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Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

par Daniel GAXIE

| Presses de Sciences Po | Revue française de science politique

2007/6 - Volume 57

ISSN 0035-2950 | ISBN 2-7246-3091-6 | pages 737 à 757

Pour citer cet article :

— Gaxie D., Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens », Revue française de science politique 2007/6, Volume 57, p. 737-757.

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COGNITIONS, AUTO-HABILITATION ET POUVOIRS DES « CITOYENS »

DANIEL GAXIE

L ’analyse des comportements politiques a toujours été hantée, stimulée et structurée par des interrogations sur la pertinence empirique de la représentation officielle de la démocratie représentative. C’est le cas, par exemple, des grandes enquêtes

des années 1940 et 1950. Ainsi, c’est en questionnant la représentation normative ortho- doxe que Philip Converse et ses collègues de l’Université du Michigan ont souligné que, contrairement aux présupposés courants de l’époque, nombre de « citoyens » n’accordent pas beaucoup d’attention à la politique, que leurs informations, leurs connaissances et leur compréhension sont limitées et que leurs positions, par exemple leurs votes ou leurs réponses aux questions des sondages d’opinion, sont peu stables, peu « cohérents » et rarement fondés sur des principes politiques explicites 1 . Ces analyses à contre-courant du sens commun ont été diversement combattues, mais, depuis le début des années 1960 jusqu’au début des années 1980, elles se sont, tant bien que mal, progressivement, bien qu’inégalement (plus nettement aux États-unis qu’en France par exemple), imposées dans l’univers académique des sciences sociales, sans d’ailleurs se diffuser beaucoup au-delà de ces cercles restreints. Toutefois, depuis le début des années 1980, diverses recherches sont animées par le souci de réfuter ou de relativiser des analyses devenues « normales », au sens de T. S. Kuhn, mais restées hétérodoxes au regard de la représentation officielle du rôle du « citoyen » dans une démocratie représentative.

LES CRITIQUES DU « PARADIGME MINIMALISTE » ET LA QUESTION DES COGNITIONS

Comme l’explique l’une des figures de proue de ces courants critiques, et inventeur de l’expression « paradigme minimaliste » qui s’est imposée pour désigner les recherches menées dans le sillage des chercheurs de l’Université du Michigan, les « vues » de Converse sont à la fois « les plus largement admises et les plus souvent attaquées » et, « au cours des deux dernières décennies, dans le champ de recherche sur l’opinion publique, la prin- cipale activité a consisté à contester l’un ou l’autre des traits de la description des systèmes de croyance de masse élaborée par Converse il y a une trentaine d’années » 2 . Ainsi, en s’appuyant sur des focus groups, William Gamson s’efforce de réfuter « l’idée couramment admise que la plupart des questions et événements politiques n’ont

1. On sait que les références principales aux États-unis sont Philip E. Converse, « The Nature

of Belief Systems in Mass Publics », dans David E. Apter (ed.), Ideology and Discontent, New York, The Free Press, 1964 ; et Angus Campbell, Philip E. Converse, Warren E. Miller, Donald E. Stokes, The American Voter, New York, John Wiley & Sons, 1960.

2. Paul M. Sniderman, « Taking Sides : A Fixed Choice Theory of Political Reasoning »,

dans Arthur Lupia, Mathew D. McCubbins, Samuel L. Popkin, Elements of Reason. Cognition, Choice, and the Bounds of Rationality, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 67.

Daniel Gaxie

pas beaucoup de sens pour la plupart des gens ordinaires [ working people] ». En ce sens, il souligne que tout individu dispose de trois types de ressources qui permettent, selon lui, d’intervenir dans des discussions sur des sujets complexes : les discours des médias, les savoirs tirés de l’expérience et la sagesse populaire 1 . Samuel Popkin va dans le même sens quand il note que les « gens apprennent des choses sur les politiques gouvernemen- tales dans le cours de leurs activités ordinaires », que les Américains consacrent en moyenne plus de 30 minutes à regarder la télévision et à lire des journaux et que les gens sont également informés par l’intermédiaire de leurs amis et relations 2 . D’autres auteurs soutiennent que les électeurs focalisent leur attention sur un petit nombre de questions qui les intéressent particulièrement et que « tout le monde est sophistiqué mais sur des sujets différents » 3 . Mais l’argument le plus souvent invoqué contre le « paradigme minimaliste » est que le faible niveau d’information des citoyens ne les empêche pas de faire des choix et en particulier de voter. Les adversaires des analyses « minimalistes » s’accordent pour souligner que même si les électeurs ne consacrent pas beaucoup de temps et d’énergie à leurs votes, ils savent se donner les moyens de choisir. Ils sont ignorants de nombreux faits fondamentaux relatifs au gouvernement de leur pays, mais ils savent glaner des informations importantes concernant les différences entre les candidats. La définition tacite et les mesures de la compétence politique classiquement retenues par les « mini- malistes » sont du même coup considérées comme inadéquates : « Faire subir aux élec- teurs des examens sur leurs connaissances des contenus des manuels d’éducation civique

ne permet pas de saisir ce qu’ils savent » 4 . Les électeurs sont en effet censés utiliser des

« raccourcis » et des moyens « pifométriques » (rules of thumb) pour collecter, évaluer

et mémoriser des informations et simplifier leurs choix. L’identification à un parti est donnée comme un exemple de substitut d’une information plus complète en ce qu’elle fonctionne comme un raccourci informationnel ou comme une « valeur par défaut ». Quel que soit leur niveau d’éducation, les électeurs sont présumés utiliser de tels « raccourcis d’information », ou d’autres moyens d’économie d’information, quand ils doivent se pro- noncer au sujet des partis et des candidats. Ils évaluent par exemple les déclarations des candidats à partir de leur comportement dans la campagne, de leur apparence physique, de leurs caractéristiques sociales ou de celles de leurs partisans, des attitudes des syndicats

et des groupes de pression, des ralliements ou des campagnes de publicité négatives. Ils s’appuient également sur leurs traditions familiales et sur les réactions de personnes de

leur entourage. Ils se font une opinion sur la « sincérité » d’un candidat et son souci de

« tenir ses promesses » en extrapolant sa moralité publique de ce qu’ils apprennent de sa

moralité privée. Les électeurs sont ainsi censés prendre appui sur des signaux et des indices simples, à faible contenu informationnel (low information signals and cues), mais aisément accessibles grâce aux modes de couverture et de cadrage des médias orientés vers le grand public 5 .

Ainsi, selon le point de vue – moins minimaliste qu’il n’y paraît, mais résolument

« cognitiviste » – d’un auteur de référence, « les gens » construisent leurs réponses aux

1. William Gamson, Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, notam-

ment p. 117 et 175.

2. Samuel L. Popkin, The Reasoning Voter Communication and Persuasion in Presidential

Campaigns, Chicago, The Chicago University Press, 1991, notamment p. 24-25.

3. Will Rogers, cité par Russell J. Dalton, Citizen Politics Public Opinion and Political Par-

ties in Advanced Industrial Democracies, Chatham, Chatham House Publishers, 2 e éd., 1996, p. 32.

4. Samuel L. Popkin, The Reasoning Voter op. cit., p. 20.

5. Samuel L. Popkin, ibid., notamment p. 44-99 et 133-146.

,

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

sondages d’opinion sur le champ, en s’appuyant sur ce qui leur passe par la tête, notam- ment des « considérations » empruntées aux discours des élites, ou des informations jugées significatives – par exemple des indices relatifs aux connotations partisanes (démo- crate ou républicaine) ou idéologiques (libérale ou conservatrice) d’une déclaration 1 . Certains auteurs prennent aussi en compte les aspects institutionnels de la situation et ajoutent que les « instituts de sondages ne sont pas payés pour dire que la plupart des gens répondent qu’ils ne savent pas » et qu’ils « incluent généralement suffisamment d’informations dans les questions pour permettre aux enquêtés de fabriquer une réponse

à chaud » 2 .

En dépit de leur faible niveau d’information, les citoyens sont donc supposés se débrouiller pour raisonner de manière cohérente et faire des choix en s’appuyant sur des raccourcis de raisonnement et sur des heuristiques de jugement (judgmental heuristics) 3 . Dans cette perspective, plutôt que de caractériser « les électeurs » par la faiblesse de leurs investissements et de leurs aptitudes politiques, il est préférable de souligner qu’ils obtien- nent de bons rapports coûts/bénéfices d’information en s’en tenant à des indices simples, prometteurs de rendements élevés, et en éliminant du même coup le besoin d’informations substantielles sur les enjeux 4 . C’est le cas, par exemple, quand ils émettent un vote « rétrospectif » fondé sur le présupposé que le président contrôle l’économie et qu’il est responsable de la situation de l’emploi ou du niveau des salaires (tels qu’ils sont évalués

à l’aune de la situation personnelle des électeurs concernés). Les chercheurs qui, selon

l’expression de l’un d’entre eux, « ont proposé des fondements pour une vue beaucoup plus positive de la compétence du citoyen » ne « contestent pas que les enquêtes révèlent une ignorance politique largement répandue » 5 . Mais ils ajoutent que des « citoyens » mal informés peuvent participer à la politique de manière compétente et s’acquitter conve- nablement de leurs tâches civiques qui consistent à voter et à évaluer les politiques publiques 6 . « L’électeur » n’est pas aussi « rationnel » que le supposent les représenta- tions orthodoxes traditionnelles, mais il est capable de raisonnement. Les auteurs qui partagent cette critique du « paradigme minimaliste » ont en commun un intérêt pour les instruments cognitifs 7 des « citoyens ordinaires », à com- mencer par ceux des fractions les moins concernées par la politique. Les « cogniti- vistes » concèdent (même si c’est souvent du bout des lèvres) aux « minimalistes » que beaucoup de « citoyens » sont peu informés politiquement et qu’ils ne sont pas en mesure de s’approprier les schèmes d’évaluation abstraits qui sont à l’œuvre dans les débats entre spécialistes de la politique. Mais ils objectent que les moins informés des « citoyens » ne sont jamais totalement dépourvus d’éléments et d’instruments d’appréciation.

