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Séquence 4

Mémoires de guerre
Sommaire

Introduction
1. Mémoires d’un rebelle
2. Quelle histoire raconte Le Salut ?
3. Les modalités du récit historique
4. Mémoires ou légende ? Le mémorialiste et son mythe
5. Histoire ou politique ?
6. Le Salut par l’écriture
Annexe
Lexique

Séquence 4 – FR01 1

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Introduction
A Édition recommandée
Nous nous reporterons dans ce cours à l’édition de poche :

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome III, Le Salut : 1944-


1946, Éditions Pocket, 2009.
Les indications de pages entre parenthèses, incluses dans le corps même
du cours, renvoient à cette édition. Toute autre référence sera indiquée
en note.

B Objet d’étude et objectifs


Les Instructions Officielles prescrivent l’étude du tome III des Mémoires
de guerre de Charles de Gaulle en « Littérature et débat d’idées – Litté-
rature et histoire ». Le lien entre les Mémoires de guerre et l’histoire est
en effet évident : Charles de Gaulle y conte son expérience de la Seconde
Guerre mondiale et de la Libération de la France, et plus particulièrement
dans le troisième tome, « Le Salutt », l’action entreprise pour redresser la
France et lui redonner son rang après la Libération.
La rédaction a lieu un peu plus de dix ans après les faits, à partir de
1957, mais le Général, désormais retiré dans la solitude de Colombey,
ne cesse de penser à son retour au pouvoir, et à la parution de ce troi-
sième tome, en 1959, il est devenu président de la République. Étudier
ces Mémoires de guerre, c’est donc interroger une manière de penser
l’histoire, d’en rendre compte, mais aussi comprendre que le récit des
événements est sous-tendu par plusieurs débats d’idées, qui touchent
aux dispositions prises pendant ces mois de la Libération autant qu’à
l’actualité du moment de l’écriture et de la publication de ce tome III.
Cependant, on remarque que, dans les librairies, on trouve plus souvent
les Mémoires de guerre au rayon « Histoire » qu’au rayon « Littérature »…
L’un des objectifs du choix de cette œuvre invite par conséquent à vous
interroger sur sa littérarité* : quelles sont les caractéristiques qui en
font une œuvre littéraire et la distinguent des simples témoignages his-
toriques ? Quel poids donne aux idées l’esthétique littéraire ?

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C Conseils méthodologiques
 Première lecture : lisez Le Salutt sans vous laisser intimider par les
repères historiques, ou par le sentiment de ne pas tout à fait pren-
dre la mesure des tenants et des aboutissants des considérations de
l’auteur… Notez les questions que vous vous posez. Soyez attentif à
l’avancée de chaque chapitre : repérez-en le thème (aidez-vous du
titre), les principaux événements convoqués par le général pour l’illus-
trer, ainsi que les transitions par lesquelles il passe de l’un à l’autre.
Notez les passages qui vous plaisent, vous exaltent, ou vous agacent
en tentant d’analyser rapidement les raisons de vos sentiments. L’es-
sentiel est de ne pas vous laisser décourager par le contenu histori-
que de l’œuvre. La suite du cours va vous permettre d’acquérir pro-
gressivement les connaissances et les repères essentiels.
 Testez votre lecture (voir ci-dessous : D) : n’hésitez pas à aller recher-
cher, crayon en main, les réponses aux questions. Il s’agit de vous
approprier progressivement l’œuvre.
 Vous pouvez passer à l’étude du cours : il vous propose un parcours
raisonné de l’œuvre, qui fait alterner l’examen d’extraits, des parcours
thématiques plus synthétiques qui touchent
l’ensemble de l’œuvre, et des lectures cursi-
Attention ves de documents. Sa progression doit vous
faciliter la compréhension du débat d’idées
Chaque mot suivi d’un astérisque est expliqué sous-jacent au Salutt et de l’intérêt de sa mise
dans un lexique en fin de cours. en œuvre littéraire. Ne négligez pas les ques-
tions préparatoires : l’épreuve demande
moins l’accumulation d’un savoir, que l’expérience d’une réflexion per-
sonnelle. Suivez les conseils donnés dans les prolongements : ils vous
permettront de mettre l’œuvre en perspective.

D Testez votre première lecture

Exercice autocorrectif

 Replacez les événements historiques selon l’ordre linéaire des chapitres


où ils sont contés et recherchez les dates auxquelles ils ont eu lieu :
a) Le discours du palais de Chaillot ; b) La bataille d’Alsace ; c) La confé-
rence de San Francisco
d) De Gaulle à Washington ; e) De Gaulle à Antibes ; f) La visite de Chur-
chill à Paris ; g) De Gaulle à Baden-Baden, en Allemagne ; h) Les élec-
tions de l’Assemblée nationale constituante ; i) De Gaulle en Russie

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 Quelle conclusion le général tire-t-il de sa rencontre avec Churchill au
moment de la visite de celui-ci, à Paris, les 10 et 11 novembre 1944 ?
En quoi est-elle emblématique des rapports avec les Alliés (relisez le
récit de la crise du Levant dans « Discordances », p. 221-238) ?
 Quels sont les chapitres où de Gaulle expose les conditions de fonc-
tionnement du gouvernement intérieur de la France ? Observez la pro-
gression : qu’en déduisez-vous sur l’objet du Salutt ?
 Dégagez une structure commune (thème de l’introduction – dévelop-
pement – thème de la conclusion) aux chapitres « La Libération »,
« Le Rang », « La Victoire ».
 En quoi la structure du chapitre « La Victoire » vous semble-t-elle illus-
trer le titre et le ton de sa conclusion ?
 Quel est le point commun entre « Discordances » et « Désu-
nion » ? Quelle différence existe entre ces deux chapitres ?
 Quels sont les deux chapitres dans lesquels revient le procès de
Pétain ?
« La Libération » et « Désunion » content tous deux des déplace-
ments de de Gaulle en province : quel est leur objectif ? Quels sont le
ton dominant et le but de leur récit ?

Quel est le rôle du motif du paysage dans le dernier chapitre « Départ » ?


De Gaulle s’intéresse-t-il aux écrivains ? Justifiez votre réponse.

Corrigé de l’exercice

 L’ordre est le suivant : a) « La Libération », septembre 44 ; f) « Le


Rang », les 10 et 11 novembre 44 ; i) « Le Rang », entre le 26 novem-
bre et le 9 décembre 44 ; b) « La Victoire », de novembre à février 45 ;
d) « Discordances », août 45 ; g) « Discordances », octobre 45 ; c)
« Discordances », 25 avril-26 juin ; h) « Désunion », 21 octobre 45 ;
e) « Départ », janvier 46.
 « La paix que nous, Français, voulions aider à bâtir d’après ce qui
nous semblait être la logique et la justice, les Anglais, eux, jugeaient
expédient de la traiter suivant les recettes de l’empirisme et du com-
promis », conclut le Général de sa rencontre avec Churchill, à Paris, les
10 et 11 novembre 44. Le récit de la visite est emblématique des rap-
ports avec les Alliés, et plus particulièrement avec le gouvernement
britannique, tels qu’ils apparaissent dans l’ensemble des Mémoires
de guerre, et que nous résumerons ici en deux mots : hommage, cer-
tes, mais méfiance. Cette méfiance se transforme en accusation dans
le récit de la crise du Levant, au chapitre « Discordances ».
 « L’Ordre » et « Désunion » sont les deux principaux chapitres où
le fonctionnement du gouvernement se trouve exposé. Charles de
Gaulle y explique les mesures prises à l’intérieur pour le fonctionne-

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ment et la refonte de l’État. Les deux chapitres développent une criti-
que du « régime des partis » et exposent la conception gaullienne du
type de gouvernement nécessaire pour redresser la France. Le cha-
pitre « Désunion » conte les efforts de Charles de Gaulle pour faire
prévaloir son point de vue pour l’élection d’une nouvelle assemblée.
Le récit de la fin de la guerre s’inscrit donc dans une réflexion sur une
refondation politique des institutions de la Nation.
 Chacun des chapitres commence par un bref exposé des problèmes,
puis le corps du chapitre développe les actions engagées pour les
résoudre. Quelques paragraphes de conclusion développent un bilan
plus méditatif, qui, tout en prenant acte des réussites, reste lucide
sur les difficultés toujours existantes, ou à venir. Introduction et
conclusion prennent ainsi un ton plus intime, qui peut aller jusqu’au
lyrisme.
 La structure de ce chapitre illustre certes une « Victoire », mais une
victoire en demi-teintes. Si le succès de la bataille d’Alsace est indé-
niable, si le chapitre se clôt sur les festivités du 8 mai 1845, la diffi-
culté des combats en Indochine, l’évocation d’une Allemagne vain-
cue, mais anéantie, empêchent tout triomphalisme. La conclusion du
chapitre, tout en signalant une victoire incontestable, prend acte que
« la lutte fut salie de crimes qui font honte au genre humain » (p. 214)
et ouvre de nouveaux motifs d’inquiétude : « Cette flamme d’ambition
nationale, ranimée sous la cendre au souffle de la tempête, comment
la maintenir ardente quand le vent sera tombé ? » (p. 214).
 « Discordances » et « Désunion » examinent les points d’achoppe-
ment entre les Alliés, pour la politique extérieure dans « Discordan-
ces », entre de Gaulle et les partis, à l’intérieur, dans « Désunion »,
comme s’il fallait montrer que la fin de la guerre avait fait éclater de
fragiles solidarités, et que l’union ne se constitue que dans les diffi-
cultés.
 Charles de Gaulle mentionne à deux reprises le procès de Pétain : une
première fois dans le chapitre « L’Ordre », lorsqu’il explique comment
fut rendue la justice pour les problèmes de collaboration (p. 137), une
seconde fois dans le chapitre « Désunion » (p. 299). L’ordre du récit
du Salutt est plus thématique que chronologique. Le regroupement
des faits sera donc à interroger.
Dans « La Libération », de Gaulle parcourt la province pour prendre la
mesure des ravages de la guerre ; dans « Désunion », pour expliquer
son projet de référendum pour l’élection d’une Assemblée consti-
tuante. En réalité, dans les deux cas, il s’agit de « prendre appui dans
le peuple » (p. 15), contre les élites parisiennes. Le récit, souvent lyri-
que, des ovations que soulève son passage permet au mémorialiste
de rappeler l’origine même de la légitimité de son pouvoir.

Le dernier chapitre, « Départ » montre, à deux reprises de Gaulle médi-
tant devant un paysage : la mer à Antibes, la Champagne à Colombey.
Cette contemplation fait d’ailleurs l’objet de la dernière page du Salut,

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et on pourra s’étonner que ce livre d’histoire ardent se termine sur une
évocation de la nature. Quels effets de sens veut produire le mémoria-
liste ? Comment veut-il agir sur la sensibilité de ses lecteurs ?
De nombreux traits montrent que de Gaulle aime les écrivains. Des
références à Macbeth (p. 113), des envolées lyriques qui rappellent
Chateaubriand, des citations de
Buffon (p. 113) ou de Victor Hugo
Attention (p. 162), trahissent le fin lecteur.
Mais de Gaulle rappelle aussi qu’il
Constituez-vous un ensemble de citations pouvant a œuvré pendant le gouvernement
servir de support à une argumentation. Il est impor- provisoire pour rétablir le prestige
tant de bien les situer dans le texte. de l’Académie française : la littéra-
ture a, à ses yeux, un grand rôle à
tenir pour le prestige de la France. Nous verrons comment le mémo-
rialiste s’applique à lui-même cette conception.

E Problématique
On peut se demander pourquoi le programme préconise l’étude du tome
III des Mémoires de guerre, plutôt que le tome I ou le tome II. Il est vrai
que la période concernée pose, par rapport aux périodes précédentes,
un problème original : comment passer de la guerre et de sa situation
d’exception au quotidien, de la grandeur historique aux aléas plus
médiocres ou banals de la politique ? En quoi y a-t-il encore histoire ?
Le général de Gaulle était déjà le héros d’un moment historique hors
du commun – la Résistance, la Libération - qui lui garantissait de res-
ter longtemps dans les mémoires. Que pouvait attendre le personnage
historique de la création d’une œuvre littéraire ? Comment raconte-t-il
cette Histoire qu’il a non seulement vécue, mais qu’il a contribué à faire ?
Dans la construction d’une œuvre littéraire, ne faut-il pas craindre que
le propos devienne trop subjectif et fausse la réalité historique ? Quelle
« mémoire », quel enseignement veut-il transmettre ? Quelle action sur
le présent et sur le futur en attend-il ? Quelles questions pose-t-il : cel-
les des Mémoires, celles de l’histoire, celles de la condition humaine ?
celles du passé, du présent ou de l’avenir ? Comment utilise-t-il la litté-
rature à cet effet ?
Si Malraux a pu dire des Mémoires de guerre qu’il s’agissait du « récit
de l’exécution d’un grand dessein », en quoi ce « récit » participe-t-il au
« grand dessein » ? en quoi le complète-t-il ?

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Bibliographie
Je vous invite à consulter le site : www.charles-de-gaulle.org Vous y trou-
verez les textes des discours du Général, une biographie, des documents
sonores, des articles critiques, et une foule d’autres documents.
Si vous en avez l’occasion, feuilletez les deux premiers tomes des
Mémoires de guerre et laissez-vous prendre par la lecture des premiers
chapitres de L’Appel, qui content la jeunesse du Général, les mois qui
précèdent la débâcle, et l’appel du 18 juin ; ou bien le dernier chapitre
de L’Unité qui évoque la libération de Paris. Je vous recommande aussi le
premier chapitre des Mémoires d’espoirr : le Général y revient, en 1969,
sur son retour au pouvoir en mai 58, c’est-à-dire sur la période pendant
laquelle il écrivait Le Salut. Enfin, pour le plaisir de découvrir le Général
sous un autre jour et le bonheur de lire un très beau texte : Les Chênes
qu’on abat…, d’André Malraux, édité dans le tome II du Miroir des lim-
bes.

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Chapitre
1 Mémoires d’un rebelle
A L’« homme des tempêtes »

Pour réfléchir

 Consultez la biographie du général de Gaulle sur le site :


www.charles-de-gaulle.org/. Faites-en un résumé.
 En quoi la première page des Mémoires de guerre (document n° 1
ci-dessous), vous semble-t-elle présenter les convictions qui ont gou-
verné l’action du Général ?

Document 1

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel » © Éditions


PLON.
Voici la première page des Mémoires de guerre. Le Général y sous-entend
que, dès son plus jeune âge, ses intérêts le tournaient déjà vers une pas-
sion qui ne pouvait que le diriger vers les plus hautes responsabilités.
Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment
me l’inspire aussi bien que la raison1. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif ima-
gine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone
aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et excep-
tionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour
des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la
médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensa-
tion d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au
génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc
que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que, seu-
les, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments
de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel
qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger
mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut
être la France sans la grandeur. [...]

1. Mots en caractères gras et vert dans les documents et citations : c’est toujours nous qui soulignons.

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Adolescent, ce qu’il advenait de la France, que ce fût le sujet de l’Histoire ou
l’enjeu de la vie publique, m’intéressait par-dessus tout. J’éprouvais donc
de l’attrait, mais aussi de la sévérité, à l’égard de la pièce qui se jouait, sans
relâche, sur le forum ; entraîné que j’étais par l’intelligence, l’ardeur, l’élo-
quence qu’y prodiguaient maints acteurs et navré de voir tant de dons gas-
pillés dans la confusion politique et les divisions nationales. D’autant plus
qu’au début du siècle apparaissaient les prodromes de la guerre. Je dois
dire que ma prime jeunesse imaginait sans horreur et magnifiait à l’avance
cette aventure inconnue. En somme, je ne doutais pas que la France dût
traverser des épreuves gigantesques, que l’intérêt de la vie consistait à lui
rendre, un jour, quelque service signalé et que j’en aurais l’occasion2.

Charles de Gaulle, ; homme d’État et


général français ; (président 1959-69) ;
Lille 22.11.1890 - Colombey-les-deux-
Églises. Portrait photographique (v. 1944).
©akg-images.

Mise au point

1. « L’apprentissage de la grandeur »
Charles de Gaulle naît à Lille en 1890, dans une famille de petite noblesse.
Son père, Henri de Gaulle, professeur dans divers établissements reli-
gieux, lecteur de L’Action française, le journal du royaliste Charles Maur-
ras, est conservateur et se définit comme « monarchiste de regret », mais
2. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF Gallimard.

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il a trop d’esprit de justice pour ne pas dire, contre son milieu, ses doutes
quant à la culpabilité de Dreyfus, et il est trop lucide sur son temps, qui
vient de voir le triomphe de la république laïque et industrielle à travers
le succès de l’Exposition universelle, pour garder des illusions de restau-
ration monarchique. C’est sans doute cette conscience aiguë du sens de
l’histoire que le professeur d’histoire et de lettres parvient à transmettre
à ses fils, dont leur mère avouait qu’ils lui faisaient de la peine parce
qu’ils étaient républicains.3
Charles de Gaulle choisit, à sa sortie de l’École militaire de Saint-Cyr,
l’infanterie parce qu’elle est la plus directement exposée au feu. Dès les
débuts de la Grande Guerre, il est blessé à trois reprises, puis fait pri-
sonnier en mars 1916. Pendant presque trois ans, tentant de s’évader à
plusieurs reprises, il ronge son frein en dévorant les journaux allemands,
et en donnant des conférences à ses compagnons de captivité, sur ce
qu’il juge être les erreurs du haut commandement.
Après la guerre, Charles de Gaulle est envoyé en Pologne, où, pendant
deux ans, il participe aux offensives menées contre les forces soviéti-
ques. À son retour en France, il est nommé professeur d’histoire militaire
à Saint-Cyr. Il y professe des théories qui vont à l’encontre des doctrines
du moment : force du mouvement alliée à celle du feu, et adaptation
rapide et spontanée aux circonstances. Il gravit les divers échelons de la
hiérarchie, à la fois aidé par le maréchal Pétain, et ralenti dans sa pro-
gression par son obstination à défendre ces théories considérées comme
iconoclastes. Il écrit des articles, publie Le Fil de l’épée (1932), Vers l’ar-
mée de métier (1934), La France et son armée (1938), dans lesquels il
met en avant la professionnalisation d’une partie de l’armée, l’emploi
de l’arme blindée, la création d’un corps autonome de chars de combat.
C’est toute une refonte de l’armée et de la stratégie qu’il préconise ainsi,
et dont il informe les politiques - politiques dont il réprouve d’autant plus
les divisions que, pour lui, le politique doit primer sur le militaire. Mais,
en dépit des progrès de l’armée d’Hitler, il est peu écouté.
À la veille de la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la
France à l’Allemagne, il est nommé commandant des chars, dans la
région Lorraine-Alsace, mais il n’a à sa disposition qu’une compagnie
disparate. En janvier 1940, Charles de Gaulle, officier d’active, ose ce
qu’un militaire ne fait jamais : il envoie à quatre-vingt personnalités
politiques, de Gamelin à Paul Reynaud - un des rares à l’avoir écouté -,
un mémorandum dans lequel il dénonce « la conduite de l’État-major et
prophétise le désastre à venir »4 ! C’est ce qui explique que le général de
Gaulle ne peut être considéré comme l’homme d’un jour, le 18 juin. Il a
montré bien avant qu’il n’est pas l’homme soumis à une hiérarchie, que
seul compte pour lui l’intérêt supérieur de la France au service duquel il
veut placer sa vie et son destin.

3. Jean Lacouture, De Gaulle, Coll. « Le Temps qui court ». © Éditions du seuil, 1965.
4. Chronologie établie par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade,
NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. C.

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Paul Reynaud devient président du Conseil en mars 1940 et Charles
de Gaulle est affecté au commandement de la 4e division cuirassée en
formation. Il parvient à faire reculer l’avancée allemande à Abbeville.
Paul Reynaud le nomme alors sous-secrétaire d’État au ministère de la
Défense nationale et de la guerre, et le charge d’organiser la coordination
avec Londres. Pendant la première quinzaine de juin, il tente en vain de
convaincre, d’une part Churchill d’engager plus de forces dans la bataille
de France, d’autre part Paul Reynaud de transporter le gouvernement en
Afrique. Finalement, Paul Reynaud démissionne, Philippe Pétain le rem-
place, qui, le 17 juin au soir, demande l’armistice et installe son gouver-
nement à Vichy. Dès le 17 juin au matin, Charles de Gaulle s’est envolé
pour l’Angleterre : « je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de
tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à
la nage »5. Les ordres du maréchal Pétain de regagner la France, puis la
mise à la retraite, la mort de sa propre mère dans les premiers jours de
juillet 40, la condamnation à mort par contumace prononcée en août n’y
feront rien : Charles de Gaulle ne regagnera pas l’hexagone avant d’avoir
œuvré pour sa libération, c’est-à-dire pas avant juin 44.

2. « Rendre à la France quelque service


signalé »
« Pour moi, ce qu’il s’agissait de sauver, c’était la nation et l’État »6 .
Charles de Gaulle comprend qu’il doit « remettre dans la guerre, non
point seulement des Français, mais la France »7. Il puisera sa légitimité
dans sa solitude même et la ferveur de son projet :
« C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salutt national
que je pourrais trouver l’autorité. C’est en agissant comme champion
inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper,
parmi les Français, les consentements, voire les enthousiasmes, et
d’obtenir des étrangers respect et considération. »8
Le général de Gaulle parvient à se faire reconnaître par le gouvernement
anglais comme « chef des Français Libres ». « Voul[ant] ménager la pos-
sibilité d’une refonte des pouvoirs publics dans la guerre si l’occasion
s’en offrait jamais », il forme d’abord le « Comité national ». Mais, fin
octobre 40, la rencontre de Pétain et d’Hitler à Montoire, officialisant
la collaboration de Vichy avec l’ennemi, lui « commande [...] de [s’] ins-
tituer [lui]-même comme le gérant des intérêts de la France, d’exercer
dans les territoires libérés les attributions d’un gouvernement »9. Dans

5. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.71.
6. Ibid., p.71.
7. Ibid., p.72.
8. Ibid., p.72-73.
9. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.121.

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le récit, dans ses Mémoires, de cette déclaration de Brazzaville (27 octo-
bre 1940) où il a créé le « Conseil de défense de l’Empire », il ajoute :
« À ce pouvoir provisoire, comme tenant et comme aboutissant, je donnai :
la République, en proclamant mon obédience et ma responsabilité vis-à-
vis du peuple souverain et en m’engageant, d’une manière solennelle, à
lui rendre des comptes dès que lui-même aurait recouvré sa liberté. [...] Je
crois n’y avoir pas manqué, jusqu’au jour où, cinq ans plus tard, je remis à
la représentation nationale les pouvoirs que j’avais assumés. »10
Un témoignage rapporté par Jean Lacouture assure que, dès l’été 40,
pour le général de Gaulle, « la guerre (était) un problème terrible, mais
résolu ». Son souci était en revanche de « ramener toute la France du
bon côté »11 et de la faire participer à la victoire des Alliés. Pour cela, il
lui faut organiser soigneusement l’autorité de la France Libre : d’abord,
le Comité national français, puis en juin 1943, à Alger, le Comité français
de libération nationale, en septembre, une Assemblée consultative pro-
visoire, devant laquelle le général annonce en mars 44 qu’une « Assem-
blée nationale constituante sera élue par la nation et que des élections
municipales et départementales se dérouleront au plus tôt »12. Ces insti-
tutions et mesures préparent la transformation, le 3 juin 44, du C.F.L.N en
« gouvernement provisoire de la République française » (G. P. R. F.) dont
Charles de Gaulle est le président. Lorsque le débarquement des Alliés
commence en Normandie, il peut compter sur les forces de résistance
qui se sont organisées en France et avec lesquelles, par l’intermédiaire
de Jean Moulin, il a pu tisser des liens étroits. La « mission » qu’il s’est
fixée « consiste à rassembler les âmes en un seul élan national, mais
aussi à faire paraître tout de suite la figure et l’autorité de l’État »13. Il
s’installe dans son ancien bureau du ministère de la Guerre, quitté qua-
tre ans auparavant, et dans lequel rien n’a changé, afin de symboliser la
continuité de la République. Ce faisant, il rappelle qu’il est le président
du gouvernement et puise, dans la « marée » humaine et la « tempête
des voix »14 qui l’accompagnent lors de sa descente des Champs-Ély-
sées, la force nécessaire pour s’imposer, contre les communistes et les
diverses organisations de la Résistance : « Sous les flots de la confiance
du peuple, les récifs de la politique ne laissent pas d’affleurer »15.
On aborde la période contée dans Le Salut. Président du gouvernement
provisoire, de Gaulle initie un grand nombre de mesures qui permettent
au peuple français de sortir peu à peu des difficultés matérielles et mora-
les dans lesquelles l’a laissé la guerre, mais celle-ci n’est pas encore
terminée, et le Général est aussi soucieux de faire participer activement

10. Ibid., p.122.


11. Jean Lacouture, De Gaulle, Coll. « Le Temps qui court ». © Éditions du seuil, 1965.
12. Chronologie établie par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la
Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. CIX.
13. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Unité », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p. 566.
14. Ibid., p.573.
15. Ibid., p.574.

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la France à la victoire. Alors que les accusations d’exercice de pouvoir
personnel fusent, le Général veut donner à la France des institutions qui
l’empêchent de se perdre dans les dissensions entre les partis – qui
selon lui sont responsables des atermoiements de l’entre-deux guerres
et de la capitulation de juin 1940. Il pense à un pouvoir fort, et désire en
référer au peuple. Mais l’Assemblée constituante qui émane des élec-
tions organisées en octobre 1945 ne répondant pas à ses attentes, il
préfère démissionner en janvier 1946.

3. « L’attrait [...] à l’égard de la pièce


qui se jouait [...] sur le forum »
En fait, le Général pense qu’on va très vite le rappeler. Il se retire et com-
mence à écrire ses Mémoires, mais il n’en poursuit pas moins sa réflexion
politique. Il se rend à plusieurs reprises en province et chacun de ses dis-
cours est l’occasion d’exposer ses vues. Celui prononcé à Bayeux le 16 juin
1946 présente ce qui sera l’esprit de la Constitution de la Ve République,
mise en place en 1958 : exécutif fort et séparation des pouvoirs. Pour l’ins-
tant, les institutions n’en sont qu’à la IVe République, dont la constitution
est adoptée le 13 octobre 1946 : celle-ci ne prévoit pour le chef de l’État
qu’un rôle honorifique, alors que de Gaulle imagine pour lui d’être « placé
au-dessus des partis », « arbitre des contingences politiques », « garant de
l’indépendance nationale »16. En avril 1947, de Gaulle invite à se joindre
à lui « toutes les Françaises et tous les Français qui veulent s’unir pour Le
Salutt commun »17 : c’est le R. P. F., « Rassemblement du peuple français »,
qui veut lutter contre l’influence des partis et contre ceux que de Gaulle
appelle les « séparatistes » (c’est-à-dire les communistes, ceux qui, selon
lui, livreraient la France à l’Union soviétique s’ils accédaient au pouvoir en
France). Après une première vague de succès lors des élections municipa-
les, à l’automne 1947, le R. P. F. voit se succéder les déconvenues. C’est
pourquoi le Général annonce en mai 1953 que le mouvement ne partici-
pera plus aux activités de l’Assemblée nationale ni aux élections.
On parle alors de « traversée de désert » pour caractériser la période
qui va suivre, jusqu’au retour du Général aux affaires publiques, en mai
1958. Ce désert est traversé la plume à la main, car Charles de Gaulle
sait, depuis sa plus tendre enfance, que le chemin de la grandeur peut
aussi passer par la littérature. En 1954 est publié L’Appel, quelques
jours avant le début de l’insurrection algérienne, le 1er novembre ; puis
en juin 1956, le deuxième tome de ces Mémoires de guerre : L’Unité. La
critique, de tous côtés, reconnaît l’œuvre d’un écrivain. Chacun sait voir
aussi dans ces publications la continuité d’un geste politique.

16. http://www.charles-de-gaulle.org./pages/l-homme/accueil/discours/de-gaulle-et la quatrieme-republique-


1946-1958/discours-de-Bayeux-16-juin-1946.php.
17. Cité par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p. CXV.

14 Séquence 4 – FR01

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Car il va sans dire que, même retiré à Colombey-les-deux-églises, le Géné-
ral reste extrêmement attentif à ce qui se trame en politique. Or, la IVe
République demeure impuissante à régler la question algérienne. Devant
l’instabilité des différents gouvernements, certains verraient bien revenir
de Gaulle. Lorsque des généraux occupent, le 13 mai 1958, le siège du
gouvernement général à Alger et créent un Comité de salutt public pour
le maintien de l’Algérie française, l’heure du retour a en quelque sorte
sonné. Chacun fait appel au Général : certains pensent qu’il soutiendra
l’Algérie française, les autres que, conformément à certains de ses pro-
pos antérieurs sur l’indépendance des peuples, il pourra régler le pro-
blème algérien de façon honorable pour tous. Le Général se dit prêt à
assumer de nouveau la charge du pouvoir, sans se ranger à aucun parti,
déclarant qu’ il ne pourra assumer de pouvoirs « que ceux que la Républi-
que lui aurait elle-même délégués », tout en assurant qu’il ne se prépare
pas, à son âge, à commencer « une carrière de dictateur »18. Toujours
est-il que le président de la République alors en place, René Coty, fait
appel, le 29 mai, devant les Assemblées « au plus illustre des Français ».
Le général de Gaulle forme donc, en tant que président du Conseil de
la IVe République, un nouveau gouvernement. L’Assemblée nationale
lui donne les pleins pouvoirs et vote le projet de loi le chargeant de la
réforme constitutionnelle, puis est mise en vacances parlementaires. Le
Général, son gouvernement et le Comité consultatif constitutionnel se
donnent à peine trois mois pour rédiger un projet de constitution qui
est finalement adopté par référendum le 28 septembre 1958. Charles
de Gaulle devient président de la République française le 21 décembre
1958. Il est ainsi le premier président de la Ve République. Le troisième
tome des Mémoires de guerre, Le Salut, paraît le 28 octobre 1959.
Dès le début du mois de juin 1958, la question algérienne s’était trouvée
temporisée par un « Je vous ai compris » adressé à la foule algérienne,
suffisamment vague et convaincant à la fois pour que chaque parti y
trouvât temporairement son compte. En réalité, Charles de Gaulle était
favorable à la solution de l’indépendance, et c’est en ce sens qu’il va
diriger ses efforts, mais il faudra attendre les accords d’Évian de 1962
pour mettre fin à une guerre qui n’avait jamais vraiment dit son nom. La
même année, de Gaulle propose à la nation de se prononcer par référen-
dum sur l’élection du Président au suffrage universel. En dépit des pré-
ventions exprimées contre un pouvoir jugé trop personnel, il remporte
62 % des suffrages exprimés, majorité qu’il estime pourtant médiocre.
En faisant procéder aux premiers essais de la bombe atomique française,
en se retirant de l’OTAN, marquant ainsi son indépendance vis-à-vis des
États-Unis, entamant très tôt un dialogue constructif avec l’ennemi d’hier
pour construire une Europe moderne, partisan de l’indépendance des
peuples, aidant à la décolonisation, le Général poursuit d’une certaine
manière l’œuvre commencée à Londres pendant la guerre : sauvegarder
le rang et l’indépendance de la France.

18. Ibid., p. CXIX.

Séquence 4 – FR01 15

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Lors de l’élection présidentielle de 1965, le Général est mis en ballottage
au premier tour ; il l’emporte finalement contre François Mitterrand. Mais
la société qu’il a contribué à moderniser ne se retrouve plus tout à fait
dans les valeurs austères qu’il incarne. Le mouvement de contestation
qui touche en mai 68 de nombreux pays étrangers installe le doute. De
Gaulle sent la confiance du peuple lui échapper : le 27 avril 69, il préfère
démissionner.
Il se retire à Colombey et commence aussitôt la rédaction des Mémoires
d’espoir, consacrés aux années du retour au pouvoir, à partir de 1958.
Mais il ne pourra en achever que le premier tome, Le Renouveau : la mort
le frappe le 9 novembre 1970.

B Les Mémoires : un genre dépassé ?

1. Qu’entendre par « Mémoires »19 ?


Dans son Dictionnaire paru en 1690, Furetière définit les Mémoires
comme des « livres d’historiens écrits par ceux qui ont eu part aux affai-
res ou qui en ont été les témoins oculaires, ou qui contiennent leur vie
et leurs principales actions ». Leur écriture se caractérise par des motifs
incontournables : portraits, entreprise d’élucidation des mobiles guidant
les hommes engagés dans l’Histoire, capacité à en extraire des leçons,
alternance entre récits et explications, souvent assortis de formules sen-
tencieuses. À certains de ces Mémoires s’ajoutent des documents. Ainsi,
Charles de Gaulle livre, en annexe de chacun des tomes de ses Mémoires
de guerre :
 textes de discours,
 correspondance,
 conférences de presse,
 entretiens avec d’autres hommes d’État.

Cette volonté d’authentification s’accommode très bien d’une « sectori-


sation de l’individu »20 : Charles de Gaulle dit peu de choses sur sa vie
privée.
Il ne faudrait pas cependant ranger les Mémoires du côté de l’objectif,
par opposition à l’autobiographie qui, tournée vers l’introspection et les
émois privés, serait du côté du subjectif. Car le style de chaque mémo-
rialiste fait entendre une voix, souligne un regard, qui imposent forte-
ment la présence réelle de leur personnalité. Un mémorialiste choisit

19. Attention à l’orthographe du mot « Mémoires » : dans le sens qui nous occupe, le mot est du masculin pluriel
et s’écrit avec une majuscule.
20. Jacques Lecarme, Éliane Lecarme-Tabone, L’autobiographie, Armand Colin, Paris, 2004, p. 49

16 Séquence 4 – FR01

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les événements contés, un ordre pour les exposer, des perspectives et
des modalités narratives ou analytiques qui traduisent son point de vue
particulier sur le morceau d’histoire dont il propose à ses lecteurs non
seulement un récit historiographique, mais aussi une interprétation.

2. Quand un homme d’État veut écrire


ses Mémoires…
Pour réfléchir

Consultez le site http://www.charles-de-gaulle.org/ pour lire


l’article : Charles de Gaulle, un écrivain français dans la collection
« La Pléiade » »,, Par Marius-François Guyard, Espoir n°131, 2002.
Pour ce faire, tapez « Guyard » dans la barre de recherche sur la page d’ac-
cueil du site. Répondez ensuite aux questions suivantes :
 Que lit Charles de Gaulle pendant sa captivité lors de la Grande
Guerre ?
 Quelle œuvre relit-il au moment de rédiger ses Mémoires ?
 Quelles œuvres contemporaines a-t-il lu ?
 Pourquoi s’intéresse-t-il autant à la littérature ? Quel lien fait-il entre le
politique et le littéraire ?

Mise au point

 Lorsqu’il prend la plume en 1946 pour commencer la rédaction de


ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle s’inscrit dans une longue
lignée d’auteurs de Mémoires, mais peu d’hommes, comme lui, ont
joint l’action historique à une écriture de l’histoire susceptible de
rester par sa beauté dans les mémoires. Sans doute peut-on penser
à César, mais les Mémoires de Clemenceau, dont Charles de Gaulle
pouvait paraître reprendre le flambeau, ou ceux de Churchill, pourtant
récompensés par le prix Nobel de littérature en 1953, ne s’imposèrent
guère par la force de leur style. Charles de Gaulle, au contraire, veut
faire œuvre d’écrivain. Il nourrit son écriture de ses lectures, innom-
brables, comme il nourrit son action des leçons qu’il tire de la lec-
ture des livres d’histoire. Il se plaît, tout au long de sa vie, à relire
les classiques. Ainsi, pendant sa captivité, il relit les tragiques grecs :
Eschyle, Sophocle et Euripide.
 Tout en rédigeant les Mémoires de guerre, il relit les Mémoires d’outre-
tombe de Chateaubriand. Ses ouvrages antérieurs montrent combien
il fut sensible à d’autres officiers écrivains comme Vauvenargues ou
Alfred de Vigny.

Séquence 4 – FR01 17

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 Il est ouvert à la modernité : le philosophe Bergson qui lui apprend
à tenir compte de l’intuition, Charles Péguy, dont il reprend « l’op-
position de la « mystique » à la « politique »21 ». Il cite volontiers en
exergue de ses ouvrages Valéry, Gide, Maeterlinck, Barrès. Il admire
les œuvres de Malraux, Bernanos, Mauriac. Ses ouvrages de l’entre-
deux-guerres témoignent tous d’un soin particulier apporté au style :
souci du rythme, goût de la formule, ampleur d’une prose cadencée,
souvent marquée de l’éloquence que Charles de Gaulle a su illustrer
par ses conférences, puis par ses discours.
 Pourquoi cet intérêt pour l’esthétique littéraire est-il déterminant pour
l’œuvre du politique ? En racontant des exploits hors du commun, le
grand homme lie intimement deux activités dispensatrices de gloire :
l’action et la parole. Évoquant des situations conflictuelles par rap-
port auxquelles il se pose en arbitre, il instaure entre action et parole
des valeurs ; cette mise en relation ne peut se justifier que s’il a su
acquérir une autorité morale et politique hors du commun. Or, l’action
du général de Gaulle s’est fondée dans la profération d’un « Non » à
la capitulation. Dans l’action résistante, s’est trouvé dès le début ins-
crit le pouvoir du verbe, répercuté par la radio, entraînant à son tour
chacun dans l’action. Le discours des Mémoires de guerre veut ainsi
prolonger l’action. Il ne s’agit pas seulement pour le Général, loin s’en
faut, d’accéder au mode de consécration officielle d’un de ceux qui
furent puissants un temps. En racontant sa guerre, son action, Charles
de Gaulle veut instituer un champ politique commun, rassembler les
membres d’une même époque autour des mêmes valeurs, mais unir
aussi plusieurs générations dans la connaissance et la métamorphose
du passé, de manière à influencer l’action des générations présentes
et futures, ce que Pierre Nora appelle : « fonder sur les témoignages
du passé la légitimité du présent »22. Par les Mémoires, peut ainsi
s’opérer « une identification profonde à notre histoire »23.

Document 2

Parmi l’ensemble des Mémoires, Pierre Nora définit le rôle très


particulier des Mémoires d’État.
… à travers Louis XIV, Napoléon et de Gaulle ce sont les trois moments
clés de L’Unitéé nationale qui se sont trouvés personnifiés dans leurs
Mémoires : l’avènement de la monarchie absolue, la stabilisation de l’hé-
ritage révolutionnaire et l’enracinement en profondeur de l’État démo-
cratique et républicain. Le fait est là, patent, massif, sans équivalent

21. Marius-François Guyard, « Un écrivain nommé Charles de Gaulle », in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothè-
que de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. LXVII.
22. Pierre Nora, « Les Mémoires d’État, De Commynes à de Gaulle », in Les Lieux de mémoire, II, Quarto, Gallimard,
Paris, 1997, p. 1388.
23. Ibid., p. 1393.

