Nelly SANCHEZ et Pierre MICHEL

LE COURRIER D’UNE NEURASTHÉNIQUE :
Une lettre inédite d’Anna de Noailles à Mirbeau Cette lettre, gracieusement transmise par M. Jean-Louis Debauve, et intégralement retranscrite, nous éclaire davantage sur la brève amitié qu’entretinrent Octave Mirbeau et Anna de Noailles. Si l’on croit cette dernière, sa sympathie pour son correspondant naquit de sa lecture du Calvaire (1886)… Mirbeau manifesta plus de réticence pour découvrir les œuvres de sa consœur : il faut attendre 1904 pour découvrir les sentiments qu’elles lui inspirent. Dans L’Humanité du 11 septembre, paraît « À Léon Blum », article dédié à celui qui l’a incité à dépasser ses préjugés contre les romans féminins et à lire ceux de l’épistolière. Il y salue sobrement le talent d’Anna de Noailles, chez qui « il y a de la vie, un tumulte, un débordement de vie... quelque chose de très neuvement lyrique et de très audacieusement humain... une passion extraordinaire, clairvoyante et forcenée, une spontanéité, une hardiesse, une variété d'impressions somptueuses, profondes et vraies » et aussi « un admirable sentiment matérialiste de la forme, une conception très forte, et tout à fait charmante, de l'immoralisme devant la nature et devant la vie... ». Conquis, Mirbeau a éprouvé, à la lire, « une des joies de lecture les plus violentes et les plus douces de ces dernières années ». Née en 1876, Anna de Brancovan, est issue de la riche aristocratie étrangère installée à Paris. Elle épouse en 1897 le comte Mathieu de Noailles dont elle aura un fils unique. Si sa beauté, son mariage prestigieux et son indéfectible amitié pour Maurice Barrès, séduisent ses contemporains, cette jeune femme marque son époque par ses écrits. Elle commence par publier des poèmes dans différents journaux, dont La Revue des Deux Mondes, La Revue de Paris ; ses vers seront par la suite rassemblés sous le titre Le Cœur innombrable qui paraît en 1901. La sensualité, qui se dégage de ses nombreuses évocations de la nature, participe au grand succès de ce recueil et vaudra à son auteure d’être durablement étiquetée « romantique sensualiste ». Cette volupté se retrouve dans ses deux premiers romans qui enthousiasmèrent Mirbeau – La Nouvelle espérance (1903) et Le Visage émerveillé (1904) –, et sert admirablement le thème du désir féminin qu’elle renouvelle, non sans scandaliser le public. La Nouvelle espérance est d’inspiration nietzschéenne : peu soucieuse des convenances, Sabine de Rozée recherche l’amour démesuré dont elle rêve. Mariée, elle devient la maîtresse d’un jeune écrivain sans que sa soif d’absolu soit pour autant satisfaite. Avant de se suicider, elle confiera à son amant : « Ce n’est pas vous que j’aime, […] j’aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien, mon bien-aimé. Je n’attends de vous que mon amour pour vous1. » Le Visage émerveillé reprend le même sujet, sous la forme d’un journal intime tenu par une jeune nonne séduite non pas tant par Julien Viollette, un peintre, que par les sentiments qu’il a fait naître… L’estime réciproque qui précéda les rapports amicaux de Mirbeau et d’Anna de Noailles, ainsi que l’engagement de son époux dans le Parti Socialiste et le ralliement du
François Broche, Anna de Noailles. Un mystère en plein lumière , R. Laffont, « Biographies sans masque », Paris, 1989, p. 187.
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couple au camp des dreyfusards, expliquent sans doute la tournure si confidentielle de cette lettre. Son contenu peut en effet surprendre quand on sait que ces lignes furent écrites en 1905, au début de leurs relations. Anna de Noailles remercie ici Mirbeau des renseignements qu’il lui a donnés sur la clinique du docteur Dubois, spécialiste des « maladies du système nerveux », selon l’expression de l’époque. Elle sait qu’il a accompagné sa femme à Berne en décembre 1904. De son côté, Mirbeau n’ignore pas que sa correspondante, qui traverse une grave crise dépressive, cherche un nouveau traitement. Elle a séjourné par deux fois dans la clinique parisienne du docteur Sollier, autre spécialiste, en décembre 1900 et au printemps 1905, et seul le véronal lui permet alors de se libérer de l’angoisse qui l’étreint. Sans doute faut-il revenir sur le souhait que fait Anna de Noailles pour que Mirbeau passe un été « réconfortant et paisible ». Celui-ci s’est installé, courant juillet, dans son manoir de Cormeilles-en-Vexin. Surmené, il tombe malade et se voit interdire toute activité intellectuelle. Le 25 juillet, il se confiait à Huret : « Dans une consultation, hier, de Robin et de Déjérine [sic], ces deux pontifes m’ont absolument interdit tout travail, pendant un mois, même des lettres. Je dois ni lire, ni écrire, et passer au moins huit heures sur douze, de la journée, étendu soit sur un lit, soit sur un divan2. »
Lundi 31 [juillet 19053] Monsieur, J’irai probablement à Berne, chez le docteur Dubois, et l’assurance que vous voulez me donner que Madame Mirbeau s’est bien trouvée de ce traitement m’encourage beaucoup. Quand l’an dernier, en octobre, je lisais dans L’Humanité cette lettre4 de vous sur moi pouvais-je pense – si vive que fût dès lors ma confiance – qu’un conseil de vous me rendrait plus facile[s] ces décisions que l’on ne prend point parce qu’elles n’intéressent que vous-mêmes. Et voici donc que resteront mêlées à mon effort, au séjour que je ferai là-bas, à mon repos, à mon espoir enfin, ces paroles que vous m’avez dites : – Aussi je souhaite, avec beaucoup d’amitié, que cet été vous soit réconfortant et paisible, ou du moins – c’est déjà tant pour vous – tolérable. On est tenté de dire : Comment, Monsieur, l’endroit où vous êtes, là où vous avez votre esprit et votre âme et votre force de ressentir la vie ne vous est-il pas aussitôt supportable… » Mais nous savons bien que tous les nerfs sont tournés comme des flèches contre le cœur5. Je me souviens de la répétition générale d’une pièce d’Hervieu, il y a quelques années6. J’allais le féliciter, et vous étiez déjà près de lui ; à l’amitié avec laquelle vous lui parliez je devinais que c’était vous. J’avais quelques jours auparavant lu Le Calvaire7, et je me rappelle l’attention, la gravité dont je fus emplie.