1. John R. Zaller, The Nature and Origins of Mass Opinion, Cambridge, Cambridge Univer-

sity Press, 1992, notamment p. 33-36.

2. G. R. Boynton, « Computational Modeling : A Computational Model of a Survey Respon-

dent », dans Milton Lodge, Kathleen M. McGraw (eds), Political Judgment Structure and Process,

Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1995, p. 229-248, dont p. 245.

3. Paul M. Sniderman, « Taking Sides », cité, p. 68.

4. James H. Kuklinsky, Paul J. Quirk, « Reconsidering the Rational Public : Cognition, Heu-

ristics, and Mass Opinion », dans Arthur Luppia et al., Elements of Reason op. cit., p. 153-182.

,

5. James H. Kuklinsky, Paul J. Quirk, ibid., p. 153.

6. James H. Kuklinsky, Paul J. Quirk, ibid, p. 153 et 155.

7. La notion d’instruments cognitifs désigne à la fois les « informations », représentations,

« savoirs » pratiques et les critères de jugement mobilisés par des « citoyens ordinaires » pour se faire une opinion sur divers sujets publiquement débattus et, notamment, pour choisir entre des candidats à une élection et participer au scrutin.

Daniel Gaxie

On voit que l’un des enjeux de la controverse est la restauration d’une vision plus orthodoxe du rôle et des capacités des « citoyens » dans un système démocratique. D’où l’insistance et le soulagement à proclamer que le « citoyen » « raisonne » et qu’il est en mesure de faire face aux tâches qui lui sont imparties dans et par la représentation offi- cielle de la démocratie représentative. Les analyses cognitivistes ne sont pas pleinement orthodoxes dans la mesure où elles ne remettent pas en question les constats empiriques relatifs au faible niveau d’intérêt, d’attention et d’information politiques d’une partie importante de la population. Elles définissent cependant une néo-orthodoxie par leur souci de réhabiliter les capacités des « citoyens » à faire des choix quand ils sont appelés à désigner leurs représentants. Telle est la signification de ce cri de victoire – assez peu « minimaliste » au demeurant – de l’un des cognitivistes les plus en vue : « Ayant si longtemps souffert d’être tenu pour un imbécile du fait de son incapacité à rassembler suffisamment, ou même seulement un minimum, d’information à propos d’une campagne électorale, l’électeur américain pourrait être plus justement considéré comme un efficace gestionnaire d’information de l’école de la rationalité limitée, capable d’intégrer de manière routinière, en temps réel, les matériaux bruts de la campagne en une impression d’ensemble et qui s’empresse ensuite d’oublier les faits qui ont contribué à alimenter le compte d’évaluation en ligne [ on-line tally] » 1 . Que l’accent soit mis sur les aptitudes à minimiser les coûts d’information dans la perspective d’une théorie de l’action rationnelle des « avares cognitifs » 2 ou, plus récem- ment, sur le rôle des institutions dans la simplification des choix individuels 3 , c’est aussi un postulat d’équivalence cognitive et politique des instruments de choix qui est impli- citement, et quelques fois explicitement, avancé 4 : « Les citoyens peuvent utiliser et uti- lisent souvent des quantités limitées d’information pour prendre les mêmes décisions [les deux auteurs pensent au fait de voter lors d’une élection présidentielle] que celles

1. Milton Lodge, « Toward a Procedural Model of Candidate Evaluation », dans Milton

Lodge, Kathleen M. McGraw (eds), Political Judgment Structure and Process, op. cit., p. 111-139, dont p. 139.

2. Du point de vue des sciences sociales, il est sans doute préférable de ne pas entrer dans

un débat, nécessairement normatif, pour décider de ce qui est « rationnel » ou « raisonnable ». On

ne peut toutefois manquer de s’étonner d’un plaidoyer en faveur de la « rationalité » de la non-

information émanant d’auteurs pourtant soucieux de réhabiliter la figure du citoyen et qui appar- tiennent certainement eux-mêmes aux fractions les plus informées de la population.

3. Dans une version plus récente du paradigme cognitiviste, les performances paradoxales

des citoyens les plus éloignés de l’univers politique sont davantage imputées à l’organisation des

choix publics par les institutions politiques – en particulier au bipartisme américain – qu’aux qualités innées des adeptes intuitifs de la rationalité limitée. Si « l’électeur » parvient à surmonter les lacunes de son information politique, ce n’est pas (ou pas seulement) parce qu’il est capable de simplifier les situations et de bricoler des jugements, mais plutôt (ou aussi) parce que les choix sont systé- matiquement simplifiés par le système de partis qui organise par avance les alternatives politiques de manière binaire, exclusive et exhaustive. En ce sens, cf. Paul M. Sniderman, « Taking Sides », cité, p. 79 et 81. De ce point de vue, les cognitivistes se simplifient la tâche en raisonnant le plus souvent sur le cas très particulier parce que très simplificateur de l’élection présidentielle américaine.

4. La notion même de raccourci d’information prend tacitement appui sur ce postulat d’équi-

valence. Si certains circuits d’information sont caractérisés comme « raccourcis », c’est par réfé- rence à des cheminements plus longs qui ne sont cependant pas explicités. Toutefois, dans la mesure où ils se réfèrent à la problématique de la rationalité limitée introduite par Herbert Simon, les cognitivistes opposent tacitement une rationalité « absolue » fondée sur une information exhaustive et adéquate, à la rationalité nécessairement plus limitée de « citoyens » qui s’appuient sur un stock d’informations inégal mais nécessairement borné. Certains de ces auteurs soulignent d’ailleurs que les sujets les plus informés empruntent également des « raccourcis » d’information quand ils sont amenés à faire des choix politiques. L’image du raccourci suggère donc que tout « citoyen » est

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auxquelles ils seraient parvenues s’ils avaient été davantage informés » 1 . Corrélative- ment, « quand un petit nombre d’informations simples permet aux citoyens de faire les mêmes choix [je souligne à nouveau] que s’ils disposaient d’informations nombreuses et complexes, ceux qui veulent faire des choix raisonnés n’ont pas besoin d’en savoir beau- coup » 2 . On voit que c’est aussi à la restauration du principe d’égalité, si essentiel à la représentation normative officielle de l’ordre politique, que travaillent les cognitivistes.

L’OBSERVATION DES COGNITIONS

Quels que soient les présupposés qui l’inspirent, l’hypothèse des « raccourcis » d’infor- mation et des heuristiques de jugement mérite certainement d’être prise au sérieux. Comme souvent dans l’histoire des sciences sociales, ces expressions relativement récentes dési- gnent des réalités plus anciennement connues. Les explications relatives au rôle des leaders d’opinion dans les groupes primaires, aux effets « bangwagon » ou « underdog », aux réponses ou aux votes de conformité, à la transmission intergénérationnelle des identifica- tions partisanes, aux retraductions éthiques des situations politiques, aux critères sociaux des choix partisans ou à la remise de soi aux partis, s’efforcent de décrire les méthodes et les instruments mobilisés par les fractions de la population les moins concernées pour faire face aux situations politiques. Mais, sans être totalement novatrices, les analyses cogniti- vistes ont contribué à braquer l’attention sur les instruments cognitifs grâce auxquels des « citoyens » donnent du sens à des situations politiques et font des choix. Toutefois, si la littérature récente insiste beaucoup sur le rôle des « raccourcis », et autres « heuristiques de jugement », elle se borne généralement à en proposer des illustrations, dont certaines relèvent davantage de l’intuition que de l’observation 3 . À ma connaissance, on ne dispose pas, à ce jour, de description systématique des instruments cognitifs des citoyens « ordi- naires », des conditions de leur mise en œuvre et de leurs effets. On peut tenter de repérer et d’analyser les instruments cognitifs et les méthodes pratiques d’évaluation mobilisés par des citoyens quand ils sont placés en situation poli- tique en les interrogeant sur leurs préférences et leurs aversions politiques, et sur les éléments qu’ils prennent en compte pour décider de ces préférences et aversions 4 . La

nécessairement confronté à la nécessité de réduire les efforts et le temps consentis pour accumuler des informations, ainsi que la quantité d’informations accumulées avant de faire un choix, même si certains abrègent davantage le travail d’information que d’autres. Mais la métaphore du « rac- courci » suggère également que quels que soient les chemins empruntés pour se faire une opinion, la « destination » finale sera la même puisqu’un choix sera finalement opéré. Chacun sait qu’un raccourci est un chemin plus court qu’un trajet courant ou « normal » pour aller quelque part. L’image du raccourci d’information suggère donc que les méthodes utilisées pour abréger le travail d’information sont variables mais que le résultat est identique : tous les raccourcis mènent à un

choix, et notamment à un vote en faveur de l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle américaine.

1. Arthur Lupia, Mathew D. McCubbins, « The Institutional Foundations of Political Com-

petence : How Citizens Learn What They Need to Know », dans Arthur Lupia et al., Elements of

Reason op. cit., p. 47-65, dont p. 50.

,

2. Arthur Lupia, Mathew D. McCubbins, ibid.

3. Je pense par exemple aux textes, pourtant généralement considérés comme fondateurs

(seminal), de Samuel Popkin, The Reasoning Voter op. cit., et de Milton Lodge, « Toward a Procedural Model of Candidate Evaluation », cité.

4. Ce type d’enquête soulève diverses difficultés que je n’entends pas minimiser, mais qu’il

serait trop long de discuter dans le cadre de cet article. Je me bornerai à plaider ici que ces difficultés

n’empêchent pas de parvenir à certains résultats.

