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COMPTES RENDUS

modernisation tend à atténuer les différences les avant-gardes comme des opportunités
culturelles interrégionales dans la partie de niche –, C. Charle éclaire les détermi-
occidentale du continent, tandis que les nants religieux et politiques, s’attachant aussi
revendications identitaires à l’Est suscitent au rôle assuré par les élites, divisées entre
l’émergence de nouveaux particularismes anciennes et nouvelles – les premières souli-
locaux. Les faiblesses de la sociologie histo- gnant le manque de goût des secondes, à
rique des professions culturelles expliquent mesure qu’elles perdent leur privilège sur
que le lecteur ne croise au fil des pages que peu les pratiques culturelles et leur organisa-
d’artistes dans leur atelier ou s’activant au sein tion. Au total, les lectures de D. Sassoon
de leurs réseaux professionnels. L’ouvrage et de C. Charle s’avèrent complémentaires,
permet cependant de comprendre la diversi- surtout pour un lectorat francophone moins
fication des métiers, la montée en puissance familier avec des approches qui, comme
des intermédiaires, les nouvelles stratégies de celles de D. Sassoon mais aussi celles de
carrière. En raison des sources, les pratiques Fredric Jameson ou de Michael Denning,
amateurs restent également peu visibles sauf s’intéressent principalement aux liens entre
quelques exceptions, comme l’illustrent les capitalisme et culture. Prenant place parmi ces
pages brillantes sur la culture musicale. La travaux majeurs, La dérégulation culturelle doit
proximité intellectuelle de l’auteur avec Pierre aussi être lu comme un ouvrage programma-
Bourdieu éclaire les orientations théoriques tique. À travers de remarquables introductions
de l’ouvrage – la culture comme distinction, méthodologiques, C. Charle pointe les failles
son usage par les élites comme instrument historiographiques, les espaces et les domaines
de domination symbolique, son appropriation délaissés qui mériteraient d’être comblés pour
comme conquête sociale par les groupes parvenir à mieux comprendre l’histoire des
dominés ou en ascension, sa structuration cultures en Europe.
comme champ. Sans doute les approches
LOÏC ARTIAGA
sociologiques plus récentes, celles de Philippe AHSS, 72-3, 10.1017/S0395264918000367
Coulangeon et de Bernard Lahire notamment,
permettraient-elles de penser à nouveaux 1 - Donald SASSOON, The Culture of the Euro-
frais la question des déterminants sociaux. peans: From 1800 to the Present, Londres, Harper-
Si elles sont bien entendu historiquement Press, 2006 ; Id., « Christophe Charle, La dérégula-
situées et visent à éclairer notre contemporain, tion culturelle. Essai d’histoire des cultures en Europe
leurs réflexions sur les modalités de prédation au XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 51,
symbolique des élites sur les formes popu- 2015, p. 206-209 ; Jay WINTER, « Got the T-shirt »,
Times Literary Supplement, 19 janv. 2007 ; voir aussi
laires aident à comprendre certaines modalités
l’introduction de La dérégulation culturelle.
de transferts culturels entre classes. De même,
ce qui relève des théories de la régulation
aiderait à discuter la notion clef de l’ouvrage,
la dérégulation, ainsi que les recompositions Olivier Ihl
des modes de contrôle après 1860, moins Une histoire de la représentation. Louis Marie
lâcher-prise qu’invention de nouveaux dispo- Bosredon et le Paris de 1848
sitifs d’encadrement. Sur ces questions, le Vulaines-sur-Seine, Éd. du Croquant,
travail pionnier de C. Charle permet d’ouvrir 2016, 421 p.
le débat, fournissant les éléments historiques
qui peuvent interroger ces phénomènes à une Au départ, il y a le monogramme M. L. B.,
échelle inédite. visible sur une célèbre planche lithographique
Enfin, ce travail doit être situé dans de 1848, Le vote ou le fusil, qui figure une urne
le débat qui a rassemblé son auteur, Jay distincte d’une arme, mais sans que l’une
Winter et Donald Sassoon, après la publi- soit l’opposée de l’autre, contrairement à la
cation en 2006 de The Culture of the Euro- lecture hâtive qui en est faite habituellement.