18 Séquence 4 – FR01

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dans d’autres pays et dans d’autres histoires, et c’est lui qui commande
l’économie générale de la mémoire d’État et sa hiérarchie implicite. Les
trois hommes qui ont le plus intensément coagulé la légitimité natio-
nale et représenté dans notre histoire et notre mythologie, les images
fortes de l’État, aux lendemains des grandes crises où il faillit sombrer,
la Fronde, la Révolution, la défaite de 1940, se trouvent tous les trois,
dans des conditions bien différentes et pour des motifs apparemment
sans rapport, avoir, chacun à leur façon, déposé dans des Mémoires leur
propre image et le compte rendu de leur action. [...] Si mémoire d’État il
y a en France, et qu’elle y prend une vibration d’une pareille intensité,
ce n’est pas simplement parce que de grands hommes d’État ont pério-
diquement ranimé la flamme d’un pouvoir fort, c’est parce que les trois
tournants décisifs où se sont soudées la tradition historique et sa conti-
nuité se sont cristallisés dans ces textes fondateurs : coïncidence forte,
qui donne au système sa prégnance et sa logique interne.
Et peu importe, en fait, que les Mémoires de Louis XIV ne soient pas
indispensables à son image et que ce ne soit pas Napoléon qui ait tenu
lui-même la plume. Peu importe la circulation effective de ces textes et
la pratique réelle qu’on en a. Ce n’en sont pas moins les épiphanies de
la Nation. La mémoire d’État, en France, n’est pas d’ordre institution-
nel et cumulatif, mais d’ordre personnel et quasi parousique24. Les plus
grands des Mémoires d’État, d’où serait censée descendre la vérité des
vérités, on ne les lit pas pour la savoir, mais pour vérifier l’identification
de la personne au personnage et du personnage à l’État, en ses moments
les plus cruciaux. [...] (C)e qui est passé des Mémoires de guerre dans
la conscience publique tient tout entier dans la première phrase, cette
« certaine idée de la France » où chacun peut projeter la sienne, et dont
la suite n’est que la défense et l’illustration. Le reste ne concerne vrai-
ment que les historiens. Les plus pleins de la mémoire d’État sont les
Mémoires vides du simple récit de son action. On n’y apprend pas de
secrets, on s’y frotte à un style, on se ressource à une image, on se
conforme à un rite, on contemple le mystère de l’incarnation. C’est à
partir de lui qu’un ordonnancement général s’opère, et qu’un modèle se
crée, accidentel et pourtant nécessaire. [...]
Antiquité de la tradition de l’État, lien vital entre la tradition littéraire et
la tradition politique, essence intensément personnelle du pouvoir dans
la tradition historique : c’est au carrefour de ces trois spécificités natio-
nales qu’une production de Mémoires, infinie dans sa permanence et
dans sa variété, trouve son principe d’ordre. [...] il faut tenir les Mémoi-
res, non comme un genre anecdotique et marginal, mais comme la voie
royale de notre identité nationale, pour ne pas dire la voie sacrée25.
Pierre NORA, « Les Mémoires d’État, De Commynes à de Gaulle », in Les Lieux de
mémoire, II, Quarto, Gallimard, Paris, 1986.

24. La parousie désigne le retour glorieux du Christ sur terre, à la fin des temps.
25. Pierre Nora, « Les Mémoires d’État, De Commynes à de Gaulle », in Les Lieux de mémoire, II, Quarto, Gallimard,
Paris, 1997, p. 1416-1418.

Séquence 4 – FR01 19

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3. Le genre des Mémoires en 1959 :
une double dépossession
Dans le Génie du christianisme, Chateaubriand avait dû consacrer l’un
de ses chapitres à la question suivante : « Pourquoi les Français n’ont-
ils que des Mémoires (…) ? ». Mais, si le genre mémoriel a connu son
apogée sous la Restauration (1815-30) et la Monarchie de Juillet (1830-
48) parce que la Révolution et l’épopée napoléonienne avaient suscité
de nombreux témoignages, l’arrivée du positivisme26, aux lendemains
de la guerre de 1870, fait désormais apparaître les Mémoires comme
une source secondaire de l’historiographie. À ces témoignages qui se
présentaient autrefois comme une émanation plus directe, et donc plus
crédible des événements, on préfère des témoignages involontaires, des
données quantitatives, des faits sociaux, jugés plus objectifs.
Par ailleurs, les découvertes de la psychanalyse, dès la fin du XIXe siè-
cle, ont fait naître une exigence nouvelle d’introspection : le terme de
Mémoires est alors et aussi employé pour désigner des récits qui privilé-
gient l’écriture du moi, bien plus que l’écriture de l’histoire. On peut pen-
ser aux Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) de Simone de Beau-
voir. Dans les années 1950, le structuralisme27, refusant toute forme de
transcendance, semble exclure à la fois le sujet et l’histoire.
Désirant non seulement apporter son témoignage sur les événements his-
toriques qui viennent de secouer la France, mais aussi expliquer son action
et agir sur la réalité présente grâce au pouvoir du verbe, désirant avant
tout illustrer cette « certaine idée de la France », le général de Gaulle, avec
ses Mémoires de guerre, « redonne de l’éclat à une vieille tradition »28.

C Situation des Mémoires de guerre

1. Genèse de la rédaction
des Mémoires de guerre
C’est lorsqu’il se retire à Marly, en janvier 1946, que Charles de Gaulle
commence la rédaction de ses Mémoires. Il écrit inlassablement pen-
dant tout le printemps, mais il s’interrompt pour rédiger le discours de
Bayeux dans lequel il expose son programme politique de réforme de
l’État. Le Général pense en effet qu’on va très vite le rappeler au pouvoir.

26. Mouvement philosophique initié par Auguste Comte, qui prône l’utilisation des lois et expériences scientifi-
ques pour décrire la réalité des faits.
27. Courant des sciences humaines qui s’inspire de l’analyse du langage pour décrire la réalité sociale.
28. Pierre Nora, « Les Mémoires d’État, de Commynes à de Gaulle », in Les Lieux de mémoire, II, Quarto, Gallimard,
Paris, 1997, p. 1383.

20 Séquence 4 – FR01

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Mais le peuple accepte le projet de constitution que lui-même rejette.
Alors, il veut se remettre à la rédaction de ses Mémoires, fait réunir les
documents dont il a besoin, relit les Mémoires d’outre-tombe. Pourtant,
la politique, avec le lancement du R.P.F., continue de l’absorber et il faut
attendre le début de l’année 1949 pour l’entendre déclarer à ses proches
qu’il a repris la rédaction de ses Mémoires. Le 26 juillet 1950, il envoie à
Churchill le récit de leur première rencontre29. À partir de 1952, son tra-
vail devient plus intense. Souvent retiré à la Boisserie, il y consacre trois
ou quatre heures par jour. Il en lit quelques passages à André Malraux, à
Raymond Aron, la lecture de quelque extrait par l’auteur lui-même deve-
nant, pour tout visiteur de la Boisserie, un véritable rite.
L’Appel, le premier volume des Mémoires de guerre, paraît en octobre
1954, alors que le Général est déjà plongé dans la rédaction du deuxième,
L’Unité, qui paraît en juin 1956. En mars 1958, Charles de Gaulle annonce
que Le Salutt paraîtra à la fin de l’été. Mais avant cette échéance, il est
revenu au pouvoir. Il poursuit pourtant son travail de rédaction : il s’agit,
comme pour les autres ouvrages, de faire la synthèse de ses souvenirs
personnels et de l’énorme masse de documents que lui ont permis de ras-
sembler quelques-uns de ses fidèles. Le mémorialiste est inlassable : pour
chaque chapitre, on connaît au moins une version manuscrite, et plusieurs
versions dactylographiées – souvent par sa fille Élisabeth – sur lesquelles
il se corrige, raturant beaucoup, avec une exigence de véritable écrivain :
« Ces mémoires me donnent énormément de mal pour les écrire et
pour en vérifier tous les éléments historiques, au détail près. Com-
prenez-vous, je veux en faire une œuvre. Ce n’est pas ce qu’a fait
Churchill, qui a mis bout à bout beaucoup de choses. »30.
Néanmoins, il faudra attendre l’été 1959 pour que Charles de Gaulle,
devenu entre temps président de la République, parvienne à terminer ce
troisième tome, qui paraît en octobre. On voit, par cette concomitance
entre l’écriture et la politique, combien la rédaction du Salutt recèle un
véritable enjeu politique.

2. Enjeu de la rédaction
des Mémoires de guerre
À examiner la situation historique de la publication des trois tomes des
Mémoires de guerre, Pierre Nora la juge « couverte de l’aile d’une étrange
Providence » :
« La chronologie paraît miraculeusement minutée : L’Appel, au
moment de l’élection caricaturale et fantomatique de René Coty,
L’Unité, dans la désagrégation ultime de la IVe République, Le Salut,

29. Marius-François Guyard, Notice des Mémoires de guerre, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la
Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. 1230.
30. Confidence faite à Louis Terrenoire, citée par Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le politique. © Éditions du Seuil,
1990, Coll. « Points Histoire » 1990.

Séquence 4 – FR01 21

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au lendemain du retour au pouvoir, le premier volume des Mémoi-
res d’espoir trois mois avant sa mort, le second, inachevé, donnant
à ce destin si accompli la touche d’inaccomplissement qui lui man-
quait »31.
Jean-Louis Jeannelle précise :
« … à l’appel initial du Général, exhortant dès le 18 juin 1940 ses
compatriotes français à la lutte contre l’envahisseur nazi, se super-
pose tout au long des Mémoires de guerre un second appel, implicite
mais parfaitement audible et visant à libérer la France de l’influence
des partis politiques afin que les Français s’en remettent à sa seule
autorité »32
Les Mémoires de guerre sont une réécriture de l’Histoire en vue d’agir
sur le présent de leur écriture. Le Général veut non seulement expliquer
son action passée, mais aussi convaincre de la nécessité de ses vues
politiques pour le présent et le futur. L’écriture de l’Histoire devient ainsi
un acte politique.
L’analyse des événements passés peut proposer des voies nouvel-
les dans l’appréhension du présent. Ainsi, le rôle des communistes à
la Libération (tomes II et III) est à relire en fonction des démêlés de la
France avec l’Union soviétique en pleine guerre froide, dans une période
où de Gaulle n’appelle plus les communistes que « séparatistes ». Les
efforts du général de Gaulle pour réduire l’influence des partis et ren-
forcer L’Unité, tels qu’ils sont décrits dans Le Salut, en particulier dans
les chapitres « Désunion » et « Départ », doivent être relus en pensant
à la valse des gouvernements que connaît la IVe République, particu-
lièrement entre mai 1957 et mai 1958, et dont le Général de Gaulle est
finalement le grand bénéficiaire puisque c’est cette instabilité qui va
imposer l’idée de son retour aux affaires politiques au moment où les
événements d’Algérie deviennent de plus en plus graves.
Au fil de la rédaction de ces Mémoires, le Général, le président du R.P.F.
ont su se faire oublier au profit de l’écrivain, de l’auteur d’une œuvre à
la composition majestueuse, dans laquelle l’homme d’action, le fin poli-
tique n’apparaissent plus que comme le libérateur, qui a su unifier les
efforts d’un pays humilié par l’armistice de juin 1940 et insuffler à son
peuple le courage de la Résistance. L’image du président malheureux du
R.P.F. maladroit en sortait comme régénérée.

31. Pierre Nora, « Les Mémoires d’État, De Commynes à de Gaulle », in Les Lieux de mémoires, II, Quarto, Gallimard,
Paris, 1997, p. 1415.
32. Jean-Louis Jeannelle, Malraux, mémoire et métamorphose, Gallimard, Paris, 2006, p. 203.

22 Séquence 4 – FR01

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3. Le Salutt et Les Mémoires de guerre
e:
résumé des épisodes précédents

Pour réfléchir

Lisez les documents suivants pour répondre aux questions.


 Commentez le choix du titre Mémoires de guerre, le choix des titres des
tomes et de la structure de cette œuvre.
 En quoi les conclusions des tomes précédant Le Salutt le préparent-elles ?

Document 3
Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, excipit* de L’Appel, 1940-
1942.
Ce premier tome se termine sur le récit de la victoire de Bir Hakeim.
Et moi, pauvre homme ! aurai-je assez de clairvoyance, de fermeté, d’ha-
bileté, pour maîtriser jusqu’au bout les épreuves ? Quand bien même,
d’ailleurs, je réussirais à mener à la victoire un peuple à la fin rassemblé,
que sera, ensuite, son avenir ? Entre-temps, combien de ruines se seront
ajoutées à ses ruines, de divisions à ses divisions ? Alors, le péril passé,
les lampions éteints, quels flots de boue déferleront sur la France ?
Trêve de doutes ! Penché sur le gouffre où la patrie a roulé, je suis son
fils, qui l’appelle, lui tient la lumière, lui montre la voie du salut. Beau-
coup, déjà, m’ont rejoint. D’autres viendront, j’en suis sûr ! Maintenant,
j’entends la France me répondre. Au fond de l’abîme, elle se relève, elle
marche, elle gravit la pente. Ah ! mère, tels que nous sommes, nous voici
pour vous servir.33

Document 4

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, excipit de « L’Unité »


1942-1944.
Charles de Gaulle vient de conter comment il n’a pas répondu au Maré-
chal Pétain qui lui adressait une demande de négociation, et ce parce
qu’il « a accepté l’asservissement de la France ». « Or, il ne peut y avoir
de gouvernement français légitime qui ait cessé d’être indépendant »34.

33. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p. 262.
34. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p. 583.

Séquence 4 – FR01 23

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Un appel venu du fond de l’Histoire, ensuite l’instinct du pays, m’ont
amené à prendre en compte le trésor en déshérence, à assumer la sou-
veraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité. C’est en son nom
que je puis appeler la nation à la guerre et à L’Unité, imposer l’ordre, la
loi, la justice, exiger au-dehors le respect des droits de la France. Dans ce
domaine, je ne saurais le moins du monde renoncer, ni même transiger.
[...]
Cette nuit35, d’ailleurs, après tant de tumulte, tout se tait autour de moi.
C’est le moment de prendre acte de ce qui vient d’être accompli et de
me confronter à moi-même avec la suite. Aujourd’hui, L’Unité l’emporte.
Recueillie à Brazzaville, grandie à Alger, elle est consacrée à Paris. Cette
France, qui avait paru condamnée au désastre, au désespoir, aux déchi-
rements, a maintenant des chances d’aller, sans se rompre, jusqu’au
bout du drame présent, d’être victorieuse elle aussi, de recouvrer ses
terres, sa place, sa dignité. On peut croire que les Français, actuellement
regroupés, le resteront assez longtemps pour que les catégories entre
lesquelles ils se répartissent et qui, par destination, s’efforcent toujours
d’entamer la cohésion nationale, ne puissent à nouveau l’emporter jus-
qu’à ce que le but immédiat soit atteint.
Ayant mesuré la tâche, il me faut me jauger moi-même. Mon rôle, qui
consiste à plier à l’intérêt commun les éléments divers de la nation pour
la mener au salut, j’ai le devoir, quoi qu’il puisse me manquer, de le jouer
tant que durera la crise, puis, si le pays le veut, jusqu’au moment où des
institutions dignes de lui, adaptées à notre époque et inspirées par des
leçons terribles recevront de mes mains la charge de le conduire.
Devant moi, je le sais bien, je trouverai au long de ma route tous les
groupements, toutes les écoles, tous les aréopages, ranimés et hosti-
les à mesure que le péril s’éloignera. Il n’y aura pas une routine ou une
révolte, une paresse ou une prétention, un abandon ou un intérêt, qui
ne doivent, d’abord en secret, plus tard tout haut, se dresser contre mon
entreprise de rassembler les Français sur la France et de bâtir un État
juste et fort. Pour ce qui est des rapports humains, mon lot est donc la
solitude. Mais, pour soulever le fardeau, quel levier est l’adhésion du
peuple ! Cette massive confiance, cette élémentaire amitié, qui me pro-
diguent leurs témoignages, voilà de quoi m’affermir.
Peu à peu, l’appel fut entendu. Lentement, durement, L’Unité s’est
faite. À présent, le peuple et le guide, s’aidant l’un l’autre, commencent
l’étape du salut.36

35. Nuit du 28 août 1944.


36. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Unité », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p. 583-84.

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Mise au point

 Que nous dit le titre : Mémoires de guerre ? Le complément de déter-


mination peut paraître se substituer au nom de l’auteur : le mémoria-
liste est associé étroitement au contexte de lutte dans lequel il s’est
affirmé comme un rebelle, sauveur de la France prisonnière d’une paix
fallacieuse. En outre, il annonce une délimitation du champ du récit :
ces Mémoires ne diront pas grand-chose de la formation personnelle
ou de la vie privée.
Les titres des tomes, L’Appel, L’Unité, Le Salut, illustrent les grands
thèmes de rassemblement souvent développés par le Général. Mais
à eux trois, ils reconstituent aussi une Histoire, ou même plutôt une
genèse : celle d’une France régénérée par la reconquête de son des-
tin. D’ailleurs, à la parution du dernier tome, en 1959, les jaquettes
choisies pour la première édition, bleue pour L’Appel, blanche pour
L’Unité, rouge pour Le Salut, indiquaient que l’écriture des Mémoires
de guerre consistait à redonner ses couleurs à la France, à la reconsti-
tuer comme nation unie, réconciliée avec son histoire.
L’ensemble présente ainsi une physionomie équilibrée, digne de l’es-
thétique classique : trois tomes, composés chacun de huit chapitres
pour les deux premiers, et de sept. pour le dernier. Le récit des six
années de guerre est divisé en trois périodes, 1940-1942 pour L’Appel,
1942-1944 pour L’Unité, 1944-1946 pour Le Salut. Ces trois périodes
reconstituent un itinéraire, plus qu’elles ne suivent mécaniquement
une chronologie : « il s’agit de dire ce que j’ai fait, comment, pour-
quoi »37 , précisera plus tard le Général à André Malraux. Si le récit
garde apparemment un ordre globalement chronologique, ce n’est
pas lui qui guide en réalité l’exposé, mais bien plutôt la logique du
Général qui veut expliquer comment il a refusé l’armistice, comment il a
organisé pas à pas la France Libre (tome I), puis la France Combattante
(tome II), afin de permettre à la France de sauvegarder sa part d’action
dans la guerre, et ainsi son statut dans le monde.
 Le tome I s’ouvrait sur une évocation lyrique de la passion du Géné-
ral pour la France, les deux suivants commencent ex abrupto388 et
plongent dans l’action, avec une emphase d’autant plus frappante
qu’elle se veut retenue, comme au début du tome II : « Au troisième
printemps de la guerre, le destin rend son arrêt. Les jeux sont faits. La
balance se renverse »39. Quelques lignes plus loin, le mémorialiste
expose l’axe directeur des années 1942-44 qu’il va conter : « l’avenir
peut être sauvegardé, à condition, qu’au terme du drame, la France
soit belligérante et rassemblée autour d’un seul pouvoir »40.
37. André Malraux, Le Miroir des Limbes (Bibliothèques de La Pléiade, Œuvres complètes, tome III). © Éditions
GALLIMARD. « Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci
autre que la consultation individuelle et privée est interdite ». www.gallimard.fr
g
38. Brusquement, immédiatement.
39. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p. 265.
40. Ibid., p. 266.

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Vous connaissez déjà les pages lyriques qui achèvent Le Salutt en tissant
le thème du renouvellement éternel des saisons de la Nature. Les deux
autres tomes ont ménagé d’aussi brillantes conclusions, parfaitement
assorties à la logique de chacun des textes : Bir Hakeim pour le tome I,
le sacre parisien de de Gaulle parvenant à Paris au jour de la Libération
pour le tome II. Chacune de ces conclusions reprend les mêmes motifs :
confrontation à soi, espérances pour la patrie, résolution de poursuivre
l’action et d’accomplir le « salutt » de la France. La conclusion du tome II
annonce très nettement le thème principal du tome III : la confrontation
aux partis et aux germes de division, la réaffirmation de la légitimité
du général de Gaulle, le recours possible qu’il constitue dans la voie
du salut, c’est-à-dire la libération totale de la France, sa victoire et son
rôle prédominant retrouvé. Si l’œuvre du Général a été de rébellion et
de rupture, ses Mémoires disent aussi combien elle est, en profondeur,
toute de continuité : cette continuité construite entre les trois tomes
donnant ainsi le sentiment de l’importance qu’il y a à maintenir coûte
que coûte cette « certaine idée de la France » que lui donne son His-
toire. Ainsi, la dernière page du tome II en égrène soigneusement les
étapes : « Peu à peu, l’appel fut entendu. Lentement, durement, L’Unité
s’est faite. A présent, le peuple et le guide, s’aidant l’un l’autre, com-
mencent l’étape du salut. »41.
Enfin, on peut être frappé par les « manques » : peu de considéra-
tions sur la vie des Français sous l’Occupation – mais le Général ne
la connaît guère… -, certains s’indigneront du faible nombre de lignes
évoquant la déportation, oubliant que la famille du Général dut y payer
un lourd tribut. En réalité, Charles de Gaulle a su faire de cet exil qui
le coupe de certaines de ces réalités un atout littéraire et politique : la
reconquête de sa souveraineté nationale par la France était un thème
beaucoup plus enthousiasmant et fédérateur pour les Français que le
récit des misères de l’Occupation.

D Réception et postérité

1. Un désir de postérité
« Des heures par jour écrivant, raturant, il travaille à espérer »42, écrit
Malraux du Général à son bureau de la Boisserie. Charles de Gaulle avait
en effet une très haute idée de la fonction de son œuvre : « préparer
l’avenir des grandes choses que connaîtront d’autres générations »43,

41. Ibid., p. 583-84.


42. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).
43. Propos tenu à Jean Mauriac, cité par Jean-Louis Crémieux-Brilhac in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque
de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. XLIX.

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« Tout grand dessein est un dessein à long terme. [...] Je n’écris pas pour
ceux qui vont me lire ; il est trop tôt »44. Le désir de postérité se lie à une
volonté d’enseignement que rappellera l’auteur des Mémoires d’espoir :
« Dans tous les dits et écrits qui accompagnèrent mon action, qu’ai-je
été moi-même, sinon quelqu’un qui tâchait d’enseigner ? »45.
Quelles leçons veut-il donner avec les Mémoires de guerre ? Que la
France n’est pas coupable de la défaite de 1940. Les vrais coupables
sont plutôt quelques hommes – Weygand, Pétain, par exemple – et un
système parlementaire qui ont maintenu la France dans l’immobilisme.
En contant l’organisation de la France Libre à Londres, le Général veut
montrer que la France était avant tout dans cet élan de résistance. Enfin,
en rappelant tous les efforts entrepris pour sauvegarder l’indépendance
vis-à-vis des Alliés, il veut donner aux Français l’idée qu’ils se sont libé-
rés par eux-mêmes.
Les historiens pourraient discuter ces thèses. Sans doute est-ce la raison
pour laquelle le Général veut laisser à travers ses Mémoires un véritable
monument, que la beauté hiératique du style, que la force argumentative
rendraient intouchables. Après une première édition, il n’est pas revenu
sur ses œuvres pour y apporter des corrections. L’entreprise mémoria-
liste représente davantage pour le Général une possibilité de marquer
les consciences et les imaginations, de leur imprégner une idée de gran-
deur, que d’apporter un énième témoignage sur la guerre.

2. Réception
La publication de chacun des tomes des Mémoires de guerre fut cha-
que fois un événement. Pour les deux premiers, il s’agit d’un véritable
relais – apparemment littéraire, en réalité politique – dans la carrière de
l’homme d’État en pleine « traversée du désert ». La remémoration des
grandeurs de l’esprit résistant insufflé par le « Non » du 18 juin 1940 fait
apparaître à certains la retraite du Général à la Boisserie comme injuste.
Les éloges sont fervents, unanimes, devant la splendeur hiératique du
style de ces Mémoires. François Mauriac note dans son Bloc-Notes : « Le
général de Gaulle, en voilà un qui est sûr de son éternité ! »46.
Le ton de la critique change sensiblement à la parution du Salut, non que
l’on constate une moindre qualité stylistique, mais parce que l’écrivain
des Mémoires de guerre est à nouveau depuis quinze mois au sommet
de l’État. Les conditions de son retour au pouvoir hérissent la gauche
qui voit dans le propos très ouvertement antiparlementariste de ce troi-
sième tome une menace pour la démocratie. Désormais, la lecture de
ces Mémoires ne peut plus se contenter d’une appréciation esthétique,
elle est inséparable d’une analyse de l’action du nouveau chef de l’État.
44. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).
45. Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. 1194.
46. Cité par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p. XLIV.

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Document 5

Pierre Nora analyse ici les raisons de la difficulté à faire œuvre d’historien
pour étudier l’action de de Gaulle.

Tout se passe [...], dans le cas du gaullisme, comme si la postérité,


généralement implacable, avait non seulement ratifié une politique et
une intention individuelles de mémoire, souscrit d’une approbation
massive à l’image que de Gaulle avait voulu forger de lui-même, mais
s’était emparée des éléments de cette image pour la prolonger, l’enlu-
miner, en enrichir la matière première et lui permettre de répondre à ses
besoins propres, en la constituant à son tour en un « lieu de mémoire »
autonome. Pour parodier la formule même du général en mai 1968, les
fidèles n’ont pas cessé de fidéliser, les média de médiatiser et les his-
toriens d’historier. Au rythme des commémorations et des batteries de
sondages, sous l’effet des vagues de livres, des sélections de photogra-
phies et des séries télévisuelles, le personnage s’est transformé. Il s’est
stylisé par une occultation progressive des périodes mémorialement
douteuses : R.P.F., mai 1958, guerre d’Algérie, mai 1968. Il s’est épina-
lisé par l’adjonction d’éléments que ne comportait pas le modèle initial :
bon père, bon fils, bon époux, bon chrétien. Il s’est scolarisé en sujets
de baccalauréat, institutionnalisé par l’activité de l’Institut Charles-de-
Gaulle. [...]
Du même coup, et en dépit des presque trois mille titres (!) que compte la
bibliographie qui lui est consacrée (supérieure à celle de tout autre per-
sonnage de l’histoire de France, Napoléon compris), de Gaulle n’est pas
encore entré dans son âge historien ; il y a même peut-être pour toujours
échappé. De l’énorme production de livres, venus surtout de témoins,
journalistes, politologues, combien peuvent se donner vraiment pour
historiques ? [...] Tous les historiens, ou presque, qui se sont penchés
sur tel ou tel aspect du gaullisme ou de l’action du général de Gaulle
seraient sans doute d’accord pour concéder qu’il est plaidable dans les
deux sens, en comptabilité à partie double. Et que chacun des gros dos-
siers, en particulier depuis 1958, à commencer par le retour au pouvoir
et la guerre d’Algérie, mais aussi l’Allemagne et l’Europe, mais aussi la
Constitution, ou l’attitude vis-à-vis des États-Unis, ou même le de Gaulle
écrivain, est passible d’interprétations et de jugements contradictoires
[...]. Entre toutes ces interprétations, cependant, la mémoire collective
a tranché, dans le sens que voulait globalement lui donner le général ;
et c’est à partir d’elle que l’historien doit travailler. Quoi qu’il fasse, il
est pris dans un dilemme de fond : ou accorder d’entrée de jeu au phé-
nomène gaulliste et au personnage de Gaulle l’exceptionnalité absolue
qu’ils revendiquent, et abandonner l’essentiel – qui consiste pour l’his-
torien à se déprendre de ce qui, du sujet dont il parle, est encore ce sujet
qui parle à travers lui - ; ou la leur refuser, au risque, dans ce cas-ci, de
manquer l’essentiel, qui consiste précisément dans ce que le gaullisme
et de Gaulle ont eu d’exceptionnel. Les meilleurs biographes n’y ont pas
échappé – Jean Lacouture en particulier -, en appliquant d’emblée à de

28 Séquence 4 – FR01

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Gaulle la grille d’interprétation et les critères de jugement sur lesquels
il voulait lui-même être jugé : ceux du héros providentiel, du Hamlet de
tous les défis. À partir de cette concession décisive, on peut toujours
apporter toutes les restrictions et nuances qui s’imposent, l’essentiel de
ce qui serait en question pour un historien est abandonné : le person-
nage est jaugé aux normes qu’il avait lui-même imposées. C’est lui qui a
dicté les règles du jeu, comme dans une toile de La Tour ou de Vermeer où
la lumière qu’on croit éclairer le tableau vient du tableau lui-même.47
Pierre NORA, « Gaullistes et communistes », in Les Lieux de mémoire.

Éditions GALLIMARD.
«Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute
autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle
et privée est interdite. »
www.gallimard.fr

47. Pierre Nora, « Gaullistes et communistes », in Les Lieux de mémoire, © Édition GALLIMARD.

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Chapitre Quelle histoire raconte
2 Le Salut ?
L’histoire, c’est à la fois l’ensemble des événements qui constituent
l’évolution d’un pays, et en même temps, le récit de ces événements.
Les dates qui suivent le titre Le Salut, 1944-46, outrepassent la fin de la
guerre en mai 1945. La guerre ne constitue donc plus à elle seule le fil
conducteur du récit de cette période : quel axe choisit Charles de Gaulle
pour unifier alors son récit ? quelle « guerre » raconte-t-il ? Dans le chapi-
tre 4, nous nous intéresserons aux modalités de ce récit.

Charles de Gaulle ; Le général de Gaulle (à d.) et le premier ministre


britannique Winston Churchill défilant sur les Champs-Élysées après la
Libération de Paris par les Alliés. - Août 1944.
© dpa/akg-images.

30 Séquence 4 – FR01

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A De quelle guerre s’agit-il ?

Pour réfléchir

Relisez l’incipit* (« La Libération », du début à « je dirigeais, à Paris, le tra-


vail du gouvernement », p. 7-17) et répondez aux questions suivantes :
 Aidez-vous du découpage en paragraphes et des différents termes d’ar-
ticulation logique pour repérer les deux grands mouvements de cet inci-
pit et les principaux points de l’exposé.
 Consultez, dans votre édition, les Documents relatifs à la période prise
en compte dans l’incipit (de la « Lettre au général Eisenhower » du 6
septembre 1944 au « Décret du 19 septembre 1944 », p. 349-363) :
l’exposé de l’incipit est-il chronologique ? Qu’apporte l’ordre choisi ?
 Étudiez l’ordre des idées dans « Discours du général de Gaulle au Palais
de Chaillot, le 12 septembre 44 », tel que vous pouvez le lire p. 351-
361. Comparez avec le récit qu’en fait Charles de Gaulle.
 Recherchez le sens des mots « salut » et « mystique » : en quoi ces ter-
mes vous semblent-ils annoncer des thèmes clés de l’œuvre ?
 Pour quelles raisons le Général doit-il légitimer son rôle d’homme
d’État ? Aux yeux de qui ?
 Quelles ressemblances voyez-vous entre le style de Charles de
Gaulle dans cet incipit et le style oratoire du « Discours au Palais de
Chaillot » ?

Mise au point

1. L’exposé de la situation
L’incipit du Salut se distingue par son caractère abrupt et programmati-
que. La rhétorique recommande à ceux qui commencent une œuvre ou
un discours de se ménager dans l’exorde* la bienveillance du lecteur ou
de l’auditoire, et de préciser en quelques mots la situation et la légiti-
mité de celui qui prend la parole. Le général de Gaulle n’a que faire de
ces préalables. En 1959, lorsque paraît le troisième tome de ses Mémoi-
res de guerre, sa légitimité est doublement évidente : à la fois comme
l’auteur de l’appel du 18 juin 1940, qui a conduit la France à la victoire,
et comme nouveau président de la Ve République, qui a accepté une
nouvelle fois de « prendre en charge le destin »48.

48. Charles de Gaulle, Mémoires d’espoirr « Le Renouveau », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p. 894.

Séquence 4 – FR01 31

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La première phrase du chapitre donne le tempo de cet incipit : « Le
rythme de la libération est d’une extrême rapidité » (p. 7). La libération
du territoire est évoquée en quelques notations rapides qui mettent
en évidence, avec le présent de narration* et l’accumulation de verbes
d’action, l’efficacité des Alliés, que le général n’oublie pas d’unir, dès
la deuxième ligne, aux « Français ». Ce style a l’avantage de faire sen-
tir immédiatement le sentiment d’urgence. La métaphore de la marée
ajoute à la dramatisation produite par l’accélération du rythme tempo-
rel : le mémorialiste mentionne déjà les progrès de la libération du ter-
ritoire tels qu’ils seront parvenus « fin septembre » (p. 7), alors que la
suite de son récit va le faire revenir aux premiers jours de ce mois. Il ne
s’agit pas, pour lui, de crier au triomphe de la victoire, mais de rappeler
au contraire tous les problèmes qui demeurent et que la libération du
territoire fait apparaître.
La suite de l’incipit est donc immédiatement consacrée à l’exposé de
ces problèmes. La forte structure logique qui lui est imprimée contribue
à traduire la clarté de vue et l’esprit de décision de celui qui a décidé de
les prendre en mains, et à illustrer ainsi la légitimité dont il se réclame
implicitement :
« D’abord, pour que l’autorité centrale puisse s’exercer… » (p. 7) : il
introduit le problème des communications qui entraîne celui de la
transmission de l’autorité de l’État ;
 « En même temps… » (p. 8) : il signale les problèmes de ravitaillement
qui en sont une conséquence ;
 « Il est vrai que les Alliés… » (p. 8) : il reconnaît l’effort concédé par les
Alliés tout en en réduisant immédiatement la portée (« Mais les trains
et les camions (…) sont destinés essentiellement aux forces en opéra-
tions », p. 9).
Après ce premier état des lieux, le général rappelle le paradoxe suivant :
« Ainsi qu’on pouvait le prévoir, la libération ne va, tout d’abord, appor-
ter au pays, disloqué et vidé de tout, aucune aisance matérielle » (p. 9).
Il veut ainsi dénoncer les illusions des Français : la « détente morale »
bénéfique que produit « du moins » la libération n’est qu’un leurre :
« beaucoup se laissent aller à de multiples illusions, d’où résulteront
bientôt autant de malentendus » (p. 9), à savoir, ce qu’il explique dans
le paragraphe suivant (introduit par « C’est ainsi que… »), la confusion
entre « la libération et le terme de la guerre » (p. 9). Le Salutt s’annonce,
par conséquent, comme la suite du récit de la guerre dont le 6 juin 44
et le débarquement des Alliés en France n’ont pas encore marqué la fin,
c’est-à-dire comme le récit des actions de guerre que la France, dans son
ensemble, va enfin pouvoir mener aux côtés des Alliés. Et ce récit, pour
être mené au-delà des illusions, ne peut l’être que par un personnage
qui se maintient à distance de l’enthousiasme général : « Pour moi, (…)
je ne m’en fais point accroire » (p. 10). Cette clairvoyance est nourrie de
l’observation de la misère quotidienne et de l’évaluation d’un certain
nombre de facteurs que le mémorialiste énumère en cascade, dans une
même phrase construite sur des parallélismes qui suggèrent la clarté

32 Séquence 4 – FR01

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de son esprit de synthèse et préparent l’expression de la légitimité de
son action : « Voyant les rations à des taux de famine… », « entendant
s’élever, déjà, les plaintes des masses… », « certain (…) que nous ne
reprendrons rang qu’à condition de payer… », « évaluant les sacrifices
à faire… » (p. 10).
Une fois précisés ces éléments qui analysent la situation de la France
au lendemain de la libération de Paris et celle du mémorialiste dans son
rôle de 1944, l’incipit peut aborder son second mouvement, le mouve-
ment programmatique : « Il faut agir de haut en bas, mettre au travail le
gouvernement » (p. 10). L’inventaire des modalités de composition du
Gouvernement Provisoire de la République (G .P.R.), scrupuleux jusqu’à
en être monotone, avoisinerait le style du document (que vous pouvez
trouver p. 350-51), si le mémorialiste ne précisait les critères de choix des
personnes et ne mettait l’accent sur le souci de proposer un échantillon
aussi vaste que possible des différentes tendances politiques ayant pris
part à la Libération pour les montrer unies dans un même effort.
Le récit de la scène du palais de Chaillot rend plus vivant - et plus signi-
ficatif - l’exposé du programme. Une phrase révèle, dès le début, les illu-
sions de l’assemblée : «déjà, s’élèvent les vols des chimères » (p. 12), et
pose le fil conducteur de cet incipit : mettre l’accent sur les problèmes à
résoudre, sur la réalité, plutôt que sur le lyrisme de la victoire. Le résumé
qui est fait du discours met en avant trois points principaux de son pro-
gramme politique d’alors :
 avant toute chose, et sans respecter l’ordre véritable du discours, l’in-
tégration de toute force de résistance armée dans l’armée française, et
le règlement du problème des « milices » que le Général n’avait pour-
tant pas eu la franchise de nommer comme tel le jour de la prononcia-
tion du discours ;
 la nécessité de redonner à la France son rang dans l’avènement de la
paix mondiale ;
 les mesures économiques nécessitées par la situation.

Cette synthèse du discours en bouleverse l’ordre originel et en ramasse


les motifs. Pourquoi ? La réponse se trouve dans le commentaire qui suit.
Le mémorialiste décrit finement les sentiments mêlés d’un public qu’il
ne sent pas lui être totalement acquis : tout se trouve entre les « ova-
tions retentissantes » et « une sorte de dosage des applaudissements »
(p. 15). L’analyse du Général a devancé, illustrant ainsi sa perspicacité,
l’énoncé de ce constat : « La mystique avait inspiré les élans de la France
Libre. (…) À présent, c’est la politique qui dominait les actes du gouver-
nement. (…) Cette cohésion du sentiment qui s’était finalement établie
dans la résistance pourrait-elle se maintenir dès lors que s’éloignait le
grand péril national ? » (p. 15). En conséquence, le Général comprend
que les « « élites » » (p. 15) (il faudra s’interroger sur ce qu’il entend par
ces guillemets), ne lui sont pas acquises. Il en déduit immédiatement la
conséquence : « Plus que jamais, il me fallait donc prendre appui dans le
peuple… » (p. 15), donc sur la province. Le paragraphe suivant énumère
les obstacles au respect de l’autorité de l’État en province, et au premier

Séquence 4 – FR01 33

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chef, la tendance aux règlements de comptes : « Beaucoup d’éléments de
la Résistance entendaient procéder eux-mêmes aux sanctions et à l’épu-
ration » (p. 16). D’où la nécessité de restaurer impérativement et rapi-
dement l’ordre et la discipline dans toutes les forces armées : le mémo-
rialiste inverse par conséquent l’ordre des éléments de son discours. Il
s’agit ici d’évoquer l’urgence de la situation et d’expliquer la signification
politique des actions entreprises, à commencer par cette « tournée » du
Général en province qu’il expose dans les pages qui suivent.
La comparaison entre l’ordre d’exposition des « Documents » rapportés
en fin d’ouvrage et la mention des différents problèmes que posent la
Libération montre aussi que l’ordre de l’exposé du mémorialiste est plus
logique que chronologique : par exemple, les problèmes de communica-
tion sont évoqués par le mémorialiste avant le discours du 12 septem-
bre, alors qu’ils font l’objet d’un exposé du ministre des Communications
dans un « Communiqué de l’ « Information » » présenté en annexe dans
les Documents après le discours au palais de Chaillot. C’est justifier, avec
l’ordre choisi pour Le Salut, l’action de « salutt » entreprise par le général.
C’est rendre aussi avec d’autant plus de force la hauteur de vues de celui
qui s’apprête à prendre en charge le destin de la France, et qui contre
ainsi le cours du temps par le cours de ses initiatives et de son action.

2. L’énoncé des problématiques du Salut


On l’a vu, Charles de Gaulle ne s’étend pas longtemps sur les succès
de la Libération; il préfère « mettre l’accent sur les difficultés » (p. 13).
Cet incipit est en effet remarquable par la présentation synthétique des
différentes problématiques, qui seront ensuite développées dans les
chapitres. On retrouve ainsi quelques allusions aux difficiles relations
avec les Alliés. Le Général reconnaît leurs efforts (« Il est vrai que les
Alliés s’empressent de nous apporter… », p. 8), mais en précise aussitôt
les limites : « Mais les trains et les camions qui roulent (…) sont destinés
essentiellement aux forces en opérations » (p. 9), « Même, à la demande
pressante du commandement militaire, nous sommes amenés à lui four-
nir… » (p. 9). Il dénonce en outre les illusions des Français quant à l’ac-
tion des Alliés :
« On imagine les Alliés, comme des figures d’images d’Épinal, pour-
vus de ressources inépuisables, tout prêts à les prodiguer au profit de
cette France que, pense-t-on, leur amour pour elle les aurait conduits à
délivrer et qu’ils voudraient refaire puissante à leurs côtés » (p. 10).
Illusions auxquelles ne souscrit pas le Général qui sait qu’en politique
seuls prévalent les intérêts, non les valeurs, les sentiments ou les prin-
cipes :
« …certain que, si nous disposons de sympathies chez les peuples, la
règle de fer des États est de ne donner rien pour rien et que nous ne
reprendrons rang qu’à condition de payer » (p. 10).

