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La Pensée : revue du

rationalisme moderne

Source gallica.bnf.fr / La Pensée


Centre d'études et de recherches marxistes (Paris). Auteur du
texte. La Pensée : revue du rationalisme moderne. 1977-02.

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LA PENSEE
REVUE DU RATIONALISME MODERNE
ARTS. SCIENCES. PHILOSOPHIE

• MARX, RENOUVIER ET L'HISTOIRE DU MATÉRIALISME


par OLIVIER-RENE BLOCH

w KEPLER OU LES LEÇONS D'UN CONTRE-EXEMPLE


EN ÉPISTÉMOLOGIE par GERARD SIMON

e PAUL LANGEVIN, UNE VIE AU SERVICE DE LA


SCIENCE ET DE LA PAIX par GEORGES COGNIOT

PENSÉE» ET
w LES SCIENCES DE LA NATURE, «LA
PAUL LANGEVIN par PAUL LABERENNE

< PHILOSOPHIE ET SCIENCES HUMAINES


par ELISABETH GUIBERT-SLEDZIEWSKI

LE TRAVAIL PRODUCTIF ET SA CRISE par JEAN GADREY

• SAVANT, CITOYEN, COMMUNISTE : JEAN ORCEL


ET SON 80e ANNIVERSAIRE par JEAN ORCEL

N° 191 - FÉVRIER 1977


LA PENSÉE
Fondée en 1939 sous la direction de Paul LANGEVIN (1872-19461 et Georges COGNIOT

COMITE DIRECTEUR

Georges COGNIOT, Jean-François LE NY,


Agrégé de l'Université. Professeur à l'Université de Paris-VIII.

Jean DUBOIS, Henri MITTERAND,


Professeur à l'Université de Paris-X. Professeur à l'Université de Paris-VIII..

André HAUDRICOURT, Bernard MULDWORF,


Directeur de recherches au C.N.R.S. Médecin des Hôpitaux psychiatriques

Jean ORCEL,
Paul LABERENNE, Professeur honoraire au Museum.
Professeur honoraire agrégé de l'Université. Membre de l'Institut.

Hélène LANGEVIN-JOLIOT-CURIE, Albert SOBOUL,


Directeur de recherches au C.N.R.S. Professeur à l'Université de Paris-I.

Directeur : Antoine CASANOVA

COMITE DE PATRONAGE

Louis ARAGON, Pierre GEORGE,


Ecrivain. Professeur à l'Université de Paris-I.

Emmanuel AURICOSTE, Ernest KAHANE,


Sculpteur. Professeur honoraire à l'Université de Montpellier.

Maurice BOITEL, Docteur H.-Pierre KLOTZ,


Avocat à la Cour d'Appel de Paris. Professeur au Collège de Médecine des Hôpitaux
de Paris.
Charles BRUNEAU,
Professeur honoraire à la Sorbonne. Jeanne LEVY,
Professeur honoraire à la Faculté de Médecine
de Paris.
Daniel CHALONGE.
Astronome.
Gérard MILHAUD,
Pierre COT, Professeur.
Agrégé des Facultés de Droit.
Michel RIOU,
Louis DAQUIN. Professeur à l'Uniuersité de Paris-Sud.
Cinéaste.
Fernande SECLET-RIOU,
Jean DEPRUN. Inspectrice primaire de la Seine.
Chargd d'enseignement à l'Université de Provence.
Jean WIENER,
Docteur Henri DESOILLE, Compositeur de musique.
Professeur à la Faculté de Médecine de Parts.
Jean WYART,
Jean DRESCH, Professeur honoraire à la Sorbone.
Professeur à l'Université de Paris-VU. Membre de l'Institut.

SECRETARIAT DE REDACTION :
Marie-Antoinette CLASTRES - Robert BEDRINES

COMITE DE REDACTION :
Gilbert BADIA, Guy BESSE, Pierre BOITEAU, Jean BRUHAT, Marcel CORNU, Roland DESNE,
Jean GACON, Jean LOJKINE, Paul MEIER, Charles PARAIN, Jean SURET-CANALE, Jean
VARLOOT, Claude WILLARD.
LA PENSEE
SOMMAIRE
DU NUMERO 191 (JANVIER-FEVRIER 1977)

Olivier-René Bloch :
Marx, Renouvier et l'histoire du matérialisme. 3
Gérard Simon :
Kepler ou les leçons d'un contre-exemple en épistémologie 43
Georges Cogniot :
Paul Langevin, une vie au service de la science et de la Paix 62
Paul Labérenne :
Langevin.
Les services de la nature, « La Pensée » et Paul 70
Elisabeth Guibert-Sledziewski :
Philosophie et sciences humaines 77
Jean Gadrey :
Le travail productif et sa crise 86
Jean Orcel :
:
Savant, citoyen, communiste Jean Orcel et son 808 anniver-
saire 109
Jean-François Le Ny :
Après le XXIe Congrès international de psychologie. 119

CHRONIQUES
Gilbert Badia :
allemand.
Sicilien.
Nouveaux regards sur l'expressionnisme 128
Jean Pandolffi :
Leonardo Sciascia, le 134

Freud.
f

LES LIVRES
Psychanalyse :
Bernard Muldworf : 145
Histoire :
Roserhonde Sanson :Le 14 juillet, fête et conscience nationa-
le. — Maurice Moissonnier : La Révolte des Canuts, Lyon, no-
vembre 1831 147
Economie :
Michel Redjah et Jean Rodrigue : Pourquoi nous payons trop

siècles).
d'impôts ? 151
Afrique :
Niane (D T) : Le Soudan occidental au temps des Grands Empi-
res (Xle-XVIe 151
Littérature :
Kollektiarbeit von Winfried Schrôder : Franzosische Aufkla-
rung Burgerllche Emanzipation, Literatur und Bewusstseins-
bildung 152
Témoignages :
Felicia Langer : Avocate Israélienne, je témoigne. 154
Arts:
:
Gillo Dorfles Introduction à l'industrial desing. — Langage et
histoire de la production en série 155

PUBLICITE.
LIVRES REÇUS

NOS PROJETS POUR 1977


BULLETIN D'ABONNEMENT
156

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158

159

ANCIENS NUMEROS DISPONIBLES 160

NOTE DE L'ADMINISTRATION

Nous nous sommes toujours efforcés de pratiquer des tarifs aussi bas
que possible afin de faciliter au plus grand nombre l'accès aux études que
nous publions, lesquelles, nous le croyons sont source d'enrichissement, en
tout cas bien de réflexion et de débats. Mais les charges de plus en plus
lourdes qui pèsent sur « La Pensée » nous obligent à procéder à des augmen-
tations de tarif soit : à partir du 1er avril 1977, 1 an (6 numéros) : France :
:
90 F - Etudiants 81 F - Autres pays : 110 F.
La meilleure riposte à la politique anti-culturelle du Pouvoir responsable
de cette situation, est que le nombre de lecteurs et en premier lieu d'abon-
nés, le corps vivant d'une revue, croisse de façon importante cette année.
Les projets de « La Pensée » sur lesquels nous donnons quelques pers-
pectives en fin de numéro y contribueront d'autant mieux que correspon-
dant aux besoins actuels du débat théorique et idéologique, ils sont
susceptibles avec votre aide et votre dévouement de développer l'intérêt
pour notre revue.
MARX, RENOUVIER,
ET L'HISTOIRE
DU MATERIALISME
par Olivier-René BLOCH

LA Sainte Famille contient quelques pages bien connues des philosophes


marxistes, et au-delà, sur l'histoire du matérialisme à l'âge classique l.
Dès la parution de l'ouvrage, ces pages avaient frappé Engels qui, mar-
quant suffisamment par là que seul Marx en était l'auteur, lui écrivait le 17
mars 1845 :
« La Critique critique [.]
est absolument épatante. Tout ce que tu dis de la question juive,
de l'histoire du matérialisme et des Mystères est superbe et aura un effet excellent » 2.
la fin de sa vie, en 1892, le même Engels en reproduira la partie qui
A
porte sur le matérialisme britannique 3 dans l'introduction de l'édition an-
glaise de Socialisme Utopique et Socialisme Scientifique4. Trois ans plus
tard, Lénine, lisant la Sainte Famille pour la première fois, était à son tour
frappé par ce texte, dont il notait dans ses Cahiers :
« Ce passage [.]
est un des plus précieux du livre. On n'y trouve pas de critique littérale,
mais un exposé tout au long positif. C'est un bref aperçu de l'histoire du matérialisme français.

1. Karl Marx et Friedrich Engels : La Sainte Famille, ou Critique de la critique critique,


contre Bruno Bauer et consorts, trad. E. Cogniot, Editions Sociales, Paris, 1969, chapitre VI, iii,
d : « Bataille critique contre le matérialisme français », pp. 151-160.

Dans les notes suivantes, nous renvoyons par le sigle SF à cette édition.
2. K. Marx - F. Engels :
Correspondance, tome J, Ed. Soc., Paris, 1971, p. 367.
3. Il s'agit du passage qu'on trouve dans SF pp. 154-6, de « le matérialisme est le vrai fils de
la Grande-Bretagne » à « le théisme n'est qu'un moyen commode et paresseux de se débarrasser
de la religion ».
4. F. Engels : Socialisme utopique et socialisme scientifique, Ed. Soc., Paris, 1969, pp. 27-30.
Je devrais citer le passage tout entier, c'est pourquoi je me contente d'en faire un rapide
résumé » s.
Et faut-il rappeler qu'il a dans la suite servi de référence courante dans
l'historiographie philosophique se réclamant du marxisme ?
A lire l'ensemble de la Sainte Famille, on comprend aisément l'intérêt
que pouvaient d'emblée trouver à ces pages Engels ou Lénine : il s'agit bien
d'un des passages les plus suivis et les plus brillants, et sans doute du passa-
ge le plus « philosophique », dans un ouvrage fait de pièces et de morceaux,
où la polémique se perd souvent dans le détail, voire parfois dans la futilité.
L'impression que produit une première lecture autorise-t-elle pourtant à le
prendre pour argent comptant, et à le lire comme un chapitre achevé d'une
histoire marxiste de la philosophie ? A regarder les choses de plus près, il a
de quoi intriguer, et pose peut-être plus de problèmes qu'il n'en résout.
La structure même n'en n'est pas d'une parfaite limpidité, puisque le pro-
jet d'exposer l'« histoire profane, massive », du matérialisme français 6 s'y
traduit par un développement assez intriqué, où la volonté de mettre en évi-
dence les « deux tendances du matérialisme français », celle qui se rattache à
Descartes, et celle qui se rattache à Locke 7, conduit à donner une place quel-
que peu démesurée à l'histoire du matérialisme britannique 8. L'intention do-
minante n'en est pas non plus manifeste : comme tout l'ouvrage, elle est évi-
demment polémique, mais que vise-t-elle au juste ? La cible est désignée en
exergue par une citation d'un article de Bruno Bauer 9, mais ni la citation, ni
du reste l'ensemble de l'article en question ne permettent de se faire d'em-
blée une idée claire de ce que reproche Marx à l'« histoire critique du maté-
rialisme français », ni donc des raisons exactes qui le poussent à lui opposer
longuement son « histoire profane ». C'est que, au-delà de l'intention polémi-
que, on doit se demander quel est, à supposer qu'il existe, le noyau doctrinal
positif précis qui peut se dégager de cette polémique, et de cette « histoire ».
La teneur de cette dernière, telle que la voit Marx, est du reste loin d'aller-de
soi. On ne peut manquer d'être surpris de l'absence totale de Spinoza dans la
présentation du matérialisme des deux siècles classiques qui nous est ici pro-
posée, et l'on est en droit de s'étonner de certaines formules étranges, erro-
nées ou énigmatiques, dans le détail de l'exposé. Peut-on lire sans sourciller
que « Dans sa physique, Descartes avait prêté à la matière une force créatri-

5. V.-I. Lénine :
Cahiers philosophiques, trad. L. Vernant et E. Bottigelli, Ed. Soc., Paris,
1955, p. 30. Le résumé occupe les pp. 30-33.
6. SF, p. 151.
7. ib. p. 152.
8. ib. pp. 154-6 (cf. supra note 3).
9. Bruno Bauer, « Was ist jetzt der Gegenstand der Kritik », dans l'Allgemeine Literatur-
Zeitung de Charlottenburg, IL 8, juillet 1844, pp. 18b-22a. L'ensemble de la section iii du chapi-
tre VI de la Sainte Famille est consacré à une polémique contre cet article. Dans le § d, Marx
s'en prend à un alinéa où, après avoir brossé le tableau du destin de la Révolution française,
aboutissant au nationalisme et à l'égoïsme symbolisés par le régime napoléonien, tableau auquel
s'attaquait Marx dans le § c, Bauer déclare que c'est le même processus qu'avait connu lauf kld-*
rung, dominée par la philosophie de Spinoza aussi bien dans ses développements matérialistes
que dans ses développements théistes, et sombrant finalement dans le romantisme réactionnaire.
ce spontanée et conçu le mouvement mécanique comme son acte vital » 10 ou
que Duns Scot « était [.]
nominaliste » 11 ? Comment comprendre l'erreur,
signalée par les éditeurs de la traduction française, que commet Marx lors-
qu'il fait mourir Arnauld la même année que Malebranche 12 ? Que peut-il
bien vouloir dire lorsqu'il écrit que le matérialisme mécaniste de tradition
cartésienne « se perd dans la science française de la nature proprement
dite » 13 ? Et pourquoi donc insiste-t-il, et par les seuls moyens de la typo-
graphie, sur le fait que les principaux tenants en sont des médecins, de Le
Roy (= Regius) à Cabanis en passant par La Mettrie 14 ? etc. Encore faut-il
dire que certaines des questions de ce type, celles en particulier qui concer-
neraient le sens exact de plusieurs formules de prétérition, ne peuvent guère,
en fait, être posées qu'après qu'on en ait trouvé la solution.
C'est qu'avant de soulever ces problèmes de contenu, de sens, de structu-
re ou de portée, il semblerait qu'on doive poser une question préalable qui,
à ma connaissance, n'a pas été posée jusqu'ici, à savoir, celle de l'informa-
tion de Marx lui-même. Question qu'il aurait sans doute été le dernier à récu-
ser, puisque c'est celle que pour sa part il pose en fin de compte à son
adversaire : « Où donc M. Bauer ou la Critique ont-ils su se procurer les do-
cuments nécessaires pour écrire l'histoire critique du matérialisme
français ? » 15, avant de conclure que les « documents » en question viennent
tout droit de Hegel. Un rapide examen, pour peu qu'il soit sans préjugé, de
son propre texte suffit à se convaincre qu'on est en droit de la lui poser à
son tour. On ne peut, en effet, qu'être surpris — et c'est apparemment le
premier aspect qui en avait frappé Lénine, de la masse d'informations qu'il
contient en matière d'histoire de la philosophie, dans des secteurs, sur des
doctrines et sur des personnages que la formation philosophique de Marx
n'avait pas pu lui rendre particulièrement familiers. S'il est vrai que, du
temps qu'une carrière universitaire semblait encore pouvoir se dessiner de-
vant lui, il avait en 1841, dans sa Dissertation sur la Différence de la Philoso-
phie de la Nature chez Démocrite et Epicure, fait véritablement œuvre d'his-
torien de la philosophie antique, ni ses études antérieures, ni, encore moins,
les activités journalistiques et politiques qu'il avait eues par la suite, n'a-
vaient pu l'amener à se documenter précisément sur les philosophes français
et britanniques des XVIIe et XVIIIe siècles 16.

10. SF p. 152.
11. SF p. 154. Jamais, à ma connaissance, la philosophie de Duns Scot n'a pu être qualifiée
de nominaliste ailleurs que dans le présent texte (ou ceux qui le démarquent).
12. SF p. 153. On sait que si l'année 1715 est celle de la naissance de Condillac et Helvétius,
et de la mort de Malebranche, Arnauld, lui, était mort en 1694.
13. SF p. 152.
14. ib.
o 15. SFp. 158.
16. La familiarité du père de Karl Marx avec le dix-huitième siècle français (c'est-à-dire,
avant tout, Voltaire et Rousseau - cf. Auguste Cornu, Karl Marx et Friedrich Engels, tome I,
P.U.F., Paris, 1955, p. 55 et note2) ne saurait être invoquée ici.
Peut-on penser qu'il se soit livré pour la circonstance à ce travail de do-
cumentation ? Les conditions de la rédaction de la Sainte Famille, et des pa-
ges qui nous intéressent en particulier, ne laissent guère de place à une hypo-
thèse de ce genre. On sait que l'ouvrage, mis en chantier à Paris à la fin
d'août 1844 par Marx et Engels, fut, après le départ de ce dernier au début
de septembre, achevé par Marx seul en moins de trois mois, et l'on a déjà vu
que notre passage fait partie des pages dont la responsabilité lui incombe en
propre. Au reste, l'article de B. Bauer auquel répond la section à laquelle il
appartient est daté de juillet 1844, ce qui ne permet pas de placer un tel tra-
vail de documentation dans les mois antérieurs à la rédaction. De toute fa-
çon, qu'il s'agisse des quelques semaines de l'automne 1844 où Marx rédige
l'essentiel de la Sainte Famille, ou des mois précédents, où il rédigeait les
Manuscrits d'Economie Politique et de Philosophie, on ne voit guère com-
ment, à côté de ces travaux de rédaction, des lectures approfondies d'écono-
mie, ainsi que d'histoire, qu'ils supposaient et qui, eux, sont attestés, et de
l'intense activité politique qu'il avait à Paris, il aurait, si prodigieuse que fût
sa capacité de travail, trouvé le temps de se consacrer à des recherches et
lectures personnelles directes sur Descartes, « le médecin Le Roy », Cabanis,
La Mettrie, Gassendi, Bayle, Duns Scot, Bacon, Hobbes, Locke, etc., pour ne
mentionner que quelques-uns des noms cités dans le passage. Où donc a-t-il
« su se procurer les documents nécessaires pour écrire l'histoire » du maté-
rialisme français et britannique ?

La question — faut-il le préciser ? — n'est pas le fait de la simple curio-


sité : son intérêt historique et théorique est évident. D'abord parce qu'il est
toujours nécessaire de connaître les sources, si sources il y a, qu'utilise
Marx, ainsi que tout autre théoricien, pour pouvoir juger précisément de son
originalité, et dégager son apport personnel propre. Nécessité d'autant plus
impérieuse ici qu'il s'agit d'un texte de « jeunesse », étroitement situé dans le
temps entre les Manuscrits de 1844 d'une part, les Thèses sur Feuerbach et
l'Idéologie Allemande de l'autre, qui comporte des énoncés théoriques appa-
remment importants sur le matérialisme, son histoire, l'histoire de la philo-
sophie en général, et leur rapport à l'histoire de la société et à la pratique ré-
volutionnaire : ces pages portent donc, et c'est la raison profonde de l'intérêt
que leur avaient accordé un Engels et un Lénine, sur des points qui seront
essentiels à la théorie marxiste, et ce en un moment décisif de sa formation.
Il serait donc particulièrement important de pouvoir apprécier avec exactitu-
de ce qui, en un tel moment, est le propre de Marx, à la différence de ce qui
pourrait bien n'avoir été qu'utilisation plus ou moins hâtive de matériaux ve-
nus d'ailleurs.

Or, on va le voir, il suffit en quelque sorte de poser la question pour que


le texte change d'allure, et suggère de lui-même au lecteur les premières pré-
misses d'une réponse. On verra ensuite que cette réponse suffit elle-même à
résoudre une bonne partie des problèmes soulevés tout à l'heure, en même
temps qu'elle peut sans doute en proposer de nouveaux.
RECHERCHE DES SOURCES

S'il est vrai qu'on doive écarter comme invraisemblable un recours de


Marx aux textes originaux de l'ensemble des philosophes dont traite le passa-
ge qui nous occupe, et si donc, pour une large part au moins, il faut suppo-
ser, comme je l'ai fait en m'engageant dans cette recherche, qu'il s'est servi
d'ouvrages de deuxième main, on pourrait penser d'abord que ses sources
sont allemandes. Ne s'agirait-il pas des Leçons de Hegel sur l'histoire de la
philosophie, dont il était assurément familier, et qui avaient du reste fourni
le point de départ de la Dissertation de 1841 ? Avant même que le contenu
de ces Leçons imposât de répondre par la négative 17, on pouvait toutefois ju-
ger, pour d'autres raisons, l'hypothèse non moins invraisemblable le texte :
de la Sainte Famille rentre dans un contexte radicalement antihegelien ; en
l'occurrence, on l'a déjà aperçu, le reproche majeur adressé ici à Bauer est
d'avoir pris pour source d'une « histoire critique » du matérialisme français
la façon hegelienne d'écrire l'histoire, à laquelle Marx oppose « l'histoire pro-
fane » : comment celle-ci pourrait-elle s'appuyer sur les mêmes « documents »
que celle-là ? Le même argument rendait a priori presque aussi improbable
le recours aux travaux d'histoire de la philosophie de Feuerbach. S'il est vrai
que Marx dans la Sainte Famille, et précisément dans notre passage, appa-
raît encore comme un admirateur, voire un sectateur de Feuerbach, s'il est
vrai par ailleurs que ce dernier avait consacré à l'histoire de la philosophie
moderne une série d'ouvrages importants que Marx ne pouvait ignorer 18, on
ne saurait oublier que le Feuerbach sous la bannière duquel Marx continue
pour quelques mois de se ranger n'est pas le Feuerbach qui avait dans les
années 1830 écrit sur Bacon, Bayle, Spinoza et Leibniz : Marx apprécie Feuer-
bach en tant qu'il est à ses yeux le philosophe qui, rompant en 1839 avec
l'hegelianisme, a porté à celui-ci un coup décisif, alors que ses travaux d'his-
toire de la philosophie, tous antérieurs à cette date et cette rupture, étaient
encore tout pénétrés d'hegelianisme. De fait, une rapide lecture de ces ouvra-
ges d'une historiographie très « spéculative », contrastant avec l'« histoire

17. Voir dans les Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie les sections r et II de la
IIIe partie (« Die neuere Philosophie ») - Jubilâumausgabe (reprod. photomécanique, Stuttgart,
1965), tome 19, pp. 278-534. Les seuls éléments du paragraphe de la Sainte Famille qu'on pourrait
rapporter à ces Leçons sont sans doute l'attribution sans réserve à d'Holbach du Système de la
Nature (SF p. 157 - Hegel loc. cit., p. 519 - alors que Tennemann ne présente cette attribution
que sous forme dubitative, et que, on le verra, la source réelle de l'essentiel du développement
de Marx ne prononce pas le nom de d'Holbach), et la mention de Robinet, à qui, comme le note
Marx (SF p. 157), Hegel fait une place relativement importante (loc. cit. pp. 520-523).
18. Ludwig Feuerbach : Geschichte der neuern Philosophie von Bacon von Verulam bis Be-
nedikt Spinoza, Ansbach, 1833 ; Geschichte der neuern Philosophie, Darstellung, Entwicklung
und Kritik der Leibnizschen Philosophie, Ansbach, 1837 ; Pierre Bayle, Ansbach, 1838 (= respec-
:
tivement, tomes 2, 3 et 4 de L. Feuerbach Gesammelte Werke, Akademie Verlag, Berlin, 1967,
1968, 1969). On trouve chez Marx au moins une référence à ces ouvrages de Feuerbach dans les
Travaux préparatoires à la Dissertation de 1841, où est cité le chapitre concernant Pierre Gassen-
di (K. Marx : Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure, trad. J. Pon-
nier, Ducros, Bordeaux, 1970, p. 123).
profane » telle que Marx entend l'écrire, achève de convaincre que l'une ne
peut être la source de l'autre.
A défaut de ces deux phares qui, à des titres ou moments divers, avaient
illuminé l'horizon intellectuel de Marx, fallait-il chercher encore ailleurs dans
l'historiographie philosophique allemande, qu'il s'agisse de Tennemann ou
d'auteurs plus obscurs, hegeliens ou préhegeliens, les lumières auxquelles il
serait allé s'éclairer ? Si je n'exclus pas que quelques détails de son informa-
tion proviennent plus ou moins directement de sources de ce genre, le texte
de notre passage comporte deux indications complémentaires, jusqu'ici négli-
gées, semble-t-il, qui montrent que ce n'est pas dans cette direction qu'on
peut trouver l'essentiel. La première, il est vrai, ne porte que sur un détail.
Il s'agit de la phrase où Marx écrit que « Pierre Bayle a été « le dernier des
métaphysiciens au sens du XVIIe siècle » et le « premier des philosophes au
sens du XVIIIe » » 19 ; il n'est pas rare que l'on cite cette phrase, en en ou-
bliant toutefois non seulement les guillemets, mais aussi le début, qui dit
:
expressément « Selon le mot d'un auteur français ». Mais si l'on prend gar-
de à cette première indication très ponctuelle, on ne pourra manquer de la
rapprocher de celle, beaucoup plus générale, que fournit le début de la lon-
gue « Remarque », faite pour l'essentiel de citations de Helvétius, d'Holbach
et Bentham, qui figure en appendice du paragraphe : Marx y écrit en effet
que « La connexion du matérialisme français avec Descartes et Locke, ainsi
que l'opposition de la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysique du
XVIIe siècle sont exposées en détail dans la plupart des histoires françaises
modernes de la philosophie » 20 — et ce n'est pas moi qui souligne. C'est
donc bien du côté de sources françaises récentes auxquelles Marx avait pu
accéder à Paris qu'il fallait, apparemment, chercher l'origine de la plupart
des renseignements dont il fait usage. Et pour parvenir, le cas échéant, à l'i-
dentification de telles sources, le texte fournissait au moins quelques critères
précis : le mot même sur Bayle que je viens de citer en était un, puisque, ci-
tation expresse « d'un auteur français », il devait pouvoir, être sans trop de
peine repéré dans un texte ; à ce premier critère pouvaient s'adjoindre d'au-
tres détails sortant apparemment de la banalité, tels que la mention de Re-
gius, ici « le médecin Le Roy », dont on ne devait guère parler vers 1840, ou
celle de Duns Scot, qui n'était sans doute pas non plus alors une référence
très courante. Pour ténus qu'ils fussent, de tels critères étaient, on va le voir,
plus que suffisants.

LES « HISTOIRES FRANÇAISES MODERNES


DE LA PHILOSOPHIE »

La recherche de ces « histoires françaises modernes de la philosophie »


auxquelles Marx se réfère avait pourtant d'abord de quoi déconcerter, si l'on

19. SF p. 15.4.
20. SF p. 159. 1
songe à ce qu'était alors la philosophie en France. La tendance dominante
n'en n'était-elle pas celle de l'éclectisme spiritualiste de Victor Cousin ? — et
l'on sait que sa domination s'appuyait très efficacement sur la toute-
puissance dont Cousin disposait depuis le début de la Monarchie de Juillet a
l'égard de l'ensemble des institutions philosophiques et de leurs protagonis-
tes : enseignement et enseignants, Université et universitaires, Académie et
académiciens, etc. S'il est vrai que la doctrine cousinienne, pour autant qu'il
y en eût, ne s'était malgré tout pas acquis une position de monopole absolu,
les résistances philosophiques auxquelles elle se heurtait sur ce plan, celle du
traditionalisme catholique, ou celle des disciples de Laromiguière, derniers
épigones de Condillac et de l'Idéologie 21, ne paraissaient pas devoir compo-
ser avec elle un ensemble de nature à offrir à Marx nourriture à son goût.
Quant aux philosophes alors en marge des philosophies officielles ou institu-
tionnelles, qu'il s'agît d'Auguste Comte, ou des penseurs sociaux, socialistes
ou communistes, qui pouvaient ou devaient présenter à ses yeux un tout au-
tre intérêt, on ne voit pas comment leurs œuvres auraient pu tomber sous la
rubrique des « histoires françaises modernes de la philosophie ».
En ce domaine, les auteurs auxquels on pense tout naturellement d'a-
bord sont des hommes comme Victor Cousin lui-même, auteur de nombreux
Cours d'histoire de la philosophie, ou le vieux de Gérando, ancien Idéologue
devenu dès longtemps proche de Cousin, auteur d'une Histoire comparée des
systèmes de philosophie qui servait fréquemment de référence depuis le dé-
but du siècle 22, ou le disciple favori de Cousin, Jean Philibert Damiron. Quoi
qu'il en soit de l'étrangeté apparente que présenterait un recours de Marx à
de tels auteurs, les seuls pourtant à l'époque qui s'occupassent en France
d'histoire générale de la philosophie, il faut dire que rien dans les œuvres'
qu'ils avaient publiées jusqu'en 1844 ne correspond aux informations rassem-
blées dans la Sainte Famille 23.
Il est vrai que, à défaut d'histoire générale de la philosophie, les « histoi-
res françaises modernes de la philosophie » pouvaient, sans trop d'improprié-
té, désigner des ouvrages plus limités ou plus spécialisés parus dans les
années 1830 ou 1840, ce qui élargissait le domaine des possibilités. A cet
égard j'ai mis un moment quelque espoir dans un livre de Pierre Leroux pu-
blié à Paris en 1841, dont l'auteur, et le titre : Réfutation de l'éclectisme, où
se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et où l'on explique le
sens, la suite et l'enchaînement des divers philosophes depuis Descartes,

21. Cf. Prosper Alfaric : Laromiguière et son école, Les Belles-Lettres, Paris, 1929.
22. La première édition remonte à 1804. La seconde, très remaniée, parue en 1822, ne com-
porte que la première partie et s'arrête à la Renaissance : c'est seulement en 1847 qu'une édition
posthume en présentera la seconde partie consacrée à l'histoire de la philosophie moderne.
23. Victor Cousin avait certes publié, depuis les années 1820, un grand nombre de Cours de
philosophie et histoire de la philosophie, et de Fragments philosophiques, mais on y trouverait
difficilement les détails fournis par la Sainte Famille (sauf, on le verra, sur un point, mais indi-
rectement.). Quant à Damiron, à part un Mémoire sur Spinoza publié en 1843, ses ouvrages por-
tant sur la période et les auteurs qui nous intéressent sont tous postérieurs à 1844.
avaient de quoi faire supposer que Marx aurait pu à la fois avoir l'envie de
le consulter, et y trouver matière à nourrir un exposé de l'histoire du maté-
rialisme français depuis le XVIIe siècle. La lecture de cet ouvrage, qui ras-
semblait des articles parus les années précédentes dans les publications diri-
gées par Leroux, et qui contient du reste des pages instructives sur la
situation de la pensée française de l'époque, et très remarquables de vigueur
et de mordant, fut toutefois décevante à cet égard ; aucune des informations
historiques présentes dans l'exposé de Marx n'y figure 24.
Si donc l'on ne pouvait faire fond sur un ouvrage qui eût bénéficié de la
part de Marx d'un préjugé favorable du fait de son orientation, peut-être fal-
lait-il se tourner vers des ouvrages qui auraient éveillé son intérêt en raison
seulement de l'époque précise étudiée — celle dont il entendait traiter. A cet
égard mon attention avait été d'abord attirée, étant donnée la place que tient
dans son exposé la philosophie de Descartes, par deux livres alors tout ré-
cents consacrés à celle-ci : l'Histoire et critique de la révolution cartésienne
de Francisque Bouillier publiée à Lyon en 1842 25, et Le cartésianisme ou la
véritable rénovation des sciences de Jean Bordas-Demoulin, publié à Paris en
1843. Toutefois, là encore, je constatai que ni l'un ni l'autre ne répondait aux
exigences voulues : l'on n'y trouvait aucune des indications précises dont je
croyais pouvoir faire un des critères de ma recherche, ni non plus d'autres
indications, même peu sûres, d'une utilisation possible par Marx. Jointes à
d'autres constatations négatives qu'il serait fastidieux d'énumérer, ces décep-
tions m'ont un moment amené à douter de la voie de recherche dans laquelle
je m'étais engagé : les références à « un auteur français » et aux « histoires
françaises modernes de la philosophie » ne seraient-elles pas, après tout, une
mystification de la part de Marx, masquant le recours à des sources alleman-
des, voire, en dépit de l'invraisemblance, à une information directe ? Une
mystification de ce genre n'était pas tout à fait inimaginable, étant donnés le
caractère de Marx, sa jeunesse et la verve polémique de la Sainte Famille ; et
la volonté, correspondant à un thème constamment récurrent chez lui dans
les années 1840, d'opposer aux nuées de l'idéologie allemande la réalité et le
réalisme français, pouvait à la rigueur expliquer une telle supercherie.
Pourtant la lecture d'un troisième ouvrage, centré lui aussi sur le carté-
sianisme, bien que son titre ne l'indiquât pas, et dont je ne m'aperçus donc
qu'après coup qu'il faisait en quelque sorte partie de la même série que ceux
de Bouillier et de Bordas-Demoulin, m'amena bientôt à démentir cette hypo-
thèse désespérée, en confirmant au contraire la véracité des références four-
:
nies par le texte de Marx il s'agissait du Manuel de philosophie moderne de
Charles Renouvier, publié à Paris en 1842, dont je constatai, dès une premiè-
re lecture cursive, appuyée sur l'index que le volume comporte, qu'il répon-
dait enfin à deux au moins des critères qui me guidaient : on y trouvait à

24. En ce qui concerne Auguste Comte, la partie du Cours de Philosophie Positive consacrée
à la philosophie de cette période (c'est-à-dire la fin de la 55e Leçon, dans le tome V, Paris 1841,
p. 568 sqq.) ne comporte aucune des précisions qu'on trouve dans la Sainte Famille.
25. Il s'agit de la première version de l'ouvrage plus connu sous le titre, qu'il a pris dans les
éditions ultérieures, de Histoire de la philosophie cartésienne.
deux reprises, p. 242-3 et p. 343, la mention, sous ce nom, du « médecin Le
Roy », et, sous une forme que Marx n'avait citée que de façon légèrement ap-
proximative, mais aisément identifiable, la phrase « d'un auteur français »
sur Bayle, puisque Renouvier écrivait à propos de celui-ci, p. 333 :
« Ainsi fut-il le dernier des métaphysiciens et le premier des philosophes, à prendre ce mot
dans le sens qu'on lui donnait il y a soixante ans ».
Il s'agissait donc, pour le moins, de l'une des sources utilisées par Marx
pour la rédaction de son exposé. Mais une lecture plus attentive de l'ouvrage
m'amena vite à m'apercevoir qu'il s'agissait bel et bien de la source essentiel-
le, voire à penser que l'expression plurielle « la plupart des histoires fran-
çaises modernes de la philosophie » risquait d'être sous la plume de Marx, si-
non cette fois une mystification, du moins une amplification rhétorique 26.
Il me paraît donc expédient, pour la clarté de la confrontation et de son
analyse, de donner à présent sous forme du tableau page 12, d'une part le
texte intégral du paragraphe de Marx dans sa traduction française, d'autre
part, en regard de ce texte, celui des principaux passages de Renouvier dont
Marx s'est inspiré, — quelques autres passages moins essentiels étant repro-
duits en note ou cités en référence 27.

26. Amplification qui peut d'ailleurs sans doute s'expliquer par le titre de l'ouvrage de Re-
nouvier : l'appellation de « Manuel de philosophie moderne » a pu faire penser à Marx que ce
qu'il y trouvait se rencontrait couramment dans l'historiographie française, ce qui, on l'a déjà
vu, était loin d'être le cas.
27. A l'exception de deux d'entre elles, reproduites dans les colonnes mêmes, je n'ai repro-
duit ni les notes des éditeurs dans le texte de Marx, ni celles de Renouvier dans son propre
texte : les notes placées en fin du tableau comparatif, appelées ici par des lettres, sont de ma
seule responsabilité. D'autre part, à partir d'ici, et jusqu'à la fin du présent article, les référen-
ces à la Sainte Famille d'un côté, au Manuel de Renouvier de l'autre, seront données sous la for-
me abrégée suivante : M suivi d'un nombre renvoie à la page citée de la traduction française de
la Sainte Famille (ainsi M 156 = p. 156 du texte de l'édition de la Sainte Famille citée dans la
note 1 ci-dessus), R suivi d'un nombre à la page citée du Manuel de Renouvier (R 332 = p. 332
du Manuel de philosophie moderne dans l'édition — unique — de 1Q42). Enfin l'astérisque pla-
cée à la suite d'un titre ou d'une expression dans le texte de Marx indique qu'ils figurent en
français dans le texte original allemand.
TABLEAU COMPARATIF *

Karl MARX, dans K. MARX et F. ENGELS, La Sainte Charles RENOUVIER, Manuel de philosophie moder-
Famille (1844-1845), trad. E. COGNIOT, Paris. Ed. Soc., ne. Paris. Paulin, 1842 (extraits).
1969, chap. VI, III, d/, pp. 151-160 (texte intégral).

(p. 151) : d) Bataille critique contre le matérialisme


français.
« Le spinozisme avait dominé le XVIIIe siècle. aussi
bien dans son développement français, qui fit de la
matière la substance, que dans le théisme, qui donna
à la matière un nom plus spiritualiste. L'école fran-
çaise de Spinoza et les adeptes du théisme n'étaient
que deux sectes qui se disputaient sur la véritable si-
gnification de son système. Le sort de cette philoso-
phie des Lumières fut simplement de sombrer dans le
romantisme, après qu'elle eut été forcée de se rendre
à la réaétion qui avait débuté avec le mouvement fran-
çais. -
Voilà ce que nous dit la Critique.
A l'histoire critique du matérialisme français nous
allons opposer, esquissée à grands traits, son histoire
profane, massive. Nous constaterons avec respect
quel abîme existe entre l'histoire telle qu'elle s'est
réellement passée, et l'histoire telle qu'elle se passe
en vertu du décret de la « Critique absolue >, créatrice
à la fois de l'ancien et du nouveau. Enfin, dociles aux
injonctions de la Critique, nous ferons des questions
de l'histoire critique : - Pourquoi ? D'où ? Vers quoi ?.
« l'objet d'une étude attentive

« A parler exactement et au sens prosaïque », la phi-


losophie française des Lumières, au XVIIIe siècle. et
surtout le matérialisme français n'ont pas mené seule-
ment la lutte contre les institutions politiques existan- Cf. p. 331 : « (.) ce fut dans ce siècle un déchaîne-
tes, contre la religion et la théologie existantes, mais ment universel contre la théologie f..J * (voir ci-
elles ont tout autant mené une lutte ouverte, une lutte dessous en regard de M 156) et 332-333 (ci-dessous en
déclarée contre la métaphysique du XVIIe siècle, et regard de M 153-154).
contre toute métaphysique, singulièrement celle de
Descartes, de Malebranche, de Spinoza et de Leibniz.
On opposa la philosophie à la métaphysique, tout com-
me Feuerbach opposa la lucidité froide de la philoso-
phie à l'Ivresse de la spéculation le jour où, pour la
première fois. il prit résolument position contre Hegel.
La métaphysique du XVIIe siècle qui avait dû céder la
place à la philosophie française des Lumières et sur-
tout au matérialisme français du XVIIIe siècle, a connu
une restauration victorieuse et substantielle dans la
philosophie allemande, et surtout dans la philosophie
spéculative allemande du XIXe siècle. D'abord Hegel,
de géniale façon, l'unit à toute métaphysique connue
et à l'idéalisme allemand, et fonda un empire méta-
physique universel ; puis, de nouveau, à l'attaque con-
tre la théologie correspondit, comme au XVIIIe siècle.
l'attaque contre la métaphysique spéculative et contre
(p. 152) toute métaphysique. Celle-ci succombera à ja-
mais devant le. matérialisme, désormais achevé par le
travail de la spéculation elle-même et coïncidant avec
l'humanisme. Or, si Feuerbach représentait, dans le
domaine de la théorie, le matérialisme coïncidant avec
l'humanisme, le socialisme et le communismefrançais
et anglais l'ont représenté dans le domaine de la pra-
tique.

A parler exactement et au sens prosaïque., il P. 342 :


côté de l'école matérialiste dont nous ve-
A
existe deux tendances du matérialisme français : l'une nons de parler (a), et qui a son origine dans le sen-

(*) Le renvoi des notes par ordre alphabétique est reporté à la fin de ce tableau comparatif.
tire son origine de Descartes, l'autre de Locke. La se- sualisme (b). il en est une autre, qui n'a jamais cessé
conde est par excellence un élément de culture fran- d'exister depuis Descartes, et qui nous paraît tenir de
çais et aboutit directement au socialisme ; l'autre, le lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de
matérialisme mécaniste, se perd dans la science fran- spécieux sous un certain rapport. C'est l'école mécani-
çaise de la nature proprement dite. Les deux tendan- que. Ou'on étudie en effet la physique de Descartes,
ces s'entrecroisent au cours de leur développement. qu'on oublie la méthode et qu'on se laisse fasciner
Nous n'avons pas à étudier ici plus en détail le maté- par la puissance créatrice dont Descartes lui-même
rialisme français datant directement de Descartes (c), douait la matière, qu'on regarde enfin cette matière
pas plus que l'école française de Newton ni le déve- comme l'unique substance et la cause universelle, on
loppement général de la science française de la natu- fondera une doctrine propre à représenter, pour ainsi
re (d). dire, la moitié de la philosophie cartésienne. En effet.
Bornons-nous donc à ceci : le système des idées purement intelligibles en est
l'autre moitié ; et ceux-là seuls qui conservent le dua-
Dans sa physique, Descartes avait prêté à la matiè- lisme, soit en le scellant dans l'unité comme Spinosa,
re une force créatrice spontanée et conçu le soit en l'expliquant par une harmonie préétablie com-
mouvement mécanique comme son acte vital. Il avait me Leibnitz, représentent dans son intégrité l'esprit
complètement séparé sa physique de sa métaphysi-' du philosophe.
que. A l'intérieur de sa physique, la matière est l'uni- Or, l'école mécanique dut principalement ses pro-
que substance, le fondement unique de l'être et de la grès aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens,
connaissance
qui, recevant tous (p. 343) les jours, par suite de l'es-
Le matérialisme mécaniste français s'est rattaché à prit anti-métaphysique du dix-huitième siècle, une ins-
la physique de Descartes, par opposition à sa méta- truction moins profonde et moins générale, se laissè-
physique. Ses disciples ont été antimétaphysiciens de rent aller plus facilement aux préoccupations
profession, c'est-à-dire physiciens. matérialistes. Le médecin Leroy, dont l'éducation phi-
Cette école commence avec le médecin Le Roy, at- losophique avait dû être fort imparfaite, à en juger par
teint son apogée avec le médecin Cabanis, et c'est le les fautes que les aristotéliciens d'Utrecht lui repro-
médecin La Mettrie qui en est le centre. Descartes vi- chèrent. et par les représentations amicales de Des-
vait encore quand Le Roy transposa sur l'âme humai- cartes, nous a donné le premier exemple d'une chute
nè, — tout comme La Mettrie au XVIII" siècle, — la de ce genre. Séduit, sans doute, par la facilité avec la-
construction cartésienne de l'animal, déclarant que l'â- quelle son maître expliquait les opérations de la vie
me n'était qu'un mode du corps, et les idées des mou- organique dans un traité des animaux dont il s'était *
vements mécaniques. Le Roy croyait même que Des- procuré copie, et qu'il avait refondu dans un de ses
cartes avait dissimulé sa vraie façon de penser. ouvrages, il étendit ce mécanisme jusqu'aux idées, et
Descartes protesta. A la fin du XVIIIe siècle, Cabanis crut que l'on pouvait regarder l'âme comme un mode
mit la dernière main au matérialisme cartésien dans du corps. Il alla même jusqu'à penser que Descartes
son ouvrage : Rapports du physique et du moral de avait déguisé sa véritable conviction, et s'attira, de la
l'homme part de ce dernier, une vive et noble réponse(e) [.].
L'ignorance a toujours suscité le matérialisme dans
les temps modernes. C'est aussi dans ce sens qu'il
est sorti de la doctrine de Descartes ; car tout ce qu'il
y a d'ingénieux dans le système de Lamettrie, cory-
phée des matérialistes, est dû à l'invention de Descar-
tes qui. par son explication des fonctions naturelles
des animaux et de l'homme, a tracé un plan complet
de physiologie [.].
Le Système de la nature a, comme les théories de
Lamettrie, (p. 344) beaucoup emprunté à la physique
de Descartes, mais les recherches des sensualistes
sont certainement pour quelque chose dans tous ces
ouvrages. Au contraire, il semble qu'à mesure que l'é-
cole mécanique s'est fortifiée, elle s'est rapprochée
de sa première origine. Ainsi le traité de Cabanis, qui
nous présente à son apogée, et avec toute la rigueur
qu'une physiologie très-avancée peut lui donner, la
doctrine mécanique pure, rappelle à chaque instant les
théories du monde et de l'homme de Descartes.

Le matérialisme cartésien continue d'exister en


France. Il enregistre ses grands succès dans la physi-
Voir pp. 310-314 ; noter en particulier :
que mécanique, à laquelle, « pour parler (p. 153)exac- P. 310: [.] au fond nous considérons les explica-
tement et au sens prosaïque., on peut reprocher tout tions nouvelles qui ont été produites depuis un siècle,
ce qu'on veut sauf le romantisme. comme essentiellement comprises dans le cercle véri-
table de la physique (p. 311) de Descartes, quelque-
fois modifiée par l'esprit de l'école newtonienne de ;
même que les principes généraux de la physique mé-
canique, bien qu'aucun d'eux n'ait été conservé com-
me Descartes l'avait posé, nous paraissent cependant
des conséquences de la direction qu'il imprima, aux
esprits.
P. 313: Notre intention n'est, du reste, que d'indi-
quer ici, sans exclure la vérité des systèmes de physi-
que vitaliste dont nous parlerons plus tard, tout ce
que la science moderne renferme de la physique mé-
canique créée par Descartes, et tout ce qu'elle en
peut attendre encore.
Dès sa première heure, la métaphysique du XVII" Voir pp. 151-168 (Hobbes) et 189-191 (sa critique des
siècle, représentée, pour la France, surtout par Des- Méditations), 168-171 (la restauration de l'atomisme),
cartes, a eu le matérialisme pour antagoniste. Descar- 171-181 (Gassendi) et 188-9 (sa critique des Médita-
tes le rencontre personnellement en Gassendi, restau- tions).
rateur du matérialisme épicurien. Le matérialisme
français et anglais est demeuré toujours en rapport
étroit avec Démocrite et Epicure. La métaphysique
cartésienne a eu un autre adversaire en la personne
du matérialiste anglais Hobbes. C'est longtemps après P. 332 :
« Le cartésianisme dominait enfin dans les
leur mort que Gassendi et Hobbes ont triomphé de écoles, et déjà son règne passait dans l'opinion. »[.]
leur adversaire, au moment même où celui-ci régnait (voir ci-après).
déjà comme puissance officielle dans toutes les éco-
les françaises.

Voltaire a fait observer que l'indifférence des Fran-


çais du XVIIIe siècle à l'égard des querelles opposant
Jésuites et Jansénistes était provoquée moins par la
philosophie que par les spéculations financières de
Law. La chute de la métaphysique du XVIIe siècle ne
peut donc s'expliquer par la théorie matérialiste du
XVIIIe siècle qu'autant qu'on explique ce mouvement
théorique lui-même par la configuration pratique de la
vie française en ce temps. Cette vie était tournée
vers le présent immédiat, la jouissance temporelle et
: « [.] au milieu d'une préoccupation exclusi-
»
les intérêts temporels, en un mot vers le monde ter- P. 332
restre. A sa pratique antithéologique, antimétaphysi- ve des choses de la terre, la philosophie s'éloignait
que. matérialiste, devaient nécessairement correspon- (voir ci-après).
dre des théories antithéologiques, antimétaphysiques,
matérialistes (f). C'est pratiquement que la métaphysi-
que avait perdu tout crédit. Notre tâche se borne ici à
indiquer brièvement l'évolution de la théorie.

La métaphysique du XVIIe siècle (qu'on pense à P. 332 : Le cartésianisme dominait enfin dans les
Descartes, Leibniz, etc.), était encore imprégnée d'un écoles, et déjà son règne passait dans l'opinion. Les
contenu positif, profane. Elle faisait des découvertes sciences commençaient à se séparer du tronc princi-
en mathématiques, en physique et dans d'autres pal ; il y avait des mathématiciens, il y avait des phy-
sciences exactes qui paraissaient en faire partie. Mais siciens, il y avait des chimistes, et la métaphysique
dès le début du XVIIIe siècle, cette apparence s'était tombait en discrédit auprès des diverses classes de
évanouie. Les sciences positives s'étaient séparées de savants. D'un autre côté, la critique des institutions ci-
la métaphysique et avaient délimité leurs sphères pro- viles et religieuses allait croissant et devenait de plus
pres. Toute la richesse métaphysique se trouvait ré- en plus libre. Enfin, au milieu d'une préoccupation
duite aux problèmes de la pensée et aux choses cé- exclusive des choses de la terre, la philosophie s'éloi-
lestes, au moment précis où les êtres réels et les gnait. repoussée par la réaction générale qui avait lieu
choses terrestres commençaient à absorber tout l'inté- contre tout ce qui tendait à n'occuper l'homme que de
rêt. La métaphysique avait perdu tout son sel. C'est Dieu et de son plus lointain avenir.
l'année même où moururent les derniers grands méta-
physiciens français du XVIIe siècle, Malebranche et Ar- Arnaud et Malebranche furent les derniers philoso-
nauld, que naquirent Helvétius et Condillac. phes du dix-septième siècle en France, et l'année mê-
me où ce dernier mourait, naissaient Helvétius et
L'homme qui, sur le plan de la théorie, fit perdre Condillac, tant ce déclin de la philosophie fut rapide.
ieur crédit à la méta- (p. 154) physique du XVIIe siècle Il est vrai qu'un homme d'une immense célébrité, et
et à toute métaphysique, fut Pierre Bayle. Son arme dont l'influence dut être bien grande, avait employé
était le scepticisme, forgé à partir des formules magi- toute son activité à diriger, pour la détruire, la philo-
ques de la métaphysique elle-même. Son propre point sophie contre elle-même. Cet homme est Bayle, et
de départ fut la métaphysique cartésienne. C'est en par lui le scepticisme prépara l'invasion de la philoso-
combattant la théologie spéculative que Feuerbach a phie anglaise parmi nous. C'est du cartésianisme que
été amené à combattre la philosophie spéculative, pré- sortit l'esprit de Bayle [.].
cisément parce qu'il reconnut dans la spéculation le Mais le doute en religion l'entraîna au doute en phi-
dernier soutien de la théologie et qu'il lui fallut forcer losophie ; persécuté d'ailleurs par les religions, il vou-
les théologiens à renoncer à leur pseudo-science pour lut leur arracher leur prétendue certitude, et, par là,
en revenir à la toi grossière et répugnante ; de même, les croyances et (p. 333) l'empire, et le pouvoir de fai-
c'est parce qu'il doutait de la religion que Bayle se re le mal. Il voulut que la nécessité d'en appeler à la
mit à douter de la métaphysique qui étayait cette foi. foi rendit les théologiens plus modestes, et il mit en
Il soumit donc la métaphysique à la critique, dans tou- problème toutes les questions dogmatiques.
te son évolution historique. Il s'en fit l'historien, pour
écrire l'histoire de son trépas. Il réfuta surtout Spino- Mais comme la métaphysique régnait encore, il ac-
za et Leibniz. cepta la métaphysique comme instrument, et parcou-
Pierre Bayle, en dissolvant la métaphysique par le rut la philosophie et la religion, voyageur critique,
scepticisme, a fait mieux que de contribuer à faire ad- pour les opposer à elles-mêmes. Ainsi fut-il le dernier
mettre le matérialisme et la philosophie du bon sens des métaphysiciens et le premier des philosophes, à
en France. Il a annoncé la société athée qui n'allait prendre ce mot dans le sens qu'on lui donnait il y a
pas tarder à exister, en démontrant qu'il pouvait exis- soixante ans.
ter une société de purs athées, qu'un athée pouvait Il résulte de là qu'on peut remarquer deux parties
être honnête homme, que l'homme se rabaissait non dans l'œuvre de Bayle. L'une consiste dans certaines
par l'athéisme, mais par la superstition et l'idolâtrie. opinions très-systématiques, et qui, bien que considé-
Selon le mot d'un auteur français, Pierre Bayle a été rées jusqu'à nos jours comme d'indignes paradoxes,
« le dernier des métaphysiciens au sens du XVIIe siè- n'en sont pas moins très-faciles à justifier par l'expé-
cle » et le « premier des philosophes au sens du rience et par la raison. Bayle prit à tâche de combat-
xw/y.. tre et de ruiner, à propos de l'apparition d'une comète
en t648, tout ce qui pouvait- rester de préjugés et d'i-
dolâtrie parmi les populations chrétiennes de son
temps, et le cours de son argumentation le conduisit à
soutenir que les opinions religieuses sur Dieu et sur
la Providence ne sont pas l'unique fondement de la
moralité chez l'homme. En effet, c'est à cela que re-
viennent ces deux thèses, qu'un athée peut être hon-
nête homme et qu'une société d'athées pourrait
exister, et cette autre dont le but est d'appuyer les
premières, que l'âme déchoit moins par l'athéisme
que par l'idolâtrie.

334: La seconde partie de l'œuvre de Bayle est


P.
sa critique des dogmes et des systèmes [.].
Pour en revenir à Bayle, parmi les réfutations qu'il
entreprit, celles de Spinosa et de Leibnitz tiennent le
premier rang, à notre point de vue,

A côté de la réfutation négative de la théologie et P. 335 :


Mais ce n'était pas tout que d'opposer secte
de la métaphysique du XVIIe siècle, il fallait un systè- à secte, et système à système ;
restaurer le mani-
me antimétaphysique positif. On avait besoin d'un li- chéisme ou le pyrrhonisme semblait un jeu d'érudi-
vre qui mît en système la pratique vivante du temps tion il fallait pousser la hardiesse plus loin, se placer
et lui donnât un fondement théorique. L'ouvrage de sur le terrain de la philosophie et s'y fortifier dans un
:
Locke Essai sur l'entendement humain, vint à point système positif dont les conséquences fussent sûre-
nommé d'outre-Manche. Il fut accueilli avec enthou- ment ruineuses pour les théologiens et pour les philo-
siasme, comme un hôte impatiemment attendu. sophes du siècle précédent qui leur avaient'prêté leur
appui. A une doctrine on avait besoin d'opposer, non
pas une hypothèse, mais une autre doctrine à formes
consciencieuses et sévères au moins en apparence.
Ainsi s'explique le succès du livre de Locke qui, com-
me attendu en France, y fut reçu avec acclamation.
On peut poser la question : Locke ne serait-il pas un
disciple de Spinoza ? Laissons répondre l'histoire
« profane : P. 321 : Quant aux opinions de Locke, qui ne tien-
nent pas directement à sa méthode, puisqu'elle est si
peu formulée, mais qui se rattachent aux habitudes or-
dinaires de son esprit, nous devons signaler d'abord
Le matérialisme est le vrai. fils de la Grande- le nominalisme dont nous avons montré les rapports
Bretagne. Déjà son scolastique Duns Scot s'était de- .étroits avec le sensualisme (g), et la source où Locke
mandé * si la matière ne pouvait pas penser ». emprunte cette doctrine est facile à trouver en Angle-
terre, car le scolastique Occam l'a enseignée. Bacon
Pour opérer ce vmiracle, il eut recours à la toute- l'a laissée approcher, Hobbes l'a fortement systémati-
puissance de Dieu ; autrement dit, il força la théologie sée [.].
elle-même à prêcher le matérialisme. Il était de sur-
croît nominaliste. Chez les matérialistes anglais, le no-
minalisme est un élément capital, et il constitue d'une Enfin, pour son incertitude sur la nature de l'esprit
façon générale la première expression du matéria- et de matière, incertitude basée sur un défaut de
la
lisme. définition de l'une ou de l'autre de ces deux choses,
et pour sa tendance à identifier l'idée de sujet en gé-
néral avec celle de matière, nous trouvons tout cela
dans Hobbes. et, avant lui, dans Duns-Scott et dans
Occam (1), qui ont demandé si la matière ne pourrait
pas penser, en se rapportant, comme le fit Locke à
son tour, à la puissance de Dieu, pour obtenir par mi-
racle ce qu'ils auraient bien voulu, mais ce qu'ils ne
pouvaient atteindre autrement.

(1) Cousin : Hist. de la phil. au dix-huitième siècle,


1,9.
Le véritable ancêtre du matérialisme anglais et de P. 148 : On ne peut contester que Bacon ne tende
toute science (p. 155) expérimentale moderne, c'est autant que possible, à réduire les formes des phéno-
Bacon (h). La science basée sur l'expérience de la na- mènes à des mouvements déterminés, et cela doit
ture constitue à ses yeux la vraie science (i) et la être, puisque, selon lui, Je mouvement est, parmi les
physique sensible en est la partie la plus noble (j). Il qualités inhérentes à là matière, la première et la plus
se réfère souvent à Anaxagore et ses homoioméries, essentiefle. Mais il est certain aussi que ces mouve-
ainsi qu'à Démocrite et ses atomes. D'après sa doctri- ments, au lieu de dépendre simplement les uns des
ne, les sens sont infaillibles et la source de toutes les autres dans un progrès à l'infini et de suivre des lois
connaissances. La science est la science de l'expé- purement mathématiques, reconnaissent souvent pour
rience et consiste dans l'application d'une méthode ra- causes des appétits ou dispositions, ou en général
tionnelle au donné sensible. Induction, analyse, compa- d'autres qualités qui sont difficiles à imagner comme
raison, observation, expérimentation, telles sont les attributs d'une matière nue. Il suit de là que Bacon ne
conditions principales d'une méthode rationnelle. Par- pose pas en effet la matière nue, et bien plus, il ne
mi les propriétés innées de la matière, le mouvement détermine même pas rigoureusement les propriétés
est la première et la plus éminente, non seulement en premières qu'il lui octroie. C'est plutôt en poète qu'en
tant que mouvement mécanique et mathématique, savant qu'il aime à parler de la matière ; ainsi, dans
mais plus encore comme instinct, esprit vital, force son interprétation de l'antique symbole de Pan, l'un
expansive, tourment de la matière (pour employer des plus beaux épisodes de son traité des sciences, il
l'expression de Jacob Boehme). Les formes primitives développe avec amour la triple conception qu'on en
de la matière sont des forces essentielles vivantes, in- peut former : Pan, l'univers matériel, est fils de Mer-
dividualisantes, inhérentes à elle, et ce sont elles qui cure, c'est-à-dire du verbe divin ; mais une autre tradi-
produisent les différences spécifiques. tion te fait naître de Pénélope et de tous les préten-
Chez Bacon, son fondateur, le matérialisme recèle dants ensemble, c'est-à-dire des semences confuses
encore, de naïve façon, les germes d'un développe- des choses; de là la philosophie d'Anaxagore avec
ment multiple (k). La matière sourit à l'homme total ses homéoméries, la philosophie atomistique plus sai-
dans l'éclat de sa poétique sensualité ; par contre, la ne et plus subtile qui dans les semences consubstan-
doctrine aphoristique, elle, fourmille encore d'inconsé- tielles ne fait varier que la figure.
quences théologiques (1). P. 149 : Or, Bacon, physicien, partage évidemment
ses sympathies entre deux de ces interprétations de
la fable, celle des atomes et celle des formes, en con-
sidérant toutefois celles-ci non comme abstraites,
mais comme des sortes de vitalités inhérentes à cer- -
taines parties de la matière. Il manifeste souvent son
admiration et même sa préférence pour la philosophie
de Démocrite, mais en fait, il emploie l'induction à dé-
voiler quelquefois des formes vivantes dans la matiè-
re morte.
Dans la suite de son évolution, le matérialisme de- P. 151 : Nous verrons plus tard quelle période et
vient étroit (m). C'est Hobbes (n) qui systématise le quel développement de la pensée put embrasser et ré-
matérialisme de Bacon. Le monde sensible perd son gler le cartésianisme. Pour que le baconisme eût la
charme original et devient le sensible abstrait du géo- même destinée, il fallait qu'un génie puissant et rigou-
mètre. Le mouvement physique est sacrifié au mouve- reux le systématisât, lui donnât l'ordre et la précision.
;
ment mécanique ou mathématique la géométrie est Un contemporain de Descartes remplit cette mission,
proclamée science principale (o). Le matérialisme se et ce fut Hobbes.
fait misanthrope. Pour pouvoir battre sur son propre Ce nouveau représentant d'Aristote eut d'abord l'u-
terrain l'esprit misanthrope et désincarné, le matéria- nité de principe à établir, la théologie naturelle à dé-
lisme est forcé de mortifier lui-même sa chair et de laisser. Moins religieux que Bacon et plus absolu dans
se faire ascète. Il se présente comme un être de rai-
son, mais développe aussi bien la logique inexorable sa raison, il dut commencer la science par la logique
de l'entendement.
tout savoir et de toute investigation [.].
en fondant toutefois celle-ci sur le principe unique de

Partant de Bacon, Hobbes procède à la démonstra- P. 152 : Hobbes pénètre dans la philosophie en envi-
tion suivante : si leur sens fournissent aux hommes sageant l'homme comme le faisait Bacon, c'est-à-dire
toutes leurs connaissances, il en résulte que l'intui- ainsi qu'un miroir où se représentent des objets exté- -
tion, l'idée, la représentation, etc., ne sont que les rieurs que nous appelons des corps et auxquels nous
fantômes du monde corporel plus ou moins dépouillé reconnaissons certains accidents ou qualités. En effet,
de sa forme sensible. Tout ce que la science peut fai- selon lui, il y a continuellement en nous des images
re, c'est donner un nom à ces fantômes. Un seul et des choses qui sont hors de nous, et la représentation
même nom peut être appliqué à plusieurs fantômes. Il des qualités de ces êtres est ce que nous nommons
peut même y avoir des noms de noms. Mais il serait concept, imagination, idée, connaissance; la sensation
contradictoire d'affirmer d'une part que toutes les est ainsi l'origine de toutes les pensées, et nous ne
idées ont leur origine dans le monde sensible et de pensons que ce qui est corps ou composé de corps.
soutenir d'autre part qu'un mot est plus qu'un mot et En un mot, corps, substance, être, ne présentent à
qu'en dehors des entités représentées, toujours singu- l'esprit qu'une seule et même idée réelle, et parier
lières, il exite encore des entités universelles. Au conr d'une substance incorporelle est absolument le même
traire, une substance incorporelle est tout aussi con- que d'un corps incorporel. Nous savons que nous exis-
tradictoire qu'un corps incorporel. Corps, être, tons parce que nous pensons et que nous ne pouvons
substance, tout cela est une seule et même idée réel- séparer la pensée d'une matière qui pense ; en effet,
le. On ne peut séparer la pensée d'une matière qui la matière est le support commun des sujets de tous
pense. Elle est le sujet de tous les changements. Le les actes, et que ces actes changent ou non, elle est
mot infini n'a pas de sens, à moins de signifier la ca- conçue toujours la même, sujette à tous les change-
pacité de notre esprit d'additionner sans (p. 156) fin. ments.
De même que Hobbes anéantissait les préjugés P. 331 Clarke s'efforça particulièrement d'établir
théistes du matérialisme baconien, de même Collins, les preuves de l'immortalité de l'âme et de l'existence
Dodwell, Coward, Hartley, Priestley, etc., firent tomber de Dieu : mais l'école de Locke ne put être maintenue
la dernière barrière théologique qui entourait le sen- dans les bornes théologiques. Collins démontra que
sualisme de Locke. Pour le matérialisme tout au toutes les actions de l'homme sont déterminées, ainsi
moins, le théisme n'est qu'un moyen commode et pa- que ses volontés et ses actes, par leurs causes, de
resseux de se débarrasser de la religion. sorte que la liberté est impossible. Dodwell, Coward,
Hartley. ensuite Priestley, voulurent prouver la maté-
Nous avons déjà fait remarquer combien l'ouvrage rialité de l'âme ; enfin Mandeville. partant de la défini-
de Locke vint à propos pour les Français. Locke avait tion du bien par l'utile, doua le sensualisme d'un nou-
fondé la philosophie du bon sens* (q) c'est-à-dire décla- veau système de morale, et entreprit l'apologie des
ré, par une voie détournée, qu'il n'existait pas de phi- vices par la considération de leur indispensable utilité
losophie distincte des sens humains normaux et de dans la société actuelle. En un mot. ce fut dans ce
l'entendement fondé sur eux. siècle un déchaînement universel contre la théologie,
les médecins y prirent une grande part, et il n'y eut là
ni unité ni vraie doctrine.
Le disciple direct et l'interprète français de Locke, P. 336 : L'unique métaphysicien de ce temps, encore
Condillac, dirigea aussitôt le sensualisme de Locke représenta-t-il faiblement plutôt qu'il ne dirigea l'opi-
contre la métaphysique du XVIIe siècle. Il démontra nion de ses contemporains, est Condillac. Il faut con-
que les Français avaient eu raison de rejeter cette venir cependant que les principales qualités qu'on de-
métaphysique comme une simple élucubration de l'i- mandait alors au philosophe se trouvèrent en lui ;
magination et des préjugés théologiques. Il fit paraître d'abord il vénéra Locke et le dépassa en donnant un
une réfutation des systèmes de Descartes, Spinoza, nouveau développement aux preuves de l'origine sen-
Leibniz et Malebranche. sible des connaissances, en accordant plus d'importan-
Dans son Essai sur l'origine des connaissances hu- ce aux signes et moins aux pensées que les signes
maines *, il développa les idées de Locke et démontra représentent, et en s'efforçant de montrer que non-
seulement l'âme, mais les sens, non-seulement l'art
que non seulement l'âme, mais encore les sens, non de faire des idées avec des sensations, mais même
seulement l'art de former des idées, mais encore l'art
de la perception sensible, sont affaire d'expérience et celui de sentir comme il faut n'est qu'une affaire
d'habitude. C'est de l'éducation et des circonstances d'expérience et d'habitude. Ensuite il fut dur et mé-
extérieures que dépend donc tout le développement prisant pour la métaphysique du dix-septième siècle,
de l'homme. Condillac n'a été supplanté dans les éco- prétendit que les Français s'en étaient dégoûtés avec
les françaises que par la philosophie éclectique. raison, comme d'un produit de l'imagination toute pure
ou des préjugés, et publia, pour le prouver, une analy-
se et une réfutation des systèmes de Descartes, de
Malebranche, de Spinosa et de Leibnitz.
P. 338 philosophie de Condillac a cependant do-
La
miné dans l'enseignement jusqu'à des temps bien voi-
sins de nous.
Ce qui distingue le matérialisme français et le ma-
térialisme anglais, c'est la différence des deux natio-
nalités. Les Français ont doté le matérialisme anglais
d'esprit, de chair et de sang, d'éloquence. Ils lui con-
fèrent le tempérament qui lui manquait et la grâce. Ils
le civilisent.
C'est chez Helvétius, qui part également de Locke, P. 341 :
Helvétius avait particulièrement contribué à
que le matérialisme prend son caractère spécifique- préparer la morale du système de la nature, et il n'a-
ment français. Helvétius le conçoit d'emblée par rap- vait fait en cela que doter le sensualisme d'une de
port à la vie sociale. (Helvétius : De l'hom- (p. 157) ses conséquences naturelles. En effet, chercher la
me*). Les propriétés sensibles et famour propre, la cause de la supériorité de l'homme sur les animaux
jouissance et l'intérêt personnel bien compris sont le dans l'organisation physique dont il est doué (p. 342)
fondement de toute morale. L'égalité naturelle des in- confondre les progrès de la raison avec ceux de l'in-
telligences humaines, l'unité entre le progrès de la dustrie, attribuer aux passions matérielles et à l'a-
raison et le progrès de l'industrie, la bonté naturelle mour-propre en particulier toute l'éducation de l'esprit
de l'homme, la toute-puissance de l'éducation, voilà humain, soutenir enfin l'égalité naturelle des intelli-
les éléments principaux de son système. gences et placer toute notion morale dans l'égoïsme,
n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi
qu'impose le principe de l'origine exclusivement sen-
sible des connaissances et des facultés de l'homme ?
Les écrits de La Mettrie nous proposent une combi- Voir ci-dessus en regard de M 152):
p. 343-4 (cf.
« (.) tout ce qu'il y a d'ingénieux dans le système de
naison du matérialisme cartésien et du matérialisme
anglais. Il utilise jusque dans le détail la physique de
Lamettrie, coryphée des matérialistes, est dû à l'inven-
Descartes. Son Homme-Machine" est calqué sur l'ani- tion de Descartes qui, par son explication des fonc-
mal-machine de Descartes. Dans le Système de la na- tions naturelles des animaux et de l'homme,
a tracé
ture d'Holbach, la partie physique est également un un plan complet de physiologie. (.)
amalgame des matérialismes anglais et français, tout
Le Système de la nature a, comme les théories de
comme la partie morale est fondée essentiellement Lamettrie, beaucoup
emprunté, à la physique de Des-
sur la morale d'Helvétius (r). Le matérialisme français cartes, mais les recherches
qui a encore le plus d'attaches avec la métaphysique des sensualistes sont cer-
et reçoit pour cela même les éloges de Hegel, Robinet tainement pour quelque chose dans tous ces ou-
(De la nature ') se réfère expressément à Leibniz. vrages..
C'est parce que la matérialité seule peut faire l'objet P. 157: Arrêtons-nous ici quelque temps, car nous
de la perception et du savoir que nous ne savons rien avons établi les fondements de la doctrine d'Hobbes,
de l'existence de Dieu. Seule est certaine ma propre et l'exposition en sera brève. Le principe de la con-
existence. Toute passion humaine est un mouvement naissance par les sens a été posé d'abord, et à lui se
mécanique, qui finit ou commence. Les objets des ins- rattachent les idées de matière première et de mouve-
tincts, voilà le bien. L'homme est soumis aux mêmes ment, origine de toute modification, qu'Hobbes ne dis-
lois que la nature. Pouvoir et liberté sont identiques. cute pas, mais affirme simplement ;
nous verrons
mieux encore dans un instant comment parait le mon-
de dans sa pensée ; mais continuons. Le principe des
noms vient ensuite, et il est posé encore affirmative-
ment et sans preuve directe, mais plutôt comme une
conséquence bien naturelle du premier : qui ne voit,
en effct, que si toute connaissance est le fantôme
présent, ou plus ou moins effacé d'une forme sensi-
ble. tout ce que la science peut faire, c'est de nom-
mer ces fantômes, puis de grouper les noms selon
qu'ils conviennent à certaines de ces apparences ou à
plusieurs d'entre elles à la fois ? Un nom peut être ar-
bitrairement appliqué à plusieurs spectres, quoi de
plus simple ? Plusieurs objets ne peuvent-ils pas être
présents à l'imagination sous une appellation commu-
ne, et ne peut-il pas même y avoir des noms de noms
et des noms de discours ? Mais vouloir qu'un mot soit
plus qu'un mot, qu'il y ait d'autres êtres que ceux
qu'on imagine et qui sont toujours singuliers, et que
cependant toute idée ait son origine dans les sens,
c'est se contredire. De ces deux principes, posés dans
toute leur rigueur, le premier, quant à son origine, ap-
partient à Bacon et le second se déduit du premier.

