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Orthod Fr 2009;80:387–390 Disponible en ligne sur : Article Original


c EDP Sciences, SFODF, 2009 www.orthodfr.org
DOI: 10.1051/orthodfr/2009026

La vocation de l’orthodontie
Julien Philippe*
1 bis rue des Vieux-Rapporteurs, 28000 Chartres, France

MOTS CLÉS : RÉSUMÉ – Pour Angle, le but du traitement orthodontique était la correction des
Moyenne / malocclusions. Puis la raison d’être de l’orthodontie parut être d’apporter la norma-
Normalité / lité en multipliant les mesures et en recherchant la valeur moyenne. Mais, 95,5 % des
Norme / variations étant normales, elles n’ont pas à être normalisées. De plus, la conformité
Objectif de traitement / à la moyenne ne présente guère d’intérêt pour l’individu. Ce ne sont pas les écarts
Orthodontie à la moyenne qui justifient un traitement, ce sont les nuisances que ces écarts en-
gendrent. Il faut dorénavant moins de mesures et plus de clinique. C’est cette voie
que montrent les définitions de l’orthodontie et de l’orthopédie dento-faciale adoptées
par la SFODF.

KEYWORDS: ABSTRACT – For Angle, the goal of orthodontic treatment was to correct maloc-
Average / clusions. Then, the raison d’être seemed to be to restore normality as described
Normality / through an increasing number of measurements and in seeking an average value.
Norm / But 95.5% of variations were in fact normal and didn’t need to be brought into a nor-
Treatment objectives / mal range. In addition, conforming to average dimensions was not an appealing goal
Orthodontics for prospective patients. It is not divergence from the average that justifies treatment;
it is instead the disturbances that these divergences engender. What are needed in
the future are fewer measurements and more applications of clinical treatment. It is
towards this route that the definitions of orthodontics and dento-facial orthopedics

Clinique et varia
adopted by the SFODF direct us.

1. Historique présentent des variations par rapport au modèle.


Brodie est opposé à ce concept, mais il n’a pas, dit-il,
En 1899, Angle déclare [1] : « Nous définissons d’équivalent à proposer pour le remplacer.
l’orthodontie comme la science qui a pour but la cor- Peu à peu, le concept de normalité morpholo-
rection de la malocclusion des dents. » De fait, dans le gique s’impose au monde orthodontique et le but du
livre qui expose sa méthode, il n’y a pas de chapitre traitement devient la correction des « anomalies ».
« diagnostic » ; à sa place, on trouve une descrip- « Pour clarifier les problèmes du diagnostic et du trai-
tion des différentes malocclusions (et de leurs traite- tement, le concept d’une norme occupe une place do-
ments). Et, logiquement, Angle intitule son ouvrage minante. Pour le clinicien c’est un guide vers lequel il
« Treatment of maloccusion of the teeth ». dirige ses efforts de correction » constate Schwartz en
Pendant une trentaine d’années, le diagnostic or- 1953 [7].
thodontique reposera essentiellement sur l’analyse Les normes sont d’abord assez souples, vu l’im-
de la malocclusion. précision des mesures prises sur le vivant ou sur les
Puis une autre idée se fait jour. Brodie [2] l’at- photos. Il n’en est plus de même lorsque se répand
tribue à un Allemand, Simon. Celui-ci établit des l’usage de l’analyse céphalométrique et que Tweed
« lois » qui expriment la forme de la tête humaine place celle-ci au cœur de sa thérapeutique. Il est
selon des normes biométriques. Cela suppose, dit bientôt imité et fleurissent quantités de méthodes
Brodie, qu’il y a une forme idéale et que les autres d’analyse proposant, comme objectifs de traite-
* Auteur pour correspondance : julien.philippe28@wanadoo.fr ment, des valeurs moyennes, considérées comme