34 Séquence 4 – FR01

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Tous les thèmes traités dans les chapitres qui suivent se trouvent ainsi
annoncés :
 la rapide évocation de la libération du territoire sera reprise dans le
chapitre central de « La Victoire » ;
 les difficultés de la vie quotidienne et les problèmes de rendu de la
justice seront développés dans le chapitre « L’Ordre » dans lequel le
mémorialiste décrira quelles actions a engagées son gouvernement
d’alors pour les résoudre.
Reste à annoncer les chapitres « Désunion » et « Départ ». C’est le cœur
de cet incipit.
En traitant l’énoncé de son programme à travers la scène du palais de
Chaillot, on sent que le mémorialiste s’attache à réserver un traitement
particulier aux relations avec toutes les tendances politiques de l’épo-
que. Ce parterre est constitué en large part de ceux-là mêmes qui ont
fait beaucoup par leur action pour la résurrection de l’État, et pour que
le général de Gaulle se trouve finalement à la place qu’il occupe ce jour-
là : « Conseil de la Résistance, comités directeurs des mouvements et
des réseaux » (p. 12). Il distille en quelques remarques, qui s’épanouis-
sent crescendo dans le paragraphe final de l’incipit, ses critiques contre
les communistes, ceux qu’il n’appellera plus ensuite, en 1959, que les
« séparatistes ». Charles de Gaulle s’emploie à recréer les doutes que lui
fait alors éprouver l’atmosphère de la salle :
« les mêmes réalités impérieuses et contradictoires, auxquelles
désormais, étaient en proie les dirigeants, n’allaient-elles pas parta-
ger en courants séparés les ambitions et les groupes ? (…) les signes
et les coups d’œil échangés entre les assistants, les jeux de phy-
sionomie calculés suivant mes propos, m’avaient fait sentir que les
« politiques », qu’ils fussent anciens ou nouveaux, nuançaient leur
approbation. On discernait que, de ce côté, l’action commune irait se
compliquant de réserves et de conditions. » (p. 15).
Conduire la guerre après la Libération va consister à lutter aussi contre
les partis – y compris contre ceux avec lesquels la France fut libérée.

3. Imposer la légitimité du Général


En face de ces germes de division, le mémorialiste dispose son propre
personnage, sculpté par son courage autant que par la stature que lui a
donnée la Résistance. Pourtant, il oppose nettement les deux, prenant
ses distances par rapport au personnage forgé par l’imaginaire de Fran-
çais pleins d’illusions sur la réalité :
« Quant à de Gaulle, personnage quelque peu fabuleux, incorporant
aux yeux de tous cette prodigieuse libération, on compte qu’il saura
accomplir par lui-même tous les miracles attendus. Pour moi, par-
venu en cette fin d’un dramatique été dans un Paris misérable, je ne
m’en fais pas accroire. » (p. 10).

Séquence 4 – FR01 35

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La force du Général, la légitimité de l’homme politique, il les veut dans ce
réalisme qui lui fait regarder la réalité en face et la dire telle qu’elle est :
« Voyant les rations à des taux de famine (…) ; passant devant des
boutiques vides (…) ; évaluant les sacrifices à faire avant que nous
ayons arraché notre part de la victoire (…), je ne puis me bercer d’il-
lusions » (p. 10)
Son discours du palais de Chaillot, il le voit aussi comme une démystifi-
cation de l’illusion lyrique liée à la Libération :
« Cette fois, j’avais parlé, non plus d’intentions formulées en vue de
l’avenir, mais de mesures qui engageaient immédiatement les inté-
rêts et les personnes. Hier, à Londres ou en Afrique, il était question
de ce qu’un jour on pourrait faire. Maintenant, à Paris, il s’agissait de
ce qu’on faisait. » (p. 15)
Le mémorialiste s’emploie à réfuter la part magique de son mythe, pour
affirmer au contraire la clairvoyance et le courage dans l’action qui font
la légitimité de l’homme d’État : « je me sais dépourvu de tout talisman
qui permettrait à la nation d’atteindre le but sans douleur » (p. 10). Ce
faisant, il prend ses distances par rapport à « la mystique » qui « avait
inspiré les élans de la France Libre » (p. 15). Au mystère fascinateur, à
l’absolu d’une action conçue au départ comme une véritable « aven-
ture »49 le général oppose désormais la « politique », c’est-à-dire, selon
ses propres termes dans L’Appel, « l’action au service d’une idée forte et
simple »50. Le mémorialiste a à cœur de redire que la tâche à accomplir
– sont-ce l’actualité de l’écriture du Salutt qui le dicte et le souci d’atté-
nuer l’impression d’un pouvoir personnel ? – doit être le fait de tous :
« Depuis juin 1940, c’est vers la libération que j’avais conduit la
France et c’est la résistance qui en était le moyen. Il s’agit, mainte-
nant, d’entreprendre une étape nouvelle qui, celle-là, implique l’ef-
fort de toute la nation » (p. 12).
Si talisman il y a, il est constitué d’abord par l’action du Général, qui doit
entraîner l’effort de tous, d’où les citations des noms des ministres et
des conseillers (p. 11-12), et de l’exorde* du discours : « Et vous, croi-
sés, à la Croix de Lorraine ! Vous qui êtes le ferment de la nation dans
son combat pour l’honneur et la liberté, il vous appartiendra demain, de
l’entraîner vers l’effort et vers la grandeur » (p. 14). La transposition du

49. Charles de Gaulle commente ainsi l’appel du 18 juin : « À mesure que s’envolaient les mots irrévocables, je
sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une
indivisible armée. À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors
de toutes les séries », in Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p.73.
50. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.202. Le passage suivant fait comprendre ce que Charles de Gaulle reproche aux partis politi-
ques : « Pour moi, dans le drame national, la politique devait être l’action au service d’une idée forte et simple.
Mais eux, poursuivant les mêmes chimères qu’ils caressaient depuis toujours, n’acceptaient pas qu’elle fût
autre chose qu’une chorégraphie d’attitudes et de combinaisons, menée par un ballet de figurants profession-
nels, d’où ne devaient sortir jamais qu’articles, discours, exhibitions de tribuns et répartition de places ».

36 Séquence 4 – FR01

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discours du palais de Chaillot, alternant passages au discours direct* et
passages narrativisés, prend ainsi une valeur performative* : il est un
acte en lui-même, par lequel de Gaulle s’oppose aux « revendications
des groupes, aux « surenchères des démagogues » (p. 10), aux « poli-
tiques » (p. 15), comme il les cite entre guillemets, comme il cite les
« élites » p. 15), indiquant par là son mépris, ou au moins sa défiance,
vis-à-vis de ceux qui choisissent le terrain de l’intérêt général pour faire
jouer des intérêts particuliers. Dans la fin de l’incipit, l’expression des
résolutions se succède dans une forme particulièrement synthétique
qui exprime la détermination et la résolution d’un homme qui met son
action au service de l’État : « Pour commencer, j’avais à (me) servir (de
ma popularité) pour établir dans les provinces, comme je l’avais fait à
Paris, l’autorité de l’État » (p. 15), où l’antéposition du but marque com-
ment le général sait se fixer d’abord des objectifs pour y adapter ensuite
les moyens. Un peu plus loin, il dit le courage politique qui consistait à
risquer les « bouillonnements plus ou moins violents » de la province
plutôt que de libérer des hommes de l’armée pour assurer l’ordre ; à
l’intérêt de quelques personnes le Général dit préférer l’intérêt plus de
la collectivité : « Faire en sorte que l’intérêt particulier soit contraint de
céder à l’intérêt général » (p. 14).

4. Un style efficace
Cette légitimité du chef est aussi illustrée par l’efficacité du style du
mémorialiste. La mise en scène du discours de Chaillot met l’accent sur
les pouvoirs du verbe, mais il est clair que le Général ne veut pas redou-
bler les discours bavards des politiciens. Si le verbe est absolument
nécessaire – le Général ne va-t-il pas entamer une tournée en province
pour fédérer, par ses discours et interventions, l’ensemble du peuple
autour de lui ? -, il ne doit pas se contenter d’illustrer une rhétorique ; il
doit être au contraire la pierre de touche de l’action politique. Le mémo-
rialiste veut donc une prose resserrée, synthétique, qui exprime son
souci de l’action, mais aussi son attention aux réalités.
 Nous avons déjà noté plus haut la précision extrême avec laquelle le
mémorialiste enchaîne les événements, explique les actions, en recou-
rant à une structure logique rigoureuse, qui aide le lecteur à compren-
dre le sens des événements.
 Il faut aussi noter le soin avec lequel il dispose ses propositions : d’une
part pour créer un rythme oratoire et hiératique, d’autre part pour res-
serrer les éléments de la situation ou les actions, afin de donner une
vue synthétique de l’ensemble qui évoque l’efficacité de celui qui est
capable d’embrasser d’un seul regard l’urgence de la situation. On
peut relever ainsi la fréquence des énumérations, dont l’effet synthé-
tique peut être redoublé par l’absence d’article51. L’état de dénue-

51. « Tandis que Dunkerque, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle, ainsi que l’accès de Bordeaux, restent aux
mains de l’ennemi, Calais, Boulogne, Dieppe, Rouen, Le Havre, Cherbourg, Nantes, Marseille, Toulon, écrasés
par les bombardements britanniques et américains et, ensuite, détruits de fond en comble par les garnisons
allemandes avant qu’elles mettent bas les armes, n’offrent plus que quais en ruine, bassins crevés, écluses
bloquées, chenaux encombrés d’épaves ». (p.8)

Séquence 4 – FR01 37

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ment de la France est esthétiquement compensé par le hiératisme des
rythmes classiques (souvent ternaire) que le mémorialiste se plaît à
employer :
« … pour que l’autorité centrale puisse s’exercer normalement, il fau-
drait qu’elle fût en mesure d’être informée, // de faire parvenir ses
ordres, // de contrôler leur exécution » (p. 7),
« Mesurant mal l’étendue de nos ruines, // l’effroyable pénurie dans
laquelle nous nous trouvons, // les servitudes que fait peser sur nous
la poursuite du conflit, // on suppose que la production va reprendre
en grand et rapidement, // que le ravitaillement s’améliorera très vite,
// que tous les éléments d’un renouveau confortable seront bientôt
rassemblés » (p. 9-10)
Le Général décrit, à la faveur d’une majestueuse période*, les souffran-
ces du peuple :
« Voyant les rations à des taux de famines, les habits élimés, les foyers
froids, les lampes éteintes ; passant devant des boutiques vides, des
usines arrêtées, des gares mortes ; entendant s’élever, déjà, les plaintes
des masses, les revendications des groupes, les surenchères des déma-
gogues ; certain que, si nous disposons de sympathies chez les peuples,
la règle de fer des États est de ne donner rien pour rien et que nous ne
reprendrons rang qu’à condition de payer ; évaluant les sacrifices à faire
avant que nous ayons arraché notre part de la victoire, puis accompli un
premier redressement, je ne puis me bercer d’illusions. » (p. 10)
 Cette attention aux sentiments du peuple est aussi directement reflé-
tée par l’usage du discours indirect libre* pour évoquer les illusions à
la Libération :
« Eh quoi ? On peut, du jour au lendemain, parler tout haut, rencon-
trer qui l’on veut, aller et venir à son gré ! » (p. 9)
 Enfin, la sûreté du ton, rendue par le caractère synthétique des énon-
cés, n’exclut pas l’expression des doutes qui ont pu assaillir le général
au moment des événements : ainsi, au sujet du « plan de six mois »,
« Mais comment le faire jouer alors que nos ports sont inutilisables ? »
(p. 8), ou bien au sujet de l’attitude des politiques : « Cette cohésion
du sentiment qui s’était finalement établie dans la résistance pour-
rait-elle se maintenir dès lors que s’éloignait le grand péril national ? »
(p. 15). Le mémorialiste inclut ainsi dans son texte l’expression de la
contingence propre au déroulement des événements historiques. Ce
faisant, il met d’autant plus en valeur l’esprit de décision et de syn-
thèse de celui qui a décidé d’assumer le destin de la France…
En conclusion, pour ouvrir ce tome III des Mémoires de guerre, Charles
de Gaulle dispose tous les thèmes qui sont aussi nécessaires au prési-
dent de la nouvelle Ve République que le mémorialiste vient de devenir :
il s’agit moins de conter des faits de guerre, que d’indiquer comment le
général veut disposer son action pour assurer la grandeur de la France,
au-delà des atermoiements des partis. L’efficacité de son style impose
dès lors, au lecteur les caractéristiques psychologiques d’esprit de déci-

38 Séquence 4 – FR01

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sion, de pragmatisme et d’un sens inaltérable des valeurs, qui doivent
légitimer sa prise en charge du destin de la France aux yeux de tous. Ce
faisant, Le Salutt s’ouvre moins comme récit du passé, que comme pièce
à conviction pour mener à bien les guerres du présent.

B Une structure argumentative :


de la guerre contre l’ennemi nazi
à la guerre contre les partis

Pour réfléchir

 Complétez le tableau suivant en repérant, dans chaque chapitre, les dif-


férents mouvements, liés entre eux par des phrases de transition, et identi-
fiables grâce au rappel de fils conducteurs dans le récit. (Vous trouverez la
correction en Annexe, à la fin de ce cours.)

Chapitres Événements contés


La Libération Constitution du gouvernement provisoire (p.10)
Tournée du général de Gaulle en France (p. 17-30)
Action des Alliés et organisation des forces françaises
(p. 32-47)
Gouverner et ramener l’ordre (p. 47-54) : les mesures
intérieures.
Le Rang Visite de Churchill à Paris (p. 64-70)

La France n’est pas invitée à Yalta (p. 101-112) : consé-


quences
L’Ordre
De Gaulle et les partis : gouverner et unir (p. 123-131)

Les mesures économiques (p. 143-149)

Séquence 4 – FR01 39

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La Victoire Participation française à la campagne d’Allemagne
(p. 184-191)
Opérations autonomes des forces françaises sur la côte
Atlantique (p. 191-193)

Fin de la bataille d’Allemagne et célébration de la Victoire


(p. 206-210)
Discordances Incident du tracé de la frontière des Alpes avec les Amé-
ricains (p. 216-218)

Conférence de San Francisco (p. 238-241) et conférence


de Postdam (p. 241-246)
Commission européenne de Londres (p.248) qui fixe les
territoires d’occupation en Allemagne

Conférence de Londres (p. 259-261)


Le Général parcourt la zone allemande qui incombe à la
France ; passage par Strasbourg ; retour par la Belgique
(p. 262-265).

Désunion Les causes de la ruine de la France et le plan du Général


pour y remédier (p. 279-291) : idée d’un pouvoir fort et
désir d’en référer au peuple.
Retour des déportés et prisonniers (291-292) ; question
économique et financière (p. 292-297) ; procès de Pétain,
Laval, Darnand (p. 297-301).
Réprobation des partis devant les projets du Général (p.
305-320) : référendum sur le type d’Assemblée, mode de
scrutin.
Départ Réunion de l’Assemblée constituante (p. 325) qui élit le
Général à la présidence du gouvernement (p. 326).

 En quoi les titres des chapitres annoncent-ils une progression plus


thématique que chronologique ?
 Pourquoi le chapitre « La Victoire » peut-il être considéré comme un
tournant ?
 Montrez que la lutte contre les partis est un thème récurrent du Salut.

40 Séquence 4 – FR01

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Mise au point

1. Un récit thématique…
La simplicité du titre de chaque chapitre indique que chacun est plus
centré autour d’un problème que d’une période. Certes, « La Libéra-
tion » raconte les semaines qui se succèdent jusqu’au début du mois de
novembre, mais le chapitre expose surtout le programme et les premiè-
res mesures du G.P.R.F. accompagnant les progrès de la libération du ter-
ritoire. L’introduction du chapitre suivant, « Le Rang », pose nettement le
problème : « Vers la France libérée tous les États portaient leurs regards.
(…) à quel rang la reverrait-on ? » (p. 57), et expose trois moments de
cette reconquête progressive de sa place par la France :
 la visite de Churchill en novembre ;
 le voyage en U.R.S.S ;
 la conférence de Yalta en février 45.

Même si la France en est tenue à l’écart, le mémorialiste conclut de


manière finalement optimiste : rien ne pourrait désormais « empêcher
que la France reprît son rang » (p. 112).
Après l’examen de la situation de la France au regard des autres grandes
puissances, un chapitre est réservé au règlement des affaires intérieu-
res : « L’Ordre » (p. 113).
« La Victoire », décrit les opérations militaires de la France sur ses diffé-
rents fronts, de novembre 1944 au 8 mai 1945. Ce chapitre occupe une
position centrale et opère un tournant au milieu de l’ensemble des sept
chapitres qui composent Le Salut, que l’introduction du chapitre suivant,
« Discordances », souligne de manière frappante :
« À peine s’éteint l’écho du canon que le monde change de figure. (…)
C’était, hier, le temps des combats. Voici l’heure des règlements.»
(p. 215).
S’il s’était agi de raconter les événements diplomatiques, politiques,
militaires au terme desquels le Reich hitlérien capitula, Le Salutt pourrait
s’arrêter au chapitre « La Victoire ». Mais le mémorialiste veut expliquer
son action pour rétablir la France dans sa gloire, comme il a commencé à
le faire avec l’appel du 18 juin, et quels obstacles il a rencontrés, en parti-
culier auprès de ceux qui auraient dû lui être les plus proches, à savoir les
Alliés, mais aussi au sein de la nation elle-même : « Discordances » évo-
que les désaccords entre les Alliés sur la période qui va de la victoire du
8 mai à l’automne 45 ; « Désunion » analyse les rapports de plus en plus
tendus entre le Général, qui désire en référer au peuple, et les partis, du
printemps 45 jusqu’au référendum et aux élections d’octobre ; « Départ »
se présente comme la juste conclusion du chapitre précédent.
On pouvait déjà remarquer ce tournant dans la composition des titres :
chacun des titres qui précède « La Victoire » commence par un détermi-
nant, chacun des trois qui suivent se limite à un seul terme. Cela renforce

Séquence 4 – FR01 41

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le caractère emphatique des quatre premiers et souligne une valeur d’ex-
cellence. L’absence d’article dans les trois derniers opère un délitement
de l’expression qui renvoie peut-être au sens même de ces chapitres qui
montrent les forces de division à l’œuvre tant à l’extérieur qu’à l’intérieur
de la France.

2. … dont le fil conducteur est la lutte


contre les partis
D’un chapitre à l’autre, le thème qui parcourt l’ensemble de l’ouvrage est
en effet celui des motifs de « désunion » entre les partis et de Gaulle.
Il est introduit dès le premier chapitre à la faveur de la scène du dis-
cours du palais de Chaillot. On le suit au chapitre suivant « Le Rang »,
alors même que l’objet du chapitre, traitant de politique extérieure,
pouvait nous en éloigner. Mais lorsque de Gaulle évoque son projet de
traité franco-russe devant l’Assemblée consultative avant de partir pour
l’U.R.S.S, le mémorialiste énumère les « différences d’état d’esprit »
entre les « politiques », comme il les appelle, et lui :
« Plutôt que des problèmes qui se posaient aux États : frontières,
sécurité, équilibre des forces, ils se souciaient d’attitudes doctrina-
les faisant effet sur l’opinion. Encore les choisissaient-ils nébuleuses
autant qu’émouvantes » (p. 73).
À la fin du chapitre, évoquant les critiques soulevées par son refus de
rencontrer Roosevelt à Alger après la conférence de Yalta, il insère, non
sans faire part de ses sentiments du moment – ce qui est assez rare pour
être souligné -, tout un paragraphe sur cette distance entre les partis et
lui-même, lourde de menaces pour l’avenir :
« Il me fallait donc constater que l’idée que je me faisais du rang et
des droits de la France n’était guère partagée par beaucoup de ceux
qui agissaient sur l’opinion. Pour soutenir ma politique, celle de l’am-
bition nationale, je devrais de moins en moins compter sur les voix,
les plumes, les influences. » (p. 112).
Le chapitre suivant, « L’Ordre », qui expose les différentes réformes
mises en chantier, explicite le fond de la querelle et la critique se fait
plus dure :
« Ce qui me frappait surtout dans les partis qui se reformaient, c’était
leur désir passionné de s’attribuer en propre dès qu’ils en auraient
l’occasion, tous les pouvoirs de la République et leur incapacité,
qu’ils étalaient par avance, de les exercer efficacement » (p. 126).
Ce thème revient dans le chapitre « Discordances », lorsque le mémoria-
liste évoque les propos qu’il eût aimé entendre pour préserver les droits
de la France au moment des affaires du Levant et de sa propre opposition
marquée à l’Angleterre. Il dit mesurer alors « la profondeur du désaccord
qui, au-dessous des apparences, (le) séparait des catégories politiques
quant aux affaires extérieures du pays » (p. 236). La conclusion du cha-
pitre présente, sous une forme que dramatisent le discours direct et les

42 Séquence 4 – FR01

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interrogatives, ce décalage entre les aspirations du Général et l’ineffica-
cité de l’agitation des partis :
« Peut-être, les voix qui se font entendre, sur le forum, à la tribune des
assemblées, aux facultés et aux académies, du haut de la chaire des
églises, vont-elles soutenir la mienne ? En ce cas, nul doute que le peu-
ple se conforme à l’élan de ses élites. J’écoute ! C’est pour recueillir les
réticences de leur circonspection. Mais quels sont ces cris, péremptoires
et contradictoires, qui s’élèvent bruyamment au-dessus de la nation ?
Hélas ! Rien autre chose que les clameurs des partisans. » (p. 277).
Dès lors, les deux derniers chapitres du Salutt n’ont plus à présenter que
le récit détaillé de cette séparation d’avec les partis. Face au plan de
redressement, « qui n’est que de simple bon sens » (p. 279), présenté
par de Gaulle pour répondre au « bilan de ruines » (p. 27.9), qui néces-
site de demeurer « uni », et que le pays soit « guidé dans sa marche par
un pouvoir qui en soit un » (p. 284), de Gaulle ne voit que la dispersion
des forces politiques qui « toutes s’appliquent à (…) éloigner (le pays) de
(lui) » (p. 284). Il donne tous les arguments qui défendent qu’on l’accuse
de vouloir s’approprier le pouvoir pour son propre compte, redit son
désir de « rendre la parole au peuple » (p. 284), raconte comment sont
organisés les élections générales et le référendum qui doivent aboutir
à l’élection d’une Assemblée constituante, constate que « le sentiment
de la masse se montr(e) (…) disposé à surmonter les divisions, à suivre
de Gaulle dans la voie du redressement national, à approuver son projet
d’instituer un État fort » (p. 305), mais ne peut que constater que « l’ac-
tivité politique s’orientait dans un sens opposé » (p. 305). Lorsque l’As-
semblée est élue, le mémorialiste est forcé de noter, à la fin du chapitre,
que « la nation (…) ne déléguait plus, autour de (lui), que les partis. Or,
ceux-ci (…) se souciaient moins que jamais de (le) suivre » (p. 323).
Dès lors, la conclusion s’impose – et c’est l’objet du chapitre suivant,
« Départ » - : « Quant au pouvoir, je saurais, en tout cas, quitter les cho-
ses avant qu’elles ne me quittent » (p. 324), mais cette conclusion n’est
pas tirée sans que le mémorialiste n’ait rappelé – pour les lecteurs de
1959 – son devoir, de demeurer « le champion d’une République ordon-
née et vigoureuse et l’adversaire de la confusion qui avait mené la France
au gouffre et risquerait, demain, de l’y rejeter.» (p. 324).
Ainsi, la progression du récit du Salutt est moins destinée à illustrer la
fin de la guerre contre les nazis, qu’à montrer comment le Général s’est
déjà chargé du « salutt » de la France pour mieux savoir le confier ensuite
au peuple, une fois la période des troubles achevée. La progression de
l’œuvre repose sur un récit globalement chronologique, mais celui-ci est
organisé de manière à légitimer l’action du Général, tant à l’extérieur
qu’à l’intérieur, pour servir la France et assurer son « salut », contre les
rodomontades des partis eux-mêmes. Ce récit de la période 1944-46
devient donc exemplaire pour le lecteur de 1959 qui a vu revenir au pou-
voir le général de Gaulle, afin d’assurer une nouvelle fois le « salutt » de
la France prise dans les troubles des événements d’Algérie.

Séquence 4 – FR01 43

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Chapitre Les modalités du récit
3 historique

A Le voyage en Russie

Pour réfléchir

Lisez l’extrait du chapitre « Le Rang », en allant de « Le 26 novembre, nous


atterrîmes à Bakou… » à « Il s’était remis à manger. » (p. 76-99), puis répon-
dez aux questions suivantes.
 a) Quels sont les enjeux de ce voyage à Moscou ? Que désire obtenir le
Général ?
b) Analysez la valeur des guillemets dans les expressions suivantes :
« un grand tournant » (p. 84), « l’État polonais serait fort et « démo-
cratique » » (p. 84). De quel registre use le mémorialiste dans cet
extrait ?
c) Quelle métaphore file le Général pour parler de la diplomatie ? Dans
quel but ?
 a) Dressez le portrait de Staline vu par de Gaulle. Ce portrait est-il dif-
férent de celui qu’en donnent les minutes* des entretiens restitués
dans les Documents joints (p. 392-409) ?
b) Relevez et analysez tous les éléments relatifs au repas. Retrouvez
une première annonce de ce thème dans l’entretien entre de Gaulle
et Churchill, lors de leur rencontre le 11 novembre 44 (p. 69). De quoi
ce thème est-il symbolique ?
 Montrez que de Gaulle, s’il rend hommage au peuple russe, se livre à
une critique discrète mais sans concession du régime communiste.

Mise au point

Le récit du voyage en Russie montre la technique de négociation du


Général et la manière pratique dont il assure, contre l’idéalisme vague
des parlementaires52, la « grandeur de la France ». On pourra examiner
aussi quelle image il veut donner du régime soviétique à un lectorat fran-
çais qui sait ce que la France doit aux résistants communistes, mais qui
se trouve prise dans la guerre froide.

52. Il ne les sent « favorables » à son voyage à Moscou que « dans la mesure où ils n’y voulaient voir qu’un geste
amical à l’égard d’un allié » (p.74).

44 Séquence 4 – FR01

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1. « L’escrime diplomatique » (p. 91) :
un « marchandage »
De Gaulle demande de résoudre « l’affaire allemande » à travers « une
entente directe entre les gouvernements de Moscou et de Paris pour fixer
les bases d’un règlement qu’ils proposeraient en commun aux autres
alliés » (p. 79), mais Staline déclare ne rien vouloir décider sans en réfé-
rer à Roosevelt et au général Eisenhower, au moins en ce qui concerne
l’établissement des frontières à l’Ouest, car pour celles de l’Est, qui
posent le problème de la frontière orientale de la Pologne, il veut en
décider seul53, En conséquence, lorsque Staline fait une « proposition »,
« un pacte franco-russe », le Général ne manque pas d’y répondre avec
une certaine ironie, rappelant le souvenir malheureux des pactes trahis
dans le passé.
Les rebondissements de « l’affaire du pacte » (p. 82) sont soigneuse-
ment datés :
 conférence tenue au Kremlin le 6 décembre ;
 journée du 9 décembre, « consacrée à l’escrime diplomatique »
(p. 91), pendant laquelle de Gaulle reçoit l’ambassadeur des États-Unis
et le chargé d’affaires de Grande-Bretagne, puis le comité de Lublin, et
se terminant sur le long récit du dîner avec Staline, des innombrables
toasts, de la séance de cinéma ;
 le 10 décembre, date prévue pour le départ, la signature du traité ayant
finalement lieu in extremis « à 4 heures du matin » (p. 98), le mémo-
rialiste prenant le temps de peindre, chronologiquement cette fois, les
diverses allées et venues des diplomates russes et français au cours
de la nuit.
La manière dont le récit recrée ainsi le suspens présente le jeu diplo-
matique comme un marchandage. Les véritables intentions des Russes
n’apparaissent pas immédiatement. Staline argue d’abord de « la ques-
tion de la ratification » : il remet en cause le fait de signer un traité avec
le chef d’un gouvernement provisoire ; ce à quoi de Gaulle rétorque que
la Russie ne s’est pas privée de le faire avec le gouvernement provisoire
polonais. « Là-dessus, vint au jour le véritable enjeu du débat » (p. 83) :
la Pologne. Le récit de la conférence donnée au Kremlin le 6 décembre
est réduit aux argumentations de chacun : désir de la France de voir une
Pologne qui « fût un État réellement indépendant » (p. 83), soutien de
Staline apporté au comité de Lublin, gouvernement provisoire soutenu
par les Russes, contre le gouvernement polonais en exil à Londres.
Le mémorialiste ajoute à l’exposé des argumentaires quelques traits qui
montrent combien les masques de la courtoisie diplomatique tombent
vite chez Staline (« À l’entendre, grondant, mordant, éloquent… », p. 84).
Il en souligne ironiquement l’ambivalence par l’usage de guillemets : « la

53. Ce que de Gaulle ne manque pas de lui faire remarquer : « Laissez-moi constater que si, à vos yeux, la question
du Rhin ne saurait être dès à présent tranchée, celle de l’Oder l’est déjà. » (p. 80).

Séquence 4 – FR01 45

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Russie avait pris « un grand tournant » » (p. 84), « l’État polonais serait
fort et « démocratique » » (p. 84). Le marchandage apparaît nettement
lorsque Staline expose les termes du marché, termes que le mémoria-
liste rapporte au discours direct pour rendre le débat plus présent au
lecteur :
« Vous avez dit que la France a de l’influence sur le peuple polonais.
C’est vrai ! Mais pourquoi n’en usez-vous pas pour lui recommander
la solution nécessaire ? » (p. 85)
Autrement dit, que la France reconnaisse le gouvernement de Lublin et
Staline signe le pacte d’alliance avec elle : « on discernait que Staline
allait tâcher de nous vendre le pacte contre notre approbation publique
de son opération polonaise. » (p. 86). La réponse de de Gaulle ne varie
pas : « je dois vous répéter que le futur gouvernement de la Pologne est
l’affaire du peuple polonais et que celui-ci, suivant nous, doit pouvoir
s’exprimer par le suffrage universel » (p. 85). Par ce récit, le mémoria-
liste représente ainsi la fidélité du Général aux principes démocratiques
fondamentaux, en même temps que des qualités évidentes d’analyse
dans la technique de négociation. La réplique du Général est lourde de
sous-entendus et déjoue, par son ambivalence et son caractère flou,
les implicites de l’argumentaire de Staline : « J’en aperçois les vastes
conséquences » (p. 85). Ces « vastes conséquences », le mémorialiste
les explique ensuite, les introduisant par des tournures impersonnelles
qui révèlent comme inévitable l’emprise de l’U.R.S.S. sur les pays de
l’Europe de l’Est :
« De cette séance, il ressortait que les Soviétiques étaient résolus à
traiter suivant leur gré et à leur façon les États et les territoires occu-
pés par leurs forces ou qui le seraient. On devait donc s’attendre, de
leur part, à une terrible oppression politique en Europe centrale et
balkanique. Il apparaissait qu’à cet égard Moscou ne croyait guère à
une opposition déterminée de Washington et de Londres. » (p. 86)
Ce que les lecteurs connaissent effectivement de l’enchaînement ulté-
rieur des événements est ainsi présenté comme une prémonition du
Général.
Dès lors, les différents moments de ce marchandage s’égrènent au fil
d’une véritable intrigue dramatique, menée par chacun des deux prota-
gonistes :
« Comme dans un drame bien monté, où l’intrigue demeure en sus-
pens tandis que les péripéties se mêlent et se multiplient jusqu’à
l’instant du dénouement, le problème du pacte prit soudain un aspect
inattendu. » (p. 86)
Il s’agit du télégramme envoyé par Churchill, qui propose à Staline de
traiter à trois. De Gaulle, vexé de ce que Churchill s’est adressé « exclu-
sivement à Staline » refuse et expose sa vision des alliances « en trois
étages » (p. 87). Staline semble d’abord la refuser, réitérant son désir
d’un pacte tripartite avec les Anglais. Puis - c’est l’art du marchandage !

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– fait volte-face : « Après tout, s’écria-t-il, vous avez raison ! Je ne vois
pas pourquoi nous ne ferions pas un pacte à nous deux » (p. 88). Le dis-
cours direct et l’exclamation mettent en valeur la comédie de complicité
de Staline qui expose alors explicitement les termes du marchandage :
« Mais il faut que vous compreniez que la Russie a, dans l’affaire polo-
naise, un intérêt essentiel. » (p. 88).
Dans ce marchandage, le Général n’est pas en reste. Ainsi, son refus
de reconnaître le gouvernement de Lublin et son obstination à refuser
« l’entreprise d’asservissement de la nation polonaise », bien qu’il fût
sans « illusions sur ce que ce refus pourrait avoir d’efficacité politique »
(p. 92), sont présentés « comme un bon placement politique » :
« … de si peu de poids que fût, dans l’immédiat, l’attitude de la
France, il pourrait être, plus tard, important qu’elle l’eût prise à ce
moment-là. L’avenir dure longtemps. » (p. 92)
Le récit de la journée du 9 - entretiens, dîner, projection du film - expose
les différentes scènes à travers lesquelles le Général fait en quelque
sorte monter le suspens. C’est lui qui demande un pacte à Staline, mais
le motif du marchandage a permis au mémorialiste d’inverser les rôles et
de faire du demandeur – de Gaulle – celui dont on attend le bon vouloir.
Le récit détaillé du dîner, de l’épisode des toasts, de la projection du
film, des allées et venues affolées des diplomates dans la nuit, pendant
que de Gaulle « bien résolu à l’emporter, (…) rentr(e) tranquillement à
l’ambassade de France » (p. 97), montre la maîtrise que garde le Général
de la situation et transforme l’agitation russe en autant de « scène(s)
de tragi-comédie » (p. 95), où évolue « le chœur des diplomates ». La
métaphore théâtrale représente la diplomatie comme un jeu théâtral et
minimise l’impact de la pression que Staline fait subir à de Gaulle. Le
mémorialiste fait ressortir ainsi une image victorieuse du Général grâce
à sa maîtrise, à sa détermination, à la clarté de ses argumentaires, à sa
fidélité aux principes démocratiques, au calme de ses agissements. Il
faut ajouter aussi l’organisation de son récit, le laconisme de certains
de ses commentaires qui révèlent combien il aime manier le double lan-
gage. On ne relèvera que cette dernière anecdote sur laquelle il clôt le
récit de son voyage :
« Vive la Pologne, forte, indépendante, démocratique ! Vive l’amitié de
la France, de la Pologne et de la Russie ! (…) Qu’en pense M. de Gaul-
le ? » En écoutant Staline, je mesurais l’abîme qui, pour le monde
soviétique, sépare les paroles et les actes. Je ripostai : « Je suis d’ac-
cord avec ce que M. Staline a dit de la Pologne », et soulignai : « Oui,
d’accord avec ce qu’il a dit. » (p. 99)
À la fin de cet épisode d’ « escrime diplomatique », le mémorialiste rap-
pelle ainsi l’un des principes de son éthique : l’adéquation entre les
paroles et les actes, prouvée implicitement par l’adéquation entre l’ap-
pel du 18 juin et la Libération, l’adéquation entre les promesses du chef
du gouvernement provisoire de 1944 et son départ en janvier 1946, et
qui engage par conséquent les promesses de juin 1958 : l’homme pro-

Séquence 4 – FR01 47

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videntiel rappelé au pouvoir en juin 58 s’en tiendra à ce qu’il a promis :
établir « un gouvernement républicain capable d’assurer L’Unitéé et l’in-
dépendance du pays »54, c’est-à-dire, encore une fois, « (se) charger du
salutt public »55.

2. Le portrait d’ « un dictateur (…)


à l’air bonhomme » (p. 78)
Charles de Gaulle profite du récit de ce voyage en Russie pour dresser un
portrait haut en couleurs de l’un des grands dictateurs de l’histoire du
XXe siècle : Staline. Ce faisant, ce portrait répond à une autre exigence
du mémorialiste : représenter le Général avec toutes les qualités du chef.
Voici en effet ce que Malraux écrit dans Les Chênes qu’on abat :
« La psychologie ne sert pas à grand-chose, dit le Général. On sait
tout de suite, et même avant ! que Roosevelt n’est pas Churchill, que
Khrouchtchev n’est pas Staline. On n’apprend rien d’individuel sur
ses interlocuteurs. Ca ne mènerait nulle part. On apprend à connaître
leur technique de négociation, rien de plus. » (…) Il tient la connais-
sance des hommes pour l’une des qualités constitutives du chef. Il
n’emploie pas volontiers le mot psychologie. »56
Dès le début du passage, de Gaulle trace un portrait synthétique, dont
l’imparfait et le passé simple renvoient à un passé qui ne semble plus
avoir de conséquences sur le présent : Staline est mort en 1953. De
Gaulle lui dresse en quelque sorte un tombeau, une image à jamais figée
dans l’écriture, revanche du mémorialiste sur celui qui va lui tendre les
pièges du marchandage exposé ensuite, au fil de scènes et d’anecdotes
où l’on voit alors Staline en action. Il en donne un portrait en situation,
où il croque les gestes et les mimiques. L’usage fréquent du discours
direct donne une présence particulièrement vivante à Staline, proche de
celle qu’on attendrait d’un personnage romanesque, sans que cela enta-
che la véracité des Mémoires, comme le montre la comparaison avec
les minutes* des entretiens restitués dans les Documents joints (voir
p. 392-409). Cette évocation très vivante de Staline a donc aussi pour
but de crédibiliser les propos du mémorialiste.
Dans tous les moments de ce portrait, de Gaulle peint un Staline d’autant
plus redoutable qu’il est ambivalent : « dictateur tapi dans sa ruse,
conquérant à l’air bonhomme, (…) au charme ténébreux » (p. 78), « sous
(d)es apparences débonnaires, (…) (un) champion57 engagé dans une

54. Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, « Le Renouveau », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p.900.
55. Ibid., p.893.
56. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).
57. Au sens figuré, le terme, déjà utilisé par de Gaulle pour se caractériser lui-même, peut désigner celui qui se
consacre à la défense d’une cause ou d’une personne et de fait l’incarnation des aspirations, des idées d’une
groupe. Le terme est souvent synonyme d’un combattant de grand mérite.