P. 159: Le mot infini n'a donc aucun sens s'il s'ap-


plique à quelque chose d'imaginable, mais il exprime
seulement la faculté de notre esprit d'ajouter sans fin.

P. 164 : Si cette morale, qui réduit toute passion à


un mouvement qui commence ou qui finit, le bien à
l'objet d'un brutal appétit, et la liberté à l'absence des
chaînes, paraît logiquement déduite des premiers prin-
cipes de la philosophie d'Hobbes, de même sa politi-
que si connue résulte immédiatement de sa morale.
En effet, dès que toute pensée résulte d'une sensation
et d'un mouvement, tout acte d'un appétit, il faut re-
noncer à trouver dans l'homme naturel d'autres lois et
d'autres règles que celles de la nature même auxquel-
les il est soumis.

P. 167 :Mais il faut aller plus loin encore. Je ne


connais, je ne perçois, pour mieux dire, rien que de
matériel, c'est-à-dire sous la forme de fantôme Dieu ;
est inintelligible ; l'idée que j'ai de la cause est pure-
ment relative à moi-même et à mon expérience sans
me rendre certain d'aucune nécessité extérieure, car
il n'y a de nécessité que dans les mots quand j'ai une
fois établi leurs rapports et leurs définitions. Enfin
une seule chose est certaine, à savoir ma propre exis-
tence révélée par le rêve qui me joue et par l'épou-
vante que jettent les spectres dans la nuit profonde
où je suis plongé. Je suis dieu, la vie est mon mal-
heur, et je crains le néant (p).

Hobbes avait systématisé Bacon, mais sans avoir


fondé plus précisément son principe de base, aux ter- et en particulier :
Voir p. 319 sqq,
P. 322 : Nous considérons donc l'œuvre de Locke
mes duquel les connaissances et les idées ont leur
origine dans le monde sensible. comme ayant eu pour objet et pour résultat de repren-
dre en sous-œuvre le principe de Bacon, d'Hobbes et
C'est Locke qui, dans son Essai sur l'entendement de Gassendi, et d'en essayer une démonstration fon-
humain, a donné un fondement au principe de Bacon dée sur la méthode psychologique de Descartes [.].
et de Hobbes.
Venons-en donc à cette démonstration du principe
sensualiste que Locke se proposa de développer. [.]
Nous n'avons pas à parler de Volney, de Dupuis, de Voir p. 342 sur Dupuis et Volney ; sur Diderot, cf. p.
Diderot, etc., pas plus que des physiocrates, mainte- 340.
nant que nous avons démontré la double origine du
matérialisme français issu de la physique de Descar-
tes et du matérialisme anglais, ainsi que l'opposition
du matérialisme français à la métaphysique du XVIIe
siècle, à la métaphysique de Descartes, Spinoza, Male-
branche et Leibniz. Cette opposition ne pouvait appa-
raître aux Allemands que depuis qu'ils sont eux-
mêmes en opposition avec la métaphysique
spéculative.
De même que le matérialisme cartésien a son abou-
tissement dans la science de la nature proprement di-
te, l'autre tendance du matérialisme français débouche
directement sur le socialisme et le communisme.
Quand on étudie les doctrines matérialistes de la Cf. p. 341-2 f* Le développement du sensualisme et
bonté originelle et des dons intellectuels égaux des son application à la politique » ) sur le « Système de la
hommes, de la toute-puissance de l'expérience, de Nature, par M. Mirabaud » [sic], et sur Helvétius (voir
l'habitude, de l'éducation, de l'influence des circons- ci-dessus en regard de M 156-7).
tances extérieures sur l'homme, de la grande impor-
tance de l'industrie, de la légitimité de la jouissance,
etc., il n'est pas besoin d'une grande sagacité pour dé-
couvrir les liens qui le rattachent nécessairement au
communisme et au socialisme. Si l'homme tire toute
connaissance, sensation, etc.. du monde sensible, et
de l'expérience au sein de ce monde, ce qui importe
donc, c'est d'organiser le monde empirique de telle fa-
çon que l'homme y fasse l'expérience et y prenne l'ha-
bitude de ce qui est véritablement humain, qu'il y fas-
se l'expérience de sa qualité d'homme. Si l'intérêt
bien compris est le principe de toute morale, ce qui
importe, c'est que l'intérêt privé de l'homme se con-
fonde avec l'intérêt humain. Si l'homme n'est pas libre
au sens matérialiste, c'est-à-dire s'il est libre, non par
la force négative d'éviter telle ou telle chose, mais
par la force positive de (p. 158) faire valoir sa vraie
individualité, il ne faut pas châtier le crime dans l'indi-
vidu, mais détruire les foyers antisociaux du crime et
donner à chacun l'espace social nécessaire à la mani-
festation essentielle de son être. Si l'homme est for-
mé par les circonstances, il faut former les circons-
tances humainement. Si l'homme est, par nature,
sociable, il ne développera sa vraie nature que dans la
société, et le pouvoir de sa nature doit se mesurer
non à la force de l'individu singulier, mais à la force
de la société.
Ces thèses, et d'autres analogues, se rencontrent
presque textuellement même chez les plus anciens
matérialistes français. Ce n'est pas le lieu de les ju- Sur Mandevilie, voir p: 331 (ci-dessus en regard de
ger. Caractéristique de la tendance socialiste du maté- M 156): * f..J l'école de Locke ne put être maintenue
rialisme est l'Apologie des vices, de Mandeville, disci- dans les bornes théologiques. (.) enfin Mandeville,
ple anglais assez ancien de Locke. Mandeville partant de la définition du bien par l'utile, doua le sen-
démontre que les vices sont indispensables et utiles sualisme d'un nouveau système de morale et entreprit
dans la société actuelle. Et cela ne constitue pas une l'apologie des vices par la considération de leur indis-
apologie de la société actuelle. pensable utilité dans la société actuelle..
Fourier procède directement de la doctrine des ma-
térialistes français. Les babouvistes étaient des maté-
rialistes grossiers, non civilisés, mais même le com-
munisme développé a directement pour origine le
matérialisme français. Sous la forme qu'Helvétius lui a
donnée, celui-ci regagne, en effet, sa mère-patrie,
l'Angleterre. Bentham fonde son système de l'intérêt
bien compris sur la morale d'Helvétius, de même
Owen fonde le communisme anglais en partant du sys-
tème de Bentham. Exilé en Angleterre, le Français Ca-
bet s'inspire des idées communistes du cru et rega-
gne la France pour y devenir le représentant le plus
populaire, quoique le plus superficiel du communisme.
Les communistes français plus scientifiques, Dézamy,
Gay, etc., développent, comme Owen, la doctrine du
matérialisme en tant que doctrine de l'humanisme réel
et base logique du communisme.
Où donc M. Bauer ou la Critique ont-ils su se procu-
rer les documents nécessaires pour écrire l'histoire
critique du matérialisme français ?
1. Dans son Histoire de la philosophie, Hegel pré-
sente le matérialisme français comme la réalisation de
la substance spinoziste, ce qui est. en tout cas. infini-
ment plus sensé que de parler de - l'école française
de Spinoza -
2. De l'Histoire de la philosophie de Hegel, M.
Bauer avait retenu que le matérialisme français est de
l'école de Spinoza. Mais lisant dans un autre ouvrage
de Hegel que le théisme et le matérialisme sont deux
parties d'un seul et même principe fondamental, il en
résulterait que Spinoza avait deux écoles se querellant
sur le sens de son système. Or, M. Bauer pouvait dé-
nicher ce renseignement dans la Phénoménologie de
:
Hegel. Nous y lisons textuellement (p. 159)
- Au sujet de cette essence absolue,
la philosophie des Lumières entre en
conflit avec elle-même. et se divise en
deux partis. l'un. nomme essence ab-
solue cet absolu sans prédicat. et l'au-
tre le nomme matière. Les deux cho-
ses sont le même concept
différence ne réside pas dans la chose,
; la

mais uniquement dans les points de dé-


part divers des deux formations.. (Phé-
noménologie, pp. 420, 421, 422).

3. Enfin, M. Bauer pouvait encore trouver dans He-


gel que la substance, si elle ne poursuit pas son
chemin jusqu'au concept et à la conscience de soi. se
perd dans le - romantisme.. Les Hallische Jahrbucher
ont en leur temps développé une thèse similaire.
Il fallait à tout prix que. l'Esprit. épinglât une
- destinée niaise. à son. adversaire., le matéria-
lisme.
REMARQUE. — La connexion du matérialisme fran-
çais avec Descartes et Locke, ainsi que l'opposition de
la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysique du
XVII* siècle sont exposées en détail dans la plupart
des histoires françaises modernes de la philosophie.
Nous n'avions ici, pour répondre à la Critique critique,
qu'à répéter des choses connues. Par contre, les liens
unissant le matérialisme du XVIII* siècle au communis-
me anglais et français du XIX" siècle n'ont pas encore
fait l'objet d'un exposé détaillé. Nous nous bornons ici
à quelques citations caractéristiques tirées d'Helvé-
tius, Holbach et Bentham.
1. HELVETIUS. — « Les hommes ne sont point
méchants, mais soumis à leurs intérêts. Ce n'est donc
point de la méchanceté des hommes qu'il faut se
plaindre, mais de l'ignorance des législateurs, qui ont
toujours mis l'intérêt particulier en opposition avec
l'intérêt général. - - Jusqu'aujourd'hui, les plus belles
maximes de morale. n'ont produit aucun changement
dans les mœurs des nations. Quelle en est la cause ?
C'est que les vices d'un peuple sont, si j'ose dire. tou-
jours cachés au fond de sa législation. A la Nouvelle-
Orléans. les princesses du sang peuvent, lorsqu'elles
se dégoûtent de leurs maris, les répudier pour en
épouser d'autres. En de tels pays, on ne trouve point
de femmes fausses, parce qu'elles n'ont aucun intérêt
à l'être.. — « La morale n'est qu'une science frivole,
si l'on ne la confond avec la politique et la législa-
tion. - — - Les moralistes hypocrites., on les recon-
naît, d'une part, à l'indifférence avec laquelle ils consi-
dèrent les vices destructeurs des empires ;et de
l'autre, à l'emportement avec lequel ils se déchaînent
contre des vices particuliers.. — Les hommes ne
naissent ni bons ni méchants, mais prêts à être l'un
ou l'autre, selon qu'un intérêt commun les unit ou les
sépare. - — Si les citoyens ne pouvaient faire leur
bonheur particulier sans faire le bien (p. 160) public, il
n'y aurait alors de vicieux que les fous. - (De l'es-
prit ». Paris. 1822, I, pp. 117, 240. 241, 249, 251, 269 et
339). — Si, d'après Helvétius, l'homme est formé par
l'éducation (et il entend par éducation — cf. loc. cit.,
p. 390 — non pas seulement l'éducation au sens ordi-
naire, mais l'ensemble des conditions d'existence d'un
individu), quand s'impose une réforme qui fasse dispa-
raître la contradiction entre l'intérêt particulier et l'in-
térêt général, l'homme a d'autre part besoin, pour la
réalisation d'une telle réforme, que sa conscience se
transforme : « On ne peut réaliser les grandes réfor-
mes qu'en affaiblissant la stupide vénération des peu-
ples pour les vieilles lois et coutumes. (/oc. cit., p.
260) ou encore, comme Il est dit ailleurs,,en suppri-
mant l'ignorance.
Il. D'HOLBACH. — - Ce n'est que lui-même que
l'homme peut aimer dans les objets qu'il aime ce ;
n'est que lui-même qu'il peut affectionner dans les êtres
de son espèce.. « L'homme ne peut jamais se séparer
de lui-même dans aucun instant de sa vie ; il ne peut se
perdre de vue. C'est toujours notre utilité, notre in-
térêt. qui nous fait haïr ou aimer les objets. - (Systè-
me social, Paris, 1822, l, pp. 80, 112). Mais: « L'hom-
me. pour son propre intérêt, doit aimer les autres
hommes, puisqu'ils sont nécessaires à son bien-être.
La morale lui prouve que, de tous les êtres, le plus
nécessaireà l'homme, c'est l'homme» (p. 76). -La
vraie morale, ainsi que là vraie politique, est celle qui
cherche à approcher les hommes, afin de les faire tra-
vailler par ces efforts réunis à leur bonheur mutuel.
Toute morale qui sépare nos intérêts de ceux de nos
associés est fausse, insensée, contraire à la nature -
(p. 116).. Aimer les autres., c'est confondre nos inté-
rêts avec ceux de nos associés, afin de travailler à l'u-
tilité commune. La vertu n'est que l'utilité des hom-
mes réunis en société - (p. 77). « Un homme sans
passions ou sans désirs cesserait d'être un homme.
Parfaitement détaché de lui-même, comment pourrait-
on le déterminer à s'attacher à d'autres ? Un homme,
indifférent pour tout, privé de passions, qui se suffi-
rait à lui-même, ne serait plus un être sociable. La
vertu n'est que la communication du bien - (p. 118).
La morale religieuse ne servit jamais à rendre les
mortels plus sociables - (p. 36).
III. BENTHAM. — De Bentham, nous ne citerons qu'un
passage, celui où il combat « l'intérêt général au sens
politique' L'intérêt des individus. doit céder à l'in-
térêt public. Mais. qu'est-ce que cela signifie ? Cha-
que individu n'est-il pas partie du public autant que
chaque autre ? Cet intérêt public, que vous personni-
fiez, n'est qu'un terme abstrait ;ne représente que
il
la masse des intérêts individuels. S'il était bon de sa-
crifier la fortune d'un individu pour augmenter celle
des autres, il serait encore mieux d'en sacrifier un se-
cond, un troisième, sans qu'on puisse assigner aucune
limite. Les intérêts individuels sont les seuls intérêts
réels » (BENTHAM :Théorie des pe/nes ef des récom-
penses, Paris, 1835, 38 éd. tt. p. 230)*.

* Toute la citation de d'Holbach ainsi que celle de Bentham est en français dans le texte.
NOTES
a. Celle de d'Holbach, Helvétius, Dupuis, Volney, présentée pp. 341-342.
b. Rattaché à Locke en R 316 sqq.
c. Cf. R 299-314 (« Développement de la philosophie physique de Descartes »).
d. Cf. R 345-355 (« De la philosophie naturelle au dix-huitième siècle »).
e. Voir également R 232-3 : « bientôt Leroy compromit Descartes par des déductions fausses de sa doctrine
et par des idées qui lui étaient particulières : il voulut regarder l'âme comme un mode du corps, et soutint sé-
rieusement. dans une lettre à Descartes, qu'il n'avait pu avoir lui-même d'autre intention, et que tout le monde
lui supposait cette arrière-pe,nsée. Ainsi, Leroy fut le premier des matérialistes modernes, c'est-à-dire le premier
qui déduisit sa doctrine de celle de Descartes, et nous verrons qu'il ne demeura pas sans école. Descartes fut
donc obligé de désavouer celui qu'il avait jusque-là regardé comme son meilleur élève et comme son ami. *
f. Cf. aussi R. 338-340 (primat des préoccupations pratiques sur la pensée métaphysique au 18* siècle).
g. Voir R 157, à propos de Hobbes.
h. Sur Bacon, voir R 35-38 et 135151 ; sur Bacon ancêtre du matérialisme, cf. R 138, à propos de sa philoso-
phie : « Des esprits savants, positifs, ont bien voulu la prendre pour point de départ du matérialisme ainsi que
ses promoteurs et interprètes (.) en ont donné l'exemple. »
i. Cf. R 36 et 140-145.
j. Cf. R 136 : pour Bacon, la « métaphysique > (= recherche des formes et des fins) désigne - une partie, la
plus noble il est vrai, de la science de la nature ».
k. Cf. R 150 : - La philosophie de Bacon n'étant qu'une grande ébauche remplie de contradictions et d'incon-
séquences-, etc.
1. Cf. R 139 : « (.) toutes ces belles pensées sur la grandeur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et
sur l'inspiration divine qui fourmillent dans ses œuvres (.) ».
m. Einseitig.
n. Sur Hobbes, voir R 151-168.
o. Sur la géométrie et le mouvement, voir R 156 sqq et 160-161 ainsi : « La géométrie est la première
science qui résulte du principe ainsi posé par Hobbes » etc. (p. 161).-
p. Ce dernier passage fait partie d'un développement où Renouvier entend exposer, delà la' -doctrine
publique et explicite d'Hobbes », sa doctrine - cachée, (,..) plus profonde, seule définitive etpar
complète. » (p. 166).
q. Cf. R 321 ; Locke - crut la philosophie facile pour une personne de bon sens etc.
r. Cf. R 341 (ci-dessus en regard de M 156 in fine): 8 Helvétius avait particulièrement contribué à préparer
la morale du système de la nature etc.

LE PREMIER OUVRAGE DE CHARLES RENOUVIER

Avant de présenter les remarques et réflexions qu'appelle cette confron-


tation des textes, il importe de préciser la nature de celui de Renouvier, le-
quel y fait rapidement allusion dans les premières et les dernières lignes de
la Préface de l'ouvrage 28. Rappel bien nécessaire assurément pour achever de
surmonter la surprise, voire l'incrédulité, que provoque la constatation d'un

28. L'essentiel des informations résumées ci-après est tiré de la thèse de l'abbé Louis Fou-
cher sur La jeunesse de Renouvier et sa-première philosophie (1815-1854), Vrin, Paris, 1927, qui
les a rassemblées (voir particulièrement le chapitre ni, pp. 29-43).
emprunt fait par Marx à Renouvier, auteur que l'on est porté spontanément
à situer dans les dernières décennies du XIXe siècle, qui sont celles de sa no-
toriété. Le Manuel dont on vient de lire quelques extraits est en effet un ou-
vrage de jeunesse, mieux, c'est le premier ouvrage publié par Renouvier, et
cet ouvrage était lui-même issu d'une circonstance relativement fortuite qui
décida de sa carrière de philosophe. On sait, en effet, que comme nombre
d'autres philosophes français du siècle, au premier chef Auguste Comte, son
concitoyen de Montpellier, Charles Renouvier n'était pas philosophe de for-
mation : comme Comte encore, il était polytechnicien. Toutefois, marqué dès
ses études secondaires par le saint-simonisme, puis, à Polytechnique, par l'in-
fluence de Comte, il avait démissionné à sa sortie de l'Ecole, et passé les an-
nées suivantes dans un relatif « désoeuvrement » 29, occupé toutefois par des
intérêts intellectuels et philosophiques. L'occasion qui cristallisa ceux-ci fut
le Concours institué en 1839, sur proposition de Victor Cousin, par l'Acadé-
mie des Sciences Morales et Politiques (« Prix du budget » - Section de philo-
sophie) sur le sujet : « Examen critique du cartésianisme »30. Renouvier,
comme cinq autres candidats, présenta un Mémoire pour ce Concours, dont
le terme était fixé à juin 1840. Il n'obtint pas le prix, qui fut, sur rapport de
Damiron, décerné conjointement en avril 1841 à Francisque Bouillier et Jean
Bordas-Demoulin, dont les Mémoires respectifs servirent de base aux deux
ouvrages sur le cartésianisme que j'évoquais tout-à-l'heure. Mais du moins
obtint-il une « mention honorable » qui lui permit de demander que son nom
fût rendu public (l'usage de l'Académie voulant que les Mémoires non cou-
ronnés restent anonymes), de se confirmer dans la voie où il s'était engagé
apparemment un peu par hasard, et d'abord de se décider. à publier son
œuvre : le Manuel de philosophie moderne de 1842 reprend en effet le Mé-
moire sur le cartésianisme de 1840, avec quelques modifications mineures, et
un certain nombre d'adjonctions, dont les principales se trouvent dans la se-
conde partie de l'ouvrage : « Doctrine », partie au reste assez brève, qui suc-
cède à la partie « Histoire », seule à nous intéresser ici.

Voir L. Foucher, loc. çit. p. 34, citant l'autobiographie intellectuelle de Renouvier qui fi-
29.
gure à la fin de son Esquisse d'une classification des doctrines philosophiques (Paris, 1885-1886)
- tome II, pp. 355-405. 1.

30. L'intitulé complet du sujet, qu'on trouve par exemple au début du rapport de Damiron
(dans les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences Morales et Politiques, tome IV - 1844 -
pp. 165-243) comportait les spécifications suivantes : « 1) Exposer l'état de la philosophie avant
Descartes ; 2) Déterminer le caractère de la révolution philosophique dont Descartes est. l'au-
teur ; faire connaître la méthode, les principes et le système entier de Descartes dans toutes les
;
parties des connaissances humaines 3) Rechercher les conséquences et les développements de
la philosophie de Descartes, non seulement dans ses disciples avoués, tels que Régis, Rohault,
Delaforge, mais dans les hommes de génie qu'il a suscités : par exemple, Spinoza, Malebranche,
Locke, Bayle et Leibnitz ; 4) Apprécier particulièrement l'influence du système de Descartes
sur
celui de Spinoza et celui de Malebranche 5); Déterminer le rôle et la place de Leibnitz dans le
mouvement cartésien ; 6) Apprécier la valeur intrinsèque de la révolution cartésienne, considérée
dans l'ensemble de ses principes et de ses conséquences, et de la succession des grands hommes
qu'elle embrasse, depuis l'apparition du discours de la METHODE, en 1637, jusqu'au commence-
ment du XVIIIe siècle et à la mort de Leibnitz ; rechercherquelle est la part d'erreurs que ren-
ferme le cartésianisme et surtout quelle est la part de vérités qu'il a léguées à la postérité ».
Le rappel sommaire de ces circonstances explique une partie des caractè-
res de l'ouvrage, ouvrage de jeunesse donc autant ou plus que la Sainte
Famille de Marx, lequel, s'il était de trois ans le cadet de Renouvier, né en
1815, avait derrière lui une carrière philosophique déjà relativement longue.
Le Manuel de philosophie moderne (suivi en 1844 d'un .Manuel de philoso-
phie ancienne) est l'œuvre d'un néophyte, qui dira plus tard 31 avoir lu Des-
cartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche, etc., à l'occasion du Mémoire. La do-
cumentation n'en apparaît pas moins étendue et solide, et la formation de
Renouvier lui permet d'aborder les chapitres concernant la science cartésien-
ne avec une compétence particulière, qui faisait l'objet des éloges de Dami-
ron dans son rapport sur le Mémoire 32. Damiron reconnaissait également la
richesse des vues de l'auteur, mais critiquait particulièrement les imperfec-
tions de la forme, et tout spécialement l'abondance des fautes d'orthogra-
phe. Idéôlogiquement, le Mémoire et le Manuel, qui mériteraient d'être exa-
minés ailleurs pour eux-mêmes, apparaissent comme se situant en quelque
sorte au centre-gauche. Renouvier, se plaçant dans le courant dominant, avec
sans doute d'autant plus de résolution qu'en l'occurrence l'opportunité le de-
mandait, y affiche un spiritualisme se réclamant de Descartes, de Kant, et
aussi, alors, de Hegel, et y prend fermement position contre le sensualisme
des « philosophes » du XVIIIe siècle, dont il reconnaît par ailleurs les méri-
tes en matière de philosophie politique : à tout cela les cousiniens n'avaient,
en principe, rien à redire. Toutefois, si l'influence de Saint-Simon et de Com-
te n'apparaît ici qu'en filigrane, il se démarque de l'éclectisme régnant non
seulement du point de vue de la méthode 33, mais aussi par des positions an-
tireligieuses plus radicales, que reprochait Damiron au Mémoire, et par une
sympathie marquée pour des philosophes comme Spinoza et Hobbes. Ces
derniers traits, joints à la qualité évidente de l'information historique, pour-
raient contribuer peut-être à expliquer l'intérêt que Marx a dû trouver à
l'œuvre. Je reviendrai plus tard sur cet intérêt ; il convient à présent de ten-
ter un bilan de la confrontation entre le paragraphe de la Sainte Famille et
les pages du Manuel reproduites dans le tableau.
Ce dernier aura suffi, je pense, à attester l'ampleur des emprunts de
Marx à Renouvier, et me dispensera de les énumérer tous et dans leur inté-
gralité. Je me contenterai d'attirer l'attention sur les aspects qui me parais-
sent essentiels 34.

31. Voir L. Foucher, op. cit. supra (note 28), p. 36, citant l'Esquisse. (voir ci-dessus note 29).
32. Voir les pp. 192-203, consacrées au Mémoire n°4 (celui de Renouvier), dans le rapport de
Damiron cité ci-dessus note 30 (ce rapport avait été présenté à l'Académie les 3-et 10 avril 1841).
33. Voir dans le Manuel les pp. VII-IX de la Préface, et les pp. 411 sqq., où Renouvier se ré-
clame d'un « éclectisme » qui n'est pas celui de Cousin ; l'abbé Foucher notait à ce propos (La
jeunesse de Renouvier, p. 39) que Renouvier devait s'y inspirer de la Réfutation de l'éclectisme
de Pierre Leroux.
34. Voir ci-dessus note 27 pour le sens des abréviations utilisées dans la suite.
BILAN DE LA CONFRONTATION

Onnotera d'abord, dans nombre de cas, le caractère littéral de la trans-


cription, si littéral qu'en règle générale il est s iperflu de recourir au texte
original de Marx, car le traducteur, sans bien sûr en avoir conscience, a tout
naturellement retrouvé, et souvent dans ses termes mêmes, le texte français
de Renouvier à travers les adaptations allemandes qu'en avait données Marx.
L'on peut bien entendu se référer aux deux"rapprochements déjà signalés :
celui qui concerne « le médecin Le Roy » (M 152 — où l'on notera en particu-
lier le résumé de R 342 : « il alla même jusqu'à penser que Descartes avait
déguisé sa véritable conviction, et s'attira, de la part de ce dernier, une vive
et noble réponse », sous la forme : « Le Roy croyait même que Descartes
avait dissimulé sa vraie façon de penser. Descartes protesta. »), et la citation
de la phrase sur Bayle (M 154 - R 333). Mais l'on en constatera bien d'autres.
Par exemple, d'abord, en ce qui concerne justement Bayle, car un simple
coup d'oeil sur les deux textes permet de s'apercevoir que la totalité des ren-
seignements fournis sur celui-ci dans les trois alinéas que lui consacre Marx
sont tirés des pages 332-334 du Manuel, ainsi l'indication visant la réfutation
par Bayle de Spinoza et Leibniz (M 154 - R 334), ou les formules sur la possi-
bilité d'un athée honnête homme, et d'une société d'athées (M 154 - R 333),
etc.
A la suite immédiate de ce développement, on constatera que Marx résu-
me purement et simplement dans sa transition de Bayle à Locke celle que
présentait Renouvier, et la termine sur une transcription presque littérale
(« L'ouvrage de Locke : Essai sur l'entendement humain, vint à point nommé
d'outre-Manche. Il fut accueilli avec enthousiasme, comme un hôte impatiem-
ment attendu » M 154 - comparé à R 335 : « Ainsi s'explique le succès du li-
vre de Locke qui, comme attendu en France, y fut reçu avec acclamation. »).
L'on reconnaîtra un peu plus loin, dans l'exposé que donne Marx de la philo-
sophie de Hobbes (M 155-6), un centon de formules tirées directement, dans
un ordre différent, des développements de Renouvier (cf. en particulier
« Tout ce que la science peut
faire, c'est donner un nom à ces fantômes » M
155, et « tout ce que la science peut faire, c'est de nommer ces fantômes » R
157 — « Il peut même y avoir des noms de noms » M 155, et « ne peut-il pas
même y avoir des noms de noms [.] ?» R 157 — « On ne peut séparer la
pensée d'une matière qui pense » M 155, et « nous ne pouvons séparer la pen-
sée d'une matière qui pense » R 152 — « Seule est certaine ma propre exis-
tence » M 156, et « une seule chose est certaine, à savoir ma propre existen-
ce » R 167, l'emprunt étant dans ce dernier cas d'autant plus incontestable
que la phrase de Renouvier fait partie d'un ensemble où il déclare livrer la
doctrine cachée de Hobbes.). Mentionnons encore l'énumération par Marx :
« Collins, Dodwell, Coward, Hartley, Priestley, etc. » (M 156) des
matérialis-
tes britanniques cités, dans le même ordre, par Renouvier : « Collins démon-
tra [.]. Dodwell, Coward, Hartley, ensuite Priestley voulurent prouver [.] »
(R331), la phrase consacrée à Mandeville (M 158), qui reprend les termes de
celles que lui consacrait Renouvier à la suite de cette dernière énumération
(R 331), ou encore la dépendance évidente de Marx envers Renouvier dans la
présentation des thèses de Condillac (M 156 - R 336 sqq) et de Helvétius (M
156-7 — R 341). Dans ces derniers cas comme dans les autres, je dois du res-
te ajouter que tous les titres d'ouvrages cités par Marx en français (y com-
pris l'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Locke) correspon-
dent à des passages du Manuel où Renouvier les citait soit dans le texte, soit
dans les notes (non reproduites dans le tableau, à une exception près dont
on verra plus loin la raison).
Lorsque l'exposé de Marx paraît plus libre à l'égard de celui de Renou-
vier, comme c'est le cas concernant Bacon (peut-être parce que Marx l'avait
lu personnellement dès longtemps 35), l'on voit néanmoins transparaître des
formules qui attestent une dépendance au moins partielle de l'un à l'autre,
par exemple, à travers la couleur feuerbachienne que lui donne Marx, celle-
ci : « la matière sourit à l'homme total dans l'éclat de sa poétique sensibili-
té » (M 155), comparée à celle là : « C'est plus en poète qu'en savant qu'il ai-
me à parler de la matière » (R 148) — ou, à la suite immédiate dans le texte
de Marx, une phrase où la résurgence insolite, à travers l'allemand wimmeln,
du verbe « fourmiller », signe l'emprunt, qui de son côté, à travers l'irrespec-
tueuse ironie de la transposition de Marx, en éclaire le sens assez peu mani-
feste : « la doctrine aphoristique, elle, fourmille encore d'inconséquences
théologiques » (M 155), comparée à : « toutes ces belles pensées sur la gran-
deur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et sur l'inspiration divine
qui fourmillent dans ses oeuvres » (R 139). On peut dire du reste de façon
générale que, là où le caractère relativement banal du propos pourrait faire
penser à de simples coïncidences, le contexte rend l'emprunt à peu près cer-
tain encore.
Or ces emprunts suffisent à expliquer bien des bizarreries signalées pré-
cédemment dans le texte de Marx, en particulier les quelques bévues qu'on y
rencontre, et celles-ci constituent à leur tour les signatures les plus irréfuta-
bles de l'emprunt, car deux au moins d'entre elles résultent purement et sim-
plement d'une mauvaise lecture ou d'une transcription malencontreuse du
texte de Renouvier. Lorsque Marx écrit que « c'est l'année même où mouru-
rent les derniers grands métaphysiciens français du XVIIe siècle, Malebran-
che et Arnauld, que naquirent Helvétius et Condillac » (M 153), on ne s'éton-
nera plus qu'il ait pu commettre une telle erreur sur la date de la mort
d'Arnauld, et l'on admettra qu'il l'ignorait sans doute, dès lors qu'on aura re-
connu dans cette phrase une condensation malheureuse de celle de Renou-
vier :
Arnaud et Malebranche furent les derniers philosophes du dix-septième
«
siècle en France, et l'année même où ce dernier mourait, naissaient Helvétius

35.Voir la lettre à son père du 16 septembre 1837, dans K. Marx - F. Engels : Correspondan-
ce, t. I, Ed. Soc., Paris, 1971, p. 36 (« j'ai [.] lu le De Augmentis Scientiarum du célèbre Ba-
con de Verulam. »).
et Çondillac [.] » (R 332) — condensation qu'une légère négligence de style
de la part de Renouvier (« les derniers [.] ce dernier [.] ») a pu du reste
faciliter.
Même genre de condensation, aux effets non moins fâcheux, dans le cas;
de Duns Scot : lorsque Marx (M 154), faisant de la Grande-Bretagne la terre
natale du matérialisme, et arguant pour cela de la question posée par Duns
Scot : « si la matière ne pouvait pas penser », en vient à qualifier celui-ci de
nominaliste, il n'y a pas lieu de se demander si ce qualificatif est le résultat
d'une réflexion sur les textes et la doctrine du Docteur Subtil. Tout s'expli-
que en voyant là un raccourci malencontreux du passage du Manuel (R 321)
où Renouvier, après avoir signalé que Locke avait emprunté son sensualisme
au nominalisme anglais inauguré par Occam, ajoutait, en parlant de Locke :
« pour son incertitude sur la nature de l'esprit et de la matière, [.] et pour
sa tendance à identifier l'idée de sujet en général avec celle de matière, nous
trouvons tout cela dans Hobbes, et, avant lui, dans Duns-Scott et dans Oc-
cam, qui ont demandé si la matière ne pourrait pas penser » ; des deux noms
de Duns Scot et d'Occam cités par Renouvier, Marx n'a retenu que le pre-
mier, mais il lui a appliqué le qualificatif qui ne valait que pour le second. Il
y a plus piquant en l'occurrence — et c'est pourquoi j'ai ici conservé dans
mon tableau la note où Renouvier donne sa référence : comme l'indique cel-
le-ci, l'auteur auquel en fin de compte, à travers Renouvier, Marx est redeva-
ble de son information, n'est autre que Victor Cousin, lequel, dans son Cours
d'Histoire de la Philosophie — Histoire de la philosophie au XVIIIe siècle
(Paris, 1841 - tome I, pp. 339-340), mentionnait « cette théorie d'Occam renou-
velée de. son maître Duns Scot » selon laquelle l'agent qui réside sous les
qualités de l'âme à nous connues « est peut-être un agent naturel et maté-
riel », et concluait : « C'est là, Messieurs, l'antécédent de la phrase si célèbre
de Locke » !
Quant à l'affirmation selon laquelle « Dans sa physique, Descaries avait
prêté à la matière une force créatrice spontanée [Selbstschôpferische Kraft]
et conçu le mouvement mécanique comme son acte vital » (M 152), on voit
qu'elle n'est que l'amplification hasardeuse (peut-être par référence plus ou
moins vague à une philosophie comme celle de Boehme, à laquelle Marx se
référera explicitement plus loin — M 155 — à propos de Bacon) d'une for-
mule déjà hasardeuse de Renouvier qui, à propos de la physique cartésienne,
avait parlé de « la puissance créatrice dont Descartes lui-même douait la ma-
tière » (R 342).
S'éclairent du même coup plusieurs - allusions énigmatiques présentes
dans le texte de la Sainte Famille. Si Marx, après avoir déclaré que les disci-
ples matérialistes de Descartes ont été « antimétaphysiciens de profession,
c'est-à-dire physiciens », poursuit en indiquant, sans plus, que « Cette école
commence avec le médecin Le Roy, atteint son apogée avec le médecin Caba-
nis, et c'est le médecin La Met trie qui en est le centre » (M 152), c'est qu'il
reprend un développement de Renouvier (R 342-344)qui commençait par l'af-
firmation en clair : « Or, l'école mécanique dut principalement ses progrès
aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens, qui, recevant tous les
jours, par suite de l'esprit anti-métaphysique du dix-huitième siècle, une ins-
truction moins profonde et moins générale, se laissèrent aller plus facile-
ment aux préoccupations matérialistes. Le médecin Leroy » etc. Et s'il dé-
clare que ce matérialisme mécaniste issu de la physique cartésienne « se perd
dans la science française de la nature proprement dite » (M 152) et que « Le
matérialisme cartésien continue d'exister en France » et « enregistre ses
grands succès dans la physique mécanique » (ib. en bas de page), c'est par ré-
férence au chapitre du Manuel (livre IV, § VI, pp. 299-314) où Renouvier, trai-
tant du « Développement de la philosophie physique de Descartes », y présen-
tait « une courte histoire des principales branches de la physique dans leur
rapport avec la philosophie de Descartes » (R 311) pour y indiquer « tout ce
que la science moderne renferme de la physique mécanique créée par Descar-
tes, et tout ce qu'elle en peut attendre encore » (R313).
On s'aperçoit en même temps que certaines des prétéritions du texte de
Marx (« Nous n'avons pas à » etc.), qui passaient inaperçues lorsqu'on ne
songeait pas à s'interroger sur ses sources, possèdent en réalité une significa-
tion très précise. Si Marx est amené à dire : « Nous n'avons pas à étudier ici
plus en détail le matérialisme français datant directement de Descartes, pas
plus que l'école française de Newton ni le développement général de la scien-
ce française de la nature » (M 152), c'est que Renouvier traitait du premier
point dans le chapitre que je citais il y a un instant (R 299-314), et du second
dans un chapitre ultérieur (Livre V, § 3, « De la philosophie naturelle au
XVIIIe siècle », pp. 345-355). Si, après avoir évoqué, en s'appuyant sur les in-
dications données par Renouvier dans les pages 341-344 du Manuel, les maté-
rialismes de Helvétius, La Mettrie et d'Holbach, Marx déclare : « Nous n'a-
vons pas à parler de Volney, de Dupuis, de Diderot, etc. » (M 157), c'est que
Renouvier avait dans ces mêmes pages fait référence au « matérialisme » des
deux premiers dans le domaine de l'histoire (R 342), et dans une page immé-
diatement précédente à l'athéisme de Diderot (R 340). Si enfin, à propos des
thèses des matérialistes français sur l'individu et la société, qu'il vient de ré-
sumer pour montrer qu'elles débouchent sur le socialisme et le communis-
me, Marx écrit, de façon assez déconcertante, que « ce n'est pas le lieu de les
juger » (M 158), c'est d'abord que Renouvier, en les présentant à sa façon (R
341-2), c'est-à-dire conformément aux idées régnantes, ne s'était pas privé, lui,
de les juger, à coup de qualificatifs malsonnants (« loi brutale », « l'autorité
monstrueuse », « cette horrible maladie » etc.). Mais il faudra revenir sur ce
dernier point, car il est clair que, cette fois, Marx, au lieu de démarquer Re-
nouvier, s'en sépare résolument.
Pour en terminer, donc, avec les éléments de démarcage proprement dit,
et la lumière qu'ils jettent sur le texte de la Sainte Famille, nous devons no-
ter qu'une partie de sa structure devient désormais plus transparente. Et d'a-
bord les formules récurrentes par lesquelles Marx oppose à « l'histoire criti-
que du matérialisme français [.] son histoire profane, massive, [.]
l'histoire telle qu'elle s'est réellement passée » (M 151) : il doit être mainte-
nant clair que lorsqu'il introduit ou ponctue un développement par la formu-
le « A parler exactement et au sens prosaïque » (M 151, M 152, M 152-3), ou
:
lorsque, face à une question comme « Locke ne serait-il pas un disciple de
Spinoza ? », il déclare : « Laissons répondre l'histoire profane », ces formules
indiquent tout simplement qu'il va présenter des données venues tout droit
du Manuel de Renouvier, représentant typique, voire unique, de « l'histoire
profane ». Enfin, comme l'annoncent ces formules, lorsque Marx construit
son développement sur la distinction et tout à la fois la connexion entre les
« deux tendances du matérialisme français » dont « l'une tire son origine de
Descartes, l'autre de Locke » (M 152), nous pouvons désormais être assurés,
après tout ce que nous avons vu, et compte tenu du contexte, parallèle, des
deux textes, que ce schéma s'inspire précisément de celui qu'avait, plus fugi-
tivement, utilisé Renouvier dans son chapitre sur les « Métaphysiciens fran-
çais du XVIIIe siècle ». (Livre V, § II, pp. 332-345), où la transition de d'Hol-
bach et Helvétius à Le Roy, La Mettrie et Cabanis s'opérait dans la phrase :
« A côté de l'école matérialiste dont nous venons de parler, et qui a son ori-
gine dans le sensualisme [lui-même rattaché précédemment à Locke], il en
est une autre, qui n'a jamais cessé d'exister depuis Descartes, et qui nous pa-
raît tenir de lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de spécieux
sous un certain rapport. » (R 342).
C'est donc bien par les emprunts faits au Manuel de philosophie moder-
ne de Renouvier que doit s'expliquer une part considérable du développe-
:
ment de Marx à s'en tenir à l'aspect quantitatif, cette part en constitue de
toute évidence la plus grande part, et de loin. Doit-on aller jusqu'à dire qu'il
ne reste rien ou presque à mettre au compte de Marx ? Non sans doute, mais
la constatation du caractère limité, en première analyse, de son apport origi-
nal à la rédaction de ce chapitre peut permettre dorénavant d'évaluer plus
exactement ce qui fait cette originalité.

CE QUI REVIENT A MARX

Qu'est-ce donc qui revient en propre à Marx dans l'esquisse d'une histoi-
re du matérialisme français que propose le texte de la Sainte Famille ?
On doit certes relever d'abord, dans les passages mêmes qui sont le plus
directement tributaires des pages correspondantes de Renouvier, une série de
détails de pensée et de style qui portent suffisamment la marque de l'auteur
du Capital pour qu'on n'ait pas douté que l'ensemble du texte ne fût une pro-
duction toute de son cru : formules brillantes et incisives, se substituant aux
formulations en général plus ternes et plus laborieuses du Manuel, condensa-
tion en quelques phrases ou quelques mots de développements plus diffus
(avec, on l'a vu, les risques que cela comporte.), insistances, adjonctions, re-
marques incidentes, qui introduisent ou suggèrent sur tel ou tel point des in-
terprétations absentes du texte de Renouvier, ou différentes des siennes, —
par exemple, lorsque Marx, pensant sans doute à ses recherches antérieures
de philosophie grecque, note en passant que « le matérialisme français et an-
glais est demeuré toujours en rapport étroit avec Démocrite et Epicure » (M
153), — lorsqu'il insiste sur le fait que « chez les matérialistes anglais, le no-
minalisme est un élément capital, et il constitue d'une façon générale la pre-
mière expression du matérialisme » (M 154), lorsqu'il remarque que dans son
évolution de Bacon à Hobbes le matérialisme devient « étroit » et « misan-
thrope », forcé qu'il est de se faire lui-même « ascète » pour battre l'esprit
«
misanthrope et désincarné » avec ses propres armes (M 154), — ou encore
lorsque, à propos du passage de la philosophie de Locke aux matérialistes
britanniques du XVIIIe siècle, il déclare que : « Pour le matérialiste tout au
moins, le théisme n'est qu'un moyen commode et paresseux de se débarras-
ser de la religion » (M 156), etc.
Il est clair que ces ajouts et interprétations vont toujours ou presque
dans un même sens qui s'accorde, au-delà du détail, avec l'orientation propre
que Marx donne à son exposé : c'est lui, et lui seul, qui entend présenter un
schéma de l'histoire du matérialisme français et britannique. Le Manuel lui
fournissait pour cela des matériaux historiques, des résumés de doctrines,
quelques schémas de filiation et d'évolution, mais ce souvent en passant, la
plupart du temps de façon marginale, jamais en tout cas de façon dominan-
te, puisque le propos de Renouvier était tout autre, et que le matérialisme,
dont il prononce du reste le nom assez rarement, lui était, quand il le ren-
contrait, plus un repoussoir qu'un attrait. De ce point de vue on ne peut évi-
demment refuser à Marx l'apport que représentent la mise en forme et la mi-
se en ordre originales, pour le propos qui est le sien, des éléments qu'il va
chercher en divers passages de l'ouvrage de Renouvier, passages dont le ta-
bleau montre du reste qu'ils sont relativement localisés en quelques dizaines
des 442 pages que comportait le Manuel : ainsi c'est lui, on l'a vu, qui dégage
d'une transition sans grand relief utilisée par Renouvier au cours de son cha-
pitre sur « les métaphysiciens français du XVIIIe siècle » la valeur structu-
rante qui lui permet de présenter l'histoire du matérialisme français comme
le développement et l'entrecroisement de deux tendances issues de Descartes
et de Locke, tendances dont les destinées propres sont toutes différentes.
J'aurai à revenir tout à l'heure sur ces destinées, en même temps qu'à
préciser la nature exacte du propos de Marx. Je dois noter d'abord quelques-
uns des effets que cette mise en forme produit dans le détail de l'utilisation
des données tirées de Renouvier, dont Marx transforme, voire renverse com-
plètement la signification et la portée.
Une telle attitude est sensible à propos de la transformation du rapport
entre la métaphysique et la science lors du passage du XVIIe au XVIIIe
siècle : c'est Marx qui observe que « La métaphysique du XVIIe siècle (qu'on
pense à Descartes, Leibniz, etc.), était encore imprégnée d'un contenu positif,
profane. Elle faisait des découvertes en mathématiques, en physique et dans
d'autres sciences exactes qui paraissaient en faire partie », et c'est lui qui
met à l'actif du XVIIIe siècle l'évanouissement de cette apparence et le dis-
crédit de la métaphysique au profit de la science et de la vie terrestre (M
153), discrédit que Renouvier avait quant à lui présenté en des termes très
voisins, mais sur le ton de la déploration ou du regret (R 332).
Elle est surtout caractéristique d'un passage capital du texte de Marx,
celui qui concerne les théories matérialistes de l'homme développées au
XVIIIe siècle, telle celle de Helvétius, considérées comme sources du socialis-
me et du communisme. Si ce développement (M 157-8) est en un sens entière-
ment propre à Marx, et l'est assurément dans son propos fondamental, on ne
peut dire malgré tout qu'il ne doive rien au passage du Manuel (R 341-2) où
Renouvier entreprenait de « suivre rapidement le développement du sensua-
lisme et son application à la morale et à la politique » (R341) : à considérer
attentivement les deux textes, on devra reconnaître que l'exposé par Marx
des « thèses » matérialistes en ce domaine reprend une partie des termes uti-
lisés par Renouvier pour les énoncer, mais en les présentant de façon diamé-
tralement opposées. Lorsqu'en effet Marx écrit : « Quand on étudie les doctri-
nes matérialistes de la bonté originelle et des dons intellectuels égaux des
hommes, de la toute-puissance de l'expérience, de l'habitude, de l'éducation,
de l'influence des circonstances extérieures sur l'homme, de la grande impor-
tance de l'industrie, de la légitimité de la jouissance, etc., il n'est pas besoin
d'une grande sagacité pour découvrir les liens qui les rattachent nécessaire-
ment au communisme et au socialisme » (M 157), il ne fait en quelque sorte
que retourner la phrase où Renouvier, pour montrer que Helvétius, avant
d'Holbach, avait tiré du « sensualisme » les conséquences naturelles qu'il im-
plique en morale, écrivait : « Chercher la cause de la supériorité de l'homme
sur les animaux dans l'organisation physique dont il est doué, confondre les
progrès de la raison avec ceux de l'industrie, attribuer aux passions matériel-
les et à l'amour-propre en particulier toute l'éducation de l'esprit humain,
soutenir enfin l'égalité naturelle des intelligences et placer toute notion mo-
rale dans l'égoïsme, n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi qu'im-
pose le principe de l'origine exclusivement sensible des connaissances et des
facultés de l'homme ? » (R 341-2), en mettant au positif ce que Renouvier
mettait au négatif, en tirant du côté de l'humanisme ce que Renouvier avait
porté au compte de l'égoïsme, avec les épithètes malsonnantes que cela
appelait36.
La limite ne peut donc être rigoureusement tranchée entre les passages
de la Sainte Famille qui s'appuient sur le Manuel de Philosophie Moderne et
ceux qui en sont indépendants. Ces derniers sont en rigueur très peu nom-
breux, mais d'autant plus significatifs. Outre les incidentes, déjà signalées,
qui mettent l'accent sur le « matérialisme » des thèses exposées, et la conclu-
sion polémique contre Bauer (« Où donc M. Bauer ou la Critique », etc. -
M 158-9), il s'agit pour l'essentiel :

36. Cf. :
ci-dessus p. 31. Cf. la conclusion de Renouvier « Il faut toujours, à ce qu'il semble,
que la confusion du corps avec l'esprit, et de plus celle de l'amour de soi avec l'amour d'autrui,
servent de base à un certain nombre de systèmes, parmi ceux qui naissent de ce principe » (R
342 - il s'agit du « principe de l'origine exclusivement sensible des connaissances et des facultés
de l'homme »), et la présentation, à la page précédente, de « la morale du système de la natu-
re » ; il est à noter (cf. supra note 17) que Renouvier ne donne le titre de ce dernier ouvrage
que sous le nom d'auteur fictif de « M. Mirabaud », ignorant ou faisant mine d'ignorer celui de
d'Holbach.
— 1)des passages qui concernent Hegel, et principalement le rapport de Feuerbach à He-
gel, c'est-à-dire avant tout le passage de M 151-2 (depuis « On opposa la philosophie à la méta-
physique » jusqu'à « dans le domaine de la pratique. ») à quoi il faut ajouter la phrase incluse dans
le développement sur Bayle : « C'est en combattant la théologie spéculative que Feuerbach a été
amené à combattre la philosophie spéculative, précisément parce qu'il reconnut dans la spécula-
tion le dernier soutien de la théologie et qu'il lui fallut forcer les théologiens à renoncer à leur
pseudo-science pour en revenir à la foi grossière et répugnante » (M 154) ;

— 2) de l'alinéa de la p. 153 sur les racines pratiques de la chute de la métaphysique du


XVIIIe siècle ;

— 3) du développement final (M 157-8) sur le rattachement du socialisme et du communis-


me au matérialisme, et, conséquemment, de la « Remarque » (M 159-160) qui suit le paragraphe
proprement dit.

Letableau montre que, dans le premier cas, le motif de l'opposition de


Feuerbach à Hegel s'entrelace avec celui, inspiré des termes de l'exposé de
Renouvier, de l'opposition de la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysi-
que et la théologie du XVIIe siècle, au point que Marx en vient à appliquer à
Feuerbach des formules qu'utilisait Renouvier en parlant de Bayle ; que l'on
compare en effet : « il lui [à Feuerbach] fallut forcer les théologiens à renon-
cer à leur pseudo-science pour en revenir à la foi grossière et répugnante »
(M 154) à : « il [Bayle] voulut leur [aux religions] arracher leur prétendue
certitude [.]. Il voulut que la nécessité d'en appeler à la foi rendît les théo-
logiens plus modestes », etc. (R 332-3). On peut trouver dans le second un
lointain écho des considérations qu'avait présentées Renouvier sur le primat
des préoccupations pratiques dans la philosophie du XVIIIe siècle (« Et
qu'importe la doctrine, on ne pense qu'aux conséquences qu'elle peut avoir »
etc. R 338)37. On a vu enfin il y a un instant que le passage où Marx fait dé-
boucher le matérialisme des d'Holbach, Helvétius, etc., sur le socialisme et
le communisme contemporains, partait de l'exposé de Renouvier pour, dans
un premier moment, en prendre le contrepied.
Et l'on peut maintenant préciser la signification et le rôle de la « Remar-
que » finale. En y déclarant d'abord que « La connexion du matérialisme
français avec Descartes et Locke, ainsi que l'opposition de la philosophie du
XVIIIe siècle à la métaphysique du XVIIe siècle sont exposées en détail dans

37. La référence de Marx à Voltaire Voltaire a fait observer que l'indifférence des Fran-

çais du XVIIIe siècle », etc.., M 153) renvoie au Siècle de Louis XIV, chapitre XXXVII, « Du jan-
sénisme » : « La folie du système des finances contribua plus qu'on ne croit à rendre la paix à
l'Eglise. Le public se jeta avec tant de fureur dans le commerce des actions ; la cupidité des
hommes, excitée par cette amorce, fut si générale que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme
et de bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n'y pensait pas plus qu'à la guerre qui
se faisait sur les frontières d'Espagne. Les fortunes rapides et incroyables qu'on faisait alors, le
luxe et la volupté portés au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques ; et le
plaisir fit ce que Louis XIV n'avait pu faire. » (dans Œuvres complètes de Voltaire, tome 15,
Garnier, Paris, 1878, p. 58). Cette citation ne figure pas, sauf erreur, dans le Manuel de Renou-
vier. On trouvera une autre référence indépendante de Renouvier lorsque Marx fait allusion (M
157) à Robinet, sans doute d'après des sources allemandes, en particulier Hegel (cf. ci-dessus no-
te 17).
la plupart des histoires françaises modernes de la philosophie » (M 159),
Marx vise pour l'essentiel, on n'en peut plus douter, l'utilisation qu'il a faite
du Manuel de Renouvier. Mais lorsqu'il affirme ensuite que « Par contre, les
liens, unissant le matérialisme du XVIIIe siècle au communisme anglais et
français du XIXe siècle n'ont pas encore fait l'objet d'un exposé détaillé »
(ib.), et cite alors longuement Helvétius, d'Holbach, et Bentham, il témoigne
que cette Remarque appartient bien à un moment ultérieur, logiquement et
:
chronologiquement c'est après avoir lu Renouvier, voire après s'en être ser-
vi pour rédiger l'essentiel de son chapitre, que Marx a senti la nécessité d'al-
ler lui-même voir ou revoir directement dans les textes quelles étaient vérita-
blement les thèses dont Renouvier avait présenté les implications de façon si
péjorative, et si contraire à celles qu'il entendait quant à lui en tirer. La Re-
marque ne présente donc sans doute pas tant les textes qui ont servi effecti-
vement à Marx pour la composition de son développement, que ceux qu'il
lus après coup pour le conforter et le préciser.
a
Quoi qu'il en soit des liens qui les rattachent encore aux textes de Re-
nouvier, la prise en considération de ces trois séries d'apports originaux de
Marx doit aider à mieux comprendre la structure, la visée et la portée du dé-
veloppement, et sans doute aussi ses limites.
Ce qui touche à Hegel et au rapport Feuerbach — Hegel permet de
mieux cerner le rôle, capital, que joue encore Feuerbach dans la perspective
de Marx. Il s'agit ici de l'objet direct et explicite de sa polémique : s'il est
vrai qu'à « l'histoire critique » du matérialisme proposée par Bauer, il oppo-
se son « histoire profane », le sens strict de cette opposition est à chercher
moins dans l'ensemble du chapitre, qui met en œuvre aux fins de démonstra-
tion des matériaux puisés dans Renouvier, que dans l'alinéa d'introduction
où, parlant en son nom propre, Marx trace l'esquisse de la démonstration en
un parallèle entre la lutte de la « philosophie » du XVIIIe siècle contre la
« métaphysique » du XVIIe siècle d'une part, et celle du matérialisme huma-
niste de Feuerbach contre la philosophie spéculative allemande du XIXe siè-
cle représentée par Hegel d'autre part (M 151-2). Et s'il est vrai que, comme
il le montre ensuite en citant cette fois expressément, sans aller jusqu'à nom-
mer l'auteur, la formule de Renouvier, c'est Bayle qui joue le rôle charnière
dans cette substitution de la « philosophie » à la « métaphysique », on com-
prend qu'il entremêle alors délibérément (« C'est en combattant la théologie
spéculative que Feuerbach. de même c'est parce qu'il doutait de la religion
que Bayle. » M 154) ce qui revient à Bayle et ce qui revient à Feuerbach : ce
que Feuerbach est à Hegel, Bayle l'avait été à la métaphysique du XVIIe siè-
cle, celle de Descartes, Malebranche, Leibniz et Spinoza.

