Vous êtes sur la page 1sur 172

Sylvain Lazarus

L’intelligence
de la politique
textes établis par
&
préface de

Natacha Michel

Al Dante
Pour Suzanne

Bayerische Staatsbibliothek

Bayerische \ <36647850550013
Staafebibttothek l
Mönchen j
LA TABLE

Préface [Natacha Michel] 7

Qu'est‫־‬ce qu’une politique marxiste? 39

Notes sur le post-léninisme 67

Peut-on penser la politique en intériorité? 99

La catégorie de révolution dans la Révolution française 145

Lénine et le temps 193

Chercher ailleurs et autrement 243

Les trois régimes du siècle 289

La décision pure 313


L'INTELLIGENCE DE LA POLITIQUE présente, p a r date et
chronologiquement, les textes politiques que Sylvain Lazarus
donna, d ’abord sous forme de conférences (ensuite pour leur publi­
cation en brochures) devant des militants et tous ceux qui
voulaient bien venir l'entendre entre 1978 et 2003. Ces conférences
aujourd’hui publiées en volume forment deux massifs. Le premier
est composé de quatre écrits: «Q u'est-ce qu'une politique
marxiste?», «Notes sur le post-léninisme », «Peut-on penser la
politique en intériorité ? » et « La catégorie de révolution dans la
Révolution française », qui offrent le corpus fondamental de sa
pensée de la politique. Le second massif, aussi constitué de
quatre écrits: «Lénine et le temps», « C h e rch e r ailleurs et
autrement », «Les trois régimes du siècle» et «La décision pure»,
éprouve la solidité du système, quitte parfois à le mettre en cause,
par une méditation politique - « Lénine et le temps » -, l’alimente,
pour le deuxième - « Chercher ailleurs et autrement » - par une
enquête, faite dans des usines chinoises à propos du mot «ouvrier»,
en 1989, quelques mois avant les événements de la place
Tian'anmen. Le troisième et le quatrième écrit : « Les trois régimes
du siècle» et « La décision pure», ont pour sujet et question
l'Etat et la guerre ; « Les trois régimes » porte sur le parti-Etat au

9
XX8siècle, et en fait non pas l’exclusivité des pays socialistes, mais du temps : Union des communistes de France marxistes-léninistes'
la forme d'État qu'on trouve y compris dans le parlementarisme (U C F ML) et à qui l’interrogation «Qu'est-ce qu'une politique
dit démocratique. Quant à « La décision pure », allant au-dela de marxiste ?» était adressée. Et la création, au début des années
ce qu'a établi « Les trois régimes », elle traite de l État, mais dans 1980 sur de «nouvelles bases» et avec la plupart des militants
une situation de guerre, celle de la guerre am éricaine en antérieurs, d'un nouveau groupe, lui, nommé de façon explicite
Afghanistan et en Irak. Situation de guerre qui non seulement change l’Organisation politique. Vous me direz que, vers 1980, la mode
la conception de la guerre jusqu’alors admise mais aussi celle de dans les appellations était à la tautologie différentielle : le journal
l'État. La guerre n’est plus entre États, ce qui était la conception de M ichel Suie/ s ’appelait (L’Autre) Journal, les magasins La
clausewitzienne, laquelle alors est mise en défaut. Boutique. N'y eut-il pas des cinémas qui s'appelaient Le Cinéma ?
Que la guerre ne soit plus entre États entraîne, d'une part, une En tout cas et avec un peu de retard, un meeting à la Mutualité
disparition de la notion de paix et provoque, d'autre part, en 1985 annonça l'existence de l'Organisation politique.
l'instauration d ’une forme post-étatique de l'État, dit de décision Lazarus, grand inventeur de vocables n'existant pas vraiment
pure. « De quoi la guerre est-elle le nom ? » écrivait alors Sylvain au dictionnaire, telle l’« intériorité », d'expressions formées parfois
Lazarus, formule qui, ailleurs et autrement et sous d'autres plumes, en les arrachant au nid de la grammaire, ainsi, on le verra, un
connut, on le sait, une grande fortune. En tout cas, loin de proposer certain «rapport du réel», qui joue un grand rôle dans sa doctrine;
un autre Pastiches et Mélanges du regretté Marcel Proust, ces deux Lazarus récusant le terme « concept» car trop philosophique, lui
ensembles ne forment pas un recueil des textes indépendants. Ils préférant «catégorie» (sans se soucier d'Aristote ni de Kant),
proposent une vaste investigation ponctuée de notions inédites, Lazarus qui rejette le mot «définition» (venu du domaine de la
une suite de « concepts » qui s ’ordonnent les uns par rapport aux science) au profit d ‫ «׳‬identification », et détestant autant les
autres, au fur et à mesure des textes, si bien qu'il vaut mieux avoir
lu le précédent pour manier le suivant. On ne peut, à moins de
mettre en péril la lecture, les choisir plume au vent.
1 - A u retou r d'une enquête politique en Italie l’été 1969 et quittant la Gauche
prolétarienne, nous rédigeâmes, Lazarus et moi, un feuillet d'appel général à fonder
une autre organisation. Selon m es souvenirs, à cet appel, lancé avec l’accord de
C atherine Q uim inal et C écile W inter, et de certains ouvriers, dont de la RATP,
1
avec qui nous avons m ilité pendant M ai, répondirent : Harry Jancovici, qui ne
faisait que passer, une jeu n e fille inconnue et qui le resta et Alain Badiou, avec
Les textes, qui figurent dans ce que j'appelle le premier lesquels nous avons créé l'U CFM L. N otre compagnonnage dura, pour ce qui est
de Badiou, Lazarus et m oi-m êm e, approxim ativem ent tren te ans. Le Badiou
massif, vont de T978 à 1988. Ils sont donc prononcés dans une d’aujourd’hui fait parfois savoir que c ’est la période de l’U CF, m arquée par un
période qui vit la cessation de la première des organisations qui m arxism e-léninism e m aoïsant, qui a davantage sa faveur, quand m êm e il fut un
nous réunit peu après 68, nommée classiquement et dans I esprit acteur essentiel de la période que j’appellerais celle de la politique en intériorité.

10 11
généralisations que les substantialisations, se trouvait-il à son insurrection contre l'État-parti que menaient la jeunesse étudiante
affaire avec un nom (Organisation politique) qui ne disait pas autre et les ouvriers était le moment moderne de la question, et non
chose que ce qu’il dit. les dinosaures soviétiques. En outre, ce que, les premiers,
La création de l'Organisation politique prenait acte que les les réactionnaires nommèrent maoïsme - c ’est toujours l'ennemi
référents m arxistes-léninistes utilisés jusqu en 19 8 0 étaient qui nomme, disait de Gaulle, quoique pour défendre Jean
inopérants, périmés ou, selon un autre vocable particulier a Giraudoux, nanti du qualificatif « précieux » par ses détracteurs -,
Lazarus, saturés quand on leur faisait livrer ce qui d ’eux pouvait le maoïsme donc nous refilait une méthode: le travail de masse,
encore trouver usage et figurer dans une nouvelle intellectualité. et l'essentialité de l'enquête - « Qui n'a pas fait d'enquête n'a pas
C e s référents, utilisés jusqu'aux années quatre-vingt, étaient, droit à la parole».
certes, ceux d ’un marxisme-léninisme retouché ou ayant subi
un bougé, un déplacement, dû au mouvement de masse de 1968 Nous n’en étions pas là, ni à la Révolution culturelle ni à la moindre
et au maoïsme. C e dernier, le maoïsme, interprète au travers de révolution, mais toujours est-t-il que parti et Etat et même le mot
la révolte des ouvriers et des étudiants contre le parti-Etat de révolution sentaient de plus en plus le roussi. C es catégories
chinois et le dévoiement de la révolution chinoise par « les étaient, dans le vocabulaire de Lazarus, entrées en péremption.
membres du parti engagés dans la voie capitaliste ». Révolte, qui D'ailleurs, tout cela commençait à se montrer franchement
fut la part créatrice, particulièrement lors de la Commune ouvrière infructueux. Comme devenaient stériles, dans les faits et dans le
de Shanghai, de ce qu’on appelle la Révolution culturelle - travail politique, c'est-à-dire dans les formes de conscience, ou comme
laquelle tourna à la guerre civile. dirait Lazarus, en subjectivité, la catégorie de classe et de luttes
Maoïste, perm.ettez-moi une incise, ne signifiait pas prochinois, . i ‫׳‬.îs classes : elles ne faisaient plus partie des formes de conscience

c ’est-à-dire adoration de l'Etat qui tenait le pouvoir en Chine. Loin :ms gens, non pas qu'une propagande quelconque les en eût
de là, ni obédience ni aveuglement par un nouveau culte. Le persuadés, mais parce que, dans l'usine, et pour ceux qui ne se
socialism e soviétique s ’était échoué dans le parti-Etat, son tenaient pas tranquilles, elles n'étaient plus un ressort de la
terrorisme et sa nouvelle bourgeoisie, jetant aux oubliettes tout pensée et pas davantage un terme de l'expérience. Jusqu’à l’Etat,
espoir d'un dépérissement de la structure étatique, véhicule de qui avait, au-delà de 68 , cessé d'être «de classe» pour devenir
diverses oppressions, dépérissement de l Etat qu en principe le ! ‫ ׳‬msensuel et fonctionnel, comme Lazarus le dira dans « Peut-on
socialisme comme transition était chargé de promouvoir. La penser la politique en intériorité?». Jusqu’aux partis, qui, de
Révolution culturelle, toute chinoise qu'elle fût, et dans la phase représentatifs qu ils avaient été de classes ou d ’intérêts de classes,
de la Commune de Shanghai, s'en prenant à l'État-parti, montrait se changeaient en organisations étatiques, n'ayant pour programme
à l’évidence que la seule conquête du pouvoir ne suffisait pas, et pour ambition que leur accession au pouvoir d ’Etat. On était
qu’une « révolution après la révolution » était nécessaire. Cette bien, et on te demeure, dans un post-classisme.

13
C'est sans doute pourquoi Lazarus - avec d ’autres, dont politiques passées. Et s'il est souvent fort affirmatif pour ce qui
votre servante et Alain Badiou - avait fondé l Organisation est de ses thèses, dès qu’il les a posées, par une sorte de
politique. Sans que ce dernier terme lui parût une platitude ou tempérance antidogmatique, de retenue, il en adoucit le tranchant
une généralité : l'inventeur de la politique comme singularité, comme par des expressions dont « de l'ordre de », « dans le registre de »
vous le verrez avec la doctrine des modes historiques de la sont les modèles. Par exemple, quand il dira la politique une
politique dans (encore une fois) « Peut-on penser la politique en pensée, il ajoutera, sûr de lui, mais circonspect, un exaspérant « de
intériorité?», trouvait adéquat ce mot de politique. l’ordre de la pensée ».
La politique, c ’était le nom de l’action quand « politique » n’est Toujours est-il qu’il prend le mot de politique tel quel, jusqu'au
plus synonyme de révolution. Quand le parti nest pas le type moment où il va la proposer en intériorité, en subjectivité.
d'organisation qu'on propose aux gens : la forme parti dirait Lazarus, Cependant, dans toute situation, quelle soit du passé ou du
cette invention de Lénine, que Lazarus fait le fondateur de la présent, qu'il s'agisse de l'Etat ou d'un mouvement de masse, que
politique moderne, avait vécu. Politique donc, le nom de l action ce soit chez les grands ancêtres Marx, Lénine, Mao, sa méthode
quand ce n'est ni dans les partis (et pas plus dans un parti) ni dans et sa question sera toujours : quelle est la politique en œuvre ?
le parlementarisme qu’est possible une politique du point des gens - ce qui est le cas dans « Q u ’est-ce qu'une politique marxiste ? ».
- ici notons qu'une précision est donnée : du point des gens. Le mot gardera donc le caractère ouvert d'une investigation.
Dans de premiers temps, il n’est pas question de qualifier la Lazarus n’expliquera jam ais rien par l'infrastructure (l’économie
politique et encore moins en l’indexant sur des classes: dès dont il scrutera le rôle dans son rapport à l'Etat dans « Chercher
1980, elle n'est pas dite prolétarienne ou populaire. Le terme restera ailleurs et autrement »), par l'idéologie. Il procédera par la mise
donc ouvert longtemps. «Politique» est un des rares mots que en évid ence de pensées de la politique que ce soit pour
Lazarus prend tel quel dans le tait normal de la langue maternelle. comprendre où en est l'Etat et ses menées ou pour étudier des
La politique serait-elle pour lui un « il y a » ? Absolument pas. Bien mouvements, des événements. Il en passera toujours par la
plutôt un « il se pourrait ». Existe chez ce militant politique qu est politique : y-compris dans son livre de !996, Anthropologie du nom,
Lazarus un chercheur qui ne s'ignore pas. Il pense en termes de où il cherchera « de quoi la politique est-elle le nom ? », dans un
possible, il ne croit, on le verra, qu'à l'enquête - qu’il mènera dans retour de sa formule fétiche. Il y a à cela une raison princeps : dans
divers pays et diverses situations23 -, il explore jusqu à l os les la doctrine de Lazarus la politique doit être pensée par elle-même
à travers les catégories quelle produit ou quelle invente, elle est
singulière et singulière chaque fois quelle existe : c'est la théorie
2 - En Italie en 1968-1969, au Portugal parm i les paysans lors de la révolution
des modes historiques de la politique. Toute inféodation à une
des oeillets, en Pologne lors de Solidarnosc, en C hine en 1989, en RD A, Pologne autre pensée, quand elle serait celle de l’histoire ou de la
orientale, lors de la chute du m ur, au Brésil dans les tavelas de Porto Alegre,
philosophie, la désingularise et la manque.
aujourd’hui au Sénégal...

15
14
Mais dans les années quatre-vingt, la politique qu il propose avec ce que les gens pensent, une enquête organisatrice sur leurs
de mettre en œuvre est en intériorité, ou du point des gens. Pour formes de conscience. L'abc d'une politique en intériorité, que l'on
rendre la chose un peu plus claire, il me revient ici de gloser « du peut aussi dire une politique subjective, c ’est d ’élaborer l’action
politique du point des gens et à partir de ce qu'ils pensent. Pour
point des gens » et le terme « gens » lui-même.
La pensée classiste n’est plus opérante. On ne peut donc cela, il faut sous-entendre quelles, qu’ils pensent. Avec Lazarus,
penser ceux avec qui l’on souhaite s'organiser et agir par la notion on ne sous-entend pas. «Les gens pensent» est l’axiome de sa
de classe, encore moins « émancipatrice de toute l’humanité », ou doctrine politique. Lui ne dira pas axiome mais principe, en bon
sous celle de «prolétariat ». Il faut rester évasif sur la nomination disciple de Saint-Just qu’il est.
de ceux à qui l'on s'adresse et qui s ’adressent à nous. Evasif Pourquoi, me direz-vous, ne pas partir du mot « ouvrier» ou du
signifiant l’impérative nécessité de l’enquête, et de ! enquête mot «jeunes », ou «femmes des quartiers » ? Parce que précisément
politique. D'où «gens». Lazarus le dit un indistinct certain : ces mots, ces noms simples, sont en balance. Pire, ils sont effacés,
« indistinct » ne préjuge de rien, sauf que les gens existent, ce que absentés, selon le vocable de l’auteur, du plus haut de l’État. Sous
rend le terme « certain ». Indistinct, car non déterminé par la classe Mitterrand, par exemple, durant la grève à Talbot, dans laquelle
ou quelque origine que ce soit, et ce dont il ne faut jamais préjuger, Lazarus est présent, a été décrété que les ouvriers n’en étaient
et certain, parce que c'est ce dont il part. La classe, si elle existe pas, des ouvriers, mais des immigrés (« étrangers aux réalités de
sociologiquement, n'a plus de puissance subjective. Elle n est plus notre pays »). Quant à « jeunes », et dès lors personne alors ne
qu'une notion sociologique - la sociologie est l ennemi héréditaire pourra en ignorer, au moment des émeutes de 2 0 0 5, sous Chirac,
de Lazarus. « Gens »fait aussi disparaître « masses », repris au lexique Sarkozy siégeant au ministère de l’Intérieur, après que deux
maoïste. «Remettre aux mains des masses», «dans le sein des garçons furent électrocutés enfuyant la police, on les nommera,
masses», ces formules avaient prêté aisément aux dépréciations ces jeunes, membres de «familles polygames ». Qui est « o n » ?
ridiculisantes de ceux qui, en ayant soupé, des masses, allaient L ’État. Sous la forme des députés UM P Accoyer et Larcher.
simplement à la soupe. Mais ce n est pas le cas de Lazarus. Si Voilà, le «pourquoi» d ’une identification supplémentaire de la
Lazarus retient du maoïsme que la politique et l organisation se politique donnée sous forme d’une indication militante : la politique
font dans et avec ce qui s'appelait «masses», Lazarus maintient en intériorité sera à distance de l’Etat Pour fonder ce dernier point,
«les gens». Il y a une parenté entre les deux, puisque parler des «à distance de l’État», il faudra en passer par l’examen de
masses indiquait déjà qu’une problématique politique ne se suffit Lénine, de la catégorie d ’antagonisme, et de la catégorie de
pas des classes et de tout ce qui en découlé : histoire produite par révolution. C e qui sera fait dans « Peut-on penser la politique
les contradictions de la lutte des classes, etc. en intériorité?», dans «Lénine et le temps» et pour celle de
La méthode d'enquête politique n est évidemment pas un révolution, principalement dans « La catégorie de révolution
recensement, ni une sociologie. C est une interlocution militante dans la Révolution française ».

16 17
On a donc une formulation duelle de la politique en intériorité : de l'Etat (voir « Q u ’est-ce qu'une politique marxiste ?») est une
loin de l'État et du point des gens. C'est une formulation en hypothèse inexacte et pas simplement une erreur d'application.
termes de séparation et non de contradictions et de leur Les faits ont parlé, le communisme comme société sans classes
dialectique. D'accord, mais encore une fois pourquoi proposer aux est une hypothèse fausse. Dès lors la seule politique qui vaille est
gens ce « loin de l’État » et non ce « contre l’État par la révolution » celle : à distance de l'État, hors de l'État. La politique telle qu'il
qui jusqu'ici formait la vulgate militante ? Pour de nombreuses la conçoit ne tient qu'à proportion qu'elle se situe hors de l'espace
raisons : l'une d ’elles exigera un des maints examens de Lénine, de l'Etat, dans l’espace des gens.
auquel Lazarus revient, concluant sur ce qu'il lui doit: une Nul idéalisme ici, la thèse est que la politique des gens ne
première approche du subjectif en politique avec la notion de s'alimente pas de l'antagonisme, mais d'abord d'eux-mêmes.
conscience ; et, en désignant ce qui chez Lénine est caduc : pour Thèse lointainement inspirée par l'expérience chinoise dont le nom
notre auteur, grand lecteur de L’État et la Révolution, que Lénine propre est Mao, et ses régions libérées pendant la Longue
fasse de l'un et de l'autre les objets de la politique. La politique, Marche ? Peut-être, puisque c’est de la constitution de la puissance
pour Lazarus, est sans objet. C'est le sens du mot « subjectivité » : des gens qu’il s'agit, mais dans un paysage totalement différent.
l'action politique traite de sujets et de leurs formes de conscience. En France de 68 à aujourd'hui la situation n'est pas révolutionnaire.
Elle ne traite des objets et des objectifs, dont on aurait pu croire Et si, comme on le verra dans «Lénine et le temps», c'est
que le marxisme et la pensée léniniste - en ayant pris le palais principalement la guerre qui contribue à rendre la conjoncture
d ’Hiver en octobre 77, son objectif - nous les avaient légués. de 7917 révolutionnaire, ce n'est pas non plus, si je puis dire,
L'autre raison de son refus d ’une pensée en termes d'objets heureusement, notre cas. La révolution russe est aussi un traitement
relève de sa doctrine des politiques, ayant existé ou existantes, de la situation de guerre, et dans le mode historique de la
qui sont pour lui des modes historiques de la politique, j ’y politique dit dialectique, celui de la Chine de 1928 à 1958, la guerre
reviendrai. Mais pour le dire tout droit, chez Lazarus la révolution de libération nationale, contre Tchang Kaï-chek, contre le Japon,
appartient à autre chose qu’à la politique. Elle appartient a est éminemment présente. Et l’appui que le gouvernement français
l'État. L'État est te point d'arrêt de la politique au sens où notre donne aux guerres américaines n ’en tient pas lieu. Alors, à une
auteur entend ce mot: la politique des gens, qu'on peut dire historicité «favorable » substituer la subjectivité ? C ’est le pari.
émancipatrice, même si ce n’est nullement un terme de Lazarus.
La politique de l'État n'est pas la politique des gens. Au fond, la politique est le nom de l'action quand ce mot n'est
Dans mes termes (romanesques) le «dram e» est que le plus synonyme de révolution et de transformation étatique, serait-elle
léninisme nous laisse orphelins d'une doctrine de la politique après dictature du prolétariat. C ’est pourquoi dans « Lénine et le temps »,
la prise du pouvoir. Il y a bien la question du communisme... Lazarus arrêtera ce qu'il nomme l'œuvre de Lénine à la prise du
mais cela n'a jamais été réalisé. Lazarus tranche. Le dépérissement pouvoir en 7977, la soustrayant ainsi à la révolution. Pourquoi?

18 19
La politique pour Lazarus n’est jamais celle de l État si elle veut être Le groupe de militants que Lazarus inspire, et qui l'inspire dans
celle des gens. Les faits (et les idées) l'ont montré : la révolution nest une belle réciprocité, a pour projet, ambition et pour travail
pas le pouvoir du prolétariat - le parti-État en URSS, la Révolution effectif de créer une organisation des gens dans les quartiers, les
culturelle, révolte contre le parti-État en Chine, l'ont concrétisé. Le usines et les foyers (là, c'est «ouvrier» qui prime parce qu'il est
parti donc n'est pas la forme d ’organisation qui convient. Lazarus devenu un mot problématique), à partir de leur capacité réelle
ira au fond des choses, l'examinant sur toutes ses coutures dans et de leurs formes de conscience. Formes de conscience qui ne
les « Notes sur le post-léninisme ». Lénine, il le lit en boucle depuis leur sont propres que lorsqu'elles ne sont pas celles de l'État,
qu’il a mis le pied dans la politique, lui qui n'a jamais approché le c'est-à-dire dans la figure récente de l'opinion qui est le consensus.
Parti communiste français, mais qui a fait ses classes comme Les textes que l’on va lire sont donc le corpus d'une invention
beaucoupà l'UJCM L, dans les Comités Vietnam de base, ces de la politique, qui a pour but de rendre possible une action sur
comités ayant été les premiers, outre les établisL à avoir fait du le monde tel qu'il est, après le marxisme et le marxisme-léninisme,
« travail de masse », et les seuls à leur époque à propager les mots c ’est-à-dire après l’échec du socialisme réel en URSS et en Chine.
d ’ordre « Oser lutter, oser vaincre » et « O n a raison de se révolter». Une politique nouvelle est la seule chance pour que, du côté des
En tout cas, aussi loin de tout P C F que de l'État, Lazarus, qui sera gens, existe un nouveau.
de la Gauche prolétarienne, ainsi que moi -ju sq u a lete 1969. Lazarus invente donc les vocables dont il se sert. Les mots, sinon
L'utilisation du mot «politique », et plus encore, puisque c est les mots et les choses de Michel Foucault, comptent beaucoup pour
une invention de Lazarus, de « politique en intériorité », indiquent, lui, puisqu'il ne les juge valides ou exacts que lorsque ces mots,
dans leur authentique spécificité concrète et militante, la péremption d’abord problématiques, ne devront leur efficacité qu'à la suspension
des notions avec lesquelles nombre de militants avaient fonctionne d'une polysémie qui les guette ou en a constitué le sens équivoque.
et simultanément, l'exigence du nouveau. Le mot de politique, Problématique comme on La mentionné à propos du mot «ouvrier»,
raturant celui de révolution, inclut la nécessité de trouver ce qui qui sera l'objet d'une forte lutte au sujet de sa rature étatique
la « remplace » ou la déplace. Alors que lois de !’histoire et lutte (celle des ouvriers d'usine, puis après 1995 et l'occupation de l’église
des classes - marxisme fondamental - ne sont plus des signifiants S aint-Bern ard , des ouvriers sans p apiers dans une forme
utilisables -, le mot de politique indique l'engagement à neuf de organisationnelle nommée le « Rassemblement des collectifs des
l'action sur le monde, avec pour obligation et principe d'existence ouvriers sans papiers des foyers et de !‫׳‬Organisation politique »).
de créer de nouvelles notions dans de nouveaux mots. Politique Alors, éclairci par une situation militante et le travail militant de ceux
subjective indique cette relance de l’enjeu. que Lazarus appelle les gens, nettoyé de sa polysémie, le mot donne
lieu à une prescription, cœur du «faire » politique. Puisqu’elle est
le moment de la conclusion militante, ce qui conjoint une décision
3 - G ens « non prolétaires », pour le dire à l’ancienne, qui entrent en usine pour
y faire ju stem en t de la politique.
et une situation, la prescription ouvre à un possible.

20 21
Car, Lazarus ne prend le risque de parler (wittgensteinien sans Il y a une autre raison à ces difficultés conceptuelles : tous
le savoir, sectateur qu’il est de l’axiome « C e qu’on ne peut dire, ses textes sont destinés à la pratique politique et, l'expérience
il faut le taire», et Dieu sait si Lazarus se tait) que pour et dans l’a prouvée, intelligibles pour les militants, précisément parce que
l’action politique. Et, pour ce qui est de ce livre, à partir de la ces derniers avaient devant eux la situation que ces discours
politique en intériorité, dans le cadre de l’Organisation politique, voulaient traiter et transformer. Autrement dit, celles, ceux qui
dont la règle est celle du débat et de la décision avec les militants l entendaient le pouvaient facilement parce qu'ils étaient ou
quant aux diverses situations et non le canon ancien du centralisme venaient de la situation. Celles, ceux qui venaient du marxisme
à feuille de vigne démocratique. ou n ’en venaient pas, celles, ceux qui venaient de M ai 68 ou ne
Tout cela pour vous dire, que, au contraire du proverbe « les l’avaient pas connu, ceux qui étaient des usines, des quartiers,
paroles volent, les écrits restent», chez Lazarus: les paroles des foyers ou n en étaient pas, ceux qui étaient d ’ici parce qu’ils
restent, les écrits volent. Il parle devant les militants, devant tes étaient ici, toutes, tous savaient de quoi il parlait. Parce que tous
gens, pour les militants, pour les gens. Il considère ses textes étaient au fait que les références aux doctrines des révolutions
comme incitatifs et se fiche qu’ils soient démonstratifs. C est ce anciennes, aux politiques émancipatrices antérieures ne valaient
que ce livre ne pourrait tolérer. C ’est pourquoi les écrits qui vont plus. C e n était pas q u e lle s étaient d'un autre temps et
suivre ont été rerédigés avec ma collaboration, ils portent la évidemment dans des situations autres. C ’était quelles étaient
mention : texte établi par N. M., comme on le fait ou le faisait partiellement ou entièrement obsolètes. Personne plus que
lors de la publication de fragments d ’Anaximandre, ou du cette génération et ces militants n’ont davantage été conscients
Discours sur la servitude volontaire de La Boetie, ami de de l échec de l’Union soviétique, et de la façon dont la révolution
Montaigne. Quant aux notes de bas de page, elles sont toutes culturelle prolétarienne en Chine avait échoué à transformer le
de 2012, sauf quelques-unes, si je puis dire, d époque et indiquées parti-Etat. La liste était longue des désastres étatiques survenus
comme telles. Et pour ce qui est des annexes quand il y en a, quand un mouvement révolutionnaire, une lutte d ’indépendance
témoignage des brochures, elles ont ete transplantées sans prenaient le pouvoir d ’Etat.
retouches. J ’ai donc tenté de rendre ce qu’on va lire démonstratif La question politique était donc celle de l’après et de comment
sans jam ais quitter l’incitatif. penser et éviter cet après dès l’a vant C ’est que, comme Lazarus
le dit dans « Peut-on penser la politique en intériorité ?», « tous les
Il y a dans les textes de Sylvain Lazarus une obscurité qui moments dune politique sont homogènes»: la façon dont on
est la limite créatrice de son invention politique. Et souvent, commence à trois résonne dans ce qu’on atteint à plusieurs milliers.
on peut craindre, quand on l’explicite, activité pourtant nécessaire, Raison peut-être pour laquelle, dans « Q u ’est-ce qu’une politique
que son obscurité soit plus riche que les commentaires qui marxiste?», il en tient pour le communisme, celui de Marx et
les éclairent. seulement celui-là, seul énoncé qui vaille pour le bénéfice de

22 23
processus réels. Quels que soient les débats sur les sens multiples des savants (ah ! comme il en a contre la sociologie, contre les
de ce mot, Lazarus appelle « communisme » uniquement le processus differents positivismes, contre les pensées en surplomb, les
de dépérissement de l'État et la société sans classes. Pour lui, généralisations, les appropriations !). C e refus de la suture à
tenir un bout de communisme, c ’était faire entrer, dans les questions dautres discours - lui dirait, au lieu de discours : pensées -, il la
posées, la vie des gens. Garder quelque chose du communisme, donnait dans l'affirmation, la revendication de la singularité de la
c ’était donc, dans des moments politiques qui, pour des raisons politique: qui se pense par elle-même, dit-il. C e désir d'un
historiques pouvaient n’avoir que le pouvoir en vue, ne pas oublier vocabulaire inconnu était tout simplement le désir de donner des
la vie des gens. Selon la formule de Lazarus : toute organisation qui noms propres a des concepts. Si Lazarus donne une importance
ignore le communisme ignore les gens. C ’est, dirais-je, la manière, extrême a la pensee, il est un militant. Ch ez lui les questions ne
le style d'une politique, son ton: autoritarisme, compromissions au sont pas des problèmes qu il faut résoudre, auxquels il faudrait
début et au milieu, autoritarisme et compromission à la «fin». donner une solution. Il ne s ’agit ni de problèmes ni de solution, mais
Il fallait donc tout inventer ou réinventer. Il fallait créer à neuf de créer un champ d'action qui n'existait pas auparavant. La
et faire le tri. Le tri ? C'est-à-dire comprendre. L ’intérêt et le talent politique comme la pensée sont « rapport du réel », ce qui signifie
politique de Lazarus est d'inventer une politique par ce qu'il quelles ne valent qu'à proportion de la modification quelles
appelle la saturation de celles qui ont existé et donner des tours apportent aux situations. C est aussi une raison de ce que j'ai nommé
de langue inusités, de créer des mots inexistants dans le lexique son obscurité. La part d intellection de ses textes ou de ses
ordinaire, telle son « intériorité », pour une politique nouvelle. Et c'est propositions qui permettent de les comprendre aisément manque.
aussi la marque interne de ce que, pour lui, la politique est Pour nous, lecteurs supposés non militants, la part d'obscurité est
singulière, que ses termes et son intellectualité (autre mot tordu celle de notre inaction.
par lui) n’empruntent pas à d'autres doctrines, qu'elle a son propre
langage et son propre bagage, même s'ils devaient être étrangers4
à toutes les autres conceptualisations : celle de la philosophie, celle 2

Lénine est pour notre auteur une figure tutélaire. Chez Lazarus,
4 - E t curieusem ent cette langue que parle Lazarus ne le ta it pas, étrangère aux sans doute pour des raisons biographiques, il ne faut pas tuer le
gens du peuple - vous m e direz que dans une grande période d’activité de
pere. Il faut le saturer. Compte tenu de la nature meurtrière des
l’O rganisation politique c ’étaient des gens d’origine étrangère, des ouvriers et
des fam illes sans papiers, dont j ’ai souvent observé que le rapport à la langue hommages aux ascendants, saturer n'est pas saluer. La saturation,
française était celui d’un jugem ent. Ces gens pour qui elle n’avait pas été la langue on le sait, est une méthode d'examen des politiques passées, celles
usuelle en m on traien t l'intellection et leur intelligence en tran ch an t d une
proposition, en statuant sur une situation, en prenant une décision et, je peux
qui sont à l'évidence entrées en péremption, mais non en indignité
vous l’affirm er, pas au hasard. - ce qui mene au reniement -, dès lors qu'elles appartiennent à des

24 25
séquences closes et singulières, par conséquent non répétables. C e avec tout l’ordre social et politique existant». Le parti est sous
qui a pour effet essentiel qu'une catégorie présente dans une condition de la conscience. Celle-ci semble évidemment une des
politique A n’aura aucune efficace ni aucune pertinence dans une pièces essentielles d ’une doctrine du subjectif. Est-ce bien sû r?
politique B. Les catégories politiques ne sont pas exportables. L ’examen des limites du léninisme la mettra en cause.
C ’est pourquoi celle de révolution est épuisée par la séquence de La conscience antagonique est certes une approche subjective
la Révolution française (c'est la théorie du mode que nous allons dont le parti est la dimension organisée. Mais étant conscience
signaler plus bas) et ne sera utilisée qu'à tort dans d ’autres de l’antagonisme, elle se donne un objet et un objectif: l'Etat.
situations : la « révolution russe» par exemple. Autrement dit, la prise du pouvoir. Ce n'est pas à cela évidemment
Il y a deux attitudes de Lazarus à l'endroit de ce qu’il refuse : qu’objecte Lazarus. Elle est l’état de la question après l'échec de
la saturation et la séparation. La saturation s'adresse aux la Commune de Paris, en 1871
politiques ayant existé, la séparation, appelée parfois « déliaison», Tout son raisonnement est de montrer que donner à la
concerne ce dont, dans le présent et dans le faire politique conscience un objet a pour résultat que l’ensemble de l'action
actuel, il faut se garder : histoire comme loi de la politique et Etat politique se trouve alors pris dans ce qu'il appelle une logique
comme destructif de la politique. politico-étatique. Il fait à cette logique plusieurs objections : la
C ’est à propos de Lénine que la méthode de la saturation principale est, si j'ose dire, maoïste: la capacité des masses (des
s’exercera Dans le «post-léninisme», c ’est la catégorie de conscience gens, dans ses termes), est entièrement canalisée par l’antagonisme,
qui est sur la sellette. Lénine est pour Lazarus le fondateur de la et réduite à son efficace antagoniste. Or, la capacité des masses
politique moderne, (!) parce qu'il est l'inventeur de la notion de parti, excède largement cette efficace. Et c'est la capacité politique des
(2) parce que ce parti est sous condition de la conscience. C ’est une gens qui intéresse Lazarus.
approche jamais vue de la politique, puisqu’elle introduit une dose Faut-il alors, pour une politique actuelle, garder la notion de
de subjectif. Le post-léniniste est dominé par l'examen de l'invention conscience ? Cette dernière suffit-elle à une pleine approche du
fondatrice de Lénine. Invention prend donc le sens d ’une rupture subjectif? Il en tire une leçon ou une conclusion drastique : quand
avec le passé : il y a discontinuité entre Marx et Lénine, contrairement la part subjective est combinée à une part objective, c'est le
au diaporama stalinien (Marx-Engels-Lénine-Staline). subjectif qui en pâtit. D'ailleurs, cette combinaison est constitutive
Avant Lénine, point de parti. C h e z Marx, les communistes de la forme parti. Celle-ci est déjà suspecte : le devenir du parti
sont une fraction dans les partis existants. Mais ce qui importe à en parti-Etat, dans toutes les formes du socialisme ; et parce que
Lazarus est que le parti léniniste n’est pas un simple rassemblement la prévalence de la logique politico-étatique retentit dans le parti
d'ouvriers : ce parti est sous condition. Qu'est-ce que cela veut dire ? lui-même, celui-ci se donne alors comme direction exclusive des
Eh bien que ce parti ne peut se construire que si existe, chez les processus politiques: ce sera le tremplin de son caractère
gens qui y adhèrent et y agissent, « une conscience de l’antagonisme despotique et terroriste dans la forme parti-Etat.

26 27
Il est donc nécessaire, pour une politique actuelle, de laisser La politique en intériorité avance c/eux propositions principales :
de côté la composition d'un subjectif et d'un objectif, de laisser 7. La politique est une pensée.
l’Etat et de renoncer à la forme parti. Et, surtout, d'abandonner 2 . On peut connaître une politique existante ou ayant existé
la notion de conscience. Dans « Lénine et le temps », il y aura un par le rapport à sa pensée. (Je rends ce deuxième point dans sa
ultime examen de la conscience, sa disparité, son hétérogénéité, forme la plus condensée, avant d'en dire davantage.)
ce qui produira la thèse de l'homogénéité des lieux (dans le Il y a beaucoup de pensée dans cette affaire. Lazarus, devenu
mode). A ce point, celui du rejet de la conscience, la question fou et abjurant toutes ses convictions, propose-t-il une politique
essentielle devient: y a-t-il possibilité d ’un pur subjectif, d'un spéculative, une philosophie de la politique ? Absolument pas. La
subjectif sans objet ? C e sera la «politique en intériorité ». pensée est la forme que prend le subjectif quand il n'entre pas en
La politique selon Lazarus sera sans histoire et sans objet. Loin composition qu’il peut être dit pur subjectif. Le subjectif qui ne mène
de l'Etat, sans participation au vote, qui est la reconduction de qu'au subjectif est une pensée, a-t-il écrit ailleurs. C'est un saut. Pas
l’Etat à lui-même, quels que soient ceux qui l’occupent. Et, si, sous un coup de folie.
la forme de la guerre, l'histoire a été liée aux révolutions russe Donner la politique pour une pensée est le pari d'un pur
et chinoise, ce que Lazarus soumet à ses auditeurs est la tentative subjectif, d'un subjectif sans composition. Mais non pas « hors du
d ’une politique en temps de paix. monde » et sans effectivité. La pensée sera rapport .‫ ־‬rapport du réel
Bien évidemment, Lazarus ne se dispense pas de désigner fameuse entorse à la grammaire qui a pour but de ne pas placer
ceux à qui (ou contre qui) cette politique aura affaire: l'Etat le réel en position d'objet, mais comme identificateur de la pensée
parlementaire, le P C F, les syndicats dans les usines, les diverses des gens. C'est aussi une clause de rationalité.
formes de policiarisation des quartiers, contre les jeunes et contre La politique comme pensée aura deux assignations. Une
les «étrangers». Il ne se dispense nullement d ’une analyse de la assignation au principe les gens pensent, ce qui donne la politique
conjoncture ni de celle de ses adversaires. Ce seront ses analyses en subjectivité ; et une assignation en historicité : la théorie du
sur les formes et les changements de l’Etat: le consensuel et le mode historique.
fonctionnel du mode parlementaire post-classiste, l'Êtat-parti des Voyons la première. La politique en subjectivité, celle qu'il
trois régimes du XX1 siècle, l'Etat de la décision pure et l’Etat se propose de mettre en œuvre, voici qu'il la dit non seulement
séparé en France 5 (toutes deux formes d ’Etat post-étatiques).
dispositif sans fin de lois d’exception : lois de criminalisation des jeunes, des
étrangers, des malades mentaux, des femmes qui portent la burqa, activité
5 ‫ ־‬L’État séparé est celui dont la modalité principale est la disparition de la législative visant à créer le concept de nouvellespopulations que l’on stigmatise
catégorie d'intérêt général comme régulation de la puissance étatique. Il ne et dont on fait des gibiers de police. État séparé, il se concentre sur lui-même en
s’agit pas seulement de la « mise hors d'état de servir » des services publics, mais résorbant dans son espace tout ce que recouvre le terme « gens ». Il se sépare du
de l’extension toujours plus grande des forces de police, du sécuritaire, d’un peuple réel, des gens réels.

28 29
en subjectivité mais de p lu s: en intériorité / La distinguant Et quand un espace des gens (noyaux d ’usine, comités populaires
par-dessus le marché d'une subjectivité en extériorité ! Pourquoi ? anticapitalistes de quartiers, collectifs des ouvriers sans papiers
Réintroduit-il une binarité des subjectivités, quelque chose des foyers et de l'Organisation politique) se constitue et se fortifie,
comme bourgeoisie/prolétariat, dans son ordre propre et c'est alors que peut être envisagé un possible, ce changement dans
lazaruséen ? Que fait donc notre auteur ? la situation des gens dont l’être organisé fait partie.
Les formes de subjectivité des gens peuvent se donner dans Tout le problème d'un possible, et, sij'ose dire, sa puissance (plutôt
deux espaces, selon sa formule: dans l'espace de l'Etat et à qu’un pouvoir), est d’en faire un réel, ce qui passe par l’énoncé
distance de l’Etat. Dans les deux cas, il s'agit de formes de d'une prescription La prescription est la conjonction d'une situation
conscience : elles sont différentes, disjointes ou opposées. Mais et d’une décision. « A l’usine, il y a l’ouvrier » est une prescription qu'il
nous ne sommes pas cependant dans un binarisme, puisque ces s'agit de faire vivre et d'imposer dans une période où les forces
formes de conscience, ces subjectivations, dans l'un ou l'autre étatiques et syndicales prétendent qu'à l’usine il n'y a personne ou
espace, relèvent du seul principe: les gens pensent. Les formes qu’il n'y a que des immigrés. De même, « On est ici, on est d'ici.
de conscience seront dites en extériorité quand elles entreront Des papiers pour les ouvriers sans papiers ». Ne faisant pas ici le récit
en composition avec l'Etat, ses œuvres et ses pompes (funèbres), de notre politique, je me cantonne à ces deux exemples.
sa société de cour et ses prébendes pour des intellectuels ralliés La pensée entre encore en lice dans le deuxième point
ou convaincus (qu’il n’y a rien d'autre à faire). Les autres essentiel de la politique en intériorité : comment identifier une
subjectivations, à distance de l'Etat, seront en intériorité, dans politique existante ou ayant existé ? C ’est la doctrine du mode
un pur subjectif, et la politique qui s'ensuivra itou. C e n'est donc historique de la politique, selon laquelle identifier une politique,
pas une explication de l’état des choses par l’idéologie ou les c’est identifier le rapport de cette politique à sa pensée. Qu'est-ce
diverses mystifications (presse, télévision, etc.). Les gens pensent, que cela peut bien vouloir dire ?
qu’ils soient dans l’espace de l’Etat, qu’ils votent et croient au vote, Pour Lazarus, la politique n'existe pas constamment : elle est
ce que Lazarus nomme une démarche en extériorité, ou qu’ils soient rare, souvent brève et toujours précaire. Renversement à l’égard de
à distance de l’Etat, démarche en intériorité : dans les deux cas, la politique considérée comme une instance particulière de la
il y a une pensée et une politique. pyramide - ou de la totalité - que constituerait une société,
De ce que la politique subjective soit en intériorité dépend la renversement de la conception de la politique comme incarnée par
possibilité d ’une politique soucieuse de ce qu’on a nommé dans celle des partis, renversement de la doctrine selon laquelle il y a
les « Notes sur le post-léninisme » la « capacité des masses » dans univocité de la politique à l’histoire - et que l'on peut aller de l’une
leur propre dynamique et non simplement au moyen du travail à l'autre, et retour, à bon droit, d'autant que toutes deux, politique
de l’antagonisme. Q uand existe un espace en intériorité, il se et histoire, sont toujours là et, dans cette hypothèse, toujours là
développe à partir de lui-même et non à partir d ’un «contre». ensemble. Rupture donc avec une tradition qui remonte à Thucydide.

30 3i
Il y a une existence modale de la politique: la politique en de l'armée révolutionnaire, dans le cas chinois. « L'armée chargée
intériorité n'apparaît que sous la forme d ’un mode. Dire que la des tâches politiques de la révolution», « l’armée au service du
politique n’existe que dans un mode historique de la politique est peuple », sont les lieux du mode dit dialectique et dont un nom
soutenir que la politique n'existe pas de façon constante : elle est propre est Mao Tsé-toung. C e s lieux ne sont pas des lieux
séquentielle - c'est ce que recouvre le mot de mode. Elle apparaît «physiques ». Un lieu n’est pas un énoncé de localisation, mais bien
puis cesse - elle est donc rare. de délocalisation. Une politique singulière ne s ’identifie pas par
Pour l'identifier, il faudra avoir recours à ce qui a été pensé les partis, les classes et les États, mais, dans les modes en intériorité,
et inventé dans la séquence. Un mode en intériorité peut être saisi par des formes de présence à elle-même : assemblées, processus,
en cherchant quelle pensée a été à l'œuvre dans le mode. Cette autres formes d'organisation. Toute politique en subjectivité a des
pensée inventive est celle des acteurs du mode, et peut, certaines lieux, qui sont ses espaces de cristallisation, là où elle se déploie
fois, s'investir dans un nom propre (Saint-Just, Lénine, Mao, par et s ’exerce. Le mode cesse quand un des lieux vient à disparaître.
exemple). Elle crée les catégories propres au mode. Ces catégories La fin de la séquence est la cessation du mode, l’épuisement de
sont singulières : l’espace de leur existence, de leur effectivité et sa capacité politique propre. Elle n’est pas sa défaite.
de leur fonctionnement est l'espace et le temps du mode. C a r il Identifier un mode, c ’est donc être à même d’énoncer quels sont
y a un espace et un temps d ’un mode politique en intériorité : on ses lieux, mais surtout quelle est - pour un mode en cours, ou ayant
peut le dater de son émergence à sa cessation, on peut en lieu, s'il existe, et pour un mode clos, ayant eu lieu - la pensée
désigner les lieux Les catégories d ’un mode ne sont pas utilisables inventée et mise en oeuvre dans la séquence. C ’est en ce sens qu’une
ailleurs que dans le mode qui les a produites, elles ne sont pas politique est un rapport à sa pensée. Expliquons-nous : la politique,
généralisables. Solidaires du mode, autrement dit son invention dans son assignation à l'énoncé les gens pensent, donne une
propre, elles sont dites épuisées dans leur usage et leur existence politique en subjectivité, en intériorité. Dans son assignation à
quand le mode cesse. l’historicité ou existence réelle de cette politique singulière, elle
Comment identifier et comprendre la cessation du mode en est saisie comme rapport d’une politique à sa pensée.
intériorité ? Par une seconde propriété d'un mode historique de L’Intelligence de la politique en donnera de nombreux
la politique. C e qui atteste de la réalité d'un mode est, certes, sa exemples, principalement dans « La catégorie de révolution dans
pensée, mais c ’est aussi son aptitude à la création de lieux de la la Révolution française ». Puis dans un ultime retour à Lénine, à
politique. Militants ou acteurs du mode créent ce que Lazarus propos du mode bolchevique. Mode atypique puisque les lieux
nomme des lieux : la Convention et les sociétés sans-culotte, pour et la durée du mode ne se chevaucheront pas, mais se tiendront
ce qu’il appelle le « mode révolutionnaire » ; les Soviets et le parti, dans une dyschronie que je vous laisse découvrir. Dyschronie dont
pour le «mode bolchevique»; des processus nouveaux, dans le le noyau est la disparition des Soviets, et le sens : la multiplicité
« mode dialectique », telle l'invention de la «guerre du peuple » et des lieux est la condition de la démocratie.

32 33
Tendanciellement, les derniers textes de L’Intelligence de la Faut-il attendre des temps meilleurs ? Ou sont-ce des formes
politique vont porter sur l'État et ses transformations. Cette inédites de pensée et de bascule qui sont en travail ? Autrement
dimension du livre, passionnante à mon sens, toute contemporaine, dit, le rapport entre la pensée et sa prescription. Face aux temps
tourne autour de la question de la cessation d'une politique - actuels et avec la volonté de poursuivre, il faut avancer que
elle est séquentielle - quand la forme de l'Etat et sa puissance c ’est la teneur de la bascule a changé. Encore une fois, il y a du
la rend difficile à constituer dans de nouveaux termes. A leur façon subjectif, il y a de la pensée, la bascule du subjectif sur la pensée
et bien qu'écrites en 2003, il y a neuf ans, les lignes sur l’Etat de est à trouver.
décision pure et l'État séparé parlent d ’aujourd’hui. Quelle doit Mais aussi, peut-être, est-ce le moment pour moi de vous
être la politique quand on est dans une telle période ? Quelles conduire à la page 792 c/'Anthropologie du nom, où Lazarus
sont les nouvelles formes de subjectivité ? Et que fait-on si on affirme que, si la pensée est prescriptive, penser, c'est prescrire
n ’est pas en état de les p ré cise r? Autrement dit, quand une la pensée, « l’assigner pour la convoquer, la contraindre pour
politique en subjectivité manque, que faire ? Lazarus répond : l’éprouver». Il faut donc penser. Au fond, il n’y a de pensée que
la bascule. prescriptive. Là réside la liberté.
Les gens ne pensent pas toujours en intériorité, il n’y a pas
toujours de la politique subjective, ce qui est la conséquence de Novembre 2012
la séquentialité. Que dire quand la conjoncture est maigre ? Ou,
quand une pensée de la politique dans de nouveaux termes,
augurant d'une nouvelle séquence, tarde à su rg ir? Q uand il
semble qu’aucun possible n’existe ou qu’aucun possible ne se
transforme en prescription ?
Une telle situation est-elle issue de ce que le subjectif, indexé
sur lui-même, vient à m anquer ? Lazaru s ne le croit pas
davantage : il y a toujours du subjectif, de même q u’il y a
toujours des gens dont l’enquête peut déterminer, en conjoncture,
et dans des termes nouveaux, l’indistinct certain. C e qui vient
à manquer est bien plutôt que la bascule du subjectif sur la
pensée n'a alors pas lieu. Que le subjectif susceptible de se penser
à partir de lui-même à travers cette bascule fait défaut. Mais alors
qu’est-ce qui fait défaut dans ce défaut ? C ’est la prescription
de la pensée.

34 35
QU’EST-CE QU’UNE
POLITIQUE MARXISTE ?

La prem ière version de ce texte fu t publiée sous le nom de Paul Sandevince, en


1978, aux éditions Potemkine.
C e tte brochure était préfacée par le G roupe pour la fondation de l’Union des
communistes de France marxistes-léninistes (I’ u c fm l ).
« Communisme » a été depuis le Manifeste de 1848 le thème
central de la politique révolutionnaire. Le Manifeste ouvre une
arche historique qui se clôt pour moi en 1967, avec l’échec de la
phase ouvrière de la Grande Révolution culturelle prolétarienne'.
Les assignations effectives, c’est-à-dire adossées à des processus
et des situations, du mot communisme ne sont ni homogènes entre
elles ni stables.
Dans sa préface à l’édition allemande de 1890 du Manifeste,
après donc la mort de Marx, Engels souligne qu’au moment de
la rédaction primitive, et de façon notoire, « socialisme » désignait
les mouvements de la (petite) bourgeoisie et que « communisme »
concernait le monde ouvrier2.

1 1967 ‫ ־‬: échec de la C om m une de Shanghai avec la directive de M ao Tsé-toung


substituant aux organisations crées par la Com m une les com ités de triple alliance :
parti, rebelles ouvriers, arm ée.
2 ‫« ־‬E n 1847, le socialism e signifiait u n m ouvem ent bourgeois, le com m unism e,
u n m ouvem ent ouvrier. Le socialism e avait, su r le co n tin en t to u t au m oins, ses
entrées dans le m o n d e; p o u r le com m unism e, c'était exactem ent le contraire. Et
com m e, dès ce m om ent, nous étions très n ettem en t d'avis que “l'ém ancipation
des travailleurs doit être l’œ uvre des travailleurs eux-m êm es”, nous ne pouvions
hésiter un instant sur la dénom ination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu
à l'esprit de la rejeter. »

41
Le léninisme, avec Que faire ? (1902), va proposer, sur ce point, prolétariat, dite phase de transition, qui assure avoir pour objectif
davantage qu’une mutation, une novation. Le communisme ne sera le deperissement de I Etat, et I accession a une société sans
plus conçu comme devenir naturel de la puissance, en conscience classes, condition du communisme. Le dépérissement de l'Etat
et en organisation, des ouvriers, mais comme I effet possible n ayant pas eu lieu, l'URSS n’a jamais accédé à la société
d’un dispositif fortement volontaire et organisé : le parti, pendant communiste. L'hypothèse du dépérissement de l'État dans la
ouvrier et populaire de ce que I État est aux bourgeois, au dictature du prolétariat s est révélée inexacte. Il faut donc, selon
capital et à l’impérialisme. Dès la IIIe Internationale, communisme moi, considérer cette hypothèse comme une approximation
devient l'attribut du vocable « parti », et le terme de communisme trop grande, étrangère aux processus reels et, en ce sens précis,
jouera son destin dans la dictature du prolétariat telle que la une utopie, une idée forte que I expérience dément radicalement.
pratiquera l’expérience socialiste soviétique. Le mot communisme Il est donc necessaire de tenir I expérience soviétique comme
s’est donc, on le voit bien, considérablement « chargé »: on n’est conclusive et de cesser d’imputer l'échec du socialisme soviétique
plus seulement dans l’espace des mots «ouvriers», «lutte des aux seules erreurs et au terrorisme criminel de Staline.
classes», «révolution», mais dans celui du Parti communiste Nous sommes à l’évidence au tout début de la prise de
d'Union soviétique, de la dictature du prolétariat en URSS, de la conscience des effets de I echec de I hypothèse du dépérissement
IIIe Internationale, et des partis communistes nationaux, Staline, de l’État en URSS.

KGB, goulags.
Mais ici, je prendrai «communisme» par un autre biais : celui
L’expérim entation chinoise, essentielle parce qu elle a ra p p e lé par Engels quand il I o ppose au «socialism e».
véritablement déployé une autre politique que celle de Staline «Communisme», dit Engels, vaut pour le monde ouvrier. C'est
sur le « ra p p o rt aux masses», aux gens, sur le ra p p o rt de ce point qui m'intéresse.
l’agriculture et de l’industrie, de la ville et de la campagne et sur Au fond, se demander s il existe une politique marxiste, alors
toutes les grandes questions concernant l’édification du socialisme, quà !évidence elle n’existe que plus tard, avec la révolution
s'est faite à travers une réactivation du léninisme, avec, par bolchevique, et que Marx ne parle que de révolution sociale, c’est
exemple, le fameux texte chinois pour le cinquantième anniversaire examiner la question de la classe et de la classe ouvrière. Poser
de la révolution d’O ctobre, qui met en avant la formule: «Seul la question de ce qu’on pourrait nommer une politique du
est marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes prolétariat dans son actualité, ici et maintenant. Je retiendrai donc
jusqu’à celle de la dictature du prolétariat». de Marx que c'est le communisme qui constitue le prolétariat en
classe. Des lors, le prolétariat n est pas considéré comme une
Depuis 1Ç17, le noyau de l'expérience historique du mot catégorie sociale, mais comme une notion politique. Et c’est
communisme a donc eu pour base et pour enjeu la dictature du dans cette direction que je pose la question : y a-t-il une politique

42 43
mondiale actuelle parce quelles seules, à l’exclusion de toute autre,
marxiste ?, que je m’interroge sur le communisme, clef de voûte
développent une capacité à organiser le peuple. Il n’y a de
qui dispose la doctrine de la classe ouvrière comme puissance
classes politiques que de classes capables de définir et de
résolutive des contradictions de classes, nommément celle qui
diriger une politique du peuple. C'est en ce sens qu’elles sont
oppose le prolétariat a la bourgeoisie.
des classes étatiques. Il n'y a de classe politique dirigeante que
de classe capable de diriger l’Etat, c’est-à-dire d'avoir une
politique a l’égard de toutes les forces sociales et de toutes les
1, Q u 'e s t-c e que la politique ?
classes de la société. Cela, seuls la bourgeoisie et le prolétariat
le peuvent, à l'exclusion de la paysannerie et de la petite
Le noyau de la politique est le même pour la bourgeoisie et pour
le prolétariat : c’est la question du pouvoir d’État dans I espace de bourgeoisie. C 'est bien ce que sanctionne l’article 2 de la
Constitution chinoise, qui d it : « Le Parti communiste chinois est
la contradiction antagonique bourgeoisie/prolétariat. En ce sens,
le noyau dirigeant du peuple chinois tout entier. La classe
la politique est une activité particulière, une pratique spécifique.
ouvrière exerce la direction sur l’État par l’intermédiaire de son
Tout n’est pas de la politique, il s’en faut de beaucoup. Participe
détachement d’avant-garde, le Parti communiste chinois.»
de la politique ce qui s’inscrit soit dans la question du pouvoir d Etat,
La bourgeoisie, quant à elle, utilise parfois aussi le terme de
soit dans celle de l’antagonisme bourgeoisie/prolétariat. Le degre
peuple, mais son expression favorite, véhiculant sa propre
de structuration d’une force politique s’éprouve dans la proximité
conception de l’unité politique populaire, dont elle est le centre
qu’entretiennent les formes de manifestation de l’antagonisme
bourgeoisïe/prolétariat avec la question du pouvoir d’Etat. Il y et la direction, c’est la nation.

a eu, par exemple, pendant la tempête révolutionnaire de Mai 68,


de la part des ouvriers et du peuple, un certain nombre de Pour le prolétariat de France aujourd'hui, les choses sont en
travail. Face à une bourgeoisie monopoliste usée par le pouvoir,
situations antagoniques avec la bourgeoisie ou avec l’Etat ; mais
cet antagonisme n’était pas inscrit dans un quelconque projet de incapable devant la crise, divisée par la montée de la bourgeoisie

pouvoir. Ceci était à la mesure, comme on l'a vu par la suite, de bureaucratique - le PCF - rusée mais encore inexpérimentée, le
prolétariat existe-t-il, en tant que force politique ? Q u’en est-il
la faiblesse politique du camp révolutionnaire.
de sa capacité politique et organisationnelle à diriger le peuple,
classe ouvrière comprise ?
Comme la politique se réfère en dernière analyse soit a la
La politique du prolétariat reste une question ouverte, une
bourgeoisie, soit au prolétariat, on dira volontiers qu elle est
question en devenir. En ce qui concerne la classe ouvrière
bourgeoise ou prolétarienne.
Il faut ici formuler la thèse suivante: la bourgeoisie et le aujourd’hui, comment se développe la lutte de classe, où se joue

prolétariat sont les deux seules classes politiques de I histoire sa constitution en classe politique, quels en sont les processus ?

45
44
C ’est pour poser ce tte question, pour la penser, e t p our la 2. Le marxisme
pratiquer, qu'il faut être marxiste. Et uniquem ent pour cela. Le
marxisme n'est pas une doctrine, philosophique ou économique. Karl Marx ne fonde ni la politique ni la lutte des classes. Le champ
Le marxisme, c’est la p o litique du p rolétariat dans son actualité. de la politique existe bien évidemment avant lui, et il a comme noyau,
nous l'avons vu, la contradiction bourgeoisie/prolétariat. Cette
C’est là la grande question des temps qui viennent Le prolétariat contradiction, qui structure la société européenne depuis la fin
comme classe politique, c'est-à-dire la politique révolutionnaire du d u XVIIIe siècle, est politiquement maîtrisée par la bourgeoisie, qui
peuple, sera-t-il présent comme pôle dans la grande confrontation occupe le pouvoir d'Etat.
qui se poursuit, et dont les élections législatives de 78 sont un jalon ?
Pour que la scène politique se constitue autour des trois forces:
bourgeoisie monopoliste, bourgeoisie bureaucratique, force > Politique et politique prolétarienne
révolutionnaire du peuple, il faut enraciner l’anti-révisionnisme3dans
la politique, et aller au feu. Il faut avoir confiance, il faut se regrouper Avant Marx, la bourgeoisie développe une politique complexe
et se battre. L’existence de ce regroupement sa capacité à la bataille et structurée, elle maîtrise son antagonisme avec le prolétariat.
politique, manifestera l'existence dores et déjà constituée du En maîtrisant cet antagonisme, elle maîtrise le corps social, car
prolétariat comme classe politique. L’absence d'un tel regroupement la société bourgeoise moderne est fondée sur cet antagonisme :
nous renverrait à la période de tâtonnements sur la nature même
de la politique révolutionnaire. Se rassembler pour la politique La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines
révolutionnaire, c’est se rassembler pour se battre contre les deux de la société féodale, n’a pas aboli l’antagonisme des
bourgeoisies, pour mener, comme on dit, la lutte sur deux fronts. classes. Elle n'a fait q u e substituer de nouvelles classes,
Quelles sont nos armes ? Principalement, une révolte de masse de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes
contre les deux bourgeoisies, une atmosphère sociale fortement de lutte à celles d'autrefois.
politisée, un pôle maoïste organisé à l’échelon national, l'UCFML, Cependant, le caractère distinctif de notre époque,
l’existence, dès aujourd’hui, non pas d’un programme révolutionnaire, de l’époque de la bourgeoisie, est d'abord d'avoir simplifié
mais d'éléments de programme. l'antagonisme des classes. La société se divise de plus
en plus en deux vastes camps ennemis, en deux classes
3 - Par révisionnism e étaien t désignés les principes e t les pratiques du PCF et
diam étralem ent o p p o sées: ta bourgeoisie et le
de la C G T qui relevaient de la collaboration de classes et donc avaient révisé les prolétariat.(Manifeste, chap. I.)
principes fondam entaux du m arxism e et du léninisme. Le term e de révisionnisme
avait était utilisé p a r le P arti com m uniste chinois p o u r stigm atiser la politique
de l’URSS d u tem ps de K hrouchtchev.

