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Nous crachons sur Hegel (extraits)

Problème féminin : entendons par là rapport en chaque femme - privée de pouvoir, d'histoire, de culture, de rôle - et chaque homme - son pouvoir, son histoire, culture, son rôle absolu. Le problème féminin remet en question toute l'œuvre et toute la pensée de l'homme absolu, de l'homme qui n’avait pas conscience de la femme comme être humain à part entière.

L'oppression de la femme n'a pas de commencement défini, elle se perd dans la nuit des temps. L'oppression de la femme ne saurait se résoudre par le meurtre de l'homme. Elle ne se résout pas par l'égalité mais se poursuit l'égalité. Elle ne se résout pas par la révolution, mais se poursuit dans la révolution. Le plan des alternatives est un bastion de la prééminence masculine il ne prévoit aucune place pour la femme. L'égalité aujourd'hui proposée n'est pas philosophique, mais politique : voulons-nous, après des millénaires, nous insérer à ce titre dans un monde projeté par d'autres ? Trouvons-nous gratifiant de participer à la grande défaite de l'homme ? Par égalité de la femme, on entend : lui laisser le droit de participer à la gestion du pouvoir dans la société masculine en vertu de capacités reconnues égales à celles de l'homme. Mais l'expérience féminine la plus authentique de ces dernières années a inexorablement conduit à un processus de dévaluation globale du monde masculin. Nous nous sommes aperçues que, sur le plan de la gestion du pouvoir, ce ne sont pas des capacités qui sont nécessaires mais une forme d'aliénation très efficace. L'affirmation de la femme n’implique pas la participation au pouvoir masculin mais une remise en question du concept de pouvoir. C'est pour éventer ce complot éventuel de la femme que l'intégration lui est offerte aujourd'hui dans l'égalité. L'égalité est un principe juridique : le dénominateur commun présent en chaque être humain auquel justice doit être rendue. La différence est un principe existentiel qui concerne les façons d'être de l'individu, la particularité de ses expériences, de ses finalités, de ses ouvertures, de son sens de l'existence dans une situation donnée et dans la situation qu'il veut se donner. Entre la femme et l'homme réside la différence de base de l'humanité. L'homme noir est égal à l'homme blanc, la femme noire est égale à la femme blanche. La différence de la femme : des millénaires d'absence de l'histoire. Profilons de la différence : une fois réussie l'intégration de la femme, combien encore de millénaires faudrait- il pour secouer ce nouveau joug ? Nous ne pouvons pas céder à d'autres la fonction de bouleverser l'ordonnance de la structure patriarcale. L'égalité est ce que l’on offre aux colonisés sur le plan de la loi et des droits. Et ce qu'on leur impose sur le plan de la culture. C'est le principe en vertu duquel celui qui possède l'hégémonie continue à conditionner celui qui ne la possède pas. Le monde de l'égalité est le monde de la domination légalisée, de l'uni-dimensionnel ; le monde de la différence.est le monde où le terrorisme jette les armes et où la domination cède au respect de la variété et de la multiplicité, de la vie. L'égalité entre les sexes est l'apparence sous laquelle se dissimule l'infériorité de la femme. Telle est la pensée du différent qui veut opérer changement global de la civilisation l'ayant tenu en réclusion.

