Naufragé dans les parages de Mananjary, il
trouva refuge chez de Lastelle qui le fit monter à Tananarive afin que le gouvernement put
utiliser ses compétences techniques en matière de fabrication d'armes. Le contrat qu'il signa
en 1832 avec les grands dignitaires du royaume sauvegarde les intérêts financiers et
stratégiques des deux parties et mérite d'être cité tel quel.

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« Les grands dignitaires s'engagent à verser à M. Laborde 4 000 piastres pour faire des
fusils ; la moitié de cette somme sera payée aujourd'hui, l'autre moitié lorsqu'on aura
constaté la fin de la fabrication des fusils.
« M. Laborde s'engage à enseigner la fabrication des fusils et les grands dignitaires
s'engagent à fournir toutes les choses et tous les produits de la terre nécessaires à cette
fabrication. Ces engagements sont valables pour deux ans. Les fusils fabriqués dans cette
période de deux années ne seront pas payés une piastre chacun. Dans le cas où M. Laborde
cesserait son engagement : toutes les choses, tous les outils resteraient la propriété de la
reine. Si au bout de ces deux années, les ouvriers ne savent pas encore la fabrication, M.
Laborde pourra continuer son enseignement, mais chaque fusil fabriqué lui sera alors payé
une piastre ».
Le résultat alla bien au-delà des espérances des commanditaires, et Laborde, cinq ans plus
tard, rapporte dans sbn journal qu'il fit un second traité avec le gouvernement malgache pour
créer une fonderie de canons, une verrerie, une faïencerie, une papeterie, une
sucrerie-raffinerie, une indigoterie, une savonnerie, une magnanerie. A cela il ajouta des
produits chimiques, de la poudre, bien sûr, et même des fusées Congrève qui ne servaient
pas qu'aux feux d'artifice.
Pour développer son projet, Laborde installa ses entreprises à la lisière de la forêt orientale,
à Mantasoa, où il aménagea des lacs-réservoirs pour l'eau et la force motrice. Le minerai de
fer était produit dans la région voisine d'Amoronankay, ainsi que le charbon de bois, mais la
castine pour les fonderies venait d'Antsirabe à dos des corvéables. Il y en eut 10 000 pour
édifier le complexe industriel, puis plusieurs milliers en permanence avec 500 soldats pour
les surveiller.
Des prouesses techniques de Laborde, il reste encore le haut-fourneau avec lequel il
préparait la fonte pour les canons. Les visiteurs aujourd'hui ne manquent pas de s'arrêter à
son tombeau de style indien, emprunté aux manières architecturales de Bombay où Laborde
avait résidé.
L'entrepreneur français fut aussi, sous Ranavalona Ire l'initiateur d'une révolution
architecturale funéraire. Pour des grands du régime comme Ratsarahoby, Rainimboay et
surtout Rainiharo, il construisit de magnifiques sépultures exhaussées à la manière indienne,
dont la mode se diffusa sur les Hautes-Terres. Il y avait parmi les corvéables 400 maçons
mais aussi 200 forgerons et 120 menuisiers, dont le savoir-faire fut un acquis définitif pour
Madagascar.
L'audacieux Laborde devint le technicien indispensable au régime. A Lohasaha, en contrebas
de Mantasoa, on produisait les sucres et le tafia pour l'exportation et les besoins de la cour.

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Laborde édifia le grand palais de ManJakarniadana, à Tananarive, pour lequel
l'acheminement du poteau central coûta la vie à des dizaines de requis. Il parvint même à
établir une adduction depuis les hauteurs d'Ambohimalaza pour fournir l'eau au palais. La
reine fut charmée de voir jaillir une source près de chez elle ; mais ses devins en
déconseillèrent vite l'utilisation, tant était grande la crainte que l'on empoisonnât les
approvisionnements royaux. Le descendant d'un esclave du palais (tandapa) m'a rapporté
que les pourvoyeurs de la reine partaient chaque matin dans une direction différente pour
collecter l'eau. Laborde fit entourer le réservoir d'Avaratr'Andambo d'un profond fossé, mais
les devins voyaient là un lieu trop vulnérable aux sortilèges.
On peut dire que Laborde, comme de Lastelle, devint à part entière un des membres de
l'oligarchie au pouvoir. Il fut fait d'ailleurs Andriamasinavalona. La Este de ses propriétés, qu'il
établit en 1857, montre bien qu'il était nanti comme les autres grands personnages qu'il
fréquentait. Outre ses terres et ses maisons, il possédait personnellement 156 esclaves et
460 bovins, moins que le commandant en chef des armées, mais plus que Ravalontsalama
dont les papiers personnels ont récemment été découverts.
L'intégration de Laborde à l'État malgache était telle qu'il organisait les fêtes de la cour et
donnait le ton de la mode vestimentaire. Pour les invités royaux, il créa un zoo à Mantasoa
avec un dromadaire, un hippopotame et des singes dont les obscénités intriguaient les
courtisans. Ceux-ci murmuraient qu'il s'agissait là de gens maudits dont les Vazaha s'étaient
débarrassés.
Sous Ranavalona, grâce à Laborde, les bals, les feux d'artifice et les voyages d'agrément
étaient fréquents. Le prince Rakotondradama considérait l'ingénieur français comme un père,
même s'il l'appelait Ramose, un titre dérivé de « Monsieur » que l'on réserve aujourd'hui aux
enseignants respectés. Les deux conversaient le plus souvent en malgache, langue dont
Laborde usait correctement et dans laquelle il a laissé quelques bons mots qui ne sont pas
encore oubliés.
Lorsque Lambert, armateur et commerçant, vint à la cour, en 1856, sur la recommandation
de Laborde, il s'adapta lui aussi parfaitement à la vie fastueuse de la capitale. Il eut
l'imprudence de faire signer au prince Rakotondradama une charte qui lui accordait des
droits exorbitants. Il poussa le prince à fomenter un coup d'État pour renverser sa mère.
L'affaire échoua car Rainijohary, alors commandant en chef, put faire échec à la conspiration.
Laborde, Lambert et leurs amis - dont la globe-trotter Ida Pfeiffer - furent chassés ; une
persécution de grande ampleur s'abattit sur les chrétiens et les autres ennemis du royaume.
Les relations avec les hommes d'affaires et les missionnaires allaient reprendre quatre

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années plus tard, mais l'hypothèque de la charte Lambert greva désormais d'un lourd
contentieux les rapports franco-malgaches.
Ranavalona expira le 18 août 1861 après avoir désigné le prince Rakotondradama comme
successeur. Elle faisait l'économie d'une guerre de palais mais, cette fois, le nouveau roi était
soutenu par les Andafiavaratra, Raharo et Rainilaiarivony, bien plus puissants que
Rainijohary qui soutenait le prince Ramboasalama.

L'intermède du roi anarchisant

Le règne de Radama Il commença sous les meilleurs auspices. Le roi qui, avant son
avènement, fréquentait les chrétiens et inclinait peut-être vers la conversion, proclama la
liberté de conscience. Il abolit l'ordalie du tanguin, amnistia les condamnés et restitua aux
nations opprimées de son pays certains prisonniers. Mais il alla plus loin : il supprima la
corvée, arrêta les expéditions chez les peuples côtiers insoumis et déclara abolir les
douanes. En agissant ainsi, il privait l'oligarchie administrative et militaire de ses moyens et
de ses revenus. Il s'aliénait aussi par là le soutien de la branche Tsimiamboholahy des
Andafiavantra qui l'avait porté au pouvoir et la réconciliait avec Rainijohary qui n'aurait pas
voulu qu'il régnât.
Radama Il commit encore d'autres imprudences. Il confirma à Lambert les dispositions de la
charte élaborée en 1857 que le roi fit contresigner à ses ministres. Ceux-ci se déclarèrent fort
réticents à l'égard d'un contrat aussi léonin qui concédait à une compagnie étrangère le
monopole des mines, le droit de battre monnaie et d'acquérir des terrains sans limites contre
une redevance de 10 % sur d'éventuels bénéfices. Le texte de la charte ajoute même que «
la compagnie pourra faire tout ce qu'elle jugera convenable au bien du pays ». On est frappé
par la ressemblance de cet accord avec celui que Humblot fit signer au roi comorien Saïd Ali
en 1885, puisqu'il obtenait toutes les terres qu'il voulait exploiter. Dans l'un et l'autre cas, les
étrangers se placèrent au-dessus de la loi et la compagnie devint une machine de guerre
contre les sujets du souverain.
Ces privilèges hors du droit commun firent oublier aux Malgaches la reconnaissance
diplomatique que leur valut le traité de 1862 ; la France le signa à la requête de Radama,
requête transmise par Laborde, devenu consul, et Lambert, envoyé extraordinaire du
souverain malgache. Elle reconnaissait pour la première fois le roi de Tananarive comme roi
de Madagascar, même si, dans un protocole secret, Dupré, le négociateur français, obtint
une mention de « droits historiques de la France » sur certains petits royaumes sakalava et
antakarana.

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Comme pour damer le pion encore davantage aux Grands Hova qui souhaitaient le servir et
profiter de son pouvoir, le roi favorisa ses compagnons de jeunesse, les Menamaso, dont
beaucoup étaient originaires des régions situées au sud de Tananarive et que l'Avaradrano
n'avait guère avantagés. Certains d'entre eux, comme Rajamasa, étaient des techniciens de
valeur, mais d'autres, comme Polimity et Rainikctaka, étaient des voyous dont les facéties
exaspéraient les grands officiers. Le caractère insouciant de Radama Il et l'ivresse des
plaisirs contribuèrent à faire oublier aux Menamaso le service de l'État et ceux qui avaient
des charges judiciaires ne tardèrent pas à se révéler d'une grande vénalité. Les Menamaso
ont laissé dans la mémoire collective le souvenir de débauchés et leurs abus ont entaché la
réputation de tous ceux qui les ont fréquentés.
Dans un tel état de crise, on comprend que la population n'ait rien compris à l'extrême
libéralisme du roi envers les étrangers. Les grands officiers, dépossédés de leur influence,
ne firent rien pour apaiser le trouble. La contestation vint d'abord des gardiens d'idoles qui
s'en prirent au révérend Ellis lui-même. Le peuple maugréait contre le laxisme avec lequel on
traitait désormais les voleurs et trouvait que l'insécurité se développait. Comme à chaque
moment où l'identité malgache est en jeu, les ancêtres arrivèrent pour participer au débat. Le
12 mars 1863, une rumeur parvint à Tananarive que des possédés venus du Betsileo se
dirigeaient vers la capitale, en faisant escorte à la reine Ranavalona dont ils prétendaient
porter les bagages. On affirmait que la reine sortait de l'Ambondrombe, une montagne que la
mythologie merina d'alors assignait au séjour des ancêtres.
Bientôt, l'épidémie de possession, dénommée Ramanenjana, s'amplifia au fur et à mesure
que les cortèges s'approchaient de Tananarive. Dans la ville, les Ramanenjana mettaient en
question les signes d'innovation étrangère, exigeant que l'on se découvrit à leur approche et
réclamant des cannes à sucre et des bananes qui sont les attributs de la circoncision
traditionnelle. Le roi lui-même recommanda le respect à l'égard des Ramanenjana ; ceux-ci
vinrent pourtant l'agresser dans une de ses résidences.
Dans cette conjoncture fâcheuse, Radama Il crut bon d'autoriser le duel à la mode
européenne. Raharo, Premier ministre, chercha à en dissuader le roi, car il craignait sans
doute que cette mode n'entraînât des guerres privées où les Andafiavaratra auraient le
dessous contre les Menamaso.

Devant l'entêtement du roi, le Premier ministre et ses officiers, ainsi que Rainijohary unirent
leur ressentiment pour ourdir un complot contre les Menamaso. Le roi ne put rien faire pour
protéger ses amis du massacre et fut lui-même assassiné par les conjurés qui l'étranglèrent
avec un tissu de soie, car il était trop dangereux de faire couler le sang royal.

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Dans la nuit du 12 mai 1863, le roi fut transporté à Ambohimanga pour y être enterré, mais
une tradition, étudiée par Raymond Delval, veut que Radama Il n'ait pas succombé à la
strangulation et que les porteurs aient facilité sa fuite vers le pays sakalava. Laborde
lui-même croyait à la survie du roi, et Delval a recueilli des témoignages au lieu de sépulture
dans la région de Morafenobe, en pays sakalava, où le roi aurait été déposé. L'histoire risque
d'être plus véridique que celle de la survie de Louis XVII, que certains conteurs placent
même aux îles Seychelles, mais sur le plan de l'exercice du pouvoir, elle ne dérangea
aucunement les Andafiavaratra qui reprirent les rênes de l'État. On assista à une réédition du
coup d'État de 1828, et la femme du roi défunt, Rabodo, devenue Rasoherina, fut mise sur le
trône après avoir accepté une convention qui tenait compte de l'évolution des moeurs et des
expériences des règnes précédents.

Rainilaiarivony régit l'État

La puissance de la domination de l'oligarchie militaire était rétablie au profit de


Rainivoninahitriniony. Celui-ci, ivrogne et despotique, fut remplacé en 1864 par son frère
Rainilaiarivony. Peu à peu, le nouveau Premier ministre et commandant en chef écarta ses
rivaux au sein de sa propre famille, mais aussi parmi ceux du clan Rainijohary, tout en se
gardant des prétendants de la famille royale.
Sous Rainilaiarivony, les reines devinrent de simples personnages d'apparat, et cela jusqu'à
la conquête française. En 1828, les Grands Hova avaient empêché le mariage de la
souveraine avec des parents de la famille royale. En 1869, les Andafiavaratra établissaient
officiellement l'union avec la reine en fonctions. Rainilaiarivony, déjà marié selon les
coutumes malgaches à Rasoherina, épousa après la mort de celle-ci la reine Ranavalona II,
après avoir reçu le baptême. La Bible succédait désormais aux idoles pour renforcer le
pouvoir de la dynastie.
Sibree, le père de La Vaissière, mais aussi Chapus et Mondain, les biographes de
Rainilaiarivony, se sont interrogés sur les motifs de la spectaculaire conversion au
christianisme du Premier ministre. Tous reconnaissent que les motifs politiques ont joué un
rôle. Ranavalona Il était une chrétienne sincère et n'aurait pas accepté d'épouser un païen.
Or, Rainilaiarivony avait besoin, pour ses ambitions personnelles, de s'assurer de la
personne royale, et ne pouvait risquer de voir la reine faire un mariage avec un prince du
sang. Surtout, il sentait bien que le développement du christianisme parmi les catégories
instruites de la population risquait de le marginaliser et de mettre en cause sa propre
légitimité.

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L'exemple des conversions de la reine et de son mari fut suivi en haut-lieu et les
fonctionnaires devinrent de zélés propagateurs du protestantisme. Rainilaiarivony tenta de
contrôler le mouvement à son profit en insistant pour que les nominations d'évangélistes
malgaches dépendent de l'église du palais.
Jusqu'à ce que la menace de l'invasion étrangère accapare l'essentiel des préoccupations de
l'État, le gouvernement de Rainilaiarivony peut être considéré comme une période active et
bénéfique au développement des HautesTerres et même, à certains égards, au reste de
Madagascar. L'État s'affermit, l'enseignement et la médecine eurent un plein
épanouissement, l'architecture devint remarquable.
A partir de 1864, l'usage de la pierre fut autorisé pour la construction des édifices. Les
protestants élevèrent une série de belles églises avec l'aide des architectes anglais ; la plus
émouvante d'entre elles est certainement celle d'Ambohipotsy, sur le lieu du martyre de
Rasalama, si ressemblante à une église paroissiale du Kent ou du Sussex. Mais les
bâtiments civils connurent un grand essor : Cameron entoura de pierres le palais en bois de
Manjakamiadana, Pool édifia le palais d'Andafiavaratra ; Laborde fit construire la belle
maison de Maromiditra pour ses invités et la demeure de Radofine à Andohalo. C'est sans
doute à Cameron que revient l'honneur d'avoir introduit ce style de maison à véranda avec
des colonnes, si caractéristique du vieux quartier hollandais du Cap. A la fin du XIXe siècle,
les colonnes des maisons les plus riches sont en pierre sculptée, tradition commencée par
les élèves de Jean Laborde qui furent d'abord formés pour la décoration des tombeaux.
Le développement du christianisme fut assuré par les différentes missions qui viennent
s'associer à la Mission de Londres (LMS) : Quakers (Frenjy), Luthériens de Norvège, Société
pour la propagation de l'Évangile. Les protestants se répartirent les territoires à évangéliser,
mais les catholiques rencontrèrent des difficultés à cause de leur association avec le parti
français. Ils connaîtront plus de succès dans le Betsileo.
L'enseignement se développa très rapidement en Imerina : la LMS rapportait qu'il y avait
dans les écoles protestantes 5 000 élèves en 1863, 150 000 vingt ans plus tard. En 1876,
Rainilaiarivony décréta l'enseignement obligatoire. Les premiers journaux parurent avec le
développement de l'imprimerie : le Tény Soa, protestant, en 1868, le Resaka, catholique, six
ans plus tard. Des revues d'un grand intérêt culturel verront aussi le jour : le Isankerintaona
et, plus tard, le précieux Antananarivo Annual, rédigé en anglais.
L'oeuvre médicale alla de pair. Le Dl Davidson installa le premier hôpital à Analakely en
1864. Quelque temps après, les premiers médecins malgaches furent formés et ne tardèrent
guère à écrire les résultats de leurs premières recherches.

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Sur le plan politique, Rainilaiarivony leva l'hypothèque contractée sous Radama Il en faisant
racheter la charte Lambert, en 1865, pour 240 000 piastres ; les Français finirent par
accepter un traité d'amitié et de commerce en 1868, bien similaire à celui signé par les
Anglais quelques années auparavant. Les exigences françaises contrarièrent durablement le
Premier ministre et influencèrent peut-être son adhésion au protestantisme de la LMS. Mais il
continua à traiter les Français aimablement, et l'explorateur Alfred Grandidier fut
particulièrement bien reçu partout où il alla, de 1868 à 1870.
Pendant cette période, une législation tenant compte du changement des moeurs fut
introduite (Code des 101 articles en 1868, puis des 305 articles en 1881). Elle bannissait la
polygamie, mais maintenait les prohibitions des mariages inter-castes. Elle introduisit
l'enregistrement des actes et prévoyait des sanctions pour les faux en écriture.
Malheureusement, pour mettre en ceuvre ces réformes, le Premier ministre ne disposait pas
de fonctionnaires. Les « amis des villages » (sakaizam-bohitra), anciens militaires retraités,
furent chargés d'appliquer les textes ; pourtant, une grande partie de ces 6 500 officiers
d'état civil étaient illettrés. Les tentatives pour développer les communautés de villages
(fokon'olona) eurent plus de succès, car elles correspondaient en Imerina à une réalité
sociologique.

Rainilaiarivony tenta de mettre sur pied des tribunaux, mais leurs jugements restaient
suspendus à la décision du chef de l'exécutif qui centralisait tout, comme d'ailleurs les
responsabilités ministérielles. Au Conseil de jadis, on substitua une répartition du travail avec
huit portefeuilles ; les ministres intimidés par l'autoritarisme de leur chef restèrent de simples
exécutants.
Dans cet État d'apparence moderne, les faiblesses touchaient à la fonction publique non
rétribuée, à l'armée formée de corvéables d'un nouveau type, au système fiscal de
rendement insuffisant, alimenté surtout par les taxes douanières de 10 % ad valorem. Malgré
l'augmentation du commerce extérieur (multiplié par 10 entre 1825 et 1880), le rapport des
douanes était faible en raison de l'évasion des déclarants et des prélèvements des officiers.
L'esclavage restait une institution dont le fonctionnement stérilisait l'économie. Lassé des
remontrances du consul anglais Pakenham sur ce sujet, le Premier ministre finit par faire
proclamer en 1877 la libération des esclaves africains. Mais les esclaves malgaches
restaient assujettis.
Enfin, les progrès moraux, intellectuels et matériels concernaient surtout l'Imerina. Les
provinces étaient soumises à un statut d'occupation, et on avait oublié les grands desseins
d'assimilation d'Andrianampoinimerina et de Radama ler. Certes, on avait installé des

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garnisons dans les trois quarts de l'île ; les populations demeuraient sous surveillance, mais
elles étaient prêtes à faire défection, si les traitants formulaient des offres commerciales
favorables ou si les Français proposaient une protection politi,que. La suite allait montrer
que l'impérialisme tirerait bientôt parti de ce manque de cohésion nationale.

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LA CIVILISATION DES ANCÊTRES

Lorsque Radama le, ouvrit ses États à l'influence occidentale, la civilisation de Madagascar
n'était pas totalement inconnue aux Européens ; depuis plus de trois siècles, ils en
fréquentaient le littoral, tandis que l'intérieur ne leur était épisodiquement accessible que
depuis quelques dizaines d'années. La connaissance des pays côtiers était
malheureusement le plus souvent superficielle, en raison de la brièveté des escales, de la
rudesse des contacts et des difficultés de la communication dues à l'ignorance de la langue.
Toutefois, il existe quelques relations d'un intérêt exceptionnel, qui ont été faites à l'issue de
séjours prolongés, où la compréhension avec les interlocuteurs a fonctionné grâce à la
qualité de l'interprète ou du narrateur. C'est le cas des documents fournis par les
missionnaires portugais du XVIIe siècle et par Flacourt.

Premières relations européennes

On verra que l'intérieur n'est véritablement connu des Européens qu'à partir de la fin du xviw
siècle, essentiellement par une série de traitants d'esclaves dont le premier fut Mayeur. Ils
ont des notions de langue malgache et sont attentifs aux phénomènes économiques et
politiques qu'ils consignent dans des journaux de route. C'est la documentation recueillie par
eux que Farquhar utilisera pour préparer son ingérence politique sous Radama Ier.
Lorsque Diogo Dias découvre par accident Madagascar, qu'il baptise Ile Saint-Laurent
puisqu'on est le 10 août 1500, les habitants de la Grande Ile sont totalement inconnus. Le
contact se fait dans l'Extrême-Nord peu peuplé et le capitaine portugais envoie un condamné
embarqué à son bord que l'on garde pour ce genre de situation où l'on doit prendre contact
avec les terres à explorer. « Cet émissaire entra dans la brousse et trouva quelques paillotes
habitées par des Noirs, tout nus, avec lesquels il communiqua par signes et qui ne lui firent

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aucun mal. Il revint au navire, accompagné par quelques-uns d'entre eux qui vendirent des
poules, des ignames et des fruits sauvages bons à manger, en échange de couteaux, de
haches, d'ustensiles divers en fer, de chapelets de couleurs variées, de grelots et de miroirs.
Les Portugais, qui se trouvaient fort bien dans ce port, y restèrent un certain temps. »
Au milieu du XVIe siècle, d'autres Portugais, à la recherche de leurs compatriotes naufragés,
font, sous la direction de Balthazar Lobo de Sousa, une reconnaissance des ports et
acquièrent une vue d'ensemble plus générale des côtes malgaches que ne l'avait fait l'amiral
Tristan Da Cunha, un demi-siècle auparavant. Lobo de Sousa apprend l'existence d'un roi
Itongomaro qui menace les musulmans. Les Portugais notent que les habitants cultivent du
riz, du mil, et peut-être du manioc, qu'ils possèdent des boeufs « grands comme ceux
d'Alentejo » ; les Malgaches du Nord troquent de l'écaille et de l'ambre contre de l'étain et
travaillent le fer. Leurs vêtements sont « des pagnes faits en paille fine », comprenons en
raphia tressé, et leur armement consiste en sagaies, en boucliers et en arcs. Mais les
observations sont encombrées de jugements de valeur défavorables (ils « sont les plus
grands voleurs et les gens les plus cruels de toute la Cafrerie »), ce qui inaugure une
tradition de médisance qui ne cessera même pas au XXe siècle. Les Hollandais la
reprennent quand ils relâchent en 1598 à la baie d'Antongil. Jacob Van Neck décrit lui aussi
l'apparence des habitants, leur manière de se vêtir et leurs armes, avant d'ajouter : « Ils sont
très cupides et il est difficile de leur tirer quelque chose des mains, ils savent que l'or vaut
mieux que l'argent, l'argent mieux que le cuivre et le cuivre mieux que l'étain ».
Heureusement pour la science, un autre Hollandais plus observateur, Frédéric de Houtman,
réussit à l'aube du XVIIe siècle à nous donner le premier lexique
malaismalgache-néerlandais, dont il recueille les éléments durant une captivité à Sumatra,
où il a fortuitement retrouvé un originaire de la baie d'Antongil. Ce premier rapprochement
malais-malgache est confirmé un peu plus tard par le père Mariano qui tenta, avec le père
d'Azevedo, d'évangéliser le sud et l'ouest de Madagascar. Mariano fait bien la différence
entre la langue des côtes, sans doute le swahili, et celle de l'intérieur qui est le véritable
malgache. A propos de la zone du nord-ouest, il observe : « On parle, sur le bord même de la
mer, une langue analogue à celle des Cafres, c'est-à-dire des pays de Mozambique et de
Malindi.... et les habitants ressemblent, sous le rapport de la couleur et des usages, aux
nègres d'Afrique dont, paraît-il, ils descendent. Mais à une petite distance de cette côte, de
même que dans tout l'intérieur de l'île et sur le reste des côtes, on ne parle que la langue
bouque qui est particulière aux indigènes et diffère totalement de la langue cafre, mais qui
est très semblable au malais, ce qui prouve d'une manière presque sûre que les premiers
habitants sont venus des ports de Malacca ».

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Lorsque j'ai étudié et fouillé les anciennes villes musulmanes du nord de Madagascar, il y a
une vingtaine d'années, j'emportais avec moi les écrits de Mariano et ceux du capitaine Da
Costa qui convoyait le missionnaire. L'activité économique des cités islamiques y est décrite
en détail, ainsi que les relations avec la côte d'Afrique. On y trouve aussi des indications sur
les dynasties et le régime politique. Comme dans toutes les cités-États de l'Afrique orientale,
les membres du Conseil du palais limitaient le pouvoir du sultan ou du cheikh qui se trouvait
en position de faiblesse pour faire appliquer les traités passés avec les étrangers.
De la religion musulmane, Mariano connaît l'existence des mosquées, et c'est grâce à la
mention qu'il fait de celle de Boeny que j'ai pu retrouver le site ; mais il ignore tout des
principes de l'islam contre lequel il a une attitude militante. Il nourrit une méfiance
obsessionnelle à l'égard de la polygamie et la circoncision. C'est cette attitude qu'il transporte
partout où il passe et elle explique en partie son échec antérieur dans le petit royaume de
Sahadia sur la côte ouest, un peu au nord de l'actuel Morondava, et cela malgré des séjours
prolongés entre 1613 et 1619.

