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École des Hautes Études en Sciences Sociales

Ce que nous enseigne la lecture d’Eric Dardel

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L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique[1]

Résumé :

par Florian Opillard

Il n’est pas aisé d’être géographe en décalage avec son époque. L’oubli de l’œuvre de Éric Dardel L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique dans le contexte de la géographie française des années 50 donne une bonne illustration de la mise au ban d’un écrit qui mérite

pourtant que l’on s’y attarde. Cet article propose de donner des pistes pour éclairer les effets de contextes qui ont pu contribuer à l’oubli, puis à la redécouverte de l’œuvre du géographe plus de

30 ans après sa parution.

Cet article est issu d’une présentation orale de l’auteur au cours du séminaire « Territoire et ville dans les sciences sociales » à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, en avril 2011. Il fait suite à un entretien avec Mme Violaine Dardel-Weber, fille d’Éric Dardel, le 19 octobre 2010.

Éric Dardel est d’abord un auteur de géographie classique pour qui « il s’agit […] de prendre au sérieux l’énoncé fondateur de la géographie classique selon lequel la géographie est la discipline qui a affaire aux relations de l’Homme et de la Terre »[2]. Cette affirmation est vraie, si l’on prend le

temps de considérer les différentes publications antérieures à celle qui fait l’objet de cet écrit[3]. On trouve cependant en germes à la fois dans le parcours académique, ainsi que dans le milieu social du géographe les termes du tournant qu’il opère à la fin des années 40 dans ses travaux, et qui se concrétisent par la publication de L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique. Or, ça n’est qu’à la fin des années 70 que ce dernier écrit sera redécouvert par les géographes français, italiens et anglo-saxons. C’est donc sur cet écrit particulier que ce texte propose de s’attarder, pour tenter d’expliciter à la fois ce qui a pu être problématique dans le contexte scientifique de sa première publication en 1952, et formuler ce qui l’actualise aujourd’hui en tant que matériau épistémologique.

1. 1.

Le contexte de production et de publication de L’homme et la Terre

Le parcours de l’intellectuel

Dardel est issu d’une famille protestante, et il restera très impliqué dans la foi toute au long de sa vie, détail qui nous le verrons, comporte son importance. En 1925, il obtient l’agrégation d’histoire-géographie. Il enseigne cette discipline dans quatre lycées différents à Sens, Rouen et Paris. Dans les années 30, alors qu’Éric Dardel est professeur au lycée Corneilles de Rouen, il côtoie Simone de Beauvoir puis Jean-Paul Sartre, eux aussi professeurs au lycée, sans jamais vraiment les rencontrer. Pour autant, il reste intéressé par la philosophie. Il soutient sa thèse d’histoire moderne et contemporaine à la Sorbonne en 1941, avec entre autres dans le jury Ernest Labrousse, Augustin Renaud et Max Sorre. Il est en parallèle professeur dans le lycée Janson de Sailly. Il fonde en 1945 le lycée expérimental Jean-Jacques Rousseau avec l’aide de Gustave Monod, dont il devient proviseur en 1947. Il occupera ce poste jusqu’à la fin de sa carrière. Il fait par ailleurs rapidement la rencontre de Maurice Leenhardt, son beau-père, et d’Henry Corbin, son beau-frère. Il est « toute sa vie passionné par l’Histoire des idées, celles des mythes et des relations entre l’Histoire et les mythes » nous précise Philippe Pinchemel dans sa biographie[4]. À ce titre, l’influence de Leenhardt fut sans doute déterminante dans la direction que prirent les travaux de Dardel dans les années 40. Leenhardt contribue sans doute à orienter Dardel vers l’ethnologie et l’engagement pour la Nouvelle Calédonie. En parallèle, Henry Corbin, un des premiers traducteurs de M. Heidegger joue un rôle déterminant dans la tournure philosophique que prennent les travaux de Dardel, dans lesquels on trouve des références à Bachelard, Heidegger, Jaspers, Kierkegaard, Merleau-Ponty, Sartre ou encore Ricoeur. Il est d’ailleurs très proche de ce dernier, dont il était un re-lecteur occasionnel. Il fréquente enfin la famille Saussure, dans laquelle il se lie d’amitié avec Éric, le fils de Ferdinand de Saussure, fondateur du structuralisme linguistique. Son intérêt pour la foi se manifeste enfin dans ses publications, qui contribueront à l’éloigner de la géographie. Il rédige alors pléthore de recensions d’ouvrages et d’articles consacrés à « La religion dans son essence et ses manifestations » en 1949, « L’expérience humaine du sacrifice » en 1949, ou encore « Histoire du protestantisme » en 1950, dans des revues d’histoire religieuse notamment.

