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Devoir: La diffusion de l'Etat-nation: Bertrand Badie - L'Etat importé

"La mondialisation du phénomène étatique pourrait donner à penser qu'il a partout triomphé
alors même que l'uniformisation des Etats n'est qu'apparente et leur puissance problématique"1
. Cette affirmation paradoxale de Josepha Laroche recoupe assez nettement l'analyse de
Bertrand Badie dans l'Etat importé où l'auteur s'interroge sur la logique d'importation du
modèle étatique, en s'intéressant particulièrement (notamment aux derniers chapitres) aux
effets concrets de cette occidentalisation sur les sociétés extra-occidentales.
Au cours des deux derniers siècles, la forme étatique s'est diffusée à partir de son foyer
original à l'ensemble du monde par vagues successives. Elle s'impose en premier lieu en
Amérique Latine au début du XIXe siècle, puis en Europe avec l'avènement du principe des
nationalités qui a entraîné un éclatement des grands empires (ottoman, russe, austro-
hongrois). Ailleurs, au Japon, en Chine ou en Turquie, une occidentalisation à marche forcée
a aussi conduit à l'importation du modèle étatique. Enfin, le processus de décolonisation après
la Seconde Guerre mondiale va conduire les mouvements d'indépendance à choisir aussi le
modèle d'organisation politique occidental. L'Etat apparaît donc aujourd'hui "comme la seule
forme d'organisation politique concevable: il n'y a apparemment pas d'alternative à l'Etat qui,
emblématique de la modernité, semble épuiser l'univers du pensable"2 (Jacques Chevallier).
La science politique s'est très vite intéressée à ce phénomène. Une des approches théoriques
pour aborder ce phénomène est celle de la dépendance, mise en avant notamment par des
auteurs latino-américains3. Une partie de cette théorisation donne une grande importance au
rapport de forces économique entre un monde développé et une périphérie qui est obligée de
suivre les desseins des plus puissants sans les contredire. Il s'agit donc d'une thèse
économiciste qui explique les échanges inégaux entre un centre et une périphérie par une
réalité infra-structurelle. Pour ce qui nous intéresse ici, cette thèse implique que l'importation
d'institutions occidentales (au premier rang desquels se trouve l'organisation étatique) répond
à une volonté du centre suivie de manière mécanique par une périphérie qui n'a qu'un rôle
mineur dans le processus (si tant est qu'il en est un). L'auteur de l'ouvrage étudié s'insurge tout
au long du premier chapitre contre cette thèse à ses yeux simpliste, et montre que la
dépendance est un objet clairement politique. Il est plus cohérent, selon lui, d'étudier la
dépendance, à la suite de Galtung, comme un échange fonctionnel entre acteurs du centre et
de la périphérie. Cette logique politique de la dépendance est très visible en ce qui concerne
l'importation des modèles politico-institutionnels occidentaux par des sociétés du Sud.
L'auteur précise que cette occidentalisation est aussi (et peut-être avant tout) liée à des
stratégies d'acteurs qui tirent des avantages de leur rôle d'importateurs.

En ayant mis à l'écart la théorie fataliste de la dépendance, le problème de savoir par quels
mécanismes l'Etat s'universalise reste entier. Pour tenter de comprendre pourquoi le modèle
étatique s’est installé (au moins formellement) dans les sociétés extra-occidentales, il faut
analyser d'abord les caractéristiques de ce modèle d’organisation politique qui favorisent son
universalisation ; ensuite les stratégies des acteurs qui tirent profit de cette importation. En
suivant l'ordre du livre étudié, on va enfin s'attarder sur les nombreux échecs que cache cette
uniformisation juridique, et qui permettent à Badie de parler d'"universalisation manquée".

1
Josepha Laroche, Politique internationale, Paris, LGDJ, 2000 (2e édition), p.72
2
Serge Cordelier (dir.), Le dictionnaire historique et géopolitique du 20e siècle, Paris, La Découverte, 2003 (éd.
de poche), entrée Etat, p.242
3
F. Cardoso, E. Faletto, Dependency and Development in Latin America, Berkeley, University of California
Press, 1979
2