Sahadia et ses étranges coutumes

Les commerçants musulmans fréquentent ce royaume de Sahadia, mais celui-ci ne


fonctionne pas comme une citéÉtat gérée par les représentants des grandes familles. Il
ressemble plutôt à un système de type fokonolona où l'assemblée des hommes libres
élabore la décision. Mariano écrit à son supérieur pour déplorer ce système peu favorable,
selon lui, à la conversion. « Si, au moins, leur roi... avait de l'autorité, nous n'aurions pas de
motif de désespérer, et il est vraisemblable que nous réussirions à convertir au moins les
jeunes gens ; mais il ne possède que la ville où nous résidons, il est pauvre et est très peu
redouté, et ses sujets vont où bon leur semble sans qu'il ose y redire. En réalité, ce peuple
forme une sorte de république ; dès qu'il arrive une affaire importante, tout le monde
s'assemble en conseil, et les opinions sensées sont le plus souvent étouffées par les
méchants qui sont toujours en nombre considérable. »
Les sujets des rois européens vivaient alors sous des systèmes contraignants et Mariano
s'étonne qu'à Sahadia « on n'y inflige pas de punitions corporelles et il n'y a ni prison ni pilori.
Tout ce que le roi peut faire, c'est de condamner les débiteurs à payer leurs dettes et
d'autoriser le créancier à se faire rembourser ». Pour échapper à une pareille obligation, il
suffit d'ailleurs au débiteur de se réfugier sur le territoire d'un roi voisin. Non sans humour,
Mariano ajoute : « Ce même expédient est souvent employé par les femmes lorsqu'elles
veulent quitter leur mari. »

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Le séjour à Sahadia des pères portugais fut perturbé par une guerre de succession au trône
entre les fils du roi, potentiels héritiers, menée d'une manière très semblable à ce que l'on
observera plus tard dans les conflits des monarchies sakalava ou merina. Les conflits
entraînèrent razzias de bétail et disettes. Les missionnaires, anxieux d'arracher les païens à
leurs croyances, étudient les manifestations et les rites, notamment pour tout ce qui touche
aux sacrifices : reliques et phénomènes de possession. Ils les décrirent, bien sûr, en se
référant à leurs conceptions de chrétien. Mariano constate dans cette optique que les
habitants de Sahadia offrent... « des sacrifices aux mânes de leurs morts qu'ils nomment Afo
et auxquels ils rendent un culte semblable à celui que nous accordons à nos saints ».
La nature des offrandes, leur aspect de communion sociale et les demandes aux ancêtres
sont bien observés et demeurent encore valables aujourd'hui pour toutes les régions non
chrétiennes de Madagascar. Les sacrifices de boeufs, de moutons, de chèvres ou de
poules... « chacun (en) fait quand bon lui semble ou quand ses moyens le lui permettent ;
l'animal ainsi sacrifié doit être distribué entre tous les assistants, grands ou petits. On rend
encore honneur aux mânes des ancêtres en leur faisant des offrandes de riz, de maïs, etc.,
et on leur adresse des prières, accompagnées de requêtes que nous avons souvent
entendues. Leur luxe consiste à abattre un grand nombre d'animaux lors des funérailles.
Toutes ces cérémonies, quoique les indigènes ne possèdent pas d'églises et qu'ils ignorent
l'art de l'écriture, ont lieu avec une grande solennité, non seulement dans le but de demander
la protection de Dieu et de leurs ancêtres en temps de guerre, mais encore pour obtenir de
bonnes récoltes, une parfaite santé ».
La croyance des Sahadiens aux ancêtres s'exprime aussi dans des représentations du type
sampy d'Imerina et dans des reliques comme les dady des Sakalava. Ils « représentent leurs
dieux et leurs Afo au moyen d'images en bois, informes et laides comme ceux qu'elles sont
chargées de représenter, et les ornent de perles de verre et d'autres bijoux grossiers ; ils les
portent en sautoir attachées à une sorte d'écharpe. En temps de guerre, ou quand ils
entreprennent quelque voyage dangereux, les possesseurs de ces gris-gris les font
préalablement oindre de graisse. D'après une coutume générale, le fils aîné coupe la barbe
et les ongles de son père le jour même de sa mort, et il dépose ces reliques, très précieuses
à ses yeux, à l'intérieur des susdites figurines ; quelquefois même il les porte attachées
directement sur l'écharpe ».
Cet usage des reliques n'est pas autorisé à tous mais réservé aux fils aînés des familles
nobles. Ils « enferment ces restes dans une vilaine petite boîte qu'ils portent toujours sur eux,
comme parure, en temps de guerre et dans les fêtes ». Les reliques sakalava sont encore
aujourd'hui prélevées selon le même droit dynastique et sorties dans les occasions.

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On ne saurait s'étonner que la possession ait été perçue comme une entreprise du diable par
les missionnaires qui écrivent à ce propos : « Ce qui les maintient dans ces erreurs, qui sont
très enracinées dans leur esprit, c'est que le Diable, appelé ou non, s'empare à tout instant
du corps de quelques-uns de ces pauvres et misérables gens, comme si c'était sa demeure
habituelle et, dès qu'il y est installé, il pousse des gémissements et des cris qui font amasser
la foule. Jouant alors le rôle d'un Afo (ou mânes d'un de leurs ancêtres) et prenant son nom,
il se met à parler des guerres à venir ou passées, ou bien il excite l'auditoire à faire quelque
entreprise et il se fait adorer. C'est une chose étrange et lamentable de voir ces gens parlant
au Diable, comme s'ils parlaient à leurs pères, à leurs frères ou à leurs amis. Ce qui est pire
encore, c'est que, le jour même de la mort d'un individu ou quelques jours après, le Diable
vient parler en son nom, en prenant sa voix. »
Il suffit de se reporter aux nombreuses descriptions et interprétations de la possession
tromba qui ont été faites par Russillon, Ottino et Estrade, pour constater que Mariano a saisi
l'essentiel du phénomène : venue de l'ancêtre sur le « reposoir » d'un vivant et surtout mise
en ceuvre d'un véritable « contrôle social » de l'ancêtre devenu maître du tromba qui assume
le rôle de juge et de chef. Encore maintenant, les possédés saha font, pendant les crises de
possession, des révélations embarrassantes ou contraignantes, dont personne ne saurait
leur tenir grief puisqu'on estime que le véritable responsable en est l'ancêtre qui vient en eux.
Les missionnaires portugais ont été frappés par l'importance que jouent la circoncision et les
funérailles dans la civilisation malgache. Mais ils en présentent les manifestations extérieures
sans ressentir le rôle de ciment social que ces institutions apportent lorsqu'elles fonctionnent,
même s'ils se sont préoccupés de questionner les habitants sur leurs motivations.
« Interrogés pourquoi ils circoncisaient leurs enfants, si c'était pour racheter leurs péchés,
pour honorer Dieu, pour se distinguer des autres nations ou pour quelque autre motif, ils ont
répondu qu'ils le faisaient parce que c'était la coutume de leurs ancêtres, sans pouvoir
donner d'autres raisons, réponse bien digne de gens barbares et ignorants. »
J'ai toujours été frappé que bien des étrangers demandent aux Malgaches le pourquoi de
leurs coutumes et obtiennent la même réponse : « C'est parce que les ancêtres le faisaient
ainsi ». L'ethnologue sait aujourd'hui qu'une culture fournit rarement avec spontanéité les
explications sur elle-même, mais qu'elle apporte les matériaux d'où il faut extraire ses
valeurs. Les linguistes ne procèdent pas autrement auprès de leurs locuteurs qui leur
fournissent les exemples d'où ils tirent les règles de syntaxe.
On est cependant reconnaissant aux pères ethnographes d'avoir dit ce qu'ils ont vu, même
s'ils le colorent de leurs propres jugements. Les premiers, ils ont observé le serment du sang
« qui consiste dans la cérémonie que pratiquent les chefs des deux partis (qui concluent un

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traité de paix), chacun s'ouvrant une veine et léchant le sang de l'autre ». C'est la même
cérémonie que pratiqueront, deux siècles et demi plus tard, le capitaine de vaisseau Guillain
et le roi sakalava Raboky, qui établissent une alliance politique génératrice des fameux «
droits historiques ».
Guillain décrit la cérémonie et en explique les supports symboliques : eau, argent, fer, bois,
terre prise aux quatre points cardinaux, puis il rappelle les imprécations contre celui qui
enfreindrait les obligations, et enfin présente l'échange des sangs.
« Alors Rabouki prit le couteau.... se fit une légère incision à l'épigastre et en exprima
quelques gouttes de sang qu'il mêla à une cuillerée de l'eau consacrée. J'en fis autant de
mon côté ; après quoi, chacun de nous, échangeant avec l'autre la liqueur ainsi préparée, la
but et s'inocula par là le sang de son nouveau frère. »
Mariano est donc un véritable précurseur de l'étude de la civilisation malgache. A la
différence des missionnaires protestants du XIXe siècle, il ne focalise pas son attention sur
les idoles. Il ressent confusément l'existence d'une société sans prêtre où la divination est
importante. A ce sujet, il précise à ses supérieurs : « Afin de vous donner une idée de la
grande importance qu'ils attribuent à ces pratiques, il me suffira de vous dire que, tout en
n'ayant jamais eu de prêtres ou d'individus spéciaux pour circoncire ou pour offrir les
sacrifices, ils possèdent, pour tirer le sort, un prêtre qui porte le nom de maganga ; cette
fonction importante est toujours remplie par un grand personnage, soit le roi, soit un de ses
proches parents ».
En réalité, le maître de cérémonie, aujourd'hui dans l'Ouest le mpisoro, est le plus ancien et
le plus averti de la génération de ceux qui font le pont entre les adultes et les ancêtres.
Quant aux devins, indispensables, nous l'avons vu, au fonctionnement des royaumes
traditionnels, une étude fort complète en est fournie par Flacourt, le gouverneur de
Fort-Dauphin, au milieu du XVIIe siècle.

Flacourt, l'ethnographe guerrier

Étienne Flacourt vint pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, en 1648,
continuer l'établissement français du sud de Madagascar fondé six ans auparavant. Il va
rester dix années et publiera à son retour en France son « Histoire de la Grande Isle
Madagascar ». Il a été secondé par les deux pères lazaristes, Nacquart et Gondrée, qui
apprirent le dialecte tanosy et élaborèrent le premier catéchisme en langue malgache.
On a accusé Flacourt d'avoir puisé la matière de son livre dans les documents des religieux.
C'est oublier facilement que Flacourt était lui-même fort instruit de lettres et de médecine.

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Son ceuvre sera constamment pillée, notamment par la plupart des auteurs anglais qui
écriront sur Madagascar par la suite, à commencer par Defoe, auteur des aventures de Drury
; même Ellis en fait grand usage dans sa prestigieuse « History of Madagascar ».
On trouve dans l'oeuvre de Flacourt un tableau complet des régions malgaches, une étude
de la vie matérielle et morale des habitants du Sud, et, enfin, une histoire des tribulations de
l'établissement français de Fort-Dauphin. La description des provinces a été établie à partir
des renseignements que les Français, chargés d'expéditions, ont amassés. Les données
sont abondantes pour la côte est où les traitants recherchaient du riz, médiocres pour les
côtes ouest et nord moins fréquentées. Quant aux indications sur les Hautes-Terres, elles
relèvent de la tradition orale des Malgaches. Le Sud Betsileo y est toutefois bien identifié
sous le nom d'Eringdranes, où l'on reconnaît le terme encore usité d'Arindrano.
Les chapitres sur la vie matérielle et morale sont d'un prodigieux intérêt, et il faudrait un autre
livre pour les commenter. Pour la première fois, on dispose d'une analyse de stratification
sociale d'une société malgache : au sommet, les Roandria, princes et seigneurs,
descendants des musulmans Zafiraminia, puis les Anakandria issus de l'union des
précédents avec des femmes locales. En dessous figurent les Lohavohitsa, maîtres de
village, les Ontsoa, fils de Lohavohitsa et, tout en bas de l'échelle, les Ondevo que Flacourt
appelle serfs.
Les Onjatsy sont des pêcheurs descendus aussi des Zafiraminia, mais d'un statut inférieur
aux Roandria. Le terme Voadziri (Voajiry), aujourd'hui utilisé aux Comores pour un titulaire de
ministère, désigne, selon Flacourt, le seigneur d'une contrée et de plusieurs villages.
Cette société hiérarchisée implique la fourniture de prestations, pour les circoncisions, les
inaugurations de la maison et les guerres. On se demande pourquoi les Français, qui avaient
acquis une telle connaissance de la société tanosy, se risquèrent à capturer comme esclaves
de grands personnages ou à leur voler le bétail. La colonisation de Fort-Dauphin a été, à cet
égard, une suite ininterrompue de conflits.
Flacourt a avoué comment il a été entraîné à participer aux guerres locales : « Il y a
beaucoup de Grands en cette terre qui ne font point la guerre à leurs voisins pour avoir été
par eux offensés, mais seulement à cause qu'ils ont bien des boeufs et qu'ils sont riches,
disant hautement que ceux-là sont leurs ennemis qui ont beaucoup de boeufs ; c'est ce qui
m'a mû d'envoyer des Français à la guerre pour certains seigneurs du pays, afin de les
défendre contre leurs ennemis qui les opprimaient et inquiétaient pour semblable sujet. »
De la même façon que nous avons vu les missionnaires juger les coutumes de Sahadia, en
se référant à leur éthique chrétienne, l'homme de guerre qu'est Flacourt compare les
méthodes militaires des Antanosy à celles des Européens et s'étonne des différences... « En

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guerre, cette nation ne sait ce que c'est de se battre en champ de bataille, ni moins
d'assigner le jour du combat à son ennemi, ne voulant rien entreprendre qu'à jeu sûr.
Lorsqu'ils ont quelque entreprise à faire, ils s'assemblent secrètement et tâchent à
surprendre leur ennemi au dépourvu, quand il n'y pense pas ; au point du jour, après avoir
marché toute la nuit, et quelquefois huit jours auparavant par des chemins détournés dans
les bois, ils attaquent le village de leur ennemi en l'environnant de tous côtés, en faisant tous
des cris horribles et effroyables, et entrent ainsi dans le village, en tuant grands, petits,
femmes, filles et vieillards, sans épargner les enfants qui sont à la mamelle, qu'ils déchirent
en pièces comme bêtes enragées ; puis, quand la grande fureur est passée, ils emmènent
esclave tout ce qu'ils trouvent et peuvent prendre, mais les enfants du Grand sont tous tués,
observant cette maxime d'exterminer la lignée de leur ennemi, de peur que les descendants
ne se puissent quelque jour venger sur les leurs s'ils en laissaient vivre quelques-uns. Si,
d'aventure, celui qui est attaqué a loisir d'assembler ses gens et s'il se sent du courage, il
viendra se ruer avec eux sur son ennemi et, là, il se fait un grand carnage, si celui qui est
attaqué ne prend la fuite, ce qui arrive le plus souvent ».

Divination et lois madécasses

Les sortilèges jouent un rôle capital dans les batailles et toutes les sortes de talismans furent
essayées contre les Français. On citera pour l'anecdote quelques-unes des meilleures
recettes. « Ils ont apporté proche de notre habitation de petits cercueils pleins de papiers
écrits et de mille ordures mêlées parmi des ceufs pondus le vendredi tout couverts
d'écritures arabes... et mille autres badineries, jusqu'à des pots de terre crue remplis
d'écritures dehors et dedans, lesquels ils laissaient au milieu du chemin ou dans notre
cimetière ou jetaient dans notre puits. »
L'usage de l'écriture pour les talismans semble avoir été très répandu dans cette population
dont les princes étaient descendants des musulmans. Ces princes Zafiraminia ont, au XXe
siècle, perdu tout pouvoir, mais ce type de société dirigée par de hautes lignées islamiques
existe encore non loin dans le Sud-Est, chez les Antaimoro de la rivière Matitanana. Les
Anakara et les Anteony qui connaissent l'arabico-malgache, ont d'ailleurs jadis combattu les
Zafiraminia.
Flacourt donne beaucoup de détails sur les talismans et les « ombiasses » (ombiasa) qu'il
divise en écrivains et en devins. Les devins, ompitsiquili (mpisikily), ce... « sont ordinairement
des Nègres et des Anacandries qui s'en mêlent. C'est ce que l'on nomme géomance, les
figures sont semblables à celles des livres de géomancie, sinon qu'ils squillent (tirent la

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bonne aventure) sur une planchette couverte de sable, sur laquelle ils forment leurs figures
avec le doigt, en observant le jour, l'heure, le mois, la planète et le signe qui dominent sur
l'heure à laquelle ils squillent, en quoi ils sont très bien versés, mais rarement ils trouvent la
vérité de ce qu'ils cherchent ; quelques-uns, ajoutant leur conjecture au squille, la
rencontrent parfois et se font admirer et estimer de chacun. Les malades se consultent pour
leur guérison, les autres pour leurs affaires, et beaucoup ne sortent point de chez eux sans
squiller ; bref, il n'y a point de nation plus superstitieuse que celle-ci ».
Le système astrologique pour l'interprétation du sikily (ou sikidy) est, contrairement à ce que
pensait Flacourt, extraordinairement complexe, et son analyse fait l'objet d'une thèse de
Narivelo Rajaonarimanana, soutenue à l'Institut national des langues et civilisations
orientales. Cette thèse est fondée sur des manuscrits qu'il a fallu traduire et interpréter.
Parmi ceux-ci figurent les livres rapportés par les pères lazaristes de Fort-Dauphin et qui ont
fait leur chemin jusqu'à la Bibliothèque nationale. Malgré les conflits entretenus de façon
chronique avec les habitants, Flacourt a pu finement préciser le système juridique en vigueur
alors : « La nation madécasse n'a aucune loi écrite. Tout ce qui se fait et ce qui se pratique,
c'est par une loi naturelle dont elle en nomme trois sortes, savoir : "massindili", qui est la loi
du Prince ; "masinpoh", la loi naturelle d'un particulier, qui n'est autre chose que sa façon
d'agir, et "massintane", qui est la loi ou la coutume du pays. » La loi du Prince (roandria)
consiste dans les obligations que lui doivent ses sujets, notamment les corvées pour faire
labourer leurs rizières, bâtir leurs maisons et participer à la guerre. Le prince rend la justice,
mais tous les délits ne lui sont pas soumis. Les vols relèvent du « massintane » et les
particuliers ont le droit d'exécuter les voleurs. Le « massintane » n'est que l'ensemble des
coutumes qui gouvernent la vie courante « dans la façon de planter les vivres, de bâtir les
villes, les magasins et les maisons, dans la manière de vivre, de faire la guerre, les
réjouissances publiques, les danses ». Aujourd'hui, cette coutume porte le nom de
fomban-drazana sur les Hautes-Terres et de filin-draza dans le Sud. Flacourt a bien compris
l'aspect très conservateur de la coutume malgache... « si ancienne que celle du prince n'est
fondée que sur elle, en sorte qu'il ne la peut pas même changer ». Et il ajoute, à ce propos,
plus loin, dans le même sens : « Cette coutume est tellement enracinée qu'ils ne la
changeraient pour quoi que ce soit au monde, car, ce qu'ils ont appris de père en fils, ils
l'estiment plus que ce que l'on leur pourrait enseigner ; comme en la façon de cultiver la
terre, si on leur dit qu'il la faut bêcher bien profond ou la labourer avec la charrue, ils ont pour
répartie que ce n'est pas la coutume de leurs ancêtres ; comme aussi en la façon de se vêtir,
il leur est impossible de se servir de chausses, de souliers, de pourpoint avec le collet, et ils
estiment plus le pagne et la ceinture que notre façon de nous vêtir. »

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Il y a déjà là tous les discours des spécialistes du développement qui posent le principe de
l'intangibilité des habitudes ancestrales pour déplorer l'inanité des efforts des novateurs.
Heureusement que Flacourt observe avec minutie les métiers, l'agriculture, la chasse, la
pêche, l'habitation, le costume, les armements, l'hospitalité des naturels et leur commerce
sans proposer pour autant de bouleverser le genre de vie. Il est vrai que les soucis étaient
d'abord de ravitailler la colonie française en boeufs et en riz, et d'accumuler quelques
quantités de produits pour se justifier auprès de la Compagnie des Indes orientales. Mais les
navires n'emportèrent que des peaux de boeufs et de la cire, à défaut de pépites et de
pierres précieuses.

Coutumes relatives au mariage et aux abandons d'enfants

Flacourt, pour aider à ce qu'il croit être l'intérêt de la colonie, travestit dans un passage les
intentions des naturels de Fort-Dauphin en leur prêtant une « masinpoh », une loi morale
personnelle, bien différente de ce qu'ils souhaitent. Il écrit curieusement : « Il y a quelques
mauvaises coutumes qu'ils ont, qu'ils changeraient bien, comme celle d'abandonner leurs
enfants quand ils sont nés en un mauvais jour ; celle même d'avoir plusieurs femmes, ils la
quitteraient facilement en recevant le christianisme qu'ils désirent tous sans exception, qui
est la meilleure chose que l'on y puisse établir ». On imagine mal les Malgaches du Sud se
précipiter spontanément vers les missionnaires pour goûter des bienfaits de la monogamie.
Flacourt le sait d'ailleurs fort bien, puisque dans le chapitre consacré aux vertus et vices écrit
sur ce sujet, il dit : « Ils ont pluralité de femmes, suivant les moyens qu'ils ont de les nourrir,
ce qu'ils appellent "manpirafe", comme qui dirait "faire des ennemies", car les femmes d'un
seul mari s'entre-haïssent à mort et, par le mot de "mirafe" (être ennemies, rivales), elles
s'entre-appellent ennemies, sans pour cela s'entreinjurier. Si les hommes sont sensuels, les
femmes ne le sont pas moins et ne laissent écouler aucune occasion de bien passer leur
temps, ayant toujours, outre le mari, un ou plusieurs amis avec qui elles se jouent et, si leur
mari les fâche, elles le quittent fort bien et s'en vont passer leur temps avec qui bon leur
semble, le mari étant trop heureux de les aller chercher ». L'adultère (vamba), autrefois
comme aujourd'hui, est néanmoins soumis à compensation qui se solde en boeufs.
Mampirafy désigne toujours la polygamie. Dans l'Androy, quelques personnages riches la
pratiquent et les femmes habitent dans des cases séparées à l'intérieur d'une cour appelée
zolike.
Si le mariage, polygame ou non, développe quelques contraintes, le célibat laisse aux jeunes
femmes une liberté personnelle très grande dont les colons de Fort-Dauphin profitèrent

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sûrement. « Avant que d'être mariées, elles se jouent tant qu'elles veulent et se prostituent à
tous venants, pourvu qu'ils payent, et, si un homme a manqué à les payer, elles vont
effrontément lui Ôter son pagne sans qu'il ose se défendre, mais il tâche aussitôt d'apaiser
celle qui lui demande le paiement de peur de recevoir affront. Ainsi, c'est la coutume de ce
pays que simple fornication entre ceux qui ne sont pas mariés n'est point péché envers Dieu
ni envers les hommes ; les filles ne voudraient épouser un garçon qu'elles ne l'eussent
éprouvé auparavant plusieurs fois et longtemps. »
L'autre mauvaise coutume mentionnée par Flacourt, l'abandon des enfants nés un jour
néfaste, a été supprimée par l'État merina sur les Hautes-Terres au XIXe siècle, mais elle se
maintenait bien chez les Tanosy émigrés dans l'Onilahy où Alfred Grandidier eut l'occasion
de sauver un de ces jeunes maudits. Il rapporte qu'avant d'arriver au village du roi Befanery,
une femme qui accompagnait son convoi mit au monde un enfant en route... « Mais le jour
où avait lieu la naissance de ce pauvre petit être était un jour fady pour la famille de sa mère,
c'està-dire que, d'après l'usage de ses ancêtres, elle ne devait pas l'élever, sous peine qu'il
arrivât de grands malheurs à elle et à ses parents ; aussi s'empres s a-t-elle de le porter
derrière un autre buisson, à quelque distance, l'abandonnant à la voracité des fauves ou des
fourmis, à moins que quelqu'un ne voulût bien charitablement s'en charger et l'adopter, Je
m'entremis pour qu'une autre femme de notre convoi voulût bien le prendre, ce que j'obtins
facilement moyennant un cadeau de quelques brasses de toile, de divers colifichets et d'une
pièce d'or de 20 F, mais ce n'était pas tout, car, comme la mère ne pouvait l'allaiter par suite
du fady, du tabou, et qu'aucune autre femme n'était capable de remplir le rôle indispensable
de nourrice, je fis avec de l'eau et de la farine, dont j'avais par hasard dans mes bagages,
une petite boisson que le pauvre baby huma avec plaisir en attendant qu'il arrivât à un village
où il put avoir du lait : j'ai revu cet enfant quelque temps après et il était superbe. »
Il est habituel pour Madagascar de compléter ses connaissances sur le Sud (et l'Ouest)
d'autrefois par les récits de Drury.
Ce matelot anglais aurait fait naufrage en 1701 avec le navire Degrave dans l'Extrême-Sud. Il
aurait séjourné dixneuf ans, connaissant des fortunes diverses dont la plus éprouvante aurait
été celle d'être esclave du terrible roi sakalava Tsimanongarivo. Récupéré par un capitaine
anglais, Drury revint à Londres où il débitait ses aventures dans les milieux que fréquentent
les marins.
A en croire les biographes de Drury, Daniel Defoe aurait tout simplement consigné un récit de
marin illettré ; mais cette histoire, si elle contient des détails véridiques, comme la coutume
de lécher les pieds des rois, et des noms réels des souverains sakalava, serait, selon Anne
Sauvaget, un assemblage de sources anglaises très diverses que Defoe aurait compilées et

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arrangées à sa guise. Il faut donc la prendre sous bénéfice d'inventaire, au moins pour tout
ce qui paraît romancé.
De la même façon que Flacourt avait envoyé ses coureurs de brousse et ses trafiquants de
riz et de boeufs pour compléter sa documentation sur la Grande Isle, l'aventure du baron de
Benyowski sera, elle aussi, une source de découvertes sur la civilisation de Madagascar.
Benyowski séjourna à deux reprises, entre 1774 et 1786, à la baie d'Antongil. Contrairement
à ses prétentions, il ne se fit pas proclamer ampanjakabe (empereur) par les naturels et le
bilan de son établissement fut même catastrophique. Mais ses traitants, comme
Bérubé-Dudmène et Lasalle, explorèrent certaines régions inconnues de Madagascar. Le
plus célèbre d'entre eux est Nicolas Mayeur qui révèle, pour la première fois, les royaumes
du Nord, du pays tsimihety, de l'Imerina et du Vakinankaratra appelé alors Andrantsay. Grâce
à ses récits, les régions du Centre sortent de la protohistoire dans laquelle elles se
trouvaient. En effet, depuis Mariano, qui mentionne la présence de « Ovas » vendus comme
esclaves au Boina au début du XVIle siècle, et Drury, qui parle de marchands d'armes venus
des Hauts-Plateaux, on ne connaît l'Imerina que par sources indirectes, un peu comme
Tacite parle de la Germanie.

La prospérité de l'Imerina à la fin du XVIIIe siècle

Nicolas Mayeur, lui, fait le 15 septembre 1777 une entrée triomphale à Tananarive, résidence
ordinaire du roi Andriamboatsimarofy qui n'a pas alors encore été délogé par
Andrianampoinimerina. Selon ses dires, « les ordres avaient été donnés pour déployer à
notre entrée dans la place toute la pompe et la munificence que le pays comporte. La poudre
n'y fut point épargnée. Il s'en consomme trois cents livres dans cette occasion. Le roi me
logea dans sa palissade, près de l'appartement occupé par sa première femme qui était
aussi sa cousine germaine ; mes marmittes furent répartis dans le village ; mais avant de les
congédier, le roi leur montra un magasin dans lequel se trouvaient les provisions de riz, et
leur dit d'y puiser à discrétion. Il nous fit aussi présent de deux boeufs, provision qui serait
renouvelée à la première demande. »
Il ressent une fois arrivé l'impression que le visiteur retrouve aujourd'hui.
« Le village de Tananarive est dans une position extrêmement agréable. Situé sur

une montagne dont le sommet est le plus élevé de toutes celles environnantes, il

domine au loin sur un paysage dont l'aspect varie à chaque instant. Cette montagne

à trois quarts de lieue de ce sommet, sur une largeur moindre et très inégale... De

tous les côtés on ne voit que montagnes. La partie de l'Ouest seule (la vallée de

96
Betsimitatra), où la vue s'étend au loin, paraît être un pays plat, fertile en riz suivant

le rapport des naturels, et arrosé par une grande rivière qui, dit-on coule dans la

province des Seclaves et y joint ses eaux à celles de la rivière de Bombétoc. »

On oublie un moment que la mission de Mayeur était essentiellement la prospection et


l'achat d'esclaves, car il se veut avant tout géographe dans sa relation.
« Je rassemblerai ici sous un seul point de vue toutes les observations que j'ai pu

recueillir sur les moeurs, les usages, les coutumes, le gouvernement d'un peuple

qui m'a étonné par ses lumières et son industrie. Je commencerai par un mot sur le

pays et ses productions. »

Parmi celles-ci, comme aujourd'hui, la riziculture tient la première place.