« Pourquoi n’avons-nous pas lu Éric Dardel »

En 1987, Claude Raffestin questionnait dans un texte publié dans les Cahiers de géographie du Québec cette génération de géographes « qui aurait pu (aurait-elle dû ?) lire le petit volume de Dardel publié en 1952 ». [5] Sonnant à la fois comme un mea culpa et un reproche envers la communauté des géographes français, le propos de Claude Raffestin sonnait comme une incitation

à explorer les raisons d’une mise au ban d’un texte aujourd’hui devenu fondamental. Les premiers éléments d’explication tiennent à la position académique du géographe. Malgré le fait que Dardel ait publié quatre articles dans les Annales de géographie de 1923 à 1935, il reste en effet professeur de lycée. Il n’accèdera jamais à un poste d’université. C’est ici en se penchant sur le parcours d’un géographe prédécesseur, Elisée Reclus, que l’on peut comprendre à quel point cette position intermédiaire joue dans la reconnaissance de l’auteur par les milieux universitaires. Si aujourd’hui Élisée Reclus n’est pas considéré comme un tenant de la géographie classique vidalienne, c’est notamment parce que la possibilité d’accéder à un poste universitaire lui fut toujours refusée par les tenants de cette même géographie classique, alors même que ses productions de géographie étaient connues et reconnues[6]. Dans le cas de Dardel, sa position d’enseignant au lycée Janson de Sailly, qu’il conserve alors qu’il obtient sa thèse, sinon lui subtilise, du moins ne facilite pas son accès au milieu fermé de la géographie universitaire, dont Max Sorre, qui fait partie de son jury de thèse, est l’un des tenants.

Par ailleurs, Éric Dardel est issu d’un milieu protestant (sa mère était alsacienne), et son intérêt pour la transmission de la foi d’une part, et l’attention qu’il portait aux textes religieux d’autre part ont porté son attention vers d’autres domaines que celui de la géographie. Toujours est-il que le rapport qu’il entretient au savoir en général et à la connaissance géographique en particulier est fortement déterminé par sa foi. Ce rapport à la connaissance géographique est d’autant plus frappant lorsqu’on revient au parallèle établi avec les travaux d’Elisée Reclus, dont la trajectoire est étonnamment similaire : également protestant, passionné de géographie, les descriptions qu’il produit dans sa Géographie Universelle sont charnelles, le style est littéraire, au même titre que Dardel. Le titre de leur œuvre charnière est d’ailleurs le même, et il a lui aussi tenté de monter un établissement d’enseignement qu’il a eu bien des difficultés à faire reconnaître. Ce sont donc aussi des préoccupations personnelles qui mènent Dardel vers d’autres milieux, qui sont principalement les milieux de l’ethnologie à partir desquels il s’intéresse aux mythes, de la théologie, et ceux de la philosophie : il est aujourd’hui considéré comme une des personnes ayant contribué à faire connaître Kierkegaard, Heidegger et Jaspers en France.

Lorsque Dardel produit son œuvre L’homme et la Terre en 1952, la géographie n’est pas prête ni à accueillir, ni à plébisciter de tels travaux. Faisons donc un détour par le contexte scientifique de l’époque pour éclairer les raisons du manque d’intérêt des géographes pour l’œuvre de Dardel.