On s’attardera alors, en premier lieu, sur les caractéristiques intrinsèques de la notion d'"Etat"
qui favorisent sa propagation.
En effet, la cause la plus évidente de l'importation, mais souvent ignorée par les auteurs
dépendancialistes, est la forme de l’Etat qui comporte dans sa définition même une dimension
universalisante. Pour reprendre les termes de Badie, l’importation du modèle étatique
s’enracine dans la "prétention universaliste de l’Etat"4. En cela, cette forme d'organisation
politique se différencie de toutes les autres, qui sont plus liées à une culture particulière et,
donc, par extension, beaucoup plus difficilement exportables.
En premier lieu, l'Etat s'est construit en Occident par référence à la raison (par essence
universelle). Il s'agit d'un mode d'organisation politique qui n'admet pas la mise en avant des
identités particulières. Le principe de différenciation place celles-ci sur un autre plan (sphère
privée) que l'espace public étatique est censé transcender au nom de la raison. Cet ordre
rationnel-légal obtient alors de ce fait un surcroît de légitimité. Ce modèle abstrait permet la
mise en place de rapports entre la société et la politique sous une forme égalitaire et
universaliste: la citoyenneté. Cette construction est facilement perçue dans les sociétés extra-
occidentales comme un progrès, du fait de la référence constante à la raison. L'argument de la
convergence facilite grandement l'exportation parfois inconsciente du modèle. L'Etat serait le
résultat d'un calcul de raison ouvrant le domaine de la science. L'Occident est donc perçu au
XIXe siècle comme "le monde de la civilisation" par les intellectuels et les acteurs politiques
extra-occidentaux ce qui favorise ce vaste mouvement d'exportation. Mais, plus
fondamentalement, ce qui favorise la propagation de l'Etat est sa capacité à éteindre (ou à
déplacer dans une sphère privée moins visible) les particularités. L'Etat (fruit de la culture
occidentale) n'affiche pourtant pas son attachement à une culture spécifique ou à un
particularisme quelconque. Cette caractéristique intrinsèque stimule fortement
l'universalisation de l'Etat car il lui permet de s'installer dans les contextes socio-culturels les
plus différents. Selon Badie, en "éteignant les particularités à l'intérieur même des sociétés, la
construction des espaces publics a vocation à éteindre les différences entre sociétés"5. Pour ne
prendre que l'exemple le plus parlant, le modèle étatique s'est imposé (au moins
formellement) en Inde après la seconde guerre mondiale ce qui a permis d'envisager la mise
en place d'une organisation socio-politique passant outre les différences culturelles et
communautaires. En revanche, l'exportation du mode d'organisation politique de l'Inde
traditionnelle (le système des castes) en Occident eût été inimaginable car il s'agit d'un ordre
inséparable du contexte culturel où il a pris naissance.
La science politique s'est longtemps efforcée de valider cette extension du modèle politique
occidental sur le plan théorique en construisant le concept de développement politique. Cette
formalisation est aujourd'hui dépassée et largement critiquée mais elle a produit (et continue à
produire) des effets concrets car elle a été reprise par le personnel politique, aussi bien au Sud
qu'au Nord. Le Prince occidental voit ainsi son ordre surlégitimé, alors que le Prince du Sud
peut justifier son pouvoir, voire ses excès de pouvoir, en se réclamant de la modernité face
aux détenteurs de ressources traditionnelles de pouvoir. Cette convergence stratégique facilite
encore plus l'extension du modèle étatique comme forme de gouvernement des sociétés.

D'autre part, la propagation de l'ordre étatique est largement favorisée par l'occidentalisation
de la scène internationale. Les Etats occidentaux ont été à l'origine de celle-ci et l'ont forgé à
leur image, c'est-à-dire qu'elle l'ont construite pour permettre de préserver l'ordre interétatique
westphalien. Lorsque les sociétés extra-occidentales rentrent (progressivement) dans cet ordre
4
C'est aussi le titre et le thème du deuxième chapitre de l'ouvrage analysé.
5
Bertrand Badie, L'Etat importé, Paris, Fayard, 1992, p. 71
3