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lutte sans merci » (p. 93), « le champion rusé et implacable d’une Russie
recrue de souffrance et de tyrannie, mais brûlant d’ambition nationale »
(p. 78). Charles de Gaulle n’hésite pas à souligner le dévouement de
Staline à sa patrie, qu’ « il (…) aima à sa manière » (p. 78), tout en rap-
pelant « sa politique grandiose et dissimulée » (p. 78), ses ambitions de
despote et les manœuvres et mensonges à partir desquels il est parvenu
au pouvoir :
« Rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à
se passer d’illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque homme
un obstacle ou un danger, tout chez lui était manœuvre, méfiance et
obstination. La révolution, le parti, l’État, la guerre, lui avaient offert
les occasions et les moyens de dominer. Il y était parvenu, usant à
fond des détours de l’exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires,
mettant au jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant
ou liquidant les autres. » (p. 78)
Charles de Gaulle met souvent en évidence la ruse de son interlocuteur,
montrant comment celui-ci « s’appliqu(e) à donner le change » (p. 78),
affectant une bonhomie visible, par exemple lorsqu’il cherche à faire bais-
ser la tension aux moments les plus critiques de l’échange diplomatique,
comme pour se concilier la bienveillance de son interlocuteur, lequel ne
se prive pas, dans le récit, de rendre très visibles ces volte-face manipu-
latrices : « Mais, soudain, changeant de direction… » (p. 88). À un autre
moment, Staline, sentant son hôte devenir inflexible, tente de l’amadouer
en jouant la complicité : « Je m’attendais à quelque vive réaction du maré-
chal. Mais, au contraire, il sourit et murmura doucement : « Bah ! nous
nous entendrons tout de même. » » (p. 85). Si Staline est capable de jouer
la comédie de la complicité, il laisse exploser à d’autres moments sa vio-
lence, trahissant ainsi ses désirs profonds. Lorsque de Gaulle rappelle la
nécessaire indépendance politique de la Pologne, « le maréchal Staline
s’échauff(e) » : « À l’entendre, grondant, mordant, éloquent, on sentait
que l’affaire polonaise était l’objet principal de sa passion » (p. 84). Un
peu plus tard, il aborde « la question du gouvernement à Varsovie (…)
avec brutalité, tenant des propos pleins de haine et de mépris à l’égard
des « gens de Londres » » (p. 84). Mais au moment de signer le traité
d’alliance, Staline prendra « une voix douce » pour glisser à de Gaulle un
« compliment » (p. 98) qui rend hommage à sa détermination.
Mais le mémorialiste se plaît aussi à inventorier des traits presque amu-
sants. Lorsque Staline le reçoit au soir du 2 décembre, il note d’abord
l’insolence du maréchal qui, « les yeux baissés, crayonnait des hiéro-
glyphes » (p. 79). À peine une page plus tard, il ne s’agit plus que de
« barres et (de) ronds » (p. 80), comme si le premier échange au cours
duquel les deux hommes se sont informés de leurs projets de frontières
concernant la Pologne avait suffi au Général pour prendre la mesure de
l’affectation puérile de Staline à vouloir impressionner son hôte. Il en
rapporte en outre le goût des facéties et des provocations, auxquelles le
Général répond non sans humour, se donnant le beau rôle et manifes-
tant son sens de la répartie :

Séquence 4 – FR01 49

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« Par moments, il se montrait détendu, voire plaisant. « Ce doit être
bien difficile, me dit-il, de gouverner un pays comme la France où tout
le monde est si remuant ! – Oui ! répondis-je. Et, pour le faire, je ne
puis prendre exemple sur vous, car vous êtes inimitable. » (p. 81)
L’épisode emblématique de cette ambivalence perverse est sans doute la
mise en scène des toasts portés à la fin du dîner d’adieu du 9 décembre,
scène de « tragi-comédie » : les toasts sont autant d’hommages rendus
à ses fidèles, et d’injonctions menaçantes à continuer toujours mieux
leur tâche : « Staline mêlait la menace à l’éloge » (p. 94), comportement
qui annonce les provocations grossières au sujet des diplomates :
« Ah ! ces diplomates, criait-il. Quels bavards ! Pour les faire taire, un
seul moyen : les abattre à la mitrailleuse. Boulganine ! Va en chercher
une ! » (p. 95),
ou du traducteur :
« Tu en sais trop long, toi ! J’ai bien envie de t’envoyer en Sibérie. »
(p. 99).
Le récit qu’en donne le mémorialiste ne va pas sans une ironie mépri-
sante rendue par le sommaire* qui souligne la répétition grotesque des
toasts, la grossièreté bruyante du maréchal rendue audible par l’inser-
tion au discours direct, la montée en puissance de la cruauté menaçante
dont on ne sait s’il faut la prendre pour une plaisanterie ou pour une
menace réelle. Le relevé de ces traits permet au mémorialiste de justifier
son inflexibilité au sujet de la Pologne et de renforcer l’idée que Staline
peut être un dictateur sanguinaire et imprévisible. Le paragraphe consa-
cré à la « revue des aviateurs du régiment Normandie-Niémen », au cours
de laquelle de Gaulle peut « prendre contact avec chacun de ceux qui y
servaient si vaillamment la France » (p. 92) oppose à Staline l’image bien
différente du chef militaire, devenu gouvernant, et manifestant sa recon-
naissance vis-à-vis de ceux qui l’ont aidé dans sa tâche.
Mais le motif choisi par le mémorialiste pour mettre en scène son
homologue russe le plus emblématique est certainement le motif de
la dévoration, rendu à travers celui du repas, symbolique de ses appé-
tits politiques. Churchill lui-même avait présenté Staline et son « grand
appétit » (p. 69)58. Dans les Documents, on s’aperçoit que c’est Staline
qui emploie à l’égard de l’Allemagne cette métaphore de la dévora-
tion : « L’Allemagne veut dévorer la Pologne » (p. 398). La politique et
l’histoire sont donc finalement une affaire d’appétits, ce que de Gaulle
illustre de quelques détails choisis. Ainsi, il rend compte d’un « banquet
dont le menu faisait contraste avec la misère des habitants » (p. 77) de

58. « Pour la Russie, c’est un gros animal qui a eu faim très longtemps. Il n’est pas possible aujourd’hui de l’em-
pêcher de manger, d’autant plus qu’il est parvenu en plein milieu du troupeau des victimes. Mais il s’agit qu’il
ne mange pas tout. Je tâche de modérer Staline qui, d’ailleurs, s’il a grand appétit, ne manque pas de sens
pratique. Et puis, après le repas, il y a la digestion. Quand l’heure viendra de digérer, ce sera, pour les Russes
assoupis, le moment des difficultés. Saint Nicolas pourra peut-être, alors, ressusciter les pauvres enfants que
l’ogre aura mis au saloir » (p.639).

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Stalingrad, d’un déjeuner à la Spiridonovka. Le « repas stupéfiant » du
dîner d’adieux du 9 décembre, outre son étrange séance de toasts, cho-
que le Général par le « luxe inimaginable » (p. 93) de sa table. L’atti-
tude de Staline présente l’exacte image de ses ambitions : « Il mangeait
copieusement de tout et se servait force rasades d’une bouteille de vin
de Crimée qu’on renouvelait devant lui » (p. 93). Après avoir enfin signé
le traité d’alliance, « des tables furent dressées et l’on se mit à souper »
(p. 98). Le dernier mot de Staline à de Gaulle ne manque pas, dans ce
contexte, de saveur : « Si vous, si la France, avez besoin de nous, nous
partagerons avec vous jusqu’à notre dernière soupe » (p. 99). Et la der-
nière image qu’emporte le Général résume les ambitions du maréchal :
« Me retournant sur le seuil, j’aperçus Staline assis, seul, à table. Il s’était
remis à manger » (p. 99). S’il s’arrêtait là, ce portrait ne serait que pitto-
resque et haut en couleurs. Mais une petite phrase en fait une invitation
à méditer sur les vanités de la vie et de l’histoire et donne à ces pages
leur « ton si particulier » (le mot est de Malraux59) de sourde et sereine
mélancolie qui évoque adroitement la solitude de Staline, seul dans son
destin de grand homme historique, avec ses égarements démesurés.

3. L’hommage rendu à la Russie


et la critique du communisme
Continuer de nommer l’U.R.S.S. « Russie » comme le fait le Général, c’est
rappeler les qualités ancestrales de ce grand pays, fort des richesses de
sa terre, de l’endurance de son peuple, invincible malgré les vicissitudes
de l’histoire : « un peuple à ce point vivant et patient que la pire servi-
tude ne le paralysait pas, une terre pleine de telles ressources que les
plus affreux gaspillages ne pouvaient pas les tarir… » (p. 78). Charles
de Gaulle rend hommage au courage du peuple russe : admiration de
« l’éternelle armée russe » (p. 76) qu’il voit défiler à Bakou, visite de Sta-
lingrad, « geste d’hommage à l’égard des armées russes qui y avaient
remporté la victoire décisive de la guerre » (p. 76). Mais le mémorialiste
n’oublie pas de rappeler que la Russie est une puissance parmi d’autres,
que toutes vivent en dépendance les unes par rapport aux autres, intro-
duisant ainsi par là le thème principal de sa visite à Moscou, la signature
du pacte d’alliance :
« Sa chance fut qu’il ait trouvé (…) des alliés sans lesquels il n’eût pas
vaincu l’adversaire mais qui, sans lui, ne l’eussent point abattu. » (p. 78)
Dès lors, son récit est aussi une peinture de l’oppression imprimée au
peuple russe par la dictature de Staline. Cependant, le grand homme
de l’histoire soviétique est rabaissé en instrument de l’histoire russe, le
tyran en moyen :

59. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37), p.110 : « Pourtant, le ton si particulier du portrait de Staline dans
les Mémoires de guerre tient au souvenir du dictateur leur disant : « Après tout, il n’y a que la mort qui
gagne... » ».

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« Elle (…) l’accepta comme un tsar pour le temps d’une période terrible et
supporta le bolchevisme pour s’en servir comme d’un instrument. Ras-
sembler les Slaves, écraser les Germaniques, s’étendre en Asie, accéder
aux mers libres, c’étaient les rêves de la patrie, ce furent les buts du
despote. » (p. 78)
Si le Général admire la rapidité avec laquelle a commencé la remise en
marche d’une fonderie et d’une usine de tanks à Stalingrad pourtant
« complètement démolie » (p. 76), on peut s’interroger sur le sens du
mot « spectaculaire » qui qualifie la « manière » dont les « autorités »
« appliqu(ent) (…) le mot d’ordre de la reconstruction » (p. 76). De même,
que comprendre de sa remarque sur les prisonniers russes, « ni plus ni
moins passifs, ni mieux ni plus mal vêtus » (p. 77) que les ouvriers ? Est-
ce à dire que les prisonniers sont aussi bien vêtus que les ouvriers –
hommage rendu à la Russie soviétique qui sait respecter les hommes –
ou bien est-ce sous-entendre que les ouvriers ont une apparence aussi
misérable que celle de prisonniers ? On peut opter pour cette dernière
interprétation quand on remarque les guillemets de l’expression « tra-
vailleurs « en liberté » » (p. 77) et qu’on lit la fin du récit du passage à
Stalingrad et la mention d’un « banquet dont le menu faisait contraste
avec la misère des habitants » (p. 77). Le mémorialiste rappelle sou-
vent ce contraste entre le luxe déployé par les autorités et la misère du
peuple : à Bakou, « repas où se déployaient un luxe et une abondance
incroyables » (p. 76), « wagons bien aménagés » du « train spécial (…)
dit « du grand-duc » » (p. 76), « réception de vaste envergure » (p. 81)
à la Spiridonovka, « imposante séance de chants et de danses folklori-
ques » (p. 81). Le « repas stupéfiant » du dîner du 9 décembre est pré-
cédé d’une courte notation descriptive des tableaux du temps du tsar,
qui ornent l’escalier monumental et qui représentent « quelques sujets
terrifiants : la furieuse bataille de l’Irtych, Ivan le Terrible étranglant son
fils, etc » (p. 93). D’une certaine manière, cette notation inscrit la Russie
stalinienne dans une longue tradition de l’histoire russe hantée de sang,
de tyrannie et de sacrifices. Le trait a l’intérêt de suggérer que l’exploita-
tion de la misère du peuple, par l’exhibition de toutes sortes de dépenses
somptuaires destinées à faire démonstration de puissance, est caracté-
ristique de la Russie des tsars autant que de l’U.R.S.S. Peut-être peut-on
aussi interpréter de cette manière les notations fréquentes, surtout au
début du récit, sur la lenteur des transports, non que la France fût à cette
époque mieux lotie, mais ces notations donnent ainsi le sentiment que
la Russie est en quelque sorte la proie d’une forme d’immobilisme.
C’est par cet art des notations furtives que le mémorialiste évoque la
chape de plomb et la terreur que fait peser le despotisme stalinien sur le
peuple : « foule silencieuse » (p. 76) de Bakou, « nombre imposant (…)
(des) policiers de service » (p. 79) jalonnant un couloir du Kremlin :
« Ceux des Russes avec qui nous prenions contact, qu’ils fussent une
foule ou une élite, nous donnaient l’impression d’être très désireux
de montrer leur sympathie, mais bridés par des consignes qui écra-
saient leur spontanéité. » (p. 82)

52 Séquence 4 – FR01

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Un peu plus loin, à l’occasion d’une réception à l’ambassade de Moscou,
il note la même contrainte chez ceux qui constituent pourtant les auto-
rités de ce régime :
« …on sentait peser sur l’assistance une inquiétude diffuse. Par sys-
tème, la personnalité de chacun s’estompait dans une grisaille qui
était le refuge commun » (p. 82).
Même terreur, assortie de servilité, chez les participants au dernier dîner,
pourtant les plus proches du pouvoir :
« En terminant chaque toast Staline criait : « Viens ! » au personnage
qu’il avait nommé. Celui-ci, quittant sa place, accourait pour choquer
son verre contre le verre du maréchal, sous les regards des autres
Russes rigides et silencieux. » (p. 94)
Le récit de la rencontre avec les intellectuels russes, « cohorte d’intel-
lectuels et d’écrivains, officiellement catalogués comme « amis de la
France » par l’autorité soviétique » (p. 82) suggère que le régime com-
muniste asservit les esprits : « Viktor Fink et Ilya Ehrenbourg, tous deux
remplis de talent mais appliqués à ne s’en servir que dans le sens et
sur le ton prescrits » (p. 82). L’intellectuel communiste français Jean-
Richard Bloch est raillé par les guillemets qui entourent l’adjectif de
« réfugié » qui le qualifie et affiche, selon le mémorialiste, « une bonne
grâce contrainte » : comment le régime communiste pourrait-il assurer
le moindre refuge pour une intelligence ? , semble penser le Général…
Et il conclut, préparant peut-être par contraste l’évocation de son pro-
pre rapport aux intellectuels au chapitre « L’Ordre » : « Tous, piaffants et
contrariés, faisaient l’effet de pur-sang entravés » (p. 82).
Comme pour parachever l’hommage rendu au peuple russe, le mémoria-
liste multiplie les notations qui renvoient aux témoignages que la foule
lui aurait prodigués : la « foule silencieuse » de Bakou est « évidemment
cordiale » (p. 76), à l’entrée de la délégation française dans les usines de
Stalingrad, « les ouvriers se groupaient pour échanger avec nous les pro-
pos de l’amitié » (p. 77), à son arrivée à la gare de Moscou, il voit « une
foule considérable d’où s’élèv(e), à (s)on adresse, une rumeur de sym-
pathie » (p. 77). Mais la réalité historique fut tout autre : Jean Lacouture
rapporte le témoignage d’Alexander Werth : « De Gaulle regarda la foule
(…), qui le regarda, ignorant qui il était. Il n’y eut aucune « rumeur »60 ».
Dans ce récit du voyage à Moscou, le mémorialiste a su rendre présent,
par son art du récit et du trait, son sens du portrait, son écriture synthé-
tique, dont le laconisme sert parfois l’ironie, le passé. Mais de ce passé,
il fait une leçon pour l’avenir : il y donne à voir un dictateur auquel il
s’oppose largement, des négociations qui montrent que, privée de prin-
cipes, la politique est réduite à l’expression des appétits, un régime
communiste qui étouffe le peuple. L’écriture de l’histoire est donc, sous
sa plume, destinée à justifier le présent, ou tout du moins à l’expliquerr et
à montrer comment ses germes résidaient – pour qui savait les analyser
– dans le passé.

60. Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le politique. © Éditions du Seuil, 1990, Coll. « Points Histoire » 1990.

Séquence 4 – FR01 53

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B Le traitement du temps
et le rythme du récit
Pour réfléchir

 Repérez dans le tableau n°1 (en annexe) les événements dont la place
dans tel ou tel chapitre écarte leur récit du respect de l’ordre chronologi-
que et essayez d’analyser les motifs de ces déplacements.
 Observez, dans un chapitre de votre choix, l’alternance des scènes* et
des sommaires*.
 Étudiez les débuts et fins de chapitres : quelles différences de rythme
observez-vous ?

Mise au point

1. Les entorses à la chronologie


L’ordre des chapitres apparaît globalement chronologique : des semai-
nes qui suivent la Libération aux premiers jours de l’année 1946. Charles
de Gaulle s’attache à montrer la simultanéité entre les événements au

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gré d’habiles transitions qui mettent en valeur le caractère synthétique
de ses analyses. Ainsi, au chapitre « La Victoire », il passe en revue les
différents fronts sur lesquels se battent les forces françaises, ou bien au
chapitre « Discordances », il lie le récit des incidents sur la frontière des
Alpes à celui des événements du Levant.61
Cependant, ce n’est pas une organisation chronologique qui prévaut
dans la construction du détail des chapitres. On peut remarquer ainsi
que le chapitre « La Victoire » revient chronologiquement en arrière par
rapport à des événements contés dans le chapitre précédent « L’Ordre »,
ou même plus en avant encore, « Le Rang ». Ainsi, la bataille d’Alsace,
qui a commencé à une période correspondant aux événements contés
dans le chapitre « Le Rang », est en définitive racontée dans le chapi-
tre « La Victoire » : il s’agit évidemment pour le mémorialiste de mettre
en évidence une idée qui lui tient à cœur : montrer comment les Français
ont participé à la fin de la guerre et ont ainsi illustré la grandeur de leur
nation, pourtant amoindrie par les années d’occupation. De même, des
événements, proches dans la chronologie des faits, sont contés ou bien
dans « Discordances », ou bien dans « Désunion » : la victoire et le retour
à la paix éloignent l’urgence du salutt de tous les esprits et les rendent
à leurs « démons intérieurs » (p. 158) et à leur goût pour la « facilité »,
thème annoncé dès le premier chapitre (p.31), et rappelé en conclusion
du chapitre tournant, « La Victoire ».
Ainsi, l’organisation chronologique des événements est dictée davan-
tage par la signification que veut en donner le mémorialiste que par leur
succession temporelle véritable. Ce n’est pas tant le suivi du temps qu’il
veut rendre que le sens de son action.

2. Le rythme du récit : « l’ordre


et le mouvement » (p. 113)
« S’il n’est de style, suivant Buffon, que par l’ordre et le mouvement,
c’est aussi vrai de la politique. » (p. 113).
Charles de Gaulle donne à son récit, grâce au travail du rythme, cette
impression d’ordre et de mouvement, dont il fait la dominante de la poli-
tique autant que du style : là se rejoignent son action d’homme politique
et son talent d’écrivain. Son écriture doit être à l’image de sa force de
décision.
D’où un art de la pause et de l’accélération : pauses développées au fil
des scènes* ou dialogues, par exemple celle du dîner avec Staline ou de
l’échange avec Albert Lebrun (p. 31), dialogue avec Churchill (p. 68), ou
au contraire, accélérations rendues par les sommaires*, parfois réduits
à des formules incisives, qui synthétisent et récapitulent : « C’est la fin.

61. « Tandis que ces difficultés se dressaient, puis s’aplanissaient, à la manière d’une diversion, une crise majeure
éclatait au Levant » (p. 221).

Séquence 4 – FR01 55

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L’Axe est vaincu. Ses chefs succombent » (p. 207). Parfois, l’exposé poli-
tique est narrativisé par des remarques plus anecdotiques, d’une part
pour accrocher l’attention du lecteur à de petits détails simples à se
représenter, d’autre part pour montrer combien la théorie doit répondre
à une situation réelle. Relisez par exemple, au centre du chapitre « L’Or-
dre », le passage dans lequel le mémorialiste expose son sentiment de
la distance de plus en plus profonde entre les partis et lui (p. 126) : l’ex-
posé de sa conception du gouvernement est présentée sous forme de
sommaire, truffé d’observations sur les comportements et les rites de
l’Assemblée. Au cœur du récit des actions militaires dans « La Victoire »,
on trouve les pauses offertes par les portraits de Mussolini et de Hitler.
Dans les chapitres « La Victoire » et « Discordances », la liaison entre les
différents événements – et les différents fronts – est rendue plus drama-
tique par le soin apporté à la mention de la simultanéité entre les événe-
ments. Le mémorialiste insère de temps à autre de brefs tableaux dans
lesquels il esquisse, grâce à des énumérations qui rendent l’urgence
de la situation et esquivent la complaisance compassionnelle pour les
misères des hommes et de la nation : c’est l’évocation des conditions de
vie très difficiles au chapitre « La Libération » (p. 10), ou celle du « bilan
de ruines » qui ouvre le chapitre « Désunion » (p. 279-80).
Le mémorialiste oppose à ces bilans un énoncé très simple et direct
de son action, qui met ainsi en évidence la rapidité et la simplicité des
réponses qu’il apporte, en opposition avec les doutes et tergiversations
des partis qui « trouv(ent) la lumière trop vive » (p. 74) : « Il faut agir de
haut en bas, mettre au travail le gouvernement » (p. 10), « Je me suis
formé un plan qui n’est que de simple bon sens » (p. 283), « Pour moi,
(…) je me suis fait une claire idée des institutions souhaitables » (p. 287).
Grâce aux récits transformés en argumentations, aux termes d’articula-
tion logique, à l’antéposition de propositions finales, à la sélection des
faits visant à renforcer l’intelligence du passé, il fait apparaître un ordre
significatif là où les protagonistes ne voyaient que le bruit et la fureur.

3. L’habileté de la mise en perspective


des événements
Ce rythme soutenu, déjà induit par la première phrase du Salut, est encore
accru par le rôle des attaques et des conclusions de chapitres. Certaines
ouvertures formulent l’urgence d’une question dont le chapitre va montrer
comment le Général, s’aidant des événements, va la résoudre. Ainsi, le
chapitre « Le Rang » : « Vers la France libérée tous les États portaient leurs
regards. (…) à quel rang la reverrait-on ? » (p. 57). C’est « le vent du chan-
gement souffl(ant) en rafales sur la France libérée » qui ouvre le chapitre
« L’Ordre » (p. 113). Le chapitre « Discordances » signale d’emblée une
simultanéité inquiétante : « À peine s’éteint l’écho du canon que le monde
change de figure » (p. 215). Le chapitre « Désunion » ouvre tout l’espace
de l’élan possible : « La route de la grandeur est libre » (p. 279). Et si le
dernier chapitre, « Départ », semble marquer une pause : « Voici novem-

56 Séquence 4 – FR01

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bre. » (p. 325), la succession de propositions juxtaposées (« Depuis deux
mois, la guerre est finie, les ressorts fléchissent, les grandes actions n’ont
plus cours »), le groupe infinitif de la fin du paragraphe (« partir en homme
moralement intact ») donnent encore un rythme haché et haletant.
Si les conclusions, oratoires et lyriques, développent des bilans et s’ins-
crivent moins dans le rythme précipité des événements que dans celui,
plus ample, de l’analyse, on y remarque souvent une phrase qui annonce
l’urgence d’un nouveau problème et en même temps le chapitre suivant,
entraînant ainsi le lecteur à continuer sa lecture ou à engager une médita-
tion sur l’avenir. Relisez par exemple la fin du chapitre « La Libération » :
« La France en guerre se retrouve chez elle. Il s’agit, maintenant, qu’elle
reparaisse au-dehors » (p. 55), ou bien celle du chapitre « L’Ordre » :
« Au cœur de la multitude, je me sens pénétré de sa joie et de ses
soucis. Combien suis-je près surtout de ceux qui, fêtant Le Salutt de la
patrie mais constatant le réveil de ses démons intérieurs, ressentent
à son sujet l’inquiétude lucide de l’amour ! » (p. 158),
ou encore celle de « La Victoire » :
« De quelle lumière se dore le jour qui va finir ! Mais, comme ils
sont obscurs les lendemains de la France ! Et voici que, déjà, tout
s’abaisse et se relâche. Cette flamme d’ambition nationale, rani-
mée sous la cendre au souffle de la tempête, comment la maintenir
ardente quand le vent sera tombé ? » (p. 214).
On réservera pour plus tard, dans ce cours, l’étude du finale méditatif du
Salut, qui cherche précisément à inscrire l’œuvre dans une autre tempo-
ralité que celle des événements historiques.

C Le sens du titre : qu’entendre


par Le salut ?
En intitulant le troisième tome de ses Mémoires de guerre Le Salut, le
général de Gaulle voulait mettre l’accent sur le fait que la France vient
d’échapper à un danger si grave qu’il pouvait remettre en cause son
existence. Dans cette « guerre (…) (de) plus de trente ans » (p. 158), la
bataille de France avait été perdue en juin 1940, mais la France était
depuis longtemps, par l’indécision des régimes parlementaires, sur une
« pente » qui la menait inévitablement à « la chute »62 :
« Le régime, sans foi ni vigueur, opte pour le pire abandon. La France
aurait donc à payer, non seulement un désastreux armistice militaire,
mais aussi l’asservissement de l’État. Tant il est vrai que, face aux grands
périls, Le Salut n’est que dans la grandeur. »63

62. Nous reprenons ici les titres des deux premiers chapitres de L’Appel.
63. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.46.

Séquence 4 – FR01 57

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Dès lors, les solutions politiques sont considérées sous l’angle moral,
issu des connotations religieuses que contient le terme de « salutt ».
Comment ce titre ordonne-t-il le témoignage historique sur la période de
1944-46 ? Quelle leçon donne-t-il pour l’époque de sa lecture : 1959 ?

1. « Il avait moins pour interlocuteur


l’Histoire que Le Salutt public.64 »
Dès le début de ce troisième tome, le mémorialiste a rappelé le but du
Général en 1944 : moins entrer dans l’Histoire que « conduire (la France)
au salutt » (p. 10). Ce « salutt », il compte l’atteindre par une série de
mesures politiques :
 « mettre en place le pouvoir » ;

 « provoquer autour de moi l’adhésion de toutes les régions et de tou-


tes les catégories » ;
 « fondre en une seule armée les troupes venues de l’Empire et les for-
ces de l’intérieur » ;
 « faire en sorte que le pays reprenne sa vie et son travail sans glisser
aux secousses qui le mèneraient à d’autres malheurs » (p. 10).
Pour atteindre ce « salutt », il faut un « sauveur » - le mot donne une conno-
tation religieuse et sacrée à l’entreprise -, « sauveur » qui n’est autre que
de Gaulle lui-même, dont le mémorialiste s’attache à rappeler sa légiti-
mité dans ce rôle en décrivant la « ferveur » qui se porte vers lui :
« La nation discernait, d’instinct, que dans le trouble où elle était
plongée elle serait à la merci de l’anarchie, puis de la dictature, si
je ne me trouvais là pour lui servir de guide et de centre de rallie-
ment. (…) De ce fait, je me sentais réinvesti par les Français libérés de
la même responsabilité insigne et sans précédent que j’avais assu-
mée tout au long de leur servitude. Il en serait ainsi jusqu’au jour où,
toute menace immédiate écartée, le peuple français se disperserait
de nouveau dans la facilité.
Cette légitimité de salut public, clamée par la voix du peuple, reconnue
sans réserve, sinon sans murmure, par tout ce qui était politique, ne se
trouvait contestée par aucune institution. ». (p. 30-31)
Et à la connotation religieuse dont est porteur le terme de « salutt » est
liée une connotation révolutionnaire. En effet, cette « légitimité de salut
public » rappelle le « comité de salutt public », comité révolutionnaire de
la Convention nationale, créé en 1793. L’expression souligne l’origina-
lité de la démarche du Général qui bouleverse l’ordre politique, s’arroge
le pouvoir d’une manière révolutionnaire – s’appuyant sur la voix popu-
laire qui l’adoube - , tout en se réclamant d’une certaine continuité : le
G.P.R.F. n’a pas fait pas table rase de la IIIe République. Parler de « salut
public », c’est aussi vouloir associer toutes les forces du pays dans cette

64. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

58 Séquence 4 – FR01

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action, y compris le parti communiste, grand acteur de la Résistance. Ce
« salutt » est donc une grande œuvre de rassemblement, coordonnée par
celui qui affirme avoir « la force » de tenir l’attelage de ce gouvernement
provisoire accueillant des communistes – en dépit de leurs supposées
menées révolutionnaires :
« Les choses étant ce qu’elles sont, j’entends employer au salut
public tout ce qui en est capable. Bien entendu, les communistes ne
sauraient en être exclus (…). Non point que je me fasse d’illusion au
sujet du loyalisme du « parti ». Je sais très bien qu’il vise à saisir le
pouvoir total et que, s’il m’arrivait de fléchir, il monterait tout de suite
à l’assaut. Mais la participation qu’il a prise à la résistance, l’influence
qu’il exerce sur la classe ouvrière, le désir qu’éprouve l’opinion et que
je ressens moi-même de le voir revenir à la nation, me déterminent à
lui donner sa place dans le travail de redressement. Ruant, mordant,
se cabrant, mais attelé entre les brancards et subissant le mors et la
bride, il va donc, lui aussi, tirer la lourde charrette. C’est mon affaire
de tenir les rênes. J’en ai la force, de par la confiance que me fait le
peuple français. » (p. 123)

2. En quoi consiste ce « salut » ?


Le titre constitue dès lors un fil conducteur pour la lecture du récit de
ces deux années. On peut retrouver ainsi dans chacun des chapitres des
phrases qui proposent un bilan synthétique des réalisations et de ce qui
demeure à effectuer pour que la France retrouve l’image de sa souverai-
neté telle que les grands moments de son histoire la lui ont dessinée.
À la fin du chapitre « La Libération », on trouve ce premier bilan d’une
réussite encore partielle :
« La France en guerre se retrouve chez elle. Il s’agit, maintenant,
qu’elle reparaisse au-dehors. » (p. 55)
Ce sont les efforts en ce sens que le mémorialiste décrit dans le deuxième
chapitre, « Le Rang ». Cette fois, si des succès notables sont enregistrés,
qui laissent beaucoup d’espoir pour l’avenir (« rien ne subsisterait bien-
tôt plus de la situation de nation vaincue où la France avait paru tom-
ber », p. 112), le bilan fait apparaître explicitement l’obstacle que les
efforts pour le « salutt » doivent véritablement combattre :
« Il me fallait donc constater que l’idée que je me faisais du rang et
des droits de la France n’était guère partagée par beaucoup de ceux
qui agissaient sur l’opinion. » (p. 112)
Au récit de guerre va se substituer par conséquent un récit de conquête
politique : la libération du territoire et Le Salut de la France ne seront
complets que si le régime des partis est réorganisé afin de ne plus gêner,
par ses atermoiements, la poursuite de « l’ambition nationale ».
Au fil des chapitres s’égrènent les constats des progrès accomplis. Par
exemple, à la fin du chapitre « L’Ordre », le mémorialiste rappelle :

Séquence 4 – FR01 59

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« … à travers les rapports, les audiences, les inspections, les cérémo-
nies, mille signes me font voir que le pays se ressaisit » (p. 156).
La fin du chapitre « La Victoire » consacre de Gaulle dans son statut de
sauveur, et la clausule prend des accents religieux :
« La mission qui me fut inspirée par la détresse de la patrie se trouve,
maintenant, accomplie. Par une incroyable fortune, il m’a été donné
de conduire la France jusqu’au terme d’un combat où elle risquait
tout. La voici vivante, respectée, recouvrant ses terres et son rang,
appelée, aux côtés des plus grands, à régler le sort du monde. De
quelle lumière se dore le jour qui va finir ! » (p. 214).
Le récit de la Conférence de San Francisco est l’occasion de marquer
encore de nouveaux progrès :
« le consentement général des peuples n’en réintégrait pas moins la
France à la place qu’elle occupait naguère parmi les États de premier
rang » (p. 238)
Cependant, le mémorialiste montre bien, dans ce « salutt », les limites à
l’influence du sauveur :
« La dictature momentanée, que j’ai exercée au cours de la tempête
et que je ne manquerais pas de prolonger ou de ressaisir si la patrie
était en danger, je ne veux pas la maintenir puisque Le Salutt public se
trouve être un fait accompli » (p. 285)
Il rappelle ainsi l’origine de son statut : la voix du peuple. Que cette voix
vienne à manquer, le « sauveur » s’éclipsera. En conclusion du chapitre
« Désunion », le Général a « l’impression que le pays, dans son ensem-
ble, souhaitait (qu’il) le conduise, tout au moins jusqu’au moment où
il aurait ratifié ses institutions nouvelles », mais il reconnaît que les
« appuis » de la nation deviennent rares (p. 323) : « … elle ne déléguait
plus, autour de moi, que les partis. Or, ceux-ci (…) se souciaient moins
que jamais de me suivre » (p. 323). Reprenant la métaphore maritime
qu’il a souvent employée pour mettre en scène son rôle de guide, le
mémorialiste conclut : « « l’homme des tempêtes » avait, maintenant,
joué son rôle » (p. 324). Il rappelle cependant son devoir de demeurer
« le champion d’une République ordonnée et vigoureuse et l’adversaire
de la confusion qui avait mené la France au gouffre et risquerait, demain,
de l’y rejeter. » (p. 324). Il se ménage ainsi la possibilité d’un retour, et
d’une nouvelle action de « salutt ». Lorsque paraît Le Salut, ce « demain »
est déjà passé, et le sens du titre prend d’autres résonances que celles
qui renvoient à la période 1944-46.

3. La signification donnée au retour


du Général en 1958
En 1958, l’expression « salutt public » est de nouveau d’actualité. Le
13 mai, après quatre semaines de crise ministérielle, Pierre Pflimlin rem-
place Félix Gaillard à la tête du gouvernement. Alger se soulève : le siège
du gouvernement général est occupé ; les insurgés, qui veulent le main-

60 Séquence 4 – FR01

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tien de l’Algérie française, créent un Comité de Salutt public, et appellent
le général de Gaulle au pouvoir :
«… il devenait évident, même aux yeux les plus prévenus, que, le régime
était impuissant à résoudre ces problèmes, la question du salutt public
risquait fort de se poser. Du même coup se levait d’instinct au fond de
beaucoup d’esprits, soit qu’on l’exprimât tout haut, soit qu’on en convînt
en silence, un mouvement grandissant vers le recours à de Gaulle.65 »
Dès lors, de Gaulle apparaît comme le sauveur. Ce « salutt » auquel
il se sent appelé permet ainsi de définir une continuité historique. Le
« salutt » ne pouvait être achevé en 1946, car une étape déterminante
devait encore être menée à bien : la réforme des institutions et la fin
du régime des partis. La guerre commencée en 1914, recommencée en
1939, contre l’Allemagne nazie, en raison de l’indécision des partis,
s’est donc poursuivie contre eux :
« Du recommencement, dont l’obligation fond sur moi dans ma retraite,
je me sens donc l’instrument désigné. Le 18 juin 1940, répondant à l’ap-
pel de la patrie éternelle privée de tout autre recours pour sauver son
honneur et son âme, de Gaulle, seul, presque inconnu, avait dû assumer
la France. Au mois de mai 1958, à la veille d’un déchirement désastreux
de la nation et devant l’anéantissement du système prétendument res-
ponsable, de Gaulle, notoire à présent, mais n’ayant pour moyen que sa
légitimité, doit prendre en charge le destin.66»
Ainsi, le titre donné au troisième tome des Mémoires de guerre, Le Salut,
ne trouve pas seulement son sens dans l’œuvre accomplie pendant les
mois qui suivent la Libération « 1944-1946 », mais aussi dans l’actualité
du moment de la publication : le retour du général de Gaulle au pouvoir
en 58 et la lutte menée pour une réforme des institutions qui mette fin
à ce qu’il juge être l’indécision des partis enchaînant la France depuis
plusieurs décennies.
Nous avons vu combien le récit historique était synthétique : son effica-
cité tient en priorité au dispositif narratif qui établit un va-et-vient entre
les événements et les objectifs et décisions du « sauveur », de Gaulle. Il
est par conséquent nécessaire d’étudier de près ce personnage et de voir
quelle conception de l’Histoire et des institutions il porte en lui.

65. Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, « Le Renouveau », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-
mard, Paris, 2008, p.892.
66. Ibid., p. 894.

Séquence 4 – FR01 61

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Chapitre Mémoires ou légende ?
4 Le mémorialiste et son mythe

« Vouloir participer à l’Histoire est tout de même vouloir appartenir à des hom-
mes, à des nations, à des moments privilégiés, dans un domaine qui n’est pas
seulement celui du réel, et qu’il faut bien appeler, tant bien que mal, celui du
légendaire »67 : on ne peut manquer de penser au général de Gaulle en lisant
ces quelques mots de Malraux. Le légendaire, c’est à la fois le mythe et, étymo-
logiquement, ce qui doit être dit des hauts faits de l’histoire : comment cette
catégorie s’articule-t-elle avec la vérité attendue des Mémoires ? Comment le
mémorialiste présente-t-il les événements, et en particulier avec quelle vérité,
alors que son action fut déterminante dans le passé, et qu’elle est toujours au
cœur des champs politique et historique au moment de la parution de l’œu-
vre ? Comment le « grand homme » devient-il le sujet de l’énonciation ? Et y
a-t-il une place dans ces Mémoires pour la personne privée ?

A Le personnage et son mythe

Pour réfléchir

 Comment interprétez-vous l’absence du prénom du Général dans Le


Salutt ?
 Relisez les pages 154 à 156 : quelles informations le mémorialiste livre
le mémorialiste sur sa vie quotidienne ? ses sentiments ? Commentez
l’expression « émotion calculée ».
 Quels pronoms et expressions utilise le mémorialiste pour se désigner ?
Plus précisément, relevez des occurrences du pronom « je » se rappor-
tant au général de Gaulle, au mémorialiste, à de Gaulle.
Retrouvez des occurrences de l’expression « de Gaulle ». Aidez-vous des
documents 7 et 8 suivants, pour analyser la signification de cet emploi
de la troisième personne.
 Le Général est conscient d’être devenu un mythe. Expliquez cette dimen-
sion mythique et l’usage qu’en fait de Gaulle.

67. Cité par Jean-Louis Jeannelle, Malraux, mémoire et métamorphose, Gallimard, Paris, 2006, p. 256.

62 Séquence 4 – FR01

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Document 6
Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Unité ».
Peu de temps après l’équipée malheureuse de Dakar à l’automne 1940,
le général de Gaulle est acclamé lors de son passage à Douala.
« …l’émotion enthousiaste que je venais de rencontrer, je la retrouve-
rais toujours, en toutes circonstances, dès lors que la foule serait là. Je
dois dire qu’il allait en résulter pour moi-même une perpétuelle sujétion.
Le fait d’incarner, pour mes compagnons le destin de notre cause, pour
la multitude française le symbole de son espérance, pour les étrangers
la figure d’une France indomptable au milieu des épreuves, allait com-
mander mon comportement et imposer à mon personnage une attitude
que je ne pourrais plus changer. Ce fut pour moi, sans relâche, une forte
tutelle intérieure en même temps qu’un joug bien lourd.68 »

Document 7
Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, « Le Renouveau » (1970).
Le Général analyse l’effet de son retour au pouvoir en mai 1958.
« Puisque, à la barre du navire de l’État, il y a maintenant le capitaine,
chacun sent que les durs problèmes, toujours posés, jamais résolus, aux-
quels est confrontée la nation, pourront être à la fin tranchés. Même, le
caractère un peu mythique dont on décore mon personnage contribue à
répandre l’idée que des obstacles pour tous infranchissables, vont s’apla-
nir devant moi. Et me voici, engagé comme naguère par ce contrat que la
France du passé, du présent et de l’avenir m’a imposé, il y a dix-huit ans,
pour échapper au désastre. Me voici, toujours contraint par l’exceptionnel
crédit que me fait le peuple français. Me voici, obligé autant que jamais
d’être ce de Gaulle à qui tout ce qui arrive au-dedans et au-dehors est
personnellement imputé, dont chaque mot et chaque geste, même quand
on les lui prête à tort, deviennent partout des sujets de discussion dans
tous les sens et qui, nulle part, ne peut paraître qu’au milieu d’ardentes
clameurs. Éminente dignité du chef, lourde chaîne du serviteur ! 69»

Mise au point

1. « Un personnage sans prénom »70


C’est ainsi que Malraux qualifie le Charles de Gaulle qui apparaît dans
les Mémoires de guerre : dans Les Chênes qu’on abat…, il explique : « Il
n’y a pas de Charles dans ses Mémoires.»71

Mémoires d’espoir, « Le Renouveau », in Mémoiress, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Galli-


mard, Paris, 2008, p.904-905.
69. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Unité », in Mémoiress, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.114.
70. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).
71. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

Séquence 4 – FR01 63

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Les Mémoires de guerre ne consacrent en effet qu’une page à l’enfance
et à l’éducation de leur auteur et une ou deux pages, jamais plus, dans
chacun des tomes précédents, pour parler de sa vie quotidienne à Lon-
dres dans L’Appel, à Alger dans L’Unité, en y ajoutant quelques brèves
nouvelles de sa famille. Dans Le Salut, à quelques paragraphes de la fin
du chapitre « L’Ordre », le mémorialiste sacrifie à l’évocation de sa vie
personnelle pendant cette période du gouvernement provisoire. Il com-
mence par une sorte de sommaire de son emploi du temps dans une
journée : rapports avec ses collaborateurs, audiences, discours devant
l’Assemblée, ses bureaux rue Saint Dominique, dans l’ancien ministère
de la Guerre :
« Pour demeure, je n’ai pas voulu du palais de l’Élysée, marquant
ainsi que je ne préjuge ni des institutions de demain, ni de la place
que j’y prendrai. D’ailleurs, le train de vie qu’imposerait au général
de Gaulle et que coûterait à l’État l’installation à l’Élysée serait cho-
quant au milieu de la misère nationale. » (p. 155)
Le reste de la présentation devient plus privée, le laconisme suggère le
calme, la régularité, l’austérité sereine de la vie personnelle, l’harmonie
dans la consécration de soi au service de l’État :
« J’ai loué, à titre personnel, un hôtel particulier en lisière du bois
de Boulogne sur le chemin de Bagatelle. Ma femme et moi y habi-
tons. Nos deux filles sont auprès de nous. Notre fils est au combat.
Ces soirs d’hiver et de printemps, d’aimables hôtes étrangers et fran-
çais viennent parfois s’asseoir à notre table. Après leur départ, mes
veillées sont remplies par l’étude des dossiers, la rédaction de mes
discours, l’examen, face à ma conscience, des recours des condam-
nés. Le dimanche, je me fais conduire dans une forêt proche de Paris
pour y marcher quelques heures. » (p. 156)
Le Général semble plutôt s’obliger à sacrifier à la curiosité de ses lec-
teurs que se laisser aller complaisamment au récit de sa vie personnelle.
Il a déjà dit dans L’Unitéé les sacrifices (en particulier les déportations)
qu’a dû supporter sa famille. Il n’y revient pas dans ce dernier tome.
Cependant, si les Mémoires de guerre ne sont pas des confessions, ils
ne sont pas non plus le récit impersonnel d’ « un grand dessein »72 : le
Général peut tout à fait exprimer ses émotions. Les premières lignes de
L’Appel rappellent que cette « idée de la France » qui guide de Gaulle
dans son action trouve sa source dans « le sentiment (…) aussi bien que
la raison », dans « ce qu’il y a, en (lui), d’affectif »73. Cette expression doit
rester maîtrisée, à l’image de celle qui filtre dans ses discours, le plus
souvent soigneusement écrits, corrigés (« je n’ai pas la plume facile »,
p. 155) et mémorisés sans empêcher d’ « improviser » (p. 155) :

72. Ibid., p.585.


73. Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p.5.