Correspondance Octave Mirbeau – Jules Huret, Éditions du Lérot, 2006, p. 160. Le 31 juillet 1905 était effectivement un lundi. 4 Anna de Noailles se trompe d’un mois : « À Léon Blum » a paru le 11 septembre 1904 dans L’Humanité, (http://www.scribd.com/doc/2312465/Octave-Mirbeau-A-Leon-Blum). 5 S’il s’agit d’une citation, l’origine et l’auteur ne sont pas identifiés. 6 Il peut s’agir de L’Énigme, pièce en deux actes représenté au Théâtre-Français le 5 novembre 1901, ou de La Course du flambeau , pièce en quatre actes créée au Vaudeville le 17 avril 1901. Le Dédale a bien été représenté au Théâtre-Français le 19 décembre 1903, soit dix-huit mois avant cette lettre, ce qui est incompatible avec le délai de « quelques années », si vague qu’il soit. 7 Une réédition du Calvaire, illustrée par Georges Jeanniot, a paru chez Ollendorff en octobre 1900.
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Laissez-moi, Monsieur, vous envoyer (et je vous demande de ne pas me répondre, je serai aussi moins inquiète de mon indiscrétion) une revue et un journal où sont des vers de moi8. Je serai contente que vous les ayez lus. Je vous prie de croire à ma grande admiration émue du bien que vos lettres m’ont fait9. Anna de Noailles10

