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BULLETIN D'EXÉGÈSE DES SYNOPTIQUES

Jean Miler

Centre Sèvres | Recherches de Science Religieuse

2005/1 - Tome 93 pages 83 à 106

ISSN 0034-1258

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2005-1-page-83.htm

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Pour citer cet article :

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Miler Jean, « Bulletin d'exégèse des synoptiques »,

Recherches de Science Religieuse, 2005/1 Tome 93, p. 83-106.

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Distribution électronique Cairn.info pour Centre Sèvres.

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B ULLETIN

BULLETIN D’EXÉGÈSE DES SYNOPTIQUES

par Jean MILER Faculté de théologie, Centre Sèvres — Facultés Jésuites de Paris

(Première partie) I. L’évangile de Matthieu (1-8) II. L’évangile de Marc (9-17)

I. L’évangile de Matthieu (d e 1 à 8)

1. Michel TALBOT, « Heureux les doux car ils hériteront la terre » (Mt 5,4[5]), Études Bibliques NS n o 46, Gabalda, Paris, 2002, 454 p.

2. H. Benedict GREEN, Matthew, Poet of the Beatitudes, JStNT SS 203, Acade- mic Press, Sheffield, 2001, 352 p.

3. Christof LANDMESSER, Jüngerberufung und Zuwendung zu Gott. Ein exegetis- cher Beitrag zum Konzept der mattäischen Soteriologie im Anschluß an Mt 9,9-13, WUNT 133, Mohr Siebeck, Tübingen, 2001, 210 p.

4. Gloria HERAS OLIVER, Jesús según san Mateo. Analisis narrativo del primer evangelio, Ediciones Universidad de Navarra, Pamplona, 2001, 288 p.

5. David E. AUNE, (Ed.), The Gospel of Matthew in Current Study. Studies in Memory of William G. Thompson, S.J., Eerdmans, Grand Rapids, 2001, 192 p.

6. Martin STIEWE et Christian VOUGA, Le Sermon sur la montagne. Un abrégé de l’Évangile dans le miroitement de ses interprétations, Labor et Fides, Genève, 2002, 300 p.

7. Rudolf SCHNACKENBURG, The Gospel of Matthew, Eerdmans, Grand Rapid et Cambridge, 2002, 290 p.

8. Pierre BONNARD, L’évangile de Matthieu, CNT 1, Labor et Fides, Genève, 2002, 470 p.

1. Le livre de Michel TALBOT, « Heureux les doux car ils hériteront la terre »

(Mt 5,4[5]) , est la publication d’un travail de thèse dirigée par le P. Michel Gourges et soutenue au Collège dominicain de philosophie et de théologie d’Ottawa.

On sait que la béatitude des doux pose bien des questions à l’interprète. Quelle est la qualité de ces hommes à qui est faite la promesse d’hériter la terre ? Étant données les divergences de la tradition manuscrite, cette béatitude est-elle à lire en deuxième ou en troisième position dans la série des huit béatitudes ? Est-elle un simple doublet de la béatitude des pauvres ? L’auteur se confronte à ces questions et cherche « à démontrer que la

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béatitude des doux a une signification propre, foncièrement différente de celle

des pauvres en esprit » (p. 1). Pour cela, après une présentation de l’état de la recherche (p. 4-39), il commence par analyser les occurrences de πρα ./. ς dans l’évangile de Matthieu. Deux chapitres sont ainsi consacrés à l’étude de la signification du terme en Mt 11,29 (« car je suis doux et humble de cœur »,

p. 40-133) et en Mt 21,5 (« Voici que ton roi vient à toi, doux

L’approche y est historico-critique (critique rédactionnelle et critique des sources) et, également, synchronique puisque de longs développements sont consacrés à l’analyse structurelle du contexte dans lequel apparaissent les occurrences de πραu˜gς. L’auteur consacre les deux chapitres suivants à l’étude de la seule autre occurrence du terme dans le NT (1 P 3,4, p. 192-243) puis, comme un complément, à celle de la notion de douceur dans le NT (p. 244-293). Le sixième et dernier chapitre (p. 294-360) « passe en revue toutes les attestations des mots “doux” et “douceur” présentes dans l’Ancien Testament ». Au terme du parcours, une conclusion ressaisit les résultats et les applique à la béatitude des doux en Mt. « Le doux est d’abord un non-violent », mais il est aussi « celui qui, dans le souci qu’il a d’être conforme à la volonté de Dieu, recherche le bien de l’autre. Autrement dit, il est un être essentiellement bon et compatissant » (p. 375). L’auteur insiste sur ce double aspect de résistance au mal et d’attitude active qui cherche le bien de l’autre. Il prend distance par rapport à J. Dupont qui voyait dans la béatitude des doux un dédoublement de celle des pauvres, mais il en demeure à mon sens proche quant à la signification qu’il reconnaît au qualificatif « doux » en Mt (cf. J. Dupont, Les béatitudes , T. III, Gabalda, Paris 1973, p. 544-546).

À la lecture de ce livre, plusieurs remarques ou questions nous viennent à l’esprit. 1) À la fin de la brève présentation de l’état de la recherche, l’auteur indique sans plus le justifier son propos : « étudier systématiquement tous les passages de la Bible où figure le mot “doux” » (p.38). Cette approche permet d’établir une entrée de dictionnaire, mais pourquoi se limiter alors au corpus canonique ? Et à quelles conditions l’opération qui consiste à reverser la signification d’une occurrence de πρα ./. ς sur celle de la béatitude des doux est-elle légitime ? 2) Un gros travail a été fait pour dégager la signification des deux autres occurrences de πρα ./. ς en Matthieu par la mise en œuvre d’une analyse structurelle dont nous ne discuterons pas ici la pertinence des résultats. La mise en œuvre de cette méthode pour les béatitudes, voire le début du Sermon sur la montagne, n’aurait-elle pu également être mise en œuvre et se révéler féconde ? 3) L’analyse des occurrences de « doux » et « douceur » dans l’Ancien Testament est justifiée par le fait que Mt 5,4 « s’avère être une citation du Psaume 37,11 » (p. 294). En raison même de ce phénomène d’allusion, ce Psaume aurait mérité un traitement particulier pour rechercher et faire percevoir les échos éventuels dans le texte matthéen. Il n’est pas rare, en

», p. 134-191).

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effet, que, dans le premier évangile, une citation ou une allusion soit un indice fourni au lecteur pour l’inviter à reconnaître des échos multiples entre le récit de la vie de Jésus et les Écritures anciennes.

2. Autre est l’approche que H. Benedict GREEN (Matthew, Poet of the Beatitudes) propose des Béatitudes. On pourrait la qualifier de stylistique et d’intertextuelle. La thèse défendue est claire même si le propos est parfois parasité par des considérations annexes ; elle se formule ainsi : les béatitu- des sont un poème soigneusement composé en grec par le rédacteur de l’évangile. Celui-ci témoigne d’une familiarité avec des techniques de la poésie hébraïque ainsi qu’avec la langue et la Bible de la LXX. En quelques pages, brèves et précises, l’auteur relève les indices de la composition poétique des Béatitudes et dégage une structuration en deux quatrains (ce qui n’est pas nouveau). Il conclut que leur auteur, qui écrivait en grec, a utilisé les conventions de la versification hébraïque, mais a emprunté également aux techniques de la poésie grecque (p. 41). Un tel auteur « of Hebraic verse in Greek » (p. 42) peut-il être identifié à l’évangéliste ? Cette question conduit à la partie sans doute la plus originale de l’ouvrage :

l’identification de passages de Matthieu, composés selon les canons de la poésie hébraïque. Un premier chapitre (p. 48-73) examine le « remodelage » de citations de l’Ancien Testament. Le choix est justifié par le fait que les Béatitudes témoignent d’une nette et forte influence de l’Ancien Testament, tant dans leur forme que dans leur contenu. Cinq des dix citations d’accom- plissement ainsi que les citations de Mt 2,6 ; 4,4.10 et 21,13 sont examinées et les traces d’un façonnage poétique de ces citations par l’évangéliste sont mises en évidence. Le chapitre suivant élargit l’analyse à d’autres passages de Matthieu qui montrent une influence de la poésie hébraïque et de la Bible grecque. L’auteur les classe en trois catégories (p. 162) :

1) Ceux pour lesquels des indices de rédaction ou certaines dissonances avec leur contexte suggère que leur composition est antérieure à l’évangile (6,9-13 ; 11,7-9 ; 11,13 ; 11,16-19b ; 11,21-24 ; 23,37-38) 2) Ceux dont la position dans l’évangile et leur aspect soigneusement travaillé (their more carefully crafted character) suggère une complète relation à l’ensemble et une part significative dans l’organisation de son contenu : 11,5 ; 11,28-30 : 28,18-20. 3) Ceux dont l’état relativement peu raffiné (unpolished) suggère qu’ils ont pris forme dans le cours de l’écriture du livre : 1,20b-21 ; 10,8 ; 11,25-26 ; 11,27 ; 16,17-19. Des auteurs avaient remarqué la forme poétique de tel ou tel passage de l’évangile, mais il n’existait pas, à ma connaissance, d’étude aussi précise et documentée. Les observations apparaissent souvent pertinentes et les démonstrations convaincantes. J’émettrai cependant deux réserves. Des considérations relativement fréquentes sur les sources de ces passages viennent distraire le lecteur de ce qui fait l’objet de l’analyse (cf. p. 60, 91, 93, 95, etc.). De plus, l’absence de distinction entre les différents niveaux