Nous n'avons pas seulement découvert les données de qu'à notre oppression mais l'aliénation qui l’a engendrée dans e monde notre emprisonnement. La femme n'a plus un seul prétexte, un seul, pour adhérer aux objectifs de l'homme. A ce nouveau stade de conscience la femme refuse, comme un faux dilemme imposé par le pouvoir masculin, tant le plan de l'égalité que celui de la différence, et affirme qu'aucun être humain et aucun groupe ne doivent se définir ou être définis par rapport à un autre être humain ou un autre groupe. L'oppression de la femme est le résultat de millénaires : le capitalisme en a hérité, il ne l'a pas produite. L'apparition de la propriété privée a exprimé un déséquilibre entre les sexes, consécutif au besoin de pouvoir de chaque homme sur chaque femme, cependant que se définissaient les rapports de pouvoir entre les hommes. Interpréter sur des bases économiques le destin qui a été 1e nôtre jusqu'ici signifie mettre en cause un mécanisme dont on ignore l'impulsion motrice. Nous savons que, caractériellement, l'être humain oriente ses instincts en fonction de la satisfaction que lui procurent ses contacts avec l'autre sexe. Le matérialisme historique fait complètement fi de la clé émotionnelle qui a déterminé le passage à la propriété privée. C'est là que nous voulons remonter afin que soit reconnu l'archétype de la propriété, le premier objet conçu par l'homme : l'objet sexuel. La femme, en retirant à l'inconscient de l'homme sa première proie, dénoue l'écheveau originel de la pathologie possessive. Les femmes ont conscience du lien politique qui existe entre l'idéologie marxiste-léniniste et leurs souffrances, besoins, aspirations. Mais elles ne croient pas qu'il leur soit possible de jamais être considérées comme une "conséquence" de la révolution. Elles estiment que leur cause ne doit pas être subordonnée à celle de la lutte des classes. Elles ne sauraient entériner une lutte et une perspective qui passent au-dessus de leur tête. Le marxisme-léninisme a besoin de mettre sur le même plan les deux sexes, mais le règlement de compte entre collectifs masculins ne peut avoir pour conséquence qu'un legs paternaliste des valeurs masculines à la femme. Celle-ci étant moins souvent aidée que priée d'aider. Le rapport hégélien serviteur-maître est un rapport intérieur au monde humain masculin, et c'est à partir de lui que s'articule la dialectique en des termes exactement déduits des postulats de la prise du pouvoir. Mais le différend femme-homme n'est pas un dilemme : il ne saurait envisager de solutions puisqu'il n'est même pas posé par la culture patriarcale comme un problème humain, mais comme une donnée naturelle. Ce différend découle de la hiérarchie des sexes qui se trouvent nantis d'une essence reposant leur opposition : une définition de supérieur et inférieurs cache l'origine d'un victorieux et d'un vaincu. La vision masculine du monde puise ses justifications dans l’expérience unilatérale de l'homme. Mais pour la femme, l'origine de l'opposition entre les sexes reste inexpliquée et elle cherche dans les raisons de sa défaite primitive la confirmation de la crise de l'esprit masculin. Envisager le problème féminin selon la dialectique de la lutte maître-serviteur est une erreur historique, car cette dialectique est née à l'intérieur d'une culture qui ne tenait absolument aucun compte du foyer de discrimination essentiel de l'humanité, à savoir le privilège absolu de l'homme sur la femme, et n'offrait de perspectives à l'humanité qu'en termes de problématique masculine, en bref, des perspectives destinées à la collectivité masculine. La femme ne saurait poser son problème dans les termes de la lutte des classes car son type d'esclavage est différent et ce serait le méconnaître que de le ramener à cette dialectique. La

femme est opprimée en tant que femme, à tous les niveaux sociaux : non pas au niveau de la classe mais au niveau du sexe. Cette lacune du marxisme n'est pas accidentelle, et on ne saurait la combler en élargissant le concept de classe de façon à faire place à la masse féminine, à la nouvelle classe. Pourquoi n'a-t-on pas vu jusqu'ici le rapport de la femme à la production, à savoir son activité de reconstitution des forces-travail dans la famille ? Pourquoi n'a-t-on pas vu que son exploitation à l'intérieur de la famille est une fonction essentielle au système capitaliste ? En confiant à la classe ouvrière seule le futur révolutionnaire, le marxisme a ignoré la femme et comme opprimée et comme portatrice de futur. Il a élaboré une théorie révolutionnaire dans la matrice d'une culture patriarcale. Examinons le rapport femme-homme chez Hegel, le philosophe qui a fait du serviteur l'élément ressort de l'histoire : plus insidieusement que d'autres il a rationalisé le pouvoir patriarcal dans la dialectique entre un principe divin féminin et un principe humain viril. Le premier préside à la famille, le second à la communauté. « Alors que la communauté n'assure sa subsistance qu'en détruisant la béatitude familiale et en faisant disparaître l'auto-conscience au profit de l'auto-conscience universelle, elle produit en celle qu'elle opprime et qui lui est en même temps essentielle, à savoir la féminité en général, son ennemi intérieur. » La femme ne dépasse pas le stade de la subjectivité : en se reconnaissant dans les conjoints et consanguins, elle se rend immédiatement universelle, il lui manque les prémisses pour se scinder de l'ethos familial et atteindre la force auto-consciente de l'universalité par laquelle l'homme devient citoyen. Cette condition féminine qui est le fruit de l'oppression, Hegel en fait le moteur de l'oppression même : la différence des sexes en vient à constituer la base naturelle métaphysique tant de l'opposition que de la réunification des sexes. Hegel place dans le principe féminin l'a priori d'une passivité où s'annulent les épreuves de la domination masculine. L'autorité patriarcale a tenu la femme en état de sujétion et la seule valeur qu'elle lui a reconnu c'est de s'être adaptée à cette sujétion comme à une nature propre. En parfaite cohérence avec la tradition de la pensée occidentale, Hegel estime que, de par sa nature, la femme en est à un stade auquel il attribue toute la résonance possible, mais tel qu'un homme préfèrerait ne jamais être né plutôt que d'y être tenu. Dans la manifestation de la femme comme « éternelle ironie de la communauté », nous reconnaissons la présence de l'instance féministe en tout temps. Chez Hegel coexistent les deux positions suivantes : l'une qui voit le destin de la femme lié au principe de la féminité, l'autre qui découvre dans le serviteur non plus un principe immuable, une essence, mais la condition humaine concrétisant dans l'histoire la maxime évangélique : « Les derniers seront les premiers. » Si Hegel avait reconnu l'origine humaine de l'oppression de la femme, comme il a reconnu celle de l'oppression du serviteur, il aurait dû, dans ce cas aussi, appliquer la dialectique serviteur-maître. Et alors il aurait affronté un sérieux obstacle : en effet, si la méthode révolutionnaire est apte à saisir les passages de la dynamique sociale, il ne fait pas de doute que la libération de la femme ne peut se couler dans les mêmes schémas : sur le plan femme/homme il n'existe pas de solution qui élimine l'un des deux termes et, partant, s'effondre l'objectif projeté : la prise du pouvoir.