46 47
L’apport de Marx et Engels, c’est le point de vue du prolétariat ·troisièmement, que cette dictature elle-même ne
sur la contradiction bourgeoisie/prolétariat. Bien évidemment, représente qu une transition vers l’abolition de toutes les
avant Marx, la classe ouvrière est dans la politique, de même classes et vers une société sans classes.
qu’avant Marx l’histoire de la société bourgeoise est bien celle de
la lutte des classes. Mais avant Marx, la façon d'être dans la Marx désigne donc trois apports : (!) le lien entre classe et phase
politique de la classe ouvrière, et dans celle du peuple, ne relève de développement de la production, (2) la dictature du prolétariat
pas d’un point de vue de classe. C ’est en ce sens que je dis qu’ils et (3) la société sans classes. Dans cette présentation par Marx
fondent la politique prolétarienne. Le marxisme peut alors être dit lui-même de sa doctrine, il faut remarquer que c'est la question du
la politique de classe du prolétariat. C est la pratique et la théorie, communisme qui est le centre des trois nouveautés. En effet, il faut
par le prolétariat, de la contradiction bourgeoisie/prolétariat et des prendre ces trois caractéristiques comme un ensemble ordonné,
conséquences d’ensemble de cette contradiction. dont l’unité interne est que la lutte des classes du prolétariat a pour
projet historique et pour théorie le communisme.
Que l’existence des classes soit liée à des phases historiques
> Les trois apports de Marx déterminées du développement de la production revient certes
a inscrire I analyse de la lutte des classes dans celle des rapports
Marx propose sa propre systématisation du marxisme dans ce de production. L’étude de ces rapports de production va dégager
document essentiel qu'est sa lettre a Weydemeyer (5 mars 1852) : la base économique objective de l’antagonisme de classe. Mais le
développement de cet antagonisme, son émergence, c’est dans la
Maintenant, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi politique qu’il se donne. Plus précisément encore, c’est, pour le
que revient le mérite d ’avoir découvert l’existence des prolétariat, dans la politique du prolétariat.
classes dans la société moderne, pas plus que la lutte Tel est bien ce qu'indique le deuxième point de Marx : « la lutte
quelles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat».
bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des En liant de façon organique lutte des classes et dictature du
classes et des économistes bourgeois en avaient décrit prolétariat, Marx délimité le champ de la politique prolétarienne.
l’anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c’est: Lénine l’a rappelé dans sa formule célèbre : « Celui-là seul est un
·premièrement, de démontrer que l’existence des marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes
classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées jusqu'à la reconnaissance de la dictature du prolétariat » (L'État
du développement de la production ; et la Révolution, chap. Il, 3).
■deuxièmement, que la lutte des classes mène La dictature du prolétariat et son pendant antagonique, la
nécessairement à la dictature du prolétariat ; dictature de la bourgeoisie, sont les notions clés de la politique.

49
Enfin, la dictature du prolétariat ne correspond qu’à une Libération, c était à peu près comme le capitalisme. Maintenant
phase de transition vers l’abolition de toutes les classes, vers la encore, on pratique le système des salaires à échelons, la répartition
société sans classes, la société communiste. L’essence de la selon le travail, I échange par l'intermédiaire de la monnaie, et tout
dictature du prolétariat est de ce point de vue-là de devenir par cela ne diffère guère de l'ancienne société. La différence, c’est que
étapes une société sans classes. Sur le mécanisme de ce passage, le système de propriété a changé »(cité par TchangTchouen-kiao,
Marx et Engels donne une indication dans le Manifeste: si dans De la dictature intégrale sur la bourgeoisie).
l’histoire est histoire de la lutte des classes et si la phase de Dans I Etat socialiste, le pouvoir politique a changé, la dictature
transition est encore historique, elle relève de la lutte de classes. à I oeuvre est celle du prolétariat, le système de propriété est
Être marxiste c’est être communiste. C ’est affirmer que le transformé. Ces deux nouveautés radicales ne créent pas à
projet social dont est porteur le prolétariat est le communisme, elles seules une société nouvelle. Le fond du problème est que
la société sans classes, et que tel est l’objectif stratégique de la le débat sur le socialisme - et ceci très largement à l’initiative de
lutte de classe prolétarienne. Staline - a été réduit aux transformations dans l’économie et dans
la propriété. Et que l'on fait comme si la perspective communiste
était acquise et résolue par l’abolition de la propriété privée. Une
> Communisme et socialisme telle conception a eu pour effet de répudier toute existence d’une
lutte des classes sous le socialisme. Voyons le premier point de
Le projet social du prolétariat, c’est donc le communisme et la lettre de Marx à Weydemeyer : le socialisme étant un nouveau
non le socialisme. Le socialisme, la société socialiste, ce n est que développement de la production, la lutte de classe devait revêtir
la transition. Pour le réfléchir, il faut en formuler les deux pôles, nécessairement d autres formes que celles liées à l’existence de
le capitalisme d’un côté, la société communiste de l’autre. la propriété et au rapport capital/travail. Et enfin, si le communisme
Prétendre réfléchir la transition sans référence au communisme, procédé du deperissement de I État, I abolition de la propriété
c’est une des caractéristiques du révisionnisme (le PCUS, à privée n entraînait nullement un tel dépérissement. Les faits le
propos de I URSS en 1963, qualifie de communiste une société montrent à I évidence, ce qui s’est passé est tout le contraire :
où subsistent les classes et différents systèmes de propriété...). le renforcement de l'appareil d'État soviétique.
Brouiller la distinction entre socialisme (phase de transition)
et communisme (société sans classes) est une des bases théoriques L’État pour ne pas dégénérer doit, au travers de la lutte des
du révisionnisme moderne. Tout au contraire, il faut insister sur classes, dépérir par étapes. Dépérissement de l’État par étapes
le fait que la société socialiste, l’Etat socialiste, ne diffèrent pas ou restauration du capitalisme par étapes, tels sont les devenirs
radicalement d’avec le capitalisme. Mao le soulignait peu avant c o n tra d ic to ire s du socialism e. En b re f: capitalism e ou
sa mort : « En un mot, la Chine est un pays socialiste. Avant la communisme. Avec le communisme, l'histoire ne s’arrêterait pas

5° 51
mais elle se développerait dans un nouveau champ. Il ne serait lettre à Weydemeyer, c'est la théorie du communisme comme
plus celui des a ffro n te m e n ts des classes, mais d autres support de la politique du prolétariat. Q u’y a-t-il dans cette
contradictions, comme celle entre I ancien et le nouveau. politique qui excède la simple candidature au pouvoir d’État dont
j ai dit en commençant qu elle définissait une classe dite politique ?
Dans !antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat, de quoi
> Le marxisme, c’est la politique du communisme s'alimente la puissance propre du prolétariat ? C ette question
est celle de la double fonction du terme de communisme. D’une
Le premier point de cette assertion est que le marxisme est part, il signifie le but espéré : une société débarrassée de l’État,
une politique. La théorie marxiste n’est qu’une part du marxisme, de l’oppression étatique, c'est le dépérissem ent de l’État.
elle n'en est pas l’essence. L essence en est la politique, au sens Contrairem ent à la bourgeoisie, le prolétariat communiste veut
des processus historiques reels dont le communisme est le non pas la pérennité de l’État mais son abolition. D’autre part,
terme. L’appellation de parti communiste, généralisée par la on voit bien que le principe de présent du communisme, c’est
IIIe Internationale, a voulu signifier ceci : les partis allaient faire la à la fois la lutte de classe et le communisme. Autrement dit, la
p o litiq u e p ro lé ta rie n n e , donc la p o litiq u e com m uniste. lutte de classe mais indissociable de la finalité qu’est la société
Le marxisme, c’est donc la pratique (et la théorie comme moment sans classes.
interne de la pratique) par le prolétariat de la contradiction C est dans ce sens qu’il faut entendre mon énoncé: le marxisme,
bourgeoisie/prolétariat, quand il se constitue en classe politique c’est la politique du communisme. Le communisme est le processus
porteuse du projet communiste. La politique marxiste est la historique qui conduit au communisme, c’est pourquoi je dis sans
tentative de trouver I adéquation entre le communisme entendu jeu de mots : c’est le communisme qui conduit au communisme.
comme société sans classes au terme du deperissement de Le communisme étant le processus historique qui conduit au
l’Etat, enjeu de la société socialiste, dite phase de transition, et communisme, le processus reel en est la politique prolétarienne.
le communisme comme réference de I authentique lutte de En vérité, c’est le communisme qui constitue le prolétariat en classe
classe dans la France contemporaine. Sur ce dernier point, le politique et pas seulement l’antagonisme. Le marxisme est une
marxisme est ce qui fonde le caractère de classe d'une politique, théorie parce qu’il est une politique.
c’est donc la politique du prolétariat dans son actualité. Ce
caractère de classe a deux dimensions : d une part, mener la lutte
de classe contre la bourgeoisie et l’État, et d autre part, le > Les étapes du marxisme
communisme. Marx invente la théorie du communisme comme
élément propre que recele et dont serait capable le prolétariat. La contradiction bourgeoisie/ prolétariat aune histoire. Elle se
L’unité interne des trois apports que Marx revendique dans la transforme par étapes. C est cela qui scande le marxisme, parce

52 53
que telle en est effectivement l'assise historique. Le marxisme, dans Marx et Engels ont milité dans une période d'avant la
sa généralité, désigne la politique prolétarienne e t sa théorie. révolution (nous parlons de la révolution prolétarienne) où
Mais celle-ci se donne toujours dans une form e historiquem ent l impérialisme n a pas encore été directement dans la
déterminée. période de préparation des prolétaires à la révolution, dans
On p e u t ici renvoyer à Staline : la période où la révolution prolétarienne n'était pas encore
directement, pratiquement, une chose inévitable. Lénine,
Le léninisme est le marxisme de 1‫׳‬époque de l’impérialisme elève de Marx et d Engels, a milité, lui, dans la période de
et de la révolution prolétarienne. Plus exactement, le l impérialisme développé, dans la période de la révolution
léninisme est la théorie et la tactique de la dictature du prolétarienne en développement, alors que la révolution
prolétariat en particulier. (Des principes du léninisme, prolétarienne a déjà triomphé dans un pays, battu la
introduction.) démocratie bourgeoise et inaugure 1ère de la démocratie
prolétarienne, l ère des Soviets. Voilà pourquoi le léninisme
Reprenons ces deux propositions. est le marxisme développé plus avant. (Ibid.)
La première donne les caractéristiques historiques et sociales
de l’époque : im périalism e et révolution prolétarienne, qui sont R éféré à la bourgeoisie, le marxism e, c’est la p o litiq u e
les caractéristiques dominantes de la bourgeoisie et du prolétariat prolétarienne de I époque du capitalisme florissant. Le léninisme,
en ta n t que classes politiques. Il y a donc là une époque de c est la p o litiq u e prolétarienne de I époque du «capitalism e
l'h is to ire m o n diale, é p o q u e ra d ic a le m e n t d iffe re n te de la agonisant», de l'im périalism e. «C apitalism e agonisant», cela
précédente. La contradiction b o u rg e oisie/prolétariat s’y donne signifie qu’on est dans l'époque dont le term e est l'effondrem ent
dans des form es nouvelles, e t la p o litiq u e p rolétarienne y est du capitalisme. L apparition de la révolution prolétarienne comme
e lle -m ê m e n o u v e lle . C e tte n o u v e a u té d e la p o litiq u e fo rc e p o litiq u e v ic to rie u s e o u vre la p é rio d e du dé clin de
prolétarienne, e t do n c du marxisme de ce tte époque, c est le I impérialisme face au progrès de la révolution mondiale. Avec
léninism e, d o n t le noyau est la th é o rie e t la ta c tiq u e de la I impérialisme, le capitalisme connaît une force et une agressivité
d icta tu re du prolétariat, c est-a-dire la p o litiq u e de la dictature décuplées.
du p ro lé ta ria t victorieuse : te lle est la deuxiem e p roposition de Référé au prolétariat, le marxisme est la politique prolétarienne
Staline. Le léninism e a a p p ro fo n d i le marxisme, e t il la fait de l'époque où les ouvriers et le peuple instaurent la dictature
passer à une nouvelle étape. Et c’est parce que la politique du prolétariat mais n’en maîtrisent pas les conditions ni d'extension
prolétarienne dans les conditions de l’impérialisme (et sur la base ni de maintien. La C om m une de Paris est la form e enfin trouvée
du bilan de l’époque antérieure) est plus complexe, plus avancée de ce que la révolution instaure sur les ruines de l’État bourgeois.

q u ’à l'époque de M arx : Mais son échec p o litiq u e illu stre l’absence d'une p o litiq u e

54 55
révolutionnaire maîtrisant ce tte forme, et capable de la faire la Révolution culturelle prolétarienne chinoise. Il est essentiel de
trio m p h e r face à la contre-révolution. Le léninisme, quant à lui, bien sa isir la n o u v e a u té h is to riq u e ra d ic a le de ces deux
dans des conditions historiques nouvelles, sera ce tte politique, phenom enes. D un côte, la tra n sfo rm a tio n du p re m ie r Etat
d o n t la m atérialisation victorieuse est la révolution d O ctobre. socialiste en un Etat social-impérialiste, qui rétablit le capitalisme,
avec comm e form e étatique interne le social-fascisme. Cela est
A p a rtir de quoi s'ouvre une nouvelle et longue période un événem ent d'une im portance majeure pour l'ensemble du
historique, où, encore une fois, le contenu fondam ental de la prolétariat mondial. Un fait historique qui oblige à un réexamen
contradiction bourgeoisie/proletariat, donc de la politique, donc d e n s e m b le du c o n te n u e t des fo rm e s de la p o litiq u e

du marxisme, se transform e. P ériode qui va du léninisme au prolétarienne. D un autre côte donc, ce réexamen, bilan de la
restauration du capitalisme en URSS : la Révolution culturelle va
maoïsme.
être la form e trouvée de la poursuite de la lutte des classes dans
le socialisme et de la dénonciation de la bourgeoisie révisionniste
dans le parti et dans l’État.
3. Le maoïsme

Le léninisme était le marxisme de l'époque de I impérialisme Le c a ra c tè re h is to riq u e a la fois de la re s ta u ra tio n du


et de la révolution prolétarienne. Si nous sommes toujours à capitalisme en URSS et de la place éminente, dans l'histoire
l'époque de l’im périalism e et de la révolution prolétarienne, m ondiale, de la R évolution cu ltu re lle , va être co n firm é par
nous sommes dans la deuxièm e phase de ce tte epoque, et le I universalité à p a rtir de 1966 des courants d ’opposition aux
léninisme comme p o litique du p rolétariat a ete le marxisme de forces politiques révisionnistes. Quasim ent dans chaque pays
existera un courant maoisant, en to u t cas anti-révisionniste.
la prem ière phase.
C ertes, on n assistera pas, apres la Révolution culturelle, à un
phé nom ene m ondial de scission d ’avec les org a n isa tio n s

> Rupture dans l'histoire mondiale : d'Octobre et du léninisme révisionnistes, com parable à ceux qui m arquèrent la naissance
de la IIIe Internationale. Plus: la grande m ajorité des groupes
à la Révolution culturelle et au maoïsme
politiques, autoproclam és partis, issus d une scission d ’avec les
Q uelles sont les ruptures, les transform ations, qui scandent partis révisionnistes généralement dans les années 1964-1965, sont
le passage de la prem ière phase de l’impérialisme à la seconde? de tristes caricatures du m ilitant bolchevisé des années trente,
Les é vé n e m e n ts q u 'il fa u t d o n n e r dans une u n ité des n o n t rien a voir avec le m ouvem ent réel de ce temps.
contraires, et qui m atérialisent historiquem ent l’existence de Q ue les organisations maoïstes d aujourd hui ne se constituent
tem ps nouveaux, sont la restauration du capitalisme en URSS et pas par scission mais p lu tô t par fusion avec le m ouvem ent réel,

56 57
ceci est le signe même de l’im portance e t de la d ifficu lté de la politique la révolution prolétarienne en regard de la prise du
critique anti-révisionniste, qui nécessite un fo rt enracinement de pouvoir, de sa stratégie et de sa tactique, de ses moyens
masse e t une solide rééducation au c o n ta ct du m ouvem ent organisationnels. La dictature du prolétariat est au centre, dans
réel, des affrontem ents de classes. la modalité de son établissement et de sa défense. La restauration
La re sta u ra tio n du capitalism e en URSS, l’a p p a ritio n du du capitalisme en URSS ouvre un nouveau champ de questions.
social-impérialisme soviétique, révèlent l’existence, au sein même Quels sont les processus politiques à l'œuvre dans la société
de la société socialiste, d ’ennemis de classe puissants, d ’une socialiste? Quels liens doivent entretenir la défense de la
bourgeoisie qui peut reprendre le pouvoir. C e tte bourgeoisie est dictature du prolétariat et la poursuite de la lutte de classe et
une nouvelle bourgeoisie. de la révolution dans le socialisme ? Le débat n’est plus : dictature
La restauration du capitalisme en URSS n e st pas le fait du de la bourgeoisie ou dictature du prolétariat, mais bien la lutte
résidu d ’anciennes classes que la révolution d Octobre, Lenine, puis acharnée, dans le socialisme, dans la phase de transition, entre
Staline auraient oublié dans un recoin et qui auraient soudainement capitalisme et communisme, avec comme axe, dans un cas
ressurgi. Les nouveaux dirigeants bourgeois sont issus d’une base comme dans l’autre, la lutte des classes.
sociale interne au socialisme. A cette nouvelle cible, a ce nouveau
combat, la Révolution culturelle trouve une réponse et des armes Le xx‫ ־‬siècle n'a pas vu seulement l’instauration du premier
pour le prolétariat et pour le peuple. En ce sens, c'est elle qui Etat socialiste, l’URSS, il porte l’expérience du fonctionnement
ouvre dans l’histoire mondiale une nouvelle phase, celle où le d’Etats socialistes.
prolétariat est en lutte contre l’impérialisme et le social-impérialisme. Borner aujourd’hui la réflexion sur le socialisme à la question
de la prise du pouvoir, ou même, compte tenu de la situation en
Le maoïsme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme, du France, tout référer à cette question, revient à arrêter l'histoire
social-impérialisme et de la révolution prolétarienne. La restauration en 1917. L’histoire mondiale de ce siècle, c'est non seulement les
du capitalisme en URSS et la Révolution culturelle prolétarienne révolutions prolétariennes victorieuses, mais aussi l’expérience
marquent l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire mondiale, de l’édification du socialisme, du devenir en acte de la société
non seulement parce que y apparaissent de nouveaux ennemis, mais et de l’Etat socialistes.
encore parce que les grandes questions politiques dans lesquelles C ’est cette expérience qui est la matière‫ ׳‬vivante de la phase
s’a ffro n te n t révolution et co n tre-révolution sont nouvelles et historique dans laquelle nous sommes. Le léninisme est le marxisme
spécifiques à cette phase. de la victoire de la révolution prolétarienne. Le maoïsme y ajoute
le bilan révolutionnaire de l’expérience historique des États
La prem ière phase de la révolution prolétarienne mondiale, socialistes et de la lutte des classes dans l’État de dictature du
qui voit sa réalisation dans la révolution d ’O ctobre, a pour noyau prolétariat.

58 59
Il y a là un espace théorique et politique d ’une nouveauté à l’absolue nécessité d ’autonomiser radicalement le contenu de la
radicale. D’une nouveauté radicale dans sa pratique, l’expérience politique prolétarienne d’une époque d'avec la question de l’État

de l’URSS, de la Chine, de l’Albanie, et d ’autres pays encore. De socialiste, mêm e l'E ta t d ’un pays que l’on considère comm e
cette pratique, et de sa form e révolutionnaire éminente qu est la révolutionnaire et comme base rouge de la révolution mondiale. Qu'un

G rande Révolution cu ltu re lle prolétarienne, sont issues non pays soit la base rouge de la révolution mondiale, cela signifie
seulement une pensée et une théorie, mais encore une politique, simplement que dans l’expérience historique de son prolétariat et
adéquate au contenu historique actuel de la lutte des classes à de son pe u p le , dans le d é v e lo p p e m e n t de la c o n tra d ic tio n
l’échelle mondiale. C ette politique, noyau du marxisme d aujourd hui, bourgeoisie/prolétariat, dans la lutte politique de classe, se formulent
et se résolvent les grandes questions politiques du temps. S’en
c’est le maoïsme.
rem ettre à l’Etat chinois, c'est démissionner, c’est devenir une
marionnette qui fluctue au vent de la politique étatique chinoise.

> Politique maoïste et politique des Etats socialistes


Faire de la politique, c’est être dans la lutte des classes, et
Certains aujourd’hui en F rance et dans d autres pays adhèrent, prendre position sur la lutte des classes. A propos de ce qui se passe
p ré te n d e n t-ils , à la pensée M ao T sé-toung, ils s a ffirm e n t en C hine, faire de la politique, c'est p rendre position sur les
anti-révisionnistes, anti-trotskystes, tout en réfutant hargneusement affrontem ents de classes, leurs enjeux, leurs formes. La lutte des
le m aoïsm e. C e s o n t de c u rie u s e s gens, q u i se d is e n t classes n’est réductible ni au parti, ni à l’État, même s’ils en sont des

marxistes-léninistes d ’avantage, semble-t-il, au nom de I existence élém ents décisifs. La pratique de L'Humanité rouge, et autres
de l'État chinois qu’au nom de la révolution prolétarienne mondiale. «pro-chinois » (ou to u t aussi bien « pro-albanais ») inconditionnels,
À proprem ent parler, la politique ne les intéresse pas, ils n en ont c’est en fait de subordonner la politique à l’organisationnel, et
pas besoin, l’État chinois la leur fournit. Dans ces conditions, le l’organisationnel à l’étatique. C'est to u t le contraire qu’il faut faire.
maoïsme leur est insupportable, très précisém ent parce qu il Mao Tsé-toung indique bien que pour avoir de l’ordre sur le plan
énonce le contenu et les tâches de la politique révolutionnaire de !'organisation, il faut d ’abord en avoir sur celui de l’idéologie. Si
d ’aujourd’hui, au regard, non pas de I Etat chinois, mais de la lutte la position de L’Humanité rouge4 vis-à-vis de la politique chinoise
des classes aujourd hui. Nous ne sommes plus dans les temps apparaît comme relevant d ’un suivisme étatique, elle devient en ce
historiques issus de la IIIe Internationale, ou la politique prolétarienne qui concerne la France, ouvertement réactionnaire. L’accent unilatéral
pouvait fusionner, ou semblait fusionner, avec I État prolétarien, le

pouvoir des Soviets.


4 - L'Humanité rouge est n ée en 1970 d ’u n e scission d’avec le PCM LF (Parti
Tout au contraire, l’expérience historique des Etats socialistes,
com m u n iste m arxiste-léniniste de France) qui, en 1978, devient le PCM L (Parti
la scission du mouvement communiste international, conduisent com m u n iste m arxiste-léniniste).

6o 6!
mis sur le social-impérialisme soviétique, sans aucune reference a mort de ce dernier, elle est présentée comme «approfondissement
l’impérialisme américain, la défense de I armee française comme créateur du léninisme », mais d'aucune façon comme synthèse
« outil de l'indépendance nationale », leur opposition de fond aux historique de la politique révolutionnaire de ce temps, puisant
aspirations nationales du peuple corse, ou à la lutte du peuple sa fo rc e dans la R évolution cu ltu re lle , m arquant un nouvel
breton, le soutien à l’intervention de Giscard au Zaïre, to u t cela les approfondissem ent original du marxisme. À cet égard, il est très
constitue dans une com plicité réelle avec I impérialisme français, significatif que pour L’Humanité rouge la pensée Mao Tsé-toung
sous p ré te x te que ce d e rn ie r leur a p p a ra ît com m e un des s illustre dans !imm ense catalogue indifférencié des cinquante
contrepoids aux visées soviétiques. dernieres années de I histoire chinoise. La pensée Mao Tsé-toung
L’im périalism e français, son État, les deux bourgeoisies, systém atise la Longue M arche, le fro n t uni anti-japonais, la
l’ancienne et la nouvelle, qui le soutiennent, sont nos ennemis revolution dém ocratique nouvelle, le Grand Bond en avant, les
irréductibles et principaux. L’ennemi de classe du prolétariat et comm unes populaires, la Révolution culturelle, etc. Cela est
du peuple de France, ce n’est pas le social-impérialisme soviétique, radicalem ent erroné.
pas plus que dans la conjoncture actuelle I impérialisme américain.
C ’est l’impérialisme français, ses bourgeoisies et son État. Face
à eux, compromission signifie trahison et politique reactionnaire. > La portée de la Révolution culturelle,
Mais pour avoir là-dessus une politique conséquente, il faut vivre fondement de l’universalité du maoïsme
de ses propres moyens et non en assisté. Il faut être au cœ ur des
affro n te m e n ts de classes et à leur école, e t non dom icilie à « Maoïsme » signifie pour nous non une obédience à la Chine
l'agence de presse de l'État chinois. Pour L Humanité rouge, le ni a I un d e n tre ses dirigeants, fû t-il M ao Tsé-toung, mais
maoïsme n’existe pas (sauf, comme ils disent, comme « them e de I im portance de la Revolution culturelle. La Révolution culturelle
propagande bourgeoise anti-chinoise »), parce qu ils nient que nous n’est pas une péripétie parmi d’autres dans la révolution chinoise.
soyons dans une nouvelle phase de I histoire mondiale. Leur E lle est, co m m e le d is e n t les C h in o is , une « ré v o lu tio n
pensée effective n’a pas varié depuis 1965, le révisionnisme a leurs prolétarienne», c est-à-dire une situation d ’affrontem ent direct
yeux, c’est un reniem ent du léninisme, le com battre se fait donc entre bourgeoisie et prolétariat. Elle est ce par quoi le prolétariat
par le rappel des grands principes léninistes. Q uant au parti, qui et le peuple chinois désignent et isolent l’ennemi interne, dont
correspond à ces combats, il suffit qu il énonce pieusem ent les ils fo n t la d é co u ve rte par la lu tte p o litiq u e elle-m êm e. C e t
principes de l'époque de Lénine. Il est rem arquable que ni la ennemi, c est la nouvelle bourgeoisie, ce sont les révisionnistes
Révolution culturelle ni Mai 68 n’aient modifié de façon significative apparus dans le parti et dans l'État. La Révolution culturelle a une
cette façon de voir. La référence actuelle faite par L’Humanité rouge p la c e p a rtic u liè re , p a rc e que, trè s p ré c is é m e n t, c 'e s t la
à la pensée Mao Tsé-toung s'est principalem ent constituée à la contradiction bourgeoisie/prolétariat qui y est a l’ceuvre, et que

62 63
cette contradiction-là, plus que toute autre, est celle qui, dans restauration du capitalisme en URSS; cette restauration est-el
l'histoire mondiale, nourrit le marxisme et fonde la politique ou n est-elle pas le signe d'un formidable échec de la politiqu
prolétarienne. prolétarienne? N est-elle pas le produit de la lutte des classe
Le marxisme est irréductible à une économie, il est irréductible ou le proletariat a été défait parce que la bourgeoisie l'a emporté
à un Etat, il est irréductible a une philosophie ou a une idéologie. Sur la nature de cette nouvelle bourgeoisie, sur son essenc
Il est la contradiction bourgeoisie/prolétariat en acte, dans la politique, sur sa différence et sa communication avec l’anciennf
pratique, et la maîtrise de cette contradiction par le prolétariat. nous ne sommes plus en 1963, nous sommes après la Révolutio
De ce point de vue, les révolutions prolétariennes, les moments culturelle. Apres la premiere revolution prolétarienne contn
d’affrontement direct entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre cette bourgeoisie. Nous sommes non seulement léninistes mai
le camp bourgeois et le camp populaire sous direction du maoïstes, et ceci d autant plus que Mai 68 et les années qui suiveni
prolétariat, sont des moments éminents, des moments ou, parce quelles qu en soient les difficultés, ont montré que le maoïsme
que la contradiction est dans sa plus forte expression, parce que ainsi entendu, c était une politique à l’œuvre dans le prolétaria
la pratique antagonique se donne dans l'antagonisme ouvert, les et le peuple en F rance. À l’œuvre parce que ici aussi le comba‫׳‬
choses se développent dans leur essence, le mouvement de est contre les deux bourgeoisies et que, ce faisant, l’espace de
l’histoire porte plus avant les pratiques politiques et donc, en la politique y est nécessairement celui du maoïsme.
retour, le contenu de la politique et sa pensée.
M ettre la Révolution culturelle au même rang que les autres
grands moments de la révolution chinoise, c est la siniser. En fait,
c’est nier son caractère politique, nier qu elle soit une révolution
prolétarienne ; c’est nier qu'elle soit la grande expérience
révolutionnaire de ce temps, l'école, pour tous les marxistes
authentiques, de la politique révolutionnaire contemporaine.

Pour certains - L’Humanité rouge s’y est engagée depuis


longtemps -, il faut abandonner le marxisme, il faut refuser d être
à l’école de l’histoire de son temps, à l'école des masses. Il faut
s'enfoncer dans une historicité fictive, pure répétition des temps
anciens. Pour nous, il ne s’agit pas de refaire en bien I itinéraire
complètement ou partiellement désastreux de nos aînés de la
IIIe Internationale. La question n est pas la. Elle est dans la

64 65
NOTES DE TRAVAIL
SUR LE POST-LÉNINISME

La prem ière version de ce texte fu t publiée sous le nom de Paul Sandevince, en


1981, aux éditions Potemkine.
En 4 ‫■·־‬de couv : Ce texte de Paul Sandevince n'était pas initialem ent destiné à
la publication. Il s'aqit de notes de travail pour une réunion de cadres de
l’UCFML
À ce titre, ce texte ne représente pas la forme complètement achevée de la réflexion
en cours sur le post-léninisme. Il s ’a git pour une part d ’hypothèses théoriques et
politiques. La forme concentrée, et parfois hachée, de l’expression, traduit l'aspect
«notes de travail». Les éditions Potemkine ont insisté cependant pour que ces
notes soient rendues publiques. A nos yeux, le débat sur le marxisme peut et doit
revêtir un caractère large. Les grandes avancées théoriques et militantes dont
ce texte témoigne, il est de notre devoir d ’éditeurs de les faire connaître.
> En guise d’introduction

L'interrogation dont il faut partir est l’interrogation fondamentale,


celle qui perm et d ’organiser l'ensemble des aspects de notre
politique dans la conjoncture : qu'est-ce qui, de notre pratique et
de notre pensée, concentre l’aspect nouveau de notre entreprise:
construire un parti de type nouveau ? Quels sont les termes à travers
lesquels on pourrait disposer le débat, la lutte, entre ce qui va vers
le parti de type nouveau et les conceptions anciennes du parti ?
O n ne peut sérieusement dire qu’on est engagé dans le parti de
type nouveau que si, sim ultanément, on a de quoi penser la
différence entre le nouveau et l’ancien.
Pendant un certain nombre d'années, nous avons insisté sur le
léninisme. Nous avons avancé qu'en France un aspect décisif du
maoïsme était d'être léniniste. Je pense aujourd’hui que le léninisme
est une méthode et un contenu de pensée qui sont justes dans leur
historicité propre1. Mais, que, pour ce qui est de l’historicité actuelle,
dans son usage pour notre temps, le léninisme représente un
contenu ancien : particulièrem ent sur la question du parti. Il faut

1 - L’«historicité», on le verra dans «La catégorie de révolution dans la Révolution


française» (p. 149-150), s’entend comme l’histoire considérée du point de la politique.

69
désormais opposer ce qu’il y a d’universel dans la dynamique de conséquent à partir de concepts nouveaux, l'existence d ’un procès
pensée présente chez Marx, Lénine, Mao, au spécifique historique. révolutionnaire qui inclut l'élément du parti. Dès lors, le dispositif
Comme toute chose, ce spécifique est un jo u r périmé. conceptuel est transformé.

> Continuité et discontinuité

Lénine (et ceci est fort connu ) invente le parti. Et, pour nous,
il ne s’agit pas d’une simple référence à Que faire ?, livre dans lequel
il en développe la conception en 1902. Nous voulons dire qu'entre
Marx et Lénine il y a discontinuité. Le parti de l'époque de Lénine
n’est pas un organigramme qui a rencontré miraculeusement une
situation historique. Il est une invention incomparable et singulière.
Chez Marx, il n’y a pas de démarche équivalente à celle de Lénine.
Le marxisme fondateur n’est pas un marxisme de parti2.
Ce n’est pas dire seulement que l’un a dirigé une révolution,
l’autre un mouvement de pensée et d ’action. C ’est dire que chez
Lénine il y a, à partir d ’une situation historique nouvelle, et par

2 ‫« ־‬Les com m unistes ne form ent pas un parti distinct opposé aux autres partis
ouvriers. Ils n'o n t point d'intérêts qui les séparent de l'ensem ble du prolétariat Ils
n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient m odeler le
m ouvem ent ouvrier. Les com m unistes ne se distinguent des autres partis ouvriers
que sur deux points : 1. D ans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils
m e tte n t en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et
com m uns à to u t le p ro létariat 2. D ans les différentes phases que traverse la lutte
entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du m ouvem ent
dans sa totalité. P ratiq u em en t les com m unistes so n t donc la fraction la plus
résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stim ule tou tes les
autres ; théoriquem ent ils o nt sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence
claire desconditions, delà m arche et des fins générales du m ouvem ent prolétarien ».
{Manifeste du parti communiste, chap. IL)

70 71
!’après-révolution : il en est le but stratégique. Le communisme
comme objectif, c’est (a société sans classes, le dépérissement
1
de la forme de domination qu’est l’État, et le « à chacun selon ses
le post - léninisme
besoins, de chacun selon ses capacités ».

Parti, classe, révolution, pouvoir, État, p e rm e tte n t Marx, quand il parle du prolétariat après la révolution,
traditionnellement de faire la théorie des mouvements que le développe bien la question du communisme comme but, mais
léninisme a dirigés. C ette suite de concepts se déploie de la il n'en indique pas le processus. Ce que les antimarxistes ont
manière suivante : le parti est l'instrument de classe pour prendre décoré du nom de messianisme. La pratique et la théorie de
le pouvoir d ’État par la révolution. Dès lors, le léninisme devient Lénine perm ettent de faire du communisme sinon quelque
une fusion de l’organisationnel (le parti) avec le mouvement chose de réel, du moins un concept stratégique. Il y a donc
réel. Le mouvement réel, c’est l’existence de processus historiques «simultanéité» entre )'immédiat (la révolution) et le stratégique
dans ce que nous appelons, de façon maoïste, les larges masses, (le communisme). Pour la première fois et dans un possible non
que Lénine nomme la masse ou le peuple. L’entrée de la pohtique théo riq ue mais pratique, la révolution et le processus du
dans les masses, pas seulement dans la classe ouvrière, se donne communisme sont mis en perspective. On peut donc avancer que
au travers de ce que nous appelons, nous, le mouvemen . la révolution est la catégorie de la prise du pouvoir d'Etat, tandis
L’existence, d’une part, d’un mouvement engagé dans le processus que le parti est la révolution plus le communisme, dans .leur
révolutionnaire et, d’autre part, du parti (le POSDR, Parti ouvrier articulation stratégique. Mais dans cette articulation seulement.
social-démocrate de Russie) change la donne. Le parti, certes, Je le dirai dans mes termes : tenir un bout de communisme, c'est
se propose de diriger le mouvement, pour des raisons que nous faire entrer, dans les questions posées, la vie des gens. Pourtant,
allons voir plus loin : en guise de pierre d’attente, disons que le quand on analyse le léninisme du point de vue de la fusion de
parti est ce qui promeut la conscience de l’antagonisme avec l’organisationnel (le parti) avec le mouvement réel, ce n’est pas
l’ordre existant et qui se propose de le maîtriser à l’avantage des exactement ce qui se passe.
ouvriers et du peuple. Mais, la présence du mouvement est à mon
avis ce qui impose d’inclure la catégorie de communisme dans Nous venons de le dire, les concepts principaux du léninisme
le dispositif conceptuel du parti léniniste. Par fidélité à Marx? Pas sont: parti, classe, révolution, pouvoir, État. Autrement dit, ces
principalement. La révolution est le processus qui concerne le concepts appréhendent la réalité (en Russie et autour de 1917)
pouvoir d ’État dans la form e de la prise du pouvoir et du dans la seule dimension politico-étatique. Nous dirons qu'ils
remplacement de la forme bourgeoise de l’Etat par une autre : n'en sont qu’une logique, c’est-à-dire qu’ils n’épuisent pas toute
la dictatu re du prolétariat. Le communisme, lui, concerne la réalité. S’il existe un concept léniniste correspondant au

72 73
« mouvement », celui-ci est saisi dans le seul rapport à l’État, au dans le mouvement ? Ce n'est nullement évident. Le léninisme
pouvoir. Le mouvement est donc, lui aussi, appréhendé dans les travaille sur ce qui lui est nécessaire quant aux tâches de classe
catégories politico-étatiques : parti, classe, révolution, pouvoir, de la révolution, sur ce qui lui est nécessaire pour transformer
État. Catégories qui s’articulent, comme je I ai dit plus haut : le le réel politico-étatique. Est-ce là le tout de l'existence politique
parti est l’instrument de classe pour prendre le pouvoir d’État des masses ? Certainement non. Nous le savons : désormais, ce
par la révolution. Le parti vise l’État au travers de la classe. Ce qui permet la conduite, d un point de vue de classe (c'est-à-dire
qu’il faut souligner est que c’est un même dispositif qui : (l) donne du point du prolétariat), du mouvement ne condense pas toute
son rôle à la classe ouvrière et (2) perm et la direction du la capacité des masses. Ce serait réduire cette capacité à son
mouvement de masse dans son déploiement révolutionnaire. On seul efficace antagonique dans l’antagonisme. Existe une
le voit : la révolution, dans toutes ses composantes et avec tous complexité, une richesse de la politique dans le mouvement de
ses acteurs, n’est référée qu a la question du pouvoir et de masse, qui ne se ré d u it pas seulem ent au m aniem ent de
l’État. Le léninisme est ce qui s’empare des processus historiques !antagonisme. C'est dans cette direction que nous devons
réels dans une dynamique dominée par la logique politico-étatique chercher, nous qui sommes dans une situation qui, visiblement,
de la prise du pouvoir d'État3. n'est pas révolutionnaire, au sens léniniste du terme. Et ceci
doit régir aussi notre rapport au léninisme.
De ce point de vue, le léninisme releve d une sorte de fusion Vu de ce point, le léninisme est une conception particulière
de ce que Mao Tsé-toung appelle le socialisme scientifique (la du parti qui se résumé et se limite à avoir un point de vue de
théorie des classes et de l’État) avec le mouvement de masse : classe4, identifié à la question de la direction: le parti dirige et
fusion pratiquée dans son historicité effective. On ne peut le nier : le prolétariat organisé et le mouvement de masse. Or, pratiquer
à ce moment-la, en Russie, le rapport à l’État, qui consiste à la direction des processus ne signifie pas à soi seul qu'on en
l'abattre et à le remplacer par la dictature du prolétariat, trouve maîtrise complètement la matière interne.
son principe de réalité dans les masses. On ne peut cependant pas «juger » Lénine du point de vue
Donc, le parti appréhende et dirige ce qui du mouvement de de ce qu’il aurait dû faire. Cette attitude, qui est par exemple celle
masse se rapporte à la question de I État, de la révolution, du de Charles Bettelheim, nous est étrangère. Au contraire, nous
pouvoir. Mais ce dispositif épuise-t-il la matière politique présente dirons que le fait qu’il y ait discontinuité dans l’histoire du
marxisme - comme nous le soutenons - fonde l'intelligence
historique du marxisme.
3 - À ces concepts fondam entaux du léninisme, il faut ajouter ceux d avant-garde,
As peuple, S alliance, de dictature du prolétariat, qui tous relèvent d’u n e logique
politico-étatique et so n t des outils p o u r la saisie e t la direction de processus 4 - « Classe», ici, devant être compris com m e u n changem ent de la dasse qui assure
historiques réels. le pouvoir d'État, dans ce cas le pro létariat

74 75
Le léninisme, vu d ’aujourd’hui, est au po in t de croisem ent de marxisme politique est une histoire des ruptures et non d ’une
l'histoire idéologique mondiale5, d o ctrin e des ruptures operees continuité.
par des situations révolutionnaires éminentes et d ’une histoire Le maoïsme marque donc une rupture. Ou plutôt, il ouvre à la
des masses. Ses limites ne tém oignent pas d une carence, mais nécessité d une ru p tu re , sans que p o u r autant le d isp o sitif
d ’un état de la question : c ’est ce qu il y avait a résoudre, pour conceptuel de cette rupture soit constitué. Il y a un relatif silence
des comm unistes, dans l’espace o u ve rt par la C om m une de de la Révolution culturelle et de Mao Tsé-toung sur ce que serait
Paris. Il faut, quant à l’histoire du marxisme réel, se conform er à le profil du parti de la nouvelfe‫ ־‬étape. Mao et la phase créatrice
un principe d ’em pirie historique, autrem ent d it a une histoire de la Révolution culturelle tracent des pistes sur la question des

subjective, sauf à to m b e r s o it dans une h isto ire objectivée masses, sur le prolétariat, mais pas sur la politique prolétarienne,
(p ro d u it des c o n tra d ic tio n s objectives), so it dans la creuse sur la politique de parti. Mao ouvre à un post-léninisme en termes
problématique du « il aurait dû faire ». Nous pensons que, s agissant de politique de masse, sans que pour l'instant l’on puisse dire que
de l’histoire du marxisme, il faut substituer à une d o ctrin e des le principe d unité entre politique de masse et politique de classe
erreurs une problématique en termes d ’historicité (il y a historicité (parti) soit trouvé. Nous sommes historiquem ent la deuxième
chaque fois q u ’une nouveauté p o litique s invente) qui n exclut génération des post-léninistes : tel est le cadre de nos questions.
nullement le jugement critique et l’obligation d ’inventer. Soulignons
que la ré tro s p e c tïo n en te rm e s d e rre u rs a p o u r fin a lité la Paradoxalement, après avoir ainsi indiqué l'obligation de ne
négation de l’exigence du nouveau. C est une autre attitude pas repéter mais d inventer dans chaque historicité singulière et
qu’il faut avoir avec les épisodes révolutionnaires anterieurs : saluer propose de penser en term es de discontinuité et de rupture
leurs prouesses, com prendre leur valeur dans leur historicité chaque a p p o rt des théoriciens du marxisme révolutionnaire, je
propre. Mais, il n’y a pas de cum ulation possible d ’un épisode à voudrais faire une rem arque en faveur de la continuité.
l’autre. Dans ma conception de la politique, il faut aller au-dela Curieusem ent, la discontinuité peut être objectivante. Par
de la logique politico-étatique ou sans doute même l’abandonner. exemple, si pour (presque) to u t le monde le maoïsme n'est pas
Partant, le léninisme d o it être d it un d ispositif historiquem ent le bolchevisme, la rupture entre les deux est souvent considérée
ancien. Il doit être dépassé. Sinon le rapport au léninisme est dans comme une différence au sein d’une même histoire objective, celle
la ré p é titio n . L’h isto ire de ce que je co n tin u e à nom m er le de I histoire m ondiale du communisme. C ’est, alors, une seule
histoire avec des différences. Or, on le sait, je plaide pour la
rupture. Pourtant, un certain type de continuité existe, que je place
5 ‫ ־‬L'« histoire idéologique m ondiale » désigne l'existence de ruptures opérées par ailleurs que dans !h is to ire : c’est celle du ra p p o rt m ilitant au
des situations révolutionnaires qui ouvrent à de nouvelles questions et qui dès lors
m e tte n t la pensée révolutionnaire m ondiale à l’h e u re de ces questions. La
nouveau, ra p p o rt que, p a ra d o xa le m e n t, j ’a p p e lle celui de
Révolution culturelle a été par nous interprétée dans ce sens. continuité. La continuité, je la situe dans la subjectivité militante,

76 77
telle que je la conçois : quand on est face à la nécessite d une
in v e n tio n du nouveau, c’est q u ’il fa u t continuer dans la 2
discontinuité. Il faut continuer pour trouver la rupture. Cette LE PARTI, ENTITÉ DIALECTIQUE ?

continuité prend toute sa valeur si on examine le point suivant: APRÈS L’EXAMEN DE SES LIMITES, EXAMEN DE LA NOUVEAUTÉ DE LÉNINE

prenons la d iv e rs ité des situations, Com m une de Paris,


bolchevisme, guerres coloniales, révolution chinoise, etc. Si on
considère ces « situations », on se rend compte alors que toute > Qui a remis Hegel sur les pieds?
politique, qu’il y ait prise de pouvoir ou non, mais particulièrement
s’il y a prise du pouvoir, est homogène dans toutes ses séquences. On s’est longtemps fié à la phrase fameuse de Marx sur le
Pour faire image, je dirais : la façon dont on se comporte lors de renversement de Hegel, faisant passer de la dialectique idéaliste
la création d’un parti (où il y a trois personnes) et celle lorsque a la dialectique matérialiste. « Pour Hegel, le mouvement de la
l’on est parvenu au pouvoir sont immanentes I une a I autre. pensée, qu il personnifie sous le nom d’idée, est le démiurge de la
Chaque politique, dans des situations radicalement distinctes, réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l’Idée. Pour moi,
en rupture avec les autres, et avec des dispositifs conceptuels au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du
propres, joue son destin avec les mêmes cartes. Une politique mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de
est homogène en (et à) toutes ses séquences. Cela est la seule I homme» (postface à la seconde édition allemande du Capital).
forme de continuité admissible. Hegel marchait sur la tête, je l'ai remis sur les pieds, dira-t-il.
Marx, en arrimant la dialectique dans la pratique concrète des
hommes aurait renversé Hegel. La rupture entre Hegel et Marx
a pour enjeu traditionnel I évaluation du matérialisme de Marx.
Or, s il y a rupture dans I histoire du matérialisme, je ne
l’assigne nullement à ce déplacement effectué par Marx, mais au
moment ou le matérialisme et la dialectique matérialiste trouvent
un principe de réalité. Et ce principe de réalité n’est pas celui d’une
science, serait-elle celle de l’histoire, c'est un principe de réalité
politique. Il est contemporain non de l'adresse de Marx à la
L'Internationale (1864), mais de l’impérialisme : la dialectique
matérialiste, dans son principe de réalité, est celle du léninisme.
À savoir, de ce moment où Lénine, avec Que faire ? (1902),
invente le parti, dans une modalité qui n’existait pas jusque-là,

78 79
qui constitue une rupture. Lénine le d it bien : Nous allons créer allons voir immédiatement que la catégorie fondatrice de la notion
le parti des révolutionnaires. Il faut des révolutionnaires pour de parti est celle de conscience. Conscience de l’antagonisme avec
qu’une telle organisation existe, qui rom pt avec le travail politique l'ordre politique et social existant. Conscience de la contradiction
artisanal au p ro fit de militants professionnels. principale entre prolétariat et bourgeoisie au pouvoir. Le parti est-il
Si la dialectique m atérialiste est dans son principe de réalité simplement le lieu ou l’instrument du maniemenfcfes contradictions
contem poraine du léninisme, on p eut avancer, aussi abrupte auxquelles s’applique la dialectique marxiste? Identification qui en
que soit la form ule, que le parti léniniste est le « noyau » de la ferait l’entité dialectique que j ’annonce dans mon titre. Ou bien,
dialectique matérialiste. Assigner la dialectique matérialiste à est-ce que l’introduction de la notion de conscience transforme et
l’histoire donne une science : le matérialisme historique, qui en modifie l’approche dialectique ? Possibilité que j ’ai ménagée en
avait la prétention. Assigner la dialectique m atérialiste au parti introduisant, toujours dans mon titre, un point d’interrogation: le
léniniste indique que le principe de réalité est politique. Il n'est parti comme entité dialectique?
plus historique - là se trouve la rupture.
Dès lors se posent deux problèmes. Le prem ier : celui de la
dialectique6, c'est-à-dire des contradictions (bourgeoisie/prolétariat > Le parti sous condition
et masses7/É ta t, d o n t je parlerai plus loin) et de leur jeu. Et le
second : celui du matérialisme. Pour Lénine, le parti est ce qui On peut avancer en faveur du parti comme entité dialectique
va s'a p p ro p rie r les « lois de l’histoire » dans leur processus réel, que la première fois qu'une conception politique de la dialectique
seul matérialisme recevable. est établie, c’est avec la problém atique (développée dans Que
Bien sûr, dans ce m om ent nôtre, où nous cherchons ce que faire ?) de la conscience e t du parti8. Pourquoi ?
peut être un parti de typ e nouveau - e t où nous pouvons nous La conscience léniniste ne consiste nullem ent en l'extension
d ire (p a rtie lle m e n t) des m a o ïste s-lé n in iste s e t la se co n de de la « conscience de classe » telle que Marx l'envisageait. Pour
génération post-léniniste -, un examen du léninisme dans sa Marx, l’organisation des prolétaires (en fraction d ’autres partis) ne
nouveauté (après celui de ses limites) est essentiel. dépend pas de la conscience mais de la connaissance: « L’état-major
Ce que je souligne ici est que Lénine, s'il est avéré que sa politique [...] de la classe d o it posséder la connaissance des lois
conception du parti est dialectique, offre une autre destination à du développem ent social », écrit-il. C ’est cette connaissance des
la dialectique: la politique. Q u’est-ce que le parti pour Lénine ? Nous lois de Ihistoire qui effectue le passage de la classe en soi (qui existe
objectivement) à la classe pour soi (qui connaît sa force et son rôle

6 - « La dialectique, au sens propre du m ot, est l’étude des contradictions dans


l’essence m êm e des choses» (Lénine, Cahiers de philosophie). 8 - La conscience, c'est !’organisation d u parti des révolutionnaires, tandis que le
7 ‫ « ־‬M asses », selon M ao Tsé-Toung, ce que Lénine appelle la masse ou la foule. spontanéism e se partage en tre terrorism e et luttes économ iques ou ouvrières.

8o 81
dans l’histoire), « en soi », « pour soi » étant des concepts empruntes Mais, si Lénine maintient le dispositif des contradictions, il le
la dialectique. Le parti léniniste repose, lui sur la conscience - celle modifie : les contradictions de classe n’auront pas à elles seules la
de l’antagonisme avec !ensem ble de !o rd re politique et social puissance que leur accordait Marx. Il transform e le dispositif des
existant. Non pas science dialectique ni connaissance des lois de contradictions, principalement bourgeoisie/prolétariat, à travers sa
l’histoire, la conscience léniniste est celle d une o p p o s itio n proposition d édifier un parti révolutionnaire, lequel «produit» la
irréductible, d ’une contradiction fondam entale. C e s t seulement contradiction masses/État. C ette contradiction n’existe pas dans
à partir de l’existence d’une telle conscience que le parti peut le marxisme de Marx, c e s t le parti léniniste, ralliant les masses, à
exister : la conscience de l’antagonisme est la condition du parti. son projet, qui la dispose. La contradiction masses/Etat est une autre
Il n’y a de parti que si une telle conscience existe. Le parti léniniste nouveauté léniniste, articulée à celle essentielle de la conscience

est donc un parti sous condition. de I antagonisme comme condition du parti.


Autrem ent dit, pour créer un parti révolutionnaire, il faut des C onséquence majeure : il n'y a plus d ’accès direct à l’histoire,
gens au clair sur l’impossibilité de parvenir à une révolution sans au sens de Marx, au sens de lois « naturelles », appartenant à l’ordre
détruire l’ordre social existant et l’État qui en est le concentré. Tout des choses. L histoire, il faut la faire. Dès lors s’impose le passage
part de la conscience de I antagonisme. L organisation est sous la du marxisme au léninisme, c est-a-dire le passage de l’histoire a
condition de cette conscience, il n’y a de parti que si existe une la politique. Le parti est à la fois l’opérateur et le lieu de ce passage.
telle conscience. Là où nous en sommes et du point de notre
interrogation, on dira que, en tant que conscience de l’antagonisme,
il s’agit bien d’une conscience dialectique puisqu’elle se donne en > Differentes lectures de la rupture léniniste
termes de contradictions (elle est conscience de la contradiction
entre État et classe, entre État et masses). D’autre part, il s’agit bien J'ai parlé de la continuité e t de la discontinuité : c’est sur ce
d ’une rupture avec Marx : ce ne sont plus les lois de l’histoire qui p o in t que les différentes lectures de Lénine prennent position.
jo u e n t le rôle prépondérant. La dialectique est celle entre la Lenine, lui, ne problém atisé pas la nature exacte de son rapport
conscience (antagonique...) e t I Etat, et elle ne repose plus sur le au marxisme, si ce n’est qu'il lui déclare une fidélité fondamentale.
m ouvem ent historique des contradictions de classe ni sur la 1 9 0 2 , le m om ent de Que faire?, n’est pas le m om ent de

connaissance des lois du développem ent social9. Marx, chacun I admet. Mais, une prem ière lecture consiste à
dire que les propositions léninistes sont une extension quasi
naturelle du marxisme, donc une extension de la puissance de
9 ‫ ־‬La conscience révolutionnaire est en ru p tu re avec la conscience spontanée classe prolétarienne. Auquel cas, le marxisme est un invariant et
que Lénine appelle aussi conscience trade-unioniste ou syndicale. La politique les « variations » sont d application et de cumulation. Le léninisme
n ’existe donc pas sp o n ta n é m e n t ou h isto riq u em en t, e n raison d u n sim ple
alors ne serait que le travail d ’un invariant. O n constatera
développem ent de la conscience de classe. Elle n ’est pas u n invariant.

82 83
seulement une historicité du travail de I invariant. Il n y aurait pas
rupture, il y aurait progrès. Une autre lecture, voisine, autre 3
refus de la nouveauté du léninisme, est celle selon laquelle DIALECTIQUE DES CONTRADICTIONS

Lénine est certes celui qui a eu à affronter une situation nouvelle, OU APPROCHE FONDATRICE D‫׳‬UNE THÉORIE DU SUBJECTIF ?

en particulier celle produite par l’impérialisme, mais qui considère


que cette situation, bien que nouvelle, n’exige pas une nouvelle
intellectualité de la politique, car en continuité avec la période L'exigence du communisme ne s’applique pas seulement à
antérieure de l’accumulation du capital. i ‫ ״‬après-révolution », elle s'applique à la question de l’organisation
Mon approche de Lénine est a I oppose. Je la donne sous la et à la figure militante. Ce dont témoignent les textes. Dans le
forme suivante: quand il y a une nouvelle séquence et une /‫ ·׳‬ianifeste, le communisme est « un spectre [qui] hante l'Europe».
puissance d'inventivite dans I intellection de cette nouvelle Cinquante ans plus tard, avec les bolcheviques, le communiste
séquence, tout est renouvelé. Si les mots restent les mêmes, leur ut la figure du militant organisé. On est passé de l’histoire à la

sens est nouveau. À partir de Lénine, tout le lexique marxiste doit conscience et à la pratique de l’organisation.

être compris à neuf.


L’idée du parti pour Lénine, approfondissons-la. Citons-le-, Q u’on en soit à l’époque de l’impérialisme est très important.
«Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de Pour le Lénine de L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme,
la lutte des classes jusqu'à la reconnaissance de la dictature du qui date de içné, l’impérialisme est l’objectivité de la situation
prolétariat» (L'État et la Révolution, chap. Il, 3)- En apparence, mondiale. Le parti léniniste est aussi face à une contradiction,
c’est proche du propos de Marx dans sa fameuse lettre à ! lomogène a et incluse dans sa constitution : d’un côté les classes
W eydemeyer10. En réalité, c’est différent: le parti est ce qui va et les masses, et de l’autre l’Etat. Il y a une objectivité des
permettre une historicité de la décision politique, de disposer contradictions masses/Etat, bourgeoisie/prolétariat constamment
une adéquation de la décision, de la situation et de la puissance repérable : la répression ouvrière et antipopulaire en Russie, le
communiste de la classe - « communiste » signifiant ici la visée tsarisme, le dispositif de guerre... De l’autre côté, il y a la
du dépérissem ent de l’État comme o bjectif du processus. conscience et le parti sous condition de la conscience, pôle
Cette dimension communiste est fo rt importante, je l’ai souligné subjectif. La contradiction masses/Etat, de même que celle
bourgeoïsie/prolétariat, est subjectivée. Ce qui signifie que le parti
plus haut.
s'en empare, que la contradiction objective devient conscience.
Le principe de subjectivation est d’inscrire cette contradiction
dans la conscience de l’antagonisme et la perspective de la
10 - T exte cité p. 48-49. destruction révolutionnaire de l’État bourgeois.

84 85
En assignant la po litiq u e à la conscience de I antagonisme d une contradiction (dans une dialectique). Elle s’articule au parti
comm e condition du parti, Lenine, je le disais en commençant, en tant que condition, ce qui n'est pas un rapport dialectique : elle
offre un principe de realite au matérialisme e t a la dialectique ■ le rend possible, elle en est un préalable nécessaire. La conscience
matérialiste. Mais, je disais aussi : ce principe de réalité n est pas est articulée au parti par une relation de condition qui, elle, n’est
celui d ’une science, serait-elle celle de 1histoire, c est un principe pas dialectique. Reculerions-nous ici de Hegel à Kant, chez qui
de réalité politique. Ce dernier point a-t-il des conséquences sur I espace et le temps sont les conditions a priori de la sensibilité ?
la nature dialectique du p a rti? La question de la dialectique, si Nous ne sommes pas dans la philosophie : la relation de condition
elle est réellement à l’œuvre, outre le maniement de I antagonisme est l’invention politique du léninisme. Et ce qui est plus im portant
(à to u t l’o rd re social et p o litique existant), p eut se dire comme et qu il faut longuement réfléchir, c est que « conscience subjective
présence d ’une a rticu la tio n c o n tra d ic to ire de I o b je c tif (des comme condition du parti » est certes un énoncé non dialectique,
c o n tra d ic tio n s o b je c tiv e s ) e t du s u b je c tif (m a n ie m e n t des mais surtout c’est un énoncé indiquant l’existence d'une opération
c o n tra d ictio n s objectives à p a rtir d ’un élém ent su b je ctif : la du subjectif sur lui-même. Lénine, si nous avons raison, donne
conscience). Jusqu ici, on est dans une dialectique du subjectif carrière à une approche subjective de la politique.
e t de l’objectif. Mais voilà, la conscience de I antagonisme est De même, dès lors que la contradiction antagonique est
condition du parti. Il y a rupture. Si Lénine, je le répète, offre un su b je c tiv é e , c e s t-à -d ire d e v ie n t co nscience, ce qui est la
principe de réalité politiq u e (au matérialisme et a la dialectique signification et bientôt la force du parti léniniste, elle ne fonctionne
matérialiste), ce qui nous intéresse ici est que ce principe de réalité pas comme pôle d'une contradiction mais comme conscience de
politique est le parti. Et cela a des conséquences sur la dialecticité, parti. L antagonisme, conjoint qu ’il est au thèm e de la conscience
e t donc sur la caractérisation du parti comme entité dialectique. politique, n est pas dialectique, mais bien subjectivation. La lutte
Nous voici au point capital. La conscience relève-t-elle d une de classe e st p e u t-ê tre p e n s a b le o b je c tiv e m e n t com m e
dialectique, dans laquelle elle occuperait le pôle subjectif allant se dialectique, mais la pensée de son maniement politique ne l’est
nier et se transform er en une nouvelle objectivité supérieure, la pas. Le subjectif n est pas un mom ent d une dialectique, comme
d icta tu re du p ro lé ta ria t par exem ple ? Ou, autrem ent dit, la il I est dans la dialectique philosophique. Le subjectif est ici une
question est de savoir si le rapport entre contradictions objectives pensée pensable à partir d'elle-même : la conscience antagonique
et conscience de 1antagonisme, comme condition du parti, releve est pensable à partir du parti, comme sa condition et non à
d ’une dialectique entre subjectif et objectif. Tout se joue entre p a rtir d un pôle objectif. Ce n'est pas l'antagonisme comme
conscience comme condition e t conscience de !antagonisme. contradiction, mais comme conscience qui constitue le parti.
Comme conscience de (l'antagonisme), la conscience est dialectique Pour le dire de façon ramassée, l’antagonisme peut être
et pôle subjectif. Comme condition (du parti) la conscience n est dialectisé (lutte de classe, contradictions objectives) dans une
pas dialectique : elle ne s articule pas au parti par 1intermediaire doctrine du subjectif, lui non dialectisable. S'il l'était, on se

86 87
retrouverait dans une dialectique du subjectif et de I objectif, ce
qui n’est pas le cas. Disons‫ ־‬le encore une fois. Avec le parti 4
sous condition, on n’est pas dans une pensée où le parti est de LA CONSCIENCE VIENT « DE L’ EXTÉRIEUR »'
l’ordre du subjectif et la contradiction masses/Etat, l’impérialisme, ET LE POINT DE VUE DE CLASSE
du côté de l’objectif, c’est-à-dire dans une dialectique de l’objectif
et du subjectif - le parti ayant pour fonction d'articuler l’un et l'autre
contradictoirement. La conscience de l'antagonisme n’est pas une Résumons-nous. Le parti léniniste tient deux fils, celui du parti
telle articulation, puisqu’elle constitue le parti sous condition et sous condition de la conscience de l'antagonisme à l’ordre politique
non dans la dialectisation de la conscience avec un autre terme. et social existant, fil du subjectif pur, et celui de la subjectivation
C e qui pe rm e t une approche du subjectif pour lui-même. des contradictions : bourgeoisie/prolétariat, classe/État, masses/État,
Proposant une véritable approche du subjectif pour lui-même, qui est le point de vue de classe. Le point de vue de classe est une
Que faire ? a b o lit la dialectique de I'« en soi » et du « pour soi », subjectivation. Mais pas uniquement. Il est aussi une garantie.
par laquelle M arx désignait le p rolétariat sans organisation e t le
p rolétariat organisé. Lénine substitue au pour soi la conscience V ient en renfort de ce point la célèbre thèse selon laquelle la
et fo n d e la dim ension subjective du parti. Ce que je retiens conscience antagonique n est pas spontanée et vient «de l'extérieur».
pour nous de l’invention léniniste est ceci : le principe d ’existence C e tte rupture operée par la conscience est hétérogène aux
d ’un parti révolutionnaire est la contradiction masses/Etat dans situations. Ce qui garantit cette hétérogénéité, c’est le point de vue
la form e de ru pture q u ’est l’élém ent subjectif. L'on passe de la de classe. Conscience venant « de I extérieur » et point de vue de
lu tte des contraires dialectiques à une d o ctrin e du subjectif. A classe sont la form e que prend, dans le léninisme, le nouage de la
partir de ce point, on ne p eut plus dire que la contradiction contradiction de classe subjectivée et du pur subjectif. C ’est
masses/État est purem ent objective. A preuve, elle sera maniée pourquoi on peut dire : le parti léniniste est le subjectif, le parti est
par Lénine à travers ce qui s’appelle le « point de vue de classe ». le point de vue de classe.

