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Collection "TRADUCTOLOGIE", no 5
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Amparo HURTADO ALBIR

LA NOTION
DE FIDÉIITÉ
EN TRADUCTION

Collection "TRADUCTOLOGIE", no 5

T /11 38o04

DTDTER ÉnuDtrloN
6, rue de la Sorbonne
75005 Paris
"La fidéIité à l'original, prin.cþe invanablement
proclamépar tous les traducteurs et qui n'en mène
A Danica Seleskovitch pas moins aux plus étonnantes contradictions, est
A mes parents sans doute la notion centrale du débat autour de la
traduction et dont.t:Hrrrtïle exhume à nouveau

E.Cary 1963,p.21.

Tous mes remerciements à E. Lavault, M. Pergnier,


B. Pottier et S. Senano

iìriit.i ill !ilùlJI tÅi{T ü}iA L t


iT iji'ii\/tilsiTÅiiìi
22 F EV 1g9i
LAUgÅhiNEiDoriunv
TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION .9

PREMIERE PARTIE : LA FTDELITE AU SENS 13

I. LA NOTION DE FIDELITE ET LA THEORIE


DE LA TRADUCTION 13
l. Fidus interpres ? . 13
2. Les réponses de I'histoire 14
3. Les théories modernes . q 23
3.1 . Des approches concernant I'analyse des langues. 23
3.2. Des approches textuelles. 29
4. La question de la fidélité : un débat phÍlosophique
factice ? 39

II. LE PROCESSUS DE TRADUCTION. LA


CONCEPTION INTERPRETATIVE DE LA
TRADUCTION 45
t. L'interprétation simultanée : parad¡gme de la
théorie de Ia traduction et modèle privilégié pour
une théorie du langage +s
.,
La loi du I I mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de I'article 41, d'une part, La compréhension. Les compléments cognitifs 48
que les < copies ou reproductions strictement réservées à I'usage du copiste et non destinées à
une utilisation collective ), et d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but 3. Les mots et le sens
d'exemple et d'illustration, (( toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite
52
sans le consentement de I'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite > (alinéa l"
de I'article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti-
4. Le parcours de la compréhension 56
tuerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal.
5. Trois conclusions : l'éxégèser l'effet de synecdoque
et la nature du sens 59
I.S.B.N. 2-86460-t 5| -6

o DTDIER ÉRuortloN, tgso Printed in France 5 J . L'exégèse. 59


DIDIER ÉNUOITION
5.2. L'effet de synecdocque. 60
6, rue de la Sorbonne
75005 PARIS
4 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION SOMMAIRE 5

5.3. La nature du sens. 61 1.4. La différence de milieu socio-culturel. 99


1.5. La différence de destinataire.
6. Le processus d'expression ..62 100
2. La fidélité et I'identité. Le même et la différence. .100
7. La traduction écrite et I'interprétation simultanée 66
2.1. La notion d'identité. .t02
7.1. L'oral et l'écrit. 67
2.2. L'identité dans la communication linguistique. .103
7.2. Latraductionécrite. .69
2.3. L'identité et la fidélité au sens. .104
8. Le processus de traduction . 7L 3. L'équivalence de sens. 105
3.1. L'équivalence de traduction : dynamique et
III. L'INVARIANT EN TRADUCTION : LE contextuelle. .109 .
SENS 73 3.2 L'équivalence de transcodage et l'équivalence dy-
1. D'autres paramètres intervenant dans la défini' namique. 110
tion du sens. 73 3.3 Les limites de I'equivalence de transcodage. ll3
1.1. La signification, la signification acti¡alisée et le 4. Les trois paramètres de ta fîdélité au sens : le
sens. .73 "vouloir dire" de I'auteurr la langue d'arrivée et
1.2. L'information et le sens .75 le destinataire de la traduction. .tl4
I .3. L'effet et le sens. .76 4.1. La fidélité au vouloir dire de I'aureur. .115
1.4. L'intention et le sens. 78 4.2. La frdélité à la langue d'a¡rivée et au destinaraire
1.5. Le style et le sens. .78 de la traduction. .1 16
1.6. La connotation et le sens. 82 4.3. Un triple rapport de frdélité. .118
1.7. L'implicite et le sens. 84 4.4. La fidélité au sens, la littéralité et la liberté. .118
1.8. Le sens : une synthèse 85

2. Le circuit du sens. Le schéma idéal de la communi' DEUXIEME PARTIE : LES DIMENSIONS DE LA FIDE-
cation. 86
LITE .I23
3. Le schéma idéal de la traduction. Les deux rap'
ports de Ia fidélité. 90
V. LA SUBJECTIVITE .127
1. Les différentes "traductions possibles". . .r27
IV. LA FIDELITE AU SENS 95
1.1. Les différences concernant un emploi différent de
1. Les déplacements subis par le texte traduit. 95
la langue espagnole .131
1.1. La différence linguistique. 97 1.2. Les différences concernant la compétence en lan-
1.2. La différence entre I'auteur et le traducteur. 99 gue française et le savoir extra-liguistique du tra-
I .3. La différence d'époque. 99 ducteur .133
4 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION SOMMAIRE 5

5.3. La nature du sens. 61 1.4. La différence de milieu socio-culturel. ..99


6. Le processus d'expression 62
1.5. La différence de destinaraire. . .100
2. La fidélité et I'identité. Le même et ta différence. .r00
7. La traduction écrite et l'interprétation simultanée 66

7.1 . L'oral et l'écrit. 67


2-1. La notion d'identité. . .r02
7.2. La traduction écrite. 69
2.2. L'identité dans la communication linguistique. . .103
2.3. L'identité et la frdélité au sens. . .104
8. Le processus de traduction 7L
3. L'équivalence de sens. 105
3.1. L'équivalence de traduction : dynamique et
III. L'INVARIANT EN TRADUCTION : LE contextuelle. .109
SENS 73 3.2. L'équivalence de transcodage et l'équivalence dy-
1. D'autres paramètres intervenant dans la défini- namique. .110
tion du sens. 73 3.3. Les limites de I'Quivalence de transcodage. .113

1.1. La signification, la signification actüalisée et le 4. Les trois paramètres de la fidélité au sens : le


sens. 73 "vouloir dire" de I'auteurr la langue d'arrivée et
1.2. L'information et le sens 75 le destinataire de la traduction. lt4
r.3. L'effet et le sens. 76 4.1. Lafidélitéauvouloirdiredel'aureur. .115
1.4. L'intention et le sens. 78 4.2. La fidélité à la langue d'arrivée et au destinatai¡e
1.5. Le style et le sens. 78 de la traduction. ..116
La connotation et le sens. 82 4.3. Un triple rapport de fidélité.
1.6.
L7. L'implicite et le sens. 84
. .118
4.4. La frdélité au sens, la littératité et la liberté. . .118
1.8. Le sens : une synthèse 85

2. Le circuit du sens. Le schéma idéal de Ia communi- DEUXIEME PARTIE : LES DIMENSIONS DE LA FIDE.
cation. 86
LITE .I23
3. Le schéma idéal de la traduction. Les deux rap
ports de la fidélité. 90
V. LA SUBJECTTVITE 127
1. Les différentes "traductions possibles". L27
IV. LA FIDELITE AU SENS 95
I.I. Les différences concernant un emploi différent de
1. Les déptacements subis par le texte traduit. 95
la langue espagnole 131
1.1. La différence linguistique. 97 1.2. Les différences concernant la compétence en lan-
I .2. La différence entre I'auteur et le traducteur. 99 gue française et le savoir extra-liguistique du tra-
1.3. La différence d'époque. 99 ducteur .133
6 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION SOMMAIRE 7

I .3. Les équivalences idenúques 134 VII. LA FONCTIONNALITE .II7


1.4. La traduction unique : un but illusoire t36 1. Le dynamisme de l'équivalence de sens en fonc-
2. Les différences de méthode. 136 tion du type de texte .W
2.1. La méthode littérale. .r37 2. La traduction poétique et la traduction technique
: un même processus, un même principe, des appli-
2.2. La méthode libre. .74t
cations différentes .r88
3. La fidélité au sens et Ia subjectivité. Fidélité dans
2.1. La traduction poétique
la subjectivité. .145 .188
2.2. La traduction technique .196

VI. L'HISTORICITE I49 3. La fidélité au sens selon Ie type de texte .202

1. Les différences historiques. Histoire et traduction .149


4. La frdélité au sens selon la langue et Ie milieu vers
Iesquels on traduit .205
1.1 . Les contraintes linguistiques. . .150
4.1.
1.2. Les contraintes exra-linguistiques 154
La langue d'arrivée . .205
4.2. Le milieu culturel .2r0
I .3. Histoire et traduction .156

2. Les effets de la distance temporelle entre l'original


5. La finalité de la traduction .212
et la traduction .157 5.1. Les différentes finalités .213
5.2. La finalité, la fidélité au sens et la qualité d,une
2.1 . Finalités et méthodes différentes .158
traduction .216
2.2. L'écart temporel : source des différences enEe les
traductions t64 6. La fidélité au sens et la fonctionnalité. Fidelité
dans la fonctionnalité .218
3. L'existence d'une traduction interne r65

3.1 . Les contraintes linguistiques et extra-linguistiques 165 CONCLUSION .2Tg


3.2. L'écart temporel : méthodes et finalités différentes 167
t70 GLOSSAIRE
3.3. L'évolution historique de I'original 229

4. La fidélité au sens et l'historicité. Fidélité dans REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES .233


I'historicité t7l
La dimension historique dans le processus de tra-
LISTE DES TABLEAUX .N7
4.1.
duction .l7l LISTE DES TEXTES .239
4.2. Les trois paramères de la fidélité au sens et la di-
mension historique .173
INTRODUCTION

Il y a des millions d'années le langage apparaissait chez l'homnne,


mais avec le langage et la diversité des groupements humains ap-
paraissait aussi la diversité des langues. Le besoin de communica-
tion, qui est à I'origine du langage humain, donn4 alors naissance
à la traduction ; dès qu'une pluralité de langues apparaît, la ra-
duction s'impose, l'homme trouve une solution à.la punition de
Babel. La traduction, orale et écrite, est une activité humaine uni-
verselle, aussi ancienne que le langage et l'écriture.

orale pendant des millénaires, la traduction prit sa forme moderne


avec I'avènement de la civilisation écrite à la Renaissance. A
I'heure actuelle, la traduction est d'une importance considérable.
Elle est pratiquée sous quarre formes principales : la traduction
écrite, la traduction orale d'un texte écrit, I'inte¡prétation simulta-
née et I'interprétation consécutive. Il existe uurrid'uutr"s types de
traduction dont le fonctionnement est légèrement différeni : c'est
le cas de l'interprétation par chuchotage, du sous-titrage, du dou-
blage de films... Toutes ces activités sont en plein essor. Depuis
les années 50 on assiste à une augmentation constante de l'édition
d'ouvrages et de docunìents traduits, et à un développement des
relations et des organisations internationales qui donne à la tra-
duction et à I'interprétation un rôle de tout premier plan (à la
commission des communaurés Européennes on traduit près d'un
demi-million de pages par an). Pour subvenir à de tels besoins,
l0 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION INTRODUCTION lt

des écoles d'interprètes et de traducteurs ont été créées, ainsi que confrontation de différentes traductions en espagnol d'un même
des associations professionnelles tant nationales qu'internatio- texte français). Le point de dépan théorique a été la "théorie du
nales. sens" développée à I'ESIT (Ecole.Supérieure d'Interprètes et de
Traducteurs de Paris), notamment les analyses faites sur I'inter-
La société a changé, le ma¡ché de la traduction aussi et aujour- prétation simultanée et consécutive par D. Seleskovitch et M. Le-
d'hui plus que jamais la traduction joue un rôle de communication derer ainsi que l'étude de Jean Delisle sur la traduction de textes
entre les peuples. La traduction est devenue indispensable dans pragmatiques.
tous les domaines de la vie sociale (technique, scientifique, éco-
nomique, etc). Du fait de cette diversification, la traduction litté- Traditionnellement, les études sur la traduction se sont bornées à
raire, qui dominait auparavant la traduction écrite, n'occupe plus comparcr des résultats, le texte original et le texte d'arrivée, ou la
qu'une place très réduite dans la masse considérable de docu- langue de départ et la langue d'arrivée. En revanche, les études
ments traduits. modernes sur la traduction font très souvent appel à d'aqtres dis-
ciplines, mais elles oublient parfois d'examiner concrètement l'o-
Malgré ces transformations, la question fondamentale qui a de pération traduisante elle-même, ainsi que le traducteur, l'être hu-
tout temps préoccupé les traducteurs se pose toujours avec autant main, sans lequel celle-ci ne pourrait avoir lieu. Le grand mérite
d'acuité : elle concerne le rapport entre I'original et sa traduction, de la théorie interprétative de I'ESIT est d'être centrée sur le pre
ce que I'on appelle la "fidélité" au texte original. cessus de la traduction. La "décortication" du prpcessus de traduc-
tion met en évidence Ies caractéristiques propres à cette opéra-
I
J Le débat est antique . La ftdélité apparaît tout au long de I'histoire tion : acte langagier, de communication, opération d'intelligence,
comme la notion-clé des réflexions sur la traduction. Du précepte faite toujours par I'homme et pour I'homme...
de Cicéron de ne pas traduire "verbum pro verbo" jusqu'aux théo-
ries modernes, l'étemelle question a été de définir le rapport entre l De ce point de vue, la comparaison des langues ne peut être que
le texte original et la traduction. [æ débat date de 2000 ans ; les d'un intérêt limité pour I'analyse de la traduction, car on ne tra-
réponses oscillent entre l'attachement aux formes linguistiques de duit pas des langues mais toujours des textes, des discours, et ceci
I'original et l'adaptation libre. Le terme reste flou et l'appellation dans un but communicatif. Il faut que le traducteur comprenne
de "fidélité" recouvre différentes formules et conceptions : pour son texte pour pouvoir le faduire, mais il faut aussi que son ré-
les uns une traduction fidèle respecte avant tout I'information de cepteur comprenne la traduction. C'est pourquoi, pour D. Seles-
I'original, pour les autres une traduction fidèle est celle qui rend kovitch, il s'agit en traduction de faire passer le "sens" d'un mes-
mot à mot l'original... On dirait qu'à force d'utiliser ce terrne on sage en produisant le même "effet" chez le destinataire. A partir
I'a vidé de tout contenu. de cette définition on ne peur définir la fidélité que comme uney'-
délité au sens. Mon but est de donner un contenu plus précis à
La pratique de la traduction m'a poussée à faire une recherche sur cette formule.
la fidélité en traduction, mais c'est aussi et surtout mon expé-
rience de professeur de traduction françuis-etpagnol qui a guidé Ce point de départ, la fidélité au sens, a orienté ma recherche dans
ma réflexion. Mon outil de travail a été I'analyse de traductions plusieurs directions. Ainsi, une première partie de ce livre est
espagnoles de textes français et la traduction comparée (la consacrée à développer la déf,rnition de la fidélité au sens. J'ai
F

t2 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

voulu tout d'abord donner un aperçu historique de cette notion


pour situer le problème et pour introduire mon approche. L'étude
du processus de la traduction proces-
sus cognitif de la traduction, niveau
de l'écrit...) m'a permis de tion, le
sens, et aussi de repérer sa nature non-verbale et Son car.actère PREMIERE PARTIE
contextuel et dynamique. Ainsi, le sens est au centre de mon ana-
lyse et c'est pourquoi j'ai accordé une place prépondérante à l'é- LA FIDELITE AU SENS
tude de son fonctionnement, de son fapport avec les mots, de Sa
façon d'opérer à l'écrit. L'étude de I'invariant en traduction m'a
menée à l'étude de la recherche d'équivalences en traduction
("équivalences de sens") pour dégager les paramètres de la fidéli-
té,.
I. LA NOTION DE FIDELITE ET LA THEORIE DE LA
TRADUCTION
La deuxième partie de la présente étude est consacrée à l'analyse
des "dimensions de la fidélité" : la "subjectivité", "l'historicité" et
la "fonctionnalité". J'ai tout d'abord cherché si la fidélité est tou-
1. Fidus interpres ?

jours la même malgé I'intervention de différents traducteurs et si


I'on peut préconiser une traduction unique pour un même origi- Le terme fidélité a été très souvent compris comme synonyme de
nal. Dans un deuxième temps, j'ai étudié le fonctionnement de la "littéralité" par opposition à "traduction libre". Commençons par
fidélité à travers les époques et dans différents types de textes. dissiper ce malentendu.

Le glossaire, récapitulatif des principaux telrnes utilisés, définit la J. Kelly dans le chapitre "Fidelity, Spirit and Trurh" du liwe The
façon dont je les emploie, et représente également une synthèse true interpret (1979) signale que dans son Ars Poetíca 133

des questions essentielles qoncernant I'analyse de la fìdélité en (26 av JC), Horace utilisait I'expression "fidus interpres" pour se
traduction. reférer aux traducteurs qui pratiquaient la traduction littérale ; d'a-
près Kelly jusqu'à la f,rn du XVIfme la fidélité fur souvent com-
On trouvera un parallélisme constant entre la communication tra- prise comme une "équivalence formelle".
ductive et la communication unilingue, ce qui n'est pas le fruit du
hasard, ou une obsession méthodologique, mais une conséquence Les premiers traducteurs chrétiens, dont le but était de transmettre
inévitable du rapport étroit qui existe entre ce que parler veut dire la parole divine, firent preuve de servilité à l'égard de I'original.
et ce que traduire veut dire. En revanche, les traducteurs du Moyen Age, qui étaient libres de
contraintes de ce type, "médiévalisèrent" les auteurs romains et
grecs. Avec la Renaissance la fidélité commence à être un concept
multidimensionnel et l'équivalence forrnelle recouvre aussi celle
des styles.
t

t4 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTTON NOTION DE FIDELITE ET TIIEORIE DE LA TRADUCTION 15

Le XVIfme siècle français est considéré comme I'age d'or des Leopardi, Gogol, Gide... L'empirisme domine tout au long de
"belles infidèles" ; I'expression date précisément de cette époque cette période. Cependant, parmi toutes ces réflexions, où le souci
et on la doit à Ménage qui dit à propos des traductions de Perrot de généralisation est très souvent absent; on peut relever des té-
d'Ablancourt : "Elles me rappellent une femme que j'ai beaucoup moignages dignes d'intérêt pour suiwe la c^onception de la fidélité
aimée à Tours, et qui était belle mais infidèle"'. A panir de ce à travers le temps. Citons en quelques uns.'.
moment-là, I' expression "infidèle" implique une condamnation de
toute traduction libre. Les témoignages contre le mot à mot sont anciens. G. Steiner dans
Après Babel (1978) signale que déjà Cicéron dans Libellus de op-
On peut dire qu'à I'heure actuelle on condamne autant la traduc- tiomo genere oratontm (46 av. J. C.) préconisait qu'il ne fallait
tion littérale que la traduction libre. On identifie moins la notion pas traduire "verbum pro verbo" ; cette formule reprise par He
race dans son Ars Poetica (26 av. J. C.) est aussi employée par
{ de fidélité à celle de littéralité mais le terme frdélité reste flou. La
preuve en est que certains continuent à opposer fidélité et beauté ; Saint-Jérôme, vénérable patron des traducteurs, pour définir ce
dans "Traduction fidèle, mais à quoi ? ", G. Mounin dit : "Chez que doit être la tâche du traducteur : ne pas traduire "verbum pro
nous les traductions, comme les femmes, pour être parfaites doi- verbo, sed sensum exprimere de sensu".
vent être à la fois frdèles et belles" (1976, p. 145), semblant poser
encore le débat dans les mêmes teÍnes. A l'époque de la libéra- G. Steiner, dans le même livre, cite I'exemple de trois traducteurs,
tion de la femme, il conviendrait peut-être de mettre un peu d'or- Etienne Dolet (1540), Lawrence Humphrey (1559) et Danile Huet
dre dans cet état de choses. (1680), représentants de ce qu'il appelle la "stratégie du moyen
terme",'la juste "via media" entre le littéralisme et la traduction li-
En fait, la fidélité définit, certes, l'existence du lien souhaité entre bre.
I'original et sa naduction, mais sous I'appellation "fidélité à I'ori-
ginal" on trouve différentes façons de comprend¡e ce lien. La no- E. Cary dans L¿s grands traducteurs françaís (1963) présente le
tion de fidélité étant la notion clé de la théorie de la traduction, témoignage de plusieurs traducteurs français. On y trouve le té-
!
nous examinerons en premier lieu les réponses qu'ont apportées moignage d'Etienne Dolet, martyr des traducteurs car il fut brûlé
certains théoriciens de la traduction. à Paris à cause d'un prétendu contre-sens dans une traduction de
I'Antiochus de Platon. E. Dolet publia en 1540 un trairé intitulé
La manière de bíen traduire d'une langue en aultre où il signale
2. Les réponses de l'histoire cinq règles pour bien traduire : "que le traducteur entende parfai-
tement le sens et la matière de I'autheur qu'il traduit", "que le tra-
Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, les réflexions concernant la ducteur ait parfaicte congnoissance de la langue de I'autheur",
"qu'en traduiSant il ne le fault pas asservir jusques à la, que I'on
traduction procédaient plutôt d'observations ponctuelles faites par
les praticiens. La liste de praticiens, écrivains elou traducteurs rende mot pour mot", ... "il te fault garder d'usurper mots très ap-
qui ont légué leur témoignage est longue : du Bellay, Luther, 2 Le, but de cet alinéa n'étant pas de fairc une histoire de la théorie de la traduction mais de
poser des problèmes essentiels qui sont liés à la défmiticn de la noúqr de fidélité en
Pope, Florio, Cowley, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Goethe, traduction, je n'ai pas consulté les originaux porr les auleurs les plus anciens ; je circ dmc
pour chaque cas la provenance, D'ailleurs, je relève seulement ce qui a trait à l'analyse de la
I Cité par Caty (1963),p.29. fidéIité chezles différcns auteurs cités.
7
t6 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTON NOTIONDEFIDELITEETTT{EORIEDELATRADUCTON I7

prochants du Latin", et enfin "l'observation des nombres ora- blic visé et en se voulant en même temps fidèle. E. Caty ajoute
toires", rattachant I'art de traduire à I'art oratoire. Dans les deux que cet objectif justifie sufhsamment les traductions de J. Amyot,
premiers principes, E. Dolet proclame la primauté de ce qu'il ap- signalant à cet égard qu'il faut toujours établir un rapport entre
pelle le "sens" du texte et la nécessité de la compréhension de ce- traduction et but fixé; et que I'existence de ce rapport (à condition
lui-ci, signalant en second lieu I'exigence de la connaissance de la que le but soit juste) tirerait au clair la notion de f,rdélité.
langue de départ. Dans le troisième et le quatrième, il met en
garde les traducteurs de son époque contre la traduction mot par C'est au XVIIè*" siècle français que la controverse littéralité-li-
mot et utilisant des mots proches de la langue d'origine, dans ce berté atteint son apogée. E. Cary cite un exemple des deux pôles
cas le latin ; il proclame dans le cinquième I'observation des de cette discussion : les traductions de I'IIiade d'Homère par
norrnes oratoires de la langue d'arrivée. Les cinq règles d'-Etienne Mme Dacier en 1669 et Houdar de la Motte en 1714. Pour Mme
Dolet sont indéniablement d'actualité et elles rejoignent en quel- Dacier, l'original est un modèle vé,néré qu'elle doit respecter à
que sorte, comme nous le verrons plus tard, les orientations de la tout prix : fidélité et humilité sont ses lois ; sa traduction est faite
théorie du sens de I'ESIT. Ces observations méthodologiques, et en prose, sans vouloir orner nulle part pour ne pas rompre ce
la conception de la fidélité qui y préside (fidélité au sens er aux qu'elle appelle la ressemblance avec I'original, et elle abonde en
moyens de la langue d'a¡rivée) sont, à mon avis, justes et dignes remarques. En revanche, Houdar de la Motte, se voulant solidaire
d'être mises en valeur, d'autant plus qu'elles ont été faites en de son époque, veut "embellir" Homère pour le rendre plus acces-
1540. sible à son public, se donnant comme objectif de "donner un
poème français qui se fût lire".
Un autre traducteur cité par E. Cary est Jacques Amyot dont la
traduction de Daphnís et Chloé de Longus a été considérée par Les belles infìdèles de Georges Mounin (1955) est un autre ou-
plusieurs critiques comme un parangon de belle infidèle : il lui a vrage dans lequel on trouve plusieurs témoignages relatifs à la
été reproché d'evoir actualisé aux goûts et aux habitudes de la querelle sur la frdélité.
France du XVIeme les moeurs et les personnages des Grecs an-
ciens. J. Amyot dans la préface de sa traduction des Vies paral- G. Mounin présente dans ce livre un panorama de la condamna- |
lèles de Plutarque, publiée en 1559, dit que "l'office d'un propre tion du mot à mot. Ainsi il cite les remarques de Cicéron, Horace
traducteur ne gist pas seulement à rendre fidèlement la sentense et Saint Jérôme, déjà présentées ci-dessus. Il signale que le !
de son autheur, mais aussi à adombrer la forme du style et ma- XvIIeme siècle est le temps des belles infidèles et explique que
I

nière de parler d'iceluy". J. Amyot va donc plus loin que E. Dolet, leur origine repose sur des raisons historiques et sociales : les I

car prenant comme point de repère le public de son époque, il belles infidèles ne faisaient qu'éliminer ce qui n'était pas en ac-
I
s'efforce de rendre accessible Plutarque et Longus à ce même pu- cord avec le goût de l'époque, remplaçant les moeurs, les idées, le *
blic : il commente ou explique des choses qu'il pense que le lec- style des Anciens par les critères de l'époque pour que les textes I
teur aura du mal à comprendre, il convertit les mesures, les objets, touchent le public. D'après lui, la m-ort du mot à mot que repré- I
les accessoires, les formules de politesse, il embellit le style... sentent les belles infidèles est liée à I'histoire, car déterminée par
Malgré cela, E. Cary défend J. Amyot, le qualifiant de "traducteur l'époque.
moderne", qui a envisagé les oeuvres classiques comme des oeu-
vres vivantes en cherchant la clarté et la netteté par rapport au pu-
F

18 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION NOTONDEFIDELITEETTHEORIEDELATRADUCTION 19

G. Mounin signale que le culte de la traduction dite "élégante" a pective car lajeune pensée bourgeoise d'alors peut percevoir sans
survécu jusque vers la fin du XIX ,eme. Au début du XD(eme siècle, problème les différences entre la société grecque et la sienne.
la réaction contre les belles infrdèles prenä I'aspect d'un retour
au mot à mot. Ce sont les traducteurs de St Jérôme, Grégoire et Dans les deux derniers chapitres du liwe,'G. Mounin fait le point
Collombet qui font en 1827 le point sur la question en défendant sur les différentes façons de traduire en les classant parmi ce qu'il
la littéralité comme la fidélité requise. Mounin cite Grégoire et appelle "les verres transparents" et "les verres colorés", deux fa-
Collombet (Lettes de Saint Jérôme) qui taxent de belles infidèles çons de traduire,légitimes d'après lui selon les textes.
les traductions qui ne suivent pas une "exactitude littérale", identi-
fiant ensuite linéralité et frdélité : La première, les "verres transparents" consiste à traduire de telle
sorte que le texte ait I'air d'avoir été directement pensé puis rédi-
"Il y a deux manières de t¡aduire. la plus facile, celle qui produit souvent le gé en français, ce qui en quelque sorte réalise I'ambition des
plus d'effet à la lecture, c'est de se bien pénétrer du contexte puis de le ren-
belles infrdèles, mais n'implique pas forcément une certaine infi-
dre en français conservant, autant que possible, la couleur de style de I'au-
teur qu'on reproduit, mais sans s'asreind¡e toutefois à une exactitude litté-
délité. Ainsi certains traducteurs gomment complètement I'origi-
rale, et surtout sans se croire obligé de suivre pas à pas le mouvement de sa nalité de la langue étrangère -c'est d'après lui le cas de la plupart
phrase. Nous devons à cette méthode toutes ces t¡aductions connues sous le des naductions d'oeuvres contemporaines-, d'autres ignorent l'é-
nom de belles infidèles. [... ] Aujourd'hui, le système de la litréraliré I'em- poque ou la civilisation d'origine, rapprochant le texte de l'épo'
porte sur le système ancien, et les meilleures traductions de la Bibliotheque
que de la traduction et de la civilisation vers laquelle on traduit.
laúnefrançaise de Panckoucke puisent inconæstablement leur mériæ dans
une scrupuleuse fidélité" (pp. 80-81).
La seconde, les "verres colorés" consiste à traduire mot à mot de
G. Mounin présente après une autre sorte de littéralité, qui n'est façon à ce que le lecteur ait toujours i'impression de lire le texte
pas centrée sur les mots ou la phrase : la littéralité inaugurée par avec des formes originales (sémantiques, morphologiques, stylis- I
i

Leconte de Lisle, qu'il appelle "traduction-reconstitution histori- tiques) de la langue étrangère, et qu'il n'oublie jamais qu'il lit un ¡I
que". Dans l'Avertissement précédant sa naduction de l'lliade, texte qui a tout d'abord été rédigé non seulement dans une autre j
Leconte de Lisle dit que "le temps des traductions infidèles est langue mais aussi à une autre époqi¡e et dans une aufre civilisa-
passé. Il se fait un retour manifeste vers I'exactitude du sens et la tion.
littéralité (p. 97). læconte de Lisle entend par littéralité le fait de
conserver dans la traduction les façons de penser, sentir, parler, G. Mounin distingue donc deux grandes façons de naduire ; la
agir, viwe... des Grecs anciens que les belles infidèles avaient première donne priorité au texte d'arrivée (à la langue, à l'époque
presque supprimées. C'est pourquoi le mot à mot de Leconte de ou à la civilisation), la deuxième donne priorité au texte de départ
Lisle est d'une autre nature car ses intentions d'attachement à I'o- (à la langue, à l'époque ou à la civilisation). Cependant, bien qu'il
riginal sont d'ordre strictement historique et non pas linguistique : en signale I'historicité, et qu'il s'efforce d'établir un classement,
il veut ressusciter la culture grecque, rompant avec les clichés des tout en soulignant quelques erreurs de traduction, il ne précise pas
belles infidèles et inaugurant une façon de traduire les auteurs an- où réside I'infidélité ou la fidélité en traduction. [,e livre, plus
ciens qui est arrivée jusqu'à nos jours. G. Mounin précise que riche en témoignages de naducteurs qu'en exemples concrets de
c'est encore I'histoi¡e qui rend possible ce changement de pers- traduction, laisse le débat sans réponse.
P

20 LANOTIONDEFIDELITEENTRADUCTION NOTON DE FIDELITE ET TTIEORIE DE LA TRADUCTON 2I

Le philosophe espagnol J. ortega y Gasset présente dans un arti- verse dentro de los del autor, hay propiamente traducción" (p.
cle intin¡lé "Miseria y esplendor de la traducción" (1976)3 une 448). Onega dit qu'il approuve ces affirmations et ajoute que :
discussion entre plusieurs personnes de différentes disciplines sur
la traduction, er sur la fidélité. "Es cosa clara que el público de un p¿ís no agradece una traducción hecha
en el estilo de su propia lengua. Para esto tiene de sobra con la producción
Ortega définit la car
de los autores indígenas. Lo que agradece es lo inverso : que llevando al ex-
tremo de lo inteligible las posibilidades de su lengua transparezcan en ella
d'après lui, le vé uve los modos de hablar propios al autor traducido" (p. 452).
à surmonter la di im_
possibilité de traduire. L'immense difficulté de la traduction, qui
Pour Ortega traduire est une opération entre deux langues ; de ce
représente sa "misère" n'est pas pour lui une objection à la traduc-
point de vue, et puisque les langues sont différentes, le traducteur
tion, elle en magnifîe la " est utopique, pil_ a, d'après lui, deux possibilités : donner la priorité à la langue de
ler est aussi pour Ortega car d,après lui la dépan ou à la langue d'arrivée. Posant ces deux possibilités en
langue ne nous permet pa pense. Cette affir_ terrnes d'opposition, il opte pour la première : sortir de la langue
mation de I'utopie du dire et du traduire est discutable, mais le
de la traduction pour aller, dans les limites d'intelligibilité de cette
lien qu'il établit entre traduire être langue, vers celle dans laquelle s'exprime I'auteur est pour lui le
relevé ; il dit à cet égard que oco but de la tradtrction. Considérant la traduction comme une chose à
que lo persigamos, nos lleva h del part, différente. du reste de la production écrite en langue d'arri-
maravilloso fenómeno que es el habla', (p. a35). vée, il propose irn attachement à I'original d'ordre linguistique et
parle de forcer la langue d'arrivée jusqu'au seuil de I'intelligibili-
té, jusqu'à la tolérance grammaticale, ce qui n'est pás très clair :
s'agit-il de suiwe la syntaxe de la langue de départ ? de traduire la
signification des mots ? ... Où se situent les limites de tolérance
dont il parle ?

Walter Benjamin, dans la préface de sa traduction en allemand


la obra" @. aa9). Il cite la réflexion faite par le théologien des Tableatn parisier* de Baudelaire (Benjamin, l97l)4, expose
schleierma¡cher, dans son essai ueber die verschíedenen Metho- aussi quelques idées sur la traduction.

"Liberté de la restitution confofine au sens" et "fidélité au mot"


sont, d'après lui, des concepts qui ont été de tout temps dissociés.
Ainsi une traduction qui rend fîdèlement chaque mot restituera ra-
rement le sens de I'original. Il ne s'agit certes pas d'effectuer une
camos al lector de sus hábitos linguísticos y le obligamos a mo-
copie de I'original, cat dans ce cas aucune traduction ne serait

4 Il a été publié en 1923 à Heidelberg ; je cite la traduction française extniæ de Mythes et


3 Cet ar¡icle a éré publié dans Ia Nació4de Bueno3 Aircs, Mai-Juin 1937 violence. Paris : DencËI, 1971.
:
22 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION TRADUCTION
NOTON DE FIDELITE ET THEORIE DE LA 23

V. Larbaud critique là les deux positions : le mot à mot (résultat I


I
¡
d'une servile fidélité) et la traduction omée. De plus, s'interro-
geant sur les vrais droits et devoirs du traducteur, il pose la ques-
tion essentielle pour la définition de |a notion de ftdélité en tra-
duction, à savoir, quel est ce lien pnvilégié entre les deux textes
qui ne trahit ni par sa servilité ni par sa liberté.

pas I'original... " (p. 272).Il utilise donc le terrne'"transparence"


dans un sens opposé à celui que lui donne Mounin. 3. Les théories modernes

A panir de 1949 la traduction se développe, entraînant une ré-


flexion plus théorique. La recherche, qui connaît un grand essor
surtout à partir des années 60, est plus descriptive, et elle intègre
les recherches menées en linguistique, ainsi que dans d'autres dis-
ciplines telles que la psychologie, la sociologie, I'ethnologie, etc...
tion, car elle suppose une union de ra littéralité et de la liberté.
Certaines recherches ont été faites en fonction du type de textes
traduits ; ainsi les études effectuées sur la traduction technique,
I vatery Larbaud a été un grand écrivain et rraducreur qui a lui aus-
poétique... Signalons par exemple, le liwe de J. Maiilot, La tra-
si théorisé sur la traduction. ses réflexions concernant la traduc-
duction scientifique et technique (1969), celui de C. Durieux,
tion ont été regroupées en 1946 dans un volume intitulé sous l,ín-
1
r vocationde Saint- jérôme (Larbaud, Fondement didactique de la taduction technique (1988), ou en-
1946). core Un art en crise,'Essai de la traduction poétíque d'EfrmEt-
kind (1982). D'autres auteurs, tels que H. Meschonnic et J. R.
Lorsqu'il parle des "balances du traducteur" v. Larbaud définit le
Ladmiral ont été plus intéressés par la traduction littéraire ou phi-
métier de traducteur comme celui d'un "peseur de mots" : "... ,pé_
losophique. Il y a aussi I'application de I'informatique à la raduc-
seurs de mots', et même 'subtilissimi' nous, traducteurs devons
tion et toutes les recherches centrées sur la traduction automati-
être", ajoutant à cela que "l'essentiel est la balance où nous pesons
que.
ces mots" (p. 82). cela ne veut pas dire qu'il réduise la traduction
à une question de transposition de mots ; ainsi lorsqu,il s'inter-
roge sur les "d¡oits et devoirs du traducteur" :
3.1 . Des approches concernant I'analyse des langues

"Quelles sont les obligations du traducteur ? comment, plein


Commençons par Georges Mounin, dont j'ai déjà parlé. Son ou- ,
comme il doit vrage fondamental Les problèmes théoríques de Ia traduction'i
l'êt¡e du sentiment de sa responsabilité se montrera-t-il à la hauteur de la
délica
très (1963) tend à faire de la théorie de la traduction une branche de la ,
eue devra_t_il faire pour ne
pastrahir, ot insipide et infidèle à force linguistique, car pour lui les problèmes théoriques posés par la l
de servile omée; ? Bref, quels sont les traduction ne peuvent être éclairés que dans le cadre de la théorie
d¡oits et le
linguistique.
-
24 LANOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION NOTON DE FIDELITE ET THEORIE DE LA TRADUCTION 25

Plutôt que de proposer une théorie de la traduction à proprement La linguistique contrastive a eu diverses applications en ce qui
J parler, il s'interroge tout au long du livre sur la possibilité de tra- concerne la recherche sur la traduction. On peut citer les travaux
{ duire, explorant les théories linguistiques modernes dans le but de de A. Malblanc (1961) pour le français et I'allemand, ceux de J.
légitimer la traduction en tant qu'opération linguistique. Il passe P. Vinay et J. Darbelnet (1977) pour le français et I'anglais, et en-
en revue les théories relatives à la signifîcation, les théories néo- fin ceux de P. Intravaia et P. Scavée (1979) pour le français et I'i-
humboldtiennes, et il analyse les problèmes posés par la structure talien.
du lexique, la recherche des "unités sémantiques minimales", la
syntaxe, la connotation, la communication interpersonnelle, les J.P. Vinay et J. Darbelnet, dans Srylistíque Comparée du français
universaux du langage... et de I'anglais. Méthode de Traductíon (7977), définissent la tra-
duction comme "le passage d'une langue A à une langue B, pour
G. Mounin centre donc sa recherche sur les langues. Il assigne à exprimer une même réalité" (p. 20), concevant la traduction
la traduction I'objectif de dire la "mêmel' chose que I'original ; comme une application pratique de la stylistique comparée.
mais cette "même" chose, dont il faut expliquer la nature pour cer-
ner le type de lien entre traduction et original (donc, le type de fi- Ils effectuent dans cet ouvrage une comparaison entre le français
délité), reste à définir. et l'anglais sur trois plans : le plan du lexique (le vocabulaire), de
l'agencement (la grammaire : morphologie et syntaxe) et du mes-
J. Catford, dans A lingtdstic Theory of Translaríon (1965), définit sage (la composition : phrases, paragraphes, textes), montrant les
la traduction comme "the replacement of textual material in one différences de ces deux langues sur ces trois plans, les confrontant
language (Source Language) by equivalent texrual material in et les classifiant. Cette classification aboutit ce qu'ils appellent les
another language (Target Language)" (p. 20). "procédés" de traduction : "l'emprunt", le "calque", la traduction I

littérale, la "transposition", la "modulation", l"'équivalence" et ¡


y

Son objectif est de cerner ce qu'est la traduction, en expliquant "l'adaptation". Les trois premiers font partie de la traduction litté- f

son fonctionnement à partir des catégories d'une théorie générale rale qu'ils considèrent comme le passage de la langue de départ à
des langues ; d'après lui "the theory of translation is concerned la langue d'arrivée, "mot à mot aboutissant à un énoncé correct"
with a certain type of relation between languages and is conse- (cf. p. 48) ; le reste des procédés regroupe ce qu'ils appellent la
quently a branch of Comparative Linguisrics" (p. 20). Cette "traduction oblique", celle qui ne peut pas être littérale. Il n'y a
conception de la théorie de la traduction comme une branche de la donc pas chez eux une opposition mais une complémentarité entre
linguistique comparée lui fait poser comme problèmes "théori- traduction littérale et ce qu'ils appellent "traduction oblique", ;

ques" de traduction : la traduction du "you" anglais, des pronoms étant donné que parfois la traduction littérale aboutit à de bons ré-
indonésiens, de termes désignant des choses qui n'existent pas sultats, et que dans d'autres cas il faut traduire "obliquement". Ce-
dans d'autres langues... Problèmes qui concernent, certes, la lin- pendant, tant la traduction linérale que la "traduction oblique"
guistique contrastive, mais qui sont facilement résolus lorsqu,on sont définies parrapport à la langue et non parrapport aux textes :
aborde une démarche textuelle, comme nous le venons dans les ils parlent de "traduction oblique" lorsque la langue d'arrivée em-
chapitres suivants. ploie des moyens différents de ceux de la langue de départ.
7
26 LANOTION DEFIDELITE EN TRADUCTION NOTION DE FIDELITE ET THEORIE DE LA TRADUCTION N

En effet, ils introduisent le plan du message comme une façon de lèvent de la traduction de textes, et par conséquent la question de
passer de la langue au discours ; mais ce passage (comme nous le la fidélité au texte original n'y est pas abordée.
verrons dans les chapitres suivants) est beaucoup plus complexe
que les listes de paires d'équivalences qu'ils donnent tout au long Le liwe de Valentín García Yebra, Teoría y Próctíca de la tra'
du livre. ducción (1982), se situe dans la même lilne. Bien qu'au début du
tiwe il parle des deux phases du processus de traduction, compré-
Ainsi malgré leurs intentions discursives, ils prennent comme but hension et expression, et bien qu'il dise qu'on ne traduit pas de
i
ì
la comparaison des deux langues. Même si I'origine de leurs équi- langue à langue mais de parole à parole (de texte à texte), la plus
I
I
valences est souvent textuelle, leur comparaison est faite hors grande partie du liwe est consacrée aux différences qui existent
contexte et privilégie toujours une seule traduction, laquelle ac- sur les plans lexical, morphologique et syntæcique entre I'espa-
r
quiert donc un caractère fixe, permanent. Or I'expérience du tra- gnol, le français, I'anglais, I'allemand, etc. Le problème de la fi-
¡

i
ducteur montre que dans un texte les possibilités de traduction va- délité dans la traduction de textes n'est pas posé non plus.
i
rient et se multiplient. Les auteurs restent au niveau de la
I confrontation des langues et des solutions uniques (même si, dans La linguistique transfor.mationnelle a elle aussi abordé la théorie
I'introduction, ils se défendent bien de présenter des recettes et de la traduction avec I'ouwage de Gerardo Yázquez Ayora, Intro-
des solutions uniques). ducción a la traductología (1977). Cet auteur veut expliquer la
traduction à I'aide de la théorie linguistique, qui, d'après lui, ré-
D'ailleurs leurs þrocédés n'offrent pas une explication du proces- soudra la question de la fidélité : "Acogidos a la influencia libera-
sus mis en place pour traduire, pas plus qu'ils ne donnent des dora de esta teoía llegaremos a la traducción fiel en el verdadero
orientations méthodologiques pour le faire ; ils représentent une sentido del término, y a la emancipación del literalismo milena-
classification des résultats à partir de la constatation de naduc- rio" (p. 3). Les modèles choisis sont la méthode contrastive - dans
tions déjà faites. Ainsi Vinay et Darbelnet n'analysenr pas la dé- ce cas les langues coqfrontées sont I'anglais et l'espagnol -, la sé-
marche cognitive qui rend possible le processus de traduction, mantique générative et la sémantique structurale.
mais ils donnent le résultat de la traduction comme un a priori. Ils
n'établissent pas la distinction entre les correspondances fixées au Ainsi, il propose une explication de la traduction suivant le mo-
niveau des langues et les équivalences contextuelles, dont la na- dèle transformationnel :

ture est imprévisible et dynamique.


"el procedimiento traducúvo consistirá, puos, en analiza¡ la expresión del
C'est pourquoi il serait erroné de considérer cet excellent livre de texto de længua Original en términos de oraciones prenucleares, traslada¡
las oraciones prenucleares de længua Original en oraciones prenucleares
stylistique comparée comme un traité sur la traduction ou de
equivalentes de længua Término y, fltnalmente, transforma¡ estas estructu-
confond¡e I'outil de travail qu'il peut être pour l'étudiant en tra- ras de længua Término en expresiones estilísticamcnte apropriadas" (p. 50).
duction (désirant approfondir les différences enrre les langues)
avec une méthode d'enseignement de la traduction. Il reste à vérifier si le processus mental que le traducteur met en
place pour traduire répond waiment à cette description, subissant
En restant sur le plan de la confrontation et de la classihcation des une réduction à "oraciones prenucleares".
équivalences hors contexte, ils ne posent pas les questions qui re-
P'
28 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION TRADUCTION
NOTION DE FIDELITE ET TTIEORIE DE LA 29

L'analyse contrastive et la stylistique différentielle sont, pour langue en tant que telle mais quelque chose d'autre. Malheureuse-
G. vázquez Ayora, un instrument nécessaire au traducteur et le ment, utilisant un appareil conceptuel étranger à la pratique tra-
fondement d'une méthodologie de la traduction ; elles représen- ductive, G. Vázquez Ayora se perd dans I'analyse linguistique
tent un modèle pour décider des choix à faire et un moyen de sans donner suite à I'affirmation donnée ci-dessus et il laisse sans
contrôler l'exactitude stylistique des traductions. c'est pourquoi réponse I'explication du phénomène traductif ainsi que I'explica-
on retrouve, dans la deuxième partie du liwe, comme dans I'ou- tion de la littéralité.
vrage de vinay et Darbelnet, les "procedimientos técnicos de eje-
cución". D'après G. vázquez Ayora,la traduction libre n'existe Ces approches de la traduction oublient pour la plupart que la tra- I

pas car selon lui toute traduction, pour être considérée comme duction est une activité à caractère discursif, puisqu'on traduit ii
telle, doit être exacte ; ainsi il ne considère pas comme taduc- toujours des textes, et que, par conséquent, on ne peut la décrire I
tions, à cause des libertés qu'elles prennent, les versions élargies, avec des catégories qui servent à décri¡e ou à comparer les lan- ; ri

corrigées ou commentées, les paraphrases, les adaptations. gues. Ces approches réduisent la traduction à un problème lin- r
comme vinay et Darbernet, il fait une distinction entre trãduction guistique, négligeant I'intervention du sujet traducteur et I'analyse
.l

littérale et traduction oblique ; il énonce que la traduction littérale I


du processus qui la rend possible. Soit la question de la frdélité
s'emploie très peu et que la seule traduction possible est la traduc- dans la traduction de textes n'est pas posée du tout, soit, si elle est
abordée, c'est comme un problème purement linguistique.
:
Les analyses contrastives, confrontant des paires d'équivalences
ducteur peut I'obtenir. au niveau du système de la langue, n'offrent pas de solution à la
question de la recherche d'équivalences textuelles. Etablir la liste
Il reste lui aussi au niveau de la confrontation des langues et, complète des équivalences entre deux langues reviend¡ait à établir
même si quelques exemples sont tirés de textes, il n'offraqu'une la liste complète des possibilités du langage eJ de la pensée hu-
seule traduction, privilégiant de plus I'analyse strictement linguis- maine : comment inventorier toutes les possibilités, infinies, que
tique pour les expliquer. Il remarque cependant à propos de la tra- le sujet parlant introduit ? Est-on en mesure de le faire ?
duction littérale :

"la explicación de la literalidad tiene que ver prácticamente con todos los
Un autre danger de ces analyses est de se présenter parfois,
comme I'instrument idéal du traducteur ou de I'enseignement de
la traduction, ne voyant pas que le traducteur, dans son métier, est
un spécialiste, un praticien des langues, et non un spécialiste en
linguistique.