« Pour le riz, les travaux sont plus considérables car après le labour il faut faire

passer l'eau dans les champs par des conduits pratiqués à cet effet. L'eau amollit

les terres ; et quand elles en sont suffisamment imbibées, on pousse dans le

champ destiné à la plantation des boeufs qui, en piétinant, délaient et écrasent les

mottes. Le champ ainsi préparé, on y transplante le riz qu'on extrait de pépinières

ou semis faits dans la saison convenable. Ce riz transplanté y vient aussi beau et

ses épis aussi fournis que s'il avait été mis en place. L'eau dont on arrose les

champs se tire d'un vaste réservoir, soit naturel, soit creusé de main d'homme, qui

se trouve toujours dans les environs de chaque village. »

Mayeur indique ensuite avec beaucoup de soins la culture du coton, du maïs, des haricots et
des ambrevades dont on nourrit les vers à soie. Il constate que la vigne vient très bien en
Imerina (qu'il dénomme Hancove), et que le bananier y est dégénéré par rapport à ceux des
Mascareignes. L'artisanat de la soie et du coton retient son attention, surtout les pièces
décorées de franges rouges et de perles. Les pagnes bleus décorés de perles d'étain valent
six à sept esclaves, car, selon Mayeur, « c'est l'étain qui leur donne ce haut prix, parce qu'il
est considéré dans le pays comme le serait l'argent pour cette sorte de munificence ».
Aujourd'hui, on fait encore ces beaux tissus de soie ou de coton, mais ils sont réservés pour
l'ensevelissement des ancêtres. La mort fait conserver les coutumes de ce qui, jadis, était
l'apanage des vivants. De la même façon, les maisons de bois des nobles ont survécu
maintenant en forme de modèle réduit sur les tombeaux. Ce sont les tranomanara.
Les observations de Mayeur sur le travail du fer ont été reprises des dizaines de fois. Elles
proviennent bien d'un témoin qui est allé voir lui-même la fabrication.

97
« Le fer dont le pays abonde est mis en ceuvre par les naturels avec une facilité

qui étonne. Je l'ai vu travailler et fondre plusieurs fois. Ils font un trou dans la terre ;

ils placent à droite et à gauche de ce trou des soufflets à pompe ; ensuite ils

mettent au fond une couche assez épaisse de charbon ; puis ils font jouer les

soufflets jusqu'à ce que le fer soit fondu. Il n'y en a pas pour plus d'une

demi-journée ; encore faut-il que la fonte soit forte, c'està-dire de quatre-vingts à

cent livres, car c'est la plus forte que j'aie vu faire. Ensuite ils travaillent le métal

sans lui faire subir une seconde fusion, ce qui paraît inconcevable et est cependant

vrai. »

A cette époque, les villages sont tous fortifiés sur des hautes collines ; Mayeur
regarde leurs fortifications avec la perspicacité d'un architecte militaire.
« Il n'est point de village qui n'ait un ou plusieurs fossés d'une largeur de vingt pieds

sur vingt-cinq de profondeur. Ces travaux publics se font par corvées. Chacun en

fournit proportionnellement au nombre d'esclaves qu'il possède, ou de têtes libres

qu'il y a dans une famille. Les terres qu'on retire de ces fossés sont rejetées du côté

du village et servent aux remblais de l'intérieur ou à la maçonne du parapet élevé

sur le bord intérieur du dernier fossé. Comme les pierres sont assez communes

dans les environs, elles entrent dans la confection de ce mur qui règne dans toute la

circonférence, de la hauteur de quatre pieds sur une épaisseur de deux. Les portes

d'entrée des villages sont toutes doubles, quelquefois triples, et font le Z. »

Adrien Mille a dénombré sur les photographies aériennes plus de 16 000 villages fortifiés
dans un espace de 100 km de côté autour de Tananarive. A terre, les archéologues
malgaches inventorient maintenant ces défenses aux contrescarpes bien marquées et aux
accès en chicanes tels que les a signalés Mayeur.
La description des maisons faite par Mayeur a été trop souvent ignorée de nos
contemporains. On affecte de croire, en voyant les dernières cases anciennes de Tananarive,
celles antérieures à 1864, que le bois était un matériau courant pour les construire, Or, en
Imerina, mais aussi en Betsileo, les maisons de planches étaient réservées aux rois et aux
princes. Les autres cases n'avaient qu'une armature de bois, mais plus souvent un
agglomérat de pierres et de terre ou de terre seule constituait les murs.
Au sujet de l'élevage, Mayeur remarque la pauvreté des pâturages. Boeufs, moutons, porcs
et cabris... « n'y sont pas en grand nombre faute de pâturages ». De décembre à avril, ces
espèces sont faciles à nourrir, mais « pendant les huit autres mois de l'année, on leur donne

98
de la paille ou tige de riz sèche qu'on ramasse dans la saison, mais dont on est avare parce
qu'il remplace le bois à brûler ». Curieusement, Mayeur ne nous dit mot des feux de prairie si
communs aujourd'hui, mais sans doute mieux contrôlés autrefois.
Sur ces Hautes-Terres, au sol et au climat ingrats, l'activité économique entretient des
marchés publics actifs dont Mayeur nous donne les lieux et les jours d'ouverture établis par
le roi.
Dans chaque province, on utilise toutes les monnaies d'argent de la région, entières ou
monnayées. « L'argent se pèse dans de petites balances fort justes qui sont leur ouvrage et
leurs poids sont des grains de riz en paille bien plein. » Les hommes libres règlent les taxes
au souverain en piastres. Ces contributions sont relevées en détail ainsi que les noms des
principautés qui en bénéficient.
Dans ces marchés, Mayeur constate que le commerce le plus considérable qui s'y fait est
celui des esclaves. « Les deux tiers de ceux qui sont vendus à la côte de l'Est en
proviennent, sans compter ceux qu'ils font passer dans l'Ouest ou qu'ils vendent aux
Séclaves (Sakalava), qui vont quelquefois en traiter jusque chez eux avec des troupeaux de
cinq et six cents boeufs. »
On comprend que cette profusion d'esclaves ait attiré les traitants. Lebel et Hugon, un quart
de siècle plus tard, viendront en négocier et leur séjour est contemporain de l'apogée du
règne d'Andrianampoinimerina.
Sur l'Ouest et sur le pays bezanozano, Dumaine, également commerçant et coureur de
brousse de la fin du XVIlle siècle, tient un journal aussi minutieux que celui de Mayeur, mais
il ne se contente pas des observations économiques et politiques ; il note ces fameux sampy
que Mariano a décrits à Sahadia sans nous en donner le nom, mais que les missionnaires
protestants chercheront activement à faire disparaître en Imerina par la suite.
Selon Dumaine, « les habitants d'Ancaye (Ankay) conservent soigneusement leurs sampes
dans des boîtes placées au chevet de leur lit, lorsqu'ils ne sont pas dans la nécessité de s'en
parer ; ils les parfument de temps en temps de gommes odoriférantes, ce qui marque le
grand cas qu'ils en font. J'ai vu des Noirs chez les Séclaves qui avoient vis-à-vis de leur case
un autel pour y déposer leurs sampes, lorsqu'ils avoient quelque témoignage de
reconnaissance à rendre à l'Éternel, ou quand ils en désiroient quelque chose ».
Fressanges, qui voyage dix ans plus tard, est encore plus curieux. Ses notes sur le tanguin,
la circoncision, le serment du sang, les assemblées du village sont de bonne qualité. Il a
dessiné un village fortifié de l'Ancaye et décrit une pêche à la baleine des gens de la côte,
une pratique notée par les Hollandais, à Sainte-Marie, trois siècles plus tôt.

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Au XIXe siècle, l'Imerina, connu surtout par les récits des traitants, devient objet de
recherche approfondie et les documents d'Ellis représentent une somme de connaissances
originales.
Alfred Grandidier lance l'exploration systématique de l'Ile dans tous les domaines :
géographie physique, ethnographie, sciences naturelles. Puis il encourage des missions,
comme celles de Catat et de Douliot.
A la fin du XIXe siècle, des revues de Madagascar paraissent et publient les découvertes ; l'«
Antananarivo Annual » et « Notes, Reconnaissances et Explorations » sont les plus connues.
« La Revue de Madagascar » et le « Bulletin de l'Académie malgache » sont remplis de
précieuses contributions sur la civilisation malgache.
On est en droit de s'étonner de la qualité des travaux de certains officiers,
administrateurs et missionnaires qui, malgré leurs soucis, et leurs tâches, ont pu
pendant la période coloniale produire tant d'oeuvres valables qui, certes, aujourd'hui
datent, mais n'ont pas été toujours égalées par les chercheurs à temps plein de
l'époque de l'indépendance. Je pense notamment aux travaux de Decary sur
l'Androy, de Deschamps sur les Antaisaka, de Dubois sur les Betsileo, de Russillon,
de Fagereng et de Birkeli sur les Sakalava. Ces monographies sont des monuments
incontournables de la science malgache. Les jeunes générations, hélas, n'en
disposent pas toujours car ces livres deviennent des raretés bibliographiques.
Disons aussi que les préoccupations ne sont plus maintenant celles de la
monographie ethnographique, à un moment où les universitaires malgaches
exhument leur littérature orale si riche en mythes, en données philosophiques et en
matériaux linguistiques.

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100
6
DES TEMPS MALGACHES A LA DIGNITE
NATIONALE RETROUVEE

Pour mesurer à leur façon la profondeur de leur histoire, les Malgaches utilisent volontiers
l'expression fahatany gasy (aux temps malgaches). Par là, ils se reportent à la période
antérieure à l'occupation française durant laquelle leurs propres souverains les gouvernaient.
Or, cette dépossession fut précédée d'une mise au pas politique et financière que le Premier
ministre Rainilaiarivony essaya désespérément d'enrayer.

Fin de la pleine souveraineté et protectorat fantôme

Tant que le mouvement de l'impérialisme colonial ne fut pas mis en branle, Madagascar resta
à l'abri des entreprises coloniales. Mais, à partir de 1880, la France se lança dans une
politique de conquêtes outre-mer. La Tunisie et le Tonkin furent les premiers pays occupés,
puis les règles de partage du Congrès de Berlin, en 1884, déclenchèrent « la course au
clocher » entre les nations coloniales qui se partagèrent l'Afrique.
Chaque intervention coloniale trouvait le prétexte de disputes d'importance minime qui,
ordinairement, n'auraient pas dû mettre en cause la souveraineté de l'État, mais en réalité, le
contentieux se greffait sur un arrière-fond de convoitises. Pour Madagascar, un lobby
réunionnais, animé par François de Mahy, entretenait dans les cercles parlementaires et
coloniaux de France la croyance en de prodigieuses richesses agricoles et minières. Le
prétendu bassin houiller d'Ambavatoby se situait précisément là où la France avait, sous
Louis-Philippe, conclu des traités avec les chefs locaux. A partir des années 70, on imaginait
que Madagascar offrirait des débouchés au trop plein de population rurale réunionnaise et
fournirait une main-d'oeuvre robuste et peu exigeante pour la culture de la canne des

101
grandes propriétés. Le danger pour l'influence française résidait, croyait-on, dans des
menées anglaises dont le parti protestant de la LMS semblait être le fer de lance. On oubliait
les pas de clerc des négociateurs de la charte Lambert et on n'entendait que les regrets des
missionnaires catholiques qui sentaient que « la cour hova » ne leur était guère favorable
malgré la courtoisie de Rainilaiarivony.
Les disputes franco-malgaches devinrent acerbes dès la mort de Jean Laborde en 1878,
lorsqu'une querelle éclata entre ses neveux et le gouvernement royal qui leur refusait la
dévolution de leurs biens. Les autorités françaises demandaient le bénéfice des dispositions
du traité de 1868, mais les Malgaches arguaient de leur propre législation du code des 305
articles qui stipulait que la terre était propriété de la reine.
Derrière cette querelle se profilait la question du droit des étrangers de s'installer en
permanence à Madagascar alors que le gouvernement malgache ne souhaitait leur concéder
qu'un droit d'usage.
Sur la côte, l'épée de Damoclès des « fameux droits historiques » des petits royaumes du
Nord-Ouest fut à nouveau suspendue. Les territoires sakalava dont les chefs avaient signé
des accords avec les Français installés à Nosy Be, à partir de 1841, se virent proposer en
1882, par les missionnaires anglais Parrett et Pickersgill, d'arborer lepavillon royal de
Tananarive. Le capitaine de vaisseau, Le Timbre, vint abattre les drapeaux malgaches.
De leur côté, les traitants créoles ou les Arabes naviguant sous pavillon français ne se
privaient pas d'ignorer la souveraineté malgache sur les côtes et de commercer avec les
populations là où le contrôle politique de Tananarive leur paraissait peu serré. A l'ouest de
Majunga, dans la baie de Marambitsy, le gouverneur Ramasy fit piller par Bakary, un chef
local, l'équipage du bateau arabe le Touélé qui arborait pavillon français. Le contentieux de
l'indemnisation empoisonnait déjà les relations francomalgaches que l'affaire des pavillons
vint encore alourdir.
Pour se faire mieux entendre, les Malgaches crurent bon de dépêcher en Europe une
ambassade que conduisait le neveu du Premier ministre Ravoninahitriniarivo. Mais pendant
le séjour en Europe de cette délégation, François de Mahy, devenu ministre de la Marine
dans un cabinet qui dura moins d'un mois (Janvier-février 1883), prit l'initiative de faire
bombarder par l'amiral Pierre les villes de Majunga et de Tamatave. Alors qu'un simple
blocus commercial aurait été plus efficace, cette action n'impressionna guère le
gouvernement malgache retranché naturellement dans ses montagnes d'Imerina. Les
démonstrations de présence navale se poursuivirent sur les côtes, mais le gouverneur
malgache Rainandriamampandry parvint à repousser victorieusement un débarquement
français à Tamatave en septembre 1885.

102
Toutefois la situation de guerre qui s'éternisait privait l'oligarchie militaire dominante des
revenus qu'elle tirait du commerce. Du côté français, les va-t-en-guerre à tout crin
commençaient à temporiser. L'amiral Galiber, chef de la division navale, maintenait le contact
avec des négociateurs malgaches et avec des intermédiaires agréés parmi lesquels figurait
le consul d'Italie à Tamatave, le Mauricien Désiré Maigrot. Le ministre Freycinet choisit la
paix, qui fut signée à la fin de 1885.
Rainilaiarivony obtint le maintien du droit éminent de la reine sur le sol, ainsi que la
reconnaissance de sa souveraineté ; il évita l'introduction du terme protectorat dans le texte
du traité. Mais il dut accepter des concessions majeures : occupation par la France de la
région de DiégoSuarez, baux de longue durée pour les ressortissants français, et surtout
présence d'un résident français à Tananarive qui disposerait d'une escorte armée et
représenterait Madagascar dans toutes ses relations extérieures. Enfin, Madagascar était
astreinte au paiement d'une indemnité de 10 millions de francs.
En fait, le traité posait plus de problèmes qu'il n'en résolvait. Les Français considéraient qu'ils
prenaient le contrôle de la diplomatie de la Grande Ile, mais le Premier ministre, jouant sur
l'ambiguïté du texte malgache (dont le terme raharaha any ivelany signifiait pour lui plutôt «
les affaires à l'extérieur » que « les affaires étrangères ») feignit de croire qu'il s'agissait d'un
simple accord de coopération diplomatique applicable aux pays où Madagascar était
dépourvue de représentation. La question de l'exequatur des consuls accrédités sur place fut
une occasion de conflit, mais le Premier ministre finit par céder. Il ne réussit pas non plus à
empêcher l'extension de l'occupation française du territoire de Diégo-Suarez. Cependant, les
difficultés des Malgaches vinrent avant tout du paiement de l'indemnité. Le résident français
Le Myre de Vilers refusa la négociation d'un emprunt en Angleterre et imposa l'intervention
du Comptoir national d'escompte de Paris, qui fit mettre en gage le revenu des douanes des
six principaux ports malgaches.
Le royaume était désormais privé de ses ressources essentielles. L'institution de la corvée
de l'or et de l'impôt de capitation de la piastre ne pouvait combler le déficit à un moment où
les dépenses militaires augmentaient.
La situation intérieure ne cessa pas de se détériorer durant cette période. Les gouverneurs
ou les commandants des garnisons s'avéraient impuissants à enrayer les expéditions des
Sakalava et des Bara contre leurs administrés. Ils étaient même parfois complices, comme le
commandant du poste d'Ikalamavony qui avait fait le serment du sang avec les brigands qui
enlevèrent Ralaimongo. Devant la carence de l'autorité, les Betsileo de l'Ouest prirent
l'habitude de se réfugier dans des chaos rocheux. Ceux d'Antranolozoka, d'Isaorana et de
Tro-dreny ont été inventoriés par les archéologues qui y ont retrouvé les preuves de séjours

103
prolongés, mais aussi les figurines de zébu ou de personnages que les enfants des reclus
confectionnèrent pour jouer dans ces grottes.
Insécurité, recrudescence des corvées, service militaire obligatoire (à partir de 1879) ne
contribuaient guère à la popularité du gouvernement qui se montra d'ailleurs impuissant à
empêcher des révoltes de paysans contre les nobles, comme celle des Ampanabaka du
Sud-Est. Pour fuir l'armée, beaucoup de ruraux se cachaient en forêt, ainsi que le rapportent
encore les Zafimaniry de l'est d'Ambositra ; d'autres se joignaient aux brigands qui faisaient
la loi dans les savanes de l'Ouest. Le front pionnier qui colonisait l'ouest des Hautes-Terres
abandonna la partie dans l'ouest du Vakinankaratra où de nombreux villages furent
délaissés.
Pour trouver des ressources, le gouvernement consentit des concessions foncières à des
étrangers, comme Maigrot (forêts), Suberbie et Kingdon (or). Tout en s'efforçant de limiter les
avantages dans le temps, Rainilaiarivony renonçait à une souveraineté qu'il avait longtemps
mieux défendue.
Dans la capitale et ses environs, l'oligarchie administrative continuait à se faire édifier de
belles demeures (comme la maison Rainianjalahy à Antaninandro). Mais le pouvoir se sentait
impuissant à empêcher certains tours de mauvais goût de soldats de l'escorte du résident
qui, par exemple, se permirent de faire rouler en bas de la falaise les canons qui décoraient
les abords du palais royal. Les fils du Premier ministre se disputaient avec les militaires
français et se vouaient mutuellement une rancune tenace.
Comme l'a bien vu Guy Jacob, cet affaiblissement du pouvoir était largement dû aux efforts
que le gouvernement malgache fit pour exécuter les clauses financières du traité. Mais sur le
plan international la situation s'aggrava après 1890 quand les Français et les Anglais se
furent entendus pour se partager leur zone d'influence. Les Français renonçaient à Zanzibar,
mais se voyaient reconnaître leur « protectorat » sur Madagascar avec ses conséquences.
Ne pouvant plus jouer sur la neutralisation qu'impliquait jusque-là la rivalité franco-anglaise,
le Premier ministre repoussa en 1894 l'ultimatum du résident général français pour
l'établissement d'un protectorat réel.

Guerre et mort de la monarchie

C'était la guerre. Rainilaiarivony disposait d'une armée, dont 13 000 soldats possédaient des
fusils modernes, et de canons Armstrong maniés par des cadets formés par des instructeurs
anglais. Mais il comptait davantage sur l'absence de voies modernes d'accès à la capitale
que protégeaient aussi les « généraux Hazo et Tazo » les forêts et les fièvres.

104
Du côté français, « les bureaux de l'armée avaient préparé l'expédition avec un soin si jaloux
qu'elle faillit en périr. Les campagnes coloniales incombaient d'ordinaire à la marine.... mais
le ministère de la Guerre, voulant sa part de gloire, exigea l'adjonction de ses hommes »
(Deschamps). Les 15 000 soldats, dont un certain nombre de « tirés au sort » dans les
garnisons métropolitaines, devaient profiter des voitures Lefèvre qui avaient fait leurs
preuves en Afrique de l'Ouest et que des milliers de mulets devaient traîner. En fait, après
avoir débarqué à Majunga, on fit plus une campagne de terrassement qu'une campagne
militaire. 5 800 soldats périrent de dysenterie et de paludisme, ce qui contribua à donner à
Madagascar une fâcheuse réputation d'insalubrité. Malgré cette morbidité effroyable, les
soldats malgaches mal commandés et découragés par les ravages que faisaient les obus à
la mélinite des Français furent impuissants à arrêter l'invasion.
Manassé Esoavelomandroso a montré comment s'était développée la légende d'invincibilité
du prétendu verrou d'Andriba, que les Français enfoncèrent facilement malgré l'héroïsme des
artilleurs malgaches.
A Andriba, on arrêta les terrassements et les voitures Lefèvre furent abandonnées comme
cabines ou bivouacs (les dernières servirent comme armoires aux religieux de la mission de
Maevatanana où elles se trouvent encore). Une colonne légère escalada la falaise des
Hautes-Terres et prit Tananarive le 30 septembre 1895.
Le lendemain, la reine signa le protectorat imposé par le général Duchesne selon lequel le
gouvernement malgache s'engageait « à procéder aux réformes que le gouvernement
français jugerait utiles ». Rainilaiarivony fut exilé et remplacé par le vieux Rainitsimbazafy, fils
de Rainijohary. La reine manifesta le désir de ne pas épouser le nouveau Premier ministre,
ce qui lui fut accordé.
Le protectorat conservait l'essentiel du personnel politique local, selon une méthode déjà
pratiquée en Tunisie, et le calme semblant régner on retira même une partie des troupes.
Les Français, en voulant administrer le pays à bon compte, surestimaient la force de
l'administration locale dont l'inefficacité à la fin des temps malgaches était évidente. En plus,
le gouvernement, déjà impopulaire à cause des abandons de souveraineté consentis depuis
une dizaine d'années, avait son prestige gravement atteint en raison de la défaite. Stephen
Ellis a analysé cette amertume des Malgaches qui comprenaient mal que la légitimité
ancestrale puisse être si facilement mise en question. Des soldats que leurs chefs n'avaient
su mener au combat repartirent dans leurs campagnes avec leurs armes préparer la
revanche. Cette dévalorisation de l'État merina épargnait la reine que l'on jugeait avoir été
mal conseillée par un entourage aliéné aux étrangers et au christianisme.

105
Le 22 novembre 1895, une bande de rebelles vint assassiner le missionnaire anglais
d'Arivonimamo. Les insurrections allaient se développer dans l'Est où des fonctionnaires
merina furent massacrés.
Le résident Laroche, arrivé en janvier 1896, chercha à collaborer loyalement avec le
gouvernement malgache. Ce protestant intègre gagna l'amitié de la reine et de son
gouvernement, mais la hiérarchie merina n'avait guère de moyens de se faire entendre et,
dès la fin de la saison des pluies, en mars, les insurgés devinrent maîtres des franges nord,
est, sud de l'Imerina, encerclant Tananarive. Ils étaient commandés par d'anciens
fonctionnaires, comme Rabezavana et Rabozaka, ou des chefs de guerre, comme
Rainibetsimisaraka qui prouva son intrépidité en assiégeant les Français dans Antsirabe. Les
révoltés s'étaient dénommés Menalamba, « ceux à la toge rouge » (terme où le mot rouge se
référait symboliquement à la couleur du sol des ancêtres et à celle des rois dont elle
marquait la souveraineté). Certains portaient sur le front le disque felana des guerriers
d'autrefois et déclaraient s'aider de la puissance des talismans personnels (ody) ou claniques
(sampy). Ainsi, la crise de l'identité malgache qui survenait entraînait la mise en question des
valeurs chrétiennes avec lesquelles le pouvoir déchu avait cohabité.
Laroche ne voyait pas le danger, tandis que les colonnes punitives de Combes s'épuisaient à
poursuivre un ennemi insaisissable mais brûlaient sans hésiter les villages suspects.
La dégradation de la situation fut mise sur le compte de Laroche dont la modération signifiait,
pour les colons, faiblesse. La Chambre française vota, le 6 août 1896, la loi d'annexion qui
mettait fin au protectorat interne, mais aussi aux traités de commerce contractés par l'ancien
État malgache. A cette loi d'annexion, le Parlement ajouta l'abolition de l'esclavage que
Laroche fut heureux de promulguer avant son départ. Il remit le pouvoir du résident au
général Gallieni auquel le gouvernement français confiait les pleins pouvoirs civils et
militaires avec la tâche de pacifier un pays que secouait une révolte nationale.
Gallieni dissipa de suite l'ambiguïté des antagonismes. Les Menalamba revendiquaient la
défense de la légitimité royale que l'entourage malgache de la souveraine avait occultée.
Tantôt certains rebelles se déclaraient investis par la reine, tantôt certains jugeaient qu'ils
pouvaient prendre le relais en se proclamant rois eux-mêmes. Berthier, qui avait appris le
malgache quand il était affecté à l'escorte du résident, croyait que certains grands officiers de
la cour incitaient les Menalamba à la rébellion et prenait pour argent comptant les
déclarations de prisonniers qui disaient avoir combattu pour la reine à son instigation.
Berthier, mais aussi Gerbinis, l'héroïque assiégé d'Antsirabe, et quelques autres spécialistes
contribuèrent à convaincre Gallieni de la complicité du pouvoir royal et ministériel avec les
insurgés. Le général, lui-même, profondément républicain, n'avait guère d'inclination pour un

106
monarque dont l'autorité réelle lui paraissait faible (le dernier discours de pacification à
Talatavolonondry resta sans effet). Gallieni, sans plus approfondir, décida de faire des
exemples en faisant fusiller quinze jours après son arrivée le prince Ratsimamanga, oncle de
la reine, et le ministre de l'Intérieur Rainandriamampandry, le défenseur du Fort de Farafate à
Tamatave. Quatre mois plus tard, il faisait exiler la reine qui restait, pour les Menalamba, le
symbole de leur révolte.
Dans son ouvrage, « Chez les Hova », Jean Carol (Lafaille) rapporte que Gallieni préféra
comme victime Rainandriamampandry, intègre et courageux, au secrétaire du gouvernement
malgache, Rasanjy, malléable et sans scrupules. Selon Carol, le lundi matin 12 octobre
1886, « le directeur du Journal Officiel reçut des mains d'un officier d'état-major la copie en
deux textes (français et malgache) du communiqué et de la proclamation qui devaient être
insérés au prochain numéro de l'Officiel. Cette copie relatait l'arrestation qui avait eu lieu la
veille, le jugement du Conseil de guerre qui allait siéger, le pourvoi en grâce que les deux
condamnés formeraient le lendemain, le rejet du pourvoi par le Conseil de révision à la date
du 14, et la mise à mort du jeudi 15... ». Malgré le « débitage des cotes », les typographes de
l'imprimerie ne s'y trompèrent pas et purent rapporter à leur famille la sinistre parodie. Et
Carol d'ajouter : « Notre justice était jugée ».
Gautier, qui fut directeur de l'enseignement, considérait Rainandriamampandry comme un
héros et en faisait le véritable chef de l'insurrection nationale, mais l'histoire n'a jamais
éclairci ce point ; les Menalamba n'ont pas écrit et le collaborateur de Gallieni qui fut à
l'origine de la décision éluda le sujet lorsque je l'interrogeai, il y a trentesept ans. Ce genre de
hiatus de la documentation se répète tout au long de l'histoire malgache du XXe siècle, et il
n'a jamais été facile de savoir les faits de résistance de ceux qui s'élevèrent contre le régime
colonial. Ce n'est qu'après 1972 qu'on se mit à parler librement de la lutte pour
l'indépendance nationale lorsque, hélas, la plupart des témoins eurent disparu.
Le général Gallieni alla plus loin dans la dépossession de la légitimité royale et nationale. Il fit
transporter les restes royaux d'Ambohimanga à l'ombre du drapeau français à Tananarive,
abolit le système féodal et décida que la Fête du Bain, le Fandroana, serait désormais
célébrée le 14 juillet.

