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juin 1940 : les troupes allemandes faisaient leur entrée dans Paris
Le suicide du neurochirurgien de Martel

Le 14 juin à 5 heures du matin, les troupes de la Wehrmacht faisaient leur entrée dans
Paris, déclarée « ville ouverte » et désertée par ses habitants, à quelques exceptions. En
ouvrant son courrier au matin, l’ambassadeur américain Bullit trouvait un pli à son
nom : « I promised you not to leave Paris. I did not say if I would remain alive or dead. To
remain living in Paris would be a cashable check for our adversaries. If I remain here dead,
it’s a check without funds to cover it. Adieu, Martel. »*.

William C. Bullit était donc l’ambassadeur des États-Unis à Paris. Protégé par son statut
diplomatique, il avait tenu à rester sur place dès lors qu’il siégeait aussi, et à ce titre, au
Board de l’Hôpital Américain de Neuilly ; il avait échangé la veille avec le Dr Thierry de
Martel, chirurgien et médecin-chef de l’établissement, pour s’assurer qu’il n’avait pas
l’intention de fuir, à son tour, la capitale. Il n’avait pas du tout imaginé le scénario dont
lui parvenait la nouvelle.
Issu d’une famille de la vieille noblesse française, Thierry de Martel était, à 64 ans, un
patriote sourcilleux, n’hésitant pas à élever le ton quand il estimait qu’il y avait atteinte
au drapeau. Il venait d’être promu grand officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

Membre de l’Action Française, il avait aussi un côté « tête brulée », mais physiquement
courageux : en 1914, au tout début du conflit, il avait délibérément « oublié » sa mission
médicale pour aller faire le coup de feu au plus près du front. Plus tard, il était devenu
président d’une association militant pour l’éducation de la jeunesse par la musique, et il
avait, en 1937, violemment harangué le commissaire de police du Vème arrondissement
venu à la Maison de la Mutualité voisine lui signifier l’interdiction officielle du spectacle
de fin d’année de ses 800 enfants-chanteurs.

C’était aussi et surtout un chirurgien de talent, et lorsque son maitre Samuel Pozzi était
tombé, à son cabinet de l’avenue d’Iéna, sous les tirs d’un fou qui lui avait envoyé deux
balles dans le ventre, c’est ce « meilleur élève » qu’il avait fait appeler. De Martel était
accouru avec son matériel et son équipe ; il avait pris le temps de discuter technique et
indication avec le blessé mais n’avait finalement pu le sauver.
Il était, avec le grand Clovis Vincent, son ami qui s’illustrera plus tard dans la Résistance,
un des pionniers français de la neurochirurgie. C’était aussi un grand voyageur et il
avait, en 1925, rendu compte dans le journal « L’Intransigeant » de son cinquième
voyage aux Amériques où on se rendait encore en paquebot. Il y suivait régulièrement
les progrès de la chirurgie cérébrale selon la technique initiée par Harvey Cushing.

Mais s’il était américanophile, il était aussi violemment germanophobe pour des raisons
demeurées précisément obscures mais auxquelles n’était évidemment pas étrangère la
mort de son fils pendant la guerre de 1914-1918. Il ne s’en cachait pas depuis le 10 mai
et le début de l’offensive allemande mais ce n’était pas, à l’époque, faire preuve de
singularité ! Au plan scientifique, et alors que les débats agitaient la communauté
médicale mondiale, il avait néanmoins défendu la présence de délégations allemandes
dans les congrès internationaux, plus rétif à l’idée d’en laisser organiser outre-Rhin.

La nouvelle de sa mort ne fut réllement connue qu’à la rentrée ; il faut dire que ne
résidaient plus qu’une infime minorité de médecins dans la capitale, non plus que dans
aucune autre ville du nord de la Loire ; « la désertion médicale » fut sévèrement jugée
plus tard par la presse parisienne. En revanche aucun des journaux médicaux d’octobre
1940 qui évoquèrent la fin de de Martel n’en précisa jamais les circonstances, peur sans
doute de la censure allemande qui avait commencé de s’exercer.
Lui rendant hommage dans « La Presse Médicale », son ami Michel Denicker écrivit : « Il
travailla jusqu’à la dernière minute où il eut sa liberté d’action, et puis … il disparut en
pleine gloire, laissant le souvenir d’un homme jeune, hardi, plein de foi et d’allant. […] Et
dans la triste époque que nous vivons, n’est-ce pas là un sort enviable ? »

Le Dr de Martel ne fut pas le seul médecin atteint de désespérance dans les mêmes
circonstances. Deux autres praticiens s’étaient suicidés à quelques jours de distance : un
médecin militaire qui, ne voulant manifestement pas se rendre, avait retourné contre lui
son pistolet d’ordonnance et un médecin réfugié juif allemand, dans la chambre d’hôtel
parisien qui lui servait de cache trop précaire.

À la Libération, le Conseil de Paris hésita à donner à de Martel le nom d’une rue du
XVIIème arrondissement mais celui de Lobligeois, radiologue-martyr des rayons X, lui
fut préféré. Et le nom de de Martel, qui avait répudié l’humiliation et la servitude, tomba
dans l’oubli. Quant à son successeur à l’hôpital américain, le Dr Sumner Jackson, il devint
un héros de la Résistance, mort en déportation mais jamais honoré dans son pays
d’adoption, sinon par une médaille d’honneur annuel qui lui survit dans son
établissement de Neuilly.

Jean Pol Durand

* « Je vous ai promis de ne pas quitter Paris. Je ne vous ai pas dit si j’y serai mort ou
vivant. Rester vivant serait comme laisser un chèque en blanc à nos adversaires. Moi
mort, c’est un chèque sans provision. Adieu, Martel. »