,

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conduite d’enquêtes par entretiens semi-directifs approfondis auprès d’échantillons rai- sonnés 1 montre que les instruments cognitifs et les ethno-méthodes d’évaluation varient selon le type de rapport au politique. L’objectif de cet article n’est pas de proposer une description des divers types d’instruments cognitifs mobilisés par diverses catégories de citoyens, mais plutôt de discuter l’hypothèse d’équivalence des « raccourcis » d’infor- mation. Il serait en effet trop long de proposer ici une analyse systématique des divers types, sous-types et variantes de rapport au politique dont les instruments cognitifs des citoyens sont une composante. Ces « types » et ces « sous-types » sont des types idéaux progressivement élaborés à travers des va-et-vient entre des constructions provisoires et des observations pratiquées à l’aide d’entretiens 2 . Pour ce type de recherche, les élabo- rations idéal-typiques sont à la fois des moyens et des objectifs de connaissance 3 . Leurs

1. La constitution d’échantillons raisonnés repose sur un ensemble d’hypothèses théoriques

relatives aux facteurs susceptibles d’influer sur les phénomènes observés. Dans le cas des instru- ments cognitifs et des schèmes d’évaluation politiques mobilisés par des citoyens « ordinaires », l’objectif est d’interroger des personnes différentes sous le rapport des propriétés qui commandent

le rapport au politique (principalement le niveau d’éducation, la position sociale, l’âge, le sexe, la proximité avec des mouvements sociaux, l’engagement associatif, religieux, syndical ou partisan, et la politisation des groupes primaires).

2. C’est à l’occasion d’une enquête par entretiens approfondis sur les rapports à l’immigration,

financée par la direction de la population et des migrations et conduite entre 1996 et 1998 (N = 196), que j’ai commencé à travailler sur les rapports à la politique à partir de matériaux « qualitatifs ». L’un des objectifs de cette enquête collective menée avec une équipe rémunérée de doctorants et de chercheurs était en effet d’examiner si les attitudes à l’égard de l’immigration étaient ou pas articulées à des orientations politiques ou politico-idéologiques. Cette enquête a également été menée avec des étudiants de maîtrise de science politique en 1996-1997 (N = 49) et 1998-1999 (N = 58). Dans le cadre d’un enseignement de méthodologie en licence de science politique, j’avais parallèlement organisé avec Jacqueline Blondel et Christian Salanson des enquêtes davantage cen- trées sur la question des rapports au politique. Ces enquêtes ont été conduites entre 1997 et 2000. Lors de l’année 1997-1998, la formation des décisions relatives à la participation et à l’orientation des votes lors des élections régionales et cantonales de 1998 a été observée à travers des entretiens répétés avant et après les scrutins. Les objectifs de ces enquêtes étaient à la fois pédagogiques et exploratoires. Plusieurs centaines d’entretiens de qualité variable ont été réalisées par les étudiants et certains d’entre eux ont donné des résultats intéressants. La même enquête a été réalisée au cours de cette année universitaire 1997-1998 avec une équipe de 9 étudiants de maîtrise qui ont interrogé 27 personnes à trois reprises. Au cours de l’année 1999-2000, je me suis concentré avec un groupe

d’étudiants de maîtrise sur l’analyse des instruments cognitifs et des « ethno-méthodes » à partir

desquels des citoyens ordinaires appartenant à des catégories différentes de la population établissent des différences entre des acteurs du champ politique, font des choix et expriment des préférences (N = 29). Dans les mêmes conditions, les années 2000-2001 et 2001-2002 ont été consacrées à une recherche qui s’appuyait sur les méthodologies mises au point au cours des années précédentes, mais qui était plus spécifiquement centrée sur les usages des médias et leurs éventuelles répercus- sions sur les perceptions critiques de la politique. Dans ce cadre, 63 personnes ont été interrogées la première année et 72 la seconde. Depuis 2005, j’anime une recherche collective sur les attitudes à l’égard de l’Europe, financée par l’Agence nationale pour la recherche. L’un des objectifs de ce travail est d’examiner dans quelle mesure et comment des « citoyens ordinaires » formulent des opinions sur les questions européennes. Ce n’est plus alors la question des attitudes par rapport à des partis ou à des personnages politiques qui est posée, mais celle de l’orientation par rapport à des réalités européennes (par exemple l’euro) et à des enjeux européens. Une pré-enquête auprès de 90 personnes a été conduite en 2006. Une enquête plus approfondie est en cours en Allemagne, en France et en Italie. Je remercie tous ceux avec qui j’ai eu l’occasion de travailler tout au long de ces années, avec une mention particulière pour Vincent Chasson, Julie Devin et Damien Pellé.

3. Pour des analyses en ce sens, voir Jean-Claude Passeron, « Introduction. L’espace wébérien

du raisonnement comparatif », dans Max Weber, Sociologie des religions, Paris, NRF Gallimard, 1996, p. 1-49, et, plus généralement, Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. L’espace

non poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

versions successives servent à interroger le rapport au politique des enquêtés. Corrélati- vement, les observations pratiquées à l’occasion des entretiens permettent de corriger, rectifier, compléter, compliquer, confirmer ou invalider les constructions idéal-typiques provisoires. Chaque cas observé doit être traité comme une épreuve empirique mettant en jeu l’ensemble de la construction idéal-typique et théorique provisoirement élaborée. C’est en prenant appui sur cette construction que j’ai sélectionné quelques cas exemplaires particulièrement pertinents pour discuter l’hypothèse de l’équivalence cognitive, pratique et politique des « raccourcis » d’informations et des « heuristiques de jugement ». Ces cas ne sont pas des exemples isolés choisis parce qu’ils viendraient opportunément illus- trer les analyses avancées dans cet article. Ils ont été retenus en raison de leur proximité avec deux types idéaux « polaires » opposés qui caractérisent les formes les plus éloignées de rapport au politique 1 . Les cas de C., F. et S. ont été retenus parce qu’ils donnent une bonne illustration 2 , quasi idéal-typique, des instruments cognitifs et du rapport à la poli- tique des segments de la population qui se tiennent à distance de l’univers politique. Inversement, le cas de D. est typique des fractions les plus impliquées dans les questions politiques. L’enjeu de cette comparaison de personnes dont le rapport au politique s’oppose presque trait pour trait est de se donner les moyens de questionner l’affirmation de l’équivalence cognitive, pratique et politique des divers raccourcis d’information, qui est au cœur de la problématique du courant « cognitiviste ». Les membres des segments les moins politisés des régions basses et moyennes inférieures de l’espace social prennent souvent appui sur des appréciations de leur situa- tion personnelle lorsqu’ils doivent se prononcer sur des questions politiques 3 . Un cas symptomatique est celui de C., 22 ans, fils de petits agriculteurs, scolarisé jusqu’à la quatrième, sans diplôme, ouvrier dans une entreprise métallurgique de taille moyenne après plusieurs années de « petits boulots », d’intérim et de CDD. Depuis deux ans, il bénéficie d’un CDI. Il est posté sur une machine qui découpe des tôles. Il « fait les 2/8 » pour un salaire légèrement supérieur au Smic. La direction de son entreprise a récemment procédé à des achats de machines automatiques qui économisent le travail et elle a cessé toute embauche. Son épouse est titulaire d’un BEP et a échoué au bac. Ils vivent dans une commune rurale de Bourgogne. Elle a travaillé pendant un an dans une librairie, puis comme femme de ménage « au noir » dans un hôtel. Elle a quitté cet emploi après que son employeur ait refusé de régulariser sa situation. Elle est au chômage au moment de l’entretien et prépare des concours administratifs. D’abord étonné qu’on s’adresse à lui pour un entretien sur des sujets politiques, il est nerveux au moment de commencer et il tient à préciser d’emblée que « la politique, moi j’m’en fous, de toute manière, c’est que des conneries et puis j’y connais rien ». Une fois l’enregistrement commencé, il nuance

1. Je choisis à dessein des cas proches des types de rapports au politique les plus contrastés

pour discuter les assertions du courant cognitiviste. Bien que situés autour des « pôles » opposés du continuum d’investissement, les cas empiriques examinés ici ne sont nullement exceptionnels. Ils caractérisent au contraire les manifestations courantes d’investissement des segments les plus concernés et les formes habituelles de maintien à distance des catégories les moins politisées. Le rapport au politique et les instruments cognitifs des fractions du public qui peuvent être rattachées à des types, sous-types et variantes intermédiaires ne sont pas analysés ici.

2. J’utilise ce mot à dessein pour souligner que, lorsque les résultats d’une enquête qualitative

sont des descriptions de types idéaux de configurations de propriétés et de connexions causales,

leur exemplification empirique emprunte nécessairement le registre de l’illustration. Mais ces illus- trations tirent leur validité d’une démarche qui relève d’une épistémologie que l’on peut rattacher, pour simplifier, au rationalisme appliqué, et qui n’est donc pas illustrative.

3. Ce qu’il est convenu d’appeler le « vote rétrospectif » est un aspect particulier de ce type

particulier de rapport au politique.