international, elles sont conduites à s'adapter aux formes requises pour y participer. Cela
permet alors une nouvelle réaffirmation de la vocation universaliste du modèle étatique.
Le premier axe de cette étatisation est la "territorialisation du monde". Le principe de
territorialité est un élément essentiel du système international contemporain. L'idée d'un
territoire fini et institutionnalisé est intrinsèquement liée au modèle étatique. Une telle
conception du territoire symbolise l'allégeance citoyenne sans intermédiaires à un centre. La
pression exercée par l'ordre international est à l'origine d'une universalisation forcée de l'idée
de territoire et, par extension, du modèle d'organisation politique occidental. Ceci dit, il ne
faut pas exagérer la prégnance de ce "rapport occidental au territoire". La culture
communautaire, ainsi que d'autres systèmes de sens alimentent le rapport entre les sociétés
extra-occidentales et le territoire. Le résultat qui en découle est hybride et source de tensions,
comme on le verra après. Pour reprendre l'exemple de l'auteur 6, le monde musulman oppose
au principe territorial occidental un système de sens différent: le musulman est censé porter
une allégeance à une umma transcendant les territoires. Mais l'universalisation du modèle
étatique se fait quand même sentir au sein du monde musulman tant du fait de la pression
exercée par le système international, que des stratégies des élites pour asseoir leur domination.
Le système normatif mobilisé sur la scène internationale pousse aussi les sociétés qu'y
participent à s'aligner sur la forme étatique. Dès son origine, le droit international est celui
d'Etats souverains qui défendent des principes naturels (donc universalisables par essence).
Badie montre bien que l'évolution du droit international a pu s'opposer à un certain moment à
la souveraineté des Etats. C'est pourquoi cette souveraineté étatique est devenue le premier
principe de droit naturel. En conséquence, l'Etat s'impose comme l'acteur unique des relations
internationales. La sortie de la guerre froide donne une nouvelle vigueur au jusnaturalisme.
Progressivement, le droit international occidental gagne du terrain ce qui lui permet de
devenir le mode de régulation principal des rapports internationaux même pour les partenaires
extra-occidentaux. Cela conduit à une uniformisation du système international qui prend la
forme d'un alignement sur le modèle étatique.
La construction d'un système interétatique est en effet intimement liée à l'expansion de la
logique étatique. Le trait le plus saillant de cette réalité est l'appropriation par l'Etat de la
violence internationale qui permet de réaffirmer son implantation dans les sociétés extra-
occidentales. Cela permet à l'Etat de mobiliser des ressources qui consolident l'ordre importé
et le légitiment. Ce processus donne aussi à l'Etat une bonne occasion de mettre un terme à la
violence privée, en s'alignant ainsi de manière plus nette sur la définition wébérienne
classique.
En dernier lieu, on assiste à une universalisation du modèle occidental de société civile qui est
parallèle au développement de la forme d'organisation étatique, tout en permettant d'asseoir
plus fermement celle-ci. L'extension de la société civile au sein de sociétés extra-occidentales
est d'abord le résultat de l'universalité prêtée au modèle étatique. La logique de l'organisation
importée impose la mise au ban de toutes les particularités pour permettre la naissance d'une
allégeance citoyenne. Cette universalisation du modèle de société civile est aussi liée à
l'action des nouvelles élites intermédiaires qui naissent dans les Etats importés, et adoptent
une logique associative horizontale pour asseoir leur position sociale. Enfin, et surtout, la
société civile se constitue du fait d'une pression exercée par le système international, du fait
notamment de la multiplication des flux transnationaux qui sont à l'origine de la mise en place
de réseaux associatifs privés. Cela constitue un paradoxe car l'organisation étatique s'affirme à
partir de flux qui la contournent. Par exemple, la création de l'Association pour les droits de
l'homme en Iran fut lancée par des juristes iraniens qui avaient été en contact étroit avec des
organisations internationales, telles que Amnesty International7.
6
Badie, op. cit., pp. 93-96
7
Badie, op. cit., p.118
4

L'Etat s'inscrit donc, de part ses caractéristiques intrinsèques, dans une logique universaliste
qui favorise sa propagation. D'autre part, la pratique d'un système international (issu de
l'interaction entre des Etats) pèse sur les modèles extra-occidentaux qui sont poussés à
s'aligner sur le modèle étatique. Cela prouve déjà que la théorie dépendancialiste selon
laquelle l'importation n'est que le résultat d'un rapport de forces favorables à l'Occident doit
être fortement nuancée. Pour rendre cela encore plus évident, on va se pencher désormais sur
la stratégie déployée par les importateurs, qui ne sont pas des marionnettes agissant en faveur
d'une domination extérieure mais retirent au contraire des avantages substantiels de leur
collaboration avec l'universalisation de l'ordre étatique.