La pacification coloniale

Il restait au général, désormais investi de la totalité des pouvoirs civils et militaires, à mater
l'insurrection des Menalamba qui, eux, avaient repris à leur compte la légitimité royale. Aux
colonnes infernales de Voyron et de Combes, Gallieni et ses adjoints, dont le plus célèbre

107
était Lyautey, substituèrent l'occupation en « tache d'huile ». Tout mouvement de troupe était
suivi d'une occupation effective et chaque limite de territoire insoumis jalonnée d'une série de
postes. A l'abri de ceux-ci, on organisait la zone pacifiée ; on développait des marchés, des
écoles et des dispensaires ; surtout, on aménageait un système de voies de communication.
Peu à peu, les chefs menalamba furent repoussés sur les marges forestières inhabitées des
territoires militaires. Ils se rendirent au milieu de l'année 1897 ; seul Rabozaka parvint à tenir
jusqu'en 1898. Le Betsileo et la zone orientale ne posèrent guère de problèmes, mais la
soumission des peuples de l'Ouest et du Sud qui n'avaient jamais réellement obéi à
Tananarive constituait une entreprise autrement difficile. Lebon, ministre des Colonies, avait
précisé que l'action de la puissance souveraine devait se faire sentir directement par
l'intermédiaire des chefs de chaque peuplade distincte. Cette directive, qui résumait « la
politique des races », était avant tout indiquée pour écarter l'ancien pouvoir « hova » sur les
côtiers. L'expérience apprit que les chefs, même francophiles, de l'ExtrêmeNord, n'étaient
guère aptes à gouverner dans le système colonial. Ils n'aidèrent pas à réprimer l'insurrection
de Ndrianjalahy en 1898 dans le Sambirano, alors qu'ils avaient fourni en 1895 des
contingents aux Français pour abattre la monarchie merina.
La mise au pas du Menabe, où régnait le roi Toera, avait été préparée par des contacts où le
traitant Samat avait joué un rôle grâce à ses alliances de fraternité du sang et sa
connaissance du pays. Mais le commandant Gérard préféra à la diplomatie le massacre
délibéré à Ambiky de Toera et de sa cour qui voulaient se rendre. Une centaine de Sakalava
furent tués et cent cinquante autres blessés. Le député radical Vigné d'Octon interpella la
Chambre des députés et, dans son livre « La Gloire du Sabre », stigmatisa le crime collectif,
parlant même d'une tuerie de 5 000 personnes. La pacification ne pouvait maîtriser
l'inexpiable et le frère de Toera, Ingereza, ne se rendit avec les reliques royales que six ans
plus tard. Aujourd'hui encore, le Fitampoha, bain des reliques royales des ancêtres de Toera,
aide à réaffirmer tous les sept ans l'identité des rois sakalava du Menabe. Le pouvoir rituel
s'est maintenu malgré la contestation coloniale du pouvoir politique.
L'Ambongo, dans le Nord-Ouest, était gouverné par de nombreux petits rois dont les derniers
se jouèrent des Français jusque vers 1900. Tous ces souverains avaient utilisé les services
d'un Antalaotse, Alidy qui, à Maintirano, faisait pour eux du trafic d'esclaves et de
marchandises. Les Makoa du Mozambique avaient débarqué en si grand nombre qu'ils ont
fini par posséder le pays. Leur langue se maintient encore dans les villages que Gautier avait
déjà signalés en 1900 comme africains dans son « Atlas de l'Ambongo ».
Dans le Sud-Ouest, certains souverains trouvèrent un avantage au protectorat intérieur que
leur offraient les Français. Tompomanana consolida son autorité sur les Masikoro du

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Fiherenana, et Impoinimerina se tailla un royaume incontesté parmi les Bara d'Ankazoabo.
Grâce à ses alliés français, Tsiampondy étendit lui aussi son influence sur les Mahafaly. En
revanche, dans le pays bara du Mangoky, le roi Inapaka refusa de pactiser, tenant tête aux
troupes coloniales jusqu'en 1899 dans sa montagne du Vohingezo.
A l'est du pays bara, les Tanala de la zone forestière entendaient bien continuer à préserver
leur indépendance, comme ils l'avaient toujours fait, vis-à-vis des Merina. Les Français
durent déloger le prince Andriampanoha de sa forteresse d'Ikongo, mais il resta au maquis
jusqu'en 1901. Là encore, comme elle le fit dans le Menabe, l'autorité coloniale joua sur les
rivalités des branches royales pour asseoir son pouvoir. Les descendants d'Andriampanoha
demeurèrent exclus, mais leurs cousins germains fournirent des gouverneurs locaux qui,
finalement, devinrent les thuriféraires de l'administration.
L'Extrême-Sud, peuplé de Tandroy et de Karimbola, vivant entre les fleuves Menarandra et
Mandrare, contenait autant de forteresses que de villages protégés par des remparts de
cactus infranchissables. Les clans avaient depuis longtemps rejeté l'autorité des rois
Zafimanara issus des Zafiraminia du Sud-Est, et vivaient indépendants et armés. A l'occasion
des soumissions, les officiers se firent bien remettre 12 000 fusils, mais il ne s'agissait que
des armes les moins utilisables. La fiscalité fut longtemps différée en Androy ainsi que les
corvées. Ce sont ces sujétions, ajoutées aux exactions de quelques fonctionnaires d'autorité,
qui furent la cause essentielle du déclenchement de la grande révolte du Sud-Est voisin en
1904. Kotavy, un caporal de milice, fut l'âme de l'insurrection et tint tête aux troupes
coloniales une année entière. Les fonctionnaires français ont eu tendance à ne voir dans le
soulèvement qu'une « bavure » de la pacification. Aujourd'hui, les historiens de Madagascar
insistent sur la prise de conscience anti-colonialiste que représentait le mouvement. Dans la
même perspective, ils ont retracé la contestation des Sadiavahe qui, de 1915 à 1917, furent
plusieurs centaines à rejeter la tutelle administrative dans le triangle de la Haute
Menarandra. Les rapports administratifs ont fait état d'un genre de vie belliqueux, voire de
banditisme, mais le refus de la fiscalité et de la corvée allait plutôt dans le sens d'un défi à
l'occupant, et même d'un sursaut d'indépendance.

L'oeuvre de Gallieni

Lorsque Gallieni quitta Madagascar en 1905, il pouvait se prévaloir d'avoir établi la


domination française sur l'île. Effectivement, pour la première fois, le pays bénéficiait de son
unité à l'intérieur de ses frontières maritimes. « La politique des races » préconisée par
Lebon avait surtout servi à se débarrasser des fonctionnaires de l'ancienne monarchie, mais

109
nous avons vu à quel point ils faisaient eux aussi figure d'occupant dans les pays côtiers et
combien leur autorité y était contestée. Gallieni fit établir une administration déconcentrée en
petites provinces où l'officier responsable avait tous les pouvoirs civils et économiques. Plus
tard, le territoire fut divisé en districts dont le pilier central était l'administrateur chef de district
; maitre Jacques, dans sa circonscription, il cumulait des attributions variées et multiples
touchant à l'état civil, à la justice, à la sécurité, au développement de l'agriculture et à la
réglementation de l'élevage. Il était aussi percepteur, constructeur des routes et avait la
tutelle sur l'assistance médicale. Cette autorité considérable donnait d'immenses possibilités
pour promouvoir le développement lorsqu'elle était employée à bon escient. Ce fut souvent le
cas, surtout dans l'Ouest et le Sud où fut maintenue une tradition militaire de rigueur et de
désintéressement comme le voulait Lyautey, mais cette autorité fut aussi source d'abus avec
le système de l'indigénat qui permettait aux fonctionnaires civils de condamner sans appel
les justiciables à des amendes et à la prison. Après Gallieni, certains administratifs
confondirent la chose publique avec leurs affaires personnelles, par exemple en faisant
entretenir les plantations de leurs épouses créoles par des corvéables ou en s'installant
comme agents d'affaires. Ils conservaient ainsi pour leurs clients la possibilité d'inspirer à
leurs adversaires beaucoup plus qu'une simple crainte révérencielle.
En développant l'administration, Gallieni, comme ses successeurs, ne pouvait se passer des
compétences des gens des Hautes-Terres, parmi lesquels les lettrés étaient nombreux
depuis les temps malgaches. En habituant les fonctionnaires à servir partout dans l'île,
l'administration, sans le vouloir, a favorisé un brassage humain générateur d'unité, mais cette
uniformisation a entraîné la disparition du fonctionnement du fokonolona, ces communautés
villageoises dont la monarchie merina avait déjà entamé les responsabilités.
Il serait injuste de ne pas rappeler l'intérêt que Gallieni manifestait pour la culture malgache.
Il veillait à la qualité de « La Revue de Madagascar » qui succéda à « Notes,
Reconnaissances et Explorations ». Il créa en 1902 l'Académie malgache ; mais son but était
avant tout l'assimilation des indigènes dont il avait fait des sujets et non des égaux. Certes,
les sujets gardaient leur droit coutumier, mais on superposait à celui-ci les contraintes du
système de l'indigénat qui permettait à des fonctionnaires européens d'envoyer en prison
pour quinze jours les contribuables défaillants, ou ceux qu'on estimait oisifs ou même
insuffisamment productifs.
Comme la colonie devait se suffire avec ses propres ressources, la fiscalité fut grandement
développée, d'autant plus que la suppression des droits de douane sur les produits français
avait créé un manque à gagner dans les finances publiques. Tous les sujets devaient payer
une capitation personnelle, mais aussi des taxes sur les rizières, les boeufs et même les

110
chiens. Comme les villages vivaient en autarcie, la recherche de l'argent des impôts obligeait
bon nombre d'habitants à s'engager sur les chantiers officiels, les plantations et à émigrer.
Cette nécessité de travailler, stimulée par l'impôt, était perçue comme un principe éducateur
par Gallieni. Toutefois, la lourdeur croissante des dépenses de fonctionnement de la colonie
entraîna une pression fiscale accrue dont nous avons vu les conséquences sur le
déclenchement des révoltes du Sambirano et du Sud-Est...
Aux impositions s'ajoutèrent dès 1896 les prestations qui succédaient à l'ancienne corvée
royale. Les salaires versés aux corvéables étaient insuffisants pour leur nourriture et, à partir
de 1901, on préféra remplacer l'institution par une majoration d'impôts. Les contribuables
devaient de toute façon s'engager sur les chantiers pour s'acquitter de cette nouvelle charge
financière.
Pour attirer une colonisation que l'on voulait porteuse d'investissements, on accorda des
concessions à de grandes sociétés ; elles ne mirent en valeur qu'une faible partie des
espaces attribués. Les militaires pouvaient se faire démobiliser sur place pour développer
une concession. La plupart vivaient avec des « ménagères », ce qui plaisait plutôt à Gallieni
qui voyait là un moyen supplémentaire de franciser le pays. Quelques grandes familles
métisses sont issues de ces ménages de soldats-laboureurs qui furent par la suite assez mal
vus lorsque les femmes européennes arrivèrent en nombre.
Malgré la dureté du système pour les sujets malgaches, le bilan de la mise en valeur sous
Gallieni est important : développement du café et de la vanille, reconstitution du cheptel
bovin, introduction des premières charrues, début du reboisement intensif en eucalyptus et,
surtout, apparition d'un système de pistes que les charrettes, désormais courantes,
fréquentent, ainsi que les premières automobiles. L'enseignement public se renforce avec les
écoles régionales d'administration et l'école de médecine. L'infrastructure médicale est mise
en place et la situation sanitaire s'améliore.
On a objecté que ces progrès ont été durement payés par les Malgaches et que le
développement du système routier, de l'économie et des exportations s'est fait surtout au
bénéfice de la France qui imposait sa culture et son influence. N'est-ce pas vouloir apprécier
l'histoire avec des manières de penser d'une autre époque ? Nos descendants jugeront
sûrement avec sévérité l'incapacité de la coopération à avoir aidé le développement de
l'Afrique après 1960. D'ailleurs l'endettement, qui est un cauchemar des temps modernes,
n'obéra pas outre mesure l'économie de Madagascar des années 1900. Lorsque Gallieni
quitta la Grande Ile, l'emprunt pour la construction du chemin de fer avait déjà permis de
construire plus de 100 km entre Brickaville et Fanovana. L'oeuvre fut poursuivie jusqu'à la
capitale et la saine gestion des ressources du chemin de fer permit de rembourser les dettes.

111
Les proconsuls et la mise en valeur

A la réputation de dureté de Gallieni, qualifié par certains de jencraly masiaka (général


méchant), Augagneur, nouveau gouverneur général, en 1905, voulut remédier, du moins
l'affirma-t-il. Son livre « Erreurs et brutalités coloniales » est une analyse clairvoyante des
abus qui entraînèrent le soulèvement de 1904 dans le Sud-Est. Mais en voulant abolir le
régime militaire, Augagneur développa la paperasse du régime civil, et la réglementation de
l'indigénat dans le sens d'un adoucissement ne fut pas forcément perçue comme un bienfait
dans les provinces éloignées.
Les Malgaches durent subir un assaut contre le système scolaire que les missions
protestantes et catholiques avaient pourtant si bien développé. Gallieni s'était contenté de
créer des difficultés à quelques pasteurs anglais qu'il trouvait subversifs ou de faire franciser
quelques publications comme Ny kolejy que le service des Affaires politiques tenait en
suspicion, mais il avait maintenu l'enseignement confessionnel en lui juxtaposant un secteur
public (on disait officiel). Augagneur déclara la guerre aux missions et fit fermer « les écoles
d'Église ». Son action entraîna un très grand recul dans la scolarisation des Hautes-Terres.
Dans la tâche de ce qu'il croyait être une utile normalisation laïque, il fut aidé de Charles
Renel qui voyait dans les croyances malgaches aux ancêtres des superstitions d'arriérés.
La société merina, qui avait conquis le libre exercice du christianisme par le sacrifice de ses
martyrs, se sentit à nouveau en danger devant l'offensive des libres penseurs de l'équipe
dAugagneur. La résistance était derechef difficile à mener, car l'antireligion (cette fois
l'irréligion) était repassée du côté du pouvoir politique. On imagine mal le traumatisme que
les élites religieuses de l'époque subirent alors à Tananarive. Un pasteur du temple
protestant d'Ambohimanoro qui se proposait de prononcer un sermon contre la
franc-maçonnerie et la libre pensée fut mis dans l'impossibilité d'exercer le culte. Un
surveillant des Travaux publics lui barra le passage avec un nerf de boeuf et en fit usage sur
quelques arrivants.
Le gouverneur général favorisait des conférences antireligieuses et des articles qui faisaient
l'apologie de la libre pensée dans le journal de l'Administration en malgache, Vaovao
Frantsay Malagasy, que lisaient tous les fonctionnaires.
Même le décret du 3 mars 1909, qui donnait la possibilité aux Malgaches parlant français et
remplissant certaines conditions d'accéder à la citoyenneté française, n'eut guère de
retentissement dans l'intelligentsia merina. L'Administration en restreignit l'accès, au point de
n'accorder qu'au compte-gouttes la naturalisation qui devint une faveur et non un droit. Parmi

112
les premiers qui eurent accès à la citoyenneté figurèrent quelques célèbres libres penseurs
malgaches qui purent développer leurs entreprises selon la dynamique de la colonisation.
Leur exemple resta isolé. Par la suite, si la naturalisation devint un moyen de promotion
sociale et économique, bien des Malgaches préférèrent refuser les humiliations que ces
procédures infligeaient. Lors des enquêtes, le commissaire de police se réservait la
possibilité de contrôler par tous moyens le degré de francisation des candidats. On connaît le
cas d'une famille qui mangeait sur la natte à la manière traditionnelle et fut jugée
défavorablement par l'enquêteur (venu à l'improviste) puisque l'utilisation de la table était
considérée comme une marque de civilisation.
Jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, les gouverneurs généraux qui régnèrent en
proconsuls s'intéressèrent avant tout à la mise en valeur, mais ne comprirent rien aux
aspirations des élites malgaches. Entre 1910 et 1939, les plus marquants, Picquié, Garbit,
Olivier, puis Cayla, contribuèrent chacun à leur façon au développement de la Grande Ile.
Pendant ces 40 années, le réseau des voies de communication ne cessa de
s'étoffer. Tuléar ne fut atteint par la route qu'en 1926 mais, sous Cayla, on passa de
12 000 km à 25 000 km de routes praticables.
Le chemin de fer Tananarive - Côte Est atteignit Tamatave en 1913 et, dix ans plus tard, des
bretelles furent créées vers le lac Alaotra et Antsirabe. A partir de 1928, on entreprit de
désenclaver Fianarantsoa en reliant cette ville par voie ferrée à Manakara ; mais les
branches nord et sud du réseau ferroviaire malgache n'ont jamais été jointes entre elles
jusqu'à aujourd'hui et l'effort de la colonisation reste inachevé.
Les progrès matériels touchèrent surtout les villes pour lesquelles certains hauts
fonctionnaires firent un effort architectural réel. Tananarive comptait 150 000 habitants en
1940. A la vieille ville juchée sur la colline royale se juxtaposèrent des quartiers neufs,
comme celui de l'avenue Fallières aux arcades élégantes dont la perspective fut l'oeuvre de
Canteloup. Un programme hydroélectrique permit d'éclairer la capitale où se multiplièrent les
magasins. Leurs vitrines, bien présentées dans les quartiers de la place Colbert et de la rue
Amiral-Pierre, contrastaient avec les devantures encombrées de ballots, de tissus et de
récipients de toutes sortes, dans les artères menant au grand marché du Zoma à Analakely.
La tranquillité qui régnait dans les campagnes facilita la mise en culture de nombreuses aires
rizicoles du lac Alaotra, du Vakinankaratra et du Betsileo sud et ouest. Cette expansion
paysanne reprenait une tradition qui avait vu les gens de l'Imerina et du Betsileo défricher
jadis en pays inhabité des zones marécageuses disponibles dont le drainage conférait la
propriété. Dans les vallées de l'Ouest, on aménagea de grandes rizières destinées à
produire le riz de luxe, vers Marovoay notamment. Sur les deltas de la Mahavavy du nord et

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du sud, les grandes sociétés plantèrent la canne à sucre pour laquelle une main-d'oeuvre
immigrée s'avéra nécessaire. Elle vint surtout du Sud.
Les Antaisaka et les Antandroy qui devaient payer l'impôt et souhaitaient acheter des boeufs
prirent l'habitude de s'expatrier dans les années 20. Une philosophie de l'argent durement
gagné commença à contredire les systèmes de répartition hiérarchisée des ancêtres.
Des zones vides qui séparaient autrefois « les tribus » se virent progressivement occupées
par des émigrants des Hautes-Terres et du Sud, notamment dans l'Ouest sakalava jusque-là
réservé à l'élevage extensif du bétail. Les migrants les plus dynamiques sur le plan
démographique et économique furent les Tsimihety qui, en moins d'un siècle, ont occupé
pacifiquement une grande partie du nordouest de l'île, jusque-là dévolue aux Sakalava et aux
Antankarana.
Le tabac vers Miandrivazo et Mampikony resta surtout une affaire de colons européens, mais
la vanille dans la région d'Antalaha et le café dans toute la zone orientale intéressèrent les
petits planteurs malgaches. Entre 1930 et 1940, ils produisirent les 4/5e de la production de
café qui décupla.
Malgré les spoliations foncières, surtout importantes sur la côte est, l'époque coloniale donna
l'occasion à de nombreux paysans de développer leurs cultures vivrières, mais aussi de
s'initier aux plantations d'exportation. Cependant, l'appareil commercial resta entièrement
dominé par les étrangers : Chinois et créoles à l'est, Indiens à l'ouest. Sur les Hautes-Terres,
quelques Merina jouaient un rôle dans la collecte du riz, mais leurs réseaux n'atteignirent
jamais l'importance de ceux des Asiatiques ou des Européens, car les facilités bancaires
conséquentes ne leur étaient que rarement ouvertes. Le secteur minier déçut les espoirs,
mais l'attribution des permis pour le graphite et les pierres précieuses resta longtemps
réservée aux citoyens.
Dans le domaine social, si l'enseignement public croissait régulièrement (120 000 élèves en
1940, soit un doublement en 25 ans) et la protection sanitaire commençait à faire ses effets,
aucune évolution ne se dessinait sur le plan politique. L'instruction menait les meilleurs à des
carrières subalternes de l'Administration que l'on préparait dans les écoles régionales, puis à
l'école Le Myre de Vilers à Tananarive. Deux secteurs pourtant restaient encore ouverts aux
Malgaches : les études théologiques et la médecine. C'est précisément dans ces milieux
d'intellectuels chrétiens et d'étudiants en médecine que prit naissance la société secrète
VVS.

La VVS, premier mouvement patriotique

114
Le point de départ de ce groupe de réflexion nationaliste semble avoir été une série d'articles
du pasteur Ravelojaona sur le Japon, écrits en malgache. Cette recherche, qui expliquait le
progrès d'une nation de gens de couleur, séduisit ces intellectuels à la poursuite des moyens
de retrouver le sens de la patrie que les Malgaches appellent littéralement « terre des
ancêtres ». Le pasteur Ravelojaona donna son appui moral à cette société d'études qui lui
paraissait être de la même nature que l'Union chrétienne des Jeunes gens, dissoute
antérieurement par le pouvoir colonial.
Les interdictions administratives dont les groupements malgaches étaient l'objet incitèrent les
fondateurs au secret. Ravoahangy, l'un des premiers initiés, a raconté dans ses Mémoires,
partiellement publiés par sa fille, le rituel d'admission où intervenaient des éléments aussi
symboliques que le fer, le sang d'animal et la terre. Il y avait là une lointaine évocation des
sacrifices ancestraux et du serment de fidélité Vokaka, mais les membres de la VVS tenaient
aussi à leur appartenance chrétienne. La référence au Dieu chrétien fut constante chez eux
car son aide était requise contre le pouvoir détenu par les libres penseurs et les
francs-maçons. La société, organisée en groupe de dix à vingt personnes, possédait des
signes de reconnaissance.
Les membres de la VVS qui voulaient réaffirmer l'existence nationale souhaitaient lancer les
Malgaches sur la voie du progrès par lequel passait l'instruction.
Durant l'année 1915, la société se développa à Tananarive et sur les Hautes-Terres jusqu'à
Fianarantsoa et Ambalavao. Des sections furent créées aussi dans l'Est, à Moramanga et à
Tamatave. On estime qu'elle avait au moins 2 000 membres. Bientôt, les pasteurs
protestants français, comme Groult et Mondain, furent mis dans la confidence, sans doute
pour négocier une reconnaissance officielle de la société auprès des autorités ; mais
l'Administration sollicitée avait mis ses informateurs sur ce qu'elle estimait être un complot, et
fit procéder à des arrestations en décembre 1915. On incarcéra des personnalités aussi
marquantes que les pasteurs Ravelojaona, Rabary et Razafimahefa et des religieux
catholiques comme le père Manifatra et le frère Raphaël.
L'occasion était trop belle pour la colonisation qui préféra monter au créneau sur place plutôt
que d'aller au front en France. On chercha des armes et des preuves d'une collusion avec
l'Allemagne.
A ces intellectuels pacifiques, on infligea de lourdes peines de travaux forcés à perpétuité et
à temps. Mais on dissocia des sanctions les religieux protestants et catholiques les plus
notables, puisque le pouvoir colonial faisait mine de croire que leur participation s'était limitée
à des réflexions sur la société malgache, tandis que leurs compagnons moins gradés
préparaient un complot.

115
En réalité, l'Administration redoutait ce patriotisme chrétien tourné vers la résurrection de la
culture malgache.
L'exil à Mayotte fut pour les condamnés une longue épreuve de solidarité et de travail. Le
poète Ny Avana Ramanantoanina y écrivit ses plus belles pages où il exprima sa souffrance :
« Aussi mes chansons sont quasiment toutes Dédiées à la douceur du retour au pays natal».
Lorsqu'ils retrouvèrent la terre des ancêtres, Ny Avana et ses amis orientèrent leurs efforts
vers le renouveau littéraire national. Cette croisade intellectuelle donna l'occasion de
produire un admirable recueil de poésies, le Kalokalo Tatsinana, puis, vers 1931, d'élaborer
un véritable mouvement littéraire : le Mitady ny Very (« la recherche de l'héritage perdu »).
Les exilés de Mayotte reçurent pendant leur séjour la visite de Jean Ralaimongo, un Betsileo
qui ne cessa pendant plusieurs dizaines d'années de combattre les injustices de la
colonisation.

Le combat courageux de Ralaimongo et de ses amis

Après avoir réussi à se faire emmener en France, comme serviteur, par une famille française,
Ralaimongo passa le brevet qui aurait dû lui ouvrir à Madagascar la carrière d'instituteur du
cadre métropolitain. De retour dans son pays natal, il se vit refuser l'égalité professionnelle ;
et pour retrouver la France et contribuer à lutter contre le péril allemand, il s'engagea dans
l'armée. Durant ses séjours en Europe, il noua de solides amitiés avec les milieux
anticolonialistes qui souhaitaient contribuer à l'émancipation des Malgaches. L'économiste
Gide, théoricien des coopératives, l'assura de son appui, et des membres de la Ligue des
droits de l'homme acceptèrent de cautionner sa Ligue pour l'accession des Malgaches à la
citoyenneté française.
Car, pour Ralaimongo, la loi d'annexion aurait dû entrainer ipso facto la citoyenneté française
sans discrimination. Son combat s'orienta contre l'indigénat et les spoliations foncières que la
colonisation impliquait.
Lorsque les condamnés de la VVS furent élargis, un des plus courageux d'entre eux,
Ravoahangy, vint se joindre au combat de Ralaimongo.
En 1927, paraissait à Diégo-Suarez le journal « L'Opinion » dont un Réunionnais, Dufestin,
était le directeur. Le journal, écrit en français et dirigé par un citoyen, bénéficiait de la loi sur
la liberté de la presse et échappait à la censure, mais non pas aux poursuites. Le gouverneur
général Olivier ne se fit pas faute d'en diligenter, surtout lorsqu'il eut fait promulguer le 15
septembre 1927 un décret qui réprimait « la mise en vente, la distribution ou l'exposition à

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Madagascar d'écrits, imprimés et images, susceptibles de porter atteinte au respect de
l'autorité française ».
Comme Augagneur, Olivier était soucieux de se donner une image de chef compréhensif et
indigénophile mais, en même temps, il savait être particulièrement oppressif. Le décret sur la
presse ne contribua guère à son image de marque auprès des nationalistes. Il agit de même
avec Ravoahangy, venu lui demander l'autorisation de s'installer comme médecin à
Diégo-Suarez. Le gouverneur, après avoir invité Ravoahangy à abandonner son opposition à
sa politique, prit soin d'écouter son interlocuteur qui lui suggéra de faire un geste pour
démontrer que quelque chose avait réellement changé. Ravoahangy écrit à ce sujet : « A titre
d'exemple, je lui suggérai que, pour commencer, il convenait d'entreprendre les mesures
urgentes suivantes : abolition du Code de l'indigénat, suppression du travail obligatoire sous
toutes ses formes, notamment le Smotig (Service de la main-d'oeuvre pour les travaux
d'intérêt général), suppression des prestations de dix jours et des corvées de 30 à 90 jours
par an, réforme de l'enseignement indigène, accès des jeunes Malgaches aux lycées,
transformation de l'École de médecine de Tananarive en école de plein exercice, abolition
des textes domaniaux spoliant les indigènes de leurs terres ancestrales, à travail égal,
salaire égal, etc.
« Nous avions longuement passé en revue toutes ces revendications essentielles des
Malgaches, et, à la fin de l'audience, j'avais l'impression que le gouverneur général se
rangeait à mes arguments... »
La conversation n'eut aucun effet et Ralaimongo et ses amis, Dufestin, Dussac, Abraham
Razafy, Razafindrakoto, et bien sûr Ravoahangy, subirent de plus belle les persécutions de
l'administration : enquêtes, incarcérations.
On est saisi d'admiration devant le courage de ces hommes qui luttaient à poings nus contre
la machine toute puissante du régime colonial. Leurs revendications, essentiellement l'égalité
des droits et l'accès à la citoyenneté française, ne rencontraient aucune sympathie dans les
milieux officiels et privés. Leur action culmina le 19 mai 1929 à l'occasion d'une réunion
publique à Tananarive, au cinéma Excelsior. Boiteau, qui fut par la suite un militant de la
cause malgache, a raconté dans son Histoire les événements de cette journée mémorable
où 3 000 personnes étaient venues réclamer justice, égalité et liberté. « Le lundi 19 mai étant
jour férié, la conférence était prévue pour 9 h 30, mais dès 8 h le public commençait à affluer,
se massant de part et d'autre de l'entrée. Un important service de police, le commissaire
ceint de son écharpe en tête, était en place. A l'ouverture des portes, la police commença à
filtrer les auditeurs, ne laissant pénétrer que les seuls citoyens français. « Interdit aux
indigènes » répétaient en choeur agents et commissaire. Planque et Vittori prirent la parole

117
pour stigmatiser cette discrimination. Cependant, quelques Malgaches avaient réussi à
pénétrer dans la salle. La police se mit alors à les expulser sans ménagements. Sur ces
entrefaites, un Européen arriva tenant un chien en laisse. Il fut autorisé à entrer. « Vous
voyez, dit Vittori, les chiens ont le droit d'entrer, mais pas les Malgaches. » Cela mit le
comble à l'indignation. Une manifestation spontanée se forma et les trois mille manifestants
se mirent en route aux cris de « Liberté ! », « Indépendance « Madagascar aux Malgaches !
»
Cette manifestation inquiéta fort les milieux de la colonisation qui, pour la première fois,
assistaient à la contestation publique d'un ordre auquel ils croyaient les Malgaches résignés.
A Paris, le ministère des Colonies y vit une faiblesse du gouverneur Olivier et de son
intérimaire Berthier. Il fut relevé par Cayla, un gouverneur « à poigne » qui assigna de suite
en résidence surveillée Ralaimongo à Port-Bergé, et Ravoahangy à Maintirano.
Le mouvement nationaliste subit par la suite l'influence des communistes français, les seuls
à le soutenir, et qui déléguèrent auprès de lui Me Foissin, un avocat du Secours rouge
international. A distance, les assignés à résidence envoyaient des articles pour les journaux
que Dussac et Jules Ranaivo s'efforcèrent de faire paraître avec persévérance.
La venue au pouvoir du Front populaire permit l'élargissement de Ralaimongo et de
Ravoahangy, mais Cayla, dès 1937, reprit la répression. Ralaimongo faillit même périr vers
Manakara lorsque des colons l'agressèrent et le laissèrent pour mort dans une rizière. A la
déclaration de guerre de 1939, il décida de suspendre la lutte, mais succomba peu après,
affaibli par les tourments physiques qui lui avaient été infligés.