L'axiome selon quoi tout ce qui est rationnel est réel reflète la conviction que l'astuce de la raison ne manquera pas de collaborer avec le pouvoir. Et la dialectique est précisément le mécanisme qui laisse toujours ouverte la porte à cette opération. Dans un mode de vie qui ne

serait pas dominé par le caractère patriarcal, la construction triadique ne trouverait aucun répondant dans la psyché humaine. La phénoménologie de l'esprit est une phénoménologie de l'esprit patriarcal, incarnation de la divinité monothéiste du temps. La femme y apparaît comme une image dont le niveau signifiant est une hypothèse d'autrui. L'histoire est le résultat des actions patriarcales.

Les deux démentis colossaux à l'interprétation hégélienne se trouve parmi nous : la femme qui refuse la famille, le jeune homme qui refuse la guerre. Le jeune homme sent que l'ancien droit paternel de vie et de mort sur les fils était davantage l'explicitation d'un désir que la législation d'une pratique. La guerre lui apparait alors comme un expédient inconscient pour le tuer, une conjuration contre lui. N'oublions pas ce slogan du fascisme : famille et sécurité. L'angoisse de l'intégration sociale dissimule chez le jeune homme un conflit avec le modèle patriarcal. Ce conflit vient à jour dans les choix anarchiques qui expriment un non global, sans

alternative : la virilité refuse d'être paternaliste, de faire du chantage. Mais sans la présence de son allié historique, la femme, l'expérience anarchiste du jeune homme est velléitaire, et il cède bientôt à l'appel de la lutte organisée. L'idéologie marxiste-léniniste lui offre la possibilité de rendre constructive sa rébellion en travaillant pour la lutte prolétaire à laquelle est également déléguée sa libération. Mais ce faisant, le jeune homme se trouve pris dans une dialectique prévue par la culture patriarcale, qui est la culture de la prise du pouvoir ; alors qu'il croit, avec le prolétariat, avoir repéré dans le capitalisme l'ennemi commun, il abandonne son propre terrain de lutte. Il met toute sa confiance dans le prolétariat comme porteur de l'instance révolutionnaire : il veut l'éveiller lorsqu'il lui semble engourdi par le succès des syndicats et les tactiques des partis, mais il ne doute pas d'avoir affaire à la nouvelle figure historique. En menant la lutte au profit d'un autre, le jeune homme encore une fois se met en état de subordination : c'est exactement ce que l'on a toujours voulu de lui. La femme dont l'expérience féministe a deux siècles d'avance sur celle du jeune homme et qui, lors de la Révolution française d'abord, puis lors de la Révolution russe, a cherché à unir sa problématique à celle de l'homme sur le plan politique, n'obtenant que le rôle d'auxiliaire, affirme que le prolétariat est révolutionnaire par rapport au capitalisme, mais réformiste par rapport au système patriarcal. Le féminisme, même au moment culminant de la lutte pour la dictature du prolétariat, a affronté de façon directe la situation de la femme avec des intuitions et des méthodes de grande ouverture. Mais en la circonstance, les femmes communistes se voyaient ramenées avec autorité aux « vrais problèmes » et, du fait de cette frustration, conduites à l'holocauste d'elles-mêmes. Nous lisons dans la lettre de Lénine à Inès Armand (janvier 1915) : «Dear Friend, je vous

