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L’enjeu linguistique de la politesse

Pamphile MEBIAME-AKONO

(pamphilemebiame19@yahoo.fr)

Université Omar Bongo Département des Sciences du Langage Chaire UNESCO Interculturalité

Résumé

L’objectif de cette contribution est d’amener le lecteur à prendre conscience que la politesse est un champ d’investigation éprouvé en pragmatique linguistique. La recherché liée à la politesse linguistique prolonge la réflexion née de l’étude de la dimension relationnelle via l’énoncé entre au moins deux sujets parlants engagés dans une situation communicative. C’est, cette démarche qui vise à saisir le fonctionnement sui generis des discours produits par les interactants. Plus spécifiquement, notre intention est de revisiter sur un plan méthodologique, les notions et règles en Pragmatique linguistique qui structurent le fonctionnement de la politesse dans les échanges interpersonnels.

Mots clés : PRAGMATIQUE, INTERACTANT, POLITESSE, POLITESSE NÉGATIVE, POLITESSE POSITIVE, FACE NÉGATIVE, FACE POSITIVE, ACTES MENAÇANTS POUR LA FACE, ACTES GRATIFIANTS POUR LA FACE.

Abstract

The aim of this contribution is to get the reader to be aware of the fact that politeness is a proven research field in linguistic pragmatics. Research on linguistic politeness spins out the reflection that grew out of the study of the relational dimension via the utterance between at least two speakers engaged in a communicative situation. It is that process that enables one to grasp the sui generis working of utterances produced by people involved in the linguistic process. More specifically, our aim is to examine again from a methodological point of view, the concepts and rules in linguistic Pragmatics that structure how politeness works in interpersonal exchanges.

Keywords : PRAGMATICS, INTERACTANT, POLITENESS, NEGATIVE POLITENESS, POSITIVE POLITENESS, NEGATIVE FACE, POSITIVE FACE, THREATENING ACTS FOR THE FACE, FLATTERING ACTS FOR THE FACE.

Interculturalité N° 01 - Année 2008 - ISSN : 2071-8592

Introduction 1

L’une des préoccupations récentes des chercheurs s’intéressant à la production du discours dans une situation interactive est l’enjeu prégnant de la politesse dans les échanges communicatifs. Jadis, la politesse relevait du domaine exclusif du ‘‘savoir-vivre’’ comme peut en témoigner, l’abondante littérature sur ce domaine dans les manuels à visée vertueuse 2 .

Cependant, on observe depuis plus de deux décennies que la problématique de la politesse a intégré l’appareillage conceptuel du pragmaticien. Dans cet ordre d’idées, il est communément attesté que la réflexion sur la politesse prolonge l’étude liée à la dimension relationnelle via l’énoncé, entre au moins deux sujets parlants engagés dans une situation communicative. Comme en convient C. Kerbrat-Orecchioni

(1992 : 159) « la problématique de la politesse se localise non point au niveau du contenu informationnel qu’il s’agit de transmettre, mais au

niveau de la relation interpersonnelle, qu’il s’agit de réguler ».

La réhabilitation du niveau de la relation dans la description des échanges communicatifs va donc valider l’intérêt par les chercheurs en interaction, à ce champ novateur en linguistique pragmatique car comme l’affirme WatzLawick (1972 : 52) « toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier et par suite est une méta communication ». En effet, il est de plus en plus admis aujourd’hui, qu’en tenant compte de certains principes de politesse, lesquels exercent de fortes pressions sur la production effective des énoncés, la description des échanges linguistiques s’avère plus pertinente.

I. Qu’est-ce que la politesse ?

A la question : qu’est-ce que la politesse ? Il est d’usage de la résumer à un ensemble de comportements positifs permettant à un individu de vivre en adéquation avec ses contemporains dans un milieu socioculturel. Pour paraphraser R. Lakoff (1973), la politesse relève du rapport d’un interactant à autrui. Plus spécifiquement, la politesse est une manière pour tout sujet parlant de se comporter, d’interagir avec autrui de manière harmonieuse selon les règles prescrites par un environnement social.