Les sacrifices de la guerre et l'éveil de la vie politique

Lorsque s'ouvrit le conflit en Europe, le bilan du combat patriotique des Malgaches pouvait
paraître maigre. L'indigénat n'avait été que peu adouci ; le lycée Gallieni ne s'était qu'à peine
entrouvert aux citoyens malgaches ; enfin, le décret de 1938 sur la naturalisation, même
moins restrictif, consacrait toujours une faveur au lieu de reconnaître un droit. La
revendication nationaliste changeait désormais de nature. On réclama l'indépendance et non
plus seulement l'égalité des droits. Les patriotes de l'après-guerre n'allaient pas manquer
d'accélérer le processus, mais auparavant, ils ne profitèrent pas des difficultés de la France
en guerre pour développer leur action. Au contraire, les appels à la mobilisation permirent de
recruter 34 000 soldats. On en aurait envoyé trois fois plus si la défaite de juin 1940 n'était
pas survenue.

118
Le gouverneur de Coppet avait remplacé Cayla. Il se déclara publiquement prêt à faire
rejoindre le camp de la France libre à Madagascar, mais préféra démissionner après le
bombardement de la flotte française à Mers el-Kébir. Annet lui succéda, cette fois pour
maintenir Madagascar aux ordres du régime de Vichy. Comme les Anglais installèrent le
blocus des côtes, ce fut, pour les Malgaches, une période de privations où les tissus
manquèrent. L'île ne parvenait qu'à exporter un peu de vanille et de graphite vers les
États-Unis.
Le 5 mai 1942, les Anglais alarmés par la menace japonaise débarquèrent à Diégo-Suarez
et vinrent à bout de la colonie vichyste en six mois. Madagascar fut remise à la France libre,
dont l'Administration fit participer le pays à l'effort de guerre.
Aux privations dues au blocus anglais succédèrent les sacrifices imposés par la contribution
aux Alliés. On réquisitionna le graphite, le caoutchouc et d'abord le riz. Cette denrée vint
cruellement à manquer, surtout lorsque l'Office du riz s'occupa de la gestion des stocks.
A la fin de la guerre, les Malgaches étaient en droit d'espérer que leurs efforts seraient payés
de retour. Les principes d'évolution soulevés dans la Conférence de Brazzaville ne parurent
pas leur être applicables, pas plus qu'une conception généreuse de l'Union française où
auraient coexisté la France et les nations d'outre-mer sur un plan d'égalité politique.
Cependant, la première Constituante prévoyait la possibilité pour les Malgaches d'élire deux
députés. Raseta et Ravoahangy, les vieux lutteurs d'avant-guerre, l'emportèrent en
décembre 1945, et leur élection fut le début de la mise sur pied d'un mouvement
parlementaire de libération.
Dès le mois de février 1946, les députés et leurs amis créaient à Paris le Mouvement
démocratique de rénovation malgache (MDRM). La rénovation, à « développer jusqu'à sa
plénitude, dans le sens du génie propre de la race et dans l'expression concrète des
aspirations profondes du peuple malgache », ne pouvait être que l'indépendance, mais le
mot ne figurait pas pour éviter les poursuites éventuelles. Le serment qui liait les fondateurs
était plus explicite que les statuts déposés à l'Administration puisqu'on prononça la formule
suivante : « Je jure de servir fidèlement et de toute mon âme la cause sacrée de la terre de
nos ancêtres. Je déclare consacrer ma vie pour son bien-être, sa puissance, sa liberté et son
indépendance. »
Le Dr Raseta, qui présidait le groupe, rappela ensuite les serments traditionnels, héritiers du
Velirano et du Sotro Vokaka : « Le verre que je tiens contient une parcelle de la terre
malgache. Je le lève en consécration de ce jour solennel, pour la prospérité de Madagascar
et de tous ses habitants, pour la liberté de notre île bien-aimée, pour l'amitié entre le peuple
français et le peuple malgache. »

119
Le mois suivant, les députés malgaches déposaient au Parlement français une proposition
pour abolir la loi d'annexion de Madagascar, tentative, qui ne fut pas suivie d'effet. Pourtant,
sur le plan législatif, des réformes essentielles étaient promulguées par le haut-commissaire :
abolition de l'indigénat et du travail forcé, citoyenneté à tous les Malgaches (avec cependant
un statut coutumier pour les anciens sujets). On accordait ce que Ralaimongo demandait dix
ans auparavant, mais l'objectif des hommes politiques malgaches se focalisait sur
l'indépendance. Les réformes étaient d'ailleurs portées au crédit des parlementaires par la
population malgache, et les différentes élections furent un succès renouvelé et amplifié pour
le MDRM qui obtint trois sièges de députés, autant de sièges de sénateurs et la majorité
dans les Assemblées de 1'lle et des provinces (sauf à Majunga où le PADESM était mieux
implanté).
Ces compétitions électorales, où triomphaient des parlementaires qui critiquaient les abus du
pouvoir colonial et annonçaient une nouvelle légitimité, rendaient la situation difficile à une
Administration débordée et aux colons, dont les plantations étaient désertées par la
main-d'oeuvre. Le gouverneur de Coppet, à son arrivée, dut faire face à une foule que la
police maladroite rendit hostile. Il est vrai que c'était un 19 mai, anniversaire de la grande
manifestation de 1929. Partout les forces de l'ordre n'inspiraient désormais plus la crainte de
jadis et les incidents se multipliaient. Un gendarme, hué à Sabotsy-Namehana, tira sur la
foule, et, en pays tanala, la population délivra le leader MDRM, Radaoroson, que la
gendarmerie allait incarcérer.
La mise en cause de l'économie et de l'Administration coloniale n'était pas seulement due à
la politisation entrainée par les campagnes électorales. Elle était animée de façon
souterraine par les sociétés secrètes Jiny (devenue Jina) et Panama, nées plusieurs années
auparavant. Leurs chefs, Ravelonahina, Monja Jaona, Samuel Razafindrabe pour la Jina, et
Andriamiseza pour la Panama, voyaient dans la lutte armée le seul moyen d'arracher
l'indépendance aux Français. Le MDRM, auquel bon nombre de Jina et Panama étaient
également inscrits, servait de couverture légale à leur combat de la même façon
qu'aujourd'hui certains nationalistes basques appartiennent à la fois à la branche politique et
à la branche militaire du mouvement ETA. Les meilleures recrues des sociétés secrètes
furent sélectionnées parmi d'anciens gradés malgaches de l'armée française qu'on avait bien
mal récompensés de l'exil de sept ans qu'ils avaient enduré. L'adhésion aux groupements se
faisait par un serment qui reprenait les rites ancestraux. Comme au temps du Ramanenjana
de Radama Il ou de la révolte des Menalamba, les Malgaches à la recherche de leur identité
contre l'étranger qui les menace ont fait appel aux ancêtres. Les serments VVS, Jina, et
même le serment sur la montagne des fondateurs du MDRM s'y réfèrent et utilisent les

120
symboles de la terre, du fer, de l'eau du hasina. Mais la prière à Dieu vient s'ajouter à celle
adressée aux ancêtres.

L'insurrection de 1947 et sa répression

La révolte armée se déclencha dans la nuit du 29 au 30 mars 1946. Le camp militaire de


Moramanga fut investi et 23 soldats tués. Toute la zone orientale, au sud de Moramanga
jusqu'à Farafangana, passa sous le contrôle de ceux que le pouvoir dénomma rebelles. Il y
eut des velléités d'attaque à Fianarantsoa, Tananarive et DiégoSuarez. La rebellion s'étendit
ensuite au nord de la voie ferrée Tananarive - Côte Est jusqu'à la hauteur de l'île
Sainte-Marie.
Jusqu'en septembre 1947, les insurgés furent maîtres de ce territoire oriental. Leur recul,
suivi de redditions, ne commença réellement que l'année suivante et l'insécurité dans la
zone montagneuse ne fut jugulée qu'à la fin de 1948.
On sait maintenant que l'Administration coloniale n'ignorait pas qu'une flambée de violences
était programmée pour le 29 mars 1947. Mais elle ne prit guère de mesures préventives.
L'état-major politique du MDRM, dont certains membres avaient entendu parler des projets
d'insurrection, était lui aussi au courant, et le Bureau politique de Tananarive envoya le 27
mars aux sections de brousse un télégramme d'avertissement recommandant de... « garder
calme et sang-froid absolus devant manceuvres et provocations toute nature destinées à
susciter troubles sein population malgache et à saboter politique pacifique MDRM ».
Dès le 30 mars, la répression s'abattit sur le MDRM considéré comme le grand
instigateur, et cela malgré la volonté des parlementaires de se désolidariser
publiquement de la révolte armée. La sûreté, que dirigeait Baron, extorqua par la
torture des aveux pour valider la thèse de la culpabilité des leaders politiques. Le
télégramme du 27 mars fut considéré comme le document codé qui devait mettre le
feu aux poudres. Les députés et sénateurs ainsi que les responsables du parti
étaient, selon Baron et le juge d'instruction Vergoz, les véritables responsables de
l'insurrection.
De leur côté, certains anticolonialistes malgaches et français ont, à propos du coup du 29
mars, parlé d'une provocation montée par l'administration pour reprendre le pouvoir.
Entre ces deux interprétations, l'étude approfondie de Tronchon et les documents qui y sont
annexés permettent maintenant de se faire une idée plus claire de ce que fut cette
insurrection nationale.

121
Le déclenchement simultané du mouvement en de nombreux points du territoire malgache
donne à penser qu'il y eut un mot d'ordre venu d'une autorité. Mais c'était celle des chefs de
la Jina, notamment de Samuel Razafindrabe et de Joël Sylvain. Par la suite, principalement
dans les campagnes, la double appartenance des gens des sociétés secrètes et des
militants du MDRM tendit à s'unifier, surtout lorsque le parti eut été mis hors la loi. Les efforts
des unités de lutte se virent centralisés par des « bureaux de patriotes » (les TTM) qui
regroupaient les militants et les sympathisants noyautés par les hommes du Jina et de la
Panama.
On se demande pourquoi les parlementaires n'ont pas contribué à freiner davantage le
mouvement armé. Outre que ce dernier avait sa propre dynamique, les députés étaient en
droit de penser qu'une agitation de la base rendait encore plus nécessaire leurs
interventions en haut lieu.
En fait, les parlementaires furent les victimes les plus en vue du ressentiment colonial, et leur
procès, de juillet à octobre 1948, aboutit à des condamnations à mort (heureusement
commuées) et à de lourdes peines de travaux forcés et à temps. Les tribunaux militaires
eurent la main plus lourde : parmi leurs sentences figura celle concernant Samuel
Rakotondrabe, qui fut exécuté avant d'avoir témoigné au procès des hommes politiques. Son
témoignage aurait pu mettre en valeur le rôle essentiel joué par la Jina et contredire la thèse
de l'accusation qui visait le MDRM. Il en fut de même pour le lieutenant Randriamaromanana
que les gens des sociétés secrètes avaient démarché pour qu'il organisât la prise des
établissements militaires de Tananarive. Il reconnut qu'il avait décommandé l'opération
lorsqu'il apprit que l'état-major du MDRM n'en assumait pas la responsabilité.
Randriamaromanana est le personnage le plus pur parmi les patriotes de l'époque.
Lieutenant de l'armée française à Fianarantsoa, il s'efforça d'assurer l'honnêteté des scrutins
électoraux là où il pouvait intervenir. Il assumait son engagement dans la lutte nationale, à
condition que celleci fut menée par ceux qu'il considérait comme les chefs légitimes. Le jour
de son exécution, il fit montre d'un courage admirable, pliant son lit au carré avant le départ
comme s'il s'agissait d'une journée ordinaire. Les Tananariviens se rappellent la tristesse qui
enveloppait la ville le jour de son sacrifice.
L'insurrection de 1947 fit des milliers de morts dont le chiffre est encore l'objet de
controverses. En plus des atrocités de part et d'autre, il faut tenir compte des très nombreux
cas de ceux qui s'étaient réfugiés dans la forêt et moururent de misère physiologique
comme les déportés des camps revenus d'Allemagne en 1945.
Lors de mes séjours en pays tanala, j'ai recueilli des récits pathétiques de ces survivants,
qui, à bout de forces, revinrent dans leurs villages dépourvus de tout et sous la crainte de

122
sanctions, malgré les laissez-passer tricolores que leur parachutaient les avions de
reconnaissance.
Certains de ces survivants conçurent à l'encontre de ceux qu'ils tenaient pour être leurs
chefs une rancune fondée sur le sentiment d'avoir été abandonnés.

Le message des exilés et la marche vers l'indépendance

Les années qui suivirent l'écrasement de la rébellion furent dépourvues de vie politique
réelle. Les intellectuels et syndicalistes malgaches faisaient porter leur effort sur le soutien
aux condamnés du grand procès MDRM internés à Nosy Lava et en France. Dans ces
cruelles épreuves, le poète Rabemananjara, autre continuateur de la voie tracée par Ny
Avana, a produit de beaux poèmes dont Antsa est le plus célèbre. Il jetait un véritable chant
de révolte contre la liberté blessée ; la strophe qui suit est citée bien souvent :

« Dans la caverne du silence


Agonisent les fils blessés !
Pleure, Madagascar, pleure 1
Sous l'empire de quel démon
Dansent au seuil de la clairière
Ces barbares nés de la nuit
Promis au festin de l'histoire »

Au bagne de Nosy Lava, le poète recréait en imagination le décor du lac Tritriva où pousse
un couple d'arbres enlacés là où deux amoureux se suicidèrent ensemble. Il y plaça le cadre
de ses « Agapes des dieux » où « nul ne peut, à sa guise dévier de sa ligne, ni modifier, au
mieux de sa hâte ou de sa nonchalance, l'horaire et l'itinéraire au terme duquel l'attendent,
impassibles, les génies de la mort ».
Les hauts-commissaires de Chevigné et Bargues, auxquels on confia le soin de relever les
ruines, s'efforcèrent de remettre en état l'économie, pensant que l'oubli contribuerait à effacer
l'amertume des coeurs. A peine peut-on noter l'institution de collectivités rurales que l'on
tenta de doter de moyens. L'expérience fut trop localisée, mais on perçoit dans ces
innovations un changement d'état d'esprit ; pour la première fois, les Malgaches étaient
acceptés comme les véritables acteurs du développement.
L'année 1956 ranima la vie politique. Duveau, qui prônait l'évolution politique, fut élu député
dans le collège malgache en même temps que Tsiranana. Ce dernier avait compris que le

123
suffrage universel donnait aux côtiers l'occasion de rééquilibrer les rapports avec les élites
des Hautes-Terres. Le pays pouvait désormais s'engager dans la voie d'un État unitaire
puisque le Centre n'était plus l'unique source de pouvoir.
De leur côté, les Français avaient heureusement saisi que leur intérêt était de favoriser
l'autonomie politique dans leurs colonies d'Afrique. La loi-cadre fut le banc d'essai des futurs
chefs d'État. Mais la création par de Gaulle de la Communauté accéléra le processus. Le 14
octobre 1958, Madagascar devenait un État et, moins de deux ans plus tard, un pays qui
recouvrait toutes les compétences d'un État souverain.
Le dernier haut-commissaire à Madagascar, André Soucadaux, avait tout fait pour favoriser
cette évolution politique, donnant quelques « coups de pouce » au déroulement : bien que
les élections parlementaires malgaches eussent été honnêtes, le haut-commissaire fit tout
pour appuyer Tsiranana, socialiste comme lui, aux dépens de Zafimahova plus proche des
partis chrétiens et qui lui paraissait trop conservateur.
A gauche, Tsiranana prit de vitesse les intellectuels tananariviens, héritiers moraux de la VVS
et du MDRM, qui revendiquèrent l'indépendance intégrale et immédiate au Congrès de
Tamatave en mai 1958. Tsiranana l'obtint sans eux et fit revenir les députés exilés du MDRM,
dont deux d'entre eux acceptèrent d'entrer dans son gouvernement. C'était trop beau pour
être accepté par tous : une douzaine d'années après un atroce conflit, la pleine souveraineté
de Madagascar se transmettait, sans heurts, du colonisateur au colonisé ; mais l'appui
français, négocié dans des accords de coopération presque concomitants, parut dès le début
suspect aux gens du parti du Congrès de Tamatave (AKFM) qui allaient entamer une longue
contestation du nouveau pouvoir tsirananien.
On est en droit de se demander si l'option jugée néocoloniale ne valait pas mieux qu'une
indépendance à la guinéenne dont les résultats désastreux ont été mesurés bien trop tard.
Dans un récent colloque à l'Académie malgache, Richard Andriamanjato, qui fut longtemps
le chef incontesté de l'AKFM, déclarait qu'un refus d'accéder à la Communauté de 1958
aurait rendu l'indépendance des années 60 plus crédible et fait l'économie de la crise
ultérieure de 1972. La querelle d'écoles politiques se traduisit par deux choix socialistes
successifs qui ont modelé la situation économique actuelle.

124
7
DEUX MANIERES DE SOCIALISME
ET UNE LIBERALISATION

Une fois obtenue l'indépendance politique totale, le président Tsiranana affirme qu'il souhaite
réaliser aussi l'indépendance économique que, très prosaïquement, il a coutume d'appeler la
« politique du ventre ». Pour lui, il s'agit avant tout de faire bénéficier le peuple malgache,
désormais uni, du développement et des progrès de l'instruction. Ce programme tout simple
n'implique aucune stratégie de rupture avec l'ancienne métropole. Au contraire, la
malgachisation administrative se fait graduellement, le temps que les hauts fonctionnaires
malgaches soient diplômés de l'IHEOM de Paris et de l'ENAM de Tananarive. On modernise
quelques appellations (les districts deviennent des sous-préfectures), et on garde l'essentiel
du système avec sa fiscalité de capitation, impôt mauvais par définition puisqu'il coûte cher à
percevoir et ne rapporte qu'une faible portion des recettes de l'État. Mais les chefs de canton
accomplissent en brousse bien d'autres missions que la collecte fiscale : ils sont aussi les
exécutants économiques et sociaux de l'autorité ; ils la représentent à la base, transmettent
ses ordres et recueillent des informations. Lorsqu'en 1973 ils deviendront de simples
secrétaires des présidents de collectivités, il se produira un hiatus de gestion et de sécurité
qui n'a pas été compensé par l'activité de la plupart des élus de la décentralisation.
Toute l'armature scolaire et sanitaire de la brousse est maintenue et même développée. On
cherche à conscientiser la population sur les nouvelles dépenses qu'implique l'État souverain
; partout sont collés de grands reçus de contribution volontaire, Fitia tsy mba hetra, destinés
à financer les nouveaux services diplomatiques.
La prise en main de l'Administration s'accompagne cependant d'un renforcement du Parti
social-démocrate qui, peu à peu, marginalise dans les provinces les élus
démocrates-chrétiens. Au plus haut niveau, cette tendance à la domination du PSD se
retrouve dans le ministère, qui ne comprend que quelques indépendants ou alliés

125
(Ravoahangy et Rabemananjara). La Constitution est de type présidentiel et Tsiranana
exerce pleinement le pouvoir. Il est le véritable chef de la diplomatie et en définit les
orientations ; il n'a pas de ministre de la Défense, qui pourrait ourdir un coup d'État, mais
seulement un adjoint étranger, le colonel Bocchino.
Au fil des années, le système administratif s'alourdit le nombre de fonctionnaires va tripler en
douze ans. Un certain relâchement apparaîtra et de hauts fonctionnaires pourront faire de la
prévarication à l'abri de leurs cartes du parti. Mais l'Inspection d'État demeure un contrôle
efficace dans la plupart des cas.

DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES À RÉSOUDRE

Sur le plan économique, le régime de Tsiranana ne bouleverse rien non plus, au moins au
début. Les produits sont collectés par un appareil commercial dominé par les étrangers qui
les échangent pour des objets manufacturés en Europe. L'économiste Gendarme a montré
l'archaïsme du système et condamné le monopole de la Conférence maritime dont les tarifs
élevés rendent la distribution onéreuse.
Aujourd'hui, on perçoit que le système d'achat en brousse du café, du girofle, de la vanille,
du pois du cap et du riz, tel qu'il existait alors, permettait de rétribuer des producteurs qui,
depuis, n'ont pas trouvé dans les coopératives ou les syndicats de meilleure solution. En
1960, le sous-développement est perçu comme une situation temporaire à laquelle on va
remédier. Certes, le pays est à prédominance agricole, mais des États développés comme le
Danemark le sont alors aussi. Les Journées du développement (fin avril 1962) mobilisent
ensemble les forces pensantes de la nation et de l'opposition ; Andriamanjato y dirige le
groupe de réflexion sur la scolarisation et la formation.
Les participants aux Journées du développement ont, pour la plupart, en mémoire
l'avertissement lancé quelques années auparavant par le démographe Chevalier qui, éva-
luant l'accroissement naturel de la population, a constaté que les ressources « ne suivent
pas » et qu'il se prépare une crise alimentaire majeure dans les années à venir. Mais, du
côté des responsables, on met en face le faible chiffre de la population (5 300 000 habitants)
et l'immensité relative du territoire (587 000 km'). La densité absolue est basse en effet, mais
dans les zones rizicoles de l'Imerina et du Betsileo, elle est déjà élevée (50 hab. au km').
Dumont, qui visite les environs de Tananarive, retire l'impression d'une « densité à la
chinoise ». Le dialogue se fourvoie sur le choix entre l'option nataliste et le contrôle des
naissances. Rabemananjara, dans une intervention enthousiaste, rappelle le proverbe
malgache « Ny zanaka no harena », selon lequel les enfants sont une richesse. Ne

126
souhaite-t-on pas d'ailleurs aux jeunes époux d'engendrer sept garçons et sept filles pour
assurer la prospérité des ménages ?
Mais le problème n'est pas là. Il réside dans la création de nouvelles ressources dans les
territoires vides où il n'y a pas d'infrastructure d'accueil, et même de voie de communication.
Le développement, hélas, ira plutôt vers la mise en valeur de zones agricoles à cultures
industrielles et vers le progrès scolaire des villes et des bourgades, qui feront appel d'air sur
les campagnes voisines. Pourtant, pendant toute l'époque Tsiranana, la promotion du
bien-être des campagnes pour lesquelles on développe une politique de « travaux au ras du
sol » est constamment proclamée. Le Service civique aide au développement de la
scolarisation et l'animation rurale cherche à instaurer le dialogue avec les autorités.
Ces efforts de décrispation du monde rural restent malgré tout bloqués par le poids que
représente la fiscalité héritée de la colonisation. Chacun sait qu'en ville l'impôt se gagne plus
facilement qu'à la campagne, et y travailler reste dans l'esprit des paysans un espoir de
promotion économique, en même temps qu'un lieu favorable pour les enfants qui pourront y
faire des études.
La volonté du gouvernement est effectivement de doter chaque sous-préfecture d'un collège
d'enseignement général, et chaque ville importante d'un lycée. Malgré les recommandations
officielles, l'enseignement technique reste peu apprécié ; la colonisation a d'ailleurs depuis
longtemps inculqué la hiérarchisation des valeurs occidentales selon lesquelles le travail
manuel (asa-tànana) est dévalorisé par rapport à l'emploi de bureau. On peut dire que le
paysan qui reste à la terre est celui qui ne peut pas faire autrement. Le régime Tsiranana
stigmatise l'oisiveté en ville et cherchera vers 1970 à réinstaller les sans-emploi de
Tananarive dans les zones neuves. L'échec est total, comme l'illustre le film malgache Véry
remby qui se termine par le retour à la cité de ceux qui ont tenté le retour à la terre.
La nouvelle université couronne l'édifice de la scolarisation. Jusqu'en 1971, l'essentiel des
dépenses est pris en charge par la France et les diplômes décernés sont valables de plein
droit dans le système français. Cette mise à niveau a été critiquée comme reflétant la volonté
d'une mainmise impériale. Un système d'équivalences aurait certes suffi, mais les
responsables malgaches veulent, par la validité de plein droit, obliger la France à faire un
effort pour entretenir une université d'un niveau aussi élevé qu'en Europe. Chaque année, la
Coopération française fournit une dotation de 600 millions de francs malgaches pour le
fonctionnement de l'université, à laquelle s'ajoutent des investissements immobiliers lourds.
Le campus d'Ambohitsaina est une merveille d'aménagement, mais son éclairage seul
représente une dépense de fonctionnement qui obérera le budget dans les temps difficiles.

127
A l'Université de Madagascar, le niveau est si élevé que les étrangers viennent aussi s'y
instruire sans complexe. Ceux qui, aujourd'hui, diffusent la francophonie à l'Ile Maurice sont
issus de cette génération des années soixante. Les bonnes traditions universitaires de
recherche et d'enseignement de qualité, indemnes de toute pression, ont imprégné
profondément les étudiants malgaches d'alors, dont certains, depuis devenus maîÎtres,
contribuent à l'heure actuelle à maintenir à flot les Centres d'enseignement supérieur
submergés. En outre, la diversité des formations offertes (droit, lettres, sciences, médecine,
agriculture, etc.) ne justifie plus l'exode des étudiants à l'étranger. Même si le système est
soutenu massivement par la France, les étudiants apprerient dans le cadre de Madagascar
sans se couper des réalités nationales. Simultanément, les enseignants étrangers étudient
très à fond la Grande Ile, et leurs travaux constituent une somme de documentation qui est
venue opportunément s'ajouter aux contributions importantes, mais dépassées, de l'ère
coloniale.
L'université a joué un rôle déterminant dans la malgachisation de l'enseignement. Du
département d'Études malgaches, sous la direction de Siméon Rajaona, sont sortis des
thèses, manuels et anthologies, grâce auxquels l'enseignement secondaire du malgache a
été rendu possible par la suite. Mais, jusqu'en 1971, on malgachise peu les programmes
secondaire et primaire. On cherche surtout à maintenir le bilinguisme franco-malgache que la
législation de 1952 avait rétabli. Laurent Botokeky, l'indéracinable ministre de l'Éducation,
voit dans le maintien du français une garantie de qualité pour le système scolaire. Il est aussi
conscient que la malgachisation se ferait en langue classique, qui est celle qu'on parle en
Imerina ; il estime que cela défavoriserait les côtiers dont les parlers ont souvent le statut de
langue orale. Pour ces étudiants, l'égalité dans les examens et concours se réalise avec
l'usage du français.
En fait, les étudiants côtiers de qualité sont de suite récupérés dans le système administratif,
tant est perçue la nécessité de contrebalancer la part majoritaire du fonctionnariat issu des
Hautes-Terres. Ces étudiants n'ont donc guère le temps de se mesurer avec leurs
compatriotes. L'avance prise par l'Imerina et le Betsileo au XIXe siècle est d'ailleurs telle que
l'université comporte 95 % d'étudiants originaires de ces régions.
Au fur et à mesure que la machine administrative s'étoffe, les nouveaux diplômés sont
recrutés. La plupart des chefs des départements ministériels sont d'origine côtière, mais
leurs chefs de service sont, eux, surtout merina.
La volonté gouvernementale de rééquilibrer le potentiel universitaire au profit des provinces
périphériques ne sera mise en oeuvre que beaucoup plus tard, à partir de 1975, avec des
moyens insuffisants, hélas !

