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Enrique Iglesias

M. :M.:

UTOPIE
Or.: de Reîms, le 14 mars 6008 E. : M. :

Utopia, mot inventé par Thomas More en 1515, francisée « utopie » (Rabelais, 1532).
« En aucun lieu » ou « nulle part », genre littéraire ayant pour ambition d'imaginer
d'autres formes d'organisation de la société.

Aujourd'hui, dans le langage courrant, utopie est synonyme d'impossible. A l'origine,


les oeuvres dites utopiques ont pour objet d'élargir notre vision du monde, critiquent le
présent, exposent des propositions de changement, déguisées en simples histoires
fantastiques pour échapper à la censure, très redoutable dans les monarchies
européennes de l'époque.

Le XVIII siècle en France, est riche dans ce genre: Rousseau (Les Montagnons, dans La
Lettre à d'A/embert), Mercier (L'An 2440), Marivaux (L'I/e des Esclaves), Voltaire
(l'Eldorado dans Candide), Diderot (Supplément au voyage de Bougainville), etc....

Prenons l'exemple de notre F.: Voltaire: Les idéaux mis en avant sont: liberté
individuelle, justice, tolérance, absence de guerre, de prison, de moines et de prêtres,
simplicité des moeurs.

Nous pouvons constater que, au moins en France, les idéaux exprimés au XVIII
siècle, sont partiellement atteints, bien que l'Histoire des deux siècles qui se sont
écoulés ne suivent pas une évolution linéaire, mais sont faits d'avancées et de
reculades. Chaque fois, pendant les périodes de régression, les acquis des périodes qui
les précèdent ne sont pas complètement effacés, laissant un solde toujours positif dans
le long terme.

Cette évolution semble se produire un peu partout dans le monde.

Je peux vous raconter une anecdote à ce propos. En 1960, le Chili était sous la
présidence de Jorge Alessandri, un conservateur, riche industriel. Les Etats Unis, pour
éviter la propagation de la Révolution cubaine, lancent le programme « Alliance pour
le Progrès» , un programme d'aide économique en direction de l'Amérique Latine,
conditionné à l'application de certaines mesures structurelles, entre autres, de faire une
Reforme Agraire. Le gouvernement chilien, voulant recevoir cette aide, présente au
Parlement une loi de Reforme Agraire, à la grande surprise de l'opposition. Le Parti
Socialiste, pris de court, et voulant montrer que la Reforme proposée par les
Conservateurs était insuffisante, et n'ayant pas le temps de rédiger une contre
proposition, dépoussiéra un projet de loi gardé dans ses archives et datant de 1938 et
n'ayant jamais vu le jour, rejeté par une majorité conservatrice.
N'ayant pas eu le temps de le relire, vu l'urgence, ils vont découvrir pendant les
discussions qui suivront que le projet conservateur de 1960 est de loin plus
«progressiste » que leur projet de 1938. En seulement 22 ans, l'évolution politique du
pays, I 'évolution des mentalités, les changements dans le contexte mondial, ont rendu
obsolète le projet socialiste.
Autre anecdote :
En janvier 1974, je venais d’arriver à Barcelone, et j’étais provisoirement logé chez
des amis de ma belle-mère. Une soir regardant la TV, le vieux Joseph me dit
« regarde, Franco crée des coopératives, et moi, je suis resté 33 ans en exile pour avoir
dirigé pendant la guerre civil une coopérative ouvrier. » En 35 ans, les coopératives
jugés dangereuses pour l’ordre établi sont devenue souhaitables et encourageables.

A mon avis l'utopie est l'horizon de l'Histoire. Elle marque de tendances possibles et
souhaitables l'évolution de la société. Existe aussi la contre utopie, elle nous met en garde
contre des possibles évolutions négatives de la société. Vivons nous aujourd'hui l'utopie
d'hier? En général la réalité que nous vivons est plus complexe, plus mitigée, que le
plus exhaustif des mondes décrits par le plus fécond des utopistes

Personne ne serait capable d'imaginer une société dans tous ses aspects. La réalité est
dynamique. Les sociétés imaginaires sont figées, ses traits sont exagérés, comme le
caractère des personnages dans une oeuvre de théâtre. Il s'agit de montrer au lecteur,
ou spectateur, puisque aujourd'hui nous pouvons voir des films utopiques, les
caractéristiques marquant les dites organisations. Dans la réalité il y a des interactions
entre les différents objectifs qu’on ne peut pas visualiser, et que seulement la pratique
nous dévoile.

Notre F.: Giacomo Casanova, est auteur d'un livre utopique "Icosameron", considéré
comme précurseur du genre littéraire de la science fiction, cousin germain de l'utopie.
Dans ses mémoires, il raconte que au cours de son séjour chez le seigneur Marie
François Arouet (notre F. : Voltaire), aux Délices, ils se sont livrés à une discussion à
propos de la disparition de la superstition, prônée par Voltaire. Notre F.: Jacques ne
croyait pas possible la disparition de la superstition, elle même, source de ses plus
grands revenus. Voir les sommes soutirées à Mme la marquise d'Urfé. « Un peuple
sans superstition serait philosophe, et les philosophes ne veulent jamais obéir. Le
peuple ne peut être heureux qu'écrasé, foulé, et tenu à la chaîne ». Voltaire trouvait la
religion nécessaire au peuple, pour de raisons semblables. Si ces deux frères, utopistes
et « progressistes » pensent que la superstition pour l'un et la religion pour l'autre sont
nécessaires pour pouvoir « contrôler » le peuple, utopistes d'hier, ils peuvent nous
paraître conservateurs d'aujourd'hui.