peans 1 . Si D. Sassoon embrasse une lecture À partir de cette signature, le livre d’Olivier
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économique – la culture comme marché, Ihl fait redécouvrir avec bonheur un nom et
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une œuvre grâce à une enquête autant inven- de liberté, pour élever le rire en majesté. Celui-
tive que lumineuse : celui de Louis Marie ci permet d’être de plain-pied et de figurer le
Bosredon, auteur de plusieurs centaines de réel, de lui donner une profondeur redoublée
caricatures, d’illustrations d’ouvrages, de par la présence du corps ouvrier montré dans sa
croquis d’actualité et de quelques tirages souveraineté rebelle. Il s’agit de contenter un
photographiques. public populaire auquel s’adresse le commerce
L’artiste, né à la fin de l’Empire, décède au des estampes et vignettes d’illustration, tout
début de la IIIe République. Il est le contem- autant que d’attaquer l’hypocrisie menson-
porain des changements de régime et des révo- gère et l’égoïsme bourgeois. Cette image-
lutions qui ont façonné le XIXe siècle – une rie mise au service de la démocratisation
période pendant laquelle l’individu est des esprits du plus grand nombre est un
conduit à s’interroger sur sa propre histoire. manifeste du pouvoir d’une revendication
Il est surtout l’un des protagonistes d’une dénonciatrice.
double révolution : le suffrage universel et Voilà tout un milieu social révélé, au cœur
l’industrialisation des images. En 1848, une d’un défi graphique autant que politique, qui
fois la monarchie renversée et l’éminence consiste à montrer le peuple entrant en souve-
visuelle du roi mise à bas, des centaines raineté, ainsi qu’à accroître la capacité intel-
de graveurs, de lithographes et de primitifs de lectuelle du monde ouvrier pour l’introduire
la photographie prennent leur revanche sur dans l’espace public et l’histoire. Bosredon
le monde académique, la critique littéraire, la a fait le choix du dessin d’actualité ; il a
politique instituée, les formes établies de la aussi accédé aux marchés en plein dévelop-
figuration, et ce au nom de la reproductibilité pement des reproductions de tableaux, de la
sans limite, de la multiplication à l’infini, gravure en taille douce et de l’illustration.
des images. Depuis la fin des années 1830, l’impression
Mais 1848 est aussi l’année du grand sur pierre, plus maniable, moins coûteuse
hiatus entre le désir de démocratie et la et mieux rémunérée, a supplanté la gravure
démocratie représentative qu’organisent les sur acier. Le contexte est celui d’un nouvel
élections au suffrage universel. Le bureau art graphique en plein essor qui, à Paris,
de vote n’impose-t-il pas le confinement des mobilise 750 établissements, 3 000 presses et
opinions, tout comme la doxa académique 10 000 travailleurs. Il marque le passage de
de l’unicité de l’œuvre d’art empêche la l’image rare et chère à une image mise à la
démocratisation de l’accès aux images ? Le portée de tous. L’industrialisation des images,
désir d’images, qui est une des aventures qui est méprisée par le monde académique,
et des révolutions du XIXe siècle, assouvi s’étend aux genres artistique, religieux, sati-
par les procédés d’industrialisation, vient rique ou d’actualité. Cette démocratisation des
compenser la mécanisation des opinions savoirs et de l’art rompt avec le culte du
comprimées par l’opération électorale. En monotype.
ce sens, l’industrialisation et la popularisa- Le graveur, issu des faubourgs, est à
tion des images viennent en contrepoids de l’opposé de la caste des peintres académiques.
l’universalisation du bulletin de vote et de Bosredon a pris le parti du boulevard où
l’extension du suffrage. l’image publicitaire se répand sur la voirie ;
Telle est, souligne O. Ihl, la République il croque les rues et les places, ces lieux de
démocratique et sociale d’un Bosredon, sa la parole délibérative qui se retrouve sur les
révolte graphique à partir de février 1848, affiches, les graffitis ou dans les conversations.
