UNE LETTRE INÉDITE D’ERNEST LA JEUNESSE À MIRBEAU

C’est une fois de plus grâce aux hasards des ventes et à la faveur d’une trésorerie
indulgente à l’excès que nous avons pu nous porter acquéreur d’une lettre inédite d’Ernest La
Jeunesse au Maître Octave Mirbeau, datée du 24 avril 1910. Pierre Michel est déjà revenu sur
l’examen des quelques lettres connues1, échangées entre les deux hommes, analysant par le
menu la personnalité ambiguë d’Ernest La Jeunesse (1874-1917), capable de susciter
pareillement séduction et aversion. Le présent document laisse bien entendu sourdre, une fois
de plus, la psychologie quelque peu servile de son auteur, mais ce n’est pas le moindre de ses
mérites que de dessiner aussi une figure tutélaire de Mirbeau, secourable et bienfaisant dans
une entreprise où, a priori, on ne l’attend pas.
Une fois n’est pas coutume, en effet le baroque La Jeunesse trouve, pour exprimer sa
confusion superlative, des accents raciniens, « car il s’agit d’une chose qui [le] fait rougir,
pâlir et faillir » : rien de moins que de solliciter la Légion ! Bien surprenant parrainage
recherché, que cet appui de Mirbeau, contempteur des décorations de toutes sortes. Au-delà
du cas particulier qu’illustrent ces génuflexions condescendantes de La Jeunesse en face de la
figure du Maître, la lettre laisse apercevoir combien les recommandations du seul Mirbeau
pouvaient cautionner une sollicitation auprès des administrations, et jouer le rôle de sésame
décisif pour ouvrir certaines portes de l’Institution qui restaient jusqu’alors résolument
fermées. À tout le moins, c’est le sentiment partagé dans l’univers de la presse et le monde de
la littérature du début du XX e siècle. La dénomination aujourd’hui inusitée de « Maître »
concentre à la fois l’expression d’une reconnaissance de pouvoir, et celle d’une affinité
affective liée au partage des mêmes interrogations esthétiques et littéraires. Elle valide aussi la
conscience d’une différence de génération où Mirbeau tient son rôle, celui d’une autorité
conférée, non par une quelconque instance extérieure à la chose littéraire, mais du fait d’une
tacite reconnaissance par ses membres d’une exemplarité artistique et de qualités humaines
hors du commun. Mieux qu’un prince de la jeunesse, Mirbeau est un professeur de liberté2.
En 1910, Mirbeau incarne une figure quasi paternelle de la littérature, et le début de siècle le
montre sollicité par des artistes aussi différents que Paul Léautaud, Charles-Louis Philippe,
Léon Werth, Marguerite Audoux ou Saint-Pol-Roux. Mais sollicitation ne signifie pas
satisfaction et, pour en revenir à La Jeunesse, ce dernier ne recevra pas la distinction
convoitée…
Du reste, en face du Maître, les ressources rhétoriques déployées par La Jeunesse sont
telles que ce trésor de précautions oratoires peut fort bien constituer un mets de choix pour
l’amateur en stylistique : chleuasme et prétérition (« Mais vous devez bien me mépriser : je
m’arrête. »), réticences et circonlocutions, les fleurs de rhétorique s’y épanouissent. La lettre
de La Jeunesse instaure une autodépréciation énonciative exemplaire, en multipliant les écarts
entre les formes mises et les intentions révélées, entre le projet et son expression ; simulant
l’humilité, elle est avant tout marquée par la manifestation d’un moi hypertrophié, incapable
de faire passer au premier plan l’objet du discours, pas plus que de se retrancher avec
modestie derrière l’identité de son destinataire, tous deux noyés sous le déluge de la première
personne : presque une soixantaine d’occurrences de « Je », « me », « moi », dans une lettre
d’une vingtaine de lignes !
Feinte ou sincère, cette timidité cohabite avec l’expression paradoxale de la plus
grande confiance en soi : ainsi, à bien le lire, il eût suffi l’an passé que La Jeunesse demandât
la breloque attendue pour l’obtenir (« Je serais, au reste, déjà décoré si j’avais demandé à
l’être ou si je l’avais fait demander […] »). Prosopopéen, La Jeunesse prête toute une gamme
de pensées à Mirbeau, anticipant sur les réactions du Maître à l’endroit de l’élève docile, et
1 Pierre Michel, « Mirbeau et La Jeunesse », Cahiers Octave Mirbeau, n° 2, 1995, pp. 172-203.
2 L’expression est proposée par Pierre Michel, dans l’article précédemment mentionné.
fait feu de tout bois : en recourant aux exemples de Paul Acker et d’Ernest-Charles, critiques
attentifs à l’œuvre du Maître et à son évolution, récemment décorés, il sait également qu’il
multiplie les chances d’obtenir l’oreille attentive de Mirbeau et de susciter sa bienveillance.
Le style fin-de-siècle fut, dans ses complications, ses complaisances, ses excès, une
opportunité inespérée pour les âmes tourmentées des littérateurs névrosés ; l’auteur des Nuits,
les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains participe de cette famille d’artistes.
D’autant qu’en 1910, il n’est âgé que de trente-six ans. Mais après tout, il faut bien que La
Jeunesse se passe…
Samuel LAIR
* * *
Lettre d’Ernest La Jeunesse à Octave Mirbeau