recommande chaleureusement de détailler davantage 1e schéma de l'opuscule

D'ores et déjà

je dois vous faire une seule observation : il serait souhaitable de supprimer tout à fait "la revendication féminine du libre amour". Celle-ci en effet n'est pas une revendication prolétaire

mais bourgeoise. » Par opposition au "vulgaire et sale mariage paysan intellectuel et petit- bourgeois sans amour"', Lénine proposait "le mariage civil prolétaire avec amour". A la suite de cet échange de lettres avec Lénine, Inès Armand renonça à la publication de son opuscule

pour les ouvrières. En quoi la revendication du "libre amour" diffère-t-elle du "mariage civil prolétaire avec amour" ? La différence réside en cela que la première était formulée par les femmes et accueillie par les jeunes gens comme un thème de conduite révolutionnaire, le second cristallise les valeurs répressives et édifiantes de l'homme nouveau, agréable au parti et soumis à l'orthodoxie idéologique. Le libre amour était la version féministe de la critique de la famille ; le mariage prolétaire, la conséquence virile et statufiée des prémisses du communisme selon Engels. Quand une femme communiste de Vienne publie un opuscule sur les problèmes sexuels, Lénine s'indigne : « Quelle bêtise, cet opuscule. Les quelques notions exactes qu'il contient, les ouvrières les connaissent déjà depuis Bebel. Les hypothèses freudiennes mentionnées dans l'opuscule en question confèrent a celui-ci un caractère prétendûment "scientifique", mais au fond il s'agit d'un galimatias superficiel. La théorie même de Freud n'est aujourd'hui qu'un caprice de la mode. » (De C. Zetkin, œuvre citée.) Pour Lénine, la femme devait être en mesure de travailler en faveur de l'égalité effective avec l'homme quand, dans la société communiste, elle se serait libérée du travail domestique improductif pour affronter le travail productif.

Nous voyons dans l'apolitisme traditionnel de la femme la réponse spontanée à un univers d'idéologies et de revendications où ses problèmes n'émergent que péniblement lorsque, par pur paternalisme, on l'interpelle comme masse à manœuvrer. Alors que les jeunes gens travaillent en faveur d'une révolution politico-sociale qui les exempte de passer leur vie à administrer une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, il en est qui comptent sur l'enthousiasme néophyte des femmes pour mettre un terme à la crise de la société masculine on leur concède le droit de remplir des rôles masculins et on fait apparaître cette manœuvre comme un dédommagement de l'exclusion ancienne, une victoire du mouvement féminin. L'industrie a eu besoin d'une réserve de main-d'œuvre féminine, la société de consommation projette d'utiliser les femmes dans les activités tertiaires.

La maternité, aussi dénaturée soit-elle, par le différend entre les sexes, par le mythe impersonnel de la continuation de l'espèce et par le dévouement infatigable de la femme, a été pour nous une mine de réflexions et de sensations, une conjoncture favorable à une initiation particulière. Nous ne sommes pas responsables d'avoir engendré l'humanité dans l'esclavage :

ce n'est pas le fils qui nous a rendues esclaves, c'est le père. Avant de voir dans le rapport entre mère et fils un temps d'arrêt de l'humanité, souvenons- nous de la chaîne qui les a tenus soudés ensemble : celle de l'autorité paternelle. C'est contre elle que s'est créée l'alliance de la femme et du jeune homme. Que l'on ne nous demande pas ce que nous pensons du mariage ni de son correctif historique, le divorce. Les institutions créées pour assurer le privilège de l'homme reflètent une intolérable vision des rapports entre les sexes. Nous faisons sauter tous les instruments de torture des femmes, tous.

Derrière le complexe d'Œdipe, ce n'est pas le tabou de l'inceste que l'on devine, mais l'exploitation de ce tabou de la part du père afin d'assurer sa sauvegarde. Une image du passé nous paraît tout à fait signifiante : d'une part une échelle dont l'homme

gravit orgueilleusement les gradins, d'autre part une échelle que la femme descend péniblement à reculons. Le peu d'orgueil qui est concédé à la femme durant l'une des phases de sa vie ne suffit pas à la soutenir jusqu'à la fin de ses jours. Si la cause de la femme se pose, c'est une cause perdue. De la culture à l'idéologie, aux codes, aux institutions, aux rites, aux coutumes, on assiste à une circularité de superstitions masculines concernant la femme : chaque situation privée est polluée par cette conspiration qui continue à justifier la présomption et l'arrogance de l'homme. Le jeune homme est opprimé par le système patriarcal, mais il n'en pose pas moins sa candidature au titre d'oppresseur ; l'éclat d'intolérance des jeunes gens est marqué par ce caractère d’ambiguïté interne.