qui profite de la suspension de la censure. Cet envol des images manifeste la revanche
Ses dessins sont une contestation électo- d’un groupe social attaché à l’émancipation
rale, une rébellion face au gouvernement visuelle par les possibilités de gains qu’elle
représentatif qui empêche l’expression directe promet. C’est une prise de position des
et personnelle de la participation politique. professionnels de la gravure sur pierre, des
L’humour sarcastique permet de s’engouffrer presses lithographiques et des photographies
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dans le politique, d’investir le nouvel espace en faveur de la souveraineté des artistes et
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pour un accès universel au jugement public. La d’art au bénéfice de l’éducation de tous les
liberté moderne permet de dissocier l’image corps d’art et d’industrie. Le musée, non
de son support ; elle annonce la promotion plus mausolée de l’original comme seul beau
de l’artiste serviteur et pédagogue face à authentique, serait un grand livre d’images
l’artiste prométhéen. développant l’imagination, à vocation civique,
Sans fortune, ni réseau institutionnel, ordonné et pédagogique, typique des disposi-
Bosredon est passé par l’école gratuite de la rue tifs de copies promus par le monde ouvrier et
de l’École-de-médecine, la manufacture des artisan de la IIe République – idéal toujours
Gobelins et les Beaux-Arts, défiant le monde en vigueur au sein de la chambre syndicale des
académique et son enseignement du juste graveurs que Bosredon fréquente à la fin du
milieu assommant et pudibond. Bosredon est Second Empire. Mais comment représenter
un ouvrier, en butte aux rapports de classe ; il l’injustice ? C’est dorénavant, pour lui, choisir
fait partie du prolétariat artistique luttant pour une imagerie religieuse qui met au centre le
le salaire à la journée, à la frontière de l’art Christ en larmes et, à travers lui, l’action de
du dessin et du métier du livre. Il côtoie les Dieu, la révélation par la rédemption. Une
démocrates-socialistes ; son socialisme ouvrié- présence de la lumière, inspirée et militante,
riste est élevé dans le culte napoléonien et relie sensation et croyance, efface toute solu-
la foi catholique. Il fréquente des lieux de tion de continuité entre perçu et vécu, fait le
résistance : la Société libre des beaux-arts, la lien entre la voix du peuple et la voix de Dieu.
bohême des bas-fonds de la peinture roman- L’enquête d’O. Ihl, minutieuse, vérita-
tique et sa camaraderie prolétaire d’atelier. ble tour de force, découvre une masse
Le groupe des « Buveurs d’eau », auquel il d’informations disséminées dans une grande
appartient, pousse la chansonnette, aime la diversité d’archives, interprète les détails des
pantomime, cultive l’insoumission contre images, y décrypte des significations qu’un
le chic et le convenu, repose sur l’entraide. œil trop pressé ne peut voir, fait revivre une
L’imagerie satyrique d’un Bosredon est celle figure individuelle pour ainsi dire inconnue,
d’un groupe social d’artistes ouvriers ; elle est du moins oubliée, fait justice des expériences
un témoignage oculaire collectif. sociales d’un milieu et d’une époque. Bien
Il y a cependant un effet juin 1848, au-delà, sa démarche se veut une contribution
redoublé par le coup d’État, après lesquels à l’histoire de l’économie générale de la repré-
un découragement et une amertume sont sentation, elle offre toute sa place à l’image
perceptibles car, dorénavant, manifester à ciel dans un travail de sciences sociales. Sous sa
ouvert est impossible. Comme tant d’autres, plume, comme il le précise, Bosredon, saisi
Bosredon renonce à la caricature politique. Il dans ses liens de parenté, de voisinage et de
connaît une stabilisation matérielle en deve- travail, est un nom propre autant qu’un nom
nant marchand de curiosités, employé par un commun ; et donc peu, ou pas, une singularité.
collectionneur ayant sa propre boutique à la Bosredon est le dépositaire du souci d’être un
fin des années 1850. Il investit dans la déco- artiste, mais autrement, qui touche à une dyna-
ration de produits industriels – assiettes, pots, mique politique à partir du vécu quotidien.
enseignes – et dépose plusieurs brevets pour On comprend, au fil des pages, l’enjeu
étendre l’usage du calotype. L’image doit démocratique de la représentation du peuple
se déployer sur des objets quotidiens, jusque grâce à l’image telle que la conçoit un
dans les domiciles des moins fortunés. Il œuvre Bosredon au mitan du XIXe siècle : que le
au brouillage de la frontière entre objets utili- peuple se figure démocratiquement dans une
taires et objets décoratifs. Il s’agit bien toujours exigence d’égalité visible, que soit donné
d’une diffusion à faible prix, accessible à toutes corps à la présence du peuple, à la présence
les classes : un art populaire de la représenta- réelle de la souveraineté populaire. On recon-
tion démocratique de l’art. sidère cet humanisme de l’image capable
En 1864, Bosredon fait parvenir à de témoigner exactement, cette exigence de
Napoléon III un projet de musée des repro- réordonner les apparences, afin de retrou-
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ductions de tous les monuments et objets ver une signification assimilée à une vérité
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fondamentale, qu’en arriveraient à faire la lourde procédure judiciaire qui conduit
oublier les mises en scène de l’ordre social. l’Église catholique à interdire à ses fidèles la
Précisément, sur ce point : en 1863, dans un lecture des livres condamnés ; il s’agit donc
des rares textes publiés par le personnage, sous moins d’une censure à proprement parler
un nom d’emprunt qui plus est, le dédouble- que d’un boycott ordonné par les autorités
ment de la personnalité, sous la pression d’une romaines. Le livre de Jean-Baptiste Amadieu a
modernité contraignante, fait cependant écla- le mérite d’offrir un travail érudit (informé, en
ter le bel agencement de la croyance dans les particulier, par le dépouillement des archives
vertus de la représentation : quand le monde de la congrégation de l’Index) sur une institu-
nouveau « s’empare de l’homme pour en faire tion religieuse qui a influé sur la vie littéraire
deux du même, un vrai et un faux, le vrai française des XIXe -XXe siècles, même s’il ressort
absorbé par le faux, le faisant paraître un autre de la lecture que son rôle est resté relativement
qu’il est, disant tout l’opposé de ce qu’il pense mineur.