Et Spinoza, car c'est sur ce point que le schéma de l'histoire profane se-
lon Marx assisté de Renouvier doit s'opposer à celui de Bauer, qui rattachait
l'ensemble de la philosophie du XVIIIe siècle, matérialisme français d'une
part, théisme de l'autre, au système spinoziste. Mais si Marx s'oppose à un
tel schéma, c'est bien, comme l'indiquent la fin du paragraphe, où il montre
que Bauer l'a tiré purement et simplement de Hegel, et, plus largement, l'en-
semble de la polémique de la Sainte Famille, ou encore de l'Idéologie Alle-
mande, qu'à ses yeux il en implique un autre : celui qui rattache au système
hegelien l'ensemble des développements contemporains, à partir d'une oppo-
sition, pour lui désormais dépassée, entre l'orthodoxie de la « droite » hege-
lienne et la pensée « révolutionnaire » des Jeunes hegeliens. L'Idéologie Alle-
mande dénoncera spécialement l'illusion spéculative des hegeliens, jeunes et
vieux, qui ramène les événements de l'histoire en général au développement
et à la lutte des concepts. Il ne s'agit, ici, que d'histoire de la philosophie,
mais dans ce domaine même Marx dénonce l'illusion qui en réduit le dérou-
lement réel au développement des deux termes d'une contradiction intérieure
à un principe spirituel jusqu'à sa résorption en un autre, et dénonce donc le
schéma néo-hegelien, mi-manifeste, mi-latent, qu'il aperçoit dans le texte de
Bauer :

schéma auquel il oppose le schéma tout simple :

où personnages et rôles sont tout différents, et qui fournit, dans la rupture


avec la spéculation, la présupposition première d'une histoire du matérialis-
me : « l'opposition du matérialisme français à la métaphysique du XVIIe siè-
cle. ne pouvait apparaître aux Allemands [entendons : Feuerbach et ses dis-
ciples] que depuis qu'ils sont eux-mêmes en opposition avec la métaphysique
spéculative » (M 157). Il est clair, au reste, sans que cela puisse sur le fond
constituer une justification sérieuse, que cette substitution de schéma expli-
que l'absence, si surprenante à première vue, de Spinoza dans l'« histoire »
du matérialisme selon la Sainte Famille: si Marx ignore ici Spinoza, ce n'est
pas seulement qu'en l'occurrence Renouvier ne lui accordait pas de place
dans cette histoire (silence qui serait, bien plutôt, une des raisons pour les-
quelles l'ouvrage de Renouvier pouvait lui convenir), c'est avant tout parce
que, dans le contexte polémique de l'exposé, Spinoza est dans tous les cas
l'homologue de Hegel, le représentant de la philosophie spéculative avec la-
quelle il faut rompre pour déboucher sur le matérialisme, comme l'a fait
Feuerbach, comme l'avait fait Bayle.
A travers Spinoza, et la place que lui avait accordé Bauer dans son arti-
cle, c'est donc l'hegelianisme qui est visé. Mais, on le voit déjà, il ne s'agit
pas seulement ici de se représenter correctement la succession des doctrines
philosophiques, et le sens exprès de la polémique débouche sur son objet
réel, qu'indiquait clairement Marx dès la fin de son introduction : « si Feuer-
bach représentait, dans le domaine de la théorie, le matérialisme coïncidant
avec l'humanisme, le socialisme et le communisme français et anglais l'ont
représenté dans le domaine de la pratique » (M 152). Il s'agit de montrer que
c'est le matérialisme, représenté par Feuerbach, et non la spéculation de type
hegelien, qui est au principe de la pratique révolutionnaire, il s'agit de mon-
trer surtout que le matérialisme débouche sur le socialisme et le communis-
me, il s'agit de montrer aussi que ceux-ci sont la vérité de celui-là parce que
la pratique est le fondement véritable de la théorie. Ce dernier point, où s'a-
morcent de loin les thèses du matérialisme historique, est indiqué sommaire-
ment dans les quelques lignes où Marx affirme que la chute de la métaphysi-
que au XVIIIe siècle doit s'expliquer en dernière analyse « par la
configuration pratique de la vie française en ce temps » (M 153). Mais, com-
me il le déclare au début de la Remarque, l'essentiel est bien la connexion du
communisme et du matérialisme : si le reste est chose connue, « les liens
unissant le matérialisme du XVIIIe siècle au communisme anglais et français
du XIXe siècle n'ont pas encore fait l'objet d'un exposé détaillé » (M 159), et
c'est à l'exposé, sinon détaillé, du moins sans équivoque, de ces liens, que
Marx consacre en fin de chapitre l'essentiel de sa démonstration personnelle.
On conçoit aisément l'importance de cette démonstration : du point de
vue de Marx et de la formation de sa doctrine, elle sanctionne un moment
décisif, que les Manuscrits de 1844, où le « matérialisme » apparaissait, en
même temps que l'« idéalisme », comme un moment incomplet dont la vérité
devait être « le naturalisme conséquent ou humanisme » 38, ne font encore
que préparer ; ici un pas est franchi qui unit proprement « le matérialisme
coïncidant avec l'humanisme » selon Feuerbach au « socialisme » et au « com-
munisme » français et anglais, et les rattache l'un et l'autre à la tradition du
matérialisme du XVIIIe siècle. Il faudra revenir encore sur la signification
de ce moment, qui n'est en effet qu'un pas dans une démarche dont les Thè-
ses sur Feuerbach sont l'aboutissement immédiat. Mais il faut noter aussi
l'importance de cette démonstration dans son contexte historique : en mon-
trant que le communisme se rattache au matérialisme du XVIIIe siècle,
Marx s'oppose sans doute aux filiations spéculatives du néo-hegelianisme de
Bauer, il s'oppose surtout à l'opinion commune, — aux opinions communes,
selon lesquelles le matérialisme a pour corollaire, non point le « socialisme »
ou le « communisme », mais bien leurs contraires : l'individualisme ou l'« é-
goïsme ».
Entendons par là, certes, le préjugé courant de la morale dominante,
que représentaient en l'occurrence de façon fort typique les considérations
attristées de Renouvier sur la morale de d'Holbach et Helvétius : de ce point
de vue, il est tout à fait significatif que Marx prenne le contrepied de l'expo-
sé de Renouvier pour montrer que les « thèses » matérialistes, dans les ter-

38. K. Marx, Manuscrits de 1844, trad. E. Bottigelli, Ed. Soc., Paris, 1962, p. 136.
mes mêmes où celui-ci en avait présenté l'énoncé, impliquent nécessairement
des conclusions communistes, et non égoïstes (M 157-8). Bien plus, toutefois,
que du préjugé de la conscience bourgeoise, c'est de celui de la conscience
prolétarienne qu'il s'agit, et des courants socialistes : s'il est vrai que Marx
s'efforce ici de montrer que le système de Fourier, le communisme des ba-
bouvistes, d'Owen, de Cabet, et autres, procèdent « de la doctrine des maté-
rialistes français », la démonstration est bien nécessaire justement parce
qu'en fait, de ce côté là aussi, on reste en général persuadé, et pour long-
temps, que le matérialisme est principe d'égoïsme, et que les idéaux socialis-
tes et communistes supposent une inspiration de type plus ou moins reli-
gieux. Il suffit de penser à ce qu'étaient réellement les mentalités socialistes
et communistes de l'époque, à ce que sera l'esprit de 1848 en France, pour
saisir l'enjeu de la démonstration de Marx, une démonstration qui, à tous
égards, va à contre-courant.
Tel est sans doute le centre et l'intérêt principal du texte du point de
vue de la pensée marxiste, beaucoup plus qu'une historiographie philosophi-
que dont les sources réelles ne sont pas, c'est le moins qu'on puisse dire, de
nature à garantir la scientificité matérialiste. Car enfin ce qui revient à Marx
dans cette démonstration, c'est bien son objet, son enjeu et sa perspective :
ruiner l'interprétation hegelienne et néo-hegelienne de l'histoire et de l'histoi-
re de la pensée, rattacher le communisme au matérialisme, et, plus lointaine-
ment, ébaucher une théorie matérialiste de l'histoire. Mais le contenu de la
démonstration est ce qui lui appartient le moins : pour atteindre ces objec-
tifs, Marx prend ce qu'il trouve où il le trouve, et c'est, comme il n'est ou n'a
été que trop tentant de le faire, renverser le sens et la portée réelle du passa-
ge que d'y voir avant tout un sommaire d'histoire marxiste de la philosophie
matérialiste : cette « histoire du matérialisme » n'est ici qu'un moyen, et elle
n'est en substance pas de Marx, elle est de Renouvier.

UNE ETAPE DANS LA FORMATION DE LA DOCTRINE

Mais il faut dire plus : si pour les besoins de la cause Marx a, et certes
en toute conscience, emprunté à Renouvier les grandes lignes de cette histoi-
re, il risque fort de lui avoir emprunté aussi, cette fois sans s'en rendre
compte, un certain concept du matérialisme. Car le « matérialisme » pour Re-
nouvier, c'est avant tout le « sensualisme », — en quoi il ne fait que repro-
duire le cliché et l'anathème éclectiques dont Cousin accablait la philosophie
du XVIIIe siècle et ses épigones, au grand dam de ces derniers 39; n'est-ce
pas, du reste, à Cousin lui-même que nous avons vu Marx emprunter, sans y
prendre garde, à travers Renouvier, une des pièces de sa démonstration con-
cernant la dérivation du matérialisme à partir du nominalisme occamien et
de la philosophie de Locke ?

39. Cf. les protestations de M. Saphary, fervent disciple de Laromiguière, dans L'école éclec-
tique et l'école française (Joubert, Paris, 1844), Préface (p. VI-XXXII).
C'est aussi, — et cela est moins cousinien sans doute, mais pas plus
marxiste de droit pour autant, le mécanisme de tradition cartésienne : « A
côté de l'école matérialiste [.] qui a son origine dans le sensualisme, il en
est une autre [.]. C'est l'école mécanique » (R 342). Or c'est le schéma que
Marx emprunte à Renouvier pour bâtir sa démonstration. Comment, au fond,
s'en étonner lorsqu'on songe que Marx est en 1844 un néophyte du matéria-
lisme, auquel il est venu par l'intermédiaire de Feuerbach ? Matérialisme
tout récent, trop réellement spéculatif encore, et trop « humaniste », pour
avoir trouvé son concept — et ce n'est certes pas dans Renouvier qu'il pou-
vait le découvrir. Ou plutôt c'est tout naturellement dans Renouvier qu'il
pouvait continuer de l'ignorer, puisque une des caractéristiques du matéria-
lisme de Feuerbach dont il se réclamait encore est précisément ce « sensua-
lisme » 40 que Renouvier, avec Cousin, Damiron et tutti quanti, identifie peu
ou prou au matérialisme : à travers le matérialisme du XVIIIe siècle vu par
l'auteur du Manuel de philosophie moderne, n'est-ce pas encore le matérialis-
me de Feuerbach que Marx retrouvait, et se plaisait à retrouver parce qu'il
l'avait fait sien ?
On a donc de sérieuses raisons de douter que, traçant dans la Sainte Fa-
mille un historique du matérialisme, Marx le fasse au nom d'un matérialisme
proprement « marxiste », et l'on doit penser que tant cet historique que les
positions qu'il implique ne représentent pas son dernier mot en l'espèce.
Mais ils représentent sans doute une étape essentielle, justement parce que
grâce (entre autres) à l'exposé de Renouvier et aux lectures ou relectures que
cet exposé lui a suggérées, Marx a pu prendre conscience des insuffisances
du matérialisme de Feuerbach dans la mesure où il en a alors aperçu plus
nettement la dépendance par rapport au matérialisme du XVIIIe siècle.
A cet égard l'on peut dire que les Thèses sur Feuerbach sont pour une
part une réponse directe au paragraphe de la Sainte Famille écrit quelques
semaines plus tôt : lorsque dans la Première Thèse Marx reproche expressé-
ment à « tout le matérialisme passé (y compris celui de Feuerbach) » de n'a-
voir saisi l'objet extérieur, la réalité, le sensible que sous forme d'objet ou
d'intuition 41, cette prise de position globale suppose la reconnaissance,
effectuée dans et à partir de notre texte, de la communauté d'essence, et
d'insuffisance, du matérialisme sensualiste de Feuerbach et de celui du
XVIIIe siècle. Et lorsqu'il reproche dans la Thèse III à « la doctrine matéria-
liste de la transformation des circonstances et de l'éducation » d'oublier
« qu'il faut les hommes pour transformer les circonstances et que l'éduca-

40. Cf. L. Feuerbach, par exemple dans les Principes de la philosophie de l'avenir, §§ 32 et
41 (dans les Manifestes philosophiques, trad. L. Althusser, P.U.F., Paris, 1960, pp. 177-8 et 184-6),
et K. Marx : Manuscrits de 1844, p. 96 de la traduction citée supra note 38 (« Le monde sensible
[Sinnlichkeit] (cf. Feuerbach) doit être la base de toute science »).
41. « Le principal défaut de tout matérialisme jusqu'ici [alles bisherigen Materialismus] (y
compris celui de Feuerbach) est que l'objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que
sous la forme d'Objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine sensible, en tant que
pratique, de façon subjective. » (dans L'idéologie allemande (première partie), édition bilingue,
Ed. Soc., Paris, 1972, p. 25).
teur a lui-même besoin d'être éduqué » 42, la critique vise, cette fois, beau-
coup moins Feuerbach lui-même que les matérialistes du XVIIIe siècle dont
il avait exposé les thèses en termes similaires (M 157) pour en tirer la conclu-
sion que « si l'homme est formé par les circonstances, il faut former les cir-
constances humainement » (M 158).
Et certes c'est bien Marx qui dès ce moment tirait une telle conclusion,
sans l'attribuer aux matérialistes passés. Mais il semblait alors que cette con-
clusion dût en découler comme une conséquence naturelle et nécessaire » (il
n'est pas besoin d'une grande sagacité pour découvrir les liens qui le ratta-
chent [le matérialisme] nécessairement au communisme et au socialisme»
M 157), et l'exposé de Marx ne laissait apparaître aucune critique ou réserve
quelconque vis-à-vis de ces thèses. Ou, plus exactement, on doit laisser toute
sa signification, c'est-à-dire toute son ambiguïté, à la petite phrase dont je si-
gnalais tout à l'heure le caractère insolite : si Marx écrit à propos de ces thè-
ses des plus anciens matérialistes français que « ce n'est pas le lieu de les ju-
ger » (M 158), ce n'est pas seulement parce que Renouvier les avait jugées en
mauvaise part, c'est aussi que lui-même, tout en les présentant au contraire
sous un jour favorable, entend réserver en fin de compte sa position ; pierre
d'attente, donc, sur le chemin qui mènera à la prise de distance des Thèses
sur Feuerbach — et au désaveu ultérieur, car on ne peut manquer de noter
que, cités en termes élogieux dans notre texte, Helvétius, d'Holbach et Ben-
tham le seront systématiquement en termes péjoratifs dans les textes ulté-
rieurs, à commencer par l'Idéologie Allemande, où leurs positions sont tou-
jours prises comme typiques de l'utilitarisme bourgeois, jugement qui ne
variera plus.
Mais si Marx a ainsi, entre fin 1844 et début 1845, rectifié ou renversé sa
position sur des questions aussi décisives que le lien du matérialisme au sen-
sualisme, et la signification sociale du matérialisme du XVIIIe siècle, c'est
bien à partir d'une réflexion sur l'exposé qu'il avait donné de l'histoire du
matérialisme, et par là, indirectement, à partir d'une réflexion sur les don-
nées qu'il avait pour cela puisées dans Renouvier : on peut donc dire que la
lecture et l'utilisation du Manuel de philosophie moderne représentent, néga-
tivement et positivement, un moment particulièrement important de l'élabo-
ration du matérialisme marxiste, la présupposition immédiate, en quelque
sorte, d'un tournant nécessaire dans cette élaboration.

COMMENT MARX A-T-IL CONNU RENOUVÏER ?


Resterait à se demander comment Marx a pu en venir à cette lecture et
cette utilisation. S'il est vrai que nous avons aperçu quelques-unes des rai-
sons pour lesquelles le Manuel de Renouvier était susceptible de convenir à
son projet et à son état d'esprit au moment où il rédigeait la Sainte Famille,
encore fallait-il qu'il ait eu l'occasion de le connaître ou de le rencontrer. Or

42. ib p. 27.
une telle occasion semble de prime abord rien moins que probable. Dira-t-on
que le titre de l'ouvrage pouvait suffire à guider Marx dans son choix ? Un
récent « manuel de philosophie moderne » n'était-il pas, quel qu'en fût l'au-
teur, l'ouvrage typique à consulter pour savoir ce que disait en France « l'his-
toire profane » de la philosophie ? Mais ce « manuel » était si loin d'être dans
toutes les mains que sa publication était passée presque inaperçue 43. Il fal-
lait autre chose que le hasard pour que Marx ait été mis sur la voie de l'ou-
vrage : une raison circonstanciée, ou plutôt un informateur déterminé. De ce
point de vue deux hypothèses au moins sont possibles, qui sont du reste
d'autant plus compatibles entre elles qu'elles mettent en cause les mêmes mi-
lieux et, peu ou prou, le même courant d'idées, à savoir le saint-simonisme.
C'est en effet auprès d'anciens adeptes, comme lui-même, de Saint-
Simon, que le Manuel de Renouvier avait trouvé malgré tout un écho, qui l'a-
mena dans les années suivantes à collaborer par une série d'articles de
philosophie à deux publications dirigées par Pierre Leroux : l'Encyclopédie
Nouvelle et la Revue Indépendante 44. Or Pierre Leroux, dont j'ai déjà cité le
nom pour une autre raison, était, on le sait, une des figures les plus mar-
quantes des débuts du socialisme en France 45, et Marx, à la veille de son dé-
part pour Paris, ne cachait pas l'estime qu'il portait à celui que, malgré les
faiblesses qu'il avait montrées pour Schelling, il appelait dans sa lettre à
Feuerbach du 3 octobre 1843 « le génial Leroux » 46. On pourrait donc tout
naturellement supposer que c'est Leroux qui a signalé à Marx l'existence et
la valeur de l'ouvrage de son collaborateur, si du moins l'existence de rela-
tions personnelles entre Leroux et Marx lors du séjour de celui-ci à Paris
était attestée.
Malheureusement pour nous, il s'agit là d'un chapitre encore obscur de
l'histoire de ce séjour : à part leur présence commune au banquet démocrati-
que du 24 mars 1844, on ne sait rien, semble-t-il, des rapports qu'ils ont pu
avoir, ou ne pas avoir. Il semble même que ce chapitre ait été clos avant d'ê-
tre ouvert, pour deux motifs qui, croyait-on, se tiraient de la biographie de
Leroux et devaient exclure que Marx ait pu trouver l'occasion d'une fréquen-
tation suivie du personnage. Le premier tient à une idée que l'on s'est faite
des préoccupations de ce dernier à l'époque du séjour de Marx, idée qui se

43. Cf. L. Foucher : La jeunesse de Renouvier (op. cit. supra note 28), pp. 66-67, qui indique
qu'à sa connaissance il n'existe « aucune trace dans les revues du temps de L'accueil fait en Fran-
ce au Manuel de philosophie moderne » (p. 66) : seul Charles Secrétan en avait, à Lausanne, lon-
guement rendu compte en novembre 1842 (voir ib. p. 85), recension qui fut le point de départ de
son amitié avec Renouvier.
44. Voir L. Foucher, op. cit. p. 67 sqq.c'est Jean Reynaud, cofondateur avec Pierre Leroux
:
de l'Encyclopédie Nouvelle, qui avait remarqué le Manuel, et qui avait demandé sa collaboration
à Renouvier.
:
45. Sur Pierre Leroux, voir en particulier, Henri Mougin Pierre Leroux, Ed. Soc. Intern.,
Paris, 1938, et D.-O. Evans, Le socialisme romantique, Pierre Leroux et ses contemporains, Paris,
Marcel Rivière, 1948 ; cf. J.-J. Goblot, « Pierre Leroux après les Trois Glorieuses », dans La Pen-
sée, 186, avril 1976, pp. 39-57.
46. K.Marx-F.Engels -.Correspondance,tomel.Ed.Soc.,Paris, 1971,p. 302.
fonde essentiellement sur une phrase d'Arnold Ruge dans sa Correspondance,
répercutée par Franz Mehring dans sa Biographie de Marx, et de là chez la
plupart des auteurs qui eussent sans cela été susceptibles de poser et de trai-
ter la question, phrase selon laquelle Leroux était alors entièrement absorbé
dans son invention d'une machine à composer et avait pour un temps mis au
croc la carrière d'écrivain47. Le second repose sur la conviction que l'on
avait que Leroux avait quitté Paris dès le mois de mai 1844 pour s'installer à
Boussac dans la demeure et l'imprimerie que venait de lui procurer George
Sand 48.
La première de ces raisons est pour le moins légère : la phrase sur la-
quelle elle s'appuie n'est qu'une indication donnée en passant par un auteur
aux appréciations souvent hâtives, et qui plus est dans une lettre remontant
à septembre 1843 ; est-ce suffisant pour supposer Leroux si entièrement oc-
cupé de son invention pendant toute la période qui nous intéresse que Marx
n'aurait pu entrer en rapport avec lui ? La seconde raison propose un empê-
chement assurément plus sérieux. Mais elle procède cette fois d'une erreur
pure et simple : un travail récent, appuyé sur des documents inédits, montre
que si la famille de Pierre Leroux s'est installée à Boussac fin mars 1844,
lui-même ne l'a rejointe qu'en avril 1845, et a continué d'habiter Paris jus-
qu'à cette date, donc pendant tout le séjour de Marx, et au-delà 49. Il convien-
drait donc, me semble-t-il, de reprendre à nouveaux frais la question des rap-
ports entre l'un et l'autre. On ne peut en tout cas exclure leur existence, et
donc la possibilité d'une information donnée par l'un à l'autre sur l'intérêt
du Manuel de Renouvier.
Mais il existe au moins un autre informateur possible, dont on connaît
sans aucun doute cette fois les rapports d'amitié que Marx entretint avec 4ui
pendant son séjour: il s'agit de Henri Heine, familier des milieux intellec-
tuels parisiens, grand connaisseur des personnages et événements du domai-
ne littéraire et philosophique, dont il informait le public allemand par ses

47. Er [Leroux] baut jetzt eine Maschine, mit der man in Zukunft ohne aile weitere Vor-
«
rede, wie man's denkt, seine Sachen selbst wird setzen und drucken konnen, das beste Mittel ge-
gen die Censur. Er ist ganz in seine Erfindung vertieft und hat eine Weile das Schriftstellern an
den Nagel gehangt. » Arnold Ruges Briefwechsel, etc., Weidmann, Berlin, 1886, tome II, pp.'
333-334 — il s'agit d'une lettre de Ruge à sa femme en date du 6 septembre 1843). Franz Meh-
ring, sans citer Ruge, reproduit presque littéralement cette dernière phrase pour expliquer que
Leroux n'ait pas répondu à l'invitation qui lui avait été faite à collaborer aux Annales franco-
allemandes (F. Mehring : Karl Marx, Geschichte seines Lebens, Leipzig, 19335, p. 82). E. Bottigel-
li, dans son important article sur « Les « Annales franco-allemandes» et l'opinion française » (La
Pensée, 110, août 1963, pp. 47-66), reproduit encore cette indication, d'après Ruge, pour expliquer
cette défection (loc. cit., p. 55).
48. Voir D.-O. Evans, op. cit. supra (note 45), p. 40, qui reprend cette affirmation.
:
49. Voir J.-P. Lacassagne Histoire d'une amitié, Pierre Leroux et George Sand (d'après une
correspondance inédite, 1836-1866), Klincksieck, Paris, 1973, pp. 65-66, et, pp. 217-219, la lettre à
George Sand de mai 1845 où Leroux fait part de son installation, ainsi que la note 368, p. 217. On
verra par ailleurs dans le même ouvrage (pp. 52-55) que l'invention de la machine à composer a
occupé Leroux de fin 1842 à fin 1843, date de la prise des brevets : en 1844-1845, c'est de son uti-
lisation pour les éditions projetées à Boussac qu'il va s'agir.
chroniques de l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg, rassemblées ensuite dans le
recueil Lutetia. Comme on peut le constater à la lecture de celui-ci, Heine
était fort au courant des travaux de l'Académie des Sciences Morales et Poli-
tiques, aux séances de laquelle il consacrait, les 19 mai 1841 et 2 juin 1842,
deux de ces chroniques 50 ; la chose est d'autant moins surprenante qu'il était,
ainsi que le montre en particulier sa Correspondance, l'ami de l'historien Mi-
gnet, alors secrétaire perpétuel de l'Académie 51.- Ces chroniques, et d'autres,
n'attestent pas seulement l'intérêt qu'il portait à Victor Cousin, avec qui il
fait état de rapports d'amitié : on y voit aussi celui qu'il portait aux con-
cours proposés par la section de philosophie, puisqu'il commence la seconde
des chroniques citées en mentionnant que l'Académie a prorogé jusqu'en
1844 le prix sur l'« Examen critique de la philosophie allemande ». Il est dès
lors très vraisemblable qu'il avait eu également connaissance du prix sur
l'« Examen critique du cartésianisme » et de son résultat, et il avait donc de
grandes chances de connaître le Manuel de philosophie moderne de Renou-
vier, qui en était sorti ; il serait dans ces conditions tout naturel de penser
que, questionné par Marx sur ce qu'on pouvait trouver de récent en matière
d'histoire de la philosophie, française, et « profane », Heine lui ait signalé
l'ouvrage. Il ne s'agit, là encore, que d'une hypothèse. Ajoutons du moins une
précision, qui confirmera que celle-ci n'exclut pas la première, loin de là :
c'est que, à côté de Cousin, Pierre Leroux tenait lui aussi une place de pre-
mier plan dans l'amitié et l'estime de Heine, qui compare les deux hommes
dans une chronique du 15 juin 1843 52, où il fait de Cousin « le philosophe »
au sens allemand du terme, tandis que Leroux est le philosophe au sens
français 53, et qui, dès la chronique déjà citée du 2 juin 1842, avait mentionné
ce dernier comme « un des plus grands philosophes » qu'ont les Français 54.
En dehors de Mignet et de l'Académie, Heine pouvait donc avoir trouvé en
Leroux une autre relation susceptible d'attirer son attention sur l'ouvrage de
Renouvier, auquel cas, à défaut peut-être d'avoir été l'informateur direct de
Marx, Leroux pourrait bien l'avoir été indirectement.
Quoi qu'il en soit du détail des faits, qui restent à établir, il faut dire
pour en finir ici avec cette question que nous nous trouvons, avec Renouvier,
Leroux, Mignet et Heine, dans un milieu intellectuel marqué de près ou de
loin par le saint-simonisme, et que c'est sans doute dans ce milieu qu'il faut
dans tous les cas chercher le contact qui s'est établi entre Marx et la premiè-
re publication de Renouvier. Ce qui devrait par ailleurs inviter à prolonger le
chapitre des rapports de Marx avec le saint-simonisme.

50. :
Dans H. Heine Samtliche Schriften, tome V,. Munich, 1974, pp. 368-372 et 400-403.
51. Dans les deux chroniques citées, Heine consacre du reste une place importante aux con-
tributions de Mignet.
52. loc. cit., pp. 496-506.
53. loc. cit., p. 500.
54. Einer der grossten Philosophen der Franzosen ist unstreitig Pierre Leroux » (loc. cit.,
«
p. 401). D'après Evans (op. cit. supra note 45), « c'est Heine qui a révélé Leroux au grand public
en Allemagne » par ses chroniques (pp. 46-47).
UNE RENCONTRE OUBLIEE

Il me semble donc que l'identification de la source utilisée par Marx


pour rédiger la plus grande partie du paragraphe de la Sainte Famille consa-
cré à l'histoire du matérialisme français est de nature à transformer profon-
dément l'image que l'on se faisait de ce passage, à ouvrir des perspectives
nouvelles et suggestives sur la démarche intellectuelle de Marx, sur l'histoire
de son propre matérialisme et sur l'évolution qui conduit des Manuscrits de
1844 à l'Idéologie Allemande, en même temps que sur ses relations avec les
milieux intellectuels parisiens. Je n'ai fait sur ces points qu'ouvrir quelques
dossiers, et me contenterai, en guise de conclusion, de m'étonner encore de
l'extraordinaire ironie de l'histoire, qui a laissé dans l'ombre cette rencontre
préhistorique entre le futur fondateur du socialisme scientifique, et la future
figure de proue du spiritualisme criticiste en France. Peut-être, lorsque Re-
nouvier a dans les années 1860 accédé à la notoriété qui l'installa en cette
place, Marx lui-même s'est-il souvenu de son inspirateur d'un moment mais ;
il paraît bien qu'il a dans tous les cas gardé la chose pour lui, et que nul au-
tre ne l'a jamais sue. Pas même Engels, qui, on l'a vu en commençant, repro-
duisait en 1892 pour le public anglais quelques pages de la Sainte Famille
qui sont parmi celles qui doivent le plus au Manuel de philosophie moderne.
Mais pas Renouvier non plus, qui ne savait pas l'allemand, et qui, faute donc
d'avoir eu même l'occasion de lire la Sainte Famille, alors non traduite, a
sans doute ignoré jusqu'à sa mort en 1903 l'utilisation qu'y avait faite de son
premier ouvrage l'auteur du Capital, dont il avait pour sa part critiqué la
doctrine en 1897 au tome IV de la Philosophie Analytique de l'Histoire 55.
Quant à Lénine, qui avait eu en 1908, dans Matérialisme et Empiriocriticis-
me, des mots sévères (« Deux mots sur Charles Renouvier ») pour le chef de
file de « l'école dite néo-criticiste » 56, et qui en 1914 encore notait dans un de
ses Cahiers d'extraits d'un ouvrage français sur la Logique de Hegel que « le
néocriticisme de M. Renouvier serait de l'éclectisme, un intermédiaire entre
« le phénoménisme positiviste et le kantisme proprement dit » » 57, comment
aurait-il pu penser que cet auteur n'était autre que celui qui, soixante-dix ans
auparavant, avait fourni à Marx une bonne partie des renseignements qu'il
avait lui-même recopiés dans ses notes de 1895 sur la Sainte Famille. ?
Paris, septembre 1976.

55. Renouvier n'a même pas, selon toute vraisemblance, pu lire en français les pages de no-
tre passage de la Sainte Famille qu'Engels avait reproduites dans l'Introduction de l'édition an-
glaise de Socialisme utopique et socialisme scientifique, car la première traduction française de
cette Introduction, due à Paul et Laura Lafargue, n'a paru qu'en 1901 dans un recueil de textes
intitulé F. Engels : Religion, philosophie, socialisme, faisant partie de la Bibliothèque d'Etudes
Socialistes, qui n'avait guère de chances d'atteindre alors Renouvier.
56. V.-I. Lénine : Œuvres, tome Paris et Moscou, 1962, p. 219.
14,
57. Lénine : Cahiers philosophiques, Ed. Soc., Paris, 1955, p. 381.
KEPLER
OU LES LEÇONS
D'UN CONTRE EXEMPLE
EN EPISTEMOLOGIE
par Gérard SIMON

QUESTIONS DE METHODE
QUICONQUE pratique l'histoire des sciences sait combien est faux le sché-
ma inspiré d'un positivisme de bon aloi, selon lequel la découverte d'u-
ne loi résulte de l'application d'une hypothèse quantitative à une question
quasi dictée par l'expérience. Même si ce mythe a la vie dure — il domine
encore la méthodologie explicite et surtout la pédagogie pratique des scien-
ces de la nature — il n'est pas d'épistémologue qui ignore le caractère d'in-
vention restructurante des grandes découvertes, avec ce que cela implique de
rénovation conceptuelle et de systématisation théorique. Trop souvent toute-
fois l'étude s'arrête là, et on ne s'interroge pas sur le rôle heuristique de la
conception d'ensemble des phénomènes naturels qui confère son style à la
tentative de rationalisation à laquelle procède la théorie proprement dite.
Pourtant cette conception d'ensemble est très souvent invoquée par les au-
teurs eux-mêmes. Qu'on songe à l'importance des philosophies plus ou moins
explicites qui jalonnent le progrès des sciences : mécanisme et dynamisme
pour celles de la matière, mécanisme et vitalisme pour celles du vivant, pour
ne parler que de l'époque classique. Les tenir pour adventices, c'est oublier
que l'exigence rationnelle ne se partage pas, et que la théorie qui s'intègre à
un domaine scientifique tire aussi son sens, et sa valeur de réponse, du systè-
me de ce qu'on pourrait appeler les métathéories qui s'affrontent sur ce qu'il
convient de tenir pour possible ou réel.
Or même quand on reconnaît l'importance de ce niveau épistémologique,
on ne considère pas toujours qu'il s'agit d'une positivité historique comme
une autre, et qu'il convient de traiter comme telle. On a trop souvent tendan-
ce à croire que plus une métathéorie se rapproche des normes de la raison
contemporaine, et plus elle nous paraît aujourd'hui plausible ou satisfaisan-
te, plus elle fut dans le passé efficace et favorisa de découvertes importan-
tes. Malgré de précieux travaux venant démentir cette vision simplificatrice,
comme ceux de G. Canguilhem sur le vitalisme, nombreux restent ceux qui
se laissent prendre à ce piège, et continuent à croire comme le fit naguère
Duhem qu'au long de l'histoire le progrès des sciences est lié à la philoso-
phie dont ils se réclament, comme si cette dernière était anhistorique et ne
répondait pas à des requisits intellectuels intransposables. Bien des marxis-
tes sur ce point ne font pas exception, et tendent à lier les percées scientifi-
ques d'un passé même lointain à une avancée du matérialisme philosophique.
C'est admettre que les acquis qui au XIXe siècle alimentèrent le matérialis-
me de Marx, au nombre desquels figure prioritairement l'existence d'une
pensée scientifique désacralisée, furent dès leur origine suscités par ce même
:
matérialisme, mais encore méconnu une telle circularité devrait pourtant
mettre en garde, et laisser pressentir, derrière la clef intemporelle et univer-
selle d'un fil rouge opposant la fécondité scientifique du matérialisme à la
stérilité fleurie de l'idéalisme, la substitution d'un mythe matérialiste à la
matérialité de l'histoire effective.
Pour juger de la portée heuristique d'une métathéorie du passé — du ca-
ractère opératoire dans un champ scientifique d'un ensemble théorique plus
ou moins explicité et thématisé, qui n'appartient pas en tant que tel à la
science concernée — nous pensons au contraire qu'une série de précautions
méthodologiques s'imposent, qui reviennent toutes très simplement à éviter
le péché d'anachronisme. Il faut tout d'abord retrouver ce qui s'est effective-
ment produit, reprendre les problèmes que se posèrent les chercheurs dans
les termes où ils se les posèrent afin de mettre à jour ce que furent pour eux
les points d'achoppement. Il convient en second lieu de saisir pourquoi les
théories qui les guidèrent dans la solution de leurs difficultés purent jouer
ce rôle, alors que très souvent, si elles sont un peu lointaines, elles ont cessé
d'être vraisemblables, quand elles conservent encore un sens : bref il faut re-
constituer ce que nous appellerons leur régime de plausibilité, ce qui les ren-
dait acceptables pour de grands esprits, et envisageables comme pouvant
rendre raison du réel. Si on se pose rarement cette question (par exemple
pour la théorie cartésienne des animaux-machines),c'est qu'on envisage abs-
traitement ces théories, sans les prendre à la lettre : or, c'est bien ainsi que
les prenaient les contemporains, et qu'elles étaient opératives ; c'est même à
cela qu'on reconnaît qu'une théorie reste vivante. Pour montrer ce que nous
voulons dire, nous nous servirons d'un contre-exemple, celui de Kepler
(1571-1630) : les métathéories qu'il invoque présentent cet avantage de nous
être à ce point étrangères qu'elles sont proprement devenues inclassables. Ce
sera accessoirement l'occasion d'évoquer une œuvre peu étudiée et dont, par-
ce qu'elle est insolite, on a mal situé les apports en optique et en astrono-
mie, alors qu'ils sont déterminants dans la naissance de la science classique.
Rappelons donc ce qui est connu, peu connu ou méconnu de l'œuvre de
Kepler. On retient en général les lois qu'il a découvertes, en astronomie et en
optique ; toutefois sa découverte essentielle en optique, la manière dont s'ef-
fectue la vision, est bien des fois passée sous silence. Quant aux concepts
qu'il a formulés, aux bouleversements théoriques qu'il a introduits, c'est à
peine s'ils ont été repérés. Enfin, contrairement à ce qui se produit pour un
Descartes, un Galilée ou un Newton, personne ne s'est demandé à quelle co-
hérence interne répondait sa pensée ; tout au plus a-t-on noté le paradoxe
d'un homme qui tantôt semble obéir aux superstitions les plus archaïques,
telles que la croyance à l'astrologie et au panpsychisme, tantôt au contraire
semble en avance sur son temps, quand, ne se contentant pas d'être un co-
pernicien déclaré et convaincu, il renonce au dogme bimillénaire de la circu-
larité des mouvements célestes. L'historiographie a eu tendance à esquiver
l'étude d'une œuvre difficile, et qui, plus est, étrange, puisque s'y côtoient ap-
paremment sans heurts la physique mathématique naissante et l'antique
symbolique platonicienne et pythagoricienne. Koyré, qui a su pourtant ne
pas séparer les divers aspects de cette œuvre complexe, ne peut résumer
l'impression qu'elle lui fait qu'en qualifiant Kepler de Janus Bifrons, de pen-
seur à double face, l'une tournée vers les spéculations de la mystique antique
et médiévale, l'autre vers les quantifications positives de la science classique.
Jugement équitable et suggestif, mais qui décrivant sans expliquer, pose un
problème sans le résoudre. Nous ne pouvons dans cet article exposer l'en-
semble des analyses que nous avons menées dans une thèse sur Structures
de Pensées et Objets du Savoir chez Kepler 1 : à tout le moins pouvons-nous
résumer ici certaines de nos appréciations et de nos conclusions, en en rete-
nant que les plus utiles à notre propos d'aujourd'hui.
Tout ce que peut retenir d'une œuvre scientifique une macrohistoire,
c'est une chronologie des découvertes qui se sont ultérieurement intégrées de
manière explicite au corpus des connaissances fondamentales dans le domai-
ne concerné. Pour Kepler, les traités mentionnent qu'il formula une expres-
sion dé la loi de la réfraction valable pour les petites incidences (1604), ce
qui lui permit en 1610 de donner dans sa Dioptrique la théorie de la lunette
que Galilée venait d'inventer et de tourner vers les astres. Ils insistent sur-
tout sur le fait que grâce aux observations méticuleuses de Tycho-Brahé
(1546-1601), il put énoncer les trois lois qui portent son nom, et qui transfor-
mèrent du tout au tout l'idée qu'on se faisait du mouvement des astres : les
planètes parcourent des orbites elliptiques dont le soleil occupe l'un des
foyers ; en des temps égaux, les aires balayées par le rayon vecteur sont éga-
les — le rayon vecteur étant le segment de droite joignant le soleil immobile
à la planète qui se meut autour de lui (Astronomie Nouvelle, 1609) ; en outre,
il existe un rapport constant entre le carré des périodes T des différentes
planètes et le cube des demi-grands axes R de leurs orbites — T2/R3 = cte
(Harmonies du Monde, 1618). On ajoute souvent que c'est en s'appuyant en-
tre autres sur cette dernière loi que Newton put aboutir à sa théorie de la
gravitation universelle.
Or, un tel résumé, même si quoique partiel il n'est pas faux, omet l'es-
sentiel de ce qu'il importe de retenir si l'on veut comprendre quels boulever-
sements (le mot n'est pas trop fort) ces énoncés introduisirent en optique et
1. Structures de Pensée et Objets du Savoir chez Kepler : Atelier de reproduction des thèses
de Lille. À paraître sous le titre Kepler, astronome astrolqgUe : Gallimard, Bibliothèque des His-
toires.
en astronomie. Car malgré leur apparente simplicité, liée à leur caractère
tout à fait élémentaire pour quiconque aborde ces matières, ils impliquent
une transformation conceptuelle radicale de l'objet même que traditionnelle-
ment elles se donnaient. Mais pour s'en rendre compte, il faut inverser la dé-
marche habituellement suivie. Au lieu d'avoir une vision téléologique de l'his-
toire des sciences, partant des connaissances contemporaines conçues comme
fins des acquisitions du passé et critères de leur importance relative, il faut
au contraire s'efforcer de préserver une représentation prospective, partant
du tableau initial des connaissances étudiées pour saisir comment non seule-
ment les découvertes indéniables, mais aussi les avancées partielles et sur-
tout les idées qui y menèrent sont venues le modifier. Il n'est certes ni possi-
ble ni souhaitable de feindre d'ignorer ce qu'on sait de la science
;
d'aujourd'hui à tout le moins peut-on en faire provisoirement abstraction,
et ne retenir d'elle que ce qui peut éclairer la logique interne selon laquelle
un ensemble de savoirs anciens passe d'un état structurel à un autre. Faute
de tenter cet effort, on risque de passer à côté de données capitales pour l'é-
poque considérée, et pour elle seule.

LA RENOVATION CONCEPTUELLE DE L'OPTIQUE

Aujourd'hui la description du fonctionnement optique de l'œil, préalable


à l'explication des effets des lentilles sur la vision, est une banalité qui ne
fait qu'appliquer les lois les plus simples de l'optique géométrique à un mo-
dèle simplifié du globe oculaire, la pupille étant assimilée à un diaphragme,
le cristallin à une lentille convergente et la rétine à un écran où se forme
une image réelle inversée de l'objet. Pourtant c'est là la découverte clef que
fit Kepler, et qui marque la coupure entre les traités antiques ou médiévaux
et le redémartage de l'époque classique ; si cette coupure n'a pas été perçue,
il faut en chercher la raison dans l'idée positiviste tenace chez ceux qui trai-
tent de l'histoire des sciences que l'important est la découverte de lois, ce
qui leur fait tenir pour négligeable l'introduction de concepts neufs ou l'a-
bandon de valorisations anciennes. Aussi ne retiennent-ils d'un livre de 1604,
Compléments à Vitellion ou Partie Optique de l'Astronomie, que la formula-
tion de la loi de la réfraction pour les petites incidences (i = n.r), et font-ils'
d'un traité de 1610, la Dioptrique, l'œuvre essentielle de Kepler, puisque pour
la première fois s'y trouve la théorie d'instruments comme la loupe, la lunet-
te de Galilée ou la lunette astronomique. En réalité les développements de
1610 ne sont possibles que grâce à la découverte de l'image rétinienne, qui
bouleverse entièrement avec l'idée qu'on se faisait de la vision le concept d'i-
mage et la confiance qu'on pouvait accorder aux miroirs et aux lentilles;
sans compter qu'elle est provoquée par la formulation explicite d'un concept
tout à fait inédit, et condition de toute théorie ultérieure, celui de conver-
gence.
Jusqu'en 1604, on n'a aucune certitude sur la manière dont se fait la vi-
sion. La théorie la plus répandue grâce à la somme éditée en 1572 par Risner
— l'Opticae Thesaurus où étaient imprimés les manuscrits dus à l'arabe Al-
hazen (Ibn-AI-Haytham, 965 ? - 1039) et au moine polonais Vitellion (Witelo,
1220-1230 ? - 1275 ?) — faisait pénétrer dans l'œil la lumière émanée de
l'objet ; mais on se demandait encore si Euclide et les platoniciens n'avaient
pas raison de penser contre eux que la vision se produit par émission de
rayons visuels partant de l'œil pour aller en quelque sorte palper l'objet. De
plus, même dans la première théorie, on ignorait tout de la fonction exacte
du cristallin. On le tenait non pour l'équivalent d'une lentille convergente
(dont d'ailleurs la théorie n'existait pas), mais pour un organe sensoriel ; à
son niveau le lumineux devenait du sensible ; entendons que les espèces colo-
rées issues de l'objet et parvenues jusqu'à lui se muaient en esprits de la vi-
sion, semblables à elles, qui gagnaient d'abord le siège de la faculté visuelle
dans le chiasma du nerf optique, puis celui du sens commun, enfin dans le
cerveau celui de l'intellect. La transmission que nous appelons nerveuse était
donc tenue pour l'homologue interne de la transmission lumineuse externe ;
et le cristallin était le lieu d'une sorte de transmutation qualitative du physi-
que en psychique, les deux étant d'ailleurs fort proches l'un de l'autre, puis-
que nul fossé ontologique ne sépare les espèces immatérielles du coloré (qui
sont donc déjà du sensible objectivé) des esprits immatériels de la vision
(qui sont donc du sentant lui aussi réifié). Avec ces descriptions, nous res-
tons en-deçà de l'opposition du sujet et de l'objet, du physique et du psychi-
que ; la nature se présente comme un continuum allant du plus matériel et
du plus grossier au plus immatériel et au plus subtil, et l'intérieur de l'âme
;
reprend en miroir l'extérieur du monde elle reproduit dans son microcosme
le macrocosme qui l'entoure. On est donc loin de pouvoir concevoir l'œil
tout entier comme un dispositif optique, puisqu'il devient dès le cristallin or-
gane sensitif ; et ce dans la théorie de la vision qui se rapproche le plus de
la nôtre, puisqu'elle présuppose l'entrée des rayons lumineux dans l'œil.
Ce fut un dispositif technique utilisé par les astronomes pour observer
les éclipses, sans risquer d'être aveuglés, celui de la chambre noire (que J.-B.
Porta avait déjà comparé à l'œil en 1589), qui mit Kepler sur la voie de la so-
lution. Il s'agissait de pièces obscures, où la lumière ne pénétrait que par un
fort petit trou : elles permettaient de recueillir sur un écran les images in-
versées du monde extérieur. Si de plus on plaçait derrière le trou une sphère
en verre plein, ou remplie d'eau, les images ne s'en formaient que plus nette-
ment. Comme les résultats quantitatifs obtenus sont en discordance avec
ceux que donnent l'observation directe des éclipses, Kepler est amené à faire
la théorie de la chambre noire, puis celle du dioptre sphérique : c'est à cette
occasion qu'il formule, en conformité avec une conception d'ensemble de la
lumière et de sa propagation que nous évoquerons ultérieurement, car elle
fait le lien entre ses théories physiques et ses métathéories philosophiques,
le concept décisif de convergence. Alors, et alors seulement, l'image réelle ré-
sulte de la convergence en chaque point de sa surface d'un faisceau de
rayons émis par chaque point de l'objet ; auparavant, on croyait qu'à chacun
de ses points correspondait un seul rayon, le plus « direct ». Il est désormais
possible de faire la théorie des lentilles ; et dès 1604, à propos du dioptre
sphérique, Kepler dégage l'importance, sur l'axe joignant le centre de l'objet
au centre du dioptre, du point autour duquel convergent les rayons de faible
incidence que laisse passer un diaphragme — ce qui lui permet en 1610 de
dégager pour les lentilles la notion de foyer.
Le modèle de la chambre noire conduit Kepler à interpréter l'œil comme
un dispositif optique où entre la lumière, et à réfuter définitivement la théo-
rie de l'émission : la pupille est le diaphragme, le cristallin le dioptre, la réti-
ne, l'écran sur lequel se forme une image réelle. Dès qu'il comprend que la
fonction du cristallin est de faire converger ponctuellement sur la rétine les
faisceaux lumineux émis par chacun des points de l'objet, il est en mesure
d'expliquer une énigme vieille de trois siècles, le rôle des verres correcteurs
chez les myopes et les presbytes. Ils ne réduisent pas ou ne grossissent pas
les objets, mais compensent la trop forte ou trop faible convergence du cris-
tallin. Et six ans plus tard, il peut, un mois à peine après l'avoir eue entre
les mains, donner la théorie de la lunette de Galilée.
On mesure difficilement quelle mutation conceptuelle représente l'idée
que des réfractions convenablement agencées sont à l'origine de la vision, et
par conséquent de sa correction ou de son amélioration éventuelle. Pour Al-
hazen ou Vitellion, un seul rayon émané de chaque point de l'objet produit
la vision correcte : c'est celui qui parvient directement au cristallin, perpen-
diculairement à sa surface ; aucun autre n'est perçu. Ce rayon ne subit donc
aucune réfraction interne ; et s'il subit à l'extérieur une réflexion sur un mi-
roir, ou une réfraction dans l'eau, il en résulte une deceptio visus, une trom-
perie de la vue, au même titre que l'altération des couleurs chez celui qui est
atteint d'un ictère : l'esprit se représente l'objet sous une forme fausse, en
un mauvais endroit ou avec une teinte inexacte. Un traité d'optique suivait
ainsi toujours plus ou moins le même plan. Il traitait de la vision correcte,
avec d'une part les conditions géométriques exigées pour que les rayons par-
venant directement au cristallin y reproduisent sur sa face antérieure en
quelque sorte le double sensible de l'objet ; et d'autre part l'intervention des
différentes facultés — mémoire, imagination, jugement, intellect — qui prési-
dent à l'interprétation de ce double et donnent une perception complète et
comprise. Il passait ensuite aux différentes formes de deceptio visus, qui as-
similaient aux illusions d'optique, traitées en premier, les erreurs dues à l'in-
terposition d'un miroir ou d'une surface réfringente. Avec Kepler il se pro-
duit donc un changement du pour ou contre : la réfraction, de cause de la
vision viciée, devient condition de la vision normale. Et c'est seulement après
lui que les miroirs, les lentilles, les dispositifs optiques divers, cessent d'ap-
partenir au domaine de la magie naturelle et de ses curiosités trompeuses ou
miraculeuses pour devenir les instruments physiques fiables d'une vision
améliorée. Ainsi ce n'est pas comme on l'a dit trop souvent la défiance à l'é-
gard des objets techniques, mais une théorie fausse de la vision, qui est à l'o-
rigine du piétinement médiéval dans l'utilisation des lentilles. La découverte
du processus de la vision en 1604 est donc bel et bien une coupure épistémo-
logique dans l'histoire de l'optique.
Elle l'est aussi dans celle des théories de la perception. Avec l'image réti-
nienne se pose une question redoutable, et en des termes pour nous étrange-
ment naïfs. Jusqu'alors on croyait que les esprits de la vision, après s'être
quasi imprégnés des couleurs formées par les rayons directs sur la face anté-
rieure du cristallin, se précipitaient à l'intérieur du nerf optique comme dans
un entonnoir, décrit d'ailleurs comme large et creux ; la difficulté commen-
çait au chiasma des nerfs optiques, où l'on supposait que siégeait la faculté
visuelle. A partir du moment où l'image, se forme autour du débouché du
nerf optique, une telle représentation devient caduque, et on ne dispose d'au-
cune théorie pour la remplacer. Car jusqu'alors, on respectait le vieux princi-
pe réaliste de similitude : ce qui parvenait à la faculté visuelle conservait
l'ordre, la forme, les couleurs de l'objet visible — les esprits visuels poursui-
vant jusqu'au chiasma le trajet amorcé par les rayons lumineux provenant
directement de chaque point de l'objet. Un double sensible de la chose était
ainsi soumis au tribunal du sens commun, puis de l'intellect. Désormais ce
ne peut plus être par un processus analogue à un phénomène lumineux que
s'opère la transmission de l'image à partir de la rétine : comment d'ailleurs
du lumineux pourrait-il cheminer dans de l'obscur ? Faut-il imaginer des es-
prits de la vision descendant du tribunal de l'âme jusqu'à l'œil ?
En bref, on se trouve devant le nœud gordien que dans sa Dioptrique
(1637) Descartes va trancher en affirmant à la fois qu'il n'est pas nécessaire
qu'il se forme dans le cerveau une nouvelle image semblable à celle de la ré-
tine, et que de toute manière le phénomène proprement mental n'est en rien
le redoublement d'un processus optique ou mécanique : c'est l'affirmation
classique de la distinction réelle de l'âme et du corps, qui vise au moins au-
tant que le néo-épicurisme ou l'aristotélisme le panpsychisme encore très ré-
pandu au début du XVIIe siècle, et l'indistinction encore plus fréquente, et
complètement inaperçue, entre le physique et le psychique dont avec des con-
cepts comme ceux de species et de spiritus les théories de la perception of-
frent un exemple. L'un des rôles les moins contestables du mécanisme carté-
sien a été ainsi de débarrasser le champ de la physique naissante de toutes
les représentations que favorisaient de telles équivoques. C'est seulement
après Descartes, pour qui la couleur résulte d'un mouvement mécanique, que
la lumière en tant qu'entité physique devient différente en tout de l'impres-
sion visuelle qu'elle provoque. Quand on découvre le processus de la vision,
l'optique cesse d'être la science du visible pour devenir celle de la lumière.
Et c'est Kepler qui amorça ce changement. Mais avant de montrer encore
plus précisément comment il le fait, marquons ce avec quoi il rompt égale-
ment en astronomie.

LE CHANGEMENT D'OBJET EN ASTRONOMIE

Pour comprendre la portée épistémologique des travaux de Kepler en as-


tronomie, il faut les situer dans la révolution qui commence avec Copernic et
ne s'achève qu'avec Newton. C'est seulement après 1680 que les dernières tra-
ces des conceptions antiques disparaissent de cette science. Et il aura fallu
pour y parvenir cinq grands décrochements. Non seulement pour un Ptolé-
mée la terre est fixe au centre du monde, mais celui-ci, fini et clos, est le lieu
de la physique aristotélicienne qui le subdivise en régions ontologiquement
différentes,sublunaires et supralunaires, où les lois ne sont pas les mêmes.
Le Soleil, la Lune et les planètes se meuvent selon des cercles ou des combi-
naisons de cercles, déférents et épicycles, le centre des seconds étant entraî-
nés par la circonvolution des premiers. Derrière cette substructure mathéma-
tique se cache une représentation réaliste des orbes, tenus pour solides, sur
lesquels les astres sont fichés comme des joyaux sur leur écrin. L'objet intel-
lectuel des calculs de l'astronome est donc non la trajectoire des astres, mais
les rapports de grandeur et de mouvement des cercles sur lesquels ils repo-
sent, et qui doivent restituer les apparences observées, bref les orbes invisi-
bles qui comme un vaste mécanisme sont les rouages secrets du ciel visible.
En 1543, le décrochement copernicien, bien qu'il soit l'ébranlement déci-
sif, est d'ordre seulement cosmologique. La distribution du monde change
avec l'héliocentrisme, et toutes les parties de la physique aristotélicienne liée
à la répartition cosmologique des éléments en sort contestée. Mais on conti-
nue à s'appuyer sur les observations antiques, et les planètes poursuivent
leurs rondes régulières sur leurs épicycles, représentations abstraites des
orbes solides sur lesquels elles sont fichées. Le second pas en avant est ac-
compli par Tycho-Brahé. Bien qu'il continue à observer à l'oeil nu, la préci-
sion et la systématicité de ses mesures est telle qu'elles rendent caduques
celles d'Hipparque et de Ptolémée : il faut reconstruire sur des fondements
nouveaux les théories de tous les astres errants. De plus, et ce n'est pas
moins important, l'astronome danois localise en 1572 une nova dans la sphè-
re des fixes et constate en 1576 qu'une comète traverse celle de Vénus : il
ruine ainsi le dogme aristotélicien de l'incorruptibilité des cieux, et, au
moins chez les meilleurs esprits, on cesse de croire aux orbes solides. Même
si on continue à calculer les positions successives des astres en utilisant des
combinaisons de cercles, celles-ci ne se justifient plus par une substructure
matérielle plausible ; et l'une des questions centrales de l'astronomie devient
celle de savoir par quoi sont mus les corps célestes, et ce qui les guide sur
le chemin qu'ils suivent. C'en est fini de l'opposition entre le monde sublu-
naire et le monde supralunaire, entre la physique du ciel et celle de la terre.
Après la révolution cosmologique, après la critique de la vieille croyance
en la spécificité physique des régions célestes, vient la mutation complète de
l'objet même du calcul astronomique. Quand en 1605, après bien des hésita-
tions et des tâtonnements, Kepler se rend compte que les planètes suivent
une course elliptique, il ne substitue pas seulement une courbe à une autre,
d'ailleurs de même famille. L'abandon des cercles a une tout autre significa-
tion, d'autant qu'il résultait souvent de leur combinaison des trajectoires en
fait ovoïdes. Avant lui, la tâche de l'astronome était de sauver les apparences
— entendons les observations — en composant des mouvements circulaires
qui, même si on n'estimait pas qu'ils représentaient la réalité physique (d'au-
tres modèles étaient équivalents), étaient au moins physiquement plausibles.
On croyait en effet que seuls des mouvements parfaitement circulaires et
uniformes pouvaient assurer la pérennité supposée des cieux, d'où tout chan-
gement était exclu : seuls des orbes tournant sur eux-mêmes, en entraînant
d'autres sur lesquels l'astre était fiché, pouvaient se jnouvoir tout en restant

<
sempiternellement en un même lieu, en occupant toujours la même région
du monde; les révolutions des différents cieux, à partir desquels s'effectuait
le comput des jours et des années, engendraient bien ainsi, comme l'écrit
Platon dans le Timée, le temps, image mobile de l'éternité. L'objet de la re-
cherche n'était donc pas la trajectoire ou l'orbite de l'astre étudié, mais la
f composition de sphères qui pouvait rendre compte de ses localisations suc-
cessives telles que la vue les constatait.
C'est une tout autre conception des phénomènes astronomiques qui amè-
ne Kepler, à changer de technique de calcul. Il entend restituer ce qui se pas-
se dans la réalité, et il ne croit plus à celle des orbes solides. La question
qu'il se pose est donc de savoir ce qui entraîne et guide les planètes sur
leurs routes éthérées, et il place ainsi au premier rang de ses préoccupations
l'élucidation des causes des mouvements célestes. Il hésite longuement —
nous verrons pourquoi — entre des âmes et des forces ; il se rallie finale-
ment à un modèlemagnétique : le Soleil, agissant comme un gigantesque ai-
mant tournant sur lui-même, entraîne grâce à la rotation de ses espèces mou-
vantes (species motrix) les planètes, elles-mêmes quasi aimants, dans le
tourbillon magnétique qu'il provoque. Et il adopte le principe que plus une
planète est loin de la source de son mouvement, le Soleil, plus sa vitesse an-
gulaire est faible. Or, ceci ne concerne pas seulement les différentes planètes
les unes par rapport aux autres, mais chacune d'entre elles selon le point de
sa trajectoire où elle se trouve : car Copernic lui-même leur assigne une
excentricité, correspondant au fait reconnu que leur orbe n'est pas exacte-
ment centré sur le Soleil (rappelons — ce qu'il ignorait — qu'il occupe l'un
des foyers de l'ellipse qu'elles décrivent). Ainsi pour Kepler, puisque leur
course tantôt les rapproche et tantôt les éloigne de lui, il est nécessaire qu'el-
les aient une vitesse variable, loin qu'on doive leur assigner comme le veut la
tradition un mouvement uniforme. Fort de son principe dynamique, il calcu-
le donc ce que doit être ce mouvement dans l'hypothèse d'une trajectoire
parfaitement circulaire et aboutit à la loi des aires.
Son calcul se vérifie pour la Terre, qui décrit une courbe fort proche du
cercle ; mais il échoue pour Mars. De tâtonnement en tâtonnement, Kepler se
rend compte que la trajectoire de Mars est nettement ovoïde, reconnaît en el-
le à sa grande surprise une ellipse, est prêt à renoncer à la loi des aires qu'il
vient d'énoncer, jusqu'à ce qu'enfin il s'avise que cette loi s'applique encore
mieux au cas d'une ellipse qu'à celui d'un cercle : en 1609, il publie ses résul-
tats dans son Astronomie Nouvelle, ou Astronomie par les causes. Son titre
est tout à fait justifié : pour la première fois, un traité s'appuie sur des con-
ceptions dynamiques pour calculer le mouvement des astres ; et ceux-ci se
déplacent librement dans le ciel à une vitesse variable au lieu d'être fichés
sur des sphères solides tournant uniformément (au moins en théorie) sur el-
les-mêmes. A une cinématique des orbes il substitue une quantification des
forces aboutissant à la description des orbites. Ainsi l'astronomie est en
train de changer d'objet.
Il ne s'ensuit pas qu'elle ait encore atteint son stade classique : il convient
de préciser que la mécanique pratiquée par Kepler est entièrement erronée,
puisqu'elle ignore le principe d'inertie, et s'appuie sur le vieux principe aris-
totélicien que tout mouvement présuppose un moteur. L'une des raisons de
la difficulté de l'Astronomie Nouvelle, comme de la lenteur que mirent les
contemporains à s'y rallier, est justement qu'outre la nouveauté radicale de
ses vues, le livre énonçait des résultats astronomiques justes à partir de pré-
misses physiques fausses. De plus, Kepler défendait l'existence d'harmonies
internes du monde, qui le conduisirent à sa troisième loi, mais lui faisaient
aussi défendre avec acharnement l'idée d'un cosmos clos et fini. Or, en 1610,
l'astronomie subissait sa quatrième mutation, cette fois instrumentale. En
tournant vers le ciel sa toute nouvelle lunette d'approche, Galilée faisait litté-
:
ralement changer de nature aux phénomènes astronomiques le monde qui
s'offrait au regard cessait d'être celui qu'on connaissait depuis l'antiquité.
Certaines des observations, comme celle des phases de Vénus, venaient ap-
porter une confirmation décisive aux coperniciens, et donc à Kepler ; mais
d'autres, comme la résolution de la voie lactée en une poussière d'étoiles,
conduisaient plutôt, à l'encontre de ses conceptions, à admettre l'immensité
et même l'infinité de l'univers. Il n'était plus possible de raisonner seulement
à partir du monde visible, quand tout amenait à penser que ce n'était jamais
qu'un aspect provisoire et limité du monde réel. Or, malgré le caractère révo-
lutionnaire de son astronomie, la cosmologie de Kepler reste celle qui corres-
pond aux observations de Tycho-Brahé, et donc à un monde vu à l'œil nu.
De plus, il ne dispose pas pour prouver ses conceptions de la mécanique
:
qui en réponde il faudra attendre les réflexions sur la dynamique de la se-
conde moitié du XVIIe siècle, et l'application géniale qu'en fit Newton aux
phénomènes célestes, pour qu'avec la théorie de la gravitation universelle les
trois lois de Kepler soient vraiment démontrées. C'est seulement avec cette
cinquième mutation, cette fois d'ordre physico-mathématique, que s'achève la
révolution entamée par Copernic : d'abord cosmologique, puis quantitative et
physique (au sens antique du terme) avec Tycho-Brahé, technique avec Ke-
pler, instrumentale avec Galilée, elle rompt définitivement grâce à Newton
avec les derniers relents de la pensée antique dans le domaine de la mécani-
que. Et pour comprendre la démarche de Kepler, il faut se souvenir qu'il eut
le premier le projet d'une physique mathématique du ciel sans posséder ni
les données mathématiques ni les données physiques requises pour réaliser
rigoureusement ses ambitions. Il dut donc leur trouver des substituts opéra-
toires dans un contexte intellectuel qui n'était pas encore modifié par les ac-
quis ultérieurs.