3.2. Des approches textuelles


G. vázquez Ayora a raison de signaler I'importance que revêt
I'explication de la littéralité pour la théorie de la traduction, car si Dans Les fondements sociolinguístíques de la traduction(1978), I
on ne peut pas tradui¡e littéralement étant donné que les langues
Mauryç le¡gnier dit que "traduire consiste à remplacer un mes- I* ?

sont différentes, c'est parce que ce qu'on traduit, ce n'est pas la sage (ou une partie de message) énoncé dans une langue par un fl
,r='
30 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTON NOTION DE FIDELITE ET TTIEORIE DE LA TRADUCTION 31

t équivalent énoncé dans une autre langue" (1978, p- 26)- doit suivre le traducteur : se faire comprendre, faire passer le mes-
i message
i Cette définition suppose un déplacement des problèmes théori- sage, malgré ces différences. Refu.sant de s'enfermer dans le di-
ques de la traduction de la langue vers le message. Telle que M. lemme traditionnel qui consiste à opposer fidélité à clarté ou litté-
¡
Pergnier la conçoit, la naduction, çpérant sur le message est acte ralité à trahison, il signale que I'objectif visé par les spécialistes
de communication, d'échange linguistique, et I'analyse de la tra- de I'Alliance Biblique Universelle est une traduction à la fois fi-
duction relève de la sociolinguistique, qui lui offre les moyens dèle au texte source, aux structures de la langue d'arrivée et au
d'analyse appropriés puisqu'elle définit les conditions de la com- milieu récepteur. La fidélité au texte source implique une bonne
munication linguistique. compréhension qui est obtenue par une démarche exégétique te-
nant compte des difficultés linguistiques, culturelles et théologi-
Le critère pour juger une traduction doit être, à ses yeùx, un cri- ques du texte de départ. La fidélité à la langue et au milieu d'arri-
tère d'ordre sociolinguistique, déterminé en fonction du destina- vée exige unE bonne connaissance de la langue et de la culture
tai¡e de la traduction. Ce critère ne doit pas être recherché au ni- réceptrice. J. C. Margot définit donc la fidélité d'une traduction
veau des équivalences de signifiés mais au niveau de la situation par rapport au destinataire de celle-ci. Le mécanisme de vérifica-
de réémission du message, car c'est toujours la situation qui tion de la fidélité d'une traduction ne dépend pas de I'opinion
confère un sens à un message. Ceci lui permet d'affirmer que "les d'un critique bilingue mais de la façon dont le lecteur unilingue
critères qui président à I'appréciation de la frdélité ou de I'infidé- saisit le message traduit : la traduction est frdèle si ce lecteur réa- I

lité d'une traduction ne se trouvent nullement dans les signifiés git de la même manière que le lecteur du rexte original (même si
des mots, ni dans une étude comparative des deux langues en pré- la réaction de ce dernier n'est connue qu'approximativement).
sence, mais au ca¡refour des références situationnelles" $. a2!-
I Il n'est donc pas question pour lui d'un attachement à la langue de
Considérant que la fidélité passe par une bonne compréhension du
I
t:
départ ou à Ia langue d'arrivée, mais d'un attachement au destina- texte source et un respect de la langue d'arrivée et de la culture ré-
taire de la traduction. ceptrice, J. C. Margot n'établit pas une opposition entre texte de
départ et texte d'arrivée, mais il n'établit pas non plus une identité
J. C. Margot, dans Traduire sans trahir (1979), part de son expé- formelle. Le but de la traduction est pour J. C. Margot de "repro-
rienóe óomme conseiller en traduction de la Bible à I'Alliance Bi- duire I'agencement du message original par un agencentent équi-
blique Universelle. Il traite les problèmes que pose la traduction valent et non identique" @ a7).Il propose à cet égard l'équiva- tt
biblique afin de donner des indications sur les façons de traduire lence "dynamique" par opposition à l'équivalence "formelle" qui
le message biblique sans le trahir. serait à son avis infidèle.

rll s'appuie à la fois sur des exemples tirés de son expérience et sur Sans toutefois analyser les mécanismes de cette équivalence dyna-
des théories linguistiques pour montrer les différences phonologi- mique, J. C. Margot apporre au débat sur la fidélité des éléments
ques, syntaxiques et sémantiques entre les langues ainsi que I'im- d'analyse qui échappent à la comparaison de langues : I'impor-
portance que revêt le contexte pour produire le sens et annuler la tance du contexte, le rôle du récepteur, la non-identité linguistique
polysémie des mots ; de la différence linguistique il passe aux dif- entre les deux textes, le respect de la langue et de Ia culture récep-
férences culturelles. A partir de ces différences, linguistiques et trices... Néanmoins, on peut se demander si ses conclusions sont
I extra-linguistiques, il formule la consigne méthodologique qtie applicables à tout type de texte, car son approche se fonde sur un
,

LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION


NOTION DE FIDELITE ETTHEORIE DE LA TRADUCTON 33
32

l'espagnol emploie "Ici on fait pied", l'allemand "Ici on peut être


debout" et I'italien "lci on touche". Enfin, le "sentido" est le
contenu particulier d'un texte ou d'une unité textuelle, dans la
mesure où ce contenu ne coïncide pas avec le "significado" ou la
"designación". Ainsi, le syllogistne "Sócrates es mortal" peut de-
venir une sommation dans une situation de la vie courante alors
types de textes.
que dans un poème, il sera un symbole de la mortalité et de la fra-
,,Lo erróneo y lo acertado en la teoría de la traducción", Eu- gilité de l'être humain. Le but de la traduction esr pour Coseriu de
Dans
la tra- reproduire la même "designación" et le même "sentido" avec les
gène coseriu (1977) critique certaines manières d'analyser
moyens (c'est à dire les "significados") d'une autre langue.
duction,etproposequelathéoriedelatraduction.soitune
branche de la linguistique textuelle'
Malgré ses affirmations de départ, E. Coseriu donne des exemples
qui traitent surtout des différences entre les langues, et peu des
éléments extra-linguistiques, même lorsqu'il parle des deux
phases de la traduction, les phases sémasiologique et onomasiolo-
gique. Cependant, il établit une distinction entre ce qui concerne
la traductioh de la langue et ce qui concerne la traduction des
textes : il appelle "transposición" les équivalences entre "signifi-
cados" de langues différentes, c'est-à-dire la traduction en tant
qu'activité entre langues ; il appelle "traducir" l'activité réelle des
traducteurs, plus complexe, qui conceme les textes. Il remarque
que lorsqu'on parle de I'inva¡iant en traduction et de "l'optimum"
à atteind¡e (il introduit la notion de "invariación óptima"), ce n'est
pas pal rapport aux langues qu'il faut le faire nrais par rapport au
"traducir" : au niveau des langues les correspondances existent ou
n'existent pas (elles sont souvent impossibles), mais on ne peut
pas parler de correspondances plus ou moins adéquates ; au ni-
veau des textes, la "inva¡iación óptima" est différente selon le
type de texte, l'époque, le destinataire et la finalité de la traduc-
tion. c'est pourquoi[un idéal de traduction unique et valable uni-
¡
versellement ne peui pas exister. De ce point de vue les distinc- I
tions du type traduction littérale et traduction libre sont pour lui
ambiguës et insuffisanres : ambiguës ca¡ elles peuvent faire réfé-
rence à la "designación" ou au "significado"... ; insuffisantes car
elles sont faites indépendamment des destinataires et de la finalité
de chaque traduction.
34 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION - NOTTON DE FIDELITE ET THEORIE DE LA TRADUCTION 35

Ces remarques intéressantes laissent toutefois des questions Sans signifié" et "l'entropie" c'est à dire une certaine déperdition. C'est
réponses ; par exemple, lorsqu'il signale I'inexistence d'un idéal pourquoi il décla¡e que l'objectif de la traduction ne peut être
de traduction unique et valable universellement, cela signifie-t-il qu'une "quasi-perfection", et que la correspondance entre le texte-
qu'il n'existe pas de principe unique de fidélité mais des fidélités source et le texte-cible sera toujourg "asymptotique".
différentes selon les cas ? Faut-il en conclure que le processus de
traduction est différent à chaque fois ? J. R. Ladmiral signale, à juste titre, I'ambiguité qui entoure I'ana-
lysè de léqùivalence de traduction et de la norion de fidélité en
C'est à partir de son expérience de traducteur philosophique et de traduction. Ainsi au début du livre il fait remarquer l'ambiguité de
son désir de combler le fossé existant entre traducteurs et théori- la définition de I'identité de la traduction par rapport à I'original :

fciens de la uaduction que Je


"Toute théorie de la traduction est confrontée au vieux problème
,^-O-*.t-*T.Íduire :
I théorèrnes p,9ry Iq traductio-ry à'ôTiñiquëiques philosophique du Même et de I'Autre : à strictement parler, le
éléments"d'une théorie de la traduction, proposant des "théo- texte-cible n'est pas le même que le te.xte original, mais il n'est
rèmes" (des principes traductologiques) qui seraient, d'après lui, pas non plus tout à fait.un aurre". Il en est de même pour la fidéli-
une contribution à une "linguistique inductive" de la traduction. té : "le concept même de fidélité au texte original traduit cette am-
biguïté, selon qu'il s'agit de frdélité à la lettre ou à I'esprit" (p.
,lIl propose, à la fin du livre, une déhnition de la traduction comme l6).
acte de communication appartenant au domaine de la parole :
! "une opération de métacommunication assurant I'identité de
la pa- Quelques "théorèmes" conceptualisent des ca¡actéristiques pro-
I role à travers la différence des langues" (p 223). pres à la traduction que d'autres théoriciens avaient souvent igno-
rées : son caractère d'acte de parole, I'intervention d'un être hu-
La traduction pour lui n'est pas une "opération linguistique" mais main (le traducteur), l'interprétation et les choix qui en découlent,
I

une "pratique sémiotique". Il signale I'existence de deux phases I'inexistence de "ressemblance" au plan du signifiant...

dans la traduction : celle de la "lecture-interprétation" et celle de


i
la "réécriture", ajoutant qu'il y a un "mécanisme de feed-back her- Toutefois, lorsqu'il parle, par exemple, de "l'incrémentalisation",
I

nréneutique" car le traducteur revient au texte-Source pour voir si de "l'entropie", de "l'illusion de transparence" et de la "quasiper-
i. le texte-cible qu'il a élaboré correspond bien à l'original. J. R. fection" de la traduction, il ne fait pas clairement ressortir par rap-
Ladmiral dit qu'il existe dans la traduction une "médiation hermé- port à quoi il signale ces faits (par rapport aux moyens linguisti-
neutique" et qu'il y a toujours le "'risque d'une interprétation mi- ques du texte original ?). Ne serait-il pas lui aussi, encore
nimaie" de la part du traducteur. þrisonnier de I'idée d'une identité linguistique enrre I'original et
la traduction ? Pourquoi ce négativisme de "moindre máì1", de
"quasi-perfection", "d'adéquation asymptotique" de la traduc-
Le traducteur est placé à tout moment devant des "choix" ; dans
ce sens, J. R. Ladmi¡at dit que le métier de traducteur consiste à tion ?
"choisir le moindre mal", distinguant "l'essentiel" de "l'acces-
soire" en fonction de la finalité de la traduction. La grande alter- Pour sa part, Henry Meschonnic propose une "poétique de la tra-
native de ce choix Se trouve, pour lui, entre "l'incrémentalisation", duction". Dans Pour Ia poétique II (1973), il présente rrenre six
c'est-à-dire des "ajouts cible au plan du signifiant et ou au plan du "Propositions pour une Poétique de la traduction".
36 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
- NOTON DE FIDELITEETTHEORIE DE LA TRADUCTION 37

tance du sujet traducteur, H. Meschonnic ne précise pas colnment


H. Meschonnic part de la nécessité d'élaborer une théorie de la
traduction des textes qui serait conçue comme une "translinguisti-
celui-ci intervient, ni comment fonctionne la non-transparence
(car, transparence par rapport à quoi ? ) ni enfin comment la "non
que", car traduire, comme écrire, est pour lui une activité translin-
guistique, en rapport avec la langue, I'inconscient, I'idéologie, annexion" peut aboutir au "décentrement" proposé. Il faut d'ail-
leurs se demander si ce travail de "décentrement" est valable pour
I'histoire... qui ne peut pas être théorisée par la linguistique de l'é-
tout type de texte ou bien s'il s'agit d'une formule de fidélité qui
noncé ni par la poétique formelle de Jakobson. C'est pourquoi la
ne peut s'employer qu'en traduction poétique.
théorie de la traduction doit s'inscrire, dans la "poétique" (pour
lui, l'épistémologie de l'écriture) et non dans le cadre de la lin-
Pour terminer, considérons l'apport de I'herméneutique à la théo-
guistique appliquée.
rie de la traduction. L'ouvrage de George Steiner, lre^n:A!l
(1978), offre une analyse des problèmes du langage et de la com-
I H. Meschonnic insiste sur le fait qu'on traduit toujours des textes,
qu'un sujet traducteur intervient toujours et que le texte traduit ne müñication dont la traduction serait, à son avis, le test clé.
I

¡ peut pas être transparent par rapport à I'original : "Si la traduction


Pour Steiner, dans la traduction, "un message émis dans une lan-
d'un texte est structurée-reçue comme un texte, elle fonctionne
gue-source se retrouve dans une langue-cible après avoir subi un
texte, elle est l'écriture d'une lecture-écriture, aventure historique
processus de transformation" (p. 38) ; il appelle le processus pro-
d'un sujet. Elle n'est pas transparence par rapport à I'original" (p.
pre à la traduction un "parcours herméneutique". Ce parcours
307). Il critique également ce qu'il appelle "l'annexion" (rejoi-
gnant les considérations d'Ortega y Gasset et de W. Benjamin) : compte quatre étapes : d'abord un "élan de confiance" par lequel,
"l'annexion" consiste à faire comme si un texte écrit dans une lan- selon lui, commence toute compréhension ; ensuite une étape
gue de départ était écrit dans une langue d'arrivée, en faisant tota-
"d'incursion" dans le texte ; puis une phase "d'incorporation",
"d'importation" dans la langue du traducteur ; et enfin une phase
lement abstraction des différences de culture, d'époque et de
de "compensation" pour restaurer un équilibre avec l'original que
stmcture linguistique. Il ne conçoit pas la raduction comme le
la compréhension, par l'annexion qu'elle comporte, aurait pu dé-
transfert du texte de départ dans la littérature d'a¡rivée ni inverse- '
truire.
ment, comme le transfert du lecteur d'arrivée dans le texte de dé-
part ; il y a là un double mouvement qui repose selon lui sur le
G. Steiner considère la question de la fidélité comme la question
dualisme du sens et de la forme. Il oppose à ce double mouve- I
I
essentielle de la théorie de la traduction :
ment la notion de "décentrement" : la traduction conçue comme .,f

une réénonciation spécifique d'un sujet historique, moyennant un


"On pcut soutcni¡ quc toutcs les thcories de la t¡aducúon qu'elles soient for-
travail d'interaction des deux poétiques, ce qui implique "ni im- mclles, pragmaúques ou chronologiques ne sont que des variantes d'une
porter, ni exporter" ; il s'agit pour lui de construire un rapport seule ct ótcrnellc question. Commcnt pcut-on ou doit-on parvenir à Ia ftdóli-
prosodique entre les deux textes : "marqué pour marqué", "non- tó ? Qucl est lc lien privilégié entre lc tcxte A dans la langue-source et le
marqué pour non-marqué", "figure pour figure", "non-figure pour tcxte B dans la langue-cible ? " (p.2a5)
non-figure".
Selon lui, la traduction authentique doit se placer sur un pied d'é-
Ces considérations sont particulièrement intéressantes dans le ca- galité par rapport à l'original ; par conséquent, il ne pose pas la
dre d'une recherche sur la fidélité, mais, s'il mentionne I'impor- question de la fidélité en termes d'opposition entre original et tra-
F

38 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION NOTION DE FIDELITE ET TFIEORIE DE LA TRADUCTION 39

duction et ne donne pas la priorité à I'original. II signale que I'i- 4. La question de la fidélité : un débat phitosophique
déal de la démarche herméneutique serait la symétrie absolue, la factice ?

version interlinéaire (rejoignant w. Benjamin) ; mais cet idéal


n'esr jamais atteint car il supposerait la possibilité du mot à mot. La traduction littérale et la traduction libre sont deux manières
c'est pourquoi le but du traducteur est de rétablir entre les deux tout à fait opposées de concevoi¡ le lien enre le texte original et
textes ce qu'il appelle un "équilibre de forces", équilibre que la sa traduction. Nous avons vu que toutes deux alternent au cours
compréhension avait rompu ; et c'est ainsi qu'il définit la fidélité du temps. Cependant les marges et les points de référence de cha-
comme "la mise en oeuvre d'une réciprocité qui recrée l'équili- cune varient selon les auteurs et les époques, tant pour I'une que
bre" (p. 281). pour l'autre, depuis les versions interlinéaires des textes anciens,
le respect de la langue de I'aureur d'ortega y Gasset, ra littéralité
en tant que reconstitution historique de Leconte de Lisle, jusqu'à
I'adaptation des moeurs, des personnages à l'époque et au milieu
d'arrivée, I'embellissement de la langue et du style au niveau du
texte d'a¡rivée.

Il s'agit funcde deux notions fluctuantes et même contradictoires


selon les auteurs, car l'attachement et la liberté à l'égard de I'ori-
ginal peuvent êt¡e compris différemment. Ce que certains appel-
''...deCicéronetSaint-Jérômejusqu'ànosjours,leproblòmedesavoirquel lent de la traduction littérale, par exemple la rittéralité de Leconte
de Lisle, serait pour d'autres de la traduction libre, car ce n'est pas
du mot à mot.

Le terme frdélité a été très souvenr identifié à littérarité ; à I'oppo-


sé, on trouve les belles infidèles. En réalité, toutefois, il y a dans
comme nous le verrons par la suite, la question du rapport entre
les deux cas fidélité, mais à deux choses différentes, le lien entre
mot et Sens est un des problèmes essentiels de la théorie de la tra-
les deux textes étant conçt¡s différentment.
duction et de I'analyse de la fidélité.

Pour que la notion de fìdélité ne soit pas ambiguë et qu'on ne


puisse pas l'utiliser à son gré, il est nécessai¡e de réporidre à la
question : fidélité à quoi ? Mais c'esr alors qu'il n,existe parfois
pas de réponse, ou bien, s'il y en a, les réponses va¡ient. Un éven-
tail de fidélités apparaît : à la langue de départ, à la langue d'arri-
vée, au destinataire de la traduction, à l'époclue de l,original...
naive or Mais est-il légitime d'êrre fidèle à I'un de ces érémenrs plutôt
5 I-e tcxtc original cn anglais dit ccci : "Thc dcbare"' has been philosophically je D'
ä",i""; t i" ír"du.r"u, fãnçais I'a rratluit par "mcnsonge philosophique" ; remercie qui m'a qu'aux autres ?
m'a fair ,L."rqr", cette inhdélité..dc la rraduction française et
S"t"rt ouir"t qui
proposó de Ie rendrc par "dcbat philosophique factice"'
--
38 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION NOTION DE FIDELITE ETTFIEORIE DE LA TRADUCTON 39

duction et ne donne pas la priorité à l'original. Il signale que I'i- 4 La question de la fidélité : un débat philosophique
déal de la déma¡che hemréneutique serait la symétrie absolue, la factice ?
version interlinéaire (rejoignant W. Benjamin) ; mais cet idéal
n'esr jamais atteint car il supposerait la possibilité du mot à mot. La traduction littérale et la traduction libre sont deux manières
C'est pourquoi le but du traducteur est de rétablir entre les deux tout à fait opposées de concevoi¡ le lien enre le texte original et
,
textes ce qu'il appelle un "équilibre de forces", équilibre que la sa traduction. Nous avons vu que toutes deux alternent au cours I
compréhension avait rompu ; et c'est ainsi qu'il défrnit Ia fidélité du temps. Cependant les marges et les points de référence de cha-
comme "la mise en oeuvre d'une réciprocité qui recrée l'équili- cune varient selon les auteurs et les époques, tant pour I'une que
bre" (p. 281). pour I'autre, depuis les versions interlinéaires des textes anciens,
le respect de la langue de I'aureur d'Ortega y Gasset, la littéralité
Malgré de nombreux exemples, les limites et les terlnes avec les- en tant que reconstitution historique de Leconte de Lisle, jusqu'à
quels cet équilibre doit être établi, ainsi que la nature du lien entre I'adaptation des moeurs, des personnages à l'époque et au milieu
I'original et la traduction ne sont pas éclaircis. Pourtant G. Steiner d'arrivée, l'embellissement de la langue et du style au niveau du
signale que tous les problèmes de la traduction résident dans le texte d'a¡rivée.
rapport entre mot et sens. Il dit à cet égard que c'est justement le
schéma simpliste de la polarité entre mot et sens qui fait du débat Il s'agit &nc de deux notions fluctuantes et même contradictoires I
sur la frdélité un débat factice du point de vue philosophique : selon les auteurs, ca¡ I'attachement et la liberté à l'égard de I'ori-
ginal peuvent être compris différemment. Ce que certains appel-
"... de Cicéron et Saint-Jérôme jusqu'à nos jours, le problòme de savoir quel lent de la traduction littérale, par exemple la littéralité de Leconte
degré ct quclle qualitó de fidélitó sont rcquis du t¡aducteur cst demcuré unc de Lisle, serait pour d'autres de la traduction libre, car ce n'est pas
naTvetó ou un mcnsonge philosophique. Il postule une polarité sémantiquc
du mot à mot.
mo/scns et s'intcrrogc-ensuite sur la mcillcure façon d'exploitcr I'espacc
qui lcs sépare" (p.260)).
Le terme frdéliré a été très souvenr identifié à littéralité ; à I'oppo-
Comme nous le velrons par la suite, la question du rapport entre sé, on trouve les belles infidèles. En réalité, toutefois, il y a dans
mot et Sens est un des problèmes essentiels de la théorie de la tra- les deux cas fidélité, mais à deux choses différentes, le lien entre
duction et de l'analyse de la fidélité. les deux textes étant conçus différemment.

Pour que la notion de fìdélité ne soit pas ambiguë et qu'on ne


puisse pas I'utiliser à son gré, il est nécessai¡e de répondre à la
question : fidélité à c¡uoi ? Mais c'est alors qu'il n'existe parfois
pas de réponse, ou bien, s'il y en a, les réponses va¡ient. Un éven-
tail de fidélités apparaît : à la langue de départ, à la langue d'a¡ri-
vée, au destinataire de la traduction, à l'époque de I'original...
5 l.c rcxrc original en anglais dir ccci : "Thc debare... has been philosophically naive or Mais est-il légitime d'être fidèle à I'un de ces éléments plutôt
ficrive" ; le r-raducreur fiançais I'a traduir par "mcnsonge philosophiquc" : je remercie D.
Selcskovirch qui m'a fair ,L-"rqu"t ccne infidélité dc la traduction française et qui m'a qu'aux autres ?
proposé de le rendrc par "débat philosophique factice".
t-
NOTION DE FIDELITEETTHEORIE DE LA TRADUCTION 4I
40 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

ment. Comme I'a dit V. Larbaud, il faut définir les droits et les
Le grand essor que connaît la traduction à I'heure actuelle, les
devoirs du traducteur. Etre fidèle ne veut dire ni traduire liuérale-¡
exigences du marché de la traduction, le besoin de traduire dans
ment, ni traduire librement ; déf,rnir la fidélité de nos jours revientF
différents domaines de la vie sociale, soulignent plus que jamais
à définir le type de lien approprié'qui ne trahit ni par sa servilité ni
I'aspect communicatif de la traduction. Aujourd'hui, on s'accorde
par excès de liberté et qui permet à la traduction d'accomplir son
pour condamner la traduction littérale, comprise comnle attache-
rôle d'acte de communication.
ment à la langue de I'original, qui serait impossible en raison de la
différence des langues. De même, on condamne la traduction libre
Certaines questions reviennent tout au long de I'histoire de la
qui serait en contradiction avec I'exigence de respect de I'origi-
théorie de la traduction : quelle doit être la ressemblance de la tra-
nal.
duction avec l'original ? Le texte traduit peut-il êre le double, Ia
répérition de I'original Quel est I'invariant en traduction ? A quel
Le problème est que ces terrnes, en raison de la diversité de leurs
niveau se situe l'équivalence entre le texte original et la traduc-
emplois, sont peu clairs ; il est facile de les condamner, il est
tion ? "Ressemblance", "double", "répétition", "identité", "même",
beaucoup plus difficile de les définir.
"invariant", "équivalence"... reviennent sans cesse dans le débat
sur la traduction.
Que signifie la littéralíté? La traduction mot à mot ? La traduc-
tion de la motivatión propre aux mots ? La traduction des signi-
D'autres questipns viennent se greffer à la discussion : quel est le
fiants ? Celle des signif,rés ? Le respect de la syntaxe ? Du conte-
but de la traduction ? Y a-t-il un rapport entre la fidélité d'une tra-
nu ? Des éléments culturels ? ... On se heurte au même problème
duction et le but qu'elle se fixe ? Faut-il tenir compte du lecteur
avec la traduction libre. Pourquoi parle-t-on de liberté ? Parce
de la traduction ? Le traducteur doiçil intervenir ? Dans quelle
qu'on utilise librement la langue d'arrivée ? Pa¡ce qu'on "libère"
n'ìesure ? Avec quels moyens ? Comment fixer les limites pour ne
le texte traduit de la culture ou de l'époque d'origine et qu'on Ie
pas tomber dans une traduction littérale ou dans une traduction li-
rattache à la culture ou à l'époque d'arrivée ? Pa¡ce qu'on en
bre ? Le besoin de disposer d'une définition relative à la nature du
viole le contenu ? ...
lien entre les deux textes et à la façon dont il faut a-qir pour être fi-
dèle réapparaît constamment.
La fidélité aujourd'hui ne signifie ni traduction littérale ni traduc-
tion libre. Le besoin d'une définition opératoire du point de vue
On s'est aussi interogé sur la traduisibilité et I'intraduisibilité :
de la pratique s'impose. Pour ma part, je considère que lorsque
l'on a posé la question du rapport entre l'original et sa traduction La traduction peut-elle être vrainrent fidèle ? Le dicton italien
"traduttore traditore" est-il fondé ? La question de I'intraduisibili-
en opposant attachement et liberté, on s'est trompé.
té, ce que G. Mounin appelle la "traductionnite" et J. R. Ladmiral
"l'objection préjudicielle", est une des questions les plus débat-
Dans les chapitres qui vont suiwe, je m'attacherai à définir ce qui
tues de I'histoire de la traduction. Dans la tradition religieuse, la
est fidèle, c'est-à-dire à définir les principes d'attachement et de
traduction s'est posée comme un problème théologique, traduire
liberté qui doivent inspirer Ie traducteur : ce qu'il doit se perrnet-
étant parfois même considéré comrne un blasphème. A partir du
tre et ce qu'il ne peut pas se perrnettre sans être infidèle ; ce fai-
XVème siècle, les arguments sur l'intraduisibilité procèdent plutôt
sant, je m'efforcerai de démontrer que les trois notions littéralité,
de la perte qui peut se produire du fait du manque de symétrie des
liberté et fidélité doivent être définies ensemble et non séparé-
F-
42 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION NOTION DE FIDELITE ETTT{EORIE DELATRADUCTION 43

intraduisibilité sont généralement fon- au niveau de I'analyse du résultat de la traduction sans expliquer
lan gues. Les aff,inlrations d'
le processus, c'est-à-dire ce qui se passe lorsqu'on traduit. D'au-
dées sur la différence des langues et des cultures et Sur le reproche
tres enfin privilégient le caractère interprétatif et individuel du
fait à la traduction de ne pouvoir atteindre une identité avec l'ori-
processus traductif, mais n'expliquent pas clairement cornment
ginal. ces questions sont au coeur même de I'opération tradui-
fixer les limites de I'exégèse pour ne pas trahir par excès de riber-
,"nt" .u. la différence entre les langues et les cultures est la raison
té.
d'être de la traduction. Conrme le dit G. Mounin, "tous les atgu-
ments contre la traduction se résument en un seul : elle n'est pas
On assigne à la traduction la finalité d'exprimer la "même" chose,
I'original" (1955, p. 7). Les détracteurs de la traduction fondent
de maintenir un "invariant", de chercher "l'équivalent" ; les ré-
leurs arguments Sur la distance qui sépare I'original de la traduc-
ponses relatives aux mécanismes de la fidélité va¡ient : "quasi-
tion ; ses défenseurs s'interrogent sur le lien qui les unil L'ana-
perfection" de la traduction, "recréation", "équivalence dynam!
lyse de la frdélité devrait éclairer la question de l'intraduisibilité
que" en fonction du destinataire, organisation "équivalente et
en Situant la trahison et en apportant la preuve du traduisible ou
non-identique", "réciprocité qui recrée l'équilibre"...
du non traduisible.

Mais pour éliminer "l'ambiguïté de la notion d'équivalence" dont


La pratique de la traduction apporte la constatatlon que pour un
parle J. R. Ladmiral, l'important est de définir la nature de I'inva-
même texte on peut trouver différentes traductions. La question
riant en traduction. Pour ce faire, il faut répondre à la question :
que traduit-on ? J. P. Vinay et J. Da¡belnet parlent d'une "unité de
pensée", G. Vázquez Ayora d'une "unité lexicale", J. R. Ladmiral
d'un "connotateur sémiotique", E. Coseriu de "designación" et de
"sentido"... Cependant, une analyse détaillée des mécanismes de
cet inva¡iant fait défaut, laissant donc dans I'ambiguTté sa nature
et ses mécanismes de fonctionnement.
nous mène directement à la controverse sur la fidélité'

Je crois sincèrement que tant qu'on n'aura pas défini la nature de


c'est pourquoi Ia notion de fidélité devient la notion clé de la
cet invariant, on restera prisonnier de I'opposition entre littéralité
théorie de la traduction. L'analyse de la f,rdélité, conçue comme
et liberté, et on n'aura pas élucidé la question {e la fidélité.
analyse du lien idoine entre I'original et sa traduction, devrait
donc fournir une réponse aux questions posées' cette réponse
L'opposition enrre la littéralité et la liberté a été posée habitue[e-
étant la Synthèse de ce que traduire veut dire. Par consécluent' une
ment par rapport à la langue et elle masque une opposition entre
explication du phénomène traductif dans son enSemble s'impose-
I'expression linguistique et le sens qu'elle véhicule. Le "débat
Nous avons vu différentes conceptions de la traduction. Il existe
philosophique facrice" donr parle G. Steiner repose sur le fait
qu'on part d'une opposition radicale'entre expression et sens, ou
des approches de la traduction qui accordent la priorité à l'analyse
qu'on en exploite la distance, pour définir la nature du lien entre
des langues et de leurs différences, sahs prendre en compte les
original et traduction et le type de fidélité qui en découle. La
textes. D'autres accordent la priorité au message, à la situation, au
question du rapport entre l'expression linguistique et le sens trans-
destinataire ; elles traitent d'équivalence contextuelle, mais festent
¡

LE PROCESSUS DE TRADUCTON 45
44 LANOTION DEFIDELITE EN TRADUCTION

mis est immédiatement soulevée par la traduction car, les langues


la
étant différentes, on se rend compte qu'on ne peut pas traduire
Le
langue, ce qui conduit à s'interroger Sur ce que I'on traduit.
par
.upior, ,ntrè lu formulation linguistique et le sens véhiculé
cette-"i est un des points fondamentaux de la science du langage,
et c,est aussi le point clé de I'analyse de I'invariant en
ffaduction,
et de I'analyse de la fidélité.

J'insiste sur le fait qu'une analyse de l'ensemble du phénomène


du ré-
traductif s'impose påur voir ce qui se passe tant au niveau
processus
sultat de la traduction (le texte traduit), qu'au niveau du
suivipourypawenir.Lapratiquedelaraduction'tellequ'elle II. LE PROCESSUS DE TRADUCTION. LA CONCEPTION
S'estmanifestéeàtraverslesdifférentesépoques,maissurtout INTERPRETATTVE DE LA TRADUCTION
telle qu'elle se présente aujourd'hui dans sa diversité, fournit
une
précizuse base à'analyse. L'analyse du processus de la traduction "N'est-il pas alors légitime de penser que le processus de la communicadon
que .¡e vais présenter dans le chapiue suivant' fondée sur
la telqu'il s'effectue à I'intérieur d'une seule et même langue est le même que
óoncLption interprétative de la uaduction développée à
I'ESIT, se- celui qui relie le traducteur à son texte original, puis sa traduction au lecteur
qui en prendra connaissance, de sorte que le processus de la t¡aduction re-
ra mon point de déPart. lève beaucoup plus d'opéradons de compréhension et d'expression que de
comparaison entre les langues" (M. Lederer, 1973, p. l0)

l. L'interprétation simultanée : paradigme de la théorie de


la traduction et modèle privilégié pour une théorie du
langage

Actuellement la pratique de la traduction revêt différentes forrnes,


les plus importantes étant la traduction écrite d'un texte écrit, la
traductioh à vue, I'interprétation simultanée et I'interprétation
consécutive. Le premier type, la traduction écrite d'un texte écrit,
est sans nul doute le plus largement répandu. La traduction à vue
consiste à traduire oralement et rapidement un texte écrit. L'inter-
prétation simultanée se fait en cabine et perrnet, grâce aux techni-
ques modernes, la traduction orale et sin-rultanée d'un discours.
L'inte¡prétation consécutive consiste, moyennant prise de notes
par I'interprète, en une traduction orale qui fait suite à un discours
tllp'
46 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 47

fragmenté en périodes pouvant aller jusqu'à dix minutes. Il existe C'est à partir de I'expérience de I'interprétation simultanée et de
encore d'aut¡es modalités dont les fonctionnements sont quelque I'enseignement de celle-ci que q Seleskovitch et M. Lederer ont
peu différents, comme le sous-titrage de films, I'interprétation par analysé dans différents travaux' les caractéristiques propies à
chuchotage, le doublage, I'adaptation de textes... cette activité. Ces travaux, qui ont été à I'origine de toute une sé-
rie de recherches effectuées dans le cadre de I'ESIT, ont pour ob-
L'essentiel du processus dans ces quatre modalités principales est jectif la "décortication" du processus qui rend possible cette trans-
toujours le même, ca¡ il s'agit de réexprimer avec les moyens missio4, quasi instantanée, d'un discours oral dans une autre
d'une langue ce qui était formulé dans une autre. Les différences .'¿
langue .
tiennent plutôt aux différences entre I'oral et r'écrit, comme nous
le verrons plus tard. on appelle donc "traduction" la t'otalité de Ces études montrent que I'acte d'interprétation recouwe, en réali-
I'opération qui permet de transmettre dans une langue un discours té, deux actes, à savoir, celui d'écouter et celui de parler. Si le but
ou un texte formulé dans une autre langue. de I'interprétation simultanée est de transmettre le discours for-
mulé par l'orateur à des auditeurs ne comprenant pas la langue
De toutes ces modalités c'est I'interprétation simultanée qui met dans laquelle s'exprime I'orateur, elle doit reproduire exactement
le mieux en évidence I'essentiel du processus de traduction, car I'information contenue dans le discours tout en étant linguistique-
elle est le cas le plus pur et le plus transparcnt de ra traduction hu- ment intelligible. En multipliant les exemples, D. Seleskovitch et
maine. En effet, tous les éléments qui composent la situation de M. læderer montrent que ce n'est pas un psitacisme mnésique qui
communication sont présents : I'orateur, le destinataire, la discus- permet à I'interprète de reformuler exactement le sens exprimé
sion en cours, le lieu... L'interprète est censé transmetre le dis- par le discours de I'orateur : la vitesse à laquelle s'effectue I'inter-
cours de I'orateur, simultanément au déroulement de sa parole, à prétation I'interdit. Deux actes interviennent dans I'interprétation
ceux qui ne comprennent pas la langue dans laquelle celui-ci s'ex- simultanée : I'acte de compréhension et I'acte de réexpression du
prime. compris dans une autre langue.

cette forme de traduction est relativement récente. Elle ne fut uti- De ce point de vue, I'interprétation simultanée, acte de compré-
lisée pour la première fois qu'en 1945, à I'occasion du procès de hension-réexpression effectué au rythme de la parole normale, ap-
Nuremberg. Par la suite, elle se développa très rapidement, son paraît comrne un exemple privilégié de I'analyse des mécanismes
essor étant dû principalement à son adoption par les Nations du discours, car le fait que I'interprète reformule son compris
unies à la fin des années 40. Tout d'abord on pensa{ue le fait de dans une autre langue perrnet de vérifier des caractéristiques, tant
parler deux langues était suffisant pour pouvoir effectuer ce type de la récep¡ion que de l'émission, qui pourraient passer inaper-
de traduction ; cependant, la pratique montra immédiatement que çues dans le processus de communication unilingue. L'analyse
si on voulait vraiment établir la communication entre I'orateur et des mécanismes de compréhension et d'expression se révèle
ses auditeurs, ce n'était pas les mots, ce n'était pas simplement la beaucoup plus fructueuse pour I'analyse de la traduction que la
langue que I'on devait traduire. Il s'agissait en fait d'un phéno- confrontation de langues ou que la simple confrontation du pro-
mène beaucoup plus complexe.
I Cf. bibliographie annexe.
.,
Cf. noømment D. Seleskovitch (1968) et M. Lederer (1981)
7"
48 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTON 49

duit de la traduction (le texte traduit) avec le texte original. D'où nonce cette phrase parce qu'il y a un courant d'air, elle signif,re :
le besoin impérieux d'établir un "va-et-vient" constant entre les J'Fermez la porte". Si je la prononce dans le bus en arrivant à un
deux disciplines : théorie du langage et rhéorie de la traduction. arrêt, elle signifie : "Ouwez la porte". Dans une autre situation,
chez moi, par exemple, lorsque le menuisier arive avec la porte
L'interprétation simultanée peut être considérée comme une opé- de la cuisine que j'attendais depuis longtemps, elle signifie : "Ah,
ration contre nature, étant donné que les deux phases (compréhen- enfin ! la porte de la cuisine est arrivée". Dans d'autres situations
sion et expression) sont syncopées, ce qui en augmente la difficul- la même phrase pourrait encore avoir d'autres sens.
té. Cependant, lorsqu'elle est réussie, elle permet de suivre le
processus de ces deux phases. Pourquoi au début, avec les seul mots, la phrase était-elle ambi-
guë ? Parce qu'on ne connaissait ni la situation ni les autres
Le traducteur ou I'interprète savent bien qu'ils traduisent toujours phrases ou mots présents dans le discours.
des textes, des discours ; s'ils peuvent traduire, c'est parce qu'ils
connaissent déjà les langues. Ce qui les intéresse donc c'est d'a- Ce phénomène que I'on peut observer dans la communication
nalyser le processus qu'ils mettent en place pour traduire ies courante est très net dans la traduction. Le traducteur confronté à
textes, ces discours. La théorie interprétative de la traduction dé- une phrase décontextualisée, pour banale qu'elle soit, aura du mal
veloppée par M. Lederer et D. Seleskovitch est centrée sur I'ana- à la traduire, du fait que la phrase reste ambiguë ou incompréhen-
lyse de la traduction en tant qu'acte de parole et sur le processus sible. Soit par exemple, la phrase "amputés de leur aile gauche",
qui commence par la compréhension d'un texte ou d'un discours trouvée dans un texte ; on peut penser qu'il s'agit d'oiseaux aux-
formulé dans une langue et qui s'achève par la réexpression de ce quels on a enlevé I'aile gauche, d'avions sans aile gauche, d'é-
compris dans une autre langue. Voyons en détail les mécanismes quipe de rugby sans aile gauche, ou encore d'armée sans aile
de ce processus. gauche... La phrase étant ambiguëe, pour la traduire en espagnol,
on se contentera très probablement de fai¡e la traduction littérale :
"amputados de su ala izquierda". Mais dans un texte, où la phrase
2. La compréhension. Les compléments cognitifs s'inscrit dans un contexte, les problèmes d'ambiguité disparais-
sent rapidement et sa traduction s'effectue aisément, les possibili-
C'est en traduisant que l'on peut analyser la complexité de l'acti- tés de traduction se multipliant par ailleurs. Ci-après un extrait de
vité de compréhension, car le traducteur ou I'interprète confronté I'a¡ticle "L'Argentine de la transition" d'où cette phrase a été ti-
à un texte ou à un discours constate que la conlpréhension exige rée.
toujours une compétence cognitive qui s'associe à la compétence
linguistique. Dans le contexte de I'article, "amputés de leur aile gauche" pour-
rait se traduire par exemple par "sin su sector de izquierdas", ou
Un exemple très simple introduira le problème. Prenons la "eliminada de sus filas el ala izquierda del partido" plus réussies
phrase : "La porte ! ". Elle n'évoque en premier lieu que le réfé- en espagnol.
rent strict, et ouvre alors une série infinie de possibilités d'utilisa-
tion : une porte va se fermer brusquemênt, ou bien quelqu'un a La compréhension d'un mot ou d'une phrase fait appel imman-
oublié de fermer la porte de la maison... Cependant, si je pro- quablement à toute une série d'éléments. Signalons tout d'abord
7
50 LANOTION DEFIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 51

22 - OC'TOBRE 1983 - LE MONDE DTPLOMATIQUE la connaissance du contexte situationnel, du contexte verbal, du


contexte cognitif et du contexte général socio-historique.
DELAD TURE A LA oÉvl OCRATIE
Le contexte situationnel est le cadre dans lequel est émis le dis-

ntine cours et il englobe tous les éléments dé la situation dans laquelle


I'acte de parole se produit : l'endroit, les objets, les personnes... i

del ransition Le contexte verbal est formé par les mots et les phrases qui entou-
rent le mot ou la phrase en question. Dans chaque ensemble (par
exemple, "amputés de leur aile gauche"), chacun des mots est en
Pour la quatrième fois depuis Orphelins de leur leader même temps élément constitutif et contexte pour les autres. L'im-
la chute de Peron en 1955, les charismatique, dépourvus portance du contexte verbal réside dans le fait qu'il contribue à
forces armées - déchirées après
leur lamentable équipee dans
d'"homme fort", divisés en fac- donner leur univocité aux mots.
tions rivales, amputés de leur
I'Atlantique sud - s'apprêtent à aile gauche (liquidée par la
regagner leurs casernes. Elles répression) et des classes Le contexte cognitif est formé par les informations reçues dès que
laissent I'Argentine en ruine : moyennes (qui rejoignent I'autre le discours ou la lecture du texte a commencé. Cet ensemble d'in-
industrie démantelée, endette- grand parti : I'Union civique
ment exorbítant, monnaie affai- radicale de M. Raul Alfonsin), formations, qui s'accroît au fur et mesure que le discours avance,
blie, chômale, misère... I-e bilan les ¡Éronistes demeurenf mal- contribue également à donner son univocité à I'information véhi-
de leur brutalité, après sept ans gré toqt,la principale force poli- culée par une phrase ou par un mot. Ainsi, lorsque le lecteur lit à
de dictature, n'est pas moins tique. Rien - I'histoire le mon-
accablant : l0 000 morts, tre depuis trente ans - ne peut la fin de I'article cité "cet enchevêtrement de crises" il sait très
30 000 " disparus " et se faire sans eux. Mais leurs bien de quelles crises et de quel enchevêtrement il s'agit puisque
400 000 exilés... gravès faiblesses rendent bien le texte fournit les éléments pernettant de comprendre ce dont il
Reconstruction de I'appareil hypothétique leur aptitude à
de production, redressement tirer le pays de cet enchevêtre- est question.
économique et ¡êtablissement du ment de crises. Et tout paraît
respect des droits de I'homme, indiquer que I'Argentiñe se Le contexte général socio-historique est I'ensemble d'évène-
telles seront, pour le gouverne. dispose à traverser une nou-
ment civil issu des prochaines velle période de dangereuse ments, codes, rapports sociaux, etc... nécessaires pour pouvoir
élections générales du 30 octo- instabilité. comprendre un énoncé. Le lecteur qui n'a pas suivi les évène-
bre (il n'entrera en fonctions que ,' I. R. ments politiques de l'Argentine ne comprendra pas que "leur lea-
le 30 janvier 1984), les tâches
les plus urgentes. Elles appa- der charismatique" fait allusion à Perón, créateur du mouvement
raissent gigantesques. D'autant péroniste, aujourd'hui mort.
que le reflux des militaires
ramène une fois encore les ¡Éro.
nistes au premier plan de la vie Par conséquent, la compréhension ne dépend pas seulement de
publique. l'élément linguistique (l'énoncé prononcé ou écrit) ; il existe tou- i
jours des connaissances extra-linguistiques qui s'ajoutent au lin-
guistique et rendent possible la compréhension. I
52 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTON LE PROCESSUS DE TRADUCTION 53

soit par exemple le texte suivant qui traite de la notion de groupe Ce phénomène peut être vérifié dans la communication courante :
topologique:
nous oublions vite les mots utilisés par le locuteur, mais nous gar-
dons en mémoire ce que nous avons compris grâce à notre savoir
14 - Groupes, anneâux ct corps topologiques
linguistique et extra-linguistique. Ce "produit" de notre compré-
La notion de groupe topologique est née de l'étude de cas particuliers tels hension est difficile à cerner car il n'est plus verbal.
que le groupe addiúf 9T ou les goupes de transformarions dépendant d'un
nombre fini de paramètres comme le groupe des dilaøúons de
I : x -+ r x + a (où r *0). Dans ces divers exempres, l'ensemble étudié est L'interprétation simultanée met très nettement en evidence la dé-
muni à la fois d'une structure de groupe et d'une structure topologique et verbalisation qui se produit au dernier stade de la compréhension.
ces deux structures sont compatibles en ce sens que les opérations du Il est évident qu'à la vitesse à laquelle s'effectue I'interprétation
groupe sonf continues.
simultanée (environ 150 mots par minute), ce n'est pas une ana-
lyse des structures linguistiques ou une mémorisation des mots
La difficulté que I'on rencontre au niveau de la compréhension ne qui permet la traduction effectuée par I'interprète ; celui-ci passe
provient pas seulement de la langue, mais des connaissances spé- forcément paf une étape mentale non verbale. [¡s mots de l'ora-
cifiques au domaine des mathématiques, à savoir la nécessité de teur disparaissent très rapidement du cerveau de I'interprète, mais
connaître ce qu'est un "groupe additif gÌ,,, ou encore les "groupes ce qui lui reste, c'est Son compris, qui doit immédiatement trouver
de transformation", etc... Inversement, on comprendra un texte Son expression danS I'autre langue. S'il s'attardait sur les mots, sa
traitant un sujet relatif à un domaine bien connu, même rédigé traduction serait un balbutiement obscur et incompréhensible pour
dans un langue étrangère dont on n'a qu'une certaine maîtrise, ses auditeurs. Le contact entre la parole et la pensée, et entre la
avec moins de difficultés qu'un aütochtone qui connaît bien la pensée et la parole, fonctionne à la vitesse de compréhension et de
langue mais ne possède aucune connaissance du domaine particu- réexpression que I'on exige de I'interprète.
lier traité.
L'analyse faite par D. Seleskovitch dans Langage, Iangues et mé-
D'où la nécessité d'un double savoir pour pouvoir c'omprendre : moíres. Etude de Ia prise de notes en consécutive (1975) conduit à
un savoir linguistique (connaissance de la langue), mais aussi un la même conclusion. Comparant les notes de I'interprète avec le
savoir extra-linguistique (connaissances générales, connaissances discours original, elle montre qu'il s'est produit une déma¡che
spécifiques sur le sujet, connaissance de la situation). ce savoir mentale beaucoup plus complexe qu'une simple transcription gra-
n'est pas une liste de concepts, mais il forme un réseau complexe phique des mots entendus, car il s'est pToduit une dissociation des
de relations cognitives. rnots et de ce qu'ils transmettent ; les notes de I'interprète ont un
caractèie "idéique" (à I'exception des "notes verbales" qui retien-
nent les chiffres, les dates, les appellations...). En analysant la re-
3. Les mots et le sens formulation de l'interprète, elle montre que cêlle-ci se produit en
fonction du compris et non des mots prononcés.
Il existe un aure élément important dans la compréhension. Suite
à leur expérience de I'interprétation simultanée, D. Seleskovitch De cette synthèse, fruit de la compréhension, résulte un produit "
et M. Lederer ont signalé I'existence d'une pensée détachée du non-verbal, c'est "le sens". Ainsi, contrairement à certaines théo-
linguistique. ries qui définissent la pensée comme purement linguistique,
F-
LE PROCESSUS DE TRADUCTON 55

cuits3 de du¡ée va¡iable, dont certåins s'intègrent dans le bagage cognitifet


deviennent une parcelle du savoi¡ de I'individu. " (1981, p. l5).

La description du processus de compréhension que je ferai ci-des-


sous ainsi que la description du parcours du dire illustreront ces
affirmations. Signalons, cependant, que la.théorie s'appuie sur des
études menées en neuropsychologie expérimentale, notamment
celles de J. Barbizet- et sur la "psychologie génétique" de J. Pia-
get. L'explication scientifique du phénomène de compréhension
se trouve dans le fonctionnement rnental de I'individu et plus pré-
cisément dans les mécanismes de sa mémoire.

J, Ba¡bizet déclare que "... la neuropsychologie nous indique que


la compréhension orale s'inscrit dans une zone relativement limi-
tée du cortex temporal du côté gauche, sous forme de méta-cir.
cuits ou engrammes, chacun support neuronique spécifique d'un
sens acquis" (1981, p. 9). Le souvenir cognitif qu'est le sens serait
ainsi constitué par une organisation neuronique (les métacircuits),
évidemment sous forme non-verbale. La matérialisation du sens
est donc à chercher dans les neurones et non dans la langue !

De même I'existence de deux syndromes différents en pathologie


du langage serait selon D. Seleskovitch une bonne preuve de
l'existence de deux aires différentes de stockage mnésique : I'un
lexical et grammatical, I'autre non-verbal. Dans un article intitulé
"Rôle des lobes frontaux-dans le langage", J. Barbizet, Ph. Duiza-
bo et Mme R. Lavigny ) signalent que I'aphasie due aux lésions
pariétotemporales se manifeste par des distorsions dans le langage
élémentaire, alors que les lésions frontales donnent lieu à des per-
turbations du langage propositionnel complexe. Ceci tendrait à
prouver l'éxistence de deux types de traces mnésiques et d'une
3 Ces métaci¡cuis sont des e¡¡sembles de neurones parcourus par I'influx nerveux.

4 Cf nobmment J. Barbizet (1964 er 1966) "Erudes sur la mémoirc" dzns L'expnsîon


scientifiqucfranc¿ic¿, Paris, cité par D. Seleskovirch (1976) p. 65.

5 Cité par D. Seleskovitch (1976), p. 83 : cer anicle esr paru dans la rcwe de Newologie,
n. 31, pp. 525-544, Paris, 1975.
l-F
56 LA NOTION DE FIDELM EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 57

différente localisation cérébrale de la compétence linguistique bilise le savoir perúnent qui vient alors les interpréær ; au moment où les si-
et
de la compétence cognitive. c'est l'association des dzux gnif,rcations, leur fusion avec le savoir pertinent éønt accomplie, basculent
qui per-
met la compréhension d'un énoncé. dans la mémoire cognitive en perdant toute forme verbale, I'unité de sens
devient I'idée ; la mémoire immédiate, liberee, peut alors retenir I'ensemble
Les études des neuropsychologues mettent donc en de mots suivants" (1976, p. 16).
évidence l,im-
Le tableau I présente ce processus tel que M. Lederer I'explique
dans I'article cité.