128
UN SOCIALISME MODÉRÉ

Philibert Tsiranana a placé à sa manière son pays sous la bannière d'un « socialisme qui
vivra et prospérera sans se préoccuper des grandes théories souvent dépassées par les
événements ». En fait, il se rattache idéologiquement à la SFIO française, à la
social-démocratie allemande et au socialisme à l'israélienne. On affirme la nécessité de
travailler à la libération de l'homme, mais on se refuse à se saisir par la force des moyens de
production dominés par les étrangers, car « nationaliser, c'est voler ». Le gouvernement
s'efforcera donc d'intervenir là où l'initiative privée fait défaut. Mais, si pour le chef de l'État, le
marxisme-léninisme et le communisme sont totalement proscrits, la référence au socialisme
n'est pas pour lui clause de style. L'aile gauche du PSD se charge d'ailleurs de le lui rappeler
périodiquement.
A partir de 1964, on adopte un plan quinquennal ambitieux qui suppose des choix autoritaires
dans les investissements. Simultanément, le Commissariat à la coopération développe des
systèmes d'intervention en matière de collectes de produits agricoles commercialisés. Les
coopératives connaissent des succès dans le domaine de la vanille et de l'exportation
bananière. Dans le Sud-Ouest, les syndicats de communes monopolisent la collecte des pois
du cap exportés vers l'Angleterre et la Réunion depuis le port de Tuléar. Dans le domaine de
la distribution, l'État crée partout une chaîne commerciale d'épiceries, les magasins M, où
l'on trouve tous les produits fabriqués à Madagascar au meilleur prix.
L'intervention de l'État se manifeste aussi par les actions de la Société nationale
d'investissements qui prend des participations dans les compagnies d'économie mixte. Le
gouvernement se charge d'étudier des projets industriels susceptibles de bénéficier des
avantages du Code des investissements. Ajoutons qu'un peu partout on crée des fermes
d'État ; leur gestion connaîtra les mécomptes que les fonctionnaires réservent aux
entreprises dont ils s'occupent avec une rigidité administrative combinée à l'absence de
stimulation économique.

BILAN AGRICOLE ET INDUSTRIEL

En 1965, après qu'une mauvaise récolte de riz a contraint à des importations massives (80
000 tonnes), un effort sérieux est lancé pour développer cette culture : l'encadrement des
grands territoires rizicoles du lac Alaotra, de Marovoay et des deltas de l'Ouest est renforcé ;
partout les vulgarisateurs apprennent aux paysans des techniques plus performantes comme
la culture en ligne. Les stations scientifiques mettent au point des variétés productives.

129
Jusqu'en 1971, la production suffit à la consommation. On exporte même un peu de riz de
luxe dont les profits permettent l'achat de riz de consommation courante.
Il est dommage que les économistes des ministères aient oublié que la meilleure stimulation
pour le paysan serait de lui rétribuer correctement son travail. Or, le paddy (riz non
décortiqué) se vend alors 15 francs malgaches (30 centimes français) le kilo, par décision du
gouvernement qui veut assurer aux gens des villes cette denrée à un coût abordable.
Pourtant, les études de l'ORSTOM montrent bien alors que ce prix de vente ne parvient
même pas à rétribuer les frais de l'entraide. On mesure mal l'abîme entre les affirmations
officielles d'aider le monde rural et la nécessité de satisfaire les bureaucrates qui vivent en
ville.
Sur le plan industriel, les résultats sont significatifs. Le secteur privé indien développe une
usine de filature et de tissage à Antsirabe, COTONA, complétée par la SOTEMA à Majunga ;
les deux entreprises couvrent bientôt les besoins nationaux en tissus de coton. Cette
industrie offre un débouché sûr à la production de coton-graine malgache, qui passe en
quelques années de 2 000 à 20 000 tonnes.
A Tamatave, une raffinerie de pétrole est créée. Très vite, elle est en mesure de réexporter
des produits raffinés à destination des îles voisines et d'alimenter la consommation nationale.
Cette époque marque aussi le début d'un réel effort de transformation des produits agricoles
et forestiers. Les entreprises privées réussissent mieux dans ce domaine que les sociétés
semi-publiques (Société des jus de fruits SOJUFA) ou publiques (Société des allumettes de
Moramanga) ; désormais, le « fait sur place » (Vita laokaly ou vita gasy) n'est plus synonyme
de mauvaise qualité.
Les dix premières années de l'indépendance sont marquées par un progrès économique
régulier. Le produit intérieur brut augmente un peu plus vite que la croissance
démographique. A partir de 1965, les investissements publics s'accroissent dans le budget,
aux dépens du fonctionnement. Le taux de formation du capital place Madagascar dans les
pays sous-développés, type Côte-d'Ivoire, en situation de croissance. Le service de la dette
ne représente que 8 % des dépenses budgétaires. Le déficit de la balance commerciale est
faible et largement compensé par les transferts de l'aide extérieure. Les apports du tourisme
sont encore limités (20 000 personnes par an), mais les espoirs sont permis avec le
développement du programme hôtelier.
Cette vision favorable mérite d'être nuancée. Le monde rural est, de par sa pauvreté,
incapable d'offrir un marché économique intérieur. La bourgeoisie nationale hésite à investir
et préfère l'accès à la fonction publique ou serni-publique. L'effort industriel est donc à 90 %
l'oeuvre d'étrangers. Sur le plan des infrastructures, le pays est dépourvu d'un réseau

130
convenable de routes asphaltées, malgré le développement de la voie du Nord-Ouest vers
Majunga et Port-Bergé. Nombre de projets, comme les vergers israéliens d'orangers vers
Maintirano, échouent à cause de l'enclavement. En milieu urbain, les jeunes diplômés qui
arrivent sur le marché du travail ne trouvent pas suffisamment d'emplois, et même la
coopération française est perçue comme un blocage pour ceux qui souhaitent enseigner. Le
journal satirique Hchy publie la caricature d'un volontaire du service national français casqué,
baïonnette au canon, en train d'arrêter les candidats malgaches à son poste.
Après plus de dix ans de coopération, la présence voyante de conseillers techniques tout
puissants dans les ministères est ressentie comme une aliénation. Ce sentiment s'étend
même à l'ambassade de France à laquelle on reproche d'occuper l'ancien palais du
haut-commissaire à Antaninarenina, et dont le titulaire paraît exagérément avantagé dans les
circonstances protocolaires de la vie nationale. L'énorme part que la France occupe dans le
commerce extérieur (70 %) constitue un argument supplémentaire pour nourrir les
accusations d'impérialisme ininterrompu. La présence française sur les bases militaires
d'Ivato et de Diégo-Suarez est aussi mise en question, même si elle résulte d'accords.
Les premiers résultats économiques autorisent certains responsables à envisager pour
Madagascar un take off dans un avenir rapproché. On est loin du compte puisque l'effet
d'accumulation du capital concerne surtout le secteur extraverti. Les failles vont apparaître
avant tout sur le plan politique.

LE POUVOIR DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME

En s'identifiant au fanjakana, le PSD devient oppressif, surtout dans les campagnes où, à
partir de 1966, les élections sont transformées en formalités d'approbation et où toute
opposition est mal vue de la part de l'Administration. Un jour de juin 1969, je me souviens
que, arrivé après le coucher du soleil à la rivière de Beroroha, les passeurs, après m'avoir
contraint à une longue attente et sêtre assurés qu'il ne s'agissait pas d'une tournée
subversive, avouèrent qu'ils avaient reçu du fanjakana local l'instruction de ne pas
transporter sur le bac des voitures des gens de l'opposition.
Dans les villes où le PSD est bien structuré, il sert de courroie-relais pour les manifestations
officielles où les bataillons qui applaudissent s'imposent. Les pauvres requis viennent très tôt
le matin faire la haie le long de la voie publique et se résignent à cette corvée demandée par
l'Administration.
A Tananarive, l'opposition AKFM supporte bien le choc et augmente même ses voix aux
élections de 1969. Comme la capitale constitue une vitrine que regardent les diplomates

131
étrangers, il serait inconvenant d'y mener des opérations électorales discutables. Le
Sud-Ouest reste, lui aussi, un bastion d'opposants, et le vieux Monja Jaona y maintient la
cohésion du parti MONIMA qui parvient à tenir tête à l'Administration dans les campagnes, et
même à Tuléar.
Comme tous les partis uniques, le PSD s'effrite à partir du moment oÙ il est trop sûr de sa
puissance. Lorsque le président connaît des difficultés de santé, après une première alerte
en 1966, les convoitises pour la succession se font jour. Rakotondrazaka, un élément de
gauche du parti, accuse Rabemananjara de corruption et, Resampa le puissant ministre de
l'Intérieur, laisse se développer la cabale.
L'affaire des Grands Moulins de Dakar, à laquelle le ministre de l'Agriculture a donné son
aval, est fortement critiquée par les éléments progressistes du PSD. Ceux-ci accusent
l'homme d'affaires Mimeran de se réserver des avantages exorbitants pour acquérir les bois
malgaches et vendre du ciment, contre un bénéfice illusoire qui rappelle les promesses de la
charte Lambert. On comprend mal comment on va offrir à un chevalier d'industrie aussi
vorace le monopole de l'importation du ciment et de la farine, alors que la cimenterie
d'Amboanio mérite un soutien et que les premiers essais de blé en contre-saison sont tentés
avec succès par les Norvégiens dans le Vakinankaratra. Le ministre Rabemananjara aura
beau faire valoir que cette convention implique un apport de 7 milliards de francs malgaches
pour son programme d'investissements, une majorité dans le parti PSD fera échouer l'affaire.
L'année 68 voit la diffusion à Tananarive d'un pamphlet bien documenté, intitulé « Dix ans de
République », écrit par Chapuis, un assistant technique, et Raparison. La sagesse officielle,
sur le plan économique et politique, y est violemment mise en cause. A la même époque, les
tensions s'avivent entre le groupe des chefs nordistes du PSD (Natai, Aridy, Miadana et
Nany), soucieux de recueillir l'héritage du grand bouvier tsimihety, et le PSD du Sud
animé par Resampa, qui règne sur le ministère de l'Intérieur. Rabemananjara n'est pas
fâché, à son tour, de voir Resampa, présumé dauphin de Tsiranana, subir cette contestation
interne au gouvernement et au parti. Entre les deux factions, l'ambitieux Johasy, originaire du
Sud-Est, espère bien tirer son épingle du jeu.
En 1970, le président est victime d'une hémiplégie et, s'il reprend de la vigueur, il reste
diminué à partir de 1971. Le gouvernement esquisse à ce moment un rapprochement avec
l'Afrique du Sud dont les agents souhaitent participer au programme hôtelier. Resampa,
comme l'opposition, se déclare franchement opposé à ce développement des rapports avec
les Sud-Africains. En mai 1971, il est arrêté sous prétexte de complot contre Tsiranana.
Les historiens n'ont pas encore indiqué la provenance des informations qui auraient incité le
président à faire interner à Sainte-Marie, dans des conditions éprouvantes, son camarade de

132
combat. Les Américains, qui cultivent peu de rapports avec le ministre de l'Intérieur, croient à
une machination des services secrets français.
Un peu avant que Resampa ne soit privé de ses responsabilités et de ses espoirs d'accéder
à la succession, un premier complot, réel cette fois, se développe. Le MONIMA structure une
rébellion étudiante contre le pouvoir, tentative que Monja Jaona appuie par des
manifestations de protestations paysannes dans le Sud-Ouest. La répression est d'une
brutalité inouïe. A Ampanihy, on laisse les cadavres des protestataires sur le terrain de la
sous-préfecture pour être dévorés par les chiens errants.
Il s'agit pourtant d'une jacquerie non armée où les paysans se jugeant exploités défient le
pouvoir. A Itampolo, le chef des conjurés ouvre le coffre de l'Administration et distribue aux
villageois le contenu, avec la bonne conscience d'agir comme il faut, puisque l'argent du
peuple doit revenir au peuple.
L'affaire de 1971, bien mal connue, constitue, sur le plan universitaire, une répétition d'une
pièce contestataire dont le rideau va se lever l'année suivante. Une grève d'étudiants en
médecine, commencée en février 1972, s'étend à l'ensemble de l'université puis, à la suite
d'une répression maladroite, à tout le système scolaire et aux salariés des entreprises.

LE GOUVERNEMENT AMBIGU DU GÉNÉRAL RAMANANTSOA

Le 13 mai 1972, les Forces républicaines de sécurité (FRS) affrontent une manifestation qui
demande le retour des 400 étudiants envoyés la veille au bagne de Nosy Lava. Sans l'appui
de l'armée et de la gendarmerie, les FRS sont débordées. Les émeutiers mettent le feu aux
voitures, à l'Hôtel de Ville et à l'immeuble du « Courrier de Madagascar ». La révolte est
maîtresse de la rue et Tsiranana, à la demande des chefs religieux, confie le 18 mai le
pouvoir au général Ramanantsoa.
Mai 1972 est la première insurrection urbaine qui réussit à Tananarive ; les chômeurs et les
sans-travail se sont fait la main dans ce mouvement de rue qu'on appelle désormais rotaka.
Cette classe défavorisée, qui a découvert sa force, est devenue un élément de contestation
qui met régulièrement le gouvernement à l'épreuve, un peu comme Paris sait depuis 1789
faire pression, par manifestations et barricades interposées, sur les institutions françaises.
La révolte contre le régime de Tsiranana a donné aussi au mouvement estudiantin la
confiance dans sa capacité à s'opposer au pouvoir établi. L'administration universitaire, qui
n'a pu satisfaire les revendications de 5 000 étudiants en 72, se trouve confrontée
aujourd'hui à une cohorte six ou sept fois plus nombreuse qui occupe tous les locaux où elle
trouve gîte et nourriture, mais pas forcément des études.

133
L'arrivée du général Rarnanantsoa, que l'on sait intègre et dépourvu de compromissions
politiques, satisfait au début tout le monde. Son discours consécutif à sa prise de pouvoir
contient une analyse lucide des maux dont souffre la nation : économie non contrôlée par les
nationaux et bénéficiant à une minorité, effets de la croissance annihilés par le bond
démographique, fossé entre les villes et les campagnes, enseignement inadapté, etc.
Pendant plusieurs mois, les acteurs scolaires et estudiantins de la révolution cherchent à
prolonger leur action par des séminaires où l'on analyse les abus et où l'on propose des
réformes. Les textes de ces analyses, dénommées torapo, sont de véritables cahiers de
doléances, d'aspirations qui ne seront jamais satisfaites.
Le général, qui a constitué un cabinet de militaires et de techniciens, connaît une grande
popularité lorsqu'il abolit l'impôt de capitation et l'impôt sur les boeufs, mais son pouvoir n'est
guère entendu : en brousse, l'ancienne administration PSD n'est pas remplacée ; en ville,
étudiants et chômeurs manifestent de temps à autre, et dans son ministère les dissensions
se font jour entre le ministre des Affaires étrangères, Didier Ratsiraka, et le ministre de
l'Intérieur, le colonel Ratsimandrava. Celui-ci souhaite déléguer aux fokonolona le pouvoir
local, mais laisse se développer en brousse la contestation de notables ou même de
religieux que les activistes du MFM ridiculisent selon les procédures des tribunaux populaires
de la révolution chinoise. Sur le plan économique, la désorganisation des
approvisionnements nécessite le recours aux importations de riz : 100 000 t en 1972, 130
000 t l'année suivante.
Dans le souci de rééquilibrer la politique étrangère de Tsiranana, jugée trop orientée vers la
France, le gouvernement dénonce les accords de défense et décide la sortie de Madagascar
de la zone franc. A cette époque, le matelas de devises assure la convertibilité de la
monnaie, mais les réserves d'avoirs vont être entamées par les importations massives de riz
et par les augmentations du coût des hydrocarbures, augmentations consécutives au choc
pétrolier.
La bourgeoisie administrative et militaire qui émerge à la suite de l'effondrement du régime
Tsiranana s'essaie à de nouvelles responsabilités économiques en nationalisant les
propriétés agricoles de colons, en participant à la gestion des banques et d'Air Madagascar,
et en supervisant la création de sociétés d'État : l'une, la SINPA, pour collecter et distribuer le
riz ; l'autre, la SONACO pour organiser l'import-export.
La SINPA sera l'artisan essentiel de la désorganisation du commerce du riz, comme l'avait
été l'Office du riz sous la colonisation. Les paysans se refusent à porter aux points de
collecte imposés leur production dont le paiement leur est souvent différé. Beaucoup
préfèrent eux-mêmes écouler leurs produits au marché parallèle interdit. La pénurie créée

134
par l'Administration entraîne l'apparition du marché noir risoriso. Elle cause aussi la
diminution des rizières cultivées puisque, la consommation familiale une fois satisfaite, on
peut, en vendant des quantités moindres, tirer des profits supérieurs à ceux de jadis.
A la fin de l'année 74, les groupes mobiles de police (anciennes Forces de sécurité du
régime précédent) entrent en rébellion au camp militaire d'Antanimora à Tananarive. Le
général Ramanantsoa, qui n'a jamais voulu vraiment exercer le pouvoir, se démet au profit
du colonel Ratsimandrava, le 5 février 1975. Le nouveau chef d'État est assassiné six jours
plus tard, sans qu'on ait jamais pu faire la lumière sur les circonstances du drame. Le
directoire militaire nomme pour le remplacer Didier Ratsiraka. Celuici a exercé les fonctions
de ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Ramanantsoa, conférant à la
diplomatie malgache une réputation de fougueuse indépendance. Lorsqu'il accède à la
magistrature suprême, il est donc bien considéré par la nouvelle société qui dirige, mais
aussi par tous les intellectuels qui lui savent gré d'avoir désengagé, par son patriotisme,
Madagascar de ses liens jugés trop étroits avec la France.

DIDIER RATSIRAKA ET LE CHOIX SOCIALISTE

Les deux premières années du gouvernement du nouveau président Didier Ratsiraka vont
être consacrées à la mise sur pied des institutions de la Ile République malgache. Celles-ci
sont placées sous l'égide d'un socialisme révolutionnaire défini dans la Chartre d'août 1975
et exprimé dans la Constitution approuvée par le référendum du 30 décembre 1975. Selon le
préambule, « le peuple malgache est décidé à construire un État de type nouveau,
expression des intérêts des masses laborieuses, et à édifier une société conforme aux
principes socialistes énoncés dans la Charte de la Révolution ».
Afin de mener le pays vers les objectifs révolutionnaires, le régime est élitiste à sa manière et
fortement présidentialiste. Le président et l'Assemblée nationale populaire sont certes élus
au suffrage universel, mais, pour être éligible à la Chambre législative ou à la magistrature
suprême, il faut figurer parmi les « citoyens les plus conscients animés de l'idéal socialiste ».
Ceux-ci doivent faire partie du Front national pour la défense de la révolution (FNDR). En
application de ce principe, deux candidats à l'élection présidentielle seulement seront retenus
pour se présenter à l'élection de 1982 (Didier Ratsiraka et Monja Jaona).
Le président est assisté d'un Conseil suprême de la révolution (CSR) dont il nomme les deux
tiers des membres, les autres étant choisis par lui sur une liste présentée par l'Assemblée. Il
peut signer des ordonnances entre les sessions de l'Assemblée ou en situation d'urgence,
ordonnances que les membres du CSR doivent revêtir de leur contreseing.

135
Les conseillers suprêmes ont, dans le protocole, préséance sur les ministres du
gouvernement. Il s'agit donc de postes très enviés que le président peut accorder à ceux qui,
l'ayant combattu, se rapprochent de lui, comme c'est le cas de Manandafy Rakotonirina en
août 1977. A l'inverse, une tension entre le président et un conseiller entraîne l'éviction de
celui-ci (Monja Jaona en 1982).
En dessous du pouvoir central, il existe une série de collectivités correspondant aux
circonscriptions administratives. L'unité à la base est le fokontany dont le comité exécutif fait
appliquer les délibérations ou les conventions dina. Chaque collectivité, à son niveau, est
dotée de l'autonomie financière et « dirige l'activité locale visant notamment le
développement économique, social, culturel et édilitaire ». La décentralisation inscrite dans
l'esprit du texte ne règle pas les rapports avec les services d'État qui continuent de contrôler
et de diriger d'en haut. En outre, les candidatures aux élections étant soumises à l'agrément
préalable du Front, la traditionnelle docilité paysanne risque de se perpétuer. Au niveau du
fokontany, comme dans les petites communes françaises, la bonne gestion des affaires
locales implique une dépolitisation et non une prise en charge des partis. Ce consensus à
Madagascar se fait au nom du fihavanana, principe de solidarité humaine, naturelle, mais la
notion de fihavanana suppose l'acceptation des valeurs traditionnelles du respect des
anciens et des aînés, ce que le législateur de 1975 a peut-être voulu éviter.
La Charte de la Révolution socialiste préconise la prise de contrôle étatique de l'appareil de
production. Fin 76, l'État contrôle les deux tiers de l'économie nationale, dont 100 % du
système bancaire, des assurances, de l'électricité et des eaux, de la distribution
cinématographique, les trois quarts des exportations et 60 % des importations, 33 % de
l'industrie et 15 % des transports maritimes. La tendance s'accentue encore après la parution
de la Charte des entreprises socialistes en janvier 1977. Cette charte fixe les rôles de l'État
et du privé dans les sociétés d'économie mixte et régit les sociétés d'État. Son domaine
d'intervention s'accroît avec la nationalisation d'autres entreprises, comme la compagnie
sucrière SOSUMAV, la société Denis Frères, le comptoir COROI. Ce dernier concurrençait
efficacement les sociétés d'import-export de l'État : ROSO (ancienne Compagnie
marseillaise), SOMACODIS (Ex-Compagnie lyonnaise), ainsi que la SONACO (Société
nationale de commerce) qui sous-traite au secteur libre les licences d'importation.
Certains peuvent s'étonner que l'État malgache, sous Ramanantsoa et sous Ratsiraka, ait
tant tenu à nationaliser des compagnies coloniales de traite comme la Marseillaise ou la
Lyonnaise qui, à la fin de l'époque Tsiranana, étaient devenues fort peu dynamiques. Elles
possédaient un capital immobilier d'agences, mais ces énormes escargots n'étaient que des
coquilles vides depuis que les Indiens et les Chinois avaient accédé au crédit bancaire et

136
pouvaient les « doubler ». En outre, les coopératives et les syndicats de communes PSD les
avaient privées de certains de leurs secteurs d'activité. Beaucoup d'agences ne possédaient
plus qu'un commerce d'épicerie et de quincaillerie dérisoire et avaient maintenu à la limite du
rentable des employés peu actifs. C'est, hélas, dans ce moule inadapté qu'une bureaucratie
d'État vient remplacer les représentants d'un système moribond.
En même temps que l'État décide la prise en charge du système bancaire et d'une partie des
établissements commerciaux et industriels, la réforme agraire se voit mise en route. Les
terres encore détenues par les colons sur la côte orientale sont nationalisées. Ainsi, en
décembre 1976, 27 000 ha sont distribués dans la région de Mananjary à 1 700 familles
malgaches ; mais l'encadrement coopératif imposé ne donne pas les résultats escomptés,
car les nouveaux propriétaires souhaitent disposer sans restriction des caféières attribuées.
Les Malgaches, lorsqu'ils exploitent des cultures de rente, n'agissent pas avec le même état
d'esprit que sur les terroirs rizicoles où les coutumes ancestrales ont fixé les règles de
coopération et d'entraide. Sur les nouvelles terres de la Sakay (Moyen-Ouest) récupérées fin
77 sur la colonisation réunionnaise, le relais d'exploitation ne s'est pas non plus réellement
produit, faute, là aussi, de cadres pour guider les paysans.
Dans la bataille pour l'indépendance économique nouvelle, l'armée est mobilisée pour des
travaux d'intérêt collectif. Les jeunes étudiants sont astreints à un Service national
d'enseignement. Celui-ci fonctionne surtout dans les villes et dans les bourgades. Dans les
campagnes isolées, les jeunes bacheliers n'arrivent à faire marcher « l'école Fokontany »
que s'ils sont pris en charge par les collectivités et que si leur solde leur parvient. Aujourd'hui,
malheureusement, trop de postes de cette jeune armée du savoir sont complètement
désertés.

UNE STRATÉGIE MALHEUREUSE ET UNE POLITIQUE D'AJUSTEMENT

La stratégie des nationalisations et du contrôle des échanges extérieurs n'a pas favorisé
l'apparition de nouveaux dynamismes économiques. Les responsables restent préoccupés
par les priorités de l'heure : ravitaillement en riz, insécurité dans certaines campagnes,
chômage urbain, animation du secteur nationalisé dont profite surtout une bourgeoisie
administrative. Lorsqu'à la fin de 1977 un équilibre de la balance commerciale semble atteint
par suite d'une conjoncture favorable des recettes d'exportation, notamment du café, le
gouvernement croit le temps venu de se lancer dans une politique d'« investissements à
outrance » (71 milliards de francs malgaches en 1978, et environ 150 milliards chacune des
trois années suivantes). Cette politique permet l'acquisition de moyens de transport, le

137
développement de l'infrastructure et les constructions d'installations militaires et des Centres
universitaires des provinces ; les dépenses sociales et éducatives sont, comme on le sait,
productives seulement à long terme ; mais les projets industriels financés se sont révélés eux
aussi peu rentables puisqu'il s'agit d'usines surdimensionnées ou mal situées (transformation
du soja, fabrication d'engrais).
Cette stratégie d'investissements, surgie à contretemps, va entraîner une dégradation grave
de l'économie et des finances car, dès 1979, la balance commerciale se détériore : le quota
d'exportation du café est réduit et le prix à l'exportation baisse des deux tiers ; la vanille et le
girofle connaissent une chute des exportations de moitié en 1980. Le chrome même se place
mal (125 000 t au lieu des 180 000 t habituelles). Au même moment, la facture pétrolière
triple. Du fait de la détérioration des termes de l'échange, Madagascar doit même recourir à
des emprunts à court terme et chers (17 %) auprès des banques extérieures pour payer les
produits manufacturés, les intrants pour l'industrie, le pétrole et le riz.
Cette période d'investissements financés sur endettement extérieur, à un moment où la
conjoncture internationale est devenue défavorable, a fait « passer au rouge » tous les
clignotants de l'économie malgache :
 l'augmentation du Produit intérieur brut (PIB) passe de 8,6 % en 1980 à 1,8 % en
1981, alors que l'accroissement démographique frôle les 3 % ;
 l'encours de la dette rapporté au PIB monte en flèche : 14 % en 78, 31,2 % en 80, 58
% en 82 ;
 le déficit des opérations du Trésor avec l'État décuple (12 milliards de francs
malgaches en 1975, 132 milliards en 1982). Ce gonflement de la masse monétaire
entretient un taux d'inflation de 30 % par an de 1978 à 1982 ;
 enfin, le déficit de la balance des paiements courants passe de 30,5 milliards de
francs malgaches en 1978 à 129,5 milliards en 1982.

A partir de 1980, les autorités ont dû, sous le contrôle du Fonds monétaire international (FMI)
se résigner à mener une politique d'austérité. Des accords de rééchelonnement de la dette
sont régulièrement conclus depuis 1981 et sont complétés par l'octroi de financements
supplémentaires par le FMI, ainsi que par des contributions importantes de l'aide extérieure
fournies par certains membres du Club de Paris (France et USA surtout).
En contrepartie de ce soutien, Madagascar doit accepter les remèdes de l'économie libérale
: réduction du déficit budgétaire, dévaluation de la monnaie malgache pour rendre plus
compétitive les exportations, déréglementation de l'économie par arrêt des subventions et
privatisations, restriction de la demande intérieure pour maîtriser l'inflation.