Toute la structure de la civilisation, telle une unique battue de chasse, pousse la proie vers les lieux où elle sera capturée : le mariage est le moment final assurant la captivité. Alors que les Etats se mettent à accorder le divorce et que l'Eglise se débat pour le refuser, la femme révèle sa maturité en étant la première à dénoncer l'absurde réglementation des rapports entre les sexes. L'homme trahit son état de crise en montrant son attachement profond pour les formules : c'est a elles qu'il confie l'évidence de sa supériorité. La femme est, sa vie durant, économiquement dépendante de la famille du père en premier lieu et de celle du mari ensuite. Mais sa libération ne consiste pas à atteindre l'indépendance économique : il lui faut démolir cette institution qui l'a rendue esclave, et plus longtemps que tous les esclaves de ce monde. Les penseurs qui ont posé le regard sur l'humanité ont ratifié l'infériorité de la femme. Freud également a théorisé la malédiction féminine en soutenant que la femme désire le pénis, seul capable de lui conférer la complétude. Nous affirmons notre incrédulité à l'égard du dogme psychanalytique qui attribue au tout jeune être féminin le sentiment d'un handicap dû à l'angoisse métaphysique de la différence. Dans toutes les familles, le pénis de l'enfant est une espèce de fils dans le fils, un attribut que l'on flatte sans inhibitions. Le sexe de la petite fille est ignoré : il n'a pas de nom, il n'a pas de caractère, il n'a pas d'histoire. On profite de son retrait physiologique pour en taire l'existence :

le rapport entre mâle et femelle n'est donc pas un rapport entre deux sexes, mais entre un sexe et sa privation. Nous lisons dans la correspondance de Freud à sa fiancée : « Cher trésor, tandis que tu te complais dans tes tâches domestiques, je suis tout au plaisir de résoudre l'énigme de la structure du cerveau. » Considérons la vie privée des grands hommes : la proximité d'un être humain considéré comme inférieur a fait de leurs gestes les plus communs une aberration à laquelle aucun d'eux ne s'est soustrait. L'observation directe ne nous permet pas de voir l'existence de génies ni d'individus qui tiendraient sur tous les fronts une juste position. Personne n'a démenti les brèches de la nature humaine. Nous vivons ce moment et il est exceptionnel. Mais il nous importe que le futur soit imprévu plutôt qu'exceptionnel. Nous tenons beaucoup à sauvegarder chez la femme cet élan extraordinaire de vitalité

émotive caractéristique de le jeunesse, qui permet de jeter les bases d'une créativité déterminant la physionomie de la vie. La jeune fille ne doit pas croire qu'elle pourra récupérer un jour cette expérience psychique dont elle est privée dans la jeunesse. La femme émancipée est un modèle stérile parce qu'elle propose l'ajustement, l'adaptation d'une personnalité qui n'a pas connu d'élans vitaux au moment opportun. Si nous regardons derrière nous, nous nous reconnaissons dans ces pointes de créativité qui ont fortuitement émergé du monde féminin, mais nous nous reconnaissons surtout dans la dispersion d'intelligences soumises à la coercition et à la platitude du quotidien. C'est sur cette hécatombe que l'idéalisme a continué à élaborer et à multiplier les mythes de la féminité. Nous ne voulons pas des distinctions opérées entre femmes "pires" et " meilleures" : ce qui nous intéresse c'est le point interne commun à chacune, aussi vif que douloureux pour toutes. Le mouvement féminin n'est pas international mais planétaire. La scission entre structure et superstructure a sanctionné une loi selon laquelle depuis toujours et pour toujours les changements de l'humanité ont été et seront des changements de structure : la superstructure a reflété et reflétera ces changements. Tel est le point de vue patriarcal. Mais selon nous, il est temps que prenne fin le credo absolu en ces reflets. La déculturation pour laquelle nous optons est notre action. Ce n'est pas une révolution culturelle qui suive et absorbe la révolution structurelle, ce n'est pas non plus la vérification de tous les niveaux d'une idéologie mais la constatation de l'absence de nécessité idéologique. La femme n'a rien è opposer aux constructions de l'homme sinon sa dimension existentielle : elle n'a pas eu de condottieri, de penseurs, de savants, mais elle a eu énergie, pensée, courage, dévouement, attention, bon sens, folie. La trace de tout cela a disparu parce qu'elle n'était pas destinée à rester, mais notre force est de n'avoir opéré aucune mythification des faits : agir n'est pas une spécialisation de caste, mais cela le devient à cause du pouvoir auquel tend l'action. L'humanité masculine s'est emparée de ce mécanisme dont la justification fut la culture. Démentir la culture c'est démentir l'évaluation des faits qui constituent la base du pouvoir. La maternité est le moment où, parcourant les étapes initiales de la vie en symbiose émotive avec son enfant, la femme fait une "déculturation". Elle voit dans le monde un produit étranger aux exigences premières de l'existence qu'elle revit. La maternité est son "voyage". La conscience de la femme se tourne spontanément en arrière, vers les origines de la vie, et elle s'interroge. La pensée masculine a ratifié le mécanisme qui fait apparaître comme nécessaires la guerre, le chef, l'héroïsme, le défi des générations. L'inconscient masculin est un réceptacle de sang et de peur. Ayant compris que le monde est parcouru par ces fantasmes de mort, ayant vu dans la pitié un rôle imposé à la femme, nous abandonnons l'homme afin qu'il touche le fond de sa solitude.