1 Cet article est élaboré à partir d’une conférence donnée à l’Université Omar Bongo le samedi 23 avril 2005 lors du premier forum des jeunes de la Francophonie sur le thème :

« Mondialisation et diversité culturelle : résistance et alternative ». Par ailleurs, le refroidissement des relations diplomatiques entre la Côte-d’Ivoire et le Gabon consécutif aux propos – pour le moins discourtois – tenu par le président ivoirien Laurent Gbagbo à l’adresse de son homologue gabonais, Omar Bongo Ondimba dans le quotidien français ‘‘France Soir’’, publié le 6 juin 2005 sous la plume de Jean Maçon, dans lequel le chef de l’Etat de Côte-d’Ivoire affirme au sujet de son collègue gabonais : « Regardez le Gabon : le père Bongo veut donner des leçons, mais c’est un rigolo » a conforté le chercheur en Interactions verbales que nous sommes, à revisiter l’enjeu de la politesse en situation interactive. Nous reviendrons sur cet exemple, dans cette étude.

2 La Revue ‘‘Autrement’’ dans son numéro 2 de l’année 1991 va jusqu’à consacrer un numéro spécial intitulé : la politesse, vertu des apparences.

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En somme, nous dit

Henri

Bergson, la politesse c’est « un

certain art de

témoigner à chacun par son attitude et ses paroles, l’estime et la

considération auxquelles il a droit » (1991 : 152) 3 .

Autrement

dit,

la

politesse

est

en

quelque

sorte

un

protocole

comportemental déployé par un interactant dans un contexte socioculturel précis. Reste que ce comportement peut s’exprimer par le biais de la langue qui est un fait éminemment social (Cf. F. De Saussure) 4 .

L’objectif que s’assigne un analyste des interactions dans ce type d’échange, est de saisir le fonctionnement des discours, c’est-à-dire d’identifier et d’interpréter les modalités linguistiques qui s’appliquent aux règles de productions des différents énoncés afin de préserver la dimension pacifique de la relation interpersonnelle 5 . De facto, notre ambition est de décrire les règles de la politesse linguistiques telles qu’elles se réalisent lors des échanges communicatifs entre au moins deux sujets dans une situation interactive.

II. Les modèles fondateurs de la politesse

Quelques éminents linguistes ont théorisé sur les modèles les plus opératoires permettant de saisir le bon usage de la politesse dans les échanges communicatifs. Néanmoins, celui qui semble le plus opératoire, est vraisemblablement le modèle de P. Brown et de S. Levinson (première version 1978 puis remaniement de la version précédente en 1987).

Pour ces deux théoriciens, la notion de politesse s’articule sur celle de ‘‘face’’ élaborée par E. Goffman.

1. La face négative correspond au territoire d’un locuteur (corporel, spatial, temporel, mais également tout ce qui relève de ses biens…)

2. La face positive correspond grosso modo à l’ensemble des images valorisantes que les interactants construisent et tentent de donner d’eux-mêmes dans les échanges (amour-propre, narcissisme).

Toute interaction duelle met en présence quatre faces 6 . Ainsi, lors du déroulement d’un échange interactif, les interlocuteurs initient un certain nombre d’actes qui peuvent être menaçants pour l’une ou l’autre des quatre faces d’où la naissance de l’expression ‘‘Face threatening Act’’ (en abrégé FTA) qui correspond aux ‘‘actes menaçants pour les faces’’. On répertorie conventionnellement quatre types d’actes de langage qui peuvent être menaçants pour chacune des quatre faces :

  • 3 C’est en ces termes que s’adressa ce philosophe à de jeunes lycéens lors de la cérémonie de remise de prix en 1885.

  • 4 Pour être exhaustif sur ce point, la politesse peut se réaliser aussi bien sur un plan verbal, non verbal, paraverbal dans un échange communicatif. En ce qui nous concerne, dans le cadre de cette étude, nous nous limiterons à la dimension verbale.

  • 5 Convenons qu’une telle démarche théorique, ne vise pas les mêmes objectifs qu’un manuel de « savoir-vivre ».

  • 6 D’une part, les deux faces du locuteur et d’autre part, les deux faces de l’allocutaire.

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  • 1. Actes menaçants pour la face négative de celui qui les réalise.

  • 2. Actes menaçants pour la face positive de celui qui les réalise.

  • 3. Actes menaçants pour la face négative de celui qui les reçoit.

  • 4. Actes menaçants pour la face positive de celui qui les reçoit.

