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La protection de l'inviolabilité du domicile en droit russe et français

Le principe d'inviolabilité du domicile fait partie du droit au respect de la vie privée et familiale protégé
par des textes internationaux, notamment par l'article 8 de la Convention européenne des Droits de
l'Homme (CEDH1): ”Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et
de sa correspondance”.
La nécessité de protéger le domicile découle ainsi de son rôle de composante importante de la vie
privée: “La protection du domicile et de la correspondance s'est tout naturellement imposée car ce
sont des espaces de liberté dont la préservation est absolument indispensable dans une société
démocratique”2.
La Convention utilise le terme 'respect' et non ''inviolabilité' fixé dans le droit russe et usuel dans le
droit fraçais ce qui ne diminue pas la force de l'article 8 de la CEDH en tant que moyen de protection
du domicile.

La liberté de domicle comme telle inclut aussi la liberté de choix et d'usage du domicile, qui ne sera
pas abordée dans le présent travail dont l'objet principal est le principe d'inviolabilité. Dans ce travail
seront d'abord présentées les normes juridiques des deux pays qui protègent le domicile des citoyens
et le définissent (I), puis sera analysée une des exceptions au principe d'inviolabilité du domicile (II).

I. Les normes juridiques assurant la protection du domicile

A. La définition de la notion du domicile

Il y a des nuances entre les définitions de la notion de domicile selon les deux pays, mais le critère
principal reste celui de l'’
habitabilité.
En droit français dans l'article 102 du Code civil le domicile est défini comme “le lieu du principal
établissement». Mais en matière de la protection du principe d'inviolabilité du domicile la jurisprudence
française donne une conception plus large de la notion du domicile. Celui-ci est non “seulement le lieu
où la personne a son principal établissement mais encore le lieu où, qu'elle y habite ou non, elle a le
droit de se dire chez elle”3. Ce qui inclut dans la notion du domicile les résidences secondaires, les
chambres d’ 'hôtel, les bateaux de plaisance, des caravanes etc.

En droit russe selon l'interprétation de la doctrine, le domicile est un endroit où la personne dort et se
repose4. Plusieures points de vue sur la définition du domicile et des textes législatifs où figure cette
notion sont notamment présentés dans un commentaire de la Constitution de la Russie (articles 25,
27, 40)5. La question de la détermination du domicile a été abordée par la Cour Constitutionnel dans la
Définition du 12.05.2005 N 166-O dans laquelle la Cour a analysé le point 10 de l'article 5 du Code de
la procédure pénale qui décrit la notion de domicile. Selon l'article 5 cette notion recouvre les locaux
d'habitation et des locaux non habitables d'une maison utilisés pour la résidence permanente ou
temporaire. La cour souligne la pertinence du critère de l'utilisation d'un local pour une habitation
temporaire. Pourtant des locuax techniques non destinés au logement (granges, caves etc.) ne
peuvent pas être couverts par la notion du domicile. L'article 139 du Code pénal donne quasiment la
même définition du domicile tandis que le code du logement utilise des termes plus étroits 'habitat'
(жилой фонд) et 'local d'habitation'.

Dans les deux pays les locaux commerciaux ou professionnels ne sont pas considérés comme un
domicile à la différence de la position de la Cour européenne des droits de l'Homme. Pour la Cour

1 La CEDH a été ratifiée en Russie le 30 mars 1998, elle est entrée en vigueur le 5 mai 1998.
2 Jean-François Renucci Traité de droit européen des droits de l'homme 2007. LGDJ. p. 261.
3 Cass. Crim. 26 février 1963.
4 Mais les véhicules ne sont pas considérés comme domicile à la différence du droit français dans lequel cela peut être le
cas pour des bateaux de plaisance, des caravanes, des voitures des nomades (CE 02.12.1983 ville de Lille contre
Ackermann).
5 Комментарий к Конституции Российской Федерации (под ред. В.Д. Зорькина, Л.В. Лазарева). - "Эксмо", 2010г. (le
Commentaire (par articles) de la Constitution de la Fédération de Russie (sous la réd. de V.D. Zorkine, L.V. Lazarev), Eksmo,
2010) // http://base.garant.ru/5811628/

1
peut notamment être considéré comme domicile le bureau d'un représentant d'une profession libérale
(par exemple, CEDH affaire Niemietz contre Allemagne, 16 décembre 1992). La Cour tend à étendre
encore plus la notion du domicile: dans l'affaire “Sociétés Colas Est et autres contre la France”
(CEDH, 16 avril 2002) “le domicile d'une personne morale fait l'objet d'une protection autonome sur le
plan de l'article 8 de la Convention”1.

