Vous êtes sur la page 1sur 118

1

LUCIUS CAECILIUS FIRMIANUS LACTANTIUS


DIVINAE INSTITUTIONES

LACTANCE

INSTITUTIONS DIVINES.

LIBER SEXTUS. LIVRE VI.


DE VERO CULTU. DU VRAI CULTE.
CAPUT PRIMUM. De Dei I.
veri cultu et innocentia, J'ai achevé, avec l'aide de l'Esprit-Saint,
atque de cultu falsorum l'ouvrage que j'avais entrepris pour
deorum. l'éclaircissement et pour la défense de la
Quod erat officium suscepti vérité. Le Seigneur, sans le secours duquel
muneris, divino Spiritu nous ne saurions ni la connaître, ni trouver des
instruente, ac suffragante ipsa paroles propres à l'exprimer, m'ayant inspiré
veritate, complevimus: cujus ce dessein, m'a aussi fait la grâce de me
asserendae atque illustrandae permettre de l'exécuter. Je viens maintenant
causam mihi et conscientia, et au principal point de cette matière, qui
fides, et ipse Dominus noster consiste à montrer par quelles cérémonies et
imposuit; sine quo nec sciri par quelle sorte de sacrifice Dieu veut être
quidquam potest, nec explicari. honoré. C'est le plus important devoir de
Venio nunc ad id quod est l'homme, et d'où dépend sa souveraine
summum operis hujus et félicité.
maximum, ut doceam quo ritu, Il a été créé non pour regarder le ciel et le
quove sacrificio Deum coli soleil, comme Anaxagore se l'était faussement
oporteat. Id enim est hominis persuadé, mais pour adorer, avec une
officium, in eoque solo summa conscience pure, celui qui a fait le ciel et le
rerum, et omnis beatae vitae soleil. Ce que je dirai ici du culte que nous
ratio consistit: quandoquidem devons rendre à notre maître, servira à la
propterea ficti et inspirati ab eo confirmation des vérités que j'ai déjà établies
sumus, non ut coelum videremus aussi solidement que mon peu de suffisance
et solem (quod Anaxagoras me l'a pu permettre. Cette majesté unique et
putavit), sed ut artificem solis et sainte ne nous demande que l'innocence de
coeli Deum pura et integra mente nos mœurs. C'est le plus agréable sacrifice que
coleremus. Quamvis autem nous puissions jamais lui offrir. Il y a des

2
praecedentibus libris, pro ingenii hommes qui s'imaginent avoir beaucoup de
mediocritate defenderim piété quand, après s'être souillés de toutes
veritatem; tamen ex ritu quoque sortes de crimes, ils rougissent les temples du
ipso elucere vel maxime potest. sang des victimes, ils allument du feu sur un
Nihil enim sancta et singularis illa autel, ils répandent du vin vieux en la présence
majestas aliud ab homine de leurs dieux. Ils leur préparent aussi des
desiderat, quam solam festins, comme s'ils pouvaient manger. Ils
innocentiam: quam si quis jugent, non par l'idée qu'ils ont de la nature
obtulerit Deo, satis pie, satis divine, car ils n'en ont aucune qui soit
religiose litavit. Homines autem, raisonnable, mais par la corruption de leurs
neglecta justitia, cum sint passions, que tout ce qui est excellent et rare
omnibus flagitiis ac sceleribus est agréable à leurs dieux, et ne font pas
inquinati, religiosos se putant, si réflexion que ces dieux n'ont pas besoin de
templa et aras hostiarum biens périssables. Ils n'ont de goût que pour
sanguine cruentaverint, si focos les choses de la terre, et ne jugent du bien et
odorati ac veteris vini profusione du mal que par les sens extérieurs. Ils font
madefecerint. Quin etiam sacras dépendre leur religion, aussi bien que toute la
dapes apparant, et exquisitas suite de leur vie, du plaisir qu'ils y prennent.
epulas, quasi aliquid inde Depuis qu'ils ont détourné leur esprit du ciel,
libaturis offerunt. Quidquid et qu'ils l'ont assujetti à leur corps, ils ne
aspectu rarum, quidquid opere recherchent plus que la volupté, et la goûtent
aut odore pretiosum est, id à tout moment, comme s'ils en pouvaient
gratum esse diis suis, non ex toujours jouir, et qu'ils ne dussent pas même
aliqua divinitatis ratione, quam en être privés quand ils seront privés de la vie.
nesciunt, sed ex suis Ils considèrent les richesses comme un très
cupiditatibus judicant; nec grand avantage; et, quand ils ne les peuvent
intelligunt terrenis opibus Deum acquérir par de bonnes voies, ils les acquièrent
non indigere. par de mauvaises, par les fraudes, par les
Nihil enim sapiunt, nisi rapines, par les violences. Enfin, ils dressent
terram; bonaque et mala solius des pièges pour tromper; ils se parjurent, et
corporis sensu et voluptate ils violent tout ce qu'il y a de plus inviolable,
perpendunt. Hujus arbitrio, ut pourvu que l'or, l'argent et les pierreries
religionem ponderant, sic totius reluisent sur leurs vêtements, que leur luxe
vitae suae acta disponunt. Et entretienne abondamment leur intempérance,
quoniam se semel a coeli qu'une foule de gardes et de flatteurs les
contemplatione averterunt, environnent sans cesse, et fendent la presse
sensumque illum coelestem pour leur donner le moyen de passer comme
corpori mancipaverunt, en triomphe au milieu du peuple. Voilà

3
libidinibus fraena permittunt; comment la lâcheté avec laquelle ils se
tanquam secum ablaturi rendent esclaves du plaisir abat toute la
voluptatem, quam momentis vigueur de leur esprit, et les précipite à la mort
omnibus capere festinant, cum dans le temps qu'ils croient jouir des douceurs
animus ministerio corporis, non de la vie avec une grande sécurité. L'âme se
corpus ministerio animi uti doit élever au ciel, comme je l'ai fait voir dans
debeat. Iidem maximum bonum le second livre, au lieu que le corps est attaché
judicant opes. Quas si bonis à la terre. La lumière et la vie viennent du ciel.
artibus assequi non possunt, Ceux qui négligent les biens de l'esprit, et qui
malis assequuntur; fraudant, ne recherchent que ceux du corps, sont dans
rapiunt, spoliant, insidiantur, les ténèbres et dans la mort. Ils sont couverts
abjurant. Nihil denique moderati d'un nuage obscur qui les empêche de voir le
aut pensi habent, dummodo auro vrai Dieu, et de savoir quel culte il faut lui
coruscent, argento, gemmis, rendre.
vestibus fulgeant, avidissimo
ventrio pes ingerant, stipati
familiarum gregibus per dimotum
populum semper incedant. Sic
addicti et servientes
voluptatibus, vim vigoremque
mentis extinguunt; et cum vivere
se maxime putant, ad mortem
concitatissime properant. Nam,
sicut in secundo libro docuimus,
coeli ratio in animo, terrae autem
in corpore est. Qui bona
negligunt animi, et corporis
appetunt, in tenebris ac morte
versantur, quae sunt terrae
atque corporis; quia vita et
lumen a coelo est: cujus quoniam
expertes sunt, corpori serviendo,
longe absunt ab intellectu rerum
divinarum. Eadem miseros
ubique caecitas premit: sicut
enim qui sit verus Deus, ita qui
sit verus cultus, ignorant.

4
CAPUT II. De falsorum II.
deorum et veri Dei cultu. Ils immolent à Dieu de grasses victimes,
Mactant igitur opimas ac comme s'il était pressé de la faim. Ils lui
pingues hostias Deo, quasi versent du vin, comme s'il était tourmenté de
esurienti; profundunt vina, la soif. Ils allument des flambeaux devant lui,
tanquam sitienti; accendunt comme s'il était dans les ténèbres. S'ils
lumina, velut in tenebris agenti. avaient la moindre vue des biens célestes,
Quod si suspicari, aut percipere dont la masse grossière et terrestre qui nous
animo possent quae sint bona illa environne nous empêche de découvrir la
coelestia, quorum grandeur, ils reconnaîtraient combien leur
magnitudinem, terreno adhuc extravagance est extrême, quand ils
corpore obvoluti, sensu capere s'imaginent pouvoir se rendre les dieux
non possumus, jam se cum his favorables par ces sortes de devoirs. S'ils
officiis inanibus stultissimos esse regardaient le soleil avec quelque attention, ils
cognoscant. Vel si coeleste jugeraient aisément que Dieu, qui a fait une si
lumen, quod dicimus solem, éclatante lumière pour l'usage de l'homme, n'a
contemplari velint, jam sentient pas besoin de celle d'un cierge. Que si ce
quam non indigeat lucernis cercle qui, à cause de son grand éloignement,
eorum Deus, qui ipse in usum ne paraît pas beaucoup plus grand que la tête
hominis tam claram, tam d'un homme, renferme un si vif éclat que nos
candidam lucem dedit. Et tamen yeux ne le sauraient supporter, quelle est la
cum in tam parvo circulo, qui splendeur du jour qui environne ce Dieu qui
propter longinquitatem non n'a point de nuit? Il a tempéré la lumière et la
amplius quam humani capitis chaleur du soleil, et les a mis au degré
videtur habere mensuram, nécessaire pour mûrir les fruits et pour ne rien
tantum sit fulgoris, ut eum gâter des corps inférieurs. Peut-on croire
mortalium luminum acies non qu'un homme, qui fait présent de cierges et de
queat contueri; et si paulisper bougies à l'auteur et au dispensateur de la
intenderis, hebetatos oculos lumière, ait l'usage de la raison ? Il nous
caligo ac tenebrae consequantur: demande une lumière qui n'ait point de fumée,
quid tandem luminis, quid qui soit pure et claire, comme dit le poète :
claritatis apud ipsum Deum, c'est la lumière de l'esprit, qui ne se trouve
penes quem nulla nox est, esse qu'en ceux qui connaissent Dieu. Les dieux des
arbitremur? qui hanc ipsam païens étant des dieux de la terre, ils ont
lucem sic moderatus est, ut besoin qu'on leur allume des cierges, afin
neque nimio fulgore, neque qu'ils ne soient pas dans les ténèbres. Ceux
calore vehementi noceret qui les révèrent, n'ayant aucun goût pour les
animantibus; tantumque istarum choses du ciel, leur rendent des devoirs qui ne

5
rerum dedit ei, quantum aut s'élèvent jamais au-dessus de la terre. Sur la
mortalia corpora pati possent, terre on a besoin de lumière, parce que, de sa
aut frugum maturitas postularet. nature, elle est sombre et ténébreuse. Les
Num igitur mentis suae compos païens attribuent à leurs dieux un goût
putandus est, qui auctori et humain, au lieu de leur en attribuer un divin.
datori luminis candelarum ac Ils s'imaginent qu'ils aiment tout ce que nous
cerarum lumen offert pro aimons, et qu'ils ont les mêmes désire que
munere? Aliud vero ille a nobis nous, qui avons besoin de manger quand nous
exigit lumen, et quidem non avons faim, de boire quand nous avons soif,
fumidum, sed (ut ait poeta) de nous vêtir pour nous garantir du froid, et
liquidum atque clarum, mentis d'allumer des flambeaux pour nous éclairer
scilicet, propter quod a poetis quand le soleil nous a retiré sa lumière. Cette
φῶτες nuncupamur, quod manière toute terrestre d'honorer les dieux est
exhibere non potest, nisi qui un des plus forts arguments par lesquels on
Deum agnoverit. Illorum autem prouve qu'ils ont autrefois vécu, et qu'ils sont
dii, quia terreni sunt, egent morts ; car que peut-on s'imaginer de céleste
luminibus, ne in tenebris sint: dans le sang des victimes dont les païens
quorum cultores, quia coeleste infectent les autels? Se persuadent-ils que les
nihil sapiunt, etiam religiones, dieux se repaissent de ce sang auquel les
quibus deserviunt, ad terram hommes auraient honte de loucher?
revocant. In ea enim lumine opus Quiconque les en aura repus deviendra à
est quia ratio ejus, et natura l'heure même heureux, bien que ce soit un
tenebrosa est. Itaque diis non voleur, un adultère, un empoisonneur, un
coelestem sensum, sed homicide. Il sera chéri et protégé des dieux, et
humanum potius attribuunt. il recevra de leurs mains libérales tout ce qu'il
Ideoque illis necessaria et grata pourra souhaiter. Perse a eu grande raison de
credunt esse, quae nobis; quibus se railler de l'extravagance de ces
aut esurientibus opus est cibo, superstitions, en demandant à ceux qui y
aut sitientibus, potu, aut veste étaient attachés:
algentibus, aut cum sol A quel prix prétendez-vous acheter
decesserit, lumine, ut videre l'attention des dieux et leurs augures
possimus. favorables ? et espérez-vous l'obtenir en leur
Nullis igitur ex rebus tam probari présentant les entrailles d'une victime avec du
et intelligi potest, deos istos, cum lait et de l'huile.
aliquando vixerint, mortuos esse, Il voyait fort bien que, pour se rendre les
quam ex ipso ritu qui est totus e dieux propices, il n'est point nécessaire de leur
terra. Quid enim coelestis in se offrir la chair des animaux, mais une âme
boni potest habere pecudum sainte et pure, un esprit juste et équitable, un

6
sanguis effusus quo aras cœur chaste et généreux. C'est là une religion
inquinant? nisi forte deos toute céleste, qui consiste dans des vertus
existimant eo vesci, quod spirituelles, et qui n'a rien de la corruption de
homines aspernantur attingere. la terre. C'est là le culte sincère par lequel
Et quisquis illis hanc saginam l'âme s'immole elle-même comme une
praestiterit, quamvis ille victime. J'expliquerai, dans la suite de ce livre,
grassator, adulter, veneficus, de quelle sorte cette immolation doit être faite
parricida sit, beatus ac felix erit. ; car il n'y a rien de si excellent ni de si
Hunc diligunt, hunc tuentur; huic conforme au devoir d'un homme que
omnia, quae optaverit, d'apprendre aux autres le moyen d'acquérir la
praestant. Merito ergo Persius vertu.
hujusmodi superstitiones suo Catulus préfère, dans un dialogue de
more deridet: Cicéron, intitulé Hortensias, la philosophie à
Qua tu (inquit) mercede toutes choses, et témoigne qu'il aimerait
deorum mieux avoir composé le petit livre sur les
Emeris auriculas; pulmone et devoirs de la vie civile, qu'une longue oraison
lactibus unctis? pour un séditieux comme Cornélius. Je me
Sentiebat videlicet non carne persuade que c'était là le sentiment de Cicéron
opus esse ad placandam plutôt que de Catulus, qui n'a peut-être jamais
coelestem majestatem, sed rien dit d'approchant, et qu'il avait dessein de
mente sancta, et justo animo, et donner, comme par avance, une haute idée
pectore (ut ipse ait) quod naturali des livres des Offices qu'il méditait de
sit honestate generosum. Haec composer, et dans lequel il a témoigné depuis
est religio coelestis, non quae que, dans toute l'étendue de la philosophie. Il
constat ex rebus corruptis, sed n'y a rien de si utile que la morale et les
quae virtutibus animi, qui oritur e préceptes qui règlent la vie. Si des hommes, à
coelo. Hic verus est cultus, in quo qui la vérité était cachée, ont entrepris
mens colentis seipsam Deo d'instruire les autres, n'avons-nous pas plus
immaculatam victimam sistit. Id de droit de l'entreprendre, nous qui avons été
autem ipsum quomodo instruits et éclairés par Dieu même. Nous ne
consequendum, quomodo commencerons pas néanmoins par les
praestandum sit, docebit hujus premières leçons que l'on donne à ceux qui
libri disputatio. Nihil enim tam n'ont jamais entendu parler de la vertu; ce
praeclarum, hominique serait un travail infini. Nous supposerons les
conveniens potest esse, quam notions que les païens donnent à ceux qu'ils
erudire homines ad justitiam. reçoivent dans leur école, et sur les
Apud Ciceronem Catulus in fondements qu'ils ont posés nous élèverons
Hortensio philosophiam rebus l'édifice de la justice chrétienne à laquelle ils

7
omnibus praeferens, malle se n'ont aucune part. Je passerai sous silence les
dicit vel unum parvum de Officio règles qui leur peuvent être communes avec
libellum, quam longam nous, de peur d'être accusé d'emprunter des
orationem pro seditioso homine preuves à ceux dont je réfute les erreurs.
Cornelio. Quae sententia non
utique Catuli, qui fortasse illud
non dixit, sed Ciceronis est
putanda, qui scripsit. Credo, ut
libros, quos de Officiis erat
scripturus, commendaret: in
quibus ipsis, nihil esse testatur in
omni philosophia melius et
fructuosius, quam praecepta
vitae dare. Quod si hoc illi
faciunt, quibus non est veritas
cognita; quanto magis nos facere
debemus, qui a Deo eruditi et
illuminati possumus vera
praecipere? Nec tamen sic
docebimus, ut quasi prima
virtutis elementa tradamus, quod
est infinitum: sed tanquam
docendum susceperimus eum,
qui apud illos jam perfectus esse
videatur. Manentibus enim
praeceptis eorum, quae solent ad
probitatem recte dare, ignota illis
superstruemus, ad perficiendam
consummandamque justitiam,
quam non tenent. Ea vero, quae
possunt cum illis esse communia,
praetermittam; ne quid ab iis
videar mutuari, quorum errores
coarguere atque aperire
decreverim.

8
CAPUT III. De viis, et de III.
vitiis et virtutibus; ac de coeli Il y a deux chemins, très grand empereur,
praemiis et infernorum par l'un ou par l'autre desquels il faut
poenis. indispensablement que les hommes passent.
Duae sunt viae (Constantine Par l'un on monte au ciel : par l'autre on
imperator) per quas humanam descend dans l'enfer. Les poètes et les
vitam progredi necesse est: una, philosophes ont fort célébré l'un et l'autre par
quae in coelum ferat; altera, leurs vers et par leurs disputes. Les
quae ad inferos deprimat; quas philosophes ont prétendu que l'un était le
et poetae in carminibus, et chemin de la vertu et l'autre le chemin du vice;
philosophi in disputationibus suis que l'entrée du premier est difficile et
induxerunt. Et quidem philosophi embarrassée; mais que, dès que l'on a
alteram virtutum esse voluerunt, surmonté cette difficulté, on trouve tout le
alteram vitiorum: eamque quae reste aisé et on entre dans une agréable plaine
sit assignata virtutibus, primo où l’on trouve de quoi se récompenser de son
aditu esse et arduam, et travail. Ceux qui épouvantés de cette première
confragosam; in qua si quis, difficulté quittent ce chemin, en prennent un
difficultate superata, in summum autre dont rentrée paraît beaucoup plus
ejus evaserit, habere eum de agréable et qui est frayé par un plus grand
caetero planum iter, lucidum nombre de personnes ; mais dès que l’on est
amoenumque campum, et omnes un peu avancé, toute la beauté de l'entrée
laborum suorum capere fructus disparaît et on n'y rencontre plus que des
uberes atque jucundos. Quos roches, des précipices, des buissons, « les
autem primi aditus difficultas ravins et des torrents, et l'on n'y peut aller
deterruerit, eos in eam vitiorum sans avoir de la peine, sans échouer souvent,
viam labi atque deflectere, quae sans glisser et sans tomber. Cette description
primo ingressu sit quasi amoena, ne tend qu'à montrer qu'il est difficile
multoque tritior, deinde cum in d'acquérir la vertu, mais que quand on la
eam paulo ulterius processerint, possède, on en tire des plaisirs solides et
amoenitatis ejus speciem durables, au lieu que l'on ne trouve dans le
repente subduci: exoriri autem vice que de l'amertume et du déplaisir, bien
viam praecipitem, nunc saxis qu'il n'ait que trop d'attrait pour nous charmer
asperam, nunc obductam et pour nous surprendre. Cette leçon serait
sentibus, nunc gurgitibus sans doute fort utile si ceux qui la donnent
intercisam, vel torrentibus savaient en quoi consiste la vertu, et où elle
rapidam, ut laborare, haerere, se termine. Mais ils n'ont jamais appris ni ce
labi, cadere sit necesse. Quae que c'est que la vertu, ni quelle récompense
omnia eo proferuntur, ut Dieu lui a promise, et c'est ce que j'ai dessein

9
appareat in virtutibus capiendis de montrer dans ce livre-ci. Comme ils ne
labores esse maximos, in savaient pas que les âmes sont immortelles,
perceptis autem maximos ou qu'au moins ils en doutaient, ils n'ont
fructus, et solidas atque attribué ni au vice ni à la vertu que des peines
incorruptas voluptates: vitia vero et des récompenses temporelles. Tout le
quibusdam delinimentis discours qu'ils font sur les deux chemins se
naturalibus illicere animos réduit ou à la Frugalité ou à la débauche. Ils
hominum, et inanium disent que le cours de la vie humaine est
jucunditatum specie captos ad semblable à un Y; que quand les jeunes gens
acerbas amaritudines sont arrivés à l'endroit où le chemin se divise
miseriasque perducere. Sapiens en deux, ils échouent et doutent dans le quel
prorsus disputatio, si virtutum ils doivent s'engager. S'ils trouvent un guide
ipsarum formas atque terminos sage et fidèle qui les délivre de leur doute, et
scirent. Non enim didicerant, vel qui leur montre le bon chemin, c'est-à-dire que
quae sint, vel quid eas mercedis s'ils ont étudié ou la philosophie, ou
a Deo maneat; quod nos his l'éloquence, ou les belles-lettres. Ils
duobus libris docebimus. s'adonneront à l'honnêteté et à la vertu; ce qui
Hi vero, quia ignorabant aut ne se peut faire sans une peine Incroyable.
dubitabant animas hominum Que s'ils ne trouvent point de guides, ils
immortales esse, et virtutes, et s'engagent dans le chemin qui est à main
vitia, terrenis honoribus aut gauche et qui paraît le plus beau, c'est-à-dire
poenis aestimaverunt. Omnis qu'ils s'abandonnent à l'oisiveté et à la
ergo haec de duabus viis débauche qui leur semblent d'abord fort
disputatio, ad frugalitatem ac agréables; et quand ils ont perdu leurs biens
luxuriam spectat. Dicunt enim et leur réputation, ils vivent dans l'infamie et
humanae vitae cursum Y litterae dans la misère. Voilà comment les deux
esse similem, quod unusquisque chemins dont nous parlons n'aboutissent
hominum, cum primae qu'au corps et à la vie présente selon les
adolescentiae limen attigerit, et descriptions que les philosophes nous en ont
in eum locum venerit, Partes ubi laissées.
se via findit in ambas, haereat Peut-être que les poètes en auront parlé
nutabundus, ac nesciat in quam plus raisonnablement. Au lieu de tracer ces
se partem potius inclinet. Si routes-là sur la terre, comme ont fait les
ducem nactus fuerit, qui dirigat philosophes, ils ont feint qu'elles étaient en
ad meliora titubantem, hoc est, si enfer et se sont trompés en ce qu'ils ont
aut philosophiam didicerit, aut proposé des chemins aux morts qui ne
eloquentiam, aut aliquid marchent plus. Les uns et les autres ont dit
honestae artis, quo evadat ad quelque chose de bien et de mal, et ont sans

10
bonam frugem, quod fieri sine doute manqué, en ce qu'ils n'ont pas tous mis
labore maximo non potest, ces deux chemins dans la vie et ne les « ni pas
honestam ac copiosam vitam terminés à la mort. Nous les expliquons mieux
disputant peracturum. Si vero quand nous assurons que l'un de ces chemins
doctorem frugalitatis non mène au ciel et l'autre en enfer; c'est-à-dire
invenerit, in sinistram viam, quae qu'il y a une vie éternelle promise aux justes
melioris speciem mentiatur, et une peine éternelle réservée aux méchants.
incidere, id est, desidiae, Je dirai comment ces deux chemins mènent
inertiae, luxuriae se tradere; l'un au ciel et l'autre à l'enfer. Je montrerai ces
quae suavia quidem videntur ad vertus quêtes philosophes n'ont point
tempus vera bona ignoranti, post connues, et -je proposerai leurs récompenses.
autem, amissa omni dignitate ac Je parlerai aussi des vices et des châtiments
re familiari, in omnibus miseriis qu'ils méritent. Quelqu'un souhaiterait peut-
ignominiaque victurum. Ad être que je traitasse séparément des vérins et
corpus ergo, et ad hanc vitam, des vices; mais ce sont des contraires qui ne
quam in terra ducimus, fines se connaissent jamais mieux que par leur
earum viarum retulerunt. Poetae opposition mutuelle. Ils se suivent et
fortasse melius, qui hoc bivium paraissent tour à tour : quand la vertu entre,
apud inferos esse voluerunt. Sed le vice se retire; quand le vice revient la vertu
in eo falluntur, quod eas vias s'évanouit. Les biens et les maux sont comme
mortuis proposuerunt. Utrique dans un combat perpétuel et se chassent
ergo vere: sed tamen utrique non réciproquement. Oh ne saurait éloigner le vice
recte; quia oportuit vias ipsas ad sans introduire la vertu, ni bannir la vertu sans
vitam, fines earum ad mortem rappeler le vice. La description que nous
referri. Nos igitur melius et faisons de ces deux chemins est donc fort
verius, qui duas istas vias coeli et différente de celle qu'en font les philosophes.
inferorum esse dicimus, quia Nous mettons en tête de chaque chemin un
justis immortalitas, injustis guide immortel, avec cette différence que l'un
poena aeterna proposita est. préside aux vertus et est dans la gloire, au lieu
Quomodo autem hae viae que l'autre préside aux vices et est condamné
vel in coelum tollant, vel ad aux supplices. Les philosophes ne mettent un
inferna praecipitent, explicabo: guide qu'au chemin qui est à main droite;
aperiam quae sint virtutes quas encore n'est-ce pas toujours le même ! C'est
philosophi nescierunt; tum le premier qui se présente pour enseigner
earum quae sint praemia, simul quelque art louable, pour détourner de
etiam quae sint vitia, quaeve l'oisiveté et pour exciter à la vertu. Ce guide
eorum supplicia, monstrabo. ne montre le chemin qu'à des jeunes gens,
Nam fortasse aliquis expectet, ut parce que l'on n'apprend les arts que dans la

11
separatim de vitiis ac virtutibus jeunesse. Nous ouvrons au contraire le chemin
dicam, cum de bono aut malo du ciel à des personnes de tout âge, de tout
disserentibus nobis, etiam quod sexe et de toute condition; parce que Dieu qui
est contrarium possit intelligi. est à la tête de ce chemin ne refuse
Sive enim virtutes inseras, vitia l'immortalité à personne. Les chemins ne sont
sua sponte decedent: sive vitia pas disposés de la manière que les philosophes
eximas, virtutes ultro subibunt. les ont décrits; car étant directement opposés
Sic bonorum ac malorum ils ne sont point fidèlement représentés par la
constituta natura est, ut se figure de l'Y. Le bon chemin regarde l'orient et
invicem semper oppugnent, le mauvais l'occident. Quiconque aura suivi la
semper expellant: ita fit, ut vérité et la justice jouira de la lumière de
neque vitia detrahi sine virtutibus l'immortalité, au lieu que ceux qui, trompés
possint, nec virtutes inseri sine par le guide infidèle, auront préféré le vice à la
detractione vitiorum. Has igitur vertu et le mensonge à la vérité, tomberont
vias longe aliter inducimus, quam dans l'obscurité et dans les ténèbres. Je
a philosophis induci solent. décrirai ici les propriétés de ces deux chemins.
Primum, quod utrique
praepositum esse dicimus
ducem, utrumque immortalem:
sed alterum honoratum, qui
virtutibus ac bonis praesit,
alterum damnatum, qui vitiis ac
malis. Illi autem in dexteteriore
tantum via ducem ponunt, neque
unum, neque perpetuum.
Siquidem quemlibet doctorem
bonae artis inducunt, qui a
desidia revocet homines, et frugi
esse doceat. Sed neque ingredi
faciunt in eam viam, nisi pueros
et adolescentes; videlicet quod
artes discantur in his aetatibus.
Nos autem omnis sexus, et
generis, et aetatis, in hoc
coeleste iter inducimus; quia
Deus, qui ejus viae dux est,
immortalitatem nulli homini nato
negat. Forma quoque ipsarum

12
viarum non ita est, ut illi
putaverunt. Quid enim opus est Y
littera in rebus contrariis atque
diversis? Sed altera illa melior
conversa est ad solis ortum,
altera illa deterior, ad occasum;
quoniam qui veritatem ac
justitiam sequitur, is, accepto
immortalitatis praemio, perenni
luce potietur: qui autem ab illo
malo duce illectus praetulerit
vitia virtutibus, mendacium
veritati, necesse est ad occasum
et tenebras deferatur. Describam
igitur utramque, et earum
proprietates habitusque
monstrabo.

CAPUT IV. De viis vitae, IV.


de voluptatibus, necnon de Il n'y a qu'un chemin que les gens de bien
incommodis Christianorum. puissent tenir ; ce chemin mène non aux
Una est itaque virtutis ac Champs Elysées, comme l'ont dit les poètes ;
bonorum via, quae fert, non in mais à la région la plus élevée de l'univers. Il
Elysios campos (ut poetae y a un autre chemin, à main gauche, qui mène
loquuntur), sed ad ipsam mundi au lieu destiné pour le châtiment des crimes et
arcem: aux enfers. C'est le chemin du ca-lomniateur
At laeva malorum qui par les superstitions qu'il a inventées
Exercet poenas, et ad impia détourne les hommes du salut et les engage
tartara mittit. dans la damnation. Ce chemin paraît d'abord
Est enim criminatoris illius large, uni, paré de fleurs et de fruits. Dieu a
qui, pravis religionibus institutis, mis à l'entrée tout ce que le monde prend pour
avertit homines ab itinere des biens : les richesses, les honneurs, le
coelesti, et in viam perditionis repos, les plaisirs; mais il y a mis aussi
inducit. Cujus viae species et l'injustice, la cruauté, l'orgueil, la perfidie, la
figura sic est composita in débauche, la discorde, l'ignorance, le
aspectu, ut plana et patens, omni mensonge, la folie et les autres vices. L'issue
genere florum atque fructuum est disposée de telle sorte que, quand on
delectabilis esse videatur. In ea approche de la fin, on ne peut plus retourner

13
enim posita sunt omnia quae pro sur ses pas, on perd de vue les beautés dont
bonis habentur in terra: on avait été charmée d'abord, et on ne
opulentiam dico, honorem, reconnaît que l'on a été trompé qu'au moment
quietem, voluptatem, illecebras où l'on tombe au fond d'un précipice. Cela veut
omnes; sed cum his pariter dire que quiconque, s'étant laissé enchanter
injustitiam, crudelitatem, par la beauté des créatures, s'arrête à en jouir
superbiam, perfidiam, libidinem, et se détourne du créateur, sans prévoir ce qui
cupiditatem, discordiam, doit arriver après la mort, tombera dans l'enfer
ignorantiam, mendacium, où il souffrira un châtiment éternel.
stultitiam, caeteraque vitia. Dieu a fait au contraire le chemin du ciel inégal
Exitus autem hujus viae talis est. et raboteux. Il l'a bordé d'épines qui piquent
Cum ventum fuerit ad extremum, et qui déchirent. Il l'a embarrassé de cailloux
unde jam regredi non licet, cum et de rochers sur lesquels on ne saurait
omni sua pulchritudine tam marcher sans se blesser les pieds et sans être
subito praeciditur, ut non ante en danger de tomber. Il y a placé la justice, la
quis fraudem prospicere possit, tempérance, la patience, la foi, la chasteté,
quam praecipitatus in altitudinem l'abstinence, la concorde, la science, la vérité,
profundam cadat. Quisquis enim la sagesse, et les autres vertus ; mais il y a
praesentium bonorum specie aussi placé avec elles la pauvreté, l'infamie, le
captus, et in his consequendis ac travail, la douleur et toutes sortes
fruendis occupatus, non d'amertumes. Cela veut dire que quiconque
praeviderit ea quae post mortem porte ses espérances au delà des choses
secutura sunt, seque a Deo présentes, et prétend à la possession des
averterit: is vero ad inferos biens éternels, sera privé des biens temporels,
dejectus, in aeternam et fera plus à son aise le voyage de cette vie.
damnabitur poenam. En effet, ceux qui sont chargés de richesses et
Via vero illa coelestis, suivis d'un train nombreux et d'un superbe
difficilis et clivosa proposita est, équipage, ne sauraient jamais entrer dans le
vel spinis horrentibus aspera, vel chemin étroit que nous décrivons. Les médians
saxis extantibus impedita; ut n'ont point cette incommodité. Tout leur
cum summo labore ac pedum réussit, parce que le chemin où ils marchent
tritu, cumque magna cadendi est large et a beaucoup de pente. Les gens de
sollicitudine sit cuique bien ont plus de peine parce que leur chemin
gradiendum. In hac posuit est étroit et difficile. Ils sont exposés au
justitiam, temperantiam, mépris, à la raillerie et à la haine. Tous ceux
patientiam, fidem, castitatem, qui sont entraînés par les voluptés et par leurs
abstinentiam, concordiam, passions ont de la jalousie contre ceux qui ont
scientiam, veritatem, été assez heureux pour acquérir la vertu et

14
sapientiam, caeterasque pour se mettre en possession d'un si grand
virtutes; sed simul cum his avantage dont les autres sont privés. Les gens
paupertatem, ignominiam, de bien seront dans la pauvreté et dans
laborem, dolorem, amaritudines l'infamie ; ils seront exposés aux injures et aux
omnes. Quisquis enim spem outrages, et souffriront tout ce qu'il y a de plus
suam porrexerit longius, et fâcheux et de plus rude ; mais s'ils conservent
meliora maluerit, carebit his la patience jusques à la fin, au milieu de tant
terrae bonis, ut expeditus ac levis de fatigues, ils recevront la couronne.
difficultatem viae superet. Nec Voilà les deux chemins que Dieu a tracés
enim potest, qui se apparatu aux hommes. Il a mis dans l'un et dans l'autre
regio circumdederit, aut divitiis des biens et des maux ; mais il ne les y a pas
oneraverit, angustias illas vel mis selon le même ordre. Il a fait voir dans l'un
ingredi, vel tenere. Unde des maux temporels et ensuite des biens
intelligitur, idcirco malis et éternels, et cet ordre est sans doute le
injustis facilius provenire quae meilleur. Il a fait voir dans l'autre des biens
cupiant, quia prona et declivis est temporels et ensuite des maux éternels, et cet
eorum via: bonis autem, quae ordre est le plus misérable et le plus funeste
optent, difficile procedere, quia qu'on se puisse imaginer. Qui-conque choisira
difficili et arduo itinere des maux présents avec la justice possédera
gradiuntur. Justus ergo, quoniam des biens plus stables et plus solides que ceux
durum asperumque iter qu'il aura méprisés, au lieu que celui qui aura
ingressus est, contemptui, préféré les biens présents à la justice tombera
derisui, odio sit necesse est. dans des maux plus dangereux et plus
Omnes enim quos cupiditas, aut terribles que ceux qu'il aura tâché d'éviter.
voluptas praecipites trahit, Une vie aussi courte que celle que nous
invident ei qui virtutem capere menons ici-bas ne saurait avoir de biens ni de
potuit; et inique ferunt id habere maux qui soient de longue durée. Mais l'autre
aliquem, quod ipsi non habent. vie ne finissant point, les biens ou les maux
Erit itaque pauper, humilis, qu'elle renferme ne peuvent finir non plus
ignobilis, subjectus injuriae; et qu'elle. Les biens de courte durée sont suivis
tamen omnia, quae amara sunt, de maux qui n'ont point de fin, et les maux de
perferens. Et si patientiam jugem courte durée de biens qui n'ont point de fin non
ad summum illum gradum plus. C'est pourquoi chacun, ayant la liberté de
finemque perduxerit, dabitur ei choisir ou les biens ou les maux qui sont
corona virtutis; et a Deo pro proposés, doit considérer mûrement s'il ne lui
laboribus, quos in vita propter est pas beaucoup plus avantageux de souffrir
justitiam pertulit, immortalitate des maux de peu de durée pour acquérir des
donabitur. Hae sunt viae quas biens qui n'ont point de fin, que de s'attirer des