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d’analyse affaiblit parfois le propos (morphologique/sémantique ; cf. par exemple dans l’analyse du Notre Père, les pages 81-82). Dans la deuxième partie, l’auteur revient au texte des Béatitudes. Il l’analyse en tant que poème en s’appuyant sur les caractéristiques formelles dégagées dans le deuxième chapitre. C’est dire qu’il laisse jouer au maxi- mum la polysémie des mots. Ces derniers sont examinés à partir de leur arrière-plan vétérotestamentaire à travers la version des LXX et avec le souci d’identifier des constellations de mots (avec leurs équivalents grecs) reliés étroitement dans leur usage en hébreu (p. 177). Mais l’auteur ne se contente pas d’une analyse intertextuelle. Il explore également les échos du vocabu- laire des Béatitudes dans le reste de l’évangile. Cette recherche donne lieu à des développements intéressants et suggestifs (par exemple sur la béatitude des doux, p. 181-188). Au terme, le résultat est la construction d’un tissu complexe de relations entre les Béatitudes : I-III-V, III-VII, II-IV-VI-VIII, I-VIII, etc. et entre les deux quatrains sur le fond de nombreux échos à des textes de l’Ancien Testament et au récit matthéen. On pourra certes s’interroger sur certains rapprochements opérés par l’auteur : l’identification des pauvres aux pécheurs à partir de 11,5 (p. 192-197), l’analyse de la citation d’accomplis- sement de 2,18 (p. 224-226), les liens plaqués entre les Béatitudes et le reste du Sermon sur la montagne (p. 256-261) ou la volonté d’y reconnaître une influence de Shema ou du double commandement (p. 284-292). Comment résister à l’appel indéfini des échos qui renvoient d’un texte à un autre ? La question est méthodologique et demanderait l’élaboration de critères plus rigoureux. Mais la musique d’ensemble sonne juste.

3. On lira avec intérêt l’étude de Christof LANDMESSER Jüngerberufung und

Zuwendung zu Gott sur les récits de l’appel de Matthieu et du repas avec les pécheurs. Il s’agit de son travail d’Habilitationschrift à la faculté de théologie protestante de Tübingen en 1999-2000. L’auteur analyse le récit de Mt 9,9-13 dans le contexte de l’évangile et propose ainsi une contribution à la sotériologie du premier évangile. Partant du présupposé, tout à fait légitime et accepté aujourd’hui, de l’unité et de la cohérence du projet théologique du rédacteur de l’évangile et du principe selon lequel la partie et le tout prennent réciproquement sens l’une par rapport à l’autre, l’auteur se propose d’analyser les épisodes de l’appel et du repas avec les pécheurs en rapport avec la totalité du récit matthéen. Un premier chapitre présente la structuration de Matthieu. Trois grandes parties composent le récit : la présentation de Jésus (1,1-4,16), l’activité publique de Jésus et les réactions qu’elle suscite (4,17-16,20), l’accomplissement de l’œuvre de salut de Jésus (16,21-28,20). On aura reconnu la structuration proposée par D.R. Bauer, et d’autres ; elle s’appuie essentiellement sur les marques temporelles αQπ ` τ ´ τε de 4,17 et 16,21. Elle est acceptée sans plus de discussion avec d’autres propositions pour le moins tout aussi légitimes. Mais l’auteur ne s’intéresse pas tant ici à la composition de surface de l’évangile qu’à la présentation de ses principaux thèmes : le pardon des péchés que Jésus, le Fils de Dieu, procure à son peuple ; le lien de ce pardon

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avec la présence de Dieu rendue effective dans la venue de Jésus ; le devenir disciple et les exigences qui en découlent ; le passage à la mission universelle (juifs et païens). Ce chapitre offre un bon résumé du récit matthéen. Les deux chapitres suivants sont centraux. Ils proposent une belle lecture de l’épisode de l’appel de Mathieu et de la controverse qui lui fait suite (9,9-13). La délimitation retenue est justifiée (p. 55), mais on peut se demander s’il ne convient pas d’y rattacher le dialogue entre les disciples de Jean-Baptiste et Jésus. Des indices concordants y conduisent en effet (même lieu, manger vs jeûner, question, etc.). Dans un premier temps, l’auteur fait une analyse terme à terme des deux épisodes retenus. La perspective est d’abord historico-critique — l’hypothèse admise étant celle de la théorie des deux sources — et dégage l’intention du rédacteur matthéen par comparaison avec les récits synoptiques parallèles. Elle est aussi synchronique car l’auteur propose une structuration possible de cette péri- cope. Sur la base de cette analyse, il dégage « das semantische Potential » du texte (chapitre 3). Il s’agit d’une interprétation du récit qui en exploite également l’implicite par sa mise en relation avec l’ensemble de l’évangile. Un exemple permettra de préciser la méthode mise en œuvre par l’auteur.

Pour ce dernier, il est « manifeste » que les trois récits de vocation suivent un concept formellement unifié (p. 78). La parole de Jésus qui appelle Matthieu

à sa suite prend aussitôt effectivité dans la réponse de celui-ci. Mais la

mission et la capacité de l’exercer qui sont liées à cet appel ne sont pas racontées explicitement ; elles sont à reconnaître dans l’exhortation de Jésus

à la miséricorde (9,10-13). De même, l’agir de salut de Jésus qui communi-

que le pardon des péchés (1,21) et la présence de Dieu (1,23) trouve son effectivité dans l’appel auquel Matthieu répond positivement et dans le repas partagé avec les publicains et les pécheurs. En Jésus, Dieu accueille les pécheurs, et les Pharisiens qui ne peuvent et ne veulent pas reconnaître ce qui advient en lui demeurent à distance et se trouvent dans la position des pécheurs qu’ils excluent. On lira dans ces chapitres de très belles pages sur la communauté de table de Jésus avec les pécheurs et le refus des Pharisiens ainsi qu’une intéressante analyse du jeu d’intertextualité lié à la citation de Os 6,6 en 9,13 (par contre l’allusion à Ez 34 nous semble surdéterminée, pp. 104-110). Le quatrième chapitre resitue l’étude au niveau de l’ensemble de l’évangile de Matthieu, en particulier de sa sotériologie, et prend en compte son contexte historique. À la fin du premier siècle, le judaïsme a rejeté la communauté matthéenne qui se tourne vers les nations et le rédacteur en voit le fondement dans le rejet de la personne de Jésus comme étant « Dieu-avec-nous ». La sollicitude de Jésus pour les pécheurs (l’auteur propose à la suite de Hofius de traduire ε λε ς par Zuwendung [= l’action de se tourner vers]), par exemple dans l’appel de Matthieu, signifie d’abord le rétablissement de la communion avec Dieu. Et c’est sur la base de cet appel que se fait entendre l’exigence de la sollicitude pour les hommes et pour Dieu

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dans la suite du Christ présent pour toujours dans sa communauté. Mais les membres de la communauté matthéenne vivent aussi dans l’attente de la venue du Fils de l’homme dans la gloire. Seuls entreront dans le Royaume ceux qui font la volonté de Dieu et le disciple chemine dans l’histoire avec une non-certitude de son salut. Le livre se termine avec une trop rapide et trop schématique (pour ne pas dire caricaturale) mise en relation des théologies de Paul et Matthieu. Le livre, d’écriture sobre et claire, est fermement composé et repose sur une lecture des textes, précise et serrée ; des qualités qu’il convient de souligner. La bibliographie (partagée entre sources, outils de travail, com- mentaires, monographies et études particulières) est abondante, mais res- treinte à des ouvrages en allemand ou en anglais. La lecture proposée par C. Landmesser est stimulante en raison de la très grande attention portée à la lettre du texte et des questions que l’auteur soulève à partir d’elle. Nous ne le suivrons pas toujours dans les conclusions tirées des indices relevés et pourrons prendre distance par rapport à la méthode qui a conduit à des résultats qui se révèlent très justes par ailleurs. Ainsi l’auteur se demande (p. 63) avec justesse à qui, au verset 13, est adressé l’impératif « allez et apprenez ». Il remarque que

— en 9b on rencontre un autre impératif adressé par Jésus au publicain

Matthieu, et conclut à une inclusion, mais de manière injustifiée car une récurrence ne suffit pas à en définir une (niveau de l’analyse structurelle, p. 63). Signalons au passage, et par ailleurs, que l’aspect et le temps des verbes mériteraient d’être traités avec plus de souplesse (p. 53ss) ;

— l’introduction de ces impératifs est rédactionnelle (p. 111) ;

— les deux autres occurrences de l’impératif « apprenez » concernent les

disciples (exact en 24,32 ; inexact en 11,29) (niveau de l’analyse « séman- tique », p. 112).