Brrob parøgé
bcuEur a¡¡tlu¡r

RETENTION RETBITTION SAVOIR(tlgrnrdqr¡c


vo¡ldr VERBALE COGNIITYE et c:Fa-lbguh¡$¡c)
alir€

CONTÐ(TE CONTE}(TE
af8d¡¡gc VERBAL COGNITIF
méCqr ßnoft
(ceeactr RÐ

vabalc
rÉúecúcÊ
-SYNECDOQUE-
sons et les significations de la langue et la mémoire
cognitive qui
retient les souvenirs plus longtemps mais sous une form-e
non-ver- clgnillcadon
SAVOIR
bale. unlvoqæ&s UNITE
PERTTNENT DE
notr
SIENS
aa- (Ircrd ls
form€wóeb)
4. Le parcours de la compréhension

Dans I'article "synecdoque et traduction", M. Lederer


décrit de la
façon suivante le processus de compréhension :
CONTÐ(TE S¡TUATIONNEL
CONTE)CTE OENERAL

Tableaul : le processus de compréhension


v
58 LA NOTION DE FIDELME EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 59

Relevons le rôle et I'interaction de la mémoire immédiate, qui re- "Les unités de sens sont le produit d'une synthèse des quelques mots qui se
tient les mots, et de la mémoire cognitive qui libère le savoir lin- Eouvent. dans la mémoire immédiate et des expériences ou des souvenirs
cognitifs preexistants qu'ils éveillent ; cette fusion laisse une trace cogni-
guistique et extra-linguistique pertinent, nécessaire pour compren-
tive, tandis que la mémoi¡e immédiate accueille et conserve un instant les
dre ceux-ci. M. Lederer appelle "présence mnésique" la rétention mots suivants, jusqu'à une nouvelle synthèse et à la création d'une nouvelle
de quelques signes linguistiques par la mémoire immédiate. Chez unité qui va s'ajouter à celles que contient déjà la mémoire cognitive"
le locuteur, il s'agit d'un "affichage mnésique" qui est I'expres- (1984, p.252).
sion verbale de ce qu'il veut dire ; chez I'auditeur, il s'agit d'une
"rémanence mnésique" qui constitue la face formelle de I'unité de
sens. La t¡ansformation de cette "rémanence mnésique" (c'est-à- 5. Trois conclusions : l'éxégèse, l'effet de synecdoque et la
diie de la structure sonore reçue) en unité de sens ne se fait pas de nature du sens
façon linéaire. D'après D. Seleskovitch :
Cette description du processus de compréhension conduit à trois
"la compréhension du discours ne suit ni I'organisation verticale ni la stricte conclusions, qui sont, cornme nous le verrons plus loin, d'un
linéa¡ité des structures de.la langue ; elle ne procède pas d'abord à une dis- grand intérêt pour la théorie du langage, pour la théorie de la tra-
crimination phonémique, puis à l'identif,rcation des mots, suivie de la levée
duction et pour I'analyse de la fidélité en traduction.
de leur ambiguïté, puis de la saisie de la signifîcarion synraxique de la
phrase, de la levée de I'ambiguïté de cette dernière... La compréhension du
discours se constuit cybemétiquement en des allen et retoufs constants en- 5.1. L' erégèse.
tre des perceptions partielles et des associations cogniúves qui se produisent
en de brusques synthèses" (1981, p.D.) La première conclusion porte sur le caractère interprétatif inhérent
au processus de compréhension. Le récepteur n'est pas un élé-
Il n'y a pas de stades différenciés dans la compréhension ; elle ment passif mais un sujet interprétant avec ses compétences lin-
procède plutôt de façon analogique, les connaissances venant tou- guistiques, psychologiques, culturelles et idéologiques, il "inter-
jours en aide à ce que nous percevons. La synthèse entre le sé- prète" les énoncés linguistiques qui servent à la communication
mantisme de l'énoncé et les connaissances que I'individu fait in- en fonction de contenus cognitifs pré-existants.
tervenir créent en lui un "état de conscience" qui est son "sens
compris". C'est cette synthèse qui fait intervenir le "déclic" de la "L'information fournie par le dire est nécessairement interprétée
compréhension, si important dans4'interprétation simultanée. par celui à qui s'adresse le discours, qui en est ainsi en toutes cir-
constances I'exégète" (D. Seleskovitch, 1976, p. 65). Tout proces-
Ce déclie qui situe le moment où apparaît la compréhension, où sus de comprehension déclenche donc immanquablement une
s'effectue la synthèse du sens, délimite I'unité de sens (l'unité de exegèse, une interprétation. Cette exégèse montre bien que com-
compréhension) qui est considérée alors comme unité de traduc- prendre va au-delà du linguistique : s'il faut comprendre pour tra-
tion pour I'interprète ; lorsque le déclic de la compréhension s'ef- duire, traduire va aussi forcément au-delà du linguistique.
fectue, une unité de sens surgit qui, grâce à son caractère non ver-
bal, permet à I'interprète de la reformuler dans une autre langue.
Résumons le processus de formation des unités de sens en citant
M. Lederer:
7
60 LANOTION DEFIDELITE EN TRADUCTON LE PROCESSUS DE TRADUCTON 61

5.2. L'effet de gnecdocque. M. Lederer signale, de plus, que ce phénomène de synecdoque se


manifeste différemment d'une langue à I'autre, chaque langue
De ce caractère interprétatif de la compréhension, découle "l'effet choisissant des traits différents pour exprimer une même idée.
de synecdoque", signalé par M. LedererÕ.
5.3. La nature du sens
Nous avons déjà vu que le récepteur complète toujours le discours
formulé par le locuteur av€c son savoir ; la forme matérielle de Nous avons vu que M. Lederer et D. Seleskovitch appellent
l'énoncé est toujours indication plutôt que description. La figure "sens" le produit du processus mental de compréhension et
rhétorique de la synecdoque, qui existe certes dans les mots (on qu'elles le considèrent comme un souvenir cognitif.
nomme la partie pour désigner le tout) ou dans les expressions fi-
gées, est aussi une caractéristique essentielle du discours. M. Le- L'analyse du sens est donc inséparable de la communication et
derer dit que "tout énoncé par I'implicite conceptuel auquel il ren- liée au processus de compréhension : toute compréhension serait
voie, est plus large que sa formulation ne I'est en langue" (1976, ainsi une saisie de sens ; c'est pourquoi il est possible de parler de
p.2l), manifestant ce caractère elliptique du discours. "sens compris" comme résultat du processus de compréhension.
Sans récepteur il n'y a pas de communication, et il n'y a donc pas
Dans cette constatation intervient un élément important ; il s'agit de sens. En réalité, le processus de compréhension recouvre une
du "savoir partagé" par les interlocuteurs. [æs mots prononcés par double activité : produire le sens et saisir le sens, ca¡ saisir le sens
le locuteur s'appuient toujours sur le savoir de I'interlocuteur : un c'est justement le produire.
médecin n'expliquera pas de la même façon, avec les mêmes
mots, le cas clinique d'un malade à un collègue ou à une personne Plusieurs éléments interviennent dans I'acte de compréhension :
n'ayant aucune connaissance médicale. Le locuteur organise donc la formulation linguistique, les compléments cognitifs, la'mé-
son énoncé en fonction des connaissances partagées avec son ré- moire, le savoir partagé... il faut donc considérer le sens comme
cepteur : selon le savoir qu'il suppose chez I'auditeur, la lon- une totalité où il existe une interdépendance de tous ces éléments,
gueur, la précision, les détails de son discours va¡ieront. M. Lede- linguistiques et non linguistiques. Ainsi, bien que le nombre des
rer signale l'existence d'un mouvement de condensation et formes du langage soit fini, les sens que ces signes peuvent véhi-
d'expansion de l'énoncé : un moÌrvement continu de systole-dias- culer sont infinis et ne peuvent pas être codifiés.
tole dans le langage. C'est ce mouvement qui caractérise l'effet de
synecdoque dans le discours. J'ai aussi signalé la phase de déverbalisation qui intervient dans le
processus de compréhension, le sens étant la synthèse non-verbale
Ce caractère elliptique du langage met en évidence le fait que la résultant du processus opéré par I'individu. Ceci revient à affir-
compréhension, et par conséquent la traduction, ne peuvent se ré- mer la dissociation effectuée enre la forme linguistique et le sens,
sumer à des opérations sur les langues. dont I'importance est fondamentale dans la théorie de la traduc-
tion, car elle explique que le passage dans l'autre langue s'effec.
tue par ce sens non-verbal et non par des mots.
6 Cf. notammenr M. l¡derer (1981), chap. "Synecdoque er rraducrion", ainsi que I'article du
même titre (M. læderer, 1976), déjà cité ; cet article a été repris dans D. Seleskovitch et M.
Lederer (1984) avec le titre "Implicire et explicire".
t
62 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTON 63

Berna¡d Pottier rejoint ce point de vue lorsqu'il signale I'exis- "Une attitude lotalement différente consiste à prendre pour point de départ
le locuteur, certes avec sa compótence syntaxique, mais aussi et en premier
tence d'une phase de conceptualisation qui fait naître "une struc-
lieu, avec sa faculté de percevoir le monde (reel ou imaginaire) dans son
ture d'entendement, très profonde,lieu de la connaissance, par na- VOULOIR DIRE lequel, à Eavers I'opération de conceptualisation,va pou-
ture déliée des langues naturelles". (Pottier, 1974, p.2l); cette voir SE DIRE en langue natu¡elle. Ce niveau préverbal est fondamental
structure d'entendement, produit de la conceptualisation, serait la dans la production d'un message comme I'est le postverbal dans la récep-
partie commune aux deux messages dans la traduction. tion" (1987, p. l0).

Enfin, le sens étant la manifestation des traces mnésiques laissées L'existence de ce niveau préverbal montre que le processus est le
dans la mémoire cognitive, il s'agit d'un "état de conscience pas- même que dans la compréhension, mais dans la di¡ection inverse :
sager" ; D. Seleskovitch dit que "le sens est le produit de l'élabo- d'un vouloi¡ dire non-verbal à sa formulation linguistique.
ration cognitive constamment renouvelée que chaque énonciation
déclenche chez les interlocuteurs" (1984, p.256). Le tableau II représente les éléments intervenant dans I'acte d'ex-
pression. Il est important de souligner que I'acte d'expression
Le sens a donc un caractère dynamique, il se construit en perma- comme celui de compréhension mobilise I'ensemble de I'appareil
nence dans le discours âprès la compréhension qui est la première cognitif de I'individu ; c'est-à-dire que, pour parler, le sujet a be-
phase de la traduction. Analysons maintenant I'autre phase du soin d'un savoir linguistique (connaissance de la langue en ques-
processus de traduction : la réexpression. tion) mais aussi de I'association d'un savoir extra-linguistique.

SAVOIR PARTAGE
6. Le processus d'expression LOCUTEUR AUDITEUR

Pendant I'interprétation simultanée, la réexpression effectuée par


RETENTION
I'interprète s'assimile (ou doit s'assimiler) toujours à I'expression VERBALE
spontanée que I'individu effectue en situation normale de commu- SAVOIR
(lhguifiqì¡e
nication. Voyons ce que D. Sefeskovitch dit à cet égard : et extralin-
guistique)
CONTÐ(TE CONTÐ(TE STRUCTURE
"Il nc pcut y avoir chcz I'interprète prisc de conscicnce de chacun des élé- COGNITIF VERBAL SONORE

mens significatifs de l'énoncé, puis recherche d'une expression : le temps


'disponiblc cst. trop coun pour cela ; il y a sensation, éprouvéc et reexprimóe
en tant quc tclle, identiquc en cela à la sensation qui dans la parole sponta-
néc, fait choisir tcl Lon, tcl registre, tel moyen d'exprcssion, sans que ce SAVOIR
choix se fassc le moins du monde par évocation consciente dcs moyens
d'expression possibles" (197 6, p. 73).
VOULOIR DIRE
CONTEXTE SITUATIONNEL
B. Pottier décrit le processus diexpression linguistique comme un
CONTEXTE GENERAL
mouvement qui va du non-linguistique au linguistique :
Tableau II : le processus d'expression (l )
7
& LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 65

Comme dans la compréhension, la connaissance du contexte ver-


COøJEXIE GEHEKVI-
bal, cognitif, situationnel et gé,néral ainsi que I'association du sa-
COIáJEXIE 2 IINV
voir pertinent et du savoir partagé par les interlocuteurs jouent un J.IOH],l EI-

rôle de première importance dans la construction de l'énoncé, zOAOI'E


zJrnc¿nÉE
sans oublier le rôle de la mémoire (avec ses mécanismes de réten-
tion verbale et de rétention cognitive).

Cette conception d'un mouvement allant du préverbal au verbal ãB |VHCNE? J/VJN6EI-IE?


FE
repose, comme dans le cas de la compréhension, sur une concep-
Eff
tion de la pensée humaine corftme activité spontanée du cerveau Ev
ÈE!
et indépendante de la langue. L'utilisation de la langue maternelle u tr'
Þ CHOIX
chez le sujet adulte fait partie des mécanismes réflexes ; I'associa-
locsF?slloû gfl qILc
tion pensée-formulation linguistique est donc si rapide que l'on a ^ofllorl
tendance à confond¡e les deux. Mais en réalité il existe une volon-
té de communiquer quelque chose (le "vouloir dire"), qui est e¡ exgypuBnn¡rdne)
ZV^OIB fnrtnngdne
consciente, et qui mobilise les moyens d'expression linguistiques
nécessai¡es pour le transmettre ; M. Lederer dit que le "vouloir
dire et la conscience de la situation (perception intérieure et per-
ception extérieure) se situent au niveau de la conscience ; I'exécu- Tableau III : le processus d' expression (2)
tion linguistique correspond à la mise en oeuvre de réflexes ac-
quis" (1981, p. 316), signalant ainsi cette interaction entre le
conscient et le réflexe dans l'acte d'expression.

Ainsi, la langue ne se confond pas avec la pensée mais elle l'ac-


compagne : la langue est "un acquis¡nnésique, un souvenir par le
moule duquel doivent passer l'émission et la réception des idées,
mais ce moule indispensable ne se confond pas plus avec la pen-
sée et les connaissances que I'oxygène, indispensable à la vie, ne
se confond avec celle-ci" (D. Seleskovitch,l9T6, p. 88).
.| Entre le verbal et le non-verbal, il n'existe pas de séparation nette,
B. Pottier signale' que le mouvement du vouloir dire commence
mais à la frontière (imaginaire, donc) où s'établit le rapport entre
dans le savoir de l'individu, emmagasiné dans la mémoire, où le
la volonté de dire et la mise en forme de ce dire se locaiiie, à mon
pensable est sélectionné en pensé, donnant naissance à une pensée
avis, le vouloir dire du locuteur. C,est ici que l,on programme ce
7 cf. B. Pouier (1974) chap. "Des schémas conceptuels aul schémas linguistiques" et (1987) que I'on veut transmettre : il ne s'agit pas seulement d'effectuer
composantes de la communication", chap. 6 "Fondements du niveau
,'Læs
chap. 2
concepruel" et chap. 9 "Pour une grammaire fondamentale du français". 8 Rappelons que d'apÈs B. Pouier, le traducteur .ravaille au niveau concept.uel.
LE PROCESSUS DE TRADUCTION
66 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION - 6',1

un simple choix de formes linguistiques, mais aussi de program- formulation est spontanée, il se produit une évanescence des mots,
mer "les thèmes et les ternes de l'énoncé verbal" (J. Barbizet et d'autres éléments interviennent comme les gestes, I'intona-
1978). Pa¡ son importance dans le fonctionnement du langage hu- tion... En la prenant comme paradigme, on met en évidence I'es-
main, par le défi que pose I'analyse de sa nature et de son fonc- sentiel du processus de traduction, lequel s'effectue en trois
tionnement, on pourrait appeler cette localisation la "gl'ande pi- temps : compréhension-déverbalisation-réexpression. Dans la tra-
néale" du sens. duction écrite, le processus de traduction est lié aux mécanismes
de lecture et d'écriture, èt possède des caractéristiques propres
En raison des mécanismes réflexes qui régissent I'utilisation de aux textes.
notre langue maternelle, la canalisation linguistique, se produit de
façon spontanée et instantanée. Ceci n'interdit pas que parfois il 7.1 . L' oral et l' écrit.
se produise un va et vient qui peut moduler le vouloir dire ; ce
mouvement de recherche est plus courant à l'écrit, où l'on dispose Il est évident que, comme I'oral, l'écrit obéit à une intention de
de plus de temps pour réfléchir, reformuler, chercher d'autres communication. L'écrit exige la même activité cognitive com-
mots. plexe que l'oral, au niveau de I'expression (l'écriture) et au ni-
veau de la réception (la lecture), instaurant aussi un échange com-
Cependant, il est évident que de toutes les possibilités offertes par municatif entre un émetteur (le scripteur) et un récepteur (le
la langue .naturelle concernée, on utilisera les moyens qui lecteur).
conviennent le mieux, effectuant donc, au niveau du résultat de
notre formulation (et non au niveau du processus qui est réflexe) Cependant, l'écrit est un autre mode de communication, une mo-
un choix entre les formes disponibles. Si mon but est d'exprimer dalité du langage qui utilise des conventions particulières (g¡aphi-
la chaleur que je ressens, je pourrai dire en espagnol : "¡tengo mu- ques, textuelles) pour manifester visuellement le sens. Le code de
cho calor ! " ou "¡qué calor hace ! ", "¡menudo calor ! " ou "¡me l'écrit est différent de celui de I'oral.
muero de calor ! ", selon les circonstances (interlocuteur, degré de
chaleur, endroit...). De plus, les conditions matérielles de l'écrit sont ciifférentes de
/' celles de I'oral. La situation de communication n'est pas partagée
Ajoutons pour terminer que le mouvement du vouloir dire n'est entre le scripteur et le lecteur (cette non présence des interlocu-
pas linéaire mais que, bien au contraire, des croisements se pro- teurs est une des raisons d'être de l'écrit). A la différence de I'o-
duisent constamment entre les phases signalées. ral, le récepteur du message écrit n'est pas face à I'auteur ; il peut
être déterminé (par exemple, le destinataire d'une lettre) ou indé-
terminé, et ceci à différents degrés ca¡ le destinataire peut être une
7. La traduction écrite et I'interprétation simultanée communauté restreinte de lecteurs (textes juridiques, techniques,
textes visant une couche sociale spécifique,-etc...) ou une commu-
nauté plus large (textes littéraires, textes sacrés...). puisque la si-
L'inte¡prétation simultanée, sur laquelle notre analyse est fondée,
possède les caractéristiques propres àI'oral ; elle s'effectue au ry- tuation de communication n'est pas partagée, il n'y a pas de si-
multanéité dè I'expression et de la réception, et habituellement, le
thme du discours oral normal, les éléments de la situation sont
présents, il y a synchronie entre I'expression et la réception, la scripteur n'a pas un rythme d'écriture imposé. Contrairement au
J
68 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LE PROCESSUS DE TRADUCTION 69

discours oral, le texte écrit a un caractère fixe et une existence Toute lecture est une compréhension de textes ; dans ce sens, le
matérielle propre ; tout texte a été écnt à un moment donné, mais, lecteur doit développer un processus interprétatif (mobilisant les
du fait de son existence matérielle, il peut surviwe à sa situation opérations cognitives déjà décrites) dont le produit est son sens
première de communication, pouvant subir un déplacement tem- compris. La déverbalisation de ce sens se produit aussi à l'écrit,
porel important. La simultanéité que I'on rencontre dans l'oral est mais elle est alors peut-être plus difficile à cerner en raison de la
très rare à l'écrit ; en réalité chaque lecteur instaure une nouvelle fixation des signifiants ; toutefois cette fixation n'existe que sur le
situation de communication avec le texte. papier, car lorsqu'on lit de façon continue, l'évanescence des
mots se produit aussi. Contrairement à I'oral où en raison de l'é-
ces conditions matérielles imposent des mécanismes différents à vanescence réelle des mots, la déverbalisation se produit habituel-
l'écrit. Ce qui est implicite à i'oral doit être explicité à l'écrit ; lès lement au moment de la réception, à l'écrit elle peut avoi¡ lieu à
signes qui accompagnent I'oral (intonation, gestes ...) doivent aus- différents moments puisqu'on peut relire, revenir en arrière... Cela
si être explicités graphiquement. Ne se trouvant pas face au récep- peut varier selon les lecteurs. On ne comprend pas un texte (ou
teur pour corriger, accepter ou nier ce qui est dit, le scripteur doit même une phrase) quand on en a retenu tous les mots, mais quand
organiser son texte de façon à ce qu'il n'y ait pas d',ambiguité. on en a fait une synthèse, à travers l'élaboration mentale de la
N'ayant pas de rythme imposé, il a le temps de penser à son compréhension, qui n'est plus verbale.
texte ; il peut également faire un discours continu sans les inter-
ruptions qui peuvent se produire à I'oral de la part de I'auditeur. La lecture se fair à travers la perception visuelle, avec différents
Par conséquent, l'écrit est plus explicite, plus médité et plus suivi mouvements de I'oeil : progression, fixation, régression. L'empan
que I'oral et sa cohérence est différente. de la mémoire immédiate dans la lecture varie de 8 mots pour un
lecteur lent à 20 mots pour un lecteur rapideg. Il n'y u pu, un ry-
Le processus d'expression à l'écrit stiit le schéma que j,ai décrit thme de lecture imposé : on peut avancer, revenir en arière et re-
précédemment : mouvement d'un vouloir dire non-verbal vers lire toutes les fois qu'on le souhaite pour saisir le sens ; de même
une formulation linguistique, dans ce cas à I'aide de structures on peut avoir une connaissance globale du texte, ce qui n'est pas
graphiques. Il s'agit également d'un processus cogn-itif où s,asso- possible à l'écoute d'un discours. Ainsi,les mécanismes physiole
cient un savoir linguistique et un savoir extra-linguistique et où giques et psychologiques mis en place par le lecteur sonr diffé-
interviennent tous les éléments signalés (mémoire, savoir parta- rents de ceux de I'auditeur ; I'expérience montre aussi qu'un bon
gé...). Les différences se situent plutôt au niveau des mécanismes lecteur n'est pas pour autant un bon "écouteur", s'il n,a pas une
mis en place pour I'explicitation Hfguistique (le code étant diffé- bonne mémoire auditive, ou de bons réflexes pour faire des syn-
rent) et au niveau des compétences que l'on exige de l'individu. thèses rapides.
Le processus d'écriture requiert plus de réflexion, il offre plus de
possibilités de recherche de formulations, il permet l'exploration 7 .2. La traduction écrite.
de la langue, et exige du scripteur une "compétence d'écriture" :
connaissance du code graphique et du code textuel (capacité d'or- Les différences entre écrit et oral se retrouvent entre traduction
ganiser un texte). L'expérience montre qu'un bon orateur n'est écrite et interprétation. L'autonomie de la traduction écrite ne va
pas forcément un bon écrivain et vice-versa.
9 Cité par G. Vigner (1979), p. 39.
F
70 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LEPROCESSUSDETRADUCTION 7I

pas plus loin que I'autonomie de l'écrit par rapport à I'oral. Le 8. Le processus de traduction
traducteur, comme l'interprète, floit comprendre le texte original
pour exprimer le même sens avec les moyens d'une autre langue. Le tableau IV résume tout ce que j'ai dit dans ce chapitre au sujet
Le traducteur se comporte d'abord comme un lecteur pour deve- du processus de la naduction : la phase de compréhension, la dé-
nir un écrivain, un rédacteur. processus est le même : compré- verbalisation du sens compris et la phase de réexpression, la tra-
hension ; seules les modalités sont duction écrite admet de plus une phase de vérification.
différentes. + rRAouclou¡ úr.{.

Le caractère fixe du texte requiert une quatrième phase de "vérifi-


DISCOUR.S OU TEXTE qaation d'intelliga€e
cation" que Jean Delisle appelle "l'analyse justifrcative" (Cf. EN
DISCOURS OU TE'rTE
.EN
T¿NGUE X
J. Delisle, 1980, pp. 82-85). Le traducteur après avoir reformulé, I-ANGUE Y

peut toujours vérifier si sa réécriture rend bien le sens de I'origi


nal. Ainsi, il existe en ¡éalité deux phases interprétatives dans la
traduction écrite : dans Ia première, on interprète I'original pour le suites sonores suites sonofes
ou + ou +
comprendre, dans la deuxième on interprète la réécriture pour vé- graphiques gm.phiquc I
I

rifier si elle rend bien I'original. Dans cette deuxième phase inter- I
I

prétative il existe également une déverbalisation. Cette navette


I
jeu multiple des
o E.
cérÉbrales qui, ctraque fois,
original-réécriture n'existe pas en traduction orale ; l'évanescence E
o
á
o
tm seß ; ëã
E

des mots, la vitesse de I'oral interdisent à I'interprète de le faire ; o Ë'


I
e ;,
c'est donc là que réside la différence essentielle entre traduction ËH VER.IFICATION t È

écrite et orale. å6
cî. COMPR.EHENSTON t d,
REEXPR,ESSION
.sg ¡r
ã.9 ¿
ÉÉ. coßt¡uction du même sns B.
Bien que I'unité de traduction soit toujours I'unité de sens, elle se iE
ot SÄISIE DU SENS à laide d'élørcnts dilférests
manifeste d'une façon plus diluée, car tout le texte jouit d'une ãa dévsbalisation des
unitcs de s¡s
de cerx de Ia langue X mis
confcrmes au gátie de la
unité où il y a interdépendance et hiérarchie de tous les éléments. langue Y
(étape nm-vertale) +
En interprétation simultanée, on voit clairement comment I'inter- d'mg- jeu complexe enke le core-
prète reformule au fur et à mesure que le déclic de la compréhen- voir linguitique et cient et le réIlexe, le savoir
extra-ling¡ristiqìre linguifique et le savoi¡
sion s'effectue, alors que la fixation opérée par l'écrit et le fait extra-linguistique
que le texte soit un tout rendent cette délimitation moins nette. En
operation dexégèse
réalité, tout le texte est une unité pour le traducteur.

La fixation opérée par l'écrit, son caractère plus élaboré, mettent


en relief des manifestations du sens (les traits de style, la potentia-
lité de sens qui peuvent se dégager du texte) qui méritent une ana- EQUIVALENCE DE SENS
lyse plus détaillée.
Tableau IV : le processus de traduction
7
72 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION

Cette caractérisation du processus fait de la traduction une opéra-


tion d'intelligence, dont I'instrument est la langue, mais qui sup-
pose un jeu multiple d'opérations cérébrales qui, à chaque instant
du processus, construisent un sþns à partir du décodage des signi-
fication linguistiques, pour I'exprimer avec les moyens d'une au-
tre langue.

Entre la compréhension et la réexpression se situe une étape non-


verbale : le sens en attente de reformulation. Dans la réexpression
il s'agit de trouver dans I'autre langue l'équivalent qui exprime le
même sens ; c'est pourquoi on I'appelle "équivalence de sens". La
traduction ainsi conçue peut se définir comme I'opération qui per-
met la transmission d'un discours ou d'un texte, énoncé dans une
III. L,INVARIANT EN TRADUCTTON : LE SENS
langue, en utilisant les moyens d'une autre langue tout en mainte-
nant le même sens. La fidélité en traduction reste donc définie
1. D'autres paramètres intervenant dans Ia définition du
sens.
dans la conception interprétative de la traduction comme une fidé-
lité au sens et non à la langue.
La notion de sens est complexe er difficile à définir ; il existe à
l'heure actuelle une grande diversité diapproches dans son ana-
lyse ainsi que dans la nomenclature employée.

La fixation opérée par l'écrit soulève peut-être avec prus d'acuité


que dans le cas de l'oral, des confusions entre la signifîcation, ra
"signification acrualisée", l'information, le style, la connotation,
l'effet, I'intenlion, I'implicite et le sens. Mon but n'est pas de
faire une analyse exhaustive de chacune de ces notions, toutes très
complexes à défini¡, mais d'approfondir, à partir de la pratique de
la traduction, la conception du sens comme un tout, situé à la
confluence d'éléments linguistiques et non linguistiques, et de
montrer son fonctionnement par rappoÍ à ces paramètres qui in-
terviennent aussi dans le processus de communication.

1.1. La sígnificatíon,la signification actualísée et Ie sens.

Il faut tout d'abord fairela distincion entre signifïcation, signifi- i


cation acúualisée et sens. La signifïcation est Ie concept, ou les i
F
74 LA NONON DE FIDELITE EN TRADUCTION L'INVARIANTEN TRADUCTION: LE SENS 75

concepts, qui s'attachent au signifiant ; le sens, tel que je I'ai dé- Le sens ne peut apparaître que dans les réalisations discursives de
crit, concerne I'acte de parole et il met en jeu la signification ac- la langue à partir de I'actualisation de significations. La significa-
tualisée par le contexte (verbal et non verbal)1. tion actualisée fait partie des éléments linguistiques qui intervien-
nent dans la construction du sens mais il ne faut pas la confond¡e
Prenons un mot tel que "filer" ; on pourra facilement trouver dans avec celui-ci. "Le sens d'un mesSage découle de la combinaison et
un dictionnaire ses différentes significations : transformer en fil de I'interdépendance des significations pertinentes des mots et
(une matière textile) ; dérouler de façon .égale er conrinue (ma- syntagmes qui le composent enrichies des paramètres non linguis-
rine) ; ma¡cher derrière quelqu'un (comme à la file) ; donner (po- tiques et représentant le vouloir-dire de I'auteur"(J. De-
pulaire)-. La comparaison des langues met immédiatement en évi- lisle,1980,p. 591. Le sens se consrruit à chaque fois : dans chaque
dence les différentes significations qu'un mot possède, cal dans acte de parole, les mots et les phrases produisent des sens inatten-
une autre langue, il est très probable qu'on emploiera un mot dif- dus en fonction du contexte et des compléments cognitifs du ré-
férent pour I'une ou I'autre de ces significations. Ainsi, pour "fi- cepteur. Le sens est donc imprévisible et infini.
ler", on aura en espagnolr : "hilar"-(transformer en fil une matière
textile)'; "largar", "soltar" (dans le langage maritime) ; "seguir" Ainsi Ia traduction proposée pour "amputés de leur aile gauche"
(marcher. derrière quelqu'un) ; "pasar" ("donner" dans le langage (cf. le texte "L'Argentine de la transition") "eliminada de sus fîlas
populaire). el ala izquierda del partido" ou "sin su sector de izquierdas" va
plus loin que la traduction de la signification actualisée des mots
Dans la phrase "ils filent la laine" (prononcée dans un atelier tex- qui composent la phrase française. Nous verrons plus loin d'au-
tile, par exemple), et en raison de la perception simultanée de ces tres exemples de ce fait.
mots par le recepteur, les aurres significations du mot disparais-
sent pour ne laisser que la signification actualisée exigée par ce 1.2. L'information et le sens
contexte (transformer en fil).
Une autre confusion courante est celle que I'on peut faire entre in-
Hors de tout contexte, chaque mot renvoie à un concept ou à une formation et sens. Si l'on considère que l'information est selon la
liste de concepts ; c'est sa signification ou ses signif,rcations po- définition de C. E. Shanon, "ce qui reste invariable à travers
tentielles. Les mots ont hors contexte un caractère ouvert. Dans toutes les opérations réversibles de codage ou de traduction"s,
un texte ou un discours, ú.ne signification s'actualise et est inter- I'information et le sens sont deux choses différentês : p¿ìr exem-
prétée par I'individu pour construire du sens. 4 J. Dclisle parle de "signficarion peninenre" pour désigner ce que j'appelle "signification
aqtualisée"

5 Cyberne¡ics, New-York, 1951, p. 157 ; ciró parJ. F. phelizon (1976), p. I 16.

Lorsque je parle de "conr.exte", j'inclus le @nrexre verbal, cognitif, situationnel et


socio-historique.

a Ces définitisrs provieru:enr du dicrionnaireLe Petit Robert, Paris : Le Robert 1982; on y


assigne à "filer" sept significarions différenres en tant que verbe transitif et cinq en tant que
verbe inransitif.

3 Cf. I'ent¡Ée "filer" duDictionnairefrançais-espagnol, Paris : Larousse, 1978.


7. I

L,N-VARIANTEN TRADUCTION: LE SENS 't1


76 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

ple, un poème et un récit peuvent transmettre une même informa- différents effets : émouvoir, faire rire, faire pleurer, communiquer
tion tout en ayant un sens différent. un savoir, soulager, irriter, convaincre...

Prenons le poème suivant de Joâo Cabral de Melo Neto : Il ne faut pas confond¡e ces effets, qui sont déjà en puissance dans
le texte (ou le discours) et qui sont nonnalement visés par l'émet-
"A a¡anha passa a vida teur, avec le sens. L'effet est un résultat de la synthèse opérée par
Tecendo cortinados le processus de compréhension : sa cause est le sens compris. On
Com o fio que lta ne passe pas directement de la formulation linguistique à I'effet :
De seu cuspe privado"Ó
pour éprouver un quelconque effet il faut d'abord avoir saisi le
sens. Sens et effet sont étroitement liés et font partie du même
Si dans ce poème, on ne traduit que I'information (lraraignée processus ; si le sens change, I'effet change.
la substance qu'elle secrète)
passe son temps à faire sa toile avec
on ne fera pas une bonne traduction, car, laissant de côté le ry- De toutes façons, il est difficile de mesurer I'effet produit chez le
thme, les comparaisons établies, I'association des mots, on ne tra- récepteur ; il peut d'ailleurs varier selon les individus en fonction
duit pas le sens.
de leurs camctéristiques particulières : idéologie, vécu personnel,
rapport affectif avec le locuteur... Par conséquent, il faudra distin-
L'information intervient dans la constn¡ction du sens, mais elle ne guer ce qui découle véritablement du texte et ce qui fait partie
doit pas être confondue avec le sens. Elle se juxtapose à la forme d'une exégèse individuelle. Cette distinction est importante car
linguistique et aux éléments non linguistiques qui interviennent
toute une partie de I'effet échappe au traducteur, en fonction de
dans I'acte de parole pour produire le sens. La phrase "la araña
I'idéologie, du vécu, du savoir du récepteur. Dans le cas d'un
teje Ia tela" et le poème de Joâo Cabral de Melo Neto ont une texte technique, un spécialiste qui connaît très bien le sujet du
même information de base, mais le sens des deux est différent.
texte peut réagir en le contestant, en le nuançant, mais ces effets,
qui apparaissent après avoir saibi le sens du texte, font partie de
I .3. L'effet et le sens. son exégèse individuelle, ils vont plus loin que le sens qui découle
du texte.
L'effet exprime, habituellement, le résultat, le phénomène produit
par une cause ; e\ge qui concerne la communication linguistique L'effet est un autre élément qui intervient dans la construction du
I'effet serait le rásultat cognitif et émotif que le processus de com- sens puisqu'il fonctionne comme point de repère dans sa genèse
préhension produit chezlerecepteur. Ainsi la formulation linguis- (l'effet que l'émetteur veut produire) et comme résultat du proces-
tique de l'émetteur peut produire chez la personne qui la reçoit sus (l'effet produit). La notion d'effet est irnportante dans la théo-
rie de la traduction et dans I'analyse de Ia fidélité car le traducteur
6 Cité par Ilaroldo de Campos dans un anicle intitulé "Dc la traducción como creación y doit toujours tenir compte de l'effet produit par le texte original
como crírica,'(1981). H. de campos cite ce poèmc pour illusrrer la diffórence que fait le
philosophe Mâx Bensc (dans "Prcliminarcs a una reoría de la lirerarura", Âuecnblick I/58) chez le récepteur dans la langue de départ, pour produire avec sa
ènt.e "l'information documentairc" qui rcproduit quclque chose d'observable,
"l'information sémantique" qui dópasse les limites de ce qui est observé, introduisant un traduction le même effet chez son destinataire. Cependant, le tra-
élérnent nouveau qui n'est pas en soi-môme observable ("I'araigné tisse sa loile est une ducteur ne devra pas dépasser les limites que I'effet voulu par
proposition vraie") et "l'information csthétique:(lc poème cité) qui dépasse I'informarion
sémantique en ce qui conceme I'impróvisibilité. I l'auteur ou celui qui découle du texte lui impose. Ces limites en-
7
?8 LANOTION DEFIDELITE EN TRADUCTON L'û.IVARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 79

cadrent également les compléments cognitifs nécessaires pour sai- d'abord en ce qui concerne le sens, ensuite en ce qui concerne le
sir le sens d'un texte : dans le cas de textes techniques, le traduc- style" (I97I, p. 11). Cette différenciation ne fair, en réalité, que
teur peut traduire s'il a¡rive à comprendre le texte en question rejoindre celle plus classique entre forme et contenu. Notre ap-
même s'il ne ressent pas l'effet subi par des spécialistes qui se- proche vise à les considérer ensemble.
raient capables de le nuancer ou de le contester.
La première difficulté dans I'analyse du rapport de ces deux no-
1 .4. L' intentíon et Ie sens tions repose sur la complexité de la définition même du style.
Dans le chapitre consacré au style de La língtistique, Guide al-
Du côté de l'émetteur du message il y a un "effet voulu", c'est phabétique, A. Martinet signale que "la variété et la multiplicité
I'intention du dire (émouvoir, faire rire, faire pleurer, irriter, des théories relatives au style indiquent la grande complexité du
convaincre). Cette intention intervient dans le choix "des thèmes problème" (I9 69, p. 362).
et des termes" de l'énoncé ; elle est donc présente dans le mouve-
ment du vouloir di¡e mais il ne faut pas la confondre avec lui ni R. Galisson et D. Coste dans le Dictionnaire de didactique des
avec le sens. Iangues, prennent comme définition générale du style celle de R.
L. V/agner : "les traits qui confèrent un caractère distinctif à un
C'est I'intention de I'auteur qui est par conséquent le point de re- ensemble de phrases prononcées ou écrites" (R. Galisson et D.
père essentiel du traducteur et non I'effet produit chez lui, qui Costes, 1976, p. 529) : les marques du style se répartissent d'après
peut ne pas correspondre à I'effet voulu par I'auteu\t ; par exem- eux sur de longs ensembles et le caractérisent dans leur totalité :
ple, un traducteur de d¡oite devant tradui¡e un texte écrit par un contenu et expression (prononciation, morphologie, syntaxe, lexi-
politicien de gauche qui a I'intention de convaincre ses lecteurs que), la valeu¡ pertinente de distinction se trouvant dans leur
qu'il faut voter à gauche, ne doit pas transmettre les effets que ce convergence.
texte produit sur lui (désaccord, irritation), mais doit repérer les
intentions de I'auteur ainsi que l'effet produit chez le destinataire Les exercices de sryle de R. QueneauS offrent un bon exemple de
du texte. ce qu'il faut entendre par style, et du rapport entre style et infor-
mation. La même histoire est racontée par R. Queneau de 99 fa-
I .5. Le sryle et le sens. çons différentes. Citons, à titre d'exemple, le début de quelques
unes de ces variations de style : le narrateur monte dans un auto-
Contrairement aux notions que j'ai analysées précédemment, le bus de la ligne S (Contrescarpe-Champerret) à une heure de très
style et le sens ne sont pas deux notions que I'on confond, mais grande affluence :
que l'on considère plutôt comme opposées et reçues séparément
dans un énoncé. La définition de la traduction que donnent C. Ta- Notations
ber et E. Nida en est une bonne preuve : pour eux la traduction Dans I'S, à une heure d'affluence.
doit "reproduire dans la langue réceptrice le message de la langue
source au moyen de l'équivalent [e plus proche et le plus naturel,
7 N. B. : il existe des cas où I'effct voulu par I'auteur n'est pas produit par le texte, ou est
difficile à repórer en raison des intentions ambigües, otr doubles. 8 R. Queneau, Erercic es de style, Paris : Gallimard 1947
r 7
80 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'IN"VARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 8l

En partie double ou à I'interprète, de reformuler dans une autre langue. La torme,


Vers le milieu de la journée et à midi, je me trouvai et montai sur la elle aussi, se déverbalise.
plate-forme et la terrasse a¡rière d'un au¡obus et d'un véhicule des t¡ans-
ports en commun bondé et quasiment complet. de la ligne S et qui va de L'existence de ces deux moments explique que, même dans le do-
la Contrescarpe à Champerret.
maine littéraire, caractérisé par I'union indissociable de la forme
Métaphorique et le contenu, la traduction est possible'.
Au centre du jour, jeté dans le tas des sa¡dines voyageuses d'un coléo-
ptère à I'abdomen blanchât¡e... Pour le traducteur confronté ù ces Exercices de sryle, Le sens diffé-
Précision rent de chaque exercice, dû aux variations stylistiques, se mani-
feste immédiatement. Il ne traduira pas d'abord I'information et
Al2hl7, dans un autobus de la ligne S, long de l0 mètres, large de2.l,
haut de 3. 5, à 3Km600 de son point de départ, alors qu'il était chargé
ensuite le style, mais, recevant comme un tout chaque unité de
de 48 personnes... sens, il s'efforce d'exprimer cette synthèse en fonction des res-
sources que lui offre sa langue et en essayant de produire chez le
Vulgaire
destinataire l'effet que ressent le lecteur français.
L'étatt un peu plus d'midi quand j'ai pu monter dans l'esse...
Voici un autre exemple tiré de Zazíe dans le métro. Au début du
Comment séparer dans chaque variation ce qui est relatif au premier chapitre, Gabriel, un des protagonistes, se trouve à la gare
contenu proprement dit et ce qui concerne le style ? Il est évident d'Austerlitz et attend Zazie qui arrive par le train ; il dit : "Douki-
qu'il existe une information unique (quelqu'un monte dans un pudonktan".
autobus à une heure de pointe), cependant chaque "Exercice de
style" est différent car I'information est présentée sous une lu- Doukipudonktan, se deriranda Gabriel excédé. Pas possiþle, ils se netroient
mière particulière : on remarque la concision, la redondance, jamais. Dans le journal, on dit qu'il y a pas onze pour cent des appaÍements
I'emploi de symboles, la profusion de détails et le langage popu- à Paris qui ont des salles de bains, ça m'étonne pas, mais on peut se laver
lai¡e. sans.

Il se produit toujours une union indissociable entre le contenu du Lorsque Queneau écrit "Doukipudonktan", ce mot transmet une
dire et la façon de le dire. Le récepteur le perçoit comme un tout, information, (Gabriel se demande qui peut dégager une odeur si
dont la synthèse est le sens ; si le style change, le sens change lui forte) mais c'est le style qui est remarquable : les accents popu-
aussi en raison de cette union indissociable. Le sens de chacun de lai¡es, la graphie inhabituelle. Cela produit un effet particulier
ces exemples est donc différent.
chezle récepteur. Voyons deux traductions différentes de ce texte
en langue espagnole.

Il me semble nécessaire de souligner que cette union indissociable


1 - ¿ Por qué apestan tanto ? - se preguntó Gabriel, abrumado -. Es increí-
n'est pas contradictoire avec la phase de déverbalisation du sens. ble, no se limpian jamás. En el periódico dicen que ni el once por ciento de
En effet, dans un pre4ier temps le récepteur reçoit une pluralité las viviendas de París denen cuarto de baño, cosa que no me sorprende, pe-
d'éléments ; une foisìsa synthèse effectuée par le processus de ro uno se puede lavar sin ellos.
compréhension, c'est la déverba-lisation qui permet, au traducteur 9 Je parlerai de la traduction littéraire dans VII. 2. l.
¡
82 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'INVARIANTEN TRADUCTION: LE SENS 83

2 - Pcroquienapcstasí, se preguntó Gabriel, crispado. Te pongas como te évident cependant que la connotation ajoute des impressions di-
pongas, no se lavan jamás. El pcriódico dice que en París no llegan al ll J
verses à la signification des mots, qui peuvent être collectives I
por 100 los pisos con cuarto dc baño, y no es que la cosa me sorprenda, pe- I
(culturelles, historiques) ou individuelles. C'est dans le langage I
ro uno puede lavarse de mil formas.
poétique que le connotatif acquiert la plus grande importance.
Le premier traducteur traduit "¿ Por qué apestan tanto ? ", trans-
mettant certes I'information de la phrase et un cêrtain ton familier, Soit la première strophe du poème "Correspondances" de Baude-
mais ne jouant pas avec la sonorité ni avec la graphie ; par consé- laire dans les Fleurs du mal.
quent, le lecteur espagnol, hormis I'information, ne reçoit aucun
La naturecst, un temple où de vivants piliers
effet spécial. Le second traducteur en revanche, choisit de jouer Laissent parfois sorti¡ de confuses paroles
avec la sonorité et la graphie et il écrit "Peroquienapestasí", of- L'homme y passe à t¡avers des forêrs de symboles
frant au lecteur espagnol une traduction qui est plus proche de l'é- Qui I'obsewent avec des regards familiers
laboration stylistique de Queneau, et qui produit aussi un effet
particulier chez ce lecteur (même si, à mon avis, I'original est Aux significations actualisées des mots "temple", "piliers" et "fo-
beaucoup,plus évocateur). rêts" s'en ajoutent d'autres propres soit à I'individu en fonction de
sa propre expérience, soit à la collectivité (par exemple, "tem-
La forme dÌun énoncé et I'information qu'il transmet sont tous ple" = lieu sacré, de rituels, de réunion de personnes pratiquant la
deux nécessates pour construi¡e le sens. Le style est un des élé- même religion, où s'officie la messe, où habite la divinité...). Ces
ments linguistiques qui interviennent dans le processus de com- significations interviennent ensemble pour produire un déplace-
préhension, se déverbalisant, et produisant un sens puis un effet ment de la signification première. selon le contexte et l'individu
chez le destinataire. Chaque langue possédant ses ressources pro- elles va¡ieront, ce qui rend difficile toute classification des conno-
pres, lorsqu'on traduit, les traits de style se manifestent de façon tations qu'un mot peut éveiller.
différente selon les langues ; cependant il faut produire le même
effet chez le lecteur de la traduction. Comme dans les cas précédentr,lu connotation fait partie des pa-
{
ramètres qui participenr à la coñpréhension et à la construction 1
1

F l.A. La connotation et Ie sens du sens ; il ne faut cependant pas la confondre avec celui-ci. I

La connotation est elle aussi une notion épineuse de Ia linguisti Quand les traducteurs espagnols traduisent "temple" par "templo",
que actuelle. Sans prétendre faire une analyse de la connotation, "piliers" par "pilares" et "forêts" paf "bosques"IU, ili ne traduisent
je me bornerai à signaler quelques questions qui se posent du pas les connotations en tant que telles, mais le sens que ces mots
point de vue de la traduction. transmettent, une des composantes de la synthèse étant les conno-
tations qu'ils éveillent. Ils doivent en tenir compte pour que leur
En la qualifiant de "substance du signifié ayant un caractère insta- traduction puisse à son tour éveiller les mêmes connotations chez
ble allantijusqu'à I'individualisation" (I914, p. l8l), B. Pottier op- le destinataire espagnol. cependant, les connotations qui intéres-
pose le caractère instable de la connotation au caractère stable et
socialisé de la dénotation du signe linguistique. C'est cette insta- l0 Toutes les traductions répenoriées traduisent ces termes de cette façon, sauf la numéro 9 qui
rend "piliers" par "basa" et la numéro 3 qui rend "forêt" par "selva".
bilité qui rend problèmatique la définition de la connotation. Il est
7
84 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'N.IVARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 85

sent le traducteur sont celles qui sont liées au vouloir dire de I'au- tique), du savoir partagé entre le locuteur et le récepteur, de la
teur et non pas celles qu'il peut déduire de son expérience indivi- connaissance du sujet. Læs significations actualisées I'informa-
duelle, et qui auraient pu I'amener, par exemple, à traduire "tem_ tion, les connotations, interviennent dans sa formation.
ple" par "église" ou "rnosquée" ou "synagogue".
Les mots de Ta¡radellas "Ja soc aqui" renvoient d'abord à son re-
I .7. L' implicíte et le sens. tour, mais aussi à un implicite collectif découlant de la connais-
sance d'un contexte général partagé par la foule (la jeune Espagne
un autre élément important qui intervient dans la communication démocratique), et d'un même espoir dans la démocratie. Mais
est l'implicite, définit par B. Pottier comme "la partie de la com- comment connaître les sentiments intimes, d'ailleurs peut-être
munication qui n'apparaît pas explicitement dans le message", contradictoires, que cette phrase peut évoquer pour chaque récep-
I'explicite étant la "partie de la comrnunication qui apparaît dans teur selon son vécu, son idéologie, comment donc cerner l'effet
le message" (1974, p.324-325). L'implicite, comme la synecdo_ produit ?
inhérent au langage et aussi à la langue
ot peut comprendre différentes significa- En ce qui concerne la traduction, le traducteur doit teni¡ compte
toutes dans le discours) ; I'implicite dis- de I'implicite auquel renvoie l'énoncé en question pour bien le I
cursif, nous allons le voir, est difficile à cerner. comprendre et pour cerner l'effet qu'il produit chez le destina-
I
tai¡e. cette tâche est plus complexe en raison de la nature de I'im- ¡t
plicite. Le traducteur est intéressé par l'implicite qui est directe-
ment lié à l'énoncé linguistique, et par l'implicite colectif qui en
découle, en rapport avec le vouloir dire du locuteur ; I'implicite
fruit de I'exégèse particulière ne doit pas retenir son attention. En
traduisant "Ja soc aqui" par "Me revoilà" on a tenu compte de la
partie implicite liée à l'énoncé et de l'implicite collectif qui en dé-
coup plus vaste et incommensurable. "Ja soc aqui" signifiait qu'il coule pour que les récepteurs français puissent à leur tour les re-
était enfin a¡rivé à Barcelone, mais aussi qu'un changement poli- construire.
tique, attendu depuis longtemps s'était produit, qu'une nouvelle
période s'inaugurait pour la catalogne... L'intention de M. Tarra- 1.8. Le sens : une synthèse
dellas en prononçant ces t¡ois mots allait évidemment plus loin
que le simple objectif de signaler son arrivée : il s'agissait aussi La définition du sens que nous sommes en train de donner fait en-
d'émouvoir, de soulager la foule... Íer en jeu plusieurs éléments. L'unité de sens est une synthèse où
interviennent le style, les connotations, I'information ...
Il est difficile cependant de consigner tous les éléments qui com-
posent cet imþlicite ou même de mesurer son ampleur. Il est fonc- Tous ces éléments s'imbriquent dans le processus de communica-
tion de connaissance du contexte (linguistique er exrra-linguis- tion pour produire le sens. certains interviennent à des degrés va-
fla
riables selon le type de texre ; ainsi le style et la connotation peu-
I I Je rcmercie ch. Dricsen qui m'a proposó ccrte excellente rraducrion en français.
t T
86 LA NOTON DE FIDELITE EN TRAÐUCTION L'D.I\iARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 87

vent prédominer dans un texte poétique, alors que dans un texte Le vouloir dire suit un processus onomasiologique, le locuteur
scientifique c' est I'information qui prévaudra. utilisant la potentialité de la langue pour faire un discours, et choi-
sissant des sons ou des signes associés à des significations. Le
Comme je I'ai annoncé au début, je n'ai pas effectué une analyse processus du sens compris est, en revanche, un processus séma-
exhaustive, le but essentiel étant d'approfondir la conception du siologique ; le récepteur, à partir des signes linguistiques,
sens comme un tout, en montrant le fonctionnement imbriqué de construit des relations et les actualise".
tous ces éléments. Le raducteur doit chercher un "équilibre" pour
que le sens de sa traduction puisse être le même que celui de I'ori- M. García Landal3 signale à très juste titre que ces deux circuits
ginal. intègrent en réalité un seul circuit : celui de la production du sens.
La genèse du sens se trouve chez l'émetteur, dans son vouloir
dire^-, le circuit s'achève avec le sens compris du récepteur ; les
2. Le circuit du sens. Le schéma idéal de la I
processus d'expression et de compréhension s'enchaînent donc
communication. pour produire le sens. si le récepteur n'intervient pas, l'énoncé
reste mort, et il n'y a pas de communication.
Il existe un double circuit du sens : un premier circuit, celui de
I'expression, part de l'émetteur, de son vouloi¡ dire à l'énoncé Tels que j'ai décrit les processus d'expression et de compréhen-
formulé (sous forme de chaîne sonore ou graphique), et un sion, le sens apparaît comme I'enjeu de la communication. ce
deuxième circuit, celui de la compréhension, pafi du récepteur modèle de production du sens proposé est ainsi, en même remps,
qui, à partfu de signifiants exprimés par l'émetteur, construit son le modèle de I'acte de parole : du vouloir dire de l'émetteur au
sens compris du récepteur, ce sont les deux phases de I'acte de pa-
sens compris et subit I'effet produit. Le vouloir dire est donc la
genèse du sens. Le tableau V illustre ce double parcours du sens à role.
I'oral.
A l'écrit le circuit du sens se complique, du fait que le lecteur et le
processus processus scripteur ne partagent pas la situation de
onomasiologique
bleau VI). Malgré le décalage remporel et
à l'écrît, le circuit du sens est aussi un seul
VOULOIR SENS
DIRE
DISCOUR.S
COMPRIS du scripteur au sens compris du recteur. Le sens à l'écrit se trans-
intention effet met à travers la fixarion opéréepar le texre.