Daniel Gaxie

quelque peu son propos. Quand on lui demande s’il s’intéresse à la politique, il répond « oui et non », et quand l’enquêteur lui rappelle ses propos liminaires, il s’explique :

« Ouais, non, mais j’veux dire, j’m’en fous, mais c’est vrai que quand il y a une loi qui passe ou autre euh j’suis quand même à l’écoute ». Il cite l’exemple des « 35 heures »,

on avait des horaires réguliers sur

, pas de boulot on peut faire 32 heures, si y a beaucoup de boulot, évidemment, ça tombera dans la bonne saison, alors on s’tapera des semaines de 44 heures donc voilà, vive les 35 heures ! bon c’est clair qu’ça fait pas d’embauche, mis à part tout ce qui est fonc- tionnaire et puis ça embête beaucoup de monde ». Il déclare qu’il évite de parler poli- tique avec son épouse, « parce que ça la fait bondir », mais « les 35 heures » est l’un des rares sujets qu’il se souvient avoir discuté avec elle, « parce que vu qu’elle a pas de boulot euh, bon, elle, ça lui en a toujours pas apporté hein [rire crispé] ». Il répète à plusieurs reprises que les hommes politiques sont de « très bons comédiens » et que

« c’qui proposent, il y a rien d’intéressant quoi, au final ». Il entrevoit toutefois quelques rares exceptions : « Si, not’ président [Chirac], quand il a parlé de supprimer l’armée [allusion à la suppression du service militaire obligatoire], c’est bien, il s’y est tenu ça personnellement, ça m’intéresse vraiment euh, le restant pfff ». Quand on l’interroge, il répond d’un ton tranché qu’il n’a pas de préférence en politique car « c’qui les intéresse, c’est l’fauteuil c’est même pas c’qui vont faire, parce que eux, ils s’en foutent de c’qui vont faire à la limite ». Pourtant, il vote, même si c’est de manière intermittente, et il est disponible pour soutenir celui qui lui apporterait quelque chose de « concret » : « Mais si un jour on nous propose vraiment quelqu’chose, euh pour que tout le monde ait du

, c’est clair qu’j’voterais pour cette personne-là quoi ». Il cite à nouveau l’exemple de Jacques Chirac : « Je vois par exemple pour l’histoire de supprimer l’armée, ça c’est pour ma pomme quoi bon moi j’aurais voté pour lui juste pour ça à la limite ». Le rapport au politique de C., de même que son mode d’évaluation des objets politiques procèdent d’un rapport au monde caractérisé par une projection dans l’avenir pour ce qui concerne la vie familiale, mais aussi beaucoup d’inquiétude et d’incertitude concernant la situation professionnelle et économique : « Point d’vue professionnel, j’vois aucun avenir quoi point de vue personnel, si, j’vois un tas d’avenir quoi, avoir des enfants, avoir des chiens ou autres, si, si, mais point de vue professionnel, non, parce que on s’attend au meilleur comme au pire donc, non ». Son rêve, « ce s’rait que j’aille au boulot sans souci, que

j’finisse mes fins de mois sans souci » et c’est en fonction de ses préoccupations qu’il prête attention à quelques rares sujets et qu’il élabore un point de vue sur ces rares sujets. On le voit par exemple dans les jugements qu’il formule à l’égard du principal dirigeant

, lui j’pourrais pas voter ») à cause de son « style », qu’il perçoit comme trop « brutal » (« tout le monde habillé en costard tout le monde dans le droit chemin et puis il a des méthodes un peu brutales quand même pour agir »). Mais, dans le même temps, il approuve certaines de « ses idées » pour des motifs qui renvoient très directement à sa situation sociale personnelle et aux inquiétudes qui la caractérisent : « Pourtant, il y a des idées qui sont bonnes ses idées de, de limiter les immigrés en France, c’est bien finalement, parce que c’est vrai qu’on a pas tellement d’boulot et puis la France se repeuple encore assez bien, quoi qu’on en dise ». Un second exemple de ce mode particulier d’évaluation des objets politiques en fonction de leurs répercussions supposées sur la situation personnelle des individus peut être observé dans le cadre d’un entretien avec F. sur « l’Europe ». F. est âgé de 36 ans.

du Front national qu’il rejette fermement (« ça s’ra d’office non c’est clair que pour

boulot et euh payer moins d’impôts, si ça tient debout c’qui proposent, euh ouais,

l’ensemble de l’année, maintenant on a des horaires [il réfléchit]

si y a

sujet sur lequel il a des opinions tranchées : «

modulables

,

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

Il est fils d’ouvrier et il a arrêté ses études avant la fin du collège. Il a d’abord travaillé comme poseur de moquette dans la région parisienne, avant de s’établir dans l’ouest de la France, où il travaille comme ouvrier dans un abattoir de volailles. Son travail consiste

à conditionner les volailles dans des cartons avant leur expédition. Il gagne autour de

1 000 euros par mois sur treize mois avec une prime d’intéressement. Il est marié avec S., âgée de 26 ans, et ils ont trois enfants âgés de 5 ans à deux mois. F. est également père d’une fille de 16 ans née d’un premier mariage. Ils vivent dans un bourg rural de 2 000 habitants et ils paient 500 euros par mois pour le loyer de la maison individuelle qu’ils occupent. S. a été ouvrière à l’abattoir. Elle a cessé de travailler, mais, avec les trois enfants, ils touchent 800 euros d’aides sociales diverses. Ils ont également calculé que l’apport d’un second salaire serait presque annulé par les dépenses supplémentaires, notamment de transport, qui seraient induites par la reprise d’une activité professionnelle. Ce calcul, qui est minutieusement expliqué à l’enquêteur, est révélateur d’inquiétudes constantes suscitées par la gestion serrée d’un budget qui permet à peine de faire face aux dépenses courantes : « Quand je vois mon salaire, 1 000 euros si j’ai bien bossé, 1 200 euros, et puis après avec les factures, les trucs pour les petits il reste quoi ? 150 euros la vie actuelle fait qu’on ne peut pas se faire plaisir, ou bien si on le fait, on le regrette le jour d’après, ou alors des petits plaisirs, comme au niveau de la nourriture, des choses comme ça, mais sortir, ou faire des choses comme ça, c’est presque plus possible à l’heure actuelle ».

Le couple s’intéresse très peu à la politique. Ils regardent le journal télévisé et lisent

un journal local, « pour savoir ce qui s’est passé, s’il y a eu des accidents ». Lui a cessé de voter depuis qu’il a quitté la région parisienne, il y a de cela quinze ans : « Boh on va voter à droite, à gauche, Jean-Marie Le Pen, ça va changer quoi ? Autant plus y aller ». Elle avoue plus nettement son sentiment d’incompétence (« J’y connais que dalle en fait je me suis jamais intéressée à la politique quoi »), ce qui ne l’empêche pas de participer

à certains scrutins (« J’ai voté pour montrer à la commune que si jamais un jour j’avais

besoin d’un logement je pensais qu’en allant voter on allait plus m’écouter »). Le sentiment d’incompétence et le faible intérêt pour les questions politiques n’empêchent pas ce couple d’avoir des opinions sur « l’Europe ». Ils en ont une vision négative que F. fait remonter à « Maastricht » : « Tout a commencé à merder, tous les gens, ils se sont dit oui je vais être européen comme tout le monde, et puis en fait tout le monde s’est fait avoir tout le monde a cru qu’on aurait comme les autres pays, comme l’Espagne et eux aussi comme la France, mais en fait ce n’est pas ça. » Il n’a pas voté lors du référendum de 1992, mais il précise qu’il aurait voté « non » s’il avait participé au scrutin. F. et S. n’ont pas davantage voté lors du référendum de 2005 ([S.] : « il y avait un gros texte à lire, on avait chacun un dossier c’était lourd quand même » ; [F.] :

« et puis ça coûte de l’argent ! »). Ils déclarent que s’ils avaient voté, ils se seraient prononcés pour le « non », « [F.] : parce que il y a déjà assez de merde on travaille c’est juste pour manger, payer surtout payer que ça vivre non c’est subvenir au minimum [S.] : on travaille pas pour vivre [F] : on ne vit pas ». C’est la perception d’une inégalité de situation, défavorable à la France et aux Français, qui est au principe de leur vision négative de « l’Europe » et de leur conviction qu’il est préférable de s’en écarter : « Que la France reste la France, on n’a pas les mêmes avantages que les autres pays alors ça sert à rien de faire l’Europe faut rester français ». Mais pour eux, l’Europe se résume à peu près à l’euro et avec l’euro, « on perd de l’argent » : « [F.] : pour moi il y avait un zéro de plus et puis dans tout ce qu’on achète c’était pas arrondi comme maintenant là c’est arrondi au dessus en fait [S.] : il y a une augmentation de tout ce qu’on peut acheter au quotidien [F.] : un simple caddie maintenant c’est 250 euros et

Daniel Gaxie

dans le caddie il y a quoi ? Avant pour 1 000 francs, on avait un grand caddie, qui était bien quoi [acquiescement de S.], maintenant pour 150 euros le caddie, il est à moitié [S.] : non il y a eu une hausse des prix phénoménale [F.] : rien que l’essence, 1.35

ça fait 9.90 ou 10 francs si on revient en arrière ça ferait 10 francs le litre !

Tandis que là 1.35 euro ce n’est pas cher ça a l’air de rien, une pièce de un euro et puis quelques centimes moi qui suis fumeur, les Marlboro 5 euros le paquet avant j’ai jamais payé 30 balles pour un paquet de cigarettes ! mais 5 euros ça passe c’est un petit billet de 5 euros un peu comme les petits billets de 5 francs qu’on avait à l’époque ». Et c’est encore l’euro qui explique, de leur point de vue, la situation défavorable que subissent la France et les Français car « dans chaque pays l’euro est pas au même prix pour tout le monde pour nous 1 euro ça va être 6.55, pour eux [dans d’autres pays] ça va être 5.80, 5.40 ». Ces exemples peuvent apparaître comme des illustrations du corps d’hypothèses avancé par les cognitivistes. Des citoyens peu informés et peu concernés par la politique sont néanmoins en mesure de former des jugements et des opinions sur des politiques publiques (la réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 heures), des décisions publiques (la suppression de la conscription), des hommes ou des partis politiques (le président Jacques Chirac, Jean-Marie Le Pen), des enjeux complexes (« l’Europe », l’euro). Ils sont également en mesure de faire des choix au moment des élections et des votations. Conformément aux hypothèses « cognitivistes », ils élaborent des points de vue en s’appuyant sur des bribes d’information entendues à la télévision, sur des savoirs tirés de l’expérience (par exemple, des savoirs relatifs à l’évolution des prix) et sur des vues conventionnelles dans les milieux dans lesquels ils évoluent (par exemple, au sujet de l’ambition des hommes politiques). Ils raisonnent en établissant une relation positive ou négative entre certains éléments de leur situation personnelle (par exemple, leur pou- voir d’achat ou leur situation d’emploi) et des objets politiques (par exemple, une décision gouvernementale de réduction de la durée du temps de travail, le passage à une monnaie européenne unique, les déclarations prêtées à un homme politique sur l’immigration). Leur situation personnelle et leur expérience pratique de la vie de tous les jours (par exemple, l’évolution des conditions de travail dans leur entreprise, la situation d’emploi d’une compagne, ou l’évaluation du coût du caddie hebdomadaire) fonctionnent comme des « raccourcis d’information ». Elles leur permettent de former des jugements sur des sujets complexes (les effets de la réduction du temps de travail sur le niveau d’emploi ou le bilan de l’appartenance de la France à l’Union européenne), sans consacrer beaucoup de temps à prendre connaissance de ce qu’en disent les médias et sans être informés des éléments « techniques » ou « politiques » débattus par les diverses catégories de spécialistes. Mais l’image du « raccourci d’information » ne doit pas être réservée aux segments les moins politisés de la population. Elle s’applique aussi, même si c’est de manière différente, aux fractions les plus concernées du public. Un cas particulier, proche de l’idéal-type mais nullement exceptionnel, est celui de D., âgée de 42 ans, DEA de droit privé, magistrate, membre du Syndicat de la magistra- ture et de la Ligue des droits de l’homme. Son intérêt pour les questions politiques est élevé. Lors de l’entretien, elle fait spontanément référence à divers personnages politi- ques, à plusieurs « affaires », aux résultats des élections, à des péripéties des campagnes électorales, à des aspects amusants des débats entre candidats, mais aussi à un grand nombre de décisions ou de politiques publiques et à la politique française, européenne et internationale. Elle développe des opinions circonstanciées sur un grand nombre de sujets : le référendum de 2000, le mandat présidentiel, l’insécurité, la libéralisation de la

