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Siddhartha Mukherjee

Il était une fois le gène

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Kaldy

The Gene – An Intimate History


Copyright © 2016, Siddhartha Mukherjee. Tous droits réservés.
© Flammarion, 2017, pour la traduction française.
© Flammarion, 2020, pour la présente édition.

ISBN Epub : 9782081517844


ISBN PDF Web : 9782081517868
Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 9782081422490

Ouvrage composé et converti par Pixellence (59100 Roubaix)


Présentation de l'éditeur

Comment le moine Gregor Mendel élabora-t-il les premières lois de la


génétique à travers l’étude des petits pois ? Au nom de quel « crépuscule
génétique » la Cour suprême américaine a-t-elle pu autoriser la stérilisation
forcée des « faibles d’esprit » ? Et comment expliquer que des jumeaux
séparés à la naissance aient tous deux été prénommés Jim par leur famille
d’accueil, aient épousé une Linda et engendré un petit James Allan ?
En conteur hors pair, Siddhartha Mukherjee s’attelle à percer les mystères
du vivant en analysant toutes les facettes du gène, à travers une
somptueuse saga entre récit historique, cours de biologie et enquête
personnelle.
Oncologue et professeur à l’université Columbia, Siddhartha Mukherjee a
publié de nombreux articles dans des revues scientifiques prestigieuses et
dans le New York Times. Son premier livre, L’Empereur de toutes les
maladies. Une biographie du cancer (« Champs », 2016), a reçu le prix
Pulitzer et le Guardian First Book Award. Il est traduit dans quarante
langues.
Libre Champs
Une époque, un récit, l'exactitude des sources racontées à la manière d'un
roman

Ken Alder, Mesurer le monde.


Alessandro Barbero, Le Jour des barbares. – Waterloo.
Kate Cambor, Belle Époque.
Edmund de Waal, Le Lièvre aux yeux d’ambre.
Antonia Fraser, Marie-Antoinette.
Stephen Greenblatt, Quattrocento. – Will le Magnifique.
Thomas Harding, Hanns et Rudolf.
David G. Haskell, Un an dans la vie d’une forêt. – Écoute l’arbre et la
feuille.
Nathalie Heinich, Une histoire de France.
Laure Hillerin, La Comtesse Greffulhe.
Eric Jager, Le Dernier Duel.
Sam Kean, Quand les atomes racontent le monde.
Manjit Kumar, Le Grand Roman de la physique quantique.
Siddhartha Mukherjee, L’Empereur de toutes les maladies.
Graham Robb, Une histoire buissonnière de la France. – Une histoire de
Paris par ceux qui l’ont fait. – Sur les sentiers ignorés du monde celte.
Maxime Rovere, Le Clan Spinoza.
Stacy Schiff, Cléopâtre.
Daphné Sheldrick, Une histoire d’amour africaine.
Géraldine Schwarz, Les Amnésiques.
Guy Walters, La Traque du mal.
Mitchell Zuckoff, Les Disparus de Shangri-La.
Il était une fois le gène
À Priyabala Mukherjee (1906-1985) qui connaissait les
dangers ;
À Carrie Buck (1906-1983) qui les a vécus.
« Une détermination précise des lois de l'hérédité va
probablement changer plus de choses dans la vision
que l'homme a du monde et son pouvoir sur la nature
que toute autre avancée prévisible dans la
connaissance de la nature 1. »
William Bateson

« Les êtres humains ne sont rien d'autre en définitive


que des transporteurs, des moyens de passage, pour
les gènes. Ils nous chevauchent comme des chevaux
de course de génération en génération. Les gènes ne
pensent pas à ce qui est bien ou mal. Peu leur
importe que nous soyons heureux ou pas. Nous ne
sommes qu'un moyen pour eux. Ils ne pensent qu'à
une seule chose, ce qui est le plus efficace pour
eux 2. » 3
Haruki Murakami, IQ84
PROLOGUE : DES FAMILLES

« Le sang de tes parents n'est pas perdu en toi 1. »


Ménélas, L'Odyssée

« Ils te foutent ta vie en l'air, ton père et ta mère.


Sans le vouloir, peut-être, mais ils le font.
Ils te remplissent de tous les défauts qu'ils ont
Et en ajoutent un peu plus, juste pour toi 2. »
Philip Larkin, « This Be The Verse »

Au cours de l'hiver 2012, j'ai fait le voyage de Delhi à Calcutta pour aller
voir mon cousin Moni. Mon père m'accompagnait. Il était maussade et
renfermé, perdu dans une angoisse intime que j'avais du mal à cerner.
C'était le plus jeune des cinq frères, et Moni avait été son premier neveu, le
fils de son frère aîné. En 2004, l'année de ses quarante ans, Moni a été
diagnostiqué schizophrène et il est interné depuis dans une institution pour
malades mentaux (une « maison de fous » comme dit mon père). Mon
cousin est maintenu sous médicaments à hautes doses, plongé dans un bain
d'antipsychotiques et de sédatifs, avec une personne chargée de le surveiller,
le laver et le nourrir tous les jours.
Mon père n'a jamais accepté le diagnostic posé sur Moni. Durant des
années, il a mené une petite campagne solitaire et obstinée contre les
psychiatres chargés de soigner son neveu. Pensait-il les convaincre qu'ils
avaient fait une énorme erreur de diagnostic, ou bien espérait-il que l'esprit
en morceaux de Moni puisse, comme par magie, se réparer tout seul ? Mon
père a déjà rendu visite deux fois à Moni, dont une sans prévenir, avec
l'espoir de le trouver transformé et vivant en secret une vie normale derrière
les portes closes de l'établissement.
Mais mon père savait, tout comme moi, qu'il y avait plus que de la
tendresse derrière ces visites. Dans la famille, Moni n'est pas le seul à
souffrir d'une maladie mentale. Deux des quatre frères de mon père – pas le
père de Moni mais deux de ses oncles – sont également atteints. Chez les
Mukherjee, la folie s'avère en fait présente depuis au moins deux
générations. Une partie de la réticence de mon père à accepter le diagnostic
posé sur son neveu vient de cette angoisse sourde : la prise de conscience
qu'une part de la maladie pourrait, un peu comme un déchet toxique, se
trouver enfouie au fond de lui-même.
En 1946, Rajesh, le troisième dans la fratrie de mon père, est mort
prématurément à Calcutta à l'âge de vingt-deux ans. Il avait apparemment
attrapé une pneumonie après deux nuits passées sous la pluie en hiver, mais
cet épisode n'était que le point d'orgue d'un autre mal. Rajesh avait été le
fils le plus prometteur, le plus vif, le plus malin, le plus charismatique, le
plus dynamique, le plus aimé, et le plus idolâtré par mon père et sa famille.
Mon grand-père était décédé dix ans plus tôt, en 1936, assassiné à la suite
d'une dispute portant sur des mines de mica. Il laissait ma grand-mère seule
pour élever ses cinq jeunes fils. Bien que Rajesh ne fût pas le plus âgé, il
avait suivi sans trop d'effort les traces de son père. Il n'avait que douze ans à
l'époque, mais il aurait pu en avoir vingt-deux : son intelligence fulgurante
était déjà tempérée de gravité, son assurance encore fragile d'adolescent
laissait déjà poindre la confiance en soi de l'adulte.
Mais au cours de l'été 1946, se souvient mon père, Rajesh a commencé à
se comporter bizarrement, comme si quelque chose s'était déréglé dans son
cerveau. Le changement le plus frappant fut son humeur exubérante. Une
bonne nouvelle provoquait un accès de joie qui ne s'épuisait que dans une
dépense physique de plus en plus astreignante, tandis qu'une mauvaise
nouvelle plongeait mon oncle dans un inconsolable désespoir. Ses émotions
correspondaient bien au contexte, seul leur caractère extrême était anormal.
À la fin de l'année, les fluctuations mentales de Rajesh se rapprochèrent et
s'amplifièrent. Les périodes d'exaltation devinrent plus fréquentes et plus
violentes, basculant dans la rage et la grandiloquence, et le contrecoup de la
tristesse qui suivait était tout aussi profond. Rajesh se mit à s'intéresser à
l'occultisme, organisant à la maison des séances de spiritisme ou de planche
de Ouija, ou réunissant ses amis dans un crématorium la nuit pour méditer.
Je ne sais pas s'il prenait quelque chose pour se soigner. Dans les années
1940, on trouvait facilement de l'opium birman ou du haschich afghan dans
les bas-fonds du quartier chinois de Calcutta pour se calmer les nerfs, mais
mon père se souvient d'un frère changé, parfois craintif, parfois téméraire,
d'humeur versatile, irritable un jour et fou de joie le lendemain. (Cette
expression « fou de joie », utilisée oralement, évoque quelque chose
d'innocent, une amplification de la joie. Mais elle marque aussi une limite,
un avertissement, une frontière à la sobriété. Au-delà du fou de joie, comme
nous allons le voir, il n'y a pas de joie en plus, il n'y a que la folie.)
La semaine précédant sa pneumonie, Rajesh apprit qu'il avait
brillamment réussi ses examens universitaires ; enchanté, il disparut
pendant deux nuits sous le prétexte d'aller « faire de l'exercice » dans un
stage de lutte. Lorsqu'il revint, il bouillonnait de fièvre et d'hallucinations.
C'est seulement des années plus tard, en école de médecine, que j'ai
réalisé : Rajesh était probablement en plein épisode maniaque. Ses
différents symptômes dessinaient un syndrome maniaco-dépressif ou
trouble bipolaire – c'était presque un cas d'école.

Jagu, le quatrième de la fratrie de mon père, est venu vivre avec nous à
Delhi en 1975 alors que j'avais cinq ans. Son esprit aussi se disloquait.
Grand et mince comme un fil, avec une lueur un peu farouche dans les yeux
et une grosse tignasse de cheveux emmêlés, il ressemblait à une version
bengali de Jim Morrison. Contrairement à Rajesh dont la maladie était
apparue à la vingtaine, Jagu avait des problèmes depuis l'enfance. Mal à
l'aise en société, renfermé sauf avec ma grand-mère, il était incapable
d'avoir un emploi ou de vivre de façon autonome. En 1975, des troubles
cognitifs plus profonds étaient apparus. Il avait des visions, des fantômes et
des voix dans la tête qui lui disaient ce qu'il fallait faire. Il élaborait des
théories de complots par dizaines, imaginant par exemple qu'un vendeur de
bananes près de chez nous notait en secret son comportement. Il se parlait
souvent à lui-même, avec l'obsession typique de réciter les trajets en train
(« De Shimla à Howrah par le train Kalka, puis prendre à Howrah l'express
Shri Jagannah pour Puri »). Il était encore capable d'extraordinaires accès
de tendresse. Un jour, j'ai cassé sans faire exprès un vase vénitien auquel
tenaient mes parents. Jagu m'a caché sous ses draps et a déclaré à ma mère
qu'il avait des « montagnes d'argent » planquées ailleurs qui paieraient « un
millier » de vases à la place. Cet épisode était pourtant symptomatique, car
même dans cet élan affectueux et altruiste émergeaient des manifestations
typiques de sa psychose.
Contrairement à Rajesh, dont le trouble ne fut jamais formellement
diagnostiqué, Jagu fut examiné à la fin des années 1970 par un médecin à
Delhi et le diagnostic d'une schizophrénie fut posé. Mais on ne lui prescrivit
aucun médicament. Au lieu de cela, Jagu continua à vivre à la maison, se
cachant à moitié dans la chambre de ma grand-mère (elle vivait avec nous,
comme dans beaucoup de familles en Inde). Accablée par ce nouveau coup
du sort, ma grand-mère prit la défense de Jagu avec une vigueur redoublée.
Pendant presque une décennie, elle et mon père ont maintenu une
trêve fragile : Jagu vivait par les soins de ma grand-mère, prenant ses repas
dans sa chambre et portant des vêtements qu'elle lui avait cousus. La nuit,
quand il était particulièrement agité et pris par ses peurs et ses délires, elle
le mettait au lit comme un enfant, posant sa main sur son front. Lorsqu'elle
est morte en 1985, Jagu est brusquement parti de la maison et n'a jamais
accepté de revenir. Il a vécu dans une secte religieuse à Delhi jusqu'à sa
mort en 1998.

Mon père tout comme ma grand-mère étaient persuadés que la maladie


mentale de Jagu et de Rajesh avait été précipitée, et peut-être même causée,
par l'apocalypse de la Partition, le traumatisme politique se sublimant en
traumatisme psychique dans leur famille. La Partition, assuraient-ils, avait
coupé en deux non seulement une nation mais aussi des esprits. Dans le
« Toba Tek Singh » de Saadat Hasan Manto, peut-être le récit le plus connu
de cette Partition, le héros est un individu instable qui se tient à cheval sur
la frontière entre l'Inde et le Pakistan et en proie à un état mal défini entre
folie et santé mentale. Dans le cas de Jagu et Rajesh, ma grand-mère pensait
que les soubresauts de la violente séparation du Bengale oriental avaient fait
chavirer leur esprit, bien que d'une manière très différente.
Rajesh était arrivé à Calcutta en 1946, juste au moment où la ville perdait
elle-même la raison, à bout de nerfs, ayant épuisé sa compassion et sa
patience. Un flot continu d'hommes et de femmes venant du Bengale
oriental, ceux qui avaient ressenti les premiers troubles politiques avant les
autres, commençait déjà à envahir les immeubles et petites habitations près
de la gare de Sealdah. Ma grand-mère faisait partie de cette foule misérable.
Elle avait loué un trois-pièces sur l'allée Hayat Khan, à quelques pas de la
gare. Le loyer mensuel était de cinquante-cinq roupies, environ un dollar de
nos jours mais une fortune alors pour sa famille. Les logements, empilés les
uns sur les autres, faisaient face à un dépôt d'ordures. L'appartement, bien
que minuscule, avait des fenêtres et bénéficiait d'un toit commun d'où les
garçons pouvaient voir la naissance d'une nouvelle ville et d'une nouvelle
nation. On conçoit que, dans cette époque troublée, des bagarres pouvaient
éclater à tous les coins de rue. En août de cette année, un conflit
particulièrement horrible entre Musulmans et Hindous (qui fut appelé plus
tard la Grande tuerie de Calcutta) se traduisit par le massacre de cinq mille
personnes et la mise à la rue d'une centaine de milliers d'autres.
Rajesh avait été témoin du déchaînement de ces foules dans les pires
moments de l'été. Les Hindous étaient allés chercher les Musulmans dans
leurs boutiques et leurs bureaux à Lalbazar, puis les avaient éventrés dans
les rues, les Musulmans faisant de même et avec une pareille férocité en
sens opposé dans les marchés aux poissons près de Rajabasar et de la
Harrison Road. Les crises de Rajesh étaient apparues rapidement après ces
émeutes. La ville a fini par guérir, mais lui en avait gardé les séquelles. Peu
après les massacres d'août, il fut sous l'emprise de toute une série
d'hallucinations paranoïdes. Il devint de plus en plus craintif. Les sorties à
la salle de gym le soir devinrent plus fréquentes. Puis il y eut les épisodes
maniaques, les apparitions de fantômes et le cataclysme final de sa maladie.
Si la maladie de Rajesh était celle de l'arrivée, celle de Jagu était, pour
ma grand-mère, celle du départ. Dans son village ancestral de Dehergoti,
près de Barisal, le psychisme de Jago était encore en lien avec ses amis et sa
famille. Il pouvait courir comme un dératé dans les champs de riz, s'amuser
dans les flaques, cela pouvait apparaître comme des jeux insouciants
propres à n'importe quel enfant, les jeux d'un enfant presque normal. À
Calcutta, comme une plante déracinée, Jagu s'était étiolé et disloqué. Il
quitta l'université et se planta en permanence à l'une des fenêtres de
l'appartement, son regard vide fixant le monde. Ses pensées commencèrent
à se brouiller, ses paroles devinrent incohérentes. Alors que l'esprit de
Rajesh s'étendait à l'extrême, celui de Jagu se contractait en silence dans sa
pièce. Alors que Rajesh parcourait la ville la nuit, Jagu se confinait
volontairement chez lui.
Cette étrange taxonomie de la maladie mentale, avec Rajesh dans le rôle
du rat des villes et Jagu dans celui du rat des champs, fut commode tant
qu'elle put durer mais vola en éclat quand l'esprit de Moni fut à son tour
atteint. Moni n'était pas, bien sûr, un « enfant de la Partition ». Il n'avait
jamais été déraciné, ayant vécu toute sa vie en sécurité dans sa maison de
Calcutta. Pourtant, l'évolution de son psychisme rappelait étrangement celle
de Jagu. Les visions et les voix étaient aussi apparues au cours de son
adolescence. Le besoin de s'isoler, la grandiloquence de ses fabulations, sa
désorientation et sa confusion, tout évoquait sinistrement son oncle.
Adolescent, il était venu nous rendre visite à Delhi. Nous devions aller voir
un film ensemble mais il s'était enfermé dans la salle de bain à l'étage et
avait refusé d'en sortir pendant presque une heure, jusqu'à ce que ma grand-
mère arrive à le rejoindre. Elle l'avait trouvé recroquevillé dans un coin,
tentant de se cacher.
En 2004, Moni fut battu par des crétins sous prétexte qu'il avait uriné
dans un jardin public (il me raconta qu'une voix intérieure lui avait
commandé « Pisse ici, pisse ici »). Quelques semaines plus tard, il commit
un « crime » qui était tellement flagrant qu'il témoignait à l'évidence de son
déséquilibre. Il fut surpris en train de faire la cour à la sœur de l'un de ces
imbéciles (il expliqua de nouveau que des voix lui avaient demandé d'agir).
Son père essaya vainement d'intervenir, mais cette fois Moni fut sévèrement
battu, avec une lèvre déchirée et une blessure au front qui l'envoyèrent à
l'hôpital.
Le tabassage était censé le purifier (ses tourmenteurs déclarèrent à la
police qu'ils avaient seulement voulu « faire partir les démons de Moni »),
mais les commandements pathologiques dans la tête de Moni ne firent que
se renforcer, devenant de plus en plus impérieux. Au cours de l'hiver de
cette même année, après une nouvelle crise d'hallucinations et de voix
intérieures insinuantes, il fut transféré dans un établissement spécialisé.
Le confinement, comme me le confia Moni, était en partie volontaire. Il
ne cherchait pas tant un rétablissement mental qu'un refuge physique. On
lui prescrivit un ensemble de médicaments antipsychotiques et son état
s'améliora peu à peu, mais jamais au point, semble-t-il, qu'il puisse quitter
l'institution. Quelques mois plus tard, son père mourut. Sa mère était déjà
décédée des années auparavant et son unique sœur vivait au loin. Moni
décida donc de rester dans l'établissement, notamment parce qu'il ne savait
pas où aller. Les psychiatres découragent l'usage du terme archaïque
« d'asile d'aliénés », mais pour Moni cela décrivait bien ce lieu, le seul
capable de lui offrir un abri et une protection qui lui avaient manqué toute
sa vie. Il était un oiseau qui se serait volontairement mis en cage.
Quand nous lui avons rendu visite, mon père et moi, en 2012, je ne l'avais
pas vu depuis près de vingt ans. La personne que j'ai rencontrée dans le
parloir ressemblait si peu à l'image que j'avais gardée de mon cousin que je
ne l'aurai pas reconnu si l'on ne m'avait confirmé son nom. Il avait
beaucoup vieilli. À quarante-huit ans, il en paraissait dix de plus. Les
médicaments pour traiter sa schizophrénie avaient modifié son apparence et
il marchait sans assurance ni équilibre comme un jeune enfant. Ses paroles,
autrefois prononcées rapidement, étaient dites avec hésitation et par à-
coups. Les mots surgissaient soudain avec une force surprenante, comme
s'il rejetait des morceaux de nourriture mis dans sa bouche. Il ne se
souvenait guère de mon père ni de moi. Quand j'ai mentionné le nom de sa
sœur, il m'a demandé si je m'étais marié avec elle. Notre conversation se
déroula comme si j'étais un journaliste arrivé de nulle part pour l'interroger.
Pourtant, ce qui frappait le plus dans sa maladie, ce n'était pas son
discours décousu mais son regard absent. En bengali, le mot moni signifie
« pierre précieuse » mais aussi, dans le langage courant, quelque chose
d'une beauté ineffable : l'éclat des yeux. C'était précisément ce qui avait
disparu chez Moni. L'éclat de ses yeux s'était presque évanoui, comme si
quelqu'un y était entré avec un minuscule pinceau et les avait peints en gris.

Durant toute mon enfance puis ma vie d'adulte, Moni, Jagu et Rajesh ont
joué un rôle démesuré dans l'imaginaire de ma famille. Lors d'une brève
crise d'adolescence, j'ai brusquement cessé de parler à mes parents, refusé
de faire mes devoirs et jeté mes vieux bouquins à la poubelle. Mon père,
anxieux au plus haut point, me traîna abattu chez le médecin qui avait
diagnostiqué la maladie chez Jagu. Son fils allait-il lui aussi perdre la tête ?
Ma grand-mère, dont la mémoire donnait des signes de faiblesses à l'orée de
ses quatre-vingts ans, commença à m'appeler Rajeshwar, Rajesh, sans le
faire exprès. Au départ, elle se reprenait en rougissant d'embarras, mais en
perdant peu à peu la tête elle semblait se tromper presque sciemment,
comme si elle avait découvert le plaisir illicite de ce fantasme. Lorsque j'ai
rencontré Sarah, qui est maintenant ma femme, je lui ai dit à la quatrième
ou cinquième rencontre la réalité sur le trouble mental de mon cousin et de
mes deux oncles. C'était la moindre des choses, par honnêteté, que d'avertir
ma future partenaire dans la vie.
À l'époque, l'hérédité, la maladie, la normalité, la famille et l'identité
étaient devenus des thèmes récurrents des discussions familiales. Comme la
plupart des Bengalis, mes parents avaient atteint un niveau élevé dans l'art
du déni et du refoulement, mais même dans ce cas des questions étaient
inévitables sur cette histoire. Moni, Rajesh, Jagu étaient trois vies
emportées par des formes diverses de maladie mentale. Il était difficile de
ne pas penser à une composante héréditaire dissimulée derrière cette
histoire familiale. Moni avait-il hérité d'un ou plusieurs gènes qui l'avaient
rendu susceptible de tomber malade, les mêmes que ceux qui avaient affecté
ses oncles ? D'autres membres de la famille avaient-ils été touchés par des
formes différentes de maladie mentale ? Mon père avait connu deux
épisodes psychotiques dans sa vie, précipités chaque fois par la
consommation de bhang (des boutons floraux de cannabis écrasés dans du
ghi et ajoutés à une boisson moussante lors des fêtes religieuses). Cela
avait-il un lien avec les autres cicatrices de notre histoire familiale ?

En 2009, des chercheurs suédois ont publié une étude internationale de


grande ampleur, portant sur des milliers de familles et des dizaines de
milliers d'hommes et de femmes. L'analyse de ces familles touchées par une
maladie mentale sur plusieurs générations a révélé que schizophrénie et
trouble bipolaire avaient une grosse part génétique en commun. Les profils
de certaines familles ressemblaient douloureusement à celui de la mienne,
avec un enfant atteint de schizophrénie, un autre de trouble bipolaire et un
neveu ou une nièce également frappé de schizophrénie. En 2012, plusieurs
autres études sont venues corroborer ces premiers résultats 3, étayant le lien
entre ces deux formes de maladie mentale et les histoires familiales
correspondantes, renforçant les questions sur leur étiologie, leur
épidémiologie, ce qui les déclenche et les entretient.
J'ai lu deux de ces études un matin d'hiver dans le métro à New York,
quelque mois après mon retour de Calcutta. Assis en face de moi, un
homme avec un chapeau en fourrure grise exigeait que son fils mette un
chapeau identique. À la station de la Cinquante-neuvième rue, une maman
entra avec une poussette où des jumeaux criaient, me sembla-t-il, sur le
même ton.
L'étude m'apporta une étrange consolation, en répondant à certaines
questions qui avaient tant obsédé mon père et ma grand-mère. Elle
provoqua aussi une rafale d'autres questions. Si la maladie de Moni était
génétique, pourquoi avait-elle épargné son père et sa sœur ? Quels facteurs
avaient pu conduire ces prédispositions à s'exprimer ? Quelle part de la
maladie de Jagu ou de Moni était innée, causée par ces gènes de
prédisposition, et quelle part était acquise, due à un milieu bouleversant,
agité ou traumatisant ? Mon père était-il susceptible de développer les
mêmes maladies que Jagu ou Moni ? Étais-je moi aussi porteur de ces
gènes ? Et dans ce cas, que pouvais-je y faire ? Allait-on procéder à des
tests génétiques, pour moi ou mes filles ? Et les informer du résultat ? Et
que faire si seulement l'une d'elles s'avérait porteuse d'une marque de
susceptibilité à la maladie ?

Alors que cette histoire familiale de maladie mentale marquait


profondément mon esprit, mon travail scientifique en tant que biologiste du
cancer me focalisait lui aussi sur les gènes dans ce qu'ils ont de normal ou
pas. Le cancer est peut-être une ultime perversion de la génétique, quand un
génome devient obnubilé par sa propre réplication. Le génome prend alors
le contrôle de la physiologie, du métabolisme, du comportement et de
l'identité d'une cellule. La maladie qui en résulte, protéiforme, défie encore
nos capacités à la traiter ou à l'éliminer, même si des progrès significatifs
ont été faits contre elle.
Étudier le cancer, c'était aussi considérer son opposé. Comment définir la
normalité, cet état des choses qui précède la corruption du cancer ? Que fait
vraiment le génome normal ? Comment arrive-t-il à concilier constance et
variation, à maintenir ce qui nous rend clairement semblables et à autoriser
les écarts qui nous rendent clairement différents ? Et comment cet équilibre
délicat entre constance et variation, entre le normal et l'anormal, est-il
inscrit dans le génome ?
Et si nous pouvions changer notre patrimoine génétique à volonté ? Si
une telle technique était disponible, qui la contrôlerait, qui garantirait son
innocuité ? Qui en seraient les maîtres, et qui en seraient les victimes ?
Dans quelle mesure l'acquisition et la maîtrise de cette connaissance, avec
son incursion inévitable dans nos vies privées et publiques, pourraient-elles
modifier notre conception de la société, des enfants et de ce que nous
sommes ?

Ce livre retrace la naissance, le développement, l'influence et l'avenir de


l'une des idées les plus puissantes et les plus dangereuses de l'histoire des
sciences, celle du « gène », unité de base de l'hérédité et de toute
information biologique.
J'ai utilisé l'adjectif « dangereuse » en toute connaissance de cause. Trois
idées scientifiques profondément déstabilisantes parcourent le XXe siècle et
le partagent en trois parties inégales : l'atome, le byte et le gène 4. Chacune
s'annonce au siècle précédent pour s'épanouir vraiment au XXe. Chacune
prend naissance sous la forme d'un concept plutôt abstrait, mais se
développe par la suite pour envahir de multiples domaines et transformer la
culture, la société, la politique et le langage. Mais ce qui rapproche
vraiment ces trois idées, au-delà de leurs histoires comparables, est
conceptuel : chacune représente une unité irréductible, une brique
élémentaire, un élément de base pour l'organisation d'un ensemble plus
vaste. L'atome est l'élément de base de la matière, le byte celui de
l'information numérisée, et le gène celui de l'hérédité et de l'information
biologique 5.
Pourquoi cette propriété – être l'unité indivisible d'un ensemble plus large
– confère-t-elle une telle force à ces idées particulaires ? La réponse, toute
simple, est que la matière, l'information et le vivant sont organisés d'une
manière intrinsèquement hiérarchique, la compréhension de la plus petite
partie étant cruciale pour celle de l'ensemble. Lorsque le poète Wallace
Stevens écrit : « Dans la somme des parties, il n'y a que les parties 6 », il
fait allusion au profond mystère de la structure propre au langage. Vous ne
pouvez comprendre une phrase qu'en comprenant chacun de ses termes, et
pourtant cette phrase signifie plus que chacun d'entre eux. Et il en est de
même pour les gènes. Un organisme est bien plus que ses gènes, bien sûr,
mais pour l'appréhender il faut déjà comprendre ses gènes. Lorsque dans les
années 1880 le biologiste néerlandais Hugo de Vries rencontra le concept de
gène, il eut rapidement l'intuition que cette idée allait réorganiser toute
notre compréhension du vivant. « Le monde organique résulte d'une
quantité incalculable de combinaisons et de réarrangements d'un nombre
relativement faible de facteurs […] De même que la physique et la chimie
peuvent descendre jusqu'aux niveaux moléculaire et atomique, de même les
sciences biologiques doivent-elles aussi arriver jusqu'au niveau de ces
unités [les gènes] pour pouvoir expliquer […] les phénomènes du monde
vivant 7 ».
L'atome, le byte et le gène apportent une compréhension radicalement
nouvelle de leur système respectif. Vous ne pouvez expliquer le
comportement de la matière – pourquoi l'or brille ou pourquoi l'hydrogène
entre en combustion avec l'oxygène – sans invoquer sa nature atomique.
Vous ne pouvez pas non plus comprendre la complexité du traitement
informatique, la nature des algorithmes, le stockage ou la modification des
données, sans percevoir l'anatomie structurale de l'information numérique.
« L'alchimie ne pouvait devenir chimie avant que ses unités fondamentales
ne soient découvertes » a écrit un scientifique au XVIIIe siècle 8. Dans ce
livre, j'avance qu'il est de même impossible de comprendre la biologie
cellulaire, la biologie des organismes, l'évolution, ou encore, dans le cas de
l'homme, les pathologies, le comportement, le caractère, les maladies, la
race, la nature ou le destin, sans d'abord tenir compte du concept de gène.
Autre chose est en jeu ici. Comprendre l'atome fut une étape préalable
nécessaire à la manipulation de la matière (et par ce biais à l'invention de la
bombe atomique). Notre compréhension des gènes nous a permis de
manipuler les organismes avec une dextérité et une puissance sans
précédents. La nature du code génétique s'avère en fait très peu compliquée,
avec une seule molécule portant l'information héréditaire et une seule façon
de la lire. « Le fait que les aspects fondamentaux de l'hérédité se soient
révélés si extraordinairement simples nous font espérer que la nature puisse,
après tout, être entièrement abordable, écrit le fameux généticien Thomas
Morgan 9. Son caractère impénétrable, tant vanté par le passé, s'est encore
une fois avéré être une illusion. »
Notre compréhension des gènes a atteint un tel niveau de complexité et
va tellement loin que nous n'étudions plus ni ne modifions les gènes in vitro
mais dans leur contexte d'origine au sein des cellules humaines. Les gènes
résident sur des chromosomes, de longues structures filamenteuses. Ils y
sont disposés linéairement 10 par dizaines de milliers. L'ensemble des
instructions génétiques portées par un être vivant est appelé le génome (on
peut le concevoir comme une encyclopédie de tous les gènes, avec les notes
de bas de page, les annotations, les instructions et les références). Les êtres
humains ont quarante-six chromosomes dans le noyau de leurs cellules,
vingt-trois hérités du père et vingt-trois de la mère. Le génome humain
contient entre vingt et un et vingt-trois mille gènes portant les instructions
décisives pour construire, réparer et maintenir notre organisme. Grâce aux
progrès techniques incroyablement rapides de la génétique au cours des
deux dernières décennies, nous pouvons désormais étudier la façon dont des
groupes de gènes agissent dans le temps et l'espace pour assurer ces
fonctions complexes. Et nous pouvons, à l'occasion, modifier délibérément
certains de ces gènes pour changer leur fonction, ce qui se traduit chez les
personnes concernées par des modifications de leur physiologie et de leur
être.
Cette transition, de l'explication à la manipulation, est précisément ce qui
fait que le domaine de la génétique a des répercussions bien au-delà du
domaine de la science. C'est une chose d'essayer de comprendre comment
les gènes influent sur notre identité, notre sexualité ou notre caractère. C'en
est une toute autre d'imaginer transformer l'identité, la sexualité ou le
comportement d'une personne en modifiant ses gènes. La première
perspective peut préoccuper des professeurs en psychologie et leurs
collègues en neurosciences. La seconde, lourde de promesses et de dangers,
doit nous faire tous réfléchir.

Alors même que j'écris ces lignes, des organismes dotés d'un génome
apprennent à changer les traits héritables d'autres organismes ayant un
génome. Pour être plus concret : au cours des dernières années, entre 2012
et 2016, nous avons inventé des techniques qui nous permettent de modifier
intentionnellement et de façon définitive le génome humain (même si
l'innocuité et la fiabilité de ces techniques doivent encore être
soigneusement évaluées). En même temps, notre capacité à prédire le destin
médical d'une personne à partir de son génome a fait des progrès
spectaculaires (même si la puissance prédictive réelle de ces techniques
reste à évaluer). En résumé, nous pouvons désormais « lire » le génome
humain et y « écrire » d'une manière juste inconcevable il y a encore quatre
ou cinq ans.
Nul besoin de posséder des connaissances avancées en biologie
moléculaire, en philosophie ou en histoire pour voir ce qu'implique la
convergence de ces deux innovations : une course tête baissée vers l'abîme.
Dès lors que nous pouvons comprendre ce que nous réserve l'avenir en
lisant dans notre génome (même s'il s'agit de probabilités plutôt que de
certitudes) ; dès lors que nous disposons des techniques pour modifier
intentionnellement ces probabilités (même si les techniques utilisées sont
encore peu efficaces et peu commodes), notre avenir en est radicalement
changé. George Orwell a écrit que dès qu'une personne utilise dans son
argumentaire le mot « humain », il lui fait perdre en général toute
signification. Je ne crois pas exagérer ici en disant que notre capacité à
comprendre et à manipuler le génome humain modifie notre conception de
ce que veut dire être « humain ».
Avec l'atome, on a un principe permettant d'organiser la physique
moderne, ainsi que la perspective séduisante de maîtriser la matière et
l'énergie. Avec le gène, on a un principe d'organisation pour la biologie
moderne, et la perspective séduisante de maîtriser notre corps et notre sort.
Au sein de l'histoire du gène est nichée « la quête de l'éternelle jeunesse, le
mythe faustien du renversement brutal de la destinée, et les tentatives de
notre siècle passé de vouloir améliorer l'homme 11 ». Avec le gène vient
aussi le désir de déchiffrer le manuel des instructions nécessaires pour
construire et faire fonctionner un organisme humain. C'est bien cela que
nous retrouverons au centre de cette histoire.

Ce livre est organisé à la fois chronologiquement et thématiquement. La


progression est historique. Nous commencerons avec les petits pois du
potager de Mendel, dans un obscur monastère de Moravie en 1864 où le
« gène » est découvert puis rapidement oublié (le mot n'apparaîtra que des
décennies plus tard). Nous croiserons également la théorie de l'évolution de
Darwin. Le gène fascine ensuite les réformateurs britanniques et américains
qui espèrent manipuler le patrimoine génétique de l'homme pour accélérer
son évolution et son émancipation. L'idée progresse jusqu'au zénith
macabre de l'Allemagne nazie dans les années 1940, où l'eugénisme est
utilisé pour justifier des expériences monstrueuses : au nom de cette idée,
on séquestre, stérilise, euthanasie, et l'on pratique des assassinats de masse.
Après la Seconde Guerre mondiale, un enchaînement de découvertes va
révolutionner la biologie. Tout d'abord, l'ADN est identifié comme le
support matériel de l'information génétique. « L'action » d'un gène est
décrite en termes mécanistiques : les gènes codent des messages chimiques
pour la fabrication des protéines qui assurent forme et fonction. James
Watson, Francis Crick, Maurice Wilkins et Rosalind Franklin résolvent la
structure 3D de l'ADN, produisant l'image emblématique de la double
hélice. Le code génétique à trois lettres pour passer des gènes aux protéines
est découvert.
Deux techniques transforment la génétique dans les années 1970 : il s'agit
du séquençage et du clonage, c'est-à-dire respectivement de la « lecture » et
de « l'écriture » des gènes (l'expression « clonage de gène » recouvre
l'ensemble des techniques utilisées pour extraire les gènes d'un organisme,
les manipuler in vitro, créer des gènes recombinants et en produire des
millions de copies dans des cellules vivantes). Dans les années 1980, les
généticiens commencent à utiliser ces techniques pour cartographier et
identifier les gènes liés à des maladies humaines telles que la maladie de
Huntington ou la mucoviscidose. Leur découverte inaugure une nouvelle
ère en permettant de dépister, en vue d'un éventuel avortement, les fœtus
porteurs sur ces gènes de mutations délétères. Toute future mère dont
l'enfant à naître a été testé pour la mucoviscidose ou la maladie de Tay-
Sachs, ou qui a elle-même été testée pour ses gènes BRCA-1 ou BRCA-2 12,
est déjà rentrée dans cette ère. La gestion et l'optimisation génétiques
n'appartiennent pas à un avenir lointain mais font déjà partie de notre
présent.
De nombreuses mutations ont été identifiées dans les cancers humains, ce
qui a conduit à une meilleure compréhension de leur causalité génétique.
Ces travaux ont connu leur apogée avec le « Projet Génome humain », un
effort international pour cartographier, séquencer et « annoter » l'ensemble
du génome humain. Une première ébauche de la séquence du génome
humain a été publiée en 2001* *. Cette percée a en retour suscité de
multiples travaux visant à mieux comprendre le polymorphisme génétique
humain et le fonctionnement « normal » de l'organisme humain en termes
d'expression des gènes.
Dans le même temps, le gène s'est invité dans les discours au sujet des
groupes humains, des éventuelles différences intellectuelles entre ces
groupes et de la discrimination raciale, apportant des réponses étonnantes
aux questions parmi les plus vives posées dans le monde de la politique ou
de la culture. Il a aussi bouleversé notre compréhension de la sexualité, du
genre, de la préférence sexuelle et du choix, se retrouvant au cœur de
questions qui nous taraudent, dans toutes les dimensions de notre intimité.
De nouveaux outils permettant le diagnostic génétique (et donc une
discrimination génétique) ont été inventés au milieu des années 2000. En
2015, la bio-informatique et les techniques d'ingénierie du génome, la
lecture et la réécriture de génomes humains entiers, annoncent la création
de méthodes incroyablement efficaces pour comprendre et intervenir sur les
génomes† †.
Sur chacun de ces sujets, il y aurait de multiples histoires à raconter, mais
ce livre est aussi un récit très personnel, une histoire intime. L'hérédité, le
destin et l'avenir ne sont pas des concepts abstraits pour moi. Rajesh et Jagu
sont morts. Moni est interné dans un établissement spécialisé à Calcutta.
Pourtant, leur vie, leur mort et leur destin ont eu un impact plus grand sur
ma réflexion en tant que scientifique, universitaire, historien, médecin, fils
et père, que je n'aurais pu l'imaginer. Il ne se passe pratiquement pas un jour
dans ma vie d'adulte sans que je ne pense à la famille et à ce qui s'y
transmet.
Plus important encore, j'ai une dette envers ma grand-mère. Elle n'a pas
survécu – le pouvait-elle ? – au chagrin causé par ce mal qui a couru dans
sa descendance, mais elle a accepté et défendu de toutes ses forces le plus
fragile de ses enfants. Elle a enduré les vicissitudes de l'histoire avec un
grand H, mais face au sort cruel de l'hérédité, elle a montré plus que de la
résilience : une grâce dont nous, ses descendants, ne pouvons qu'espérer
avoir hérité. C'est à elle que ce livre est dédié.
PARTIE 1
CETTE « SCIENCE DE L'HÉRÉDITÉ
QUI FAIT DÉFAUT »
La découverte et la redécouverte des gènes
(1865-1935)

« Cette science de l'hérédité qui fait défaut, cette mine inexploitée de


connaissances à la frontière entre biologie et anthropologie, qui pour
toutes les questions pratiques est aussi peu exploitée aujourd'hui qu'au
temps de Platon, est en vérité dix fois plus importante pour l'humanité
que toute la chimie, toute la physique, que tout le savoir technique et
industriel qui a jamais été ou sera jamais découvert 11. »
Herbert G. Wells, Mankind in the Making

Algernon : « Tu ne peux tout de même pas déjà oublier qu'une


personne très proche de toi a failli succomber récemment d'un gros
refroidissement à Paris. »
Jack : « Oui, mais tu as dit toi-même qu'un gros refroidissement n'était
pas héréditaire. »
Algernon : « Ce n'était pas le cas, je sais, mais je crois bien qu'il l'est
maintenant. La science améliore toujours merveilleusement les
choses 12. »
Oscar Wilde, L'Importance d'être Constant (The Importance of Being Earnest)
Le jardin clos

« Les étudiants de l'hérédité, en particulier, comprennent tout de leur


sujet sauf leur sujet. Ils sont, je suppose, bien familiers de la chose et
l'ont réellement étudié sans en arriver au bout. Ils ont tout vu mis à part
la question de ce qu'ils étudient 1. »
G. K. Chesterton, Eugenics and Other Evils

« Interroge les plantes de la Terre et elles t'enseigneront. »


Job, 12 : 8

À l'origine, leur nouveau monastère appartenait à des moniales. Avant


leur déménagement, les moines de l'ordre de Saint Augustin vivaient bien
plus fastueusement dans une grande abbaye en pierre située sur une colline
du centre de la cité médiévale de Brno (Brünn en allemand). La ville s'était
développée autour de la bâtisse pendant quatre siècles, dévalant les pentes
puis s'étalant dans un paysage de fermes et de prairies aux alentours. Mais
les religieux étaient tombés en disgrâce en 1783, sous l'empereur Joseph II.
Celui-ci avait un jour décrété que leur propriété au centre de la ville avait
bien trop de prix pour les loger, et les moines avaient été relégués dans une
ruine de la vieille ville, au pied de la colline. Et ils avaient subi l'ignominie
supplémentaire de devoir vivre dans des locaux prévus à l'origine pour des
femmes. Les salles avaient l'odeur vague du mortier humide, le sol était
envahi d'herbes folles et de ronces. Le seul bon côté de ce bâtiment du
XIVe siècle, aussi froid qu'un abattoir, aussi dénudé qu'une prison, était son
jardin rectangulaire avec l'ombre de ses arbres, un chemin de pierre et une
longue allée où chaque moine pouvait aller marcher et méditer.
Les religieux tirèrent le meilleur parti de leurs nouveaux locaux. Une
bibliothèque fut rétablie au deuxième étage. Une salle d'étude y fut reliée et
meublée de tables de lecture en pin, de quelques lampes, dotée de près de
dix mille livres qui incluaient les derniers travaux parus en histoire
naturelle, en géologie et en astronomie (les Augustiniens, heureusement, ne
voyaient aucun motif de conflit entre religion et sciences, considérant même
la science comme un autre témoignage de l'ordre divin dans le monde 2 ).
Un cellier fut creusé en sous-sol et un modeste réfectoire construit au-
dessus. Au second étage, chaque moine logeait dans une pièce unique dotée
d'un mobilier rudimentaire en bois.
En octobre 1843, un jeune homme de Silésie, fils de paysans, arriva à
l'abbaye 3. De petite taille, myope, il avait un visage sérieux et une tendance
à l'embonpoint. S'il montrait peu de goût pour la vie spirituelle, il était
néanmoins d'une grande curiosité intellectuelle, habile de ses mains et doué
pour le jardinage. Le monastère lui apporta un lieu pour vivre, lire et
s'instruire. Il fut ordonné prêtre le 6 août 1847. Il s'appelait Johann mais les
moines le nommèrent Gregor Johann Mendel.
Pour le jeune homme en formation, la vie au monastère devint
rapidement une routine. En 1845, il commença des études de théologie,
d'histoire et de sciences naturelles au Collège théologique de Brno. Le
tumulte de 1848, celui des sanglantes révolutions populaires qui déferlèrent
sur les structures religieuses, politiques et sociales en France 4, au
Danemark, en Allemagne et en Autriche, ne l'atteignit pas, tel le tonnerre
qu'on entend au loin. Rien chez Mendel, au cours de ses premières années
passées à Brno, ne pouvait laissait soupçonner le scientifique
révolutionnaire qu'il allait devenir. Discipliné, laborieux, respectueux,
c'était un homme d'habitudes parmi tant d'autres. Son seul défi à l'autorité,
semble-t-il, fut de refuser parfois de porter sa toque d'étudiant en cours.
Mais rappelé à l'ordre, il avait poliment obtempéré.
Durant l'été 1848, Mendel commença à officier comme curé dans une
paroisse de Brno. Il n'était, selon tous les témoignages, pas vraiment doué
pour cette tâche. « Pris d'une timidité insurmontable » comme le rapporte
son abbé à l'époque 5, Mendel parlait mal le tchèque, la langue de la plupart
de ses paroissiens ; il était peu charismatique en tant que prêtre, et incapable
de supporter la charge émotionnelle d'un travail au contact des pauvres. Un
peu plus tard dans l'année, il trouva un très bon moyen d'échapper à cette
situation : il postula pour un poste d'enseignant de mathématiques, de
sciences naturelles et de grec élémentaire au lycée Znaim 6. Soutenu par
l'abbé, Mendel fut engagé, mais à une condition cependant. Sachant qu'il
n'avait jamais été formé pour enseigner, l'établissement lui demanda de
passer l'examen de sciences naturelles des enseignants du second degré.
À la fin du printemps de 1850, Mendel, impatient, présenta l'écrit de
l'examen à Brno 7. Il échoua, et même d'une manière particulièrement
désastreuse, en géologie (un correcteur se plaignit de son travail, le
qualifiant « d'aride, d'obscur et de brouillon »). Le 20 juillet, alors qu'une
vague de chaleur écrasante frappait l'Autriche, il fit le voyage de Brno à
Vienne pour son oral. Le 16 août, il se présenta devant un jury chargé
d'évaluer ses connaissances en sciences naturelles 8. Cette fois-ci, le résultat
fut encore pire, et c'était pourtant en biologie. Quand on lui demanda de
décrire et de classer les mammifères, il gribouilla un système taxonomique
insensé et incomplet, omettant des catégories, en inventant d'autres, mettant
les kangourous avec les castors, les porcs avec les éléphants. « Le candidat
semble tout ignorer de la terminologie technique, désigne les animaux dans
un allemand familier, évite la nomenclature des systèmes », écrivit l'un des
examinateurs. Et Mendel échoua une nouvelle fois.
En août, il revint à Brno avec les résultats de son examen. Le verdict était
clair : pour être autorisé à enseigner, Mendel devait suivre un complément
de formation en sciences naturelles, ce que ne pouvait offrir le monastère
avec sa bibliothèque et son jardin clos de murs. Mendel fit une demande
pour aller à l'université de Vienne et y suivre des cours de sciences
naturelles. L'abbé envoya des lettres plaidant en sa faveur, et Mendel fut
finalement accepté.
Dans l'hiver de 1851, il prit le train pour se rendre à l'université. C'est à
ce moment-là que les problèmes de Mendel avec la biologie, et les
problèmes de la biologie avec Mendel, commencèrent.

Le train de nuit de Brno à Vienne traverse un paysage vraiment triste en


hiver, avec des champs et des vignobles pris dans le givre, des canaux figés
en veinules glacées bleues, quelques fermes éparses plongées dans
l'obscurité de l'Europe centrale. La rivière Thaya à moitié gelée se fraie
avec peine un chemin dans ce décor, les îles du Danube apparaissent. La
distance entre les deux villes est d'à peine 150 kilomètres, soit quatre heures
de voyage à l'époque de Mendel. Pourtant, le matin de son arrivée, ce fut
comme si Mendel abordait un nouveau monde.
À Vienne, la science étincelait, électrique : vivante. À l'université, située
à quelques kilomètres à peine de la ruelle de sa pension sur
l'Invalidenstrasse, il reçut le baptême intellectuel auquel il avait tant aspiré à
Brno. La physique était enseignée par Christian Doppler, le formidable
scientifique autrichien qui allait devenir son professeur, son mentor et son
idole. En 1842, Doppler, un homme émacié et acerbe de trente-neuf ans,
avait utilisé le langage mathématique pour expliquer que la hauteur d'un
son, ou la couleur d'un rayon de lumière, n'était pas fixe, mais dépendait du
mouvement de la source par rapport à l'observateur 9. Si la source se
rapproche de vous à vive allure, vous percevrez un son plus aigu – les ondes
sonores étant comprimées – que si elle s'éloigne. Certains, sceptiques,
s'étaient moqués : comment la même lumière, émise par la même lampe,
pouvait-elle apparaître sous une couleur différente à des observateurs
différents ? En 1845, Doppler avait alors demandé à des trompettistes de
jouer une note dans un train qui passait devant une foule 10. Celle-ci,
méfiante, put effectivement entendre à l'approche du train une note aiguë,
qui devint plus grave lorsque ce dernier s'éloigna.
Le son et la lumière, affirmait Doppler, se comportent selon des lois
naturelles universelles, et ces lois vont contre l'intuition de ceux qui se
contentent de voir ou d'écouter dans leur vie quotidienne. Il devenait clair
que l'ensemble des phénomènes chaotiques et complexes dans le monde
résulte de lois naturelles très structurées. Parfois, on peut en avoir l'intuition
ou le percevoir, mais le plus souvent il faut réaliser une expérience très
artificielle, comme celle où des trompettistes jouent sur un train qui
accélère, pour comprendre et démontrer ces lois.
Pour Mendel, les expériences de Doppler étaient à la fois captivantes et
frustrantes. La biologie, son principal domaine, semblait un jardin sauvage,
dépourvu de tout principe d'organisation systémique. En surface, il semblait
y avoir une profusion d'ordre, ou plutôt d'ordres. La discipline reine à
l'époque en biologie était la taxonomie, une tentative assez poussée de
ranger tous les êtres vivants dans des groupes emboîtés : règnes,
embranchements, classes, ordres, familles, genres et espèces. Mais ces
catégories, conçues à l'origine par le botaniste suédois Carl von Linné au
milieu du XVIIIe siècle 11, étaient purement descriptives et n'expliquaient
rien.
Le système taxinomique donnait la façon de classer les êtres vivants sur
notre planète mais ne suggérait aucune logique sous-jacente à cette
organisation. Pourquoi, pouvait se demander un biologiste, les êtres vivants
se classent-ils ainsi et pas autrement ? Qu'est-ce qui maintient une telle
constance au sein des espèces, qui fait qu'un éléphant ne devient pas un
cochon, un kangourou un castor ? Quel est le mécanisme de l'hérédité ?
Pourquoi, et comment, les chiens ne font-ils pas des chats ?

Cela faisait des siècles que cette question du « semblable » préoccupait


les scientifiques et les philosophes. Pythagore, le savant grec à la fois
scientifique et mystique qui vivait à Crotone vers 530 avant notre ère, était
à l'origine de l'une des théories les plus anciennes et les plus admises sur la
similitude entre parents et enfants. Le cœur de cette théorie était que
l'information héréditaire (le « semblable ») est portée par le sperme du
mâle. Ce dernier recueillerait les instructions en circulant à travers le corps
humain pour s'imprégner des vapeurs mystiques de chaque partie du corps,
les yeux informant sur leur couleur, la peau sur sa texture, les os sur leur
longueur, et ainsi de suite. Au cours de la vie d'un homme, son sperme
deviendrait un répertoire mobile de toutes les parties de son corps, la
substantifique moelle du soi.
Cette auto-information serait transmise au corps femelle lors de
l'accouplement. Une fois dans le ventre, elle se développerait en un fœtus
via l'action nourricière de la mère. Dans la reproduction, comme dans toute
forme de production, Pythagore distinguait clairement les rôles de l'homme
et de la femme. Le père apporterait l'information essentielle à la création du
fœtus tandis que le ventre de la mère fournirait de quoi nourrir ce processus
pour qu'il puisse prendre la forme d'un enfant. Cette théorie fut finalement
appelée « spermisme », ce qui soulignait le rôle central joué par le sperme
dans la détermination de toutes les caractéristiques du fœtus.
En 458 avant notre ère, quelques décennies après la mort de Pythagore,
l'auteur de théâtre Eschyle se servit de ce curieux raisonnement pour une
défense légale du matricide dans l'une des plaidoiries les plus
extraordinaires de l'histoire. Le thème central de sa pièce Les Euménides est
le procès d'Oreste, prince d'Argos, accusé d'avoir tué sa mère Clytemnestre.
Dans la plupart des cultures, le matricide est perçu comme un acte ultime de
perversion morale. Dans Les Euménides, Apollon, choisi pour représenter
Oreste à son procès, développe une défense très originale en avançant que
la mère d'Oreste n'était qu'une étrangère pour lui. Une femme enceinte n'est
juste qu'un incubateur humain que l'on célèbre, argumente Apollon, un
réservoir d'aliments fournis via le cordon ombilical à son enfant. Le vrai
précurseur de chaque humain est son père, dont le sperme porte les
caractères de « similitude ». « Ce n'est pas le ventre d'une femme portant un
enfant qui est le vrai parent 12, assure Apollon à un groupe de jurés
compréhensifs. Elle ne fait que nourrir la graine nouvellement plantée. Le
mâle est le parent. Elle ne fait pour lui, d'étranger à étranger, que porter le
germe de la vie 13. »
L'évidente asymétrie de cette théorie de l'héritage, le mâle apportant toute
la « nature » et la femelle la « nourriture » initiale dans son ventre, ne
paraissait pas gêner les disciples de Pythagore. Il semble même qu'elle leur
convenait bien. Les Pythagoriciens étaient obsédés par la géométrie
mystique des triangles. Pythagore avait appris auprès de géomètres indiens
ou babyloniens 14 son fameux théorème énonçant que la longueur d'un côté
d'un triangle rectangle peut se déduire mathématiquement à partir de celle
des deux autres. Ce théorème, indissolublement attaché à son nom par la
suite, était pour ses étudiants la preuve que des relations mathématiques
secrètes, les « harmonies », se cachaient partout dans la nature.
Pythagore, qui s'efforçait de voir le monde à travers le prisme des
triangles, prétendait qu'une harmonie triangulaire était aussi à l'œuvre dans
l'hérédité. Le père et la mère formaient deux côtés indépendants et l'enfant
le troisième, soit l'hypoténuse biologique des deux lignes parentales. Et de
même que le troisième côté du triangle pouvait découler arithmétiquement
des deux autres par une simple formule mathématique, l'enfant pouvait être
déduit de la contribution individuelle de ses deux parents, sa nature venant
du père et sa nourriture de la mère.
Plus d'un siècle après la mort de Pythagore, en 380 avant notre ère 15,
Platon était encore captivé par cette métaphore. Dans l'un des passages les
plus curieux de La République, emprunté en partie à Pythagore 16, il avance
que si les enfants sont les produits arithmétiques de leurs parents alors, au
moins en principe, on peut dire que des enfants parfaits peuvent dériver
d'une combinaison parfaite de deux parents se reproduisant à un moment
parfaitement programmé. Un « théorème » de l'hérédité existait donc déjà, il
attendait simplement d'être révélé. En le reconnaissant et en l'appliquant,
n'importe quelle société pouvait s'assurer d'obtenir les meilleurs enfants,
fruits d'une sorte d'eugénisme numérologique. « […] s'il advient que par
ignorance vos gardiens unissent à contretemps des jeunes femmes à des
jeunes hommes, il en résultera des enfants qui ne seront favorisés ni par la
nature, ni par la chance 17 » conclut Platon. Les tuteurs de sa république,
son élite dirigeante, après avoir reconnu la « loi des naissances », pouvaient
assurer que seules de telles unions harmonieuses soient formées. De cette
utopie génétique allait par la suite découler une utopie politique.

Il fallut un esprit aussi précis et analytique que celui d'Aristote pour venir
à bout de la théorie de l'hérédité de Pythagore. Aristote n'était pas un chaud
partisan de la gente féminine, mais il croyait néanmoins que les théories
devaient se baser sur des faits. Il soumit le « spermisme » et les problèmes
qu'il posait à un examen critique à la lumière des données expérimentales
issues du monde biologique. Le résultat, un traité bien dense intitulé La
Génération des animaux 18, allait servir d'ouvrage de référence en génétique
humaine, tout comme La République allait l'être pour la philosophie
politique.
Aristote rejetait l'idée que l'hérédité soit portée uniquement par la
semence mâle. Il notait, avec justesse, que les enfants peuvent aussi hériter
de certains traits de leur mère ou de leur grand-mère, et que ces traits
sautent parfois une génération. « De parents déficients naissent des enfants
déficients 19, écrit-il, par exemple de boiteux des boiteux, d'aveugles des
aveugles, et de manière générale, les gens apparentés se ressemblent par
leurs traits contre nature en ayant les mêmes signes distinctifs, par exemple
des excroissances ou des cicatrices. Il y a déjà eu des phénomènes de cette
sorte qui ont été transmis à la troisième génération, ainsi quelqu'un avait
une marque sur le bras, que son fils n'avait pas, mais que son petit-fils avait
de naissance au même endroit, confuse et noire. […] en Sicile l'amante
adultère d'un Éthiopien : sa fille, en effet, n'était pas née avec les caractères
d'une Éthiopienne, mais la fille de celle-ci les avait 20 ». Un enfant pouvait
naître avec le nez ou la couleur de peau de sa grand-mère sans que ce
caractère soit observé chez l'un ou l'autre de ses parents, phénomène qu'il
était pratiquement impossible d'expliquer selon le schéma pythagoricien
d'une hérédité purement patrilinéaire.
Aristote remit en cause l'idée pythagoricienne de « répertoire mobile » où
le sperme récoltait l'information héréditaire en circulant dans le corps pour
s'imprégner des « instructions » secrètes de chacune de ses parties. « Et il y
a certains traits que les parents ne possèdent pas encore quand ils
engendrent, par exemple les cheveux gris ou la barbe 21 » notait Aristote
avec sagacité, pourtant ils les transmettent à leurs enfants. Parfois, le trait
transmis par l'hérédité n'est pas d'ordre physique mais une manière de
marcher, de regarder, par exemple, ou même un état d'esprit. Aristote
soutenait que de tels caractères, qui ne sont tout d'abord pas matériels, ne
peuvent se matérialiser dans le sperme. Et pour finir, il s'attaqua au plus
évident, arguant que l'idée de Pythagore ne peut certainement pas expliquer
la formation de l'anatomie féminine. En effet, demanda Aristote, comment
le sperme du père pourrait-il « absorber » les instructions pour produire les
« parties génératives » de sa fille, alors qu'elles n'existent pas dans son
corps ? La théorie de Pythagore pouvait rendre compte de tous les aspects
de l'ontogenèse sauf du plus déterminant, le développement des organes
génitaux.
Aristote proposa une théorie alternative qui fut un bouleversement pour
l'époque 22. Peut-être les femelles, comme les mâles, contribuent-elles à la
formation matérielle du fœtus, par une sorte de sperme femelle. Et peut-être
le fœtus se développe-t-il avec la contribution mutuelle des parties mâle et
femelle. Cherchant des analogies, Aristote nomma la contribution mâle un
« principe de mouvement ». Le terme de « mouvement » n'a pas ici le sens
de déplacement mais celui d'instruction, ou de code pour employer un terme
moderne. La matière effectivement transmise au cours de l'accouplement ne
serait en fait que le paravent d'un échange plus obscur et mystérieux. En
fait, la matière n'importerait pas vraiment. Ce qui passerait de l'homme à la
femme ne serait pas de la matière, mais un message. Comme le plan d'un
bâtiment guidant les ouvriers, ou l'esprit du menuisier guidant sa main à
l'œuvre sur un morceau de bois, la semence mâle apporterait les instructions
pour construire un enfant. « Rien non plus ne quitte le menuisier pour la
matière que constituent les morceaux de bois […] mais c'est la
configuration et la forme qui proviennent de celui-là par le mouvement qui
est dans la matière […], écrivait Aristote, c'est de la même façon aussi […]
que la nature qui est dans le mâle fait usage du sperme comme d'un
outil 23. »
La semence femelle, au contraire, apporterait le matériau brut pour
former le fœtus, comme le bois pour le menuisier, le mortier pour le
bâtiment ; elle serait à la fois la matière et l'essence de la vie. Aristote
soutenait que le vrai matériau apporté par la femelle est le sang menstruel.
Celui-ci serait façonné par la semence mâle pour donner la forme de
l'enfant. Cela peut paraître curieux aujourd'hui, mais ici aussi Aristote
faisait preuve d'une méticuleuse logique. Comme la disparition des règles
coïncide avec la conception, Aristote supposait que le fœtus se forme à
partir d'elles.
Si Aristote se trompait sur la répartition des contributions mâle et femelle
en « matériau » et « message », il avait bien saisi l'une des vérités
essentielles sur la nature de l'hérédité. Il la concevait finalement, de manière
moderne, comme la transmission d'une information. Celle-ci est ensuite
utilisée pour construire un organisme à partir de zéro, et le message devient
bien matière. Et lorsqu'un organisme arrive à maturité, il produit à son tour
une semence mâle ou femelle, transformant en retour la matière en
message. En fait, ce n'était plus le triangle de Pythagore mais un cercle, un
cycle où la forme donne l'information puis l'information la forme. Des
siècles plus tard, le biologiste Max Delbrück allait dire, en plaisantant,
qu'Aristote devait recevoir le prix Nobel à titre posthume pour la découverte
de l'ADN 24.
Mais si l'hérédité est transmise sous forme d'information, comment cette
information est-elle codée ? Le mot code vient du latin caudex, la moelle du
bois sur laquelle les scribes écrivaient. Quel est alors le caudex de
l'hérédité ? Qu'est-ce qui est transcrit, et comment ? Comment la matière du
message est-elle conditionnée et transportée d'un corps au suivant ? Qui fait
l'encodage, et qui traduit le message codé pour créer un enfant ?
La réponse la plus inventive à ces questions était la plus simple : elle se
passait complètement du code. Le sperme, dans cette théorie, contient déjà
un être humain en miniature, un minuscule fœtus, complètement formé,
ramassé dans une toute petite enveloppe qui attend de devenir un bébé. On
retrouve des variantes de cette théorie dans les mythes et folklores
médiévaux. Dans les années 1520, l'alchimiste germano-suisse Paracelse 25
partit de cette théorie de l'être humain miniature dans le sperme pour
suggérer que le sperme humain, chauffé avec du fumier et enfoui dans de la
boue pendant les quarante semaines de la conception normale, pouvait
donner un être humain, bien que monstrueux. La conception d'un enfant
normal était simplement le transfert de ce minihumain, l'homonculus, du
sperme du père dans le ventre de la mère. Il y prenait ensuite la taille d'un
fœtus. Il n'y avait pas de code, seulement une miniaturisation.
Le charme propre à cette idée, appelée la « préformation », est sa
récursivité. Comme l'homonculus doit grandir et engendrer ses propres
enfants, il a nécessairement en lui de mini-homonculus préformés, de
minuscules humains incorporés à la manière d'une suite infinie de poupées
russes qui remonterait jusqu'au premier homme, Adam, et se perpétuerait
dans le futur. Pour les Chrétiens du Moyen Âge, l'existence d'une telle
chaîne humaine offrait l'explication la plus convaincante du péché originel.
Puisque tous les futurs hommes étaient contenus dans les individus actuels,
chacun de nous devait être physiquement présent dans le corps d'Adam lors
du premier péché décisif, « flottant […] dans les entrailles de notre Premier
Parent 26 » comme le décrivait un théologien. L'essence du péché était donc
inscrite en nous des milliers d'années avant notre naissance, directement
depuis Adam. Nous portions tous cette marque, non en raison du fait que
notre ancêtre éloigné avait été tenté dans ce lointain jardin, mais parce que
chacun de nous, logé dans le corps d'Adam, avait bien goûté au fruit
défendu.
Autre aspect fascinant de la préformation, cette idée permettait d'éluder le
problème du décodage. Si les premiers biologistes pouvaient imaginer le
codage, c'est-à-dire la conversion du corps humain en une sorte de code (par
osmose, à la Pythagore), l'inverse, c'est-à-dire le déchiffrage de ce code
pour redonner un être humain, dépassait carrément l'entendement.
Comment quelque chose d'aussi complexe qu'une forme humaine pouvait-
elle émerger de l'union du sperme et d'un œuf ? L'homonculus résolvait ce
problème conceptuel. Si un enfant arrivait déjà formé, son développement
n'était qu'une expansion, une version biologique de la poupée gonflable. Il
n'y avait plus besoin de clé ou de code pour la transformation. La genèse
d'un être humain se résumait à ajouter de l'eau.
La théorie était tellement séduisante, si malicieusement précise, que
même l'invention du microscope ne put y porter un coup fatal. En 1694,
Nicolaas Hartsoeker, un médecin et microscopiste néerlandais, produisit
l'image d'un tel être humain miniature, sa grosse tête repliée en position
fœtale dans le corps d'un spermatozoïde 27. En 1699, un autre microscopiste
néerlandais prétendit avoir trouvé des homonculus flottant en abondance
dans le sperme…
Comme pour tout fantasme anthropomorphique – voir des faces
humaines sur la lune par exemple –, la théorie se développait uniquement
sous l'effet grossissant de l'imagination. Du coup, les images d'homonculus
proliférèrent au XVIIe siècle, la queue des spermatozoïdes reconvertie en un
cheveu, leur corps cellulaire en un minuscule crâne humain. À la fin du
XVIIe siècle, la préformation était considérée comme l'explication la plus
logique et la plus cohérente de l'hérédité chez l'homme et les animaux. Les
hommes proviendraient de petits hommes, comme les grands arbres de
petites boutures. « Dans la nature, il n'y a pas de génération, écrivait en
1669 le scientifique néerlandais Jan Swammerdam, mais uniquement de la
propagation 28. »

Pourtant, tout le monde n'était pas convaincu que des humains miniatures
soient contenus à l'infini dans le corps. La principale alternative à la
préformation était qu'au cours de l'embryogenèse quelque chose se
produise, capable de donner les parties entièrement nouvelles d'un embryon
néoformé. Pour les tenants de cette idée, les humains ne peuvent provenir
de versions miniatures prêtes à être agrandies. Ils doivent être construits à
partir de zéro, en exploitant les instructions spécifiques contenues dans le
spermatozoïde et l'ovule. Les membres, le buste, le cerveau, les yeux, et
même le tempérament et les inclinations transmis par les parents, tout cela
doit être créé de novo à chaque fois qu'un embryon se développe en fœtus
humain. Dans cette optique, l'ontogenèse doit se produire… par genèse.
Mais alors quelle impulsion ou instruction pourrait bien être à l'origine de
l'embryon et de l'organisme final ? En 1768, l'embryologiste berlinois
Caspar Wolff tenta d'élaborer une réponse en concoctant un principe
directeur, une « vis essentialis corporis », qui orienterait progressivement la
maturation d'un œuf fécondé en une forme humaine 29. Comme Aristote,
Wolff imaginait que l'embryon contienne une sorte d'information, un code,
qui ne soit pas une simple version miniature d'un homme mais un ensemble
d'instructions pour le fabriquer à partir de rien. Mais mis à part l'invention
d'un nom latin pour désigner un principe assez vague, Wolff ne pouvait
donner le moindre détail. Les instructions, avançait-il sans s'appesantir, sont
réunies dans l'œuf fécondé. La vis essentialis interviendrait alors comme
une main invisible, pour organiser cette masse en une forme humaine.
Si, au XVIIIe siècle, biologistes, philosophes, universitaires chrétiens et
embryologistes défendaient leurs positions au cours de violents débats entre
préformation et « main invisible », on peut comprendre qu'un simple
observateur de l'époque y fût resté indifférent. Ce n'était après tout que de
vieilles histoires. « Les points de vue qui s'opposent aujourd'hui existent
depuis des siècles 30 » se plaignait encore un biologiste au début du
XIXe siècle. Et effectivement, la préformation était largement une reprise de
la théorie pythagoricienne où le sperme porte toute l'information pour faire
un nouvel être humain. Tandis que la « main invisible » était de son côté
une version rafraîchie de l'idée d'Aristote selon laquelle l'hérédité est
transmise sous la forme de messages pour mettre en forme la matière (la
« main » exécutant les instructions pour façonner un embryon).
Selon les époques, chaque théorie pouvait être défendue avec brio ou
mise à bas avec la même force. Aristote comme Pythagore, chacun des
protagonistes avait en partie raison et en partie tort. Mais au début des
années 1800, il semblait que tout le domaine de l'hérédité et de
l'embryogenèse se retrouvât dans une impasse conceptuelle. Les plus grands
penseurs de la biologie qui s'étaient penchés sur le problème de l'hérédité
n'avaient pas plus fait avancer les choses que les réflexions énigmatiques de
deux hommes ayant vécu sur deux îles grecques deux mille ans auparavant.
« Le mystère des mystères »

« […] Ils veulent nous dire que tout allait à l'aveugle


Jusqu'à ce que par hasard l'esprit touche
Un singe albinos dans la jungle,
Et encore il a dû tâtonner et errer,
Jusqu'à ce que Darwin arrive sur terre une année […] »
1
Robert Frost, « Accidentellement à dessein »

Au cours de l'hiver 1831, alors que Mendel n'était encore qu'un écolier en
Silésie, un jeune prêtre, Charles Darwin, embarqua sur un sloop de dix
canons, le HMS Beagle, à Plymouth Sound dans le sud-ouest de
l'Angleterre 2. Darwin, alors âgé de vingt-deux ans, était le fils et le petit-fils
de médecins connus. Il avait le beau visage anguleux de son père, le teint
porcelaine de sa mère et les épais sourcils des Darwin. Tenté à son tour par
une carrière de médecin, il avait commencé ses études médicales à
Édimbourg 3 mais, horrifié par les « hurlements d'un enfant attaché au
milieu du sang et de la sciure sur une table d'opération », il avait fui la
médecine pour étudier la théologie au Christ's College à Cambridge 4.
Darwin s'intéressait néanmoins à beaucoup d'autres choses que la
théologie. Dans sa chambre d'étudiant, au-dessus de l'échoppe d'un
marchand de tabac de la Sidney Street 5, il avait collectionné les
coléoptères, étudié la botanique et la géologie, appris la géométrie et la
physique, discuté avec ferveur de Dieu, de l'intervention divine et de la
création des animaux. Darwin était plus attiré par l'histoire naturelle que par
la théologie ou la philosophie, par l'étude de la nature au travers des
principes scientifiques de la systématique. Il recevait son enseignement du
pasteur John Henslow : ce botaniste et géologue 6 avait créé le jardin
botanique de Cambridge, le plus grand musée à ciel ouvert d'histoire
naturelle, et continuait de s'en occuper. Ce fut là, sous la houlette de
Henslow, que Darwin commença à recueillir, identifier et classer les
spécimens de plantes et d'animaux.

Deux livres ont particulièrement enflammé l'imagination de Darwin au


cours de ses années d'études. Le premier, Natural Theology, publié en 1802
par William Paley 7, exposait un raisonnement qui allait profondément
influencer Darwin. Supposez, écrit Paley, qu'un homme se promenant dans
la campagne tombe sur une montre par terre. Il la prend, l'ouvre et y trouve
un système très sophistiqué de rouages qui tournent à l'intérieur, une
mécanique capable de donner l'heure. Ne serait-il pas logique de supposer
qu'un tel système n'a pu être fait que par un horloger ? Le même
raisonnement devait s'appliquer au monde naturel, pensait Paley. La
construction si élaborée des organismes et des organes humains,
« l'articulation sur laquelle tourne la tête, le ligament au creux de
l'articulation de la hanche », ne pouvaient signifier qu'une seule chose, à
savoir que tous les organismes avaient été créés par un être d'une
compétence suprême, un horloger divin, c'est-à-dire Dieu.
Le second livre, A Preliminary Discourse on the Study of Natural
Philosophy, publié en 1830 par l'astronome Sir John Herschel 8, présentait
un point de vue radicalement différent. À première vue, reconnaissait
Herschel, le monde naturel semble d'une incroyable complexité. Mais la
science peut réduire des phénomènes apparemment complexes à des causes
et des effets. Le mouvement d'un objet résulte d'une force s'exerçant sur lui,
la chaleur comporte un transfert d'énergie, le son est produit par une
vibration de l'air. Herschel ne doutait pas qu'on trouve un jour de tels
mécanismes de cause et d'effet dans les phénomènes chimiques et
finalement biologiques.
Il s'intéressait particulièrement à la création des organismes biologiques,
et son esprit méthodique décomposa le problème en deux points
fondamentaux. Le premier était la création de la vie à partir de rien, la
genèse ex nihilo. Sur ce point, il ne pouvait aller jusqu'à concurrencer la
doctrine de la divine création. « Remonter à l'origine des choses et spéculer
sur leur création n'est pas l'affaire du philosophe de la nature 9 » écrit-il.
Les organes et les organismes pouvaient obéir aux lois de la physique ou de
la chimie mais la genèse de la vie elle-même ne pouvait être comprise par
ces mêmes lois. C'était comme si Dieu avait donné à Adam un joli petit
laboratoire au jardin d'Eden pour ensuite lui interdire de regarder au-delà de
ses murs.
Mais le second problème, pensait Herschel, était plus accessible. Une fois
la vie créée, quel processus avait-il pu engendrer toute la diversité que l'on
observe dans le monde naturel ? Comment, par exemple, une nouvelle
espèce d'animal pouvait-elle provenir d'une autre ? Les anthropologues qui
étudiaient les langues avaient démontré que les nouvelles découlaient des
anciennes par la transformation des mots. On pouvait faire remonter les
mots du latin et du sanscrit à une vieille langue indo-européenne, l'anglais et
le flamand avaient une racine commune. Les géologues avaient théorisé que
les formes actuelles de la Terre, ses roches, ses gouffres et ses montagnes,
avaient été créées par la transmutation d'éléments antérieurs. « Les vestiges
usés des âges passés 10, écrit Herschel, contiennent […] des traces
indélébiles qui peuvent être interprétées ». C'était une idée lumineuse. Un
scientifique pouvait comprendre le présent et le futur en examinant les
« vestiges usés » du passé. Herschel ne connaissait pas le bon mécanisme
expliquant l'origine des espèces, mais il posait la bonne question. Il l'appela
le « mystère des mystères 11 ».

L'histoire naturelle, la discipline qui passionnait Darwin à Cambridge,


n'était pas particulièrement en mesure de résoudre le « mystère des
mystères » d'Herschel. Pour les anciens Grecs, mus par une insatiable
curiosité, l'étude des êtres vivants était intimement liée à la question de
l'origine de la nature. Mais les Chrétiens du Moyen Âge réalisèrent
rapidement que cette approche ne pouvait conduire qu'à des théories peu
appétissantes. La « Nature » étant une création de Dieu, ses historiens
devaient, pour ne pas avoir d'ennuis avec la doctrine chrétienne, l'évoquer
dans les termes de la Genèse.
Une approche descriptive de la nature, consistant à identifier, nommer et
classer ses éléments, était tout à fait acceptable. Décrire les merveilles de la
nature, c'était en effet célébrer l'immense diversité des êtres vivants créés
par un Dieu omnipotent. Une approche mécanistique de la nature, en
revanche, menaçait les fondements mêmes de la doctrine de la Création. Se
demander quand et pourquoi les animaux ont été créés, par quel mécanisme
ou quelle force cela s'est produit, revenait à défier le mythe de la Création
divine, à se rapprocher dangereusement d'une hérésie.
Il n'est pas surprenant qu'à la fin du XVIIIe siècle, l'histoire naturelle ait été
dominée par des hommes d'église 12, vicaires, pasteurs, abbés, diacres et
moines qui cultivaient leur jardin et collectionnaient des spécimens de
plantes et d'animaux. Tous célébraient les merveilles de la Création divine,
tout en évitant soigneusement d'en questionner les fondements. L'église
offrait un havre de tranquillité pour ces scientifiques, mais dans le même
temps, elle neutralisait efficacement leur curiosité. Les injonctions contre
les recherches inappropriées étaient si fortes que les naturalistes ne
s'interrogeaient même pas sur les mythes de la Création, dans une
séparation parfaite entre foi et raison. Il en résulta une discipline
étrangement déformée. Alors même que la classification des êtres vivants –
la taxonomie – était en plein essor, la recherche sur leur origine restait au
rang des choses défendues. L'histoire naturelle se bornait à l'étude de la
nature, sans l'histoire.
C'était ce point de vue statique sur la nature qui troublait Darwin. Un
historien de la nature, pensait Darwin, devait être capable de décrire l'état
du monde naturel en termes de causes et d'effets, tout comme le physicien
peut décrire le mouvement d'un ballon dans l'air. Au cœur du génie
révolutionnaire de Darwin, il y avait sa capacité à penser la nature non
comme un fait isolé mais comme un processus, une progression, une
histoire.
Une qualité qu'il partageait avec Mendel. Tous deux prêtres, tous deux
jardiniers, tous deux observateurs infatigables du monde naturel, Darwin et
Mendel firent une avancée capitale en se posant la même question sous
deux formes différentes : comment la « nature » vient-elle à exister ? La
variante de Mendel était microscopique : comment un organisme singulier
transmet-il l'information à sa descendance sur une seule génération ? La
version de Darwin était macroscopique : comment des organismes
transmutent-ils l'information qui résume leurs caractéristiques sur des
milliers de générations ? Les deux visions allaient finir par converger et
donner naissance à la synthèse la plus importante de la biologie moderne, et
à la compréhension la plus aboutie de l'hérédité humaine.
En août 1831, deux mois après avoir obtenu son diplôme de
Cambridge 13, Darwin reçut une lettre de son mentor John Henslow. Une
« enquête » exploratoire de l'Amérique du Sud avait été commandée et
l'expédition nécessitait les services d'un « scientifique gentleman » qui
puisse aider à la collecte de spécimens. Bien qu'il fût plus gentleman que
scientifique (n'ayant jamais encore publié d'article scientifique majeur),
Darwin pensa qu'il était tout désigné pour l'affaire. Il devait voyager à bord
du Beagle, non en tant que « naturaliste accompli » mais comme
scientifique en formation, « amplement qualifié pour recueillir, observer et
noter toute chose digne d'être relevée en histoire naturelle ».
Le 27 décembre 1831 14, le Beagle leva l'ancre avec soixante-treize
marins à bord, essuya une grosse tempête puis mit le cap au sud vers
Tenerife. Début janvier, Darwin était en route vers le Cap-Vert. Le navire
était plus petit que ce qu'il avait imaginé, le vent inconstant. La mer remuait
constamment sous ses pieds. Il était seul, assailli de nausées, déshydraté,
tentant de survivre avec des raisins secs et du pain. C'est au cours de ce
mois qu'il commença son journal de bord. Perché dans un hamac au-dessus
de cartes imprégnées de sel, il se plongeait dans la lecture des quelques
livres qu'il avait emportés pour le voyage, le Paradis perdu de Milton (titre
qui semblait bien trop correspondre à sa situation) et les Principes de
géologie de Charles Lyell 15 publiés entre 1830 et 1833.
Le travail de Lyell en particulier lui fit forte impression. Lyell y avançait,
d'une manière révolutionnaire pour l'époque 16, que les formations
géologiques complexes telles que les montagnes ou les chaos rocheux
avaient été créées sur de très longues périodes de temps, non par la main de
Dieu mais par de lents processus naturels comme l'érosion et la
sédimentation. Au lieu d'un Déluge biblique colossal, Lyell suggérait qu'il y
avait eu des millions d'inondations. Dieu n'avait pas modelé la Terre par un
seul cataclysme mais par des millions de petites secousses. L'idée centrale
de Lyell que de lents mouvements naturels avaient dû modeler le relief
allait fortement stimuler Darwin dans sa réflexion. En février 1832, encore
« affecté et mal à l'aise », il passa dans l'hémisphère sud. Les vents
changèrent de direction, et soudain les courants le portèrent vers un
nouveau monde.
Darwin, comme ses mentors l'avaient prédit, s'avéra un excellent
collecteur et observateur. Tandis que le Beagle cabotait le long de la côte est
de l'Amérique du Sud en passant par Montevideo, Bahia Blanca et Port
Desire, Darwin explorait les baies, les forêts et les falaises. Il entassa à bord
quantité de squelettes, de plantes, de peaux, de roches et de coquilles, « une
cargaison de déchets » se plaignait le capitaine. Les terres explorées
regorgeaient d'animaux vivants mais aussi de fossiles, et en disposant le
tout sur le pont du bateau, Darwin montait son propre musée d'anatomie
comparée. En septembre 1832, alors qu'il explorait les falaises grises et les
baies creusées dans l'argile près de Punta Alta 17, il découvrit un étonnant
cimetière naturel, les ossements fossilisés d'énormes mammifères disparus.
Il préleva une mâchoire fossilisée dans la pierre, tel un dentiste fou, puis
revint la semaine d'après pour y dégager un crâne géant. Il provenait d'un
Megatherium, une version géante du paresseux 18.
Durant ce mois, Darwin mit au jour d'autres ossements parmi les galets et
les blocs. En novembre, il acheta pour dix-huit pences à un fermier
uruguayen un morceau d'un autre crâne colossal provenant d'un autre
mammifère éteint, le Toxodon. Cet animal avait l'apparence d'un rhinocéros,
des dents démesurées d'écureuil, et peuplait autrefois les plaines. « J'ai eu
une chance extraordinaire, écrit Darwin. Certains mammifères étaient
géants et beaucoup parfaitement inconnus. » Il récolta les vestiges d'un
cochon d'Inde de la taille d'un sanglier, les écailles d'un tatou de celle d'un
tank, et d'autres os de paresseux géants qu'il emballa et expédia en
Angleterre.
Le Beagle contourna la pointe du croc formé par la Terre de Feu et
remonta la côte ouest de l'Amérique du Sud. En 1835, le navire quitta
Lima 19, sur la côte péruvienne, pour un chapelet d'îles volcaniques situé
loin au large de la côte de l'Équateur. L'archipel des Galápagos n'était
qu'une réunion « de masses noires, lugubres […] de lave irrégulière,
formant une terre de chaos » écrit le capitaine. C'était un jardin d'Eden d'un
genre infernal, isolé, vierge, desséché, et rocailleux – des déjections de lave
figée parcourues par des « iguanes hideux », des tortues et des oiseaux. Le
vaisseau alla d'île en île – il y en a dix-huit principales –, et Darwin s'y
aventura au milieu des pierres ponces, recueillant des oiseaux, des plantes et
des lézards. L'équipage était passé à un régime de viande de tortue, chaque
île fournissant une espèce apparemment unique de chélonien. Pendant cinq
semaines, Darwin récolta des pinsons, des moqueurs, des merles, des gros-
becs, des moineaux, des albatros, des iguanes ainsi qu'une foule de plantes
terrestres et marines. Le capitaine faisait la grimace et secouait la tête.
Le 20 octobre, Darwin reprit la mer, direction Tahiti 20. Sur le navire, il
commença à examiner systématiquement les corps des oiseaux qu'il avait
ramenés. Les moqueurs, notamment, le surprirent. Il y en avait deux ou
trois types, mais chacun était bien distinct des autres et endémique, trouvé
sur une seule île. Il griffonna alors hâtivement l'une des plus importantes
phrases scientifiques qu'il ait écrite : « Chaque variété reste constante sur
son île. » Était-ce aussi le cas pour d'autres animaux comme les tortues par
exemple ? Il tenta, après coup, de retrouver les types bien particuliers de
tortues rencontrés, mais il était trop tard. Lui et l'équipage les avaient déjà
mangés.

Lorsque Darwin revint en Angleterre après cinq années passées en mer, il


bénéficiait déjà d'une certaine célébrité parmi les naturalistes. Son riche
butin de fossiles envoyé d'Amérique du Sud au fil de ses étapes avait été
déballé, préservé, catalogué et classé. On aurait pu constituer des musées
entiers avec ces échantillons. Le taxidermiste et peintre d'oiseaux John
Gould s'était chargé de classer les oiseaux. Lyell lui-même avait présenté
des spécimens de Darwin au cours de son discours présidentiel à la Société
Géologique. Richard Owen, le paléontologue à la morgue patricienne qui
dominait tel un aigle les naturalistes d'Angleterre, arrivait du Collège royal
de chirurgie pour vérifier et cataloguer les squelettes fossiles de Darwin.
Mais tandis qu'Owen, Gould et Lyell nommaient et classaient les trésors
d'Amérique du Sud, Darwin se penchait sur d'autres problèmes. Son
penchant taxinomique n'était pas de subdiviser, mais plutôt de regrouper, de
rechercher une unité plus profonde dans l'anatomie. Taxonomie et
nomenclature n'étaient pour lui que des moyens d'arriver à une fin. Son
génie instinctif résidait dans la mise en évidence des motifs conservés, des
plans d'organisation sous-jacents aux spécimens, non seulement dans les
règnes, embranchements, classes et ordres mais surtout dans les royaumes
d'ordre qui structurent le monde vivant sous la surface. En 1836, Darwin
commença à être préoccupé par la même question sur laquelle allait buter
Mendel à son oral d'examen à Vienne : pourquoi les êtres vivants sont-ils
organisés de cette manière-là ?
Deux faits émergèrent cette année-là. D'abord, Owen et Lyell trouvèrent
un motif sous-jacent aux spécimens. Il s'agissait des squelettes de versions
géantes et éteintes d'animaux qui vivaient encore à l'endroit même où les
fossiles avaient été découverts. Le tatou géant déplaçait jadis son énorme
carapace dans la même vallée où de petits tatous circulaient maintenant
dans les broussailles. Le paresseux géant avait vécu là où résidait à présent
un paresseux plus petit. Les immenses fémurs que Darwin avait mis au jour
étaient ceux d'un lama de la taille d'un éléphant. Sa version réduite actuelle
se trouvait uniquement en Amérique du Sud.
Le second fait curieux fut relevé par Gould, à qui Darwin avait adressé
les diverses variétés de troglodytes, fauvettes, merles et « gros-becs »
capturées aux Galápagos. Au début du printemps 1837, le grand
ornithologue répondit à Darwin que les oiseaux qu'il lui avait envoyés
n'étaient pas si divers. Darwin les avait mal classés, car il s'agissait
uniquement de pinsons, de treize espèces surprenantes. Leurs becs, leurs
pattes et leurs plumages étaient tellement distincts que seul un œil exercé
pouvait discerner leur unité sous-jacente. La « fauvette » à gorge étroite et à
l'allure de troglodyte, les « merles » au bec en tenailles étaient des cousins
anatomiques, tous étaient des pinsons. La « fauvette » devait se nourrir de
fruits et d'insectes, d'où son bec étroit, alors que le pinson au gros bec
consommait des graines à terre, d'où son bec en forme de casse-noix. Et les
moqueurs endémiques de chaque île représentaient aussi trois espèces
différentes. Des pinsons et encore des pinsons. C'était comme si chaque site
avait produit sa propre variété, un oiseau code-barre pour chaque situation.
Comment Darwin pouvait-il concilier ces deux faits ? Une idée
commençait déjà à germer dans son esprit, si simple et cependant si extrême
qu'aucun biologiste n'avait encore osé l'explorer en détail. Et si tous les
pinsons étaient issus d'un même pinson ancestral ? Et si les petits tatous
actuels provenaient de tatous géants ancestraux ? Lyell avait affirmé que les
paysages actuels de la Terre découlent de forces naturelles s'exerçant sur
des millions d'années. En 1796, le physicien français Pierre-Simon Laplace
avait proposé de même que le système solaire actuel soit né du
refroidissement et de la condensation progressive de la matière sur des
millions d'années (quand Napoléon avait demandé à Laplace pourquoi Dieu
n'était pas mentionné dans sa théorie, Laplace lui avait répondu avec une
formidable audace : « Sire, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse »). Et si
la forme actuelle des animaux était elle aussi la conséquence de forces
naturelles qui s'étaient exercées depuis des millénaires ?