t2 J'ernploie les termes "onomas gie" dans le sens où B. ponier les urilise
(cf-. B. Ponier, 1974), c'es aux mécanisme., ,op"",irl-*fa"
LOCUTEUR AUDITETJR l'émateur et du récrpteur dan

l3 cf thèse d:-19q" Eofe rzs déviatiors déríbérécs dc Ia liuératìté en interprérarion d,e


CONTEXTE SITUATIONNEL conférence (1978), ainsi que I'anicle "La rhéorie du sens : rl¡éorie de la ¡r¡ducriån
et base de
son enseignemørr" (1981).
CONTE)OE GBNERAL
t4 Dans la ¡erminologie de M. García L,anda.'sens inænté,'.
TableauV : le circuit du sens ò I'oral
I
88 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION L'N.IVARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 89

VOUI'IR SENS SENS


DIRE COMPRIS COMPRIS

totention €fÏet effet

SCRIPTEUR LECTEUR LECTEUR L'analyse du processus de compréhension effectué dans le


chapi-
tre II a mis en relief le caractère interprétatif de ce processus
;
nous venons de voir la façon dont s'imbriquent dans
la communi-
c.
)
SITUATIONNEL cation la signif,rcation, l'information, le style, la connotatiop,etc,
CONTEXTE GENERAL C. GENERAL
N et j'ai signalé les limites de I'exégèse du raducteur en
ce qui
concerne la connotation, I'effet et l'implicite. pour que
I'adéqua-
tion entre le sens compris du récepteur et le vouloir dire
de l'é-
Tableau VI : le circuit du sens ò l' écrit metteur se produise, il est nécessaire que le récepteur perçoive
toute cette pluralité d'éléments qui interviennent dans
la construc_
Pour que I'acte de parole soit réussi, à I'oral ou à l'écrit, il faut tion du sens avec I'imbrication que j'ai signalé il doit effectuer
;
que le sens compris du récepteur soit égal au vouloir dire de l'é- I'exégèse nécessaire mais limitée en fonction justement
de ce
metteur. Si cette adéquation s'effectue, la communication s'éta- vouloir dire et de I'intention de l'auteur. Les nuances, les appré-
blit, le parcours du sens a bien fonctionné. ciations, les contestations personnelles, fruit d'un effet particulier,
n'entrent pas en considération.
Pour que ce parcours du sens fonctionne bien, certaines condi-
tions doivent ôtre remplies par l'émetteur et par le récepteur. Il J'appelle "récepteur idéal" cerui qui, ayant le savoir linguistique
et
s'agit pour l'émetteur de vouloir dire le sens mais aussi de savoir les compléments cognitifs nécessaires, effectue Ie trñail
d,exé-
le dire, c'est-à-dire de posséder le savoir nécessaire pour que sa gèse convenable et identifie son sens compris
au vouloir dire de
formulation soit intelligible. Dans certains cas, il peut se produire l'émetteur, ressentant I'effet qui correspond à I'intention
de celui-
une inadéquation entre le vouloir dire et I'explicitation linguisti ci. c'est cette adéquation qui définit la fidélité dans la
communi-
que parce que l'émetteur se trompe (le lapsus), ou parce qu'il ne cation unilingue.
connaît pas bien la langue dans laquelle il s'exprime, produisant
des formulations linguistiques qui peuvent ne pas correspondre à
son vouloir dire I parfois le récepteur pourra malgré tout com-
prendre le vouloir dire de l'émetteur, dans d'autresì cas il com-
prendra un sens différent, ou bien il percewa des effets, comiques
par exemple, qui n'étaient pas prévus. J'appelle "émetteur idéal"
L'INVARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 91
90 LA NOTION DEFIDELITE EN TRADUCTION

Le schéma idéal de la traduction' Les deux rapports sances inférieure à I'acte créateur ou au travail des spécialistes).
de
3.
Le traducteur doit donc effectuer une exégèse pour saisir le vou-
la fidélité.
loir dire de I'auteur, mais elle doit être limitée, sans prendre en
possible de déduire compte des nuances, des appréciations ou des contestations per-
De ce schéma idéal de la communication il est sonnelles ; il doit se limiter au sens qui découle du texte (le vou-
le schéma idéal de la traduction' loir dire et I'intention de I'auteur) et ne pas rendre I'effet particu-
avec des lier ressenti.
i L" bu, de la traduction est de transmettre un même sens
une double
I -"r"r, iriguiriiqo., différents. Le naducteur remplit Dans un deuxième temps, le traducteur devient émetteur d'un
formulé dans une langue et
¡ r""fii"" , ié""p*u, d,un discours
langue' nouveau texte pour un récepteur qui ne comprend pas la langue de
i ã;**t d'un nou.reau discours formulé dans une autre l'émetteur original : le sens compris par le traducteur se trans-
d'adé-
cette double fonction détermine deux types de relations, forme à son tour en un vouloir dire pour le formuler avec les
quations qui définissent le schéma idéal de la traduction'
moyens de I'autre langue. Mais ce vouloir dire est adressé à un
destinataire qui doit comprendre la même chose que celui qui
Entantquerécepteur,lebutdutraducteurestdeseplacerdans comprend la langue de l'émetteur original. Ceci introduit la
lesconditionsdelacommunicationidéale:lapremièreadéqua- deuxième adéquation qui exige la fidélité en traduction.
établir entre
tion est celle que le traducteur (ou I'interprète) doit
(ou de I'orateur)'
son sens compris et le vouloir dire de I'auteur La deuxième condition dont il faut tenir compte dans le schéma
lecteur du sens
C,est poorquói le traducteur doit être le meilleur idéal de la naduction est I'adéquation entre le sens compris du
desontexte,etl'interprètelemeilleurauditeurdusensdudis- destinataire original et le sens compris du destinatai¡e de la tra-
cours en question. duction.
rPrète) n'est Pas un destinataire
Le tableau Vtr met en place ces deux adéquations dans I'interpré-
er de destinataire car le texte ou
tation simultanée. L'interprète doit transmettre le sens du discours
est Pas ad¡essé ; d'où I'imPor-
d'un orateur à un destinataire qui ne comprend pas la langue dans
on pour äevenir destinataire "vi-
laquelle s'exprime celui-ci. Il doit tout d'abord bien comprendre,
Sé''etpourpénétrerdanslevouloirdiredel,auteur.Letraducteur c'est-à-dire identifier son sens compris au vouloir dire de I'ora-
dewadoncsedocumenter,faireselonlescaslesrecherchesindis- teur ; son objectif est ensuite que son destinataire comprenne la
qui lui.permet-
pensables pout acquérir les compléments cognitifs même chose que ce que les autres destinataires, comprenant la
Ce travail de do-
tront de comprendre ce que l'auteur a voulu dire' langue de I'orateur, ont compris, et qu'il puisse subir le même ef-
cumentation, essentiel dans I'exercice de
la profession' est
fet. Il est évident que je parle de destinataires idéaux, recouvrant
différentselonletypedetextefetenuetlescompétencesdecha.
'à*igence ne r ignifre pas que le traducteur soit les conditions de la communication idéale (connaissances linguis-
que individu. c"tt úques et extra-lingUistiques, savoir partagé,etc).
ou en ther-
ànnaint dç devenir un spécialiste en énergie nucléaire
ces sujeß' mais
modynamique pour traduire des textes naitant Cette relation est sensiblement plus complexe dans le cas de la
pouvoir
qo;ií Ooi, urqoetit les connaisl ances nécessaires pour traduction écrite. Le tableau VIII illustre ces adéquations. læ lec-
comprendrecestextes(cequiexigeunemobilisationdesconnais-
I7
92 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'INVARIANT EN TRADUCTION : LE SENS 93

VOUI¡IR SENS
SENS
DIRE COMPRIS
COMPRIS
SENS
intention det det
coìdPRrs I
I
elfet
I
I
I
AUTEUR , Lnctnun n
I
RECEPTEUR I
IDEAL C. SITUATIONNEL / c. sm.¡¡.noNx¡/

CONTEXTE GBNERAL C. C¡Nnn q.Ln

DIR.E
SENS
-- VOULOIR
DIRE
ATION
COMPRIS
¡ntention effet SENS
TRADUCTION

effet effet
déverbalisation

ORATEI'R' INTERPRETE RECEPTEUR DE


L.INÎERPRETATION
TRADUCTEUR LECTEIJR DE
CONTÐ(TE SITUATIONNEL LA TRADTJCTION
CONTEXTE GENERTA.L
n
C. SITUATIONNEL MILIzu D'ARRIVEE
C.GENERAL MILIEU D'¡NruVE¡ N

TableauVII : fidélité au sens en interprétation simultanée Tableau VIII :fidélité au sens dans Ia traduction

teur et l'auteur, je I'ai dit, ne sont pas habituellement face ä face. quel destinataire original il doit choisir comme.point de repère et
Le traducteur, comme I'interprète, doit faire en sorte que son sens de quelle manière il doit s'y prendre pour réexprimer le sens.
compris corresponde au vouloir dire de I'auteur et il doit aussi
produire chez son destinataire le sens compris et I'effet que le Les deux rapports que je viens de signaler : adéquation du sens
destinataire de I'original a ressenti ; lorsque la dimension tempo- compris du traducteur avec le vouloir dire de I'auteur et adéqua-
relle intervient, le rapport se complique car il existe, en réalité, tion du sens compris du destinataire de la naduction avec celui du
une somme de destinataires qui peuvent se situer historiquement texte original, définissent la notion de fidélité en traduction. La fi-
entre celui de l'époque à laquelle le texte aété écnt et celui de l'é- délité en traduction est une fidélité au sens, mais elle est définie
poque actuelle. Le problème pour le traducteur est donc de savoir en fonction de ces deux rapports fondamentaux : en tant que ré- [
l-

94 LA NOTION DE FIDELTTE EN TRADUCTION

cepteur le traducteur doit frdélité au vouloir dire de I'auteur, et en


tant qu'émetteur il doit fidélité à son destinataire, de sorte que le
sens compris de celui-ci puisse correspondre au sens compris du
destinataire original.

IV. LA FIDELITE AU SENS

voici maintenant une question essentielle concernant I'anaryse


de
la fidélité en traduction : comment fonctionne le rapport
qui rie les
deux textes.

Toutes les théories de la traduction avancent qu'idéalement,


le
texte traduit doit direla même chose que I'original
; cependant on
signale très souvent I'impossibilité qula la traãuction
d"établir un
lien d'identité avec I'original, de poivoir waiment dire la
même
chose.

Ðans la théorie du sens même sens, éta_


blissant les rapports d
même sens, qui déFrnit .ï,Ë3iï;
avec et en dépit d'un certain nombre de difféiences.
voyons d'a-
bord les différences qui intervienn"ni dans le cas
de la tLduction
d?un texte écrit.

l. Les déplacementS subis par le texte traduit.

Le tableau IX rend compte des différerents éléments qui inter-


viennent dans la traduction d'un texte.
7
LA FIDELITE AU SENS 97
96 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

change pas ; dans les organisations internationales, les traductions


se font parfois si immédiatement qu'il n'exisre presque pas de dif-
férence temporelle entre I'original et sa traduction ; s,il s,agit de
la traduction d'une lett¡e commerciale, il n'y a qu'un seul et
milieu d'arrivee
milieu socio-culturel même destinataire ; si le traducteur du texte est le propre auteur
(l'autotraduction) il y a une identihcation auteur-traducteur.
langue d'arrivée époque de la
langue de déPart epoque
traduction
Malgré ces variantes, il existe toujours deux situations de commu-
nication différentes : celle du texte de départ et celle du texte d'ar-
rivée. c'est là justement où réside la spécificité de ra t¡aduction
*traducteur comme acte de communication : c'est un cas spécial de la com-
TEXTE ORIGINAL de la
(recePteur
traduction munication humaine car elle concerne deux actes de parole diffé-
+émetteur)
rents, deux stratégies communicatives distinctes.

Chaque texte, l'original et sa (ses) traduction(s) existe en rapporr


avec toute une série d'éléments qui diffèrent dans chaque cas. Il
même sens existe une différence linguistique, une différence entre l'auteur et
le traducteur, une différence d'époque, une différence de milieu
culturel et une différence de destinataire.

TableauIX : éléments iilervenant dans la


traduction 1.1 . La différence línguistique

Les analyses contrastives effectuées sur res langues mettent en re-


employant une- langue
Soit un texte ayant étê' éc]iltpar un auteur le plan phonétique, morphosyntaxique et
et à une époque détermi-
de départ dans un contexte soiio-culturel le cas de deux langues aussi proches que
qui instaure avec lui une il existe de grandes différences : I'espa-
nés ; ce texte est reçu par un destinataire
récepteur de ce même
situation de communiðation' [æ traducteur' gnol est une langue tonique, elle n'a que cinq voyelles, tandis que
texte' devra employer les
texte mais aussi émetteur d'un nouveau le français en a trois fois plus ; le genre des mots, I'usage de I'arti-
milieu socio-culrurel'
moyens d'une autre langue, dans un -autre cle, des prépositions, des temps et des modes verbaux est diffé-
à un destinataire dif- rent, les prépositions f,rxes du verbe aussi, sans oublier les
peut-être à un" aut e 4;d, pour s'adresser
situation de communi-
férent, et instaurer à son tour une nouvelle constructions spécifiques de chaque langue : le partitif français,
cation. l'utilisation d'être conìme auxiliaire, les présentatifs, I'utilisation
de I'objet direct et indirect redondant en espagnol...
lls,agitévidemmentd,unschémastandardquipeutprésenterplu- à
sieurs variantes. e* lorsqu'il s'agit de Ia traduction Mais il y a aussi une spécificité sémantique, car chaque langue
"*"-ple, exige des sémantismes différents pour l'expression de la même
I'intérieurd'une.o*unuutébilingue'lemilieugéographiquene
V
LAFIDELITE AU SENS 99
98 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTON

"donner lorsqu'on traduit en fonction d'un contexte ("sin su sector de iz-


idée : le français dit "faire une promenade", I'espagnol quierdas", "eliminada de sus filas el ala izquierda del partido").
une promenade" ("dar un paseo"). La meilleure illustration en
est
sans doute les Proverbes. 1.2. La dffirence entre I'auteur et le traducteur.

A chaque langue correspond une organisation particulière des Une ca¡actérisation essentielle des êtres humains est d'être à la
données de t'eipérience ; chacune. découpe dans le réel des
as-
diffé- fois identiques et différents : identiques parce qu'ils appartiennent
pects différents et elle découpe le mêrne réel en unités à la même espèce, et différents parce que I'héritage génétique de
ientes : c'est par exemple le cas de I'espagnol qui a trois situa- chacun est différent, mais aussi parce qu'ils sont des individus
tions dans 1'espace ("aquí-ahí-allí", "este-ese-aque1") ou la distincts les uns des autres avec un vécu différent, des traits psy-
Spécifrcité sémantico grammatical de "ser" et "estar" ;
I'espagnol
chologiques différents. Ce sont aussi des êtres historiques, in-
rait pa. exemple la différence entre "pez" (poisson vivant dans son fluencés par leur époque, par leur milieu social et culturel. Les
miliêu naturel) et "pescado" (poisson déjà pêché)' différences entre l'auteur et le traducteur du texte sont donc à
prendre en compte.
La partie du dit er du non-dit, de I'explicite et de I'implicite est
elle aussi va¡iable dans chaque langue. ceci se vérifie au niveau 1.3. La dffirence d'époque
grammatical, par exemple "en" et "y", SOnt utiliSéS plesque tou-
jours implicitément en espagnol, ainsi que les pronoms personnels
Il y a La synchronie totale en raduction est très rare et au sens strict elle
su¡ets, pìirqor la marque est déjà présente dans le verbe. n'existe pas. Le texte original a été écrit à un moment donné ; le
des variations au niveau de ce que I'on dit, ou de ce
que I'on ne
moment de la traduction est postérieur à l'élaboration du texte de
dit pas, pour désigner des choses, pour exprimer des concepts' départ. La dimension temporelle est la variable la plus détermi-
que les
poui s'adresser aux autres ; il est bien cònnu, par exemple' nante dans la fidélité d'une traduction ca¡ la distance dans le
I
^Espagnols Français Ie I
n'ajoutent pas aussi fréquemment que les I
temps complique le rapport des paramètres en jeu. Pensons, par
quãUncatif " Monsieur", " Madame", "Mademoiselle" pour s'adres-
I

ne exemple, aux traductions des textes de Molière : le français du


ser à quelqu'un, ce qui ne veut pas dire que les Espagnols texte original n'est pas le français actuel ; le traducteur, en re-
soient pas courtois. vanche, utilise pour sa traduction une langue actuelle.

Dans I'actualisation discursive, chaque langue a sa propre dé- 1.4. La dffirence de milieu socio-culturel
marchel. La traduction de la phrase "amputéS de leur aile
gauche", danS le texte "L'Argentine de la tranSition" eSt un bOn Tout texte est indissociable de son contexte, du congloméral so.
("amputa-
ãxemple ; dans la traduction décontextualisée proposée cial qui est à son origine- I-e texte objet de la traduction est apparu 1

dos dã su ala izquierda"), la langue espagnole nous offrait,


certes,
mis en oeuvre dans un milieu socio-culturel comportant toute une série de i
ses moyens proPres, mais d'autres moyens sont I
codes : moeurs, modes, rapports sociaux, conception de I'esthéti- 1
I

que, nonnes linguistiques, norrnes d'écriture, norrnes littéraires... I


i ì

De ce Point de vue' iI est souhait¿ble d'érablir une nouvelle approche Le milieu d'arrivée n'est pas le même, surtout si la distance géo- i
pas éubli pour auunr une
noiionn"Uå-f*"¡ionnelle dc la linguistique ccntrastive (on n'aura I graphique ou temporelle est importante, et ces codes peuvent va- I
méthode de traduction).
þ
i
7
lOO LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELM AU SENS 101

I rier dans une mesure plus ou moins grande. ce qui fait partie inté- Dans L¿s Belles Infidères (1955), G. Mounin
cite des comparai-
gïante du quotidien dans une culture peut être ignoré dans une au- sons qui ont été faites à l'égard de la traduction
et de l,original :
tre. Pensons, par exemple, aux traductions de la Bible pour les en- Montesquieu compare la traduction à une monnaie
de cuiwe qui a
droits les plus reculés du monde, ou aux traductions des "Mille et la même valeur qu'une pièce d'or; Benedetto
croce fait une com-
une nuits" ou de la littérature chinoise pour des pays européens. paraison avec les femmes et il dit que si |on
traduit avec ra pré-
tention de remplacer |original, c'est comme si |on
voulait don-
1.5. La dífférence de destinataire. ner à un amoureux une au,.e femme que celle qu,il
aime, une
femme "équivalente", "semblable" ; paul Louis
courrier parre
Le texte original a été reçu paf un destinataire (ou a été adressé à d'un tableau de maître (l'original) et de sa "copie,,
ca tra¿uctåni;
un destinataire) que I'on peut localiser concrètement si cela-a été du Bellay faisait ra comparaison avec un "port"it"
car pour lui la
raduction serait une "copie" matérielle à laquelle
jours une âme ; pour chateaubriand également, -unqu"àir,ou_
la traduction ne
serait pas la "personne" mais un "portrait" Mme
; de Staël disait
que la traduction pourrait être comme la
transposition d'une musi-
que composée pour un type d'instrument
et joué à I'aide d,un au-
ment différent,le parallélisme étant alors impossible' tre.

Par conséquent, le déplacement subi par le texte dans le processus


de traduction n'est pas seulement linguistique, comme on a ten-
- meme sens_ _
dance à le croire, et c'est à I'intérieur de toutes ces différences
que doit se manifester le même sens.

2. La flrdélité et I'identité. Le même et Ia différence'


TEXTE DE DEPART TEXTE D'ARRIVEE
J'ai dit dans le premier chapitre que des mots tels que "ressem-
blance", "double", "répétition", "identité", "même", revenaient
constamment dans le débat concernant le rapport entre la traduc-
tion et le texte original : J. Ortega y Gasset dit que la traduction ne

différences
linguistiques
et
exhaJinguistiques

marche herméneutique serait une "symétrie" absolue'


TableauX : lemême et la différence
7
102 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELITE AU SENS 103

Toutes ces conceptions prônent explicitement ou implicitement En ce qui concerne la communication linguistique, il est égale-
I'identité de la naduction par rapport à I'original. Le problème est ment très difficile de parler d'identité ; là aussi, être identique se-
que, constatant que la traduction ne peut pas êne identique à I'ori- rait être unique.
ginal, on considère souvent celle-ci comme quelque chose d'infé-
rieur : copie sans âme, portrait, femme équivalente, copie d'un ta- 2.2. L'identíté dans la communication linguistique.
bleau de maître.
A l'intérieur d'une même langue il est difficile de parler d'identité
Dans la conception interprétative de la traduction, ils'agit, dans la au sens rigoureux : il existe des différences régionales, de niveaux
traduction, de la réproduction d'un acte de parole où se produisent et de registres de langue, de compétence individuelle (prononcia-
des changements linguistiques et non-linguistiques et où doit se tion, tics de langage) ; de plus, la langue évolue constamment de
maintenir un invariant : le sens, malgré toutes ces différences. génération en génération.

2.1. La notíon d' identité Du fait du dynamisme propre aux mécanismes d'expression du
langage humain, le rapport sens-formulation linguistique n'est pas
Les concepts "d'identité" et de "même", ou leurs opposés "diffé- univoque ni instauré une fois pour toutes : un même mot ou une
rent" et "autre", sont des concepts fondamentaux de la pensée, qui même phrase peut avoir des sens différents seron le contexte et les
renvoient à de grands débats posés tout au long de l'histoire de la multiples éléments qui interviennent dans I'acte de parole.
philosophie.
En ce qui conceme la compréhension, les sens compris et les ef-
Depuis Aristote, on a fait la distinction entre une "identité numéri- fets ressentis varient en fonction de ce qu'on est et de ce qu'on
que" (caractère de ce qui est numériquement le môme, c'est-à-dire sait. Y-a-t'il identité totale entre un locuteur et son récepteur, en-
unique mais perçu, conçu ou nommé différemment), et une "iden- tre un écrivain et son lecteur ? La multiplicité de lectures est un
tité qualitative" (caractère de ce qui, étant numériquement dis- fait évident. [æ rapport formulation linguistique-sens, lui aussi,
tinct, présente les mêmes qualités). Cependant, certains philo- - n'est pas univoque, pas plus qu'il n'est instauré une fois pour
sophes mettent en doute I'existence de cette dernière ; le principe toutes.
"d'identité des indiscernables" de Leibniz, d'après lequel les ob-
jets réels ne peuvent être identiques qualitativement sans se A vrai di¡e, il n'existe pas deux phrases identiques. Lorsque le
confondre (donc sans être identiques numériquement, c'est-à-dire juge prononce après les jugements : "L,e jugement est mis en déli-
uniques), en serait un exemple. béré",Ia phrase est toujours la même, mais sera-t'elle à chaque
fois identique à tous les niveaux ? Est-ce que la prononciation,
Ainsi, les êtres humains ont des particularités physiologiques .l'implicite lié au déroulement du procés, seront les mêmes ? Est-
communes ; toutefois, même dans le cas de jumeaux, sont-ils ce que tous les récepteurs la comprendront d'une façon identi-
exactement identiques ? que ?

Toutefois ce serait un faux problème que de considérer ce manque


d'identité totale comme un obstacle à la communication ; la com-
I
104 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELITE AU SENS 105

munication se produit notmalement et le sens compris du récep- lées : la traduction participe du manque d'identité totale dans la
teur correspond au vouloir dire de l'émetteur si les conditions compréhension et dans l'expression inhérent à tout acte de lan-
convenables de communication se réalisent : savoir partagé, sa- gage. Ce qui se produit en réalité, c'est qu'elle les met mieux en
voir thématique, connaissance des contextes. Toutefois, même évidence car elle enchaîne les deux processus ; à la question du
lorsque la communication fonctionne convenablement entre les rapport entre formulation linguistique et sens, elle ajoute celle du
interlocuteurs, il est impossible de saisir le rapport de façon ma- rapport entre sens et formulation linguistique. Lorsqu'on a fondé
thématique et de parler d'une identité absolue. les arguments de I'intraduisibilité sur des manques de symétrie to-
tale, d'identité absolue, on a mal posé le problème, car ce sont des
Cette absence d'identité absolue et ce'dynamisme sont à la base conditions que la traduction, comme tout acte de langage, ne peut
de la communication linguistique : chaque acte de langage eit iné- remplir sans se trahir elle-même.
dit, des sens nouveaux sont créé pour concrétiser notre vouloir
dire. Si l'on veut parler d'identité dans la traduction, il ne peut s'agir
que d'une identité de sens et d'effet produit couvrant les deux rap,
2.3. L'identité et lafidélíté au sens. ports de fidélité que j'ai présentés précédemmenr, er fondée sur
des équivalences de sens.
Je crois que les réquisitoires contre le manque d'identité de la tra-
duction par rapport à I'original ont été mal posés : d'une part
l'éxigeance d'identité est posée par rapport à la langue, et d'autre 3. L'équivalence de sens.
part on demande à la traduction une identité qui n'existe pas dans
la communication unilingue. Un exemple très simplp introduira le problème de la recherche
d'équivalences en traduction. Reprenant un exercice proposé par
De tout temps, on a voulu faire de la différence des langues, qui Jean Delisle dans L'analyse du discours comtne méthode de tra-
est d'ailleurs la raison d'êqe de la traduction, un des points essen- ductíon (1980, pp. I3l-140), j'ai demandé à des élèves hispano-
tiels de I'intraduisibilité. Le manque d'identité linguistique dans phones (possédant une bonne maîtrise du français), de trouver l'é-
la traduction est un faux problème ; le problème ne se situe pas à quivalent en espagnol des extraits de phrases et des mot français
ce niveau car les langues étant différentes une telle identité ne suivants-; voici le résultat öbtenu :
pourrait jamais se produire. Les vrais problèmes de la traduction
découlent des ca¡actéristiques inhérentes aux mécanismes de représailles contre des platanes : represalias contra unos plátanos
compréhension et d'expression linguistiques. La différence des Ponson-Dessus : Ponson-Dessus
langues n'est qu'une difficulté à surmonter; toutes les langues of- dans : en, dentro
frent les moyens d'exprimer, d'une façon ou d'une autre, Ie vou- les Pyrénées-Atlantiques : los Pirineos Atliánticos

loi¡ dire qui, dans le cas de la traduction, découle toujours d'un au cours des t¡ois derniers mois : durante, en el transcurso de los res últi-
mos meses
sens compris préalable. Les bonnes traductions le démontrent.
trois accidents dont deux mortels : tres accidentes, dos de los cuales mor-
tales
S'il existe un manque d'identité dans la traduction il est dû aux aucune excuse : ninguna excusa, sin excusa
caractéristiques de la communication unilingue que j'ai signa-
LAFIDELITE AU SENS r07
106 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

EN LEGÍTIMA DEFENSA
armés de tronçonneuses : armados, provistos de t¡onzadores
dans leur hargne vengeresse : con ánimo vengativo, en su ansia (sed' afán) Los habitantes de un pueblo francés toman represalias cont¡a unos á¡-
de venganza boles
ils ont fait tomber : han provocado þrovocaron) la caída, han tirado (tira- En Ponson-Dessus, pueblo beamés situado en el deparømento de los Pi-
ron) rineos Atliánticos, unos á¡boles habían causado t¡es accidentes, dos de
177 :177 cuórcter mortal, en los últimos tres meses. No valieron excusurs ; los ha-
leurs collègues : sus colegas bitanæs de Ponson-Dessus los juzgaron culpables y, sierras en ristre, los
echa¡on abajo. Pero en su sed de venganza cortaron 177 á¡boles más,
comme eux : como ellos, al igual que ellos
acusados, al igual que sus congéneres, de esta¡ demasiado cerca de la
étaient coupables : eran culpables
c¿uretera.
border de uop près : bordear de muy cerca, acercarse demasiado
un chemin départemenøl : una carretera comarcal, un camino provincial
Il est très intéressant de confronter les résultats obtenus hors
contexte, lors de la première recherche, et les résul¡ats issus de la
L'absence de contexte fait que quelques mots sont ambigus ou
traduction du texte intégral, c'est-à-di¡e en contexte3.
même incompréhensibles (Ponson-Dessus, par exemple)-
EQUIVALENCES HORS EQUIVALENCES
Cependant toutes ces ambigui|és disparaissent lorsqu'on voit ces CONTEXTE CONTEXTUELLES
éléments en contexte car ils âcquièrent alors un sens précis. Dans ' représailles cont¡e des ' Los habitantes de un pueblo
un deuxième temps, j'ai donné le texte intégral d'où ces mots platanes = represalias cont¡a francés toman represalias conua
étaient tirés et j'ai demandé aux mêmes personnes de le traduire unos plátanos unos árboles
en imaginant que la traduction s'adlesse à un lecteur espagnol ' Ponson-Dessus = Ponson-Dessus ' Ponson-Dessus
d'un journal équivalent au Mu,ln de Paris en France. Voilà le
dans = en, dent¡o ' situado en
texte et une "traduction possible"' à laquelle le groupe est arrivé.
les Pyrénées-Atlantiques = los el departamento de los Pirineos
LEGITIMEDEFENSE Pi¡incos Atlánticos Atliánticos

Représailles contre des Platanes au cours dcs t¡ois demiers en los últimos res meses
mois = duranl.e en el t¡anscurso
Les platanes du petit village de Ponson-Dessus, dans les þrénées At-' de los t¡es últimos meses
lantiques, avaient été la cause, au cours des trois demiers mois, de trois
accidents, dont deux mortels. Aucune excuse. Les habitants de Ponson- t¡ois accidents dont deux t¡es accidentes, dos de cwácfer
Dessus les ont jugés coupables. Armés de tronçonneuses, ils les ont mortcls = tres accidentcs, dos de morLal
abattus. Dans leur hargne vengeresse, ils ont fait tomber 177 de leurs los cualcs mortales
collègues qui, comme eux, étaient coupables de border de trop près un aUCUne exCUSe = nlnguna exCUSA, no valicron excusas
chemin départemantal. sln excusa
("Le Matin",le 24 Février 1983) a¡mós de Eonçonneuses = slefTas en nstre
armados, provistos de t¡onzadorcs

J Môme si les résultas se ressemblent. parce que les langues sont proches, la déverbalisation a
a Je dis "possible" parce qu'il pourrait y en avoir d'aut¡es ; la notion de "rradueion possible" étó effectuê et les équivalences obtenues rendent lc sens du texte.
est dévelopt'e cidessous (cf infra V' l).
108 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTON LAFIDELITE AU SENS 109

dans leur hargne vengeresse = en su sed de venganza 3.1 . L' équivalence de taduction : dynamique et contextuelle
con ánimo vengaúvo, en su ansia
(sed, af¡án) de venganza
trl ressort de cet exercice lesconclusions suivantes. L'équivalence
ils ont fait tomber = han cortaron de traduction est différente selon qu'elle est trouvée au niveau des
provocado (provocaron) la caída, langues, hors contexte, ou dans le texte, au niveau du sens. Or,
han ri¡ado (tiraron)
dans la réalité, on traduit toujours des textes, et par conséquent le
177 = 177 177 sens qu'ils transmettent : le sens étant dynamique, il faut trouver à
leurs collègues =sus colegas á¡boles más chaque fois comment l'exprimer dans une autre langue. L'équiva-
lence de traduction est donc définie comme dynamique et contex-
comme eux = como ellos, al al igual que sus congéneres
igual que ellos tuelle.
étaient coupables = eran acusados
culpables
D'autre part, en ce qui concerne le processus mis en place pour
trouver ces équivalences de se¡ls, J. Delisle, dans L'analyse du
border de trop près =bordear de_ estar demasiado cerca
discours comme méthode de traductiorz (1980), explique qu'il s'a-
muy cerca, acercarse demasiado
git d'un processus analogique où se produit un mouvement men-
un chemin départemenhl = una la carretera
tal continu d'associations successives d'idées et de déductions lo-
c¿uretera comarcal, un camino
provincial giques:

"Pour a¡river à découvrir le sens d'un énoncé en situation de communica-


Les différences sont évidentes : changement de structures, de I'or-
tion et à le réexprimer dans une autre langue, le traducteur procède par rai-
dre des éléments, amplifications, réductions, etc. Pourquoi ? Pa¡ce sonnement analogique. Ce travail de prospection des ressources expressives
que le çontexte (verbal et non verbal) nous a portés à choisir des de la langue d'arrivee consiste à procéder à des associations successives
équivalences auxquelles nous n'aurions pas pensé au début, sans d'idées et à des déductions logiques (inférences). La réflexion avance par
le contexte. Si I'on veut que le lecteur comprenne bien et qu'il re- étapes successives, mais sans nécessairement suivre une trajectoire recti-
ligne" (1980, p. 78).
çoive le même sens que le lecteur du texte français, les modifica.
tions sont inévitables. C'est pourquoi on n'a pas traduit "platanes"
par "plátanos", dans ce cas ambigu en espagnol car il désigne en
Pour reformuler le sens, il s'agit d'explorer la langue vers laquelle
on traduit pour trouver les équivalences justes. Le sens compris
premier lieu les bananes ; de même on n'a pas employé le mot
non-verbal qui, si le processus a bien fonctionné, est égal au vou-
"tronzadores", même s'il sert à désigner cette machine-outil, étant
loir dire de l'auteur, devient à son tour vouloir dire qu'il faut ex-
donné qu'il est peu usité en espagnol ; on a réinterprété,le tenne
"collègues", cherchant un effet équivalent en espagnol ; on a am-
pliciter avec les moyens d'une autre langue. Ce processus est le
même que celui qui génère les énoncés dans la communication
plifié le titre pour que le lecteur, n'étant pas français, comprenne
unilingue ; il y a donc une recherche, parfois spontanée, parfois
la même chose... Bref, on a traduit en espagnol ce que dit le texte
plus méditée. Cette exploration profonde de la langue d'arrivée
français.
fait que, dans la traduction professionnelle, on traduit vers la lan-
gue maternelle, où la génération d'énoncés se produit spontané-
ment et naturellement.
LA FIDELITE AU SENS tlt
110 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
.f

dans différents contextes. Quels sont les éléments directement J

transcodables ?

Il y a d'abord les noms propres (" Ponson-Dessus" = "Ponson-


Dessus"), les numéros (" 177" - "L7'1"),les mots et les expres-
sions qui servent à désigner une chose ou un concept précis : "sul-
fite de sodium" = "sulfito sódico'], "congé de maladie" = "baja por
enfermedad", 'Jugement par défaut" = "sentencia en rebeldía".

On peut aussi considérer comme éléments nanscodables les ex-


pressions figées comme "chercher midi à quatorze heures" = "bus-
ca¡le tres pies al gato" ; les proverbes "LIn tient vaut mieux que
deux tu I'auras" = "Más vale pájaro en mano que ciento volando"
(ou aussi "Más vale un toma que dos te daré") ; les formules très
codif,rées cornme "Interdiction de fumer" = "Prohibido fumar", ou
dans les lettres "Veuillez agréer, Monsieur, I'expression de mes
sentiments distingués" = "Le saluda atentamente", ou encore dans
le domaine juridique "Le jugement est mis en délibéré" = "El jui-
cio queda visto para sentencia".

Il y a aussi le cas de certains mots qui ont différentes significa-


tions selon le domaine dans lequel il sont utilisés. Par exemple, le
mot "montant" a différents équivalents en espagnol dans les ex-
pressions suivantes : "le montant des frais" = "el importe de los
gdstos", "le montant d'une échelle" = "el la¡guero de una escale-
ra", "les montants de la bride du cheval" = "la quUera de la rienda
del caballo". lJn contexte verbal restreint permet déjà de détermi-
ner la signification actualisée dans chaque ensemble et par consé-
quent de trouver I'équivalent convenable qui peut être réutilisé
transcodage. dans d' autres situations.

3.2.L,équivalencedetranscodageetl'é'quivalencedynamique. Un cas un peu plus compliqué est celui des mots comme 'iaffaire",
caractère "tenir", "déma¡che"... qui ont également différentes significations
r Les équivalences de transcodage ont' en principe' .utr possibles selon le contexte. Ainsi, "affaire" a des significations
(au niveau de
i fixe et Derrnanent. Elles sont éúblies hors contexte différentes dans les exemples suivants (tirés du dictionnaire Le
i il;õ;i;;; d* langues) mais eltes peuvenr resrer valables Petit Robert) : "C'est mon affaire et non Ia vôtre" (= "Eso es cuen-
.l 7
'!
t12 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELITE AU SENS 113

ta mía"), "C'est toute une affaire ! " (= "¡Es un verdadeto lío ! "), 3.3. Les limites de I'équivalence de transcodage.
"L'affaire Dreyfus" (= "El caso Dreyfus"), "Les affaires sont les
affaires" (= "Los negocios son los negocios"), "Cet enfant -ne Il faut signaler néanmoins le caractère relatif des équivalences de
range jamaiS SeS affaires" (= "ESte niño nunCa ordena SuS cosas"). transcodage. Dans Ia comparaison d'équivalences que j'ai faite au
Evidemment on poulrait trouver d'autres équivalences pour cha- début du chapitre, nous pourrions, dans un premier temps, dire de
que expression. Ce qui nous intéresse c'est le fait que, hors certains éléments qu'ils étaient transcodables, mais ils n'ont pas
contexte, et seulement en présence d'un contexte verbal restreint, été transcodés dans la traduction. Ainsi, "platanes" a été traduit
on peut comprendre ce que ces mots et expressions veulent dire et simplement par "arbres", mais dans un texte de botanique, par
que, pil conséquent, on peut chercher les équivalents en espagnol exemple, on le traduira par "plátanos". "Tronçonneuse,, a été, ta_
qui se trouvent souvent dans les dictionnaires bilingues duit par un mot plus courant "sierra", étant donné que son équiva-
lent strict en espagnol est peu usité ; cependant, dans un autre
¡ Les équivalences de transcodage sont en quelque sorte des équi- texte traitant, par exemple, d'outils, on devrait le traduire par
I valences obligatoires, et elles peuvent être mémorisées. Elles sont "tronzador".
trouvées selon un processus de recherche différent : la compré-
hension des éléments de transcodage comporte plutôt un travail de Les exemples de ce type abondent. par exemple, "cent" dans un
reconnaissance que d'interprétation, car ils font pafüe d'une ac- phrase telle que 'Je te I'ai dit cent fois ! " pourrait devenir dans
quisition linguistique et d'un savoir préalable au discours ; d'ail- d'autres langues "mille" ou n'importe quel autre chiffre ou mot.
leurs on peut trouver leurs équivalents dans un texte, mais ce peut J'ai trouvé un bon exemple de ce type ; il s'agit de "la potée au-
être aussi le produit d'une réactivation d'une mémorisation préa- vergnate". Elle évoque immédiatement un succulent plat typique-
lable. D. Seleskovitch dans Langage, Iangues et mémoire. Etude ment auvergnat avec son ingrédient, les lardons. S'il s'agit de tra-
de Ia prise de notes en consécutive (1975) montre que les élé- duire pour la carte d'un restaurant, pour un rivre de recettes de
ments transcodables sont notés par l'interprète de consécutive ; le cuisine ou pour une brochure touristique, on restera probablement
fait qu'on puisse les isoler du contexte et la façon particulière très proches des mots, ou, à la limite, on l,exprimera à I'aide
qu'ils ont d'intervenir dans la mémoire nécessitent qu'ils soient d'une paraphrase explicative. Mais la question se complique pour
pris en note. la phrase suivante tirée d'un roman de San Antonio : 'une vie
sans enfant... c'est une potée auvergnate sans lardons", où le tra-
L'équivalence dynamique, en revanche, est une création contex- ducteur devra trouver d'autres éléments de comparaison fe-
tuelle continuelle ; elle est éphémère et inédite. ront passer le sens : "una paella sin atroz", "un río sin agua"Xui
.

Toute traduction est donc un mélange d'équivalences contex- En fait, les listes de paires d'équivalences entre deux langues, à
tuelles et d'équivalences de transcodage. Toute traduction com- caractère fixe et valable pour toutes les utilisations, sont en réalité
porte une partie d'éléments transcodables, mais seulernent une
4 le n'ai malheureusemcnl pas réussi à trouver une équivalence en espagnol reprenant le ja:
certaine pafiie ; si on transcode tous les éléments d'un texte on ne dc mots lardons = enfants ; par conséquent.
- qri rendue arec les
fait pas une bonne traduction. équivalencei proposóes, et nonle sens. "'esLl'infor-"tion "st
LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELITE AU SENS 115
t14

comparée comme La fidélité à ce sens exige deux conditions : I'adéquation du sens


très réduites ; d'où les limites de la stylistique
de langues pour ex- compris du traducteur au vouloir dire de l'auteur et l'adéquation
méthode de traduction et de la comparaison
du sens compris du destinataire de la traduction au sens compris
pliquer ce que traduire veut dire-'
du destinataire original.
t Letranscodages'utilisedæcenffaductionbeaucoupmoinsqu'on
I
â i"ráu""" àie croire, et c'est l'équivalence dynamique qui I'em- 4.I . La fidélité au vouloir dire de I'auteur
I
i porte sur l'équivalence de transcodage'
La première condition, qui concerne la phase de compréhension
définit le premier paramètre de la fidélité en rraduction : la fidélité
4.Lestroisparamètresdelafidélitéausens:le''vouloir au vouloir dire de l'auteur. La fidélité à I'original ne se situe pas
dire"del'auteur,lalangued'arrivéeetledestinataire au niveau des mots, ni du contenu, ni de l'époque, mais au niveau
de la traduction. du vouloir dire de I'auteur, genèse du sens qu'ils transmettent.

Bien saisir le sens d'un texte, c'est repérer le vouloir dire de son
Lorsque,danslechapitrel,j'aiétudiélafidélitéentraductionà
entre Ia auteur. Ainsi, dans le fexte Représailles contre des platanes, le
,.uu"., llhistoire, j,ai constatå qu'il existait une opposition
que même s'il.existait traducteur doit tout d'abord posséder un certain savoir linguisti-
traduction littérale et la traduciion libre et
fidélités, elles ren- que et exra-linguistique : c'est le savoir extra-linguistique qui
entre les deux un éventail de possibilités, de
sens' Convaincue de fournit au traducteur le complément cognitif nécessaire pour com-
voyaient toutes à une opposition entre mot et
prendre que "les Pyrénées-Atlantiques" est un département fran-
l,inutilitédecetteopposition,j'aivouluanalyserlanaturedulien
idoine qui doit e*.ìå, enrre les deux texres ;
j'âi alors défini ce çais ; c'est sa connaissance de la langue française qui lui fait re-
fidélité comme uqe connaître la signification d'un mot comme "tronçonneuse".
rapport comme une équivalence de sens et la
Imaginons qu'une certaine connaissance linguistique et extra-lin-
riåårit¿ au sens. Ce rapport est donc non-verbal'
guistique fasse défaut : si le traducteur espagnol croit que le mot
opéréc par le "platanes" sert aussi en français à désigner des bananes (manque
J'ai défrni le sens comme une Synthèse non-verbale
au carrefour de connaissance linguistique) et s'il ne sait pas qu'il serait vrai-
processus de compréhension qui se-.situe lui-même
Cette définition ment difficile de trouver des bananiers dans les Pyrénées-Atlanti-
des références liniuistiques et non-linguistiques.
et sens' donc entre ques (manque de connaissance extra-linguistique), il ne pourra
annule, à mes yau*' la dychotomie entre mot
la clé de la fidé- pas repérer le vouloir dire de l'auteur.
traduction littérale et traduction libre, et elle offre
en géné-
lité en traduction (et de la communication linguistique Pour construi¡e le sens des mots et des phrases et repérer le vou-
ral):lesenscomprisdutraducteuroudel'interprète'quiestnon- loir dire, le traducteur doit avoir connaissance du contexte verbal
u"ibul, devient immédiatement vouloir dire' et comme la
tout
que lui offre où chaque mot est inséré, du contexte cognitif (on comprend que
vouloir dire, il peut être explicité avec les moyens
"collègues" fait référence à d'autres platanes parce que, dans le
langue.
texte, on en a parlé plus haut) et du contexte situationnel et géné-
ral (le journal Le Matin du 24 Féwier 1983 : ambiance écologi-
5Mêmesilacomparaisonéraitfaited'unpointdevuenotionnel-fonctionnel,ceue
."åi li-i é" mérhode de rraducticn' que).
confronrarion, q", .i"ä^iU"**;"h"i*b1", "-nme
\ 7 'll
116 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFIDELITE AU SENS ll7 l

De même, le traducteur doit être capable d'effectuer la synthèse lorsqu'on traduit un texte pour un destinataire, la traduction ins-
entre les différents indices provenant du texte pour bien saisir le taure une nouvelle situation de communication : le lecteur espa-
sens. Ainsi il doit saisir I'information fournie par le texte : des ar- gnol est un destinataire différent, immergé dans un milieu socio-
bres, des platanes d'un village français ont été la cause de plu- culturel différent, avec un savoir différent et une langue
sieurs accidents mortels car ils se trouvaient placés trop près du différente. Cette nouvelle situation de communication fait que
chemin départemental, par conséquent les habitants les ont abattus pour que le traducteur réexprime son sens compris, il doit être fi-
avec des tronçonneuses. Il doit aussi saisir tous les détails du texte dèle à la langue espagnole, aux moyens que celle-ci offre, et au
(le village s'appelle Ponson-Dessus, il est situé dans le dépane- destinataire espagnol, pensant toujours à ce que ce dernier est en
ment des Pyrénées-Atlantiques, etc) et tenir compte de la progres- mesure de comprendre.
sion suivie, mais aussi du style concis utilisé, du niveau soùtenu
de certaines expressions ("armés de tronçonneuses", "dans leur Dans la traduction du texte Représailles contre des platane.i, c'est
hargne vengeresse"), des connotations spécifrques de quelques la langue espagnole qui impose I'emploi du passé simple ("valie-
mots (à la signification stricte des mots "représailles", "coupa- ron", "juzgaron", "echaron"...) au lieu du passé composé ou I'em-
bles", "collègues" s'ajoutent des effets ironiques spécifiques car il ploi de la voix active ("habían causado") pour "avaient été la
sont employés par mpport à "platanes"). cause" (car la voix passive est peu utilisée en espagnol). La jus-
tesse et la clarté de I'expression fait qu'on utilise "No valieron ex-
4.2. Laftdélité ò la langue d'arrivé.e et au destinataire de la cusas" pour "aucune excuse", "dos de carácter mortal" pour "dont
traduction. deux mortels", "cortaron" pour "ils ont fait tomber", "estat dema-
siado cerca" pour "border de trop près", qui s'éloignent des mots
J'ai dit que la deuxième condition qu'une traduction devait rem- français mais qui sont plus spécif,rquement espagnols. De même,
plir pour être fidèle au sens était I'adéquation entre le sens com- "sierras en ristre" ou "congéneres" (qui reprend I'effet obtenu par
pris du destinataire de la traduction et celui du texte original ; "collègues") rendent en espagnol les effets stylistiques des for-
cette condition concerne la phase de réexpression, la recherche mules employées en français.
d'équivalences. L'analyse de la recherche d'équivalences a mon-
tré le dynamisme de l'équivalence de sens ; le traducteur sera infi- Cependant, c'est le destinataire espagnol qui impose d'ajouter
dèle au sens du texte qu'il traduit s'il transcode lorsqu'il ne le faut "departamento" lorsqu'on traduit "les Pyrénées-Atlantiques" par
pas. "el departamento de los Pirineos Atlánticos". C'est aussi à cause
du destinataire qu'on a amplifié le titre en ajoutant "los habitantes
La fidélité à la langue d'arrivée et la fidélité au destinataire de la de un pueblo francés" pour que le lecteur espagnol du journal
traduction sont les deux autres paramètres de la fidélité en traduc- sache tout de suite qu'il s'agit bien d'une information en prove-
tion. En effet, le traducteur utilise dans sa réexpression les nance de France. La traduc.tion de "platanes" par "árboles" ou de
moyens spécifiques à la langue d'a¡rivée ; tout ce qui est étranger "tronçonneuses" par "sierras", que j'ai déjà expliquée, a égale-
à cette langue sera signe de trahison, d'infidélité. Mais cene fidé- ment été effectuée en fonction du lecteur espagnol.
lité à la langue d'arrivée est inséparable de la fidélité qu'on doit
au destinataire pour lequel on traduit. C'est la langue espagnole,
certes, qui impose les équivalences hors contexte données ; mais
'! 7
LA FIDELITE AU SENS 119
118 LANOTON DEFIDELITE EN TRADUCTION

Ces deux paramètres, frdélité à la langue d'arivée et frdélité au sens étant conçu comme une synthèse non verbale du processus
destinataire de la traduction, sont indissociables car ils donnent de compréhension, on dépasse I'opposition entre mot et sens.
intelligibilité, clarté et colrection à la reformulation du traducteur.
Les termes "fidélité", "littéralité" et "liberté" doivent être définis
4.3 . Untriple rapport ensemble et non séparement. L'opposition entre littéralité et liber-
de fidélité.
té comme objectif du traducteur est un faux problème du point de
triple rapport de fidélité - au vouloir dire de I'auteur, à la lan- vue de la fidélité au sens. La frdélité au sens substitue à cette op-
gue d'arrivée et au destinataire de Ia traduction - est indissociable. position une conception d'identité non-linguistique entre I'origi-
Si I'on ne reste frdèle qu'à un seul de ces paramètres et qu'on tra- nal et la traduction qui ne peut se concrétiser qu'en étant fidèle au
hit les autres, on ne sera pas frdèle au sens. Une traduction qui vouloir dire de I'auteur, aux moyens de la langue d'arivée et au
n'est pas claire pour son destinataire ou qui présente des erreurs destinataire de la traduction.
de langue n'est pas une traduction frdèle au sens.
C'est par rapport au parcours spécifique de la traduction du sens
que j'ai décrit, et aux trois paramètres de fidélité qu'elle exige,
Il n'existe pas d'opposition entre mot et sens lorsqu'on parle de
que d'-aunes parcours pourront être considérés comme littéraux ou
fidélité en raduction, ni entre le texte original et sa traduction. La
réponse à toute la controverse sur la fidélité, qui a été en réalité libresÓ. Ainsi, je propose de considérer comme traduction littérale
une controverse sur Ie rapport mot-sens, se trouve donc dans la fi- celle qui est centrée sur la langue du texte et non sur le sens (celle
qui ne tient pas compte du vouloir dire de l'auteur ni du destina-
délité au sens : I'invariant en traduction est le sens, qui établit un
rapport non-linguistique avec I'original mais qui prend forme taire de la traduction) donc celle qui traduit, mot par mot ou
phrase par phrase, la signification, la motivation, la morphologie
avec le triple rapport de fidélité énoncé. Ainsi, pour traduire le
sens de I'original il faut trahi¡ ses mots. Si le traducteur veut réel-
elou la syntaxe du texte original. Il exiSte différents degrés de lit-
téralité selon que cette traduction au niveau de la langue est effec-
lement traduire le sens qu'il a compris (équivalent au vouloir dire
tuée mot par mot, ou phrase par phrase, ou qu'elle tient compte de
de I'auteur) it doit fidélité à celui-ci et non aux mots avec lesquels
petits ensembles en fonction d'un contexte verbal d'une certaine
il a été formulé ; pour la réexpression dans sa langue, il utilisera
longueur, ou selon qu'on rend la signification actualisée du mot
nécessairement des formulations qui s'éloignent de celles de I'ori-
ginal, ca¡ il traduit pour un destinataire différent et dans une lan- ou la plus co-urante, ou selon qu'on rend tous les éléments de la
gue nécessairement différente.
morphologie/.