B. Les principaux textes juridiques réglementant l'inviolabilité du domicile

En Russie:

En droit russe l'inviolabilité du domicile est garantie par l'article 25 de la Constitition de la Fédération
de Russie: “Le domicile est inviolable. Nul n'a le droit de pénétrer dans un domicile contre la volonté
des personnes qui y vivent, sauf dans les cas établis par la loi fédérale ou sur la base d'une décision
judiciaire”2. Le législateur a ainsi consacré un article à part à ce droit important, la vié privée en
général, ses autres aspects particuliers (droit au secret de la correspondance, au secret personnel
etc.) étant protégées dans les artciles 23 et 24 de la Constitition.
La protection pénale de l'inviolabilité du domicile est assurée par l'article 139 du Code pénal. Par
rapport au code pénal de RSFR3 (article 136) qui nomait des cas concrets de la violation du droit au
domicile (perquisitions et expulsions illégales etc.), le présent code contient une formulation plus large
de la pénétration illégale dans le domicile.
L'utilisation par une personne de son titre d'autorité pendant la pénétration illégale dans un domicile
constitue une sirconstance aggravante.

En France:

En droit français la valeur constitutionnelle de l'inviolabilité du domicile est reconnue par le Conseil
constitutionnel4. Le principe de l'inviolabilité du domicile a été affirmé pour la première fois par le
decret du 19-22 juillet 1791. Aujourd'hui ce principe est considéré comme une des liberté
fondamentales.
La vie privée en général est protégée par l'article 9 du Code civil français (“Chacun a droit au respect
de sa vie privée”).
En France la protection pénale est assurée par l'article 226-4 du Code pénal (la répression des
violations commises par les particuliers) et l'article 432-8 (par les dépositaires de l'autorité publique).

Quant à l'article 8 de la CEDH, il est beaucoup plus souvent invoqué dans la jurisprudence française
que russe.
La Convention européenne prévoit dans son alinéa 2 de l'article 8 des exceptions au pricipe
d'inviolabilité du domicile: “Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce
droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui,
dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-
être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la
protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui”. Dans la partie
suivante de ce travail nous analyserons une des exceptions que constitue le cas des perquisitions.

II. Le principe de l'inviolabilité du domicile vis-à-vis les perquisitions

A. La réglementation des perquisions en France et en Russie

En Russie:
Les restrictions du droit au respect de la vie privée posées par l'alinéa 2 de l'article 8 de la CEDH sont
conformes aux restrictions des droits et libertés du citoyen indiquées dans la troisième partie de

1 Jean-François Renucci Traité de droit européen des droits de l'homme, 2007. LGDJ. p. 264.
2 Tous les articles de la Constituon russe sont cités d'après: http://www.constitution.ru/fr/part2.htm
3 République socialiste fédérative soviétique de Russie
4 Gilles Lebreton Libertés publiques et droits de l'Homme Paris. 1999. 4e. éd. p. 287-288; notamment la décision CC
29/12/1983 concernant les perquisitions fiscales.

2
l'article 55 de la Constitution russe: “Les droits et libertés de l'homme et du citoyen ne peuvent être
limités par la loi fédérale que dans la mesure nécessaire pour protéger les fondements de l'ordre
constitutionnel, de la moralité, de la santé, des droits et des intérêts légaux d'autrui, la garantie de la
défense et de la sécurité de l'Etat”.
La réalisation des perquisitions est une des exceptions légales au principe d'inviolabilité du domicile.
La possibilité de l'existence des exceptions légales est prévue dans l'article 25 même (personne ne
peut “pénétrer dans un domicile contre la volonté des personnes qui y vivent, sauf dans les cas établis
par la loi fédérale ou sur la base d'une décision judiciaire”). Comme exemple de telles exceptions on
peut citer le point 18 de l'article 11 (droits de la milice) de la loi concernant la milice (18.04.1991 N
1026-1), qui indique que la milice a le droit d'entrer dans les locaux (d'habitation ou autres) et de les
inspecter si elle poursuit des personnes supçonnées d'avoir commis un crime ou si elle dispose
d'informations disant que dans ces locaux s'est produit ou est en train de se produire un crime ou un
accident; ou encore dans le cas du maintien de l'ordre et de la sécurité publique lors de catastrophes
naturelles, de troubles, d'épidémie etc. Si la milice a fait preuve d'ingérence dans le domicile contre
la volonté des citoyens qui y habitaient elle doit en informer le procureur dans les 24 heures au plus
tard.