15
Deus humanae vitae assignavit, maux qui n'ont point de fin, pour avoir voulu
in quibus singulis, et bona jouir de biens de peu de durée. Lorsque l'on
ostendit, et mala, sed ordine est engagé dans une guerre, il en faut
praepostero atque converso. In supporter les fatigues, dans l'espérance de
una enim monstravit temporalia goûter un jour les fruits de la paix. Il faut
prius mala cum aeternis bonis, souffrir la faim et la soif, le froid et le chaud. Il
qui est ordo melior: in altera, faut veiller, coucher sur la terre, essuyer
temporalia prius bona cum toutes sortes de dangers pour défendre sa
aeternis malis, qui est ordo famille, sa maison et ses proches, et pour
deterior; ut quicumque pouvoir jouir ensuite de quelque repos. Ceux
praesentia mala cum justitia qui préfèrent en ces rencontres l'oisiveté au
delegerit, majora et certiora travail s'exposent à de grands malheurs.
consequatur bona, quam fuerunt L'ennemi survient et les surprend hors d'état
illa, quae sprevit: quisquis autem de se défendre; il porte le ravage sur leurs
praesentia bona praeposuerit terres ; il pille leurs maisons ; il emmène leurs
justitiae, in majora et longiora femmes et leurs enfants, et il les tue ou les
incidat mala, quam fuerunt illa, prend eux-mêmes. Pour éviter ces malheurs,
quae fugit. Haec enim vita il faut se priver de commodités passagères. Il
corporalis, quia brevis est, idcircò en faut user à peu près de la même sorte
et bona ejus, et mala, brevia sint durant cette vie. Dieu a voulu qu'elle fût pleine
necesse est. Illa vero spiritalis, de combats, et nous a suscité des ennemis
quae huic terrenae contraria est, pour exercer notre valeur. Il faut renoncer au
quoniam sempiterna est, idcirco repos et au plaisir de peur d'être surpris ; il
et bona ejus, et mala, sempiterna faut être perpétuellement sur ses gardes,
sunt. Ita fit, ut et bonis brevibus répandre son sang, et supporter les plus
mala aeterna, et malis brevibus grandes fatigues avec d'autant plus de joie
bona aeterna succedant. que notre général nous en promet une
Itaque cum simul proposita récompense éternelle. Puisque les soldats qui
sint homini bona, et mala, combattent sous les enseignes des princes qui
considerare unumquemque ne sont que des hommes entreprennent
secum decet, quanto satius sit, d'extrêmes travaux pour gagner des biens
perpetuis bonis mala brevia qu'il est plus aisé de perdre que de gagner,
pensare, quam pro brevibus et nous ne devons refuser aucun travail pour
caducis bonis mala perpetua gagner un bien que nous ne pouvons plus
sustinere. Nam sicut in hoc perdre dès que nous l'avons obtenu. Dieu qui
saeculo, cum est propositum cum nous a destinés à la guerre, veut que nous
hoste certamen, prius soyons toujours sous les armes, et que nous
laborandum est, ut sis postmo- veillions sans cesse, et pour éviter les pièges

16
dum in otio; esuriendum, de notre ennemi et pour repousser ses efforts.
sitiendum, aestus, frigora Il nous attaque comme un expérimenté
perferenda, humi quiescendum, capitaine par divers moyens, selon la
vigilandum, periclitandum est ut, connaissance qu'il a de nos inclinations et de
salvis pignoribus, et domo, et re nos mœurs. Il excite dans le cœur des uns un
familiari, et omnibus pacis ac désir insatiable des richesses, qui sont comme
victoriae bonis perfrui possis: sin des liens qui les embarrassent; il allume en
autem praesens otium malueris, d'autres le feu de la colère, pour les détourner
quam laborem, malum tibi du service de Dieu et pour les porter à la
maximum facias necesse est; vengeance. Il en plonge d'autres dans les
praeoccupabit enim adversarius voluptés, afin qu'ils ne songent plus à la vertu.
non resistentem; vastabuntur Il inspire l'envie à d'autres, afin qu'étant
agri, diripietur domus, in rongés par cette malheureuse passion, ils
praedam uxor ac liberi venient, et fussent leur tourment du bonheur de ceux
tu ipse interficiere, aut capiere: qu'ils haïssent. Il en remplit d'autres
quae omnia ne accidant, d'ambition, afin qu'étant élevés aux dignités ils
praesens commodum donnent toutes leurs pensées aux fonctions
differendum est, ut majus publiques, et ambitionnent de voir les années
longiusque pariatur. Sic in omni marquées de leur nom? Il y en a quelques-uns
hac vita, quia nobis adversarium qui forment de plus vastes projets, qui
Deus reservavit, ut possemus méditent de rendre leur autorité perpétuelle et
capere virtutem, omittenda est d'opprimer la liberté de leurs concitoyens.
praesens voluptas, ne hostis Quand Dieu trouve des personnes qui se
opprimat: vigilandum, stationes jettent dans la piété, il les jette dans la
agendae, militares expeditiones superstition. Il éblouit par le vain éclat d'une
obeundae, fundendus ad ultimum fausse philosophie ceux qui recherchent la
cruor, omnia denique amara et sagesse, et les aveugle de telle sorte qu'ils ne
gravia patienter ferenda; eo peuvent jamais voir la vérité. Voilà comment il
quidem promptius, quo nobis ferme tous les passages par où l'homme
imperator noster Deus praemia pourrait arriver au salut ; voilà comment il se
pro laboribus aeterna constituit. réjouit de nos erreurs et de nos égarements.
Et cum in hac terrena militia Cependant comme Dieu souhaite que nous le
tantum homines laboris puissions vaincre, il nous éclaire d'un rayon de
exhauriant, ut ea sibi pariant, sa lumière et nous fortifie d'une vertu céleste
quae possunt eodem modo dont je me trouve obligé de parler en cet
perire, quo parta sunt: certe endroit.
nobis nullus labor est

17
recusandus, quibus id acquiritur,
quod nullo modo possit amitti.
Voluit enim Deus, qui
homines ad hanc militiam genuit,
expeditos in acie stare, et intentis
acriter animis, ad unius hostis
insidias vel apertos impetus
vigilare; qui nos, sicut periti et
exercitati duces solent, variis
artibus captat, pro cujusque
natura et moribus saeviens. Aliis
enim cupiditatem insatiabilem
immittit, ut opibus suis tanquam
compedibus illigatos a via
veritatis excutiat. Alios inflammat
irae stimulis, ut ad nocendum
potius intentos, a Dei
contemplatione detorqueat. Alios
immoderatis libidinibus
immergit, ut voluptati et corpori
servientes, ad virtutem respicere
non possint. Aliis vero inspirat
invidiam, ut suis ipsi tormentis
occupati, nihil cogitent aliud nisi
eorum, quos oderint, felicitatem?
Alios inflat ambitionibus. Ii sunt,
qui ad gerendos magistratus
omnem vitae suae operam
curamque convertunt, ut fastos
signent, et annis nomen
imponant. Quorumdam cupiditas
tendit altius, non ut provincias
temporali gladio regant: sed ut
infinita et perpetua potestate
dominos se dici velint universi
generis humani. Quos autem pios
viderit, variis implicat
religionibus, ut impios faciat. Iis

18
vero, qui sapientiam quaerunt,
philosophiam in oculos impingit;
uti specie lucis excaecet, ne quis
comprehendat ac teneat
veritatem. Sic hominibus
obstruxit aditus omnes, et
obsepsit vias, publicis laetus
erroribus: quos ut discutere
possemus, ipsumque auctorem
malorum vincere, illuminavit nos
Deus, et armavit vera coelestique
virtute; de qua nunc mihi
disserendum est.

CAPUT V. De falsa V.
virtute, et eadem vera; ac de Avant que de faire le dénombrement des
scientia. vertus, il en faut donner une définition plus
Sed priusquam singulas exacte que celle des philosophes, et marquer
virtutes exponere incipio, précisément quelle est la fonction et l'emploi
determinanda est ipsa virtus, de la vertu. Les hommes n'en ont gardé que le
quam non recte philosophi nom et en ont perdu toute la force. Lucilius a
definierunt, quid esset, aut in renfermé en peu de vers tout ce qu'ils ont
quibus rebus; quid operis, quid coutume d'en dire. J'aime mieux les donner ici,
habeat officii. Nomen itaque que d'être aussi long et aussi verbeux que je
solum retinuerunt, vim vero, et le serais, si je voulais rapporter les opinions
rationem, et effectum diverses et les réfuter. Voici donc comment il
perdiderunt. Quaecumque autem parle:
in definitione virtutis solent La vertu, mon cher Albin, consiste à
dicere, paucis versibus colligit et connaître le juste prix de chaque chose, a
enarrat Lucilius, quos malo savoir ce qui est propre a l'homme ou ce qui
equidem ponere; ne, dum lui est contraire, ce qui lui est utile et honnête,
multorum sententias refello, sim ou ce qui lui est pernicieux et honteux. La
longior quam necesse est. vertu consiste à se régler soi-même et à
Virtus, Albine, est, pretium mettre des bornes a ses désirs et à ses
persolvere verum; richesses. Elle consiste à rendre des honneurs
Queis in versamur, queis vivimus et des res-pects à ceux qui lei méritent. Elle
rebus adesse. consiste à se déclarer ennemi îles médians et
Virtus est homini, scire id, quod ami des gens de bien. Elle consiste à servir sa

19
quaeque habeat res. pairie et ses proches, et ensuite à prendre soin
Virtus, scire, homini rectum, de soi-même.
utile, quid sit honestum, Cicéron, suivant Panétius, stoïcien, a tiré de
Quae bona, quae mala item, quid ces définitions de Lucilius tous les devoirs de
inutile, turpe, inhonestum. la vie civile, et les a renfermés en trois livres.
Virtus, quaerendae finem rei Nous en découvrirons incontinent toute la
scire, modumque. fausseté, et ferons voir en même temps
Virtus, divitiis pretium persolvere combien nous sommes obligés à Dieu de la
posse. bonté qu'il a eue de nous révéler la vérité. Il
Virtus, id dare, quod reipsa dit que la vertu consiste à savoir ce qui est
debetur honori; bien ou mal, honnête ou honteux, utile ou
Hostem esse atque inimicum inutile. Il pouvait épargner quelques paroles,
hominum, morumque malorum; et se contenter de dire: que la vertu consiste
Contra, defensorem hominum à savoir le bien et le mal, puisque rien ne peut
morumque bonorum; être utile ni honnête qu'il ne soit bon, comme
Hos magnifacere, his bene velle, rien ne peut être inutile au bonheur qu'il ne
his vivere amicum: soit mauvais, ainsi que les philosophes en
Commoda praeterea patriae sibi conviennent, et que Cicéron le prouve dans le
prima putare, troisième livre du même ouvrage. La science
Deinde parentum, tertia jam ne peut être une vertu, puisque ce que nous
postremaque nostra. savons nous vient de dehors, au lieu que la
Ab iis definitionibus, quas vertu est au dedans de celui qui la possède. La
poeta breviter comprehendit, M. science est une faveur que nous fait celui qui
Tullius traxit officia vivendi, nous enseigne, et que nous recevons en
Panaetium Stoicum secutus, l'écoutant. La vertu nous est propre, et
eaque tribus voluminibus inclusit. consiste dans la volonté que nous avons de
Haec autem quam falsa sint, faire le bien. Comme il ne servirait de rien dans
mox videbimus, ut appareat un voyage de savoir le chemin si l'on n'avait la
quantum in nos dignatio divina force de marcher, il ne sert de rien dans la
contulerit, quae nobis aperuit morale de connaître le bien si l’on n'a la vertu
veritatem. Virtutem esse dixit, de le pratiquer. La plupart de ceux qui pèchent
scire quid sit bonum et malum; tint une connaissance, quoiqu’imparfaite, du
quid turpe, quid honestum, quid bien et du mal; ils reconnaissent leurs fautes,
utile, quid minus. Brevius facere et c'est pour cela qu'ils lâchent de les cacher.
potuit, si tantum bonum ac Ils ne se trompent pas en prenant le mal pour
malum diceret, quia nihil potest le bien ; mais ils sont emportés par le
esse utile vel honestum, quod mouvement déréglé de leurs désirs, auxquels
non idem bonum sit, nihil inutile ils n'ont pas la vertu de résister. Ainsi il est

20
ac turpe, quod non idem malum. clair que la science du bien et du mal est
Quod et philosophis videtur, et différente de la vertu. L'une peut souvent être
idem Cicero in tertio supradicti sans l'autre, comme la science a été sans la
operis libro ostendit. Verum vertu dans la plupart des philosophes. Puisque
scientia non potest esse virtus, c'est une faute de ne pas faire le bien que l'on
quia non est intus in nobis, sed connaît, le dérèglement de la volonté qui s'est
ad nos extrinsecus venit. Quod opposé aux lumières de l'esprit sera puni avec
autem transire ab altero ad très grande justice, La vertu ne consiste donc
alterum potest, virtus non est, pas à savoir le bien et le mal, mais à faire le
quia virtus sua cuique est. bien et à ne pas faire le mal. On ne doit pas
Scientia igitur alieni beneficii est, séparer pour cela la science de la vertu ; il faut
quia posita est in audiendo. que la science précède, et que la vertu suive.
Virtus tota nostra est, quia posita La connaissance ne sert de rien si elle n'est
est in voluntate faciendi boni. suivie de l'action. Horace a mieux défini la
Sicut ergo in itinere celebrando vertu quand il dit :
nihil prodest viam nosse, nisi Elle consiste à éviter le vice, et le premier
conatus ac vires suppetant degré de la sagesse est de s'éloigner de la
ambulandi: ita vero scientia nihil folie.
prodest, si virtus propria deficiat. La faute qu'il a faite est de ne l'avoir
Nam fere etiam ii qui peccant, et expliquée que par opposition à son contraire,
si non perfecte, tamen quid sit comme si, pour faire entendre ce que c'est que
bonum et malum sentiunt; et le bien, il avait dit : le bien est ce qui n'est pas
quoties aliquid improbe faciunt, mal. Si j'ignore ce que c'est que la vertu,
peccare se sciunt et ideo celare j'ignore aussi ce que c'est que le vice. J'ai
nituntur. Sed cum eos boni et besoin que l'on m'explique l'un et l'autre.
mali natura non fallat, cupiditate Faisons donc ce que ce poète n'a pas fait, et
mala vincuntur ut peccent, quia disons que: « être vertueux, c'est réprimer sa
deest illis virtus, id est cupiditas colère, modérer ses désirs, dompter ses
recta et honesta faciendi. Ex hoc passions; et cela même c'est éviter le vice, n'y
igitur apparet, aliud esse ayant presque aucune action vicieuse qui ne
scientiam boni malique, aliud procède de quelques unes de ces causes. » En
virtutem, quod potest esse effet, si on avait arrêté tous les mouvements
scientia sine virtute, sicut in de cette passion impétueuse que l'on appelle
plurimis philosophorum fuit. In la colère, on aurait prévenu en même temps
quo, quoniam recte ad culpam les querelles et les différends, parce que nul
pertinet, non fecisse quae scieris, n'aurait la pensée de nuire ni de tendre des
recte voluntas prava, et vitiosus pièges à un autre ; si les désirs injustes étaient
animus, quem excusare ignoratio réprimés, on n'exercerait plus de brigandages

21
non potest, punietur. Ergo sicut sur mer ni sur terre, on ne lèverait plus de
virtus non est bonum ac malum troupes pour piller et pour enlever le bien
scire: ita virtus est bonum facere, d'autrui : si le feu de la volupté était assoupi,
malum non facere. Et tamen tout sexe et tout âge garderait la chasteté, et
scientia sic cum virtute conjuncta personne ne ferait ni ne souffrirait d'infamie :
est, ut scientia praecedat ainsi la vie humaine serait exemple de crimes,
virtutem, virtus sequatur si la vertu avait réglé les passions. Le principal
scientiam; quia nihil prodest devoir de la vertu consiste à s'abstenir de
cognitio, nisi et actio pécher. Pour s'en abstenir, il est nécessaire de
subsequatur. Horatius igitur connaître Dieu, parce que, faute de connaître
paulo melius; le principe des vertus, on tombe
Virtus est, vitium fugere; et insensiblement, dans le vice et sans s'en
sapientia prima, apercevoir. Pour exprimer plus distinctement
Stultitia caruisse. Sed les caractères particuliers de la science et de
inepte, quod eam contrario la vertu, nous pouvons dire : que le propre de
terminavit; ut si diceret: Bonum la science est de connaître Dieu, et le propre
est, quod malum non est. Cum de la vertu de l'honorer ; et c'est aussi d'où la
enim quid sit virtus, nescio, ne sagesse et la justice dépendent.
vitium quidem quid sit, scio.
Utrumque igitur indiget
definitione, quia natura rei talis
est, ut utrumque aut intelligi, aut
non intelligi sit necesse.
Verum nos faciamus, quod
ille debuit. Virtus est, iram
cohibere, cupiditatem
compescere, libidinem refrenare;
id est enim, vitium fugere. Nam
fere omnia, quae fiunt injuste
atque improbe, ab his oriuntur
affectibus. Si enim commotionis
hujus, quae ira dicitur, impetus
retundatur, omnes hominum
contentiones malae sopientur;
nemo insidiabitur, nemo prosiliet
ad nocendum. Item si cupiditas
temperetur, nemo terra marique
grassabitur, nemo exercitum

22
ducet, ut rapiat et vastet aliena.
Item si ardor libidinum
comprimatur, omnis aetas et
sexus retinebit suam
sanctitatem; nemo quidquam
pudendum aut patietur, aut
faciet. Ergo universa scelera et
flagitia, his commotionibus
virtute sedatis, ex hominum vita
moribusque tollentur. Quae
sedatio commotionum et
affectuum hanc habet rationem,
ut omnia recta faciamus. Omne
igitur virtutis officium est, non
peccare. Quo profecto fungi non
potest, qui Deum nescit:
quoniam ignoratio ejus, a quo
bona oriuntur, imprudentem
impingat in vitia necesse est.
Itaque ut brevius et significantius
utriusque rei summa officia
determinem, scientia est, Deum
nosse, virtus, colere: in illo
sapientia, in hoc justitia
continetur.

CAPUT VI. De summo VI.


bono et virtute; deque J'ai fait voir, si je ne me trompe, que la
scientia ac justitia. vertu ne consiste pas à connaître le bien; j'ai
Dixi, quod erat primum, montré ensuite ce que c'est que la vertu, et en
scientiam boni non esse quoi elle consiste. Il ne me reste plus qu'à
virtutem; deinde quid sit virtus, prouver en peu de paroles que les philosophes
et in quo sit. Sequitur, ut id n'ont point su ce que c'est que le bien ni le
quoque ipsum, quid sit bonum et mal, quoique je l'aie déjà prouvé en quelque
malum nescisse philosophos, sorte dans le troisième livre, lorsque j'ai parlé
breviter ostendam, quia pene du souverain bien. Il est certain que ceux qui
declaratum est libro tertio, cum n'ont pas connu le souverain bien, n'ont pu
de Summo Bono disputarem. connaître ni les autres biens ni les maux.

23
Quia autem quid esset summum Comment auraient-ils vu de faibles ruisseaux,
nescierunt, et in caeteris bonis puisqu'ils n'ont pas vu la source? Dieu est la
malisve, quae summa non sunt, source des biens, au lieu que l'ennemi de son
erraverint necesse est; quae non nom est la source des maux. Voilà les deux
potest vero judicio examinare, principes d'où les biens et les maux procèdent.
qui fontem ipsum non tenet, Les biens, qui procèdent de Dieu, ont cela de
unde illa descendunt. Fons autem propre, qu'ils peuvent procurer l'immortalité,
bonorum Deus est, malorum vero qui est le souverain bien. Les maux, qui
ille, scilicet divini nominis semper procèdent de l'autre principe, ont cela de
inimicus, de quo saepe diximus. propre, qu'ils détournent l'âme du ciel, qu'ils
Ab his duobus principiis bona l'attachent à la terre, et lui font mériter un
malaque oriuntur. Quae veniunt supplice éternel, qui est le souverain mal. Il
a Deo, hanc habent rationem, ut est donc clair que ces philosophes, qui ne
immortalitatem parent, quod est connaissaient ni Dieu ni son ennemi, ont
Summum Bonum: quae autem ignoré ce que c'est que le bien et le mal ; ils
ab illo altero, id habent officium, ont rapporté tous les biens au service du corps
ut a coelestibus avocatum, qui est sujet à la mort, et à l'usage de cette
terrenisque demersum, ad vie qui est si courte, et n'ont jamais été plus
poenam interficiant avant. Les préceptes qu'ils donnent se
sempiternam, quod est summum terminent à la terre et au corps qui est tiré de
malum. Num igitur dubium est, la terre et qui sert de proie à la corruption ; ils
quin illi omnes quid esset bonum ne contiennent que les moyens d'acquérir des
et malum ignoraverint, qui nec richesses on de les accroître, de parvenir aux
Deum, nec adversarium Dei honneurs, aux dignités, de se mettre en crédit,
scierint? Itaque finem bonorum et d'usurper l'autorité et le pouvoir, ce qui ne
ad corpus, et ad hanc brevem regarde que le temps. Voilà pourquoi le poète
vitam retulerunt, quam scilicet a dit : que la vertu consiste à savoir de quelle
solvi et occidere necesse est: non manière on doit acquérir du bien, et comment
sunt progressi ulterius. Sed on en doit user quand on en a acquis. Les
omnia eorum praecepta, et hommes prescrivent des règles par où l'on
omnia quae inducunt bona, peut augmenter son bien, parce qu'ils voient
terrae inhaerent, et humi jacent, que plusieurs manquent en ce point, et font
quoniam simul cum corpore, fort mal leurs affaires; mais ce n'est pas là la
quod est terra, moriuntur; vertu dont la pratique est proposée au sage.
pertinent enim non ad vitam La vertu ne consiste point à amasser des
homini comparandam, sed ad richesses, puisque ni leur acquisition, ni leur
quaerendas vel augendas opes, possession ne dépendent de notre liberté, et
honores, gloriam, potentiam; que les méchants y réussissent mieux que les

24
quae sunt universa mortalia, tam gens de bien. La vertu n'a garde de s'abaisser
scilicet, quam ille qui, ut ea sibi jusqu'à poursuivre des choses qu'elle méprise
contingerent, laboravit. Hinc est ; elle ne quittera pas les trésors incomparables
illud: du ciel, auxquels elle, est attachée par ses
Virtus, quaerendae finem rei pensées et par ses affections, pour courir
scire modumque. Praecipiunt après l'ombre du siècle. Elle s'occupe
enim quibus modis, et quibus principalement à rechercher des richesses que
artibus res familiaris quaerenda l'injustice des hommes ni la rigueur de la mort
sit, quia vident male quaeri ne nous peuvent ravir. C'est pourquoi ce qui
solere: sed hujusmodi virtus non suit dans le discours de Lucilius est véritable :
est proposita sapienti. Nec enim que la vertu consiste à connaître quel est le
virtus est, opes quaerere, juste prix des richesses. Le sens de ces vers
quarum neque inventio, neque est presque le même que celui des
possessio in nostra potestate est. précédents; mais ni Lucilius, ni aucun
Itaque et quaestu, et obtentu philosophe n'a pu savoir quel est ce prix. Ce
faciliores sunt malis, quam bonis. poète et tous ceux qu'il a imités ont cru que,
Non potest ergo virtus esse in iis pour faire un bon usage des richesses que l'on
rebus quaerendis, in quarum possède, il n'y a qu'à avoir de la modération,
contemptu vis ac ratio virtutis ne point faire de festins trop magnifiques, et
apparet; nec ad ea ipsa ne point dissiper son bien en dépenses
transfugiet, quae magno ac superflues ou honteuses. Quelqu'un me
excelso animo calcare ac demandera peut-être si je nie que ce soit une
proterere gestit: neque fas est, vertu que d'en user de la sorte. Je ne le nie
animam coelestibus intentam pas, car si je le niais, il semblerait que
bonis, ut haec fragilia sibi j'approuve le désordre; mais je nie que ce soit
comparet, ab immortalibus suis là la véritable vertu. C'est une vertu qui n'a
operibus avocari. Sed rien de céleste, qui rampe toujours sur la
potissimum in iis rebus terre, et qui ne s'élève jamais au-dessus.
comparandis virtutis ratio Lorsque j'expliquerai les devoirs de la piété, je
consistit, quas nobis nec homo ferai voir quel est l'usage légitime des
ullus, nec mors ipsa possit richesses. Ce que Lucilius ajoute n'est
auferre. Cum haec ita se nullement conforme à la vérité ; car se
habeant, illud quod sequitur déclarer l'ennemi des méchants ou le
verum est: protecteur des gens de bien, est quelque
Virtus, divitiis pretium chose de commun aux gens de bien et aux
persolvere posse. Qui versus méchants. Il y en a plusieurs qui, par le désir
idem fere significat, quod primi de parvenir aux grandes charges, affectent de
duo. Sed neque ipse, neque se mettre en réputation d'une rare probité; ils

25
quisquam philosophorum scire font pour cela quantité d'actions que font aussi
potuit pretium ipsum, vel quale, les personnes de vertu, et les font avec
vel quod sit. Id enim poeta, et illi d'autant plus d'ardeur et d'autant plus d'éclat,
omnes, quos secutus est, qu'ils ne les font qu'à dessein de tromper. Plût
putaverunt, recte opibus uti, hoc à Dieu qu'il fût aussi aisé d'être homme de
est, frugi esse; non instruere bien qu'il est aise de faire semblant de l'être.
convivia sumptuose; nec largiri Lorsque ces personnes-là sont arrivées au
temere; non effundere in res comble des honneurs où elles aspiraient, elles
supervacuas, aut turpes, rem cessent de se contraindre et de se déguiser, et
familiarem. laissent paraître toute la corruption de leur
Dicet aliquis fortasse: Quid cœur ; elles violent les plus saintes lois avec la
tu? negas ne hanc esse virtutem? dernière impudence ; elles enlèvent le bien
Non equidem nego; contraria d'autrui et persécutent les gens de bien, dont
enim videar probare, si negem. elles se vantaient auparavant d'entreprendre
Sed veram nego; quia non sit illa la protection ; elles rompent les degrés par où
coelestis, sed tota terrena, elles sont montées aux dignités, afin que les
quandoquidem nihil efficit, nisi autres ne puissent les suivre.
quod remaneat in terra. Quid sit Supposons néanmoins ici qu'il n'appartient
autem recte opibus uti, et qui sit qu'à un homme de bien d'entreprendre de
ex divitiis fructus petendus, protéger les gens de bien. Il est moins facile à
declarabo apertius, cum de exécuter qu'à entreprendre ; car quand on est
pietatis officio loqui coepero. Jam engagé une fois dans le combat, on n'a pas
caetera, quae sequuntur, nullo entre les mains la victoire, qui n'est qu'en
modo vera sunt. Nam improbis celles de Dieu. Les méchants sont quelquefois
inimicitias aut indicere, bonorum en plus grand nombre et en meilleure
defensionem suscipere, potest intelligence que les gens-de bien, de sorte qu'il
cum malis esse commune. ne faut pas mains de bonheur et de force pour
Quidam enim probitate ficta viam les vaincre. Qui ne sait que la victoire ne s'est
sibi ad potentiam muniunt, pas toujours déclarée pour la justice? Le
faciuntque multa, quae boni mauvais parti a souvent été le plus fort, et
solent, eo quidem promptius, c'est de là qu'est venue l'oppression de la
quod fallendi gratia faciunt. liberté publique et l'établissement de la
Utinamque tam facile esset tyrannie. L'histoire est toute remplie
praestare, quam facile est d'exemples de ce que je dis. Je me contenterai
simulare bonitatem. Sed ii, cum d'en rapporter un : Pompée voulut défendre
esse coeperint propositi ac voti les gens de bien et prit les armes pour la
sui compotes, et summum république, pour le sénat et pour la liberté;
potentiae gradum ceperint, tum mais ayant été vaincu avec la liberté qu'il

26
vero simulatione deposita, mores défendait, il eut la tête tranchée par la perfidie
suos detegunt: rapiunt omnia, et des eunuques de la cour d'Egypte, et fut jeté
violant, et vexant; eosque ipsos sans sépulture. La vertu ne consiste donc ni à
bonos, quorum causam se déclarer l'ennemi des méchants ou le
susceperant, insequuntur, et protecteur des gens de bien, puisqu'elle ne
gradus per quos ascenderunt peut être exposée à l'incertitude des
amputant, ne quis illos contra événements. La vertu consiste à regarder les
ipsos possit imitari. Verumtamen avantages de notre patrie comme nos propres
putemus, hoc officium non nisi avantages. En effet, si l'on avait ôté la bonne
boni esse, ut bonos defendat. At intelligence d'entre les hommes, il n'y aurait
id suscipere, facile est, implere, plus de vertu. Les avantages de notre pays ne
difficile; quia cum te certamini tendent-ils pas au dommage de nos voisins ?
congressionique commiseris, in Pouvons-nous étendre nos frontières sans les
arbitrio Dei, non tuo, posita chasser de leurs terres ou sans les assujettir à
victoria est. Et plerumque notre domination P Ce n'est pas là une vertu,
improbi, et numero, et c'est le renversement de toute vertu; c'est
conspiratione sunt potentiores, briser la société humaine, bannir l'innocence
quam boni; ut ad eos et la justice qui ne peut demeurer au milieu
superandos, non tam virtus sit, des armes et qui se retire au bruit de la guerre.
quam felicitas necessaria. An C'est avec grande raison que Cicéron a dit:
aliquis ignorat, quoties melior que ceux qui avouent qu'il faut avoir égard à
justiorque pars victa sit? Hinc ses concitoyens et ne point se soucier des
semper dominationes acerbae in étrangers, rompent la société du genre
cives extiterunt. Plena est humain et anéantissent en même temps la
exemplis omnis historia: sed nos bonté, la libéralité et la justice. Garde-t-on la
contenti erimus uno. Cneius justice dans le temps que l'on nuit à quelqu'un,
Pompeius bonorum voluit esse qu'on le hait, qu'on le dépouille, qu'on le tue?
defensor; siquidem pro C'est cependant ce que font ceux qui
republica, pro Senatu, pro s'efforcent de procurer les avantages de leur
libertate arma suscepit. Idem pays. Ils ne savent pas seulement ce que c'est
tamen victus cum ipsa libertate qu'un avantage; ils s'imaginent qu'il n'y a rien
occidit, et a spadonibus Aegyptiis d'avantageux, d'utile ni de commode que ce
detruncatus, insepultus abjectus que l'on peut tenir entre les mains, si toutefois
est. on y peut tenir ce que l'on en peut arracher.
Non est igitur virtus, aut On élève jusqu'au ciel, par des louanges
hostem malorum esse, aut excessives, ceux qui procurent ces avantages
defensorem bonorum, quia virtus à leur patrie, c'est-à-dire ceux qui remplissent
incertis casibus non potest esse le trésor public des richesses des villes mises

27
subjecta. à feu et à sang et des dépouilles des nations
Commoda praeterea patriae sibi vaincues, et on se persuade qu'ils sont montés
prima putare. Sublata hominum au comble de la vertu. Cette erreur n'est pas
concordia, virtus nulla est seulement soutenue par la multitude, elle est
omnino. Quae sunt enim patriae autorisée par les philosophes. Lorsqu'ils
commoda, nisi alterius civitatis, traitent des devoirs des personnes qui sont
aut gentis incommoda? Id est, engagées dans la profession des armes, ils ne
fines propagare aliis violenter règlent pas leurs sentiments sur la justice ou
ereptos, augere imperium, sur la vertu ; ils les rapportent à l'usage de la
vectigalia facere majora. Quae vie présente, qui est fort différent de la vertu,
omnia non utique virtutes, sed comme tout le monde peut le reconnaître et
virtutum sunt eversiones. In comme Cicéron le déclare en termes exprès. «
primis enim tollitur humanae Nous ne concevons, dit-il, aucune image fidèle
societatis conjunctio, tollitur et sincère du droit et de la justice ; nous n'en
innocentia, tollitur alieni avons que l'ombre, ou pas même l'ombre : il
abstinentia, tollitur denique ipsa serait à souhaiter que nous eussions du moins
justitia, quae dissidium generis cette ombre qui nous représenterait quelque
humani ferre non potest, et trait de la vérité. » Ce n'est donc que l'image
ubicumque arma fulserint, hinc de l'ombre que les philosophes ont prise pour
eam fugari et exterminari la justice. S'ils n'ont pas la justice, ont-ils la
necesse est. Verum est enim sagesse? Cicéron avoue sincèrement qu'ils ne
Ciceronis illud: Nam quomodo l'ont point. « Lorsque, dit-il, on appelle
potest justus esse, qui nocet, qui Fabricius généreux, ou Aristide juste, on
odit, qui spoliat, qui occidit? Quae cherche des exemples, et on propose l'un de
omnia faciunt, qui patriae ces anciens comme un modèle de courage et
prodesse nituntur. Id enim ipsum l'autre comme un modèle d'équité; car aucun
prodesse, quid sit, ignorant, qui d'eux n'a possédé en effet la sagesse dans la
nihil putant utile, nihil perfection dont nous tâchons de former ici
commodum, nisi quod teneri l'exemple. Caton et Laelius n'ont pas été
manu potest, quod solum teneri sages, bien qu'on leur en ait donné le nom. Les
non potest, quia eripi potest. sept, tant vantés par la Grèce, ne l'ont pas été
Haec itaque (ut ipsi non plus. Ils n'ont eu qu'une vaine apparence
appellant) bona quisquis patriae de sagesse, fondée seulement sur l'habitude
acquisierit, hoc est, qui eversis qu'ils avaient de s'acquitter plus exactement
civitatibus, gentibusque deletis, que le peuple des devoirs ordinaires de la vie
aerarium pecunia referserit, civile. » Voilà donc des philosophes sans
agros ceperit, cives suos sagesse, et ceux qui paraissent justes sans
locupletiores fecerit; hic laudibus justice; mais les descriptions que l'on fait de

28
fertur in coelum, in hoc putatur ces vertus nous imposent, parce que, pour
summa et perfecta esse virtus. connaître la vertu, il faut avoir la justice et la
Qui error non modo populi et sagesse. Or nul ne les a s'il ne les a reçus de
imperitorum, sed etiam Dieu même.
philosophorum est; qui
praecepta quoque dant ad
injustitiam, ne stultitiae ac
malitiae disciplinae auctoritas
desit. Itaque cum de officiis ad
rem militarem pertinentibus
disputant, neque ad justitiam,
neque ad veram virtutem
accommodatur illa omnis oratio,
sed ad hanc vitam moremque
civilem, quem non esse justitiam,
et res indicat, et ipse Cicero
testatus est. « Sed nos, inquit,
veri juris, germanaequae
justitiae, solidam et expressam
effigiem nullam tenemus. Umbra
et imaginibus utimur; easque
ipsas utinam sequeremur!
Feruntur enim ab optimis naturae
ac veritatis exemplis. » Umbra
est igitur et imago justitiae,
quam illi justitiam putaverunt.
Quid sapientiam? nonne idem
confitetur in phisosophis esse
nullam? « Aut cum Fabricius,
inquit, aut Aristides justus
nominatur, aut ab illis
fortitudinis, aut ab his justitiae
petitur tanquam a sapiente
exemplum. Nemo enim horum sic
sapiens, ut sapientem volumus
intelligi. Nec ii qui sapientes
habiti et nominati, M. Cato et C.
Laelius, sapientes fuerunt, ne illi

29
quidem septem: sed ex
mediorum officiorum frequentia
similitudinem quamdam
gerebant speciemque
sapientium. » Si ergo et
philosophis ipsorum confessione
adempta sapientia est, et iis qui
justi habiti sunt, adempta justitia
est, omnes igitur illae virtutis
descriptiones falsae sint necesse
est; quia quae sit virtus vera,
scire non potest, nisi justus ac
sapiens. Justus autem ac sapiens
nemo est, nisi quem Deus
praeceptis coelestibus erudivit.