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« idéales ». Beaucoup de praticiens, à l’exception des


tenants des méthodes orthopédiques fonctionnelles,
mettent alors leur habileté et leur fierté dans l’ob-
tention, pour chaque cas, de ces valeurs, signant par
là une correction parfaite. L’optique céphalométrique
s’impose, parfois avec excès, au point que certains
pourront avancer : « Le pathologique, en orthodontie,
Figure 1
c’est l’écart à la norme ! »
Courbe de Gauss.
Aujourd’hui, la foi aveugle dans l’analyse cépha-
lométrique et dans la signification des chiffres qu’elle nombreux et quand les variations sont distribuées
présente s’est émoussée. L’enthousiasme des années selon la courbe de Gauss, on considère comme nor-
1970–1980, dont on a dit : « On ne soignait plus des males les mesures comprises entre deux écarts-types
patients, mais des chiffres », a disparu. de chaque côté de la moyenne, ce qui représente
On s’est avisé que les écarts observés entre les me- 95,5 % des mesures (Fig. 1). La zone de normalité
sures du patient et les moyennes provenaient autant est donc très large. Dans cette zone, toutes les valeurs
des variations des lignes de référence différemment sont normales, la moyenne ne l’est pas plus que les
placées chez le patient et chez le modèle théorique, autres.
que des variations de la structure mesurée et sup- Le plus grand nombre des variations étant nor-
posée pathologique. Cela retirait toute valeur diag- males, le but du traitement ne peut être de les norma-
nostique à la comparaison de la mesure du patient liser : elles le sont déjà. Seules les variations extrêmes
avec celle du modèle idéal : comment savoir si c’est peuvent et doivent être rendues normales.
la ligne de référence qui varie ou la structure soup-
çonnée [6] ? Mettre en cause la valeur diagnostique 2.2. La moyenne
de la référence à la moyenne, c’est rejoindre les pre-
miers opposants à ce concept, tel Hooper [3] qui, dès La moyenne est une valeur arithmétique très pré-
1955, déclarait que « ses objectifs de traitement étaient cise donnée par la relation : SX/N. Classiquement,
moins de satisfaire à des critères arbitraires de normalité l’obtention de la valeur moyenne représente le but
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que d’éliminer tout ce qui pouvait handicaper le patient du traitement. Pourtant, la moyenne n’apporte au-
maintenant ou dans l’avenir ». cun avantage. Sur le plan de la physiologie, qui ne
rêve d’une force musculaire, d’une capacité respi-
S’il ne peut plus faire une totale confiance aux
ratoire, d’une santé, supérieures à la moyenne ? Du
normes et surtout aux plus précises d’entre elles, les
point de vue de l’esthétique, les hommes voudraient
normes céphalométriques, pour assurer son diagnos-
être plus grands que la moyenne, les femmes plus
tic et guider son traitement, le praticien est troublé et
minces, avec des yeux plus grands. Personne ne veut
se pose la question : Quel est le but du traitement or-
être moyen. La recherche de la moyenne comme ob-
thodontique ?
jectif de traitement n’est pas justifiée.