En juillet 1837, dans la chaleur étouffante de son bureau sur la


Marlborough Street, Darwin commença à noircir un nouveau calepin (le
cahier B), couchant sur le papier ses théories sur la manière dont les
animaux pouvaient changer au cours du temps. Ses notes étaient
énigmatiques, sur le vif, à l'état brut. Sur une page, il fit un schéma qui allait
hanter ses pensées. Les espèces, plutôt que de rayonner depuis le noyau
central de la Création divine 21, prenaient peut-être naissance comme les
branches à partir d'un arbre, comme une racine originelle qui donnerait des
ramifications de plus en plus fines pour arriver aux dizaines de descendants
actuels. Comme les langues, les paysages, le lent refroidissement du
cosmos, les animaux et les plantes descendaient peut-être de formes
antérieures par un changement progressif et continu.
C'était, Darwin le savait, un dessin explicitement profane. Le concept
chrétien de spéciation plaçait solidement Dieu au centre, tous les animaux
créés par Lui étant dispersés au moment de la Création. Dans le dessin de
Darwin, il n'y avait aucun centre. Les treize pinsons n'étaient pas le résultat
de quelque lubie divine mais d'une « descendance naturelle », ayant divergé
au gré de l'histoire d'un premier pinson ancestral. Le lama actuel était
apparu de la même manière, issu d'une bête ancestrale géante. Darwin avait
ensuite ajouté « Je pense 22 » au sommet de la page, comme pour indiquer
son départ des terres connues des pensées biologique et théologique.
Mais, Dieu mis à part, quelle force pouvait être à l'origine des espèces ?
Quel élan pouvait pousser treize formes de pinsons, par exemple, à
descendre le long des turbulents ruisseaux de la spéciation ? Au cours du
printemps 1838, alors que Darwin entamait un nouveau journal 23, le calepin
bordeaux C, il eut de nouvelles idées sur ce que pouvait être cette force
agissante.
La première partie de la réponse se trouvait sous son nez, depuis son
enfance dans les fermes du Shrewsbury et du Hereford. Darwin avait
parcouru plus de douze mille kilomètres sur le globe pour la redécouvrir. Le
phénomène s'appelait la variation : les animaux produisent une descendance
aux traits parfois différents des leurs. Les éleveurs y avaient eu recours
depuis des millénaires, croisant des animaux pour produire des variants
naturels, sélectionnant ensuite ces variants sur des générations. En
Angleterre, les éleveurs avaient raffiné le processus de création de
nouvelles lignées pour en faire une véritable science. Le taureau à cornes
courtes de Hereford ressemblait bien peu à celui de Craven à longues
cornes. Un naturaliste curieux qui aurait voyagé des Galápagos vers
l'Angleterre, un Darwin à l'envers, aurait pu être étonné de trouver que
chaque région avait sa propre sorte de vache. Mais comme Darwin ou
n'importe quel éleveur de taureau pouvait vous le dire, ces races n'étaient
pas nées par accident. Elles avaient été délibérément créées par des
hommes, par des croisements sélectifs de variants issus d'une même vache
ancestrale.
Une habile combinaison de variation et de sélection artificielle, Darwin le
savait, pouvait donner des résultats extraordinaires. Les pigeons pouvaient
prendre l'apparence de petits coqs ou de paons, les chiens avoir des pelages
longs, courts, unis, bicolores, absents, ou être violents, doux, timides,
prudents, agressifs. Cependant, la force qui avait orienté la sélection des
vaches, des chiens ou des pigeons était la main de l'homme. Quelle main, se
demandait Darwin, avait pu guider la création d'une telle diversité de
pinsons sur ces lointaines îles volcaniques, ou réduire les tatous à partir de
précurseurs géants dans les plaines de l'Amérique du Sud ?
Darwin savait qu'il longeait maintenant les bords dangereux du monde
connu et se rapprochait de l'hérésie. Il aurait pu facilement invoquer la main
invisible de Dieu. Mais la réponse qui lui vint en octobre 1838 dans un livre
écrit par un autre prêtre, le révérend Thomas Malthus, n'avait rien à voir
avec le divin 24.

Le jour, Thomas Malthus était curé à la chapelle Okewood dans le


Surrey, mais la nuit il devenait économiste amateur. Sa vraie passion était
l'étude des populations et de leur croissance. En 1798, sous un pseudonyme,
il avait publié un article incendiaire, An Essay on the Principle of
Population 25, dans lequel il avançait que la population humaine était en
lutte constante avec des ressources limitées. Plus la population augmentait,
pensait Malthus, plus les ressources diminuaient et plus la compétition entre
les individus devenait sévère. Le penchant inhérent aux populations à
s'accroître était fortement contrebalancé par la limitation des ressources. La
coutume naturelle se heurtait à son coût naturel. C'est alors que des forces
apocalyptiques, « des saisons malades, des épidémies, des fléaux
s'avanceraient dans un ordre terrifiant, et balayeraient les gens par milliers
et dizaines de milliers 26 », remettant la « population au niveau de la
nourriture du monde ». Ceux qui survivraient à cette « sélection naturelle »
recommenceraient alors ce triste cycle, Sisyphe allant d'une famine à l'autre.
Dans l'article de Malthus, Darwin vit immédiatement une solution à son
problème. Cette lutte pour la survie était la main responsable du
changement des espèces. La mort était l'instrument de la nature pour retenir
tel ou tel individu, son sinistre rabot. « Il me vint alors à l'esprit 27, écrit-il,
que dans ces circonstances [de la sélection naturelle], des variations
favorables auraient tendance à être préservées et les défavorables à être
éliminées. Il en résulterait alors la formation d'une nouvelle espèce 28. »
Darwin avait l'axe de sa théorie majeure. Quand les animaux se
reproduisent, ils engendrent des variants qui diffèrent de leurs parents* *.
Les individus au sein d'une espèce sont en constante compétition pour de
rares ressources. Lorsque ces dernières arrivent à un seuil critique, au cours
de famines par exemple, un variant mieux adapté à l'environnement est
« naturellement sélectionné ». Le mieux adapté, le plus apte, survit
(l'expression « survie du plus apte » étant empruntée à l'économiste
malthusien Herbert Spencer 29 ). Ces survivants se reproduisent ensuite pour
donner un plus grand nombre de leurs semblables, ce qui induit les
changements évolutifs au sein d'une espèce.
Darwin pouvait presque voir de ses yeux ce processus à l'œuvre dans les
baies salées de Punta Alta ou sur les îles des Galápagos, comme si un film à
l'échelle des temps géologiques se retrouvait accéléré, un millénaire
comprimé en une minute. Résumons ce film.
Des volées de pinsons se nourrissent de fruits jusqu'à ce que leur
population explose. Une mauvaise saison s'abat sur l'île, que ce soit des
pluies trop abondantes ou un été trop aride, et les ressources en fruits
chutent brusquement. Parmi ces oiseaux, un variant nait avec un bec
grotesque capable de briser des graines. Alors que la famine déferle sur le
monde des pinsons, cet individu survit en se nourrissant de graines dures. Il
peut se reproduire et une nouvelle espèce de pinson apparaît. Le marginal
devient la norme. Avec d'autres limites malthusiennes, des maladies, des
famines, des parasites, de nouvelles lignées se développent et la population
évolue encore. Les marginaux deviennent des normes et des normes
disparaissent. Monstre après monstre, l'évolution progresse.

Au cours de l'hiver 1839, Darwin avait établi les lignes essentielles de sa


théorie. Les années suivantes, il réfléchit encore en long, en large et en
travers à ses idées, mais n'en vint jamais à les publier. En 1844, il distilla les
points cruciaux de sa thèse dans un essai de 255 pages qu'il envoya à son
cercle d'amis 30, sans chercher à le rendre public. Il consacrait plutôt son
temps à étudier des petits crustacés à vie fixée nommés cirripèdes, à écrire
des articles de géologie, à disséquer des animaux marins et à s'occuper de sa
famille. Sa fille Annie, la plus âgée et sa favorite, mourut d'une infection, ce
qui l'accabla de chagrin. Une guerre lointaine et brutale éclata sur la
péninsule de Crimée. Les hommes furent envoyés sur le front et l'Europe
plongea dans une dépression. Comme si Malthus et la lutte pour la survie
s'incarnaient dans le monde réel.
Durant l'été 1855, plus de quinze ans après que Darwin eut découvert
l'essai de Malthus et forgé ses idées sur la spéciation, un jeune naturaliste
du nom d'Alfred Wallace publia dans Annals and Magazine of Natural
History un article 31 qui s'approchait dangereusement de la théorie encore
non publiée de Darwin. Wallace et Darwin étaient issus de milieux sociaux
et idéologiques très différents. Contrairement à Darwin, prêtre de formation,
biologiste gentleman, et bientôt le naturaliste le plus encensé d'Angleterre,
Wallace venait d'une famille de la classe moyenne du Monmouthshire 32. Il
avait aussi lu les articles de Malthus sur les populations, pas dans un
fauteuil chez lui mais sur les bancs durs de la bibliothèque de Leicester 33 (le
livre de Malthus circulait beaucoup dans les cercles intellectuels
britanniques). Comme Darwin 34, Wallace avait fait un long voyage en mer
jusqu'au Brésil pour recueillir des spécimens et des fossiles, et il en était
revenu transformé.
En 1854, ayant perdu dans un naufrage le peu d'argent qu'il avait ainsi
que tous les spécimens qu'il avait collectés, Wallace passa du bassin de
35
l'Amazone à une série d'îles volcaniques éparpillées, non celles des
Galápagos mais l'archipel malais qui borde l'Asie du Sud-Est. Là, comme
Darwin, il observa des différences étonnantes entre des espèces proches qui
étaient restées séparées par des espaces marins. Lors de l'hiver de 1857,
Wallace avait commencé à formuler une théorie générale sur le mécanisme
conduisant à ces différences entre les îles. Au printemps, cloué au lit avec
une fièvre et des hallucinations, il trouva la pièce manquante à sa théorie. Il
se rappela l'article de Malthus. « La réponse était claire […] que le variant
le mieux adapté vit […] De cette manière, chaque partie de l'organisation
d'un animal pouvait être modifiée exactement comme il le fallait 36 ».
Même les termes de sa pensée – variation, mutation, survie et sélection –
présentaient des similitudes frappantes avec ceux de Darwin. Séparés par
des océans et des continents, ballottés par des vents intellectuels très
différents, les deux hommes étaient arrivés au même port.
En juin 1858, Wallace envoya à Darwin une ébauche d'article 37 qui
décrivait sa théorie générale de l'évolution par la sélection naturelle. Sidéré
par la similitude entre la théorie de Wallace et la sienne, Darwin expédia
rapidement son propre manuscrit à son vieil ami Lyell. Ce dernier lui
conseilla habilement de présenter les deux textes simultanément au congrès
d'été de la société linnéenne, de sorte que Darwin et Wallace puissent être
reconnus ensemble pour leur découverte. Le 1er juillet 1858, les deux
articles furent lus dans la foulée 38 et discutés publiquement à Londres.
L'audience ne montra pas d'enthousiasme particulier à leur égard. Le mois
de mai suivant, le président de la société releva que l'année passée n'avait
pas apporté de découvertes particulièrement notables 39.

Darwin se dépêcha ensuite de finir l'ouvrage monumental qu'il avait


voulu initialement publier et qui rassemblait toutes ses découvertes. En
1859, il s'adressa plein d'hésitations à l'éditeur John Murray en ces termes :
« J'espère de tout cœur que mon livre ait assez de succès pour que vous ne
vous repentiez pas de vous en être chargé 40. » Le 24 novembre 1859, par un
sombre jeudi matin, le livre de Charles Darwin On the Origin of Species by
Means of Natural Selection sortit dans les librairies anglaises au prix de
quinze shillings. Mille deux cent cinquante exemplaires avaient été
imprimés. Comme le nota Darwin abasourdi, « tous les exemplaires furent
vendus le premier jour 41 ».
Un torrent de commentaires élogieux parut presque immédiatement.
Même les tout premiers lecteurs du livre étaient conscients de ses profondes
implications. « Les conclusions annoncées par M. Darwin sont telles
qu'elles vont, si elles sont établies, causer une révolution complète des
doctrines fondamentales de l'histoire naturelle 42, écrit un
commentateur. Nous voulons dire que ce travail est l'un des plus importants
qui ait été donné à lire depuis longtemps 43. »
Darwin avait aussi alimenté les critiques. Il était resté très évasif sur les
implications de sa théorie quant à l'origine de l'homme, et cela était peut-
être judicieux. La seule ligne de son ouvrage à ce sujet, « une lumière sera
jetée sur l'origine et l'histoire de l'homme 44 » pourrait bien être la litote
scientifique du siècle. Mais Richard Owen, le taxonomiste des fossiles et
ennemi de Darwin, fut prompt à discerner les implications philosophiques
de sa théorie. Si les espèces apparaissaient comme le suggérait Darwin,
pensait-il, les conséquences pour l'évolution humaine devenaient évidentes.
« L'homme pourrait être un singe transmuté », idée qui révulsait tellement
Owen qu'il ne pouvait même pas l'envisager. Darwin avait avancé la théorie
la plus audacieuse de la biologie, écrivait Owen, sans preuves
expérimentales suffisantes pour l'étayer. Il se plaignit qu'il avait produit une
« coque intellectuelle 45 » plutôt qu'un fruit et, citant Darwin lui-même, que
« l'imagination doit remplir de très larges blancs 46, 47 ».
« De très larges blancs »

« Maintenant, je me demande si M. Darwin a déjà pris la peine de


penser combien de temps cela prendrait pour épuiser tout stock
originel de […] gemmules […] Il me semble que s'il y avait pensé une
fois il n'aurait certainement jamais rêvé de “pangenèse” 1. »
Alexander Wilford Hall, 1880.

L'audace scientifique de Darwin se voit au fait qu'il n'était pas


particulièrement préoccupé par l'idée que l'homme puisse avoir des ancêtres
proches des singes. Et son intégrité scientifique se repère aussi à ce qui le
préoccupait d'abord, et d'une manière bien plus pressante, à savoir la
cohérence de sa propre théorie. Un « large blanc » en particulier devait être
comblé, celui de l'hérédité.
Une théorie de l'hérédité, réalisa Darwin, n'était pas un détail marginal
pour sa théorie de l'évolution. Elle avait plutôt un rôle central. Pour qu'un
pinson à gros bec apparaisse par sélection naturelle sur une île des
Galápagos, deux faits apparemment contradictoires devaient se vérifier en
même temps. Premièrement, un pinson « normal » devait pouvoir parfois
engendrer un variant à gros bec – un monstre ou une curiosité de la nature.
Deuxièmement, une fois né, il fallait que cet animal transmette le même
trait à sa descendance et l'introduise dans les générations suivantes. Si l'un
de ces facteurs échouait – si la reproduction n'engendrait pas de variation ou
si l'hérédité ne permettait pas sa transmission –, la nature se retrouvait alors
embourbée, les rouages de l'évolution bloqués. Pour que la théorie de
Darwin fonctionne, l'hérédité devait faire preuve à la fois de constance et
d'inconstance, présenter simultanément stabilité et mutation.
Darwin se demandait constamment quel mécanisme de l'hérédité pouvait
concilier ces deux propriétés opposées. À son époque, le mécanisme de
l'hérédité le plus admis était une théorie proposée par un biologiste français
du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Lamarck. Selon ce dernier 2, les caractères
héréditaires étaient transmis des parents aux enfants de la même manière
qu'un message ou qu'une histoire, c'est-à-dire par instruction. Lamarck
pensait que les animaux s'adaptent à leur environnement en renforçant ou en
affaiblissant certains traits, « avec une force proportionnelle à la durée de
leur utilisation 3 ». Un pinson contraint de se nourrir de graines dures
s'adapterait donc en « renforçant » son bec. Au cours du temps, le bec du
pinson deviendrait plus solide et prendrait la forme d'une tenaille. Ce
caractère adapté serait alors transmis par une instruction à la progéniture
dont son bec se durcirait aussi, ayant été déjà pré-adapté aux graines dures
chez ses parents.
Dans une telle logique, les antilopes qui broutent les grands arbres
devraient allonger le cou pour atteindre les feuilles les plus hautes. Par
« l'usage et le non usage », comme disait Lamarck, leur cou s'étirerait et ces
antilopes donneraient des petits à cou plus long, ce qui aurait été à l'origine
des girafes (notez les ressemblances entre la théorie de Lamarck, où le
corps donne des « instructions » au sperme, et la conception de Pythagore
de l'hérédité humaine, où le sperme recueille des messages des organes).
Ce qui séduisait immédiatement dans l'idée de Lamarck était qu'elle
donnait une histoire rassurante du progrès. Tous les animaux s'adaptent petit
à petit à leur environnement et glissent insensiblement le long de la chaîne
de l'évolution vers la perfection. Évolution et adaptation sont liées dans un
mécanisme continu : l'adaptation est en fait l'évolution. Le processus n'était
pas contre-intuitif et il pouvait aussi relever, de façon opportune, du divin,
du moins à distance suffisante pour un travail de biologiste. Bien que créés
initialement par Dieu, les animaux avaient encore une chance de se
perfectionner dans une nature changeante. La Lignée Divine du Vivant
tenait encore bon. Elle était même encore plus directe avec, au bout de la
longue chaîne de l'évolution adaptative, le plus adapté, le plus parfait des
mammifères : l'homme.
Darwin s'était clairement démarqué des idées évolutionnistes de
Lamarck. Les girafes n'étaient pas issues d'antilopes tendant leur cou. Elles
étaient apparues, pour faire simple, parce qu'un de leurs ancêtres avait
produit un variant au long cou et qu'il avait été progressivement sélectionné
par une force naturelle comme une famine. Mais Darwin revenait encore
sur le mécanisme de l'hérédité en se demandant ce qui avait fait apparaître
en premier lieu une antilope au long cou.
Il tenta d'imaginer une théorie de l'hérédité qui soit compatible avec
l'évolution, mais trouva là ses limites car il n'était pas un expérimentateur
particulièrement doué. Mendel, comme nous allons le voir, était un jardinier
d'instinct, capable de croiser des plantes, de compter des graines,
d'identifier des caractères. Darwin, lui, était plus capable d'exploiter un
jardin pour en classer les plantes, organiser les spécimens, à la manière du
taxonomiste qu'il était. Le don de Mendel résidait dans l'expérimentation :
la manipulation des organismes, la fécondation croisée de sous-variétés
soigneusement sélectionnées, la vérification d'hypothèses. Darwin avait lui
un talent pour l'histoire naturelle, pour reconstruire l'histoire en observant la
nature. Mendel, le moine, était là pour isoler les choses, Darwin, le pasteur,
pour les rassembler.
Mais si observer la nature est une chose, expérimenter sur elle en est une
autre. Rien dans le monde naturel, à première vue, ne suggère l'existence
des gènes. En vérité, il faut se livrer à de curieuses contorsions
expérimentales pour mettre au jour l'idée de particules finies d'hérédité.
Incapable de parvenir à une théorie de l'hérédité par le biais d'expériences,
Darwin dut en forger une à partir d'une base purement théorique. Il lutta
avec le concept pendant presque deux ans, au point de frôler la dépression
nerveuse 4, pour enfin arriver à une théorie satisfaisante.
Il imagina que les cellules de tous les organismes produisent de
minuscules particules contenant l'information héréditaire, qu'il nomma
gemmules 5. Ces particules circuleraient dans le corps du parent. Lorsqu'un
animal ou une plante atteint l'âge de se reproduire, l'information dans les
gemmules serait transmise aux cellules germinales, c'est-à-dire les
spermatozoïdes et les ovules. L'information sur « l'état » du corps serait
ainsi léguée à la descendance au cours de la conception. Comme pour
Pythagore, chaque organisme dans le modèle de Darwin porte l'information
sous une forme miniature pour construire les organes, sauf que dans son
cas, cette information est décentralisée. Un organisme était construit par
suffrage parlementaire. Les gemmules sécrétées par la main porteraient les
instructions pour construire une nouvelle main, celles issues de l'oreille
transmettraient le code pour une nouvelle oreille.
Mais comment ces instructions des gemmules héritées du père et de la
mère agiraient-elles dans le développement du fœtus ? Darwin revenait à
une vieille idée où les instructions mâle et femelle se rencontrent
simplement dans l'embryon et se mélangent comme des couleurs de
peinture. Cette idée de mélange des hérédités était déjà familière à la
plupart des biologistes 6, puisqu'il s'agissait d'une reformulation de la théorie
d'Aristote du mélange des caractères mâle et femelle. Darwin avait, semble-
t-il, encore réussi une merveilleuse synthèse entre deux pôles opposés de la
biologie. Il avait fusionné l'homonculus pythagoricien (les gemmules) avec
la notion aristotélicienne de message et de mélange, pour en faire une
nouvelle théorie de l'hérédité.
Darwin baptisa sa nouvelle théorie du nom de « pangenèse »,
littéralement « la genèse à partir de tout » 7, puisque tous les organes
contribuaient aux gemmules. En 1867, près d'une décennie après la
publication de L'Origine des espèces, il s'attela à un nouveau manuscrit, The
Variation of Animals and Plants Under Domestication, dans lequel il allait
détailler cette conception de l'hérédité 8. « C'est une hypothèse rapide et
sommaire 9, confessait-il, mais elle m'a énormément soulagé l'esprit. » Il
écrivit à son ami Asa Gray « la pangenèse sera qualifiée de mauvais rêve,
mais dans le fond de mon esprit, je pense qu'elle contient une grande
vérité 10 ».

Le grand soulagement de Darwin n'allait pas durer très longtemps. Il


allait bientôt être tiré de son « mauvais rêve ». Cet été-là, alors que son
nouveau livre prenait forme, un commentaire de son premier livre,
L'Origine des espèces, parut dans le périodique North British Review. Au
sein de ce texte se trouvait l'argument le plus solide contre la pangenèse que
Darwin allait rencontrer dans sa vie.
L'auteur de ce commentaire était un critique inattendu du travail de
Darwin, un ingénieur mathématicien et inventeur écossais appelé Fleeming
Jenkin, qui avait rarement écrit sur la biologie. Intelligent, incisif, il
s'intéressait à des sujets aussi variés que la linguistique, la mécanique,
l'arithmétique, la physique, la chimie et l'économie. Il avait aussi beaucoup
lu, que ce soit Dickens, Dumas, Austen, Eliot, Newton, Malthus ou
Lamarck. Étant tombé sur l'ouvrage de Darwin, Jenkin en fit une lecture
approfondie, réfléchit rapidement à ses implications et trouva
immédiatement un défaut majeur dans son argumentaire.
Le problème central de la théorie de Darwin était selon Jenkin que si les
traits héréditaires ne cessaient de se mélanger à chaque génération,
pourquoi toute nouvelle variation ne se retrouvait-elle pas immédiatement
diluée par les croisements ? « Le variant sera submergé par le nombre 11,
écrit Jenkin, et après quelques générations sa particularité se sera effacée. »
Pour illustrer son argument, il prend l'histoire suivante, teintée par le
racisme ambiant de l'époque : « Imaginez qu'un homme blanc échoue sur
une île habitée par des noirs […] Notre héros deviendra probablement un
roi, il tuera un grand nombre de noirs dans la lutte pour l'existence, il aura
un grand nombre de femmes et d'enfants ».
Mais si les gènes se mélangent, alors « l'homme blanc » de Jenkin est
condamné dès le départ, du moins dans le sens génétique. Ses enfants issus
de femmes noires hériteront probablement de la moitié de son essence
génétique. Ses petits-enfants en hériteront d'un quart, ses arrière-petits-
enfants d'un huitième, ses arrières arrière-petits-enfants d'un seizième et
ainsi de suite, jusqu'à ce que son essence génétique soit complètement
diluée en quelques générations et tombe dans l'oubli. Même si « les gènes
blancs » étaient supérieurs ou les « mieux adaptés » pour reprendre la
terminologie de Darwin, rien ne les protègerait d'une ruine inévitable due au
mélange. Pour finir, le roi blanc isolé disparaîtrait de l'histoire génétique de
l'île, même s'il avait eu plus d'enfants que tous les autres hommes de sa
génération, et même si ses gènes étaient les plus adaptés à la survie.
Les détails de l'histoire de Jenkin étaient sinistres, peut-être à dessein,
mais son argument conceptuel était clair. Si l'hérédité n'a aucun moyen de
maintenir ou « fixer » le caractère modifié, alors toute modification doit
finir par disparaître dans une grande soupe uniforme sous l'effet du
mélange. Le marginal le restera toujours, à moins de pouvoir assurer la
transmission de son caractère à la prochaine génération. Le mélange des
hérédités a pour effet de diluer tout caractère dans la mer de la normalité.
Aucune innovation évolutionnaire ne pourrait se maintenir dans la
perspective de cette dilution à l'infini. Lorsqu'un peintre commence un
tableau, trempant son pinceau pour diluer les pigments, l'eau peut devenir
bleue ou jaune au départ. Mais avec le mélange de plus de couleurs, cette
eau tourne invariablement à un gris sale. Ajoutez de la couleur, l'eau
gardera le même ton trouble. Si le même principe s'applique aux animaux et
à l'hérédité, quelle force pourrait maintenir tout caractère marquant apparu
chez un organisme ? Jenkin était en droit de demander : pourquoi tous les
pinsons de Darwin ne deviennent-ils pas gris petit à petit ?

Darwin fut profondément troublé par le raisonnement de Jenkin.


« Fleeming Jenkin m'a donné beaucoup de fil à retordre, écrit-il, mais m'a
été plus utile que tout autre commentaire ou revue d'articles. » Il ne servait à
rien de nier l'implacable logique de Jenkin 12, et Darwin avait besoin d'une
théorie de l'hérédité complémentaire pour sauver sa théorie de l'évolution.
Mais quelles propriétés de l'hérédité pouvaient résoudre le problème de
Darwin ? Pour que l'évolution darwinienne fonctionne, le mécanisme de
l'hérédité devait conserver l'information sans qu'elle puisse être diluée ou
dispersée. Elle ne devait pas se mélanger. Il devait y avoir des atomes
d'information, des particules finies, insolubles, inaltérables, passant des
parents aux enfants.
La preuve d'une telle constance dans l'hérédité existait-elle ? Si Darwin
avait soigneusement consulté les livres de sa grande bibliothèque, il aurait
pu trouver la référence à un obscur article écrit par un botaniste peu connu
de Brno. Banalement intitulé « Expériences sur l'hybridation des plantes »
et publié en 1866 dans une revue à peine lue 13, l'article était écrit dans un
allemand dense et rempli de tableaux mathématiques que Darwin méprisait
particulièrement. Pourtant, Darwin a vraiment failli le lire. Au début des
années 1870, consultant un livre sur les hybrides de plantes, il a écrit
d'abondantes notes aux pages 50, 51, 53 et 54, sautant mystérieusement la
page 52 où l'article de Brno sur les hybrides de petits pois était discuté en
détail 14.

Si Darwin l'avait réellement lu, notamment au moment où il écrivait ses


Variations of Animals and Plants Under Domestication et formulait sa
théorie de la pangenèse, il aurait peut-être eu l'explication décisive pour
comprendre sa propre théorie de l'évolution. Cette étude l'aurait alors
fasciné par ses implications, ému par l'ampleur du travail sous-jacent,
frappé par son étrange pouvoir d'explication. L'esprit vif de Darwin aurait
vite saisi tout son intérêt pour mieux cerner l'évolution. Il aurait peut-être
aussi eu le plaisir de voir que l'article était signé par un autre prêtre qui,
dans un autre voyage épique de la théologie vers la biologie, avait aussi
longé des rivages inconnus, un moine augustin appelé Gregor Johann
Mendel.
« Il aimait les fleurs » 1

« Nous voulons seulement dévoiler la nature et la force de la matière.


La métaphysique ne nous intéresse pas. »
2
Manifeste de la Société de sciences naturelles de Brno
où l'article de Mendel a été présenté pour la première fois en 1865

« Tout le monde organique résulte d'innombrables combinaisons et


permutations d'un nombre relativement faible de facteurs… Ces
facteurs sont des unités qui doivent être étudiées par la science de
l'hérédité. De même que la physique et la chimie remontent aux
molécules et aux atomes, les sciences biologiques doivent arriver à ces
unités pour pouvoir expliquer… les phénomènes du monde vivant 3. »
Hugo de Vries

Au moment où Darwin entamait l'écriture de son ouvrage sur l'évolution


au printemps 1856 4, Gregor Mendel décidait de revenir à Vienne pour se
présenter de nouveau à l'examen d'enseignant qu'il avait raté en 1850. Cette
fois-ci, il se sentait plus en confiance. Il avait passé deux ans à étudier la
physique, la chimie, la géologie, la botanique et la zoologie à l'université de
Vienne. En 1853, il était retourné au monastère et avait commencé à
travailler comme enseignant remplaçant à l'école moderne de Brno. Les
moines qui tenaient l'école étant très à cheval sur les tests et les
qualifications, c'était le moment de retenter l'examen certifiant. Mendel
s'inscrivit pour l'épreuve.
Malheureusement, cette seconde tentative fut encore un désastre. Mendel
était malade, probablement d'anxiété. Il arriva à Vienne avec une migraine
et, de mauvaise humeur, se disputa même avec l'examinateur de botanique
le premier jour de l'examen. L'objet de la discorde n'est pas connu mais
concernait probablement la formation des espèces, leur variation et
l'hérédité. Mendel ne termina pas l'examen qui s'étalait sur trois jours. Il
repartit pour Brno confirmé dans son destin d'enseignant remplaçant. Il
n'essaya plus jamais d'obtenir une certification.

Plus tard dans l'été, encore meurtri par son échec, Mendel planta des
petits pois. Ce n'était pas la première fois. Cela faisait trois ans environ qu'il
les élevait dans la serre. Il avait recueilli trente-quatre lignées des fermes
environnantes et les cultivait pour sélectionner les « vraies » lignées, celles
où chaque plant donnait toujours exactement la même descendance, avec
des fleurs de la même couleur et des graines de la même texture 5. Ces
plants « restent constants sans exception 6 » écrit-il. Les chats font toujours
des chats. Il avait désormais le matériel de base pour ses expériences.
Les plants de ces lignées « pures », remarquait-il, possèdent des traits
distincts qui sont héréditaires et particuliers. Croisés avec leurs semblables,
les plants à grande tige ne donnent que des plants à grande tige, et c'est la
même chose pour les plants nains. Certaines lignées ne produisent que des
pois lisses alors que d'autres ne font que des pois ridés. Les gousses avant
maturité sont soit vertes soit jaune vif ; les gousses à maturité soit bien
attachées à la tige soit prêtes à se détacher. Mendel fit la liste des sept
caractères de ces lignées pures qu'il souhaitait étudier :
1. la texture du petit pois (lisse ou ridé)
2. la couleur du petit pois (jaune ou vert)
3. la couleur de la fleur (blanche ou violette)
4. la position de la fleur (au bout de la plante ou sur ses rameaux)
5. la couleur de la gousse (verte ou jaune)
6. la forme de la gousse (lisse ou dentelée)
7. la taille de la plante (grande ou petite)
Chaque trait ou caractère, remarquait Mendel, présentait au moins deux
états différents. C'était comme deux possibilités d'épeler un même mot, ou
de teinter une même veste (Mendel effectuait des expériences avec
seulement deux variants du même caractère, mais dans la nature, il peut y
en avoir plus, par exemple des fleurs blanches, pourpres, mauve et jaunes).
Les biologistes appelleront plus tard ces variants des allèles, du grec allos,
qui réfère à deux sous-types différents du même trait général. Le pourpre et
le blanc sont deux allèles du même trait : la couleur de la fleur. Les sous-
types long et court étaient deux allèles d'un autre caractère : la taille.
Les plantes de lignées pures n'étaient qu'un point de départ pour ses
expériences. Pour révéler la nature de l'hérédité, Mendel savait qu'il allait
devoir faire des hybrides, car seuls les « bâtards » – mot couramment utilisé
par les botanistes allemands dans leurs expériences pour décrire les plantes
hybrides – pouvaient dévoiler la nature de la pureté. Contrairement à ce que
l'on croyait encore récemment 7, il était parfaitement conscient des
profondes implications de son étude. La question abordée était cruciale pour
« l'histoire de l'évolution des formes organiques 8 » écrit-il. En deux ans, de
façon stupéfiante, Mendel avait produit une série d'outils qui allaient lui
permettre de questionner les aspects les plus importants de l'hérédité. Pour
dire les choses simplement, la question de Mendel consistait à savoir si, en
croisant une grande plante avec une petite, il allait obtenir une plante de
taille moyenne. Les deux allèles, pour la grandeur et la petitesse, allaient-ils
se diluer, fusionner ?
La production de plantes hybrides était une tâche pénible. Le petit pois se
féconde lui-même, normalement. Les étamines et le pistil mûrissent à
l'intérieur d'une carène en forme de fermoir et le pollen passe directement
des premières au second. La fécondation croisée était une autre histoire.
Pour faire des hybrides, Mendel devait déjà castrer chaque fleur en retirant
les étamines, puis apporter la poudre jaune du pollen d'une autre fleur. Il
travaillait seul, passant avec son pinceau et ses pinces d'une fleur à l'autre. Il
accrochait son chapeau de jardinier à une harpe, de sorte que chaque visite
au jardin était ponctuée du son d'une seule note cristalline. C'était sa seule
musique.
Il est difficile de savoir dans quelle mesure les autres moines de l'abbaye
étaient au courant ou se souciaient des travaux de Mendel. Au début des
années 1850, il avait tenté une variante plus audacieuse de ses expériences
en utilisant des souris blanches et grises. Il avait élevé en secret les rongeurs
dans sa cellule pour essayer de faire des souris hybrides. Mais l'abbé, bien
qu'il considérât en général avec indulgence les lubies de Mendel, était cette
fois intervenu. Un moine organisant l'accouplement de souris pour
comprendre l'hérédité faisait courir un peu trop de risques à l'établissement,
même chez les Augustiniens. Mendel s'était rabattu sur les plantes et avait
déplacé ses expériences à l'extérieur dans une serre. L'abbé avait acquiescé.
Il avait fait obstacle aux souris, mais voulait bien donner une chance aux
petits pois.
À la fin de l'été 1857 9, le premier plant hybride fleurit dans le jardin de
l'abbaye en une explosion de fleurs pourpres et blanches. Mendel nota les
couleurs et lorsque les gousses furent formées, il les ouvrit pour examiner
les graines. Il lança de nouveaux croisements, le grand avec le petit, le
jaune avec le vert, le ridé avec le lisse. Et dans un autre élan bien inspiré, il
croisa certains hybrides entre eux, faisant des hybrides d'hybrides. Les
expériences se poursuivirent ainsi pendant huit ans. Les plantations s'étaient
alors étendues de la serre à un lopin de terre à côté, un rectangle de six
mètres sur trente qui bordait le réfectoire et était visible de sa chambre.
Lorsque le vent faisait ouvrir sa fenêtre, c'était comme si toute la pièce
devenait un immense microscope. Le cahier de Mendel se remplissait de
tableaux et de notes, accumulait les résultats de milliers de croisements. Ses
pouces lui faisaient mal à force de décortiquer les gousses.
« Une pensée même petite peut suffire à remplir toute une vie » a écrit le
philosophe Ludwig Wittgenstein 10. En vérité, à première vue, la vie de
Mendel semblait remplie des plus petites pensées. Semer, polliniser, laisser
fleurir, cueillir, décortiquer, compter, répéter. La procédure était d'une
monotonie extrême, mais les petites pensées, Mendel le savait, sont parfois
les germes de grands principes. Si la révolution scientifique qui avait balayé
l'Europe au XVIIIe siècle avait laissé un message, c'était bien que les lois de
la nature sont générales et uniformes. La force qui avait poussé la pomme
de Newton à atterrir sur sa tête était la même que celle qui guidait les
planètes sur leur orbite céleste. Si l'hérédité obéissait aussi à des lois
naturelles universelles, celles-ci devaient agir aussi bien dans la genèse des
petits pois que dans celle des hommes. Le lopin de terre de Mendel pouvait
bien être petit, son ambition scientifique était d'une tout autre mesure.
« Les expériences avancent lentement, écrit Mendel. Au début, il a fallu
une bonne dose de patience, mais j'ai vite trouvé que les choses allaient
mieux quand je menais plusieurs expériences en même temps. » En
effectuant des croisements en parallèle, les résultats tombèrent à un rythme
accéléré. Peu à peu, il se mit à discerner des motifs dans les données, des
récurrences inattendues, des rapports constants, des rythmes numériques. Il
arrivait, enfin, au cœur de la logique de l'hérédité.
Le premier motif fut facile à déceler. Dans la première génération
d'hybrides, les caractères héritables individuels, comme la taille élevée ou
réduite, la couleur jaune ou verte des graines, ne fusionnaient pas du tout.
Le croisement d'une plante de grande taille avec une plante naine produisait
à chaque fois, et uniquement, des plantes de grande taille. Celui d'une plante
à graines lisses avec une plante à graines ridées, uniquement des plantes à
graines lisses. Les sept caractères suivaient tous ce motif. « Le caractère
hybride » n'est pas intermédiaire mais « ressemble à l'une des deux formes
parentales », écrit-il. Mendel appela ces états de caractère dominants 11, et
ceux qui disparaissaient, récessifs.
Si Mendel avait arrêté là ses expériences, il aurait déjà grandement
contribué à la théorie de l'hérédité. L'existence d'allèles dominants ou
récessifs pour un trait contredisait les théories du XIXe siècle sur le mélange
héréditaire car les hybrides de Mendel ne présentaient pas de
caractéristiques intermédiaires. Seul un allèle s'imposait dans l'hybride,
forçant l'autre à disparaître.
Mais où avait-il disparu ? Avait-il été complètement éliminé ? Mendel
alla plus loin dans son analyse avec une seconde expérience. Il croisa deux
hybrides « grand-petit » pour obtenir une deuxième génération. Comme
l'allèle « grand » était dominant, tous les plants utilisés comme parents
étaient grands. Mais avec ce nouveau croisement, Mendel trouva un résultat
totalement inattendu. Dans cette deuxième génération 12, l'état de caractère
« petit » réapparut, parfaitement intact, et il retrouva ce motif avec les sept
caractères qu'il étudiait. Les fleurs blanches, par exemple, disparaissaient à
la première génération d'hybrides, pour réémerger de la même façon à la
seconde génération chez certains plants. Un organisme « hybride », réalisa
Mendel, était en fait composite, formé d'un allèle dominant et visible allié à
un allèle récessif, latent (le mot utilisé par Mendel pour décrire ces variants
était « forme », celui d'allèle ne sera forgé par les généticiens que dans les
années 1900).
En étudiant les relations mathématiques, les rapports entre les différents
types engendrés par les croisements, Mendel pouvait commencer à
construire un modèle expliquant le mode d'héritage des caractères 13.
Chacun d'entre eux, dans son modèle, était déterminé par une particule
indépendante, indivisible, d'information. Ces particules se présentaient sous
deux formes, ou allèles : petit ou grand pour la taille, blanc ou violet pour la
couleur des fleurs, et ainsi de suite. Chaque plante héritait d'une copie de
chaque parent, un allèle du père via le pollen et un de la mère via l'ovule.
Lorsqu'un hybride était créé, les deux allèles demeuraient intacts mais un
seul se manifestait.

Entre 1857 et 1864, Mendel décortiqua des seaux et des seaux de


gousses, notant systématiquement dans des tableaux les résultats de chaque
croisement d'hybride (« des graines jaunes, cotylédons verts, fleurs
blanches »). Ceux-ci restaient d'une cohérence frappante. Le petit lopin de
terre du jardin monacal produisit une avalanche de données à analyser,
vingt-huit mille plantes, quarante mille fleurs, et presque quatre cent mille
graines. « Cela demande vraiment un certain courage de se lancer dans un
travail d'une telle portée » allait écrire Mendel par la suite 14. Mais courage
n'est pas le bon mot ici. Plus que le courage, quelque chose d'autre paraît
évident dans ce travail, une qualité que l'on ne peut décrire que comme de la
tendresse.
Ce n'est pas le genre de mot que l'on utilise en général pour décrire
l'activité scientifique ou les scientifiques. Mais il en fallait pour s'occuper
des plantes à ce point, malgré un travail souvent ingrat, avec une attention
soutenue jour après jour. Mendel était avant tout un jardinier. Son génie ne
s'appuyait pas sur une profonde connaissance des conventions de la biologie
(ce qui l'avait fait fort heureusement échouer à l'examen d'enseignant, et ce
à deux reprises). C'était plutôt sa connaissance instinctive du jardin, jointe à
une grande capacité d'observation, qui le conduisit bientôt à des résultats
impossibles à expliquer avec ce que l'on savait de l'hérédité à l'époque.
L'hérédité, comme le suggéraient ces résultats, ne peut provenir que de la
transmission d'éléments d'information discrets des parents à leur
descendance. Le gamète mâle apporte une copie de cette information – un
allèle –, le gamète femelle en apporte une autre, et l'organisme hérite ainsi
d'un allèle de chaque parent. Quand un organisme produit des gamètes
mâles et femelles (dans le cas du pois, les gamètes sont dans les grains de
pollen et les ovules), les allèles sont de nouveau séparés, pour former de
nouvelles combinaisons à la fécondation suivante. Un allèle peut
« dominer » l'autre quand ils se retrouvent ensemble. Quand l'allèle
dominant est présent, le récessif semble disparaître, mais quand une plante
reçoit deux allèles récessifs, l'état de caractère associé peut s'exprimer à
nouveau. Dans tous les cas, l'information portée par un allèle individuel
reste indivisible. Les particules demeurent intactes.
Mendel renouait avec l'exemple de Doppler : derrière le bruit se trouvait
une musique, derrière le chaos se trouvaient des lois, et seules des
expériences profondément artificielles comme de créer des hybrides de
lignées pures portant des caractères simples pouvaient révéler ces motifs
sous-jacents. Derrière l'incroyable diversité des organismes naturels –
grands, petits, ridés, lisses, verts, jaunes, bruns – il y avait des éléments
d'information héréditaires qui pouvaient passer d'une génération à une autre.
Chaque trait était unitaire, c'est-à-dire distinct, séparé, indélébile. Mendel ne
donna pas de nom à cette unité d'hérédité, mais il avait découvert les
caractéristiques les plus essentielles du gène 15.

Le 8 février 1865, sept ans après que Darwin et Wallace avaient lu leur
article à la société linnéenne à Londres, Mendel présenta le sien, en deux
parties, lors d'une réunion beaucoup moins solennelle 16. Il s'exprima devant
un groupe de fermiers, de botanistes et de biologistes de la Société de
sciences naturelles à Brno. Il existe peu de sources historiques relatant ce
moment. La salle était petite, et il n'y avait qu'une quarantaine de personnes
présentes. L'article, avec des dizaines de tableaux et de symboles
ésotériques pour désigner les traits et les variants, était difficile d'accès,
même pour un statisticien. Pour un biologiste, cela devait ressembler à un
vrai charabia.
Les botanistes étudient en général la morphologie, pas les statistiques. Le
comptage des variants pour les graines et les fleurs sur des dizaines de
milliers d'hybrides a dû abasourdir les contemporains de Mendel. Peu après
son exposé, un professeur de botanique se leva pour discuter de l'ouvrage de
Darwin et de la théorie de l'évolution. Personne dans l'audience n'eut l'idée
de faire une relation entre les deux sujets. Même si Mendel était conscient
d'un lien potentiel entre ses « unités d'hérédité » et l'évolution – ses notes
antérieures révèlent qu'il avait bien cherché un tel lien –, il ne fit aucun
commentaire explicite à ce sujet.
L'article de Mendel fut publié dans les Comptes rendus de la Société de
sciences naturelles de Brno de l'année 17. Mendel, qui était peu disert, était
encore plus concis dans ses écrits. Il avait regroupé presque dix ans de
travail en quarante-quatre pages terriblement arides. Des copies de l'article
furent envoyées à des dizaines d'institutions dont la Royal Society, la
Société linnéenne en Angleterre et à la Smithonian Institution à
Washington. Mendel lui-même réclama quarante tirés à part qu'il envoya,
lourdement annotés, à de nombreux scientifiques. Il est probable qu'il en ait
envoyé un à Darwin 18 mais il n'y a aucune trace que celui-ci l'ait réellement
lu.
Ce qui a suivi, comme l'a écrit un généticien, fut « l'un des silences les
plus curieux de l'histoire de la biologie 19 ». L'article ne fut cité que quatre
fois entre 1866 et 1900 et disparut pratiquement de la littérature
scientifique. Entre 1890 et 1900, alors même que les questions sur l'hérédité
humaine et sa manipulation devenaient centrales pour les responsables
politiques aux États-Unis et en Europe, le nom de Mendel et son travail
semblaient à jamais effacés. L'étude qui a fondé la biologie moderne était
enfouie dans les pages de l'obscure revue d'une obscure société scientifique,
lue essentiellement par des sélectionneurs de plantes dans une ville en
déclin d'Europe centrale.

Le jour de l'an de 1866, Mendel écrivit à un physiologiste suisse des


végétaux, Karl von Nägeli, à Munich, pour lui décrire ses expériences.
Nägeli lui répondit deux mois après, marquant déjà sa distance par sa
réponse tardive, avec un mot courtois mais glacial. Botaniste ayant une
certaine réputation, Nägeli n'avait pas une grande opinion de Mendel et de
son travail. Il nourrissait une défiance instinctive envers les scientifiques
amateurs et griffonna un commentaire méprisant sur la lettre : « seulement
empirique […] ne peut être prouvé rationnellement 20 », comme si les lois
déduites expérimentalement étaient pire que celles crées de novo par la
« raison » humaine.
Mendel insista, lettre après lettre. Il cherchait à gagner son estime et son
ton prit un tour pressant, presque désespéré. « Je sais que les résultats que
j'ai obtenus ne sont pas très compatibles avec la science actuelle 21, écrit-il,
[et] une expérience isolée peut être doublement dangereuse 22 ». Nägeli
demeurait réticent, souvent laconique. L'idée que Mendel ait pu déduire une
loi fondamentale de la nature en compilant les résultats d'hybrides de petits
pois lui semblait absurde et tirée par les cheveux. Si Mendel croyait à son
sacerdoce, il devait s'y tenir. Nägeli, lui, croyait à celui de la science.
Nägeli étudiait une autre plante, l'épervière aux capitules jaunes, et il
exigea de Mendel qu'il tente de reproduire ses résultats avec cette espèce.
C'était un choix catastrophique. Mendel avait choisi le petit pois après mûre
réflexion, car la plante se reproduit sexuellement, présente des caractères
variants clairement identifiables et peut faire l'objet d'une pollinisation
croisée si l'on travaille avec soin. L'épervière, Mendel et Nägeli l'ignoraient,
peut se reproduire de manière asexuée, c'est-à-dire sans pollen ni ovule. Il
est virtuellement impossible de mener des pollinisations croisées de
manière contrôlée, et cette fleur fait rarement des hybrides. Comme on
pouvait s'y attendre, les résultats furent ininterprétables. Mendel tenta de
comprendre ce que donnaient les hybrides (qui n'en étaient pas) mais ne put
retrouver aucun des motifs observés chez le petit pois. Entre 1867 et 1871,
il s'obstina encore et cultiva des milliers d'épervières dans un autre endroit
du jardin, castrant les fleurs avec les mêmes pinces et saupoudrant de pollen
avec le même pinceau. Ses lettres à Nägeli prirent un ton de plus en plus
déprimé. Nägeli pouvait lui répondre, mais c'était rare et toujours sur un ton
condescendant. Il n'allait quand même pas accorder de l'importance aux
écrits de plus en plus délirants d'un moine autodidacte de Brno.
En novembre 1873, Mendel envoya sa dernière lettre à Nägeli 23. Il
confiait plein de remords qu'il avait été incapable de terminer ses
expériences. Il avait été promu abbé du monastère de Brno et ses
responsabilités administratives ne lui permettaient plus de continuer ses
études sur les plantes. « Je me sens vraiment malheureux de devoir négliger
mes plantes […] à ce point 24 » écrivait-il. La science était mise de côté.
Les taxes s'empilaient pour le monastère. De nouveaux prêtres devaient être
nommés. Facture après facture, lettre après lettre, son imagination
scientifique était lentement étouffée par le travail administratif.
Mendel n'avait écrit qu'un seul article monumental sur les hybrides de
petit pois. Sa santé déclina dans les années 1880 et il réduisit
progressivement sa charge de travail, son jardinage mis à part. Le
6 janvier 1884 25, il décéda d'une insuffisance rénale à Brno, les pieds enflés
de lymphe. Le journal local publia un avis de décès, mais sans mentionner
ses études expérimentales. Un court message laissé par l'un des jeunes
moines du monastère lui correspondait sans doute mieux : « Doux, ouvert,
et gentil […] Il aimait les fleurs 26 ».
« Un certain Mendel »

« L'origine des espèces est un phénomène naturel 1. »


Jean-Baptiste Lamarck

« L'origine des espèces est un sujet d'investigation 2. »


Charles Darwin

« L'origine des espèces est un objet de recherche expérimentale. »


Hugo de Vries

Durant l'été 1878 3, un botaniste néerlandais de 30 ans nommé Hugo de


Vries vint trouver Darwin en Angleterre. Il s'agissait plus d'un pèlerinage
que d'une simple visite scientifique. Darwin se reposait chez sa sœur à
Dorkin, mais de Vries retrouva sa trace et fit le voyage pour le rencontrer.
Nerveux, vif, avec les traits émaciés, des yeux perçants à la Raspoutine et
une barbe rivalisant avec celle de Darwin, de Vries ressemblait déjà à une
version plus jeune de son idole. Il avait aussi sa persévérance. L'entrevue a
dû être épuisante car elle ne dura que deux heures, à la suite de quoi Darwin
dut s'excuser pour faire une pause. Mais de Vries quitta l'Angleterre
transformé. Une brève conversation avec Darwin avait suffi pour ouvrir une
nouvelle piste de recherche dans son esprit toujours en mouvement et
l'orienter à jamais dans une nouvelle direction. De retour à Amsterdam, de
Vries termina rapidement son travail en cours sur le mouvement des vrilles
chez les végétaux pour se lancer dans la résolution du mystère de l'hérédité.
À la fin des années 1800, le problème de l'hérédité avait acquis une aura
presque mystique, comme une sorte de dernier théorème de Fermat pour les
biologistes. L'excentrique mathématicien français avait griffonné qu'il avait
trouvé « une preuve remarquable » à son théorème sans prendre la peine de
l'écrire parce que son papier avait « une marge trop petite 4 ». De même,
Darwin avait vaguement fait allusion à une explication du mécanisme de
l'hérédité mais ne l'avait jamais publiée. « Dans un autre travail, je
discuterai, si le temps et la santé me le permettent, de la variabilité des êtres
organiques dans la nature 5 » avait-il écrit en 1868.
Darwin saisissait bien tout ce qui était en jeu derrière cette déclaration.
Une théorie de l'hérédité était cruciale pour celle de l'évolution. Il savait que
sans moyen d'engendrer une variation et de la fixer au fil des générations,
aucun organisme ne pouvait développer de nouvelles propriétés. Pourtant,
une décennie plus tard, Darwin n'avait toujours pas publié le livre promis
sur la genèse de la « variabilité des êtres organiques ». Il mourut en 1882 6,
juste quatre ans après que de Vries lui avait rendu visite. Une génération de
jeunes biologistes fouillait désormais les ouvrages de Darwin pour trouver
des indices de la théorie manquante.
De Vries s'était aussi penché sur les travaux de Darwin. Il s'était emparé
de sa théorie de la pangenèse, l'idée que des « particules d'information » du
corps étaient récoltées d'une certaine manière et réunies dans les
spermatozoïdes et les ovules. Mais cette notion de messages émanant des
cellules et se rassemblant dans les spermatozoïdes en un manuel de
construction d'un organisme semblait vraiment tirée par les cheveux.
Comme si les spermatozoïdes cherchaient à écrire le patrimoine génétique
humain à partir de télégrammes.
Pire encore, des travaux allaient bientôt réfuter l'existence de la
pangenèse et des gemmules. En 1883, avec une froide détermination 7,
l'embryologiste allemand August Weismann avait réalisé une expérience qui
remettait directement en cause la théorie des gemmules de Darwin.
Weismann avait coupé la queue à des souris sur cinq générations et les avait
ensuite croisées pour voir si une descendance sans queue allait naître. Mais
les souris, avec la même obstination, génération après génération, naissaient
toujours avec une queue parfaitement intacte. Si les gemmules existaient,
une souris amputée de sa queue aurait dû engendrer une souris sans queue.
Au total, Weismann avait coupé successivement la queue de 901 souris et
pourtant elles naissaient toujours avec une queue tout à fait normale, pas
même un peu plus courte que celle des souris de départ. Il paraissait
impossible d'effacer « l'empreinte héréditaire » (ou du moins la « queue
héréditaire »). Pour cruelle qu'elle soit, l'expérience enfonçait bien le clou :
Darwin et Lamarck ne pouvaient avoir raison.
Weismann avait proposé une hypothèse alternative radicalement
différente : peut-être l'information héréditaire était-elle contenue
exclusivement dans les cellules germinales, sans qu'aucun mécanisme direct
ne permette aux caractères acquis au cours de la vie de l'individu d'être
transmis dans ces cellules. L'ancêtre de la girafe pouvait bien avoir tendu le
cou avec ardeur, cela ne transmettait aucune information à son matériel
génétique. Weismann appela ce matériel héréditaire le « plasma
germinatif » 8 et avança que c'était le seul moyen pour un organisme d'en
engendrer un autre. Toute l'évolution pouvait alors se concevoir comme un
transfert vertical de plasma germinatif d'une génération à la suivante. Un
œuf était le seul moyen pour une poule de transférer l'information à une
autre poule.

« Mais quelle pouvait être la nature de ce plasma germinatif ? » se


demandait de Vries. Était-il comme de la peinture qui peut se diluer ou se
mélanger ? Ou une information sous forme d'unités transmises par paquets,
un message insécable ? De Vries n'était pas encore tombé sur l'article de
Mendel. Cependant, comme lui, il commença à écumer les environs
d'Amsterdam pour recueillir des variants de plantes aux formes étranges, ne
se limitant pas seulement aux pois mais constituant un grand herbier où se
retrouvaient des tiges tordues, des feuilles bifides, des fleurs mouchetées,
des anthères poilues, et des graines en forme de raquette. Une vraie
ménagerie de monstres. Quand il croisait ces variants avec les formes
normales, il trouvait comme Mendel que ces traits ne se dissipaient pas
mais se maintenaient au contraire sous une forme indépendante, distincte,
d'une génération à l'autre. Chaque plante semblait posséder une collection
de traits spécifiques, que ce soit la couleur des fleurs, la forme des feuilles
ou l'aspect des graines, et chacun de ces traits semblait codé par un morceau
d'information indépendant, discret, qui passait d'une génération à l'autre.
Il manquait cependant à de Vries l'intuition déterminante de Mendel,
cette part de raisonnement mathématique qui avait si clairement illuminé les
expériences de Mendel sur l'hybridation des petits pois en 1865. Avec ses
plantes hybrides, de Vries pouvait vaguement conclure que les différents
états de caractères comme la taille de la tige correspondaient à des
particules insécables d'information. Mais combien fallait-il de ces particules
pour coder un seul trait ? Une seule ? Une centaine ? Un millier ?
Dans les années 1880, ignorant encore tout du travail de Mendel, de
Vries s'orienta vers une description plus quantitative de ses expériences sur
les plantes. En 1897, dans un article phare intitulé « Hereditary
Monstruosities » 9, de Vries analysa ses données et en déduisit que chaque
trait était gouverné par une seule particule d'information. Chaque hybride
héritait de deux particules de ce type, l'une issue du gamète mâle, l'autre du
gamète femelle. Et ces particules étaient transmises, intactes, d'une
génération à l'autre à travers ces cellules. Rien, à aucun moment, ne se
mélangeait. Aucune information ne se perdait. Il appela ces particules des
« pangènes » 10. Ce nom témoignait de sa dette à l'égard de Darwin, car
même si de Vries avait systématiquement démoli la théorie de la pangenèse
de son mentor, il lui rendait ainsi un dernier hommage.

Au cours du printemps de l'année 1900, alors que de Vries était encore


plongé dans le croisement de ses plantes, un ami lui envoya une copie d'un
vieil article retrouvé dans sa bibliothèque. « Je sais que tu étudies les
hybrides 11, lui écrivait-il, alors peut-être que le tiré à part de cet article de
1865 dû à un certain Mendel […] peut encore t'intéresser ».
Difficile de ne pas imaginer de Vries, assis à son bureau à Amsterdam un
matin gris de mars, ouvrant son courrier, et parcourant des yeux le premier
paragraphe de l'article. En le lisant, il a dû ressentir une impression
inévitable de déjà-vu, car le « certain Mendel » en question avait sans
conteste devancé de Vries de plus de trente ans. Il découvrit dans l'article de
Mendel une réponse à sa question, une confirmation parfaite de ses
expériences, et une remise en cause de l'originalité de son travail. C'était
comme s'il devait lui aussi revivre la vieille saga qui s'était jouée entre
Darwin et Wallace. La découverte scientifique qu'il avait espéré revendiquer
à son compte avait déjà été faite, à l'évidence, par quelqu'un d'autre. Dans
un accès de panique, de Vries se dépêcha d'envoyer son article sur les
plantes hybrides en mars 1900 pour le faire imprimer, en omettant
carrément toute mention du travail antérieur de Mendel. Peut-être le monde
savant avait-il oublié « un certain Mendel » et son travail sur les petits pois
hybrides à Brno. « La modestie est une vertu, écrira-t-il plus tard, mais on
s'en passe avec profit. 12 »
De Vries n'était pas le seul à redécouvrir l'idée de Mendel d'instructions
héréditaires indivisibles et indépendantes. La même année où il publiait son
étude monumentale sur les formes variantes de plantes 13, Carl Correns, un
botaniste de Tübingen, fit paraître une étude sur les hybrides du petit pois et
du maïs qui récapitulait précisément les résultats de Mendel. Correns, ironie
de l'histoire, avait été l'élève de Nägeli à Munich. Mais Nägeli, qui
considérait Mendel comme un amateur excentrique, avait négligé de mettre
au courant Correns de la volumineuse correspondance sur les hybrides de
petit pois qu'il avait jadis reçu d'un « certain Mendel ».
Dans ses jardins expérimentaux à Munich et à Tübingen, à plus de
600 kilomètres du monastère de Mendel, Correns avait ainsi laborieusement
croisé des plantes de grande taille avec des petites et fait des croisements
entre hybrides, sans savoir qu'il reproduisait méthodiquement le travail
antérieur de Mendel. Lorsque Correns eut fini ses expériences et fut prêt à
rédiger un article pour publier ses résultats, il retourna en bibliothèque pour
les étayer par des références à des travaux antérieurs. C'est ainsi qu'il tomba
sur l'article de Mendel enfoui dans la revue de Brno.
Et à Vienne, l'endroit même où Mendel avait échoué en 1856 à son
examen de botanique, un autre jeune botaniste, Erich von Tschermak-
Seysenegg, redécouvrit également les lois de Mendel. Von Tschermak avait
fait ses études à Halle et à Gand où, en travaillant sur les hybrides du petit
pois, il avait pareillement observé le déplacement des caractères
héréditaires d'une génération à l'autre d'une manière indépendante et finie,
comme s'il s'agissait de particules d'information. Tschermak, le plus jeune
des trois scientifiques, avait eu connaissance de deux autres études
comparables qui corroboraient parfaitement ses résultats, puis s'était penché
sur la littérature scientifique antérieure et avait également redécouvert
Mendel. Lui aussi avait ressenti ce frisson de déjà-vu en lisant l'introduction
de l'article de son prédécesseur. « Je pensais moi aussi avoir quand même
trouvé quelque chose de nouveau 14 » écrira-t-il plus tard, avec une pointe
d'envie mêlée d'abattement.
Que son travail soit redécouvert est une preuve de prescience pour un
scientifique. Que cela se reproduise trois fois est un affront pour la
discipline. En effet, cette formidable coïncidence – trois articles
convergeant indépendemment en à peine trois mois de l'année 1900 sur le
travail de Mendel – démontrait la myopie des biologistes qui avaient ignoré
son article pendant presque quarante ans. Même de Vries, qui avait omis de
façon aussi flagrante de mentionner Mendel dans sa première étude, fut
obligé de reconnaître sa contribution. Au cours du printemps 1900, peu
après que de Vries eut publié son article, Carl Correns suggéra que de Vries
s'était délibérément approprié le travail du moine, commettant ainsi une
espèce de plagiat scientifique (« par une étrange coïncidence » insinuait
Correns 15, de Vries avait même incorporé du « vocabulaire de Mendel »
dans son article). Finalement, de Vries rentra dans le rang. Dans une analyse
ultérieure de ses hybrides, il mit en exergue le travail de Mendel dans son
article et reconnut qu'il l'avait simplement « développé ».
Pourtant, de Vries alla plus loin que Mendel. Il avait peut-être été
devancé dans la découverte d'unités héritables, mais plus il se plongeait
dans la question du lien entre hérédité et évolution, plus il était intrigué par
une question qui avait dû aussi rendre perplexe Mendel : comment les
formes variantes des plantes étaient-elles générées ? Quelle force faisait que
les plants de petit pois étaient grands ou petits, les fleurs blanches ou
violettes ?
La réponse, une fois encore, se trouvait dans le jardin. Alors que de Vries
parcourait la campagne lors d'une collecte de plantes, il tomba sur un
énorme massif d'onagre à sépales rouges 16, une espèce envahissante
nommée d'après Lamarck (par une ironie de l'histoire, comme il allait s'en
apercevoir) Oenothera lamarckiana. De Vries récolta et planta cinquante
mille graines de ce massif. Au fil des ans, alors que la plante proliférait, de
Vries trouva que huit cents nouvelles formes variantes étaient apparues
spontanément, des plantes qui avaient des feuilles gigantesques, des tiges
poilues ou des fleurs à l'aspect anormal. La nature avait spontanément
produit des raretés insolites, et ce mécanisme était exactement ce que
Darwin avait proposé comme étant le premier pas de l'évolution. Darwin
avait appelé ces formes variantes « sports » 17, suggérant une fantaisie, un
caprice fugace de la nature. De Vries choisit un mot à la résonance plus
sérieuse. Il les appela « mutants » 18, du mot latin pour « changement »* *.
De Vries réalisa rapidement l'importance de son observation. Ces mutants
devaient être la pièce manquante dans l'énigme de Darwin. Et en effet,
l'apparition de mutants spontanés, comme les Oenothera à feuilles géantes
par exemple, combinée à la sélection naturelle fait immédiatement
comprendre le processus permanent imaginé par Darwin. Les mutations
créent des formes variantes dans la nature, des antilopes au cou allongé, des
pinsons au bec raccourci, ou des plantes à feuilles énormes qui surgissent
spontanément parmi le vaste ensemble des individus normaux. Ces
nouvelles formes ne sont pas dues à une nécessité, contrairement à ce que
Lamarck avait suggéré, mais le pur produit du hasard. Leurs traits distinctifs
sont héréditaires, portés sous la forme d'instructions précises dans les
cellules germinales. Au cours de la lutte pour la survie, les formes les plus
adaptées, celles dont les caractères sont les plus adéquats au milieu, se
trouvent sélectionnées au fur et à mesure. Leur progéniture hérite de ces
mutations et la continuation de ce processus engendre finalement de
nouvelles espèces : l'évolution est en marche. La sélection naturelle n'agit
donc pas sur un organisme mais sur ses éléments héréditaires. Une poule,
réalisa de Vries, n'était que le moyen pour un œuf de faire un meilleur œuf.

Il avait fallu deux longues décennies pour que de Vries se convertisse


finalement aux idées de Mendel sur l'hérédité. Pour le biologiste anglais
William Bateson 19, cette conversion ne prit qu'une heure, le temps mis par
le train pour faire la liaison rapide entre Cambridge et Londres en
mai 1900* *. Ce soir-là, Bateson se rendait dans la capitale pour donner un
cours sur l'hérédité à la Société royale d'horticulture. Alors que le train filait
à travers la campagne dans la pénombre, Bateson lut l'article de de Vries et
fut sur le champ transformé par la notion d'éléments finis héréditaires
proposée par Mendel.
Ce fut un trajet déterminant pour la carrière du scientifique, car lorsqu'il
arriva au siège de la société à Vincent Square, son idée était faite. « Nous
sommes en présence d'un nouveau principe de la plus haute importance 20,
indiqua-t-il au cours de sa présentation. On ne peut pas encore prédire
toutes les conclusions qui vont pouvoir en être tirées. » En août de la même
année, Bateson écrivit à son ami Francis Galton : « Je vous écris pour vous
demander de voir l'article de Mendl [sic] [qui] me semble l'enquête la plus
remarquable jamais menée sur l'hérédité et il est extraordinaire qu'elle se
soit trouvée oubliée 21. »
Bateson eut personnellement à cœur de tout faire pour que Mendel ne
soit plus jamais oublié. Il apporta d'abord au travail du moine une
confirmation indépendante à Cambridge 22. Bateson rencontra ensuite de
Vries à Londres et fut impressionné par sa rigueur expérimentale et son
dynamisme scientifique (mais pas par ses habitudes continentales. Bateson
se plaignit que de Vries refusât de prendre un bain avant le dîner : « ses
vêtements sentent mauvais. Je crois bien qu'il ne change de chemise qu'une
fois par semaine 23 »). Convaincu à la fois par les résultats de Mendel et ses
propres expériences, Bateson chercha dès lors à convertir son entourage.
Surnommé « le bouledogue de Mendel 24 », un animal auquel il ressemblait
tant par l'aspect que par le caractère, Bateson voyagea en Allemagne, en
France, en Italie et aux États-Unis, donnant à chaque fois des conférences
où la découverte de Mendel était soulignée. Bateson savait qu'il était le
témoin, ou plutôt l'accoucheur, d'une profonde révolution en biologie. Le
déchiffrement des lois de l'hérédité, écrivait-il, allait transformer « la vision
de l'homme sur le monde et son pouvoir sur la nature 25 » plus « que toute
autre avancée prévisible dans la connaissance de la nature ».
À Cambridge, un groupe de jeunes étudiants se forma autour de Bateson
pour étudier cette nouvelle science de l'hérédité. Bateson savait qu'il lui
fallait trouver un nom pour cette discipline naissante. La « pangénétique »
lui semblait un terme évident, une extension de l'utilisation du mot
« pangène » utilisé par de Vries pour désigner les unités héréditaires. Mais
ce terme portait la marque de la théorie erronée des instructions héréditaires
due à Darwin. « Aucun mot simple courant ne traduit vraiment cette
signification alors qu'il serait bien nécessaire 26 » écrit Bateson.
En 1905, cherchant encore un mot adéquat, Bateson forgea un terme à
lui 27. Ce serait la « génétique », c'est-à-dire l'étude de l'hérédité et de ses
variations, mot issu du grec genno pour « donner naissance ».
Bateson était bien conscient de l'impact politique et social que pouvait
avoir sa nouvelle discipline. « Que va-t-il se passer quand […] on aura
finalement compris de quoi il s'agit et que les faits dus à l'hérédité seront
28
[…] sus par tous ? , écrivait-il avec un étonnant pressentiment en 1905.
Une chose est sûre, l'humanité va commencer à interférer. Peut-être pas en
Angleterre, mais dans un pays plus à même de couper avec le passé et
désireux d'avoir une “efficacité nationale“ […] L'ignorance des
conséquences éloignées d'une interférence n'a jamais conduit à différer
longtemps de telles expériences ».
Mieux que tout autre scientifique avant lui, Bateson comprit que la nature
discontinue de l'information génétique allait avoir de profondes
implications pour l'avenir de la génétique humaine. Si les gènes étaient bien
des particules d'information indépendantes, il devait alors être possible de
les sélectionner, de les purifier et de les manipuler indépendamment. Des
gènes pour des qualités « désirables » pouvaient être sélectionnés ou
augmentés, alors que des gènes indésirables pouvaient être éliminés de
l'ensemble génétique. Le scientifique devenait alors capable, en principe, de
modifier « la composition des gens » et des pays, et de laisser une marque
permanente sur l'identité humaine.
« Quand un pouvoir est découvert, l'homme se tourne toujours vers lui,
écrivait Bateson un peu amer. La science de l'hérédité va bientôt donner un
pouvoir à une échelle incroyable, et dans un pays, peut-être dans un avenir
pas si lointain, ce pouvoir sera appliqué pour déterminer la composition
d'une nation. Savoir si la mise en place d'un tel contrôle sera finalement une
bonne chose ou pas pour cette nation ou pour l'humanité entière, est encore
une autre question. » Il avait anticipé le siècle du gène.
L'eugénisme

« Un environnement et une éducation de meilleure qualité peuvent


améliorer la génération déjà née. Un sang de meilleure qualité
améliorera toutes les générations à venir 1. »
Herbert E. Walter, Genetics

« La plupart des Eugénistes sont des Euphémistes. Je veux simplement


dire que des mots courts les alertent alors que les mots longs les
calment. Et ils sont complètement incapables de traduire les premiers
dans les seconds […] Dites-leur par exemple “Le […] citoyen devrait
[…] s'assurer que le poids de la longévité de la génération précédente
ne devienne pas disproportionné et intolérable, notamment concernant
les femmes”, et ils vont légèrement s'assoupir […] Dites-leur “Tuez
votre mère” et ils vont brusquement sursauter 2. »
G. K. Chesterton, Eugenics and Other Evils

En 1883, un an après le décès de Charles Darwin, son cousin Francis


Galton publia un livre provocateur intitulé Inquiries into Human Faculty
and Its Development 3 où il déployait son projet d'amélioration de la race
humaine 4. Son idée était simple : il allait reproduire le mécanisme de la
sélection naturelle. Si la nature avait pu avoir de tels effets sur les
populations animales par le jeu de la survie du plus apte, il imaginait
comment une intervention humaine pouvait accélérer le perfectionnement
de l'homme. Faire reproduire ensemble les plus forts, les plus intelligents,
les plus « adaptés » par une sélection non naturelle allait accomplir en
quelques décennies, pensait Galton, ce que la nature cherchait à faire depuis
l'aube des temps.
Galton avait besoin d'un mot pour qualifier sa démarche. « Il nous faut un
mot bref pour désigner la science de l'amélioration de la population 5, écrit-
il, pour donner aux races ou aux lignées de sang les plus aptes davantage de
chances de s'imposer rapidement sur les moins adaptées. » Pour lui, le mot
« eugénisme » était une bonne formule, « un mot au moins plus élégant […]
que viriculture, que j'ai voulu utiliser par le passé 6 ». Le préfixe grec eu,
pour « bien », était associé à genesis : « une population bien née, dotée
héréditairement de nobles qualités ». Galton, qui n'a jamais rougi d'être
considéré comme un génie, était très satisfait de sa trouvaille. « Comme je
crois que l'eugénisme humain va rapidement être reconnu comme une
recherche de la plus haute importance pratique, il me semble qu'il n'y a pas
de temps à perdre à […] étudier les histoires familiales et personnelles 7 ».

Galton était né au cours de l'hiver 1822, la même année que Gregor


Mendel et treize ans après son cousin Charles Darwin. Catapulté au milieu
des deux géants de la biologie moderne, il était forcément hanté par un sens
aigu de ses limites en science. Pour lui, cela a dû être une position
particulièrement pénible parce qu'il était également destiné à devenir un
géant. Son père était un riche banquier de Birmingham tandis que sa mère
était la fille d'Erasmus Darwin, le grand-père de Charles Darwin, poète et
médecin surdoué. Galton était un enfant prodige 8 qui avait appris à lire à
deux ans, parlait couramment grec et latin à cinq et résolvait des équations
du second degré à huit. Comme Darwin, il collectionnait les scarabées, mais
il lui manquait son esprit de rangement méthodique des espèces et il
abandonna rapidement sa collection pour des objets plus ambitieux. Il tenta
des études de médecine, puis s'orienta vers les mathématiques à
Cambridge 9. En 1843, il tenta de passer l'examen final mais fit une
dépression nerveuse et dû retourner chez lui pour se rétablir.
Durant l'été 1844, alors que Darwin écrivait son premier texte sur
l'évolution, Galton partit pour l'Égypte et le Soudan, premier voyage d'une
longue série qu'il allait entreprendre en Afrique. Mais alors que chez
Darwin, la rencontre des « natifs » d'Amérique du Sud dans les années 1830
avait renforcé l'idée d'un ancêtre commun à tous les hommes, Galton ne vit
sur place que des différences. « Avec toutes les races sauvages que j'ai vues,
j'ai assez de matière à réflexion pour le restant de mes jours 10 » confiait-il.
En 1859, Galton lut L'Origine des espèces de Darwin. Il le « dévora »
plutôt, et reçut le livre comme une secousse électrique, qui le paralysa et le
galvanisa à la fois. Il était partagé entre envie, fierté et admiration. Il avait
été « introduit dans un domaine entièrement nouveau de la connaissance 11
» écrivit-il, enthousiaste, à Darwin.
Le « domaine de la connaissance » que Galton avait particulièrement
envie d'explorer était l'hérédité. Comme Fleeming Jenkin, Galton se rendit
vite compte que son cousin avait la bonne idée mais pas de mécanisme pour
l'expliquer, et que la nature de ce qui était hérité était cruciale pour
comprendre la théorie de Darwin. L'hérédité était le yin, l'évolution le yang.
Les deux théories devaient être intrinsèquement liées, chacune stimulant et
complétant l'autre. Si « le cousin Darwin » avait résolu la moitié de
l'énigme, « le cousin Galton » devait être né pour élucider l'autre moitié.
C'est ainsi qu'u milieu des années 1860, Galton se mit à étudier l'hérédité.
La théorie des « gemmules » de Darwin, des instructions héréditaires
larguées dans le sang par les cellules comme des millions de bouteilles à la
mer, suggérait que les transfusions sanguines pouvaient transmettre ces
gemmules et donc modifier l'hérédité. Galton essaya de transfuser des
lapins avec du sang d'autres lapins 12. Il tenta même de travailler avec des
plantes, et notamment des pois, pour mieux comprendre l'origine de ces
instructions héréditaires.
Mais c'était un bien piètre expérimentateur, sans le savoir-faire instinctif
de Mendel. Les lapins moururent de choc transfusionnel et les plants de
petits pois dépérirent dans son jardin. Frustré, Galton se tourna vers
l'homme. Les organismes modèles n'ayant pas révélé de mécanisme de
l'hérédité, il pensait que la mesure de la variance et de l'hérédité chez
l'homme allait le permettre. Cette décision reflétait bien son ambition
démesurée, avec une approche abordant d'emblée les traits les plus
complexes et les plus variables qui soient comme l'intelligence, le caractère,
les capacités physiques ou la taille. Elle allait le plonger dans une bataille à
corps perdu pour la science de l'eugénisme.
Galton n'était pas le premier à tenter de modéliser l'hérédité en mesurant
des variations chez l'homme. Dans les années 1830 et 1840, le scientifique
belge Adolphe Quételet, un astronome devenu biologiste, avait commencé à
faire des mesures systématiques de traits humains et à les analyser par des
méthodes statistiques. Son approche était rigoureuse et systématique ;
« L'homme naît, se développe et meurt d'après certaines lois qui n'ont
jamais été étudiées 13 » écrivait Quételet. Il compila le tour de poitrine et la
taille de 5 738 soldats pour démontrer qu'ils se distribuaient en suivant une
courbe en cloche régulière 14. En fait, quel que soit le trait humain étudié, y
compris le comportement, il trouva qu'il se répartissait sous une forme de
cloche.
Les mesures de Quételet inspirèrent Galton, lequel s'aventura un peu plus
loin dans la mesure des différences humaines. Des traits aussi complexes
que l'intelligence, les performances intellectuelles, ou la beauté par
exemple, se répartissaient-ils de la même manière ? Galton savait qu'il
n'existait aucun moyen simple de mesurer ces caractéristiques, mais là où
les moyens faisaient défaut, il était prêt à en inventer (« Chaque fois que
vous le pouvez, [vous devez] compter 15 » écrivit-il).
Comme moyen indirect de mesurer l'intelligence, il choisit donc, ironie
de l'histoire… les notes à l'examen final de mathématiques à Cambridge,
celui-là même où il avait échoué. Il démontra que même la capacité à
réussir un examen, en première approximation, avait une distribution en
forme de cloche. Il parcourut l'Angleterre et l'Écosse pour répertorier la
« beauté », notant les femmes à leur insu comme « attirantes », « neutres »
ou « repoussantes » avec un carton qu'il perforait dans sa poche. Aucun
attribut humain ne semblait échapper aux yeux de Galton toujours à l'affût
pour évaluer, compter et classer : « Acuité du regard et de l'audition 16, sens
des couleurs, jugement de l'œil, capacité respiratoire, temps de réaction,
force de pression, force du coup, largeur bras étendus, taille, […] poids ».
Galton passa ensuite de la mesure des traits considérés au mécanisme de
leur transmission. Ces différences étaient-elles héritées ? Et si oui, de quelle
manière ? Là encore, il se détourna des organismes simples pour sauter
directement à l'homme. Son propre pedigree, avec Erasmus Darwin comme
grand-père, Charles Darwin comme cousin, n'était-il pas une preuve que le
génie parcourait les familles ? Pour rassembler plus d'éléments en ce sens 17,
il se mit à reconstruire la généalogie des grands hommes. Il trouva par
exemple que parmi 605 personnalités qui avaient vécu entre 1453 et 1853, il
existait 102 liens de famille qui faisaient qu'une personne sur six parmi elles
était apparentée à une autre. Si un homme remarquable avait un fils,
estimait Galton, il y avait une chance sur douze qu'il soit remarquable à son
tour alors que seulement un homme sur trois mille pris « au hasard »
pouvait arriver à cette distinction. L'éminence, avançait Galton, était
héritée. Les lords produisaient des lords, non parce que la pairie était
héréditaire mais parce que l'intelligence l'était.
Galton envisagea la possibilité évidente que les hommes éminents
puissent produire des fils également éminents parce que ces derniers
« seraient placés en position plus favorable pour leur avancement ». Il
forgea l'expression mémorable nature versus nurture 18 pour distinguer les
influences dues à l'hérédité de celles dues à l'environnement. Mais il
s'inquiétait beaucoup d'un effet attribuable à la classe ou au statut. Il avait
du mal à supporter l'idée que sa propre « intelligence » ne fût que le fruit du
privilège et des circonstances. Le génie devait être inscrit dans les gènes. Il
avait exclu toute remise en cause scientifique de la plus fragile de ses
convictions : de telles capacités ne pouvaient s'expliquer autrement que par
l'hérédité.
Galton publia la plupart de ses résultats dans un ouvrage ambitieux 19,
décousu et incohérent intitulé Hereditary Genius 20. Le livre fut mal
accueilli. Darwin lut l'étude, mais ne fut pas particulièrement convaincu,
condamnant son cousin en feignant un compliment : « Vous avez d'une
certaine manière fait d'un opposant un converti, car j'ai toujours soutenu
que, mis à part les idiots, les hommes ne diffèrent pas tellement par leur
intellect mais plutôt par leur motivation et leur travail acharné 21. » Galton
ravala son orgueil et ne se lança plus dans d'autres études généalogiques.

Galton dut réaliser les limites inhérentes de son projet sur les généalogies
car il l'abandonna bientôt pour une approche empirique bien plus puissante.
Au milieu des années 1880, il commença à envoyer des « enquêtes » à des
hommes et des femmes, leur demandant de consulter les registres familiaux,
de les compiler et de lui communiquer des mesures détaillées sur la taille, le
poids, la couleur des yeux, l'intelligence, et les dons artistiques des parents,
grands-parents et enfants (la fortune de la famille de Galton, son héritage le
plus tangible en fait, fut bien commode ici car il offrait un dédommagement
substantiel à tous ceux qui lui retournaient une enquête satisfaisante). Armé
de vrais chiffres, Galton pouvait maintenant trouver l'insaisissable « loi de
l'hérédité » qu'il avait si ardemment recherchée durant des décennies.
Une grande part de ce qu'il trouva correspondait à ce que suggérait
l'intuition, mais à un détail près. Les parents de grande taille avaient des
enfants du même acabit, mais ce n'était vrai qu'en moyenne. Ces enfants
étaient certes plus grands que la moyenne, mais leur répartition obéissait
aussi à une courbe en cloche, certains étant plus grands et d'autres plus
petits que leurs parents* *. Si une loi générale de l'hérédité se cachait
derrière ces données, c'était que les traits humains se répartissaient en
courbes continues, et que des variations continues reproduisaient des
différences continues.
L'apparition de ces formes variantes pouvait-elle résulter d'une loi, d'une
règle sous-jacente ? À la fin des années 1880, Galton synthétisa toutes ses
observations en son hypothèse la plus aboutie sur l'hérédité. Il proposa que
chaque trait humain, que ce soit la taille, le poids, l'intelligence ou la beauté,
soit une fonction composée issue d'une règle de transmission des caractères
ancestraux. Les parents d'un enfant apportaient chacun, en moyenne, la
moitié de ce trait, les grands-parents un quart, les arrière-grands-parents un
huitième, et ainsi de suite, jusqu'à l'ancêtre le plus éloigné. La somme des
contributions pouvait s'écrire par la série ½ + ¼ + 1/8 +… qui convergeait
commodément vers 1. Galton l'appela la Loi ancestrale de l'hérédité 22.
C'était une sorte d'homonculus mathématique, une idée inspirée à la fois par
Pythagore et Platon, mais vêtu de fractions et de dénominateurs pour
ressembler à une loi tout ce qu'il y a de plus moderne.
Galton savait que le couronnement de sa loi serait sa capacité à prédire
précisément un type réel d'hérédité. En 1897, il trouva le cas idéal pour la
tester. Il put tirer parti d'une autre obsession anglaise des pedigrees, celle
des pedigrees des chiens, lorsqu'il découvrit un manuscrit inestimable, le
Basset Hound Club Rules 23. Il s'agissait d'un registre publié par Sir Everett
Millais en 1896 où étaient notées les couleurs du pelage de chiens basset sur
de nombreuses générations. À son grand soulagement, Galton trouva que sa
loi pouvait prédire avec précision la couleur à chaque génération. Il avait
finalement trouvé le code de l'hérédité.
Pour satisfaisante qu'elle fût, la solution ne dura pas longtemps.
Entre 1901 et 1905, Galton croisa le fer avec son plus coriace adversaire,
William Bateson, le généticien de Cambridge qui s'était fait le plus ardent
défenseur de la théorie de Mendel. Obstiné et arrogant, avec une moustache
en guidon qui semblait donner à son sourire un air dédaigneux, Bateson
était peu sensible aux équations. Les données sur les bassets, avançait-il,
étaient soit aberrantes soit imprécises. Les séries infinies de Galton
pouvaient avoir belle allure, les expériences de Bateson pointaient sans répit
vers un seul fait : les instructions héréditaires étaient portées par des unités
individuelles d'information et non par des moitiés ou des quarts de
messages d'ancêtres vaporeux. Mendel, malgré son bagage scientifique
plutôt léger, et de Vries, malgré son hygiène personnelle douteuse, avaient
raison. Un enfant était certes un assemblage d'ancêtres, mais de la forme la
plus simple, composé d'une moitié maternelle et d'une autre paternelle.
Chaque parent apportait un ensemble d'instructions qui étaient décodées
pour créer un enfant.
Face aux attaques de Bateson, Galton défendit sa théorie. Deux éminents
biologistes 24, Walter Weldon et Arthur Darbishire, ainsi que le célèbre
mathématicien Karl Pearson, lui vinrent en aide pour défendre la « loi des
ancêtres » et le débat vira rapidement à l'affrontement ouvert. Weldon, qui
avait été un professeur de Bateson à Cambridge, s'avéra son opposant le
plus vigoureux. Il qualifia ses expériences de « complètement inadéquates »
et refusa de croire aux études de de Vries. Pearson, dans le même temps,
fonda une revue scientifique, Biometrika (nom tiré de l'idée de Galton de
mesure biologique), qui devint le porte-parole de la théorie de Galton.
En 1902, Darbishire lança une nouvelle série d'expériences chez la souris
dans l'espoir de réfuter une fois pour toutes l'hypothèse de Mendel. Il éleva
des milliers de souris avec l'intention de prouver la justesse des idées de
Galton. Mais lorsqu'il analysa ses propres hybrides de première
génération 25, puis les croisements entre hybrides, il devint clair que les
résultats ne pouvaient s'expliquer que par une hérédité de type mendelienne,
avec des caractères indivisibles passant de génération en génération.
Darbishire commença par résister puis dut se rendre à l'évidence et admettre
finalement son erreur.
Au cours du printemps 1905 26, Weldon emporta une copie des études de
Bateson et Darbishire au cours d'un congé à Rome où il tenta, bouillonnant
de rage, comme un « simple étudiant » de retravailler les résultats pour les
rendre conformes à la théorie de Galton 27. Il revint à Londres durant l'été,
espérant renverser les conclusions de ces études par ses analyses, mais il fut
frappé de pneumonie et mourut brutalement chez lui. Il n'avait que
quarante-six ans. Bateson écrivit un hommage funéraire émouvant à son
ancien professeur et ami. « À Weldon je dois le principal éveil de ma vie »
rappelait-il, en précisant au sujet de cette dette : « mais seule mon âme lui
est redevable, de façon personnelle et privée 28 ».