CAPUT VII. De via erroris VII.


ac veritatis; quod ea simplex Ceux qui n'ont été mis au nombre des sages
sit, angusta et ardua, atque que par une erreur et une surprise qui est
Deum habeat ducem. maintenant reconnue et avouée de tout le
Nam illi omnes, qui per monde, ont été trompés par des fausses
aliorum confessam stultitiam apparences et n'ont embrassé que des ombres
sapientes existimantur, specie et des fantômes. La voie trompeuse qu'ils ont
virtutis inducti umbras et suivie a divers détours qui sont formés comme
imagines apprehendunt, nihil par les caprices des opinions et des sectes
verum. Quod ea fit ratione, dans lesquelles ils se sont égarés. Car, comme
quoniam via illa mendax, quae le chemin de la sagesse a quelque apparence
fert ad occasum, multos tramites de folie, ainsi que je l'ai fait voir dans le livre
habet, propter studiorum et précédent, le chemin de la folie a aussi
disciplinarum varietatem, quae quelque apparence de sagesse, qui est
sunt in vita hominum dissimiles conservée par ceux qui ont assez de lumières
atque diversae. Nam sicut via illa pour découvrir la folie du peuple. Si ce chemin
sapientiae habet aliquid simile a des vices manifestes, il a aussi quelque
stultitiae, quod libro praecedente image de la vertu ; s'il a des injustices que l'on
monstravimus: ita haec, cum sit ne saurait déguiser, il a aussi une ombre de
tota stultitiae, habet aliquid justice que l'on ne saurait s'empêcher
simile sapientiae, quod arripiant d'apercevoir. Comment le guide infidèle qui
ii, qui stultitiam publicam est à la tête pourrait-il y engager une si

30
intelligunt; et ut habet vitia prodigieuse multitude, s'il n'y semait des
manifesta: sic habet aliquid, attraits capables de la tromper? Dieu ne
quod simile esse videatur virtuti; désirant pas découvrir les mystères, a placé à
ut habet apertum scelus: sic l'entrée de son chemin des choses que les
imaginem quamdam speciemque hommes ont méprisées, à cause de quelque
justitiae. Quomodo enim sorte de bassesse ou d'infamie dont elles leur
praecursor ejus viae, cujus vis et paraissaient mêlées, afin que s'éloignant de la
potestas omnis in fallendo est, sagesse et de la vérité qu'ils cherchaient sans
universos in fraudem posset aucun guide, ils tombassent dans les maux
inducere, nisi verisimilia qu'ils auraient bien voulu éviter. Le guide
hominibus ostentaret? Deus trompeur qui est à l'entrée du chemin de la
enim, ut immortale illud arcanum mort montre plusieurs détours à ceux qu'il
ejus in operto esset, posuit in via veut perdre, soit à dessein de leur persuader
sua, quae homines pro malis et qu'il sait faire la différence du bien et du mal,
turpibus aspernarentur, ut aversi de la vérité et du mensonge, ou en effet par la
a sapientia et veritate, quam sine seule raison que les mêmes vertus ne sont pas
ullo duce requirebant, in id ipsum propres indifféremment à toutes sortes de
inciderent, quod vitare ac fugere personnes, et que comme il y a plusieurs
cupiebant. Itaque illam dieux, il y a aussi plusieurs moyens de se
perditionis ac mortis viam perdre en les honorant. Ce guide ne mène pas
multiplicem ostendit, vel quod les débauchés par le même chemin par où il
multa sunt genera vitae, vel quod mène ceux qui semblent conserver quelque
dii multi qui coluntur. sorte de retenue et d'humilité. Il mène les
Hujus dux praevaricator ac ignorants par un autre chemin que les sa vans,
subdolus, ut videatur esse les lâches par un autre que les courageux, le
discrimen aliquod falsi et veri, peuple par un autre que les philosophes. Le
mali ac boni, alia ducit chemin par où il mène les philosophes est
luxuriosos, alia eos qui frugi encore divise par des routes particulières ; car
appellantur; alia imperitos, alia il détourne un peu du grand chemin ceux qui
doctos; alia inertes, alia n'ont pas d'aversion des voluptés et des
strenuos; alia stultos, alia richesses, et il traîne à travers les précipices
philosophos; et eos quidem non ceux qui font profession de mépriser les biens
uno tramite. Illos enim, qui aut de la terre et de ne chercher que la vertu. Ces
voluptates, aut divitias non sentiers-là semblent un peu plus écartés que
refugiunt, ab hac publica et le grand chemin; mais il n'y en a aucun qui n'y
celebri via modice segregat: eos ramène. Le guide qui avait séparé les
autem, qui aut virtutem sequi philosophes d'avec le peuple et les savants
volunt, aut contemptum rerum d'avec les ignorants, les rassemble tous à la

31
profitentur, per fragosa quaedam fuis et les réunit dans le culte des faux dieux
praecipitia trahit. Sed tamen illa pour les égorger du même fer, et pour les faire
omnia itinera, quae speciem périr du même genre de mort.
bonorum operum ostentant, non Le chemin de la vérité, de la sagesse, de la
sunt aliae viae, sed diverticula et vertu et de la justice est unique. Nous y
semitae; quae videntur quidem marchons du même pas, et dans la même
ab illa communi dextroversum disposition de cœur, parce que nous n'y
separari, ad eamdem tamen, et servons que Dieu, le seul objet de notre culte.
ad unum omnes exitum sub ipso Ce chemin est étroit parce que la vertu est une
fine referuntur. Ibi enim dux, ille faveur qui n'est pas accordée à tout le monde.
conjungit omnes, ubi opus fuerat, Il est droit et rude, parce que la vertu est
bonos a malis, fortes ab assise sur une hauteur où l'on ne saurait
inertibus, sapientes a stultis monter sans peine.
separari; in deorum scilicet cultu,
in quo ille universos, quia sine
ullo discrimine stulti fuerunt, uno
mucrone jugulat, et praecipitat in
mortem. Haec autem via, quae
est veritatis, et sapientiae, et
virtutis, et justitiae, quorum
omnium fons unus est, una vis,
una sedes; et simplex est, quod
paribus animis, summaque
concordia unum sequamur, et
colamus Deum; et angusta,
quoniam paucioribus virtus data
est; et ardua, quoniam ad
bonum, quod summum atque
sublime est, nisi cum summa
difficulate ac labore non potest
perveniri.

32
CAPUT VIII. De erroribus VIII.
Philosophorum, ac varietate Les philosophes cherchent ce chemin sans
Legum. le trouver, parce qu'il n'y a sur la terre aucun
Haec est via, quam vestige par lequel on le puisse reconnaître. Ils
philosophi quaerunt: sed ideo s'égarent comme sur une vaste mer où ils
non inveniunt, quia in terra n'ont point de pilote. Il faut chercher ce
potius, ubi apparere non potest, chemin sur la terre de la même sorte que les
quaerunt. Errant ergo velut in pilotes cherchent le leur sur la mer, en
mari magno, nec quo ferantur regardant le ciel et en observant les astres ;
intelligunt, quia nec viam c'est-à-dire, pour parler plus clairement, que
cernunt, nec ducem sequuntur ceux qui désirent marcher dans le chemin de
ullum. Eadem namque ratione la vie doivent suivre Dieu et non les hommes,
hanc vitae viam quaeri oportet, l'adorer lui seul et non les idoles, rapporter
qua in alto iter navibus quaeritur; toutes leurs actions à leur âme et non à leur
quae nisi aliquod coeli lumen corps, tendre à la vie éternelle et non à cette
observent, incertis cursibus vie passagère. Si vous levez les yeux au ciel et
vagantur. Quisquis autem rectum que vous preniez le soleil pour le guide de
iter viae tenere nititur, non votre navigation, cette lumière spirituelle qui
terram debet aspicere, sed remplit l'esprit d'une plus vive splendeur que
coelum: et (ut apertius loquar) celle dont le soleil visible éclaire l'univers, vous
non hominem sequi debet, sed conduira sûrement au port de la vertu et de la
Deum; non his terrestribus sagesse. Il faut pour cela recevoir la loi de Dieu
simulacris, sed Deo servire que Cicéron a décrite dans le troisième livre
coelesti; non ad corpus referre Des Lois, dans des termes si excellents que
omnia, sed ad mentem; non huic j'aime mieux les lui emprunter que d'en
vitae dare operam, sed aeternae. chercher d'autres qui seraient peut-être trop
Itaque si oculos in coelum diffus et n'auraient pas la même force. « La
semper intendas, et solem, quo véritable loi c'est la raison droite et conforme
oritur, observes, eumque habeas à la nature, qui est répandue dans le cœur de
vitae quasi navigii ducem, sua tous les hommes, qui est uniforme, stable et
sponte in viam pedes dirigentur; éternelle, qui commande le bien et qui défend
et illud coeleste lumen, quod le mal. On ne peut ni s'y opposer, ni y déroger,
sanis mentibus multo clarior sol ni l'abolir. Ni le sénat ni le peuple n'en peuvent
est, quam hic quem carne mortali accorder aucune dispense. Il n'en faut point
videmus, sic reget, sic chercher d'explication ni de commentaires. Il
gubernabit, ut ad summum n'y en a point une pour Rome et une autre
sapientiae, virtutisque portum pour Athènes, une pour le temps présent et
sine ullo errore perducat. une autre pour le temps avenir. Elle sera

33
Suscipienda igitur Dei lex toujours la même, et dans tous les temps elle
est, quae nos ad hoc iter dirigat: gouvernera tous les peuples. Celui qui l'a
illa sancta, illa coelestis, quam inventée et publiée est un législateur, un
Marcus Tullius in libro de seigneur et un Dieu éternel, duquel on ne peut
Republica tertio pene divina voce s'éloigner sans se perdre et auquel on ne
depinxit; cujus ego, ne plura saurait désobéir sans renoncer à sa propre
dicerem, verba subjeci: « Est nature, ce qui serait un châtiment fort terrible
quidem vera lex, recta ratio, quand même on pourrait éviter les autres. » Y
naturae congruens, diffusa in a-t-il quelqu'un, quelque bien informé qu'il soit
omnes, constans, sempiterna; des mystères de notre religion, qui pût trouver
quae vocet ad officium, jubendo; des termes plus propres à parler de la loi de
vetando, a fraude deterreat: Dieu que ceux que cet auteur a employés, bien
quae tamen neque probos frustra qu'il fût fort éloigné de la vérité? Pour moi, je
jubet, aut vetat; nec improbos me persuade que ceux qui la publient de cette
jubendo, aut vetando movet. sorte sans la connaître sont inspirés de Dieu.
Huic legi nec obrogari fas est, Si Cicéron avait aussi bien expliqué les
neque derogari ex hac aliquid préceptes de cette loi qu'il en a découvert
licet, neque tota abrogari potest. l'origine et le pouvoir, il aurait rempli le devoir
Nec vero aut per Senatum, aut non d'un philosophe, mais d'un prophète.
per populum solvi hac lege Puisqu'il ne l'a pas fait, c'est à nous, qui avons
possumus. Neque est reçu cette loi de la main du Seigneur
quaerendus explanator, aut souverain, de la puissance duquel relèvent
interpres ejus alius. Nec erit alia tous les peuples de l'univers; c'est à nous, dis-
lex Romae, alia Athenis, alia je, à tâcher de le faire.
nunc, alia posthac: sed et omnes
gentes, et omni tempore una lex,
et sempiterna, et immutabilis
continebit; unusque erit
communis quasi magister, et
imperator omnium Deus, ille legis
hujus inventor, disceptator,
lator; cui qui non parebit, ipse se
fugiet, ac naturam hominis
aspernatus, hoc ipso luet
maximas poenas, etiamsi caetera
supplicia quae putantur effugerit.
» Quis sacramentum Dei sciens,
tam significanter enarrare legem

34
Dei posset, quam illam homo
longe a veritatis notitia remotus
expressit? Ego vero eos, qui vera
imprudentes loquuntur, sic
habendos puto, tanquam
divinent spiritu aliquo instincti.
Quod si, ut legis sanctae vim
rationemque pervidit, ita illud
quoque scisset aut explicasset, in
quibus praeceptis lex ipsa
consisteret: non philosophi
functus fuisset officio, sed
prophetae. Quod quia facere ille
non poterat, nobis faciendum est,
quibus ipsa lex tradita est ab illo
uno magistro et imperatore
omnium Deo.

CAPUT IX. De Lege et IX.


Praecepto Dei; de Le premier commandement de cette loi est
Misericordia, atque errore de connaître Dieu et de n'adorer que lui. En
Philosophorum. effet, quiconque ne connaît pas son créateur
Hujus legis caput primum et l'auteur de son âme, ne mérite pas le nom
est, ipsum Deum nosse, soli d'homme. Ne connaissant pas Dieu, il
obtemperare, solum colere. Non s'abaisse jusqu'au service des idoles, qui est le
potest enim rationem hominis plus grand de tous les crimes. Cet éloignement
obtinere, qui parentem animae de la source de la vérité et de la justice ne peut
suae Deum nescit; quod est porter qu'au mensonge et au péché ; car
summum nefas. Quae ignoratio quand ceux qui ne savent pas la loi de Dieu
facit, ut diis alienis serviat, quo auraient de bonnes intentions, ils prendraient
nihil sceleratius committi potest. les lois de leur pays pour des lois véritables,
Hinc jam proclivis est ad malitiam bien qu'elles ne soient point établies sur le
gradus per ignorantiam veri ac fondement de la justice. Car d'où vient la
singularis boni; quia Deus, quem diversité si prodigieuse des lois qui se
nosse refugit, fons est ipse rencontrent par tout le monde, si ce n'est de
bonitatis. Vel si justitiam sequi ce que chaque nation a établi celles qu'elle a
volet Dei, divini tamen juris jugé être les plus avantageuses à ses intérêts.
ignarus, gentis suae leges Or on sait combien l'intérêt est contraire à lu

35
tanquam verum jus amplectitur; justice, et on ne le reconnaît que trop par la
quas non utique justitia, sed pratique des Romains qui, en déclarant la
utilitas reperit. Cur enim per guerre à leurs voisins, et en leur faisant les
omnes populos diversa et varia dernières violences avec quelque formalité de
jura sunt condita, nisi quod justice, ont enlevé leurs biens et usurpé
unaquaeque gens id sibi sanxit, l'empire de l'univers. Tous ces peuples
quod putavit rebus suis utile? s'imaginent observer la justice quand ils ne
Quantum autem a justitia font rien qui soit contraire à la disposition de
recedat utilitas, populus ipse leurs lois, bien que pour l'ordinaire ils ne se
Romanus docet, qui per Feciales tiennent dans les bornes du devoir que par
bella indicendo, et legitime l'appréhension du châtiment. Supposons
injurias faciendo, semper aliena néanmoins qu'ils obéissent aux lois par leur
cupiendo, atque rapiendo, et inclination et par un pur mouvement de leur
possessionem sibi totius orbis liberté, montrent-ils le titre d'exacts
comparavit. Verum hi justos se observateurs de la justice, pour avoir déféré à
putant, si contra leges suas nihil des lois inventées par des hommes qui ont pu
faciant; quod etiam timori se tromper, et qui ont peut-être été fort
adscribi potest, si praesentium injustes? On doit mettre en ce rang-là les
poenarum metu sceleribus auteurs des lois des Douze Tables, qui se sont
abstineant. Sed concedamus accommodés au temps, et qui ont travaillé
sane, ut id natura, vel (ut ait pour le bien public. Il y a donc une grande
philosophus) sua sponte faciant, différence entre le droit civil, qui change selon
quod legibus facere coguntur. le génie des peuples, et la justice, qui est
Num idcirco justi erunt, quia simple, unique et uniforme, et qui ne peut plus
parent institutis hominum, qui et être ignorée que par ceux qui ignorent Dieu
ipsi aut errare, aut injusti esse d'où elle procède comme de son principe.
potuerunt! Sicut illi duodecim Demeurons d'accord que quelqu'un peut
Tabularum conditores, qui certe acquérir de véritables vertus par les forces de
publicae utilitati pro conditione sa nature, tel que l'on dit que fut autrefois
temporum servierunt. Aliud est Cimon l'Athénien, qui distribuait de l'argent à
igitur civile jus, quod pro moribus ceux qui en avaient besoin, qui invitait les
ubique variatur: aliud est vera pauvres à manger avec lui, et qui donnait des
justitia, quam uniformem ac habits à ceux qui étaient nus. Il faut pourtant
simplicem proposuit omnibus avouer que si la connaissance de Dieu, qui est
Deus; quem qui ignorat, et ipsam le premier et le plus nécessaire de tous les
justitiam ignoret necesse est. biens, lui manque, ses vertus seront inutiles,
Sed putemus fieri posse, ut et la peine qu'il aura prise pour les acquérir ne
aliquis naturali et ingenito bono lui servira de rien. Sa justice ressemblera à un

36
veras virtutes capiat, qualem corps qui, bien qu'il ait tous ses membres dans
fuisse Cimonem Athenis la disposition où ils doivent être, n'a point de
accepimus, qui et egentibus vie ni de sentiment, parce qu'il n'a point de
stipem dedit, et pauperes tête. Ces membres-là n'ont que la figure
invitavit, et nudos induit. Tamen extérieure et n'ont aucun usage, comme la
cum illud unum quod est tête n'a aussi aucun usage quand elle est
maximum deest, agnitio Dei, jam séparée des membres. Celui qui ayant la
illa bona omnia supervacua sunt connaissance de Dieu vit dans le crime,
et inania, ut frustra in his ressemble à une tête qui n'a point de corps :
assequendis laboraverit. Omnis il a le principal et le plus nécessaire, mais il
enim justitia ejus similis erit n'en tire aucun fruit, parce qu'il n'a pas les
humano corpori caput non vertus qui sont comme les membres et les
habenti; in quo tametsi membra organes sans lesquels il ne peut faire de
omnia, et locis suis constent, et fonction. Pour donner au corps spirituel dont
figura, et habitudine, tamen nous parlons la vie et le sentiment, et pour
quoniam deest id, quod est mettre la dernière main à l’homme intérieur, il
omnium principale, et vita, et faut que les vertus, qui sont comme autant de
omni sensu caret. Itaque membres, soient jointes à la connaissance de
membra illa formam Dieu, qui est comme la tête qui leur
tantummodo membrorum communique la vie. La tête est le principe des
habent, usum non habent, tam sentiments et du mouvement. Bien qu'elle ne
scilicet, quam caput sine corpore. puisse vivre quand elle est séparée de ses
Cui similis est, qui cum Deum non membres, elle peut se passer de plusieurs.
ignoret, vivit injuste. Id enim C'est un défaut que de manquer de quelques-
solum habet, quod est summum: uns : mais avec ce défaut on ne cesse pas de
sed frustra, quoniam virtutibus vivre. C'est une image de l'état où se trouvent
tanquam membris eget. oui qui, bien qu'ils connaissent Dieu, ne laissât
Itaque ut sit vivum ac pas de commettre quelque péché. Dieu
sensibile corpus, et agnitio Dei pardonne ces péchés-là ; mais il ne pardonne
necessaria est, quasi caput; et point l'infidélité de ceux qui ne connaissent pas
omnes virtutes, quasi corpus. Ita son nom. On peut vivre lorsqu'on a perdu
fiet homo perfectus, ac vivus: quelques membres, mais on ne peut vivre
sed tamen summa omnis in lorsqu'on n'a plus de tête. Ainsi, quelque vertu
capite est; quamvis constare non que semblent avait les philosophes, il est
possit sine omnibus, sine certain qu'ils ne savent rien. Leur vertu et leur
quibusdam tamen potest. Et erit doctrine n'ont point de principe, puisqu'ils ne
quidem animal vitiosum ac connaissent pas Dieu, qui est l'unique principe
debile; sed tamen vivet, sicut is de toute doctrine et de toute vertu. Quiconque

37
qui et Deum novit, et in aliqua re ne le connaît point est aveugle quoiqu'il voie,
peccat. Dat enim veniam peccatis et sourd quoiqu'il entende, et muet quoiqu'il
Deus. Itaque sine membris parle; mais dès qu'il commencera à le
aliquibus vivi potest, sine capite connaître, il commencera aussi à voir, à
nullo modo. Haec res efficit, ut entendre et à parler. Il commence alors à avoir
philosophi, etiamsi natura sint une tête qui est le siège des sens, et où sont
boni, tamen nihil sciant, nihil les yeux, les oreilles et la langue. Celui-là voit,
sapiant. Omnis doctrina et virtus qui reconnaît par les yeux de l'esprit la vérité,
eorum sine capite est; quia Deum qui est Dieu même; celui-là entend, qui reçoit
nesciunt, qui est virtutis ac les commandements de Dieu au fond de son
doctrinae caput: quem qui non cœur; celui-là parle, qui publie la grandeur et
agnoscit, licet videat, caecus est; la majesté de Dieu. Ainsi celui qui ne connaît
licet audiat surdus; licet loquatur, point Dieu est sans doute un impie ; et toutes
elinguis est. Cum vero les vertus qu'il croit avoir st trouvent
conditorem rerum parentemque ensevelies sous les ténèbres dont le chemin
cognoverit, tunc et videbit, et funeste où il marche est couvert. Ces!
audiet, et loquetur. Habere enim pourquoi personne ne doit se glorifier de ses
caput coepit, in quo sunt sensus en vaines ou inutiles, parce qu'il est non
omnes collocati, hoc est oculi, seulement misérable, puisqu'il se prive des
aures, et lingua. Nam profecto is avantages de la vie présente, mais encore
videt, qui veritatem in qua Deus extravagant, puisqu'il entreprend en vain de
est, vel Deum in quo veritas est, grands travaux. En effet, sans l'espérance de
oculis cordis aspexerit: is audit, l'immortalité que Dieu procure à ceux qui le
qui divinas voces ac praecepta servent dans notre religion, et que nous
vitalia pectori suo affigit: is attendons comme la seule récompense de la
loquitur, qui coelestia disserens, vertu, c'est une occupation déplorable de
virtutem ac majestatem Dei travailler pour acquérir des vertus qui ne
singularis enarrat. Quare non est produisent que des peines et des misères. Si
dubium, quin impius sit, quisquis la vertu consiste à supporter courageusement
Deum non agnoverit; omnesque la pauvreté, le bannissement, la douleur et la
virtutes ejus, quas habere aut mort, que le peuple prend pour des maux
tenere se putat, in illa mortifera insupportables, pourquoi les philosophes
via reperiuntur, quae est tota assurent-ils qu'elle ne doit être recherchée que
tenebrarum. Quapropter nihil est pour elle-même? Est-ce qu'au lieu de mener
quod aliquis sibi gratuletur, si has une vie tranquille et commode, ils prennent
inanes virtutes adeptus est; quia plaisir à souffrir des agitations et des traverses
non tantum miser, qui bonis qui ne leur servent de rien ? Si les âmes sont
praesentibus careat, sed etiam sujettes à la mort, et si les vertus

38
stultus sit necesse est, qui s'évanouissent en même temps que le corps
labores in vita sua maximos se résout en pourriture, pourquoi refuserions-
suscipiat incassum. Nam dempta nous de jouir des biens que Dieu nous
spe immortalitatis, quam Deus présente en cette vie, et pourquoi nous
pollicetur in sua Religione déclarerions-nous nous-mêmes
versantibus, cujus assequendae méconnaissants de sa bonté ou indignes de sa
gratia virtus appetenda est, et faveur? Il est vrai que pour posséder ces
quidquid malorum acciderit biens-là, il faut commettre des crimes ; car
perferendum, maxima erit quand on demeure dans les bornes de la vertu
profecto vanitas, obsequi velle et de la justice, ou n'a que de la pauvreté. Ce
virtutibus, quae frustra homini n'est donc pas être sage que de se priver des
calamitates afferunt et labores. biens dont les autres jouissent en cette vie, et
Nam si virtus est, egestatem, préférer à ces-biens-là les travaux, les
exilium, dolorem, mortem, quae tourments et les misères, sans pouvoir espérer
timentur a caeteris, pati fortiter aucun autre avantage plus considérable. Que
ac subire; quid tandem in se boni s'il faut embrasser la vertu par la raison que
habet, cur eam propter seipsam marquent ces philosophes, qui est que
philosophi dicant expetendam? l'homme est né pour l'acquérir, il faut sans
Nimirum supervacuis et inanibus doute être consolé par l'espérance de quelque
poenis delectantur, quibus licet récompense au milieu des fatigues et des
agere tranquille. misères où engage la poursuite de la vertu.
Si enim mortales sunt Elle ne passerait jamais pour un bien, si elle
animae, si virtus dissoluto n'était suivie de quelque douceur qui tempérât
corpore nihil futura est, quid son amertume. On peut dire de la même sorte
fugimus attributa nobis bona, que, si la privation des biens présents n'était
quasi aut ingrati, aut indigni qui comme compensée par la jouissance de
divinis muneribus perfruamur? quelques autres biens, il n'y aurait pas de
Quae bona ut habeamus, prudence à s'en priver. Or il n'y en a point
scelerate impieque vivendum d'autres que ceux de la vie éternelle, comme
est; quia virtutem, id est, je l'ai fait voir dans le troisième livre de cet
justitiam paupertas sequitur. ouvrage. Il n'y a que Dieu, qui nous a proposé
Sanus igitur non est, qui nulla la vertu, qui nous puisse donner cette vie
spe majore proposita, iis bonis, éternelle en récompense. Notre principal
quibus caeteri utuntur in vita, devoir est donc de le connaître et de le servir;
labores, et cruciatus, et miserias l'unique espérance de notre salut est fondée
anteponat. Si autem virtus (ut ab sur ce devoir : c'est le premier degré de la
his rectissime dicitur) sagesse de savoir qui est notre véritable père,
capessenda est, quia constet ad de l'honorer et de lui obéir avec tout le soin et

39
eam nasci hominem, subesse toute la soumission dont nous pouvons être
debet spes aliqua major, quae capables.
malorum et laborum, quos
perferre virtutis est, magnum
afferat praeclarumque solatium.
Nec aliter virtus, cum per se dura
sit, haberi pro bono potest quam
si acerbitatem suam maximo
bono penset. Aeque non aliter his
bonis praesentibus abstinendum
est, quam si sunt alia majora,
propter quae tanti sit, et
voluptates omittere, et mala
omnia sustinere. Ea vero nulla
sunt alia (ut in tertio docui) nisi
perpetuae vitae. Hanc autem
praestare quis potest, nisi Deus,
qui virtutem ipsam proposuit?
Ergo in Dei agnitione et cultu
rerum summa versatur: in hoc
est spes omnis ac salus hominis;
hic est sapientiae gradus primus,
ut sciamus quis sit nobis verus
pater, eumque solum pietate
debita prosequamur, huic
pareamus, huic devotissime
serviamus; in eo promerendo
actus omnis, et cura, et opera
collocetur.

40
CAPUT X. De Religione X.
erga Deum, et Misericordia Après avoir parlé des devoirs qui sont dus à
erga homines; atque de Dieu, je dirai quelque chose de ceux qu'il faut
Mundi principio. rendre à l'homme, bien que ceux que l'on rend
Dixi, quid debeatur Deo: à l'homme retournent en quelque sorte à Dieu,
dicam nunc, quid homini puisque l'homme est son image. Le premier
tribuendum sit; quanquam id devoir de la justice nous attache à Dieu, et le
ipsum quod homini tribueris, Deo second nous attache à l'homme : le premier
tribuitur, quia homo Dei s'appelle religion et le second humanité. Cette
simulacrum est. Sed tamen première vertu est propre et particulière aux
primum officium justitiae est, justes et aux serviteurs de Dieu. Il n'a pas
conjungi cum Deo; secundum, donné la sagesse aux bêtes, mais seulement
cum homine. Sed illud primum, des armes pour leur défense. Au contraire,
Religio dicitur; hoc secundum, ayant fait naître l'homme nu et faible, il lui a
misericordia vel humanitas donné la sagesse pour éviter les peines et pour
nominatur. Quae virtus propria se garantir des disgrâces; mais il lui a donné
est justorum et cultorum Dei; en même temps l'humanité pour aimer, pour
quod ea sola vitae communis secourir et pour défendre les autres hommes :
continet rationem. Deus enim, c'est le lien de toute société, que nul ne peut
qui caeteris animalibus rompre sans se rendre coupable d'un
sapientiam non dedit, naturalibus parricide. Nous sommes tous unis de parenté,
ea munimentis ab incursu et puisque nous sommes tous descendus du
periculo tutiora generavit. premier homme que Dieu avait formé, et ainsi
Hominem vero quia nudum on ne peut sans crime haïr un homme, quand
fragilemque formavit, ut eum même il serait coupable. C'est pour cela que
sapientia potius instrueret, dedit Dieu nous a défendu d'entretenir ni d'inimitié,
ei praeter caetera hunc pietatis ni de haine. De plus, nous sommes tous frères,
affectum ut homo hominem puisque nos âmes ont été l'œuvre de Dieu.
tueatur, diligat, foveat, Cette union est plus étroite et plus sainte que
contraque omnia pericula et celle du corps ; et Lucrèce ne s'est pas trompé
accipiat, et praestet auxilium. quand il a dit que nous sommes tous
Summum igitur inter se originaires du ciel et tous descendus du même
hominum vinculum est père. Il faut donc regarder comme des bêtes
humanitas: quod qui disrupit, farouches ceux qui, s'étant dépouillés de tout
nefarius et parricida sentiment d'humanité, volent les hommes, les
existimandus est. Nam si ab uno tourmentent et les font mourir. Dieu veut que
homine, quem Deus finxit, omnes nous entretenions si religieusement cette
orimur, certe consanguinei union fraternelle, qu'il nous défend de faire du

41
sumus; et ideo maximum scelus mal à personne et nous commande de faire du
putandum est, odisse hominem, bien à tout le monde. Il explique ce que c'est
vel nocentem. Propterea Deus que de faire du bien, en disant : que c'est
praecepit inimicitias per nos assister nos frères dans le besoin et leur
nunquam faciendas, semper esse donner de quoi vivre quand ils sont dans la
tollendas; scilicet ut eos, qui sint pauvreté. C'est pour cela que Dieu a ordonné
nobis inimici, necessitudinis que nous vécussions en société et que nous
admonitos mitigemus. Item si ab considérassions en chaque personne la nature
uno Deo inspirati omnes et qui nous est commune. Nous ne méritons pas
animati sumus, quid aliud quam d'être assistés si nous refusons d'assister les
fratres sumus? Et quidem autres.
conjunctiores, quod animis, Les philosophes n'ont laissé aucuns
quam quod corporibus. Itaque préceptes sur ce sujet, et ayant été éblouis par
non errat Lucretius, cum dicit: l'éclat d'une fausse vertu, ils ont ôté à l'homme
Denique, coelesti sumus la miséricorde, et accru les maladies qu'ils
omnes semine oriundi: promettaient de guérir. Bien qu'ils demeurent
Omnibus ille idem pater est. d'accord qu'il faut entretenir le lien de la
Ergo pro belluis immanibus société civile, ils le rompent par la rigueur
sunt habendi, qui homini nocent, inflexible qu'ils attribuent à la vertu.
qui contra jus humanitatis et fas Je réfuterai en cet endroit l'erreur de ceux
omne spoliant, cruciant, qui croient qu'il ne faut rien donner à
occidunt, exterminant. personne. Ils rapprochent plusieurs raisons
Ob hanc necessitudinem par lesquelles ils disent que les hommes ont
germanitatis docet nos Deus, été obligés de bâtir des villes. Ils assurent que
malum nunquam facere, semper ceux qui étaient nés de la terre vécurent dans
bonum. Id autem ipsum bene les forêts sans entretenir aucune société, ni
facere quid sit, idem ipse par le discours, ni par les lois; qu'ils n'avaient
praescribit: praestare auxilium point d'autres lits que des herbes et des
depressis et laborantibus; feuillages, d'autres maisons que des antres et
impertiri victum non habentibus. des cavernes, et qu'étant exposés aux
Deus enim, quoniam pius est, incursions des bêles, ils servaient souvent de
animal nos voluit esse sociale. proie à leur cruauté ; que ceux qui étaient
Itaque in aliis hominibus nos échappés d'entre leurs dents, et qui avaient vu
ipsos cogitare debemus. Non dévorer leurs proches, avaient imploré par
meremur in periculo liberari si gestes les secours des autres hommes, et
non succurrimus: non meremur ayant donné des noms à chaque chose,
auxilium, si negamus. Ad hanc avaient inventé l'usage de la parole; qu'ayant
partem Philosophorum nulla reconnu que, bien qu'ils fussent nés ensemble,

42
praecepta sunt; quippe qui falsae ils n'étaient pas pour cela en sûreté contre la
virtutis specie capti, violence des bêtes ; ils se fermèrent de
misericordiam de homine murailles, afin que leur repos ne fût plus
sustulerunt, et dum volunt troublé durant la nuit. Que les esprits qui ont
sanare, vitiaverunt. Et cum iidem inventé ces bagatelles étaient faibles ! Que
plerumque fateantur, societatis ceux qui les ont publiées et qui en ont voulu
humanae communionem esse conserver la mémoire étaient imprudents!
retinendam, ab ea plane seipsos Quand ils ont vu que les animaux avaient reçu
inhumanae suae virtutis rigore de la nature l'inclination de s'assembler et de
dissociant. Convincendus ergo s'attaquer les uns les autres, d'éviter le péril,
etiam hic error illorum est, qui de se retirer dans des antres, ils se sont
nihil cuiquam impertiendum imaginé que les hommes avaient appris de
putant. Urbis condendae leur exemple ce qu'ils devaient craindre et ce
originem atque causam non qu'ils devaient rechercher, et que jamais ils ne
unam intulerunt: sed alii eos se seraient assemblés, ni n'auraient inventé
homines, qui sint ex terra l'usage de la parole, si quelques-uns d'entre
primitus nati, cum per silvas et eux n'avaient été mangés auparavant par les
campos erraticam degerent bêtes.
vitam, nec ullo inter se sermonis D'autres ont soutenu que cette imagination
aut juris vinculo cohaererent, sed est extravagante, comme elle l'est en effet, et
frondes et herbam pro cubilibus, ont assuré que les hommes ne se sont point
speluncas et antra pro domibus assemblés par le seul désir de s'opposer à la
haberent, bestiis et fortioribus violence des bêtes, mais par un sentiment qui
animalibus praedae fuisse les éloigne de la solitude et leur fait rechercher
commemorant. Tum eos, qui aut la compagnie.
laniati effugerant, aut laniari Leur différend n'est pas fort grand : ils
proximos viderant, admonitos semblent s'accorder au fond, bien qu'ils
periculi sui ad alios homines n'apportent pas la même raison des premières
decurrisse, praesidium assemblées des hommes. L'une et l'autre était
implorasse, et primo nutibus possible; mais ni l'une ni l'autre n'est vraie.
voluntatem suam significasse; Les hommes ne sont pas nés de la terre, ni des
deinde sermonis initia tentasse, dents d'un dragon, comme les poètes l'ont
ac singulis quibusque rebus feint. Le premier homme a été formé par les
nomina imprimendo, paulatim mains de Dieu, et la terre a été peuplée de ses
loquendi perfecisse rationem. descendants, de la même sorte qu'elle l'a été
Cum autem nec multitudinem par les enfants de Noé depuis le déluge. Les
ipsam viderent contra bestias hommes n'ont jamais été sur la terre sans
esse tutam, oppida etiam avoir l'usage de la parole, comme chacun le

43
coepisse munire; vel ut quietem reconnaîtra aisément pour peu qu'il ait de
noctis tutam sibi facerent, vel ut lumière. Supposons néanmoins qu'il y ait
incursiones atque impetus quelque vérité dans ces fables, que
bestiarum non pugnando, sed d'impertinents vieillards ont inventées durant
objectis aggeribus arcerent. un trop grand loisir, et détruisons-les par les
O ingenia hominibus indigna mêmes moyens par où ils s'efforcent de les
quae has ineptias protulerunt! établir. Si les hommes se sont assemblés pour
miseros, atque miserabiles, qui x pouvoir secourir mutuellement, il ne leur faut
stultitiam suam litteris point refuser le secours qu'on leur peut rendre.
memoriaeque mandaverunt! Qui Ceux qui refusent l'assistance qu'ils peuvent
cum viderent mutis quoque rendre, se privent de celle qu'ils pourraient
animalibus ingenitam esse recevoir; et il faut même qu'en refusant
rationem, vel conveniendi, vel d'assister les autres, ils se persuadent n'avoir
invicem appetendi, vel periculi besoin de personne. Quiconque se retranche
fugiendi, vel mali cavendi, vel ainsi de la société humaine ne peut plus vivre
cubilia sibi et latibula parandi; d'une autre manière que les bêtes. Ceux qui
homines autem ipsos ne se veulent pas abaisser à ce genre de vie,
existimaverint non nisi exemplis sont obligés d'entretenir la société, de rendre
admoneri ac discere potuisse, aux autres tous les secours qu'ils peuvent, et
quid metuere, quid cavere, quid d'en attendre de semblables quand ils en
facere deberent; aut nunquam auront besoin.
conventuros inter se fuisse, nec Que si les hommes ne se sont assemblés
loquendi rationem reperturos, que par un mouvement d'humanité et de
nisi eos bestiae comedissent. tendresse, ils doivent se connaître et s'unir par
Haec aliis delira visa sunt (ut ce mouvement; et certes si ceux qui étaient
fuerunt) dixeruntque, non encore si grossiers et si ignorants qu'ils
ferarum laniatus causam fuisse n'avaient aucun usage de la parole, ont
coeundi, sed ipsam potius témoigné par leurs gestes l'inclination qu'ils
humanitatem: itaque inter se avaient d'établir entre eux une communauté,
congregatos, quod natura ceux qui mènent une vie fort polie, et qui sont
hominum solitudinis fugiens, et si fort accoutumés à la fréquentation des
communionis ac societatis autres qu'ils ne pourraient souffrir la solitude,
appetens esset. Non magna inter ne doivent-ils pas être encore plutôt dans ce
eos disceptatio est. Siquidem sentiment ?
causae dispares sunt, res eadem
est. Potuit igitur utrumque, quia
non repugnat: sed tamen
utrumque nullo modo verum est;

44
quia non per omnem terram nati
sunt homines e terra, tanquam
ex draconis alicujus dentibus
proseminati (ut poetae ferunt)
sed unus homo à Deo fictus est,
ab eoque uno omnis terra
humano genere completa est,
eadem scilicet ratione, qua
rursus post diluvium: quod certe
negare non possunt. Nulla igitur
in principio facta est ejusmodi
congregatio; nec unquam fuisse
homines in terra, qui praeter
infantiam non loquerentur,
intelliget cui ratio non deest.
Fingamus tamen illa vera esse,
quae otiosi et inepti senes
fabulantur, ut eos suis
potissimum sensibus et suis
rationibus refellamus.
Si hac de causa sunt
homines congregati, ut mutuis
auxiliis imbecillitatem suam
tuerentur; succurrendum est
igitur homini, qui egeat auxilio.
Cum enim praesidii causa
homines societatem cum
hominibus inierint et sanxerint,
foedus illud inter homines a
principio ortus sui ictum aut
violare, aut non conservare,
summum nefas putandum est.
Nam qui se a praestando auxilio
removet, etiam ab accipiendo se
removeat necesse est; quia
nullius opera indigere se putat,
qui alteri suam denegat. Huic
vero, qui se ipse dissociat ac

45
secernit a corpore, non ritu
hominis, sed ferarum more
vivendum est. Quod si fieri non
potest, retinendum est igitur
omni modo vinculum societatis
humanae, quia homo sine
homine nullo modo potest vivere.
Retentio autem societatis est
communitas, id est auxilium
praestare, ut possimus accipere.
Sin vero (ut illi alii disputant)
humanitatis ipsius causa facta est
hominum congregatio, homo
certe hominem debet agnoscere.
Quod si fecerunt illi rudes et
adhuc feri homines, et fecerunt
nondum constituta loquendi
ratione, quid putemus hominibus
expolitis, et sermonis rerumque
omnium commercio inter se
copulatis esse faciendum, qui
assueti hominibus solitudinem
ferre non possunt?