4.4. La fidélité ant sens, Ia littéralité et la liberté.


6 lúon but n'est pas de trancher la questi de la rraduction libre'
La théorie interprétative de la traduction ne se situe pas dans I'op- mais s'agissant de notions ccnfuses, les auleurs, j'ai cnr
nécessaire d'offrir des définitions en fo ive de la traó¡ction et
position ehtre mot et sens qui a donné lieu tout au long de I'his- qui soient opératoires du point de vue dc la pratique"
toire à différentes façons de concevoir le lien entre les deux
7 Ainsi, même la "translittération", la traduction lettre par lettre, serait, en tant que Passage au
textes, donc d''être fidèle. Du point de vue de cette théorie, le tra- niveau du système linguistique, une sorte de "littéralité".
ducteur met en place un parcours spécifique (comprendre - déver-
baliser - réexprimer) dont le but est de maintenir le même sens ; le
r
na LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA FIDELITE AU SENS tzt

Soit, par exemple, le texte Représailles contrc des platanes ; une Je considère donc comme traduction littérale ce[e qui ne tient
traduction littérale mot à mot, et relpectant tous les éléments de la compte que de la langue du texte, sans passer par le sens ni par sa
morphosyntaxe de I'original, serait8 : déverbalisation. La traduction littérale offre cependant rout un
éventail de possibilités qui découlent des différenrs niveaux er
Les platanes du petit village bc¿rnais de Ponson-Dessus, dans les possibilités de la langue.
Los plátanos del pequeño pueblo bearnés de ponson-Dessus, en los

Prrénees-Atlantiques, avaient été la cause, au cours des t¡ois


D'autre part, je propose de considérer comme traduction libre
celle qui, bien qu'étant interprétative, ne transmet pas le sens de
Pirineos-Atlánúcos, habían sido la causa, en el curso de los tres
I'original parce que le traducteur interprète librement le vouloir
derniers mois, de trois accidenß, dont deux mortels. dire de l'auteur ou va trop loin dans les possibilités de ra reformu-
úlúmos meses, de tres accidentes, de los cuales dos morules. lation. Dans la naduction du texte Représailres contre des pla-
Aucune excuse. Les habitans de Ponson-Dessus lcs ontjugés tanes (et s'agissant de le traduire pour un journal espagnol qui
Ninguna excusa. Los habitantes de Ponson-Dessus los han juzgado voud¡ait diffuser la nouvelle) il ne serait pas conforme au vouloir
dire de I'auteur d'expliquer que trois accidents en trois mois pour
coupables. Armés de tronçonneuses, ils les ont abattus.
un petit village, c'est trop, ou de porter un jugement sur la réac-
culpables. Armados de tronzadores, ellos los han denibado.
tion des habitants ; de même, ce serait un choix libre du traducteur
Dans leur hargne vengeresse, ils ont fait tomber 177 de leurs de reformuler le texte en le situant en Espagne (par exemple, en le
En su rabia vengadora, ellos han hecho caer 177 de sus situant dans un village des Pyrénées Aragonaises), ou de trans-
collègues qui, comme eux, étaient coupables de border de trop mettre f information sans tenir compte du style ironique. Evidem-
ment la traduction libre peut aussi avoir différents degrés et pren-
colegas que, como ellos, eran culpables de bordear de demasiado
d¡e des dimensions plus ou moins importantes en fonction du non
près un chemin départemental.
respect des trois paramènes de la fidélitég.
cerca un camino departamental.

ce n'est qu'en fonction du triple rapporr de fidélité établi ci-des-


Cependant, tenant compte, par exemple, d'un certain contexte sus qu'on peut définir les contraintes et les libertés que le traduc-
verbal (comme c'était le cas. des équivalences hors contexte que teur peut et doit se perrnettre pour réexprimer le sens. c'est aussi
j'ai données de ce texte), tout en restant au niveau de la traduction en fonction de ce triple rapport qu'on peut condamner la littéralité
de la langue du texte, donc de la traduction littérale, on peut tra- comme objectif du traducteur et établir les limites de sa liberté.
duire autrement. "Petit village" pourrait donner "pueblecito" ; "au No-us avons vu que si l'on veut traduire le sens il faut être infrdèle
cours de", "en el transcurso de" ; "ils ont fait tomber", "han tira- aux mots, donc la littéralité est contraire à la traduction du sens
;
do". Mais restant encore au niveau de la langue, on ne serait pas en même temps la liberté du traducteur est restreinte, car pour ré-
fidèle au vouloir dire de I'auteur de ce texte, au destinataire espa- exprimer le sens il est limité d'abord par le vouloir dire (il ne doit
gnol et aux moyens propres à la langue espagnole dans un pas le fausser), mais aussi par la langue vers laqueile ir traduit (il
contexte semblable.

9 Je reviendrai sur la distinction entre "fidélité au sens", "rraduction linérale" er "rraduction


I J'ai essayé d'employer la signilication la plus courante pour chaque mot. libre" dans V. 2.
t
r22 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

ne peut pas l'employer d'une façon incorrecte) et enfin, par son


destinataire (qui doit bien comprendre).

Des questions restent toutefois sans réponse : ce triple rapport se


selon les in-
-unii.rr.-t-il toujours de la même façon ? Va¡ie-t-il DEUXIEME PARTIE
dividus, les époques, le type de texte, le but fixé, la langue d'arri-
vée ? La fidélité au sens definit-elle la qualité d'une traduction
?

Et I'erreur ? Les ca¡actériques propres au processus de naduction, LES DIMENSIONS DE LA FIDBLITE


à savoir I'acte de communication mettant en jeu deux stratégies
communicatives différentes, avec une différence de langue, de
destinataire, d'émetteur, d'époque et de milieu socio-culturel
compliquent souvent le rapport entre I'original et sa traduction.
Ainsi, ú fr¿¿fte en traduction peut êne étudiée sous trois aspects :
Trois hypothèses o'ñs'gr¡idé rnon g-avail : I'existence d'une subjec-
la subjectivité, I'historicité et la fonctionnalité, qui font I'objet de tivité, d'une historicité et d'une fonctionnalité dans le fonctionne- TI
notre deuxième Partie.
ment de la fidélité en traduction.

L'expérience de la pratique et de l'enseignement de la traduction


montre qu'il existe différentes traductions pour un même texte. La
description que j'ai faite du processus interprétatif de la traduction
(et tout ce que j'ai dit à propos de I'identité dans la communica-
tion linguistique) apporte ¡¡eipremière justification à ce fait : le i
caractère interprétatif propre à la compréhension et les possibilités I
que possède tout vouloir dire d'exprimer un même sens avec des t
mots différents, expliquent en quelque sorte I'existence de ces dif-
férentes traductions ; leur différence provient donc du fait que
!
chacune a été traduite par une personne différente. Voilà donc la {
I
première hypothèse : la subjectivité. ,ì

Pa¡ ailleurs, le manque de synchronie propre à la traduction écrite,


\a différence d'époque qui peut exister entre I'original et la tra-
duction, fournissent Ia deuxième hypothèse : I'historicité. Il est I

facile de constater ciue chaque époque a produit ses propres tra-


ductions des textes du passé ; il reste à savoir quelles sont les
conséquences de I'intervention de cette dimension temporelle sur
la fidélité, si I'objet de la fidélité varie avec l'époque et conìment
"l
t24 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

il faut agir pour rester fidèle au sens lorsque le décalage temporel D'autre part, même si je crois avoir recueilli la plupart des traduc-
entre I'original et la traduction est important. tions espagnoles des textes français choisis, le but de mon travail
n'était pas de faire un rEcueil de toutes les traductions mais d'en
Enfin, I'expérience de la traduction apporte sans cesse la preuve recuçillir suffisamment pour effectuer mon analyse ; c'est pour-
du dynamisme de l'équivalence de traduction ; c'est ce dyna- quoi je n'ai généralement gardé que les traductions que j'ai pu
misme qui introduit ma dernière hypothèse de travail : la fonc- trouver à la Biblioteca Nacional de Mad¡id et à la bibliothèque
tionnalité. L'expérience de la traduction montrant que I'équiva- Nationale de Paris.
lence en traduction est toujours fonction du type de texte, de la
finalité de la traduction, ou des contraintes de la langue et du mi- Le choix des textes (textes très traduits et diversifìés, traductions
lieu pour lequel on traduit, j'ai voulu voi¡ si la fidélité évoluait provenant de la pratique réelle, réalisées à différentes époques) a
elle aussi. abouti à un corpus complexe. N'étant pas à la fois spécialiste de la
traduction poétique et technique, de Rousseau, de Baudelaire, de
Pour analyser ces trois dimensions, il s'agissait d'une paÍ de I'espagnol du XVIIème et du XVtrIème, j'ai osé porter un regard
confronter différentes traductions d'un même texte pour pouvoir non spécialisé, et parfois peu exhaustif, sur ce corpus qui était
relever leurs différences ; il fallait donc rechercher des textes fran- plus intéressant et plus riche qu'un choix de traductions d'élèves
çais très traduits en espagnol. Pour analyser les effets de la sépara- par exemple.
tion temporelle entre I'original et la traduction, il fallait trouver
des textes français anciens et leurs différentes traductions en espa- Je n'ai pas porté de jugement de qualité sur les traductions étu-
gnol selon les époques. Malheureusement, ce travail s'est révélé diées, mais au fur et à mesure de I'analyse des trois dimensions,
limité car il est difficile de trouver des textes français anciens qui j'introduis des critères pour juger de la qualité d'une traduction,
ont été traduits en espagnol depuis leur parution jusqu'à nos jours. laquelle a forcément un rapport avec la fidélité.
C'est ce que j'ai pu constater, à la Biblioteca Nacional de Mad¡id
et à la Bibliothèque Nationale de Paris, où j'ai recueilli les origi-
naux et les fraductions formant le corpus. Cet état de fait a donc
conditionné mon choix, car les traductions que j'ai trouvées d'au-
tres auteurs (par exemple, Rabelais, Descartes, Villon) étaient peu
nombreuses ou tardives.

Pour que l'analyse soit complète il fallait aussi que les textes
soient variés. C'est pourquoi on trouvera des textes philosophi-
ques, poétiques, techniques, une chanson, une bande dessinée...
Cette diversification des textes a été quelque peu limitée car la
plupart des textes français très traduits vers I'espagnol sont litté-
raires ou philosophiques.
V. LA SUBJECTIVITE

l. Les différentes "traductions possibles".

Une lecture rapide de différentes traductions d'un texte original


montre immédiatement qu'aucune traduction n'est identique à une
autre.

Une confrontation minutieuse s'impose d'abord afin de relever les


différences entre les traducteurs. Commençons par un chapitre du
Contrat socíal. Le Contrat social paraît en 1762 et dans cet_ ou-
wage Rousseau prétend formuler les principes de base de toute
société ; il dit dans le livre premi€r : "Je veux chercher si dans
I'ordre civil il peut y avoir quelque règle d'administration légi-
timp et sûre". Le chapine que j'analyse est le premier du premier
liwe qui sert d'introduction et dans lequel Rousseau s'interroge
sur la perte de libené de I'homme et sur les fondements de l'ordre
social. Voilà ce texte dans une édiúon de 1865 :

I. - Sujet de ce premier livre.

L'homme est né libre, et paflout il est dans les fers. Tel se croit le maîEe
des aut¡es que ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce chan-
gement s'est-il fait ? Je I'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je
crois ppuvoir résoud¡e cene question.
128 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LA SUBJECTIVITE r29

motrvos para recuperarla, ó


Si je ne considérais que la force et I'effet qui en dérive, je dirais : Tant den social es un derecho sa
qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien ; sitôt qu'il peut no viene de la naturaleza ;
secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car, en recouvrant sa cior¡es son estas. Mas ántes
liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou ciar.

I'on ne l'était pas à lui ôter. Mais I'ordre social est un d¡oit sacré qui sert de TRADUCTION 4 (1883)
base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature ; il est I. Asunto de este prirner libro
donc fondé sur des conventions. Avant d'en venir là, je crois éfablir ce que bre' y no obstante, está encadenado. Se cree seior de
los demás séres sin de-
je viens d'avancer. omo ellos : ¿ cómo se ha realiz¡do esre cambio ? Lo
ignoro. ¿ eué puede le_
rcsolver esta cuestion.

Voilà neuf traductions en espagnol de ce texte.

TRADUCTION 1(1812)
CAPITULO PRIMERO.
OBJETO DE ESTE PRMER LIBRO.
El homb¡e ha nacido libre, y vive en todas partes esclavizado. Hay quien se cree señor de los otros, TRADUCTToN s (tels)
que no es rnénos esclavo que ellos. ¿ Como se ha hecho esta mudanza ? Io igroro. ¿ Que es lo que
puede hacerla legitima ? Creo que no me sená dificil resolver esta qüestion. CAPMULOI
Si no considcrar¿¡ mas que la fuerzå y el efecto quc de ella se deriva, diria, que miéntras que un Sumario de este primer libro.
pueblo se ve precisado á obedecer, y obedece, obra bien : pero si al mornento en que puede sacudir
el yugo, lo sacude, obra mucho mcjor, porque adquiriendo su libe¡r¡d por el mismo derecho con
El hombre h
demás y, sin ïilä:JiËåî Tî"ï:H:iffåïLtl;
que se le ha robado, ó tiene fundamenlo para recobraila, ó no Ie hubo para que se la quitaran. ¿ ? A es¡a cu-es¡ión ,i
-" p"r""" q* pî"do ,".porr_
Aunque el órden social es un derecho sagrado que si¡ve de basa á todos los demas, no proviene de frt*o-.
la naruraleza, y está de consiguiente fundado en convenciones. Veamos quales son estas(; Pero
ántes de explicarlas, debo probar lo que acabo de dccir.

TRADUCTION 2 (t821)
CAPITULO PRIMERO.
Objeto de este primer libro.
El hombre ha nacido libre, y en todas pates vive amarrado. Tal se cree Sefior de los otros que no es
menos esclavo que ellos. ¿ Corno se ha hecho esla mudanza ? Yo no lo sé. ¿ Qué morivo puede ha- TRADUCTTON 6 (re2t)
berla legitimado ? Yo me considero capaz de resolver esta cuestion. Si no considerara mas que la
CAPMULOPRIMERO
fuerzay el efecto que de ella se deriva, diria que mientras un pueblo se ve forzado á obedecer, y
obedece, hace bien cn ello ; pero si pudiendo sacudir el yugo, le sacudierc, obm mucho mejor: Por- Asunto de este primer libro.
que adquiriendo su libcnad por el mismo derecho que se le habia robado,'ó tiene harto fundamento El hombre ha nacido libre y, sin embargo, por todas
para recobrarla, ó no hubo ninguno para que se la quitanín. Aunque el órden social es un derecho cree el amo de Ios demás, cuando, en verdaã, Tal cual se
no dcja Cómo se ha
sagrado que sirve de basa á todos los otros, no obstante el no proviene de la naturaleza ; está pues vcrfic¿do es¡e cambio ? lo ignoro.
¿ eué puede haice er esla cues_
fundado en meras convenciones. Veamos cuales son cstås ; pero antes de llegar allá, debo estable- tión.
cer lo que acabo de enunciar.

TRADUCTION 3 (1880)
CAPITULO PRL\,IERO
Asunto de este primer libro
El hombre ha nacido libre, y en todas panes se halla entre cadenas. Créese alguno señor de los de-
más sin dejar por esto de ser más esclavo que ellos mismos. ¿ Cómo ha tenido efecto esta mudan-
za ? l-o ignoro. ¿ Qué cosas pucden legitimarla ? Me parece que Podré resolver esta cuesúon.
Si no considero más que la fuerz.a y el efecto que produce, dlré : miéntras que un pueblo se vé for-
zado á obedecer, hace bien si obedece ; tån pronto como þuede sacudir el yugo, si lo sacude, obra
mucho mejor; pues recobrando su libertad por el mismo derecho con que se la han quitado, ó tiene
I

130 LA NOTON DE FIDELTTE EN TRADUCTION LA SUBJECTIVITE l3l

TRADUCTTON 7 (1965) z6n pn reivindicarla, o no la ænían para quirársela. Pero el orden social es un derecho sagrado que
I. OBJETO DE ESTE LIBRO. sirve de base a todos los demás. No obstanæ, este derecho no procede de la Naturaleza to"go ,"
;
funda en convenciones. Se rrau de sabe¡ cuáles son estas convenciones. Anæs de llegar a ello, debo
El hombre ha nacido libre, y sin embargo en todas partes vive entre cadenas, El mismo que se
explicar lo que acabo de adelant¿r.
considera amo no deja por ello de ser menos esclavo de los demás. ¿ Cómo se ha operado esa
transformación ? No lo sé. ¿ Qué puede imprimirle el sello de legitimidad ? Me considero capaz de
resolver esø cuesriúr.
De cette gande diversité de solutions proposées, je ne ferai pas
Si atendiese sólo a la luerzz y a los efectos que se derivan de ella, diría : "Cuando un pueblo está
obligado a obedecer y obedece, hace bien ; pcro tan pronto como puede sacudirse el yugo, y lo sa- une analyse exhausrive. Je me contenier;i de choisir quelques
cude, obra mejor aún, pues recuperando su libertad con el mismo derccho a que se rcatrrió para ar- exemples.
rebatársela prueba que fue creado para disfrutar de ella. De lo contrarìo, jamás fue dþo de arreba-
társela". Pero el orden social es un derecho sagrado en que se fundamentan todos los dernás. No ob-
stanl.e, este derecho no es un derecho natural : qstá basado sobre convenciqres. Se trata de saber 1.1- Les dffirences concernant un emploí différent de la langue
cuáles son estas convcnciones. Pero anæs de tocar ese punto debo fijar o daerminar lo qæ acabo
de afirmar. espctgnole
TRADUCTION 4'(1966)
I ASIJNTO DE ESTE PRIMER LIBRO ces traductions présentent des différences directement constata- i
El hombre ha nacido libre y, no obstanle, está enc¿denado. Se cree señor de los demás serqs, sin de- bles, en premier lieu, par les diffdffi"rñôyens linguistiques que
jar de ser tan esclavo como ellos. ¿ C&no se ha realizado este cambio ? [-o ignoro. ¿ Qué prede le-
gitirnarle ? Creo que puedo resolver esra cues¡ión.
chacune d'entre elles utilise.
Si no considerase sino la fuena y su efecto derivado, diría : "Cuando un preblo obligado a obede-
cer, obedece, hace bim ; así cqno cuando puede sacudir su yugo y le sacude, hace aún mejor, por-
que, recobrando su libenad en vi¡rud del mismo derecho que le oprime, o le tiene para rc@brarla, o
l-qSas_dg_peratlgqlyglg sonr fréquenrs. Ainsi, p¿ìr exemple, I
no existía para quiuársela". Pero el orden social es un de¡echo sagrado que sirve de base a rodos los pour traduire "Sujet de ce premier liwe" on trouve en espagnol :
demás. No obstante, este derccho no procede de la natu¡alez¡ ; se funda en ccrvenciones, Falt¡ sa-
"objeto", "sumario", "asunto" et "tema" ; pour rendfe "tef sg croit
ber qué convenciones so¡r ésras. Antes de llegar a este punto debo establecer sólidamenæ lo que
acabo de adela¡¡ta¡. le maître des autres", I'utilisation de "señor" ou de ',amo,, (pour
TRADUCTTON 8(196e) "maître"), pour "des autres", de "de los otros", "de los demás', ou
CAPITULOPRMERO "de los demás seres" ; remarquons aussi I'emploi de "hay quien se
OBJETO DE ESTE UBRO cree", "créese alguno", "tal se crge", ou "tal cual se crée" pour "tel
El hombrc ha nacido libre y, sin embargo, vive en todas partes encadenado. Incluso el que se consi-
se croit" ; pour traduire "Comment ce changement s'est-ii fait ? ",
dera amo no deja de ser menos esclavo por ello que los demás. ¿ Cómo se ha operado es¡.e canbio ?
¿ Qué es lo que puede imprimirle cierto sello legìtimo ? Creo poder resolver esra cuesrión. on a employé "mudarìza", "cambio" ou "transformación" (pour
Si no atendiese más que ala fuerzz y a los efectos que de ella se derivan, diía : "En tailo que un "changemett"), " ¿ cómo se ha hecho ? ',, " cómo ha tenido
pueblo esuá obligado a obedecer y obedece, hace bien ; tan pronto corno puede sacudir el yrgo, y lo ¿
sacude, actúa mejor todavía, pues recobrando su libertad con el mismo derecho con que le fuera es- efecto ? ", " å cómo se ha realizado ? ", " ¿ cómo se ha verifica_
camoleada, prueba que fue creado pära su disfrute. De lo conrrario, no fue jamás digno de disfrutar- do ? ", " ¿ cómo se ha operado ? ", " ¿ cómo se ha producido ? "
la", Pero el orden social supone un derecho sagrado que siwe de base a todos los otros. Sin embar-
go, ese derecho no es un derecho natural : se funda en convenciones. Trátase, pucs, de sabcr cuálcs (pour "comment s'est-il fait ? ).
son dichas convenciones. Pero antes de llegar a este punro debo dejar bien sentado lo que acabo de
antlclpar.
Dans d'autres cas il s'agit de
TRADUCTION 9 (1969)
i_ i
qug. Pour traduire "... il est da i_
CAPITULOI
TEMA DE ESTE PRIMER LIBRO
rement aux autres traducteurs qui ont pris comme sujet de la
El hombre ha nacido libre. y en todas partes está €r¡cådcnado. Ilay quien se crce sefior de los demás phrase "il" (l'homme), a choisi le sujet "nous" : "le hallamos pri_
y es más esclavo que ellos. ¿ C&no se ha producido este cambio ? Lo ignoro. ¿ Qué es lo que puede sionero" ; dans la traduction de "Je crois pouvoir résoudre cette
hacerlo legíúmo ? Crco que puedo ¡esolve¡ esta cuestión.
Si solo considerase la fuerza y el efecto que de ellase deriva, diría : mientras un pueblo se ve obli-
question" certains traducteurs emploient le présent, d'autres le fu-
gado a obedecer, y obedece, obr¿ bien ; tan pronto como puede sacudir el yrgo, y lo saordg obra tur et d'autres I'infinitif pour "pouvoir" ; pour la traduction de
mejor aún ; pues, al ¡ecobrar su libertad por el mismo dcrccho con que le fue arrcbatad4 o tiene ra-
132 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LASUBJECTIVITE 133

"Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien" recurrió... " et le traducteur 3 écrit " o no tenían ninguno para
le traducteur 3 emploie une structure différente de celle des autres privarle de ella los que tal hicieron".
traducteurs : "... hace bien si obedece" ; dans la traduction de "si-
tôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue... ", "sitôt" a été Mais il y a aussi le cas contraire, c'est à dire la non-explicitation :
¡

rendu différemment : les traducteurs 4,6 et 7 donnent la priorité des traducteurs traduisent implicitement ce que d'autres rendent I
au moment où l'action est effectuée ("cuando", "en el momento explicitement. Dans la traduction de "Sujet de ce premier livre" j
en que", "tan pronto como"), le traducteur 1 explicite aussi la les traducteurs 7 et 8 traduisent implicitement "premier", car s,a-
condition ("si al momento en que"), le traducteur 2 exprime la gissant du premier livre (c'est indiqué au-dessus "chapitre pre-
condition et la possibilité d'effectuer I'action ("si pudiendo") et le mier") il n'est pas nécessaire de le répéter pour le lecteui : dans la
traducteur 5 exprime seulement la condition ("si puede")... Notòns traduction de "L'homme est né libre, et partout il est dans les fers"
aussi les cas de "leisme" (pratique, caractéristique de certaines ré- le traducteur 4 ne met rien pour "partout", mais I'universalité du
gions, d'employer le pronom "le" dans les cas où I'on doit em- fait reste évidente, ca¡ elle est implicite dans le texte.
ployer "la" ou "lo") des traducteurs 1,2 et 4 : "þ hubo", "þ sacu-
diere", "legitimarþ", "þ sacud€", "þ tieire". Parfois c'est le style qui diffère d'un traducteur à I'autre, certains
d'entre eux manifestent une recherche stylistique plus élaborée.
D'autre part, certains traducteurs explicitent des choses que les Pour traduire "Qu'est-ce qui peut le rendre légitimel " les traduc-
autres ont rendues de manière implicite. Un grand nombre de tra- teurs 7 et 8, soignant plus reur style que les autres, écrivent res-
ducteurs "interprètent" un lien logique entre deux phrases (rendu pectivement "imprimirle el selro de legitimidad" et "imprimirle
implicitement pil I'original, par un simple signe graphique ou par cierto sello legítimo" ; pour traduire "en recouwant sa liberté par
la conjonction "et") : dans la traduction de "l'homme est né libre, le même droit... " le traducteur 4 écrit "... en virtud del mismo de-
et partout il est dans le fer" les traducteurs 4, 6,'7, et 8 explicitent recho"...
I'opposition introduite par la deuxième phrase avec "sin embar-
go", "no obstante" ; dans la traduction de "Tel se croit le maître Ajoutons s mors et les signes graphi-
des autres qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux" les traduc-
* ques vari : soit ils changènt l'órgani
{
î
teurs 5 et 6 explicitent aussi "sin embargo", "cuando", "en ver- sation de ponctuation. i
dad" ; dans la traduction de "sitôt qu'il peut secouer le joug et
qu'il le secoue" quelques traducteurs concrétisent le lien avec la 1.2. I es différences concernant la compétence en langue
phrase précédente avec "pero", "mas" ou "así como"... D'autres française et le savoir extra-liguístíque du raducleur
fois on donne explicitement des précisions ou des arguments que
les autres rendent implicitement : pour raduire "Je crois pouvoir
résoudre cette question" le traducteur 5 écrit "A esta cuestión sí..."
indiquant que I'auteur ne pouvait pas répondre à la première ques-
tion ; pour traduire "en recouvrant sa liberté par le même droit qui
la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou I'on ne l'était pas à
la lui ôter", le traducteur 7 écrit "por el mismo derecho a que se
vient pas seulement avec sa compétence linguistique en espagnol,
LA SUBJECTIVITE 135
t34 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

we"), "esclavo" ("esclave"), "pueblo" ("peuple"), "fuerza',


il intervient aussi avec sa compétence linguistique en français et ("force"), "obedecer" ("obéir"), "libertad" ("liberté"), "orden so_
avec son savoir extra-linguistique nécessaire pour comprendre cial" ("ordre social"), "derecho sagrado" ("droit sacré"), etc. De
I'original ; si le traducteur ne dispose pas de ces deux compé- même sont rendus de la même façon par tous les traducteurs :
tences dans une mesure suffisante pour bien comprendre le sens pour traduire "sujet de ce premier liwe" le démonstratif "ce" par
du texte français il tombe dans I'erreur. "este" et la preposition "de" par "de" ; pour naduire "L'homme est
je né libre, et partout il t" par "y" ;
Ainsi, par exemple, dans la traduction de "je dois établir ce que
viens d'avancer" lorsque les traducteurs 4, 6, 8 et 9 traduisent en
ainsi que quelques a ómo" dans
espagnOl le mOt françaiS "avaîCef" par "adelantar" et
"antigipar", la traduction de "Co ? ", "bien,,
peut aussi vouloir
par "bien" dans la traduction de "il fait bien", "mieux" par "mejor"
,'årip*ra qu'ils ne savent pas que "avancer" dans la traduction de "il fait encore mieux", et "avant" par "antes,'
dire dans des contextes déteminés "affirmer", "di¡e", "écrife" ; dans la traduction de "avant d'en venir là".
c'est la connaissance du français qui fait défaut'

qui Il y a également I'emploi constant de quelques structures ; par


Lorsque pour rendre "Mais I'ordre social est un droit sacré
vient point de exemple, pour traduire "comment ce changement s'est-il fait ? "
sen di bise à tous les autres. Cependant ce droit ne
la sructure interrogative est la même dans toutes les traductions
la nature", le traducteur 5 dit que c'est p.arce que I'ordre civil est
un droit sacré qu'il ne dérive pas de la nature ("pero si el orden
social es un derecho sagrado que sirve de base á los demás, este
derecho no proviene ¿e ta Naìuraleza"), il fausse I'original. Ce
n'est pas ,"ol.rn"nt pafce qu'il n'a pas compris la langue fran-
çaise mais pafce quTl n'u pas compris
la pensée panthéiste de
Finalement, il n'y a que deux phrasés qui ont été traduites exacte-
Rourr"uu ; cette fois-ci c'est la connaissance extra-linguistique ment de la même façon par tous les traducteurs. Il s'agit de "El
qui joue, et elle fait défaut.
- hombre ha nacido libre" pour "L'homme est né libre", eùe "sacu-

croire que l'intervention du sujet-traducteur ne se manifeste


qu'au niveau de la manière différente de réexprimer, en fonction
en
áe la compétence linguistique particulière à chaque traducteur
langue étrangère et en langue maternelle, serait une grave ereur
car cela reviendrait à considérer la traduction comme une opéra-
tion strictement lin guistique. ces phrases ont donc fonctionné comme des éléments transcoda-
bles, mais on aurait pu res traduires différemment (par exemple
1 .3. Les équivalences identiques "Aun habiendo nacido libre, el hombre... " pour "L'hómme est

libre... " ; ou "liberarse de la opresión,,pour ,,secouer le joug,,).
Il existe quelques cas (une quinzaine) où les traducteurs emploient
le même mot. Il s'agit notamment de mots à signification très
uni-
voque (et très semblables en français et en espagnol) :
"libro" ("li-
!

136 LA NOTTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LA SI.JBJECTIVITE t37

Dans tout l'éventail des différences que j'ai rouvées, ces équiva- 2.1. La mérhode littérale.
lences identiques (quant aux rnoyens linguistiques) et communes
à tous les traducteurs, ne sont donc que de petits îlots. Regardons par exemple les traductions 4 et 5 de "Je crois pouvoir
résoud¡e cette question". Chaque traducteur a suivi une démarche
I .4. La traduction unique : un but illusoire différente : le traducteur 4 s'est borné à comprendre et à traduire
les mots de la phrase originale "Creo poder resolver esta cues-
L'intervention de la subjectivité dans le processus de traduction úon" ; le traducteur 5, en revanche, interprétant le contexte dans
est donc un fait indéniable, car le sujet-traducteur intervient tou- lequel s'insère la phrase, explicite aussi le fait, rendu implicite-
jours pour lire (comprendre) le texte original et pour le réécrire ; il ment par I'original, que I'auteur ne pouvait pas répondre à la
traduit I'original en fonction de son'savoir linguistique et'extra- question précédente ("4 esta cuestión sí me parece que puedo res-
linguistique et de son expérience. Cette subjectivité se révèle par ponder").
I'existence de plusieurs "traductions possibles" pour un même
texte. Ces deux démarches se manifestent constamment. Certains tra-
ducteurs ont explicité des liens entre les phrases, apporté des in-
La rareté des équivalences identiques et de transcodage prouve le formations, des précisions, ou modifré la syntaxe alors que d'au-
dynamisme de l'équivalence de traduction, déjà énoncé dans le tres se sont plutôt adaptés à la signifrcation des mots ou aux
chapine IV. Ce dynamisme se manifeste aussi par I'introduction struetures de l'original ; derrière ces différents résultats se profile
d'une dimension subjective qui explique que la traduction unique I'emploi d'une méthode et d'une fidélité différentes. ks uns, se
n'existe pas, mais surtout qu'elle ne peut pas exister. concentrant sur les mots et les structures de I'original, restent plus
fidèles à la langue, employant une méthode littérale. [,es autres, se
J'ai parlé jusqu'à présent de traductions possibles, produits et ré- concentrant plus sur la compréhension de I'ensemble du texte et
sultats de I'intervention du sujet-traducteur dans le processus de sur la ¡echerche de l'équivalent en espagnol pour la phase de ré-
traduction, mais quel est le rapport entre la subjectivité et la fidéli- daction, restent plus fidèles au sens selon les principes de la mé-
té au sens ? Ces traductions possibles sont-elles toutes fidéles au thode interprétative. Les traductions littérales s'éloignent plus ou
sens, selon les paramètres décrits, ou bien s'agit-il de différentes moins de la réexpression du sens ; on peut donc établir une grada-
sortes de fidélité ? tion entre elles.

Si I'on compare les traductions I et 3 de "Mais I'ordre social est


2. Les différences de méthode. un droit sacré, qui sert de base à tous es autres. Cependant ce droit
ne vient point de la nature ; il est donc fondé sur des conven-
li
La diversité des traductions est aussi fonction de la méthode em- tions", à savoir : "Aunque el órden social es un derecho sagrado
tt

ì ployée ; en analysant ces méthodes, la traduction littérale et la tra- que sirve de basa á todos los demás, no proviene de la naturaleza,

,1,

duction libre pourront être définies et précisées par rapport à la


y está de consiguiente fundado en convenciones" (naducteur 1) et
"Pero el órden social es un derecho sagrado que sirve de basa á
iÌ traduction du sens.
todcis los demás. Este derecho, sin embargo, no viene de la nan¡-
raleza; luego se funda en convenciones" (traducteur 3) ; on re-
138 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LA SUBJECTIVITE 139

marque que la traduction I gagne en clarté et en lisibilité immé- que acabo de enunciar", "debo establecer sólidamente lo que aca-
diate par rapport à la traduction 3, qui suit littéralement la struc- bo de adelantar")l
ture française. On trouve un exemple semblable en ce qui
concerne la phrase "Je I'ignore", eue presque tous les traducteurs on trouve des différences de méthode du rnême type dans les tra-
ont traduite littéralement "Lo ignoro", sauf les traducteurs 2 etl duction 4,6,8 et 9 dans lesquelles "avancer" a été rendu par sa si-
qui ont traduit "no Io sé" dont l'utilisation correspond mieux à la gnification la plus courante ("adelantar", "anticipar"¡ au détriment
fréquence d'usage de 'Je I'ignore". Rappellons aussi I'exemple ci- de celle qui s'actualise dans ce contexte ("affirmer", "dire",
té précédemment de la traduction littérale de "Je crois pouvoir ré- "écrire") et que les autres traducteurs ont rendu avec "decir,,, ,,e-
soudre cette question" : "Creo poder resolver esta cuestión", peu nunciar", "afirmar". La traduction 6 de "L'homme est né libre, et
réussi en espagnol, à la différence d'autres traductions, qui, par partout il est dans les fers" en fournit un autre exemple, car sans
leùr clarté et leur finesse, rendent mieux le sens de I'original ("Me interpréter le contexte, le traducteur a traduit "partout" par "por
parece que... ", "Creo que... ", "A esta cuestión sí... "). Dans ces todas partes" (qui est une des significations possibles de cì mot)
;
exemples, même si la méthode littérale aboutit à des résultats plus il y a là une ambiguité dans la traduction, car on peut comprendre
ou moins lisibles et qui ne faussent pas grièvement I'original, la que I'homme est ligoté de toutes parts.
méthode fondée sur la compréhension et la réexpression du com-
pris selon les moyens propres de la langue espagnole confère à Remarquons que c'est lorsque la traduction littérale aboutit à des
l'équivalence plus de clarté et une meilleure qualité de rédaction. résultats incorrects de toute évidence, que les traducteurs sont
obligés d'utiliser leur créativité dans la recherche d'équivalences
Parfois, la méthode littérale aboutit à des résultats qui ne iêndent et d'employer la méthode intèrprétative, et c'est aloìs que les
pas I'original. Prenons, par exemple, les équivalences données équivalences va¡ient le plus d'un traducteur à I'autre. c'est le cas
pour "avant d'en venir là" ; la traduction linérale de cette phrase des equivalences possibles de "avant d'en venir là" qüe j'ai citées
que le traducteur 2 a effectuée, "antes de llegar allá", n'exprime précédemment : "antes de explicarlas", "antes de entraren esto,,,
pas I'information fournie par I'original, qui est "avaRt d'en a¡river "antes de tocar ese punto". pour "ou l'on ne l'était point à la lui
à cette étape de la discussion". Plus correctes sont les traductions ôter... ", eui résiste aussi à la traduction rinérale, on toou, égale-
6 et 7, f'antes de entrar eR esto", "antes de tocar este punto", qui ment une grande diversité de traductions, allant de la plus littérale
interprètent le sens de I'expression française dans ce contexte. du traducteur 4 ("ó no existia para quitrírsela") à cellã du traduc-
teur 3,-plus interprétative ("o no tenian ninguno para privarle de
La méthode interprétative fait également défaut dans les traduc- ella los que tal hicieron"). Il est bien dommage que cãrtains tra-
tions 2 et 4 de 'Je dois établir ce que je viens d'avancer" lorsque ducteurs, rivés à la langue, n'utilisent la méthode inte¡prétative
les traducteurs calquent "establecer" sur "établir" ; ils n'ont pas que dans des cas limites lorsqu'ils y sont contraints par la résis-
compris la signification que le mot "établir" actualise dans ce tance de la langue espagnole à la littéralité.
contexte (démontrer, prouver, fonder) et ils fournissent des équi-
valents qui ne sont pas très clairs en espagnol ("debo establecer lo

ttso d.el espäol de M. Moliner "establecer, sert à désigrrer ce


tablece que... ") ou à exprimer une pensée de valeur gén¿."I"
cnrrc... ").
r

140 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LASUBJECTIVITE 141

On distingue donc deux méthodes pour ces équivalences possi-


2.2. Laméthode libre. I
Í
bles : la première s'intéresse à la langue, aux mots et à la synt¿xe
de I'original, elle est donc littérale, alors que la seconde s'inté- L'intervention du sujet-traducteur est donc nécessaire pour être fî-
resse plus à la saisie du sens de I'original et à sa réexpression,
dèle au sens mais cette intervention doit aussi être limitée. Trop
de subjectivité peut nuire à I'interprétation de I'original et trop de
c'est la méthode interprétative. Seule cette dernière méthode cor-
respond à la fidélité au sens préconisée.
liberté peut également provoquer des erreurs même si le vouloir
dire de I'auteur est bien compris par le traducteur. Voici donc une
autre méthode, qui pèche cene fois-ci par sa liberté par rapport à
Plus que les résultats littéraux, je condamne la littéralité comme
la frdélité au sens.
méthode car, comme nous l'avons vu, être frdèle au sens suppose
inte¡préter le texte pour le comprendre:et le déverbaliser, -et neþas
seulement comprendre ses mots et sa syntaxe ; le processus inter-
Il y a des cas où les traducteurs ajoutent des appréciations qui
n'existent pas dans I'original, et nuancent donc le vouloir dire de
prétatif aboutit, le plus souvent, à des traductions qui ne sont pas
l'auteur. C'est par exemple le cas du traducteur 2lorsque pour
littérales. Les équivalences fondées sur la méthode interprétative
rendre "où il est fondé à la reprendre... ", il ajoute "harto" à "fun-
prennent en compte les trois paramètres de la fidélité au sens : le
damento" ("... tiene harto fundamento... ") ; il amplifre ce fait et
vouloir dire de Rousseau, la langue espagnole, le destinataire e$-
dépasse la pensée de Rousseau lorsqu'il qualifie un peu plus loin
pagnol. C'est pourquoi'ceux qui I'ont choisie restent, en réalité,
plus proches de l'original que ceux qui ont opté pour la méthode
les conventions de "meras" ("... meras convenciones... "). Dans
ces exemples, l'exégèse du traducteur est trop subjective.
littérale. Dans les traductions de Rousseau analysées ci-dessus,
tous les traducteurs sans exception succombent de temps à autre à
la littéralité, et ce à différents degrés. Dans la traduction de "Tel se croit le maître des autres qui ne
laisse pas d'être plus esclave qu'eux", on trouve également quel-
ques exemples d'interprétation libre de I'original. La formulation
La méthode littérale est le grand piège de la traduction lorsqu'il
s'agit de langues très proches comme le français et I'espagnol ; en employée par le traducteur 4 "Se cree señor de los demás seres... "
effet, le traducteur éprouve une sorte de paresse à se mettre à * renvoie à tous les hommes (maîtres du reste des êtres vivants), tra-
hissant la pensée de Rousseau' ; le traducteur 7 écrit "menos es-
comprendre le texte, et une tentation qui le pousse à se concentrer
sur les mots. On obtient ainsi des textes quelquefois lisibles, mais
clavo de los demás" exprimant que celui qui se croit maître est es-
peu clairs qui faussent même parfois I'original et passent à coté clave des autres. De même, dans la traduction de "en recouwant
sa liberté par le même droit qui lui a ravie, ou il est fondé à la re-
du "génie" de I'espagnol, parce que le traducteur n'a pas eu le
prendre, ou I'on ne l'était pas à la lui ôter", les traducteurs 7 et 8
souci de comprendre et de déverbaliser le texte à traduire avant de
interprètent librement I'argumentation de Rousseau : le traducteur
le réexprimer. Malheureusement ce danger n'est pas toujours
écarté et les traductions de ce type du français vers I'espagnol
7 dit que I'homme en recouwant sa liberté par le même droit em-
ployé pour la lui prendre prouve qu'il a été créé pour en jouir, ce
abondent. Pour rester fidèle au sens, la subjectivité est nécessaire
parce que si le traducteur n'intervient pas pour comprend¡e et ré-
qui ne va pas contre la pensée de Rousseau mais ne reprend pas
exactement I'argumentation que I'auteur développe ici (d'ailleurs
exprimer en mobilisant I'ensemble de son appareil cognitif, il se
limite à traduire littéralement. 2 L'emploi de la majuscule par le traducæur 2 ("Señor") choque le lecteur espagnol acruel car
on utilise 'Señor" pour parler de Dieu.
7 -l
t42 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LASUBJECTIVITE 143

la suite, "De lo contrario, jamás fue digno de arrebat¡írsela", n'est Certaines contraintes proviennent de la langue espagnole. Ainsi,
pas très claire en espagnol et le traducteu semble dire que pour les équivalences possibles de "Qlr'est-ce qui peu le rendre lé-
l'homme n'a jamais mérité de retrouver sa liberté, ce qui est un gitime ? " c'est la langue espagnole qui oblipe les faducteurs à
peu illogique) ; le traducteur 8 dit également que cela proùve que placer le pronom objet direct après I'infinitif", à mettre un point
I'homme aété créépour jouir de la liberté, et il ajoute ensuite que, d'interrogation au début et à la frn de la phrase, à mettre un accent
sinon, il n'a jamais été digne d'en jouir. Ces affirmations s'éloi- sur le "que" interrogatif. Mais il faut remarquer que même avec
gnent de'l'argumentation que Rousseau développe, elles s'éloi- ces contraintes, les éQuivalences données varient d'un traducteur à
gnent donc de son vouloir dire, et par conséquent sont infidèles au I'autre ca¡ chacun a choisi des mots distincts et une syntaxe diffé-
SENS.
rente tout en respectant le vouloir dire de I'auteur et les limites
des possibilités offertes par la langue : " ¿ Qué es lo que puede ha-
Dans la traduction de "Mais I'ordre social est un droit sacré qui cerla legítima ? ", " ¿ Qué motivo puede haberla legitimado ? ", "
sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de ¿ Qué cosas pueden legitimarla ? ", " ð Qué puede legitimarlo ? ",
la nature ; il est fondé sur des conventions", on trouve d'áutres in- " ¿ Qué es lo que puede hacerlo legítimo ? ", " ¿ Qué puede ha-
terprétations libres. [æ traducteur.5 parle de "contrato" au lieu de cerlo legítimo ? "... Ce serait une liberté qui irait à l'encontre de la
"convención", il dit aussi que c'est parce que I'ordre social est sa- langue espagnole et que le traducteur ne peut pas se permettre s'il
cré et qu'il sert de base à tous les autres qu'il ne vient pas de la veut être fidèle au sens, de ne pas se soumettre à ce genre de
nature ; le traducteur 8 interprète que le droit social suppose un contraintes et d'écrire, par exemple, " ¿ Qué puede motivo haberla
droit sacré (et non qu'il est un droit sacré, comme le dit Rous- legitimado ? " ou de suiwe littéralement la syntaxe française "
seau). ¿ Qué es lo que puede la hacer legítima ? " (car la littéralité trahit,
généralemenL les lois de la langue d'arrivée).
Le traducteur, pour être fidèle au sens, doit interpréter le texte
pour le traduire mais il ne doit pas dépasser les limites du sens qui Il y a aussi des contraintes d'ord¡e stylistiques : les équivalences
s'en dégager. des traducteurs 7 et 8 de "Qu'est-ce qui peut le rend¡e légitime ? "
"¿ Qué puede imprimirle el sello de legitimidad ? "et " ¿ Qué es lo
On a vu la pluralité des solutions proposées par les différents tra- que puede imprimirle cierto sello legÍtimo ? ", bien que correctes
ducteurs pour rendre l'original ; il existe donc une certaine libe¡té et assez belles en espagnol, sont peu libres par rapport à I'original
dans la réexpression. Mais, pour être fidèle au sens, le traducteur car il n'y existe pas une telle élaboration stylistique (le traducteur
est aussi soumis à des contraintes dans cette phase, car il doit uti- 8 en ajoutant "cierto" introduit, en plus, une appréciation qui
liser les moyens qui expriment clairement et correctement le n'existe pas dans l'original).
même sens pour le destinataire espagnol. En ce sens il y a tou-
4 [-a langue espagnole admet aussi "la pueden legitimar", mais elle n'adme¡ pas "pueden la
jours des choix qui procèdent des contraintes et d'autres qui dé- legitimar".
coulent de la liberté du traducteur, cette liberté étant limitêe pu
les trois paramètres de la fidélité au sens.

3 De ce point de vue, le modèle inæçrétatif de la fidélité au sens se différencie de cert¡ines


herméneutiques qui n'établissent pas clairement l9s limiæs d'ino¡rsion dans le
"ppto"h"s
rexæ original.
t44 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
LA SUBJECTIVITE 145

Le destinataire de la traduction limite également la liberté du na- 3. La fidérité au sens et Ia subjectivité. Fidérité dans Ia
ducteur. Rappelons pour illustrer ce fait la traduction du texte R¿- subjectivité.
présaílles contre des platanes : I'ajout de "departamento" à "Piri-
neos Atlánticos" est déterminé par le besoin d'une information
Dans ce chapitre, j'ai essayé de
supplémentaire nécessaire au destinataire espagnol pour qu'il
nifeste dans le processus de tr
comprenne qu'il s'agit d'un département français).
compétence linguistique (en
vée) et extra-linguistique du
Voilà donc énoncés les trois types de contraintes qui limitent la li-
se manifeste aussi par le choix d
berté du traducteur dans la réexpression du sens : le vouloir di¡e
térale, Iibre et interprétative, i
de l'auteur, la langue d'arrivée et le destinataire de la traduction ;
vention du sujet-traducteur : lor
au-delà de ces limites, il transgresse la fidélité au sens et il effec-
thode littérale, il se borne à mobiliser sa compétence
tue de la traduction libre. linguistique r
et.à traduire la langue ; lorsqu'il emploie la
m3thode libre] il inter_ ,

prète librement l'original, ne faisant pas concorder


Dans le cas de la traduction libre, comme pour la traduction litté- re sens corr- ,
pris au vouloir dire de l'auteur, ou bieì il le rend
rale, il existe aussi une graduation d'infrdélités, en fonction de l'é- ti¡remeni. r"rl_ :
que le traducteur utilise la méthode interprétative
loignement par rapport au sens de I'original.
avec l'ensemble de son app¿ìreil cognitif, ii rait
il intervient ,

un" e*égÉs" J" i


J'ai considéré donc comme méthode libre celle qui se petmet des dre le vouloir dire de I'auteur, et, te"Oever_
libertés (dans I'interprétation ou dans la reformulation) qui ne e recherche d'expressions justes pour le i|
I
j
sont pas justifiées quant à la réexpression du sens, produisant des
traductions qui ne sont pas fidèles au sens. Cela ne veut pas dire
Il faut remarquer que très souvent ces trois méthodes sont
que toute traduction libre est erronée : il y a des traductions libres utilisées i
par un même traducteur pour la traduction
qui, n'ayant pas pour but de rendre le sens de I'original, sont tout d'un même ,".r" , f
à fait justes, trouvant la justification aux libertés prises par le tra-
éclectisme donne lieu à des traductions ni
tout à fait littérares,""i
ni
tout à fait libres, ni tout à fait interprétatives,
ducteur dans la volonté de celui-ci d'atteind¡e un objectif concret. dans lesquerles, à la
limite, n'y a parfois même pas de méthode.
il C,esr le Ë., fou, f",
traductions de Rousseau analysées il faut
; noter qu,il ne se [ouve
pas un seul traducreur qui ait employé
la méthoàe inrerprétative
tout au Iong du texte. D'ailleurs, chaque méthode
peut ètre em-
ployée à des degrés variables, p.uì produire des traductions
quelque peu libres ou rrès libres,"t quLtqu. peu Iittérares ou très lit_
Ierales...
5 [.e traducteur aurait pu I'exprimer autrement, par exemple avec une note explicative en bas
de page, mais sa libené est alors rest¡einte, car pour un texte de presse, il n'est pas Du point de vue de la fidélité au sens, l'intervention
nécessairc d'expliquer les compétences d'un dépanemen¡ or¡ de chercher une organisaticn du sujet-tra-
terrioriale espagnole équivalente þar exemple "provincia") ou d'adapter en disant par ducteur se situe donc dans les libertés et
dans res rimites fixåes par
exemple "Pirineos Aragoneses". l¿ lecteur moyen espagnol est censé rcconnaîÌrc que le vouloir dire de |auteur, les contraintes
"departamento" corrcspond à une délimitation terriro¡ialê de I¡ France. de la langue d,arrivée et
les besoins du destinataire. par conséquent,
on peut déf,rnir une fi-
Ir
146 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LASUBJECTIVITE t47

délité au sens dans la subjectivité, mais en la qualifiant de né- Mais il peut aussi, et pour les mêmes raisons, employer une mé-
cessaire (échappant à la méthode littérale) et limitée (échappant à thode libre.
la méthode libre).
D'autre part, I'application d'une méthode libre ou littérale favo-
L'emploi de la méthode littérale ou de la méthode libre aboutit à rise les ereurs de compréhension ou d'expression : le traducteur
des résultats qui sont infidèles du point de vue de la réexpression ne se concentrant que sur la langue de I'original, peut ne pas bien
du sens à des degrés divers. Cependant, cela ne veut pas dire que comprendre le texte original elou employer mal la langue espa-
toute traduction littérale ou libre sera erronée : tout dépend de gnole ; de même, interprétant ou réexprimant librement I'original,
I'objectif de la traduction. Cela ne veut pas dire non plus que le traducteur peut faire des erreurs de compréhension du sens du
toutes les erreurs de traduction soient dûes à I'emploi d'une mé- texte elou d'expression.
thode soit libre soit littérale. Il y a des erreurs de traduction qui
procèdent d'un choix de méthode mais il y en a d'autres qui peu- La méthode interprétative permet de bi.en parcourir les trois Ï
vent découler d'une mauvaise connaissance de la langue de dé- phases (compréhension-déverbalisation-réexpression), de se I
part, ou d'un manque de compléments cognitifs nécessaires pour concentrer sur le sens et d'être fidèle aux trois paramètres. pour l
bien comprendre le texte, ou d'une maîtrise imparfaite de Ia lan- pouvoir employer cette méthode, le traducteur doit avoi¡ une
gue d'arrivéeo. connaissance suffisante de la langue de dépar:t, un savoir extra-
linguistique pertinent et une maîtrise parfaite de la langue d'arri-
Ce qui se produit, cependant, c'est que ces trois types d'erreurs vée.
sont souvent associés/. Ainsi, le traducteur est obligé d'employer
la méthode littérale lorsque, ne disposant pas des connaissances Il faut insister sur le fait qu'il n'existe
pas de traduction unique fi-
extra-linguistiques pertinentes, il ne comprend que la langue du dèle au sens, mais bien au contraire toute une gamme de traduc-
texte ; il fait également une traduction littérale lorsque, n'ayant tions possibles fidèles au sens, à condition bien sûr que les trois
pas une connaissance suffisante de la langue française il ne paramètres signalés soient conservés ; il y a là aussi des degrés
connaît pas telle ou telle signification actualisée dans le texte ; ou qui définissent la qualité. Il faut dire cependant que le jugement
bien une maîtrise faible de la langue espagnole lui fait traduire lit- sera toujours, en dernierressort, subjectif.
téralement sans voir que le résultat n'est pas correct en espagnol.
Du point de vue de la fidéliré au sens, I'opposition entre littéralité
et liberté est donc un faux problème car, dans la méthode interpré-
6 Par exemple, les traducteurs qui ne connaissaient pas la signification actualisée dans ce tative, les libertés et les contraintes du traducteur sont dictées par
contexte d'avancer ol d'élablil, faisaient preuve d'une mauvaise connaissance de la langue
française. l¡s traducteurs qui ne connaissaient pas la pensée de Rousseau et qui ont fait des
le sens qui le lie à I'original.
erreurs d'interpétation n'avaient pas le savoir extralinguisrique nécessairc. [¡ rcdond¿nce
du traducæur 2 dans I'usage des prcnoms personnels ("yo no lo sé", "yo me cqrsidero
capaz)' ...) ou du traducteur 6 ("por consiguienre ... pues") sont dues à une maîtrise
imparfaite de la langue espagnole ; il faut notcr à cet égard les cas de "leisme" des
lraducteurs l,2et4.