11 - « La conscience politique de classe ne p eu t être ap p o rtée à l'ouvrier que de


l’extérieur... » (Quefaire ?, chap. III).

88 89
du parti «engages dans la voie capitaliste ». Ou variante de cette
5 variante : le parti est un être ferm é sur soi qui concentre la lutte
CONTRE-ÉPREUVE : des classes, la dé tie n t (il en est le lieu privilégié).
CONCEPTION DIALECTIQUE DU PARTI Ces conceptions, quelle que soit leur version, ont toutes un
COMME DÉRIVE VERS LE PARTI-ÉTAT point commun : I hypertrophie idéologique du parti, son essentiaiité
prenant le pas sur son historicité. Ce faisant, le parti assume une
fonction pseudo-étatique. Avec les effets qu'on sait: le parti-État
La dim ension subjective est un garant de stabilité, du un du en URSS. C est dire que ce choix est néfaste. Faire dom iner la
parti, de son unité, quels que soient les débats q u ’il connaît en fonction étatique d un parti, c est la voie du révisionnisme. Et celle
son sein, par exemple au mom ent de la décision de l’insurrection du désastre.
en 1917- La dim ension subjective est le garant de sa stabilité:
p u is q u e le p a rti n ’e st pas c o n s titu é to u t e n tie r p a r les
contradictions objectives, il subsiste dans leurs aléas.
Un autre des aspects positifs de l’assertion de Que faire ? selon
laquelle la conscience vient de l’e xtérieur est q u ’elle déterm ine
l’alliance des prolétaires et des intellectuels, et com bat la foi
illimitée dans le seul mouvement de masse. Mais en même temps
c’est aussi une limite. Voyons pourquoi et comment.
Une vision courante depuis la GRCP (G rande Révolution
culturelle prolétarienne), et son in te rp ré ta tio n hâtive, est de
considérer le parti comme une form ation dialectique où le jeu
des c o n tra d ic tio n s o b je ctive s se déchaîne. Le p a rti est d it
dialectique à p ro p o rtio n de ce que s’y m ènerait la lutte des
classes. Avec diverses variantes : le parti serait divisé par la lutte
des classes, il serait le re fle t de la lu tte des classes dans la
société. Ou, avec le même argument, la thèse inverse : n'étant que
le re fle t (doctrine d ’un parti superstructure), il est épargné par
la lu tte des classes, celle de la dialectique réelle. Ou encore, il
est le centre de la lutte des classes - ce qui légitima les gardes
rouges dans la Révolution culturelle à s’attaquer aux membres
7 ANNEXES
CONTRE STALINE

> La théorie des médiations


Dans le léninisme, on reste dans une relative indétermination L'enjeu de l’après-révolution et de la dictature du prolétariat est,
quant a savoir comment sont transfères dans I espace de la on le sait, de faire dépérir l’État La Révolution culturelle, n’aurait-elle

politique les dispositifs de pensée, ou de décision, qui existaient été qu’une tentative, a été largement la mise en cause du parti-État
dans l’espace antérieur : celui de l’histoire, celui du matérialisme et s est donnée pour cible la nouvelle bourgeoisie, née dans le
et la dialectique de Marx. C’est cette indétermination qui donnera socialisme. La tentative de détruire la bourgeoisie de parti fut la forme
à Staline la possibilité de fusionner l’espace de Marx, assigné à que p rit la question du dépérissem ent de l’État, ou ce qui se
l’histoire, et celui de Lénine, assigné à la politique. substitua a elle, sous les especes d une guerre civile. La doctrine de
Il en résultera la version stalinienne du marxisme-léninisme. Mao Tsé-toung sur les différences entre contradictions au sein du
Celle-ci a deux énoncés : le matérialisme historique, c’est la science peuple non antagoniques, devant se résoudre sans combat, et
de l’histoire ; et la dialectique matérialiste, la « philosophie du contradictions antagoniques ne tro u v a pas là son em ploi.
parti ». Avec Staline, le parti devient, cette fois officiellement, un L authentique tentative de procéder au dépérissement de l’État fut
objet dialectique annulant toute la dimension subjective que bien plutôt I expérience des Communes populaires : essai d’allier
Lénine avait introduite. Chez Staline, c’est le refus des discontinuités !agriculture à l’industrie et de faire décroître la contradiction
et des inventions, qui sont fusionnés en marxisme-leninisme. villes/campagnes, par exemple en installant des petits hauts-fourneaux
Concluons. Lénine est l’inventeur de la politique révolutionnaire dans les villages chinois, expérience qui avorta. L’échec du
moderne : à partir du moment où la politique est inventée comme dépérissement de I État est à l’heure où nous parlons patent Q u’en

édification et réalité d’un parti sous condition, l’histoire devient dire? C est I objet de la théorie des médiations que je propose.
l’histoire de la politique. La politique va dès lors trancher sur les L intérêt de la théorie des médiations est de perm ettre une
lois de l’histoire ou matérialisme historique, en ceci que le parti analyse concrete de ce qui constitue l’État. L’existence concrète
léniniste est la condition d’advenue d’une révolution victorieuse. de I Etat y étant assignee a un certain nombre de contradictions
Un dernier mot : cette lecture de Lénine tient à ma volonté dans la société socialiste - par exemple, villes/campagnes, travail
absolue d’inventer un nouveau rapport à l’historicité; et de trouver intellectuel/travail manuel, hom m es/fem m es -, la théorie des
une politique dans des circonstances où l’on sait - c’est notre cas médiations porte hypothèse que le dépérissement concret de l’État
en F rance, en cette année 1981 - que ce n est pas la révolution qui est lié à la résolution ou aux tentatives de résolution de ces
est l’ordre du jour. À l’historicité, substituer la subjectivité? contradictions dans la société.

92 93
des form es de conscience, on in tro d u it forcém ent du nouveau,
> Le communisme
|_g Parti com m uniste chinois, en se divisant com plètem ent, par ra p p o rt à Lénine, sur la matière de la politique.
avait assuré une maîtrise relative sur un processus de masse, la
Révolution culturelle. Il faut re in tro d u ire a la lum ière de cette ‫ ־־‬Retour sur le subjectif
expérience la distinction entre révolution et parti, entre parti de La conscience est une pensee. C est ce qu il faut opposer à
classe e t parti révolutionnaire. La révolution, c est I Etat, c est le I usage ancien, selon quoi la conscience est un simple reflet de
rem placem ent d ’une form e d État par une autre. Le parti, c^est I antagonisme. Il faut beaucoup plus s'interroger sur les processus
la révolution plus le communisme. C e n’est pas seulem ent I Etat internes de cette pensée. La thém atique de la pensée a une
dans sa phase actuelle, mais avec la phase suivante. Il y a de ce base matérielle : les gens pensent. L’ancien parti avait une forte
fait des situations révolutionnaires sans parti, des partis marxistes tendance à croire que les gens ne pensent pas. L'ancien, c'est de
qui ne sont pas révolutionnaires ; un parti révolutionnaire n est réduire la pratique de type parti à certaines situations tactiques.
pas forcém ent communiste, a la différence du parti de classe, qui, Le pouvoir, c est tactique. La révolution elle-même, c'est de la
lui, est révolutionnaire et communiste. tactique, au regard de I Etat. La strategie, c e s t le communisme.
Il existe un dispositif politico-idéologique interne aux masses, Si le parti est enferme dans la tactique révolutionnaire, il vo it les
d ivisé e t c o n tra d ic to ire , qui d é b o u c h e sur I in d ivid u a lism e masses comme des forces, mais jamais comme des processus de
défaitiste ou sur un «est-ce q u ’on p eut faire quelque chose? ». pensée. Il ne peut assurer une identité prolétarienne, qui est: la
C ’est quand émerge cette division que les choses se passent. Si révolution plus le communisme.
on travaille à son émergence, à sa tension interne, I espace de A ffirm e r qu e les gens p e n se n t im p liq u e une p o s itiv ité
la p o litique trouve alors un terrain nouveau de développem ent. fondam entale : la confiance dans les masses. Ce point garantit le
Si le léninisme est juste mais ancien, il faut prendre conscience travail de masse prolonge. Parce qu il faut un principe de continuité.
des c o n s é q u e n c e s vis-à-vis du suivi des p h e n o m e n e s de Le principe de continuité, c est d avoir une vision large, telle que
conscience. Le dispositif léniniste pe rm e tta it à son époque une la politique ne soit pas des juxtapositions qui ont seulement un
maîtrise des situations antagoniques à travers une in té rio rité principe d’unité. Unité et continuité, c'est différent Plus fondamental
aux form es de conscience (arsenal d ’enquête, de liaison de que la prévision de I etape suivante, c’est un principe de continuité
masse) dans les situations de masses. Mais ce tte intériorité était qui va plus loin, mais sans anticiper. Il faut assurer un principe de
subordonnée à la perspective classo-étatique. continuité qui ne soit pas l’anticipation tactique.
Nous sommes dans un champ nouveau de questions qui La th é m a tiq u e du p o u vo ir, la ré v o lu tio n , la ré vo lte , ne
interrogent sur la matière de la politique. Le léninisme a tranché fournissent pas ce principe. Seul le communisme le peut. La
sur la logique classo-étatique, mais c est insuffisant pour maîtriser question du communisme est donc dans une intériorité au parti.
des processus subjectifs. A travers le prim at de la transform ation Il y a un mouvement des choses qui sont, dont nous ne décrétons

94 95
pas l’existence ; les gens pensent. Le parti n’est pas alors principe La question du communisme est divisée. On d it que c’est le
de pensée des masses, mais ce par quoi, dans une extériorité noyau de I identité politique du prolétariat. Mais, dans son principe
relative, une certaine form e, un certain arrangem ent de ces de réalité, on le réfère au devenir de l’État. Le principe d'actualité
dispositifs de pensée a une capacité de transform er. Est-ce de de la question du communisme n’est pas formule.
ceci d o n t on part, ou s’appuie-t-on davantage sur le dispositif
général des contradictions objectives? Voilà la grande question. Il faut développer l’idée que, du point de vue des masses, le
c o m m u n ism e e st un p ro ce ssu s. Dans son p ro ce ssu s de
> Le processus communiste matérialisation historique, le communisme, c’est le parti. On s'inscrit
Les gens pensent de façon contradictoire, en des termes qui dans la grande tradition marxiste, c’est irréductible. Le parti reste
ont un rapport avec la contradiction du parti lui-même. Autrem ent hétérogène, pour une part, aux formes de conscience immédiates.
dit, leur espace de pensée n’est pas pris com plètem ent dans Il en soutient la transformation. Donc, il ne les reflète pas seulemenL
l’étatique; ils pensent aussi le non-étatique. La dimension par Un des aspects du communisme comme processus ne se donne
laquelle le parti est à même de dialectiser sa dimension étatique que dans la modalité de cette rupture, de cet hétérogène.
ne peut être enracinée dans la liaison de masse seulement si, Cela dit, pratiques et pensée de masse sont des processus
dans les contradictions des formes de conscience, un processus contradictoires, également entre révolution et communisme, dans
communiste est à l’œuvre. Présupposons-nous qu'il y a des formes des formes de conscience à décoder. C ’est à cette question que
de conscience communistes? des formes de conscience politique l’on d o it se confronter, en spécifiant plus avant le parti de type
d ’un p o in t de vue qui n’est pas référable exclusivem ent à la nouveau...
destruction de l’état de choses existant, État y compris, dans la
modalité de tâches révolutionnaires?
On a d it autrefois: la question du parti est vivante dans les
masses. Cela ne présuppose-t-il pas que la question du communisme
le soit aussi ? Du moins dans la mesure où le parti doit être autre
chose que léniniste. Si le communisme n’est concentré que dans
le parti, il n’y a pas d ’arrières à un fonctionnem ent non léniniste.
Il faut avancer prudem m ent sur ce point. Ce qui concerne le
dispositif nouveau de la ligne de masse peut se comprendre, pour
l’instant, par la politique prolétarienne. En ce qui concerne le
communisme, le débat est ouvert.

97
PEUT-ON PENSER
LA POLITIQUE EN INTÉRIORITÉ?

La première version de ce texte - issue d’une conférence prononcée le 13 novembre


1985 - a été publiée le même mois, sous la forme d'une brochure : « Les Conférences
du Perroquet, numéro 4», supplément au n°53 du journal Le Perroquet.
En 4 ‫ ״‬de couv. : La politique a l’épreuve de sa pensée propre, de sa pensée en
intériorité.
Elle y formule ce quelle affirme être sa conscience et sa subjectivité.
C e par quoi se déploie la configuration d ’une politique a sa pensée constitue un
mode historique de la politique.
Quels sont ceux que nous pouvons formuler?
Je voudrais aujourd'hui vous proposer un nouveau projet pour
la politique.
Aujourd'hui, en 1985, quand nous sommes dans la fondation
d’une nouvelle organisation: l’Organisation politique, nous ne
pouvons plus nous dire seulement «post-léninistes». Une nouvelle
conception de la politique peut être avancée.
Enumérons les référents abandonnés. Nous récusons le
parti, form e d'organisatio n qui mène au p a rti-E tat. N ous
congédions la pensée en termes de classes. Reprenant, une
dernière fois, le préfixe « post- », nous constatons : la situation est
« post-classiste ». Les classes, les contradictions de classe, si elles
existent, sont en tout cas inopérantes dans la subjectivité de ce
que nous nommons « les gens », l’enquête nous le montre. Nous
prenons acte de la crise de la notion d'antagonisme. Enfin, nous
abandonnons le terme «m asses», cette pièce essentielle du
lexique maoïste, au profit du terme «gens», catégorie plus
ouverte. Avec ce nouveau terme, on ne présuppose rien. « Gens »
est un indistinct certain: on ne préjuge de rien (ce que rend
«indistinct »), sauf de leur existence (« certain »). De même, si nous
ab and o nno ns la form e parti, nous tenons ferm e sur celle
d ’organisation : il n ’y a de p o litiq u e qu 'o rga nisé e.
Mon propos sera en plusieurs points :
1. La mise en place des catégories nouvelles que je soumets 1
à votre jugement.
2. Un développement sur ces catégories nouvelles.
3. Des exemples de modes historiques de la politique. J ’utiliserai trois catégories : intériorité, subjectivité, intellectualité.
4. Annexes - La matière de la politique. Trois propos. C e s catégories, qui ont des assignations différentes, trouvent leur
cohérence et leur efficace de relever d'un même et seul principe:
les gens pensent

> Les gens pensent

Les gens pensent est mon énoncé fondateur. Disons d’abord


ce qu’il n’est pas. C e n’est pas un énoncé normatif, une conception
normative de la pensée des gens. Une telle conception était
présente dans la forme parti, où ce dernier avait le monopole de
la pensée. C e n’est pas non plus l'énoncé léniniste, que j ’ai
examiné dans les « Notes de travail sur le post-léninisme », suivant
lequel la conscience est conscience de. Je soulignais que, chez
Lénine, la théorie de la conscience présentait la possibilité d’une
approche du subjectif en tant que tel, mais que cette conscience,
étant conscience de (l'antagonisme), c’est-à-dire conscience de
l'Etat, était aussi une conscience d’objet. La conscience de
l’antagonisme comme condition du parti, cette invention majeure,
met la forme d’organisation (chez Lénine, le parti) sous la coupe
d’une logique politico-étatique qui est limitative de la capacité
des gens. En avançant le principe les gens pensent j'écarte donc
cette conception de la conscience politique. De plus, nous ne
sommes plus dans la problématique de l’édification d'un parti.
La conception de la politique qui rejette celle en termes de

102 103
parti et d’État (c’est-à-dire se donnant pour objet I État) sera dite intériorité - une conscience d’objet au sens ancien, dans la forme
politique en intériorité. léniniste de la conscience de l'antagonisme à l’État (ce d’autant
Les gens pensent vaut pour tous. Sinon I on revient a la que I antagonisme se trouve aujourd’hui dans une phase critique
conception léniniste de la conscience partagée en conscience de quasi-disparition). Les processus des formes de conscience,
spontanée (celle des gens inorganisés) et conscience antagonique processus de subjectivation, de la politique sont de deux ordres :
(celle des gens organisés), qui nous renverrait a un dualisme de en extériorité et en intériorité - c’est une conséquence de la
type idéologie/science (marxiste). thèse tes gens p en sent
Les gens pensent: que ce soit dans le cadre d une politique à
distance de l'État (politique en intériorité) ou dans le cadre d’une Ce la suppose que la politique est, en un premier sens, de
politique dans l’espace de l’État (politique en extériorité). Pour qu il l’ordre de la pensée et non de l’ordre des « réalités objectives »,
soit possible de faire de la politique, quand les gens adhèrent au de la réalité objective des contradictions, dont l'État est le produit
parlementarisme, au syndicalisme, il faut créditer d une pensée les paradigmatique: La pensée n’est donc pas pensée d'un objet, elle
gens qui votent, qui sont syndicalisés. Le principe les gens pensent relève d’une subjectivation, mais elle n'est pas pour autant sans
légitime une politique en intériorité, loin de I État, mais tout aussi assignation ni exactitude. O n le dira sous la forme : ta pensée est
bien son opposé, une politique en extériorité. Dans les deux cas, rapport du réel. « Rapport du réel » et non « rapport au réel », cette
il y a une pensée et une politique. entorse à la grammaire sert à bien marquer que la pensée ne prend
Cependant, en distinguant une politique en intériorité et pas le réel comme objet. La formule non objectivante « rapport du
une politique en extériorité, ne serais-je pas en train de reconduire réel » suppose que cette pensée n’est appréhendable ni dans les
la partition ancienne de la politique : version bourgeoise, version catégories du vrai ou du faux, ni dans un rapport du subjectif à
pro létarien n e? Absolum ent pas. Dans ma conception de la I objectif. Ainsi, les gens pensent donne un premier sens à l’énoncé :
politique en intériorité, il s’agit d’édifier une politique à partir de « la politique est de l’ordre de la pensée ». De ce postulat dépend
processus qui se constituent dans leur propre dynamique et non la possibilité d une politique soucieuse de ce qu’on a nommé
simplement par le travail de l’antagonisme. Q uand existe un dans les « Notes sur le post-léninisme » la capacité des masses.
espace en intériorité, il se développe à partir de lui-même et non
à partir d'un « contre ». C e développement a partir de soi-même
est ce qu’on peut nommer une singularité. Les batailles, la > La politique en intériorité première assignation : les gens pensent
qualification des adversaires, sont en intériorité et non pas issues
d’une partition du réel en amis et ennemis. La politique en intériorité est une politique en subjectivité.
En intériorité/en extériorité : ni donc un clivage entre spontané 1. Parce que ce n’est pas l'objet État qui est son ressort ou son
et conscient, ni surtout - pour ce qui est de la politique en moteur. La logique politico-étatique est insuffisante pour capter

104 105
ou appréhender la capacité des masses. Il faut donc abandonner La dimension subjective de la politique en intériorité est,
les référents donnés en termes d’objet, principalement : l’Etat. Que négativement :
la politique en intériorité soit une politique en subjectivité est ce • ce qui rejette la relation objectif-subjectif et les formes
qui désigne la possibilité de s’appuyer sur d’autres principes que antérieures de politique en termes d'objet ;
les anciens référents marxistes, périmés. ‫ ־‬ce qui prend acte de la fin des référents antérieurs : du
2. Parce que la politique que je propose repose sur les marxisme-léninisme (formation théorique stalinienne et répudiée
subjectivations, des formes de conscience, en intériorité, qu’elle comme telle), de la notion de parti et de la façon dont le classisme
part et se nourrit de ce que les gens pensent : en subjectivité est obsolète (il n'est plus opérant).
désigne que le faire politique se développe à partir les formes de Et, positivement :
conscience que je dis en intériorité. ‫ ־‬ce qui s alimente du principe les gens pensent ;
Je précise tout de suite qu’« en subjectivité » est à distinguer •ce qui permet d identifier la politique que je propose. La
de ce que j'entends par «p ro cessus de subjectivation » ou politique est en subjectivité quand le subjectif est en intériorité.
«subjectivations». En effet, dans les politiques en extériorité
(dans l’espace de l’Etat), il y a aussi des subjectivations, des Prenons un exemple de ce que nous appelons la pensée des
formes de conscience, mais elles sont en extériorité. Dire la gens: a propos du mot «ouvrier» - ce dans une démarche en
politique en intériorité une politique en subjectivité indique que intériorité.
les subjectivations sont, dans ce cas, en intériorité : concentrées Le mot «ouvrier» fut destitué par un membre du premier
dans un « ce qu’on peut soi-même », et non simplement dans un gouvernement Mitterrand, lors d’une grève à Talbot-Poissy, en
«contre quoi on lutte ». Q ue la politique en intériorité soit aussi janvier 1984, où les ouvriers d'origine étrangère en grève furent
en subjectivité désigne la nature singulière de la subjectivation. attaqués par la maîtrise à coup de boulons et au cri « les Arabes
3. Parce que c’est aussi une politique qui se pense elle-même, au four » - notable coalescence de l'antisémitisme et de la haine
sans l'aide d’autres doctrines: philosophie, histoire, économie, des étrangers. Le membre du gouvernement qui stigmatisait
sociologie, etc. La thèse ici est que le subjectif ne peut mener qu’au cette grève le fit en déclarant q u elle était le fait d ’individus
subjectif - le subjectif se pense par le subjectif. Il s’agit donc immigrés «étrangers aux réalités de la France» et substitua ainsi
d'une doctrine de la singularité de la politique. L’abandon de à «ouvrier» le mot «immigré», ouvrant la période où le mot
supports ou de renforts extérieurs à la politique, ou d’emprunts «ouvrier» disparut de la sphère publique officielle.
à d'autres disciplines, précise l’énoncé (a politique est une pensée. O n le retrouva à Renault-Billancourt (encore debout à l'île
Se pensant elle-même, elle est une pensée. L’élément du subjectif Seguin), sous là forme d'un mot problématique, et non comme
étant une pièce essentielle du dispositif, on peut dire une politique caractérisation sociologique, désignant la fonction d'une personne
en intériorité une politique en subjectivité. dans I usine, lors d une longue enquête auprès des O S de chaînes

106 107
de montage, tous d’origine étrangère, dans l’énoncé: «Je suis décision et volonté politique ouvrant à un possible. La prescription
ouvrier. A l'usine on me dit ouvrier, mais, hors de l’usine, on me peut se rassembler en un énoncé. Dans notre exemple: à l’usine,
dit immigré parce qu’ils ont oublié que j ’étais ouvrier. » Trancher il y a l’ouvrier et faire de l'usine un lieu politique12.
de l'existence du mot, refuser donc sa disparition, le subjectiver
comme ce qui permet une transformation en conscience de
celui qui le prononçait, c’est exactement ce que j ’entends par les > La politique en intériorité dernière assignation :
gens pensent. J'attire ici votre attention sur la formulation : « hors le mode historique de la politique
de l’usine, on me dit immigré parce qu'ils ont oublié que je suis
ouvrier ». « Immigré » se spécifie d'être l'oubli d’« ouvrier ». Il s’ensuit La politique en intériorité, dans son assignation au principe
que c’est dans l’usine que le mot «o uvrier» fonctionne. En les gens pensent, donne une politique en subjectivité. Dans son
résultèrent pour notre politique deux énoncés : à l’usine, il y a assignation à l'historicité, elle est ce qui permet de saisir la
l'ouvrier; et: faire de l'usine un lieu politique. Et plus tard : l'usine façon dont existe la politique quand elle existe, comme rapport
est le lieu de l’ouvriert d'une politique à sa pensée : c’est la doctrine du mode historique
Q uant aux formes de conscience en subjectivité, l’O S avec de la politique. La catégorie de mode historique de la politique
qui nous avions longuement discuté ne se référait pas à la est ce qui permet d’appréhender une politique dans l'invention
classe ouvrière - et ce non par ignorance, permettez-moi de vous singulière q u elle présente, les pratiques tout aussi singulières
le dire - tout simplement parce qu’en subjectivité elle n’était plus q u e lle déploie, ses formes d’organisation inédites.
opérante. L’usine, elle, l’était, opérante : comme lieu de l'ouvrier.
Les autres O S de Billancourt confirmaient largement ce jugement:
ils tranchaient ainsi de la situation à laquelle la rature du mot > Mode historique de la politique en intériorité
« ouvrier» ouvrait, entre autres, au « lepénisme partout» et à la
dévaluation du travail manuel, avec les conséquences qu’on sait, La politique en intériorité n'apparaît et n'existe que sous la
en particulier sur l’école. forme d ’un mode.
O n voit avec cet exemple concernant le mot «ouvrier» qu’un Un mode en intériorité peut être identifié (on peut en
aspect du travail de masse consiste à enquêter et à pratiquer la connaître la nature) en cherchant quelle pensée a été à l’œuvre
question des noms. C e qui permettra de formuler des prescriptions.
Expliquons ce terme: la prescription est la forme que prend une
2 - Et, bien plus tard, à partir de Saint-Bernard, de 1996 à 2007, la prescription
des ouvriers sans papiers s’énoncera ainsi : ouvrier, ça compte, le travail ça
1 - Notre politique d’usine a eu, bien sûr, d’autres développements, d’autres thèmes, compte; on est ici, on est d'ici; des papiers pour les ouvriers sans papiers. Notons
que nous ne pouvons donner ici. qu’ils inventèrent cet énoncé plusieurs années avant qu’il ne devienne usuel.

108 109
dans le mode. Cette pensée inventive est celle des acteurs du nouveaux, dans le «mode dialectique», telle l'invention de la
mode, et peut, certaines fois, se donner par un nom propre «guerre du peuple» et de l’armée révolutionnaire, dans le
(Saint-Just, Lénine, Mao, par exemple). Elle crée les catégories, maoïsme. « L'armée chargée des tâches politiques de la révolution »,
les notions, les concepts propres au mode. C e s catégories sont «I armée au service du peuple », sont les lieux du mode que
singulières : l’espace de leur existence, de leur effectivité et de j ’appelle « dialectique » et dont un nom propre est Mao Tsé-toung.
leur fonctionnement est l’espace et le temps de tel mode. C a r Il y a donc une multiplicité de lieux. Quand un des lieux vient
il y a, on le verra, un espace et un temps d’un mode en intériorité. à disparaître, le mode disparaît. Ses catégories sont épuisées,
Les catégories d’un mode ne sont pas utilisables ailleurs que dans on ne peut donc s'en resservir ailleurs pour qualifier une
le mode qui les a cré é e s; elles ne sont pas généralisables. invention politique dans une autre séquence. C'est la thèse de
Solidaires du mode, autrement dit son invention propre, elles sont la singularité de la politique. C haq ue séquence politique en
dites épuisées, ou saturées, dans leur usage et leur existence in té rio rité est un ph éno m ène singulier. Il n’y a d o n c pas
quand le mode cesse. d'universalité de la politique. Seule une pensée de la singularité
peut en rendre compte.
La politique en intériorité est séquentielle et rare. > En effet,
la doctrine de l’existence modale de la politique est aussi celle Un mode historique de la politique en intériorité est donc
de sa séquentialité. La politique est séquentielle : elle n’existe pas repérable, identifiable, par ses lieux, et les catégories créées et
tout le temps ; une politique singulière a un début et une fin. De systématisées par des acteurs internes au mode. C e qui signifie
plus, les séquences ne s’enchaînent ni ne s’accumulent. O n dira et entraîne qu'on peut identifier un mode de la politique par sa
donc que la politique est rare. pensée, ou plus exactement par le rapport d'une politique à sa
pensée. La formulation «rapport à sa pensée» indique qu'une
Les lieux du mode. > Com m ent identifier et comprendre la politique se pense comme politique et donc énonce ce qui la
cessation du mode en intériorité? Par une seconde propriété d’un fonde elle-même comme politique.
mode historique de la politique. C e qui atteste de la réalité O n dira qu’il y a un mode historique de la politique quand on
d’un mode est, certes, sa pensée, mais c’est aussi son aptitude peut le réfléchir par le rapport à sa pensée. Dans la mesure où
à la création de lieux de la politique - je donnerai plus loin des il n’existe de politique en intériorité que modale, que la politique
illustrations sur ce point. Le mode n’est pas seulem ent une n’existe que de façon séquentielle, on peut avancer qu’une
pensée de la séquence. Militants, ou acteurs du mode, créent ce politique en intériorité est une pensée.
q ue je nom m e d es lieux. La C o n v e n tio n et les so c ié té s
sans-culotte, pour ce que j'appellerai le « mode révolutionnaire»;
les Soviets et le parti, pour le « mode bolchevique ». Des processus

111
> Mode de la politique en intériorité et en extériorité en extériorité sera saisi du point de ce que font et pensent les
gens dans ce mode. En gardant bien en tête que, dans un mode
La doctrine du mode de la politique est celle que je propose. en extériorité, les gens pensent dans l’espace de l'Etat. Le mode
Les gens pensent sont le bilan que je fais du léninisme, quand, en extériorité est donc bien conforme à la doctrine du mode
par contraste à la logique politico-étatique, il ouvre à la recherche comme rapport d'une politique à sa pensée. Cependant, et
de ce que « peuvent » les gens. C ’est aussi la tentative d’établir, c’est ce qui distingue extériorité et intériorité, dans un mode en
hors tout idéalisme, que dans le syntagme « le mode historique extériorité le point de subjectivation est l’Etat ou le parti-Etat, qui
de la politique est le rapport d’une politique à sa pensée» la organise la pensée des gens. C ’est l’État qui est le référent des
pensée est un énoncé politique. Q ue la politique soit une pensée processus de subjectivation. C e dernier est en extériorité.
est une doctrine qui est aussi le résultat patent de tout travail Ainsi : - dans le mode en intériorité, le point de subjectivation
organisé et approfondi avec les gens. de la politique est la pensée des acteurs eux-mêmes : le processus
Je distingue deux « types » de modes : de subjectivation est lui-même en intériorité -, - dans le mode en
•Le mode en intériorité, où la pensée des gens organise l’action, extériorité, le processus de subjectivation est en extériorité : c'est
crée des catégories nouvelles et invente des lieux multiples. Dans le parti ou l’Etat. D’autre part, quant aux lieux, le mode en
le mode en intériorité, dire que la pensée des gens est en subjectivité extériorité se présente non par une multiplicité de lieux (comme
indique qu’elle porte sur les gens eux-mêmes, ce qu’ils veulent, ce dans un mode en intériorité), mais par la prééminence d’un seul :
qu’ils font, et non sur les structures (classes, formes d ’Ètat, nature le parti ou l'État. Parti ou État se donne comme le lieu unique de
de l’économie) qu’on peut dire objectives. Nous espérons le faire la séquence modale en extériorité.
voir dans les exemples de modes qui vont suivre.
•Le mode en extériorité, disons-le cursivement, est celui où
règne l’État. Il ne sera pas pourtant appréhendé par la description
analytique des form es d’oppression et de dom ination, des
possédants et des femmes et hommes au pouvoir (quand même
cette analyse est toujours à faire, comme nous le verrons), mais
à travers la façon dont les gens traitent cette situation. Autrement
dit, il s’agit de cerner ce que les gens pensent dans un mode en
extériorité, ce que sont les formes de subjectivation des gens dans
cette (mauvaise) situation. L’extériorité signifie la prise en
considération (dans un mode en cours) ou l'étude (dans un
mode clos) des modalités de subjectivation des gens. Le mode

112
Refonder la catégorie de possible sur la capacité des ge
capacité qui soit à jour de l'expérience historique (effondrem!
des socialismes), veut dire : ne pas commencer par la quest
de l’Etat. Com m ent la capacité politique des gens peut trou ‫׳‬
À partir du moment où l’échec des révolutions et le devenir des des formulations adéquates au principe les gens pensent, c
partis communistes en partis-États désavouent le dispositif léniniste, cela le travail de la politique en intériorité. Q ue les formes
et au moment où l’on sort du classisme, c’est-à-dire où la lutte des conscience des gens soient autres que la logique politico-étatic
classes n’est plus opérante subjectivement et politiquement, il est le point de départ d'une telle politique. Si les formes
faut libérer la politique de la problématique de l'antagonisme, et conscience des gens portent sur l'usage de leur capacité, il
ne plus lui donner l’objet État comme consubstantiel. Redisons-le, exact de dire que le subjectif (des formes de conscience) est s.
il faut une approche nouvelle de la politique, et avoir I exigence dans à partir du subjectif (la capacité des gens).
un p re m ie r tem ps de ne plus centrer ou de ne plus fonder la Cependant, pratiquer la politique à distance de l’Etat
politique sur l'État, et au-delà, sur la forme étatique du pouvoir. Une signifie nullement ignorer le caractère central de l'Etat, mais
politique nouvelle sera à dista nce de l'Etat. donner comme question essentielle : quelles sont les formes
L’échec du socialisme n’est pas simplement l’échec de son la subjectivité politique des gens d'aujourd’hui ? C ’est l’avanc
programme, disparition des classes et dépérissement de l'Etat, c’est sur ce point qui redisp o sera, dans des term es autres, I
l’échec d’une centration générale de la politique sur l’État. La prescriptions d’une nouvelle politique de traitement de l’Été
vision objectale de la politique, c’est aussi, aujourd'hui et en France,
qu’il n’y a de politique que de l’appareil d'Etat et de l'intérieur de « La politique est de l'ordre de la pensée», « le subjectif c
ses logiques, telles qu’il les formule lui-même : faire de la politique, saisi à partir du subjectif» et« politique en intériorité », ces tr<
c’est entrer dans le parlementarisme. formulations recouvrent donc une tentative pour envisager
Le projet de la politique en intériorité est à terme à la recherche politique après la fin du classisme et dans un autre espace q
d ’une nouvelle disposition de la question de l'Etat. A savoir, celui de l’Etat. Et, d'abord et surtout, c’est dire que la politiq
comment faire face à l’État quand on n’est ni dans l’hypothèse d’une ne se donne pas dans l'espace d'un objet, que celui-ci soit l'Éi
o p p o sitio n p arlem en taire ni dans ce lle de la d estructio n ou la révolution.
révolutionnaire de l’État en p la ce ? Mais, aucune politique en Une démarche politique en intériorité a pour thèse premiè
intériorité n’est tenable si elle ne se place pas dans une disposition que la politique est une pensée : elle dépend des formes !
nouvelle quant à ce qu’il en est de la capacité des gens et quant conscience des gens et, en cela, elle relève de leur puissan
à ce que j ’appelle le possible. Possible et capacité des gens sont subjective. La puissance subjective des gens est une pensée
les deux piliers de ce que j ’appelle la politique en intériorité. non le simple reflet de leur situation matérielle ou sociale. Ma

115
ce n’est pas le tout de la question. Il s'agit aussi d ’une thèse sur Pourquoi dire de la politique qu’elle est une pensée et ne pas
le caractère irréductible à tout autre espace que celui de la se contenter de la catégorie de conscience chez Lénine ? Je
politique et sur la nécessité de la réfléchir dans sa singularité. ré p è te : Lénine invente la co n scie n ce en politique. C e tte
La politique est ici posée comme ayant un champ de pensée conscience est une conscience de l’antagonisme. C'est-à-dire d’un
propre qui ne peut être, sans que c e lle -ci ne d isparaisse, antagonisme subjectivé. C e qui signifie que le parti s’en empare,
subordonné à un champ extérieur, qu'il soit philosophique, que la contradiction objective devient conscience. O n mesure
économique ou historique. Il s’agit donc de penser la politique la différence d’avec Marx, selon qui les conditions matérielles
à partir d’elle-même et non par d’autres disciplines : la politique d’existence déterminent les formes de conscience. La conscience
a une intellectualité propre. Il faut donc, pour souscrire à cette existe déjà chez Marx, mais elle est un effet, elle est déterminée
exigence (la penser par elle-même), la penser en subjectivité de par les conditions matérielles d’existence. Ch e z Lénine, il n’y a
façon qu'elle ne soit jamais un objet. La penser comme pensée, pas détermination, il y a condition. Et, pour la première fois,
et non comme objet, est ce que j ’appelle procéder par une une dimension subjective apparaît.
démarche en subjectivité. Ètait-il alors possible d ’imaginer à partir de Lénine une
Il n'y a pas de politique en général. La politique ne correspond conscience sans de et donner au subjectif un domaine plus
pas aux invariants ni aux structures des sociétés. Il n’y a de vaste et beaucoup plus indistinct que la simple conscience de
politique qu'en extériorité ou en intériorité. Cette dernière est (l'antagonisme), conscience garantie par le point de vue de
exceptionnelle. Dire qu’elle est une pensée permet de ne pas c la sse ? La politique pouvait-elle relever alors entièrement de la
requérir l’Etat, le pouvoir ou l'histoire pour l’identifier. La dire en conscience et pouvait-on utiliser la catégorie de conscience sans
subjectivité, c’est l’identifier en dehors des ensembles sociaux, objet, sans spécification?
des classes, des conflits sociaux, de la question du pouvoir,
donc hors de tout ce qu’on était habitué à désigner comme Une désobjectivation de la catégorie de conscience me
politique ou « tout politique ». La politique n’est pas partout, elle paraissait possible. Je ne le pense plus. La conscience n'est
n’est pas la gestion de l’Etat, des affaires de l’Etat. L’État est distinct plus la catégorie centrale de la politique. Dans la mesure où je
de la politique. Y compris dans ses transformations dont nous persiste à considérer que la politique est de l’ordre du subjectif,
parlerons, il se donne comme permanent et un invariant des je propose, nous venons de le voir, de l’appréhender autrement :
sociétés modernes. Soutenir que la politique est de l’ordre de par le mode historique de la politique, c’est-à-dire par un rapport
la pensée établit la politique comme singularité. Q ue la politique à sa pensée. Seule la confusion entre politique et histoire,
relève de la singularité, c’est ce dont va répondre la notion de politique et Etat, perm et de cro ire à la perm anence de la
mode historique de la politique. politique. Il n’y a donc que des politiques singulières.

116 117

v ·*‫״‬-·** T7
Chaque mode est une singularité. > Ainsi, les thèses suivantes : •l’Etat et le pouvoir, présentés comme l'ensemble fondateur
«la politique est de l’ordre la pensée» et «la politique est de la politique moderne et comme le réel de la politique. Etat
pensable» s’équivalent non dans une visée généralisante, mais et pouvoir sont considérés comme les concepts par lesquels le
dans une problématique de la singularité, dont le point ultime est réel politique doit être appréhendé;
la caractérisation de la politique comme mode. • les classes, soit com m e ensem ble, soit com m e sujets
L’existence d’une séquence politique - c’est-à-dire d’un politiques dans leurs contradictions ou dans leur antagonisme.
mode historique de la politique - s’atteste de plusieurs façons : O n dira qu’un mode est en extériorité quand la politique est
•Par la création de lieux, on l’a dit. C e s lieux ne sont pas des assignée à un seul lieu, généralem ent l'État (par exemple le
lieux « physiques ». Un lieu n’est pas un énoncé de localisation, parlementarisme) ou le parti (le parti-Etat de Staline) et quand toute
mais bien de délocalisation ; la politique ne s’identifiant plus par pensée est sous la règle de l'État ou du parti, tandis que les
les partis, les classes et les États, mais, dans les modes en politiques a l'œ uvre se donnent sous forme de singularités
intériorité, par des formes de présence à elle-même : assemblées, oppressives. La subjectivation, alors, est en extériorité. Il y a deux
processus, autres formes d’organisation. Le mode cesse quand formes de la subjectivation. En extériorité: elle se donne comme
un des lieux vient à disparaître. Toute politique en subjectivité cohésion, adhésion. En intériorité: elle se donne comme ouvrant
a des lieux, qui sont ses espaces de cristallisation, là où elle se à un possible. Voyons la première.
déploie et s’exerce. La fin de la séquence est sa cessation et Le principe les gens pensent n’est pas un angélisme. Les gens
non sa défaite. pensent peut s'appliquer à des politiques criminelles, par exemple
• Le mode en intériorité incarne l’existence lacunaire de la le nazisme, qui est un mode de la politique - ce dont je ne traiterai
politique dans la mesure où chaque mode se caractérise par une pas ici. Dans le cas nazi, des gens adhèrent au dispositif de pensée,
catégorie singulière, et non au travers d’une structure permanente. le partagent, vivent et meurent pour lui. Le ralliement ne relève ni
O n voit bien que le séquentiel et le non-objectal vont de pair. de la folie, ni de la fascination, ni de l’exercice de l’absolu d'une
Le travail d’identification du mode s’opère par l’identification de contrainte. O n peut donc dire ce ralliement «en pensée», en
la pensée de la politique et par la datation de sa séquence. O n subjectivation, comme chacune, singulière. Le rapport du réel
dira qu’un mode historique de la politique est en intériorité, d'un tel mode est ce qui en organise la domination : terreur et camps,
d'une part, quand, dans une période historique, on peut isoler guerre permanente et extermination3.
une séquence où existe une pensée de la politique et où le rapport
de cette pensée à la séquence est avéré, et, d’autre part, quand
il y a une multiplicité de lieux. 3 - L’extermination des Juifs par les nazis obéit à leur logique de la guerre totale;
à preuve, cette extermination culmine, si l’on peut dire, alors que se dessine leur
O uant à la pensée politique en extériorité, ses principales
défaite militaire. Je renvoie sur ce point à ma contribution au collectif Parafes à
assignations sont : la bouche du présent. Le négationnisme, histoire ou politique ? (Al Dante, 1997).

118 119
En URSS, il est indéniable que l'on a connu, dans des formes l’on a pu facilem ent conclure, e t beaucoup l’o n t fait, que, les
singulières et distinctes, un ralliement à l’État stalinien. C e qui a permis gens, les masses, les classes ayant somme to u te renoncé à la
aux théoriciens les plus réactionnaires, et très loin de quelque révolution e t à l'antagonism e dans les faits, cela signifiait soit
pensée de la singularité que ce soit, de mettre en parallèle nazisme le u r c o n s e n te m e n t à la d o m in a tio n , s o it, au m ieux, le u r
et stalinisme et de tenter d’accréditer l’équation Hitler ‫ ־‬Staline. Dans impuissance. Il est essentiel d ’argum enter une autre position
les deux modes, certes, le point de subjectivation est en extériorité, que celle de l’adhésion e t de l’im puissance. Il est essentiel de
adhésion à la politique criminelle hitlérienne ou à l’Etat terroriste m aintenir le subjectif, y com pris dans le ra p p o rt des gens au
stalinien. La subjectivation ne porte pas directement sur la capacité p a rle m e n ta rism e , sinon la p ré s o m p tio n d ’une ru p tu re est
des gens, mais médiatement, par l’intermédiaire de l’Etat nazi ou impossible. Q u ’il y ait du subjectif, serait-il d ’adhésion à l’ordre
de l’Etat stalinien, à laquelle cette capacité est identifiée : racialisme, des choses, est le seul argument en faveur de la possibilité d’une
identification de la politique et de la guerre totale, dans le nazisme ru p tu re avec l’o rd re des choses. Si les gens pensent, alors
et, sans qu'il y ait relation ni commune mesure, socialisme dans un une autre subjectivation est possible.
seul pays et dictature du prolétariat, dans le stalinisme. Dans un mode
en extériorité, qu’il soit criminel ou non, ce sont les Etats qui sont Récapitulons brièvement. Politique en intellectualité (dont je
les opérateurs de la politique menée. C ’est parce que dans les n’ai pas parlé et d o n t je vais dire un m ot ici), en subjectivité, en
différents cas - y compris celui, heureusement non massivement intériorité sont des form ulations do n t aucune n’est exclusive de
criminel, du parlementarisme actuel en France - le point de l’autre, mais que distingue leur assignation, ou leur destination :
subjectivation existe en extériorité qu’on peut les examiner en • !‫׳‬intellectualité a pour assignation la pratique militante, elle
tant que mode ; et par conséquent, comme rapport aun e pensée. en est l’élaboration conceptuelle ;
Cependant, il y a une autre raison qui me pousse à exercer • la subjectivité a pour assignation le principe les gens pensent ;
le principe les gens pensent dans un mode en extériorité. C ’est • l'intériorité a pour assignation l'existence de la politique, à
évidemment la question : y a-t-il un autre rapport des gens à l’État savoir la théorie du mode e t la mise à l’épreuve de la thèse la
que celui d'une adhésion, dans un espace où l’État est référentiel ? politique est une pensée. Il s'agit donc de form uler une pensée
Q u ’en est-il alors de la capacité des gens, s’ils se posent cette politique de la politique, et de m ettre la politique, y compris celle
question sur eux-m êm es? Q u ’en est-il de la possibilité d’une que nous faisons, à l’épreuve de sa pensée propre.
politique libératrice (pour reprendre ce terme de l’époque de Pour résumer, je dirai donc: mon entreprise est celle d'une pensée
la révolution de 17) dans un mode en extériorité ? politique de la politique; mettant la politique à l'épreuve de sa pensée
De la c rise du cla ssism e , de la c rise de la caté g o rie propre; faisant du rapport d'une politique à sa pensée un plan
d’antagonisme (à l’État), enfin de celle de révolution - peu à d ’épreuve et d'analyse de la politique et soumettant la politique
l’horizon en ces jours de 1985 -, et de leur entrée en péremption, (que nous faisons) à l'épreuve de sa pensée en intériorité.

120 121
to u t une catégorie de la politique, c'est-à-dire ce que je nomme
3 une catégorie prescriptive (je rappelle qu’est p re scrip tif ce qui
DE QUELQUES MODES HISTORIQUES DE LA POLITIQUE ouvre à un possible spécifique).
C om m ent ju stifie r cette thèse4?
Il fa u t d ’a b o rd bien v o ir que l'h isto ire , dans le schèm e
Modes en intériorité classe-dictature du prolétariat-communisme, n’est pas simplement,
ni même principalem ent, histoire du passé, mais histoire de
> Le mode classiste l'avenir. C ’est ce que les adversaires de Marx appelleront son
prophétisme. Ce que Marx énonce est que l’histoire porte sur le
A vec le M anifeste du parti communiste, publié en 1848, présent et sur l’avenir. A partir de ce qui est, elle indique ce qui
s’annonce ce que j ’appelle le « mode classiste » de la politique. peut être une rupture avec ce qui est. Elle bascule alors dans le
O n le répétera encore une fois : identifier un mode est identifier prescriptif, donnant le nom d ’histoire à une figure de la politique.
ses catégories politiques, autrement dit sa pensée de la politique, Marx sait sans doute être historien, avec talent et profondeur,
mais aussi ses dates d’apparition et de saturation. quand il s'agit du passé et du présent5. Mais la catégorie d’histoire
Il faut d'abord rem arquer qu’au XIXe siècle la catégorie de devient prescriptive quand il s’agit de l’avenir. C onjointe aux
classe est dominante. Le p ropre des thèses politiques de Marx catégories de classe, de dictature du prolétariat et de communisme,
ne réside pas dans l’usage de la catégorie de classe (qui n’est pas l’histoire devient un projet de rupture avec l'ordre existant.
inventée par lui, comme il le souligne, mais par des historiens) ni Pour que, dans le Manifeste, un même registre catégoriel
même dans l’invention e t l'usage des catégories qui lui sont puisse ainsi couvrir le passé, le présent e t l'avenir, pour que ce
rattachées: dictature du p rolétariat et communisme. Le point rapport de la pensée au tem ps6 soit possible, il faut que l’histoire
clé est le suivant: dans le Manifeste s'énonce une politique où fonctionne com m e une forme de conscience politique. C 'est
l’histoire est la catégorie de la politique. Dans son usage par le mode cette conscience historique, couvrant le passé, le présent et
classiste, les lois de l’histoire, d ont la postérité usera amplement, l’avenir, qui caractérise l’in té rio rité du mode classiste.
cèdent le pas au présent dans sa relation à l’avenir.
C e tte thèse d o it ê tre prise dans sa fo rce , ou dans son
paradoxe a p p a re n t: l’histoire, celle d o n t Marx d it qu'elle est 4 - Contrairem ent à ce que, dans un autre m aniement de Marx, je disais dans
les chapitres précédents.
« l’histoire de la lu tte des classes », n’est pas seulem ent l’histoire
5 - Voir, par exemple, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La Guerre civile en
o b je c tiv e , ou d e s c rip tiv e , à la q u e lle s’a tta c h e l’idée, bien
France, les articles sur la guerre de Sécession...
postérieure, et largement stalinienne, du « matérialisme historique», 6 - O n verra ultérieurement, dans «Lénine et le tem ps», que cette question
ou de l’histoire comme science. L’histoire, pour Marx, est avant m’importe.

122 123
La conséquence essentielle de cette conception de l’histoire Pourtant, la catégorie de mouvement révolutionnaire est
est que, dans le mode classiste de la politique, il n’y a pas de « parti essentielle comme figure du présent de l'histoire. Elle est, à
de classe». Ce u x que Marx appelle « les communistes » ne sont l’intérieur du mode classiste, ce qui permet la jonction, couple par
qu'une fraction des partis ouvriers et, plus précisément, du couple, puis pris dans leur ensemble, des termes: présent-futur,
mouvement révolutionnaire. C e qui supporte l’unité de l’histoire histoire-politique, intérêts immédiats-communisme.
et de la politique n’est nullement le parti, maïs le mouvement. A ujourd’hui, malgré la crise des référents catégoriels du
Citons, sur ce point crucial, quelques passages : mode : classe, dictature du prolétariat ou communisme, la notion
Les co m m u n istes a p p u ie n t dans les p a y s to u t de mouvement, déambulant dans de mêmes couples, connaît la
mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique fortune qu’on sait. Cela en fait, d'ailleurs, une catégorie circulante
existant (chap. IV). (épithète que j ’oppose à «singulière »), qui permet d'unifier d ’un
Dans tous les mouvements , [les communistes] font de optimisme facile des processus différents. C e qui montre à
la question de la propriété7 [...] la question fondam entale l’évidence que des catégories qui n'ont de force politique
du mouvement (ibid .). véritable que dans l’articulation à un mode (ici le mode classiste)
Dans le mouvement, la fonction des communistes est réglée p e u ve n t, d é s a rtic u lé e s , c o n tin u e r d ’e x iste r en tant que
par la prescription de la conscience historique ; ce sont eux qui représentations désormais obscures et décevantes.
portent l’histoire de l’avenir :
[Les communistes] com battent pour les intérêts et La situation en 1871, après la Com mune de Paris, clôt le mode
les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le classiste, qui avait débuté en 1848, avec la publication du
m ouvem ent présent, ils défendent et représentent en Manifeste. Cette clôture, enregistrée par Marx, tient à ce qu'il
m êm e temps l'avenir du m ouvement {ibid.). est alors évident que le mouvement révolutionnaire, sous sa
Histoire et politique dans l’unité du présent et du futur sont forme la plus déployée, n'est pas le lieu où parvient à s'affirmer
ce dont les communistes, qui sont les militants du mode classiste la prescription politique communiste - par l’intermédiation de la
de la politique, assurent en conscience l’unité. dictature du prolétariat. A vec la Com m une sont saturées les
Ainsi, l’histoire est bien ce par quoi une politique, dans et par catég o rie s de m ouvem ent ré vo lu tio n n a ire et de fractio n
le mouvement, se rapporte à sa pensée. L’histoire est la catégorie communiste du mouvement, qui sont les lieux du mode.
centrale de la pensée du mode classiste de la politique.
J ajouterai que c’est après la Com m une qu’apparaissent
les partis au sens moderne du mot, articulés à l’État parlementaire,
7 - L’abolition de la propriété privée est une condition fondamentale du passage
et tout à fait différents de ce que Marx entendait par la fraction
au communisme. Sa disparition dans la phase de transition (au communisme)
nommée socialisme ou dictature du prolétariat en fera une propriété d’État. communiste des mouvements révolutionnaires. C e s partis - dont

124
le m odèle est la so cial-dém ocratie allem ande 8 - tout en se • Constatons qu'aucun mode de la politique en intériorité n’a
réclamant d’une problématique de classe, voire d’une nature de jamais validé le thèm e du « parti de classe ». En termes de mode,
classe, sont en réalité des organisations étatiques, internes à on a, chez Marx : la fusion de la politique et de l’histoire, et, chez
l’Etat et aux subjectivations qui s’y rattachent. Le ralliement du SPD Lénine : la politique sous condition. Chez Mao Tsé-toung, ce sera
en Allemagne et de la SFIO en France à l’Union sacrée 9 en 1914 la modification de l’antagonisme par la dialectique de la croissance.
fait éclater au grand jour leur homogénéité à l’Etat et liquide la Le thèm e du parti de classe, lui, reste attaché à des modes de
fiction de la nature de classe de ces partis. la politique en extériorité, e t particulièrem ent au m ode stalinien
A l’intérieur de cette dernière séquence, l'apparition du mode de la p o litiq u e . C e p o in t est du plus haut in té rê t p our qui,
bolchevique de la politique, entre 1902 et 1917, mode auquel est comme nous, cherche à prescrire une politique sans parti.
attaché le nom de Lénine, va donner encore un autre sens à la
catégorie de parti : l’énoncé « les classes sont représentées par des
partis » n’y sera plus un énoncé historique, expressif, ni descriptif, > Le mode bolchevique
mais un énoncé prescriptif. Pour Lénine, la politique est sous
condition, et le parti n'est que l’indicateur d’existence de la Je serais bre f ici, ayant déjà beaucoup évoqué Lénine. La
condition. séquence du mode bolchevique commence en février 1902 avec
la publication de Que faire ? et se term ine en octobre 17. Au-delà
Finalement, l’intérêt immense du Manifeste est triple : de cette date, on assiste à l’étatisation du parti. Le parti et les
•Y opère un mode de la politique, un mode en intériorité, le Soviets, qui sont les lieux du mode, disparaissent et deviennent
mode classiste, qui organise une fusion en conscience de l’histoire des appareils d ’Etat.
et de la politique. C e m ode ne se c a ra c té ris e pas par la c o n s c ie n c e de
•O n y repère la nature séquentielle du thème du « mouvement l’antagonisme, comm e on p o u rra it s’y a tte n d re é ta n t donné
révolutionnaire », lequel n’a de véritable sens politique qu’à l’im p o rta n c e que je lui a ttrib u a is dans les « N o te s sur le
l’intérieur du m ode classiste et dont les vertus politiques post-léninism e», mais com m e le m ode de la politique sous
disparaissent avec la Com m une de Paris. condition. Là résident sa pensée et sa singularité.
La capacité politique (prolétaire) n’est ni innée, ni spontanée,
ni structurale, mais dans l’obligation d’énoncer ses propres conditions
8 - Avec le SDAP (Parti social-démocrate des travailleurs), fondé en 1869 d’existence. C ette condition convoque le parti, mais celui-ci n’est
par A. Bebel et W. Liebknecht, qui se transform e en 1880 en SPD (Parti pas l’expression d’une classe, il est lui-même sous condition : il ne
social-démocrate d’Allemagne).
se forge qu’à proportion de la conscience de l’antagonisme, sous
9 - Ralliement à la politique de guerre à outrance entre nations européennes en
1914. c e tte c o n d itio n donc, qui est aussi celle de la p e rsp e ctive

126 127
révolutionnaire. C e tte conception est donc en écart avec la vision Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, ! 936).
spontanée ou expressive de la politique et du social. La révolution Sont exposées les lois de la guerre, de la guerre révolutionnaire
prolétaire, l’antagonisme avec l’ordre social et politique existant, - dont le système « Longue Marche10», la règle de l'encerclem ent
encadrent certes la pensée léniniste de la politique mais ne la des villes par les campagnes - et les lois de la révolution en
constituent pas dans sa singularité. C ette singularité réside dans Chine. Car, immédiatement, les lois sont considérées dans la
ce que je nomme le mode de la politique sous condition. relation à leur temps, à la conjoncture. O n n’est pas dans une
Le parti est sous la condition de la conscience de l’antagonisme, acception dogmatique de la loi : les lois changent, et changent parce
laquelle est subjective. Mais il n'est nullement un garant, comme que la situation change. C e ne sont pas les lois de l’histoire qui
chez Staline. La condition qu’est le parti, ou autrem ent d it ce agissent, mais celles qui p e rm e tte n t de tra ite r les cas : les
qu’énonce le parti, est sous condition de son adéquation aux com plexités situationnelles, les circonstances dramatiques. Le
situations. O n est très loin de la façon d ont les partis des pays m ode dialectique est ici déshistoricisant. Et déshistoricisant, en
socialistes o n t fonctionné dans leur devenir de partis-Etats. ce que, subo rd o n n a n t l’histoire aux masses, ce tte catégorie
proprem ent maoïste, il fait disparaître l’histoire au profit de ce qu’il
a nommé «l’enthousiasme pour le socialisme». L'enthousiasme pour
> Le mode dialectique le socialisme n’est pas (seulement) celui d’un «horizon radieux»,
mais une doctrine singulière de la croissance (terme ici nullement
Le m ode d ia le c tiq u e (« d ia le c tiq u e » est ici, on le verra, économique), inscrite dès à présent dans les formes que prend
paradoxal) est le mode de la guerre révolutionnaire d o n t Mao l’arm ée: non pas uniquem ent force militaire, mais pratiquant au
Tsé-toung est le nom propre. Il s’étend de 1928 à 1950, c’est-à-dire travail de masse, y étant astreinte. C ertes les lois doivent traiter
de la publication de Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en la conjoncture. La situation est «complexe». Elle est situation
Chine ?jusqu’au dé b u t de la guerre de Corée, quand cessent les d’ensemble et situation des parties. Travail de masse e t situation
modalités de guerre révolutionnaire. form ent un couple chez Mao. C ’est à partir de ce couple que les
Dans ce mode, le rapport de la politique à sa pensée s’effectue lois sont formulées. «La situation est variable», il faut des lois
dans la c a té g o rie des lois, qui s e rv e n t à a p p ré h e n d e r les diverses qui perm ettent de la traiter.
conjonctures et les situations.
Il existe chez Mao une démarche en termes de connaissance
d ont la catégorie centrale est celle de loi. Il existe une m ultiplicité 10 - La Longue Marche est évidemment une réponse tactique à un encerclement
de lois, toutes destinées à tra ite r des situations. Prenons par et à une menace d’anéantissement. Mais elle sait devenir une loi de la guerre
révolutionnaire : là où elle se porte, dans toute la Chine, elle apporte avec elle la
exem ple un de ses textes sur la guerre : « Le Parti communiste pensée politique. Ce détour obligé se change en loi du détour. Cette loi du détour
chinois e t la guerre révolutionnaire en C hine » (chap. Il des s’applique aussi à l’encerclement des villes par les campagnes.