CAPUT XI. De personis in XI.


quas beneficium sit Il faut avoir des sentiments d'humanité, si
conferendum. nous voulons retenir le titre d'homme. Or
Conservanda est igitur qu'est-ce autre chose d'avoir des sentiments
humanitas, si homines recte dici d'humanité, si ce n'est d'aimer les hommes
velimus. Id autem ipsum parce qu'ils ont la même nature que nous? Il
conservare humanitatem, quid n'y a rien de si contraire à la nature de
aliud est, quam diligere l'homme que la dissension et la discorde. Cette
hominem, quia homo sit, et idem parole de Cicéron est très véritable, « qu'un
quod nos sumus? Discordia igitur homme qui suit les sentiments de la nature ne
atque dissensio non est saurait jamais nuire à un autre homme. » Si
secundum hominis rationem. c'est une action contraire à la nature que de
Verumque est illud Ciceronis, nuire à un homme, ce sera une action

46
quod ait, hominem naturae conforme à la nature que de l'assister.
obedientem homini nocere non Quiconque manque à ce devoir renonce à la
posse. Ergo si nocere homini qualité d'homme. Je demander volontiers si
contra naturam est, prodesse ceux qui soutiennent qu'un homme sage ne
igitur homini secundum naturam doit point être touché de compassion, s'ils en
sit necesse est. Quod qui non voyaient un qui aurait des armes, et de qui un
facit, hominis se appellatione autre, qui aurait été enlevé par une bête
dispoliat; quia humanitatis farouche, implorerait le secours, il le devrait
officium est, necessitati hominis secourir ou l'abandonner. Ils ne sont pas assez
ac periculo subvenire. Quaero impudents pour nier qu'il dût faire ce que
igitur ab iis, qui flecti ac misereri l'humanité demande en ces occasions. Si un
non putant esse sapientis: si homme était au milieu d'un incendie ou sous
homo ab aliqua bestia les ruines d'une maison, ou s'il était tombé
comprehensus, auxilium sibi dans l'eau soit d'un fleuve ou de la mer,
armati hominis imploret, n'avoueront-ils pas que l'humanité oblige à le
utrumne succurrendum putent, secourir? Ils ne seraient pas hommes s'ils ne
an minime? Non sunt tam l'avouaient ; car il n'y a personne qui ne puisse
impudentes, ut negent fieri tomber en quelques-uns de ces dangers, ils
oportere quod flagitat, quod demeureront d'accord qu'un homme de cœur
exposcit humanitas. Item si fera tout ce qu'il pourra pour sauver celui qu'il
aliquis circumveniatur igni, ruina verra en danger de périr. Ceux qui n'oseraient
opprimatur, mergatur mari, disconvenir que l'humanité oblige à sauver
flumine rapiatur, num putent ceux qui se rencontrent dans ces périls, ont-ils
hominis esse, non auxiliari? non quelque raison pour prétendre que l'on n'est
sunt ipsi homines, si putent. pas obligé de secourir ceux qui sont pressés
Nemo enim potest ejusmodi de la faim ou de la soif, ceux qui n'ont point
periculis non esse subjectus. Imo d'habits pour se couvrir durant la rigueur du
vero et hominis et fortis viri esse froid. Bien qu'il y ait la même raison pour
dicent, servare periturum. Si assister ceux qui tombent dans les hasards
ergo in ejusmodi casibus, qui extraordinaires d'un embrasement ou d'un
periculum vitae homini afferunt, naufrage, que ceux qui sont dans la nécessité
succurrere humanitatis esse plus commune de la pauvreté, ils y mettent de
concedunt, quid causae est, cur, la différence, parce qu'ils mesurent toutes
si homo esuriat, sitiat, algeat, choses par leur intérêt, et qu'ils espèrent que
succurrendum esse non putent? ceux qu'ils auront délivrés d'un danger leur en
Quae cum sint paria natura cum témoigneront de la reconnaissance; au lieu
illis casibus fortuitis, et unam que les pauvres qu'ils auront assistés ne leur
eamdemque humanitatem en témoigneront jamais, parce qu'ils périront

47
desiderent, tamen illa discernunt, bientôt de misère. C'est de ce sentiment que
quia non re ipsa vera, sed vient cette exécrable parole de Plaute : « Que
utilitate praesenti omnia celui qui donne l'aumône à un pauvre lui rend
metiuntur. Illos enim, quos un mauvais office ; car outre qu'il perd ce qu'il
periculo surripiunt, sperant sibi lui donne, en prolongeant sa vie il prolonge
gratiam relaturos. Egentes aussi sa misère. » On peut néanmoins excuser
autem, quia non sperant, perire Plaute d'avoir mis ces paroles dans la bouche
arbitrantur quidquid ejusmodi d'une personne à qui elles convenaient. Mais
hominibus impertiant. Hinc est peut-on excuser Cicéron d'avoir conseillé dans
illa Plauti detestanda sententia: les livres des Offices de ne rien donner à
Male meretur, qui mendico personne? Voici comment il parle: » Les
dat, quod edat. largesses que l'on fait de son propre bien en
Nam et illud, quod dat, perit; épuisent le fonds, et ainsi la libéralité se
Et illi producit vitam ad détruit en quelque sorte elle-même; car plus
miseriam. Atenim poeta fortasse on l'a exercée, et moins on est en pouvoir de
pro persona locutus est. l'exercer. « Il ajoute un peu après : « Y a-t-il
Quid Marcus Tullius in suis rien de si extravagant que de se mettre en état
Officialibus libris, nonne hoc idem de ne pouvoir faire longtemps ce que l'on fait
suadet, non esse omnino avec plaisir? » Voilà comment ce professeur de
largiendum? Sic enim dixit: « la sagesse détourne les hommes des devoirs
Largitio quae fit ex re familiari, de l'humanité, et comment il les avertit d'avoir
fontem ipsum benignitatis un plus grand soin de conserver leur bien, que
exhaurit; ita benignitate d'observer la justice. Il a si bien reconnu lui-
benignitas tollitur, qua quo in même que ce conseil est cruel et criminel, qu'il
plures usus sis, eo minus in semble l'avoir rétracté en un autre endroit, où
multos uti possis. » Et idem paulo il s'explique de cette sorte : « Il faut pourtant
post: « Quid autem est stultius, donner quelquefois, et faire part de son bien à
quam quod libenter facias, curare des personnes capables. » Qui sont les
ut id diutius facere non possis? » personnes capables, sinon celles qui peuvent
Videlicet professor sapientiae reconnaître les bienfaits ? Si Cicéron vivait
refrenat homines ab humanitate, encore, je m'écrierais, en lui adressant la
monetque ut rem familiarem parole : Vous vous êtes égaré en cet endroit ;
diligenter custodiant; malintque vous avez ôté la justice d'entre les hommes,
arcam, quam justitiam quand vous avez réglé sur l'intérêt les devoirs
conservare. Quod cum de l'humanité et de la piété. Ce ne sont pas
intelligeret inhumanum esse, ac ceux qui peuvent témoigner de la
nefarium, mox alio capite, quasi reconnaissance qu'il faut assister ; ce sont
actus poenitentia, sic ait: « principalement ceux qui n'en peuvent

48
Nonnunquam tamen est témoigner : car quand vous les aurez soulagés
largiendum; nec hoc benignitatis sans espérance d'aucune reconnaissance,
genus omnino repudiandum, et vous vous serez alors acquitté des devoirs de
saepe idoneis hominibus la justice, de la piété et de l'humanité. Voilà en
egentibus de re familiari quoi consiste la véritable justice dont vous
impertiendum. » Quid est nous accusez de n'avoir pas seulement
idoneis? nempe iis, qui restituere l'image. Vous dites en plusieurs endroits de
ac referre gratiam possint. Si vos ouvrages que la vertu n'agit pas par
nunc Cicero viveret, exclamarem intérêt, et vous avouez dans le livre des Lois
profecto: Hic, hic, Marce Tulli, que la libéralité est généreuse, et qu'elle ne
aberrasti a vera justitia; eamque demande point de récompense. « Il est
uno verbo sustulisti; cum pietatis certain, dites-vous en un endroit, que celui qui
et humanitatis officia utilitate est libéral et bienfaisant ne cherche que la
metitus es. Non enim idoneis gloire de son action, et ne songe point au profit
hominibus largiendum est, sed qu'il en peut tirer. » Pourquoi donc dites-vous
quantum potest, non idoneis. Id en un autre endroit que vous n'obligerez que
enim juste, id pie, id humane sit, des personnes capables de le reconnaître ?
quod fine spe recipiendi feceris. N'est-ce pas que vous en voulez recevoir la
Haec est vera illa et germana récompense ? Selon vos conseils, on laissera
justitia, cujus solidam et mourir un homme de faim et de froid, quand
expressam nullam tenere vos on verra qu'il ne sera jamais en état de
dicis. Ipse pluribus locis clamas, reconnaître les secours qu'on lui aurait rendus.
mercenariam non esse virtutem; Un homme qui sera dans l'abondance et dans
faterisque in libris Legum le luxe n'en soulagera pas un autre qui sera
tuarum, liberalitatem gratuitam dans la dernière nécessité? Vous dites que la
esse, his verbis: « Nec est vertu n'attend point de récompense, et qu'elle
dubium, quin is, qui liberalis mérite d'être recherchée pour elle-même.
benignusque dicitur, officium, Jugez donc de la justice qui est la première et
non fructum sequatur. » Cur ergo comme la mère de toutes les vertus, non par
idoneis potius largiris, nisi ut votre intérêt, mais par son propre prix, et
postea mercedem recipias? Te mettez vos bienfaits entre les mains de ceux
igitur auctore ac praeceptore qui ne vous peuvent jamais rien rendre.
justitiae, quisquis idoneus non Pourquoi choisissez-vous les personnes? Vous
erit, nuditate, siti, fame devez regarder comme des hommes tous ceux
conficietur; nec homines copiosi, qui implorent votre secours dans la croyance
et usque ad delicias abundantes que vous avez de l'humanité. Gardez la
subvenient ultimae necessitati. Si justice, et défaites-vous de l'ombre et de
virtus mercedem non exigit, si l'apparence. Donnez aux aveugles, aux

49
propter se ut dicis, expetenda boiteux, aux estropiés, à ceux qui sont
est; ergo justitiam matrem dépourvus de secours et qui sont en danger de
principemque virtutum suo mourir si vous ne les assistez. S'ils sont
pretio, non tuo commodo inutiles aux hommes, ils ne sont pas inutiles à
aestima. Ei potissimum tribue, a Dieu, puisqu'il leur laisse la jouissance de la
quo nihil speres. Quid personas vie. Faites ce que vous pourrez pour la
eligis? quid membra inspicis? Pro conserver. Quiconque pouvant assister un
homine tibi habendus est, homme qui est en danger de mourir ne
quisquis ideo precatur, quia te l'assiste pas, est la cause de sa mort. Ceux qui
hominem putet. Abjice umbras ont renoncé aux sentiments de la nature, et
illas imaginesque justitiae, atque qui ne savent pas quelle est la solide
ipsam veram et expressam tene. récompense dès bonnes actions, perdent leur
Largire caecis, debilibus, claudis, bien par l'appréhension de le perdre ; ils
destitutis; quibus, nisi largiare, tombent dans l'inconvénient qu'ils veulent
moriendum est. Inutiles sunt éviter, qui est qu'ils ne tirent aucun profit de
hominibus, sed utiles Deo, qui ce qu'ils dépensent, ou qu'ils n'en tirent qu'un
eos retinet in vita, qui spiritu profit qui ne dure que fort peu de temps. Ils
donat, qui luce dignatur. Fove, refusent une légère aumône à un pauvre, et
quantum in te est, et animas aiment mieux perdre l'humanité que la
hominum, ne extinguantur, moindre partie de leur bien ; et en d'autres
humanitate sustenta. Qui occasions, ils font des dépenses qui sont tout
succurrere perituro potest, si non ensemble et immenses et inutiles. Que dirons-
succurrerit, occidit. Verum isti, nous de ceux qui emploient à des jeux et à des
quia neque naturam retinent, combats des richesses qui suffiraient à nourrir
neque praemium in eo quod sit les habitants d'une ville entière, si ce n'est que
sciunt, dum perdere timent, ce sont des furieux qui prodiguent leur bien
perdunt; et in id, quod maxime sans que personne en tire aucun fruit. Il n'y a
cavent, incidunt, ut quidquid point de plaisirs qui soient de longue durée.
largiuntur, aut pereat omnino, Ceux qui se prennent par les yeux ou par les
aut ad tempus brevissimum oreilles passent plus vite que les autres. Ceux
prosit. Nam qui exiguam stipem qui en ont joui les oublient aussitôt, et ne se
miseris negant, qui conservare sentent point obligés à ceux qui ont fait de
humanitatem sine damno suo grandes dépenses pour les leur procurer. Ils
volunt, patrimonia sua effundunt, réussissent quelquefois si mal, qu'ils n'excitent
ut aut peritura et fragilia sibi que des plaintes; et quand ils réussissent, ils
comparent, aut certe maximis n'attendent qu'un applaudissement de peu de
suis damnis nihil consequantur. jours. Voilà comment des hommes vains
dissipent leurs biens en de folles dépenses.

50
Quid enim dicendum est de Ceux qui les emploient à des ouvrages plus
iis, qui populari levitate ducti, vel solides et à élever de superbes édifices qui
magnis urbibus suffecturas opes puissent conserver à la postérité la mémoire
exhibendis muneribus de leur nom, se conduisent-ils avec plus de
impendunt? nisi eos dementes sagesse? Il est certain qu'ils ne font pas fort
atque furiosos, qui praestent id bien de cacher leurs trésors sous la terre. Il n'y
populo, quod et ipsi perdant, et a point de monuments qui soient éternels. Les
nemo eorum, quibus praestatur, louanges ne servent de rien aux morts. Les
accipiat. Itaque ut est omnis plus magnifiques bâtiments peuvent être
voluptas caduca et brevis, renversés par un tremblement de terre, ou
oculorum maxime et aurium, aut consumés par un embrasement, ou ruinés par
obliviscuntur homines, et alterius l'irruption d'une armée, ou ruinés enfin pur la
damna pro ingratis habent; aut suite des temps; car, comme dit l'orateur
etiam offenduntur, si non est romain : « Il n'y aucun ouvrage de la main des
libidini vulgi satisfactum: ut hommes que la longueur du temps ne
etiam homines stultissimi malum détruise. » Il n'y a que la justice et la libéralité
sibi malo comparaverint; aut si qui croissent de jour en jour. Ceux qui
adeo placuerunt, nihil amplius, exercent la libéralité envers leurs concitoyens
quam inanem favorem et leurs amis font mieux sans doute que ceux
paucorumque dierum fabulas qui donnent des jeux et des combats au
assequuntur. Sic quotidie peuple, parce que ce qu'ils donnent n'est pas
levissimorum hominum tout à fait perdu; mais ils ne donnent pas
patrimonia in res supervacuas encore de la manière qu'il faut. Pour bien
prodiguntur. Num ergo illi donner, il faut donner à ceux qui sont dans la
sapientius, qui utiliora et nécessité. Tout ce que l'on donne à des
diuturniora civibus suis exhibent personnes qui n'en ont pas besoin, ou ce que
munera? ii scilicet, qui publicis l'on donne à des personnes qui le pourront
operibus extructis, memoriam rendre, est mal donné. Il n'est pas donné selon
nomini suo quaerunt? ne isti la justice, puisque, quand on le retiendrait, elle
quidem recte bona sua in terra n'en serait point blessée. L'unique devoir de la
sepeliunt; quia nec memoria justice et de la libéralité est d'employer son
quidquam mortuis confert, nec bien à nourrir les pauvres qui sont dans un
opera eorum sempiterna sunt: extrême besoin.
siquidem aut uno tremore terrae
dissipantur et corruunt, aut
fortuito consumuntur incendio,
aut hostili aliquo impetu
diruuntur, aut certe vetustate

51
ipsa dissoluta labuntur. « Nihil
est enim ut ait orator, opere et
manufactum quod non conficiat
et consumat vetustas. At haec
justitia et lenitas florescit
quotidie magis. » Illi ergo melius,
qui tribulibus suis aut clientibus
largiuntur: aliquid enim
praestant hominibus, et prosunt:
sed non est illa vera et justa
largitio. Beneficentia enim nulla
est, ubicumque necessitas non
est. Perit ergo quidquid gratiae
causa tribuitur non indigentibus;
aut cum foenore redit, et
beneficentia non erit. Quod et si
gratum est iis, quibus datur,
justum tamen non est, quia si
non fiat, nihil mali sequitur.
Unum igitur certum et verum
liberalitatis officium est, egentes
atque inutiles alere.

CAPUT XII. De generibus XII.


beneficentiae, et operibus Voilà quelle est la parfaite justice qui
misericordiae. entretient la société civile dont parlent les
Haec est illa perfecta justitia, philosophes. Le véritable usage des richesses
quae custodit humanam, de qua est de les employer non pour son plaisir, mais
philosophi loquuntur, societatem. pour la conservation de plusieurs personnes
Hic divitiarum maximus ac par on motif d'équité, qui est une vertu qui
verissimus fructus est, non uti demeure toujours. C'est donc une maxime
opibus ad propriam unius constante: qu'il faut faire la charité sans
voluptatem, sed ad multorum intérêt. Il n'en faut attendre la récompense
salutem, non ad praesentem que de Dieu, et quiconque l'attendrait d'un
suum fructum, sed ad justitiam, autre, ferait un trafic au lieu de faire une
quae sola non interit. Tenendum charité. Il n'aurait obligé personne et n'aurait
est igitur omni modo, ut ab officio agi que pour son propre avantage. Ce n'est
misericordiae spes recipiendi pas que celui qui fait du bien à un autre sans

52
absit omnino. Hujus enim operis attendre rien de lui, n'y trouve aussi son
et officii merces a Deo est propre avantage, puisqu'il en reçoit la
expectanda solo: nam si ab récompense de Dieu. La miséricorde doit
homine expectes, jam non tellement entrer dans toutes les actions de
humanitas erit illa, sed beneficii notre vie, que Dieu nous commande d'inviter
foeneratio; nec potest videri à un festin ceux qui ne sauraient nous le
bene meruisse, qui quod facit, rendre. Ce n'est pas qu'il nous défende de
non alteri, sed sibi praestat; et converser et de manger avec nos proches et
tamen res eodem redit; ut quod avec nos amis, pourvu que nous fassions
alteri quisque praestiterit, nihil différence des devoirs de la société et de ceux
ab eo commodi sperans, vere sibi de l'amitié. L'hospitalité est une vertu fort
praestet, quia mercedem capiet a nécessaire, comme les philosophes en
Deo. Idem Deus praecepit, ut si demeurent d'accord. Mais ils détournent le
quando coenam paraverimus, cours que la justice lui donne pour l'appliquer
eos in convictum adhibeamus, à leur profit. « Théophraste, dit Cicéron, a
qui revocare non possint et vicem donné à l'hospitalité les louanges qui lui sont
reddere; ut omnis actus vitae dues, et il n'y a rien en effet de plus glorieux
nostrae non careat misericordiae que de voir les maisons des personnes de
munere. Nec tamen quisquam condition ouvertes aux étrangers qui sont
interdictum sibi putet, aut considérables ou par leur naissance ou par leur
communione cum amicis, aut mérite. » Il s'est trompé ici de la même sorte
charitate cum proximis. Sed qu'auparavant quand il a dit qu'il faut faire du
notum nobis Deus fecit, quod sit bien à des personnes capables de le
verum et justum opus, ita nos reconnaître. La maison d'un homme sage et
oportet cum proximis vivere, d'un homme juste doit être ouverte non à des
dummodo sciamus illud ad personnes illustres et éminentes en dignité,
hominem, hoc ad Deum mais aux plus pauvres et aux plus
pertinere. méprisables. Ces personnes illustres n'ont
Praecipua igitur virtus est besoin de rien ; leur propre grandeur leur
hospitalitas; quod philosophi suffit. Toutes les actions d'un homme juste
quoque aiunt: sed eam doivent être des bienfaits. Or un bienfait périt
detorquent a vera justitia, et ad quand il est rendu. Il ne nous est plus dû, dès
commodum rapiunt. « Recte, que l'on nous en a payé le prix. La justice veut
inquit Cicero, a Theophrasto est que les bienfaits soient entiers, et ils ne le sont
laudata hospitalitas. Est enim (ut jamais s'ils ne sont faits à des personnes qui
mihi quidem videtur) valde ne les peuvent reconnaître. Cicéron n'a
decorum, patere domos considéré que l'intérêt, quand il a dit qu'il
hominum illustrium hospitibus fallait exercer l'hospitalité envers des

53
illustribus. » Eodem modo rursus personnes illustres, et il n'a pas même
erravit, quo tum, cum idoneis dissimulé l'avantage que Von en retire. Il a
esse diceret largiendum. Non marqué clairement que l'on peut acquérir une
enim justi et sapientis viri domus grande réputation parmi les étrangers, par le
illustribus debet patere, sed moyen des plus considérables avec lesquels on
humilibus et abjectis. Nam a contracté amitié. Si j'avais entrepris de le
illustres illi ac potentes nulla re réfuter, il me serait fort aisé de faire voir son
possunt indigere; quos opulentia inconsistance, et je n'emploierais pour cela
sua et munit, et honorat. Nihil que ses paroles. Il dit en un endroit que plus
autem a viro justo faciendum est, une personne rapporte ses actions à ses
nisi quod sit beneficium. intérêts, et moins elle a de probité. Il avoue
Beneficium autem si refertur, ailleurs qu'il n'est pas d'un homme sincère et
interit, atque finitur; nec enim honnête de dissimuler ses sentiments, de
possumus id habere integrum, cacher ses intentions, de faire paraître par ses
cujus pretium nobis persolutum actions un autre dessein que celui qu'il a dans
est. In his itaque beneficiis le cœur, et que cela n'appartient qu'à un
justitiae ratio versatur, quae homme rusé, fourbe et trompeur. Comment
salva et incorrupta permanserint: donc pourrait-il exempter de malice cette
permanent autem non aliter, hospitalité exercée envers les plus illustres des
quam si praestentur hominibus étrangers avec tant d'ambition et tant de
iis, qui prodesse nullo modo pompe? Vous allez aux portes de la ville pour
possunt. At ille in recipiendis inviter à loger chez vous les personnes de
illustribus nihil spectavit aliud, condition qui arrivent des pays étrangers, et
nisi utilitatem; nec dissimulavit vous n'y allez qu'à dessein d'acquérir, par leur
homo ingeniosus, quid ex eo moyen, du crédit et de la puissance parmi
commodi speraret. Ait enim, qui leurs concitoyens; et vous prétendez paraître
id faciat, potentem apud exteros juste, civil et libéral, bien que vous ne suiviez
futurum per gratiam principum, que votre intérêt? Cependant Cicéron est
quos sibi hospitii et amicitiae jure tombé dans cet embarras non par imprudence,
constrinxerit. O quam multis car il était moins sujet à ce défaut que nul
argumentis Ciceronis autre, mais pour n'avoir rien su de la vérité;
inconstantia, si id agerem, ce qui lui est d'autant plus pardonnable qu'il a
coargui posset! Nec tam nostris, déclaré qu'il ne prétendait pas donner les
quam suis verbis refelleretur. préceptes de la véritable justice, parce qu'il ne
Idem quippe ait, ut quisque la connaissait pas, mais seulement d'une
maxime ad suum commodum justice qui eût l'ombre et l'apparence de la
referat, quaecumque agit, ita véritable. Il faut donc excuser ce docteur
minime esse virum bonum. Idem d'ombre et d'apparence, et ne lui pas

54
etiam negat, simplicis et aperti demander la vérité qu'il avoue qu'il ne connaît
hominis esse, ambire, simulare pas.
aliquid, et praetendere, aliud Un des plus importants devoirs de la justice
agere videri, cum aliud agat; est de mettre les prisonniers en liberté,
praestare se alteri fingere, quod comme Cicéron en est demeuré d'accord. « La
sibi praestet: sed malitiosi libéralité, dit-il, de ceux qui retirent des
potius, et astuti, et fallacis, et prisonniers, qui payent leur rançon, et qui
subdoli. Quomodo ergo soulagent les pauvres, est fort utile à la
defenderet, quominus ambitiosa république. »
illa hospitalitas malitia esset? « Pour moi, je suis persuadé que la dépense que
Tu mihi per omnes portas l'on fait pour mettre des prisonniers en liberté
circumcurses, ut advenientes est beaucoup plus honnête et plus digne d'un
populorum atque urbium homme grave que celle que l'on fait pour
principes domum tuam invites, ut donner des jeux au peuple. Les principaux
per eos apud cives eorum devoirs d'un homme de bien sont de nourrir
potentiam consequare; velisque les pauvres et de racheter les captifs; et ceux
te justum, et humanum, et d'entre les méchants qui s'en acquittent,
hospitalem videri, cum studeas passent pour des hommes d'importance et
utilitati tuae. » Verum hoc ille remportent de grandes louanges, parce que
non potius incaute? Quid enim l'on est surpris de voir qu’ils assistent ces
minus in Ciceronem convenit? personnes qui semblaient abandonnées.
Sed ignorantia veri juris, prudens Celui qui fait du bien à des parents et à des
ac sciens in hos se laqueos induit. amis ne mérite pas une grande louange, parce
Quod ut ei possit ignosci, qu'il ne s'acquitte que d'un devoir auquel il est
testificatus est non ad veram obligé par la loi de la nature et de l'amitié, et
justitiam, quam non teneat, auquel il ne saurait manquer sans commettre
praecepta se dare; sed ad une impiété détestable. En cela, il évite plutôt
umbram imaginemque justitiae. le blâme qu'il n'acquiert de la gloire. Mais celui
Ignoscendum est igitur qui fait du bien à un étranger et à un inconnu
umbratico et imaginario mérite une grande louange, parce qu'il ne le
praeceptori; nec ab eo veritas fait que par le principe de l'humanité. On fait
exigenda est, qui se nescire le bien par pur motif de justice et de probité,
fateatur. lorsqu'il n'y a aucune nécessité de le faire.
Captivorum redemptio Cicéron n'a pas dû préférer la dépense que l'on
magnum atque praeclarum fait pour racheter des prisonniers à celle que
justitiae munus est: quod idem l'on fait pour donner des jeux au peuple; car
ipse Tullius approbavit. « Atque cette préférence suppose une comparaison et
haec benignitas, inquit, etiam un choix de l'une plutôt que de l'autre. Les

55
reipublicae est utilis, redimi e largesses que l'on fait en faveur du peuple sont
servitute captos, locupletari des largesses indiscrètes, et qui approchent
tenuiores. Hanc ego fort de l'extravagance de ceux qui jettent leur
consuetudinem benignitatis bien dans la mer. On ne peut pas même
largitioni munerum longe donner à ces largesses-là le nom de présent,
antepono. Haec est gravium parce qu'elles ne sont reçues que par ceux qui
hominum, atque magnorum. » ne les méritent pas.
Proprium igitur justorum opus C'est une autre grande action de justice de
est, alere pauperes, ac redimere prendre la protection des veuves, des pupilles
captivos, cum apud injustos, si et des personnes qui n'ont aucun appui; elle
qui haec faciant, graves et magni est recommandée par la loi de Dieu, et tous
appellentur. Iis enim maximae les bons juges s'y portent comme par une
laudis est benefacere, quos nemo inclination naturelle. Mais ces actions-là
speravit esse facturos. Nam qui n'appartiennent proprement qu'à nous, à qui
bonum facit vel consanguineo, le commandement en a été fait. Les païens
vel proximo, vel amico; aut s'aperçoivent bien que c'est une justice à
nullam, aut certe non magnam laquelle la nature semble nous obliger que
laudem meretur; quia facere d'assister les faibles ; mais ils ne savent pas
debet, sitque impius ac sur quoi cette justice est fondée, qui est : que
detestabilis, nisi fecerit id, quod Dieu, qui nous fait perpétuellement sentir les
ab eo et natura ipsa, et effets de sa clémence, commande de protéger
necessitudo exigit; et si facit, non et de défendre les veuves et les pupilles, afin
tam gloriae assequendae, quam que ceux qui ont des femmes et des enfants
reprehensionis vitandae gratia n'appréhendent point de les abandonner,
facit. Qui autem fecit alieno, et quand il est question de mourir pour la foi, et
ignoto, is vero dignus est laude; qu'ils souffrent constamment les plus cruels
quoniam, ut faceret, sola ductus supplices, dans l'assurance que ces
est humanitate. Ibi ergo justitia personnes, qui leur sont si chères,
est, ubi ad benefaciendum demeureront après leur mort entre les mains
necessitatis vinculum nullum est. de la Providence qui pourvoira à leurs besoins.
Hoc igitur officium benignitatis ne C'est encore une grande action de charité
anteponere quidem largitioni d'assister des malades qui sont sans secours :
munerum debuit, quod est c'est offrir à Dieu une victime vivante. Ceux
comparantis, et e duobus bonis qui auront employé leur bien dans le temps à
id, quod sit melius, eligentis. Illa un si saint usage, le retrouveront avec
enim largitio hominum avantage dans l'éternité.
patrimonia sua in mare Le dernier et le plus grand devoir de la piété
abjicientium inanis, et levis, et ab est d'ensevelir les pauvres et les étrangers.

56
omni justitia remotissima est. Les païens n'ont donné aucun précepte de ce
Itaque ne dici quidem munera devoir ; et ils n'avaient garde d'en donner,
oportet, in quibus nemo accipit, puisqu'ils ne suivaient point d'autre règle que
nisi qui accipere non meretur. l'intérêt. Bien qu'ils n'aient pas approché de la
Non minus magnum justitiae vérité, quand ils ont entrepris de traiter des
opus est, pupillos et viduas autres devoirs, ils ne s'en sont pas si fort
destitutos, et auxilio indigentes éloignés que quand ils ont traité de celui-ci,
tueri, atque defendere. Quod parce qu'ils ont été retenus par je ne sais
adeo universis divina lex illa quelle apparence d'utilité qu'ils y ont sentie,
praescribit; quando quidem boni au lieu qu'en ce dernier, ils n'en ont trouvé
quique judicesad officium suum aucune. Il y a eu même des personnes qui ont
judicant pertinere, ut eos naturali soutenu que la sépulture est inutile, et que ce
humanitate foveant, ac iisdem n'est pas un mal d'en être privé; mais leur
prodesse nitantur. Verum haec impiété est condamnée par le consentement
opera proprie nostra sunt, qui de tous les peuples qui suivent un usage
legem, qui verba ipsius Dei contraire, et par la loi de Dieu qui l'autorise.
praecipientis accepimus. Nam illi Ils ne disent pas aussi ouvertement qu'il faille
sentiunt quidem natura esse négliger ce devoir; ils se contentent de dire
justum tueri eos, qui tutela que, quand on y manque, on ne fait pas un
carent: sed, cur ita sit, non grand mal. Ainsi, ce n'est pas tant un conseil
perspiciunt. Deus enim, cujus qu'ils donnent d'omettre ce devoir, qu'une
perpetua clementia est, idcirco consolation lorsqu'il a été omis, pour montrer
viduas pupillosque defendi ac qu'un homme sage ne doit pas s'en affliger
foveri jubet, ne quis respectu ac comme d'un fort grand malheur. Je n'examine
miseratione pignorum suorum pas ici ce qu'un homme sage doit supporter
retardetur, quominus mortem avec patience; j'examine ce qu'il doit faire. Je
pro justitia fideque suscipiat: sed n'agite pas ici cette question : la coutume de
incunctanter ac fortiter subeat, donner la sépulture aux morts est utile. Quand
cum sciat se caros suos Deo elle serait inutile, comme les païens le croient,
relinquere, nec his unquam il ne faudrait pas laisser à l'observer, parce
praesidium defuturum. Aegros qu'elle paraît civile et honnête. Dans la
quoque, quibus defuerit qui morale, on considère plus l'intention que
assistat, curandos fovendosque l'action. Il ne faut pas souffrir que l'ouvrage et
suscipere, summae humanitatis l'image de Dieu serve de proie aux bêtes
et magnae operationis est: quod farouches et aux oiseaux ; il faut le rendre à la
qui fecerit, vivam hostiam Deo terre, d'où il est sorti. Nous nous acquitterons
acquiret; et quod alteri dederit ad de ce devoir envers un inconnu aussi bien
tempus, ipse a Deo accipiet in qu'envers nos proches, et nous ne devons le

57
aeternum. Ultimum illud et refusera personne. Nous lui rendrons, par
maximum pietatis officium est, sentiment d'une humanité générale, ce que
peregrinorum et pauperum nous rendrions à nos proches par le sentiment
sepultura: quod illi virtutis d'une amitié particulière. Si l'on ne rend pas
justitiaeque doctores prorsus non ce devoir à un homme, parce qu'il n'a plus de
attigerunt. Nec enim poterant id sentiment, on le rend à Dieu, qui le reçoit
videre, qui utilitate omnia officia comme un sacrifice très agréable.
metiebantur. In caeteris enim, « Je n'aurais plus de bien, dira peut-être
quae supra dicta sunt, quamvis quelqu'un, si je voulais satisfaire à tous ces
verum limitem non tenuerint; devoirs; je dépenserais en un jour tout ce que
tamen, quoniam commodi aliquid j'ai, j'entreprenais d'assister tous les pauvres,
in his deprehenderunt, quasi de vêtir tous les nus, de racheter tous les
odore quodam veritatis retenti, captifs et d'ensevelir tous les morts.
propius oberrarunt: hoc autem, Dissiperais-je le fonds que mes ancêtres ont
quia nihil videre in eo commodi acquis avec beaucoup de peine, et me
poterant, reliquerunt. réduirais-je à implorer le secours de la
Quin etiam non defuerunt, compassion et de la charité des autres? »
qui supervacaneam facerent Appréhendez-vous si fort la pauvreté que les
sepulturam; nihilque esse philosophes relèvent par des louanges si
dicerent mali, jacere inhumatum extraordinaires, et qu'ils appellent un port où
atque abjectum: quorum impiam l'on est exempt des agitations que donnent les
sapientiam, cum omne humanum inquiétudes qui accompagnent les richesses.
genus respuit, tum divinae voces, Ignorez-vous la multitude des accidents et des
quae id fieri jubent. Verum illi hasards où la possession du bien vous expose
non audent dicere, id non esse ? Vous serez assez heureux, si vous en pouvez
faciendum: sed, si forte non fiat, échapper sans perdre la vie. Vous marchez
nihil esse incommodi. Itaque in chargé de dépouilles qui excitent l'envie et
ea re non tam praecipientium, indignation de vos concitoyens. Que ne mettez
quam consolantium funguntur vous en sûreté un bien que vous êtes en
officio, ut si forte id sapienti danger de perdre, ou par la violence des
evenerit, ne se ob hoc miserum voleurs, ou par l'injustice d'une proscription,
putet. Nos autem non quid ou par une irruption d'ennemis? Quelle
sapienti ferendum sit dicimus: difficulté faites-vous de rendre éternel et
sed quid facere ipse debeat. immuable un bien qui n'est que temporel et
Itaque non quaerimus nunc passager ? Confiez à Dieu vos trésors, et ils ne
utrumne tota sepeliendi ratio sit seront ni consumés par la rouille, ni enlevés
utilis, necne: sed haec, etiamsi par l'injustice des voleurs ou des tyrans. Ceux
sit inanis (ut illi existimant), qui mettent leurs richesses filtre les mains de

58
tamen facienda est, vel ob hoc Dieu ne sauraient jamais être pauvres. Si vous
solum, quod apud homines bene connaissez le prix de la justice, défaites-vous
et humane fieri videtur. Animus du bagage qui vous charge et vous
enim quaeritur, et propositum incommode, pour la suivre plus aisément.
ponderatur. Non ergo patiemur, Délivrez-vous des chaînes dont la pesanteur
figuram et figmentum Dei feris ac vous accable, et courez à Dieu. Il y a de la
volucribus in praedam jacere: grandeur de courage à fouler aux pieds les
sed reddemus id terrae, unde biens de la terre. Que si vous n'êtes pas encore
ortum est; et quamvis in homine capable de la perfection qui est nécessaire
ignoto necessariorum munus pour mettre vos trésors entre les mains de
implebimus, in quorum locum, Dieu, et pour acquérir des biens solides par la
quia de sunt, succedat perte des biens périssables, je vous délivrerai
humanitas, et ubicumque homo de cette crainte. Ces commandements-là ne
desiderabitur, ibi exigi officium sont pas faits à vous seul ; ils sont faits à tous
nostrum putabimus. In quo vos frères qui vous sont si étroitement unis,
autem magis justitiae ratio que vous ne composez tous ensemble qu'un
consistit, quam in eo, ut quod seul corps. Si vous ne pouviez exécuter seul
praestamus nostris per affectum, une si grande entreprise, contribuez-y en tout
praestemus alienis per ce qui dépendra de votre pouvoir, et surpassez
humanitatem; quae est multo autant les autres en générosité que vous les
certior justiorque? Quae cum fit, surpassez-en richesses. Ne vous imaginez pas
jam non homini praestatur, qui que je vous conseille d'épuiser, ou même de
nihil sentit; sed Deo soli, cui diminuer notablement votre bien. Je vous
carissimum sacrificium est opus exhorte seulement à faire un bon usage de ce
justum. Dicet aliquis fortasse: Si que vous auriez employé à des dépenses
haec omnia fecero, nihil habebo. inutiles. Rachetez des prisonniers avec ce que
Quid enim, si magnus hominum vous auriez mis à acheter des bêtes.
numerus egebit, algebit, Nourrissez les pauvres de ce qui n'aurait servi
capietur, morietur, ut haec qu'à nourrir des chiens et des chevaux.
facientem vel uno die patrimonio Consacrez à la sépulture des morts ce que
exui sit necesse, perdamne rem vous perdriez à entretenir et équiper des
familiarem, meo, aut majorum gladiateurs. Quel gain y a-t-il à enrichir des
labore quaesitam, ut jam ipsi scélérats et à leur faire apprendre des
mihi aliena misericordia exercices qui n'ont rien que de criminel? Faites
vivendum sit? un sacrifice u Dieu de ce bien qui périrait entre
Quid tu tam pusillo animo vos mains, et vous en recevrez une
paupertatem times? quam etiam récompense éternelle. Dieu a proposé un
vestri philosophi laudant: nihil grand prix aux actions de miséricorde, quand

59
hac tutius, nihilque tranquillius il y a attaché la rémission des péchés. « Si
esse testantur. Hoc quod times, vous écoutez, vous dit-il, les prières de celui
sollicitudinum portus est. An qui vous demande des soulagements,
ignoras, quot periculis, quot j'écouterai les vôtres. Si vous avez pitié de
casibus cum his malis opibus ceux qui sont dans l'affliction, j'aurai pitié de
subjaceas? Quae tecum bene vous quand vous y serez. Que si vous ne les
agent, si sine tuo cruore regardez point, et que vous leur refusiez votre
transierint. Tu vero praeda assistance, je vous traiterai de la même sorte,
onustus incedis, et spolia geris, et je vous jugerai selon la même loi. »
quae irritent animos etiam
tuorum. Quid ergo dubitas bene
collocare id, quod tibi forsan
eripiet aut unum latrocinium, aut
existens repente proscriptio, aut
hostilis aliqua direptio? Quid
verere fluxum et fragile bonum
facere sempiternum, aut
thesauros tuos custodi Deo
credere, ubi non furem
praedonemque timeas, non
rubiginem, non tyrannum? Qui
apud Deum dives est, pauper
esse nunquam potest. Si
justitiam tanti putas, sequere,
abjectis oneribus quae te
premunt: libera te ipsum
compedibus et catenis, ut
expeditus ad Deum curras. Magni
et excelsi animi est despicere et
calcare mortalia. Sed si hanc
virtutem non capis, ut divitias
tuas in aram Dei conferas, ut
fragilibus tibi compares firmiora,
liberabo te metu. Omnia ista
praecepta non tibi soli dantur,
sed omni populo, qui mente
conjunctus est, et cohaeret sicut
homo unus. Si solus magnis

60
operibus non sufficis, pro virili
parte operare justitiam, sic
tamen, ut quantum divitiis inter
caeteros, tantum opere
praecellas. Neque nunc suaderi
tibi putes, ut rem familiarem
tuam minuas, vel exhaurias: sed
quae in supervacua fueras
impensurus, ad meliora
convertas. Unde bestias emis,
hinc captos redime; unde feras
pascis, hinc pauperes ale; unde
homines ad gladium comparas,
hinc innocentes mortuos sepeli.
Quid prodest perditae nequitiae
bestiarios facere locupletes, et
instruere ad flagitia? Transfer ad
magnum sacrificium male
peritura; ut pro his veris
muneribus habeas a Deo munus
aeternum. Magna est
misericordiae merces, cui Deus
pollicetur peccata se omnia
remissurum. Si audieris, inquit,
preces supplicis tui, et ego
audiam tuas. Si misertus
laborantium fueris, et ego in tuo
labore miserebor. Si autem non
respexeris, nec adjuveris, et ego
animum tuum contra te geram,
tuisque te legibus judicabo.