euros

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

consommation du cannabis, la dépénalisation du séjour irrégulier des étrangers, les pri-

vatisations, l’écart entre les riches et les pauvres, les droits sociaux, les directives euro- péennes, l’élargissement de l’UE, l’attitude des USA à l’égard de l’élargissement, la politique étrangère française, la politique européenne, la discrimination positive, la sécu- rité sociale, l’école, la parité, des décisions du Conseil constitutionnel, ou l’immunité du président de la République. Elle discute souvent de sujets politiques avec ses amis ou des membres de son syndicat ou des associations dont elle est adhérente, et elle participe

à de nombreuses manifestations. Son intérêt est constamment en éveil. Elle écoute les

informations radiodiffusées lorsqu’elle se déplace en voiture, regarde régulièrement un journal télévisé, soit à 20 h 00, soit à 23 h 00 quand elle rentre tard de son bureau, ainsi que les émissions politiques spécialisées des différentes chaînes. Elle est abonnée au Nouvel Observateur, elle achète le Canard Enchaîné chaque semaine, et elle lit Le Monde

« assez souvent ». Son intérêt pour les questions politiques est non seulement soutenu, mais également minutieux. Ainsi, à propos de la parité, elle explique qu’elle a regardé la composition

des listes du PS à Paris lors des dernières élections municipales et qu’elle a constaté qu’il

y avait plus de femmes que d’hommes.

Comme le jeune ouvrier évoqué plus haut, elle se prononce sur des sujets qui la concernent directement dans sa vie professionnelle, même si elle ne se borne pas à en évaluer les conséquences pour elle-même et si elle adopte un point de vue plus généra- lisant. Elle explique par exemple qu’elle est favorable à la dépénalisation du séjour irré- gulier des étrangers parce « qu’on s’encombre des immigrés [dans les tribunaux], je vois pas en quoi il faut un contentieux pénal, ni en quoi ça arrange les choses d’emprisonner un citoyen étranger en France ». De même, si elle est favorable à la « mixité des tribunaux de commerce », c’est parce que cela revient à imposer en cas de conflit un « juge pro- fessionnel » aux magistrats non professionnels des juridictions commerciales. Dans la même logique, elle se félicite de la « judiciarisation de l’application des peines ». Elle dépasse toutefois ce point de vue corporatiste quand elle dénonce la loi sur la présomption d’innocence qui « ne s’applique qu’aux riches [et qui est] destinée à protéger les hommes politiques qui commettent des abus de biens sociaux ». Quand D. porte un jugement sur des objets politiques moins directement liés à son activité professionnelle, comme les orientations du gouvernement ou la question de

« l’Europe », elle s’appuie elle aussi sur un petit nombre d’éléments d’appréciation qui

fonctionnent comme des « raccourcis d’information ». Toutefois, à la différence des exemples évoqués précédemment, ces « raccourcis » ne se réfèrent pas de manière « pri- vative » à sa situation personnelle ou à celle de sa catégorie d’appartenance. Ils renvoient plutôt à des thèmes du débat politique, à des catégories idéologiques générales ou à des macro-observations « statistiques ». Dans son cas particulier, ces instruments d’évaluation se fondent sur l’écart entre les riches et les pauvres, la place accordée aux femmes, aux jeunes, aux immigrés, aux exclus et aux pauvres, aux aides et aux droits sociaux, au contrôle de l’État, aux privatisations, aux attitudes à l’égard de la question de la « sécu- rité », ou au libéralisme en matière de mœurs. Ainsi, « sur le principe », elle est « tout à fait d’accord » avec la construction européenne, et c’est en ce sens qu’elle avait « voté pour Maastricht ». Mais, ce qu’elle trouve « catastrophique », « c’est que systématique- ment, lorsqu’il s’agit d’harmoniser la législation, on le fait en s’alignant, en matière de droits sociaux, sur le moins disant ». Dans le même sens, elle « constate que les directives qui émanent des institutions européennes sont toujours très en retard sur ce qu’on pourrait espérer d’elles, surtout en matière d’avancées sociales ». Elle porte également un juge- ment négatif sur le gouvernement Jospin parce que c’est celui « qui a le plus privatisé

Daniel Gaxie

des grandes entreprises nationales », ce qui revient à « réduire d’autant la puissance de l’État et donc sa capacité de contrôle ». Elle est d’autant plus déçue que, de son point de vue, « en principe, la politique de gauche est là pour essayer d’avoir une mainmise pour essayer que les exclus ne soient pas exclus », alors que, à l’inverse, « l’écart social se creuse de plus en plus entre les très riches et les très pauvres ». Elle regrette que la grande majorité des magistrats à Paris soit « de droite » et elle cite l’exemple de sa présidente qui « est capable de donner trois mois fermes à un mec parce qu’il se balade avec une barrette ». On voit ainsi que tous les « citoyens », des moins concernés aux plus politisés, disposent d’instruments qui leur donnent une certaine « prise » sur des objets politiques et leur permettent de se prononcer. Mais on peut également constater que ces instruments sont de nature différente et, surtout, qu’ils ne sont pas équivalents du point de vue des capacités que des « citoyens » peuvent mettre en œuvre pour se faire une opinion sur les affaires de la cité et contrôler l’action des gouvernants.

LES COGNITIONS ET LES INÉGALITÉS FACE AU POLITIQUE

On a vu par exemple que C., l’ouvrier résidant en Bourgogne, s’appuie sur son expérience personnelle pour porter des jugements sur des politiques publiques. Mais les moyens d’évaluation dont il dispose ne sont pas suffisants, de son propre point de vue, pour donner suffisamment de sens à toutes les réalités politiques auxquelles il lui arrive d’être confronté. On peut l’observer quand il répète et insiste qu’il « n’y connaît rien en politique ». À l’inverse, D., la magistrate, laisse percer à plusieurs reprises sa conviction tacite de sa propre compétence technique et statutaire. Ainsi, elle avance des arguments techniques pour justifier son abstention lors du référendum de 2000 sur la réduction de la durée du mandat présidentiel. Elle déplore notamment les silences du projet de révision sur la question de savoir si « les députés allaient être élus avant ou après [l’élection présidentielle] et si c’était un mandat renouvelable ou non renouvelable ». Elle estime que le principe du référendum est « très démocratique en soi », mais que « ça va pas intéresser le chômeur ». De son point de vue, « quand la question porte sur des disposi- tions constitutionnelles » comme c’était le cas en 2000, elle s’adresse à un « électorat élite ». Elle exprime tacitement l’évidence de son rattachement à cette fraction politique- ment éclairée de la population puisqu’elle définit cet « électorat élite » comme celui qui [entre autres choses] « sait et que ça intéresse de réfléchir si les députés doivent être élus avant [ou] après ». Dans le même sens, quand elle développe ses opinions à propos de la « construction européenne », elle note en passant que « d’un point de vue économique, [elle n’est] pas très calée », même si c’est pour ajouter que, « a priori, avoir un euro fort pour lutter contre le dollar, ce serait bien ». Mais, en soulignant ainsi des « lacunes » (relatives) dans un domaine particulier, elle révèle involontairement qu’elle se sent en mesure et en droit d’intervenir sur les nombreux autres sujets qu’elle évoque avec pro- lixité au cours de son entretien. Cette magistrate dispose, on l’a vu, d’instruments d’évaluation abstraits directement issus des débats politiques courants et, corrélativement, elle s’insère avec aisance dans ces débats. Elle entretient un rapport de familiarité « naturelle » avec les enjeux débattus dans le champ politique, dans la mesure où la plupart des instruments de déchiffrement qu’elle mobilise sont produits par et dans les luttes constitutives de ce champ. Les deux ouvriers disposent également d’instruments de déchiffrement et d’orientation qui leur permettent

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

de former des jugements sur certains objets politiques, tels que les « 35 heures » ou « l’euro ». Mais, contrairement aux hypothèses « cognitivistes », ces instruments (ou ces « raccourcis ») ne leur permettent pas « de prendre les mêmes décisions » et « de faire les mêmes choix » que la magistrate. Cette dernière dispose non seulement d’informations plus nombreuses et plus développées, mais surtout d’instruments d’évaluation d’une tout autre portée.