Il en tire la conclusion que l’impératif est adressé aux disciples et indirectement à la communauté. Il resterait à expliquer pourquoi le change- ment de destinataire entre 12 et 13 n’est pas mentionné. Si la conclusion nous apparaît procéder d’une juste intuition, la démonstration n’est pas correcte et l’exégèse historico-critique, à moins de considérer le texte de l’évangile comme une pure compilation, ne permet en aucune manière

d’arriver à un tel résultat. Selon une approche narrative, le narrateur construit un lecteur par la manière dont il raconte. Au verset 10, la phrase και`

και` Qιδ υ´ est construite de manière à attirer l’attention sur ce qui

se passe : voici, Jésus mange avec des publicains et des pécheurs. Comme le remarque C. Landmesser (p. 102), « Ce que le rédacteur de l’évangile de Matthieu raconte en Mt 9,10b.11 devait apparaître paradoxal aux hommes religieux de son temps ». En rapportant la réaction des Pharisiens, le narrateur amène le lecteur modèle à se situer par rapport à ce que fait Jésus et à leur attitude. La parole de Jésus au verset 12 est introduite de manière ouverte sans précision des destinataires pour qu’entende celui qui a des oreilles pour entendre, aussi bien les Pharisiens que les disciples et le

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lecteur. À travers cette brève remarque, nous voudrions simplement suggérer ce qu’une approche narrative pourrait apporter à la lecture des récits évangéliques en raison même de l’attention qu’elle accorde au lecteur « modèle » ou « implicite » et donc au récit lui-même. Elle aiderait en tout cas à éviter la projection de l’exégète du XXI e siècle avec toute sa compétence sur le lecteur supposé du premier siècle. Quand C. Landmesser écrit en effet (p. 95) : « Durch redaktionelle Eingriffe in die markinische Vorlage möchte der Verfasser des Matthäusevangeliums den Blick konzentriert auf die Pharisäer lenken », il présuppose la compétence d’un lecteur ayant le texte de Marc sous les yeux pour le comparer à celui de Matthieu, ce qui apparaît pour le moins comme une belle projection et resterait à démontrer pour un membre de la communauté matthéenne à la fin du premier siècle ! L’auteur voit un résumé de l’ensemble de l’évangile dans le récit de l’appel de Matthieu et du repas avec les pécheurs. Au départ, l’hypothèse est séduisante, mais n’y a-t-il pas au terme sur-interprétation ? Peut-on sans plus reverser le contenu d’un passage dans un autre sur la base de la répétition d’un mot, d’un thème ou d’une similitude de situation, voire de l’implicite ? Ce type d’approche est, pourrait-on dire, synchronique à l’extrême en ce sens où il n’y a plus ni avant ni après dans la lecture. Le fait que l’ange dise à Joseph que Jésus sauvera son peuple de ses péchés suffit-il à caractériser l’occur- rence de sauver dans le dialogue qui fait suite à l’épisode du jeune homme riche (19,25) comme référent au salut des péchés ? Est-il légitime de reverser le contenu de la charge de Mt 23, sur cette première controverse entre les Pharisiens et Jésus ? La prise en compte du développement du récit, qui a un commencement, un milieu et une fin, nous semblerait devoir davantage être prise en compte. Elle permettrait de faire apparaître des évolutions, des transformations ou des déplacements. En quoi, par exemple, la reconnaissance de Jésus par les disciples en 14,33 diffère-t-elle de celle de 16,16 ? Comment passe-t-on de la promesse du début (Il sauvera son peuple [=Israël], 1,21) à la mission universelle ? Ces quelques remarques portent plutôt sur des points de méthode ; loin de vouloir dissuader quiconque, elles disent au contraire l’intérêt trouvé à la lecture de ce livre.

4. Dans son livre Jesús según san Mateo, Gloria HERAS OLIVER propose une analyse narrative de l’évangile de Matthieu en vue de mettre en lumière sa structure et les traits de la figure de Jésus, le personnage principal du récit. Cet ouvrage est l’aboutissement d’un travail de thèse fait à l’université de Navarre à Pampelune. La facture de l’ouvrage apparaît « classique » puisque sont étudiés successivement et de manière systématique la temporalité, la distance et le point de vue, la voix narrative pour conduire à la mise en valeur de l’intrigue. Les travaux de G. Genette servent ici de référence principale. Le premier chapitre présente un bref aperçu de la notion de narration, d’Aristote aux théories contemporaines, soulignant les capacités du récit à représenter des actions et à faire comprendre les événements racontés ; c’est dire que toute fonction rhétorique n’est pas absente du récit. L’auteur du

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premier évangile ayant choisi de raconter Jésus-Christ, l’application de l’analyse narrative à cet écrit s’en trouve légitimée. La narration est pour l’auteur « l’histoire qu’une instance relate à travers un discours, construisant une séquence temporelle propre, apte à révéler la manière d’être et de se manifester de l’homme (l’identité humaine) et que le lecteur reconstruit dans le processus de la lecture » (p. 50). L’accent est donc mis davantage sur l’objectivité de l’histoire racontée que sur son énonciation. La référence théorique ne s’arrête pas à ce premier chapitre puisque, à chaque étape de l’analyse, l’auteur a soin de présenter préalablement les notions utilisées. Ainsi est d’abord analysée la temporalité : l’ordre de présentation des événements par rapport à la chronologie, les anachronies, le rythme et la durée de la narration, la fréquence. Le narrateur ne vise pas tant à faire une chronique de la vie de Jésus qu’à faire comprendre le sens de sa vie en référence aux annonces des prophètes. Les deux chapitres suivants analysent d’abord le récit matthéen sous le biais de la distance et du point de vue, puis explicitent les caractéristiques et les fonctions de la voix du narrateur qui, plus on avance dans le récit, s’efface pour laisser place à celle de Jésus. Le dernier chapitre, s’appuyant sur les analyses précédentes, dégage l’intrigue du récit et la fonction des personnages dans cette configu- ration de l’intrigue. Le développement de celle-ci conduit l’auteur à la conclusion que Matthieu utilise le schéma d’annonce/accomplissement (plus que l’autre schéma également présent d’acceptation/refus) comme fil conducteur à partir duquel il organise les événements. Mais cette opposition est à considérer comme l’un des axes essentiels de la théologie de Matthieu plus que comme un élément structurant qui permettrait de délimiter le récit. Le fait qu’un critère unique ne permette pas de dégager une structure n’empêche cependant pas d’en proposer une. L’auteur le fait avec la prudence requise et divise le récit en trois grands ensembles : après le titre et la généalogie (1,1-17), 1) la présentation de Jésus (1,18-4,16) ; 2) le ministère de Jésus (4,17-25,46 [4,17-11,1 et 11,2-25,46]) ; 3) la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus (26,1-28,20). L’auteur souligne avec justesse la dimension didactique du récit matthéen. Celui-ci vise à faire comprendre que par sa vie, sa mort et sa Résurrection, Jésus est celui qui vient accomplir le plan divin de salut dont les prophètes de l’Ancien Testament s’étaient fait l’écho dans l’histoire d’Israël. Par la place qu’il donne aux enseignements et aux paroles de Jésus, le narrateur invite ainsi à « s’approcher » de la personne de Jésus. Il nous semble cependant qu’une attention plus grande aurait pu être accordée au jeu de relation des personnages, et l’autorité de Jésus mise en valeur de manière plus juste. Pour le narrateur matthéen, Jésus n’est pas seul et le Royaume des cieux, l’accomplissement des promesses de Dieu, adviennent dans la relation entre Jésus et les disciples, Jésus et « tout Israël ». L’importance du schéma annonce/accomplissement est avec raison mise en valeur, mais il resterait à préciser davantage la forme que prend l’accomplissement en Jésus. Au terme, le lecteur demeure avec une question. Quel est le lien entre le salut

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que Jésus réalise pour son peuple, Israël (cf. 1,21), et l’ouverture finale à la mission universelle ? Ce livre est écrit clairement et, en raison du caractère méthodique de ses analyses et développements, il mérite d’être conseillé à qui s’intéresse à la mise en œuvre de l’analyse narrative appliquée à l’ensemble d’un évangile.

5. Ce volume rassemble la plupart des contributions données lors d’un colloque organisé à la mémoire de William G. THOMPSON, un jésuite, univer- sitaire et pasteur, qui enseigna au département de théologie et à l’institut d’études pastorales de Loyola University (Chicago). Le choix des thèmes et sujets abordés ainsi que celui des intervenants a été déterminé par l’itinéraire intellectuel, universitaire et pastoral de W. G. Thompson, itinéraire évoqué dans le premier chapitre. Il s’agit d’un ouvrage in memoriam et le lecteur ne devra pas s’attendre à y trouver une présentation de Matthieu unifiée par une perspective ou une problématique. On peut le regretter. Cependant l’ensemble des contributions dans leur diversité donne une bonne idée de la manière dont l’évangile de Matthieu est travaillé et reçu outre-atlantique : pluralité des approches (historico-critique, analyse narrative, lectures féministe, postcoloniale, post- moderne, etc.), prise en compte du contexte transformé des relations entre juifs et chrétiens, attention à l’histoire de la réception. Le titre des différentes contributions donne une idée assez précise du contenu du livre. Donald Senior, Directions in Matthean Studies ; Amy-Jill Levine, Matthew’s Advice to a Divided Readership (analyse de Mt 15,21-28 en dialogue avec différentes approches anciennes et modernes) ; Graham N. Stanton, The Early Reception of Matthew’s Gospel : New Evidence from Papyri ? ; Daniel J. Harrington, Matthew’s Gospel : Pastoral Problems and Possibilities (l’actualisation de Mt dans la pratique pastorale : mise en œuvre d’une pluralité de lectures et prise en compte du contexte actuel des relations entre juifs et chrétiens) ; Elaine Wainwright, The Matthean Jesus and the Healing of Women (lecture féministe de Mt 8-9) ; Richard S. Ascough, Matthew and Community Formation (la communauté matthéenne correspond au modèle de l’« association volontaire », assez courante dans le monde gréco-romain du I er siècle) ; Wendy Cotter, Greco-Roman Apotheosis Tradi- tions and the Resurrection Appearances in Matthew ; Jack Dean Kingsbury, The Birth Narrative of Matthew. (une lecture « narrative » de Mt 1,18-25) ; Anthony J. Saldarini, Reading Matthew without Anti-Semitism (relecture de propos matthéens qui ont pu nourrir l’antisémitisme). J’aimerais indiquer en terminant cette présentation trois questions qui émergent de manière plus ou moins explicite à la lecture de ce livre. 1) L’importance de la mise en œuvre de méthodes différentes pour la lecture de Matthieu est souvent soulignée ; plusieurs rappellent que l’adop- tion de lectures nouvelles ne peut pas avoir pour conséquence de remiser parmi les pièces de musée d’autres plus anciennes comme l’approche historico-critique. Comment alors articuler, théoriquement et pratiquement,