« L'éveil » de Bateson fut loin d'être un cas isolé. Entre 1900 et 1910, les
indices des « unités héréditaires » de Mendel s'accumulaient et les
biologistes furent confrontés à l'influence de la nouvelle théorie. Elle avait
de profondes implications. Aristote avait donné à l'hérédité le sens d'une
cascade d'informations, une rivière de codes passant du gamète femelle à
l'embryon. Des siècles plus tard, Mendel était tombé sur la structure
essentielle de cette information, l'essence de ce code. Si Aristote avait décrit
un flux d'informations à travers les générations, Mendel en avait dévoilé
l'étalon
Mais peut-être, réalisait Bateson, qu'un principe encore plus important
était en jeu. Ce flux d'information biologique ne se limitait pas à l'hérédité.
Il parcourait toute la biologie. La transmission de traits héréditaires n'était
qu'un exemple représentatif, mais en y regardant de plus près, en allant au-
delà des concepts habituels, on pouvait facilement imaginer une
information diffusant dans tout le monde vivant. Le développement d'un
embryon, l'élan d'une plante vers la lumière, la danse rituelle des abeilles,
toutes les activités biologiques demandaient le décodage d'instructions
biologiques. Mendel n'avait-il pas, par la même occasion, mis au jour la
structure essentielle de ces instructions ? Les unités d'informations ne
guidaient-elles pas chacun de ces processus ? « Chacun de nous, lorsqu'il se
penche sur son propre domaine de recherche, peut y voir les notions de
Mendel 29, avançait-il. Nous avons à peine effleuré un nouveau territoire qui
s'étend devant nous 30 […] L'étude expérimentale de l'hérédité […] n'a pas
d'égale parmi les branches scientifiques pour l'importance des résultats
qu'elle apporte 31 ».
Ce « nouveau territoire » exigeait une nouvelle langue et les « unités
héréditaires » de Mendel devaient être baptisées. Le mot atome, utilisé dans
son sens moderne, est apparu dans le vocabulaire scientifique dans un
article de John Dalton publié en 1808. Durant l'été 1909, pratiquement un
siècle plus tard, le botaniste Wilhelm Johannsen forgea un autre mot pour
désigner l'unité de l'hérédité. Il pensa d'abord à utiliser le mot pangène de
de Vries, avec sa dimension d'hommage à Darwin. Mais ce dernier, en fait,
s'était trompé et le mot pangène aurait alors porté pour toujours le souvenir
de cette erreur. Johannsen le raccourcit alors en gène 32 (Bateson aurait
préféré l'appeler gen pour éviter des erreurs de prononciation mais ce fut
trop tard. Johannsen et l'habitude continentale de déformer l'anglais eurent
le dernier mot).
Comme pour Dalton avec le mot atome, ni Bateson ni Johannsen ne
comprenaient vraiment ce qu'était le gène. Ils ne pouvaient pas appréhender
sa forme, sa structure physique ou chimique, sa localisation dans le corps
ou dans la cellule, ni même son mécanisme d'action. Le mot fut créé pour
marquer une fonction, c'était une abstraction. Un gène fut défini par ce qu'il
faisait : porter une information héréditaire. « La langue n'est pas seulement
à notre service 33, écrivait Johannsen, [mais] elle peut aussi être notre
maître. Il est désirable de créer une nouvelle terminologie dans tous les cas
où l'on conçoit de nouvelles idées. J'ai donc proposé le mot“gène”. Le gène
n'est rien d'autre qu'un petit mot très facile à utiliser. Il peut être utile pour
désigner les “facteurs d'unité”[…] montrés par les chercheurs mendéliens
actuels ». Johannsen remarquait aussi que « le mot “gène” est totalement
dénué d'hypothèse. Il exprime seulement le fait évident que […] beaucoup
de caractéristiques d'un organisme sont spécifiées […] d'une manière
unique, distincte et donc indépendante ».
Mais en science, un mot est vraiment une hypothèse. Dans la langue
naturelle, un mot sert à véhiculer une idée, alors que dans les sciences, il
porte aussi un mécanisme, une conséquence, une prédiction. Un nom
scientifique peut déclencher des milliers de questions, et c'est exactement ce
que fit l'idée de « gène ». Quelle est la nature physique et chimique du
gène ? Comment l'ensemble des instructions génétiques – le génotype – se
manifeste-t-il pour donner les caractéristiques observables de l'organisme –
le phénotype – ? Comment les gènes sont-ils transmis ? Où se trouvent-ils ?
Comment sont-ils régulés ? Si les gènes sont bien des unités discrètes
spécifiant un trait, comment peuvent-ils gouverner les caractéristiques qui
varient de manière continue entre les individus, telles que la taille ou la
couleur de la peau ? Bref, comment le gène permet-il la genèse d'un
individu ?
« La science de la génétique est tellement neuve qu'il est impossible de
dire… quelles sont ses limites 34, écrivait un botaniste en 1914. Dans la
recherche, comme dans toute activité d'exploration, le temps de l'émotion
arrive lorsqu'un territoire inconnu s'ouvre avec la découverte d'une nouvelle
clé. »

Cloîtré dans son hôtel particulier près de Hyde Park, Francis Galton fut
curieusement peu sensible au « temps de l'émotion ». Alors que les
biologistes s'empressaient d'adopter les lois de Mendel et de comprendre
leurs implications, Galton y demeura assez indifférent. Que les unités de
l'hérédité soient divisibles ou pas ne l'intéressait pas vraiment. Ce qui le
préoccupait était de savoir si l'hérédité était manipulable ou pas, si l'on
pouvait accéder à l'hérédité humaine pour l'améliorer.
« Tout autour [de Galton], écrit l'historien Daniel Kevles, les techniques
de la révolution industrielle confirmaient la maîtrise de l'homme sur la
nature 35. » Galton avait été incapable de découvrir les gènes, mais il n'allait
pas passer à côté de la création des technologies génétiques. Il avait déjà
forgé un nom pour elles, l'eugénisme, ou amélioration de la race humaine
par la sélection artificielle de traits génétiques et le croisement dirigé des
porteurs humains. L'eugénisme n'était aux yeux de Galton qu'une
application de la génétique, comme l'agriculture l'est pour la botanique.
« Ce que la nature fait à l'aveugle, lentement et brutalement, l'homme peut
le faire à dessein, rapidement et en douceur. Comme cela est en son
pouvoir, il est de son devoir de travailler dans cette direction » précisait-il.
Il avait proposé le concept dès 1869 dans son livre Hereditary Genius,
trente ans avant la redécouverte des lois de Mendel, mais à l'époque, il
n'avait pas approfondi l'idée, se concentrant plutôt sur les mécanismes de
l'hérédité. Mais comme son hypothèse d'un « héritage des ancêtres » avait
été progressivement mise en pièces par Bateson et de Vries, il avait
brusquement viré de la description à la prescription. Il s'était peut-être
trompé sur les bases biologiques de l'hérédité humaine, mais il avait au
moins compris que faire avec elles. « Ce n'est pas une question pour le
microscope, écrivait un de ses protégés dans une allusion sournoise à
Bateson, Morgan et de Vries, il s'agit d'une étude des […] forces qui
apportent de la grandeur au groupe social 36 ».
Au cours du printemps 1904, Galton prôna l'eugénisme lors d'une
conférence publique à la London School of Economics 37. C'était une soirée
typique à Bloomsbury. Bien coiffée et resplendissante, l'élite parfumée de la
ville se pressa dans l'auditorium pour l'écouter. Il y avait George Bernard
Shaw, H. G. Wells, la féministe Alice Drysdale Vickery, la philosophe du
langage Lady Welby, le sociologue Benjamin Kidd ainsi que le psychiatre
Henry Maudsley. Pearson, Weldon et Bateson arrivèrent en retard et se
tinrent à distance, pas encore remis de leur brouille mutuelle.
Le propos de Galton dura dix minutes. L'eugénisme, proposait-il, devait
être « présenté à la conscience nationale comme une nouvelle religion 38 ».
Ses bases étaient empruntées à Darwin, mais la logique de la sélection
naturelle était appliquée aux sociétés humaines. « Toutes les créatures
s'accorderont sur le fait qu'il vaut mieux être en bonne santé que malade,
vigoureux que faible, adapté qu'inadapté à la position qu'on occupe dans la
vie. Bref, quelle que soit l'espèce à laquelle on appartient, il vaut mieux en
être un bon représentant qu'un mauvais. Il en va de même pour
l'homme 39. »
Le but de l'eugénisme était d'accélérer la sélection des plus aptes au
détriment de ceux qui l'étaient moins, des bien-portants sur les malades.
Pour y arriver, Galton proposait de faire se reproduire les forts. Le mariage
pouvait être facilement utilisé pour cela, avançait-il, mais seulement si la
pression sociale était suffisamment puissante. « Si les mariages inappropriés
du point de vue eugénique étaient socialement rejetés […] il y en aurait très
peu 40 » disait-il. Et Galton imaginait qu'un registre des meilleurs caractères
dans les meilleures familles pouvait être tenu par la société, pour former en
quelque sorte un catalogue humain. Les hommes et les femmes seraient
sélectionnés à partir de ce « livre d'or » comme il l'appelait, et amenés à
engendrer la meilleure descendance, d'une manière comparable à celle
appliquée aux bassets et aux chevaux.

Le propos de Galton fut bref, mais la foule ne tarda pas à se manifester.


Henry Maudsley, le psychiatre, lança la première attaque en remettant en
cause les idées de Galton sur l'hérédité 41. Maudsley avait étudié les
maladies mentales qui courent dans certaines familles et en avait conclu que
leur hérédité est bien plus complexe que celle proposée par Galton. Des
pères normaux avaient des fils schizophrènes. Des parents ordinaires
engendraient des rejetons extraordinaires. L'enfant d'un gantier des
Midlands sans notoriété, « né de parents ne se distinguant pas de leurs
voisins », avait pu devenir l'écrivain le plus célèbre de la langue anglaise.
« Il avait cinq frères 42 » notait Maudsley, mais lui seul, William, « était
parvenu à une telle éminence, les autres ne s'étant en rien distingués ». Une
liste de génies « défectueux » fut déroulée, avec Newton en enfant fragile et
maladif, Jean Calvin en asthmatique sévère et Darwin atteint de crises
invalidantes de diarrhées et de dépressions à répétition. Herbert Spencer, le
philosophe qui avait créé l'expression de la « survie du plus apte », avait
passé une grande partie de sa vie perclus de divers maux, luttant lui-même
avec sa propre aptitude à survivre.
Mais là où Maudsley suggérait la prudence, d'autres voulaient passer à la
vitesse supérieure. H. G. Wells, le romancier, était attiré par l'eugénisme.
Dans son livre La machine à explorer le temps (The Time Machine) publié
en 1895, il avait imaginé une future race humaine qui, après avoir retenu la
vertu et la douceur comme traits de caractère désirables, s'était reproduite
de façon consanguine au point de dégénérer en une race affaiblie, infantile,
dépourvue de toute passion ou curiosité. Wells était d'accord avec Galton
pour créer une « société plus apte ». Mais les croisements sélectionnés par
le moyen du mariage, avançait-il, pouvaient produire paradoxalement des
générations plus ternes et étiolées. La seule solution était de considérer une
alternative plus macabre, l'élimination sélective des plus faibles. « C'est
dans la stérilisation des échecs, et pas dans la sélection des réussites
qu'existe la possibilité d'améliorer la population humaine 43. »
Bateson parla en dernier, apportant la note la plus sombre et la plus
scientifique à la rencontre. Galton avait proposé d'utiliser les caractères
physiques et mentaux – le phénotype humain – pour sélectionner les
meilleurs individus reproducteurs. Or la véritable information, avançait
Bateson, ne se trouve pas dans ces traits extérieurs mais dans la
combinaison de gènes qui les détermine en sous-main, c'est-à-dire le
génotype.
Les caractéristiques physiques et mentales qui avaient tant fasciné
Galton, comme la taille, le poids, la beauté ou l'intelligence, n'étaient que
les ombres extérieures de caractéristiques génétiques internes. La vraie
puissance de l'eugénisme se trouvait dans la manipulation des gènes, et non
dans la sélection de traits externes. Galton s'était bien moqué du
« microscope » des généticiens expérimentaux, mais cet instrument était en
fait bien plus puissant que ce qu'il avait supposé, car il pouvait aller au-delà
des apparences de l'hérédité pour atteindre son mécanisme le plus intime.
L'hérédité, avertissait Bateson, allait bientôt se révéler « suivre une loi
précise d'une remarquable simplicité ». Si les eugénistes apprenaient ces
lois et concevaient le moyen de les détourner, un peu à la manière de
Platon, ils pouvaient alors acquérir un pouvoir sans précédent. En
manipulant les gènes, ils arriveraient à manipuler le futur.
Le discours de Galton n'avait peut-être pas eu l'effet d'emballement
escompté, et il se plaindra par la suite que son audience « vivait quarante
ans en arrière », mais il avait bien touché un point sensible. Comme nombre
de membres de l'élite victorienne, Galton et ses amis appréhendaient une
dégénérescence de la race (sa rencontre avec les « races sauvages », reflet
du contact du Royaume-Uni avec les peuples de ses colonies au cours du
XVIIe et du XVIIIe siècle, l'avait aussi convaincu que la pureté raciale des
Blancs devait être maintenue et protégée contre les forces du mélange des
races). La loi du Second Reform Act de 1867 avait donné le droit de vote
aux hommes de la classe ouvrière. En 1906, même les bastions les plus
solides des conservateurs avaient été secoués et le parti du Labour avait
gagné vingt-neuf sièges au Parlement, ce qui générait des spasmes d'anxiété
à travers la haute société anglaise. L'arrivée au pouvoir de la classe
ouvrière, pensait Galton, allait entraîner leur prise de pouvoir génétique par
la production d'une foule d'enfants et faire basculer la nation dans une
profonde médiocrité. L'homme moyen allait dégénérer, devenir encore plus
moyen.
« Un type agréable de femme légère peut se mettre à vous engendrer des
gars stupides [jusqu'à ce que] le monde en soit bouleversé 44 » avait écrit
George Eliot dans son poème The Mill on the Floss en 1860. Pour Galton,
la reproduction permanente d'hommes et de femmes écervelés représentait
une grave menace génétique pour le pays. Thomas Hobbes s'était inquiété
de ce que « l'état de nature » chez l'homme fût « pauvre, vicieux, grossier et
courtaud ». Galton craignait l'apparition d'un État dominé par des gens
génétiquement inférieurs, qui soient pauvres, vicieux, britanniques et…
courtauds. Les masses laborieuses étaient aussi les masses prolifiques,
celles qui se multipliaient le plus et qui, livrées à elles-mêmes, allaient
inévitablement produire beaucoup de rejetons rustres et inférieurs (il
appelait ce processus le kakogénisme, « la production de mauvais gènes »).
En fait, Wells n'avait fait qu'exprimer ce que nombre de personnes dans
le premier cercle autour de Galton ressentaient profondément sans oser le
dire, à savoir que l'eugénisme ne pouvait fonctionner que si la reproduction
sélective des plus forts (le soi-disant eugénisme positif) était renforcée par
une stérilisation sélective des plus faibles, ou eugénisme négatif. En 1911,
Havelock Ellis, un collègue de Galton, détourna l'image de Mendel, le
jardinier solitaire, pour la mettre au service de son enthousiasme pour la
stérilisation : « Dans le grand jardin de la vie, il n'en va pas autrement que
dans nos jardins publics. Nous réprimons les libertés de ceux qui, pour
satisfaire leur désir puéril ou pervers, vont arracher les arbustes ou piétiner
les fleurs, mais ce faisant nous obtenons la liberté et la joie pour tous […]
Nous cherchons à cultiver le sens de l'ordre, à encourager la sympathie et la
prévoyance, à extirper les mauvaises herbes de la race dès la racine […]
Dans ce domaine, en fait, le jardinier dans son jardin est notre symbole et
notre guide 45 ».

Durant les dernières années de sa vie, Galton fut tourmenté par l'idée de
l'eugénisme négatif. Elle ne le laissa jamais en paix. La « stérilisation des
échecs », le désherbage et le nettoyage du jardin génétique humain, le hanta
avec ses nombreux dangers moraux implicites. En fin de compte, son
aspiration à faire de l'eugénisme une « religion nationale » surmonta ses
scrupules sur l'eugénisme négatif. En 1909, il fonda une revue, la Eugenics
Review, qui soutenait non seulement la sélection pour le croisement des
personnes, mais aussi la stérilisation sélective. En 1911, il rédigea un
étrange roman intitulé Kantsaywhere narrant une utopie future où environ la
moitié de la population était marquée comme « inapte » et dont la
reproduction était sévèrement limitée. Il en laissa une copie à sa nièce, mais
elle trouva le texte tellement embarrassant qu'elle en brûla une bonne partie.
Le 24 juillet 1912, une année après le décès de Galton, la première
conférence internationale sur l'eugénisme s'ouvrit à l'hôtel Cecil de
Londres 46. L'endroit était symbolique. Avec près de 800 chambres et une
grande façade monolithique donnant sur la Tamise, c'était le plus grand, si
ce n'est le plus prestigieux, des hôtels en Europe, un lieu typiquement
réservé aux événements diplomatiques ou nationaux.
Des célébrités de douze pays et de divers domaines y descendirent pour
assister à la conférence. Il y avait Winston Churchill, Lord Balfour, le maire
de Londres, le président de la Cour suprême, Alexander Graham Bell, le
président de l'université de Harvard Charles Eliot, l'embryologiste August
Weismann. Leonard Darwin, fils de Charles, présidait la rencontre tandis
que le mathématicien Karl Pearson avait collaboré étroitement avec lui pour
établir le programme. Les visiteurs, qui avaient parcouru le grand hall
d'entrée voûté en marbre où un arbre généalogique de Galton trônait bien en
vue, étaient invités à des conférences sur les manipulations génétiques pour
augmenter la taille des enfants, sur l'hérédité de l'épilepsie, sur la
reproduction des alcooliques, et sur la nature génétique de la criminalité.
Parmi toutes ces présentations, deux se distinguaient par leur ferveur
particulière. La première était un exposé précis et enthousiaste par des
Allemands qui soutenaient « l'hygiène raciale », un bien sombre présage de
ce qui allait arriver. Alfred Ploetz, médecin et scientifique, farouche
partisan de la théorie de l'hygiène raciale, fit un discours passionné sur le
lancement d'un nettoyage de la race en Allemagne. La seconde présentation,
encore plus large dans sa portée et son ambition, fut donnée par la
délégation américaine. Si l'eugénisme était en train de devenir une petite
industrie artisanale en Allemagne, elle était déjà une véritable opération
nationale aux États-Unis. Le père de ce mouvement américain était le
célèbre zoologue de Harvard Charles Davenport, qui avait fondé en 1910 un
centre de recherche sur l'eugénisme, l'Eugenics Record Office. Le livre de
Davenport intitulé Heredity in Relation to Eugenics, 47 paru en 1911, était la
bible du mouvement ; il était aussi largement conseillé en tant que manuel
de génétique dans les universités américaines 48.
Davenport n'était pas présent à la conférence de 1912 mais son protégé
Bleecker Van Wagenen, le jeune président de l'Association des éleveurs
américains, fit un vibrant exposé. Contrairement aux Européens qui
s'enlisaient dans des considérations théoriques, la présentation de Van
Wagenen était imprégnée du sens pratique des Yankees. Il parla avec brio
des efforts sur le terrain pour éliminer les « lignées défectueuses » aux
États-Unis. Des centres fermés, des « colonies » pour les génétiquement
inaptes étaient déjà programmés. Des comités étaient déjà en place pour
décider de la stérilisation des hommes et des femmes inaptes, que ce soient
des épileptiques, des criminels, des sourds-muets, des débiles mentaux, des
personnes ayant des défauts oculaires, des déformations osseuses, un
nanisme, une schizophrénie, un trouble bipolaire ou atteintes de folie.
« Près de 10 % de la population […] a un sang inférieur 49, estimait Van
Wagenen, ils sont complètement inaptes à devenir les parents de citoyens
utiles […] Dans huit États de l'Union, des lois autorisent ou demandent la
stérilisation ». En « Pennsylvanie, au Kansas, dans l'Idaho, en Virginie […]
Des milliers et des milliers de stérilisations ont été pratiquées par des
chirurgiens aussi bien dans le privé que dans le public. La règle a été que
ces opérations ont été faites pour des raisons purement pathologiques et il
s'est avéré difficile d'obtenir des relevés fiables d'éventuelles conséquences
à long terme ».
« Nous nous efforçons de garder la trace de toutes les personnes opérées
et d'avoir de leurs nouvelles de temps en temps 50, concluait avec entrain le
directeur général de l'hôpital de l'État de Californie en 1912. Nous n'avons
trouvé aucun effet indésirable. »
« Trois générations d'imbéciles, ça suffit »

« Si nous permettons aux faibles et aux difformes de survivre et de se


multiplier, nous nous exposons à un crépuscule génétique ; mais si
nous les laissons souffrir ou mourir quand nous pouvons les sauver ou
les aider, nous sommes devant la certitude d'un crépuscule moral. »
Theodosius Grigorievich Dobzhansky, L'hérédité et la nature humaine,
1
Flammarion, 1969 [Heredity and the Nature of Man ]

« Et des [parents] infirmes viennent des [descendants] infirmes, tout


comme des boiteux viennent des boiteux, des aveugles les aveugles.
Souvent même, les descendants ressemblent à leurs parents pour des
choses qui n'ont rien de naturel, et ils portent des signes tout à fait
pareils, par exemple des excroissances ou des cicatrices. Parfois, ces
ressemblances ont même été transmises en franchissant trois
[générations]. »
Aristote, Histoire des animaux,

2
livre VII, chapitre VI

Au printemps de l'année 1920 3, Emmett Adaline Buck, Emma pour faire


plus court, fut conduite à l'établissement Colonie Virginia for Epileptics and
Feebleminded à Lynchburg en Virginie. Son mari, Franck Buck, un ouvrier
travaillant dans l'étain, avait déserté le foyer ou était mort dans un accident,
laissant Emma seule pour s'occuper d'une petite fille, Carrie Buck 4.
Emma et Carrie vivaient dans la misère, dépendant de la charité, de dons
de nourriture et de travaux artisanaux pour avoir un maigre revenu. On
disait qu'Emma avait eu des rapports sexuels pour de l'argent, contracté la
syphilis, et qu'elle buvait son argent les week-ends. En mars, elle fut
interpellée en ville, emprisonnée pour vagabondage ou prostitution, puis
amenée devant un juge municipal. Un rapide examen de ses capacités
intellectuelles effectué le 1er avril 1920 par deux médecins 5 la fit classer
comme « faible d'esprit ». C'est alors que Buck fut envoyée dans
l'établissement de Lynchburg.
La « faiblesse d'esprit », en 1924, comportait trois catégories distinctes :
idiot, débile et imbécile. Le type idiot était le plus facile à classer 6 : le
Bureau du recensement américain appliquait ce terme à une « personne
déficiente mentalement avec un âge mental ne dépassant pas 35 mois »,
mais les deux autres types, débile et imbécile, étaient moins nets. Sur le
papier, ces termes se référaient à des formes moins sévères de handicap
cognitif, mais en pratique les mots ouvraient bien trop facilement la
possibilité d'inclure diverses personnes qui pouvaient n'avoir aucune
maladie mentale. Il pouvait s'agir de prostituées, d'orphelins, de dépressifs,
de vagabonds, de petits délinquants, de schizophrènes, de dyslexiques, de
féministes, d'adolescents rebelles, bref toute personne dont le
comportement, les désirs, les choix ou l'apparence s'écartaient de la norme
sociale.
Les femmes faibles d'esprit étaient envoyées à la Colonie Virginia pour
les tenir enfermées et s'assurer qu'elles n'allaient pas continuer à faire des
enfants et donc à contaminer la population avec des débiles ou des idiots
supplémentaires. Le mot « Colonie » trahissait néanmoins son objectif.
L'endroit n'était pas conçu pour être un hôpital ou un asile. Il était plutôt, et
dès le départ, conçu pour être une zone de détention. S'étendant sur deux
cents hectares à l'abri du vent des montagnes Bleues dans les Appalaches, à
plus d'un kilomètre des rives boueuses de la rivière James, la Colonie avait
son bureau de poste, sa centrale électrique, son stock de charbon et sa voie
ferrée secondaire pour décharger les marchandises. Aucun transport public
ne reliait la Colonie vers l'extérieur. C'était l'hôtel California de la maladie
mentale et les patients qui arrivaient en ressortaient rarement.
Lorsqu'Emma Buck arriva, elle fut lavée, ses vêtements jetés et son sexe
passé au mercure pour le désinfecter. Un nouveau test d'intelligence
effectué par un psychiatre confirma le diagnostic initial de « débile de bas
niveau ». Elle fut admise à la Colonie – elle allait y passer le reste de sa vie.

Avant que sa mère ne soit orientée vers Lynchburg en 1920, Carrie Buck
avait eu une enfance pauvre mais néanmoins normale. Un bulletin scolaire
de 1918, alors qu'elle avait douze ans, note qu'elle était « très bonne » en
« comportement et en leçons ». Dégingandée, garçonne, turbulente, grande
pour son âge, avec une frange de cheveux foncés et un grand sourire, elle
aimait écrire des mots aux garçons à l'école et pêcher des grenouilles et des
petits poissons dans les étangs voisins. Une fois sa mère Emma partie, sa
vie commença à se disloquer. Carrie fut placée dans un foyer d'accueil. Elle
fut violée par le neveu de ses parents adoptifs et découvrit bientôt qu'elle
était enceinte.
Réagissant rapidement pour étouffer l'affaire, les parents adoptifs de
Carrie l'amenèrent devant le même juge municipal qui avait envoyé sa mère
à Lynchburg. Le plan était aussi de faire passer Carrie pour une imbécile.
On rapporta qu'elle s'abaissait à d'étranges comportements, avec des
« hallucinations et des crises de nerfs », qu'elle était impulsive, psychotique
et portée sur le sexe. Comme on pouvait le prévoir, le juge, qui était un ami
des parents adoptifs de Carrie, confirma le diagnostic de « faible d'esprit » :
telle mère, telle fille. Le 23 janvier 1924 7, moins de quatre ans après la
comparution d'Emma devant un juge, Carrie fut à son tour assignée à la
Colonie.
Le 28 mars 1924 8, sur le point de partir pour Lynchburg, Carrie donna
naissance à une fille, Vivian Elaine. Cette fille fut elle aussi placée dans une
famille d'accueil sur décision publique. Le 4 juin 1924, Carrie arriva à la
Colonie Virginia. « Il n'y a aucun indice de psychose, elle lit et écrit et
prend soin d'elle correctement » indique un rapport à son sujet. Ses
connaissances et ses compétences furent également jugées normales.
Néanmoins, en dépit de toute évidence, elle fut classée comme « débile de
niveau moyen 9 » et confinée sur place.

En août 1924, quelques mois après son arrivée à Lynchburg, Carrie Buck
fut convoquée devant le bureau de la Colonie à la demande du médecin
Albert Priddy 10.
Albert Priddy, le médecin d'une petite ville de Virginie à l'origine, était
devenu le directeur de la Colonie en 1910. Il était, sans qu'Emma ou Carrie
Buck ne le sachent, au centre d'une furieuse campagne politique. Le projet
qui lui tenait à cœur était la « stérilisation eugénique » des faibles d'esprit.
Doté de pouvoirs extraordinaires sur sa Colonie, Priddy était convaincu que
la détention des « déficients mentaux » dans les Colonies n'était qu'une
solution temporaire à la dissémination de leur « mauvaise hérédité ». Une
fois libérés, les imbéciles allaient se reproduire à nouveau, contaminant et
frelatant le pool génétique. La stérilisation était une stratégie plus définitive,
une solution finale.
Pour se couvrir, Priddy avait besoin d'une décision légale l'autorisant à
stériliser une femme pour des raisons explicitement eugéniques. Un tel cas
ferait alors jurisprudence pour des milliers d'autres. Lorsqu'il abordait le
sujet, il s'apercevait que les dirigeants politiques étaient très réceptifs à ses
idées. Le 29 mars 1924, avec l'aide de Priddy 11, l'État de Virginie autorisa la
stérilisation eugénique dans la mesure où la personne concernée avait été
vue par un « Comité de direction d'une institution de santé mentale ». Le
10 septembre, encore à la demande expresse de Priddy, le Comité de la
Colonie Virginie examina le cas de Carrie Buck lors d'une réunion de
routine. Au cours de son interrogatoire, une seule question fut posée à la
jeune femme : « Avez-vous quelque chose à dire en particulier sur
l'opération qui va être faite sur vous ? 12 » Elle dit seulement deux choses :
« Non, Monsieur, je n'ai rien à dire. C'est l'affaire de mes proches. » Ses
« proches », quels qu'ils soient, ne prirent pas sa défense. Le comité
approuva la demande de Priddy qu'elle soit stérilisée.
Mais Priddy s'inquiétait que sa tentative de stérilisation eugéniste ne soit
remise en cause par la cour de l'État ou par la cour d'appel fédérale. Sous
son instigation, le cas de Buck fut ensuite présenté à la cour de Virginie. Si
celle-ci confirmait son action, pensait Priddy, il aurait une liberté pleine et
entière de poursuivre ses menées eugénistes à la Colonie et de les étendre à
d'autres. Le cas « Buck vs Priddy » fut enregistré à la Cour du comté de
Amherst en octobre 1924.
Le 17 novembre 1925, Carrie Buck comparut au palais de justice de
Lynchburg. Elle s'aperçut que Priddy avait arrangé le témoignage d'une
dizaine de personnes. La première, une infirmière de secteur de
Charlottesville, témoigna qu'Emma et Carrie étaient impulsives,
« mentalement irresponsables, et […] faibles d'esprit ». Sollicitée pour
donner des exemples de comportement problématique de la part de Carrie,
elle dit que cette dernière « avait écrit des mots à des garçons ». Quatre
autres femmes apportèrent aussi leur témoignage. Mais le témoin le plus
important de Priddy restait à venir. Le médecin avait envoyé à l'insu des
deux femmes une travailleuse sociale de la Croix-Rouge examiner le bébé
de huit mois de Carrie, Vivian, qui vivait chez ses parents adoptifs. Si
l'enfant pouvait aussi être jugé faible d'esprit, pensait Priddy, l'affaire serait
terminée. Avec trois générations – Emma, Carrie et Vivian – frappées
d'imbécillité, il deviendrait difficile d'argumenter contre la transmission de
leur capacité mentale.
Ce dernier témoignage ne se passa pas aussi bien que Priddy l'avait
prévu. La travailleuse sociale, s'écartant du scénario attendu, commença par
admettre qu'il y avait des biais dans son évaluation :
« Peut-être que ma connaissance de la mère a pu m'influencer […]
— Quelle impression avez-vous eue de l'enfant ? » demanda le juge.
La travailleuse sociale hésita encore.
« Difficile de juger des probabilités d'un enfant aussi jeune, mais elle ne
me semble pas être un bébé tout à fait normal […]
— Vous ne jugez pas l'enfant comme normal ?
— Elle a un air qui n'est pas vraiment normal, mais savoir au juste ce que
c'est, je ne pourrais pas le dire ».
L'espace d'un instant, il sembla que l'avenir des stérilisations eugéniques
aux États-Unis dépendait des impressions assez floues d'une infirmière qui
avait pris dans ses bras un bébé pleurnichant sans ses jouets.
Le jugement prit cinq heures, en incluant le repas de midi. La
délibération fut brève, la décision clinique. La Cour confirma la décision de
Priddy de stériliser Carrie Buck. « Cet acte est en accord avec les exigences
de la loi conformément appliquée, indiquait le texte de la décision. Il ne
s'agit pas d'un statut pénal. On ne peut dire, comme prétendu, que cet acte
divise une classe naturelle de personnes en deux. »
La défense de Buck fit appel de la décision. Le cas remonta à la Cour
suprême de Virginie où la demande de Priddy de stériliser Buck fut à
nouveau confirmée. Au début du printemps 1927, le jugement arriva à la
Cour suprême des États-Unis. Priddy était décédé mais son successeur, John
Bell, le nouveau directeur de la Colonie, était l'inculpé désigné.

Le cas « Buck vs Bell » fut présenté à la Cour suprême au cours du


printemps 1927. Dès le départ, il fut clair qu'il ne s'agissait plus ni de Buck
ni de Bell. L'atmosphère de l'époque était devenue lourde. Tout le pays
angoissait sur son histoire et son héritage. Les rugissantes années vingt
refermaient une période historique d'immigration massive aux États-Unis.
Entre 1890 et 1924, près de 10 millions d'immigrés, des juifs, des Italiens,
des Irlandais, des Polonais, avaient afflué à New York, San Francisco et
Chicago, remplissant les rues et les immeubles, inondant les marchés de
langues, de rituels et de nourritures étrangères (en 1927, ces nouveaux
arrivants représentaient plus de 40 % de la population de New York et de
Chicago). Et dans la même mesure où l'anxiété de classe avait alimenté les
poussées eugénistes en Angleterre dans les années 1890, « l'anxiété de
race » avait nourri l'action eugéniste des Américains dans les années
1920 13. Galton a pu mépriser les grandes masses de gens incultes, mais
elles étaient indiscutablement anglaises. Aux États-Unis, au contraire, ces
grandes masses étaient de plus en plus étrangères, et leurs gènes, comme
leur accent, étaient clairement étrangers.
Les eugénistes comme Priddy s'inquiétaient depuis longtemps que les
flots d'immigrés arrivant dans le pays n'aillent précipiter le « suicide de la
race ». Les bonnes personnes se retrouvaient, selon eux, dépassées par les
mauvaises, et les bons gènes corrompus par les mauvais. Et si les gènes
étaient indivisibles par nature, comme Mendel l'avait montré, alors un fléau
génétique, une fois répandu, ne pourrait plus jamais être éliminé. Comme
l'écrivait l'un de ces eugénistes, Madison Grant, « un croisement entre [un
individu de n'importe quelle race] et un juif est un juif 14 ». Le seul moyen
de « retrancher le plasma germinatif défectueux », comme le décrivait un
autre eugéniste, était d'exciser l'organe produisant ce plasma, c'est-à-dire de
procéder à la stérilisation obligatoire des individus génétiquement inaptes
comme Carrie Buck. Pour protéger la nation contre « la menace d'une
détérioration de la race 15 », une chirurgie sociale radicale devait être mise
en place. « Les corbeaux eugénistes croassent pour une réforme [en
Angleterre] 16 » écrivait Bateson en 1926, visiblement dégoûté. Les
corbeaux américains croassaient plus fort encore.
Contrebalançant avec la même force le mythe du « suicide de la race » et
de la « détérioration de la race », se tenait le mythe opposé de la pureté
génétique et raciale. Parmi les romans les plus populaires du début des
années vingt, il y avait Tarzan, seigneur de la jungle* *, une saga
décoiffante, dévorée par des millions d'Américains. Dans cette fiction, un
aristocrate anglais devenu orphelin très jeune et élevé par des singes en
Afrique conservait non seulement le physique, la couleur de peau et le port
de ses parents mais aussi leur rectitude morale, leurs valeurs anglo-
saxonnes, et même l'utilisation instinctive de la bonne vaisselle. Tarzan,
avec « son corps droit aux proportions parfaites, musclé comme avait dû
l'être le meilleur gladiateur de la Rome antique », illustrait la victoire ultime
de l'inné sur l'acquis. Si un homme blanc élevé par des singes dans la jungle
arrivait à conserver l'intégrité d'un homme blanc en costume de flanelle, la
pureté de la race pouvait être maintenue en toutes circonstances.
Face à ce nouveau rebondissement, la Cour suprême américaine ne tarda
pas à se prononcer sur le cas « Buck vs Bell ». Le 2 mai 1927, quelques
semaines à peine avant les vingt et un ans de Carrie Buck, elle fit connaître
son verdict. Reflétant l'opinion majoritaire à huit contre un, Oliver Wendell
Holmes Jr. expliqua ainsi la décision de la cour : « Plutôt que de finir par
exécuter une progéniture dégénérée pour crime ou la laisser dépérir du fait
de son imbécillité, il vaut mieux pour tout le monde que la société puisse
empêcher de se perpétuer ceux qui sont manifestement inaptes. Le principe
justifiant la vaccination obligatoire est assez large pour inclure la section
des trompes de Fallope 17. »
Holmes, fils de médecin, humaniste, érudit en histoire, était un homme
largement reconnu pour son scepticisme vis-à-vis des dogmes sociaux, et
allait bientôt être l'avocat le plus actif de la modération en politique et dans
la justice. Pourtant, il était visiblement lassé par les Buck et leur bébé. Il
écrivit : « Trois générations d'imbéciles, ça suffit 18. »

Carrie Buck fut stérilisée par ligature des trompes le 19 octobre 1927. Ce
matin-là, vers neuf heures, elle fut amenée à l'infirmerie de la Colonie. À
dix heures, droguée sous morphine et atropine, elle fut placée sur un
brancard dans la salle d'opération. Une infirmière lui administra un
anesthésiant et elle sombra dans un profond sommeil. Deux médecins et
deux infirmières étaient de service, un effectif inhabituel pour une opération
de routine de ce type, mais il s'agissait d'un cas spécial. John Bell, le
directeur, lui ouvrit l'abdomen par une incision au milieu du ventre. Il retira
un segment de chaque trompe de Fallope, maintint les extrémités et les
ligatura. La plaie fut cautérisée au phénol et stérilisée à l'alcool. L'opération
ne connut pas de complications.
La chaîne de l'hérédité était rompue. « Le premier cas opéré sous la loi de
la stérilisation » s'était déroulé comme prévu et la patiente était ressortie en
pleine forme, écrivit Bell. Buck récupéra dans sa chambre sans problème.
Six décennies et deux années, ce qui n'est rien à l'échelle historique,
s'étaient écoulées entre les premières expériences de Mendel sur les petits
pois et la stérilisation de Carrie Buck dans le cadre de la loi. Dans ce court
laps de temps, le gène était passé du concept abstrait d'une expérience de
botanique à un puissant outil de contrôle social. Au moment où le cas
« Buck vs Bell » était discuté à la Cour suprême en 1927, la rhétorique
génétique et eugéniste diffusait dans les discours personnels, politiques et
sociaux aux États-Unis. En 1927, l'État de l'Indiana adopta une révision
d'une loi antérieure pour stériliser les « criminels confirmés, les idiots, les
imbéciles et les violeurs » 19. D'autres États suivirent avec des mesures
légales encore plus draconiennes pour stériliser et détenir des hommes et
des femmes jugés génétiquement inférieurs.
Et tandis que des programmes de stérilisation soutenus par les États se
développaient dans tout le pays, naissait également un mouvement
populaire en faveur d'une sélection génétique personnalisée. Dans les
années 1920, des millions d'Américains se pressaient aux foires agricoles. À
côté des démonstrations de brossage de dents, des machines à pop-corn et
des charrettes de foin, le public pouvaient assister à des concours du
meilleur bébé 20. Des enfants, qui n'avaient souvent qu'un ou deux ans,
étaient exposés avec fierté sur des tables comme des chiens ou du bétail
pour être examinés par des médecins, des psychiatres, des dentistes et des
infirmières. Leurs yeux, leurs dents, leur peau, leur taille, leur poids, la
grosseur du crâne et leur caractère étaient évalués pour retenir les enfants
les plus sains et les plus aptes. Les bébés « les plus aptes » étaient ensuite
présentés dans les foires. Leurs images étaient diffusées partout sur des
posters, dans les journaux et les magazines, générant un soutien passif
envers le mouvement eugéniste national. Davenport, le zoologue de
Harvard devenu célèbre pour avoir établi le Bureau d'enregistrement
eugéniste, créa un formulaire standard d'évaluation des meilleurs bébés. Il
conseillait ainsi aux juges d'examiner les parents avant les enfants : « Vous
devriez tenir compte pour moitié de l'hérédité avant de commencer à
examiner un bébé 21. » « Celui qui remporte un prix à deux ans peut être un
épileptique à dix. » Ces foires comprenaient souvent des « stands de
Mendel » où les principes de la génétique et les lois de l'hérédité étaient
expliqués à l'aide de marionnettes.
En 1927, un film intitulé Are You fit to Marry ? 22 rassemblait les foules à
travers le pays 23. Il avait été réalisé par Harry Haiselden, un autre médecin
obsédé par l'eugénisme. Reprise d'un ancien film intitulé The Black Stork* *,
l'intrigue tourne autour d'un médecin, joué par Haiselden lui-même, qui
refuse de sauver des enfants handicapés pour tenter de « nettoyer » le pays
de ses individus déficients. À la fin du film, une femme cauchemarde
qu'elle est enceinte d'un enfant handicapé mental. Elle se réveille et décide
qu'elle et son fiancé devront être vus avant leur mariage pour s'assurer de
leur compatibilité génétique (à la fin des années 1920, les tests d'aptitude
génétique avant mariage, qui évaluaient les histoires familiales de retard
mental, d'épilepsie, de surdité, de maladies squelettiques, de nanisme et de
cécité, étaient largement vantés au public américain). Haiselden avait
l'ambition que son film soit commercialisé comme une comédie romantique
avec ses ingrédients conventionnels : de l'amour, de la romance, du
suspense et de l'humour, et en prime un peu d'infanticide pour le
déplacement.
Alors que l'avant-garde du mouvement eugéniste américain passait de la
privation de liberté à la stérilisation puis carrément au meurtre, les
eugénistes européens observaient l'escalade avec un sentiment partagé entre
jalousie et envie. En 1936, moins de dix ans après le cas « Buck vs Bell »,
une forme bien plus virulente de « nettoyage génétique » allait déferler sur
le continent comme une violente contagion, transformant le langage des
gènes et de l'hérédité en sa forme la plus puissante et la plus macabre.
PARTIE 2
« DANS LA SOMME DES PARTIES,
IL N'Y A QUE LES PARTIES »
L'élucidation des mécanismes de l'hérédité
(1930-1970)

« Ce fut quand je dis


“Les mots ne sont pas les formes d'un seul mot
Dans la somme des parties, il n'y a que les parties
Le monde doit être évalué à l'œil.” »
22
Wallace Stevens, « On the Road Home »
« Abhed »

Genio y hechura, hasta sepultura (« Nature et caractère durent


jusqu'au tombeau »)
Dicton espagnol

« Je suis la figure familiale :


La chair périt, je survis,
Projetant caractère et trace
À travers le temps sans nom,
Et sautant d'un endroit à l'autre
Par-dessus l'oubli. »
1
Thomas Hardy, « Heredity »

Le jour précédant notre visite à Moni, mon père et moi avons fait une
promenade dans Calcutta. Nous sommes partis de la gare Sealdah où ma
grand-mère était descendue en 1946, débarquant de Barisal avec ses cinq
garçons et ses quatre malles d'acier. À partir de la gare, nous avons refait
leur chemin, marchant le long de la rue Prafulla Chandra, longeant le
vibrant marché de produits frais, avec ses étals de poissons et de légumes
d'un côté et l'étang de jacinthes d'eau de l'autre, puis nous nous sommes
dirigés vers la ville.
La rue se rétrécit ensuite fortement et la foule devient plus dense. Des
deux côtés de la rue, les grands appartements laissent la place à de plus
petits, comme animés par un puissant mouvement biologique où les pièces
seraient divisées en deux, puis quatre, puis huit. Les rues se ramifient et le
ciel disparaît. Il y avait le bruit métallique des cuisines et l'odeur minérale
de la fumée de charbon. Parvenus à la boutique du pharmacien, nous avons
tourné vers l'entrée de l'allée Hayat Khan et nous nous sommes dirigés vers
la maison que mon père et sa famille avaient occupée. Le tas d'ordures était
toujours là, nourrissant une population de plusieurs générations de chiens
sauvages. La porte d'entrée de la maison s'ouvrait sur une petite cour. Une
femme était dans la cuisine en bas des escaliers, sur le point de couper une
noix de coco avec un grand couteau.
« Êtes-vous la fille de Bibhuti ? » demanda de but en blanc mon père en
bengali. Bibhuti Mukhopadhyay était le propriétaire de la maison et l'avait
louée à ma grand-mère. Il n'était plus de ce monde mais mon père se
rappelait qu'il avait deux enfants, un garçon et une fille.
La femme regarda mon père d'un air las. Il avait déjà franchi le seuil et
était déjà monté sur la véranda, à quelques mètres de la cuisine. « Est-ce
que la famille de Bibhuti vit encore ici ? » Ses questions étaient directes,
sans formule de politesse. Je remarquai un changement délibéré de son
accent, le sifflement doux des consonnes – le chh dental du bengali de
l'Ouest évoluant vers le ss plus sifflé de celui de l'Est. À Calcutta, je le
savais, chaque accent est comme un moyen chirurgical de sonder l'autre.
Les bengalis envoient leurs voyelles et leurs consonnes comme des drones
de surveillance, pour tester l'identité de leur interlocuteur, déceler ses
sympathies et vérifier ses allégeances.
« Non, je suis la belle-fille de son frère, répondit la femme. Nous avons
vécu ici depuis la mort du fils de Bibhuti. »
Difficile de décrire ce qui s'est ensuite passé, sauf pour dire que ce genre
de moment n'arrive que dans les histoires de réfugiés. Un minuscule éclair
de compréhension passa entre eux. La femme reconnut mon père, non
l'homme réel qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant, mais le type
d'homme : un garçon qui rentre à la maison. À Calcutta, comme à Berlin,
Peshawar, Delhi ou Dhaka, des hommes comme lui surgissent tous les jours
de la rue, sortant de nulle part pour pousser sans prévenir la porte des
maisons, franchissant inopinément le seuil de leur passé.
Ses manières devinrent visiblement plus chaleureuses. « Êtes-vous la
famille qui a vécu ici autrefois ? N'y avait-il pas de nombreux frères ? » Elle
posa ces questions de façon désinvolte, comme si cette visite n'avait que
trop longtemps tardé.
Son fils, âgé d'une douzaine d'année, se pencha par la fenêtre en haut des
escaliers, un livre à la main. Je connaissais cette fenêtre. Jagu s'y postait des
jours entiers pour scruter la cour.
« C'est bon » dit-elle à son fils en agitant les mains. Il recula vite à
l'intérieur. Elle se tourna vers mon père. « Allez à l'étage si vous voulez.
Regardez mais laissez vos chaussures dans la cage d'escalier. »
Je retirai mes baskets et le sol me parut immédiatement familier sous la
plante de mes pieds, comme si j'avais toujours vécu ici. Mon père déambula
dans la maison avec moi. C'était plus petit que je ne l'avais imaginé, comme
le sont inévitablement tous les endroits reconstruits à partir de souvenirs
empruntés, mais aussi plus sombre et plus poussiéreux. Les souvenirs
rendent le passé plus vif mais c'est plutôt la réalité qui s'émousse. Nous
sommes montés par un étroit escalier jusqu'à deux petites pièces. Les quatre
plus jeunes frères, Rajesh, Nakul, Jagu et mon père, avaient partagé l'une
d'entre elles. Le plus grand des frères, Ratan, le père de Moni, et ma grand-
mère avaient partagé la pièce d'à côté, mais lorsque l'esprit de Jagu avait
glissé dans la folie, elle avait renvoyé Ratan vivre avec ses frères et pris
Jagu sous son aile. Celui-ci n'avait ensuite plus quitté sa chambre.
Nous sommes montés jusqu'au balcon sur le toit. Le ciel se dilatait enfin.
La nuit tombait si vite qu'on pouvait presque imaginer la courbure de la
Terre virer loin du Soleil. Mon père tourna son regard vers les lumières de
la gare. Un train siffla au loin comme un oiseau désespéré. Il savait que
j'écrivais un livre sur l'hérédité.
« Les gènes » dit-il en fronçant les sourcils.
« Y a-t-il un mot bengali ? » demandai-je
Il consulta son lexique interne. Il n'y avait pas de mot, mais peut-être
pourrait-il trouver un substitut.
« Abhed » proposa-t-il. Je ne l'avais jamais entendu utiliser ce terme. Il
signifie « indivisible » ou « impénétrable » mais il est aussi utilisé au sens
large pour « identité ». Je m'émerveillai de ce choix. C'était un mot qui
résonnait. Mendel ou Bateson auraient pu se réjouir de ses nombreux
échos : indivisible, impénétrable, inséparable, identité.
Je demandai à mon père ce qu'il pensait de Moni, Rajesh et Jagu.
« Abheder dosh » dit-il.
Un défaut d'identité, une maladie génétique, une tache qui ne peut être
séparée du soi, la même expression donnait tous ces sens. Il avait fait la
paix avec son indivisibilité.

En dépit de tous les discours de la fin des années 1920 sur les liens entre
gènes et identité, le gène lui-même semblait en manque d'identité. Si l'on
avait demandé à des scientifiques de cette époque de quoi est fait un gène,
comment il fonctionne, ou encore où il se trouve au sein de la cellule, on
aurait reçu peu de réponses satisfaisantes. Alors que la génétique était
utilisée pour justifier des changements radicaux dans la société et les lois, le
gène restait une entité obstinément abstraite, un fantôme niché au cœur de
la machine biologique.
Cette boîte noire de la génétique fut ouverte presque accidentellement par
un scientifique improbable qui travaillait sur un organisme tout aussi
improbable. En 1907, quand William Bateson se rendit aux États-Unis pour
donner des conférences sur la découverte de Mendel 2, il fit une halte à New
York pour rencontrer le biologiste cellulaire Thomas Hunt Morgan. Bateson
ne fut pas particulièrement impressionné. « Morgan est un imbécile, écrivit-
il à sa femme. Il est dans un tourbillon permanent, très actif avec une
tendance à faire du bruit 3. »
Bruyant, actif, obsessionnel, excentrique, avec un esprit de derviche
tourneur qui passait d'une question scientifique à l'autre, Thomas Morgan
était professeur de zoologie à l'université Columbia. Il s'intéressait surtout à
l'embryologie. Dans un premier temps, les questions de l'existence des
unités héréditaires, de l'endroit et de la façon dont elles pouvaient être
conservées l'indifféraient. La principale question qui le préoccupait
concernait le développement : comment un organisme peut-il émerger d'une
cellule ?
Morgan s'était d'abord montré réticent envers la théorie de l'hérédité de
Mendel, pensant qu'il y avait peu de chance qu'une information
embryologique complexe puisse être contenue sous forme d'unités dans la
cellule (d'où le dédain de Bateson). Finalement, Morgan avait été convaincu
par les données de Bateson. Il était difficile d'argumenter contre le
« bouledogue de Mendel » qui débarquait armé de tableaux de données.
Pourtant, même si Morgan avait fini par accepter l'existence des gènes, il
restait perplexe quant à leur forme physique. « Les biologistes cellulaires
regardent, les généticiens comptent et les biochimistes purifient 4 »,
s'amusait le biochimiste et prix Nobel Arthur Kornberg. Il est vrai que les
biologistes cellulaires, avec leurs microscopes, s'étaient habitués à un
monde cellulaire où chaque structure visible avait une fonction identifiable.
Mais jusqu'à présent, les gènes n'avaient été « visibles » qu'au sens
statistique. Morgan voulait découvrir les bases physiques de l'hérédité.
« Nous nous intéressons à l'hérédité, non d'abord comme une formulation
mathématique 5, écrivait-il, mais plutôt comme un problème concernant la
cellule, l'ovule et le spermatozoïde. »
Mais où pouvaient bien se trouver les gènes dans la cellule ? Les
biologistes avaient depuis longtemps l'intuition que le meilleur matériau
pour les mettre en évidence était l'embryon. Dans les années 1890, Theodor
Boveri, un embryologiste allemand qui travaillait sur les oursins à Naples,
avait proposé que les gènes se trouvent sur les chromosomes. Il s'agit de
filaments, enroulés comme des ressorts, qui sont abrités dans le noyau des
cellules. On pouvait alors visualiser ces petits bâtonnets en les colorant en
bleu avec de l'aniline (d'où le terme de chromosome – du grec chrome,
« couleur » –, forgé par un collègue de Boveri, Heinrich Wilhem von
Waldeyer-Hartz).
L'hypothèse de Boveri fut corroborée par le travail de deux autres
scientifiques. Walter Sutton était durant son enfance un garçon de ferme qui
collectionnait les sauterelles dans les prairies du Kansas ; il était devenu un
biologiste de ces insectes à New York 6. Au cours de l'été 1902, alors qu'il
travaillait sur des ovules et des spermatozoïdes de sauterelles qui ont des
chromosomes particulièrement énormes, Sutton proposa lui aussi que les
gènes soient physiquement portés par les chromosomes. La troisième
contribution vint de la propre étudiante de Boveri, Nettie Stevens, qui se
penchait sur la détermination du sexe. En 1905, en observant des cellules du
ver de farine 7, elle démontra que le « caractère mâle » de ces animaux était
déterminé par un seul facteur, le chromosome Y. Celui-ci n'était présent que
chez les embryons mâles, jamais chez les femelles (au microscope, le
chromosome Y apparaissait plus petit que le chromosome X). Ayant
localisé le ou les gènes déterminant le sexe sur un unique chromosome,
Stevens proposa que tous les gènes soient portés par des chromosomes.

Thomas Morgan admirait le travail de Boveri, Sutton et Stevens. Mais il


aspirait à une description plus tangible du gène. Boveri avait identifié les
chromosomes comme le support physique des gènes, mais leur architecture
profonde restait à élucider. Comment les gènes étaient-ils organisés sur le
chromosome ? Étaient-ils enfilés comme des perles sur les filaments
chromosomiques ? Chaque gène avait-il une « adresse » chromosomique
unique ? Les gènes se chevauchaient-ils ? Les gènes étaient-ils reliés
physiquement ou chimiquement ?
Pour étudier ces questions, Morgan choisit encore un autre organisme
modèle, la minuscule mouche du vinaigre, également nommée drosophile.
Il commença à en cultiver autour de 1905 (certains de ses collègues ont
déclaré plus tard que le premier stock de mouches est venu d'un essaim
rassemblé autour de fruits trop mûrs chez un épicier de Woods Hole dans le
Massachusetts, d'autres pensaient qu'il avait obtenu ses mouches d'un
collègue de New York). Un an plus tard, il avait des milliers d'asticots dans
des bouteilles de lait remplies de fruits pourris au troisième étage de son
laboratoire de l'université Columbia 8. Des régimes de bananes blettes
pendaient au plafond. L'odeur de fruit fermenté était omniprésente et un
nuage de mouches se levait des tables dès que Morgan se déplaçait. Les
étudiants appelaient son laboratoire la Salle des mouches 9. Il avait à peu
près la même taille et la même forme que le jardin de Mendel, et il allait
devenir un site aussi emblématique dans l'histoire de la génétique.
Comme Mendel, Morgan commença à identifier des caractères héritables,
existant sous différents états qu'il pouvait suivre sur des générations. Il avait
visité le jardin d'Hugo de Vries à Amsterdam au début des années 1900 10 et
s'était particulièrement intéressé à ses plantes mutantes. Les mouches du
vinaigre pouvaient-elles également présenter des mutations ? En examinant
des milliers d'individus au microscope, il put établir un catalogue de
dizaines de mouches mutantes. Une mouche aux yeux blancs apparut
spontanément au milieu de celles, normales, aux yeux rouges. D'autres
mutantes avaient des soies fourchues, des corps de couleur noire, des pattes
incurvées, des ailes recourbées comme celles de chauves-souris, des
abdomens fragmentés, des yeux déformés, une vraie parade de formes
étranges sorties d'Halloween.
Tout un groupe d'étudiants le rejoignit à New York, chacun avec sa
propre étrangeté. Il y avait Alfred Sturtevant, un type rigide et rigoureux du
Middle West, Calvin Bridges, un jeune homme brillant et distingué qui
s'adonnait à l'amour libre, puis le paranoïde et obsessionnel Hermann
Muller qui faisait tout pour attirer l'attention de Morgan. Ce dernier
marquait pourtant sa préférence pour Bridges. C'était lui qui, désigné pour
nettoyer les bouteilles, avait repéré parmi des centaines de mouches aux
yeux vermillon la mutante aux yeux blancs qui allait être à la base de
nombreuses expériences décisives. Morgan admirait Sturtevant pour sa
discipline et son éthique de travail. Le moins aimé était Muller : Morgan le
trouvait fuyant, laconique et indifférent aux autres membres du laboratoire.
Au bout du compte, les trois étudiants allaient furieusement se bagarrer et
déclencher un cycle de jalousies et de destructions qui allaient se répercuter
dans toute la discipline de la génétique. Mais pour le moment, dans la paix
fragile du laboratoire, dans le vrombissement incessant des mouches, ils se
plongeaient dans les expériences sur les gènes et les chromosomes. En
croisant des mouches normales et mutantes, par exemple une mouche à
yeux rouges avec une autre à yeux blancs, Morgan et ses étudiants
pouvaient suivre un caractère sur plusieurs générations. Les mutants, encore
une fois, allaient s'avérer cruciaux dans ces expériences, car seuls les cas
déviants pouvaient éclairer la nature de l'hérédité normale.

Pour comprendre la signification de la découverte de Morgan, il nous faut


revenir à Mendel. Dans les expériences du moine de Brno, chaque gène se
comportait comme une entité indépendante, un agent libre. La couleur des
fleurs, par exemple, n'avait aucun lien avec l'aspect de la graine ou la
hauteur de la tige. Chaque caractéristique était héritée de manière
indépendante et toutes les combinaisons étaient possibles. Le résultat de
chaque croisement était donc une roulette génétique parfaite. Par exemple,
en croisant une plante grande aux fleurs violettes avec une petite aux fleurs
blanches, on retrouvait en deuxième génération les deux types parentaux,
mais aussi des plantes grandes aux fleurs blanches et des petites aux fleurs
violettes.
Cependant, les gènes des mouches de Morgan ne se comportaient pas
toujours de façon indépendante. Entre 1905 et 1908, Morgan et ses élèves
croisèrent des milliers de mouches mutantes pour créer des dizaines de
milliers de mouches. Le résultat de chaque croisement était
méticuleusement noté : yeux blancs, couleur noire, soie fourchue, aile
courte. Lorsque Morgan examina ces croisements, répertoriés sur des
dizaines de cahiers, il découvrit un phénomène surprenant : certains gènes
se comportaient comme s'ils étaient « liés » l'un à l'autre. Le gène
responsable de la couleur blanche des yeux, par exemple, était toujours lié
au caractère mâle. Quel que soit le type de croisement effectué, seuls les
mâles naissaient avec des yeux blancs. Il en était de même du gène de la
couleur noire, toujours lié à celui de la forme de l'aile.
Pour Morgan 11, cette liaison génétique ne pouvait signifier qu'une seule
chose : les gènes devaient être physiquement liés entre eux 12. Si le gène
responsable de la couleur noire n'était jamais (ou rarement) hérité
indépendamment de celui responsable des ailes réduites, c'était parce qu'ils
étaient portés par le même chromosome. Si deux perles se trouvent enfilées
sur le même fil, elles vont toujours rester ensemble, quels que soient les
efforts pour mélanger les fils. Pour deux gènes sur le même chromosome, le
même principe s'appliquait. Il n'y avait aucun moyen simple de séparer non
plus le gène des soies fourchues de celui de la couleur du corps. Ce
caractère inséparable des traits avait donc une origine physique, si le
chromosome était bien le « fil » le long duquel certains gènes sont alignés.

Morgan avait donc réécrit l'une des lois de Mendel et la révision était de
taille. Les gènes ne se déplaçaient pas indépendamment, mais plutôt en
groupes. Ces ensembles d'information que sont les gènes étaient eux-mêmes
regroupés en paquets, les chromosomes, réunis à leur tour dans le noyau de
la cellule. Mais cette découverte avait une conséquence plus importante du
point de vue conceptuel. Morgan n'avait pas seulement lié des gènes, il
avait opéré la jonction entre deux disciplines, la biologie cellulaire et la
génétique. Le gène n'était plus une « unité purement théorique » mais
quelque chose de bien matériel 13, localisé en un point précis et sous une
forme particulière dans la cellule. « Maintenant que nous pouvons localiser
[les gènes] sur les chromosomes, raisonnait Morgan, pouvons-nous les
considérer comme des unités matérielles, comme des corps chimique d'un
ordre supérieur aux molécules ? »

L'établissement d'une liaison entre gènes suscita une deuxième, puis une
troisième découverte. Revenons à cette liaison. Les expériences de Morgan
avaient établi que les gènes physiquement liés sur les mêmes chromosomes
étaient hérités ensemble. Si le gène produisant la couleur bleue des yeux,
disons B, est lié à celui responsable des cheveux blonds, disons Bl, les
enfants blonds auront inévitablement tendance à hériter de yeux bleus (c'est
juste un exemple fictif mais le principe illustré reste vrai).
Mais il y avait une exception. De temps en temps, très sporadiquement,
un gène pouvait se désunir de son gène lié et changer de place, un allèle de
ce gène passant du chromosome paternel au maternel et l'autre allèle faisant
le trajet inverse. Cela se traduisait par un enfant rare, brun avec des yeux
bleus, ou réciproquement, blond avec des yeux foncés. Morgan appela ce
phénomène le « crossing over » 14. Ce phénomène, nous allons le voir, sera
bientôt à l'origine d'une révolution en biologie, établissant le principe que
l'information génétique peut être mélangée, réunie et échangée, pas
seulement entre chromosomes d'une même paire mais entre des organismes
et même des espèces.

La dernière découverte suscitée par le travail de Morgan fut aussi le


résultat d'une étude méthodique des « crossing over ». Certains gènes sont
si étroitement liés qu'ils ne se séparent jamais. Ces gènes, pensèrent les
étudiants de Morgan, devaient être les plus proches entre eux sur le
chromosome. D'autres gènes, bien que liés, avaient plus tendance à se
séparer, et cela devait traduire une distance plus grande entre eux. Les gènes
n'ayant aucune liaison entre eux devaient se trouver sur des chromosomes
entièrement différents 15. La force de la liaison génétique, pour résumer,
devait refléter la proximité physique des gènes sur le chromosome. En
mesurant la fréquence d'association de deux caractères, comme la couleur
de la chevelure et celle des yeux, il devenait donc possible de mesurer la
distance qui séparait les gènes correspondants sur le chromosome.
Durant l'hiver 1911, Sturtevant, alors âgé de vingt ans seulement,
emporta chez lui les données expérimentales sur la liaison des gènes chez la
drosophile. Au lieu de réviser son cours de maths, il passa la nuit à
construire la première carte génétique d'un organisme. Soit trois gènes liés
A, B, C. Si A est fortement lié à B et plus lâchement à C, et si B est un peu
plus étroitement lié à C que A, alors, pensa Sturtevant, les trois gènes
doivent se positionner sur le chromosome dans cet ordre et à une distance
proportionnelle :
A. B………. C.

Prenons un exemple concret analysé par Sturtevant : le gène N, dont un


allèle donne des ailes crantées, avait tendance à être cohérité avec le gène
SB, dont un allèle donne des soies courtes. Les deux gènes devaient donc se
trouver sur le même chromosome, alors que le gène responsable de la
couleur des yeux, indépendant des deux premiers, devait se trouver sur un
autre chromosome. À la fin de la soirée, Sturtevant avait dessiné la
première carte génétique linéaire d'une demi-douzaine de gènes sur un
chromosome de drosophile.
La carte rudimentaire de Sturtevant préfigurait l'entreprise titanesque, et
bien plus élaborée, qui a permis dans les années 1990 de dresser la carte des
gènes sur les chromosomes humains. En utilisant les degrés de liaisons pour
définir les positions relatives des gènes sur les chromosomes, Sturtevant
posait aussi les bases du clonage positionnel, c'est-à-dire l'isolement des
gènes responsables de maladies familiales complexes comme le cancer du
sein, la schizophrénie ou la maladie d'Alzheimer. En à peine une douzaine
d'heures, dans un dortoir pour jeunes étudiants de New York, il avait créé
les fondations sur lesquelles serait bâti, à la fin du siècle, le « Projet
Génome Humain ».

Entre 1905 et 1925, la Salle des mouches de Columbia devint l'épicentre


de la génétique, le catalyseur de cette nouvelle science. Frottées les unes
aux autres, les idées en faisaient jaillir d'autres, comme des atomes
provoquant la fission d'autres atomes. La réaction en chaîne des découvertes
– liaison génétique, « crossing over », linéarité des cartes génétiques,
distances génétiques – se déroulait à une telle cadence qu'il pouvait sembler
que la science génétique avait surgi toute faite. Au cours des décennies qui
suivirent, une pluie de prix Nobel allait se déverser sur les occupants de la
pièce. Morgan, ses étudiants, les étudiants de ses étudiants, et même les
étudiants de ces derniers allaient remporter le prix pour leurs découvertes.
Mais au-delà des liaisons et des cartes génétiques, même Morgan avait du
mal à imaginer ou à décrire l'aspect physique des gènes. Quelle forme
chimique pouvait contenir une information sous forme de « fil » et de
« carte » ? Il est remarquable que les biologistes, cinquante ans après
l'article de Mendel, n'aient pas douté de l'existence des gènes, alors qu'ils ne
les connaissaient toujours que par leurs propriétés : ceci témoigne de leur
capacité à considérer les idées abstraites. Les gènes spécifiaient des
caractères, pouvaient muter et alors déterminer des variantes de ces
caractères ; enfin, ils pouvaient être physiquement ou chimiquement liés
entre eux. Dans la pénombre, comme à travers un voile, les généticiens
commençaient à visualiser les motifs et les thèmes : des fils et des cartes,
des « crossing over », des lignes brisées ou pas, des chromosomes portant
une information sous forme codée et compressée. Mais personne n'avait
encore vu un gène en action ni ne connaissait sa nature physique. Dans
l'étude de l'hérédité, la quête centrale était celle d'un objet vu uniquement en
ombres chinoises, restant d'une fascinante invisibilité pour la science.

Si les oursins, les vers de farine et les mouches du vinaigre semblaient


bien éloignés de l'homme, si l'intérêt concret des découvertes de Mendel ou
Morgan a pu être mis en doute, les violents événements du printemps 1917
ont alors prouvé le contraire. En mars, alors que Morgan écrivait ses articles
sur la liaison génétique dans la Salle des mouches de New York, une série
de révoltes populaires éclatèrent en Russie, finissant par décapiter le
pouvoir tsariste et culminant dans la création du gouvernement
bolchevique.
À première vue, la Révolution russe n'avait rien à voir avec les gènes. La
Grande Guerre avait poussé une population exténuée et affamée dans une
frénésie meurtrière. Le tsar était considéré comme faible et inefficace.
L'armée était en mutinerie, les ouvriers exaspérés, l'inflation hors de
contrôle. En mars 1917, Nicolas II avait été forcé d'abdiquer. Mais les
gènes, et leur liaison, furent aussi des acteurs importants dans cette histoire.
La tsarine Alexandra 16 était la petite-fille de la reine Victoria d'Angleterre,
et portait la marque de cet héritage. Non seulement par la forme bien droite
de son nez ou les fragiles reflets nacrés de sa peau, mais aussi par un gène
causant l'hémophilie B, un défaut mortel du système de coagulation du sang
qui se retrouvait parmi les descendants de la reine Victoria.
L'hémophilie est due à une mutation qui inactive une protéine intervenant
dans la coagulation. En l'absence de la protéine fonctionnelle, un simple
coup peut induire une hémorragie mortelle. Le nom de la maladie, qui vient
du grec haimo, « sang », et philia, « aimer », est en fait un commentaire
ironique de cette tragique condition : les hémophiles sont enclins à saigner
beaucoup trop facilement.
L'hémophilie, comme les yeux blancs chez la mouche du vinaigre, est
une maladie génétique liée au sexe. Les femmes peuvent porter et
transmettre le gène muté, mais ce sont les hommes qui expriment le plus
souvent la maladie. La mutation provoquant la maladie était probablement
apparue spontanément chez la reine Victoria avant sa naissance. Son
huitième fils, Leopold, avait hérité du gène muté et était décédé d'une
hémorragie cérébrale à trente ans. Le gène muté était aussi passé à sa
seconde fille, Alice, et par elle à sa petite-fille, Alexandra, l'impératrice de
Russie.
Au cours de l'été 1904, Alexandra, qui ignorait encore qu'elle pouvait
transmettre la maladie, donna naissance à Alexei, le tsarévitch de Russie.
On connaît peu l'histoire médicale de son enfance mais son entourage a dû
noter quelque chose d'anormal : le jeune prince avait des bleus trop
facilement et ses saignements de nez avaient beaucoup de mal à s'arrêter.
Alors que la nature précise de son mal restait un secret, Alexei était toujours
pâle et maladif. Il saignait souvent et spontanément. Une simple chute en
jouant, une éraflure au menton, même une secousse à cheval, pouvait
entraîner un désastre.
Avec l'âge, les hémorragies devinrent de plus en plus graves. Alexandra
commença à s'en remettre à un moine russe d'une onctuosité légendaire,
Grigori Raspoutine 17, qui promit de guérir le futur empereur. Alors que
Raspoutine prétendait avoir maintenu Alexei en vie avec des plantes,
pommades et prières à point nommé, la plupart des Russes le considéraient
comme un escroc opportuniste (des bruits lui prêtaient une liaison avec
l'impératrice). Sa présence continuelle auprès de la famille impériale et son
influence croissante auprès de la tsarine était le signe pour beaucoup d'une
monarchie décadente ayant complètement perdu la raison.
Les forces sociales, politiques et économiques qui se sont déchaînées
dans les rues de Petrograd et ont lancé la Révolution russe étaient bien plus
complexes que l'hémophilie d'Alexei ou les machinations de Raspoutine.
Une biographie médicale ne peut résumer l'histoire mais elle n'y est pas
étrangère non plus. La Révolution russe ne s'est certes pas produite au sujet
des gènes mais elle fut très liée à l'hérédité. L'écart entre l'héritage
génétique bien trop humain du prince héritier et son héritage politique bien
trop glorifié a dû apparaître particulièrement évident aux opposants à la
monarchie. La force métaphorique de la maladie d'Alexei était aussi
indéniable, symptomatique d'un empire devenu malade, dépendant de
pansements et de prières, faisant une hémorragie en son cœur même. Les
Français s'étaient lassés d'une reine dispendieuse qui mangeait de la
brioche. Les Russes étaient écœurés par un prince maladif qui avalait des
plantes bizarres pour combattre un mal mystérieux.
Raspoutine fut empoisonné, criblé de balles à bout portant, tabassé et
finalement noyé par ses rivaux le 30 décembre 1916 18. Même au regard de
la sombre histoire des assassinats en Russie, la violence de celui-ci
témoignait de la haine viscérale qu'il avait inspirée à ses ennemis. Au début
de l'été 1918, la famille impériale fut transférée à Iekaterinbourg et placée
en détention. Dans la soirée du 17 juillet 1918 19, un groupe armé envoyé
par les Bolcheviques fit irruption dans la maison du tsar et assassina toute la
famille. Alexei reçut deux balles dans la tête mais son corps ne fut pas
retrouvé.
En 2007, un archéologue exhuma deux squelettes partiellement brûlés
d'un ancien foyer situé près de la maison où Alexei avait été tué 20. L'un des
squelettes appartenait à un garçon âgé de treize ans. Des tests génétiques sur
les os confirmèrent qu'il s'agissait de ceux du prince héritier et en 2009, la
mutation du gène responsable de l'hémophilie du prince y fut identifiée 21.
Cette mutation avait franchi un continent et quatre générations pour
s'insinuer dans un moment politique crucial du XXe siècle naissant.
Vérités et réconciliations

« Tout changea, changea complètement :


Une beauté terrible est née. »
1
William Butler Yeats, Easter, 1916

Il faut s'y résoudre : le gène était né « hors » de la biologie. J'entends par


là que si l'on considère les principales questions qui ont agité la biologie à
la fin du XIXe siècle, l'hérédité n'était pas particulièrement bien placée. Les
scientifiques étaient beaucoup plus préoccupés par l'embryologie, la
biologie cellulaire, l'origine des espèces et l'évolution. Comment
fonctionnent les cellules ? Comment fait un organisme pour naître d'un
embryon ? D'où viennent les espèces ? Qu'est-ce qui génère la diversité du
monde naturel ?
Pourtant, toutes les tentatives pour répondre à ces questions avaient buté
sur le même point. Ce qui faisait défaut, dans tous les cas, était
l'information. Chaque cellule, chaque organisme, a besoin d'une information
pour mener à bien ses fonctions physiologiques, mais d'où cette information
peut-elle bien venir ? Un embryon a besoin d'un message pour devenir un
organisme adulte, mais par quoi ce message est-il porté ? Et comment,
lorsqu'il se développe, « sait-il » qu'il appartient à telle espèce et pas à telle
autre ?
Le gène avait cette propriété ingénieuse d'offrir une solution potentielle à
tous ces problèmes à la fois. L'information nécessaire à une cellule pour
assurer une fonction métabolique ? Elle venait des gènes, bien sûr. Le
message codé dans l'embryon ? Il était encore une fois dans les gènes.
Quand un organisme se reproduit, il transmet des instructions pour
construire l'embryon, faire fonctionner ses cellules, son métabolisme,
permettre les danses rituelles de l'accouplement, prononcer le discours du
mariage et produire les futurs organismes de la même espèce, le tout dans
une seule et même intervention. L'hérédité ne peut pas être une question
marginale en biologie, elle doit être centrale. Quand nous pensons à
l'hérédité au sens familier du terme, il s'agit de la transmission de traits
singuliers à travers les générations, la forme particulière du nez du père ou
la prédisposition à une maladie peu courante dans la famille. Mais l'hérédité
donne en fait la réponse à l'énigme bien plus générale de la nature des
instructions qui permettent en premier lieu à un organisme de construire un
nez – quel qu'il soit.

La reconnaissance tardive du gène comme réponse au problème central


de la biologie a eu une étrange conséquence. La génétique a dû trouver sa
place après coup dans les principaux domaines de la biologie. Si le gène
s'avérait un élément déterminant de l'information biologique, alors il devait
expliquer les principales caractéristiques du monde vivant et pas seulement
l'hérédité. En premier lieu, les gènes devaient pouvoir mettre au clair le
phénomène de la variation : comment des unités héréditaires discrètes
pouvaient-elles expliquer que l'œil humain n'ait pas, disons, six formes
différentes mais apparemment six milliards de formes variant d'une manière
continue ? Ensuite, les gènes devaient permettre de comprendre l'évolution :
comment la transmission de telles unités pouvait-elle rendre compte de
l'acquisition par les organismes de formes si différentes au cours du temps ?
Enfin, les gènes devaient élucider la question du développement, c'est-à-
dire comment ces unités d'instructions pouvaient diriger la création d'un
organisme sexuellement mature à partir d'une cellule œuf.
On peut décrire ces trois réconciliations de la génétique avec la biologie
comme des tentatives d'expliquer le passé, le présent et le futur de la nature
à travers le prisme des gènes. L'évolution décrit le passé de la nature :
comment les êtres vivants sont-ils apparus ? Les variations décrivent son
présent : pourquoi ont-ils cette apparence maintenant ? Et l'embryogenèse
s'emploie à écrire son futur : comment une seule cellule peut-elle créer un
organisme qui finira par atteindre une forme qui lui est propre ?
Deux décennies de découvertes décisives, de 1920 à 1940, ont permis de
résoudre les deux premières questions de l'évolution et de la variation grâce
à une alliance entre généticiens, anatomistes, biologistes cellulaires,
statisticiens et mathématiciens. La troisième question, celle du
développement embryonnaire, allait requérir un effort bien plus concerté.
Ironie de l'histoire, alors que l'embryologie avait lancé la génétique
moderne, la réconciliation entre gènes et ontogenèse s'avéra un problème
beaucoup plus exigeant.

En 1909, un jeune mathématicien du nom de Ronald Fisher entra au


Caius College de Cambridge 2. Né avec une pathologie héréditaire
entraînant une perte progressive de la vue, Fisher était devenu presque
aveugle au début de l'adolescence. Il avait donc appris les mathématiques
sans écrire et acquis de ce fait la capacité de visualiser mentalement les
problèmes avant de coucher les équations sur le papier. Alors qu'il excellait
en mathématiques avant d'entrer à l'université, sa faible vue s'avéra un
handicap à Cambridge. Ses tuteurs furent déçus par ses difficultés à lire ou à
écrire les mathématiques. Humilié, il s'orienta vers la médecine mais
échoua à l'examen (comme Darwin, Mendel et Galton ; l'échec dans le
parcours académique semble un thème récurrent dans cette histoire). En
1914, alors que la guerre éclatait en Europe, il commença à travailler
comme analyste statisticien à la Cité de Londres.
Le jour, Fisher examinait les informations statistiques des compagnies
d'assurance. La nuit, alors que le monde avait presque totalement disparu de
sa vision, il se tournait vers les aspects théoriques de la biologie. Le
problème scientifique qui préoccupait Fisher impliquait aussi de réconcilier
« l'esprit » de la biologie avec ses « yeux ». En 1910, les plus grands esprits
de la biologie avaient accepté que des particules distinctes d'information
portées par les chromosomes transmettent l'hérédité. Mais tout ce que l'on
pouvait voir du monde biologique suggérait pourtant une continuité presque
parfaite. Au XIXe siècle, des biométriciens comme Quételet et Galton
avaient démontré que des traits humains comme la taille, le poids et même
l'intelligence se distribuaient d'une manière continue en formes de cloches
régulières. Même le développement d'un organisme, la chaîne
d'informations héritées la plus évidente, semblait progresser sans à-
coup. Une chenille ne devient pas un papillon en bégayant. Si on dessine la
courbe de répartition de la taille des becs de pinsons, les points se disposent
d'une manière continue. Comment des « particules d'information », ces
pixels d'hérédité, pouvaient-elles donner cette répartition aussi régulière
observée dans le monde vivant ?
Fisher réalisa qu'une modélisation mathématique soigneuse des traits
héréditaires pouvait résoudre ce paradoxe. Comme le savait Fisher, Mendel
avait découvert la nature discontinue des gènes parce qu'il avait commencé
par choisir, en fait, des caractères très distincts et croisé des plantes
exprimant purement ces caractères sur des générations. Se pouvait-il que
des caractères plus communs, comme la taille ou la couleur de la peau,
résultent non de l'action d'un seul gène à deux états, « grand » ou « petit »,
« actif » ou « inactif », mais de plusieurs ? Se pouvait-il qu'il y ait en fait
cinq gènes pour gouverner la taille, ou sept gènes, par exemple, pour
déterminer la forme du nez ?
Les mathématiques nécessaires pour modéliser un trait déterminé par
cinq ou sept gènes, découvrit Fisher, n'étaient pas si complexes. Avec
seulement trois gènes impliqués, cela faisait six allèles ou variants
géniques, trois provenant de la mère et trois du père. Un calcul
combinatoire simple donnait vingt-sept combinaisons uniques de ces six
allèles. Et si chaque combinaison produisait un effet unique sur la taille,
réalisa Fisher, la distribution prévue de ce paramètre commençait à se lisser.
S'il partait de 5 gènes bialléliques, il obtenait 243 combinaisons possibles
et les variations de taille qui en résultaient devenaient presque continues. En
ajoutant les effets de l'environnement, comme l'influence de l'alimentation
sur la taille ou celle de l'exposition au soleil sur la couleur de la peau, on
pouvait aboutir à des courbes de répartition parfaitement lisses. Prenez sept
morceaux de papiers colorés transparents ayant chacun une couleur de l'arc-
en-ciel : en les juxtaposant avec une superposition partielle, il est possible
de reproduire presque toutes les nuances de couleur. Dans ce cas,
« l'information » de chaque papier, sa couleur, reste indépendante, ne se
mélange pas aux autres, mais la superposition crée un spectre de couleurs
qui semble presque continu.
En 1918, Fischer publia son étude 3 dans un article intitulé « The
Correlation between Relatives on the Supposition of Mendelian
Inheritance » 4. Le titre était un peu décousu mais le message était concis :
si l'on mélange les effets de trois à cinq gènes pour un caractère, il est
possible d'obtenir une continuité presque parfaite dans le phénotype, c'est-à-
dire sa manifestation visible. « La quantité exacte de variabilité humaine »
écrivait-il, pourrait s'expliquer par une extension assez naturelle de la
génétique mendélienne. L'effet individuel d'un gène, avançait Fisher, est
comme une petite tache de peinture sur un tableau pointilliste. Si vous vous
approchez, vous pouvez voir chaque tache individuellement. Mais ce que
l'on observe dans la nature, vu de loin, résulte d'une agrégation de points :
des pixels fusionnant en une image bien lisse.

La seconde réconciliation, celle entre la génétique et l'évolution, exigeait


plus qu'une modélisation mathématique. Elle reposait sur des données
expérimentales. Darwin pensait que l'évolution agit par la sélection
naturelle, mais il faut en premier lieu qu'il y ait quelque chose de naturel à
sélectionner. Une population sauvage doit présenter suffisamment de
variations naturelles pour que des gagnants et des perdants apparaissent. Un
groupe de pinsons sur une île, par exemple, doit comporter une diversité
intrinsèque pour la taille du bec, une diversité telle qu'une sècheresse puisse
sélectionner les oiseaux ayant les becs les plus solides ou les plus longs.
Enlevez la diversité, avec des oiseaux qui auraient tous le même bec, et la
sélection fait chou-blanc. Tous les oiseaux disparaîtraient d'un
coup. L'évolution s'arrêterait là.
Mais quel mécanisme génère cette variation naturelle ? Hugo de Vries
avait proposé que les mutations en soient responsables 5 : les changements
dans les gènes induiraient les changements de forme soumis aux forces
naturelles. Mais son hypothèse précédait la définition moléculaire du gène.
Existait-il des preuves expérimentales que des mutations identifiables dans
des gènes bien réels soient à l'origine de ces variations ? Ces mutations
étaient-elles soudaines et spontanées, ou bien les variations étaient-elles
déjà présentes et abondantes au sein des populations sauvages ? Et que
devenaient les gènes suite à la sélection naturelle ?
Dans les années 1930, Théodore Dobzhansky 6, un biologiste ukrainien
qui avait émigré aux États-Unis, entreprit de décrire l'étendue des variations
génétiques au sein des populations sauvages 7. Il s'était formé avec Thomas
Morgan dans la Salle aux mouches de Columbia, avec des drosophiles de
laboratoire. Mais pour décrire les gènes sauvages, il allait devoir lui aussi
retourner à la nature. Armé de filets, de cages à mouches et de fruits
pourris, il se mit à recueillir les mouches sauvages près de son laboratoire à
Caltech dans un premier temps, puis sur le mont San Jacinto et dans la
Sierra Nevada en Californie, et enfin dans les forêts et les montagnes de
tous les États-Unis. Ses collègues, qui restaient cloués à leur paillasse,
pensaient qu'il était devenu fou à lier. Il aurait aussi bien pu aller aux
Galápagos.
La décision de partir à la chasse aux variations naturelles chez les
mouches sauvages s'est avérée cruciale. Dans une espèce appelée
Drosophila pseudoobscura, par exemple, Dobzhansky trouva de multiples
variants génétiques qui influençaient des traits complexes comme la durée
de vie, la structure de l'œil, la morphologie des soies ou la taille de l'aile.
Les exemples les plus frappants de variation concernaient des mouches
collectées dans la même région qui possédaient des configurations
radicalement différentes des mêmes gènes. Dobzhansky les appela des
« races ». En utilisant la technique de Morgan pour cartographier les gènes
en fonction de leur position sur un chromosome, il fit une carte de trois
gènes, A, B et C. Chez certaines mouches, ces gènes étaient disposés sur le
cinquième chromosome dans la configuration A-B-C. Chez d'autres
mouches, Dobzhansky trouva que cette configuration avait été
complètement inversée en C-B-A. La distinction entre les deux « races » de
mouches par l'effet d'une simple inversion chromosomique était l'exemple
le plus spectaculaire de variation génétique qu'un généticien ait pu voir dans
des populations naturelles.
Mais il y avait plus. En septembre 1943, Dobzhansky fit une tentative
pour montrer la variation, la sélection et l'évolution en une seule
expérience 8, comme une recréation des Galápagos dans une boîte en carton.
Il inocula dans deux boîtes un mélange de deux souches de mouches, ABC
et CBA, à part égales. Une boîte était exposée au froid, l'autre mise à
température ambiante. Les mouches y furent nourries et entretenues
pendant des générations. Les populations se développèrent et régressèrent,
de nouvelles larves apparurent, qui se transformèrent en mouches puis
moururent dans les boîtes. Des lignées et des familles de mouches, des
royaumes de mouches, s'établirent et disparurent. Lorsque le chercheur
récupéra le contenu des boîtes au bout de quatre mois, il trouva que les
populations avaient énormément changé. Dans le « carton au froid », la
souche ABC avait presque doublé tandis que CBA était sur le déclin. Dans
l'autre carton à température ambiante, les deux souches présentaient un
rapport inverse.
Dobzhansky avait rassemblé tous les ingrédients critiques pour
l'évolution. Partant d'une population avec une variation naturelle dans la
configuration des gènes, il avait ajouté une force de sélection naturelle : la
température. Les organismes « les plus aptes », ceux qui étaient les plus
adaptés à une température basse ou élevée, avaient survécu. Au fur et à
mesure que de nouvelles mouches étaient nées, avaient été sélectionnées et
s'étaient reproduites, la fréquence de certains gènes avait changé pour
donner des populations présentant une composition génétique différente.

Pour expliquer ce point de rencontre de la génétique, de la sélection


naturelle et de l'évolution en termes formels, Dobzhansky reprit deux mots
importants, génotype et phénotype. Le génotype est la composition
génétique d'un organisme. Il fait référence à un gène, une configuration de
gènes ou au génome entier. Le phénotype, au contraire, renvoie aux
caractéristiques physiques ou biologiques d'un organisme : couleur des
yeux, forme des ailes ou encore résistance à des températures basses ou
élevées.
Dobzhansky pouvait maintenant reformuler la relation essentielle
découverte par Mendel, à savoir que le gène détermine un trait physique, en
généralisant cette idée à de multiples gènes pour de multiples traits :
Un génotype détermine un phénotype

Mais il fallait apporter deux modifications importantes à cette règle pour


compléter le tableau. Tout d'abord, notait Dobzhansky, les génotypes ne
sont pas les seuls déterminants des phénotypes. Il était clair que
l'environnement – le milieu ambiant – contribue à déterminer les
particularités physiques. La forme du nez d'un boxeur n'est pas la simple
conséquence de son héritage génétique, elle résulte aussi de la profession
qu'il a choisie et du nombre de coups qu'il a reçus. Si Dobzhansky s'était
amusé à couper les ailes de toutes les mouches dans une boîte, il aurait
affecté leur phénotype, c'est-à-dire la forme de leurs ailes, sans jamais
toucher à leurs gènes. En d'autres termes, on pouvait écrire :
Génotype + environnement = phénotype

Le second point était que certains gènes sont activés par des facteurs
extérieurs ou par hasard. Chez les mouches, par exemple, un gène qui
détermine la taille des ailes vestigiales 9 dépend de la température, de sorte
que l'on ne peut prédire leur forme à partir des seuls gènes ou de la seule
température : il faut disposer des deux informations pour cela. Dans de tels
cas, ni le génotype ni l'environnement ne suffisent à prédire le phénotype,
déterminé par la combinaison des gènes, de l'environnement et du hasard.
Chez la femme, la version mutée du gène BRCA1 augmente le risque de
cancer du sein, mais toutes celles qui portent la mutation ne vont pas
développer ce cancer pour autant. De tels gènes, dont l'action dépend aussi
de facteurs extérieurs et du hasard, sont dits à « pénétrance » partielle ou
incomplète. Dans ce cas, même si le gène est transmis, sa capacité à
« pénétrer » dans le caractère qu'il contrôle n'est pas absolue. Un gène peut
ainsi avoir une « expressivité » variable suivant les individus. Une femme
portant la mutation BRCA1 peut développer une forme de cancer du sein
agressive et métastatique à trente ans alors qu'une autre va développer une
forme indolente de tumeur, et qu'une troisième n'aura aucun cancer.
On ne sait pas encore ce qui cause ces différences dans le destin de ces
trois femmes, mais il doit s'agir d'une combinaison de l'âge, de l'exposition
à l'environnement, de l'action d'autres gènes et du hasard. On ne peut se
contenter du génotype – ici la mutation BRCA1 – pour prédire ce qui va
arriver avec certitude.
La modification finale peut donc s'écrire :
Génotype + environnement + déclencheurs + hasard = phénotype

Cette formule, brève mais magistrale, rend bien la nature des interactions
entre hérédité génétique, hasard, environnement, variation et évolution qui
déterminent la forme et le sort d'un individu. Dans la nature, des variations
du génotype existent au sein des populations sauvages. Ces variants
interagissent avec les différents environnements rencontrés, avec des
facteurs déclencheurs et avec le hasard pour donner les caractéristiques d'un
organisme (une mouche dotée d'une résistance plus ou moins grande à la
température). Quand une forte pression de sélection est appliquée, par
exemple une température élevée ou une sévère restriction de nourriture, les
organismes avec les phénotypes « les plus adaptés » sont retenus. La survie
sélective de telles mouches se traduit par leur capacité à produire plus de
larves dotées d'une partie du génotype parental, qui donneront elles-mêmes
des mouches mieux adaptées à cette pression de sélection. Ce processus de
sélection agit notamment sur des propriétés physiques ou biologiques, et les
gènes sous-jacents sont retenus passivement dans le sillage.
Dit autrement, un nez déformé peut résulter d'une mauvaise journée sur
le ring, c'est-à-dire n'avoir rien à voir avec les gènes, mais si un concours de
reproduction porte seulement sur la symétrie du nez, ceux qui l'ont tordu
seront d'emblée éliminés. Même si le porteur de ce nez possède de
nombreux autres gènes salutaires à long terme, un gène pour la ténacité ou
l'endurance à la douleur par exemple, toute cette gamme sera vouée à
disparaître au cours du concours pour la reproduction, seulement à cause de
ce fichu nez.
Le phénotype, pour résumer, tire les génotypes à sa traîne, comme un
cheval tire une charrette. C'est le casse-tête permanent de la sélection
naturelle : elle oriente vers une chose (l'adaptation) et amène
accidentellement autre chose (des gènes responsables de cette adaptation).
Les gènes produisant l'adaptation deviennent graduellement surreprésentés
dans une population via la sélection des phénotypes, ce qui permet aux
organismes de devenir de mieux en mieux adaptés à leur milieu. La
perfection n'existe pas en ce bas monde, seule existe la recherche incessante
d'une correspondance entre un organisme et son environnement. C'est cela
le moteur de l'évolution.