Ainsi les équivalences littérales citées dans la note précédente peuvenl provenir d'une
mauvaise connaissance du français mais aussi d'une mauvaise maîlrise de I'espagnol qui
empêche le traducleur de se rendre compte qu'elles ne sont pas justes en espagnol.
I

VI. L'HISTORICTTE

1. Les différences historiques. Histoire et traduction

'L'analyse de la dimension historique de la fidélité présentée ici


est fondée sur la constatation simple que les traductions d'un texte
"ancien" se succèdent dans le temps.

Dans le chapitre précédent, j'ai montré comment I'intervention du


sujet-traducteur conduit nécessairement à différentes traductions
Pos produits par le
déc . pour ce faire,
j'ai ues différentes,
et j'ai ¡elevé les exemples les plus significatifs.
150 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
-I/-
L'HISTORICITE 151

I.I. Les contraintes linguistíques. Ces différences s'amenuisent à mesure que le temps passe; ainsi
dans la traduction 5 (de 1905), seules la préposition "a" et la
Si I'on considère les traductions 1, 2,3,4 et 5 (celles du XD(e siè- conjonction "o" sont accentuées, et dans celles du XXe il n'y a
cle) du Contrat social, on constate aisément qu'il y a-des éléments rien que le lecteur actuel puisse qualifier d'ancien.
qui n'appartiennet pas à I'espâgnol moderne courantl.
On constate également que la traduction 4' (celle de 1966), n'est
Ces traductions présentent au niveau de la graphie, du lexique et qu'une mise à jour de la graphie de la traduction 4 pour le lecteur
du style, des différenceç qu'on pourrait appeler "historiques", pü espagnol moderne; I'accentuation et parfois la ponctuation ont été
rappoft aux traductions du siècle.Xf changées.

Ainsi dans la traduction 1, on trouve des mots portant un accent Un deuxième corpus est constitué par des traductions de la fable
alors qu'ils n'en ont pas en espagnol moderne, ou au contraire des de La Fontaine La Cigale et Ia fourmi ; ia question est quelque
mots accentués aujourd'hui qui ne le sont pas dans le texte. L'or- peu différente car la plupart d'entre elles sont plutôt des adapta-
thographe diffère également pour quelques mots comme "ques- tions. On peut malgré tout signaler les différences qui existent en
tion" , "quales" (en espagnol actuel "cuestión", "cuales" ). Le tra- fonction de l'époque.
ducteur 2 emploie la.forme ancienne "tal" au lieu de "alguien" ;
I'emploi de "tal cual" dans la traduction 6 (1925) est aussi une La première traduction des Fables de La Fontaíne en espagnol a
forme'peu usitée actuellement. De même,laposition enclitique du été effectuée en 1787 pt Don Bernardo María de Calzada; cette
pronom "se" dans "Créese..." et "Trátase..." (traducteur 3) corre- traduction a étê rééditée en 7941 (traduction 5) et pour que le lec-
spond à un goût stylistique ancien. Au niveau du lexique il n'y a teur espagnol actuel puisse lire sans problèmes, on a modifié quel-
pas de grandes différences, sauf I'emploi de quelques mots qui ne que peu la graphie. Voici ces traductions et I'original français
sont pas tombés en désuétude (on les comprend, ils existent dans dans une édition de 1678(la première parution est de 1668).
le dictionnaire) mais qui ont un certain caractère ancien (les tra-
ducteurs les plus modernes ne les ont pas utilisés); c'est le cas de
"mudanza" (traducteurs I et 3) au lieu de "cambio" utilisé dans les tIV RE I;
traductions plus modernes, ou encore de "basa" (traducteurs I et2)
Dc ¡nóirche ou dc vernilfcau-. La Fourmy n'cft pas prcfteufe ;
au lieu_de "base" employé également par les traducteurs plus mo-
demes2.
Ellt ella cricr'firninc. C'cft lì fon moindre dêf¡ut.
Chcz l¡ fourmy f¿ voilinc ¡ Qc [rifiez-Yous ¡u tempschaud t

J'ai déjà dit dans I'intncduction de cette deuxième panie que, màne si j'ai recueilli un bon
La ptirru dc luy ¡rçltcr Dit-cllc à ccrre cmprunrcuG.
nombre des traductions qui existent pour ces tcxtes,je ne les ai pas toutes ¡ecensées. Ainsi
Qclo uc, grain peur fubfi ft er Ntrir & iour. à tout vcnanr
le Manual del librero hispanoarncr¡ìc¿zo d'Antonio Palau y Dulcet cite deux r¡aducúons en
espagnol du Contrat social que je n'ai pas pu trouver à la Biblioreca Nacional de Mad¡id :
Jufqtre laf¡i6n nowclle. Je chantois, ne'vous <lóplaifc.
une de 1779, éditée à l,ondrcs (et dont I'aureur est anonyme) et une autre de lSlO édirée à
Buenos Aires qui a pourtraducæur Manuel Moreno. Je vous p1frry, tuydic-cllc Yous ch¡nricz ? j'cn firis forr aiG.
) Pour les cqnmenlaires du lexique espagnol que j'effectue dans ce chapitrc, le dictionnairc Ave.rr l'Oufì 5 foy d'animál¡ Et bicn, dinGz nrainrcuanr.
espagnol que j'ai consulté esr celui de Ma¡ia Moliner. Díccionario de uso del espñol,
Madrid: Editorial Gredos, 1980.
fn¡creft & principal.
t52 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE r53

TRADUCTION T (1787)IÀ CIGARRAY LA TRADUCTION 5 (1941) TACIGARRAY IA Même si les autres traductions sont plutôt des adaptations en
IIORMIGA IIORMIGA
prose (parfois adressées à des enfants), on peut suivre malgré tout
Llegado ya el Inviemo riguroso, Llegado ya el mviemo riguroso,
Ia Cigarra (que eI tiempo caluroso la Cigarra (que el tiempo calurcso une évolution du lexique et du style employés selon l'époque.
Del Estío pasó solo cantando) del esrío pasó sdlo canrando)
Se halló desproveida se halló desproveÍla
TRADUCTTON 3 -(188s).
De lo prcciso á conservar la vida ; de lo prcciso a conservar la vida ;
Y al duro exrrcrno su escasez llegando y al duro extr€mo su escasez llegando LA CIGARRA Y I"A, HORMIGA
De no æner de Mosca ó Gusanillo de no rcner de Mosca o Gusanillo [: Cigarra, después de cant¡r todo el verano, se hàIló sin vitr.llas cuando comenzó á soplar el cier-
Ni aun siquiera el mas leve pedacillo, ni aun siquiera el nrís leve pedacillo, zo: ¡ ni rma ración fiambre demosca ó de gusanillo!
A casa de la Hormiga, A casa de la Hormiga,
uear en la vecindad, á casa de la Hormiga, pidiéndole que le prc*ase ¡tgo
Su vecina y amiga, s¡ veclna y amlge, e hasa l¡ cosecha. ',0s lo pagaré ccr las seænas, le decía, antes de que ven_
Fué á implorarpara su hambrc algun socorro, fué a implorarpara su hambre algún socono,
Y la rogó quisiese de su ahorro y lc rogó quisiese {e su alrorro
Algun grano prestarla elgún grano prestarlz
Pa¡a su subsisæncia, pan su zubsistencia, comparons la traduction 3 avec des traductions plus récentes (cf
Que juzgaba poder rcintegrarla, que juzgaba poder reintegnrle,
(Sin que mediase apremio ni violencia) (sin que mediase aprcmio ni violencia) chapitre suivant). Le traducteur 3 utilise "sin vituallas" pour dé-
En la esøción siguienre : en la es¡ación siguiente : crire le manque de nourriture; en revanche une édition de r92g
Yo æ ofrczco pagar puntualm€nte, - Yo æ ofrezcopagsrpuntualmentc.
Como soy animal,la dixo, án¡es como soy animal- lc dlb - øtæs (traduction 4) emploie I'falta de alimento", et une autre de I9M
Del Agosto fururo, del ggosto futuro, . (traduction 7) "nada que llevarse a la boca", utilisant un lexique
El principal y el interes constantes. el principal y el interás constantes.
t...1 t...1
plus actuel. Pour rend¡e le fait que la cigale paiera "intérêt et prinr
cipal", le traducteur 3 utilise une expression figée ancienne : "pa-
Dans la traduction de 1883 de Lorenzo E,lirzaga (traduction 2), on gar con las setenas" ; les autres éditions paraphrasent I'expression
retrouve également une graphie, un lexique et un style qui sem- f,rgée, ce qui la rend plus accessible au lecteur actuel : "te pagaré...
blent anciens pour un lecteur moderne; remarquons I'hyperbâte lo que me prestes y aún más, en concepto de interés" (traducteur
très forcée dans "de la Hormiga á la mansion", I'emploi de mots 4), "te pagaré, no sol¿rmente lo que me prestes, sino también lo
comme "cara" (aujourd'hui un peu pompeux). que tu fijes en concepto de intereses" (traducteur 7), "pagarle...
cuanto le proporcionase y algo más como intereses" (traducteur g,
TRADUCTION 2 (1883) T/A' CIGARRA Y LA HORMIGA 1963).
Todo el verano c¿ntó
La Cigarra, pobrc anisø,
Y estaba muy deproústa Dans toutes ces traductions ou adaptations anciennes, on a trouvé
Cu¡ndo el inviemo llegó.
Sin la más lwe porcion
une gaphie vieillie, un lexique tombé en désuétude, un peu ar-
Demosc¡ni delqnb¡iz, charque ou tout simplement moins actuel, ainsi que des traits de
A ll¡marfr¡é la infeliz
De la Hormiga a la mansiqr.
style propres à l'époque. Il existe par rapport aux traductions plus
"Ruego á usted, dijo I la Hormiga récentes, des différences qui procèdent d'un état différent de la
Me preste un poco de grano
Hasta quc llegue el verano,
langue espagnole selon l'époque de la traduction. C'est pourquoi
Cara veciira y emiga; j' appelle ces différences "différences historiques ".
Antes de agoslo, sin duda,
Pagaé, á fé de animal.
Réditoc y capiul Le traducteur est un sujet historique, influencé par son époque,
Venga, señora, en mi ayrda."
qui emploie la langue espagnole telle qu'elle existe et la manie se-
lon les goûts de l'époque : cet état de la langue est celui qu,il maî-
t54 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE 155

trise (sa compétence linguistique), mais c'çst aussi l'état de la lan- J'ai dit que la crainte porærait les hommes à se fui¡, mais les marques d'une
crainæ réciproque les engageraient bientôt à s'approcher. D'ailleurs, ils y
gue que le lecteur de la traduction est en mesure de comprendre.
seraient portés par le plaisir qu'un animal sent à I'approche d'un animal de
C'est pourquoi il se produit une évolution de ces traductions vers son espèce, de plus, ce charme que les deux lcxgs s'inspirent par leur diffé-
un espagnol plus actuel, employé dans les traductions les plus ré- rence augmenærait ce plaisir; et la prière naturelle qu'ils se font toujours
centes. Il est vrai qu'on trouve dans des traductions actuellçs de I'un à I'aut¡e serait une troisième loi.
textes ¿inciens æ qoa Steiner appelle le "réflexe archaisant"3 qui
se manifeste par I'utilisation d'un lexique ou de structures vieil- Dans les traductions que j'ai trouvées de ce texte en espagnol, les
lies pour donner un caractère ancien uo t"*t"o. Mais en général, traducteurs parlent généralement du "embeleso" ou de la "atrac-
on constate un phénomène de rajeunissement des traductions, car ción" que s'inspirent les deux "sexos" ; mais voilà une traduction
elles se rapprochent de la langue et du lecteur de l'époque de la de 1845 où le traducteur transforme lé "charme" en "amour"
traduction. ("amor") et lgs deux "sexes" en deux "êtres" ("seres").

1 .2. Les contraintes extra-linguístiques Dije antes que el temor induciria los hombres á hui¡; pero sin embargo, las
señales de un temor recíproco los obligaria muy luego á reunirse, cont¡i-
buyendo tambien á ello el placer, que todo animal siente al aproximarse á
Ce phénomène d'actualisation à une époque n'est pas seulement otro de su misma especie. Y como el amor, que se inspiran los dos seres por
d'ord¡e linguistique. On retrouve aussi dans les traductions les su diferencia aumentaría este placer, la peticion natufal, que ambos, se ha-
goûts esthétiques de l'époque, ses tabous et ses principes idéolo- cen siempre, seria la tercera ley.
giques.
Le rapport physique homme-femme est donc voilé par le traduc-
J'en ai trouvé un exemple dans une traduction de L'Esprít des teur qui, pudiquement, se permet des libertés et introduit une am-
Lois de Montesquieu datant de 1845. Dans ce texte, Montesquieu biguité. Plutôt que le résultat d'une mauvaise compréhension de
se propose de retrouver les lois positives qui ont donné leur fon- l?original, cet excès de pudeur est probablement le résultat des
dement aux sociétés civiles. Dans le chapitre deux du liwe pre- contraintes de l'époque : rappelons qu'en 1843 les modérés arri-
mier, considérant I'homme qui existait avant l'établissement des vent au pouvoir en Espagne et instaurent une politique très autori-
sociétés, il énonce les lois de la nature : I'idée d'un créateur, la taire et une censure très ìévère. Soit le traducteur a été connaint
paix, la recherche de nourriture, la "prière" entre les deux sexes et par cette situation politique, soit il était lui-même conservateur et
'le désir de vivre en société. Voyons le paragraphe où il énonce la n'a paó voulu porter atteinte à la pudeur de ses concitoyens.
troisième loi et þarle de I'attirance qui s'exerce entre les deux
sexes. Le traducteur est donc limité non seulement par l'état de la langue
de son époque, mais aussi par toute une série d'éléments d'ordre
extra-linguistique - idéologie, système politique, goûts esthétiques
- qui le contraignent à adopter une certaine méthode. La période
3 G. Steiner, l97E; cf. le cÌ¡apirre "Iæ parcours herméneutique", notammentpp 308-325.
franquiste a été riche en adaptations imposées_par la censure, qui
4 L'emploi de "¡al cual" pour désigrer "algrfn que otro" þeu fréquent en espagnol actuel aboutissaient parfois même à I'absurde; citons le cas du film "Mo
d'après le dictionnairc de M. Moliner) dans la traducrion 6 de Rousseau, publiée en l92l,le gambo" où Grace Kelly est mariée avec Donald Sinden et tombe
proncn "se" en position enclitique (moins ernployé aussi ad.uellernent) de la traduction 8,
publiée en 1969, ... répondentprobablement à ce souci "d'archaäme". amoureuse de Clark Gable. Dans la version espagnole, pour ca-
-l 7 '-r
r56 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE 157

cher l'adultère, Grace Kelly est présentée comme la soeur de son censure dans I'histoire espagnole contemporaine, avec tout ce que
mari; voulant cacher un adultère on a modifié I'histoire et on a fa- cela peut révéler du fonctionnement d'une société.
briqué un inceste. Nous pouvons aussi rappeler les exemples des
belles infidèles du XVIf; G. Mounin (1955) n'a pas tort de dire De ce point de vue, la naduction est un témoin privilégié d'une
que les belles infidèles ne faisaient qu"éviter tout ce qui ne corres- époque : on peut y retrouver l'état de la langue mais on peut aussi
pondait pas au goût de l'époque, effectuant ainsi un rapproche- y retrouver l'état de la société toute entière, car le traducteur, sujet
ment esthétique et moral entre le texte et le lecteur. L'époque de historique traduisant pour un autre sujet historique Qe lecteur), ne
la traducúon est donc aussi contraignante au niveau du choix de la peut s'empêcher de laisser, d'une façon ou d'une autre son em-
méthode employée par le traducteur. preinte.

1.3. Histoire et traduction


2. Les effets de la distance temporelle entre I'original et Ia
L'importance et la qualité de I'original (ainsi que les intérêts des traduction
maisons d'éditions) comptent pour beaucoup dans le fait.qu'on
désire retraduire un texte ancien, mais le besoin d'actualisation de Il est aisé de constater que plus le texte original
est ancien, plus
la traduction à l'époque, pour que le lecteur comprenne sans diffi- les traductions diffèrent les unes des autres et plus nombreuses
culté, est un élément déterminant. Ainsi, il y a un rapport très sont les difficultés que rencontre le traducteur.
étroit entre I'histoire et la naduction : chaque époque requiert une
actualisation de la traduction, mais en même temps elle s'y ré- Lorsque le texte original est très ancien, la distance qui le sépare
flète, car elle s'introduit dans la traduction et y laisse son em- de I'epoque de la traduction multiplie les problèrnes car, d'une
preinte. part, la langue du texte, qui a vieilli, peut poser des difficultés de
compréhension, et d'autre part les éléments d'ordre extra-linguis-
D'ailleurs, même ce qu'on ne traduit pas est déjà significatif tique qui interviennent dans le texte risquent d'être difficiles à re-
d'une époque ou d'une société. La première traduction de Gar- connaître par le traducteur. C'est pourquoi il y a souvent diffé-
gantua en espagnol date de 1905. E. Ba¡riobero Herrán, premier rentes interprétations et différentes solutions pour rapprocher le
traducteur espagnol de cette oeuwe, explique dans la préface de texte du lecteur. Il y a également les différences historiques que
sa traduction que I'on n'avait pas traduit Rabelais avant cette date j'ai signalées et qui sont dûes à.l'état de la langue, et celles qui
pour des raisons d'ordre moral. Ajoutons comme anecdote que découlent d'un choix de méthode en raison de frnalités diffé-
Ba¡riobero Herrán a rédigé, une bonne partie de sa traduction en rentes; pensons par exemple aux variations importantes entre les
prison, où il avait été envoyé à la suite d'un article qui n'avait pas innombrables traductions des oeuwes d'Homère : les plus ritté-
été très apprécié des autorités espagnoles de l'époque. rales, effectuées ligne par ligne, ou mot par mot ; celles qui don-
nent priorité au philologique, avec des notes explicatives; celles
Le professeur Tierno Galván évoque lui aussi ce rapport entre his- qui choisissent la prose ; celles qui donnent une forme poétique...
toire et traduction en faisant remarquer dans la préface de la tra-
duction de 1966 du Contrat Soctal, que suiwe le mouvement des
traductions de ce livre de Rousseau revient à suiwe l'histoi¡e de la
158 LA NOTION DE FIDELTTE EN TRADUCTION L'HISTORICITE 159

Le Gargantua deRabelais, publié pour la première fois en 15355, lativement restreint, il n'emploie que quarante neuf notes pour
malheureusement traduit très tard en espagnol (1905), nous servi- tout le liwe); en revanche, les traductions 4 et5 abondent en nores
ra de fondement pour développer ce point. J'ai consulté cinq tra- : pour la seule traduction du"Prologue aux lecteursl'le traducteur
ductions espagnoles datant du Xf
siècle : 1905 (traduction 1), 4 présente vingt cinq notes et le traducteur 5 trente neuf. De
1943 (traduction 2), l97l (traduction 3), 1972 (traduction 4), même, le traducteur 4 dit dans la prgface de sa traduction que
1986 (naduction 5) ; j'ai confronté les traductions du "Prologue pour reprendre le langage de RabelaisÓ, il a employé des mots de
de I'auteut;'. toutes les langues d'Espagne : "He dicho en lengua española lo
que.él dijo en su francesa, en el francés que creó. y digo en espa-
2.1. Finalités et méthodes différentes ñol y no en castellano pues utilizo todos los modismos y voces de
las lenguas que se hablan o hablaron en España". on distingue
Signalons tout d'abord le fait que chacune est présentée d'une donc des intérêls er des objectifs différents : res traducteurs I et 2
manière différente : la traduction 1 se présente comme "primera offrent directement le texte de Rabelais aux lecteu¡s espagnols;
versión castellana con un estudio critico-biogriifico del autor, no- les traducteurs 3, 4 et 5 (notamment ces deux derniers) accompa-
tas y un vocabulario explicativo de algunas palabras ambiguas y gnent le texte d'explications à caractère historique et philologi-
nombres emblemáticos" et elle est fondée sur l'édition de 1537 ; que, et se réfèrent constamment à I'original français.
la traduction 2 est présentée tout simplement comme "traducción
directa del francés" et elle n'introduit pas de notes explicatives; la comparons à titre d'exemple les cinq traductions du demier para-
traduction 3 inclut une étude préliminaire, une bibliographie et graphe du prologue'.
quelques notes explicaúves; la traduction 4 présentée peut-être un
peu abusivement par le traducteur conìme "primera y única tra- Texte oríginal
ducción española completa y del francés antiguo" est fondée sur or esbaudissez vous, mes amours et guayement lisez le reste, tout à I'aise
l'édition de Lyon de 1535 et celle d'Amsterdam de 1659 et elle du corps et au profit des reins ! N4ais escoutez, vietz d'azes (que le maulu-
contient de nombreuses notes; la cinquième traduction se fonde bec vous trousque ! ), vous soubvienne de boyre à my pour la pareille, etje
vous plégeray tout a¡es métys.
sur l'édition de 1542 (la dernière édition publiée pendant la vie de
Rabelais) et elle contient également un grand nombre de notes ex- Traductions
plicatives. Ces traductions'se réfèrent donc à des éditions diffé- I Divertíos, pues, amigos míos, y leed para recreo y provecho vuesEo.
rentes et elles offrent des aspects distincts : études biographiques,
bibliographiques, notes explicatives...
2 Ahora, divertíos, queridos, y leed lo que sigue: ¡ todo sea por bien del
cuerpo y provecho de los riñones ! Pero escuchadme, ca¡as de burros -
¡ así rengáis moquillo ! -, si se os antda beber, acudid a m( que os ser-
Le but poursuivi est différent dans chacun des cas. Ainsi par viré en seguida.
exemple le premier traducteur dit dans la Préface de sa traduction
qu'il veut "abstenerse de observaciones y comentarios, que pudie- 6 Le vocabulairc de Rabelais est riche ør hellénismes. en latinismes, en archaTsmes, en
ran forza¡ o amanerar la concepcion que el lector tiene derecho a régionalismes, en expressions grossières...

idea¡ libremente" (ce qui explique que le nombre de notes est re- 7 original l'édirion e. ß42 Qa cinquième), car ce,lle-ci est la demièrc qui
vie de Rabelais, et elle compone les demières évisions qu'il a lui-mâne
5 Guy Demerson situè la premièrc édition entrc le printemps de 1534 er l'éré de 1535; cf G. ente la graphie ælle qu'elle exisre dans l'édirim de ôuy Dernerson
De¡nerson.R¿ä¿Iais.OeuvresConplà¡¿q Paris : Ediúons du Seuil, 1973.
7 1

ló0 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE 161

3 Así es que regocijaos, amigos todos, y leed alegremente lo que ahora si- présentent des différences de méthode importantes : le traducteur
gue, dando recreo al cuerpo en provecho de los riñones. Mas escuchad,
I fait librement une synthèse de l'informarion de I'original et il la
grandísimos aiños (6) - ¡ así tengáis moquillo ! - no olvidéis beber a mi
rend de manière très concise, supprimant toutes les imprécations
salud por igual, yo os imita¡é sin tardanza (7).
aux lecteurs ("vietz d'azes" , "que le maulubec vous trousque") et
4 Ahora, a divefiros, amados míos, y leed gayamente el resúo para hol-
I'incitation à boire; le traducteur 5 offre une traduction qu'il ac-
ganza del cuerpo y provecho de los riñones. Pero e3cuchadme, ¡ asnos
de la porra ! ( ¡ y que mal rayo os partå | Q4)): Bebed a mi salud. que
compagne de notes explicatives renvoyant à I'original, dont l,oÞ
yo entre trnto os darêrazón de Gargantúa ¡ llasta siempre ! (25) jectif philologique esr très net. L'objectif du traducteur 4, qui est
d'adapter le langage de Rabelais au contexte espagnol, est évident
5 Con que ¡ animaos, amores míos, y leed con alegría el resto, pÍ¡ra com-
pleto placer del cuerpo y provecho de los riñones ! Pero escuchad, aøjo dans l'équivalence donnée à "que le maulubec vous trousque"
de burros - ¡ que la úlcera os deje cojirancos (39) ! -, acordaos dè beber (expression gascone, diffrcile à comprendre pou le lecteur français
a mi salud si llega el caso, y os conesponderé al insønte (40). actuel), car il a choisi une imprécation espagnole "¡eué mal rayo
Notes os parta!" ; le traducteur 5 traduit cette expression littéralement, et
les traducteurs 3 et 4 changent le nom de la maladie et ra rempla-
3 (6) Rabelais dirige estas palabras de estímulo a los amargados y abru-
mados por las pesadumbres, tipos humanos a los que detestaba cordial- cent par le "rhume des chiens'l ("moquillo"), mais sans chercher
mente. en espagnol une imprécation équívalente. Le traducteur 2 inter-
(7) En el original "tout ares metys". Obsérvese la similitud con eI cata- prète librement la dernière phrase lorsqu'il écrit "si se os antoja
lán ("tot ara"), es decir, inmediatamente. beber, acudid a mí, que os serviré enseguida" ; le traducteur 4 agit
de même lorsqu:il dit "entre tanto os daÉ razón de Gargantua". Il
4 Q4) Lo he traducido así por ser expresión más castiza en castellano que
la usada por Rabelais : "Que le maulubec vous musque", que en pania emploie pour rendre "guayement" un mot ancien dont I'usage est
gascón significa : "¡ Qué la úlcera os deje paticojos !". Aquí se confirma aujourd'hui littéraire ("gayamente") et dont les signirrants ressem-
lo que dijeen la nota primera de este prólogo. Es una forma despectivo- blent à ceux du mot français. Les traducteurs 3,4 et5 introduisent
cariñosa de recorda¡les que beban sus pócimas mientras él les dist¡ae del des notes pour commenter des éléments vieillis de la dernière
mal rato contiíndoles las historias de Gargantúa.
phrase de I'original : "vietz d'azes" (traducteur 3), ,'que la maulu-
(25) En el original en gascón : "tout ares metys", o sea, tout à I'heure. bec vous trousque" (traducteurs 4 et 5), "je vous plégeray" (tra-
5 (39) Oue le mauluhec vous trnusque !, imprecación o maldición gascona ducteur 5), "tout ares métys" (traducteurs 4 et 5).
que traducimos literalmente.

(40) Je vous plégeray tout ares metys, la primera parte es término jurídi- D'autres exemples illustrent encore l'emploi de méthodes diffé-
co-empleado entre bebedores para asegurar que se va a corresponder a rentes p¿ìr ces traducteurs. Au début de l'avant-dernier para-
un brindis o a una invitación. I-a terminación es locución gascona p¿¡ra graphe, après avoir signalé que quelqu'un a dit que les vers d,Ho-
indicar lo inmediato de algo.
race sentaient plus le "vin" que "l'huile", Rabelais écrit : "Autant
en dict un Tirelupin de mes livres; mais bren pour luy". Guy De-
Toutes ces traductions présentent, comme I'original, une invita-
merson (original 6) explique avec une note que "tirelupin" veut
tion gaie à la lecture du livre (elles conservent donc la même in- dire "gredin, gueux (mange-lupin)", et dans son adaptation en
formation), mais il existe des différences très nettes entre ehacune
français moderne il le rend par "turlupin" ; de même, il explique
d'elles; ces différences sont plus importantes que celles que j'ai
en note ce que Rabelais dit lui-même à propos de "bren" : "Bren
trouvées dans les traductions de Rousseau. Ainsi les traducter¡rs
7
t62 LA NOTION DE FIDELME EN TRADUCTION
L'HISTORICITE 163

c'est merde à Rouan". voyons les différentes traductions propo-


désigner, en espagnol, quelqu'un qui dit des plaisanteries gros-
sées en espagnol.
sières (ce terme est aussi phonétiquement suggestiÐ.

Texte origínal
"Bren pour luy" a été rendu par tous les traducteurs avec des mots
Autant. en dict un tirelupin de mes livres ; mais bren pour luy ! d'espagnol contemporain : les traducteurs 1,4 et 5 écrivent "mier-
Traductíons da para é1" ; le traducteur 2 emploie " ¡ bosta para él ! " (ce qui est
I otro tanto ha dicho de mis libros un pobre diablo ; pero mierda para é1.
peu courant) ; le traducteur 3 écnt "peor para é1", ce qui est aussi
une imprécation mais elle est beaucoup moins grossière et moins
2 Algo parecido ha dicho de mis libros un pelagatos ; pero bosta para é1.
expressive, et elle ne produit donc pas le même effet; le traducteur
3 Oro tanto dice de mis libros un chocarrero ; ¡ peor para él ! *
5 donne en note une explication philologique.
4 otro ranro ha dicho un tirelupin (21) cojidiablo de mis libros, pero,
¡ mierda para él ! Par conséquent, différentes méthodes peuvent être employées
5 oro ano ha dicho un bromisra de mal gusro (34) sobre mis libros pe-
;
pour faire face au vieillissement du texte : on peut adapter directe-
ro ¡ mierda para él ! ment à I'espagnol actuel, donner un certain caractère ancien en
Notes employant des expressions peu courantes aujourd'hui, paraphra-
4 (21) conservo innaducido el vocabro por la gracia que dene ser, traduire littéralement et expliquer en note, ou ne pas expliquer
su fonéti-
ca; su significado es ignorannrero, màjadero, chiquilicuatro du tout".
,rncapaz.
5 (34) rurlupin lo encontramos ya con el significado que aquí
recogernos
desde principios del XVI. Era en el XIV el nombre ø¿o
Pourquoi les traducteurs 3, 4 et 5 choisissent-ils d'accompagner
o* secta he-
leur traduction de notes explicatives ? D'abord pour faire ressortir
" Legrand,
de bufón. la singularité du langage de Rabelais mais surtout pour mettre le
texte de Rabelais à la portée du lecteur espagnol de notre époque,
avec un souci philologique et historique indéniable, à la diffé-
rence des autres traducteurs qui adaptent directement et laissent
au lecteur le soin d'effectuer les recherches nécessaires. Ainsi les
notes des traducteurs 3, 4 et 5 expliquent I'origine de certains
mots, de certaines tournures et jeux de mots qu'emploie Rabelais;
c'est le cas par exemple pour I'expression "que le maulubec vous
trousque", et pour "Je vous plégeray tout ares métys". Il s'agit
parfois d'expliquer des coutumes, des symboles qui étaient cou-
rants à l'époque de Rabelais, mais que le lecteur moderne ne
connaît pas ; le commentaire porte aussi sur des auteurs, des per-
traducteurs 3 et 5 interprètent le terme dans le sens de "mauvais
sonnages anciens ou contemporains de I'original ; dans d'autres
pl : le traducteur 5 paraphrase le mot cas, les notes introduisent des références bibliographiques, ou éty-
(" donne en note une explication phi-
lo oie le tenne "chocarrero" qui sert à
8 Á.jortons à cela le-s équivalences qui ne produisent pas le même effet eri raison d'une
atténuation, dûe à la pudeur, des grossièretés du langage rabelaisien.
Y
tæ LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
L'HISTORICITE r65

mologiques, ou bien des commentaires relatifs à ce que d'autres 3. L'existence d'une traduction interne
traducteurs ont dit ou traduit. Enfin, le traducteur explique parfois
pourquoi il a choisit telle ou telle raduction.
on peut se demander si cette évolution des traductions dans I'his-
toi¡e en est une caractéristique. En fait, lorsqu'on examine les
si les difficultés sont les raisons d'être de ces notes, elles n'en dif-
férentes éditions d'un texte original, on s'aperçoit qu'il
justifient cependant pas I'abus. suit lui-
aussi une évolution historique qu'on peut qualifrer dã "traduction
interne" , et qui vise à se rapprocher du lecteur.
2.2. L'écart temporel : source des différences entre les
traductions
3 -I . Les contraintes línguístiques et extra-ringuisttques

Plus le texte original est ancien, et plus il existe de problèmes de


J'ai consulté quelques éditions de la fable de La Fontaine La
traduction. Il y a les difficultés de compréhension qui sont liées à ci-
I'ancienneté de la langue du texte ("vietz d'azes", "que le maulu-
bec vous trousque") et celles qui sont liées à des allusions, à des
habitudes, à des personnages de l'époque. Le traducteur, par ses
recherches, pourra surmonter les difficultés dûes au décalage tem-
porel, mais il dewa aussi penser au lecteur de la traduction. ce
double décalage, à la fois linguistique et extra-linguistique, et le
oRrcrNAL I (1678)
besoin impérieux de penser au destinataire de la traduction, au¡i-
mente les difficultés de traduction et complique son
þrocessus :
différentes interprétations du texte peuvent apparaître (par exem- L.CEbëLForml.
ple, l'interprétation du traducteur 2 de "a my" ou de "je vous plé_
geray" est différente de celle des autres, le traducteur 4 donne la A Gigrlc ayanc chan¡é
priorité à l'aspect phonétique de " tirelupin"); cependant, le tra_
ducteur, en fonction de son destinataire, choisira des finalités et Tour I'Ellé,
des sqlutions différentes pour que,le texte lui soit accessible : il Se ¡rouv¿ fon dÉpourvuë
pouna I'adapter directement à l'époque de la traduction, suivre
strictement le texte original en I'expliquant avec des notes, donner Q*d la bifc Êirvcnuë.
à la traduction un caractère ancien (on pourrait même imaginer
une traduction rédigée en espagnol du XVf siècle). Dans les rra-
oRTGTNAL 2(t7r5) oRrcrNAL 3 (1779)
ductions analysées ces solutions se combinent car on les trouve, à
La Cigale & la Fourmi
des degrés différents, dans chacune d'elles. I.a Cigale & la F'orrrmi
La Cigale ayant chanté I-a-Cigale ayan t chanté
tout. I'Eté, tout I'été,
/e trouva fort dépourvûë þ¡rouva fort dépourvue
Quand la bife(l) fur venüe. quand la bife fut venue.
(l) Iæ vent qui fait I'hyver
166 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
L'HISTORICITE T67
I
oRrcrNAL4 (1809) oRTGTNAL 5 (1822) évoluent tout autant. Il se produit tout un mouvement
de rajeunis-
I e Fourmi.la Cigale La Cigale et la Fourmie s€ment et d'explications supplémentaires pour rapprocher
Ë texte
La Cigale, aîant chanté, Lacigale ayant chanté du lecteur.
Durant un rr.ès long éÉ, tout l'été,
Se f¡ouva fort dépourvue, Se trouva fort dépourvue 3.2. L'écart temporel : méthodes etfinalités dffirentes
quand la bise fut venue.
Quand la bise fut venue :
Plus un texte est ancien, plus le mouvement de rapprochement
du
texte vers le lecteur est perceptible. Le Gargantua de
Rabelais
servira encore d'exemple. Les rééditions de a"t ou*"g"
se succè-
dent et se modifienr au cours des années : déjà
çn t659, il existe
une édition du Gargantua "avec la clef et I'explication
de tous les
mots difhciles".
de 1779, "nouvelle édition revue avec soin, augmentée d,e notes

sées en trois catégories : les fables.pour enfants, pourjeunes gens


et pour adolescents. L'édition de lg22 introduit des notes, un

naire ni notes, et elle conserve "pairai", "oût" et "chantois". L'éd.i-


tion de 1923 introduit cinq notes pour renseigner le lecteur. Et en-
fin, l'édition de 1975 ajoute "un tableau de concordances
chronologiques, une notice linéraire, des notes explicatives et des
questionnaires".

ce petit échantillon des différentes éditions des fables de La Fon-


taine illustre les changements subis par le texte dans son propre
contexte socio-linguistique. L'original subit donc lui-aussi une
évolution autant linguistique qu'extra-linguistique. En fonction de
lmportantes pour l'adapter au français moderne : "esbaudissez
l'époque, en effet, on voit apparaître des notes explicatives, qui
vous" devient "rejouissez-vous" dans toutes les éditionsr "que
re
!

168 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE 169

maulubec vous trousque" est rendu par "que l'ulcère vous ronge" 7 ¡out à
(éditions 5 et 7), et "puisse le chancre vous faucher les jambes" es, que
(édition 6); "je vous pleigeray tout ares metys" donne "je vous fe- en pa_
rai raison tout à I'heure" (édition 5), 'Te vous ferai raison sur-le-
champ" (édition 6) et "je vous tiendrai quitte sur I'heure" (édition Notes de l'édítíon 6

7). L'édition 6 introduit des notes explicatives pour le texte de (vieø d'azes)(33) vis d'ânes ; inærpellation à la fois grossière et affec-
1542 et commente des expressions anciennes comme "vietz tueuse.

d'azes", "que le maulubec vous trousque", "à my", "je vous plége- (que le maulubec vous trousque)(34) En gascon que le chancre
; vous
ray",'"tout ares métys" fasse clopiner

t Ðt cfûau9ílle¡ Íorc fiIes ûtltoursrg (à ¡nyX35) A moi ; à ma santé.

gnaycrøient fifct lc reftc tout a taífebu (e vous plégeray)(36) Terme d'avocat et de buveur : je vous donnerai
caution en répondant à la santé que vous m,avez poÍée:
f.rpq, a ûupÌofitbee ¡eíns. Ûais eft
s o utø' Eíeh b o¡ce, q u e îc mqututs cc lot (tout ares mérys)(37) En gascon : mainænant mêi¡e.

frollfquc: Íons foub'uÍcnnc be 6oyæ a Reprenons I'exe ", eue j,ai cité lors
¡nv poul top¡rci-fie:q ie sor¡g pteytag de l'analyse des frontons à présent
lout oree ¡fictqot, la manière dont les éditions fran_
çaises contemporaines.
2 ¡t'¡oy tr¡uiiours ioycux . Ot eß¡udillìcz vous
rrlcr i¡no¡.trs , &' g:rycruc'nt lifcz lerc'ftetoutâ Autant en dict un tirelupin de mes livres ; mais bren pour luy !
l'¡ii".!u corps &-au prolìr<lesraius. Irlais ef- 5 Autant en dit un bouffon de mes livres mais tant pis pour lui.
conrc¿ v icrs ûzesrque le nr:rulubec vo'rrouf-
6 Un turlupin en dira autant de mes liwes, mais je I'emmerde
f r,: v c us I'ouu cune de boire à rny pour la pa-
!

r.'illc', & ie vous pleigeray tout eres ûre't/s..' 7 Auønt en dit un tirelupin de mes liwes, mais bren pour lui !

3 Or esbaudissez vous, mes amours et guayment lisez tout à layse du Les éditions françaises comme les traductions espagnoles appli-
corps et au profict des reins. Mais escoutez,vietzdazes, que le maulubec
quent différentes méthodes : l'édition 7, suivant une méthode lit-
vous trousque ; vous soubvienne de boyre a my pour la pareille, etje
vous pleigeray tout ares metys.
térale, maintient "tirelupin" et "bren" ; l'édition 5, avec une mé-
thode plus libre, produit un effet différent chez le lecteur car elle
5 Or, réjouissez-vous, mes arnours, et gaîment lisez le reste, le corps bien
utilise une imprécation moins ¡ossière pour "bren" ("tant pis
à I'aise. Mais écoutez, visages d'ânes ! Que I'ulcère vous ronge ! Qu'il
vous souvienne de boire à ma santé en pareille occasion, etje vous ferai pour lui") et rend "tirelupin" par "bouffon"g ; r'édition 6, avec une
raison toutà I'heure ! méthode plus interprétative, rend "bren" en employant une impré-
6 A présent, rejouissez-vous, mes amours, et lisez gaiment la suite pour le
plaisir du corps et la santé des reins ! mais écouæ2, vits d'ânes, et puisse 9 Cetæ édition, qSuré re par exês de de
Rabelais car elle adoucit certaines
le chancre vous faucher lesjambes ! Souvenez-vous de boi¡e à ma santé lu
Prologue,'Fessepin,"; * *¡ø tt ¿" o
t" :du
à l'occsion etje vous ferai raison sur-le champ. par' tant pis" ... '"
I !

t70 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION


L'HISTORICITE 17l

cation du français moderne ("je l'emmerde"); "Tirelupin',


est ren- lution historique ; il faut d'ailleurs signaler la finalité différente
du par "Turlupin".
que poursuit chaque édition. En ce sens, la naduction ne fait à son
tour qu'ajouter un passage de frontières linguistiques et cultu-
Par conséquent, comme dans le cas des traductions
espagnores, il relles.
existe des différences, linguistiques et méthodologiquås,'entre
les
éditions françaises. on remarque tout d'abord tes-diiférences
his_
toriques en fonction de l'époque de chaque édition et La fîdélité au
du besoin de 4. sens et I'historicité. Fidél¡té dans
s'adapter au lecteur, mais la subjectiviié de la perionne I'historicité
chargée
de l'édition intervient aussi.

Pour clore ce chapitre, analysons les conséquences de I'interven-


3.3. L'évolution historíque de l,orígínal
tion du traducteur en tant que sujet historique, traduisant pour un
autre sujet historique, et voyons son incidence sur la notion de fi-
Pou¡ tradui¡e le texte pour re lecteur français de notre
époque, délité en traduction.
toutes les éditions contemporaines innoduisent des modifications
de I'original, à des degrés et à des niveaux différents.
Si le texte 4.1- La dímension historíque dans le processus de traductkin
original évolue, s'il_change, s'il rajeunit, s'il se fait accompagner
de notes, s'il subit des adaptations, il n'est plus unique
mais mul- En étudiant l'évolution des traductions successives d'un texte an-
tiple en fonction de l'époque et de ra subjectivité d; celui qui
ef- cien, on a constaté des différences historiques tant linguistiques
fectue la réédition. comme dans le cas de la traduction,
oR pour- que méthodologiques, un phénomène de rajeunissement, I'inne
rait parler de différentes éditions possibles ; dans cette zone
du duction de notes, I'apparition d'adaptations. ces phénomènes ne
possible on pourrait également établir une gradation
de la fidélité. sont pas le fait du hasard; çhaque fois, la traduction introduit des
différences historiques parce que le traducteur, sujet historique,
La notion d'original s'efface donc, pour prendre une dimension
est inévitablement influencé par son époque (l'état de la langue,
historique. c'est pourquoi j'ai parré d'une "traduction
interne,,, les goûts esthétiques) et qu'il doit nécessairement rapprocher le
propre aux textes du passé, dont I'objectif est de se
rapprocher {es- texte de son lecteur, et donc traduire en fonction de ce dérnier.
lecteurs, suivant une évolution parallèle à celle des
trùìctionrlÕ.
chaque traduction est donc inévitablement le produit de son épo-
Par conséquent, les différences historiques que j,ai
signalées à que. c'est pourquoi I'historicité est une dimension dont I'exis-
propos des traductions des textes anciens ne sont pas
une ca¡acté_ tence est indéniable dans le processus de traduction et dans le rap-
ristique de la traduction; il s'agit d'un déterminisme qui
frappe port de fidélité .
l'écrit : la frxation opérée par l'écrit fait sortir le texte original
de
sa situation première de communication et lui permet
de iranchir Lorsque l'écart temporel entre I'original et la traduction s'accroit,
les siècles. Pour être compris à d'autres époques il
subit une évo- I'analyse du rapport des trois paramètres de la frdérité au sens se
l0 Le parallélisme enre l'évolution inteme de I'original er
l'évoluriq¡ des traductians
complique. Le vouloir dire de I'auteur peut devenir difficile à re-
évidemmørt du ryrrrme d'évolurion de chacune dà a"* r"ngu"rãa"räl-Jäiîi dépend
entrc les de¡¡x culturcs concemées.
pérer en raison du vieillissement d'éléments d'ordre linguistique
"ri.,.",
et extra-linguistique; nous avons vu la prolifération de notes et de
v-
t72 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE r73

commentaires qui peuvent apparaître, même au niveau de I'origi- 4.2. Les trois paramètes de lafidéIité au sens et la dimension
nal français. Le jugement sur la fidélité aux moyens de la langue historique
d'arrivée se complique aussi parce que l'état de la langue de Ia
traduction, au moment où elle est rédigée, n'est pas le même que Du point de vue-de la fidélité au sens, I'historicité est une dimen-
celui de l'époque de I'original; on ne peut donc pas établir un pa- sion nécessaire dans le processus de traduction : le traducteur,
rallélisme strict entre I'effet produit par les moyens linguistiques pour être vraiment fidèle au sens, doit être frdèle à son époque.
de I'original et celui produit par les moyens employés par le tra- Ires trois paramètres de la fidélité au sens doivent donc être com-
duction. La fidélité au destinataire de la traduction est égalemenr pris dans leur historicité. Cependanr, la fidéliré à ces trois paramè-
difficile parce que celui-ci n'est plus le même que celui de l'épo- tres, limite les effets de I'histoire dans le processus de traduction,
que d'apparition de I'original; par conséquent, il est aussi très dif- en établissant les critères qui définissent l'éventail des taductions
frcile d'établir un parallélisme entre le sens compris du destina- possibles fidèles au sens, et les limites entre la traduction et I'a-
taire de la traduction et celui de I'original. Ces complications daptation,les limites entre la traduction et ce que D. Seleskovitch
rendent plus floues les limites entre traduction et adaptation car le 4ppelle la "traduction-érudition".
rapprochement vers le lecteurpeut condui¡e à introduire des chan-
gements importants. Il en est ainsi parce que le traducteur, pour être fidèle au sens doit
être fidèle, en même temps, au vouloir dire de I'auteur (même si
Cependant l'écart temporel, et ses conséquences, n'est pas une ca- la distance temporelle pose des problèmes de compréhension), au
ractéristique qui ne conceme que le þrocessus de traduction. Une destinataire de son temps et à la langue vers laquelle il traduit,
fois de plus, il s'agit d'un déterminisme qui provient de l'écrit, du telle qu'elle se trouve à son époque.
manque de synchronie entre le moment de la rédaction et celui de
la lecture; plus ces deux actes sont éloignés dans le temps, plus C'est pourquoi les différences historiques que j'ai signalées dans
nombreux sont les problèmes qui apparaissent. Nous avons vu les raductions de Rousseau ou de La Fontaine qui sont dûes à l'é-
que I'original subissait lui aussi un rajeunissement, des notes et tat de la langue espagnole à l'époque de chaque traduction (ortho
des adaptatiòns pour le rapprocher du lecteur. Là encore, la tra- graphe, syntaxe, mots ou expressions anciens) ne sont pas inf,r-
duction est un test idéal des mécanismes généraux du langage et dèles du point de vue de la fidélité au sens, car elles sonr fidèles à
/
du fonctionnement de l'écriq cette fois-ci c'est la notion d'origi- l'état de la langue espagnole à leurs époques respectives; ce sont
nal au niveau des textes anciens, en fonction de I'historicité, des différences historiques qui enrrent dans les limites du possi-
qu'elle mèt en question. Cela justifie la formulation de fidélité au ble. En revanche, sont considérées comme infidèles par rapport à
sens dans I'historicité, et explique le mouvement d'évolution des la langue espagnole les fautes de morphologie ou de syntaxe con
traductions , parce que l'historicité est une caractéristique propre à sidérées comme telles à l'époque de la traductioi. La f,rdélité à la
l'écrit en général. langue d'arnvée doit donc être jugée en fonction del'étatde cette
langue à l'époque de la traduction. Il faut ajouter à cela qu,il est
souhaitable de trouver un ton "archaisant" (ce qui ne veut pas dire
inintelligible ou difficile à comprendre) pour à., raductions de
textes anciens, afin de leur donner un certain c¿¡ractère d'ancien-
neté du point de vue stylistique, qui Ies approche de I'original.