La géographie classique vidalienne s’intéresse principalement à l’humanisation des milieux naturels, en réaction au déterminisme géographique théorisé par l’école allemande, sous l’influence de naturalistes tels qu’Alexandre de Humboldt, de Karl Ritter ou Friedrich Ratzel. C’est lorsque la géographie classique met l’accent sur les combinaisons, dans l’héritage direct du possibilisme théorisé par Lucien Febvre et Vidal de la Blache qu’elle se dote d’un objet propre. Elle devient alors science des configurations spatiales et des formes d’organisation régionales. Si on ne devait citer qu’un géographe classique, citons André Cholley pour sa vision englobante, qui dans son Guide de l’étudiant en géographie de 1942 précise que « les combinaisons de la géographie humaine font intervenir non seulement les faits physiques, mais aussi les faits biologiques, enfin les éléments humains ». Comme le souligne Paul Claval dans son Épistémologie de la géographie de 2007[7], c’est cette conception de la démarche géographique qui prévaut des années 1920 aux années 1960. Le poids écrasant de la géographie classique dans le paysage disciplinaire de l’époque ne permet alors pas l’émancipation d’autres « courants », qui demeurent phagocytés jusque dans les années

cinquante. Malgré cela, la « nouvelle géographie » fait discrètement son chemin dès la fin du XIXème siècle. Ce que cette géographie possède de nouveau est alors un regain d’intérêt pour les sciences économiques, notamment sous l’impulsion de Levasseur, qui est historien et économiste de formation. Alors que les influences naturalistes en géographie classique sont encore prégnantes, la nouvelle géographie qui émerge véritablement dans les années 1940 participe de l’affaiblissement des conceptions classiques, et notamment de la diminution de la prise en compte des facteurs naturels dans les activités humaines. C’est donc une nouvelle conception de l’espace qui émerge, qui fait de lui le support des activités économiques. À la fois nécessité du support et contrainte de la rugosité, l’espace est conçu à travers une optique utilitariste et fonctionnelle, et tire parti des résultats de l’économie spatiale modélisatrice. On pense notamment à des auteurs comme Johann-Heinrich Von Thunen et son modèle sur les localisations industrielles, ou encore à August Lösch sur la théorie des lieux centraux à la fin du XIXème siècle. Les ambitions de la « nouvelle géographie » partent alors de quatre hypothèses de base :

– L’espace est d’abord appréhendé à travers la perception qu’en ont les agents économiques et à travers les projets qu’ils nourrissent. Il est à la foi bien convoité et obstacle ;

– Les décisions de produire, d’échanger et de consommer résultent de choix individuels pris par des acteurs agissant rationnellement ;

– L’accent est mis sur les mécanismes de marché ;

– Les acteurs sont toujours localisés, et les décisions qu’ils prennent dépendent du contexte ;

De ces quatre hypothèses ressort alors la possibilité d’établir des lois spatiales, à partir desquelles on définit des écarts statistiques à la norme. On l’aura compris, c’est l’usage des méthodes quantitatives qui prévaut, avec lesquelles beaucoup de géographes notamment français ne sont pas à l’aise. Mais le reproche le plus récurrent et profond que l’on adresse à la nouvelle géographie est autre. Il émerge notamment des travaux de la géographie qu’on nomme « radicale » anglo-saxonne sous l’impulsion de David Harvey dans les années 70 : celle-ci critique alors le caractère de neutralité dont fait preuve la géographie néopositiviste, en ne questionnant pas la dimension labile, parce que politique, de la réalité géographique et sociale.

C’est donc dans ce contexte que Dardel publie son œuvre, qui passe inaperçue pour l’immense majorité des géographes. Comme le souligne Claude Raffestin dans son article Pourquoi n’avons-nous pas lu Éric Dardel[8], « quelle pouvait être la place d’un Dardel » dans un contexte dans lequel primait l’économie, voire l’économicisme et la volonté de modernisation ? Claude Raffestin lui-même confesse qu’il n’aurait pas su voir en Dardel les germes d’une géographie culturelle encore sans nom, et précise en citant Wittgenstein que « les limites de [son] langage sont les limites de [son] monde ». Il faut cependant tempérer le constat de Claude Raffestin, qui établit une séparation stricte en la géographie néopositiviste et celle de Dardel. Alors que Claude Raffestin présente Dardel comme un précurseur des travaux de géographie humaniste des années 70, il semble, et c’est le point de vue défendu par Paul Claval dans son Épistémologie de la géographie, que la nouvelle géographie ouvre une perspective, que viendra compléter la géographie humaniste. Dans la mesure où les modèles de la nouvelle géographie mettent l’accent sur les décisions, ils invitent à s’interroger sur les modalités de la perception des agents économiques. C’est ainsi que sont rendus possibles les développements des approches culturelles, alors que selon Paul Claval les

tenants de la nouvelle géographie « n’ont cessé de sentir combien cette approche complémentaire à la leur s’imposait »[9]. C’est d’ailleurs en ce sens que l’économiste François Perroux écrit dans une lettre qu’il adresse à Dardel en 1952 : « Votre ouvrage nous aide à redécouvrir les communications et les participations fondamentales qui ont lancé la géographie de plein vent à l’aventure, et qui ont soutenu la recherche objective de ceux des géographes scientifiques qui n’ont jamais perdu le sens de la poésie ».