128 129
Mais la plus générale qui nous intéresse, portant sur la Pourquoi affecter «d ialectiq ue» à ce mode-là et ne pas
croissance est la suivante: « le nouveau se construit dans la lutte I avoir repéré dans Marx ou dans ce que j'appelle le mode
contre l’ancien ». bo lcheviq ue? Marx annonce une dialectique maïs affectée à la
question du matérialisme et au renversement de Hegel, quand
La pensée est largement assignée à l’élaboration et la formulation même je diverge avec lui sur ce point. C h e z Lénine, il y a une
des lois. Elle possède une grande mobilité, c ’est son allure dialectique des contradictions bourgeoisie/prolétariat et une
ininterrompue, et prête une attention extrême à ce qui change, au approche d’un subjectif (la conscience de) non dialectisable.
«nouveau», marque d'une touche non dogmatique. La règle Ajoutons à cela l'existence, chez Lénine, d’un écart entre l’histoire
d’élaboration et le processus de formulation d'une loi, et de celle et la politique, écart que le parti est commis à résorber en
portant sur le nouveau dans son opposition à l’ancien, mettent en prenant le pouvoir et donc, en changeant l’histoire.
place un rapport du subjectif et de l’objectif, c'est-à-dire ici un rapport Or, chez Mao, la pensée n’est pas celle d’une adéquation, quelle
de la pensée et de ce que Mao nomme la réalité objective. C'est qu elle soit, entre la politique et l’histoire. L’histoire est absentée
donc une dialectique. La dialectique opère par accumulation de au profit de la loi. Aucun espoir de fusion entre politique et
la connaissance sensible, nommée enquête et par bond vers le histoire ne se présente jamais. Et, en même temps, existe un
concept. Identifier la politique comme connaissance est le but. optimisme politique, non cet optimisme historique des lendemains
O n est d o nc d ans un p ro ce ssu s de co n n a issa n ce . La qui chantent, mais un optimisme politique dont la catégorie
connaissance politique est spécifique. Spécifique, dira Mao, à qui majeure est les masses, les « larges masses ». Nouvelle catégorie.
se rallie au matérialisme dialectique, c ’est-à-dire au marxisme, À entendre non au sens béat où ce terme fut pris, mais dans un
c’est-à-dire au prolétariat. Le matérialisme dialectique diffère de processus où la catégorie des masses se subordonne l’histoire.
tout autre : (!) parce qu’il sert le prolétariat, (2) parce qu’il s'appuie Les masses sont prises dans le processus de la pratique et
sur la pratique. des énoncés. C est dans ce cycle que les lois de la pensée et de
Il a une assignation de classe : notre tactique et notre stratégie la pratique sont formulables. Les masses chez Mao ne font pas
ne peuvent être utilisées par d’autres que nous, dit en substance I histoire, elles sont I histoire. Si bien qu’il n’y a plus d’histoire. Celle
Mao ; « aucune armée opposée au peuple ne peut utiliser notre qui cependant subsiste est celle des ensembles : on trouve des
stratégie et notre tactique ». Tactique ou loi de la partie (de la thèses historiques sur l’impérialisme (il lie tout, dit Mao), ou sur
bataille, de l'engagement), stratégie ou loi de l’ensemble, ces lois l’URSS. Mais l’histoire au sens de Marx, dans sa fonction active,
ne « circulent » pas. C e sont les lois d ’une politique. La politique, « réalisatrice », a disparu. D où ce nouvel optimisme, qui s'appelle
ici, a des lois. « confiance dans les masses ». Ainsi « les masses nourrissent un
J ’appelle m ode d ia le ctiq u e ce rapport d’une politique à sa enthousiasme débordant pour le socialisme ». Pas pour l’histoire.
pensée. Le mode dialectique déshistoricise.

131
Le m ode dialectique est celui où la catégorie de masse est ici au cœ ur de la doctrine : celle de la croissance. C e tte dernière
essentielle. Mais quel est le processus de la dialectique? C ette perm et une transformation de la catégorie d’antagonisme : il n’est
dialectique n'est pas celle entre le parti et les masses. Pourtant pas conçu comme attaque frontale, chute brutale de l’Etat en place
« il faut avoir confiance dans les masses » et « il faut avoir confiance ni menées insurrectionnelles contre lui, mais comme transformation
dans le parti ». Rien ne peut avoir lieu sans le parti, même s'il y a et passage partiel au socialisme: les régions libérées. Donc, au
des cas de rébellion contre le parti, comme lors de l’affaire Peng lieu de la d octrine de l'antagonisme à l’Etat de classe, ou d'une
Dehuai1'. Certes, le parti est im portant mais il n'identifie pas le mode, pensée en term es d ’étapes historiques (insurrection citadine,
ni la dialectique. La dialectique est celle de la connaissance, de révolution, dictature du prolétariat), la croissance est, à travers
la p e n sé e e t de la ré a lité o b je ctive , c o n fro n té e a u x g ra n d e s la guerre du peuple, celle du socialisme.
s itu a tio n s. Et c’est une dialectique qui met en ra p p o rt et en
conflit deux subjectifs, certes la pensée, mais aussi la situation. La Les masses se subordonnant l’histoire, on n’est ni chez Marx
situation n’est pas seulement la réalité objective, elle est la réa lité ni chez Lénine. L’antagonisme prend une autre signification : il est
o b je c tiv e en situa tion . tra n s fo rm a tio n et édification localisée du socialisme dans la
Il faut donc procéder par grandes situations : la guerre, les forme de la région libérée. Dans le mode dialectique, la lutte entre
guerres, d o n t on p eut fo rm u le r les lois, qui sont celles de la b o u rg e o is ie e t p ro lé ta ria t (sans o u b lie r la lu tte c o n tre le
politique dans la guerre, ou p lu tô t de la politique dans la situa tion féodalism e) se donne sous les espèces du m o u v e m e n t. Le
de guerre. C ’est ainsi q u ’il fa u t e n te n d re com m e l’une des m ouvem ent (de croissance du socialism e) d e vie n t une des
principales thèses de cette dialectique : « L’armée rouge est une catégories de pensée du m ode e t de la pensée de la politique.
organisation armée chargée des tâches politiques de la révolution.» La dialectique prend comme axe le passage du féodalisme et de
L'armée pratique le travail de masses, elle nourrit l’enthousiasme la bourgeoisie au socialisme. Le passage au socialisme n'est pas
pour le socialisme. e ffe ctu é par l'insurrection sur le m odèle de 1917 ni par une
A ucune situation ne peut renoncer au principe des masses. bascule de l’État bourgeois dans l’État prolétarien, mais par le
Le mode dialectique est ce qui s’appuie sur la capacité humaine, m ouvem ent croissant que les régions libérées ont incarné. La
si est m obilisée la ca p a cité p o litiq u e . Pour m o b ilise r c e tte notion principale devient celle de la croissance et décroissance,
capacité po litiq u e le d ispositif nécessaire est celui des masses, de « ce qui croît et ce qui décroît ». Le mode dialectique est donc
du peuple, du parti, des classes. P ourquoi? Parce que l'on estIl ce lu i de la d ia le c tiq u e e n tre d é c ro issa n ce e t croissance.
M ou vem e nt, tra n sfo rm a tio n , croissance, sont les catégories de
la pensée du mode. C elle de masses p e u t être considérée
I l - Dirigeant de la 3' armée durant la Longue Marche, il fut destitué en 1959 pour
comme le p o in t de subjectivation du mode.
avoir sévèrement critiqué le Grand Bond en avant, politique de collectivisation et
d’industrialisation des campagnes.

132 133
La place non centrale de l’antagonisme est donc essentielle ce tte phrase de Mao souvent répétée : « la question de savoir
pour id e n tifier ce m ode en intériorité. Existe une positivité dans lequel des deux vaincra, le socialisme ou le capitalisme, n’est
le m ode dialectique, qui porte sur la signification nouvelle de pas encore vraim ent résolue». Et il ajoutera que cent ans n’y
l’antagonisme : il ne p eut pas tout, il lui faut la notion de masses su ffiro n t pas.
pour se m odifier. L’antagonisme n’est transform ation que si la
p ra tiq u e des masses est a u tre que ce lle de l’antagonism e
traditionnel et de l’assaut frontal. Ici, on a la pratique du socialisme Un mode en extériorité : le mode parlementaire
dans les régions libérées et dans le ra p p o rt de l’arm ée aux
villageois e t au peuple en général; et cela dans l’antagonisme J'ap p elle « parlem entarism e » le mode historique de la
même de la guerre. politique actuellement dominant en France depuis 1974. Par ce
Le matérialisme subsumé à la dialectique de la croissance term e je n’e n te n d s pas ici d é sig n e r le m u ltip artism e dit
p ropre au m ode évite to u t objectivism e. Ne conserver que la démocratique. Les partis sont des formations étatiques voués à
contradiction antagonique devient de l'objectivism e. La réalité l'alternance du pouvoir et non représentatives (de classes et de
est qu'existent des contradictions non antagoniques que Mao leurs intérêts spécifiques).
appelle « contradictions au sein du peuple ». D’ailleurs, un mode historique de la politique, quand même
Dialectique aussi parce qu’il repose sur une nouvelle doctrine il a l’Etat pour centre e t pour lieu, est to u t autre chose qu'une
de la contradiction, le mode a en son centre un matérialisme forme de l'Etat. La dimension ju rid iq u e e t constitutionnelle, la
dialectique de la transformation distincte de la théorie stalinienne distinction des pouvoirs, la reconnaissance des libertés d ’opinion,
de la contradiction. Le point de réel du mode est en subjectivité : d'association, etc., so n t des tra its s tru c tu ra u x de l’ Etat. Ils
c'est la fonction donnée à la catégorie de masses. n’id e n tifien t pas le mode parlementaire.
C ’est donc la guerre du peuple, considérée comme facteur J’appellerai donc « parlementarism e » non la form e de l’Etat,
de croissance et de transformation qui identifie le mode et qui mais des form es de conscience soumises à une configuration
est le lieu privilégié de la dialectique. C 'est une dialectique de singulière qu ’on peut isoler à partir de ses énoncés et de ses
la c ro is s a n c e d ans le c a d re m arxiste d ’une th é o rie des déclarations. Le parlem entarism e est consensuel et fonctionnel.
contradictions que Mao remanie de part en part. Les lieux du
mode sont ceux de la guerre révolutionnaire : l’armée, le parti,
le front uni. Les limites temporelles du mode vont, on l’a dit, de > L'État consensuel
1928 (année de «Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en
C h in e ? ») à 1950 (début de la guerre de C o rée, où cessent les Le parlementarisme est un mode en extériorité. Cela veut dire
modalités de guerre révolutionnaire). Je voudrais terminer par qu'il dénie que la politique soit une pensée. Sa conception de

134 135
la p o litiq u e e s t q u ’e lle n ’e s t pas une p e n s é e ; e lle e st > L’État fonctionnel
constitutivem ent une opinion sur le gouvernem ent. Les partis
politiques parlementaires sont des organisateurs en conscience L’État peut être d it fonctionnel quand il ne se prétend plus
de te lle s o p in io n s. De ce p o in t de vue, ces p a rtis ne fo n t représentatif du corps social et s'identifie par la mise en évidence
q u ’organiser la dimension subjective de l’État. Il en résulte que de la technicité étatique et de ses contraintes (les décisions y
les partis parlementaires ne sont pas des organisations politiques, sont toujours présentées comme de bonnes décisions techniques).
mais des organisations étatiques. Le parlementarisme, en tant que Le fonctionnel ne se rapporte qu’à l’Etat comme tel. « Fonctionnel»
politiq u e en extériorité, se laisse décrire comme fonction de veut dire par conséquent que l’Etat n'est plus dans l’antagonisme
l’État-partis (au pluriel). et qu’il n’est plus dans le programmatique: la fin du programmatique,
La subjectivation po litiq u e parlem entaire ne relève pas du qui date des premières années M itterrand, est la fin de l’idée que,
principe les gens pensent, mais du principe les gens ont des à travers un ensemble de mesures promises, ou proposées, on
opinions. Le vote, qui est le point d’articulation institutionnel entre pouvait o rie n te r l'É tat et que des choix dans sa politique se
le su b je ctif d ’opinion e t l’o b je ctivité gouvernem entale, est le donnaient comme possibles. « Fonctionnel » indique que le champ
seul acte politique essentiel du parlementarisme. En ce sens, voter des possibles de l'Etat est très limité et que, peu à peu, les formes
est toujours, quelles que soient les intentions du votant, un des prescriptions sur l’Etat disparaissent2‫׳‬. Au fonctionnel correspond
ra llie m e n t s u b je c tif essentiel au m ode p arlem entaire. C ’est un «consensuel», qui présente l’État dans son aspect autoritaire et
pourquoi to u te ru p tu re po litiq u e réelle avec ce m ode prescrit, répressif, inaccessible et séparé, et qui a pour but de souligner
non pas exactem ent l’abstention, mais le non-vote. l’espace restreint et contraint laissé au champ des consciences.
Le v o te ne s e rt n ullem ent à « re p ré sen te r» les opinions.
L’articulation entre la subjectivation d ’opinion et le gouvernement La technicité, comme essence de l'État fonctionnel et consensuel,
n’est pas représentative. Le vote est le signe d ’une adhésion à est essentiellement à valence économique. L’État fonctionnel n’est
l’État, q u ’il re conduit comme tel, quels que soient les partis en nullement l'État du capital, capital qui s’en trouve disjoint - c’est le
lice. Ce qui a p our conséquence que quelles que soient les
«philosophies politiques» d o n t les partis en lice se prévalent, 12 - De possibles formes de prescriptions sur l’État s’inscrivent dans une situation
organisateurs q u ’ils sont d ’une opinion sur l’État, il n’y a q u ’une politique où le rapport de force qu’on dira du « peuple face à l’État » peut être en
la faveur du peuple, la puissance de l’État étant liée à une doctrine du peuple entier
politique, unique. Les diverses cohabitations que la France a
et en ce sens relativement limitée. Une telle situation est en contraste évident avec
connues en tém oignent. ce que )’appelle, aujourd’hui en 2012, YÉtat séparé, mutation conduisant à un « État
sans peuple », lequel est fractionné, par un lourd appareil répressif et législatif -
particulièrement entre «immigrés» et Français - amorcé dès M itterrand et
généralisé sous la présidence de Sarkozy, où le champ de prescriptions ou de
possibles est totalement destitué.

136 137
sens même q u ’on p eut donner au m ot «économ ie13» -, mais il L'Etat parlementaire est en fait régulé du dehors par le capital.
intériorise ses exigences, ainsi que celles de la crise, et en fait un Il n’est pas l’Etat du capital (au sens d'une représentation de
article de foi. En définitive, le consensuel consiste à laisser à classe), mais il en supporte la régulation. L’autonomie de l’économie
l’économie une partie du domaine de la politique relevant de l'Etat est ce à partir de quoi se forgent les normes de l’État, et aussi ce
et du gouvernement, et à réduire l'espace subjectif non - et c’est à partir de quoi il tente de soum ettre les opinions et à l'unité du
le p a ra d o x e - à l’é co n o m ie , mais à des valeurs é ta tiq u e s, fo n c tio n n e l et à la totalité du consensuel. On peut dire aussi que
en argumentant du caractère externe de l’économie, alors qu’une l’économie est ce à partir de quoi le gouvernem ent établit une
partie significative des décisions p o rta n t sur l’économ ie relève sphère de la nécessité. C ’est toujours à partir de l’économie que
de la po litiq u e étatique. Le consensuel vide le faire étatique s’énonce ce qu’on est «obligé» de faire, et surtout de subir. C ette
de ses dimensions prescriptives, to u t en proposant de ce n tre r nécessité, dont tout le travail propagandiste de l’État parlementaire
l’opinion non sur la politique réelle de l’Etat, mais sur son aspect est de la convertir en subjectivation, concentre l'extériorité de la
fo n ctio n n e l, présenté p rin cip a le m e n t sous form e de valeurs régulation par le capital.
morales.
En tant qu’il fonctionne, l’État doit disposer d’une majorité dans Enfin, le parlementarism e prend position sur les lieux qui ont
le personnel politique professionnel issu des partis. Le vote est été identifiés par d ’autres modes de la politique, ou par lui-même.
destiné à produire une telle majorité, et le mode de scrutin y veille. De l’usine, il proclame quelle est le lieu du temps (pour le PCE,
Disons que le vote transforme (sans exhiber cette transformation) elle était le lieu du co llectif de classe ; pour nous, elle est un lieu
les subjectivations plurielles des opinions sur le gouvernement en politique). L’identité du lieu est prescrite par le tem ps de travail,
l’unité d’une fonction. Une telle transformation exclut en vérité toute lui-même assigné à la production des marchandises. C ’est ce qui
représentation. En tant q u ’il exige le consensus, en même temps soutient la préférence accordée au m ot « entreprise » sur le mot
qu’il le produit, l'État ne d o it avoir aucun programme, car to u t « usine ». Le mitterrandisme a eu pour fonction centrale d’éliminer
programme suppose qu’il est l’expression d ’un groupe particulier l’énoncé (propre au PCE) : l'usine est le lieu du c o lle c tif de classe,
(pendant très longtemps, d ’une classe). Le vote transform e les et de com battre l’énoncé (de l'Organisation politique) : à l’usine,
vagues program m es ou promesses des partis (organisateurs il y a l'ouvrier. Pour le parlementarisme, à l’usine il n’y a personne
transitoires des opinions sur l’État) en l’autorité d ’un consensus. (personne qui so it p o litiq u e m e n t significatif). Il n’y a que la
production. Dès le mitterrandisme, la conviction parlementariste
s’est nourrie sur l'éradication de to u te figure ouvrière.
Du pays, le parlem entarism e déclare qu’il est défini par « les
13 - Au contraire des pays socialistes où l’économie n’est pas disjointe de l’État,
Français ». C ette identification du pays par la notion juridique de
ni autonome. On peut avancer la thèse suivante: il n’y a pas d’économie dans le
socialisme. Je discuterai de ce point dans « Chercher ailleurs et autrement ». nationalité a pour réel un réseau perm anent de surveillance et

138 i 39
de persécution des « non-Français» e t des « Français de papier»,
selon l'expression des jeunes des cités. L'énoncé central du 4
parlem entarism e en situation est: il y a un problème immigré. ANNEXES

Sur la question nationale, le parlementarisme reste en compte


de son total effondrem ent face aux nazis. Le pétainisme récurrent
(y com pris les gerbes des présidents successifs sur la to m b e du La matière de la politique
félon) vise à in te rd ire to u te discussion ouverte sur l'extrêm e
précarité de la conscience parlem entariste en ce qui concerne Sont désignés là les champs réels auxquels toute pensée de
le pays ; et, plus généralement, à interdire qu’on aperçoive q u ’en la politique s’affronte.
France la référence à l’Etat-nation (et à son sous-produit « les
Français ») a co u ve rt à plusieurs reprises (!940 ‫ ־‬e t 1958 , guerre
en A lgérie) l’e ffo n d re m e n t de l'E ta t parlem entaire dans des > Sur le rapport des usines et de la politique
conditions ignominieuses.
C o n tre to u t cela, nous déclarons que le pays est l’ensemble Soutient-on l’extériorité nécessaire ou l’intériorité possible des
de ceux qui y vivent, qu’il n’y a pas de « problème immigré », qu’on usines à la politique? Peut-on avancer la thèse qu'énoncer usine
ne p eut id e n tifie r p o litiq u e m e n t ce pays sans ses usines e t sans comme lieu politique est l’aune de la capacité politique ouvrière?
fig u re o u v riè re , e t q u e la ré a lité du p é ta in is m e a é té un Dans la politique du P C F , le syndicat (la C G T ) propose de
e ffo n d re m e n t s u b je c tif de l’ É tat p a rle m e n ta ire - dans son définir l’enjeu du rapport des usines à la politique aux « intérêts
acception ancienne de multipartisme représentatif - livrant le pays o uvriers» dans les faits principalem ent aux salaires. Si les
à l'armée nazie. référents que la C G T cite peuvent être le mouvement ouvrier,
Toute ten ta tive de dessiner une po litiq u e en in tériorité, ou le prolétariat, sa pratique est interne à la régulation institutionnelle
une p o litiq u e comme pensée, exige une ru pture radicale avec de la contradiction capital/travail. Dans la vision parlementaire
le parlementarisme. Une telle rupture ne peut être un simple fait de la politique, les usines sont en extériorité affirmée à la
d’opinion (marmonner, se plaindre, dire que tout va mal, déblatérer politique. L’esp ace de la production est présenté comme
contre les politiciens, s’abstenir par humeur, gloser sur la « crise autonome de celui du système politique. Il n’y a de problématique
de la citoyenneté », être écologiste, vouloir recomposer la gauche, de l’usine que productive.
réform er le PCF, en appeler à la République, et autres fariboles). Dans l'hypothèse d’une pensée politique en intériorité, il s’agit
Une ru pture m atérialiste exige q u ’on fasse une p o litiq u e non de mettre la politique à l’épreuve de l'usine. Les ouvriers de
parlementaire, et contre le parlementarisme. Le nom de ce faire Shanghai, en 1966-1967, l’avaient tenté ; avec d’autres hypothèses,
est: Organisation politique. les ouvriers de Gdansk, en août 1980, en ont développé l’ambition.

140 141
> Sur les rapports du peuple à la démocratie L’identité nationale concerne l’historicité de la France, et non
pas une image des Français. C ette image des Français conduit au
Com m ent évaluer la démocratie en regard non de l'Etat, lepénisme. Au contraire, dans notre vision de la politique de la
mais du peuple ? La démocratie n’est pas - ou du moins n’est pas France, la multinationalité du peuple est un point essentiel.
principalement -, contrairement à ce que Lénine affirme, une forme Quoi qu'il en soit, toute politique réfléchit et prend position sur
d’Etat. C ’est une capacité du peuple quand il se constitue en sujet l’historicité nationale. C ’est bien une des matières de la politique.
politique. O n connaît les grands exemples historiques : l’histoire
du Soviet de Petrograd et le mouvement général des Soviets en Au regard de ces trois matières, ou contradictions, il n’y a de
février 1917 et dans les mois qui suivirent ; les conseils ouvriers politique progressiste, radicale ou révolutionnaire que lorsqu’elle
hongrois de 1956 ; la Com m une de Shanghai ; et, sous ses formes est en mesure de déployer une pensée en intériorité.
et ses limites, mai-juin 1968 en France.
Est-il de la nature du p e u p le q u ’il se co n stitu e en sujet
politique de façon circonstancielle et que pour les autres périodes Trois propos
le pouvoir d ’Etat, quelles q u ’en soient les modalités, incarne le
registre de la po litiq u e ? > Sur le matérialisme

Il y a une p o s itio n , c e lle d ’A lth u s s e r, qui tie n t que le


> Sur l’identité nationale et l'historicité interne à cette identité matérialisme est connaissance scientifique du réel, q u ’il en est
la science ; ainsi, dit-il, le matérialisme historique est la science
L’id e n tité nationale d o it être pensée dans son historicité de l’histoire. La conscience est correctem ent politique si elle est
effective. Il peut y avoir une historicité nationale com plètem ent scientifique. Le matérialisme est ainsi un adossement politique
défaite, comme avec le pétainisme en 1940. Il s’agit d ’une terrible parce que scientifique. La conscience com m e espace de la
défaite subjective. Il est impossible de réfléchir l’identité nationale p o litiq u e est abolie, e t la p o litiq u e est subsum ée sous les
française sans faire le bilan réel de la guerre de 40, et un de ses catégories de la science et de la théorie.
effets, toujours actuel : la division de l’Europe en blocs, avec en C ’est pour cela qu'Althusser, lorsqu’il est interpellé sur la
son cœ ur l’Allemagne coupée en deux. Nous pensons qu’il n’est politique, répond soit par la science, soit par son appartenance
pas bon que la force d ’un pays se construise sur la faiblesse des au PCF.
autres. Dans l’idée qui est la nôtre de la France en Europe, il Il faut, me sem ble-t-il, assigner le m atérialism e non pas
convient de soutenir le processus de réunification dém ocratique seulem ent à la connaissance des entités du réel, mais à ce que
de l’Allemagne. la conscience p o rte sur le réel. La connaissance rationnelle,

142 143
scientifique du réel social, économique, historique est nécessaire ; LÀ CATEGORIE DE REVOLUTION
mais l’enjeu du matérialisme, ce n’est pas la science, c'est la
conscience politique, c’est la politique.
DANS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

> Sur la dialectique

Je me suis séparé de la dialectique. Si j'avais dû l’endosser, j ’aurais


dit ce qui suit. Totalité et totalisation; le noyau de la dialectique que
je propose est que la conscience soit un rapport du réel. Appelons
totalisation ce processus. Soutenons que la politique en intériorité
est la seule totalisation matérialiste par différence d’avec la morale
(et la philosophie), totalisation a-matérialiste, ou d ’avec la religion,
totalisation anti-matérialiste.

> Sur la liberté

La question de la liberté se d é b a ttra it entre le champ de la


conscience et le champ du pouvoir.
La lib e rté n’est pas la conscience de la nécessité, comme le
soutenait Engels, mais un choix de résolution de la confrontation.
La liberté est la maîtrise, pratiquée dans le champ de la conscience,
de la confrontation entre le champ de la conscience e t celui du
pouvoir.
Elle est sous c o n d ition de la p o litiq u e , plus précisém ent
d ’une po litiq u e assumant l’épreuve de sa pensée en intériorité.

La première version de ce texte - version écrite d’une conférence prononcée le


7 mars 1988 - a été publiée le même mois, sous la forme d’une brochure: «Les
Conférences du Perroquet, numéro 15», supplément au n78 ‫ ־‬du journal Le Perroquet

144
scientifique du réel social, économique, historique est nécessaire ; LA CATEGORÌE DE REVOLUTION
mais l'enjeu du matérialisme, ce n'est pas la science, c'est la
conscience politique, c’est la politique.
DANS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

> Sur la dialectique

Je me suis séparé de la dialectique. Si j’avais dû l’endosser, j'aurais


dit ce qui suit. Totalité et totalisation; le noyau de la dialectique que
je propose est que la conscience soit un rapport du réel. Appelons
totalisation ce processus. Soutenons que la politique en intériorité
est la seule totalisation matérialiste par différence d’avec la morale
(et la philosophie), totalisation a-matérialiste, ou d'avec la religion,
totalisation anti-matérialiste.

> Sur la liberté

La question de la liberté se débattrait entre le champ de la


conscience et le champ du pouvoir.
La liberté n’est pas la conscience de la nécessité, comme le
soutenait Engels, mais un choix de résolution de la confrontation.
La liberté est la maîtrise, pratiquée dans le champ de la conscience,
de la confrontation entre le champ de la conscience et celui du
pouvoir.
Elle est sous condition de la politique, plus précisément
d'une politique assumant l’épreuve de sa pensée en intériorité.

La première version de ce texte - version écrite d’une conférence prononcée le


7 mars 1988 -a été publiée le même mois, sous la forme d'une brochure: «Les
Conférences du Perroquet, numéro 15 », supplément au rf 78 du journal Le Perroquet

144
Avant-propos

J ’avais proposé, dans ma conférence de novembre 1985, la


problématique des modes historiques de la politique. J'appelais
mode ce par quoi se développe le rapport d'une politique à sa
pensée.
Un certain nombre de thèses étaient soutenues :
•La politique est de l’ordre des phénomènes de conscience,
du subjectif, en même temps qu’elle est rapport du réel.
•Si l’existence de l’Etat est un invariant à la mesure de l'existence
des contradictions de classe, la politique en intériorité - celle qui
n’a pas l’État et l’économie pour référents, politique progressiste,
émancipatrice -, existe de façon séquentielle, séquence définie par
la durée d’existence de son mode.
Il faut convenir que l’existence de la politique en intériorité,
des modes historiques de la politique en intériorité, est une
chose rare et singulière, exigeant chaque fois une investigation
minutieuse.
J ’avais proposé de reconnaître le mode bolchevique de la
politique, ayant existé, disais-je, en Russie de 1902 à 1917, de la
rédaction par Lénine de Que faire ? à la révolution d’Octobre (la
prise du pouvoir ouvrant une période complètement autre où le
parti est en charge de l'Etat). Parmi les indications qui me

147
conduisaient à considérer le mode bolchevique comme un mode de la politique en intériorité, pour lesquels la question de l'historicité
historique de la politique en intériorité,je voudrais en rappeler deux: se pose autrement. O n songe bien évidemment à l’expérience
1. Lénine fonde la politique révolutionnaire ; il est celui qui en chinoise, où ce n’est pas la révolution qui est vecteur en historicité
formule les énoncés : la politique révolutionnaire elle-même est sous mais la guerre révolutionnaire telle que la formule Mao Tsé-toung.
condition. Il ne s’agit pas simplement de question de programme, (Quant à l'analyse de la Révolution culturelle en termes de mode
programme socialiste contre programme bourgeois. Cela, Marx et historique de la politique, le travail reste à faire.)
Engels en débattaient déjà en !875 avec la social-démocratie
allemande à propos du programme dit de Gotha. Il ne s’agit pas
d’analytique ni de programmatique à propos de la société, des Historicité, histoire et politique
classes ou de l’Etat, mais de contenus de conscience. Précisément,
Q u e faire ? propose de déterminer quelles sont les conditions de Mais pourquoi aujourd'hui, 1988, dans la situation militante où
la conscience politique en Russie en 1902. nous sommes, s'intéresser politiquement et non pas historiquement
J ’énonçais la première thèse du léninisme ainsi : la politique à la Révolution française, dont Clemenceau disait quelle est « un
en intériorité est sous condition de la formulation de ses conditions bloc, un bloc dont on ne peut rien distraire, parce que la vérité
d ’existence et de son champ. Elle est sous condition d'énoncer historique ne le permet pas ».
sa propre pensée, donc de s’identifier, c’est-à-dire aussi de Eh bien, pour des raisons actuelles, et pressantes. Peut-on
marquer ses différences et ses ruptures. Non spontanée, elle n'en penser la révolution ? Et peut-on la penser sans le parti, sachant
est pas moins conscience et non pas science, de l’ordre du que d ep u is Lénine révolution et parti form ent un co uple
subjectif et non de la connaissance (tout en ayant le plus grand indissociable ?
souci de la bonne science et de la bonne connaissance, mais en Deux mouvements conjoints inspirent donc le texte que l'on
ne s’y réduisant jamais, fût-ce à la connaissance et à la science va lire : après la mise en question de la catégorie de parti, à partir
de l'Etat, des classes et de leurs rapports). de laquelle j ’ai élaboré le post-léninisme, ne faut-il pas étendre
2 . Ma deuxième indication porte sur l’historicité, c’est-à-dire la démarche à la catégorie de révolution ? et l'examiner avec les
l’histoire du point de la politique. Il y avait dans le léninisme une lunettes de la doctrine du mode ?
maîtrise des formes de conscience qui rendait compte de la
conjoncture et en formulait son historicité principale : la révolution. Je soutiens que la pensée de l'histoire, son intellectualité,
La révolution est, en Russie avant 1917, le vecteur en historicité de est à l’heure actuelle en crise ouverte; nous sommes largement
la politique. silencieux sur l’histoire en cours et son historicité, à la fois sur le plan
Pour mieux appréhender cette singularité du mode bolchevique, national et international. Rien n’a succédé à la vision marxiste-léniniste
il s’imposait de le confronter à d’autres modes historiques relevant des années 1960-1970. La crise du marxisme-léninisme n'a pas

148 149
simplement été une crise de la pensée de la politique ; elle est aussi politique, la catégorie de révolution est saturée et donc ne peut
celle d'une vision de l’histoire. plus être employée pour penser d’autres singularités politiques.
La Révolution française m'a semblé la situation historique La révolution n’a eu lieu qu'une fois : entre 1792 et 1794. De
éminente où la problématique des modes pouvait être mise à ce quelle a été effective et opératoire, elle doit être dite épuisée.
l’épreuve, singulièrement dans la question des rapports - dans Son inspiration, son invention, sont référentielles mais inutilisables.
la pensée de la politique - de la politique à l’histoire. La fin de la séquence, que je nomme aussi sa saturation, n’est
Historicité, histoire et politique, tel est donc le cadre de cependant pas sa défaite. Dire que le mode est clos n'est pas dire
mon investigation sur la Révolution française : la problématique la fin de son existence en pensée, mais que c ’est dans de
des modes historiques de la politique est ici à l'épreuve de nouveaux termes que se poursuit le travail de ses catégories. Ainsi,
l’analyse d ’une situation antérieure à l’existence opératoire de «conditions» et «figure ouvrière» poursuivent le travail des
la classe ouvrière, antérieure même au fait que l'histoire soit une catégories - saturées - de parti et de classe, propres au mode
catég o rie de la c o n sc ie n c e , an té rie u re au m om ent de la bolchevique - clos - ; elles sont, en intellectualité, le résultat de
philo so phie de l’histoire et des nouvelles historiographies la saturation. La méthode de la saturation, ou pensée de la
(Michelet, Quinet, Guizot, etc.); au XVIIIe siècle, le concept d’histoire clôture du mode, est aussi élaboration de catégories nouvelles,
n'existe pas. dégagées, délivrées par cette clôture.
Loin donc d'être une doctrine de la défaite du mode, la
Dans la complexité historique qu’on appelle Révolution française, méthode de la saturation le rend pensable : elle en montre la
il est possible de repérer une séquence. La catégorie de révolution singularité irréductible par une saisie de ses catégories en subjectivité
en est la catégorie majeure. Elle en concentre la pensée et identifie et l’établissement de la pensée du mode - que j'appelle aussi son
un mode historique de la politique que j ’appellerai le mode intellectualité. Il n’y a pas une intellectualité générale parcourant
révolutionnaire de la politique. Q ue le terme de révolution ait les modes, telle une leçon à tirer d’enseignements accumulés :
maintes fois été employé ensuite (révolution russe, chinoise, etc.), chaque mode présente une intellectualité singulière, et de la
ce n’est que par analogie. p ensée de la clô ture des m odes s’é tablit une m ultiplicité
Selon ma thèse sur la politique séquentielle, la politique est d’intellectualités singulières.
sin g u liè re et ses c a té g o rie s ne sont pas a p p lic a b le s ou Un mode présente aussi une historicité. L'historicité est
transférables à d ’autres séquences politiques. A pp liquer le l’histoire appréhendée par la politique, l’histoire du point de la
terme de révolution à de nombreuses et diverses situations en politique. Q u e chaque m ode ait une historicité interdit le
fait un invariant. En tant que catégorie d’une politique, le terme contresens selon lequel les modes seraient des abstractions
de révolution est assigné à une situation unique. C ’est pourquoi subjectives. La séquence du mode est une effectivité, elle traite
je dirai que, dès la cessation du mode révolutionnaire de la donc aussi, du point de la politique, de l'État (monarchie, ordres,

150 151

T
dans le cas de la Révolution française ; État, classes, ailleurs, dans Prenons l’exemple des rapports entre l’État et la politique. Le
celui de la Russie...). Il n’y a ni mode seulement historique, ni mode léninisme, inventeur du parti, pensait l'État à travers l’antagonisme,
seulement politique mais des modes historiques de la politique. et le parti existait sous condition d’une conscience de l’antagonisme.
La subjectivation des catégories historiques, et leur traitement Le parti assurait donc la liaison entre la politique sous condition
par la politique, est donnée dans la catégorie d'historicité. et l'Etat: on pouvait penser l’État comme antagonique par le parti.
L’historicité indique la capacité à une pensée de I État dans Et celui-ci permettait aussi de penser la révolution comme
l’espace d'un mode - sans que pour autant cette pensée verse vecteur en historicité de la politique qu'il menait. La révolution
dans l'étatisme - et une capacité de la politique modale de se pensait donc comme historicité - c'est-à-dire comme un
traiter de l’État sans s'y confondre. possible, on le verra plus loin - de la pratique du parti. Si le parti
n'est plus, et n’est plus ce par quoi l’on peut penser l'État et la
politique et penser leur rapport - les penser par leur rapport -,
La péremption de la forme parti entraîne-t-elle la question devient : y a-t-il une pensée possible des rapports de
la fin de la notion de révolution ? la politique et de l'Etat qui ne relève pas de la catégorie de parti ?
Et, question subsidiaire, si le parti n’identifie plus ni ne localise
> C rise de l’histoire, caducité de la notion de parti les rapports entre la politique et l’État, quelle est cette rupture?
Je soutiendrais bien évidemment qu’il s’agit d'une rupture dans
Je le répète: la pensée de l’histoire, son intellectualité, est la pensée de la politique.
à l’heu re a c tu e lle en crise . Rien n’a su c c é d é à la visio n
marxiste-léniniste des années 1960-1970, dont la crise na pas Ceux qui entre 1973 et 1977 ont pensé que, face à la crise de
simplement été celle de la pensée de la politique, mais aussi celle la forme parti, les mouvements et les luttes pouvaient être les
d’une conception de l'histoire. nouveaux vecteurs de la conjoncture politique, ceux-là mêmes
Nous sommes aujourd’hui dans une nouvelle période, marquée ont très largement maintenu la vieille problématique parti/État,
par l’invalidité non seulement du marxisme-léninisme mais aussi simplement en délocalisant les points d’application et en modifiant
de la forme parti. Rompre avec le marxisme-léninisme, c’est la figure du support sujet, qui au lieu du parti était devenu le
donc aussi rompre avec la catégorie de parti. Q uelle est cette mouvement. Parti, luttes, mouvements, sont soumis à la même
rupture ? C ’est une des grandes questions des temps actuels, interrogation, au même dispositif d'investigation : il n’a pas suffi
non pas ce lle de la fin de la form e parti, qui me sem ble d’opposer le « mauvais » parti (loin des luttes) au « bon » parti (celui
irré m é d ia b le m e n t a c q u ise , m ais d es q u e stio n s, d es qui serait près des luttes ou dans les luttes) ni soutenir la thèse
problématiques, en quelque sorte dénouées par la péremption des luttes sans parti ou contre les partis (ce que firent les
de la catégorie de parti qui, auparavant, assurait leur lien. comités de lutte de la Gauche prolétarienne ou le comité de grève

152 153
de Lip). La seule interrogation qui vaille est : y a-t-il maintenance dans les années 1980, entièrement hétérogène, entièrement
ou novation de la politique, existe-t-il une singularité dans la indépendante de toute forme parti.
façon dont elle traite l’État et ses questions ? Il faut donc dire et constater qu’aujourd’hui la forme parti au
La crise de la forme parti, la disparition de cette notion du sens léniniste du terme n’est plus ni opératoire ni référentielle.
répertoire de la politique et de son lexique, n’est donc le résultat
ni d'une substitution - le neuf aurait chassé l'ancien - ni d’une
transformation - quelque chose d’autre serait venu la. Il est très > Le programme : ultime vestige de la forme parti ?
important d’observer comment ce thème central de la politique
est venu non pas à manquer, mais à s’absenter, à n'être plus. Programme socialiste contre programme bourgeois avait
Dès avant 68 en France, il n’y a de parti que le P C F (les partis une longue tradition. Marx et Engels en débattaient déjà en 1875
parlementaires étant à mon sens des organisations étatiques et avec la social-dém ocratie allemande à propos du programme
non pas politiques). Il s’agit soit de le faire scissionner - c est la dit de Gotha. Mais, on peut constater l’inopportunité historique
position de l’U J C M L (Union des je u n e sse s co m m unistes absolue qu’a été dans les années 1976-1978 un travail fait au nom
marxistes-léninistes), avec la thèse : dans le P C F , il y a de bons du programme révolutionnaire. C ’était le temps du Programme
éléments, il faut les organiser par une scission et fonder un commun. A ucune des propositions du Programme commun
nouveau groupe -, soit de ramener le P C F à des « positions de n’exprimait ce qui avait été mis en avant - les demandes, les
c la ss e » - c ’est c e lle de la J C R (J e u n e ss e co m m u n iste revendications - lors des innombrables mouvements de masse
révolutionnaire). Tout le monde, alors, parle d un nouveau parti, ayant eu lieu en France depuis 68 . Avait été entreprise la
mais aucune entreprise sérieuse n’aura lieu la-dessus. Apres recension, pour les principaux d ’entre eux, de ce que ces
68 , la G auche prolétarienne tourne explicitement le dos à la mouvements et ces luttes avaient avancé comme éléments de
question. Q uanta nous, dans notre première formation, l’U CFM L programme : P iF pour tous les O S à Renault' ; statut de locataire
(Union des communistes de France marxistes-léninistes), nous p o u r les ré sid e n ts des fo y e rs S o n a c o tra ; c o n tre le
faisons du parti un thème de la politique : la « question du parti », remembrement autoritaire dans l’ouest de la France ; pour le
alors que nous prenons des précautions surabondantes pour bien droit à l'immigration familiale et le renouvellement automatique
fa ire sa v o ir q u e notre p ro p o s n’est n u lle m e n t de c ré e r des papiers, etc. Le réel était, semblait-il, celui des luttes de masse
organisationnellement un parti. significatives.
Sur le plan international, le sens de la Révolution culturelle
est aussi d’être une critique de l’ancienne forme parti et de
montrer la nécessité d’une refonte ; la G R C P en est la révolution. 1 - A travail égal, salaire égal; P I F (coefficient 162 maxi) pour tous (PIF:
Il faut aussi souligner l’importance de l’expérience de Solidarnosc, coefficient de 1’« ouvrier professionnel de fabrication » au premier échelon).

155
Rassembler les énoncés de luttes et de mouvements en un Par société bourgeoise, Marx entend certes ce qu’on sait : une
programme révolutionnaire, fut, sans nul doute, d une grande société établie sur la propriété privée des moyens de production,
nécessité pour ceux qui le menèrent, mais se heurta a une le gouvernement et ses institutions, mais il y inscrit aussi la
indifférence générale, si on décompte la hargne habituelle du catégorie de politique. La politique est une catégorie portée
P C F et de la C G T . C e qui arriva a donc été assez singulier : les par la bourgeoisie, il n ’y a de politique que bourgeoise. Chez Marx,
grandes luttes ouvrières et populaires et de la jeunesse des années politique bourgeoise et Etat bourgeois fusionnent. La politique
1968-1976 ne constituaient de référent ni en termes de programme n'est donc pas une catégorie positive. Après la Commune de Paris,
ni en termes politiques dans les années autour de 1978. O n pouvait il ne modifie pas sa théorie de la société bourgeoise, de l’État de
dire quelles ne participaient pas ou peu du réel, des réels plus classe, mais il précise la nécessité d'une destruction violente de
exactement, en tout cas pas de celui, étatique, ni du réel de la l'Etat bourgeois.
conscience politique, à supposer quelle fût en processus. Les Au m om ent du M a n ife ste , so uvent nom m é M a n ife ste
grandes luttes des années précédentes semblaient sans effet sur communiste et non du parti communiste, les communistes sont
la question de l’État, procéder par programme sans efficace, et tout une fraction des partis ouvriers, fraction rassemblée en ligue,
cela ne menait nullement à une politique nouvelle. La période des l'Association internationale des travailleurs, qui se réunit pour la
luttes, des mouvements, de leurs programmes, prenait fin. première fois à Londres, en 1871, et pour laquelle Marx et Engels
Il y a eu les ultras qui soutenaient que si le parti était perdu, rédigent leur adresse célèbre. Il n’y a pas de parti chez Marx. Pour
alors la politique l’était aussi ; et que, somme toute, le ralliement Marx existe une fusion: celle de la capacité prolétaire, sous la
au parlementarisme tempéré était la seule démarche convenable. forme de la lutte de classe et de l'histoire.
C e qui était ainsi défait, mais mis à nu, c’était la question d’une Avec Lénine, on ne sera plus dans une problématique de la
politique, de sa singularité et de son rapport à l'État. fusion. La révolution ne sera pas portée par la classe, mais par le
Reprenons encore une fois la question du parti dans son parti. O n peut même avancer quelle n’est pas portée par l'histoire.
utilisation militante. Lénine invente une politique propre comme capacité subjective
à l'antagonisme contre l’État. Le parti va être la médiation, à la fois
> Marx, mouvements sans parti et Lénine, pris par un autre bout intellectuelle et pratique, de l'articulation - et en même temps de
la séparation - de la politique et de l’État. Le point qui m'intéresse
Chez Marx, la catégorie principale est celle de société : l’histoire cette fois chez Lénine - que je dis « pris par un autre bout » - est
de toute société est l’histoire de la lutte de classes, et le « spectre celui de la singularité de la politique dans une articulation à l’État
qui hante l’Europe» est celui de la révolution sociale menée par et aux classes. Le parti léniniste, celui de Que faire ?, est à la fois
les prolétaires et non par un parti, révolution sociale qui mettra fin le support de cette singularité, son processus, et ce par quoi la
à la société bourgeoise, ce qui conduira au communisme. question de l’État et des classes est traitée dans la conjoncture :

156 157
c’est ici qu’intervient la question de l'historicité, c e st-à -d ire dans le même temps que la catégorie en historicité en était la
l’histoire du point de la politique. révolution. Dans ce dispositif, le léninisme permettait enfin de
Il y avait dans le léninisme une maîtrise des formes de conscience résoudre le rapport de la politique a l’État, dans la forme singulière
qui rendait compte de la conjoncture et en formulait I historicité du rapport de la politique a la révolution. A mon sens, la seule
principale : la révolution. Révolution n’était pas là I équivalent de novation décisive apparue depuis est la substitution par Mao
« la situation est mûre », ni une capacité visionnaire, ni un coup de Tse-toung de la guerre révolutionnaire à la révolution, qui ainsi
dés. C ’était un jugement en subjectivité dont la pertinence n était devient un processus prolongé.
nullement évidente. O n ne va pas rappeler ici que, pour la décision
de déclencher l’insurrection en octobre 1917, Lénine était dans un A pres ces remarques, je reformule la question qui nous
premier temps en minorité, que le débat fut fort difficile, etc. importe. La fin de la catégorie de parti entraîne-t-elle la fin de la
La maîtrise des formes de conscience, on l’a vu maintes fois, catégorie de ré v o lu tio n ? O u, au contraire, ces catégories
c’est l’existence d’un parti dont la fonction et condition est de sont-elles disjointes, indépendantes l'une de l’autre? Doit-on
créer la conscience de l'antagonisme, c est-a-dire le traitement définitivement abandonner la connexion, classique au XX" siècle,
de la conscience par l’organisation. Mais, le léninisme, c est aussi entre parti et révolution, de Lénine à Mao, qui disait : « Pour faire
une maîtrise des formes de conscience rendant compte de la la révolution, il faut qu’il y ait un parti révolutionnaire » ?
conjoncture : en effet, en pleine guerre, l’existence des Soviets La caducité de la notion de parti bouleverse aussi les différents
de soldats, de la désertion en masse, celle de groupes armés cadres de I histoire mondiale, de l’histoire idéologique mondiale et
depuis février, tout cela formait une conjoncture de troubles. de I histoire politique de la politique. La catégorie de révolution,
Cependant, que Lénine en formule l’historicité principale, à telle qu’on la connaissait, était subordonnée à la forme parti. Par
savoir: risquer la révolution, fait de l’historicité une décision en conséquent, la fin de la catégorie léniniste de parti, c'est là où je
conjoncture et la constitution d ’un possible. voulais en venir, entraîne une refonte de celle de révolution, donc
La révolution n’est ni une donnée objective ni un pas en avant, une refonte de notre rapport politique à la Révolution française.
elle est une rupture. Un possible rapport du réel. La révolution
est le vecteur en historicité de la politique dans le cas d Octobre.
Avec la péremption de la forme parti, avec le post-léninisme, La révolution n’est pas un passage
ce qui est mis à nu est la question de la politique dans son rapport
à l’État. Con sid érée du point de la politique et du mode, la Révolution
La complexité de la liaison entre parti et révolution ou de leur française a épuisé la catégorie de révolution. L'usage du terme
disjonction tient pour une large part à ce que la catégorie de cependant s est poursuivi. Pour la plupart des historiens, l’approche
parti était centrale dans le mode bolchevique de la politique, est bien sûr différente (les notions de classe, de lutte des classes,

158 i 59
de conflit... sont communes à toute l’historiographie du XIX‫ ־‬siècle, L a révolution est alors un p a ssag e. C e qui permet d'ailleurs
de Guizot à Marx). C e qu’il faut remarquer est que les assignations d ’en minorer voire d’en effacer la portée. Tocqueville soutiendra,
de la catégorie de révolution sont en général relativement simplistes, dans L A n c ie n Régim e et la Révolution, que, pour l’essentiel,
à savoir la fin de l’Ancien Régime d un côte et, de I autre, la création pour ce qui est de I emergence d'un État moderne, dès avant 1789
d’un État, par exemple napoléonien. O n appellera donc révolution la révolution est faite. Ici la subordination de la révolution à
la transition mouvementée et violente entre un état de la société l’Etat et aux bornes de la séquence est totale. Exemplairement,
et un autre état, qualitativement différent. O n distribuera en la révolution est déniée comme telle.
regard des deux termes que sont: la fin d une situation 1 et L approche d Albert Mathiez est à l’opposé. Sa démarche
l’établissement d’une situation 2 , les épisodes de la révolution. Il consiste a analyser le développem ent de la révolution, à en
n’y a pas d’événement en soi révolutionnaire ; mais non plus, pas connaître les contenus, les péripéties exactes, à en formuler puis
d’événement révolutionnaire si quelque chose comme un processus à en défendre I esprit. Mathiez, supprim ant les paradigmes
de mutation de 1 à 2 n'est pas opéré. téléologiques greffés a posteriori (État moderne, naissance de la
C'est pourquoi ne sont pas considérés comme révolutionnaires démocratie élective, Empire, etc.), s’en tient au traitement propre
ni prérévolutionnaires des émeutes, des pillages de magasins, des du processus même de la révolution, et tient résolument à distance
attaques de charrois de grains, advenus dans une temporalité la question de ce qui précède et de ce qui suivra (l et 2). Mathiez
extérieure à la section du temps qui va de 1 à 2. Par contre, les mêmes n y parvient qu en se tenant dans la plus grande proximité de
événements qui se produiront en 1789 apres la convocation des États ceux parmi les révolutionnaires qui ont cherché le plus avant à
généraux sont, eux, considérés comme des événements de type formuler l’existence propre de la révolution, au-delà de la simple
révolutionnaire. C e n’est donc pas l’événement - ses caractéristiques référence à sa borne antérieure. Pour ce faire, Mathiez ne pouvait
formelles - qui tranche, mais la découpe temporelle dans laquelle être que robespierriste.
il s’inscrit. La tentative de Mathiez, paradoxalement, est une tentative
O n appelle donc couramment révolution la rupture de I ordre de désidéologisation de l’historiographie, concentrée dans un refus
ancien de la société menée par des mobilisations populaires et de traiter de la révolution comme la rupture référée à ce qui la
insurrectionnelles où se formule et s’établit un nouvel espace. Les précède et à ce qui la suit. Il se consacre à sa matière même, ce
marxistes auront le même cadre événementiel, en y ajoutant une qui lui évite une démarche rétrospective.
doctrine des causes : la révolution est un effet de la structure de C est la problém atique du passage, laquelle perm et la
classe. O ù qu’on se tourne, historiens et théoriciens vont faire généralisation du terme de révolution à d'autres événements
de la révolution le transit, le raccord, la soudure, par où l’on passe singuliers, que je refuse. Je propose de renoncer totalement à-
d’une situation 1 à une situation 2 . Avec pour conséquence que la généralisation de la catégorie de révolution. Et de supposer
soit l’état 1, soit l’état 2 , soit l'un et l’autre servent de référence. que la catégorie de révolution, produite par la Révolution

161
française, est saturée, épuisée, par celle-là même. (Je ne veux pas - donc au terme d ’une séquence de déploiement -, sa disparition
dire par là qu’elle est « réalisée » au sens hégélien.) est un phénomène endogène, interne aux processus mêmes de la
politique : c est en ce sens que je parle d’achèvement. Je veux dire
Il est convenable d’appeler Révolution française un ensemble par la que ce n est pas, par exemple, un soudain retour de l'État
de p ro cessus politiques absolum ent singuliers qui vont se comme seule logique de la société qui explique la fin de la politique ;
développer, se transformer et connaître leur achèvement dans des certes, le retour de la logique de l’État a bien lieu, mais c’est la
termes tels que la catégorie de révolution se trouve avoir connu conséquence et non la cause de la fin de la politique. La défaite
à jamais son effectuation, non pas au sens de son idée, mais au sens n’est pas l’essence de l’effectuation.
de son processus. Il n’est pas plus raisonnable de parler d’Ancien Si la politique est un phénom ène séquentiel discontinu,
Régime pour l’après-exécution de Cap e t (!792) que de parler de comment rendre compte de la fin d’une séquence ? Une autre
Révolution pour l‫׳‬après-Thermidor(le 27 juillet 1794)· La catégorie question, pour laquelle je ne sais pas si les outils d'intellectualité
de révolution tout en étant produite par la Révolution française est existent ou si elle est métaphysique, serait : pourquoi et comment
saturée à l’échéance de sa séquence politique: 1792- 1794· Si, la politique cesse-t-elle d 'ê tre ? Pour répondre à la première
comme je le fais, on nomme mode révolutionnaire ce mode question, je préciserai que si j ’appelle achèvement la clôture d'une
historique de la politique, les autres grandes « révolutions », séquence cela a deux significations au moins :
Octobre, Révolution culturelle prolétarienne, ne sont plus des 1. La clôture de la sequence est interne à la politique elle-même.
révolutions au sens où la Révolution française en est une. O n voit Il faut reconnaître ici le primat des causes internes. Je veux dire
le caractère très formel qu’il y a à utiliser le terme de révolution que la politique n est pas détruite de I extérieur, submergée,
dans ces trois situations, chacune singulière. J avais, il y a longtemps, empêchée. C e n’est pas un camp adverse et en altérité qui en
essayé de traiter ces points au travers de la catégorie de situation est le responsable, la politique n’est pas une victime dont il
éminente et révolution éminente. Il faut aller plus loin et essayer faudrait trouver le bourreau ou l’exécuteur.
de qualifier chacune de ces situations au regard des processus de 2. Si la politique cesse, alors c est que le processus en cours
la politique qu'elle développe et qu elle achève. est achevé, ou encore q u’il ne peut avoir une autre forme
d achèvement que la cessation de la politique. Les séquences
> Le gain de la cessation est la pensabîlité d’une politique singulière d existence de la politique ne sont pas incomplètes, ni « difformes »,
selon I expression de Saint-Just, ni simplement en fragment ou
Q u ’il y ait une relation de cause à effet entre I effectuation de en trace. Elles sont le processus de la chose elle-même, c’est-à-dire
la politique et sa cessation n’est aucunement ma thèse. Dans les son mode d être. O n peut donc penser la politique parce qu’on
mots d’achèvement, d’effectuation que j’ai employés, il y a la thèse peut étu d ier les p ro ce ssus de ces séq u en ces. Pour faire
exposée à l'instant : lorsque la politique disparaît après avoir été l’hypothèse que, dans ces séquences, les processus politiques

162 163
sont authentiquement à I œuvre, il faut aussi admettre qu ils ou la question est de penser la révolution autrement que comme
s'achèvent. C'est la seule façon de faire pour accéder a ce que une rupture de structures, et d un schem e évolutionniste
j'appelle une pensée de la politique du point de la politique. En (dialectisé), où les ruptures dans la structure forment des étapes.
effet, si on ne soutient pas que les processus de la politique en Dans cette manière de voir, les étapes de la politique sont
déploiement, donc en achèvement, existent ou ont existé, alors mesurées aux étapes des révolutions, et celles-ci par une histoire
on soutiendra au mieux que des fragments de séquences, des par étapes des révolutions et des régimes étatiques. Le sens d’une
éclats de séquences, des bouts de séquences, existent, mais dans révolution est largement identifié au regard de ce avec quoi
des conditions telles que la politique n’est pas pensable du elle rompt et de ce à quoi elle ouvre. Dans ces schémas, le sens
point d’elle-même, pour la raison essentielle q uelle n'est pas en d u n e « formation sociale » s'infère largement de ce qui précède
mesure de produire sa propre intellectualite. Alors, elle n est pas et de ce qui suit. C e s ruptures de structures et ces étapes sont
complètement de I ordre du pensable. Et, c est la le point que des transitions : on transite par étapes vers un « monde meilleur » :
je veux souligner, on ‫ ־‬est fondé à substituer l'économ ie, la le communisme.
philosophie ou l’État, pour rendre compte de sa disparition.

En examinant la Révolution française a travers la problématique Parenthèse sur politique séquentielle


de la discontinuité de la politique, cest-à-d ire en !examinant et pensée marxiste de la politique
comme séquence politique, avec son achèvement, il apparaît que
cette fin et ses effets constituent une résistance à ce que je nomme > La transition
la « pensée étapiste ». Les schémas évolutionnistes désignent ce
qu’en jargon militant on appelait « étapistes ». C e s schémas relèvent «T ransitio n» est le terme em ployé pour la dictature du
d’une combinaison contre-nature d’une pensée de type structurait prolétariat, phase de transition, avant le communisme, après le
capitalisme. La phase de transition, depuis Marx et sa lettre à
W eydem eyer de 1852, était une pièce essentielle de la pensée
marxiste. Elle relevait d’une problém atique des stades, des
2 - Exemple d’une explication en termes de structure : contre le concept de
société, de culture ou de civilisation, Marx crée le concept, décisif dans la tradition étapes, marquée par un évolutionnisme dialectisé, avec des
marxiste, d formation sociale : ce qui détermine une formation sociale n’est pas ruptures, le tout conduisant au communisme comme terme,
une culture ni une conception du monde, mais une structure qui repose sur un société sans classes et sans État. Pour Lénine, dans L'État et la
mode de production. Le mode de production est une structure déterminée par
le jeu des éléments : forces productives et rapport de production. Ces deux Révolution, cette société est sans dém ocratie - puisque la
éléments sont en contradiction, et la contradiction est le moteur qui détermine démocratie est une forme d’État -, sans partis, sans politique. Mao,
le passage d’un mode de production à un autre : la rupture dans la structure est
lui, avance que la politique subsistera sous la forme de la lutte
le passage d’une structure à une autre.

164 165
entre l'ancien et le nouveau, qui n est plus une lutte des classes. Dans ie marxisme3, la conflictualité est le produit d'une lutte
Si on mélange expérimentalement ma doctrine de la sequence des classes permanente. Soutiendrais-je une dissociation entre
au schéma de la transition, on pourrait dire que la phase de processus politique et bases sociales ou structure de classe ? C e
transition - présentée alors comme une séquence politique - a n est pas le cas. Quand des processus politiques existent, ils sont
le communisme comme principe d effectuation, d achèvement. connexes, fût-ce dans des rapports com pliqués, de la base
Il devient'terme, fin d’une « séquence » à objectif. O n a là aussi sociale et des rapports de production. Lè-dessus les grandes
une problématique de l'achèvement, de I accomplissement : on h yp o th èses o u vertes par Marx d o iven t être p o u rsu ivies.
a atteint l’objectif. La séquence à objectif résulte pourtant d’une Nonobstant, la question fondamentale est celle de l'antagonisme
m anip ulatio n im p o s s ib le : ce qui se sera a ch e vé d ans le dans la politique en intériorité. Il n est plus, cet antagonisme,
communisme n’aura pas été une séquence de la politique, mais I expressivité d une structure permanente. Non plus, il ne se
une « séquence » de l’Etat. donne dans la dialectique du subjectif et de l’objectif. En outre,
la politique peut-elle manier l'antagonisme avec l'État, quand la
Si je m'attarde sur la difference entre la problématique des politique en intériorité, celle, actuelle, que nous tentons de
séquences discontinues de la politique, et de leur achèvement mettre en œuvre, se dit, on s'en souvient, à distance de l'État.
interne, et celle structurelle, évolutionniste d ialectisée ou Loin de I État, comment se dispose l’antagonisme? Faut-il inventer
«étapiste», c’est parce que, dans cette dernière, intervient la un nouvel antagonisme ? Faut-il en finir avec l'antagonisme sans
catégorie de transition. Q ue ce soit à propos de la révolution ou pour autant ceder sur la radicalité de la politique en intériorité ?
à propos de la dictature du proletariat, la transition ne prend sens C est pour I instant une aporie. Les catégories anciennes de la
qu'au regard de ses bornes initiales et ultimes et ne peut recevoir conflictualité étaient révolution et dictature du prolétariat. C e sont
de ca ra cté risa tio n interne, y co m p ris pour ce qui est de des catégories du matérialisme historique et non pas de la
l'achèvement, que dans une problématique de I Etat. politique. Nous devons être au fait de ce que nous ne disposons
pas encore des catégories politiques contem poraines de la
conflictualité et de l’antagonisme.
> Antagonisme et politique en intériorité

Ici il faut pointer une difficulté de la politique en intériorité 3 - « L’histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes
de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître
actuelle, la nôtre: considérant !’impermanence, la rareté de la de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition
politique, que fait-on de la permanence de la lutte des classes constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée,
une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de
propre au m arxism e? Et à partir de cette opposition, comment la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en luttes » (Marx,
traitons-nous la question de I antagonism e? Manifeste, chap. I).