Un des paradoxes des logiques d'importation de l'ordre étatique est l'extrême variété de ceux
qui en prennent l'initiative.
Elle peut d'abord servir comme une arme du pouvoir. Les dirigeants du Sud peuvent espérer
tirer d'énormes avantages de l'importation sous la forme d'utilités nouvelles. Toutefois, celles-
ci sont liées selon Badie à une dépendance accrue des sociétés considérées (au moins dans un
premier temps). Cette occidentalisation par le haut conduit, selon les termes de l'auteur, à une
"modernisation conservatrice". Il s'agit d'un choix pragmatique de l'élite politique des sociétés
extra-occidentales qui, pour mieux conserver son pouvoir, adopte un idéal de modernité qui
lui apporte des nouvelles ressources matérielles, ainsi qu'un surplus de légitimité. Le Prince a
tout à gagner en présentant la modernité (l'ordre étatique) comme une catégorie universelle
supérieure donc aux particularismes qu'incarnent ces adversaires.
Derrière cette option, plusieurs stratégies sont possibles. La première est essentiellement
orientée vers l'extérieur. Elle vise à restaurer un pouvoir chancelant en empruntant de manière
sélective certaines des recettes qui font succès en Occident. En choisissant cette voie, le
Prince du Sud adopte une politique de modernisation "à l'occidentale" dans certains domaines
spécifiques (militaire et administratif essentiellement) tout en s'efforçant de pérenniser sa
légitimité traditionnelle. Il s'agit de mesures pragmatiques et ciblées qui correspondent à des
stratégies d'adaptation à l'ordre politique international et à une volonté de se montrer
bienveillant à l'égard de l'Occident. L'exemple le plus caractéristique de ce type d'importation
du modèle étatique est l'empire ottoman au temps du sultan Abdul Hamid II (1876-1909).
Celui-ci cherchait à introduire des pratiques et des institutions occidentales de manière
sélective (à travers une réforme de l'armée notamment) tout en réactivant l'institution califale.
Une autre stratégie emprunte des éléments au modèle étatique pour répondre à des
considérations d'ordre intérieur. Cette démarche consiste à emprunter des solutions proches du
processus de construction de l'Etat occidental (établissement de monopoles étatiques). Elle est
notamment encouragée par des élites occidentalisées et avides de reconversion face à des
structures traditionnelles en crise. Le meilleur exemple est le Japon sous l'ère Meiji. De
nombreuses réformes (mobilisant l'influence occidentale) vont alors être entreprises pour
réaffirmer, avec l'aide des élites traditionnelles, le pouvoir politique central contre l'ordre du
shogunat. Dans l'ensemble des cas, l'élément que les princes cherchent à emprunter en priorité
est le principe territorial. Celui-ci favorise l'insertion des organisations politiques extra-
occidentales sur la scène internationale en alignant leurs structures sur celles des puissances
dominantes. Il permet surtout de remplacer un ordre segmenté par un ordre étatique centralisé
qui renforce les ressources du Prince.
5