La redécouverte de l’œuvre dans les années 70

La nouvelle géographie contient donc en elle-même la nécessité du recours à une géographie culturelle, qui émerge donc dans les années 70[10]. On assiste d’abord à cette époque à un regain d’intérêt pour la prise en compte de l’expérience humaine, par le recours à la phénoménologie. Des travaux de géographie anglo-saxons tels que ceux de Samuels sur la géographie existentielle en 1972, de Nicolas Entrikin dans sa thèse sur La science et l’humanisme en géographie en 1976, ou encore de Yi-Fu Tuan intitulé Espace et lieu : la perspective de l’expérience en 1977 ont pour objet la phénoménologie appliquée à la géographie. Dans un contexte français, et c’est une caractéristique commune avec le contexte anglo-saxon, l’accent est mis sur la dialectique enracinement/mobilité à travers l’expérience des lieux. Les travaux d’Armand Frémont sur l’espace vécu dès l’année 1972 donnent en ce sens le ton d’une géographie qui se focalise sur l’expérience affective des lieux, notamment par le recours à la psychologie de l’espace d’Abraham Moles.

C’est donc grossièrement dans ce contexte scientifique que Dardel est redécouvert. Mais concrètement, par qui est-il redécouvert ? Il est pour la première fois cité en 1976 dans la thèse de John Nicolas Entrikin citée plus haut, Science et humanisme en géographie. C’est donc la géographie humaniste anglo-saxonne qui réinvestit pour la première fois son texte depuis sa parution. Pour ce qui est de sa redécouverte en France, c’est Bertrand Lévy, professeur géographie à l’Université de Californie à Los Angeles qui le signale à Claude Raffestin. Celui-ci écrit alors une contribution à l’édition Italienne de L’homme et la Terre, parue en 1986, qui s’intitule « Pourquoi n’avons-nous pas lu Éric Dardel ». L’édition italienne est donc elle-même antérieure à sa réédition française en 1990. Autant dire que les géographes français peinent à s’approprier l’œuvre de Dardel. On trouve donc en 1986 dans l’édition italienne toujours des contributions anglophones (Anne Buttimer), françaises (Jean-Paul Ferrier, Bertrand Lévy, Jean-Bernard Racine et Claude Raffestin) et italiennes (Clara Copeta, Franco Farinelli et Guiseppe Semerari). Il est finalement réédité en France en 1990 par Philippe Pinchemel et Jean-Marc Besse aux Editions du Comité des Travaux historiques et scientifiques.

2. Lire l’œuvre

Ce qui se joue précisément dans L’homme et la terre dépasse cependant le simple questionnement épistémologique en géographie. Ce que fait Dardel dans ces écrits, c’est en fait prolonger de façon radicale la question de l’identité du géographe. Celle-ci n’est alors plus seulement « qu’est-ce qu’être géographe », mais aussi et surtout « qu’est-ce qu’habiter géographiquement la terre ? ». Il répond à cette question dans son travail en deux temps, que l’analyse qui suit s’applique à rappeler.

Dans un premier temps, le propos de Dardel est proprement de questionner le savoir géographique, son objet, sa méthode en le confrontant au modèle de scientificité des sciences de la nature. Son propos est de faire état du fondement terrestre de la vie humaine, qui précède la géographie scientifique. Dardel écrit en ce sens que « la science géographique présuppose que le monde soit compris géographiquement, que l’homme se sente et se sache lié à la Terre comme être appelé à se réaliser en sa condition terrestre » (p. 46). Par conséquent, si Dardel établit cette distinction entre ce qu’il appelle l’inquiétude géographique d’un côté, et le savoir scientifique de l’autre, c’est bien parce qu’au fondement de sa propre conception de l’espace géographique existe une distinction fondamentale entre espace géographique et espace géométrique. Alors que l’espace géométrique est « homogène, uniforme, neutre », « l’espace géographique est unique ; il À un nom propre » (p. 2).