La touche finale de Dobzhansky fut d'arriver à résoudre le « mystère des


mystères » qui avait tant préoccupé Darwin, c'est-à-dire l'origine des
espèces. L'expérience des « Galápagos dans une boîte » avait montré
comment une population d'organismes se reproduisant entre eux, par
exemple des mouches, évoluait avec le temps. Mais si des populations
naturelles aux génotypes variants passaient leur temps à se reproduire entre
elles, il n'y avait aucune chance, Dobzhansky le savait, qu'une nouvelle
espèce en émerge. Une espèce, après tout, se définit à la base par son
incapacité à se croiser avec une autre.
Pour qu'une nouvelle espèce apparaisse, il faut donc qu'un facteur agisse
pour rendre impossible les croisements entre des populations de cette
espèce. Dobzhansky se demandait si ce facteur manquant n'était pas
l'isolement géographique. Imaginez une population d'organismes tous
interféconds, avec une diversité d'allèles ; puis la brutale séparation en deux
de cette population par un quelconque obstacle géographique. Par exemple,
un groupe d'oiseaux d'une île se retrouve transporté par une tempête sur une
île éloignée de la première, sans possibilité de retour. Les deux populations
d'oiseaux vont alors évoluer indépendamment, à la Darwin, jusqu'à ce que
des allèles particuliers soient sélectionnés de part et d'autre qui rendent les
populations biologiquement incompatibles. Dès lors, même si des oiseaux
descendant des exilés revenaient sur l'île originelle, disons par bateau, ils ne
pourraient plus se reproduire avec leurs cousins de cousins depuis
longtemps perdus de vue. En supposant que les oiseaux des deux
populations acceptent ou parviennent encore à s'accoupler, leur
descendance possèdera des incompatibilités génétiques, des messages
brouillés, qui l'empêcheront de survivre ou d'être fertile. L'isolement
géographique est devenu génétique, puis finalement reproductif.
Ce mécanisme de spéciation n'était pas qu'une hypothèse et Dobzhansky
a pu le démontrer expérimentalement 10. Il a mélangé deux « races » de
mouches de régions éloignées dans le monde. Elles se sont accouplées mais
leur progéniture a donné des adultes stériles. En procédant à des études de
liaison, les généticiens ont même pu remonter à l'ensemble des gènes qui
avaient évolué au point de rendre la descendance infertile. C'était le chaînon
manquant dans la logique de Darwin : l'incompatibilité de reproduction,
produit ultime d'une incompatibilité génétique, était à l'origine de nouvelles
espèces.
Vers la fin des années 1930, Dobzhansky commença à comprendre que
cette compréhension des gènes, de la variation et de la sélection naturelle
avait des ramifications allant bien au-delà de la biologie. La révolution
sanglante de 1917 qui avait déferlé sur la Russie avait tenté d'effacer toute
distinction individuelle pour mettre l'accent sur le bien collectif. En Europe,
au contraire, se développait une forme monstrueuse de racisme qui
exagérait et diabolisait certaines différences individuelles. Dans les deux
cas, notait Dobzhansky, les questions fondamentales en jeu étaient d'ordre
biologique. Qu'est-ce qui définit un individu ? Comment une variation
contribue-t-elle à l'individualité ? Qu'est-ce qui est « bien » pour une
espèce ?

Dans les années 1940, Dobzhansky allait s'attaquer directement à ces


questions, devenant par la suite l'un des opposants scientifiques les plus
virulents de l'eugénisme nazi, de la collectivisation soviétique et du racisme
européen. Mais ses études sur les populations naturelles, la variation et la
sélection naturelle avaient déjà fourni un éclairage crucial sur ces questions.
Tout d'abord, il était évident que la variation génétique était la norme et
non l'exception dans la nature. Les eugénistes américains et européens
insistaient sur la sélection artificielle pour promouvoir l'homme de « bonne
qualité », mais dans la nature il n'existait pas de « bonne qualité » univoque.
Des populations différentes avaient des génotypes largement divergents, et
ces types génétiques variés coexistaient et se chevauchaient même dans la
nature. La nature ne cherchait pas autant à faire disparaître les variations
génétiques que ne l'avaient pensé les eugénistes. En fait, Dobzhansky
comprit que les variations naturelles étaient un réservoir vital pour une
population, un polymorphisme présentant bien plus d'avantages que
d'inconvénients. Sans ces variations, sans cette profonde diversité
génétique, une population pouvait finalement perdre sa capacité à évoluer.
Ensuite, mutation n'est qu'un autre nom pour variation. Dans les
populations de mouches sauvages, notait Dobzhansky, aucun génotype n'est
supérieur en soi. Laquelle des deux souches ABC ou CBA survivait le
mieux ne dépendait que de l'environnement et des interactions entre les
gènes et le milieu. Le « mutant » de l'un était le « variant génétique » de
l'autre. Une nuit d'hiver pouvait choisir une mouche, tandis qu'un jour d'été
pouvait en choisir une toute autre. Aucun variant n'était moralement ou
biologiquement supérieur, chacun étant simplement plus ou moins adapté à
un environnement donné.
Finalement, la relation entre propriétés physiques ou mentales d'un
organisme et hérédité apparaissait bien plus complexe qu'anticipée. Des
eugénistes comme Galton avaient espéré sélectionner des phénotypes
complexes, par exemple l'intelligence, la taille, la beauté ou la moralité,
pour produire directement des individus génétiquement mieux dotés pour
ces qualités. Or, un phénotype n'est presque jamais déterminé par un gène
d'une manière univoque. Cela faisait de la sélection des phénotypes un
procédé inadapté pour la sélection génétique. Si, en plus des gènes,
l'environnement, des facteurs externes et le hasard étaient aussi
responsables des caractéristiques ultimes d'un organisme, alors les efforts
des eugénistes pour augmenter l'intelligence et la beauté au fil des
générations étaient voués à l'échec s'ils n'arrivaient pas à démêler l'effet
relatif de chacune de ces contributions.
Chaque éclairage apporté par Dobzhansky plaidait vigoureusement
contre une mauvaise utilisation de la génétique et contre les eugénistes. Les
gènes, les phénotypes, la sélection et l'évolution étaient reliés par des lois
relativement simples, mais il était facile d'imaginer que ces dernières
puissent être mal comprises et déformées. « Recherchez la simplicité mais
ne lui faites pas confiance » conseillait autrefois le philosophe et
mathématicien Alfred North Whitehead à ses étudiants. Dobzhansky avait
recherché la simplicité, mais il avait aussi adressé un message vibrant
contre une interprétation simpliste de la logique génétique. Enfouies dans
des manuels et des articles scientifiques, ces leçons allaient être ignorées
des puissantes forces politiques et celles-ci allaient bientôt s'engager dans
les formes les plus perverses de manipulations génétiques chez l'homme.
Transformation

« Si vous préférez une “vie académique” comme refuge pour fuir la


réalité, ne faites pas de la biologie. Ce domaine est pour les hommes
ou les femmes qui souhaitent s'approcher encore plus de la vie 1. »
Hermann Muller

« Nous nions en bloc que […] les généticiens verront les gènes au
microscope […] Les bases de l'hérédité ne se trouvent pas dans une
sorte de substance spéciale qui s'auto-reproduit 2 ».
Trofim Lyssenko

La réconciliation entre génétique et évolution fut appelée la théorie


synthétique de l'évolution, la Synthèse moderne 3 ou, plus grandiose encore,
la Grande synthèse 4. Mais alors même que les généticiens célébraient cette
synthèse de l'hérédité, de l'évolution et de la sélection naturelle, la nature
physique du gène restait mystérieuse. Les gènes avaient été décrits comme
des « particules d'hérédité » mais cette description n'apportait aucune
information sur ce qu'étaient ces particules physiquement ou chimiquement.
Morgan avait visualisé les gènes comme des « perles sur un fil » mais
même lui n'avait aucune idée de ce que cela signifiait matériellement. De
quoi ces perles étaient-elles faites ? Et de quelle nature était ce fil ?
Pour une part, la composition physique du gène avait défié toute
caractérisation parce que les biologistes n'avaient jamais pu saisir les gènes
sous leur forme chimique. Les gènes circulaient verticalement dans tout le
monde vivant, c'est-à-dire des parents aux enfants, ou des cellules à leurs
cellules filles. La transmission verticale des mutations avait permis à
Mendel et Morgan d'étudier les gènes en analysant les motifs de l'hérédité
(par exemple le déplacement du caractère des yeux blancs à travers les
générations de mouches). Mais le problème de ce type d'étude est que les
gènes ne quittent jamais les organismes ou les cellules. Quand une cellule
se divise, son matériel génétique, après s'être répliqué, se sépare en deux
lots égaux qui se répartissent entre les deux cellules filles. Durant tout ce
processus, les gènes restent biologiquement visibles mais chimiquement
impénétrables, confinés dans la boîte noire de la cellule.
De temps en temps, malgré tout, du matériel génétique peut passer d'un
organisme à un autre, pas entre un parent et son enfant mais entre deux
individus étrangers l'un à l'autre. Ce transfert horizontal de gènes est appelé
transformation. Même ce mot dénote notre étonnement : les hommes sont
habitués à transmettre une information génétique uniquement par la
reproduction, mais lors de la transformation, un organisme semble se
métamorphoser en un autre, comme la nymphe Daphné en laurier-rose (ou
mieux encore, le déplacement des gènes transforme des attributs d'un
organisme en ceux d'un autre ; transposé à la légende grecque, cela signifie
que le génome de la nymphe reçoit les gènes lui permettant de produire
l'écorce, le bois et les vaisseaux du végétal à partir de sa peau).
La transformation ne se produit presque jamais chez les mammifères. Les
bactéries, en revanche, peuvent échanger des gènes horizontalement (pour
vous faire une idée de l'étrangeté de la chose, imaginez deux amis, l'un aux
yeux bleus, l'autre aux yeux bruns, qui sortent se promener et reviennent
ensuite avec des yeux de couleur différente, ayant échangé au passage les
gènes responsables). Ce moment du transfert génétique est particulièrement
étrange et merveilleux. Pris lors de son passage d'un organisme à l'autre, un
gène existe momentanément sous une forme purement chimique. Un
chimiste cherchant à comprendre ce qu'est un gène ne peut trouver
meilleure occasion de saisir sa nature chimique.

La transformation fut découverte par un bactériologiste anglais, Frederick


Griffith 5. Au début des années 1920, Griffith, un médecin-chef du
Ministère de la santé britannique, se lança dans l'étude d'une bactérie
appelée Streptococcus pneumoniae, ou pneumocoque. La grippe espagnole
de 1918 venait de faire des ravages en Europe ; avec 20 millions de morts
dans le monde, il s'agissait de l'une des catastrophes naturelles les plus
meurtrières de l'histoire. Les personnes grippées développaient souvent une
pneumonie secondaire due au pneumocoque, maladie mortelle si rapide que
les médecins anglais l'avaient baptisée « capitaine des agents de la mort ».
La pneumonie à pneumocoque après une infection grippale était un tel souci
que le ministère avait déployé des équipes de scientifiques pour étudier la
bactérie responsable et mettre au point un vaccin contre elle.
Griffith aborda le problème en se concentrant sur le microbe. Pourquoi
était-il si mortel pour les animaux ? Comme des chercheurs l'avaient déjà
entrevu en Allemagne, il découvrit que la bactérie comportait deux souches.
Une souche « lisse » avait une paroi de sucres sans aspérités en surface et
pouvait échapper au système immunitaire avec l'agilité d'une anguille. La
forme « rugueuse », dépourvue de cette paroi lisse, était plus sujette à une
attaque immunitaire. L'injection de la souche lisse à une souris provoquait
la mort rapide du rongeur, contrairement à la souche rugueuse.
L'expérience que Griffith effectua ensuite allait initier, à son insu, la
révolution de la biologie moléculaire 6. Dans un premier temps, il tua la
souche virulente par la chaleur puis l'injecta dans des souris. Comme
attendu, il ne se passa rien, les bactéries n'étant plus capables de provoquer
une infection. Mais lorsqu'il mélangea ces bactéries mortes à des bactéries
vivantes de la souche non virulente, les souris se mirent à mourir
rapidement. L'autopsie des souris révéla à Griffith que les bactéries
rugueuses avaient changé. Elles avaient acquis une paroi lisse – le facteur
déterminant la virulence – par le simple contact avec des débris de bactéries
mortes. La bactérie inoffensive s'était d'une certaine manière
« transformée » en la forme virulente.
Comment des morceaux de bactéries tuées par la chaleur, rien de plus
qu'une soupe tiède de restes chimiques bactériens, pouvaient-ils avoir
transmis par simple contact un trait génétique à une bactérie vivante ?
Griffith ne savait pas trop. D'abord, il se demanda si les bactéries vivantes
avaient ingéré les mortes et ainsi changé de paroi, à la manière d'un rituel
vaudou où la consommation du cœur d'un homme courageux permet
d'acquérir son courage ou sa vitalité. Pourtant, une fois transformées, les
bactéries conservaient leur nouvelle paroi sur des générations, bien après
l'épuisement de tout reste bactérien.
L'explication la plus simple était alors que l'information génétique était
passée d'une souche à l'autre sous une forme chimique. Au cours de la
« transformation », le gène gouvernant la virulence, qui déterminait la
production d'une paroi lisse, s'était retrouvé dans le milieu extérieur au sein
de la soupe chimique puis s'était en quelque sorte glissé dans les bactéries
vivantes pour s'incorporer à leur génome. Autrement dit, les gènes
pouvaient bien être transmis entre deux organismes sans passer par une
quelconque forme de reproduction. Il existait effectivement des unités
autonomes, des unités matérielles, qui portaient de l'information. Les
messages héréditaires n'étaient pas murmurés entre les cellules par
d'impalpables gemmules ou pangènes : ils étaient transmis par une
molécule. Celle-ci pouvait exister sous une forme chimique stable hors de
la cellule, et elle était capable de transporter l'information d'une cellule à
une autre, d'un organisme à un autre, des parents à leurs enfants.
Si Griffith avait fait connaître ce résultat surprenant, il aurait mis le feu à
toute la biologie. Dans les années 1920, les scientifiques commençaient à
peine à comprendre les systèmes biologiques en termes chimiques. La
biologie était en train de devenir une annexe de la chimie. La cellule,
avançaient les biochimistes, n'était qu'une éprouvette pleine de réactifs, un
sac délimité par une membrane où des substances réagissaient pour
produire un phénomène appelé « la vie ». L'identification par Griffith d'une
entité chimique capable de porter des instructions héréditaires entre les
organismes, « la molécule du gène », aurait suscité des milliers de
spéculations et restructuré la théorie chimique de la vie.
Mais l'on pouvait difficilement attendre de Griffith, un scientifique sans
prétention et d'une grande timidité, « un homme minuscule qui […] parlait à
peine plus fort qu'un murmure 7 », qu'il claironne l'immense portée de ses
résultats. « Les Anglais font tout par principe » a noté une fois George
Bernard Shaw, et Griffith était par principe d'une très grande modestie. Il
vivait seul, dans un appartement quelconque près de son laboratoire à
Londres et dans une petite maison de campagne rudimentaire qu'il s'était
construite à Brighton. Les gènes pouvaient se déplacer d'un organisme à
l'autre, mais Griffith avait bien du mal à sortir de son laboratoire pour aller
faire cours. Pour le forcer à donner des conférences, ses amis le poussaient
dans un taxi et lui payaient la course seulement pour l'aller.
En janvier 1928, après avoir hésité des mois durant (« Dieu n'est pas
pressé, pourquoi le serais-je ? »), Griffith publia ses résultats dans Journal
of Hygiene, une revue scientifique tellement obscure 8 que même Mendel
n'en serait pas revenu. D'un ton timoré, sur la défensive, Griffith semblait
sincèrement désolé d'avoir bousculé la génétique jusqu'à ses fondements
même. Son article discutait de la transformation comme d'une curiosité de
la biologie microbienne, sans jamais évoquer explicitement la découverte
d'une base chimique potentielle de l'hérédité. La plus importante conclusion
de l'article de biochimie le plus important de la décennie était enfouie,
comme un toussotement poli, sous un amas de texte des plus denses.

Bien que l'expérience de Griffith fût la démonstration la plus concluante


de la nature chimique du gène, d'autres scientifiques avaient aussi cette idée
en tête. En 1920, Hermann Muller, l'ancien étudiant de Thomas Morgan,
déménagea de New York au Texas pour continuer à étudier la génétique des
mouches 9. Comme Morgan, Muller espérait utiliser les mutants pour
comprendre l'hérédité. Mais les mutants naturels, la matière première des
généticiens de la mouche du vinaigre, étaient beaucoup trop rares. Les
mouches aux yeux blancs ou à l'abdomen noir que Morgan et ses élèves
avaient découvertes à New York avaient été laborieusement trouvées après
avoir passé au crible des montagnes de mouches pendant trente ans. Muller
était las de cette recherche et il se demanda s'il ne pouvait pas accélérer la
production de mutants en exposant les mouches à la chaleur, à la lumière ou
à de hautes doses d'énergie.
Cela paraissait simple en théorie mais c'était plus délicat en pratique.
Lorsque Muller exposa pour la première fois des mouches aux rayons X, il
les tua toutes. Frustré, il réduisit la dose des rayons, et découvrit qu'il les
avait alors stérilisées. Au lieu d'obtenir des mutants, il avait créé des stocks
de mouches mortes, puis infertiles. Au cours de l'hiver de 1926, sur un coup
de tête, il exposa un groupe de mouches à des doses encore plus faibles de
rayonnement. Il croisa les mâles irradiés avec des femelles non irradiées et
observa l'apparition des asticots dans les bouteilles de lait.
Le résultat, étonnant, lui sauta d'emblée aux yeux. Les nouvelles
mouches comportaient de nombreux mutants, des dizaines, peut-être des
centaines 10. Il était tard dans la nuit, et la seule personne qui eut vent de
cette nouvelle fut un botaniste solitaire qui travaillait à l'étage inférieur.
Chaque fois que Muller trouvait un nouveau mutant, il criait : « J'en ai un
autre ! » Il avait fallu près de trois décennies à Morgan et ses étudiants pour
rassembler une cinquantaine de mouches mutantes à New York. En une
seule nuit, nota le botaniste un peu dépité, Muller avait multiplié ce nombre
par deux ou presque.
Avec cette découverte, Muller devint instantanément célèbre dans le
monde entier. L'effet des rayons sur le taux de mutation chez les mouches
impliquait immédiatement deux choses. La première était que les gènes
devaient être faits de matière. Les rayons ne sont, après tout, que de
l'énergie. Frederick Griffith avait fait se déplacer les gènes entre des
organismes. Muller les avait modifiés avec de l'énergie. Un gène, quelle que
soit sa nature exacte, était donc capable de se déplacer, d'être transmis et
d'être changé, des propriétés associées en général aux substances chimiques.
Mais plus encore que la nature matérielle du gène, c'était la malléabilité
du génome qui frappait les scientifiques. Même Darwin, l'un des plus
précoces et fervents partisans du caractère fondamentalement changeant de
la nature, aurait trouvé ce taux de mutation surprenant. Dans la théorie
darwinienne, le taux de changement d'un organisme était en général
déterminé alors que la vitesse de la sélection naturelle pouvait être soit
amplifiée pour accélérer l'évolution, soit réduite pour la ralentir 11. Les
expériences de Muller démontraient que l'hérédité pouvait être manipulée
très facilement, que le taux de mutation lui-même pouvait être modifié. « Il
n'y a aucun statu quo dans la nature 12, écrivit plus tard Muller, tout est
processus d'ajustement et de réajustement ou finit par un échec. » En
altérant le taux de mutations et en sélectionnant des variants dans la foulée,
Muller imagina qu'il pourrait accélérer le cycle de l'évolution, et même
créer des espèces entièrement nouvelles dans son laboratoire, agissant ainsi
comme Sa Majesté des Mouches 13.
Muller prit également conscience que son expérience avait de vastes
implications pour l'eugénisme chez l'homme. Si les gènes de la mouche
pouvaient être modifiés par de si faibles doses de rayonnement, qu'en était-
il pour l'homme ? Si des altérations génétiques pouvaient être « induites
artificiellement », écrivait-il, alors l'hérédité ne pouvait plus être considérée
comme le privilège unique d'un « dieu inaccessible faisant des farces sur
notre dos ».
Comme beaucoup de scientifiques de son époque, Muller était captivé
par l'eugénisme depuis les années 1920. Alors qu'il était jeune étudiant à
l'université Columbia, il avait créé une « société biologique » pour explorer
et soutenir « l'eugénisme positif ». Cependant, lorsqu'il fut témoin à la fin
des années 1920 des évolutions de plus en plus menaçantes de l'eugénisme
aux États-Unis, il commença à réviser son enthousiasme initial. Le Bureau
d'enregistrement de l'Eugénisme (Eugenics Record Office), avec ses
préoccupations de purification raciale et sa propension à éliminer les
immigrés, « déviants » et « déficients », le choquait par son caractère
franchement sinistre 14. Ses prophètes, Davenport, Priddy et Bell, étaient de
sales types, des illuminés qui pratiquaient de la pseudoscience.
Lorsque Muller pensait à l'avenir de l'eugénisme et à la possibilité de
modifier le génome humain, il se demandait si Galton et ses collaborateurs
n'avaient pas fait une erreur conceptuelle fondamentale. Comme Galton et
Pearson, il partageait le désir d'utiliser la génétique pour soulager les
souffrances, mais contrairement à eux, il se rendit compte qu'un eugénisme
positif n'était réalisable que dans une société qui avait déjà atteint une
égalité radicale.
L'eugénisme ne pouvait être un préalable à l'égalité, et bien au contraire
l'égalité était une condition sine qua non avant tout eugénisme. Sans égalité,
l'eugénisme ne pouvait que basculer dans l'idée fausse que les maux de la
société tels que le vagabondage, la pauvreté, les déviances, l'alcoolisme et
la faiblesse d'esprit sont des maux génétiques, alors qu'ils ne sont que le
reflet d'inégalités. Des femmes comme Carrie Buck n'étaient pas
génétiquement imbéciles, elles étaient pauvres, illettrées, en mauvaise santé
et faibles, victimes de leur situation sociale et non d'une loterie génétique.
Les Galtoniens avaient été convaincus que l'eugénisme finirait par
engendrer une égalité radicale, en transformant les faibles en puissants.
Muller inversait le raisonnement. Sans égalité, avançait-il, l'eugénisme allait
dégénérer en un autre mécanisme où les puissants pouvaient contrôler les
faibles.

Alors que l'activité scientifique de Hermann Muller atteignait son point


culminant au Texas, sa vie privée tournait au naufrage. Son mariage était un
échec. Sa rivalité avec Bridges et Sturtevant, ses anciens collègues de
travail à l'université Columbia, atteignit un point critique et sa relation avec
Morgan, qui n'avait jamais été chaleureuse, vira en une froide hostilité.
Muller était aussi harcelé pour ses sympathies politiques. À New York, il
avait adhéré à des groupes socialistes, rejoint des comités de lecture, recruté
des étudiants et s'était lié d'amitié avec le romancier et activiste social
Theodore Dreiser 15. Au Texas, l'étoile montante de la génétique commença
à publier un journal socialiste baptisé The Spark 16 (d'après l'Iskra de
Lénine) qui promouvait les droits civiques pour les Afro-américains, le
droit de vote pour les femmes, l'éducation des immigrés et une assurance
collective pour les ouvriers, des consignes pas vraiment radicales pour notre
époque mais qui suffisaient alors à irriter ses collègues et l'administration.
Le FBI lança une enquête sur ses activités 17. Des journaux le désignèrent
comme un agent subversif, un coco, un rouge, un sympathisant des soviets
– un type tordu en somme.
Isolé, aigri, de plus en plus paranoïaque et déprimé, Muller disparut un
matin sans qu'on puisse le retrouver dans son labo ou sa salle de classe. Une
recherche lancée par ses étudiants permis de le repérer des heures plus tard,
errant dans un bois des environs d'Austin. Il marchait, hébété, ses vêtements
mouillés par le crachin, sa figure éclaboussée de boue, ses jambes
écorchées. Il avait avalé un tube de barbituriques dans une tentative de
suicide, mais les avait cuvés en dormant sous un arbre. Le jour suivant, il
retourna docilement faire cours.
La tentative de suicide échoua mais elle était symptomatique de son
malaise. Muller était malade de l'Amérique, avec sa science pas très propre,
ses abominables politiques et sa société égoïste. Il voulait fuir dans un
endroit où il pouvait mêler plus facilement science et politique. Les actions
génétiques radicales ne pouvaient être imaginées que dans des sociétés
radicalement égalitaires. À Berlin, il savait qu'une ambitieuse démocratie
libérale aux penchants socialistes déchirait les haillons du passé et
accompagnait la naissance d'une nouvelle république. C'était la « ville la
plus nouvelle » du monde avait écrit Mark Twain, l'endroit où scientifiques,
écrivains, philosophes et intellectuels se réunissaient dans les cafés et les
salons pour élaborer une société libre et futuriste. Si tout le potentiel de la
science moderne qu'était la génétique devait se révéler, pensait Muller, ce
serait à Berlin, dans ces incertaines années 1930.
Au cours de l'hiver 1932, Muller rassembla ses affaires, envoya par
bateau plusieurs centaines de souches de mouches, dix mille tubes et un
millier de bouteilles de verre, un microscope, une bicyclette et une Ford 32,
puis rejoint l'Institut Kaiser Wilhelm à Berlin. Il ne pouvait imaginer que sa
ville d'adoption allait être témoin du déferlement de la nouvelle science de
la génétique, mais dans la forme la plus sinistre que l'histoire ait connue.
Lebensunwertes Leben
(Ces vies qui ne valent pas la peine d'être vécues)

« Celui qui n'est ni physiquement et mentalement sain ni méritant peut


ne pas transmettre ce malheur au corps de ses enfants. L'État du peuple
doit effectuer la plus gigantesque tâche d'éducation ici. Un jour,
cependant, cela apparaîtra comme une action plus grande que les
guerres les plus victorieuses de notre ère bourgeoise actuelle. »
Ordre d'Hitler pour l'Aktion T4

« Il voulait être Dieu… pour créer une nouvelle race 1. »


Un prisonnier d'Auschwitz à propos des objectifs de Josef Mengele

« Une personne héréditairement malade coûte 50 000 reichsmarks en


moyenne jusqu'à l'âge de soixante ans 2. »
Avertissement aux élèves de lycée dans un manuel de biologie allemand sous le régime nazi.

Le nazisme, a dit une fois le généticien allemand Fritz Lenz, n'est rien de
plus que de la « biologie appliquée » 3 4.
Au cours de l'été 1933, Hermann Muller, qui commençait à travailler à
l'Institut Kaiser Wilhelm à Berlin, put assister à la « biologie appliquée »
nazie en pleine action. En janvier de cette même année, Adolf Hitler, le
Führer du Parti national socialiste des travailleurs allemands, avait été
nommé chancelier de l'Allemagne. En mars, le parlement allemand adopta
la loi des pleins pouvoirs qui accordait à Hitler un pouvoir sans précédent
pour légiférer sans le parlement. Exultantes, les troupes paramilitaires
nazies défilèrent dans les rues de Berlin avec des torches à la main pour
saluer leur victoire.
La « biologie appliquée », telle que les nazis la comprenaient, était
vraiment de la génétique appliquée. Son but était d'établir une
Rassenhygiene, une « hygiène raciale ». Les nazis n'étaient pas les premiers
à utiliser ce terme. Alfred Ploetz, un médecin allemand, avait forgé ce terme
dès 1895 5 (rappelez-vous son discours sinistre et passionné à la Conférence
internationale sur l'eugénisme de Londres en 1912). Cette « hygiène
raciale » décrite par Ploetz correspondait à un nettoyage génétique de la
race, tout comme l'hygiène personnelle consiste à se nettoyer le corps. Et de
même que l'hygiène personnelle élimine chaque jour les dépôts et
excréments de l'organisme, l'hygiène raciale faisait disparaître les déchets
génétiques pour créer une race plus pure et plus saine 6.
En 1914, un collègue de Ploetz, le généticien Heinrich Poll, avait écrit :
« De même qu'un organisme sacrifie sans pitié ses cellules dégénérées,
qu'un chirurgien retire sans pitié un organe malade, les deux dans le but de
sauver l'ensemble, de même des entités organiques plus grandes telles qu'un
groupe de personnes apparentées ou l'État ne devraient pas hésiter, par
excès d'anxiété, à intervenir dans la liberté personnelle afin d'éviter que les
porteurs de traits héréditaires maladifs continuent à disséminer des gènes
nocifs à travers les générations 7. »
Ploetz et Poll considéraient des eugénistes américains ou britanniques
tels que Galton, Priddy et Davenport comme des pionniers de cette nouvelle
« science ». Ils soulignaient que la Colonie de Virginie pour les épileptiques
et les faibles d'esprit était une expérience idéale de nettoyage génétique. Au
début des années 1920, au moment où des femmes comme Carrie Buck
étaient repérées et transférées dans des camps eugénistes aux États-Unis, les
eugénistes allemands déployaient leurs propres efforts pour créer un
programme soutenu par l'État pour détenir, stériliser ou éradiquer les
hommes et les femmes « génétiquement déficients ». Plusieurs chaires
d'enseignement de « biologie raciale » et d'hygiène raciale furent instaurées
dans les universités allemandes et la science raciale devint une matière
parmi d'autres dans les écoles de médecine. Le centre académique de la
« science raciale » était l'Institut Kaiser Wilhelm d'Anthropologie,
d'Hérédité humaine et d'Eugénisme 8, situé à quelques mètres à peine du
nouveau laboratoire de Muller à Berlin.

En prison pour avoir dirigé le putsch avorté de Munich en 1923 9, Hitler


lut des livres sur Ploetz et sa science raciale et fut immédiatement fasciné.
Comme Ploetz, il croyait que des gènes défectueux étaient en train
d'empoisonner lentement la nation et d'empêcher la renaissance d'un État
fort et sain. Lorsque les nazis prirent le pouvoir dans les années 1930, Hitler
y vit l'opportunité de mettre ces idées en action. Et il le fit immédiatement.
En 1933, moins de cinq mois après avoir obtenu les pleins pouvoirs, les
nazis décrétèrent la Loi pour la prévention des enfants génétiquement
malades, plus connue sous le nom de Loi de stérilisation 10. Ses grandes
lignes étaient explicitement empruntées au programme eugénique
américain, mais il s'agissait de le reproduire en plus grand pour avoir plus
d'effet. « Toute personne souffrant d'une maladie héréditaire peut être
stérilisée par une opération chirurgicale » ordonnait la loi. Une liste initiale
de « maladies génétiques » fut dressée, dont les déficiences mentales, la
schizophrénie, l'épilepsie, la dépression, la cécité, la surdité et les
malformations sévères. Pour stériliser un homme ou une femme, une
demande appuyée par l'État devait être faite à la Cour de l'eugénisme. « Une
fois la stérilisation décidée par la Cour, poursuivait la loi, l'opération doit
être faite même contre la volonté de la personne à stériliser […] Si aucun
autre moyen ne suffit, la force pourra être utilisée ».
Pour gagner le soutien du public, les injonctions légales
s'accompagnaient d'une propagande insidieuse, une formule que les nazis
allaient porter à une perfection monstrueuse. Des films tels que Das Erbe
(« L'héritage », 1935) 11 et Erbkrank (« Maladie héréditaire », 1936) 12, créés
par le Bureau de la politique raciale, étaient diffusés dans toutes les salles
du pays pour illustrer les maladies des « déficients » et des « inaptes ».
Dans Erbkrank, une malade mentale dans les affres d'une crise joue sans
cesse avec ses mains et ses cheveux, un enfant malformé gît décharné dans
un lit, une femme avec des membres atrophiés marche à quatre pattes
comme un animal. Parallèlement à ces tristes séquences, les Allemands
pouvaient aussi voir des odes cinématographiques au corps aryen parfait. Le
film Les Dieux du stade (titre allemand Olympia), tourné par Leni
Riefenstahl 13 dans l'intention de célébrer les athlètes allemands, met en
scène de jeunes hommes brillants au corps musclé faisant de la gymnastique
rythmique pour illustrer la perfection génétique. Le public était saisi de
répulsion face aux « déficients » et d'envie ou d'ambition devant les athlètes
surhumains.
Pendant que l'agit-prop tournait à plein régime pour induire un
consentement passif aux stérilisations eugéniques, les nazis s'assuraient
aussi que la machine légale était bien lancée pour élargir le champ du
nettoyage racial. En novembre 1933 14, une nouvelle loi permit à l'État de
stériliser de force les « criminels dangereux » (incluant les dissidents
politiques, les écrivains et les journalistes). Promulguées en octobre 1935,
les Lois de Nuremberg pour la protection de la santé héréditaire du peuple
allemand 15 visaient à contenir les mélanges génétiques en empêchant les
juifs de se marier avec des personnes de sang allemand ou d'avoir des
relations sexuelles avec toute personne d'ascendance aryenne. L'illustration
peut-être la plus étrange du mélange entre nettoyage et nettoyage racial fut
une loi qui interdisait aux juifs d'employer des « femmes de ménage
allemandes » chez eux.
Les grands programmes de stérilisation et de détention exigeaient la
création d'une administration tout aussi vaste. En 1934, près de cinq mille
adultes étaient stérilisés chaque mois 16 et deux cents Cours de santé
héréditaire (ou Cours génétiques) fonctionnaient à plein temps pour rendre
leur avis sur des appels s'opposant à la stérilisation. De l'autre côté de
l'Atlantique, les eugénistes américains applaudissaient des deux mains, se
lamentant de leur propre incapacité à parvenir à des mesures aussi efficaces.
Lothrop Stoddard, un autre protégé de Charles Davenport, rendit visite à ce
type de Cour à la fin des années 1930 et écrivit son admiration devant une
telle efficacité chirurgicale. Lors de sa visite, le jugement portait sur une
femme bipolaire, une fille sourde et muette, une fille handicapée mentale et
un homme « de type simiesque » qui s'était marié avec une juive et était
apparemment aussi homosexuel, la trilogie parfaite du crime. Difficile de
savoir d'après les notes de Stoddard comment la nature héréditaire du
moindre de ces symptômes était établie. La stérilisation de toutes ces
personnes fut néanmoins vite approuvée.

Le glissement de la stérilisation au meurtre se fit en toute discrétion. Dès


1935, Hitler avait songé en privé à amplifier ses efforts de nettoyage
génétique pour arriver à l'euthanasie – quel moyen plus rapide de purifier
un pool génétique que d'exterminer les déficients ? – mais il s'inquiétait de
la réaction publique. À la fin des années 1930 cependant, la glaciale
équanimité des Allemands vis-à-vis du programme de stérilisation rendit les
nazis plus hardis encore. L'opportunité se présenta toute seule en 1939.
Durant l'été, Richard et Lina Krestchmar demandèrent à Hitler de leur
permettre d'euthanasier leur enfant Gerhard 17. Ce dernier, âgé de onze mois,
était né aveugle et avec des membres déformés. Les parents, de fervents
nazis, espéraient rendre service à leur pays en éliminant leur enfant de
l'héritage génétique commun.
Saisissant l'occasion, Hitler approuva le meurtre de Gerhard Kretschmar
puis décida rapidement d'étendre le programme à d'autres enfants.
Travaillant avec Karl Brandt 18, son médecin personnel, Hitler lança le
Registre scientifique des maladies sévères héréditaires et congénitales pour
mettre en place un programme national d'éradication des « déficients
génétiques ». Pour justifier les exterminations, les nazis avaient déjà
commencé à décrire les victimes par l'euphémisme lebensunwertes Leben,
« les vies qui ne valent pas la peine d'être vécues ». Une sinistre expression,
qui marquait une escalade dans la logique de l'eugénisme. Il ne suffisait pas
en effet de stériliser les déficients génétiques pour purifier le pays futur, il
fallait les exterminer pour purifier le pays actuel. Une solution génétique
finale.
Les assassinats commencèrent par des enfants « déficients » de moins de
trois ans mais en septembre 1939 ils furent étendus aux adolescents. Les
délinquants juvéniles furent ensuite ajoutés à la liste. Les enfants juifs
étaient ciblés d'une manière disproportionnée, obligatoirement examinés par
des médecins d'État, qualifiés de « malades génétiques » et exterminés,
souvent pour le moindre prétexte. En octobre 1939, le programme fut élargi
aux adultes. Une villa somptueusement meublée, le numéro 4 de la
Tiergartenstrasse à Berlin, fut choisie pour servir de quartier général au
programme d'euthanasie. Ce programme prendra d'ailleurs le nom d'Aktion
T4 d'après son adresse.
Des centres d'extermination furent établis dans tout le pays. Parmi ceux-
ci, deux étaient particulièrement actifs : le centre d'Hadamar, un hôpital en
forme de château perché sur une colline, et l'Institut de la santé de l'État de
Brandebourg, un bâtiment de briques ressemblant à une garnison avec des
rangées de fenêtres sur le côté. Dans les caves de ces bâtiments, des salles
avaient été transformées en pièces étanches à l'air où les victimes pouvaient
être gazées au monoxyde de carbone. L'aura de la science et de la recherche
médicale fut méticuleusement entretenue, souvent mise en scène de façon
spectaculaire pour avoir un effet encore plus grand sur l'imagination du
public. Les victimes des euthanasies étaient amenées dans les centres
d'extermination en bus aux fenêtres teintées, souvent accompagnées
d'officiers SS en blouse blanche. Dans des salles attenantes aux chambres à
gaz, avaient été créés des lits en béton, entourés de canaux pour recueillir
les liquides corporels, où les médecins pouvaient disséquer les corps après
l'euthanasie pour conserver les tissus en vue de futures études génétiques.
Les vies « ne valant pas la peine d'être vécues » avaient apparemment une
très grande valeur pour le progrès scientifique.
Afin de rassurer les familles inquiètes pour leurs parents ou leurs enfants,
les futures victimes étaient souvent amenées dans un premier temps dans
des locaux aménagés pour l'occasion, puis secrètement transférées vers
Hadamar ou le Brandebourg. Après les euthanasies, des milliers de faux
certificats de décès furent établis en invoquant des causes diverses de mort,
dont certaines étaient vraiment absurdes. La mère de Mary Rau, qui
souffrait de dépression psychotique, fut éliminée en 1939. On raconta à la
famille qu'elle était morte des suites de « verrues sur la lèvre ». En 1941,
l'Aktion T4 avait exterminé près d'un quart de million d'hommes, de
femmes et d'enfants. La Loi de stérilisation avait déjà abouti à environ
quatre cent mille stérilisations entre 1933 et 1943 19.

Hannah Arendt, la célèbre philosophe et journaliste, penseuse du


totalitarisme, écrira plus tard sur la « banalité du mal 20 » qui imprégnait la
culture allemande à l'époque nazie. Mais tout aussi commune était la
crédulité du mal. Imaginer que la « juiverie » ou la « gitanerie » soit portée
par les chromosomes, transmissible, et donc accessible à un nettoyage
génétique, demandait des qualités extraordinaires de contorsionniste. La
suspension de tout scepticisme était le credo de cette culture. De ce fait,
toute une gamme de « scientifiques », qu'ils soient généticiens, chercheurs
en médecine, psychologues, anthropologues ou linguistes, récitaient
joyeusement des études académiques pour conforter la logique scientifique
du programme des eugénistes. Dans un traité confus intitulé The Racial
Biology of Jews 21 22, Otmar von Verschuer, un professeur de l'Institut Kaiser
Wilhelm à Berlin, avançait par exemple que névrose et hystérie étaient des
traits intrinsèquement génétiques chez les juifs. Notant que le taux de
suicide chez les juifs avait été multiplié par sept de 1849 à 1907, Verschuer
en concluait de façon étonnante que la cause sous-jacente n'était pas la
persécution systématique des juifs en Europe mais leur surréaction
névrotique à celle-ci. Pour lui, « seules des personnes avec des tendances
psychopathiques et névrotiques réagiront d'une telle manière à ce genre de
changement des conditions extérieures ». En 1936, l'université de Munich,
une institution richement dotée par Hitler, décerna un doctorat à un jeune
chercheur en médecine pour sa thèse sur la « morphologie raciale » de la
mâchoire humaine, une tentative de démonstration que l'anatomie de la
mâchoire était déterminée par la race et transmise génétiquement. Le tout
nouveau « généticien de l'homme » Josef Mengele allait bientôt se
manifester pour devenir le plus pervers des chercheurs nazis, avec des
expériences sur les prisonniers qui lui vaudront le titre d'Ange de la Mort.
Au bout du compte, le programme nazi de purification des « malades
génétiques » fut simplement le prélude à une bien plus grande dévastation.
L'horreur de l'extermination des sourds, aveugles, muets, boiteux,
handicapés et faibles d'esprit allait être numériquement éclipsée par les
horreurs sans fin suivantes, avec l'élimination de six millions de juifs dans
des camps et des chambres à gaz au cours de l'Holocauste, de deux cents
mille gitans, de plusieurs millions de citoyens soviétiques et polonais, et
d'un nombre inconnu d'homosexuels, d'intellectuels, d'écrivains, d'artistes et
de dissidents politiques.
Mais il est impossible de séparer cet apprentissage de la sauvagerie de
son expression la plus aboutie. Ce fut dans cette maternelle de la barbarie
eugéniste que les nazis ont appris l'alphabet de leur métier. Le mot génocide
partage sa racine avec gène, et pour une bonne raison : les nazis ont utilisé
le vocabulaire des gènes et de la génétique pour initier, justifier et maintenir
leur action. Le langage de la discrimination génétique était facilement
recyclé dans celui de l'extermination raciale. La déshumanisation des
malades mentaux et des handicapés (« ils ne peuvent pas penser ou agir
comme nous ») était un tour de chauffe préalable à la déshumanisation des
juifs (« Ils ne pensent ou n'agissent pas comme nous »). Jamais dans
l'histoire, et jamais avec une telle malignité, les gènes n'avaient été si
aisément reliés à l'identité, l'identité à la déficience, et la déficience à
l'extermination. Martin Niemöller, un théologien allemand, a bien résumé
cette marche glissante du mal par ces phrases célèbres 23 :
« Quand les nazis sont venus chercher les socialistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.
Puis ils sont venus chercher les juifs, et je n'ai rien dit
Parce que je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus me chercher,
Il ne restait plus personne
Pour protester 24. »

Alors que dans les années 1930, les nazis apprenaient à déformer le
langage de l'hérédité pour promouvoir un programme d'État de stérilisation
et d'extermination, un autre puissant État européen distordait lui aussi la
logique de l'hérédité et des gènes pour justifier son action politique, bien
que d'une manière opposée. Les nazis avaient adopté la génétique comme
outil de purification raciale. En Union soviétique, dans les années 1930, des
scientifiques et des intellectuels de gauche proposèrent que rien n'est
inhérent dans l'hérédité. Dans la nature, tout, et particulièrement toute
personne, pouvait être changé. Les gènes étaient un mirage inventé par la
bourgeoisie pour souligner la fixité des différences individuelles alors qu'en
fait, rien dans les traits caractéristiques, identités, choix ou destinés n'était
indélébile. Si l'État avait besoin d'une purification, il pouvait y parvenir non
par la sélection mais par la rééducation de tous les individus et l'effacement
de leur précédent soi. Les cerveaux, pas les gènes, devaient être lavés.
Comme avec les nazis, la doctrine soviétique fut également confortée et
renforcée par une pseudo science. En 1928, un austère chercheur en
agriculture au visage taillé à la serpe, Trofim Lyssenko 25 – il « donne la
sensation d'un mal de dents » écrivit un journaliste à son propos 26 –
prétendit avoir trouvé un moyen de « casser » et de réorienter les influences
héréditaires chez les animaux et les plantes. Dans des expériences menées
dans de lointaines fermes en Sibérie, Lyssenko avait paraît-il exposé des
souches de blé à des épisodes sévères de froid et de sècheresse qui leur
avaient permis d'acquérir une résistance héréditaire à l'adversité (on a
découvert par la suite que ces annonces de Lyssenko étaient soit
franchement frauduleuses, soit fondées sur des expériences de mauvaise
qualité scientifique). En traitant des souches de blé avec cette « thérapie de
choc », Lyssenko avançait qu'il pouvait obtenir une floraison plus
vigoureuse au printemps et de meilleurs rendements de blé en été.
La « thérapie de choc » était en contradiction évidente avec la génétique.
L'exposition du blé au froid ou à la sècheresse ne pouvait pas plus produire
de changements permanents et héritables dans ses gènes que l'amputation
de la queue sur plusieurs générations de souris ne pouvait créer une souche
sans queue, ou que l'étirement du cou d'une antilope ne pouvait donner une
girafe. Pour instiller un tel changement dans ses plantes, Lyssenko aurait dû
muter des gènes de sensibilité au froid (en s'inspirant de Muller), utiliser
une sélection naturelle ou artificielle pour isoler des souches mutantes (en
s'inspirant de Darwin), puis croiser les souches mutantes entre elles pour
fixer la mutation (en s'inspirant de de Vries).
Mais Lyssenko se convainquit lui-même, et convainquit les autorités
soviétiques, qu'il avait « reconditionné » les plantes par la seule exposition
au froid et modifié par là durablement leurs caractéristiques propres. Le
gène, avançait-il 27, avait été « inventé par les généticiens » pour soutenir la
science d'une « bourgeoisie pourrissante et moribonde ». « Les bases de
l'hérédité ne se trouvent pas dans une sorte de substance spéciale qui s'auto-
reproduit. » C'était une redite éculée de l'idée de Lamarck, d'une adaptation
se transformant en un changement héréditaire, des décennies après que des
généticiens avaient fait ressortir les erreurs conceptuelles du lamarckisme.
La théorie de Lyssenko fut immédiatement adoptée par l'appareil
politique soviétique. Elle promettait une nouvelle méthode pour largement
accroître la production agricole dans des terres toujours menacées de
famine. En « rééduquant » le blé et le riz, des cultures pouvaient être
menées dans toutes les conditions, sous les hivers les plus sévères comme
les étés les plus secs. Peut-être tout aussi important, Staline et ses
compatriotes trouvèrent la perspective de « briser » et « reconditionner » les
gènes par une thérapie de choc des plus satisfaisantes idéologiquement.
Ainsi, alors que Lyssenko reconditionnait des plantes pour les affranchir
de leur dépendance vis-à-vis du sol ou du climat, les membres du parti
procédaient en parallèle à la rééducation des dissidents politiques pour les
affranchir de leur dépendance vis-à-vis d'une mauvaise conscience et des
biens matériels. Les nazis, croyant dans une immutabilité génétique absolue
(« Un juif est un juif ») avaient eu recours à l'eugénisme pour changer la
structure de leur population. Les Soviétiques, croyant dans une capacité de
reprogrammation génétique absolue (« n'importe qui est chacun »),
pouvaient éradiquer toutes les distinctions et atteindre ainsi un bien collectif
radical.
En 1940, Lyssenko, ayant évincé tous ses opposants 28, prit la direction de
l'Institut de génétique de l'Union soviétique et instaura son propre ordre
totalitaire dans la biologie soviétique. Toute forme de critique scientifique
de ses théories, notamment toute prise en compte de la génétique
mendélienne ou de l'évolution darwinienne, devint hors-la-loi en Union
soviétique. Des scientifiques furent envoyés au goulag pour y être
« reconditionnés » avec les idées de Lyssenko (comme avec le blé, leur
exposition à une « thérapie de choc » pouvait les convaincre de changer
d'opinion). En août 1940, Nikolaï Vavilov, un célèbre généticien mendélien,
fut capturé et transféré dans la prison notoirement sinistre de Saratov pour
avoir propagé ses vues « bourgeoises » sur la biologie (Vavilov avait osé
avancer que les gènes n'étaient pas si malléables). Au moment où Vavilov et
d'autres généticiens croupissaient en prison, les partisans de Lyssenko
lancèrent une vigoureuse campagne pour discréditer la génétique en tant
que science. En janvier 1943, épuisé et mal nourri, Vavilov fut transféré
dans un hôpital prison. « Je ne suis plus qu'une bouse maintenant 29 »
déclara-t-il à ses geôliers avant de mourir quelques semaines plus tard 30.
Le nazisme et le lyssenkisme reposaient sur des conceptions de l'hérédité
radicalement opposées, mais le parallèle entre les deux est frappant. Bien
que la doctrine nazie fût d'une insurpassable virulence, nazisme comme
lyssenkisme partageaient un même fil conducteur : dans les deux cas, une
théorie de l'hérédité fut utilisée pour construire une idée de l'identité
humaine qui, à son tour, était déformée pour être mise au service d'un
programme politique.
Ces deux théories de l'hérédité si opposées – les nazis obsédés par le
caractère fixe de l'identité et les Soviétiques par sa complète plasticité –
accordaient pourtant une place centrale au langage des gènes et à l'héritage
génétique dans le fonctionnement de l'État et dans la conception du progrès.
Il est difficile d'imaginer le nazisme sans la croyance dans le caractère
indélébile de l'héritage génétique, comme de concevoir l'État soviétique
sans la croyance en la possibilité de son parfait effacement. Sans surprise,
dans les deux cas, la science fut délibérément déformée pour soutenir des
opérations étatiques de « purification ». Par l'appropriation du langage des
gènes et de l'hérédité, des systèmes entiers de pouvoir et de gouvernement
furent justifiés et renforcés. Au milieu du XXe siècle, le gène – son
importance, ou la négation de son existence – s'était donc transformé en un
puissant instrument politique et culturel. Il était devenu l'une des plus
dangereuses idées dans l'histoire humaine.
La pseudo science conforte les régimes totalitaires. Et les régimes
totalitaires produisent de la pseudo science. Les généticiens nazis ont-ils
réellement contribué à la génétique ?
Parmi un volumineux fatras de choses inutiles, deux contributions se
distinguent. La première est méthodologique. Les scientifiques nazis ont
fait avancer les « études de jumeaux », bien qu'ils les aient rapidement
transformées, de manière caractéristique, en une forme épouvantable. Les
études de jumeaux provenaient du travail de Francis Galton dans les années
1890. Après avoir forgé l'expression nature versus nurture 31 32, Galton s'est
demandé comment un scientifique pouvait distinguer l'influence respective
de l'inné et de l'acquis. Comment déterminer si un trait particulier – la taille
ou l'intelligence par exemple – était d'origine innée ou acquise ? Comment
pouvait-on démêler ce qui était héréditaire de ce qui était dû à
l'environnement ?
Galton proposa de tirer parti d'une expérience naturelle. Puisque les
jumeaux partagent le même matériel génétique, toute ressemblance
substantielle entre eux pouvait être attribuée aux gènes alors que toute
différence devait être la conséquence de l'environnement. En étudiant les
différences entre jumeaux, pensait-il, un généticien pouvait déterminer les
contributions précises de l'inné et de l'acquis pour des caractères importants.
Galton était sur la bonne piste, sauf sur un point crucial : il n'avait pas fait
de distinction entre les vrais jumeaux, qui sont effectivement identiques du
point de vue génétique, et les « faux jumeaux », nés ensemble sans pour
autant partager le même héritage génétique (les premiers proviennent de la
séparation en deux d'un embryon unique alors que les seconds sont issus de
la fécondation simultanée de deux ovules distincts par deux spermatozoïdes
différents et ont donc des génomes différents). Les premières études de
jumeaux étaient ainsi brouillées par cette confusion et menaient à des
résultats peu concluants. En 1924, Hermann Werner Siemens 33, l'eugéniste
allemand et sympathisant nazi, proposa une étude de jumeaux qui
améliorait l'approche de Galton en séparant soigneusement les vrais
jumeaux des autres* *.
Siemens, un dermatologue à l'origine, était un étudiant de Ploetz et un
fervent partisan de l'hygiène raciale dès le début. Comme Ploetz, Siemens
réalisa que la purification génétique ne pouvait se justifier que si les
scientifiques pouvaient d'abord établir l'hérédité des caractères incriminés.
On ne pouvait soutenir la stérilisation d'un aveugle que si l'on pouvait
certifier que sa cécité était héritée. Pour des traits comme l'hémophilie, cela
paraissait évident et des études de jumeaux pour établir une transmission
héréditaire ne s'imposaient pas. Mais pour des traits plus complexes comme
l'intelligence ou les maladies mentales, démontrer leur caractère héréditaire
était bien plus compliqué. Pour démêler les effets héréditaires de ceux dus à
l'environnement, Siemens suggéra de comparer des vrais jumeaux à des
faux jumeaux. Le test clé du caractère héréditaire ou non serait la
concordance. Ce terme fait référence à la fraction des jumeaux qui
possèdent un trait en commun. Si tous les jumeaux le possèdent, la
concordance est de 1. S'ils ne le partagent que dans la moitié des cas, la
concordance est de 0,5. C'est une mesure pratique pour savoir si un trait est
sous influence génétique. Supposons par exemple que de vrais jumeaux
aient une forte concordance pour la schizophrénie, tandis que de faux
jumeaux, nés et élevés dans le même environnement, présentent une
concordance plus faible. L'origine de la maladie peut alors être solidement
attribuée à la génétique.
Pour les généticiens nazis, ces premières études furent le point de départ
d'expériences plus drastiques. Le partisan le plus énergique de telles
expériences fut Josef Mengele, l'anthropologue reconverti en médecin
reconverti en officier SS qui, bien à l'abri dans sa blouse blanche, a hanté
les camps de concentration d'Auschwitz et de Birkenau. Mengele devint le
médecin chef d'Auschwitz. Encouragé par son mentor berlinois, Otmar von
Verschuer, il y commença une série d'expériences monstrueuses sur des
jumeaux. Entre 1943 et 1945 34, plus d'un millier de jumeaux passèrent entre
ses mains 35. Dès l'arrivée des prisonniers dans le camp, Mengele repérait
ceux dont il avait besoin pour ses études : il parcourait les rangs en criant
ces mots qui allaient se graver dans leur mémoire : Zwillinge heraus (« Les
jumeaux dehors ») ou Zwillinge heraustreten (« Les jumeaux, sortez du
rang »).
Extraits des files, les jumeaux recevaient un tatouage spécial, logeaient
dans des blocs séparés et étaient des victimes systématiques de Mengele et
ses assistants (ironie du sort, en tant que sujets d'expérience, les jumeaux
avaient aussi plus de chance de survivre que les autres enfants). Mengele
mesurait d'une manière obsessionnelle les différentes parties de leur corps
pour déterminer l'influence génétique sur leur croissance. « Chaque partie
du corps était mesurée, comparée, se rappelle un jumeau. Nous étions
toujours assis ensemble, toujours nus 36. » D'autres jumeaux furent
assassinés par le gaz et leur corps disséqué pour comparer la taille des
différents organes internes. D'autres furent tués par injection de chloroforme
dans le cœur. Certains furent soumis à des transfusions de sang
incompatibles, à des amputations de membres ou à des opérations sans
anesthésie. Des jumeaux furent infectés avec le typhus pour déterminer les
variations génétiques dans la réponse aux infections bactériennes. Dans une
expérience particulièrement horrible, une paire de jumeaux dont l'un était
bossu furent cousus ensemble pour savoir si un dos commun allait corriger
la difformité. La gangrène s'installa sur la cicatrice et les deux moururent
peu après.
Malgré une apparence scientifique, le travail de Mengele était de très
pauvre qualité. Après avoir fait des centaines de victimes avec ses
expériences, il ne produisit qu'un cahier raturé sans résultats notables. Un
chercheur qui a examiné ses notes décousues au musée d'Auschwitz en a
conclu qu'« aucun scientifique ne peut les considérer sérieusement ». De
fait, quelles qu'aient pu être les premières études de jumeaux en Allemagne,
les expériences de Mengele ont tellement pourri ce domaine de recherche,
ont suscité une telle haine, qu'il a fallu des décennies avant qu'il puisse
reprendre convenablement.

La seconde contribution des nazis à la génétique fut tout à fait


involontaire. Au milieu des années 1930, alors que Hitler accédait au
pouvoir en Allemagne, nombre de scientifiques ont senti venir la menace du
programme politique nazi et ont quitté le pays. L'Allemagne avait dominé la
science au début du XXe siècle. Elle avait été le creuset de la physique
atomique, de la mécanique quantique, de la chimie nucléaire, de la
physiologie et de la biochimie. Sur les cent prix Nobel attribués en
physique, en chimie ou en médecine entre 1901 et 1932, trente-trois furent
décernés à des Allemands (dix-huit à des Britanniques et six seulement à
des Américains). Lorsque Hermann Muller arriva à Berlin en 1932, la ville
hébergeait les meilleurs esprits scientifiques du monde. Einstein écrivait ses
équations sur les tableaux de l'Institut Kaiser Wilhelm de physique, Otto
Hahn, le chimiste, cassait les atomes pour comprendre leur constitution en
particules subatomiques et Hans Krebs, le biochimiste, éclatait les cellules
pour identifier leurs composantes chimiques.
Mais l'ascension du nazisme mit immédiatement en émoi la communauté
scientifique allemande. En avril 1933, les professeurs juifs furent
brutalement démis de leur poste dans les universités 37. Sentant un danger
imminent, des milliers de scientifiques juifs émigrèrent à l'étranger. Einstein
partit pour une conférence au Royaume-Uni en 1933 et refusa sagement de
revenir. Krebs prit l'avion la même année, tout comme le biochimiste Ernest
Chain et le physiologiste Wilhelm Feldberg. Max Perutz, le physicien,
arriva à l'université de Cambridge en 1937.
Pour des non juifs tels que Erwin Schrödinger et le chimiste nucléaire
Max Delbrück, la situation devenait moralement intenable. Beaucoup se
résignèrent à partir à l'étranger par dégoût. Hermann Muller, trompé par une
autre fausse utopie, gagna l'Union soviétique dans une nouvelle quête pour
unir la science et le socialisme (il faut aussi savoir, pour ne pas se tromper
sur la réponse des scientifiques à l'ascension nazie, que beaucoup ont gardé
un silence de mort à cette époque. « Hitler a pu ruiner les perspectives à
long terme de la science allemande 38 » écrivait George Orwell en 1945,
mais il n'y a eu aucune pénurie de « personnel doué pour faire les
recherches nécessaires à la mise au point du pétrole de synthèse, des avions
à réaction, des fusées et de la bombe atomique »).
Ce que le Reich avait perdu bénéficia directement à la génétique. L'exode
d'Allemagne a permis aux scientifiques de passer dans d'autres pays mais
aussi dans d'autres disciplines. Se retrouvant dans de nouveaux pays, ils y
ont aussi trouvé l'occasion de s'intéresser à d'autres problèmes. Les
physiciens atomiques se sont particulièrement tournés vers la biologie qui
était alors une frontière inexplorée de la science. Après avoir réduit la
matière à ses éléments fondamentaux, ils se mirent en quête de décomposer
le vivant en entités matérielles similaires. L'état d'esprit de la physique
atomique – cette volonté permanente de trouver des particules irréductibles,
des mécanismes universels et des explications systématiques – allait bientôt
diffuser dans la biologie et la conduire à de nouvelles méthodes et à de
nouvelles questions.
Et les répercussions se feront sentir pendant des décennies. En se
rapprochant de la biologie, physiciens et chimistes tentaient de comprendre
les êtres vivants en termes de physique et de chimie, sous la forme de
molécules, de forces, de structures, d'actions et de réactions. Ces émigrés
d'Allemagne allaient finir par redessiner le paysage scientifique du nouveau
continent où ils abordaient.
Les gènes captaient le plus l'attention. De quoi étaient-ils faits et
comment fonctionnaient-ils ? Le travail de Morgan avait identifié leur
emplacement sur les chromosomes, où ils étaient supposés s'aligner comme
des perles dans un collier. Les expériences de Griffith et de Muller avaient
désigné une substance matérielle, une entité chimique qui pouvait passer
d'un organisme à l'autre et être facilement modifiée par les rayons X.
Les biologistes pouvaient être effrayés à l'idée de décrire « la molécule
du gène » sur la base de pures hypothèses, mais quel physicien pouvait
résister à l'envie de s'aventurer sur ce nouveau territoire exotique ? En 1944,
s'exprimant à Dublin, le théoricien de la physique quantique Erwin
Schrödinger tenta audacieusement de décrire la nature moléculaire du gène
en se basant sur des principes purement théoriques (sa conférence fut
publiée plus tard sous la forme d'un livre intitulé What is Life ? 39 40 ). Le
gène, raisonnait Schrödinger, devait être d'un type chimique particulier, être
une molécule de contradictions. Il devait posséder une certaine régularité
chimique, car sinon des processus routiniers comme la copie ou la
transmission ne pourraient pas fonctionner, mais aussi être capable d'une
irrégularité extraordinaire, car autrement l'énorme diversité de l'information
héréditaire ne pourrait pas s'expliquer. La molécule devait pouvoir porter de
grandes quantités d'information et être cependant assez compacte pour tenir
dans une cellule.
Schrödinger imaginait une entité ayant de multiples liaisons chimiques
disposées le long de la « fibre du chromosome ». Peut-être que la séquence
des liaisons codait le message, une « variété de contenus comprimée dans
un code miniature ». Peut-être l'ordre des perles sur le collier portait-il le
code secret de la vie.
Ressemblance et différence, ordre et diversité, message et matière.
Schrödinger tentait d'imaginer une substance chimique capable de
rassembler les qualités divergentes et contradictoires de l'hérédité, une
molécule satisfaisant Aristote. Dans son esprit, c'était presque comme s'il
avait déjà vu l'ADN.
« Cette stupide molécule »

« Ne sous-estimez jamais la puissance de… la stupidité 1. »


*
Robert Heinlein*

Oswald Avery avait cinquante-cinq ans en 1933 lorsqu'il entendit parler


de l'expérience de transformation de Frederick Griffith. Son physique le
faisait paraître plus âgé qu'il n'était. Frêle, petit, avec des lunettes, presque
chauve, une voix d'oiseau et des membres qui pendaient comme des
brindilles en hiver, Avery était professeur à l'université Rockefeller à New
York, où il avait passé sa vie à étudier les bactéries et notamment le
pneumocoque. Il était sûr que Griffith avait dû faire une énorme bourde
dans son expérience. Comment des débris chimiques pouvaient-ils porter
une information génétique d'une cellule à une autre ?
Comme les musiciens, les mathématiciens et les athlètes de haut niveau,
les scientifiques ont leurs meilleures performances jeunes puis stagnent
rapidement. Ce n'est pas la créativité qui s'émousse, mais le tonus : la
science est un sport d'endurance. Pour produire l'expérience décisive, il faut
jeter mille expériences sans lendemain. C'est une lutte entre la nature et les
nerfs. Avery s'était battu pour être reconnu comme un microbiologiste
compétent mais l'idée de s'aventurer dans le monde nouveau des gènes et
des chromosomes ne lui serait jamais venue à l'esprit. « The Fess », comme
ses étudiants aimaient l'appeler 2 (un diminutif de « professeur »), était un
bon scientifique mais avait peu de chances de devenir un scientifique
révolutionnaire. L'expérience de Griffith avait peut-être introduit la
génétique dans un taxi pour un aller simple vers l'inconnu, mais Avery était
réticent à s'embarquer dans cette histoire.
Si Fess était un généticien réticent, l'ADN, en tant que « molécule du
gène », l'était aussi. L'expérience de Griffith avait engendré beaucoup de
spéculations sur la nature moléculaire du gène. Au début des années 1940,
les biochimistes avaient disloqué les cellules pour en révéler les
constituants chimiques ; ils avaient identifié diverses molécules mais « la
molécule de l'hérédité » restait inconnue.
Les biochimistes s'étaient particulièrement intéressés à la chromatine, la
structure biologique où résident les gènes et qui emplit le noyau. On avait
découvert qu'elle est formée de deux types de substances chimiques : les
protéines et les acides nucléiques. Personne ne connaissait la structure
intime de la chromatine 3, mais de ses deux composantes « intimement
associées », les protéines étaient les plus familières aux biologistes.
Ces molécules semblaient bien plus protéiformes que les acides
nucléiques, et bien plus susceptibles d'être le support des gènes. Les
protéines étaient connues pour assurer les diverses fonctions cellulaires. Les
cellules dépendent de réactions chimiques pour vivre. Au cours de la
respiration cellulaire, par exemple, la dégradation des sucres ou des lipides
donne du gaz carbonique et de l'énergie. Aucune de ces réactions chimiques
fondamentales n'a lieu spontanément dans la cellule : les protéines les
orientent et les contrôlent en les accélérant plus ou moins, modulant leur
vitesse pour les rendre compatibles avec la vie. Le vivant n'est peut-être rien
d'autre que de la chimie, mais une chimie particulière. Les organismes
n'existent pas parce que des réactions chimiques sont possibles mais parce
qu'elles sont à peine possibles. Une trop grande réactivité nous ferait nous
consumer spontanément, une trop faible nous figerait et nous ferait mourir.
Les protéines rendent possibles ces réactions et nous permettent de vivre
aux frontières de l'entropie chimique, surfant dangereusement mais sans
jamais tomber.
Les protéines forment aussi les composantes structurelles de la cellule.
Sous forme de filaments, elles donnent les cheveux, les ongles, le cartilage
ou les matrices qui entourent et maintiennent en place les cellules. Tordues
sous d'autres formes, elles constituent également des récepteurs, des
hormones et des molécules de signalisation permettant aux cellules de
communiquer entre elles. Presque toutes les fonctions cellulaires, que ce
soit le métabolisme, la division, la défense, l'élimination des déchets, la
sécrétion, la signalisation, la croissance et même la mort, requièrent des
protéines. Ce sont les éléments de base du monde biochimique.
Les acides nucléiques, au contraire, étaient des éléments marginaux du
monde biochimique. En 1869, quatre ans après que Mendel avait lu son
article à la Société de Brno, un biochimiste suisse du nom de Friedrich
Miescher avait découvert cette nouvelle classe de molécules dans la
cellule 4. Comme la plupart de ses collègues biochimistes, il essayait de
classer les composantes moléculaires des cellules en fragmentant ces
dernières, puis en séparant des fractions. Parmi les molécules séparées, un
type chimique retenait particulièrement son attention. Pour l'obtenir, il avait
extrait du pus de pansements chirurgicaux puis, à partir des globules blancs
récoltés 5, il avait fait précipiter la mystérieuse substance sous une forme
dense et filandreuse. Le sperme de saumon avait produit les mêmes
filaments blancs. Il nomma la molécule nucléine car elle était concentrée
dans le noyau cellulaire. Comme elle était acide, son nom fut plus tard
modifié en acide nucléique, mais sa fonction cellulaire restait inconnue.
Au début des années 1920, les biochimistes avaient acquis une meilleure
compréhension de la structure des acides nucléiques. Ces molécules se
présentent sous deux formes proches, l'ADN et l'ARN* *. Ce sont de
longues chaînes où des constituants de quatre types possibles –
chimiquement, des bases – font saillie le long de l'axe, comme des feuilles
sur une tige de lierre. Dans l'ADN, les quatre « feuilles » (ou bases) sont
l'adénine, la cytosine, la guanine et la thymine, abrégées en A, C, G et T.
Dans l'ARN, la thymine est remplacée par l'uracile, d'où A, C, G et U. On
ne connaissait rien de plus que ces rudiments de la structure des acides
nucléiques, sans parler de leur fonction.
Pour le biochimiste Phoebus Leven, un collègue d'Avery à l'université
Rockefeller, la composition chimique de l'ADN, quatre bases le long d'un
axe, était d'une platitude comique et suggérait une structure « très peu
sophistiquée 6 ». L'ADN est sans doute un long polymère monotone,
pensait Levene. Dans son esprit, les quatre bases devaient être répétées dans
un ordre défini – AGCT-AGCT-AGCT-AGCT et ainsi de suite jusqu'à la
nausée. Répétitif, régulier, austère, il devait s'agir d'une sorte de tapis
roulant, du nylon du monde biochimique. Levene qualifia l'ADN de
« molécule stupide 7 ».
Un coup d'œil rapide à la structure de l'ADN proposée par Levene
suffisait à disqualifier cette molécule comme support de l'information
génétique. Des molécules stupides ne pouvaient porter un message
intelligent. Monotone à l'extrême, l'ADN semblait complètement à l'opposé
de la substance qu'avait imaginée Schrödinger, non seulement stupide mais,
pire encore, ennuyeuse. Les protéines, au contraire, par leur diversité, leur
souplesse, leur capacité à prendre de multiples formes et fonctions, étaient
infiniment plus séduisantes en tant que support des gènes. Si la chromatine,
comme Morgan l'avait suggéré, était un collier de perles, les protéines
devaient en être les composantes actives, les perles, tandis que l'ADN était
probablement leur axe central. L'acide nucléique dans un chromosome,
comme l'énonça un biochimiste, n'était qu'une « substance déterminant la
structure, la soutenant 8 », un échafaudage moléculaire pour les gènes. Les
protéines portaient vraiment la matière du message héréditaire. L'ADN
faisait du remplissage.

Au printemps 1940, Avery répéta l'expérience de Griffith et confirma son


résultat clé. Il récupéra les débris cellulaires d'une souche lisse et virulente
du pneumocoque, mélangea ces débris avec les bactéries vivantes d'une
souche rugueuse et non virulente, puis injecta le tout à des souris. Chaque
fois, des bactéries lisses et virulentes émergeaient et tuaient les souris : le
« principe transformant » fonctionnait. Comme Griffith, Avery observa que
les bactéries, une fois transformées, retenaient leur virulence génération
après génération. Bref, l'information génétique devait être transmise entre
les deux organismes sous une forme purement chimique qui autorisait la
transition de la forme rugueuse à la forme lisse.
Mais quel pouvait être ce produit chimique ? Avery joua sur les
conditions de l'expérience comme seuls les microbiologistes savent le faire,
faisant pousser les bactéries dans différents milieux, ajoutant du bouillon de
cœur de bœuf au milieu de culture, retirant les sucres contaminant la soupe
après la mort des bactéries, et faisant pousser les colonies bactériennes sur
des boîtes. Deux assistants, Colin McLeod et Maclyn McCarty, rejoignirent
le laboratoire pour aider à faire les expériences. Les premières étapes
techniques étaient cruciales. Début août, les trois chercheurs avaient réussi
la réaction de transformation en flacon et isolé le « principe transformant »
sous une forme très concentrée. En octobre 1940, ils s'attaquèrent aux
composantes des débris bactériens, séparant laborieusement chacune d'entre
elles pour tester son pouvoir à transmettre l'information génétique.
Tout d'abord, ils retirèrent tous les fragments restants de la paroi
bactérienne. L'activité transformante resta inchangée. Puis ils dissolvèrent
les lipides dans de l'alcool sans que cela ne modifie le résultat. Ils écartèrent
ensuite les protéines en les précipitant avec du chloroforme ou en les
digérant par diverses enzymes sans altérer le pouvoir transformant. Ils
chauffèrent aussi le milieu jusqu'à soixante-cinq degrés, température assez
élevée pour dénaturer la plupart des protéines, puis ajoutèrent de l'acide
pour les faire précipiter : cela ne changea rien à la transmission des gènes.
Les expériences étaient faites méticuleusement et la conclusion était sans
appel. Il en ressortait que le principe transformant ne pouvait être fait de
sucres, de lipides ni de protéines.
Qu'est-ce que cela pouvait être d'autre ? Le principe transformant pouvait
être congelé et décongelé. L'alcool le précipitait. Il apparaissait alors sous la
forme blanche d'une « substance fibreuse […] qui s'enroule sur une tige de
verre comme du fil sur une bobine ». Si Avery l'avait mis sur sa langue, il
aurait senti la légère aigreur d'un acide, suivi de l'arrière-goût du sucre et de
la note métallique du sel, ce qu'un auteur a décrit comme le goût de la « mer
primordiale 9 ». Une enzyme digérant l'ARN n'avait aucun effet. Le seul
moyen d'empêcher la transformation était d'incuber l'extrait avec une
enzyme capable de dégrader l'ADN.
L'ADN ? Était-il possible que l'ADN soit le support de l'information
génétique ? Cette « molécule stupide » pouvait-elle porter les informations
les plus complexes de la biologie ? Avery, MacLeod et McCarty lancèrent
une batterie d'expériences, testant le principe transformant par les rayons
ultraviolet, l'analyse chimique, l'électrophorèse. Dans chaque cas, la
réponse était claire, il s'agissait indubitablement d'ADN. « Qui aurait pu le
deviner 10 ? écrivit Avery encore hésitant à son frère en 1943. Si c'est vrai,
et bien sûr cela n'est pas encore prouvé, alors les acides nucléiques ne sont
seulement importants pour leur structure mais sont aussi des substances
fonctionnellement actives […] qui induisent des changements prédictibles
et héréditaires dans les cellules [mots soulignés par Avery] ».
Avery voulait vérifier plutôt deux fois qu'une avant de publier ses
résultats 11. « Il serait risqué de s'engager sans être prêt et embarrassant de
devoir rétracter l'article plus tard. » Mais il comprenait parfaitement les
conséquences de son expérience historique : « Le problème fourmille
d'implications […] C'est quelque chose qui fait rêver les généticiens depuis
longtemps ». Comme un chercheur allait plus tard le décrire, Avery avait
découvert la « substance matérielle du gène », « l'étoffe dont les gènes
étaient faits 12 ».
L'article d'Oswald Avery sur l'ADN fut publié en 1944 13, l'année même
où les exterminations nazies atteignaient le sommet de l'horreur. Chaque
mois, des trains déversaient des milliers de déportés juifs dans les camps.
La macabre comptabilité explosait. Pour la seule année de 1944, près de
500 000 hommes, femmes et enfants furent transportés à Auschwitz. Des
camps annexes furent ajoutés et de nouvelles chambres à gaz et
crématorium furent construits. Les fosses communes débordaient de
cadavres. Cette année, on estime que 450 000 personnes furent gazées 14. En
1945, 900 000 juifs, 74 000 Polonais, 21 000 gitans et 15 000 prisonniers
politiques furent tués.
Au début de l'année 1945 15, alors que les soldats de l'Armée rouge
approchaient d'Auschwitz et de Birkenau à travers la campagne gelée, les
nazis tentèrent d'évacuer près de 60 000 prisonniers des camps et de leurs
annexes. Épuisés, refroidis et sévèrement dénutris, nombre de ces
prisonniers moururent au cours du transfert. Le 27 janvier 1945 au matin,
les troupes soviétiques entrèrent dans les camps et libérèrent les 7 000
prisonniers restants, nombre infime par rapport à tous ceux qui avaient été
tués et enterrés sur place.
Le langage de l'eugénisme et de la génétique était depuis longtemps passé
au second plan comparé à celui plus malveillant de la haine raciale. Le
prétexte de la purification génétique avait largement cédé la place à la
progression de la purification ethnique. Il n'en demeure pas moins que la
marque de la génétique nazie perdurait, comme une cicatrice indélébile.
Parmi les prisonniers hagards et émaciés qui sortirent du camp ce matin-là,
il y avait une famille de nains et plusieurs jumeaux, les quelques personnes
à avoir survécu aux expériences génétiques de Mengele.

Voilà, peut-être, la contribution finale du nazisme à la génétique : avoir


associé définitivement la honte à l'eugénisme. Les horreurs des eugénistes
nazis ont suscité une mise en garde, un réexamen global des ambitions qui
avaient été à l'origine de ces efforts. Dans le monde entier, les programmes
eugénistes furent stoppés dans la honte. Le Bureau d'enregistrement de
l'eugénisme américain 16, qui avait perdu une grande partie de son
financement en 1939, fut drastiquement réduit après 1945. Nombre de ses
fervents soutiens, atteints d'une commode amnésie collective lorsqu'on
évoquait leurs encouragements aux eugénistes allemands, abandonnèrent
complètement ce mouvement.
« Les objets biologiques importants
se présentent en paires »

« On ne peut réussir en science sans réaliser tout d'abord que,


contrairement à la conception populaire soutenue par les journaux et
par les mères des scientifiques, un bon nombre de scientifiques sont
non seulement étroits d'esprit et ennuyeux, mais aussi simplement
stupides 1. »
James D. Watson

« C'est la molécule qui a le prestige, pas les scientifiques 2. »


Francis Crick

« La science serait ruinée si, comme en sport, la compétition venait à


primer sur tout le reste 3. »
Benoît Mandelbrot

L'expérience d'Oswald Avery réalisait une autre « transformation ».


L'ADN, jadis la dernière roue du carrosse des molécules biologiques, se
retrouva propulsé sous les feux de la rampe. Bien que certains scientifiques
eurent initialement du mal à admettre que les gènes fussent faits d'ADN, la
démonstration d'Avery pouvait difficilement être rejetée (malgré trois
nominations pour le prix Nobel, Avery ne put le recevoir en raison de
l'opposition de Einar Hammarsten, influent chimiste suédois qui refusait de
croire que l'ADN puisse porter une information génétique). Alors que des
preuves supplémentaires de son rôle venant d'autres laboratoires et
expériences s'accumulaient dans les années 1950 4, même les sceptiques les
plus bornés ne pouvaient qu'être convaincus. Les allégeances basculaient, la
petite souillon de la chromatine était devenue sa reine.
Parmi les premiers convertis à la nouvelle religion de l'ADN se trouvait
un jeune physicien néo-zélandais, Maurice Wilkins 5. Fils d'un médecin de
campagne, il avait étudié la physique à Cambridge dans les années 1930.
Aux antipodes du prestigieux College, la Nouvelle-Zélande, avant-poste
rugueux du monde occidental, avait déjà produit un prodige qui avait
bouleversé la physique du XXe siècle : Ernest Rutherford, un autre jeune
homme qui était arrivé en 1895 à Cambridge avec une bourse et avait
traversé la physique atomique de l'époque comme un faisceau de neutrons 6.
Dans un jaillissement d'expériences inédites, Rutherford avait découvert
les propriétés de la radioactivité, construit un modèle conceptuel
convaincant de l'atome, disséqué l'atome en ses constituants subatomiques
et lancé le nouveau chantier de la physique subatomique. En 1919, il était
devenu le premier scientifique à réaliser le mythe médiéval de la
transmutation. En bombardant des atomes d'azote avec une émission
radioactive de noyaux d'hélium, il les avait convertis en atomes d'oxygène.
Même les représentants des éléments chimiques, démontrait Rutherford,
n'étaient pas des particules élémentaires. L'atome, l'unité fondamentale de la
matière, était en fait formé d'unités encore plus fondamentales : électrons,
protons et neutrons.
Wilkins avait évolué dans le sillage de Rutherford en étudiant la physique
atomique et les rayons. Il était allé à Berkeley en Californie dans les années
1940 pour rejoindre brièvement les scientifiques chargés de séparer et
purifier les isotopes nécessaires au Projet Manhattan de la bombe atomique.
Mais de retour en Angleterre, Wilkins, suivant en cela la tendance chez de
nombreux physiciens, s'était rapproché de la biologie. Il avait lu le petit
livre de Schrödinger Qu'est-ce que la vie ? et avait été immédiatement
fasciné. Le gène, l'unité fondamentale de l'hérédité, devait aussi être fait de
sous-unités, pensait-il, et la structure de l'ADN devait pouvoir les révéler.
C'était la chance pour un physicien de résoudre le mystère le plus séduisant
de la biologie. En 1946, Wilkins fut nommé directeur adjoint de la nouvelle
unité de biophysique du King's College à Londres.

Biophysique. Même ce mot curieux, collision de deux disciplines,


marquait une nouvelle époque. La prise de conscience, au XIXe siècle, que la
cellule vivante n'était rien de plus qu'un paquet de réactions chimiques
interconnectées avait permis de lancer une puissante discipline fusionnant
biologie et chimie, la biochimie. « La vie […] est un accident chimique 7 »,
a dit le chimiste Paul Ehrlich et les biochimistes, comme prévu, avaient
commencé à fracturer les cellules pour caractériser « les molécules du
vivant » par catégories et par fonctions. Les sucres fournissaient l'énergie,
les graisses la stockaient, les protéines permettaient les réactions chimiques,
accélérant et contrôlant le rythme des processus biochimiques, agissant
ainsi comme les tableaux de bord du monde biologique.
Mais comment les protéines rendaient-elles ces réactions possibles ? Par
exemple, l'hémoglobine, le transporteur de l'oxygène dans le sang, effectue
l'une des réactions les plus simples et néanmoins les plus vitales qui soient
en physiologie. Exposée à de fortes concentrations de dioxygène,
l'hémoglobine lie cette molécule. Relocalisée dans un milieu faiblement
oxygéné, elle libère son dioxygène. Cette propriété permet à l'hémoglobine
de véhiculer via le sang le dioxygène des poumons aux tissus comme le
cœur et le cerveau. Mais par quel mécanisme l'hémoglobine pouvait-elle
être une navette aussi efficace entre les tissus ?
La réponse se trouve dans la structure de la molécule. L'hémoglobine A,
la version la plus étudiée de cette molécule, a une forme de trèfle à quatre
feuilles. Deux de ses « feuilles » sont formées par une protéine appelée
globine alpha, les deux autres par une protéine proche, la globine bêta 8.
Chacune de ces globines maintient en son centre une structure appelée
hème, et chaque hème enserre un atome de fer qui peut se lier avec le
dioxygène, un peu comme dans la rouille.
Lorsqu'on charge des molécules de dioxygène sur les hèmes, les globines
de l'hémoglobine se referment sur le dioxygène à la façon d'un fermoir.
Lorsqu'on libère le dioxygène, au contraire, toute la structure se relâche ;
par cette relaxation, la libération d'une seule molécule de dioxygène facilite
celle des autres, comme le retrait de la pièce centrale d'un puzzle libère les
pièces voisines. Cette façon coopérative de lier puis de libérer le dioxygène
assure un apport efficace de la molécule aux tissus. L'hémoglobine
augmente de sept fois la capacité du sang à transporter le dioxygène, par
rapport aux quantités qui peuvent être seulement dissoutes dans le plasma.
La taille des vertébrés dépend de cette capacité de l'hémoglobine à
véhiculer le dioxygène dans toutes les parties du corps : sans elle, nos
organismes seraient limités à une petite taille et à une faible activité
métabolique. Nous serions des insectes…
C'est bien la forme de l'hémoglobine qui permet sa fonction. Sa structure
physique fonde ses propriétés chimiques, lesquelles fondent son
fonctionnement physiologique, et in fine son activité biologique. Le
fonctionnement complexe des êtres vivants peut ainsi être décrit en termes
de niveaux : niveau physique expliquant le niveau chimique, ce dernier
rendant compte du niveau physiologique. Reprenant la question de
Schrödinger « Qu'est-ce que la vie ? », un biochimiste pourrait répondre :
« si ce n'est des substances chimiques ». Et que sont ces substances
chimiques, pourrait ajouter un biophysicien, sinon des morceaux de
matière ?
Cette description de la physiologie – une correspondance raffinée entre la
forme et la fonction, étendue désormais jusqu'au niveau moléculaire –
remonte à Aristote. Pour ce dernier, les organismes vivants ne seraient rien
de plus que des assemblages exquis de machines. La biologie médiévale
s'était écartée de cette tradition, invoquant des forces « vitales » et des
fluides mystiques qui étaient en quelque sorte uniques à la vie, un deus ex
machina de dernière minute pour expliquer le mystérieux fonctionnement
des organismes vivants (et justifier l'existence du dieu). Mais les
biophysiciens étaient bien décidés à restaurer une description mécanistique
rigide de la biologie. La physiologie devait pouvoir s'expliquer en termes de
physique, avançaient-ils, avec des forces, des mouvements, des actions, des
moteurs, des leviers, des poulies et des fermoirs. Les lois qui faisaient
tomber la pomme de Newton au sol devaient aussi s'appliquer à la
croissance du pommier. Invoquer des forces vitales spéciales ou inventer
des fluides mystiques n'était pas nécessaire. La biologie était de la physique.
Le dieu était machine, machina en deus.

L'ambition de Wilkins au King's College était simple : résoudre la


structure tridimensionnelle de l'ADN. Si l'ADN était vraiment le support
matériel du gène, raisonnait-il, alors la structure de cette molécule devait
éclairer la nature du gène. De même que la terrifiante logique de l'évolution
avait allongé le cou de la girafe et amélioré le fermoir à quatre bras de
l'hémoglobine, cette machine à créer de l'adaptation devait avoir engendré
une molécule d'ADN dont la forme correspond parfaitement à la fonction.
La molécule du gène devait d'une manière ou d'une autre ressembler à une
molécule de gène.
Pour déchiffrer la structure de l'ADN, Wilkins avait décidé de rassembler
un ensemble de techniques biophysiques inventées non loin de là, à
Cambridge : la cristallographie et la diffraction aux rayons X. Pour en
comprendre le principe, imaginez que vous vouliez déduire la forme d'un
minuscule objet en trois dimensions, disons un cube. Vous ne pouvez
« voir » ce cube ni sentir ses arêtes, mais il possède une propriété partagée
par tous les objets physiques : il peut produire une ombre. Imaginez
maintenant que vous puissiez éclairer le cube sous différents angles et
enregistrer les ombres portées. Si la lumière est placée juste en face, le cube
aura une ombre carrée ; placée de côté, elle fera apparaître un losange. En
bougeant encore la source de lumière, on obtiendra une ombre en forme de
trapèze. Ce procédé a un côté laborieux presque absurde, comme de
sculpter un visage à partir d'un million de silhouettes, mais il marche :
morceau par morceau, un ensemble d'images à deux dimensions peut se
transmuter en une forme tridimensionnelle.
La diffraction aux rayons X fait appel à un principe analogue. Les
« ombres » sont le résultat de la diffraction de rayons par les atomes de la
molécule étudiée, sauf que dans le monde moléculaire, il faut la source de
lumière la plus puissante possible pour éclairer les molécules : les rayons X.
Et il y a un problème plus subtil. Les molécules refusent en général de
rester bien tranquilles quand on tire leur portrait. Dans les liquides ou les
gaz, elles se démènent en tous sens, comme des particules de poussière. Si
vous éclairez un million de cubes en mouvement, vous n'aurez qu'une
ombre mouvante et diffuse, une version moléculaire de la neige
électronique sur votre télévision.
Comment procéder ? La seule solution au problème est ingénieuse :
transformer une molécule en solution en un cristal, avec ses atomes
instantanément figés en position. Les ombres deviennent alors régulières, et
la structure cristalline produit des silhouettes ordonnées et lisibles. Résultat,
en éclairant aux rayons X un cristal de sa molécule préférée, un physicien
peut arriver à élucider sa structure en trois dimensions. Au Caltech 9, deux
physico-chimistes, Linus Pauling et Robert Corey, avaient utilisé cette
technique pour résoudre la structure de plusieurs fragments protéiques, un
exploit qui allait valoir le prix Nobel de chimie à Pauling en 1954.
C'était précisément ce que Wilkins espérait faire avec l'ADN. Éclairer
l'ADN aux rayons X n'exigeait pas d'innovation ni d'expertise particulières.
Wilkins trouva un diffractomètre à rayons X au département de chimie 10 et
l'installa, « dans une splendeur solitaire », au milieu d'une pièce recouverte
de plomb du côté des quais, juste sous le niveau de la Tamise voisine. Il
avait le matériel crucial pour son expérience. Le principal défi était
désormais de maintenir l'ADN tranquille.