La loi fédérale des services de la police criminelle opérationnelle (en russe ORD 1) du 12 août 1995
prévoit des restrictions légales au principe d'inviolabilité du domicile liées aux perquistitions. La
règlementation essentielle est donné dans le Code de procédure pénale (CPP), notamment dans
l'article 177 partie 5 (concernant l'inspection du domicile) et lapartie 5 de l'article 165.
La partie 11 de l'article 182 indique que la personne chez laquelle est entreprise la perquisition doit
être présente soit doivent être présents des membres majeurs de sa famille.
La partie 6 de l'article 182 CPP prévoit les cas de la pénétration forcé dans le domicile.

En France:

En France le Code de procédure pénale (CPP) détermine les cas dans lesquels l'autorité publique
peut pénétrer dans le domicile. Dans ce code deux types de persquisitions sont prévus2. Le premier
type de persquisitions s'effectue dans le cadre d'une enquête judiciaire et est décidé par le juge
d'instruction, il est réglementé par les articles 92-99 du CPP. Le deuxième type est possible dans le
cas de crime flagrant (l'article 56 du CPP) ou d'un délit flagrant pour lequel la loi prévoit une peine
d'emprisonnement (l'article 67 du CPP). Pour les deux types de perquisitions il existe des conditions
de la procédure comme la présence de la personne chez qui se passe la perqusisition pour la
suignature ensuite du procès-verbal (comme en droit russe) ou, en cas d'impossibilité, un
représentant de son choix, “à défaut, l'officier de police judiciaire choisira deux témoins requis à cet
effet par lui” (article 57 du CPP).

Selon la règle générale les perquistion de peuvent pas être commencées après 21h00 et avant 6h00
“sauf réclamation faite de l'intérieur de la maison ou exceptions prévues par la loi” (article 59 du
CPP). Les exceptions sont prévues notamment par des articles du CPP: 706-35, 706-24, 706-26.

La jurisprudence en France concernant les perquisitions illégales n'est pas abondante et “l'inviolabilité
du domicile est aujourd'hui convenablement garantie en France”3. C'est pourquoi dans la sous-partie
B de ce travail seront évoqués certains problèmes de la jurisprudence russe.

B. Certains aspects de la jurisprudence russe

Malgré la réglementation précisée dans plusieurs textes juridiques les perquisitions illégales et la
violation de la procédure des perquisitions restent assez fréquents en Russie. Les statistiques
montrent la croissance des affaires pénales fondées sur la violation de l'article 139 du Code pénal 4.
Les problèmes se situent donc principalement dans l'application des lois et non dans l'existence des
lacunes dans les textes posant les règles.

1 Федеральный закон об оперативно-розыскной деятельности (ОРД)// http://www.libertarium.ru/l_sormlaw_101


2 Les nuances des perquisitions fiscales ou douanières ne sont pas abordés dans le présent travail.
3 Gilles Lebreton Libertés publiques et droits de l'Homme Paris. 1999. 4e. éd. p. 289.
4 Par exemple les statistiques données par Anikina N. U, pour le district autonome des Khantys-Mansis// L'exposé des
grandes lignes d'une thèse «La caractéristique pénale de la violation de l'inviolabilité du domicile». 2008. Tioumen. p.3.
3
Selon la décision de la Cour constitutionnelle de la Fédération de Russie du 23 mars 1999 N 5-П,
puisque les perquisitions limitent considérablement les droits constitutionnels du citoyen (notammnet
le droit à l'inviolabilité du domicile), tout citoyen doit avoir la possibilité de défendre en justice ses
droits et intérêts. Depuis l'entrée en vigueur de la CEDH les citoyens russes peuvent porter plainte
devant la Cour Européenne.