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ces approches, par exemple, analyse narrative et approche historico- critique ? 2) La question de l’identité de Jésus et de la valeur des titres qui lui sont attribués a fait l’objet de nombreux débats dans les publications de ces trente dernières années. Une plus grande prise en compte de l’analyse narrative permettrait de sortir de l’impasse qui conduit à se fixer sur un seul titre (souligné par D. Senior, p. 16). 3) Un gros travail a été accompli ces dernières années pour expliquer les propos violents du Jésus matthéen à l’égard des scribes et des Pharisiens et les resituer dans leur contexte historique. Le travail de lecture et d’interpré- tation de ces textes demeure cependant en attente aujourd’hui.

6. Dans sa magistrale étude sur le Sermon sur la montagne (=SM), Marcel

Dumais notait : « Il n’existe jusqu’à présent aucun ouvrage qui expose de manière à peu près complète les diverses interprétations données au Sermon au cours des siècles » (Le Sermon sur la montagne, Letouzey, Paris, p. 22). L’ouvrage de Martin Stiewe et Christian Vouga, Le Sermon sur la montagne, ne comble pas ce manque, mais comme quelques autres publications récentes (que les auteurs ne mentionnent pas), il apporte une contribution intéressante, surtout en raison de l’importance accordée aux interprétations proposées dans la tradition des Églises protestantes. Les « commentateurs » retenus sont les suivants : L. Ragaz, Jean Calvin, Huld- rych Zwingli, Martin Luther, François d’Assise, Eduard Thurneyssen et Karl Barth, Dietrich Bonhoeffer. Référence est faite également à plusieurs autres (Augustin, Thomas d’Aquin) mais de manière trop sommaire. Les trois premiers chapitres forment introduction à l’ensemble du livre. Les auteurs considèrent d’abord le SM « comme (une) brève présentation de l’Évangile », mais omettent le fait que celui-ci, s’il parle bien des persécu- tions, ne fait pas référence à la Croix. Le deuxième chapitre traite de la structuration du SM et propose celle qui est retenue par les auteurs et à propos de laquelle de sérieuses réserves peuvent légitimement être émises. Les arguments avancés (p. 22) ne suffisent pas en effet à faire de 7,1-12 un résumé du centre du discours, correspondant à l’énoncé de la thèse (5,17-20). Sont ensuite exposées les principales lignes d’interprétation du SM au cours de l’histoire. Le choix des auteurs retenus permet ainsi de faire apparaître les questions majeures que pose au lecteur ce texte difficile. Chacune des parties du livre est construite selon le même schéma : après une lecture exégétique d’une section du SM reposant sur une étude assez précise du texte, les auteurs présentent, avec de larges extraits significatifs à l’appui, l’interprétation faite de l’ensemble du SM par un auteur et ils en proposent une évaluation critique. Ainsi, par exemple, la lecture des Béati- tudes est suivie par la présentation du commentaire du SM de Leonhard Ragaz. Le lecteur pourrait s’étonner que l’histoire de l’interprétation com- mence par l’un des commentateurs les plus récents. Ce choix est cependant justifié : « La raison de cet ordre de présentation tient au fait que Ragaz ( ) lit l’ensemble de la prédication du Jésus matthéen à partir de son ouverture :

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les béatitudes en annoncent le thème » (p. 46). Le lecteur, cependant, ne percevra pas toujours la pertinence de la mise en relation d’un commentateur avec une section. Le critère de choix se veut plus thématique que chronolo- gique et les auteurs proposent une lecture du SM « dans le miroitement de ses interprétations ». La dimension historique n’en est pas pour autant totalement oubliée. De brefs éléments de biographie permettent de situer les commentateurs dans leur époque et laisse apparaître les conflits théologi- ques sous-jacents. Enfin, en deux chapitres conclusifs, les auteurs rassem- blent l’essentiel de leur « récolte », d’abord au niveau de l’histoire de l’interprétation puis à celui de la lecture du SM. La thèse défendue au long du livre par les auteurs est double :

1) « La radicalité des paroles de Jésus dans le sermon sur la montagne ne formule pas une éthique à l’intérieur du système de l’échange, mais un appel à changer d’attitude existentielle. Le sujet individuel et responsable est

appelé à renoncer au système de l’échange (

de la gratuité que fonde la providence de Dieu » (p. 12-13). Cette première thèse est « déclinée » tout au long du commentaire du Sermon sur la montagne. Elle n’est pas fausse et trouve des appuis dans le texte. En effet, la justice surabondante à laquelle appelle le Jésus matthéen trouve son fondement dans l’être et l’excès de Dieu qui, dans sa libéralité, fait « tomber la pluie sur les justes et les injustes ». On regrettera cependant le caractère quelque peu forcé à vouloir découvrir dans chaque section du SM l’opposition entre le « système de l’échange » et l’esprit du don : antithèses (p. 90-99), triade (p. 125-143), lys des champs (p. 179-190).

Les auteurs soulignent que la théologie qui sous-tend l’écriture matthéenne est une théologie de la création et non une théologie de la Croix que voudraient y retrouver ceux qui lisent Matthieu à la lumière des écrits pauliniens. La révélation de Dieu « n’a pas lieu, pour Matthieu, dans ce que Paul appelle la “croix”, mais dans la parole de Jésus qui invite ses disciples et ses auditeurs à percevoir la beauté de la création et à la comprendre comme l’expression de la magnanimité gracieuse de l’amour et de la providence du Père céleste » (p. 248). On pourra s’étonner de l’importance accordée à la notion de beauté, mais les auteurs insistent avec raison sur la « magnanimité gracieuse » de l’agir de Dieu, sur la primauté du don par rapport à l’impératif, sur l’autorité du Jésus matthéen et l’importance de son appel relativement à la question de la possibilité de vivre la justice du Royaume. 2) « L’esprit du sermon sur la montagne qui imprègne l’existence de confiance, de miséricorde, de douce fermeté, de la recherche de la paix et de la justice est proclamé comme bonne nouvelle aussi bien pour l’individu que pour l’église et la société tout entière » (p. 13). Cette thèse dans ce qu’elle a de trop immédiatement universaliste est heureusement nuancée à la fin du livre avec la prise en compte de la figure des disciples : « les destinataires du discours sont les disciples de Jésus,

au profit de l’esprit du don et

)

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mais toute personne qui écoute Jésus peut en tout temps devenir disciple en se mettant à sa suite et en mettant sa parole en pratique » (p. 278). Au terme de la lecture, le lecteur percevra avec encore plus d’acuité le caractère redoutable des questions posées par l’interprétation du discours inaugural de Jésus dans l’évangile de Matthieu. Le mérite de la construction de ce livre est de renvoyer le lecteur à la résistance de la lettre du SM, qui semble échapper à toute interprétation, et de le faire entrer lui-même dans un acte de lecture.

7. Terminons cette présentation de publications sur l’évangile de Matthieu

en signalant la parution de deux ouvrages. Le commentaire de Pierre BONNARD n’est plus à présenter. Il s’agit dans cette nouvelle publication de la réimpression, sans modifications, de la troisième édition revue et augmentée parue en 1992. Cette nouvelle parution après les trois éditions qu’a connues ce commentaire depuis sa sortie en 1963 montre à l’évidence son autorité. Cependant les études matthéennes ont connu ces dernières années un regain de publications parmi lesquelles deux grands commentaires, celui de U. Luz en allemand et celui de W.D. Davies et D.C. Allison en anglais, et ce n’est en rien dévaloriser le travail de Pierre Bonnard que de souhaiter, dans la collection des Commentaires du Nouveau Testament, la parution d’un nouveau volume en français sur le premier Évangile.

8. The Gospel of Matthew de R. SCHNACKENBURG est la traduction par

Robert R. Barr du commentaire paru à Würzburg en deux volumes dans la

collection Die Neue Echten Bibel (1985 et 1987).