ou a envie de faire, se donnant une valeur En effet, sous l’Ancien Régime, où la
fictive » (p. 397). O. Ihl veut continuer à y lire doctrine gallicane l’emportait dans les rela-
une profession de foi opposée à tout baude- tions entre la France et Rome, l’Index
lairisme prêt à dénoncer la machine comme n’avait pas d’effet en France, selon le prin-
machination, contraire à la perte de l’aura cipe index non viget in Gallia. Mais il est
telle que la concevait Walter Benjamin qui évident que la chute de la monarchie de
signifierait encore une forme de sacralité. droit divin devait changer la donne et faire
Or, dans cette querelle des images au refluer le gallicanisme traditionnel au profit
temps de la modernité, si même les plus de l’ultramontanisme qui, globalement, carac-
confiants dans cette autre présence du réel que térise l’Église catholique au XIXe siècle. Le
permet la copie, ces ouvriers du faire appa- livre s’ouvre d’ailleurs par un premier chapitre
raître quelque chose devant les yeux, ces mili- offrant une utile mise au point historique sur le
tants du visible qui assimilent le beau au vrai, fonctionnement de la censure ecclésiastique :
ces combattants pour la reconnaissance artis- le premier Index librorum prohibitorum est
tique des œuvres par l’élargissement de leur établi par l’Inquisition et publié en 1559 ; la
diffusion, en arrivent à une telle appréhen- congrégation de l’Index, désormais spécialisée
sion des abîmes et abysses qu’ils devinent dans cette fonction censoriale, est créée en
sous leurs pieds, on en vient à se deman- 1571 ; ses procédures sont profondément réfor-
der s’ils n’ont pas été ébranlés par ce qui mées par la constitution Sollicita ac provida
résiste à la présence et demeure absent malgré de 1753, avant une nouvelle réforme en 1897
tous les efforts employés. N’aura-t-il pas fallu (Officiorum ac munerum) ; au XXe siècle, elle
à l’historien enquêteur déployer une virtuo- disparaît au profit du Saint-Office, en 1917,
sité qui force le respect afin de retrouver, au puis de la congrégation pour la Doctrine de
XXIe siècle, l’empreinte de la vie par-delà la la foi, en 1965, avant que, l’année d’après,
dissimulation de soi que le personnage culti- l’Index ne perde sa valeur juridique. Les trois
vait, telle une vie sans cesse composée par chapitres suivants détaillent le fonctionne-
l’anonymat ou le pseudonyme ? ment procédural de l’Index : d’abord la plainte
ou dénonciation, ensuite le rapport découlant
LOUIS HINCKER
AHSS, 72-3, 10.1017/S0395264918000379
de l’examen de l’œuvre incriminée (le votum),
enfin le verdict (sous la forme d’un « décret »).
Au fil de ces chapitres, des cas particuliers sont
Jean-Baptiste Amadieu utilement approfondis : par exemple, l’analyse
La littérature française au XIXe siècle mise à du votum de Spiridion de George Sand ou
l’Index. Les procédures l’action déterminante d’un des « consulteurs »
Paris, Éd. du Cerf, 2017, 552 p. de la congrégation de l’Index, sous le
Second Empire, Jacques Baillès, qui, à la
La « mise à l’Index » est une formule fami- tête de son évêché de Luçon, s’était fait
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lière qui dissimule une réalité mystérieuse : connaître en France par ses prises de position