CAPUT XIII. De XIII.


poenitentia, de misericordia, Lorsque quelqu'un implore votre secours,
ac peccatorum venia. soyez persuadé que c'est une épreuve où Dieu
Quoties igitur rogaris, tentari vous met pour voir si vous méritez qu'il exauce
te a Deo crede, an sis dignus vos prières. Examinez l'état de votre
audiri. Circumspice conscientiam conscience, et cherchez des remèdes

61
tuam et, quantum potes, medere convenables à ses maladies. Ne vous imaginez
vulneribus. Nec tamen quia pas néanmoins que la force que l'aumône a
peccata largitione tolluntur, dari d'effacer les péchés vous doive donner la
tibi licentiam peccandi putes. licence de les commettre. L'aumône ne les
Abolentur enim, si Deo largiare, efface que quand elle est accompagnée du
quia peccaveris; nam si fiducia regret de les avoir commis et de la résolution
largiendi pecces, non abolentur. de n'en plus commettre de semblables. Dieu
Deus enim purgari homines a souhaite sincèrement de purifier les hommes
peccatis maxime cupit, ideoque de leurs péchés, et c'est pour cela qu'il leur
agi poenitentiam jubet. Agere ordonne de faire pénitence. Or faire pénitence
autem poenitentiam, nihil aliud est protester que l'on ne péchera plus à
est, quam profiteri et affirmare, l'avenir. Dieu pardonne à ceux qui pèchent par
se ulterius non peccaturum. indiscret ion, par imprudence et par ignorance.
Ignoscitur itaque iis qui ad Il ne pardonne point à ceux qui pèchent avec
peccatum imprudenter connaissance. Ceux dont les péchés sont remis
incauteque labuntur: veniam non ne doivent pas se persuader que parce qu'ils
habet, qui sciens peccat. Nec n'ont point de taches à laver, ils sont
tamen si aliquis fuerit purificatus dispensés des œuvres de miséricorde. Depuis
ab omni labe peccati, qu'ils ont été justifiés, ils sont plus étroitement
temperandum sibi ab opere obligés à l'exercice de la justice, et ils doivent
largitionis existimet, quia non conserver leur santé par la même manière de
habeat peccata, quae deleat. Imo vivre par où ils l'ont rétablie. De plus, nul n'est
vero tum magis justitiam debet exempt de pécher pendant qu'il est revêtu
operari, cum factus est justus, ut d'un corps mortel. Le péché assujettit par trois
quod ante in medelam vulnerum moyens la faiblesse humaine à son empire :
fecerat, postmodum faciat in par les actions, par les paroles et par les
laudem gloriamque virtutis. Eo pensées. Ces trois moyens sont, selon un
accedit, quod nemo esse sine autre rapport, comme trois degrés par où la
delicto potest, quandiu vertu monte à sa perfection. Le premier degré
indumento carnis oneratus est. est de s'abstenir des mauvaises actions; le
Cujus infirmitas triplici modo second de s'abstenir des mauvaises paroles, et
subjacet dominio peccati, factis, le troisième de s'abstenir des mauvaises
dictis, cogitationibus. pensées. Celui qui est sur le premier degré est
Per hos gradus ad summum juste ; celui qui est sur le second est parfait,
culmen justitia procedit. Primus et celui qui est sur le troisième est semblable
est virtutis gradus malis operibus à Dieu. Il faudrait avoir une vertu qui fût au-
abstinere; secundus, etiam malis dessus de la nature pour ne donner jamais
verbis; tertius, etiam cogitatione entrée dans son esprit à aucune action

62
rerum malarum. Qui primum mauvaise, ni à aucune parole indiscrète. Les
gradum ascendit, satis justus plus justes, qui ont pris un assez grand empire
est; qui secundum, jam perfectae sur eux-mêmes pour s'abstenir de toutes
virtutis: siquidem neque factis, mauvaises actions, n'en ont pas un assez
neque sermone delinquat: qui grand pour s'abstenir de toutes mauvaises
tertium, is vero similitudinem Dei paroles, ou de toutes mauvaises pensées. La
assecutus videtur. Est enim pene colère et l'impatience arrachent quelquefois de
supra humanum modum, ne in leur bouche des discours injurieux, et les
cogitationem quidem admittere, objets agréables excitent en eux des pensées
quod sit vel factu malum, vel contraires à l'honnêteté. Puisque nous ne
improbum dictu. Itaque etiam saurions jamais être exempts de taches, nous
justi homines, qui fraenare se devons les effacer perpétuellement par nos
possunt ab omni opere injusto, aumônes. Un homme juste et sage fait
nonnunquam tamen ipsa consister ses richesses dans la vertu.
fragilitate vincuntur, ut vel in ira Quiconque n'a point de vertu est pauvre,
malum dicant, vel in aspectu quand il aurait des trésors plus immenses que
rerum delectabilium tacita Crésus, ni que Crassus. Il faut nous couvrir du
cogitatione concupiscant. Quod si précieux vêtement de la piété et de la justice,
mortalis conditio non patitur esse qui est le plus bel ornement dont nous
hominem ab omni macula puissions nous parer, et qui ne nous peut être
purum, debent ergo largitione ravi. Si ceux qui adorent des idoles insensibles
perpetua peccata carnis aboleri. leur offrent tout ce qu'ils ont de plus beau et
Unum est enim sapientis, et justi, de plus excellent, bien qu'elles ne s'en
et vitalis viri opus, divitias suas in puissent servir, ni en témoigner de
sola justitia collocare: qua reconnaissance, n'est-il pas plus juste de
profecto qui eget, licet ille consacrer notre bien à l'usage des pauvres, qui
Craesum, aut Crassum divitiis sont les images vivantes de Dieu, qui en tirent
superet, hic pauper, hic nudus, du profit, et qui en rendent des actions de
hic mendicus putandus est. grâces ? Dieu qui aura été le témoin de votre
Danda igitur opera, ut indumento libéralité, en sera la récompense.
justitiae pietatisque velemur, quo
nos exuat nemo, quod nobis
sempiternum praebeat ornatum.
Nam si deorum cultores
simulacra insensibilia excolunt,
et quidquid pretiosi habent, in ea
conferunt, quibus nec uti
possunt, nec gratias agere, quod

63
acceperint: quanto justius est, et
verius, viventia Dei simulacra
excolere, ut promereare
viventem? Quae sicut usui
habent quidquid acceperint, et
gratias agunt: ita Deus, in cujus
conspectu bonum feceris, et
probabit, et mercedem pietatis
exsolvet.

CAPUT XIV. De XIV.


affectibus, ac de iis Si l'autorité de Dieu et le sentiment des
Stoicorum sententia, et de hommes ne permettent pas de douter que la
virtute, vitiis et misericordia. compassion dont on est touché à la vue de la
Si ergo in homine misère ne soit une perfection, il est clair que
praeclarum et excellens est les philosophes en ont été très éloignés,
bonum misericordia, idque divinis puisqu'au lieu d'en recommander l'usage ils en
testimoniis, et bonorum ont parlé comme d'un défaut. Je ne puis mieux
malorumque consensu optimum réfuter leurs œuvres qu'en proposant cette
judicatur: apparet philosophos maxime qu'ils soutiennent : que la
longe abfuisse ab humano bono compassion, le désir et la crainte sont des
qui neque praeceperunt ejusmodi maladies. Ils tâchent de distinguer les vices et
quidquam, neque fecerunt; sed les vertus; ce qui n'est pas fort difficile ; car
virtutem, quae in homine qui est-ce qui ne distingue fort bien un libéral
propemodum singularis est, pro d'un prodigue, un ménager d'un avare, un
vitio semper habuerunt. Libet hic laborieux d'un paresseux, un prudent d'un
interponere unum de philosophia timide? Les vertus ont leurs bornes, et quand
locum, ut illorum plenius elles les passent, elles se changent en vices.
coarguamus errores, qui La constance devient imprudence, des qu'elle
misericordiam, cupiditatem, ne soutient plus la vérité. La valeur devient
metum, morbos animi appellant. témérité, dès qu'elle s'expose à un péril
Conantur illi quidem virtutes a évident sans nécessité, ou pour un sujet qui
vitiis distinguere, quod est sane n'est pas honnête. La liberté dégénère en
facillimum. Quis enim non possit insolence quand, au lieu de se contenter de
liberalem a prodigo separare (ut repousser les injures, elle en fait la première.
illi faciunt) aut parcum a sordido, La sévérité se change en cruauté, quand elle
aut quietum ab inerti, aut cautum ne garde plus la juste proportion qui doit être
a timido? quod haec, quae sunt entre le crime et le châtiment. Voilà pourquoi

64
bona, fines suos habeant; quos si les philosophes disent : que ceux qui
excesserint, in vitia labuntur: ita paraissent sages ne le sont pas, le plus
ut constantia, nisi pro veritate souvent par un effet de leur choix ; mais
suscepta sit, fit impudentia; item qu'étant trompés par l'apparence, ils prennent
fortitudo, si nulla necessitate le bien pour le mal. On ne peut nier que cela
cogente, aut non pro causa ne soit vrai. Mais les vertus dont ils parlent ne
honesta certum periculum regardent que le corps. La frugalité, la
subierit, in temeritatem constance, la prudence, la modération, la
convertitur. Libertas quoque, si valeur, la sévérité, sont des vertus qui se
alios insectetur, potius quam terminent à la vie présente. Mais nous qui la
insectantibus resistat, méprisons, nous cherchons des vertus que les
contumacia est. Severitas etiam, philosophes n'ont point connues. Ils ont pris
nisi se intra congruentes des vices pour des vertus, et des vertus pour
nocentium poenas coerceat, fit des vices. Les stoïciens ôtent à l'homme toutes
saeva crudelitas. les passions qui ébranlent l'esprit, savoir: le
Itaque dicunt, eos, qui mali désir, la joie, la crainte et la tristesse, dont les
videantur, non sua sponte deux premières ont pour objet le bien, soit
peccare, nec mala potius eligere: présent soit à venir, et les deux autres ont le
sed bonorum specie lapsos, mal. C'est pour cela qu'ils assurent que ce sont
incidere in mala, dum bonorum des maladies qui procèdent de l'opinion plutôt
ac malorum discrimen ignorant. que de la nature, et que l'on s'en peut délivrer
Haec quidem falsa non sunt: sed absolument, en se délivrant des fausses
ad corpus cuncta referuntur. opinions; car si le sage est une fois bien
Nam parcum esse, aut persuadé qu'il n'y a ni bien ni mal sur la terre,
constantem, aut cautum, aut il ne sera plus touché ni de désir, ni de joie, ni
quietum, aut fortem, aut de crainte, ni de tristesse. Nous examinerons
severum, virtutes sunt quidem, incontinent s'ils s'exemptent en effet de
sed hujus temporariae vitae. Nos passions, comme ils le prétendent. Mais on
autem, qui hanc vitam peut dire par avance que c'est une prétention
contemnimus, alias nobis virtutes insolente de prescrire de s'opposer de la sorte
propositas habemus, de quibus à la nature.
philosophi ne suspicari quidem
ulla ratione potuerunt. Itaque et
virtutes quasdam pro vitiis, et
vitia quaedam pro virtutibus
habuerunt. Nam Stoici affectus
omnes, quorum impulsu animus
commovetur, ex homine tollunt;

65
cupiditatem, laetitiam, metum,
moestitiam, quorum duo priora
ex bonis sunt aut futuris, aut
praesentibus, posteriora ex
malis. Eodem modo haec
quatuor, morbos (ut dixi) vocant,
non tam natura insitos, quam
prava opinione susceptos. Et
idcirco eos censent extirpari
posse radicitus, si bonorum
malorumque opinio falsa tollatur.
Si enim nihil censeat sapiens
bonum, nihil malum; nec
cupiditate ardescet, nec laetitia
gestiet, nec metu terrebitur, nec
aegritudine contrahetur. Mox
videbimus, an efficiant, quod
velint, aut quid efficiant: interim
propositum arrogans, ac pene
furiosum, qui se putent mederi,
et eniti posse contra vim
rationemque naturae.

CAPUT XV. De affectibus XV.


ac de iis Peripateticorum Les mouvements des passions sont
sententia. purement naturels, comme il paraît dans tous
Haec enim naturalia esse, les animaux qui y sont sujets, bien qu'ils
non voluntaria, omnium n'aient point de liberté. C'est pourquoi les
viventium ratio demonstrat, quae péripatéticiens en ont mieux jugé que les
iisdem omnibus quatitur stoïciens, quand ils ont dit : que l'on ne peut
affectibus. Peripatetici ergo les ôter du cœur de l'homme, qu'ils y ont été
rectius, qui haec omnia detrahi comme imprimés dès le moment, de sa
posse negant, quia nobiscum création ; que Dieu ou plutôt la nature, car
simul nata sint; et conantur c'est ainsi qu'ils parlent, nous les a donnés
ostendere, quam providenter, et comme des armes dont nous avons besoin
quam necessario Deus, sive pour combattre nos ennemis. Ils avouent
natura (sic enim dicunt) his nos pourtant que ces mouvements sont souvent
armarit affectibus: quos tamen, vicieux, parce qu'ils sont trop violents, et qu'il

66
quia vitiosi plerumque fiunt, si les faut modérer pour les rendre innocents.
nimii sint, posse ab homine, Leur sentiment serait assez conforme à la
adhibito modo, salubriter vérité s'ils ne se trompaient, en rapportant
temperari, ut tantum homini, tout au corps, comme je l'ai déjà remarqué.
quantum naturae satis est, Pour les stoïciens, ce sont des furieux qui,
relinquatur. Non insipiens au lieu de modérer les passions, les
disputatio, si (ut dixi) non ad retranchent, et qui entreprennent de prouver
hanc vitam omnia referrentur. l'absence des mouvements que la nature a
Stoici ergo furiosi, qui ea non imprimés dans notre âme. C'est à peu près la
temperant, sed abscindunt, même chose que s’ils entreprenaient d'ôter la
rebusque a natura insitis castrare timidité aux cerfs, le poison aux serpents, la
hominem quodammodo volunt. valeur aux lions et la douceur aux brebis ; car,
Quod tale est, quale si velint, aut au lieu que chacun de ces mouvements a été
metum detrahere cervis, aut donné à une espèce d'animaux, ils ont été
venenum anguibus, aut iram donnés tous ensemble à l'homme. Que si ce
feris, aut placiditatem pecudibus. que les médecins assurent est véritable : que
Nam quae singula mutis la joie est dans la rate, la colère dans le fiel, le
animalibus data sunt, ea vero plaisir dans le foie et la crainte dans le cœur,
universa homini simul. Quod si, ne serait-ce pas détruire le corps que d'ôter les
ut medici affirmant, laetitiae parties qui le composent? Ces philosophes ne
affectus in splene est, irae in s'aperçoivent pas qu'en voulant ôter les vices
felle, libidinis in jecore, timoris in à l'homme, ils lui ôtent aussi les vertus. Ils
corde; facilius est interficere n'oseraient nier que la vertu ne consiste à
animal ipsum, quam ex corpore réprimer les mouvements de la colère. Ainsi
aliquid evellere: quod est celui qui serait exempt de colère, ne pourrait
animantis naturam velle mutare. plus exercer cette vertu. Si la vertu consiste à
Sed homines prudentes non résister aux mouvements de la volupté, celui
intelligunt, cum vitia ex homine qui ne sent point ces mouvements n'a point de
tollunt, etiam se virtutem tollere, vertu. Si la vertu arrête le cours trop vague de
cui soli locum faciunt. Nam si nos désirs, celui qui n'a point de ces vices
virtus est, in medio irae impetu déréglés, et qui ne souhaite rien du bien
seipsum cohibere ac reprimere, d'autrui, n'a point la vertu. Ainsi il n'y a point
quod negare non possunt; caret de vertu sans vice, comme il n'y a point de
ergo virtute, quisquis ira caret. Si victoire sans combat et sans ennemis, ni
virtus est, libidinem corporis généralement de bien sans mal. Les passions
continere; virtute careat necesse sont comme les superfluités de l'âme. Les
est, qui libidinem quam terres les plus fertiles produisent d'elles-
temperet, non habet. Si virtus mêmes quantité d'épines et de mauvaises

67
est, cupiditatem ab alieni herbes. Les esprits qui n'ont point été cultivés
appetitione fraenare; nullam par les livres ne produisent d'eux-mêmes que
certe virtutem potest habere, qui des vices. Mais lorsque l'on commence à les
caret eo ad quod cohibendum cultiver, ils produisent des vertus. Lorsque
virtutis usus adhibetur. Ubi ergo Dieu les a créés, il leur a imprimé le
vitia non sunt, nec virtuti quidem mouvement des passions, afin qu'ils puissent
locus est: sicut nec victoriae recevoir la vertu de la même façon que la terre
quidem, ubi adversarius nullus reçoit la culture ; et il a voulu que les passions
est. Ita fit, ut bonum sine malo fussent la matière des vices, et que les vices
esse in hac vita non possit. fussent la matière de la vertu. S'il n'y avait
Affectus igitur, quasi ubertas est point de vices, il n'y aurait point de vertu, ou
naturalis animorum. Nam sicut in au moins elle n'aurait aucun exercice. Voyons
sentes ager, qui est natura ce qu'ont fait les péripatéticiens qui
foecundus, exuberat: sic animus prétendent ôter les vices. Ils n'ont pas
incultus, vitiis sua sponte retranché absolument les autres passions,
invalescentibus, velut spinis parce qu'ils ont reconnu qu'elles viennent de
obducitur. Sed cum verus cultor la nature, et que sans elles il n'y aurait plus
accesserit, statim, cedentibus aucun mouvement dans l'âme. Mais ils
vitiis, fruges virtutis oriuntur. mettent les affections en leur place, avoir : la
Deus itaque, cum hominem volonté en la place du désir, comme si c'était
primum fingeret, mirabili quelque chose de mieux de vouloir le bien que
providentia ingeneravit ei prius de le désirer. Ils mettent le plaisir en la place
istas animi commotiones, ut de la vanité. M'ayant rien à mettre en la place
posset capere virtutem, sicut de la tristesse, ils l’ont ôtée absolument.
terra culturam; posuitque Cependant il est impossible de l'ôter de la vie
materiam vitiorum in affectibus, des hommes, car qui pourrait en être exempt
virtutis, in vitiis. Quae profecto dans le temps qu'il verrait son pays ou désolé
aut nulla erit, aut in usu esse non par une maladie contagieuse, ou ruiné par les
poterit, si desint ea, per quae vis armes des étrangers, ou opprimé par la
ejus aut apparet, aut constat. violence des tyrans ? Il faudrait être stupide et
Videamus nunc, iidem illi, qui n'avoir plus de sentiment pour voir, sans
vitia penitus excidunt, quid douleur, la liberté publique étouffée, ses
effecerint. Quatuor illos affectus, proches, ses amis, et les plus gens de bien
quos ex opinione bonorum exécutés à mort. Ainsi ils devaient retrancher
malorumque nasci putant; toutes les passions, ou en substituer une en la
quibus evulsis, sanandum esse place de la tristesse; car nous nous fâchons
animum sapientis existimant: autant du mal présent que nous nous
quoniam intelligunt et natura réjouissons du bien. Ils devaient donc donner

68
insitos esse, et sine his nihil un autre nom à la tristesse, de la même sorte
moveri, nihil agi posse; alia qu'ils en ont donné un autre à la joie, puisqu'il
quaedam in eorum locum y avait la même raison. Il est clair que le terme
vicemque supponunt: ut pro leur a manqué, et que faute de terme, ils ont
cupiditate, substituunt ôté, malgré la nature, s'il est permis de parler
voluntatem: quasi vero non ainsi, une passion dont elle ne peut jamais être
multo sit praestabilius, bonum dépouillée. Il me serait aisé de faire voir que,
cupere, quam velle. Item pro pour embellir leurs discours, ils ont donné
laetitia gaudium, pro metu divers noms à la même chose, et à des choses
cautionem. At in illo quarto qui n'avaient pas entre elles grande différence.
immutandi nominis eos ratio Le désir naît de la volonté; la précaution naît
defecit. Itaque aegritudinem de la crainte; la joie n'est qu'un plaisir qui
penitus, id est, moestitiam dure. Supposons néanmoins que ce soient
doloremque animi sustulerunt: choses différentes, comme ils le prétendent, et
quod fieri nequaquam potest. disons avec eux : que le désir est une volonté
Quis enim possit non dolere, si persévérante ; que la joie est un plaisir qui
patriam aut pestilentia enfle le cœur et qui l'élève; que la crainte est
exhauserit, aut hostis everterit, une précaution excessive. Il s'ensuivra, qu'au
aut tyrannus oppresserit? Potest lieu d'ôter les passions qu'ils assurent qu'il faut
aliquis non dolere, si sublatam ôter, ils n'en ôteront que le nom. Ainsi ils
viderit libertatem; si proximos, si retombent, sans y prendre garde, où les
amicos, si bonos viros aut péripatéticiens ont été par raison, et ils
exterminatos, aut crudelissime demeurent d'accord avec eux que, puisque
trucidatos? nisi cujus mens ita l’on ne peut retrancher les vices, il les faut
obstupuerit, ut sit ei sensus modérer. Il est donc certain qu'ils se trompent,
omnis ereptus. Quare aut omnia qu'ils ne font rien de ce qu'ils prétendaient
tollere debuerunt, aut implenda faire, et qu'après de longs débats, ils se
fuerat curta haec et debilis trouvent au lieu d'où ils étaient partis.
disputatio; id est, etiam pro
aegritudine aliquid reponendum,
quoniam, superioribus ita
ordinatis, hoc consequens erat.
Ut enim praesentibus
laetamur bonis: sic malis
angimur, ac dolemus. Si ergo
laetitiae, quoniam vitiosam
putabant, nomen aliud
indiderunt: sic aegritudini,

69
quoniam et ipsam vitiosam
putabant, aliud vocabulum tribui
congruebat. Unde apparet non
illis rem defuisse, sed verbum;
cujus indigentia eum totum
affectum, qui est vel maximus,
contra quam natura pateretur,
auferre voluerunt. Nam illas
nominum commutationes
poteram coarguere pluribus, et
ostendere, aut sermonis ornandi,
augendaeque copiae gratia,
multa nomina iisdem rebus
imposita, aut certe non multum
inter se illa distare. Nam et
cupiditas a voluntate incipit; et
cautio a metu oritur; et laetitia
nihil aliud est, quam professum
gaudium. Sed putemus, ut ipsi
volunt, esse diversa. Nempe
igitur cupiditatem esse dicent,
perseverantem ac perpetuam
voluntatem; laetitiam vero,
insolenter se efferens gaudium;
metum autem, nimiam et
excedentem modum cautionem.
Ita fit, ut ea, quae tollenda esse
censent, non tollant, sed
temperent; siquidem nomina
tantummodo immutant, res ipsae
manent. Eo igitur imprudentes
revolvuntur, quo Peripatetici
ratione perveniunt; ut vitia,
quoniam tolli non possunt, medie
temperanda sint. Ergo errant,
quia non efficiunt, quod volunt, et
longo asperoque circuitu in
eamdem viam redeunt.

70
CAPUT XVI. De XVI.
affectibus, ac de iis Je ne vois pas que les péripatéticiens aient
Peripateticorum eversa approché de la vérité, quand, après être
sententia: quis sit verus demeurés d'accord que ces passions sont
affectuum, quique eorum vicieuses, ils ont taché de les réduire à quelque
malus usus. sorte de médiocrité ; car enfin il ne faut point
At ego ne Peripateticos souffrir de vices, pour médiocres qu’ils
quidem accessisse ad veritatem puissent être. Il faut faire en sorte que nous
puto, qui vitia esse concedunt, n'en nylons point. Les passions qui naissent
sed ea mediocriter temperant. avec nous n'ont rien de vicieux, bien que, par
Carendum est enim vitiis etiam le mauvais usage que nous en faisons, elles
mediocribus: quin potius puissent devenir des vices, comme par le bon
efficiendum fuit primum, ne vitia usage elles deviennent des vertus. De plus, il
essent. Nec enim quidquam est aisé de faire voir que ce ne sont pas les
vitiosum nasci potest: sed vitia passions qu'il faut modérer, mais les causes
fieri, si male utamur affectibus; si des passions. Il ne faut pas, disent les
bene, virtutes. Deinde péripatéticiens, s'emporter de joie, il en faut
monstrandum est, non ipsos régler les mouvements. C'est comme s'ils
affectus, sed eorum causas esse disaient: il ne faut pas courir trop vite, il faut
moderandas. Non est, inquiunt, marcher modérément. En marchant
laetitia nimia gestiendum; sed modérément, on peut s'égarer, et en courant,
modice, ac moderate. Hoc vero on peut tenir le bon chemin. Je montrerai
tale est, quale si dicerent, non peut-être qu'il y a des occasions où le moindre
esse currendum concitate, sed mouvement de joie est vicieux ; et qu'il y en a
gradiendum quiete. At potest et d'autres où le plus grand est innocent. Si je le
qui graditur, errare; et qui currit, montre, de quoi servira la médiocrité ou la
rectam viam tenere. Quid si modération qu'ils prescrivent ? Je demande
ostendo esse aliquid, ubi non donc : s'ils sont persuadés qu'un sage doive
tantum modicum, sed vel sentir de la joie du mal qu'il voit arriver à son
punctum gaudere, vitiosum sit; ennemi, ou modérer celle qu'il sent du bien
et aliud contra, in quo vel qu'il voit arriver à sa patrie, lorsqu'elle assure
exultare laetitia minime son salut par la défaite de ses ennemis, ou
criminosum? Quid tandem nobis qu'elle recouvre la liberté par l'oppression des
ista mediocritas proderit? Quaero tyrans? Personne ne doute que celui qui aurait
utrumne sapienti laetandum de la joie dans la première occasion, ou qui
putent, si quid inimico suo mali n'en aurait point dans la seconde, ne commît

71
videat accidere; aut utrumne un très grand crime. On peut faire le même
laetitiam fraenare debeat, si jugement des autres passions. Cependant le
victis hostibus, aut oppresso devoir de la sagesse est non de les modérer,
tyranno, libertas et salus civibus mais de modérer leurs causes, comme je l'ai
parta sit? déjà dit ; car elles viennent de dehors. Il n'est
Nemo dubitat quin et in illo pas besoin de leur mettre un frein, parce que
exiguum laetari, et in hoc parum les plus modérées peuvent être fort vicieuses,
laetari sit maximum crimen. et les plus immodérées peuvent être fort
Eadem de caeteris affectibus innocentes. Il n'est pas nécessaire de désigner
dicere licet. Sed, ut dixi, non in les lieux, les temps et les occasions où elles
his moderandis sapientiae ratio sont raisonnables et légitimes. Comme c'est
versatur, sed in causis eorum: un bien de tenir le droit chemin, et un mal de
quoniam extrinsecus s'égarer, c'est aussi un bien de se porter à la
commoventur; nec ipsis vertu par les passions, et un mal de se porter
potissimum fraenos imponi par ces mêmes passions au vice. Pour grand
oportuit, quoniam et exigui que soit le plaisir, il est innocent quand il se
possunt esse in maximo crimine, contient dans les bornes du mariage. Pour
et maximi possunt esse sine léger qu'il soit, il est vicieux dès qu'il passe ces
crimine. Sed assignandi fuerunt bornes-là, et qu'il s'étend sur les droits d'un
certis temporibus, et rebus, et autre. Ce n'est pas une maladie que de se
locis; ne vitia sint, quibus uti mettre en colère, de désirer, d'être sensible au
recte licet. Sicut enim recte plaisir; mais c'est une maladie que d'y être
ambulare bonum est, errare sujet ; car quiconque est sujet à se mettre en
autem malum: sic moveri colère, s'y met au temps auquel il ne s'y doit
affectibus in rectum, bonum est; pas mettre, et contre les personnes contre qui
in pravum, malum. Nam libido, si il ne s'y doit pas mettre. Celui qui est sujet à
extra legitimum torum non faire des souhaits, désire ce qui ne lui est pas
evagetur, licet sit vehemens, nécessaire. Il fallait donc travailler à faire en
tamen culpa caret. Sin vero sorte que, puisque l'on ne peut et que l'on ne
appetit alienum, licet sit doit pas même arrêter tout à fait les
mediocris, vitium tamen mouvements des passions, parce que la
maximum est. Non est itaque nature nous les a données et qu'elles sont
morbus irasci, nec cupere, nec nécessaires pour plusieurs devoirs de la vie,
libidine commoveri: sed elles se renfermassent dans le droit chemin où
iracundum esse, morbus est, il n'y a point de danger.
cupidum, libidinosum. Qui enim
iracundus est, etiam cui non
debet, aut cum non oportet,

72
irascitur. Qui cupidus, etiam
quod non opus est, concupiscit.
Qui libidinosus, etiam quod
legibus vetatur, affectat. Omnis
igitur ratio in eo versari debuit, ut
quoniam earum rerum impetus
inhiberi non potest, nec debet,
quia necessario est insitus ad
tuenda officia vitae, dirigeretur
potius in viam rectam, ubi etiam
cursus offensione ac periculo
careat.