64 Séquence 4 – FR01

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« Alors, me laissant saisir par une émotion calculée, je jette d’emblée
à l’auditoire les idées et les mots qui se pressent dans mon esprit. »
(p. 155)
Cette « émotion calculée » n’est pas tant destinée à leurrer qu’à soule-
ver les courages et les enthousiasmes pour la tâche à accomplir. Expri-
mer cette émotion dans les Mémoires, c’est donner toute sa profondeur
humaine à la tâche historique ou politique : lors de la séance difficile à
l’Assemblée le 6 novembre 1945, confronté à la critique de son action
par la gauche, et au silence de la droite, il se souvient :
« … j’éprouvais, presque physiquement, le poids du malaise général »
(p. 326).
Mais cette expression ne va pas sans quelques détours qui en expriment
la pudeur et la profondeur à la fois :
« S’il est vrai, d’après Clémenceau, que « la pire souffrance de l’âme
est le froid », on comprend que l’atmosphère dans laquelle j’aurai à
me mouvoir, au cours des mois qui vont suivre, me sera chaque jour
plus pénible. » (p. 291)
Le mémorialiste exprime aussi la détresse compassionnelle qui le
déchire à Orléans, à Stalingrad ou devant les ruines de l’Allemagne : « Le
cœur serré à la vue des décombres, je parcourus la ville massacrée »
(p. 25). Il peut exprimer sa « mélancolie » en pensant à ce qu’aurait été
la Résistance si Vichy n’avait pas « empêché les cadres militaires de
prendre partout la tête de ces jeunes troupes » (p. 26).
Cette émotion est aussi celle, maîtrisée, qui détermine la légitimité
du Général, et que le mémorialiste évoque aussi souvent que cela est
nécessaire pour rappeler qu’il est élu par le peuple comme le sauveur
de la patrie :
« … tous fiers, à juste titre, d’être là volontairement et vibrants de
voir au milieu d’eux de Gaulle qui, sous les dehors d’une sérénité
voulue, ne se sentait pas moins ému. » (p. 25).

2. « Je suis la France »
Il y a du vrai et du faux dans ce propos apocryphe. Du faux, parce que le
Général n’a jamais prononcé véritablement cette phrase. Tout au plus
Malraux rapporte-t-il :
« Tout a commencé lorsqu’il a cessé de penser à Weygand, à Noguès
et aux autres (à supposer que…), lorsqu’il a répondu à René Cassin
qui lui demandait à Londres : « En tant que juriste, dois-je considé-
rer que nous sommes une Légion étrangère, ou l’armée française ?
– Nous sommes la France. »74»

74. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

Séquence 4 – FR01 65

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Mais il prend la peine de préciser :
« Personne, après l’appel célèbre, n’a cru qu’il était la France, et
d’abord pas lui. Il a décidé de l’être. Lorsqu’il a dit aux Français écra-
sés, au monde stupéfait : « La France existe ! », qui, sinon lui, eût osé
le dire ? ».75
Cependant, si Charles de Gaulle s’efface devant le général de Gaulle,
c’est parce que l’individu a totalement épousé la cause de la France en
acceptant d’assumer la conduite de son destin76. Le général de Gaulle
est assez scrupuleux pour rappeler sa fonction de simple représen-
tant77. Mais le général de Gaulle que l’on voit parler, négocier, agir, déci-
der au nom de la France s’exprime par un « je » qui revient le plus sou-
vent comme le sujet de la plupart des phrases. Si de temps à autre, un
« nous » est utilisé, c’est pour manifester une union, qu’elle comprenne
quelques ministres ou diplomates, ou l’ensemble du peuple français
auquel le général imprime sa volonté de rassemblement et de partage
de l’énorme tâche à accomplir.
En subissant une dépersonnalisation extrême, le moi a quasiment dis-
paru dans une incarnation de la nation et de l’État. Le pronom de la pre-
mière personne qu’emploie si souvent l’auteur des Mémoires ne renvoie
pas tant à un souci de sincérité, qu’au désir de désigner l’autorité qui
peut donner un sens aux événements passés, parce que le témoin y a
sacrifié sa personne individuelle pour en devenir un acteur. Ce n’est pas
tant l’objectivité qui est recherchée ici, que l’expression d’une adéqua-
tion originale, quasiment unique ou qui se veut telle, entre l’autorité
historique du personnage politique, le général de Gaulle, et l’autorité
littéraire de l’écrivain qui rapporte ses faits et gestes, Charles de Gaulle.
Cependant, il faut bien observer que l’autorité historique du personnage
politique se double elle-même d’une autorité mythique : « de Gaulle ».

3. « … le personnage symbolique qu’il


appelle de Gaulle dans ses Mémoiress »78
Vous n’avez pas été sans remarquer que le Général, comme César dans
La Guerre des Gaules, parle de lui à la troisième personne : il parle de
« de Gaulle », moins pour mettre à distance son propre destin, que pour
75. Ibid., p.587.
76. « Il faut donc qu’un pouvoir nouveau assume la charge de diriger l’effort français dans la guerre. Les événe-
ments m’imposent ce devoir sacré, je n’y faillirai pas. J’exercerai mes pouvoirs au nom de la France et unique-
ment pour la défendr, et je prends l’engagement solennel de rendre compte de mes actes aux représentants du
peuple français dès qu’il lui aura été possible d’en désigner librement. » Manifeste de Brazzaville, 27 octobre
1940, consultable sur : www.charles-de-gaulle.org.
77. Par exemple lorsqu’il répond à Churchill refusant de le « reconna(ître) (...) comme la France » :
« Si, à vos yeux, je ne suis pas le représentant de la France, pourquoi et de quel droit traitez-vous avec moi de
ses intérêts mondiaux ? », in Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Unité », in Mémoires, Bibliothèque de
la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p.297.
78. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

66 Séquence 4 – FR01

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figurer l’existence d’un personnage symbolique, issu de la représenta-
tion que le peuple a de son action et de lui-même, et que le Général
va à son tour utiliser pour fédérer encore davantage les volontés et les
stimuler.
L’expression équivaut à la transposition au discours indirect telle qu’on
pourrait la trouver dans la bouche du peuple. Au premier tome des
Mémoires de guerre, il a longuement précisé ce en quoi cette représenta-
tion avait pu être lourde à assumer, mais aussi combien elle a pu l’aider
à accomplir sa tâche en l’obligeant tout simplement à se conduire de
manière à l’honorer. La première mention à la troisième personne appa-
raît au moment où le Général est reconnu comme le « chef des Français
libres » par Churchill le 28 juin 1940. À partir de là, on parlera des « Fran-
çais libres », et aussi des « gaullistes ». Son nom est devenu un signe
de reconnaissance, qui étend bien au-delà des limites de sa personne
son influence autant que sa raison d’être. Le général de Gaulle doit se
subordonner au nom qu’il devient et qui signifie la mission salvatrice et
unificatrice qu’il s’est fixée, comme il l’explique dans le document n° 7.
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, auteur de l’Introduction aux Mémoires dans
la Bibliothèque de la Pléiade, a observé que si « le personnage de Gaulle
mentionné à la troisième personne n’apparaît qu’une cinquantaine de
fois dans le tome I des Mémoires de guerre, on le retrouve plus de 100
fois dans le tome II et une vingtaine de fois dans les seuls deux der-
niers chapitres du tome III »79. C’est une manière de montrer combien
le spectre de son influence a grandi, pas tant sur le terrain de l’action
que dans les profondeurs des imaginaires, et ce, pour le meilleur – la
manifestation de la reconnaissance du peuple et de son enthousiasme à
illustrer la grandeur de la France – comme pour le pire – les dissensions
qui vont elles aussi augmenter, traduisant les craintes imaginaires d’une
nouvelle dictature.
Le mémorialiste sait employer la troisième personne pour mettre en
évidence son rôle historique et l’inscrire dans la continuité du travail
d’autres grands hommes :
« … si différentes que fussent les conditions dans lesquelles
Churchill et de Gaulle avaient eu à accomplir leur œuvre, si vives
qu’aient été leurs querelles, ils n’en avaient pas moins, pendant plus
de cinq années, navigué côte à côte» (p. 245)
Mais la plupart du temps, il sait faire de son nom un signe de ralliement
et d’espoir. Ainsi, par exemple, à Mayence :
« La foule y est nombreuse pour accueillir Charles de Gaulle. On dirait,
qu’après des siècles aboutissant à d’immenses épreuves, l’âme des
ancêtres gaulois et francs revit en ceux qui sont là » (p. 262),
ou à Paris, le 18 juin 1945, pour « fêter les troupes venues d’Allema-
gne » :

79. Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p.XIX.

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« Entre les soldats ravis, le peuple pleurant de joie et de Gaulle placé
au centre de la cérémonie, passait ce courant enchanté qui naît d’une
grande et commune émotion » (p. 302-303).
Ainsi, lorsque, conformément au postulat de départ (« de Gaulle gouver-
nait et continuerait de le faire jusqu’à ce qu’il rende la parole au pays.
Mais il la lui rendrait bientôt », p. 125), le Général quitte la scène du pou-
voir, en janvier 46, « la masse française se repli(e) dans la tristesse » :
« Avec de Gaulle s’éloignaient ce souffle venu des sommets, cet
espoir de réussite, cette ambition de la France, qui soutenaient l’âme
nationale » (p. 342).
Car « de Gaulle » est le point de communion entre « le peuple et son
guide », comme l’évoque la conclusion du chapitre « L’Ordre » où le
mémorialiste revient sur le jour de clôture des « manifestations qui pré-
ludent à la victoire », dont le lyrisme cherche à reproduire l’osmose entre
de Gaulle et la foule :
« Serrant les mains, écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un
échange de pensées. « Me voilà, tel que Dieu m’a fait ! » voudrais-je
faire entendre à ceux qui m’entourent. « Comme vous voyez, je suis
votre frère, chez lui au milieu des siens, mais un chef qui ne saurait
ni composer avec son devoir, ni plier sous son fardeau. » Inverse-
ment, sous les clameurs et à travers les regards, j’aperçois le reflet
des âmes. Pour le grand nombre, il s’agit d’émotion, suscitée par ce
spectacle, exaltée par cette présence et qui s’exprime en : « Vive de
Gaulle ! », en sourires, en larmes aux yeux. » (p. 158)

4. « J’étais un mythe aussi… »80


Charles de Gaulle n’est pas dupe de son pouvoir. Certes, la mise à dis-
tance de ce qu’il représente par l’emploi de la troisième personne mani-
feste l’engouement de la foule, mais elle indique aussi ce que ce per-
sonnage symbolique doit aux constructions diverses et incontrôlables
des imaginaires. « De Gaulle » est en effet devenu le signe sur lequel se
focalisent tous les espoirs, mais aussi toutes les déconvenues, toutes
les peurs et toutes les aigreurs. Ainsi, dans le chapitre « Désunion », le
mémorialiste évoque les dissensions des « politiques » qui se rassem-
blent cependant tous sur l’idée « que les partis disposent, comme avant
et sans restrictions, de tous les pouvoirs de l’État », « au besoin malgré
de Gaulle » (p. 291), c’est-à-dire précisément malgré cet accord quasi
mystique entre « le peuple et son guide » et le peuple que signifie le
syntagme « de Gaulle ». Ce « de Gaulle » consacre donc la légitimité poli-
tique du Général ; il représente le personnage qui, par son action, s’est
approprié quelque temps le pouvoir pour assurer Le Salutt de la France.

80. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

68 Séquence 4 – FR01

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Ce nom rassemble tous les espoirs et tous les rêves, sources pourtant de
futures déconvenues81. Le mémorialiste va rendre ainsi sensible la part
de la fiction nécessaire à l’accomplissement des grands faits, ce qu’il
souligne par exemple dès le premier chapitre du Salutt :
« Quant à de Gaulle, personnage quelque peu fabuleux, incorporant
aux yeux de tous cette prodigieuse libération, on compte qu’il saura
accomplir par lui-même tous les miracles attendus. » (p. 10)
Le mythe qu’il accepte de représenter – celui d’une France qui se libère
par ses propres forces et qui illustre ainsi sa grandeur -, il est prêt à en
assumer aussi les autres potentialités. Le début des Mémoires d’espoir,
dans lequel le Général revient sur les jours qui ont précédé son retour
au pouvoir en 1958, entre dans une étrange résonance avec les passa-
ges cités ci-dessus et extraits du Salutt : ce personnage symbolique, ce
mythe, porteur, salvateur et gros aussi des mensonges de l’imaginaire,
il en accepte et assume tous les aspects, car il est devenu le fondement
même de sa légitimité, ce qui justifie qu’il prenne de nouveau le rôle du
« chef », comme l’indique le document n°8. De l’appel du 18 juin, de la
libération de la France et de la reconquête de son rang, de la grandeur de
son action est né le mythe « de Gaulle », mais ce personnage symboli-
que, créé par la conscience collective, ne peut se délier de tous les rêves
que portent aussi ces imaginaires qui l’admirent. Pour redonner aux
Français le sens des réalités, le Général s’est réclamé de Chateaubriand
qui voulait « y mener les Français par les songes »82. Cette mythification
de soi en est en partie l’instrument politique, continuée dans l’écriture
des Mémoires. De même, on peut penser que cette force imprimée aux
imaginaires était lourde des craintes que pouvait faire naître un pouvoir
aussi visiblement personnalisé.

Prolongement
Document 8

André MALRAUX, Les Chênes qu’on abat… (1971)

Malraux imagine dans cette œuvre un dialogue, lors d’un après-midi d’hi-
ver à Colombey, en 1969, entre Charles de Gaulle et lui. L’ex-ministre de la
Culture du Général s’interroge ici sur les sources de cette mythification.
« Ce que signifiait le général de Gaulle pour les Français qui le suivaient
était clair ? Soit ; un des hommes sans lesquels la France serait diffé-
rente de ce qu’elle est. Mais pour tous les autres ? Pour le tiers monde, il
a incarné l’indépendance, et pas seulement la nôtre ; il a rétabli la France

81. «... l’apparition du général de Gaulle (...) soulevait une vague d’adhésion populaire qui donnait aux problèmes
l’apparence d’être simplifiés. Sans doute l’étaient-ils, en effet, dès lors qu’ils en avaient l’air ». (p.20)
82. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, « L’Appel », in Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.123.

Séquence 4 – FR01 69

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qu’avaient aimée jadis tant de nations (…). Il a rendu à la France une
force liée à lui, et d’abord à notre faiblesse : on l’a écouté, contre les
colosses, parce qu’il ne pouvait menacer personne. Mais rien de tout
cela, ni même tout cela, n’explique l’enthousiasme de l’Iran, la consi-
dération de Mao – ni l’instituteur mexicain qui dit à Joxe83 venu visiter
son petit musée : « Adieu, serviteur d’un héros… » L’instituteur n’appelle
pas ainsi le général de Gaulle parce qu’il approuve sa politique. Le per-
sonnage qu’il appelle héros appartient à l’imaginaire. Son action ne
vient pas des résultats qu’il atteint, mais des rêves qu’il incarne et qui
lui préexistent. (…) Si la défaite de Napoléon ne détruit pas sa légende,
c’est que Sainte-Hélène fait de lui le compagnon de Prométhée. Il était
devenu Napoléon quand il avait cessé d’être Bonaparte (…). Et le général
de Gaulle le devient en cessant d’être Charles. (…) Type humain qui n’a
pas de nom, mais qui joue peut-être, dans l’Histoire, un rôle aussi singu-
lier que celui du héros ou du saint : l’homme qui échappe au destin – ce
qui est peut-être la définition de l’homme légendaire. 84»

B Les Mémoires sont-ils véridiques ?

Alors qu’on l’avait invité à témoigner, en 1947, devant la Commission


parlementaire, sur les événements depuis 1939, le Général s’y était
refusé, motivant ainsi son attitude :
« … L’Histoire se compose de jugements établis sur des faits. Les
faits, notamment ceux qui se rapportent à ma propre action publique,
ainsi que les documents officiels qui en font foi, sont connus dans
leur ensemble. Chacun peut individuellement, les apprécier comme il
l’entend. Je crois savoir que nul ne s’en fait faute. Mais les jugements
que la commission pourrait porter à ce sujet, tout comme ceux que je
porte moi-même, ne sauraient être ceux de l’Histoire. Nul ne peut être
à la fois juge et partie. Je suis évidemment partie… »85
Et à son archiviste, il avait déclaré, parlant des Mémoires de guerre :
« Ce n’est pas un ouvrage d’histoire, mais le témoignage d’un homme,
donc faillible et incomplet. »86
« Témoignage (…) faillible et incomplet » ? Dans quelle mesure ? À travers
ses Mémoires, le général de Gaulle ne livre pas n’importe quel témoi-
gnage des événements. Il est l’auteur de l’appel du 18 juin qui a fini
par conduire la France à la victoire : ses actes, son courage, sa franchise
empêchent qu’on puisse croire qu’il puisse mentir délibérément dans
la présentation de faits, que de toute manière les historiens étudieront

83. Louis Joxe, ministre de 1959 à 1968.


84. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).
85. Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le politique. © Éditions du Seuil, 1990, Coll. « Points Histoire » 1990.
86. Cité par Marius-François Guyard, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard,
Paris, 2008, p.LXXIII.

70 Séquence 4 – FR01

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à leur tour. Pourtant, vérité n’est ni objectivité ni impartialité. Comment
le général présente-t-il les faits ? Lesquels choisit-il de traiter ? Quelle
est sa méthode pour retrouver ce que sa mémoire a peut-être oublié ou
rendu flou ? Dans quelle mesure peut-on se fier à sa version des faits ?
Quelles sont les limites que cette subjectivité impose au respect de la
vérité historique ?

1. Le souci de la vérité historique

Pour réfléchir

Lisez l’article de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « Vérité et objecti-


vité historiques des Mémoires du général de Gaulle » sur le site :
http://www.charles-de-gaulle.org/. Pour ce faire, tapez dans la
barre de recherche qui se trouve en page d’accueil. Répondez aux ques-
tions suivantes.
 Quelle méthode suit le Général pour écrire ses Mémoires ? En quoi cette
méthode sert-elle son désir d’objectivité ?
 Lisez les Documents présentés en annexe du Salutt : dans quel ordre
sont-ils présentés ? De quels types de textes s’agit-il ? Analysez la repré-
sentation du général de Gaulle : est-il présent de la même manière que
dans le reste de l’œuvre ?

Mise au point

Les archives de guerre de la France n’ayant été que tardivement acces-


sibles, les Mémoires de guerre n’ont pas seulement été lus comme un
témoignage personnel sur les années de la guerre, mais aussi comme
un véritable livre d’histoire. Jean-Louis Crémieux-Brilhac rappelle quelles
étaient alors les seules sources à disposition des lecteurs, et combien
elles restaient partielles. Les Mémoires offraient une vue d’ensemble de
la France libre, à travers une présentation dûment argumentée et étayée,
et à partir du centre même de cette France et de celui qui en avait donné
l’impulsion.
La méthode du général de Gaulle était extrêmement scrupuleuse. D’une
part, il s’est adjoint le service de ses anciens collaborateurs afin que
ceux-ci lui fournissent leurs propres notes et sources. À partir de là, le
mémorialiste vérifie les dates, opère des recoupements. D’autre part,
ses brouillons révèlent de nombreuses corrections afin de trouver le mot
juste pour caractériser tel personnage ou rendre compte de la teneur
d’un échange, car si on lit très souvent dans les Mémoires la tournure
« Je réponds en substance… », qui indique que les propos sont retrans-
crits, souvent synthétisés, par rapport à l’oral, de nombreuses pages
recoupent aussi les minutes* de ces entretiens.

Séquence 4 – FR01 71

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En outre, le mémorialiste a eu à cœur de fournir en annexe de nombreux
documents (environ la moitié de chaque tome) ordonnés selon la suc-
cession du récit et qui ont pour charge d’authentifier les Mémoires. Ils
sont de types différents – lettres aux généraux de l’armée française, télé-
grammes aux autres dirigeants comme Churchill ou Truman, décrets et
ordonnances, discours et allocutions radiophoniques, notes adressées
aux ministres, textes des traités, de conférences de presse ou d’entre-
tiens avec Churchill, Staline ou Truman – et illustrent ainsi plusieurs
dimensions de l’exercice du pouvoir. Outre que le rejet de ces docu-
ments en fin de volume a l’avantage de ne rien ôter de la vivacité ou de
la continuité du reste du récit, il fait aussi ressortir le décalage temporel
entre la rédaction des Mémoires et ces textes témoignant d’une histoire
en train de se faire, prise sur le vif. Ainsi, les lettres adressées aux géné-
raux apportent une dimension humaine et presque personnelle (« Mon
cher général »). Les textes des entretiens font apparaître la source de
certaines expressions de la rédaction des Mémoires, et donnent aussi
au lecteur l’impression de pénétrer quelque secret d’État. On pourrait
voir dans ce souci de donner à lire la « cuisine » intérieure de l’exercice
du pouvoir une volonté de transparence et l’expression d’un désir d’en
référer directement au peuple, comme le revendique le président de la
Ve République. On pourrait s’interroger sur le choix des documents, mais
cela relève sans doute plus du travail des historiens. On notera seule-
ment que le Général a jugé bon d’inclure un extrait d’un article de Fran-
çois Mauriac, « La Tentation de Pilate », pour Le Figaro du 20 novembre
1945, dans lequel celui-ci stigmatise l’attitude de l’Assemblée qu’il voit,
avec regret, tout faire pour que le Général quitte le pouvoir. On remar-
quera aussi que le dernier document cité, comme une sorte de conclu-
sion, n’est autre que le discours de Bayeux, prononcé en juin 1946, qui
présente l’organisation de l’État telle que la conçoit toujours celui qui
revient au pouvoir en 1958.
La conséquence étonnante soulignée par Jean-Louis Crémieux-Brilhac,
de cette exigence historique fut que la critique historique s’attaqua
peu à ce qu’il faut bien considérer comme un monument de la mémoire
nationale. Ces Mémoires, dûment documentés, ont très vite constitué
une mémoire officielle, quasiment jamais remise en cause, sinon par la
mémoire communiste, au moins jusqu’au début des années 70, moment
où apparaissent les premières études qui reviennent sur la responsa-
bilité de Vichy, et par conséquent montrent les limites de la mémoire
gaullienne. Quelles sont ces limites dans Le Salutt ? En quoi le travail du
Général fut-il, selon ses propres termes, « faillible et incomplet » ?

72 Séquence 4 – FR01

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2. Les filtres de l’ellipse
Pour réfléchir

 Dans l’article de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « Vérité et objectivité his


toriques des Mémoires du général de Gaulle » sur le site :
http://www.charles-de-gaulle.org/, relevez les erreurs ou
« oublis » qui concernent Le Salut. Quelle vous semble en être
la signification ?
 Documentez-vous sur le massacre de Sétif et retrouvez-en les traces
dans le chapitre « Discordances ». Qu’en pensez-vous ?

Mise au point

Pour raconter l’histoire de ces années et expliquer son action, le Général


s’appuie avant tout sur l’énoncé des faits qu’il ordonne en fonction des
obstacles que lui imposait la situation et de l’action qu’il a engagée pour
les réduire. Si l’essentiel de son entreprise veut refléter une vérité, il est
bien évident que celle-ci, et le Général ne s’en est pas caché, ne pouvait
être assimilée au travail de l’historien qui recherche objectivité et impartia-
lité, le Général narrant des événements et des décisions dont il a été non
seulement le témoin, mais aussi le maître d’œuvre. En conséquence, tout
en s’ouvrant à la mise en scène qui réactive le passé en présent, la narra-
tion du Général est souvent synthétique et orientée vers la défense de son
action et d’ « une certaine idée de la France ». Ainsi, Jean-Louis Crémieux-
Brilhac explique longuement les problèmes qu’ont posés dans les tomes
précédant Le Salutt les traitements de l’appel du 18 juin 1940 et du rôle la
Résistance. Nous ne choisirons ici que quelques exemples qui doivent atti-
rer votre attention sur cette dimension des Mémoires, sans faire un travail
d’exégèse historique qui dépasserait les dimensions de ce cours.
On commencera par le télégramme que de Gaulle a envoyé, en pleine
bataille d’Alsace, à Churchill, en copie de celui envoyé à Roosevelt, et
dans lequel il demandait instamment au premier ministre anglais de
l’aider à convaincre les Américains de ne pas replier leur armée vers les
Vosges et de ne pas abandonner Strasbourg, récemment libéré par les
Français, mais de nouveau sous le feu de l’armée allemande. Lorsque de
Gaulle conte la rencontre de ses homologues américain et anglais à Ver-
sailles, il semble s’étonner de la présence de Churchill, qu’il a pourtant
appelé lui-même à la rescousse :
« Au cours de l’après-midi du 3, je m’étais rendu à Versailles. Juin
était à mes côtés. M. Churchill avait cru devoir venir, lui aussi, alerté
par mon message et disposé, vraisemblablement, à employer ses
bons offices. », (pp. 178-179).

Séquence 4 – FR01 73

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Pourquoi ? Peut-être faut-il lire une énième « pique » à l’encontre de
ce Churchill avec lequel le Général avait eu à traiter si souvent et dont
il regrettait de dépendre. Dans le dialogue qui suit, Churchill est ainsi
réduit à seulement renchérir sur l’argumentation du Général qui vient
de convaincre brillamment Eisenhower de ne pas replier ses troupes. On
peut donc lire dans cette « ellipse » le désir du Général de grandir son
rôle, mais surtout, ce faisant, de soustraire l’idée de la dépendance de la
France vis-à-vis de ses Alliés, et en particulier de l’Angleterre.
Le traitement des affaires d’Orient, tel qu’en rend compte Jean-Louis
Crémieux-Brilhac dans son article, va dans le même sens, même si les
modalités de la transformation des faits sont différentes puisque de
Gaulle impute au contraire aux Anglais des intentions que les historiens
reconnaissent que ceux-ci n’avaient pas.
Une autre ellipse est tout à fait remarquable et témoigne de l’engage-
ment du récit du passé en fonction des événements contemporains de
l’énonciation. Il s’agit de l’allusion, pour le moins lapidaire et lacunaire,
au soulèvement de Sétif en mai 1945 :
« En Algérie, un commencement d’insurrection, survenu dans le
Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de
mai, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. » (p. 267)
Une seule phrase pour évoquer une terrible répression que certains his-
toriens considèrent aujourd’hui comme le début de la guerre d’Algérie,
mais que le gouvernement français ne reconnut officiellement qu’en
2005. En effet, aux premiers jours de mai 1945, alors que le monde s’ap-
prête à fêter la Victoire, la fièvre règne en Algérie qui ne s’est jamais sen-
tie aussi près d’une indépendance qu’elle désire ardemment. L’un des
leaders du mouvement pour l’indépendance a été déporté à Brazzaville.
Des groupes de fellahs armés s’en prennent à des Européens et massa-
crent une centaine de colons. La répression est terrible : l’aviation bom-
barde les villages de Sétif, Guelma et Kerrata ; exécutions sommaires et
massacres. Le bilan est controversé : pour les historiens, de 8 à 15 000
morts. De Gaulle présente cette insurrection « synchronisé(e) avec les
émeute syriennes ». C’est implicitement désigner la responsabilité des
Anglais ! Il prétend ensuite que l’insurrection a été « étouffé(e) par le
gouverneur général Chataigneau ». Or, celui-ci n’était pas en Algérie au
commencement des événements. En outre, il était si apprécié des Algé-
riens que ceux-ci l’avaient surnommé Mohammed. Selon Jean Lacou-
ture87, il dut en réalité porter la responsabilité d’une répression décidée
par ses subordonnés sur place, dans un tout autre esprit que le sien.
Aucun document ne vient combler en Annexe cette lacune. On peut com-
prendre qu’en 1959, alors que le Général doit de nouveau affronter le
problème algérien, il ne veuille guère s’étendre sur un événement qui
n’avait pu que profondément blesser le peuple algérien, et dont le sou-

87. Extrait d’un rapport du 27e bureau d’Alger sur les troubles de 1945, cité par Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le
politique. © Éditions du Seuil, 1990, Coll. « Points Histoire » 1990.

74 Séquence 4 – FR01

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venir ne pouvait que crisper les relations à un moment où le Général
voulait au contraire régler le problème dans un esprit de conciliation.
Mais sans doute faut-il aussi y voir le désir de passer rapidement sur un
événement qui ternissait cette « certaine idée de la France » dont l’action
du Général se réclamait par ailleurs.

3. Le recul serein
Les relations entre de Gaulle et Churchill sont loin d’avoir été toujours
sereines, mais le premier ministre anglais a droit à un superbe hom-
mage, dans le chapitre « Discordances », alors que Churchill vient d’être
« écarté du pouvoir par les électeurs anglais » (p. 243). Le mémorialiste
commence par un bilan de leurs relations, qui met en avant la manière
dont Churchill conçoit la politique en fonction de l’intérêt :
« … il m’avait soutenu aussi longtemps qu’il me prenait pour le chef d’une
fraction française qui lui était favorable et dont il pourrait se servir» (p.
244).
Mais l’homme reste un « grand politique », et même un « exception-
nel artiste » de l’Histoire. À partir de là, le mémorialiste peut tisser un
extraordinaire parallèle qui lui permet de rappeler son propre sens de la
démocratie :
« … si différentes que fussent les conditions dans lesquelles Chur-
chill et de Gaulle avaient eu à accomplir leur œuvre, si vives qu’aient
été leurs querelles, ils n’en avaient pas moins, pendant plus de cinq
années, navigué côte à côte, en se guidant d’après les mêmes étoi-
les, sur la mer démontée de l’Histoire. La nef que conduisait Chur-
chill était maintenant amarrée. Celle dont je tenais la barre arrivait
en vue du port. Apprenant que l’Angleterre invitait à quitter son bord
le capitaine qu’elle avait appelé quand se déchaînait la tempête, je
prévoyais le moment où je quitterais le gouvernail de la France, mais
de moi-même, comme je l’avais pris. » (p. 245)
Ce recul serein lui permet de rendre hommage à Maurice Thorez, « secré-
taire général du « parti » (p. 123), les guillemets rappelant nettement le
séparatisme dont de Gaulle accuse les communistes. L’éloge du chef
communiste révèle le critère de jugement privilégié par de Gaulle : le
service de la France :
« …Thorez, tout en s’efforçant d’avancer les affaires du communisme,
(…) va rendre, en plusieurs occasions, service à l’intérêt public. (…)
Est-ce simplement par tactique politique ? Je n’ai pas à le démêler. Il
me suffit que la France soit servie » (p. 124).
Le recul serein n’est pas seulement dicté par le souci de l’équité, il vise
aussi des objectifs politiques de réconciliation nationale. Ainsi, le por-
trait de Pétain tourne presque au plaidoyer :

Séquence 4 – FR01 75

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« Philippe Pétain, pendant son procès, s’enferma dans le silence. Étant
donné son âge, sa lassitude, le fait aussi que ce qu’il avait couvert était
indéfendable, cette attitude de sa part me parut être celle de la sagesse.
En se taisant, il accorda comme un ultime ménagement à la dignité mili-
taire dont l’avaient revêtu ses grands services d’autrefois. Les faits évo-
qués, les témoignages apportés, le réquisitoire, les plaidoiries, firent voir
que son drame avait été celui d’une vieillesse que la glace des années
privait des forces nécessaires pour conduire les hommes et les événe-
ments. S’abritant de l’illusion de servir le bien public, sous l’apparence
de la fermeté, derrière l’abri de la ruse, le Maréchal n’était qu’une proie
offerte aux intrigues serviles ou menaçantes » (p. 299).
En inventoriant ainsi quelques circonstances atténuantes, le mémoria-
liste veut donner de lui-même – et par conséquent aussi de la France
– une image de noblesse et de dignité, qui n’est pas sans évoquer une
forme de majesté… Cependant, il faut relativiser la sérénité de ce recul :
il ne s’est déroulé finalement que douze ans entre les faits et leur narra-
tion, et le Général est de nouveau engagé au plus haut sommet de l’État.
Ce recul est donc aussi calcul…

C Raconter les années 1944-46


pour agir sur le présent de 1959
Hauteur de vue, sérénité des jugements, sens politique assorti d’une
intelligence de l’humain et de sa dignité : voici les qualités que décou-
vrent les lecteurs des Mémoires chez Charles de Gaulle, qualités qui doi-
vent aussi être celles d’un homme d’État… Le Salutt ne peut que plaider
pour son retour au pouvoir, et comme il est déjà accompli au moment de
la parution, le légitimer encore davantage.
La dernière page du Salutt a pu cependant frapper les lecteurs par le
contraste qu’elle offrait entre la retraite qu’affecte le mémorialiste et les
tourbillons du pouvoir et de l’Histoire qui ont repris le Général. Mais ce
serait mal lire le texte que d’y voir là falsification, car le mémorialiste,
en développant le thème de la solitude et de la retraite, emblématiques
de son recul, en fait finalement la source d’une nouvelle sagesse qui le
dispose à tous les renouvellements, ainsi que l’indique le thème de la
nature :
« Au moment d’achever ce livre, je sens, autant que jamais, d’innom-
brables sollicitudes se tourner vers une simple maison » (p. 343).
Or, le « vieil homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant
venir le froid éternel » n’est cependant « jamais las de guetter dans l’om-
bre la lueur de l’espérance ! » (p. 345). Tout le dispose donc à œuvrer
encore, dans la continuité de l’action contée dans les Mémoires de
guerre : Le Salutt doit montrer que la période 1944-46 ne peut en être le
dernier acte.

76 Séquence 4 – FR01

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Quels sont les problèmes les plus urgents à régler au moment du retour
du Général en 1958 ? Certainement le règlement de la question algé-
rienne, mais surtout, ce qu’il désire depuis quasiment toujours, c’est
une réforme constitutionnelle, présentée dans le Discours de Bayeux en
1946, qui permette de mettre fin au « régime des partis » qui voue la
France à l’instabilité, et de donner au président de la République un véri-
table pouvoir, celui de restaurer la grandeur de la France. Le mémoria-
liste a donc à cœur de montrer la justesse, l’efficacité et la continuité de
son action, à l’occasion de certaines allusions discrètes au moment de
l’écriture. Ainsi, dès le premier chapitre, la formation de soixante compa-
gnies républicaines est une « innovation qui, sur le moment, fut blâmée
de toutes parts mais qui dure encore aujourd’hui » (p. 41). Il rappelle,
à la fin du Salut, dans une période lyrique dont l’emphase du rythme
exalte la grandeur de l’activité inlassablement déployée, l’action publi-
que développée dans les années qui séparent le « départ » de janvier
1946 du présent de l’écriture :
« … faisant connaître, à Bayeux, ce que devraient être nos institu-
tions ; condamnant, en toute occasion, la constitution arrachée à la
lassitude du pays ; appelant le peuple français à se rassembler sur
la France pour changer le mauvais régime ; lançant, depuis maintes
tribunes, des idées faites pour l’avenir ; paraissant devant les foules
dans tous les départements français et algériens, deux fois au moins
pour chacun d’eux et, pour certains davantage, afin d’entretenir la
flamme et de prendre le contact de beaucoup d’émouvantes fidéli-
tés. Ce sont les mêmes témoignages qui m’ont été prodigués, après
195288, quand je pris le parti de laisser là la conjoncture, jugeant
le mal trop avancé pour qu’on pût y porter remède avant que ne se
déchaînât l’inévitable secousse ; quand il m’arriva, quelquefois de
présider une cérémonie ; quand j’allai visiter nos territoires d’Afrique
et ceux de l’océan Indien, faire le tour du monde de terre française
en terre française, assister au jaillissement du pétrole au Sahara »
(p. 343).
Ces « fidélités » deviennent les « sollicitudes » qui l’accompagnent dans
sa retraite, et qui par conséquent rappellent que son retour n’est pas
seulement de son fait, mais que de Gaulle revient appelé par le peuple.
Les allusions discrètes au présent se lisent aussi dans certaines maximes
qui rappellent les principes nécessaires au bon gouvernement. Ainsi, au
premier chapitre : « Plus le trouble est grand, plus il faut gouverner »
(p. 47), qui vaut pour l’automne 1944, mais pourrait aussi bien s’appli-
quer à ces mois des années 1958-59. Vers la fin du Salut, il exprime ce qui
lui tient à cœur dans la réforme des institutions, qui ne sera réalisé qu’en
1962, mais que le retour de 1958 va commencer à préparer : « Il convient
que, seul, le chef de l’État soit l’élu de toute la nation » (p. 319).

88. Allusion à l’abandon du R.P.F.

Séquence 4 – FR01 77

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Par ailleurs, Jean Lacouture rapporte le témoignage de Georges Bidault
qui avait entendu le Général maugréer, pendant l’hiver 1944-45, « qu’il
ne s’était pas installé rue Saint-Dominique pour « distribuer les rations
de macaroni »89». Mais Le Salutt témoigne au contraire de la mesure qu’a
prise le nouveau président du désir de mieux vivre des Français. Il se
montre attentif à leur situation et l’exposé de leurs difficultés peut être
émouvant, saisissant le détail qui souligne la misère de chacun et sa
dignité pour y parer, comme dans l’introduction du chapitre « L’Ordre »
(p. 114).
Enfin, le mémorialiste présente un de Gaulle qui n’a jamais varié dans
son espoir de rassembler les Français et qui fait confiance au temps – ce
temps qui le ramène pour finir au pouvoir – pour refermer les déchirures,
même les plus terribles comme celles qu’a ouvertes le temps de la col-
laboration. C’est que rien, en définitive, ne peut entamer sa confiance
dans la valeur de la France :
« Hélas ! Certains de ses fils tombèrent dans le camp opposé. Elle
approuve leur châtiment, mais pleure tout bas ces enfants morts.
Voici que le temps fait son œuvre. Un jour, les larmes seront taries,
les fureurs éteintes, les tombes effacées. Mais il restera la France. »
(p. 51)
La force du Salutt et la reconnaissance de la vérité de son propos tiennent
donc moins à la nature de ce qui y est conté qu’au statut et à l’identité de
son auteur, « sauveur » de la France, en mai 1958 comme il commença
de le faire en juin 1940. L’autorité de son récit est ainsi grandie de son
double statut d’auteur, auteur littéraire de Mémoires, mais aussi auteur
de cette grande action historique qu’il y raconte, et qu’il se propose de
poursuivre.
Mémoires scrupuleux de la vérité historique, légende d’un homme qui
met toute sa volonté à illustrer et à sauver « une certaine idée de la
France » : le mémorialiste a su adapter les ressources du discours auto-
biographique aux nécessités du témoignage historique. Mais il n’en
reste pas là : il en métamorphose les modalités afin que les Mémoires ne
soient pas seulement monument du passé, mais aussi verbe actif pour
le présent, un présent dans lequel Le Salutt de la France est de nouveau
l’urgence du moment.

89. Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le politique. © Éditions du Seuil, 1990, Coll. « Points Histoire » 1990.

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Chapitre
5 Histoire ou politique ?
A Faire la guerre :
un combat politique

Pour réfléchir

Relisez le passage relatant la bataille d’Alsace (« La Victoire », de « Le géné-


ral de Lattre a chargé… » à « …les insignes des récompenses que je leur
avais décernées. », p. 164-183) et répondez aux questions suivantes :
 Quels sont les trois grands mouvements de cet extrait ?
 Analysez l’emploi des temps dans ce passage.
 Montrez que le Général ne se contente pas d’énumérer des actions.
 De quelles qualités fait-il preuve en tant que chef, lors de cette
bataille ?
 Recherchez dans une encyclopédie ce que symbolise l’Alsace. Pourquoi
est-il si important que ce soient les troupes françaises qui la libèrent,
selon de Gaulle ?
 Documentez-vous sur le massacre d’Oradour-sur-Glane.
 En quoi la réplique faite par de Gaulle à Eisenhower (« Les armées (…)
sont faites pour servir la politique des États », p. 180) peut-elle illustrer
l’enjeu du passage ?

Mise au point

Dès le premier chapitre du Salut, la libération de l’Alsace apparaît comme


l’un des objectifs symboliques les plus importants de la reconquête de
son rang par la France (p. 38). En conséquence, son récit ouvre le chapi-
tre de « La Victoire ».

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Bataille d’Alsace, janvier 1945. - Grenadiers allemands se
rendant à leurs positions (Haut-Rhin, secteur de Colmar).
Début/milieu janvier 1945. © akg-images/Ullstein bild

1. La structure argumentative du récit


La progression du récit peut apparaître chronologique : on suit les déve-
loppements de la bataille du 14 novembre 1944 (p. 164), date de l’en-
gagement de la Ière Armée française, aux 11 et 12 février 1945, dates
auxquelles sont récompensés pour leur comportement glorieux tous les
généraux y ayant participé (p. 183). Le 25 novembre, le général von Vater-
rodt, gouverneur allemand de Strasbourg, capitule. Reste à s’emparer de
Colmar. Or, la lutte des Alliés contre les Allemands est difficile : « Au début
de décembre, la Ière Armée entame l’action vers Colmar », « Soudain, les
Allemands déclenchent dans les Ardennes une puissante offensive »
(p. 168). Celle-ci est si vigoureuse que Eisenhower, sans en informer de
Gaulle, ordonne au général de Lattre de se replier sur les Vosges, ce qui
« reviendrait à abandonner Strasbourg » (Documents, p. 424). De Gaulle
rencontre Eisenhower et Churchill le 3 janvier à Versailles, et parvient à
convaincre le général américain de laisser de Lattre à Strasbourg : « La

80 Séquence 4 – FR01

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quinzaine qui suivit fut occupée par les péripéties d’une dure bataille pour
Strasbourg (…) Vers le 20 janvier, l’ennemi paraissait être à bout d’élan et
d’espoir. » (p. 181), le 2 février, Colmar est libérée, et le 11, un Te Deum
victorieux retentit sous les voûtes de la cathédrale de Strasbourg.
Le mémorialiste introduit dans le récit des événements une présentation
des facteurs de l’action, assortie souvent d’une évaluation ou d’une anti-
cipation des chances de succès ou des difficultés, donnant ainsi le sen-
timent que les événements sont subordonnés aux projets des protago-
nistes – c’est-à-dire les Alliés-, mais surtout, celui qui nous fait partager
l’ampleur de ses vues, comme s’il se trouvait sur une colline surplombant
toute la région, autant que les profondeurs des cœurs et des âmes : de
Gaulle. Ainsi, c’est une logique de combat qu’expose le mémorialiste – et
qu’analyse le militaire – plutôt qu’une chronologie d’événements contin-
gents. Les termes « Cependant… », « Au reste… » (p. 167) introduisent les
obstacles apportés par la résistance allemande aux succès des Alliés, ceci
afin de renforcer l’expression de la détermination héroïque des Français :
« Malgré tout, la Ière Armée va s’efforcer d’accomplir sa mission en ache-
vant de libérer l’Alsace » (p. 168). Le cours des événements est celui de la
logique d’un destin, en réalité dirigé par les hommes : lorsque le Général
« fai(t) le bilan (des) impressions » reçues lors de son passage en Alsace,
il « tire la conclusion que, dans le cas d’un événement fâcheux, il me fau-
drait intervenir aussitôt (…). Or voici que, précisément, survient l’événe-
ment fâcheux » (p. 172). L’emploi de la conjonction de coordination « or »
pour introduire le moment de cet « événement » vient souligner l’achar-
nement d’un destin contraire – orchestré en réalité par les Alliés ! :
« C’est à la suite de la percée allemande dans les Ardennes, la déci-
sion prise par le commandement allié d’évacuer l’Alsace en repliant
sur les Vosges l’armée Patch et l’armée de Lattre » (p. 172).
Le récit de la libération de l’Alsace comporte ainsi deux phases délimitées
par l’emploi des temps : la libération de Strasbourg et l’offensive alle-
mande, puis la lutte engagée par de Gaulle contre Eisenhower pour éviter
à tout prix le repliement de l’armée française. Si la première est spécifi-
quement militaire, la deuxième exprime largement la part politique.
La première partie du récit, jusqu’à l’avancée du maréchal von Runds-
tedt, est rédigée au présent historique* : ce temps réactualise l’avan-
cée glorieuse et traduit le sentiment d’exaltation, non dénué d’anxiété,
de l’armée française et de son chef. La disposition de phrases courtes
ponctue l’avancée glorieuse de l’armée française : « Leclerc s’élance »
(p. 165), « À présent, devant Leclerc et les siens, il y a Strasbourg », « La
réussite est parfaite » (p.166). La précision de la description de la situa-
tion des différentes armées (« À leur gauche,… », « Au centre… », p. 167),
l’emploi de nombreux termes d’articulation logique, une syntaxe qui
ramasse l’expression des causes et des conséquences dans des groupes
participiaux, mettent en évidence l’art de la tactique :
« Exécutant avec logique sa mission d’exploitation et résolu à faire
en sorte que ses soldats parviennent les premiers à Strasbourg, il
va manœuvrer de manière à n’être pas accroché par les résistances
successives préparées par les Allemands » (p. 165),

Séquence 4 – FR01 81

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« Si rapide est l’avance des nôtres, si imprévus sont leurs axes de
marche (…) que les fractions ennemies rencontrées sont presque
partout surprises, capturées ou mises en déroute, au point que nos
colonnes doublent souvent celles des fuyards » (p. 165).
L’action est vue de haut. Lorsque des morts et des blessés sont signa-
lés, ce n’est que pour souligner la victoire : les nombres de morts et
de prisonniers allemands sont mis quasiment à égalité, par le jeu de
la syntaxe, avec les canons : « la Ière Armée a tué 10 000 Allemands,
fait 18 000 prisonniers, enlevé 120 canons » (p. 165). L’énumération
synthétique de la phrase qui analyse cette « réussite parfaite » résume
l’énergie qui a présidé aux combats :
« Y ont concouru : de longues prévisions, une exécution magistrale,
l’attraction qu’exercent sur les âmes françaises l’Alsace et sa capitale
et qui, au moment voulu, s’est traduite chez nos soldats par un irré-
sistible élan. » (p. 166).
La seconde partie – la négociation de de Gaulle avec Eisenhower et la
conclusion de cette libération dans les semaines qui suivent – est rédi-
gée aux temps traditionnels du récit, dans une alternance d’imparfait
et de passé simple. L’élan initial s’en trouve brisé : on rentre dans les
conventions du récit, comme si l’héroïsme guerrier et patriotique s’était
en quelque sorte écorné sur les trahisons et tractations des Alliés. Le
mémorialiste ne cherche plus à nous émouvoir par les « péripéties d’une
dure bataille pour Strasbourg » (p. 181), quand il recrée une scène entre
Eisenhower et lui-même, au Grand Trianon de Versailles. Dans les der-
nières pages de l’extrait, il n’égrène plus qu’un inventaire chronologique
des combats qui permettent de libérer Colmar et toute la région. Les froi-
deurs de la politique auraient-elles éteint les feux de la gloire ?

2. L’expression de l’autorité du chef


L’histoire n’est pas faite seulement de contingences, même si celles-
ci ont leur importance : le Général évoque ainsi les difficultés du relief
(p. 165 et 167) ou les rigueurs de l’hiver (p. 168). Tout l’art du militaire
est d’agir en fonction de ces contingences et d’en faire des atouts. Ce
sont donc avant tout les hommes qui font l’Histoire, et parmi eux, ceux
qui ont les plus belles qualités de courage, d’anticipation, d’intelligence.
C’est dans ce rôle que se peint le mémorialiste.
D’abord discrète au début de la bataille, la présence du Général se fait
de plus en plus prégnante : il apparaît ainsi comme un recours providen-
tiel lorsque les difficultés se font trop aiguës. La première fois, il s’agit de
remonter le moral des troupes :
« C’est à mon retour de Russie, au milieu du mois de décembre, que
m’apparaît l’épreuve morale traversée par notre armée d’Alsace. »
(p. 169)

82 Séquence 4 – FR01

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D’abord, la comprendre et l’expliquer, pour mieux en circonscrire les
contours : le chef justifie ainsi son rôle en montrant ses qualités d’ana-
lyse et sa capacité à prendre en compte de nombreux facteurs – influence
du désastre de 40, désintérêt des milieux politiques et de la presse,
problèmes matériels entraînés par le manque d’armement (p. 169).
Ensuite, agir et prendre contact. Alors la chronologie du récit s’emballe :
le 18 décembre, de Lattre fait part de ses doléances à de Gaulle (p. 170) ;
le même jour, « des ordres sont donnés pour incorporer dans les unités
du front dix mille jeunes soldats » (p. 170), le 19, le Général ordonne
que la Ière Division « française libre » « revienne d’urgence en Alsace »
(p. 171), dans les jours qui suivent, il entame une tournée d’inspection,
dont il égrène rapidement les différentes étapes. L’emploi du présent
historique actualise l’action et en traduit l’intensité et la rapidité. Les
bilans sont laconiques, exprimés en phrases brèves, qui donnent une
idée de l’esprit de synthèse du chef, attentif aux nuances, soucieux
d’une évaluation précise : « L’atmosphère est à l’espérance, non à la
joie » (p. 171), « L’armée est solide mais lasse » (p. 172). Au contraire,
des énumérations peuvent évoquer la diversité des facteurs analysés par
le Général et la complexité des situations, comme dans cette évocation
de l’atmosphère patriotique en Alsace :
« … je mesure combien l’occupation allemande, l’instauration des
lois de l’ennemi, l’incorporation forcée de beaucoup d’hommes
dans les armées du Reich, la perte de nombre d’entre eux, l’angoisse
qu’inspire le sort de ceux qui sont en captivité soviétique, ont posé
de cas douloureux. » (p. 172).
Le deuxième degré d’intervention du Général est motivé par la décision
alliée d’ « évacuer l’Alsace en repliant sur les Vosges l’armée Patch et
l’armée de Lattre » (p. 172) : « En premier lieu, c’est Strasbourg qui devra
être abandonné» (p. 173). Les pages qui suivent expliquent la position
des Alliés, puis les divers indices qui avaient pu en parvenir au Général.
Le mémorialiste sait rendre le sentiment d’urgence qui s’accroît, d’abord
en mentionnant les rumeurs affolées quant aux succès allemands, puis
en rapportant l’effet désastreux produit par l’apparition d’avions à réac-
tion dans le camp ennemi. À chaque fois, laconique, brève, incisive, la
nécessité de l’action est formulée : « Il fallait agir », « Il était temps que
j’intervienne » (p. 175). La tournure impersonnelle montre que l’action
du Général n’est pas dictée par son hybris*, mais par l’urgence de la
situation. Son action providentielle répond à une nécessité des évé-
nements. Mais pour la remplir, il doit « contrevenir aux instructions du
Commandement interallié » (p. 176), c’est-à-dire ordonner à de Lattre de
ne pas se replier. Ce sera la scène du Trianon Palace entre Eisenhower
et de Gaulle, en présence de Churchill. Cette action-là est profondément
significative de la problématique du Salut, car elle lui demande de se
définir une énième fois comme chef, contre tous, de réitérer d’une cer-
taine manière le « Non » du 18 juin 1940.
Voilà pour l’action. Mais le chef fait preuve de beaucoup d’autres quali-
tés. Il sait encourager et rendre hommage. Lorsque Strasbourg est libéré,
il en « annonce » immédiatement « la nouvelle » à l’Assemblée consul-

Séquence 4 – FR01 83

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tative (p. 166) ; lorsque toute l’Alsace est libérée, à la fin du passage, il
distribue les décorations (p. 183) : pourvoyeur des symboles de la recon-
naissance nationale, il se représente ainsi comme l’intermédiaire entre
les héros militaires et le reste de la nation. Le symbole n’est pas négli-
geable : de Lattre avait exprimé le sentiment de malaise de l’armée qui
résidait « dans la non-participation de la nation à la guerre » (p. 170). Le
chef est aussi instructeurr : il fait former de nouvelles unités auxquelles il
témoigne sa confiance, et qu’il galvanise de sa présence :
« Bien qu’il y ait encore des lacunes dans l’instruction et dans l’équipe-
ment de la 10e Division, je décide de l’envoyer au front et le lui annonce
sur-le-champ. Alors, sur la neige glacée, défilent ses jeunes régi-
ments. Quinze mille regards de fierté se portent vers moi, tour à tour. »
(p. 171).
Le récit de la tactique de Leclerc fait sentir son admiration pour le jeune
général :
« Leclerc s’élance. Exécutant avec logique sa mission d’exploitation
et résolu à faire en sorte que ses soldats parviennent les premiers à
Strasbourg, il va manœuvrer de manière à n’être pas accroché par
les résistances successives préparées par les Allemands. (…) Mais,
au sud, il faut franchir les Vosges. Les itinéraires que Leclerc y choi-
sit, pour faire cheminer ses chars, ses canons, ses camions, sont les
moins bons, les plus risqués, mais ceux qui lui donnent le plus de
chances de passer sans coup férir. » (p. 165).
Celui de ses rapports avec de Lattre est l’occasion de rappeler l’autorité
militaire du chef. De Lattre pense d’abord devoir exécuter les ordres de
l’état-major américain. De Gaulle le lui défend. Le texte des Mémoires
rend hommage à de Lattre tout en rappelant l’autorité indiscutable du
chef, indiscutable parce que celui-ci se fait le représentant de la France :
« Je savais, aussi bien que personne, que la mission fixée par moi au
général de Lattre comportait de très grands risques. En outre, le fait
d’être soustrait, en pleine bataille, à l’ensemble interallié ne pouvait
qu’être pénible au commandant de la Ière armée qui en discernait
forcément le caractère aventuré et qui souffrirait de voir rompre la
solidarité et la hiérarchie stratégiques où, jusqu’alors, sa place était
marquée. Cependant, il serait amené à reconnaître que, dans ce
conflit des devoirs, celui de servir directement la France, autrement
dit de m’obéir, l’emportait de beaucoup sur l’autre. » (p. 177).
Cette autorité est justifiée par la prescience dont fait preuve le Général :
il s’attache à montrer à plusieurs reprises que les événements ne le sur-
prennent pas, qu’il reste imperméable à la peur et au doute, contraire-
ment aux armées elles-mêmes. Ainsi, lorsqu’au retour de Russie, il com-
prend « l’épreuve morale » traversée par « l’armée d’Alsace » en butte
au regain de l’offensive allemande, il s’en déclare « soucieux mais non
surpris » (p. 169). Seuls le recul et la hauteur de vues du chef peuvent
d’ailleurs lui permettre d’ajouter qu’il ne « déplore guère » les longs mois
que prendra encore la lutte contre les Allemands comme il le prévoit : ce

84 Séquence 4 – FR01

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sont « délais, où s’accroissent dans la coalition l’importance et le poids
de la France » (p. 169). C’est toujours Le Salutt de la patrie qui l’anime et
qui lui fait passer outre les souffrances endurées. L’histoire semble ainsi
se plier à la volonté et à la détermination sans faille de celui qui met tout
en œuvre pour la gloire de la France.
D’ailleurs, sans s’appesantir sur les souffrances, il sait prendre en
compte le facteur humain et n’oublie pas que les hommes sont d’abord
des âmes : s’il veut sauver l’Alsace, c’est avant tout parce qu’il connaît
« l’attraction qu’exercent sur les âmes françaises l’Alsace et sa capitale »
(p. 166). Ce chef militaire sait qu’il doit allier pragmatisme et mystique :
« Encore faut-il que, dans nos forces, les âmes gardent leur ressort »
(p. 169) prévoit-il. C’est finalement de cette mystique dont relève le com-
bat pour la libération de l’Alsace. Voyons maintenant dans quel but.

3. L’illustration d’une stratégie politique


La bataille d’Alsace n’est pas n’importe quelle bataille : l’Alsace occupe
dans le cœur des Français une place particulière. Perdue dans la guerre
de 1870, reconquise par celle de 1914-18, de nouveau annexée par l’Alle-
magne en juin 1940 et subissant ensuite un encadrement totalitaire : des
Alsaciens ont été incorporés de force dans l’armée allemande. Certains
durent participer, de force encore, au massacre d’Oradour-sur-Glane90.
L’enjeu de sa libération est donc à la fois militaire, politique et moral.
Or, dans cette bataille, la France rencontre finalement deux adversaires :
l’ennemi, l’Allemagne nazie, qui lance dans l’opération ses dernières
forces – encore redoutables –, et, contre toute attente, les Alliés, qui
jugent que sous cet assaut « la situation en Alsace est rendue aléatoire »
(p. 173) et qu’il faut temporairement se replier. En conséquence, la
bataille d’Alsace, c’est aussi le combat de de Gaulle contre l’initiative
des Alliés, en vertu du « salutt » de la France qui prévaut sur la conduite
de l’offensive générale pour la victoire finale :
« …si le gouvernement français peut confier ses forces au commande-
ment d’un chef étranger, c’est à la condition formelle que l’emploi qui
en est fait soit conforme à l’intérêt du pays » (p. 173-74)
Or, dans le cadre de cette bataille, en raison de « l’attraction qu’exer-
cent sur les âmes françaises l’Alsace et sa capitale » (p. 166), l’intérêt est
immense. Défendre et libérer l’Alsace, c’est « accro(ître) dans la coalition
l’importance et le poids de la France » (p. 169) et permettre que la France
puisse être partie prenante dans la victoire, mais c’est aussi défendre
« l’honneur de la nation » (p. 173). L’intérêt est moral :

90. Oradour-sur-Glane fut le théâtre, en juin 1944, du plus grand massacre de civils perpétré par les armées alle-
mandes sur le territoire français. En 1953, au moment du procès de ceux qui avaient participé à ce massacre
et qui avait soulevé une vague de protestation et de colère en Alsace, le Général avait pris position pour les
condamnés, si bien que René Coty, alors président du Conseil, avait demandé à l’Assemblée nationale de
voter une loi d’amnistie.

Séquence 4 – FR01 85

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« que les troupes allemandes, suivies de Himmler et de sa Gestapo,
rentrent en triomphe à Strasbourg, à Mulhouse, à Sélestat, voilà une
affreuse blessure infligée à l’honneur de la nation et de ses soldats,
un affreux motif de désespoir jeté aux Alsaciens à l’égard de la patrie »
(p. 173).
Mais l’enjeu est aussi politique, car abandonner ainsi Strasbourg, ce
serait « une profonde atteinte portée à la confiance que le pays place en
de Gaulle. » (p. 173). Autrement dit, en défendant Strasbourg, de Gaulle
défend non seulement une province française, et à travers elle la France,
mais aussi la valeur de son action et la justification de son entreprise de
« salut ».
En conséquence, au récit du mouvement des divisions succède la scène
de négociation diplomatique entre Eisenhower, Churchill et de Gaulle.
Le dialogue redonne présence et vie à l’action historique et montre com-
bien celle-ci est encore le fait de quelques hommes, qui se sont chargés
du sort de la communauté. Le mémorialiste le rend finalement très per-
ceptible dans la venue émouvante de Churchill, en réalité appelé par lui,
mais « disposé (…) à employer ses bons offices », et qui renchérit sur
l’influence morale de l’issue du combat alsacien :
« Toute ma vie, observa-t-il, j’ai pu voir quelle place l’Alsace tient
dans le sentiment des Français. Je crois donc, comme le général de
Gaulle, que ce fait doit entrer dans le jeu. » (p. 180)
L’échange diplomatique est une illustration des subtils rapports entre
pragmatisme et mystique dans la conduite de l’Histoire. Lorsque de
Gaulle lui présente « le recul en Alsace » comme « un désastre national »
« pour la France », « Car l’Alsace lui est sacrée » (p. 179), Eisenhower lui
fait remarquer qu’il invoque des « raisons politiques » pour justifier une
manœuvre militaire. La réponse de de Gaulle, transcrite par le mémoria-
liste au discours direct, semble énoncer le principe même de la conduite
du chef français et de sa conception de l’action militaire, subordonnée à
l’action politique :
« Les armées, lui répondis-je, sont faites pour servir la politique des
États. Personne, d’ailleurs, ne sait mieux que vous que la stratégie doit
embrasser, non seulement les données de la technique militaire, mais
aussi les éléments moraux. Or, pour le peuple et les soldats français,
le sort de Strasbourg est d’une extrême importance morale. » (p. 180)
Le Général n’en est pas moins capable de pragmatisme, et on le voit
négocier habilement la révision du plan américain en répondant à la
menace de Eisenhower de ne plus ravitailler l’armée française si celle-
ci ne se range pas au plan d’ensemble de repli, par une autre menace,
tout aussi pratique : « lui-même s’exposerait à voir le peuple français lui
retirer, dans sa fureur, l’utilisation des chemins de fer et des transmis-
sions indispensables aux opérations » (p. 180). Le Général conclut par
une litote, le triomphe modeste : « Finalement, le Commandant en chef
se rangea à ma manière de voir » (p. 180), et les deux hommes, semblant
avoir totalement oublié Churchill, devisent avec simplicité, en prenant le

86 Séquence 4 – FR01

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thé, sur les difficultés du commandement militaire. On est loin de l’épo-
pée* des pages précédentes, et les pages qui suivent semblent décrire
la suite des combats avec une application un peu distante parce que
l’essentiel est en effet atteint, et la libération de l’Alsace, même diffi-
cile et longue, ne peut plus que s’accomplir. Ces pages consacrées à la
libération de l’Alsace, achevant l’épopée dans la scène diplomatique,
illustrent donc comment le politique prévaut sur le militaire.
Pourquoi mettre ainsi davantage l’accent sur le politique que sur le mili-
taire ? On peut remarquer qu’à plusieurs reprises dans le passage est
souligné le patriotisme des Alsaciens, et que celui-ci est opposé à l’indif-
férence du reste de la nation. L’Alsace symbolise la France qui continue
de se battre, par opposition à une France qui n’aspire plus qu’à la paix :
« Pour beaucoup de gens, la Libération équivaut à la fin de la guerre et
ce qui s’accomplit, depuis, dans le domaine des armes ne présente pas
d’intérêt direct » (p. 169). C’est ce dont vient se plaindre de Lattre auprès
de de Gaulle : « … l’impression générale est que la nation les ignore et
les abandonne » (p. 170). Le Général propose une analyse encore plus
large de cette désaffection : humiliation et « désastre de 1940 », « abus
que Vichy a fait du conformisme et de la discipline » (p. 169) ont éloigné
la Nation de son armée, mais surtout « dans le monde de la politique,
des intérêts, de la presse, la plupart des dirigeants tournent leurs pré-
occupations vers de tout autres sujets ». Le Général raconte ainsi qu’un
des directeurs de journaux qu’il avait convoqués pour qu’ils « met(tent)
en lumière ce qui se passe sur le front » lui avait répondu : « Nous allons
faire de notre mieux. Mais il nous faut tenir compte des goûts du public »
(p. 170). Bref : l’Alsace représente un temps et un espace où les Français
ne sont pas encore entrés dans la médiocrité, qui ne seraient pas viciés
par des « débats » parlementaires sans grandeur. C’est sans doute le
sens qu’il faut donner au passage dans lequel l’Assemblée consultative
apprend de la bouche même du Général la libération de Strasbourg. Le
mémorialiste note alors laconiquement :
« Un frisson parcourt l’assistance, élevée soudain tout entière au-
dessus d’un quelconque débat. Les armes ont cette vertu de susciter,
parfois, l’unanimité française. » (p. 166-167)
Par le mot « assistance », l’assemblée des députés est transformée en
simple public, passif, qu’occupait « un quelconque débat ». Ce public,
pourtant emblème de la voix de la nation, est parcouru « soudain » d’un
« frisson ». Autant d’éléments qui donnent une piètre représentation des
activités parlementaires. Si le Général met en avant la politique, ce n’est
certes pas pour faire le jeu des politiciens – ou de ceux qu’il appelle
plutôt « les politiques ». La phrase suivante, qui juxtapose des termes
opposés, « armes » laissant peu attendre « vertu » et « unanimité »,
semble jeter ironiquement un pont avec l’époque de l’écriture du Salutt :
le Général ne vient-il pas de revenir au pouvoir, en mai 58, à « l’unani-
mité », sous la force des armes prises par le comité de Salutt public qui
venait de se former à Alger ?

Séquence 4 – FR01 87

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L’épisode de la libération de l’Alsace devient donc, sous la plume du mémo-
rialiste, l’occasion de célébrer une essence de la France : celle qu’il faut recon-
quérir, dont il faut défendre l’indépendance, aussi bien contre les nazis, que
contre les Alliés, et contre les politiciens. De ce fait, le mémorialiste place la
politique du côté du combat épique et de la mystique – la défense de symbo-
les de la patrie et du salut national – , non du côté des débats.
La fin du passage semble aller en ce sens. L’évocation du Te Deum
(hymne de louange chrétien) donne une tonalité sacrée à cette libéra-
tion, tandis que le mémorialiste déc.rit avec lyrisme la « fraternité d’ar-
mes entre Français et Américains » (p. 183) : « Sous le silence immo-
bile des régiments, je sentais vibrer l’amitié qui lie les deux peuples »
(p. 183). Quand on lit les pages qui suivent sur « la participation fran-
çaise à la campagne en Allemagne » (p. 184), occasion de nouveaux
démêlés avec Eisenhower, on ne peut s’empêcher de trouver ce lyrisme
assez idyllique. Mais c’est qu’il faut, avant tout, rendre hommage à l’Al-
sace et célébrer le symbole que représente sa libération.

B Vision de l’histoire
et projet politique

1. Un projet de politique sociale justifié


par la compréhension de l’Histoire

Pour réfléchir

Relisez l’extrait de « L’Ordre » allant de : « Cette crise nationale occupe


ma vie de tous les jours… » à « …rien n’y sera, ni ajouté, ni retranché. »
(p. 114-118)
 Comment de Gaulle justifie-t-il sa politique ?
 Sur quelles périodes historiques revient le Général ? Comment ces réfé-
rences historiques se transforment-elles en arguments ?
 Mettez en relation la situation* de cet extrait et sa dernière phrase : quel
vous semble être l’enjeu du passage ?
 Relevez des exemples de phrases qui comportent un rythme ternaire* :
quel effet produit-il ?

Mise au point

Après avoir illustré comment de Gaulle permettait peu à peu à la France


de retrouver son rang parmi les nations, le mémorialiste commence un
chapitre intitulé « L’Ordre » dans lequel il va exposer les mesures prises

88 Séquence 4 – FR01

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à l’intérieur du pays. Le style imagé de l’introduction rend toute la diffi-
culté de la tâche : « Le vent du changement souffle en rafales sur la France
libérée » (p. 113), «voyant bouillir d’affreux éléments de trouble dans le
creuset des affaires publiques, je me fais l’effet de Macbeth devant la
marmite des sorcières »91 (p. 113). L’identification à Macbeth dramatise
la situation, mais l’inscrit aussi dans une certaine vision de l’Histoire,
en lutte avec les forces du mal. En effet, cette seconde guerre mondiale
« fut salie de crimes qui font honte au genre humain » et « laisse – c’est
pour toujours ! – une douleur sourde au fond de la conscience nationale »
(p. 214). Pourtant, les pages qui suivent se gardent de tout manichéisme :
il s’agit seulement de justifier la « politique » choisie par de Gaulle, en
particulier son orientation sociale, inspirée d’une compréhension de l’His-
toire et d’une attention particulière à « la condition humaine » (p. 115),
et qui a prouvé son efficacité : « La construction est, semble-t-il, solide
puisque ensuite rien n’y sera ajouté, ni retranché » (p. 118). En exposant
les mesures sociales prises par lui à la Libération, de Gaulle, qui vient de
revenir au pouvoir, fait donc l’éloge de sa politique. Dans la justification de
ces mesures sociales, deux thèmes sont ainsi mis en avant : rupture avec
le passé récent, mais continuité d’un mouvement qui s’inscrit dans des
forces historiques sous-jacentes, autrement dit renouveau et continuité.
La continuité est mise en évidence par l’ancrage de ces mesures socia-
les dans une vision générale de l’évolution historique des sociétés.
L’ensemble du passage oscille ainsi entre une vision surplombante de
l’histoire et des considérations pratiques, appuyées sur une compréhen-
sion des rapports de force dans l’histoire récente de la France. Les pre-
mières lignes de l’extrait renvoient de manière synthétique et enlevée
aux difficultés quotidiennes évoquées de manière pittoresque dans les
paragraphes précédents :
« … je sais que les problèmes sont actuellement insolubles. Mais,
si le présent se traîne dans les séquelles du malheur, l’avenir est à
bâtir. Il y faut une politique. J’en ai une » (p. 115)
La formule impersonnelle, l’actualisation dramatique produite par l’em-
ploi du présent historique*, la personnification des temps rendent toute
l’urgence de la situation. Vient immédiatement ensuite l’énoncé des
grands axes de l’action, qui constituent aussi les points développés
dans la suite du chapitre, mais le but est formulé de manière assez sibyl-
line, mettant ainsi en évidence la force de l’autorité :
« Tout préparer pour qu’au moment voulu le peuple reçoive la parole,
sans permettre que, jusque-là, rien n’entame mon autorité. » (p. 115).
Cette autorité, le style de l’extrait va l’imposer. L’accumulation des infi-
nitifs et leur disposition en anaphore (« Tout préparer (…). Assurer (…).
Remettre… », p. 115), le rythme ternaire des consécutives*, la simulta-
néité introduite par les gérondifs donnent le sentiment de l’efficacité

91. La présence des sorcières renvoie au personnage de la pièce éponyme de Shakespeare, auquel les sorcières
prédisent une destinée royale bien que lui ne devienne pas roi. Elles symbolisent les forces du mal.

Séquence 4 – FR01 89

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d’une action dominée par la connaissance de ses tenants et aboutis-
sants. La conclusion illustre l’esprit d’autorité et de décision de de
Gaulle : « Voilà ce que je veux faire » (p. 115). Si les énoncés emploient
parfois des formes impersonnelles, ce n’est donc que pour mettre
d’autant mieux en évidence l’intense personnalisation du propos.
Ce programme est ensuite justifié par une vision de l’Histoire, qui, elle
aussi, pour apparaître dénuée de tout modalisateur*, n’en constitue pas
moins les premiers points d’une argumentation destinée à justifier le
programme politique de de Gaulle. Le mémorialiste fait d’abord remon-
ter le conflit historique à un point de vue philosophique :
« À mes yeux, il est clair que l’enjeu du conflit c’est, non seulement le sort
des nations et des États, mais aussi la condition humaine. » (p. 115), qu’il
assortit de considérations sur le rôle des guerres dans l’histoire, illus-
trées par de brillants exemples (Alexandre, Rome, les invasions arabes,
les croisades, la Révolution française) les inscrivant ainsi comme des
données nécessaires de l’évolution des civilisations, plutôt que comme
des accidents contingents des diverses occurrences du mal :
« Toujours, la guerre, sous son aspect technique, est un mouvement
des sociétés » (p. 115).
Il lui reste ensuite à expliquer dans quel « mouvement de société » s’ins-
crit la France de son époque (la formule « de nos jours », p. 115, évoque
directement la France de 1958, en même temps qu’elle permet aussi de
se référer à son passé récent) :
« Comme tout le monde, je constate que, de nos jours, le machinisme
domine l’univers. De là s’élève le grand débat du siècle : la classe
ouvrière sera-t-elle victime ou bénéficiaire du progrès mécanique en
cours ? » (p. 115).
Ainsi, cette remontée en amont de la situation de la France de l’après-
guerre permet, à l’aide d’une présentation en cascade (« De là… » en ana-
phore, p. 115) des conséquences du machinisme, d’expliquer la genèse
des « vastes mouvements : socialisme, communiste, fascisme » et des
« idéologies : libérale, marxiste, hitlérienne » (p. 115), tous présentés
comme des instruments de divisions. L’ampleur de la vision, rendue par
des expressions comme « tant d’hommes et tant de femmes », « le flot
de passions, d’espoirs, de douleurs », « l’immense brassage humain »
(p. 116), traduit le caractère universel de cette évolution qui est de placer
« la question sociale au premier rang de toutes celles qu’ont à résoudre
les pouvoirs publics » (p. 116). Le rythme ternaire, fréquent dans tout
l’extrait, mais déjà remarquable ici, accentue le côté péremptoire, donc
l’autorité de cette ampleur de vue. Surtout, l’inscription de ces clivages
politiques dans un grand mouvement d’histoire universelle permet à de
Gaulle de s’extraire des querelles politiciennes et des passions qui agi-
tent en général le débat politique.

90 Séquence 4 – FR01

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Il s’agit en outre de montrer la modernité de ces mesures :
« Je suis sûr que, sans des changements profonds et rapides (…) il n’y
aura pas d’ordre qui tienne » (p. 116)
Autrement dit, il faut des mesures révolutionnaires pour que l’ordre soit
maintenu :
« En l’espace d’une année, les ordonnances et les lois promulguées
sous ma responsabilité apporteront à la structure de l’économie fran-
çaise et à la condition des travailleurs des changements d’une portée
immense, dont le régime d’avant-guerre avait délibéré en vain pen-
dant plus d’un demi-siècle. » (p. 118)
Là encore, le mémorialiste va utiliser l’Histoire. Il revient cette fois sur
l’histoire récente de la France et énumère chronologiquement (« Avant
la Première Guerre mondiale… Ensuite… Enfin… », p. 116) les causes
conjoncturelles de son retard, avant tout dues au mauvais règlement du
premier conflit social. L’exposé est clair, synthétique et ordonné, il se veut
dépassionné, objectif et constructif. La syntaxe peut se faire période*
pour analyser avec aisance, grâce à l’imbrication des énumérations et de
la subordination, la concentration de nombreux facteurs de retard :
« Dans de pareilles conditions, les investissements productifs res-
taient trop souvent négligés, les outillages ne se transformaient guère,
les richesses demeuraient étales, tandis que les budgets publics se
bouclaient péniblement et que fondait la monnaie. » (p. 116)
Seule, l’évocation des indécisions parlementaires fait sortir le mémoria-
liste de son apparente objectivité : « l’élan s’enlisait vite dans la vase
parlementaire » (p. 116).
Chaque paragraphe développe un moment de cette histoire récente. Après
l’évocation de l’entre-deux guerres, vient celle du « désastre de 1940 »
(p. 117), qui ajoute à l’analyse des difficultés économiques du paragraphe
précédent, l’explication des clivages entre les différentes classes sociales
et le glissement de « la classe ouvrière du côté de la résistance » (p. 117).
Cependant, si l’exposé insiste sur les relations de cause à effet et prend
ainsi une apparence d’objectivité, il comporte aussi une attention intime
au facteur humain, aux émotions et aux représentations subjectives :
l’Histoire n’est pas seulement le fait de mécanismes logiques : « un grand
travail s’était opéré dans les esprits » (p. 117), travail subjectif que le
style du mémorialiste rend grâce à l’emploi du pronom indéfini (« On était
donc porté à vouloir… », p. 117) ou de verbes expressifs (« exaspéraient
la masse française », « cette guerre (…) jetait toute la classe ouvrière », p.
117). Cet impact de la représentation sur le cours de l’Histoire trouve son
expression dans une inscription du mouvement social et résistant dans le
versant révolutionnaire de l’Histoire de la Nation :
« La nation voyait les travailleurs reparaître en patriotes en même
temps qu’en insurgés, comme ç’avait été le cas à l’époque de la
Révolution, des journées de 1830, du soulèvement de 1848, des bar-
ricades de la Commune. » (p. 117)

Séquence 4 – FR01 91

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La spécificité de ce mouvement révolutionnaire est immédiatement sou-
lignée pour justifier les lois sociales édictées à la Libération :
« Mais cette fois, c’est contre l’ennemi qu’ils faisaient grève ou
allaient au maquis. Aussi, l’idée que les ouvriers pourraient de nou-
veau s’écarter de la communauté nationale était-elle odieuse au
pays. (…) rehausser la condition des classes laborieuses, c’est ce que
souhaitait le sentiment général. » (p. 117).
Or, dans ce « sentiment général », demeurent deux tendances que le
Général de 1958 n’oublie pas. Sa volonté de rassemblement se lit dans
le presque hommage au « régime de Vichy » qui « avait essayé d’y répon-
dre » (p. 117), rejetant sur le lien de Vichy avec « la capitulation » l’échec
des mesures prises alors.
Reste au mémorialiste, en pleine guerre froide, à justifier les raisons
pour lesquelles de Gaulle, à la Libération, a fait appel aux communistes,
les « séparatistes » de 1958. Il rappelle d’abord le danger : « Voilà donc,
pour le « parti », une extraordinaire occasion. » (p. 117), où l’introduction
de guillemets fait sentir que le propos quitte l’apparente objectivité du
récit historique pour l’exposé partisan. La phrase se fait synthétique tout
en imbriquant soigneusement les subordonnées – et par conséquent les
intentions et les moyens, cette économie de moyens traduisant l’esprit
d’amalgame et le calcul prêtés aux communistes :
« Confondant à dessein l’insurrection contre l’ennemi avec la lutte
des classes et se posant comme le champion de ces deux sortes
de révolte, il a toutes chances de prendre la tête du pays grâce à la
surenchère sociale, lors même qu’il ne pourrait le faire par la voie du
Conseil de la résistance, des comités et des milices. » (p. 117-118).
L’idée de « de Gaulle » – le retour à la troisième personne indiquant
l’autorité et la légitimité politiques du personnage historique et public – :
« en raison (…) du crédit que m’ouvre l’opinion », p. 118 – est alors expo-
sée en fin de paragraphe, sa traduction pratique faisant l’objet du para-
graphe suivant :
« À moins (…) que de Gaulle, saisissant l’initiative, ne réalise des réfor-
mes telles qu’il puisse regrouper les esprits, obtenir le concours des
travailleurs et assurer, sur de nouvelles bases, le démarrage économi-
que » (p. 118).
La tactique est quasi militaire, et énoncée comme telle – il s’agit ni plus ni
moins de doubler l’adversaire en prenant à sa place, sans scrupule idéo-
logique inutile (« je me suis mis d’accord avec mes arrière-pensées »,
p. 118), l’initiative des réformes sociales – : « Le plan est arrêté de lon-
gue date » (p. 118). En quoi consiste-t-il ? Rien moins qu’une lecture sim-
plificatrice et unificatrice de la Résistance, en dépit de l’énumération des
différents groupes de travail (« Les comités d’étude (…) en France (…)
ou (…) à Londres et en Afrique (…). Les délégués, notamment ceux qui
siégeaient à l’Assemblée consultative d’Alger… », p. 118) : « les résis-
tants, quels qu’ils soient, sont unanimes dans leurs intentions », « On

92 Séquence 4 – FR01

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peut dire qu’un trait essentiel de la résistance française est la volonté de
rénovation sociale » (p. 118). Le mémorialiste a noyé ainsi les commu-
nistes dans l’ensemble de la Résistance, elle-même organisée et réunie
par les services de la France libre, dans la même conception de la vision
de l’Histoire et de la nécessité d’une évolution sociale.
Les changements sociaux réalisés à la Libération, révolutionnaires en
leur temps, sont donc justifiés par la manière dont ils s’inscrivent dans
la continuité de l’évolution historique – laquelle se fait aussi au gré des
révolutions –, à condition qu’une autorité, légitimée par le peuple qui a
reconnu sa hauteur de vue, en fasse aussi un gage d’unité et de progrès.
Ce faisant, le mémorialiste a su mettre en valeur l’originalité de sa politi-
que : les progrès sociaux et économiques, qui ont en effet changé la phy-
sionomie de la France. Sans doute est-ce un satisfecitt dont le Général qui
revient au pouvoir en 58 ne saurait faire l’économie afin de légitimer les
réformes qu’il envisage pour renouveler enfin les institutions françaises.