Signalons que bon nombre d’actes de langage peuvent correspondre à plusieurs catégories dans la mesure où ceux-ci sont susceptibles de s’appliquer à plusieurs faces en même temps dans une interaction. Prenons l’exemple d’un interactant qui nous livre un aveu, ce dernier met en péril deux de ses faces simultanément : il nous fait pénétrer dans ses réserves cognitives et de plus, il attente à son narcissisme en avouant un fait hautement personnel. A cet égard, la politesse est un excellent recours pour les interactants dans une situation communicative. Il va donc s’agir pour tout sujet parlant d’utiliser un ensemble de procédés destinés à préserver, ménager voire valoriser les différentes faces en jeu dans une interaction, c’est-à-dire ses propres faces et celles de son interlocuteur.

Dans cette optique, la politesse peut être perçue comme un ensemble de

comportements régis par le ‘‘ face want’’ des locuteurs d’une part (c’est-à- dire leur désir de préservation de faces) et le ‘‘face work’’, d’autre part

(« c’est tout ce qu’entreprend une personne pour que ses actions ne

fassent perdre la face à personne y compris elle-même ») (E. Goffman 1974 : 15).

Fort de cela, pour P. Brown et S. Levinson, la politesse est un moyen efficient permettant à tout sujet parlant dans une interaction de concilier son désir de préservation de face avec le fait que la majorité des actes de langage sont potentiellement menaçants pour l’une ou l’autre de ces mêmes faces.

Dans cet ordre d’idées, P. Brown et S. Levinson propose les différentes stratégies que les interactants doivent respecter pour garantir le fonctionnement harmonieux des échanges communicatifs. Ces deux auteurs identifient notamment cinq grandes catégories :

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Les cinq grandes stratégies

(numérotées par ordre de politesse croissante)

Pamphile MEBIAME-AKONO | L’enjeu linguistique de la politesse Les cinq grandes stratégies (numérotées par ordre de

(5) ne pas accomplir le FTA

accomplir le FTA (4) non ouvertement (« off record ») ouvertement (« on record »)
accomplir le FTA
(4) non ouvertement
(« off record »)
ouvertement
(« on record »)

avec une action réparatrice (« redressive »)

Pamphile MEBIAME-AKONO | L’enjeu linguistique de la politesse Les cinq grandes stratégies (numérotées par ordre de

(3) Politesse négative

(2) Politesse positive

(1) sans action réparatrice

Pour ce qui est de G.N. Leech (1983), l’autre figure emblématique s’intéressant à l’enjeu de la politesse dans une interaction, celle-ci est à envisager en la corrélant avec les notions de ‘‘coût’’ et de ‘‘bénéfice’’. Selon cette théorie, le ‘‘coût’’ fonctionne comme une lésion du territoire du locuteur et le ‘‘bénéfice’’ comme une augmentation du territoire dans une conversation. Aussi, formule-t-il l’hypothèse que plus la formulation d’une requête par exemple, permet aisément sa régulation, moins c’est coercitif, plus c’est poli (1983 : 108). A ce titre, la théorie de la politesse de G. N. Leech n’est opératoire qu’en intégrant un nombre requis de maximes et de sous-maximes :

I)– TACT MAXIM (in impositives and commisives)

  • a) Minimize cost to other

  • b) Maximise benefit to other

II)- GENEROSITY MAXIM (in impositives and commissives)

  • a) Minimize benefit to self

  • b) Maximise cost to self

III)- APPROBATION MAXIM (in expressives and assertives)

  • a) Minimize dispraise of other

  • b) Maximize praise of other

IV)-MODESTY MAXIM (in assertives)

  • a) Minimize praise of self

  • b) Maximize dispraise of self

V)- AGREEMENT MAXIM (in assertives)

  • a) Minimize disagreement between self and other

  • b) Maximize agreement between self and other

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VI)-SYMPATHY MAXIM (in assertives).

A en croire G. N. Leech, l’utilisation de ces maximes par les sujets concerne un nombre déterminé d’actes de langage : les « impositifs », les « commissifs », les « expressifs », et les « assertifs ».