Au début des années 1950, Wilkins s'appliquait à progresser


méthodiquement dans son travail quand il fut interrompu par une force
indésirable. Durant l'hiver, le directeur de l'unité de biophysique, J. T.
Randall, recruta une nouvelle personne pour travailler en cristallographie.
Randall était un aristocrate, un petit dandy raffiné amateur de cricket qui
dirigeait néanmoins son département d'une poigne de fer. La nouvelle
recrue, Rosalind Franklin, venait de terminer une étude sur les cristaux de
charbon à Paris. En janvier 1951, elle arriva à Londres et rendit visite à
Randall.
Wilkins était alors en congé avec sa fiancée, une décision qu'il regrettera
par la suite. On ne sait pas exactement dans quelle mesure Randall avait
anticipé les conflits à venir lorsqu'il suggéra un projet de recherche à
Franklin. « Wilkins a déjà trouvé que les fibres [d'ADN] donnent des
diagrammes remarquablement bons », lui dit-il. Peut-être pouvait-elle
envisager l'étude des motifs de diffraction de ces fibres et en déduire une
structure ? Il lui avait, de fait, offert l'ADN sur un plateau.
Lorsque Wilkins revint au laboratoire, il s'attendait à ce que Franklin le
rejoigne en tant que jeune assistante. L'ADN, après tout, avait toujours été
son projet à lui. Mais Franklin n'avait nullement l'intention d'être l'assistante
de qui que ce soit. Avec ses cheveux et ses yeux sombres, cette fille d'un
important banquier anglais, dont le regard transperçait ses interlocuteurs
comme des rayons X, était un rare spécimen dans un laboratoire : une
femme scientifique indépendante dans un monde dominé par les hommes.
Avec un « père dogmatique et exigeant », comme l'écrira plus tard Wilkins,
Franklin avait grandi dans une maison où « ses frères et son père lui en
voulaient d'être plus intelligente ». On comprend pourquoi elle n'avait guère
envie d'assister Maurice Wilkins dont les manières douces l'agaçaient, dont
les valeurs, pensait-elle, étaient désespérément « classe moyenne » et dont
le projet – élucider la structure de l'ADN – entrait en conflit direct avec le
sien. Ce fut, comme une amie de Franklin le racontera plus tard, « la haine
au premier regard 11 ».
Au début, Wilkins et Franklin travaillèrent néanmoins cordialement, se
rencontrant de temps en temps pour un café au Strand Palace Hotel, mais
leur relation se refroidit rapidement pour atteindre une hostilité glaciale 12.
Leur proximité intellectuelle générait un sourd mépris. En quelques mois,
ils ne purent presque plus s'adresser la parole (Elle « aboie souvent, sans
arriver à me mordre 13 » écrira Wilkins plus tard). Un matin, ils se
retrouvèrent en barque sur la rivière Cam au sein de deux groupes d'amis
différents. Alors que Franklin descendait la rivière vers Wilkins, les bateaux
entrèrent en collision. « Maintenant, elle essaye de me noyer 14 » s'exclama-
t-il dans une épouvante feinte. Il y eut un rire nerveux, du type que l'on
entend lorsque la plaisanterie est trop proche de la vérité.
Ce qu'elle essayait d'éviter, en fait, était le bruit. Le tintement des chopes
de bière dans les pubs envahis par les hommes. La bonhomie détendue des
hommes discutant de science dans leur salle réservée au King's College.
Franklin trouvait la plupart de ses collègues hommes « positivement
repoussants 15 ». Ce n'était pas seulement le sexisme 16, mais surtout les
insinuations sexistes qui étaient épuisantes, toute l'énergie dépensée à
analyser les affronts reçus ou à interpréter les jeux de mots involontaires.
Elle préférait travailler sur d'autres messages, d'autres codes qui étaient
ceux de la nature, des cristaux, des structures invisibles.
Or Randall, chose rare à son époque, était disposé à embaucher des
femmes scientifiques et plusieurs travaillaient avec Franklin au King's
College. Et des pionnières l'avaient déjà précédée dans la science. Il y avait
Marie Curie, sévère et passionnée dans ses robes noires ; avec ses mains
gercées 17, elle avait purifié le radium à partir d'une montagne de minerai,
puis reçu non pas un mais deux prix Nobel. Il y avait aussi Dorothy
Hodgkin à Oxford, féminine et raffinée, qui reçut le prix Nobel de chimie
pour elle seule pour avoir percé la structure cristalline de la pénicilline 18
(une « femme d'intérieur à l'air aimable » comme la décrivit un journal à
l'époque 19 ). Cependant, Franklin ne cadrait avec aucun de ces deux
modèles, elle n'était ni une aimable épouse ni une femme aux robes raides
prête à remuer les montagnes, ni une madone ni une parque austère.
Le bruit qui motivait le plus Franklin était celui des parasites qui
rendaient floues les images de l'ADN. Wilkins avait obtenu d'un laboratoire
suisse un ADN très purifié et l'étirait en longues fibres uniformes. En
l'étendant entre les deux segments d'un fil de fer – un trombone tordu faisait
parfaitement l'affaire –, il espérait parvenir à diffracter les rayons X et ainsi
obtenir des images.
Mais ce matériel s'avéra difficile à photographier. Des points flous se
trouvaient éparpillés sur le film. Qu'est-ce qui rendait l'image d'une
molécule purifiée aussi difficile à obtenir ? se demandait Franklin. Elle
tomba rapidement sur la réponse. À l'état purifié, l'ADN se trouvait sous
deux formes. En présence d'eau, la molécule était dans une configuration
précise et en séchant, elle basculait dans une autre. Quand le réceptacle de
l'expérience perdait son humidité, les molécules d'ADN se relâchaient puis
se tendaient, exhalant, inhalant, exhalant, comme la vie elle-même. Ce
changement entre les deux formes était en partie responsable du bruit que
Wilkins avait cherché à minimiser.
Franklin contrôla l'humidité du réceptacle en utilisant un dispositif
ingénieux qui faisait buller de l'hydrogène à travers de l'eau salée 20.
Lorsqu'elle augmentait le degré d'humidité de l'ADN, les fibres semblaient
se détendre définitivement. Elle les avait enfin apprivoisées. En quelques
semaines, elle put prendre des photos de l'ADN d'une qualité et d'une
netteté jamais obtenues auparavant. Le cristallographe J. D. Bernal les
qualifiera par la suite de « photographies aux rayons X les plus belles
jamais faites d'une quelconque substance 21 ».

Au printemps 1951, Maurice Wilkins donna une conférence scientifique


à la station zoologique de Naples, le laboratoire où Boveri et Morgan
avaient autrefois travaillé sur les oursins. Le temps commençait à se
réchauffer, bien qu'une brise fraîche issue de la Méditerranée puisse encore
balayer les grands axes de la ville. Dans l'audience, ce matin-là, se trouvait
un biologiste à « la chemise débraillée, les genoux en l'air, les chaussettes
descendues sur les chevilles […] hochant de la tête comme un coq 22 » dont
Wilkins n'avait jamais entendu parler, un jeune homme nerveux et volubile
appelé James Watson. L'exposé de Wilkins sur la structure de l'ADN était
sec et académique. L'une de ses dernières diapositives, présentée avec peu
d'enthousiasme, était une image précoce de la diffraction aux rayons X de
l'ADN. La photo tremblotait sur l'écran à la fin d'une longue présentation et
Wilkins n'insista pas sur l'image floue 23. On avait peine à distinguer un
motif, car Wilkins était encore limité à cette époque par la qualité de
l'échantillon et le problème du déssèchement de la chambre. Pourtant,
Watson fut aussitôt saisi par cette image. La conclusion générale était
inévitable : l'ADN pouvait bien être cristallisé sous une forme accessible à
la diffraction aux rayons X. « Avant l'exposé de Wilkins 24, je m'étais
inquiété de la possibilité que le gène puisse être d'une irrégularité
fantastique », écrira Watson plus tard. L'image avait convaincu Watson qu'il
pouvait en être autrement. « Soudain, je me suis pris d'enthousiasme pour la
chimie. » Il tenta de parler de l'image avec Wilkins mais « Maurice était
anglais et ne parlait pas aux étrangers 25 ». Watson s'éclipsa discrètement.
Watson ne savait « rien de la technique de diffraction aux rayons X 26 »
mais avait une intuition sans faille de l'importance de certains problèmes.
Ayant reçu une formation d'ornithologue à l'université de Chicago, il avait
pris soin « d'éviter tout cours de physique ou de chimie qui pouvait paraître
d'une difficulté même moyenne ». Mais une sorte d'instinct l'avait conduit à
s'intéresser à l'ADN. Il avait aussi lu, captivé, le livre de Schrödinger
Qu'est-ce que la vie ? Il avait travaillé sur la chimie des acides nucléiques à
Copenhague, « un flop complet 27 » comme il le décrira plus tard, mais la
photo de Wilkins l'avait fasciné. « Le fait que je ne puisse l'interpréter ne
me dérangeait pas. Il valait certainement mieux que je m'imagine devenir
célèbre plutôt que de devenir un universitaire éteint n'ayant jamais risqué
une pensée 28. »
Au culot, Watson retourna à Copenhague et demanda à être envoyé dans
le laboratoire de Max Perutz à Cambridge (Perutz, un biophysicien
autrichien, avait fui le régime nazi pour l'Angleterre au cours de l'exode des
années 1930, cf. p. 166). Perutz travaillait sur la structure des molécules et
Watson ne pouvait trouver mieux pour se rapprocher de l'image de Wilkins,
dont les ombres prophétiques ne cessaient de le hanter. Watson avait décidé
qu'il allait résoudre la structure de l'ADN, « la pierre de Rosette pour
dévoiler le vrai secret de la vie ». Il dira plus tard : « en tant que généticien,
c'était le seul problème valant la peine d'être résolu ». Il n'avait alors que
vingt-trois ans.

29
Watson était parti à Cambridge pour l'amour d'une photo . Le jour précis
où il arriva sur place, il succomba à nouveau – sous le charme d'un homme,
cette fois-ci. Francis Crick était un autre étudiant du laboratoire de Perutz.
Ce n'était en rien une passion érotique, non, mais un amour fait de folies
partagées, de ces conversations à batons rompus qui ne finissent jamais,
d'ambitions qui outrepassent la réalité 30. « Une arrogance de jeune homme,
une rudesse impitoyable et une intolérance aux raisonnements indigents
nous étaient naturelles à tous les deux 31 » écrira Crick par la suite.
Crick avait trente-cinq ans, soit douze de plus que Watson, et toujours pas
de doctorat (notamment parce qu'il avait travaillé pour l'Amirauté au cours
de la guerre). Il n'était pas un « universitaire » traditionnel et n'était
certainement pas « éteint ». C'était un ancien étudiant en physique avec une
personnalité exubérante et une voix forte qui poussait ses collègues à
s'abriter et à chercher de l'aspirine. Il avait aussi lu le livre de Schrödinger,
ce « petit livre qui avait lancé une révolution », et s'était passionné pour la
biologie.
Les Anglais haïssent beaucoup de choses, mais ce qu'ils détestent le plus
est la personne qui, assise à côté d'eux dans le train du matin, résout leur
grille de mots croisés. L'intelligence de Crick était aussi libre et audacieuse
que sa voix. Il ne voyait aucun inconvénient à s'emparer du problème des
autres et à suggérer des solutions. À la fin des années 1940, lorsqu'il était
passé de la physique à la biologie, il avait appris par lui-même une grande
partie des mathématiques de la cristallographie, toutes ces formules
imbriquées qui permettaient de transmuter des silhouettes en structures à
trois dimensions. Comme la plupart de ses collègues dans le laboratoire de
Perutz, Crick avait d'abord focalisé ses recherches sur la structure des
protéines. Toutefois, à la différence des autres, il avait dès le départ été
intrigué par l'ADN. Comme Watson mais également Wilkins et Franklin, il
était aussi instinctivement attiré par la structure d'une molécule capable de
porter l'information héréditaire.
Les deux compères, Watson et Crick, s'exprimaient avec tant d'animation,
comme des enfants livrés à eux-mêmes dans une salle de jeux, qu'on leur
avait assigné une pièce aux murs de briques jaunes avec des poutres de bois
où ils pouvaient laisser libre cours à leurs rêves, à leurs « délires ». Ils
étaient des brins complémentaires, se répondant par leur irrévérence, leur
fantaisie débridée et leur impétueuse intelligence. Ils méprisaient l'autorité,
mais brûlaient d'envie de l'affirmer. Ils trouvaient le monde scientifique
ridicule et laborieux, mais ils savaient comment s'y immiscer. Ils
s'imaginaient être des outsiders par excellence, mais se trouvaient
confortablement installés au cœur des collèges de Cambridge. Ils se
présentaient comme les bouffons dans la cour des fous.
Le seul scientifique qu'ils admiraient vraiment, encore qu'à contrecœur,
était Linus Pauling. Le truculent chimiste du Caltech avait récemment
annoncé la résolution d'un problème important dans la structure des
protéines. Les protéines sont constituées de chaînes d'acides aminés. Ces
chaînes se replient dans l'espace pour former des sous-structures, qui
forment elles-mêmes des structures plus grandes (imaginez une chaîne qui
fait des boucles comme un ressort, ce ressort faisant ensuite d'autres tours
pour donner une forme sphérique ou globulaire). Et voilà qu'en travaillant
sur des cristaux de protéines, Pauling avait découvert que ces molécules
sont souvent repliées en une sous-structure type où la chaîne d'acides
aminés s'enroule comme un ressort, dessinant une hélice simple, l'hélice
alpha.
Pauling avait dévoilé son modèle lors d'une rencontre au Caltech avec la
théatralité du magicien sortant un lapin moléculaire de son chapeau. Le
modèle était resté caché derrière un rideau jusqu'à la fin de la conférence
puis, surprise ! Pauling l'avait soudain révélé à un public piqué au vif et prêt
à applaudir. Il se racontait depuis que Pauling ne s'intéressait plus aux
protéines mais à la structure de l'ADN. À huit mille kilomètres de là,
Watson et Crick pouvaient presque sentir l'haleine de Pauling sur leur
nuque.
L'article historique de Pauling sur l'hélice protéique parut en avril 1951 32.
Garni de nombres et d'équations, il était intimidant à lire, même pour des
experts. Mais pour Crick, qui connaissait les formules mathématiques
mieux que personne, Pauling avait caché l'essentiel de sa méthode derrière
un écran de fumée algébrique. Crick dit à Watson que le modèle de Pauling
était en fait « le produit du bon sens et non le résultat d'un raisonnement
mathématique compliqué 33 ». La magie réelle venait de l'imagination.
« Les équations s'immisçaient parfois dans sa démonstration mais dans la
plupart des cas les mots auraient suffi […] L'hélice alpha n'avait pas été
trouvée en contemplant des images aux rayons X, le truc essentiel était
plutôt de se demander quels atomes aimaient se placer à côté des autres. Au
lieu d'un crayon et d'un papier, les outils de travail étaient des modèles
moléculaires ressemblant de loin à des jouets pour enfants de maternelle ».
C'est là que Watson et Crick franchirent l'étape scientifique la plus
intuitive. Et si la solution au problème de la structure de l'ADN pouvait se
faire par le même « truc » que Pauling avait utilisé ? Les images aux rayons
X allaient aider, bien sûr, mais tenter de déterminer la structure de
molécules biologiques par des méthodes expérimentales était, selon Crick,
d'un laborieux absurde, « comme de tenter de déterminer la structure d'un
piano en écoutant le son qu'il fait quand on le balance du haut d'un
escalier ». Et si la structure de l'ADN était simple, élégante, au point de
pouvoir être déduite par le « bon sens », par la construction d'un modèle ?
Et si un assemblage de boules et de bâtonnets pouvait élucider l'ADN ?

À quatre-vingts kilomètres de là, au King's College de Londres, Franklin


manifestait peu d'intérêt à fabriquer des modèles avec des jouets. Avec sa
précision de laser pour mener ses expériences, elle ne cessait de prendre des
photos de l'ADN de plus en plus nettes. Les images allaient donner la
réponse, pensait-elle, il n'y avait nul besoin de deviner. Les données
fournies par les mesures allaient produire des modèles 34 et pas l'inverse.
Des deux formes de l'ADN, la cristalline « sèche » et « l'humide », c'était la
dernière qui semblait avoir la structure la moins alambiquée. Mais lorsque
Wilkins lui proposa de collaborer pour résoudre cette structure, elle refusa
tout concours. Une collaboration était à ses yeux une forme à peine
déguisée de capitulation. Randall dut bientôt intervenir pour les séparer,
comme deux gamins qui se chamaillent. Wilkins devait poursuivre avec la
forme humide, trancha-t-il, et Franklin avec la forme sèche.
Cette séparation les desservit tous les deux. Les préparations d'ADN de
Wilkins étaient de pauvre qualité et ne pouvait donner de bonnes photos.
Franklin avait de bonnes photos mais des difficultés à les interpréter
(« Comment pouvez-vous oser interpréter mes données pour moi 35 ? » lui
répliqua-t-elle un jour). Alors qu'ils ne travaillaient qu'à quelques dizaines
de mètres l'un de l'autre, ils auraient pu être se trouver chacun sur deux
continents en guerre.
Le 21 novembre 1951, Franklin donna un séminaire au King's College.
Watson fut invité à y assister par Wilkins. L'après-midi bien gris était gâté
par un épais fog londonien. La pièce était une vieille salle de cours humide
perdue au cœur du bâtiment. Elle ressemblait au morne cabinet d'un
comptable tiré d'un roman de Dickens. Il y avait bien une quinzaine de
personnes. Watson était assis dans l'audience, « maigre et un peu braque
[…] les yeux écarquillés et sans prendre une seule note ».
Franklin parla « dans un style nerveux […] sans la moindre trace de
chaleur ou de légèreté dans ses mots, écrira Watson plus tard. Je me
demandais par moment à quoi elle pouvait ressembler si elle enlevait ses
lunettes et faisait quelque chose de nouveau avec ses cheveux ». Il y avait
quelque chose de volontairement sévère et détaché dans sa manière de
parler. Elle fit sa présentation comme si elle lisait les nouvelles du soir
soviétiques. Mais pour celui qui daignait faire davantage attention à son
exposé qu'à sa coiffure, il devenait évident qu'elle décrivait une avancée
conceptuelle monumentale, bien qu'avec une grande prudence. « Une
grande hélice avec plusieurs chaînes 36 37, avait-elle marqué dans ses notes,
les phosphates à l'extérieur » : elle avait commencé à entrevoir le squelette
d'une structure élaborée. Mais elle ne donna que des mesures hâtives, refusa
ostensiblement de préciser le moindre détail sur la structure, puis termina
son terne séminaire de façon abrupte.
Le matin suivant, Watson donna tout excité des nouvelles de la
présentation de Franklin à Crick. Ils prirent le train pour aller voir à Oxford
la grande dame de la cristallographie Dorothy Hodgkin. Hormis quelques
mesures préliminaires, Rosalind Franklin en avait peu dit. Lorsque Crick
interrogea Watson sur les valeurs précises, le jeune américain ne put donner
que des réponses vagues. Il ne s'était même pas donné la peine de noter
quelque chose. Il avait assisté à l'un des plus importants séminaires de sa
vie scientifique et n'avait pas pris de notes.
Pourtant, Crick se fit une idée suffisante des réflexions préliminaires de
Franklin pour se dépêcher de rentrer à Cambridge et commencer à
construire un modèle. Les deux compères s'y attelèrent dès le matin suivant,
ne s'arrêtant que pour dévorer une tarte aux groseilles dans le pub Eagle
voisin. Ils réalisèrent que « les données des rayons X, à première vue,
étaient compatibles avec deux, trois ou quatre brins 38 ». La question était :
comment réunir ces brins et obtenir un modèle de cette molécule
énigmatique ?

Un brin d'ADN consiste en une colonne de sucres et de phosphates à


laquelle sont amarrées quatre types de bases, A, T, G et C, comme les
crochets d'un brin de fermeture éclair. Pour résoudre la structure de l'ADN,
Watson et Crick devaient décider combien de brins composent la molécule,
quelle partie est au centre, et quelle autre en périphérie. Cela paraissait un
problème relativement simple, mais il était en fait diaboliquement difficile à
modéliser avec leurs boules et leurs bâtons. « Même si seulement quinze
atomes étaient pris en compte, ils ne cessaient de s'écarter des pinces
malcommodes qui les maintenaient. »
Au moment du thé, toujours en train de bricoler un modèle délicat,
Watson et Crick étaient parvenus à une réponse apparemment satisfaisante.
Il s'agissait de trois chaînes, chacune enroulée autour des deux autres dans
une formation en hélice avec une colonne de sucres et de phosphate
comprimée vers le centre. « Quelques contacts atomiques étaient encore
trop rapprochés pour être sûrs » admettaient-ils, mais cela pouvait peut-être
s'arranger en bidouillant un peu. Ce n'était pas une structure
particulièrement élégante, mais il ne fallait pas trop en demander. Ils
réalisèrent que l'étape suivante était de « la vérifier avec les mesures
quantitatives de Rosy 39 ». Et alors, sur un coup de tête, et un faux pas qu'ils
allaient ensuite regretter, ils appelèrent Wilkins et Franklin pour qu'ils
viennent jeter un coup d'œil à leur modèle.
Wilkins, Franklin et son étudiant Ray Gosling arrivèrent le matin suivant
de Londres pour inspecter la construction de Watson et Crick 40. Le voyage
à Cambridge était plein d'attentes. Franklin était plongée dans ses pensées.
Lorsque le modèle fut finalement dévoilé, ce fut une énorme déception.
Wilkins le trouva « décevant » mais retint ses paroles. Franklin ne fut pas
aussi diplomate. En un regard, elle fut convaincue qu'il était absurde. C'était
pire que faux, ce n'était pas beau, une catastrophe laide, branlante et
globuleuse, un gratte-ciel après un tremblement de terre. Comme se
rappelle Gosling, « Rosalind le détruisit avec son meilleur style
pédagogique : “vous vous trompez pour les raisons suivantes” […] qu'elle
énuméra tout en démolissant leur proposition 41 ». Elle aurait pu tout aussi
bien détruire le modèle à coups de pied.
Crick avait essayé de stabiliser les « chaînes branlantes » en mettant la
colonne de phosphate au centre. Mais les phosphates sont chargés
négativement : s'ils étaient tournés vers l'intérieur, ils devaient se repousser
et disloquer l'ensemble en une nanoseconde. Pour résoudre ce problème de
répulsion, Crick avait inséré un ion magnésium chargé positivement au
centre de l'hélice, en guise de point de colle moléculaire pour maintenir la
structure. Mais les mesures de Franklin suggéraient que le magnésium ne
pouvait se trouver au centre. Pire, la structure modélisée par Watson et
Crick était si serrée qu'elle ne pouvait contenir beaucoup de molécules
d'eau. Dans leur empressement à construire leur modèle, ils avaient même
oublié la première découverte de Franklin : la remarquable « humidité » de
l'ADN.
Et voilà que l'observation s'était transformée en inquisition. Au fur et à
mesure que Franklin démantelait le modèle, molécule par molécule, c'était
comme si elle retirait chaque os de leur corps. Crick parut se dégonfler à
vue d'œil. « Son état d'esprit 42, se rappelle Watson, n'était plus celui d'un
maître sûr de lui faisant la leçon à de pauvres enfants des colonies. »À
présent, Franklin était franchement exaspérée par ces « bêtises
d'adolescents ». Ces garçons et leurs jouets lui avaient fait perdre un temps
énorme. Elle repartit par le train de 15 h 40.

Pendant ce temps, à Pasadena, Linus Pauling tentait lui aussi de résoudre


la structure de l'ADN. Watson savait que les « assauts sur l'ADN » de
Pauling allaient forcément être extraordinaires. Il allait entrer dans la
bataille avec fracas, déployant sa profonde compréhension de la chimie, des
mathématiques et de la cristallographie et, plus important encore, son sens
instinctif de la modélisation. Watson et Crick redoutaient de se lever un
matin, d'ouvrir les pages d'une auguste revue scientifique et d'y trouver sous
leur nez la structure de l'ADN résolue. Le nom de Pauling, et non le leur,
serait alors attaché à l'article.
Dans les premières semaines de janvier 1953, ce cauchemar parut se
réaliser 43. Pauling et Corey rédigèrent un article proposant une structure de
l'ADN et en envoyèrent une copie préliminaire à Cambridge. C'était une
bombe lancée spontanément de l'autre côté de l'Atlantique. Pendant un
moment, Watson crut que « tout était perdu ». Il parcourut l'article comme
un malade jusqu'à la figure cruciale. Mais, en examinant la structure
proposée, il sut immédiatement « que quelque chose n'était pas juste ». Par
coïncidence, Pauling et Corey avait eux aussi suggéré une triple hélice, avec
les bases A, G, C, et T pointant vers l'extérieur. La colonne de phosphates
était tournée vers l'intérieur, comme l'axe central d'un escalier en
colimaçon, ses marches vers l'extérieur. Mais la proposition de Pauling ne
comportait aucun magnésium pour « coller » les phosphates ensemble. Il
imaginait plutôt que la structure tenait par des liaisons beaucoup plus
faibles. Ce tour de passe-passe ne resta pas inaperçu. Watson sut
immédiatement que la structure n'était pas la bonne car elle était
énergétiquement instable. Un collègue de Pauling écrivit plus tard à ce
propos que « si cela avait été la structure de l'ADN, il aurait éclaté ».
Finalement, Pauling n'avait pas tout explosé, il avait juste fait exploser sa
molécule imaginaire.
« La bourde, comme Watson la qualifia, était trop incroyable pour rester
secrète plus de quelques minutes. » Il fila chez un ami chimiste du labo
voisin pour lui montrer la structure de Pauling. Il lui confirma la chose :
« Le géant [Pauling] avait oublié les notions de chimie élémentaires ».
Watson le raconta à Crick et les deux se retrouvèrent à l'Eagle, leur pub
favori, pour célébrer l'échec de Pauling à grand renfort de whisky.

Vers la fin janvier 1953, James Watson alla voir Wilkins à Londres. Il
s'arrêta pour rencontrer Franklin à son bureau. Elle travaillait à sa paillasse,
des dizaines de photos éparpillées autour d'elle, un cahier plein de notes et
d'équations sur son bureau. Ils discutèrent sèchement de l'article de Pauling.
À un moment, énervée par Watson, Franklin se déplaça rapidement dans la
pièce. Craignant « que dans sa brusque colère, elle ne [le] frappe », Watson
s'esquiva.
Wilkins, au moins, était plus accueillant. Alors qu'ils se réconfortaient
mutuellement du caractère radioactif de Franklin, Wilkins se confia à
Watson comme il ne l'avait jamais fait jusqu'à présent. Ce qui se passa
ensuite est un embrouillamini de signaux mitigés, de défiance, de
malentendus et de présomptions. Wilkins dit à Watson que Rosalind
Franklin avait fait une nouvelle série de photos de la forme complètement
humide de l'ADN au cours de l'été, des images tellement nettes que
l'essentiel du squelette de la structure sautait virtuellement aux yeux.
Le 2 mai 1952, un vendredi soir, Gosling et elle avaient exposé sur la nuit
une fibre d'ADN aux rayons X. L'image fut techniquement parfaite, bien
que l'appareil photo avait légèrement dérivé du centre. « V. Good. Wet
Photo 44 45 » avait-elle marqué sur son cahier rouge. Le lendemain soir, à six
heures et demie – elle travaillait le samedi soir, bien sûr, quand le reste de
l'équipe allait au pub –, elle remit en place l'appareil photo. Le mardi après-
midi, elle développa le cliché. Elle était encore plus nette que la précédente.
C'était l'image la plus parfaite qu'elle eût jamais vue. Elle l'avait étiquetée
« Photographie 51 ».
Wilkins passa dans l'autre pièce, sortit la photo d'un tiroir et la montra à
Watson. Franklin était encore dans son bureau, toujours irritée. Elle ne
savait pas que Wilkins venait de révéler l'élément le plus précieux de ses
résultats à Watson* *. (« Peut-être aurais-je dû demander la permission à
Rosalind et je ne l'ai pas fait, écrira plus tard un Wilkins tout contrit. La
situation était très difficile […] Si la situation avait été un tant soit peu
normale, je lui aurais naturellement demandé sa permission, bien que si les
choses avaient été un tant soit peu normales, toute la question de la
permission ne se serait pas posée […] J'avais cette photo et il y avait une
hélice au beau milieu, on ne pouvait pas la louper ».)
Watson fut immédiatement sidéré. « Dès l'instant où j'ai vu l'image, j'en
suis resté bouche bée et mon pouls s'est mis à accélérer. Le motif était
incroyablement plus simple que ceux obtenus auparavant […] Après
quelques minutes de calculs, on pouvait trouver le nombre de chaînes dans
la molécule ».
Dans le compartiment glacial du train qui le ramenait à Cambridge ce
soir-là, Watson dessina ce qu'il se souvenait de la photo dans la marge d'un
journal. La première fois, il était revenu de Londres sans notes et il n'allait
pas répéter la même erreur. Quand il fut arrivé à Cambridge et qu'il franchit
le portail à l'arrière du collège, il était convaincu que l'ADN devait être
constitué de deux chaînes en hélices apposées : « les objets biologiques
importants se présentent en paires 46 ».

Le matin suivant, Watson et Crick foncèrent au laboratoire et se mirent à


construire un modèle pour de bon. Les généticiens comptent, les
biochimistes purifient : Watson et Crick jouaient. Ils travaillaient
méthodiquement, rapidement et soigneusement, tout en laissant assez de
place à leur point fort : la légèreté. S'ils devaient gagner la course, ce serait
par imagination et intuition. Ils trouveraient leur solution de l'ADN en riant.
Dans un premier temps, ils essayèrent de sauver la base de leur premier
modèle, plaçant les phosphates au centre, les bases tournées vers les côtés.
Le modèle bougeait avec peine, les molécules étant trop serrées pour être à
l'aise. Après le café, Watson dut capituler.
Peut-être que l'axe était en fait vers l'extérieur, et les bases, A, T, G, et C
à l'intérieur, se faisant face ? Mais la résolution d'un problème en créait un
plus gros encore. Avec les bases orientées vers l'extérieur, il n'y avait
aucune difficulté à les disposer, elles faisaient simplement le tour autour de
l'axe central. Mais si les bases étaient tournées vers l'intérieur, elles devaient
être serrées et empilées l'une contre l'autre. Les dents de la fermeture éclair
devaient s'intercaler. Pour que les A, T, G et C se tiennent à l'intérieur de la
double hélice d'ADN, il fallait qu'elles interagissent, qu'elles aient une
relation entre elles. Mais que pouvait faire une base, A par exemple, avec
une autre ?
Un chimiste isolé avait suggéré avec insistance que les bases de l'ADN
devaient avoir quelque chose à faire entre elles. En 1950, le biochimiste
d'origine autrichienne Erwin Chargaff, qui travaillait à l'université
Columbia à New York, avait trouvé quelque chose de particulier avec
l'ADN. À chaque fois qu'il digérait la molécule et analysait sa composition
en bases, il trouvait toujours que les A et les T étaient dans les mêmes
proportions et qu'il en était de même pour les G et le C. Quelque chose de
mystérieux avait apparié les A aux T et les G aux C, comme si ces
molécules étaient congénitalement liées. Mais bien que Watson et Crick
connussent cette règle, ils n'avaient aucune idée de la manière dont elle
pouvait s'appliquer à la structure finale de l'ADN.
Une seconde difficulté apparaissait en plaçant les bases à l'intérieur de
l'hélice : la mesure précise du squelette externe de sucre-phosphate devenait
alors cruciale. C'était un problème géométrique, contraint de façon évidente
par les dimensions de l'espace central. Une fois encore, à l'insu de Franklin,
ses données furent d'un grand secours. Durant l'hiver 1952, un comité avait
été désigné pour passer en revue le travail effectué au King's College.
Wilkins et Franklin avaient préparé un rapport sur leurs résultats les plus
récents sur l'ADN qui comportait beaucoup de mesures préliminaires. Max
Perutz avait été membre du comité et obtenu à ce titre une copie du rapport
qu'il transmit à Watson et Crick. Ce document n'était pas explicitement
marqué « Confidentiel » mais il était évident qu'il n'était pas destiné à être
librement diffusé, notamment aux concurrents de Franklin.
Les intentions de Perutz, et sa naïveté feinte concernant la compétition
scientifique, sont restées mystérieuses (sur la défensive, il écrira plus tard :
« J'étais inexpérimenté et peu concerné par les questions administratives, et
comme le rapport n'était pas marqué “Confidentiel”, je ne voyais aucune
raison de le garder pour moi 47 »). Le mal était fait : le rapport s'est retrouvé
dans les mains de Watson et Crick. Et avec les deux squelettes de sucre-
phosphate placés à l'extérieur, les paramètres généraux des mesures connus,
une construction beaucoup plus précise du modèle pouvait être entreprise.
Tout d'abord, Watson essaya de placer deux hélices ensemble, avec une
base A sur un brin en face d'un A sur l'autre brin. Mais l'hélice s'élargissait
et se rétrécissait de façon peu élégante, comme le bibendum de Michelin.
Watson tenta de remettre en place le modèle, mais il ne tenait pas. Le
lendemain matin, il fallut l'abandonner.
Ce matin du 28 février 1953, Watson, qui jouait toujours avec les bases
en carton de son modèle en trois dimensions de l'ADN, commença à se
demander si, à l'intérieur de l'hélice, les bases se faisant face ne pouvaient
pas être différentes. Et si la base A était appariée à la T, et la G avec la C ?
« Soudain, je me rendis compte que la paire adénine-thymine (A – T) avait
une forme identique à la paire guanine-cytosine (G – C) […] aucun
ajustement n'était nécessaire pour donner la même forme aux deux types de
paires 48 ».
Il prit alors conscience que les paires de base pouvaient facilement
s'empiler les unes sur les autres, tournées vers l'intérieur et le centre de
l'hélice. Et la règle de Chargaff devint soudain évidente : l'appariement des
A avec les T et des G avec les C faisait que ces bases étaient toujours en
quantités égales car complémentaires, comme les crochets opposés d'une
fermeture éclair. Les objets biologiques les plus importants devaient se
présenter sous forme de paire. Watson eut du mal à attendre que Crick soit
entré dans leur bureau. « Francis n'avait pas fait la moitié du chemin depuis
la porte que je lui déclarai que la réponse à tout était entre nos mains 49. »
Un coup d'œil aux bases opposées suffit à convaincre Crick. Les détails
du modèle devaient encore être précisés – les paires A : T et G : C devaient
être placées à l'intérieur du squelette de l'hélice –, mais le progrès décisif
était là. La solution était tellement belle qu'elle ne pouvait être fausse.
Comme Watson se le rappelle, Crick « entra en trombe dans l'Eagle pour
crier à tout ceux qui pouvaient l'entendre que nous avions trouvé le secret
de la vie 50 ».
Comme le triangle de Pythagore, les peintures rupestres de Lascaux, les
pyramides d'Égypte, ou l'image d'une planète bleue fragile perdue dans
l'espace, la double hélice est une image emblématique, définitivement
gravée dans la mémoire et l'histoire de l'humanité. J'ai rarement reproduit
des schémas biologiques dans mes textes, les images que l'on forme dans
son esprit sont en général plus détaillées. Mais il faut parfois faire des
exceptions à la règle.

Schéma de la structure en double hélice de l'ADN montrant une seule hélice (à gauche) et la forme en double hélice (à droite).
Notez la complémentarité des bases : le A est apparié au T, le G au C. L'armature ou « squelette » externe de chaque brin d'ADN
est formée d'une chaîne de sucres et de phosphates.

L'hélice contient deux brins entremêlés d'ADN. Elle est « droite »,


tournant vers le haut comme si elle était déroulée par une vis tournant vers
la droite. Sa largeur est de 23 angströms, l'angström étant un dix millième
de millième de millimètre. Un million d'hélices côte à côte tiendraient dans
cette lettre : o. Le biologiste John Sulston a écrit à son propos : « Nous la
voyons comme une double hélice plutôt trapue car on montre rarement son
autre aspect frappant, le fait qu'elle soit immensément longue et fine. Dans
chaque cellule de notre corps, nous en avons deux mètres. Si l'on devait la
représenter à l'échelle avec l'épaisseur d'un fil à coudre, cela donnerait une
longueur de 200 kilomètres 51. »
Chaque brin d'ADN est une longue séquence de bases, A, T, G et C. Elles
sont reliées dans chaque brin à l'axe de sucres et de phosphate. Cet axe
tourne à l'extérieur, décrivant une spirale. Les bases se font face, comme les
marches d'un escalier en colimaçon. Le brin opposé contient les bases
complémentaires, A en face de T, G en face de C. Les deux brins
contiennent donc la même information, mais dans un sens complémentaire,
chaque brin étant la « réflexion » de l'autre (l'analogie la plus appropriée est
la structure du yin et du yang). Les forces moléculaires entre les bases des
paires A : T et G : C tiennent les deux brins ensemble comme dans une
fermeture éclair. Une double hélice d'ADN peut être vue comme un code
écrit avec quatre lettres, ATGCCCTACGGGCCCATCG… jumelé à jamais
avec son image en miroir.
« Voir, a écrit le poète Paul Valéry, c'est oublier le nom des choses que
l'on voit. » Voir l'ADN, c'est oublier son nom ou sa formule chimique.
Comme pour les plus simples des outils créés par l'homme – le marteau, la
faux, le soufflet, l'échelle, les ciseaux –, on peut appréhender la fonction de
cette molécule par le seul examen de sa structure. « Voir » l'ADN, c'est
percevoir immédiatement sa fonction d'entrepôt de l'information. La
molécule la plus importante en biologie n'avait pas besoin d'un nom pour
être comprise.

Watson et Crick construisirent leur modèle complet dans la première


semaine de mars 1953. Watson courut à l'atelier de fabrication des pièces
métalliques au sous-sol du laboratoire Cavendish pour lancer la
construction des parties du modèle. Le façonnage, la soudure et le polissage
prit des heures alors que Crick faisait les cents pas à l'étage. Une fois les
pièces du modèle en main, ils commencèrent à le monter comme un château
de cartes. Chaque pièce devait s'encastrer, et correspondre aux mesures
moléculaires connues. Chaque fois que Crick fronçait les sourcils en
ajoutant un élément, l'estomac de Watson se tordait, mais à la fin l'ensemble
se tenait bien, comme un puzzle enfin résolu. Le jour suivant, ils revinrent
avec un fil à plomb et un mètre pour mesurer chaque distance entre les
différentes composantes. Chaque mesure, pour les angles, les largeurs et les
espaces séparant les molécules, était presque parfaite.
Maurice Wilkins passa jeter un coup d'œil au modèle le lendemain
matin 52. Il n'eut besoin que « d'une minute […] pour l'aimer ». « Le modèle
était placé en hauteur sur une table du laboratoire 53, se rappela Wilkins plus
tard, [il] avait sa propre vie, paraissant un peu comme un bébé à peine né
[…] Le modèle semblait parler pour lui-même et dire “Peu m'importe ce
que vous pensez, je sais que j'ai raison” ». Il revint à Londres et confirma
que ses plus récents résultats de cristallographie, ainsi que ceux de Franklin,
s'accordaient bien avec la double hélice. « Je pense que vous êtes une paire
de vieilles fripouilles, mais vous avez probablement quelque chose 54 »
écrivit Wilkins de Londres le 18 mars 1953. « J'aime cette idée 55. »
Franklin vit le modèle plus tard, dans les quinze jours suivants, et elle
aussi fut rapidement convaincue. Au début, Watson craignit que « son esprit
têtu, aiguisé, pris à son propre […] piège » résistât au modèle. Mais
Franklin n'eut pas besoin d'explications. Son intelligence aiguë
reconnaissait une belle solution dès qu'elle la voyait. « Le positionnement
de l'axe à l'extérieur [et] le caractère unique des paires A-T et G-C n'étaient
pas discutables à ses yeux 56. » La structure, comme Watson la décrivit,
« était trop belle pour ne pas être vraie ».
Le 25 avril 1953, Watson et Crick publièrent leur article, « Molecular
Structure of Nucleic Acids : A Structure for Deoxyribose Nucleic Acid »
dans la revue Nature 57. Un autre article de Gosling et Franklin qui apportait
de solides arguments cristallographiques en faveur de la structure en double
hélice l'accompagnait. Un troisième article signé par Wilkins corroborait les
résultats par des données expérimentales sur les cristaux d'ADN.
Watson et Crick poursuivirent la grande tradition qui veut que les
découvertes les plus significatives de la biologie soient accompagnées d'une
suprême litote – rappelez-vous Mendel, Avery et Griffith. Ils ajoutèrent
donc une dernière ligne à leur article : « Il n'a pas échappé à notre attention
que l'appariement spécifique que nous avons postulé suggère
immédiatement un mécanisme possible de copie pour le matériel
génétique. » La fonction la plus importante de l'ADN, sa capacité à
transmettre des copies d'information d'une cellule à l'autre, d'un organisme à
l'autre, résidait dans sa structure. Message, mouvement, information, forme,
Darwin, Mendel, Morgan : tout était écrit dans cet assemblage précaire de
molécules.
En 1962, Watson, Crick et Wilkins reçurent le prix Nobel de physiologie
ou de médecine pour leur découverte. Franklin ne fut pas incluse dans le
prix. Elle était décédée en 1958, à l'âge de trente-sept ans, d'un cancer de
l'ovaire généralisé, une maladie due en fin de compte à des mutations
génétiques.

Lorsqu'on se trouve à Londres, là où la Tamise s'incurve vers le nord près


de Belgravia, on peut commencer une balade au Vincent Square, le parc en
forme de trapèze qui jouxte la Société royale d'horticulture. C'est à cet
endroit, en 1900, que William Bateson annonça au monde scientifique la
nouvelle de l'article de Mendel, lançant l'ère de la génétique moderne. De ce
parc, une courte marche vers le nord-ouest après le côté sud du Palais de
Buckingham nous conduit aux maisons élégantes de Rutland Gates où, dans
les années 1900, Francis Galton développa sa théorie de l'eugénisme avec
l'espoir d'utiliser les techniques génétiques pour améliorer l'homme.
Environ cinq kilomètres plus à l'est, au-delà du fleuve, se trouve l'ancien
site des Pathological Laboratories du Ministère de la santé. Au début des
années 1920, Frederick Griffith y découvrit le phénomène de la
transformation – le transfert de matériel génétique d'un organisme à un
autre –, dans une expérience qui mena à l'identification de l'ADN comme
« molécule du gène ». Traversez encore le fleuve vers le nord et vous
arriverez au King's College où Rosalind Franklin et Maurice Wilkins
commencèrent leur travail sur les cristaux d'ADN au début des années
1950. En repartant vers le sud ouest, votre promenade vous conduira au
Musée de la science sur la rue Exhibition Road où vous pourrez rencontrer
la « molécule du gène » en personne. Le modèle d'origine de l'ADN de
Watson et Crick, avec ses plaques métalliques faites à la main et ses tiges
branlantes, trône derrière une vitrine. Le modèle ressemble à un réseau de
tire-bouchons inventé par un fou, ou à un escalier en colimaçon d'une
improbable fragilité qui relierait le passé humain à son avenir. Les lettres
gribouillées par Crick, A, T, G et C, décorent encore les plaques.
La révélation de la structure de l'ADN par Watson, Crick, Wilkins et
Franklin a conclu une étape dans le voyage des gènes, même si elle a
provoqué l'ouverture de nouvelles recherches et orienté vers d'autres
découvertes. « Une fois que l'on a su que l'ADN avait une structure très
régulière, écrivait Watson en 1954, l'énigme de savoir comment l'immense
quantité d'information génétique nécessaire pour spécifier toutes les
caractéristiques d'un être vivant pouvait être conservée dans une structure
aussi régulière devait être résolue 58. » Aux vieilles questions succédaient de
nouvelles. Quelles propriétés de la double hélice lui permettaient de porter
le code de la vie ? Comment ce code était-il transcrit et traduit en formes et
en fonctions bien réelles d'un organisme ? Pourquoi, pour cela, y avait-il
deux hélices et pas une ou trois ou quatre ? Pourquoi les deux brins étaient-
ils complémentaires l'un de l'autre, les A avec les T et les G avec les C,
comme un yin et yang moléculaire ? Pourquoi cette structure-là, parmi
toutes celles qui existent, avait-elle été choisie comme instance centrale de
stockage de toute l'information biologique ? « Ce n'est pas [l'ADN] qui
paraît si beau, remarqua plus tard Crick, c'est l'idée de ce qu'il fait. »
Les images cristallisent les idées. L'image d'une molécule en double
hélice qui porte les instructions pour construire, faire fonctionner, réparer et
reproduire les êtres humains cristallisa l'optimisme et l'émerveillement des
années 1950. Dans cette molécule se trouvaient codés les points de
vulnérabilité et les dimensions possibles de l'amélioration de l'homme : une
fois la manipulation de cette substance apprise, il deviendrait possible,
pouvait-on espérer, de réécrire notre nature. Les maladies allaient pouvoir
être guéries, les destins modifiés, le futur redessiné.
Le modèle de l'ADN de Watson et Crick marqua la fin d'une conception
du gène – entité mystérieuse porteuse de messages à travers les
générations –, pour en inaugurer une autre : celle d'une molécule capable de
coder, stocker et transférer l'information entre les organismes. Si le mot clé
de la génétique du début du XXe siècle fut « message », celui de la fin du
siècle pourrait bien être « code ». Que des gènes portent des messages avait
été largement explicite pendant un demi-siècle. La question qui se posait
désormais était : les hommes allaient-ils pouvoir en déchiffrer le code ?
« Ce maudit, insaisissable hellébore vert »

« Avec la chaîne polypeptidique, la Nature a conçu un instrument dans


lequel une simplicité sous-jacente sert à exprimer une grande subtilité
et une grande polyvalence. Il est impossible de voir la biologie
moléculaire sous une bonne perspective tant que l'on n'a pas
clairement saisi cette combinaison particulière de vertus 1. »
Francis Crick

Le mot code que j'ai écrit auparavant vient de caudex, la moelle de l'arbre
sur laquelle on gravait autrefois les manuscrits. Il y a quelque chose
d'évocateur dans l'idée que le matériau utilisé pour écrire un code a donné
naissance au mot lui-même : la forme est devenue fonction. Avec l'ADN
aussi, Watson et Crick ont compris que la forme de la molécule était
intrinsèquement liée à sa fonction. Le code génétique devait être écrit dans
le matériau de l'ADN, aussi intimement que les marques étaient faites dans
le bois.
Mais qu'était-ce que le code génétique ? Comment les quatre bases sur un
fil d'ADN, A, C, G et T (ou U dans l'ARN) pouvaient-elles déterminer la
texture des cheveux, la couleur des yeux, ou la qualité de la paroi d'une
bactérie (ou bien encore la prédisposition à une maladie mentale ou à une
maladie de la coagulation du sang dans une famille) ? Comment l'abstraite
« unité d'hérédité » de Mendel pouvait-elle conduire à un caractère bien
tangible ?

En 1941, trois ans avant l'expérience historique d'Avery, deux


scientifiques, George Beadle et Edward Tatum, qui travaillaient dans un
tunnel au sous-sol de l'université de Stanford 2, découvrirent le chaînon
manquant entre le gène et sa traduction physique. Beadle, ou « Beets »
comme ses collègues aimaient l'appeler, avait été un étudiant de Morgan au
Caltech 3. Les mouches aux yeux rouges et les mutantes aux yeux blancs
troublaient Beadle. Un « gène pour la rougeur », comprenait-il, est une
unité d'information héréditaire transmise d'une génération à l'autre sous une
forme indivisible dans un chromosome. Quant à la « rougeur » – le trait
physique –, elle était la conséquence d'un pigment rouge dans l'œil. Mais
comment une particule héréditaire pouvait-elle se transmuer en un pigment
de l'œil ? Quel était le lien entre un « gène pour la rougeur » et la
« rougeur » elle-même, entre l'information et la forme physique,
anatomique, lui correspondant ?
Les mouches du vinaigre ont transformé la génétique par leurs rares
formes mutantes. Précisément parce qu'elles étaient rares, ces mutantes ont
agit comme des lampes dans l'obscurité, permettant aux biologistes de
traquer « l'action d'un gène » au fil des générations, comme l'écrivait
Morgan 4. Mais ce concept d'« action » d'un gène, qui était encore vague,
quasi mystique, intriguait Beadle. Vers la fin des années 1930, Beadle et
Tatum pensèrent que l'isolement du pigment oculaire de la mouche du
vinaigre pouvait résoudre l'énigme de l'action du gène. Mais ce travail
piétina, le lien entre gène et pigment était bien trop complexe pour donner
une hypothèse à partir de laquelle travailler. En 1937, à l'université de
Stanford, ils décidèrent alors de passer à un organisme encore plus simple
pour tenter de trouver le lien entre gène et caractère physique. Il s'agissait
de Neurospora crassa, une moisissure du pain trouvée à l'origine dans une
boulangerie parisienne sous forme d'une contamination.
Les moisissures du pain sont des êtres vivants disséminés et très actifs.
On peut les faire pousser dans des boîtes de Petri sur une couche de gel
nutritif, mais il ne leur faut pas grand-chose, en fait, pour survivre. En
éliminant de manière systématique la quasi-totalité des nutriments de leur
support, Beadle découvrit que les souches de moisissures poussaient encore
sur un mélange minimal ne contenant qu'un sucre – le glucose, par exemple
– et une vitamine – la biotine. Il était clair que les cellules de moisissure
pouvaient fabriquer toutes les molécules nécessaires à leur survie à partir
des éléments chimiques de base : des lipides à partir du glucose, de l'ADN
et de l'ARN à partir de précurseurs chimiques issus du glucose et des sucres
complexes à partir de sucres simples comme le glucose. Elles faisaient des
miracles sans les pains.
Cette capacité, comprit Beadle, était due à la présence d'enzymes au sein
des cellules, des protéines qui agissent comme des maîtres artisans capables
de synthétiser des molécules biologiques complexes à partir de précurseurs
chimiques de base. Pour qu'une moisissure pousse dans un milieu minimal,
il lui faut toutes ses fonctions métaboliques intactes. Si une mutation
inactive ne serait-ce qu'une de ces fonctions, la moisissure devient
incapable de se développer, à moins d'ajouter l'ingrédient manquant à son
milieu. Beadle et Tatum pouvaient ainsi utiliser cette technique pour suivre
la fonction métabolique compromise dans chaque mutant. Par exemple, si
un mutant a besoin de la substance X pour pousser dans un milieu minimal,
il doit lui manquer une enzyme intervenant dans la synthèse de X à partir
des précurseurs présents dans le milieu. Cette approche était très
fastidieuse, mais la patience était une vertu que Beadle possédait au plus
haut point. Il avait passé un jour un après-midi entier à expliquer à un
étudiant comment faire mariner de la viande en ajoutant chaque épice à des
moments précis au cours de la recette.
Cette expérience de « l'ingrédient manquant » amena Beadle et Tatum à
une nouvelle compréhension des gènes. Ils remarquèrent que chaque mutant
obtenu était dépourvu d'une seule fonction métabolique, qui correspondait à
l'activité d'une seule enzyme. Et des croisements génétiques révélèrent que
chaque mutant était défectueux dans un seul gène.
Si une mutation dans un gène donné inactivait la fonction d'une enzyme
donnée, cela signifiait que le gène normal devait spécifier l'information
nécessaire à la fabrication de cette enzyme. Une unité d'information
héréditaire devait donc porter le code permettant de construire une fonction
métabolique assurée par une protéine. « Un gène, écrivit Beadle en 1945 5,
peut être imaginé comme dirigeant la configuration finale d'une molécule
protéique. » C'était cela « l'action du gène » qu'une génération de
biologistes avait tenté de comprendre. Un gène « agit » en codant
l'information pour construire une protéine, et cette protéine actualise la
forme ou la fonction de l'organisme 6.
Le flux d'information pouvait se résumer par le schéma suivant :
Beadle et Tatum partagèrent le prix Nobel de physiologie ou médecine en
1958 pour leur découverte, mais leur expérience soulevait une question
cruciale qui restait sans réponse : comment un gène pouvait-il « coder » une
information servant à construire une protéine ? Celle-ci est créée à partir de
vingt types de substances chimiques simples, des acides aminés –
méthionine, glycine, leucine, etc. – assemblés en chaînes. Contrairement à
l'ADN qui existe sous la forme d'une double chaîne à la structure
hélicoïdale stéréotypée, une chaîne protéique peut se tordre et prendre une
forme qui lui est propre dans l'espace. Cette capacité à prendre une forme
donnée permet aux protéines d'effectuer un grand nombre de fonctions
différentes dans la cellule. Elles peuvent exister sous forme de longues
fibres comme dans le muscle (actine, myosine), ou de globules servant à
faire des réactions chimiques (enzymes) ; elles peuvent lier des substances
chimiques colorées et devenir des pigments dans les yeux ou les fleurs ;
elles peuvent aussi se replier comme un fermoir et servir de transporteur
pour d'autres molécules (l'hémoglobine), ou encore spécifier comment une
cellule nerveuse communique avec une autre et devenir ainsi les arbitres de
la cognition et du développement nerveux.
Mais comment une séquence d'ADN, ATGCCCC… etc. peut-elle
contenir les instructions pour la fabrication d'une protéine ? Watson avait
toujours soupçonné que l'ADN devait d'abord être converti en un message
intermédiaire. C'était cette « molécule messager », comme il l'appelait, qui
devait porter les instructions de construction des protéines recopiées à partir
du gène. « Pendant plus d'un an, écrit-il en 1953 7, j'ai dit à Francis [Crick]
que l'information génétique dans les chaînes d'ADN devait d'abord être
copiée en molécules complémentaires d'ARN » et que ces molécules d'ARN
devaient être utilisées comme « messages » pour fabriquer les protéines.
En 1954, George Gamow, un physicien d'origine russe devenu biologiste,
fit équipe avec Watson pour former un « club » de scientifiques dont le but
était d'élucider le mécanisme de la synthèse protéique. Il écrivit cette année-
là à Linus Pauling, avec sa décontraction légendaire vis-à-vis de la
grammaire et de l'orthographe : « Cher Pauling ; je joue avec des molécules
organiques complexes (ce que je n'ai jamais fait avant !) et obtiens des
résultats amusants et aimerais ton opinnion [sic] sur cela 8. »
Gamow appelait ce club le RNA Tie Club 9 10. « Le Club n'a jamais été
réuni au complet, se rappelait Crick. Il a toujours eu une existence plutôt
immatérielle 11. » Il n'y avait ni véritables réunions ni règles ni même
principes de bases. C'était plutôt un regroupement lâche autour de
discussions informelles. Les rencontres se produisaient par hasard ou pas du
tout. Des lettres proposant des idées échevelées, non publiées, avec souvent
des schémas gribouillés, circulaient entre ses membres. C'était un blog
avant les blogs. Watson dénicha un tailleur à Los Angeles pour broder sur
des cravates de laine vertes un motif doré d'ARN et Gamow en envoya un
exemplaire avec une épingle à tous les amis qu'il avait sélectionné comme
membre du club. Il avait fait des lettres à papier en-tête en ajoutant la
devise : « Do or die, or don't try 12* *. »

Au milieu des années 1950, deux spécialistes de la génétique des


bactéries qui travaillaient à Paris 13, Jacques Monod et François Jacob,
avaient eux aussi effectué des expériences qui suggéraient qu'une molécule
intermédiaire, un messager, était requis pour traduire l'ADN en protéines 14.
Les gènes, selon eux, ne spécifiaient pas d'instructions directement aux
protéines. L'information génétique de l'ADN était plutôt convertie en une
copie légère, une forme éphémère, et c'était elle, non l'ADN, qui était
traduite en protéine.
En avril 1960, Francis Crick et François Jacob se retrouvèrent dans
l'appartement exigu de Sydney Brenner à Cambridge pour discuter de
l'identité de ce mystérieux intermédiaire. Brenner, fils d'un cordonnier
d'Afrique du Sud, était venu en Angleterre pour étudier la biologie avec une
bourse. Comme Watson et Crick, il était lui aussi devenu obsédé par la
« religion du gène » de Watson et par l'ADN. Peu après le déjeuner, les trois
scientifiques prirent conscience que cette molécule intermédiaire devait
faire la navette entre le noyau de la cellule, où étaient conservés les gènes,
et le cytoplasme, où les protéines étaient synthétisées.
Mais quelle était l'identité de ce « message » construit à partir du gène ?
Une protéine, un acide nucléique ou quelque chose d'autre encore ? Quelle
était sa relation avec la séquence du gène ? Bien qu'il leur manquât une
preuve tangible, Brenner tout comme Crick soupçonnaient qu'il s'agissait de
l'ARN, le cousin moléculaire de l'ADN. En 1959, Crick écrivit un poème au
RNA Tie Club, même s'il ne l'a jamais diffusé :
« Quelles sont les propriétés de l'ARN génétique
Est-il au ciel, est-il en enfer ?
Ce maudit, insaisissable hellébore vert 15* *. »

Au début du printemps 1960, Jacob partit au Caltech avec Matthew


Meselson pour coincer ce « maudit, insaisissable hellébore vert ». Brenner
arriva quelques semaines plus tard, en juin.
Brenner et Jacob savaient que les protéines sont fabriquées dans la cellule
par une structure spécialisée appelée ribosome. Le moyen le plus sûr de
purifier le messager intermédiaire était de bloquer la synthèse des protéines,
l'équivalent biochimique d'une douche glacée, et d'extraire les molécules
frissonnantes associées aux ribosomes, piégeant ainsi cet insaisissable
hellébore vert.
Le principe paraissait simple, mais sa réalisation s'avéra redoutable. Tout
d'abord, Brenner rapporta que tout ce qu'il pouvait voir dans l'expérience
n'était que l'équivalent chimique d'un épais « fog californien, humide, froid
et silencieux ». Il avait fallu des semaines pour monter un protocole
sophistiqué de biochimie, sauf que, chaque fois que les ribosomes étaient
isolés, ils se désagrégeaient. Dans les cellules, les ribosomes semblaient
garder leur intégrité, montrant une parfaite stabilité. Pourquoi donc
s'évaporaient-ils une fois hors des cellules, comme le brouillard glissant
entre les doigts ?
La réponse jaillit soudain du brouillard, littéralement. Alors qu'un matin
Brenner était assis sur la plage avec Jacob, repensant à ses cours de
biochimie, il comprit une chose d'une grande simplicité : il devait manquer
un facteur essentiel qui maintenait les ribosomes intacts dans les cellules.
Mais quel facteur ? Il devait être petit, courant, et ubiquitaire, comme un
minuscule point de colle moléculaire. Il se releva d'un bond, les cheveux
ébouriffés et le sable glissant de ses vêtements, en criant « C'est le
magnésium, c'est le magnésium 16 ! »
C'était bien le magnésium. L'ajout de cet ion fut crucial. En sa présence,
les ribosomes restèrent entiers et Brenner et Jacob purent finalement
purifier une minuscule quantité de la molécule messager des cellules
bactériennes. C'était de l'ARN, comme prévu, mais d'un type particulier 17.
Le message était produit de novo lorsqu'un gène « s'exprimait ». Comme
l'ADN, les molécules d'ARN étaient construites en alignant les bases A, G,
C et U (qui remplace la base T de l'ADN) 18. Brenner et Jacob découvrirent
plus tard que le message d'ARN était un fac-similé de la chaîne d'ADN, une
copie faite à partir de l'original. Cette copie passait ensuite du noyau 19 dans
le cytosol où le message était décodé pour construire une protéine. Le
message d'ARN n'habitait ni le ciel ni l'enfer, mais l'entre-deux, en véritable
intermédiaire professionnel. La génération d'une copie ARN du gène fut
appelée transcription, en référence à la réécriture d'un mot ou d'une phrase
dans une langue ou une graphie proche de l'originale. Le code ADN du
gène (ATGGGCC…) est donc transcrit en code ARN (AUGGGCC…).
Pour comprendre ce processus, imaginez une bibliothèque où l'on
voudrait accéder à des livres rares pour les traduire. La copie de référence
de l'information, le livre rare (le gène), est conservée en permanence dans
un coffre central. Lorsqu'une « demande de traduction » est faite par la
cellule, une photocopie de l'original est effectuée puis extraite du coffre (le
noyau). Ce fac-similé du gène, l'ARN, est utilisé comme support de travail
pour la traduction en protéines. Ce processus permet de faire circuler
plusieurs fac-similés du gène en même temps, et de moduler la quantité de
ces copies en fonction de la demande. Ces aspects allaient bientôt s'avérer
cruciaux pour comprendre l'activité et la fonction des gènes.

La transcription, cependant, n'élucidait que la moitié du problème de la


synthèse protéique. L'autre moitié était de savoir comment le « message »
d'ARN est décodé en protéine. Pour faire une copie ARN d'un gène, la
cellule effectue une transposition assez simple où chaque A, C, T et G du
gène dans l'ADN est recopié en A, C, U et G dans l'ARN. La seule
différence entre l'original et la copie est la substitution de la thymine par
l'uracile. Mais comment le message du gène, une fois transcrit en ARN, est-
il décodé en protéine dans la cellule ?
Pour Watson et Crick, il fut immédiatement évident qu'aucune base, A,
C, T ou G, ne pouvait à elle seule contenir un message suffisant pour
fabriquer une partie de protéine. Il y avait vingt acides aminés en tout, et les
quatre lettres ne pouvaient spécifier les vingt choix possibles. Le secret
devait se trouver dans une combinaison des bases. « Il paraît probable,
écrivaient-ils, que la séquence précise des bases est le code qui porte
l'information génétique 20. »
Une analogie avec le langage naturel peut illustrer ce point. Les lettres A,
C, et T par exemple ne signifient pas grand-chose par elles-mêmes mais
peuvent être combinées de manière à produire des messages bien différents.
C'est là encore la séquence qui porte le message. Les mots act, tac et cat,
par exemple, utilisent les mêmes lettres mais ont des significations bien
distinctes. La clé pour résoudre le code génétique était de faire correspondre
la séquence de bases d'un ARN à la séquence d'acides aminés de la protéine
correspondante. C'était comme déchiffrer la pierre de Rosette de la
génétique. Quelle combinaison de lettres (dans l'ARN) spécifiait telle
combinaison de lettres (dans la protéine) ? Ou pour résumer le concept sous
forme de schéma :

Grâce à une série d'expériences ingénieuses, Crick et Brenner réalisèrent


que le code génétique devait se présenter sous la forme de « triplets », c'est-
à-dire que trois bases dans l'ADN (par exemple ACT) devaient spécifier un
acide aminé dans une protéine 21.
Mais quel triplet pour quel acide aminé ? En 1961, plusieurs laboratoires
dans le monde s'étaient joints à la course pour déchiffrer le code génétique.
Aux Instituts nationaux de la Santé (NIH) américains à Bethesda, Marshall
Nirenberg, Heinrich Matthei et Philip Leder utilisèrent une approche
biochimique pour tenter de casser le code. Une chimiste d'origine indienne,
Har Khorana, leur fournit les réactifs chimiques cruciaux qui rendirent la
chose possible. Et un biochimiste espagnol à New York, Severo Ochoa, se
lança en parallèle pour définir le code, associant à chaque triplet son acide
aminé.
Comme dans toute histoire d'élucidation d'un code, on procéda en
tâtonnant. Tout d'abord, les triplets semblaient se chevaucher, ce qui rendait
illusoire la perspective d'un code simple. Puis, pendant un moment, on crut
que certains triplets ne marchaient pas du tout. Mais en 1965, toutes ces
études, en particulier celle de Nirenberg, avaient réussi à trouver l'acide
aminé correspondant à chaque triplet de bases. Le triplet ACT, par exemple,
spécifiait l'acide aminé thréonine, CAT était pour l'histidine, CGT pour
l'arginine. Une séquence d'ADN donnée, TGA-CTG-GTC-CAC, était donc
transcrite en une chaîne d'ARN, elle-même traduite en une chaîne d'acides
aminés, se repliant pour donner la protéine. Sur les 64 triplets possibles, un
triplet, AUG sur l'ARN, codait le début de la traduction en acides aminés et
trois triplets, UAA, UAG et UGA, codaient son arrêt. L'alphabet de base du
code génétique était complet.
Le flux d'information pouvait se représenter simplement :

Ou au niveau conceptuel,
ou

Francis Crick appela ce flux d'information le « dogme central » de


l'information biologique. Le choix du mot « dogme » était curieux (Crick
admettra plus tard qu'il n'avait pas compris les implications linguistiques de
ce mot, qui renvoie à une croyance fixe et immuable), mais celui du mot
« central » était pertinent. Crick faisait référence à l'universalité frappante
de ce flux d'informations génétiques dans tout le monde vivant 22. De la
bactérie à l'éléphant, des mouches aux yeux rouges aux princes au sang
bleu, l'information biologique passait d'une manière systématique,
archétypale : l'ADN donnait l'instruction pour construire l'ARN, l'ARN
pour construire les protéines. Et les protéines rendaient finalement possible
l'établissement d'une structure et d'une fonction, faisant venir les gènes à la
vie.
Aucune maladie n'illustre mieux ce flux d'information et ses effets
pénétrants sur la physiologie humaine que l'anémie falciforme. Dès le
VIe siècle avant notre ère, les praticiens de la médecine ayurvédique en Inde
avaient reconnu les symptômes généraux de l'anémie – une déficience en
globules rouges dans le sang – avec une pâleur caractéristique des lèvres, de
la peau et des doigts. Désignées par le terme sanscrit de pandu roga, les
anémies étaient subdivisées en plusieurs catégories. Certaines formes, on le
savait, n'étaient dues qu'à des carences nutritionnelles. D'autres étaient
attribuées à des épisodes hémorragiques. Mais l'anémie falciforme a dû
sembler la plus étrange car elle était héréditaire, se manifestait souvent par
crises, avec des accès de douleurs intenses dans les os, les articulations et la
poitrine. La tribu Ga en Afrique de l'Ouest appelait la douleur
chwechweechwe (« tabassage du corps »). Les Ewe la nommaient nuiduidui
(« torsion du corps »). Des onomatopées dont le son même semblait rendre
la nature térébrante de la douleur, comme si un tire-bouchon était enfilé
dans la moelle de l'os.
En 1904, une simple image prise au microscope indiqua une cause
unique à tous ces symptômes apparemment disparates 23. Cette année-là, un
jeune étudiant en odontologie appelé Walter Noel se présenta chez son
médecin à Chicago avec une crise aiguë d'anémie, accompagnée des
douleurs caractéristiques à la poitrine et dans les os. Noel était des Caraïbes,
issu d'ancêtres d'Afrique de l'Ouest, et avait déjà souffert de plusieurs
épisodes de ce type les années précédentes. Après avoir écarté la possibilité
d'une attaque cardiaque, le cardiologue James Herrick dirigea son patient
sans trop y penser vers un généraliste appelé Ernest Irons. Ce dernier eut
soudain l'idée d'observer le sang de Noel au microscope.
Irons découvrit alors un changement stupéfiant. Les globules rouges
normaux ont l'aspect de disques aplatis, forme qui leur permet de s'empiler
les uns sur les autres et de se déplacer rapidement à travers les artères, les
capillaires et les veines pour apporter l'oxygène au foie, au cœur, au cerveau
et aux autres organes. Dans le sang de Noel, ces disques s'étaient
mystérieusement réduits en croissants (en forme de faux, comme les décrira
plus tard Irons, d'où le terme de falciforme).
Mais qu'est-ce qui pouvait provoquer une telle transformation ? Et
pourquoi la maladie était-elle héréditaire ? Le coupable tout désigné était
une anomalie dans le gène de l'hémoglobine, la protéine qui transporte
l'oxygène et qui se trouve en abondance dans les globules rouges. En 1951,
alors qu'il travaillait avec Harvey Itano au Caltech 24, Linus Pauling
confirma que l'hémoglobine présente dans les globules rouges falciformes
différait de la normale. Cinq ans plus tard, des scientifiques de Cambridge
identifièrent la différence entre les globines bêta des sujets sains et
anémiques – la globine bêta, souvenez-vous, est l'une des deux
composantes de l'hémoglobine : la chaîne protéique des malades ne différait
de la chaîne normale que par un seul acide aminé 25.
Mais si la protéine n'était modifiée que sur un seul acide aminé, alors son
gène devait différer d'exactement un triplet (« un triplet codant un acide
aminé »). Et effectivement, lorsque le gène codant la globine bêta fut par la
suite identifié et séquencé chez des patients anémiques, un seul changement
fut repéré. Dans l'ADN, le triplet GAG en position 6 est remplacé par GTG.
En conséquence, un acide aminé est substitué par un autre : le glutamate est
remplacé par la valine. Ce changement n'altère pas vraiment la forme de la
molécule individuelle, mais crée une zone au niveau de laquelle deux
molécules d'hémoglobine peuvent désormais se « coller » : le résultat est
l'agglomération des molécules d'hémoglobine en longues fibres dans les
globules rouges. Ces aggrégats deviennent si grands, notamment en
l'absence d'oxygène, qu'ils tiraillent la membrane des globules rouges au
point de les déformer et de leur donner l'aspect typique en faux. Dans cet
état, les globules rouges perdent leur capacité à circuler librement dans les
capillaires et forment de microscopiques embouteillages dans les réseaux
capillaires de l'ensemble du corps. Le passage du sang est alors bloqué, ce
qui provoque les douleurs intenses accompagnant les crises.
Une petite cause avait de grands effets. Un changement dans la séquence
d'un gène entraîne un changement dans la séquence d'une protéine. Celle-ci
forme alors des aggrégats, ce qui déforme le globule rouge. Les cellules
déformées bouchent les capillaires, ce qui bloque la circulation et ruine le
corps (construit par les gènes). Gène, protéine, fonction et destin médical
s'enchaînaient : une altération chimique sur une paire de base de l'ADN
suffisait à « coder » un changement affectant de manière radicale toute une
existence.
Régulation, réplication, recombinaison

« Nécessité absolue de trouver origine de cet emmerdement 1. »


Jacques Monod

Tout comme la formation d'un cristal géant est initiée par l'arrangement
de quelques atomes critiques en son cœur, un grand domaine scientifique
peut germer avec l'articulation de quelques concepts clés. Avant Newton,
des générations de physiciens avaient déjà réfléchi à des notions comme la
force, l'accélération, la masse et la vitesse. Mais le génie de Newton fut de
définir ces termes avec rigueur et de les relier par un ensemble d'équations,
ce qui a lancé la science de la mécanique.
Par une logique similaire, l'articulation de quelques concepts cruciaux

relança la science de la génétique sous la forme d'une nouvelle discipline,


la biologie moléculaire. Avec le temps, comme pour la mécanique
newtonienne, le « dogme central » de la génétique moléculaire allait être
largement affiné, modifié et reformulé. Mais son influence sur la science
naissante allait être profonde, au point d'établir un système de pensée. En
1909, Johannsen, en forgeant le terme de gène, l'avait déclaré « libre de
toute hypothèse ». Au début des années 1960, toutefois, le gène était devenu
bien plus qu'une simple « hypothèse ». En délaissant l'abstraction de
l'ancienne génétique, on avait trouvé le moyen de décrire le flux
d'information d'organisme à organisme et, au sein d'un organisme, du code à
la forme. Un mécanisme bien réel de l'hérédité avait émergé.
Mais comment ce flux d'information biologique pouvait-il rendre compte
de toute la complexité des êtres vivants ? Reprenons par exemple le cas de
l'anémie falciforme. Walter Noel avait hérité de ses parents deux copies
anormales du gène de la globine bêta. Chaque cellule de son corps portait
ces deux copies (chaque cellule du corps hérite du même génome). Mais
seuls les globules rouges du sang de Noel étaient affectés par l'altération de
ces copies 2, pas ses neurones, ni les cellules de ses reins, de son foie ou de
ses muscles. Qu'est-ce qui permettait cette expression « sélective » de
l'hémoglobine dans les cellules à l'origine des globules rouges ? Pourquoi
n'y avait-il pas d'hémoglobine dans les yeux ou la peau, alors même que
leurs cellules, comme en fait toutes les cellules de l'organisme, possèdent
les gènes des globines ? Comment, comme Thomas Morgan l'avait exprimé,
« les propriétés implicites dans les gènes devenaient explicites dans les
cellules 3 » ?

En 1940, une expérience menée sur l'un des organismes des plus simples
qui soient, une bactérie hébergée par nos intestins appelée Escherichia coli,
a fourni le premier indice crucial pour répondre à cette question. E. coli
peut survivre avec deux types très différents de sucre dans son milieu de
culture, le glucose et le lactose. Quand elle est mise en présence de l'un de
ces sucres uniquement, elle se divise rapidement, doublant sa population
toutes les vingt minutes environ. Sa courbe de croissance est exponentielle,
avec une multiplication de 2, 4, 8, 16 fois et ainsi de suite jusqu'à ce que la
culture devienne trouble et que la source de sucre soit épuisée.
Cette croissance imperturbable en ogive fascinait le biologiste français
Jacques Monod 4. Il était revenu à Paris en 1937 après avoir passé une année
au Caltech à étudier les mouches avec Thomas Morgan. Le séjour de
Monod en Californie n'avait pas été particulièrement fructueux, il avait
passé la majeure partie de son temps à jouer du Bach dans l'orchestre local
et à apprendre le jazz. Le retour au pays fut totalement déprimant : Paris
donnait le spectacle d'une ville en état de siège. En mai 1940, la Belgique
avait capitulé devant l'Allemagne. En juin, la France, qui avait subi de
lourdes pertes dans les combats, signa l'armistice. L'armée allemande
occupait une grande partie du nord et de l'ouest du pays.
Paris fut déclarée « ville ouverte », épargnée par les bombes et les
destructions mais entièrement accessible aux troupes nazies. Les enfants
furent évacués, les musées vidés de leurs toiles, les devantures fermées.
« Paris sera toujours Paris » chantait Maurice Chevalier en 1939, mais la
Ville Lumière était rarement illuminée. Les rues étaient désertes, les cafés
vides. La nuit, des coupures de courant la plongeaient dans une obscurité
lugubre.
Au cours de l'automne 1940, Monod travaillait sur E. coli dans un grenier
mal éclairé et surchauffé de la Sorbonne. Tous les bâtiments publics étaient
pavoisés des drapeaux rouge et noir frappés de la croix gammée et les
troupes allemandes annonçaient des couvre-feux la nuit par des haut-
parleurs le long des Champs-Élysées. Monod rejoindra secrètement la
Résistance la même année, et la plupart de ses collègues ignoreront jusqu'au
bout ses sympathies politiques. L'hiver venu, son laboratoire était désormais
presque gelé : arrivant le matin, il devait patienter bien embêté jusqu'à midi,
le temps que son acide acétique dégèle, en écoutant la propagande nazie
dans la rue. Monod répétait l'expérience de la culture bactérienne mais
maintenant il ajoutait les deux sucres à la fois, le glucose et le lactose, au
milieu de culture des bactéries.
Si le métabolisme du lactose ne différait pas de celui du glucose – un
sucre est un sucre, après tout –, on pouvait s'attendre à ce que les bactéries
présentent le même type de courbe de croissance. Pourtant, il y eut un
rebondissement dans les résultats de Monod, au sens propre comme au
figuré ! Dans un premier temps, les bactéries augmentaient
exponentiellement comme prévu, mais faisaient ensuite une pause avant de
se remettre à pousser. Lorsque Monod étudia cette pause, il découvrit un
phénomène inhabituel. Plutôt que de consommer les deux sucres de la
même manière, les cellules d'E. coli commençaient par le glucose. Une fois
qu'elles l'avaient épuisé, elles cessaient alors de proliférer, comme si elles
faisaient le point sur leur nourriture, puis elles passaient au lactose et
reprenaient leur croissance. Monod appela ce phénomène la diauxie, ou
« double croissance ».
Ce rebond dans la courbe de croissance, même discret, intriguait Monod.
Cela dérangeait son instinct scientifique, comme une poussière dans l'œil.
Les bactéries poussant sur du sucre devaient le faire régulièrement.
Pourquoi le passage à la consommation d'un autre sucre causait-il une pause
dans la croissance ? Comment une bactérie pouvait-elle « savoir » ou sentir
que la source de sucre avait changé ? Et pourquoi un type de sucre était-il
consommé en premier et le second seulement après, comme les deux
services successifs d'un restaurant ?
À la fin des années 1940, Monod avait découvert que la pause résultait
d'un réajustement métabolique. Lorsque les bactéries passaient du glucose
au lactose, elles se mettaient à produire des enzymes digestives spécifiques
du lactose. Quand elles revenaient sur du glucose, ces enzymes
disparaissaient. L'induction de ces enzymes au cours du passage du glucose
au lactose, comme le changement de couvert entre deux plats (enlever le
couteau à poisson et mettre la fourchette à dessert), prenait quelques
minutes, ce qui se traduisait par le ralentissement de la croissance observé.
Pour Monod, la diauxie suggérait que les gènes pouvaient être régulés
par des changements métaboliques. Si l'on pouvait induire l'apparition ou la
disparition d'enzymes dans la cellule, cela voulait dire que les gènes
pouvaient être activés ou inactivés comme des interrupteurs moléculaires
(les enzymes, qui ne sont que des protéines, sont codées par des gènes). Au
début des années 1950, Monod, rejoint par François Jacob à Paris,
commença à explorer systématiquement la régulation des gènes chez E. coli
en créant des mutants, la méthode qui avait donné des résultats tellement
spectaculaires chez les mouches du vinaigre avec Morgan 5.
Comme les mouches aux yeux blancs et aux ailes atrophiées, les
bactéries mutantes se révélèrent instructives. Monod et Jacob, travaillant
avec Arthur Pardee, un généticien microbiologiste aux États-Unis,
découvrirent trois principes cardinaux gouvernant la régulation des gènes.
Tout d'abord, quand un gène est activé ou inactivé, sa copie d'ADN reste
toujours intacte dans la cellule. La véritable action de l'induction concerne
l'ARN : lorsqu'un gène est sollicité, plus de copies sous forme d'ARN sont
produites, et donc plus d'enzymes traduites. L'identité métabolique d'une
cellule, le fait qu'elle consomme du glucose ou du lactose, est donc
déterminée non par la séquence des gènes, qui ne varie pas, mais par la
quantité d'ARN produite. Tant que les bactéries poussent avec du lactose
seul, les ARN codant l'enzyme qui digère ce sucre – la lactase – sont
abondants. Et lorsqu'on passe au glucose, les ARN codant la lactase sont
réprimés.
Ensuite, la production de messages d'ARN est régulée de manière
coordonnée. Lorsque la source de sucre devient le lactose, la bactérie met
en branle un module entier de gènes nécessaires à son métabolisme et à sa
digestion. L'un de ces gènes code pour une « protéine transporteur » qui
permet au lactose de rentrer dans la cellule. Un deuxième gène code la
lactase, l'enzyme capable de le scinder en deux sucres plus simples ; la
fonction du troisième est encore obscure. Chose surprenante, les chercheurs
ont découvert que tous les gènes dédiés à une voie métabolique particulière
se côtoient physiquement sur le chromosome bactérien, comme des livres
sur un sujet donné dans une bibliothèque, et qu'ils sont simultanément
activés. Le changement de métabolisme provoqué par Monod entraînait
donc une profonde modification d'activité génétique dans la cellule. Ce
n'était pas qu'un changement de couvert, tout le service de table était
remplacé d'un coup. Un circuit fonctionnel de gènes était activé ou réprimé,
comme s'il était sous la dépendance d'un interrupteur général. Monod
appela un tel module de gènes un opéron 6.
La genèse des protéines est ainsi parfaitement synchronisée avec les
variations de l'environnement. L'apport d'un sucre donné entraîne
l'expression des gènes codant pour son métabolisme. Guidée par un principe
d'économie, l'évolution avait encore généré la solution la plus élégante pour
la régulation génétique. Pas de gène activé voulait dire pas de message, et
donc pas de protéine fabriquée en vain.

Comment une protéine reconnaissant le lactose pouvait-elle réguler


uniquement les gènes du métabolisme de ce sucre et pas les autres milliers
de gènes présents dans la bactérie ? La troisième propriété cardinale de la
régulation des gènes découverte par Monod et Jacob était que chaque gène
ou opéron possède une séquence d'ADN régulatrice spécifique, juxtaposée à
lui, qui sert de site de reconnaissance. Une fois que la protéine a reconnu
son sucre préféré dans le milieu, ou tout autre signal, elle peut se fixer sur le
site spécifique dans l'ADN, ou au contraire ne plus s'y fixer, et activer ou
inactiver le gène ciblé* *.
Un gène, pour résumer, n'a pas seulement l'information pour coder une
protéine mais aussi pour savoir quand et où le faire. Les chercheurs
réalisèrent que cette information est inscrite dans l'ADN, le plus souvent en
amont de chaque gène (bien que des séquences régulatrices puissent
également se trouver à la fin ou au milieu des gènes). On pouvait désormais
définir un gène comme l'ensemble formé par les séquences régulatrices et la
séquence codant une protéine.
Là encore, nous pouvons reprendre notre analogie avec une phrase.
Lorsque Morgan a découvert la liaison des gènes en 1910, il n'avait trouvé
aucune raison logique pour qu'un gène soit voisin d'un autre. Les gènes
responsables des yeux blancs et de la couleur noire de l'abdomen semblaient
n'avoir aucun lien fonctionnel alors qu'ils se trouvaient côte à côte sur le
même chromosome. Dans le modèle de Jacob et Monod, au contraire,
certains gènes bactériens étaient rapprochés pour une raison claire. Ceux
qui appartenaient à la même voie métabolique étaient physiquement
associés : si vous travaillez ensemble, vous vivez aussi ensemble dans le
génome. Des séquences spécifiques d'ADN étaient accolées au gène ou au
groupe de gènes pour déterminer le contexte de son activation. Ces
séquences, destinées à moduler l'activité génétique, pouvaient être
comparées à de la ponctuation et à des annotations dans une phrase,
fournissant le contexte, soulignant l'importance et la signification,
informant le lecteur que telles parties doivent être lues ensemble et lui
indiquant à quel endroit s'arrêter entre les phrases.
« C'est la structure de votre génome. Il contient, entre autres choses, des modules régulés de
manière indépendante. Certains mots sont rassemblés en phrases ; d'autres séparés par des points-
virgules, des virgules et des tirets. »

Pardee, Jacob et Monod publièrent leur monumentale étude sur l'opéron


lactose en 1959 7, six ans après l'article de Watson et Crick sur la structure
de l'ADN. Appelé le papier Pa-Ja-Mo, ou familièrement Pajama, suivant les
initiales de ses trois auteurs, l'article devint instantanément un classique aux
nombreuses implications pour la biologie. Les gènes, insistaient Monod et
ses collègues, ne sont pas de simples patrons passifs pour faire des
protéines. Même si chaque cellule contient un génome identique, donc le
même stock de gènes, l'activation ou la répression sélective de sous-groupes
particuliers de gènes permet à une cellule donnée de répondre de façon
spécifique à son environnement. Le génome devenait un modèle vraiment
actif, capable de déployer des parties précises de son code suivant le
moment et les circonstances.
Les protéines régulatrices agissent comme des capteurs et des
interrupteurs généraux dans ce processus, activant ou réprimant l'expression
de gènes ou de combinaisons de gènes d'une manière coordonnée. Comme
une partition réglant une envoûtante symphonie, le génome contient des
instructions pour le développement et le maintient harmonieux des
organismes. Les protéines objectivent cette information. Elles orchestrent le
génome, le faisant jouer sa musique, activant le violon à la quatorzième
minute, un choc de cymbales au cours d'un arpège, un roulement de
batteries au crescendo. Ou de façon conceptuelle :

L'article Pa-Ja-Mo mettait un terme à une question centrale : comment un


organisme ayant un ensemble fixe et déterminé de gènes peut-il répondre
d'une manière aussi souple et précise à son environnement ? Mais il
suggérait aussi une réponse à la question centrale de l'embryogenèse :
comment des milliers de types cellulaires différents peuvent-ils être générés
dans un embryon à partir du même groupe de gènes ? La régulation des
gènes, c'est-à-dire l'activation ou la répression sélective de leur expression
dans certaines cellules à certains moments, devait introduire un niveau
crucial de complexité et de changement dans la nature immuable de
l'information biologique.
C'était par la régulation des gènes, avançait Monod, que les cellules
peuvent remplir leur fonction dans le temps et l'espace. « Le génome ne
contient pas seulement une série de modèles (les gènes), mais un
programme coordonné […] et le moyen de contrôler son exécution 8 »
concluaient Monod et Jacob. Les cellules à l'origine des globules rouges et
les cellules du foie contiennent bien la même information génétique, mais la
régulation des gènes garantit que la protéine d'hémoglobine ne soit présente
que dans les globules rouges et pas dans les cellules du foie. La chenille et
le papillon qui en résulte ont exactement le même génome, mais la
régulation différente de leurs gènes permet la métamorphose de l'une vers
l'autre.
L'embryogenèse pouvait être reconsidérée sous la forme d'une régulation
dans le temps des gènes à partir de la première cellule embryonnaire. C'était
bien cela le « mouvement » qu'Aristote avait imaginé d'une manière aussi
vivante des millénaires auparavant. Dans une célèbre anecdote médiévale,
on demande à un cosmologiste ce qui tient la Terre dans l'espace :
« Des tortues, dit-il.
— Et qu'est-ce qui soutient les tortues ? lui réplique-t-on.
— Encore des tortues.
— Et ces tortues ?
— Vous ne comprenez pas. »
Le cosmologiste tape le sol du pied.
« Ce sont des tortues tout du long. »
Pour un généticien de l'époque, le développement d'un organisme pouvait
donc être décrit comme une série d'inductions (ou de répressions) de gènes
et de circuits génétiques. Les gènes spécifient des protéines qui agissent sur
l'activité de gènes spécifiant des protéines qui agissent à leur tour sur
d'autres gènes, et ainsi de suite, depuis la première cellule de l'embryon. Ce
n'étaient que des gènes, tout du long 9.
La régulation des gènes décrivait le mécanisme par lequel une
complexité combinatoire peut être générée à partir de la copie d'origine de
l'information génétique dans la cellule. Mais elle n'expliquait pas la copie
des gènes elle-même. Comment les gènes sont-ils répliqués quand une
cellule se divise en deux ou quand un spermatozoïde ou un ovule sont
produits ?
Pour Watson et Crick, le modèle de la double hélice d'ADN, avec ses
deux brins complémentaires se faisant face, évoquait un mécanisme de
réplication. Dans la dernière phrase de leur article de 1953 10, comme nous
l'avons dit plus haut, ils précisaient : « Il n'a pas échappé à notre attention
que l'appariement spécifique [de l'ADN] que nous avons postulé suggère
immédiatement un mécanisme possible de copie pour le matériel
génétique. » Leur modèle d'ADN n'était pas qu'une jolie image : la structure
prédisait la propriété la plus importante pour expliquer sa fonction. Watson
et Crick proposèrent que chaque brin d'ADN était utilisé pour générer une
copie de lui-même, avec pour résultat deux doubles hélices à partir de
l'ADN d'origine. Au cours de la réplication, les brins yin et yang étaient
séparés l'un de l'autre, le yin servant de modèle à la fabrication d'un brin
yang, le yang à un brin yin, soit à l'arrivée deux brins yin-yang* *.
Mais une double hélice d'ADN ne pouvait s'auto-dupliquer seule, car
autrement elle aurait pu se reproduire sans contrôle. Une enzyme était
probablement dédiée à cette tâche, et en 1957 le biochimiste Arthur
Kornberg entreprit de l'isoler. Si une telle enzyme existait, pensait
Kornberg, le meilleur endroit pour la trouver serait un organisme se divisant
rapidement, soit E. coli dans ses phases de croissance déchaînées.
En 1958, Kornberg avait purifié et repurifié des extraits bactériens
jusqu'à obtenir une préparation pure d'enzyme (« un généticien compte, un
biochimiste purifie », m'a-t-il rappelé un jour). Il l'appela ADN
polymérase 11 (l'ADN étant un polymère de nucléotides, il s'agit bien d'une
enzyme fabriquant un polymère). Lorsqu'il ajouta l'enzyme purifiée à de
l'ADN avec de nouveaux nucléotides portant les bases A, T, G, et C, il put
assister à la formation de nouveaux brins d'acide nucléique in vitro : avec
l'ADN polymérase, l'ADN faisait de l'ADN à son image.
« Il y a encore cinq ans, la synthèse d'ADN était aussi considérée comme
un “processus vital”, une réaction mystique qui ne pouvait être reproduite
en éprouvette par l'addition ou la soustraction de produits chimiques
simples 12 », écrivait Kornberg en 1960. « Jouer avec l'appareil génétique
de la vie elle-même n'allait rien produire si ce n'est du désordre » selon
l'opinion qui dominait alors. Mais la synthèse de Kornberg avait créé un
ordre à partir du désordre, un gène à partir de ses composantes de base. Les
gènes perdaient leur caractère inaccessible, insaisissable.
Une précision mérite d'être apportée ici. Comme toutes les protéines,
l'ADN polymérase est elle-même le produit d'un gène 13. Dans chaque
génome se trouve donc une séquence codant la protéine qui permettra au
génome d'être répliqué. Ce niveau supplémentaire de complexité est
important car il fournit un point de régulation crucial. La réplication de
l'ADN peut être contrôlée par d'autres signaux et régulateurs tels que l'âge
ou le statut nutritionnel de la cellule, ce qui permet à la cellule de ne faire
une copie de l'ADN que lorsqu'elle est prête à se diviser. Il y a un revers de
la médaille à cela : lorsque les régulateurs manquent à l'appel, rien ne peut
plus empêcher la cellule de se répliquer indéfiniment. Cela, comme nous
allons le voir bientôt, est l'ultime maladie des gènes défectueux, le cancer.