Car même si les deux ouvriers peuvent former des opinions sur quelques sujets qui leur tiennent à cœur et, parfois, prendre part aux scrutins, leur attitude la plus constante consiste, pour l’essentiel, à se tenir à l’écart et à distance des affaires politiques. Ainsi, à la différence de D., qui s’exprime, on s’en souvient, sur un grand nombre de questions bien au-delà de sa sphère d’intérêt personnel ou professionnel immédiat, C. s’intéresse à un nombre limité de sujets qui le concernent directement, et se désintéresse des autres. Il explique par exemple qu’il arrive que les conversations entre collègues de travail roulent sur des informations saisies au cours du journal télévisé de la veille et il cite l’exemple des « retraites ». Mais il ajoute immédiatement : « J’suis pas trop au courant mais ça m’fait marrer les gars qui râlent parce que j’me dis que bon, moi c’est dans quarante ans la retraite, donc euh, pour l’instant, j’me marre ». Dans le même sens, « pour le niveau lycée, j’m’en fiche un peu quoi, bon peut-être le jour que j’aurai des enfants, j’m’en ficherai moins, mais pour l’instant, j’suis pas tellement concerné ». Dans le même sens, F., l’ouvrier de l’abattoir de volailles, s’exprime longuement sur l’euro et sur la hausse des prix des produits courants, mais se révèle fort désarmé quand on lui demande ce qu’il pense de l’élargissement de l’Union européenne, de l’entrée de la Turquie, de la concurrence entre les divers pays européens, ou des transformations imposées par le droit européen à des entreprises comme la SNCF ou la Poste. Il n’a pas non plus entendu parler de « Schengen » et il trahit son incompréhension quand on l’interroge à propos de l’un des thèmes courants du débat politique sur les questions européennes :

Q : Et certains disent qu’il y a un manque de démocratie en Europe ?

– F. : De quoi pardon ?

– S. (son épouse) : D’écoute.

– F. : Ah oui il y a un manque d’écoute.

C’est le même type d’investissement réduit à une veille minimale qui gouverne le rapport des citoyens les moins politisés aux médias. Là encore, la différence avec les fractions les plus concernées de la population est frappante. On se souvient que D. est une grande lectrice de journaux, de magazines et d’hebdomadaires, ainsi qu’une auditrice et une téléspectatrice assidue des informations et des émissions politiques spécialisées. À l’opposé, C. regardait le journal télévisé de 20 heures avec une certaine régularité quand il vivait avec ses parents, mais il a cessé de le faire depuis qu’il s’est marié. Il explique que son épouse « ne supporte pas le journal du soir, parce que y’a trop de morts [il rit] ». Il déclare qu’il ne lit pas de journal mais qu’il regarde épisodiquement des actualités télévisées, sans doute quand il est seul. Ses préférences vont aux programmes les plus courts. Même les journaux télévisés des grandes chaînes généralistes pourtant destinés à un large public lui paraissent difficiles à suivre : « La un et la deux, politique- politique hein [sur un ton sérieux] pour moi c’est du rabâchement de baratin ils vont passer un quart d’heure ou même une demi-heure à parler d’un truc enfin qui tiendrait en une phrase quoi, donc j’m’endors un peu d’vant quand même quoi [il rit] ». Il choisit donc plutôt « la six [la sixième chaîne], c’est bien, ça dure que deux minutes [il rit, après cette allusion au journal six minutes sur la six] ». Les observations menées à l’aide d’entretiens approfondis comme ceux qui sont mobilisés ici confortent donc plutôt l’hypothèse avancée par William Gamson (et par

Daniel Gaxie

d’autres) que des personnes de tout niveau social, scolaire et de politisation trouvent à travers des médias des ressources (plus ou moins nombreuses) pour prêter attention à certains sujets politiques et se forger une opinion. Mais les cas analysés ici (et beaucoup d’autres) rappellent 1 aussi que les usages des médias sont très inégaux, tant sous le rapport de la quantité que sous celui du développement des contenus informatifs et qu’ils sont principalement corrélés avec le niveau d’éducation. Plus le niveau d’information politique s’élève, plus les personnes cherchent à s’informer, et plus elles recherchent des informations développées et approfondies (relativement). Selon un processus cumulatif observable dans de nombreux domaines, ce sont les plus informés qui ont le plus de chance de chercher à s’informer et donc de s’informer encore davantage. Inversement, pour les catégories les moins politisées, la combinaison d’un intérêt limité et d’un sen- timent d’incompréhension et d’incompétence incite à n’accorder qu’une attention épiso- dique et relâchée à des médias à contenu restreint.

HABILITATION ET DÉSHABILITATION

Pour ces catégories faiblement concernées par les questions politiques, c’est-à-dire, aussi, pour l’essentiel, pour une fraction importante des personnes qui occupent les régions basses et moyennes inférieures de l’espace social, les sentiments d’incompréhension et d’incompétence se renforcent et incitent à l’auto-déshabilitation. Inversement, pour les segments politisés du public, la familiarité « naturelle » avec les thèmes et les modes de discussion des débats politiques et le sentiment tacite de compétence (à la fois technique et statutaire) prédisposent à l’auto-habilitation 2 . Ces dispositions à l’auto-habilitation ou

à l’auto-déshabilitation sont à l’œuvre, entre autres choses, quand il s’agit de discuter de

sujets politiques dans la vie de tous les jours. Ainsi, D., la magistrate, déclare discuter régulièrement de sujets politiques avec ses proches et elle se réfère à plusieurs reprises

à des conversations récentes pour étayer son argumentation lors de l’entretien. Ses fré-

quentes rencontres avec l’une de ses plus fidèles amies commencent presque toujours par : « Tu as lu l’article dans Le Monde à propos de ? ». Inversement, C., l’ouvrier de 22 ans, se tient plutôt à l’écart dans ce domaine également : « J’laisse discuter, j’interviens

1. Ce résultat est évidemment bien « connu » et son rappel serait trivial s’il n’était aussi

souvent « oublié » dans les analyses qui, comme celles de Gamson, s’opposent au « paradigme

minimaliste » pour affirmer la capacité de tout citoyen à intervenir sur des sujets politiques.

2. Avec ces notions d’auto-habilitation et auto-déshabilitation, je cherche à désigner les pro-

cessus mentaux et sociaux par lesquels des personnes s’autorisent ou pas à intervenir plus ou moins activement sur des sujets politiques pour observer les actions des gouvernants, se tenir informés des principaux enjeux publiquement débattus et exprimer leurs avis, par exemple à travers des conversations avec leurs proches. L’observation montre que certains hommes ou femmes se mettent en puissance de jugement et s’attribuent des pouvoirs de contrôle, alors que d’autres s’en estiment incapables et préfèrent se tenir à l’écart. Les mots anglais empowerment et disempowerment expri- ment bien ces processus par lesquels certains s’attribuent ou se refusent les pouvoirs mêmes que la théorie « officielle » de la démocratie attribue aux citoyens dans leurs relations avec leurs repré- sentants. Les dispositions à l’auto-habilitation ou à l’auto-déshabilitation sont les processus actifs par lesquels des individus définissent et reproduisent leur propre autorité (ou leur défaut d’autorité) ou compétence (ou incompétence) politique statutaire. Alors que les concepts d’autorité ou de compétence politique statutaire désignent des propriétés d’état, les notions d’auto-habilitation ou déshabilitation (self empowerment/disempowerment) désignent la contribution active des individus à la production et à la reproduction de la compétence statutaire et de l’autorité qu’ils s’accordent ou qu’ils se dénient et que les autres leur accordent ou leur refusent.

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

des fois quand ça me prend un peu la tête, mais j’laisse discuter en général, parce que bon, j’ai pas envie non plus de de rentrer dans un sujet que j’connais pas réellement quoi ». Ces dispositions à l’auto-habilitation ou à l’auto-déshabilitation sont également à l’œuvre quand la question de la participation à un scrutin se trouve posée, même si leurs effets sont contrecarrés par d’autres facteurs. Ainsi, D. vote à presque tous les scrutins. Elle déclare ne s’être abstenue qu’une seule fois, à l’occasion du référendum de 2000, dont elle contestait et conteste encore la pertinence. C. affirme lui aussi qu’il vote, même s’il affirme également que « ce qu’ils proposent [les politiques] il y a rien d’intéressant

, quoi au final », qu’ils « sont de droite ou de gauche, ils ont leurs idées, mais [que] ça va pas plus loin qu’ça quand tu regardes bien », et qu’il n’a pas de préférence. Sa par- ticipation a été irrégulière dans le passé, mais il déclare qu’il se déplacera pour la pro- chaine élection présidentielle. Il a noté que « y’a beaucoup de monde autour de [lui] qu’en parle, [que] ça intéresse beaucoup de monde quand même », mais qu’il n’en fait « pas partie ». De fait, deux mois avant le premier tour du scrutin, il déclare qu’il ne connaît pas les candidats et il s’esclaffe quand l’enquêteur cite les principaux : « Il y a des noms que j’connais pas là-dedans ! » En revanche, F. ne vote plus depuis qu’il a quitté la région parisienne pour s’installer dans l’ouest de la France, il y a une quinzaine d’année. S., son épouse, participe davantage aux scrutins, même si elle ne s’est pas déplacée pour le référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005. Elle explique qu’il lui est arrivé de voter « pour montrer à la commune que si jamais un jour j’avais besoin d’un logement je pensais qu’en allant voter on allait plus m’écouter ». Quand on lui demande si elle a voté plutôt à droite ou à gauche, sa réponse révèle que les ressorts de sa mobilisation ne procèdent pas du souci d’exprimer un point de vue poli- tique : « J’y connais que dalle en fait je me suis jamais intéressée à la politique quoi. » Ces quelques cas particuliers vont dans le sens des résultats établis par des enquêtes quantitatives. Ils confirment que des personnes très politisées peuvent parfois s’abstenir et que des personnes peu politisées peuvent voter. Il reste qu’il est établi de longue date que la probabilité de participer à une élection, ou, a fortiori, à un ensemble d’élections dépend de facteurs divers, mais qu’elle augmente surtout avec le rang social et le niveau d’instruction 1 , c’est-à-dire, de manière plus immédiatement causale, avec le niveau d’intérêt pour la politique. Il en résulte que si les catégories les moins politisées disposent d’instruments cognitifs pour évaluer les candidats ou les enjeux et décider d’un vote au moment d’une élection ou d’une votation, leurs dispositions à participer aux scrutins sont

1. Ce résultat est constant aux États-Unis. Il suffit de se reporter aux statistiques fédérales offi- cielles (<http://www.census.gov/population/www/socdemo/voting.html>) pour en trouver confirmation. Ces relations statistiques étaient peu marquées en France dans le contexte mobilisé des années 1960 et 1970. Elles sont plus nettement avérées depuis une vingtaine d’année (cf. par exemple les chiffres de l’INSEE, <http://www.insee.fr/fr/ffc/chifcle_fiche.asp?ref_id=NATSOS05526&tab_id=86>, ou, entre autres auteurs, François Clanché, « La participation électorale au printemps 2002. De plus en plus de votants intermittents », INSEE Première, 877, janvier 2003, p. 1-4). En dépit d’épisodes de mobilisation (par exemple pour le second tour de l’élection présidentielle de 2002 en France ou encore lors des deux tours de celle de 2007), l’atmosphère actuelle de défiance à l’égard du politique a sans doute contribué à élever l’abstention dans toutes les catégories de la population. Mais l’augmentation est plus que proportionnelle dans les milieux les moins politisés, probablement du fait de l’affaiblissement de divers « mécanismes » de mobilisation (notamment la régression de l’encadrement partisan et religieux, l’affaissement du mouvement ouvrier, la dislocation de communautés ouvrières, l’augmentation du nombre des personnes isolées, la diminution des populations rurales, la marginalisation sociale de diverses populations, et notamment de certaines de celles qui sont issues de l’immigration, et l’affai- blissement des incitations normatives à caractère éthique, civique ou national).