Plus précisément, le degré de politesse d’un acte de langage dépend de sa valeur intrinsèque. Pour cela, G.N. Leech considère que si le « coût » énonciatif d’un acte de langage requiert moins d’effort pour un locuteur ; en retour, l’interlocuteur ne peut que retirer un bénéfice optimal. C’est en ce sens, que la valeur d’un acte de langage dans la terminologie de G.N. Leech correspond avec la relation exprimée avec le triptyque : « l’échelle, coût-bénéfice ».

Enfin, pour C. Kerbrat-Orecchioni (1992) 7 , l’une des déficiences qui apparaît dans les recherches de P. Brown et de S. Levinson est de n’avoir pas établie une démarcation nette entre les comportements qu’un locuteur L doit mettre en application vis-à-vis de lui-même et ceux destinés vers un allocutaire. En outre, C. Kerbrat-Orecchioni reproche au modèle de Brown et Levinson d’être exagérément pessimiste, c’est-à-dire de présenter excessivement les interactants comme des individus en perpétuelle menace de FTAs, et qui consacrent leur temps à veiller à ce qu’ils ne soient pas victimes d’une incursion potentielle de leur partenaire interactif vers l’une ou l’autre de leurs faces. A en croire cet auteur, on peut se rendre compte par exemple que le modèle proposé par ces deux chercheurs met l’accent sur les actes potentiellement menaçants pour les faces des interactants, sans notifier l’existence d’une autre catégorie d’actes qui peuvent être gratifiants pour ces mêmes faces comme les vœux, les remerciements ou les compliments. C’est dans cette perspective que C. Kerbrat-Orecchioni mentionne : « en face de la notion de FTAs, il convient de poser celle (que n’envisagent pas Brown et Levinson) d’anti FTAs (ou ‘‘actes anti menaçants’’) qui ont au contraire pour les faces, un effet positif : augmentation du territoire dans le cas du cadeau, valorisant de la face positive dans le cas de la louange, etc. » (1992 : 171).

En d’autres termes, la production d’un acte de langage dans un échange communicatif peut se localiser dans deux grandes catégories, selon qu’ils ont sur des faces des effets négatifs (comme l’injure ou l’ordre) ou positifs (comme le vœu ou le remerciement), voire flatteurs d’où l’expression ‘‘face flattering acts’’ (FFAs) ou ‘‘actes gratifiants pour la face’’ (Cf Kerbrat Orecchioni 1996 : 54).

En cela, il est dorénavant admis que c’est à partir des notions héritées des théoriciens susmentionnés que la politesse peut être abordée dans les échanges communicatifs.

III- Manifestations linguistiques de la politesse dans une interaction

C’est à partir des notions fondamentales héritées de Brown et Levinson, Leech, Kerbrat-Orecchioni et qui concernent :

  • 1. la face négative, la face positive ;

7 La pionnière dans l’espace francophone à s’intéresser à l’enjeu de la politesse avec la parution du tome 2 des Interactions verbales en 1992 dans la discipline linguistique.

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  • 2. les FTAs et les FFAs ;

  • 3. négative

politesse

et

politesse

positive

que

l’on

peut

saisir

le

fonctionnement

de

la

politesse

dans

les

interactions

communicatives.

III-1 La politesse négative

Il est de bon aloi de rappeler que la meilleure façon d’être polie, c’est d’éviter de commettre un acte qui, tout en ayant sa place dans l’interaction, risquerait d’être menaçant pour le destinataire (critique, reproche, etc.). Mais cette stratégie d’évitement n’est évidemment pas généralisable. En effet, si on suppose que le locuteur réalise l’acte projeté, la politesse impose alors de l’amortir, en recourant à l’un ou l’autre de ces procédés que P. Brown et S. Levinson consacrent sous le vocable générique ‘‘d’adoucisseur’’ 8 .

* Procédés substitutifs

Ce procédé consiste à remplacer la formulation la plus directe d’un acte par un autre moins menaçant.

Si on prend l’exemple de l’ordre, qui est un acte hautement directif 9 , on constate qu’en situation communicative, les locuteurs recourent en fait, assez rarement, à cette forme modale, lui préférant des moyens plus détournés - au lieu de ferme la porte, on dira plus volontiers : ‘‘Tu peux fermer la porte ?’’, Tu voudrais fermer la porte, Il y a des courants d’air ferme la porte, Peux-tu fermer cette porte, etc.