2. Quel est le but du traitement ? 2.3. La norme


Avant d’aborder la question de la raison d’être du Le plus souvent, dans la littérature orthodon-
traitement orthodontique, il est nécessaire d’éclair- tique, ce terme désigne la moyenne, mais sous un
cir les notions de normalité, de moyenne, de norme vocable qui évoque la normalité. De ce fait, il incite
et d’optimum esthétique, où règne une certaine subrepticement à confondre les deux notions.
confusion.
2.4. L’optimum esthétique
2.1. La normalité Parmi les faces normales, certaines suscitent plus
La forme normale est « la plus courante, celle qui que d’autres un plaisir esthétique chez ceux qui les
ne présente rien d’exceptionnel », dit le dictionnaire. regardent. Cette qualité ne découle pas d’un par-
Une définition plus précise est apportée par la bio- fait respect des valeurs moyennes. S’il en était ainsi,
métrie. En biologie, quand les sujets mesurés sont il n’y aurait qu’un type de beauté, le type moyen,
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alors qu’il y en a un grand nombre. Au contraire, rait altérer le système mauducateur (caries, lésions
il semble que ce sont précisément les petites varia- parodontales, troubles articulaires, etc.).
tions par rapport à la moyenne qui donnent à un C’est dans cet esprit que la S.F.O.D.F., suite aux
visage son originalité, son expression et son pouvoir réflexions de sa Commission de terminologie, a
d’attraction [4]. La normalité (au sens statistique) est adopté les définitions suivantes [8] :
une condition nécessaire, mais non suffisante pour
L’orthodontie est la partie de la médecine qui étudie
atteindre la beauté.
la forme, la position et le fonctionnement des dents et des
Le but du traitement est aussi, dans la me-
arcades dentaires, et qui les modifie pour assurer leur
sure du possible, d’apporter la beauté. Là encore,
santé, embellir leur apparence et améliorer leurs fonc-
la recherche de la moyenne est dépourvue d’intérêt
tions.
clinique.
Pour la définition de l’orthopédie dento-faciale, il
3. L’abandon de l’idéal normatif suffit de remplacer « les dents et les arcades dentaires »
par « les éléments constitutifs de la face ».
L’orthodontie est classiquement définie comme la
On peut en déduire que « le diagnostic en O.D.F.
discipline qui a pour objet la correction des anoma-
est l’art de reconnaître ce qui, dans la forme, la position,
lies, sans préciser ce qu’est une anomalie. Il a été dit
ou le fonctionnement des éléments constitutifs de la face,
précédemment que 95,5 % des variations d’une me-
nuit à leur santé, à leur beauté et à leurs fonctions ».
sure restent dans le cadre de la normalité. 2,25 %
des mesures sont anormales tant elles sont faibles, et Ces définitions montrent que l’idéal normatif
2,25 % sont anormales par excès (voir Fig. 1). Ré- concernant la position des dents et l’architecture
duire la raison d’être de l’orthodontie à la correction de la face doit être maintenant délaissé au profit
des anomalies, c’est la limiter à 4,5 % des variations d’idéaux dirigés vers la santé de l’appareil oral, c’est-
et exclure 95,5 % de celles-ci puisqu’elles sont nor- à-dire un parfait bien-être fonctionnel (en particu-
males. Cela ne serait pas réaliste, car les traitements lier celui de la fonction occlusale, qui est sous notre
des cas d’importance modérée sont les plus nom- responsabilité directe), et l’éviction préventive des
breux. On voit que l’orthodontie ne peut être définie facteurs favorisant les maladies de la bouche et des
dents. La beauté du visage, dont les répercussions

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à partir de la notion d’anomalie si ce terme est pris
dans son sens statistique. sur le psychisme de l’individu sont grandes, considé-
D’autre part, ce n’est pas l’anomalie, quelque soit rée plus sous l’angle de son pouvoir d’attraction que
la façon dont on la définisse, qui rend le traitement sous celui de la régularité des traits, doit être notre
nécessaire. Il y a des anomalies qui ne causent aucun second idéal.
préjudice (le tubercule de Carabelli sur les molaires, Ces objectifs ne sont pas nouveaux ; ce qui est
ou les torus maxillaires et mandibulaires) et ces ano- nouveau, c’est qu’ils ne sont plus considérés comme
malies n’ont pas à être traitées. Plus encore, il y a des d’heureuses conséquences de la normalité morpho-
traitements qui créent des anomalies (diminution du logique, mais qu’ils existent par eux-mêmes, hors du
nombre de dents par exemple). Or ces traitements respect de la moyenne. Ce qui était la fin est devenu
sont admis et parfois applaudis s’ils améliorent les un moyen. Cela n’est pas sans importance : une dis-
fonctions et l’esthétique. Ce sont donc ces deux élé- cipline ne peut progresser sans s’être fixé une direc-
ments qui sont importants, et justifient le traitement, tion. Ces idéaux, pour se concrétiser, demanderont
et non l’écart à la moyenne. encore beaucoup de travaux, en particulier pour pré-
Ce n’est pas le degré de variation d’une forme qui ciser ce qui constitue l’équilibre occlusal [5] et ce qui
décide du traitement, c’est l’importance de la nuisance donne la beauté.
que cette variation engendre. La conception qui découle des définitions de
la S.F.O.D.F. n’enferme plus l’orthodontie et l’or-
4. Une vocation différente thopédie dento-faciale dans un rôle de correcteur
L’orthodontie doit donc s’éloigner des mesures des mesures céphalométriques ou de réparateur des
morphologiques, pour donner plus d’importance au dysmorphies, elle lui propose une mission positive
bon déroulement des fonctions faciales, à l’appa- et enthousiasmante : donner à chaque individu la
rence du sujet et à la prévention de tout ce qui pour- meilleure denture et la meilleure face possible.
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tal Practitioner 1955;408–420. 2007 (disponible).
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