Par ailleurs, l'importation du modèle occidental d'organisation politique apparaît aussi dans les
processus de modernisation se réclamant d'une légitimité révolutionnaire à travers une
mobilisation (sélective) des thématiques socialistes. Cela dérive sur un paradoxe: on critique
l'Occident mais à partir de références occidentales qui tendent vers une apologie de l'Etat.
Plus précisément, cette stratégie apparaît comme une adaptation des élites au pouvoir à la
construction étatique dans des contextes particuliers. Les buts affirmés sont la construction
d'un Etat fort qui dépasse les particularismes centrifuges, la promotion des thématiques
égalitaristes (en diminuant de la sorte le pouvoir des élites traditionnelles) et la pénétration de
la société par les nouvelles élites d'Etat (sous prétexte d'engager le développement
économique). Il n'est donc pas surprenant que cette stratégie ait été choisie par le Parti du
Congrès en Inde dans les années 1950 pour lutter contre le mode d'organisation traditionnel
extrêmement centrifuge.
Mais il serait erroné de considérer l'occidentalisation comme le résultat d'un libre choix des
élites extra-occidentales. Elle se réalise en grande partie en réponse à des contraintes
d'alignement sur les puissances occidentales. Mais l'importation des modèles politiques
occidentaux renvoie aussi presque toujours à un effet de composition de choix, de processus
sociaux et politiques dont aucun acteur isolé ne peut déterminer le résultat ex ante. La
réalisation de l'occidentalisation est d'autant plus irréversible qu'elle se fait suivant un effet de
composition de choix de ce type . Bertrand Badie prend l'exemple de la centralisation engagée
par le sultan ottoman à la fin du XIXe siècle. Celui-ci débouche sur une sécularisation non
voulue par les dirigeants, qui prive le Prince d'une partie de sa légitimité traditionnelle.
L'auteur résume très clairement cette idée en affirmant que "la mise en œuvre d'un élément de
la grammaire nouvelle précipite celle de toutes les autres"8.
Mais la classe politique n'est pas le seul acteur intéressé par l'importation de l'ordre politique
occidental. Beaucoup d'autres acteurs mettent en place une stratégie qui va dans le même
sens. D'abord, l'occidentalisation est entretenue par sa propre dynamique. Une fois la première
étape passée, une élite se développe et mise sur l'importation du mode d'organisation
occidental pour asseoir sa position nouvelle. Il s'agit, selon les termes de Badie, d'une "classe
d'importateurs"9. Une partie de ces élites occidentalisées est directement absorbée par l'Etat,
alors qu'une autre essaye de prendre le contrôle des institutions politico-administratives. On
arrive à une escalade de l'emprunt qui permet à l'organisation extra-occidentale d'accueillir
cette élite. En d'autres termes, l'occidentalisation vit de l'élite qu'elle entretient. Souvent cette
élite est impuissante pour mener à bien le développement ce qui la conduit à diriger son effort
sur le plan strictement politique. Cela se traduit donc par une importation massive de
pratiques et de symboles venus d'Occident.
L'intellectuel joue aussi un rôle de premier plan dans le processus d'importation. En effet, il se
trouve coincé entre le pouvoir constitué (souvent autoritaire) et les secteurs traditionnels, qui
reproduisent des savoirs qui échappent à son œuvre de façonnement. Pour trouver un espace
propre, l'intellectuel est obligé de puiser dans le monde occidental les idées de modernité, de
rationalité ou de souveraineté. Cela lui permet d'échapper à un ordre politique qui n'offre
aucun rôle à l'intellectuel. L'auteur montre que la raison et la souveraineté sont les deux
attributs qui redonnent à l'homme la possibilité de créer hors de toute tutelle institutionnelle.
Les intellectuels vont donc très vite épouser les idées occidentales et lutter pour une
importation des modes d'organisation politiques occidentaux, telles que la laïcité ou la
séparation des pouvoirs. La stratégie des intellectuels se construit autour de la solidarité
associative qui accentue leur identité importatrice et leur permet d'asseoir leur autonomie. Les
intellectuels vont parfois évoluer et entretenir des relations conflictuelles avec l'Etat tel qu'il

8
Badie, op. cit., pp.146-148
9
Badie, op. cit., p. 152
6

existe, mais leur attachement au principe de l'organisation étatique reste malgré tout
important.
Enfin, l'entreprise contestataire est elle-même porteuse d'occidentalisation. Ce paradoxe
s'explique facilement. En effet, si elle revendique une lutte contre l'importation au nom de
valeurs traditionnelles, l'insertion de cette contestation dans le jeu politique l'oblige à accepter
(voire à enraciner) certains des acquis de l'occidentalisation. Pour reprendre la belle formule
de Badie, l'insertion dans le jeu politique est "le piège que l'occidentalisation dresse à ceux qui
s'insurgent contre elle"10. Pour ces élites traditionnelles, le dilemme apparaît très vite: le
discours n'est mobilisateur que s'il est susceptible de déboucher sur une conquête de pouvoir,
ce qui impose donc la reprise de techniques et de thématiques occidentales. On arrive à des
formes hybrides où la référence occidentale se mêle à des références culturelles particulières.

Jusqu'à maintenant on a montré comment se met en place l'importation de biens politiques


occidentaux dans les sociétés extra-occidentales. Cela nous a permis de nuancer la thèse
dépendancialiste qui postulait une imitation mécanique du modèle dominant par le modèle
dominé. Les caractéristiques intrinsèques de l'Etat, ainsi que les stratégies des acteurs jouent
un rôle déterminant dans l'universalisation du modèle étatique. Pour Badie, la dépendance est
plutôt liée au dysfonctionnement du produit importé, qui est à son tour source de désordres au
sein des pays extra-occidentaux.