II. L’évangile de Marc (d e 9 à 17)

9. R.T. FRANCE, The Gospel of Mark. A Commentary on the Greek Text, NIGTC,

Eerdmans/Paternoster, Grand Rapids/Carlisle, 2002, xxxvii + 720 p.

10. Camille FOCANT, L’évangile selon Marc, Commentaire biblique : Nouveau Testament (CbNT 2), Cerf, Paris, 2004, 665 p.

11. Jacob Chacko NALUPARAYIL, The Identity of Jesus in Mark. An Essay On Narrative Christology, SBF Anal 49, Franciscan Printing Press, Jerusalem, 2000, 638 pages.

12. Michel TRIMAILLE, La christologie de saint Marc, Collection « Jésus et Jésus-Christ » 82, Desclée, Paris, 2001, 248 p.

13. Pierre-Yves BRANDT, L’identité de Jésus et l’identité de son disciple. Le récit de la transfiguration comme clef de lecture de l’Évangile de Marc, Novum Testamentum et Orbis Antiquus 50, Éditions Universitaires de Fribourg — Vandenhoeck & Ruprecht, Fribourg — Göttingen, 2002, xviii + 368 p.

14. Elizabeth STRUTHERS MALBON, In the Company of Jesus. Characters in Mark’s Gospel, Westminster John Knox Press, Louisville, 2000, xx + 244 p.

15. Patrice ROLIN, Les controverses dans l’évangile de Marc, Études Bibliques NS 43, Gabalda, Paris, 2001, 384 p.

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16. Guy BONNEAU, Stratégies rédactionnelles et fonctions communautaires de l’évangile de Marc, Études Bibliques NS 44, Gabalda, Paris, 2001, 406 p. 17. George KEERANKERI, The Love Commandment in Mark. An Exegetico- Theological Study of Mk 12,28-34, Analecta Biblica 150, PIB, Roma, 2003, 280 p.

9. D’emblée R.T. FRANCE (The Gospel of Mark) déclare ses intentions et le

style qu’il a voulu donner à ce commentaire sur Marc : « This is, in my intention, a commentary on Mark, not a commentary on commentaries on Mark » (p. 1). C’est dire la liberté de ton adoptée par un enseignant et un chercheur, maintenant professeur émérite, connu pour ses travaux sur les évangiles synoptiques et en particulier celui de Matthieu. L’auteur a choisi de traiter les points qui, à son jugement, méritent de l’être et non toutes les questions abordées dans les commentaires. De même, mais à un autre niveau, la bibliographie ne comporte que les auteurs effectivement cités dans le commentaire. Une deuxième option a guidé l’auteur : celle de lire l’évangile de Marc tel qu’il se donne à lire. L’approche est donc synchronique et l’auteur ne se veut attaché à aucune méthode particulière. Ainsi les résultats de l’approche historico-critique sont pris en compte, mais uniquement quand ils permettent d’éclairer le texte. L’évangile de Marc est abordé en tant que récit, un « drame en trois actes », et l’auteur prend en compte les acquis de la recherche récente qui ont permis de mieux connaître le contexte historique et culturel du premier siècle. Une troisième option marque la rédaction de ce commentaire et rejoint celle de la collection dans laquelle il paraît : le travail est fait directement à partir du texte grec, en l’occurrence la 27 e édition de l’édition critique de Nestle-Aland. Une note de critique textuelle précède cependant chaque unité littéraire commentée, et témoigne de l’intérêt de l’auteur pour l’établissement du texte travaillé. Dans la suite de l’introduction, R.T. France aborde diverses questions. Le genre littéraire : Marc relève du genre de la biographie, sous-classe du genre « vie des hommes célèbres », mais s’en distingue par des marques distinc- tives telles la personnalité du héros (une figure « plus qu’humaine » qui connaît une mort ignominieuse), une facture ordonnée à la prédication et adaptée à la lecture publique. La structuration : reconnaissant l’importance d’épisodes de transition, l’auteur n’absolutise pas le plan relativement classique qu’il retient. Après le titre et un bref prologue, le récit de Marc est composé comme un drame en trois actes : 1,14-8,21 (La Galilée) ; 8,22- 10,52 (Sur le chemin vers Jérusalem) ; 11,1-16,8 (Jérusalem). Dans cette structuration, l’auteur insiste sur la fonction métadiscursive des deux discours (4 et 13) qui permettent au lecteur de réfléchir à ce qui s’est passé dans le récit jusque-là. L’auteur : R.T. France souligne le caractère vivant de l’écriture et les qualités de conteur de l’auteur (Marc, disciple de Pierre). Il insiste en particulier sur son art d’enchâsser les récits, l’exemple le plus célèbre étant celui de la fille de Jaïre et de l’hémorroïsse. Le message : prenant avec

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raison distance par rapport aux études qui cherchent à déterminer LE but précis du récit de Marc ou LE titre christologique prévalant, l’auteur souligne que le propos premier de Marc est d’écrire un récit de la vie de Jésus de Nazareth et que l’identité du personnage principal se donne à comprendre dans le développement du récit. Mais Jésus n’est pas seul, et à proprement parler l’évangile de Marc est récit de l’histoire de Jésus et ses disciples. Pour l’auteur, une « saine christologie » débouche sur l’être-disciple. Les disciples avec leurs traits positifs et négatifs sont pour le lecteur un guide pour sa propre suite du Christ. L’auteur prolonge ces pages sur le message de l’évangile par des développements sur les thèmes du Royaume de Dieu, du secret, de l’eschatologie et de la symbolique des lieux. L’origine du livre :

R.T. France agrée la position de M. Hengel selon laquelle le second évangile aurait été écrit en 69, à Rome, par Jean-Marc qui fut disciple de Pierre. Mais, en raison du voile qui recouvre l’origine des évangiles, il pense que cette position ne peut pas vraiment intervenir dans l’exégèse de l’évangile. Le commentaire est solide, précis, le plus souvent proche du texte. Mais il témoigne d’un certain éclectisme méthodologique, et il n’est pas toujours aisé de percevoir les raisons du choix des points qui font l’objet d’un commentaire. Au début de chaque unité, sous-section ou section, un développement met en relief de manière heureuse la continuité du tissu narratif que le commen- taire par verset pourrait faire oublier. Les positions sont équilibrées, voire classiques, et fermement étayées.

10. Sous la direction de H. Cousin, C. Focant, J.-P. Lémonon, Ch. Reynier et J. Schlosser, les éditions du Cerf lancent une nouvelle série de commen- taires du Nouveau Testament (Commentaire biblique : Nouveau Testament [CbNT]) dont le premier objectif « est de faire apparaître la dynamique du texte pris comme un ensemble ». Tout en visant un travail scientifique, ces commentaires se veulent accessibles à « un large public », pour le moins cultivé. Le premier volume de la collection vient de paraître. Il est l’œuvre de Camille Focant qui propose un commentaire narratif du deuxième évangile (C. FOCANT, L’évangile de Marc). Une introduction (p. 29-49) traite des principales questions abordées habituellement au début d’un commentaire : genre, auteur, date, lieu de rédaction et destinataires, sources, structure, texte, visée théologique. Elle donne un aperçu à la fois clair et concis de l’état de la recherche et des questions que soulève l’interprétation de l’évangile de Marc. Sur cet horizon, l’auteur situe son propre travail de lecture qui s’inscrit dans le cadre de l’analyse narrative. L’approche, essentiellement synchronique, a pour consé- quence que « l’explication d’un passage difficile à première lecture doit d’abord être cherchée dans une relecture plus attentive de Marc pour trouver un éclaircissement à l’intérieur du monde de son récit ». Les résultats de l’approche historico-critique n’en sont pas pour autant rejetés et un autre principe méthodologique guide la lecture : « seule, l’information sociale, culturelle et théologique du I er siècle (le « dictionnaire » culturel de cette époque) peut être utilisé pour comprendre le récit de Marc » (p. 48).