Les gènes codent donc des protéines intervenant dans la régulation et la


réplication des gènes. Le troisième R de la physiologie des gènes est un
mot en dehors du vocabulaire courant mais qui désigne un processus
indispensable à la survie des espèces, la recombinaison, c'est-à-dire la
capacité à générer de nouvelles combinaisons de gènes.
Pour comprendre la recombinaison, nous pouvons une fois encore faire
appel à Mendel et à Darwin. Un siècle d'exploration de la génétique a
montré combien les organismes transmettaient la « ressemblance » d'une
génération à l'autre. Les unités d'information héréditaire, écrites dans l'ADN
et portées par les chromosomes, sont transmises par les spermatozoïdes et
les ovules à l'embryon et, de là, à toutes les cellules du futur organisme. À
partir de ces unités, des messages sont produits pour construire les protéines
et celles-ci permettent à leur tour de donner forme et fonctions à un
organisme vivant.
Mais si cette description de l'hérédité résout la question de Mendel –
comment le semblable engendre-t-il le semblable ? –, elle ne répond pas à
l'énigme de Darwin – comment le semblable engendre-t-il le
dissemblable ? –, car pour qu'une évolution se produise, un organisme doit
pouvoir générer des variations génétiques, c'est-à-dire des descendants
génétiquement différents des deux parents. Si les gènes transmettent des
maladies, comment transmettent-ils des « dissemblances » ?
Un mécanisme générant des variations naturelles est la mutation,
l'altération d'une séquence de l'ADN (un A devenant un T) qui peut changer
la structure spatiale d'une protéine et donc sa fonction. Les mutations se
produisent quand l'ADN est endommagé par des produits chimiques ou des
rayons X, ou quand l'enzyme de réplication fait une erreur spontanée dans
sa copie des gènes. Mais un second mécanisme peut intervenir :
l'information génétique peut être échangée entre chromosomes. L'ADN d'un
chromosome maternel peut être échangé avec la séquence homologue
présente sur le chromosome paternel, générant une molécule hybride
portant des gènes d'origine à la fois maternelle et paternelle. La
recombinaison est aussi une forme de « mutation », sauf que des morceaux
entiers de matériel génétique sont ici échangés entre chromosomes.
Le déplacement de l'information génétique d'un chromosome à l'autre ne
se produit que dans des circonstances très spéciales. La première est la
production de spermatozoïdes et d'ovules pour la reproduction. Juste avant
la spermatogenèse et l'ovogenèse, la cellule se transforme en parc à bébés
pour gènes. Les chromosomes maternels et paternels s'étreignent et
échangent de l'information génétique. Ce phénomène est crucial pour le
mélange et l'appariement de l'information héréditaire entre les patrimoines
génétiques des deux parents. Morgan l'appelait « crossing over » (ou
enjambement). Le terme plus général pour qualifier le résultat est une
recombinaison, c'est-à-dire une combinaison de gènes combinée d'une autre
manière.
La seconde circonstance est de plus mauvais augure ; lorsque l'ADN est
endommagé par un agent mutagène comme les rayons X, l'information
génétique est clairement menacée. Dans ce cas, le gène peut être recopié à
partir de sa copie « jumelle » sur le chromosome homologue : une partie de
la copie maternelle peut servir à refaire la copie paternelle ou vice-versa,
produisant ici aussi un hybride génique.
Là encore, l'appariement des bases sert à reconstruire un gène. Le yin
répare le yang, l'image restaure l'original. Avec l'ADN, comme avec Dorian
Gray 14, le prototype est constamment rajeuni par son portrait. Les protéines
chaperonnent et coordonnent tout le processus, guidant le brin abîmé vers le
gène intact, copiant et corrigeant l'information perdue, recousant les
cassures dans le brin réparé, pour permettre le transfert final de
l'information d'un brin à un autre.

Régulation. Réplication. Recombinaison. Il est remarquable que les trois


R de la physiologie du gène soient aussi dépendants de la structure
moléculaire de l'ADN, cet appariement de type Watson et Crick de la
double hélice.
La régulation génétique agit par la transcription de l'ADN en ARN, ce
qui dépend de l'appariement des bases. Quand un brin d'ADN est utilisé
pour construire un message d'ARN, c'est l'appariement entre les bases de
l'ADN et de l'ARN qui permet de générer la nouvelle copie d'ARN. Au
cours de la réplication, l'ADN est là encore copié en utilisant son image
comme guide. Chaque brin est utilisé pour générer une version
complémentaire de lui-même, avec pour résultat une double hélice qui se
sépare en deux doubles hélices. Et au cours de la recombinaison de l'ADN,
la stratégie d'appariement des bases est encore utilisée pour restaurer l'ADN
endommagé. La copie abîmée d'un gène est reconstruite avec le brin
complémentaire, ou la seconde copie du gène sur l'autre chromosome,
comme guide 15.
La double hélice avait résolu d'un coup trois défis majeurs de la
physiologie génétique par des variations ingénieuses sur le même thème.
Des molécules constituées comme deux images dans un miroir se
reproduisant par un nouveau jeu de miroir, le reflet dans le miroir servant à
reconstruire l'original. L'appariement comme moyen d'assurer la persistance
de l'information et la fidélité dans la copie. « Monet, ce n'est qu'un œil, a dit
Cézanne de son ami, mais, bon Dieu, quel œil ! ». L'ADN, pour reprendre la
même logique, n'est qu'une molécule, mais bon Dieu, quelle molécule !

En biologie, il existe une ancienne distinction entre deux camps, les


anatomistes et les physiologistes. Les anatomistes décrivent la nature des
matériaux, la structure et les parties du corps, bref ce que les choses sont.
Les physiologistes se concentrent plutôt sur les mécanismes par lesquels ces
structures et ces parties interagissent pour assurer le fonctionnement de
l'organisme, ils se préoccupent plutôt de la manière dont les choses agissent.
Cette distinction marque aussi une transition essentielle dans l'histoire du
gène. Mendel, peut-être, était « l'anatomiste » original du gène. En cernant
le déplacement de l'information à travers les générations de petits pois, il a
décrit la structure fondamentale du gène comme corpuscule indivisible
d'information. Morgan et Sturtevant ont continué sur le versant anatomique
dans les années 1920, en démontrant que les gènes étaient des unités
physiques, réparties linéairement le long des chromosomes. Dans les
années 1940 et 1950, Avery, Watson et Crick ont identifié l'ADN comme la
molécule du gène, et décrit sa structure comme une double hélice, portant
ainsi la conception anatomique du gène à son point culminant.
Entre la fin des années 1950 et celle des années 1970, toutefois, ce fut la
physiologie du gène qui a dominé la recherche scientifique. Comprendre
que les gènes peuvent être régulés, c'est-à-dire activés ou réprimés par des
signaux précis, a dévoilé la façon dont ils agissent dans le temps et l'espace
pour spécifier les propriétés uniques à chaque cellule de l'organisme.
Comprendre que les gènes peuvent aussi être reproduits, recombinés entre
chromosomes et réparés par des protéines spécifiques a permis d'expliquer
comment cellules et organismes arrivent à conserver, copier et rebattre les
cartes de l'information génétique à travers les générations.
Pour les biologistes, chacune de ces découvertes a eu d'énormes
conséquences. Alors que la génétique migrait d'une conception matérielle à
une mécanistique des gènes – de ce que les gènes sont à ce qu'ils font –, les
biologistes ont commencé à percevoir les relations tant attendues entre
gènes, physiologie humaine et pathologies. Une maladie pouvait survenir,
non seulement par l'altération de la séquence codant une protéine (par
exemple l'hémoglobine dans le cas de l'anémie falciforme), mais aussi du
fait d'une mauvaise régulation d'un gène, de l'incapacité à activer ou
réprimer son expression dans la bonne cellule et au bon moment. Si la
réplication des gènes permet d'expliquer comment un organisme
multicellulaire émerge d'une cellule initiale, les erreurs de réplication
peuvent expliquer comment une maladie métabolique ou mentale spontanée
peut survenir dans une famille. Les similitudes entre génomes expliquent la
ressemblance entre les parents et leurs enfants, alors que les mutations ou
recombinaisons expliquent leurs différences. Les familles ne partagent pas
seulement des réseaux sociaux ou culturels mais aussi des réseaux de gènes
actifs.
Tout comme l'anatomie et la physiologie humaine du XIXe siècle ont posé
les fondations de la médecine du XXe, l'anatomie et la physiologie des gènes
allaient poser les fondations d'une puissante et nouvelle science biologique.
Dans les décennies suivantes, cette science révolutionnaire allait élargir son
domaine, passant d'organismes simples aux plus complexes. Son
vocabulaire conceptuel de régulation, recombinaison, mutation, réparation
génétique, allait passer des revues scientifiques aux manuels de médecine,
puis diffuser dans des débats plus larges dans la société et la culture (le mot
race, comme nous le verrons, ne peut se comprendre vraiment sans avoir
saisi les phénomènes de recombinaison et de mutation). La nouvelle science
allait chercher à expliquer comment les gènes construisent, maintiennent,
réparent et reproduisent les êtres humains, et comment des variations dans
l'anatomie et la physiologie des gènes peuvent contribuer aux variations
observées dans l'identité, le destin biologique, la santé et les maladies de
chacun.
Du gène à la genèse

« Au commencement, il y avait la simplicité. »


1
Richard Dawkins, Le Gène égoïste .

« Ne suis-je pas
Une mouche comme toi ?
Ou n'es-tu pas
Un homme comme moi ? »
2
William Blake, « The Fly ».

Alors que la description moléculaire du gène avait éclairci le mécanisme


de la transmission héréditaire, il n'avait fait que compliquer l'énigme qui
préoccupait Thomas Morgan dans les années 1920. Pour lui, le principal
mystère de la biologie des organismes n'était pas le gène, mais la
génération. Comment des « unités d'hérédité » permettaient-elles la
formation d'un animal et le maintien des fonctions d'un organe ou d'un
organisme ? (« Veuillez excuser ce gros bâillement, dit-il un jour à un
étudiant, mais je viens juste de sortir de mon propre cours [sur la
génétique]. »)
Un gène, avait noté Morgan, était une solution extraordinaire à un
problème extraordinaire. La reproduction sexuée exigeait la réduction d'un
organisme à une seule cellule, puis son expansion en un nouvel organisme.
Le gène, réalisait Morgan, résout un problème, celui de la transmission
héréditaire, mais en crée un autre, celui du développement des organismes.
Une seule cellule doit pouvoir comporter toutes les instructions pour
construire un organisme à partir de zéro, d'où les gènes. Mais comment les
gènes pouvaient-ils arriver à faire se redévelopper un organisme entier à
partir d'une seule cellule ?
Il peut sembler intuitif pour un embryologiste d'approcher le problème de
la genèse d'un organisme à partir de sa conception, des premiers
événements embryonnaires jusqu'à l'organisme adulte pleinement
développé. Mais pour des raisons nécessaires, comme nous allons le voir, la
compréhension du développement s'est faite à rebours, comme un film que
l'on regarde à partir de la fin. On commença par élucider le mécanisme par
lequel les gènes spécifient des traits anatomiques distincts comme les
membres, les autres organes ou plus généralement les structures bien
définies. Puis ce fut le tour du mécanisme par lequel les structures trouvent
leur place dans un organisme, devant, derrière, à gauche, à droite, dessus ou
dessous. Les tout premiers événements spécifiant les axes de polarité du
corps – antéro-postérieur, dorso-ventral, médio-latéral – furent parmi les
derniers à être connus.
La raison de cette élucidation à rebours peut paraître évidente. Les
mutations dans des gènes déterminant des structures macroscopiques,
comme les membres ou les ailes, étaient plus faciles à repérer et furent les
premières à être caractérisées. Celles dans les gènes qui déterminent des
aspects fondamentaux de l'architecture du corps furent plus difficiles à
identifier car elles compromettent beaucoup la survie des organismes. Et les
mutants des premières étapes de l'embryogenèse étaient presque
impossibles à isoler car les embryons résultants, avec tête et queue
chamboulées, ne sont bien sûr pas viables.

Dans les années 1950, Ed Lewis, un généticien de la mouche du vinaigre


au Caltech, commença à reconstruire la formation de ses embryons 3.
Comme un historien de l'architecture obsédé par un seul bâtiment, il étudiait
le développement de ces mouches depuis presque vingt ans. L'embryon de
la mouche du vinaigre, en forme de haricot et pas plus gros qu'un grain de
sable, commence sa vie dans un tourbillon d'activités. Dix heures environ
après la fécondation, l'embryon se divise en trois segments, la tête, le thorax
et l'abdomen, chacun se subdivisant ensuite en sous-compartiments. Lewis
savait que chacun de ces segments se retrouve dans la mouche adulte. L'un
d'entre eux devient le thorax et se dote de deux ailes tandis que trois sous-
segments donnent les six pattes. Un autre segment à l'avant va héberger les
antennes. Comme chez l'homme, le plan de base du corps adulte se retrouve
dans l'embryon. Le développement de la mouche est une série de
déploiements de ces segments, comme l'ouverture d'un accordéon vivant.
Mais comment un embryon de mouche « savait-il » qu'il devait faire
pousser une patte sur le second segment thoracique ou une antenne à partir
du segment antérieur de la tête (et pas l'inverse) ? Lewis étudia des mutants
où cette organisation des segments était perturbée. Il découvrit une
particularité de ces mutants : le plan essentiel des structures
macroscopiques était souvent maintenu, seul le segment considéré
changeait de position ou d'identité dans le corps de la mouche. Dans un
mutant par exemple, un segment thoracique supplémentaire, intact et
presque fonctionnel, apparaissait pour donner un insecte à quatre ailes (une
paire sur le segment thoracique normal et une nouvelle paire sur le segment
supplémentaire). C'était comme si un gène « construis un thorax » avait été
sollicité par erreur dans le mauvais compartiment, et avait lancé tout de go
ses instructions. Dans un autre mutant, deux pattes sortaient des antennes
sur la tête, comme si un ordre « construis une patte » avait été donné par
méprise dans la tête.
Lewis en conclut que la construction des organes et des structures est
codée par des gènes maîtres régulateurs « effecteurs » qui agissent comme
des unités ou sous-routines autonomes. Au cours de la genèse normale
d'une mouche ou de tout autre organisme, ces gènes entrent en action à des
sites et des moments précis pour déterminer l'identité des segments et des
organes. Ces gènes maîtres régulateurs peuvent agir sur d'autres gènes pour
les activer ou les réprimer. Ils peuvent être comparés à des circuits dans un
microprocesseur. Leur mutation devait donc se traduire par des segments ou
des organes malformés ou ectopiques (pas au bon endroit). Comme les
domestiques déconcertés de la Reine de Cœur dans Alice au pays des
merveilles, les gènes se dépêchaient d'obéir aux instructions – construis un
thorax, fait une aile – mais au mauvais endroit ou au mauvais moment. Si
un maître régulateur crie « OK pour l'antenne », alors la sous-routine de la
construction de l'antenne est lancée et l'antenne construite, même si cette
structure s'avère pousser sur un thorax ou un abdomen.

Mais qui commande les commandants ? La découverte par Ed Lewis des


gènes maîtres régulateurs contrôlant le développement des segments,
organes et structures résolvait le problème des dernières étapes de
l'embryogenèse, mais soulevait une énigme apparemment sans fin. Si
l'embryon se construit, segment après segment, organe après organe, sous
l'action de gènes commandant l'identité de chacun, comment cette identité
de segment, « de position », était-elle attribuée en premier lieu ? Comment,
par exemple, un gène maître pour la formation de l'aile « savait-il » qu'il
fallait construire une aile au second segment thoracique et pas au premier
ou au troisième ? Si des modules génétiques étaient si autonomes, pourquoi,
en inversant la question de Morgan, les pattes ne poussaient-elles pas sur la
tête ou les hommes ne naissaient-ils pas avec des pouces émergeant du
nez ?
Pour répondre à ces questions, il nous faut remonter dans le temps du
développement embryonnaire. En 1979, un an après la publication par
Lewis de son article sur les gènes gouvernant le développement des pattes
et des ailes, deux embryologistes allemands qui travaillaient à Heidelberg,
Christiane Nüsslein-Volhard et Eric Wieschaus, commencèrent à créer des
mutants de la mouche du vinaigre pour mieux cerner les toutes premières
étapes de la formation de l'embryon.
Les mutants produits par Nüsslein-Volhard et Wieschaus furent encore
plus spectaculaires que ceux qu'avait décrits Lewis. Chez certains, des
segments entiers avaient disparu, ou bien les compartiments thoracique ou
abdominal s'étaient considérablement raccourcis, comme des fœtus humains
qui naîtraient sans l'arrière du corps. Les gènes altérés dans ces mutants
doivent déterminer le plan de base du développement embryonnaire,
raisonnèrent Nüsslein-Volhard et Wieschaus. Ce sont les grands
ordonnateurs du monde embryonnaire. Ils divisent l'embryon en ses sous-
parties de base. Puis ils activent les gènes maîtres de Lewis pour lancer la
formation des organes et des parties du corps dans certains compartiments
(et seulement ceux-là), les antennes sur la tête, l'aile sur le deuxième
segment du thorax, et ainsi de suite. Nüsslein-Volhard et Wieschaus
baptisèrent ces grands ordonnateurs les gènes de segmentation.
Mais même ces gènes avaient leurs propres maîtres. Comment le second
segment thoracique « sait-il » qu'il fait partie du thorax et pas de
l'abdomen ? Ou comment une tête sait-elle ne pas être un abdomen ?
Chaque segment d'un embryon peut être défini sur un axe longitudinal
reliant la tête à la queue. La tête fonctionne comme un GPS interne et la
position relative à la tête et à la queue donne à chaque segment une
« adresse » unique dans l'embryon. Mais comment un embryon développe-
t-il son asymétrie originelle, fondamentale, déterminant où est la tête et où
est la queue ?
À la fin des années 1980, Nüsslein-Volhard et ses étudiants se lancèrent
dans la caractérisation d'un dernier groupe de mutants de la mouche où
l'organisation asymétrique du corps de l'embryon était abrogée. Ces
mutants, souvent dépourvus de tête ou de queue, cessaient leur
développement bien avant la segmentation (et donc a fortiori avant la
croissance des structures et des organes). Chez certains, l'avant était
malformé. Chez d'autres, l'avant et l'arrière ne pouvaient pas être distingués,
produisant des embryons étranges en miroir (le plus connu de ces mutants
fut appelé bicoïd, soit « à deux queues »). Les mutants manquaient
clairement d'un facteur, une substance chimique, capable de déterminer
l'avant de l'arrière. En 1986, dans une expérience étonnante, les étudiants de
Nüsslein-Volhard apprirent à piquer un embryon normal avec une
minuscule aiguille, à y prélever un peu de liquide de la tête et à le
transplanter dans un mutant sans tête. Chose incroyable, cette chirurgie
cellulaire fonctionna. Un peu de liquide de la tête normale suffisait à forcer
un embryon à former une tête à la place de sa queue.
Dans une série d'articles novateurs publiés entre 1986 et 1990, Nüsslein-
Volhard et ses collègues identifièrent plusieurs facteurs apportant les
signaux pour les caractères tête et queue dans l'embryon. Nous savons
maintenant qu'environ huit d'entre eux, des protéines pour la plupart, sont
fabriqués par la mouche au cours du développement de l'œuf et y sont
déposés de manière asymétrique. Ces facteurs maternels sont fabriqués et
placés dans l'ovule par la femelle. Ce dépôt asymétrique est rendu possible
par le fait que l'ovule lui-même est placé asymétriquement dans l'organisme
de la mère, ce qui permet à la femelle de déposer dans l'ovule des facteurs
maternels du côté de la future tête ou de la future queue.
Ces protéines créent un gradient au sein de l'ovule. Comme le sucre
diffusant dans une tasse de café, ils sont plus concentrés à un bout de l'ovule
qu'à l'autre. La diffusion d'une substance chimique à travers une matrice de
protéine peut même créer un motif distinct à trois dimensions, comme un
ruban de miel se déversant dans du porridge. Des gènes spécifiques se
trouvent activés aux fortes concentrations du facteur, ce qui définit l'axe
tête-queue ou d'autres motifs de l'architecture embryonnaire.
Ce processus se répète à l'infini, comme l'histoire de l'œuf et de la poule.
Les mouches avec une tête et une queue font des œufs polarisés, qui font
des embryons avec un avant et un arrière, qui se développent en adultes
avec une tête et une queue, et ainsi de suite à l'infini. Ou au niveau
moléculaire : des protéines sont déposées préférentiellement à un bout de
l'ovule par la mère. Ils activent ou répriment l'expression de gènes,
définissant ainsi l'axe tête-queue de l'embryon. Ces gènes activent à leur
tour les gènes « ordonnateurs » qui déterminent les segments et divisent
l'organisme en grands domaines. Ces derniers gènes activent et répriment
des gènes qui déterminent la fabrication des organes et des structures 4.
Finalement, ces gènes de formation des organes et de l'identité des
segments activent ou réduisent au silence les sous-routines pour permettre
la création effective des organes et des structures de l'organisme.
Le développement de l'embryon humain se réalise probablement par des
niveaux similaires d'organisation. Comme avec la mouche, les gènes « à
effet maternel » organisent les principaux axes de l'embryon précoce – la
tête d'un côté et la queue de l'autre, le dessus et le dessous, la droite et la
gauche – à l'aide de gradients chimiques. Puis une série de gènes analogues
à ceux de la segmentation chez la mouche lancent la division dans
l'embryon de ses grandes parties structurales, avec le système nerveux, le
squelette, la peau, le tube digestif, et ainsi de suite. Finalement, des gènes
d'organogenèse permettent la construction des organes et structures tels que
les membres, les doigts, les yeux, les reins, le foie et les poumons. « Est-ce
le péché qui fait du ver une nymphe et de la nymphe un papillon et du
papillon de la poussière ? » se demandait le théologien allemand Max
Müller en 1885 5. Un siècle plus tard, la biologie apportait une réponse. Ce
n'était pas le péché, mais une rafale de gènes.

Dans le classique de la littérature pour enfants Pouce par pouce de Leo


Lionni 6, un minuscule ver de terre est épargné par un rouge-gorge parce
que le ver lui promet d'utiliser son corps long d'un pouce comme étalon de
mesure. Le ver mesure la queue du rouge-gorge, le bec du toucan, le cou du
flamant rose et les pattes du héron, le monde des oiseaux gagnant ainsi son
premier anatomiste comparatif.
Les généticiens ont eux aussi appris l'utilité des petits organismes pour
mesurer, comparer et comprendre des choses bien plus grandes. Mendel
avait écossé des seaux de petits pois, Morgan mesuré le taux de mutation
des mouches. Les sept cents minutes pleines de suspense entre la naissance
d'un embryon de mouche et la création de ses premiers segments – peut-être
la période de temps la plus intensément scrutée dans l'histoire de la biologie
– avaient permis de résoudre en partie l'un des plus importants problèmes
de la biologie, à savoir comment l'activité des gènes pouvait être orchestrée
pour créer un organisme complexe à partir d'une seule cellule.
Il fallut un organisme encore plus petit, un ver de moins d'un pouce, pour
résoudre la seconde moitié de l'énigme : comment les cellules issues de
l'embryon « savaient-elles » ce qu'elles allaient devenir ? Les
embryologistes de la mouche avaient décrit à grands traits le
développement d'un organisme avec le déploiement de ses trois phases, la
détermination des axes, la formation des segments et la construction des
organes, chacune gouvernée par une cascade de gènes. Mais pour
comprendre le développement embryologique à un niveau plus profond, les
généticiens devaient élucider la façon dont les gènes pouvaient gouverner la
destinée des cellules individuelles.
Au milieu des années 1960, à Cambridge, Sydney Brenner se mit en
quête d'un organisme qui pourrait l'aider à résoudre l'énigme de la
détermination du sort des cellules. Aussi minuscule qu'elle pouvait être,
même la mouche avec « ses yeux composés, des pattes articulées et ses
comportements élaborés » était bien trop grosse pour lui. Pour comprendre
comment les gènes déterminent le sort des cellules dans l'organisme, il lui
fallait un organisme tellement petit et simple que toutes les cellules de son
embryon puissent être dénombrées, et que chaque cellule puisse être suivie
dans le temps et l'espace (en guise de comparaison, un corps humain
comporte environ 37 mille milliards de cellules et une cartographie de leur
devenir dépasserait la capacité des plus puissants ordinateurs actuels).
Brenner devint un amateur d'organismes minuscules, un dieu des petits
riens 7. Il se plongea dans les vieux livres de zoologie du XIXe siècle pour
trouver un animal qui puisse répondre à ses exigences. Il finit par le trouver
sous la forme d'un minuscule ver du sol appelé Caenorhabditis elegans, ou
C. elegans. Les zoologistes avaient noté que ce ver est eutélique : une fois
adulte, chaque ver a un nombre fixe de cellules. Pour Brenner, la constance
de ce nombre était comme la clé d'un nouvel univers : si chaque ver avait
exactement le même nombre de cellules, les gènes devaient pouvoir
spécifier la position de chacune dans l'organisme. « Nous proposons
d'identifier chaque cellule du ver et d'établir son lignage, écrit-il alors à
Perutz 8. Nous enquêterons aussi sur la constance du développement et
étudierons son contrôle génétique en recherchant des mutants. »
Le comptage des cellules débuta vraiment au début des années 1970.
Tout d'abord, Brenner convainquit John White, un chercheur de son
laboratoire, de cartographier l'emplacement de chaque cellule du système
nerveux du ver, mais il élargit bientôt cet objectif à toutes les cellules de
l'animal. John Sulston, un chercheur post-doctoral, fut recruté pour cette
tâche et il fut rejoint en 1974 par un jeune biologiste fraîchement issu de
Harvard, Robert Horvitz.
Ce fut un travail épuisant, propre à susciter des hallucinations. C'était
comme « regarder une coupe remplie de centaines de raisins 9 » pendant
des heures d'affilée se rappelait Horvitz, puis de localiser chaque raisin dans
le temps et l'espace quand il changeait de position. Cellule après cellule, un
atlas complet du destin de chaque cellule fut établi. Les vers adultes se
présentent sous deux formes, les mâles et les hermaphrodites. Les premiers
ont 1 031 cellules, les seconds 959. À la fin des années 1970, la lignée de
chacune des 959 cellules avait été reconstituée jusqu'à la cellule œuf
initiale. C'était aussi une carte, bien qu'elle fût d'un genre unique dans
l'histoire des sciences : une carte du destin. Les expériences sur les lignées
et l'identité des cellules pouvaient commencer.

Cette carte cellulaire avait des caractéristiques étonnantes. La première


était son invariance. Chacune des 959 cellules de chaque ver hermaphrodite
apparaissait d'une manière stéréotypée très précise. « Vous pouviez voir la
carte et récapituler la construction d'un organisme cellule par cellule », dit
Horvitz. On pouvait dire : « Dans douze heures, cette cellule va se diviser
une fois, et dans quarante-huit heures elle va devenir un neurone et rester là
le restant de sa vie. Et vous aviez parfaitement raison, la cellule faisait
exactement cela. Elle se déplaçait exactement à l'endroit prévu, et
exactement au moment dit. »
Qu'est-ce qui déterminait l'identité de chaque cellule ? À la fin des années
1970, Horvitz et Sulston avaient créé des dizaines de vers mutants où des
lignées cellulaires étaient perturbées. Si les mouches pouvaient paraître
étranges en portant des pattes sur leur tête, les vers mutants présentaient une
ménagerie encore plus bizarre. Chez certains, par exemple, les gènes qui
déterminent le développement de la vulve, l'organe qui forme le débouché
de l'utérus, étaient défaillants. Les œufs pondus par le ver ne pouvaient
quitter l'organisme de leur mère et le ver était littéralement englouti vivant
par sa propre progéniture non née, à l'image d'un monstre de la mythologie
teutonne. Les gènes altérés dans ces mutants déterminaient l'identité d'une
cellule individuelle de la vulve. D'autres gènes contrôlaient le temps mis par
une cellule pour en donner deux, son mouvement vers un endroit particulier
dans l'organisme, ou sa forme et sa taille finale chez l'animal adulte.
« Il n'y a pas d'histoire à proprement parler, seulement des biographies »,
a écrit Emerson 10. Pour le ver, certainement, l'histoire se trouvait résumée à
des biographies cellulaires. Chaque cellule savait ce qu'elle devait « être »
parce que des gènes lui avaient dit ce qu'elle devait « devenir » (ainsi que
où et quand). L'anatomie du ver n'était plus qu'une horloge génétique où il
n'y avait plus de hasard, de mystère, d'ambiguïté et de destinée. Cellule par
cellule, un animal était assemblé sur des instructions génétiques. La
génération, l'ontogenèse, n'était plus que l'action des gènes.

L'orchestration si raffinée de la naissance, la position, la forme, la taille et


l'identité de chaque cellule était déjà remarquable, mais la série finale de
vers mutants conduisit à une révélation plus remarquable encore. Au début
des années 1980, Horvitz et Sulston commencèrent à découvrir que même
la mort des cellules était gouvernée par des gènes. Chaque adulte
hermaphrodite a 959 cellules, mais si l'on faisait le compte précis de toutes
les cellules générées au cours de son développement, on arrivait à un total
de 1 090 cellules. C'était une petite différence, mais elle ne cessait de
fasciner Horvitz : 131 cellules avaient en quelque sorte disparu 11. Elles
avaient été produites au cours du développement, mais ensuite tuées au
cours de la maturation du ver. Ces cellules étaient les naufragées du
développement, les enfants perdus de l'ontogenèse. Lorsque Sulston et
Horvitz utilisèrent leurs cartes des lignées pour débusquer la mort des 131
cellules, ils trouvèrent que seules des cellules bien précises, produites à des
moments précis, étaient tuées. C'était une purge sélective : comme pour tout
le reste du développement du ver, rien n'était laissé au hasard. La mort de
ces cellules, ou plutôt leur suicide planifié, assumé, semblait elle aussi
génétiquement « programmée ».
Une mort programmée ? Les généticiens étaient justement confrontés à la
vie programmée du ver. La mort était-elle aussi contrôlée par des gènes ?
En 1972, John Kerr, un pathologiste australien, avait observé un type
similaire de mort cellulaire dans des tissus normaux et cancéreux. Jusqu'aux
observations de Kerr, les biologistes pensaient la mort comme un processus
largement accidentel dû à un traumatisme, une blessure ou une infection : le
résultat est généralement une nécrose, littéralement un « noircissement ».
La nécrose s'accompagne typiquement de la décomposition des tissus, avec
formation de pus ou développement d'une gangrène. Mais Kerr avait
remarqué que dans certains tissus, les cellules qui mouraient semblaient
activer des changements structurels spécifiques en anticipant la mort,
comme si elles lançaient une « sous-routine de la mort ». Les cellules
mourantes ne provoquaient pas de gangrène, de plaies purulentes ou
d'inflammation, elles prenaient un aspect translucide, nacré, comme des lys
dans un vase avant de faner. Si la nécrose prenait le noir, cette mort-là
mettait un blanc. Kerr eut le pressentiment que ces deux formes de décès
étaient fondamentalement différentes. Cet « effacement contrôlé de la
cellule, comme il l'écrivait, est un phénomène actif, programmé de façon
inhérente », contrôlé par des « gènes de la mort ». Cherchant un mot
capable de décrire ce processus, il l'appela apoptose, mot grec évocateur
désignant la chute des feuilles des arbres ou des pétales des fleurs 12.
Mais à quoi pouvaient bien ressembler ces « gènes de la mort » ? Horvitz
et Sulston firent une autre série de mutants, altérés non dans le destin d'une
lignée de cellules mais dans le motif des morts cellulaires programmées.
Chez un mutant, le contenu des cellules mortes ne pouvait être réduit
adéquatement en morceaux. Chez un autre mutant, les cellules mortes
n'étaient pas éliminées de l'organisme 13, avec pour résultat des carcasses de
cellules jonchant les bords de l'embryon, comme Naples un jour de grève
des éboueurs. Horvitz supposa que les gènes altérés chez ces mutants
servaient à exécuter, nettoyer et éliminer les cadavres dans le monde
cellulaire : il tenait les acteurs de cette pièce morbide.
Le groupe suivant de mutants présentait des distorsions encore plus
spectaculaires de la mort cellulaire. Les cadavres n'apparaissaient même
pas. Chez un ver, les 131 cellules restaient vivantes. Chez un autre,
certaines cellules échappaient à la mort. Les étudiants de Horvitz
nommèrent ces vers mutants the undead ou wombies pour « vers zombies 14
». Les gènes inactivés dans ces vers étaient des maîtres régulateurs de la
cascade de la mort cellulaire. Horvitz les appela les gènes ced pour C.
elegans death.
Ce qui est remarquable, c'est que l'on découvrit peu après l'implication de
plusieurs de ces gènes dans des cancers humains. Les cellules humaines ont
aussi des gènes qui orchestrent leur mort par apoptose. Nombre de ces
gènes étant très anciens dans l'évolution, leur structure comme leur fonction
sont proches de ceux retrouvés chez le ver ou la mouche. En 1985, le
biologiste du cancer Stanley Korsmeyer découvrit qu'un gène appelé BCL2
était muté de façon récurrente dans les lymphomes* *. On s'est ensuite rendu
compte que BCL2 était l'homologue de ced9, un gène de régulation de la
mort cellulaire découvert par Horvitz. Chez le ver, ced9 empêche la mort de
la cellule en séquestrant les protéines chargées de l'exécution (d'où le nom
de cellules « mort-vivantes » chez les mutants du ver). Chez l'homme,
l'activation de BCL2 bloque également la cascade de la mort, créant une
cellule pathologiquement incapable de mourir, autrement dit cancéreuse.

Mais le sort de chaque cellule dans le ver est-il dicté par les gènes, et
seulement eux ? Horvitz et Sulston ont découvert que parfois, certaines
cellules 15, de rares paires, pouvaient choisir un sort ou l'autre de façon
aléatoire, comme si elles tiraient à la courte paille. Le sort de ces cellules
n'était pas déterminé par les gènes mais par leur entourage. Deux
biologistes du ver qui travaillaient dans le Colorado, David Hirsch et Judith
Kimble, appelèrent ce phénomène l'ambiguïté naturelle.
Mais Kimble a ensuite trouvé que même cette ambiguïté naturelle est
fortement contrainte 16. L'identité d'une cellule ambiguë étant régulée par
des signaux provenant des cellules voisines, comme ces dernières sont
elles-mêmes génétiquement préprogrammées, que reste-t-il d'ambigü ? Le
dieu des Vers avait de toute évidence laissé de minuscules interstices au
hasard dans le développement du ver mais il n'allait pas jusqu'à jouer aux
dés.
Un ver se construisait donc avec deux types d'information, l'une
« intrinsèque » venant des gènes, l'autre « extrinsèque » venant des
interactions cellulaires. Pour rire, Brenner appela la première le « modèle
britannique » et la seconde le « modèle américain ». La britannique, écrivait
Brenner 17, « était de mener ses propres affaires sans trop parler à ses
voisins. Ce qui compte, ce sont les ancêtres et une fois qu'une cellule est
née à une certaine place, elle y reste et se développe en suivant des règles
rigides. L'américaine est carrément à l'opposé. Les ancêtres ne comptent pas
[…] Ce qui compte, ce sont les interactions avec les voisins. La cellule
échange souvent avec ses collègues et se déplace souvent pour atteindre son
objectif et trouver la bonne place ».
Qu'allait-il se passer si le hasard – le coup du sort – était introduit de
force dans la vie d'un ver ? En 1978, Kimble déménagea à Cambridge et
commença à étudier les effets de perturbations aiguës sur le sort des
cellules 18. Elle utilisait un rayon laser pour tuer une seule cellule à la fois
dans l'organisme du ver. Il s'avéra que l'ablation d'une cellule pouvait
changer le sort d'une voisine, mais dans des limites très étroites. Les
cellules qui étaient déjà génétiquement prédéterminées n'avaient presque
aucune marge pour changer leur destinée. Les cellules qui étaient
« naturellement ambiguës », au contraire, avaient plus de souplesse mais
leur capacité à changer de destinée restait limitée. Des signaux extérieurs
pouvaient modifier le déterminisme intrinsèque, mais jusqu'à un certain
point seulement. Le hasard jouait un rôle dans le monde microscopique des
vers, mais il était sévèrement contraint par les gènes. Le gène était une
lentille au travers de laquelle le hasard était filtré et réfracté.

La découverte des cascades de gènes qui gouvernent la vie et la mort de


la mouche et du ver fut une révélation pour les embryologistes, mais leur
influence sur la génétique fut tout aussi importante. En résolvant l'énigme
de Morgan, « Comment les gènes déterminent-ils une mouche ? », les
embryologistes avaient aussi trouvé la réponse à un mystère bien plus
profond, celui de la manière dont les unités héréditaires généraient
l'étourdissante complexité des organismes.
Cette réponse se trouvait dans l'organisation et l'interaction. Un seul gène
maître régulateur peut coder une protéine à la fonction assez limitée : un
interrupteur pour activer ou inactiver une douzaine d'autres gènes cibles par
exemple. Mais supposez que son activité dépende de sa concentration dans
la cellule et qu'elle puisse se répartir en gradient dans tout le corps de
l'organisme avec une concentration élevée à un bout et faible à l'autre
extrémité. Cette protéine peut agir sur douze cibles d'un côté, sur huit dans
un autre segment, et seulement trois sur un autre. Chaque combinaison de
gènes cibles (douze, huit et trois) peut alors se croiser avec les gradients
d'autres protéines, activant ou réprimant encore d'autres gènes. Ajoutez à
cela les dimensions du temps et de l'espace et vous commencez à construire
des formes très élaborées. En mélangeant et en faisant correspondre des
hiérarchies, des gradients, des bascules et des circuits de gènes et de
protéines, un organisme peut créer la complexité que l'on observe dans son
anatomie et sa physiologie.
Comme un scientifique l'a exprimé 19, « les gènes individuels ne sont pas
particulièrement intelligents, celui-là ne s'occupe que de cette molécule, cet
autre de seulement cette autre… mais cette simplicité n'est pas un obstacle à
la construction d'une énorme complexité. Si vous pouvez construire une
colonie de fourmis avec juste quelques types distincts d'individus pas très
compliqués (ouvrières, mâles, et autres), pensez à ce que vous pouvez faire
avec 30 000 gènes en cascade déployés à volonté ».
Le généticien français Antoine Danchin s'est un jour servi de la parabole
de la barque de Delphes pour décrire le processus par lequel des gènes
individuels peuvent produire la complexité observée dans le monde
naturel 20. Dans l'histoire, il est demandé à l'oracle de Delphes de considérer
une barque sur une rivière dont les planches commencent à pourrir. Celles-
ci sont remplacées l'une après l'autre, et au bout de dix ans il ne reste plus
rien du bateau d'origine. Pourtant, son propriétaire est convaincu de
toujours avoir la même barque. Comment peut-elle rester la même alors
qu'elle a été entièrement renouvelée ?
La réponse réside dans le fait que la « barque » n'est pas faite de planches
mais d'une relation entre les planches. Si vous clouez une centaine de
planches l'une sur l'autre, vous obtenez un mur. Si vous les clouez côte à
côte, vous avez un plancher. Seule une certaine configuration des planches,
maintenues dans une relation particulière, dans un ordre particulier, fait une
barque.
Les gènes agissent de la même manière. Chaque gène remplit une
fonction qui lui est propre, mais c'est la relation entre tous les gènes qui
rend la physiologie possible. Le génome est inerte sans ces relations. Les
hommes et les vers ont beau avoir à peu près le même nombre de gènes,
autour de vingt mille, le fait que seul le premier de ces deux organismes
peut peindre la Chapelle Sixtine suggère que ce nombre de gènes n'a que
peu de rapport avec la complexité physiologique. Ce qui est important, « ce
n'est pas ce que vous avez, c'est ce que vous en faites », comme m'a dit une
fois un professeur de samba.

Peut-être que la métaphore la plus utile pour expliquer la relation entre


gènes, formes et fonctions est celle qu'a proposée le biologiste de
l'évolution et écrivain Richard Dawkins. Certains gènes, suggère
Dawkins 21, se comportent comme de vrais modèles. Un modèle, poursuit-il,
est un plan architectural ou mécanique précis, avec une correspondance un-
à-un entre les élément du plan et ceux de la structure qu'il code. Une porte
est représentée à une échelle réduite exactement de vingt fois, la charnière
qui y est dessinée sera placée exactement au milieu de l'axe de la porte, etc.
Les gènes « modèle » contiennent, dans la même logique, des instructions
pour construire une structure (ou protéine). Le gène du facteur VIII code
une unique protéine dont la principale fonction est d'être un agent de la
coagulation. Des mutations dans ce facteur sont semblables à des erreurs
dans le modèle. Leur effet, comme une poignée de porte absente, est
parfaitement prévisible. La mutation du gène du facteur VIII entraîne une
défaillance de la coagulation du sang, avec pour conséquence directe des
saignements très faciles.
La plupart des gènes, toutefois, ne se comportent pas comme des
modèles. Ils ne spécifient pas la construction d'une seule structure mais
collaborent plutôt avec une cascade d'autres dans la réalisation de fonctions
physiologiques complexes. Ces gènes, avance Dawkins, sont plutôt des
recettes. Dans la recette pour un gâteau, par exemple, cela ne sert à rien de
penser que le sucre indique le « sommet » du gâteau et la farine le « fond ».
En général, il n'y a pas de correspondance un-à-un entre une composante de
la recette et une structure. Une recette fournit des instructions pour un
processus.
Le gâteau sera une conséquence développementale de la réunion du
sucre, du beurre et de la farine dans les bonnes proportions, à la bonne
température et au bon moment. La physiologie, par analogie, est une
conséquence développementale de certains gènes combinés à d'autres dans
la bonne séquence et le bon espace. Un gène est une ligne dans la recette
d'un organisme. Le génome humain est la recette de l'homme.

Au début des années 1970, alors que les biologistes commençaient à


décrypter les mécanismes par lesquels sont déployés les gènes pour générer
l'étourdissante complexité des organismes, ils furent aussi confrontés à
l'inévitable question de la manipulation intentionnelle des gènes dans les
êtres vivants. En avril 1971, les Instituts nationaux de la santé (NIH)
américains organisèrent une conférence pour savoir si l'introduction de
changements génétiques délibérés dans les organismes était concevable
dans un avenir proche. Cet événement, intitulé d'une façon un peu
provocante « Prospects for Designed Genetic Change 22 », avait pour but
d'informer le public sur les possibilités de manipulation génétique chez
l'homme et de considérer les implications sociales et politiques de telles
techniques.
Aucune méthode pour manipuler des gènes n'était disponible en 1971,
même dans des organismes simples, précisaient les organisateurs, mais ils
ne doutaient pas que le développement de telles méthodes n'allait pas tarder.
« Ce n'est pas de la science-fiction, déclara un généticien. La science-
fiction, c'est quand vous […] ne pouvez rien faire expérimentalement […] il
est maintenant concevable que non pas dans 100 ans, ni 25 ans, mais peut-
être dans les cinq ou dix prochaines années, certaines erreurs innées…
seront traitées ou guéries par l'ajout du gène manquant, et il reste beaucoup
à faire pour préparer la société à un tel changement ».
Si de telles techniques étaient inventées, continuaient les participants du
colloque, cela aurait d'immenses conséquences car la recette des
instructions humaines pourrait être réécrite. Les mutations génétiques ont
été retenues sur des millénaires, fit remarquer un scientifique, mais des
mutations culturelles peuvent être introduites et sélectionnées en quelques
années. La capacité à introduire de tels « changements génétiques
intentionnels » chez l'homme pouvait amener des modifications génétiques
à la vitesse du changement culturel. Des maladies humaines pourraient être
éliminées, l'histoire d'individus et de familles changée à jamais. La
technologie génétique bouleverserait nos notions d'hérédité, d'identité, de
maladie et d'avenir. Comme le soulignait alors Gordon Tomkins, biologiste
à l'université de Californie San Francisco : « Pour la première fois, un grand
nombre de personnes commencent à se demander : que faisons-nous ? »

Un souvenir : nous sommes en 1978 ou 1979 et j'ai huit ou neuf ans. Mon
père est de retour d'un voyage d'affaires. Ses bagages sont encore dans la
voiture et un verre de glaçons est en train de fondre sur un plateau posé sur
la table de la salle à manger. C'est l'un de ces après-midi étouffant à Delhi
où les ventilateurs de plafond semblent juste brasser dans toute la pièce la
chaleur qui n'en devient que plus insupportable.
Mon père pénètre dans le salon et des hommes discutent quelques
minutes avec lui. J'ai l'impression que ce n'est pas une discussion très
agréable. Leurs voix s'élèvent et les mots deviennent menaçants. Je ne peux
capter le sens de la plupart des phrases à travers le mur de la pièce voisine
où je suis censé faire mes devoirs.
Jagu leur a emprunté de l'argent à tous les deux, pas une grosse somme
mais suffisamment pour qu'ils soient venus demander à être remboursés.
Jagu avait dit à l'un des hommes qu'il avait besoin de cette somme pour se
payer ses médicaments (on ne lui en avait jamais prescrits), et à l'autre qu'il
lui fallait cet argent pour acheter un billet de train pour aller à Calcutta voir
ses autres frères (aucun voyage de ce type n'était prévu, Jagu n'aurait pu
voyager seul). « Vous devriez apprendre à le contrôler », lui dit l'un des
hommes sur un ton accusateur.
Mon père écoute en silence, patiemment, mais je pouvais sentir monter la
rage en lui. Il se dirige vers l'armoire métallique où il garde de l'argent et en
rapporte aux deux hommes en précisant de ne pas compter les billets. Il
peut donner quelques roupies de plus, ils peuvent garder la monnaie.
Lorsque les hommes sortent, je sais qu'il va y avoir une pénible
altercation à la maison. Avec l'instinct sûr des animaux sauvages qui fuient
dans les terres avant un tsunami, notre cuisinier a quitté la cuisine pour
appeler ma grand-mère. L'atmosphère s'était progressivement tendue entre
mon père et Jagu. Le comportement de ce dernier à la maison avait été
particulièrement perturbant ces dernières semaines et cet épisode semble
avoir mis mon père à bout. Son visage est devenu rouge d'embarras. Le
vernis de classe et de fragile normalité qu'il avait tant de mal à garder s'est
brutalement fissuré et la vie secrète de sa famille est apparue au grand jour.
Désormais, les voisins sont au courant de la folie de Jagu, de ses
divagations. Mon père a perdu tout prestige à leur yeux : il est nul, radin,
sans cœur, idiot, incapable de contrôler son frère. Ou pire : souillé par une
maladie mentale qui frappe sa famille.
Il va dans la chambre de Jagu et l'arrache de son lit. Jagu gémit avec un
air désolé, comme un enfant qui serait puni pour une grave faute qu'il ne
comprend pas. Mon père est livide, fou de colère, dangereux. Il le bouscule
à travers la pièce. C'est un acte de violence inconcevable de sa part, lui qui
n'a jamais fait le moindre effort à la maison. Ma sœur monte se cacher en
courant. Ma mère est dans la cuisine, en pleurs. J'assiste à la scène de plus
en plus terrible, caché derrière les rideaux du salon, comme si je voyais un
film au ralenti.
Et soudain, ma grand-mère fait irruption dans sa chambre, féroce comme
une louve. Elle crie contre mon père, plus violente encore. Ses yeux
étincellent, sa langue pleine de fiel. Tout crie en elle : ne le touche pas.
« Va-t'en », lance-t-elle à Jagu qui s'esquive rapidement derrière elle.
Je ne l'ai jamais vue dans un tel état. Elle rugit. Son bengali se perd,
régresse, renoue avec ses origines villageoises. Malgré l'accent et l'idiome,
je peux saisir certains mots, lancés comme des missiles : ventre, laver,
tache. Lorsque je les réunis en une phrase, le poison apparaît, infiniment
pernicieux : si tu le frappes, j'irai laver mon ventre avec de l'eau pour
effacer ta tache. Je laverai mon ventre, dit-elle.
Mon père a aussi fondu en larmes à présent. Sa tête penche lourdement. Il
semble tellement fatigué. Lave-le, dit-il dans sa barbe, sur un ton implorant.
Lave-le, nettoie-le, lave-le.
PARTIE 3
« LE RÊVE DES GÉNÉTICIENS »
Le séquençage et le clonage des gènes
(1970 – 2001)

« Le progrès en science dépend des nouvelles techniques, des


nouvelles découvertes et des nouvelles idées, probablement dans cet
ordre 21. »
Sydney Brenner

« Si nous sommes dans le vrai… il est possible d'induire des


changements prévisibles et héréditaires dans les cellules. C'est quelque
chose qui est depuis longtemps le rêve des généticiens 22. »
Oswald T. Avery
« Crossing over »

« Quel ouvrage est un homme ! Si noble en raison,


Si infini en facultés, dans la forme et le mouvement si expressif et
admirable,
En action tellement comme un ange, en compréhension tellement
comme un dieu ! »
William Shakespeare, Hamlet, acte 2, scène 2.

Au cours de l'hiver 1968, Paul Berg revint à Stanford après onze mois de
congés sabbatiques passés à l'Institut Salk, à La Jolla en Californie. Berg
avait quarante et un ans. Charpenté comme un athlète, il marchait en roulant
des épaules. Ses attitudes trahissaient parfois son enfance à Brooklyn, la
manière par exemple qu'il avait de lever la main et de commencer une
phrase avec le mot look lorsqu'il devait répondre dans un débat scientifique.
Il admirait les artistes, notamment les peintres, et plus précisément les
expressionnistes abstraits : Pollock, Diebenkorn, Newman et Frankenthaler.
Il était fasciné par leur transmutation du vieux vocabulaire pictural en
nouveau, leur capacité à reprendre les éléments essentiels de l'abstraction
comme la lumière, les lignes, les formes, pour créer des toiles géantes où
battait une vie extraordinaire.
Biochimiste de formation 1, Berg avait étudié avec Arthur Kornberg à
l'université Washington de St. Louis et l'avait ensuite suivi lorsque ce
dernier avait monté le nouveau département de biochimie à Stanford. Berg
avait passé l'essentiel de sa carrière universitaire à étudier la synthèse des
protéines, mais l'année passée à La Jolla lui avait donné l'occasion de
réfléchir sur de nouveaux thèmes. Perché sur un plateau au-dessus du
Pacifique, souvent isolé dans un épais brouillard matinal, l'Institut Salk était
comme une cellule de moine en plein air. Berg avait alors travaillé avec le
virologue Renato Dulbecco sur les virus d'animaux. Il avait passé ce séjour
à étudier les gènes, les virus et la transmission de l'information héréditaire.
Un virus intriguait particulièrement Berg, le Simian Virus 40, ou SV40,
« simien » parce qu'il infecte les cellules de singe comme les cellules
humaines. D'un point de vue conceptuel, chaque virus est un professionnel
du transport de gène. Les virus ont une structure simple. Ils ne sont souvent
rien de plus qu'un ensemble de gènes dans une gaine, « un paquet de
mauvaises nouvelles enveloppé dans des protéines » comme les décrivait
l'immunologiste Peter Medawar 2. Lorsque le virus entre dans une cellule, il
sort de son étui et commence à utiliser la machinerie cellulaire pour copier
ses gènes, faire une nouvelle gaine et produire finalement des millions de
virus qui bourgeonneront hors de la cellule. Les virus ont ainsi réduit leur
cycle de vie au minimum. Ils vivent pour infecter et se reproduire. Ils
infectent et se reproduisent pour vivre.
Même dans un monde où seul l'essentiel est gardé, le SV40 est un virus
de l'extrême. Son génome est un minuscule fragment d'ADN six cent mille
fois plus petit que le génome humain. Il ne porte que sept gènes au lieu des
21 000 chez l'homme. Berg avait appris que SV40, contrairement à nombre
de virus, peut coexister pacifiquement dans certains types de cellules 3.
Dans ce cas, au lieu de produire des millions de nouveaux virions comme le
font les autres virus, souvent au prix de la mort de la cellule hôte, le SV40
s'insère dans l'ADN d'un chromosome de la cellule et rentre dans une
période de repos jusqu'à son activation par des signaux spécifiques.
Le degré élevé de compaction du génome du SV40 et l'efficacité avec
laquelle il pouvait s'introduire dans les cellules en faisaient un véhicule
idéal pour transporter des gènes dans les cellules humaines. Berg n'avait
plus qu'une idée en tête. S'il pouvait équiper le SV40 avec un gène
« étranger » (du moins pour le virus), le génome viral ferait passer ce gène
dans la cellule humaine et modifierait alors son information héréditaire.
Cette performance ouvrirait alors en grand de nouvelles possibilités à la
génétique. Mais avant de pouvoir envisager une telle modification du
génome, Berg devait surmonter un défi technique. Il avait besoin d'une
méthode pour insérer un gène étranger dans un génome viral. Il avait à
fabriquer une « chimère » génétique, un hybride artificiel entre les gènes
viraux et le gène étranger.
Contrairement aux gènes humains qui s'alignent sur les chromosomes,
ceux du SV40 sont disposés sur un ADN circulaire. Le génome viral
ressemble à un collier. Quand le virus infecte une cellule humaine, il insère
ses gènes dans l'un des chromosomes de son hôte : le collier s'ouvre,
devient linéaire et s'attache au milieu du chromosome. Pour ajouter un gène
étranger, Berg devait ouvrir le collier, y insérer le nouvel ADN et refermer
le tout. Le génome viral pouvait ensuite se charger du reste, c'est-à-dire
porter le gène dans la cellule humaine et l'insérer dans un chromosome 4.
Berg n'était pas le seul biologiste à réfléchir à la possibilité d'introduire
un gène étranger dans l'ADN d'un virus. En 1969, un étudiant travaillant
dans le même bâtiment que Berg à Stanford, Peter Lobban, avait rédigé une
thèse où il avait proposé un type comparable de manipulation 5. Lobban
arrivait du MIT* * où il avait fait ses premières années universitaires. C'était
un ingénieur de formation, mais il l'était aussi et surtout par sa tournure
d'esprit. Lobban soutenait que les gènes n'étaient pas différents de barres de
fer qui pouvaient être retravaillées, modifiées, modelées en fonction des
spécifications humaines et utilisées ainsi par la suite. Le secret était de
trouver la bonne gamme d'outils pour faire le travail. Avec son directeur de
thèse, Dale Kaiser, il avait même lancé des expériences préliminaires avec
des enzymes courantes en biochimie pour essayer de transférer des gènes
d'une molécule d'ADN à une autre.
En fait, le vrai secret, comme Berg et Lobban l'avaient indépendamment
compris, était d'oublier que le SV40 était un virus et de traiter son génome
comme une simple substance chimique. Les gènes pouvaient encore être
« inaccessibles » en 1971, ce n'était plus le cas de l'ADN. Avery, après tout,
l'avait manipulé sous sa forme nue 6 et elle avait encore permis de
transmettre une information entre les bactéries. Kornberg avait ajouté des
enzymes à l'ADN et pu ainsi obtenir sa réplication in vitro. Pour insérer un
gène dans le génome de SV40, tout ce dont Berg avait besoin était une série
de réactions. Il lui fallait une enzyme pour ouvrir le génome circulaire, puis
une autre pour y « coller » la pièce rapportée d'ADN. Peut-être que le virus,
ou plutôt l'information qu'il contenait, allait ensuite revenir à la vie.

Mais où un scientifique pouvait-il trouver des enzymes qui coupent ou


collent de l'ADN ? La réponse, comme si souvent dans l'histoire de la
génétique, est venue du monde bactérien. Depuis les années 1960, les
microbiologistes purifiaient des enzymes de bactéries qui pouvaient être
utilisées pour manipuler l'ADN in vitro. Une cellule bactérienne, comme
toute cellule en fait, a besoin de sa propre « trousse à outil » pour
manœuvrer son ADN. À chaque fois qu'elle se divise, répare des gènes
endommagés, ou fait passer des gènes d'un chromosome à l'autre, il lui faut
des enzymes qui copient des gènes ou remplissent des lacunes dans l'ADN
dues à des lésions.
Le « raboutage » de deux fragments d'ADN faisait partie des réactions
accomplies par cette trousse à outils. Berg savait que même le plus primitif
des organismes possède cette capacité à recoller des gènes ensemble. Les
brins d'ADN peuvent être endommagés par différents agents comme les
rayons X. De telles lésions sur l'ADN se produisent couramment dans la
cellule. Pour réparer, la cellule utilise des enzymes pour recoller les
morceaux. L'une de ces enzymes, appelée « ligase » (du latin ligare, « lier
ensemble ») recoud chimiquement les deux morceaux d'un brin d'ADN,
restaurant ainsi l'intégrité du squelette sucre-phosphate. Parfois, une
enzyme qui copie l'ADN, une « polymérase », peut aussi être recrutée pour
remplir les lacunes et réparer un gène interrompu.
Les enzymes qui coupent l'ADN ont une origine plus particulière.
Pratiquement toutes les cellules ont des ligases et des polymérases pour
réparer leur ADN, mais il y a peu de raison pour qu'elles disposent
d'enzymes capables de couper l'ADN. En revanche, les bactéries,
organismes dont l'ADN est beaucoup plus exposé aux rigueurs de la vie –
dans des milieux où les ressources sont très limitées et où la compétition
pour survivre est intense – possèdent de telles enzymes pour se défendre
contre les virus. Elles les utilisent comme des couteaux pour découper en
tranches l'ADN des envahisseurs et s'en protéger. Ces enzymes sont dites de
« restriction » car elles restreignent l'infection par certains virus. Comme
des ciseaux moléculaires spécifiques, elles reconnaissent des séquences
précises dans l'ADN et le coupent à ces endroits seulement. Cette spécificité
est déterminante car, dans le monde moléculaire de l'ADN, une coupure
ciblée sur la jugulaire peut être létale. Un microbe peut paralyser son
envahisseur en lui coupant sa chaîne d'information.
Ces outils enzymatiques empruntés au monde microbien ont été à la base
des expériences de Berg. Il savait que les éléments cruciaux pour manipuler
les gènes se trouvaient dans cinq réfrigérateurs de cinq laboratoires
distincts. Il n'avait qu'à aller les voir, recueillir les enzymes et enchaîner les
réactions. Couper avec une enzyme, recoller avec une autre, et deux
fragments d'ADN pouvaient être réunis.
Berg comprenait les implications qu'avait la technique qu'il voulait
développer. Les gènes pourraient être combinés pour créer de nouveaux
gènes, ou de nouvelles combinaisons de gènes. Ils pourraient être modifiés,
mutés et transférés entre organismes. Le gène d'une grenouille pourrait être
inséré dans un génome viral puis inséré dans une cellule humaine. Un gène
humain pourrait être transféré dans des cellules bactériennes. Si cette
technologie était poussée à l'extrême, les gènes pourraient devenir
malléables à volonté. On pourrait créer de nouvelles mutations ou les
effacer. On pourrait même imaginer modifier l'hérédité d'organismes, les
nettoyer de leurs marques génétiques ou les changer à volonté. Pour
produire de telles chimères génétiques, se souvient Berg, « aucune des
procédures, des manipulations ou des réactifs utilisés pour construire cet
ADN recombinant n'étaient nouveaux. La nouveauté se trouvait dans la
manière dont ils étaient combinés 7 ». Ce qui était vraiment nouveau dans
cette avancée était la façon de couper et de coller des idées : la
recombinaison et l'association de techniques qui existaient déjà en
génétique depuis près d'une décennie.

Au cours de l'hiver 1970, Berg et David Jackson, un chercheur post-


doctoral de son laboratoire, commencèrent à essayer de couper et de joindre
deux morceaux d'ADN 8. Ces expériences étaient fastidieuses, « un
cauchemar de biochimiste » comme les décrivait Berg. L'ADN devait être
purifié, mélangé aux enzymes de restriction puis repurifié sur des colonnes
en chambre froide, ce processus étant répété jusqu'à ce que chaque réaction
ait lieu de manière optimale. Le problème était que les préparations
d'enzymes de restriction n'étaient pas de bonne qualité et que le rendement
de la coupure était très faible. Bien qu'il fût lui aussi aux prises avec ses
propres constructions de gènes hybrides, Lobban ne cessa de donner des
tuyaux techniques cruciaux à Jackson. Il avait trouvé une méthode pour
ajouter des fragments aux extrémités de molécules ADN pour les rendre
cohésives, ce qui permettait de les recoller ensuite spécifiquement. Ceci
augmentait énormément l'efficacité de formation de gènes hybrides.
Malgré de redoutables obstacles techniques, Berg et Jackson arrivèrent à
joindre dans le génome de SV40 un morceau d'ADN d'un virus bactérien
appelé le bactériophage lambda (ou phage λ) et trois gènes de la bactérie E.
coli.
Ce n'était pas rien. Bien que le phage λ et le SV40 soient tout deux des
« virus », ils sont aussi différents que, disons, un cheval et un hippocampe
(le SV40 n'infecte que les cellules de primate, le phage λ que des bactéries).
Et E. coli était une bête complètement différente, une bactérie de l'intestin
humain. Le résultat était une étrange chimère réunissant en un seul ADN
des gènes issus de branches très éloignées de l'arbre de l'évolution.
Berg appela ces hybrides de « l'ADN recombinant ». C'était une
expression bien trouvée, faisant écho au phénomène naturel de la
« recombinaison », la génération de gènes hybrides au cours de la
reproduction sexuée. Dans la nature, l'information génétique est souvent
mélangée et répartie entre les chromosomes pour produire de la diversité
génétique. Un morceau d'ADN sur le chromosome paternel peut échanger
sa place avec celui du chromosome maternel avec pour résultat un gène
hybride comportant une partie paternelle et une maternelle, phénomène que
Morgan avait appelé « crossing over » ou enjambement. Les hybrides
génétiques de Berg, produits avec les mêmes outils qui permettent de
couper, coller et réparer des gènes naturellement, étendaient ce principe au-
delà de la reproduction. Berg fabriquait aussi des gènes hybrides, quoiqu'à
partir de matériel génétique issu de différents organismes. C'était une
recombinaison sans reproduction. Berg entrait, d'une enjambée, dans un
nouvel univers de la biologie.

Schéma adapté de l'article de Paul Berg sur l'ADN « recombinant ». En combinant des gènes de différents organismes, les
scientifiques pouvaient manipuler les gènes à volonté, laissant augurer la possibilité d'une thérapie génique humaine et d'une
manipulation du génome humain.

Cet hiver-là, une étudiante nommée Janet Mertz décida de rejoindre le


laboratoire de Berg. Tenace, exprimant haut et fort ses opinions,
« diablement intelligente » comme la décrivait Berg, Mertz était une
anomalie dans le monde des biochimistes, la seconde femme à rejoindre le
département de biochimie de Stanford en presque dix ans. Comme Lobban,
Mertz venait aussi du MIT où elle avait passé ses diplômes d'ingénierie et
de biologie. Elle était intriguée par les expériences de Jackson et très attirée
par l'idée de synthétiser des chimères entre des gènes de différents
organismes.
Mais que pouvait-il se passer si elle retournait l'objectif de Jackson ?
Celui-ci avait inséré du matériel génétique d'une bactérie dans le génome du
SV40. Et si elle faisait un hybride génétique en introduisant des gènes de
SV40 dans le génome de E. coli ? Au lieu d'avoir un virus portant des gènes
bactériens, qu'allait-il se passer si elle créait une bactérie portant des gènes
viraux ?
L'inversion de logique, ou plutôt d'organismes, présentait un avantage
technique déterminant. Comme beaucoup de bactéries, E. coli porte de
minuscules chromosomes supplémentaires appelés minichromosomes ou
plasmides. Comme le génome de SV40, les plasmides existent sous la
forme d'un ADN circulaire et se répliquent au sein de la bactérie. Quand la
bactérie se divise et prolifère, les plasmides sont eux aussi répliqués. Si l'on
pouvait insérer des gènes de SV40 dans un plasmide d'E. coli, Mertz
comprit que cela pouvait être le moyen d'utiliser la bactérie comme une
« usine » de fabrication de nouveaux gènes hybrides. Avec la culture des
bactéries, le plasmide portant son gène étranger serait aussi amplifié un
grand nombre de fois. Cela finirait par produire des millions de répliques
exactes du morceau d'ADN, autrement dit des « clones » de celui-ci.

En juin 1971, Mertz alla suivre un cours à Cold Spring Harbor, près de
New York, sur les virus de cellules animales 9. Lors du séjour, les étudiants
devaient décrire le projet de recherche qu'ils désiraient poursuivre par la
suite. Au début de sa présentation, Mertz évoqua son intention de faire des
chimères génétiques de gènes de SV40 et de E. coli, et de propager ces
hybrides dans des cellules bactériennes.
Les présentations d'étudiants durant les cours d'été ne suscitent pas en
général un enthousiasme particulier. Pourtant, lorsque Mertz eut terminé
avec sa dernière diapositive, il était clair que ce n'était pas un banal exposé
d'étudiant. Il y eut un silence puis un déferlement de questions de la part des
étudiants et des enseignants. Avait-elle envisagé le risque lié à la production
de tels hybrides ? Et qu'allait-il se passer si ces hybrides qu'elle et Berg
s'apprêtaient à générer se retrouvaient dans la population humaine ?
Avaient-ils considéré les aspects éthiques liés à la fabrication de ces
nouveaux éléments génétiques ?
Immédiatement après la session de cours, Robert Pollack, un virologue et
l'un des enseignants sur place, appela Berg en urgence. Pollack avançait que
les dangers implicites dans « la rupture de barrières évolutives qui avaient
existé depuis le dernier ancêtre commun entre les bactéries et les gens »
étaient bien trop élevés pour qu'ils continuent leurs expériences comme si
de rien n'était.
La question était particulièrement délicate parce que le virus SV40 était
connu pour provoquer des tumeurs chez le hamster et que la bactérie E. coli
habite normalement l'intestin humain (les recherches actuelles suggèrent
que SV40 ne risque pas de provoquer un cancer chez l'homme, mais on
l'ignorait encore dans les années 1970). Et si Berg et Mertz finissaient par
concocter le type parfait de catastrophe génétique, une bactérie de l'intestin
humain portant un gène causant un cancer humain ? « On peut arrêter de
faire la fission de l'atome, on peut cesser d'aller sur la Lune, on peut stopper
l'utilisation d'un aérosol […] mais on ne peut rappeler une nouvelle forme
de vie, écrivit le biochimiste Erwin Chargaff 10. [Les nouveaux hybrides
génétiques] vont vous survivre, ainsi qu'à vos enfants et aux enfants de vos
enfants […] Le croisement de Prométhée avec Erostrate 11 va donner des
résultats nocifs ».
Berg passa des semaines à réfléchir aux motifs d'inquiétude soulevés par
Pollack et Chargaff. « Ma première réaction fut de trouver cela absurde. Je
ne voyais vraiment aucun risque à tout cela 12. » Les expériences furent
menées dans un local confiné, avec un équipement stérilisé. Le SV40
n'avait jamais été impliqué directement dans un cancer humain. En fait, de
nombreux virologues avaient été infectés par le SV40 sans qu'ils ne
développent de cancer. Exaspéré par l'hystérie publique permanente à ce
sujet, Dulbecco avait même proposé de boire du SV40 pour prouver qu'il
n'y avait aucun lien avec un quelconque cancer 13.
Mais ainsi poussé au bord d'un précipice potentiel, Berg ne pouvait se
permettre de prendre la chose à la légère. Il écrivit à plusieurs biologistes du
cancer et microbiologistes pour leur demander une opinion indépendante à
propos de ce risque. Dulbecco était inflexible au sujet de SV40, mais quel
scientifique pouvait estimer d'une manière réaliste un risque inconnu ? Pour
finir, Berg conclut que le biorisque était extrêmement faible, mais pas égal à
zéro. « En vérité, je savais que le risque était faible, a dit Berg, mais je ne
pouvais me convaincre qu'il n'y aurait aucun risque […] J'ai dû réaliser que
je m'étais complètement trompé de très nombreuses fois en prédisant le
résultat d'une expérience et que si je me trompais sur la réalité d'un risque,
les conséquences seraient quelque chose que je n'aurais pas aimé voir 14 ».
Berg s'imposa donc un moratoire sur ses propres activités jusqu'à ce qu'il ait
déterminé la nature précise de ce risque et le moyen de l'éviter. Dans
l'intervalle, les hybrides d'ADN contenant des morceaux du SV40 allaient
rester au fond des tubes à essai. Ils ne seraient pas introduits dans des
organismes vivants.
Mertz fit pendant ce temps une autre découverte cruciale. Le processus
de coupure et de collage de l'ADN tel qu'envisagé par Berg et Jackson
exigeait six laborieuses étapes enzymatiques. Mertz trouva un raccourci. En
utilisant une enzyme de coupure appelée EcoRI fournie par Herbert Boyer,
un microbiologiste à San Francisco, elle trouva que le même résultat
pouvait s'obtenir en deux étapes 15. « Janet a vraiment rendu les choses
beaucoup plus efficaces 16, se rappelle Berg. Désormais, en quelques
réactions chimiques, nous pouvions générer de nouveaux segments d'ADN
[…] Elle les coupait, les mélangeait, ajoutait l'enzyme qui les réunit bout à
bout et puis montrait qu'elle avait obtenu un produit ayant les propriétés des
deux matériaux initiaux ».

En novembre 1972, alors que Berg soupesait les risques liés à des
hybrides virus-bactérie, Herbert Boyer, le scientifique de San Francisco qui
avait donné des enzymes coupant l'ADN à Mertz, se rendit à Hawaï pour un
congrès de microbiologie. Né dans une ville minière de Pennsylvanie en
1936, Boyer avait découvert la biologie au lycée et grandit avec pour idéal
Watson et Crick (il avait donné leur nom à ses deux chats siamois). Il avait
postulé pour faire une école de médecine au début des années 1960, mais
n'avait pas été pris en raison d'une note trop faible en métaphysique. Il
s'était alors orienté vers des études de microbiologie.
Boyer était arrivé à San Francisco au cours de l'été 1966 avec la coupe
afro, le gilet en cuir typique et le short en jean, non comme étudiant mais
comme professeur assistant à l'université de Californie, San Francisco
(UCSF) 17. Une grande partie de son travail concernait l'isolement de
nouvelles enzymes coupant l'ADN, du type de celle qu'il avait envoyée au
laboratoire de Berg. Boyer avait entendu parler des expériences de Mertz
pour couper l'ADN et la simplification que cela représentait pour produire
des ADN hybrides.

Le congrès à Hawaï portait sur la génétique des bactéries. Une grande


partie de l'excitation sur place fut suscitée par les plasmides nouvellement
découverts dans E. coli, ces mini-chromosomes circulaires qui se
répliquaient dans les bactéries et pouvaient être transmis d'une souche à
l'autre. Après une longue matinée de présentations, Boyer s'échappa à la
plage pour souffler et passa l'après-midi à siroter un verre de rhum avec du
lait de coco.
Plus tard dans la soirée, il rencontra Stanley Cohen, un professeur de
Stanford 18. Il le connaissait par ses articles scientifiques mais ne l'avait
jamais rencontré. Avec sa barbe grisonnante soigneusement taillée, ses
lunettes rondes et sa manière prudente et réfléchie de parler, Cohen avait le
« profil d'un étudiant talmudique » se souvient un scientifique, et une
connaissance érudite de la génétique microbienne. Cohen travaillait sur les
plasmides. C'était aussi un expert du processus de « transformation » de
Frederick Griffith, la technique pour introduire de l'ADN dans les bactéries.
Le dîner était terminé mais Cohen et Boyer avaient encore faim. Avec
Stanley Falkow, un collègue microbiologiste, ils s'engagèrent hors de l'hôtel
dans une rue tranquille d'une zone commerciale près de la plage de Waikiki.
Un traiteur de style new-yorkais avec ses enseignes clignotantes et son
décor de néon émergeait opportunément de l'ombre des volcans et ils y
trouvèrent un coin pour manger. Sandwichs en main, Boyer, Cohen et
Falkow discutèrent de plasmides, de chimères de gènes et de génétique
bactérienne.
Boyer et Cohen étaient au courant des tentatives de Berg de créer des
hybrides de gène en laboratoire. Cohen savait aussi que Mertz, son
étudiante, faisait la tournée des microbiologistes de Stanford pour
apprendre comment transférer ses nouveaux hybrides de gènes dans E. coli.
La discussion dériva ensuite sur le travail de Cohen. Il avait isolé
plusieurs plasmides de E. coli dont un qui pouvait être purifié en routine à
partir de la bactérie et facilement transmis d'une souche à une autre.
Certains de ces plasmides portaient des gènes conférant la résistance à des
antibiotiques, par exemple la tétracycline ou la pénicilline.
Mais que pouvait-il se passer si Cohen découpait le gène de résistance à
un antibiotique à partir d'un plasmide et le transférait à un autre ? La
bactérie réceptrice de ce nouveau plasmide allait-elle maintenant survivre à
l'antibiotique et se mettre à pousser malgré lui ?
L'idée jaillit du néant, comme le néon du crépuscule hawaïen. Dans les
expériences initiales de Berg et Jackson, il n'y avait aucune méthode simple
pour identifier les bactéries ou virus qui avaient acquis le gène « étranger »
(le plasmide hybride devait être purifié de la soupe biochimique sur le seul
critère de la taille, A + B étant plus grand que A ou B). Les plasmides de
Cohen, portant les gènes de résistance à un antibiotique, fournissaient au
contraire un puissant moyen d'identifier les recombinants génétiques.
L'évolution allait être appelée à la rescousse pour les aider. La sélection
naturelle, mise en œuvre dans une boîte de Petri, pouvait naturellement
retenir les bactéries portant les plasmides hybrides. Le transfert de la
résistance à un antibiotique d'une souche d'E. coli à une autre allait
confirmer que le gène hybride, ou l'ADN recombinant, avait bien été créé.
Mais qu'en était-il des difficultés techniques rencontrées par Berg et
Jackson ? Si des chimères génétiques étaient produites avec une fréquence
d'une sur un million, aucune sélection, aussi habile soit-elle, ne pouvait être
assez efficace : il n'y aurait rien à sélectionner. Soudain, Boyer commença à
décrire les enzymes coupant l'ADN et l'efficacité accrue obtenue par Mertz
pour produire des gènes hybrides. Il y eut un silence, comme si Cohen et
Boyer retournaient l'idée dans leur esprit. La convergence était inévitable.
Boyer avait purifié des enzymes pour créer des gènes hybrides d'une
manière beaucoup plus efficace tandis que Cohen avait isolé des plasmides
qui pouvaient être sélectionnés et propagés facilement dans les bactéries.
« L'idée, se rappelle Falkow, [était] trop évidente pour passer inaperçue ».
Cohen parla lentement, d'une voix claire : « Cela signifie… »
Boyer l'interrompit au milieu de sa pensée : « C'est cela […] il doit être
possible… ».
« Parfois, en science, comme dans le reste de la vie, écrira plus tard
Falkow, il n'est pas nécessaire de finir une phrase ou une pensée. »
L'expérience était suffisamment claire, si incroyablement simple qu'elle
pouvait être faite en un après-midi avec des réactifs courants. « Mélanger le
fragment d'ADN à cloner, coupé par EcoRI, avec le plasmide également
coupé par EcoRI, puis recoller ; il doit y avoir une proportion de molécules
de plasmide recombinant dans le mélange. Transformer des bactéries avec
ce mélange. Utiliser la résistance à l'antibiotique pour sélectionner les
bactéries qui ont acquis le plasmide en espérant qu'il ait intégré l'ADN
étranger. Faire pousser cette bactérie jusqu'à en avoir des millions et vous
aurez amplifié l'ADN hybride un million de fois. Vous aurez cloné un ADN
recombinant. »
L'expérience n'était pas seulement novatrice et efficace, elle était aussi
potentiellement sans risque. Contrairement aux chimères de Cohen et Boyer
comportant des hybrides de virus et de bactérie, les chimères de Cohen et
Boyer n'étaient faites que de gènes bactériens qu'ils considéraient comme
beaucoup plus sûrs. Ils ne pouvaient trouver aucune raison de ne pas faire
ces plasmides. Les bactéries, après tout, étaient capables d'échanger du
matériel génétique comme un bavardage, sans aucune retenue. Le libre-
échange des gènes était une marque du monde microbien.

Durant cet hiver, et au début du printemps 1973, Boyer et Cohen


travaillèrent d'arrache-pied pour faire leurs hybrides génétiques. Plasmides
et enzymes circulaient entre l'UCSF et Stanford, allant et venant via
l'autoroute 101 à bord d'un Volkswagen Coccinelle conduite par un assistant
de recherche du laboratoire de Boyer. À quelques centaines de mètres du
laboratoire de Cohen, Berg et Mertz étaient eux aussi plongés dans leurs
expériences. Ils avaient eu vent des initiatives de Cohen pour faire de
l'ADN recombinant mais leurs propres efforts étaient toujours focalisés sur
l'optimisation de la réaction in vitro. À la fin de l'été, Boyer et Cohen
avaient réussi à créer un hybride de gènes, deux morceaux de matériel
génétique de deux bactéries rassemblés pour former une chimère. Boyer
s'est rappelé par la suite du moment de leur découverte avec une grande
clarté : « J'ai regardé les premiers gels et je me souviens avoir eu les larmes
aux yeux, c'était tellement beau. » Les informations héréditaires empruntées
à deux organismes avaient été mélangées pour en former une nouvelle, on
était aussi proche de la métaphysique que possible.
En février 1973, Boyer et Cohen étaient prêts à propager leur première
chimère génétique dans des cellules vivantes. Ils coupèrent deux plasmides
bactériens avec des enzymes de restriction et échangèrent une partie de leur
matériel génétique. Un plasmide portant l'hybride d'ADN était refermé avec
une ligase et la chimère résultante introduite dans des bactéries en utilisant
une version modifiée de la réaction de transformation. La bactérie contenant
l'hybride de gène était cultivée sur des boîtes de Petri pour donner des
petites colonies translucides, luisantes comme des perles sur l'agar.
Un soir, Cohen « piqua » sur l'une des boîtes de Petri une unique colonie
de bactéries hébergeant le plasmide recombinant, et inocula un flacon
rempli de milieu de culture stérile. Les bactéries se multiplièrent dans le
flacon agité dans l'incubateur. Durant la nuit, une centaine, un millier, puis
un million de copies de chimères génétiques furent répliquées, chacune
juxtaposant dans une unique molécule le matériel génétique de deux
organismes complètement différents. La naissance d'un nouveau monde
était annoncée sans plus de bruit que le cliquetis mécanique de l'incubateur
oscillant dans la nuit.
La nouvelle musique

« Chaque génération a besoin d'une nouvelle musique 1. »


Francis Crick

« Les gens font maintenant de la musique à partir de tout 2. »


Richard Powers, Orfeo.

Alors que Berg, Boyer et Cohen mélangeaient et arrangeaient des


fragments de gènes dans des tubes à essai à Stanford et à l'UCSF, une
avancée tout aussi historique se préparait dans un laboratoire à Cambridge,
en Angleterre. Pour comprendre la nature de cette découverte, il nous faut
revenir au langage formel des gènes. La génétique, comme tout langage, est
construite à partir d'éléments structuraux de base, avec un alphabet, une
syntaxe et une grammaire. L'alphabet des gènes n'a que quatre lettres, les
quatre bases de l'ADN, A, C, G et T. Le vocabulaire consiste en un code de
triplets où trois bases d'ADN sont lues ensemble pour coder un acide aminé
dans une protéine. Le triplet ACT code ainsi la thréonine, CAT l'histidine,
GGT la glycine, et ainsi de suite. Une protéine est comme une « phrase »
codée par un gène, utilisant des lettres alignées (ACT-CAT-GGT code
thréonine-histidine-glycine). Et la régulation des gènes, comme l'avaient
découvert Monod et Jacob, crée un contexte pour que ces mots et ces
phrases aient un sens. Les séquences de régulation apposées aux gènes,
c'est-à-dire des signaux pour activer ou inactiver l'expression d'un gène à un
moment et dans une cellule donnée, peuvent être vues comme la grammaire
interne du génome.
Mais l'alphabet, la grammaire et la syntaxe de la génétique existent
uniquement dans les cellules et les humains ne parlent pas naturellement
cette langue. Pour qu'un biologiste soit capable de lire et d'écrire le langage
des gènes, il fallait inventer de nouveaux outils. « Écrire », c'est mélanger et
disposer des mots dans un ordre précis pour générer une nouvelle
signification. À Stanford, Berg, Cohen et Boyer commençaient à écrire des
gènes en utilisant le clonage, produisant des mots et des phrases dans un
ADN qui n'avait jamais existé dans la nature (un gène bactérien combiné
avec un gène viral formant un nouvel élément génétique). Mais la
« lecture » des gènes, le déchiffrage de la séquence précise des bases sur
une longueur d'ADN restait encore un formidable défi technique à relever.
Par une ironie de l'histoire, la même caractéristique permettant à une
cellule de lire l'ADN le rend en même temps incompréhensible à l'homme
et aux chimistes en particulier. L'ADN, comme Schrödinger l'avait prédit,
est une substance chimique faite pour défier les chimistes, une molécule
aux subtiles contradictions, à la fois monotone et infiniment variée,
répétitive à l'extrême et pourtant au plus haut point unique. Les chimistes
élucident en général la structure d'une molécule en la décomposant en
morceaux de plus en plus petits, comme les pièces d'un puzzle, puis en
assemblant la structure à partir de ses composantes. Mais l'ADN réduit en
morceaux se résume à un mélange de quatre bases, A, C, G et T. Vous ne
pouvez pas lire un livre en réduisant tous ses mots en alphabet. Dans
l'ADN, comme avec les mots, c'est la séquence qui porte la signification.
Dissolvez l'ADN en ses constituants et il devient une soupe primordiale des
quatre lettres de son alphabet.

Comment un chimiste pouvait-il déterminer la séquence d'un gène ? À


Cambridge, en Angleterre, dans un petit laboratoire à moitié enfoui dans la
plaine du Norfolk, le biochimiste Frederick Sanger bataillait avec le
séquençage du gène depuis les années 1960. Il était obsédé par la structure
chimique des molécules biologiques complexes. Au début des années
1950 3, Sanger avait élucidé la séquence d'une protéine, l'insuline, en
utilisant une variante de la méthode traditionnelle de désintégration.
L'insuline – purifiée à l'origine à partir de dizaines de kilos de pancréas de
chien en 1921 par un chirurgien de Toronto, Frederick Banting et son
étudiant en médecine Charles Best 4 – était le premier prix de la purification
de protéines, une hormone qui, injectée à des enfants diabétiques, pouvait
rapidement faire reculer leur maladie mortelle. Vers la fin des années 1920,
la société pharmaceutique Eli Lilly fabriquait des grammes d'insuline à
partir de grandes cuves pleines de pancréas de vache et de porc.
Pourtant, malgré plusieurs tentatives, l'insuline résistait obstinément à
toute caractérisation moléculaire. Sanger appliqua sa profonde rigueur de
chimiste au problème. La solution, comme le savait tout chimiste, était
toujours dans la dissolution. Chaque protéine est faite d'une séquence
d'acides aminés alignés en chaîne, méthionine-histidine-arginine-lysine-etc.
ou glycine-histidine-arginine-lysine-etc. Pour identifier la séquence d'une
protéine, Sanger réalisa qu'il devait faire une séquence de dégradation. Il
allait faire sauter un acide aminé à un bout de la chaîne, le dissoudre dans
un solvant et le caractériser chimiquement ; puis recommencer. En enlevant
les perles une à une du collier, il pouvait reconstituer la séquence initiale,
faisant l'inverse de ce qu'avait fait la cellule. Ce procédé permit à Sanger de
déduire la séquence de la protéine, ce qui lui valut en 1958 le prix Nobel de
physiologie ou de médecine 5.
Entre 1955 et 1962, Sanger utilisa des variantes de cette méthode de
désintégration pour trouver la séquence de plusieurs protéines importantes,
mais le problème de la séquence de l'ADN restait intact. Ce furent, écrit-il,
ses « années maigres 6 ». Il se reposait sur ses lauriers. Il publiait rarement,
de grands articles détaillés sur le séquençage des protéines, mais ce n'était
pas des matières à succès pour lui. Durant l'été 1962 7, Sanger déménagea
dans un autre laboratoire à Cambridge, le bâtiment du Medical Research
Council (MRC), où il était entouré de nouveaux voisins dont Crick, Perutz
et Sydney Brenner, tous plongés dans le culte de l'ADN.
Cette transition de lieu marqua une transition historique dans les
préoccupations de Sanger. Certains scientifiques comme Crick ou Wilkins
étaient nés dans la culture de l'ADN. D'autres comme Watson, Franklin ou
Brenner l'avaient acquise. Fred Sanger la recevait dans la figure.