Les plus récentes analyses sociologiques et psychanalytiques sur les origines et motivations de l'institution guerrière accueillent comme une loi naturelle de la race humaine la soumission de la femme à l'homme. On étudie les comportements des individus, des groupes primitifs ou contemporains à l'intérieur de l'absolu patriarcal, sans reconnaître dans la domination de l'homme sur la femme la manifestation d'un psychisme déjà altéré. Le père et la mère, sujet et objet de projections déformant l'élaboration normale des données de la réalité, ne sont pas

deux entités premières, mais le produit d'une prévarication entre les sexes ayant trouvé sa véritable issue et son aménagement dans la famille. Sans tenir compte de ces faits, on imaginé supprimer les causes psychiques de la guerre tantôt en postulant un retour aux valeurs privées, négation de la souveraineté de l’Etat, tantôt en favorisant la création d'une institution qui interdise la guerre comme délit individuel. Mais, ce faisant, on oublie d'une part que les valeurs privées sont les valeurs de la famille et que c'est la famille elle-même qui a marqué la reddition sans condition de la femme au pouvoir masculin en consolidant ce mécanisme d'angoisses pathologiques et de défense à partir duquel s'est organisée la vie de la communauté entendue comme délégation, on oublie d'autre part que l'élément malade de l'humanité ne saurait choisir lui-même son salut sous une forme autoritaire et s'en tenir là.

Selon la conception hégélienne, Travail et Lutte sont des actions qui marquent le point de départ de l'histoire masculine dans le monde humain. Or, l'étude des peuples primitifs permet de constater que le travail est une attribution féminine et que la guerre seule est le métier spécifique du mâle. Au point que, privé de la guerre ou vaincu, soumis au travail, l'homme avoue ne plus se sentir homme mais être mué en femme. La guerre apparaît donc à l'origine strictement liée à la possibilité pour l'homme de s'identifier ou d'être identifié comme sexe et de dépasser ainsi, par le truchement d'une preuve extérieure, l'anxiété interne que lui cause la faillite de sa virilité. Mais il est loisible de s’interroger sur cette angoisse de l'homme qui endeuille toute l'histoire du genre humain et rend toujours insoluble tout effort de sortir de l’aut-aut de la violence. L'espèce masculine s'est exprimée par le meurtre, l'espèce féminine s'est exprimée par le travail et la protection de la vie. La Psychanalyse interprète les raisons qui ont conduit l'homme à tenir la guerre pour une tâche virile mais elle ne nous dit rien quant à la concomitance de l'oppression féminine. Et les raisons qui ont amené l'homme à institutionaliser la guerre comme soupape de sûreté de ses conflits intérieurs nous poussent à croire que ces conflits sont fatals pour l'homme et constituent un primum de la condition humaine. Mais la condition humaine de la femme ne manifeste pas les mêmes nécessités ; elle pleure le sort des fils envoyés à l'abattoir et, dans la passivité de sa pietas, scinde son rôle de celui de l'homme. Aujourd'hui nous suggérons une solution à la guerre bien plus réaliste que celle des spécialistes : la dissolution de l'institution familiale. C'est d'elle seule que peut naître, à la base, le processus de renouvellement de l'humanité invoqué de toutes parts.