CAPUT XVII. De XVII.


affectibus ac eorum usu; de Le désir de réfuter les œuvres des
patientia et summo bono philosophes m'a poussé plus loin que je n'avais
Christianorum. dessein d'aller. Je montrerai que les
Sed evectus sum coarguendi mouvements qu'ils ont pris pour des vices,
studio longius; cum sit mihi bien loin d'être des vices, sont au contraire de
propositum, ea, quae vitia grandes vertus. Je ferai entrer dans ma preuve
philosophi putaverunt, ostendere un exemple que je tiens pour très important.
non tantum vitia non esse, verum Ils soutiennent que la crainte est un vice, que
etiam magnas esse virtutes. Ex c'est une faiblesse d'esprit, qu'elle est
aliis docendi gratia sumam, quae directement opposée au courage, et que
pertinere ad rem maxime puto. jamais elle ne se rencontre avec lui. Quelqu'un
Metum, seu timorem in maximo pourrait-il jamais croire que ce soit une action
vitio ponunt, summamque de courage que de craindre? Il n'y a point
imbecillitatem esse animi putant; d'apparence. On ne saurait s'imaginer que
cui sit contraria fortitudo, quae si quoi que ce soit puisse être le même que son
sit in homine, locum timori esse contraire. Cependant, sans user des subtilités
nullum. Creditne ergo aliquis, dont Socrate use dans Platon pour obliger ceux
fieri posse, ut idem metus contre lesquels il dispute à confesser ce qu'ils
summa sit fortitudo? Minime. avaient nié, je ferai voir simplement, et sans
Neque enim videtur capere artifice : que la plus grande de toutes les
natura, ut aliquid in contrarium craintes est la plus grande de toutes les
recidat. Atqui ego non arguta actions de courage. Personne ne doute que la
aliqua conclusione, ut apud crainte de la douleur, de la pauvreté, du
Platonem Socrates facit, qui eos, bannissement, de la prison et de la mort, ne

73
quos contra disputat, cogit ea, soit un effet de faiblesse et de lâcheté.
quae negaverant, confiteri; sed Quiconque n'appréhende aucune de ces
simpliciter ostendam summum choses, passe pour hardi et pour être
metum summam esse virtutem. intrépide. Quiconque craint Dieu, ne craint rien
Nemo dubitat, quin timidi et de tout cela. Je n'ai pas besoin de chercher des
imbecilli sit animi, aut dolorem preuves pour établir cette vérité. On a vu, et
metuere, aut egestatem, aut on voit tous les jours, les nouveaux genres de
exilium, aut carcerem, aut supplice que souffrent ceux qui le servent. Je
mortem: quae omnia quisquis ne saurais retracer sans horreur, la triste
non exhorruerit, fortissimus image des manières différentes dont on les a
judicatur. Qui autem Deum fait mourir, et la rage que les bêtes ont
metuit, illa universa non metuit. exercée sur leurs corps jusqu’après leur mort.
Ad quod probandum argumentis Ils ont cependant supporté ces tourments avec
opus non est; spectatae sunt une patience invincible et sans jeter un soupir.
enim semper, spectanturque La victoire que leur courage a remportée sur
adhuc per orbem poenae la cruauté a surpris tous les peuples, et les
cultorum Dei, in quibus bourreaux mêmes. Ce courage ne procédait
excruciandis nova et inusitata que de la crainte de Dieu. Ainsi il ne faut point
tormenta excogitata sunt. Nam arracher la crainte de l'âme, comme les
de mortis generibus horret stoïciens le disent; ni la modérer, comme
animus recordari; cum disent les péripatéticiens; mais il la faut
immanium bestiarum, ultra tourner vers son véritable objet. Quand elle
ipsam mortem, carnificina regardera Dieu, elle ne regardera plus aucune
saevierit. Has tamen execrabiles créature, et elle sera unique et légitime.
corporum lacerationes felix atque On met le désir au nombre des vices ; mais
invicta patientia sine ullo gemitu il n'est vice que quand il s'attache à la terre,
pertulit. Haec virtus omnibus au lieu qu'il est vertu quand il s'élève dans le
populis, atque provinciis, et ipsis ciel; car quiconque souhaitera, de tout son
tortoribus miraculum maximum cœur, de posséder la justice, la vie éternelle et
praebuit; cum patientia les riches biens que Dieu nous procure, n'aura
crudelitas vinceretur. Atqui hanc que du mépris pour les richesses, pour les
virtutem nihil aliud, quam metus honneurs, pour la puissance, et même pour les
Dei fecit. Itaque (ut dicebam) royaumes et pour les empires.
non evellendus, ut Stoici, neque Les stoïciens diront peut-être que, pour
temperandus timor, ut posséder ces biens-là, il ne faut que le vouloir.
Peripatetici volunt; sed in veram Au contraire, c'est peu de le vouloir. Il y a
viam dirigendus est, plusieurs personnes qui le veulent; mais dès
auferendique sunt metus; sed qu'elles sont pressées par la douleur, elles

74
ita, ut hic solus relinquatur, qui cessent de le vouloir, et continuent de désirer.
quoniam legitimus ac verus est, Quand le désir des biens du ciel nous fait
solus efficit, ut possint caetera mépriser les biens de la terre, il mérite d'être
omnia non timeri. Cupiditas mis au nombre des vertus. Ainsi, au lieu
quoque inter vitia numeratur: d'arracher les passions, il en faut faire un bon
sed si haec quae terrena sunt, usage, et les tourner vers l'objet qui leur est
concupiscat, vitium est; virtus propre. Les passions ressemblent aux chevaux
autem, si coelestia. Qui enim d'un chariot : l'adresse est de les bien
justitiam, qui Deum, qui vitam conduire. Pour précipitée que soit leur course,
perpetuam, qui lucem elle ne laissera pas d'être heureuse si elle se
sempiternam, eaque omnia, fait dans le bon chemin. Pour peu qu'elle s'en
quae Deus homini pollicetur, écarte, elle sera malheureuse quand elle serait
consequi cupit, opes istas, et lente, et elle se terminera ou à des précipices,
honores, et potentatus, et regna ou à un autre lieu qu'à celui où elle tend. La
ipsa contemnet. crainte et le désir seront des vices s'ils
Dicet fortasse Stoicus, s'attachent à la terre, au lieu que ce seront des
voluntate opus esse ad haec vertus s'ils s'élèvent vers le ciel. Les
consequenda, non cupiditate: philosophes dont je parle prennent la
imo vero parum est velle. Multi parcimonie pour une vertu. Il est certain
enim volunt: sed cum dolor néanmoins qu'elle n'en est pas une, si elle
visceribus accesserit, voluntas n'est rien autre chose que le désir d'avoir,
cedit, cupiditas perseverat; quae parce qu'elle s'occupe à accroître ou à
si efficit, ut contemptui sint conserver les biens de la terre. Pour nous,
omnia, quae a caeteris nous ne rapportons point ce souverain bien à
appetuntur, summa virtus est, la commodité du corps, mais au salut de l'âme,
siquidem continentiae mater est. étant persuadés, comme nous le sommes,
Ideoque illud potius efficere qu'au lieu d'épargner son bien, il le faut
debemus, ut affectus, quibus employer généreusement aux œuvres de
prave uti vitium est, dirigamus in justice et de charité. Nous n'avons garde
rectum. Nam istae concitationes d'avancer que la frugalité soit une vertu, elle
animorum juncto currui similes n'en a que le nom et l'apparence. La frugalité,
sunt; in quo recte moderando qui ne s'abstient des plaisirs que par le désir
summum rectoris officium est, ut d'amasser du bien, est un vice; car on n'est
viam noverit: quam si tenebit, pas moins obligé à mépriser le bien qu'à
quamlibet concitate ierit, non s'abstenir des plaisirs. L'épargne et le ménage
offendet. Si autem aberraverit, que l'on fait du bien procède d'une bassesse
licet placide ac leniter eat, aut d'esprit, ou qui appréhende de manquer de ce
per confragosa vexabitur, aut per qui lui est nécessaire, ou qui désespère de

75
praecipitia labetur, aut certe, quo réparer la dissipation de ce qu'il aurait donné
non est opus, deferetur. Sic généreusement, ou qui n'a pas assez
currus ille vitae, qui affectibus, d'élévation et de force pour mépriser les
velut equis pernicibus ducitur, si richesses. Cependant ces philosophes donnent
viam rectam teneat, fungetur le nom de prodigues à ceux qui n'épargnent
officio. Metus igitur, et cupiditas, pas leurs biens. Ils mettent cette différence
si projiciantur in terram, vitia entre les libéraux et les prodigues : que les
fient; virtutes autem, si ad divina premiers donnent à certaines rencontres, et
referantur. Parcimoniam contra avec une certaine mesure, à ceux qui les ont
virtutis loco habent: quae si obligés ; au lieu que les derniers donnent hors
studium est habendi, non potest de saison, et plus que leur commodité ne le
esse virtus; quia in augendis, vel peut permettre, à ceux auxquels ils n'ont
tuendis terrestribus bonis tota aucune obligation. Dirons-nous que c'est [être
versatur. Nos autem summum prodigue que d'employer son bien, par charité,
bonum non referimus ad corpus; à nourrir les pauvres ? Il y a grande différence
sed omne officium solius animae entre ceux qui donnent leur bien par débauche
conservatione metimur. Quod si à des femmes perdues, et ceux qui le donnent
(ut supra docui) patrimonio aux pauvres par charité; entre ceux qui
minime parcendum est, ut l'abandonnent à des joueurs et à des infâmes,
humanitatem, justitiamque et ceux qui le consacrent au service de Dieu;
teneamus; non est virtus frugi entre ceux qui l'emploient à des festins et ceux
esse: quod nomen virtutis specie qui le déposent dans le trésor de la justice.
fallit ac decipit. Est enim C’est un vice d'en faire un mauvais usage et
frugalitas, abstinentia quidem une vertu d'en faire un bon usage. C'est une
voluptatum: sed eo vitium, quia vertu de ne point épargner son bien que l'on
ex habendi amore descendit; peut réparer, quand il s'agit de conserver à un
cum sit et voluptatibus homme la vie que l'on ne pourrait lui rendre si
abstinendum, et pecuniae elle était une fois perdue, et c'est un vice de
minime temperandum. Nam l'épargner en cette occasion. Je ne pourrais
parce, id est, mediocriter uti m'empêcher d'accuser de folie ceux qui ôtent
pecunia, quasi quaedam à l'homme tous ces senti mens de douceur et
pusillitas animi est, aut de tendresse, et qui, sous prétexte de le
praetimentis, ne sibi desit; aut rendre tranquille, le rendent insensible, non
desperantis, posse se illam seulement il n'est pas possible de l'établir dans
reparare; aut contemptum le profond repos qu'ils prétendent, parce que
terrestrium non capientis. Sed illi de soi-même il est toujours dans l'agitation et
rursus eum, qui rei familiari suae dans le mouvement; mais quand cela serait
non parcat, prodigum vocant. possible, cela ne serait pas raisonnable, parce

76
Nam ita liberalem distinguunt a que, comme l'eau qui croupit n'est pas saine,
prodigo, quod is liberalis sit, qui ainsi un esprit qui est immobile n'est utile à
et bene meritis, et cum oportet, rien, et ne pourrait produire la moindre
et quantum satis est, largiatur; pensée. Enfin, priver l'âme du mouvement,
prodigus vero, qui et non meritis, c'est la priver de la vie, qui est un mouvement
et cum opus non est, et sine au lieu que la mort est un repos.
respectu rei familiaris effundat. Il faut avouer que ces philosophes
Quid ergo? Prodigumne connaissent quelques vertus ; mais ils n'en
dicemus eum, qui misericordiae savent pas l'usage. La constance est une
causa tribuat egentibus victum? vertu, mais elle ne consiste pas à repousser
Atqui multum refert utrumne les injures qui nous sont faites; car au lieu de
scortis propter libidinem largiare, les repousser il les faut souffrir, et je
an miseris propter humanitatem: rapporterai incontinent les raisons qui nous y
utrum pecuniam tuam obligent.
perductores, aleatores, La constance consiste à n'être point
lenonesque diripiant; an illam ébranlée par les menaces ni par les supplices
pietati ac Deo praestes: utrumne de ceux qui nous veulent obligera violer les
illam ventri ac gulae ingeras, an commandements de Dieu. Le mépris de la
in thesauro justitiae reponas. Ut mort est une vertu, non quand on la recherche
ergo vitium est, effundere in et qu'on se la procure, comme ont fait
malam partem: sic in bonam, plusieurs philosophes, car alors c'est un crime,
virtus. Si virtus est, non parcere mais quand on la souffre généreusement
opibus, quae possunt reparari, ut plutôt que d'abandonner Dieu, et de renoncer
hominis vitam sustentes, quae à la foi, quand on conserve la liberté et la
reparari non potest; vitium igitur religion au milieu de toutes les menaces du
parcimonia est. Quare nihil aliud siècle, et que l'on méprise la violence et la rage
dixerim, quam insanos, qui des tyrans. Ainsi, par une grandeur
hominem, mite ac sociale animal, extraordinaire de courage, nous foulons aux
orbant suo nomine; qui evulsis pieds la douleur et la mort que le reste des
affectibus, quibus omnis constat hommes appréhendent sur toutes choses.
humanitas, ad immobilem C'est en ce point que Consiste la vertu et la
stuporem mentis perducere constance : d'être tellement attachés à Dieu
volunt; dum student animum que rien de ce que te monde a de plus terrible
perturbationibus liberare, et (ut ne nous en puisse séparer. Cicéron a donc eu
ipsi dicunt) quietum raison de dire : « Celui qui craint la mort, la
tranquillumque reddere. Quod douleur, l'exil, la pauvreté, ne peut être
fieri non tantum non potest, quia homme de bien. » Sénèque n'en a pas eu
vis et ratio ejus in motu est; sed moins d'écrire, dans ses livres de philosophie

77
ne oportet quidem. Quia sicut morale, les paroles qui suivent : « Voilà le
aqua semper jacens et quieta véritable honnête homme qui ne se fait point
insalubris et magis turbida est: remarquer par l'éminence de sa dignité, par
sic animus immotus ac torpens l'éclat de la pourpre, par la foule des officiers,
inutilis est etiam sibi; nec vitam mais qui n'en vaut de rien moins pour être
ipsam tueri poterit, quia nec privé de toutes ces choses. Quand il voit la
faciet quidquam, nec cogitabit: mort présente, il ne s'étonne point comme s'il
cum cogitatio ipsa nihil aliud sit, voyait quelque chose de nouveau. S'il est
quam mentis agitatio. Denique obligé de subir les plus cruels supplices,
qui hanc immobilitatem animi d'avaler des charbons de feu, d'être cloué à un
asserunt, privare animum vita poteau, il se mettra moins en peine de la
volunt: quia vita actuosa est, douleur qu'ils lui causeront, que de la manière
mors quieta. Quaedam etiam dont il les souffre. » Quiconque sert Dieu
recte pro virtutibus habent: sed souffre ces tourments sans les craindre, et
earum modum non tenent. partant il est juste. La conséquence que l'on
Virtus est constantia: non ut peut tirer de ce discours, est que ceux qui sont
inferentibus injuriam resistamus, éloignés du culte de Dieu ne peuvent avoir
his enim cedendum est; quod cur aucune vertu, ni même connaître les justes
fieri debeat, mox docebo: sed ut bornes où elle est renfermée.
jubentibus facere nos contra Dei
legem contraque justitiam, nullis
minis, aut suppliciis terreamur,
quominus Dei jussionem hominis
jussioni praeferamus. Item virtus
est, mortem contemnere: non ut
appetamus, eamque ultro nobis
inferamus, sicut philosophorum
plurimi et maximi saepe
fecerunt; quod est sceleratum ac
nefarium: sed ut coacti Deum
relinquere, ac fidem prodere,
mortem suscipere malimus,
libertatemque defendamus
adversus impotentium stultam
vecordemque violentiam, et
omnes saeculi minas atque
terrores fortitudine animi
provocemus. Sic ea, quae alii

78
timent, excelsa et insuperabili
mente dolorem mortemque
calcamus. Haec est virtus, haec
vera constantia, in hoc tuenda et
conservanda solo, ut nullus nos
terror, nulla vis a Deo possit
avertere. Vera igitur Ciceronis illa
sententia est: « Nemo, inquit,
justus potest esse, qui mortem,
qui dolorem, qui exilium, qui
egestatem timet. » Item Senecae
in libris moralis Philosophiae
dicentis: « Hic est ille homo
honestus, non apice, purpurave,
non lictorum insignis ministerio,
sed nulla re minor, qui cum
mortem in vicinia videt, non sic
perturbatur, tanquam rem
novam viderit; qui, sive toto
corpore tormenta patienda sunt,
sive flamma ore rapienda est,
sive extendendae per patibulum
manus, non quaerit quid patiatur,
sed quam bene. » Qui autem
Deum colit, haec patitur, nec
timet. Ergo justus est. His rebus
efficitur, ut neque virtutes, neque
virtutum exactissimos limites
nosse aut tenere possit omnino,
quisquis est a Religione Dei
singularis alienus.

79
CAPUT XVIII. De XVIII.
quibusdam Dei mandatis et Laissons là les philosophes qui, ne sachant
patientia. rien, s'imaginent tout savoir, ou qui, s'ils
Sed omittamus philosophos, savent quelque chose, ne font aucune
qui aut omnino nihil sciunt, idque réflexion sur ce qu'ils savent, ou qui,
ipsum pro summa scientia s'imaginant savoir ce qu'ils ne savent pas,
praeferunt; aut qui non tombent dans une extravagance ridicule. Pour
perspiciunt etiam quae sciunt; nous, qui sommes les seuls à qui Dieu a révélé
aut qui, quoniam se putant scire sa vérité et découvert sa sagesse, faisons ce
quae nesciunt, inepte qu'il nous ordonne, supportant les défauts des
arroganterque desipiunt. Nos uns et des autres; entraidons-nous dans les
ergo (ut ad propositum travaux de la vie présente, et si nous y faisons
revertamur) quibus solis a Deo quelque bien, n'en tirons point de vanité. Dieu
veritas revelata, et coelitus missa nous avertit que celui qui pratique la justice ne
sapientia est, faciamus quae doit jamais s'enfler d'orgueil, de peur que
jubet illuminator noster Deus: quand il subvient aux besoins des misérables,
sustineamus invicem, et labores il semble avoir plutôt cherché à se satisfaire
hujus vitae mutuis adjumentis soi-même qu'à accomplir les préceptes de
perferamus: nec tamen, si quid l'aumône, et que jouissant de la louange qu'il
boni operis fecerimus, gloriam a recherchée, il ne soit privé de la récompense
captemus ex eo. Monet enim éternelle. Les autres commandements que
Deus, operatorem justitiae non doivent observer ceux qui se sont consacrés
oportere esse jactantem; ne non au service de Dieu sont fort aisés, comme celui
tam mandatis coelestibus de ne mentir jamais à dessein de tromper ou
obsequendi, quam studio de nuire. C'est un crime à celui qui fait
placendi, humanitatis officio profession de la vérité de s'en détourner le
functus esse videatur; habeatque moins du monde pour surprendre quelqu'un.
jam pretium gloriae, quod Le mensonge n'a point de lieu dans le chemin
captavit; nec praemium coelestis de la justice et des vertus où nous marchons.
illius ac divinae mercedis Nul de ceux qui y marchent avec nous ne
accipiat. Caetera, quae observare prononcera ces paroles de Lucilius:
cultor Dei debet, facilia sunt, illis Ce n'est point du tout ma coutume, ni ma
virtutibus comprehensis; ut non manière d'agir, que de déguiser la vérité en
mentiatur unquam decipiendi aut parlant à mes amis.
nocendi causa. Est enim nefas, Car il sera persuadé qu'il ne lui est jamais
eum, qui veritati studeat, in permis de la déguiser, non pas même lorsqu'il
aliqua re esse fallacem; atque ab parle à un ennemi on a un inconnu, et jamais
ipsa, quam sequitur, veritate la langue ne trahira le cœur dont elle est

80
discedere. In hâc justitiae l'interprète. S'il prête de l'argent, il n'en tire
virtutumque omnium via, nullus aucun profit, et il oblige trop généreusement
mendacio locus est. Itaque viator pour attendre aucune récompense de ses
ille verus ac justus non dicet illus bienfaits. Il doit quelquefois même être bien
Lucilianum: aise de le prendre; mais il ne peut, jamais
Homini amico ac familiari recevoir plus qu'il n'a prêté. Quiconque cause
non est mentiri meum, sed etiam d'une autre sorte fait son avantage de la
inimico atque ignoto existimabit misère d'autrui, et cherche à se couvrir des
non esse mentiri suum; nec dépouilles des pauvres. Jamais un homme de
aliquando committet, ut lingua, bien ne perdra une occasion d'exercer la
interpres animi, a sensu et charité; jamais il ni la déshonorera par un gain
cogitatione discordet. Pecuniam aussi peu honnête qu'est celui de l'usure, et il
si quam crediderit, non accipiet fera en sorte de m rien perdre en prêtant,
usuram, ut et beneficium sit parce que s'il perd àt l'argent, il acquerra de la
incolume, quod succurrit réputation. Il ne recevra point de présents du
necessitati, et abstineat se pauvre, afin que le secours qu'il lui aura
prorsus alieno. In hoc enim apporté soit d'autant plus grand qu'il aura été
genere officii debet suo esse gratuit. Il ne répondra que par des paroles
contentus, quem oporteat alias obligeantes aux paroles les plus outrageuses.
ne proprio quidem parcere, ut Adorant la parole éternelle, qui est la source
bonum faciat; plus autem de toute bonté, il n'en dira aucune qui soit
accipere, quam dederit, injustum mauvaise. Il se gardera bien d'exciter par sa
est. Quod qui facit, insidiatur faute la haine de qui que ce soit; et a
quodammodo, ut ex alterius quelqu'un est assez injuste et assez insolent
necessitate praedetur. pour lui faire outrage, il le souffrira avec
At justus nunquam modération et en laissera la vengeance à Dieu,
praetermittet quominus aliquid bien loin d'entreprendre de la prendre. Il
misericorditer faciat; nec conservera son innocence en tout temps et en
inquinabit se hujusmodi quaestu: tout lieu, ce qui s'étend plus loin qu'il ne
sed efficiet, ut sine ullo suo semble ; car cela veut dire qu'il ne fera aucune
damno, id ipsum, quod injure à personne, et que si on lui en fait
commodat, inter bona opera quelqu'une, il ne la repoussera pas ; il la
numeretur. Munus non accipiat a remettra entre les mains du juge souverain et
paupere; ut si quid ipse équitable qui voit toutes les actions et toutes
praestiterit, eo bonum sit, quo les pensées des hommes. Il ne s'en rapportera
fuerit gratuitum. Maledicenti qu'à lui, parce qu'il n'y a personne qui puisse
benedicto respondeat: numquam éviter l'exécution de son jugement. Cela est
ipse maledicat; ne verbum cause qu'un homme de bien est généralement

81
malum procedat ex ore hominis, méprisé et qu'il passe pour un lâche, dans la
qui colit Verbum bonum. Quin créance qu'il ne saurait se défendre. Au
etiam caveat diligenter, ne contraire, ceux qui vengent leurs injures
quando inimicum sua culpa passent pour des gens de cœur, et attirent
faciat; et si quis extiterit tam l'estime et le respect de tout le monde.
protervus, qui bono et justo Quelque avantage qu'un homme puisse
faciat injuriam, clementer ac procurer à un grand nombre de personnes, il
moderate ferat, et ultionem sera toujours moins considéré que celui qui a
suam sibi non assumat, sed judici le pouvoir de nuire. Il ne se corrompra pas
Deo reservet. Innocentiam pour cela au milieu de la corruption des
semper et ubique custodiat. autres; il obéira plutôt aux commandements
Quod praeceptum non ad hoc de Dieu qu'il ne suivra leur exemple, et il
tantum valet, ut ipse injuriam aimera mieux être méprisé que de manquer à
non inferat: sed ut illatam sibi son devoir. « Si quelqu'un, dit Cicéron dans les
non vindicet. Sedet enim livres des Offices, veut pénétrer les replis de
maximus et aequissimus judex, sa propre conscience, qu'il apprenne de soi-
speculator ac testis omnium. même que l'homme de bien est celui qui sert
Hunc homini praeferat; hunc tous ceux qu'il peut servir et qui ne nuit jamais
malit de causa sua pronuntiare, à personne, si ce n'est qu'il ait été attaqué et
cujus sententiam nemo effugere qu'il ait reçu quelque injure. » Il a corrompu
potest, nec defensione une vérité très importante par la condition qu'il
cujusquam, nec gratia. Ita fit, ut y a ajoutée, par laquelle il a gâté le portrait de
homo justus contemptui sit l'homme de bien et lui a ôté ornement de la
omnibus; et quia putabitur patience, qui est une des plus belles vertus.
semetipsum defendere non Pourquoi ajoutait-il ces paroles : « ce n'est
posse, habebitur pro segni et qu'il ait été attaqué, et qu'il ait reçu quelque
inerte. Qui autem fuerit ultus injure. « L'homme de bien, dit-il, nuira quand
inimicum, hic fortis, hic strenuus il aura été attaqué. » S'il nuit, il ne sera point
judicatur: hunc colunt, hunc homme de bien : il y a autant de mal à pousser
omnes verentur. Bonus vero ille une injure qu'à la faire. D'où viennent s
tametsi prodesse pluribus possit, contestations, les querelles et les guerres, si
illum tamen suspiciunt, qui ce n'est de la résistance que l'impatience fait
nocere, quam qui prodesse à l'injustice? Que si l'on n'opposait à l'injustice
possit. Sed justum pravitas ne la patience, qui est la vertu la plus propre
hominum depravare non poterit, et la plus nécessaire à l'homme, Oh l'arrêterait
quominus Deo studeat l'heure même, comme on arrête le feu en
obtemperare; malitque jetant de l'eau dessus. Mais quand on veut la
contemni, dummodo semper repousser en lui opposant l'impatience, elle

82
boni fungatur officio, mali excite un incendie qui ne peut être éteint que
nunquam. Cicero in iisdem illis par le sang. Ainsi Cicéron, qui fait profession
Officialibus: « At vero si quis de l'étude de la sagesse, a privé l'homme de
voluerit, inquit, animi sui bien de la patience, qui est une vertu de grand
complicitam notionem evolvere, usage dans cette vie : elle arrête seule le coure
jam se ipse doceat, eum virum des crimes, et il n'y en aurait plus aucun sur la
bonum esse, qui prosit quibus terre si elle se trouvait dans le cœur de tous
possit, noceat nemini, nisi les hommes. Quel plus grand malheur peut-il
lacessitus injuria. » arriver à un homme de bien, que de lâcher la
O quam simplicem bride à la colère, qui le rend indigne de ce
veramque sententiam duorum nom! Cicéron avoue lui-même qu'il n'y a rien
verborum adjectione corrupit! de si contraire à la nature de l'homme que de
Quid enim opus fuerat adjungere, nuire à un autre. Les bêtes se défendent quand
nisi lacessitus injuria? ut vitium on les attaque ; les serpents ne font du mal
bono viro quasi caudam que quand on les poursuit pour les tuer; et
turpissimam apponeret; pour passer de l'exemple des bêtes à celui des
patientiaeque, quae omnium hommes, les plus grossiers et les plus
virtutum maxima est, faceret ignorants se portent à la vengeance avec une
expertem. Nociturum esse dixit fureur aveugle des qu'on leur fait quelque
bonum virum, si fuerit lacessitus: injure. Quelle différence y aura-t-il entre eux
jam ex hoc ipso boni viri nomen et un homme sage, s'il n'a une patience
amittat necesse est, si nocebit. invincible qu'ils n'ont point, s'il ne sait
Non minus enim mali est, referre réprimer la colère à laquelle ils s'abandonnent
injuriam, quam inferre. Nam ? Ce qui a trompé Cicéron, c'est qu'en parlant
unde certamina inter homines, de la vertu et de la force, il a va qu'en toute
unde pugnae contentionesque sorte de combats elle devait remporter la
nascuntur, nisi quod improbitati victoire, et n'a pu reconnaître; que celui qui
opposita impatientia magnas suit les mouvements de la douleur ou de la
saepe concitat tempestates? colère, qui obéit à ses passions, et qui, au lieu
Quod si patientiam, qua virtute de leur résister, reçoit les impressions qu'elles
nihil verius, nihil homine dignius lui donnent, n'est plus dans le chemin de la
inveniri potest, improbitati vertu. Celui qui veut venger l'injure qu'il a
opposueris, extinguetur protinus, reçue, imite celui qui la lui a faite. Or
tanquam igni aquam quiconque imite un méchant ne peut pas être
superfuderis. Sin autem homme de bien. Ainsi Cicéron a ôté à son sage
provocatrix illa improbitas deux grandes vertus en deux paroles,
impatientiam sibi comparem l'innocence et la patience. Comme il avait une
nacta est, tanquam perfusa oleo, éloquence de chien, ainsi que disait Appius

83
tantum excitabit incendium, ut id selon le témoignage de Salluste, il a voulu
non flumen aliquod, sed effusio aussi que les hommes vécussent à la manière
cruoris extinguat. Magna itaque des chiens, et qu'ils mordissent, comme eux,
patientiae ratio est, quam quand ils seraient attaqués. On ne saurait
sapiens homo ademit bono viro. trouver d'exemple plus juste, pour faire voir
Ut enim nihil malorum fiat, haec combien la vengeance que l'on recherche des
sola efficit: quae si detur injures que l'on a reçues excite de tempêtes et
omnibus, nullum scelus, nulla désordres, que celui de cet orateur même qui
fraus in rebus humanis erit. Quid la défend, et qui s'est perdu lui-même est
igitur bono viro potest esse tam l'enseignant comme il l'avait apprise des
calamitosum, tamque philosophes. S'il n'avait opposé que la
contrarium, quam irae fraena patience aux outrages qu'on lui faisait, s'il les
permittere; quae illum non modo avait dissimulés, au Heu de les repousser par
boni, sed etiam hominis ces oraisons fameuses qu'il fit sous un titre
appellatione dispoliet? Siquidem étranger avec une légèreté, un emportement
nocere alteri, ut ipse verissime et une extravagance incroyables, jamais sa
ait, non est secundum hominis tête n'aurait ensanglanté la tribune dont elle
naturam. Nam et pecudes si avait été autrefois le principal ornement, et
lacessas, aut calce aut cornu jamais on n'aurait vu la proscription du
repugnant; et serpentes ac ferae, triumvirat qui fut si funeste à la république. Ce
nisi persequaris ut occidas, n'est pas le propre d'un homme de bien ou
negotium non exhibent; et (ut ad d'un homme sage de vouloir s'exposer au
hominum exempla redeamus) danger d'une bataille, parce que l'événement
imperiti quoque et insipientes, si en est incertain, et que la victoire n'est pas en
quando accipiunt injuriam, caeco notre pouvoir. Le propre d'un homme de bien
et irrationabili furore ducuntur, et et d'un homme sage est non de se défaire de
iis, qui sibi nocent, vicem son ennemi, ce qui ne se fait ni sans crime, ni
retribuere conantur. In quo igitur sans danger, mais d'ôter tous les sujets de
sapiens ac bonus vir a malis et contestation et d'inimitié, ce qui se fait avec
insipientibus differt; nisi quod justice et avec avantage. Il faut donc
habet invictam patientiam, qua considérer la patience comme une grande
stulti carent; nisi quod regere se vertu. Dieu a mieux aimé permettre que
ac mitigare iram suam novit, l'homme de bien passât pour un lâche, que de
quam illi, quia virtute indigent, permettre qu'il fût privé d'une vertu si
refraenare non possunt? Sed nécessaire; car s'il ne souffrait jamais aucune
videlicet haec illum res fefellit, injure, on ne pourrait reconnaître la force qu'il
quod cum de virtute loqueretur, a de réprimer les mouvements de la colère et
in quacumque contentione de la vengeance. Que si, quand il en a souffert

84
vinceret, putavit esse virtutis; quelqu'une, il tâchait de la repousser, il serait
nec videre ullo modo potuit vaincu ; au lieu que s'il la souffre, il est maître
hominem dolori et irae de soi-même et victorieux. Cette vertu, qui le
succumbentem, et iis affectibus rend maître de soi-même, s'appelle patience,
indulgentem, quibus debet potius et on peut dire qu'elle est toute seule contraire
reluctari, et ruentem quacumque à toute sorte de vices. Elle apaise les troubles
improbitas provocarit, virtutis qui agitent l'âme, et la rend, en quelque sorte,
officium non tenere. Qui enim à elle-même. Il n'est pas possible de dompter
referre injuriam nititur, eum tellement la nature, que nous ne soyons
ipsum, a quo laesus est, gestit jamais émus d'aucune passion ; mais il en faut
imitari. Ita qui malum imitatur, réprimer les mouvements avant qu'ils aient
bonus esse nullo pacto potest. fait beaucoup de mal. Dieu nous a défendu de
Duobus igitur verbis duas laisser coucher le soleil sur notre colère.
virtutes maximas bono et Cicéron a mis lui-même le pardon des injures
sapienti viro, innocentiam au nombre des vertus, bien que cela soit fort
patientiamque detraxit. Sed quia contraire au précepte qu'il avait donné de les
ipse caninam illam facundiam repousser. « Je l'espère, dit-il, César, parce
(sicut Sallustius ab Appio dictum que vous n'oubliez rien que les injures. » Que
refert) exercuit, voluit quoque si un homme aussi éloigné non seulement de
hominem canino modo vivere, ut la justice céleste et divine, mais de la justice
remordeat lacessitus. Quae humaine et civile, oubliait les injures, ne les
retributio contumeliae quam devons-nous pas plutôt oublier, nous qui
perniciosa sit et quas edere sommes appelés à une profession éminente,
soleat strages, unde opportunius et qui prétendons à une vie éternelle.
petetur exemplum, quam ex
ipsius praeceptoris tristissimo
casu; qui dum his philosophorum
praeceptis obtemperare gestit,
ipse se perdidit? Quod si
lacessitus injuria patientiam
tenuisset; si dissimulare, si ferre
contumeliam boni viri esse
didicisset; nec illas nobiles
orationes alieno titulo inscriptas,
impatientia, et levitas, et insania
profudisset: nunquam capite suo
rostra, in quibus ante floruerat,
cruentasset; nec rempublicam

85
funditus proscriptio illa delesset.
Sapientis ergo ac boni viri non est
velle certare, ac se periculo
committere: quoniam et vincere
non est in nostra potestate, et est
anceps omne certamen: sed est
sapientis atque optimi viri, non
adversarium velle tollere; quod
fieri sine scelere ac periculo non
potest: sed certamen ipsum,
quod fieri et utiliter, et juste
potest. Summa igitur virtus
habenda patientia est: quam ut
caperet homo justus, voluit illum
Deus (ut supra dictum est) pro
inerte contemni. Nisi enim
contumeliis fuerit affectus,
quantum habeat fortitudinis in
seipso cohibendo, ignorabitur. Si
autem lacessitus injuria
laedentem persequi coeperit,
victus est. Si vero motum illum
ratione compresserit, hic plane
imperat sibi; hic regere se potest.
Quae sustentatio sui, recte
patientia nominatur: quae una
virtus omnibus est opposita vitiis
et affectibus. Haec perturbatum
ac fluctuantem animum ad
tranquillitatem suam revocat:
haec mitigat, haec hominem sibi
reddit.
Ergo quoniam naturae
repugnare impossibile est et
inutile, ut non commoveamur
omnino; prius tamen, quam
commotio illa prosiliat ad
nocendum, quoad fieri potest,

86
maturius sopiatur. Praecepit
Deus non occidere Solem super
iram nostram, ne furoris nostri
testis abscedat. Denique Marcus
Tullius contra suum praeceptum,
de quo paulo ante dixi,
oblivionem injuriarum in magnis
laudibus posuit. « Spero, inquit,
Caesar, qui oblivisci nihil soles,
nisi injurias. » Quod si hoc ille
faciebat, homo non a coelesti
tantum, sed a publica quoque
civilique justitia remotissimus;
quanto magis id nos facere
debemus, qui immortalitatis
velut candidati sumus?

CAPUT XIX. De affectibus XIX.


eorumque usu, atque de Lorsque les stoïciens tâchent d'ôter à
tribus furiis. l'homme les passions comme les maladies qui
Stoicis, cum affectus ex ruinent la santé de l'âme, les péripatéticiens
homine, tanquam morbos, s'y opposent, et soutiennent que la nature ne
conantur evellere, Peripatetici se les lui a pas données sans une très grande
opponunt; eosque non modo raison. Ils n'auraient pas tort en cela, s'ils
retinent, sed etiam defendunt; savaient quelles sont les justes bornes des
nihilque in homine esse dicunt, choses. Ils disent que la colère est comme le
quod non magna ratione ac foyer de la valeur, comme si pour se battre
providentia sit innatum. Recte id avec courage il fallait nécessairement être
quidem, si singularum rerum transporté de colère. Il faut bien voir par là
veros terminos scirent. Itaque qu'ils ne savent ni ce que c'est que la vertu, ni
hanc ipsam iram, cotem dicunt pourquoi Dieu a donné la colère à l'homme. Si
esse virtutis, tanquam nemo elle a été donnée pour tuer des hommes, il n'y
possit adversus hostes fortiter a rien de si cruel que l'homme, que Dieu a créé
dimicare, nisi fuerit ira pour vivre dans l'innocence et dans la société,
concitatus. Quo plane ostendunt, il n'y a rien de si semblable aux bêtes les plus
nec quid sit virtus scire se, nec farouches. Il y a trois passions qui l'engagent
cur homini tribuerit iram Deus. en toute sorte de crimes: la colère, le désir et
Quae si nobis ideo data est, ut ea le plaisir. C'est pour cela que les poètes ont

87
utamur ad occidendos homines, feint qu'il y avait trois furies qui agitaient son
quid immanius homine? quid âme. La colère demande la vengeance, le désir
similius feris belluis demande les richesses, et le plaisir demande
existimandum est, quam id la volupté. Dieu a mis à toutes ces choses
animal, quod ad communionem certaines bornes qu'elles ne peuvent passer
et innocentiam Deus fecit? Tres sans corrompre leur nature et sans devenir
sunt igitur affectus, qui homines vicieuses. Il est aisé de les marquer. Le désir
in omnia facinora praecipites nous a été donné pour acquérir les choses qui
agant; ira, cupiditas, libido. sont nécessaires à la conservation de notre vie
Propterea poetae tres Furias esse ; le plaisir nous a été donné pour la production
dixerunt, quae mentes hominum des enfants, et la colère pour retenir dans le
exagitent: ira ultionem desiderat, devoir ceux qui sont sous notre puissance,
cupiditas opes, libido voluptates. pour imprimer de la crainte aux jeunes gens,
Sed his omnibus Deus certos et pour empêcher qu'ils ne prennent une
limites statuit: quos si licence effrénée de se porter a toutes sortes de
transcenderint, majoresque esse vices. S'il est juste, et même nécessaire,
coeperint, necesse est naturam d'entrer en colère contre ceux qui sont au-
suam depravent, et in morbos ac dessous de nous, il est dangereux et impie d'y
vitia vertantur. Qui autem sint isti entrer contre nos égaux : cela est impie, parce
limites, non est magni laboris que l'on ne le saurait faire sans violer
ostendere. l'humanité ; et cela est dangereux, parce que
Cupiditas ad ea comparanda s'ils se défendent il faut ou périr ou les perdre.
nobis data est, quae sunt ad Le commandement que Dieu nous fait de ne
vitam necessaria; libido, ad nous point mettre en colère contre ceux qui
sobolem propagandam; irae nous offensent et qui nous disent des injures,
affectus, ad coercenda peccata montre clairement que cette passion ne nous
eorum, qui sunt in nostra a été donnée que pour l'usage que j'ai marqué,
potestate, id est, ut arctiore qui est de ne point souffrir, par une
disciplina minor aetas ad pernicieuse indulgence, les fautes de ceux qui
probitatem justitiamque sont au-dessous de nous, et de les corriger
formetur: quae nisi metu sans cesse, de peur que leurs vicieuses
cohibeatur, licentia pariet habitudes se fortifient. Quelques philosophes
audaciam, quae ad omne ont étendu, par ignorance, les bornes de ces
flagitium et facinus evadet. passions, et les autres les ont absolument
Itaque ut ira uti adversus rejetées, bien que l'on en puisse faire un fort
minores et justum est, et bon usage. C'est une des grandes sources des
necessarium: sic et adversus injustices et des impiétés qui se commettent
pares et perniciosum est, et dans le monde. Quand on entre en colère

88
impium. Impium, quod violatur contre ses égaux, on excite des contestations,
humanitas; perniciosum, quod, des querelles et des guerres. Quand on désire
illis repugnantibus, aut perdere amasser de grandes richesses, on use de
necesse est, aut perire. Hanc tromperies, et on commet des brigandages et
autem quam dixi esse rationem, des meurtres. Quand on ne cherche ce plaisir
cur homini sit irae affectus datus, que pour le plaisir, on est porté aux
ex ipsius Dei praeceptis intelligi fornications, aux adultères et à d'autres
potest, qui jubet uti maledicis et abominations. Il faut contenir ces
laedentibus non irascamur; commandements dans les bornes qui leur sont
manus autem nostras supra prescrites ; ce que ne peuvent faire ceux qui
minores semper habeamus; hoc ne connaissent pas Dieu ; mais ceux qui le font
est, ut peccantes eos assiduis sont patients, courageux et justes.
verberibus corrigamus; ne amore
inutili et indulgentia nimia
educentur ad malum, et ad vitia
nutriantur. Sed rerum imperiti et
rationis ignari, eos affectus, qui
sunt homini ad usus bonos dati,
exterminaverunt; et latius, quam
ratio postulat, evagantur. Inde
injuste atque impie vivitur.
Utuntur ira contra pares: hinc
dissidia, hinc expulsiones, hinc
bella contra justitiam nata sunt.
Utuntur cupiditate ad
congerendas opes: hinc fraudes,
hinc latrocinia, hinc omnia
scelerum genera exorta sunt.
Utuntur libidine ad capiendas
tantum voluptates: hinc stupra,
hinc adulteria, hinc corruptelae
omnes extiterunt. Quicumque
igitur illos affectus intra fines
suos redegerit (quod ignorantes
Deum facere non possunt) hic
patiens, hic fortis, hic justus est.