Tout bien considéré, c’est par la formulation indirecte que s’exerce la politesse négative. On peut également atténuer un FTA en recourant à divers désactualisateurs : modaux, temporels ou personnels, qui ont pour fonction commune de mettre à distance la réalisation de l’acte problématique. Ce sont essentiellement :

  • - le conditionnel : « Tu pourrais fermer la porte »

  • - le passé de politesse : « Je voulais vous demander si… »

  • - l’actualisation dans le discours d’un désactualisateur personnel : effacement de la référence directe aux interlocuteurs par l’emploi du passif (« ce problème n’a pas été résolu correctement », « on ne fume pas dans un hôpital », etc.

  • - certains procédés rhétoriques, comme la litote, sont d’excellents adoucisseurs de FTAs, prenons l’exemple ci-dessous « Ce n’est pas très intelligent de critiquer sa mère dans un lieu public ».

8 En langue anglaise, cet item est traduit par le terme « softener ».

9 Dans la terminologie searlienne (1992 :19) l’acte directif consiste dans l’intention du locuteur de faire faire quelque chose à un interlocuteur. L’action de direction est réalisée quand ce qui est énoncé s’ajuste à la réalité des choses et correspond à ce qui est dit en traduisant un état psychologique de la volonté du locuteur. Exemple : je t’ordonne de remettre ton devoir à l’instant.

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En outre, on peut aussi observer en situation d’interview politique que les journalistes substituent généralement un acte questionnant – parce que plus directif- par un acte assertif, considéré comme plus indirect donc plus poli 10 .

Par ailleurs, en revenant sur les propos désormais célèbres- tenus par le président Laurent Gbagbo à l’endroit de son homologue gabonais, Omar Bongo Ondimba dans le journal français ‘‘France Soir’’ du lundi 6 juin 2005 :

« Regardez le Gabon : le père Bongo veut donner des leçons, mais c’est un rigolo ! » Ce discours du président ivoirien va déclencher une forte réprobation auprès de l’exécutif gabonais 11 .

Sur le plan de la politesse linguistique, force est de se rendre à l’évidence que l’énoncé du chef de l’Etat Ivoirien est réalisé sous forme directe « C’est un rigolo ! ». C’est un acte hautement menaçant pour la face positive de Bongo Ondimba 12 . En effet, au-delà de l’actualisation de ce FTA qui n’est nullement ménagé dans sa production par la formulation de l’auxiliaire ‘‘être’’ qui, nous dit C. Kerbrat-Orecchioni (1980 : 72), fonctionne généralement dans un énoncé axiologique comme une forme d’imposture faisant conférer à cet auxiliaire, un référent auquel il s’adresse, comme si la propriété qu’il a pour fonction d’attribuer à l’objet lui était intrinsèquement attachée, alors qu’elle ne constitue qu’un rapport existant entre l’objet perçu et le sujet évoqué.

En réalité, si le président Laurent Gbagbo avait eu recours dans son discours à une formulation plus rhétorique, plus atténuée, plus indirecte : la politesse aurait mieux fait passer ‘‘la pilule amère’’ de son énoncé désobligeant sur un plan politique.

* Procédés accompagnateurs

Le principe sous-jacent à cette catégorie est que la production d’un FTA se doit d’être accompagnée d’une formule qui a pour rôle de ménager la face délicate d’un partenaire.

En d’autres termes, le premier moyen d’amortir un acte menaçant c’est de l’annoncer par un énoncé ‘‘préliminaire’’ :

  • - les requêtes : « Tu peux me donner une cigarette ? » « Vous avez un moment ? »

  • - les questions : « Je peux te demander quelque chose ? « / te poser une question indiscrète ? »

  • - les critiques ou objections : « Je peux te faire une remarque ? /une observation ? /une petite critique ? ».

  • 10 On peut à ce titre, consulter la recherche menée par Macaulay M. 1996 : « Asking to ask :

The strategic function of indirect requests for information in interviews », Pragmatics Vol. 6 : 491-

509.

  • 11 Lire à ce sujet, le quotidien pro-gouvernemenal gabonais l’Union dans sa parution du vendredi 10 juin 2005 qui fait largement écho de la réaction du gouvernement gabonais.

  • 12 Voir à ce sujet, le développement fait par MEBIAME-AKONO (2004) sur la construction des images (l’éthos) dans les énoncés de presse.