Au milieu des années 1960, l'intérêt de Sanger passa donc des protéines
aux acides nucléiques et il commença à considérer sérieusement le
séquençage de l'ADN. Mais la méthode qui avait si bien réussi pour
l'insuline – casser, résoudre, casser, résoudre – refusait de marcher pour
l'ADN. Les protéines ont une structure chimique permettant de détacher les
acides aminés un à un mais, pour l'ADN, aucun outil de ce type n'existait.
Sanger essaya de reconvertir sa technique de dégradation séquentielle, mais
les expériences n'aboutissaient qu'à un chaos chimique. Coupé en
morceaux, l'ADN passait d'un message génétique à un vrai charabia.
L'inspiration vint soudain à Sanger au cours de l'hiver 1971 sous la forme
d'une inversion. Il avait passé des décennies à apprendre à casser des
molécules pour résoudre leur séquence. Mais pourquoi ne renversait-il pas
sa stratégie et ne tentait-il pas de construire de l'ADN au lieu de le casser ?
Pour élucider une séquence, se dit Sanger, il faut penser comme un gène.
Les cellules fabriquent des gènes en permanence, car à chaque fois qu'elles
se divisent elles en font une copie. Si un biochimiste pouvait se coller sur le
dos de l'enzyme copiant l'ADN, l'ADN polymérase, et noter les bases
qu'elle utilise au fur et à mesure de sa synthèse du brin complémentaire, A,
C, T, G, C, C, C, et ainsi de suite, il pourrait déterminer la séquence. C'était
comme espionner une machine en train de copier : on pouvait alors
reconstruire l'original à partir de la copie. Là encore, l'image en miroir allait
révéler l'original, Dorian Gray serait recréé, morceau après morceau, à
partir de son reflet.
En 1971, Sanger se mit à développer une technique de séquençage du
gène en utilisant la réaction de copie de l'ADN polymérase (parallèlement, à
Harvard, Walter Gilbert et Allan Maxam mettaient eux aussi au point un
système pour séquencer l'ADN mais avec des réactifs différents. Leur
méthode a marché, mais elle a rapidement été dépassée par celle de
Sanger). Au départ, la méthode de Sanger était peu efficace et échouait
facilement de manière inexplicable. Le problème était dû en partie au fait
que la réaction de copie était trop rapide. La polymérase filait le long du
brin d'ADN, ajoutant des nucléotides à un tel rythme que Sanger ne pouvait
pas saisir les étapes intermédiaires. C'est alors qu'il fit un changement
ingénieux. Il introduisit dans la réaction une petite proportion de
nucléotides chimiquement modifiés qui étaient encore reconnus par
l'enzyme mais coinçaient ensuite sa progression sur l'ADN. En bloquant la
copie à différents endroits de façon aléatoire, il devenait possible de
cartographier un gène par ses copies incomplètes, ceci pour chacun des
quatre nucléotides choisis pour gripper la machine.
Le 24 février 1977, Sanger utilisa sa technique pour révéler la séquence
complète d'un virus, Фχ174, dans un article de la revue Nature 8. Ce génome
viral était minuscule, long de seulement 5 386 paires de base, plus court que
les plus petits gènes humains, mais la publication annonçait une avancée
scientifique qui allait tout transformer. « La séquence identifie de
nombreuses caractéristiques responsables de la production des protéines
issues des neuf gènes connus de l'organisme 9 », écrivait-il. Sanger avait
appris à lire le langage des gènes.

Ces nouvelles techniques de génétique – le séquençage et le clonage de


gène – apportèrent un éclairage immédiat sur de nouvelles propriétés des
gènes et des génomes. La première et la plus surprenante de ces découvertes
concernait une caractéristique des gènes d'animaux et de virus d'animaux.
En 1977, les scientifiques Richard Roberts et Phillip Sharp découvrirent
indépendamment chez un virus qu'une protéine pouvait ne pas être codée
par un segment continu d'ADN mais par un gène segmenté en modules 10 11.
Chez les bactéries, chaque gène codant une protéine est une suite
ininterrompue de codons, débutant avec le premier triplet ATG et s'arrêtant
avec le triplet d'un codon « stop ».
Pour prendre une analogie, considérez le mot structure. Chez les
bactéries, le gène se trouve exactement sous ce format, structure, sans
interruption. Dans le génome humain, au contraire, il est interrompu par des
séquences d'ADN intercalaires : s…tru…ct…ur…e.
Les longs segments d'ADN marqués par des points de suspension ne
contiennent aucune information codante pour la protéine. Lorsque ce type
de gène est utilisé pour produire un message codant, c'est-à-dire quand
l'ADN est transcrit en ARN, les segments internes sont excisés de l'ARN et
la séquence d'ARN raboutée pour former le message continu de
« structure ». Roberts et Sharp baptisèrent ce phénomène épissage
génétique ou épissage de l'ARN.
À première vue, cette structure en morceaux du gène était un peu
déroutante. Pourquoi le génome intercalait-il de si longs segments d'ADN
au milieu des gènes pour ensuite les retirer dans sa copie d'ARN ? Mais la
logique interne des gènes divisés devint rapidement évidente. Avec un gène
réparti en modules, une cellule pouvait produire un nombre stupéfiant de
combinaisons et donc d'ARN différents à partir de ce même gène. Le mot
s…tru…c…t…ur…e pouvait être épissé pour donner les mots truc, cure, et
ainsi de suite, soit, à partir d'un même gène, plusieurs variantes du message,
donc de la protéine, appelées isoformes. À partir de g…é…n…om…e, il est
possible de générer gene, gnome, et om. Et les gènes en modules ont un
autre avantage évolutif : des modules individuels de différents gènes
peuvent être mélangés et réarrangés pour construire des gènes entièrement
nouveaux (c…om…e…t). Wally Gilbert, le généticien de Harvard, créa un
nouveau mot pour ces modules, il les appela exons. Les fragments de
remplissage internes furent appelés introns.
Les introns ne sont pas des exceptions dans les gènes humains mais la
règle. Ils sont souvent d'une taille énorme, s'étendant parfois sur des
centaines de milliers de bases d'ADN. Et les gènes sont eux-mêmes séparés
les uns des autres par de longs segments d'ADN qualifiés d'intergénique.
L'ADN intergénique et les introns possèdent des séquences qui permettent
aux gènes d'être régulés suivant le contexte. Pour reprendre notre analogie,
ces régions peuvent être décrites comme de longs points de suspension avec
parfois une ponctuation. On peut ainsi visualiser le génome humain sous la
forme suivante :
Ce…ci…………..est………..la …..(…)….s…truc…ture……..de…….votre…….gén…om…
e;

Les mots représentent les gènes, les longs espaces avec point de
suspension les segments d'ADN intergénique tandis que les petits espaces à
l'intérieur des mots sont les introns. Les parenthèses et point virgule, les
points de ponctuation, sont les régions de l'ADN qui régulent les gènes.
Les technologies jumelles du séquençage et du clonage de gène tirèrent
aussi la génétique d'une impasse expérimentale. Vers la fin des années 1960,
la génétique s'est retrouvée bloquée. Toute science expérimentale dépend,
d'une manière cruciale, de sa capacité à perturber intentionnellement un
système et à mesurer les effets de cette perturbation. Mais le seul moyen de
modifier les gènes était de créer des mutants, un processus parfaitement
aléatoire. De plus, le seul moyen de lire cette altération était d'observer un
changement de la forme ou de la fonction. On pouvait arroser les mouches
du vinaigre de rayons X en espérant obtenir des mutants sans ailes ou sans
yeux comme l'avait fait Muller, mais l'on n'avait aucun moyen de manipuler
délibérément les gènes contrôlant la formation des yeux ou des ailes, ou de
comprendre exactement comment ces organes avaient changé. « Le gène,
comme le décrivait un scientifique, était quelque chose d'inaccessible. »
Cette inaccessibilité du gène avait été particulièrement frustrante pour les
messies de la « nouvelle biologie », dont James Watson. En 1955, deux ans
après sa découverte de la structure de l'ADN, Watson était arrivé au
département de biologie de Harvard et avait tout de suite hérissé certains de
ses plus vénérables professeurs. La biologie, selon Watson, était une
discipline en train de se diviser en deux. D'un côté se tenait la vieille garde,
les naturalistes, taxonomistes, anatomistes, et écologues qui se
préoccupaient encore de classification des animaux et de descriptions
largement qualitatives de l'anatomie et de la physiologie des organismes. De
l'autre se tenaient les « nouveaux » biologistes qui étudiaient les gènes et les
molécules. La vieille école parlait de diversité et de variations. La nouvelle
de code universel, de mécanismes communs et de « dogme central 12 ».
« Chaque génération a besoin d'une nouvelle musique », avait dit Crick.
Watson méprisait franchement la vieille musique. L'histoire naturelle, une
discipline largement « descriptive » comme la qualifiait Watson, allait être
remplacée par une vigoureuse science expérimentale qu'il avait contribué à
faire naître. Les dinosaures qui étudiaient les dinosaures allaient bientôt
s'éteindre de leur mort naturelle. Watson appelait les anciens biologistes les
« collectionneurs de timbres », se moquant de leur souci de collectionner et
de classer les spécimens biologiques* *.
Mais même Watson devait admettre que l'incapacité à intervenir
directement sur les génomes ou à lire la nature exacte des altérations
génétiques était une source de frustration pour la nouvelle biologie. Si les
gènes pouvaient être séquencés et manipulés, un vaste champ
d'expérimentations pouvait s'ouvrir. Jusqu'alors, les biologistes en étaient
réduits à sonder la fonction des gènes en utilisant le seul moyen disponible,
l'apparition de mutations aléatoires dans des organismes simples. En
réponse au mépris de Watson, un naturaliste pouvait lui retourner le même
argument. Si les biologistes à l'ancienne étaient des « collectionneurs de
timbres », ceux de la nouvelle biologie moléculaire n'étaient que des
« chasseurs de mutants ».
Entre 1970 et 1980, les chasseurs de mutants se muèrent en
manipulateurs et en décodeurs de gènes. Considérez ceci : en 1969, si une
maladie liée à un gène était trouvée, les scientifiques n'avaient aucun moyen
de comprendre la nature de la mutation, de la comparer à la forme normale
ou de la reproduire dans un autre organisme pour étudier son rôle. En 1979,
le même gène pouvait être transféré dans une bactérie, introduit dans un
vecteur viral, inséré dans le génome d'une cellule de mammifère, cloné,
séquencé et comparé à la forme normale.
En décembre 1980, en reconnaissance pour ces avancées historiques dans
les techniques génétiques, le prix Nobel de chimie fut décerné
conjointement à Fred Sanger, Walter Gilbert et Paul Berg, les lecteurs et les
écrivains de l'ADN. Comme l'écrivit un journaliste scientifique à l'époque,
« l'arsenal de la manipulation chimique [des gènes] » était désormais
disponible 13. « L'ingénierie génétique, a écrit le biologiste Peter Medawar,
implique un changement génétique délibéré rendu possible par la
manipulation de l'ADN, le vecteur de l'information héréditaire […] N'est-ce
pas une vérité majeure de la technologie que tout ce qui est en principe
possible sera fait […] ? Atterrir sur la Lune ? Oui, certes. Abolir la variole ?
Un plaisir. Réparer les déficiences dans le génome humain ? Mmm, oui,
bien que cela sera plus difficile et prendra plus de temps. Nous n'en sommes
pas encore là, mais nous allons certainement dans la bonne direction 14 ».

Les techniques pour manipuler, cloner et séquencer les gènes avaient pu


être inventées à l'origine pour déplacer des gènes entre bactéries, virus et
cellules de mammifères (à la manière de Berg, Boyer ou Cohen), mais elles
ont eu un impact beaucoup plus large sur la biologie des organismes. Bien
que les expressions « clonage de gène » ou « clonage moléculaire » fussent
forgées au départ pour la production de copies identiques d'ADN (des
« clones ») dans des bactéries ou des virus, elles désignèrent rapidement
toute la gamme de techniques utilisée par les biologistes pour extraire des
gènes d'organismes, les manipuler in vitro, faire des gènes hybrides, et
propager des gènes dans des organismes vivants (on ne pouvait cloner des
gènes, après tout, qu'en utilisant une combinaison de ces techniques). « En
apprenant à manipuler des gènes expérimentalement, disait Berg 15, on peut
apprendre à manipuler des organismes. Et en combinant la manipulation des
gènes avec les outils de séquençage, un scientifique pouvait faire des
recherches non seulement en génétique mais dans tout l'univers de la
biologie avec une espèce d'audace expérimentale inimaginable par le
passé. »
Prenons un immunologiste qui cherche à résoudre une question
fondamentale dans son domaine, le mécanisme par lequel les lymphocytes
T du sang reconnaissent et tuent les cellules étrangères dans le corps 16.
Pendant des décennies, on a su que les lymphocytes T décèlent la présence
de cellules étrangères ou infectées par un virus en vertu d'un capteur
disposé à leur surface. Ce capteur, appelé récepteur T, est une protéine faite
uniquement pour les lymphocytes T. Il reconnaît des protéines à la surface
d'une cellule étrangère et se lie à elles. Cette liaison provoque à son tour le
signal de tuer la cellule envahissante, ce qui est un mécanisme de défense
pour l'organisme.
Mais quelle était la nature de ce récepteur T ? Les biochimistes avaient
abordé le problème avec leur penchant typique pour la réduction. Ils avaient
produit les lymphocytes T en quantité, puis utilisé des détergents pour
dissoudre les composantes de ces cellules et en extraire les lipides et les
membranes afin de purifier progressivement la protéine responsable.
Pourtant, cette protéine récepteur, dissoute quelque part dans cette soupe
infernale, échappait toujours aux investigations.
Par le clonage de gène, une autre approche pouvait être adoptée.
Supposez un moment que le trait caractéristique de la protéine recherchée,
le récepteur des lymphocytes T, est qu'elle n'est fabriquée que par ces
cellules, et pas par celles des ovaires, du foie ou du cerveau. Le gène de ce
récepteur doit exister dans toutes les cellules humaines, car elles ont toutes
un génome identique, mais son ARN ne doit être produit que dans les
lymphocytes T. Dès lors, ne pouvait-on pas comparer le « catalogue
d'ARN » des cellules pour identifier l'ARN du récepteur T et l'utiliser pour
cloner son gène ? L'approche du biochimiste était centrée sur la
concentration, trouver une protéine là où elle paraissait la plus abondante et
l'y en extraire. L'approche du généticien, au contraire, était centrée sur
l'information : identifier le gène recherché en comparant les « bases de
données » des ARN produits par deux cellules très apparentées, puis le
cloner et le multiplier dans les bactéries. Le biochimiste réduisait la matière,
le généticien moléculaire amplifiait l'information.
En 1970, David Baltimore et Howard Temin, deux virologues, firent une
découverte décisive qui rendait cette approche comparative possible 17.
Chacun de leur côté, ils découvrirent une enzyme présente chez les
rétrovirus qui pouvait faire de l'ADN à partir d'une matrice d'ARN. Ils
appelèrent cette enzyme une transcriptase inverse parce qu'elle inversait la
direction normale du flux de l'information – en revenant de l'ARN à l'ADN
ou du message à sa source – ce qui violait le « dogme central » de Crick
(que l'information génétique ne peut passer que du gène à son message, et
jamais dans l'autre sens).
En utilisant la transcriptase inverse, tout ARN dans une cellule pouvait
servir de matrice pour « refabriquer » le gène correspondant sous forme
d'ADN. Un biologiste pouvait ainsi générer un catalogue, ou une
« bibliothèque 18 » de tous les gènes « actifs ». Il pouvait y avoir une
bibliothèque de gènes pour les lymphocytes T, une autre pour les neurones
dans la rétine, pour les cellules produisant l'insuline dans le pancréas, et
ainsi de suite. En comparant les bibliothèques dérivées de deux cellules, un
lymphocyte T et une cellule pancréatique par exemple, un immunologiste
pouvait isoler les gènes actifs spécifiquement dans un seul des deux types
de cellule. Une fois identifié, ce gène pouvait être amplifié un million de
fois dans les bactéries. Cela permettait ensuite de le séquencer, de
déterminer la séquence de la protéine correspondante et ses séquences
régulatrices. Il pouvait être muté et inséré dans différentes cellules pour
élucider sa fonction. En 1984, cette technique fut mise en œuvre pour
cloner le récepteur T, marquant ainsi une étape historique en
immunologie 19.
La biologie, comme l'a rappelé plus tard un généticien, était « libérée par
le clonage […] et le domaine commença à offrir une foule de surprises 20 ».
Des gènes mystérieux, importants, insaisissables, qui étaient recherchés
depuis des décennies – ceux des facteurs de la coagulation, de croissance,
des anticorps et des hormones, du contrôle de la réplication d'autres gènes,
ou impliqués dans le cancer, le diabète, la dépression ou les maladies
cardiaques – allaient bientôt être purifiés et clonés grâce à l'utilisation de
ces « bibliothèques » de gènes construites à partir des cellules.
Tous les domaines de la biologie furent transformés par les techniques de
clonage et de séquençage des gènes. Si la biologie expérimentale était la
« nouvelle musique », le gène en était le chef d'orchestre, l'orchestre, le
refrain, le principal instrument et la partition.
Des Einstein à la plage

« Il y a une marée dans les affaires des hommes,


Qui, prise au bon moment, mène à la fortune ;
Ratée, tout le voyage de leur vie
Est pris dans les hauts-fonds et les misères
Sur une telle mer nous sommes maintenant lancés. »
William Shakespeare, Jules César, acte 4, scène 3.

« Je crois dans le droit inaliénable de tout scientifique adulte de


pouvoir complètement se ridiculiser en privé 1. »
Sydney Brenner

À Erice, près de la côte au nord-ouest de la Sicile, une forteresse


normande du XIIe siècle s'élève à sept cents mètres au-dessus de la plaine
sur un piton rocheux. Vue de loin, elle semble avoir été créée par une
espèce de soulèvement naturel, ses parois de pierre émergeant de la falaise
comme par une métamorphose. Le château d'Erice, ou temple de Vénus
comme certains l'appellent, fut construit sur un ancien temple romain. Le
bâtiment plus ancien fut démoli et chacune de ses pierres réutilisée pour
former les murs, les tourelles et les tours du château. Le sanctuaire d'origine
a disparu depuis longtemps mais on disait qu'il était dédié à Vénus. Celle-ci,
la déesse romaine de la fertilité et du désir, fut conçue d'une manière non
naturelle à partir de l'écume fertilisée par les organes génitaux d'Uranus
jetés à la mer.
Au cours de l'été 1972 2, Paul Berg, quelque mois après la création de la
première chimère d'ADN à Stanford, se rendit à Erice pour donner une
conférence dans un congrès scientifique. Il arriva à Palerme tard dans la
soirée et fit un trajet de deux heures en taxi vers l'ouest. La nuit tomba
rapidement. Lorsqu'il demanda sa direction dans la ville, un homme lui
désigna vaguement dans la nuit un petit point clignotant de lumière qui
semblait léviter à des centaines de mètres de hauteur.
La rencontre commençait le matin suivant. L'audience comprenait
environ quatre-vingts personnes venues de toute l'Europe, des étudiants
pour la plupart et quelques professeurs. Berg fit une présentation informelle,
« une session rap » comme il la nomma, et présenta ses données sur les
gènes chimères, l'ADN recombinant et la production d'hybrides virus-
bactéries.
Les étudiants étaient galvanisés. Comme il s'y attendait, Berg fut inondé
de questions, mais pas dans le sens prévu. Lors de la présentation de Janet
Mertz à Cold Spring Harbor en 1971, le plus grand souci avait été
l'innocuité. Comment Berg et Mertz pouvaient-ils garantir que leurs
chimères génétiques n'allaient pas déchaîner un chaos biologique chez
l'homme ? En Sicile, au contraire, la conversation prit rapidement un tour
politique, culturel et éthique. Que penser du « spectre de la manipulation
génétique chez l'homme, du contrôle de son comportement ? » se rappelait
Berg. « Et si nous pouvions guérir les maladies génétiques ? demandaient
les étudiants. [Ou] programmer la couleur des yeux ? l'intelligence ? la
taille ? […] Quelles en seraient les implications pour les hommes et les
sociétés humaines ? »
Qu'est-ce qui allait garantir que les techniques génétiques n'allaient pas
être récupérées et perverties par de puissantes forces, comme cela avait déjà
été le cas sur le continent ? Berg avait manifestement ranimé de vieilles
braises. Aux États-Unis, la perspective de pouvoir manipuler les gènes avait
surtout fait surgir le spectre de futurs dangers biologiques. En Italie, à
quelques centaines de kilomètres des anciens sites d'extermination nazis,
c'était les risques moraux, plus que biologiques, de la génétique qui
hantaient les conversations.
Ce soir-là, un étudiant allemand rassembla un groupe pour continuer le
débat. Ils grimpèrent sur les remparts du château de Vénus et regardèrent au
loin la côte dans l'obscurité et les lumières de la ville à leurs pieds. Berg et
les étudiants restèrent là tard dans la nuit pour une seconde session, buvant
des bières et discutant de conceptions naturelles ou non naturelles, « le
début d'une nouvelle ère, [de ses] risques possibles et des perspectives de
l'ingénierie génétique 3 ».
En janvier 1973, quelques mois après le séjour à Erice, Berg décida
d'organiser un petit colloque en Californie pour traiter du souci croissant
des techniques de manipulation génétique. Il se tint au Centre de conférence
de Pacific Groves à Asilomar, un complexe étendu de bâtiments au bord de
l'océan près de Monterey Bay, à environ 130 kilomètres de Stanford. Des
scientifiques de tous bords, des virologues, généticiens, biochimistes,
microbiologistes, y participèrent.
« Asilomar I » comme le nommera plus tard Berg 4, suscita un énorme
intérêt mais peu de recommandations. La plus grande partie du colloque
portait sur des questions de biosécurité. L'utilisation de SV40 et d'autres
virus humains fut chaudement débattue. « Une fois retournés au labo, nous
utilisions toujours notre bouche pour pipeter des virus et des produits
chimiques », me raconta Berg. Une assistante de Berg, Marianne
Dieckmann, se rappelle un étudiant qui avait éclaboussé par accident un
liquide sur le bout de sa cigarette (il n'était pas rare d'avoir des cigarettes à
moitié allumées posées sur des cendriers dans le laboratoire). L'étudiant
haussa simplement les épaules et continua de fumer, le virus se
transformant en cendres.
La conférence d'Asilomar fit l'objet d'un livre important, Biohazards in
Biological Research 5 6 mais sa principale conclusion n'allait pas très loin.
Comme Berg l'a mentionné, « Ce qui en est ressorti, franchement, c'est la
reconnaissance du peu de chose que nous savions. »
Les inquiétudes liées au clonage de gène furent rallumées durant l'été
1973 7 quand Boyer et Cohen présentèrent leurs expériences sur les hybrides
de gènes bactériens à un autre congrès. Pendant ce temps, à Stanford, Berg
était inondé de demandes de chercheurs du monde entier pour des réactifs
nécessaires à la recombinaison génétique. Un chercheur de Chicago
proposa d'insérer des gènes du virus de l'herpès humain, très pathogène,
dans E. coli, créant ainsi une bactérie intestinale humaine chargée de gènes
potentiellement toxiques dans le but ostensible d'étudier la toxicité de ces
gènes (Berg refusa poliment). Les gènes de résistance aux antibiotiques se
déplaçaient en permanence d'une bactérie à l'autre. Ils se transféraient entre
espèces et entre genres, sautant par-dessus le fossé d'un million d'années
d'évolution comme s'il s'agissait d'un trait fin sur le sable. Devant ce
tourbillon croissant d'incertitudes, l'Académie nationale des sciences
américaine chargea Berg de diriger un groupe d'études sur la recombinaison
génétique.
Le groupe, formé de huit scientifiques dont Berg, Watson, David
Baltimore et Norton Zinder, se réunit en avril 1973 au MIT à Boston par un
frais après-midi de printemps. Ils se mirent immédiatement au travail,
réfléchissant aux mécanismes possibles de contrôle et de régulation du
clonage des gènes. Baltimore suggéra de développer des virus, plasmides, et
bactéries « sûrs 8 » qui seraient atténués et donc incapables de causer une
maladie. Mais même les mesures de sûreté n'étaient pas d'une efficacité
absolue. Qui pouvait dire que des virus « atténués » le resteraient toujours ?
Virus et bactéries ne sont pas, après tout, des objets inertes. Même au sein
des laboratoires, ils restaient des cibles mouvantes, vivantes, en évolution.
Une mutation, et une bactérie rendue inoffensive pouvait retrouver toute sa
virulence.
Le débat durait depuis plusieurs heures quand Zinder lança une
proposition qui parut presque réactionnaire. « Eh bien, si nous en avions un
minimum dans les tripes, nous dirions juste aux gens de ne pas faire ces
expériences 9. » Il y eut un flottement autour de la table. On était loin d'une
solution idéale, car c'était un peu désobligeant pour les scientifiques de leur
dire de restreindre leur travail, mais ce serait au moins le moyen de
conseiller une pause. « Pour désagréable que cela paraisse, nous avons
pensé que cela pouvait juste marcher », se rappelle Berg.
Le groupe rédigea une lettre formelle, plaidant pour un « moratoire » sur
certains types de recherche avec de l'ADN recombinant. La lettre évaluait
les risques et les bénéfices des techniques de recombinaison du gène et
suggérait que certaines expériences soient reportées jusqu'à ce que certaines
questions de sécurité soient résolues. « Toutes les expériences concevables
n'étaient pas dangereuses, notait Berg, mais certaines présentaient
clairement plus de risques que d'autres. » Trois types de procédures avec de
l'ADN recombinant devaient être fortement limitées. « Ne pas mettre de
gènes de toxine, de résistance à un médicament ou de cancer dans E. coli »,
conseilla Berg 10. Avec ce moratoire, Berg et ses collègues pensaient que les
scientifiques pourraient gagner un peu de temps pour envisager les
conséquences de leurs travaux. Une seconde rencontre fut proposée pour
1975, quand ces questions pourraient être débattues par un plus grand
nombre de scientifiques.
En 1974, la « lettre de Berg » fut publiée dans les revues Nature, Science
et les Comptes rendus de l'Académie des sciences américaine 11. Elle attira
immédiatement l'attention dans le monde entier. Au Royaume-Uni, un
comité fut formé pour aborder les « bénéfices et risques potentiels » de
l'ADN recombinant et du clonage de gène. En France, des réactions à la
lettre furent publiées dans le journal Le Monde. Cet hiver-là, François
Jacob, célèbre pour la régulation génétique, fut sollicité pour examiner une
demande de financement d'un projet proposant d'insérer un gène de muscle
humain dans un virus. Jacob, sur les traces de Berg, demanda à ce que de
telles propositions soient ajournées jusqu'à ce qu'une réponse nationale à la
technique de l'ADN recombinant soit rédigée. Au cours d'un congrès en
Allemagne en 1974, beaucoup de généticiens exprimèrent à leur tour une
telle prudence. De sévères contraintes sur les expériences avec l'ADN
recombinant étaient essentielles jusqu'à ce que leur risque soit bien cerné et
des recommandations émises à leur sujet.
La recherche, pendant ce temps, tournait à plein régime, balayant les
barrières biologiques ou évolutives. À Stanford, Boyer, Cohen et leurs
étudiants greffèrent un gène de résistance à la pénicilline d'une bactérie
dans une autre, créant ainsi une E. coli résistante à un médicament. Avec
audace, Boyer et Cohen voyaient plus loin : « Il pourrait être pratique […]
d'introduire des gènes pour des fonctions métaboliques ou synthétiques
propres à d'autres classes biologiques comme les plantes ou les animaux ».
Les espèces, déclara Boyer en plaisantant, sont spécieuses 12.
Le jour de l'An 1974, des chercheurs qui travaillaient avec Cohen à
Stanford rapportèrent avoir inséré un gène de grenouille dans la bactérie 13.
Un autre fossé évolutif était tranquillement franchi, une autre limite
transgressée. En biologie, « être naturel » comme l'avait dit une fois Oscar
Wilde, s'avérait « être simplement une pose ».

Asilomar II, l'une des rencontres les plus extraordinaires dans l'histoire
des sciences, fut organisée par Berg, Baltimore et trois autres scientifiques
pour février 1975. Là encore, les généticiens se retrouvèrent sur les dunes
ventées pour discuter de gènes, de recombinaison et de tournure de l'avenir.
La saison était de toute beauté. Les papillons monarques migraient le long
de la côte dans leur trajet annuel vers les prairies canadiennes, les pins et les
séquoias s'allumaient de teintes rouges, orange et noires.
Les visiteurs humains arrivèrent le 24 février, et pas seulement des
biologistes. Berg et Baltimore avaient judicieusement invité des juristes, des
journalistes et des écrivains à se joindre à l'événement. Tant qu'à discuter de
l'avenir des manipulations génétiques, ils voulaient avoir l'opinion d'un
groupe plus large d'intellectuels. Les allées de planches autour du centre de
conférence permettaient des discussions informelles. En marchant sur les
passages en bois ou les étendues de sable, les biologistes pouvaient
échanger librement sur la recombinaison, le clonage et la manipulation des
gènes. Au contraire, dans le bâtiment central aux murs de pierre, pareil à
une cathédrale éclairée par la lumière sépulcrale de Californie, se tenait le
cœur de la conférence, où les débats les plus animés sur le clonage des
gènes n'allaient pas tarder à débuter.
Berg parla en premier. Il fit le résumé des résultats et brossa un tableau
des problèmes. Durant leur recherche de méthodes pour modifier
chimiquement l'ADN, des biochimistes avaient récemment découvert une
technique relativement facile pour mélanger et réarranger l'information
génétique d'organismes différents. La technique, comme le disait Berg, était
si « ridiculement simple » que même un biologiste occasionnel pouvait
produire des gènes chimériques en laboratoire. Ces molécules d'ADN
hybrides – l'ADN recombinant – pouvaient être propagées et amplifiées
(c'est-à-dire clonées) dans des bactéries pour générer des millions de copies
identiques. Certaines de ces molécules pouvaient être transférées dans des
cellules de mammifères. En reconnaissance du potentiel mais aussi des
risques de cette technologie, la première réunion d'Asilomar avait suggéré
un moratoire sur ces expériences. La conférence d'Asilomar II devait
prendre la suite de ces recommandations. Finalement, elle a tellement
dépassé la première par son impact et son retentissement qu'elle a ensuite
été appelée Conférence d'Asilomar, ou juste Asilomar.
Les tensions et les tempéraments s'emballèrent rapidement le premier
matin. La principale question était encore le moratoire auto-imposé. Les
scientifiques devaient-ils être restreints dans leurs expériences avec l'ADN
recombinant ?
Watson était contre. Il voulait une parfaite liberté, que les scientifiques
soient laissés libres de leurs choix. Baltimore et Brenner réitérèrent leur
projet de créer des vecteurs de gènes « atténués » pour garantir une sécurité.
Les autres avis étaient profondément partagés. Les opportunités pour la
science étaient énormes et un moratoire pouvait paralyser ses avancées. Un
microbiologiste fut particulièrement révolté par la sévérité des limitations
proposées. « Vous avez baisé le groupe plasmide », lança-t-il au comité 14.
Un moment, Berg menaça de poursuivre en justice Watson pour son refus
de reconnaître à sa juste mesure la nature du risque de l'ADN recombinant.
Brenner demanda à un journaliste du Washington Post d'arrêter d'enregistrer
au cours d'une séance particulièrement sensible sur les risques du clonage
de gène. « Je crois dans le droit inaliénable de tout scientifique adulte de
pouvoir complètement se ridiculiser en privé », dit-il. Il fut promptement
accusé « d'être un fasciste 15 ».
Les cinq membres du comité organisateur, Berg, Baltimore, Brenner,
Richard Roblin et la biochimiste Maxine Singer, faisaient le tour
anxieusement pour prendre la température. « Les disputes s'enchaînèrent
sans fin, écrivit un journaliste à l'époque. Certains en ont eu marre et sont
allés sur la plage pour fumer de la marijuana 16. » Berg se tenait assis dans la
salle, l'air mauvais, inquiet que la conférence se termine sans aucune
conclusion.
Rien n'avait été encore formalisé le dernier soir de la conférence jusqu'à
ce que les juristes entrent en scène. Les cinq avocats demandèrent à ce que
l'on discute des implications légales du clonage et donnèrent une vision
assez sombre des risques potentiels. Si un seul membre d'un laboratoire se
retrouvait infecté par un microbe recombinant et que cette infection menait
à un semblant même de maladie, le directeur du laboratoire, le laboratoire et
l'institution en seraient tenus pour légalement responsables. Des universités
entières fermeraient. Des laboratoires seraient arrêtés indéfiniment, leur
entrée occupée par des activistes et fermée par des hommes en combinaison
NBC d'astronautes. Le NIH serait inondé de demandes et ce serait la
panique générale. Le gouvernement fédéral y répondrait en proposant des
régulations draconiennes, pas seulement sur l'ADN recombinant mais sur
un large éventail de la recherche en biologie. Il pouvait alors en résulter des
restrictions bien plus sévères que toutes les règles que les scientifiques
auraient pu vouloir s'imposer à eux-mêmes.
La présentation des juristes, faite à dessein le dernier jour d'Asilomar II,
fut le tournant décisif de toute la rencontre. Berg comprit qu'elle ne devait
pas, ne pouvait en fait, se clore sans des recommandations formelles. Ce
soir-là, Baltimore, Berg, Singer, Brenner et Roblin restèrent tard dans leur
cabanon de plage, mangeant des plats préparés de cuisine chinoise,
gribouillant sur un tableau noir, élaborant un projet pour l'avenir. À cinq
heures et demie du matin, ils émergèrent hirsutes et les yeux mi-clos,
sentant le café et l'encre de machine à écrire, avec un texte à la main. Ce
document commençait par reconnaître l'étrange univers parallèle de la
biologie où les scientifiques s'étaient involontairement aventurés avec le
clonage de gène. « Les nouvelles techniques, qui permettent de recombiner
l'information génétique d'organismes très différents nous placent dans une
arène de la biologie avec de nombreuses inconnues […] C'est cette
ignorance qui nous à pousser à conclure qu'il serait sage d'apporter une très
grande prudence dans l'exercice de cette recherche 17 ».
Pour atténuer les risques 18, le document proposait un classement sur
quatre niveaux du biorisque potentiel de divers organismes génétiquement
modifiés, avec des mesures de confinement recommandées pour chaque
niveau (insérer un gène causant le cancer dans un virus humain, par
exemple, mériterait le plus haut niveau alors que mettre un gène de
grenouille dans une bactérie aurait le plus bas). Comme Baltimore et
Brenner l'avaient fortement suggéré, le texte proposait le développement
d'organismes vecteurs de gènes atténués pour les confiner plus encore dans
les laboratoires. Enfin, il recommandait fortement un examen continuel des
procédures de recombinaison et de confinement, avec la possibilité
d'assouplir ou de renforcer les restrictions dans un proche avenir.
Le lendemain, quand la rencontre débuta sa dernière journée à huit
heures et demie, les cinq membres du comité craignaient que leur
proposition soit rejetée. D'une manière surprenante, elle fut presque
unanimement acceptée.

Suite à la Conférence d'Asilomar, plusieurs historiens des sciences ont


essayé d'évaluer sa portée en la comparant à un événement analogue dans
l'histoire scientifique. Il n'y en avait aucun. Celui qui s'en rapproche le plus
et qui aboutit à un document similaire, peut-être, est une lettre de deux
pages écrite en août 1939 19 par Albert Einstein et Leo Szilard pour alerter le
président Roosevelt de l'inquiétante possibilité qu'une puissante arme de
guerre soit en train d'être construite.
Une « nouvelle et importante source d'énergie » avait été découverte,
écrivait Einstein, par laquelle « une grande force […] pouvait être
générée ». « Ce nouveau phénomène conduirait aussi à la construction de
bombes et il est concevable […] que des bombes extrêmement puissantes
d'un nouveau type puissent ainsi être construites. Une seule bombe de ce
type, amenée par bateau et explosée dans un port, pourrait très bien détruire
tout le port ». La lettre de Einstein-Szilard a engendré une réponse
immédiate. Sentant l'urgence de la chose, Roosevelt avait nommé une
commission scientifique pour l'examiner. En l'espace de quelques mois, la
commission de Roosevelt allait devenir le Comité de conseil sur l'uranium.
En 1942, il allait se muer en Projet Manhattan et culminer dans la création
de la bombe atomique.
Il reste qu'Asilomar était différent. Ici, les scientifiques sonnaient eux-
mêmes l'alerte sur les périls de leur propre technologie et cherchaient à
réguler leur propre travail. Historiquement, les scientifiques ont rarement
cherché à devenir leurs propres régulateurs. Comme Alan Waterman, le
directeur de la Fondation nationale de la science, l'écrivait en 1962, « la
science, dans sa forme pure, ne s'intéresse pas à ce à quoi ses découvertes
peuvent mener […] Ses disciples ne s'intéressent qu'à découvrir la vérité 20
».
Mais avec l'ADN recombinant, avançait Berg, les scientifiques ne
pouvaient plus se permettre de seulement se focaliser sur la « découverte de
la vérité ». La vérité était complexe et malcommode, et elle demandait un
jugement élaboré. Les technologies extraordinaires exigent une prudence
extraordinaire, et on pouvait difficilement confier aux forces politiques le
soin d'évaluer les dangers ou les promesses du clonage génétique (vu
notamment qu'elles n'avaient pas été particulièrement sages par le passé
dans leur utilisation des technologies génétiques, comme les étudiants
l'avaient rappelé à Berg lors de son séjour à Erice). En 1973, moins de deux
ans avant Asilomar, Nixon, fatigué de ses conseillers scientifiques, avait
supprimé le Bureau de la science et de la technologie 21, suscitant une onde
de choc d'anxiété dans toute la communauté scientifique. Impulsif,
autoritaire, et se méfiant de la science même dans ses meilleurs jours, le
président pouvait imposer un contrôle arbitraire sur les scientifiques à tout
moment.
Un choix crucial était en jeu. Les scientifiques pouvaient laisser le
contrôle du clonage de gène à des régulateurs imprévisibles et se retrouver
limités arbitrairement dans leur travail, ou se réguler par eux-mêmes.
Comment les biologistes allaient-ils faire face aux risques et aux
incertitudes de l'ADN recombinant ? En utilisant les méthodes qu'ils
connaissaient le mieux : recueillir des données, passer les preuves au crible,
évaluer les risques, prendre des décisions dans l'incertitude, et se disputer
sans cesse. « La leçon la plus importante d'Asilomar, a dit Berg, fut de
démontrer que les scientifiques sont capables de s'auto-gouverner 22. » Ceux
qui avaient l'habitude d'effectuer leurs recherches sans contraintes allaient
devoir apprendre à se contraindre par eux-mêmes.
La seconde caractéristique d'Asilomar concerna la nature des
communications établies entre les scientifiques et le public. La lettre de
Einstein-Szilard avait été délibérément entourée du secret. Asilomar, au
contraire, avait cherché à diffuser les inquiétudes suscitées par le clonage du
gène au travers du plus grand nombre de forums possible. Comme Berg
l'avait exprimé, « la confiance du public a été indéniablement accrue par le
fait que plus 10 % des participants provenaient des médias. Ils étaient libres
de décrire, commenter et critiquer les discussions et conclusions… Les
délibérations, chamailleries, accusations, hésitations et l'arrivée à un
consensus furent largement chroniquées par les journalistes présents 23 ».
Une dernière caractéristique d'Asilomar mérite un commentaire, pour son
absence surtout. Alors que les risques biologiques du clonage de gènes
étaient largement discutés à la conférence, il n'y eut virtuellement aucune
mention des dimensions éthiques ou morales du problème. Qu'allait-il se
passer une fois que des gènes humains seraient manipulés dans des cellules
humaines ? Et si l'on commençait à « écrire » des nouveautés dans nos
propres gènes, et potentiellement notre génome ? La conversation que Berg
avait lancée en Sicile ne fut jamais reprise.
Plus tard, Berg eut quelques pensées au sujet de cette lacune : « Est-ce
que les organisateurs et les participants d'Asilomar ont délibérément limité
la portée de leurs inquiétudes ? […] Certains ont critiqué la conférence pour
n'avoir pas évoqué la mauvaise utilisation potentielle de la technique de
l'ADN recombinant ou les dilemmes qui surgiraient d'une application de la
technologie au criblage génétique et […] à la thérapie génique. Il ne faut
pas oublier que ces possibilités étaient encore dans un lointain futur […]
Pour résumer, le programme de cette rencontre de trois jours devait se
focaliser sur une estimation des risques [biologiques] 24 ». L'absence de
cette discussion fut relevée par plusieurs participants mais ne fut jamais
abordée au cours de la rencontre elle-même. C'est un thème sur lequel nous
allons revenir.
Durant le printemps 1993, je suis allé à Asilomar avec Berg et un groupe
de chercheurs de Stanford. J'étais alors un étudiant du labo de Berg et c'était
une retraite annuelle du département. Nous avons quitté Stanford dans un
convoi de voitures et de camionnettes, longeant la côte de Santa Cruz puis
s'orientant vers l'étroite bande de terre de la péninsule de Monterey.
Kornberg et Berg conduisaient devant. J'étais dans une fourgonnette louée
pour l'occasion, conduite par un étudiant en thèse, et accompagné par un
improbable chanteur d'opéra converti à la biochimie qui travaillait sur la
réplication de l'ADN et se mettait parfois à chanter du Puccini.
Le dernier jour de notre réunion, je fis une balade à travers les bosquets
de pins en compagnie de Marianne Dieckmann, la collaboratrice et
assistance de recherche de longue date de Berg. Elle me guida dans un tour
peu orthodoxe d'Asilomar, me montrant les endroits où les révoltes et les
discussions les plus acharnées avaient éclaté. Ce fut une expédition à
travers un décor de désaccords. « Asilomar, me dit-elle, fut la rencontre la
plus batailleuse à laquelle j'ai jamais assisté. »
« Qu'est-ce que ces batailles ont produit ? » ai-je demandé. Dieckmann a
marqué une pause, regardé l'océan. L'eau s'était retirée, laissant la plage
gravée dans l'ombre des vagues. Elle utilisa son orteil pour tracer une ligne
sur le sable mouillé. « Plus que tout, Asilomar a marqué une transition, a-t-
elle répondu. La capacité à manipuler des gènes a représenté pas moins
qu'une transformation de la génétique. Nous avions appris un nouveau
langage. Nous avions besoin de nous convaincre, et de convaincre le reste
du monde, que nous étions assez responsables pour l'utiliser. »
C'est sous l'impulsion de la science que l'on essaye de comprendre la
nature, et sous l'impulsion de la technologie que l'on essaye de la manipuler.
L'ADN recombinant avait fait passer la génétique du domaine de la science
dans celui de la technologie. Les gènes n'étaient plus des abstractions. Ils
pouvaient être libérés du génome des organismes où ils y avaient été
prisonniers pendant une éternité, transportés entre les espèces, amplifiés,
purifiés, agrandis, raccourcis, modifiés, combinés, mutés, réarrangés,
coupés, collés, édités. Ils étaient désormais infiniment malléables par
l'homme. Ils n'étaient plus simplement des objets d'étude mais des
instruments d'étude. Il y a un moment d'illumination dans le développement
d'un enfant quand il saisit la récursivité du langage : de même que les
pensées peuvent servir à générer des mots, il comprend que des mots
peuvent servir à générer des pensées. L'ADN recombinant avait rendu le
langage de la génétique récursif. Les biologistes avaient passé des
décennies à questionner la nature du gène, mais c'était maintenant le gène
qui pouvait servir à interroger la biologie. Nous avions, pour résumer, passé
le diplôme pour penser non plus sur les gènes mais avec les gènes.
Asilomar a ainsi marqué le franchissement de ce moment charnière.
C'était une célébration, une appréciation, une assemblée, une confrontation,
un avertissement. Cela avait commencé par un discours et fini par un
document. Ce fut la cérémonie diplômante pour la nouvelle génétique.
« Cloner ou mourir »

« Si vous connaissez la question, vous en savez la moitié 1. »


Herbert Boyer

« Toute technologie suffisamment avancée ne peut se distinguer de la


magie 2. »
Arthur C. Clarke

Stan Cohen et Herb Boyer étaient eux aussi allés à Asilomar pour
débattre de l'avenir de l'ADN recombinant. Ils furent irrités par la
conférence, et même découragés. Boyer ne pouvait supporter les querelles
internes et les invectives, il trouva que les scientifiques « servaient leurs
propres intérêts » et qualifia la rencontre de « cauchemar ». Cohen refusa de
signer l'accord d'Asilomar (étant financé par le NIH, il allait pourtant finir
par devoir s'y conformer).
De retour dans leur laboratoire, ils revinrent sur une question qu'ils
avaient négligée dans toute cette agitation. En mai 1974, le laboratoire de
Cohen publia l'expérience du « prince grenouille », le transfert d'un gène de
grenouille dans une bactérie. Lorsqu'un collègue lui demanda comment il
avait identifié les bactéries exprimant le gène de grenouille, il répliqua en
plaisantant qu'il avait embrassé les bactéries pour vérifier celles qui se
transformaient en prince.
Dans un premier temps, l'expérience n'avait été qu'un travail
universitaire, elle n'avait ému que les biochimistes (Joshua Lederberg, le
biochimiste prix Nobel de médecine et collègue de Cohen à Stanford, fut
parmi les rares à écrire avec un bon pressentiment que l'expérience
« pouvait complètement changer l'approche de l'industrie pharmaceutique
pour fabriquer des éléments biologiques tels que l'insuline ou des
antibiotiques 3 »). Mais petit à petit, les médias prirent conscience de
l'impact potentiel de l'étude.
En mai, le San Francisco Chronicle publia un article sur Cohen centré
sur la possibilité que des bactéries génétiquement modifiées puissent un
jour servir « d'usines » biologiques pour des médicaments ou des
substances chimiques 4. Bientôt, des articles sur les techniques de clonage
de gène parurent dans Newsweek et le New York Times. Cohen fut aussi
rapidement initié aux côtés parfois sordides du journalisme scientifique.
Ayant patiemment discuté un après-midi avec un journaliste sur l'ADN
recombinant et le transfert de gène bactérien, il se réveilla le lendemain
avec le gros titre hystérique : « Des bestioles faites par l'homme ravagent la
Terre 5. »
Dans le bureau des brevets de l'université de Stanford, Niels Reimers, un
ancien ingénieur perspicace, prit connaissance du travail de Cohen et Boyer
par ces publications et fut intrigué par leur potentiel. Reimers, moins un
spécialiste des brevets qu'un éclaireur avisé, était quelqu'un d'actif et
d'entreprenant. Au lieu d'attendre que les inventeurs lui apportent leurs
trouvailles, il explorait la littérature scientifique de son côté pour trouver
des nouvelles pistes potentielles. Il prit contact avec Boyer et Cohen, leur
enjoignant de déposer un brevet commun sur leur travail de clonage des
gènes (les universités de Stanford et de l'UCSF, leurs institutions
respectives, allaient aussi faire partie des auteurs de ce brevet). Cohen et
Boyer furent tous les deux surpris. Au cours de leurs expériences, ils
n'avaient même pas pensé à l'idée que les techniques de l'ADN recombinant
puissent être « brevetables » ou aient un jour une quelconque valeur
commerciale. Durant l'hiver 1974, encore sceptiques mais désireux de faire
plaisir à Reimers, ils déposèrent un brevet pour la technologie de l'ADN
recombinant 6.
La nouvelle de ce dépôt de brevet revint aux scientifiques. Elle rendit
furieux Kornberg et Berg. Les prétentions de Cohen et Boyer « à la
propriété commerciale des techniques pour le clonage de tout ADN, dans
tout vecteur, fait de toutes les manières possibles, dans tout organisme [est]
douteuse, présomptueuse et démesurée 7 » écrivit Berg. Le brevet allait
selon eux privatiser les produits d'une recherche biologique qui avait été
financée par de l'argent public. Berg s'inquiétait aussi de ce que les
recommandations de la Conférence d'Asilomar ne soient pas correctement
suivies et respectées dans les sociétés privées. Pour Boyer et Cohen,
cependant, tout cela semblait beaucoup de bruit pour rien. Leur « brevet »
sur l'ADN recombinant n'était rien de plus qu'une feuille de papier pour des
questions juridiques, ayant moins de valeur, peut-être, que l'encre qui avait
servi à l'imprimer.
Durant l'automne 1975, avec encore de très nombreux articles en
chantier, Cohen et Boyer prirent des orientations scientifiques différentes.
Leur collaboration avait été immensément productive – ils avaient publié
ensemble onze articles historiques en cinq ans –, mais leurs intérêts avaient
commencé à diverger. Cohen devint consultant pour une société appelée
Cetus en Californie tandis que Boyer retourna à son laboratoire à San
Francisco pour se consacrer à ses expériences de transfert de gène
bactérien.

Au cours de l'hiver 1975, un investisseur de capital-risque de vingt-huit


ans, Robert Swanson, appela un jour Boyer pour demander à le voir 8.
Swanson était amateur de magazines de vulgarisation scientifique et de
films de science-fiction ; il avait aussi entendu parler d'une nouvelle
technologie appelée « ADN recombinant ». Swanson avait un instinct pour
les technologies. Même s'il ne connaissait presque rien à la biologie, il avait
senti que l'ADN recombinant représentait un changement majeur dans la
manière de penser les gènes et l'hérédité. Il avait également déniché un
document de la Conférence d'Asilomar, fait une liste des acteurs importants
du domaine et commencé à s'y attaquer dans l'ordre alphabétique. Berg vint
avant Boyer, mais Berg, qui n'avait aucune patience pour les hommes
d'affaires qui l'appelaient de but en blanc au laboratoire, avait refusé de voir
Swanson. Ce dernier, ravalant son orgueil, était passé au suivant sur la liste.
B… Boyer était le suivant. Allait-il lui faire un meilleur accueil ? Plongé
dans ses expériences, Herb Boyer répondit distraitement à l'appel de
Swanson un matin. Il offrit dix minutes de son temps un vendredi après-
midi.
Swanson vint voir Boyer en janvier 1976. Le laboratoire était situé dans
un recoin crasseux du bâtiment des sciences médicales de l'UCSF. Swanson
était en costume sombre et cravate. Boyer surgit au milieu de montagnes de
boîtes à moitié moisies et d'incubateurs, vêtu d'un jean et de son gilet de
cuir. Il en savait peu sur Swanson, mis à part qu'il était un capital-risqueur
voulant créer une société autour de l'ADN recombinant. S'il s'était un peu
plus renseigné, il aurait découvert que presque tous les investissements
précédents de Swanson dans de jeunes entreprises avaient échoué. Swanson
n'avait plus de travail, vivait dans un appartement en colocation à San
Francisco, avait une Datsun hors d'âge et mangeait des sandwichs midi et
soir.
Les dix minutes fixées se transformèrent en une rencontre marathon. Ils
allèrent dans un bar voisin, parlèrent d'ADN recombinant et du futur de la
biologie. Swanson proposa de lancer une société qui utiliserait les
techniques de clonage génétique pour faire des médicaments. Boyer était
fasciné. Un trouble potentiel de la croissance avait été diagnostiqué chez
son fils et il était obsédé par l'idée de pouvoir produire l'hormone de
croissance humaine, une protéine capable de traiter ce genre de défaut de
croissance. Il savait qu'il pouvait être capable de fabriquer cette hormone de
croissance dans son laboratoire en utilisant ses propres méthodes de
découpage des gènes et d'insertion dans des bactéries, mais que cela serait
inutile : aucune personne saine d'esprit ne serait prête à injecter à son enfant
un produit bactérien venant des éprouvettes d'un laboratoire scientifique.
Pour faire un produit médical, Boyer avait besoin de créer un nouveau type
de compagnie pharmaceutique, qui ferait des médicaments à partir de
gènes.
Trois heures et trois bières plus tard, Swanson et Boyer avaient conclu un
accord préalable. Ils verseraient chacun 500 dollars pour couvrir les frais
légaux de démarrage d'une telle compagnie. Swanson rédigea un projet de
six pages. Il sollicita de son ancien employeur, la société de capital-risque
Kleiner Perkins, un fonds d'amorçage de 500 000 dollars. La société jeta un
coup d'œil rapide à la proposition et divisa ce chiffre par cinq à
100 000 dollars (« Cet investissement est très spéculatif, écrivit Perkins par
la suite pour le justifier auprès d'un régulateur californien, mais nous
sommes dans un domaine qui fait des investissements hautement
spéculatifs »).
Boyer et Swanson avaient presque tous les ingrédients pour créer une
nouvelle compagnie, sauf un produit et un nom. Le premier produit
potentiel, au moins, était clair dès le départ : c'était l'insuline. Malgré de
nombreuses tentatives pour la synthétiser par diverses méthodes, cette
hormone était encore extraite de viscères de vaches et de porcs, huit tonnes
de pancréas en donnant un kilo. La méthode quasi médiévale était
inefficace, coûteuse et dépassée. Si Boyer et Swanson pouvaient faire
exprimer l'insuline par des bactéries en manipulant son gène, ce serait un
résultat historique pour la nouvelle société. Restait la question du nom.
Boyer rejeta la suggestion de HerBob, qui sonnait comme le nom d'un salon
de coiffure dans le Castro District 9 10. Soudainement inspiré, Boyer proposa
la contraction de Genetic Engineering Technology, Gen-en- tech.

L'insuline, la grande vedette des hormones. En 1869, un étudiant en


médecine, Paul Langerhans 11, avait observé au microscope le pancréas, un
tissu fragile en forme de feuille collé sous l'estomac, et découvert qu'il
portait de minuscules îlots de cellules à l'aspect distinct du reste du tissu.
Ces archipels de cellules furent nommés par la suite les îlots de Langerhans
mais leur fonction demeura mystérieuse. Deux décennies plus tard, deux
chirurgiens, Oskar Minkowski et Josef von Mering, retirèrent le pancréas
d'un chien pour tenter de comprendre sa fonction 12. L'animal fut pris d'une
soif implacable et se mit à uriner sans retenue sur le sol.
Mering et Minkoswki étaient perplexes. Pourquoi le fait d'enlever cet
organe abdominal avait-il provoqué ce curieux syndrome ? Un indice surgit
d'une manière inattendue. Quelques jours plus tard, un assistant remarqua
que le laboratoire était plein de mouches. Elles volaient en essaim autour
des flaques d'urine du chien qui s'était concentrée comme de la mélasse* *.
Lorsque Mering et Minkowski testèrent l'urine et le sang du chien, ceux-ci
étaient pleins de sucre. Ils réalisèrent qu'un facteur produit par le pancréas
devait réguler la teneur en sucre du sang et que son absence devait causer le
diabète. Ce facteur s'avéra plus tard être une hormone, une protéine sécrétée
dans le sang par ces « îlots de cellules » que Langerhans avait identifiés.
L'hormone fut appelée isletin, puis insuline, soit la « protéine de l'île ».
L'identification de l'insuline dans le tissu pancréatique lança la course à
sa purification, mais il fallut encore deux décennies pour arriver à l'isoler
chez l'animal. Finalement, en 1921, Banting et Best purent extraire quelques
microgrammes de la substance à partir de dizaines de kilos de pancréas de
vache 13. Injectée à des enfants diabétiques, l'hormone induisit la
restauration rapide d'un taux normal de sucre dans le sang tout en faisant
cesser la soif et la miction. L'hormone s'avéra cependant particulièrement
difficile à étudier, étant insoluble, sensible à la chaleur, instable,
mystérieuse, singulière. En 1953, trois décennies plus tard, Fred Sanger put
déduire sa séquence en acides aminés 14. Il trouva qu'elle était formée de
deux chaînes, une grande et une petite, reliées par des ponts chimiques. En
forme de U, comme une minuscule main moléculaire, avec des doigts serrés
et un pouce opposé, elle semblait faite pour tourner les poignées et
composer les numéros qui régulent si puissamment le métabolisme du sucre
dans l'organisme.
Le plan de Boyer pour synthétiser l'insuline était d'une simplicité presque
comique. Il n'avait pas le gène de l'insuline humaine sous la main, personne
ne l'avait, mais il allait le construire à partir de zéro en utilisant la chimie de
l'ADN, nucléotide après nucléotide, triplet après triplet, ATG, CCC, TCC et
ainsi de suite, du premier triplet codant au dernier. Il allait faire un gène
pour la chaîne A et un autre pour la chaîne B. Puis il insérerait les deux
dans la bactérie et l'inciterait à produire les protéines humaines. Il allait
ensuite purifier les deux protéines et les relier chimiquement pour obtenir la
molécule en forme de U. C'était un jeu d'enfant. Il allait construire la
molécule la plus recherchée en médecine clinique morceau après morceau,
à partir d'un mécano d'ADN.
Mais même Boyer, téméraire comme il l'était, blêmissait à l'idée de
s'attaquer directement à l'insuline. Il voulait une molécule test plus facile,
un sommet plus accessible avant de partir à la conquête de l'Everest des
molécules. Il se concentra sur une autre protéine, également une hormone
mais avec un plus faible potentiel commercial. Son principal avantage était
la taille. L'insuline avait une longueur redoutable de cinquante et un acides
aminés, vingt et un pour la petite chaîne et trente pour la grande. La
somatostatine était sa cousine plus courte, plus terne, de juste quatorze
acides aminés.
Pour synthétiser le gène de la somatostatine à partir de zéro 15, Boyer
recruta deux chimistes de l'hôpital City of Hope à Los Angeles, Keiichi
Itakura et Arthur Riggs, deux vétérans de la synthèse d'ADN 16. Swanson
était fermement opposé à tout le projet. Il craignait que la somatostatine ne
soit finalement une folie et voulait que Boyer se lance directement sur
l'insuline. Genentech vivait à crédit dans des locaux prêtés. Il suffisait de
gratter un peu la surface pour voir que la « compagnie pharmaceutique »
était, en réalité, une pièce louée dans un espace de bureaux à San Francisco
avec une antenne dans un laboratoire de microbiologie de l'UCSF qui, à son
tour, allait louer les services de deux chimistes d'un autre laboratoire pour
faire des gènes – version pharmaceutique d'une pyramide de Ponzi.
Pourtant, Boyer réussit à convaincre Swanson de donner sa chance à la
somatostatine. Ils payèrent un avocat, Tom Kiley, pour négocier les accords
entre l'UCSF, Genentech et l'hôpital City of Hope. Kiley n'avait jamais
entendu parler de biologie moléculaire mais il se sentait en confiance car il
avait déjà eu l'occasion de traiter des cas inhabituels. Avant Genentech, son
client le plus célèbre avait été la Miss América Nue.
Le temps aussi était à crédit à Genentech. Boyer et Swanson savaient que
deux experts dominants de la génétique étaient entrés dans la course pour
fabriquer l'insuline. À Harvard, Walter Gilbert, le chimiste de l'ADN qui
allait partager le prix Nobel de chimie avec Berg et Sanger, dirigeait une
impressionnante équipe de scientifiques pour la synthétiser en passant par le
clonage de son gène. Et à l'UCSF, dans l'arrière-cour de Boyer, une autre
équipe s'était elle aussi lancée dans le clonage de son gène. « Je pense que
nous l'avions tous en tête la plupart du temps […] tous les jours ou presque,
se rappelle un collègue de Boyer. J'y pensais tout le temps : allons-nous
entendre l'annonce du succès de Gilbert 17 ? ».
Au terme d'un travail frénétique conclu à l'été 1977, Riggs et Itakura
avaient assemblé, sous le regard anxieux de Boyer, tous les ingrédients pour
la synthèse de la somatostatine. Le gène avait été fabriqué et inséré dans un
plasmide bactérien. La bactérie avait été transformée, cultivée et préparée
pour produire la protéine. En juin, Boyer et Swanson s'envolèrent pour Los
Angeles afin d'assister au dernier acte. L'équipe se retrouva un matin dans
le labo de Riggs. Ils se penchèrent pour voir l'appareil détectant par une
mesure de la radioactivité la production de somatostatine dans les bactéries.
Le compteur clignota. Silence. Pas le moindre signal d'une protéine
fonctionnelle n'apparaissait.
Swanson était consterné. Le matin suivant, il fit une indigestion aiguë et
fut envoyé aux urgences. Pendant ce temps, les scientifiques se remettaient
avec un café et des beignets, scrutant le protocole de l'expérience, les
problèmes possibles. Boyer, qui travaillait depuis des décennies sur les
bactéries, savait qu'elles digèrent souvent leurs propres protéines. Peut-être
que la somatostatine avait été détruite par les bactéries, leur dernier tour
pour se venger d'avoir été enrôlées par les généticiens. Il fit le pari que la
solution serait d'ajouter une dernière astuce à toutes leurs machinations : ils
colleraient le gène de la somatostatine à un gène bactérien pour faire une
protéine hybride, qu'ils cliveraient ensuite pour libérer l'hormone. C'était un
moyen génétique de resquiller, faire croire à la bactérie qu'elle fabriquait
une protéine à elle, pour finalement lui faire sécréter une protéine humaine.
Cela prit encore trois mois pour accoler le gène leurre, faire entrer la
somatostatine dans le cheval de Troie d'un gène bactérien. En août 1977,
l'équipe se réunit à nouveau dans le laboratoire de Riggs. Swanson regardait
nerveusement l'appareil clignoter et détournait la tête de temps en temps.
Soudain, l'instrument se mit à crépiter dans le silence. Puis une autre fois, et
une autre fois. Comme Itakura se le rappelait plus tard, « Nous avions dix,
peut-être quinze échantillons positifs. Lorsque nous avons regardé
l'imprimé des résultats du test radioimmunologique, il montrait clairement
que le gène était exprimé ». Il se tourna vers Swanson pour lui dire : « La
somatostatine est bien là. »

Les scientifiques de Genentech purent difficilement s'accorder une pause


pour fêter le succès de leur expérience avec la somatostatine. Un soir, une
nouvelle protéine humaine, mais dès le lendemain ils étaient déjà réunis
pour s'attaquer à l'insuline. La compétition était sauvage et les rumeurs
abondaient. L'équipe de Gilbert avait apparemment réussi à cloner tout le
gène humain de l'insuline à partir de cellules humaines et se préparait à en
produire des seaux entiers. Ou les concurrents de l'UCSF avaient déjà
synthétisé quelques microgrammes de la protéine et projetaient de l'injecter
à des patients. Peut-être que la somatostatine avait été une folie. Swanson et
Boyer se demandaient tristement s'ils ne s'étaient pas égarés et n'avaient pas
été distancés dans la course à l'insuline. Sujet aux indigestions même dans
les meilleurs moments, Swanson semblait parti pour une autre crise
d'anxiété et de problèmes gastriques.
Ce fut, ironie de l'histoire, de la Conférence d'Asilomar, celle-là
justement que Boyer avait dénigrée avec tant de hargne, que vint leur salut.
Comme la plupart des laboratoires universitaires bénéficiant d'un
financement fédéral, le laboratoire de Gilbert à Harvard était sujet aux
restrictions d'Asilomar sur l'ADN recombinant. Ces limitations étaient
particulièrement fortes parce que Gilbert tentait d'isoler le gène humain
« naturel » et de le cloner dans des cellules bactériennes.
C'était bien différent pour Riggs et Itakura qui, sur la lancée de la
somatostatine, avaient décidé d'utiliser une version synthétique du gène,
donc de le construire à partir de zéro, nucléotide après nucléotide. Un gène
synthétique, un ADN créé sous forme d'une molécule nue, était moins
clairement concerné par le texte d'Asilomar et était relativement exempté
des restrictions édictées. Genentech, en tant que compagnie à financement
privé, était aussi relativement moins concerné par les recommandations
fédérales 18. La combinaison de ces facteurs s'avéra cruciale pour avantager
la compagnie. Comme l'un de ses employés se le rappelait plus tard, « avant
d'arriver dans la pièce où il devait mener ses expériences, Gilbert traversait
depuis de nombreux jours un sas et trempait ses chaussures dans du
formol 19. Du côté de Genentech, nous faisions simplement la synthèse d'un
ADN que nous mettions dans des bactéries, ce qui nous affranchissait de
toute mise en conformité avec les recommandations du NIH ». Dans le
monde de la génétique de l'après Asilomar, « être naturel » était devenu un
handicap.

Le « bureau » de Genentech, la glorieuse pièce louée à San Francisco,


n'était plus adapté. Swanson commença à sillonner la ville à la recherche
d'un espace pour sa compagnie naissante. Au printemps 1978, après avoir
exploré par monts et par vaux la Bay Area, il trouva le site approprié. Le
long d'une colline fauve brûlée par le soleil à quelques kilomètres au sud de
San Francisco, l'endroit était appelé Industrial City, bien qu'il ne fût pas
vraiment industriel ni une cité. Le laboratoire de Genentech était un hangar
de presque mille mètres carrés au boulevard 460 Point San Bruno 20, au
milieu de silos de stockage, de décharges et de bâtiments pour le fret de
l'aéroport. La moitié arrière du hangar hébergeait une aire de stockage pour
un distributeur de vidéos porno. « En entrant par la porte de derrière de
Genentech, vous aviez tous ces films sur des étagères » a décrit un ancien
employé 21.
Boyer embaucha quelques scientifiques de plus, certains ayant à peine
leur licence, et commença à installer les équipements. Des murs furent
construits pour diviser le grand espace. Un laboratoire de fortune fut créé en
suspendant des bâches noires à partir du toit. Le premier « fermenteur »
pour cultiver des litres de soupe bactérienne – une cuve de bière améliorée
– arriva cette année-là. David Goeddel, le troisième employé de la
compagnie, se déplaçait dans le hangar en baskets avec un T-shirt noir où
était écrit « Clone or die 22 ».
Pourtant, aucune insuline n'était en vue. À Boston, Swanson savait que
Gilbert avait amplifié son effort de guerre, littéralement. Exaspéré par les
contraintes sur l'ADN recombinant à Harvard (dans les rues de Cambridge,
des jeunes protestaient en portant des pancartes contre le clonage de gène),
Gilbert avait obtenu l'accès en Angleterre à un établissement de haute
sécurité pour la guerre biologique où il avait envoyé une équipe de ses
meilleurs scientifiques. Les conditions y étaient drastiques à un point
complètement absurde. « Vous changiez totalement d'habits, preniez une
douche en entrant et en sortant, portiez des masques à gaz de sorte que si
une alarme retentissait vous pouviez stériliser tout le laboratoire 23 », se
rappelait Gilbert. L'équipe de l'UCSF, à son tour, envoya un étudiant dans
un laboratoire pharmaceutique à Strasbourg en France dans l'espoir de créer
l'insuline dans un établissement français bien sécurisé.
Le groupe de Gilbert était à deux doigts du succès. Durant l'été 1978,
Boyer apprit que l'équipe de Gilbert allait annoncer l'isolement du gène
humain de l'insuline 24. Swanson se prépara à affronter une nouvelle crise, la
troisième. À son grand soulagement, le gène de l'insuline que Gilbert avait
réussi à cloner s'avéra être non pas celui de l'homme mais du rat, en raison
d'une contamination dans le matériel soigneusement stérilisé utilisé pour le
clonage. Le clonage avait permis de s'affranchir de la barrière d'espèce mais
cela permettait du même coup à un gène d'une autre espèce de contaminer
une expérience.
Dans l'étroit intervalle de temps entre le déménagement de Gilbert en
Angleterre et le clonage par erreur du gène de l'insuline de rat, Genentech
avait bien avancé. C'était une fable inversée, avec un Goliath universitaire
contre un David pharmaceutique, l'un bien lourd, puissant, handicapé par sa
taille, et l'autre agile, rapide, expert à contourner les règles. En mai 1978,
l'équipe de Genentech avait réussi à faire synthétiser les deux chaînes de
l'insuline par les bactéries. En juillet, les scientifiques avaient purifié les
protéines des débris bactériens. Début août, ils clivèrent les parties
bactériennes des protéines et isolèrent les deux chaînes individuelles. Le
21 août 1978, tard dans la nuit, Goeddel rassembla les deux chaînes dans un
tube à essai pour créer les premières molécules d'insuline recombinante 25.
En septembre 1978, deux semaines après que Goeddel eut créé l'insuline
in vitro, Genentech déposa une demande de brevet pour l'insuline. Dès le
départ, la compagnie rencontra une série de défis légaux inédits. Depuis
1952, le United States Patent Act spécifiait que les brevets pouvaient être
déposés dans quatre catégories distinctes d'inventions : les méthodes, les
machines, les matériaux manufacturés et les compositions de matière, les
quatre M comme les juristes aimaient les appeler. Mais comment l'insuline
pouvait-elle trouver sa place dans cette liste ? C'était un « matériau
manufacturé » mais pratiquement tout organisme humain pouvait la
fabriquer sans l'aide de Genentech. C'était une « composition de matière »
mais aussi, indéniablement, un produit naturel. En quoi le fait de breveter
l'insuline – la protéine ou son gène – était différent du brevetage de toute
autre partie du corps humain, comme disons le nez ou le cholestérol ?
Pour résoudre ce problème, Genentech adopta une démarche à la fois
ingénieuse et contre-intuitive. Plutôt que de breveter l'insuline en tant que
« matière » ou « produit manufacturé », la compagnie concentra ses efforts
avec audace sur une variante de la « méthode ». Sa demande de brevet
portait sur un « véhicule d'ADN » pour transporter un gène dans une
bactérie et produire ainsi une protéine recombinante dans un
microorganisme. Elle était tellement nouvelle – personne n'avait jamais
produit une protéine humaine recombinante pour un usage médical – que
l'audace paya. Le 26 octobre 1982, l'office des brevets et marques américain
(USPTO) accorda un brevet à Genentech pour l'usage d'ADN recombinant
afin de produire une protéine telle que l'insuline ou la somatostatine dans un
organisme microbien 26. Comme un observateur de l'époque le nota, « dans
les faits, le brevet déclarait comme une invention [tout] microorganisme
génétiquement modifié 27 ». Le brevet Genentech allait devenir rapidement
l'un des plus lucratifs et des plus controversés de l'histoire des techniques.

L'insuline fut une étape majeure pour l'industrie des biotechnologies, et


un médicament phare pour Genentech. Mais elle ne fut pas, il faut le noter,
le médicament qui allait propulser la technique de clonage de gène au
premier rang dans l'imagination du public.
En avril 1982, un danseur de ballet à San Francisco, Ken Horne, alla voir
un dermatologue pour un ensemble inexplicable de symptômes. Horne se
sentait faible depuis des mois et une toux s'était installée. Il avait des crises
de diarrhées impossibles à traiter, la perte de poids avait creusé ses joues et
faisait ressortir les muscles de son cou comme des lanières de cuir. Ses
ganglions lymphatiques avaient gonflé. Et maintenant – il souleva sa
chemise pour le montrer, – un réseau de bosses apparaissait sur sa peau, aux
couleurs violacées, comme des ruches dans un dessin animé macabre.
Le cas de Horne n'était pas isolé. Entre mai et août 1982, alors que les
côtes américaines étouffaient sous une vague de chaleur, des cas médicaux
bizarres de ce type furent rapportés à San Francisco, New York, et Los
Angeles. Au Centre du contrôle des maladies (CDC) à Atlanta, un employé
reçut neuf demandes de pentamidine, un antibiotique peu courant réservé au
traitement de la pneumonie à Pneumocystis, un champignon. Cela paraissait
très surprenant. Cette pneumonie est due à une infection rare qui afflige les
patients atteints d'un cancer et dont le système immunitaire est sévèrement
déprimé alors que les demandes étaient pour des hommes jeunes,
auparavant en pleine forme, dont le système immunitaire s'effondrait
soudain d'une manière inexplicable.
Horne, de son côté, fut diagnostiqué comme ayant un sarcome de Kaposi,
un cancer de la peau indolent retrouvé chez les hommes âgés des bords de
la Méditerranée. Seulement le cas de Horne, ainsi que les neuf autres qui
furent signalés dans les quatre mois suivants, ressemblait peu aux lentes
tumeurs de Kaposi décrites auparavant dans la littérature médicale. Il
s'agissait de cancers agressifs, foudroyants, qui se propageaient rapidement
dans la peau et les poumons et semblaient avoir une prédilection pour les
communautés gays de New York et San Francisco. Le cas de Horne laissait
perplexe les spécialistes, d'autant que pour ajouter du mystère au mystère, il
développa aussi une pneumonie à Pneumocystis et une méningite. Vers la
fin août, une épidémie désastreuse surgissait clairement de nulle part. Les
homosexuels étant particulièrement touchés, les médecins appelèrent la
nouvelle maladie le GRID, pour déficience immunitaire liée aux hommes
gay. Beaucoup de journaux reprirent le terme accusateur de « peste gay 28 ».
En septembre, cette appellation s'avéra trompeuse car des symptômes
d'effondrement immunitaire, incluant la pneumonie à Pneumocystis et des
formes étranges de méningites, avaient fait leur apparition chez trois
patients atteints d'hémophilie A. L'hémophilie, rappelez-vous, la maladie du
sang présente dans la famille royale anglaise, est due à une seule mutation
dans un gène codant pour un facteur crucial pour la coagulation, le facteur
IX pour la forme B (celle de la reine Victoria) et le facteur VIII pour la
forme A, la plus commune. Pendant des siècles, les patients hémophiles
avaient vécu dans la peur constante d'un saignement sans fin. Une
égratignure pouvait se transformer en catastrophe. Au milieu des années
1970 cependant, les hémophiles A étaient traités par des injections de
facteur VIII concentré. Purifiée à partir de milliers de litres de sang humain,
une seule dose du facteur était équivalente à cent transfusions sanguines.
Un patient hémophile était ainsi exposé à la quintessence du sang de
milliers de donneurs. L'émergence du mystérieux effondrement immunitaire
chez ces personnes faisait soupçonner un facteur sanguin, peut-être un
nouveau virus qui aurait contaminé les lots de facteur VIII. La maladie fut
renommée syndrome d'immunodéficience acquise, ou Sida.

Au printemps 1983, dans le contexte des premiers cas de Sida, David


Goeddel de Genentech commença à s'intéresser au clonage du gène du
facteur VIII. Comme avec l'insuline, la logique sous-jacente était évidente :
créer la protéine artificiellement au lieu de passer par la purification du
facteur de la coagulation à partir du sang humain. Si le facteur VIII pouvait
être produit par les méthodes de recombinaison génétique, il serait
dépourvu de tout contaminant humain et donc beaucoup plus sûr que toute
protéine dérivée du sang humain. Cela permettrait d'éviter des vagues
d'infections et de décès chez les hémophiles. C'était rendre vivant le slogan
de son vieux T-shirt, « clone ou meurs ».
Goeddel et Boyer n'étaient pas les seuls généticiens à envisager le
clonage du facteur VIII. Comme pour l'insuline, une course s'était engagée,
bien que les concurrents soient différents. À Cambridge, dans le
Massachusetts, une équipe de chercheurs de Harvard conduite par Tom
Maniatis et Mark Ptashne s'était tournée vers le facteur VIII. Elle avait créé
sa propre compagnie, le Genetics Institute, ou GI. Les deux équipes en lice
savaient que la fabrication du facteur VIII allait repousser les limites du
clonage de gène. La somatostatine avait 14 acides aminés, l'insuline 51 et le
facteur VIII 2 350. Il s'agissait d'un bond en taille de 160 fois à partir de la
somatostatine, différence presque équivalente entre la distance franchie par
Wilbur Wright lors de son premier tour d'aéroplane à Kitty Hawk et le trajet
de Lindbergh au-dessus de l'Atlantique.
Ce bond en taille n'était pas seulement quantitatif. Pour l'effectuer, les
cloneurs de gènes allaient devoir utiliser de nouvelles techniques. Les gènes
de la somatostatine et de l'insuline avaient été synthétisés à partir de zéro en
additionnant une à une les bases d'ADN, A ajoutée chimiquement à G, puis
C, et ainsi de suite. Mais le gène du facteur VII était bien trop gros pour être
créé par ce moyen chimique. Pour l'isoler, Genentech comme GI allaient
devoir extraire le gène natif des cellules humaines, le pêcher comme un ver
enfoui dans le sol.

Mais le « ver » n'allait pas sortir facilement, ou intact, du génome. La


plupart des gènes du génome sont, rappelez-vous, interrompus par des
segments d'ADN appelés introns disséminés entre les différentes parties du
message. Au lieu du mot génome, le gène se lira gén………om…….e. Les
introns des gènes humains sont souvent énormes, s'étendant sur de très
grandes longueurs d'ADN, ce qui rend pratiquement impossible tout
clonage direct du gène (la partie intron allonge trop l'ensemble pour qu'il
puisse tenir dans un plasmide bactérien).
Maniatis trouva une solution ingénieuse. Il avait été le premier à mettre
au point la technique de reconstruction d'un gène à partir de son ARN en
utilisant la transcriptase inverse, l'enzyme qui peut copier de l'ARN en
ADN. Le recours à la transcriptase inverse rendait possible le clonage du
gène à partir de son ARN débarrassé des séquences introniques par la
cellule. Cette dernière allait faire tout le travail pour fournir un ARN prêt à
être copié en un ADN clonable.
À la fin de l'été 1983, en utilisant toutes les techniques disponibles, les
deux équipes avaient réussi à cloner le gène du facteur VIII. C'était
maintenant une course acharnée pour aboutir. En décembre 1983, encore au
coude à coude, les deux groupes annoncèrent avoir assemblé toute la
séquence et introduit le gène dans un plasmide. Ce plasmide fut ensuite
introduit dans des cellules ovariennes de hamster connues pour leur
capacité à synthétiser de grosses quantités de protéines. En janvier 1984, les
premières traces de facteur VIII commencèrent à apparaître dans les
milieux de culture cellulaire. En avril, soit exactement deux ans après
l'apparition des premiers cas de Sida aux État-Unis 29, Genentech et GI
annoncèrent avoir purifié le facteur VIII recombinant in vitro, soit un
facteur de la coagulation indemne de toute contamination sanguine.
En mars 1987, Gilbert White, un hématologue, dirigea le premier essai
clinique du facteur VIII recombinant au Centre pour la thrombose de
Caroline du Nord. Le premier patient traité fut G. M., un hémophile de
quarante-trois ans. Alors que la première perfusion du produit entrait dans
ses veines, White se tenait anxieusement au chevet de G. M., essayant
d'anticiper les réactions de l'organisme au produit. Au bout de quelques
minutes de transfusion, G. M. s'arrêta de parler. Ses yeux se fermèrent, son
menton retomba sur sa poitrine. « Parlez-moi », supplia White. Il n'y eut pas
de réponse. White était sur le point de déclencher une alerte médicale quand
G. M. rouvrit les yeux, fit un cri de hamster et éclata de rire.

La nouvelle de la réussite du traitement de G. M. se répandit


instantanément parmi la communauté désespérée des hémophiles.
L'apparition du Sida en son sein avait été pour elle un cataclysme dans un
cataclysme. Contrairement aux homosexuels, qui avaient rapidement monté
une réponse concertée et offensive contre l'épidémie, boycottant les bains
publics et les clubs, prônant des rapports protégés et faisant campagne pour
l'usage des préservatifs, les hémophiles avaient vu avancer l'ombre de la
maladie saisis d'horreur : ils ne pouvaient pas boycotter les dons de sang.
Entre avril 1984 et mars 1985, jusqu'aux premiers tests de contamination
virale du sang autorisés par la FDA 30, tous les hémophiles admis à l'hôpital
étaient confrontés au choix terrible de saigner à mort ou d'être infecté par un
virus mortel. Le taux d'infection des hémophiles durant cette période fut
énorme et parmi ceux atteints de la forme la plus sévère de la maladie, 90 %
ont acquis le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) par du sang
contaminé 31.
Le facteur VIII recombinant arriva trop tard pour sauver la vie de la
plupart de ces personnes. Presque tous les hémophiles infectés par le VIH
de l'époque allaient mourir des complications de la maladie. Même ainsi, la
production du facteur VIII à partir de son gène était une innovation
conceptuelle importante, bien qu'elle paraisse paradoxale. Les craintes
d'Asilomar s'étaient parfaitement inversées. Pour finir, un pathogène
« naturel » avait ravagé des populations humaines. Et les étranges artifices
du clonage génétique – insérer un gène humain dans la bactérie, puis faire
fabriquer la protéine correspondante par des cellules de hamster – s'étaient
révélés le plus sûr moyen de produire un produit médical pour l'homme.

Il est tentant d'écrire l'histoire des techniques à travers leurs produits : la


roue, le microscope, l'avion, internet. Mais il est plus éclairant de le faire à
travers ses transitions : du mouvement linéaire à celui circulaire, de l'espace
visuel à l'infra-visuel, du mouvement sur terre à celui dans l'air, de la mise
en réseau physique aux réseaux virtuels.
La production de protéines à partir d'ADN recombinant a représenté une
transition cruciale de ce type dans l'histoire des techniques médicales. Pour
comprendre son impact, du gène à la médecine, nous devons comprendre
l'histoire des médicaments. Pour l'essentiel, un médicament n'est rien de
plus qu'une molécule capable d'induire un changement thérapeutique dans
la physiologie humaine. Les médicaments peuvent être de simples produits
chimiques – l'eau dans le bon contexte et à la bonne dose en est un – ou des
molécules plus complexes, à plusieurs dimensions. Ils sont aussi
étonnamment rares. Bien qu'il en existe des milliers – l'aspirine seule se
présente sous des dizaines de formes –, le nombre de réactions moléculaires
ciblées par ces produits n'est qu'une minuscule fraction de leur nombre
total. Sur les millions de formes de molécules biologiques présentes dans
l'organisme humain (enzymes, récepteurs, hormones, etc.) 32, seules environ
250, ou 0,025 %, sont ciblés par notre pharmacopée. Si la physiologie
humaine pouvait être visualisée sous la forme d'un vaste réseau
téléphonique avec ses mailles et ses nœuds, alors notre arsenal chimique
médicamenteux ne toucherait qu'une partie d'une partie de sa complexité.
C'est une opératrice à Asnières qui bricole avec quelques lignes dans un
coin du réseau.
Cette pauvreté en médicaments est due essentiellement à une chose : la
spécificité qu'ils doivent atteindre. Pratiquement tous les médicaments
agissent en se liant à une cible, une molécule, pour l'activer ou l'inactiver.
Cependant, pour être utile, un médicament doit se lier à un aiguillage, mais
à un en particulier, car autrement il n'est qu'un poison. La plupart des
molécules ne peuvent avoir une telle spécificité alors que de leur côté, les
protéines ont évolué pour devenir de plus en plus spécifiques. Les protéines,
rappelez-vous, sont des éléments clés du monde biologique. Ce sont elles
qui activent ou inactivent, mettent en œuvre, régulent, contrôlent les
réactions cellulaires. Elles sont en elles-mêmes les aiguillages que la plupart
des médicaments cherchent à enclencher ou bloquer.
Les protéines ont donc le potentiel d'être parmi les médicaments les plus
puissants et les plus discriminants du monde pharmacologique. Mais pour
les fabriquer, il faut leur gène, et c'est à ce stade que les techniques de
l'ADN recombinant interviennent. Le clonage des gènes humains a permis
aux scientifiques de fabriquer des protéines, et ouvert de ce fait la
possibilité de cibler des millions de réactions biochimiques dans le corps
humain. Cela a permis d'accéder à des aspects jusqu'à présent impénétrables
de notre physiologie. L'utilisation de l'ADN recombinant a ainsi marqué la
transition non seulement entre un gène et un médicament mais entre des
gènes et un nouvel univers de produits thérapeutiques.

Le 14 octobre 1980, Genentech vendit un million de ses actions au


public, affichant à la bourse des valeurs son titre sous le code provoquant de
GENE 33. Cette vente initiale allait la faire figurer parmi les débuts les plus
éclatants de toutes les sociétés technologiques de l'histoire de Wall Street :
en quelques heures, la compagnie avait recueilli un capital de 35 millions de
dollars. À ce moment-là, le géant de la pharmacie Eli Lilly avait acquis la
licence pour la production et la vente de l'insuline recombinante – appelée
Humulin pour la différencier des insulines de vache et de porc – et
développait rapidement son marché. Les ventes passèrent de 8 millions de
dollars en 1983 à 90 millions en 1996 puis 700 millions en 1998. Swanson,
« un petit trapu aux joues d'écureuil de trente-six ans » comme le magazine
Esquire l'avait décrit, était maintenant un multimillionnaire tout comme
Boyer. Un jeune étudiant de licence qui avait acheté quelques actions pour
aider à cloner le gène de la somatostatine au cours de l'été 1977 se réveilla
un matin multimillionnaire.
En 1982, Genentech commença à produire l'hormone de croissance
humaine qui est utilisée pour traiter les retards de croissance et certaines
formes de nanisme. En 1986, des biologistes de la compagnie clonèrent
l'interféron alpha, une puissante molécule immunologique utilisée pour
traiter des cancers du sang. En 1987, Genentech fabriqua l'activateur
tissulaire du plasminogène (t-PA), un anticoagulant qui dissout les caillots
générés au cours des accidents vasculaires cérébraux ou cardiaques. En
1990, la société entreprit de créer des vaccins à partir de gènes
recombinants et commença avec un vaccin contre l'hépatite B. En
décembre 1990, le laboratoire pharmaceutique Roche acquit la majorité des
parts de Genetech pour 2,1 milliards de dollars. Swanson quitta son poste
de directeur général et Boyer celui de vice-président en 1991.
Au cours de l'été 2001, Genentech se lança dans la construction du plus
grand centre de recherche en biotechnologie dans le monde 34, un ensemble
s'étalant sur plusieurs hectares comprenant des bâtiments recouverts de
vitrages, des pelouses et des étudiants jouant au Frisbee ; bref, un complexe
tout à fait comparable à n'importe quel campus universitaire. Au centre se
trouve la modeste statue en bronze d'un homme en costume gesticulant
autour d'une table avec un scientifique vêtu d'un jean à pattes d'éléphant et
d'un gilet en cuir. L'homme se penche en avant. Le généticien paraît troublé
et regarde par-dessus son épaule.
Swanson, malheureusement, ne put être présent à l'inauguration officielle
de la statue qui commémore sa première rencontre avec Boyer. En 1999, à
l'âge de cinquante-deux ans, on lui diagnostiqua un glioblastome
multiforme, un cancer du cerveau. Il est décédé le 6 décembre 1999 chez lui
à Hillsborough, à quelques kilomètres du campus de Genentech.
PARTIE 4
« L'ÉTUDE QUI CONVIENT À L'HUMANITÉ
EST CELLE DE L'HOMME »
La génétique humaine
(1970-2005)

« Connais par toi-même, ne suppose pas que Dieu s'en mêle ;


L'étude qui convient à l'humanité est celle de l'homme. »
33
Alexander Pope, Essay on Man .