En effet, l'aspect sans doute le plus intéressant de l'ouvrage est cette insistance sur
l'"universalisation manquée". Les produits importés perdent en grande partie leur efficacité
dans un contexte culturel non occidental et sont donc la source de dysfonctions. Ceux-ci
conduisent à une reconstruction de la scène politique selon des formes qui la rendent
davantage dépendante.
Les partis politiques s'imposent en Occident comme agent d'intégration et de conflit (S.
Rokkan) mais selon des caractéristiques propres et inexportables de l'histoire occidentale. Il
s'agit avant tout de la naissance de clivages sociaux importants, créant des solidarités
horizontales, suite au dépérissement des solidarités communautaires. Celles-ci se
maintiennent en revanche dans les sociétés extra-occidentales, ce qui explique les difficultés
des partis pour mener à bien ses fonctions classiques. Arrivés au pouvoir après
l'indépendance, les partis politiques essayent de garder leur identité de lutte contre l'étranger,
tout en incarnant des discours et des pratiques largement inspirés de modèles occidentaux
mais qui restent incompris par la population. La distance augmente alors entre le parti (ou les
partis) et la société qui se réfugie dans des formations contestataires qui dénoncent le jeu
politique. Cela crée les conditions d'un cercle vicieux qui conduit les élites politiques à être
chaque jour un peu plus tributaires des soutiens extérieurs et donc vecteurs d'une dépendance
accrue. D'autre part, la structure partisane tend à souffrir d'un déficit fonctionnel dans des
régimes non pluralistes. Cela éloigne les partis de la société, en les enfermant dans une scène
politique artificielle. On voit donc que la dépendance est plus le résultat des conséquences
destructrices de l'imitation sur l'ordre politique des sociétés extra-occidentales que de
l'imitation elle-même.
L'administration est un autre élément importé mais qui résiste mieux pour deux raisons.
D'abord, le concept de bureaucratie s'identifie à une rationalité universelle susceptible d'être
importée. Plus fondamentalement, en étant en contact avec l'étranger, l'administration dispose
10
Badie, op. cit., p. 168
7

de plus de ressources ce qui amène la société à composer avec elle. Sur le plan formel
(structures, règles de fonctionnement) la part d'importation reste décisive. Mais ce
conservatisme de structure cache une adaptation des institutions administratives au jeu social
créant un dédoublement tout à fait dysfonctionnel (corruption, privatisation de
l'administration). Tout cela est le signe d'une tension entre le public et le privé dans un
contexte socio-culturel qui récuse cette distinction. On assiste à un écart croissant entre la
prétention affichée par l'Etat et son efficacité réelle.
On peut prendre comme dernier exemple le droit importé par les sociétés extra-occidentales.
Deux raisons principales conduisent les élites politiques à emprunter un système normatif
extérieur. En premier lieu, il s'explique surtout par des considérations formelles. L'ordre
politique s'accommode mal du manque de codification qui caractérise la règle traditionnelle
(la coutume). Ensuite, les besoins politiques du Prince exigent un droit national unifié qui
dépasse le système normatif particulariste. Le but est toujours le même, à savoir la
valorisation du cadre étatique national par rapport au cadre communautaire. Pour reprendre
l'exemple de Badie, "le droit japonais contemporain proclame son occidentalité et conduit ses
juristes à s'ériger en traducteurs d'une œuvre venue d'ailleurs" 11. Mais ici encore le résultat
recherché est loin d'être acquis: relevant d'un système culturel différent, le droit importé a
beaucoup de mal à s'imposer face à la légitimité de la coutume. Au contraire, le droit
occidental favorise souvent la libre mobilité de l'individu entre différents espaces normatifs au
sein desquels il se positionne selon ses intérêts, ce qui se révèle en contradiction avec les
principes de l'universalisme (logique du dédoublement).

Cette inadéquation de la forme étatique à des formes culturelles endogènes crée les conditions
de nombreux désordres (aussi bien intérieurs qu'internationaux) que l'auteur analyse dans les
deux derniers chapitres de son ouvrage. Badie explique en effet que, si les produits importés
ne débouchent pas sur une logique d'hybridation, ils ne restent pas pour autant figés.
Sur le plan intérieur, le désordre bouscule les systèmes de sens et suscite des actions
collectives ou des pratiques politiques nouvelles.
Les sociétés importatrices vivent en effet une crise des processus de mobilisation. Celle-ci se
développe très souvent en dehors du système institutionnel, en faisant référence à des valeurs
identitaires qui témoignent de la faible capacité d'intégration du jeu politique. Face à des
institutions dénouées de sens, la mobilisation contestataire prétend créer une contre-légitimité
sur la base d'une expression identitaire complètement extérieure à l'ordre en place. On est loin
de la logique d'hybridation mise en avant par Bayart12. A celle-ci s'oppose très fortement un
nouveau type de mouvement où la revendication identitaire se suffit à elle-même. Le
mouvement social se sépare progressivement de l'espace étatique et prétend incarner une
légitimité de substitution face à l'Etat importé. Ce type de mobilisation se retrouve, par
exemple, dans la révolution iranienne de 1979 qui met en avant l'identité islamique face à un
ordre importé. Cela se lit clairement dans le slogan du mouvement: "Ni est ni ouest,
République islamique". Cette logique se retrouve également sur la scène politique avec le
succès croissant des partis identitaires ce qui bouscule les règles du jeu politique. Ces partis
désorganisent la logique concurrentielle car leur but principal n'est pas l'accès au pouvoir mais
la création d'une socialisation nouvelle qui démantèle l'allégeance citoyenne.
Un autre élément de désordre intérieur (lié au dernier) est l'échec de la constitution d'une
communauté politique nationale. Cela favorise le développement des solidarités micro-
communautaires (cadre villageois, "identités prénationales", micro-ethnies) ce qui débouche
sur un grand émiettement de la société extra-occidentale. D'autant que la dynamique
particulariste favorise aussi la constitution de réseaux qui contrarient l'allégeance citoyenne en
11
Badie, op. cit., p. 209
12
J. F. Bayart, L'Etat en Afrique, Paris, Fayard, 1989
8