LE CARACTERE OPERATOIRE DU SYMBOLISME PYTHAGORICIEN


C'est là qu'entre en jeu l'étonnante fécondité de ses présupposés philoso-
phiques, eux-mêmes reflétant l'étrangeté de son univers culturel.
L'idée centrale, l'idée initiale de Kepler est que Dieu ne peut avoir créé
le monde au hasard, mais a dû suivre un projet architectonique aussi parfait
que possible. Or, de quoi pouvait-il s'inspirer, sinon de sa propre perfection ?
Il l'a donc créé à son image ; et cette image nous est connue de manière in-
née par la sphère, entité géométrique primordiale, matrice par le cercle et
par les sections qu'y découpent les polygones réguliers des harmonies quanti-
tatives fondamentales, source de toute intelligibilité mathématique et simul-
tanément symbole de la Trinité divine : le centre représente le Père, la surfa-
ce le Fils, l'entre-deux l'Esprit Saint. Une telle valorisation de figures
géométriques et des relations numériques qu'on en peut tirer a de quoi nous
surprendre ; elle n'est pourtant nullement isolée à une époque où l'alternati-
ve, philosophique à Aristote et à tout ce qu'il représentait alors de dogmatis-
me traditionnel résidait chez les néo-platoniciens et les néo-pythagoriciens,
fort pratiquée d'ailleurs par les astronomes médiévaux, en liaison avec leurs
fonctions d'astrologues ; de plus, Kepler s'autorise de Nicolas de Cues pour
justifier sa symbolique du Courbe et du Droit et lui conférer une aura d'or-
thodoxie.
Il faut se souvenir que la physique mathématique n'existe pas encore, et
n'a pas eu le temps comme elle le fît par la suite de réduire les concepts ma-
thématiques à de purs et simples instruments, et l'univers physique à un es-
pace désacralisé. Ce dernier commence seulement à se distinguer du monde
vécu et des significations intuitives qu'il véhicule. L'idée d'une Création nor-
mée par des rapports mathématiques harmonieux, marques de la Providence
du Créateur, est parfaitement fidèle à l'inspiration de Copernic lui-même, qui
déclare explicitement que l'un des principaux avantages de l'héliocentrisme
est de rendre clairement perceptible la beauté de l'Œuvre divine : contraire-
ment à ce qui se produit chez Ptolémée, plus une planète est loin du Centre
(le Soleil), plus est longue sa révolution, et ainsi la longueur des espaces ré-
pond à la durée des temps ; et n'est-il pas juste que le plus beau des astres
se trouve comme une immense lampe au milieu de l'univers pour l'éclairer
de ses rayons, comme un Dieu au milieu de son temple ?
L'Eglise réformée s'opposa tout autant — et au début, peut-être plus —
que celle de Rome à l'astronomie copernicienne; il ne s'ensuit pas qu'il n'y
ait historiquement aucun rapport entre la réforme religieuse et la réforme
astronomique. L'une et l'autre répondent à un besoin intellectuel et affectif
né, avec le dépérissement des institutions féodales, de la crise que traverse à
cette époque la principale d'entre elles, l'institution ecclésiale ; et celle-ci est
frappée dans toutes les formes de sa domination, temporelle, spirituelle,
mais aussi culturelle. On soupçonne les interprétations déformantes autori-
sées par la tradition, et on entend bien retrouver directement l'authenticité
du message divin. Or, une des idées les plus communes de ce temps est que
Dieu s'est manifesté de deux manières parallèles : en paroles à comprendre
dans la lettre du texte biblique, et en actes à déchiffrer dans le grand livre
de la Nature. De là Luther, mais de là sans doute aussi Copernic : pour lui
l'astronomie est la plus haute des sciences, celle qui élève l'esprit jusqu'au
mystère du plan de la Création. Rien n'est plus opposé à la pensée des initia-
,
teurs que la réponse de Laplace à Napoléon, selon laquelle Dieu est pour la
mécanique céleste une hypothèse inutile. Il est au contraire en ce temps une
prémisse nécessaire : comment se lancer dans le projet fou de saisir un or-
dre rationnel dans le chaos des apparences, si on n'a pas a priori de sérieux
motifs pour croire qu'il en existe un ? Or, on n'a pas encore derrière soi
;
deux siècles de physique mathématique seule la métaphysique peut propo-
ser de telles assurances.
L'originalité de Kepler n'est donc pas de présupposer que Dieu a créé un
monde conforme à ce qu'exige sa propre perfection, ni même de chercher
dans la Création la signature du Créateur sous la forme d'une similitude
symbolique ; elle est dans la ténacité avec laquelle il travaille les correspon-
dances signifiantes que lui suggère Nicolas de Cues pour à l'aide des données
empiriques connues en faire un modèle d'univers. Dès sa première œuvre, le
Mystère Cosmographique (1596), il propose l'homologie entre la sphère du
monde (sur la finitude duquel, contrairement à lui, Copernic ne se prononce
pas, et qu'il se contente de qualifier d'immense) et la Trinité divine : au cen-
tre le Soleil représente le Père, point nodal d'où partent toute animation,
toute lumière, toute chaleur; à la périphérie la sphère des fixes est l'image
du Fils, engendré et divin, norme de la vie de l'homme comme elle est le
fond sur lequel se mesure le cours des astres errants; dans l'entre-deux se
propagent telles le Saint-Esprit toutes les vertus solaires, espèces lumineuses
et, ultérieurement, espèces motrices. Il entend à l'intérieur de cette matrice
loger les éléments du monde et rendre raison de leurs proportions, bref jus-
tifier a priori ce qui chez Copernic restait purement factuel : d'une part les
rapports numériques entre les orbes des différentes planètes (nous dirions
entre leurs distances moyennes au Soleil), d'autre part les rapports entre la
distance moyenne et la période de chacune d'entre elles.
Après plusieurs tentatives infructueuses, et pour nous tout aussi insoli-
tes, il parvient enfin à une approximation qui sur le premier point le satis-
fait. Il imagine la substructure du monde — entendons du système solaire —
sous la forme d'une sorte de poupée russe, poupée qui serait sphérique : la
sphère de Saturne est circonscrite à un cube, dans lequel est inscrite la sphè-
re de Jupiter ; celle-ci contient un tétraèdre, circonscrit autour de la sphère
de Mars. Ainsi à l'aide des cinq polyèdres convexes réguliers (le cube, le té-
traèdre, le dodécaèdre, l'icosaèdre et l'octaèdre), il reconstitue a priori les
proportions existant entre les différents orbes planétaires, et donc les rap-
ports des distances moyennes au Soleil entre les six planètes alors connues.
La question se complique du fait qu'il doit tenir compte des excentricités. De
manière en apparence très traditionnelle, il assigne à chaque orbe une épais-
seur ; la trajectoire de la planète est tangente à l'aphélie à la limite supérieu-
re et au périhélie à la limite inférieure de l'orbe qui lui est assigné. Une fois
son modèle mis en place, il compare les résultats qu'il obtient aux données
numériques retenues par Copernic, et les estime très satisfaisants.
Une telle représentation serait purement anecdotique si elle n'avait joué
chez cet astronome de vingt-trois ans un rôle heuristique capital, et qui de-
vait durer tout au long de sa vie. Vingt ans plus tard, il estimait encore
qu'on ne pouvait débuter de manière plus heureuse, et paradoxalement, on
ne peut lui donner tort. La question qu'il se pose est, elle, pleinement ration-
nelle, même si la solution qu'il lui apporte est fausse, et fondée sur des pré-
misses arbitraires. Non seulement il veut découvrir une loi de répartition des
planètes, idée que Bode reprendra plus tard avec succès ; mais sa volonté de
mettre en évidence un rapport constant entre la grandeur de leur orbe et la
durée de leur période le conduit à justifier théoriquement la variabilité de
leur vitesse, et à lier cette dernière à l'action motrice du Soleil. Sans doute
espère-t-il encore par là démontrer la parfaite circularité de leur trajectoire ;
mais déjà il s'agit d'une trajectoire : les orbes ont perdu leur réalité physi-
que et ne sont plus que les éléments quantitatifs secrets de l'épure divine.
Kepler est donc en possession des idées directrices qui dans l'Astronomie
Nouvelle le conduisent à ses deux premières lois ; et il finira par se rendre
compte que son hypothèse dynamique est incompatible avec le vieux dogme
circulariste. Ainsi sa cosmologie n'est pas aussi irrationnelle de son temps
qu'elle nous le paraît ; d'abord parce que les arguments symboliques, méta-
physiques et astrologiques qu'il utilise pour la justifier — nous y revien-
drons — n'ont pas pour les contemporains la même résonance d'arbitraire
que pour nous ; ensuite parce qu'elle sert d'incitatrice et de guide à une ligne
de pensée extrêmement novatrice et perspicace.
Car de manière encore plus étonnante, elle va être également à l'origine
de la découverte de sa troisième loi. Kepler n'a jamais renoncé à appliquer
le principe de raison suffisante — à partir de l'assurance que tous les détails
de la Création ont pour motif dernier le choix divin du Meilleur. Et dans sa
maturité, il réalise son vieux rêve d'élucider intégralement les Harmonies du
Monde (1618). Il affirme donc, démonstrations quantitatives à l'appui, que
tous les rapports fondamentaux d'ordre mathématique, acoustique, psycholo-
gique, astrologique, astronomique et métaphysique (la nomenclature est de
lui) se ramènent aux proportions qui s'instaurent entre les arcs d'un cercle
et sa circonférence lorsqu'il est découpé par l'un des polygones réguliers les
plus simples inscrit en lui. Fort de ce présupposé, il reprend dans son livre
V l'antique conception pythagoricienne d'une harmonie des sphères. Il cher-
che donc à voir si les lois formulées en 1609 (loi des aires et ellipticité des
orbites) ne font pas jouer aux planètes, selon des règles de transcription
qu'il serait trop long ici d'esquisser, une sorte de chœur céleste dont l'âme
du monde, localisée en son centre le Soleil, serait la spectatrice. C'est au
cours des calculs qu'il poursuit sur la note que chante chaque planète à son
aphélie et à son périhélie qu'il énonce le rapport enfin découvert entre les
périodes et les demi-grands axes des orbites (T2/R3 = cte), réalisant son am-
bition de 1596. Ultérieurement il parvient à démontrer ce rapport dans sa
propre dynamique (qui rappelons-le est fausse), en partant de l'hypothèse
d'une répartition harmonique des masses et des volumes des corps célestes
entre le Centre (le Soleil), l'Intermédiaire (les planètes) et la Superficie (la
sphère des fixes d'un Monde toujours conçu comme symbole de la Trinité
(Epitome de l'Astronomie Copernicienne, 1618-1621).
Revenons enfin à son optique. Ce même modèle trinitaire sert d'avant-
propos à ses Compléments à Vitellion de 1604. Le Soleil rayonne en toute di-
rection sa Lumière jusqu'aux limites du monde, la sphère des fixes, comme
le Père son Esprit Saint jusqu'à son Fils et par lui aux Créatures. Ce parallè-
le physico-théologique permet de justifier une conception neuve de la lumiè-
re et de sa propagation. Kepler la considère sans équivoque comme une enti-
té physique indépendante. Elle résulte de l'émission d'un flux immatériel
(car sans poids), mais soumis comme les autres corps aux lois communes du
mouvement ; elle cesse donc d'être seulement du visible, propriété qualitative
du transparent lorsqu'il passe à l'acte (Aristote) ; il s'agit d'une surface sphé-
rique en quasi déplacement — quasi, car en raison de son impondérabilité sa
vitesse est infinie. Ainsi à l'imitation du Soleil tout point lumineux rayonne
en sphère. Les phénomènes optiques dépendent donc de ce qu'il advient à
des faisceaux de rayons et non à des rayons pris isolément ; de là dans la
théorie des miroirs et des lentilles l'introduction des concepts de convergen-
ce et de divergence, et par conséquent une toute nouvelle conception de ce
qu'est une image réelle, résultat de la convergence ponctuelle de faisceaux de
rayons lumineux. L'intuition symbolique initiale, dans la systématicité de son
application, n'est pas étrangère aux prolongements techniques finaux.
Il convient ici d'éviter un malentendu. Nous ne voulons nullement dire
que les prolongements cosmologiques des représentations métaphysiques de
Kepler suffisent à eux seuls à expliquer ses réussites scientifiques. Bien au
contraire : s'il s'en était satisfait, il serait resté un théosophe parmi d'autres,
et il n'en manquait pas à cette époque où se développent les Rose-Croix.
Mais son attitude est tout autre : il travaille et retravaille ses intuitions ini-
tiales jusqu'à ce qu'elles rendent compte scrupuleusement des données quan-
titatives d'observation, elles-mêmes soigneusement corrigées en retenant tous
les facteurs possibles d'erreur, et sélectionnées et exploitées avec une sagaci-
té sans égale. Et il fait preuve dans cette tâche d'une imagination mathémati-
que à la fois inventive et novatrice (il crée sa propre théorie des logarithmes,
non content de les utiliser dès qu'ils sont connus) et d'une patience de calcu-
lateur à toute épreuve (lors d'un calcul par approximations successives, il re-
commence soixante-dix-sept fois la même série d'opérations). Notre propos
se borne à ceci : contrairement à ce que pourrait laisser croire une concep-
tion classique et surtout moderne de la scientificité, la philosophie néo-
pythagoricienne et néo-platonicienne qu'il professe, y compris avec les modé-
lisations symboliques qu'il en tire, lui sert de fil directeur dans son
interprétation quantitative des données empiriques, et ses théories, aussi bi-
zarres qu'elles paraissent, se révèlent dans leur dialogue avec l'expérience
parfaitement opératives. Avant d'envisager les conséquences épistémologi-
ques de ce fait, revenons une dernière fois sur cette bizarrerie.

LES A-PRIORI DE SAVOIRS REVOLUS


La lecture des pages précédentes n'en donne en effet qu'une faible idée.
Kepler pratique sans aucune gêne le panpsychisme. Sans doute il renonce au
cours de sa carrière à ce que les planètes soient orientées par des âmes rec-
trices, au profit d'une conception purement magnétique de leur mouvement ;
mais c'est en raison des difficultés mathématiques insurmontables qu'au-
raient rencontrées les intelligences planétaires pour calculer leur course en
se fondant, par exemple, sur les variations du diamètre apparent du Soleil
selon son éloignement. Car il maintient la probabilité qu'une âme du monde,
sensible aux harmonies du ballet céleste, soit située dans le Soleil ; et il tient
pour certain l'existence d'une âme de la Terre (et donc de ces autres terres
que sont pour lui les planètes). Celle-ci a plusieurs fonctions. Elle assure d'a-
bord la rotation diurne de notre astre : tout mouvement présuppose un mo-
teur, — le principe d'inertie n'est pas encore formulé. Mais de plus par elle
s'explique une série de données d'expérience facilement constatables : la gé-
nération spontanée des insectes, voire celle des métaux dans les entrailles de
notre globe ; et surtout la sensibilité de ce dernier aux aspects astrologiques,
qui se traduit par de btusques variations météorologiques. Un aspect est un
angle de valeur déterminée (par exemple, 120° ou 90°) sous lequel on voit de
la terre deux planètes ; Kepler en révise soigneusement la liste à la lumière
;
de ses présupposés harmoniques il estime qu'ils agissent sur la faculté vita-
le des hommes et des animaux, ainsi que sur la faculté végétatrice des plan-
tes. Logique avec lui-même, il pense que puisque il faut leur attribuer des ef-
fets climatiques, ce ne peut être que parce qu'il existe dans la Terre une
faculté capable de les percevoir et d'y réagir. De là d'interminables parallèles
entre notre globe et un grand vivant : depuis les plantes assimilées à des
poils, jusqu'aux solfatares à des boutons d'acné, ou les éruptions volcaniques
à des coliques.
Au lieu de passer sur ces textes comme sur autant de superstitions ou
de débordements imaginatifs, nous les avons considérés comme de précieux
indices, et donc avec la plus grande attention. Ils révèlent, en effet, une con-
ception du plausible radicalement différente de la nôtre, et qui même du
point de vue de l'histoire des sciences demande à être analysée : comment
imaginer que ce qu'on déchiffre dans l'expérience quotidienne, ou ce qu'on
croit pouvoir s'y produire, soit sans influence sur les concepts techniques
que l'on met en œuvre, ou sur les hypothèses d'ensemble que l'on s'estime
autorisé à formuler ? L'optique ou l'astronomie de Kepler sont d'autant
moins séparables de la psychologie ou de l'astrologie qu'il développe, qu'il
les intrique lui-même étroitement dans toutes ses œuvres, et leur confère
dans ses bilans la même dignité épistémologique. Or, dès qu'on cesse de lire
tout ce fatras d'un œil distrait ou apitoyé, on se rend compte qu'on est en
présence d'un effort de rationalisation, mais obéissant à une raison dont les
normes et les présupposés sont depuis longtemps déclassés.
On constate d'abord que Kepler ne manque nullement d'esprit critique.
Il entend réformer l'astrologie traditionnelle selon les mêmes principes qu'il
:
suit en astronomie au lieu de décrire les phénomènes, il veut remonter à
leurs causes. Il ne se contente donc pas du code symbolique suivi avec plus
ou moins de variantes depuis l'Antiquité ; il le réfute au contraire avec beau-
coup de pertinence — que ce soit les « maisons » du ciel de naissance (décou-
page de la sphère céleste locale selon des régions d'où à l'heure de la nais-
sance une planète est censée déterminer un trait du destin, comme la santé
ou les honneurs) ou les « domifications » planétaires (les signes du zodiaque
où on tient qu'une planète est chez elle, et l'emporte sur toute autre qui s'y
trouve). Il ne voit en ces techniques que des projections anthropologiques,
celles des désirs ou des hiérarchies des hommes. S'il conserve en revanche
les « aspects », c'est qu'il peut en rendre raison dans ses hypothèses harmoni-
ques, et expliquer physiquement leurs effets grâce à la perception par les
âmes de l'angle sous lequel leur parviennent les rayons lumineux émanés de
deux astres. Ainsi il entend rénover tous les vieux savoirs, et ne distingue
pas ceux qui pour nous sont des sciences de ceux que nous tenons pour des
superstitions, ou à tout le moins pour extrascientifiques. Et expliquer physi-
quement revient pour lui à déceler une causalité par contact (le rayon sur
l'âme) ou une raison architectonique (les harmonies). Dans son œuvre méca-
nisme et finalisme ne se sont pas encore dissociés.
Ce qui toutefois compromet à nos yeux l'esprit critique dont en maintes
occasions fait preuve Kepler est que sa grille apriorique de décodage du réel
— la manière dont spontanément il classe les choses et interprète les faits —
est très différente de la nôtre. Certains grands traits de l'expérience quoti-
dienne jouent le rôle de catégories universelles, malgré leur caractère très
concret. Il continue à tenir le chaud et le froid, le sec et l'humide pour des
principes fondamentaux entre lesquels se répartit en droit tout ce qui est ; il
ne fait ici que perpétuer une pensée qui admet la pertinence discriminante
de qualités sensibles tenues pour des propriétés essentielles des choses. Il re-
manie la grille systématique de ces qualités, mais ne les remet en tant que
telles nullement en question : pour lui vie, chaleur et lumière vont ensemble,
et s'opposent à matière, froid et ténèbres comme de l'énergétique à du pure-
ment passif. De ce fait la dualité du vivant et du non vivant, de l'animé et du
matériel joue un rôle d'autant plus universel qu'elle ne repose sur aucun cri-
tère technique. La catégorie n'est pas encore conceptualisée. Les indices at-
testant une présence de la vie sont ceux de l'expérience immédiate, motricité
spontanée ou chaleur animale : c'est ce qui lui permet d'attribuer une âme
aux planètes et à la Terre. Il suffit qu'un trait tenu pour propre au vivant
soit constaté pour que la vie, et donc la présence d'une âme, soit soupçon-
née. De même le Soleil qui dispense à travers le monde lumière, chaleur et
mouvement ne peut être simple matière : de là la localisation en lui d'une
âme du monde, à la fois végétatrice, sensible et intelligente.
Quand de plus on parle d'âme, on ne songe nullement à ce qu'évoque le
mot aujourd'hui, ou même à l'époque classique. Cette pensée reste en-deçà
de la distinction du sujet et de l'objet, du mental et du physique. Descartes
n'est pas encore passé par là. Qu'on songe au processus de la perception : l'â-
me rayonne ses esprits jusqu'à l'œil comme l'objet projette ses rayons jus-
qu'à lui ; et les premiers prennent le relais des seconds pour escorter les es-
pèces lumineuses ainsi transmises jusqu'au tribunal où siègent la faculté
visuelle, puis le sens commun et l'intellect. L'âme elle-même est pensée en
troisième personne, et sur le modèle soit d'un foyer dynamique intérieur,
sorte de soleil intime, soit sur celui d'une institution juridique, d'une société
en réduction. Entre le macrocosme externe et le microcosme interne s'instau-
re un réseau de relations spéculaires. Toutes les projections réifiantes du
psychisme sont ainsi possibles. Pour Kepler, l'explication du mouvement des
planètes d'abord par des âmes motrices, ensuite par des forces magnétiques,
n'est nullement comme pour nous une sorte de révolution conceptuelle : l'â-
me rayonne en sphère son énergie vitale jusqu'aux confins de son corps com-
me l'aimant éjecte autour de lui ses facultés tractrices ou répulsives. Et il
calcule avec autant de soin et d'inventivité la variation des repères qui peu-
vent guider les premières que celle des distances qui modulent les secondes.
Même une catégorie aussi apparemment univoque que celle de cause
n'est pas identique à la nôtre. Elle obéit elle aussi aux exigences du classe-
ment par similitude et aux hiérarchies qui ordonnent les choses selon leur
dignité ontologique. Seul du semblable peut agir sur du semblable ; il faut
donc que la lumière soit parente de l'âme pour être perçue par elle. Le supé-
rieur peut agir sur l'inférieur, mais la réciproque n'est pas vraie ; c'est pour-
quoi le principe d'égalité de l'action et de la réaction n'est pas universel, et
le Soleil peut entraîner les planètes sans être lui-même affecté par leur mou-
vement. Kepler toutefois se distingue par une exigence rationnelle nouvelle :
il refuse toute influence inexpliquée (c'est particulièrement net en astrologie)
et veut de manière très mécaniste, encore que ses agents ne soient pas tous
matériels, la mise en évidence d'une action par contact. La valeur archétypa-
le accordée à la Sphère comme symbole de la Trinité divine ne fait donc
dans sa singularité que porter à l'absolu sa conception de la causalité : Dieu
est à la fois cause première en tant qu'agent éminent, matrice universelle de
toutes les similitudes en tant que modèle primordial, et raison dernière de la
Création en tant qu'elle reflète sa propre gloire. Cette pensée folle a sa logi-
que transcendantale, et autorise parfaitement une analyse de style kantien ;
mais en nous plaçant devant le fait empirique d'une autre raison pure que
celle de l'époque classique, elle conduit à transformer radicalement le sens et
les données d'une telle analyse en contraignant à l'historiciser.
Des études comparatives qu'il serait ici trop long de reprendre nous ont
amené à déceler dans les a priori propres à Kepler un compromis instable
entre deux types d'exigence causale d'origine différente, dont l'une va finir
par exclure l'autre. D'un côté, une causalité par influence, fondée sur une
hiérarchie présupposée entre les choses possédant des qualités élémentaires
communes (l'humidité, la chaleur.), qui rend possible et même nécessaire la
plausibilité de vieux savoirs comme l'astrologie et l'alchimie. De l'autre, une
causalité par contact issue directement des techniques mécanistes. La nou-
veauté n'est certes pas leur coexistence, qui est millénaire, mais l'introduc-
tion de la seconde dans des domaines jusqu'alors réservés en gros à la pre-
mière, comme l'efficace des aspects astrologiques, l'explication du
mouvement des astres, ou la description de la perception. Ainsi avec Kepler
un événement se produit en optique et en astronomie, qui ne consiste pas
seulement en la découverte de lois ou en l'introduction de concepts neufs,
mais aussi en la mutation du régime apriorique d'approche des domaines
empiriques couverts jusqu'alors par ces sciences.
L'a priori dont nous parlons ne se réduit pas aux formes d'intellection et
de décryptage du donné vécu ; il entraîne également des vections d'intérêt
dans la mesure où la distribution acquise des savoirs induit le choix des
champs de recherche et leurs connexions réciproques. On peut être surpris
de voir Kepler, placé devant des problèmes techniques d'astronomie, quêter
des supports intellectuels ou des modèles théoriques dans des domaines aus-
si disparates que les harmonies musicales, les caractères du vivant, les infé-
rences de la psychologie, les métaphysiques de la lumière ou les enseigne-
ments de l'Ecriture. Cette impression d'un hétérogène bric-à-brac, très
sensible à la lecture directe, vient du fait que ceux que nous baptisons au
XVIe siècle astronomes ne pratiquent pas du tout l'éventail des disciplines
que le mot évoque aujourd'hui. Eux-mêmes se pensent comme « mathémati-
ciens » : entendons qu'ils ont été formés par l'enseignement du quadrivium,
et qu'ils sont les spécialistes de tout ce qui était alors tenu pour quantifia-
ble : arithmétique et géométrie, mais aussi musique, optique et astronomie.
En tant qu'astronomes, ils; sont également astrologues, ce qui implique des
connaissances médicales (au moins pour conseiller les bonnes dates des re-
mèdes) et alchimiques (pour le choix des périodes de concoction) ; ils sont
encore les experts du calendrier, ce qui les mène à la chronologie et à l'his-
toire, tout spécialement l'Histoire Sainte. Tous les astronomes réputés du
XVIe siècle pratiquent l'astrologie, et les plus grands comme Tycho-Brahé ou
Kepler sont astrologues patentés de rois ou d'empereurs (même des assem-
blées provinciales du Saint Empire ont le leur) ; seul Copernic semble ne pas
y avoir consacré son temps ; en revanche il est médecin, comme Kepler fail-
lit le devenir ; Tycho-Brahé était passionné d'alchimie. On saisit pourquoi
Kepler peut écrire un livre sur les Harmonies du Monde où il traite de ma-
thématiques, de musicologie, d'astrologie, de psychologie, d'astronomie et de
métaphysique à des fins en dernière analyse apologétiques : la dispersion ra-
dicale des intérêts n'existe que pour nous. Et on comprend qu'il cherche son
inspiration astronomique dans la musique des sphères. Non seulement les
savoirs transmis imposent leurs normes aprioriques formelles, mais leurs
connexions familières; et les institutions d'enseignements, les fonctions so-
ciales des spécialistes assurent leur reproduction en moulant l'esprit du fu-
tur chercheur avant même qu'il ait acquis assez d'autonomie pour leur
échapper.
On peut donc concevoir une histoire positive des structures aprioriques
qui rendent possibles les décodages du donné empirique caractéristiques d'u-
ne époque déterminée, ou de certains champs théoriques propres à cette épo-
que. Il en va d'elles comme de celles de la Pensée Sauvage: ainsi que le dit
Lévi-Strauss, on ne peut préjuger de ce qu'elles sont, et il faut en chaque cas
les étudier sur place. La position de l'historien est toutefois plus confortable
que celle de l'ethnologue, car au lieu d'aller au bout du monde il lui suffit de
prêter attention à la lettre de ce qui se trouve dans les livres de sa bibliothè-
que. Il se rend compte alors d'une distance analogue, mais occultée par une
trompeuse familiarité : quand il s'agit du passé de l'Europe Occidentale, la
continuité chronologique et linguistique masque une réelle hétérogénéité cul-
turelle. Saturne est restée Saturne et du plomb est resté du plomb, et pour-
tant les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. La planète à la couleur plom-
bée a cessé d'être un astre maléfique infectant tous les trente ans un signe
;
du zodiaque le métal malléable et inerte a cessé d'être le froid résidu satur-
nien de tout ce que l'or solaire abandonne de vivant au cours d'une opéra-
tion alchimique. Si l'on ne reconstitue pas par l'analyse de l'a priori com-
ment de telles connexions sont possibles, on se méprend nécessairement sur
les objets intellectuels dont traitent les auteurs du passé, et qui, même
quand ils visent des référents qui n'ont pas changé et nous sont demeurés fa-
miliers, ne parlent pas en fait des mêmes choses. Et plus particulièrement
on ne comprend pas comment une région du savoir passe de sa phase pré-
scientifique à son premier régime de scientificité.
Une macrohistoire des sciences est plus ou moins obligée de partir du
champ couvert par les sciences d'aujourd'hui pour établir la chronologie des
grandes découvertes du passé, repérer les bouleversements techniques ou
conceptuels radicaux, dégager les faits économiques, sociaux, institutionnels
ou politiques expliquant l'éclosion ou la mort des écoles. De telles mailles
sont trop lâches dès qu'on passe à la microhistoire, c'est-à-dire à la manière
dont en pratique s'est produite une découverte. Même si on maintient le ca-
ractère déterminant « en dernière analyse » des infrastructures, ce n'est ja-
;
mais qu'un programme car avant de chercher pourquoi les choses changent,
il faut au préalable déterminer ce qui au juste change en elles. Or, on se
trouve toujours devant un fait de superstructures, si bien immergé en celles-
ci que le concept même de superstructure cesse lui aussi d'être opératoire. Il
s'agit d'un événement pleinement singulier se produisant dàns la sphère
technico-théorique d'une société, et qui prend son sens dans la configuration
originale et passagère de cette sphère, avec ses scansions et ses niveaux pro-
pres. Sans doute peut-on déceler d'une époque à l'autre des analogies, et mê-
me des régularités — par exemple entre la protohistoire de la science électri-
que au XVIIIe siècle et celle de la mécanique céleste au début du XVIIe,
encore que l'existence déjà acquise d'une physique mathématique modifie
tout le contexte intellectuel — ; mais la singularité demeure. Aussi la premiè-
re tâche est-elle d'établir les faits.
Tâche moins facile qu'il n'y paraît, car les faits les plus visibles ne sont
pas nécessairement les plus importants. Il faut attendre 1637 pour que soit
énoncée par Descartes la loi de la réfraction ; mais bien que des plus pré-
cieuses, celle-ci ne vient rien bouleverser, car la grande mutation conceptuel-
le de l'optique avait déjà été opérée par Kepler depuis une trentaine d'an-
nées, et la découverte de Descartes (précédé d'ailleurs par Snell) n'en est
jamais qu'un prolongement. Il convient donc de spécifier ce qui se produit à
des niveaux différents — récolement inégalé ou inédit d'observations, inven-
tions technologiques d'appareillages, mises au point de concepts neufs, syn-
thèses théoriques révolutionnaires, mais aussi, et c'est ce que nous avons
voulu montrer, mutations dans le décryptage apriorique de l'expérience. Cela
amène à relativiser le concept de rupture épistémologique. Une rupture à un
niveau ne concerne dans l'immédiat que lui, et parfois ceux qui en sont les
plus proches; elle s'effectue donc toujours sur un fond de cQntinuité. Qui
s'en étonnerait ? Personne ne peut sauter par-dessus son temps, et se passer
des matériaux intellectuels et techniques qu'il fournit ; le paradoxe est que
pour les dépasser, il faut encore se servir d'eux. — Perçue de près, une
explosion scientifique se résout en une série de pétards plus ou moins mouil-
lés par un passé qu'elle ne peut d'un seul coup abolir, et dont seule la posté-
rité croit qu'ils ont fait du bruit.
PAUL LANGEVIN,
UNE VIE AU SERVICE
DE LA SCIENCE
ET DE LA PAIX
par Georges COGNIOT

T RENTE ans se sont écoulés depuis la mort de Paul Langevin, fondateur


de notre revue. Toute sa vie avait été consacrée à la science et à la paix,
à la démocratie et au socialisme, au bien du peuple dont il était issu. Et c'est
un immense cortège populaire, — bien plus imposant que les honneurs offi-
ciels, d'ailleurs justement rendus à sa mémoire, — qui, en un après-midi gla-
cial de décembre, accompagna son cercueil du Collège de France au Père-
Lachaise.
Du monde entier affluèrent en ce jour de deuil les témoignages de
sympathie pour sa famille, pour le Parti de la classe ouvrière qui était deve-
nu le sien, pour la science française, pour tous ceux qui luttaient avec lui au
service de la justice et du progrès. La Pensée a reproduit dans plusieurs de
ses numéros les hommages rendus à la mémoire de son illustre animateur.
Parmi les messages reçus, celui qu'Albert Einstein envoya d'Amérique, sa
terre d'exil, me semble synthétiser en quelques phrases tout ce qui fit la va-
leur de celui qui depuis plus de vingt ans était devenu son ami. Dans ce texte
écrit dans un français un peu malhabile, Einstein déclare :

« La nouvelle de la mort de Paul Langevin m'a bouleversé plus que la plupart des événe-
ments arrivés pendant ces décevantes années.
« La douleur que sa mort a créée était si grande parce qu'elle me faisait sentir une solitude
désespérée.
« Il y a si peu d'hommes dans une génération qui réunissent l'intuition claire de l'essence
des choses avec un sentiment intense des exigences vraiment humanitaires et la capacité d'agir
avec énergie. Quand un homme comme celui-là nous quitte, il y a un vide qui semble insupporta-
ble pour ceux qui restent. » 1.

1. « La Pensée », n° 12, p. 13.


L'intuition claire de l'essence des choses, voilà ce qui caractérise non
seulement l'œuvre scientifique et philosophique de Paul Langevin, mais aussi
son œuvre sociale comme son œuvre pédagogique et scolaire : les trois activi-
tés étaient en lui si étroitement liées qu'elles formaient un tout rationnel,
fortement pensé, courageusement mis en action, avec, comme le souligne
Einstein, le souci constant d'un humanisme lucide et généreux.
Dès sa sortie de l'Ecole normale supérieure, -
où il n'était entré qu'à
force d'énergie et d'intelligence, en surmontant les difficultés matérielles
dues à sa condition d'enfant et d'adolescent pauvre, — Langevin participe
par ses recherches au bouillonnement d'idées qui est à l'origine de la physi-
que nouvelle. En 1904, au Congrès scientifique de Saint-Louis (Etats-Unis), il
se révèle déjà comme un de ses meilleurs artisans, déclarant notamment
après un exposé remarquable sur « la physique des électrons » :

« La mécanique newtonienne considérée jusqu'alors comme la base indiscutable et indiscu-


tée du monde n'est qu'une première approximation, largement suffisante dans tous les cas du
mouvement de la matière prise en masse. ».

Et il conclut, en précurseur :
«L'expérience nous permet aujourd'hui. de briser les cadres de l'ancienne physiqueet de
renverser l'ordre établi des notions et des lois pour aboutir à une organisation qu'on prévoit
simple, harmonieuse et féconde » 2.

Dans ses recherches ultérieures concernant la mécanique nouvelle com-


me dans celles sur le magnétisme, — où il établit, partant des résultats expé-
rimentaux de Pierre Curie, une théorie qui reste aujourd'hui valable, — Paul
Langevin fait preuve « d'une clarté et d'une vivacité extraordinaires jointes à
un coup d'œil d'une grande sûreté intuitive sur le point essentiel », selon les
propres termes d'Einstein, qui ajoute : « Il me paraît certain qu'il aurait dé-
veloppé la théorie spéciale de la relativité si cela n'avait pas été fait par ail-
leurs, car il en avait clairement reconnu les points essentiels ».
Les débuts de Paul Langevin dans la recherche avaient coïncidé avec la dé-
couverte des rayons X et de la radio-activité, qui bouleversaient les vieilles
interprétations de la matière. De nombreux savants, et non des moindres, se
laissaient séduire par les conceptions énergétiques et estimaient à tort que la
science dans son état nouveau réfutait le matérialisme, que « la matière s'é-
vanouissait ». Les savants de l'école de Mach croyaient que la physique mo-
derne devait épurer son discours des termes jugés trop « philosophiques »
comme atomes, électrons, quantité de matière, et ils traitaient le matérialis-
me de métaphysique. Après la découverte de la relativité de l'espace et du
temps, savants et philosophes conclurent dans leur grande majorité à la
« faillite » d'une science « impuissante » à saisir des lois objectives et
stables,
une fixité, une régularité dans l'univers.

2. Paul Langevin : « La physique des électrons ». Extraits de : Paul Labérenne. La Pensée et


l'Action, Editions sociales, p. 76.
Il suffit de lire les écrits de Paul Langevin pour constater avec quelle vi-
gueur il s'opposa dès ses premiers travaux au nouvel obscurantisme, en déga-
geant toujours, selon les meilleures traditions de la pensée française, l'aspect
philosophique correct des sciences de la nature 3. Du même coup on saisira
comment, progressivement, il pénétra les lois de l'évolution de l'effort scien-
tifique, évolution qui se fait au travers des contradictions, des crises, des né-
gations à leur tour niées, pour s'adapter de plus en plus à la réalité.
Avec une rare liberté d'esprit, ce physicien qui acquiert une réputation
mondiale, participe aux congrès de philosophie comme aux congrès d'éduca-
tion, multiplie les conférences et les articles, pour lutter contre le positivis-
me qui imprègne l'enseignement des sciences et la recherche. Cette doctrine,
propre à dresser le bilan des connaissances acquises, mais impropre à mon-
trer la voie pour les développer, « prétend fixer des limites aux ambitions de
la science et lui demande uniquement de prévoir » 4.
Paul Langevin s'élève contre un tel « ignorabimus ». Il exalte « la puis-
sance de la science à saisir le réel ». Les « crises » que la physique traverse
au début du siècle, crise des « quanta », crise du « déterminisme », sont les
témoignages du processus dialectique que suit le développement de la con-
naissance 5.
L'« effort violent » de la science est provoqué chaque fois par la nécessi-
té de surmonter les problèmes qui se posent 6. En se reportant aux sources
de la pensée scientifique, en étudiant le dynamisme de sa propre discipline,
Paul Langevin voit clairement dès 1926 l'unité dialectique de l'identité et de
la différence dans le phénomène physique, ce qu'il appelle le « rythme hégé-
lien » de la résolution des contradictions.
A la commission scientifique du Cercle de la Russie neuve, dont il est en
1932 le président d'honneur, au Groupe d'études matérialistes, qui réunit
dans son bureau de l'Ecole de Physique et de Chimie des philosophes et des
hommes de science comme Henri Wallon, Jacques Chapelon, le professeur
Lahy, Georges Politzer, Jacques Solomon, Paul Labérenne, etc., Paul Lange-
vin approfondit les lois du matérialisme dialectique auxquelles l'avaient con-
duit spontanément ses démarches et ses réflexions. Réflexions et démarches
dont il aimait à s'entretenir au cours de longues soirées avec son gendre, Jac-
ques Solomon, « savant de grande classe », militant communiste, fusillé en
mai 1942 par les hitlériens.

3. Ces implications philosophiques des sciences de la nature, c'est ce que Langevin appelait
plaisamment « le venin de la science ». L'auteur de ces lignes l'a entendu pour la première fois
employer cette expression lors d'une conférence pédagogique qu'il donnait aux agrégatifs au
printemps de 1924.
4. Paul Langevin : « Rapport présenté à Varsovie à l'Union internationale de physique le 3
juin 1939 ». La Pensée et l'action, p. 22.
5. Idées qui apparaissent dès 1911 dans l'article de Paul Langevin sur « l'Evolution de l'espa-
ce et du temps ». La Pensée et l'action, p. 80, et qui sont développées dans « Matérialisme méca-
niste et matérialisme dialectique » en 1945 (Discours au Palais de Chaillot). (La Pensée, n° 12. La
Pensée et l'action, p. 164).
6. Paul Langevin : « La valeur éducative de l'histoire des sciences » (1926). Cf. La Pensée et
l'action.
En 1939 au congrès de Gennevilliers du Parti communiste, en 1945 dans
son discours inaugural pour l'Encyclopédie de la Renaissance française, il
tient à affirmer avec force son accord avec cette philosophie, qu'il considère
désormais comme l'âme même de la science.
« J'ai donné, déclare-t-il, une adhésion de plus en plus complète à ces
idées directrices au fur et à mesure que je les ai mieux connues.
« Ces idées prolongent dans la grande ligne du progrès humain, en l'a-
daptant aux conditions nouvelles, le mouvement de la pensée de notre
XVIIIe siècle. Je leur sais gré de m'avoir aidé à mieux comprendre l'évolu-
tion de ma propre science et de m'avoir confirmé dans ma confiance en l'a-
venir de l'effort humain » 7.
On prétend souvent que les marxistes français d'avant 1939 privilégiaient
la composante matérialiste du matérialisme dialectique par fidélité aux tradi-
tions nationales, notamment à celles des Lumières, mais négligeaient la dia-
lectique. Cette opinion représente une contre-vérité : Jacques Solomon et
Georges Politzer. préparaient de concert à la veille de la guerre une traduction
de la Dialectique de la nature d'Engels, et Paul Langevin suivait attentive-
ment leur travail.
Etudiant les services que la science peut rendre aux hommes, Paul Lan-
gevin prévoit, dans sa Préface à l'évolution humaine des origines à nos jours
(1934)
comme dans sa conférence sur La valeur humaine de la science, « la
possibilité d'une libération matérielle et aussi, plus importante à mon sens,
la possibilité d'une libération spirituelle, la première préparant la se-;
conde » 8.
Avec l'intuition pénétrante et la sûreté d'esprit que souligne Einstein,
Paul Langevin annonçait la révolution scientifique et technique qui commen-

-.
ce aujourd'hui à transformer notre économie et notre vie quotidienne.
Dès 1934, il soulignait le double danger, social et militaire, du détourne-
ment et du mauvais usage des conquêtes de la science dans la société capita-
liste. Il déplorait « l'ivresse technique, le développement trop rapide de
l'industrie dans des conditions où la machine, au lieu d'être mise au service
des hommes, vient concurrencer victorieusement ceux-ci. Des hommes sont
sans travail et sans ressources en face d'une paradoxale production et d'au-
tres, ceux qui restent attachés à la machine un temps trop long, deviennent
les esclaves de celle-ci ».
Face à la terrible efficacité que la science a donnée aux moyens de des-
truction, Paul Langevin pose « la question angoissante de savoir laquelle ira
le plus vite dans ses effets, des deux possibilités de servir ou de nuire qu'une
seule et même science met à la disposition des hommes.
« Ceux qui aiment la science et la veulent bienfaisante, ont le devoir d'y
songer et d'y travailler » 9.

7. La Pensée et l'action, p. 316.


8. La Pensée et l'action, « La valeur humaine de la science », pp. 131-150.
9. « La valeur humaine de la science », in La Pensée et
l'action, p. 140.
En 1945, dans un de ses derniers écrits 10, Paul Langevin jette derechef
le cri d'alarme : -

« Nous sommes au début d'une ère nouvelle. Au moment même où l'achèvement de la guer-
re remet entre les mains des peuples du monde entier leurs destins solidaires et où il dépend
d'eux d'orienter vers des fins solidaires l'immense pouvoir nouveau dont ils vont disposer, il est
nécessaire que chacun de nous comprenne en quoi consiste la révolution technique dont il est
possible d'imaginer dès maintenant les répercussions ».

Le 3mars 1945, lors de l'hommage solennel que la France lui rendait


pour son 73e anniversaire dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne absolu-
ment comble, Paul Langevin insistait toujours sur la responsabilité sociale
du savant : « C'est aujourd'hui un devoir pour ceux qui créent la science de
veiller à l'usage qu'en font les hommes » n. De notre temps, un groupe-
ment international comme le Mouvement de Pugwash, en luttant pour la
paix et la coexistence pacifique, accomplit une grande part des idées de Lan-
gevin sur le devoir des savants.
Ce devoir, Paul Langevin l'a pleinement rempli jusqu'à la limite de ses
forces. Menant de front ses tâches scientifiques et sa vie militante au sein de
la Ligue des Droits de l'Homme, de l'Union rationaliste, du Comité mondial
contre la guerre et le fascisme, du Comité de Vigilance des Intellectuels anti-
fascistes et des mouvements pédagogiques tendant à la réforme de l'enseigne-
ment, c'est toujours la science, la culture véritable, la justice sociale et la
paix que ce grand savant d'un type véritablement nouveau défend avec luci-
dité et courage.
Face aux critiques et aux attaques des partisans d'idées périmées ou
d'un système social dépassé, Paul Langevin se place, dans l'action militante
comme dans l'activité scientifique, à l'avant-garde. L'humanisme finit par s'i-
dentifier dans sa conception au communisme. Il est l'un des grands précur-
seurs du ralliement massif des intellectuels au parti de la classe ouvrière, au
communisme, dont il aimait à dire, après Engels, qu'il est l'affaire non pas
des seuls ouvriers, mais de toute l'humanité. Il est l'un de ces pionniers des
voies nouvelles du monde intellectuel dont l'attitude permettait à Maurice
Thorez de dire dès 1937 qu'il n'y avait pas d'autre parti à s'honorer de la col-
laboration confiante d'intellectuels de si haute valeur 12.
Si les scientifiques refusent de plus en plus souvent de jouer le rôle de
techniciens du savoir au service du système établi, si les intellectuels se dres-
sent de plus en plus contre les entreprises répressives multiformes du pou-
voir bourgeois, si la vie intellectuelle de notre pays se manifeste de plus en
plus comme débat avec et sur le marxisme, on le doit pour une large part à
Paul Langevin. Il a été le prototype de l'intellectuel nouveau, dont la figure
révolutionnaire surgit sur l'horizon de la science et de l'industrie modernes

10. « L'ère des transmutations », in La Pensée, n° 4. La Pensée et l'action, p. 132.


11. La Pensée et l'action, p. 316.
12. Cf. Maurice Thorez : Œuvres, Editions sociales, t. 14, p. 128.
et qui refuse à la fois le mauvais humanisme vague, détaché des réalités, vi-
de et la pure spécialisation technique en visant à des vues universelles solide-
ment fondées.
Notre ami avait suivi depuis son début avec un intérêt passionné l'im-
mense expérience soviétique, parce que, déclare-t-il, « je l'ai sentie en marche
vers la justice en s'appuyant sur la science. A mesure que je les ai mieux
connues, j'ai donné à ses idées directrices une adhésion de plus en plus com-
plète, confirmée par mon adhésion au Parti communiste français » (3 mars
1945, en Sorbonne).
C'est comme président de 'la Commission ministérielle de réforme de
l'enseignement que ce communiste, ce savant, ce philosophe, cet homme d'ac-
tion s'efforça d'exprimer, dans un projet qui porte désormais son nom asso-
cié à celui de son ami Henri Wallon, ses aspirations à un humanisme nou-
veau, humanisme que le développement de la science rendait non seulement
possible, mais nécessaire dans le double intérêt de la justice due à l'individu
et de l'épanouissement des potentialités nationales.
Trente années se sont écoulées, mais les mêmes dangers menacent au-
jourd'hui encore la paix, la culture et la science.
L'Union soviétique, à laquelle notre ami était si chaleureusement atta-
ché, est calomniée par une réaction affolée par la crise générale du capitalis-
me monopoliste d'Etat, et la menace de complications internationales n'est
pas écartée, malgré les heureux progrès d'une détente internationale à laquel-
le le monde du socialisme réel a contribué pour une part déterminante et qui
peut permettre entre Etats de système différent une coopération scientifique
riche de promesses.
Le positivisme plus ou moins avoué freine toujours l'approfondissement
d'une recherche scientifique qui, d'autre part, est réduite chaque année da-
vantage au rôle de servante des intérêts à court terme de l'économie de pro-
fit.
Les « réformes » de l'enseignement se succèdent, mais ce sont de pseu-
do-réformes, éloignées de plus en plus de l'idéal de culture que Paul
Langevin jugeait nécessaire dans une société moderne. Les « réformes » de
l'enseignement dues au gouvernement autoritaire condamnent les fils d'ou-
vriers à une portion congrue d'éducation et dévalorisent d'autre part la cul-
ture. Ce sont les camarades de parti de Paul Langevin, les communistes, qui,
par la bouche de Georges Marchais 13, recommandent aux jeunes « d'étudier,
d'étudier passionnément », de ne pas confondre la juste critique d'un ensei-
gnement scolastique et vieilli avec le refus détestable et réactionnaire de la
rigueur dans l'étude, refus favorisé par un pouvoir qui fait le maximum pour
déconsidérer l'étude, les diplômes, la connaissance (à la seule exception du
savoir professionnel, de l'apprentissage d'application immédiate) 14.

13. Parlant à l'inauguration du lycée Darius-Milhaud,à Villejuif.


14. « Il s'agit de ne pas trop charger la barque », dit joliment l'officieux Bruno Frappat dans
le Monde du 15 décembre 1976.
Langevin, lui, considérait que les changements désirables dans les rap-
ports sociaux exigeaient la mise en place d'un système nouveau d'enseigne-
ment, correspondant aux besoins du XXIe siècle, et non à ceux du XIXe
(comme c'est le cas aujourd'hui), la matière de l'enseignement devant être es-
sentiellement l'humanité, l'expérience humaine. D'où l'importance attribuée
d'une part à l'éducation civique et sociale, et d'autre part à une présentation
historique des sciences de la nature, par opposition à l'accent mis actuelle-
ment, dans un sens positiviste, sur les résultats bruts des sciences en l'absen-
ce de toute perspective diachronique et de toute étude de développement.
Langevin dans sa politique scolaire ne s'éloignait pas des réalités concrè-
tes de l'économie et de la société, des positions de classe, comme le fait par
exemple Julian Huxley 15 quand il parle d'un humanisme « universel », « mon-
dial », unitaire. Langevin, lui, ne pratiquait pas cette approche abstraite, su-
perbement ignorante de l'existence des classes, quand il abordait les problè-
mes de l'homme et de son éducation. Sa philosophie de l'éducation était,
comme sa philosophie de la science, une philosophie de l'optimisme histori-
que et du réalisme politique rationnel. A ses yeux, le marxisme-léninisme lui-
même était en constant développement, assimilant sans cesse les résultats
des sciences en marche ainsi que la pratique sociale de l'humanité.
Aujourd'hui plus que jamais, nous éprouvons l'importance des concep-
tions de Langevin en politique scolaire et en pédagogie, puisque la réforme
de l'école et de l'université est sans doute la contribution la plus importante
que les forces intellectuelles puissent donner à la solution positive de la crise
générale de la société, dont, en même temps, la crise de l'enseignement re-
présente un des aspects les plus criants. La solution de la crise générale exi-
ge aussi un apport de culture. L'attaque culturelle de droite (« réforme » Ha-
by, etc.), l'union sacrée de toutes les forces intellectuelles antidémocratiques
visent à la gestion antipopulaire de la crise, tandis que la réforme véritable
de l'enseignement doit contribuer à la résoudre au bénéfice du peuple.
Aujourd'hui, comme il y a trente ans, les paroles, les écrits de Paul Lan-
gevin, dont Paul Labérenne a rassemblé l'essentiel dans son livre remarqua-
ble La Pensée et l'action 16, restent d'une actualité brûlante.
Vers la fin de sa vie, Paul Langevin, épuisé par la maladie qui devait
l'emporter, hésitait à se rendre aux manifestations où il était convié. Il disait
:
pourtant à ses proches « Si ma présence, seule contribution qui m'est dé-
sormais possible, est utile à la cause, j'irai tout de même ». C'est ainsi que
jusqu'à la fin, il garda le sentiment aigu du devoir qu'ont les intellectuels, —
responsables de fonctions idéologiques au sein de la société et souvent même
détenteurs de fonctions de gestion, — de contribuer à la formation de l'opi-
nion, à la critique des fléaux sociaux, en aidant la classe ouvrière, qui lutte
pour l'alliance des travailleurs manuels et intellectuels.

15. « The UNESCO Courier », mars 1976.


16. Complété par le beau livre d'André Langevin : Paul Langevin, mon père, aux Editeurs
Français réunis.

1
Aujourd'hui, Paul Langevin n'est plus. Mais en ce trentième anniversaire
de sa mort, sa pensée, — liberté et connaissance, — est présente chez tous
ceux qui l'ont fréquenté et aimé. Il n'a pas travaillé en vain, et c'est grâce à
ses efforts et à ceux de ses émules que nous voyons aujourd'hui des Prix No-
bel, comme l'Italien Daniele Bovet, reprenant la glorieuse tradition d'un Fré-
déric Joliot-Curie, marquer hautement leur « préférence » et leur « engage-
ment concret » en faveur du mouvement communiste, qu'ils jugent seul
capable de faire obstacle à la « diffusion croissante de l'irrationalisme et de
la pensée antiscientifique ». Quand l'illustre professeur de psychobiologie de
l'université de Rome écrit que seul, le succès du mouvement communiste
peut déterminer une orientation politique « tournée vers l'élimination des in-
justices sociales, vers la réalisation des droits civiques » et offrir « une ga-
rantie de développement de la science et de la culture, pour lesquelles nous
revendiquons un champ d'autonomie et de libre responsabilité intellectuellle
et sociale », il est dans le droit fil des conceptions de Paul Langevin. L'exem-
ple de notre ami anime le courage et l'espoir des jeunes générations qui lut-
tent pour. l'avenir dont il avait rêvé et en vue duquel il a toute sa vie com-
battu, — sans jamais négliger pour autant le niveau scientifique élevé de la
recherche et l'accélération du progrès- scientifique et technique.
LES SCIENCES
DE LA NATURE,
« LA PENSEE »
ET PAUL LANGEVIN
par Paul LABERENNE

L E 22 septembre 1944, Paul Langevin rentrait en France après quatre mois


d'exil forcé en Suisse et était accueilli à Annecy par l'Etat-Major des
F. T.P. Un des témoins de ce retour 1 a rapporté que l'un des premiers soucis
du grand physicien fut le sort futur de notre revue :
« Langevin, écrit-il, nous entretenait maintenant de son œuvre la plus
chère, La Pensée. Nous fûmes invités à délibérer longuement sur le sujet :
Comment retrouver ceux qui, les premiers, avaient soutenu la revue ? Cette
question préoccupait beaucoup le savant. Maintes fois il nous demandait con-
seil ».
Nous étions quelques-uns, parmi les membres de la rédaction, à relire
avec émotion ces lignes, en ce mois de décembre 1976, trente ans après la
disparition de l'illustre physicien, et il sembla à certains d'entre nous que l'u-
ne des meilleures façons de célébrer cet anniversaire était peut-être de rap-
peler ce qu'était devenue La Pensée, depuis que Paul Langevin et Georges Co-
gniot l'avaient créée à la veille de la Seconde guerre mondiale. Or, une
publication polonaise nous avait précisément demandé au début de l'année,
un article résumant l'activité de notre revue depuis sa naissance. Le texte
concernant les sciences de la nature était prêt. Nous le donnons, à quelques
détails près, tel qu'il avait été préparé. Il n'avait pas été conçu initialement
comme un hommage à Paul Langevin. Mais nous croyons cependant que ce
fragment de l'histoire de la revue qu'il avait fondée et à laquelle il tenait
tant, est, en lui-même, un témoignage de la puissance d'une œuvre et de la
survie d'une pensée.

1. P.L. (ex. Laffont) : Le retour de Paul Langevin en France, La Pensée, n° 12 (mai-juin 1947),,
p. 78.
Nous aurions souhaité pouvoir commencer cette étude par un texte de
Paul Langevin lui-même, précisant comment il concevait le rôle de La Pensée.
Il n'existe malheureusement pas, à notre connaissance du moins, de pareil
document écrit, bien que l'illustre savant ait souvent évoqué ce sujet dans
des conversations privées. Mais l'un de ses amis les plus proches, qui fut son
compagnon de lutte dans tous les grands combats, le pédagogue et psycholo-
gue de l'enfance, Henri Wallon, a donné, dans le centième numéro (1961),
une définition de la revue qui traduit fidèlement l'essentiel des intentions de
son fondateur :

« La Pensée, écrit-il, attribue à la science, c'est-à-dire à l'esprit humain, le pouvoir d'attein-


dre des vérités qui répondent à la réalité existentielle des choses ; elle oppose la raison à l'a-
gnosticisme parce qu'elle y voit le fruit de contacts répétés et chaque jour plus étendus, plus
subtils, plus adéquats des activités humaines avec les forces de l'univers. Entre les deux, il y a, à
la fois, continuité et conflit : continuité parce que les premières procèdent des secondes, conflit
parce qu'elles tentent de les asservir pour s'en préserver ou pour s'en servir. C'est toute l'éten-
due de cette évolution que La Pensée a pour objectif d'envisagêr. Elle a commencé avec un arti-
cle de Langevin sur la physique contemporaine,d'autres ont suivi récemment encore. ».

remarquable n'insiste pas — tant, sans doute, cela semblait évi-


Ce texte
dent à son auteur — sur le fait que cette évolution de la science n'allait pas
sans luttes et que La Pensée, pour en faire comprendre le sens, devait sou-
vent mener un dur combat idéologique. Mais, en opposant la raison à l'a-
gnosticisme et en soulignant, en même temps, que cette raison ne doit plus
être considérée comme un absolu, mais qu'elle est le fruit des interactions
entre l'homme et l'univers, il rappelle fort opportunément la nature du lien
qui unissait le groupe de savants qui furent les premiers collaborateurs de
La Pensée, avec la grande tradition rationaliste française, issue du cartésia-
nisme et de la philosophie du siècle des Lumières. Ils en étaient les héritiers
directs, mais ils avaient su renouveler et enrichir cette tradition au contact
du marxisme, notamment dans le Cercle de la Russie neuve (qui édita les re-
cueils A la lumière du marxisme) et dans le Groupe d'Etudes Marxistes, fon-
dé un peu plus tard, organisations qui étaient toutes deux, et plus particuliè-
rement la seconde, animées par Paul Langevin 2.
nous montre donc, déclarait, du reste celui-ci 3 dans un
« L'expérience
saisissant raccourci des conclusions auxquelles avaient abouti ces premières
recherches, que notre raison et la science qu'elle crée en s'adaptant de plus

2. Le groupe d'études matérialistes avait été fondé par Paul Langevin et J.-M. Lahy. Par pru-
dence scientifique ses membres ne publièrent aucun texte, mais les discussions qui y eurent lieu
ont souvent servi de base ultérieurement à des articles de La Pensée.
Il est à noter, d'autre part, que les savants qui travaillaient dans les organisations que nous
venons de citer, n'étaient pas encore bien souvent, à cette époque, membres du Parti communis-

171.
te, bien qu'ils fussent d'ardents militants des mouvements antifascistes.
3. Discours prononcé par Paul Langevin, le 10 juin 1945, à l'occasion du deuxième anniver-
saire de la grande Encyclopédie. Des extraits en ont été publiés dans La Pensée (n° 12, mai-juin
1947). Le texte cité se trouve également dans La Pensée et l'Action, recueil de textes de Paul Lan-
gevin. Editions sociales, p.
en plus à la réalité, sont, comme tous les êtres vivants et l'univers lui-même,
soumis à la loi de l'évolution et que celle-ci se fait à travers une série de cri-
ses où chaque contradiction ou opposition surmontée se traduit par un enri-
chissement nouveau ».
Texte essentiel, car il explique, en outre, en quel sens notre revue a pu
se prétendre, dès le début, et continue toujours à s'intituler « revue du ratio-
nalisme moderne ».
Le numéro 1 qui parût, à la veille même de la guerre, présentait un som-
maire extrêmement brillant au point de vue scientifique. Il commençait, en
effet, par cette étude de Paul Langevin (sur la Physique et le déterminisme),
à laquelle Henri Wallon faisait allusion et qui contenait une critique appro-
fondie des déviations idéalistes provoquées par la découverte dans le domai-
ne atomique, du fameux principe dit, parfois, d'« incertitude ». Un second ar-
ticle de fond était dû au savant anglais J.B.C. Haldane sur l'Hémophilie dans
les familles royales d'Europe. Dans une rubrique particulière sur la Nature
et la Technique dont le titre même était très significatif4, on trouvait ensuite
deux textes du jeune physicien Jacques Solomon (qui devait quelques années
plus tard être fusillé par les Allemands) sur La Conception de l'Atome et sur
les ultra-sons, un article du biologiste Georges Teissier sur la sélection naturelle
et un autre article, relatif également à la biologie, dû à Jacques Monod, futur
Prix Nobel (qui devait plus tard s'éloigner du marxisme à la suite de l'affaire
Lyssenko), sur Surstervant et la génétique. Les mathématiques étaient repré-
sentées par des analyses de livres sur la Notion de nombre, dues à l'auteur
de cet article, et la technique proprement dite avec une étude sur le triage
mécanique de Jacques Hamelin.
La guerre vint hélas ! briser ce premier élan. Mais dès la libération de
Paris en 1944, le combat pour le rationalisme moderne reprit avec la même
détermination et la même rigueur : contre les philosophes idéalistes d'inspi-
ration religieuse ou néo-positiviste, toujours prêts à tenter d'exploiter à leur
profit les crises inévitables du développement de nos connaissances et aussi,
dans certains domaines particuliers, contre les simplifications outrancières
des derniers tenants du matérialisme mécanique.
C'est ainsi que furent étudiés, entre autres, d'une manière critique, dans
les sciences de la nature : en physique, terrain particulièrement menacé par
l'idéalisme, les derniers développements des théories quantiques après les
;
travaux de Heisenberg en cosmologie les déviations créationnistes de nom-
breux relativistes ; en mathématiques l'interprétation purement formelle et
détachée du réel donnée par certains, des constructions hilbertiennes ; en cy-
bernétique les anticipations erronées de ceux qui voyaient déjà l'homme en-
;
tièrement remplacé par la machine en biologie, enfin, les théories sur l'ori-
gine de la vie, sur l'évolution des espèces, sans oublier les néfastes et

4. Les difficultés de l'impression dans la période qui suivit immédiatement la guerre, la né-
cessité de diminuer le nombre de pages, contribuèrent malheureusement à faire disparaître cette
rubrique, sous cette forme tout au moins et elle ne fut jamais reprise ultérieurement, mis à part
les articles d'André Langevin sur les radars et la télévision (1946-1949).
criminelles thèses racistes. Ceci, sans tenir compte de rappels historiques
ou d'analyses d'évolutions récentes, mettant en évidence les liens unissant
science et technique et, plus encore, science et société.
Ce qui caractérise dans l'ensemble les articles consacrés à ces divers su-
jets, c'est leur excellente tenue scientifique qu'expliquent la haute qualifica-
tion de la plupart des auteurs et, aussi, la volonté de tous les collaborateurs
de présenter dignement le marxisme, de ne pas se contenter de répéter et
commenter les textes de ses fondateurs, mais de chercher à l'approfondir et
à l'enrichir au contact des découvertes nouvelles 5. L'influence des tendances
dogmatiques qui se manifestèrent à une certaine période, dans le mouvement
communiste international y resta toujours limitée. Les polémiques violentes
relatives aux travaux de Lyssenko n'y trouvèrent qu'un écho affaibli et il ne
fut jamais question, d'autre part, dans La Pensée — ceci mérite d'être noté
— de l'étrange théorie des « deux sciences » (science bourgeoise et science
prolétarienne) que certains développèrent en France, vers les années 50.
Quelques noms et quelques dates permettront de mieux faire compren-
dre l'œuvre considérable accomplie par La Pensée dans le domaine scienti-
fique.
Dans les sciences physiques, il faut évidemment parler à nouveau de
Paul Langevin. Mort en 1946, le grand savant n'a donné à la revue, après la
Libération, que quelques articles, mais ceux-ci et, en particulier, Culture et
Humanité (1944, n° 1 de la série d'après-guerre), L'ère des transmutations
(1945-4), La Science et la Paix, Matérialisme mécaniste et matérialisme dia-
lectique (publiés tous les deux en 1947, n° 12) ont fortement contribué à dé-
terminer toute l'orientation ultérieure de La Pensée. De nombreuses études
qui lui furent consacrées après sa mort, ont montré l'influence profonde que
sa très importante œuvre scientifique, son inlassable combat pour une école
nouvelle ouverte à tous et ses courageuses prises de position politiques et
philosophiques n'ont cessé d'avoir parmi les savants contemporains. Les té-
moignages envoyés à la revue, au moment de sa mort, par des savants illus-
tres comme Albert Einstein, A. Joffé, J.-D. Bernai, Aimé Cotton, Frédéric Jo-
liot-Curie., les souvenirs évoqués par divers membres de sa famille, l'étude
de Raymond Huard sur Les premières démarches philosophiques de la pen-
sée de Paul Langevin (1963, n° 109), l'article solidement documenté du physi-
cien soviétique Boris Kouznetsov (Lénine, Langevin et la préhistoire de la re-
lativité, 1972, n° 161) en sont autant de preuves ainsi que les contributions
plus récentes de l'auteur de ces lignes ou de E. Bitsakis au colloque organisé
sur son œuvre en 1974 par le Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes de
Paris.