Le 11 août 1905, Anna de Noailles, accompagnée de son mari, partit pour Berne, non pour se rendre à la clinique du Docteur Dubois, mais pour séjourner chez des amis. Comme elle l’écrit à son amie Mme Bulteau, « si je n’y ai pas été, c’est que mon mal est plus nerveux et psychique que local11 ». Le ton confidentiel de sa lettre à Mirbeau laisse supposer qu’Anna de Noailles était prévenue de l’absolu repos observé par son correspondant. Il est amusant de constater que celle-ci n’a pu s’empêcher de joindre à son courrier quelques-unes de ses poésies… à lire ! Cette attention maladroite peut faire sourire, mais les détracteurs d’Anna de Noailles y verraient une preuve manifeste de son narcissisme. Si, en 1905, Mirbeau ne lui en fait pas grief, deux ans plus tard il ralliera ses dénigreurs. Dans l’ultime chapitre de La 628-E8, il exprimera en effet sa déception face au gâchis de tant de talent par des postures qu’il juge ridicules et qui lui rappellent fâcheusement les préraphaélites dont il s’est tant moqué12 :
Nous avons, en France une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme nous serions fiers d'elle !... Comme elle serait émouvante, adorable, si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon ! Tenez ! la voici chez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins... Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la regarder et de lui parler. L'une dit, en balançant une fleur à longue tige: – Vous êtes plus sublime que Lamartine! – Oh !... oh !... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau effarouché... Lamartine !... C'est trop !... C'est trop ! – Plus triste que Vigny! – Oh ! chérie !... chérie !... Vigny !... Est-ce possible ? – Plus barbare que Leconte de Lisle... plus mystérieuse que Maeterlinck ! – Taisez-vous !... Taisez-vous !
Le Figaro du 21 juillet qui contient « Poèmes de l'azur » et La Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1905, figurent au nombre de ses envois. Le numéro de cette revue contient cinq poèmes de la comtesse : « La Beauté du printemps », « Solitude », « Orgueil en été », « Éloge de la rose » et « Les Adolescents ». Tous ces textes seront repris dans Les Éblouissements, recueil qui paraîtra en 1907. 9 Ces lettres n’ont malheureusement pas été retrouvées. À propos de l’une d’elles, Anna de Noailles écrivait à Maurice Barrès, le 20 juillet 1905 : « Tout à l’heure, en recevant une lettre de Mirbeau, où il disait que ce que j’écris lui est sensible comme Beethoven, je pensais tendrement que vous aviez, l’an dernier, parlé ainsi pour Mozart » (Correspondance Maurice Barrès – Anna de Noailles, L’Inventaire, 1994, p. 359). 10 Collection Jean-Louis Debauve, Paris. Nous remercions vivement M. Debauve de nous avoir autorisés à publier cette lettre. 11 Lettre d’Anna de Noailles à Mme Bulteau datée du 1er septembre 1905, citée in Anna de Noailles. Un mystère en pleine lumière de François Broche, op.cit., p. 223. 12 On trouve, dans ce portrait satirique comme des réminiscences de celui du peintre Loys Jambois dans « Portrait » (Gil Blas, 27 juillet 1886 ; Combats esthétiques, t. I, pp. 307-311).
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– Plus universelle que Hugo! – Hugo !... Hugo !... Hugo !... Ne dites pas ça !... C'est le ciel !... c'est le ciel !... – Plus divine que Beethoven13 !... – Non... non... pas Beethoven... Beethoven !... Ah ! je vais mourir ! Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue d'adoration. – Encore ! Encore !... Dites encore !

Certes, cette « poétesse » objet d’un culte grotesque n’est pas nommée, mais personne, dans les milieux cultivés, ne saurait être dupe. Et, le 10 août 1907, Mirbeau écrivait à son complice Thadée Natanson, avec une surprenante jubilation vengeresse : « J'ai trouvé le moyen, dans la femme allemande, de faire un portrait de Mme de Noailles, terrible, burlesque, à la faire s'évanouir de honte14. » Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? Nelly SANCHEZ et Pierre MICHEL

C’est précisément Mirbeau qui évoquait Beethoven à propos d’Anna de Noailles, dans une lettre de la mi-juillet 1905 (voir la note 9) ! 14 Collection Paul-Henri Bourrelier.

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