Daniel Gaxie

moins développées que dans les fractions les plus politisées. S’agissant de la fréquence de la participation électorale, les citoyens qui « mobilisent une quantité limitée d’infor- mations politiques » n’ont pas les mêmes probabilités de « prendre les mêmes décisions » et « de faire les mêmes choix » que ceux qui disposent « d’informations [plus] nombreuses et complexes » 1 .

COMPÉTENCES ET POUVOIRS

Encore convient-il de souligner pour finir que cette focalisation exclusive des tenants du paradigme cognitiviste sur le fait de « voter » revient à réduire les exigences norma- tives associées au statut de citoyen. Les représentations normatives officielles de la démo- cratie représentative présupposent en effet, le plus souvent sur le mode de l’évidence implicite, que les élections compétitives offrent la possibilité aux électeurs de choisir entre les candidats et, par là même, d’exprimer leurs avis, de sanctionner les titulaires des fonctions soumises à l’élection, de soutenir des réformes et de faire prévaloir leurs aspirations. Les citoyens sont ainsi présumés avoir un minimum d’opinion concernant l’orientation du gouvernement et les décisions à prendre. Ils sont supposés connaître plus ou moins les différences séparant les orientations des candidats et de leurs partis, et voter en choisissant le candidat qui leur paraît le plus proche de leurs propres positions. Dans cette perspective, le vote est considéré comme un dispositif de contrôle des gouvernants par les citoyens. Si ces derniers accordent leur confiance par le fait de voter, ils peuvent revenir sur leur choix initial quand ils sont déçus des décisions ou des résultats des dirigeants qu’ils ont contribué à élire. Il leur suffit pour cela de voter pour leurs opposants lors de l’élection suivante. Ainsi, du point de vue normatif « officiel », le citoyen ne doit pas seulement voter, mais aussi se tenir informé des principales affaires de la cité, se forger une opinion, surveiller l’action des gouvernants et les sanctionner s’il n’en est pas satisfait. Or, le fait qu’un citoyen soit en mesure de faire un choix en votant n’implique pas nécessairement qu’il soit à même de s’acquitter des autres compétences et missions qui lui sont officiellement dévolues. On peut prendre appui sur ces représentations nor- matives officielles pour examiner à quel degré les diverses catégories de citoyens s’acquit- tent de ces compétences et missions. C’est donc au regard des exigences normatives officielles que l’on apprécie alors des niveaux de « performance » et des dispositions inégales à s’approprier les opportunités de pouvoir ménagées par les « mécanismes » mêmes de la représentation. Pour conclure que les citoyens qui mobilisent une quantité limitée d’informations politiques sont en mesure de « prendre les mêmes décisions » et « de faire les mêmes choix » que ceux qui disposent « d’informations [plus] nombreuses et complexes », il faut, dès lors et tant que l’on se place du point de vue des représen- tations normatives officielles, s’assurer que tous les citoyens disposent des mêmes capa- cités critiques et s’attribuent les mêmes pouvoirs de contrôle. Or, toujours de ce point de vue, force est de constater l’existence de fortes inégalités sous le rapport des capacités de contrôle des gouvernants que les citoyens sont en mesure de mettre en œuvre. On se souvient que D., la magistrate, prend position sur un grand nombre de questions. Certaines d’entre elles sont en rapport avec sa vie professionnelle, mais la plupart ne la concernent pas directement. Dans tous les cas, elle adopte un point de vue abstrait et généralisant, comme l’illustre, par exemple, la manière dont elle porte un

1. Je reprends les formulations déjà citées d’Arthur Lupia et Mathew D. McCubbins.

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

jugement sur la « construction européenne » 1 . À l’inverse, les fractions faiblement politisées des milieux populaires s’appuient – on l’a vu avec les trois exemples présentés ici – sur leur expérience sociale pour former et formuler des appréciations sur un certain nombre de sujets qui leur tiennent à cœur. Mais ils se tiennent aussi à distance des autres. Ils se tiennent notamment à distance des enjeux politiques plus ou moins abstraits qui sont débattus dans les espaces politiques et publics 2 . De tels enjeux sont non seulement étrangers à leurs univers de référence 3 , mais ils ménagent peu de « prise » aux instruments d’évaluation privatifs et particularistes. Ceux qui ne disposent pas d’autres moyens d’appréciation se trouvent quelque peu désarmés pour former un jugement. L’impossibilité ou la difficulté à adopter le point de vue généralisant en usage dans les espaces politiques et publics de débat incite les fractions faiblement politisées à se désintéresser de discussions et de luttes pourtant sus- ceptibles d’affecter leurs situations personnelles, même si c’est de façon indirecte et à plus ou moins long terme. Ainsi, F. est équipé pour prendre position sur l’euro et, au-delà, sur l’Europe, à partir de son appréciation des effets de l’introduction de l’euro. Mais, dans le même temps, il est peu préparé et peu disposé à élaborer un point de vue propre sur les questions de la concurrence en Europe (telles qu’elles sont débattues dans les espaces poli- tiques et publics), y compris pour connecter ses propres préoccupations privatives – par exemple, celles qui sont liées à sa propre situation d’emploi – aux enjeux politiques généraux qui sont associés à la concurrence économique dans l’Union européenne.

Q : Et au niveau de la concurrence entre les différents pays européens, vous en

pensez quoi ?

– S. : Il faudrait qu’il n’y ait plus de taxes sur l’exportation qui dit Europe, dit

association de pays donc le mot exportation faudrait plus qu’il existe en fait que tout soit au même prix et qu’il y ait pas des taxes différentes comme à l’heure actuelle

– F. : Les chinois ils font beaucoup de mal et en plus il y a de la concurrence.

Q : Et dans le secteur où vous travaillez, il y a beaucoup de concurrence dans les abattoirs ?

– F. : Oui, il en a comme partout.

Q : Vous souffrez de la concurrence ?

– F. : Non pas du tout notre politique c’est de bien ranger les volailles dans les

cartons [ce qui est son travail] il faut que ce soit propre nickel nous, chez nous, c’est toujours propre.

Q : Parce que dans les autres pays, pour vous, c’est moins

– F. : Moi je vois ma fille où elle habite [en région parisienne] il y a un petit abattoir de volailles musulman, il faut voir ! Moi j’ai vu l’autre fois le mec il sort dehors, il est pourri de sang partout non faut arrêter et c’est dans des tôles, des cabanes en bois.

moi je trouve qu’il y a déjà assez

– S. : Et puis ils font ça devant les enfants d’horreurs à la télé

– F. : C’est horrible.

Mais cette inégalité de pouvoir des citoyens n’est pas seulement, ni même princi- palement, un effet de l’inégale portée des instruments cognitifs que chacun est en mesure de mobiliser. Ce sont surtout les dispositions à l’auto-habilitation ou déshabilitation qui

1. Cf. supra.

2. On peut se reporter ci-dessus à l’exemple quasi idéal-typique de F. pour illustration.

3. Voir par exemple supra la réaction de F. quand on l’interroge sur la question de la « démo-

cratie en Europe ».

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sont à l’œuvre et qui commandent les capacités de contrôle. Le rapport de C., F. et S. à la politique est dominé par un sentiment d’incompréhension et d’incompétence qui les conduit à se tenir à l’écart des conversations politiques, des médias trop sophistiqués, de beaucoup d’enjeux politiques et parfois des élections 1 . Ils n’accordent qu’une vigilance restreinte aux affaires de la cité. Leur vigilance est réduite aux seules questions dont ils perçoivent ou croient percevoir les conséquences sur leur situation personnelle dans la vie de tous les jours. La surveillance et le contrôle de l’action des gouvernants s’opèrent de la même manière et dans les mêmes cadres 2 . Ils sont limités à un petit nombre de domaines et ils portent sur les résultats (tels qu’ils sont perçus et imputés à ces gouver- nants) et non sur les modalités. On le voit dans les jugements sévères portés par C. sur les « 35 heures » qui, de son point de vue, ont dégradé ses conditions de travail et n’ont pas permis à son épouse de trouver du travail. On le voit aussi à travers le jugement que S. porte sur l’euro et l’Europe à partir de son estimation de la dégradation de son pouvoir d’achat. Ces fractions du public s’interdisent le plus souvent de s’aventurer au-delà du

« constat » des « résultats » des « décisions » publiques. Plus exactement, elles ne songent même pas à se prononcer, ni même à s’interroger, sur ce qu’il conviendrait de faire. Leurs attentes à l’égard des gouvernants sont réduites à un nombre restreint de domaines et il ne leur vient pas à l’idée de se prononcer sur la manière de parvenir aux résultats sou- haités. Pour ces catégories de la population, la délégation est un abandon et un renonce- ment à prendre sa part (ne serait-ce que par le fait d’exprimer des avis propres) dans la discussion et l’orientation des affaires de la cité. Ainsi, C. se borne à déclarer qu’il pourrait voter pour une « personne » qui proposerait « vraiment quelque chose, euh que tout le monde ait du boulot et euh payer moins d’impôts ». À l’inverse, D. s’autorise non seulement à porter des jugements sur un nombre plus étendu de sujet 3 , mais elle se sent également en mesure et en droit de formuler, en première personne, des appréciations