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La traduction se veut d’abord une traduction de travail qui colle le plus possible au grec parfois « rugueux » du second évangile, essayant de rendre dans la mesure du possible un mot grec par un même équivalent français. Sans être « littéraire », la traduction proposée l’est dans un français tout à fait correct et lisible. Le texte traduit est immédiatement suivi d’un premier apparat de notes qui éclairent les problèmes de critique textuelle et justifient les choix de traduction. La bibliographie générale (commentaires, études sur Marc, autres études) est donnée en début de volume et les études particulières relatives à chaque péricope sont indiquées après la traduction de celle-ci. Sans être, ni se vouloir, exhaustive la bibliographie n’en est pas moins abondante et consé- quente. Traduction et bibliographie sont suivies par deux registres de discours qui constituent l’essentiel du commentaire. « L’interprétation » dans laquelle l’auteur propose sa lecture du récit de Marc en discutant et dialoguant avec d’autres interprètes. L’érudition est là, sans jamais être écrasante. Le commentaire va à l’essentiel. Les jugements sont nuancés et équilibrés. Les « Notes », où l’auteur traite de l’histoire de la rédaction, aborde de manière plus développée des questions techniques, fournit des éclaircissements sur des termes ou expressions difficiles, donne des informations relevant de l’archéologie ou du contexte historique. En fin de volume, plusieurs index (auteurs modernes, références à la Bible et à la littérature ancienne, sujets traités) seront d’une grande utilité pour ceux qui travailleront avec le commentaire. Signalons que l’index biblique fournit la référence de tous les versets cités de l’évangile de Marc. La principale qualité du commentaire est de proposer une lecture suivie et cohérente du récit selon une approche narrative (à titre d’exemple, et il y en aurait bien d’autres, on pourra se reporter au procès de Jésus et au faux témoignage sur la destruction du Temple, p. 551). L’auteur a un souci constant de faire apparaître la trame du récit, de mettre en évidence l’enchaînement des épisodes, de dégager les fils qui relient entre eux les éléments de l’intrigue, de souligner les traits qui caractérisent les personna- ges. Plus on avance dans la lecture, plus se dégagent l’identité narrative du personnage principal et, relativement à lui — cet aspect pourrait être davan- tage souligné —, l’identité des autres personnages : disciples, adversaires et personnages secondaires. Une difficulté importante attend le commentateur d’un récit : faire progres- ser pas à pas le lecteur sans lui communiquer à l’avance et de manière indue des informations qui anticiperaient sur la suite des événements. La difficulté se redouble quand, par sa construction même, le récit invite à une deuxième lecture. C’est le cas de l’évangile de Marc, à la fin duquel le narrateur renvoie le lecteur à la « Galilée » où commence « l’heureuse annonce ». Il le conduit ainsi « à élaborer sa propre synthèse de l’histoire de Jésus » (p. 600). L’auteur a tenté « la gageure de respecter les surprises de la première lecture tout en apportant les éclairages venus des relectures » (p. 49). Pour l’essen-

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tiel, il l’a tenue de manière fort heureuse (bons exemples, partiels, de ce type de traitement : la demande des fils de Zébédée et la guérison de Bartimée, p. 398 et 406) et la progression du commentaire donne bien à percevoir comment l’identité de Jésus, Messie, Fils de Dieu se révèle à la fin d’une lecture seconde. Camille Focant a rédigé, du second Évangile, un très beau commentaire qui servira de référence importante dans les années à venir et, souhaitons-le, plus largement que dans l’espace de la francophonie.

11. Le livre de Jacob Chacko NALUPARAYIL, The Identity of Jesus in Mark est la publication partielle de la thèse qu’il a rédigée sous la direction de N. Casalini et soutenue en 1999 au Studium Biblicum Franciscanum de Jérusalem. Comme le titre l’indique, la thèse porte sur la christologie du second Évangile et privilégie une approche narrative, mais pas exclusivement. Un premier chapitre présente un état de la recherche pour constater la diversité et un certain éclatement des résultats auxquels parviennent les tenants de la critique rédactionnelle ainsi que ceux de l’analyse narrative. On peut distin- guer cependant trois principaux courants : les christologies qui mettent l’accent sur le titre de Fils de Dieu, celles qui privilégient celui de Fils de l’homme et celles qui essayent d’harmoniser les deux. Le deuxième volet de l’état de la recherche porte sur la question difficile et controversée des sources de l’évangile de Marc. L’auteur opte pour deux sources qui consti- tuent la tradition pré-marcienne : la source Q et des collections antérieures à la rédaction évangélique. Sur ces bases, l’auteur indique ses choix métho- dologiques (p. 64-66), sans cependant en argumenter les raisons. L’appro- che sera essentiellement narrative, mais l’analyse du récit de Marc est précédée par une étude préliminaire de la christologie de Marc à partir d’une comparaison entre l’évangile et les traditions pré-marciennes. L’auteur écrit (p. 285) que l’intérêt qui l’a guidé dans cette première partie de presque 300 pages est d’obtenir « some preliminary impressions of the Markan approach to the prominent Christological trends of the PMT (=traditions pré-marciennes) », à savoir la prévalence du titre de Fils de l’homme comme unique et exclusive auto-désignation de Jésus. Tous les autres titres chris- tologiques sont en relation au « nom divin de “Fils de l’homme” » et Marc donne un contenu aux titres de Messie et de Fils de Dieu par l’histoire de la vie du Fils de l’homme, particulièrement sa mort et sa résurrection. La deuxième partie de l’ouvrage traite de l’identité de Jésus selon Marc à partir d’une analyse narrative, en étudiant successivement l’intrigue, le point du vue du narrateur et la caractérisation du personnage de Jésus. Les résultats auxquels il parvient s’inscrivent en continuité et en cohérence — mais pouvait-il en être autrement — avec celles de la première partie. Marc a construit l’intrigue de manière à « démontrer que Jésus de Nazareth est le Fils de l’homme céleste sur la terre (heavenly Son of Man on earth), et qu’il accomplit son rôle en tant que Messie-Fils de Dieu en éprouvant sa destinée de souffrance, mort et résurrection en obéissance à son Père »

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(p. 554). L’effet projeté sur le lecteur est de le « transformer en disciple idéal de Jésus le Fils de l’homme et messager de sa bonne nouvelle » (idem). La thèse est exposée de manière claire et des conclusions ressaisissent à chaque étape les résultats auxquels l’auteur parvient. Le lecteur pourra se demander si l’auteur n’a pas voulu trop embrasser et, ce faisant, ne donne pas à sa thèse l’allure qu’elle aurait pu avoir. Dans sa conclusion, l’auteur ouvre une perspective et formule une question : « si “Fils de l’Homme” est le nom désignant la personne divine présente en Jésus de Nazareth, quelle est sa relation avec les titres de “Messie” et de “Fils de Dieu” ? » (p. 555-556). Je ne m’attarderai pas sur la formulation « personne divine présente en Jésus », récurrente dans le livre : elle demanderait à être explicitée pour dissiper toute trace de dualisme. Je souligne simplement la pertinence de la question. N’aurait-il pas été préférable de laisser la première partie de l’ouvrage pour, dans le prolongement de la deuxième partie, traiter cette question selon une approche narrative qui se révélerait opératoire pour y répondre ?

12. Le livre de M. TRIMAILLE, La christologie de saint Marc, est paru dans la collection qui n’est plus à présenter dans les pages de cette revue. Il vient après le livre de M. Quesnel sur la christologie du premier évangile et avant les ouvrages, encore attendus, sur Luc et Jean. Pour traiter de la christologie de l’évangile de Marc, l’auteur a adopté une démarche que l’on peut qualifier de synchronique dans la mesure où il considère le texte comme il se donne

à lire sans prendre en compte l’histoire de sa rédaction. En cela, le point de

vue est tout à fait légitime. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties. La première est consacrée à la « christologie des acteurs » (les gens [= les malades, les foules, etc.], les adversaires, les proches de Jésus, les acteurs de la révélation [= Jésus, Dieu]). La perspective pourrait être celle de l’analyse narrative, mais ce n’est pas le cas. La deuxième partie vise à dégager la « christologie du rédacteur

de Marc ». Là sont étudiés, parmi d’autres (berger, époux, nouvel Adam, etc.) et de manière plus approfondie, les titres de Messie, Fils de Dieu, Fils de l’homme. L’auteur insiste sur le fait que l’identité de Jésus se dévoile progressivement et estime qu’il y a « une complicité certaine entre Fils de l’Homme et Fils de Dieu, et que la dénomination d’origine daniélique donnée

à Jésus s’inscrit dans la signification globale du titre de Fils de Dieu donné à

Jésus dès les premiers mots du récit » (p. 192). Les chapitres III et IV de cette partie prennent distance par rapport aux titres donnés à Jésus. Le premier est consacré à la manière dont Marc « relit le destin de Jésus dans les Écritures » (mais aucune distinction n’est faite entre citations ou allusions faites par le rédacteur ou un acteur). Dans le second, l’auteur examine le rôle de Jésus dans le processus du salut à partir du relevé des occurrences du

verbe « sauver ». L’introduction de l’ouvrage avait présenté l’architecture du récit de Marc et le milieu dans lequel il se situe. Une « conclusion » montre comment l’évangile de Marc a préparé les énoncés des grands Conciles christologi- ques.