138
Cette politique d'ajustement rendue nécessaire par la menace de cessation des paiements a
effectivement amélioré la situation budgétaire, puisque le déficit est passé de 15 % du PIB en
1981 à 4,4 % en 1987 ; mais cette amélioration est plus due à la compression des dépenses
(arrêt des recrutements de fonctionnaires et des subventions) qu'à l'augmentation des
recettes. Depuis 1987, le Trésor rembourse au système bancaire ses dettes, mais, malgré sa
diminution, l'inflation reste forte. En milieu malgache traditionnel, le taux d'accroissement de
l'indice des prix ne cesse d'augmenter (10,5 % en 1985, environ 15 % en 1986 et 1987). Les
salaires ne suivent pas à la même cadence, et, surtout, l'économie n'a pas encore trouvé la
capacité de produire des emplois. Le secteur industriel aurait perdu la moitié de ses effectifs
depuis 1972. Actuellement, le rythme de création des emplois serait de 20 000 par an, alors
que 200 000 jeunes sont disponibles sur le marché du travail chaque année.
Depuis le coup d'arrêt de 1981, le poids de la dette extérieure est entré dans une situation
de consolidation, mais par suite de l'effet des intérêts et de nouveaux prêts destinés à aider
les investissements, l'encours a atteint 2,4 milliards de DTS (Droits de tirages spéciaux) en
1987. Le service de remboursement annuel représente encore plus du tiers de la valeur des
exportations de biens et de services.
Le déficit de la balance commerciale, qui s'élevait à plus de 50 milliards de francs malgaches
en 1981, se réduit progressivement (18 milliards en 1984). Le solde devient légèrement
positif en 1988 et 1989. Toutefois, l'excédent commercial demeure insuffisant pour
compenser le déficit des services et des transferts ; aussi la balance des paiements courants
enregistre, en 1989, un solde négatif de l'ordre de 175 millions de dollars US. Parmi les
transferts qui influencent ce solde figurent les envois d'argent aux étudiants à l'étranger
(France et, dans une moindre mesure, Allemagne et Angleterre). La réhabilitation du niveau
des universités malgaches ne pourrait que contribuer à freiner ce poste de dépenses.

CONTROVERSES ET RÉORIENTATION

Les économistes s'interrogent aujourd'hui sur les raisons de la régression économique de


Madagascar. Elle se mesure, bien sûr, à la diminution du Produit national brut, par tête (350
dollars US en 1975, 295 dollars US en 1983), mais il est vrai que le développement
démographique abaisse le ratio si la formation du PNB stagne. Jaona Ravaloson voit dans
cette dégradation l'effet d'un dysfonctionnement inhérent au système socialiste ; Hugon
pense que les mesures malheureuses de la période des années 1978-1981 se sont

139
simplement greffées sur une tendance séculaire de relative stagnation qu'implique le blocage
du système productif. Ce blocage serait le résultat d'une conjonction de facteurs où
interviennent :
 les pesanteurs de l'économie coloniale axée sur les cultures de rente;
 l'isolement géographique
 la démographie dont le trop plein se dirige plus vers les villes que vers les zones
vides ;
 le contexte social où la hiérarchie traditionnelle ne sait pas participer aux relations
extérieures (21) ;
 les choix scolaires qui orientent les diplômés vers les situations au comportement
administratif ;
 enfin, l'habitude de sacrifier les campagnes aux grands projets capitalistiques, et cela
malgré le discours officiel de toutes les époques.

Cette analyse d'Hugon a le mérite de dépassionner le débat idéologique mais, dans la


situation de désarticulation économique où se trouve le pays, on ne saurait négliger
l'importance des facteurs touchant à la confiance des administrés envers le Fanjakana et les
décideurs économiques. Le modèle déflationniste de la Banque mondiale conduit dans un
premier temps à une baisse du pouvoir d'achat. La population semble s'y résigner pourvu
qu'elle ressente l'espérance de sortir un jour du tunnel (les Malgaches disent tonelina). Bien
sûr, au niveau des étatsmajors politiques locaux, on cherche à incriminer ceux dont on
voudrait prendre la place. Ainsi, les critiques se font acerbes contre la PROCOPS, une
coopérative du parti AREMA lancée par le président lui-même, qui fabrique les véhicules
Karenjy, aménage les périmètres agricoles, crée des logements bon marché et gère des
terrains d'embouche et des boucheries.
A ceux qui accusent la PROCOPS de lui procurer des fonds pour ses campagnes
électorales, de faire une concurrence déloyale aux commerçants, voire de prendre les terres
ou les zébus des paysans, le président rétorque : « Ceux qui nous attaquent sont des jaloux,
qui ne font rien sinon égrener la litanie des fléaux qui accablent notre pays. J'ai sur mes
épaules l'énorme défi économique et social auquel nous sommes confrontés ; il faut que je
bouge ».
Mais la mise en question la plus étonnante du système provient de Manandafy Rakotonirina.
Le chef du parti MFM se fait fort de créer 200 000 emplois par an s'il arrive au pouvoir. Au
cinquième Congrès national de son parti, il a recommandé une politique d'ouverture comme
base de croissance, ouverture vers la démocratie, mais aussi vers les investissements

140
extérieurs. On restera confondu devant ce retournement idéologique de Manandafy vers une
approche libérale aussi longtemps qu'il n'aura pas expliqué les raisons de sa conversion.
Jadis, Manandafy préconisait le pouvoir populaire exercé par les madinika (les petits),
persécutait l'école des étrangers et donnait sa caution aux nationalisations du gouvernement
dont il était un conseiller suprême écouté. C'est cette attitude à laquelle fait allusion le
président de l'Assemblée nationale populaire, dans son discours du 9 janvier 1990. Il
compare la volte-face politique de l'opposant aux tergiversations d'un mari qui, après avoir
renvoyé chez sa mère son épouse, lui trouve à nouveau des charmes et lui demande de
réintégrer le logis.

PREMIERS RÉSULTATS DU CHANGEMENT DE CAP

Quoi qu'il en soit, l'épreuve des réalités a mûri le pouvoir et l'opposition qui sont d'accord sur
la nécessité de changer de cap. Depuis 1983, l'apport des devises a permis au commerce de
se réanimer ; les pénuries qui créaient le marché noir ainsi que la contrebande ont à peu
près disparu, même si le pouvoir d'achat des masses et des fonctionnaires est trop affaibli
pour profiter à plein des réapprovisionnernents. Les dévaluations successives ont mis la
monnaie malgache à son niveau réel de convertibilité rendant inutiles les transferts
parallèles. La libéralisation du commerce du riz a eu déjà des effets incitatifs sur les
producteurs.
Sur le plan des libertés politiques, chacun a pu apprécier l'abolition de la censure en 1989 et,
désormais, les journaux ne se font pas faute de soulever des questions aussi délicates que
le monopole de ceux qui font le commerce des pois du cap ou la nécessité d'instaurer le
multipartisme.
Les étrangers qui visitent Madagascar sont redevenus personae gratae et les accords avec
les chaînes hôtelières « Savanna-Pullman » et « Eurotel-Nosytel » laissent entrevoir la venue
de 100 000 touristes à l'horizon 1993.
Le temps est bien loin où Ratsimbazafy vitupérait sur les antennes de la radio contre les «
brigands impérialistes et leurs complices, qui vivent de la sueur du peuple ». La culture
malgache redevient conviviale avec celle de l'Occident ; la langue française est à nouveau
apprise dans l'enseignement primaire officiel et dans le secondaire. Le président Ratsiraka a
lui-même décidé de faire revenir Madagascar dans le club francophone de l'Agence de
coopération culturelle et technique (où figure depuis longtemps le Viêt-Nam).

141
L'essentiel reste, bien sûr, de rétablir l'appareil productif et de créer des entreprises dans des
secteurs porteurs pour l'exportation : confections, fruits et légumes, conserveries de viande
et de poisson, transformations énergétiques (éthanol) ou minières.
Si les conditions générales de l'intégration au système économique international ont donc été
créées par la politique d'ajustement (qui a, en même temps, marginalisé les plus pauvres et
paupérisé la classe moyenne), on se demande maintenant où seront les acteurs de ce
renouveau : les gestionnaires de ces sociétés jadis nationalisées ou d'anciens fonctionnaires
qui ne veulent plus se contenter de leurs émoluments ? On a vu un médecin développer
récemment une charcuterie à Antsirabe, dont le revenu lui permet de vivre plus décemment.
Les professeurs d'université eux-mêmes créent des entreprises pour remédier à la
dégradation de leur pouvoir d'achat.

LES MAUX DES CAMPAGNES

Dans les campagnes, on s'accorde pour constater que l'asthénie économique reste grande
et que cela se répercute sur la production. Madagascar n'a pas toujours rempli les quotas
d'exportation de café ou de poivre que lui consent la Convention de Lomé.
La plupart des observateurs extérieurs oublient que le développement des campagnes ne se
fera que si le système des voies de communication est remis en état et développé. A cet
impératif absolu s'ajoute celui de la sécurité en brousse et en ville. Les économistes
étrangers laissent aux journalistes le soin de s'étonner de la misère des « Quatmi » qui
errent dans les rues de la capitale et mendient ou chapardent pour se nourrir. Ce phénomène
n'est qu'un des aspects de la misère urbaine que le chômage cause.
Aux enfants et aux marginaux s'ajoute un afflux de paysans venant de campagnes où les
ressources sont insuffisantes, par manque de terre dans la banlieue, par insécurité dans le
Moyen-Ouest et le Betsileo sud-ouest.
Le gouvernement a, depuis longtemps, placé l'insécurité au rang de ses priorités
(Ordonnance du 26 août 1977 sur le banditisme) et envoie ses soldats là où les voleurs de
boeufs commettent les plus grands méfaits, mais la répression la plus efficace consisterait en
un appui aux collectivités locales qui, toutes, à leur façon, connaissent les vrais remèdes
contre les brigands, dahalo ou malaso (voleurs de boeufs et pilleurs de récolte), qui sont bien
identifiés dans les régions qu'ils écument.
Vers Miandrivazo, les collectivités ont réussi à neutraliser un bandit fameux en allant
menacer sa famille de la considérer comme descendante d'ancêtres ayant forniqué avec des

142
chiens. Cette malédiction terrible, qui aurait complètement isolé le groupe familial, a été tout
à fait dissuasive et le bandit a quitté la région.
Dans des villages de l'ouest de Fianarantsoa, des paysans lassés de voir leurs zébus volés
établissent, en 1986, par convention dina, une sorte de charte d'autodéfense. Cette
organisation engendre ses lois, constitue ses milices. Son obédience morale repose sur un
serment public, avec absorption d'eau sacrée pour les traditionnalistes, et avec main sur la
Bible pour les chrétiens. Les assermentés jurent de ne pas tuer, voler et d'obéir à la charte.
Pendant deux ans le dina fonctionne, mais finalement le favoritisme de certains notables et la
méfiance des autorités conduisent les paysans à trouver une autre solution : celle du parc
fortifié. Chaque soir, trois cents zébus s'y entassent. Une quarantaine de gardiens
bivouaquent autour des marmites où cuit le riz, lances piquées dans le sol prêtes à l'usage.
Aux parcs communautaires surveillés la nuit sont venus s'ajouter des greniers collectifs, car
les brigands pillent les réserves de riz des maisons et mettent le feu à une partie du village
pour y mobiliser la population et l'empêcher de courir à leurs trousses.
Le banditisme s'est développé surtout dans l'Ouest, là où l'isolement est le plus grand. Aucun
régime n'a jusqu'ici résolu de façon satisfaisante le problème des voies de communication.
La colonisation disposait de 50 000 km de bonne piste, mais leur entretien, fondé sur les
prestations, les avait rendu détestables à la paysannerie. Le réseau asphalté ne progresse
que très lentement, 5 000 km au total, et la route de la Concorde d'Antsiranana
(DiégoSuarez) à Tolagnaro (Fort-Dauphin) est encore inachevée, bien que le tronçon
Fianarantsoa-Tuléar soit enfin quasiment terminé. Il n'y a pas de bonne voie de
communication sur la côte ouest entre Tuléar et Morondava, et entre Morondava et Majunga.
L'Extrême Sud-Est, si riche en zircon et en ilménite, n'a jamais eu une liaison digne de ce
nom entre Vangaindrano et Fort-Dauphin. Maroantsetra n'est accessible que par avion.
Sans regretter un temps qui compta aussi ses injustices, on comprend mieux maintenant
pourquoi l'Administration coloniale avait fait de la piste où on passe une obsession. La route
permet le désenclavement des produits et le recul de l'insécurité. Le banditisme a en effet
resurgi sous forme de tontakoly dans les années de colonisation triomphante, chaque fois
qu'une région était affligée de difficultés économiques.
Aujourd'hui, un esprit de « Nouvelle frontière », qui coloniserait les terres vides du grand
Ouest dans des conditions satisfaisantes d'accès et de sécurité, pourrait mobiliser une
population à la recherche de ressources et de paix. Mais ce programme risque d'être relégué
au second plan par les décideurs politiques préoccupés par les vicissitudes de la ville.
L'expérience a montré que c'est là que les complots se trament, que les chômeurs
revendiquent et que les étudiants contestent. En 1972, les diplômés, inquiets pour leurs

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emplois, avaient manipulé la chute du régime de Tsiranana. Actuellement, le gouvernement
cherche à encadrer matériellement et intellectuellement 40 000 étudiants, dont un certain
nombre deviennent des « institutionnels » et font renouveler indéfiniment leur bourse. Sur le
campus de Tananarive se sont ajoutés des chômeurs incrustés, dont on peut toujours
craindre les colères collectives ; à leur manière, leur ressentiment peut être aussi dangereux
pour le pouvoir que celui des chômeurs Zoam en 1973, de la voyoucratie TTS en 1984 et
des cercles Kung-Fu en 1985.
Dans ce tourbillon politique, économique et social qui secoue la Grande Ile, les Malgaches
souhaitent le succès de la libéralisation. Mais ce sont les chrétiens qui se veulent les
meilleurs porteurs d'espoir. Le président lui-même qui, à l'occasion du cent cinquantenaire de
la traduction de la Bible en malgache, a reconnu le rôle essentiel de la religion chrétienne,
réaffirme sa croyance en Dieu. Des cercles de réflexion, comme le CEADAM réfléchissent
sur l'engagement dans le combat contre le sous-développement. Le Conseil cecuménique
des Églises de Madagascar maintient le dialogue avec les autorités politiques à l'égard
desquelles il ne se prive pas de formuler des recommandations. La levée de la censure a
rendu leur action plus facile et le journal Lakroa, originellement spécialisé dans les nouvelles
destinées aux catholiques, est devenu une publication très lue, où l'on trouve, sous la plume
de Rasediniarivo, des analyses remarquablement documentées.
Aujourd'hui, un certain nombre de responsables malgaches regardent avec intérêt le succès
de l'expérience économique de l'Ile Maurice, l'île voisine qui a su sortir du cercle infernal de
l'endettement et promouvoir une dynamique d'intégration internationale par le
développement de sa zone franche. Ainsi, une île de petite dimension, sans source
d'énergie, géographiquement marginale, a réussi son décollage économique pour rejoindre
le club des Dragons asiatiques. On se plaît à imaginer que Madagascar, riche de
potentialités bien supérieures à celles de Flle Maurice, puisse aussi un jour retrouver le
chemin d'un développement dont la bonne gestion sera l'idéologie.

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8
A LA DECOUVERTE DES RICHESSES
DE LA GRANDE ILE

Il y a plusieurs façons de visiter Madagascar. Cependant, tous les circuits


commencent par la capitale près de laquelle les avions gros porteurs atterrissent.

Commencer par le Centre

Tananarive (Antananarivo) séduit par son pittoresque, même si elle émeut à cause de la
misère de ses « Quatmi » qui s'accrochent à vos jambes près des hôtels du centre et des
grands magasins. La plupart des récits des voyageurs évoquent les couchers de soleil sur la
multitude des maisons colorées en rose et en jaune, d'où émergent le Palais de la Reine et
les clochers des églises. Seules fausses notes architecturales actuellement, l'ancien palais
du Premier ministre dépourvu de sa coupole et qu'on reconstruit, comme, paraît-il, bientôt on
reconstruira l'Hôtel de Ville brûlé par les manifestants de 1972.
En basse ville, le touriste ne manque jamais le Zoma, marché du vendredi, où l'on trouve des
vanneries, du cuir, des broderies, des pierres semi-précieuses, du bois travaillé d'Ambositra,
du fer ouvragé, des peintures naïves, du papier artisanal antaimoro, etc. Le tout étalé à
même le sol ou sur des tables, voisinant avec tous les objets utilitaires possibles : meubles,
malles, vêtements, pièces détachées de voitures, ferrailles de récupération.
Les autres jours, le zoma fonctionne encore sur une surface plus réduite ; on vient s'y
approvisionner et, lorsqu'on émerge du dédale des étals de fruits et légumes, on retrouve,
près de chez Depui, l'enchantement du marché aux fleurs et aux poteries. Enfin, les pavillons
contiennent une réserve permanente d'artisanat pour ceux qui veulent en faire provision hors
du vendredi. Ils y trouvent aussi ces pagnes décorés Cotona-Sotema qui évoquent les
scènes champêtres, véritables toiles de Jouy exotiques.

145
La visite de la capitale se complète par une excursion à Ambohimanga, siège de l'ancienne
royauté. Ses palais en bois sont, pour bien des Malgaches, des lieux de culte autant que de
culture, à en juger par les offrandes de miel et de graisse dont on a oint les pierres de foyer
de la case royale.
Mais pour celui que rien ne presse, il faut prendre son temps pour découvrir toutes les
richesses de l'Imerina : l'architecture de ces vieilles maisons à colonnes, les dernières cases
en bois d'Ilafy ou des environs de Fenoarivo, les enclos de terre, tamboho, qui rougeoient
autour de leurs manguiers, les villages fortifiés dont les fossés zèbrent le haut des collines et
qui possèdent encore ces vieilles portes à disque. Au milieu du semis de cette architecture
de briques et de terre partout présente sur les Hautes-Terres, il y a cette autre architecture
des paysages du riz : damiers de rizières, escaliers de terrasses, et en saison, pépinières
d'un vert tendre...
La saison fraîche, de juin à septembre, est le temps des circoncisions aux cortèges
pittoresques, et surtout des farnadihana, cérémonies de réenveloppement des ancêtres.
Ceux-ci reposent nombreux dans les tombeaux aux allures humbles ou « labordiennes ». Ils
font savoir aux vivants (notamment par les rêves) qu'ils sont négligés et qu'il est grand temps
de leur mettre ces beaux lainba rayés que l'on tisse depuis un temps immémorial. Ces
lamba, jadis toges des vivants, sont maintenant réservés aux ancêtres, mais les étrangers ne
se privent pas de transformer les plus beaux, les arindrano, en dessus de lit.
Les ethnographes ont polarisé leur attention sur les rites du famadihana, qui ont leur code
symbolique. Mais plutôt que de s'interroger sur la raison pour laquelle on fait tourner sept fois
le cortège autour du tombeau, mieux vaut constater tout simplement que le sens premier de
la cérémonie est avant tout de rassembler la famille la plus étendue autour de ses
ascendants. On réaffirme son unité en la faisant revivre au contact de ceux qui l'ont
engendrée.

Les cérémonies ancestrales et leurs monuments

A ceux qui demandent ce qu'il faut découvrir à Madagascar, on voudrait répondre que ce
sont d'abord les faits de civilisation, les manifestations de l'« âme malgache ». Parmi celles-ci
figure l'attachement aux ancêtres, une religion discrète qui s'extériorise peu et n'a jamais
paru à la plupart comme antagoniste du christianisme. Tsiranana s'adressait, dans ses
discours, à Dieu et aux ancêtres. Une fois les sampy expulsés, les missionnaires de la LMS
ont cru que la place était libre pour le Christ. Rabary a accompagné la description de son
triomphe de la mention de faits surnaturels, comme l'apparition d'un arc-en-ciel venu nimber

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les martyrs. Mais, il n'a jamais dit mot des croyances et des rites anciens plus vivaces, qui
perdurent aux côtés de la religion chrétienne. Le famadihana est le plus visible de ces rites,
mais la circoncision est autre chose qu'une thérapeutique d'hygiène, puisqu'elle aussi
marque un temps fort de la relation ancêtres-vivants. Plus secrète encore est la croyance au
vintana, cette destinée que l'astrologie explicite, et que les meilleurs chrétiens n'oseront
contourner quand il s'agit de choisir le moment convenable pour commencer les fondations
d'une maison.
Parfois, le syncrétisme donne lieu à de nouveaux cultes comme ceux qui fleurissent à
Andranoro, demeure d'une princesse vazimba, ou à Ankazomalazo où l'esprit
d'Andrianampoinimerina possède des descendants d'esclaves royaux. Les officiants et les
pèlerins y oignent les pierres sacrées de substances agréables, mais le centre du lieu
d'offrandes a un autel à la manière des chrétiens. Le christianisme malgache n'a rien en
commun avec ces sectes païennes, pas plus que le catholicisme n'a de complicité volontaire
avec le vaudou haïtien. Ces religions de mélange, réservées surtout aux défavorisés, se
posent comme des réinventions de croyances anciennes. Les Vazimba sont toujours
disposés à apporter une nouvelle force légitime à ceux qui en manquent. Le visiteur s'en
convaincra en allant jusqu'à Ambohimanarina, dans la banlieue de Tananarive, observer ceux
qui, au « tombeau » du Vazimba Andriambodilova, ramassent la terre aux vertus protectrices
ou s'aspergent d'eau bienfaisante en contrebas.
La religion ancestrale, parfois appelée culte des ancêtres, est discrète mais omniprésente.
Tout dépend précisément de ceux à qui on s'adresse : ancêtres dénommés, vazimba, ou
zanahary. Les Vazimba, anciens maîtres du sol, devenus légendaires, reçoivent de modestes
offrandes ; il en est de même pour tous ces êtres qui, à la côte, hantent les rochers ou
mêmes les arbres. Vers Analalava, on suspend aux branches des tissus blancs comme dans
les jardins shintoïstes japonais.
En pays sakalava et mahafaly, certains clans ont dû se contenter de ces humbles lieux de
culte ; mais la plupart des groupes de descendance effectuent, au bénéfice des ancêtres
dénommés, des sacrifices au pied du hazomanga, un poteau de culte. Le mpisoro, ancien du
groupe, qui connaît les généalogies, y fait tuer les animaux offerts, en général des zébus, et
exprime les demandes au nom de la collectivité : demande de guérison, levée de tabou de
proximité incestueuse, ou même prière pour que les éléments soient favorables à
l'agriculture et aux pâturages.
Tous les groupes sacrifient ou font des offrandes (saotra) devant des monuments ancestraux
dont les formes varient selon les régions : mât appointé (hazomboto) chez les Masikoro ;
petites effigies raza chez les Vezo non chrétiens d'Anakao ; poteau sculpté de motifs

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géométriques ou stèle peinte chez les Tanosy ; fourche, fisokina ou jiro, chez les
Betsimisaraka ; pierre levée avec table sur laquelle est posée une boule de pierre chez les
Zafimaniry ; pierre de fondation des anciennes places, kianja, en Imerina.
Ces monuments, villageois ou familiaux, sont tous connectés au réseau ancestral. A un
niveau plus restreint encore figurent les autels privés du coin nord-est à l'intérieur des
maisons. En Imerina, à la campagne, les images pieuses ou la statue de la Vierge les
remplacent souvent, mais ces objets de dévotion restent dans le coin nord-est.
Les ancêtres dénommés bénéficient partout de tombeaux confortables et variés : on les
reconnaît aux tertres pyramidaux en Imerina, aux cubes de moellons ajustés (rarivato) en
Betsileo, aux grands parallélépipèdes de dalles dans le Sud-Ouest. Dans l'Est, on sépare le
lieu collectif de repos des ancêtres (kibory, chez les Antaisaka) de l'endroit où on fait les
offrandes. Là se tiennent les pierres levées au sommet enturbanné chez les Betsimisaraka
ou les mâts sculptés chez les Tanosy.
Tous ces tombeaux, dans la plupart des régions de l'île, portent ou portaient des éléments
décorés en bois ou en pierre. Les plus célèbres sont ceux des Tanosy du Sud, des Mahafaly
du Sud-Ouest et des Vezo-Sakalava de la région de Morondava.

La statuaire funéraire de l'Ouest et du Sud

Chez les Tanosy, depuis Mokala jusqu'à l'Ambolo, le sculpteur Fesira a laissé des
mâts mémoriaux remarquables. Celui qui se trouve près d'Antsary est le plus illustre.
Au sommet figurent des nautonniers, et plus bas un guerrier qui joue du valiha
(cithare sur bambou) et dont le front est orné du felana, le disque de coquillage,
signe de courage. Sur un mât voisin, une honnête paroissienne, Ramaria, se tient
droite avec son parapluie et son chapelet. Les nautonniers commémorent l'accident
survenu à un docker du port de Fort-Dauphin dont le corps ne fut jamais retrouvé.
Les mâts, comme les pierres levées, symbolisent fréquemment à Madagascar les
ancêtres dont on a perdu le corps ou qui sont morts au loin.
En pays mahafaly, les parallélépipèdes qui « empierrent » les ancêtres, selon le mot de
Robert Mallet, sont surmontés de ces aloalo dont les Malgaches ont fait un motif décoratif
national. Au sommet sont sculptées des scènes réalistes, souvent en rapport avec l'existence
du défunt : zébu aux cornes généreuses, voleur capturé par les gendarmes, consultation
chez le guérisseur, corvéables portant la chaise à porteur (filanjana) de l'Administration, etc.
En dessous figurent des décors géométriques où le motif humain est stylisé, puis répété
tronqué comme dans l'art océanien. Cette stylisation n'est pas particulière au pays mahafaly ;

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on l'a retrouvée sur le manche des cuillers décorées betsileo dans les grottes d'Isandra et
eue existe aussi sur les montants volihety des tombeaux vezo-sakalava de la région de
Morondava.
Les sépultures sakalava-vezo sont composées d'un encadrement de montants de bois
sculptés de frises à dessins géométriques ou de scènes en miniature. Aux coins se dressent
des personnages masculins et féminins qui ne font pas mystère de ce que les corps ont de
plus intime. Des hommes nus, au sexe turgescent, mais qui portent sur la tête des
casquettes et des casques coloniaux, font face à des femmes ou à des oiseaux qui les
symbolisent.
Mais nombre de statues représentent des accouplements et s'il est vrai que, dans les
manuels des confesseurs, l'honnêteté se brave en latin, elle est défiée en permanence dans
les cimetières en sakalava. Les amants prennent toutes les positions et se retrouvent parfois
même tête-bêche, comme les incestueux supposés que condamna Andrianampoinimerina.
Les ibis eux-mêmes s'accouplent, non à la manière des oiseaux, mais dans le style des
hommes.
On s'est interrogé sur les mobiles de cette statuaire dont on trouve des clichés dans la
photothèque de l'explorateur Grandidier. Cette observation réduit à néant les spéculations de
ceux qui croient que cet art s'est développé à la suite de commandes pornographiques de
légionnaires. Les Sakalava expriment tout simplement une conception de l'ancêtre, propre au
monde malgache, d'avant le christianisme. Le défunt ne meurt pas ; il accède à un nouvel
état au travers de toutes les péripéties que connaît la venue des vivants : amour, conception,
accouchement. L'effigie se doit de retracer toutes les phases de cette progression. Nul ne
s'étonnera, par ailleurs, que les Betsimisaraka miment les phases de l'accouchement dans
leurs inhumations ; que les Bemihisatra du Nord célèbrent par des chansons audacieuses
l'embellissement des sépultures royales.
Lorsque cet art fut présenté pour la première fois, en 1964, à Tananarive, il fit scandale
auprès de ceux qui, en Imerina, n'imaginaient pas l'existence sakalava autrement qu'avec les
canons de la morale chrétienne d'aujourd'hui.
Le ministre Botokeky, descendant d'une famille royale du Menabe, se déclara heureux de
voir l'art sakalava entrer dans le patrimoine universel au même titre que le foisonnement vital
de la statuaire indienne. Mais cette révélation faite par le Musée d'art et d'archéologie de
l'Université de Madagascar fut aussi entendue par les escrocs, voleurs de trésors artistiques,
qui coururent scier sur les tombeaux les plus belles pièces. Les audacieux pillards venaient
même en petit avion depuis Miandrivazo se poser sur les plages près des cimetières, afin
d'être à pied d'oeuvre pour perpétrer leurs forfaits. Il en est résulté depuis une extrême

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méfiance de la part des populations sakalava qui escortent désormais les touristes avec la
plus grande circonspection.
A Madagascar, cet art funéraire à effigie semble avoir existé aussi au lac Alaotra jusque vers
1920, et j'en ai trouvé un témoin isolé à Tsianinkira, entre Majunga et la Mahajamba.