5. Ceci est particulièrement net dans les textes de Paul Langevin qui sont à ce point de vue,
exemplaires. On n'y trouve aucune de ces longues citations qui encombraient, à cette époque, la
plupart des écrits des premiers partisans français du marxisme et cependant, à la fin de sa vie,
le matérialisme dialectique dont il se réclamait et qu'il affirmait avec une prudence toute scien-
tifique était une philosophie profondément élaborée, d'autant plus précieuse pour les savants
qu'elle avait été conçue par l'un d'entre eux.
Au nom de Paul Langevin doivent être associés ceux d'Irène et de Frédé-
ric Joliot-Curie, trop tôt disparus, qui analysèrent les grandes découvertes de
la radio-activité, consacrèrent des études approfondies à la vie et à l'œuvre
de Marie et de Pierre Curie (1954) et posèrent, à plusieurs reprises, les
grands problèmes sociaux et politiques liés à la recherche scientifique.
Les débats sur la mécanique quantique donnèrent lieu à des discussions
extrêmement vives (notamment en 1958 et 1961) lorsque certains physiciens,
à la suite de Louis de Broglie, rejetèrent les thèses de Heisenberg. A ces dis-
cussions prirent part dans les colonnes de la revue, outre Louis de Broglie et
Jean-Pierre Vigier dont les travaux les avaient provoquées, de nombreux au-'
très savants comme Christophe Tzara, Eugène Cotton, François Lurçat, Fran-
cis Halbwachs, Evry Schatzman. Des articles de physiciens soviétiques (Vla-
dimir Fock, A. Alexeiev et J.-P. Terlitski) y apportèrent également une
importante contribution.
Actuellement, les développements plus récents de la physique, peut-être
en raison de la complexité croissante des problèmes, donnent lieu à moins
d'articles de fond, ils sont principalement étudiés dans les comptes rendus
de livres ou dans les chroniques scientifiques.
En cosmologie et en cosmogonie, l'auteur de cet article a le premier tra-
duit en français l'un des poèmes de jeunesse de Galilée, riche en aperçus sur
la pensée révolutionnaire de ce dernier (1964, n°116), et a critiqué les thèses
créationnistes, en particulier, dans un article sur Pie XII et la Science (1955,
n° 63) relatif à la dernière tentative officielle faite par le Vatican pour justi-
fier scientifiquement le texte de la Genèse. Toujours avec l'auteur de cet arti-
cle, Evry Schatzman, E. Kolman et S. Vernov ont étudié la dialectique du fi-
ni et de l'infini dans l'espace-temps, la valeur des modèles dans les théories
sur la structure de l'Univers, ou l'importance de l'exploration du cosmos par
les satellites artificiels.
A noter encore dans ce domaine l'importance justement accordée à l'étude
de l'œuvre de Nicolas Copernic. Deux conférences données par l'auteur de
cet article et Evry Schatzman marquèrent la célébration par La Pensée du
400e anniversaire de la mort du grand astronome polonais (1953, n° 50). Vingt
ans plus tard une étude d'Andrzy Nowicki et le compte rendu du colloque or-
o
ganisé par le Centre International de Synthèse associaient la revue à l'« an-
née Copernic ».
En mathématiques les discussions ont surtout porté sur les tendances
idéalistes dont le caractère abstrait de cette science favorise l'apparition. A
ces discussions prirent part, avec l'auteur de ces lignes, Gaston Casanova, A.-
D. Alexandrov et Michel Zisman à propos du « bourbakisme » (1963) ; Michel
Vadée et Jean Desanti à propos du concept d'« idéalités mathématiques » in-
troduit par ce dernier (1969). Le problème des rapports entre Matérialisme
et Mathématiques fut récemment étudié, également par l'auteur de ces li-
gnes, à propos d'un ouvrage de Pierre Raymond (1975, n° 181).
D'autres textes importants ont été consacrés à certaines grandes
révolutions de l'histoire des mathématiques, comme ceux de Jacques Hada-
mard et de Jacques Chapelon sur la découverte des géométries non-
euclidiennes, ou celui de E. Kolman sur l'importance philosophique de la
pluralité des mathématiques, après les travaux de Kurt Gôdel et J.-P. Cohen
sur l'axiome de choix et sur l'hypothèse du continu (1974, n° 174).
La cybernétique, cette application « pratique » des mathématiques con-
temporaines, dont l'intérêt fut parfois mal compris au début par certains
marxistes dogmatiques, en raison des affirmations idéalistes de son fonda-

n° 147).
teur, Norbert Wiener, donna lieu à d'intéressants articles du mathématicien
André Lentin, de Jean-Jacques Guillaumaud et, plus récemment, à une excel-
lente étude de Luce Langevin : Les machines à penser et la pensée (1969,
1

En biologie, nous voyons apparaître dès le n° 2 de 1939, paru pendant la


guerre, le nom de Marcel Prenant (Génétique, racisme et faits sociaux). Ce
savant qui, comme Paul Langevin, Frédéric Joliot-Curie, Henri Wallon, Geor-
ges Cogniot et tant d'autres collaborateurs de la revue, a joué un rôle impor-
tant dans la Résistance française, devait apporter pendant près de vingt ans
une précieuse contribution à la revue. Une grande partie de cette contribu-
tion fut consacrée, à partir de 1948, au débat sur la génétique qui avait été
engagé en U.R.S.S. par les partisans de Lyssenko et qui avait trouvé en Fran-
ce un profond et en un sens, malheureux écho. Les articles de Marcel Pre-
nant dans La Pensée sur ce sujet, très scientifiques et très mesurés de ton
lui valurent cependant l'animosité de certains et une incompréhension dont
les incidences politiques devaient finalement amener ce savant à cesser de
collaborer à la revue, ce que nous avons toujours regretté.
En dehors des problèmes de génétique, Marcel Prenant étudia dans di-
vers articles l'importance du matérialisme dialectique pour la compréhension
des phénomènes biologiques. Avec Eugène Aubel, J.-D. Bernai, il rendit comp-
te des derniers travaux sur l'origine de la vie, travaux fondamentaux pour
une conception matérialiste de la nature.
A côté de lui, son collègue et ami Georges Teissier s'occupa plus particu-
lièrement des problèmes relatifs à la « sélection naturelle » et à l'évolution.
Dans le n° 102 (1962), quelques années avant sa mort, il consacra une excel-
lente étude au Transformisme d'aujourd'hui.
A partir de 1958, Pierre Boiteau dans une chronique scientifique réguliè-
re s'est attaché à faire le point sur les divers problèmes concernant les scien-
ces de la vie, comme les survivances du racisme ou l'évolution des concepts
philosophiques en biologie. Il a notamment critiqué fort justement une éthi-
que délibérément idéaliste, celle de Jacques Monod (1971, n° 155) à propos
du livre de ce dernier sur Hasard et Nécessité.
Plus récemment le biologiste Ernest Kahane a engagé avec le romancier
Vercors une intéressante polémique dans laquelle il combattait l'hypothèse
soutenue par l'écrivain (après beaucoup d'aufres) de l'existence de .«quanta
de sensibilité » au plus petit niveau de la matière (1973, n° 172).
Il est impossible de terminer cet exposé concernant la place occupée par
les sciences de la nature dans La Pensée, sans rappeler les grands colloques
organisés par la revue et, en particulier, celui de 1953 qui commémorait- le
70e anniversaire de la mort de Karl Marx et celui de 1954 sur Lénine, philo-
sophe et savant. Au cours de ces colloques intervinrent beaucoup de collabo-
rateurs de la revue que nous avons déjà cités, en même temps que d'autres
qui représentaient les sciences humaines. Parmi ceux qui ont pris la parole
et souvent dirigé les débats, le minéralogiste Jean Orcel, de l'Académie des
Sciences, l'un des membres les plus anciens et les plus actifs de notre Comi-
té directeur, a joué un rôle particulièrement important. On lui doit entre au-
tres, une remarquable étude sur Lénine et les Sciences de la Nature (1954,
no 57) donnée à l'occasion du colloque consacré à Lénine. Dans le domaine
qui lui est propre il a publié, d'autre part, un très intéressant article sur
Structures en évolution et organisation dans la matière terrestre (1962,
n° 102).
Tel est le raccourci historique, fidèle, dans son ensemble, mais encore
bien incomplet* que nous avions préparé pour la publication polonaise qui
nous l'avait demandé. Il ne donne évidemment qu'un aspect limité de l'œu-
vre accomplie par notre revue et qu'un aspect limité également des rapports
de Paul Langevin avec La Pensée. (L'immense œuvre pédagogique du grand
savant, son combat pour la justice et pour la paix qui devaient être traités
par d'autres, ont été laissés de côté).
Cette vue d'ensemble, toute imparfaite qu'elle soit, permet cependant de
tirer quelques conclusions en ce trentième anniversaire. On peut d'abord af-
firmer que, dans l'ensemble, la revue n'a pas trahi, au point de vue scientifi-
que, les intentions de son fondateur, encore que la clarté de jugement et la
profondeur d'analyse de celui-ci nous aient parfois cruellement fait défaut.
La Pensée a continué à lutter, en évitant le plus possible les tentations sim-
plificatrices du dogmatisme, sans rien concéder aux adversaires idéologiques,
pour la défense de ce rationalisme moderne si caractéristique d'une certaine
pensée socialiste française et qui, comme nous l'avons dit, associe les gran-
des traditions du siècle des lumières aux découvertes et aux progrès du
marxisme contemporain. Aucun des grands problèmes posés par le dévelop-
pement impétueux des sciences au cours du XXe siècle n'a été négligé, tous
ont été traités à un haut niveau, même si certains d'entre eux n'ont été
qu'imparfaitement résolus.
S'il était permis cependant de formuler un vœu à l'un des rares survi-
vants de l'équipe primitive de La Pensée, où il jouait, du reste, un rôle bien
modeste et qui doit surtout à cette survie, l'honneur d'avoir eu à écrire ces
quelques pages, ce serait pour appeler les intellectuels marxistes des jeunes
générations, à venir plus nombreux encore assurer une relève que le cours
inexorable du temps rend chaque jour plus nécessaire.

Il nous a été évidemment impossible de citer tous les collaborateurs de La Pensée qui ont
6.
traité des sciences de la nature. Nous avons dû choisir (et tout choix, hélas, est arbitraire) et
l'on pourra ainsi s'étonner de ne pas trouver de détails sur les contributions de Daniel Chalonge,
de Gérard Vassails, de Jacques Nicolle, de Jacques Chaillou et de bien d'autres encore.
PHILOSOPHIE
ET SCIENCES HUMAINES
POSITIVISME, HUMANISME
ET PHILOSOPHIE

par Elisabeth GUIBERT-SLEDZIEWSKI

La question du statut, de la place et de l'objet de la philoso-


phie dans son rapport au développement des sciences, au déve-
loppement des luttes et processus sociaux, comme au mouvement
de la connaissance des rapports sociaux qui constituent la réalité
humaine, occupe une place de premier plan dans la réflexion des
philosophes, et notamment des philosophes marxistes. Cette re-
cherche se déroule sous des formes diverses. Elle fait notamment
l'objet d'une discussion collective au CERM. Notre revue revien-
dra sur ces questions par les contributions de ses collaborateurs.
C'est dans cette perspective que se placent les pages suivantes où
Elisabeth Guibert-Sledziewski propose quelques réflexions sur la
place de la philosophie dans la rationalité moderne en liaison
avec la définition d'un fondement, dans la réalité historique et so-
ciale humaine, à la communauté pratique de la philosophie et des
sciences humaines.

DlEPUIS le vœu que bien avant Socrate, un sage de la Grèce, dit-on, fit gra-
ver, l'homme est apparu objet de connaissance. On ne saurait trop dire
si, du « Connais-toi toi-même », il reste quelque chose aux sciences d'au-
jourd'hui. Sciences de l'homme, pourtant, avec ce mot étrange que la philo-
sophie a longtemps évité de prononcer. On n'entend guère parler de l'homme
avant le XVIIIe siècle, où des Philosophes que la philosophie n'étudie plus
jettent les bases et le premier murmure de ce qui sera notre anthropologie.
Mais c'est bien pourtant à la philosophie dans son ensemble, que de cet ecto-
plasme « humain » dont elle entretiendrait la chimère, il est aujourd'hui fait
procès.

LE PROCES EN SUBJECTIVITE
Déjà Durkheim, en 1895, stigmatisait l'abstraction d'un Homme au-
dessus des mesures et des étalonnages, en même temps qu'au-dessus de tout
soupçon : celui des philosophes, pieusement immatériel, et critère de tout.
« Notre
règle n'implique. donc aucune conception métaphysique, aucune spé-
culation sur le fond des êtres. » 1 : la philosophie rejoint dès lors les poubel-
les du subjectif. Et notre siècle de consommer la rupture : d'un côté la spé-
culation philosophique, aux prises avec la vaine image d'une humanité
qu'elle a démesurément grossie et pétrifiée, et enfourchant tous les dadas de
l'humanisme, pour aller caracoler au célèbre Kampfplatz des métaphysi-
ciens. De l'autre côté, les sciences positives, qu'elles acceptent ou non ce ti-
tre, se contentant de prendre la réalité humaine pour un multiple objet d'étu-
de, et non pour un être abstrait.
Nous n'examinerons pas ici les raisons qui poussent à présent nombre
de philosophes à se placer, contre la philosophie convaincue d'humanisme,
« de l'autre côté ». Elles sont historiques, et seule une analyse historique de
ce mouvement sera susceptible d'en mettre au jour les causes, ainsi que les
possibles corrections. Mais l'on peut dès ici dénoncer la nature de l'impasse
qui voudrait que la philosophie, dévorée par le poison d'un humanisme bêti-
fiant et assiégée par des sciences humaines impérialistes, s'immole sur l'au-
tel de l'épistêmê.
Il faudrait d'abord dire que seule une mauvaise définition de la réalité
humaine peut engendrer ce mauvais découpage, et partant, ce malentendu.
La philosophie s'oppose-t-elle vraiment au projet des sciences humaines ? Oui
dira-t-on, si celles-ci ont pour principe que le miroir tendu du « Connais-toi
toi-même » est l'inverse d'un savoir objectif : une pure et fantastique répéti-
tion. C'est ce que suggérait Durkheim. Les philosophes n'auraient su porter
sur le réel qu'un regard intérieur, c'est-à-dire qu'à condition de l'enfermer
dans un concept immense, l'Homme, l'éternel humain, ils auraient consenti à
énoncer sur ce réel quelques maximes générales, raffinées quant à la forme,
mais vouées à confondre tout. Le peigne fin des sciences humaines aurait la
partie belle, ensuite, à décomposer objectivement et rigoureusement un réel
moins rhapsodique, mais plus exact. Mais ce divorce entre deux modes essen-
tiels de la connaissance de l'humain, et dont Platon n'a cessé de montrer
qu'il n'existait qu'en apparence, soulève plus que jamais de filandreux cas de
conscience, que des interdits terroristes s'acharnent à démêler.

1. Les règles de la méthode sociologique, Préface de la deuxième édition, P.U.F., Paris, 1963,
p. XIV.
Objective ou subjective, quelle doit être l'approche d'un humain multi-
forme, et dont le philosophe, dans son poêle, n'aurait jamais réussi à saisir
les deux faces à la fois. ? Nous le répétons, la question est saugrenue, et
postule sans y prendre garde le caractère sucré de la connaissance du sucre,
ou celui nécessairement « subjectif » de l'homme comme sujet agissant. Tou-
jours est-il que la voici gravement posée par Georges Gusdorf, dans l'Intro-
duction aux sciences humaines 2. Renvoyant dos à dos les philosophies de
l'Homme éternel et les sciences qui prétendent démonter les mécanismes de
l'humain, il conclut à l'impossibilité d'épuiser le sujet, c'est-à-dire d'en faire
un rigoureux objet de connaissance : « Achever la science, ce serait aussi
achever l'homme », mais aussi, puisque les philosophes eux-mêmes emprison-
nent cet homme, qui dans un concept, qui dans un devenir, ce serait achever
l'homme que de le vouloir rendre intelligible de part en part. D'où la vaine
image que les systèmes donnent de l'homme, « immobile, figée dans la pose
que leur dicterait la raison ».
Il ne reste plus qu'à ménager, dans un subtil mélange, quelque essence
humaine échappant au savoir : le vieil interdit du jardin adamique peut alors
à loisir fonctionner. Il faut bien voir ici, sous la peur d'un discours qui, phi-
losophique ou scientifique, reviendrait à une « tentative de réduction totali-
taire », la véritable impasse de l'opposition entre explication et compréhen-
sion, ou au contraire, entre l'humanisme que devraient brandir les
philosophes, et l'humeur sophistiquée et glacée des savants.
De cette opposition ne peut naître que le doute, et finalement les tabous
éculés de l'incompréhension : ainsi radicalement opposée au projet des scien-
ces humaines, et devant se faire compréhensive et nuancée pour en assurer
le contrepoids, la philosophie n'a plus d'issue que le reniement. Georges Gus-
dorf lui suggère de baisser les bras devant une réalité humaine trop « indéci-
se » pour constituer un objet, et dénonce la vanité des systèmes philosophi-
ques. Mais on trouve, mutatis mutandis, le même découpage et le même
interdit dans d'autres affirmations selon lesquelles l'humain n'est plus quel-
que chose d'indécis, mais tout simplement un fantôme, que la culture bour-
geoise aurait d'abord caressé avec zèle, puis laissé en pâture aux assauts con-
jugués du néo-positivisme et de son complément spirituel, l'humanisme. On
ne sort pas ici du constat d'impuissance, selon lequel la philosophie, soit par-
ce qu'elle est totalitaire, soit parce qu'elle se veut totalisante, est de toute fa-
çon « trop humaine » pour s'exercer. Quel objet lui reste-t-il ? Aucun : un hu-
main monstrueux si elle se pique de science, un humain sans contours si elle
se borne à l'effleurer, tout en pensant que c'est la science qui le déflore. et
si l'humain doit se trouver ailleurs, il n'est, comme dit Pindare, que le rêve
d'une ombre, et son questionnement devient sans objet.
On voit ici qu'à vouloir opposer terme à terme philosophie et sciences
humaines, humanisme et philosophie, les arrêts de mort pleuvent, et l'aporie
grandit. L'humain des philosophes, une idée inutile, un objet impossible, et

2. Paris, Les Belles Lettres, 1960, p. 448.


pour eux, et pour tous ? Nul ne sait plus qu'en faire : supprimons-le ! Telle
est la solution du mariage à la mode, l'idéalisme peureux et la peur d'être
idéaliste, où l'on finit par couper court à la philosophie. Car on ne croit sor-
tir du dilemme qu'en biffant d'un trait rageur tout ce que les philosophies et
les sciences humaines ont tâché de comprendre depuis un siècle.
Nous le répétons, ainsi séparée des sciences humaines et aussi de l'hu-
manisme, la philosophie ne peut plus s'exercer. Elle se réduit à n'être, pour
sa plus grande part, que le supplément d'âme d'une science sans objet.
N'est-ce pas plutôt qu'il est contradictoire de les penser, l'une et l'autre,
selon ce schéma ?

LA COMMUNAUTE PRATIQUE

La philosophie en général — dans la mesure où toutes les philosophies


ont pour nous droit de cité — peut n'être pas l'envers des sciences de l'hom-
me, et l'humanisme peut n'être pas l'envers de l'objectivité.
Se donnant la réalité humaine pour propos, quand les sciences l'ont, el-
les, pour objet, la philosophie prétendra en connaître les plages, et en nom-
:
mer au moins les réseaux principaux ceux qu'arpentent, on le sait, avec une
autorité qui n'est pas forcément souveraine, les disciplines exactes en quête
de faits humains. La philosophie se veut ici problématique, elle ne résout
pas, mais nomme l'enjeu pratique de ces questions que la science pose, et ne
résout pas non plus. Indiquer le lieu où l'humain questionné transforme les
problèmes, voilà bien le travail de la philosophie, qui sachant aujourd'hui
que ce lieu est l'histoire, en inflige à l'objet des sciences humaines la multi-
plicité. D'où l'idée que vouloir opposer, ou réconcilier, au nom ou aux dépens
de l'humanisme, sciences humaines et philosophie, est une précaution inutile
dont l'originalité du projet philosophique ne peut que faire les frais. Et com-
me à opposer la science et la technologie, ou ailleurs encore, l'analyse et la
discussion, on y perd les fils d'une même rationalité.
La philosophie n'est donc pas là pour ajouter de l'âme aux pratiques
trop arides des sociologues et des linguistes, et verser sur leurs diagrammes
:
un baume rassurant le schéma est infantile, et ne mérite pas d'autre com-
mentaire, les fresques de Puvis de Chavannes à la Sorbonne en étant un des
plus exquis. Mais non plus que des disparités d'humeur plus ou moins négo-
ciables, il ne convient de rechercher entre ces disciplines de quelconques affi-
nités électives, dont le prétexte serait un humanisme douteux. Si elles par-
lent ensemble de la réalité humaine, ce n'est point à la faveur d'un principe
fatal, selon lequel, quoiqu'ici bas l'on puisse dire, on serait condamné à répé-
ter le même, l'inévitablement, le trop humain. Il serait bien léger d'absoudre
philosophes et anthropologues de leurs excès respectifs, et alors réciproque-
ment admis, en constatant que tous s'occupent peu ou prou de la même cho-
se, l'Homme éternel, et que c'est là le principal. Aussi n'est-ce pas là ce que
nous voulons dire, lorsque nous refusons d'opposer, soit comme deux maux,
soit comme deux condiments à la sauce humaniste, et de toute façon, comme
une double insolence, la systématicité des sciences humaines et les systèmes
de la philosophie. '-
Ce qui les réunit donc, ce n'est point un même fondement d'être ou de
:
vide, mais un exercice commun une pratique de questionnement et d'inter-
vention. Pour corriger ce mot, qui sent les mœurs du siècle, disons plutôt :
une même pratique de transformation de leur objet. Ensemble, la philoso-
phie et les sciences humaines transforment l'objet de leur investigation. Cet
objet transforme concrètement et historiquement les problèmes. Quant à el-
les, qui en font varier le sens par des processus d'abstraction, elles détachent
ces problèmes du lieu effectif où ils sont résolus, soit pour chercher com-
ment ils s'y inscrivent, soit pour décomposer un à un leurs éléments (cette
dernière opération, propre aux sciences humaines, leur ayant valu le pen-
chant anhistoriciste que l'on sait, et dont il serait sot de faire une tendance
fatale). Il apparaît donc qu'en transformant l'énoncé ou le sens des problè-
mes que l'histoire, dans la pratique sociale, transforme et dépasse concrète-
ment, philosophie et sciences humaines ont tout à voir avec cette histoire,
avec cette pratique sociale, sans pouvoir méconnaître leur enjeu
:
humain el-
les ne questionnent pas par « désir » de savoir, et c'est ce lien à la pratique
et au dépassement effectif des problèmes qu'elles contribuent à poser, que
nous appelons leur humanisme. Il est au moins le lieu où doit s'exercer ce
dernier.
C'est toutefois dans la philosophie, nous l'avons dit, par fonction, que ce
lien à l'histoire est le plus explicitement pensé. Nous ne tomberons pas dans
le piège d'affirmer platement que la philosophie n'en eut cure avant Marx.
Disons seulement que le matérialisme dialectique remplit jusqu'au bout cette
exigence, qu'est pour la philosophie de savoir que la pratique sociale est le
seul lieu où se posent les problèmes des hommes, où ils peuvent et doivent
être résolus. Le matérialisme dialectique est donc à même de poser les pro-
blèmes philosophiques avec le maximum de cette cohérence, qui fait qu'aucu-
ne de leurs implications humaines directes et concrètes ne lui est étrangère.
Mais cette position nous permet aussi de reconnaître que dans d'autres
interrogations philosophiques, ce sont aussi ces implications qui se nouent et
s'ordonnent, plus ou moins clairement. La recherche actuelle d'une définition
de la liberté, par exemple, réunit autour d'un problème dont les enjeux prati-
ques peuvent être fermement perçus, des philosophes marxistes et non-
marxistes, et éloigne, d'eux aussi, toujours parce que ces enjeux pratiques
sont fermement perçus, les héritiers d'une philosophie existentialiste qui tait
aujourd'hui son nom, ou plutôt, a cessé de philosopher. Le philosophe tâche-
ra ici de se pénétrer des enseignements de l'histoire. Il [le] fera en se con-
formant à ce que la philosophie, sitôt qu'elle s'est constituée en discipline
autonome, n'a cessé elle-même de proclamer: que la liberté se mesure à
l'exercice d'une prise de conscience, théorique et pratique, dans les deux cas
toujours concrète, de la réalité historique, et des moyens de maîtriser donc
de transformer celle-ci.
C'est ce même exercice de la pensée libre qui fait de Solon — archonte à
Athènes en 594 avant J.-C. — le premier à recevoir le. titre de « philosophe »,
et du citoyen de notre temps appelé à définir un statut pratique des libertés,
une incarnation nouvelle de cette même exigence : définition de la réalité his-
torique et conjointement, de la meilleure place que les hommes y peuvent oc-
cuper. C'est là politique, c'est là humanisme, et c'est philosophie. Nous
pouvons même remarquer que le plus de politique impliquera ici le plus de
:
philosophie celui qui se rendra le mieux apte à définir en quoi peut consis-
ter la pratique des libertés dans la France d'aujourd'hui, sera aussi celui qui
saura définir dans sa plus large extension le concept de la liberté en général
et ne pas s'arrêter aux accomodements, aux solutions seulement « vraisem-
blables » comme le disait Socrate, que les faux semblants de l'individualisme
apportaient à la liberté. L'implication étant réciproque. Le plus de philoso-
phie sera derechef le plus de politique : l'humain ne se définit point ailleurs
que là où est sa vie, et une définition hors des limites de la simple histoire
manque tout simplement à sa place de définition.
Oserons-nous dire pour parodier le vieil Héraclite, que le chemin de la li-
berté a la largeur d'un pied d'homme, et que c'est au souffle du marcheur, à
sa charge d'histoire qu'il faut en adapter les degrés. Le philosophe marxiste
aura peut-être les meilleures raisons pour fixer cette mesure, lui qui ajoutera
au beau modèle du « bonheur »- sisyphien l'idée que le héros qui sut s accou-
pler aux étoiles, sait aussi faire valoir ici bas ses titres.
Pratique regardant l'humain, que la philosophie, et non pas visage hu-
main des sciences de l'homme, pas plus que leur fragile alibi. C'est en se
pensant comme cette pratique, capable de questionner ou de définir, mais de
prescrire aussi dans la mesure où elle se sait articulée à l'histoire, que la
philosophie peut ne pas envisager les sciences humaines comme ses rivales
obligées. Ne pas se réunir à elles sous des conditions fallacieuses, en se
croyant leur vernis agréable, ou en leur enviant au contraire leur bonne te-
nue d'épistêmê. Mettre en lumière la communauté pratique d'un objet hu-
main qui ne se donne à interpréter que pour être simultanément transformé.

L'ENJEU D'HISTOIRE ET DE RATIONALITE

L'impasse des discours sur l'antagonisme des sciences humaines et de la


philosophie, ou sur leur vanité mutuelle comme systèmes ou comme huma-
nismes déliquescents, ne tiendrait-elle pas à la pure et simple méconnaissan-
l'humain ?
ce de cette fonction pratique, et de son objet pratique également,
Considérer cet objet comme un recours trop facilement invocable, l'homme-
fourre-tout autorisant toutes approximations, est une position intenable pour
aujourd'hui la philoso-
un marxiste, et en général pour qui prétend défendre
phie. Elle revient à interdire à celle-ci un autre statut que celui de spécula-
tion contemplative, dont seule une partie de Marx, Lénine, Gramsci seraient
sauvés. Si elle est envisagée au contraire comme une pratique théorique
transformant, ou susceptible de transformer le réel, alors comment l'humain,
qui est le nœud même de cette pratique, serait-il taxé de catégorie vide et de
prétexte importun ?
Il faut dès lors choisir : ou la philosophie n'est qu'un rêve, et son hu-
main un alibi de l'histoire, ou la philosophie est une pratique articulée à la
pratique sociale, et l'humain dont elle discourt a une consistance tout histori-
que. L'hypothèse que ceci serait vrai pour Marx, et faux pour tous les au-
tres, reviendrait à exclure de l'activité philosophique et de l'histoire de la
philosophie l'immense majorité de leurs instigateurs. L'absurdité de ce para-
doxe suffit à l'écarter.
Par ailleurs, l'idée selon laquelle l'humain n'est pas un objet possible,
mais un fantôme idéologique bourgeois, interdit de considérer les sciences
humaines autrement que comme un jeu gratuit, que la libido sciendi pourrait
ne pas mal expliquer. Peu importerait alors qu'il soit ou non compatible
avec une philosophie de toute façon éthérée : dans ce jeu l'opératoire aurait
Femplacé l'utile, comme dans la scolastique, l'orthodoxe suffisait à définir le
rigoureux.
Si en revanche les scienceshumaines sont bien envisagées comme une
pratique théorique, un effort historiquement articulé, et partant, comme le
lieu et l'enjeu d'un combat historique, alors elles ont tout à voir avec la phi-
losophie et avec des contradictions, des résolutions, une historicité qu'elles
ont en commun. Ce qui veut dire, par exemple, que les impasses du structu-
ralisme ne seront dépassées ni par l'astuce technique des ethnologues, ni par
le cri d'alarme de quelque humaniste soucieux de juste mesure, ni par ceux
qui traiteront le structuralisme de gadget à brûler, mais par le rejet progres-
sif d'une conception rendànt inintelligible la place des hommes dans l'his-
toire. Cette conception, n'est-ce pas à la philosophie de la critiquer ?
Ne pourrait-on pas, du reste, envisager la différence et le rapport entre
sciences humaines et philosophie, en prenant pour fil conducteur cet exercice
critique qu'elles s'imposent réciproquement ? Les sciences humaines, qui le
pourrait aujourd'hui contester, ont enrichi la pensée philosophique d'une di-
mension de faits et d'exactitude que, sans qu'elle se croie en devoir de la faire
sienne, l'ancestrale discipline a bien dû infliger à ses lamentos fin-de-siècle
sur l'inconnaissabilité de l'humain.
On pourrait même dire que les sciences humaines ont obligé la philoso-
phie du XXe siècle à se connaître elle-même, et à se vouloir. Elles ont touché
peut-être au plus vif d'une ambiguïté que les philosophes avaient longuement
ressentie depuis le début de l'âge classique : être philosophe et parler du
tout, alors que parler de tout est impossible. Les sciences humaines parle-
ront de tout, et le grand philosophe amer qu'est Pascal n'aura plus lieu de
s'émouvoir. Elles le feront dans la stricte mesure de leur exactitude. La phi-
losophie sait que la chose est possible, tout en étant pour son compte dé-
chargée de ce fardeau. Nul besoin, dès lors, que le philosophe s'en veuille de
ne point parvenir à saisir, d'un œil vraiment microscopique, son immense
objet humain. Il apprend de la démarche des sciences humaines que la diffé-
renciation et l'ajustement des objectifs n'est pas son fait, mais le leur. Re-
gretter cette coupure, la prendre pour une amputation, immoler la philoso-
phie à l'exigence de quelque moderne particularité, c'est n'avoir rien compris
ni à l'une ni à l'autre des deux démarches. Et ceux qui croient que l'étude
scientifique des opérations de langage a rendu caduc le problème philosophi-
que de ce que l'on peut dire et penser, méconnaissent aujourd'hui et les en-
jeux de ce problème, et les apports de cette étude, en particulier tous ceux
qu'elle offre au renouvellement de ces enjeux.
Parallèlement, le point de vue toujours général de la philosophie ne peut
manquer d'indiquer ce qu'épistémologiquement, politiquement, pratiquement
en somme, implique le nécessaire grossissement de champ dont usent les
sciences humaines pour se donner des objets. Il ne s'agit donc pour ces dis-
ciplines ni de rivaliser de leur « sagesse » respective, ni de se renvoyer l'une
à l'autre le spectacle de leurs « illusions », comme l'a fait Jean Piaget, et qui,
plus est, fort unilatéralement, dans son petit ouvrage. Mais leur exercice con-
siste au contraire à trouver dans l'une comme dans l'autre la confirmation de
son originalité. Là encore, le terrain et le critère de cet échange n'est-il pas
l'histoire, c'est-à-dire la capacité de chaque discipline et de chaque méthode
à ne rien méconnaîfre de l'homme pratique et historique dont, d'un regard à
l'autre, elle discourt ! Cette capacité de critique et de renouvellement ne saurait
être acquise, et par les sciences humaines, et par la philosophie, qu'au prix
d'une confrontation active, et prenant parfois les formes les plus concrètes,
aux problèmes des hommes de leur temps : les combats politiques et idéolo-
giques occupent ici une place importante, aiguisant, accélérant ces prises de
conscience et .ces mutations. 1
Mais cela, non pas selon le schéma zorroesque et toujours manichéen
:
que d'aucuns veulent invoquer de façon si commode les conclusions fort
sensées de Michel Pêcheux dans un récent article 3 nous le montrent claire-
ment. La philosophie et les sciences humaines ont en commun, aussi, de vi-
brer aux impulsions de l'histoire : il ne serait pas indifférent de mesurer
comment. L'auto-interrogation du philosophe, se connaître comme objet et
sujet d'une histoire, comme problème et comme questionneur, n'en trouve-
rait-elle pas là un surcroît de sens ?
La communauté pratique de la philosophie et des sciences humaines
nous semble donc être assurée : par une articulation originale de la rationali-
té et de l'histoire, que nous appelons sans fausse honte un humanisme.
En recherchant au sein des modes réels de son existence les conditions
qui définissent le mieux son humanité, la philosophie et les sciences humai-
nes saisissent l'homme dans sa mobilité d'agent de l'histoire, sujet/objet par
elle transformé. Il y a humanisme s'il y a rappel constant de cette transfor-
mation. Il y a humanisme s'il y a rappel constant des moyens de cette trans-
formation. Les progrès du matérialisme aident à ce que ces moyens soient
envisagés non comme des recours ou des programmes fumeux, mais comme
des pratiques liées à des transformations matérielles. Ces progrès contri-
buent à ce que soit défini l'homme, non pas comme une entité blafarde au-
dessus de la matière (mais doit-on songer à pourfendre encore ce moufin-à-
vent ?), et au contraire comme ces masses que meut et travaille la

3. La Pensée, n° 187, juin 1976, pp. 54-66.


contradiction. La philosophie sera d'autant moins tentée de l'ignorer qu'elle
manquerait, en le faisant, à sa fonction pratique, et se ravalerait au plus bas
degré de l'idéologie. Quant à cette même rationalité, qui autorise la philoso-
phie et l'anthropologie à discourir, son ciment est l'humain : la double garan-
tie contre les attaques qui la menacent, à une époque où les remises en cause
(néonietzschéennes, maoïsantes, gouvernementales, etc.) vont bon train.
Tandis que l'idéalisme se pare d'un halo d'intransigeance, au besoin ter-
roriste, pour faire accroire que la rationalité à l'œuvre dans les sciences hu-
maines et dans la philosophie, loin de favoriser la libération de l'homme,
n'est qu'un jeu de l'esprit, c'est le mouvement même de l'histoire qui nous
pousse à revendiquer un humanisme comme unité pratique de cette rationa-
lité et de cette libération.
LE TRAVAIL PRODUCTIF
ET SA CRISE
par Jean GADREY
LE CONCEPT MARXISTE DE TRAVAIL PRODUCTIF

La théorie marxiste du travail productif est exposée,


pour l'essentiel dans les quatre textes suivants de Marx :
0 « THEORIES SUR LA PLUS-VALUE » (livre IV du
« Capital »), quatrième chapitre : théories sur le travail pro-
ductif et le travail improductif l,
0 « ANNEXES » des « THEORIES SUR LA PLUS-
VALUE » 2,
0 Cahier publié sous le titre « UN CHAPITRE INEDIT
DU CAPITAL » 3,
0 SEPT CAHIERS ECRITS FIN 1857, DEBUT 1858, pu-
bliés en 1939 par l'Institut du Marxisme-Léninisme de Mos-
cou sous le titre « Grundrisse des Kritik der politischen Oe-
konomie (Rohentwurf) » 4.

1. Ed. Sociales 1974, pages 161 à 350. Ces « théories » ont été écrites par Marx, de 1861 à
; 1863, c'est-à-dire après la « Contribution à la critique de l'économie politique » (1858-59). On utili-
sera dans ce texte l'abréviation T.P.V. pour désigner cet ouvrage.
2. Id. pages 452 à 482.
3. 10/18, Paris 1971 ; cahier rédigé par Marx entre 1863 et 1866 (abréviation : C.L).
4. Une traduction française des « Grundrisse » est parue en (Ed. Anthropos) sous le ti-
1968
tre de « Fondements de la critique de l'économie politique ». Des fragments importants de ces
textes figurent dans la traduction de M. Rubel (K. Marx, œuvres, La Pléïade, t. II, p. 170-359)
sous le titre « Principes d'une critique de l'économie politique » ; en particulier p. 242 : Travail
productif.
1 L est certain que Marx comptait initialement terminer le livre du Capital 1
par une section (n°9) intitulée « Théories sur le travail productif et le
travail improductif » 5, les théories (historiques) sur la plus-value formant l'a-
vant-dernière section (no 8). De plus, l'exposé théorique et la définition du
concept de travail productif devaient prendre place dans une section (n°5)
portant sur la plus-value absolue et relative, le travail salarié et le rapport ca-
pital-travail 6. Dans la version définitive du livre I, la section no 5 prévue
dans « l'esquisse » du plan se subdivise en deux sections (5 et 6) et le concept
de travail productif est défini avec précision, mais sans développement parti-
culier, au début de la cinquième section (Ed. Sociales, tome 2, pp. 183-184). Il
est frappant de constater, à la lecture de ces textes, et contrairement à cer-
taines assertions, leur caractère cohérent et achevé : Marx écrit (avec plus ou
moins de précisions, d'exemples, etc. selon les cas) fondamentalement la
même chose à ces différentes étapes de son travail théorique sur le travail
productif et par ailleurs il revient très souvent (et parfois longuement) sur
ces questions.
Il faudra donc essayer de comprendre comment le concept marxiste de
travail productif peut donner lieu à des interprétations aussi divergentes.
Nous verrons dans ce fait la tentative de réintroduire des déterminations gé-
nérales abstraites de la production dans le concept d'un rapport social, réin-
troduction s'appuyant sur certaines ambiguïtés sémantiques 7 mais aussi sur
l'idéologie dominante de réification des rapports sociaux.

— Définition du travail productif


On la retrouve, dans les différents textes cités, sous des formes équiva-
lentes ou complémentaires dont la suivante est très explicite :
«Travail productif n'est qu'une abréviation8 pour désigner l'ensemble
du rapport et du mode selon lesquels la puissance de travail 9 figure dans le
procès de production capitaliste. Le travail productif est donc dans le
système de la production capitaliste — celui qui produit de la plus-value
-
pour son employeur. en parlant de travail productif, nous parlons d'un tra-
vail socialement déterminé, d'un travail qui implique un rapport tout à fait
déterminé entre l'acheteur et le vendeur de travail. On peut donc caractéri-
ser le travail productif comme celui qui s'échange directement contre de l'ar-
gent comme capital » l®.

5. Cf. l'Esquisse du plan du livre I, rédigée en janvier 1863 (T.P.V., p. 483).


6. Cette place a son importance pour la compréhensiondu concept tel que Marx l'utilisé.
7. Produit 1 producteur 1 productif 1 production 1 productivité, etc
1
8. On notera le terme d'abréviation. Nous montrerons qu'en fait « travail productif » désigne
un rapport social et non un type de travail déterminé par son contenu ou son résultat matériel.
Le terme est repris aux classiques et conservé par Marx. Mais, détachée du concept, cette « abré-
viation « mène tout droit aux interprétations ambiguës.
9. Puissance de travail » (arbeitsvermogen) deviendra, dans « Le Capital force de travail
« »,
(arbeitskraft).
10. T.P.V., pp. 463-464.
Cette définition essentielle est en général utilisée par les auteurs qui, ces
dernières années, ont « produit des travaux » sur le travail productif Il. Mais
il manque, nous semble-t-il, une importante précision : toutes ces références
concernent soit le livre 1 du « Capital » lui-même, soit des « matériaux » ou
cahiers préparatoires à ce premier livre (c'est le cas des « Grundrisse », du
« chapitre inédit », et des « Théories »). Marx ne
définit donc à ce niveau que
le concept de travail productif dans la sphère de la production, avant toute
étude de la circulation, du procès global de reproduction du capital ou de la
transformation ou théorie du profit.
Premiers points d'exclamation : le travail productif dans la production !
Ou pire : le travail improductif dans la production !!!
Il s'agit pourtant exactement de cela. Et Marx nous le confirme à la der-
nière page des « Théories » 12 :
« Nous n'avons plus
affaire ici qu'au capital productif, c'est-à-dire au ca-
pital employé dans le procès de production immédiat. Nous en viendrons ul-
térieurement au capital dans le procès de circulation. Et ce n'est qu'ensuite,
avec la configuration particulière que prend le capital comme capital mar-
chand que nous pourrons répondre à la question : dans quelle mesure les
travailleurs qu'il emploie sont-ils productifs ou non ? ».
En fait, Marx ne mènera pas à terme cette dernière analyse. Il traite
dans le livre III du « Capital » (selon le plan qu'il projetait 13) du capital mar-
chand (en particulier, commercial) et dans le livre II du capital marchandise.
Le rapport de la plus-value au profit commercial est dégagé sur la base de la
double distinction entre :
— production et réalisation de la plus-value,
— temps de production et temps de circulation ;
ces oppositions trouvant leur unité dans le concept de procès global de re-
production du capital et en dernière analyse dans la forme économique du
produit : celle de marchandise-capital.
Mais aucun de ces écrits ne traite explicitement du travail productif
dans le procès de circulation.
Les remarques qui précèdent sur la place théorique des textes de réfé-
rence laissés par Marx constituent une réponse à la question que se pose A.
Berthoud 14 : « Aucun des nombreux exemples donnés à propos du travail im-

En particulier A. Berthoud («Travail productif et productivité du travail chez Marx JO,


11.
Maspero, 1974), J.-C. Delaunay (Essai marxiste sur la comptabilité nationale, Ed. Sociales, 1971),
E. Terray (revue « Contradiction »), N. Poulantzas (« Les classes sociales dans le capitalisme au-
jourd'hui », Seuil, 1974), C. Bettelheim (in « Informatique et capitalisme » de M. Janco et D. Fur-
jot ; Maspero, 1972).
12. T.P.V., p. 482.
13. T.P.V., p. 484.
14. A. Berthoud : « Travail productif et productivité du travail chez Marx », Maspero, 1974,
p. 53.
productif ne porte sur le travailleur de la sphère de circulation — commer-
çant, employé de banque, comptable, etc. ».
Revenons alors au travail productif dans le système de la production ca-
pitaliste. A quel niveau faut-il se placer pour déterminer le caractère produc-
tif du travail ? En aucun cas, au niveau du travail lui-même, de son contenu,
de son objet, de ses moyens, etc. Mais là où la force de travail s'échange
contre de l'argent : si cet argent fonctionne alors comme capital, si l'échange
contre la force de travail a pour objet la mise en valeur de ce capital-argent,
l'accumulation du capital, alors on dira, à titre d'« abréviation », que le tra-
vail est productif. On pourrait tout aussi bien dire que la force de travail
employée dans ce procès est productive ou, plus précisément, que le rapport
social de ce travail aux conditions de production est un rapport productif.
Eclaircir le concept de travail productif, c'est éclaircir le concept de rapport
de production capitaliste en indiquant la forme spécifique sous laquelle le
travail intervient dans ce mode de production. Le concept marxiste de travail
productif est au travail ce que le concept de capital est aux moyens de pro-

suivante :
A -
achat
force de travail/travail --
duction ou à l'argent ; la séquence caractéristique du travail productif est la

vente
A'

où A' désigne une somme d'argent (supérieure à A) qui peut à nouveau fonc-
tionner comme capital et où l'achat (de la force de travail) et la vente (de la
valeur d'usage résultant de l'application du travail) sont le fait du capitaliste.
C'est le même rapport social qui, envisagé successivement du point de
vue du travail et des moyens de production, définit simultanément les con-
cepts de travail productif et de capital. Le premier moment de ce rapport est
l'échange entre l'argent (comme capital en puissance) et la force de travail, le
dernier est celui de la mise en valeur effective du capital par la vente du
produit du travail. On pourrait tout aussi bien dire que le capital est pro-
ductif 1S, avec cette différence essentielle que le caractère productif du travail
provient de la différence entre sa valeur 16 et sa mise en valeur alors que le
capital n'est « productif » que parce qu'il s'approprie le surtravail.

— Travail productif et travail improductif

Le concept de travail productif s'explicite d'abord dans l'opposition au


travail improductif :
la définition du travail productif comme travail métamorphosant l'ar-
gent en capital laisse place en effet à d'autres types de travaux soumis aux
mécanismes du mode de production capitaliste ; il y a bien entendu le travail
dépensé dans le procès de circulation du capital : il fera l'objet d'un traite-

15. Expression employée par Marx.


16. Valeur de la force de travail.
ment séparé. Mais il y en a d'autres, dont l'importance grandit absolument
et relativement avec le développement du capitalisme : ainsi le travail de
l'enseignant, du jardinier, du chercheur, du chanteur, du fonctionnaire, etc.
On éliminera provisoirement tout travail non salarié (artisans, entrepreneurs,
agriculteurs, etc.), travail auquel ne peut s'appliquer immédiatement la dis-
tinction travail productif/improductif. Ce qui caractérise le plus fondamenta-
lement le mode de production capitaliste est le fait que la force de travail
devient une marchandise (achetée pour mettre en valeur du capital) ce qui
implique que tout travail tend à devenir salarié : ce travail (en fait, ce rap-
port salarial) est le seul concerné par l'opposition productif/improductif. Le
rapport « productif » est la forme fondamentale, mais non la-seule forme du
rapport « salarié » dans le mode de production capitaliste. Comment caracté-
riser la forme opposée, le « travail improductif » ?
Le travail improductif sera le travail (salarié) qui s'échange contre de
l'argent fonctionnant comme simple moyen de circulation et non comme ca-
pital. Ou encore le travail salarié employé non à mettre en valeur un capital,
mais à la consommation des individus en fonction de leurs besoins. La sé-
quence caractéristique du travail improductif (formule abrégée pour désigner
un certain rapport social) est la suivante :

A
achat
achat
force de travail/travail - consommation du résultat
du travail par l'acheteur
de la force de travail
Ici la
séquence
s'interrompt

Si le travail productif est au travail ce que le capital est à l'argent, le


travail improductif est au travail productif ce que l'argent comme simple
moyen de circulation est à l'argent comme capital.
Il résulte de ce qui précède que le caractère productif 17 ou improductif
du travail n'a rien à voir avec le contenu du travail (travail concret), « son
utilité particulière ou la valeur d'usage caractéristique dans laquelle il se pré-
sente » 18 et que « le même genre de travail peut être productif ou impro-
ductif » 18 b,s" Cela ne doit pas nous étonner puisque nous avons vu que le
qualificatif productif/improductif s'appliquait en fait non au travail (simple
« abréviation ») mais aux conditions sociales d'emploi de la force de travail.
Pour la même raison, on s'explique la possibilité d'analyser dans les termes
J- ,VJK
17. Nous écrirons systématiquement « caractère productif » du travail en le distinguant de
« productivité » du travail. Cette nuance est souvent absente des interprétations ou traductions
de Marx. Par exemple, lorsque Marx écrit (T.P.V., p. 462) « la productivité respective du capital
et du travail consistent en ce qu'ils posent en face d'eux, l'un, le travail comme travail salarié,
l'autre, les moyens de production comme capital », la « productivité » indique clairement le ca-
ractère productif du rapport capitaliste et n'a rien à voir avec le concept de productivité du tra-
vail (et encore moins du capital).
La langue anglaise permet de distinguer productivity (productivité) et productiveness (carac-
tère productif).
18 et 18 bis. T.P.V., p. 469.
productif/improductif des activités qui ressortissent à la production maté-
rielle ; un travail improductif pourra s'appliquer à des objets matériels et four-
nir un produit. Cette éventualité est gênante sémantiquement (un « produc-
teur improductif ») et peut être source de confusions. Mais l'analyse a
justement ici pour objet de détacher le concept « productif dans le système
de la production capitaliste » des concepts non spécifiques (donc seconds) de
« production en général » ou « production matérielle » ou « producteur »,
etc.
Mais de nouvelles questions se posent : tout travail peut-il être productif
ou improductif ? Y a-t-il des travaux productifs ou improductifs « par natu-
re » ou « par excellence » ?
Pour répondre à ces questions, il faut essayer de préciser le concept de
services ainsi que la relation du travailleur à la valeur d'usage qu'il produit.

— Services et relation travailleur-produit

Les revenus des classes sociales peuvent être utilisés de deux façons :
— la capitalisation (de la plus-value),
— la dépense pour la consommation, qu'il s'agisse de consommation né-
cessaire (à la reproduction de la force de travail) ou de consommation de
luxe (plus-value non réinvestie par les capitalistes) 19.
La dépense pour la consommation est toujours achat de marchandises.
Mais ces marchandises à leur tour peuvent être de deux sortes :
1) de la force de travail se présentant comme marchandise 20,
2) toute autre marchandise destinée à la consommation (section II).
Dans le premier cas, la force de travail achetée (par un consommateur)
:
fournit du travail improductif elle est utilisée (ou consommée) directe-
ment ; on dira encore qu'il y a consommation non productive du travail par
son acheteur.
Peut-on parler dans ce cas d'un « achat de service », assimilant ainsi tra-
vail improductif et travail acheté à titre de service (ou travail comme presta-
tion de service) ? Nous répondrons (par la négative) à cette question après
avoir analysé le concept de service, concept passe-partout de l'économie vul-
gaire.
Pris dans son sens le plus large, « le service n'est que l'effet utile d'une
valeur d'usage, que celle-ci soit marchandise ou travail » 21. Par conséquent,

19. Le niveau d'abstraction est ici celui du livre 1 du « Capital » : deux classes, ni
circulation, ni transformation de la plus-value en profits, rentes, etc.
20. Selon les cas, comme on le verra, cette force de travail peut être « libre » (non employée
par ailleurs par le capital) ou déjà achetée par le capital dans le seul but d'être louée avec profit
(entreprises de ventes de services aux particuliers).
21. Le Capital, Livre 1, chap. VII (Ed. Sociales, t. 1, p. 192).
chaque fois que je me procure une valeur d'usage pour satisfaire un besoin,
l'effet de sa consommation est un service.
Or ce qui est en cause avec la notion de « prestation de service » c'est le
travail comme service (et non la valeur d'usage des marchandises autres que
la force de travail) ; d'ailleurs, dans une acception plus étroite et plus cou-
rante, « le mot service désigne simplement la valeur d'usage particulière du
travail utile comme activité et non comme objet » 22.
Peut-on dire que l'on « achète un service » lorsqu'on paye un cuisinier ou
un enseignant à domicile ? Outre le fait (signalé plus loin) que le rapport du
travailleur au produit n'est pas le même dans les deux cas, on peut remar-
quer qu'en aucun cas on n'achète au sens propre le service 23 (qu'il soit rela-
tif à une marchandise ou au travail) : on achète la marchandise (marchandi-
se « ordinaire » ou force de travail) et le service est l'effet utile provoqué par
sa consommation. Dans le cas précis où l'on achète une force de travail pour
son service, on distinguera même :
— la valeur d'usage de la force de travail : c'est le travail,
— l'effet utile du travail : c'est le « service » obtenu par l'acheteur de la
prestation.
Marx critique dans les termes suivants l'emploi, dans l'économie vulgai-
re, du concept d'« achat de services » : « Etant donné que dans l'achat de ser-
vices, le rapport spécifique du travail et du capital s'est entièrement effacé,
voire n'existe pas, les Say, Bastiat et consorts en font leur formule favorite
pour exprimer le rapport entre capital et travail » (C.I., p. 238).
Revenons à nos questions : Y a-t-il « prestation de service » ou « travail
de service » lorsque j'emploie chez moi un tailleur ou un cuisinier, etc. ? Y
a-t-il prestation de service si ce tailleur me fournit dans les mêmes condi-
tions la même valeur d'usage alors qu'il est le salarié d'une entreprise ?
Il est clair que, du point de vue du contenu du travail et donc du service
comme catégorie générale ces deux cas sont identiques, bien qu'il y ait tra-
vail improductif dans le premier cas, productif dans le second.
Ce qui s'avère nécessaire à ce stade du raisonnement est l'introduction
du concept de « production matérielle » et l'étude du rapport du travailleur à
son produit. Ici c'est donc la relation du travail avec son objet qui est en
cause et non le rapport de la force de travail à l'argent qui l'achète.
Si on envisage n'importe quel travail (salarié ou non), deux cas fonda-
mentaux se présentent :
1) Le travail se réalise dans un produit matériel distinct de son produc-
teur (susceptible d'être vendu).

22. C.I., p. 237.


23. « Mais le concept de marchandise implique que le travail s'incarne, se matérialise, se
réalise dans son produit. Le travail lui-même, tel qu'il est immédiatement dans son existence vi-
;
vante, ne peut être appréhendé immédiatement comme marchandise seule peut l'être la puis-
sance de travail. (T.P.V., p. 184).
2) Pour des raisons qui tiennent au contenu technique, historique ou so-
cial du travail, on ne peut séparer l'effet de ce travail sur le consommateur,
sa valeur d'usage, de l'activité immédiate du travailleur ou prestataire : il en
est ainsi en général du travail de l'enseignant 24, du médecin, etc., dont c'est
l'activité - même (et non un produit autonome) qui provoque l'effet utile sur
le consommateur du service ; « le service que me fournit un chanteur satis-
fait mon besoin esthétique, mais ce dont je jouis n'existe que dans une ac-
tion inséparable du chanteur lui-même, et sitôt que son travail/le chant, ces-
se, mon plaisir cesse également : je jouis de l'activité elle-même — de sa
répercussion sur mon oreille » 2S.
Nous préciserons cette distinction (travail séparable/inséparable) à la fin
du présent paragraphe. Peut-on l'appliquer et comment à l'opposition travail
productif/improductif ?
1) Le travail productif peut prendre l'une ou l'autre de ces formes (sépa-
rable/inséparable). Ainsi le chanteur salarié d'une entreprise de spectacles
est un travailleur productif. Sa force de travail est achetée pour mettre en
valeur le capital de son patron 26. Le travailleur de la chanson produit du ca-
pital. Lorsque je paye mon entrée au spectacle, je consomme une partie de
mon revenu de cette façon plutôt que d'acheter des petits pois, et la somme
revient au directeur, pas au chanteur.
2) Le travail improductif peut aussi prendre l'une ou l'autre de ces for-
mes : le cuisinier employé à domicile fournit des produits distincts de sen
activité ; le précepteur particulier (ou l'enseignant payé par une collectivité)
fournissent des services inséparables de leurs prestataires.
3) Marx souligne cette double imbrication 27: « Si donc une partie du
travail -- dit improductif s'incarne en valeurs d'usage matérielles qui pour-
raient tout aussi bien être des marchandises, par ailleurs une partie des ser-
vices proprement dits, qui ne prennent pas de forme objective — c'est-à-dire
n'acquièrent pas la forme d'existence d'une chose distincte des producteurs
de, services, et n'entrent pas non plus comme élément constitutif de valeur
dans une marchandise -- peut, à l'aide du capital, être acquise (par l'ache-
teur immédiat du travail) et remplacer ainsi leur propre salaire, tout en rap-
portant un profit. En un mot, la production de ces services peut pour une

24. Cela ne tient nullement à des déterminations naturelles ou éternelles de ce travail. Si le


« rapport enseignant-enseigné » était médiatisé par des documents confectionnés et vendus com-
me marchandises par une entreprise, on pourrait parler de production matérielle de marchandi-
ses d'enseignement distinctes des prestataires. Mais il ne faudrait pas oublier alors le substrat
matériel de ces « marchandises idéologiques », substrat non produit par l'ensèignant.
25. T.P.V., p. 473. L'exemple du chanteur illustre fort bien le caractère historique de l'insé-
parabilité de l'activité du travailleur et de l'effet de son travail : les disques n'existaient pas du
temps de Marx.
26. Cette affirmation pose néanmoins un délicat problème théorique qui sera évoqué plus
loin : dans quelle mesure et dans quel sens peut-on parler soit de « production de capital », soit
de « mise en valeur du capital », lorsqu'il n'y a pas production matérielle (au sens de production
de marchandises autonomes) ? Y a-t-il alors production de plus-value ?
27. T.P.V., p. 179.
part être subsumée au capital tout comme une partie du travail qui se maté-
rialise dans des objets utiles est achetée directement par le revenu et n'est
pas subsumée à la production capitaliste ».
4) Par conséquent, la distinction séparable/inséparable est ici secondaire
vis-à-vis de l'opposition productif/improductif.Néanmoins, avec le dévelop-
pement du capitalisme, il semble que le travail qui se réalise dans un objet
autonome soit voué par excellence à être soumis directement au capital, de
sorte que les « producteurs improductifs » (jardiniers, cuisiniers, etc.) ten-
dent à disparaître en tant que travailleurs improductifs pour devenir travail-
leurs productifs au « service » du capital. Cela s'explique essentiellement par
la forme de la relation du travail au produit : le travail séparable se prête
par nature à la production à grande échelle, à la vente à grande échelle, aux
mécanismes de concentration, d'accroissement de la productivité, de recher-
che de plus-value « extra », d'économies de capital. et plus généralement aux
diverses modalités de fonctionnement et d'extension du mode capitaliste de
production.

Production matérielle, prestations de services, marchandises

Les développements qui précèdent ont utilisé la distinction fondamentale


entre le travail dont le résultat est séparable de l'activité de son producteur
(produit autonome) et son contraire, qu'on peut appeler travail de service. Il
nous semble que c'est cette séparation (ou extériorité) qui fonde la définition
générale de la production matérielle ou production d'objets ?8.
Dans le cas — opposé — du travail inséparable de son produit, nous pré-
férerons les termes « prestations de services », travail ou activité de services,
voire production de services, à celui de production immatérielle le fournis- :
seur de services dits « immatériels » (l'enseignant par exemple) transforme
lui aussi la matière qu'il travaille.
Ceci amène une seconde question : est-ce que cette extériorité fonde éga-
lement la possibilité, pour le produit du travail, de devenir marchandise ?
Autrement dit, faut-il circonscrire le concept de marchandise aux seules va-
leurs d'usage matérielles disposant d'une autonomie physique vis-à-vis de
leurs producteurs ?
Si des entreprises d'enseignement vendent des leçons sur le marché des
leçons,
- n'y a-t-il pas vente de marchandises ?
Nous avons déjà signalé qu'à notre sens, on ne pouvait parler de vente
de services que par abus de langage et qu'en réalité ce qu'on vendait alors
était la force de travail elle-même du prestataire. Sur le marché des leçons,

28. De façon à distinguer les concepts de « travail productif » et de « travail de, production »,
nous utiliserons dans le second cas le terme de travail producteur. Il nous semble qu'une telle
séparation serait la bienvenue dans de nombreux ouvrages où le seul terme « productif » désigne
indifféremment les deux concepts. Il est vrai également que dans la plupart des cas le « travail
productif » est défini — contrairement aux conceptions de Marx — par une « double détermina-
tion » qui ne contribue guère à éclaircir les choses.
la marchandise achetée (ou louée) est donc la force de travail du « donneur
de leçons ». Le fait que le capital gère ou non ce marché ne change rien à
l'affaire.
Il n'y a donc pas de marchandises « immatérielles » 29 sauf au sens figu-
ré. La seule marchandise d'un genre particulier qu'il y ait lieu de considérer,
c'est justement la force de travail ; non qu'elle soit immatérielle, mais parce
que sa production et sa reproduction s'effectuent sur un mode spécifique.
Cette analyse ne règle pas tout ; où situer par exemple la « production »
de l'artiste, du chercheur, de l'écrivain, etc. ? Y a-t-il extériorité, objet et
marchandise (vente de toiles, brevets, droits d'auteur, etc.) ? Pour Marx 30 il
s'agit de domaines où la production capitaliste n'est applicable que dans une
mesure très limitée : « on en reste la plupart du temps à des formes de tran-
sition vers la production capitaliste ». Cela n'est plus le cas aujourd'hui.
Nous nous bornerons pour notre part à signaler ces problèmes sans les
traiter 31.
L'achat de services

On distinguera soigneusement le fait que telle activité de service soit


soumise au capital (entreprise achetant de la force de travail pour la louer
avec profit à des particuliers 32) du caractère d'achat non capitaliste de la
prestation par son bénéficiaire. C'est ainsi que, même dans l'analyse abstrai-
te et tendancielle d'un capitalisme qui se soumettrait toutes les activités (ser-
vices compris), il subsisterait une forme d'achat (ou de location) non capita-
liste de force de travail, comme de toute autre marchandise destinée à la
consommation.
Lorsque le capital s'empare des activités de service, le travail de service
devient travail salarié, au même titre que le travail employé par le capital
dans la production matérielle. Ce caractère commun fournit une apparence
d'objectivité aux définitions extensives du travail producteur (ou travail de
production) comme travail salarié et, à l'inverse, aux représentations de tous
les producteurs et travailleurs comme fournisseurs d'un « service » : leur tra-
vai l.

29. La marchandise — à la différence de la puissance de travail elle-même — est un objet


«
qui, dans sa matérialité, fait face à l'homme et qui est d'une certaine utilité pour lui, un objet
dans lequel un certain quantum de travail est fixé, matérialisé ». (T.P.V., p. 175).
« Dans la formule générale, le produit de P est considéré comme une chose matérielle dis-
tincte des éléments du capital productif, comme un objet doué d'une existence détachée du pro-
cès de production, d'une forme d'usage distincte de celle des éléments de production » (le Capi-
tal, t. 4, p. 51).
30. T.P.V., p. 479-480.
31. Sur le travail de recherche, cf. J.-C. Delaunay, Op Cit. pp. 204-207 ; autre exemple : le
transport des voyageurs est-il une production matérielle ou un service (cf. ici J.-C. Delaunay,
pp. 208-212) ?
32. Onlaisse de côté les entreprises de « services » aux entreprises : il y a alors simple divi-
sion ou échange de force de travail entre les entreprises (entreprises de travail temporaire, d'em-
bauche, de conseils, etc.).
Service et travail de consommation

Dans le cas concret d'une formation sociale dominée par le mode de pro-
duction capitaliste, il subsiste de nombreuses activités de production maté-
rielle et de services non soumises au capital au sens où elles ne sont pas
directement gérées par lui. Parmi ces activités, il faut ranger en premier lieu
les travaux que les salariés effectuent pour leur propre compte « au reste, :
la plus grande masse de la société, c'est-à-dire la classe ouvrière, est con-
trainte d'accomplir ce travail-là elle-même. pour cette classe des travailleurs
productifs, le travail qu'ils accomplissent pour eux-mêmes apparaît donc
comme du « travail improductif » 33.
Ce travail effectué par les salariés et qui intervient en plus à côté de
leur travail productif comme facteur de reconstitution de leur force de tra-
vail, ce « travail de consommation » selon les termes d'E. Preteceille 34 joue
un rôle fondamental dans l'étude de la dialectique du temps de travail/temps
libre, des loisirs, de la « deuxième journée de travail » (des femmes en parti-
culier), etc.
Ces activités sont, elles aussi, de plus en plus relayées par la diffusion
de marchandises ou services payants (plats cuisinés, entreprises de dépanna-
ge, restaurants, etc.) gérés par le capital. Dans de nombreux cas on rempla-
ce un travail domestique de production matérielle par une production capita-
liste de marchandises, dans d'autres plus rares on remplace un travail
domestique non séparable (de type services) par une vente capitaliste de
prestations de services.
Pour notre part, et bien que le travail de consommation apparaisse aux
salariés comme du travail improductif, nous pensons qu'il faut se garder
d'appliquer les concepts productif/improductifhors du champ théorique au-
:
quel ils appartiennent la théorie des rapports de production capitalistes et
plus précisément la théorie du travail salarié dans ces rapports 35.

Travail productif et accumulation du capital



La définition du « bon » concept de travail productif fournit un vaste do-
maipe pour les discussions byzantines.
De ces discussions, qui connaissent un net regain d'intérêt depuis quel-
ques années, on retire en général l'impression que chaque auteur choisit telle
ou telle définition, un peu comme on choisirait un axiome de préférence à un
autre.
Pourquoi, par exemple, ne pas interchanger les termes « travail produc-
tif » et « travail producteur », pourquoi la notion de travail productif serait-

1.
33. T.P.V., p; 178.
34. La Pensée, nô 180, avril 1975.
35. « De telles anomalies [l'existence de travaux effectués hors du rapport capital-salariat,
J.G.] offrent un terrain bienvenu aux discussions oiseuses et à l'ergotage sur le travail productif
et improductif » (C.I., p. 230).
elle prolongée dans la théorie par le concept tel que nous l'avons défini et
non par un autre ? Autrement dit quel est l'intérêt du concept marxiste de
travail productif par rapport à d'autres concepts plus ou moins voisins ?
La réponse à cette question réside selon nous dans la conception marxis-
te de l'économie politique comme science des rapports sociaux de produc-
tion.
Les concepts fondamentaux de l'économie politique du capitalisme sont
les rapports spécifiques dans lesquels les hommes produisent et reproduisent
;
leur existence sociale dans ce mode parmi ces rapports, dont le concept de
mode de production capitaliste définit la structure globale, le mode social
d'emploi du travail, le travail productif, constitue la forme particulière sous
laquelle le travail contribue à la production et reproduction du rapport géné-
ral ou capital.
Son intérêt est donc de fournir une représentation scientifique adéquate
de la façon dont l'achat de la force de travail et son utilisation impulsent le
processus contradictoire de reproduction du capital, d'accumulation du capi-
tal.
Il nous semble que le concept de travail productif doit être compris
comme concept fondamental du processus d'accumulation du capital ; de la
même façon que les mercantilistes, les physiocrates, puis les classiques défi-
nissaient une notion de travail productif associée à leur propre représenta-
tion de l'origine et de la nature des « richesses », de même une théorie scien-
tifique du mode capitaliste de production doit considérer comme productif
le travail (ou le rapport correspondant) qui détermine l'accumulation non
pas des richesses, de l'argent ou des produits matériels, mais celle du capital
de l'argent ou des produits sous la forme spécifi-
— c'est-à-dire des richesses,
que et contradictoire que revêt leur production dans les rapports capita-
listes.
« La différence entre
travail productif et improductif est essentielle
pour l'accumulation car seul l'échange contre le travail productif permet une
retransformation de la plus-value en capital 36.
C'est cette référence à l'accumulation du capital qui guidera, dans ce qui
suit, l'analyse — projetée par Marx, mais absente de ses écrits — du travail
productif en dehors de la production.

LE TRAVAIL PRODUCTIF
EN DEHORS DE LA PRODUCTION MATERIELLE

Bien des difficultés subsistent à l'issue de cette première partie, comme


les questions suivantes le démontrent :
a) Le travail productif a été défini à partir du critère de l'emploi de la
force de travail par le capital ; du même coup ont été réunis comme produc-

36. C.I., p. 240.


tifs des travaux de production matérielle et des activités de services gérées
par le capital. Pourtant, si dans le premier cas il y a production de plus-
value, il semble que dans le second il y ait seulement mise en valeur du capi-
tal sous forme de profit ; ou bien faut-il considérer qu'il peut y avoir produc-
tion de plus-value sans production de marchandises autonomes ?
b) Si l'on envisage maintenant la sphère de la circulation et les
travailleurs salariés du commerce, des banques, etc. : eux aussi mettent en
valeur du capital et sont employés à cet effet ; seraient-ils donc productifs au
même titre que certains salariés fournisseurs de services donnés en exemple
par Marx ? Le concept de travail productif serait-il assimilable à celui de tra-
vail source de profit ? Rejoindrait-on alors le simple critère de la rentabilité
immédiate ?
c) Lorsque certaines activités (de production matérielle ou de services)
sont prises en charge par l'Etat et ne font pas de profit, leurs travailleurs
cessent-ils d'être productifs ?
La réponse à ces questions réside selon nous dans une distinction néces-
saire entre travail productif de plus-value (forme essentielle) et travail pro-
ductif de profit (forme phénoménale), ce qui nous conduit, dans un premier
temps, à répondre à la question : quel travail produit de la plus-value ?

— La production de plus-value

Reprenons un point de notre argumentation concernant la marchandise.