« Combien l'humanité est belle ! Ô magnifique nouveau monde


Qui contient de telles personnes ! »
34
William Shakespeare, La Tempête, acte 5, scène 1 .
Les misères de mon père

« Albany : Comment as-tu connu les misères de ton père ?


Edgar : En m'occupant de lui, mon seigneur. »
William Shakespeare, Le Roi Lear,
acte 5, scène 3.

Au cours du printemps 2014, mon père fit une chute. Il était assis sur son
fauteuil à bascule favori, un horrible machin de guingois qu'il avait fait
fabriquer par un menuisier local, quand il bascula en avant et tomba (le
menuisier avait conçu le fauteuil pour qu'il se balance, mais avait oublié d'y
mettre un dispositif l'empêchant de basculer complètement). Ma mère le
retrouva sur la véranda à plat ventre, sa main coincée sous son corps d'une
manière peu naturelle, comme une aile cassée. Son épaule droite était
maculée de sang. Elle ne put retirer sa chemise et prit alors une paire de
ciseaux pour l'enlever. Il criait de douleur à cause de sa blessure, mais aussi
de la profonde détresse de voir un vêtement parfaitement intact réduit en
lambeaux sous ses yeux. « Tu aurais pu essayer de la sauver », râla-t-il plus
tard dans la voiture qui les emmenait aux urgences. C'était une vieille
histoire : sa mère, elle, qui n'avait jamais eu cinq chemises à la fois pour ses
cinq fils, aurait trouvé un moyen de la sauver.
Son front avait une coupure et son épaule droite était cassée. Il était,
comme moi, un patient insupportable : impulsif, soupçonneux, imprudent,
anxieux d'être gardé, et s'illusionnant sur sa récupération. Je pris un avion
pour aller le voir en Inde. Lorsque je suis arrivé à la maison, la nuit était
bien avancée. Il gisait sur son lit, le regard vide fixé au plafond. Il semblait
avoir soudain vieilli. Je lui demandai s'il savait quel jour nous étions.
« Le vingt-quatre avril, répondit-il correctement.
— Et l'année ?
— 1946, dit-il, puis se corrigeant, dans un effort de mémoire, 2006 ? »
C'était une mémoire fugace. Je lui dis que c'était 2014. 1946, me dis-je,
avait été une autre période de catastrophe, c'était l'année où Rajesh était
mort.
Les jours suivants, ma mère s'occupa de lui pour qu'il guérisse. Sa
lucidité revint ainsi qu'une partie de sa mémoire à long terme, bien que celle
à court terme soit encore nettement perturbée. Nous nous sommes aperçus
que l'accident n'était pas aussi simple qu'il y paraissait. Il n'avait pas basculé
mais avait essayé de se lever du fauteuil, puis perdu l'équilibre et était parti
en avant, incapable de se rattraper. Je lui ai demandé de marcher à travers la
pièce et j'ai remarqué que son pas présentait un léger traînement. Il y avait
quelque chose de mécanique et de contraint dans son déplacement, comme
si ses pieds étaient en fer et que le sol était devenu aimanté. « Tourne
rapidement », lui dis-je, et il faillit retomber.
Plus tard dans la nuit, une autre humiliation survint : il urina au lit. Je l'ai
retrouvé dans la salle de bains, confus et honteux, son sous-vêtement à la
main. Dans la Bible, Noé maudit les descendants de Cham parce que ce
dernier a trébuché sur le corps de son père, ivre et nu, ses organes génitaux
exposés, étendu au milieu d'un champ dans la pénombre de l'aube. Dans une
version moderne de cette histoire, vous tombez sur votre père, nu et dément,
dans le clair-obscur de la salle de bain pour les invités, et vous voyez le sort
qui vous attend en pleine lumière.
Son incontinence urinaire, je l'appris ensuite, n'était pas nouvelle. Elle
avait commencé par la sensation d'un besoin urgent, l'incapacité de se
retenir une fois la vessie à moitié remplie, et progressé jusqu'aux mictions
nocturnes. Il en avait parlé à ses médecins qui n'y avaient pas accordé
d'importance, l'attribuant vaguement à une prostate trop gonflée. C'est l'âge,
lui avaient-ils dit. Il avait quatre-vingt-deux ans. Les hommes âgés tombent.
Perdent la mémoire. Mouillent leur lit.
Le diagnostic qui résuma tous les symptômes nous sauta aux yeux, à
notre honte soudaine, quand la semaine suivante on fit une IRM de son
cerveau. Les ventricules de son cerveau, qui le baignent dans un liquide,
étaient dilatés et repoussaient le tissu nerveux vers la périphérie. On appelle
cette affection une hydrocéphalie à pression normale (HPN). Elle résulterait
d'un flux anormal de liquide autour de la tête, ce qui provoquerait le
gonflement des ventricules, une espèce « d'hypertension du cerveau »
m'expliqua le neurologue. Elle se caractérise par une triade classique et
inexplicable de symptômes que sont une marche instable, une incontinence
urinaire et une démence. Mon père n'était pas tombé par accident. Il était
tombé malade.
Les mois suivants, je me renseignai autant que je pus sur la pathologie.
Elle n'a pas de cause connue. Elle est familiale. Une forme est
génétiquement liée au chromosome X, et donc particulièrement fréquente
chez les hommes. Dans certaines familles, seuls les plus âgés sont affectés.
La force de la transmission peut varier, parfois élevée, parfois modérée,
seuls certains membres de la famille étant touchés. Les cas familiaux les
plus jeunes répertoriés sont ceux d'enfants qui avaient quatre ou cinq ans.
Les plus âgés ont dans les soixante-dix à quatre-vingts ans.
C'est pour résumer très probablement une maladie génétique, bien que le
terme « génétique » n'ait pas le même sens ici que pour l'anémie falciforme
ou l'hémophilie. De nombreux gènes, répartis sur plusieurs chromosomes,
interviennent dans la formation des ventricules du cerveau, tout comme de
nombreux gènes sur différents chromosomes spécifient la formation de
l'aile chez la mouche. J'appris que certains gènes gouvernent la
configuration anatomique des ventricules et de leurs vaisseaux. D'autres
codent les canaux moléculaires qui permettent la circulation du liquide
entre les compartiments. D'autres encore codent les protéines qui régulent le
passage du liquide du sang vers le cerveau ou l'inverse. Et comme le
cerveau et ses ventricules se développent dans la cavité fixe du crâne, les
gènes qui déterminent la taille et la forme du crâne affectent aussi
indirectement la proportion des canaux et des ventricules.
Des variations dans chacun de ces gènes peuvent modifier la physiologie
des canaux et des ventricules, et donc le mode de déplacement des liquides
qui s'y déplacent. L'influence de l'environnement, tel que le vieillissement
ou un traumatisme cérébral, peut ajouter un niveau supplémentaire de
complexité. Il n'y a pas de correspondance unique entre un gène et une
maladie. Même si vous héritez de l'ensemble des variants génétiques
associés à l'HPN chez une personne, il faudra peut-être encore un accident
ou un autre facteur de l'environnement pour la « déclencher » (dans le cas
de mon père, c'était probablement l'âge). Si vous héritez d'une combinaison
particulière de gènes – déterminant par exemple un taux d'absorption du
liquide avec un volume particulier des ventricules –, vous pouvez avoir un
risque accru de succomber à la maladie. C'est donc une barque de Delphes
de la maladie, qui n'est pas déterminée par un seul gène mais par la relation
qu'entretiennent plusieurs gènes entre eux ou avec l'environnement.
« Comment un organisme transmet-il l'information nécessaire pour créer
une forme et une fonction à son embryon ? » s'était demandé Aristote. La
réponse, vue à travers différents organismes modèles tels que le pois, la
mouche du vinaigre ou la levure de bière, avait lancé la génétique moderne.
Il en a résulté, pour finir, un diagramme à l'influence monumentale qui
forme la base de notre compréhension du flux d'information traversant les
systèmes vivants :

Mais la maladie de mon père offrait aussi un autre prisme, par lequel on
pouvait voir comment l'information héréditaire influence la forme, la
fonction et le sort d'un organisme. Sa chute était-elle une conséquence de
ses gènes ? Oui et non. Ses gènes créaient plutôt une propension à ce que
cela arrive. Était-ce le produit de son environnement ? Oui et non. C'était le
fauteuil qui, après tout, en était la cause, mais il s'était assis dans ce fauteuil
pendant près de dix ans avant que la maladie ne le fasse basculer
(littéralement). Était-ce le hasard ? Oui, qui sait que le déplacement d'un
siège, conçu pour se faire sous un certain angle, peut vous projeter vers
l'avant ? Était-ce un accident ? Oui, mais son instabilité physique rendait la
chose très probable.
Le défi de la génétique, en passant d'organismes simples à l'humain, était
d'avoir de nouvelles manières d'appréhender la nature de l'hérédité, du flux
d'information, de la fonction et de la destinée. C'est le lieu de questions
épineuses. Comment les gènes interagissent-ils avec l'environnement pour
donner la maladie ou la normalité ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que la normalité
face à la maladie ? Comment les variations dans les gènes causent-elles les
variations observées dans la forme et le fonctionnement des organismes
humains ? Comment de multiples gènes peuvent-ils influencer un unique
phénomène ? Comment peut-il y avoir une telle uniformité parmi les
humains et pourtant une telle diversité ? Comment les différentes formes
d'un gène peuvent-elles assurer une physiologie commune, et pourtant être
aussi à l'origine de pathologies uniques ?
La naissance d'une application clinique

« Je commence en supposant que toute maladie humaine est


génétique 1. »
Paul Berg

En 1962, quelques mois après le déchiffrement du code des « triplets » de


l'ADN par Nirenberg et ses collègues à Bethesda, le New York Times publia
un article sur l'avenir exaltant de la génétique humaine 2. Maintenant que le
code génétique avait été découvert, extrapolait le journal, les gènes humains
allaient devenir accessibles aux modifications. « On peut dire avec
confiance que les “bombes” biologiques qui risquent d'exploser sous peu
suite au déchiffrement du code génétique vont rivaliser avec la bombe
atomique quant à leur importance pour l'homme. Parmi ces bombes
possibles, la détermination des fondements de la pensée […], le
développement de remèdes pour des afflictions aujourd'hui incurables telles
que le cancer et beaucoup de maladies tragiques héritées ».
On pouvait cependant pardonner aux esprits sceptiques leur manque
d'enthousiasme. La « bombe » biologique de la génétique humaine n'avait
jusqu'à présent produit qu'un frémissement décevant. Le surprenant élan de
croissance de la génétique moléculaire entre 1943 et 1962, de l'expérience
d'Avery à la résolution de la structure de l'ADN et aux mécanismes de
réparation et de régulation, avait peu à peu fourni une vision mécaniste du
gène. Pourtant, la sphère humaine avait été peu concernée jusque-là. D'un
côté, les eugénistes nazis avaient tellement ravagé la génétique humaine que
la discipline avait perdu toute légitimité et rigueur scientifique. D'un autre
côté, des modèles plus simples tels que la bactérie, la mouche ou le ver,
s'étaient avérés bien plus accessibles aux expériences que l'homme.
Lorsque Thomas Morgan fit le voyage en 1934 à Stockholm pour
recevoir le prix Nobel pour sa contribution à la génétique, il négligea
ostensiblement l'intérêt médical de son travail. « La plus importante
contribution à la médecine qu'a faite la génétique est, à mon avis,
intellectuelle 3 », dit-il. Le terme « intellectuelle » n'était pas un
compliment mais une marque de dédain. La génétique, selon Morgan, avait
peu de chance d'avoir ne serait-ce qu'une petite influence sur la santé
humaine dans un avenir proche. L'idée qu'un médecin « veuille convoquer
ses amis de la génétique pour une consultation », comme il le disait, lui
semblait à la fois stupide et extravagant.
Pourtant, l'entrée ou plutôt le retour de la génétique chez l'homme fut
bien due à une nécessité médicale. En 1947, Victor McKusick, un jeune
interne de l'université Johns Hopkins à Baltimore 4, reçut en consultation un
adolescent avec des taches sur les lèvres et la langue ainsi que de nombreux
polypes internes. McKusick fut intrigué par ces symptômes. D'autres
membres de la famille de l'adolescent étaient aussi atteints et des cas
familiaux similaires avaient déjà été publiés dans la littérature. McKusick
décrivit le cas dans la revue médicale américaine The New England Journal
of Medicine 5, en avançant que cet ensemble apparemment diffus de
symptômes – les marques sur la langue, les polypes, l'obstruction du côlon
et le cancer – devait résulter de la mutation d'un seul gène.
Le cas de McKusick, classé plus tard comme un syndrome de Peutz-
Jeghers d'après les noms des premiers cliniciens à l'avoir décrit, déclencha
chez l'interne un intérêt pour l'étude de la génétique des maladies humaines
qui allait durer toute sa vie. McKusick commença par étudier des
pathologies où l'influence des gènes était la plus simple et la plus forte, où
un seul gène était en cause. Les exemples les plus connus de ce type,
quoique rares, étaient incontournables : l'hémophilie dans la famille royale
anglaise et l'anémie falciforme dans les familles originaires d'Afrique ou
des Caraïbes. En creusant un peu dans la littérature médicale du passé, il
découvrit qu'un médecin londonien du début des années 1900 avait rapporté
ce qui était sans doute le premier exemple d'une maladie humaine
apparemment causée par une seule mutation génétique.
En 1899, Archibald Garrod, un pathologiste anglais, avait décrit une
maladie bizarre qui se manifestait dans certaines familles dès les premiers
jours après la naissance 6. Garrod l'avait d'abord observée chez un garçon au
Sick Hospital à Londres. Plusieurs heures après sa naissance, ses couches
étaient devenues noires à cause d'urines particulières. En remontant
soigneusement la trace de tels patients et de leurs parents, Garrod découvrit
que la maladie était familiale et persistait jusqu'à l'âge adulte. La sueur, dans
ce cas, noircissait spontanément et laissait des traces marron foncé aux
aisselles des chemises. Le cerumen, lui, devenait rouge au contact de l'air,
comme s'il rouillait sur-le-champ.
Garrod pensa qu'un facteur transmissible devait avoir été altéré chez ces
patients. Le garçon, selon lui, devait être né avec une modification d'une
unité d'hérédité qui avait changé une fonction métabolique des cellules, ce
qui se traduisait par une différence dans la composition de l'urine. « Les
phénomènes de l'obésité et des couleurs variées des cheveux, de la peau et
des yeux », écrit alors Garrod 7, peuvent tous s'expliquer par des variations
dans les unités de l'hérédité qui causent une « diversité chimique » dans le
corps humain. Sa prescience était remarquable. Alors même que le concept
de « gène » était redécouvert par Bateson en Angleterre (et près de dix ans
avant que le terme lui-même ne soit inventé), Garrod visualisait
conceptuellement un gène humain et expliquait les variations humaines
comme une « diversité chimique » codée par des unités de l'hérédité. Il
pensait que les gènes font de nous des hommes et que les mutations nous
rendent différents.
Inspiré par le travail de Garrod, McKusick lança un travail pour faire un
catalogue systématique de toutes les maladies génétiques chez l'homme,
une « encyclopédie des phénotypes, traits et troubles génétiques ». Un
univers exotique s'ouvrait devant lui. La gamme des maladies humaines
dues à la mutation d'un seul gène était bien plus vaste et étrange qu'il ne s'y
attendait.
Dans le syndrome de Marfan, décrit à l'origine par un pédiatre français
dans les années 1890, un gène contrôlant l'intégrité structurale du squelette
et des vaisseaux sanguins était muté. Les patients atteints devenaient
anormalement grands, avec des bras et des doigts allongés, et étaient
prédisposés à mourir d'une rupture soudaine de l'aorte ou des valves
cardiaques (pendant des décennies, des historiens médicaux affirmeront
qu'Abraham Lincoln avait une variante non diagnostiquée de ce syndrome 8
). D'autres familles étaient affectées par l'ostéogenèse imparfaite, une
maladie due à une mutation dans le gène du collagène, une protéine qui
forme et renforce les os. Les enfants atteints naissent avec des os cassants
qui, comme du plâtre sec, peuvent s'effriter au moindre choc. Ils peuvent
avoir des fractures spontanées des jambes ou se réveiller un matin avec les
côtes brisées (les cas, souvent pris à tort pour de la maltraitance, furent
amenés aux médecins après des enquêtes de police). En 1957, McKusick
fonda la Clinique Moore à l'université Johns Hopkins. Nommée d'après
Joseph Earle Moore, le médecin de Baltimore qui avait passé sa vie à
travailler sur les maladies chroniques, l'établissement allait se spécialiser
dans les troubles héréditaires.
McKusick se transforma en un répertoire ambulant des syndromes
génétiques. Il y avait des patients qui, incapables de gérer les ions chlorures,
étaient affligés de diarrhées intraitables et de malnutrition. Il y avait des
hommes prédisposés aux attaques cardiaques à vingt ans. Des familles avec
une schizophrénie, une dépression ou de l'agressivité. Des enfants nés avec
un pterygium colli, des doigts supplémentaires ou une odeur permanente de
poisson. Au milieu des années 1980, McKusick et ses étudiants avaient
répertorié 2 239 gènes liés à des maladies humaines et 3 700 maladies liées
à une seule mutation 9. Dans la douzième édition de son catalogue publié en
1998, McKusick avait découvert un nombre stupéfiant de 12 000 gènes liés
à des traits ou des troubles, certains légers et d'autres potentiellement
mortels 10.
Enhardis par cette première taxonomie des maladies dues à un seul gène,
dites « monogéniques », McKusick et ses étudiants s'aventurèrent à explorer
des maladies dues à l'influence de plusieurs gènes, les syndromes dits
« polygéniques ». Dans la trisomie 21, décrite pour la première fois dans les
années 1860, les enfants naissent avec une copie supplémentaire du
chromosome 21, lequel porte 300 gènes 11. De multiples organes sont
affectés par la présence de ce chromosome supplémentaire. Les enfants
naissent avec une arête du nez aplatie, une face élargie, un petit menton, et
des plis cutanés au-dessus de la paupière supérieure. Ils ont un déficit
cognitif, des problèmes cardiaques précoces, une perte de l'audition, une
infertilité et un risque accru de cancer du sang. Beaucoup meurent bébé ou
dans l'enfance et seuls quelques-uns atteignent l'âge adulte. Le plus
remarquable, probablement, est que ces enfants ont un caractère
extraordinairement doux, comme si le fait d'hériter d'un chromosome
supplémentaire leur faisait perdre en même temps toute cruauté ou
malignité (s'il y a le moindre doute sur le fait que le génotype puisse
influencer la personnalité, il suffit de rencontrer un enfant trisomique pour
le dissiper).
La dernière catégorie de maladies génétiques que McKusick caractérisa
fut la plus complexe, celle des maladies polygéniques dues à de nombreux
gènes répartis à travers tout le génome. Contrairement aux deux premières
comportant des syndromes rares et étranges, elle regroupe des maladies
chroniques familières et très répandues telles que le diabète, la maladie
coronaire, l'hypertension, la schizophrénie, la dépression, l'infertilité et
l'obésité.
Ces dernières maladies se tenaient à l'extrême opposé du concept « Un
gène – Une maladie » : c'était plutôt « Nombreux gènes – Nombreuses
maladies ». L'hypertension, par exemple, se présente sous des milliers de
formes et est influencée par des centaines de gènes, chacun exerçant un
léger effet supplémentaire sur la pression sanguine et l'intégrité vasculaire.
À la différence du syndrome de Marfan ou de la trisomie 21, dans lesquels
une seule mutation cruciale ou une unique aberration chromosomique sont
nécessaires et suffisantes pour provoquer la maladie, l'effet de chaque gène
individuel dans les syndromes polygéniques est dilué. La dépendance vis-à-
vis de variables de l'environnement – l'alimentation, l'âge, le tabagisme, les
expositions prénatales – est plus forte. Les phénotypes sont variables et
continus, les modes de transmission complexes. La composante génétique
n'est qu'un élément déclenchant parmi d'autres, nécessaire mais pas
suffisante pour causer la maladie.

Quatre idées importantes émergèrent de la taxonomie des maladies


génétiques établie par McKusick. Tout d'abord, McKusick a réalisé que les
mutations dans un seul gène peuvent causer des manifestations diverses
dans différents organes. Dans le syndrome de Marfan, par exemple, une
mutation dans une protéine de structure de type fibreuse affecte tous les
tissus connectifs, que ce soit les tendons, le cartilage, les os ou les
ligaments. Les patients ont des articulations et une colonne vertébrale
anormales tout à fait reconnaissables. Ce qui l'est moins, peut-être, sont les
manifestations cardiovasculaires dues au fait que la même protéine
structurale joue aussi un rôle de soutien dans les grandes artères et les
valves du cœur. Les mutations dans ce gène conduisent ainsi à des arrêts
cardiaques et à des ruptures aortiques catastrophiques. Les patients avec le
syndrome de Marfan meurent souvent jeunes parce que leurs vaisseaux
sanguins se sont rompus sous l'effet du flux sanguin.
Ensuite, de manière surprenante, la réciproque est aussi vraie : la
mutation de multiples gènes peut affecter un seul aspect de la physiologie.
La pression sanguine, par exemple, est régulée par divers circuits
génétiques, et des anomalies dans un ou plusieurs d'entre eux vont se
traduire par la même maladie, l'hypertension. Il est parfaitement exact de
dire que « l'hypertension est une maladie génétique » mais aussi d'ajouter
« il n'y a aucun gène pour l'hypertension ». Beaucoup de gènes
interviennent pour faire bouger la pression sanguine dans un sens ou un
autre, comme les fils d'une marionnette. En changeant la longueur de l'un
des fils, vous changez sa disposition.
Le troisième éclairage apporté par McKusick concerne la « pénétrance »
et « l'expressivité » des gènes des maladies humaines. Les généticiens de la
mouche du vinaigre ou les biologistes du ver C. elegans ont découvert que
la mutation de certains gènes ne va se traduire par un phénotype décelable
qu'en fonction de facteurs de l'environnement ou du simple hasard. Un gène
qui contrôle le nombre de facettes dans les yeux de la mouche peut, une fois
muté, par exemple, devenir sensible à la température. Un autre change la
morphologie de l'intestin du ver mais seulement chez environ 20 % des
individus. La « pénétrance incomplète » signifie que même si une mutation
est présente dans le génome, sa capacité à percer sous la forme d'un trait
morphologique ou physique ne sera pas toujours complète.
McKusick a trouvé plusieurs exemples de pénétrance incomplète pour
des maladies humaines. Dans certains cas, comme la maladie de Tay-Sachs,
la pénétrance est très élevée, et la transmission de la mutation garantit le
développement de la maladie. Cependant, dans d'autres cas, les choses sont
plus complexes. Dans le cancer du sein, comme nous allons le voir par la
suite, hériter du gène BRCA1 muté augmente fortement le risque de
déclarer le cancer, mais une fraction seulement des femmes qui portent ce
gène développeront la maladie, et des mutations distinctes dans ce gène
auront une pénétrance différence. L'hémophilie – le trouble de la
coagulation – résulte clairement d'une anomalie génétique mais le degré de
gravité des saignements variera suivant les patients. Certains auront des
saignements potentiellement mortels chaque mois, d'autres ne saigneront
que rarement.
La quatrième idée est si déterminante dans cette histoire du gène que je
l'ai séparée des autres. Comme le généticien de la mouche Théodore
Dobzhansky, McKusick comprit que les mutations n'étaient que des
variations. Cela semble presque une tautologie évidente, mais comporte une
vérité profonde et essentielle. Il réalisa qu'une mutation était une entité
statistique, et non pathologique ou morale. Une mutation n'implique pas une
maladie ni ne spécifie un gain ou une perte de fonction. Dans un sens
formel, une mutation se définit uniquement par une déviation par rapport à
la norme (l'opposé de « mutant » n'est pas « normal » mais « de type
sauvage », c'est-à-dire la forme la plus courante dans la nature). Une
mutation apparaît ainsi comme un concept statistique plutôt que normatif.
Un homme de grande taille parachuté dans un pays de nains est un mutant,
comme un enfant blond dans un pays de bruns, et les deux sont des
« mutants » précisément dans le même sens qu'un garçon atteint du
syndrome de Marfan est un mutant parmi les non-Marfan, c'est-à-dire les
enfants « normaux ».
Par eux-mêmes donc, un mutant ou une mutation ne peuvent apporter
d'information réelle sur la maladie ou le trouble. La définition de la maladie
va plutôt reposer sur les handicaps spécifiques entraînés par une incongruité
entre le patrimoine génétique d'une personne et son environnement, entre
une mutation, les circonstances de son existence et ses objectifs de survie
ou de succès. Ce n'est pas une mutation qui cause en fin de compte la
maladie mais la discordance.
Cette discordance peut être sévère et débilitante, et dans ce cas la maladie
s'identifiera au handicap. Un enfant avec la forme la plus extrême d'autisme
qui passe sa vie à se balancer en permanence dans un coin, ou à se gratter la
peau jusqu'à avoir des plaies, possède un patrimoine génétique malheureux
qui est en désaccord avec presque tout environnement ou tout objectif. Mais
un autre enfant avec une forme différente – et plus rare – d'autisme sera
peut-être fonctionnel dans la plupart des situations et même
hyperfonctionnel dans certains cas (au jeu d'échec ou pour une compétition
de mémoire). Sa maladie sera fonction de la situation. Elle réside plus
clairement dans l'incongruité de son génotype spécifique et des
circonstances spécifiques. Même la nature de la « discordance » peut
changer : l'environnement étant sujet à de constantes modifications, la
délimitation de la maladie va changer avec lui. Au royaume des aveugles, le
borgne est roi. Mais inondez ses terres d'une lumière toxique, aveuglante, et
le royaume retournera à l'aveugle.
Cette idée à laquelle croyait McKusick – qu'il faut se focaliser sur le
handicap plutôt que sur l'anormalité – se concrétisait dans le traitement des
patients dans sa clinique. Ceux qui étaient nains, par exemple, étaient traités
par une équipe interdisciplinaire de conseillers génétiques, de neurologues,
de chirurgiens orthopédiques, d'infirmières et de psychiatres formés sur les
handicaps propres aux personnes de petite taille. Les interventions
chirurgicales étaient réservées à la correction de difformités spécifiques
lorsqu'elles survenaient. L'objectif n'était pas de restaurer une « normalité »
mais la vitalité, la joie et le bon fonctionnement.
McKusick avait redécouvert les principes fondateurs de la génétique
moderne, appliqués au domaine de la pathologie humaine. Chez l'homme
comme chez la mouche sauvage, il existe une foule de variations
génétiques. Ici aussi, les variantes génétiques, l'environnement et leur
interaction contribuaient au phénotype final, sauf que dans ce cas, le
« phénotype » en question est une maladie. Ici encore, certaines mutations
ont une pénétrance partielle et une expressivité très variable. Une seule
mutation peut parfois causer de nombreuses maladies tandis qu'une maladie
peut découler de plusieurs mutations. Et ici aussi, « l'aptitude » ne peut être
jugée dans l'absolu. C'était plutôt le manque d'aptitude – la maladie dans le
langage courant – qui est définie par une discordance relative entre un
organisme et son environnement.

« L'imparfait est notre paradis », écrivait Wallace Stevens 12 13. Si l'arrivée


de la génétique chez l'homme offrait une leçon immédiate, c'était celle-ci :
l'imparfait n'était pas seulement notre paradis, il était aussi d'une manière
inextricable notre monde mortel. Le degré des variations génétiques chez
l'homme et la profondeur de leur influence sur les pathologies étaient
inattendus et surprenants par leur ampleur. Le monde semblait tout à coup
plus vaste et varié. La diversité génétique fait partie de notre état naturel,
elle ne se trouve pas isolée dans certains recoins perdus mais est bien
présente tout autour de nous. Des populations paraissant homogènes se
révélèrent en fait étonnamment hétérogènes. On avait vu des mutants, et
c'était nous.
Nulle part, peut-être, la visibilité accrue des « mutants » n'a été plus forte
que dans ce baromètre fiable des anxiétés et de l'imaginaire américains
qu'est la bande dessinée. Au début des années 1960, les mutants humains
ont fait une brutale apparition dans ses personnages de superhéros. En
novembre 1961 14, Marvel Comics introduisit Les Quatre Fantastiques, une
série sur quatre astronautes qui, pris dans leur vaisseau spatial – comme les
mouches du vinaigre de Hermann Muller dans leur bouteille –, se
retrouvent exposés à une pluie de rayonnements et acquièrent alors des
mutations leur conférant des pouvoirs surnaturels. Le succès des Quatre
Fantastiques suscita le personnage promis à un succès encore plus grand de
Spider-Man, la saga d'un jeune scientifique, Peter Parker, mordu par une
araignée qui a avalé « une quantité fantastique de radioactivité 15 ». Les
gènes mutants de l'araignée sont transmis à l'organisme de Parker par un
supposé transfert horizontal – une version humaine de l'expérience de
transformation d'Avery – ce qui confère à notre héros « l'agilité et la force
proportionnelle d'une araignée ».
Alors que Spider-Man et Les Quatre Fantastiques présentaient le
superhéros mutant au public américain, les X-Men, lancés en
septembre 1963 16, ont donné à l'histoire du mutant une intensité
psychologique inégalée. Contrairement aux histoires précédentes, l'intrigue
centrale tourne autour d'un conflit entre hommes mutants et normaux. Les
« normaux » commencent à suspecter les mutants et ces derniers, vivant
dans la peur de la surveillance et la menace de la violence populaire, se sont
retirés dans une école isolée pour enfants doués conçue pour les protéger et
les réhabiliter, une clinique Moore pour les mutants de bandes dessinées. Le
plus remarquable dans X-Men n'est pas sa ménagerie diverse et toujours
croissante de personnages mutants – un homme loup avec des griffes d'acier
ou une femme capable de provoquer un temps anglais à volonté – mais le
fait que les rôles de la victime et du bourreau soient inversés. Dans la bande
dessinée typique des années cinquante, les hommes couraient se cacher
pour fuir la terrible tyrannie de monstres. Dans X-Men, les mutants étaient
forcés de courir et de se cacher pour éviter la terrifiante tyrannie de la
normalité.
Au cours du printemps 1966, ces préoccupations – imperfection,
mutation et normalité – sortirent des pages des bandes dessinées pour
s'appliquer à un incubateur de cinquante centimètres sur cinquante 17. Dans
le Connecticut, deux scientifiques qui travaillaient sur la génétique du retard
mental, Mark Steele et W. Roy Breg, aspirèrent dans le liquide amniotique
de femmes enceintes quelques millilitres contenant des cellules fœtales. Ils
mirent ces cellules fœtales en culture, colorèrent les chromosomes et les
analysèrent au microscope.
Aucune des techniques mises en œuvre ici n'était nouvelle. Les cellules
fœtales issues du liquide amniotique avaient déjà été utilisées pour prédire
le sexe (XX pour les filles ou XY pour les garçons) en 1956 18. Le liquide
amniotique avait été prélevé sans risques dès le début des années 1890
tandis que la coloration des chromosomes datait du travail initial de Boveri
sur les oursins. L'avancée du front de la génétique humaine avait pourtant
donné un impact plus important à ces procédés. Breg et Steele découvrirent
que des syndromes génétiques bien établis présentant des anomalies
chromosomiques claires – la trisomie 21 ou les syndromes de Klinefelter ou
de Turner – pouvaient être diagnostiqués in utero, et que la grossesse
pouvait être volontairement interrompue en présence de ce genre
d'anomalies chez le fœtus. Deux procédés médicaux assez simples et
relativement sûrs, l'amniocentèse et l'avortement, pouvaient être associés
pour donner une technique dont les implications excédaient largement
celles de ses deux composantes.
On en sait peu sur les premières femmes à avoir été recrutées pour cette
procédure. Ce qu'il en reste – sous la forme aride de la mention de cas –
sont des histoires de jeunes mères devant affronter un choix terrifiant, avec
leur peine, leur perplexité et leur soulagement. En avril 1968, une jeune
femme de vingt-neuf ans, J. G., fut reçue en consultation au centre médical
de New York Downstate à Brooklyn. Sa famille avait une lourde histoire,
traînant une forme héréditaire de la trisomie 21. Son grand-père et sa mère
étaient porteurs. Six ans plus tôt, en fin de grossesse, elle avait fait une
fausse couche d'une fille trisomique 21. Durant l'été 1963, une seconde fille
naquit, en bonne santé. Deux ans plus tard, au cours du printemps 1965, elle
accoucha d'un garçon. Il fut diagnostiqué trisomique, avec un handicap
mental et de sévères anomalies congénitales, dont deux trous dans le cœur.
Le garçon ne vécut que cinq mois et demi. Sa courte vie avait été très triste.
Après une série de tentatives chirurgicales héroïques pour corriger ses
défauts congénitaux, il était mort d'une défaillance cardiaque en unité de
soins intensifs.
Arrivée au cinquième mois de sa quatrième grossesse, vivant dans la
hantise de cette histoire, J. G. alla voir son obstétricien et lui demanda un
test prénatal. Le 29 avril, le troisième trimestre se rapprochant rapidement,
une seconde amniocentèse fut tentée. Cette fois-ci, des cellules fœtales
poussèrent dans l'incubateur. L'analyse chromosomique révéla que le fœtus
mâle était aussi trisomique.
Le 31 mai 1968, la toute dernière semaine où l'avortement était encore
autorisé, J. G. décida d'arrêter sa grossesse 19. Les restes du fœtus furent
extraits le 2 juin. Ils portaient les caractéristiques typiques de la trisomie 21.
La mère « supporta le déroulement de la procédure sans complications »,
indique le rapport du cas, et elle put rentrer chez elle deux jours plus tard.
On n'en sait pas plus sur la mère ou sa famille. Le premier « avortement
thérapeutique » effectué uniquement sur la base d'un test génétique était
entré dans l'histoire humaine entouré du voile du secret, de l'angoisse et du
chagrin.
Le test prénatal et l'avortement se généralisèrent au cours de l'été 1973
sous l'effet d'un tourbillon de facteurs. En septembre 1969 20, Norma
McCorvey, une démonstratrice de foire de 21 ans vivant au Texas, tomba
enceinte d'un troisième enfant. Sans le sou, souvent sans domicile, et sans
emploi, elle essaya d'avorter pour arrêter une grossesse non désirée mais fut
incapable de trouver une clinique pour le faire effectuer par voie légale ou,
dans ce cas, dans de bonnes conditions sanitaires. Le seul endroit qu'elle
trouva, dira-t-elle plus tard, fut dans le bâtiment abandonné d'une ancienne
clinique « avec des instruments sales dispersés dans la pièce et du sang
séché au sol 21 ».
En 1970, deux avocats intentèrent un procès à l'État du Texas en son nom
au motif qu'elle avait un droit légal à l'avortement. L'avocat à la défense
était Henry Wade, chargé du district de Dallas. McCorvey avait changé son
nom pour la procédure légale en prenant le pseudonyme sans relief de Jane
Roe. Le cas Roe vs Wade passa des Cours du Texas à la Cour suprême des
États-Unis en 1970.
La Cour suprême entendit les plaidoiries du cas Roe vs Wade entre 1971
et 1972. En janvier 1973, dans une décision qui fit date, la cour se prononça
en faveur de McCorvey. Au nom de l'opinion majoritaire, Henry Blackmun,
juge assesseur de la Cour suprême, décréta que l'État ne pouvait plus
interdire les avortements 22. Le droit à la vie privée d'une femme, écrivit
Blackmun, était « assez large pour englober [sa] décision de terminer ou pas
sa grossesse ».
Cependant, ce « droit à la vie privée d'une femme » n'était pas absolu.
Dans une tentative acrobatique de l'équilibrer avec la « personnalité »
croissante du fœtus, la Cour énonça que l'État ne pouvait limiter les
avortements au cours du premier trimestre de grossesse, mais qu'avec le
développement du foetus, sa personnalité était progressivement protégée
par l'État et les avortements pouvaient être restreints. La division de la
grossesse en trois trimestres était une invention arbitraire du point de vue
biologique mais nécessaire du point de vue légal. Comme le commentait
l'expert en droit américain Alexander Bickel, « L'intérêt de l'individu [la
mère], ici, dépasse celui de la société au cours des trois premiers mois et
n'est soumis qu'aux lois sanitaires, ainsi qu'au second trimestre. Au
troisième trimestre, la société reprend ses droits 23 ».
Le pouvoir validé par le cas Roe se répercuta très vite en médecine. Ce
cas a pu donner un contrôle de la reproduction aux femmes, mais il a aussi
largement accordé un contrôle du génome fœtal à la médecine 24. Avant lui,
le test génétique prénatal se trouvait dans un certain flou. L'amniocentèse
était permise, mais le statut légal de l'avortement restait inconnu. Avec la
légalisation de l'avortement jusqu'au deuxième trimestre de grossesse, et la
reconnaissance de la primauté du jugement médical, le test génétique
pouvait se répandre largement dans les cliniques et les hôpitaux du pays.
Les gènes humains devenaient « recevables ».
L'impact de la généralisation du test et de la possibilité d'avorter devint
rapidement évident. Dans certains États, l'incidence de la trisomie 21 chuta
de 20 à 40 % entre 1971 et 1977 25. À New York, en 1978, les grossesses à
haut risque étaient plus souvent interrompues que menées à terme 26. Au
milieu des années 1970, près d'une centaine d'anomalies chromosomiques et
23 maladies métaboliques étaient décelables par test génétique in utero,
dont les syndromes de Klinefelter et de Turner ainsi que les maladies de
27
Tay-Sachs et de Gaucher . « Un petit défaut après l'autre », la médecine
procédait au tri « du risque de plusieurs centaines de maladies génétiques
connues » écrivit un généticien 28. « Le diagnostic génétique, comme le
décrivit un historien, est devenu une industrie médicale. » « L'avortement
sélectif des fœtus affectés » s'était transformé en « la première intervention
de la médecine génomique ».
Avec une vigueur retrouvée grâce à sa capacité à intervenir sur les gènes
humains, la médecine génétique entra dans une période d'exaltation telle
qu'elle put même entamer la réécriture de son passé. En 1973, quelques
mois après le cas Roe vs Wade, McKusick publia une nouvelle édition de
son ouvrage de génétique médicale 29. Dans un chapitre sur la « détection
prénatale des maladies héréditaires », le pédiatre Joseph Dancis écrivit :
« Ces dernières années, le sentiment s'est développé parmi les médecins et le grand public que
nous devons nous inquiéter non seulement de la naissance de l'enfant mais aussi qu'il ne soit pas
un handicap pour la société, ses parents ou lui-même. Le “droit de naître” est nuancé par un autre,
celui d'avoir une chance raisonnable de passer une vie heureuse et utile. Ce changement d'attitude
se marque, entre autres choses, par une large tendance en faveur d'une réforme, voire de
l'abolition, de la loi sur l'avortement 30. »

Dancis avait doucement mais habilement inversé l'histoire. Dans sa


formulation, ce n'était pas le mouvement pour l'avortement qui avait
repoussé les limites de la génétique humaine en permettant aux médecins
d'arrêter le développement de fœtus ayant des troubles génétiques. C'était
plutôt la génétique humaine qui avait tiré derrière elle le wagon réticent des
défenseurs de l'avortement en déplaçant « l'attitude » vis-à-vis du traitement
de maladies congénitales dévastatrices, et en atténuant ainsi l'opposition à
l'avortement. En principe, continuait Dancis, toute maladie ayant un lien
génétique assez puissant pouvait faire l'objet d'un test prénatal en vue d'un
avortement. Le « droit de naître » pouvait être reformulé comme le droit de
naître avec les bons types de gènes.

En juin 1969, une femme nommée Hetty Park donna naissance à une fille
atteinte d'une maladie polykystique des reins infantile 31. Née avec des reins
malformés, l'enfant décéda cinq heures après sa naissance. Consternés, Park
et son mari demandèrent conseil à un obstétricien de Long Island, Herbert
Chessin. Supposant, de manière erronée, que cette maladie n'était pas
génétique (en fait, la MPR infantile, comme la mucoviscidose, résulte de la
présence de deux copies parentales du gène muté), Chessin rassura les
parents et les renvoya chez eux. Chessin pensait que le risque que Park et
son mari aient un autre enfant atteint de la même maladie était négligeable,
voire nul. En 1970, sur les conseils de Chessin, les Park conçurent un autre
enfant et eurent une autre fille, Laura. Malheureusement, celle-ci naquit elle
aussi avec la MPR. Elle fut hospitalisée plusieurs fois et mourut de
complications aux reins à deux ans et demi.
En 1979, alors que des opinions similaires à celles de Joseph Dancis
commençaient à apparaître régulièrement dans la littérature médicale et
populaire, les Park poursuivirent Herbert Chessin en justice en invoquant le
fait qu'il les avait mal conseillés. S'ils avaient été au courant du risque
génétique réel pour leur enfant, avançaient-ils, ils n'auraient pas choisi de
concevoir Laura. Celle-ci était une victime d'une estimation biaisée de la
normalité. Peut-être que le plus extraordinaire dans cette histoire fut la
description du dommage. Dans les batailles juridiques traditionnelles sur
des erreurs médicales, l'accusé (le médecin, d'habitude) était mis en cause
pour avoir causé à tort un décès. Les Park avançaient que Chessin, leur
obstétricien, était coupable de la faute contraire : « avoir causé à tort la
vie ». Dans un jugement historique, la Cour alla dans leur sens. Le juge
déclara que « les parents potentiels ont le droit de choisir de ne pas avoir un
enfant quand il peut être raisonnablement établi que l'enfant sera
malformé ». Un commentateur nota à l'époque 32 que « le tribunal a affirmé
que le droit d'un enfant à naître libre de toute anomalie [génétique] est un
droit fondamental ».
« Interfère, interfère, interfère »

« Après des millénaires où la plupart des gens ont fait des enfants dans
une joyeuse ignorance des risques qu'ils courraient, nous pourrions
devoir maintenant agir avec la stricte responsabilité de la prévision
génétique… Nous n'avons jamais eu à réfléchir à la médecine comme
cela auparavant. »
1
Gerald Leach, « Breeding Better People », 1970 .

« Aucun nouveau-né ne devrait être déclaré humain avant qu'il ait


passé certains tests concernant son patrimoine génétique 2. »
Francis Crick

Joseph Dancis ne réécrivait pas seulement le passé, il annonçait aussi


l'avenir. Même en lisant rapidement ses déclarations saisissantes – que tout
parent devait assumer le devoir de créer des enfants « qui ne serait pas un
handicap pour la société » ou que le droit de naître sans « anomalies
génétiques » était un droit fondamental –, tout le monde pouvait y entendre
le cri d'une renaissance. C'était l'eugénisme réincarné, sous une forme plus
polie, dans la dernière partie du XXe siècle. « Interfère, interfère, interfère »
avait adjuré en 1910 Sidney Webb, l'eugéniste britannique. Un peu plus de
six décennies plus tard, la légalisation de l'avortement et le développement
de l'analyse génétique avaient donné le premier cadre formel d'un nouveau
type « d'interférence » génétique chez l'homme, d'une nouvelle forme
d'eugénisme.
Ce n'était pas – ses partisans s'empressèrent de le souligner – l'eugénisme
du grand-père nazi. Contrairement à l'eugénisme américain des années 1920
ou à celui de la souche européenne plus virulente des années 1930, il n'y
avait aucune stérilisation forcée, aucune détention obligatoire, pas
d'extermination en chambre à gaz. Les femmes n'étaient pas envoyées en
colonie de détention en Virginie. Des juges ad hoc n'étaient pas convoqués
pour classer les hommes et les femmes en « imbéciles », « débiles » ou
« idiots », et le nombre de chromosomes n'était pas décidé en fonction du
goût de chacun.
Les tests génétiques qui formaient la base de la sélection fœtale étaient,
insistaient leurs partisans, objectifs, standardisés et scientifiquement
rigoureux. La corrélation entre le test et le développement du syndrome
médical était presque absolue : tous les enfants nés avec une copie
surnuméraire du chromosome 21 ou avec une copie manquante du
chromosome X 3, par exemple, manifestaient au moins certains traits
essentiels, respectivement, du syndrome de Down ou de Turner. Plus
important encore, le test prénatal et l'avortement sélectif étaient réalisés
sans demande de l'État, ni directive centralisée, avec une entière liberté de
choix. Une femme pouvait choisir d'être testée ou pas, de connaître les
résultats ou pas, et d'arrêter ou pas sa grossesse après un test positif pour
une anomalie du fœtus. C'était un eugénisme sous une forme bienveillante.
Ses champions l'appelaient le néo-eugénisme.
Une distinction cruciale entre ancien et nouvel eugénisme était
l'utilisation des gènes comme unités de sélection. Pour nombre d'anciens
eugénistes – Galton, des eugénistes américains comme Priddy ou les
nazis –, le seul moyen d'assurer une sélection était d'utiliser les attributs
physiques ou mentaux, c'est-à-dire les phénotypes. Mais ces attributs sont
complexes, et leurs liens avec les gènes difficiles à entrevoir. Ce que l'on
appelle « l'intelligence », par exemple, peut avoir une composante
génétique, mais cela paraît bien plus clairement résulter des gènes, de
l'environnement, de l'interaction entre les deux, de facteurs déclenchants, du
hasard et des opportunités. Sélectionner « l'intelligence » ne peut donc
garantir que les gènes de l'intelligence seront retenus, pas plus que
sélectionner « la richesse » ne garantira la sélection d'une propension à faire
fortune.
Contrairement à la méthode de Galton et Priddy, l'avancée majeure du
néo-eugénisme, insistaient encore ses partisans, était que les scientifiques
ne sélectionnaient plus des phénotypes comme substituts de déterminants
génétiques sous-jacents. Désormais, les généticiens avaient la possibilité de
directement sélectionner les gènes, en examinant la composition génétique
du fœtus.
Pour beaucoup de ses partisans enthousiastes, le néo-eugénisme s'était
débarrassé des fantômes du passé pour émerger de sa chrysalide scientifique
sous une forme nouvelle. Sa portée se trouva encore élargie au milieu des
années 1970. Les tests prénataux et l'avortement sélectif avaient permis une
forme privée « d'eugénisme négatif », un moyen de sélectionner contre
certains troubles génétiques. Mais il s'y associait le désir d'inciter à une
forme tout aussi ouverte « d'eugénisme positif », un moyen de sélectionner
des attributs génétiques favorables. Comme le décrivait le généticien Robert
Sinsheimer, « l'ancien eugénisme se limitait à une augmentation numérique
du meilleur de notre pool génétique. Le nouvel eugénisme allait permettre
en principe la conversion de tous les inaptes vers leur meilleur niveau
génétique 4 ».
En 1980, Robert Graham, un homme d'affaires millionnaire qui avait
développé des lunettes incassables, finança une banque de sperme en
Californie destinée à conserver le sperme d'hommes « du plus haut calibre
intellectuel », lequel ne devait servir à inséminer que des femmes saines et
intelligentes 5. Appelé le Repository for Germinal Choice, cette banque
sollicita le sperme des prix Nobel à travers le monde. Le physicien William
Shockley 6, l'inventeur du transistor de silicium, fut parmi les rares
scientifiques qui acceptèrent de donner leur sperme. Graham s'assura aussi,
on pouvait s'en douter, que son propre sperme fût ajouté à la banque sous le
prétexte qu'il était un « futur lauréat du prix », un génie en attente – le
comité à Stockholm ne l'avait pas encore reconnu, c'est tout. On ne sait pas
ce qu'ont pu faire la plupart de ces enfants par la suite, mais aucun, jusqu'à
présent, ne semble avoir remporté un autre prix Nobel.
Bien que la « banque des génies » de Graham fût ridiculisée et finalement
dissoute, sa proposition initiale d'un « choix germinal », c'est-à-dire que
chacun puisse choisir les déterminants génétiques de sa descendance, fut
saluée par plusieurs scientifiques. Une banque de sperme de génies
génétiques était une idée clairement grossière, mais d'un autre côté
sélectionner des « gènes du génie » dans le sperme était considéré comme
une perspective parfaitement réalisable à l'avenir.
Mais comment pouvait-on sélectionner le sperme (ou les ovules) pour
avoir des génotypes améliorés ? Un nouveau matériel génétique pouvait-il
être introduit dans le génome humain ? Bien que les contours précis d'une
technique qui rendrait possible l'eugénisme positif fussent encore inconnus,
plusieurs scientifiques considéraient que ce n'était qu'un obstacle purement
technique, qui serait résolu dans un proche avenir.
Le généticien Hermann Müller, les biologistes de l'évolution Ernst Mayr
et Julian Huxley et le biologiste des populations James Crow étaient les
partisans les plus tonitruants de l'eugénisme positif. Jusqu'à la naissance de
l'eugénisme, le seul mécanisme de sélection de génotypes humains
favorables avait été la sélection naturelle, soumise à la brutale logique de
Malthus et de Darwin. C'était la lutte pour la survie, la lente et laborieuse
émergence des survivants. La sélection naturelle, écrivait Crow, était
« cruelle, gauche et inefficace 7 ». Au contraire de cela, la sélection et la
manipulation génétiques artificielles pouvaient se baser sur « la santé,
l'intelligence ou le bonheur ». Scientifiques, intellectuels, écrivains et
philosophes apportèrent leur soutien à ce mouvement. Francis Crick soutint
fermement le néo-eugénisme, comme le fit aussi James Watson. James
Shannon, le directeur des Instituts nationaux de la santé (NIH) de l'époque,
dit au Congrès que le tri génétique n'était pas simplement une « obligation
morale de la profession médicale, mais également une sérieuse
responsabilité sociale 8 ».
Alors que le néo-eugénisme gagnait en notoriété sur le plan national
comme international, ses initiateurs essayaient vaillamment de dissocier
leur nouveau mouvement de son horrible passé, et en particulier de tout ce
qui pouvait évoquer l'Allemagne nazie. Les eugénistes allemands étaient
tombés dans les abysses des horreurs nazies en raison de deux erreurs
essentielles, argumentaient les néo-eugénistes. Leur absence de culture
scientifique et leur illégitimité politique. Une pseudoscience avait été
utilisée pour soutenir un pseudo-État, et ce dernier avait nourri une
pseudoscience. Le néo-eugénisme allait éviter ces écueils en adhérant à
deux valeurs cardinales : la rigueur scientifique et le choix.
La rigueur scientifique allait garantir que les perversités de l'eugénisme
nazi ne contamineraient pas le néo-eugénisme. Les génotypes seraient
évalués objectivement, sans que l'État n'intervienne, en utilisant des critères
scientifiques stricts. Et le choix serait conservé à chaque étape, ce qui
garantirait que les sélections eugéniques, telles que les tests prénataux et
l'avortement, se déroulent dans une entière liberté.
Pour ses opposants, pourtant, le néo-eugénisme portait les mêmes vices
fondamentaux qui avaient condamné l'eugénisme. La critique la plus
vibrante du néo-eugénisme émergea, sans surprise, de la discipline même
qui lui avait redonné vie, la génétique humaine. McKusick et ses collègues
étaient alors en train de s'apercevoir avec une lucidité croissante que les
interactions entre gènes et maladies étaient bien plus complexes que ce que
le néo-eugénisme avait pu anticiper.
Le syndrome de Down et le nanisme étaient des cas instructifs. Dans le
premier, où l'anomalie chromosomique était claire et facilement
identifiable, et où le lien entre lésion génétique et symptômes médicaux
était hautement prévisible, le test prénatal et l'avortement semblaient
justifiables. Mais même dans ce cas, comme pour le nanisme, les variations
entre individus portant la même mutation 9 étaient frappantes. La plupart
des hommes et des femmes trisomiques présentaient de profonds handicaps
physiques, développementaux et cognitifs. Mais certains malades, c'était
indéniable, se portaient bien et menaient une vie presque autonome. La
présence d'un chromosome surnuméraire entier – la lésion génétique la plus
significative que l'on peut concevoir dans une cellule humaine – ne pouvait
donc constituer le déterminant unique du handicap. Ce chromosome
surnuméraire se trouve dans le contexte d'autres gènes et ses effets sont
modifiés par des influences environnementales et par celles du reste du
génome en général. Maladie génétique et bien-être n'étaient pas deux pays
distincts et avaient des frontières poreuses et souvent transparentes.
La situation devenait encore plus complexe avec des maladies
polygéniques comme par exemple l'autisme ou la schizophrénie. Bien que
cette dernière fût connue de longue date pour avoir une forte composante
génétique, d'anciennes études avaient suggéré l'intervention de multiples
gènes situés sur plusieurs chromosomes. Comment une sélection négative
pouvait-elle éliminer toutes ces composantes indépendantes ? Et si certains
variants génétiques, à l'origine de troubles mentaux dans certains contextes
génétiques ou environnementaux, s'avéraient être les mêmes variants à
l'origine de capacités améliorées dans d'autres contextes ? Ironie de
l'histoire, William Shockley, le donneur le plus en vue de la banque de
génies de Graham, était lui-même affligé d'un syndrome de paranoïa,
d'agressivité et de repli social qui évoquait une forme d'autisme pour
plusieurs de ses biographes. Et si, en observant le devenir de la banque de
Graham, les « spécimens de génie » sélectionnés s'avéraient posséder
précisément les gènes qui, dans d'autres situations, pouvaient être assimilés
à ceux causant des maladies (ou réciproquement, si des variantes de gènes
« causant des maladies » étaient aussi à l'origine du génie) ?
McKusick, lui, était convaincu que le « surdéterminisme » en génétique,
et son application indiscriminée à la sélection humaine, allait résulter en la
création de ce qu'il appelait le complexe « génético-commercial ». « Vers la
fin de son mandat politique, le président Eisenhower avait averti des
dangers du complexe militaro-industriel 10, rappelait McKusick. Il convient
d'avertir d'un risque potentiel de complexe génético-commercial. La
disponibilité croissante de tests pour de présumés qualités ou défauts
génétiques pourrait amener le secteur commercial et les publicitaires de la
Madison Avenue à exercer une pression subtile ou pas si subtile sur les
couples afin qu'ils fassent des jugements de valeur en choisissant leurs
gamètes pour la reproduction. »
En 1976, les inquiétudes de McKusick semblaient encore largement
théoriques. Bien que la liste des maladies humaines influencées par des
gènes eût augmenté d'une manière exponentielle, la plupart des gènes
responsables restaient à identifier. Les techniques de clonage de gène et de
séquençage, inventées toutes deux à la fin des années 1970, permettaient
d'envisager que de tels gènes puissent être identifiés chez l'homme, avec à
la clé des tests diagnostiques prédictifs. Mais le génome humain comporte
trois milliards de paires de bases, alors qu'une mutation associée à une
maladie n'est souvent que la modification d'une seule paire de base dans
tout le génome. Le clonage et le séquençage de tous les gènes du génome
pour trouver cette mutation étaient inconcevables. Pour trouver un gène lié
à une maladie, il fallait déjà le cartographier et le localiser sur une plus
petite partie du génome, et c'était justement la pièce qui manquait dans la
technologie génétique. Les mutations causant des maladies avaient beau
paraître abondantes, aucun moyen aisé de les trouver dans le génome
n'existait. Comme un généticien le mentionnait, la génétique humaine était
confrontée au problème de « trouver une aiguille dans une botte de foin 11 »
dans toute sa splendeur.
Une rencontre fortuite en 1978 allait offrir une solution à ce problème et
permettre aux généticiens de cartographier et de cloner les gènes liés aux
maladies. Cette rencontre, et la découverte qui suivit, allait marquer l'un des
tournants essentiels dans l'étude du génome humain.
Un village de danseurs, un atlas de grains de beauté

« Gloire à Dieu pour les choses tachetées. »


1
Gerard Manley Hopkins, « Pied Beauty ».

« Nous sommes soudain tombés sur deux femmes, la mère et la fille,


grandes, fines, presque cadavériques, qui se courbaient, se tordaient et
grimaçaient 2. »
George Huntington

En 1978, deux généticiens, David Botstein du MIT et Ron Davis de


Stanford, allèrent à Salt Lake City en tant que membres d'un jury pour des
étudiants de licence de l'université de l'Utah 3. La réunion se tenait à Alta,
perché dans les montagnes Wasatch, à quelques kilomètres de la ville.
Botstein et Davis assistèrent aux présentations et prirent des notes, mais un
exposé retint particulièrement leur attention. Un étudiant, Kerry Kravitz, et
son tuteur, Mark Skolnick, travaillaient laborieusement à cartographier
l'hérédité d'un gène qui cause l'hémochromatose, une maladie héréditaire.
Connue des médecins depuis l'Antiquité, elle est due à une mutation dans
un gène qui régule l'absorption de fer par les intestins. Les patients se
retrouvent avec d'énormes quantités de fer dans tout l'organisme. Le foie est
asphyxié sous l'effet du métal, le pancréas cesse de fonctionner, la peau
prend une couleur bronze puis gris cendre. Organe après organe, le corps se
minéralise – comme le bûcheron en fer-blanc du roman pour enfants Le
Magicien d'Oz – avec une dégradation progressive des tissus, une
défaillance des organes et pour finir la mort.
Le problème que Kravitz et Skolnick avaient décidé de résoudre
concernait une lacune conceptuelle fondamentale de la génétique. Au
milieu des années 1970, des milliers de maladies génétiques avaient été
identifiées, dont l'hémochromatose, l'hémophilie et l'anémie falciforme.
Pourtant, découvrir la nature génétique (monogénique) d'une maladie n'est
pas la même chose qu'identifier le gène qui en est à l'origine. Le mode de
transmission de l'hémochromatose, par exemple, suggère clairement qu'un
seul gène en est responsable et que la mutation est récessive, c'est-à-dire
qu'il faut deux copies déficientes du gène (une de chaque parent) pour que
la maladie se déclare. Mais le mode de transmission ne dit rien sur le gène
en cause, ni sur ce qu'il fait.
Kravitz et Skolnick proposaient une solution ingénieuse pour identifier le
gène de l'hémochromatose. La première étape pour trouver un gène serait
de le « cartographier » sur une région précise d'un chromosome, ce qui
permettrait ensuite, par des méthodes de clonage classiques, d'isoler le gène,
puis de le séquencer et de tester sa fonction. Pour localiser le gène de
l'hémochromatose, pensaient-ils, il fallait utiliser une propriété commune à
tous les gènes, à savoir qu'ils sont tous liés à d'autres sur les chromosomes.
Considérez par la pensée l'expérience suivante. Disons que le gène de
l'hémochromatose se trouve sur le chromosome 7 et que celui qui gouverne
la texture des cheveux – raides, crépus, ondulés ou bouclés – est juste à
côté. Supposez maintenant que dans un passé lointain de l'évolution
humaine, le gène défectueux causant l'hémochromatose soit apparu chez un
homme ayant les cheveux bouclés. Chaque fois qu'il est transmis à la
descendance, le gène des cheveux bouclés voyage avec lui car ils sont
voisins sur le chromosome. Comme il est peu probable qu'un « crossing
over » les sépare en raison de leur grande proximité, les variantes de ces
deux gènes se retrouvent toujours ensemble. L'association ne va pas paraître
évidente sur une génération mais finira par émerger sur plusieurs : les
enfants aux cheveux bouclés dans cette famille auront plus tendance à avoir
plus tard une hémochromatose.
Kravitz et Skolnick voulaient tirer profit de cette propriété. En étudiant
les mormons de l'Utah, dont les arbres généalogiques sont très détaillés, ils
avaient découvert que le gène de l'hémochromatose était génétiquement lié
à un autre gène impliqué dans la réponse immunitaire et existant sous des
centaines de formes 4. Un travail antérieur avait localisé ce dernier gène sur
le chromosome 6, et cela devait donc être aussi le cas pour le gène de
l'hémochromatose.
Les lecteurs attentifs pourraient objecter que l'exemple ci-dessus est
particulièrement favorable. Le gène de l'hémochromatose se trouvait
commodément lié à un trait hautement variable et facilement identifiable
sur le même chromosome. Mais de tels traits doivent être extrêmement
rares. Que le gène ciblé par Skolnick se trouve comme par hasard à côté
d'un autre aussi variable devait être un heureux coup du sort. Pour que l'on
ait une chance de localiser d'autres gènes, le génome humain ne devait-il
pas être constellé de marqueurs variables et facilement identifiables, des
signaux lumineux répartis bien à propos tout le long des chromosomes ?
Botstein savait que de tels signaux pouvaient exister. Au cours de siècles
d'évolution, le génome humain a assez divergé pour créer des milliers de
minuscules variations dans la séquence de son ADN. Ces variations sont
appelées polymorphismes – formes multiples – et sont comme des allèles
ou variants de gènes, sauf qu'elles ne sont pas forcément dans la partie
codante des gènes et peuvent se situer sur d'autres parties du génome, entre
les gènes ou dans les introns, n'importe où en fait.
Ces variations peuvent se concevoir comme des versions moléculaires de
la couleur des yeux ou de la peau, existant sous des milliers de formes
diverses dans la population humaine. Une famille peut porter une séquence
ACAAGTCCC à un endroit particulier d'un chromosome et une autre
AGAAGTCCC, soit une différence d'une seule paire de bases 5.
Contrairement à la couleur des yeux ou à la réponse immunitaire, ces
différences sont invisibles à l'œil. Elles n'entraînent pas forcément un
changement de phénotype, ou même une modification dans le
fonctionnement d'un gène ; elles n'ont même en général aucun effet. On ne
peut les distinguer par des mesures biologiques ou par des traits physiques
mais seulement par des tests moléculaires spécifiques. Une enzyme coupant
l'ADN qui reconnaît la séquence ACAAG mais pas AGAAG, par exemple,
peut permettre de discriminer les deux séquences.

Lorsque Botstein et Davis découvrirent le polymorphisme de l'ADN dans


les génomes de levure et de bactérie dans les années 1970 6, ils n'ont pas su
ce qu'ils pouvaient en faire. Au même moment, ils avaient aussi identifié
quelques-uns de ces polymorphismes répartis dans le génome humain, mais
leur fréquence était encore inconnue. Le poète Louis MacNeice a écrit une
fois sur le sentiment de « l'ivresse des choses variées 7 ». La pensée de
minuscules variations moléculaires dispersées de manière aléatoire à travers
tout le génome, comme des taches de rousseur sur le corps, a pu provoquer
un certain plaisir chez un généticien un peu ivre, mais il était difficile
d'imaginer comment cette information pouvait être utile. Peut-être ce
phénomène était-il beau et parfaitement inutile, une simple carte de taches
de rousseur.
Mais alors que Botstein écoutait Kravitz ce matin-là dans l'Utah, une idée
s'imposa à lui. Si de telles marques génétiques existaient dans le génome
humain, leur liaison à un trait génétique permettait de le localiser sur les
chromosomes. Une carte des taches de rousseur ou des grains de beauté
génétiques n'était pas du tout inutile, elle pouvait être mise en œuvre pour
cartographier une première anatomie des gènes. Les polymorphismes
allaient servir de système GPS interne pour le génome, l'emplacement d'un
gène se trouvant défini par son association, ou liaison, avec l'une de ces
variations. À l'heure du déjeuner, Botstein était au comble de l'excitation.
Skolnick avait passé plus d'une décennie à essayer de localiser le marqueur
de la réponse immunitaire pour situer le gène de l'hémochromatose. Il dit
alors à Skolnick : « Nous pouvons vous donner des marqueurs […] des
marqueurs dispersés sur tout le génome 8 ».
La véritable clé de la cartographie des gènes humains, avait soudain
comprit Botstein, n'était pas de trouver des gènes mais les êtres humains. Si
l'on pouvait trouver une famille assez grande présentant une caractéristique
génétique, n'importe laquelle, et si cette caractéristique pouvait être corrélée
avec l'un des marqueurs variables, ou polymorphisme, répartis sur tout le
génome, la cartographie des gènes devenait une tâche triviale. Si tous les
membres d'une famille affectée par la mucoviscidose, par exemple,
« cohéritaient » inévitablement d'un allèle d'un tel marqueur, disons le
polymorphisme X situé sur le bout du chromosome 7, alors le gène de la
mucoviscidose devait se trouver à proximité sur ce chromosome.
Botstein, Davis et Skolnick publièrent leur idée sur la cartographie des
gènes dans la revue American Journal of Human Genetics en 1980. « Nous
décrivons une nouvelle base pour construire une carte génétique du génome
humain », écrivait Botstein 9. C'était une étude curieuse, planquée dans les
pages intérieures d'une revue scientifique relativement obscure, remplie de
données statistiques et d'équations mathématiques rappelant l'article
classique de Mendel.
Les scientifiques mettront du temps à comprendre l'ensemble des
implications de cette idée. En génétique, les grandes percées, comme je l'ai
dit, sont toujours des transitions, que ce soit des traits statistiques aux unités
héritables, des gènes à l'ADN. Boststein avait aussi opéré une transition
conceptuelle cruciale, entre des gènes humains vus comme des
caractéristiques biologiques héritables et leur carte physique sur les
chromosomes.

Nancy Wexler, une psychologue, entendit parler de la proposition de


cartographie des gènes au cours de l'automne 1979. Elle avait une raison
poignante de s'y intéresser. Durant l'été 1967, alors qu'elle avait vingt-deux
ans, sa mère Leonore Wexler fut arrêtée sur la route par un policier alors
qu'elle conduisait de façon erratique dans les rues de Los Angeles. Elle
n'était pas ivre. Elle avait eu des crises inexplicables de dépression, des
changements soudains d'humeur, des sautes bizarres de comportement, et
avait déjà tenté de se suicider une fois, mais elle n'avait jamais été
considérée comme physiquement malade.
Dans les années 1950, deux frères de Leonore, Paul et Seymour, anciens
membres d'un groupe de swing à New York, avaient été diagnostiqués
comme atteints d'un syndrome génétique rare, la maladie de Huntington. Un
autre frère, Jessie, qui gagnait sa vie en faisant des tours de magie, s'était
retrouvé avec ses doigts dansant de manière incontrôlable au cours de ses
spectacles. On avait diagnostiqué la même maladie chez lui. Leur père,
Alfred Sabin, était décédé de la maladie de Huntington en 1928, mais
Leonore pensait qu'elle avait été épargnée. Lorsqu'elle finit par aller voir un
neurologue au cours de l'hiver 1967, elle avait commencé à manifester des
saccades spasmodiques et des mouvements incontrôlés ressemblant à des
pas de danse. Elle aussi fut diagnostiquée comme ayant la maladie.
Nommée d'après le médecin de Long Island qui l'a décrite en premier
dans les années 1870, la maladie de Huntington était également appelée la
chorée de Hungtington, du grec chorea signifiant « danse ». Cette « danse »
bien sûr, est tout sauf une danse dont elle est une caricature triste et
pathologique, signe de mauvais présage d'un trouble du fonctionnement
cérébral. Dans cette pathologie, l'allèle muté du gène est dominant : une
seule copie mutée suffit à provoquer la maladie. Les patients qui héritent de
cet allèle sont neurologiquement indemnes jusqu'à trente ou quarante ans.
Ils présentent parfois des changements d'humeur ou de légers signes de
retrait social.
Puis des saccades mineures, à peine discernables, apparaissent. Les
objets deviennent difficiles à saisir ; les verres de vin et les montres glissent
des mains ; le mouvement involue en secousses et en spasmes. Finalement,
la « danse » involontaire se manifeste, comme obéissant à une musique
diabolique. Les mains et les jambes bougent d'elles-mêmes, se tortillent et
font des gestes courbes séparés par des soubresauts rythmés, « comme si
l'on observait une marionnette géante… secouée par un marionnettiste
invisible 10 ». Le dernier stade de la maladie est marqué par un profond
déclin cognitif et une disparition presque complète de la motricité. Les
patients meurent de malnutrition, de démence et d'infections, tout en
continuant à « danser » jusqu'au bout.
Un aspect macabre de la maladie est sa déclaration à un âge tardif. Ceux
qui portent le gène muté ne découvrent leur sort qu'à la trentaine ou la
quarantaine, c'est-à-dire après avoir eu leurs propres enfants. La maladie
persiste ainsi dans la population à travers les générations et échappe à la
sélection naturelle. Comme le patient n'a qu'une copie mutée du gène,
chacun de ses enfants a une chance sur deux d'être épargné. Pour ces
enfants, la vie se déroule comme une sombre roulette 11, un « jeu d'attente
des premiers symptômes 12 » comme l'a décrit un généticien. Un patient a
écrit sur cette étrange terreur du doute : « Je ne sais pas où la zone grise se
termine et si un sort bien plus sombre m'attend […] Alors je joue à ce
terrible jeu, me demandant quand elle débutera et quel sera son impact 13 ».

Milton Wexler, le père de Nancy, un psychiatre de Los Angeles, dévoila


le diagnostic du mal de leur mère à ses deux filles en 1968 14. Nancy et
Alice étaient encore asymptomatiques mais chacune avait une probabilité
de 50 % d'être affectée par la maladie. Aucun test génétique n'existait alors
pour la maladie. « Chacune de vous a une “chance” sur deux d'avoir la
maladie, dit Milton Wexler à ses filles 15. Et si vous l'avez, vos enfants
auront aussi une “chance” sur deux de l'avoir. »
« Nous nous tenions dans les bras l'une l'autre, en pleurs, se rappelait
Nancy Wexler. La passivité – juste attendre que cela arrive et me tue –
m'était insupportable. »
Cette année-là, Milton Wexler lança un institut à but non lucratif qu'il
baptisa la Hereditary Disease Foundation dont l'objectif était de financer la
recherche sur la chorée de Huntington et d'autres maladies héréditaires
rares 16. Trouver le gène de la maladie, pensait Wexler, serait une première
étape vers le diagnostic et de futurs traitements ou remèdes. Cela donnerait
déjà une chance à ses filles de prédire leur future maladie.
Leonore Wexler, pendant ce temps, sombrait dans le gouffre de la
maladie. Son élocution commença à traîner d'une manière incontrôlable.
« Des chaussures neuves se retrouvaient usées dès le moment où elles
étaient mises à ses pieds, se rappelait sa fille. Dans l'établissement de soins,
elle se tenait assise sur une chaise dans l'espace étroit entre son lit et le mur.
Quel que soit l'endroit où sa chaise était, la force de ses mouvements
continuels la poussait contre le mur, jusqu'à ce que sa tête batte contre la
paroi […] Nous avons tenté de la faire grossir car, pour une raison
inconnue, les personnes atteintes par la maladie se portent mieux
lorsqu'elles sont plus fortes, bien que leurs constants mouvements les
fassent maigrir… Une fois, elle s'est enfilé un demi-kilo de loukoum en une
demi-heure avec un grand sourire espiègle. Mais elle n'a jamais pris de
poids. J'ai pris du poids. Je mangeais pour lui tenir compagnie, je mangeais
pour m'empêcher de pleurer 17 ».
Leonore est morte le 14 mai 1978 18. Dix-sept mois plus tard, en
octobre 1979, Nancy assistait à un atelier de génétique à Washington où elle
entendit parler de la technique de cartographie des gènes de Botstein 19. La
méthode était encore largement théorique. Jusqu'à présent, aucun gène
humain n'avait été localisé de cette manière, et la probabilité que le gène de
la maladie de Huntington le soit restait bien faible. La technique de Botstein
dépendait, après tout, d'une association entre la maladie et des marqueurs
génétiques. Plus il y avait de patients, plus on avait de chances de trouver
une forte association, et plus la localisation pouvait être précise. La chorée
de Huntington, avec seulement quelques milliers de cas répartis sur tous les
États-Unis, semblait parfaitement inadaptée à cette méthode.
Pourtant, Nancy Wexler ne pouvait détacher de son esprit l'image d'une
carte des gènes. Quelques années plus tôt, Milton Wexler avait entendu un
neurologue vénézuélien parler de deux villages voisins au Venezuela,
Barranquitas et Lagunetas sur les bords du lac de Maracaibo, où la maladie
était particulièrement présente. Sur un film amateur flou en noir et blanc
tourné par le neurologue, Milton Wexler avait vu plus d'une dizaine de
villageois errer hagards dans les rues, leurs membres secoués d'une manière
incontrôlable. Il y avait une foule de malades de Huntington dans le village.
Si la technique de Botstein avait la moindre chance de marcher, pensait
Nancy Wexler, elle devait pouvoir accéder au génome de cette cohorte de
patients vénézuéliens. C'était à Barranquitas, à des milliers de kilomètres de
Los Angeles, que le gène responsable de sa maladie familiale pouvait être
démasqué.
Au cours de l'hiver 1979, Wexler partit au Venezuela pour chasser le gène
de Huntington. « Il y a eu quelques rares moments dans ma vie où je me
suis sentie sûre que quelque chose était réellement bien, des moments où je
ne pouvais rester les bras croisés 20 », a écrit Wexler.
Au premier abord, un visiteur de passage à Barranquitas peut ne rien
déceler d'anormal chez ses habitants 21. Un homme marche dans une rue
poussiéreuse, suivi par une bande d'enfants torse nu. Une femme aux
cheveux noirs, mince dans sa robe à fleurs, sort d'une cabane au toit en fer-
blanc et se dirige vers le marché. Deux hommes sont assis en face l'un de
l'autre et discutent en jouant aux cartes.
L'impression initiale de normalité change vite. Quelque chose dans la
démarche de l'homme ne paraît pas naturel du tout. Après quelques pas, son
corps se met à bouger par saccades, avec des gestes irréguliers, sa main
décrivant des courbes sinueuses dans l'air. Il se tortille et fait des
mouvements brusques sur le côté puis se corrige. De temps en temps, les
muscles de son visage se contractent en une grimace. Les mains de la
femme se tordent aussi, traçant des demi-cercles autour de son corps. Elle
paraît émaciée et bave. Elle a une démence progressive. L'un des deux
hommes assis envoie violemment son bras en l'air, puis reprend sa
conversation comme si de rien n'était.
Lorsque le neurologue vénézuélien Américo Negrette est arrivé à
Barranquitas dans les années 1950, il pensa être tombé sur un village
d'alcooliques 22. Puis il a vite saisi son erreur. En fait, tous les hommes et
femmes du village avec une démence, des contractions de la face, une fonte
musculaire et des mouvements incontrôlés avaient un syndrome
neurologique héritable, la maladie de Huntington. Aux États-Unis, le
syndrome est très rare, avec seulement une personne atteinte sur dix mille.
Dans certaines parties de Barranquitas et de sa voisine Lagunetas, au
contraire, la fraction des habitants affligés par la maladie était bien plus
élevée, entre une personne sur dix et une sur vingt, soit environ deux mille
personnes au total 23.
Wexler atterrit à Maracaibo en juillet 1979. Elle employa une équipe de
huit travailleurs locaux, s'aventura dans les barrios autour du lac et
commença à établir la généalogie des personnes affectées ou pas (bien que
psychologue clinicienne de formation, Wexler était devenue l'un des experts
mondiaux des chorées et des maladies neurodégénératives). « Ce fut un
endroit pas possible pour mener des recherches » se rappelait son assistant.
Une consultation ambulatoire de fortune fut mise en place pour permettre
aux neurologues d'identifier les patients, de caractériser leur maladie et
d'apporter une information et des soins. Wexler recherchait en particulier
des hommes et des femmes ayant deux copies du gène muté responsable de
la maladie de Huntington, c'est-à-dire des porteurs dits homozygotes 24.
Pour tomber sur de tels cas, il lui fallait trouver une famille où les deux
parents étaient affectés par la maladie. Un matin, un pêcheur lui donna un
indice décisif : il connaissait des baraques sur l'eau, à environ deux heures
de pirogue en longeant le bord du lac, où plusieurs familles étaient frappées
par el mal. Était-elle prête à se risquer dans les marais pour rejoindre ce
village ?
Elle l'était. Le jour suivant, Wexler et deux assistants utilisèrent une
pirogue pour rejoindre le pueblo de agua, le village sur pilotis. La chaleur
était étouffante. Ils pagayaient depuis des heures au fin fond des marais
lorsque, au détour d'un îlot, ils virent une femme dans une robe brune assise
les jambes croisées sur une véranda. L'arrivée du bateau la fit sursauter. Elle
se leva pour rentrer dans la maison et fut soudain prise à mi-chemin des
mouvements saccadés caractéristiques de la maladie. Si loin de chez elle, à
presque un continent de distance, Wexler retrouvait cette danse typique si
familière et déchirante. « Ce fut à la fois totalement bizarre et totalement
familier, se rappelait-elle 25. Je me sentais connectée et en même temps
étrangère. J'étais submergée par ces émotions contradictoires. »
Un instant après, alors qu'elle pagayait vers le centre du village, elle
repéra un couple, étendu dans un hamac, tremblant et dansant violemment.
Ils avaient quatorze enfants. Tandis qu'elle recueillait les informations sur
les enfants et petits-enfants, l'arbre généalogique se mit à pousser
rapidement. En quelques mois, elle avait une liste contenant des centaines
de personnes, hommes, femmes, enfants, atteintes par la maladie de
Huntington 26. Les mois suivants, elle revint dans les villages avec une
équipe d'infirmières et de médecins bien formés pour prélever des
échantillons de sang. Ils furent envoyés au laboratoire de James Gusella au
Massachusetts General Hospital à Boston et à Michael Conneally, un
généticien médical de l'université de l'Indiana.
À Boston, Gusella purifia l'ADN des cellules sanguines et le coupa avec
une série d'enzymes pour trouver des variations dans le profil des fragments
obtenus, variations dont on pourrait ensuite tester la liaison à la maladie de
Huntington. C'est précisément ce que fit le groupe de Conneally : il
quantifia le lien statistique entre la transmission des formes variantes de
l'ADN et celle de la maladie. L'équipe tripartite s'attendait à un travail long
et fastidieux car ils devaient passer au crible des milliers de
polymorphismes, mais ils furent immédiatement surpris. En 1983, à peine
trois ans après la réception des échantillons, l'équipe de Gusella tomba sur
un unique polymorphisme de l'ADN, situé sur un segment du chromosome
4, qui était lié à la maladie d'une manière frappante. Fait notable, les
chercheurs avaient aussi recueilli du sang d'une cohorte beaucoup plus
petite d'Américains touchés par la maladie et là encore, ils retrouvèrent une
liaison entre la maladie et un marqueur situé sur le chromosome 4 27. Avec
deux ensembles de familles indépendants montrant une association aussi
forte, il restait peu de doutes sur l'existence d'un lien génétique.
En août 1983, Wexler et Gusella publièrent dans la revue Nature un
article qui cartographiait définitivement le gène de la maladie de
Huntington sur un site éloigné du centre du chromosome 4, 4p16.3 28. Il
s'agissait d'une étrange région du génome qui contenait seulement quelques
gènes inconnus. Pour l'équipe de généticiens, c'était comme l'échouage
soudain d'une barque sur une plage abandonnée, sans aucun repère terrestre
en vue.

Localiser un gène sur un chromosome en utilisant une analyse de liaison


est comme zoomer de l'espace sur l'équivalent génétique d'une grande ville.
On arrive à une compréhension beaucoup plus fine de la localisation du
gène, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire pour identifier le gène
lui-même. Ensuite, on affine la carte en identifiant plus de marqueurs de
liaison, ce qui réduit petit à petit le site possible du gène à un segment de
plus en plus court sur le chromosome. Les quartiers et sous-quartiers
défilent, puis le voisinage et le bâtiment apparaissent.
Les dernières étapes sont incroyablement laborieuses. Le morceau de
chromosome portant le gène suspecté d'être responsable de la maladie est
divisé en parties et sous-parties. Chacune est extraite des cellules humaines,
insérée dans une levure ou une bactérie pour faire des millions de copies.
Ces parties clonées sont séquencées et analysées, ce qui permet de repérer
la présence de gènes. Ce processus est répété et affiné, chaque fragment
séquencé, revérifié, jusqu'à ce que le gène candidat soit identifié sur un seul
fragment d'ADN 29. Le dernier test est alors de déterminer la séquence du
gène chez des patients affectés par la maladie et des personnes saines pour
confirmer que la mutation ne se retrouve que chez les premiers. Comme si
l'on faisait du porte à porte pour identifier un coupable.

Un matin lugubre de février 1993, James Gusella reçut un e-mail de sa


post-doctorante senior qui contenait un seul mot : « Bingo ». Cela signalait
une arrivée, un atterrissage. Depuis 1983, date à laquelle Gusella et ses
collègues avaient localisé le gène de la maladie sur le chromosome 4, une
équipe internationale de cinquante-huit scientifiques avait passé une rude
décennie à chercher ce gène sur le chromosome. Ils avaient essayé toutes
sortes de raccourcis pour tenter de l'isoler. Rien n'avait marché. Leur coup
de chance initial s'était arrêté là. Frustrés, ils s'étaient mis à avancer pas à
pas, gène après gène. En 1992, ils avaient fini par tomber sur un gène,
appelé au départ IT15 pour « intéressant transcrit 15 ». Il fut renommé plus
tard Huntingtin.
IT15 codait une énorme protéine, un monstre biochimique de 3 144
acides aminés, plus grand que presque toute autre protéine du corps humain
(l'insuline n'a que 51 acides aminés). Ce matin de février, la post-doctorante
de Gusella dépouillait les données de séquençage du gène IT15 dans une
cohorte de patients et leurs parents proches non malades. En comptant les
bandes sur le gel de séquençage, elle avait trouvé une différence évidente
entre les deux groupes. Le gène responsable venait d'être identifié.
Wexler allait partir pour un autre voyage au Venezuela afin de recueillir
d'autres échantillons de sang quand Gusella lui passa un coup de fil. Elle
était bouleversée. Elle ne pouvait plus s'arrêter de pleurer. « Nous l'avons
eu, nous l'avons eu » dit-elle à un journaliste 30. « Ce fut un long voyage
dans la nuit ».

La fonction de la protéine Huntingtin demeure inconnue. La protéine


normale se trouve dans les neurones et les cellules des testicules, elle est
requise pour le développement du cerveau. La mutation causant la maladie
est encore plus mystérieuse. La séquence normale du gène contient une
séquence hautement répétée, CAGCAGCAGCAG… une litanie
moléculaire qui se répète dix-sept fois en moyenne (certaines personnes ont
dix répétitions, d'autres jusqu'à trente-cinq). Le codon CAG codant la
glutamine, la protéine contient donc une séquence où cet acide aminé se
répète. Or la mutation retrouvée chez les patients est particulière. L'anémie
falciforme est due au changement d'un seul acide aminé dans la protéine.
Dans la maladie de Huntington, le changement ne concerne pas un acide
aminé mais l'ajout de répétitions, qui passent de trente-cinq au plus dans le
gène normal à plus de quarante dans le gène muté. Cette augmentation du
nombre de répétitions se traduit par plus de glutamines et une taille plus
élevée de la protéine Huntingtin. Celle-ci serait alors réduite en morceaux,
lesquels s'accumuleraient dans les neurones en paquets enchevêtrés,
entraînant à terme le dysfonctionnement et la mort des neurones.
L'origine de cet étrange « bégaiement » moléculaire – la modification du
nombre de séquences répétées – est encore un mystère. Cela pourrait être
une erreur survenant au cours de la réplication du gène. Peut-être que
l'enzyme de réplication de l'ADN ajoute des CAG aux répétitions déjà
présentes, comme un enfant qui mettrait un s de trop en écrivant suissesse.
Un trait remarquable dans la transmission héréditaire de la maladie est un
phénomène appelé « anticipation 31 ». Dans les familles de malades, le
nombre de répétition s'accroît au fil des générations, montant à 50 ou 60
répétitions. Avec l'augmentation du nombre de répétitions, la maladie
devient aussi plus précoce et plus sévère, se déclarant à un âge de plus en
plus jeune. Au Venezuela, même des garçons ou des filles de treize ans sont
maintenant touchés, certains ayant 70 ou 80 répétitions.
La technique de Davis et Botstein pour cartographier la position physique
des gènes sur les chromosomes, qui sera appelée plus tard clonage
positionnel, a marqué un tournant dans la génétique humaine. En 1989, on
l'utilisa pour identifier un gène dont les mutations causent la mucoviscidose,
une maladie très grave qui affecte les poumons et les bronches, les glandes
sudoripares, le pancréas, les voies biliaires et les intestins. Contrairement à
la mutation responsable de la maladie de Huntington, très rare dans la
plupart des populations, les formes mutées du gène de la mucoviscidose
sont courantes et se retrouvent chez une personne d'ascendance européenne
sur vingt-cinq. Les personnes portant une seule copie du gène muté n'ont
pas de symptômes. Si deux de ces personnes conçoivent un enfant, celui-ci
aura une « chance » sur quatre de naître avec les deux copies du gène
mutées et cela peut lui être fatal. Certaines mutations sur le gène ont
presque 100 % de pénétrance. Jusqu'aux années 1980, la durée de vie
moyenne d'un enfant porteur de deux allèles mutés était de vingt ans.
Depuis des siècles, on suspectait la mucoviscidose d'être en rapport avec
le sel et les sécrétions du corps. En 1857, un almanach suisse de jeux et de
chansons enfantines mettait en garde sur la santé des enfants dont « le front
a un goût salé quand on l'embrasse 32 ». Les enfants malades étaient connus
pour sécréter de telles quantités de sel par la sueur que leurs vêtements,
suspendus à des fils de fer pour sécher, les faisaient rouiller comme de l'eau
de mer. Les sécrétions des bronches étaient si visqueuses qu'elles bloquaient
les voies respiratoires avec des masses de mucus. Ces poumons et bronches
engorgés devenaient un terrain idéal pour des bactéries, ce qui menait à des
pneumonies fréquentes, cause la plus fréquente du décès de ces enfants.
C'était une vie horrible, avec un organisme se noyant dans ses propres
sécrétions, et qui s'achevait aussi par une mort horrible. En 1595, un
professeur d'anatomie de Leyde aux Pays-Bas actuels écrivait à propos du
décès d'un enfant : « Dans le péricarde, le cœur flottait dans un poison
liquide verdâtre […] La mort avait été causée par le pancréas qui était
curieusement gonflé […] La petite fille était très mince, épuisée par une
fièvre hectique, une fièvre fluctuante mais persistante 33. » Il est
pratiquement certain qu'il décrivait un cas de mucoviscidose.
En 1985, Lap-Chee Tsui, un généticien qui travaillait à Toronto, trouva
un « marqueur anonyme », l'un des polymorphismes de Botstein sur le
génome, qui était lié au gène muté de la mucoviscidose (ou fibrose
kystique, CF) 34. Le gène fut rapidement localisé sur le chromosome 7 mais
il était encore perdu dans l'immensité génétique de ce chromosome. Tsui se
mit à traquer le gène CF en réduisant progressivement la région qui pouvait
le contenir. D'autres généticiens se joignirent à la chasse, Francis Collins de
l'université du Michigan et Jack Riordan aussi à Toronto. Collins avait
introduit une modification astucieuse dans la technique de chasse des gènes.
Pour localiser un gène, on faisait habituellement une « marche » le long du
chromosome, clonant un morceau d'ADN puis un suivant qui le chevauchait
un peu, pour arriver au but. C'était très laborieux, comme de grimper à la
corde avec les bras. La méthode de Collins lui permettait de se déplacer sur
le chromosome avec de plus grandes enjambées. Il l'appela le « saut » sur le
chromosome.
Au printemps 1989, Collins, Tsui et Rioran avaient exploité cette dernière
technique pour se retrouver avec quelques gènes candidats seulement sur le
chromosome 7 35. La tâche était maintenant de les séquencer, de les
identifier et de trouver la mutation qui affectait la fonction du gène CF. Un
soir de grosse pluie cet été-là, Tsui et Collins assistaient à un atelier de
cartographie de gènes à Bethesda mais restaient près du fax p