En ce sens donc, Dardel se différencie fondamentalement de la construction de l’objet scientifique qu’opèrent à la fois la Nouvelle Géographie et l’Analyse Spatiale contemporaine, qui sont des attitudes modélisatrices. Son point de vue est celui de la phénoménologie, et se penche sur la réalité géographique en tant qu’elle est concrète, pratiquée, vécue. À l’opposé, on aurait tort d’identifier complètement la phénoménologie de Dardel aux travaux de la géographie humaniste anglo-saxonne qui l’a redécouverte en 1974, qui se limite le plus souvent à la production de données anthropologiques qui varient selon les points de vue portés sur l’espace.

Les travaux de Dardel vont plus loin pour deux raisons, qui sont exposées dans l’analyse de Jean-Marc Besse, intitulée ‘Existence et réalité géographique’[11]. Dardel s’attache à décrire l’espace géographique dans la première partie de L’homme et la Terre en tant que celui-ci est un espace matériel, qui comporte une épaisseur, une solidité. La Terre est donc d’abord éprouvée comme base, comme un « fond obscur duquel il faut s’extirper » (p. 58). Or, c’est là que le propos de Dardel est proprement original pour l’époque, puisque l’importation des travaux de sémiologie en géographie n’a lieu que dans les années 70 avec beaucoup de difficulté, alors que la démarche de Dardel est proprement à la croisée de la géographie, de la phénoménologie et de la sémiologie. La solidité de l’espace géographique n’est pas un construit purement subjectif, mais elle « s’impose » au sujet. Dardel parle d’ailleurs en ce sens de « réalité-évènement » (p. 54). La réalité géographique n’est donc pas un objet posé face à un sujet, mais elle est constituée d’événements qui imposent leur puissance à la perception, selon Jean-Marc Besse. En ce sens, s’il considère que la réalité géographique s’impose au sujet comme un événement, Dardel ne tombe pas dans une vision mystique de l’espace géographique, mais se situe bel et bien au croisement de la phénoménologie et de la sémiologie. À ce titre, la géographie phénoménologique de Dardel ne propose pas de révéler aux hommes le sens caché des lieux, elle questionne plutôt ce que Jean Marc Besse appelle la « manière dont les significations prennent dans le sensible ». Sa géographie est donc aussi une sémiologie en ce que Dardel propose de « lire la terre », celle-ci étant « une écriture à déchiffrer ». Se pose alors nécessairement la question des moyens disponibles pour lire cette écriture. Dardel en donne les premières clés dans la conception même qu’il développe de la manière dont la matérialité des choses prend sens pour l’homme : les évènements géographiques qu’il décrit, ce qu’il appelle ‘la rencontre entre l’homme et la Terre’ peut être décrite selon des couples d’opposition, qui évoquent fortement ceux que Lévi-Strauss introduit dans Tristes Tropiques. Dardel différencie alors la surface de la profondeur, le visible et le caché, l’ouverture et la fermeture, le nomade et le sédentaire, ou encore le sec et l’humide. Pourquoi ces d’opposition ? Parce qu’elles révèlent la manière dont les évènements géographiques apparaissent aux hommes,

ainsi que la manière dont ils prennent sens pour les hommes : ils sont à la fois une « évidence sensible, une existence brute » (p. 59), et une signification, une valeur que « nous arrachons dans un combat à quelque chose qui continue à se dissimuler » (p. 59). C’est donc une « lutte incessante de la lumière et de l’obscurité, de l’Homme et de la Terre qui confère à toute construction humaine ce qu’elle a de concret et de réel » (p. 59).

Un deuxième élément permet d’avancer l’idée selon laquelle la perspective de Dardel dépasse celle de la géographie anglo-saxonne des années 70. Si la Terre est dans un premier temps une obscurité de laquelle on doit extirper des significations, elle est dans un deuxième temps vécue comme la base fondamentale sur laquelle repose toute réalité historique. C’est donc cette dimension de la réalité historique proprement située sur Terre que Dardel nomme Géographicité. Mais celle-ci dépasse le simple caractère situé des pratiques humaines, elle est aussi et surtout constitutive de l’humanité, dans le sens où il n’existe pas d’humanité autrement que dans cette friction, cette relation permanente avec la Terre.