I
t74 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION L'HISTORICITE t75

Mai s l' hi s toire impose d' autres ccntraintes d' ordre. extra-lin grris ti- sens et I'adaptation, iar il n'y a pas de loi générale et il faudra
que : les goûts esthétiques, les modèles idéologiques, les moeurs. toujours juger cas par cas.
La frdélité au destinataire de la traduction subit également ces
contraintes, car le destinataire est inscrit dans un contexte. C'est D'autre part, la fidélité au destinatai¡e doit être jugée en fonction
pourquoi il est nécessaire que le naducteur résolve les problèmes du legteur auquel s'ad¡esse la traduction. Ainsi, il sera fidèle de
dûs à l'écart tennporel pour que son destinataire reçoive la même faire ùne traduction-érudition d'un texte ancien (avec des retours
information malgré la distance par rapport à l'époque de I'origi- à I'original et diverses références en conunentaire) si celle-ci est
nal, et pour qu'il reçoive le même effet, malgré l'écart esthétique. destinée à des lecteurs spécialisés, ou même d'employer la langue
Cependant ce travail nécessaire de rapprochement au destinataire espagnole de l'époque de I'original (ce qui serait infrdèle au ni-
est limité par le respect du vouloir dire de I'auteur. veau du grand public, par exemple); mais cela ne veut pas dire
pour autant que cette traduction-érudition sera fidèle au sens de
Les contraintes de l'époque conduisent parfois le traducteu¡ à l'original, ses buts étant différents. Toutefois, il peut avoir des tra-
choisir des résultats qui ne sont pas frdèles au vouloir dire de I'au- {uctions-érudition frdèles au sens mais qui y ajoutent des com-
teur et qui dépassent donc les limites de la frdélité au sens . Ainsi, menaíres philologiques, historiques...
ce traducteu¡ de Montesquieu qui avait rendu "sexe" par "être" et
"charme" par "amour" et n'avait pas rendu au destinataire espa- Cependant, rien n'empêche ces traductions-érudition ou ces tra-
gnol de l'époque, même très puritain, le vouloir dire de Montes- ductions-adaptation d'être de bonne qualité, indépendamment du
quieu; il en est de même pour la version espagnole du film "Mo- fait qu'elles ne soient pas fidèles au sens de I'original ; il faudra
gambo", ou les atténuations de la grossièreté du langage de jqger de la qualité d'une traduction d'un texte ancien en fonction
Rabelais qu'apporte le traducteur 2 en produisant un effet diffé- du but fixé suivant le destinataire visé.
rent (à moins que le lecteur espagnol ne'soit plus scandalisé par ce
langage que le lecteur français, ce qui n'est pas le cas à mon avis). Pour estimer la fidélité au sens d'une traduction il faudra égale-
Rappelons également le cas des belles infrdèles du XVIf siècle ment tenir compte de l'évolution subie par I'original dans son
qui tran sformaient les personnage s. homérique s. propre milieu et de I'effet produit chez le destinataire.

Toutefois, il faut tenir compte du fait que ce sont les contraintes Par conséquent, la fidélité au sens se fait dans I'historicité, mais
historiques (censure, goûts esrhétiques, principes idéologiques) tout comme la subjectivité, cene historicité est indéniable, néces-
qui obligent les traducteurs à qpter pour des solutions de cet or- saire et limitée.IndénÍable car c'est un déterminisme inhérent à
dre. c'est pourquoi il ne s'agit pas de condamner laliberté de ces l'écrit, nécessaire parce qu'il faut que Ie r:aducteur soit fidèIe à
traductions mais de les considérer comme des adaptations, plus ou I'époque, etlimitée pow nepas sombrer dans I'adaptation.
moins réussies, en fonction de ces contraintes. Du point de vue de
raftdélité au sens, il y a adaptation et non pas traduction lorsqu'en
fonction des contraintes de l'époque, du type idéologique ou es-
thétique, l'équilibre entre les trois paramètres de frdérité est rom-
pu, introduisant des modifications importantes. Il est difficile d'é-
tablir une ligne de démarcation nette entre la traduction fid.èle au
VTI. LA FONCTIONNALITE

La troisième dimension qui définit la fidélité en t¡aduction, la


fonctionnalité, découle de la contextualité et du dynamisme de
l'équivalence de traduction qui, lui aussi dépend du type de texte,
des objectifs de la traduction et des contraintes de la langue et du
milieu d'a¡rivée. Par rapport à ces éléments, on peut se demander
si la fidélité est toujours la même, si elle se manifeste toujours de
la même façon, ou si elle prend des formes différentes selon les
cas. Etudions d'abord le dynamisme des équivalences traductives
en fonction du type de texte.

1. Le dynamisme de l'équivalence de sens en fonction du


type de texte

Si je donne "es natural", "quiero y no puedo" et "es de creer"


comme équivalents espagnols de l:expression française "ça va de
soi", on pourra très facilement les considérer comme infidèles
(sauf peut-être "es natural" qui se rapproche le plus de sa signifi-
cation). Elles ont pourtant été choisies dans la traduction de la
chanson "La malwaíse réputatíon" de Georges Brassens, que
Pierre Pascal a fait pour Paco lbañez.
178 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE t79

LA MAUVAISEREPUTATION
Au village, sans prétcntion
LA MALA REPUTACION
En mi pueblo, sin prerensión,
ment linguistiques car s'agissant d'une chanson il fallait que le
J'ai mauvaise réputation tengo mala reputaci&r, traducteur tienne compte aussi des effets mélodiques.
QuJe m'démene ou quJc resæ coi haga lo que haga es igual,
Je passe pour un je ne sais quoi. todo lo consideran mal.
Je ne fais pourrant de ron à personne, Yo no pienso, pues, hacer ningún daño De la même manière, la rime et la musique expliquent que "Je
En suivant mon ch'min de petit bonhomme; quericndo vivir fuera del rebaño, pass'pour un je ne sais quoi" devienne "todo lo consideran mal",
Mais lcs brav's gens n'aiment pas que no, a la gente no le gusra que
L'on suive une autre route qu'eux uno tenga su propia fe. ou que "Fn suivant mon ch'min de petit bonhomme" soit traduit
Non les brav's gens n'aiment pas que Todos, todos me miran mal par "queriendo vivir fuera del rebaño", et "Tout le monde médit
L'on suive une autre route qu'eux. salvo los ciegos,
Tout le monde médit de moi es natural. de moi, sauf les muets" par "Todos, todos me miran mal, salvo los
Sauf les mues, iry3lg¡g!
ciegos" (les "muets" devenant les "aveugles").
Le jotrr du quatorze juillet, Cuando la fiesta nacional
Je reste dans mql lit douillet, Yo me quedo en la cama, igual
La musiquc qui marche au pas que là música militar Voyons d'autres exemples. La traduction des Bandes dessinées
Cela ne me rcgardc pas. nunca me supo levantar ;
Je ne fais pounant de ton à personne, en cl mundo no hay mayor pecado
pose des problèmes particuliers au traducteur tout en offrant un
En n'écoutant pas Ie clairon qui sonnc. que el de no seguir al abanderado, cadre idéal d'exemples de recherche d'équivalences contex-
Mais les brav's gens n'aiment pas que no, a la genæ no le girsta que
L'on suive une autre route qu'eux uno tenge su propia fe.
tuelles : le support de I'image qui situe le texte, le type de langage
Non les brav's gens n'aimenl pas que todos me señalan con el dedo. employé (argot, jeux de mots, spontanéité de I'oral), le type de
L'on suive une autre ro¡te qu'eux. salvo los mancos,
Tout le monde memontrc du doigt, quiero v no nuedo.
public visé (enfants, grand public). Dans la bande dessinée Le fils
Sauf les manchots, ça va de soi. d'Astérix - d'où sont tirées les images reproduites dans les pages
j'crois'un voleur malchanceux,
Quand
Poursuivi par un cul teneux
Si en la calle corre un ladrón
suivantes -, Astérix trouve un Mæ à la porte de sa maison ; celui-
y ala zagava un ricachón,
J'lanc' la patt' et pourquoi le øir', zancadilla pongo al señor ci se révèle être le fils de Césa¡ et de Cléopatre, que cette dernière
Le cul ærreux s'rctrouv' par terr'.
Je ne fais por:nant de ton à personne,
y he aplastado al perseguidor.
a confié à Astérix pour qu'il le sauve de la haine de Brutus, fils de
Eso sí que es, señor, una lata,
En laissant courir les voleurs de pommes. siempre rcngo yo que meter la pata. César, qui veut le faire disparaître pour être le seul héritier de
Mais les brav's gens n'aiment pas que no, a la gente no le gusta que
L'on suive une aulre route qu'eux uno tenga su propia fe.
I'empire. Un romain, déguisé en nourrice, alrive dans le village
Non les brav's gens n'airnent pas que lodos lras de mí a correr, gaulois afin d'enlever le bébé ; dans I'extrait choisi, cettte nour-
L'on suive une autre route qu'eux. salvo los cojos,
Tout Ie monde se nre sur moi, es de cner-
rice-légionnaire essaie de calmer le bébé qui pleure sans ¿urêt.
Sauf les culs-d'jau', ca va dc soi.

L'une des caractérisitiques de la bande dessinée est I'emploi d'o-


Dans I'original français, "ça va de soi" est répété à la hn de cha- nomatopées. Le traducteur doit les traduire par leurs fuuivalents
que strophe, rimant avec le vers précédent et suivant le rythme de en espagnol : le "ouinn" des pleurs de I'enfant devient "buaaaa",
la musique. Dans la version espagnole, on n'a conservé ni la rime le "euh ! " pour exprimer I'hésitation est rendu par un " ¡ hum ! ",
avec le vers précédent, ni I'effet de répétition comme clôture de le "cocoricoooo" du coq donne "quiquiriquiiii".
chaque srophe, mais on a maintenu une petite phrase de clôture
de chaque strophe, différente à chaque fois, qui rime avec I'avant D'autre part, le traducteur doit faire en sorte que sa traduction ac-
dernier vers et qui va bien avec la musique. L'original a été ta- compagne bien l'image, même si de ce fait elle ne colrespond
duit en espagnol avec des moyens différents, mais I'effet d'en- plus aux mots de I'original. Lorsque le visage d'Astérix exprime
semble est équivalent pour le destinataire espagnol. Dans ce cas, la contrariété, à cause de la reprise des pleurs de I'enfant, la
la fidélité a été subordonnée à d'autres paramètres non spécifique- phrase "Il y avait longtemps" devient "Ya tocaba", qui ne rend pas
'r
180 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTON LAFONCTIONNALITE 181

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la signification de la phrase mais qui exprime la réaction d'Asté-
rix confronté aux pleurs de I'enfant.

Un peu plus loin, Obélix dit "Il faut reconnaître, elle est super la
nourrice", accompagnant "super" d'un geste du doigt (qui peut
aussi servir à désigner la nourrice) ; ce geste n'étant pas très fami-
lier au lecteur espagnol, le traducteur, pour compenser et conser-
ver I'humour étoffe le texte par un jeu de mots, jouant avec le
double sens de "ama seca" (elle n'est pas jeune et n'allaite pas,
elle n'est pas sympathique) : " ¡ Hay que reconocer que es un ama fait dire à la nourrice "Por culpa de mi primer oficio, me hacían la
más bien seca,, pero competente ! ". Il s'agit là d'une véritable re- broma de decir que lo de la legión me lo tomaba muy a pecho".
création du traducteur. Sans reprendre la signification de la phrase, il parvient à exprimer
la situation de cette image (et les suivantes) et à enchaîner avec
Mais I'exemple le plus remarquable de la créativité du traducteur une chanson espagnole très connue "Mira mi pecho tatuado... ".
se trouve lorsque la nourrice-légionnaire, qui vient de dire qu'elle
a travaillé comme cantinière dans la légion romaine, ajoute Chaque fois que la nourrice chante une chanson, le traducteur a
"D'ailleurs à cause de mon premier métier, on m'appelait la ma- du trouver une chanson espagnole connue du lecteur espagnol et
melon de la légion ! " et enchaîne avec la chanson française, I'adapter pour produire chez lui le même effet comique que chez
transformant "Madelon" en "mamelon" ; le traducteur espagnol le lecteur français (objectif qui n'aurait pas été atteint si I'on avait
I d

182 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALiTE 183

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gardé les chansons françaises que le lecteur espagnol ne connaît Remarquons pour terminer la traduction du nom des personnages
pas) ; ainsi, lorsque I'auteur fait chanter à la nourrice-légionnaire de cette bande dessinée qui renferme généralement un jeu de
la chanson française "Tiens, voilà du boudin... " adaptée au jargon mots. Ainsi le vieillard appelé en français "Agecanonix" s'appelle
gallo-romain, le traducteur espagnol utilise une chanson qu'on en espagnol "Edadepiedrix" (parfois "Vejestórix"). Malheureuse-
chante en Espagne sur la musique de la diane des casernes ainsi ment, le traducteur n'a pas rendu la signification du nom de tous
que la célèbre chanson de la guene civile "El ejército del Ebro", les personnages car, par exemple, "Assurancetourix" (loba¡de) est
transformées elles aussi, pour produire des effets comiques. appelé "Asurancetúrix", "Abraracourcix" (le chef) "Abraracúrcix"
(parfois "Abracurcix"), "Idéfix" (le chien) "Idéfix"... n s'est
contenté de tradui¡e la graphie (effectuant une "translitération"),
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184 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTONNALITE 185

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186 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE r87

ce qui ne produit pas un effet humoristique chez le lecteur espa- S'agissant d'un texte publicitaire, il est essentiel d'attirer I'atten-
gnol ; pour.produire le même effet, il aurait fallu jouer aussi avec úon du consommateur : c'est donc le motif du maintien de la
les mots et donner à ces personnages des noms porteurs de signifi- phrase française dans la traduction. LeS produits de beauté fran-
cation, par exemple "Seguroatodoriesguix", "Abrazopartídix", çais étant très reputés en Espagne, la phrase en français donne au
"Ideafix" ... comme le même traducteur le fait dans un autre nu- produit plus de cachet et aussi plus de qualité (elle ajoute d'ail-
méro de cette bande dessinée L¿ s douze travaux d' Astérix. leurs plus de "sesret" dans la phrase)'. Il ne s'agit donc pas d'une
infidélité mais bien au contraire d'une équivalence contextuelle,
Un autre cas d'espèce : si la traduction espagnole d'un texte fran- imposée cette fois-ci par les lois du marketing.
çais comprend, en français, la phrase "La ligne de beauté qui a un
sesret", on pensera probablement que c'est une erreur ou un oubli Les exemples ci-dessus ne représentent qu'un petit échantillon
du traducteur. Cette phrase appartient pourtant à un texte publici- destiné à illustrer la variété des problèmes posés au traducteur, et
taire de la ligne de produits cosmétiques Jean d'Avèze. la variété des solutions proposées spécifiquement à chaque occa-
sion.

Mais que ce soit dans la chanson, dans la bande dessinée ou dans


jowence de jean d'avèze, les textes publicitaires, il s'agit simplement de moyens différents
pour consüuire un sens ; ce qui change dans chaque cas, c'est la
lalignede beautéqui aun secret. priorité donnée aux paramètres en jeu (musique, image, humour,
persuasion...) en fonction des caractéristiques proprcs à chaque
type de texte. Le sens étant la combinaison de toute une série de
..EAr unÈÆlE6tÈb@b 61in¡arh ffi¡'| æt¡lar. He hs paramètres, il se manifeste différemment selon les cas, mais il est
Fire 4¡irin€q sndmwi
tþrbc lun mproM too eloOæ
@pgrado.6 de un @iþ wggbl, ql
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ffir¡ddsÈda
toujoufs le produit de la synthèse effectuée lors du processus de
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h-à: ta c8àE 0€ Jot ì/E¡cE
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compréhension chez le récepteur et il produit chez lui un certain
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effet. Pour.la traduction de la chanson de Brassens, qui reste fi-
ð qûG hoCibbb. t6 Ë@Þ q¡ÉrE: pqG eÞdoE sñ* û Ðå,
dosG¡I0' ì,EiújsmúbG g'urc Tarù¡6 6 mry din æ h repa- dèle à la musique, ou pour I'adaptation des chansons dans Le fils
sus ¡nEli¡æ¡oÉ y øßlg!¡!r0 øfh d¿ b6 eñ06 Fodr¡ihs po. ol s¡
¡tugrd 6þ ¡ngrdqÈ diE LIGNE DE JOUVEiICE: b6 d'Astérix, il a fallu que le tmducteur comprenne d'abord et déver-
ffiôhnd¡r¡l@úw mmhsffi¡d6desu
frirnla @úia Es¡ fâmla
@ tcrluB muy ûÅ peo
þdeaÍása¡ádebC8ÈxEDE
tiçra JotwEl,lcE, JE,ù DArÊæ lE ÊËb
balise(saisisse donc le sens et l'çffet produit par I'original), pour
T0l- tEpqÉSoa JE !¡tÄrEeb¡o que le mæde un alto p@r d€ ahdaa¡Jrto@gm@pHådeÈû ênsuite chercher les moyenS de produire le même sens et le même
øbcnàÆ D€ JorrvÈicE b¡b a bs f¡do8 ðnnf¡lh drbcqEEspúdeebæ*æde
ta CRÊHE DÊ JOWEilCÊ: uß %qDðbsglêtaCFÊ- 8e$t¡i!!!râ. ta CRÈME DE hf,i{ laFepâEptâlaãjúldebc8È-
m @ ¡qE liçbi¡. En 25 a/t6, lrE IN.nUVENCE lþæ, ð d€rb. JOUVEilCE .æquilibra $ p¡el al lÉDEJolwEi6Eyretuøseh6 effet chez le destinataire espagnol. Le processus est le même, les
paramètres de la fidélité aussi (au vouloir dire de I'auteur, au des-
la bellezase consüuye. tinatai¡e espagnol et aux moyens de la langue espagnole), ce qui
change ce sont les modalités d'application du principe de la fidéli-
té au sens suivant les cas.
JEAN DA/ËZE
PARIS Ajo:tons que dans la publicité espagnole vantant les mériæs des produits de beauré français,
il est tês frQuent de trouver des mots en français pour les raisons signalées.
T
188 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 189

,,
La traduction poétique et la traduction technique : un texte poétique un texte sémantiquement très riche. Parfois, cette
même processus, un même principe, des applications richesse peut produire des effets d'opacité, d'ambiguïté, qui don-
différentes nent naissance à différentes interprétatiohs ; ceci explique pour-
quoi la subjectivité joue un très grand rôle dans la lecture de
On oppose traditionnellement la traduction poétique et la traduc- textes poétiques.
tion technique :-la première est souvent conçue comme le sum-
mum de la traduction et, en raison de sa difficulté, certains la C'est céfte richesse sémantique et stylistique qui amène parfois à
considèrent impossible ; la seconde est parfois réduite à'des pro- nier la possibilité de traduire des textes poétiques en raison de
blèmes strictement terminologiques, et on la considère comme fa- ,l'impossibilité de recréer la même richesse dans une autre langue.
cilement transcodable. Sans prétendre analyser en profondeur ces La fidélité au sens que j'ai énoncée tranche en quelque sorte cette
deux formes de traduction, je m'efforcerai de montrer leur spéci- question car, faisant intervenir la déverbalisation, elle ne cherche
ficité tout en dégageant leurs points communs. pas à établir une identité de moyens mais une identité de sens et
d'effet produits chez le destinataire.
2.1. La traduction poétique
Efim Etkind, dans son essai sur la traduction poétique intitulé U¿
Peut-être la spécificité des textes poétiques réside-t-elle dans le art en crise. Essai de poétique de Ia taduction poétíque (1982),
fait que I'auteur d'un texte poétique, à la différence des auhes au- s'érige en défenseur de la possibilité de la traduction poétique,
teurs, met I'accent sur le texte lui-même : il ne presente pas I'in- concevant celle-ci comme une "recréation" qui doit conserver la
formation d'une façon directe, transparcnte, mais il utilise des forme d'un poème et dont les lois sont définies tant par le texte de
moyens spéciaux qui ont été créés tout au long de I'histoire (rime, départ que par les normes esthétiques de la littérature d'arrivée. Il
mètre, métaphores...), ou bien il en crée d'autres. L'auteur d'un se plaint du fait que la plupart des traductions poétiques en fran-
texte poétique veut émouvoir le lecteur et il crée un langage tra- çais négligent la forme, "cette forme qui est elle-même un conte-
vesti, orné, d'un grand pouvoir évocateur. Les textes poétiques nu" (1982, p.239), et que les traductions en prose ne rendent que
développent, à partir de leur matériel, c'est-à-dire de la langue, un I'information (si toutefois elles la restituent), et sont infidèles
autre système sémantique où il y a une nouvelle équivalence des parce qu'elles ne répondent à aucun principe artistique.
éléments : on-rompt les liens habituels des mots et on instaure un
ord¡e différent qui lève les interdictions propres au système de la E. Etki¡id, dans l'Avant-propos, dit que "un poème est un orga-
langue et à sa logique (syntaxe, associations inusitées de mots...). nisme dont chaque élément a une importance vitale : le rythme,
Il se produit alors un mélange entre ce qui fait partie du système les rimes, les strophes, la composition syntaxique, l'organisation
linguistique géneral et ce qui en suppose la transgression. Chaque phonétique et musicale coexistent et entrent en système" (p. XI).
element n'a pas de réalité indépendante mais se trouve dans un Un poème présente simultanément une diversité d'exigences et
contexte particulier qui permet de construire un ensemble auto- est veritablement un "système de conflits", et c'est là que réside la
nome (au niveau des symboles, par exemple) où tout devient si- difficulté majeure de la traduction poétique, car il faut repondre à
gnificatif, où tout intervient pour construire le sens : la disposition toutes ces exigences. D'après E. Etkind, définir la spécificiré d'un
des mots, la rime employée, le mène, la strophe, le choix de cer- texte revient à décrire les conflits essentiels qui le caractérisent, et
tains mots appelant certaines connotations, etc. Tout cela fait d'un à trouver le "conflit dominant". Les conflits fondamentaux sont
190 LA NOTION DE FIDELME EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 191

les conflits entre la syntaxe et le mètre, entre le mètre et le ry- au-delà du néc-essaire, à ne tolérer les transformations que si elles demeu-
lent dans le cadre précis et restreint du système arústique en question, à ne
thme, entrc le son et le sens, entre le mot comme unité de base du
faire d'additions que si elles ne franchissent pas les bornes du monde esthé-
langage et le mot inséré dans un vers, enEe la tradition poetique et tique du poète" (p. 22).
I'innovation de I'auteur. Il signale à cet égard le phénomène de
"défonctionnalisation", malheureusement très répandu dans la tra- C'est cette conception qu'il défend tout au long de son liwe, dans
duction poétique, qui consiste à priver le texte traduit de sa fonc- lequel il démontre les limites des autres types de naduction avec
tion : faire rire, servir pour un jeu, ironie... de nombreux exemples de traductions de poèmes en français.

E. Etkind distingue six types de Traduction poétique : la "Traduc- Cette "Traduction-Recréation'l ne peut se faire qu'en vers : "on ne
tion-Information ", la "Traduction-Interprétation ", la "Traduction- peut, on ne doit traduire les vers qu'en vers" (p. 276).En défen-
Allusion", la "Traduction-Approximation", la "Traduction-Re- dant la naduction poétique en vers, il se heurte à un problème es-
création" et la "Traduction-Imitation". Il
appelle "Traduction- sentiel : celui des correspondances entre les mètres et les strophes
Information" celle qui donne en prose l'idée générale du texte ori- de deux littératures différentes, ces colrespondances étant par ail-
ginal mais n'a aucune prétention artistique ; la "Traduction-Inter- leurs très difficiles car chaque système prosodique possède sa pre
prétation" combine la traduction avec la paraphrase et I'analyse et pre métrique et chaque littérature a ses propres traditions vis-à-vis
est I'auxiliaire des études historiques et esthétiques ; la "Traduc- des mots et des strophes. Que faut-il donc faire ? Quels moyens
tion-Allusioi" offre quelques critères esthétiques (par exemple, faut-il employer pour rendre en français le pentamètre iambique,
faire rimer les quatre ou les huit premiers vers) mais il n'existe I'hexamètre, le tétramètre iambique, les mètres nochaïques... ? E.
pas de programme esthétique défini pour tout le poème,le traduc- Etkind signale qu'au fil du temps se sont établies quelques corre-
teur se propose seulement de stimuler I'imagination du_lecteur qui spondances plus ou moins.stables entre les vers des différentes lit-
dewa ensuite "achever I'esquisse" ; la "Traduction-Approxima" tératures (ex. octosyllabe tétramètre iambique, tétramètre trochaï-
tion" quant à elle, conserve certains aspects de I'original mais pas que, octosyllabe syllabique, "dolnik"). il dit que le type de vers
la totalité ; en voici quelques uns : avec rime mais sans mètre, utilisé dans la traduction est toujours une queition de choix, étant
av_ec rythme mais sans rime, sans mèEe et sans rime... (d'après lui donné qu'il eót impossible d'éviter la subjectivité (la traduction la
elle apparaît lorsque le traducteur est convaincu qu'il ne parvien- plus fidèle à I'original est nécessairement subjective, selon lui),
dra pas à traduire) ; la "Traduction-Imitation" apparaît fréquem- mais que "en fin de compte, on peut traduire coÍtme on veut, à
ment lorsque le traducteur est poète et qu'il ne cherche pas à re- condition touiefois que chaque édition reste fidèle à un principe
créer I'original mais à s'exprimer lui-même. Pour E. Etkind, ces esthétique quelconque" (p. 203). Il ajoute que les problèmes posés
différents types de traductions ne sont pas de waies traductions par le choix du mètre et de rythme varient suivant la langue de dé-
poétiques, car la seule véritable traduction poétique est la "Tra- part.
duction-Recréation" : celle qui "recrée I'ensemble, tout en conser-
vant la stn¡cture de I'original" (p. 22). Etkind ajoute que la "Tra- A cela s'ajoutent les problèmes liés au langage métaphorique. E.
duction-Recréation" : Etkind cite I'exemple d'une traduction en français du poème de
Lorca "Preciosa y el viento" danq laquelle le traducteur n'a pas su
"n'est pas possible sans sacrifices, sans transformations, sans addiúons ;
conserver une image du poète, à savoir I'identification des gitans
mais tout I'art du traducteur consiste pÉcisément. à ne pas faire de sacrifices
aux vagues de la mer ("gitanos del agua"). Ceux-ci deviennent
192 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 193

dans la traduction française de simples gitans à côté de la mer, ce CORRESPONDANCES


qui abolit la métaphore du poète espagnol.
La Nature est un temple où de vivans piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
En los picos de la sierra, Sur les pics de la montagne L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Los ca¡abineros duermen Dorment les ca¡abiniers
Qui l'observent avec des regards familiers.
Gua¡dando las blancas torres Qui gardent les blanches tours
Donde viven los ingleses. 0ù demeu¡ent les Anglais. Comme de longs échos qui de loin se confondent
Y los gûa¡os-dclagua Et les gita¡s_dl¡iyage Dans une ténébreuse et profonde unité,
Levantan por distraerse Elèvent pour distrai¡e Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Glorietas de ca¡acolas Des berceaux de coquillages Les parfums, les couleu¡s et les sons se répondent.
Y ramas de pino verde. Et des branches de pin vgrt
Il est des parfums frais comme des chai¡s d'enfants,
E. Etkind en conclut que pour traduire l,orca il faut "reproduire le Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
libre essor de ses images méthaphoriques, mais aussi les ba:reaux - Et d'aures, corompus, riches et niomphans,

divers de la forme rythmique qui entrave cet essor" (p 27$.


Ayant I'expansion des choses infinies,
Comme I'ambre, le musc, le benjoin et I'encens,
Voyons maintenant un autre exemple de traduction poétique, cette Qui chantent les transports de I'esprit et des sens.
fois-ci du français vers I'espagnol J'ai recueilli dix traductions en 1 CORRESPONDENCIAS
espagnol du poème de Baudelaire "Correspondances", paru dans
Naturaleza es templo de vivientes pilares,
Les Fleurs du Mal. Ce sonnet (avec ses quatorze alexandrins ri-
á los que el ai¡e arranca misteriosos nombres,
més, ses deux quatrains et ses deux tercets) est rendu de diffé- y es un bosque de símbolos que, cuando andan los hombres,
rentes manières en espagnol car certains traducteurs construisent dejan caer sobre ellos miradas familia¡es.
des alexandrins (14 syllabes en espagnol au lieu de 12 en fran- 2 CORRESPONDENCIAS
çais), rimés ou non rimés, et d'autres ne construisent pas de vers.
La Natu¡a es un templo donde vivos pilares
Je n'entrerai pas dans le détail de I'analyse de ces différentes tra-
dejan, algunas veces, sali¡confusos nombres ;
ductions mais je signalerai qu'on remarque certains des types de es un bosque simbólico que recorren los hombres
traduction énoncés par E. Etkind : les traductions 5 et 9 sont des a los que siempre mira con ojos familiares.
"Traductions-Approximations" car les traducteurs font des alexan- 3 CORRESPONDENCIAS
drins espagnols (donc de 14 syllabes) mais les rimes ne sont pas
La Naturaleza es un templo donde vivientes pilares
présentes tout au long du poème ; les traductions 3, 6 et 8, quant à
dejan a veces salir confusas palabras ;
elles, ne respectent ni la métrique ni la rime mais restituent I'in- el hombre pasa allí a través de selvas de símbolos
formation transmise par le poème, et sont donc des exemples de que lo observan con miradas familia¡es.
"Traduction-Information" ; enfin seules les traductions 1, 2, 4,7 4 CORRESPONDENCIAS
et l0 sont des essais de "Traduction-Recréation" car elles construi-
Naturalcza es templo donde vivos pilares
sent des sonnets espagnols avec rime et métrique.
dejan salir a veces una palabra oscura ;
entre bosques de símbolos va el hombre a la ventura,
símbolos que lo miran con ojos familia¡es.
!
194 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE r95

5 CORRESPONDENCIAS "Traduction-Recréation" se veut frdèle au sens. La "Traduction-


La Natu¡a es un templo cuyos vivos pilares Recréation" proposée par E. Etkind rejoint les principes de la fi-
dejan salir a veces expresiones confusas ; délité au sens que j'ai énoncée : le poème étant un tout dans le-
por allí pasa el hombre entre bosques de símbolos quel différents paramètres interviennent tous ensemble, ce qui
los cuales le dirigen familiares miradas.
compte c'est le sens saisi (qui les intègre tous) et I'effet produit
6 CORRESPONDENCIAS chez le destinatai¡e ; E. Etkind ne parle pas de déverbalisation
La Naturaleza es un templo donde vivos pilares dans le processus de traduction, cependant c'est justement la dé-
dejan brotar, a veces, palabras confusas ; verbalisation du sens, qui intervient toujours dans le processus de
el hombre pasa entre bosques de símbolos compréhension, qui permet au traducteur d'abord de comprendre
que le observan con ojos familiare.s.
et de subir un effet quelconque, et ensuite d'essayer de reproduire
7 CORRESPONDENCIAS avec sa traduction la même impression, le même effet chez le des-
Natu¡aleza es templo cuyos vivos pilares tinataire, employant dans ce but des moyens qui s'éloignent né-
dejan, algunas veces, salir cònfusos nombres ; cessairement de ceux de I'original.
es un bosque simbólico que recorren los hombres
a los que siempre mira con ojos familiares.
Par conséquent la méthode interprétative de la traduction joue
8 CORRESPONDENCIAS aussi son rôle dans la traduction poétique : le processus de traduc-
LaNaturaleza es un templo en donde vivos pilares tion est le même (comprendre-déverbaliser-réexprimer), les prin-
dejan de vez en cuando sali¡ confusas palabras cipes de fidélité sont aussi les mêmes (au vouloir dire de I'auteur,
el hombre lo recorre a través de unos bosques de símbolos au destinataire et aux moyens de la langue d'arrivée), ce qui
que le observan con ojos familiares.
change ce sont les modalités d'application en fonction de la spéci- '
9 CORRESPONDENCIAS ficité du poétique (intervention de la rime, mèrre, métaphore...) et
Es la Natu¡aleza templo, de cuyas basas où il faut d'ailleurs ajouter un nouvel élément : les mécanismes
Suben, de tiempo en tiempo, unas confusas voces ; propres à la linérature d'a¡rivée (mètre, strophes...).
Pasa, a t¡avés de bosques de símbolos, el hombre,
Al cual éstos observan con familia¡ mi¡ada.
Il faut également tenir compte du fait que le talent créateur, I'ins-
10 CORRESPONDENCIAS piration, une certaine prédisposition d'esprit et le goût de l'écri-
Natu¡aleza es templo donde vivos pilares ture sont des caractéristiques propres aux auteurs de textes poéti-
Dejan oir a veces su palabra confusa ; ques et qu'elles doivent aussi exister chez le traducteur poétique
Y los bosques de símbolos por donde el hombre cruza s'il veut atteindre avec sa traduction des résultats semblables à
Le observan dirigiéndolc mi¡adas familiares.
ceux de I'original. Autrement comment pourrait-il jouer avec la
sonorité des mots, créer des rapports inattendus entre eux ? C'est
Ces types de traduction proviennent de I'emploi d'une méthode
différente de la part du traducteur qui prend des éléments de fidé-
lité différents selon les cas : la "Traduction-Information" se veut
fidèle à I'information véhiculée par le poème, la "Traduction-Ap-
proximation" ajoute quelques éléments artistiques... , seule la
- I
t96 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE r97

pourq¡01 le traducteur de textes poétiques doit avoi¡ un talent de une place au style ; Jean Maillot, dans L¿ traduction scientifique
poere . et technique (1969), dit à cet égard :

2-2. La traductíon technique "On entend parfois exprimer I'opinion que, dans la traduction technique, les
questions de style sont seÆondaires, voire négligeables. Il est certain que la
traduction technique n'est nullement un exercice littéraire, mais le style
Si la spécifrcité de la traduction des textes poétiques procède des
éønt en fait la façon d'exprimer la pensée à I'aide des ressou¡ces de la lan-
caractéristiques propres à la poésie et des compétences néces- gue, les mêmes problèmes se poseront toujours, quel que soi¡ le domaine
saires aux traducteu¡s de ces textes, la spécificité de la traduction dans lequel s'exerce I'activité du traducteur" (1969, p 99)
technique provient également de la nature des textes techniques et
des compétences que doit avoir le traducteur. En effet, la traduction de textes techniques n'est pas une simple
question de terminologie et de mise en oeuwe d'équivalences pré-
Ch. Durieux, dans Fondement didactique de Ia tradüction techni- établies.
que (1988), pose la question de la défrnition de la traduction te-
chnique en disant que ce n'est pas la traduction qui est technique Soit, par exemple, le texte suivant, extrait de la brochure "Utilisa-
mais la nature des textes à traduire ; il s'agit donc de deux ques- tion et entretien" de la Renault 9 et sa traduction en espagnol.
tions d'ordre différent selon que I'on veut défrnir les textes te-
chniques ou la traduction technique. Conseil Consejo

Quand vous avez changé une roue : Cuando Vd. haya cambiado una
C. Durieux considère comme textes de nature technique les textes Après quelques kilomèt¡es, v énfrez rueda:
qui traitent de sujets techniques, technologiques ou scientifiques : le serrage des écrous. Después de algunos kilómet¡os
le manuels de référence, les brochures d'entretien, les descriptifs Faiæs contrôler la pression, et verihque el apriete de las tuercas.
réparer au plus vite la roue crevée. Haga controlar la presión y repare
de matériel ou de procédés, les modes d'emploi... Plus que le los más pronto posible la rueda
Dès reparation, remontez la à
contenu technique de ces textes, c'est le langage employé dans I'end¡oit où elle se f¡ouvait. pinchada. Una vez reparada vuelva a
ces textes qui leur donne une spécificité : l'emploi d'une termino- monta¡la en el mismo lugar donde
logie technique, qui recouwe les grands domaines reconnus des estaba antes de pincharse.
sciences et des techniques (mécanique, électronique, informati-
que...) ; mais aussi I'emploi d'une langue de spécialité, car les La traduction espagnole aurait gagné en clarté pour I'usager espa-
spécialistes utilisent souvent une langue de métier qui leur permet gnol si le traducteur, au lieu de se contenter de transcoder "le ser-
de mieux se comprend¡e entre eux. rage des écrous" par "el apriete de las tuercas", avait essayé de
comprendre de quoi il s'agit en se mettant en situation, et en pre-
Cependant I'importance de la terminolôgie et des usages propres à nant conscience de ce qu'il faut faire après avoir changé une roue.
chaque langue de spécialité dans les textes techniques laisse aussi Il aurait alors trouvé la maniè-re de le dire en espagnol (par exem-
ple, "si están bien apretadas")3.
2 Cette nécessité d'une prédisposition à la poésic pour pouvoir rraduire les @mes est une des
raiscns qui explique que, généralement, an n'enseigne pas la rraducúan poétique dans les
Ecoles de Traducteurs, tout comme on n'enseigne pas dans les universirés à fairc des
poèmes (il faut ajouter à cela que la demande du marché de t¡aductiqrs est constituée
essentiëllcment par des æxtes non poétiques), 3 D'ailleurs, le dictionnaire espagrol de M. Moliner n'inclut pas le terme "apriete"
i

198 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTON LAFONCTIONNALITE 199

Quelle est la déma¡che propre à la traduction des textes techni- I'argumentation développée, mais aussi afin de résoudre les pro-
ques ? C. Durieux signale que lorsqu'un texte traite d'un sujet blèmes d'ordre terminologique.
courant dans une langue courante pour le lecteur, le processus de
compréhension se présente comme un continuum sans étapes, la Les problèmes que pose la terminologie sont de deux ordres :
lecture se confondant avec la compréhension, avec la saisie du d'une part, il faut comprendre les tetmes dont il est question pour
sens. Cependant, lorsque le texte traite d'un sujet technique, écrit pouvoir comprendre l'énoncé (on ne comprend pas le texte sur la
dans une langue de spécialité, le processus se complique pour un notion de groupe terminologique si on ne sait pas ce qu'est le
lecteur moyen. Soit, par exemple, le texte suivant, relevant du do- "groupe additif R",les "groupes de transformations" ...), et d'autre
maine des mathématiques, qui traite de la notion de groupe topo- part, il faut connaître le terme approprié que I'on emploie dans la
logique (texte déjà cité lorsque j'ai parlé des complémenrs'cogni- langue d'arrivée. Les dictionnaires bilingues, qui restent au ni-
tifs) : veau des mots, ne suffisent pas toujours pour comprendre le terme
concerné et pour trouver l'équivalent juste en langue d'arrivée,
14. - Groupes, anneau( et corps topologiques. c¿r toute la terminologie n'est pas répertoriéea. De plus, ils se li-
La nolion de groupe topologique est née de l'étude de cas particuliers æls mitent à donner des correspondances qui peuvent parfois va¡ier
que le groupe additif R ou les groupes de transformations dépendant d'un selon le domaine, le traducteur ne peut alors savoir quelle corre-
nombre frni de paramètres, comme le groupe des dilatations de spondance il doit choisir s'il n'est pas renseigné sur le sujet. J.
S : x -; l,x + a (où I * 0). Dans ces divers exemples, I'ensemble étudié est Maillot parle à cet égard de I'insuffisance "quantitative" et "quali-
muni à la fois d'une stn¡chrre de groupe et d'une structure topologique et
ces deux stn¡ctures sont. compatibles en ce sens que les opérations du tative" des dictionnaires.
groupe sont continues.
C'est pourquoi le traducteur consultera des ouwages généraux
Pour quelqu'un connaissant la langue française mais n'ayant pas (encyclopédies), des ouvrages spécialisés, des revues, des no-
de notions de mathématiques, la compréhension de ce texte reste tices... en.langue d'arrivée mais aussi en langue de départ pour
au niveau de la langue (décodage des signes, reconnaissance des s'imprégner du sujet et pour trouver les terrnes justes utilisés dans
mots, de la syntaxe) car les compléments cognitifs nécessaires I
chaque langue pour les mêmes notions, les trouvant de cette ma-
font défaut. Pour comprendre ce texte, Ie traducteur doit se rensei- nière en contexte, dans leur emploi naturel.
gner d'une part sur le sujet (la notion de groupe topologique) et
d'autre part sur la signification des ternes employés (groupe to- f)'après C. Durieux, les recherches documentaires ont abouti lors-
pologique, groupe additif R, groupe de transformations...). La pre- que le traducteur posSède les connaissances "nécessaires" et "suf-
mière caractéristique de la démarche du traducteur technique, fisantes" : nécessaires pour qu'il ait la certitude de bien compren-
c'est la recherche documentaire. dre le texte original et se sente capable de le traduire, et
suffisantes, ca¡ il ne lui appartient pas d'atteind¡e le niveau de
Pour C. Durieux comme pour J. Maillot, la ¡echerche documen- connaissances d'un spécialiste qui pourrait fai¡e une critique du
taire est indispensable lorsqu'il s'agit de traduire un texte techni- texte ou approfondir le sujet.
que. Le traducteur, qui n'est pas forcément un spécialiste du sujet,
4 C. Durieux parle de "terminologie répertoriée" et "non répertoriée" dans les dictionnaires,
doit effectuer les recherches documentaires nécessaires pour de "ærminologie dérerminée par les enrreprises", de "terminologie transitoirc", de
"ærminologie propre à une entreprise" ...
connaître et comprendre le sujet du texte afin de pouvoir suiwe
200 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 201

Le processus de traduction de textes techniques est le même que Mais de cette obligation de précision dans la terminologie, il ne
celui des autres types de textes, c'est-à-dire qu'il faut comprendre faut pas déduire que la traduction de textes techniques se réduise
avant de réexprimer. C. Durieux signale à propos de la phase de exclusivement à la recherche d'équivalences pré-établies de
réexpression qu'il s'agit de reformuler le sens de l'énoncé en véri- ternes techniques ; en effet, il faut comprendre le texte pour pou-
fiant que I'on respecte non seulement le contenu informatif mais voir le traduire, saisir les informations qu'il véhicule, I'argumen-
aussi la terminologie appropriée,le niveau de langue, la langue de tation développée, sa logique, et pour ce faire, il faut aussi savoir
spécialité et son emploi. Voilà donc la deuxième caractéristique à quoi les termes renvoient. C'est pourquoi s'il est impératif de
propre à la traduction de textes techniques : la précision dans la respecter la terminologie de la langue d'arrivée, il est aussi impé-
terminologie. Ainsi de la même façon que le traducteur doit res- ratif de comprendre les termes concernés, ce qui permet de bien
pecter les moyens de la langue d'a:rivée, il doit employef, lors- comprendre le texte de départ et de trouver le terme juste dans la
qu'il s'agit d'un terme technique, le terme juste dans cette langue. langue d'arrivée.

Toutefois, cette contrainte de la précision'terminologique ne si-


Il y a parfois simple correspondance entre les termes employés gnifie pas qu'en traduction technique il y ait toujours unL seule et
dans les deux langues, mais dans la plupart des cas, les équiva- unique traduction possible. Le texte technique n'est pas unique-
lences varient selon que le terme est employé dans le vocabulaire ment composé de terminologie ; c'est pourquoi il pouna exister
courant ou dans une langue de spécialité, selon la langue de spé- différentes.traductions possibles d'un même texte : C. Durieux le
ciatité dont il s'agit, ou même à I'intérieur d'un même domaine en démontre en donnant différentes traduction d'un même texte avec
fonction du contexte. Ainsi, par exemple, le terme "ancre" peut différentes formulations, où la terminologie reste la même ("taux
avoir en espagnol différents équivalents selon le domaine : "an- d'intérêt", "crédits ", "différé d' amortissement" ...). La traduction
cla" (marine), "áncora" (horlogerie), "grapa" (architecture) ; le technique, comme toute traduction, est une combinaison d'équi-
tenne "lame", dans son usage le plus courant, donne "lámina", valences de ffanscodage et d'équivalences dynamiques ; comme
"hoja", mais lorsqu'il s'agit des machines-outils c'est en espagnol pour toute traduction, il existe un éventail de traductiins possibles
"cuchilla", ou lorsque c'est une pièce du métier à tisser "viadera" ; qui sont fonction de la subjectivité de chaque traducteur au sein
le mot espagnol "gato" sert à dégigner le "chat" et le "cric". de la dynamique contraintes-libertés, nécessaire pour reformurer
le sens.
Pour trouver le mot juste, le traducteur fait appel aux vocabulaires
spécialisés, aux autorités reconnues en matière de terminologie, Le processus de réexpression du sens et les paramètres de la fidé-
aux documents de normalisation internationale ou nationale, aux lité au sens sont les mêmes que dans la traduction en général. ce
vocabulaires établis par les organismes i nternationaux5. qui diffère, ce sont les caractéristiques spécifiques, qui sont fonc-
tion de la nature des textes techniques : la recherche documentaire
et la précision dans la terminologie.
5 J. Maillot cite par exemple, les Églementations de la CEE (Commission Intemationale de
réglementation en vue de ì'Approbation de I'Equipernent Electrþe) qui conceme l8 pays, ces caractéristiques définissent le profil du traducteur technique
ou le VEI (Vocabulaire Electrotechnique Intemarional) qui donne, outre les définitians eñ
français et en anglais, les termes les plus importans dans ces deux langues et leurs
qui doit remplir ces conditions et posséder les capacités d'analyse
équivalents dans d'autres langues.
I
202 LA NOTON DE FIDELTIE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 203

et de synthèse pour acquérir le savoir pertinent (linguistique et ex- Le dynamisme de l'équivalence de traduction, inhérent au proces-
trâ-linguistique) nécessaire. sus de traduction, confirme le rôle très limité du transcodage en
traduction. Il implique aussi que les iontraintes et res libertés va-
Evidemment, d'autres méthodes que la méthode interprétative que rient selon le type de texte. Pour un texte poétique, trahir un peu
j'ai décrite, peuvent exister en traduction technique ; ainsi, une I'information de I'original, si la fidélité aux autres paramètres
méthode littérale dont Ie but serait de traduire la langue, transco- I'exige, pourrait être permis ; en revanche, trahir l'information
derait la terminologie et les autres mots du texte sans se soucier de dans un texte technique, si faiblement que ce soit, serait une liber-
la réexpression du sens, ou une méthode libre viserait à critiquer té irnpardonnable. ce qui peut apparaître comme une liberté dans
ou commenter le texte comme le ferait un spécialiste ou à I'adap- un cas peut dans d'autres cas être une obligation : la réexpression
ter pour sa vulgarisation. du sens est le seul arbitre.

Les opérations mentales se fondent sur des compléments cognitifs


3. La fidélité au sens selon le type de texte différents. Dans le domaine technique, il faut que le traducteur ait
une connaissance du sujet traité et de la terminologie concemée ;
La traduction poétique et la traduction technique ne sont pas sric- dans la traduction poétique, il doit connaître les formes poétiques
tement différentes. on y retrouve les mêmes opérations mentales de la littérature de départ et celles de la littérature d'a¡rivée, il doit
que dans toute opération traduisante, de I'interprétation simulta- savoir éciire de la poésie. ces différents types de traduction exi-
née à la traduction poétique, et il s'agit toujours d'appliquer la gent donc des compétences et des capacités différentes de la part
méthode interprétative avec ses nois phases : d'abord la compré- du traducteurÓ.
hension, suivie de la déverbalisation du sens compris, et enfin la
réexpression du sens. Les paramètres de la fidélité au sens sont cela nous amène à une question très discutée : la
difficulté d'une
eux aussi les mêmes : au vouloir dire de I'auteur, à la langue d'ar- traduction. si chaque type de traduction exige du traducteur des
rivée et au destinataire de la traduction. compétences différentes, on ne peut juger de,la diff,rculté d'une
traduction que par rapport aux compétences du traducteur concer-
Il existe un dynamisme du sens, qui se construit de manière diffé- né : pour un poète, il sera peut-être plus difficile de naduire un
rente dans le poetique (où plusieurs paramètres interviennent en texte technique que pour quelqu'un qui maîtrise le sujet en ques-
même temps : I'information, la connotation, la rime, le mètre), tion (tous les deux ayant la même connaissance de la langue de
dans le technique (importance du vocabulaire et de I'information départ et une maîtrise égale de la langue maternelle), et inverse-
transmise), dans les chansons (où les effets musicaux sont plus
6 ue dans la vie professionnclle, il existe une spécialisation par domaines ;
importants)... ; malgré cela, le sens reste la synthèse finale du pre de la Sociétó française des Tradudeurs offre une lisre des traducleurs par
cessus de compréhension du récepteur. Il n'existe donc pas des fi- regroupe l2l rubriques principales : ¿dministration, aéronautique,

délités différentes, mais un seul et même principe, la fidélité au


sens. Le sens étant dynamique, la fidélité au sens prend des
formes différentes selon les cas, car le traducteur doit adopter la
démarche pertinente pour le saisir et pour produire le même sens
et le même effet chez le destinataire.
LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION
/ LnpoNcrroNNALITE 20s
204

d -"nt.La difficulté en traduction n'est pas seulement fonction du 4. La fidélité au sens selon la langue et le milieu vers
lesquels on traduit
f texte mais aussi des compétences du traducteur'.