!66 167
Dans son versant moins escarpé, la question est plus facile. > L'utopie, une approximation trop grande...
Il ne s’agit plus que du rapport qu’entretiennent la problématique Les catégories circulantes
de la po litiq ue séq u en tie lle et le noyau traditionnel de la
conception marxiste de la politique, qui est la lutte de classe et, Bien évidemment, l’effondrement contemporain de la dictature
à partir de Lénine, l'antagonisme. Ici la solution est plus aisée, mais du prolétariat dans ses expérimentations soviétiques et chinoises
partielle. Marx : la lutte des classes est permanente, la conflictualité ne fait que compliquer la question. Non seulement la dictature
est expressive de ce que les sociétés sont composées de classes. du prolétariat était une catégorie marxiste de l'histoire mais
La politique en intériorité n’est pas permanente. Notre question aussi une categorie utopique. Pas au sens où Marx parle du
difficile de l'antagonisme se résout mais partiellement, avec socialisme utopique à la fin du M anifeste. J ’entends par utopie
bénéfice futur peut-être, en se transformant en un simple refus une approximation trop grande, quelque chose d'argumenté
de l'objection faite à la rare te de la politique au nom de la mais irréaliste parce que irréalisable eu égard à son approximation.
permanence de la lutte des classes. Et en rejetant la these de La racine de l’approximation en ce cas est l’assignation à la
l’invariabilité des processus de la politique au simple nom de conflictualité étatique, autrement dit à l’antagonisme à propos
l’invariabilité des processus sociaux ou de la base sociale et de de I Etat, des processus de la politique. Somme toute, je dirai

ses structurations étatiques. qu approximation et utopie caractérisent toutes les pensées de


la politique adossée à autre chose qu’à la politique elle-même.
Oui, mais ici la politique en intériorité ne serait-elle pas alors C h e z Marx, c est I adossement a I histoire. Mais j observe qu’en
sommée de redéfinir un antagonisme politique qui, en dernière cas d approximation et d utopie on se trouve simultanément
analyse, ne serait plus en expressivité des classes sociales et des face à ce que j'appellerai des catégories circulantes, c’est-à-dire
rapports de production ? O n en revient à l'aporie. Pourtant là qui valent pour I histoire et pour la politique, qui vont et viennent
encore la séquence politique de la Révolution française est entre l’histoire et la politique, ou entre la philosophie et la
éclairante : un antagonisme qui ne soit l'expressivité de la base politique, ou entre l'économie et la politique.
sociale, un antagonisme propre à la séquence politique, on en
verra plus loin une exemplification dans la categorie de vertu,
propre à Saint-Just. * L’antagonisme, catégorie circulante

Or, si on prend le Manifeste, on voit que le noyau de ces


categories circulantes est la lutte des classes et l’antagonisme,
c est-a-dire les notions de lutte des classes, de dictature du
prolétariat, de communisme. O n comprend alors mieux en quoi la

168 169
problém atique de la pensée en intériorité - qui met fin aux H a rx et la Révolution française
problématiques exigeant des catégories circulantes -, se trouve,
dans un premier temps, orpheline d une problématique de la Gardons ici en mémoire ce que j ’ai plus haut indiqué: la
conflictualité et de l'antagonisme. C'est l’antagonisme qui très catégorie d ’histoire n’a aucune consistance particulière pour
précisément était le noyau rationnel du marxisme transitif à la les Jacobins. Et ils sont très loin de ce que Pierre Vidal-N aquet
politique, à l’histoire, à l’économie, à la philosophie. Paradoxalement assigne a ce moment du début du xix‫ ״‬siècle où la société prend
la catégorie de l’antagonisme est une catégorie circulante. C e s t conscience d’être elle-même historique. La grande thèse de
elle qui, reliant les catégories qui en dépendent: dictature du Marx sur la Révolution française est q u e lle est une révolution
prolétariat, communisme, en fait les paradigmes conceptuels de bourgeoise, c est-à ‫־‬dire politique, fondatrice de l’égalité juridique

l’approximation et de l’utopie. et politique formelle, indispensable au développement de la


Ma question, ma démarche est tout autre. Dans la politique bourgeoisie. Marx objecte aux Jacobins d'avoir été les instigateurs
en pensée d'elle-même, que va-t-il en être de ce qui était désigné d une révolution politique et non pas so c ia le , c'e st-à -d ire
dans la problématique antérieure, et maintenant obsolète, des envisageant de détruire les bases sociales qui rendent l’exploitation
catégories de la conflictualité et de I antagonisme ? possible. Marx discrédité la catégorie de politique, parce c'est
celle de la bourgeoisie, au profit de la révolution prolétaire,
c est-a-dire sociale. A la révolution politique de la bourgeoisie sera
opposée la révolution sociale, prolétaire, qui, certes, sera-t-il dit
> Moses I. Finley
après la Com m une de Paris, doit détruire l’énorme machine
Il faut remarquer que ce par quoi Finley, historien de I Antiquité, bureaucratique, militaire et policière de l’État (Marx entend par
dans son livre majeur L'Invention de la politique, va désigner la que I État est I objet et I enjeu de la révolution), mais doit
l’existence de la politique est un ensemble de formes de conscience, aussi développer la révolutionnarisation des rapports sociaux de
de pratiques qui excluent une partie importante de la population : production, de façon à entreprendre dans les faits, non pas une
les esclaves, les femmes, les étrangers. Or, cette politique, et ce nouvelle prédominance de l’État, mais son dépérissement : c ’est
à quoi elle donne lieu ‫ ־‬parmi ceux qui portent la politique, à la dictature du prolétariat, catégorie transverse à la fois à l’État
savoir les citoyens -, n'est pas identifiable par les catégories de lutte - ce n est plus un État - et à I abolition des rapports de classe,
de classe, ou de conflictualité, bien que Finley souligne I importance des différenciations de classe.
et de ce qui concerne la base économique des groupes, et des Marx insiste beaucoup, surtout dans les textes de 1844-1845,
phénomènes de luttes, de conflictualité pour le pouvoir. Il y a là sur I idee que, de I intérieur de I État, du pouvoir, on ne peut
une analyse non classiste de la politique dans le même temps qu elle envisager correctement la résolution de ce qu’il appelle « les tares
ne présente aucun caractère méthodologique antimarxiste. de la société ».

170 171
O n se souvient de son analyse du paupérisme : « C est ainsi vigoureuses sont impuissantes à changer d ‫׳‬un seul coup la nature
que l’Angleterre trouve que la misère a sa raison d’être dans la humaine et !ordre social. Robespierre, Couthon, Saint-Just, qui
loi naturelle d’après laquelle la population doit toujours exceder voulaient prolonger la dictature pour créer des institutions civiles
les moyens de subsistance. Selon une autre explication, le et renverser I empire de la richesse, le sentaient bien. Ils n’auraient
paupérisme serait causé par la mauvaise volonté des pauvres, tout pu réussir que s’ils avaient possédé à eux seuls toute la dictature.
comme le roi de Prusse l’explique par le manque de générosité Mais I intransigeance de Robespierre, qui rompit avec ses collègues
chrétienne chez les riches, et la Convention par l'esprit suspect du gouvernement juste au moment où ceux-ci faisaient des
et contre-révolutionnaire des propriétaires. [...] C est pourquoi concessions, suffit à faire écrouler un édifice suspendu dans le vide
l'Angleterre punit les pauvres, le roi de Prusse sermonne les riches, des lois. Exemple mémorable des limites de la volonté humaine aux
et la Convention décapite les propriétaires » (G loses critiques prises avec la résistance des chose.s »
m arginales à l'article « Le roi de Prusse et la réforme sociale par L analyse des grands Jacobins et des raisons de leur chute que
fait Marx, en 1845, dans La Sainte Fam ille (chap. VI, 3, c) est à mes
un Prussien »).
Marx cite l’ordonnance de la Convention pour la suppression yeux d’une grande signification et mérite qu’on l’évoque longuement
du paupérisme : « Il y eut une ordonnance de plus, et un an apres, La thèse principale est celle-ci : « Liberté, justice, vertu, dans l'esprit
des femmes affamées assiégèrent la Convention. [...] La Convention, de Robespierre et de Saint-Just ne peuvent être en vérité que des
c’était pourtant le maximum de l’énergie politique, du pouvoir manifestations de la vie d’un “peuple" et des qualités de la
politique et de l’intelligence politique. [...] Plus l’État est puissant, communauté”. » Marx précise bien : « Robespierre et Saint-Just
plus un pays est politique, moins il est disposé à chercher dans le parlent expressément de “la liberté, la justice, la vertu” antiques,
principe de l'État, c’est-à-dire dans l’organisation actuelle de la société propres à la seule "communauté”. » Pour les Jacobins, ajoute-t-il,
dont l'État est l’expression active, consciente, officielle, la raison des « Spartiates, Athéniens et Romains, à l’époque de leur grandeur sont
tares sociales et en comprendre le sens général. Si I intelligence des peuples “libres, justes et vertueux”». Marx cite le discours «Sur
politique est précisément intelligence politique, c’est qu elle pense les principes de la morale p u b liq u e» de R obespierre, à la
à l’intérieur des limites de la politique. Plus elle est pénétrante et Convention, le 5 février 1794 : « Quel est le principe fondamental
vivante, moins elle est capable de saisir la nature des tares sociales. du gouvernement démocratique ou populaire [...] ? C ’est la vertu ;
La période classique de l’intelligence politique, c’est la Révolution je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la
française. [...] Le principe de la politique [des grands Jacobins], c’est Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnant
dans la France républicaine; de cette vertu qui n’est autre chose
la volonté ! » (ibicL).
C ’est aussi sur cette idée qu’Albert Mathiez conclut sa Révolution que I amour de la patrie et de ses lois. »
française, qui s'achève sur Thermidor : « On n’efface pas vingt siècles Saint-Just est aussi cité dans son rapport sur l’arrestation de
de monarchie et d’esclavage en quelques mois. Les lois les plus Danton : « Le monde est vide depuis les Romains, et leur mémoire

172 173
l’emplit et prophétise encore la liberté.» Marx écrit encore: à Dém ocratie antique et Dém ocratie moderne, de Moses I. Finley
«Saint-Just caractérise d’un mot la trinité liberté, justice, vertu - où il fait une longue analyse des rapports de la Révolution
qu’il réclame quand il dit : "Que les hommes révolutionnaires soient fran ça ise à l’A n tiq u ité - raconte que les san s-cu lo ttes de
Saint-Maximin, dans le Var, avaient demandé que leur village soit
des Romains." »
Enfin, Marx explique ainsi Thermidor : « Robespierre, Saint-Just renommé Marathon : « C e nom sacré, écrivent-ils à la Convention,
et leur parti ont succombé parce qu’ils ont confondu l’antique nous rappelle la plaine athénienne qui devint le tombeau de cent
république, réaliste et démocratique, qui reposait sur les fondements mille satellites : mais il nous rappelle avec encore plus de douceur
de l’esclavage réel, avec l’État représentatif, moderne, spiritualiste la mémoire de l'ami du peuple [Marat].»
et démocratique qui repose sur l’esclavage émancipé, la société Georges Lefebvre proposait d’appeler la manie antiquisante
bourgeoise. Quelle énorme illusion : être obligé de reconnaître et du personnel politique de la Révolution un décor, dénué à ses yeux
de sanctionner dans les droits de l’homme la société bourgeoisie d importance réelle. Vidal-Naquet parle, lui, d ’imaginaire d ’une
moderne, la société de l’industrie, de la concurrence généralisée société qui constitue, dit-il, un objet d’étude en soi. Il cite aussi la
des intérêts privés poursuivant librement leurs fins, la société de déclaration du Girondin Isnard en février 1793:«Nous en appelons
l’anarchie, de l’individualisme naturel et spirituel aliéné de lui-même, a vous, vainqueurs de Marathon, de Salamine, de Jemmapes.»
et vouloir en même temps anéantir après coup dans certains Vidal-N aquet écrit là-dessus: « C e que ces textes mettent en
individus les manifestations vitales de cette société, tout en évidence, [...] c’est l’existence dans la pensée historique des
prétendant modeler à I antique la tete politique de cette société. » révolutionnaires d un vide béant qui leur permet par-delà les
Il ajoute : «Il n’y a pas lieu ici de justifier historiquement l’illusion siècles de I Empire romain, du Moyen Âge, de l’absolutisme, de se

des terroristes. » sentir en prise directe sur l’antiquité républicaine des Grecs et des
L’illusion: comment la justifier historiquement? La réponse est Romains. Cette forme de pensée a un nom : le millénarisme [...]. »
connue ; n’étant jamais que le fait de petits-bourgeois radicaux, chefs Mais, il ajoute : « Rien ne serait plus inexact que de résumer la pensée
d’une révolution bourgeoise, le discours des Jacobins devait être révolutionnaire par cette tentation millénariste».
d’emprunt, de duplicité - fût-elle involontaire -, bref dans I illusion Si Marx en tient pour l’illusion des terroristes et Georges
puisqu’il ne pouvait être dans le vrai et le réel. Je propose d y Lefebvre pour un décor, Vidal-Naquet propose de distinguer entre
regarder de plus près : quelle illusion, quel vrai, quel reel ? la pe n sée histo riq ue des ré vo lu tio n n aires et leur p e n s é e
Le rapport des Jacobins à I Antiquité - d ailleurs plutôt romaine révolutionnaire, en repérant dans la première un vide béant qui
que grecque - n’est pas fondé sur une érudition historique mais leur permet de s’adosser à l’Antiquité.
sur une formation rhétorique et juridique que beaucoup d’entre Dans la société du XIXe siècle, celle qu’analyse Marx, le savoir
eux avaient reçue. C e n’est donc pas un propos historicisant ; il historique se trouve largement renouvelé. « Son rôle social, écrit
touche même au jeu de mots. Pierre Vidal-Naquet, dans sa préface V id al-N aq u e t, se modifie aussi radicalem ent que le champ

174 175
épistémologique qui est le sien. Il n’exprime plus l’effort d’annuler des representations, de les analyser, de les composer et de les
le temps, par un regard direct sur le modèle ancien, mais la decom poser pour faire surgir en elles, avec le système de leurs
conscience qu'a la société d être elle-même historique.» identités et de leurs différences, le principe général d ’un ordre.
C est dans la seconde phase seulement que les mots, les classes
Bien que citant abondamment ce propos, je n’en partage pas et les richesses acquerront un mode d ’être qui n'est plus
l’analyse alors même quelle assouplit celle de Marx. Vidal-Naquet compatible avec celui de la représentation».
propose de distinguer d’une part une pensée historique, d autre Reprenant les termes de Foucault, je dirai que les discours
part une pensée politique, une pensée révolutionnaire. Or, je ne romains des Jacobins sont des representations de représentations.
crois pas qu’il y ait à proprement parler une pensée de l’histoire chez Les représentations de représentations sont les formes de
les révolutionnaires jacobins. Il y a purement et simplement une conscience, à savoir la subjectivité proprement politique dans un
pensée de la politique, parce qu’il n’y a pas à I époque de temps où les cadres de pensée ne sont pas ceux de l'histoire ni
problématique historique. Quand la Révolution parle de l’Antiquité, du matérialisme. Je pose que liberté, vertu, justice ne sont pas
il ne s’agit jamais d’un discours historique. Pas plus qu’il ne s agit de un vestiaire historique mais des termes de la pensée politique.
(terroristes dans) l'illusion. Pour le montrer je ferai appel à quelques Les Jacobins ne sont pas dans I illusion. Nous le verrons dans le
lignes de Michel Foucault, dans son chapitre «Les limites de la point suivant. Mais, permettez-moi ici une autre incise.
représentation » des Mots et les Choses (chap. VII, l), où il aborde Finley, dans L Invention de la politique, soutient que dans
ce qu’il appelle « l’âge de l'histoire », qu'il renvoie « à ce qui s’est passé certaines cités-Etats de la G rèce antique, de même que dans la
au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle: [...] cette mutation trop Rome républicaine, il y a eu invention de la politique. La politique
rapidement dessinée de 1Ordre, a 1Histoire [...]»: n exista que durant une certaine séquence de temps - pour le
«[...] il a bien fallu un événement fondamental - un des plus m onde grec, du m ilieu du vtr siè c le ju s q u ’à la co n q uê te
radicaux sans doute qui soit arrive a la culture occidentale pour d Alexandre et, pour le monde romain, du milieu du Ve siècle
que se défasse la positivité du savoir classique, et que se jusqu’au dernier temps de la République, de Tarquin le Superbe
constitue une positivité dont nous ne sommes sans doute pas a !assassinat de Jules César. Il m apparaît significatif que ce
entièrem ent sortis. [...] La constitution de tant de sciences soit très précisément aux personnages de ces périodes que les
positives, l’apparition de la littérature, le repli de la philosophie Conventionnels se soient référés. Dirai-je que, confrontés à la
sur son propre devenir, l'émergence de I histoire à la fois comme politique, ils se tournaient vers des périodes où elle avait existé?
savoir et comme mode d être de I empirîcite, ne sont qu autant Les politiques sont toujours a la recherche d autres traces de la
de signes d’une rupture profonde.» politique.
C e qu'il y a à l’âge classique ce sont «des représentations
redoublées, - des représentations dont le rôle est de designer

176 177
La Révolution française, question de dates connaissance sincère et complète. » Sur Thermidor, événement à
partir duquel selon lui la Révolution s'arrête, il écrit : « Robespierre
Dans la problématique du mode historique, il faut préciser et son parti périssaient en grande partie pour avoir voulu faire servir
le commencement et l’achèvem ent de la séquence. La datation la T erre ur à un nouveau bouleversem ent de la propriété, la
de la Révolution française est une remarquable illustration du République égalitaire sans riches ni pauvres, qu'ils rêvaient
caractère politique des m arques, des repères de l'analyse d instaurer par les lois de Ventôse, était avec eux frappée à mort.»
historique. Par politique, je désigne I intellectualité proposée Lefebvre et Soboul, qui n’aiment pas beaucoup Mathiez,
de la politique dans l’analyse historique. poursuivent la Révolution française jusqu’en 1799, tout en soutenant
Je citerai quatre historiens : Aulard, Mathiez, Lefebvre et q ua partir de !écrasement des journées de prairial an III (mai
Soboul, et j ’examinerai avec eux deux questions. La première : 1795) la séquence de la révolution était achevée : « C ’est à cette
quand Sa Révolution française se termine-t-elle ? La seconde ; y date que I on devrait fixer le terme de la Révolution : le ressort en
a-t-il une ou plusieurs révolutions dans la Révolution française. était brisé. Dès lors, la Terreur blanche se déchaîna», écrit Lefebvre;
Si plusieurs, quelles so n t-elles? «Journées décisives, la révolution était terminée», écrit Soboul.
Alphonse Aulard (Histoire politique de la Révolution française, Pourquoi poursuivre jusqu'en !799 au titre de la Révolution française
190!) la fait curieusement terminer en !804, « époque, dit-il, où alors que, disent-ils, la révolution est terminée en 1795 ? Qu'est-ce
le gouvernement de la Republique fut confie a un empereur ». donc que la Révolution française si ce n’est pas simplement la
Pour Albert Mathiez (La Révolution française, 1921), elle s’arrête révolution ? C ’est pour eux une séquence historique qui se repère
avec 9-Thermidor (27 juillet 1794)■Georges Lefebvre (La Révolution a trois cristallisations, trois processus : le mouvement populaire, la
française, 1930) et Albert Soboul (La Révolution française, 1948) Republique et les Jacobins. L histoire de la Révolution française
fixent une autre périodisation : la révolution court jusqu au va être bornée alors par l’achèvement du dernier des processus,
18-Brumaïre, le putsch de Bonaparte de novembre 1799■ celui de la République en 1799. Thermidor, pour important qu’ils
Aulard a une problématique républicaniste et laïque de la le disent, n est jamais pour eux que le terme pour la fraction
Révolution, il est favorable à Danton. Mathiez est robespierriste, révolutionnaire des Jacobins. Les deux autres processus -
il va étudier la Révolution dans la trace de I Incorruptible. Il s en mouvement populaire, République - vont se poursuivre après
explique à une assemblée générale de la Société des études Thermidor encore un temps.
robespierristes en 1911 : « Si nous avons choisi Robespierre et son J'en tiens quant à moi pour le choix de Mathiez : la Révolution
groupe comme sujet habituel de nos etudes, cest que Robespierre s achève avec Therm idor, la Révolution dans sa dynam ique
fut au centre de la Révolution française et q u il n y a pas de politique ne peut pas exister sans ses révolutionnaires.
meilleur observatoire pour prendre de ce grand mouvement Les choix de chronologie ont bien évidemment des incidences
d’idées et de ce formidable choc des passions et d intérêt une sur la distribution ou la non-distribution de la Révolution française

178 179
en différentes révolutions. Chez Mathiez, il n y a aucune autre I année 1792, puis de l’exécution du roi en 1793, puis du gouvernement
affectation de la catégorie de révolution qu à la Révolution française révolutionnaire de 17931794 ‫־‬. S'il n'y avait pas eu 1792-1794, on ne
e||e-même. Pour le reste, il parle de révolte, la révolté nobiliaire des parlerait de 1789 que comme d'une grande transformation
années 17871788 ‫־‬, la révolte parisienne de l’été 1789. Lefebvre, par juridique - une révolution constitutionnelle. Été 1792-juillet 1794 :
contre, distinguera en 1789 et dans ses prémices de !7871788 ‫־‬, un mode historique de la politique. Q uel est ce mode ?
trois révolutions: la révolution aristocratique, la révolution de la
bourgeoisie et la révolution populaire. Ici, la Révolution est distribuée
dans l'analyse de classe. Soboul, lui, reprendra le thème de la Saint-Just, penseur du mode révolutionnaire de la politique
révolte de l’aristocratie en 1787 et 1788 et, se servant de la notion
gramscienne de bloc au pouvoir1, il distingue une période « révolution Je propose de tenir qu’un mode singulier de la politique en
bourgeoise et mouvement populaire de 1789 à 1792 » suivie de celle intériorité a existé en France de l'été 1792 à l'été 1794- d e la chute
qu’il appelle «gouvernem ent révolutionnaire et mouvement du roi a Thermidor -, mode dont Saint-Just est le grand théoricien.
populaire de 1792 à 1795 »· J appellerai ce mode historique de la politique le mode révolutionnaire
L’année 1792 est essen tielle: unité des Jaco bins et des de la politique, car la revolution y est la catégorie centrale et
sans-culottes, chute du roi, déclaration de la République, début singulière de la pensée de la politique. Révolution n'est pas la
de la Convention, Valm y. C e caractère décisif est souligné par qualification historique de la situation mais la catégorie de conscience
tous les historiens, même s’ils divergent sur la dénomination de de la situation. A la fois la catégorie et la matière de la politique.

la période. Le mode historique de la politique est rapport d’une politique


Été 1792, juillet 1794, sont à mes yeux les dates qui bornent la à sa pensée. Q u ’en est-il chez Saint-Just ?
séquence politique de la Révolution, celle de son mode en
intériorité. Au sens politique du terme, la Révolution commence
en 1792. C e qui précède, en particulier les événements de 1789 (prise > Saint-Just et l’État
de la Bastille, Déclaration des droits de l’homme) n’acquiert
finalement sa réputation d’être de la Révolution qu’à la mesure de Saint-Just propose constamment des analyses et des mesures
concernant l’Etat et le gouvernement qui sont réfléchies en
dehors et contre une logique étatique et gouvernementale.
4 - Le rôle des travailleurs révolutionnaires, alliés à des « intellectuels organiques »,
est de briser tout statu quo en faisant en sorte de rallier le peuple dans un La pesanteur administrative, la corruption bureaucratique et
nouveau « bloc historique », au service de leurs intérêts. La troisième voie tracée le sab o tag e o uvert de c e rta in s m in istè re s, de ce rta in e s
entre l'économisme (détermination rigoureuse des phénomènes politiques par
administrations, sont constamment dénoncés. Situation d ’autant
les données économiques) et l’idéologisme (indépendance des phénomènes
politiques) dorme un rôle moteur à la superstructure.
plus grave qu'un nouvel État s'édifie, créant ses fonctionnaires,

180 181
no uvelle co uche so ciale pour qui la révolution a été une Il n y a rien la qui annonce Clausewitz. C e dernier est un
opportunité tout autant qu’un choix. théoricien d é jà guerre du point des États, il réfléchit sur la
La politique, quand elle existe, est confrontée à l'Etat et aux guerre et les États - singulièrement le sien, la Prusse - à partir
q u e stio n s, c o n tra d ic tio n s, m é d iatio n s, q ue l’Etat et le des guerres napoléoniennes. Il tient que l'Etat monarchique
gouvernement affrontent et déploient. peut développer une capacité militaire nationale à l'égal de la
Citons, concernant l'État, les principaux domaines abordés révolution et de l'Empire.

par Saint-Just : Saïnt-Just, théoricien de la guerre révolutionnaire, déclare à


•La forme de la constitution et des lois. Il est le rédacteur de la la Convention, le 10 octobre 1793, dans son rapport « Sur le
constitution de 1793· H est le théo ricien du gouvernem ent gouvernement » (celui décrétant « le gouvernement provisoire
révolutionnairejusqu’à la paix. Il propose une distinction minutieuse de la F rance révolutionnaire jusqu'à la paix ») :
du pouvoir et de l’exécutif, des lois et de la Convention, la Convention
ne devant pas être, disait-il, de I ordre du pouvoir ni de I executif, Il nous a m anqué ju sq u ’à aujourd'hui des institutions
mais « planer au-dessus et être obéie dans I application des lois ». et des iois militaires conformes au système de la République
•L ’économie, en l’occurrence l'inflation, les prix, I assignat, lois qu il s agit de fonder. Tout ce qui n'est point nouveau
sur le maximum, la pauvreté. La lecture des textes de Saint-Just dans des temps d'innovation est pernicieux. L ’art militaire
du début de l’année 1794 montre un constant souci de l’inflation, de la monarchie ne nous convient plus ; ce sont d ’autres
des grains et des prix. L’orientation principale est la taxation des hommes et dautres ennemis, la puissance des peuples, leurs
produits et des salaires, puis, avec les décrets de ventôse an II, conquêtes, leur splendeur politique et militaire, dépendent
la distribution des biens des suspects aux pauvres. d un point unique, d u n e seule institution forte. Ainsi, les
Il y a explicitement une analyse de la propriété. Dans les G re c s doivent leur gloire m ilitaire à la p h a la n g e ; les
fragm ents d es In stitu tio n s r é p u b lic a in e s, il exam ine d e s Romains à la légion, qui vainquit la phalange. Il ne faut pas
conséquences d ’un principe de législation qui fixerait dans I Etat croire que la p h a lan g e et la légion soient les sim ples
le maximum et le minimum de la propriété ». Il ajoute : « je crois dénom inations de corps com posés d ’un certain nombre
reconnaître que la dépravation de toutes les republiques est venue d hommes ; elles désignent un certain ordre de combattre,
de la faiblesse des principes sur la propriété ». une constitution militaire.
‫ ־‬L ’armée et la guerre. Le rôle de Saint-Just dans les armées Notre nation a déjà un caractère ; son système militaire
du Rhin et du Nord est connu. C 'est aussi un théoricien de la doit être autre que celui de ses ennemis ; or si la nation
guerre, un théoricien politique de la guerre. C est lui qui formule fran çaise est terrible p a r sa fougue, son adresse, si ses
les principes généraux que Carnot, les armees de I an II et III, puis ennemis sont lourds, froids et tardifs, son système militaire
Napoléon mettront en pratique et développeront. doit être impétueux.

182 183
S i la nation française est pressée dans cette guerre par principes et que seule une pensée en subjectivité a les moyens
toutes les passions fortes et genereuses, l amour de la de les identifier comme telles.
liberté, la haine des tyrans et de l'o p p re ssio n ; si au
contraire les ennem is sont des e scla ve s m ercenaires,
autom ates et sans p assio n s; le systèm e de guerre des > La révolution
armes fran çaises doit être de l ordre du choc.
Une page magnifique, a la fin du «Troisièm e fragment» des
Saint-Just, après la bataille de Fleurus, où il avait chargé Institutions républicaines, la présente. Saint-Just y soutient que
inlassablement à la tête des troupes jusqu’à ce que les Autrichiens la révolution est une catégorie du subjectif: elle relève des
et les Hollandais de Cobourg cèdent et se replient au-delà de principes, la Terreur n’a pas assuré leur victoire.
la Belgique, revient précipitamment à Paris et écrit dans son Il propose une problém atique de l'événement, dans une
dernier discours à la Convention (le 9 thermidor an II), qu il ne division entre le bien et le mal.
put lire jusq u’au bout : Il y a un aboutissement prescriptif de la politique : le bonheur
et la liberté publique.
Il fallait vaincre; on a vaincu. Enfin, il souligne la précarité de la révolution, non pour
La journée de Fleurus a contribué à ouvrir la Belgique. susciter I incertitude, mais pour essayer d en avoir une mesure,
Je désire qu’on rende ju stice à tout le monde, et qu on une forme de maîtrise.
honore des victoires, mais non point de manière à honorer Voici ce passage :
davantage le gouvernem ent que les armees, car il n y a
que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent, et il La révolution est glacée ; tous les principes sont affaiblis ;
n'y a que ceux qui sont puissants qui en profitent ; il faut il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue.
donc louer les victoires et s'oublier soi-même. L exercice de la terreur a blasé le crime, comme les
liqueurs fortes blasent le palais.
Sans doute, il n'est pas encore temps d é fa ire le bien.
Les notions de la pensée politique de Saint-Just, Le bien particulier que l'on fait est un palliatif. Il faut
catégories du mode révolutionnaire attendre un m al gén éral assez grand pour que l'opinion
générale éprouve le besoin de mesures propres à faire le
Q ue je puisse qualifier de pensée en intériorité la pensée de bien. C e qui produit le bien gén éral est toujours terrible
Saint-Just vient de ce que ses catégories sont subjectives, de celle ou paraît bizarre lorsqu'on com m ence trop tôt.
de révolution à celle de vertu en passant par la notion de

185
La révolution doit s ’arrêter à la perfection du bonheur et bourgeoisie riche et affairiste. Saint-Just déclare dans le rapport
de la liberté publique par les lois. Ses élancements n ont point fait à la Convention le 15 avril 1794 au nom du Comité de salut public
d ’autre objet, et doivent renverser tout ce qui s ’y oppose; et et du Com ité de sûreté générale :
chaque période, chaque victoire sur le monarchisme, doit
amener et consacrer une institution républicaine. Form ez les institutions civiles, les institutions auxquelles
O n parle de la hauteur de la révolution : qui la fixera, o n n a point pense encore : il n'y a pas de liberté durable sans
cette hauteur ? Elle est mobile. Il fut des peuples libres qui elles. Elles soutiennent l’am our de la patrie et l'esprit
tombèrent de plus haut. révolutionnaire même quand la révolution est passée. C ’est
par là que vous annoncerez la perfection de votre démocratie,
que vous annoncerez la grandeur de vos vues, et que vous
> Les institutions hâterez la perte de vos ennemis en les montrant difformes
à côté de vous.
C ’est une catégorie centrale de la pensée de Saint-Just.
L'institution n’est ni de l’ordre de l’État ni du gouvernement, ni Si I on ne poursuit pas, si on n’invente pas la politique, il n'y a
de celui de la société. Elle est invention qui doit porter l’esprit pas de liberté durable.
révolutionnaire pour lui permettre de perdurer. « La révolution Au tout début des Institutions républicaines, Saint-Just donne
passe, dit Saint-Just, il faut des institutions.» une définition des institutions : « Les institutions sont la garantie de
Institution? De quoi s’agit-il, si ce n’est ni de l’ordre de la la liberté publique, elles moralisent le gouvernement et l’État civil,
société ni de celui de I Etat? C e s t ce qui précisément en fait elles répriment les jalousies qui produisent les factions, elles
l'extrême intérêt. Avec la categorie d institution, précisément établissent la distinction délicate de la vérité et de I hypocrisie, de
d'institution civile, Sain t-Just fait I hypothèse d une société I innocence et du crime, elles assoient le règne de la justice.»
révolutionnaire - j e dirai une société politique. J argumente pour
cette lecture au regard du c ara ctè re fortem ent sub jectif,
formellement moral, éthique, des propositions de Saint-Just, et > La conscience publique
de la faible part, voire même de l’absence d une argumentation
de type juridique, caractéristique de la problématique étatique. La conscience publique est décisive dans la problématique
La morale contre le droit? O u le subjectif politique contre la de Saint-Just. C est par elle que les notions de bien et mal, de
forme corruptrice de l'État? C e s t celle de la politique, de la peuple et de liberté s’articulent. La conscience est un attribut du
révolution contre l’Etat, particulièrem ent quand celui-ci sera peuple qui sait, ou peut savoir, le bien général. Elle en désigne
gangrené par l’alliance de son nouveau personnel et de la la capacité politique ; qui s’oppose à la corruption.

186 187
Toujours le 15 avril 1794 à la Convention : sans-culotte, le Com ité de salut public et la Convention, les
communes, les sections et leurs sociétés.
O n fa is a it tout pour corrom pre l’esprit public, et In c o n te sta b le m e n t, les sa n s -c u lo tte s ont une visio n
l'opposer à la Convention. programmatique du peuple, de ce qu’il veut et de ce qu’on lui
E sp rit n ’est p a s le mot, m ais co nscien ce. Il fau t doit. Pour Saint-Just, l'effectivité du peuple comme sujet est la
s ’attacher à form er une conscience publique. [...] l’esprit liberté dans la ré p ub liq ue: «D ans les monarchies, tous les
p u b lic était une im p u lsio n do nn ée. A y e z d o n c une hommes puissants sont libres, et le peuple est esclave, dans la
conscience publique, car tous les cœ urs sont égaux par république le peuple est libre [...] » (rapport du 15 avril 1794).
le sentiment du m al et du bien, et elle se com pose du Cette liberté n’est pas formelle, c'est-à-dire juridique.
penchant du peuple vers le bien général. « [...] la différence d'un régime libre à un régime tyrannique
H onorez l'esprit, mais appuyez-vous sur le cœur. La est que dans le premier la police est exercée sur la minorité,
liberté n'est pas une chicane de palais ; elle est la rigidité opposée au bien général, et sur les abus ou négligence de
envers le mal, elle est la ju stice et l'amitié. l’autorité, au lieu que dans le second, la police de l’État s’exerce
contre les malheureux, livrés à l’injustice et à l'impunité du
Bien et mal ne sont nullement religieux ou transcendantaux, mais pouvoir » (ibid.).
la leçon tirée de la pratique sociale et des principes qui leur servent Enfin, « un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c ’est son
de référence. Bien et mal sont des catégories de la conscience gouvernem ent: le vôtre, dit-il à la C o nventio n, vous a fait
pratique que l’on peut spécifier comme conscience politique. constamment la guerre avec impunité » (rapport du 10 octobre 1793).
« La plupart des idées des hommes, dit Saint-Just, s appuient
sur le système de leur corruption, tout le bien est dans le cercle
de cette corruption, tout le mal est au-delà de ce cercle. » De même > L’homme révolutionnaire
il soutient: Dieu est l’idée de ce qui est bon pour le peuple.
La révo lutio n est le pro p o s des ré vo lu tio n n a ire s. C e
révolutionnaire, comment s'identifie-t-il ? Par sa conscience et
> Le peuple sa pratique.

Il est le souverain. La grande conviction des révolutionnaires Un homme révolutionnaire est inflexible, mais il est
de 1792-1794 est la même : il y a le peuple, et c’est le sujet politique. sensé, il est fru g a l; il est sim ple sans afficher le luxe de la
Q uel su je t? ayant quelles tâches, quels im pératifs? C ’est fau sse m odestie; il est l’irréconciliable ennemi de tout
là-dessus que vont se diviser les Jacobins et le mouvement m ensonge, de toute indulgence, de toute affectation.

189
Com m e son but est de voir triompher la révolution, il ne Pour conclure
la censure jam ais, mais il condam ne ses ennemis sans
l'envelopper avec eux ; il ne l outrage point, mais 11 éclairé. Existent au moins deux états des rapports entre révolution
[...] Les aristocrates parlent et agissent av e c tyrannie. et politique : le mode bolchevique et le mode révolutionnaire.
L'homme révolutionnaire est intraitable aux méchants, Dans le mode bolchevique, la politique est énoncée pour
mais il est se n sib le ; il est si jalo u x de la gloire de sa elle-même ; elle a la révolution comme vecteur en historicité. Mais
patrie et de la liberté, q u ’il ne fait rien inconsidérém ent ; la révolution n'est plus une catégorie politique, même si elle aussi
il court dans les com bats, il poursuit les coupables et est sous condition de la politique, si elle est politiquement en
défend l'innocence dans les tribunaux ; il dit la vérité afin historicité, en pensée c’est une catégorie de l’histoire.
quelle instruise, et non pas afin qu’elle outrage ; il sait que, Dans le mode révolutionnaire, la révolution n’est pas le
pour que la révolution s'affermisse, il faut être aussi bon vecteur en historicité de la politique, elle est la catégorie en pensée
q u ’on était m échant autrefois ; sa probité n'est pas une de la politique. Elle I est totalement, sans empiètement aucun ;
finesse de l'esprit, mais une qualité du cœ ur et une chose ce st-a -d ire pas du tout au sens que Marx donne au mot de
bien entendue (rapport du 15 avril 1794)- révolution, qui est pour lui une catégorie de l’histoire.
Une telle situation n'aura plus jam ais lieu. Il n’y a qu’une
Révolution, institution, conscience, peuple, homme révolutionnaire, révolution dont la révolution soit la catégorie de la politique. Que
sont les catégories organisatrices de la pensée politique de la révolution soit la pensée politique de la séquence est ce qui
Saint-Just, par lesquelles j ’identifie le mode révolutionnaire de la permet de désigner ce mode historique de la politique comme
politique. Sur la pensée de Saint-Just permettant I identification du le mode révolutionnaire. Il n'y a en ce sens qu’une révolution, c’est
mode révolutionnaire de la politique, je dirai ceci : cette Révolution française.
Le mode révolutionnaire de la politique est celui de la liberté
- celui de la catégorie de liberté en politique. Elle existait en
philosophie, en droit, en économie, Saint-Just la fonde comme
catégorie de la politique. Est enoncee la nécessite de I esprit, de
la conscience, pour qu’existe le souffle de la liberté. C e sont les
conditions d’une liberté capable de tenir et d’inventer, contre
l’insoutenable manquement au bien de la force des choses. La
liberté en politique afin que les hommes, à I image de ce que
Saint-Just dit des révolutions, « marchent de faiblesse en audace
et de crime en vertu » (rapport du 26 février 1794).

190 191
LENINE ET LE TEMPS

ETUDE

La première version de ce texte - issue d’une conférence prononcée le 20 mars


1989 - a été publiée le même mois, sous la forme d’une brochure: «Les Conférences
du Perroquet, numéro 18».
En 4* de couv :
• L'extrême actualité de Lénine est absolument contemporaine de l’inactualité
radicale du léninisme.
·A border la pensée politique de Lénine comme une œuvre.
• Dyschronie de la politique et de la révolution : la révolution d'octobre est atypique.
• Q u’est-ce que la conscience politique, si le temps est une de ses catégories ?
J’ai soutenu que la politique - qui se sépare de l'histoire - se manifeste par des
lieux (assemblée athénienne, Convention française de 1792 à 1794, parti bolchevique
jusqu'aux mois de 1917)■de soutiendrai aujourd'hui que ce sont des lieux du temps.
C'est à propos du mode historique de la politique et des lieux
qui l’identifient que je vais ici me préoccuper du temps. Pour ce
faire, je vais revenir une fois de plus à Lénine et à sa doctrine de
la conscience. Et je vais revenir au mode bolchevique.
Si je reviens à la conscience chez Lénine, conscience politique
organisée ou conscience antagonique à l'ordre existant comme
condition (du parti bolchevique), c’est dans l’o bjectif d’une
confrontation avec ma propre identification de la politique comme
mode, que j ’ai dit le rapport d’une politique à sa pensée. C’est là
l’enjeu du réexamen de la catégorie de conscience chez Lénine.
Faut-il la conserver, faut-il s’en séparer ? Trancher cette question
aura à voir avec la question du temps.
Cette fois, je donnerai la place qui lui revient à la pensée en
termes de classes chez Lénine. Revenir à la conscience chez
Lénine impose de retourner à ce que j ’ai volontairement négligé:
sa pensée sur l’histoire, sur la théorie marxiste de la lutte de
classe, dans le but d’éprouver leur compatibilité avec la conscience,
pur subjectif. Autrement dit, il s’agit d’apprécier s'il y a une forme
d’hétérogénéité attachée à la notion de conscience. Relève-t-elle
du pur subjectif, comme j ’ai voulu l'établir, ou accepte-t-elle aussi
des subjectivations de structures ? Et si elle les accepte, quelle
distance prend-elle avec l’historiographie moderne de la politique,
qui se déploie en n’appréhendant la conscience politique que
subordonnée à la temporalité des structures - la temporalité
étant le durable des structures - et ce faisant fusionne la société
et la politique ?

195
L'histoire, la lutte de classe, sont-elles chez Lénine matière de et des conjonctures, la politique propose des singularités. Quand
la conscience ou médiation de la conscience? La conscience Lenine parle de lutte des classes organisée et consciente, c'est un
politique et la subjectivation de la structure sont-elles ou non les propos sur le rapport entre politique et histoire : la lutte des
termes d'un système binaire? Et si le temps n est pas celui de la classes appartient à l'histoire, !‫׳‬organisation et la conscience à la
structure, s’il n’est pas non plus celui de l’histoire, où se loge le temps politique. S’agit-il d’une simple doctrine de la lutte des classes
chez Lénine? regeneree par une conception politique ? Comment se disposent
C’est pour bien marquer ce point, que je nommerai ici les histoire et politique chez Lénine? Le mouvement général de cette
lieux du mode bolchevique (parti et Soviets) lieux du temps. question, à l'école de Marx, est de faire de la lutte des classes
Recherche sur la validité de la catégorie de conscience, ce texte (bourgeoisie/prolétariat) le mécanisme de l’histoire. Et en même
est un protocole expérimental où les lieux du temps sont une temps, la catégorie de lutte des classes est singularisée, dès quelle
hypothèse. User de celle-ci entraîne-t-elle une modification de ma signifie conscience, et exige le parti bolchevique.
théorie du mode ou une spécification du seul mode bolchevique? Le parti, sous condition de la conscience de l’antagonisme, est
J’entreprendrai donc une confrontation de la doctrine léniniste et aussi sous condition de la lutte des classes. Mais Lénine ne se sert
du mode bolchevique. On s en souvient peut-être : un mode pas de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, il la
historique de la politique est identifiable par le rapport a sa pensée déshistoricise partiellement en faisant de « classe » un attribut du
et par ses lieux. Si j’ajoute une caractérisation ou une synonymie parti : c’est le «point de vue de classe». La lutte des classes
dans la désignation des lieux, c'est que le temps a un rôle dans cette appartient dès lors a la politique. La lutte des classes n'est pas
affaire. Quel est-il ? indicatrice d un devenir historique, elle est de l’ordre de la politique
et donc de la prescription.
Terrain glissant, puisque, après la prise du pouvoir, on passera
M a tiè re ou m édiation d un parti sous condition (de la lutte des classes) au parti de
classe, support du parti-État du régime dit dictature du prolétariaL
Je dois donc ici faire un détour par le rôle d’une pensée de classe Mais toujours est-il que, dans !année 1917, la dynamique des
dans l'édifice léniniste, dont la politique en intériorité pouvait, Soviets - apparus pour la première fois pendant la révolution de
dans son exposition jusqu'ici, faire I économie. Ici, nous en avons 1905 -, tout comme la direction de l’insurrection en octobre sont
besoin. soutenues par une conviction de classe éminemment politique. La
Le cadre est le suivant : le sens canonique de l’histoire marxiste lutte des classes est un moteur puissant, sans cependant amener
est d’être celle de la lutte des classes. Historicisme (c’est-à-dire forme à conclure quelle fait l’histoire.
de pensée a partir de l’histoire) et analyse de classe sont une seule Si la lutte des classes n'est pas le moteur de l’histoire, quand
et même chose. Mais si l’histoire propose des ensembles structuraux Lenine se dit marxiste, quel est alors son rapport a l’histoire ?

196 197
Dans le marxisme et le marxisme-léninisme, postérieur et l’accentuation de ses contradictions. La politique n’est aucunement
création de Staline, les historicités différentes - et non singulières - en prise avec quelque subjectif actuel, quand bien même sont
ouvriront à une doctrine en termes de périodisation. Démarche présentes des identifications subjectives particulières dont le
historiciste que j’examine en particulier quant a la place donnée communisme - lointain - est l’emblème. Dans la conscience de type
à la politique. Dans une telle démarche, la conscience politique structural qui est celle de l’historicisme, que la société soit organisée
devient un élément interne à une période historique. La pensee en classes et par leur conflictualité - et ceci est de structure - a
de la politique sera celle des ruptures historiques - dont un pour effet que tendanciellement le temps devient celui des
exemple est le passage du capitalisme concurrentiel à l’impérialisme différentes phases de la structure : il devient temporalité. La
ou le passage, en 1917, de ce qu’on verra plus loin être le « double pensée historique marxiste avait fusionné la temporalité des
pouvoir » à l'hégémonie bolchevique - à l’intérieur desquelles on structures et la politique, la fondation moderne de la politique les
peut concéder que se sont opérées des ruptures des formes de distingue. Si j ’appelle «historicisme » la conscience de la temporalité
conscience. Si on s’en tient là, il n’y a de politique que d’histoire, des structures, j ’appelle « conscience historique » le placement de
il n’y a de conscience politique qu’historique. l’histoire dans la politique, propre à Lénine. La conscience historique
À l’inverse, dans ma lecture de Lénine, la politique releve des est une subjectivatior de la structure, de l’Etat, des classes. Et une
formes de conscience, ce qui subordonne I histoire a la politique. première réponse sur le sujet du rapport de Lénine à l’histoire.
La catégorie de situation, la question « quelle est la situation ? » si La conscience historique est donc une modalité de la conscience
présente dans les textes, .en tém oigne. De même, p o in t politique - elle n’en est pas l’essentiel - et pas davantage une
d’historicisation et non pas d’histoire, l’importance de la catégorie conscience des processus objectifs ni une conscience d'objet. La
de tâche, qui certes traite aussi de l’inscription de la politique dans subjectivation signifie qu’il y a de la pensée en œuvre, c’est-à-dire
le réel et qui est la forme militante, c’est-à-dire prescriptive, d’une de la politique.
historicisation. Chez Lénine, l’énoncé politique est toujours concret Chez Lénine, histoire et politique sont donc dans un rapport
pratique, en termes de tâches. Ce n est pas un « il faut », c est un serré, il subordonne l’histoire à la politique, ce dont je rends
« comment ? ». compte par la catégorie d'historicité : histoire du point de la
politique. Mais, il y a aussi chez Lénine ce que je nomme une
Dans !'historicisme, la question du temps est active, mais a conscience des grandes entités réelles : l’État, l’économie,
travers celle de la te m p ora lité de la structure, qui est sa l'impérialisme, la guerre. Histoire, grandes entités réelles...
permanence, sa «durabilité». La tem poralité de la structure s'agit-il ici d’une conscience d’objet? En mes termes, d’une
devient la pièce maîtresse du procès de subjectivation lui-même. conscience médiation de la structure ou d’une conscience ayant
Ainsi de la classe ouvrière et du prolétariat, dont le devenir des catégories propres, dans un rapport matière de la conscience
relève de la structure, du développement du capitalisme et de à ce dont elle traite ?

199

7
La question est alors de chercher si la conscience chez Lénine si c est hors d elle qu existe la politique, alors - et c’est mon
se situe dans ce que j ’ai désigné comme un système binaire, hypothèse - la consistance du temps comme catégorie de la
c'est-à-dire si elle propose un objet (on le sait, la conscience conscience doit, pour marquer sa disjonction de la temporalité,
politique n’est pour moi jamais réductible à une conscience de type être assignée à un lieu. En politique, ici, il y a des lieux du temps.
objectai) ou si, au contraire, elle met en oeuvre des catégories Pourquoi ?
propres, matières pour la conscience. Il y a des catégories propres :
c'est la pensée en subjectivation. Mais il y a aussi, présente chez Chez Lénine, nous nous trouvons devant la conscience
Lénine, dans les formes de conscience, une différence patente entre comme pur s u b je c tif - la conscience antagonique - et la
conscience comme pur subjectif - la conscience antagonique - et conscience comme subjectivation de structure, subjectivation des
la conscience historique. Ce qui aboutit à une différence non tem poralités, subjectivation de I histoire - que je nomme
entre deux types de conscience, mais dans les formes de conscience, conscience historique. Allons plus loin : sommes-nous en présence
entre conscience de structure, sous la forme d’une subjectivation non d une différence mais d une hétérogénéité ? C'est la première
de la structure, et conscience politique, qui n’est pas subjectivation question. Mais voici la seconde. Le mode bolchevique est, dans
de structure, mais pur subjectif. sa m ultiplicité des lieux (parti et Soviets), homogène. Y a-t-il
Nonobstant, soulignons ceci: la conscience de classe, elle, alors co n tra d ictio n entre la d o ctrin e de la conscience et
devient, de par Lénine, une singularité : l’adossement à la classe, I identification du mode bolchevique? Comment sortir de cette
permettant la décision politique, loin d'être une constante, naura difficulté ?
lieu et n'aura eu lieu qu'une fois : dans le mode bolchevique. Si la «Conscience comme subjectivation et pur subjectif» n'est pas
politique relève des formes de conscience, et de ses catégories sans relation avec le concept de surdétermination de Louis
propres, alors il faut oser dire qu’en politique les formes de Althusser2. En me m ettant ici à couvert de son inspiration.
conscience produisent des catégories de l'histoire. S'il faut dépasser
l’historicisme, et ce d’autant plus qu’il n‫׳‬y a plus d’histoire aujourd hui1,

2 - Louis Althusser, dans « Contradiction et surdétermination » (dans Pour Marx,


Maspero, 1965), montre qu’une contradiction comme capital/travail est incapable
1 - Certains peuvent attribuer l’histoire au seul mouvement de masse, soulèvement de rendre com pte à elle seule d’O ctobre et qu’il y a, à ce moment-là, un nombre
populaire, émeutes ou insurrections, je peux l’accorder, en ce que tout mouvement de contradictions à l’œuvre, tant superstructurelles que d’ordre national et
se donne dans des formes de conscience d’objectalités. Conforme à m a doctrine international. La contradiction, puisque Althusser use du vocabulaire canonique
de la conscience comme médiation. L’invention propre d un mouvement est celle des débats dans le m arxism e, est dite surdéterminée. C e texte d’Althusser m et
d’un possible à partir d’une conscience-médiation. Ce qui indique qu il y a fin à la simplicité des rapports entre infrastructure et superstructure, la première
création d’un possible, m ais d’un possible sans prescription. Raison pourquoi n est plus déterminante. Il y a surdéterm ination de la contradiction. Voir mon
les mouvements, et cela depuis 1848, voient venir au pouvoir ceux qui n ont pas article « Althusser, la politique et l’histoire », dans l’ouvrage collectif Politique
et Philosophie dans l’œuvre de Louis Althusser, PUF, 1993.
com battu avec eux.

200 201
j ’avancerai que la conscience léniniste est surdéterminée ; et que prise du p o u vo ir. Que fa ire ? est à lui-m êm e sa p ro p re
le temps, son introduction dans la résolution de la difficulté que événementialité avec sa doctrine de la politique sous condition
présente une conscience non homogène et un mode où la de la conscience antagoniste, pur subjectif, mais aussi de la
multiplicité de lieux est homogène, est ce par quoi s organise la conscience comme point de vue de classe. L’arrêt du mode, sa
surdétermination. C ’est la raison pour laquelle je nomme ici les cessation, se donne, lui, dans un événement clôturant une
lieux du mode bolchevique (parti et Soviets) lieux du temps. intellectualité : la fin du parti de classe, la fin de l'assignation duelle,
Les lieux du mode sont aussi des lieux du temps. C e s t une mais non pas polysémique, de la classe au parti (parti de la
possibilité et nous allons l'explorer. Tout en sachant qu il en classe ouvrière) et à la puissance (de classe) du mouvement
existe une autre : la non-validité en politique de la notion de révolutionnaire incarné par les Soviets. C ’est à ce point que
conscience. j ’introduis ici la problématique des lieux du temps qui cerne la
singularité du mode bolchevique en regard des autres modes,
et qui, par l’intervention du temps et son placement dans les lieux
P a rticu la rité du m ode bolchevique du mode, correspond au placement particulier à Lénine de
l’histoire et de la politique.
Est-ce à la possible hétérogénéité de la conscience que le La singularité du mode bolchevique se donne dans la manière
mode bolchevique doit sa particularité? Je ne le crois pas. dont s’articulent histoire et politique. C ’est ici que le temps
Cependant, le mode bolchevique présente une particularité intervient, et non comme temporalité mais comme lieu du temps.
qu'on ne trouve pas dans les autres modes en in té rio rité : Je m’explique: que les lieux du mode soient aussi des lieux du
révolutionnaire, classiste et dialectique. J’indique cette particularité temps concerne la m ultiplicité. C ette m ultiplicité n'est pas
sous la catégorie de dyschronie qui pointe des ruptures de discordante, allotropique. Ce qui implique qu'elle est dans une
subjectivité entraînant des ruptures en historicité. La théorisation unicité. Et cette unicité est celle du temps. Dans mes termes, un
de la particularité de ce mode sera d’une part notionnelle : la mode en intériorité présente une multiplicité de lieux homogène.
dyschronie, et d’autre part empirique par l’existence et le devenir C ette multiplicité des lieux s’inscrit dans une unicité du temps.
des Soviets dans leur connexion à la démocratie - une fois établi Dans la politique en intériorité, le temps se présente comme
les lieux du mode comme lieux du temps. unicité, et non comme temporalité, périodisation, accumulation.
La particularité du mode, sa dyschronie, retentit dans la Si la problématique des lieux du temps concerne la singularité
datation du m ode: le mode bolchevique va de 1902 - de du mode bolchevique, c’est aussi que le rapport entre histoire
!’événementialité de la publication de Que faire ? - à octobre 1917· et politique ne se pose pas dans les autres modes. Dans le
C'est-à-dire a la rupture intellectuelle et problématique de la mode révolutionnaire, la catégorie d’histoire n’est pas constituée,
politique à l’oeuvre dans le mode en octobre 1917, lors de la il est avant la catégorie d'histoire. Dans le mode classiste, dont

202 203
la figure est Marx, l’histoire est la catégorie de la politique. Dans Lieux du tem ps
le mode dialectique, l’histoire est absentee au profit de la « loi »,
du signifiant « les masses» (les masses sont l’histoire) investies dans On le sait: les lieux du mode ne sont pas des lieux «physiques».
la transformation: la croissance du socialisme dans les régions Un lieu n est pas un énoncé de localisation, mais bien de
libérées. Chez Lénine et dans le mode bolchevique, I histoire a délocalisation. Une politique singulière ne s'identifie pas par les
un triple statut: elle existe en conjoncture, elle existe comme partis, les classes et les Etats, mais, dans les modes en intériorité,
subjectivation, et je dirais : elle existe sous cette forme du temps par des formes de présence à elle-même : assemblées, processus
au sens du moment, donc subjectivé par la décision, qui se et autres formes d organisation. Toute politique en subjectivité
donne dans le prescriptif, conjonction d une situation et d une a des lieux, qui sont ses espaces de cristallisation, là où elle se
décision. La situation est sans doute une singularité (ce n est pas déploie et s exerce. Les lieux se donnent donc dans l’unité d'un
l’histoire comme loi du développement des contradictions de seul temps appelé séquence. C est ce que j ’appelle une unicité
classe comme chez Marx), mais c'est une singularité interne à du temps. Il n’y a pas plusieurs temps, mais un seul temps dans
l'histoire. Il y a donc un mouvement pendulaire qui va de la une séquence. Le temps comme unicité n’est pas le lieu des lieux,
politique (comme conscience antagonique et conscience de un méta-lieu, détenant I unité et l’homogénéité des lieux. SI est
classe) à l’histoire, y compris dans sa subjectivation (la situation). la disposition des lieux dans une séquence. Ici pourtant et pour
Par conséquent existe bien la potentialité d’une hétérogénéité dire cette unicité, je suis amené à avancer que les lieux du mode
du mode bolchevique (politique et histoire), alors que I espace sont aussi des lieux du temps. Lieux du temps qui n’existent pas
des autres modes est unifie. C ette hétérogénéité, la postérité dans les autres modes, on verra dans un instant pourquoi.
léniniste en a rendu compte par des couples : marxisme et Ce n’est donc pas l’historicité qui est la condition de possibilité
léninisme, matérialisme historique et matérialisme dialectique. Si d’une multiplicité homogène, c’est l’unicité du temps. En cela, je
l’unicité du temps est ce qui rend homogène la multiplicité des m'éloigne de toute interprétation qui ferait du mode un objet
lieux, que les lieux du mode soient aussi des lieux du temps répond historique. Au contraire, l’unicité du temps permet d’avoir une
de l'homogénéité de la multiplicité des lieux dans un cas ou la appréhension du mode non événementielle et évidemment non
présence de l’histoire - d’une part attestée en ce que Lénine historiciste.
souscrit à la lutte des classes, d’autre part en ce que la conjoncture Identifier ainsi des lieux du temps dans le mode en intériorité
est révolutionnaire (à partir de février 1917) - peut présenter bolchevique a pour fonction de porter jusqu a son point extrême
une disparité avec la politique comme conscience. Dira-t-on la déhïstorisisation de la multiplicité homogène, quand, en raison
que le temps est ce qui se présente quand la catégorie d histoire du placem ent de I histoire, il y a soupçon d ’hétérogénéité.
(au sens de Marx) est répudiée ? L unicité du temps, dans un mode, fait de celui-ci une séquence
(homogène) et non une disparité (hétérogène) entrant en

204 205
combinaison dans une Histoire. Avec cette conséquence : prolétarien, soviétique et bolchevique, et à ces différents titres
l’épithète « historique » dans « mode historique de la politique » la figure de la révolution du xx" siècle. Traitant d’O ctobre sous
dit ici la séquentialité du mode opérée par l’unicité du temps, tout I angle de son atypïe, je me tiens hors de cette édification.
en disant, comme pour chacun, l’ayant eu lieu du mode. La Par « dyschronie»j’entends de même pointer que, dans le cas
déhistoricisation ici est, si je puis dire, I avantage d e j hypothèse russe, la révolution, au contraire de la Révolution française et de
des lieux du temps. C ’est aussi sa consistance. A condition la « révolution » chinoise, n'est contemporaine que d’une faible
toutefois que l'hypothèse soit bonne : il y va, on l’a dît, de la validité partie du mode bolchevique, qui, je le rappelle, va de 1902 (Que
de la catégorie de conscience. Le débat devient : hétérogénéité faire ?) à octobre 1917. « Dyschronie » caractérise la singularité du
de la conscience ou lieux du temps. Un constat d hétérogénéité rapport entre sequence du mode et révolution.
rendrait caduques deux notions : celle de conscience et celle Une part de ma démarche va être, finalement, non de trouver
d’histoire. L’enjeu pour une politique en intériorité actuelle est le sens de I action et de la pensee de Lenine dans son intervention
fo rt important. décisive pour la prise du pouvoir d’octobre, mais de ne pas
mettre le mode sous la réglé de la prise du pouvoir - ce qui sera
1approche du bolchevisme officiel. Tout en même temps, je ne
D yschronie e t atypie. Lénine e t les deux révolutions conteste pas que la prise du pouvoir est essentielle : considérer
qu elle n appartient pas au mode bolchevique n’en fait pas pour
Il y a durant l’année 1917 deux « révolutions » : celle de février, autant une simple anecdote.
qui a lieu sans décision particulière des bolcheviques (Lenine est La dyschronie, dont dépend I atypie, rend compte de la
en Suisse, Trotski aux Etats-Unis), et celle d octobre, qui, elle, se non-identité des deux révolutions (celle de février, celle d’octobre
déploie sur décision des bolcheviques, plus précisément sur 1917) e t du m ode (l9 0 2 ‫־‬o c to b re 1917); ce n'est pas que
celle de Lénine, qui emporte la conviction des masses et des s opposeraient la des temporalités différentes c'est que des
autres bolcheviques pour déclencher I insurrection. Mais, si I on catégories de conscience différentes, sont alors en jeu.
considère, comme je l’ai soutenu, que la Révolution française La dyschronie se manifeste autant par les deux révolutions
épuise la catégorie de révolution, qu apres elle «révolution» et le non-recouvrement du mode et de l'épisode révolutionnaire
renvoie à une péripétie de l'État et du gouvernement, de quelle que par les rapports complexes des Soviets et du parti.
catégorie cette période de février-octobre 1917 relève-t-elle? Après Février, Lénine soutient que l’importance des Soviets
Je propose la catégorie de dyschronie. est telle que la prise de tout le pouvoir peut s opérer de façon
J’avance aussi celle d’atypie, pour, dans un premier temps, pacifique, les éventualités de contre-révolution étant minimes.
désigner la crise des notions par lesquelles on considérait Bien sûr, cela suppose que les Soviets s’assument comme
O c to b re comme typ iqu e - O c to b re é ta it révolutionnaire, nouveau processus étatique et se déploient alors dans l’exercice

206 207
com plet du pouvoir d ’État. La période du double pouvoir Dans les termes mêmes de Lénine, les Soviets représentent
(gouvernement provisoire dirigé par Lvov puis par Kerenski, et une nouvelle forme de pouvoir d’Etat démocratique, alors même
où les Soviets figurent) est celle où Lénine soutient qu un tel qu ils n ont pas tout le pouvoir et, qui plus est, alors qu'ils vont
processus est encore possible. Quand il ne le sera plus, une perdre, semaine apres semaine, l’influence qu’ils détenaient
période sera close, et une nouvelle révolution sera à ! ordre du initialement. Les Soviets sont donc une forme trouvée d’État
jour. L’échec des Soviets à s’assumer comme le tout du pouvoir plutôt qu'un pouvoir en acte et en souveraineté de ses moyens ;
est aussi celui de ce que Gramsci appelle une politique de bloc, une forme, au sens où Lénine, après Marx, disait que la Commune
ou d’alliance pour le pouvoir, ici comprenant les bolcheviques était une forme trouvée d Etat. La dimension pacifique réside dans
et leur soutien de masse. L'antagonisme classiste va se voir mis ce que, dans les premières semaines après Février, aucune force
à nu par l’échec de la politique de bloc. La place du prolétariat adverse, bourgeoise, n’était en mesure de s’opposer au pouvoir
dans Octobre, et ce qui suivra, ne sera pas celle d’une forme des Soviets, à supposer que ceux-ci prissent la décision de l’exercer.
d'alliance mais d’une force de direction. Quand se confirme de plus en plus qu'ils ne s’engagent pas
Dans les textes de Lénine, au fur et à mesure qu on se dans cette voie, parce que les partis qui dirigent les Soviets ne
rapproche d’Octobre, la problématique classiste, c'est-à-dire veulent pas s y engager (les Soviets sont alors dirigés par les
l’appui affirmé sur « les forces autonomes du prolétariat », se mencheviques et les socialistes-révolutionnaires) - et au fur et
renforce. Or, les classes sont représentées par des partis, a mesure qu une opposition contre-révolutionnaire s’organise,
soutient Lénine. La question des classes va être traitée au travers laquelle conduira à l’épisode Kornilov et sa tentative de coup
du rapport des partis à la révolution et au pouvoir. Mais, en même militaire contre Petrograd -, Lénine souligne qu'on passe alors
temps, dans une analyse de classe de l’État, de la conscience des dans une autre révolution, la « deuxième », rendue nécessaire par
masses, de leur mot d’ordre. Le pouvoir, l’insurrection donc, l’incapacité politique des partis dirigeant les Soviets à faire autre
d'aventuriste qu'elle était en juin et juillet, devient nécessaire. La chose que se rallier à Kerenski, au grand état-major, à l’hypothèse
défensive exige l’offensive. Sous peine d être écrasé, le prolétariat de la guerre. Les Soviets laissent se développer l’offensive du mois
doit prendre le pouvoir. dejuin, qui sanctionne la reprise des opérations militaires ; ils ne
De février a octobre existe une mobilité de la question du s opposent pas a Kornilov et sa tentative de désarmer Petrograd
pouvoir, de celle de l'État; il y a une instabilité de la situation ni au rétablissement de la peine de mort sur le front et ne sont
générale, de la révolution, particulièrement au sens où la révolution pas capables de faire promulguer les lois sur la distribution des
fait se déployer la contre-révolution. C'est là où la catégorie de terres aux paysans.
révolution est mise à l’épreuve, si bien que Lénine numérote Les Soviets perdent complètement le pouvoir, ce qui va les
(première révolution, deuxième...). constituer, malgré eux, en caution pseudo-révolutionnaire d’une
politique jusqu’au-boutiste sur la guerre.