Ce que propose de faire Dardel dans le second temps de son ouvrage, c’est d’ailleurs de « suivre l’éveil d’une conscience géographique, à travers les différents éclairages sous lesquels est apparu à l’homme le visage de la Terre » p. 63. C’est donc dans une sociologie de la connaissance géographique que Dardel se lance, dans une analyse des différentes géographicités à l’œuvre dans l’histoire. Or, l’intervention de cette sociologie de la géographie en deuxième partie de l’ouvrage a un sens : si dans la première partie il décrit la manière dont la réalité géographique intervient comme une rencontre entre l’existence humaine et la Terre, alors il doit dans un second temps définir les modalités selon lesquelles cette rencontre s’est déclinée.

Enfin, si comme l’expose Dardel, la réalité géographique est la seule qui constitue la réalité humaine, sa géographicité, alors la connaissance que nous avons de cette réalité, la manière dont l’homme est capable d’en tirer des ressources doit se faire dans le ménagement de cette réalité, pour reprendre le terme de Heidegger, puisqu’elle est la seule que nous ayons. En ce sens, la géographie de Dardel implique aussi une éthique de l’agir humain sur Terre.

Conclusion

Si Dardel est resté non pas à l’écart, mais dans un écart, c’est bien parce que le contexte ne se prêtait pas à l’émergence de la sensibilité géographique que ses travaux mettaient en avant. Or, si le contexte de l’époque n’était pas prêt à accueillir de tels travaux, les perspectives développées aujourd’hui par la géographie sont constamment actualisées par des problématiques environnementales. Seulement, alors qu’ils permettent d’amorcer une réflexion sur Le fondement naturel de l’éthique humaine[12], proposée entre autres par Augustin Berque, les travaux de Dardel ne permettent pas de penser le Politique par la géographie, alors que son homologue Elisée Reclus théorisait déjà dans L’Anarchie[13] en 1896.

Florian Opillard est étudiant en Master 2 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. [1] Éric Dardel, L’homme et la Terre.

[1] Éric Dardel, L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris : CTHS, 1990 [1951].

[2] Jean-Marc Besse, Postface de L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris : CTHS,

1990.

[3] Éric Dardel, qui deviendra enseignant d’histoire et de géographie dans le secondaire écrit une thèse principale de doctorat intitulée La pêche harenguière en France, des origines à nos jours : étude d’histoire économique et sociale. En 1946, il publie une thèse complémentaire intitulée Etat des pêches maritimes sur les côtes occidentales de la France au début du XVII ème siècle. En 1946 encore, il est chargé de la rédaction d’un volume de la collection « Que Sais-je ? » consacré aux Pêches maritimes. Enfin, il publie plusieurs articles dans les Annales de géographie, le premier en 1923 consacré à La pêche maritime à Boulogne, et un deuxième intitulé Le port de Boulogne depuis la guerre en 1927.

[4] Philippe Pinchemel, Ibid.

[5] Claude Raffestin, « Pourquoi n’avons-nous pas lu Éric Dardel », Cahiers de géographie du Québec, vol. 31, n° 84, 1987, p. 471-481.1987.

[6] Jean-Didier Vincent, Elisée Reclus : géographe, anarchiste, écologiste, Paris, Robert Laffont, 2010

[7] Paul Claval, Épistémologie de la géographie, Paris : Armand Colin, 2007.

[8] Claude Raffestin, op. cit.

[9] Paul Claval, Épistémologie de la géographie, p. 150.

[10] Cette affirmation est sujette à débat : Olivier Orain consacre tout son livre intitulé De plain-pied dans le monde. Ecriture et réalisme dans la géographie française au XXème siècle, L’Harmattan, 2009, à l’exposition des termes d’une « crise » de la discipline lorsque celle-ci remet en cause la nouvelle géographie.

[11] Jean-Marc Besse, Postface de L’homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris : CTHS,

1990.

Augustin

Berque,

Les

fondements

naturels

de

l’éthique

humaine.

Consultable

sur

le

site

Élisée Reclus, L’Anarchie, Paris : Fayard – Mille et Une Nuits, [1896] 2009.

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