Que l'on cesse de nous considérer comme des continuatrices de l'espèce. Nous ne donnons des enfants à personne, ni à l'homme ni à l'Etat. Nous les donnons à eux-mêmes et nous nous restituons à nous-mêmes. Nous voyons dans le moralisme et la raison d'Etat les armes légalisées pour subordonner la femme et, dans lz dégoût du sexe, l'hostilité et le mépris qui la discréditeront. Le veto contre la femme est la première règle permettant aux hommes de Dieu d'avoir la conscience d'être l'armée du Père. Le célibat de l'Eglise catholique est le nœud angoissé où l'attitude négative de l'homme envers la femme se fait institution. Et au cours des siècles on n'a pas cessé de sévir contre elle dans les conciles, les débats, les censures, les lois et les violences. La femme est l'autre face de la terre.

La culture a appelé "sens religieux" et "sens esthétique" deux attitudes de l'humanité en désaccord avec le pouvoir, et elle a fait rentrer les comportements inhérents à ces deux catégories dans deux grandes institutions, l'institution religieuse et l'institution artistique. Nous voyons dans le transfert religieux une façon de vivre les lois patriarcales dans une zone métaphysique, qui dévalue les succès du monde historique et les conteste. Et nous voyons dans le labeur artistique une façon de confondre les valeurs autoritaires qui se trouvent d'emblée soumises au caprice de la libre insubordination. Mais alors que le religieux et

l'artiste donnent la plus grande importance au mode d'action qui leur est congénital, la société leur applique le canon de la réussite afin d'adopter leur prestige. Nous ne choisissons pas nos amis parmi ceux qui plaident notre cause, mais parmi ceux qui ne se sont pas salis en secondant notre répression. L'affinité caractérielle qui nous unie aux artistes découle de la coïncidence immédiate entre le faire et le sens du faire, sans l'angoisse qu'ont tous les autres d'en appeler à une garantie culturelle. Lisons la réponse de Freud à Karl Abraham qui lui avait envoyé un dessin expressionniste (décembre 1922) : « Cher ami, j'ai reçu le dessin qui, je le présume, devrait représenter votre tête. C'est épouvantable. Je sais que vous êtes un brave homme et je suis vraiment désolé qu'une petite lacune dans votre personnalité comme cette tolérance ou sympathie envers "l'art"

On ne devait pas permettre à des personnes

comme ces artistes d'accéder à des cercles analytiques car ils illustrent fort désagréablement la théorie d'Adler selon laquelle les individus souffrant de graves défauts de la vue deviennent peintres ou dessinateurs. Permettez-moi d'oublier ce portrait et de vous envoyer mes meilleurs vœux pour l'an 1923. » La femme n'est pas en rapport dialectique avec le monde masculin. Les exigences qu'elle va peu à peu clarifiant n'impliquent pas une antithèse mais une évolution sur une autre planète. C'est un point sur lequel il sera difficile de se faire comprendre, mais il est essentiel que nous y insistions. Nous voyons se prolonger, même dans les révolutions socialistes, ce mécanisme de dysfonction de la psyché humaine qui est politiquement considéré comme un héritage de la condition bourgeoise, mécanisme auquel on continue à proposer comme antidote la méditation sur les données de sagesse et de réalisme élaborées par le Père. En ce sens, l'idéologie politique a remplacé la théologie pour les masses. Le mouvement féministe est plein d'intrus politiques et philantropiques. Nous défions les observateurs masculins de faire de nous un sujet d'étude. L'approbation aussi bien que la polémique nous sont indifférentes. Nous leur suggérons qu'il est plus digne de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Nous ne devons pas suivre les suggestions de ceux qui nous encouragent contre les représentants de leur sexe. Chacune de nous peut puiser dans son expérience individuelle la dose de dédain, de compréhension et d'intransigeance suffisante pour l'aider à trouver les solutions les plus inventives.

moderne doive être punie aussi cruellement

Notre insistance n'a d'autre but que l'appropriation de nous-mêmes et sa légitimité est suffisamment justifiée par le fait que dans chacune de nos lacunes s'est toujours infiltré qui allait promptement s'approprier notre personne. Pour la jeune fille, l'universalité n'est pas le lieu où advient sa libération, par le truchement de la culture, mais le lieu où elle perfectionne une répression admirablement cultivée dans 1a

sphère familiale. L'éducation qu'elle subit consiste à lui injecter lentement un poison qui l'immobilise au seuil des gestes les plus responsables, des expériences qui dilatent le sens du moi. La spécificité de notre travail consiste à chercher partout, dans chaque événement ou problème du passé et du présent, le rapport avec l'oppression de la femme. Nous saboterons tout aspect de la culture qui continue tranquillement à l'ignorer.