208 209
Les Soviets - cette nouvelle forme d’État, inventée dans la Une deuxieme phase de I histoire des Soviets va voir peu à peu
révolution de Février -, ne s’établissant pas dans l'exercice de les bolcheviques devenir majoritaires. Les motions bolcheviques
l'ensem ble du pouvoir d Etat, la situation évolué vers un sont adoptées, les bolcheviques eux-mêmes sont, en personne,
affrontement antagoniste de classes, dont l’enjeu ne sera pas que majoritaires. Ceci, comme le souligne Lénine, après les 4 et 5 juillet,
to u t le pouvoir revienne aux Soviets, mais que soient réunies les et des avant I affaire Kornilov. Mais l'affaire Kornilov va déstabiliser
conditions de l’exercice du pouvoir par les bolcheviques. définitivement le gouvernement provisoire de Kerenski. Le général
F é vrie r et les Soviets re p ré s e n te n t la phase la plus Kornilov, à la tête de régiments cosaques, va tenter, le 27 août, de
démocratique et, comme chacun le sait, elle n’a pas fait la preuve prendre Petrograd, de disperser les Soviets et d’arrêter les chefs
de sa capacité à s'imposer comme forme complète du pouvoir révolutionnaires. Des batailles de rue ont lieu, les troupes de
d’État. Je précise ce point parce qu'il y a traditionnellement Kornilov sont tenues en échec, une partie d'entre elles rallie la
deux questions mises en avant à propos de la révolution russe révolution. Ici, les bolcheviques jouent un rôle absolument
concernant les formes démocratiques : les Soviets et l’Assemblée déterminant; un sursaut de masse, une levée de masse, une
constituante. La Constituante - dispersée au milieu de sa première v ■lonté de se battre contre Kornilov intervient, que les bolcheviques
réunion par les bolcheviques en janvier 1918 - et les Soviets - sont les seuls à encourager et à orienter.
s’achevant et achevés à Cronstadt (révolte de Soviets de marins) Les hésitations du gouvernement provisoire et de l'ensemble
par l’armée en mars 1921. des partis qui le soutienne (y compris les socialistes-révolutionnaires
Entre février et juillet 1917, la question de la capacité des Soviets et les mencheviques) vont entraîner leur discrédit qui ira grandissant,
est posée et résolue. ce qui provoque une perte d’influence extrêmement importante
Octobre se déroulera sur toile de fond de l’incapacité antérieure des deux grands partis jusque-là dominants dans les Soviets,
des Soviets à s’emparer de la totalité du pouvoir d’État. Rappelons mencheviques et socialistes-révolutionnaires. C’est à partir de ce
que les Soviets sont des conseils de délégués d’ouvriers et de moment que mencheviques et socialistes-révolutionnaires se
soldats (plus tard de paysans), élus sur la base d’un délégué pour - ! ‫ ״‬sent ; parmi eux se profile une gauche, partisane de l’unité d’action
cinq cents ou mille votants, les candidats étant libres, pouvant avec les bolcheviques.
appartenir à n’importe quelle usine ou groupe. L usine Poutilov L explication de la situation n est pas que, les Soviets ayant
pouvait élire un bolchevique sorti de la clandestinité, et non un échoué, le parti bolchevique prend le devant de la scène comme
ouvrier. Les candidats peuvent être n'importe qui, de par leur seul protagoniste du pouvoir, car les partis, y com pris le
appartenance politique mais aussi de par leurs activités ; ce ne bolchevique, jouent un rôle décisif dans les Soviets. C ’est la
sont pas des représentants des corps professionnels ou sociaux. dimension « partidaire» qui finalement l’emporte. Là est l’explication
Or, ces Soviets sont dominés jusqu’en juillet et août par les au passage d ’un premier « tout le pouvoir aux Soviets » à la seule
mencheviques et les socialistes-révolutionnaires. dii ection par le parti bolchevique. La révolution de Février,

210 211
l'échec de la prise de pouvoir par les Soviets - cet échec qui est représentée dans le nouvel appareil d’État, à travers l’alliance dite
celui d’une nouvelle forme d’État et du développement pacifique ouvriers-paysans, les paysans moyens étant considérés comme
de cette nouvelle forme d’État démocratique -, va déboucher sur des petits-bourgeois.
un affrontement de classes. Le classisme provient de l’échec des Le chevauchement partiel du calendrier du mode et de la
Soviets et oppose le gouvernement provisoire et le grand quartier ré v o lu tio n est le signe de la dyschron ie de la situation.
général aux bolcheviques 0t aux massBS armees. Février-octobre 1917 est une période de double processus, celui
Très largement, !effondrem ent politique des Soviets, leur de la politique (où Soviets et parti sont unis et actifs) et celui de
incapacité au pouvoir, vont être dits liés à !incapacité dune la « révolution ». C'est aussi un moment de très grande proximité
classe: la petite-bourgeoisie, dont les organisations vont se ntre le parti bolchevique et les Soviets. C ette proximité en
trouver discréditées et écartées de la vie politique et du pouvoir fait-elle un moment de fusion entre les deux ? Le double pouvoir,
d'État après cet échec. -■■‫^׳‬U1' ^ es Soviets et celui du gouvernement provisoire, le processus
du parti face au processus des Soviets, forment un enchevêtrement
non résolu ou résolu en apparence par le processus de classe.
Soustraire le m ode à la ré vo lu tio n C est dans cet enchevêtrement et cet écart que se manifeste la
dyschronie.
L’État moderne est pris entre deux contraires. D’une part, l'État La séquence du mode va de 1902 (publication de Que faire ?)
est celui de la classe dominante, c’est un appareil d oppression au 25 octobre 1917 (insurrection victorieuse de Petrograd et prise
d’une classe par une autre ; d autre part, il s impose au peuple du palais d'Hiver), pourquoi ne se poursuit-il pas au-delà?
tout entier et, dans les États parlementaires ou pas, cherche à J’avançais qu’après Octobre le parti avait la charge de l'État et
se présenter comme l’Etat du peuple entier, comme I État de toute que donc la situation était tout autre, cette raison ne me paraît
la société. plus suffisante. La question est bien plutôt que la prise du pouvoir
Qu'une classe, la petite-bourgeoisie, au travers de ses partis, ne caractérise pas ce mode, elle n’est pas une singularité de la
montre une incapacité politique pose un problème importanb celui politique. Si elle n’identifie pas le mode, pourquoi y mettrait-elle
de son mode de présence dans I État, en particulier dans le fin ? Dans la Révolution française, il y a identité entre la séquence
nouvel Etat. de la révolution et celle du mode. En Chine, il y a identité entre
Lénine et les bolcheviques soutiendront que les paysans la guerre populaire et la « révolution ». En Russie, la prise du pouvoir
représentent la petite-bourgeoisie, en sont la classe d appui - alors ne caractérisé pas le mode, ce n est pas une spécification ni une
que la petite-bourgeoisie est largement urbaine. Les paysans sont singularité de la politique, c est une révolution, ici au sens historique
évidemment autre chose, en particulier les paysans pauvres, et structural. Par conséquent, ce n'est pas exactement la prise du
fo rt nom breux. La petite-bourgeoisie sera supposée être pouvoir qui signe l’arrêt du mode bolchevique. C'est évidemment

212 213
et selon la doctrine du mode la disparition de ses lieux qui le fait faire image je peux désigner ainsi l'État. Mais, sa dimension
arriver à consumation. Or, les lieux sont le parti et les Soviets, et démocratique essentielle est que la multiplicité des lieux agit
l’un et les autres vont disparaître dyschroniquement, ce qui n’est positivement sur le rapport entre société et politique. Les lieux
pas pour nous faciliter la tâche. ne sont pas des appareils, ils s’auto-constituent, ce sont des
Le mode va cesser par péremption politique de la forme parti. inventions et des cristallisations de la politique qui s'établissent
On peut o bjecter que cette pérem ption n’explique pas la ii l’intérieur de la société, parce qu’ils en font partie et que leurs
cessation du mode, parce que la péremption de la forme parti débats sont entièrement lies aux formes de conscience qui sont
est bien antérieure à Octobre. Elle est acquise, en même temps les leurs et de qui les entourent. Ils présentent un nouage inédit
que celle de tous les partis, dès !914, là où s achève, dans I Union entre politique et société - qui n’est pas fondé sur l’appartenance
sacrée, l’hypothèse du caractère classiste des partis. Ensuite les à une classe, à un parti.
partis deviendront des partis étatiques - nous en parlerons S· j si contre I historicisme et partant contre I historiographie,
amplement plus loin3. Le parti bolchevique surseoira à cette celle qui naît au XIXe siècle, c est qu en profilant la société dans
extinction pour deux raisons : il n est pas uniquement un parti de analyse de classe elle discrédite la politique et annule des
classe. Mais principalement, il refusera I Union sacree et aura un ?parafions d on t I héritage était précieux. L’héritage de la
point de vue autre sur la guerre que nous verrons longuement: Révolution française incarnait la tension entre la société et la
la révolution ou la guerre. L'autre point est que, à partir de p o litiq u e que Saint-Just v o u lu t résoudre par l'in ve n tio n
février 1917, les Soviets perm ettront au processus dit du parti o institutions. Au xixe siecle, !historiographie va tenter une
de se rénover. ...lification globalisante du legs qui disposait société, politique,
! cat, gouvernement comme ayant été disjoints par l’expérience.
L historiographie marxisante mènera cette unification sur la base
M u ltip lic ité des lieux e t dém o cra tie p o litiq u e e t société de la notion de classe. Le temps de Lénine aura à faire avec ces
injonctions et ces disjonctions. Maintenir un multiple des lieux
Je l'avais annoncé, la multiplicité des lieux engage la question ‫ ■׳■׳‬heurte, et c est un nœud du problème, à ce que la société n’est
de la démocratie. Et cela parce que la multiplicité des lieux pas conçue comme un possible lieu de la politique mais dans une
touche à la question des rapports entre politique et société. La « indépendance dépendante » à l’endroit de l'État. Une multiplicité
multiplicité des lieux va à l’encontre d’une unité du « lieu », si pour des lieux c o n tra rie les d is p o s itifs ce ntralisé s et plus
particulièrement l’État.
L aspiration a la démocratie est, en ces heures de 1989, un
mouvement général. Est-ce au prix d’un renoncement à la politique?
3 - De 1914 à 1917, il n’y a que des petits groupes internationalistes : ceux qui
refusent la faillite sociale-chauvine de la IIe Internationale. :e st ce que beaucoup voudraient établir. Or, renoncer à la

214 215
Ü:-. a utre nouage e n tre p o litiq u e e t société
politique signifie, bien sûr, renonce, au progressisme, mais
1 premier soubresaut populaire cl importance, renoncer
La fonction de la multiplicité des lieux est donc de défaire les
démocratie. Il faut maintenir l'hgpoth ‫ ־>־ ־ ־ ־‬1‫־‬
liens anciens entre politique et société et d’en effectuer un
qui invite à 1‫ ־‬démocratie. Politique-democrat,‫־ » ־‬
ce que ‫ ־ ״ ־ ״‬avons nommé 1‫ ־‬q ‫ ־ ־ ״‬b ‫ ־‬n du parte P ‫־*< ־ '״‬ autre type de nouage. Cela passe par la distinction des notions
Îby othese obscure de la politique ‫ ־‬pré ‫ ־‬1* ‫■ ־‬L importance. d qui avaient pour rôle de les fusionner: notions que j ’appelle de
pontage, qui co-présentent et veulent rendre co-pensables des
la multiplicité homogène des lie‫« ״‬, dont l'uni‫ ־‬,te du temps
Z L est ‫ ־ ״ ־‬si rattestati‫ ״‬d ‫ ־‬1‫ ״ " ׳ ־‬Itiplicllé des procès‫־ ״־‬ catégories appartenant à des domaines différents. Les notions

qui traversent la société. La démocratie politique, 0 est la près‫־ ״ ־‬ deviennent alors polysémiques et ce que j ’appelle circulantes.
de dispositifs unifiés qui respectent 1‫ ־‬diversité des g‫ ־ ״ ־‬. 1‫־‬ Cette circulation des notions les voue à devenir une pièce de
éberlé de construction de collectifs, 1‫ ״ « * ״ ־ ־ ־‬bon d ‫ ־‬P‫ ־‬l‫ ־‬s la totalité, une composante de la politique, ici de l’Etat.
Î n Î a t i v ‫ ־ ־‬et de p ratique‫ ־‬d «. « * La problématique historiciste comble, ponte, l’espace séparant
société et politique en proposant une analyse de la société en
pertinence d'ensemble... 1‫ ־‬multiplicité des lieux et I unicité U
temps constituent 1‫ ־‬possibilité de rouvrir les rapports de termes de classe et de lutte des classes. Classe et lutte des classes
forment le cadre marxiste où opèrent les notions de pontage, par
copiAfg gt d© là polïtiCjUG- .
La multiplicité des lieux pose à l’évidence le problème de a quoi est établi une transitivité entre la politique et la société. Dans
démocratie dont l’enjeu est de parvenir a la maitrise clu le cadre marxiste, les notions de pontage sont celles de parti, de
antinomie : celle entre politique et société. Pour la Révolu ■o révolution, de communisme : elles co-pensent le rapport entre

française on peut la repérer dans l’affirmation de Saint-Just : politique et société, et ont pour fonction de les fusionner. Dans
ie marxisme, je l’ai déjà dit, la question de l'Etat est prise entre
révolution cesse, il faut en poursuivre l’esprit dans es i n s b ^ ‫־‬
« institutions » indique l’antinomie et répond a la nece s te d deux contraires. D’une part, l’Etat est celui de la classe dominante,
sa résolution. Entre le xix' et le xx* siècle, « dictature du prolétariat» c'est un appareil d’oppression d’une classe par une autre; d’autre
i la notion avancée pour à la fois désigner cette antinomie part, il s'impose au peuple tout entier et se présente comme l’Etat
du peuple entier, comme l’État de toute la société. Lénine traite
et la résoudre : la dictature du prolétariat en tant que neuve u
pouvoir produit une nouvelle société, et pouvoir et société, évidemment la question à travers la classe.‫׳‬

d’antagonistes qu’ils étaient, se trouvent unifies tandis que u Mais quand Lénine dit : « la société est divisée en classes »,
ce n’est pas à mon sens une spécification suffisante de la société.
et l’autre terme se transforment.
Cuand il d it: « les partis représentent les classes », mieux vaudrait
dire: « les présentent ». Entre partis et classes, les rapports sont
; ‫ ״ ׳‬tains, mais non pas de l’ordre de la représentation. À savoir,

217
216
les partis indiquent l’existence des classes. « Représentation » est La forme majeure de la copensabilité entre politique et société
la catégorie d'ajustement de la classe à l'État. Par la représentation est donc celle de la représentation. La représentation, supposée
s’effectue la transitivité entre classe et État. La représentation concentrer les intérêts de classe de la société, s’effectue par des
est supposée faire correspondre de manière stricte et rigide I État partis : les classes sont représentées par les partis, ce qui fait du
et les classes. Alors qu’ils sont des entités différentes. parti une première notion de pontage. Révolution est une autre
Avec les Soviets, on a une esquisse d’État démocratique du notion de pontage: le terme de révolution est ce qui, encore à travers
peuple entier, puis vient un affrontement de classes. Et après la catégorie de classe, permet d’homogénéiser politique et pouvoir
Octobre, jusqu’au communisme de guerre en 1921, on va être en d Etat. Q uant à communisme, c est la notion avancée par le
présence d’une direction de classe de la société. Les questions du marxisme pour résoudre la question du diptyque société et
nouvel État et celles de la société vont s’y trouver écrasées I une politique dans la perspective historique de la disparition des deux
contre l’autre. La classe et son parti, qui avaient permis de maîtriser ; « communisme » est ce qui opère la fusion des deux termes par
les rapports de la première séquence de la révolution, vont se révéler leur disparition. En effet, la société sans classes, la société
inopérants dans la phase de construction de la société dite socialiste. communiste, n’est plus une société au sens courant (société de
De Février à Octobre, s’il y a une grande adéquation de la classes où existe un État). Le communisme réalisé voit disparaître
problématique classiste à la révolution, aux événements, elle la société étatique aussi bien que la politique. Chez Marx, la
devient inadéquate à la nouvelle société. La question de I État (et politique a disparu dès la dictature du prolétariat et la révolution
du pouvoir référée à l’État) n’est qu’une partie de la question de sociale des prolétaires, qu'il oppose à la révolution étatique,
la société, sans doute décisive mais partielle. Manque alors, à cest-à-dire politique, de la bourgeoisie. Repérer ces notions
mon sens, l’introduction de la société comme nouvelle entité dé-singularisantes permet de penser autrement les relations entre
politique à côté de l’État et des classes. Mais pour Lénine, classe politique et société : dans la logique de leurs processus singuliers.
est le concept explicatif de société, et devient I analyseur de 1État C est là que peut s’entrevoir un nouage inédit.
et des partis, qui représentent les classes auprès de l’Etat, mais aussi M ultiplicité des lieux et unicité du temps ouvrent à une
représentent l’État auprès des classes. Chez Lénine, le rapport de pensée de la singularité de la politique et la société. Le temps
la classe à l’État est double : un rapport direct (l’insurrection, (comme unicité) est la catégorie par laquelle sont appréhendées
capacité étatique de la masse prolétaire et populaire) et un rapport la singularité des processus et une certaine conception des
indirect qui s’exerce par la médiation du parti et de ses organisations relations de la politique et de la société. L’unicité des lieux
(les groupes armés, les syndicats, les groupes de femmes, les propose une relation autre entre société et p o litiq u e en
coopératives, etc.). Avant Octobre, il y a unité du rapport direct 3émancipant de la tem poralité externe, celle de l’État, des
et de l’indirect ; après, la dissociation des deux est irrémédiable. classes, des partis, à partir de laquelle !‫׳‬historicisme noue la
Et on revient à des notions de pontage. politique et la société.

219
Mais la multiplicité des lieux préfigure aussi un au-delà de la fois détenteur de l’essence de l’œuvre, de sa doctrine et des leçons
forme parti. L’exemple russe montre que ce dépassement n a universelles de la révolution. Or, selon moi, point de leçons
pas été trouvé. Après Octobre, le parti bolchevique cherchera universelles : l'œuvre de Lénine s'arrête à la révolution. On peut
à se poser dans une polyfonctionnalité (appareil d'État et « parti aller plus loin, mais seulement au vu de ce qui en adviendra et qui
de la lutte des classes ») dont va s’avérer l’impossibilité ; le parti nous fait renoncer, dans I état actuel de notre expérience, à la
ne sera qu’appareil d'État et deviendra un partï-État. Le devenir catégorie. La révolution viendrait-elle détruire la politique? La
étatique des partis en parti-État sera ici confirmé tant en URSS précipiter hors de I unicité du temps ? L’absorber au-delà de ses
que dans les États parlementaires, où le multipartisme deviendra forces. La révolution est-elle autre que la politique?
Il a pu apparaître que ce qu'on appelait, à l’époque, la
étatique.
«révolution russe» poursuivait et renouvelait cette catégorie,
précisément en ayant su la développer dans une maîtrise de classe
Lénine com m e oeuvre de I histoire. Certes, le terme de révolution recouvrira capacité
créatrice des masses, les inventions, qui, dira Lénine, sont
L’actualité de Lénine est absolument contemporaine de abstraitement prévisibles et pratiquement irreprésentables par
l’inactualité du léninisme. Je veux dire ceci : une politique, une anticipation. Lénine n a d ailleurs pas une pensée développée de
pensée de la politique (puisqu’une politique s’identifie par son la révolution, elle est son objectif, et il en rend principalement
mode qui est son rapport à sa pensée) doit être abordée comme compte par une problématique de classe. Il ne cesse de rappeler
une œuvre et non pas comme une doctrine. Pour être en mesure que la question centrale de cette révolution est celle du pouvoir,
de formuler les propositions doctrinales d’une pensée politique, et, pour part, son propos sur la révolution est un propos sur la
il faut l’aborder comme œuvre ; non pas au sens esthétique (au prise du pouvoir. «Révolution» est donc référée à pouvoir, et
sens où l’art, qui n’a pas d’objet, produit cependant des objets, pouvoir de classe. La spécification des classes est ce qui organise
livres, tableaux, pièces musicales), mais au sens où, quand une la problématique de la politique. La catégorie de révolution y est
politique existe, ce qui advient lui est entièrement propre. Œuvre subordonnée. «Classe» est la catégorie de la politique dans
au chef de son extrême singularité. L’œuvre de Lénine est-elle !‫׳‬année 1917, comme, à mon sens, « révolution » est celle de la

la révolution ? politique en France dans les années 1792-1794.


Octobre est atypique. Rien ne permet d en faire I embleme,
l’adossement fondateur d’une politique contemporaine. Il faut Dans la pensée de Lénine, c'est bien davantage l’articulation
l’envisager autrement, séparer et évaluer I intrication entre, d une de la conscience et du réel à quoi est assignée la révolution. Et
part, ce que j ’appelle l’œuvre de Lénine et, d autre part, le ce qui pourrait se manifester en glissement vers l’historicisme est
bolchevisme officiel. Ce bolchevisme s’est prétendu le tout : à la immédiatement rejeté par l’affirmation qu’il n’y a de réel politique

220 221
que des tâches. D’où sa lutte incessante contre ce qu’il appelle les belligérants. Cette analyse est menée en termes d’impérialisme,
«la phrase». Car !’historicisme s'alimente de la phrase. Chez ! !‫׳‬.,.ne de domination du capital financier opposant les appétits
Lénine, il n’y a de réel que des tâches, ou des mesures concrètes, ‫׳‬.! un im périalism e jeune, à savoir allemand, à la coalition
je l’ai déjà mentionné. Ce qu'il faut faire cristallise ce qu il faut anglo-française. La guerre a pour objet de savoir qui contrôlera
penser. Sur la question de la révolution, c’est le rapport de la les chemins de fer du Moyen-Orient, les détroits, qui héritera des
conscience et du réel qui se joue, c’est la recherche du « moyen» différentes parties de l’Extrême-Orient, etc. C ette analyse de
par lequel les formes de conscience vont se trouver assignées classe de la guerre est ce qui donne au propos de Lénine son
à l’événement possible. Ce moyen qui n’en est pas un, cest la ampleur et également son caractère anticipant sur certains
décision, c’est le p re s c rip tif. La révo lu tio n russe dans la ! ;oints, par exemple sur la guerre entre le Japon et les États-Unis.
compréhension traditionnelle est ce qui a su développer une L'énoncé inlassablement répété est que la situation est celle de
maîtrise de classe de l’histoire. La question est bien plutôt celle la g ue rre, dans une analyse de classe, o p p o s a n t vision
de la maîtrise des formes de conscience par le prescriptif, que prolétarienne et vision bourgeoise de la guerre.

nous verrons être aussi une autre forme du temps.


Toujours est-il que l’approche de Lénine, quant à ce qui peut 2. La révolution en Russie est un effet induit de la guerre, mais
se passer en octobre 17, peut être dessinée, outre la question des c’est une historicité subordonnée et qualitativement différente
formes de conscience, comme le croisement d une pensée du de la guerre. Subordonnée : « N’était la guerre, écrit Lénine en mai
gouvernement et de l’État en termes de classes et d’une pensée 1917, la Russie aurait peut-être vécu des années, voire des dizaines
d’années, sans une révolution contre les capitalistes; avec la guerre,
dont le noyau est la guerre interimpérialiste.
c'est... ou bien périr ou faire la révolution contre les capitalistes.»

La p o litiq u e est-elle em barrassée par I histo ire ? Le coup de génie de Lénine est de faire prendre à la politique
le pas sur la guerre, sur l’histoire. La guerre est la mise à jour
Lénine e t la guerre
inexorable de ce que sont opposés bourgeoisie, capital et
Dans les textes de Lénine du printemps et de l’été 1917 apparaît prolétariat. Quelle est la situation? C'est la guerre. En 1917, en
Russie, la modalité de la situation, c’est faire face à la guerre et
clairement ;
d'en proposer une issue. Lénine postule à la validité internationale
1. Une analyse extrêmement tendue, réitérée, de la nature de de l’assertion : « Il faut choisir entre ces deux voies pour mettre
la guerre impérialiste. C’est le thème le plus présent, le plus fin à la guerre : accommodement avec les capitalistes ou révolution
permanent, le plus virulent ; caractère de classe de la guerre, son ouvrière; cette dernière consiste à faire converger tous les
brigandage, ses projets de nouvelle répartition du monde entre efforts vers le renversement des capitalistes.»

223
222
...... ‫׳‬.......... .....................

La révolution ouvrière déplace la question de la guerre en y ses formes de conscience, il y a chez Lénine un passage au-delà
installant sa propre présence. Ce qui, en même temps, traite de de Marx qui est un approfondissement et une importance donnée
a la politique dans la révolution? La révolution va se trouver
la guerre.
« La révolution ouvrière pour mettre fin à la guerre », c est une transformée n'étant plus un effet de la lutte des classes mais sa
thèse politique ; pas une prévision. La révolution est le moyen categorie en subjectivité.
de mettre fin à la guerre du point de vue du prolétariat Ce n est
pas exactement : la révolution contre la guerre, mais : la révolution
pour finir la guerre; substituer donc à la guerre une autre L h istoire est claire, la p o litiq u e obscure

situation, opérer un déplacement majeur. En juin !917, Lenine écrit:


«Q ue donnera dem ain n o tre ré v o lu tio n ? Le re to u r a la La guerre est une situation historique, clairement analysée, dont
monarchie, l’affermissement de la bourgeoisie, le passage du le terme politique est pour Lénine la révolution. Mais la révolution

pouvoir à des classes plus avancées? Nous n’en savons rien, est obscure : raison pourquoi la plupart des mots d'ordre sur la
guerre appelleront à «élever le niveau de conscience sur la
et nul ne le sait. »
L’opposition est flagrante entre la netteté, la précision et la révolution ». La révolution est obscure sur son devenir. La situation
capacité de prévision en ce qui concerne la guerre et l’apparente historique est claire, le processus révolutionnaire obscur.
opacité du devenir, fut-il immédiat, de la révolution. Il y a Pourrait-on trouver une issue aux rapports entre histoire et
cependant un élément commun aux deux questions, de la guerre politique à travers le couple objectif/subjectif, à savoir une
e t de la révolution, c’est, dit-il, «la dom ination de la classe distribution de l’objectivité à la guerre (elle est claire) et de la
bourgeoise». La conscience politique n’est pas conscience de la subjectivité à la politique, elle, incertaine (obscure) ? Je ne crois
situation, mais face à la situation. La conscience politique n est pas. Toutes deux sont des situations subjectives. L’histoire est
pas conscience d’un objet, mais prescription : engagement pour claire parce que la nature de la guerre est claire et que les choix
le deviennent : Union sacrée ou révolution ouvrière. Lénine va
la révolution prolétarienne.
proposer inlassablement une situation à la situation : la guerre est
Chez Marx existe la conviction du caractère inéluctable de la la situation impérialiste, et la révolution prolétarienne est la situation
révolution, de son inéluctabilité historique. La politique dans la ouvrière. « Révolution ouvrière contre la guerre » est une seule et
révolution ne concerne alors que l’aménagement et la conduite de meme démarche. À ceci près que la grande question est le
cet inéluctable. Chez Lénine, la révolution est historique et politique processus de la révolution ouvrière. Ce sont ces hésitations qui vont
en un sens nouveau, qui réorganise sous sa règle le rapport entre entraîner une manière dans le style et l’écriture de Lénine que
histoire et politique. Ne peut-on pas dire que, bien qu’il pense la )appelle ses doublets : il y a <! politique et politique », « histoire et
révolution à travers la classe, mais donnée dans la recherche de histoire ». La guerre est-elle une situation dans la situation ? Est-elle

224 225
une subversion de la situation? ou, ce qui est autre chose, sa dictature de la majorité sur la minorité, exige la destruction de
négation, son refus? La révolution ne serait-elle alors qu un effet, !appareil d Etat militaire, policier et bureaucratique. En ce sens,
pris dans un rapport de causalité? Ou la relation serait-elle de Lénine soutient que, sans une problématique de la société socialiste,
voisinage avec la guerre ? La révolution, ainsi, ne serait ni effet ni cest-a-dire de la dictature du prolétariat, on ne peut avoir de
pure immédiateté, mais proximité maximale et altérité irréductible. ligne p o litiq u e sur la nécessite absolue d ’un affrontem ent
Histoire et politique ne sont pas dans un rapport de causalité ni antagonique avec l'ordre social et politique existant Et que même
dans un rapport d’occasion, mais dans celui a une proximité l'opposition révolution/contre-révolution n’a de sens effectif que
maximale et d’une altérité irréductible. La politique n’est historique comme «dictature du pro lé ta ria t contre la d ictature de la
que rétrospectivement, au simple titre qu elle a eu lieu. bourgeoisie». Lénine remarque que le cheminement d’une révolution
n entraîne pas à coup sûr cette vision marxiste des choses ; c’est
ce que montre à l’évidence la révolution de Février. Février n’est
L’État et la Révolution pas conscience de classe sur la question du pouvoir. Celle-ci
vient de l'extérieur. De ce point de vue, L’État et la Révolution est
Que faire ? nourrit la première révolution : Février. L’État et la à la question du pouvoir ce que Que faire ? était à la question du
Révolution nourrit Octobre. C’est aussi un signe de la dyschrome. parti. Dans les deux cas, Lenine veut mettre à mal les catégories
Lénine rédige L'Etat et la Révolution en août-septembre 1Ç17 spontanées de la conscience, rendre possible les énoncés
et lui donne comme sous-titre : La doctrine marxiste de l État et les prescriptifs, spécifiant une politique autre. L’essentiel, pourtant, est
tâches du prolétariat dans la révolution. Il y a ici jonction de la tâche que les Soviets, en refusant la pensée en termes de classe,
et de la classe. Ce te x te est e x p lic ite m e n t classiste; s absentent d une doctrine de la société. Or, malgré qu’on en ait,
l’enjeu est le prolétariat entrant en scène. Quand on le lit parmi les la dictature du prolétariat est ce qui porte à ce moment-là la
autres textes de Lénine de la même époque, c’est-à-dire en pleine question de la société.
période de bilan de la première révolution et de préparation de la L’échec des Soviets renforce la catégorie de classe et la
seconde, ce qui est frappant, c’est d une part ce qui est couramment laisse se concentrer dans la polarité masse-parti, et non dans la
reconnu : la nature de classe de 1Etat, mais d autre part I insistance polarité État-société. La question de la classe va se déplacer du
à citer les textes de Marx et d’Engels concernant la dictature du couple société-révolution au couple État-révolution. Et la question
prolétariat et l’analyse de cette période comme celle d’une société de la société socialiste deviendra entièrement celle de l’Etat
dite chez Marx «phase inférieure du communisme ». socialiste, une problématique du pouvoir et non de la société.
Pourquoi est-ce si important, en août 1917, de faire le point sur L hypothèse de Lenine était qu au travers d’un nouveau pouvoir
ce que le marxisme soutenait quant a la phase de transition ? La se profilerait une nouvelle société. Hypothèse qui s’est trouvée
dictature du prolétariat, pouvoir de la classe ouvrière et première impraticable ou inexacte.

226 227
L’État et la Révolution développe donc à propos de la société La fin des partis

socialiste, de la dictature du prolétariat, deux assertions différentes.


La première est que, dans la dictature du prolétariat, la lutte des L année 1914 et le déclenchement de la guerre vont mettre
classes est décuplée, sous-entendu contre I État - toute lutte des ­ ‫ ו‬évidence l'incapacité des partis devant cette situation. On
classes est anti-étatique. La seconde est que la dictature du connaît l’expression de Lénine : « la faillite de la IL Internationale ».
prolétariat est une dictature de la classe, il s agit dun pouvoir Leur faillite, c est leur opportunisme, le ralliement à la bourgeoisie
d’État de la classe - la lutte des classes est bloquée. nationale, finalement leur caractère impérialiste. C’est surtout une
D’un côté, lutte des classes; de l’autre, dictature armée de la faillite des partis au sens où la guerre était une situation trop
classe. L’une est un processus potentiellement politique, 1autre un oifficile pour eux, qui les excédait ; notamment les partis ouvriers
processus étatique. Je l’ai déjà dit : « classe » fonctionne comme :.■■■‫׳‬cialistes ou marxistes de l'époque.
référent de deux processus absolument hétérogènes. Le parti Quelque vingt ans plus tard, le Parti communiste chinois
est donc assigné à la lutte des classes et à I État (il le dirige), c est avec Mao Tsé-toung va trouver, pour la première fois, une
ce que j ’ai appelé sa polyfonctionnalité. adéquation de la forme parti et de la guerre, au travers de la
Cette polyfonctionnalité a pour conséquence que la notion de ‫ ״‬guerre populaire ». Risquons une hypothèse : si le PC chinois a
classe, si puissante dans la séquence de la révolution, est, tout de su trouver cette adéquation, c'est parce qu'il a commencé la guerre
suite après Octobre, divisée, opposée à elle-même. Le mode par «un bout», il n’a pas d’emblée assumé toutes les questions
bolchevique est clos à la prise du pouvoir. Le mode bolchevique ‫'■״‬
’ ■‫ ׳‬I Etat, de la société, de la politique. C ’est le processus de la
que j ’ai identifié comme celui de la politique sous condition (de guerre populaire qui va lui-même co ntrôle r le moment de
l’antagonisme à l’ordre social et politique existant), qui traitait les !accession au pouvoir d'État. Chez Mao Tsé-toung, le parti est
contradictions de classe par leur subjectivation, s arrête au moment interne à la guerre populaire et non à l’armée, et encore moins
où la polyfonctionnalité rend polysémique et équivoque la categorie dans une relation d'appareil (le parti) à appareil (l'armée).
de classe en l’assignant simultanément à l’État de classe et au C ette incapacité des partis devant la guerre peut devenir
prolétariat comme classe dirigeante. criminelle. C ’est le cas dans les années 1930. La ML Internationale,
Pourquoi le parti bolchevique, après la prise du pouvoir, n aura-t-il qu, est le parti des partis, est dépassée par la guerre, ce dès la
pas été en mesure d’avoir une double caractéristique, d une part guerre d’Espagne. Le pacte germano-soviétique, lui, est un tel
de parti de lutte des classes, c’est-à-dire parti d’une fraction des renoncem ent à ce que les PC a ffro n te n t la guerre, que
masses, d’une partie des ouvriers et du peuple - la lutte de classe l’Internationale se disloque en 1943. La thèse est donc celle de
a pour sens la lutte contre l'État quel qu il soit, a tant de fois affirmé la défaillance des partis, de la forme parti devant la guerre par
Lénine -, d’autre part de parti-État, contrôlant et dirigeant l’appareil incapacité, I opportunisme n étant que la signature ou la mise en
d’État? C’est en raison de l’obsolescence de la catégorie de parti. phrase de cette incapacité.

228 229
Mais l’exemple du parti bolchevique ne contredit-il pas cette Le ralliement à l'Union sacrée est essentiel, maïs n'est pas le
thèse? N’est-il pas une exception qui va sauver l’idée du parti? Je seul point par lequel I analyse des partis, de 1914 à 1917, se
ne le crois pas. Ce qui va sauver la figure du parti - avant Octobre, soutient. Qu ils soient sociaux-chauvins ou internationalistes,
la guerre de 14 faisant rage - ce sont les Soviets. Les Soviets vont tous les partis font faillite en 1914, et l’exception que semble
employer les militants des partis (socialistes-révolutionnaires, constituer le parti bolchevique, mise généralement au compte
mencheviques, puis bolcheviques) à débattre et à se mêler des de son refus de l’Union sacrée, ne résiste pas à l'analyse.
affaires de l’État et du gouvernement. L’existence des Soviets, leur S il y a faillite des partis et si la guerre est en excès sur leur
fonctionnement, propose aux partis un mode d’usage de la situation. capacité, ce st parce que la guerre est affaire d’État et que,
Les Soviets mettent les partis en capacité politique de la situation. dans cette conjoncture, les partis deviennent des organisations
Si, dans les autres pays, la guerre plaçait les partis hors d aptitude, étatiques.
en Russie l’existence des Soviets mettait les partis en capacité La ou les partis chauvins déploient un lien organique à l’Etat
politique, en tant que les Soviets étaient une nouvelle forme d'Etat a travers I Union sacree, le parti bolchevique et Lénine vont
Le parti bolchevique doit tout aux Soviets, à la révolution de déployer ce rapport à I État, qu ils n ont pas encore conquis, dans
Février, c’est-à-dire à la capacité révolutionnaire des masses. La jn rapport aux Soviets comme nouvelle forme d Etat, c’est ce qui
révolution d’O ctobre doit tout à Lénine, au rapport maintenu, !e sauve temporairement de l’obsolescence. Mais après la prise
même solitairement, d’une politique à sa pensee. du pouvoir, bien que la conception de l’État (dictature du
prolétariat comme phase du dépérissement de l’État) se présente
comme un Etat anti-Etat, le parti bolchevique entre dans la
G u e rre e t usage innovant de la catégorie de classe , >olyfonctionnalité. Il n est pas cette exception qui sauve la forme
parti de sa péremption des 1914. Grâce aux Soviets, la mise en
Ce que Lénine maintient, de Fevrier a Octobre, est I analyse en péremption de la forme parti a été différée.
termes de classe de la guerre, et une position radicale sur la question La péremption de la catégorie de parti est générale. Jusqu'au
nationale : dans une guerre interimpérialiste, les internationalistes aebut du xx‫ ־‬siècle existe une relative représentativité des
doivent dénoncer également les differents protagonistes et ceux qu . lasses pour tous les partis politiques. Quand la guerre de 14 fait
les soutiennent. Même en cas d invasion, il n y a pas de questïor voler en éclats la représentativité au profit des diverses Unions
nationale qui prime, mais : quelle classe dirige la guerre de liberatior sacrées, les partis deviennent tous des organisations étatiques.
nationale? Le prolétariat ou la bourgeoisie? La première tâche, alors Leur principe d’existence n’est plus la classe mais l’Étal Autrement
est de mettre fin au pouvoir de la classe bourgeoise qui fait la dit, on assiste a une mutation : la consistance des partis tiendra
guerre, ce qui soit met fin à la guerre, soit, si elle doit se poursuivre ‫ ^ ׳‬es enoncés sur I État et non plus à un programme de classe,
doit en transformer le caractère de classe par la révolution. t on assistera tendancieliement a la fin du programmatique : les

230 231
nationalisations, la planification, perdent toute dimension radicale, L internationalism e com m e a lte rn a tive
deviennent un point de vue d’État sur la gestion. Dans une et negation de l’unicité du tem ps
démarche similaire, qui fut tenue elle aussi pour une exception, comme catégorie de l'hom ogénéité des lieux
la IIIe Internationale, elle, poursuit la catégorie de parti au sens
antérieur, mais ne peut l’identifier, dans un rapport à la classe, Un point en apparence absolument extrinsèque doit être
que par son soutien à l’Union soviétique, c’est-à-dire a une encore traité ici : la question internationale. La thèse de Lénine
formation étatique, suivant en cela le sort commun. est connue: O ctobre est le début de la «révolution ouvrière
Dans les pays dits capitalistesJa crise de la forme parti in te rn a tio n a le » ou, autre fo rm u la tio n , de la « ré v o lu tio n
aboutit à une complexification de l'État. Les partis ne sont plus proléta rienne mondiale».
programmatiques. C’est l’État qui le devient, s’incluant ainsi L internationalism e est ce qui, depuis 1914, oppose les
dans un rapport à la société. Le Welfctre State en est le plus ré v o lu tio n n a ire s (Luxem burg, Lie bkn ech t, Lénine) aux
c é lè b re exem ple. Mais notons que l’e xisten ce d un sociaux-chauvins. Leur mot d’ordre général est de transformer
programmatisme étatique ôte aux partis ce qui était leur fonction. la guerre impérialiste en révolution prolétarienne ; la révolution
C ’est là la forme que prend dans ces pays l’étatisation des prolétaire internationale est leur but. Face à l’homogénéité de
partis. Un autre et tragique exemple est le national-socialisme, I impérialisme, fût-il en guerre interne, doit se disposer le caractère
qui, loin d'être la réponse fasciste à 1917, est la réponse fasciste ‫׳‬nte? national de la revolution prolétarienne.
à l’après-17 et à la péremption des partis avec le parti nazi. Le parti
nazi deviendra État SS dans des formes et des moyens que je Les principes de l'internationalisme :
ne développerai pas ici. 1. Pendant la guerre, l’internationalisme prescrit le combat
Après la guerre de 14 et la révolution d’Octobre, une nouvelle contre la bourgeoisie nationale de chaque pays.
période s’ouvre. Classe, en particulier classe ouvrière, ne porte 2. On ne choisit pas entre les belligérants.
plus une maîtrise ni des rapports avec l’État ni des rapports avec 3. Au caractère mondial de l'impérialisme s'oppose le caractère
la société, encore moins une maîtrise des rapports de I État et mondial de la révolution prolétarienne.

de la société.
Après Octobre, donc, on entre dans une crise ininterrompue Cembattre la bourgeoisie nationale et ne pas choisir entre
de la notion de classe, dont les étapes sont : la crise du parti de les oeil,gérants, les deux premiers principes, relèvent de la
classe, la crise d’un État de classe. Seule la IIIe Internationale va conscience politique. Le dernier, le caractère mondial de la
artificiellement reconstituer le parti de classe. révolution prolétarienne, est une hypothèse historique. Rappelons
que dans les premières années de la guerre les positions
internationalistes sont extrêmement minoritaires.

232 233
Dans les thèses de Lénine à ce sujet une partie est un énoncé La nécessité d une nouvelle Internationale, la volonté de la
politique juste (les deux premières spécifications), l’autre une fonder, sont antérieures à la révolution d’Octobre. En juin, juillet,

prévision historique fausse. L’histoire claire peut se tromper. août, le projet est à plusieurs reprises évoqué. Le succès de
Lénine se trom pe sur l’anticipation historique, à savoir l'insurrection d'Octobre accélère et amplifie l'appel à la fondation
l'hypothèse d’une révolution prolétarienne mondiale. La question de la IIIe Internationale. Octobre va aussi qualitativement en
de l’internationalisme, y compris de la révolution internationale, m odifier les termes, en faisant de sa victoire la principale
est une des convictions centrales de la conscience politique référence de !‫׳‬internationalisme. La conséquence est de ne plus
léniniste. Si bien que le passage de l’espérance d’une révolution faire de !adhésion à l'Union sacrée le critère différenciant
mondiale au «socialisme dans un seul pays » n'ouvre pas seulement chauvinisme et internationalisme. C'est grâce à cela que le
au débat sur la possibilité de l’édification d’une économie Congrès de Tours, congrès fondateur du PCF, pourra se dérouler
socialiste russe - en l’absence du soutien d une Allemagne sans que le guesdisme, favorable à l’Union sacrée, fasse l'objet
soviétique - mais devient l’éclatement d'une problématique de ;ne cn tl9 ue de classe, comparable à celle que fit Lénine à
la politique internationaliste. Ce qui va modifier le cadre de propos des mencheviques qui soutenaient la guerre. Car, le
l'universalisation de la révolution russe et, donc, ouvrir au débat seul critère qui vaille désormais est le ralliement à Octobre.
L Internationale, résultant de Que faire ? et de L’Impérialisme,
sur son universalité.
Universalité et universalisation ne vont de soi et ne sont pas stade suprême du capitalisme, est, à l'échelon mondial, une
une conséquence l'une de l’autre. L’expérience russe serait operation fidèle a l'assertion : la conscience vient « de l'extérieur».
universalisable si elle était universelle dans ses catégories ; ce C e tte th èse se c o nfirm e ra par le ca ra ctère m ondial de
n’est pas mon point de vue, chaque mode de la politique est I impérialisme, mais aussi par les mutineries de la flotte allemande
singulier. Le principe de l’universalisation est de donner la cie la Baltique, celles des tranchées françaises de 1917, donnant
révolution comme l’élément universel de cette universalisation. lieu à des décimations, tandis que des révoltes de tranchées
La difficulté est q ue lle ne l'est pas. La révolution russe est avaient lieu dans l’armée allemande. Bolchevisme, soviétisme, sont
singulière. La IIIe Internationale va elle-même hésiter, mettant en présentés comme la loi générale de toute révolution prolétaire :
équivalence le parti bolchevique, les Soviets et la révolution les Soviets sont la seule forme possible. L’Internationale prend
prolétarienne. L’universalisation, c’est-à-dire l'internationalisme position sur le caractère universel des Soviets, tente d’établir la
replace la politique dans l'histoire en postulant une unité mondiale 10: de la révolution. Les processus seront nationaux et en même
de l’histoire qui ne peut être qu’historique. Existaient déjà de! temps conformes à ce qui est présenté comme l’universalité
notions de pontage qui fusionnaient la politique et I histoire, d O ctobre. Or, I universalité d’O ctobre, à part sa tentative
l’internationalisme fusionne singularité et totalité. L'umversalit( d universalisation, n’existe pas. L’internationalisme est de bout
en bout dominé par l’historicisme.
est donc une notion de pontage.

234 235
Conclusion histoire restaient ouverts sans qu il existât de notion médiatrice.
. usqu à présent la médiation s’exerçait, on vient de la voir, à travers
« Révolution » était ce qui liait, jusqu’il y a quinze ans, politique la révolution.
et histoire et organisait leurs rapports. C ’était, de plus, ce par quoi

les militants se désignaient et étaient reconnus. S’est trouvé
discrédité, inutilisable, ce qui était le véhicule, à la fois en pensée
et en pratique, de cette liaison entre I histoire et la politique. Au travers de I examen des catégories que je projetais de
Beaucoup décidèrent pour ces raisons - coïncidence et divine mettre à l’épreuve, principalement la conscience, court un autre
fil de pensée, une interrogation sous-jacente, sur un rapport
surprise, lors de la première campagne électorale, en 1974, de
Mitterrand, sans parler des ralliements multiples lors de son ·!‫ ״‬uveau, non inventé, non rencontré, entre politique et histoire.
élection en 1981 - de la fin de la politique non étatique. Ce qui C est p o u rq u o i la q ue stio n de la conscien ce et son
est intéressant chez ces transfuges, c est la transplantation dans neterogeneite possible, qui entraîne comme I on sait Sa création
l’orbite étatique du rapport antérieur entre histoire et politique de lieux du temps, a été au centre de ce propos. Puisque cette

sous la forme suivante : il fallait choisir, et ce dans une urgence ' térogénéité est produite par le placement de l'histoire. C’est
donnée comme dram atique, entre deux form es d E tat: le pourquoi Sa « conscience-subjectivation de » m’avait semblé une
parlementarisme des droits de l’homme et l’État totalitaire. Le solution. Non pas que je cherche à sauver la conscience ni cette
thèse sous-entendue, mais fondatrice, étant qu il n y a de dimension de la conscience, mais la possibilité d ’une autre
conscience que de l’espace étatique et donc que tout choix er approche de I histoire, categorie d histoire que j ’ai récusée
termes de conscience est un choix en termes d État. Le décret • ‫״‬sque n existe aujourd’hui que l’histoire dans sa version classiste.
L histoire n est pas aujourd'hui notre problème, mais sa
sur la fin de la politique était alors prononcé : toute conscience
est conscience de l’État et du gouvernement. Ceci est essentie presence ou son absence interroge, ce que je vais rendre par la
pour comprendre la défense de I Etat de droit. Dans la Franc( catégorie d'altérité. C ’est pourquoi aussi j ’ai mis l'accent sur la
de ces années, il ne s’agissait pas évidemment de combattre l< politique comme pensée, qui est la caractérisation du mode. Car
despotisme. L’appel au droit était donc spéculaire, il reflétait I! ie mode bolchevique est lui-même traversé par la question de
parlementarisme dans le parlementarisme, il y avait, à l’évidence, ! histoire sous la forme de la dyschronie. Il y a histoire et histoire,
une confusion entre l’aspiration aux droits (I aspiration aux droits dirais-je comme Lénine, ne parlons plus de celle que je rejette
venant suppléer les programmes - absents) et la forme juridique . . nme historicisme, mais reste sa question dans d’autres termes.

de l’État parlementaire.
Toujours est-il que, du p oint de la pensée, la situation C est pourquoi dans ce texte mon o b je c tif était triple.
intellectuelle était originale: les rapports entre politique et Soustraire Lenine a la révolution, afin de délimiter et de constituer

237
son oeuvre p ro pre. Réexaminer la catégorie léniniste de parti, qui est en apparente contradiction avec l’espace temporel
conscience, cette fois non du point de sa pensée de l’Etat mais du mode ;
de celle de l’histoire. Enfin, examiner le mode bolchevique dans • la nature particulière de ce qui inaugure et ce qui clôt le mode.
sa complexité et son historicité propre. Le mode bolchevique est donc « irrégulier ».
Je ratifie l’abandon de la catégorie de conscience, quej avais
déjà congédié dans « Peut-on penser la politique en intériorité?», Ayant quitté mes précédentes hypothèses, la solution se
tout en gardant la préoccupation suivante : la subjectivation, présente autrement en termes de particularités, qui permettent de
c’est-à-dire la présence de l'histoire chez Lénine peut être aussi sortir des apories. Que la conscience soit une conscience-médiation
considérée comme la présence d une altérité. C ette altérité, de (’histoire est ce qui concentre et résume ces particularités.
Lénine la désigne dans l’opposition q u il fait entre conscience Le mode bolchevique possédé une première particularité.
spontanée et conscience social-démocrate, où « spontané » peut Il est dyschronique et il court de 1902 à 1917. Les lieux du mode
être entendu aussi, en tout cas par moi, comme I altérité d une sont le parti et les Soviets. La dyschronie du mode en fait une
invention des gens. Cette altérité peut-elle être celle de I histoire, exception au regard des autres modes. Là n’est pas la difficulté.
non pas dans la guise du couple léniniste spontanéité/conscience, Ce qui pose un vrai problème, c est encore une fois la question
mais dans une intrication inédite de l’histoire et de la politique des lieux. On le sait, un mode n’existe que tant que ses lieux
dont nous n’avons pas aujourd’hui la matière? C est donc la sont actifs. Or, on peut me faire l’objection que Soviets et
conscience et non pas I histoire que j abandonne. parti ne fonctionnent comme lieux homogènes que de février à
Quant aux lieux du temps, on le sait, hypothèse construite pour octobre 1917.
résoudre la potentielle hétérogénéité de la conscience chez En 1902, les Soviets n’existent pas encore. Durant la révolution
Lénine, elle est désertée avec celle de conscience. Mais si de 1905, parti et Soviets existent mais ne fonctionnent pas
j ’abandonne les lieux du temps, je garde la notion d’unicité pour ensemble. Ils ne fonctionnent ensemble que de février à octobre
les lieux du mode : elle ouvre à une pensée de l’homogène. Les 1917· C est là une deuxième particularité.
lieux du mode sont homogènes. Q u’en est-il pour le mode Enfin, troisième particularité, la datation et du début et de la
bolchevique ? C ’est au sujet des apories de ce mode que je vais fin du mode bolchevique sont assignés à des intellectualités : Que
terminer ce propos. Mire? et la fin du parti de classe - à la‫ ׳‬différence du mode
■.:!assiste, le M anifeste inaugure le mode qui cesse avec la
Quelles sont ces apories ? commune, et du mode dialectique, qui commence avec Pourquoi
• La longueur de l’espace temporel du mode qui va de 1902 à e pouvoir rouge peut-d exister en Chine ? et entre en péremption
Octobre ; avec la guerre de Corée.
• la durée de la présence simultanée et active de Soviets et d i

238 239
L’existence de deux révolutions a été pensée sous la notion de de la politique léniniste mais son objet, et puisque ici ce qui
dyschronie. Compte tenu de la brève coexistence, dans une m’intéresse est la catégorie essentielle d'une politique - révolution
unicité du temps, des lieux du mode, Soviets et parti, existant de n’a été la catégorie prïnceps que pour la séquence de la Révolution
février à octobre 1917, existe une tentation, celle de changer la n- inçaise, la catégorie active dans le mode bolchevique est celle
datation du mode. C’est une tentation, et elle est mauvaise de classe.
conseillère. Ce que je conclus, c’est que la dyschronie doit être

étendue à la pleine durée du mode de 1902 à 1917 et non pas
seulem ent aux deux révo lu tio ns qui devien ne n t alors un
«symptôme», une occurrence, de cette dyschronie. La courte On m’accordera que tant pour ce qui est de la conscience que
durée des lieux du mode est aussi une autre forme que prend la pour ce qui est des temps (les dyschronies), il y a du « plusieurs »
!ans ce mode.
dyschronie. C’est pourquoi les bornes du mode sont l’apparition
et la cessation de deux intellectualités : celle de Que faire ? et cette Chez Lénine et chez Mao, il y a du « plusieurs » sous la forme
nouvelle intellectualité, forgée dans la période des deux révolutions, ae I histoire, de la philosophie, si bien que ma question est : comment
espace propre où le parti de classe est articulé au mouvement de ie tout de cela forme en même temps une politique ? Ma conviction
classe que constituent les Soviets. La borne finale du mode est donc de militant est que la politique doit et peut être pensée à partir
la fin du parti de classe pratiquant la multiplicité des lieux, c’est-à-dire d elle-même. Comment ce « plusieurs» se dispose-t-il ? Une fois de
l’alliance avec les Soviets, face à la prise du pouvoir. Fin donc du plus, je m’affronte à la copensabilité, à la circulation polysémique,
parti de classe (dont Que faire ? avait été une première matrice), catastrophe qui arrive à une catégorie quant on la désingularise.
lequel se transforme ensuite en organisation étatique. La dyschronie Je crois bien que ce « Lénine et le temps » est un contre-feu
se manifeste encore en ce que la clôture du mode s’effectue disposé face à ceux qui utilisent la politique à d’autres fins que la
dans un espace différent de celui de Que faire ? avec L'Etat et la politique. Pourtant existent des cas inverses. Lorsque la politique
Révolution. La forme parti entre en péremption avec I exercice du est en interlocution avec autre chose qu’elle-même, chez Lénine
pouvoir d’État. Ce qui vient aussi à finir, c’est 1historicité de la et Mao, il s'agit de la philosophie et de l’histoire, c’est la politique
politique quand cesse la puissance autonome des masses avec le ■i est I enjeu et la référence de ces multiples registres, elle n’est
parti-État. Que faire ? est marqué par l’antagonisme et L’Etat et la pas dans une copensabilité. À l’opposé, quand la politique est saisie
Révolution par la question du pouvoir. À partir de septembre 19V, par I histoire ou par la philosophie, il est aisé de le constater, elle
on n’est plus dans Que faire ?, on est dans L’État et la Révolution. est utilisée contre elle-même. Dans ce cas-là, la copensabilité ne
La cessation du mode est donc l’entrée en péremption de Que faire ?. se contente pas de rendre la politique circulante, elle la corrompt
et la détruit.
Au vu de la caducité actuelle de la notion de révolution et compte
tenu de ce que la prise du pouvoir d’État n est pas une catégorie

240 241
CHERCHER AILLEURS
ET AUTREMENT

SUR LA DOCTRINE DES LIEUX, L’ÉCONOMIE,


L’EFFONDREMENT DU SOCIALISME

La première versionde ce texte - issue d'une conférence prononcée en mai 1992 -


s été publiée le même mois, sous fa forme d'une brochure: «Les Conférences du
■ . ‫־■׳■׳‬.‫! ׳‬et, numéro 35», supplément au n°87 du journal Le Perroquet.
!.‫ ־‬n ù de couv. :
Une pensée qui s'excepte de la dialectique de l'objectif et du subjectif est une pensée
des /!eux. /cf l'usine en est un: soit du temps dans le parlementarisme ; soit de la
politique, jadis, à Shanghai ou à Gdansk; soit le lieu de l'argent C'est ce que montre
:! tuête ouvrière faite à Canton en ?909 . On soutiendra aussi qu'il n'y a pas
d'économie dans le socialisme et, par voie de conséquence, pas de transition au
‫׳‬:;sme. L’effondrement du socialisme s'éclaire alors autrement
1

La figure ouvrière a-t-elle d isp aru ? Est-elle devenue aussi


obsolète que l’est le marxisme socialiste? Je dirai que le mot
«ouvrier», bien loin d'être caduc, exige un renouvellement des
catégories de la c o n s c ie n c e : c ’est un mot qu'on ne peut
appréhender ni en termes de classe ni en termes de mouvement.
Il fut un temps où ce mot signifiait l’hypothèse d’une rencontre
entre les prolétaires et l'histoire, où parler des ouvriers était parler
de l’espoir de cette rencontre et du socialisme. Dans un autre ordre,
!a question ouvrière participait de la conscience sociale et portait
! historicité du social. Ce la est fini.
Qu ‫׳‬est-ce qui a fini ? est la question. Qu'est-ce qui finit avec cette
fin-là ? L’idée socialiste, l’idée marxiste-socialiste, était-ce la figure
ouvrière? Dans ce cas, on pourra dire que la fin de cette idée
entraîne l’effacement de la figure ouvrière, qu’on entre dans des
temps où elle n'a plus cours. Ou dira-t-on que le marxisme socialiste
était une forme spécifique, singulière, et que sa fin ouvre à de
lOuvelles formes ? La question est de savoir si la fin du socialisme
:ntraîne celle de la figure ouvrière. Je soutiens pour ma part la thèse
de la modernité de cette figure et la nécessité d'en donner de
nouveaux termes. Pour les formuler, le premier point est de prêter
attention aux usines et aux ouvriers.
Le second est de comprendre que la péremption du socialisme
marxiste n'est pas seulement la péremption de la figure ouvrière
; lans les termes de classe, c'est la fin d’une intellectualité. S'interroger

245
sur la possibilité d’une nouvelle figure ouvrière exige par conséquent employés et sont eux-mêmes subdivisés en ouvriers spécialisés,
d’affronter la constitution d’une nouvelle intellectualite apres le ‫■ ׳‬uvriers professionnels, ouvriers qualifiés. Pour être complet,
socialisme. C ’est de cela qu il est ici question. ajoutons l’espace des proches concurrents de ce nom : travailleur,
prolétaire, salarié.
Je vais d’abord avancer ce que j'entends par ouvrier, usine et
usine comme lieu. Puis je développerai, exemples a I appui, avec
l’enquête d’anthropologie ouvrière que j'ai menée avec mes amis > O u vrie r e t usine
italiens Claudia Pozzana, Sandro Russo et Valerio Romitelli à
Canton en 1989, évoquant en chemin quelques points saillants et De quoi « ouvrier» est-il le nom ? a été l’objet d’un débat, en
les analyses que je déploie à son sujet. Enfin je préciserai ce que particulier entre 1966 et aujourd'hui, dont un des aspects fut de
j’appelle transition l ou contre-transition, dans le cadre général de onsidérer la question recevable, puis de la juger périmée.
l'analyse de ce que l’on nomme l’effondrement du socialisme. Je Labsentement du signifiant «ouvrier» en a été la conséquence,
terminerai en donnant ma propre identification de I économie. absentement qu’on peut aussi dater des grèves dans l’automobile
en 1983 et 1984, à Citroën-Aulnay, et surtout à Talbot-Poissy, où
on a pu remarquer qu’« immigré » est venu remplacer « ouvrier1 ».
> O u v rie r Face à la péremption objectale du terme « les ouvriers », ou du
terme « ouvrier » - qui ici n’a pas de fonction distincte - deux
Je dirai d'entrée de jeu que le mot «ouvrier» est un nom en possibilités, au moins, s ouvraient. L’une consistait à conclure à la
balance, lesté d’équivoques nombreuses, dont la première est in des ouvriers comme sujets de l'histoire sous la forme de la classe
de transformer un singulier en pluriel. Laisser entendre sous et de soutenir que le seul mode d’être du mot était la forme sujet,
« ouvrier » les ouvriers permet de passer à une transitivité objectale : attachée à la perspective classiste. C e lle -ci étant obsolète, la
il y a une transitivité entre singulier et pluriel qui constitue forme sujet « les ouvriers » avait donc disparu, thèse qui est celle
ce dont on parle en objectivité - « le mouvement ouvrier », « le parti du mode parlementaire. L autre voie, qui est la mienne, pose que
ouvrier», «la conscience ouvrière», « l’État ouvrier». «O uvrier» la faillite du mot «ouvrier » relève de la conception classiste,
peut être contracté en « p ro lé ta ria t» : c est la form ulation laquelle a ete historiquement dominante, au travers des termes de
marxiste-léniniste, qui fait de la classe un référent, et qui, en « mouvement ouvrier », de « parti de la classe ouvrière », de « classe
opérant cette contraction, rend le terme plus flexible que dans ouvrière ».
la première acception objectalisante. Le pluriel, «les ouvriers»,
s'entend comme un collectif. Enfin, «les ouvriers» se dit d un
ensemble socio-professionnel, où ceux-ci sont différencies des i - Voir « Peut-on penser la politique en intériorité ? » (p. 105-106).