2. Le sens de l’Histoire : une tragédie ?


Si la réorganisation politique de la France par le Général apparaît comme
un des thèmes principaux du Salut, il ne faudrait pas oublier que « c’est
ce qui se passe en Allemagne qui hante (le Général) par-dessus tout. Là,
en effet, se fixe le destin » (p. 201). Sans doute le mémorialiste ne veut-il
pas seulement rappeler combien la participation de l’armée française à
la bataille d’Allemagne est déterminante pour que la France puisse appa-
raître au rang des vainqueurs. La question est aussi philosophique. Une
guerre se termine, définissant des vainqueurs et des vaincus. Quelle
signification donne-t-elle à l’Histoire et à l’action des hommes ? C’est
ce que nous allons désormais étudier en relisant plus particulièrement
les pages que Charles de Gaulle consacre à l’Allemagne.

Pour réfléchir

 Relisez l’extrait de « La Victoire » allant de « L’irruption au cœur de l’Alle-


magne… » à « … le plus complètement possible » (p. 188-190). En quoi
la situation de l’Allemagne est-elle représentée sous un jour tragique ?
 Relisez l’extrait de « La Victoire » allant de « Comme les vagues pressées
déferlent… » à « …au moment où tout finit » (p. 206-210). Étudiez les
portraits de Mussolini et de Hitler. Que reproche de Gaulle à ces dicta-
teurs.
 Relisez l’extrait de « Discordances » allant de « Au cours de mon ins-
pection… » à « … devant le malheur des vaincus » (p. 246-247), et de
« À Trêves, j’ai le même spectacle… » à « …le Rhin, qui passe à Stras-
bourg ! » (p. 262-264). Caractérisez le ton de ces pages. Quel objectif
européen vise-t-il ?
 Quel grand projet expose le Général à l’université de Bruxelles (p.
265) ? Quel vous semble être l’objectif de ce développement par rapport
au moment de la parution du Salut ?
 Quelle dramatisation apporte le dernier paragraphe du chapitre « Dis-
cordances » ?

Séquence 4 – FR01 93

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Mise au point

Le tableau que dresse le mémorialiste de l’Allemagne illustre un « des-


tin » tragique. Le Général peint d’une plume épique les ravages des com-
bats livrés par les Alliés :
« Comme les vagues pressées déferlent sur le navire en train de som-
brer, ainsi les forces alliées submergent l’Allemagne en perdition.
Leur avance se précipite au milieu de fractions ennemies qui tour-
noient dans la confusion » (p. 206).
La vision surplombante, la mention des chiffres, les énumérations, l’ac-
cumulation des propositions et des verbes de mouvement rendent l’at-
mosphère d’ « apocalypse » (p. 189) :
« L’irruption au cœur de l’Allemagne de 80 divisions américaines,
britanniques, françaises, canadiennes, polonaises, appuyées par
12 000 avions, ravitaillées par des convois totalisant 25 millions de
tonnes et naviguant sur des mers que dominaient 1 000 bâtiments
de combat, ne pouvait plus laisser au maître du Reich la moindre illu-
sion d’éviter la catastrophe. D’autant qu’au début d’avril, les Russes,
eux aussi, progressaient sans rémission, franchissant l’Oder d’un
bout à l’autre, menaçant déjà Berlin et tout près d’atteindre Vienne. »
(p. 188-89)
L’écrivain n’évoque pas seulement l’avancée alliée, il veut aussi rendre
hommage aux souffrances et à l’endurance du peuple allemand. L’évo-
cation en souligne le caractère pathétique, l’abondance de pluriels
soulignant l’ampleur de la ruine : « troupes amorphes à force d’épuise-
ment », « foules éperdues » (p. 206). La souffrance du peuple est rendue
plus pathétique encore lorsque le récit épique se fait témoignage. La
période*, voire l’alexandrin blanc*, apportent alors le lyrisme nécessaire
au tragique :
« Considérant les monceaux de décombres à quoi les villes étaient
réduites, traversant les villages atterrés, recueillant les suppliques
des bourgmestres au désespoir, voyant les populations d’où les adul-
tes masculins avaient presque tous disparu, je sentais se serrer mon
cœur d’Européen » (p. 247)
La situation est d’autant plus tragique que l’issue du combat est, pour
le peuple allemand, fatale : c’est, pour « les débris des armées alleman-
des, mal pourvues, disparates (…) un combat qui n’(a) plus d’issue hor-
mis la mort ou la captivité » (p. 189) :
« À l’intérieur, dans les villes écrasées et les villages étreints par l’an-
goisse, la population poursuivait avec une complète discipline un
labeur qui, désormais, ne changerait plus rien au destin » (p. 189),
« Dans le sang et dans les ruines, avec un profond fatalisme, le peu-
ple allemand subit son destin » (p. 206).

94 Séquence 4 – FR01

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L’emploi du mot « destin » révèle que l’Histoire est gouvernée par une
force transcendante. Est-ce une force providentielle qui désire faire triom-
pher le Bien ? La réponse est ailleurs : en l’homme, et dans les hommes.
Certes, le Général ne manque pas de rappeler que le peuple allemand a
suivi Hitler jusqu’au bout :
« L’Allemagne, séduite au plus profond d’elle-même, suivit son Führer
d’un élan. Jusqu’à la fin, elle lui fut soumise, le servant de plus d’ef-
forts qu’aucun peuple, jamais n’en offrit à aucun chef » (p. 209).
Mais il fait aussi de ce peuple la victime tragique d’un héros à l’ambition
démesurée :
« Prolonger les hostilités, c’était, pour Hitler, accroître les pertes, les
ruines, les souffrances du peuple allemand sans autre contrepartie que
de satisfaire, durant quelques semaines encore, un orgueil désespéré »
(p. 189).
Si Hitler est d’abord associé à Prométhée, le héros qui avait volé le feu
aux Dieux pour le donner aux hommes, il l’est ensuite à Moloch, dieu
en l’honneur duquel des enfants étaient immolés et brûlés. En Italie, le
Duce était « ambitieux, audacieux, orgueilleux » (p. 207), « ayant voulu
trop embrasser, il ne lui restait rien à étreindre » (p. 208). De Gaulle dit
avoir été « saisi par le caractère de frénésie que revêtaient (les) émis-
sions » de Hitler (p. 189). Il évoque tous les attributs de la fausse gran-
deur à travers lesquels ces deux dictateurs ont voulu impressionner les
foules : « musique héroïque et funèbre » pour Hitler qui fanatise son
peuple, « déclarations insensées de combattants et de travailleurs, (…)
allocutions délirantes de Goebbels proclamant jusqu’à l’extrémité que
l’Allemagne allait triompher » (p. 189) ; quant à Mussolini, « il donnait
à son pays l’air d’être uni et résolu par le moyen des cortèges, des fais-
ceaux et des licteurs. (…) appuyé sur ces apparences, il devenait une
grande vedette de la scène internationale » (p. 207).
Les portraits de Mussolini et d’Hitler, que compose ainsi le Général,
illustrent à des degrés divers cette hybris, responsable d’une véritable
faute politique et historique. Mussolini a dépassé son rôle d’ « homme
d’État » : « pour lui, c’était trop peu de (…) sauver (l’Italie) et de la mettre
en ordre » (p. 207) – objectif que s’est fixé au contraire de Gaulle pour
la France, et auquel il ne cesse de rappeler qu’il se tiendra - : « Il voulait
en faire un empire », « restaurer l’antique primauté de Rome » (p. 208).
Le mémorialiste reconnaît que le projet n’était pas sans « grandeur »
(p. 208), mais il en note l’anachronisme dévastateur : « était-ce un but
accessible en ce temps où le monde est aussi vaste que la terre et se
fait à la machine ? » (p. 208). Quant à Hitler, le mémorialiste le repré-
sente en « amant nouveau » d’une Allemagne qu’il personnifie sous les
traits d’une femme « séduite au plus profond d’elle-même » (p. 209). La
construction d’un empire n’apparaît plus que comme l’appétit d’une pas-
sion débridée, débauche de tous les désirs, compensation de toutes les
frustrations, aussi bien celles du pays (« Lasse de l’empereur tombé, des
généraux vaincus, des politiciens dérisoires, elle s’était donnée au pas-

Séquence 4 – FR01 95

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sant inconnu qui représentait l’aventure… », p. 208-209), que celle du
dictateur (« Cet homme, parti de rien… », p. 208). Certes, le mémorialiste
n’omet pas de souligner que « ce couple entreprenant » (p. 208) trouva
d’autant moins d’obstacles sur sa route que l’Europe était « obnubilée
ici par l’attrait, là par la peur, du communisme et du fascisme, énervée
de démocratie et encombrée de vieillards » (p. 209). Mais il développe
aussi en deux longs paragraphes l’erreur politique et historique com-
mise par Hitler dans son appréciation du sens de l’Histoire, détaillant
d’abord ses projets – annexer l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne,
puis réduire la France et la Russie, « asserv(ir) l’Angleterre » (p. 209), voir
l’Amérique « se coucher à son tour » (p. 209) -, puis la réalité historique :
c’est-à-dire le refus de l’Angleterre « de s’incliner » (p. 210), « la flamme
de la Résistance », « l’Amérique, jetée dans la guerre par l’agression du
Japon » (p. 210). Mais ces revirements historiques que tous connais-
sent, en 1958, de Gaulle en fait l’expression d’une autre transcendance :
l’âme humaine :
« Il fondait son plan gigantesque sur le crédit qu’il faisait à la bas-
sesse des hommes. Mais ceux-ci sont des âmes autant que du limon »
(p. 209).
Car, dans l’Histoire, de Gaulle n’oublie ni les progrès structurels, comme
par exemple l’impact du machinisme, ni la dimension humaine. Si les por-
traits de Mussolini et d’Hitler dénoncent la démesure de leur projet politi-
que, ils en soulignent aussi, laconiquement, la dimension humaine : « Au
moment où l’abattit la mitraillette d’un partisan, Mussolini avait perdu les
raisons de vivre » (p. 208). Et si « l’entreprise d’Hitler fut surhumaine et
inhumaine. (…) vaincu et écrasé, peut-être redevient-il un homme, juste
le temps d’une larme secrète, au moment où tout finit » (p. 210). Certes,
lorsque l’Amérique entre en guerre, « le destin était scellé » (p. 210). Mais
le sens de l’Histoire, pour le Général, réside moins dans la victoire du
bien, que dans la compréhension renouvelée de la nature humaine et de
la civilisation. D’abord, parce que la Deuxième Guerre mondiale a rappelé
la pérennité du Mal radical, en apportant cette innovation épouvantable
de l’extermination érigée en système : « la lutte fut salie de crimes qui
font honte au genre humain » (p. 214). Mais surtout, parce que pour avan-
cer, pour conduire à la victoire, de vieilles valeurs furent nécessaires : « la
flamme de la résistance » (p. 210), « le courage et l’honneur » (p. 210), et
à travers elles, la foi renouvelée en l’âme des hommes. L’erreur d’Hitler
fut d’ « Agir comme si les autres n’auraient jamais de courage » (p. 209),
de « fond(er) son plan gigantesque sur le crédit qu’il faisait à la bassesse
des hommes » (p. 209). Le Général parie au contraire sur l’entièreté de
l’homme, « âme » et « limon », sur l’entièreté de l’Histoire aussi, recher-
che de gloire et intérêt pragmatique. Ainsi, comprend-il que les dévasta-
tions subies par l’Allemagne assurent pour longtemps la paix :
« C’en était fini pour longtemps de ce Reich conquérant, qui, trois fois
en l’espace d’une vie d’homme, s’était rué à la domination. Niveau
de vie et reconstruction, voilà quelles seraient forcément, pendant
de nombreuses années, les ambitions de la nation allemande et les
visées de sa politique » (p. 247).

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Ainsi, si tragédie il y a eu sur le grand théâtre de l’Histoire, il faut qu’il y
ait catharsis, que les passions de domination soient purgées. Mais de
Gaulle veut aussi y voir une nouvelle source de progrès. Dans le chapi-
tre « Le Rang », dans le récit de sa visite à Staline, il a déjà exposé sa
vision de l’Europe future. Il y revient dans ces pages consacrées à l’Al-
lemagne. La citation qu’il produit de la déclaration radiophonique du
25 avril 1945 rappelle non seulement le refus de la vengeance, mais sur-
tout l’entité supranationale dont doivent se préoccuper désormais les
différents pays : « la raison supérieure de l’Europe » (p. 190). Dans le
récit de son passage dans la plaine d’Augsbourg, le Général continue de
refuser la vengeance et d’induire implicitement la nécessité d’une future
réconciliation – celle à laquelle le Général se consacrera en recevant par
exemple le chancelier Adenauer en septembre 1958 :
« Ainsi, au milieu des ruines, des deuils, des humiliations, qui sub-
mergeaient l’Allemagne à son tour, je sentais s’atténuer dans mon
esprit la méfiance et la rigueur. Même, je croyais apercevoir des pos-
sibilités d’entente que le passé n’avait jamais offertes » (p. 247).
Enfin, en citant de larges extraits des discours prononcés à Trêves et à
Strasbourg en octobre 1945 et en soulignant l’enthousiasme des Alle-
mands à ses propos, il donne tout le lyrisme nécessaire à l’évocation
d’une grande entreprise : la réconciliation des peuples avec, à l’horizon,
la constitution de l’Europe, reviviscence, pour de Gaulle, de l’esprit même
de l’histoire européenne, qui finalement s’incarne dans cette légitimité
que lui donne l’accord du peuple allemand présent. Ainsi, à Mayence :
« La foule y est nombreuse pour accueillir Charles de Gaulle. On dirait,
qu’après des siècles aboutissant à d’immenses épreuves, l’âme des
ancêtres gaulois et francs revit en ceux qui sont là. (…) : « Ici, tant
que nous sommes, nous sortons de la même race. Et nous voici,
aujourd’hui, entre Européens et entre Occidentaux. Que de raisons
pour que, désormais, nous nous tenions les uns près des autres »
(p. 262).
Et le mémorialiste de raconter les mêmes scènes dans le Palatinat, à
Fribourg, à Baden-Baden (p. 262-263). L’accumulation de récits similai-
res tient lieu de preuves, tout en soutenant le lyrisme exaltant de cette
perspective de réconciliation, non sans la lucidité nécessaire à l’homme
d’État :
« Dans cette atmosphère étonnante, j’en viens à me demander si tant
de batailles livrées et tant d’invasions subies depuis des siècles par
les deux peuples luttant l’un contre l’autre, tant d’horreurs toutes
récentes commises à notre détriment, ne sont pas de mauvais rêves.
Comment croire qu’il y ait eu jamais chez les Germains, à l’égard des
Gaulois, autre chose que cette cordialité dont on m’offre des preuves
éclatantes ? Mais, sortant de la cérémonie pour me retrouver dans
les rues démolies, au milieu d’une foule douloureuse, je mesure quel
désastre ce pays a dû subir pour écouter, enfin, la raison. » (p. 263)

Séquence 4 – FR01 97

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La destinée de l’Allemagne illustre ainsi la condamnation des grands
desseins de domination. Si l’ère est au machinisme, le Général continue
cependant de voir dans l’Histoire la poursuite d’un dessein civilisateur,
dans lequel les peuples s’uniraient. Loin de négliger le rôle des hommes
dans l’Histoire, il révèle les outrances dévastatrices de certains, pour
mieux rappeler l’impact de l’aspect spirituel et des valeurs dans toute
entreprise, même lorsque celle-ci semble dépasser les forces humaines.
Dans la fin du chapitre « Discordances », après avoir rappelé le contenu de
son discours à l’université de Bruxelles, « l’espoir que pourrait apporter,
un jour, au monde entier l’association de tous les peuples de l’Europe et,
dans l’immédiat, « un groupement occidental, ayant pour artères : le Rhin,
la Manche, la Méditerranée » » (p. 265), il conte les entrevues avec le sul-
tan du Maroc, le bey de Tunis, puis la participation de la France aux négo-
ciations avec le Japon, toutes actions inspirées par un même but : assurer
l’indépendance de la France, indépendance qui ne peut être acquise que
si la France a « les mains libres au-delà des océans » (p. 266). Le lyrisme
soutient alors l’argumentation de ce grand dessein, emblématique de la
grandeur dont doit continuer de témoigner l’histoire de France :
« Afin que les peuples dont nous sommes responsables restent
demain avec la France, il nous faut prendre l’initiative de transfor-
mer en autonomie leur condition de sujets et, en association, des
rapports qui, actuellement, ne sont pour eux que dépendance. À la
condition, toutefois, que nous nous tenions droits et fermes, comme
une nation qui sait ce qu’elle veut, ne revient pas sur sa parole, mais
exige qu’on soit fidèle à celle qu’on lui aura donnée. » (p. 266).
Ainsi, l’indépendance de la France se nourrit de l’avènement à l’indépen-
dance des États colonisés ou sous protectorat, et de la coopération ainsi
maintenue avec eux. C’est précisément à la poursuite de ce projet que
s’est consacré aussi le Général lors de son retour au pouvoir en 1958.
Ainsi, avec de Gaulle, la tragédie possède bien des vertus cathartiques,
et reprend, d’une certaine manière, le grand rôle politique et démocra-
tique qu’elle avait dans l’Antiquité grecque92. La guerre n’est pas sans
accoucher de quelques possibilités de progrès :
« En Europe, en Afrique, en Asie, où la France avait subi un abais-
sement sans exemple, voici qu’un début étonnant de redressement
et un extraordinaire concours de circonstances lui offrent l’occasion
d’un rôle conforme à son génie » (p. 276).
Cependant, dans cette conclusion du chapitre « Discordances », le
mémorialiste, toujours soucieux d’expliquer son action, passée et pré-
sente, ménage, non sans user des forces poétiques de la rhétorique, les
ingrédients d’une péripétie qui pourrait mener la France à la catastrophe,
en fonction de ce qu’elle fera de l’usage de sa liberté, irréfutable :

92. La tragédie apparaît au Ve av. J.C. en Grèce. Les gouverneurs d’Athènes organisaient des concours de tragé-
dies : cet art permettait à la cité de réfléchir à ses organes politiques et judiciaires.

98 Séquence 4 – FR01

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« Sont-ce les rayons d’une nouvelle aurore ou les derniers feux du
couchant ? La volonté des Français en décidera. » (p. 276)
Il se présente alors comme le véritable héros de cette tragédie, seul face,
moins à son destin individuel, que face au destin de la France :
« Quant à moi, qui ne connais que trop mes limites et mon infirmité
et qui sais bien qu’aucun homme ne peut se substituer à un peu-
ple, comme je voudrais faire entrer dans les âmes la conviction qui
m’anime ! » (p. 276)
Héros toujours susceptible de devenir le pharmakos93, héros qui accepte
de se sacrifier sur l’autel de la démocratie, au milieu des « voix (du) (…)
forum » et des « cris, péremptoires et contradictoires », des « clameurs des
partisans » (p. 277), pour Le Salutt du pays, quitte à revenir plus tard à l’ad-
ministration de la grandeur de la nation. Malraux l’avait bien pressenti :
« À mes yeux, ses Mémoires, que le récit soit celui du maintien de la
France dans l’abandon de 1940 ou dans l’espoir de 1958, sont une tra-
gédie à deux protagonistes : les Français et lui. Dans la guerre et dans
la paix, la France est l’enjeu. À plusieurs reprises, il l’a faite contre la
majorité des Français. Il en éprouve une amère et secrète fierté. Espère-
t-il que la postérité comprendra, est-il maintenant au-delà de cet espoir
et des autres ? Je rêve d’une sorte d’Œdipe dont Sophocle nous dirait
comment il a voulu faire Thèbes contre les Thébains.94 »

C Une mystique de l’État


Charles de Gaulle conçoit l’Histoire avec pragmatisme lorsqu’il s’occupe
de l’intérêt des États, mais ce pragmatisme n’est pas séparable d’une
vision mystique : épris d’ « une certaine idée de la France », le Général
voit la France comme une « princesse » ou une « madone ». Cette per-
sonnification rappelle qu’à ses yeux la France a une âme, un pouvoir spi-
rituel, qui insuffle le sens de la grandeur et de l’indépendance, et cette
France inspire une véritable foi, inaliénable. Comment la charge politique
de l’administration de l’État se marie-t-elle avec cette mystique ?

1. « Le peuple et son guide » (p. 54)


Dès la fin du premier chapitre, Charles de Gaulle expose la problémati-
que : si « entre le peuple et son guide le contact s’est établi » et que « par
là, se trouve tranchée toute espèce de contestation, quant à l’autorité

93. Dans la Grèce antique, le pharmakos renvoie à un rite de purification : pour libérer la cité d’un mal, une personne
était choisie, conduite en dehors et sacrifiée. Œdipe, chassé de Thèbes, dans Œdipe roii de Sophocle, opère ainsi
l’identification entre le roi et le bouc émissaire.
94. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

Séquence 4 – FR01 99

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nationale », ce qui permet à l’État d’ « exercer ses pouvoirs », à l’admi-
nistration de « fonctionner », il n’en demeure pas moins que des doutes
demeurent quant à l’avenir, une fois la guerre achevée, « Car, demain, le
peuple fera (de l’Assemblée) ses mandataires élus et légaux » (p. 54). La
réaffirmation du rôle de guide ne se fait jamais sans le rappel de cette
échéance ; à aucun moment de Gaulle ne songe à la contourner ou à y
échapper. Cette fidélité aux principes républicains est le ferment même
de la grandeur indispensable à cette « légitimité transcendante95 »
que la reconnaissance du peuple lui a donnée. Ainsi le souvenir des
moments d’échange profonds avec le peuple est souvent placé à la fin
des chapitres, par exemple dans « Le Rang » ou « La Victoire », dans des
conclusions lyriques qui décrivent cette entente émouvante sans taire
les doutes, « l’inquiétude des troubles nouveaux », « la question muette
(…) : « De Gaulle ! cette grandeur, dont grâce à vous nous sentons le
souffle, résistera-t-elle demain au flot montant de la facilité ! » (p. 158).
Le mémorialiste rappelle volontiers ses déplacements en France - dans
« La Libération » ou « Désunion » - ou à l’étranger – aux USA, en Allema-
gne – et mentionne toujours l’enthousiasme des foules. Mais il s’agit
moins d’une évocation complaisante de l’émotion qu’il soulève, que le
rappel de ce que représente « de Gaulle » pour le rassemblement des
Français, par conséquent L’Unitéé de la France sans laquelle ne peut se
manifester sa grandeur.
Mais cette légitimité comporte aussi ses devoirs. Dans cette période
délicate de l’après-guerre, où deux France cherchent à régler leurs comp-
tes, celui qui veut rassembler est investi de la fonction sacrée de juge
suprême. Le passage sur le rendu de la justice est situé dans le cha-
pitre « L’Ordre », signifiant par là que le fondement de l’État ne saurait
s’en passer. Le mémorialiste adopte, pour en rendre compte, un registre
objectif, presque didactique, voire impersonnel :
« Il fallait que la justice passe.
Elle passa. », (p. 132).
Le changement de paragraphe dit, par le silence du blanc, tout ce que
les actes ont pu avoir de troublant, puisqu’il s’agissait, pour le général
de Gaulle, d’envoyer à la mort ou de gracier ceux que l’on avait jugé pour
faits de collaboration. Le lecteur ne saura rien des états d’âme qui ont
agité le Général. Le récit est limité à l’énoncé du nombre des condam-
nations et à un argumentaire qui veut motiver les actes de justice. Cette
sobriété stylistique semble illustrer une formule qu’emploie le mémo-
rialiste pour qualifier les condamnations à la détention : « équitables et
modérées » (p. 133). On sent aussi dans le récit des procès de Pétain,
de Laval et de Darnand, au cœur du chapitre « Désunion », la volonté du
Général de calmer les esprits, de se conduire en juge impartial, rame-
nant la faute de Pétain à sa vieillesse (p. 299), évoquant le « pas ferme »
(p. 300) de Laval pour marcher vers le poteau d’exécution, ou la « pas-

95. Introduction, par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, NRF,
Gallimard, Paris, 2008, p. XXVI.

100 Séquence 4 – FR01

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sionnante aventure » (p. 300) à travers laquelle était apparue la collabo-
ration pour Darnand. Le désir pragmatique de rassembler deux France
qui sont prêtes à en découdre se nourrit donc d’un savant mélange de
principes d’impartialité, de responsabilité et de clémence, et du refus de
la vengeance.
On remarquera cependant que cette fonction de juge suprême qu’il a
dû exercer, et qui illustre le caractère sacré de son pouvoir, le mémo-
rialiste en noie l’évocation dans le récit de ses autres actions de tous
ordres, militaires, politiques, administratives. « La route de la grandeur »
(p. 279) passe en effet par la prise en compte de tous les problèmes
des Français, mais avant tout par l’attitude de surplomb choisie par son
« guide » pour les résoudre. Pourtant, cette mystique de l’État qui s’ali-
mente dans une foi inaltérable en « une certaine idée de la France » doit
composer, en République, avec « les clameurs des partisans » (p. 277).

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Séquence 4 – FR01 101

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Pour réfléchir

Relisez l’extrait de « Désunion » allant de « Ces buts, notre pays… » à


« …l’autorité qu’il m’accorde » (p. 284-289)
 Dans la première et la dernière phrase de cet extrait, vous rencontrez
successivement les mots « guidé » et « autorité » : expliquez la diffé-
rence entre la notion de guide et celle de chef selon de Gaulle. Que
veut-il être pour les Français ?
 Quel est le rôle argumentatif de l’analyse de la dictature ?
 Étudiez la conception du chef qu’expose Charles de Gaulle dans ce pas-
sage.
 Quels reproches formule le mémorialiste vis-à-vis des parlementaires ?
Comment les exprime-t-il ?
 Charles de Gaulle stigmatise la « phraséologie » (p. 286) des partis.
Relisez un extrait de « L’Ordre », de « Ce qui me frappait surtout… » à
« … une condition essentielle de l’ordre » (p. 126-131) : quel rôle le
Général y donne-t-il aux mots dans le parlementarisme ?

Mise au point

Si le « guide » accompagne pour montrer la route, le « chef », placé à


la tête, dirige, gouverne, commande. De l’un à l’autre, un changement
d’espace : l’univers de la mystique de l’État, gouvernée par « une cer-
taine idée de la France », c’est-à-dire aussi du peuple, doit coexister avec
celui des « politiques », c’est-à-dire les partis, représentés à l’Assemblée
(p. 277). De la mystique à cette politique, changement de style : c’en
est fini du lyrisme, la prose du mémorialiste sert l’argumentaire de sa
défense de sa conception du « chef ».
Pour de Gaulle, le progrès de la nation n’est assuré que si L’Unitéé est
préservée et renforcée. Or, désormais, les partis instillent dans la vie
de l’État des germes de division. Nous avons vu que l’opposition de de
Gaulle aux partis politiques constituait l’un des principaux fils directeurs
du Salut. Cette opposition fut à l’origine des accusations de dictature
que de Gaulle dut contrer dès la période de Londres. Cette « méfiance
qu’inspir(e) le pouvoir dit « personnel » », la distance qu’indiquent les
guillemets et la périphrase, évoquent une actualité brûlante au moment
de la parution du Salut. Cependant, il ne s’agit pas tant d’une condam-
nation sans appel des institutions parlementaires que d’un plaidoyer
pour une réforme qu’il juge nécessaire. Le mémorialiste veut convaincre
qu’il est, plus que tout autre, farouchement attaché à ce fondement de la
démocratie. Dans le chapitre « L’Ordre », il rappelle les avantages qu’ap-
porte à la France « le spectacle d’une préfiguration parlementaire dans
l’hémicycle du Luxembourg » (p. 131), « le libre cours des opinions et des
sentiments (…) (étant) en profondeur, une condition essentielle de l’or-

102 Séquence 4 – FR01

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dre » (p. 131). Pourquoi, dès lors, cette méfiance vis-à-vis du « forum » ?
Parce qu’ « en cette époque de matérialisme indifférente aux idéals »
(p. 286), le parlement ne « réunit (que) des délégations des intérêts par-
ticuliers » (p. 287), il ne représente plus que des « clientèle(s) » (p. 286).
Pas une « formation politique » n’est susceptible aux yeux de de Gaulle
de « représent(er) l’intérêt général ». L’homme de principes et de valeurs
qu’est de Gaulle ne peut admettre ce pragmatisme qui consiste à consi-
dérer le vote comme un moyen de compensation ou de refus de certaines
forces, plutôt que comme un principe d’élection positive : « Beaucoup
d’électeurs qui lui donneront leur bulletin de vote le feront-ils, non point
tant pour elle, que contre d’autres » (p. 286). En conséquence, toute la
noblesse de la politique disparaît : il n’est plus question que de « repré-
sentation d’une catégorie d’intérêts » (p. 286), de « tactique (…) qui n’est
que la pratique du compromis », et même de « reniement », de course
aux places : « conquête des fonctions publiques, des postes d’influence,
des emplois administratifs » (p. 286). Bien sûr, ce tableau très noir est
rédigé en partie au futur, mais les lecteurs de 1959 sauront y reconnaître
les errements de la IVe République et « l’impuissance du pouvoir », qui a
finalement justifié l’appel à de Gaulle en 1958.
La critique du parlementarisme ne va pas sans des propositions que le
mémorialiste introduit par des tournures sans équivoque (« Pour moi »,
« Suivant moi », p. 287) qui associent ces nouvelles idées sur l’exercice
du pouvoir à la présentation de l’action personnelle de de Gaulle. Ces
conceptions sont d’ailleurs présentées au début de l’extrait comme
issues de sa propre expérience de l’exercice du pouvoir : on peut ainsi
observer l’introduction du « je » de l’homme d’État :
« Ces buts (le Général vient de présenter le « plan (…) de simple bon
sens » (p. 283) qu’il projette de mettre en œuvre pour sortir le pays
de la ruine), notre pays est en mesure de les atteindre, pourvu qu’il
demeure uni et que l’État l’y conduise. Comment, par contre, y par-
viendra-t-il, s’il se divise contre lui-même, s’il n’est pas guidé dans
sa marche par un pouvoir qui en soit un ? Or, à mesure qu’il redevient
libre, je constate avec chagrin que les forces politiques s’emploient
à le disperser et, qu’à des degrés divers, toutes s’appliquent à l’éloi-
gner de moi » (p. 284).
Même réaffirmation du « je » à la fin de l’extrait, encore mise en valeur
par l’expression des doutes intérieurs, vite jugulés par la détermination
de servir la France quoi qu’il en coûte :
« Et moi, ai-je la capacité, l’habileté, l’éloquence nécessaires pour
le galvaniser, dès lors que tout s’aplatit ? Pourtant, quelle que doive
être un jour la réponse du pays à la question qui lui sera posée, j’ai le
devoir, en attendant, d’employer à le gouverner toute l’autorité qu’il
m’accorde » (p. 289).
Cette « autorité » accordée par le peuple est la source, on l’a vu, de la
« légitimité » de de Gaulle : elle le reconnaît en effet comme l’auteur de
l’appel du 18 juin, et par conséquent de la libération de la France. Cette

Séquence 4 – FR01 103

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« autorité », de Gaulle veut l’employer à « gouverner » : il s’agit de trans-
former le « guide » en « chef ». Mais la définition du rôle de celui-ci, tel
que le conçoit de Gaulle, ne peut être présentée qu’après une réfutation
de toute intention de dictature.
Le Général commence par concéder à ses détracteurs la validité de leurs
accusations :
« En apparence, il me serait loisible de prolonger l’espèce de
monarchie que j’ai naguère assumée et qu’a ensuite confirmée le
consentement général » (p. 284)
Certes, le Général défend sa conception démocratique et républicaine de
l’exercice du pouvoir :
« Au long du drame, mes déclarations n’ont, à dessein, jamais laissé
de doute sur ma résolution de rendre la parole au peuple dès que les
événements lui permettraient de voter. Si mon pouvoir a été progres-
sivement reconnu, c’est, dans une large mesure, à cause de cet enga-
gement. Me refuser, maintenant, à le remplir, ce serait imprimer à mon
œuvre une marque frauduleuse. Mais ce serait aussi dresser peu à peu
contre moi le pays qui ne distinguerait plus les raisons de cet arbi-
traire » (p. 284-285).
Mais, surtout, il développe en trois paragraphes une réfutation de ces
accusations par des arguments qui tiennent plus aux circonstances exté-
rieures, qu’à une posture personnelle. L’argumentaire n’en est que plus
convaincant et objectif. Ainsi, il convoque d’abord la nature du peuple
français, dans la plus pure tradition révolutionnaire, qui empêcherait
pareille prise de pouvoir :
« Mais le peuple français est ce qu’il est, non point un autre. S’il ne le
veut, nul n’en dispose » (p. 284).
Il rappelle aussi la définition d’une dictature, afin de préciser en quoi les
facteurs structurels nécessaires pour la réaliser manquent : « Il ne peut y
avoir de dictature qui tienne, à moins qu’une fraction, résolue à écraser
les autres, ne la soutienne envers et contre tout » (p. 285), sans doute
faut-il entendre là une allusion contre les communistes, mais de Gaulle
tient surtout à rappeler que lui-même se situe en dehors de cet esprit de
« faction ». Se réaffirmant de cette belle formule chevaleresque, « cham-
pion de la France, non point celui d’une classe ou d’un parti » (p. 285),
il se pose en rassembleur, au-dessus des partis. Ce surplomb adopté
depuis le début le garantit ainsi de tout esprit partisan96. Enfin, tout en
comparant avec d’autres périodes de l’Histoire, le premier et le second
Empire, il montre l’absence des facteurs conjoncturels nécessaires :

96. Malraux fait dire à Charles de Gaulle : « Je crois que la France sait que moi, je n’ai pas résisté à une politique au
nom d’une autre, ni, ce qui est plus sérieux, à une civilisation enragée, au nom de notre civilisation. Ni même
au nom de la chrétienté. J’ai été la Résistance de la France. On ne pourra pas oublier que j’ai accueilli tout le
monde. Sinon, j’aurais été le chef d’un parti en exil ». Op. cit. page 25 (note 37).

104 Séquence 4 – FR01

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« … quel fut jamais, quel peut être, le ressort de la dictature, sinon une
grande ambition nationale ou bien la crainte d’un peuple menacé ? »
(pp. 285-286)
Ces arguments trouvent leur point d’orgue dans la franchise avec laquelle
le Général parle de la « dictature » qu’il a su exercer dans la « tempête ».
L’absence de pusillanimité devant les mots qui constituent le chef d’ac-
cusation retenu contre lui et la manière dont, en se les appropriant, il
les assume, donne une valeur performative et vraie à la position qu’il dit
vouloir adopter – redonner « la parole au peuple » (p. 286) –, et qui vaut
autant pour l’automne 1945 que pour l’actualité de 1959 :
« La dictature momentanée, que j’ai exercée au cours de la tempête
et que je ne manquerais pas de prolonger ou de ressaisir si la patrie
était en danger, je ne veux pas la maintenir puisque Le Salutt public se
trouve être un fait accompli. Ainsi que je l’ai promis, je donnerai donc
la parole au peuple par des élections générales. » (p. 286).
Il peut maintenant définir sa conception de l’exercice du pouvoir. Il prend
soin auparavant, conformément aux règles de la rhétorique, d’en justi-
fier la présentation par son expérience personnelle :
« …je me suis fait une claire idée des institutions souhaitables. Pour
en venir à ce plan, j’ai tenu compte, bien entendu, de la leçon tirée
d’un désastre péniblement réparé, de mon expérience des hom-
mes et des affaires, du rôle, enfin, que les événements me mettent
en mesure de jouer dans la mise en marche de la IVe République »
(p. 287).
L’ensemble du plan est énoncé de manière impersonnelle et générale.
Dès l’abord, dans le jeu étymologique entre « tête » et « chef », « que
l’État ait une tête, c’est-à-dire un chef » (p. 287), on sent que chaque mot
compte. On y retrouve les mêmes thèmes que lors de la présentation pré-
cédente, au chapitre « L’Ordre » (voir p. 287), mais dans une présenta-
tion plus détaillée, qui met l’accent sur les prérogatives et les devoirs du
président, en particulier en matière de « péril ». Le mémorialiste insiste
davantage qu’au précédent chapitre sur la position du chef de l’État,
« au-dessus des fluctuations » (p. 287). Il apporte aussi une précision
qui vaut plus pour l’actualité de 1959 que pour celle de 1945 puisqu’il
annonce qu’il doit être « désigné par le peuple » : ce sera en effet l’objet
de la réforme constitutionnelle de 1962. En 1946, dans le discours de
Bayeux, le Général ne parlait que d’un chef de l’État élu par un collège
qui engloberait le Parlement, « mais beaucoup plus large »97.
Cette conception de l’autorité du chef ne va pas sans une prise en
compte de l’ambivalence du peuple et de sa versatilité. Prendre acte de
ce facteur, c’est faire œuvre démocratique. En effet, si la tradition révolu-
tionnaire d’un peuple français épris de liberté et d’indépendance écarte
toute possibilité de dictature, il n’en demeure pas moins que le peuple

97. cf Documents, discours de Bayeux, p.524.