89
CAPUT XX. De sensibus XX.
et eorum voluptatibus Il ne me reste plus à parler que des plaisirs
brutorum et hominis; atque des sens. Aussi bien suis-je obligé de finir ce
de oculorum voluptate et livre, qui n'est déjà que trop long. Tous les
spectaculis. plaisirs étant vicieux et funestes, il les faut
Restat ut contra quinque réprimer et les vaincre, ou, comme je l'ai déjà
sensuum voluptates dicam dit, les renfermer dans les bornes qui leur sont
breviter; nam et ipsius libri prescrites. Les animaux ne sentent point
mensura jam modum flagitat: d'autre plaisir que celui de la génération ; ils
quae omnes, quoniam vitiosae ac n'usent des sens que par nécessité ; ils voient
mortiferae sunt, virtute superari pour chercher ce qui leur est nécessaire pour
atque opprimi debent; vel (quod la conservation de leur vie; ils écoutent pour
paulo ante dicebam de se reconnaître et pour s'assembler ; ils flairent
affectibus) ad rationem suam et ils goûtent pour choisir ce qui leur est
revocari. Caeterae animantes propre à manger et pour rejeter ce qui ne l'est
praeter unam voluptatem, quae pas ; ils boivent et mangent jusqu'à ce que
ad generandum pertinet, nullam leur estomac soit rempli. Mais la providence de
sentiunt. Utuntur ergo sensibus l'excellent ouvrier qui a créé l'homme, a
ad naturae suae necessitatem: répandu le plaisir indifféremment sur toutes
vident, ut appetant ea, quibus ses actions, afin que la vertu le combatte
opus est ad vitam tuendam: continuellement, comme un ennemi
audiunt invicem, seque domestique. « On n'est excité aux adultères,
dignoscunt, ut possint dit Cicéron dans le dialogue qui a pour titre
congregari. Quae utilia sunt ad l’ancien Caton, et aux autres débauches les
victum, aut ex odore inveniunt, plus infâmes, que par les aiguillons de la
aut ex sapore percipiunt; inutilia volupté. La nature ou quelque divinité ayant
respuunt, aut recusant. Edendi donné l'esprit à l'homme, comme le plus
ac bibendi officium ventris excellent de tous les présents, il n'y a rien qui
plenitudine metiuntur. Homini lui soit si contraire que le plaisir. Quand le
vero solertissimi artificis plaisir domine, la tempérance n'est plus
providentia dedit voluptatem d'aucun usage, et la vertu ne peut s'accorder
infinitam, et in vitium cadentem; avec la volupté. » Dieu a donné à l'homme la
quia proposuit ei virtutem, quae vertu pour réformer la volupté et pour la
cum voluptate semper, tanquam renfermer dans des bornes, de peur qu'elle ne
cum domestico hoste pugnaret. le surprenne pas ses attraits, qu'elle ne
Cicero in Catone majore: « l'assujettisse à son empire et ne l'engage dans
Stupra vero, inquit, et adulteria, une mort éternelle. Le plaisir des yeux a divers
et omne flagitium nullis excitari objets et se tire de la vue des choses qui sont

90
aliis illecebris, nisi voluptatis. à l'usage de l'homme, et qui sont parées des
Cumque homini sive natura, sive beautés de fart ou de la nature. Les
quis Deus nihil mente philosophes ont eu raison de l'ôter, et de
praestabilius dedisset, huic soutenir que regarder le ciel est une
divino muneri ac dono nihil tam occupation plus digne de l'homme que de
inimicum, quam voluptatem. Nec regarder ce qu'il y a de plus rare et de plus
enim libidine dominante, excellent sous le ciel, et qu'il doit plutôt
temperantiae locum esse; neque admirer la splendeur des astres qui y sont
in voluptatis regno virtutem attachés que la variété des couleurs, et l'éclat
posse consistere: » sed e de l'or et des pierreries qui brillent sur les
contrario Deus idcirco virtutem tableaux et sur les plus riches ouvrages de la
dedit, ut expugnaret ac vinceret main des hommes. Mais après que ces
voluptatem; eamque philosophes nous ont exhortés avec assez
egredientem fines sibi datos intra d'éloquence à regarder le ciel, et à mépriser
praescriptum coerceret, ne les spectacles que la terre nous peut
hominem suavitatibus delinitum présenter, ils s'y arrêtent eux-mêmes, et y
atque captum ditioni suae prennent du plaisir. Pour nous, nous devons
subjiceret, ac sempiterna morte nous en abstenir absolument, parce qu'ils
multaret. corrompent l'esprit et le portent au vice, et ne
Voluptas oculorum varia et contribuent en rien à notre bonheur.
multiplex est, quae capitur ex Quiconque voit égorger un homme avec
aspectu rerum quae sunt in usu plaisir, souille sa conscience, bien que cet
hominum, vel natura, vel opere homme-là ait mérité la mort et qu'il y ait été
delectabiles. Hanc philosophi condamné par les lois, et il est presque aussi
rectissime sustulerunt. Aiunt coupable que s'il avait eu part aux homicides
enim multo esse praeclarius et commis en secret. Ils appellent des jeux ces
homine dignius, coelum potius, exercices où l'on répand le sang ! Ces hommes
quam caelata intueri: et hoc se sont tellement dépouillés des sentiments de
pulcherrimum opus l'humanité, qu'ils s'imaginent se jouer et se
intermicantibus astrorum divertir lorsqu'ils massacrent d'autres
luminibus, tanquam floribus hommes. Ils sont sans doute plus coupables
adornatum, quam picta, et ficta, que ceux dont ils se plaisent à voir répandre le
et gemmis distincta mirari. Sed sang. Je voudrais bien qu'on me dit si ceux-là
cum diserte ad contemptum ont de la pitié et de la justice, qui non
terrestrium nos exhortati sunt, et seulement permettent que l'on tue des
ad coeli spectaculum hommes qui implorent leur clémence, mais
excitaverunt, tamen spectacula qui, non contents des blessures qu'ils leur ont
haec publica non contemnunt. vil recevoir et du sang qu'ils leur ont vu

91
Itaque his et delectantur, et répandre, demandent avec faveur qu'on leur
libenter intersunt. Quae, ôte la vie, et de peur que quelqu'un ne leur
quoniam maxima sunt échappe en faisant semblant d'être mort,
irritamenta vitiorum, et ad crient que l'on achève des misérables qui sont
corrumpendos animos renversés par terre et percés de coups. Ils se
potentissime valent, tollenda fâchent quand les gladiateurs combattent trop
sunt nobis, quia non modo ad longtemps sans se tuer; et, comme s'ils
beatam vitam nihil conferunt, sed étaient altérés de sang, ils demandent qu'on
etiam nocent plurimum. Nam qui en amène d'autres qui aient plus de vigueur.
hominem, quamvis ob merita Cette coutume cruelle ôte tous les sentiments
damnatum, in conspectu suo de l'humanité, et ceux qui l'ont une fois prise
jugulari pro voluptate computat, n'épargnent pas les innocents, et sont bien
conscientiam suam polluit, tam aises que l'on exerce indifféremment sur tout
scilicet, quam si homicidii, quod le monde les traitements qu'ils ont vu faire aux
fit occulte, spectator et particeps coupables. Ceux qui veulent marcher dans le
fiat. Hos tamen ludos vocant, in chemin de la justice doivent bien se garder de
quibus humanus sanguis devenir complices de ces meurtres publics.
effunditur. Adeo longe ab Quand Dieu nous a défendu de tuer, il nous a
hominibus secessit hamanitas; ut aussi défendu non seulement de voler, ce qui
cum animas hominum n'est pas non plus permis par les lois, mais
interficiant, ludere se opinentur, aussi de faire beaucoup d'autres choses qui
nocentiores iis omnibus, quorum sont permises par les lois civiles. Il n'est pas
sanguinem voluptati habent. permis à un homme de bien d'aller à la guerre,
Quaero nunc, an possint pii parce qu'il ne connaît point d'autre guerre que
et justi homines esse, qui celle que sa vertu fait continuellement au vice.
constitutos sub ictu mortis, ac Il ne lui est pas permis d'intenter une
misericordiam deprecantes, non accusation capitale, parce qu'il n'y a point de
tantum patiuntur occidi, sed et différence entre celui qui lue par le fer et celui
flagitant, feruntque ad mortem qui tue par la langue, et qu'il est défendu de
crudelia et inhumana suffragia, tuer de quelque manière que ce soit. Ainsi la
nec vulneribus satiati, nec cruore défense que Dieu a faite de tuer ne souffre
contenti: quin etiam percussos point d'exception. Que personne ne se
jacentesque repeti jubent, et persuade qu'il soit permis d'écraser des
cadavera ictibus dissipari, ne quis enfants qui viennent de naître ; c'est une
illos simulata morte deludat. horrible impiété de leur ôter la vie que Dieu
Irascuntur etiam pugnantibus, leur a donnée. Cependant s'il se trouve des
nisi celeriter e duobus alter personnes qui, voulant se souiller des crimes
occisus est; et tanquam les plus atroces, envient à ces faibles et

92
humanum sanguinem sitiant, innocentes créatures la jouissance de la
oderunt moras. Alios illis lumière que leur créateur leur avait accordée,
compares dari poscunt comment ceux qui n'épargnent pas leur propre
recentiores, ut quamprimum sang épargneraient-ils celui des autres ?
oculos suos satient. Hac L'énormité de leur crime est si manifeste, qu'il
consuetudine imbuti, n'y a point de couleur par où on puisse la
humanitatem perdiderunt. déguiser. Que dirons-nous de ceux qui, par
Itaque non parcunt etiam une fausse piété, exposent leurs enfants?
innocentibus: sed exercent in Peuvent-ils passer pour innocents, quand ils
omnes, quod in malorum abandonnent aux dents des chiens leurs
trucidatione didicerunt. Hujus propres entrailles? Et ne font-ils pas mourir
igitur publici homicidii socios et ces enfants d'un plus cruel genre de mort que
participes esse non convenit eos, s'ils les avaient étranglés? Qui doute que ce ne
qui justitiae viam tenere nituntur. soit une impiété de priver ces innocentes
Non enim cum occidere Deus créatures de l'effet de la compassion des
vetat, latrocinari nos tantum personnes charitables ? Quand ils auraient le
prohibet; quod ne per leges bonheur de tomber entre les mains de
quidem publicas licet: sed ea quelqu'un qui prit le soin de les élever, celui
quoque ne fiant monet, quae qui les a exposés, les a mis en danger ou d'être
apud homines pro licitis réduits en servitude, ou d'être prostitués dans
habentur. Ita neque militare les lieux de débauche. Qui est-ce qui ne sait
justo licebit, cujus militia est ipsa pas les outrages que l'on peut faire, soit par
justitia; neque vero accusare méprise ou autrement, aux deux sexes,
quemquam crimine capitali: quia lorsqu'on les confond, et dont Œdipe est un
nihil distat utrumne ferro, an exemple funeste? Ceux qui déposent leurs
verbo potius occidas; quoniam enfants sont donc aussi coupables que ceux
occisio ipsa prohibetur. Itaque in qui les tuent. Ces parricides prétendent
hoc Dei praecepto nullam prorsus trouver une excuse légitime dans leur
exceptionem fieri oportet, quin pauvreté, qui ne leur a pas permis de nourrir
occidere hominem sit semper un si grand nombre d'enfants. Il n'est pas au
nefas, quem Deus sanctum pouvoir des hommes d'avoir du bien : Dieu
animal esse voluit. donne tous les jours des richesses aux
Ergo ne illud quidem concedi pauvres, et réduit les riches à la pauvreté. Que
aliquis existimet, ut recens natos si quelqu'un se trouve en effet si pauvre qu'il
liceat oblidere, quae vel maxima n'ait pas de quoi nourrir des enfants, qu'il
est impietas; ad vitam enim Deus s'abstienne de la compagnie de sa femme
inspirat animas, non ad mortem. plutôt que de détruire l'image de Dieu. Ainsi
Verum homines, ne quod sit l'homicide étant défendu, de quelque manière

93
facinus, quo manus suas non qu'on le commette, il n'est pas permis de le
polluant, rudibus adhuc et regarder, de peur que la conscience ne soit
simplicibus animis abnegant souillée par la vue du sang que l'on ne répand
lucem non a se datam. Expectet que pour donner un cruel plaisir au peuple.
vero aliquis ut alieno sanguini Je ne sais si la corruption du théâtre n'est
parcant, qui non parcunt suo: sed point encore plus criminelle que celle des
hi sine ulla controversia scelerati spectacles et des combats. La comédie ne
et injusti. Quid illi, quos falsa représente le plus souvent que déjeunes filles
pietas cogit exponere? Num corrompues et violées, que des femmes qui
possunt innocentes existimari, font l'amour : et plus les poètes qui ont décrit
qui viscera sua in praedam ces désordres ont d'élégance, plus leurs
canibus objiciunt, et quantum in sentiments entrent avant dans l'esprit, et plus
ipsis est, crudelius necant, quam leurs erreurs s'attachent à la mémoire. Les
si strangulassent? Quis dubitet, tragédies ne contiennent autre chose que les
quin impius sit, qui alienae parricides et les incestes des méchants
misericordiae locum tribuit? qui princes. Les mouvements impudiques des
etiamsi contingat ei, quod voluit, bouffons n'inspirent que la débauche. Ils
ut alatur, addixit certe enseignent à commettre de véritables
sanguinem suum, vel ad adultères quand ils en représentent
servitutem, vel ad lupanar. Quae d'imaginaires. Quelles impressions ces sales
autem possint, vel soleant représentations ne font-elles pas dans l'esprit
accidere in utroque sexu per des jeunes gens, quand ils voient que tout le
errorem, quis non intelligit? quis monde y assiste sans pudeur? Le plaisir, qui
ignorat? Quod vel unius entre plutôt par les yeux que par les autres
Oedipodis declarat exemplum, sens, s'allume dans leur cœur. Ils approuvent
duplici scelere confusum. Tam les infamies quand ils en rient ; et les jeunes
igitur nefarium est exponere, gens dont il ne faut pas corrompre l'innocence,
quam necare. At enim parricidae et les vieillards qui ne sont plus en âge de
facultatum angustias pécher, s'en retournent en leurs maisons plus
conqueruntur; nec se pluribus corrompus qu'ils n'étaient venus au théâtre.
liberis educandis sufficere posse Il n'y a que de la légèreté, de la vanité et
praetendunt: quasi vero aut de l'extravagance dans les jeux du cirque; les
facultates in potestate sint spectateurs entrent dans une fureur égale à
possidentium, aut non quotidie l'impétuosité avec laquelle les tenants courent
Deus ex divitibus pauperes, et ex dans la carrière. Ceux qui semblaient n'être
pauperibus divites faciat. Quare venus que pour regarder, se font regarder
si quis liberos ob pauperiem non eux-mêmes par l'excès de leurs clameurs et
poterit educare, satius est, ut se par le dérèglement de leurs gestes. Il faut

94
ab uxoris congressione contineat, donc éviter absolument tous les spectacles, de
quam sceleratis manibus Dei peur qu'ils n'impriment les mouvements
opera corrumpat. inquiets des vices dans des âmes qui doivent
Ergo si homicidium facere être tranquilles et paisibles, et que les attraits
nullo modo licet, nec interesse de la volupté ne nous détournent du service de
omnino conceditur, ne Dieu et de la pratique des bonnes œuvres. Les
conscientiam perfundat ullus jeux sont des fêtes des faux dieux ; ils n'ont
cruor: siquidem populo sanguis été institués que pour honorer le jour de leur
ille praestatur. In scenis quoque naissance, ou pour rendre la consécration de
nescio an sit corruptela vitiosior. leurs temples plus célèbre. Les chasses et les
Nam et comicae fabulae de présents ont été ordonnés au commencement
stupris virginum loquuntur, aut en l'honneur de Saturne, les faux dieux du
amoribus meretricum; et quo théâtre en l'honneur de Bacchus, et les jeux
magis sunt eloquentes, qui du cirque en l'honneur de Neptune. Ils ont été
flagitia illa finxerunt, eo magis attribués par la suite du temps aux autres
sententiarum elegantia dieux, comme Sisinius Capiton le prouve fort
persuadent, et facilius inhaerent au long dans les livres qu'il a faits des
audientium memoriae versus spectacles. Quiconque va à ces spectacles, qui
numerosi et ornati. Item tragicae sont des cérémonies de la superstition
historiae subjiciunt oculis païenne, quitte le service de Dieu et s'attache
parricidia, et incesta regum à celui des démons.
malorum, et cothurnata scelera
demonstrant. Histrionum quoque
impudentissimi motus quid aliud,
nisi libidines et docent, et
instigant? quorum enervata
corpora, et in muliebrem
incessum habitumque mollita,
impudicas foeminas inhonestis
gestibus mentiuntur. Quid de
mimis loquar corruptelarum
praeferentibus disciplinam? qui
docent adulteria, dum fingunt, et
simulatis erudiunt ad vera? Quid
juvenes aut virgines faciant, cum
haec et fieri sine pudore, et
spectari libenter ab omnibus
cernunt? Admonentur utique quid

95
facere possint, et inflammantur
libidine, quae aspectu maxime
concitatur; ac se quisque pro
sexu in illis imaginibus
praefigurat, probantque illa, dum
rident, et adhaerentibus vitiis,
corruptiores ad cubicula
revertuntur; nec pueri modo,
quos praematuris vitiis imbui non
oportet: sed etiam senes, quos
peccare jam non decet.
Circensium quoque ludorum
ratio quid aliud habet, nisi
levitatem, vanitatem, insaniam?
Tanto namque impetu
concitantur animi in furorem,
quanto illic impetu curritur; ut
jam plus spectaculi exhibeant,
qui spectandi gratia veniunt, cum
exclamare, et efferri, et exilire
coeperint. Vitanda ergo
spectacula omnia, non solum ne
quid vitiorum pectoribus insidat,
quae sedata et pacifica esse
debent: sed ne cujus nos
voluptatis consuetudo deliniat, et
a Deo atque a bonis operibus
avertat. Nam ludorum
celebrationes, deorum festa
sunt; siquidem ob natales eorum,
vel templorum novorum
dedicationes sunt constituti. Et
primitus quidem venationes,
quae vocantur munera, Saturno
sunt attributae; ludi autem
scenici Libero; circenses vero
Neptuno. Paulatim tamen et
caeteris diis idem honos tribui

96
coepit; singulique ludi nominibus
eorum consecrati sunt, sicut
Sisinius Capito in libris
Spectaculorum docet. Si quis
igitur spectaculis interest, ad
quae religionis gratia convenitur,
discessit a Dei cultu, et ad deos
se contulit, quorum natales et
festa celebravit.

CAPUT XXI. XXI.


De aurium voluptatibus, Le plaisir de l'ouïe procède de la douceur de
et sacris Litteris. la voix et du chant, et n'est pas moins vicieux
Aurium voluptas ex vocum et que celui de la vue, dont je viens de parler.
cantuum suavitate percipitur; Qui ne prendra pour des hommes perdus de
quae scilicet tam vitiosa est, débauche, ceux qui ont dans leur maison un
quam oblectatio illa, de qua équipage de théâtre? Il n'y a pas moins de
diximus, oculorum. Quis enim dérèglement à avoir chez soi un théâtre et des
non luxuriosum ac nequam putet acteurs, que de les avoir en public et de les
eum, qui scenicas artes domi regarder avec tout le peuple. J'ai assez parlé
habeat? Atqui nihil refert, des spectacles ; il ne me reste plus qu'à
utrumne luxuriam solus domi, an donner des avis à ceux qui prendront la peine
cum populo exerceas in theatro. de lire cet ouvrage, qui est de ne se pas laisser
Sed jam de spectaculis dictum charmer par les plaisirs qui s'insinuent
est. Restat unum, quod est nobis jusqu'au fond de l'âme.
expugnandum; ne capiamur iis, Il est aisé de mépriser des sons que l'on ne
quae ad sensum intimum peut écrire, et les concerts des instruirions qui
penetrant. Nam illa omnia, quae ne s'attachent pas fortement à l'esprit. Mais un
verbis carent, id est aeris et poème composé avec art, surprend l'esprit par
nervorum suaves soni, possunt sa douceur, l'attire et l'enchante. C'est de là
facile contemni, quia non que procède le peu de créance que les savants
adhaerent, nec scribi possunt. ajoutent à nos mystères ; car étant
Carmen autem compositum, et accoutumés aux ornements et aux figures de
oratio cum suavitate decipiens, l'éloquence et de la poésie, ils méprisent les
capit mentes, et quo voluerit instructions solides, mais peu élégantes que
impellit. Inde homines litterati leur donnent nos doctrines, et la simplicité du
cum ad Dei religionem langage de l'Écriture. Ils ne cherchent que ce

97
accesserint, si non fuerint ab qui chatouille leurs sens, et ils ne se laissent
aliquo perito doctore fundati, persuader que par des discours agréables. Est-
minus credunt. Assueti enim ce que Dieu, qui est l'auteur de l'esprit, de la
dulcibus et politis sive langue et de la parole, ne saurait parler en
orationibus, sive carminibus, termes élégants ? Il a proposé la vérité sans
divinarum litterarum simplicem fard et sans ornements, afin que tout le monde
communemque sermonem pro la pût connaître. Ceux qui aiment la vérité et
sordido aspernantur. Id enim qui ne veulent pas être trompés, doivent
quaerunt, quod sensum rejeter les plaisirs lui corrompent l'âme de la
demulceat. Persuadet autem même sorte que les -ajouts corrompent le
quidquid suave est, et animo corps, et doivent préférer les biens véritables
penitus, dum delectat, insidit. aux faux, les éternels aux temporels, les utiles
Num igitur Deus et mentis, et aux agréables. Rien ne doit plaire à leurs yeux
vocis, et linguae artifex diserte que ce qui se fait avec piété et avec justice;
loqui non potest? Imo vero rien ne doit plaire à leurs oreilles que ce qui
summa providentia carere fuco peut nourrir l'âme. Il faut bien se garder
voluit ea quae divina sunt, ut d'abuser d'un sens qui nous a été donné pour
omnes intelligerent quae ipse recevoir la doctrine du ciel. Si nous nous
omnibus loquebatur. plaisons à entendre des airs et des chansons,
Ergo qui veritati studet, qui entendons les louanges de Dieu, voilà le plaisir
non vult se ipse decipere, abjiciat solide, parce qu'il est joint à la vertu. C'est un
inimicas ac noxias voluptates, plaisir qui ne passe pas promptement comme
quae animam sibi vinciant, ut ceux du corps, mais qui dure toujours. Ceux
corpus cibi dulces: praeferantur qui en cherchent d'autres, cherchent la mort,
vera falsis, aeterna brevibus, parce que la mort est dans le plaisir, comme
utilia jucundis. Nihil aspectu la vie est dans la vertu ; car quiconque voudra
gratum sit, nisi quod pie, quod jouir des biens temporels et terrestres, sera
juste fieri videas; nihil auditu privé des éternels et des célestes.
suave, nisi quod alit animam,
melioremque te reddit.
Maximeque hic sensus non est ad
vitium detorquendus, qui nobis
ideo datus est, ut doctrinam Dei
percipere possemus. Itaque si
voluptas est, audire cantus et
carmina, Dei laudes canere et
audire jucundum sit. Haec est
voluptas vera, quae comes et

98
socia virtutis est. Haec est non
caduca et brevis ut illae quas
appetunt, qui corpori, ut
pecudes, serviunt; sed perpetua,
et sine ulla intermissione
delectans. Cujus terminos si quis
excesserit, nihilque aliud ex
voluptate petierit, nisi ipsam
voluptatem; hic mortem
meditatur, quia sicut vita
perpetua in virtute est, ita mors
in voluptate. Qui enim temporalia
maluerit, carebit aeternis; qui
terrena praetulerit, coelestia non
habebit.

CAPUT XXII. De saporis XXII.


et odoris voluptatibus. Je n'ai rien à dire des plaisirs du goût et de
Ad voluptates autem saporis l'odorat, qui sont les deux sens les plus
et odoris, qui duo sensus ad grossiers, et qui ne se rapportent qu'au corps,
solum corpus pertinent, nihil est si ce n'est qu'il serait honteux à un homme et
quod a nobis disputetur; nisi à un homme de bien d'être l'esclave de sa
forte quis exigit ut dicamus, bouche [et de son ventre, de se couvrir de
turpe esse sapienti ac bono, si parfums et de fleurs; ce que nul ne peut faire
ventri et gulae serviat; si pour peu qu'il ait d'esprit, et pour peu qu'il lui
unguentis oblitus, ac floribus reste de vertu. Quelqu'un demandera peut-
coronatus incedat: quae qui facit, être : pour quelle fin ces choses-là ont été
utique insipiens, ineptus, et nihili mises au monde, s'il n'est pas permis d'en
est, et quem ne odor quidem jouir. J'ai déjà dit que la vertu ne pourrait
virtutis attigerit. Fortasse remporter aucune victoire, si elle n'avait des
quispiam dixerit: Cur ergo illa ennemis à combattre. Les attraits de la
facta sunt, nisi ut iis fruamur? volupté sont les armes de celui dont l'unique
Atenim jam saepe dictum est, occupation est d'attaquer la vertu et
virtutem nullam futuram fuisse, d'exterminer l'innocence ; il enchante l'âme
nisi haberet quae opprimeret. par ces charmes dont il sait que le poison est
Itaque fecit omnia Deus ad mortel. Il nous jette dans la mort par le plaisir,
instruendum certamen rerum de la même sorte que Dieu nous attire à la vie
duarum. Ergo illecebrae istae par le travail. Il nous engage dans le véritable

99
voluptatum arma sunt illius, mal par de faux biens, de la même sorte que
cujus opus unum est, expugnare l'on parvient au véritable bien par de faux
virtutem, justitiamque ab maux. Il faut donc éviter ces divertissements
hominibus excludere. His comme des filets et comme des pièges, de
blandimentis et suavitatibus peur qu'ils ne nous assujettissent à l'empire de
titillat animas. Scit enim quia la mort,
mortis est fabricatrix voluptas.
Nam sicut Deus hominem ad
vitam, non nisi per virtutem ac
laborem vocat: ita ille ad mortem
per delicias ac voluptates; et
sicut ad verum bonum per
fallacia mala, sic ad verum
malum per fallacia bona
pervenitur. Cavenda sunt igitur
oblectamenta ista, tanquam
laquei et plagae; ne
suavitudinum mollitie capti, sub
ditionem mortis cum ipso corpore
redigamur, cui nos
mancipavimus.

CAPUT XXIII. De tactus XXIII.


voluptate et libidine, atque Je dirai maintenant quelque chose de
de matrimonio et l'attouchement, qui est un plaisir qui se répand
continentia. sur toutes les parties du corps. Je ne crois pas
Venio nunc ad eam, quae devoir parler des habits ni des ornements,
percipitur ex tactu, voluptatem: mais seulement de la volupté, et faire voir
qui sensus est quidem totius combien elle est dangereuse et avec combien
corporis. Sed ego non de de soin on est obligé de la réprimer. Quand
ornamentis, aut vestibus, sed de Dieu a créé les deux sexes, il leur a donné une
sola libidine dicendum mihi puto; inclination par laquelle ils se recherchent l'un
quae maxime coercenda est, quia l'autre, et par laquelle ils se joignent ensemble
maxime nocet. Cum excogitasset avec un plaisir très sensible. C'est par
Deus duorum sexuum rationem, l'accomplissement de ce désir, si général et si
attribuit iis, ut se invicem ardent, que les espèces de tous les animaux
appeterent, et conjunctione se conservent. Il semble que ce désir est plus
gauderent. Itaque vif et plus impétueux dans les hommes que

100
ardentissimam cupiditatem dans les bêtes ; soit que Dieu ait voulu qu'il y
cunctorum animantium eut sur la terre une plus grande multitude
corporibus admiscuit, ut in hos d'hommes que d'autres animaux, ou qu'il leur
affectus avidissime ruerent, ait donné à eux seuls la vertu, afin qu'ils
eaque ratione propagari et eussent la gloire de résister aux charmes de la
multiplicari genera possent. Quae volupté. Notre ennemi sait combien est grand
cupiditas et appetentia in homine le pouvoir de cette cupidité, que quelques-uns
vehementior et acrior invenitur; appellent une nécessité, et qu'ils détournent
vel quia hominum multitudinem de son véritable objet, pour la porter vers un
voluit esse majorem, vel autre. Il inspire aux hommes de mauvais
quoniam virtutem soli homini désirs, afin qu'au lieu de se contenter des
dedit, ut esset laus et gloria in plaisirs permis, ils en cherchent de défendus.
coercendis voluptatibus, et Il met devant les yeux des beautés qui excitent
abstinentia sui. Scit ergo les passions; il allume dans le cœur le feu de
adversarius ille noster, quanta sit l'amour et l'excite jusqu'à ce qu'il ait réduit
vis hujus cupiditatis, quam l'homme en cendre. Il a établi des lieux de
quidam necessitatem dicere prostitution, de peur que quelqu'un ne fût
maluerunt; eamque a recto et détourné de la débauche par l'appréhension
bono, ad malum et pravum des lois: il y expose de misérables femmes qui
transfert. Illicita enim desideria ont renoncé à la pudeur, et il fait son
immittit, ut aliena contaminent, divertissement et son jeu des infamies qu'elles
quibus habere propria sine y souffrent. Ainsi il plonge dans le bourbier des
delicto licet. Objicit quippe oculis âmes que Dieu a créées pour être saintes. Il
irritabiles formas, suggeritque les dépouille de la pudeur, de l'honnêteté. Il a
fomenta, et vitiis pabulum inventé les conjonctions abominables et
subministrat: tum intimis contraires à la nature par lesquelles les mâles
visceribus stimulos omnes se corrompent réciproquement. De quel crime
conturbat et commovet, et peut-on espérer que ceux-là se puissent
naturalem illum incitat atque abstenir, qui sacrifient à leur brutalité un âge
inflammat ardorem, donec pour lequel sa faiblesse et l'innocence ne leur
irretitum hominem devraient donner que de la compassion et du
implicatumque decipiat. Ac ne respect ? Il n'y a point de paroles qui égalent
quis esset, qui poenarum metu l'énormité de ce crime. Je ne saurais rien dire
abstineret alieno, lupanaria de ceux qui en sont coupables, sinon que ce
quoque constituit; et pudorem sont des impies et des parricides, qui ne se
infelicium mulierum publicavit, ut contentant pas de jouir du sexe dont Dieu leur
ludibrio haberet tam eos qui a accordé l'usage, outragent le leur propre par
une brutalité sacrilège. Cependant ces actions-

101
faciunt, quam quas pati necesse là passent pour honnêtes parmi eux, ou n'y
est. passent tout au plus que pour des fautes fort
His obscoenitatibus animas, légères. Que dirai-je de ceux qui
ad sanctitatem genitas, velut in s'abandonnent à une débauche, ou plutôt à
coeni gurgite demersit, pudorem une folie détestable? Il me fâche d'en parler.
extinxit, pudicitiam profligavit. Mais que voyons-nous qu'il doive arriver à
Idem etiam mares maribus ceux qui ne rougissent pas de la pensée de se
admiscuit; et nefandos coitus plonger dans ces abominât ions? Il ne faut
contra naturam contraque point avoir de honte de publier ce qu'ils n'ont
institutum Dei machinatus est: point de honte de faire. Je parle de ceux dont
sic imbuit homines, et armavit ad l'horrible impudicité et l'exécrable fureur
nefas omne. Quid enim potest n'épargnent pas la tête, cette partie la plus
esse sanctum iis, qui aetatem élevée et la plus sacrée du corps. Comment
imbecillam et praesidio pourrai-je témoigner assez d'indignation et
indigentem, libidini suae assez d'horreur d'un crime si infâme et si
depopulandam foedandamque détestable ? Je n'ai point de paroles qui ne
substraverint? Non potest haec soient au-dessous de son énormité. Noos
res pro magnitudine sceleris avons besoin d'une très grande vertu pour
enarrari. Nihil amplius istos nom préserver d'un si funeste débordement.
appellare possum, quam impios Quiconque ne peut arrêter l'impétuosité de
et parricidas, quibus non sufficit cette furieuse passion, la doit renfermer dans
sexus a Deo datus, nisi etiam bornes d'un mariage légitime, afin que, sans
suum profane ac petulanter devenir criminelle, elle jouisse du plaisir
illudant. Haec tamen apud illos qu'elle recherche. Que peuvent dire les
levia, et quasi honesta sunt. Quid débauchés pour excuser leur dérèglement?
dicam de iis, qui abominandam Est-ce qu'il n'y a rien que d'honnête dans le
non libidinem, sed insaniam plaisir? On demeure d'accord qu'il est
potius exercent! Piget dicere: sed quelquefois permis; mais quand il est défendu,
quid his fore credamus, quos non il faut lui opposer la continence. Dieu n'a pas
piget facere? et tamen dicendum seulement défendu de jouir des personnes qui
est, quia fit. De istis loquor, ont donné leur foi à un autre et qui sont
quorum teterrima libido et engagées dans le mariage, mais aussi de
execrabilis furor ne capiti quidem celles qui n'étant point dans cet engagement,
parcit. Quibus hoc verbis, aut qua s'abandonnent à l'impudicité publique. Il nous
indignatione tantum nefas enseigne que, quand deux corps sont joints
prosequar? Vincit officium ensemble, ils n'en font plus qu'un. Quiconque
linguae sceleris magnitudo. Cum se plonge dans la boue, se salit. Ceux qui se
igitur libido haec edat opera, et sont salis de la sorte peuvent se laver bientôt

102
haec facinora designet, armandi après. Mais ceux qui ont souillé leur
adversus eam virtute maxima conscience par l'attouchement d'une
sumus. Quisquis affectus illos débauchée ne peuvent effacer cette souillure
fraenare non potest, cohibeat eos qu'en beaucoup de temps et par un grand
intra praescriptum legitimi tori, nombre de bonnes œuvres. Chacun doit
ut et illud, quod avide expetit, rappeler souvent cette pensée dans son esprit
consequatur, et tamen in que Dieu n'a établi la distinction des sexes que
peccatum non incidat. Nam quid pour la conservation de la nature, et que
sibi homines perditi volunt? l'union n'en est permise que pour la génération
Nempe honesta opera voluptas légitime des enfants. Comme il ne nous a pas
sequitur: si ipsam per se donné les yeux afin que nous prissions plaisir
appetunt, justa et legitima frui à regarder ce qu'il y a de beau et d'agréable
licet. ici-bas, mais afin que nous vissions tout ce
Quod si aliqua necessitas qu'il est nécessaire de voir pour l'usage et pour
prohibebit, tum vero maxima la commodité de la vie, il ne nous a pas donné
adhibenda virtus erit, ut les parties naturelles pour remplir les désirs
cupiditati continentia reluctetur. d'une insatiable brutalité, mais pour mettre
Nec tantum alienis, quae des enfants au monde. C'est une loi à laquelle
attingere non licet, verum etiam faut obéir avec une profonde soumission. Tous
publicis vulgatisque corporibus ceux qui font profession de servir Dieu doivent
abstinendum, Deus praecepit; se rendre maîtres de leurs passions; car ceux
docetque nos, cum duo inter se qui s'abandonnent au plaisir et qui à
corpora fuerint copulata, unum assujettissent leur esprit aux sens, se
corpus efficere. Ita qui se coeno condamnent à la mort, puisque c'est sur les
immerserit, coeno sit oblitus sens et sur le corps que la mort exerce sa
necesse est; et corpus quidem puissance. Chacun doit conserver avec un soin
cito ablui potest: mens autem particulier la pudeur et la chasteté, et ne
contagione impudici corporis suivre pas seulement en cela les lois des
inquinata non potest, nisi et hommes, mais s'élever au-dessus d'elles en
longo tempore, et multis bonis observant exactement celle de Dieu. Quand il
operibus, ab ea quae inhaeserit aura fait une fois habitude de cette vertu, il
colluvione purgari. Oportet ergo aura honte des moindres désordres, et
sibi quemque proponere, duorum trouvera plus de satisfaction dans la privation
sexuum conjunctionem des plaisirs, que les débauchés n'en trouvent
generandi causa datam esse dans la jouissance.
viventibus, eamque legem his Ce ne sont pas là tous les devoirs de la
affectibus positam, ut chasteté : il y en a quelques autres ; Dieu a
successionem parent. Sicut renfermé la fidélité conjugale dans l'étendue