Les Zafirnaniry et les autres

On a voulu reconnaître à Madagascar différentes provinces artistiques où les territoires de


l'art géométrique s'opposeraient à ceux de la statuaire et des sculptures en ronde bosse. La
dichotomie en la matière est loin d'être absolue, car les poteaux des tombeaux sakalava
surmontés d'effigies humaines et animales portent sur leurs fûts la plupart des motifs
géométriques des autres régions (décors en onde, gravures évoquant le dessin du pavillon
britannique, croix à branches). Des plats aux anses faites de motifs animaliers possèdent
aussi des ornements gravés à rosace. La croix de St-André est un des décors les plus
répandus à Madagascar, et elle se retrouve aussi dans les tatouages du Sud et du
Nord-Ouest, aujourd'hui en voie de disparition. Cette croix amputée de ses antennes
apparaît sur les chapeaux en vannerie des femmes antaimoro du Sud-Est ou sur les nattes
des Bara.
Cette symbolique géométrique, dont le sens nous échappe, est particulièrement usitée en
pays zafimaniry où les habitants de ce groupe forestier à l'est d'Ambositra gravent sur les
piliers, les pignons et les volets de maisons, mais aussi sur les meubles (tabourets) et sur les
ustensiles domestiques (boîtes à miel).
Les Zafimaniry, chez lesquels Suzanne Raharijaona acquit les premières ceuvres connues,
furent popularisés à Tananarive par les expositions de l'université et des missions à partir de
1965. L'engouement pour les objets ornés de la vie traditionnelle tourna vite au snobisme
dans le public de la capitale. Les Zafimaniry, qui devaient jadis s'exiler comme scieurs de
long pour gagner l'impôt, montèrent à Tananarive créer leurs propres ateliers et firent même
face à l'accroissement de la demande avec des artifices. On alla jusqu'à déposer par
fumigation une suie épaisse sur les objets domestiques, afin de leur conférer cette aura
d'antiquité qu'exigeaient les amateurs ! Certains, qui auraient voulu être des collectionneurs
privilégiés, ont parlé de dégradation artistique. En fait, une population qui survivait mal avec
des brûlis de montagne a trouvé, grâce aux recherches et à la vulgarisation, un créneau pour
la vente de ses productions jusqu'alors inconnues.
A côté de cet art funéraire ou domestique, des sculpteurs ont, un peu partout dans l'île,
développé une statuaire originale que les amateurs éclairés collectionnent : statuettes bara

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de lakora -ceuvres de l'École de Tongamanana - fantastiques esprits bibiolo de la région de
Maintirano que le sculpteur n'élabore que s'il est en état de transe. Malheureusement, ces
ceuvres d'imagination sont occultées par la présence d'un mauvais art d'aéroport où se
dressent les guerriers en bois de rose, manière hoplite grec, et les têtes en ébène qu'on
dirait faites à la machine.

Des peintres, des musiciens et des cinéastes à découvrir

L'Imerina, où les productions artisanales ont reculé avec le genre de vie moderne,
s'enorgueillit d'avoir produit des bois de lit sculptés dont le Dr Fontoynont fut le premier à
discerner l'intérêt. Ils représentent des scènes de cortèges royaux et leurs personnages ont
cette originalité que seules les peintures du Palais Tranovola ont préservée. Depuis, les
peintres malgaches n'ont pas retrouvé cette fraicheur d'expression de leurs prédécesseurs
du XIXe siècle.
Est-ce à dire que la peinture malgache moderne ne mérite pas reconnaissance ? Elle gagne
à être découverte, car, entre l'académisme et le mauvais naïf, entre le peintre du dimanche
qui colorie les jacarandas du lac Anosy et le malin qui calque dans les ouvrages oubliés du
XIXe siècle des personnages pittoresques, il y a, heureusement, une grande place pour le
talent. Mes préférences vont d'abord à Ramanakamonjy dont les aquarelles de scènes de la
vie malgache sont toutes pleines de sensibilité, mais aussi à Ranjato et à Henri Ratovo qui
ont popularisé ces danseurs, ou mieux, ces charretiers dont les feux des campements
éclairent les visages burinés. William Rajesitera apparaît comme un portraitiste des Sakalava
ou des Tandroy.
L'École des Arts appliqués de Tananarive a plus développé l'artisanat que l'art ; on ne saurait
reprocher à ses directeurs d'avoir voulu assurer à leurs élèves des débouchés commerciaux
dans un domaine concret que l'expression locale « arts malgaches » désigne là-bas. Il faut
bien vivre et les touristes ont plaisir à emporter ces tapisseries de sisal, ces presse-livres de
bois où les cornes des boeufs s'arc-boutent, ces abat-jour en papier antaimoro, aujourd'hui
finement décorés par les artistes de l'Atelier Dera.
Cette association de l'art et de l'artisanat n'a pas, pour le moment, créé une sculpture qui
succéderait aux oeuvres du Tanosy Fesira, du Bara Tongamanana, des Sakalava Kabota et
Rasidany mais, dans le domaine de la peinture, la création sort du conventionnel avec des
oeuvres comme celles de Coco Rabesahala, ou avec les inventions de Gilberte
Ralaimihoatra, qui s'inspire de la tradition pour meubler le moderne, comme dans un autre

151
domaine, celui de la musique, Bela Bartok a composé ses classiques à partir de thèmes
villageois.
C'est sans doute grâce à la musique que la malgachitude accédera rapidement à l'universel.
Les musicologues, dont le plus éminent est Michel Razakandraina, se sont préoccupés
surtout des instruments dont Curt Sachs avait noté la diversité d'origine :
 les cithares sur bambou valiha, les flûtes sodina sont indonésiennes ;
 les hautbois anjomara et les luths kabosa ont une origine arabe ;
 les hochets kayamba et les grands tambours amponga sont africains.

L'Europe a apporté le piano et l'accordéon. La synthèse qui résulte de ces influences dont
témoignent les instruments est plaisante à entendre, mais n'a pas encore fait l'objet de
recherches approfondies. Ceux qui collectent la poésie orale oublient de recueillir aussi la
musique qui l'accompagne. Toujours est-il que, dans les provinces, les créations se
multiplient et abordent tous les sujets, l'amour souvent, mais aussi la politique. Dans le
célèbre air de Jaojaoby « Samy mandeha, samy mitady » (chacun cherche de son côté), il y
a une invitation à l'intrigue amoureuse, mais aussi une constatation désabusée de l'égoïsme
des politiciens.
Graeme Allwright, dont on connaît les refrains célèbres que le monde entier fredonnait vers
1975, était persuadé que la musique malgache bénéficierait un jour d'une notoriété de même
nature que celle des musiques brésilienne, zaïroise et caraïbe. Je suis convaincu que la
médiatisation de ses compositeurs et de ses instrumentistes est désormais la seule condition
de sa diffusion de par le monde.
Grâce à son caractère délibérément ouvert sur d'autres sources, la création musicale à
Madagascar a pu innover depuis les temps du Hira gasy jusqu'à l'Opéra de Katisoa
qu'Odeamson adapte à partir d'une pièce de Brecht.
Le Hira gasy est un divertissement musical que des troupes ont créé dès l'époque royale en
imitant un certain protocole de la cour. Les représentations ont lieu en plein air et durent des
heures. Le voyageur, qui ne pourra se faire expliquer au fur et à mesure les séquences,
appréciera du moins l'entrain des airs et la gaieté des costumes qui s'inspirent des habits des
anciens dignitaires... Mais il sentira aussi passer chez les Malgaches cette joie qu'ils ont de
se retrouver dans des manifestations culturelles bien à eux, là où n'est jamais négligé le
poids des conseils des anciens et de l'autorité.
A ce genre du Hira gasy (littéralement chant malgache) qui est en réalité un théâtre rural, les
habitants de Madagascar en ajoutent bien d'autres. La ville a son répertoire théâtral avec ses
pièces à trame historique ou psychologique et Razakarivony (Rodlish) est le dramaturge le

152
plus apprécié. Avec la diffusion télévisuelle, on commence à produire des vidéos qui
succèdent aux films. Le ministère français de la Coopération avait pris intérêt aux premières
productions de Benoît Ramampy et aidé à leur diffusion en Europe. Ses films abordaient des
sujets très actuels. « L'Accident » évoque les privilèges d'un membre de la jeunesse dorée
qu'on envoie à l'étranger plutôt que de lui faire expier les conséquences de ses actes. «
Dahalo » est l'histoire d'une opération de brigandage où les victimes ont le dessous par suite
d'une collusion administrative. Plus récemment, Solo Randrasana a réalisé avec « Tabataba
» une fresque historique sur la révolte de 1947. Les acteurs sont des habitants d'un village
tanala où les événements de cette époque ont été vécus en vraie grandeur. Avec une
préoccupation moins militante mais tout à fait délicate, César Paes, dans son film « Angano...
Angano », vient d'offrir un étonnant voyage en pays malgache où les contes et légendes
vous promènent entre le réel et l'imaginaire. Grâce à Paes, un pont relie désormais la
modernisation des techniques d'expression et la littérature orale de Madagascar.

Une littérature orale affectionnée des universitaires

Lorsque j'étudiais dans les années cinquante aux Langues orientales, on connaissait surtout,
en fait de littérature traditionnelle, les Anganon'ny Ntaolo (notés vers 1875 par le Norvégien
Lars Dahle, « Contes des Anciens » en langue archaïque), les discours
d'Andrianampoinimerina tirés des Tantara (le Recueil d'Histoire merina du père Callet) et les
récits bara de Faublée, où pour la première fois, est analysée véritablement une mythologie
malgache. Les Hain-teny, joutes poétiques merina, étaient déjà entrés dans le domaine de la
littérature écrite grâce à Jean Paulhan. Celui-ci, parti comme professeur de philosophie à
Tananarive, découvrit la finesse littéraire d'un peuple dont l'environnement colonial ne
soupçonnait pas la richesse. Le Hain-teny, dont on a longtemps comme ignoré le ton libertin,
représente une poésie qui fournit le plaisir de déchiffrer et donne la joie de la réplique
nécessaire. Cette sémantique poétique, que Paulhan résume dans sa constatation « j'avais
pris pour des mots ce que les Malgaches entendaient en choses », est désormais retrouvée
un peu partout dans l'île ; Hébert l'a découverte chez les Sakalava où les Filan'ampela
(moyen de chercher femme) font, sous une forme ramassée, utilisation d'une profusion
d'images, emploi de rimes ou d'assonances, avec des jeux de mots qui se bousculent au
travers des dialogues.
Depuis une trentaine d'années, les chercheurs des Universités de Tananarive et de Tuléar
sont partis à la recherche d'une littérature orale qui figure dans tous les rites de passage.
Lors des circoncisions, on exalte la force et la virilité du mâle, mais dans les rites funéraires

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on loue la procréation qui fait naître l'ancêtre à une nouvelle vie. Ce trésor littéraire n'est pas
seulement ethnologique ou religieux ; il surgit dans tous les moments de fête : les antsa et
les jijy sakalava, les sôva tsimihety, les osiky sihanaka, les isa des Betsileo et les beko des
Tandroy traitent de thèmes anciens ou modernes. Des chanteurs réputés animent les
réponses ou les refrains que l'assistance reprend en frappant des mains. Comme l'a bien vu
Zumthor, la performance de l'acteur et de son public est aussi importante que le texte.
Dans des contextes plus restreints, les devinettes restent pratiquées partout. Chez les
Masikoro et les Tanosy, elles ont un aspect particulièrement égrillard et rebondissent sur
l'interrogateur sous forme d'énigmes-attrapes.
Les contes eux-mêmes, dans lesquels on voyait surtout un passe-temps, ont été relevés à
l'occasion de thèses monumentales, celles de Gueunier et de Rabenilaina notamment. Ils
recèlent des vertus éducatives et on y apprend que les filles qui négligent les conseils de
leurs parents risquent à leur insu d'épouser des monstres déguisés en humains. Mais
d'autres contes représentent sous une forme plaisante des mythes qui justifient le pouvoir de
certaines dynasties et l'exclusion de leurs ennemis.
On ne peut que se féliciter de l'engouement manifesté par les universitaires de Madagascar
et d'ailleurs pour des valeurs littéraires que la colonisation avait reléguées dans le secteur de
l'ethnographie ou du folklore. Cet intérêt rééquilibre une situation jusque-là à l'avantage de la
littérature écrite en langue classique, avantage qu'elle a accumulé grâce au développement
de la presse.

Romanciers et poètes

En effet, des journaux en malgache existent à Tananarive depuis 1868, année où les
protestants publièrent le Teny soa Hanalan'andro (la bonne parole pour passer le temps).
Les catholiques suivirent et, au début du XXe siècle, des dizaines de titres paraissaient déjà.
L'Administration de Gallieni créa elle-même son journal en malgache, le Vaovao
Frantsay-Malagasy (les Nouvelles) que les colonisés conquirent par le dynamisme de leur
production en prose et en poésie. Pour des motifs surtout financiers, les auteurs malgaches
ont, pendant toute la période coloniale et même au-delà, publié dans les journaux l'essentiel
de leurs oeuvres, parmi lesquelles figurent des romans découpés en feuilletons.
L'influence chrétienne resta longtemps dominante sur le roman malgache, et Bina de
Rajaonarivelo, la première oeuvre de valeur, s'en ressent lorsqu'elle narre les aventures
d'amoureux bien timides. Depuis, les écrivains se sont affranchis de cette influence et
certains, comme Rapatsalahy, se sont essayés au roman policier ; Andriamalala et Clarisse

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Ratsifandrihamanana mériteraient de voir leurs ceuvres traduites en Occident, comme
beaucoup de nouvellistes qui tentent leur chance auprès de la télévision. Michèle Rakotoson
s'est installée dans les lettres francophones avec « Dadabé », un recueil très vivant où les
souvenirs du monde sécurisant de l'enfance affleurent avec le vécu des installations
provisoires ou des voyages.
A Madagascar, ce sont les poètes qui, les premiers, ont défriché l'itinéraire de la
francophonie. Rabemananjara est connu par ses ceuvres qui clament la liberté de son pays
aux côtés des Africains qui ont fait épanouir la négritude. Flavien Ranaivo a tiré son
inspiration des Hain-teny comme l'avait fait Jean-Joseph Rabearivelo. Ce poète, symboliste
au départ, découvre son propre itinéraire dans l'univers de son pays et écrit en français ou
en malgache avec un égal talent. Mais sa conception de l'amour et de la mort n'a rien de
commun avec celle de ses prédécesseurs ou de ses amis, Ny Avana, Samuel Ratany et
ceux avec lesquels il avait fait naître le mouvement de renouveau littéraire du « Mitady ny
Very » (Recherche de l'héritage perdu). Ny Avana cultivait le « Embona sy Hanina », une
nostalgie qui n'est pas sans ressemblance avec la « Saudade portugaise ». Rabearivelo voit
dans l'anéantissement humain une résurgence qui se manifeste dans le paysage et la
végétation. En faisant allusion à la langue de ses ancêtres qui l'a aidé à cette mutation, il
s'écrie :

« 0 langue de mes morts


« Qui te module aux lèvres d'un vivant
« Comme les lianes qui fleurissent les tombeaux. »

Cette fascination pour la mort, si forte qu'il compare son coeur même à un tombeau (fasana
faharoa), devait l'entraîner au suicide. On a vraiment reconnu son génie bien après sa
disparition et, depuis, les thèses, les colloques et les recherches se multiplient, alors que
certaines de ses ceuvres restent encore inédites.
Si la musique malgache n'a besoin que d'une médiatisation réussie pour séduire le monde, il
en va autrement de la poésie comme du reste de la littérature. Le jury du Prix Nobel a connu
l'oeuvre du Tchèque Seiffert par des traductions en allemand, et je crois que le romancier
égyptien Mahfouz n'aurait eu de notoriété que dans le monde arabe si des éditions comme
Sindbad n'avaient pas pris le risque de l'éditer en Europe où il était inconnu. Des poètes
malgaches, comme Ny Avana et Dox (Jean Verdi Razakandraina) sont adulés de leurs
compatriotes mais attendent encore les talentueux bilingues qui pourraient rendre dans
d'autres langues les trouvailles de leur imagination et l'écho de leur sensibilité.

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Peut-on faire une langue commune ?

La langue malgache est à sa manière un jardin secret, un trésor national qu'on ne distribue
pas hors des rivages de la Grande Ile, à la différence du français, dont les locuteurs tiennent
tant, on ne sait trop pourquoi, à ce que leur parler soit connu du plus grand nombre. Que le
malgache soit la langue de ses nationaux et des vahiny (étrangers) qui séjournent dans l'île,
cela suffit à tous. En appartenant à un seul peuple, elle ne fait que mieux renforcer son
identité.
C'est que les habitants ont pleine conscience que leur langue est belle (Vitalien de l'Orient),
et qu'elle a déjà une longue tradition littéraire. Les missionnaires de la LMS qui vinrent sous
Radama ler ont instrumentalisé la langue de l'Imerina avec des caractères latins et contribué
très vite à l'élaboration de la Bible et des grammaires. Les journaux, les ouvrages, les textes
officiels, à l'époque coloniale et après, ont assuré à la langue du Centre son statut de langue
nationale.
Depuis quelques dizaines d'années, les intellectuels côtiers souhaiteraient que les langues
régionales (tenimparitra) soient prises en compte, et le Livre rouge fait naître l'espoir de la
création du Malagasy Iombonana, « le malgache commun », qu'on forgera avec les
matériaux de tous les dialectes.
Les linguistes s'efforcent de réaliser ce voeu, mais mesurent les difficultés qu'il pose. Les
divergences dialectales sont plus grandes qu'il ne paraissait de prime abord. Ainsi, le dialecte
tandroy et le dialecte merina n'ont que 67 % du vocabulaire de base en commun, comme
l'allemand et le hollandais, ou l'espagnol et le portugais.
On pourrait aménager les variations phonologiques en acceptant certaines prononciations
côtières, notamment l'option du n vélaire que la langue classique ne possède pas et que
toutes les variétés régionales ont. Mais que dire des variations grammaticales ? Le malgache
est une langue agglutinante qui dérive ses mots à partir de racines auxquelles on ajoute des
préfixes, des suffixes et des infixes. Or, la langue classique ne se sert plus des infixes qui
sont très employés partout ailleurs dans l'île. La recette pour une langue commune reste
donc à trouver. Peut-être se contentera-t-on d'enrichir la langue classique avec du
vocabulaire venu de la côte. Simultanément, on pourrait éduquer les élèves à transposer
d'un dialecte à l'autre en usant des correspondances. Celles qui démarquent l'Est ou l'Ouest
sont les mieux connues ; les Sakalava disent limy pour cinq, les Merina dimy ; le mot blanc
se prononce fotsy en Imerina, foty dans l'Ouest. Le O lui-même a une valeur équivalente au
français dans l'Est et le Nord, mais se dit ou dans le Centre et l'Ouest. Pourquoi ne pas
s'adapter lorsqu'on voyage, comme le fait un Catalan des Albères qui va à Perpignan ? Les

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Malgaches trancheront le débat, mais les visiteurs étrangers trouveront encore partout des
interlocuteurs qui manient le français, souvent avec aisance, surtout parmi ceux qui ont
étudié avant 1975. Sans posséder le statut de langue officielle en droit, le français l'a encore
en fait, même dans l'Administration.

Une philosophie pour le dialogue

Malgré leurs différences physiques ou linguistiques, les Malgaches ont très profondément
conscience d'être une seule nation. Cette volonté de vivre ensemble est cimentée par des
conceptions philosophiques ancestrales communes. La plus connue est le fihavanana,
solidarité préexistante entre les humains qu'il faut sauvegarder par tous les moyens. Une
dispute grave peut définitivement déchirer le tissu social, ou plutôt la natte dont les hommes
constituent les brins entrecroisés. Aussi, faut-il éviter les conflits, une attitude que les
Occidentaux interprètent comme de l'hypocrisie. A l'inverse, les Malgaches trouvent que les
étrangers se disputent et se réconcilient si facilement qu'on dirait qu'ils font seulement
semblant, vazaha mody miady. C'est au nom du fihavanana qu'on réunit la collectivité et
qu'on annonce les décès, mais aussi qu'on fait bon accueil aux étrangers. Toutefois, le
fihavanana n'est pas une parenté étroite mais plutôt une alliance assez étendue. Le parent,
havana, qui arrive à l'improviste peut demander si la cuisson d'un repas est faite (inona no
masaka ?). Ce serait une grossièreté pour un étranger, vahiny, de poser la même question.
Le Malgache a le sens de la hiérarchie. Son système de parenté est catégorisé par
générations : les grands-parents qui incluent les grands-oncles et les grands-tantes, les
parents (y compris oncles et tantes), les enfants (descendants directs et cousins). A l'intérieur
de chaque génération, on différencie selon les âges relatifs : aîné (zoky), cadet (zandry),
avec des termes d'adresse pour les plus vieux (toa), les benjamins (fara) et ceux
intermédiaires (naivo). Il est bon, lorsqu'on parle malgache à des gens pour lesquels on a du
respect, de tenir compte de ces privilèges de l'âge, même de s'y intégrer en appelant
dadatoa un homme plus vieux que soi.
Richard Andriamanjato a, le premier, explicité la notion de tsiny, cette sanction que les
ancêtres promettent à ceux qui transgressent. Elle fonctionne grâce au mécanisme du tody,
aussi inéluctable que la retombée de la salive de celui qui crache en l'air étendu sur le dos
(mandrora miantsilany).
Cette sagesse s'observe notamment dans les proverbesparaboles (ohabolana) dont les
Malgaches font grand usage, mais surtout dans les kabary, les discours qui se prononcent
selon une tradition éprouvée. Elle implique au préalable que l'orateur prie l'assistance de

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l'excuser pour son audace, car il peut toujours y avoir quelqu'un de plus méritant, et à défaut,
il y a les ancêtres immanents.
Au-dessus des ancêtres, les chrétiens placent Dieu (Andriamanitra), mais on dit aussi un peu
partout Zanahary, un terme qui a suscité bien des interrogations. Dans leurs invocations, les
Betsimisaraka mentionnent encore plusieurs Zanahary, mâles ou femelles, et des
spécialistes de religion comparée pensent que ces Zanahary sont peut-être, à l'origine, des
ancêtres importants placés au sommet du panthéon. Cela déçoit les théologiens qui devinent
dans les croyances malgaches des pierres d'attente du christianisme.
Le comportement des individus ou des groupes est borné par des « tabous » dont certains,
comme l'interdiction pour une femme enceinte d'enjamber un fossé, sont inspirés par le bon
sens. Aux décideurs du développement qui interrogeaient sur les raisons des fady, des
ruraux se sont exclamés : seuls les animaux n'ont pas de fady ! Expression véridique d'une
sociologie spontanée.
Sur le plan de l'éthique, le Malgache est conscient au plus haut point du danger du henatra,
la honte, que la réprobation sanctionne, mais pas les lois. Le déshonneur, plus grave, se
constate par le terme afa-baraka, l'injustice par l'expression tsy rariny, l'inconvenance par tsy
mety et les droits imprescriptibles, de quelque nature que ce soit, se disent zo. Le père
Rahajarizafy a exposé clairement ces concepts dans sa « Filozofia malagasy
» (malheureusement non encore traduite pour les étrangers) où il a placé en exergue
l'expression « Ny fanahy no olona » (l'esprit c'est l'homme) qui résume bien la spiritualité
malgache.

Visitez selon vos goûts

Une fois à Tananarive, le visiteur devra choisir son circuit en fonction de ses goûts et de son
temps. Par la route, nous lui conseillons en priorité l'itinéraire du sud vers Fianarantsoa,
Tuléar et Fort-Dauphin pour admirer les paysages des Hautes-Terres et les étonnants
tombeaux mahafaly. Il pourra prendre place dans le taxi-brousse ou, s'il veut un meilleur
confort, louer un véhicule. Le retour se fera par avion, tout comme le crochet sur Morondava,
pour ceux que fascine l'art sakalava.
Par chemin de fer, on goûtera le charme vieillot des trains qui vous emmènent à Manakara
(depuis Fianarantsoa), à Antsirabe, à Tamatave, au lac Alaotra.
Par avion, on ira partout ; visiter Sainte-Marie, l'île des Corsaires, mais aussi Majunga, le
vieux port des boutres et sa désuète rue du Quartier général aux magnifiques portes
indiennes. Vers le nord, on voudra voir Diégo-Suarez, devenu Antsiranana, mais surtout

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Nosy Be, l'île des plongeurs sous-marins d'où l'on peut atteindre les belles forêts de Nosy
Komba ou de la presqu'île d'Ampasindava, riches en vestiges artistiques et naturels.
Pour circuler à Madagascar, il faut prendre son temps. Le Français nostalgique d'histoire ne
manquera pas le Fort Dauphin et le bastion portugais de Tranovato connu de Flacourt, la
Maison de Force de Sainte-Marie, les remparts de Foulpointe, les canons de Hell-Ville. Il se
rendra en pèlerinage à Mantasoa retrouver les souvenirs de Jean Laborde.
Le curiste ira, comme les coloniaux de jadis au foie fatigué, séjourner à Antsirabe, le Vichy
malgache, ou se détendre à Ranomafana, dont la piscine d'eau chaude se trouve au centre
d'un fabuleux cirque forestier.
Le spéléologue a fort à faire partout : dans les avens du Sud-Ouest, dans les grottes de la
Mahajamba et dans les canyons souterrains de l'Extrême-Nord explorés par Jean et
Claudine Duflos.
Le passionné d'archéologie s'adressera au Musée d'Art et d'Archéologie ou au Centre
d'Archéologie à l'université s'il souhaite se rendre sur les sites fortifiés. Les îles des
Comptoirs musulmans, difficiles d'accès, ne sont pas, pour le moment, ouvertes au public.
Mais ce sont les naturalistes que Madagascar enthousiasme principalement. La flore compte
plus de 15 000 espèces, presque deux fois plus qu'en Europe. En ce qui concerne la faune,
l'île possède les trois quarts des espèces de lémuriens du monde. Jadis, on leur rendait
visite à Nosy Berofia où un fady les protège, près des tombeaux royaux, ou bien aux Sept
Lacs, au sud de Tuléar. Aujourd'hui, Berenty, près de Fort-Dauphin, a été aménagé par Jean
de Heaulme en réserve. Les touristes y contemplent les lemur fulvus qui sautent debout de
branche en branche ou les lemur catta qui ne dédaignent pas un tour au sol en se dandinant
avec une démarche qui les rend comiques.
Enfin, c'est près de Maroantsetra, dans l'île de Nosy Mangabe, qu'ont été réacclimatés les
derniers Daubentonià, ces aye-aye dont le doigt long et pointu sert à vider les cavités ou les
noix de coco.
Madagascar est aussi un paradis pour les collectionneurs de papillons. Le comète ne viendra
pas dans les filets puisqu'il naît en élevage, mais les charaxès montent bien dans les
colonnes de tulle vert au pied desquelles les chasseurs disposent leurs appâts.
Pendant les nombreuses années que j'ai passées dans la Grande Ile, j'y ai rencontré les
naturalistes les plus divers, que les richesses de Madagascar étonnaient. Parmi celles de la
flore figurent les remarquables orchidées du NordOuest, les pachypodiums difformes et les
didieracées aux multiples bras du Sud, les nepenthès - les plantes carnivores d'insectes -
des environs de Fort-Dauphin.

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Les conchyliologues trouvent à Tuléar et dans tout l'Ouest des coquillages aussi variés qu'en
Polynésie. Faut-il oublier les chasseurs ? Pour eux, seuls les sangliers, les pintades et les
sarcelles sont disponibles. Mieux vaut laisser vivre ces animaux dans cette nature si
menacée. Les pêcheurs auront moins de scrupules. L'écosystème marin n'est pas en
danger, surtout s'ils veulent l'exploiter comme le font les Vezo.
Mais à ceux qui ne sont, ni historiens, ni archéologues, ni curistes, ni spéléologues, ni
naturalistes, je dirai « goûtez seulement la manière de vivre malgache toute remplie de
calme, le moramora, et de solidarité, le fihavanana » ; car « les vivants sont ensemble
comme le bord d'une jarre, ils ne forment qu'un seul cercle » et personne ne sait ce que
demain réserve à ceux qui sortiront de cette harmonie. « Ils peuvent devenir pareils à ces
grains de riz qui bouillent dans la marmite et se retrouvent tantôt en haut, tantôt en bas. »

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