Séquence 4 – FR01 105

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agit selon son « instinct ». Cet « instinct du pays » (p. 289) a fait que le
peuple s’est tourné vers de Gaulle. Mais cet « instinct » renvoie aussi à
une conception sensualiste du peuple, qui souligne le caractère spon-
tané, réactif de ses manifestations. En d’autres termes, le peuple agit-il
toujours avec pour guide la raison ? L’emploi du mot « instinct » permet
d’en douter, ainsi que l’expression même des incertitudes que le Général
n’économise pas et qui font l’objet du dernier paragraphe de l’extrait :
« Ce peuple, sous les témoignages émouvants qu’il me prodigue mais
qui expriment sa détresse autant que son sentiment, n’est-il pas las,
désabusé, divisé ? Ces vastes entreprises, cette action vigoureuse,
ces fortes institutions, que je propose à son effort, ne dépassent-
elles pas ses moyens et ses désirs ? » (p. 289)
Car, pragmatique, fin connaisseur de la nature humaine, de Gaulle
n’oublie pas l’aspect humain, incontrôlable, passionnel, même lors-
qu’il s’agit de présenter un nouveau projet institutionnel. La solennité
du rythme ternaire, le lyrisme inquiet des interrogatives viennent tout
à coup ouvrir une faille dans l’argumentaire serré. De Gaulle connaît le
poids des mots. Il sait que cette conclusion inquiète est le meilleur gage
de la pureté de ses intentions.
Les deux aspects de sa prose, rigueur de l’argumentaire, faille du lyrisme,
sont les armes avec lesquelles il veut combattre la « phraséologie »
(p. 286) des « politiques » (p. 289). Dans le chapitre « L’Ordre », lorsque
le mémorialiste présente pour la première fois la réforme institutionnelle
qu’il veut proposer pour lutter contre les errements du parlementarisme,
il met l’accent sur l’emploi frelaté que les parlementaires font du langage.
De Gaulle, l’auteur de l’appel du 18 juin, n’oublie pas que l’instrument
privilégié de la politique, comme dans la Grèce antique - et ses scènes
d’entretiens diplomatiques, la reproduction de ses discours à l’intérieur
même de ses Mémoires, le montrent bien -, est le verbe. Il rappelle sa
propre fascination pour le débat parlementaire :
« … j’étais, de nature, attiré par ce que le corps parlementaire contient
de vie profonde et contrariée, d’humanité ardente et voilée, de passions
actives et contraintes, et qui, tantôt s’assoupit comme pour donner le
change, tantôt éclate en heurts retentissants » (p. 127).
Si « la plupart des orateurs lis(ent) un texte monocorde qui dévidait des
généralités » (p. 128), le mémorialiste prend la peine de citer les noms
de ceux qui, avec « des phrases éloquentes, fusant dans l’atmosphère
tendue » ont le « talent » de « provoquer des remous de colère ou d’en-
thousiasme » (p. 128). Il souligne ainsi la capacité du discours, « la gran-
deur des sujets traités, l’effet des mots » : « Pour un instant, nous nous
sentions alors plus unis, c’est-à-dire meilleurs » (p. 128), se souvient-il
de ses séances à l’Assemblée consultative. Mais il stigmatise aussi un
emploi facile et mensonger de mots symboliques, dont les partis sont
coutumiers :
« Révolution ! » c’était le slogan qui dominait les discours. Mais
nul ne précisait ce que cela signifiait au juste, quels changements

106 Séquence 4 – FR01

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effectifs devaient être apportés de gré ou de force à ce qui existait
naguère, surtout quelle autorité, et dotée de quels pouvoirs, aurait à
les accomplir.» (p. 126).
Contre ce verbe mensonger, frauduleux, le mémorialiste ne continue-t-il
pas l’œuvre du Général en écrivant des Mémoires dans lesquels il se
montre particulièrement soucieux d’expliquer le sens de son action ? Car
exercer son autorité, c’est aussi dire de quoi on est l’auteur…
Histoire ou politique ? L’écriture du Salut n’est guère séparable du
moment de sa parution et de sa lecture, c’est-à-dire après le retour au
pouvoir du Général en 1958, et le récit de la bataille d’Alsace illustre
le primat du but politique sur l’action militaire, la gloire et l’héroïsme
de celle-ci devant rejaillir sur celui-là et lui donner toute la grandeur
nécessaire. De même, si le sens de l’Historie semble confiner au tra-
gique, la vision politique lui redonne l’élan nécessaire pour considérer
l’avenir, à travers la réconciliation nécessaire avec l’Allemagne, sous un
jour constructif.
Le récit historique révèle ainsi qu’un seul homme peut encore agir sur
l’Histoire, s’il a une vision grande de la politique, c’est-à-dire de l’organi-
sation des rapports entre les hommes, qui ne se réduise pas aux luttes
parlementaires. Mais c’est là que la politique touche à la mystique et
qu’apparaît la nécessité d’un grand style, capable d’agir sur la sensibi-
lité des lecteurs pour leur communiquer ce sens de la grandeur.

Séquence 4 – FR01 107

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Chapitre
6 Le Salut par l’écriture

A Le rôle de l’écrivain

Pour réfléchir

Relisez l’extrait de « L’Ordre » allant de « La même tornade que les événe-


ments avaient déchaînés » (p. 141) à « rendre hommage à la libération de
la France. » (p. 143) et répondez aux questions suivantes.
 Pourquoi de Gaulle a-t-il une entrevue avec le secrétaire perpétuel de
l’Académie française ? Qu’en déduisez-vous de sa conception de l’écri-
vain ?
 De Gaulle déclara à Albert Camus : « Tout homme qui écrit (un temps), et
qui écrit bien, sert la France ». Qu’entend-il par « écrire bien » ?

Mise au point

1. Les rapports de l’écrivain avec la Nation


Dans le chapitre « L’Ordre », Charles de Gaulle réserve quelques pages
au sort des écrivains à la Libération, ce qui lui permet de préciser quels
doivent être, selon lui, les rapports de l’écrivain à la Nation. Tout en ren-
dant hommage à ceux « qui avaient pris le parti de la France » (p. 141),
il rappelle l’épisode douloureux qui a consisté à faire « passer » la jus-
tice parmi ceux qui « s’étaient, hélas ! rangés dans le camp opposé avec
toute la puissance de leurs idées et de leur style » (p. 141). Il tait le nom
de Brasillach, le seul écrivain, parmi ceux qui furent condamnés à mort,
qu’il n’ait pas gracié. Mais il conte son entrevue avec le secrétaire per-
pétuel de l’Académie française, Georges Duhamel, auquel il propose de
régénérer la vieille institution, compromise pendant l’Occupation :
« Pourquoi n’appellerait-elle pas spontanément à siéger dans son sein
quelques écrivains éminents dont elle sait qu’ils en sont dignes et qui
se montrèrent, dans l’épreuve, les champions de la liberté de l’esprit et
ceux de la France ? » (p. 143).

108 Séquence 4 – FR01

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Le mémorialiste ne précise pas dans ses Mémoires qu’il songeait à Ara-
gon, Bernanos, Claudel, Gide et Malraux. La proposition ne sera pas
suivie, mais cet effort de de Gaulle pour rétablir l’Académie dans son
prestige dit au moins tout le respect et l’admiration qu’il voue aux écri-
vains. L’Académie doit ainsi rester « l’incomparable représentation de la
pensée, de la langue, de la littérature françaises qu’elle devait être par
destination et qui avait, depuis trois siècles, si puissamment contribué
au rayonnement » du pays (p. 142). De Gaulle donne aux écrivains une
responsabilité importante : « du fait de leur vocation de connaître et d’ex-
primer l’homme » (p. 141), ils se trouvent « au premier chef sollicités »
par les événements historiques. Ils ont, en outre, une influence indénia-
ble sur le reste des hommes. Malraux rapporte dans Les Chênes qu’on
abat…, une réponse de de Gaulle à Albert Camus qui lui demandait, pen-
dant la traversée du désert, « en quoi (…) un écrivain pourrait servir la
France » : « Tout homme qui écrit (un temps), et qui écrit bien, sert la
France »98. Ne peut-on voir là une devise que le Général se serait aussi
donnée à lui-même ?

2. « Écrire bien »
Connaissance des hommes, responsabilité, service de la France sont
aussi, nous l’avons vu, les qualités du diplomate et de l’homme d’État.
Reste au général de Gaulle à « exprimer l’homme », et à le faire avec le
talent d’un véritable écrivain : « écri(re) bien ». Sans doute les Mémoi-
res de guerre y sont-ils destinés, au moins pour ce qui concerne la part
de l’homme qui est la plus familière à de Gaulle, et pourtant la plus
éloignée du commun des hommes : être un grand homme, agir sur le
cours de l’Histoire, et décider par là, en toute responsabilité, du sort de
ses semblables. À la parution des deux premiers tomes, tout le monde
avait reconnu la qualité du style des Mémoires de guerre, sans voir ce
qu’ils étaient véritablement : une continuation de l’action politique
par d’autres moyens. Le contexte dans lequel paraît Le Salutt change la
donne. L’explication de l’action de de Gaulle y devient le gage de sa sin-
cérité lors de son retour au pouvoir en 1958. Celui que certains accusent
de vouloir établir un régime autoritaire va ainsi rappeler comment il a su
quitter, une première fois, le pouvoir et laisser s’accomplir la destinée
de la France. Qu’entend-il en outre par « écrire bien » ? La simplicité et le
vague de la formule font entendre l’application, le souci du travail bien
fait. On y devine aussi le souvenir des heures passées sur les brouillons
des Mémoires à trouver le rythme propre, l’image adéquate, la cadence
appropriée. Appropriée à quoi, sinon à l’objet de tous les soins de de
Gaulle : la grandeur de la France ?
À plusieurs reprises dans ses Mémoires, et encore dans Le Salut, le Géné-
ral veut faire réapparaître la France « sous l’armure, l’épée à la main »

98. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).

Séquence 4 – FR01 109

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(p. 161). Cette épée, pour lui-même, c’est aussi le verbe. En effet, n’est-il
pas celui qui, par l’appel du 18 juin 1940, puis par des messages radio-
phoniques sur la radio de Londres – tous soigneusement rédigés – , a su
mobiliser tout un peuple dans l’effort de résistance ? Et dans Le Salut, le
mémorialiste ne prend-il pas soin de ménager des scènes où on l’entend
parler d’un verbe net, franc et sans faille ? N’a-t-il pas joint, en documents
annexes, une large part de ses discours – eux aussi auparavant soigneu-
sement rédigés et appris par cœur, comme il le signale à la fin du chapitre
« L’Ordre » (p. 155) - pour que cette voix et ce verbe, dont il rappelle dans
les Mémoires, qu’ils ont su lui accorder la confiance du peuple, fussent
encore audibles aux lecteurs, pour qu’ils constituent aussi une preuve de
sa sincérité ? Car manier les beautés de la rhétorique et du verbe, après
les grands tribuns que furent Hitler et Mussolini, n’est pas nécessaire-
ment un gage de légitimité politique. Mais doubler ces discours du récit
des Mémoires, assorti des extraits de conversations ou de discours pro-
posés à titre de documents, c’est fixer par l’écrit la beauté de ce verbe. Et
puisque les actes étaient grands – en voulant concerner la nation et une
part de l’humanité –, il fallait que le style fût grandiose.

B Un style soutenu parce qu’on


ne saurait parler légèrement
de la France

Pour réfléchir

 Quels procédés rhétoriques emploie régulièrement de Gaulle pour sou-


tenir ses propos ? À quel registre renvoient-ils ?
 Relevez des traits d’humour dans Le Salut.

Mise au point

1. Retenue et lyrisme
Claude Mauriac a vu dans Charles de Gaulle, dont il avait été le secrétaire,
« un de ces grands écrivains latins de langue française »99. Sans doute
voulait-il rappeler la solide culture classique du Général, mais la formule

99. Dans Libération, 3 novembre 1954, cité par Marius-François Guyard, in Charles de Gaulle, Mémoires, Bibliothè-
que de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2008, p. LXVII.

110 Séquence 4 – FR01

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peint aussi l’allure de son style. Charles de Gaulle utilise les ressources
de la rhétorique pour manifester avec clarté et concision la maîtrise et
la volonté du chef, la conscience aiguë qu’il a d’un destin – pour lui-
même, mais surtout pour la France -, le souci d’une action déterminante
sur l’Histoire. Selon les codes de la rhétorique depuis l’Antiquité, le vrai
exige d’être recréé pour toucher le public, l’historien100 devait user des
ressources de la rhétorique101 afin d’embellir son discours, non pour
en fausser le sens, mais pour offrir dans les faits et actions contés des
modèles à suivre. L’ampleur emphatique d’une période*, le soin apporté
au rythme, l’art de la formule, la poésie des images sont autant d’or-
nements apportés au récit du passé, destinés à soutenir l’admiration,
non tant pour les Mémoires eux-mêmes, que pour leur objet : chanter la
gloire de la France, soutenir l’urgence de son salut.
Cette ampleur rhétorique ne se dépare pas d’un art de la synthèse, des-
tiné à traduire l’esprit de décision, la position de surplomb adoptée par
de Gaulle par rapport aux détails du quotidien. La litote* est privilégiée
parce qu’en disant le moins pour suggérer le plus, elle illustre cette dis-
cipline de la retenue propre à de Gaulle. Ainsi, lorsque Roosevelt convo-
que le Général à Alger, fixant la date et le lieu, le mémorialiste rapporte
la chose avec une modération cinglante, qui semble singer le langage
diplomatique : « L’invitation de Roosevelt me parut intempestive »
(p. 109). Ou encore, lorsque le mémorialiste décrit l’agitation des partis
pour « préparer ce qui suivrait la victoire », il conclut par ces termes :
« Je dois dire que les ferments à l’œuvre me paraissaient décevants »
(p. 126).
Mais le Général ne dédaigne pas l’embellissement qu’apporte le déve-
loppement des images. Sous sa plume, l’Histoire est ainsi fréquemment
un théâtre, représentation déjà chère à Chateaubriand : « Il en est de la
guerre comme de ces pièces de théâtre où, à l’approche du dénouement,
tous les acteurs viennent sur la scène » (p. 196). Mais le thème le plus
souvent illustré est certainement celui de la mer et de la tempête, qui,
tout en faisant bénéficier le style de Charles de Gaulle du prestige des
Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, a l’avantage de faire appa-
raître les troubles de l’Histoire comme un phénomène, certes boulever-
sant, mais passager, inscrit en quelque sorte dans la nature même des
nations : « La marée, en se retirant, découvre donc soudain, d’un bout à
l’autre, le corps bouleversé de la France » (p. 7). En conséquence, liant
les deux thèmes de l’Histoire et de la mer, le Général peut écrire, à la fin
du chapitre « Désunion », reprenant une expression que lui avait appli-

100. Jean-Louis Jeannelle, Malraux, mémoire et métamorphose, Gallimard, Paris, 2006, p.323.
101. La rhétorique est une conception de la composition du discours, elle classe les différentes opérations néces-
saires à la création du discours :
1. l’invention (en latin : inventio)
o consiste à trouver quoi dire : thème, thèse et arguments;
o c’est organiser ce qu’on a trouvé, composer le plan du discours ;
2. la disposition (dispositio),
3. l’élocution (elocutio)o concerne le style du discours, c’est-à-dire le choix des mots et des figures qui seront les
plus efficaces ;
4. l’action ((actio et prononciatio) utilise gestes et voix pour reproduire le discours ;
5. la mémoire ((memoria a) est employée pour restituer devant l’auditoire le discours enfin composé.

Séquence 4 – FR01 111

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quée Maurice Schumann : « « l’homme des tempêtes » avait, mainte-
nant, joué son rôle » (p. 324). Le séjour à Antibes, au chapitre « Départ »,
lui donne l’occasion d’allier paysage réel et réseau métaphorique dans
une sorte de réappropriation personnelle de Chateaubriand :
« En méditant devant la mer, j’arrêtai la façon dont j’allais m’en
aller : quitter la barre en silence, sans m’en prendre à personne, ni
en public, ni en privé, sans accepter aucune sorte de fonction, de
dignité ou de retraite, enfin sans rien annoncer de ce que je ferais
ensuite.» (p. 338).
Pour lui-même, le mémorialiste choisit des équivalents allégoriques ins-
pirés de sa mémoire culturelle : « Macbeth devant la marmite des sorciè-
res » (p. 113) au début du chapitre « L’Ordre », ou « Christophe Colomb »
s’écriant pour le peuple français : « Regardez ! Au-delà des peines et des
brumes du présent, un magnifique avenir s’offre à nous ! » (p. 302).
Comme les images, le rythme est aussi un moyen d’embellir le récit. Le
plus employé est certainement le rythme ternaire, que le Général consi-
dérait à regret comme une de ses « manies d’écriture102 », mais qui peut
apporter au récit cette dramatisation qui capte la sensibilité du lecteur :
« C’est la fin. L’Axe est vaincu. Ses chefs succombent » (p. 207). Dans les
ouvertures et les finales, il est surtout le ferment du lyrisme, capable de
transfigurer un récit historique en monument de mémoire nationale.

2. Des registres variés


L’emploi du rythme et des images ressortit au registre oratoire et soutient
un style hiératique, à l’image de l’attitude à tenir vis-à-vis de la « prin-
cesse » ou de la « madone » qu’est la France. Le mémorialiste assor-
tit son récit de citations qui concourent à l’ancrer dans une mémoire
culturelle. Charles de Gaulle cite Héraclite - « la guerre qui enfante tout »
(p. 214) – ou un vers des Orientales de Hugo - « Allah ! qui me rendra ma
formidable armée ? » (p. 162), Buffon à plusieurs reprises (p. 113, ou
146 : « tout comme le génie, l’action d’éclat est une longue patience »).
Il ne se donne pas toujours la peine d’indiquer l’auteur de la citation,
ni même de la souligner. Se nourrissant de cette mémoire culturelle, le
Général semble montrer la voie, incitant ainsi peut-être ses lecteurs à se
réapproprier ses propres devises.
À côté de ces sentences, qui donnent souvent un ton grave et sérieux,
demeurent de nombreux traits d’humour, dont Jean Lacouture dit qu’ils
sont « en forme de pince de crabe103». La Normandie, dans le chapitre
« La Libération », « (bat) le record de la dévastation » (p. 27-28). Il se
plaît à la litote expressive : « À quelques chefs affectant d’être réfrac-

102. André Malraux, op. cit. page 25 (note 37).


103. Jean Lacouture, De Gaulle T. 2 Le politique. © Éditions du Seuil, 1990, Coll. « Points Histoire » 1990.

112 Séquence 4 – FR01

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taires j’offris le choix immédiat entre deux solutions : ou se soumettre
aux ordres du colonel commandant la région, ou bien aller en prison.
Tous préférèrent la première. » (p. 24). La dérision peut aussi être à
ses dépens : le voilà, par la malice de Roosevelt, transformé en « prima
donna » (p. 111). À propos des échanges avec Churchill, au sujet de la
Syrie et du Liban, il commente sobrement : « Prenant ensuite l’offensive
sur ce terrain épistolaire, le seul où j’en eusse les moyens… » (p. 226),
et dans le récit de la crise du Levant, il a cette trivialité malicieuse : « les
apports franco-britanniques étaient restés au frigidaire » (p. 336). Il ne
dédaigne pas la détente ajoutée par une image. Celles qui sont inspi-
rées du domaine du jardinage méritent d’être signalées : à inspecter la
10e Division formée de Parisiens ayant pris part aux combats de la Libé-
ration, il a cette appréciation satisfaite : « À les voir, je me convaincs,
une fois de plus, qu’avec de bons jardiniers la plante militaire est tou-
jours prête à fleurir » (p. 171). Un peu plus tard, c’est une appréciation
un peu plus amère qui est adoucie par le souvenir de la nature : « mais
dans la coalition, les roses de la gloire ne peuvent être sans épines »
(p. 205). La vie parlementaire lui inspire des images plus broussailleu-
ses : « qu’aucune tête ne dépasse les fourrés de la démocratie ! »
(p. 310) ; et pour la constitution du gouvernement de novembre 45, il
résume : « j’eus à marcher sur des nids d’intrigues » (p. 327). Ces traits
d’humour favorisent certainement l’adhésion du lecteur, en autorisant
une courte détente dans le flux serré d’un récit souvent argumentatif ;
mais ils indiquent aussi en sourdine que le mémorialiste grand homme
n’est pas dupe de son pouvoir. Même si l’Histoire est son combat, le
sentiment de la contingence demeure, et avec lui, l’échelle de temps où
ses actions sont efficaces.

Prolongement
Pour approfondir la question du style de de Gaulle, rendez-vous sur le
site www.charles-de-gaulle.org/,/ et consultez l’article Le style du géné-
ral de Gaulle de Francis Quesnoy. Pour ce faire, tapez « Quesnoy » dans
la barre de recherche sur la page d’accueil du site.

C La conclusion d’un écrivain


Il nous reste à étudier la dernière page du Salut, qui est aussi la dernière
des trois tomes des Mémoires de guerre. Elle se distingue aisément du
reste du Salutt par la situation d’énonciation – le mémorialiste revient au
moment de l’écriture, au lieu où il écrit – La Boisserie qui est le thème
de ces dernières lignes –, la narration synthétique faisant place à une
véritable prose poétique. Le récit des événements historiques passés s’y
ouvre à une méditation sur le temps.

Séquence 4 – FR01 113

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La conclusion d’un livre de Mémoires, c’est souvent l’aporie : comment,
en effet, conclure des Mémoires ? Comment conclure un récit de vie ? Et
comment conclure le récit de la vie d’un grand homme, qui a œuvré pour
son pays ? Pour le mémorialiste, qui a voulu des Mémoires qui expli-
quent son action, c’est le temps de la leçon à extraire des expériences
et de l’Histoire. Mais pour de Gaulle, qui entre temps, a abandonné sans
hésiter cette « solitude » pour revenir au pouvoir en mai 58, la « leçon »
(p.344) est enrichie de cette apparente entorse à la sincérité autobiogra-
phique : quel en est par conséquent le sens ? Pourquoi cet éloge poéti-
que de la nature et de la retraite, alors que de Gaulle est déjà revenu aux
affaires ?

Pour réfléchir

Relisez l’excipit du Salutt (« Départ », de « C’est ma demeure… » à la fin du


Salut, p. 343-345), puis répondez aux questions suivantes.
 Quels sont les deux grands mouvements de cet extrait ? Quelle signifi-
cation donnez-vous à la description de la nature en conclusion de ces
Mémoires historiques ?
 En quoi peut-on dire que ce passage est un véritable poème en prose :
étudiez sa structure, le rythme, la description, la prosopopée* de la
Nature.

Mise au point

1. Un véritable poème en prose


La cadence harmonieuse des rythmes, la description du paysage, la pro-
sopopée* de la nature, l’expression du lyrisme sont autant d’éléments
qui transforment le récit historique en véritable prose poétique, où l’on
sent que la recherche de la beauté a été l’une des premières motiva-
tions de l’écrivain. Mais la structure du passage lui donne la progres-
sion et l’achèvement d’un poème en prose. Les trois premiers paragra-
phes évoquent, à la faveur d’une description du paysage séculaire qui
entoure le mémorialiste, son « amère sérénité », oxymore* qui résume
son détachement des affaires politiques et le sentiment de la relativité
des choses humaines à l’échelle de l’univers. La suite du texte s’oppose
à ce constat pessimiste (« Pourtant », p. 344) : la nature est aussi source
de renouvellement, et le mémorialiste en décrit les différentes formes,
dans une disposition en chiasme des paragraphes par rapport à la partie
précédente (la famille, puis le paysage et la nature). La structure de la
fin du texte est particulièrement poétique : prosopopée* de la nature,
en quatre paragraphes qui correspondent aux quatre saisons, les trois

114 Séquence 4 – FR01

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paragraphes de la fin, de longueur presque égale, étant constitués de
deux invocations à la Terre, puis à la France, avant une évocation lyri-
que et distanciée de de Gaulle par lui-même, finale que les anaphores*
(« Vieille Terre… », «Vieille France… », « Vieil homme… », p. 345) et les
parallélismes rendent encore plus majestueux.
Le passage se caractérise aussi par la douceur d’un ton méditatif qui
s’enfle peu à peu dans un lyrisme tour à tour éclatant ou contenu, dans
la « proclam(ation) » de la nature ou dans son « sou(pir) », ou bien dans
l’invocation à la Terre et à la France qui s’amenuise dans l’évocation finale
du « Vieil homme, recru d’épreuves », ou la dernière remontée de l’am-
pleur lyrique sur les derniers mots : « la lueur de l’espérance » (p. 345),
comme s’il s’agissait d’illustrer par ces alternances la situation même
de la France, « allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin »
(p. 345). Ce lyrisme est aussi soutenu par le travail des rythmes qui fait
naître crescendo le sentiment d’une grandeur majestueuse : cadences
binaires (« les arbres (…) / et les fleurs… », « jeune, y compris les arbres
rabougris ; / beau, même ces champs caillouteux… », p. 344), ternai-
res (« vastes, / frustes / et tristes horizons », p. 343, « Ces grains, / ces
fruits, / ces troupeaux… », p. 345, « mes fleurs, / mes moissons, / mes
fruits… », p. 345, « le chant d’un oiseau, / le soleil sur le feuillage / ou
les bourgeons d’un taillis… », p. 344, « Combien de plantes, / de bêtes,
/ d’oiseaux… », p. 345, anaphores des trois derniers paragraphes, p.
345). Le rythme quaternaire est peut-être encore plus fréquent : « bois,
/ prés, / cultures / et friches mélancoliques » (p. 343), « rongée par les
âges, / rabotée de pluies et de tempêtes, / épuisée de végétation, / mais
prête… », « accablée d’Histoire, / meurtrie de guerres et de révolutions,
/ allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, / mais redres-
sée… », « recru d’épreuves, / détaché des entreprises, / sentant venir
le froid éternel, / mais jamais las de guetter… », p. 345). Le mémoria-
liste évoque ainsi musicalement, dans le phrasé même, le rythme des
saisons. Sa voix serait elle-même soumise à ce rythme cyclique, conte-
nant ainsi son propre renouveau, en dépit de la vieillesse : renouveau du
retour de 1958, renouveau ouvert par la postérité à chaque relecture des
Mémoires de guerre.

2. L’éloge de l’anti-histoire ?
Chateaubriand ouvrait ses Mémoires d’outre-tombe sur une évocation
du domaine de la Vallée aux Loups et de ses arbres, nouvelle « char-
treuse » où se retirer loin de Napoléon Ier :
La Vallée-aux-Loups, près d’Aulnay,ce 4 octobre 1811.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre-Sainte j’achetai près du
hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une mai-
son de jardinier cachée parmi des collines couvertes de bois. Le terrain
inégal et sablonneux dépendant de cette maison, n’était qu’un verger
sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtai-

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gniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espé-
rances ; spatio brevi spem longam reseces. Les arbres que j’y ai plantés
prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand
je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre,
ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai
choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent
mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, I, 1, 1848.

En même temps, il savait bien qu’il était encore jeune, et qu’il pouvait
encore œuvrer pour l’Histoire. La nature jouait dès lors contre l’Histoire,
ou tout du moins offrait à l’homme une autre conception du temps : celle
du renouvellement des saisons, celle de la croissance des arbres qui
redonne à l’homme la conscience ambiguë de la brièveté de son pas-
sage sur cette terre, et des œuvres pérennes qui peuvent prolonger son
souvenir. C’était privilégier une histoire cyclique, mesurée à l’aune de
la nature, contre une histoire linéaire, faite de soubresauts et d’événe-
ments parfois incompréhensibles.
En conclusion de ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle, en décri-
vant le paysage qui s’étend devant la fenêtre de son bureau d’écrivain,
va plus loin. Avoir participé à l’Histoire nécessite de s’en retirer ensuite –
moins parce qu’on en a été chassé que parce que la grandeur de cette
action ne doit pas s’amoindrir dans la trivialité du monde :
« Dans le tumulte des hommes et des événements, la solitude était
ma tentation. Maintenant, elle est mon amie. De quelle autre se
contenter quand on a rencontré l’Histoire ? » (p. 343) ?
L’éloge de la retraite est visible dans la répétition, au début des deux
premiers paragraphes, du thème de la demeure : « C’est ma demeure »,
« Le silence emplit ma maison » (p. 343). Ainsi retranchée dans la « soli-
tude », elle devient « ermitage » où les bruits du monde n’arrivent plus
qu’étouffés, mais en même temps épurés et spiritualisés :
« Sans doute, les lettres, la radio, les journaux, font-ils entrer dans
l’ermitage les nouvelles de notre monde. Au cours de brefs passages
à Paris, je reçois des visiteurs dont les propos me révèlent quel est le
cheminement des âmes. » (p. 344).
Aux tribulations de l’Histoire succèdent le calme de la vie familiale, la
condition humaine, que le mémorialiste rappelle soudain, avec sa sim-
plicité – « les fleurs plantées par ma femme » (p. 344), et ses tragédies –
la mort de sa fille Anne.
De même que l’on sentait chez Chateaubriand une forme de défi à vou-
loir s’occuper avec tant de soin de ses arbres et de ses Mémoires, l’ennui
de Charles de Gaulle dans cette retraite est aussi nettement perceptible.
La description du paysage, comme sous la plume d’un écrivain romanti-
que, reflète la mélancolie du regard porté sur lui : dans ce « calme » de
la Champagne, les « horizons » sont « tristes », les « friches » « mélanco-

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liques », les « montagnes » « usées et résignées » (p. 343). La suite de
la description est assurée par l’emploi de verbes de perception dont le
sujet est le mémorialiste : le même regard est capable d’ouvrir cet hori-
zon désolé et de lui trouver un sens nouveau :
« … je découvre les lointains dans la direction du couchant. (…) ma
vue suit les longues pentes descendant vers la vallée (…). D’un point
élevé du jardin, j’embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe
le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le
paysage. Ensuite, en regardant les étoiles, je me pénètre de l’insigni-
fiance des choses. » (p. 343-44)
Comment ne pas lire dans les éléments de ce paysage et de sa descrip-
tion les différentes situations du mémorialiste au cours de sa vie : cher-
chant le point de vue surplombant pour mieux analyser, se confrontant à
la « tempête » (p. 214) des événements historiques, puis se retirant pour
garder la conscience « de l’insignifiance des choses » ? En faisant l’éloge
de la nature, de Gaulle n’écrit pas contre l’Histoire ; il remet seulement
en perspective les actions qui viennent d’être narrées dans les Mémoi-
res dans une autre dimension : celle d’un temps cosmique, une histoire
inscrite dans la nature, et qui permet d’inclure dans la signification des
choses, certes leur relativisation, mais aussi leur renouvellement. Et
c’est ce dernier point qui importe avant tout : pour justifier le retour du
Général au pouvoir en 1958, mais surtout pour insuffler l’espoir néces-
saire à toute grande entreprise.

3. La « leçon » : l’espoir
Le dernier mot de ces Mémoires n’est autre que le mot « espérance »,
à la connotation plus religieuse et mystique que le mot « espoir ». Les
parallélismes et anaphores de la fin du passage, qui établissent des
analogies entre la Nature, vouée à une éternelle renaissance, la Terre et
la France, prennent alors tout leur sens : ils indiquent une autre dimen-
sion de l’Histoire, susceptible de permettre au « vieil homme » de garder
l’énergie nécessaire à son retourr : « jamais las de guetter dans l’ombre
la lueur de l’espérance ». C’est la leçon que retire de Gaulle, parce qu’il
vient de réinscrire l’Histoire des événements récents dans ce temps de la
nature qui la relativise tout en la sublimant, rappelant à la mémoire des
hommes la pérennité des renaissances et des renouvellements : « la vie,
depuis qu’elle parut sur terre, livre un combat qu’elle n’a jamais perdu »
(p. 344). Et c’est cette relativisation même de l’action historique des
hommes qui promet la postérité :
« Puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera, tôt ou tard,
une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. » (p. 344)
En outre, en ranimant le souvenir de cette histoire de la nature, en
concluant ses Mémoires d’intonations et de figures qui rappellent les
grands poètes antiques et le lyrisme des écrivains romantiques, Charles

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de Gaulle réinscrit l’histoire de la France dans une histoire séculaire, et
la teinte de valeurs presque patriarcales, qui antidatent les tribulations
de l’histoire récente : « villages tranquilles et peu fortunés, dont rien,
depuis des millénaires, n’a changé l’âme » (p. 343) :
« Ainsi, du mien. (…) il passe les siècles au centre des terres que cultivent
ses habitants. Ceux-ci, bien que je me garde de m’imposer au milieu
d’eux, m’entourent d’une amitié discrète. Leurs familles, je les connais,
je les estime et je les aime. (…) Les maisons du bourg sont vétustes ;
mais il en sort, tout à coup, nombre de filles et de garçons rieurs. »
(pp. 343-344)
En citant les noms des forêts voisines (« Les Dhuits, Clairvaux, Le Heu,
Blinfeix… », p. 344), ancrages d’un paysage séculaire, le mémorialiste
rappelle, en un temps où l’Histoire doit désormais compter avec une
redoutable technique, comme l’ont montré les destructions d’Hiroshima
et de Nagasaki, une autre dimension temporelle, faite d’une durée qui
dépasse les intérêts humains.
Dans cet éloquent et lyrique excipit, Charles de Gaulle substitue aux trou-
bles et bouleversements de l’histoire récente, le temps long du cosmos
et de la nature, caractérisé par la régularité cyclique de ses renouvelle-
ments. De même que le Général avait déjà, à Antibes, « médit(é) devant
la mer » la manière dont il allait quitter le pouvoir, le paysage semble
offrir ici au mémorialiste le recul nécessaire pour inscrire les tribulations
de l’Histoire dans le temps long des cycles naturels en y voyant une nou-
velle source d’ « espérance ». La recherche de la beauté littéraire sauve
ainsi la parole des idéologies et lui confère une puissance d’exaltation
qui lui permet d’accréditer, indépendamment du pouvoir politique et de
la technique du monde moderne, des valeurs séculaires qui rappellent,
à travers la pérennité de l’ordre de la nature, le rôle de l’homme, mais
surtout la grandeur de la France, en dépit des tribulations de l’Histoire.
Le dernier tome des Mémoires de guerre s’attache à décrire, des semai-
nes qui ont suivi la Libération de Paris au départ du Général en janvier
1946, les efforts menés pour refonder l’État républicain et permettre à la
France de retrouver son rang parmi les autres nations en participant à la
victoire. Le récit historique a aussi une fonction politique : cette œuvre
mémorielle, dans laquelle la subjectivité est toute entière tournée vers
l’explication de l’action du Général, revient sur le passé pour justifier
le présent et prévenir les craintes de pouvoir personnel qu’a suscité le
retour du Général au pouvoir en 1958. Ainsi, le récit de la fin de la guerre
s’est transformé en réquisitoire contre le parlementarisme de la IIIe et
de la IVe République et l’exposé des vicissitudes du règlement du conflit
mondial a permis de présenter des idées fortes pour les décennies à
venir : indépendance des peuples, construction européenne, dangers
que représente le machinisme.
Mais ces thèmes étaient déjà présents dans les discours du Général.
L’apport des Mémoires, et le titre à la fois mystique et politique choisi
pour le dernier tome le montre bien, est de participer à l’élaboration de

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la mémoire collective en magnifiant l’Histoire par les beautés de la lit-
térature, et en particulier d’un style classique qui rappelle ainsi la gran-
deur culturelle et littéraire de la France. Ce faisant, en écrivant le poème,
à la fois synthétique et lyrique, de son action, le Général écrit l’épopée
d’un homme capable de préserver à lui seul la grandeur d’une nation,
non seulement en ravivant le mythe dont il est l’objet depuis le 18 juin
1940, mais aussi parce qu’il a su « envelopper la diminution réelle de la
puissance française dans le vocabulaire de la grandeur104».

104. Pierre Nora, « Gaullistes et communistes », in Les Lieux de mémoire, © Édition GALLIMARD.

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A nnexe
Tableau : La progression du récit :
de la Libération de l’ennemi
à la guerre contre les partis
Chapitres Événements contés Dates
La Libération Constitution du gouvernement provisoire (p.10) 9 sept. 1944
Tournée de de Gaulle en France (p. 17-30) 14-18 sept., 25, 30, 8 oct., 23,
4-6 nov. 1944
Action des Alliés et organisation des forces 12 sept. – 23 oct. 1944
françaises (p. 32-47)
Gouverner et ramener l’ordre (p. 47-54) : 7 nov. : 1ère réunion de l’Assem-
les mesures intérieures. blée consultative (p. 53)
Le Rang Visite de Churchill à Paris (p. 64-70) 10-11 nov. 1944
De Gaulle en Russie (p. 76-100) 24 nov. – 10 déc. 1944
La France n’est pas invitée à Yalta 16 déc. 44 – 12 fév. 1945
(p. 101-112) : conséquences.
L’Ordre Les mesures sociales (p. 113-122)
De Gaulle et les partis : gouverner et unir
(p. 123-131)
La justice, la presse, les écrivains (p. 131-143) Constitution de la Haute cour
(18 nov. 1944)
Pétain doit être jugé par contu-
mace
(17 mars 1945)
Les mesures économiques (p. 143-149) Débats à l’Assemblée (mars
1945).
Le fonctionnement du gouvernement (p. 149-158) Cérémonies du 2 avril 1945.
La Victoire Bataille d’Alsace (p. 161-183) Nov. 1944-12 fév. 1945
Participation française à la campagne d’Alle- 4 mars – 7 avril 1945
magne (p. 184-191)
Opérations autonomes des forces françaises 14 oct. 1944 – 30 avril 1945
sur la côte Atlantique (p. 191-193)
Reconquête des territoires sur les Italiens 10 avril – 2 mai 1945
(p. 194-196)
Combats en Indochine (p. 196-206) 9 mars – 8 mai 1945
Fin de la bataille d’Allemagne et célébration de 2 avril – 8 mai 1945
la Victoire (p. 206-210)

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Discordances Incident du tracé de la frontière des Alpes avec Mai 1945
les Américains (p. 216-218)
Crise du Levant (p. 218-238) Yalta (fév. 1945) – juin 1945
Conférence de San Francisco (p. 238-241) et 25 av. – 2 juin 1945
conférence de Postdam (p. 241-246)
17 juil. – 2 août 45
Commission européenne de Londres (p.248) qui Juillet 1945 (retour sur le pas-
fixe les territoires d’occupation en Allemagne sage du Général en Allemagne
les 19-20 mai 1945)
Voyage de de Gaulle aux USA et au Canada 22 – 30 août 1945
(p. 248-259)
Conférence de Londres (p. 259-261) 11 sept.-3 oct. 1945
Le Général parcourt la zone allemande qui Début oct. – 12 oct. 1945
incombe à la France ; passage par Strasbourg ;
retour par la Belgique (p. 262-265).
La politique coloniale : visites de Mohammed Juin – fin sept. 45
V, du bey de Tunis (p. 264-269). Bombes atomi-
ques sur Hiroshima et Nagasaki et nécessité de
régler la question de l’Indochine (p. 269-276).
Désunion Les causes de la ruine de la France et le plan
du Général pour y remédier (p. 279-291) : idée
d’un pouvoir fort et désir d’en référer au peuple.
Retour des déportés et prisonniers (291-292) ;
question économique et financière (p. 292-297) ;
procès de Pétain, Laval, Darnand (p. 297-301).
Discours et cérémonies électrisant la foule, qui 9 mai – 11 août 45
soutient le Général (p. 301-305)
Réprobation des partis devant les projets du
Général (p. 305-320) : référendum sur le type
d’Assemblée, mode de scrutin.
Campagne électorale et vote du 21 octobre. Vote du 21 octobre 1945
(p. 320-324)
Départ Réunion de l’Assemblée Constituante 6 – 21 novembre 1945
(p. 325) qui élit le Général à la présidence du
gouvernement (p. 326).
Opposition du Parlement qui motive la retraite Nov. – 20. janv. 1946 (prolepse :
à Antibes, puis le départ (p. 327-345) retraite à Marly jusqu’en mai)

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L exique
Alexandrin Segment de phrase comportant douze syllabes dans un texte en prose et
blanc formant une unité rythmique comparable à un alexandrin.
Analepse Évocation après coup d’un événement antérieur au point de l’histoire où
l’on se trouve (l’équivalent d’un « flash-back » dans un film).
Catharsis Selon Aristote, effet de « purgation des passions » produit sur les spec-
tateurs d’une représentation dramatique (libération).
Consécutives Subordonnées circonstancielles de conséquence
Discours Type de discours rapporté qui préserve l’indépendance du discours
direct cité.
Discours Discours rapporté qui conserve les traces de l’énonciateur du discours
indirect libre extérieur, et introduit un point de vue extérieur en gardant les temps et
les pronoms du discours indirect.
Épopée Long poème ou vaste récit en prose au style soutenu qui exalte un sen-
timent de grandeur à travers les exploits d’un héros historique ou légen-
daire.
Excipit Fin de l’œuvre
Exorde Équivaut à l’introduction d’un discours.
Hybris Mot du grec ancien pour désigner la démesure, l’excès de l’ambition
humaine.
Incipit Du latin « il commence ». Début de l’œuvre.
Litote Figure de style qui consiste à dire le moins pour suggérer le plus.
Littérarité Caractère de ce qui est littérature.
Métaphore Image se développant sur plusieurs éléments.
filée

Modalisateur Verbe ou adverbe qui indique le degré de certitude ou d’incertitude, de


vérité ou de fausseté que le locuteur apporte à l’énoncé. Toute marque
de la présence du narrateur.
Oxymore Figure d’opposition qui rapproche poétiquement deux termes s’excluant
logiquement l’un de l’autre.
Performatif Verbe qui a la particularité d’accomplir, par le fait de son énonciation à
la première personne du singulier du présent, l’acte qu’il énonce (ex : je
te promets).

122 Séquence 4 – FR01

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Période Phrase complexe amplement et harmonieusement développée, qui com-
porte une phase montante et une phase descendante.
Présent Présent de l’indicatif employé dans un texte au passé afin de créer une
narratif sensation d’énergie.
Prosopopée Figure par laquelle on fait parler et agir un être inanimé, un animal, une
personne absente ou morte.
Rythme Rythme à trois temps.
ternaire

Scène Récit d’événements détaillé.


Situation Situer un texte consiste à extraire dans ce qui précède les éléments
nécessaires à sa compréhension pour élucider l’enjeu de ce texte.
Sommaire Récit où les événements sont brièvement indiqués, ou condensés, ou
regroupés sous une forme itérative (répétitive), voire même en partie
éludés par une ellipse.

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