La femme telle qu'elle est est un individu complet : la transformation ne doit pas avoir lieu sur elle, mais sur la façon dont elle se voit au sein de l'univers et sur la façon dont la voient les autres. Nous avons pris conscience de la signification des oppositions de pensée : quand nous faisons nos observations, nous n'entendons pas les placer dans le royaume des contraires mais une à une les additionner afin de reconstituer l'ensemble des données que nous avons repérées et procéder à l'inventaire. Nous jugeons délétère la consommation des idées mêmes qui nous plaisent, en raison de l'immédiat aménagement dialectique qui les rend comestibles.

L'homme est replié sur lui-même, sur son passé, ses finalités, sa culture. La réalité lui apparait épuisée, les vols spatiaux en sont la preuve. Mais la femme affirme que la vie doit encore commencer pour elle sur notre planète. Elle voit là où l'homme ne voit plus. L'esprit masculin est entré définitivement en crise quand il a déclenché un mécanisme qui a touché la limite de sécurité de la survie humaine. La femme sort de la tutelle quand elle voit enfin dans la structure caractérielle du patriarche et dans sa culture le centre propulseur de l'agressivité. L'espèce masculine a constamment défié la vie et aujourd'hui elle défie la survie ; la femme est restée esclave pour n’avoir pas accepté ; elle est restée inférieure, incapable, impuissante. La femme revendique la survie comme valeur. L'homme a cherché le sens de la vie dans l'au-delà et contre la vie même : pour la femme, vie et sens de la vie se superposent continuellement. Nous avons dû attendre des millénaires pour que l'angoisse de l'homme en face de nos attitudes finisse de nous être imputée comme une marque d'infâmie. La femme est immanence, l'homme transcendance : c'est dans cette opposition que la philosophie a spiritualisé la hiérarchie des destins. Dans la mesure où le transcendant seul parlait, il ne pouvait nourrir de doute sur l'excellence de son geste ; et si la féminité est immanence, l'homme a dû la nier pour donner le départ au cours de l'histoire. L'homme a donc opéré une prévarication, mais sur une donnée d'opposition nécessaire. La femme doit seulement poser sa transcendance. Les philosophes ont vraiment trop parlé : sur quoi se sont-ils basés pour reconnaître l'acte de transcendance masculine, sur quoi se sont-ils basés pour le refuser à la femme? C'est devant l'efficacité des faits que l'on remonte à une transcendance et qu'on la considère comme acte originel, alors qu'on la nie là où elle n'a pas pris pour confirmation la constitution d'un .pouvoir. Mais considérer la transcendance en fonction de la confirmation qu'en donnent les faits est caractéristique de la civilisation patriarcale : comme civilisation absolue de l’homme, elle admet toutes les alternatives en son sein et la femme en a subi le conditionnement puisqu'elle a été reconnue comme principe d'immanence, de stagnation et non comme un autre type de transcendance qui, sous la poussée de la transcendance masculine, a été réprimé. A l’heure actuelle, la femme juge ouvertement

cette culture et cette histoire qui sous-entendent la transcendance masculine, et elle juge cette transcendance. A travers toutes sortes de traumatismes conscients et inconscients, l'homme aussi en arrive lentement à considérer en crise son rôle de protagoniste. Mais l'autocritique de l'homme ne perd pas de vue l'axiome que tout ce qui est réel est rationnel et il continue à poser sa candidature en la justifiant par un besoin de dépassement. La femme ne saurait tolérer que l'homme continue à se "dépasser" en l'opprimant et en déplorant tout à la fois son immanence. L'autocritique doit céder le pas à l'imagination. Nous disons à l'homme, au génie, au visionnaire rationnel que le destin de l'homme ne consiste pas à aller toujours de l'avant comme sa soif de dépassement le lui suggère. Le destin inouï du monde consiste à refaire le chemin en sens inverse en compagnie de la femme comme sujet. Nous nions comme absurdité le mythe de l’homme nouveau. Le concept de pouvoir est l'élément de continuité de la pensée masculine et donc des solutions finales. Le concept de la subordination de la femme le suit comme une ombre. Sur ces postulats toute prophétie est fausse. Le problème féminin est en soi moyen et fin des changements substantiels de l'humanité. Il n'a pas besoin de futur. Il ne fait pas de distinctions entre prolétariat, bourgeoisie, tribus, clans, races, âges, culture. Il ne reçoit de directive ni d'en haut ni d'en bas, ni de l'élite ni de la base. Il ne saurait être ni organisé, ni dirigé, ni répandu ni propagandé. C'est une parole nouvelle qu'un sujet nouveau prononce, confiant sa diffusion à l'instant même. Agir devient simple et élémentaire. Il n'existe pas de but, il existe un présent. Nous sommes le passé obscur du monde, nous réalisons le présent.

Eté 70.