Marx, grand humaniste, n'a jamais imaginé que ses critiques du capitalisme du
XlXème siècle allaient servir de point de départ, de base idéologique, à des régimes
dictatoriaux insoutenables.

Notre triptyque: Liberté, Egalité, Fraternité enferme des contradictions insolubles,


comme par exemple entre Liberté et Egalité. Nous n'avons, jusqu'à présent, su trouver
une réponse qui puisse satisfaire. Chaque fois que la liberté avance, elle le fait au
détriment de l'égalité et vice- versa. Pour ce qui concerne la Fraternité, la fraternité
universelle, car c'est bien d'elle qu'il s'agit dans notre cas, nous sommes à des années
lumière d'atteindre l'objectif. Elle implique la disparition des armées, des usines
d'armement, des guerres, de l'oppression des pays riches sur les pays pauvres ou plutôt
de la disparition des différences entre les pays.

Les utopistes, pour explorer des alternatives au monde qui les entourait, ont eu recours
à des artifices pour isoler ces nouveaux mondes de la réalité, certains ont situé leur société
dans une île, dans des continents éloignés et peu connus, d’autres dans le centre de la
terre dans un futur lointain ou dans une autre planète.

Un autre type d'utopie fait référence non à un pays, mais à une organisation sociale
plus limitée, des expériences limitées à une ville ou à un complexe industriel qui
comprend le village pour les ouvriers de ce centre de production. Des exemples de ce
type d'utopie sont la Saline royale d'Arc-et-Senans (Doubs), de Claude Nicolas
Ledoux, les phalanstères de Charles Fourier, le Familistère de Jean-Baptiste Godin, à
Guise. Toutes ces expériences ont « fonctionné » et leur qualification d'utopies par
leur environnement industriel ne tient qu'au fait qu’elles étaient ressenties comme de
mauvais exemples pour le restant de la société, voire comme un impossible à imiter sans
perdre une partie de leurs bénéfices ou de leur pouvoir. Owens, un des représentants du
socialisme utopique, ayant fait fortune dans l'industrie textile, crée en Ecosse une ville
ouvrier modèle qui donne des conditions de vie décent pour ces ouvrier et sa réussite
économique fut connu par tout dans le Royaume Unie et ailleurs. Il s'employa sans succès à
convaincre ses concitoyens de changer les terribles conditions de vie des ouvriers des
usines dans les premières décennies de la révolution industrielle. Il émigra aux Etats
Unies d’Amérique et fonda une communauté, appelé New Harmony, fut établie (1825) in
Indiana, construisit une ville où il installa des usines, développa la production agricole,
le tout avec de belles maisons confortables pour tous, des salaires leur permettant de
vivre convenablement. Cet exemple fut très mal perçu par les villes voisines, qui
interdirent tout commerce avec la ville de Owens, les obligeant à vivre dans une
autarcie qui devint impossible et finit par les forcer à arrêter leur expérience.

Toutes ces expériences ont aidé à faire changer peu à peu le monde, bien qu'elles ne
fussent pas « copiées », mais adaptées pour les rendre acceptables par une économie et
organisation sociale différentes.

Je ne voudrais pas finir ma planche sans vous parler d'un film chilien. Il s'agit de «Nowhere»,
de l'écrivain chilien Luis Sepulveda. Nowhere, (nulle part, en anglais), est l'histoire d'un
groupe de prisonniers politiques dans un pays non précisé de l'Amérique du sud. Ils sont dans
une espèce de camp de concentration, au milieu du désert, dans une gare de chemin de fer
désaffectée nommée « Ninguna parte », qui donne le titre au film. Les prisonniers s'inventent
un monde à eux, dans lequel eux vont à atteindre la liberté et peu à peu, ce sont les geôliers
qui deviennent leurs prisonniers. Ce monde utopique est comme une échappatoire face à une
réalité insoutenable, non comme une promesse d'avenir, mais simplement comme un présent
supportable grâce à un exercice d'imagination.

L'utopie permet de faire réfléchir sur notre présent et d'ouvrir des voies, d'explorer des
solutions visant à rendre notre monde meilleur.

La maçonnerie est concernée et elle s'est impliquée depuis toujours. Les maçons ont
eu une participation importante dans l'élaboration de propositions de changement. La
maçonnerie se présente comme un laboratoire d'idées et de proposition.
La réalité nous lance des nouveaux défis tous les jours. Notre tâche n'est jamais achevée.

L'Histoire nous montre comment les détenteurs du pouvoir, des privilèges, se sont toujours
opposés au changement, le taxant d'utopique, dans le sens d'impossible.
L’abolition de l’esclavage était impossible puisque rendais les produits français tells le sucre
hors concurrence vis-à-vis les autres producteurs tous des esclavagistes.
La journée de huit heures, l'interdiction du travail aux enfants, le droit de vote aux femmes, le
droit aux femmes d'entrer à l'Université, les congés payés, etc., etc. ... Tant d'impossibles, tant
d'utopies rendues possibles. Ces exemples nous permettent de voir combien notre société a
changé en un siècle.

Ainsi, je citais l'autre midi, un slogan de mai 68 « soyons réalistes, demandons l'impossible »

Nous, franc-maçon, soyons utopistes, listons les impossibles, ouvrons pour les rendre
possibles, pour laisser à nos enfants un monde plus juste, plus égalitaire, plus libre,
plus humain.

L’UTOPIE : "Elle est à l’horizon. Je m’en approche de deux pas,


elle s’en éloigne de deux pas.
Je fais dix pas en avant et l’horizon dix pas en arrière.
J’ai beau marcher, je ne l’atteindrai jamais.
A quoi sert l’utopie ?
Et bien, elle sert à nous faire avancer..." (Eduardo Galeano)

J'ai dit V. : M. :