24 avril 1910
Mon bien cher Maître et ami,
Votre mot3 m’a touché aux larmes : je suis si heureux quand j’ai pu vous faire plaisir !
Et j’ai reçu et lu votre théâtre avec émotion – mais j’en reparlerai.
Je ne vous écris que pour vous demander un service, un gros service dont je ne vous
reparlerai plus et dont je ne veux pas entendre parler car il s’agit d’une chose qui me fait
rougir, pâlir et faillir et qui m’énerve atrocement.
Voici : il s’agit de demander pour moi la Légion. Ne bondissez pas : je m’évanouirais !
Je suis déjà à bout de souffle – et il faut toute l’effervescence de ce jour d’élections 4 pour que
je puisse continuer. Je serais, au reste, déjà décoré si j’avais demandé à l’être ou si je l’avais
fait demander : l’an dernier, Paul Acker5 et Ernest Charles6 l’ont été plus jeunes que moi. Mais
je ne voulais pas, je ne pouvais pas faire de demande, et je ne pouvais pas porter le ruban
rouge quand mon père ne l’avait pas, après s’être comporté en lion pendant la guerre et
n’avait demandé pour ses hommes et lui que des brassards noirs, après la défaite. J’aurai
trente-six ans le 23 juin, je suis sur la brèche depuis seize ans, j’ai publié neuf volumes, j’ai
quatorze ans de collaboration au Journal (sans parler de Gil Blas, du Figaro, de
L’Intransigeant, etc.), je suis collectionneur militaire, peintre, etc. Mais vous devez bien me
mépriser : je m’arrête. Vous me comprenez, tout de même : je suis entre ma pudeur et un
besoin : l’âge, les gens. Et je suis si honteux de vous demander ça, à vous ! Mais je ne le
pouvais demander qu’à vous. Je ne suis pas mal avec les pouvoirs publics, mais je ne leur
dirai jamais rien. Je ne m’ouvre qu’à vous d’un désir de malade, d’un désir légitime, en outre,
qui pourrait grouper (vous voyez si j’écris mal !) des adhésions et des sympathies. Enfin, je
compte sur vous.
Et c’est en confusion que je vous remercie, et que je me dis, de tout mon cœur, votre
Ernest La Jeunesse

3 En l’état actuel des choses, nous n’avons pas connaissance de cette lettre de Mirbeau qui comble de joie La
Jeunesse.
4 Les élections législatives ont lieu les 24 avril et 8 mai 1910, et se solderont par la victoire de la majorité de
gauche.
5 Paul Acker (1874-1915) est un journaliste et écrivain alsacien, qui consacra notamment à la pièce de Mirbeau,
Les affaires sont les affaires, une abondante étude dans le périodique L’Art du théâtre, en juin 1903, n°30. Mort
le 27 juin 1915, son nom figure au Panthéon, sur la liste des écrivains français morts pour la France.
6 De son vrai nom Paul Renaison, Jean Ernest-Charles (1875-1953), docteur en droit, fut critique
littéraire. Il se pencha notamment sur La 628-E8 de Mirbeau, en 1907 (lire Sharif Gemie, « Ernest-Charles et
Octave Mirbeau », dans Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 228-231).

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