transgressant les frontières. L'auteur montre que cela peut se développer à travers l'insertion
dans des collectivités culturelles transnationales, l'allégeance à des diasporas marchandes ou
une implication dans des flux économiques variés. Pour ne prendre qu'un exemple, on peut
penser aux sectes évangéliques dont l'influence se fait sentir partout en Amérique Latine.
L'identité politique des individus se trouve donc brouillée. Citoyens formels d'un Etat, ils
peuvent porter une allégeance plus sincère à des espaces de solidarité identitaire, que ce soit à
l'échelle micro-communautaire ou à l'échelle transnationale. Affaibli par ces mobilisations
identitaires, l'Etat importé souffre d'une légitimité précaire et d'une faible capacité politique.
Cela démultiplie les espaces sociaux vides, définis par Badie comme des "secteurs de la
société que la scène politique officielle ne parvient ni à mobiliser ni à contrôler et au sein
desquels se déploient des formes d’autorité de substitution qui captent à leur profit des
allégeances individuelles"13. Les réseaux d'allégeance qui intègrent l'individu se multiplient
donc et ces "espaces sociaux vides" gagnent du terrain (notamment dans les deux principaux
lieux d'exclusion: le monde rural et le monde suburbain).
Tout cela conduit à un divorce entre les gouvernants et les gouvernés qui conduit à un
nouveau désordre que l'auteur appelle "le subterfuge populiste". La stratégie populiste est une
technique de gouvernement qui permet au Prince de mobiliser la population, tout en se
rélégitimant. Le discours populiste "classique" lie les difficultés économiques internes à un
ordre hégémonique extérieur en mobilisant une rhétorique nationaliste. Depuis les années
1980 le populisme s'est réadapté, surtout en raison des politiques d'ajustement réclamées par
des organismes internationaux (FMI, Banque mondiale). Le leader populiste doit limiter ces
excès rhétoriques s'il veut continuer à bénéficier de l'aide étrangère. Le subterfuge populiste
se déplace donc au moment de la campagne électorale où l'élu accumule un capital qu'il
dépensera ensuite. Le meilleur exemple de ce néo-populisme est le président argentin Carlos
Menem qui défend pendant la campagne des idées "péronistes" d'aide aux déshérités; mais
engage son pays dans une libéralisation économique dès son arrivée au pouvoir.
Mais l'échec de l'universalisation étatique produit aussi des désordres à l'échelle
internationale. Le premier de ces désordres est lié aux effets déstabilisants de la logique
importatrice. Celle-ci accentue la perte de sens dont souffre déjà la scène internationale en
raison du "déclin de l'Etat" (Josepha Laroche). L'échec de l'Etat importé contribue à l'essor
des flux transnationaux qui contournent les institutions étatiques. En effet, comme on l'a déjà
mentionné, la mobilisation identitaire s'inscrit de plus en plus dans des réseaux de solidarité
transnationale. Cela est d'autant plus vrai que des phénomènes parallèles sur la scène
internationale (multiplication des flux de communication, des flux économiques et des flux
démographiques) facilitent cette évolution. L'individu se trouve donc inséré dans plusieurs
espaces différents (du micro-communautaire à l'international) qui rendent plus difficile une
allégeance stato-nationale. Cela provoque une perte de sens au niveau international qui est
due à l'impossibilité de la part des acteurs étatiques de contrarier (ou de prévoir) toutes les
microdécisions individuelles qui composent la scène internationale contemporaine. L'échec de
l'occidentalisation du modèle étatique n'est qu'une des multiples facettes de cette réalité. Mais
elle pèse d'un poids très grand. En effet, la faible capacité des Etats périphériques remet en
cause l'allégeance citoyenne, en même temps qu'elle favorise l'expression d'identités
culturelles au niveau transnational.
La multiplication des flux médiatiques constitue une entrave supplémentaire à la souveraineté
de ces Etats faibles. Les flux arrivent massivement du monde occidental sans que les élites du
Sud puissent les limiter. Cela ne crée pas une culture unifiée mais attise paradoxalement les
particularismes identitaires qui ont de plus en plus tendance à s'exprimer sur la scène
internationale en créant une situation de désordre. Cette logique du désordre entretient la perte
de sens au niveau international en érodant les caractéristiques qui faisaient de l'Etat l'acteur
13
Badie, op. cit., p. 249
9