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13. L’ouvrage de Pierre-Yves BRANDT (L’identité de Jésus et l’identité de son disciple. Le récit de la transfiguration comme clef de lecture de l’Evangile de Marc) est la publication d’une thèse dirigée par Petra von Gemünden et soutenue en juin 2001 devant la faculté autonome de théologie protestante de l’université de Genève. Le titre et le sous-titre en indiquent clairement la perspective et l’objet. La perspective est christologique et l’épisode de la Transfiguration est le nœud de la narration où se révèle l’identité de Jésus comme Fils de Dieu. Le livre prend donc en compte l’ensemble du récit évangélique. Depuis le début du XX e siècle, tout travail sur la christologie de l’évangile de Marc est amené à croiser la théorie du secret messianique. Celle-ci a trouvé sa première élaboration avec W. Wrede et plusieurs auteurs (que Brandt présente) l’ont critiquée, affinée ou nuancée dans les décennies qui suivirent et ce, jusque dans les années quatre-vingt. Pour mémoire, on la rappellera de manière concise : Jésus a voulu garder secrète son identité et, en conséquence, imposé le silence à différents acteurs qui la dévoilaient parce que son identité de Fils de Dieu n’est révélée pleinement qu’après sa mort et sa Résurrection. Brandt apporte une critique nouvelle et fondamen- tale : elle repose sur une conception moderne de l’identité individuelle. « En ordonnant aux démons et à ses disciples de se taire, Jésus ne fait rien d’étonnant, mais adopte tout simplement le comportement attendu d’un individu qui respecte les règles d’attribution de l’honneur (= par la reconnais- sance des autres ou du groupe) dans le contexte culturel dans lequel il vivait » (p. 37). Il ne faudrait pas déduire de l’énoncé de cette thèse que l’auteur s’en va à la recherche du Jésus de l’histoire. Il s’agit du personnage de Jésus tel qu’il est mis en récit, et P.-Y. Brandt propose une lecture synchronique et contextualisée de l’évangile de Marc. Le long développement qui suit la présentation de la problématique et le rappel critique de la théorie du secret messianique (39-171) est consacrée à l’étude de la notion « d’identité individuelle » telle qu’elle pouvait être comprise au I er siècle dans le bassin méditerranéen. Cette notion n’étant pas conceptualisée dans l’Antiquité gréco-romaine, l’auteur définit le cadre conceptuel dans lequel il travaille (anthropologie psychologique et sociale) et, pour éviter tout anachronisme, légitime l’utilisation de ces concepts dans un

autre contexte culturel. Suit, à partir d’écrits du monde gréco-romain ou du judaïsme, une enquête sur le nom et la filiation, sur la notion de personne, la biographie et l’autobiographie, l’être et le paraître, la liberté individuelle et le

changement d’identité. Au terme, l’auteur conclut (p. 134) : «

l’individu appartient au groupe. Ce principe s’exprime dans la manière

l’identité de

d’attribuer le nom, d’envisager les modes de filiation. Il suppose que l’individualité n’est pas intéressante en soi mais seulement pour sa valeur

». Ce chapitre, qui porte la trace des exigen-

ces d’exhaustivité d’une thèse, a l’intérêt de rassembler un ensemble intéressant de sources. Les deux chapitres suivants ont un caractère plus directement opératoire pour la lecture des évangiles. L’auteur y propose une

d’exception ou d’exemplarité

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lecture critique du modèle sociologique de « la personnalité orientée vers le groupe », et le complète en lui associant un « modèle de la personnalité orienté vers une instance supérieure ». Dans le premier, l’individu accède à son identité propre par le regard du groupe. Mais comment comprendre alors qu’un individu puisse se démarquer de son groupe ou que son identité évolue et se transforme ? Comment comprendre la possibilité d’émergence d’une figure charismatique ou prophétique ? Brandt propose ainsi un modèle dans lequel l’identité individuelle est donnée (et non pas constatée) par un autre, différent des autres ou du groupe, cet autre relevant d’une autorité supérieure et pouvant être Dieu, l’empereur, un roi, un père, etc. Appliqué au récit de Marc, ce modèle permet de comprendre que Jésus ordonne le silence à ceux qui n’ont pas autorité pour « déclarer un changement d’identité » (p. 166). La troisième partie du livre porte sur la fonction centrale du récit de la Transfiguration pour dire l’identité de Jésus selon Marc. La question est traitée à trois niveaux. La valeur de position du récit de la Transfiguration dans le plan de l’évangile est mise en évidence : un prologue et 5 sections (1,2-13 ; 1,14-4,34 ; 4,35-8,21 ; 8,22-10,52 ; 11,1-13,37 ; 14,1-16,8). L’ana- lyse des titres de majesté donnés à Jésus permet de reconnaître la prévalence que Marc accorde à la désignation de Jésus comme Fils de Dieu. L’étude du genre littéraire du récit de la Transfiguration, enfin, met en lumière la lecture typologique de la filiation divine de Jésus qu’opère le récit. La dernière partie s’attache aux personnages des disciples et tout particu- lièrement à leur incompréhension. On percevra l’importance de la prise en compte de cette question, étant donné la place qu’elle tient dans la théorie du secret messianique. Pour Brandt, le narrateur ne présente pas les disciples comme un modèle à imiter (par exemple, Pierre à Césarée ne reconnaît pas adéquatement l’identité de Jésus ; les disciples fuient à la Passion) ; Jésus, les personnages secondaires (l’hémorroïsse, la Syrophénicienne, Bartimée, etc.) le sont par contre. Le lecteur se trouve à la fin du récit dans une position homologue à celle des trois disciples sur la montagne : écouter Jésus et le suivre (cf. 9,7). Mais il n’entend la voix céleste qu’à travers le médium du récit des paroles et gestes de Jésus. L’ouvrage est bien construit et rédigé. Les positions avancées le sont arguments à l’appui, et, si nécessaire, l’auteur sait reconnaître le caractère hypothétique de certaines d’entre elles (surtout celles relatives au person- nage des disciples et au lecteur). Une série d’annexes (plans de l’évangile, titres de majesté, tableaux synoptiques), un index et une bibliographie apportent un complément fort utile et facilitent le suivi des argumentations. La problématique et la démarche suivie sont clairement indiquées et, à chaque étape, une conclusion ressaisit les principaux acquis. Un intérêt majeur de cette thèse est d’avoir perçu qu’il appartient à la caractérisation du personnage de Jésus d’être ou de ne pas être reconnu, et d’avoir réfléchi sur la question de l’identité de Jésus en tenant compte du fait que cette identité se dit dans une relation. Un pas de plus pourrait être accompli en serrant de plus près l’évolution de la relation Jésus-disciples, en

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montrant, par exemple, comment, dans la section « En chemin » vers Jérusalem, la caractérisation que Jésus fait du personnage du disciple qu’il invite à la « suivance » est également une manière indirecte de dévoiler son identité. Ce travail de thèse renouvelle la recherche sur la question du secret messianique et apporte une contribution solide à l’étude de la christologie de l’évangile de Marc.

14. Le travail, paru en 1986, d’Elizabeth STRUTHERS MALBON sur la gestion

de l’espace dans l’évangile de Marc avait retenu l’attention dans le champ des études narratives appliquées aux Évangiles. Le livre In the Company of Jesus est la publication en un seul recueil d’un ensemble de contributions parues antérieurement entre 1983 et 1994 dans des revues scientifiques ou des ouvrages collectifs. Le fil conducteur qui donne unité à l’ensemble est l’attention portée aux personnages secondaires de l’évangile de Marc, étudiés toujours dans leur relation aux autres personnages et en particulier au personnage de Jésus. Un premier chapitre présente les principales notions de l’analyse narrative et témoigne de l’attention de l’auteur à une réflexion méthodologique. Chaque chapitre, ensuite, est centré sur un personnage particulier : les personnages féminins, les disciples, les foules, les autorités juives, les personnages « mineurs », c’est-à-dire ces personnages qui apparaissent à un moment dans le récit pour ne plus réapparaître, tels la veuve pauvre, la Syrophénicienne, etc. Dans tous les cas, ces personnages sont étudiés dans la complexité de leur caractérisation et dans leur relation au lecteur implicite. Différents articles ont donc été réunis, mais sans grand travail de réécriture. Le mérite de ce « petit » livre est de rassembler quelques contributions importantes sur les personnages dans l’évangile de Marc et de fournir à ceux qui le souhaiteraient une bonne introduction à l’approche narrative d’un récit.

15. Le livre de Patrice ROLIN Les controverses dans l’évangile de Marc est

la version remaniée d’une thèse élaborée sous la direction de François Vouga. L’auteur étudie les controverses et les dialogues didactiques de Marc 2,1-3,6 et 11,27-12,44. Il le fait selon une approche historico-critique, de manière relativement scolaire : délimitation de la péricope et description de la forme, analyse littéraire, histoire de la tradition, rédaction marcienne. Le travail repose en grande partie sur des analyses statistiques et conduit à des résultats formulés avec prudence, comme des hypothèses et avec beaucoup de conditionnels, de « peut-être » et de « sans doute ». L’auteur tire égale- ment des conclusions au niveau de l’ensemble de l’évangile de Marc. L’évangéliste « écrirait dans une situation où pour certains chrétiens hellé- nistiques cultivés l’Évangile (sic) a cessé d’être problématique. Son entre- prise viserait à mettre en crise le consensus confortable de ces milieux ». L’hypothèse n’est pas nouvelle.

Mais l’auteur ne se limite pas une étude de l’histoire de la rédaction. Il veut également « montrer » les liens étroits qui unissent les controverses et les dialogues didactiques, aux stratégies narratives de Marc et à sa perspective

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théologique. Le résultat à ce niveau est encore moins convaincant, car l’auteur fait référence à des notions empruntées en partie à l’analyse narrative, mais sans les maîtriser et sans mettre en œuvre la méthode. La volonté de croiser approches historiques et narratives est légitime. Procéder de cette manière ne fera pas progresser la recherche.

16. Les perspectives de l’ouvrage de Guy BONNEAU Stratégies rédaction- nelles et fonctions communautaires de l’évangile de Marc — publication, sous une forme revue et remaniée, d’une thèse de doctorat en théologie, présenté en 1995 devant la faculté de l’Université de Montréal — sont proches de celle du livre de Patrice Rolin qui est paru la même année chez le même éditeur et que nous venons de présenter. Les deux auteurs ne semblent cependant pas se connaître.