Nous avons justifié, par l'analyse du concept de service, le fait que selon
nous deux sortes de marchandises seulement étaient soumises à l'échange :
a) les marchandises ayant la forme d'« objets », de produits autonomes
vis-à-vis de leurs producteurs, cette autonomie seule permettant la circula-
tion et la vente en l'absence du producteur immédiat ;
b) la force de travail, qu'elle soit « libre » vis-à-vis du capital ou louée au
capital par un acheteur pour sa valeur d'usage.
Ainsi, lorsque je paye des leçons à une entreprise d'enseignement, je
loue en réalité la force de travail de l'enseignant ; les leçons sont simplement
le service, l'effet utile correspondant (l'élévation de mes connaissances), de
même que, lorsque j'achète un appareil de chauffage pour élever ma tempé-
rature, je n'achète pas cette élévation mais l'appareil lui-même 37.
On aboutit donc à un premier résultat : il n'y a de marchandise que for-
ce de travail ou produit autonome.
Second résultat : Il n'y a création de plus-value que dans la production
(capitaliste) de marchandises. Cette proposition résulte en réalité de l'ensem-

37. « On ne paie pas deux fois une marchandise, pour sa valeur d'échange d'abord, pour sa
valeur d'usage par-dessus le marché. C'est en payant sa valeur d'échange que je m'approprie sa
valeur d'usage » (Le Capital, Ed. Soc., t. 6, p. 291).

1
ble des analyses exposées par Marx dans les sections II et III du livre 1 du
« Capital ». On peut en retenir l'énoncé suivant (Ed. Soc., t. I) :

« Le travailleur ne peut pas ajouter un nouveau travail, créer par consé-


quent une valeur nouvelle, sans conserver des valeurs anciennes, car il doit
ajouter ce travail sous une forme utile, et cela ne peut avoir lieu sans qu'il
transforme des produits en moyens de production d'un produit nouveau, au-
quel il transmet par cela même leur valeur » (p. 205).
Ajoutons à cette citation les réflexions suivantes :
— s'il y a création de plus-value dans la sphère du capital des services,
cela signifie que la force de travail — qui est dans ce cas la marchandise
vendue — obéit à la formule générale A-M-A' et donc qu'entre l'achat de cet-
te force de travail par le capitaliste et sa vente à l'acheteur il y a adjonction
de valeur : par quelle opération de production ? par quel travail ?
— s'il y a production de plus-value dans le cas de tels services, pourquoi
n'y en aurait-il pas aussi dans la circulation ?
— si on crée de la plus-value sans production matérielle, comment pour-
ra-t-on accumuler cette plus-value, la capitaliser ? On ne peut obtenir une re-
production élargie du capital qu'en investissant en capital constant et capital
variable, ce qui implique l'existence des marchandises constitutives de ces
capitaux, forme matérielle d'existence et de consommation (productive) de la
plus-value. Il faudrait donc supposer que la seule forme d'existence de la
plus-value créée dans ces secteurs soit l'argent, ce qui transformerait immé-
diatement tout travail, source d'argent (de profit) en travail productif.
Le lieu de la production de plus-value étant ainsi précisé, le concept de
travail productif de plus-value s'en déduit : c'est le travail salarié employé à
mettre en valeur le capital de la production matérielle.
Sommes-nous pour autant revenus à une définition selon deux critères :
celui de l'exploitation et celui de la nature (matérielle) du produit ?
En réalité, comme le montre la critique de la théorie néo-classique des
facteurs de production, on ne peut pas placer sur le même plan une condi-
tion nécessaire à la mise en valeur du capital social (l'emploi de travailleurs
dans la production matérielle) et le rapport essentiel qui préside à cette mise
en valeur. C'est en mêlant les deux critères qu'A. Smith a commis ses plus
lourdes bévues et c'est pour corriger ces erreurs que Marx a situé nettement
au niveau du rapport social la définition du travail productif. Il n'y a pas
plus de double détermination du travail productif qu'il n'y en a du capital :
le capital est fondamentalement rapport social d'exploitation du travail vi-
vant, bien que de nombreuses conditions matérielles soient nécessaires à son
fonctionnement comme rapport : « Par exemple, pas de production possible
sans un instrument de production, cet instrument ne fût-il que la main. Pas
de production possible sans travail passé, accumulé, ce travail ne fût-il que
l'habilité que l'exercice répété a emmagasinée et concentrée dans la main du
sauvage. Le capital est lui aussi, entre autres choses, un instrument de pro-
duction, il est lui aussi du travail passé, objectivé. Donc le capital est un rap-
port naturel, universel, éternel ; oui, mais à condition de négliger précisé-
ment l'élément spécifique, ce qui seul transforme en capital « l'instrument de
production », le « travail accumulé » (Introduction à la critique de l'écono-
mie politique. Textes sur la méthode de la science économique, Ed. Sociales,
1974, pp. 117-119).
Faudrait-il, parce que la formation de plus-value nécessite l'application
des découvertes scientifiques et techniques à la production, en déduire l'exis-
tence d'une troisième « détermination » ?
La confusion de ces différents plans mène droit à la théorie des facteurs
de production ou autres conceptions transhistoriques de l'économie politique.
Une précision s'impose donc : lorsqu'on dit « le travail productif de plus-
value est le travail salarié employé, etc. », on condense en fait l'énoncé exact
suivant : « le travail productif de plus-value est le rapport social qui préside
à l'emploi du travail salarié dans la production matérielle capitaliste ».

— Le travail productif hors de la production matérielle.

Il n'y a donc pas de travail productif de plus-value en dehors de la pro-


duction matérielle 38.
Et pourtant on y met bien en valeur du capital ? La formule A-M-A' n'y
est-elle plus valable ?
Il faut maintenant distinguer deux sortes de capital et deux niveaux de
fonctionnement du rapport capital :
— Le capital source de plus-value, valeur qui se met en valeur au sens
abstrait de la valeur ; sa délimitation concrète est le capital industriel ;
— Le capital source de profit, valeur qui se met en valeur (au sens con-
:
cret de ce terme qui rapporte).
A ces deux niveaux doivent correspondre deux concepts de travail pro-
ductif : le concept fondamental, mais abstrait de travail productif de plus-
value, et le concept concret de travail productif de profit39.
Pourquoi Marx a-t-il dans ses écrits plus ou moins assimilé ces deux
niveaux 40, fournissant tout aussi bien des exemples de travailleurs productifs
de plus-value (dans la production matérielle) et de profit (dans les « ser-
vices ») ?
Ch. Bettelheim ne voit là qu'ironie : « du point de vue du « capitaliste in-
dividuel », tout travail salarié qui permet à ce capitaliste de s'approprier de

38. « Le capital industriel est le seul mode d'existence du capital où sa fonction ne consiste
pas seulement en appropriation, mais également en création de plus-value, autrement dit de sur-
produit. C'est pourquoi il conditionne le caractère capitaliste de la production » (Le Capital, Ed.
Sociales, t. IV, p. 53).
39. Proche de la définition de Malthus, approuvée jusqu'à un certain point par Marx « est
productif le travailleur qui augmente de manière directe la richesse de son patron » (La Pléïade,
t. II, p. 242).
Dans la mesure où nous suivions de près la démarche de Marx, nous avons pratiqué cet-
40.
te même assimilation dans notre première partie. Le contenu de cette seconde partie permet de
préciser les choses.
la plus-value est un travail « productif » ; c'est en ce sens que Marx dit ironi-
quement que le travail d'un musicien salarié employé par un capitaliste qui
organise des concerts, ou le travail d'un professeur dans une école privée
réalisant des profits est un travail « productif » » 41.
C'est une façon un peu légère d'évacuer le problème. Selon nous, l'expli-
cation réside plutôt dans :
— le contexte historique du débat sur le travail productif et improduc-
tif, débat qui traverse toute l'économie classique et « vulgaire » (« question si
controversée depuis qu'A. Smith a fait cette distinction »42) : il s'agissait
pour Marx de récuser les définitions générales du travail productif fondées
sur le contenu ou le produit du travail, pour leur opposer une définition du
travail productif comme rapport social. Dès lors, l'accent était mis sur la va-
lorisation du capital, sans que la distinction soit faite entre les formes d'exis-
tence du capital et de la « valeur ajoutée » ;
— le fait que Marx n'avait pas encore élaboré ses théories du capital
non industriel (commercial, etc.) et du profit réalisé par ce capital,
— l'absence à peu près totale dans les écrits de Marx de la production
capitaliste de services, considérée comme un domaine mineur au regard de
la grande distinction : capital industriel (production) — capital marchand
(commercial, financier, etc.).

— Les capitaux non productifs


Ces capitaux peuvent être analysés, du point de vue de la plus-value et
du profit, par analogie avec le capital commercial, même lorsqu'ils remplis-
sent des fonctions différentes.
Prenons l'exemple de ce que nous avons appelé le capital des services
(l'entreprise d'enseignement, par exemple) : la formule générale du capital A-
M-A', s'y applique ici de la même façon que pour le capital commercial,
c'est-à-dire sans qu'il y ait production entre M et A'.
La différence réside dans la nature de la marchandise M achetée : pour
le capital commercial, il s'agit de marchandise d'origine industrielle, pour le
capital des services c'est de la force de travail achetée pour être vendue.
La fonction de ce capital apparaît donc comme étant celle d'un commer-
ce de travail et la plupart des résultats obtenus par Marx dans le cas du ca-
pital commercial s'y appliquent ; ce commerce de force de travail n'ajoute ni
valeur ni plus-value à quoi que ce soit ; son extension s'explique par le pro-
cessus de division/concentration du travail et par la pénétration du capital
dans un domaine qui, pourtant, se prête moins que la production matérielle
aux activités à grande échelle, aux économies de capital, à la circulation gé-
néralisée, etc.

41. Note sur le travail productif in « Informatique et Capitalisme », Maspero.


42. K. Marx, œuvres, La Pléiade, t. II, p. 242.
Dans la mesure où ces travailleurs improductifs (de plus-value) sont
payés sur le capital variable ou la plus-value de la sphère productive, leur en-
tretien, comme la reproduction du capital qui les emploie, sont des frais
pour le capital industriel. La nécessité de ces frais tient à la nature (histori-
que) des besoins sociaux en matière de services et au fait que, malgré l'enva-
hissement de la consommation par les marchandises (objets) subsiste une
sphère de prestations non séparables de leur résultat.
Le fait que ces travailleurs improductifs soient « indépendants » — ou
inversement soumis au capital — est analogue à la situation des travailleurs
du commerce indépendants, petits commerçants, etc. — ou inversement sa-
lariés du capital commercial -;
cela ne change rien au fait qu'il s'agit, vis-
à-vis du capital productif, de frais nécessaires pesant sur la plus-value ; dans
le second cas (soumission au capital), ce capital des services réclamera lui
aussi sa part de profit, par un transfert de plus-value comparable à celui qui
explique le profit commercial.
A ce propos, la question se pose de savoir s'il faut considérer que tout
capital non productif est financé par de la plus-value ; la réponse à cette
question nécessite un retour sur le concept de valeur de la marchandise, for-
ce de travail : cette valeur équivaut à la somme des valeurs des marchandi-
ses (objets) nécessaires à la reproduction de la force de travail y compris les
marchandises qui interviennent comme équivalent des frais de formation,
éducation, etc.
Il en résulte que figure dans la valeur du capital variable le montant des
services intervenant dans la reproduction de la force de travail, et donc que
l'idée courante selon laquelle toute activité ou tout capital non productif se-
rait financé à partir de la plus-value sociale est fausse : toutes les activités
de services entrant dans la production de la force de travail sont payées à
partir du capital variable dépensé dans la production 43; ce qui est exact
c'est que ces frais pèsent sur la plus-value dans la mesure où, s'ajoutant né-
cessairement au capital variable, ils diminuent d'autant la plus-value qui
peut être extorquée.
Par contre, tous les autres capitaux non productifs (commercial, finan-
cier, services achetés par les capitalistes.) sont financés intégralement
(moyens de production, salaires et profits) à partir de la plus-value.
Il faut sans doute voir dans cette division interne aux activités et capi-
taux non productifs l'explication d'une tendance théorique à rattacher à la
production matérielle (ou au travail productif) les activités de services inter-
venant dans la production de la force de travail 44. Si nous rejetons cette as-
similation, nous pensons par contre que la différence (entre les services fi-
nancés par le capital variable et les autres) doit être marquée et qu'elle peut
dans certains cas, se manifester comme contradiction 45.

43. A l'exception du profit de ce capital qui ne peut provenir que d'un transfert de plus-
value.
44. En les baptisant « production immatérielle » par exemple.
45. Contradiction par exemple entre le développement anarchique et parasitaire de capitaux
commerciaux, financiers, spéculatifs, etc., et la contraction d'activités de services destinés prio-
ritairement aux travailleurs (école, santé, etc.).
Renevons enfin sur le concept de travail productif de profit : lorsque le
capital soumet à sa loi des travaux non producteurs, il en résulte non une
création supplémentaire de plus-value mais une appropriation plus complète
de la plus-value produite. Or ce qui compte dans l'accumulation du capital,
c'est la part de plus-value qui sera réinvestie et cette part provient aussi bien
de la production que des autres capitaux en fonction : elle dépend justement
du degré d'appropriation finale de la plus-value par la classe capitaliste.
Par conséquent, si le travail productif de plus-value détermine les limites
absolues de la masse de la plus-value dégagée, le travail productif de profit,
fixera à l'intérieur de ces limites, la part de plus-value qui pourra être desti-
née à l'accumulation, à la reproduction élargie des divers capitaux.
Telle est selon nous l'idée essentielle qui résume l'intérêt théorique du
concept de travail productif dans ses deux formes.

LA CRISE DU TRAVAIL PRODUCTIF

Depuis quelques années, la question du travail productif/improductif est


redevenue d'actualité comme le démontre la floraison d'ouvrages et d'articles
qui lui sont consacrés. J.-C. Delaunay voit 46 dans ce retour aux sources une
manifestation de la crise de la forme économique du travail comme travail
producteur de plus-value : « pour employer une image, c'est dans le moment
de la vieillesse extrême du mode capitaliste de production que sont mis à
l'ordre du jour les concepts de son enfance ».
Nous le suivrons dans cette voie, en essayant d'expliciter le contenu de
cette crise du travail productif au niveau de ses contradictions essentielles.
Si le travail productif est rapport social présidant à la consommation
productive de la marchandise force de travail par le capital, les contradic-
tions internes qui détermineront le mouvement de ce rapport sont à cher-
cher dans l'échange social de la force de travail comme forme économique
du travail ; de même que la crise du mode de production capitaliste nous
renvoie à la forme marchandise de la production capitaliste et à ses contra-
dictions, de même la crise du travail productif nous renvoie plus spécifique-
ment aux contradictions déterminantes de la force de travail comme forme
marchandise.
Pour la marchandise en général, la contradiction essentielle de sa forme
valeur est celle qui unit et oppose sa valeur et sa valeur d'échange ; et cette
contradiction trouve sa solution — dans la structure marchande — lorsque
le propriétaire de cette marchandise en nie la valeur d'usage pour en affir-
mer la valeur ; la solution de cette forme valeur (la forme valeur d'échange
de la marchandise) ne peut être trouvée à partir de la seule marchandise el-:
le fait intervenir la structure économique dans son ensemble. Il y a crise
lorsque la contradiction relative à la forme valeur se développe sur un mode
antagonique conduisant au blocage du processus d'affirmation-négation.

46. Economie et Politique, avril 1975.


Qu'en est-il de cette marchandise particulière qu'est la force de travail ?
Et d'abord qu'est-ce que la valeur d'usage de la force de travail ? Nous avons
brièvement énoncé, au début de cet article :
« La valeur d'usage de la force de travail, c'est le travail ».
Une telle proposition doit être précisée ainsi : dans l'échange, la mar-
chandise force de travail est vendue par le travailleur et achetée par le capi-
taliste ; ce dernier l'achète en raison de sa valeur d'usage : la possibilité de
fournir du travail. Cela signifie non pas que la force de travail n'a aucune va-
leur d'usage pour le travailleur, mais que celle-ci doit être niée pour que le
travailleur puisse affirmer la valeur de sa force de travail et recevoir la va-
leur d'échange correspondante. La valeur d'usage niée dans ces échanges (va-
leur d'usage pour le travailleur) est à la fois unie et opposée à la valeur d'u-
sage pour l'acheteur. Et cette dernière varie elle-même selon le rapport
d'achat. En particulier, dans l'achat non capitaliste de la force de travail
pour son service (travail improductif), la composante déterminante de la va-
leur d'usage (pour l'acheteur) de la force de travail est sa capacité à produire
certains effets utiles ; l'échange est alors simplement marchand, il s'apparen-
te à l'échange de marchandises « ordinaires ». Par contre, dans l'achat capita-
liste de la force de travail, il faut retenir comme composante déterminante
de la valeur d'usage de la force de travail sa capacité à produire du capital
(de la plus-value). La capacité à produire un effet utile subsiste comme com-
posante seconde de cette valeur d'usage pour l'acheteur et elle est modifiée
profondément par la détermination essentielle, de sorte qu'on peut la dési-
gner comme capacité à produire des objets ou services pour le capital ; le
rapport de ces deux composantes définit la principale contradiction de la va-
leur d'usage (pour le capitaliste) de la marchandise force de travail.
Pour une étude plus systématique de ces contradictions, on peut repren-
dre le schéma de la forme simple de la valeur d'échange 47 :
a) Schéma d'ensemble :
— le travailleur nie l'ensemble de ses capacités physiques et intellectuel-
les actuelles pour affirmer la valeur de sa force de travail : il reçoit, en
échange, de l'argent dont le montant moyen doit permettre la reconstitution
de sa force de travail (continuer à vivre et à travailler pour le capital) ;
— le capitaliste nie la valeur d'usage d'une partie de son argent (valeur
d'usage de l'équivalent général : capacité d'achat alternatif de toute marchan-
dise) pour affirmer la valeur de cet argent : il reçoit dans l'échange la mar-
chandise force de travail dont la valeur d'usage est pour lui la capacité à
produire de la plus-value par le biais nécessaire des capacités à produire des
objets ou services dans les rapports capitalistes de production.
b) Les contradictions essentielles de cette forme valeur de la force de
travail s'en déduisent :
1) contradiction générale, déterminant toute forme marchandise, entre
la valeur et la valeur d'usage (pour l'acheteur) de la force de travail. Le déve-
loppement de cette contradiction apparaît comme crise de la vente de la for-

47. J.-C. Delaunay ; La Pensée, n° 183, octobre 1975.


ce de travail ou crise de l'emploi : chômage (rupture de l'échange), travail
noir, entreprises d'embauche, travail temporaire, etc. (crise de l'échange) ;
2) contradiction entre la valeur d'usage de la force de travail pour son
propriétaire (l'ensemble de ses facultés actuelles) et pour son acheteur qui se
soucie peu de ces capacités globales. Le développement de cette contradic-
tion est vécu comme réduction de la personnalité humaine à un facteur de la
production capitaliste, comme mutilation intellectuelle et physique dans le
travail pour le capital, transformation de la vie du travailleur en temps de
travail pour le capital ; mais à l'inverse, elle se manifeste sur un mode reven-
dicatif comme aspiration à un travail qui soit autre chose que la production
de capital, à des loisirs qui soient autre chose que de la récupération ;
3) contradiction entre la valeur d'usage de la force de travail pour le
travailleur (niée dans l'échange) et la valeur d'usage pour ce même travail-
leur de l'équivalent général qu'il reçoit (moyens de vivre) ; cette contradic-
tion se développe comme crise du rapport besoins/moyens, ou opposition en-
tre des capacités globales qui s'affirment et la réduction de leur utilisation
au seul objectif d'exister.
Les contradictions 2) et 3) ont un pôle commun ;
mais elles sont distinc-
tes : dans 2) le travailleur n'utilise ses capacités actuelles que pour produire
de la plus-value ; dans 3) il ne les utilise que pour se reproduire comme pro-
ducteur de plus-value (travailler pour exister et pour travailler à nouveau de
la même façon).
On ne peut de façon unilatérale, envisager le développement des contra-
dictions 2) et 3) sur le seul mode de la soumission d'un des pôles (l'ensemble
des capacités du travailleur) à l'autre. Toutefois la compréhension du mouve-
ment inverse (celui qui fait s'affirmer dans la production capitaliste elle-
même des capacités, des besoins nouveaux y compris le besoin historique
d'en finir avec la soumission au capital) fait intervenir la contradiction (n°4)
déterminante de la valeur d'usage de la force de travail pour l'acheteur ; dé-
terminante parce que spécifique à cette marchandise particulière et à son
échange capitaliste. Cette contradiction oppose la capacité à produire de la
plus-value 48 et la capacité à produire certains résultats utiles 49.
Le développement de cette contradiction apparaît, dans l'entreprise en
premier lieu, comme crise de la qualification dans les structures capitalistes,
inadaptation des formations aux exigences mouvantes du capital, crise du
«
bon emploi » opposé par G. Pompidou au plein emploi.
La structure de contradictions qui vient d'être dégagée n'est pas simple
juxtaposition. En particulier, pour le point qui nous occupe, les contradic-
tions 2) et 3) qui font intervenir d'une part l'individualité du travailleur,

48. Ou du profit selon le niveau auquel on se place.


49. Certains, car il importe de distinguer l'ensemble des capacités utiles du travailleur, de
celles qui sont requises pour la mise en valeur de tel ou tel capital. J.-C. Delaunay (La Pensée,
article cité) distingue travail utile en général et travail concret comme travail utile mis en œuvre
dans les rapports de production capitalistes. Nous pourrons désigner comme valeur d'usage abs-
traite et valeur d'usage concrète les formes contradictoires de la valeur d'usage de la force de
travail dans son achat capitaliste.
d'autre part les fonctions que lui assigne le système (produire du capital et
se reproduire à cet effet) réagissent fortement sur la capacité des travail-
leurs à servir le capital et renforcent l'opposition entre les pôles de la con-
tradiction n° 4. Et à l'inverse la crise des qualifications induite en partie par
les transformations technologiques de la base matérielle du mode de produc-
tion capitaliste, et que le capital cherche à résoudre (mais approfondit) en
généralisant l'exploitation, renforce l'antagonisme entre la personnalité du
travailleur et sa fonction dans la structure sociale. Cette seconde réaction est
la plus importante : c'est la contradiction n° 4, celle qui fait intervenir la va-
leur d'usage de la force de travail pour le capital, dans la production capita-
liste, qui cristallise en elle les antagonismes les plus spécifiques de la valeur
d'usage du travail productif. C'est dans son développement que le caractère
productif du travail (production de plus-value) apparaît comme l'entrave
principale à l'accroissement de la productivité du travail (résultats utiles)
même sous sa forme actuelle.
En effet, si au niveau des entreprises ce qu'on appelle l'inadaptation des
formations (valeur d'usage de la force de travail) aux besoins des entreprises
(production de plus-value) est perçue comme crise de la qualification, au ni-
veau social cette inadaptation se manifeste comme crise de la productivité ;
ceci en dépit (et à cause) des solutions capitalistes à cette crise : le renforce-
ment de l'exploitation à l'entreprise (et au-delà), les réformes des systèmes
de formation (avec réduction d'ensemble des dépenses correspondantes), de
santé, des services destinés à la reproduction de la force de travail, etc.
Crise de la qualification, crise de la productivité sont appréhendées (à
juste titre) comme gâchis, gaspillage, etc. et ceci non seulement par rapport
à un modèle rationnel extérieur — encore qu'avec les propositions de solu-
tions à la crise une telle comparaison devienne possible et renforce l'idée du
gaspillage — mais d'abord par le fait du blocage des rapports sociaux eux-
mêmes et des oppositions réelles qui s'y manifestent.
Sous ses différentes formes la crise du travail productif est une compo-
sante (ayant ses caractères spécifiques) de la crise du rapport capital au sta-
de du capitalisme monopoliste d'Etat, comme le suggère la dualité suivante :

etc.).
Gaspillage de la force de travail
(accidents, diplômés employés a
des travaux sans qualification,
„ „ tion)
Gaspillage du capital (suraccu-
mulation, spéculation, destruc-

Dévalorisation du travail (impos-


sibilité d'employer une partie du
travail productif potentiel).
g > Dévalorisation du capital.
Crise de l'emploi.--. Crise de l'emploi du capital.
Crise des débouchés aux études..--. Crise des débouchés du capital.
r
On peutschématiser ainsi le mouvement de la structure de contradic-
tions qui détermine la crise du travail productif :

1 1
Contradictions Formes de la crise
du travail productif

C
Valeur
± 3u
Valeur de la force de travail
de la force de travail
•2
u sc« —————————————————
.- c g 0E
-5ce -S
f ,
1
Crise de l'emploi, de
C « jO Contradiction n° 1 1 l'échange de la force de tra-
8 tj .2 vail, des formes salariales.

St -
u )————————————————————
Valeur d'usage de la force de
37W
3
Valeur 3 Tl3
travail pour le capital
,\

o ,A\
d'usage abstraite
o- -§ ï —! J
)<

Contradiction n° 4 des qualifications.


Crise des qualifications.
-g e g I ) i Crise de la productivité.
s.
i. ..8 i1
C w Valeur d'usage concrète
U T3 -2
l 1
Opposition de la personna-
Contradiction n° 2 ! lité du travailleur et de sa
fonction de producteur de
Valeur
S Va eur d'usage l de la force de
plus-value.

'V, travail pour son propriétaire


— ———————————————————
l Opposition de la personna-
1
lité du travailleur et de
y
1
M
0
I *
J

I] Contradiction n° 3

Valeur d'usage pour le travail-


(
J
l'ambition que lui laisse le
mode de production : tra-
vailleur pour se reproduire.
c leur du salaire reçu en échange
ode sa force de travail
de sa force de travail

Nous avons fait abstraction, dans cette analyse du travail productif du


« travailleur
collectif ». Cette abstraction constitue certainement une limite à
l'application concrète de la théorie du travail productif « sur le terrain »,
dans l'entreprise, etc. Mais il s'agit d'une abstraction nécessaire. Le « travail
collectif » n'est ni un préalable à l'analyse du travail productif, ni une solu-
tion aux contradictions — réelles — internes à ce dernier concept. Les con-
ceptions du travail productif s'appuyant sur l'opérateur « travail collectif »
pour étendre abusivement la première catégorie et définir ainsi de nouveaux
« blocs », « fronts », etc., apparaissent comme des
fuites en avant théori-
ques.
La socialisation du travail si elle modifie les formes d'apparition du tra-
vail productif, ne provoque pas plus de dissolution du travail productif com-
me rapport que la socialisation, l'internationalisation ou l'étatisation du
capital ne bouleversent l'essence du rapport capital.
Plus généralement, on n'obtiendra aucun résultat fondé en partant d'une
« certaine
idée « qu'on se fait de la rationalité sociale, du procès collectif ou
socialiste de travail pour en « déduire » ce qu'est aujourd'hui le travail pro-
ductif. C'est par rapport à son histoire, à son présent, à ses contradictions et
à sa crise qu'il faut analyser le travail productif pour pouvoir se représenter
scientifiquement son développement futur et sa disparition réelle.
SAVANT, CITOYEN,
COMMUNISTE:
JEAN ORCEL ET
SON 80e ANNIVERSAIRE* :.

par Jean ORCEL


C HERS camarades et chers amis,
La chaude et fraternelle affection que vous me témoignez ce soir me tou-
che profondément, car je sais combien elle est sincère et fidèle. C'est en ef-
fet, surtout par mes camarades diji Parti que j'ai vraiment compris ce que si-
gnifiaient les mots d'affection, de sincérité, de solidarité, et que j'en ai
ressenti sous tous ses aspects les bienfaits et la douceur.
Je vous en suis infiniment reconnaissant. Mais je suis confus de tant d'é-
loges adressés avec tant d'éloquence et de gentillesse par Jacques Chambaz.
Car je n'ai fait qu'accomplir mes devoirs de travailleur scientifique et de ci-
toyen, et à chaque étape de ma route, j'avais toujours le regret de ne pouvoir
faire plus et mieux.
Permettez-moi d'abord de reporter l'hommage que vous me rendez ce
soir sur les maîtres et amis disparus qui m'ont fait prendre le bon chemin et
l'ont éclairé de leur enseignement; de leur exemple et de leurs conseils. J'au-
rai l'occasion d'évoquer le souvenir de quelques-uns d'entre eux au cours de
cette brève intervention.
Mes premières pensées vont vers mes parents dont je salue la mémoire.
Je leur dois les bienfaits d'une tendresse sans bornes, d'une éducation
attentive, et le goût de l'étude et du travail persévérants.

(*) Intervention prononcée le 12 mai 1976 par notre ami Jean Orcel, membre de l'Institut
lors de la réception organisée par le Comité Central du P.C.F. à l'occasion de son 801 anniversai-
re, en présence notamment de Jacques Chambaz.
Mon père et ma mère m'ont élevé l'un et l'autre dans l'amour de la
France. Leur patriotisme était, certes, teinté de chauvinisme car ils avaient
été très marqués dans leur enfance par la guerre de 1870-1871, puis par la
perte de l'Alsace-Lorraine et nourris dans le souvenir de ce désastre par mes
grands-parents.
Ma mère a été pendant quarante ans, institutrice laïque dans le Se arron-
dissement, rue Blainville, près de la Place Contrescarpe. Elle exigeait beau-
coup de moi comme de ses élèves.
C'est certainement elle qui m'a donné, à mon insu, le goût de l'enseigne-
ment, qui m'a insufflé ce besoin impérieux de communiquer aux autres ce
que l'on a appris et cherché à comprendre.
Mon père m'a donné le goût et le respect du travail manuel. Il fut d'a-
bord conducteur des Ponts et Chaussées puis il devint ingénieur des travaux
publics de l'Etat. Il m'emmenait souvent le jeudi sur les chantiers qu'il diri-
geait le long des berges de la Seine pour la construction de quais destinés à
l'amarrage des péniches transportant des marchandises variées. Ainsi, tout
jeune, j'ai été familiarisé avec le monde du travail. Le chantier était pour
moi un milieu de vie normal. Je m'en suis souvenu plus tard lorsque mon
métier de géologue m'a conduit chez les carriers et les mineurs, et sur les
chantiers de l'Energie atomique.
Mon père m'a aidé aussi à cultiver mes aptitudes pour le dessin, ma
curiosité pour les choses de la nature.
Il m'encourageait notamment, avec ma mère, dans mon désir persistant
de répéter à la maison, au risque de grands ennuis, les expériences de physi-
que ou de chimie que mes professeurs réalisaient à leur cours.
J'étais stimulé et guidé aussi, dans ce goût naissant pour le travail expé-
rimental, par un maître et un ami dont je vénère la mémoire, je veux dire
Paul Le Rolland à qui je dois beaucoup pour ma formation scientifique et ci-
vique. Il m'entretenait du socialisme ; à cette époque je n'entrais pas du tout
dans ses vues, mais je me souviens toujours avec émotion des discussions
animées que nous avions au cours des longues promenades que nous entre-
prenions souvent le dimanche dans Paris, « pour prendre l'air », comme di-
saient nos mères respectives.
Vint le choc de la guerre 1914-1918. Au moment de la déclaration de
guerre j'avais achevé au Lycée Henri IV une classe de mathématiques spécia-
les préparatoires. Les concours des grandes écoles étaient supprimés, comme
ceux des écoles de Chimie qui avaient ma préférence, je me décidai à chan-
ger d'orientation et à entrer à l'Université pour préparer une licence et plus
tard un doctorat.
Ajourné plusieurs fois pour raison de santé, et finalement dispensé du
service militaire actif, j'étais profondément attristé de ne pouvoir participer
à la défense de mon pays par les armes. Mais ma famille et plusieurs amis
parvinrent à me convaincre que la Patrie aurait besoin de professeurs et de
chercheurs.
Je m'engageai alors avec ardeur dans la préparation de la licence et je re-
çus le haut enseignement de maîtres, tels que Frédéric Wallerant, Henri Le
Châtelier, Paul Appell, Gabriel Lippmann, Léopold Michel, Georges Urbain et
plus tard Charles Mauguin, Aimé Cotton, Marie Curie.
En même temps je fréquentais régulièrement le laboratoire d'un maître
prestigieux, Alfred Lacroix, car j'avais un penchant très vif pour la Minéralo-
gie dans laquelle je voyais le moyen de cultiver à la fois ma sympathie pour
la chimie minérale et mon goût pour l'observation dans la Nature.
J'étais à cette époque préparateur à la Sorbonne, mais bientôt, en 1920,
Alfred Lacroix m'appela au Muséum pour le seconder dans le développement
de notre grande collection nationale de Minéralogie et dans ses travaux de
recherches, notamment sur les minéraux radioactifs de Madagascar et leurs
gisements ; et sur les météorites.
J'achevais en même temps la préparation de ma thèse.
Ce n'est pas ici le moment de vous parler de ces recherches, mais je
tiens à rendre hommage à la mémoire de mon illustre maître Alfred Lacroix.
L'exemple de son savoir exceptionnel, de sa haute conscience, de sa bienveil-
lance et de sa grande largeur de vues, demeure bien vivant en moi.
Je veux aussi évoquer aujourd'hui la mémoire d'un grand savant soviéti-
que Vladimir Ivanovitch Vernadski venu à Paris, peu de temps après la Ré-
volution d'Octobre, pour y donner des conférences sur une science nouvelle,
la géochimie, dont il fut un illustre pionnier. Il devint correspondant de
l'Institut de France en 1928.
Accueilli par Alfred Lacroix au Muséum, pendant son séjour en France,
je le rencontrais presque quotidiennement.
Il eut une grande influence sur ma formation scientifique et philosophi-
que ; son souvenir est lié dans mon cœur à celui des maîtres français à qui
je dois tant. Il est inséparable également du souvenir que je garde de son
ami Valérien Agafonoff, le pédologue russe, qui travaillait à la même époque
dans notre laboratoire.
Agafonoff avait eu une vie politique active. Du temps du tsar il avait
été exilé. Socialiste de conviction, il était député à la Douma. Mais après la
Révolution d'Octobre il s'était exilé de lui-même. Il m'a confié qu'il ne s'en-
tendait pas avec Staline dont il n'appréciait pas le comportement dans les
réunions. Mais il ne voulait pas troubler, me disait-il, par son désaccord, l'ac-
tion révolutionnaire des bolcheviks, et il préférait s'éloigner.

VERS LE MATERIALISMEDIALECTIQUE
Chers Camarades, j'aurais à vous dire ce soir beaucoup de choses, qui
me tiennent à cœur, mais je ne veux pas abuser de votre attention.
Cependant, je crois soupçonner que vous êtes curieux de connaître quel-
les furent les principales étapes du cheminement de ma pensée et de mon ac-
tion qui me conduisirent à rejoindre les rangs de notre grand Parti.
Par quelles voies notamment, partant d'une foi religieuse déjà ébranlée
par la réflexion scientifique, j'étais venu au rationalisme et au marxisme.
Au cours de mes études j'ai toujours été attiré par les questions philoso-
phiques et sociales. La guerre de 1914-1918 m'avait sensibilisé sur le problè-
me de la Paix et de la Guerre. Mais j'étais encore influencé par le préjugé de
la fatalité de cet état de choses.
Cependant, confusément, je m'interrogeais sur les contradictions entre la
Science et la Religion, sur l'avenir de la Science et le devenir de l'Homme. Je
cherchais d'autre part, au travers de ma spécialisation, une plus large com-
préhension du monde en mouvement.
Naturellement, ce n'est pas dans l'enseignement officiel que je pouvais
trouver les réponses à toutes les questions que je me posais.
Certes, je lisais avec enthousiasme de belles pages de Descartes, de Clau-
de Bernard et de Pasteur, mais Boutroux, Bergson, par exemple, m'appor-
taient plus souvent des illusions que des satisfactions, et mon bon maître Le
Chatelier, rationaliste cartésien, qui nous enseignait toute la rigueur de la
méthode dans les sciences expérimentales, distinguait « ces phénomènes du
monde matériel, incontestablement soumis au déterminisme, de ceux de l'â-
me qui y échappent ».
Cette opinion me laissait perplexe, car je soupçonnais que la méthode
scientifique pouvait très bien permettre d'étudier fructueusement les problè-
mes que posent la pensée humaine et la vie sociale.
Ce furent la guerre de 1940 et la Résistance puis les rencontres, à la Li-
bération, avec mes camarades du Front national universitaire, ce furent les
crimes monstrueux des nazis, qui emportèrent ma décision en 1946.
Car la lumière se faisait en moi, par l'étude persévérante du matérialis-
me dialectique et du matérialisme historique. Et je trouvais dans ces médita-
tions l'unité de pensée que je recherchais sur le plan scientifique et humain.
En même temps, un sentiment de révolte s'emparait de moi, car lorsque
je me reportais aux livres dans lesquels j'avais appris la philosophie en pré-
parant le bachot, je constatais que les auteurs de ces ouvrages ne consa-
craient que très peu de pages à l'histoire de la philosophie allemande en de-
hors de Kant. Peu de choses et très brèves sur Fichte, Feuerbach, Hegel,
Marx et Engels. Ainsi tout un trésor de pensées fécondes m'avait été dérobé.
Naturellement, dans la suite, mes incursions de géologue dans les exploi-
tations minières, la vision douloureuse des bidonvilles dans les territoires
d'outre-mer, me montrèrent, dans la pratique, la vérité du marxisme. Quand
éclata la guerre de 1940, j'inclinais encore vers l'antibolchévisme. J'étais tou-
jours influencé par la campagne acharnée contre les communistes. Et, bien
que la « drôle de guerre » me déconcertât, je ne pouvais imaginer la trahison
des classes dirigeantes.
Mais il fallait se consacrer à de graves tâches pratiques. J'organisai avec
ma dévouée collaboratrice, Mlle S. Caillère, la mise en sécurité de la partie la
plus précieuse de nos collections et le repli de notre laboratoire à Toulouse,
dans celui de mon ami Capdecomme qui fut, vous le savez, il y a une quin-
zaine d'années, privé de son poste de Directeur de l'Enseignement supérieur
parce qu'il refusait, disait-il, de se faire le complice d'un mauvais coup qui
se préparait contre l'Université.
Revenu à Paris, je retrouvai mon ami Louis Barrabé, avec qui je pour-
suivais la prospection systématique des gîtes métallifères français. Il me
demanda de prendre une part active au travail du groupe de résistance de
l'Ecole Normale supérieure, qui fonctionnait en liaison avec Frédéric
Joliot-Curie et le Front national. Par la suite, j'eus à constituer un petit grou-
pe de résistance au Jardin des Plantes et j'effectuais de mon mieux les distri-
butions de tracts et les tâches pratiques variées qui m'étaient confiées.
Lors de la Libération tous les résistants universitaires se connurent ou
se reconnurent avec joie. Dans les réunions ou les manifestations du Front
national universitaire, je retrouvais d'anciens amis comme Paul Le Rolland
qui fut directeur de l'Enseignement technique. Cette fois nous menions en-
semble de bon combat à l'Union française universitaire. Et je nouais des
amitiés nouvelles et précieuses.
Je rappellerai ici les noms de : Paul Langevin, Henri Wallon, René Mau-
blanc, Marcel Cohen, Eugène Aubel, Maurice Thorez, Marcel Cachin, Jacques
Duclos, pour ne parler que des disparus, en rendant hommage à leur mé-
moire.
Je tiens à souligner notamment combien fut enrichissante et déterminan-
te pour moi la lecture des études si profondes que Paul Langevin publiait
dans La Pensée et dans les Cahiers de l'Union rationaliste, sur les divers as-
pects du rationalisme moderne.
Je
veux dire aussi que René Maublanc, par ses écrits et ses conférences,
par les trop rares entretiens que j'ai eus avec lui, m'a aidé à me dégager de
l'influence paralysante du positivisme d'Auguste Comte et, bien que j'aie
reçu l'enseignement de bons maîtres, jadis, au Lycée Henri IV, j'ai souvent
regretté de n'avoir pas eu un maître de philosophie de cette valeur et de cet-
te trempe.
C'est dans le même sens que je veux rappeler aussi le souvenir de Pros-
per Alfaric, qui fut président de l'Union rationaliste, et dont les travaux
d'Histoire des religions m'ont éclairé sur les origines sociales du Christia-
nisme.
Peu de temps après la Libération, en 1946, je retrouvais le Père Pierre
Teilhard de Chardin pour lui demander, au nom de l'Union française univer-
sitaire, de bien vouloir donner à son Congrès de Besançon, une conférence
sur la Paléontologie humaine. Il accepta bien volontier, sans aucune hésita-
tion, et il l'intitula lui-même: « les découvertes de la paléontologie et les ré-
flexions qu'elles appellent sur l'évolution de l'Humanité ».
J'avais fait la connaissance de Teilhard de Chardin un peu avant 1922, à
l'époque où il poursuivait ses recherches de paléontologie en Chine, et je le
voyais à chacun de ses séjours en France, car il ne manquait jamais de venir
au Muséum pour rendre visite à Marcellin Boule et à Alfred Lacroix. Mais à
cette époque je n'avais eu avec Teilhard que des conversations d'ordre géolo-
gique ou minéralogique.
C'est plus tard, pendant la « drôle de guerre », que j'ai abordé sa pensée
philosophique par la voie, soit de certains articles de la Revue « Etudes »
soit par celle d'opuscules ronéotypés qui circulaient clandestinement. J'avais
lu particulièrement ceux qu'il consacra à l'énergie humaine en 1939, puis à la
Noosphère (sphère terrestre de la pensée) prolongement, par le phénomène
humain de la biosphère des géochimistes.
En philosophe extrêmement pénétrant, Teilhard a cherché, sur la base
même de sa vaste expérience paléontologique, à approfondir la signification
du transformisme, et à étudier l'homme au point de vue de l'évolution de sa
pensée et de son action de plus en plus diversifiée sur le milieu qui l'environ-
ne et qui conditionne son existence.
Il nous parlait de tout cela à Besançon, en appelant de ces vœux la nais-
sance d'un « Homme nouveau » 1.
A cette époque, fortement ébranlé dans ma foi religieuse, je m'achemi-
nais vers le rationalisme militant, vers le marxisme.
J'avais donc entretenu Teilhard de mon évolution philosophique et
politique qu'il avait accueillie sans étonnement. Certes il ne pouvait m'ap-
prouver totalement, mais il me comprenait, et la grande idée de la Fraternité
humaine nous unissait.
L'idée aussi que l'avenir de l'homme était dans la connaissance du Mon-
de par le travail, et qu'il fallait permettre au plus grand nombre possible de
cerveaux de participer à cette lutte contre l'ignorance, car Teilhard voyait l'a-
venir de l'humanité dans la généralisation intensive de la recherche par un
effort simultané de collectivisation et de personnalisation. Idée que Paul
Langevin exprimait autrement, en disant que la base scientifique de la nature
humaine se définissait par un double devoir de personnalité et de solidarité
qui implique le respect de la personne humaine et la conviction, si bien
exprimée par Marx que «-l'histoire tout entière n'est qu'une transformation
continue de la nature humaine ». Teilhard montrait que « l'évolution prend
en l'homme conscience d'elle-même », semblant ainsi faire écho à F. Engels
constatant que « l'homme est le vertébré dans lequel la nature parvient à la
conscience d'elle-même ».
Teilhard constatait que l'Humanité « progressivement se céphalise » que
« l'union ne confond pas mais différencie » qu'il faut savoir plus non seule-
ment pour pouvoir plus mais pour « être plus » ; autant d'idées fécondes
pour notre temps.
Grandiose démarche de pensée à laquelle les marxistes peuvent souscri-
re, avec les réserves qu'imposent les acquisitions du rationalisme moderne,
et le fidéisme de son auteur 2.
Teilhard était convaincu qu'un certain noyau de vérité universelle 3 se
forme et grossit lentement, le même pour tous. Sans cela y aurait-il une véri-
table évolution spirituelle ?

1. Sur Teilhard de Chardin, sa vie et son œuvre, lire le numéro que la Revue « Europe» lui
a consacré en mars-avril 1965 (431-432), 214 p.
2. Cf. Ernest Kahane : Teilhard de Chardin Publication de l'Union rationaliste, Paris, 1960.
-
3. Cette idée ne rejoint-elle pas, au moins dans son intention d'union, celle de la recherche
de la « façon commune de penser » dont parlait Diderot au XVIIIe siècle ?
Teilhard avait une foi inébranlable en l'Homme et il montrait comment
« agit et opère cette foi, au stade juvénile où nous pouvons l'observer en ce
moment » 4.
Il étudie comment « elle s'élève chargée de mille potentialités diverses.
sous les expressions antagonistes que la pensée dans ses tâtonnements, est
amenée à lui faire subir temporairement».
« Prenez en ce moment même 5, disait-il, autour de vous, ici un marxiste
et là un chrétien, tous deux convaincus de leur doctrine particulière, mais
tous deux aussi, on le suppose, animés radicalement d'une foi égale en
l'Homme. N'est-il pas certain, n'est-ce pas là un fait quotidien d'expérience
la mesure même où ils croient (où ils sentent
— que ces deux hommes, dans
chacun l'autre croire) fortement à l'avenir du Monde, éprouvent l'un pour
l'autre d'homme à homme, une sympathie de fond — non pas sympathie sen-
timentale, mais sympathie basée sur l'évidence obscure qu'ils voyagent de


conserve et qu'ils finiront, d'une manière ou de l'autre, malgré tout conflit
de formules, par se retrouver tous les deux sur un même sommet ? ».
« Poussées à bout les deux trajectoires
finiront certainement par se rappro-
cher. Car par nature tout ce qui est foi monte, et tout ce qui monte converge
inévitablement ».
Ainsi, en commentant autrement, on peut dire que convergeront, dans
un même élan, deux formes d'espérance en un monde meilleur.
Ne doit-on pas rappeler qu'à l'époque où Tèilhard écrivait ces lignes
(1947) les communistes et les chrétiens avaient réalisé cette union, dans la
résistance à la barbarie nazie, souvent jusqu'au sacrifice de leur vie ?
Et n'est-il pas remarquable de constater Vaussi qu'à cette époque Maurice
Thorez avait déjà orienté notre Parti dans la voie de l'unité d'action entre
chrétiens et communistes sur la base de la justice sociale. C'était en 1936, au
temps du Front populaire 6.
Vraiment, l'évolution de la pensée humaine semble bien engendrer « un
noyau de vérité universelle », le même pour tous, qui se forme et grossit len-
tement, comme le pensait Teilhard, mais qui ne se produit qu'en liaison
étroite avec le développement et les transformations du milieu social.
La politique de « la main tendue » ne se réduit pas à une tactique électo-
rale. Elle est imposée par la grande idée de l'union des individus et des peu-
ples pour le progrès de l'Humanité. Elle s'inscrit dans le mouvement de
l'Histoire.

4. Cf. Œuvres de P. Teilhard de Chardin, T. 5. L'Avenir de l'homme. Editions du- Seuil,


pp. 242-243. Paris, 1963.
5. Paris, février 1947. Conférence donnée au World Congress of Faiths (section française), le
8 mars 1947. La foi en l'homme, chapitre III. Pouvoir rapprochant. T. 5 des Œuvres, p. 242, 1963.
6. Cf. M. Thorez : Œuvres. Editions sociales, 1953, L. III, t. XI, pp. 215-216, et Œuvres choi-
sies, t. I, p. 309 et p. 438. (Rapport de M. Thorez au IX" Congrès du P.C.F., 25 décembre 1937 à
Arles).
AVEC JOLIOT-CURIE

En août 1945, lorsque fut perpétré le crime du bombardement atomique


d'Hiroshima et de Nagasaki, Frédéric Joliot Curie et Georges Teissier, sollici-
tés par le Général Dassault, président du Comité de coordination des recher-
ches pour la défense nationale, me demandèrent, ainsi qu'à mon ami très
cher, le regretté Louis Barrabé, d'orienter les premières recherches de mine-
rais radioactifs, en France et dans l'Union française.
Et je veux vous confier ce soir, car je suis certain que vous me compren-
drez, toute la fierté que je ressens d'avoir fait partie de cette première équi-
pe qui apporta sa collaboration à Frédéric et Irèné Joliot-Curie, d'avoir été
honoré de leur confiance et de leur affection, ainsi que mon ami Louis Bar-
rabé, pour la formation de géologues et de prospecteurs, et pour l'organisa-
tion des premières prospections en France et dans les territoires
d'Outre-mer 7.
Les cinq années que j'ai passées aux côtés de Joliot furent les plus
exaltantes de ma carrière scientifique. Pour beaucoup, dont je suis, elles ont
été également fécondes, parce qu'elles nous ont permis de vérifier, dans la
vie, à une époque cruciale de l'Histoire de l'Humanité, la vérité du marxisme
à la fois comme science, comme philosophie et comme pratique sociale, et de
nous en pénétrer 8.
Et, à l'exemple de Paul Langevin, nous avons compris la nécessité de
rapprocher la pensée scientifique de l'action politique et sociale.
Nous avons été nombreux à mesurer, en France et à l'Etranger, notam-
ment au sein de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques 9, l'am-
pleur des responsabilités sociales du savant, car l'emploi criminel de la bom-
be atomique devait être pour lui un cas de conscience morale.
Le savant ne peut se désintéresser en effet de l'usage qui est fait de ses
;
découvertes. Il n'est pas isolé dans le monde il est aussi un être social et
un citoyen. Plus que tout autre il est un homme de progrès et de vérité, et il
est l'un des artisans les plus efficaces de ce progrès. Il ne peut donc admet-
tre que ses découvertes soient utilisées à des fins destructrices.
Et c'est la grandeur de Joliot de s'être engagé dans la voie de l'utilisa-
tion de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, et de la lutte contre les ar-
mes atomiques et thermonucléaires, d'avoir organisé avec Yves Farge le

7. Cf. Pierre Biquard. Frédéric Joliot-Curie. Ed. Seghers (Savants du monde entier), p. 98.
8. On consultera avec fruit sur ce sujet le compte rendu du Colloque universitaire des 24 et
25 mai 1953. La Pensée, n° 51, novembre 1953. (Journée sur « le marxisme comme science et com-
me .philosophie ». Présentation par Guy Besse, pp. 47-55).

9. Cf. Risques non calculés ; les effets des explosions expérimentales d'armes atomiques et
thermonucléaires. Publication de la F.M.T.S., 1956, 43 p. S'adresser à M. P. Biquard, 10, rue Vau-
quelin, Paris-Se, ou au siège de la Fédération, 27, Red Lion Street, London W.C. 1 (G.-B.).
Mouvement mondial de la Paix, d'avoir lancé l'appel de Stockholm et défen-
du l'idée de la coexistence pacifique soutenue par l'Union soviétique 10.
Aujourd'hui que la première étape de cette action concernant l'interdic-
tion des expériences d'armes nucléaires est partiellement franchie, on voit
combien était juste la voie suivie par F. Joliot, et combien nous nous devons
de tout mettre en œuvre pour parvenir au but qu'il avait fixé : le désarme-
ment et la paix. Mais je ne puis aborder ici ces graves questions car je dois
abréger mon propos.

L'UNION FRANÇAISE UNIVERSITAIRE

Il me faut cependant retenir encore un peu votre attention, et vous dire


quelques mots de l'Union française universitaire que j'ai l'honneur de prési-
der depuis 1946 grâce à la bienveillante confiance de mes amis et camarades
de la Résistance universitaire.
Issue de la fusion du Front national universitaire et des Comités natio-
naux d'enseignants constitués dans la zone sud pendant l'occupation nazie,
l'Union française universitaire eut, au début de sa formation comme prési-
:
dents d'Honneur Paul Langevin, le Recteur Gustave Roussy, Frédéric Joliot-
Curie et le Professeur Robert Debré.
Le temps me manque pour rendre hommage ce soir, comme il convien-
drait aux collègues, aux camarades, aux amis qui ont eu successivement la
tâche ingrate d'organiser puis de maintenir dans des conditions souvent diffi-
ciles, l'activité si nécessaire de notre organisation.
Car nous avons œuvré au cours de ces trente années passées pour entre-
tenir le souvenir des héros et des luttes de la Résistance universitaire. Nous
avons défendu les principes de l'Université nationale républicaine et laïque
reconquise sur le régime de Vichy. Nous avons défendu les droits civiques
des éducateurs, les libertés universitaires, l'indépendancedu corps ensei-
gnant.
Organisation patriotique, l'Union française universitaire défendait l'indé-
pendance de la France, la Culture nationale, l'Université, et la Recherche
scientifique. Elle luttait à chaque occasion pour que soient assurées à l'Ecole
française les meilleures conditions d'existence et de fonctionnement. Nous
avons défendu la Paix, condition première de l'activité éducative. Enfin, orga-
nisation culturelle, l'U.F.U. a suscité des manifestations mettant en valeur
notre patrimoine national, et organisé des débats sur les grands problèmes
de l'activité intellectuelle et pédagogique, et, à l'occasion des congés universi-
taires, des journées d'études et des voyages culturels en France et à l'Etran-
ger.

10. Voir J. Orcel : La pensée et l'action de Frédéric Joliot-Curie, « La Pensée », n° 87 (septem-


bre-octobre 1959).
Je crois que nous avons fait du bon travail. Mais les organisations vieil-
lissent, en même temps que les militants qui les ont créées et elles tendent à
s'étioler et à disparaître lorsque les raisons qui ont motivé leur existence et
leur action se transforment.
C'est ce qu'il advient aujourd'hui pour l'U.F.U. Malgré le dévouement de
la petite équipe de camarades qui ont maintenu ces derniers temps avec de
grandes difficultés, une part de nos activités, nous n'avons pu surmonter l'in-
différence de la grande majorité de nos collègues. Ceux-ci militent dans d'au-
tres groupements notamment dans les syndicats et dans les rédactions de di-
verses revues, qui prennent sous d'autres formes la défense des valeurs pour
lesquelles nous combattions.
Faute de moyens financiers, nous sommes obligés de nous mettre en de-
mi-sommeil.
Serions-nous alors classés définitivement parmi les belles pages de l'His-
toire que l'on fera revivre de temps en temps aux heures difficiles comme
aux jours heureux ? Je ne veux pas le croire, car notre fidélité à l'esprit de la
Résistance reste aujourd'hui comme hier le plus authentique brevet de civis-
me et de patriotisme.
Je crois qu'un jour prochain, quand la France aura retrouvé, par la vic-
toire de la Gauche unie, le visage radieux dont la Résistance avait rêvé,
l'U.F.U. aura sa place dans l'édification d'une société nouvelle, démocratique
et socialiste. Je souhaite vivre encore assez de temps pour voir luire ce beau
jour.
Toute ma gratitude encore, mes chers camarades et amis, pour la peine
que vous avez prise en organisant cette réunion fraternelle. Merci de tout
cœur pour le réconfort qu'elle m'apporte.
APRES LE XXIe CONGRES
INTERNATIONAL
DE PSYCHOLOGIE
par Jean-François LE NY

D U 18 au 25 juillet 1976 s'est déroulé à Paris, le XXIe Congrès


International de Psychologie.
C'était le quatrième qui se soit tenu en France. Quel motif de fierté ! Le
premier Congrès International de Psychologie se réunit en effet à Paris, en
1889, à l'occasion de l'Exposition universelle. Lecteur, chaque fois que vous
verrez la Tour Eiffel, souvenez-vous que la psychologie scientifique en est à
peu près contemporaine. A ce premier congrès sont associés les noms de
Charcot, de Ribot, de Janet, d'Alfred Binet, qui l'organisèrent, et de bien
d'autres encore, qui y participèrent.
Dès 1900 (après Londres, en 1892, et Munich, en 1896) Paris reçut à nou-
veau un Congrès International, le quatrième. On y retrouvait Ribot, Ch. Ri-
chet, Janet et, parmi les 500 participants, une pléiade d'invités célèbres. En
1937, le XIe Congrès se réunit encore à Paris, sous la présidence d'honneur
de Pierre Janet et sous la présidence d'Henri Piéron, assisté de Charles Blon-
del et d'Henri Wallon comme vice-présidents, et d'Ignace Meyerson comme
secrétaire général. C'était l'avant-guerre ; le congrès aurait dû se tenir à Ma-
drid en 1936 ; il fut annulé. Ceux des lecteurs de « La Pensée » qui ont en
mains le recueil que vient de préparer Hélène Gratiot-Alphandéry— la secré-
taire générale du XXIe Congrès — pour les Editions Sociales, « Lecture
d'Henri Wallon », y trouveront l'écho de ses préoccupations d'alors : « Aban-
don de l'Espagne, suicide de la France » (p. 335) 1. Le XIe congrès, dont plu-

1. Les psychologues français continuent d'avoir l'Espagne au cœur. En septembre 1975, un


symposium international sur la psychologie du langage devait avoir lieu à Barcelone. Or, chacun
s'en souvient, c'était alors le moment où Franco et ses juges voulaient prendre la vie de plu-
sieurs jeunes hommes. Devant le refus presque général des participants de se rendre dans ces
conditions à Barcelone, le symposium fut, lui aussi, annulé.
sieurs de nos collègues conservent encore un vif souvenir, n'eut guère, comp-
te tenu des circonstances, plus de participants que le IVe.
A regarder les programmes de ces trois congrès, tenus en France, on
voit combien les sujets s'y spécifient peu à peu, traduisant la spécialisation
croissante des recherches : c'est une tendance qui n'a fait que s'accroître de-
puis lors.
Vincent Bloch qui, cette année, souhaita la bienvenue aux congressistes
au nom des psychologues français, soulignait avec une plaisante inquiétude
que les psychologues du monde viennent, certes, assez souvent chez nous,
mais qu'ils le font maintenant à des intervalles de plus en plus longs. Et, de
fait, si — pour nous mettre dans l'ambiance — nous traçons une courbe, ou
un graphe, des dates des congrès en France, et que nous extrapolons, nous
aboutissons, pour le prochain, à une date bien angoissante : quel âge auront
alors. ceux de nos collègues qui ont appartenu, cette année, à la «Commis-
sion des jeunes psychologues » ?
Mais, diront les réalistes, pourquoi venir parler anglais à Paris, alors
qu'on le peut tout aussi bien ailleurs ? De fait, n'étaient les règlements dra-
coniens (et anciens) de l'Union Internationale de Psychologie Scientifique, et
le mérite des traducteurs, on aurait parlé anglais à 95 à ce congrès. Dieu
merci ce n'a été qu'à 80 2.
On admet en général qu'il ne se passe rien de fondamentalement neuf
aux Congrès internationaux ; ce n'est pas la fonction de ces grandes machi-
nes. Au XVIIIe Congrès, qui se tint à Moscou en 1966, et qui battit tous les
records d'affluence, il y avait près de 4.500 inscrits. A Paris ce nombre tour-
nait autour de 3.500 ; un tel rassemblement ne peut permettre à chaque par-
ticipant un approfondissement de tous les thèmes.
Il y aurait sans doute un bon usage des Congrès Internationaux : on de-
vrait y assister aux débats concernant les problèmes sur lesquels on ne sait
rien ; on en sortirait ravi, ou en tout cas mieux instruit. Au lieu de cela cha-
cun s'obstine à vouloir entendre parler de ce qui l'intéresse, c'est-à-dire des
questions dans lesquelles il est spécialisé ; au risque d'en sortir déçu si, dé:
puis le mois dernier, il ne s'y est pas accompli de révolution, ou si, derrière
les noms parés de prestige se trouvent, comme il est après tout normal, des
gens qui savent aussi se répéter.
On ne doit pourtant pas sous-estimer l'importance d'un Congrès interna-
tional en tant que moyen de diffusion « de masse », pour reprendre une
expression qui nous est habituelle, de la connaissance scientifique. Un événe-
ment de ce type a en outre pour effet de projeter vers le grand public, au
travers de canaux multiples et d'importance inégale, parfois soumis aux
aléas de rencontres ou de choix inattendus, une boule diffuse d'informations
diverses dont finit bien par se dégager une image d'ensemble. Dans le cas
présent si, hors du Congrès, n'en demeurait que l'idée simple : la psychologie
scientifique existe, beaucoup de temps dépensé ne l'aurait pas été en vain.