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  • - les minimisateurs qui ont pour fonction de sembler réduire par la façon dont on présente le FTA, la menace qu’il constitue : « Je voulais simplement vous demander…/ C’est juste pour savoir si…/ Tu pourrais ranger un peu ?/ Tu peux me donner une petite pièce … »

  • - les amadoueurs, ce sont des termes marqués d’une connotation fortement affective et qui ont pour objectif de mieux faire passer la portée menaçante d’un FTA « Apporte-moi à boire mon chéri », « Toi qui sais tout, dis-moi qui est le meilleur ministre de la République ? ».

Mentionnons aussi, l’usage de la dénégation qui peut habilement nier l’occurrence d’unFTA : « Sans vouloir te donner une directive, ramène le dossier des primes du personnel dans mon bureau ».

  • - De même, le recours à des justifications dans des énoncés par les interactants, peut accompagner la production d’une marque de désaccord. Dès lors, il est convenable pour un sujet dans son discours de recourir à une locution conjonctive comme « parce que ». Prenons l’exemple suivant : « Je ne suis pas venu à notre rendez-vous à la faculté parce que j’étais malade ». En effet, un locuteur en honorant pas « un rendez-vous » adresse un FTA à son interlocuteur, et le rôle de la postposition syntagmatique d’une justification dans ce type d’énoncé, est d’adoucir le désagrément causé au destinataire de cette énonciation.

III-2. La politesse positive

La politesse positive consiste pour tout locuteur à produire à l’endroit de son partenaire interactif des actes pourvus d’un caractère ‘‘anti menaçant’’ :

manifestation d’accords, compliments, invitation, remerciement.

A ce propos, C. Kerbrat-Orecchioni admet que si la tendance sociale dans une interaction est d’adoucir les FTAs, à l’inverse la production des FFAs s’accompagne régulièrement par une formulation intensive :

« Les preuves sont nombreuses de l’existence d’un principe voulant que, d’une manière générale, on adoucisse les FTAs, et qu’on renforce les anti-FTAs ; qu’on litotise les comportements impolis et qu’on hyperbolise les comportements polis » (1992 :

228).

  • - Parmi les actes verbaux, on peut citer :

  • - les remerciements (ex : mille mercis) ;

  • - les formules votives (ex : bonne journée, bon appétit, excellente année) ;

  • - les compliments (vous êtes d’une élégance inégalée !) ;

  • - les manifestations d’accord (oui, tout à fait, évidemment, je partage votre avis…) ;

  • - les invitations (venez donc nous rendre visite l’an prochain dans notre résidence de Nkoltang.)

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Au demeurant, en situation interlocutive, les normes sociales militent pour une accentuation des appréciations portées sur un individu ou de minorer la portée d’un jugement défavorable destiné à ce tiers d’autant plus qu’il est présent sur le même espace interactif que son partenaire de l’échange 13 .

Conclusion

En définitive, il est constaté lors du déroulement d’une communication, la production d’un nombre de comportements langagiers qui sont à la disposition des sujets dans l’interaction. Or, cette variété de comportements ne trouve sa raison d’être qu’en tenant compte de l’enjeu de la politesse linguistique. En effet, il est incontestable de reconnaître que le principe de politesse est un réducteur par excellence des conflits, des crises dans des relations interpersonnelles. Il demeure que si on s’avise de commettre un FTA dans un échange communicatif : la norme interactionnelle dicte d’amortir la portée belliciste, voire agonale d’un tel acte de langage « les gens qui entretiennent des relations cérémonieuses doivent dépenser une grande énergie pour s’assurer que rien d’inconvenant ne vienne à s’exprimer » (Goffman 1974 : 87).

En d’autres termes, même si les règles de la politesse ne sont pas en elles- mêmes de nature fondamentalement linguistiques, force est de reconnaître que leur insertion dans l’appareillage conceptuel du linguiste permet de résoudre bon nombre de questions liées au fonctionnement du discours dans une situation interactive tant il est vrai que « la politesse est donc « encodée » dans le système de la langue – de toutes les langues, même si la place qu’elle y occupe varie en fonction du degré de ritualisation de la communauté parlante » (C. Kerbrat-Orecchioni 1992 : 241).

13 On comprend aisément que les règles de la politesse s’appliquent avec la présence effective des partenaires interlocutifs sur un même espace.

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