Le principal objectif de Guy Bonneau est de « saisir les raisons pour lesquelles Marc a signé le premier récit de la vie de Jésus » (p. 12). Dans ce dessein, l’auteur aborde l’évangile selon une approche socio-littéraire, comme un récit cohérent qui reflète en partie la réalité de la communauté destinataire, réalité que Marc « présente (ou impose) à son lecteur à travers

la composition de son évangile ».

La première partie vise à préciser le genre littéraire, le Sitz im Leben et l’intention de l’évangéliste Marc. Les trois chapitres qui composent cette partie ne sont pas un travail de première main, mais présentent l’état des travaux sur ces questions. L’auteur arrive à la conclusion suivante : « Par

l’emprunt de genres et de traditions issues de deux cultures différentes, Marc

a réussi un amalgame entre une présentation biographique de Jésus, qui

s’apparente aux bioi hellénistiques, et différentes influences de la littérature juive, principalement d’ordre prophétique et apocalyptique » (p. 110). Il est un prophète qui écrit une « vie de prophète » (p. 164), afin de légitimer un style d’existence communautaire.

La deuxième partie s’intitule « La Règle de vie de la communauté » et présente une analyse socio-rédactionnelle de Mc 8,22-10,52. D’autres intitu- lent cette section : « En chemin vers Jérusalem » et proposent donc une autre interprétation. Le lecteur de la thèse de Bonneau suppose que c’est l’intérêt de l’auteur pour la reconstitution de la communauté marcienne qui l’a conduit à faire de l’étude de cette section un test pour vérifier le bien-fondé des hypothèses émises dans la première partie. La structuration, retenue sans plus d’arguments, repose sur les deux récits de guérison d’aveugles qui l’encadrent et sur les trois annonces de la Passion qui rythment la progres- sion du récit. Entre ces trois annonces, trois leçons de Jésus à ses disciples, soit sous forme d’enseignement, soit sous forme de « déplacement ». Les trois séries de leçons sont analysées selon une grille bien précise :

— discrimination des éléments traditionnels et rédactionnels, — analyse socio-littéraire permettant de repérer les interventions du rédacteur à partir des codes, techniques et conventions littéraires identifiées dans la première partie de la thèse.

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— analyse des codes narratifs. À cette étape de l’analyse, l’auteur s’appuie sur le « principe de P. Barberis selon lequel les transgressions et les perturbations d’un texte narratif renvoient à des situations concrètes visées par l’auteur » (p. 179). Prenons un exemple : en 8,34 l’appel par Jésus des foules avec les disciples est compris par l’auteur comme une « transgression

narrative » puisque, selon lui, les disciples étaient déjà présents (et il renvoie

à 8,33. Mais c’est négliger le fait que Pierre avait attiré Jésus à lui et que ce

dernier s’était retourné et avait regardé ses disciples). Bonneau en conclut :

« Cette transgression narrative permet plutôt d’alerter les lecteurs sur la gravité de l’instruction subséquente pour ceux qui veulent être disciples » (p. 204). — mise au jour de la stratégie de Marc à partir du rassemblement des indices recueillis lors des étapes précédentes. La dernière partie, très brève (13 pages), propose un portrait de Marc et de sa communauté. Selon l’auteur : « L’évangile de Marc est donc témoin privilégié d’un passage, mais aussi d’une résistance, celle d’un prophète qui voit s’évanouir la vitalité qui, naguère encore, animait sa communauté. La saveur charismatique, la liberté et l’accessibilité des manifestations et des révélations spirituelles, l’accueil des petits, ainsi que l’intransigeance de l’engagement à la suite du Seigneur sont autant d’éléments auxquels le prophète Marc demeure attaché. Cependant, ces éléments sont compromis, en partie du moins, par l’institutionnalisation et par la lutte pour le pouvoir qui en découle » (p. 323). Les conclusions de l’auteur ainsi formulées rejoignent celles d’autres auteurs, par exemple celles de J.R. Donahue cité dans la dernière page du livre.

La thèse de Guy Bonneau vise à dégager « l’intention du rédacteur » et à mettre en lumière la relation qui se construit avec un groupe lecteur par le médium du récit. En cela son travail s’inscrit dans la ligne des études qui prêtent attention à l’instance d’énonciation du discours. L’approche qu’il a choisie est la « critique de la rédaction » qu’il croise avec une approche socio-historique, essentiellement, et, dans une moindre mesure, avec des éléments (tel le point de vue) empruntés à l’analyse narrative. On retrouve avec ce travail le problème méthodologique souligné dans la présentation du livre de Patrice Rolin (mais la thèse de Guy Bonneau est d’une qualité bien supérieure). Il est vrai que les ruptures de couches rédactionnelles témoi- gnent du travail du rédacteur et donc d’une intentionnalité. Il est possible que « des perturbations du langage ou du comportement, des opacités, des aphasies ou des fuites sont toujours présentes, à différents niveaux, dans un

texte narratif » et qu’elles renvoient à « des crises ou des apories dans le réel socio-historique » (p. 56-57). Il ne me semble pas exact d’écrire que ces éléments sont « des traces laissées volontairement par l’auteur pour que le lecteur le rejoigne et le suive dans la mise en place des fonctions assignées

à l’écrit » (p. 57). La notion de point de vue n’est pas non plus sans rapport

avec l’instance de l’énonciation. Mais identifier purement et simplement Marc,

rédacteur, auteur réel, auteur implicite, narrateur ou narrataire, lecteur

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implicite, lecteur réel, communauté de Marc entretient une confusion métho- dologique. Celle-ci conduit ainsi l’auteur à projeter de manière trop immédiate des éléments du monde du récit sur le monde réel. Croiser de manière productive des méthodes suppose que chacune d’elles soit mise en œuvre jusqu’au bout dans sa cohérence propre. « À vin nouveau, outres neuves ».

17. Le livre de George KEERANKERI, The Love Commandment in Mark, est

la version révisée d’une thèse de théologie biblique présentée en 2002 à l’université Grégorienne de Rome. L’auteur étudie le dialogue sur le premier des commandements en se demandant si dans le contexte du récit de Marc les commandements de Dieu et du prochain acquièrent ou non une nouvelle signification. La première partie propose successivement une lecture des commande- ments de Dt 6,4-5 et Lv 19,18 qui sont analysés dans leur contexte. La deuxième partie porte sur l’étude de ces mêmes commandements tels qu’ils apparaissent dans l’évangile de Marc. La « méthode » mise en œuvre est celle de la « modern Redaction criticism » qui, à la différence de la « classical Redaction criticism », est synchronique (p. 18), nous dit l’auteur. Ainsi, la péricope (12,28-34) est d’abord située dans son contexte et brièvement

présentée dans sa forme et sa structure. L’auteur se livre ensuite à une longue et, souvent, austère analyse de l’épisode, verset par verset. Chaque mot des commandements est analysé pour lui-même et mis en relation avec ses autres occurrences dans l’Évangile. Ainsi, par exemple, l’appel à écouter du Shema cité par Jésus est mis en relation avec la voix céleste de la Transfiguration qui dit : « Écoutez-le ». L’auteur conclut que Marc, à partir de la compréhension vétéro- testamentaire des commandements de l’amour de Dieu et du prochain, opère un élargissement de l’horizon de signification de ces commandements au niveau du contenu, des modalités et de l’objet de l’amour. Marc inclut ainsi dans l’obéissance aux commandements de Dieu — qu’il identifie au Décalogue — l’obéissance aux « commandements » de Jésus. Ensuite, l’écoute et l’obéissance sont étendues aux paroles et instructions de Jésus (cf. 9,7) qui devient également l’objet de l’amour : dans l’évangile de Marc « Jesus-as-object-of-absolute-obedience is identical to God-as-object-of- integral love » (p. 183). Enfin, le commandement de l’amour du prochain est relié au commandement de l’amour de Dieu et la notion de prochain élargie à tout homme. La lecture est résolument christologique, mais toutes les analyses qui conduisent à ces conclusions mériteraient plus de nuances. Keerankeri fonde également sa lecture christologique des deux comman- dements sur la fin de l’épisode (12,34). L’évaluation positive de la réaction du scribe par Jésus souligne sa proximité du Royaume de Dieu. Pour l’auteur, Jésus invite implicitement le scribe à faire un pas de plus pour accéder au Royaume. L’enjeu de cette avancée est la reconnaissance de la messianité de Jésus. Un dernier chapitre montre à travers la lecture de la Passion comment Jésus a vécu ce qu’il a enseigné en accomplissant les comman- dements de l’amour de Dieu et du prochain.

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Le travail apparaît réalisé non sans labeur ; la rédaction est sobre, à la limite de l’austérité. Le mérite de Keerankeri est d’insister sur le lien entre la christologie et l’interprétation du commandement de l’amour. Une insatisfac- tion demeure cependant au terme de la lecture et elle tient à la méthode mise en œuvre. L’auteur fonde sa thèse essentiellement à partir du reste de l’évangile plutôt que de la faire émerger de l’analyse du récit et du dialogue entre Jésus et le scribe avec les déplacements que ce dialogue introduit. Des questions importantes demeurent ainsi : la gradation entre amour du pro- chain et sacrifices a-t-elle un rapport avec l’unité des deux commande- ments ? Quels indices conduisent à penser que Jésus élargit dans ce dialogue la notion de prochain à tout homme ? Qu’est-ce que Jésus approuve dans la réaction du scribe ?

(à suivre)