2. «L'unilinguisme ne passera pas », écrit fièrement mon collègue de Paris-VIII-Vincennes,


Henri Gobard (dans « L'aliénation linguistique », Flammarion, 1976). C'est peut-être, hélas, une
vue optimiste des choses.
autre avantage encore d'une telle confrontation c'est qu'elle permet,
Un
mieux peut-être que la fréquentation d'une littérature spécialisée dont le ton-
nage croît de mois en mois, de se faire une idée, intuitive mais non forcé-
ment inexacte, du vent conjoncturel. L'histoire d'une science, avec les cou-
rants de recherche, mais aussi d'idéologie, qui la parcourent, avec ses
renouvellements et ses modes, mais aussi avec les constantes qui en dressent
l'armature, est diablement difficile à suivre, presque autant pour celui qui
s'y trouve plongé que pour ceux qui lui sont extérieurs ; en juger au jour le
jour, ou même à l'année l'année est presque impossible. Un grand congrès
permet de faire le point. Pourquoi ne pas prendre le risque de s'y essayer
ici ?
s'est ouvert sur une interrogation de Paul Fraisse, son prési-
Le congrès
dent : « Psychologie, science de l'homme ou science du comportement ? » ; el-
le reflétait le sens d'une évolution : avec une démarche qui est maintenant,
dans ses traits essentiels, adoptée par tous les chercheurs, la démarche expé-
rimentale, la psychologie scientifique va vers un assouplissement de sa pro-
blématique et de ses modèles théoriques. Les grands et petits débats qui ont
opposé, ces dernières années, les différentes sortes de cognitivisme aux diffé-
rents types de behaviorisme en ont été le témoignage le plus marquant. Il
me semble, le congrès passé, que nous sommes aujourd'hui parvenus, pour
l'essentiel, à un nouvel équilibre par rapport à ces problèmes ; j'y reviendrai
plus bas, après avoir survolé le contenu des thèmes abordés.
Le programme du XXIe Congrès était construit autour d'une quarantai-
ne de symposiums, de deux demi-journées chacun. S'y ajoutaient une demi-
douzaine de conférences générales, et de nombreuses séances au cours des-
quelles furent présentées près de 300 communications particulières.
Il vaut sans doute la peine de s'arrêter un moment sur la liste des
symposiums. Elle avait été dressée par le comité scientifique français après
une large consultation internationale qui avait recueilli environ 200 sugges-
tions, venues des diverses sociétés nationales, qui avaient toutes été sollici-
tées. Je ne me hasarderai pas à dire que ces suggestions étaient parfaitement
représentatives de la psychologie mondiale, pas davantage que ne l'étaient
parfaitement les 40 thèmes sélectionnés. Toutefois un critère principal avait
guidé ces choix : retenir les quarante problèmes sur lesquels la recherche
fondamentale s'est exercée de la façon la plus active et la plus fructueuse de-
puis le précédent congrès (celui de Tokyo, en 1972) ; apparemment ils ont
convenu à l'ensemble des participants.
Une première fraction de ces quarante thèmes (environ un cinquième)
était consacrée à la psychologie physiologique. Au vrai le premier Congrès in-
ternational s'appelait déjà « de psychologie physiologique ». Mais tout à fait
indépendamment de cela, il faut bien convenir que c'est un des domaines où
la recherche continue de progresser et de se renouveler avec une grande rapi-
dité. Peut-être le trait marquant des développements récents est-il là une liai-
son de plus en plus étroite entre les problématiques « animale » et « humai-
ne ». Sur le premier versant l'expérimentation présente des commodités si
évidentes que, dans le passé, une sorte de « modèle animal » des conduites
humaines avait pu, à certains égards, prévaloir. Cela ne signifiait nullement
que, contrairement à ce que pensent quelques critiques, les spécialistes ne
fussent (et ne soient) bien conscients des différences qui existent entre, di-
sons un rat et un homme. Mais les progrès méthodologiques, techniques,
théoriques, ont conduit en ce domaine à un renouvellement non tant des pro-
blèmes fondamentaux — perception, mémoire, motivations, comportements
instinctifs, lésions cérébrales, pharmacologie, tout cela n'est pas près de
changer — que de leur formulation. Il est caractéristique par exemple qu'on
puisse parler aujourd'hui de mémoire, et non seulement d'apprentissage à
propos des animaux, ce qui constitue un réel changement conceptuel3. Il
n'est pas moins intéressant que l'on puisse réunir ensemble de façon fruc-
tueuse des psycho- ou des neurophysiologistes et des psychologues sociaux sur
un thème comme « le développement des comportements agressifs ». Fac-
teurs biologiques ou facteurs sociaux ? Ce n'est pas le bon problème. Mais
plutôt quelle sorte d'interaction, et sous quelles formes différenciées selon
les espèces, entre les uns et les autres ?
Dans un autre registre, que n'avons-nous pas à apprendre, pour la psy-
cholinguistique comme pour la psychologie de la cognition en général, des in-
vestigations sur « le langage chez les anthropoïdes » ? Il n'y avait peut-être
qu'un fait nouveau à ce symposium, mais il était de taille : Washoe, la gue-
non des Gardner a, pour la première fois dans l'histoire — m'accorde-t-on le
mot « histoire » ? je veux dire histoire de l'humanité et de l'animalité — des-
siné des représentations figurées, en leur assignant un nom 4. Ce dernier
symposium donna lieu, incidemment, à quelques prises de position tranchées
sur les différences entre les recherches de laboratoire et celles menées en mi-
lieu « naturel » (perspective éthologique) ; en général on les considère plutôt
comme complémentaires.
Venons-en maintenant à ce que je placerai sous la rubrique mixte :
« psychologie générale et psychologie du développement (dite parfois « géné-
tique ») ». Là se trouvait la majorité des thèmes du congrès, mais dans un
enchevêtrement qui témoigne clairement qu'il n'existe plus désormais de bar-
;
rière ni de vraie distinction entre lois et développement l'enfant cesse, pour
les psychologues, d'être considéré comme un être à part. Certes « la percep-
tion chez le nourrisson », par exemple, constitue un champ de recherche qui
peut à lui seul occuper de nombreux chercheurs ; mais pas plus spécifique-
ment que ne le peut « la perception du langage » : l'une et l'autre firent d'ail-
leurs l'objet d'un symposium.
Cette interpénétration de la psychologie générale et de la psychologie du
développement me paraît un autre indice du phénomène que j'évoquais plus
haut à propos de la psychologie physiologique : l'évolution vers une concep-
tion plus intégrée, oserai-je dire plus dialectique, de la psychologie scientifi-
que, vers l'idée qu'existent un certain nombre de processus généraux qui ré-
gissent toutes les conduites ou les activités, mais que ceux-ci engendrent,
développent, construisent toute une complexité infinie de processus dérivés,
que l'on trouve ensuite à l'œuvre dans les situations les plus diverses.
3. Les lecteurs de « La Pensée » ont sans doute gardé le souvenir de l'article de Pierre Le-
conte, dans le numéro 183 (octobre 1975), sur Sommeil et mémoire ».
«
4. Ce fait est décrit plus longuement dans « La Recherche », n° 72, décembre 1976, p. 000.
Une autre tendance, peut-être plus conjoncturelle, celle-là, mais dont le
congrès a, d'évidence, fortement témoigné en ces matières, c'est de la place
prépondérante prise au cours de ces dernières années par l'étude des activi-
tés cognitives. Cette poussée s'est faite dans un contexte théorique marqué,
aux Etats-Unis surtout, et beaucoup moins en France, par d'importantes po-
lémiques. On en trouve l'expression dans les débats extrêmement vifs qui ont
opposé, notamment dans le domaine de la psycholinguistique, les écoles de
Chomsky et de Skinner, et dont quelques échos subsistent ; mais en arrière-
fond de tout cela il y avait aussi la guerre du Viet-Nam et la contestation
universitaire des années 60. Il me semble que le climat s'est plutôt rasséré-
né ; personne ne peut dire aujourd'hui que le modèle chomskyen ait démon-
tré son aptitude à supplanter tous les autres ; on ne pourrait pas affirmer
davantage que là était la « gauche » cognitiviste, bousculant avec ardeur les
conservateurs du behaviorisme — en fait identifié à la théorie stimulus-
réponse. Pourtant cette longue controverse a suscité, ou au moins hâté, une
profonde transformation de la psychologie expérimentale. Aujourd'hui tout
le monde ou quasiment, est « cognitiviste », en ce sens que tous s'intéressent
à ce qui se passe « dans la tête » des sujets plutôt que simplement dans leur
comportement. Partout, peu ou prou, s'élaborent des modèles plus ou moins
sophistiqués du fonctionnement psychologique. Les notions dérivées, de fa-
çon rigoureuse ou lâche, de l'ex-théorie de l'information — muée sur son au-
tre versant en « informatique » — ont beaucoup transformé, j'oserai dire ré-
volutionné, la psychologie des activités cognitives. Le résultat en est que,
beaucoup plus encore qu'auparavant, les frontières entre perception, mémoi-
re, identification ou formation de concepts, langage, ont cédé la place à une
interpénétration complète.
Le signe en était, à ce congrès, qu'une contribution ou un auteur que
l'on aurait pu s'attendre à écouter au symposium « langage et cognition », ou
« traitement de
l'information dans la mise en mémoire », ou encore « aspects
sémantiques de la mémoire », voire dans celui, déjà cité, « perception du lan-
gage », pouvait aussi bien se trouver engagé dans le thème « intelligence arti-
ficielle et intelligence naturelle ». Comme le montre cet exemple 5 et ces ti-
tres, dans cette région de la psychologie les thèmes des symposiums étaient
très rapprochés et comportaient un certain nombre de recouvrements. Mais
c'est l'indice de la très grande activité qui y règne.
Et la personnalité, me dira-t-on ? Il faut reconnaître qu'assez peu de
symposiums en traitaient : j'ai déjà parlé du « développement des comporte-
ments agressifs », et de son contenu mixte. Mixtes aussi, sans doute, « les
motivations pro-sociales ». Etre pro-social, m'a dit un collègue, c'est de l'idéo-
logie ; mais peut-être est-il plus facile d'être pro-social en Pologne, d'où vient
ce titre, qu'en France ou à Harlem ? De façon semblable « le développement

5. J'ai pris comme référence ici la contribution de J. Hoffman, de Berlin-Est, apparentée


aux travaux de Klix, dont le numéro 188 de « La Pensée » a publié un article général. Mais j'au-
rais pu en choisir d'autres.
de la personnalité dans une double culture », comme le précédent, ressortis-
sait encore à la psychologie sociale. Mais on s'est aussi interrogé sur « la con-
tribution de la psychanalyse à la psychologie », formulation que d'aucuns
;
trouveront sans doute bien tendancieuse et plus encore le fait que sont ve-
nus là seulement, par définition, des chercheurs qui pensent que la psychana-
lyse a quelque chose à voir avec la psychologie (et, à l'occasion, réciproque-
ment). En compétition, ou en complément du précédent, et en tout cas en
preuve que les organisateurs ne craignaient pas les sujets brûlants, un sym-
:
posium posait la question « Que valent les procédures de modification du
-
comportement ? », ce dernier terme incluant notamment ce qu'on appelle ail-
leurs les « thérapies comportementales ». La question montre assez que cer-
taines de ces techniques font problème, tant au plan scientifique que déonto-
;
logique et moral je n'ai pas eu la chance d'assister moi-même plus de
quelques instants à ce symposium, mais la rumeur m'a rapporté qu'on y a
présenté de très bonnes analyses.
Il est bien vrai que c'est peu, à propos d'un domaine, la personnalité,
qui fait les délices d'au moins 95 de nos étudiants débutants ; et qui, indé-
pendamment de cela, est d'une importance qui devrait bien valoir celle de la
cognition. Mais c'est aussi un domaine qui, je ne sais trop pourquoi — com-
me je suis hypocrite ! — ne suscite pas tellement de travaux de caractère
scientifique.

La psychologie sociale 6, il faut le reconnaître, a eu plus de succès un :


ensemble d'une huitaine de symposiums lui était consacré. Outre ceux déjà
cités, ils allaient des problèmes d'écologie psychologique à ceux de « l'in-
fluence sociale » ou des « rapports entre les groupes », étudiés conjointement
au laboratoire et sur le terrain, ou de l'apprentissage par observation (pro-
che de ce qu'on appelle usuellement l'imitation). Les processus cognitifs
avaient ici aussi une place particulière, et qui témoignait d'une même ten-
dance qu'en psychologie générale. Mais le phénomène nouveau, dans ce sec-
teur, est sûrement l'irruption au milieu des thèmes anciens d'une problémati-.
que explicitement inspirée du matérialisme historique ; le symposium « les
modèles de l'homme en psychologie sociale » en a été le principal théâtre.
C'est bien d'une problématique qu'il s'agit, et non — ce qui serait fort dom-
mageable — de solutions, ou de positions données pour telles. Aussi bien
dans les pays capitalistes, notamment en France, que dans les pays socialis-
tes, où la psychologie sociale a, avec la sociologie, connu récemment un cer-
tain développement, cette situation est génératrice de recherches nouvelles.
Plusieurs symposiums théoriques de caractère général s'ajoutaient au
dernier cité : ainsi de « inné et acquis : état du problème », dont on voit qu'il
voulait innover par son contenu plus que par son titre. Et aussi de la « psy-
chologie de l'art », destiné à constituer en quelque sorte une liaison avec le
Congrès d'Esthétique expérimentale, qui s'était tenu juste auparavant à Pa-

6. Voir à ce propos, dans le n° 186 de « La Pensée », l'article de C. Camilleri.


ris. Enfin le quarantième symposium résumait à lui seul toute la psycholo-
gie ; organisé par A.-N. Léontiev 7, il traitait de : « conscience, activité et com-
portement ».
A ces symposiums s'ajoutaient, on l'a dit une demi-douzaine de
conférences spéciales 8, dont deux du soir, celle de H.-L. Teuber, et celle de
René Zazzo. Le dernier jour, Jean Piaget, plein de jeunesse et d'humour se-
Ion son habitude, vint recevoir l'hommage qui lui était rendu pour ses 80 ans,
devant un amphithéâtre bourré à craquer d'admirateurs, savourant du même
coup la revanche de la francophonie. « Travaux en cours», voilà ce dont
avait voulu parler Jean Piaget, et non de la somme de recherches et de ré-
flexions qu'il a concentrées dans cette montagne de livres, bien (ou parfois
mal) connus, dont chacun, pour lui, ne fut jamais que celui qui précédait le
prochain ; ce fut un après-midi mémorable.
Qu'en est-il alors de la psychologie de 1976, vue à travers son XXIe Con-
grès ?
Observons d'abord que celui-ci n'en donne qu'une image partielle : celle
qui correspond à la recherche fondamentale. Les congrès internationaux de
ce type ont maintenant lieu tous les quatre ans ; alternent avec eux des con-
grès internationaux de psychologie appliquée qui rendent compte d'autres re-
cherches ou expériences. Toutefois si, il y a seulement deux décennies, ces
deux champs d'activité étaient assez distincts, et si même régnait entre eux
une certaine méfiance réciproque, les choses, là aussi, se modifient. On voit
se développer fortement des travaux qui, dans de nombreux cas, méritent
vraiment la nom de recherche, et vraiment le qualificatif d'appliquée, c'est-à-
dire des études qui sont à la fois nourries des acquisitions de la recherche
fondamentale et susceptibles de l'alimenter en retour des résultats obtenus
« sur le terrain » et des
problèmes correspondants. Autrefois il arrivait sou-
vent qu'on appliquait avant d'avoir cherché.
Ce n'est pas dire que les applications et plus généralement la pratique
de la psychologie (qu'il faut à leur tour distinguer de la recherche appliquée)
aient cessé de poser des problèmes. Un symposium à part était, au congrès,
consacré aux questions de déontologie ; l'un de ses principaux objectifs était
de faire progresser le travail long et difficile, entrepris depuis des années, de
fixation de normes communes à tous les psychologues du monde, inspirées
avant tout par l'obligation de respecter l'homme.
Ces problèmes se sont, au congrès, également posés sur le terrain politi-
que, pas toujours, à vrai dire, dans les meilleurs termes. Un groupe de psy-
chologues français y soulevèrent par tracts le problème de la restitution à
Leonid Plioutch, dont on dit qu'il se destine à la psychologie, de certains de
ses manuscrits demeurés en U.R.S.S. Il va sans dire que, après nous être ré-
jouis que Plioutch soit sorti de l'hôpital psychiatrique où il était enfermé,
nous souhaitons vivement qu'il récupère ses dossiers de travail. Il n'était pas
7. A ce même moment paraissait en Français, on le sait, la traduction par les Editions So-
ciales de son ouvrage.
8. Il y eut, malheureusement, deux absents de marque, B. Inhelder, souffrante, et E.-N. So-
kolov.
nécessaire pour autant de rechercher ouvertement un incident avec nos collè-
gues soviétiques, qui n'ont rien à voir, ni avec l'internement passé de
Plioutch, ni avec ses difficultés actuelles.
Furent également posées avec acuité des questions graves : celle de l'uti-
lisation de méthodes psychologiques de torture, notamment de « la privation
sensorielle », dont on a, semble-t-il, récemment fait usage contre des Irlan-
dais, et contre certains opposants en République Fédérale d'Allemagne. Le
cas le plus affreux, toutefois, fut rapporté par une psychologue chilienne, qui
témoigna de façon directe des méthodes utilisées par la police de Pinochet.
L'utilisation par celle-ci de l'affection d'une jeune fille pour son père relève-
t-elle de l'application de la psychologie (ou de la psychanalyse) au sens où
nous l'entendons ici, ou de techniques policières hélas anciennes, c'est ce qui
serait à déterminer. Il reste que le congrès s'est, et il aurait été anormal
qu'il en fût autrement, aussi trouvé confronté aux graves problèmes que sou-
lèvent les pratiques du mépris de l'homme au nom de la psychologie, et qu'il
a dû, à nouveau, les placer au premier plan de sa conscience.
Revenons maintenant aux enseignements scientifiques du congrès. On en-
tend parfois prononcer à propos de la psychologie le mot de « crise ». Je con-
sidère qu'il est injustifié en ce qui concerne la recherche9. Il n'en est certes
pas de même pour l'enseignement : ce qui caractérise celui-ci, c'est, mondia-
lement, une demande numériquement prodigieuse, accompagnée d'une coupu-
re profonde entre ce qui est ainsi demandé et ce qui est proposé par les en-
seignants-chercheurs. Ce phénomène est aigu dans un certain nombre de
pays — dont le nôtre — ; une telle accumulation de besoins individuels cons-
titue sans aucun doute aussi un phénomène social.
A l'égard de cette demande la recherche en psychologie fondamentale
constitue à coup sûr un domaine autre, et d'une certaine façon protégé ; on
pourrait présenter un certain nombre de bonnes raisons qui expliquent et
justifient qu'il en soit ainsi ; elles constitueraient toutes une explication du
sens du mot « scientifique » en psychologie, explication qui n'est pas tou-
jours aisée, ni surtout courte, à communiquer.
Mais si l'on se place à l'intérieur de ce domaine qu'est la psychologie
scientifique fondamentale, le fait frappant, c'est, beaucoup plus que les dé-
saccords, qui à mon sens ne dépassent pas un degré « normal » en matière
de recherche — un niveau « normal » de désaccords n'étant pas, pour moi,
un niveau bas — le fait remarquable, donc, est l'existence d'une large con-
ception commune. Elle vaut d'abord pour la méthodologie : même si on ne
s'accorde pas sur ce qui est « vrai », on dispose de règles et de critères géné-
ralement acceptés qui permettront de faire le départ entre ce qui sera tenu
pour admis et ce qui sera au contraire rejeté ; il est significatif à cet égard
que la grande controverse anti-behavioriste n'ait à aucun moment remis en
cause les normes de la démarche expérimentale. Mais on peut également sou-
tenir qu'un « fond théorique commun » relativement important existe, au-
dessous des différences entre les modèles et les habillages divers qui leur

9. Sauf, peut-être, en psychologie sociale.


:
sont souvent donnés comme je l'ai marqué plus haut, il me paraît caractéri-
sé par l'importance accordée aux activités cognitives et l'adoption de théo-
ries plus ou moins explicitement sous-tendues par la notion d'information.
Quoi qu'il en soit, il est de fait que s'est poursuivi durant ces dernières
années, et d'une façon qui s'est accélérée, le double processus d'accumulation
des données empiriques et de remaniement du champ conceptuel, ce dernier
comportant, à la fois comme cause et comme conséquence, l'ouverture à des
domaines nouveaux de recherche.
En 1980 le XXIIe Congrès se tiendra à Leipzig, en République Démocra-
tique Allemande. On y célébrera (avec à peine un peu de retard) le centième
anniversaire de la fondation, par Wundt, du premier laboratoire de psycholo-
gie du monde 10. J'évoquais, en commençant, la Tour Eiffel ; nos collègues de
R.D.A. ont un souvenir mieux approprié. Ils ont aussi et surtout, aujourd'hui,
une recherche psychologique fort active, et qui a surmonté les coups mortels
portés par l'hitlérisme à une discipline qui connut en Allemagne un essor
exceptionnel. Je ne doute pas que nous ayons, dans quatre ans, à faire un
nouveau bilan optimiste de la psychologie scientifique.

10. Depuis que j'ai écrit cela un collègue italien m'a assuré que le vrai premier avait été fon-
dé dans un lycée, à Messine, en 1870.
Chronique de civilisation
allemande
NOUVEAUX REGARDS
SUR L'EXPRESSIONNISME
ALLEMAND *

par Gilbert BADIA


L'EXPRESSIONNISME allemand est un mouvement peu connu en France et
donc souvent entouré de mystère et de légendes. Peu connu parce que peu
étudié. Il n'est pour s'en convaincre que de jeter un coup d'œil sur les éléments
de bibliographie que nous propose Lionel Richard à la fin du numéro spécial d'O-
bliques, dont il a été le maître d'œuvre. En un demi-siècle L. Richard dénombre,
en tout et pour tout, six anthologies ou numéros spéciaux de revues et neuf étu-
des critiques (dont plusieurs : Lukacs, Kracauer, Willet) sont tout simplement des
traductions de l'allemand ou de t'anglaisa Il est en particulier surprenant que l'on
ne trouve dans cette liste aucune thèse de germanistes français, alors que le mou-
vement expressionniste a fait l'objet de travaux et d'études dans le monde entier,
surtout et d'abord en Allemagne et dans les deux Etats allemands actuels 2.
Avant la guerre de 1914-1918 — car ce mouvement naît et se développe déjà,
surtout chez les poètes, dans les premières années du siècle — l'expressionnisme
allemand est victime du chauvinisme qui occulte et altère en France tout ce qui
est allemand (tandis qu'à la même époque en Allemagne on traduit beaucoup
d'auteurs français : Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Claudel, alors in-

* VOIR: REVUE OBLIQUES (NUMERO 6/7), NYONS, 1976. D'UNE APOCALYPSE A L'AUTRE. COLLECT.
10/18, PARIS, 1976.
1. Obliques (numéro 6/7). L'expressionnisme allemand, pp. 279et 280.
Indiquons à L.R., en vue de la réédition de ce numéro d'Obliques, un « mastic » qui
ajoute à ces quelques études critiques un certain nombre de titres allemands (p. 280). Nous
citerons cette revue sous la référence abrégée Obliques.
2. Signalons également la thèse soutenue par René Eichenlaub en octobre 1976 à Stras-
bourg, intitulée Ernst Toller et l'expressionnismepolitique.
connu en France 3, et que les deux principales revues expressionnistes allemandes
Der Sturm et Die Aktion s'intéressent à la peinture moderne et notamment aux
œuvres de Delaunay, Braque, Picasso, etc.) ; pendant la guerre et au lendemain
de celle-ci, tout ce qui se fait en Allemagne continue à être suspect pour la plu-
part des critiques français qui en rendent compte. Ainsi Henri Albert dans le Mer-
cure de France du 16 août 1918 exécute-t-il Ein Geschlecht, pièce à succès de
Fritz von Unruh (dont on sait qu'il ne tardera pas à devenir précisément un apôtre
du pacifisme), en la qualifiant de «tragédie des instincts déchaînés» et en y
voyant une œuvre de cette Allemagne cc sadique et barbare», celle des champs de
bataille 1
Selon Lionel Richard 5, les deux seuls hommes qui aient sérieusement tenté
de faire connaître l'expressionnisme allemand en France furent Paul Colin et Yvan
Goll.
Le premier dans son livre Allemagne et dans la revue Europe, dont il sera le
premier rédacteur en chef (1923). Le second, qui a vécu en Allemagne et connaît à
la fois les œuvres et les hommes dont il parle, non seulement dans son Antholo-
gie poétique Les Cinqs continents (Paris, 1922), mais aussi à l'occasion de la re-
présentation de Feu à l'Opéra, de Georg Kaiser (qu'il a lui-même traduit en fran-
çais), et dans des articles et des entretiens comme celui qu'il a avec Raymond
Cogniat et qui paraît dans Comédia en 19246.
Romain Rolland, Barbusse, plus généralement la revue Clarté dont il est le
fondateur, ont bien tenté de maintenir ou de renouer après la guerre des liens
avec l'intelligentsia allemande. Mais ils sont moins soucieux de cerner ou de pré-
senter à leurs lecteurs l'expressionnisme — qui d'ailleurs éclate et périclite bientôt
— que d'en faire connaître les tendances politiquement progressistes.
Donc pour des raisons diverses, l'expressionnisme allemand est resté en Fran-
ce méconnu 7. Or voici que depuis quelques années on s'intéresse de nouveau à
lui, à ses productions picturales, musicales, théâtrales, cinématographiques, etc.
On redécouvre et on rejoue Wedekind, Kaiser, Sternheim. On publie et commente
les débats qui opposèrent Lukacs, Brecht, Anna Seghers et dont on trouve les tra-
ces, et parfois les pièces, dans la revue des écrivains antifascistes émigrés : das
Wort.
*
L'expressionnisme allemand a d'abord été un mouvement de révolte de l'indi-
vidu contre une société — imagine-t-on la société allemande du début du siècle,

3. Cf. sur ce sujet Lionel Richard : D'une apocalypse à l'autre, pp. 59-60. Nous citeron
cet ouvrage sous la référence L.R. Apocalypse.
4. L.R. Apocalypse, p. 184.
5. Rappelons que cette chronique n'est somme toute qu'un, compte rendu des travaux
de Lionel Richard et qu'elle lui emprunte la quasi-totalité de sa documentation.
6. L.R. Apocalypse, ch. III. Procès d'une réception critique et notamment p. 208. Voir
également l'avant-propos d'Obliques, pp. 1-8.
7. On pourrait rapprocher cette méconnaissance de celle dont a souffert longtemps Ber-
tolt Brecht. Sa première pièce jouée en France, Mère Courage, a été jugée par plusieurs cri-'
tiques en renom « trop allemande » pour pouvoir convenir au goût du public français.
dans un pays qui s'est enrichi, urbanisé, industrialisé plus vite qu'aucun autre
pays européen ? — où les productions de l'esprit ont été prodigieusement dévalo-
risées, une société très hiérarchisée, un monde de villes tentaculaires qui écrasent
t'homme. Yvan Goll a raison de dire que « le thème le plus typique [de l'expres-
sionnisme] est celui de la libération de l'homme » et de noter que les pièces de
théâtre sont souvent une Passion 8.
Lionel Richard souligne justement que « l'expressionnisme ne saurait être
considéré comme un phénomène purement esthétique : il est inséparable de la
crise que connaît ta société allemande au début du siècle » 9.
Seulement cette révolte contre les valeurs dominantes d'une société où un ca-
pitalisme à l'expansion forcenée se mue en impérialisme agressif demeure indivi-
duelle. J'ai toujours été frappé de ta quasi totale absence de liens, jusqu'à la fin
de la guerre, entre le mouvement politique, la croissance prodigieuse du mouve-
ment social-démocrate(faut-il rappeler que le S.P.D. compte à la veille de la guer-
re plus de 800.000 adhérents et recueille plus de quatre millions de voix, près de
30% de suffrages !) et cette révolte de l'intelligentsia allemande. Même lorsque
l'horreur de la guerre fait d'eux, des pacifistes, même lorsque, au lendemain de la
révolution de novembre 1918, beaucoup de ces intellectuels crient « Révolution »,
ifs ne s'allient pas toujours et ne s'intègrent que rarement — au début en tout cas
— au mouvement politique. Leur protestation demeure volontiers anarchique, aus-
si exaltée qu'imprécise, idéaliste, le plus souvent coupée des réalités profondes du
peuple allemand qui n'a pas évolué au même rythme qu'eux. Souvent ces intellec-
tuels se paient de mots et de cris. C'est une des raisons qui font que le jeune Bre-
cht se détourne d'un théâtre dont l'exaltation verbale sonne parfois creux ; une
des raisons qui expliquent aussi le découragement de certains lorsque la réalité
politique de la République de Weimar dément leurs vaticinations HI. Un temps
quelques-uns vont être séduits par le gauchisme du K.A.P.D. (le parti communiste
ouvrier d'Allemagne) issu d'une scission du K.P.D. et qui disparaîtra rapidement
de la scène politique.
Il faut noter que l'ignorance est réciproque. Le mouvement ouvrier ignore à
peu près l'avant-garde artistique. De la part d'hommes comme Scheidemann,
Noske, Ebert ou Legien ce n'est guère surprenant : ils n'ont jamais marqué beau-
coup d'intérêt pour les productions de l'esprit; mais même la gauche du S.P.D.,

-
Mehring, Rosa Luxemburg ne s'y intéressent guère. Par goût et par conviction ils
sont plus tournés vers l'art classique u. Us pensent d'ailleurs que toutes les forces
doivent être consacrées à la préparation de la révolution et que c'est seulement
après sa victoire que le prolétariat pourra créer un art véritablement nouveau. Ro-
sa Luxemburg qui s'essaie à la peinture, peint comme on le faisait au XIXe siècle, -
à un moment où Franz Marc a peint son Blaue Reiter. Plus surprenant encore :
elle connaissait personnellement l'éditeur de Die Aktion, Franz Pfemfert, une des
8. L.R. Apocalypse, p. 210.
9. Ibid, p. 20.
10. Cf. cesnotations d'Yvan Goll en 1921 « Troupes en marche des hommes de vérité.
est hélas [.] la République allemande de 1920 [o.,.]. Le combat est devenu un
Mais le résultat
tableau grotesque. Et VEsprrt, en cette époque de profiteurs, une rfgolade ». L.R. Apocalyp-
se, p. 169.
11. Voir sur ces questions, Gilbert Badia: Rosa Luxemburg, journaliste, polémiste, révo-
lutionnaire, pp. 721-733.
revues expressionnistes les plus engagées, mais elle n'expose point dans cette re-
vue ses idées. Le seul point de contact que l'on pourrait trouver entre Die Aktion
et les batailles de la gauche social-démocrate, c'est la dénonciation de la guerre
(s'agissant de Die Aktion, j'hésite à écrire : la lutte contre la guerre).
Le rapprochement se fera surtout au lendemain de la révolution de novembre
1918. Alors, peu à peu, les expressionnistes choisiront leur camp, mais c'est aussi
alors que le mouvement expressionniste commence à se désagréger.
Certes il est imprudent de vouloir établir des rapprochements à plus d'un de-
mi-siècle de distance et, qui plus est, entre des pays différents. Pourtant on peut
se demander si le regain d'intérêt dont bénéficie aujourd'hui, en France, l'expres-
sionnisme allemand ne tient pas pour une part à « cette angoisse non dominée, à
cette sorte de vertige» qu'il traduirait, si l'on en croit André Chamson et qui est
peut-être aussi le lot d'une partie de la génération actuelle. C'est cette angoisse,
cette inquiétude devant un monde trop vite et trop totalement bouleversé que les
expressionnistes — qui ont souvent une attitude d'esprit que nous qualifierions au-
jourd'hui de gauchiste, et ce n'est pas un hasard si la Maladie Infantile date pré-
cisément de la fin de l'expressionnisme — ont tenté de traduire dans des formes
nouvelles 12. Bien avant que Marcuse n'en fasse une théorie, on rencontre, chez
certains expressionnistes, une grande sympathie pour les individus ou les groupes
marginaux. Dans L'Homme au centre, Ludwig Rubiner écrit « Qui sont nos com-
pagnons ? Les prostituées, poètes, sous-prolétaires, collectionneurs d'objets trou-
vés, voleurs occasionnels, oisifs, couples enlacés, fous de Dieu, ivrognes, fumeurs
invétérés, chômeurs, goinfres, clochards, cambrioleurs, critiques, victimes de la
maladie du sommeil, vauriens. Et, par moments, toutes les femmes de la terre.
Nous sommes les rejetés, le rebut, les méprisés. Nous sommes ceux qui sont sans
travail, inaptes au travail, ceux qui refusent le travail. Nous sommes la Sainte
Racaille » B. *
Mais Camille Demange a raison de demander au lecteur de ne pas en rester à
l'agacement que peut produire la naïveté politique des expressionnistes, sinon on
passerait à côté des découvertes que ce mouvement a faites et qui ont marqué et
marquent encore le théâtre, la peinture, l'architecture, le cinéma, la danse, etc.
Le mérite de Lionel Richard et l'intérêt de ce numéro d'Obliques, c'est qu'ils
nous permettent de juger sur pièces. La revue est très richement illustrée de re-
productions d'oeuvres de Kandinsky et de Franz Marc, mais aussi d'Emil Nolde,
Kubin, Beckmann, Kirchner, Otto Müller, Schiele. Pour le théâtre surtout qui est
l'art le plus largement traité (mais cela vaut aussi pour la peinture ou la danse), on
nous propose d'une part les textes-programmes des auteurs eux-mêmes, d'autre
part les prises de position de critiques à l'époque où les pièces furent jouées, en-
fin, en contre-point si l'on veut, et la mise en page invite à cette confrontation,

12. Formes nouvelles qu'on rencontre en peinture et en poésie surtout. On peut s'éton-
ner à ce propos que Lionel Richard ne nous propose pas de poèmes expressionnistes dans
Obliques, ni de texte sur cette poésie. C'est sans doute qu'il voulait ne pas faire double em-
ploi avec son ouvrage Expressionnisme allemand, panorama bilingue d'une génération.
Maspero, 1974. Encore aurait-il sans doute mieux valu le dire expressément.
13. Obliques, p. 124.
d'excellentes mises au point de critiques, de germanistes ou d'hommes de théâtre
actuels 14.
Ce numéro d'Obliques fait une place toute particulière aux nombreux mani-
festes que publiaient les divers groupes d'artistes et puise largement dans les
textes publiés à l'époque par quantité de revues, souvent éphémères.
Lionel Richard se défend — et il a raison — de vouloir faire un bilan de
l'expressionnisme. Aussi bien une grande partie des « découvertes » de ces artis-
tes sont-elles maintenant si profondément assimilées par les divers arts qu'elles
sont difficilement reconnaissables.
Les expressionnistes ont réagi contre le naturalisme dans tous les arts (au
théâtre comme en peinture). Ils se sont posés le problème du rapport entre les di-
vers arts (musique, drame et texte, architecture, peinture et théâtre, etc.). Le
choc de la guerre — et aujourd'hui, après la guerre hitlérienne, nous avons du
mal à imaginer ce que fut ce choc, quels bouleversements provoqua ce premier
massacre de masse, où des hommes mouraient par millions alors qu'on comptait
les morts par milliers dans les conflits précédents — fit prendre conscience à
beaucoup d'artistes de leur responsabilité sociale. Comme le proclame un projet
de manifeste, les uns voulaient « rassembler tous les grands talents du monde des
arts pour qu'ils servent le bien public et l'intérêt général » 15, d'autres tentaient de
fonder un théâtre prolétarien, c'est-à-dire un théâtre pour le peuple et non plus
pour la seule bourgeoisie. C'est alors que naît le théâtre politique.
Les expressionnistes, parce qu'ils mettent en cause l'art tel qu'il existait alors,
sont dans presque tous les domaines, des explorateurs. Ils cherchent des voies
nouvelles. En musique, c'est Schônberg. En art, Kandinsky, les tendances qui mè-
nent à l'art abstrait, mais aussi celles qui aboutissent au design avec le Bauhaus.
Agnès Sola, après avoir analysé les idées que Kandinsky développe dans son
étude « Du spirituel dans l'art » et cité cette réflexion caractéristique : « le conte-
nu est ce que le spectateur éprouve sous l'effet des couleurs et des formes», con-
clut : « Ce qui jusqu'alors apparaissait comme un matériau au service de l'expres-
sion de la pensée rationnelle, langue, objets, gestes et même sons, prend soudain
la première place et, dans le domaine artistique devient la matière pure de l'art.
Der Blaue Reiter repose tout entier sur cette problématique » 16.

14. Le sommaire est extrêmement riche et il n'est pas possible de citer tous les au-
teurs : André Chamson parle d'Edward Munch, Guy Vogelweith de Strindberg, Francis Clau-
don et Jean Tarvel de Wedekind, Agnès Sola de Kandinsky, Camille Demange et Klaus Kan-
dler du théâtre en général, Wolfgang Gersch, Madelin Trinon, Jérôme Prieur du cinéma,
Alain Lance de Sternheim, Claude Sebisch de Piscator, Hélène Roussel de Friedrich Wolf,
Anne-Marie Lazarini d'Yvan Goll, René Micha des peintres de nus, Pierre Rivas aborde l'étu-
de de l'expressionnisme en Amérique latine, etc.
15. Obliques, p. 179.
16. Obliques, p. 83 et 92. Le rapprochement avec les idées développées par les forma-
listes russes (Ibid, pp. 91, 92) est particulièrement suggestif. « Der Blaue Reiter », ce titre em-
prunté au tableau de Franz Marc désigne à la fois le nom que se sont donné un groupe de
peintres (1911) et l'almanach où ils exposaient leurs idées, paru en mai 1912, et où ils pré-
sentaient le mouvement pictural en France, en Allemagne et en Russie.
Au théâtre, c'est une série de recherches, d'inventions.techniques (succession
de scènes, au lieu d'une action suivie, recherche de décors symboliques, significa-
tifs, d'éclairages nouveaux) que Brecht après Piscator utilisera en en modifiant
parfois l'objectif. A ce propos il est regrettable que, faute de place, les articles de
Prévost, Fischbach, Gisselbrecht qui auraient précisé les rapports entre Brecht et
l'expressionnisme (et sans doute ce qu'en a gardé Brecht tout en le contestant)
n'aient pu trouver place dans ce numéro d'Obliques 17. Friedrich Wolf par exemple
réclame en 1919 « des théâtres expérimentaux pour mettre à l'épreuve » ses nou-
velles idées sur la mise en scène. Il veut « modeler un volume scénique de façon à
le désaxer, le déformer, le disloquer, le jeter à terre ou le redresser ». Il veut aussi
modifier les éclairages, utiliser les décors pour créer une « vision fantastique » qui
pénètre la réalité des choses. Il veut « intégrer l'espace lui-même au jeu gestuel de
l'acteur »
Enfin les expressionnistes sont sans doute, avec les formalistes russes, les
premiers à étudier le langage en tant que matériau de l'activité littéraire. Qu'on li-
se à ce propos la fin du texte d'Alfred Doebtin sur l'œuvre épique 19.
Certains d'entre eux, après Strindberg et avant que ne soient connues les
théories de Freud, font toute sa place à l'inconscient 2°.
Peut-être ces quelques indications, trop rapides pour donner une idée de la ri-
chesse et du numéro d'Obliques et D'une apocalypse à l'autre, inciteront-elles
cependant tel ou tel lecteur à relire les textes ou à revoir les œuvres dont il a été
question 21.
Comme il arrive souvent, les contemporains furent parfois plus frappés par les
outrances que par les innovations réelles du mouvement. D'autant que certains
épigones n'en retenaient déjà que les outrances.
On le devine à lire le manifeste où Piscator énonçait les moyens et les buts
du théâtre prolétarien : « Un style de mise en scène qui rejette les contorsions
expressionnistes, le symbolisme flou, la juxtaposition confuse de lignes, de cou-
leurs, d'objets qui suggéreraient l'Ame de l'homme ou seraient la projection du
moi de l'artiste ». Celui-ci « doit apprendre à mettre ses propres idées et son origi-
nalité au service des idées qui vivent dans la psyché des masses, au service de
formes banales, claires et saisissables pour chacun »22.

17. Obliques, p. 320.


18. Obliques, p. 115 et 121.
19. Ibid, pp. 229-230. Contrairement aux autres textes, on ne précise pas ici la date de
parution.
20. Voir à ce sujet l'article de Volgelweith sur Strindberg, Obliques p. 15 et suiv. et le
passage consacré par L. Richard à la discussion sur la psychanalyse. L.R. Apocalypse,
pp. 92-99.
21. D'une apocalypse à l'autre est un exposé plus systématique (chronologique) des
principaux aspects de l'activité intellectuelle en Allemagne avant et après la première guerre
mondiale. Le numéro d'Obliques est plus vivant, plus touffu, plus complexe aussi. On a par-
fois l'impression, comme dans une forêt, de s'y perdre. Parfois, j'aurais souhaité un meilleur
classemént, et, sans doute déformation universitaire, plus de lisibilité dans le plan et plus
d'indications encore sur les textes et les auteurs cités.
22. L.R. Apocalypse, p. 311.
Chronique littéraire

LEONARDO SCIASCIA, LE SICILIEN


par Jean PANDOLFI

0 ne peut que se réjouir de la récente traduction de deux livres de Leonardo


N
Sciascia : « La disparition de Majorana » et « Todo Modo » 1. L'œuvre de
Sciascia est désormais, dans sa partie majeure, accessible au public français 2. Et
cela mérite d'être souligné tant il est difficile, pour les maisons d'édition, de sou-
tenir financièrement un tel effort, compte tenu de la « crise du livre » qui sévit
dans notre pays 3. Puisque désormais l'essentiel de l'œuvre de Sciascia est à notre
disposition, puisque d'autre part les récentes traductions de « La disparition de
Majorana » et de « Todo Modo » replacent Sciascia au cœur de l'actualité littérai-
re, il nous semble opportun d'opérer un retour sur l'ensemble de cette œuvre, et
de situer l'auteur dans le roman italien contemporain.
*
Qu'on ne s'y trompe pas : rien n'est plus différent de la production romanes-
que française que le roman italien.

1. «La Disparition de Majorana » traduit de l'italien par Mario Fusco. Ed. la Quinzaine
littéraire. « Todo Modo », traduit de l'italien par René Daillie, Denoël, col. « Les Lettres nou-
velles ».
2. Outre les deux ouvrages précédemment cités, sont disponibles en français : aux
« Lettres nouvelles » : « Le Conseil d'Egypte », « Les oncles de Siciles », » A chacun son
dû », « Les Paroisses de Regalpetra », « L'Evêque, le Vice-Roi et les Pois chiches », « Le
contexte », « Le Cliquet et la folle ». Aux éditions de l'Herne, cc Actes relatifs à la mort de
:
Raymond Roussel. Chez Flammarion « Le jour de la Chouette ».
3. Voir « La bataille du Livre » de Antoine Spire et Jean-Pierre Viala, Editions sociales,
1976.
On peut, certes, en Italie comme en France, opérer à travers les siècles, ou à
travers le XXe siècle, soit une « coupe » par génération, soit une « classification » à
partir des clivages politiques, spirituels ou religieux, soit encore, établir une « to-
pographie » de la production romanesque à partir et autour des principales revues
qui inspirèrent certains mouvements littéraires. Que l'on songe, pour la France, au
rôle de la « N.R.F. », et plus près de nous au rôle de « Tel Quel », et pour l'Italie, à
celui de la « Voce », ou de « Paragone »4. Mais on s'aperçoit vite que ces différen-
tes « classifications » sont loin d'épuiser la réalité du roman italien contemporain,
d'en montrer la richesse et la variété.
S'impose avec toute sa force, et toute sa richesse, de l'autre côté des Alpes,
le- contexte régional, l'enracinement de l'écrivain. Rien à voir avec le cc gentil ré-
gionalisme », à la mode française de Giono par exemple 5. Le contexte culturel au-
quel appartient un auteur, est, en ttatie, et ce d'une manière évidente, un contexte
historico-géographique. Héritage historique, mais aussi réalité politique et socia-
le, vivante et enrichissante. Il suffit d'évoquer le Piémont de Calvino, la Vénétie de
Piovene, la Toscane de Pratolini, la Trieste de Svevo, et la Sicile de Lampedusa et
de Vittorini6.
Découle évidemment, de cet authentique enracinement régional, un problème
linguistique, problème d'autant plus sensible que l'Italie n'a pas eu, à la différence
de la France, une unification linguistique sous-tendue par une volonté politique 7.
Ecrire, c'est souvent pour un romancier italien, un combat linguistique. «Com-
bat » pour s'adapter à la « norme », sans pour autant sacrifier les éléments dialec-
taux, « combat » pour dépasser la langue de tous les jours et pour respecter l'ori-
ginalité régionale. C'est cette cc langue de tous les jours » que dénonce
Carlo-Emilio Gadda, dans un remarquable essai intitulé : « Langue littéraire et
langue d'usage.. :

4. La « Voce » florentine, 1908-1914, fondée par Prezzolini, Papini et Soffici jouera un


rôle important au début du siècle. On doit noter qu'il y a en Italie une véritable distribution
régionale des revues : « Strumentl Crltici » à Turin, « Il Verrl » à Milan, « Lingua e Stile » à
Bologne, « Nuovi Argomentl » à Rome, etc.., On est loin du centralisme parisien.
5. Peut-on dire qu'il existe en France une littérature « régionale » ? Problème qui n'a ja-
mais été abordé avec rigueur selon nous. Si Giono évoque la Provence, Mauriac ne peut
guère être détaché de ses Landes natales. Un cas particulier qui mérite réflexion: C.-F. Ra-
muz. Il y a là matière à analyse et à réflexion.
6. Italo Calvino, né en 1923, une des personnalités les plus attachantes du monde litté-
raire italien d'aujourd'hui, connu en France pour « Le Baron perché », « La Journée d'un
scrutateur », etc. Guido Piovene, né en 1S07, subtil psychologue — « Lettere dl una novi-
zia » — mais aussi témoin de la réalité — « Pietà contro pleti ». Vasco Pratolini, auteur de
l'extraordinaire « Chronique des pauvres amants » en 1948. Italo Svevo que la France vient
de découvrir, grâce à la publication de « Une Vie » et des « Ecrits Intimes ». Son grand ro-
man « La conscience de Zeno » est désormais en livre de poche. Voir aussi l'important ou-
:
vrage de Mario Fusco : « It810 Svevo conscience et réalité », chez Gallimard, coll. « Bibl.
des idées ». Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du best-seller « Le Guépard », Elio Vit-
torini, 1908-1966, qui' s'imposera avec « Conversations en Sicile », dès 1941. La Sicile de
Vittorini est uniquement terrienne, paysanne ou minière, ce en quoi il s'oppose à d'autres
écrivains siciliens, Pirandello par exemple, qui lui limite la Sicile à Port-Empédocle et à ses
rivages.
7. Voir en ce qui concerne cette nécessaire uniformisation du français le livre « Le fran-
çais national » de Renée Balibar et Dominique Laporte, Hachette, collection «Analyse» diri-
gée par L. Althusser, 1974.
« La langue de l'usage petit bourgeois, ponctuelle, misérablement apodicti-
que, gracile, décolorée, sombre, égale, comme un menu tablier domestique pour
nettoyer la vaisselle, oui, je l'accorde, c'est aussi une langue, « un mode de l'ê-
tre». Je refuse une semblable obligation et une telle loi, quand elle est dictée par
l'orthodoxie des ignorants ou des malades du paupérisme 8.
Il y a là un vaste et difficile problème qu'il faut replacer dans la perspective de
la « question de la langue italienne » qui a occupé les écrivains et les critiques de-
puis Dante jusqu'à nos jours, en n'oubliant ni Manzoni, ni Gramsci 9.
C'est donc dans ce «décor » qu'il nous faut situer Sciascia.
*

i « Si je n'étais pas né en Sicile je ne serais jamais devenu écrivain » ,0.

Dès son premier livre, «Les Paroisses de Regalpetra » 11, la Sicile s'impose.
Derrière Regalpetra il faut voir en réalité Racalmuto, dans la province d'Agrigente,
là où Sciascia naquit en 1921.
L'histoire de cette petite ville, c'est l'histoire de la Sicile et de sa réalité qui
semble immuable, avec ses mythes, ses préjugés, ses conventions et ses supersti-
tions. La misère et l'humiliation des pauvres — paysans, mineurs de sel ou de
soufre -, l'arrogance et le mépris des autres ; l'obsession du sexe et la violence
des relations qui se dissimulent derrière l'écran d'une religiosité baroque desser-
vie par des prêtres hypocrites ; le goût de la parole pour ne rien dire et d'une rhé-
torique de commande ;
l'ambition politique locale prête à tout, même au pire,
pour quelques satisfactions personnelles ; la toute-puissance de l'acte administra-
tif qui « fonde » le réel et développe une bureaucratie pléthorique et toute puis-
sante ; les attaches familiales, solides et efficaces ; le prestige de l'homme face à
la femme à la fois reine et recluse, qui mène une vie limitée à l'intérieur de la cel-
lule familiale. Et cette consternante réalité semble dominée par un Destin irrémé-
diable et tragique (- on peut songer, dans une certaine mesure à Faulkner -). Le
temps semble s'être arrêté à une époque indéterminée et lointaine. Tout effort ap-

8. Carlo-Emilio Gadda, né à Milan en 1893. Auteur de l'inoubliable « Affreux pastis de


la rue des Merles », et dont on vient de publier aux éditions du Seuil un nouveau livre fort
remarqué par la critique « La connaissance de la Douleur ».
9. En ce qui concerne la réflexion de Gramsci sur le problème de la langue italienne,
voir, dans le volume « Gramsci dans le texte », aux Edit. Sociales, 1975, le chapitre 4 de la
Troisième section (« Problèmes de civilisation et de Culture »).
10. ln «Le Monde" du 3 mai 1975, Entretien de Sciascia avec Claude Ambroise. On
peut noter aussi cette réflexion : « Après la guerre, quand le gouvernement italien né de la
Résistance — le gouvernement que présidait Parri — a fait arrêter les séparatistes, moi, j'é-
tais contraire au mouvement séparatiste : mais, dans cette occasion, je me suis senti très Si-
cilien, et séparatiste. Mon rapport à la Sicile est plus de l'ordre du ressentiment que du
sentiment et repose sur le fait que je suis sicilien, que je demeure en Sicile, que je vis la Si-
cile comme un problème et comme une souffrance. ».
11. «Les Paroisses de Regatpetra", 1958, Traduction française de Mario Fusco, en
1970, aux Edit. « Lettres nouvelles ».
paraît vain, d'où l'acceptation résignée, mais aussi magnifiée, de cette réalité
étrangère aux catégories mentales de l'Occident. On est proche du mythe de la
Sicile.
Mais Sciascia va refuser de se laisser enfermer dans ce mythe, et, c'est à par-
tir de là, par ce refus, qu'il devient grand. Refus de choisir le silence ou la mort
comme Lampedusa, refus de la fatalité inexorable de Brancati, et aussi refus du
jeu verbal face à la réalité comme chez Pirandello 12.
Car il faut faire face à cette réalité sicilienne. Chercher en elle des raisons
d'espérer, affirmer sa présence au monde. Il faut « être sicilien », accepter l'hérita-
ge historique de cette terre de rencontre, déceler dans cet héritage les grandeurs
et les ombres, et aussi, quêter les prémices d'un « autre demain ».
Et l'œuvre de Sciascia devient alors dans un premier temps, juste après son
premier livre qui semble être le « tremplin », le « pilotis » à partir duquel tout s'éla-
borera, une quête historique, quête pour détruire, ou tout au moins aller au-delà
d'une image trop facile, trop artificielle et mythique de la Sicile, et qui va investir
tous les domaines, idéologiques, politiques et religieux.
En 1958, soit deux ans après « Les Paroisses de Regalpetra », Sciascia pu-
blie « Les oncles de Sicile » 13. Les quatres nouvelles qui composent ce recueil
nous transportent successivement de 1848 à la guerre d'Espagne, du mythe de
l'Amérique au mythe de l'U.R.S.S.
Deux nouvelles nous semblent significatives : « 1848 c'est le récit des occa-
»
sions manquées, des révoltes ou des révolutions confisquées par l'Eglise ou les
nobles. Tout échoue sur cette terre sicilienne. Mais pourtant il faudra bien là aus-
si, à Palerme ou à Agrigente, que les hommes fassent, construisent eux-mêmes
leur destin. Il faudra bien s'acheminer de la soumission millénaire - à la fois dé-
testée et magnifiée — à la prise de conscience politique. Et c'est au cœur de la
tragédie espagnole, du côté des milices fascistes, dans les étendues désolées de
la Castille, que cette prise de conscience politique apparaît. Tel est le sujet, le thè-
me de l'admirable nouvelle « Le Grisou ». Le héros-narrateur, mineur de soufre
engagé dans les milices fascistes, va comprendre que ceux qui sont en face de
lui, ceux qui distribuent la terre aux paysans — quoi de plus extraordinaire et de
plus fascinant pour un sicilien habitué au « latifondo » nobiliaire — ce sont ses

12. Vitaliano Brancati, 1907-1954, est l'auteur de « Don Juan en Sicile ». Gallimard, 1968
et de bel Antonio » (1949), son œuvre majeure.
« Il
Si Brancati nous apparaît comme le peintre satirique des mœurs siciliennes, Lampedusa
ne doit pas être réduit à la méditation sur la mort ou le silence. C'est une lecture un peu
univoque du « Guépard » qui a exagéré ce thème (Voir plus loin, à la fin de l'article). Quant
à Pirandello, son rapport avec la réalité sicilienne est encore plus complexe. « Pirandello est,
de façon critique, un homme de son pays, un Sicilien qui a acquis certains caractères natio-
naux et certains caractères européens, mais qui sent en lui-même ces trois éléments de civi-
lisation comme juxtaposés et contradictoires. De cette expérience est née en lui cette attitu-
de d'homme qui observe les contradictions chez les autres et qui voit leur drame
précisément comme le drame de ces contradictions. ». Gramsci. Texte cité par Marie-Anne
Comnène, in Pirandello : « Vieille Sicile ». Edit. Sociales : « Les Classiques du Peuple », pa-
ge 186.
13. « Gli Zii di Sicilia », Einaudi, 1958. Traduction par Mario Fusco chez Denoël en 1967.
frères. Avec chaque républicain qui tombe, c'est un peu la Sicile qui meurt. Meur-
tri physiquement — une main perdue lors d'un combat — le héros-narrateur té-
moigne pour la Sicile que le changement est possible si la dignité est reconquise.
Dans les plaines de la Castille, face à l'héroïsme des républicains, le mythe de la
Sicile, terre d'immobilisme et de désespoir, n'a pu résister.
Pour affronter cette réalité sicilienne à travers sa génèse historique, Sciascia
va choisir une époque précise : le XVIIIe siècle.
« Le XVIII 8 siècle est le siècle où la Sicile a pour ainsi dire manqué l'autobus : l'autobus
du règne de Victor-Amédée et celui du vice-règne de Caracciolo. Pas seulement par sa faute,
bien sûr. Mais ce siècle se trouve entre ces deux grandes occasions perdues : le dur et
« leiic » bon gouvernement des Piémontais et l'absolutisme illuminé représenté par Carac-
ciolo » 14.
Publié en 1963, « Le conseil d'Egypte » 15 insère Sciascia dans la grande tra-
dition du « roman historique ». Ce en quoi il n'est en rien original lorsque l'on sait
l'importance de cette forme romanesque dans l'histoire des lettres italiennes. Que
l'on songe à Manzoni et aux « Promessi sposi », ou, plus près de nous, à l'admi-
rable « Chronique des pauvres amants » 16 de Pratolini. Ajoutons encore que la
Sicile apparaît comme la terre d'élection de ce genre romanesque de la grande :
fresque de De Roberto — « 1 Viceré » — au best-seller de Lampedusa — « Il Gat-
topardo » — Sciascia était en bonne compagnie 17.
« Le conseil d'Egypte » c'est le récit d'une vaste supercherie littéraire dans la Si-
cile de Caracciolo, ce vice-roi qui osait s'opposer à la toute-puissance de l'Eglise
et des nobles. Imaginons qu'un pseudo-manuscrit arabe, d'où le titre, vienne ré-
duire à néant la puissance nobiliaire en prouvant que les grands domaines appar-
tiennent au roi ? Comme tout serait alors différent, y compris aujourd'hui. Mais ce
n'était qu'une supercherie qui finit tragiquement. et la Sicile continua à s'enfer-
mer dans son insularité, « ratant » ainsi son « siècle des lumières ».
*
« Les Mafiosi sont de vulgaires malfaiteurs ».
Affronter l'histoire de la Sicile, entreprendre une vaste investigation dans tous
les domaines pour connaître cette réalité sicilienne, c'était mettre à nu de nom-

14. In « La Quinzaine Littéraire », entretien avec Jean-Noël Schifano (du 16 au 31 mars


1972).
15. « Il Consiglio d'Egitto », Einaudi, 1963. Traduction par Jacques de Pressac chez De-
noël en 1966.
«. J'ai développé dans d'autres livres des thèmes qui étaient déjà présents dans «Les
Paroisses Prenons Le Conseil d'Egypte l'abbé Vella, le faussaire, je l'ai apparaître
». « » : vu
comme personnage au moment où j'écrivais « Les Paroisses ». » (in « Le Monde », art.
cité).
16. Manzoni, 1785-1873, poète, théoricien du romantisme, et romancier célèbre. Son
chef-d'œuvre « Promessi Sposi » — 1827 — sera traduit en toutes les langues. Voir la belle
traduction d'Armand Monjo aux Editeurs Français Réunis. Vasco Pratolini s'imposera en
1948 avec « Cronache di poveri amanti ». Traduction française en 1950, chez Albin Michel.
17. De Roberto, 1886-1927, participera au mouvement « vériste » de Giovanni Verga, lui-
aussi Sicilien, et écrira « 1 Viceré », en 1894.
breux mythes et inévitablement faire face à la célèbre Mafia, à la fois mythe et réa-
lité 18.

« La peur mythique de la Mafia se conjure en analysant froidement son mécanisme se-


cret : elle est un phénomène de parasitisme, rien de plus. Des âmes mercenaires, des oisifs,
mettent dans leur manche les notables qui ont une clientèle locale, propriétaires, em-
ployeurs, en leur offrant de défendre leurs privilèges et l'ordre établi. Ils sont eux-mêmes
couverts par les politiciens, car ils sont leurs agents électoraux. En s'entremettant, ils cou-
pent la population de tout contact réel avec la vie publique, avec l'administration. Ils empê-
chent les travailleurs de s'organiser entre eux, d'avoir des échanges économiques et cultu-
rels. Us les enferment dans leur sphère d'influence. La vie sociale se trouve atomisée. Il n'y a
aucune conscience collective » 19.
Tel était le jugement que portait Danilo Dolci sur la Mafia. Il nous semble per-
tinent. Sciascia, de même, va dénoncer cette Mafia, redoutée et redoutable :

»
« La Mafia

20.
sicilienne est pour moi une « métaphore » de l'exploitation, de l'abus de pou-
voir et de la violence dans le monde. Pour sûr, c'est aussi une expérience quotidienne, en
vivant dans une ville comme Palerme, où le «contexte mafieux» vous enserre de toutes
parti.
Si les procédés du roman historique convenaient parfaitement à ses premières
intentions, l'investigation du passé pour comprendre la réalité sicilienne, Sciascia
va adopter la technique du roman policier pour entreprendre une vaste enquête
sur la Mafia, et donc sur la corruption actuelle de la Sicile, mais aussi de l'ensem-
ble de la société italienne :
«. L'italie, l'Europe, sont devenus une immense Sicile : l'esprit public est mort et c'est
ce qui fait que nos pays ressemblent tous à la Sicile. ».
En 1961, avec « Il Giorno délia Civetta » Sciascia aborde le problème : un
21,
homme du Nord, le capitaine des carabiniers Bellodi mène une enquête. Homme
consciencieux et honnête, il ne rencontre, sur cette terre sicilienne, que le scepti-
cisme. Car, dans un pays habitué à ne voir dans le représentant de l'ordre que
l'intérêt de quelques-uns ou le « trafic » des puissants, l'attitude du capitaine Bel-
lodi est pour le moins surprenante. Et face à cette « anti-justice » qu'est la Mafia,

18. Réalité de la Mafia : in « Le Monde » du 12 mars 1976, cette dépêche :


«Un syndicaliste sicilien Giuseppe Muscarella, cinquante ans, a été tué à coups de feu
dans le dos, et son cheval a été pendu, dans la campagne de Mezzojuso, près de Palerme.
L'assassinat a été attribué à la Mafia. Giuseppe Muscarella avait abandonné, il y a deux ans,
un syndicat modéré pour s'inscrire à un syndicat de gauche, « Alleanza coltivatori » - (Al-
liance des cultivateurs) — dont était devenu le vice-président local. Il avait récemment bri-
il
sé le monopole des marchands d'engrais locaux, en allant faire avec d'autres cultivateurs
des achats directs au producteur. Giuseppe Muscarella est le deuxième syndicaliste de
l' « Alleanza coltivatori » abattu en huit mois en Sicile ».
On a beaucoup écrit sur la Mafia, son histoire, son pouvoir, ses moeurs. Citons quelques
titres : «La Mafia hier et aujourd'hui » de Georges Oms,— édit. Bordas —, « La Mafia, my-
thes et réalités » de Max Gallo, — édit. Seghers, « L'Onorata Societa » de Jacques Kërmoal
— la Table Ronde.
19. Danilo Dofci : « Le bandit de Dieu », par André Coutin, in « Le Monde t.
20. In « La Quinzaine Littéraire », art. cité.
21. « Il giorno della Civetta», Einaudi, 1961. Traduction française de Juliette Bertrand,
chez Flammarion, en 1962.
le capitaine devra s'avouer vaincu, lui le délégué, le représentant du pouvoir. Et
l'on touche là, un des aspects essentiels de l'œuvre de Sciascia : le problème ou
la problématique du pouvoir, et aussi de la loi dans un pays comme l'Italie.

« Depuis que j'écris, je n'ai rien fait d'autre que de parler du pouvoir en Italie : le fascis-
me, la Mafia, l'Eglise. »22.
Et dans cette vaste interrogation concernant le pouvoir, réapparaît l'enracine-
ment de Sciascia, Sciascia le Sicilien. La Sicile, plus que tout autre pays méditer-
ranéen, est par excellence une terre où le droit joue un grand rôle. L'acte juridique
fonde dans une certaine mesure la réalité. Et cela s'intègre chez Sciascia dans
une vision rigoureuse de la Loi, vision héritée du XVIIIe s. Le droit n'est qu'une ma-
nifestation de la raison. La Loi est donc l'élément indispensable, nécessaire à toute
réalité humaine, elle est la base de tout pacte social. Et lorsqu'il n'y a plus respect
de la Loi, lorsque l'appareil qui incarne le droit n'est plus capable d'assumer sa tâ-
che, une « autre loi » apparaît, par nécessité :
«Ce qui plaît aux gens, c'est l'histoire d'une société où il y a une loi. Il faut obéir à cet-
te loi, qu'elle soit juste ou injuste. Et de l'obéissance à cette loi naît quelque chose de posi-
tif. Ça, c'est le « mythe » de la Mafia. La réalité, c'est que les mafiosi sont de vulgaires
malfaiteurs. Mais ce mythe existe parce que l'Etat a manqué à sa fonction, qui était de régler
la société en élaborant et en faisant respecter une loi juste» 23.
Le héros de « A chacun son dû » 24 — 1966 — professeur timide et naïf, qui
voulait se substituer à la force publique qui incarnait le droit, et qui était inexis-
tante, sera assassiné. Cet échec est éloquent: les mafiosi ne veulent pas que
d'autres puissent « chasser » sur leurs terres. Ils sont eux, et eux seuls, les substi-
tuts de l'appareil d'Etat défaillant. Et l'existence de cette Mafia influence donc la
manière d'être du sicilien.
La manière d'être du sicilien, mais aussi, compte-tenu de la situation politique
de l'Italie, et tout particulièrement du rôle de la démocratie chrétienne, la manière
d'être de l'Italien.
Avec « Il Contesto »
te une histoire qui se passe
25 — 1972 -, pour la première fois Sciascia nous racon-
ailleurs qu'en Sicile. Cette hécatombe
de magistrats
assassinés, suite à l'arrestation d'un pharmacien accusé d'avoir voulu empoison-
ner sa femme, est une violente dénonciation de l'absence de toute justice, de tou-
te loi. Et de plus, se superpose à ce drame qui ne pourrait être que péripétie poli-
cière, une machination politique : le personnage essentiel, l'inspecteur Rogas,

22. In « Le Monde », art. cité. Ajoutons que Sciascia, parlant du pouvoir, ne pouvait fai-
re autrement que de placer la violence au cœur de son œuvre.
23. In « Le Monde », art. cité. Sciascia insiste aussi sur cette passion du droit qui carac-
:
térise la culture méditerranéenne « Tenez compte du fait, aussi, que j'appartiens à une cul-
ture essentiellement, exclusivement même, de nature juridique. ».
24. «A Caiscunco Il suo », Einaudi, 1966. Traduction française de J. de Pressac, chez
Denoël, 1967.
25. ec Il Conteato", Einaudi, 1972. Traduction française de J. de Pressac aux «Lettres
Nouvelles », 1972.
mourra dans un musée où il- avait donné rendez-vous au leader de l'opposition.
Lequel leader sera lui-aussi, en même temps que Rogas assàssiné. Pour des rai-
sons de « haute politique» l'affaire sera étouffée. Tout l'arsenal du roman policier
est utilisé avec maîtrise par Sciascia. Mais il ne s'agit pas d'un roman policier in-
nocent : « Il Contesto » renvoie à la réalité italienne et prend la dimensiorr d'un
véritable pamphlet politique. Et parler en Italie, et ce dès 1972, de la corruption de
la magistrature, des marchandages politiques pour éviter certains procès, des im-
plications politiques de certaines affaires judiciaires, ce n'était pas fabuler. Les
réactions passionnées qui suivirent la publication de cet ouvrage le confirment 26.
« Todo Modo » — « par tous les moyens » selon la devise espagnole — est aus-
si une brillante chronique policière, menée de main de maître. Dans un ermitage
sicilien, des notables démocrates — chrétiens pratiquent des exercices spirituels
sous la direction de don Gaetano, un prêtre fort habile27. Mais la mort frappe la
:
petite communauté trois cadavres. et un assassin à trouver !
Mais il faut dépasser l'énigme policière, mettre à nu la signification idéologi-
que de ce roman, signification qui nous renvoie, et ce avec de subtils détours, à
la réalité italienne.
Capital le dialogue entre don Gaetano — le chrétien — et le peintre agnosti-
que qui s'est joint au petit groupe, par hasard. Sciascia va opposer la vision chré-
tienne, plus exactement cléricale du monde, à la vision laïque. L'héritier, l'admira-
teur du XVIIIe siècle perce alors plus que dans ses autres ouvrages. La corruption
des institutions, la décomposition de la société politique italienne, bref toute cette
déliquescence ne prend-elle pas racine dans cette collusion entre certains sec-
teurs de la démocratie chrétienne et la Mafia ? Plus profondément cette vision clé-
ricale du monde ne s'oppose-t-eiie pas à la seule vision fondée sur la raison, la vi-
sion laïque ? Refusant cette conception laïque, la seule qui soit en mesure de
fonder sur la raison le pacte social, le chrétien ne rencontre-t-il pas, qu'il le veuille
ou non, le mafiosi comme allié ?
On le voit : plus Sciascia avance dans son décryptage de la réalité italienne,
plus il aborde des problèmes fondamentaux, plus il met à nu les éléments les plus
complexes de cette réalité. La technique du roman policier est au service d'une
enquête féroce qui vise autre chose que la découverte de l'assassin des disciples
de don Gaetano.

26. La polémique qui suivit la publication de ce livre souleva de nombreuses passions.


« L'Unità » consacra cinq articles au débat ».