!47
A n th ro p o lo g ie o u vriè re précise le protocole de cette péremption : « ouvrier » apparaît, dans
I enquête, comme un élément circulant entre l’usine et ce qui est
Mes travaux d’anthropologie ouvrière partent de la péremption désigné comme étant hors I usine et qui sera nommé « la société ».
de ce signifiant, signe de la fin d une intellectualite, et examinent C est cette circulation qui apparaît comme le protocole de
la possibilité d’autres champs d’intellectualité du mot « ouvrier ». péremption de I identité classiste. Un double mouvement va être
Le déploiement de ce mot exige que je fasse état de façon plus , onstaté : d'une part, une séparation, une dissociation, des termes
détaillée de mes recherches à ce sujet. " ouvrier» et« usine» au profit d’un rapprochement, d’une connexité
Elles avaient pour enjeu le mot « ouvrier », considéré comme •os termes « ouvrier» et « société ». Et d’autre part, on observera
catégorie, à travers la question : qu'est-ce que les ouvriers pensent en France, chaque fois que ce rapprochement est effectué, la
des ouvriers? - question qui ne portait évidemment pas sur les substitution d’« immigré » à « ouvrier ».
opinions, ni ne visait à recueillir des considérations sur les Deux lectures sont possibles :
personnes, mais sur la constitution actuelle, au-d elà de la 1. Si le terme «ouvrier», dans son voisinage avec celui de

péremption objectale de la categorie. « société », se dissout au profit d « immigré », il faut faire la supposition
En examinant l’hypothèse d’une autre pertinence du mot de la fragilité du mot « ouvrier » face à celui de « société ».
« ouvrier »,j’ai conclu à la nécessité de l’examen, en subjectivité et 2 . Il faut en conclure - et soutenir - que le mot «ouvrier» a

en intériorité, de ce terme. Le seul moyen de prendre en compte comme seul espace de consistance l’usine elle-même, et que
la péremption de la méthode objectale, structurale et classiste, ite tentative d extension hors de l’usine entraîne une dissolution
c’est-à-dire de prendre en com pte qu'il ne peut y avoir de du mot. Dans les deux cas, on est renvoyé à une investigation sur
constitution en extériorité du mot « ouvrier », est d applïquei la notion d usine, elle-même interrogée par le mot «ouvrier».
strictement l'énoncé : la pensée est rapport du réel, et d'interroge! 1 ravailler sur le nom d’ouvrier ouvre nécessairement à un travail

les ouvriers sur ce qu'ils pensent des ouvriers. S il y a peremptior sur celui d usine. « Usine » et « ouvrier » sont en doublet. L’examen
de la démarche structurale, la seule voie, quant à la possibilité ds cie I un entraîne l’examen de l’autre.
développer une autre assignation au mot « ouvrier », à condition dr
le découvrir, est l’application de deux énoncés. Le premier : les gen
pensent, les ouvriers pensent ; le second : la pensée est rapport di. - L'usine e st une catégorie ré ce n te (Shanghai, 1966)
réel C e s deux énoncés permettent d'accéder à ce que pensent
les ouvriers des ouvriers, dans des termes dont on va s’apercevoi, Ch e z Lénine I usine n est pas une catégorie significative, alors
qu’ils convoquent l'usine comme lieu. que le terme d ouvrier est central dans cette pensée. Lénine
Les résultats sont les suivants. La péremption de !’intellectualite parle de firmes, de grandes concentrations industrielles, mais il
classiste du mot «ouvrier» se confirme, en même temps que s ‫׳‬. y a pas chez lui de problématique singulière de l’usine. Si elle

248 249
est un lieu pour Lénine, ce sera le lieu de la grève avec la typologie Avec ces événements apparaît une configuration idéologique
que l’on connaît de la grève économique, de la grève politique, et politique mondiale dont « usine » va être le terme, qui vise a défaire
de la grève insurrectionnelle, qui d’ailleurs n’a pas l'usine comme !inscription étatique de la figure ouvrière, directement établie
lieu, mais le site urbain. La grève oscille entre la lutte contre le taux dans le socialisme, indirectement établie, mais effectuée par la
d’exploitation, c’est la grève économique, et la lutte contre I Etat médiation du syndicalisme classiste, dans les autres pays cités.
c’est la grève insurrectionnelle. En Chin e et en Pologne, on a les combinats, qui intègrent l'usine,
Mais, ni dans le léninisme, ni dans le bolchevisme, il n'y a de f école, la coopérative, la crèche. En Italie et en France, on a la
problématique de l’usine en tant que telle, ce qui pèsera très problématique de la firme, liée à la marchandise et au capital,
lourdement sur l’avenir puisque l’usine va devenir un lieu de mais avec présence des syndicats dont la problématique est
l’État et les ouvriers, des ouvriers d État. étatisation. L inscription étatique de la figure ouvrière et la tentative
L’usine est une catégorie de pensée récente. Je la date Je la subvertir, dans une configuration idéologique et politique
explicitement du surgissement de la phase ouvrière de la Révolution mondiale, montrent que I usine est, contrairement à la conception
culturelle en Chine, c'est-à-dire des événements de Shanghai de ‫־‬économique et marxiste, une categorie en subjectivité et en
1966 à 1968. Q uant au déploiement historique de cette catégorie, nteliectualité. Dans la séquence et sa configuration mondiale, il
il peut être repéré en Italie de 1968 à !970, à la Fiat de Turin et à s'avère que le cadre économique (qui réfléchit l’usine comme lieu
l’Alfa Romeo de Milan, en France, par la phase des révoltes d appropriation du surtravail) ou le cadre étatique (qui réfléchit la
ouvrières de 1968 à 1975, et enfin dans la Pologne de Solidarnosc, production industrielle comme étant de l'ordre de l'État ou de l'ordre
du printemps 1980 au coup d'État de décembre 1981. lu marche) sont inopérants. L usine comme catégorie récente
C e que ces situations et ces phases ont en partage, malgré st ainsi ce qui rompt avec I etatisme et l'économisme, qui sont des
leur extrême diversité, c’est que la place de I État dans I usine a démarches objectivantes. La rupture avec l'étatisme a pour effet
été discutée par les ouvriers eux-mêmes et à l’usine même. Si on .ne procédure de subjectivation où la catégorie d ’usine apparaît.
comprend bien que tel est directement le cas en Chin e et en Soutenir que la catégorie d'usine est récente revient à poser
Pologne, tous deux pays à économie et à État socialistes, on qu elle supporte une nouvelle connexion au mot « ouvrier ». La crise
peut énoncer cette thèse à propos de la France et de l’Italie sans de la vision classiste est celle de l'espace classe ouvrière - État
paradoxe. En effet, dans ces deux derniers cas, l’Etat et sa de classe, défini par la propriété des moyens de production ; l’État
question se situaient au centre des rapports très antagoniques entre socialiste étant celui de la propriété collective et l’État capitaliste
les nouvelles formes de la mobilisation ouvrière ou de lactior . elui de la propriété privée.
ouvrière et les structures syndicales et politiques ouvrière:
institutionnelles et para-étatiques incarnées par le P C F et la Historicisons un peu la démarche. À la mort de Staline,
C G T en France, le P C I et la C G IL en Italie. étatisation et l'objectivation sont à leur comble. Les États

250 251
socialistes déclarent incarner le socialisme ; on est dans une Staline, a été de tenter une redialectisation au travers d ’une
problématique générale de l'incarnation, qui est la forme extrême nouvelle théorie des contradictions (antagoniques et au sein du
de la thèse de la fusion complète du subjectif et de l’objectif. De peuple, ces dernières ne se traitant pas par )’antagonisme) et
même, dans une autre situation, le P C F déclare non seulement d’une théorie de la pratique, en instituant un nouveau sujet, « les
qu’il est le « parti » de la classe ouvrière, mais que la classe masses », lesquelles sont une catégorie postclassiste.
o u v riè re est le p arti. L'é tu d e du sta lin ism e m ontre que La commune ouvrière de Shanghai, en 1966, opère, elle, une
l'hyperdialectisation de l'objectif et du subjectif dédialectise dédialectisation. Cette dédialectisation consiste à distinguer,
cette dialectique même. C'est bien ce qu’avaient compris Sartre, une seconde fois apres les Soviets, les masses ouvrières de
dans sa Critique de la raison dialectique23*
, et la phénoménologie I Etat et du parti, et à rompre l’expressivité entre ces termes. Et,
française en créant une autre dialectique, puisque la dialectique en mettant en évidence le caractère sous condition de la classe
du parti et de la classe était en voie de dédialectisation complète. du parti et de l'État, en en montrant le caractère aléatoire, la
Un pseudo-léninisme avaïttriomphé parce que à la classe comme commune de Shanghai parvient à objectiver le parti et l'État - alors
figure de l’ouvrier s'était substituée la classe comme figure de l'Etat que le stalinism e proposait faussem ent de les subjectiver.
Pseudo-léninisme : l’authentique léninisme avait produit, hors de Lexpérience de 1966 à Shanghai a une importance extrême : elle
la dialectique entre la conscience et les conditions matérielles propose dans les faits la fin de la dialectique de l'objectif et du
(qui, chez Marx, fondait le matérialisme comme détermination subjectif, par annulation du terme d’État, elle invente un nouveau
de la conscience par les conditions matérielles), une dialectique protocole, certes classiste et ouvrier, mais strictement subjectif,
entre les formes de conscience et l’Etat, I opposition radicale à en présentant un ensemble d éno ncés dont le principal est:
l'existence de l'État étant le critère de la conscience révolutionnaire compter sur ses propres forces, et s’y déploie une catégorie inédite
de l'usine. Les textes de l'usine de machines-outils de Shanghai
de classe5.
Dans le mouvement communiste international allait s ouvrir proposent des universités ouvrières, la réduction du droit
un débat sur la question de savoir si ce qui était en cause était bourgeois, la limitation de la division entre travail manuel et
une dédialectisation ou une désubjectivation. L’hypothèse de intellectuel et fondam entalem ent la fin de la politique des
Mao Tsé-toung, qui, on le sait, a toujours été très réservé sur cadres, qui, en fait, est la politique du parti communiste à l’usine,
et le mode d ‫׳‬être étatique de l'usine. Il faut prendre la mesure
de ce geste qui consiste à porter atteinte aux cadres dans
I usine socialiste : il est com parable à celui consistant à mettre
2 - Il faut noter que Sartre condamne le collectif en tant que sénalité inerte au
profit du groupe —en fusion.
en cause la contradiction capital/travail dans une usine capitaliste.
3 - Voir « Le parti, entité dialectique ? » dans « Notes de travail sur le post-léninisme»
(p. 79 et suiv.).

252 253
Les lieux
étatique, ou étatico-syndicaliste, ou étatico-partidaire. Aujourd’hui,
emergence de I usine reste a I état de question : peut-on parler
Shanghai proposait de mettre fin à la dialectique de I objectif ‫ ׳ ׳‬un® capacité ouvrière dans un autre registre que celui du parti,
et du subjectif et d ’installer è sa place des procedures de de I Etat, de la classe, et dans une autre tonalité que celle d’un
subjectivation contenues principalement dans I emergence de optimisme ouvriériste ou, à l’autre extrême, d’un misérabilisme ?
l’usine comme catégorie, c’est-à-dire comme lieu politique. L’usine De la thèse de I usine comme lieu spécifique se dégagent les
comme lieu politique est le lieu dédialectisé. Le lieu politique est trois points suivants :
un lieu non dialectisé, qui n’est plus celui du temps, des cadences, 1. Il y a errance puis absentement du mot « ouvrier » s’il n’est
dans lequel joue la dialectique de la conscience, du travail et du as articule a la categorie d usine. Lorsqu’il y a voisinage d ‫ «׳‬ouvrier»
capital, ni le lieu de l’État, celui d’une dialectique où l’objectif prescrit ‫■■׳‬t de « société », le terme d’ouvrier s’absente, en France au profit
le su b je ctif et où le caractère so cialiste de I État, comme o « immigré ». Et si « ouvrier » est compris en connexion avec l’État
objectivation, prescrit ce qu’il en est de la figure ouvrière. - J le parti, autre exemple de la séparation entre «ouvrier» et
La problématique du lieu politique est une problématique du " ,-·sine», il se produit une déréalisation du mot et son errance.
lieu sp é c ifié , c ’e st-à -d ire d é d ia le c tise , en ce ci que toute Il est établi que si «ouvrier» n’a de sens qu’en relation avec
problématique dialectïsante du lieu, convoquant I Etat, conduit à " 1-·sine» il ne sera répondu à la question : qu'est-ce que les ouvriers
une dénégation du terme «ouvrier» et de I énoncé les gens pensent des ouvriers ? que s’il est répondu à la question : qu'est-ce
pensent, qui est l’assise de ce que j ’appelle la figure, ou la que /es ouvriers pensent des ouvriers et de l'u sin e? Question
subjectivité, ouvrière. Cette problématique du lieu est spécifique. •3nt la formulation précisé est: qu est-ce que les ouvriers pensent
L’usine comme lieu politique se présente comme la tension de la des ouvriers à l'usine ? Seule cette dernière formulation rompt le
modernité. Le lieu politique s’oppose au lieu du temps, celui du caractère circulant du mot « ouvrier», y compris à l'égard du mot
capital, et au lieu de l’État, du socialisme. Cette problématique du « usine ». « Les ouvriers et l'usine » est encore un énoncé où le terme
lieu, qui a pour centre l'usine comme lieu politique, s oppose a une « ouvrier » est circulant. La formule « I ouvrier g I usine » commence
problém atique dialectïsante du lieu en ceci q u e lle est une a briser cette circulation.
problématique de subjectivité : seule a même d assumer I énoncé Il y a donc émergence de l’usine comme catégorie et comme
les ouvriers pensent. heu. Issue des expériences relatée plus haut, on-peut dire l'usine
une catégorie récente. L’usine comme lieu et comme catégorie n’est
Il est nécessaire de remarquer que seule la problématique de évidemment pas la spatialisation, laquelle donne la formule «les
subjectivité peut assurer I hypothèse d une capacité politique ouvriers sont à l'usine», topologie descriptive, où l’usine est
ouvrière. Tout énoncé, en regard de la politique, qui n est pas un simplement une localisation des ouvriers. Dans ce cas, l’usine n'est
énoncé subjectivé, mais dialectisé, a comme prédicat la capacité plus une catégorie, et le caractère circulant d’ouvriers est maintenu.

254 255
2. A l'usine il y a l’ouvrier. Il ne faut pas entendre par la que par quoi on va passer de la problématique apparente du salaire
l’usine est le lieu de l’ouvrier. «U sine» et «ouvrier» sont une n celle de la plus-value.
configuration du réel. La conjonction des deux termes est d une Q ue ce sujet soit concret va permettre sans doute au X X e siècle
grande importance en ce qu elle met a distance les termes de de résorber la dimension de classe émancipatrice dans ce qui
société, d’État et de parti et empêche leur dialectisation. s appellera le social. C e ne sera plus la classe comme moteur de
3. L’usine comme lieu est la categorie de 1usine quand son I histoire des sociétés, mais la classe comme élément de l’histoire
rapport à ouvrier est dédialectisé. du social. La société elle-même cessera d’être représentée comme
société politique et vectrice de la révolution, où les classes qui la
Faisons un détour par la question du collectif ouvrier telle que composent sont entendues dans une dynamique historique qui est
la pose Marx, qui ne l’articule pas avec ce j ’appelle l’usine mais celle de la lutte des classes et de la révolution. La dynamique
avec l’extorsion du surtravail - chez Marx, I usine n existe pas, mais historique cédera la place à des situations sociales, dont s'absentera
le machinisme de la grande industrie, la fabrique et la manufacture. toute connexion avec le «mouvement de l’histoire», situations
Selon la section IV du livre I du C a p it a l le collectif ouvrier est )dales qui seront présentées comme devant non pas être changées,
fondé non pas sur le travail, ni sur la communauté du travail mais être résolues. O n est donc passé d’une pensée historique, où
ouvrier, mais sur le travail réglé par le temps, lequel articule le travail la révolution est essentielle, à une pensée programmatique, dont
au capital et qui est ce par quoi l’extorsion du surtravail s'effectue. le parti et le syndicat deviennent les référents. Le collectif change
Le collectif est donc la condition de possibilité du surtravail. En alors de fonction et prend un autre sens, celui attaché à la capacité
second lieu, le collectif ouvrier existe comme abstraction, et a 1‫׳‬cale, à un traitement programmatique d’une situation.
supposer que celle-ci devienne concrète, sa loi de déploiement Il n'y a aucun moyen d’inférer de Marx que l’usine soit un lieu.
sera la lutte des classes. L’analyse de la Commune de Paris, si elle
illustre la lutte des classes et la dictature du prolétariat, ne vient,
en aucune manière, affecter I usine. C e sont les rapports de - C onclusions e t propositions
production qui fondent l’espace du travail, sa dimension collective
et le reversem ent du collectif dans l’histoire de la lutte des Les mises en cause de la dialectique de l’objectif et du subjectif
classes. Il crée un sujet subjectif (le rôle du collectif dans la lutte par les situations ouvrières d'usine, à Shanghai de 1966 à 1968, en
des classes) et objectif (dans le collectif comme force de travail). Italie de 1968 à 1970, en France de 1968 à 1975, en Pologne en 1980
«O uvrier» est donc à la fois abstrait et concret. Il est objectif et !981, entraînent donc la destitution du collectif ouvrier, de la classe
puisqu’il est lié à la force de travail et subjectif dans la figure de ouvrière, du prolétariat, même si les désignations informelles de type
la classe ém ancipatrice et antidespotique. Il est un collectif post-68, prorogent I hypothèse par les thèmes des ouvriers combatifs,
abstrait, parce que, dans le capital, la categorie du temps est ce de ! avant-garde, des ouvriers conscients. Ces énoncés sont marqués

257
par la thèse : il y a des ouvriers. L'énoncé il y a des ouvriers, ou encore mécanismes et ses processus, plus souvent dénommé aujourd’hui
à l'usine il y a des ouvriers, réduit l’usine à la simple spatialisatior « économie de marché ».
et à une désignation formelle et extérieure de la scene du collectif.
La notion de collectif est antinomique à la catégorie politique L emergence recente de la catégorie d’usine nous a conduits
d’usine. è la nécessité de la dédialectiser, à prendre note de la péremption
La proposition qui est la mienne : à l'usine il y a l'ouvrier, qui rompt du collectif, et a proposer la notion de lieu. C e parcours peut se
avec le collectif, ne cède pas sur le nom d’ouvrier au profit de ramasser en deux propositions.
«travailleur» ou de «salarié», et enfin, assume la question du non 1. L'usine comme lieu politique est une rupture, eu égard à l’usine

simple d’ouvrier. comme lieu de I Etat et lieu du temps. Secondement : à l'usine il


A l’usine il y a l’ouvrier est la formulation postclassiste, c est-à-dir! y a i ouvrier. La multiplicité des lieux de l’usine comme lieu, ou
non économiste et non collective, d’une figure ouvrière qui s’avèn autrement dit la multiplicité qui identifie l’usine comme lieu
contemporaine, moderne et coextensive a la categorie d usine. (m ultiplicité de I Etat, du temps, du lieu politique), est une
Elle est marquée par l’émergence de l’usine comme lieu, à traver multiplicité où le lieu est soit en intériorité (lieu politique), soit en
des situations et des séquences investies par des révoltes contre extériorité (lieu de I État et lieu du temps). Il ne s'agit pas
l’usine comme lieu de l’État, ou contre l’usine comme lieu du temps. d identification objectale, ni à propos de lieu du temps, ni à
À ce point, dans la problématique de l’usine comme lieu, propos de lieu de I État. O n n est pas ici dans l'économie politique.
on entend « lieu », dans la perspective de la dédialectisation, comme L usine com m e lieu et à l usine il y a l'ouvrier, com binés au
lieu politique. Mais aussi comme lieu de l'Etat : dans le socialisme déploiement historique de la catégorie d’usine, sont mes catégories.
et dans le syndicalisme capitaliste qui propose une grille étatique Pour que le terme d’ouvrier soit consistant, il doit être référé
oscillant entre nationalisation et socialisme, et qui est un systèm a !usine. L usine devient alors une catégorie et son mode de
idéologiquement dominant Et enfin comme lieu du temps. J y reviens. catégorisation est l'usine comme lieu.
C e qui identifie l'usine dans le capitalisme parlementaire, et Il y a présence de l'usine dans le mode parlementaire : comme
plus précisément dans le mode parlementaire, est qu elle y e! lieu du temps ; il faut donc accorder une consistance subjective
lieu du temps (temps étant ici entendu au sens de Marx comm dans ce mode à l’usine comme catégorie. On nommera les tentatives
ce qui articule le travail au capital). L’usine se donne alors un lieu de transgression, de déni et d’affrontement de l’usine comme lieu
où le compte du travail est toujours conflictuel, y compris quano du temps : faire de l’usine un lieu politique. Mais tout cela signifie
il y a des licenciements ; est conflictuel aussi le compte du terri!: !a nécessité de I enquête. C'est seulement à partir de l’enquête
passé à l’usine durant une vie ouvrière. Le travail n est, cependant, ouvrière que quelque propos est en état d’être tenu. C'est pourquoi
qu'un des termes de la question du temps ; il ne l’incarne pas à :6 vais maintenant présenter les travaux de l’enquête menée en mars
lui seul. L’autre terme de la question du temps est le capital, sf . et avril 1989 dans deux usines de Canton.

258 259
2 qu est-ce que les ouvriers disent sur l’existence ou la non-existence,
L e s ouvriers de C a n to n , a leurs yeux, de I usine et de I ouvrier ? - et d'autres questions telles
entre l’usine com m e lieu de l’État que : « A votre avis quels sont les points que les ouvriers de l’usine
et l’usine com m e lieu de l’argent ont en co m m u n ?»; « Q u e signifie aujourd’hui être ouvrier en
Chine ? » ; mais aussi : « Qu'est ‫־‬ce que devrait mettre en évidence
une enquête sur les ouvriers aujourd’h u i? ».
La crise du socialisme - e t I in tro du ctio n d élém ents d économie L enquête s’est tenue à la Guangzhou Heavy Machinery Plant
de m arché dans les anciens pays socialistes - p e rm e t de pousser ,,GHMP) et Peugeot-Canton (Guangzhou Peugeot Automobile

plus loin l'investigation.


-‫ ״‬orporation, G P A C ). Elle n’a été possible que parce qu’on était
Les travaux de l’enquête menée en mars e t avril 1989 dans deux dans une pério d e dite d'ouverture où allaient de pair une
usines de C a n to n m 'o n t perm is de m e ttre en é vid e n ce q u e dans /alorisation de I argent, du marché, et celle des rapports nouveaux
le socialism e l’usine est le lieu de I État. Le th e m e qui a p p a ra ît le avec I étranger, peu après la politique de réforme de Deng
plus souvent dans c e tte enquête, e t d o n t le b u t est d isoler ce que Xiaoping. La conjoncture de l’enquête se situe, chronologiquement
p e n se n t les ou vriers des ouvriers, est le suivant : « les ou vriers ne entre la mort de Hu Yaobang 4 et les événements de la place
p e n s e n t qu 'à gagner d e l’a rg e n t» - « C e s o n t s e u le m e n t des Tien’anmen. Les propos ouvriers de Canton ont été tenus quelques
ouvriers, ils ne p e n se n t pas à a u tre c h o s e !» . C e p o in t est une sem aines avant l’écrasem ent de la révolte étud iante et à
cara cté ristiqu e du m om e nt de l’e n q u ê te où règne Deng Xiaoping. 2 2 0 0 kilomètres de Pékin. La conjoncture est marquée par les
A u tre ré p o n s e : « A v a n t ce n’é ta it pas la m êm e é p o q u e , d it un décisions du gouvernement et de l’État, les tendances et les
ou vrier, les o u vriers ne pe nsa ien t pas à gagner de I argent.» Il est grands choix en cours. Elle est celle de l'État.
aussi affirmé que dans une autre période, qualifiée de « progressiste L'enquête de Canton a révélé un profil singulier de l'usine
e t révolutionnaire », référence aux années 1950, « on était fiers d être comme lieu : l’usine comme lieu de l'argent. L’argent, ici, est un
o u vrie rs p a rce q u ’on b é n é fic ia it d ’une co n sid é ra tio n sociale ». énoncé en conscience et une représentation. C e n’est pas la
description de la réalité objectale. C'est aussi, à mon sens, une
L’e n q u ê te m enée à C a n to n avait de ux o b je c tifs : d une part, categorie précaire dans une conjoncture elle-même très précaire :

une e n qu ête sur les form es de conscience des ouvriers et, d autre celle que je vais appeler la transition 7, ou contre-transition, et qui
part, une in vestigation sur ce q u ’il en é ta it de I usine en C hine. La fera l'objet de mon dernier développement. L’argent dont tout le
re ch e rch e p a rta it d ’un én on cé spé cifiqu e : tes gens pensent, e t se
pro p o sa it d 'id e n tifie r les catégories d ’o u vrier e t d ’usine. L’enquête
à C a n to n é ta it organisée a u to u r de la q u e stio n : « Q u est-ce que 4 - Ancien secrétaire général du Parti com muniste chinois (1980-1987) dont la
mort, en 1989, provoque des manifestations d’étudiants et d’ouvriers à Pékin.
les o u vrie rs chinois d is e n t des o u vrie rs ch in o is? » - c’e st-à -d ire :

260 261
monde parlait à Canton en 1989 n’est pas, et de loin, un équivalent i Je 1epoque actuelle) et de l'autre « la grande marmite et le bol
général. Une partie très importante des besoins sociaux ne sont ue fer ». « La grande marmite » désigne l’État et « le bol de fer » le
pas monétarisés. L'argent apparaît comme la principale référence caractère protégé de I ouvrier d’État. « La grande marmite » : l’État,
de ce qui est nouveau, de ce qui est en mouvement et peut-être, alors, finançait les investissements, payait les ouvriers et les
à ce titre, de ce qui est considéré comme ayant de l’avenir. 1 adres, assurait !’approvisionnement en énergie, en matières
« L’argent a succédé à la lutte des classes » : cet énoncé ne peui premières. «Le bol de fe r»: c’était la garantie dont jouissait
pas simplement s’entendre comme le passage de la révolution à l’ouvrier d'Etat, on ne pouvait le licencier, il était « ouvrier fixe »,
la marchandise, mais bien davantage comme le passage d une ‫״‬a situation lui était assurée à vie, ainsi qu'a sa famille; quand il
dynamique sociale à une autre. partait a la retraite, quelqu'un de sa proche famille était embauché
Les ouvriers chinois n’indiquent pas quelle est la dynamique à sa place. A ujourd’hui en C h in e est instauré le système du
portée par l'argent, mais ils l’indiquent comme une dynamique. Je salaire aux pièces. Celui-ci permet de contourner la question
dirai : une dynamique non identifiée, et plus encore comme une des licenciements. En effet, s'il n'y a pas de travail, l’ouvrier ne gagne
dynamique « obscure », en prenant cette épithète au sens où je rien ou peu, mais sans être licencié.
l’entends dans l’expression «la politique obscure» quand je L’introduction du salaire aux pièces permet, non seulement de
l’oppose à « l’histoire claire5». À Canton, I histoire était présente ne pas payer les ouvriers quand il n'y a pas de travail (de précariser,
dans la forme d’une conjoncture d’État, marquée elle-même par de mercantiliser leur statut), mais également entraîne les ouvriers
les réformes et ce que j’appelle la transition 7 (disons provisoirement à souhaiter la réduction de leur nombre afin que la charge de travail
que ce que j’appelle ainsi a trait à l’économie de marché) tandis oit plus importante pour chacun. C e système encourage la
que l’argent spécifie l’usine comme lieu. Il y avait à Canton une réduction du nombre d’ouvriers et donc pousse à la mutation. Dans
dynamique obscure dans laquelle l’argent spécifiait I usine comm- ‫׳‬--‫׳‬-■cas, le travail anciennement fait par cet ouvrier écarté, sera réparti
lieu et où la transition 1 caractérisait la conjoncture de l'État. entre les autres, augmentant leur salaire.
Si la période anterieure, avant les réformes, se caractérise
Voyons maintenant les points de I enquête. ‫ ׳‬omme celle ou, selon la formule d’un ouvrier, « la production
C e qui était dit en 1989 l’était toujours par comparaison et ‫ ׳‬.;pendait des ouvriers », la situation actuelle n’est cependant pas
opposition à la période de la Révolution culturelle. Tous le celle du capitalisme. Si les rapports de production sont transformés
propos des ouvriers opposent l'avant et I après, que je propos » ir les nouveaux rapports de travail et de salaire, la propriété des
d’identifier comme « les deux époques », ou d’un côté les réforme moyens de production reste dans l’état antérieur. La réforme
n’introduit pas de transformation dans la propriété des moyens
de production tout en même temps quelle introduit - et c’est un
5 - Voir « Lénine et le temps », (p. 223-224). . ‫) ׳׳‬uleversement considérable - l'argent comme référent majeur.

262 263
Si bien qu’aux questions portant sur 1identification du mo de la "grande marmite", aujourd’hui, avec le salaire aux pièces, c'est
« ouvrier » on répond : ou en le référant au salaire (c est « gagner beaucoup mieux. »
sa vie ») ; ou en le référant à la domination de l'argent dans I usine •«A vant la réforme il n’y avait pas le salaire aux pièces, mais
(«Q u ’en sera-t-il alors du statut protégé des ouvriers d ’Etat?») apres, plus on travaille, plus on gagne, et les ouvriers peuvent
ou encore en évoquant la consideration sociale diminuée dont décider de certaines choses par eux-mêmes. Mais aujourd'hui les
pâtissent les ouvriers a l’époque de 1argent. « O uvrier » n est pas ouvriers gagnent moins qu’il y a quelque temps, puisqu'il y a plus
un nom simple, il recouvre soit le fait de « gagner sa vie », soit l’état de restriction sur la quantité de la production. Il n’y a pas assez
de «travailleur», soit la protection socialiste de l’ouvrier d’Etat. ûe travail, donc finalement il n y a pas de grandes différences de
Mais le paradigme général reste le travail et la production. La salaire entre avant et aujourd’hui. »
production est présentée comme ce a partir de quoi on evalu ■ «Auparavant les usines se basaient sur les ouvriers, parce
toute chose : la production peut être dite l’évaluateur général. C que la production dépendait des ouvriers. Il n’existait pas l'idée de
est donc toujours dans le modèle socialiste. Les catégories sont ’’patron”. Mais pour le moment, avec le forfait, l’entrepreneur est à
celles du travail et de la production, que la politique de réforme ‫־‬ !>‫׳ ־‬u orès comme le patron.»
articule dans les formules: «Plus on travaille, plus on gagne» : «La différence est que maintenant il y a la concurrence,
(principe du salaire aux pièces) et « Développer la production et auparavant non.»
la moderniser sont des objectifs nationaux ». •« Lopinion publique pense qu être ouvrier ce n’est pas très
Le paradigme travail et production s oppose à une période de bien, principalement pour des raisons économiques. Quand il y avait
politique plus intense dont le référent était la Révolution culturelle. le président Mao, notre position était tenue en haute considération.
Notons enfin que l'arrêt de la production durant la Révolution Api es !ouverture, les gens qui font du petit commerce se sont
culturelle nous sera souvent évoque, mais dans le registre c · enrichis. Les problèmes d'aujourd’hui relèvent surtout de questions
souvenir personnel, et non dans celui des anathemes officiels de économiques. »
la période de Deng où cette révolution est présentée comme :<Autrefois, beaucoup de monde voulait être ouvrier, parce
‫■־‬
cause du retard industriel, technique et scientifique de la Chine. q^e I on gagnait plus que les autres. Maintenant les autres gagnent
C e s premiers points de l’enquête permettent d’entendre plus, alors les ouvriers ne sont pas respectés par les autres. »
pleinement les propos d’ouvriers suivants : • t Dans les années cinquante, en tant qu’ouvriers on était très
-« Auparavant il y avait la marmite de fer ; on ne pouvait pas fiers, on avait une place sociale haute. Ce la a changé dans les
licencier ou chasser un ouvrier. Maintenant on peut le faire. » années quatre-vingt. Les jeunes ne veulent plus travailler comme
· « J e ne sais pas comment étaient les ouvriers avant I ouvi iers, mais comme cadres ; les places sociales sont différentes. »
années quatre-vingt. Après la réforme, c’est différent, sûrement, ■« La différence entre ouvriers et cadres est très grande pour
je préfère travailler aujourd hui. Avant on travaillait avec le système ce qui est des logements et des primes. Les cadres ont plus de

264 265
primes et ont les meilleurs logements. Les cadres ont du pouvoir. Après avoir rapidement indiqué les propos des ouvriers sur
La différence entre les cadres et les ouvriers est plus grande la transition 7 quant à I aspect que j ’ai nommé les deux époques,
aujourd'hui que dans les années soixante.» '‫ ״׳‬vais aborder la représentation de la transition à travers la
question de l’argent et de la Révolution culturelle.
Sur ce premier pan de résultats, je dirai ceci. Sans licencier les Je dois pour cela développer quelques éléments : la distinction
ouvriers, sans mettre fin à !’usine socialiste, il s opère une des deux périodes, quant à la question du travail volontaire et de
délocalisation de l’usine comme lieu de l'État, par !intermédiaire la rémunération ; les deux époques, quant à la vision de la politique
du salaire aux pièces, par la division de l’usine en succursales, par et quant au sentiment national.
l’élection d’un directeur qui fonctionne au bénéfice par un forfait Les propos des ouvriers distinguent très nettement l’époque
qui l’y engage ; pour autant nous ne sommes pas dans l’économie ' ù Ie travail à l’usine est sous l’égide de la politique et de la lutte
capitaliste : l’argent n’est pas ici significatif de la marchandise et du des classes (période de la Révolution culturelle) et celle où l’usine
capital industriel. En effet, la place de I argent n y dénoté pas le ·st le lieu de I argent. Cette distinction se concentre dans les
capitalisme : l’argent apparaît comme un principe de fluidité et de énoncés ouvriers portant sur l’époque où existait le travail sans
flexibilité dans la production face à la rigidité de la planification, de rémunération et celle du salaire aux pièces, dont le principe est
la centralisation et de I étatisation de la production ; en meme temps, . e travailler pour « gagner sa vie ». Voici deux exemples :
l’argent est une catégorie subjectivable par les ouvriers alors que •« A la fin des années cinquante, on a fait beaucoup de travail
les objectifs du plan ne les mobilisent pas ; I argent est ce par quoi volontaire sans aucune rémunération. »
les ouvriers adhèrent de nouveau a I usine et travaillent davantage. * « [La politique a été particulièrement importante] à l’époque
L'usine de Canton n'est pas le lieu du temps ; le salaire aux pièces ae la chute de Lin Biao. O n faisait des réunions pour critiquer Lin
ne transforme pas l'usine. L argent n est pas le signe de la presence B;ao. Durant cette période, on étudiait les oeuvres de Mao
du capitalisme, c’est une singularité du socialisme ; il n y a pas de : sé-toung. Notre pensée était pure. À ce moment-là, on pouvait
propriété privée du capital industriel, ni de libre propriété privée travailler douze heures sans interruption, sans rémunération.
du capital industriel, ni de libre accès à lui ; il n’y a pas de marché C était à cause du milieu politique. Maintenant on pense beaucoup
financier, ni d’articulation au marché mondial ou d’articulation au à la rémunération. O n travaille pour le succès du pays. »
capitalisme mondial. O n n est pas non plus dans le schéma ou il ) Le travail volontaire sans rémunération était une situation
aurait une infrastructure déjà capitaliste et une superstructure antinomique à celle du salaire aux pièces. (I y avait de fortes
encore socialiste, mais dans une singularité que je nomme le contraintes ; si on ne faisait pas le travail volontaire, on recevait
socialism e du d ern ier q uart du XXe siècle, qui consiste er une «étiq uette», une étiquette de droitier qui vous suivait
l’introduction au sein du socialisme de 1argent comme singularité longtemps et dont les conséquences étaient importantes. Il faut
socialiste ; c’est l’hypothèse majeure de ce que j’appelle la transition souligner aussi qu'on ne trouvait de travail qu’à condition d’avoir

266 267
été à la campagne. Les jeunes gens y étaient envoyés dans le cadre Dans certaines périodes aiguës de la Révolution culturelle, la
du programme de soutien aux paysans pauvres, non seulement production s arrête. Les ouvriers viennent à l’usine mais ne
ceux qu’on a appelés les jeunes lettres mais toute la jeunesse travaillent pas ; il y aura des réunions dans l’usine, soit pendant
urbaine devrait, après I école, transiter par la campagne avant de le temps de travail, puis après le temps de travail, sous le mot
revenir à la ville. Et cela dans la perspective de parvenir à la d’ordre : « faire la révolution et stimuler la production ».
réduction de la contradiction entre ville et campagne. Chaque ouvrier de plus de 35 ans a été partie prenante de
Cette mesure n’avait aucune efficacité productive ni ne présentait la Révolution culturelle et s’est trouvé pris dans une faction. Les
de rationalité économique ; on ne peut donc l’expliquer de façon deux principales de Canton étaient Vent d’Est et Drapeau rouge,
économique par !envoi dune main-deeuvre gratuite. C était une et toutes deux se fixaient pour objectif de défendre les acquis du
décision d’ordre politique, incontestablement autoritaire et volontariste, socialisme et d’obéir au président Mao.
qui avait différentes dimensions. L’une d’elles était de créer des unités A ujourd’hui, on caractérise les choses ainsi: «G agner de
d’État à la campagne, les fermes d’État, sans, toutefois, y contraindre !argent est devenu une tâche patriotique», qui concerne le
les paysans. C ’était donc un mouvement opposé à la collectivisation développement du pays; c’est l’antinomie exacte des années
forcée. Certes, il y avait eu le mouvement des communes populaires, soixante-dix ou la tâche patriotique était la révolution et la
mouvement considérable où les communes n’étaient pas des production. Il y a opposition entre la politique des années rouges
organisations d’État. Il y avait une logique paysanne propre à la ;; le développement de la Chine, thème dominant depuis la
commune, logique engagée dans le socialisme. Au contraire, les chute de la Bande des quatre. C e thème est une figure clé de la
jeunes partis à la campagne étaient dans des fermes d État. politique de Deng depuis son arrivée au pouvoir: il faut mettre
L’autre d im ensio n est que ce m ouvem ent prolongeait :!‫ !־‬à la po litiq ue pour se co nsacre r à la production et au
institutionnellement le mouvement des gardes rouges, tout en le. développement.
détournant de ce qui avait été son espace de cristallisation, le.:, Existe une différence qualitative entre les politiques des deux
écoles, les universités et les centres politiques des villes ; de époques. Il y a hétérogénéité historique. C ’est aussi ce que
même ils le détournaient des usines, usines qui avaient marqu! ‫ ׳‬. utïent un ouvrier qui oppose I epoque de Mao Tsé-toung,
la première phase de la Révolution culturelle, phase alors clôturée. époque de la lutte des classes, à l’époque actuelle, époque de la
Dès la mort de Mao, le mouvement a été progressivement production et de l’amélioration de la vie.
arrêté. Il n’avaib contrairement à ce qui a été dit, nullement pris la O n parle cependant de politique aujou rd ’hui dans une
forme de déportation. S ’il faut le comparer, on peut I assimiler a un ception objectale. Voici un propos : « L'usine est égale a la société,
service civil obligatoire. Les jeunes étaient payés et ne s’identifiaient '-,une c est la même période. C a r la politique concerne toute la
nullement aux paysans. En Chine, beaucoup plus de trois ans sont ‫׳‬ciété, donc I usine est influencée par la société. » La politique
nécessaires pour devenir paysan. est nécessaire à chaque temps, à chaque époque, est-il dit ; dans

268 269
l’époque en cours sa caractéristique est d être moins importante. ■« Pendant la Révolution culturelle je copiais les dazibaos, les
La désignation de la politique en fait une façon de regarae ■ la feuilles de propagande ; je ta is de l’équipe de la propagande
société. La démarche est strictement objectale. La poftiaue, artistique de I usine. A l'époque, je n’étais pas dans le parti des
c’est une philosophie sociale. rebelles, mais dans celui des conservateurs, le Vent d’Est Ma faction
Enfin apparaît la dimension nationale : « En politique je ne sais r! était pas très forte. C ’était les dirigeants du parti, les anciens qui
pas grand-chose, je sais seulement que je suis chinois », dit un nous réunissaient dans la faction des conservateurs. Le Drapeau
ouvrier. L'identité nationale en Chin e est une grande conviction. rouge réunissait les gens qui n’avaient pas une bonne origine sociale
Elle n’est plus portée par la lutte des classes et par la politique et qui n'avaient pas de bons rapports avec les dirigeants, il y avait
comme du temps de Mao Tsé-toung. La politique était en Chine donc naturellement une division entre les groupes. L’affrontement
le support de la co nscience nationale. Sa désuétude rend était très dur, il y a même eu des coups de fusil au dehors de l’usine,
précaire cette question. ■:1‫ ׳ ׳‬iyndicat municipal de la province. Pendant un temps, après la
Révolution culturelle, le Com ité central a dit qu'il fallait défendre
Je vais présenter maintenant les deux époques dans leur lie‫״‬ les acquis de cette révolution, donc, nous, on n’osait pas avoir des
O n ne peut parler de l’une qu’en regard de l’autre. Paradoxalement, idées à ce propos. Mais maintenant, ils ont dit autre chose et alors
et contrairement à toute attente, l’une ne se présente pas comme on peut avoir notre idee. Les dirigeants peuvent jouer au ”triangle".
politique et l'autre comme la période de I efficacité, de la production Il y a eu un moment où les dirigeants ont trop fait confiance aux
et du réalisme. Il s’agit en vérité de deux périodes, il est vrai gens de Drapeau rouge ; après la chute de la Bande des quatre,
opposées, dont l’opposition n'est pas celle de la politique et de ils ont dit que Drapeau rouge était une organisation de la Bande
l’économie, mais celle de deux politiques antinomiques. C e n est pas des quatre. Au fond, nous n’avons pas de grands problèmes
la politique qui est le référent de I une et I argent le referent de I autre. politiques, mais seulement des idées différentes. »
C e sont deux espaces en subjectivité politiques ; I usine comme lieu ’ « Dans le passé il y a eu beaucoup de mouvement O n faisait
de l’argent est bien une catégorie en conscience. beaucoup de réunions. J ’étais un peu intéressé. J'ai travaillé
O n va le voir à travers ce qui est dit à propos de la Révoluti! ‫־‬ 1 11":re les ennemis dans les années soixante. Les ennemis étaient

culturelle et à propos de l’argent. les directeurs supérieurs de l’usine, pas les ouvriers. Maintenant
• « Pendant la Révolution culturelle la politique avait une ia politique est beaucoup plus stable, il n’y a pas beaucoup de
relation avec tout le monde. » ‫■ ׳‬jvement, surtout apres la Révolution culturelle. Dans cette
•« Pendant la Révolution culturelle, la politique était la chose période, j ai travaillé contre les ennemis ; mais je n’ai pas beaucoup
la plus importante. » d'impressions, de souvenirs. »
• «À ce moment-là, après le travail il fallait faire de l’étuce d’attaquer aux cadres, c'est-à-dire au parti-État, est, je l'ai dit
politique. » en commençant, d’une conflictualité comparable à celle qui a lieu

270 271
lorsqu’on affronte le capital ; le parti-État est le fondement de I usine * « La politique dans I usine est l’étude idéologique, par exemple
socialiste au même titre que le capital est celui de I usine capitaliste. des documents du XIII' Congrès. Le moment actuel n’est pas celui
S ’attaquer aux cadres est s'attaquer au fondement de I usine de la politique mais de la production.» Là est tracé le cadre
sans compter l’affrontement contre le parti-État lui-même. général dans lequel l’argent est appréhendé comme la catégorie
•« C ’était l’époque de I école primaire. O n allait à I ecole avec politique de la séquence en proposant la production comme
un livre rouge, une petite trousse en bois où on écrivait le mot champ actuel de la politique ; « la politique dans l’usine » désigne
"fidèle” [au président Mao], J ’avais huit, neuf ans.» ia politique actuelle alors que la deuxièm e o ccurrence de
Et sur l’argent : « politique » vient de toute évidence en référence à la Révolution
• «Je crois que la politique concerne les dirigeants. Nous, culturelle.
ouvriers, devons seulement travailler, terminer le travail, gagne‫׳‬ Q ue la séquence politique soit encore celle du socialisme, le
pour vivre. » propos suivant va le confirmer : «Je suis considéré comme un
•« [Ouvrier en Chine] ça signifie gagner de I argent. Avant on élément secondaire parce que je pense seulement à gagner de
parlait de politique, maintenant on parle de gagner. » I argent.» L'espace social de l’usine n’est pas encore sous le signe
•« Maintenant beaucoup de gens veulent gagner de I argent de I argent ; l’argent reste un principe de rapport social et non la
et ne s'intéressent pas à la politique.» règle d’un comportement d'enrichissement individuel des ouvriers,
•« L’usine varie avec le pays. À l'époque de Mao Tsé-toung. contrairement a ce qui a lieu pour les commerçants.
on s’occupait surtout de la lutte des classes ; maintenant c est pour Enfin, toute une série de propos sur l’usine comme lieu de l’État
la production et pour améliorer la vie.» et I analyse des cadres comme agents de l’État soulignent que la
Jusqu’ici j ’expose donc les propos portant sur la Révolution séquence en cours est celle du socialisme :
culturelle et sur l’argent. Leur lien va se donner dans les deux •« La politique c'est l’affaire de l’État ; aujourd’hui l’affaire de
I État, c ’est la production. »
propos suivants :
• «Il n’y a pas de différence entre la politique dans I us ne •« Maintenant à l’usine, la chose principale est la production.
et la politique dans la société ; la politique concerne toute la _a politique est la même chose à l’intérieur qu’à l'extérieur de l’usine.

société et donc l’usine. La politique est nécessaire à chaque Avant, la politique c était la lutte de classes ; maintenant que la
époque, à chaq ue tem ps, mais m aintenant elle est moins lutte des classes n existe plus, la politique ce sont les grandes
importante. À mon avis, la politique, c est I idée et la façon oe . 1‫!־‬ires de l’État. »
regarder la société.» Le propos caractérisé donc les deux Le primat de la production est ce qui qualifie la séquence dans
époques comme deux époques politiques et soutient que dans la terminologie officielle. Je soutiens que la qualification de la
la période en cours, de politique autre, l’argent est le nom d'une sequence est l’argent. Le propos précédent dit que la production
politique moins importante. est la grande affaire de l’État, j'en déduis que l’argent, qui est la

272 273
qualification en terme de lieu de la séquence, est une grande affaire examen critique de l'usage actuel de la catégorie de transition
de l'État et non de l’économie. L'argent n est donc pas ans un va nous permettre de clarifier quelques points sur le socialisme
rapport d'extériorité à l'État. L'argent n'est pas une économie, ces La planification a été une des caractéristiques du socialisme dont
objectif, rappelons-le, était d'absenter la catégorie de marchandise
une politique.
et donc, d absenter son équivalent général, l'argent, dont l'usage
et la fonction devaient être strictement limités et de plus en plus
réduits La tentative du socialisme était celle d'une production en
produits et non pas en valeur. Il s'est agi d'une hypothèse tout à
L’économie ait singulière, voulant abstraire la production industrielle et
agricole de la réglé de la rentabilité capitaliste, de celle des prix
actifs, pour y substituer la règle de la nécessité sociale. Cette
! La catégorie de transition, après avoir eu un large empb, dans hypothèse, apres avoir fonctionné quelques années, s'est révélée
la littérature marxiste des années vingt (Lénine, Trotsky, Boukhanne, peu a peu impraticable ; elle est entrée en crise. Cette crise s'est
Preobrajensky...) et avoir désigné le socialisme comme transition marquée par la réintroduction progressive de normes, de pratiques,
entre la société bourgeoise et la société communiste, se trouve dévaluations, de stratégies liées à l'argent et à l'économie de
aujourd'hui employée strictement à contresens pour designer marche. Cette période, celle, par exemple ouverte par les réformes
l'hypothétique passage de l'économie plamf.ee a I économie e de Deng Xiaopmg en 1978. est à proprement parler la transition :
marché. La thèse de toute transition du socialisme au capitalisme J appelle donc transition 1 la période ouverte par la déclaration
est à mon sens fallacieuse. Elle absente la question de I Etat. Je e péremption, a l intérieur mêm e des États so cialiste s de
récuse cet usage de « transition » parce qu il présente en con inu ' ‫ ״‬yp0these soaa,lste de le production et des échanges comme
le socialisme - fût-il sur sa fin - et le postsoc,alisme. Entre ^ibsen an la categorie de la valeur et de l'argent comme catégorie
socialisme et te postsocialisme, il y a un événement essentiel qui centrale. Il serait du reste plus rigoureux de parler là de transition
est l'effondrement de l'État ; s'ouvre alors une nouvel e sequena mverse ou de contre-transition. Dans la transition! sont en
absolument hétérogène. La catégorie de transition, plutôt que de concurrence et coexistantes deux hypothèses sur la dynamique
servir à enchaîner deux séquences hétérogènes, doit être diversifiée de ,a production : I hypothèse liée à la socialisation et celle fée
et strictement investie de l'intérieur de chacune de ces deux ° ^ ° n PSUt d 're pUe ,a ^ s i L o n 1 est une contre-transition
séquences. Dans la séquence socialiste, la transition désigné la parce que I enjeu n est pas alors la socialisation, comme dans les
politique des réformes, que j'appellerai irons bo n ! ! e t dans 1, années vingt en URSS, ou dans les années cinquante et soixante
séquence postsocialiste, il s'agit de la privatisation et du passag en Chine, mais, au contraire, de prendre acte d'un échec de la
■»cialisation et de désocialiser partiellement, dans l'espoir réel
à l'économie de marché, ou transition 2 .