La Cour (CEDH) souligne que doit être respecté le principe de proportionalité de l'ingérence des
autorités publiques dans le but d'éviter l'abus de pouvoir, ce qui peut être illustré par l'affaire suivante.
La décision de la CEDH du 7 juin 2007 “Smirnov contre la Fédération de Russie” (N 71362/01)1
condamne la Russie pour la violation de l'article 8 de la Convention combiné à l’article 1 du Protocole
numéro 1 (protection de la propriété). En l'espèce, M. Smirnov, un avocat russe (le requérant),
conteste la perquisition entreprise dans son appartement et la saisie des documents et de son
ordinateur pour accéder à des bases de données de ses clients soupçonnés de participation au crime
organisé (M.Smirnov lui-même n'était pas soupçonné d’aucune infraction pénale). Donc le but de la
perquisition était légitime: assurer la sûreté publique et protéger “des droits et des intérêts légaux
d'autrui” (aux termes de la Convention). Mais le mandat de perquisition était rédigé en termes très
généraux sans l'imitation ni la precision quels types de documets étaient le but de la perquisition (§
47) ce qui pouvait porter atteinte au secret professionnel de M. Smirnov, car pendant la perquisition
ont été saisis de nombreux documents qui n'avaient pas de rapport avec l'affaire de ses clients
soupçonnés.
La Cour a décidé à l’unanimité, que l'ingérence dans la vie privée était disproportionnée et n’était pas
«nécessaire dans une société démocratique».

Une certaine évolution récente dans le droit russe en la matière se traduit par la Définition du
08.04.2010 N 524-O-П de la Cour Constitutionnel. Ce texte prévoit la possibilité de dédommager le
préjudice moral en cas des perquisitions illégales et des ingérences disproportionnées. La Cour
Constitutionnel cite l'affaire “Smirnov contre la Fédération de Russie” qui illustre la nécessité de
prendre en considération le critère de proportionalité, c'est-à-dire la réglementation juridique doit offrir
à des personnes qui ont subi une perquisition la défence contre les abus (§ 3.1. de la Définition). La
Définition de la Cour concerait la plainte de M. Denis Fedorov.
En l'espèce, l'appartement de M. Fedorov a été perquisitionnés en août 2007, la perquisition a été
ensuite jugée illégale et M. Fedorov a demandé l'indemnisation. La Cour Suprême de la
Tchouvachie2 a reconnu la présence d'un préjudice moral subi à cause des perquisitions illégales
mais n'a pas trouvé de normes dans la législation russe pour le compencer. Pourtant même après la
Définition du 08.04.2010 N 524-O-П de la Cour Constitutionnel, le 09 août 2010 les juges de la Cour
Suprême de la Tchouvachie ont declaré que la Définition de Cour Constitutionnel ne peut pas être le
fondement pour la révision et ont refusé à M. Fedorov le droit à l'indemnisation.

Cette affaire illustre bien la contradiction dans la réglementation de la protection du principe


d'inviolabilité du domicile en droit russe.
La pratique diverge parfois avec la théorie et montre que la protection de l'inviolabilité du domicile en
droit russe n'est pas, malheuresement, toujours bien assurée et dois encore être analysée en prenant
aussi en compte l'experience des autres pays signataires de la CEDH et ja jurisprudence de la Cour
européenne.

Il ne faut pas oublier le rôle du domicile qui, selon Gilles Lebreton, “n'est pas seulement la forteresse
de l'individu, mais il constitue plus profondément le prolongement de la personne elle-même, sans
lequel aucune vie privée n'est réellement possible. Condition indispensable de l'épanouissement de
l'existence humaine, il n'est comparable à aucun lieu”3.

1 Disponible sur le site: http://www.echr.ru/documents/doc/2467583/2467583-001.htm


2 La Tchouvachie est une république de la Fédération de Russie.
3 Gilles Lebreton Libertés publiques et droits de l'Homme Paris. 1999. p. 289.

4
La bibliographie sélective.

En français:

1. Jean-François Renucci Traité de droit européen des droits de l'homme. LGDJ. 2007.
2. Gilles Lebreton Libertés publiques et droits de l'Homme. Paris. 1999.
3. Jaques Robert Droit de l'homme et libertés fondamantales. Paris 1994.

En russe:

1. Европейская конвенция о защите прав человека и основных свобод. Статья 8. Право на


уважение частной и семейной жизни, жилища и корреспонденции. Прецеденты и комментарии.
Урсула Килкэли, Е.А. Чефранова //
http://www.echr.ru/documents/manuals/index.htm

2. Комментарий к Конституции Российской Федерации (под ред. В.Д. Зорькина, Л.В. Лазарева).
- "Эксмо", 2010г. (le Commentaire (par articles) de la Constitution de la Fédération de Russie (sous la
réd. de V.D. Zorkine, L.V. Lazarev), Eksmo, 2010) // http://base.garant.ru/5811628/