103
autem dedit nobis oculos Deus, du lit nuptial. Il ordonne que celui qui a une
non ut spectemus, femme lui garde la foi qu'il lui a promise, sans
voluptatemque capiamus, sed ut pouvoir en avoir une autre, soit libre, soit
videamus propter eos actus, qui esclave : la loi de Dieu n'est point semblable à
pertinent ad vitae necessitatem, celle des homme? Si le droit romain ne déclare
ita genitalem corporis partem, adultère que la femme qui connaît un autre
quod nomen ipsum docet, nulla homme que son mari, et qu'il exempte de ce
alia causa nisi efficiendae sobolis crime un homme qui a plusieurs femmes outre
accepimus. Huic divinae legi la sienne, l'Évangile ne met point de distinction
summa devotione parendum est. à cet égard entre l'homme et la femme, et
Sint omnes, qui se discipulos Dei tient coupable celui qui jouit d'une autre que
profitebuntur, ita morati et de celle qu'il a épousée. C'est pour ce sujet
instituti, ut imperare sibi possint. que Dieu a voulu qu'au lieu que, parmi les
Nam qui voluptatibus indulgent, animaux, les femelles ne souffrent plus le mâle
qui libidini obsequuntur, ii après qu'elles ont conçu, les femmes le
animam suam corpori mancipant, souffrent toujours ; car peut-être que si les
ad mortemque condemnant: quia femmes refusaient à leurs maris ce qu'ils
se corpori addixerunt, in quod désirent, ils le chercheraient dans la
habet mors potestatem. compagnie d'une autre, et violeraient la
Unusquisque igitur, quantum fidélité du mariage.
potest, formet se ad Les femmes ne conserveraient pas elles-
verecundiam, pudorem colat, mêmes la gloire de la chasteté s'il n'était en
castitatem conscientia et mente leur pouvoir de la perdre. Quand une bête
tueatur; nec tantum legibus refuse de souffrir le mâle après qu'elle a une
publicis pareat: sed sit supra fois conçu, on ne dit pas que ce soit en elle une
omnes leges, qui legem Dei marque de continence; elle ne refuse de le
sequitur. Quibus bonis si souffrir que parce que si elle le souffrait, elle
assueverit, jam pudebit eum ad en sentirait de la douleur ou encourrait du
deteriora desciscere: modo danger. On ne mérite pas d'être loué pour
placeant recta et honesta, quae n'avoir pas fait ce qu'où n'a pu faire. On loue
melioribus jucundiora sunt quam la continence dans l'homme, parce qu'elle ne
prava et inhonesta pejoribus. lui est pas naturelle, et qu'elle dépend de sa
Nondum omnia castitatis liberté. Le mari et la femme doivent la garder
officia executus sum: quam Deus également, et le mari doit donner à la femme
non modo intra privatos parietes, l'exemple de la fidélité qu'il exige d'elle. S'il
sed etiam praescripto lectuli l'exige sans la garder, il est injuste, et c'est de
terminat; ut cum quis habeat cette injustice que sont venus les adultères,
uxorem, neque servam, neque lorsque les femmes ont cessé d'être fidèles à

104
liberam habere insuper velit, sed des hommes qui n'avaient plus pour elles
matrimonio fidem servet. Non d'amour ni de tendresse. Les plus effrontées
enim, sicut juris publici ratio est, usent de cette excuse dans leurs débauches,
sola mulier adultera est, quae et disent qu'en manquant de fidélité à leurs
habet alium, maritus autem, maris, elles ne leur font point d'injure, mais
etiam si plures habeat, a crimine qu'elles repoussent celle qu'elles ont reçue.
adulterii solutus est. Sed divina Quintilien a excellemment exprimé cette
lex ita duos in matrimonium, pensée : « Celui, dit-il, qui ne s'abstient pas
quod est in corpus unum, pari de la femme d'un autre, ne gardera pas
jure conjungit, ut adulter aisément la sienne. Il ne verra pas le désordre
habeatur, quisquis compagem de sa maison pendant qu'il tâchera de le porter
corporis in diversa distraxerit. dans celle de son voisin. Une femme à qui ce
Nec ob aliam causam Deus, cum malheur arrive se laisse aisément corrompre
caeteras animantes suscepto par l'exemple, et quand elle a manqué à la foi,
foetu maribus repugnare elle croit avoir une excuse, de dire ou qu'elle a
voluisset, solam omnium imité son mari, ou qu'elle s'est vengée de sa
mulierem patientem viri fecit; perfidie. »
scilicet ne foeminis Il faut prendre garde que notre
repugnantibus, libido cogeret incontinence ne soit l'occasion de celle d'un
viros aliud appetere, eoque facto, autre. Il faut que le mari et la femme se
castitatis gloriam non tenerent. rendent réciproquement la fidélité qu'ils se
Sed neque mulier virtutem doivent, et qu'ils portent également le même
pudicitiae caperet, si peccare non joug auquel ils se sont soumis. Traitons les
posset. Nam quis mutum animal autres de la même manière que nous voulons
pudicum esse dixerit, quod être traités, et ne faisons jamais à autrui ce
suscepto foetu mari repugnat? que nous ne voudrions pas qu'on nous fît.
Quod ideo facit, quia necesse est Voilà les obligations que nous impose le
in dolorem atque in periculum précepte de la continence. Ajoutons-y
veniat, si admiserit. Nulla igitur néanmoins encore quelque chose pour ne pas
laus est, non facere quod facere le renfermer dans des bornes trop étroites. Les
non possis. Ideo autem pudicitia personnes mariées se doivent conduire de telle
in homine laudatur, quia non sorte, que jamais elles ne se tendent aucun
naturalis est, sed voluntaria. piège. Quiconque épouse une femme qui a été
Servanda igitur fides ab utroque répudiée par son mari commet un adultère, et
alteri est; immo exemplo quiconque répudie sa femme et en épouse une
continentiae docenda uxor, ut se autre, commet aussi un adultère, si ce n'est
caste gerat. Iniquum est enim, ut qu'elle l'ait commis la première. Dieu ne veut
id exigas, quod praestare ipse point que ceux qu'il a unis et qui ne font qu'un

105
non possis. Quae iniquitas effecit seul corps se séparent. Il ne défend pas
profecto, ut essent adulteria, seulement l'adultère, il en défend la pensée et
foeminis aegre ferentibus le regard accompagné d'un mauvais désir. La
praestare se fidem non seule image du plaisir suffit pour rendre l'âme
exhibentibus mutuam coupable: c'est l'âme qui commet le péché et
charitatem. Denique nulla est qui en est souillée. Ce n'est pas être chaste
tam perditi pudoris adultera, que de conserver la pureté du corps et perdre
quae non hanc causam vitiis suis celle de l'âme. Que personne ne s'imagine qu'il
praetendat; injuriam se soit difficile de garder la continence et de
peccando non facere, sed referre. résister à la volupté : c'est une ennemie que
Quod optime Quintilianus tout le monde est obligé de combattre et sur
expressit: Homo, inquit, neque laquelle plusieurs remportent la victoire. Ce
alieni matrimonii abstinens, n'est pas que Dieu impose la nécessité de se
neque sui custos, quae inter se priver absolument des plaisirs du corps ; ils
natura connexa sunt. Nam neque sont permis dans le mariage, et l'usage en est
maritus circa corrumpendas nécessaire pour la multiplication des hommes.
aliorum conjuges occupatus On sait combien les mouvements de cette
potest vacare domesticae passion sont violents. Mais quiconque les
sanctitati; et uxor, cum in tale pourra réprimer en aura une plus grande
incidit matrimonium, exemplo gloire, et remportera une récompense qui
ipso concitata, aut imitari se n'est due qu'à la plus éminente vertu. Dieu
putat, aut vindicari. reconnaîtra pour son serviteur et pour son
Cavendum igitur, ne disciple celui qui aura eu le courage et la force
occasionem vitiis nostra de la pratiquer ; il le fera triompher de la terre,
intemperantia demus: sed et l'élèvera au ciel. Je demeure d'accord que
assuescant invicem mores cela paraît difficile; mais je parle aussi des
duorum, et jugum paribus animis personnes qui ont assez de générosité pour
ferant. Nos ipsos in altero fouler aux pieds les plaisirs terrestres et pour
cogitemus. Nam fere in hoc en chercher d'incorruptibles. La vertu
justitiae summa consistit, ut non consistant dans la connaissance de Dieu,
facias alteri, quidquid ipse ab pendant que l'on est privé de cette
altero pati nolis. Haec sunt quae connaissance, les peuples paraissent pesants,
ad continentiam praecipiuntur a au lieu qu'après cela ils deviennent fort légers.
Deo. Sed tamen ne quis divina Ceux qui aspirent comme nous à la perfection,
praecepta circumscribere se y doivent arriver au travers des plus fâcheuses
putet posse, adduntur illa, ut difficultés.
omnis calumnia, et occasio
fraudis removeatur, adulterum

106
esse, qui a marito dimissam
duxerit, et eum qui praeter
crimen adulterii uxorem
dimiserit, ut alteram ducat;
dissociari enim corpus et distrahi
Deus noluit. Praeterea non
tantum adulterium esse
vitandum, sed etiam
cogitationem; ne quis aspiciat
alienam, et animo concupiscat:
adulteram enim fieri mentem, si
vel imaginem voluptatis sibi ipsa
depinxerit. Mens est enim
profecto quae peccat; quae
immoderatae libidinis fructum
cogitatione complectitur: in hac
crimen est, in hac omne
delictum. Nam etsi corpus nulla
sit labe maculatum, non constat
tamen pudicitiae ratio, si animus
incestus est; nec illibata castitas
videri potest, ubi conscientiam
cupiditas inquinavit. Nec vero
aliquis existimet, difficile esse
fraenos imponere voluptati,
eamque vagam et errantem
castitatis pudicitiaeque limitibus
includere; cum propositum sit
hominibus etiam vincere, ac
plurimi beatam atque
incorruptam corporis
integritatem retinuerint;
multique sint qui hoc coelesti
genere vitae felicissime
perfruantur. Quod quidem Deus
non ita fieri praecepit, tamquam
astringat, quia generari homines
oportet: sed tamquam sinat. Scit

107
enim quantam his affectibus
imposuerit necessitatem. Si quis
hoc, inquit, facere potuerit,
habebit eximiam
incomparabilemque mercedem.
Quod continentiae genus quasi
fastigium est, omniumque
consummatio virtutum. At quam
si quis eniti atque eluctari
potuerit, hunc servum dominus,
hunc discipulum magister
agnoscet; hic terram
triumphabit; hic erit consimilis
Deo, qui virtutem Dei coepit.
Haec quidem difficilia videntur:
sed de eo loquimur, cui calcatis
omnibus terrenis, iter in coelum
paratur. Nam quia virtus in Dei
agnitione consistit, omnia gravia
sunt, dum ignores; ubi
cognoveris, facilia. Per ipsas
difficultates nobis exeundum est,
qui ad summum bonum
tendimus.

CAPUT XXIV. De XXIV.


poenitentia, de venia, ac Que si néanmoins quelqu'un étant ou
praeceptis Dei. vaincu par la cupidité, ou charmé par le plaisir,
Nec tamen deficiat aliquis, ou aveuglé par Terreur, ou contraint par la
aut de se ipse desperet, si aut force, s'éloigne du chemin de la justice, il ne
cupiditate victus, aut libidine faut pas qu'il perde pour cela courage, ni qu'il
impulsus, aut errore deceptus, s'abandonne au désespoir; il peut rentrer dans
aut vi coactus, ad injustitiae viam le bon chemin, ou se délivrer de la tyrannie de
lapsus est. Potest enim reduci, ac ses passions, en concevant un regret sincère
liberari, si eum poeniteat de ses fautes, en formant le dessein d'une
actorum, et ad meliora conversion sérieuse, et en satisfaisant par de
conversus, satisfaciat Deo. Quod bonnes œuvres à la justice divine qu'il a
fieri posse Cicero non putavit, offensée par ses crimes. Cicéron n'ayant pas

108
cujus haec in Academico tertio cru que ce changement fût possible, en a parlé
verba sunt: « Quod si liceret ut iis en ces termes dans te troisième livre des
qui in itinere deerravissent, sic Questions académiques : « Si ceux qui se sont
viam deviam secutos corrigere écartés du chemin de la vérité y pouvaient
errorem poenitendo, facilior rentrer en détestant leur erreur, ils se
esset emendatio temeritatis. » trouveraient fort heureux dans leur
Licet plane. Nam si liberos égarement. »
nostros, cum delictorum suorum Ils le peuvent certainement ; car si nous
cernimus poenitere, correctos croyons que nos enfants ont changé de vie,
esse arbitramur, et abdicatos nous voyous qu'ils témoignent du repentir de
abjectosque rursus tamen leurs fautes ; et si, au lieu que nous les avions
suscipimus, fovemus, chassés de notre présence et menacés de les
amplectimur: cur desperemus priver de notre succession, nous les recevons
clementiam Dei patris avec joie, et les embrassons avec tendresse,
poenitendo posse placari? Ergo pourquoi désespérerions-nous de la clémence
idem Dominus ac parens de notre père ? C'est le plus doux de tous les
indulgentissimus remissurum se pères, et le plus indulgent de tous les maîtres,
poenitentibus peccata promittit, qui promet de pardonner à ceux qui se
et oblitteraturum omnes repentiront sérieusement de leurs fautes.
iniquitates ejus, qui justitiam Comme l'innocence ne sert de rien à celui qui
denuo coeperit operari. Sicut l'a perdue par ses crimes, les crimes ne
enim nihil prodest male viventi nuisent en rien à celui qui les a effacés par la
ante actae vitae probitas, quia pénitence. Quiconque en a conçu les
superveniens nequitia justitiae sentiments, reconnaît sa faute, et change en
opera delevit: ita nihil officiunt quelque sorte d'esprit, comme il est marqué
peccata vetera correcto, quia par le terme grec qui est plus convenable que
superveniens justitia labem vitae le nôtre, et qui pourrait être rendu par celui de
prioris abolevit. Is enim quem résipiscence ; car ceux qui renoncent aux
facti sui poenitet, errorem suum désordres de leur vie passée et qui réforment
pristinum intelligit; ideoque leurs mœurs, retournent en quelque sorte à la
Graeci melius et significantius sagesse d'où ils s'étaient éloignés. Quand les
μετάνοιαν dicunt, quam nos bêtes ont une fois échappé d'un péril, elles se
latine possimus resipiscentiam tiennent sur leurs gardes plus qu'auparavant,
dicere. Resipiscit enim, ac et évitent avec plus d'adresse les filets où elles
mentem suam quasi ab insania s'étaient laissé prendre. Ainsi ceux qui se
recipit, quem errati piget; repentent sérieusement de leurs péchés,
castigatque seipsum dementiae, veillent sur eux-mêmes avec une plus grande
et confirmat animum suum ad application pour n'en plus commettre de

109
rectius vivendum: tum illud semblables. Il n'y a personne, pour vigilant
ipsum maxime cavet, ne rursus qu'il puisse être, qui ne soit quelquefois surpris
in eosdem laqueos inducatur. et qui ne fasse quelque faute. Dieu, qui connaît
Denique muta quoque animalia, notre faiblesse, a eu la borne de nous accorder
cum fraude capiuntur, si aliquo le remède de la pénitence. C'est pourquoi ceux
se modo in fugam extricaverint, qui se sont égarés, doivent revenir au bon
fiunt postmodum cautiora, chemin le plus tût qu'il est possible. Je sais
vitantque semper ea omnia, in bien qu'il est aussi difficile de te relever, qu'il
quibus dolos insidiasque est facile de tomber. Il est difficile de renoncer
senserunt. Sic hominem aux plaisirs dont on a goûté la douceur : on
poenitentia cautum ac diligentem s'en priverait avec moins de peine, si l'on n'en
facit ad evitanda peccata, in quae avait jamais joui. Ceux néanmoins qui auront
semel fraude deciderit. le courage de se délivrer de cette tyrannie,
Nemo enim potest esse tam obtiendront de Dieu le pardon. Que personne
prudens, tam circumspectus, ut ne se flatte, dans l’impénitence, de l'espérance
non aliquando labatur. Et idcirco de l'impunité, sous prétexte qu'il n'a point de
Deus imbecillitatem nostram complices, et que ses crimes sont inconnus.
sciens, pro sua pietate aperuit Quand ils seraient inconnus aux hommes, ils
homini portum salutis; ut huic ne le seraient pas à Dieu. Sénèque a fini ses
necessitati, cui fragilitas nostra exhortations par une merveilleuse sentence :
subjecta est, medicina « Le Dieu, dit-il, au culte duquel toute la suite
poenitentiae subveniret. Ergo de notre vie se rapporte en quelque manière,
quicumque aberraverit, referat est quelque chose de plus grand que nous ne
pedem, seque quamprimum saurions penser; nous devons nous conduire
recipiat ac reformet: de telle sorte qu'il approuve notre conduite. »
Sed revocare gradum, Le secret de notre conscience ne nous servira
superasque evadere ad auras, de rien ; il n'y a point de secret pour lui. Un
Hoc opus, hic labor est. homme instruit des vérités de notre religion,
Degustatis enim male aurait-il pu mieux parler qu'à part ce
jucundis voluptatibus, vix divelli philosophe, qui n'en avait ni le connaissant
ab his possunt: facilius recta Il a exprimé la grandeur de Dieu, quand il a dit
sequerentur, si earum suavitates qu'il est au-dessus de nos pensées. Il a puisé
non attigissent. Sed si eripiant se dans la source de la vérité, quand il a reconnu
malae servituti, condonabitur his que les hommes n'ont pas été mis en vain sur
omnis error, si errorem suum vita la terre, comme les épicuriens le prétendaient,
meliore correxerint. Nec lucrari mais qu'ils y ont été mis pour servir Dieu et
se quisquam putet, si delicti pour lui rendre un culte qui consiste en des
conscium non habebit: scit enim actions de justice et de piété. Il aurait sans

110
ille omnia, in cujus conspectu doute embrassé notre religion, si quelqu'un la
vivimus, nec si universos lui avait enseignée, et il aurait quitté Zénon et
homines celare possumus, Deum Sotion pour suivre un docteur de la véritable
possumus, cui nihil absconditum, sagesse : « Conduisons-nous, dit-il, de telle
nihil potest esse secretum. manière que Dieu approuve notre conduite. »
Exhortationes suas Seneca Cette parole pourrait paraître divine si elle
mirabili sententia terminavit. « n'avait été précédée par l'aveu de son
Magnum, inquit, nescio quid, ignorance. Le secret de notre conscience ne
majusque quam cogitari potest, nous servira de rien : il n'y a point de secret
numen est, cui vivendo operam pour Dieu; il n'y a nul moyen de nous déguiser.
damus. Huic nos approbemus. Nous pouvons dérober nos actions aux yeux
Nam nihil prodest inclusam esse des hommes en fermant les portes ; mais nous
conscientiam: patemus Deo. » ne saurions cacher si bien notre cœur que Dieu
Quid verius dici potest ab eo qui n'en voie tous les mouvements.
Deum nosset, quam dictum est Le même Sénèque dit, dans les premiers livres
ab homine verae religionis du même ouvrage : « Que faites-vous? que
ignaro? Nam et majestatem Dei méditez-vous? que prétendez-vous? Vous ne
expressit, majorem esse sauriez vous cacher ; votre garde vous suit
dicendo, quam ut eam cogitatio partout. Vous pouvez être séparé d'un de vos
mentis humanae capere posset; amis par l'occasion d'un voyage, d'un autre
et ipsum veritatis attigit fontem, par la mort, d'un autre par la maladie ; mais
sentiendo vitam hominum celui-ci ne vous abandonne jamais : pourquoi
supervacuam non esse, ut choisissez-vous le lieu le plus retiré, et
Epicurei volunt, sed Deo ab his pourquoi en éloignez-vous tout le monde?
operam vivendo dari, siquidem Êtes-vous assez imprudent pour espérer de
juste ac pie vixerint. Potuit esse n'être point découvert? Que vous sert de
verus Dei cultor, si quis illi n'avoir point de complice, puisque vous avez
monstrasset; ac contempsisset une conscience? »
profecto Zenonem, et magistrum Cicéron a parlé de Dieu et de la conscience
suum Sotionem, si verae d'une manière aussi admirable que Sénèque.
sapientiae ducem nactus esset. « « Souvenons-nous, dit-il, que nous avons Dieu
Huic nos, inquit, approbemus. » pour témoin, c'est-à-dire notre conscience, qui
Coelestis prorsus oratio, nisi est la chose la plus excellente et la plus divine
antecederet ignorantiae que Dieu nous ait donnée. » Faisant en un
confessio; nihil prodest inclusam autre endroit le portrait d'un homme de bien,
esse conscientiam: patemus il dit : « Un homme tel que celui que je décris,
Deo. » Nullus ergo mendacio, ne fera ou ne pensera jamais rien qu'il ne
nullus dissimulationi locus est; puisse publier. »

111
quia parietibus oculi hominum Effaçons donc les taches de notre
submoventur: Dei autem conscience, qui est exposée aux yeux de Dieu
divinitas nec visceribus ; et, comme dit le même auteur, songeons, à
submoveri potest, quominus chaque action que nous faisons, que nous
totum hominem perspiciat, et serons tenus d'en rendre compte, et que nous
norit. Idem in ejusdem operis sommes exposés non à la vue de tous les
primo: « Quid agis, inquit? quid hommes, comme Cicéron a dit, mais à la vue
machinaris? quid abscondis? de Dieu. Il nous serait plus aisé de nous cacher
Custos te tuus sequitur; alium de notre propre conscience que de nous cacher
tibi peregrinatio subduxit, alium de lui : il faut donc que nous lui découvrions
mors, alium valetudo: haeret hic, nos blessures, et que nous en fassions sortir
quo carere numquam potes. Quid tout le venin. Il n'y a que celui qui a redressé
locum abditum legis, et arbitros les boiteux, qui a rendu la vue aux aveugles,
removes? Putas tibi contigisse, ut qui a guéri les lépreux et ressuscité les morts,
oculos omnium effugias? qui les puisse réformer; il éteindra dans notre
demens! Quid tibi prodest non cœur l'ardeur de la concupiscence, il en
habere conscium habenti arrachera la racine de la volupté ; il y apaisera
conscientiam? » les mouvements de la jalousie et de la colère.
Non minus mirabiliter de Il faut avoir recours à ces remèdes avec
conscientia et Deo Tullius. « d'autant plus d'empressement, que les
Meminerit, inquit, Deum se maladies de l'âme sont plus dangereuses que
habere testem; id est, ut ego celles du corps. Quand un homme aurait
arbitror, mentem suam, qua nihil l'usage de tous ses sens, et qu'il jouirait d'une
homini dedit Deus ipse divinius. » parfaite santé, il ne laisse pas d'être malade
Item cum de justo ac bono viro s'il est transporté de colère, s'il est enflé
loqueretur: « Itaque talis vir, d'orgueil, s'il est consumé par le feu de
inquit, non modo facere, sed ne l'amour, et qu'il soit esclave des autres
cogitare quidem quidquam passions. Au contraire, celui qui ne porte point
audebit, quod non audeat d'envie au bonheur d'autrui, qui n'admire point
praedicare. » Purgemus igitur les richesses, qui ne regarde jamais une
conscientiam, quae oculis Dei femme avec un mauvais désir pour elle, qui ne
pervia est; et, ut ait idem, « souhaite point le bien d'autrui, qui ne méprise
semper ita vivamus, ut rationem personne, qui a dans le cœur la douceur, la
reddendam nobis arbitremur; » modestie, la libéralité, l'amour de la paix,
putemusque nos momentis celui-là, dis-je, jouit d'une santé parfaite.
omnibus non in aliquo ut ille dixit, Ceux qui observent religieusement ces
orbis terrae theatro ab préceptes sont véritables serviteurs de Dieu,
hominibus, sed desuper spectari et l'honorent par le sacrifice de leurs bonnes

112
ab eo, qui et judex, et testis idem œuvres. Dieu ne nous demande point de
futurus est; cui rationem vitae victimes sensibles, il ne nous demande que la
reposcenti, actus suos inficiari pureté de nos mœurs. Pour faire ce sacrifice,
non licebit. Ergo satius est aut il ne faut ni herbes, ni gazon, ni entrailles de
effugere conscientiam, aut nos bêtes ; il ne faut que les mouvements du
ipsos ultro aperire animum, et cœur. L'autel sur lequel on offre est au milieu
perniciem rescissis vulneribus du cœur même, et cet autel n'est point souillé
effundere: quibus nemo alius de sang, parce que l'on ne met dessus que
mederi potest, nisi solus ille, qui l'innocence, la patience, la douceur, la
gressum claudis, visum caecis chasteté et l'abstinence. Voilà les cérémonies
reddidit, maculata membra par lesquelles Dieu veut être adoré; voilà la loi
purgavit, mortuos excitavit. Ille excellente et divine qui commande
ardorem cupiditatis extinguet, constamment le bien, qui défend
extirpabit libidines, invidiam constamment le mal, et qui porte
detrahet, iram mitigabit. Ille infailliblement à la justice et à la sainteté. Je
reddet veram et perpetuam n'ai touché qu'une partie des commandements
sanitatem. Appetenda est haec qu'elle renferme; ceux qui voudront savoir les
omnibus medicina, quoniam autres pourront les puiser dans la source dont
majori periculo vexatur anima, nous n'avons ici qu'un ruisseau.
quam corpus; et quamprimum
latentibus morbis adhibenda
curatio est. Neque enim si utatur
aliquis oculorum acie clara,
membris omnibus integris,
firmissima totius corporis
valetudine; tamen eum dixerim
sanum, si efferatur ira, superbia
tumidus infletur, libidini serviat,
cupiditatibus inardescat: sed
eum potius, qui ad alienam
felicitatem non attollat oculos,
opes non admiretur, alienam
mulierem sancte videat, nihil
omnino appetat, non concupiscat
alienum, non invideat ulli, non
fastidiat quemquam; sit humilis,
misericors, beneficus, mitis,

113
humanus; pax in animo ejus
perpetua versetur.
Ille homo sanus, ille justus,
ille perfectus est. Quisquis igitur
his omnibus praeceptis
coelestibus obtemperaverit, hic
cultor est verus Dei, cujus
sacrificia sunt, mansuetudo
animi, et vita innocens, et actus
boni. Quae omnia qui exhibet,
toties sacrificat, quoties bonum
aliquid ac pium fecerit. Deus
enim non desiderat victimam,
neque muti animalis, neque
mortis ac sanguinis, sed hominis
et vitae. Ad quod sacrificium
neque verbenis opus est, neque
februis, neque cespitibus, quae
sunt utique vanissima: sed iis
quae de intimo pectore
proferuntur. Itaque in aram Dei,
quae vere maxima est, et quae in
corde hominis collocata,
coinquinari non potest sanguine,
justitia imponitur, patientia,
fides, innocentia, castitas,
abstinentia. Hic est verissimus
ritus: haec illa lex Dei, ut a
Cicerone dictum est, praeclara et
divina, semper quae recta et
honesta jubet, vetat prava et
turpia; cui parentem
sanctissimae ac certissimae legi,
juste ac legitime necesse est
vivere. Cujus legis pauca
equidem capita posui, quod sum
pollicitus ea tantummodo esse
dicturum, quae summum

114
fastigium virtuti et justitiae
imponerent. Si quis volet caetera
omnia comprehendere, ex fonte
ipso petat, unde ad nos rivus iste
manavit.

CAPUT XXV. De sacrificio, XXV.


et de dono Dei digno; atque Je dirai maintenant quelque chose des
de forma laudandi Deum. sacrifices. « L'ivoire, dit Platon, n'est pas un
Nunc de sacrificio ipso pauca présent digne de Dieu. Quoi donc! seront-ce
dicemus. « Ebur, inquit Plato, des tableaux ou des étoffes précieuses? Ce qui
non castum donum Deo. » Quid se peut corrompre et ce qui peut être ravi n'est
ergo? Picta scilicet ex texta pas un présent de Dieu. » Platon, ayant fort
pretiosa? Immo vero non castum bien reconnu qu'il ne faut rien offrir de mort à
donum Deo, quidquid surripi, un Dieu vivant, comment n'a-t-il pas reconnu
quidquid corrumpi potest. Sed qu'il ne faut rien offrir de corporel a un Dieu
sicut hoc vidit, non oportere incorporel? Sénèque en a beaucoup mieux
viventi offerre aliquid, quod sit ex jugé. Quand il a dit : « Figurez-vous un Dieu
mortuo corpore; cur illud non dont la bonté est égale à la grandeur, dont la
vidit, non debere incorporali douceur est infinie aussi bien que la majesté,
corporale munus offerri? Quanto qui est toujours présent, qui veut être honoré
melius Seneca, et verius? « non par le sang des animaux (car quel plaisir
Vultisne vos, inquit, Deum pourrait-il prendre à les voir égorger?), mais
cogitare magnum et placidum, et par la pureté et par la sainteté de la
majestate leni verendum conscience. » Il ne lui faut point élever de
amicum, et semper in proximo? temples d'une magnifique architecture, mais
Non immolationibus et sanguine le consacrer dans soi-même. Quiconque
multo colendum (quae enim ex s'imagine que Dieu prenne plaisir à recevoir de
trucidatione immerentium riches choses, des pierreries, ou qu'il estime
voluptas est?): sed mente pura, des choses que les hommes sages méprisent,
bono honestoque proposito. Non ne connaît pas Dieu. Quel sera donc le présent
templa illi congestis in digne de lui, si ce n'est ce qu'il demande par
altitudinem saxis extruenda la loi? On offre à Dieu des présents et des
sunt: in suo cuique consecrandus sacrifices. Ceux qui n'ont aucune connaissance
est pectore. » Vestes igitur, de la manière dont il veut être adoré se
gemmas, et caetera, quae persuadent qu'il ne lui faut point offrir d'autres
habentur in praetio, si quis putet présents que des ouvrages d'or et d'argent,
Deo chara, is plane, quid sit des étoffes de soie et de pourpre, ni d'autres

115
Deus, nescit, cui putat voluptati sacrifices que celui des victimes et des autres
esse eas res, quas etiam homo si matières qui peuvent être brûlées sur l'autel.
contempserit, jure laudabitur. Mais Dieu étant incorruptible, il n'a besoin ni
Quid ergo castum, quid Deo de ces dons, ni de ces sacrifices corruptibles.
dignum, nisi quod ipse in illa Ainsi il lui faut offrir des dons et des sacrifices
divina lege sua poposcit? qui n'aient rien ni de corruptible ni de corporel.
Duo sunt, quae offerri Le présent qu'il lui faut offrir, c'est l'intégrité
debeant, donum, et sacrificium: de la conscience; le sacrifice, c'est la louange.
donum in perpetuum, sacrificium Dieu étant invisible, le culte qu'on lui rend le
ad tempus. Verum apud istos, qui doit être aussi. Il n'y a de véritable religion que
nullo modo rationem divinitatis celle qui consiste dans la vérité et dans la
intelligunt, donum est, quidquid justice. Il est aisé de comprendre de quelle
auro argentoque fabricatur; item manière Dieu est honoré par la justice de
quidquid purpura et serico l'homme. Si l'homme est juste, il aura
texitur. Sacrificium est victima, l'immortalité pour la récompense de sa justice,
et quaecumque in ara cremantur. et servira Dieu éternellement. Cicéron et des
Sed utroque non utitur Deus; philosophes plus anciens que lui se sont
quia et ipse incorruptus est, et doutés que l'homme n'a été mis dans le monde
illud totum corruptibile. Itaque que pour y pratiquer la justice. Voici comment
Deo utrumque incorporale il en parle dans les livres des Lois : « Parmi les
offerendum est, quo utitur. vérités qui sont enseignées par les savants, il
Donum est integritas animi; n'y en a point de si excellente, ni de si
sacrificium, laus, et hymnus. Si glorieuse pour l'homme, que d'être né pour
enim Deus non videtur, ergo his être juste. Nous ne devons donc offrir à Dieu
rebus coli debet, quae non que ce qu'il veut recevoir de nous. Trismégiste
videntur. Nulla igitur alia religio reconnaît ces deux sortes de sacrifices, et
est vera, nisi quae virtute ac s'accorde parfaitement avec nous, ou avec les
justitia constat. Quomodo autem prophètes que nous suivons, tant pour les
Deus justitia hominis utatur, termes que pour le sens, lorsqu'il parle de la
intellectu facile est. Si enim justice. « Adorez, dit-il, mon fils, et suivez
justus fuerit homo, accepta cette parole : le service unique que l'on rend à
immortalitate, in aeternum Deo Dieu est de s'abstenir du mal. » Dans le
serviet. Homines autem non nisi Discours parfait, après qu'Asclépius a
ad justitiam nasci, cum demandé à son fils si son père avait pour
philosophi veteres, tum etiam agréable qu'on lui présentât de l'encens et
Cicero suspicatur. Disserens d'autres parfums dans les sacrifices, il s'écrie
enim de legibus: « Sed omnium, : « Mon cher Asclépius, on ne saurait, sans
inquit, quae in hominum impiété, avoir de semblables pensées touchant

116
doctorum disputatione versantur, ce bien souverain et unique. » Des présents de
nihil est profecto praestabilius, cette sorte ne lui conviennent point du tout ; il
quam plane intelligi nos ad a U plénitude de toutes ces choses, et n'en a
justitiam esse natos. » Id ergo aucun besoin. Rendons-lui de profondes
solum Deo exhibere atque offerre actions de grâces et une humble adoration : le
debemus, ad quod capiendum sacrifice n'est autre chose que la bénédiction
nos ipse generavit. Hoc autem et la louange. Dieu étant une parole, c'est par
duplex sacrificii genus quam sit la parole qu'il lui faut offrir des sacrifices,
verissimum, Trismegistus comme Trismégiste l'a confessé. Le culte le
Hermes idoneus testis est; qui plus parfait et le service le plus excellent que
nobiscum, id est, cum prophetis, Dieu puisse recevoir, c'est la louange publiée
quos sequimur, tam verbis quam par la bouche d'un homme juste; il faut que
re congruit; sicque de justitia cette louange-là, pour être agréable, soit
locutus est: « Hoc verbum, o fili, accompagnée d'humilité, de crainte et de
adora et cole. » Cultus autem Dei respect, de peur que celui qui la présente, ne
unus est, malum non esse. Item mettant sa confiance dans son innocence et
in illo sermone perfecto, cum dans sa vertu, n'en perde le mérite par son
exaudisset Asclepium orgueil. S'il veut plaire à Dieu et être exempt
quaerentem a filio suo, utrum de péché, il faut qu'il implore sans cesse sa
placeret patri ejus offerri thus, et miséricorde, qu'il ne demande autre chose que
alios odores ad sacrificium Dei, le pardon de ses fautes, quand même il n'en
exclamavit: « Bene, bene aurait commis. Que s'il désire quelque grâce,
ominare, o Asclepi. Est enim il n'a pas besoin de l'exprimer, puisque Dieu
maxima impietas, tale quid de connaît ses désirs. Quand il lui arrive du bien,
uno illo ac singulari bono in qu'il en remercie Dieu. Quand il lui arrive du
animum inducere. Haec et his mal, qu'il l'accepte comme une peine due à ses
similia huic non conveniunt. péchés, et comme un moyen de satisfaire à la
Omnium enim quaecumque sunt, divine justice. Qu'il ne cesse jamais ni de
plenus est, et omnium minime remercier Dieu au temps auquel il lui arrive du
indigens. Nos vero gratias mal, ni de satisfaire à la justice au temps
agentes adoremus. Hujus enim auquel il lui arrive du bien, afin qu'il soit
sacrificium, sola benedictio. » Et toujours égal, et qu'il demeure dans une
recte. assiette immobile et immuable. Il ne croira pas
Verbo enim sacrificari être obligé à s'acquitter de ces devoirs-là que
oportet Deo; siquidem Deus dans l'église; il s'en acquittera en tous lieux,
verbum est, ut ipse confessus dans sa chambre et dans son lit : il fera un
est. Summus igitur colendi Dei temple de son cœur, parce qu'il est lui-même
ritus est, ex ore justi hominis ad le temple de Dieu. En servant le Seigneur

117
Deum directa laudatio: quae souverain de l'univers et le père commun de
tamen ipsa ut Deo sit accepta, et tous les hommes avec cette assiduité et ce
humilitate, et timore, et zèle; il arrivera à la perfection du
devotione maxima opus est; ne christianisme, et remplira tous ses devoirs.
quis forte integritatis et
innocentiae fiduciam gerens,
tumoris et arrogantiae crimen
incurrat, eoque facto gratiam
virtutis amittat. Sed ut sit Deo
carus, omnique macula careat,
misericordiam Dei semper
imploret, nihilque aliud precetur,
nisi peccatis suis veniam, licet
nulla sint. Si quid aliud
desideraverit, non est opus dicto
scienti quid velimus. Si quid ei
boni evenerit, gratias agat; si
quid mali, satisfaciat, et id sibi ob
peccata sua evenisse fateatur; et
nihilominus etiam in malis gratias
agat, et in bonis satisfaciat: ut
idem sit semper, et stabilis, et
immutabilis et inconcussus. Nec
tantum hoc in templo putet sibi
esse faciendum, sed et domi, et
in ipso etiam cubili suo. Secum
denique habeat Deum semper in
corde suo consecratum; quoniam
ipse est Dei templum. Quod si
Deo, patri ac domino, hac
assiduitate, hoc obsequio, hac
devotione servierit, consummata
et perfecta justitia est; quam qui
tenuerit, hic (ut ante testati
sumus) Deo paruit, hic religioni
atque suo officio satisfecit.

118