27. Le prêtre, dans l'œuvre de Sciascia, est toujours présenté de manière ambiguë.
«J'ai toujours éprouvé à leur égard un mélange de répulsion, de pitié et de respect distant.
Je veux dire pour les prêtres que j'ai connus et que je connais. En revanche, pour les prê-
tres en général, en tant que catégorie sociale, j'ai toujours ressenti une aversion profonde»
(in « Le Monde », art. cité).
Des « Paroisses de Regalpetra » à «Todo Modo », l'œuvre de Sciascia nous
apparaît comme une réponse à la question que posait le vice-roi Caracciolo, dans
« Le conseil d'Egypte » : « Comment peut-on être Sicilien ? ».
Pour Sciascia, être Sicilien c'est affirmer sa « sicilitude », refuser le désespoir,
l'impuissance. C'est dépasser l'univer mythique que l'histoire a dressé autour et à
partir de cette terre de rencontre. On voit là la grande originalité de Sciascia par
rapport à la tradition des écrivains siciliens, et tout particulièrement,.pour prendre
un ouvrage qui eut un important succès, par rapport à Lampedusa. Encore fau-
drait-il ici, nuancer l'appréciation quasiment générale de la critique face au « Gué-
pard ». Nombreux sont ceux qui ne veulent retenir du « Guépard » que la philoso-
phie « sicilienne » de Don Fabrice. Celui-ci cherche à nous convaincre que rien ne
peut changer en Sicile. Tout concours d'ailleurs à imposer au lecteur une telle
perspective, depuis l'image d'Epinal de la Sicile dans l'univers mental du Français,
jusqu'au « prière d'insérer » de l'ouvrage : « mais peut-être ne s'est-il rien passé,
malgré les apparences, parce que pour Giuseppe Tomasi la Sicile est le lieu de
l'immobilité». Cette lecture reste superficielle. Aragon, dans un article publié alors
dans « Les lettres Françaises., proposa, et il fut à notre connaissance le seul,
une lecture tout autre de ce livre. Il faudrait reprendre point par point cet impor-
tant article. Contentons-nous de citer quelques passages significatifs :
«. Ce n'est pas le triomphe de la ruse des aristocrates que nous montre «Le Gué-
pard c'est
», Garibaldi,
celui de ce n'est pas le sommeil de la Sicile, mais la Sicile entraînée
dans le courant de l'histoire en contradiction avec les propos de don Fabrice, que nous
montre Giuseppe Tomasi di Lampedusa. ». «Le Guépard" qui ne.conduit pas que vers le
passé. Qui a cette vertu étrange dans les parfums de la décomposition de me faire sentir l'o-
deur puissante de la vie. Et « Le Guépard » ne dira pas à l'avenir l'immobilisme sicilien,
mais le mouvement des hommes que, comme don Fabrice, Giuseppe Tomasi saluait à sa fa-
çon, et peut-être, et certainement au-delà de ce qu'un don Fabrice a pu voir ».
Et que l'auteur de « La Semaine Sainte » ait été particulièrement sensible à
ce double mouvement qui caractérise le livre de Lampedusa, n'a rien pour nous
surprendre. La Sicile de don Fabrice, celle où « il faut que tout change pour que
tout reste pareil », c'est aussi celle de Tancrède, celle de l'épopée garibaldienne et
de ces chemises rouges qui faisaient l'histoire, pour un autre demain. Et tout
comme à la fin du roman le chien Bendico, celui qui aboyait aux premières pages,
n'est plus qu'un «petit tas de fourrure mangé des vers. véritable nid de toiles
d'araignées.» qui sera jeté aux ordures, beaucoup d'idées « siciliennes » sont-
elles aussi, jetées à la voirie par Lampedusa28.

28. Sciascia aborde là un problème capital pour les italiens : comment imposer cette
«vision laïque» — au sens le plus noble du terme — dans un pays aussi marqué par l'in-
fluence de l'Eglise ? Comment retrouver la grande tradition de la bourgeoisie du Risorgi-
mento ? «. Je crois que ma diversité par rapport aux autres et plus grands écrivains sici-
liens consiste en ma formation absolument laïque, et plus que de formation peut-être
vaudrait-il mieux parler d'instinct : je n'arrivais pas à avoir peur de Dieu et de l'enfer à dix
ans. » (in « La Quinzaine Littéraire », art. cité).
«Ce n'est qu'en prenant la Sicile comme point de dé-
part qu'on peut se mettre à parler d'un artiste ou d'un écri-
vain sicilien, et ce pour un bon nombre de raisons»29.

Le projet de Sciascia est donc évident, même si, de par son ampleur, il
surprend. Toute son œuvre en témoigne : romans, essais, pièces de théâtre 30. Ses
essais en particulier participent pleinement à cette quête. Qu'il s'agisse de « Verga
et la liberté », des « Notes sur Pirandello », etc. Sciascia nous offre une vision
de la Sicile, autre que celle de la tradition. Et il est intéressant de remarquer que
dans son essai « Fêtes religieuses en Sicile » 31, il rejoint sur un certain plan
l'analyse de Gramsci.
Sciascia constate que le sicilien n'est pas un être religieux, et que le catholi-
cisme a récupéré la fête païenne. Gramsci écrivait : « le paysan méridional, même
s'il est souvent superstitieux au sens païen, n'est pas clérical » 32.
Refusant le déracinement,
— « Oui, j'ai vécu à Rome pendant presque un an. Et je suis revenu en Sicile
sans regrets. Parce que Rome ressemble beaucoup à Palerme: et il vaut mieux vi-
vre dans la réalité où l'on est né, que l'on connaît dans ses moindres nuances et
-vibrations»33; l'ancien maître d'école de Racalmuto, l'infatigable lecteur de nos
écrivains du XVIIIe siècle, fait face lucidement à sa « sicilitude »34. Un face à face

29. Ilserait très intéressant de répertorier l'ensemble des jugements portés par les criti-
ques sur le film de Visconti. Nombreux sont ceux qui ne virent dans le beau film de Visconti
que le tableau d'une classe condamnée par l'histoire. Le deuxième mouvement du livre,
l'histoire en marche, semble avoir été ignoré. Pourtant il n'est pas absent du travail de Vis-
conti, et une lecture rigoureuse du film peut le mettre en évidence. Et il y aurait une belle
étude à faire à partir de « Senso » et du « Guépard », pour cerner au plus près l'attitude de
Visconti face au Risorgimento, c'est-à-dire face à l'Histoire.
30. In « La corda pazza », texte non traduit en français.
31. Trois importants essais de Sciascia sont disponibles en français : « Actes relatifs à
la mort de Raymond Roussel » aux édit. de l'Herne, « Le cliquet de la folle. aux « Lettres
Nouvelles » et, depuis quelques mois « La disparition de Majorana » aux éditions de « La
Quinzaine Littéraire. Pourquoi et « Qui » eut intérêt à tuer R. Roussel à Palerme, le 14 juillet
1933 ? Ces deux essais ne sont pas « innocents », même si Sciascia laisse ouvertes les ques-
tions. Et il y a entre les romans et les essais un va-et-vient continuel. « La matière de mes ré-
cits est toujours de l'ordre de l'essai. Et mes essais ont toujours une forme narrative. Entre
le récit et l'essai, il y a pour moi un jeu constant de relations et d'emprunts. » (in « Le Mon-
de », art. cité).
Une seule pièce de théâtre est disponible en français : « L'Evêque, le Vice-Roi et les
Pois chiches », — aux « Lettres Nouvelles », 1972.
« Au vrai, je ne pensais pas que « L'Evêque » pût être représenté au théâtre : j'avais
choisi la forme dialogique pour une expérience de concentration. De toute façon, nous
sommes à une période où, s'il n'y avait pas les metteurs en scène, j'aurais envie d'écrire
beaucoup pour le théâtre » (in « La Quinzaine Littéraire », art. cité).
32. « Verga et la liberté », « Notes sur Pirandello », « Fêtes religieuses en Sicile. se
trouvent avec d'autres essais, articles divers et préfaces dans « Le Cliquet de la folle. pu-
blié aux « Lettres Nouvelles » — 1975 — dans une traduction de J. de Pressac.
33. Voir « Gramsci dans le texte », Edit. Sociales, pages 113 à 123 : » Quelques thèmes
sur la question méridionale» Gramsci parlant de Pirandello notera aussi : « Son cc folklo-
bien réel qui l'a conduit lors des dernières élections régionales à être candidat sur
la liste du P.C.I. au conseil municipal de Palerme.
Que le plus lucide des écrivains italiens, celui qui s'en est pris, et ce radicale-
ment, à la Mafia, à la corruption instaurée par trente années de gouvernement dé-
mocrate-chrétien, aux préjugés concernant le Mezzogiorno et la Sicile, soit désor-
mais un élu du peuple à Palerme, témoigne que sur cette terre qui est la sienne,
l'avenir est possible, et plein de promesses.

risme» n'est pas celui qu'a influencé le catholicisme, mais celui qui est demeuré « païen",
anticatholique sous l'écorce de la superstition catholique» (in Pirandello cc Vieille Slclle-,
Classiques du peuple, page 186).
34. » La culture française du dix-huitrème siècle a été pour moi une expérience fonda-
mentale. La Sicile n'est pas seulement une île. C'est aussi une zone de frontière pour la cul-
ture italienne. L'influence française s'y est toujours fait sentir. » (in « Le Monde », art.
cité). Passion donc pour Voltaire et Diderot, mais aussi pour Stendhal et pour Paul-Louis
Courier — « l'homme qui m'a le plus donné ». Notons encore sa « grande passion » pour
d'Annunzio, entre 13 et 17 ans: « Ça m'a passé quand je me suis aperçu que d'Annunzio
:
était toujours du mauvais côté », et ce jugement concernant Malraux « L'Espoir » est un
très beau livre, un des plus grands livres de notre temps. Et je le dis parce que je l'ai relu ré-
cemment » (in « Le Monde » du 3 mai 1975).
LES LIVRES
PSYCHANALYSE
Bernard MULDWORF
Club Diderot, 1976.
: Freud, Livre lution, tant du côté de la psychanalyse que
chez les communistes, quant aux positions
sur les rapports entre psychanalyse et
La parution de ce livre (dans la collection marxisme. Des contributions, maintenant
« précurseurs » du Livre Club Diderot), mar- nombreuses et denses en témoignent, et
que une date autant par la teneur même de toute cette évolution est évoquée opportuné-
l'ouvrage que par le fait même de son édi- ment par B. Muldworf dans son dernier cha-
tion par-les Editeurs Français Réunis. pitre.
Inscrit dans une série d'articles et de pu- Ce débat n'a. pas le seul intérêt d'une
blications ayant pour thème la psychanalyse, discussion entre spécialistes car il s'est situé
elle apparaît dans ce domaine comme un si- dans le contexte du débat science bourgeoi-
gne clair des effets de l'orientation des com- se, science prolétarienne, idéologies réac-
munistes vis-à-vis des problèmes intellec- tionnaire et révolutionnaire.
tuels, et, plus largement des questions
théoriques et idéologiques reflétant les dé- Cette discussion sur la psychanalyse reste
bats qui depuis le comité central d'Argen- ouverte. Elle se situe dans le cadre plus lar-
teuil ont abouti au XXIIe Congrès qui en a ge des débats présents rendus riches et vi-
fixé la ligne et les objectifs. Cette parution vants de s'ouvrir au dehors-de l'organisation
apparaît comme la marque du mûrissement même, et qui sont partie prenante dans le
de f'ouverture des communistes à la psycha-champ des contradictions idéologiques et
nalise. Ainsi France Nouvelle, rendant sociales, B. Muldworf a écrit bien autre cho-
compte de cette publication soulignait, en se qu'une simple biographie, en tentant un
exergue : parti courageux, celui d'une divulgation de
la psychanalyse qui n'est pas seulement une
« Urr militant communiste ne peut en 1976 faire l'écono- vulgarisation, s'adressant ainsi au large pu-
mie d'une réflexion sur la psychanatyse". (Gérard Belloin. blic des Editeurs Français Réunis sans lui
20.IX.76).
proposer la facilité.
1948-1976. Après Politzer et avec l'article En bonne rigueur psychanalytique, il pro-
paru dans La Nouvelle Critique à cette date pose un accès à la connaissance de cette
«La psychanalyse, une idéologie réaction- discipline particulière à travers Freud lui-
naire» signé par des psychanalystes com- même et son propre cheminement vers le
munistes jusqu'à aujourd'hui, toute une évo- domaine de l'Inconscient.
En bonne rigueur scientifique. En effet gée vers connaissance, nous est si at-
la
cette voie est sans doute, au côté de la cure trayante, dans sa rigueur, et dans le plaisir
psychanalytique personnelle — irremplaça- d'aller de l'avant dans le domaine théorique,
ble pour un praticien — la seule qui permet- quand bien même on pourrait y trouver la
te de pénétrer par les textes la connaissance peur. Un précurseur.
de cet objet scientifique si étrange pour les Du point de vue psychanalytique, je porte-
conceptions du temps au moment où l'in-
rai cependant deux critiques, qui se relient
conscient est découvert.
entre elles, à B. Muldworf. Premièrement,
(Je pense, quant au choix de cette voie, l'évolution du psychisme apparaît dans le
aux cours remarquables de l'enseignement texte par trop comme une continuité linéai-
de Jean Laplanche — sur le statut de la psy- re, à l'inverse de la dynamique incessante,
chanalyse comme science et sur les voies de décrite par Freud, entre deux pôles tempo-
son enseignement — parus dans le Bulletin rels l'avant, la trace du passé, et « l'après-
de Psychologie — et aussi bien sûr à la li- coup », rendant compte du remaniement
gne directive de tout l'enseignement de Jac- constant dans le présent de la vie psychique
ques Lacan : retourner à Freud). — et rendant aussi possible les change-
Nous suivons ainsi la vie de Freud, l'auto- ments dans la cure psychanalytique —. Dans
analyse, les principales étapes de son œuvre, cette dynamique, le psychisme va se révéler
de sa vie scientifique. Nous suivons son pro- marqué par l'allure toute particulière de l'ac-
pre chemin, dans ses enthousiasmes et ses quisition de la sexualité humaine, en deux
achoppements vers cette trouée nouvelle, temps. — Premier temps de la crise de ma-
l'Inconscient, qui, avec quelques autres dé- turation génitale de l'enfance (biologique)
couvertes, concernant la structure sociale et avec la période de masturbation (constam-
l'histoire avec leurs propres occultations et ment recouverte par le refoulement et l'am-
aussi le langage ou les origines de l'homme nésie infantile, ainsi même définie) con-
et du travail, vont appeler un remodelage temporaine du complexe œdipien, et le
complet des conceptions de l'homme jus- second temps de la puberté -. Le retentis-
qu'alors régnantes, qui est bien loin d'être sement psychique de cette disjonction géni-
terminé. tale sera qu'il y a toujours un trop tôt et un
Cette découverte si difficile à recevoir : trop tard. Un trop tôt où l'objet du désir,
« L'inconscient est le psychisme même et
l'autre sexe, est inatteignant, interdit, et un
trop tard car cet objet de désir représentera
son essentielle réalité. Que devient alors le alors
phénomène de la conscience, jadis toute- en même temps l'objet perdu du désir
puissante et qui cachait tous les autres phé- initial resté frustré.
Il est vrai que longtemps cette vue essen-
nomènes ? Elle n'est plus qu'un organe des
tielle de Freud fut négligée profit d'un
sens qui permet de percevoir les qualités point de vue génétique sur le aumodèle biolo-
psychiques. La conscience nous renseigne gique,
sens réducteur (je renverrais
sur la nature du psychisme d'une manière lontiers aule lecteur aux mises en garde devo- F.
aussi incomplète que nos organes des sens Jacob à
le monde extérieur. » (l'Interprétation ce sujet : « La logique du vivant »,
sur cf. conclusion). C'est sans doute secondaire-
des rêves. Fin du dernier chapitre, S. Freud,
ment à cette vue par trop linéaire de la
pp. 522-24). structuration du psychisme que B. Muldworf
Le livre nous donne un exposé riche et exprime rester en retrait du plus actuel de
très détaillé de l'ensemble de l'oeuvre de l'évolution de la pensée psychanalytique —
Freud, guide précieux pour le lecteur, et à courant existant aussi bien dans chacun des
travers cette œuvre, l'histoire du développe- quatre groupements freudiens — : L'accent
ment initial de la psychanalyse. Les concep- étant mis aujourd'hui sur la place du langa-
tions sur la vie, révélées par sa correspon- ge, et le temps œdipien comme structurant
dance (on eut aimé peut-être voir plus l'origine du récit indéfiniment tenu sur soi-
longuement abordé ici les jugements politi- même. Récit par la suite indéfiniment repris
ques de Freud pendant le nazisme, des après-coup, reprenant à mesure dans l'ac-
nombreuses lettres à Arnold Zweig, écrivain tuel la marque ancienne du passé, dans les
communiste et, comme lui, juif de langue al- problématiques nouvelles de l'âge adulte.
lemande, trop rapidement mentionnées). Cet accent mis sur le langage, bien pré-
Nous suivons ce personnage qu'est Freud, sent chez Freud fut longtemps édulcoré par
dont la forme de pensée, toute entière diri- la psychanalyse. Cela vient certainement té-
moigner d'une forte résistance devant des sur la psychanalyse, il a signification politi-
changements profonds dans les conceptions que et je pense quant à moi qu'il n'est ni
et les idées. « à la dualité ethnographi- facile ni simple de tenir ces paris.
que de la nature et de la culture, dit J. La- L'histoire de la psychanalyse comme des
can, est en passe de se substituer une partis communistes le prouve assez. Ni sim-
conception ternaire nature, société, et cul- ple ni facile car le psychanalyste, de son cô-
ture de la condition humaine, dont il se té, est tenu, de par sa pratique même, de
pourrait que le dernier terme se réduisit au garder un certain écart,
langage, soit à ce qui distingue essentielle- vis-à-vis de l'engagement social comme analyste,
(cette ques-
ment la société humaine des sociétés natu- tion appelle d'ailleurs des développements)
relles » (et cette résistance peut rendre des
échos familiers aux marxistes). Car il faut et pour permettre que puissent être démontées
reprises les situations du passé et leurs
bien reconnaître à Lacan — même en n'é- répétitions antérieures nocives dans cet
ac-
tant pas de son école — le mérite d'avoir su, tuel particulier que représente la situation
et presque seul, parler de la question de la de transfert dans l'analyse.
psychanalyse dans sa situation — d'un lieu
Le militant, de son côté à lui, n'est pas
autre mais défini — vis-à-vis des contradic-
tions sociales et du travail. toujours forcément à l'écoute des motiva-
C'est aussi cette négligence de l'effet tionsplus. affectives. Difficile de lui en vouloir
non Encore que.
« après-coup » et de sa dynamique qui en- Cependant la psychanalyse, on l'a vu au
traîne à parler du corps — et c'est d'ailleurs
une tendance bien générale — (ou, par tradictions passage, est envahie par les pesées des con-
exemple, des comportements de l'enfant au sociales. Qu'elle garde un re-
des fenêtres sur ces questions, tout en
cours du premier âge) dans une optique gard,
beaucoup plus biologique que spécifique- sachant que ce n'est pas l'essentiel de son
ment psychique. En appréhendant le corps champ d'action à elle ni le centre de sa
dans une optique étroitement biologisante, méthode, est vital pour sa démarche théori-
on néglige de l'envisager dans la complétu- queL'ouvrage propre.
de de toute l'extension psychique du vécu de Bernard Muldworf est un li-
corporel où le corps, lieu de la jouissance, vre de son temps, pétri dans ces contradic-
s'oppose alors à lui-même comme envelop- tions qui nous touchent dans ces débats
pe périssable. que nous vivons. Et si chacun, comme la
jeune Alice pour entrer dans son Wonder-
Mais tant que dure le poids supplémentai- land, doit trouver pour entrer dans cette
re de l'oppression de classe sur les êtres connaissance particulière, un moyen pour
tous ces carcans de la pensée ne se lèvent passer par la petite porte de son rêve, pour
pas facilement, le refoulement psychique et beaucoup qui ne l'aurait pas trouvé autre-
le poids des forces qui concourent à l'occul- ment le
« Freud
»*' de B. M.uldworf
pourra
tation sociale venant l'un l'autre se renfor- être un volume sur lequel il était écrit Li-
«
cer. sez-moi », il aiguisera la curiosité pour péné-
Quoiqu'il en soit, pour finir, je tiendrais ce trer vers ses textes même et la richesse de
livre comme plein d'intérêt, et faisant date l'insconscient.
car il s'agit d'un texte courageux, et non au Marie BONNAFE-VILLECHENOUX.
seul sens d'un acte individuel, mais coura-
1. Voir également du même auteur « Freud - édité par les
geux sur le plan des idées. On l'a vu, écrit Editions Sociales.

HISTOIRE
Rosemonde SANSON :
Le 14 Juil- vo ! Les communistes ne seront pas les der-
let, fête et conscience nationa- niers à s'en réjouir, qui, avec ta Fête de l'Hu-
le, 1789-1975. Flammarion, 1976. manité, sont reconnus comme les
mainteneurs (et les rénovateurs) de la tradi-
tion des fêtes populaires. Rosemonde San-
Voilà qu'avec la fête un nouveau champ son a choisi pour thème d'études le 14 Juil-
de recherches s'ouvre aux historiens. Bra- let. C'était un bien gros morceau. Il serait
donc indécent de lui reprocher d'avoir dû sans l'intervention du peuple parisien (un
parfois nous laisser sur- notre soif. J'ai le peuple dont nous savons bien que sa com-
sentiment que pour s'enfermer dans les limi- position n'était pas homogène) la réaction
tes de quelque 220 pages elle a beaucoup aristocratique aurait alors triomphé.
sacrifié de ses matériaux. On a pris, puis détruit la Bastille. Mais à
Disons tout de suite (et c'est ma seule ré- travers l'histoire (et il y aurait une belle étu-
serve) que Rosemonde Sanson, (mais c'est de à faire) le mot Bastille n'a pas cessé de
la mode) abuse des mots mythe et légende. « rejouer,, en quelque sorte pour désigner
Le 14 Juillet 1789 s'inscrit comme un mo- les forces d'oppression, la féodalité en 1789,
ment décisif dans le mouvement réel de le grand capitalisme aujourd'hui.
l'histoire. Ce jour-là, en effet, « le peuple Voilà pourquoi, vu de ce point de vue, le
s'est Insurgé contre l'oppression ; Il a dé- 14 Juillet 1789 demeure actuel. Merci à Ro-
joué un coup de force réactionnaire » semonde Sanson de nous avoir fait saisir,
(pp. 11 et 12). La Bastille, certes, n'était plus en survolant 186 années d'histoire, tout ce
qu'un symbole — mais ce qui compte et fait qu'il y avait à la fois de continuité et de
date, ce sont les conséquences de cette nouveauté dans la fidélité de notre peuple à
journée pour la suite du processus révolu- son Quatorze-Juillet.
tionnaire. Autrement dit, la Bastille, en tant
que prison ou forteresse, est peut-être un Jean BRUHAT.
mythe, (encore que.) mais ce qui s'est pas-
sé le 14 Juillet autour de la Bastille, ce n'est
ni un mythe, ni une légende - même si, après
coup, et, à propos de quelques épisodes, il Maurice MOISSONNiER La Révolte
des Canuts, Lyon, novembre
:
y a eu affabulation. C'est le halo qui très vite
entoure un événement historique. N'ou- 1831. Seconde édition revue et
blions pas — et le fait est rappelé dans l'ou- augmentée, précédée d'une lettre
vrage, que la célébration du 14 Juillet est in- de Maurice Thorez (Editions So-
terdite dans les périodes où la réaction est ciales).
au pouvoir. Par contre, quand il y a célébra-
tion, elle est inséparable à la fois du con- Nous avons tous une connaissance, sou-
texte historique et des intentions de ceux vent imprécise, de l'action menée par les tis-
qui en sont les initiateurs. Il est exact, (et on seurs de soie lyonnais, et nous avons
songe surtout à la période 1880-1914) que entendu chanter La Complainte des Ca-
les pouvoirs publics ont orienté cette com- nuts ; mais nous n'apprécions généralement
mémoration dans un sens qui confortait pas à sa valeur ce que Maurice Thorez ap-
l'impérialisme et tout particulièrement son pelle « la première intervention sur la scè-
volet colonialiste. D'où la méfiance, (et par- ne de l'histoire des prolétaires en tant que
fois plus) du mouvement ouvrier à l'égard de classe ».
ces Quatorze-Juillet. Le petit ouvrage, très dense, de Maurice
Par contre, et Rosemonde Sanson a raison Moissonnier vient fort heureusement com-
d'y insister, il y a des moments où le présent bler cette lacune et on le lit avec un intérêt
se reconnaît en quelque sorte dans le passé d'autant plus vif que maint rapprochement
révolutionnaire. Il en est ainsi à propos du avec la bataille actuelle pour les salaires ou
Front Populaire et aussi des Quatorze-Juillet avec des propos tenus récemment sur la lut-
héroïques des temps de l'occupation. Dans te des classes, s'impose à nous.
son souci d'objectivité, l'auteur est conduit L'insurrection des 21, 22, 23 novembre
à souligner l'insistance mise par les commu- 1831 fut précédée, pendant plusieurs siècles
nistes à faire chaque année du 14 Juillet une de la « longue confrontation qui opposa la
manifestation-fête à la fois démocratique et bourgeoisie lyonnaise, maîtresse de la Fabri-
nationale. Rien de passéiste dans cette insis- que des soies, aux travailleurs qui dépen-
tance. Pas de confusion non plus entre les daient d'elle». M. Moissonnier rappelle briè-
époques. Que la bourgeoisie ait été en 1789 vement ce que fut la structure de la
la classe dirigeante du mouvement révolu- Fabrique des soies depuis 1486; puis com-
tionnaire, aucun historien ne peut le nier. ment le règlement colbertiste renforce, en
Mais les événements du 14 Juillet 1789 (à 1667, la mainmise croissante des maîtres-
condition de ne pas les isoler de ce qui a marchands sur la soierie lyonnaise. On peut
précédé et de ce qui a suivi) démontrent que dès lors, fait très important, déceler l'exis-
tence d'un « parti ouvrier » et d'un parti des toute intervention dans le domaine écono-
«marchands-fabricants», entre lesquels une mique.
lutte tantôt sourde, tantôt violente, s'installe. A Lyon, la fabrique de soie accapare l'acti-
L'exploitation des ouvriers et ouvrières de vité de la quasi-totalité d'une population qui
la soie, réduits à une vie misérable, provo- approche 150000 habitants; sa structure a
qua une lutte économique pour les salaires peu changé depuis le XVIIIe siècle (p. 69) :
et plusieurs insurrections. En août 1744, la «Au sommet, 800 négociants-fabricants en-
ville connait une première et énorme émeute viron ne fabriquent rien. ils contrôlent le
marché, disposent du sort des travailleurs.
qui se termine sur un succès éphémère des
travailleurs ; ceux-ci vont désormais lutter Au-dessous d'eux, les chefs d'atelier sont à
essentiellement pour le salaire. De nom- peu près 8 000. Ce sont toujours de petits
breux écrits, notamment de Necker et de artisans, qui possèdent les métiers. ils ont
l'abbé Bertholou, peignent « la prodigieuse pour eux les risques et les frais de la produc-
inégalité qu'il y a entre les hommes qui ven- tion ». Organisation fort avantageuse pour
dent leur travail pour vivre aujourd'hui et les négociants, mais « désastreuse pour la
classe ouvrière », reconnaît même Le Pré-
ceux qui l'achètent pour augmenter simple-
ment leur luxe et leurs commodités » curseur, journal modéré qui défend les inté-
(Necker, cité p. 22). rêts de la bourgeoisie locale.
Un Mémoire sur les manufactures de Les intérêts des chefs d'atelier se rappro-
Lyon est remarquable par la franchise et le chent de ceux de leurs ouvriers, 30 ou
cynisme ?. il est nécessaire, dit l'auteur de 40 000 compagnons qui errent d'un atelier à
ce texte, que l'ouvrier ne s'enrichisse ja- l'autre et dont la détresse ne cesse de croî-
mais. Personne n'ignore que c'est principa- tre (pp. 72-81).
lement au bas prix de la. main-d'œuvre que Contre toute. hausse des salaires, les né-
les fabriques de Lyon doivent leur étonnante gociants invoquent (déjà !) la concurrence
prospérité » ; ce document conseille aux fa- étrangère.
bricants de Lyon « de ne jamais oublier que Les travailleurs éprouvent le besoin de se
le bas prix de la main-d'œuvre est non seu-
lement avantageux par lui-même, mais qu'il groupermutuel, : compagnonnage et sociétés de se-
cours semi-illégales. Le Devoir mu-
le devient encore en rendant l'ouvrier plus tuel, qui
comprend seulement des chefs d'a-
laborieux, plus réglé dans ses mœurs, plus telier, s'oriente
soumis à ses volontés ». Maurice Moisson- raisonnable « vers la lutte pour un salaire
». Des grèves éclatent et, dès
nier nous fait justement remarquer que ce janvier 1831, les travailleurs organisent
« monument de l'esprit de classe. contient manifestations de la faim 89). des
(p.
en germe tous les « plans d'austérité » du
capitalisme futur » (pp. 25-26). En octobre 1831, un prospectus annon-
çait la publication de L'Echo de la Fabri-
En 1786, éclate une nouvelle insurrection,
que, feuille bimensuelle, premier périodique
connue sous le nom de « révolte des deux qui se voulait l'organe des travailleurs. En-
sous », provoquée par la misère croissante suite la bataille du tarif
des travailleurs et leurs conditions de vie gouvernements de la Restauration se développa. Les
puis la
atroces. monarchie de juillet s'étaient constamment
Moissonnier peint ensuite la situation à opposés à la fixation d'un barème des salai-
Lyon pendant la période révolutionnaire, res, comme à une atteinte « sur la liberté in-
1789-1793 (pp. 40-54). Puis nous arrivons aux dividuelle et sur la propriété individuelle »,
événements de l'année 1830 : invoquant « le principe de la liberté de l'in-
Pour vaincre l'offensive réactionnaire et la dustrie ».
réaction nobiliaire sous Charles X, le bour- Chefs d'atelier et compagnons ne cessent
geois fait « appel au seul allié qui s'offre à néanmoins pas de réclamer un tarif. Une sé-
lui, au prolétariat» utilisé comme « force rie de conférences a lieu sans grand résul-
d'appoint indispensable», à Paris et dans tat, jusqu'au 25 octobre où les Canuts mani-
plusieurs grandes villes, par exemple à Lyon festèrent « dans un calme impressionnants.
et les illusions des ouvriers sont entretenues Les pouvoirs publics furent alors contraints
durant tout l'été 1830. d'accepter la fixation d'un tarif (pp. 102-103).
En octobre, les travailleurs voient de quel- A la joie devant ce résultat, succédèrent
le duperie ils ont été victimes : les bourgeois bien vite les déceptions : l'application du ta-
fixent des limites à la révolution et refusent rif fut sabotée, malgré la bonne volonté du
préfet, Bouvier-Dumolard, vivement critiqué pays qu'ils habitent sont tous frères». Ce
par les maîtres de fabrique. En novembre, la qui ne va pas sans inquiter la bourgeoi-
tension monta entre travailleurs et fabri- sie. C'est dans le conservateur Journal des
cants. Débats que le non moins conservateur
Saint-Marc Girardin dévoile « un grave se-
Le chapitre V, Les Trois Glorieuses du
» : « la lutte intestine qui a lieu dans la
prolétariat lyonnais, suit de près l'insurrec- cret
société entre la classe qui possède et celle
tion des 21, 22 et 23 Novembre. Dans la huit qui
du 22 au 23, « force restait aux insurgés» et ne possède pas » et il gémit devant ce
mal inévitable : on ne peut se passer d'ou- -
leurs adversaires furent stupéfaits devant vriers dans les fabriques (cité 162).
l'attitude des Canuts vainqueurs : Pas de vio- p.
lences, pas de pillages. Le bilan de ces trois
Le même Girardin ne voyait qu'un remède
jours est exposé p. 133.
devant la menace que représentait une po-
Le succès des travailleurs, embarrassés pulation ouvrière toujours croissante : Jeter
par dessus bord le drapeau des libertés dé-
par leur victoire, ne pouvait être durable : La mocratiques.
classe ouvrière était encore très faible en « C'est, écrivait ce défenseur
France, et il manquait aux Canuts une orga- de la bourgeoisie, aller contre le maintien de
nisation et une théorie révolutionnaires la société que de donner des droits politi-
(p. 132). Les « fabricants » temporisent, fei- ques et des armes nationales à qui n'a rien
gnent de céder sur quelques points, en at- à défendre et tout à prendre ».
tendant les colonnes de secours qui, sous le
commandement du maréchal Soult et du Cet article, dit très justement Maurice
duc l'Orléans, fils du roi, s'acheminaient Moissonnier, « exprime en toute clarté la
vers la, ville insurgée. réalité nouvelle révélée par l'insurrection
lyonnaise : celle de la lutte de classes entre
L'intervention des troupes fait « régner bourgeoisie et prolétariat ». (Lutte de classes
l'ordre» à Lyon, ville investie qui connaîtra qui, en dépit d'assertions sottement répétées
:
un triste mois de décembre répression, mi- dans une période toute récente, n'eut jamais
sère accrue, famine. à être « inventée » ; puisque c'est un état de
fait qu'historiens et journalistes bourgeois
Toutefois cette insurrection ne fut pas inu- avaient constaté, avant de lire Le Manifeste
tile ni sans lendemains, c'est ce qui apparaît du Parti communiste de Marx et Engels).
clairement dans le dernier chapitre, Les le-
çons d'une défaite que nous aimerions pou- L'importance de l'insurrection lyonnaise
voir citer largement (pp. 151-166). de 1831 a été soulignée par l'historien sovié-
tique Eugène Tarlé ; il y relève « un tournant
En dépit de toutes les mesures de réac- dans l'histoire de la classe ouvrière
tion et de répression (les textes relatifs au lement non seu-
tarif déclarés nuls, le préfet Bouvier- en France mais dans le monde en-
tier ».
Dumolard remplacé par Gasparin homme à
poigne, vexations diverses contre les ou-
vriers et arrestations), la situation se rétablis- Les contemporains perçurent la dimension
sait mal, la bourgeoisie ne pouvait se remet- historique de l'événement, célébré par quel-
tre de sa grande peur. ques grands poètes, Marceline Desbordes-
Valmore, Auguste Barbier.
Dans le même temps, naît et se développe Tous les lecteurs de M. Moissonnier lui
la solidarité ouvrière : Soult et le duc d'Or-
léans sont accueillis par des cris hostiles à seront
reconnaissants de leur avoir fait con-
naître plus exactement la Révolte des Ca-
Joigny, Auxerre, Chalon, Mâcon ; à Paris, on
nuts et de susciter de nombreuses ré-
organise des collectes en faveur des Canuts. flexions sur l'histoire
Evénement de grande portée : La classe ou- et l'avenir du
vrière arrivait peu à peu à la conscience de mouvement ouvrier.
son unité. On peut lire, dans L'Echo de là
Fabrique, « Les ouvriers, quel que soit le Suzanne ROSSAT-MIGNOD.
ECONOMIE
Michel REDJAH et Jean L'étude de l'imposition des profits, avec
RODRIGUE : Pourquoi nous
payons trop d'impôts ? Editions
impitoyable dénonciation des moyens lé-
gaux, paralégaux et illégaux de soustraction
qui sont usités, est peut-être la partie la plus
Sociales, Collection « Notre captivante de l'ouvrage. Une fiscalité qui
temps », 1975. épargne les riches est aussi une fiscalité qui
favorise l'expansion des plus puissants : des
Michel Redjah et Jean Rodrigue exposent exemples sont donnés du rôle de la politi-
et commentent la réglementation et le méca- que fiscale en matière de fusions et concen-
nisme des impôts et taxes de la France con- trations d'entreprises. L'Etat-gendarme des
temporaine. Leur ton est simple, les termes temps du capitalisme libéral est devenu l'E-
techniques du langage fiscal sont soigneu- tat-providence des monopoles. Ën une pé-
sement élucidés, les exemples chiffrés abon- riode où la suraccumulation du capital tend
dent, les anecdotes édifiantes aussi. Le rap- à la réduction du taux du profit, l'Etat, déve-
port entre la politique fiscale et la politique loppant ainsi l'inflation, concourt, notam-
économique générale, ainsi que l'évidente ment par sa fiscalité en rçiatière d'investisse-
incidence de la fiscalité sur la conjoncture ments, au maintien d'un profit que, de
et sur les perspectives économiques du surcroît, il privilégie.
pays, l'asservissement de l'impôt aux objec- Une autre fiscalité est-elle possible ?
tifs du capitalisme monopoliste d'Etat, la na- Redjah et Rodrigue le pensent, et ils esti-
ture et les modes d'aggravation d'une fisca- ment que les prescriptions du Programme
lité de classe, tout cela est très remarquable-
ment exposé. commun de la Gauche y conduisent. Il s'a-
git, non certes d'accroître les difficultés de
L'impôt indirect — c'est chose connue — l'Etat ou d'amoindrir redoutablement ses
est injuste par nature ; la T.V.A. effectue des ressources, mais « d'inverser la pompe, de
prélèvements sur le nécessaire dés uns et le faire en sorte que cette pompe aspire là où
superflu des autres ; « on peut dire qu'elle il y a de l'argent et coule là précisément où
contribue physiquement à diminuer la con- le grain a besoin d'être arrosé ». Les préci-
sommation de ceux qui n'ont que le mini- sions données sur ce redressement possible
mum pour vivre ». Par ailleurs, une analyse du système fiscal français doivent être lues
critique de l'impôt sur le revenu permet aux soigneusement. Dans sa préface, Jacqueline
auteurs de parler de sa transformation en Lambert, Secrétaire de la C.G.T., déclare
impôt sur les salariés. Ils dénonceront aussi que la démonstration des auteurs de Pour-
l'accroissement par l'Etat des charges finan- quoi nous payons trop d'impôts « milite en
cières des collectivités locales, pensant faveur des propositions de la C.G.T. tendant
qu'en l'occasion d'une part l'Etat aggrave notamment à réformer le barème et à le fai-
l'injustice fiscale (l'impôt local ne tenant re évoluer en fonction d'un indice des prix
pratiquement pas compte des revenus), et négocié avec les organisations syndicales. »
d'autre part l'Etat donne. l'illusion que
l'aggravation est le fait des instances lo- Maurice BOUVIER-AJAM.
cales.

AFRIQUE
NIANE (Djibril Tamsir) Le Soudan du Soudan occidental a fait l'objet depuis
:
occidental au temps des grands une quinzaine d'années de nombreux ouvra-
Empires. (Xle-XVIe siècles). Pré- ges de synthèse ou de vulgarisation.
sence Africaine, Paris, 1975, Le beau livre de Djibril Tamsir Niane ne
in-8, 272 pp. fait pas double emploi avec eux.
-
Longtemps ignorée hors d'une petite poi- Tout en accordant la place nécessaire à.la
gnée de spécialistes, l'histoire des Empires mise en situation géographique et histori-
que, il s'est attaché à décrire ce qui est nomique, les voyages et le commerce, la vie
peut-être le plus important, et n'est souvent artistique et intellectuelle, la religion, les
abordé que de manière incidente et le plus jeux et les loisirs, sont successivement pas-
souvent très incomplète : la vie concrète, sés en revue.
sous tous ses.aspects, aussi bien cc nobles) Aux sources connues et publiées (y com-
que prosaïquement matériels. pris ses propres travaux), l'auteur a ajouté
Il a fondé sa reconstitution historique sur ici et là maintes contributions inédites.
sa parfaite connaissance de tous les élé- Si, de ce point de vue, l'ouvrage de Niane
ments à partir desquels il est possible de la mérite d'être pris en considération par les
présenter : tradition orale — dont il a, com- spécialistes,
ce n'est pas à eux qu'il a voulu
me historien, utilisé les ressources de façon s'adresser, mais au grand public.
exemplaire -, sources écrites — tant arabes L'écriture de l'auteur, simple, claire, at-
que portugaises -,travaux archéologiques.
A quoi il faut ajouter, ce qu'un non-africain trayante, répond à cette intention.
n'aurait pu faire, son expérience vécue, de Ce livre n'est pas seulement passionnant
l'intérieur, de la vie quotitienne villageoise, par son contenu, mais agréable à lire et ac-
qui pour avoir été transformée depuis ces fessible à tous. De notre temps, ce n'est pas
siècles anciens, n'en reste pas moins héritiè- Une mince vertu.
re du passé et fournit, la clé de bien des Exprimons le souhait que ce livre trouve
données historiques qui, hors de cette expé- les nombreux lecteurs qu'il mérite, de ce cô-
rience, demeureraient obscures. té de la Méditerranée comme de l'autre, et
L'organisation sociale,, les villes, la guerre, au besoin, sous d'autres cieux.
l'habitation, la vie familiale, l'alimentation,
les soins du corps et le vêtement, la vie éco- Jean SURET-CANALE.

LITTERATURE
Kollektivarbeit von WINFRIED ne contre les paysans, comme le prétendent
SCHRODER ;
Franzosische
Aufklarung Burgerliche Emanzi-
les auteurs, thèse que semblent infirmer cer-
tains travaux récents d'autres historiens.
pation, Literatur und Bewusst- Le deuxième chapitre, qui est dû à Win-
seinsbildung. Leipzig, Philipp fried Schroder, traite des « données sociales
Reclam, 1974, 962 pp. de la production littéraire dans une société
féodale proche de la désagrégation et de
Cet ouvrage réunit treize études de sept leurs conséquences pour l'idéologie des lu-
membres du Zentralinstitut für Literatur- mières ». W. S. y formule une thèse qui, par
«
geschichte der Akademie der Wissenschaf- son caractère excessif et parce qu'elle nie
ten der D.D.R. », organisme qui s'est déve- toute autonomie à l'évolution des idées,
loppé sous l'égide du Pr. Werner Krauss. nous semble très discutable. Par contre, le
Bien que présenté modestement comme un chapitre de Rolf Geissler (chapitre 3) sur
simple manuel, le recueil offre un étalage Pierre Bayle et le refuge protestant est hau-
impressionnant d'interprétations, marxistes tement instructif et offre, en une forme ad-
de divers aspects de l'âge des Lumières en mirablement concise une mise au point des
France. études sur Bayle, alors que Helga Bergmann
(chapitres 4 et 5) présente l'état actuel des
Le-premier chapitre, rédigé par Brigitte recherches sur le rôle de la philosophie sen-
Burmeister et Eckart Richter, passe en revue sualiste et des sciences de la nature dans
les phases principales du mouvement philo- l'évolution de la pensée de l'époque.
sophique et en explique l'arrière-plan histo-
rique. Les auteurs considèrent que l'absolu- Au sixième chapitre, Manfred Starke entre-
tisme de Louis XIV, en accordant un rôle prend de réhabiliter le matérialisme du XVIIIe
nouveau à la noblesse, a favorisé l'épanouis- siècle et de le défendre, contre les attaques
sement de la littérature classique. On peut de penseurs même marxistes, d'avoir imagi-
cependant se demander si l'Etat et la nobles- né une nature dépourvue de tout dynamis-
se terrienne ont vraiment fait cause commu- me. Ce faisant, M. S. découvre les traces
d'un matérialisme plus riche et plus nuancé ment qui faisait défaut dans leur vie, et M. F.
même chez les penseurs relativement timi- arrive ainsi à une appréciation plus équita-
des tels que Montesquieu et Voltaire, mais ble des drames de Diderot, trop souvent né-
c'est évidemment La Mettrie qui occupe gligés ou même méprisés par la critique mo-
dans ce courant d'idées une place de choix derne.
comme précurseur authentique d'une biolo- Le chapitre de Geissler sur le roman
gie évolutive. L'interprétation du rôle d'Hel- (chapitre 11) est également excellent. Ce
vétius nous paraît particulièrement intéres- qu'on appelle traditionnellement son réalis-
sante : matérialiste en ce qui concerne me s'explique pour R. G. par le besoin de
l'explication de la vie en société, il devient peindre les méfaits d'une société dans une
idéaliste par l'importance primordiale qu'il période de crise, et son sentimentalisme de
accorde à la propagande des lumières, di- plus en plus prononcé, par la conviction
chotomie considérée par M. S. comme ca- croissante que l'homme naturellement bon
ractéristique de toute la pensée française de n'a rien à craindre des sanctions imposées
l'époque. par une religion transcendante. Quant à la
Le septième chapitre, du même auteur, forme même du roman-mémoires, si caracté-
nous offre un aperçu bref, mais lumineux, ristique de l'époque, elle s'impose à la suite
de l'historiographie française du XVIIIe siè- de la disparition d'un univers objectif et qui
cle, de Boulainvilliers à J.-J. Rousseau. L'au- se justifiait pendant le siècle précédent par
teur du chapitre suivant, Mme Burmeister, des postulats théologiques et métaphysi-
postule une liaison étroite entre les condi- ques. A la fin du chapitre, R. G. se pose la
tions économiques et sociales d'une part et question de savoir à quoi est due la survie
les obstacles qui s'opposaient d'autre part des contes de Voltaire au milieu d'une foule
au développement d'un socialisme consé- de récits totalement oubliés, ce qui l'amène
quent, précisément chez les penseurs les à une définition originale et approfondie du
plus audacieux (Rousseau, Helvétius, d'Hol- réalisme.
bach, les Physiocrates et les utopistes). Le douzième chapitre, qui traite des rap-
Nous aboutissons donc à la conclusion pa- ports entre les théories politiques des lumiè-
radoxale que ces auteurs remontaient le res et la Révolution française, est d'un inté-
courant de l'Histoire en refusant de faire le rêt exceptionnel, mais ici encore plus
jeu d'un capitalisme qui devait inéluctable- qu'ailleurs le lecteur n'entérinera les conclu-
ment précéder l'avènement d'une société sions de Mme Burmeister que dans la mesu-
sans classes. re où il accepte ses présupposés idéologi-
Dans un chapitre remarquable sur la criti- ques; ce qu'elle réussit à démontrer sans
difficulté, c'est que les écrivains de l'époque
que littéraire de l'époque (chapitre 9), Martin précédant la Révolution ont préparé celle-ci,
Fontius commence par expliquer que l'ani-
mosité qui existait entre les hommes de let- malgré eux et à leur insu, voulant faire du
tres et les critiques contemporains était due peuple une- classe aisée et instruite et réfor-
à un genre auquel Boileau avait donné ses mer la société sans avoir recours à la violen-
titres de noblesse et qui était considéré ce. En même temps,' ils ont formé la cons"
comme menace pour toute la gent littéraire, cience politique de ceux qui allaient
sinon pour la société en général. Cela dit, sciemment faire la Révolution à. partir de
M. F. insiste sur la transformation graduelle, 1789. Sans aucun doute, les principaux ré-
mais fondamentale de cette critique dans lès volutionnaires ont constamment cité Rous-
périodiques, qui visaient de plus en plus à seau et les autres philosophes, tout en in-
former le jugement des lecteurs plutôt qu'à terprétant leurs idées d'une façon imprévue.
discipliner les auteurs. La dernière partie de Le chapitre final de Winfried Schroder sur
ce chapitre dense est consacrée à l'évolu- la réception de la littérature des Lumières
tion des termes qui distinguent à partir du aux XIXe et siècles doit apparemment
XXe
XVIIIe siècle les Belles Lettres des écrits éru- constituer la clef de voûte du recueil, mais il
dits et scientifiques. Au chapitre suivant faut déplorer le ton polémique adopté de fa-
(chapitre 10), le même auteur donne une in- çon parfois déplaisante contre des cher-
terprétation originale du drame bourgeois, cheurs, quelque progressistes qu'ils soient,
en démontrant que ce genre correspondait à qui n'adhèrent pas strictement à la ligne
l'état d'une féodalité en voie de décomposi- préconisée par W. S. (Ernst Bloch, Georg
tion, où le théâtre pouvait fournir aux diffé- Lucacs, Lucien Goldmann). Vu l'origine du
rentes classes sociales un point de rallie- recueil, il est naturel que les notes abondan-
tes se réfèrent plus souvent aux classiques des textes en question. Parfois, cependant, il
du marxisme qu'aux ouvrages des spécialis- nous semble qu'ils font preuve d'un marxis-
tes de la littérature. Les brèves biographies me un peu simpliste, par exemple, quand ils
des principaux auteurs à la fin du volume expliquent n'importe quel phénomène litté-
seraient encore plus utiles si les renvois bi- raire par les procédés de production de l'é-
bliographiques qui les accompagnent ne se poque ou quand ils présentent la philoso-
bornaient pas aux traductions allemandes phie « fataliste » du Jacques de Diderot
parues en R.D.A. Comme les autres publica- comme expression de l'optimisme béat qui
tions issues de ce groupe, le présent travail caractérisait la croyance de la bourgeoisie
semble supposer qu'on peut étudier la litté- du XVIIIe siècle au progrès de la société.
rature française du XVIIIe siècle sans savoir Quoi qu'il en soit, les différentes formes
en lire la langue. qu'assume la critique marxiste sous la plu-
Le but principal des auteurs est d'analyser me de chercheurs divers nous offre un pa-
les contradictions entre les prétentions idéo- norama passionnant d'une école de dix-
logiques des Lumières et la réalité de la so- huitiémistes d'un intérêt exceptionnel.
ciété bourgeoise créée par la Révolution,
pour préparer une lecture mieux informée Paul H. MEYER.

TEMOIGNAGES
Felicia LANGER :
Avocate israé- qu'une paix juste est possible au Moyen-
lienne, je témoigne. Editions so- Orient, mais à condition qu'Israël évacue les
ciales, Paris, 1975, 305 p. territoires conquis pendant la guerre de juin
1967 et respecte les droits nationaux du
Ce livre est un témoignage. «J'ai décrit peuple arabe de Palestine. Elles sont
con-
pour le lecteur ce que j'avais vu de mes vaincues que cela assurera l'indépendance
propres yeux pendant les années de la do- et la sécurité de l'Etat d'Israël, en confor-
mination israélienne, en territoire arabe mité
avec les véritables intérêts nationaux
conquis lors de la guerre de juin 1967". du peuple d'Israël. La clé pour l'ouverture
Journal de marche d'une avocate israélien- d'une nouvelle page dans les relations
ara-
ne, de 1968 à 1974, c'est un livre dur. Dur bo-israéliennes: c'est un changement radi-
par ce qu'il révèle ou confirme du quotidien cal de la politique israélienne officielle»
d'une occupation militaire, de nature colo- (299-300). Il s'agit bien là des conditions
niale, avec son cortège de vexations, d'exac- maintenant établies de la paix.
tions, de destructions de biens, d'expul-
sions, d'arrestations, de tortures et de Un livre donc à lire et à faire lire pour
procès, en opposition avec la Charte de tous ceux qui se réclament des principes de
l'O.N.U. et les Conventions de Genève. Dur démocratie, d'autodétermination des peu-
par ce qu'il révèle ou confirme des mentali- ples et de la paix.
tés racistes qui gangrènent l'appareil d'oc- Une réserve, cependant. On pourra regret-
cupation, militaire, carcéral et, à quelques ter que le traducteur n'ait pas pris soin de
rares exceptions près, judiciaire. vérifier la correction des noms arabes en
Aussi, plus que de ses succès, c'est le livre adoptant un système cohérent de transcrip-
des difficultés et bien souvent des échecs tion — fût-il journalistique. La plupart écor-
d'une avocate israélienne généreuse et pa- chent l'œil et l'oreille. Comme il n'est indiqué
triote. Mais c'est aussi un livre d'amitié pour nulle part qu'il s'agit d'une traduction de
un peuple opprimé et dont les luttes sont l'hébreu, cela
risque de diminuer l'authenti-
découvertes par une partie grandissante de cité des contacts directs de l'auteur avec ses
l'opinion israélienne comme des luttes jus- clients et leurs familles, alors qu'il n'est pas
documeilT que
tes, non contradictoires avec ses aspirations indifférent pour la valeur du
d'un Israël démocratique et pacifique. Félicia Langer soit devenue arabisante dans
l'exercice de son métier.
C'est donc un livre d'espoir : « Les forces
progressistes israéliennes sont convaincues - Jacques COULAND.
ARTS
Gillo DORFLES : Introduction à
l'industrial design. Langage et
tion a priori propres à l'esthétique normati-
ve, c'est la voie de la méthode historique et
histoire de la production en sé- de l'analyse fonctionnelle que l'auteur choi-
sit afin de montrer pourquoi et comment
rie. Traduit de l'italien par Sylvie l'industrial design est né et se développe. Sa
Deswarte et Jérôme Nobécourt. première démarche est donc notamment de
Casterman, Paris, 1974. Collec- rompre avec la problématique des origines,
tion « Synthèses contemporai- qui conduisait à voir de l'esthétique indus-
nes », 160 p. trielle avant l'industrie, et même avant l'art.
Œuvre humaine et sociale, l'industrial de-
Cette traduction est sans doute la premiè-
sign plonge bien sûr ses racines dans l'his-
re synthèse d'initiation en français sur le toire de la civilisation, mais l'analyse de ses
sujet. Significativement, le « Que sais-je ? » caractères propres montre bien sa spécifici-
publié par Denis Huisman et Georges Patrix té et sa nouveauté. Les fonctions sociales
en 1961 portait encore le titre d'Esthétique qu'il remplit aujourd'hui ne sont plus celles
industrielle. Peut-être peu satisfaisante pour du passé, et il ne les remplit pas de la même
les puristes adeptes d'une lexicologie nor- manière que les pratiques sociales du passé
mative, l'adoption en France de l'expression
anglo-saxonne industrial design témoigne remplissaient les leurs.
d'une évolution considérable de notre ap- Aussi bien la partie historique que la par-
proche tant théorique que pratique d'un do- tie analytique du travail de Dorfles montrent
maine de l'activité humaine dont l'importan- comment sont apparues et se sont dévelop-
ce commence seulement à être reconnue. pées les caractéristiques de cette nouvelle
façon de répondre à des besoins eux-mêmes
La prise en compte de pratiques et de complètement renouvelés : production et re-
réalités radicalement nouvelles, constitutives productibilité en série, fabrication mécani-
de ce qu'on pourrait appeler la « moderni- que, présence dès la conception d'un des-
té» du XXe siècle, c'est-à-dire en fait de son sein esthétique en ce qui concerne la forme.
actualité, ne pouvait d'abord que dérouter Ce qui déroute sans doute le penseur
grandement des esprits habitués à classer et
comme l'usager du design, c'est qu'il repré-
à penser les œuvres humaines du passé sente une forme d'art d'une part totalement
dans une discipline encore fortement mar- congrue et intégrée avec les modes les plus
quée de métaphysique, l'esthétique. L'esthé- actuels de la production matérielle (l'indus-
tique industrielle fut donc tout un temps un trie) et non plus séparée des autres activités
curieux et éclectique mélange d'esthétique productives, et d'autre part (et conséquem-
de l'harmonie et de technologie des fonc- ment) qui
ne se présente plus sous la forme
tions. d'objets spécifiques séparés (les œuvres
L'industrial design commence seulement à d'art) mais comme une qualité intégrée dès
projet à n'importe quel type d'objet utili-
trouver l'expression théorique de sa spécifi- le
cité, alors qu'il s'est largement imposé dé- fonctionnel.
taire et
sormais dans la vie quotidienne comme La diffusion dans le public d'une telle
dans la vie culturelle des sociétés dévelop- compréhension du phénomène design per-
pées. C'est de cette promotion irréversible mettrait sans doute de promouvoir des types
d'une discipline nouvelle que témoigne avec nouveaux de relation à l'art. L'introduction
rigueur et clarté le livre de Gillo Dorfles. de Gillo Dorfles devrait y aider.
Renonçant aux futiles exigences de défini- Jacques-André BIZET.
Livres reçus

La liste ci-dessous est un simple accusé de réception des livres qui nous ont été
adressés par les auteurs et les éditeurs.
Li Yizhe : Chinois si vous saviez (Ch. Bourgeois).
Henri Lefebvre : De l'Etat. 2 : Théorie marxiste de l'Etat de Hegel à Mao. 10/18.
L'Antropologie économique, sous la direction de F. Pouillon (dossiers africains) (Mas-
pero).
P. Evrard, D. Hassan, C. Viau : Petite agriculture et capitalisme (I.N.R.A.).
:
J. Legrand L'Administration dans la domination Sivo-Mandchove en Mongolie
Qualq-A (Institut des Hautes Etudes Chinoises).
R. Cresswell, M. Godelier : Outils d'enquête et d'analyse anthropologiques (F. Mas-
pero).
M. Thorez, W. Rochet, G. Marchais : Communistes et Chrétiens (Editions Sociales).
Philippe d'Arcy : L'argent et le pouvoir (P.U.F.).
Lesmigratiolls africaines (Dossiers africains) (Maspero).
Barjavel : Si j'étais Dieu. (Garnier).
R. Héron de Villefosse : Si j'étais l'aiccusateur public. (Garnier).
J. de Gaudusson : L'Administration Malgache (Berger-Levrault).
T. Kuta : L'administration en République populaire de Pologne (Berger-Levrault).
G. Labica : Sur le statut marxiste de la philosophie - Dialectiques (P.U.F.).
Collectif : La crise de l'Etat (P.U.F.).
La question chinoise dans l'Internationale communiste'(textes) (E.D.I.).
J.-L. Goglin : Les misérables dans l'Occident médiéval (Seuil).
J. Ibarrola : Ordre et conceptualisation dans la « general théory » (Presses Universitai-
res de Grenoble).
J. Langlois : Défense et actualité de Proudhon (Payot).
A. Ducellier: Le drame de Byzance (Hachette).
M. Sègre : Ecole, formation, contradictions (Editions Sociales).
G. Albiac - Althusser : Cuestiones del Leninismo (Ed. Zéro).
M. Vovelle : Les métamorphoses de la fête en Provence, de 1750 à 1820 (Aubier-
Flammarion).
R. Francis, P. Robertoux, M. Denis : Culture artistique et enseignement supérieur
(Mouton).
J.-P. Balpe : Pratique de l'orthographe au cycle élémentaire (A. Colin - Bourrelier).
-

J. Zurfluh : Les tests mentaux (J.-P. Delarge).


J. Legrand : La Mongolie (P.U.F. - Que sais-je ?).
G. della Volpe : Critique de l'idéologie contemporaine (P.U.F.).
M. Goldring : Survivre à New-York (Editions Sociales).
J.-H. Payen : La rose et l'utopie (Editions Sociales, classiques du peuple série criti-
que).
Y. Coic : L'Abbé de Penarbed (P.-J. Oswald).
C.G.T. : Les causes de l'absentéisme féminin dans le Nord (Editions Sociales).
M. Le Gaut : Patience et passion d'un croyant (Le Centurion).
Marxisme et Algérie - 10/18.
N.-E. Thévenin : Issue des armes (Maspero).
la nouvelle revue
internationale
EUROPEI
Revue littéraire mensuelle
DECEMBRE 1976 #
Enrique Pastorino :
Les tâches du mouvement syndical dans la
lutte contre les monopoles multinationaux.
Todor Jivkov : 1976. Une année de paix et de lutte.
DERNIERS NUMEROS SPECIAUX
COMMUNAUTE DES PAYS SOCIALISTES go
Nicolaï Petrovitchev : Parti de classe, parti du peuple en Union
Mocuta:
soviétique,
Stefan CHILI UNE CULTURE UN COMBAT 20 F
CHILI,
Vers l'homogénéisation des structures sociales
en Roumanie,
LA FICTION POLICIERE 20F
AMERIQUE LATINE
:
Alberto Kohen Ombres et lumière dans l'Atlantique Sud.
José Soafes = Le fascisme existe-t-il ?
MONTESQUIEU. 25 F
Sergio Sierra : Aspects internationaux de la tragédie uruguayenne. LITTERATURE DE BULGARIE 25 F
Hugo Fazio : Le bilan de la Junte chilienne.
Luis Reynosa: Des inquiétudes justifiées au Honduras.
EUROPE
TOUT SUR MOLIERE 45 F
:
Antonin Vavrus Pour l'Europe de demain. ib
:
Une table ronde Finlande :
le communiste à l'entreprise.
:
Georg Kwiatowski Le capitalisme et la jeunesse en Allemagne
fédérale. C.C.P. 4560.04 Paris
Ib Norlund : La démocratie et la lutte des classes au Danemark.
21 rue de
21, ICh
d R. e leu,
7500 Paris
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Le n° : 8 F
CDLP, 146, rue du Fg-Poissonnière, 75010 Paris

L'ECOLE SCIENCES
SOCIALES
et la NATION
Revue mensuelle du Parti Communiste Français

N° 267 Janvier 1977


?4
LA FORMATION INITIALE.queB.etYOUDINE - Les limites de la généti-
ET PERMANENTE les problèmes de l'éthique.

Une exigence. Les réponses du capitalisme en < 9 articles consacrés à « l'homme dans
crise. Dès maintenant. la société socialiste ».
• QUELLE ECOLE POUR QUELLE SOCIETE ?
< Lycéens, mass media et monde contemporain.
W MANUELS SCOLAIRES ET SEGREGATION
308 pages - format 14 X 21,5 - le numéro: 12 F
SOCIALE.
a ETRE FEMME, ETRE RESPONSABLE, un en
tretien avec Madeleine Vincent, membre du Bu-
EDITION DE L'ACADEMIE DES SCIENCES DE L'URSS
reau politique du P.C.F.
Le n° :8 F. 68 pages EN VENTE TOUTES LIBRAIRIES

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NOS PROJETS POUR 1977

numéro d'avril 1977 (192) constituera un numéro spécial consacré aux


Le
rapports entre l'Eglise et la société. Y collaboreront des historiens des socié-
tés, des philosophes, des sociologues, marxistes et non-marxistes, chrétiens et
matérialistes qui feront le point des recherches pluridisciplinaires sur cette
importante question des rapports complexes entre évolution des rapports so-
ciaux, transformation des structures vécues, évolution des opérateurs symbo-
liques religieux, des institutions ecclésiales, mouvement de lecture des textes
et écritures sacrées. En une période de profonde évolution de l'Eglise dans
une société en crise, ce dossier sera une contribution importante à la com-
préhension de ces réalités comme à une meilleure écoute mutuelle entre
croyants et incroyants.
Vers l'été un numéro sera consacré au thème : « La science au-
jourd'hui ». Revue du rationalisme moderne, La Pensjée se doit d'intervenir
globalement et rapidement en ce domaine. Face au « bouillonnement » actuel
de la science, et à la crise de certaines disciplines, face aux rapports de plus
en plus étroits de la science avec la société — l'actuelle et la future — face à
la vague d'irrationalisme qui déferle, la science est aujourd'hui un lieu privi-
légié d'interrogations, de réflexion théorique, politique, morale, philosophi-
que.
Et pour nous en tenir à cet aperçu sommaire de nos projets, nous édite-
rons à l'automne 1977 un numéro spécial consacré au thème : Y a-t-il et y
a-t-il eu des modèles de voies de passage d'un type de société à une autre ? ».
Nous constituerons un dossier de recherches concernant différents types de
formations sociales en nous efforçant de couvrir un champ d'études spatio-
temporel aussi vaste et significatif que possible et qui s'efforcera chaque fois
de dégager les liens concrets entre le passage (forme et contenu) d'une socié-
té à une autre et la réalité de la société concernée (en amont et en aval) rap-
ports sociaux, état du développement des forces productives, rapport de for-
ce des classes (ou fraction de classes) en présence, contenu et forme des
alliances de classes nécessaires et possibles, acquis historique et traditions,
expériences internationales, etc.
NOM
PRENOM.
ADRESSE.
PROFESSION.
AGE

SPECIALITE.
QUALITE ou
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nés par un avertissement indiqué sur la bande d'adresse.N'attendez pas pour
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ter tout retard dans nos opérations de remise-en service.
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tion ou de se procurer telle livraison ancienne, la liste des numéros de «La Pensée»
actuellement disponibles.
Ces numéros peuvent être fournis sur simple demande au prix de 15,00 F l'exemplaire

franco.
Pour les numéros épuisés que nous ne pouvons envisager de rééditer pour les raisons
que chacun comprendra, il reste la solution de la consultation en bibliothèque ou la chance
d'une heureuse découverte chez un libraire d'occasions.

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n° 121
n° 122
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n° 132
n° 134
n° 144
n° 146
n° 147
n° 148
n° 152
n° 153
n° 154

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Année 1971 : n° 155 - 156 - 157 - 158 - 159 - 16p.


Année 1972 : n° 161 - 162 - 163 - 164 - 165 - 166.
Année 1973 : n° 167 - 168 - 169 - 170 - 171 - 172.
Année 1974 : n° 173 - 174 - 175 - 176 - 177 - 178.
Année 1975 : n° 179-180-181-182-183-184.
Année 1976 : n° 185 - 186 - 187 - 188 - 189 - 190.

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LES FRANÇAIS A BUCHENWALD ET A DORA

Pierre DURAND
Préface de Marcel Paul, ancien ministre

L'auteur restitue l'histoire de la Résistance clandestine organisée dans


les camps de concentration de Buchenwald et de Dora.
Si la toile de fond est constituée par la description de la vie et de la mort
en camp d'extermination nazi, le trait original de celui-ci réside dans le
tableau qui est brossé du combat héroïque clandestin mené au camp —
avec ses dangers, ses échecs, ses succès — pour sauver, autant que
faire se pouvait, des vies humaines et préparer avec quelles précautions
une insurrection armée dès que les conditions favorables se trouveraient
réunies. Travail de sape commencé et organisé par les communistes
allemands puis développée, quand leur méfiance fut surmontée par un
Comité international où entrèrent, dès 1943, des Français, des Belges,
des Soviétiques, des Tchèques.
Pierre Durand a utilisé des témoignages de déportés français, belges
et tchèques et a consulté les archives constituées en R.D.A. sur la
Déportation, ce qui fait de ce livre une richesse d'émotion et de sens
politique indiscutable.

Nombreux documents + 8 hors-texte

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