principal des relations internationales, du fait de sa fiabilité. Badie montre que trois
fondements de la fonction diplomatique des Etats sont ainsi mis en danger par
l'"universalisation manquée" du modèle étatique: à savoir, "sa prétention à la souveraineté, sa
fonction de garant de la sécurité, sa revendication à l'exclusivité du partenariat international"14
. Devant l'échec de la mise en place d'une allégeance stato-nationale, l'individu peut se
réfugier dans des mouvements identitaires où il cherche souvent aussi la sécurité qu'il aurait
du obtenir auprès de l'Etat. Par ailleurs, des groupes identitaires essayent souvent, face à
l'échec de l'ordre importé, de gérer leur propre violence ce qui donne naissance, par exemple,
à divers groupes terroristes. Ce phénomène de désordre international s'alimente donc
clairement de l'impuissance de l'Etat importé. Mais l'inverse est vrai aussi, c'est-à-dire que la
perte de sens au niveau international affecte négativement la souveraineté des Etats extra-
occidentaux et diminue leurs ressources, en créant ainsi les conditions d'un cercle vicieux qui
entretient l'instabilité et l'imprévisibilité de la scène internationale.

L'ouvrage de Badie nous apporte donc certains éclaircissements intéressants sur


l'universalisation du modèle politique occidental. Il montre d'abord que le mouvement
d'importation n'est pas le résultat mécanique d'un rapport de forces économique ou politique.
Contre ce que met en avant l'école dépendancialiste, l'auteur montre de manière convaincante
que la stratégie des acteurs extra-occidentaux joue un rôle fondamental dans la propagation de
la forme étatique. Celle-ci est d'ailleurs facilitée par les caractéristiques propres à l'Etat qui
favorisent son universalisation. Peut-être faudrait-il néanmoins recentrer l'analyse en donnant
un poids plus lourd aux structures, sans retomber dans les travers de la théorie de la
dépendance. On peut supposer que quand le rapport de forces est extrêmement déséquilibré, la
stratégie des élites de la société moins développée a tendance à s'aligner sur celle de l'Etat
patron (ce qui peut conduire à l'adoption des institutions du plus fort). En tout cas, il faut se
garder de penser que la dépendance naît de l'échec de l'importation du modèle occidental.
Celui-ci entretient la dépendance mais ne la produit pas.
D'autre part, Badie nous fait comprendre que la diffusion du modèle étatique est en grande
partie une fiction juridique. Dans des univers culturels étrangers, l'Etat ne réussit pas à
maîtriser l'ordre social ce qui produit une "perte de sens" des institutions politico-
administratives occidentales. Badie rejoint sur ce point l'analyse de Robert Jackson15, qui
montre comment l'échec de ces "quasi-states" empêche la naissance d'une allégeance
citoyenne, en revitalisant au contraire le phénomène religieux et les autres formes de
solidarité identitaire.

Bibliographie

Ouvrage analysé

14
Badie, op. cit., p. 278
15
Robert Jackson, Quasi-States: Sovereignty, International Relations and the Third World, Cambridge,
Cambridge University Press, 1990
10

Bertrand Badie, L'Etat importé, Paris, Fayard, 1992

Manuels – Autres ouvrages

Josepha Laroche, Politique internationale, Paris, LGDJ, 2000 (2e édition)

Marie-Claude Smouts (dir), Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences
Po, 1998

Dictionnaires

Serge Cordelier (dir.), Le dictionnaire historique et géopolitique du 20e siècle, Paris, La


Découverte, 2003 (éd. de poche), entrée Etat

Graham Evans, Jeffrey Newman, The Penguin Dictionary of International Relations,


Londres, Penguin Books, 1998