étendues sur les résultats de l’action gouvernementale et sur ce qu’il conviendrait de faire. Elle se place ainsi (en pensée) sur un pied d’égalité avec les gouvernants et exerce pleinement son droit et son pouvoir de critique et de contrôle. On se souvient par exemple qu’elle conteste la portée de la question soumise à référendum en 2000. Elle reproche

« à la gauche comme [à] la droite » de se précipiter pour « mettre un flic derrière chaque

personne ». Elle se déclare favorable à « la libéralisation du cannabis » et à « la dépéna- lisation du séjour irrégulier des étrangers ». On a remarqué que ses préférences politiques

vont vers la « gauche ». Ainsi, lors des dernières élections municipales, elle a voté « pour un Vert » au premier tour. « Comme il fallait que [l’arrondissement parisien où elle réside], qui est un arrondissement traditionnellement à droite passe à gauche », elle a

« voté PS » au second. Elle ne s’en remet pas pour autant complètement à ceux qu’elle

soutient de ses votes. À la différence des trois membres des milieux populaires analysés

1. Et, sans doute aussi, des dispositifs de « participation » si l’occasion s’était présentée à

eux.

2. Je parle ici des gouvernants dont l’action est perçue comme « politique ». Les capacités

de contrôle sont, par exemple, beaucoup plus développées dès qu’il s’agit des décisions des élus

municipaux, surtout lorsqu’ils sont à la tête de communes dont la taille démographique est limitée et de manière encore plus nette quand ces communes sont rurales.

3. On se souvient que c’est seulement dans le domaine « économique » qu’elle s’estime « pas

très calée » et qu’elle s’autolimite un tant soit peu (principalement par l’utilisation du conditionnel), ce qui ne l’empêche cependant pas d’estimer que « a priori, avoir un euro fort pour lutter contre le dollar ce serait bien ». Elle s’empresse également d’ajouter que « comme les Anglais refusent l’euro je dis décrochez-les, hein, qu’ils se laissent dériver s’ils veulent et qu’ils se raccrochent aux États-Unis ».

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

plus haut, elle n’attend pas que les gouvernants qu’elle a contribué à désigner agissent de leur mieux et fassent ce qui est nécessaire pour améliorer son sort sans pouvoir et sans songer à formuler un avis personnel sur les décisions qu’il serait souhaitable de prendre en ce sens. Elle a des vues étendues sur ce qu’il conviendrait de faire dans de nombreux domaines. Et c’est à l’aune de ce qui lui apparaît comme la bonne manière de décider qu’elle juge les décisions publiques. Elle accorde son soutien à « la gauche », mais cette manifestation de « confiance » est relative, limitée, retenue, et toujours sus- ceptible d’être remise en question. C’est en fonction de ce que devrait être à ses yeux une politique de « gauche » qu’elle porte des jugements sur la politique d’un gouverne- ment de gauche. Et c’est parce qu’elle a des idées (relativement) développées sur les orientations souhaitables d’une politique de « gauche » dans divers domaines qu’elle est en mesure d’exercer une capacité de critique et de contrôle (relativement) étendue sur les décisions d’un gouvernement de gauche (et a fortiori d’un autre gouvernement). On se souvient par exemple qu’elle reproche à la gauche d’avoir « le plus privatisé des grandes entreprises nationales » et d’avoir réduit « d’autant la puissance de l’État et donc sa capacité de contrôle », alors « qu’en principe, la politique de gauche est là pour essayer d’avoir une main mise pour essayer que les exclus ne soient pas exclus ».

**

Dans une démocratie représentative, à travers les élections, les électeurs désignent leurs représentants en même temps qu’ils leur accordent et leur remettent leur confiance. La plupart des citoyens disposent d’instruments (de nature très variable) pour établir un minimum de différence et « choisir » entre les candidats, même si tous ne sont pas également soucieux de procéder à de tels « choix ». En ce sens, des citoyens très iné- galement informés parviennent au « même résultat ». Toutefois, si l’on prend en compte les inégalités de fréquence de la participation électorale, il est plus exact de dire qu’ils sont susceptibles de parvenir au « même résultat ». Mais il s’en faut pourtant de beau- coup que, conformément aux représentations officielles des systèmes démocratiques, tous les citoyens parviennent à définir leurs propres préférences et intérêts dans l’ordre politique (par exemple, à articuler des intérêts de salariés d’une entreprise potentielle- ment menacée par une délocalisation avec une prise de position sur la question de la politique européenne de la concurrence) et soient en mesure de contrôler l’action des gouvernants pour tenter de les faire prévaloir. Le constat de l’existence de dispositions à l’auto-habilitation ou à l’auto-déshabilitation rappelle que les rapports au politique ne sont pas seulement, ni même principalement, des rapports de « connaissance » ou de « savoirs », et qu’ils ne sont pas davantage réductibles à des procès de traitement de l’information. Les rapports au politique sont gouvernés par des processus de division du travail et d’accréditation par lesquels chacun s’assigne la position (ou, en quelques cas, s’émancipe de la position) qui lui est assignée (notamment par son âge, son sexe, son statut familial et professionnel, son niveau culturel, son rang social, ses réussites et ses échecs, ses appartenances sociales, religieuses, syndicales, associatives, et ses investissements militants). L’accumulation et la mobilisation des instruments cognitifs dépendent du degré auquel chacun s’autorise à intervenir dans les questions politiques. Plus que la maîtrise de « raccourcis d’information », ou même la nature de ces rac- courcis, c’est l’ampleur de l’auto-accréditation (le nombre et la nature des sujets sur lesquels on estime avoir un point de vue à exprimer, les velléités de prendre part ou de se tenir à l’écart des débats publics, le degré auquel on s’estime en droit de proposer des diagnostics et des solutions ou, au contraire, on incline à laisser à d’autres le soin d’en décider) qui gouverne la manière dont chaque citoyen exerce ou n’exerce pas les

Daniel Gaxie

pouvoirs ouverts par les dispositifs de représentation. On ne peut séparer la question des cognitions de celle des pouvoirs que certains citoyens s’attribuent et exercent quand d’autres ne songent même pas à se les approprier 1 .

Daniel Gaxie est professeur à l’Université de Paris I et membre du Centre de recherche politiques de la Sorbonne (CNRS). Il travaille sur les rapports des « citoyens ordinaires » au politique. Il a publié divers articles sur ces sujets : « Des penchants vers les ultra droites », dans Annie Collovald, Brigitte Gaïti (dir.), La démocratie aux extrêmes. Sur la radicali- sation politique, Paris, La Dispute, 2006, p. 223-245 ; « Une construction médiatique du spectacle politique ? Réalité et limites de la contribution des médias au développement des perceptions négatives du politique », dans Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 325-356 ; « Appréhensions du politique et mobilisations des expériences sociales », Revue française de science politique, 52 (2-3), avril-juin 2002, p. 145-178 ; « Les critiques profanes de la politique. Enchantements, désenchantements, ré-enchantements », dans Jean-Louis Briquet, Philippe Garraud (dir.), Juger la politique, Rennes, Presses Uni- versitaires de Rennes, 2001, p. 217-240 ; « Vu du sens commun », dans « Repérages du politique. Regards disciplinaires et approches de terrain », EspacesTemps. Les Cahiers, 76-77, 2001, p. 82-94. Il anime actuellement un programme de recherché qualitative com- parative sur les attitudes à l’égard de l’Europe, qui bénéficie d’un financement de l’Agence nationale pour la Recherche (Département de science politique, Université Paris I, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05 <gaxie@univ-paris1.fr>).

RÉSUMÉ/ABSTRACT

COGNITIONS, AUTO-HABILITATION ET POUVOIRS DES « CITOYENS »

Diverses recherches convergent de longue date pour souligner que, quel que soit leur niveau d’information et d’intérêt pour la politique, tous les citoyens disposent de savoirs et d’instru- ments d’évaluation suffisants pour faire des choix politiques et, en particulier, pour voter. Si l’observation confirme cette hypothèse, les cognitions ne peuvent pourtant pas pour autant être considérées comme équivalentes. Elles s’accompagnent chez certains d’un sentiment d’incompréhension et d’incompétence face aux situations politiques. Le fait de voter ne garantit pas non plus que tous les citoyens sont en mesure de porter un jugement critique sur les décisions des gouvernants. Indépendamment des ressources cognitives de chacun, les dis- positions à l’auto-habilitation ou à l’auto-déshabilitation gouvernent les pouvoirs que les citoyens s’accordent ou s’interdisent pour exercer les droits de contrôle que la théorie démo- cratique « officielle » reconnaît à chacun.

COGNITION, SELF-EMPOWERMENT AND CITIZENS’ POWER

According to the cognitive paradigm, whatever their level of political information and interest, all citizens are able to mobilize cognitive tools, information shortcuts and heuristics to express

1. Cet article présente certains résultats d’une recherche menée dans le cadre du programme de coopération franco-chilien Ecos-Conicyt C01H02 sur la compétence politique. Il reprend le texte d’une communication devant le congrès de l’Association chilienne de science politique à Santiago le 16 novembre 2006.

Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des « citoyens »

political judgments and electoral preferences. But these cognitive tools can’t be regarded as equivalent. Some citizens express feelings of lack of understanding and political incompetence, when others deem that they are obviously capable to express personal views on political and governmental affairs. Attitudes towards the political realm don’t only depend on cognitive skills. According to the democratic orthodoxy, citizens are not only expected to vote but also to control their representatives at each election. But through processes of self-empowerment or self-disempowerment, citizens are willing or unwilling to wield the powers given to all of them by the official representation of democratic systems.