D'autre part, il faut remarquer qu'un texte technique n'est pas fait Si; malgré la diversité des types de textes, le processus pour tra-
que de terminologie, le style compte aussi. De même, on peut duire le sens est toujours le même ainsi que les principes de fidéli-
trouver de la terminologie dans un texte d'information générale". té, on peut se demander si ce processus est aussi le même selon la
La multiplicité de lectures est très souvent citée à propos des langue et le milieu vers lesquels on traduit.
textes poétiques, mais un texte technique peut aussi subir des lec-
tures multiples selon que le lecteur est un spécialiste (capable de 4.1. La langue d'arrivée
faire une critique, de pousser I'argumentation), un lecteur moyen
(qui dewa se documenter), ou un enfant (qui ne saura peut-être Prenons une expression française toute simple : "Salut, ça va ? "
que décoder les signes). C'est pourquoi les démarches appropriées employée lorsqu'on rencontre un arni dans la rue. Cette formule
à un cetain type de texte peuvent être employées pour un autre de salutation pourrait être traduite en espagnol, dans la même si-
type de texte : on a signalé le rôle de la documentation dans la tra- tuation, par "Hola, ¿ qué tal ? ". Est-ce que le processus pour trou-
duction technique, mais dans la traduction poétique aussi, le tra- ver une formule équivalente en grec (par exemple, "l€lcr oou. Tt
ducteur dewa se renseigner sur la personnalité du poète, ses ob- lm/et("; littéralement "santé à toi, que fais-tu ? ") est différent ?
sessions, Ia signification de ses symboles, la tradition poétique Non, parce qu'il a fallu également comprendre le sens de I'ex-
auquel il se rattache, les innovations qu'il apporte. Dans un texte pression française et trouver la manière de I'exprimer en grec.
technique on pourra trouver un jeu de mots, le traducteur dewa
alors tenter de produire le même effet avec sa traduction. S'il faut être fidèle à la langue d'arrivée pour réexprimer le sens,
les solutions varieront en fonction de chaque langue, et les pro-
Le savoir-faire du traducteur lui permettra d'appliquer la méthode blèmes posés par la recherche d'équivalences seront différents se-
pour être frdèle au sens quel que soit le texte concerné : compren- lon les cas.
dre-déverbaliser-réexprimer, en étant toujours fidèle à ce que I'au-
teur a voulu dire, au destinataire de la traduction et aux moyens de Par exemple, la solution adoptée par le traducteur espagnol de
la langue d'arrivée. conserver en français la phrase "La ligne de beauté qui a un se-
cret" pour donner un cachet français au produit de beauté en ques-
tion, ne pourrait pas êre adoptée pour ce même texte en russe, c¿r.r
si le lecteur espagnol comprend tout de suite qu'il s'agit d'une
phrase française (dont il saisit en plus le sens sans difficulté), le
lecteur russe, lui, risque de ne reconnaître ni la langue, ni le sens.
Il faudra donc trouver une autre solution pour attirer l'attention
7 C'est donc seulement avec des résultas statistiques qu'on pourrait la jugcr : en fonction du
sur I'origine française du produit concerné.
nombre dc traducteurs ayan! les mêmes compétences linguistiques et exrra-linguistiques, qui
auraient traduit le même texte.

8 Il faudrait aussi s'interrogersur les limites de ce qui est et de ce qui n'est pas terminologie
Les solutions et les problèmes posés varient selon les langues.
dans un terte, ces limites étant souvent floues. Beaucoup pensent qu'il est plus facile de traduire lorsqu'il s'agit
I
206 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTTON
- LAFONCTIONNALITE 207

de deux langues proches que de deux langues qui ne sont pas ap-
parentées ; parfois même on affrme I'impossibilité de la traduc-
tion entre langues très différentes. Ces affirmations procèdent du
fait que la traduction est considérée comme une opération de lan-
gue à langue : de ce point de vue, plus les langues sont diffé-
Le lYlonde, 2 ddcembre _198E
rentes, plus on aura de difficultés à les traduire. Cependant la tra-
ducúon n'est pas, nous I'avons vu tout au long de la présente
étude, une opération de langue à langue mais une opération de U POUVOIR TENTE D'EN. de mesures qui visent à généraliscr
lcs contrats de travail tcmporaire.
sens à sens ; peu importe alors la différence des langues en tra- RAYER LE CHOMAGE Er,¡ GÉ- Dorénavant les cntreprises seront
duction, car il ne s'agit pas de mettre en rapport des langues-mais autorisées à cmbaucher dcs travail-
nÉnnuSMT LE TRAVAIL leurs, sans limitation de nombre,
un sens et un effet produit, qui, étant non verbaux, peuvent être pour une période comprise cntre six
TEMPORAIRE mois et trois ans. Ceux+i recevront
reverbalisés dans n'importe quelle autre langue. unc petite indemnisation au cas.où
( De totrc corresPondant )

Madrid. - Malgré les ¡éticcnccs lcur contrat ne serait pas prolongé


par la suitc. Afin d'éviter la diminu-
Si la traduction ne se fait pas entre langues mais entre sens, si la dcs centrales syndicales,,lc gouvcr-
tion des @ntrats à duréc indétermÈ
nement socialiste cspagnol a décidé
fidélité n'est pas à la langue de départ mais au sens du texte à tra- née, les entrepriSes qui ont procédé
d'allcr de I'avant pour accroître la dans lcs douze mois antéricurc à une
duire, il n'y a aucune raison de penser qu'il est plus facile de tra- flexibilité du marché dc I'cmploi. I-c .réduction de maind'euvre, ne Pour-
conseil dcs ministrcs du mercrcdi la
duire entre langues proches qu'entre langues éloignées. Bien au ront,pas bénéficicr he nouvelle
30 novembre a approuvé unc série dispocition.
contraire, le processus de traduction est bien plus difficile à déve-
lopper correctement entre langues proches : la proximité des lan-
gues, bloquant la séparation nette entre les deux, freine le déve-
loppement successif des phases (compréhension-
déverbalisation-réexpression) et le traducteur peut succombei au
piège de traduire la langue sans interpréter le texte. L'expérience Voyons la traduction d'un élève :

de I'enseignement de la traduction français-espagnol démontre la


grande difficulté que rencontrent les élèves à apprendre à déver- "En adelante las empresas serán autorizadas a contratar trabajadores, sin li-
mitación de número, por un periodo comprendido entre seis me.ses y tres
baliser, à oublier les mots du texte français pour ne garder que le
años. Estos recibirán una pequeña indemnización en caso de que su contrato
sens. Prenons, par'exemple, le texte ci-contre, extrait du journal no fuera prolongado luego. A fin de evitar la disminución de los conEatos
"[-e Monde", eui traite de mesures adoptées par le gouvernement de duración indefinida, las empresas que han procedido en los doce meses
espagnol pour faire face au chômage. anteriores a una reducción de mano de obra, no podrán beneficia¡ de la nue-
va disposición".

Le deuxième paragraphe est un bon exemple de situation où la


proximité des mots et de la syntaxe entre le français et I'espagnol C'est un exemple typique de traduction compréhensible par un es-
bloquent la compréhension et la déverbalisation du traducteur es- pagnol, mais pourtant imprécise et peu claire, qui ne correspond
pagnol qui est tenté de traduire la langue du texte pas aux idiomatismes de la langue espagnole. Voici la traduction
à laquelle nous sommes arrivés en cours après avoir poussé la
compréhension du texte, forcé les étudiants à déverbaliser les
I

208 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION -' LAFONCTIONNALITE 209

mots, et à réexprimer le texte en employant les termeq et les struc- C'est par rapport à la langue que I'on poulra dire que tel mot ou
tures qu'utiliserait un espagnol pourexprimer ce ,.nr9 , telle structure n'a pas de correspondance dans une autre langue et
ne peut pas être traduit : par exemple, le duel dans des langues qui
"A partir de ahora, las empresas podrán contratar a cuantos trabajadores
ne connaissent que le singulier et le pluriel, les mots recouwant
deseen por un periodo de seis meses a Ees años ; de no prorrogarse sus
contratos, los trabajadores cobrarán una pequeña indemnización. Las em- des notions qui n'existent pas dans d'autres langues ; mais le sens
presas que hayan reducido planúlla en los últimos doce meses no se podrán acquis en contexte est non-verbal et il peut être réexprimé dans
acoger a esta disposición, con objeto de que no disminuya el número de tra- n'importe quelle langue, les solutions variant selon les cas : équi-
bajadores fijos". valence, adaptation, explication, paraphrase. Ainsi, la nuance d'é-
loignement qu'introduit I'adjectif démonstratif espagnol "ese" ou
La tentation de littéralité est forte chez le traducteur espagnol, car I'adverbe "ahí" ne sont pas "traduisibles" dans la langue française
la proximité du français fixe son attention et I'empêche de retrou- qui ne distingue que deux situations dand I'espace (ici-là), mais
ver aisément une spontanéité d'expression dans sa propre langue ; lorsqu'un espagnol dit, signalant un liwe qui se trouve à I'autre
la proximité des langues peut donc bloquer tant la saisie du sens bout de la table, "Pásame ese libro que está ahí", on pourra facile-
que sa réexpression. ment le traduire en français par "passe moi le liwe qui est là", ou
"passe-moi le liwe qui est là-bäs".
La tentation de rester au niveau de la langue est moins fréquente
avec des langues qui ne se ressemblent pas, car la traduction litté- Les difficultés de traduction de textes entre langues lointaines I
rale étant impossible, la saisie du sens et sa déverbalisation sont sont plutôt des difficultés d'ordre extra-linguistiques dûes à la dif-
plus accessibles. Contrairement à ce que I'on pense habituelle- férence de cultures : traits de civilisation spécifrques, formes poé-
ment, le processus de traduction du sens est plùs facile à dévelop- tiques particulières ; il appartient au traducteur de trouver dans sa
per dans le cas de langues qui ne sont pas appatentées. langue les moyens d'exprimer le même sens.

Très souvent, on confond la difficulté d'apprendre une langue 4.2. Le milíeu culturel
avec la difficulté de la traduire alors qu'il s'agit de deux pro-
I
blèmes différents ; la difficulté que rencontre un français ou un Il est indéniable que la distance culturelle entre les peuples peut
espagnol pour apprendre le russe est une chose, et c'en est une au- être source de difficultés pour le traducteur. Ces difficultés sont
tre que de traduire un texte russe en espagnol ou en français (et ré- d'ordre différent selon le degré de proximité existant entre les
ciproquemenQ. Cene difficulté ne vient pas de la langue elle- deux cultures, et il appartient au traducteur de les connaître et
même ca¡ celt¡i qui naduit est censé maîtriser ces deux langues. d'en tenir compte, de la même façon qu'il doit connaître les deux
langues concernées.
Il n'y a pas de langues plus difficiles à traduire que d'autres, il n'y
a pas de processus différents, il y a des problèmes particuliers se- Le livre de J.C. Margot Traduire sans trahir (1979), fondé sur le
lon les langues. cas de la traduction biblique, est riche en exemples de difficultés
9 Une bonne partie de la pédagogie de la t¡aduction français-espagnol a pour objectif
de traduction dûes aux différences culture[eslo. J.C. Margot re-
d'apprendre à l'élève à déúe¡baliser (c'est à-di¡e à saisir le sens er¡ oubliant les mots) et à
réexprimer spontanément en espagnol, pour ne pas tønber dans la tenøtion du mot à moc l0 Cfletroisiàne chapitre "Traduction et culturcs"
'5
2r0 LA NOTTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTONNALITE 2rr

prend la classification établie par E. Nida et il parle de différences I'explique, ou le paraphraser. Il est indéniable qu'aujourd'hui, en
entre les peuples au niveau de l'écologie, de la culture matérielle, raison du développement des média, la distance culturelle entre
de la culture sociale et de la culture religieuse. Ainsi, il signale la les peuples diminue de plus en plus. Mais il faudra également te-
difficulté de traduire "hiver" là où I'hiver n'existe pas et où l'op- nir compte du type de.texte : dans un traité de climatologie, par
position se fait donc entre saison sèche et saison de pluies, ou bien exemple, on maintiendrait "hiver" en I'expliquant ; dans un ro.
de traduire la parabole du semeur là où I'on emploie une autre man, on I'adapterait ou on le garderait pour maintenir I'ambiance
méthode pour semer, ou-de traduire "Saint-esprit" là où les termes locale. Rappelons I'exemple de la traduction de la "potée auver-
existants (en fonction de la culrure religieuse impliquée) dési- gnate" en espagnol, où nous avons vu que les équivalences va-
gnent seulement les mauvais esprits. J.C. Margot cite également riaient en fonction du type de texte.
un article de W. Reyburn" dans lequel cet auteur signale que le
traducteur doit faire attention à trois faits : le premier étant qu'une Même dans le cas de cultures aussi proches que celles de la
culture peut employer des rnoyens différents pour des buts identi- France et de I'Espagne, il existe une distance culturelle, et le tra-
ques (dans certaines cultures ce sont les voleurs qui frappent à la ducteur doit en tenir compte ; on a vu, que dans la traduction du
porte pour s'assurer que la maison est vide, car habituellement on texte Représailles contre des platanes il a fallu ajouter "departa-
annonce sa présence à haute voix) ; le second fait est que les mento'' à "Pyrénées-Atlantiques" de même que dans la traduction
mêmes objets ou évènements peuvent avoir des sens différents se- du texte d'Astérix, il a fallu adapter les chansons au contexte es-
lon les contextes culturels (la circoncision, qui est un rite dans pagnol.
I'interprétation biblique, est une mesure d'hygiène dans la société
occidentale) ; et le dernier fait est que des objets ou évènements A I'intérieur d'une même langue, différents milieux cult¡rels
peuvent faire défaut dans une autre culture (a comparaison existent, et il faut que le traducteur les prenne aussi en considéra-
"blancs comme neige" n'évoquerait rien dans des régions on l'on tion ; même si la langue est la même,l'espagnol, les solutions va-
n-e connaît pas la neige). Il conclut que le traducteur doit être rieront selon que I'on traduit pour I'Espagne ou pour un pays
conscient de ces types de "non-équivalence culturelle" mais aussi d'Amérique Latiner¿ : ainsi, pour la traduction d'Astérix, on n'u-
de la façon dont les gens évaluent des traits culturels étrangers à tilisera pas les mêmes chansons.
)
leur société. Ce qui importe,. ce n'est donc pas seulement que le
traducteur relève ces "non-équivalences culturelles" mais qu'il Par conséquent, le traducteur, doit tenir compte du fait que le mi-
trouve une traduction qui tiennent compte de la façon dont son lieu culturel du texte original et celui de la traduction sont deux
destinataire perçoit les traits culturels étrangers (selon sa connais- milieux différents : en relevant cette divergence non linguistique,
sance ou sa méconnaissance). il doit, coinme pour ce qui relève du domaine linguistique, adop-
ter des solutions dynamiques.
Les solutions à adopter varient en fonction du destinataire mais
aussi en fonction du type de texte concerné. Ainsi, en fonction des
connaissances du destinataire il faud¡a adapter "hiver" à une sai- t2 Ajo:rons égalcment que la fidélité à lâ langue espagnole suppose aussi que le traducteur soit
son connue de lui, ou I'accompagner d'un terme classificateur qui fidèle aux caractaristiques de cette langue suivant les pays, et ceci cn we d'une plus grande
clané pour le destinatairc de la traductiolr ; par cxenrple, le traducteur n'emploiera pas dans
ll Y:l:ybll inThe BibleTranslalor 2lll (lanvier 1970), pp 26-35 ; ørÉ,parJ. C. Margot r¡n tex¡e adrcssé È des lecteurs mexic¡ins des exprcssions t¡,piques d'Espagre, que aes
(1979) p 85. demiers ne pourraient pas comprendre.
r
2t2 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 2r3

Le parcours du sens dans le processus de traduction est toujours le Il existe des traductions de la fable I a cigale et Iafourmí qui s'a-
même, quels que soient les langues et les milieux culturels dressent à des enfants, (traductions 6 et 7). L'information reste la
concernés ; ce qui change, ce sont les problèmes posés et les solu- même (sauf que la traduction 7 ajoute un conseil d'ordre moral à
tions trouvées. L'écart linguistique et culturel est inhérent au pro- la fin) mais on a fait cette fois-ci une "Traduction-adaptation", qui
cessus de traduction : c'est à la fois la raison d'être de la traduc- est destinée à des enfants : emploi de la prose, simplicité du lexi-
tion et la source des diffîcultés qu'elle comporte. Traduire n'est que, emploi d'onomatopées.
pas impossible, traduire est difficile ; it appartient au rraducteur de
trouver à chaque fois la solution pertinente pour transmettre le TRADUCTTON 6 (1941)
sens de I'original. LA CIGARRA Y LA HORMIGA
"CRRRR, ¡Crm !"
5. La finalité de la traduction Así hacia la Cigana ; este ruido estridente y monótono no era que diga-
mos muy a¡monioso ; pero a ella le parecía que cantaba, y que cantaba
muy bien ; y tanto le gustaba cantar que no haOía otra cosa. De vez en
J'ai déjà signa.lé I'existence de finalités différentes pour les tra- cuando, sentía hambre ; entonces se interrumpía, acechaba la primera
ductions présentées en montrant que certains traducteurs ajou- mosquita que volase al alcance de su boca y ¡ harn ! se la comía. Luego
taient à leur traduction des commentaires philologiques et histori- seguía cantando.

ques, tandis que d'autres se bornaient à traduire I'original. Y así, sin hacer otra cosa, sin pensar en nada miís que en hacer :

"¡ Crrr !" sepasó todo el verano.


ces finalités différentes ont-elles une incidence sur la méthode et Entretanto, cerca de la Cigana, la Hormiga, su vecina trabajaba. Con sus
sur le principe de la fidélité au sens ? finas y ágiles patitas, se construía bajo tiena su habiación con muchos
pasillos y muchos cuartitos y cuando la tuvo terminada, se lanzó a hacer
provisiones de boca que fué acumulando en el cuarto que la servía de
5.1. Les dffirentesfinalités
despensa.

La f,rnalité de la traduction peut varier en fonction du public visé. Lo llenó con la mar de cosas ricas que encont¡aba por los alrededores y
'I que arrastraba penosamenæ hasta su casa : miguitas. de pan, alas de
Ainsi dans la confrontation des traductions de Gargant¿¿d, nous mosca,lombrices, granos de trigo, ¡ qué sé yo !
avons vu que les traducteurs 3, 4 et 5 avaient ajouté des commen-
Y, poco a poco, fué llegando el invierno, y un día la cigarra se dió cuen-
tai¡es philologiques et historiques parce qu'ils visaient un public
ta de repente de que no tenía nada que comer, porque ya no pasaban
plus spécialement intéressé par les références au rexte original et moscas a su alcance - ¡ se habían muerto todas ! - y en el suelo no se
aux évènements de l'époque. Danica Seleskovitch propose d'ap- veía ni tanto así de t¡ocito de lombriz : ¡odas estaban escondidas para
peler ce type de traduction "Traduction-érudition" pour la distin- guarecerse del frío.
guer des autres traductions dont le but est de traduire, d'une façon Muy apurada, la Cigana corrió a casa de su vecina : "Señora Hormiga -
ou d'une autre, le texte original sans aucun souci philologique ou la dijo - ¿ me puede usted prestar algunos granitos de trigo ? Yo le doy a
historique. une finalité différente serait, par exemple, de traduire usted mi palabra de que se los pagare en cuanto llegue el tiempo de la
Gargantua dans la langue espagnole du XVIe siècle pour des spé- cosecha".

cialistes de I'espagnol et ou du français ancien.


t
214 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTONNALITE 215

TRADUCTTON 7 (1944) TRADUCTON4 (1928)


LA CIGARRA Y LA HORMIGA LA CIGARRA Y LA HORMIGA
La cigarra, como es su costumbre, había pasado todo el verano canhn- La cigarra, que había pasado todo el verano cantando, se encontró, muy
do. Pero de repente se presentó el inviemo con su rigurosa temperatua, de imprevisto, con que el vienlo frío, precursor del invierno, había llega-
sus terribles fríos, sus aguaceros, sus f.emporales. do ya.
La pobre cigarra no tenía nada que lleverse a la boca ; ni un gusano, ni No tenía ni un pequeño pedazo de mosca o de gusano para comer. Co-
una mosca, nada... mo consecuencia de esta falta de alimento, comenzaba a senúr la come-
Medio muerfa de hambre, aterida de frío, la cigarra se fuó a visitar a su zóndel hambre.
amiga la hormiga. Fué presurosa a casa de la hormiga, su vecina, pidiéndole le dejara al-
gún grano para poder subsistir hasta la llegada de la nueva estación, o
- Préstame, por Dios, un poco de grano, para que pueda resistir nita la
sea hasta la primavera.
próxima cosecha. Te doy mi palabra de que te pagué,, no solamente lo
que me prestes, sino también lo que tú fijes en concepto de inæreses. - Yo te pagaré,le dijo, a fe de animal, antes del próximo agosto, lo que
prestes, y más aún, en concepto de interés.
.me
Dans ces exemples, le texte original a été adapté d'une manière TRADUCTTON 8 (1963)
qui dépasse sa fonction première et élargit son champ d'action en
LA CIGARRA Y LA HORMIGA
augmantant le nombre des destinataires possibles. on voit ainsi
que la traduction peut s'adresser à des lecteurs qui peuvent avoir Durante las largas tardes de verano, cuando los campos están llenos de
flores, la sombra de los iárboles, escondiendo los rayos del sol, invita a
des approches, des centres d'intérêt ou des niveaux de connais-
descansa¡. Y he aquí que la cigarra sentía demasiado calor para trabajar
sances différents : pour certains, le texte deviendra objet d'étude, y se limitaba a busca¡ los lugares más frescos y cantaba alegremente to-
pour d'autres il gardera sa fonction originelle. C'est donc le lec- do el úempo, mirando con compasión a la pequeña hormiga que, con
teur de la traduction qui fixe le but du traducteur ; le traducteur mucho afán, transportaba los minúsculos granos de trigo hasta sus gra-
peut adopter un but ou un autre selon les cas, et il peut même par- neros, sin descansa¡ ni un solo instrnte.

fois s'éloigner de celui de I'auteur. Pero pronto pasÍìron los días c.álidos. Al verano sucedió el otoño y, antes
de que la despreocupada cigarra pudiera dâ¡se cuenta, el invierno se ha-
,
bía llevado las hojas de los ¡írboles y las flores de los prados, y el sol ha-
Dans d'autres cas, le but du traducteur ne dépend pas du public
bía dejado de calenta¡ la tierra. Así, pues, la pobre cigarra se encontró
visé, mais d'un choix personnel en fonction de l,aspect du texte
con que no tenía nada que comer, ni un solo grano de trigo que le ayu-
qu'il privilégie. Dans les traductions du poème de Baudelaire, dase a subsistir hasta la llegada del próximo verano ; y, muy preocupa-
certains traducteurs se sont donnés comme objectif d'être frdèle da, se dirigió a su vecina la hormiga para pedirle prestado algún alimen-
au "poétique" et ils ont construit des vers en espagnol, alors que to, þromeúendo pagarle antes del mes de agosto cuanto le proporcionase
y algo más como intereses.
d'autres traducteurs ont choisi de rend¡e I'information en prose, et
obtenu des effets différents de ceux du texte original.
Notons que les traducteurs qui, lorsqu'ils naduisènt un texte an-
On rencontre le même cas avec les traductions 3, 4 et B de la Ci- cien, choisissent de privilégier I'argument et de l'adapter au
gale et lafourmi qui adaptent en prose le texte de La Fontaine, en contexte moderne se trouvent dans le même cas de figure.
donnant priorité à I'information (seules les traductions 4 et 8 si-
gnalent qu'il s'agit d'adaptations).
T
216 LA NOTON DE FIDELITE EN TRADUCTION LAFONCTIONNALITE 2t7

Il y a enfin les cas où la finalité de la traduction procède de I'u- dire, langue d'arrivée et destinataire) et respectent l'intention de
sage que I'on va en faire. C'est le cas du traducteur qui doit I'auteur..tout en s'adaptant à la langue d'arrivée et au destinataire,
I adapter un roman pour le théatre. Si on traduit le texte Repré- et d'autre part les traductions qui, s'assignant un but différent,
saílles contre des platanes non pas pour le diffuser dans la presse aboutissent à des résultats qui s'éloignent du sens de I'original : la
espagnole mais pour quelqu'un qui fait une étude sur le joumal Le traduction-érudition, les traductions-adaptations de toutes sortes.
Matin dans lequel est paru cet article, il ne sera pas nécessaire
d'adapter le titre au contexte espagnol. D'autre part, pour quel- Ainsi, la "traduction-érudition" est celle qui, visant un public spé-
qu'un qui veut se renseigner sur le fonctionnement de la langue cialisé, envisage le texte original en tant qu'objet d'étude et intro-
du texte original, qu'il ne connaît pas, il serait peut-être souhaita- duit des commentaires. Mais la traduction qui se veut frdèle au
ble de fai¡e une traduction mot à mot. sens, privilégie la réexpression du sens et veille à transmetne le
vouloir dire de l'auteur, tout en respectant les moyens de la lan-
5.2. Laftnalité, lafidéitté au sens et la qualité d'une traduction gue d'arrivée et les besoins du destinataire. Cela n'exclut pas, par-
fois, I'emploi de paraphrases, d'adaptations, d'explications, de
Dans les cas présentés ci-dessus, le traducteur poursuit des finali commentaires, suivant les cas. Par conséquent, on pourra trouver
tés qui different de celles de l'auteur, ce qui conduit à parler de des "Eaductions-érudition" qui reproduisent le sens de I'original
"traduction-érudition ", "traduction-adaptation" en prose, "traduc- et d'autres qui seront libres ou littérales.
tion-adaptation" pour le théatre, "traduction-adaptation" à l'épo-
que moderne, traduction interlinéaire. La "traduction-adaptation" est une traduction libre qui, en fonc-
tion du public visé, de I'usage que I'on va en faire ou d'un choix
Les méthodes employées varient en fonction du but poursuivi : la personnel du traducteur, change un élément du texte original (le
méthode littérale pour aboutir à une traduction interlinéaire, la niveau de langue, le genre littéraire,l'époque), tout en maintenant
méthode libre pour faire une traduction-adaptation. Dans tous les I'information : c'est le cas des "traductions-adaptations" des fa-
cas, c'est par rapport au but fixé qu'on pourra juger de la qualité bles de La Fontaine pour les enfants, des "traductions-adapta-
du résultat obtenu. tions" de Gargantuaàl'époque moderne, ou au théatre. Il ne faut'
pas confond¡e ce type de "traduction-adaptation" qui n'est pas fi-
I

La finalité est souvent annoncée par le traducteur, mais il arive dèle au sens, avec la traduction qui, pour être frdèle au sens, s'a-
qu'on ne donne au lecteur aucun renseignement sur le but fixé, ce dapte au contexte d'arrivée : par exemple, I'adaptation des chan-
qui peut prêter à confusion ; c'est par exemple le cas des Traduc- sons qui a été faite pour traduire la bande dessinée d'Astérix. Il
tions-Approximations 5 et 9 du poème Coruespondances. En re- est wai, cependant, que ce mécanisme d'adaptation, pour être fi-
dèlE au sens, comporte parfois un effacement de la culture d'ori-
r'l
vanche, les traducteurs 5 et 7 de la Cigale et la fourmi signalent
dans le prologue qu'ils ont choisi la prose. gine.

Ces traductions, qui ne correspondent plus à I'intention de I'au- Ces distinctions entre "traduction-érudition", "traduction-adapta-
teur, ne sont pas fidèles au sens du texte original. Il faut donc faire tion" et "traduction fidèle au sens" conduisent à établir une dis-
la différence eritre, d'une part, les traductions qui se veulent fi- tinction entre hdélité au sens et qualité d'une traduction, car par
dèles au sens, qui sont donc frdèles aux trois paramètres (vouloir
2t8 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

rapport au but fixé, le traducteur peut arriver à des résultats de


qualité, tout en n'étant pas frdèle au sens.

Ajoutons pour tefminer que toutes ces variations se retrouvent à


I'intérieur d'une même langue : I'original subit, lui aussi, dans sa
propre langue et dans son milieu, des variations en fonction du
but fixé pour chaque réédition ; il existe donc des "éditions-érudi- CONCLUSION
tion" et des "éditions-adaptation".

6. La fidélité au sens et la fonctionnatité. Fidelité dans la


fonctionnalité "Il1n_e-¡1t celui qui rend ùn verset mot pour mot, de,façon stricæment litté-
rale ; il blasphème celui qui y ajoute quelque chose"^
Le principe de la fidélité au sens n'est donc pas remis en cause. "... la esclavitud de los traductores del presenté a sus originales, han despo
Ce qui diffère, ce sont ses modalités d'application en fonction du jado este idioma de sus naturales hermosuras, cuales eran laconismo, abun-
type de texte, de la langue, et du milieu culturel d'arrivée. En dancia y energia ... Como no saben su propia lengua, porque no se siwen
fonction du but choisi, le traducteur emploie des méthodes diffé- tomar el trabajo de estudiarla, cuando se hallan oon una hermosu¡a en algún
original francés, italiano o inglés, amontonan galicismos, italianismos y an-
rentes, qui aboutissent à des résultats différents ("traduction adap-
glicismos, con lo cual consiguen odo lo siguiente :
tation", "traduction-érudition", "traduction littérale"), et s'éloi- I - Defraudan el original de su verdadero mérito, pups no dan la verdadera
gnent parfois du sens. C'est pourquoi je parle de fidélité au sens idea de él en la raducción. 2 - Añaden al c¿stellano mil frases imperti-
dans la fonctionnalité, mais en la définissant (comme res autres nentes. 3 - Lisonjean al exnanjero haciéndole creer que la lengua española
dimensions de la fidélité au sens) comme nécessaire et rimitée : es subalterna a las otras. 4 - Alucinan a muchos jóvenes españoles, disua-

nécessaire, car on a vu que l'équivalence de sens est dynamique


diéndoles del indispensable estudio de su lengua natal. "'.
et contextuelle par nature ; limitée, car la "traduction-adaptation",
la "traduction-érudition", sortent du domaine du sens.
I.e "mensonge" que représente traduire un texte mot à mot, le
"blasphème" que I'on commet si I'on ajoute quelque chose... Voi-
là des considérations qui reviennent tout au long de I'histoire de la
traduction, et qui posent le débat sur la fidélité. La question-clé a
toujours été de savoir comment fonctionne la traduction waiment
fidèle, qui ne trahit ni par sa servilité ni par sa liberté.

Ancien proverbe juif, auribué i Rabbi Yehudah ; Tosephta Mejilla 4. 4l ; cité par
J.C. Margot, 1979,p 128.

2 ÍosêCúalso.Ca¡tas Marrrcccs (Cana XLD(,De Gazel a Ben Bele).


220 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION CONCLUSION 22r

J'ai dit au début de cette étude que le débat sur la frdélité en tra- nature : le sens est la synthèse non-verbale produite par la com-
duction touchait au coeur de I'opération traduisante et de la com- préhension à panir d'éléments linguistiques et non-linguistiques.
munication linguistique en général : le rapport entre le mot et le Par conséquent, il n'existe pas d'opposition entre mot et sens ; le
sens. L'analyse du processus de traduction que j'ai faite, fondée sens est lié linguistiquement au texte ou au discours, mais sa na-
sur la conception interprétative de la traduction de I'ESIT, a mis ture est non-linguistique.
en évidence que le processus de traduction est un processus en
trois temps, compréhension-déverbalisation-réexpression, et que C'est le sens qui est I'enjeu de la traduction et non les langues ; le
ce qu'on traduit, c'est le sens. rapport entre le texte original et la traduction n'est pas un rappiort
linguistþe mais un rapport de sens. La ñdélité en traduction est
Cette analyse a permis de démontrer que traduire signifie rom- une fidélité au sens et non aux mots ; l'identité entre le texte origi-
prendre et réexprimer, et que I'analyse de la traduction humaine nal et la traduction est une identité de sens et d'effet produits, ce
est en rapport avec I'analyse des processus généraux de compré- n'est pas une identité linguistique ; l'équivalence de traduction est
hension et d'expression. Les caractéristiques propres à cette tra- une équivalence au niveau du sens et non au niveau des langues.
duction, ainsi que les questions qui la concernent, procèdent, en
premier lieu, des caractéristiques propres au processus de la com- De ce point de vue, I'intraduisibilité, habituelletnent fondée sur la
munication unilingue. C'est en raison des mécanismes inhérents à différence des langues et des cultures, se révèle être un faux pre
ces processus que j'ai écané, parce que je les considérais comme blème. L'acte de parole qui rend la communication possible, qui
de faux problèmes, les exigences de symétrie totale et d'identité détn¡it les ambiguités, qui annule I'entropie détruit aussi I'intra-
de la traduction avec l'original, car ce sont des conditions qui duisible, parce que la traduction est elle aussi acte de parole. La
n'existent pas dans le langage humain. C'est par rapport à ces traduction ajoute une différence linguistique qu'il est, certes, né-
processus, compréhension et expression, lecture et écriture, que cessaire de surmonter, mais si ce qu'on traduit c'est le sens, de na-
j'ai établi, tout au long de ce liwe, un lien entre le fonctionnement ture non-linguistique, la différence des langues ou des cultures
de la communication traductive et celui de la communication uni- (qui est d'ailleurs la raisoh pour laquelle on traduit) n'est pas un
lingue. J'ai voulu montrer en même temps que la traduction met obstacle à la transmission du sens.
plus nettement en évidence que la communication unilingue cer-
taines caractéristiques fondamentales du fonctionnement du lan- La nature non-verbale du sens explique que la traduction soit pos-
gage : la déverbalisation, le besoin de compléments cognitifs, la sible entre toutes les langues, qu'elles soient ou non apparentées,
non-existence d'identité totale, car elle enchaîne les deux proces- et aussi po-Ur tout type de texte (poétique, chanson, technique...).
sus de compréhension et d'expression. I e caractère dynamique et contextuel du sens, la variété de ses
manifestations selon le type de texte, selon le fonctionnement des
L'origine de I'expression linguistique (le vouloir dire) et le pro- langues ou selon la variété des traits culturels, explique le fait que
duit de la compréhension (e sens) sont, tous les deux, non-ver- l'équivalence de sens en traduction soit elle aussi dynamique et
baux ; pour comprendre un sens comme pour exprimer un vouloir contextuelle, qu'elle exige un processus analogique de recherche
dire, il est nécessaire d'associer un savoir linguistique et un savoir dans la langue d'arrivée qui suit les règles de fonctionnement de
extra-linguistique. L'analyse du processus de la traduction a per- l'expression de tout vouloir dire dans cette langue ; ce caractère
mis de dégager I'invariant en traduction,le sens, et d'en décrire la dynamique explique aussi le rôle très limité du transcodage en tra-
222 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION CONCLUSION 223

duction, les possibilités d'expression de la pensée humaine par le La traduction libre est contraire aux principes de la communica-
langage étant infinies. tion idéale et aux principes de la fidélité au sens. La traduction lit-
térale est contraire au fonctionnement du langage et au fonction-
L'analyse du circuit du sens dans la communication unilingue mis nement du sens, étant donné que la saisie du sens dans la
en évidence le modèle théorique d'une communication idéale : la compréhension ne se fait pas mot à mot, ni phrase par phrase, Ia
correspondance entre le sens compris par le récepteur et le vouloir compréhension n'étant pas une activité purement linguistique
dire de l'émetteur. En raduction, il existe deux correspondances à mais une activité qui mobilise aussi le savoir extra-linguistique de
établir : la correspondance du sens compris par le traducteur avec I'individu ; I'expression d'un vouloir dire est une activité qui met
le vouloir dire de I'auteur et la correspondance du sens compris en place des éléments autres que linguistiques : il faut connaître
par le destinataire de la traduction avec le sens compris par ledes- les contextes cognitif et situationnel et posséder le savoir extra-
tinataire du texte original. Ces deux correspondances sont de na- linguistique pertinent. De plus, latraduction littérale est contradic-
ture non-linguistique,-elles exigent que le traducteur, pour être fi- toire dans son principe, car les langues étant différentes (à tous les
dèle au sens, soit frdèle au vouloir dire de I'auteur, au destinataire niveaux), il est contradictoi¡e de vouloir les traduire tout en les
de la traduction et aux moyens de la langue d'arrivée ; ces Eois conservant.
paramètres sont indissociables les uns des autres et ce sont eux,
ensemble, qui concrétisent la fidélité au sens en traduction. L'analyse de I'intervention du sujet-traducteur, de I'histoire et du
contexte lors de la traduction d'un texte a démontré I'existence de
J'ai remplacé, rêspectivement, I'opposition entre mot et sens, et trois dimensions dans I'analyse de la frdélité : la subjectivité,
I'opposition entre traduction littérale et traduction libre, par une l'historicité et la fonctionnalité. J'ai voulu montrer que tes trois
conception nonJinguistique du sens et une conception de la tra- dimensions proviennent, en réalité, des caractéristiques inhérentes
duction qui se veut fidèle au sens, ce qui a pour effet d'annuler aux processus de communication instauré par les textes écrits, et
ces dichotomies. Les trois paramètres de la frdélité au sens, en que pour être fidèles au sens, ces trois dimensions sont "néces-
condamnant le "mensonge" de la traduction littérale et le "blas- saires" et "limitées" dans le processus de traduction.
phème" de la traduction libre, définissent ces deux types de tra-
duction car ils signalent les droits du traducteur et fixent les li- Pour être fidèle au sens, I'intervention du sujet-traducteur est né.
mites de sa liberté. Ainsi, j'ai considéré comme traduction cessaire : il doit mobiliser I'ensemble de son appareil cognitif
littérale celle qui est centrée sur la réexpression de la langue du pour pouvoir saisir le sens et le réexprimer ; mais cene liberté
texte original à tous les niveaux et non sur la réexpression du d'intervention est limitée par le respect des nois paramètres de la
sens ; elle n'est donc pas fidèle au vouloir dire de I'auteur, aux fidétité. Il faut interpréter le texte pour pouvoir le traduire, mais
moyens de la langue d'arrivée ou encore au destinataire de la tra- sans dépasser les limites du sens qui s'en dégage ; il faut explorer
duction. J'ai considéré comme traduction libre celle qui, tout en la langue d'arrivée pour trouver l'équivalence convenable et il
étant interprétative, rompt l'équilibre des trois paramètres, le tra- faut répondre aux besoins du destinataire, mais toujours sans dé-
ducteur interprétant librement le vouloir dire de I'auteu¡ ou dépas- passer les limites du sens et de I'effet que I'auteur a voulu pro-
sant les limites des choix que lui impose son destinataire ou.la ,l duirç. L'opposition entre traduction littérale et taduction libre est
langue dans laquelle la traduction est faite. Il s'agit donc de par- un faux problème du point de vue de la frdélité au sens, car le seul
cours différents de celui de la traduction du sens. juge du traducteur est le sens, qui définit ses devoirs et ses liber-
224 LA NOÏON DE FIDELITE EN TRADUCTION CONCLUSION 225

tés. Le traducteur est libre par rapport à I'auteur car il recrée un plus de traduction unique fidèle au sens ; en fonction de la subjec-
nouveau texte, mais il est aussi son serviteur car il doit restituer le tivité et de I'historicité signalées dans re processus de la traduc-
sens que I'auteur a exprimé avec son texte et produire le même ef- tion, il existe des traductions possibres fidèles au sens. D'ailleurs,
fet. considérer qu'il'n'y a qu'une seule traduction possible pour un
même texte reviendrait à nier certaines caractéristiques impor-
En ce qui concerne I'intervention de I'histoire dans le processus tantes du langage humain (exégèse, parasynonymie, évolution
{es
de traduction, j'ai montré que pour être fidèles au sens, la dimen- langues...) et à nier I'incommensurabilité des faits linguistiques3.
sion historique intervient nécessairement, car le traducteur doit
être frdèle à son époque ; cependant I'intervention de I'histoire se L'intervention du sujet-traducteur, de I'histoire et du contexte,
voit également limitée par le respect des trois paramètres de la fi- telles que je les ai présentées, montrent égarement les limites dans
délité. C'est pourquoi j'ai écané la "traduction-érudition" ou la lesquelles doit agir le traducteur pour rester frdèle au sens. c'est
"traduction-adaptation" qui ne sont pas des traductions fidèles au pourquoi j'ai énoncé que la fidéliré au sens se fait dans la subjec-
sens. Cependant, la traduction fidèle au sens se manifeste diffé- tivité, dans I'historicité et dans la fonctionnalité, toutes trois limi-
remment selon les époques car le traducteur subit des contraintes tées (par les trois paramètres de la frdélité au sens) pour ne pas
d'ord¡e linguistique et extra-linguistique en fonction de son épo- tomber dans la traduction libre.
que.
cependant, le fait qu'il existe différentes traducúons possibles,
En outre, j'ai montré que I'application du même principe, frdélité toutes fidèles au sens, pour un même texte, ne signifie pas qu'il
au sens, prend des formes différentes, selon-le type de texte, le existe différentes fidélités au sens ; ce qui existe ce sont diffé-
milieu et la langue d'arrivée ; en d'autres termes une application rentes manières d'être fidèle à ce sens selon les cas. Il n'y a qu'un
fonctionnelle du principe de frdélité au sens est nécessaire si.l'on seul processus juste pour traduire le sens :.comprendre-déverbali-
veut être fidèle à la dynamique du sens. Cette fonctionnali.té étant ser-réexprimer. [æs opérations mentales sont toujours les mêmes
elle-même limitée par les trois paramètres de la fidélité, il est ap-
paru que si un traducteur poursuit un but différent de celui de
I'auteur, l'équilibre de ces trois paramètres est rompu et il en ré-
sulte des traductions qui ne sont pas fidèles au sens. Cependant, la
fin justifie les moyens ; ainsi, une tradution libre d'un texte sera doit se concrétiser en étant frdèle aux mêmes paramètres : le vou-
érronée si le but du traducteur était de réexprimer le sens de ce loir di¡e de I'auteur, le destinataire de ra traduction et les moyens
texte, mais elle ne le sera pas si le traducteur a choisi un but diffé- de la langue d'a¡rivée. Toutefois, les apprications concrètes diffè-
rent et fait, par exemple, une "traduction-adaptation" de ce texte. rent selon le traducteur (sa compétence linguistique, ses aptitudes,
son vécu), selon l'époque, selon le type de texte, selon le milieu et
L'existence de trois dimensions dans I'analyse de la fidélité met
en lumière qu'il n'existe pas de traduction unique pour un même 3 De plus, tou¡ traducteur sait très bien que lonqu'il doi¡ t¡aduire pour la deuxième fois un
texte, mais bien au contraire des traductions possibles, différentes même texte, il ne produira jamais une tnductiqr idenrique à la pr."rrièr*

quant aux moyens linguistiques utilisés et quant à la méthode em-


ployée (littérale, libre, interprétative). Mais il n'existe pas non
226 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION CONCLUSION 227

la langue d'arrivée, et selon le type de traduction concernée (inter- avait, d'une part, des erreurs qui procédaient d'une mauvaise
prétation consécutive, traduction à vue, traduction écrite). connaissance de la langue française, d'un défaut de compléments
cognitifs, ou d'une maîtrise déficientê de la rédaction en langue
Pour pouvoir appliquer correctement la méthode interprétative4, il espagnole ; j'ai signalé, d'autre part, que l'erreur pouvait aussi
faut que le traducteur ait une bonne connaissance de la langue de provenir de I'emploi de la méthode littérale ou de ú méthode li-
départ et possède des capacités d'analyse et de synthèse qui lui bre, au lieu de la méthode interprétative. ces deux grandes
permettront de bien comprendre le texte concerné ; il doit égale- sources d'infidélité sont étroitement liées, car I'emploi d'une
ment bien connaître le milieu culturel pour lequel il traduit, afin mauvaise méthode est à I'origine d'erreurs tant dans la compré-
de savoir ce que son destinataire est en mesure de comprendre ; hension que dans la rédaction. L'absence de connaissances lingui-
mais il doit aussi avoir une maîtrise parfaite de sa langue mater- tiques et extra-linguisitiques pertinentes conduit souvent le tra-
nelle (vers laquelle il traduit), ce qui lui permettra de trouver aisé- ducteur à employer la méthode libre ou littérale. La méthode
ment l'équivalent qui convient). Cependant, chaque modalité de interprétative permet d'éviter des erreurs, car le traducteur doit
traduction exige des compétences spécifiques en fonction des ca- parcourir les trois phases (cornpréhension-déverbalisation-réex_
ractéristiques propres à chacune ; ainsi le traducteur doit être un pression) nécessaires à la réexpression du sens. Toutefois, je n'ai
bon lecteur de la langue étrangère et un bon rédacteur dans sa lan- fait que soulever les questions qui concernent I'analyse de I'infi-
gue maternelle, I'interprète doit être un bon auditeur et un bon délité en traduction. En réarité cela mérite une analyse beaucoup
orateur, et ils doivent posséder les aptitudes que chacune de ces plus approfondie, qui est d'ailreurs d'une très grande importance
opérations exige ; il s'agit par conséquent de deux professions dif- pour I'enseignement de la traduction.
ry
férentes qui demandent deux enseignements différenciés. De
même les compétences d'un traducteur poétique et d'un traduc- J'ai énoncé la fidélité au sens comme le principe de fidélité requis
teur technique ne sont pas les mêmes, car dans un cas il faut avoir et la méthode intelprétative comme la seule qui puisse y parvenir.
la sensibilité d'un poète et dans l'autre il faut posséder le savoir Mais cela ne signifie pas que toute traduction, pàu. ctrl ãe quari-
pertinent nécessaire pour saisir I'information du texte et la réex- té, doive être fidèle au sens. Il faut juger la qualité d'une traduc-
primer selon les regles de la langue de specialite concernée ; un tion par rapport au but fixé par le traducteur ; par conséquent, des
bon traducteur poétique n'est pas, généralement, un bon traduc- traductions qui se veulent littérales ou des "traductionì-adapta-
teur technique, et inversement. C'est lorsqu'on ne tient pas tions", tout en n'étant pas fidèles au sens, peuvent être des traduc-
compte de ces faits qu'on aboutit à des traductions pleines d'er- tions de qualité par rapport a l'objectif visé. c'est pourquoi, pour
reurs, donc infidèles, car le traducteur ne possédait ni la méthode juger de la qualité d'une traduction, il faut considérer
le moyen (la
ni les compétences requises. méthode employée), le résultat obtenu et la finalité visée. En re-
vanche, c'est en fonction du degré de fidélité aux trois paramètres
Sans faire une analyse du fonctionnement des erreurs de traduc- de la fidélité au sens que I'on peut établir une gradatiãn qualita-
tion, j'ai signalé que, dans les traductions espagnoles étudiées, il y tive des différentes traductions possibles fidèles au sens. La no.
tion de qualité en traduction est cependant un autre point qui mé-
4 Il faut également tenir compte des conditiqrs socio-poliúques dans lesquelle-s se fait Ia
traducrion ainsi que des condiúons de t¡avail du traducteur. rite un développement plus étendu, et son
-"iyr" est très
importante pour établir des critères de correction des
5 La traduction doit se faire vers la langue matemelle dans laquclle le processus d'expressiør naductions.
se produit sponønément et naturellement.
228 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

J'ai beaucoup insisté sur le fait que les résultats apportés dans
cette étude sont applicables à la traduction quelles que soient les
langues concernees. Toutefois, cela ne veut pas dire qu'il faille
négliger les problèmes spécifiques selon les cas ; il faut être sensi-
ble aux problèmes particuliers et y prêter attention. Dans ce sens,
on ne peut négliger le danger de littéralité lorsqu'il s'agit de tra-
duire entre langues très proches, comme dans le cas du français et
de I'espagnol. Il faut en chercher les causes dans la contamination
t
linguistique possible du traducteur qui rend ardue la séparation I GLOSSAIRE
nette entre les deux langues, et dans I'hypnose exercée par le texte ¡

de départ qui risque de bloquer le développement correct et suc-


cessif des trois phases : la phase de déverbalisation essentielle
dans la méthode interpretative est plus difficile dans le cas de
deux langues apparentées. C'est pourquoi les traductions littérales
abondent, et comme le dit J. Cadalso (cf. citation ci-dessus), "de- compréhension parcours du recepteur dans la communication,
fraudan al original de su verdadero mérito, pues no dan la verda- de la suite sonore ou graphique au sens com-
dera idea de él en la traducción", "añaden al castellano mil frases pris ; saisie du sens. première phase du proces-
impertinentes", "lisonjean al extranjero haciéndole creer que la sus de traduction.
lengua espanola es subalterna a las otras".
Déverbalisation étape mentale non-verbale qui se produit au
Les traductions de textes français en espagnol seraient bien meil- dernier stade de la compréhension. Deuxième
leures si les traducteurs abandonnaient la méthode littérale pour phase du processus de traduction.
employer la méthode interprétative. J'espère avoir apporté suffisa-
ment d'arguments en faveur de celle-ci. MaiÈ l'analyse des causes Effet le résultat cognitif et émotif que le processus
et des conséquences de la traduction littérale n'est pas terminée et de compréhension produit chezlerécepteur. V.
il faudra continuer la recherche en analysant de quelle manière et "intention"
jusqu'à quel point.la proximité des langues bloque le déroulement
correct du processus du sens et comment on peut l'éviter dans la Expression parcours de l'émetteur dâns låo--unication,
formation des traducteurs. du vouloir dire à la suite sonore ou graphique.

Equivalence équivalence contextuelle à caractère éphémère.


dynamique

Equivalence équivalence fixe et petmanente, valable, en


de principe, hors et en contexte ; caractère relatif.
transcodage
230 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION GLOSSAIRE 23r

Equivalence forrnulation qui recouwe le même sens que Traduction- traduction libre qui, en fonction du public visé,
de sens I'original dans une autre langue. adaptation de I'usage que I'on va en faire ou d'un choix
personnel du traducteur, change un élément de
Intention le résultat cognitif et émotif que l'émetteur I'original (le niveau de langue, le genre litté-
veut produtre chez le récepteur. V. "effet" raire, l'époque...) tout en maintenant I'informa-
tion.
Interprétation traduction orale qui fait suite à un discours.
consécutive Traduction à traduction orale et rapide d'un texte écrit.
YUe
Interprétation traduction orale et simultanée d'un discours.
simultanée Traduction traduction écrite d'un texte écrit.
écrite
Réexpression formulation du sens compris. Troisième phase
du processus de traduction. V. "expression". Traduction-éru traduction Qibre, littérale ou du sens) qui, vi-
dition sant un public spécialisé, envisage le texte ori-
Sens synthèse non-verbale opérée par le processus ginal en tant qu'objet d'étude et introduit des
mental de compréhension, à partir de la commentaires philologiques, historiques, etc...
confluence des éléments linguistiques et non
linguistiques qui interviennent dans la commu- Traduction traduction qui ne transmet pas le sens du texte
nication. V. "vouloir dire". libre original parce que le traducteur interprète libre-
ment le vouloir dire de I'auteur ou se permet
Signiflrcation le(s) concept(s) qui se rapportent au signifiant des libertés injustifiées dans la reformulation.
hors contexte.
Traduction traduction qui est centrée sur la langue du
Signiflrcation signification d'ún mot ou d'une expression ac- littérale texte, et non sur le sens, et qui traduit donc,
actualisée tualisée par le contexte. mot par mot ou phrase par phrase la significa-
tion, la motivation, la morphologie et /ou la
Traduction totalité du processus qui permet de transmettre syntaxe du texte original. Y

un discours ou un texte formulé dans une lan-


gue, en utilisant les moyens d'une autre lan- Traduction une des différentes traductions qui peuvent
gue, tout en maintenant le même sens. Em- possible exister pour un même texte.
ployé aussi pour désigner le type de traduction
écrite, par opposition à la traduction orale, ain- Traduction une des différentes traductions fidèles au sens
si que pour se référer au texte traduit (le résul- possible lïdète d'un même texte.
tat de la traduction). au sens
232 LA NOTION DE FIDELITE EN TRADUCTION

Unité de unité de sens, donc unité minimale de compré-


traduction hension, dont la longueur est variable selon les
connaissances du récepteur et qui a un caraò-
tère différent à I'oral et à l'écrit. V. "sens".

Vérification retour à I'original pour vérifier si le sens a été


rendu. Quatrième phase du processus de tra-
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qui se situe à la frontière du linguistique et du
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