274 275
qualification en terme de lieu de la séquence, est une grande affaire L examen critique de I usage actuel de la catégorie de transition
de l’État et non de l’économie. L’argent n est donc pas dans un -u nous permettre de clarifier quelques points sur le socialisme.
rapport d'extériorité à l'État. L’argent n'est pas une économie, c’est l . i planification a été une des caractéristiques du socialisme dont

une politique. I objectif, rappelons-le, était d'absenter la catégorie de marchandise


donc, d'absenter son équivalent général, !‫׳‬argent, dont l'usage
et la fonction devaient être strictement limités et de plus en plus
réduits. La tentative du socialisme était celle d'une production en
3 produits et non pas en valeur. Il s est agi d une hypothèse tout à
L ’économ ie fa!t singulière, voulant abstraire la production industrielle et
agricole de la règle de la rentabilité capitaliste, de celle des prix
actifs, pour y substituer la règle de la nécessité sociale. Cette
1. La catégorie de transition, après avoir eu un large emploi dans hypothèse, après avoir fonctionné quelques années, s'est révélée
la littérature marxiste des années vingt (Lénine, Trotsky, Boukharine, peu a peu impraticable ; elle est entrée en crise. Cette crise s’est
Preobrajensky...) et avoir désigné le socialisme comme transition marquée par la réintroduction progressive de normes, de pratiques,
entre la société bourgeoise et la société communiste, se trouve d'évaluations, de stratégies liées à l'argent et à l'économie de
aujourd’hui employée strictement a contresens pour designer ; ‫ ״‬,rché. Cette période, celle, par exemple ouverte par les réformes
l'hypothétique passage de l’économie planifiée à !économ ie de de Deng Xiaoping en 1978, est à proprem ent parler la transition 1.
marché. La thèse de toute transition du socialisme au capitalisme J appelle donc transition! la période ouverte par la déclaration
est à mon sens fallacieuse. Elle absente la question de 1Etat. Je de péremption, à l’intérieur même des États so cialistes, de
récuse cet usage de « transition » parce qu il présente en continuité I hypothèse socialiste de la production et des échanges comme
le socialisme - fût-il sur sa fin - et le postsocialisme. Entre le absentant la catégorie de la valeur et de l’argent comme catégorie
socialisme et le postsocialisme, il y a un événement essentiel qui centrale. Il serait du reste plus rigoureux de parler là de transition
est l’effondrement de l’État ; s’ouvre alors une nouvelle séquence inverse ou de contre-transition. Dans la transition 1 sont en
absolument hétérogène. La catégorie de transition, plutôt que de concurrence et coexistantes deux hypothèses sur la dynamique
servir à enchaîner deux séquences hétérogènes, doit être diversifiée oe la production: I hypothèse liée à la socialisation et celle liée
et strictement investie de l'intérieur de chacune de ces deux q ! argent. O n peut dire que la transition 1 est une contre-transition
séquences. Dans la séquence socialiste, la transition désigne la parce que l'enjeu n'est pas alors la socialisation, comme dans les
politique des réformes, que j’appellerai transition ! ; et dans la années vingt en URSS, ou dans les années cinquante et soixante
séquence postsocialiste, il s agit de la privatisation et du passage en Chine, mais, au contraire, de prendre acte d’un échec de la
à l’économie de marche, ou transition 2 . socialisation et de désocialiser partiellement, dans l'espoir réel,

*là, 275
ou sim p lem ent affiché, de re la n ce r ou de redynam iser la 3 ■Qu'a été la transition 7?

socialisation. C est I echec patent de cette contre-transition qui Il y a eu, en URSS dès les années soixante et en Chin e après
est la toile de fond de la situation et des événements actuels des la mort de Mao Tsé-toung, une série de « réformes » qui, de
pays socialistes et des ex-pays socialistes. I intérieur de I État socialiste, introduisaient dans certains secteurs
de nouvelles normes de production, de circulation, dans certains
2 . Il est par conséquent nécessaire de se démarquer de cas de capitalisation, relevant explicitement de la logique du
l’usage, propre à l'école liberale, du terme de transition, désignant marché. Dès lors, il y eut, dans l’État socialiste, coprésence des
le passage d'une économie planifiée a une économie de marche, normes socialistes anciennes et des normes socialistes nouvelles,
le passage du combinat a I entreprise. qui sont celles de l'argent. C e sont là des transitions 7, identifiées
C e qui a lieu dans les pays d’Europe de l’Est et dans l’ex-URSS comme la tentative de développement, à l'intérieur de l'État
depuis décembre 1989 est marqué par l’effondrement des États socialiste, de secteurs réglés - partiellement du moins - par
socialistes. Viennent ensuite de nouveaux choix et de nouvelles )argent. La transition 1 indique dans un État socialiste la coprésence,
politiques, c’est la période de !’après-socialisme. non d espaces capitalistes et d'espaces socialistes, mais d'espaces
La notion de transition, dans son usage libéral, est utilisée pour socialistes marxistes et non marxistes, caractérisés par l’argent.
désigner l'effondrem ent du socialism e et l’introduction de Cette transition 1 soit n'a pas résolu les difficultés qui l'avaient
l’économie de marché dans les pays d'Europe de l’Est et de motivée, soit en a amplifié la dynamique. Le mot de transition est
l’ex-U RSS. Elle est présentée comme un processus continu ce par quoi se profile, particulièrement en URSS, l'effondrement
s'inscrivant dans une période historique unique. La notion de de l’État socialiste.
transition ne fait donc aucune place a la rupture.
En effet, ce qui est en reste dans cette conception est I Etat; 4 - Alors commence, en rupture avec l’effondrement des Etats
la qualification courante de la transition comme passage de la socialistes, qui clôt la transition 1, une transition 2 , absolument
planification à l’économie de marche passe sous silence Sa question différente de la première en ce quelle n’a plus comme cadre, fût-il
centrale de l’État et donne une vision économiste, tronquée et déjà largement en crise, l’État socialiste. Le nouveau cadre est l’État
inexacte. Il faut donc rétablir l'importance de la question de l’État et la société postsocialiste. Il y a eu deux conjonctures, en rupture
dans l’analyse du passage du combinat à l’entreprise. C e s t lu n e par rapport à l’autre. La prem ière est marquée par la
l’effondrement de l Etat socialiste en tant que tel qui periodise et transition 1 dans I État socialiste : c'est typiquement la perestroïka.
identifie l'avant et !’après. À partir de l’introduction de la question La seconde est marquée par la transition 2 dans l’État postsocialiste.
de l’État, on peut repérer, non pas une transition, mais les deux
transitions dont j'ai parlé, parfaitement distinctes, hétérogènes et 5 . À mon sens, les événements de Pékin de juin 1989 et leur

antinomiques. écrasement sanglant avaient comme toile de fond une demande

276 277
révoltée de la jeunesse étudiante et urbaine, concernant I extension capitaliste, outre les marchandises et les biens, les services relèvent
de la désocialisation, en d’autres termes I extension de la réglé de de I économie monétaire et du marché : le logement, les loisirs, la
l’argent, déjà opératoire dans le petit commerce, déréglementé santé, pour une part non négligeable l’éducation, etc. Certes, l'État,
depuis 1978, et dans les usines régies par le salaire aux pièces, aux au travers de la problématique keynésienne, puis social-démocrate
fonctionnaires, aux intellectuels et aux cadres. Il est vrai qu un de I Etat social, a tenté de limiter le caractère marchand des services
professeur d ’université ou un chef de service d’un ministère en prenant en charge partiellement ou totalement l'accessibilité pour
gagnait moins qu’un ouvrier qualifie, et donc tous les intellectuels js à ces services, éducation et santé en particulier. Cependant,

réclamaient un nouveau système social les reconnaissant a leur que I État, dans le capitalisme, prenne en charge ou surveille le
juste «valeur». Certes, le thème de la démocratie était présent domaine dit du social ne modifie pas que les services soient de l'ordre
dans le mouvement étudiant (liberté d’expression, liberté d’opinion, de la marchandise et sous la réglé du marché. Comment cette
d’organisation), il s’accompagnait de celui de la liberté de marché question a-t-elle été réglée dans les États socialistes ?
et de la liberté d’entreprendre. Cette tentative fut un échec, au A partir des années cinquante s’est mise en place la politique
contraire de ce qui s’était passé lors de la désocialisation du du combinat, ou de la c/anwei, en Chine, dont le principe était que
petit commerce, de la désocialisation de la production agricole l'unité dite c/anwei, composée d'usines et d'écoles, d'hôpitaux, de
et de la mise en place de nouvelles normes de la production :■;ements, de magasins, outre ses tâches de production, assurait
industrielle. Il est vrai que ces désocialîsations ne s’attaquaient n‫׳‬ les principales fonctions sociales de service : crèche, hôpital,
à l’État ni au parti mais, au contraire, étaient menées par eux. La ! ' oie, maison de vacances, centre de retraite. C ’est dans ce
révolte étudiante, elle, s’affrontait à l’État en termes antagoniques. sens qu’il faut comprendre le propos d’un cadre de la G H MP
Son programme était antinomique à l’appareil du parti, à l’appareil désignant I immense parc de I usine, de ses boutiques, de ses écoles,
de l’armée, et aussi, à mon sens, à une grande partie de l'appareil et disant : « Ici, c’est l’usine-société. »
des usines, partisan, à cette époque, de tenir un équilibré entre
l’argent et l’État, c'est-à-dire entre l’entrepreneur à forfait et le parti. S. L espace du combinat et de la danw ei est donc un espace
fonctionnel complexe, multiple. J ’en distinguerai trois fonctions :
6 . Je dirai donc que la Chin e est encore dans la phase de une fonction de production, une fonction de service et une
transition ?, ou contre-transition. fonction de contrôle social et de contrôle tout court. L’hypothèse
qui domine est celle où I argent n’est pas l’équivalent général. C ’est
7. C e n'est pas par la centralisation ou la planification que I! un e sp a c e non m o nétarisé ou faib le m en t m onétarisé. La
socialisme et ses principes internes peuvent être identifiés. Le contre-transition, ou transition 1, en particulier l’introduction de
choix d'une production non reglee par I argent comme équivalent ! argent comme paramètre, va intervenir de façon très diversifiée
général est bien davantage ce qui l’identifie. Dans I économï sur chacune de ces trois fonctions.

278 279
Sur celle de production, c’est le forfait et le salaire aux pièces 10. Lenquête a donc eu lieu dans une conjoncture de transition!,
sur celle de contrôle social, c’est un très léger assouplissement ou contre-transition, et non de passage du socialisme au capitalisme.
des conditions de déplacem ent et la possibilité de changer On retrouve ces tentatives dans d'autres pays socialistes (elles ont
d’emploi, donc éventuellement de danwei. Mais sur la fonction ete nombreuses en Pologne et en Hongrie depuis le début des années
de service, il n’y a en la matière aucune structure de rechange cinquante, et depuis 1965, l’agriculture soviétique était sous cette règle).
à l’usine socialiste. Il n’y a qu un très faible marche prive du elles ont toujours eu des conséquences économiques négatives
logement, alors que la demande est considérable, il n’y a pas et n ont pas abouti à la réforme du système, tout au contraire.
vraiment de structure de santé publique, ni d’école. Pour l’instant
en Chine, en matière de politique sociale, il n y a pas de solution 11. Mais mon propos n a pas ete d effectuer une enquête sur la
de rechange à la forme danw ei, sauf à renoncer aux quelques politique étatique en ce qui concerne la gestion des entreprises et
avantages et garanties dont disposaient les ouvriers d’Etat en a place du marche et du capital prive, mais une enquête sur les
matière de remboursement des frais medicaux et de droits à la formes de conscience des ouvriers. Ainsi je distingue la conjoncture,
retraite. C ’est du reste ce qui se dessine, puisque depuis 1983 qui renvoie à l’Etat ou à l'histoire, de la situation, qui désigne l’état
il n’y a plus d’embauche d’ouvriers fixes, appelés aussi ouvriers des consciences.
d’État, mais uniquement embauche d’ouvriers sous contrat, dont
le travail n’est donc plus garanti à vie. 12. La catégorie de situation et celle de conjoncture relèvent de
egistres differents. C e sont les gens, ou ici les ouvriers, qui se
9. La réforme, appelons ‫־‬la la désocialisation, conduit a des , !rononcent sur la situation s il y en a une. La catégorie de situation
situations paradoxales. Dans certaines succursales de I usine de nest pas un invariant, à la différence de celle de conjoncture : il y
machinerie lourde de Canton, le salaire est intégralement flottant a toujours une conjoncture, car il y a toujours des décisions étatiques
c’est-à-dire entièrement constitué de primes. Il n y avait pas de et gouvernementales, une politique du gouvernement.
salaire fixe, si réduit fût-il. Dans une telle situation, on ne gagne
donc rien quand, faute de com m ande, ou faute d ’énergie 13■ Quelle est la place de la conjoncture dans la situation ?
(l’électricité était rationnée et l’usine avait perdu son statut d usine ■..est-à ‫־‬dire : quel est le mode de présence de la question de l’État
privilégiée en matière de fourniture électrique), ou en raison de ‫־‬ans les consciences au travers des énoncés en conscience sur la
retard d ’approvisionnement, le travail na pas lieu. C e s ouvrier, situation ?
se trouvent donc dans une situation de grande précarité, non pa.
quant à leur emploi, mais quant au salaire. Par ailleurs, ils continuent 14. Maïs comment identifier l'État? Cette question se double
de bénéficier des fulis - ainsi sont appelés les protections et immédiatement d'une autre: si, comme je le soutiens, l’usine
avantages sociaux fournis par la danwei. socialiste est le lieu de l’État, dans quelle mesure les formes

280 281
de conscience portant sur l’État sont-elles investies par 1e r 17. Repérer les deux transitions, la transition ï, à l'intérieur du
représentations portant sur 1usine comme lieu de I Etat ? ...... !lisme, et la transition 2, a I intérieur de l'économie de marché,
marquée par la convertibilité de la monnaie, permet de mieux
15· Une question décisive va bien évidemment porter sur préciser la transition /, et de ne pas faire de l’économie de marché,
rapport entre situation et conjoncture, sur le rapport entre du lioéralisme, son paradigme. Cette distinction permet d’inscrire
l’espace de l’État et l’espace des formes de conscience. L’usine, la transition 1, tentative hétérogène et sans doute déstabilisante,
comme lieu spécifié, permet le traitement de ce rapport < comme phénomène interne à l’État socialiste.
donnant des repères pour mieux cerner I état des consciences .faut aborder, ici, la question de l’économie, de sa spécification,
l’existence éventuelle d’énoncés ouvriers, ou énoncés en pensee et plus encore de sa différentiation d’avec l’État. Je poserai : il
et en intériorité. J'ai proposé de dire que I usine capitaliste se n existe pas d économie dans le socialisme.
déployait comme lieu du temps, et l’usine socialiste comme lieu
de l'État. Dans les deux cas, l’existence dénoncés en intériorité 13. S il y avait eu une économie dans le socialisme, il ne se serait
relève d'une autre spécification : l'usine comme lieu de l’ouvrier. pas effondré de son impuissance à se redéployer économiquement
L’usine-lieu du temps et l’usine-lieu de I État sont des spécifications On appellera donc économie non pas la simple existence des
en pensée de l’usine, elles relèvent de ce que j’appelle la situation. rapports sociaux de production et l'étude de leur nature, de leur
L’usine comme lieu de l’État ne signifie pas une adéquation des mécanisme, mais la capacité du dispositif de la production d ’être
formes de pensée à la conjoncture, mais l'existence de formes de un processus, cest-à-dire d être en mesure de s'articuler à la
pensée relativement homogènes à la conjoncture. v.onjoncture, c est-à-dire à I histoire. Il n’y a pas d’économie dans
le socialisme, parce qu’il n’y a eu aucune historicité de la production,
16. Peut-on parler de l’usine comme lieu de I État dans la période n! d effet sur son propre devenir. Non seulement la production
que j’ai appelée celle de la transition 1, ou contre-transition, et où n a pas su régler son rapport avec l’État mais pas non plus su, ou
le principe constitutif du socialisme - absenter la loi de la valeur ou, voulu, régler l'État pour qu’il règle ■la production.
pour le moins, limiter l’extension de la marchandise - se trouve
largement écarté? La question grossièrement posée serait : dans 19· Il n y a d économie que d ’économie capitaliste, ou, plus
la période de contre-transition, l'usine est-elle lieu de I État pour œ p: ecisément, le capitalisme est la seule grande forme d’économie
qu’il reste de socialisme et/ou lieu du temps pour ce qui releve du contemporaine connue à ce jour.
forfait et du salaire aux p iè ces? Les entretiens se prononcent On a, à juste titre, reproché aux Soviétiques leur économisme
quant à l’usine comme lieu et sa spécification, spécification qui outrancier, et d’avoir assigné le socialisme aux forces productives.
n'est pas, je le rappelle, la spécification en objectivité, mais des ‫' ׳‬. ‫■ ־‬aller plus loin, le socialisme n’a pas d’économie. L'hypothèse

énoncés en pensee ; I usine est le lieu de I argent. de Marx était que, l'économ ie étant assignée au capital, le

282 283
socialisme pouvait avoir une histoire; celle de Lénine: que le du socialism e était de mettre fin à la séparation, de penser
socialisme relevait de la lutte des classes ; et celle de Mao : que l'économ ie à partir de l'État en abstrayant l'argent comme
le socialisme relevait, quelquefois, de la politique. Nul sinon le équivalent général, qui est ce par quoi l'économie est séparée, et
marxisme-léninisme n’a postulé sa nature économique. d y substituer la nécessité sociale. O n s'en souvient encore : à
!argent étaient substitués la capacité et le besoin (la devise du
2 0 . J'entreprends d’interroger ici l'économie sur ce dont elle communisme devait être: «de chacun selon ses capacités, à
est le nom. Je propose donc d’en faire un nom et non plus un chacun selon ses besoins»). O n ne peut donc pas dire que le
invariant, une structure générale, la sim ple conséquence en .·Æialisme ait été une tentative de réguler l'État par l’économie
pensée de ce que, dans tout groupe humain, il y a de la production, ni qu il ait développé une figure inverse de la figure keynésienne.
de la circulation et de la consommation de biens et de services. léconomie, exigeant que l’État lui soit subordonné, est abolie par
Le capitalisme serait son lieu, pour l'instant singulier et unique. On la rupture de cette subordination. Le socialisme, en instaurant la
comprend que Fernand Braudel ait tenté d’en étendre l’existence primauté de I État sur l’économie, l’abolit.
et la forme du Moyen Âge à nos jours. C h e z lui, la singularité est
étendue aux limites de l’histoire longue. Cette singularité est 23. Com me il n y a pas d’économie dans le socialisme, il ne peut
celle du capital, de la loi^de la valeur, de la convertibilité des pas y avoir de dynam ique interne de la production dans le
monnaies et des bourses. À mes yeux, les deux grands théoriciens socialisme. Il n y a que des mouvements politiques touchant la
de la singularité qu’est le capitalisme sont Marx et Keynes. production. Citons la première phase du mouvement stakhanoviste,
en U R SS au m ilieu des années trente, le m ouvem ent des
21. Je poserai que l’économie est une anti-histoire. Qu elle tente coopératives agricoles et le Grand Bond en avant, en Chine
de mettre l’État sous sa règle, soit en en proposant la réduction dans les années cinquante. Hors de ces mouvements opèrent des
extrême, comme dans le libéralisme, soit en demandant à 1Ét. reglementations étatiques.
d'opérer une régulation de l’économie et, comme chez Keynes,
d’être son régulateur fonctionnel. C ’est aussM a vision des 24. O n voit alors la question : le salaire aux pièces, le forfait,
théoriciens actuels de la régulation pour qui l’État est pense •Huejai appelé la transition 1, ou contre-transition, représentent-ils
dans sa subordination fonctionnelle à I économie. ■·.roduction de l’économie là où elle n’existait pas ? Les réformes
peuvent-elles être analysées com m e décisio n d ’introduire
22 . L'économie est séparée de l’État. C est parce quelle eU !économie dans le socialisme et d'affirmer la compatibilité du
une anti-histoire que l'économie est séparée de I État. Le capitalisme socialisme et de l'économie ?
met à distance l’État dans une séparation subordonnée. Le O n voit là une pensée de la dialectique et de l'hétérogène.
capitalisme est le seul lieu connu de cette séparation. L hypothèse Kapondre par !affirmative c e st porter le problème dans une

284 285
dialectique et rester, par conséquent, dans le cadre de la pensé! ‫׳‬ . ‫ ־‬dans mes term es’ n'y a pas d economie dans le
classiste. Deux singularités sont désignées : le socialisme et l’économie socialisme, on ne pourra pas accuser !economie socialiste d'être
a responsable de I effondrement du socialisme. Il faut chercher
25 . La présence de l’argent, de la loi de la valeur dans certain ‫׳‬, ailleurs et autrement.
secteurs, est-elle marque de l'introduction de l’économie ? Au
contraire, soutiendra-t-on qu’il n’y a d’économie qu’hégémonique ‫׳‬
il faut donc s’interroger sur ce qui spécifie l’émergence de l’économi!
si elle est une singularité et non pas un invariant.

26. Ceux, par exemple, qui parlent de la transition du socialism‫׳‬


à l’économie de marché, qui donc fusionnent ce que j ’ai appel!
la transition 1 et la transition 2 , soutiennent la thèse d’un continuun
de la séquence qui irait de l’introduction, disons, du salaire aux
pièces à l’hégémonie reconnue de l’économ ie de marché, y
compris dans le champ de l’Etat. La chute de l’Etat socialist!
serait alors une péripétie nécessaire, mais elle ne clôturerait rien.
En un sens on pourrait dire que, pour cette position, la clôture est
le début des réformes, c'est-à-dire, par exemple en Chine, la
clôture de la période maoïste et l’arrivée de Deng au pouvoir. Le:·
tenants de cette position opposent donc l’hétérogénéité radical! ‫׳‬
de l'argent, qu’ils appellent l’économie monétaire, au socialisme,
puisque, entre la première introduction de l’économie monétaire'
et son hégémonie d’ensemble, ils soutiennent la continuité, celle
du développement ininterrompu de l'hégémonie de l’économie.
L’économie, dans ce cas, n’est pas une singularité ni un invariant.
Il y a thèse sur la multiplicité: il y a des économies. L’économie
déploie une multiplicité hétérogène ; l’effondrement du socialisme
montre que l’économie a des lois, sans doute naturelles, don!
l’économie de marché est la quintessence. L’effondrement du
socialisme a figure de rappel à la loi, et de triomphe de celle-ci.

286
LES TROIS REGIMES DU SIECLE

LE PARTI-ÉTAT DANS LE PARLEMENTARISME,


LE STALINISME ET LE NAZISME

i s première version de ce texte a été publiée en brochure: « Les Conférence du


Rouge-Gorge» (supplément au journal Le Perroquet), en mars 20 02. Cette
: ‫ ׳׳׳ ׳׳‬,in ation faisait suite à la conférence éponyme donnée en novembre 2001 à la
Raison des écrivains. Cette rencontre fut la première d’un cycle de conférences
^··ganisées par l’Organisation Politique, et destinées «à clarifier, au moment où
commence un nouveau siècle, les liens entre histoire et politique. On y examinera,
à la lumière de cette question, divers épisodes fondamentaux de l’historicité de la
‫׳‬: ■‫׳‬: |ue. Par exemple: la révolution russe, la résistance, la Révolution culturelle,
Mai 68.‫ ״‬Il importera dans chaque cas de rendre justice a la singularité des
événements, tout en retenant, pour la pensée, ce qu’ils éclairent de la politique,
‫ ׳ ׳‬stoire, de ses formes, de ses créations et donc de ce que nous avons à faire
et a penser, maintenant».
Nous sommes en 2001. Et se sont déjà succédé la partition
de la Yougoslavie à travers la guerre, la guerre d ’Irak en réponse
à l'invasion du Kow eït, la g u e rre en A fghanistan c o n tre le
terrorism e, déclarée par le gouvernem ent Bush, à la suite des
attentats du n septem bre.
La guerre e t la paix sont le fil de mon questionnem ent. La
guerre marque to u t le XXe siècle. Ce nouveau siècle commence
sous son signe, signe affirm é et en même tem ps dénié par les
États-Unis.
Mais s'agit-il de g u e rre ? Ma p rem ière hypothèse est la
suivante. La guerre au sens ancien et au sens de Clausewitz a vécu.
La guerre en ta n t que guerre entre Etats est obsolète, et cette
olescence entraîne dans le crépuscule la notion de paix. Ma
deuxième hypothèse, rendant com pte de la prem ière, est la
suivante : si la guerre entre États, si la form ule de Clausewitz (« la
guerre est la continuation de la politique d ’État par d’autres
moyens »), est caduque, c’est en raison de l’obsolescence de l’État.
Je m’explique : l'É tat est une catégorie qui, au cours du
XX'■ siècle, s'est effacée au p ro fit du parti-État. Pour com prendre
ce que signifie le m ot de guerre aujourd'hui après Clausewitz, je
vais m ettre en place un faisceau d ’hypothèses sur les régimes du
siècle - parlem entarism e, stalinisme e t nazisme - qui o n t en
commun d ’avoir été des régimes de partis-États.
I faut prendre au sérieux l’approche par le m ot « régime ». Ce
n'est pas ici une étude modale de la politique. M on entrée dans
le sujet ne se fait pas par le subjectif ni par une pensée de la
singularité ou des singularités. Je ne me situe pas dans une

291
problém atique de la relation entre parti et État, comme dans mes Il s'agit aussi de mener, dans les cas qui s‫׳‬y prêtent, une
travaux sur le léninisme. Je suis dans une réflexion sur l’Etat qui ;éostratégie, ayant p o u r b u t d ’e x tirp e r ce qui p e u t encore
passe par !,étude de régimes ayant en commun de présenter dem eurer de « socialisme » ; extirpation que d o it parachever la
parti-État. Nous sommes ici dans une autre configuration. disparition (et le jugem ent) de criminels « socialistes », O n le sait
Il est possible de comprendre l’errance actuelle des categories pour la Serbie et on peut le concevoir à propos de la Chine. On
de g uerre e t paix par c e tte m éthode. À qui v e u t tra ve rse ‫־׳‬ peut imaginer un projet d’intervention américain contre la Chine
l’illis ib ilité de la g u e rre e t de la paix au te m p s p ré s e n t et au nom de la lutte contre son régime politique, le parti unique, voire
c o m p re n d re de q u e lle fa ç o n l’on e s t passé d e la visi contre I occupation du Tibet. L'Afghanistan aura alors été aussi
clausewitzienne à une autre où la guerre n’est pas entre Etats mais un jalon, strictem ent militaire, pour une installation logistique
entre « bien » e t « mal », m obilisant les catégories de crime et ae américaine dans la région, un élément important pour la pénétration
droit, il est fructueux d ’examiner les régimes du siècle à partir de et !‫־‬encerclem ent de la C hine non plus par la façade pacifique,
ce q u ’ils ont eu en commun, qui est d ’avoir reposé tous trois sur mais a partir de l’est, avec un accord ou une participation russe.
Enfin, autre constante, il y a l’appui des instances internationales
un parti-Etat.
lesquelles servent d ’outil de légitimation à l'encerclement militaire
et permettent de donner un caractère juridico-légal et moral (contre
le «mal») aux interventions militaires, le «bien» étant l'épilogue
La guerre innommable
de ces interventions et de leurs « bombardements humanitaires ».
Les « guerres actuelles », que ce soit en Afghanistan aujourd'hui
ou au Kosovo hier, sans parler de demain, e t en n’oubliant pas Mais de quoi alors « guerre » est-il le nom ? Appellera-t-on ainsi
la guerre en Irak, présentent des constantes. ues operations de destruction par missiles et bom bardem ents
Il s’agit chaque fois de constituer la notion de figure criminelle: a haute a ltitu d e ? Ou bien faut-il te n ir qu'il n’y a de guerre que
Milosevic, Saddam Hussein, Ben Laden, etc. comme alibis de la 1orsqu il y a un engagement significatif et prolongé de troupes au
campagne militaire. C ette figure est nécessairement assignée à des ‫״‬oi ? que lorsque le contrôle m ilitaire du te rrito ire est l’enjeu
crimes, parfois patents, parfois différents des exactions commises effectif des opérations? Si, aux deux dernières questions, la
par l’incriminé. L’intervention contre le crime doit entraîner un ‫ ׳‬-cponse est positive, le nom de guerre ne saurait s'appliquer à
changement de régime, en Serbie comme en Afghanistan, dont la des manifestations d ’hégémonie, d ’intim idation, de terreur, au
dimension dém ocratique est proclamée par le belligérant le plus service d ’une volonté d ’expansion et de mise sous tutelle.
puissant, et le ré s u lta t de tra c ta tio n s fin a n cière s. Ce type *s opérations m ilitaires qui p o rte n t aujourd'hui ce nom
d’interventions a toujours des conséquences en termes de pari ' lemcignent de la clôture du sens classique du m ot : la guerre
ethnique et d’établissement de bases américaines. comme affro n te m e n t entre États. On passe de C lausewitz à

292 293
C a ri S c h m itt: le th è m e de l’ennem i absolu est réactualisa mode, c'est-à-dire d ’un rapport d'une politique à sa pensée, mais
aujourd’hui avec une acception de guerre signifiant l’extermination de la qualification de dispositifs étatiques : présence dans chacune
de l’ennem i absolu. N ’é ta n t guerre, e t non pas o p é ra tio n - de ces désignations d un dispositif de type parti-État. Dans le cas
du stalinisme, c'est le PCUS. Dans celui du nazisme, le NSDAP. Dans
militaires, qu’à ce prix.
L’errance des termes de guerre et de paix en découle : errance le parlementarisme, la form e du parti-État est le multipartisme.
de la guerre et par conséquent de la paix. Errance de la paix dont Dans « parti-État », ce qui fait question est I'» État ». L’État est-il

je verrais un indice supplém entaire dans le solde des situatior une notion close? Oui, si on n'a affaire q u ’à des form es du
issues de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide, soloe parti-E tat? Est-ce I État qui devient om niprésent par le parti
qui ne participe pas d ’un principe de paix, mais du deplacemer dans les régimes socialistes, comme on l’a longtemps assuré ? qui
et de la redisposition des puissances e t de leurs stratégies. Tel a détruit les partis dans les régimes parlementaires ? Ce n’est pas

été l’effet de la réunification de l’Allemagne. On peut avancer que exactement cela. Il n y a plus d'État, mais seulement des partis-États.
la réunification de la C orée sera aussi une affaire stratégique. Peut-on penser la guerre sans la catégorie d ’État ? C ’est le
C om m ent penser cela, d ’autant plus que l'ennemi abso■‫״‬ sens que je donne à ma question : la guerre est-elle innommable?
n’est pas, si j ’ose dire, une nouveauté ? A mon estime, I errance
actuelle de la guerre e t de la paix, signifiée par la problém atique
du d ro it e t du crime, d o it être principalem ent im putée à la mi:‫■״‬ Partis-États
en place du d isp o sitif des partis-États. L’indécision de la notion
fait-elle de la guerre un innom m able ? C e dont je vais traiter, c’est de l'intrication de la guerre et du
Les trois régimes du siècle ont en commun d ’être des régim - devenir en parti-État des États du xx8siècle. Et je vais pointer aussi

de partis-États1*. Par régime, je n’entends pas la caractérisation ! .omment I étatisation de la classe ouvrière va s’effectuer à travers
termes de modes historiques de la politique2. Il ne s agit pas de a guerre - ce qu on a déjà vu a propos de l'Union sacrée. La
transformation de l’État en parti-État dépend de la pérem ption de
la catégorie de parti et, point nouveau, de la pérem ption de la
atégorie de I Etat te lle qu elle fo n ctio n n a it antérieurem ent.
1 - Je ne ferais qu'esquisser la question du parti-État nazi et je la renvoie a une
conference particulière. Je rappelle sim plem ent que le nazisme n'est pas . .ntendons-nous bien, je maintiens la pérem ption de la form e
impensable, tant sous l'espèce de son mode, mode de la guerre sans fin (voir ‫־‬.■■■ parti. Si je parle ici du parti, c'est dans son d e ve n ir ou son
contribution à Parole à la bouche du présent. Le négationnisme, histoire ou établissement en parti-État.
politique ? Al Dante, 1997), que de son État-parti. Le nazisme a été une politique
et un État. « L’État SS » en sera le terme.
Je ne parlerai pas des dictatures militaires. Dans le cas du Chili par exemple, le
montage politique ne participe pas de la forme parti mais d'une administration 2 - Voir « peut-on penser la politique en intériorité ? », p. 107 et suivantes ; et mon
directe de l’État par l'armée, [note du texte original, 2002]. : nthropologie du nom. Seuil, colL «Des travaux», 1996, p. 88-95.

294 295
J'ai dit précédemm ent que la forme parti entre en pérem ptic‫׳‬ deviennent manifestes e t indéniables. Je prétends que leur

en 1914 en raison de son incapacité à traiter de la situation de guerre, institution est antérieure, ce qui exige une archéologie minimale.

ce qui se donne dans le ralliem ent à l'Union sacrée. La these 10 La création d'un parti de classe au C ongrès de Tours, en 1920 ,

est que de partis de classe qu'ils é ta ie n t ils se changent en >mme effet de la guerre et de la révolution russe, a été largement

organisations étatiques. Est en balance de savoir s, le processi· ■ opuyée sur l'Union soviétique, ce qui est sa dimension étatique,
de ralliement à l’État en place, et en guerre, est consubstantiel d une et ce qui est une des explications de l'histoire désolante du

nouvelle forme d’É ta t C 'est cette dernière proposition qui va etre Rarti communiste français, histoire de l’appareil qui ne se confond

traitée ici. Si la guerre est essentielle dans ma démonstration c est pas, en p a rtic u lie r pe n d a n t la résistance avec celle de ses

que le processus de transform ation qui a b o u tit au parti-Eta. militants, que cela soit la M O I ou les FTP.

excède le ralliem ent d o n t je viens de parler et que d autres De même, il est manifeste et indéniable que bientôt, quand
on s'éloigne du prem ier xxe siècle, les partis, dans les régimes non
processus y contribuent : ce sera l'étatisation de la classe ouvnere.
Et ce dernier processus vaudra ta n t dans les régîmes d E at-part, socialistes, ne s'id e n tifie ro n t pas par la classe, mais par une
unique que dans les régimes d'État-m ultipartism e. Ce rarem ent position idéologique (chrétien, anticommuniste, communiste...) et

est une des raisons de leur transform ation en part,-Etat. C est ce par un programme. Ils ne sont plus représentatifs de classe.
que je vais te n te r de cerner à travers la question de la das^e La situation est entièrem ent différente d e celle du XIXe siècle,

ouvrière dans la guerre et à travers l’a p p o rt que représente-, où les politiques sont classistes et pour certaines insurrectionnaiistes.
pour !‫׳‬État-parti, ce que j ’appelle sa com posante part,, a savoir la Au XXe siècle, les partis p o rtent la politique. Et, c’est de l'intérieur
de la form e parti que se dessine la relation aux classes et à la
dimension politique et un lien avec'la « société »
Q u’il s’agisse de la forme parti stalinienne, du part, fasciste ital-en, révolution.
du parti nazi, centrale dans l'espace politique du XXe siècle, la forme Les partis de la IIIe R épublique se c o n s titu e n t co n tre la

parti-État domine non seulem ent dans les form es diverses oe Commune de Paris, en même tem ps q u ’ils se d é p loie n t comme

!‫־‬État-parti unique, mais également dans la form e du multipartisme partis du « peuple entier », en cherchant a recruter et à rallier dans

étatique parlementaire, je l'ai dit. Tel est le cas en France ou ,es ,.:eûtes les couches et classes de la population. La façon dont les

p a rtis p a rle m e n ta ire s s o n t in te rn e s à I E tat. C e s o n t oe‫־‬ partis se d ifférencient et affirm ent leur référence à une classe,
organisations étatiques au sens où c’est entièrem ent de I ,‫ ״‬teneur se d o n n e e x c lu s iv e m e n t, p o u r chacun, p a r la d im e n s io n

de l'É tat e t de ses catégories qu'ils se déploient, dans a w e e Géologique e t par la dimension programmatique.

d'accéder par des élections à la gestion et à la direction de 11 a . A utrem ent dit, la question de la classe ne dépend plus de

C ertes le parti-État n'apparaît comme une évidence qu ave, ‫’׳‬origine sociale des membres du parti puisque celui-ci recrute
la pérem ption du classisme et l’État que j ’ai nommé consensuel dans toutes les classes de la société, sur la base de ses positions

après 68. C ’est là où les partis comm e organisations étatiques idéologiques et programmatiques.

297
Politique et parti-Etat a! leurs et autrement»,je revenais sur cette multifonctionnalité, mais
avec la these que nous avons vue, à savoir, c’est par la fusion du
Chaque fois que se constitue un parti-État (dans des modalités part! avec I Etat que ce dernier devient multifonctionnel. Sans doute
chaque fois singulières), la p o litiq u e (quelle qu’elle soit), qui parce que mon exemple princeps est la danw ei chinoise et le
était séparée de l’État3, va se confondre avec lui. Dans la formation com binat soviétique, donnés comme des « morceaux d 'É ta t..
du parti-État, le rôle de la com posante parti est de fournil ‫!״‬ La m ultifonctionnalité s'étendait à la société, à l'économie ou
d im ension p o litiq u e , p o u r la fa ire fu s io n n e r avec l’ Etat, p lu tô t aux questions qu'on ne peut nom m er économiques que
politiq u e est « le côté » parti du parti-État. Le parti-État qu’il soit par a us de langage, car l'éco n o m ie n 'e xista it pas dans le
m ultiparti ou uniparti est d istin ct de la société d o n t il se doit socialisme. Si l'E tat-parti s'occupe de tout, il ne peut to lé re r que
d ’assurer le tra ite m e n t et le contrôle. La com posante parti est économ ie soit un dom aine indépendant. Bien sûr, il y va de la
ce qui conjoint le parti-État et la société. Le parti est donc I lutte contre le capitalisme ». Or, dans les régimes non socialistes
bénéficiaire de la fusion. Mais plus important encore, c'est à partir économie n existe que séparé de l'État. Dans le régime socialiste
de ce ra p p o rt q u ’en tre tie n t la com posante parti de l'Etat-parti n étant pas un domaine distinct, le term e d'économ ie n'est pas‫׳‬
que ce d e rn ie r p e u t d e v e n ir m u ltifo n c tio n n e l, m a rq u e r sa valide. D ou la m ultifonctionnalité. Elle s'étendait aux échanges,
présence dans la société, ce qui est l'étatisation de celle-ci. on une bonne part n'était pas monétaire, ou se faisait à des prix
C e tte m ultifonctionnalité, je l'ai nommé « polyfonctionnalité» rixes de manière conventionnelle.
dans le régime socialiste pour la raison suivante : c’est l’équivocité ‫ ׳‬Les enquêtes menées l'année de Tian'anmen m ontraient à
de l'assignation de la notion de classe (on l'a vu) que constitue evi e n ce que, dans la vaste u n ité nom m é e d a n w e i se
le parti-État du régime socialiste e t établit sa puissance quant au com binaient une unité industrielle, des hôpitaux, des écoles
co n trô le de to u te la société. des e x p lo ita tio n s agricoles, fo rm a n t ce qu'il fa u t con ce vo ir
Quant au stalinisme, la théoricienne et militante de Solidarn! >r comme un « morceau d'E tat , C 'était la form e que prenait la
Jadwiga Staniszkis, dans l’étude q u e lle lui consacre : Pologne. La société ou économie et la loi de la valeur avaient disparues. Dans
révolution autolim itée (Seuil, 1982), le nomme « polymorphisme», e régime chinois, il y avait placem ent particulier de la catégorie
laissant dans l'indistinction si le polymorphisme est celui du pm ‫״‬ de société ‫ ־‬le d ispositif était parti-État-société. La composante
s’appropriant l’État ou bien celui de l’État présent dans toute !» part, avait, si l'on peut dire, le dessus. Le parti contrôlait to u t .
société. Pour identifier ce polymorphisme de l'État, dans «Chercher -ellules d immeuble, de magasin, de fabrique... Il contrôlait aussi
si vous apparteniez ou non au parti.
‫ ״‬L* régime Stalinien n’a Pas tro ^ , lui, ce rapport à la société
co n tra ire m e n t a la Chine, où c'est la com posante parti qui a
3 - Une question non traitée est de savoir si Quefaire ? est dans l'espace du parti-
É ta t Certains le soutiennent. J’argumente le contraire. [Note de 2002]. avantage, dans le parti-Etat stalinien l'accent d o it être mis sur

298
299
l’État, avec des conséquences sur la notion et la réalité de la Dans le cas français, le ra p p o rt à la guerre est essentiel et
société. Rappelons que c’est la com posante parti qui fait le jo in t com plexe. La constitution de l’É tat-parti dans les trois régimes
avec la société. Le stalinisme était un dispositif État-parti-socîété, est différente. C ependant, il existe un p o in t comm un : pour
où la com posante État p ro c é d a it à la fois à la jo n c tio n des qu’un Etat-parti se constitue, il faut qu'il y ait ralliement de la classe
term es e t à l’absentem ent du dernier. Peu étonnant donc qu à ouvrière e t l’établissem ent de la catégorie de peuple entier, ce
l’inverse la Pologne de Solidarnos'c ait eu p o u r o b je c tif que qui impose le ralliem ent des ouvriers à la catégorie de peuple
l’État laisse la société à elle-même. entier e t à l’identification nationale du peuple entier.
Le stalinisme apparaît clairem ent de ce type, si on prend la
constitution du peuple entier et le ralliement de la classe ouvrière
L'inscription de la classe ouvrière dans l'espace de l'Etat, pour paradigme. Il s’agit d ’une figure particulière de l’intériorité
condition du parti-Etat de la classe à l'Etat en ce que cet Etat est un nouvel Etat. Dans
le nazisme, il y a constitution du peuple entier par le racialisme
Dans chacune des émergences des partis-États, la guerre est et le thèm e du « peuple allemand ». En France, la constitution de
présente. Dans les cas so viétique e t chinois, I app a ritio n du !’Etat-parti est accomplie par le ralliement que j ’appelle « étatisation
parti-É tat se conjoint à deux événements : la prise du pouvoir, de la classe ouvrière ».
la fin d ’un processus de guerre et le passage a la paix. Dans la France de 1914, le ralliement des partis socialistes à la
Q u e cela soit clair, je te n te ici une périodisation de la forme politique belliciste se manifeste par l’abandon de la thèse: «la
parti. La fo rm e parti com m e parti-conscience, c ’est Lénine, bourgeoisie est belliciste et la classe ouvrière est pacifiste».
com m e p a rti-g u e rre p o p u la ire c ’est M ao. Le p a rti comm e L’assassinat purement politique de Jaurès, pacifiste, est exemplaire :
form ation étatique : la com posante parti dans le parti-État. son assassin, Villain, est acquitté. On connaît son mobile : défendre
Dans mes thèses antérieures, j ’ai périodisé l’État en F rance l’Union sacrée. Les partisans de l'Union sacrée gagnent parce que
que j ’ai d it classiste, puis, après 68 et la pérem ption du classisme aucune forme approchant d’une manière ou d’une autre un énoncé
- qui n’est la même que la p érem ption du parti de classe -, du type «la révolution contre la guerre» n’est alors prononçable
consensuel4. Dans la mesure ou je constitue une périodisation (même si cet énoncé sera parfois entendu dans les révoltes de
de la form e parti à p artir de laquelle le XXe siècle apres 1918, ou tranchées et I épisode Tillon). Dans ce cas-là est avérée l’incapacité
deuxièm e XXe, p eut être d it le siècle des régimes de parti-État, du discours - do n t la form e est celle d’un pacifisme classiste : « la
examinons com m ent en France celui-ci se constitue. classe ouvrière veut la paix » - à tenir une prescription sur la
guerre et à se tenir à l’écart de l’État. Dès que rallié, le classisme
doit pour exister avoir un principe d ’intériorité à l’Etat, ce principe
est d ’«offrir» la politique classiste à l’État. Dans un survol un peu
4 - Et qu’aujourd’hui, en 2012, je dis séparé.

300
aventuré,je dirais que dans le classisme étatique existera la form Dans le stalinisme, c'est contre le tra ité de Versailles et la
d ’une tension très vive entre un pacifisme qui est une réponse de remise en cause des frontières, dans la m oitié est de l’Europe,
classe à la guerre et le pacifisme propre de l’État-parti qui ser Pologne notamment.
désastreux sous la form e de la collaboration avec l’ennemi. P artout la fusion de la politique avec l'État, l’intériorité du
Le parti com m uniste aura le destin que I on sait : 1939, pacte dassisme à celui-là, donneront les partis-États, qu’ils se constituent
germ ano-soviétique ; 1940, collaboration de I appareil central d . lu n e perspective de guerre ou, com m e dans le nazisme, la
PCF, jugeant qu’il est tem ps d 'o b te n ir la relégalisation du parti, provoquent. N otons qu'aujourd’hui le parti-É tat m ultipartiste
la re p a ru tion de L'Hum anité. Sans c o m p te r la sequence c ‫׳‬n Europe n est plus en mesure d avoir pour horizon la guerre,
F ront populaire où, au milieu des bruits de bottes, on observe ,1tente d y pallier par la création d une force armée européenne,
le soutien du PCF aux tendances social-pacifistes. ^ mais son seul accès a la guerre est de soutenir la « guerre »
Partout, l’antagonisme, reverse dans la form e parti-Etat, aura américaine.
été le su p p o rt de la collaboration de classe. Parlementarisme et stalinisme sont des processus classistes.
Du en est-il du nazisme ? Le nazisme est un anti-classisme déclaré.
L’in s c rip tio n de la classe, à l’occasion de ta guerre dans ’ ar sa volonté de détruire les partis de classe, il montre, dans une
l’espace de l'État, est donc constitutive des partis-États. On peut !version, que la classe est aussi chez lui constitutive du parti-État.
dire en ce sens que les partis-États sont classistes. L inscription Pour des raisons aussi stratégiques, le nazisme, contre le stalinisme,
de la classe ouvrière dans l’État s'effectuera aussi au travers du rejette la form e « classe ouvrière » et, contre le parlementarisme,
syndicalisme. Dès le déb u t du siècle, on en a le signal, l’inscription la «bourgeoisie ploutocratique judéo-cosmopolite», et leur oppose
de la classe dans l’État est patente : la social-démocratie alleman! - les notions de peuple allemand, de race, qui ré p o n d e n t au
est une puissance étatique; il y a des ministres socialistes en France. classisme et leur fo n t pendants.
Les effets de la terrible guerre de 1914 quant aux phénomènes
Mais c’est la Première G uerre m ondiale qui déterm ine la de classes so n t é videm m ent colossaux. En p re m ie r lieu, la

constitution du parti-État. !évolution d O ctobre. Puis la révolution allemande, la déclaration


En France le parti-État multipartiste a pour principe idéologiq de guerre anglo-française a la révolution d ’O ctobre, l’émergence
la revanche militaire dans sa dimension continentale et colonî; - ‫ ! ״‬le re n fo rce m e n t de deux dispositifs, à p a rtir de 1925 , le
et dans la Première G uerre mondiale. dispositif du parti-État soviétique et la naissance du parti-État nazi,
Dans le cas du nazisme, c’est la revanche et le refus du traite anti-juif, anti-classiste, anti-soviétique.
de Versailles : la guerre sera inaugurale, prépondérante et, du Car, si stalinisme, nazisme et parlementarism e ne cessent de
po in t d’une pensée de la politique, prendra la figure de la guerre se m esurer l’un à l’autre e t de s’affronter, il existe un noyau

sans fin. " 1 mmun‫ ־‬quel que soit le scandale que cette proposition peut

302 303
susciter. Le parti-État se soutient dans les trois cas des catégor longtemps la classe ouvrière qui eut cette capacité de limitation.
Le classisme étant périmé, il n‫׳‬y a plus de catégorie !imitatrice. La
de classe, de nation et de guerre.
Pour le stalinisme, o p é ra n t avec la classe, et le dirigeant seule possible selon moi est la capacité des gens, on le sait.
bulgare D im itrov le théorisera, le nazisme, c’est la domination Si on garde l'hypothèse que le parti-État touche à la politique
sanglante e t directe du grand capital, le parlementarisme, c est par sa dimension parti, il faut dire qu'il fonctionne à la représentation,
la d icta tu re com plexe e t sophistique de la bourgeoisie. Pour ce qui était !ancien apanage des partis. En ce sens, le parti-État
qui est de la France et de l’Angleterre, que le nazisme apparaisse est un parti-Etat représentatif. Il en fait le fondement de sa légitimité.
comme hétérogène au parlementarisme est un apprentissage long; L Etat se présente, en conséquence, à bon droit, comme parti-État.
C ’est l’argument sous-jacent du parti-État parlementaire. Il en tire
e t ce tte lenteur aura des effets dram atiques.
la conséquence qu’il peut se dire le représentant du peuple entier,
ce st le sens pour lui du mot de démocratie et de la propagande
Police, terreur et police juridique : le droit au droit pro-dém ocratique qui s’ensuit. Le type de contrôle de la société
en découle.
C e s t à travers la composante parti du parti-État que le lien La subordination affirmée, l'appropriation de l’État par un parti
e n tre société e t p a rti-É ta t s’effe ctu e . La dim ension Etat du et par une politique de parti, on peut le justifier, voire le légitimer,
parti-État est celui de la police ou du droit. L’Etat est aussi la en considérant que la subordination à la politique de parti(s) est
réponse à la question : comment s’ordonne un groupe social ? Etat ta poursuite de la logique de la représentation. A utrem ent dit,
dans le parti-État unique, c'est la police to u t court et sa répression. si les partis sont des organisations du peuple entier, alors ils ont
Dans le multipartism e parlementaire, c'est la police juridique. capacité à diriger. C ’est le cas du parti-État parlem entaire. Se
Le p a rti-É ta t parlem entaire procède, p our ce qui est de donnant comme représentant du peuple entier, il peut s’en dire
l’o rd re et de !’ordonnancem ent, de manière particulière, parole égarant et l’expression ; c’est même le sens du mot de démocratie
monopole absolu du « d roit au droit ». On peut légitimement parier :el qu employé par lui. Il n’y a pas un agent du PS ou du RPR dont
de police ju rid iq u e puisque celle-ci s’exerce principalem ent au I faut adm inistrativem ent l'accord sur to u te mesure. C ’est là
travers de ce qu’il est convenu d ’appeler la « source du droit »: qu intervient ce qui j'ai appelé la police juridique. Le contrôle et
C onstitution, lois, règlements, distincts selon les pays, en France ,a dom ination s’exercent à l’aide de la police juridique.
ce t ensemble se nomme d ro it civil, en A ngleterre common /aw,
Il y a une police politique du droit d ’État en lieu et place d ’une
ou jurisprudence.
T o u t le p ro b lè m e d ’une p o lic e est celui de ses limées. police de parti. Le parti-É tat est ce qui é tablit le droit, il en est
L’existence de limites aux pouvoirs de police dépend de 1existence ‫״‬s source exclusive, en ce que c’est le parti-État qui établit qui
d ’une catégorie régulatrice. Dans le parlem entarism e, ce- fut 1droit au droit.

304 305
Mais le plus im portant est que ce d ro it au d ro it est la forme et partage entre un nationalisme effréné qui affiche les gueules
le mouvem ent par lequel le parti-État « com pte les gens ». Le cassées et les grands mutilés dans un culte de la mort et de la mort
d ro it de vote n’est pas « d ro it au d ro it ». Il est I'« atome » politique du soldat et un courant internationaliste et pacifiste qui trouve en
de la vie parlem entaire, son geste essentiel, qui reconduit le M oscou e t dans la IIIe Internationale son a p p u i: critiq u e de
parti-État et le pérennise. Les notions de droite et de gauche, I occupation de la Ruhr, des guerres coloniales...
effectives seulement en période électorale, sont une tentative Le parti-Etat, c’est donc :
be revivifier sym boliquem ent le classisme dans I État-parti. La • ce par quoi la classe se constitue dans une intériorité à l’État
façon dont la classe ouvrière est absorbée dans le parti-Etat serait et y accède. Cela vaut autant pour le multipartisme parlementaire

moindre a gauche qu à droite. que pour le stalinisme et le nazisme. Par conséquent, le parti-État
Par contre, c’est le « d ro it au d ro it » qui procède à la mise hors peut être dit la cristallisation de la fusion de la politique et de l'Etat
compte, qui décide qui est com pté ou m écom pté. L’exemple II faut ajouter : l’organisateur;
aujourd'hui des ouvriers sans papiers montre que le parti-État • le croisement du classisme « intégré » et du nationalisme; ce
n’a d m e t pas q u ’ê tre ouvrier, de chantier, de la restauration croisement n'étant possible que par l’entremise de la guerre.
industrielle, du nettoyage, etc., doit être source de droit, quand la
ré g u larisation ne se co n fo n d pas avec, e t n’a p p e lle pas, la
naturalisation. Une régularisation d'ouvriers sans papiers est autre D un Clausewitz inutile à !‫׳‬historicisme tenace
chose qu'un contrôle des flux migratoires ou une mesure de
justice. Elle concerne à la fois la démocratie et la question de la La form ulation de Clausewitz est entrée en pérem ption. La
source du droit: la démocratie, par le compte réel des gens, la source guerre américaine ne fait pas la paix. Elle établit une précarité
du droit par le principe selon lequel le travail peut en être une. Dans régionale dans des buts divers de présentes et futures hégémonies
le parti-État parlementaire, le « peuple entier » n est jamais en vérité en détruisant l’État (parfois national) en place.
«to u t le peuple». La juridicisation com plété de !existence des Dans la formule de Clausewitz, c'est bien la «politique d’État»
gens, elle, est bien plus contem poraine des partis-Etats que des dont la guerre est la continuation. Avant le XXe siècle, la guerre est
droits de l’homme sans cesse invoqués. reglee par la politique étatique, et répétons-le, l’ennemi est un autre
La guerre est le déchaînement de l’action policière : la Première Etat. A ujourd’hui, la guerre et la paix ne sont plus des notions
G uerre mondiale et l’affaire des régiments bretons et sénégalais, circonscrites, ni des notions étatiques, elles sont à partir de la guerre
envoyés de façon préférentielle à la boucherie, le fichage des américaine, liees au crime et au droit. Pourtant déjà, les réparations
politiques, les mutineries de !917, la guerre d’Algérie... Blanc-seing exigées de l’Allemagne à la fin de la guerre de 1914 indiquent la
est donné au parti-État, dans la guerre, de se déchaîner et de pérem ption de la conception clausewitzienne: l’ennemi est puni.
réprimer toute form e de réserve à l’endroit de sa politique. 1918 s<- C e st le fameux traite de Versailles, lourd de futures calamités.

306 307
Le m ot de po litiq u e dans l’assertion de Clausewitz, si on Si je dis ici mon ennemi, I historicisme, le doctrinaire intellectuel
re tie n t sa célèbre form ule, interroge sur le rôle de la politique du parti-Etat, c est parce que !'historicisme est ce qui, aujourd'hui,
dans la guerre quand on est dans une époque de parti-État. Et œuvre à m ettre en place un mélange de philosophie politique, de
au-delà, sur le rôle même de la p o litiq u e dans le parti-État. La morale, de doctrine de l'équivalence de la liberté et du marché,
politique, je l’ai avancé, relève de la composante parti, et jusqu'ici, de « philosophie » du d ro it (des que le d ro it entre dans la guerre,
je lui ai donné p o u r efficace de p ro c é d e r au ralliem ent des contrairement à ce que mon doctrinaire avance, il y a criminalisation,
classes ouvrières à l’occasion de la guerre et de la maintenir. En réparation, le d ro it ne pouvant se passer de la notion de crime :
se constituant, le parti-État fait entrer la classe dans l’Etat, et ceci nazisme juge en termes de crimes a Nuremberg, crimes contre
n'est possible que par l’entrem ise de la guerre. Je n’oublie pas I humanité, analyse du totalitarism e comme crim e); to u t cela afin
évidem m ent ma thèse sur la com posante parti qui investit les de plaider que la politique n'a pas de pensabilité propre. L'élève
rapports du parti-É tat à la société, p o in t qui ne joue pas ici. ressemblant au maître, ne faudrait-il pas considérer le parti-État
D’accord, dans le parti-État, il y a fusion entre po litiq u e e t Etat. comme la forme actuelle de I historicisme ? En quoi, me direz-vous?
Mais cette fusion finalement, que signifie-t-elle ? Est-ce à dire que, En ce que I indiscernabilité de la politique et de l'État est ce à partir
dans les partis-États et dans un autre m om ent que celui de !<■‫׳‬ de quoi la subordination de la politique est possible. Et finalement

constitution, la p o litiq u e n existe plus, to u t en même tem ps que sa disparition, son absentement. Maigre consolation, historicisme
la composante parti demeure active ? Est-ce que le rôle parti dans agissant contre lui-même - ou contre son rival -, la disparition de
le parti-État, son rôle au-delà de la guerre, est de faire entrer dans !a politique, et quand ce ne serait que sa subordination, entraîne
l’indistinction e t le néant la politique ? Est-ce que la politique celle de l'histoire. Laissons de côté les nombreuses déclarations
la com posante parti est la disparition de to u te po litiq u e ? sur la fin de l’histoire et Fukuyama. Notons celles de Schm itt qui
Le mot de politique, dans l'assertion de Clausewitz, est lui-mên!■‫־‬: fixe, lui, la fin de I histoire a la fin du jus publicum europæum,
rendu caduc par le parti-État. La politique n’est pas «continuée ». dispositif où le d ro it de la guerre était tel que le vaincu n’était pas
Ce n’est pas la même politique, non pas en raison de l'équivalence, criminalisé, soit au titre d'agresseur, soit au titre de vaincu. Mais,
ou pas, entre situation de guerre e t de paix, mais en raison de sa considérons les thèses de Foucault en 1966, à la fin des M ots et
fusion avec l’État. La p o litiq u e dans le parti-É tat n’est pas la ;es Choses, annonçant la fin de I épistémè moderne ou âge de
politique d ’État au sens clausewitzien, mais une politique de p<‫■־ ׳‬
· !‫׳‬histoire. Et examinons le dernier historicisme, celui de Foucault
« gagnant » I Etat sous la form e de sa fusion avec lui. '0 1976, dans II fa u t defendre la société - plus complexe, liant guerre,
Une po litiq u e qui aurait la paix pour paradigme est bien une paix et bïopolitique. Foucault tente de contourner !'historicisme
p o litiq u e sans parti e t sans parti-Etat, refusant I équivalence par un renversement du rapport entre politique et guerre tel qu’il
entre politique de guerre et politique de paix, c’est-à-dire refusant igure dans la formule de Clausewitz - sous la forme inversée ; « la
ta n t la form ule clausewitzienne que le parti-État. politique est la guerre continuée par d ’autres moyens » - faisant

308 309
ainsi de la guerre le fin m ot de l’histoire. Foucault verra dans la À suivre...
guerre l’essence de la politique en tem ps de paix. Autrem ent dil
les paradigmes de la politique dans la guerre sont les mêmes qu< J ai lancé ici quelques thèses. Elles participent d’un work in
les paradigmes de la politique dans la paix. La guerre semble bien progress. Mais, j ai le sentiment, dès lors qu'un traitem ent non
être consubstantielle à la pensée hïstoriciste, même à celle, si ricb foucaldien de la guerre et de la paix est mis en oeuvre, qu ’une
et indépendante, de Foucault. avancée et possible. Ce traitem ent non foucaldien a pour cœ ur
Il est possible d ’opposer à Foucault, d une part, que la thés- de tra ite r ces questions du point, non du parti-État, mais de la
selon laquelle la po litiq u e est la continuation de la guerre par politique sans parti. C ette dernière est en effet à mes yeux le bilan
d ’autres moyens o b scu rcit et fige la catégorie de guerre, et, qu il faut tire r de ce que j ’ai d it avoir caractérisé le XXe siècle. La
d ’autre part, que, le renversem ent de la fo rm u le resserrer!‫׳‬ mise à mal de I Etat par les partis-États, la pérem ption de l’État,
davantage les liens entre p o litiq u e e t guerre, to u te convocation exigent d ’établir la catégorie d'État comme « État pour tous ». Il
du paradigme de la paix est par conséquent empêchee. faut in te rro g e r la notion d ’Etat, réinstaller l’espace national,
La mise en cause de !’historicisme me semble conjoncturellement s'opposer à l’Etat partidaire, confondre les instances internationales.
avoir l’efficace suivante. Existe aujourd hui une demande faite a la Il faut ainsi s interroger sur pourquoi Jospin, son gouvernement,
politique d ’éclairer l’histoire, de poser, puis de montrer, que la la cohabitation - feuille de vigne de l’épuisem ent actuel de
réintégration d ’une pensée de l’Etat e t de la guerre dans un I État-parti -, refusent avec un sombre entêtem ent de régulariser
politique sans parti est possible et q u e lle perm et d approcher la les ouvriers sans papiers. L’État-parti refuse de les régulariser, ou
question de l’histoire et de l’État au XXe siècle de façon nouvelle même d ’en entendre parler (presse muette), d'une façon, si j'ose
et non étatique. La crise de !’historicisme - auquel la pensee en dire, scissionniste. J’appelle ainsi que, s’affirmant représentant du
termes de guerre est consubstantielle - se marque par quelques peuple entier, il se croit représentatif, alors qu'en vérité il est
autres signes, a mes yeux positifs, dans les dernieres decennie:‫׳‬ scissionniste à I endroit de ceux qu ’il décide de ne pas com pter.
Mai 68, l'Afrique du Sud, l'EZLN (Armée zapatiste de libératic‫׳‬ II nous revient de com prendre aussi le « pourquoi » que j'évoquais
nationale) au Mexique, où, et c’est là une rupture essentielle, le plus haut, d u n e manière active: en prenant parti po u r une
paradigme de la politique n'est plus la guerre, mais la paix. La nouvelle régularisation que l’État-parti n'envisage pas, mais qu’il
question devient donc celle de la possibilité d indexer la conception est essentiel pour le d ro it de gens de faire advenir.
de la politique sur la paix, ce qui n’est pas une thèse pacifiste.
Enfin, «contre l’État partidaire» il fa u t rouvrir la question
nationale. Elle n est pas obsolète, elle est au contraire à l'ordre du
jour. Et c’est d'ailleurs le seul point à partir de quoi est praticable
une critique authentique du mouvement anti-mondialisation, autre

310 311
avatar de !’historicisme en ce qu’il infère largement la politique de LA DECISION PURE
l’économ ie- ainsi l’y subordonne - et croit réform er la politique er
agissant sur l’économie. Pour ce qui est d ’ici et de maintenant : « La
France pour tous » est le seul énoncé national possible. D’où les
thèses de l’Organisation politique sur une politique sans parti,
proposant un dispositif ne visant pas le pouvoir et l’Etat, mais se
situant du côté des gens. Il ne s’agit pas d ’une utopie anti-étatique,
mais d ’être capable de « prescrire sur l’Etat », c ’est-è-dire de
prendre position à son endroit en lui restant externe et radicalement
hétérogène. D'où, de même, la form ule : « politique sans parti ».
L’enjeu d’une politique sans parti est de se déployer sans parti-Etat.
Le sens de notre affirmation « nous voulons une politique sans part
» équivaut à « sans parti-Etat ». Ce qui s’entend : politique du
point des gens, sans pratique électorale, sans l’hypothèse que, pour
peser, il faut être dans l’État.

La première version de ce texte a été publiée sous le titre « État de guerrre et politique
de la decision pure» sous la forme d'une brochure: «Les Conférences du
kouge-Gorge» (supplément au journal Le Perroquetl en juin 2003. Cette publication
faisait suite a la conférence éponyme donnée le 3 mars 2003

312
avatar de !,historicisme en ce qu'il infère largement la politique de LA DECISION PURE
l’économ ie- ainsi l’y subordonne - et croit réform er la politique
agissant sur l’économie. Pour ce qui est d ’ici et de maintenant : « La
France pour tous » est le seul énoncé national possible. D’où les
thèses de l'Organisation politique sur une politique sans parti,
proposant un dispositif ne visant pas le pouvoir et l'Etat, mais
situant du côté des gens. Il ne s’agit pas d ’une utopie anti-étatique,
mais d ’être capable de « prescrire sur l’Etat », c’est-à-dire oe
prendre position à son endroit en lui restant externe et radicalement
hétérogène. D’où, de même, la form ule : « politique sans parti ».
L’enjeu d'une politique sans parti est de se déployer sans parti-Etat.
Le sens de notre affirmation « nous voulons une politique sans parti
» équivaut à « sans parti-Etat ». Ce qui s'entend : politique au
point des gens, sans pratique électorale, sans l’hypothèse que, peu
peser, il faut être dans l’État.

la première version de ce texte a été publiée sous le titre « État de guerrre et politique
de ,a decision pure» sous la forme d’une brochure: «Les Conférences du
Mûuge-Gorge » (supplément au journal Le Perroquet), en juin 2003. Cette publication
Misait suite a la conférence éponyme donnée le 3 mars 2003.

312
Je poursuis ici mon étude de la guerre et de l'État amorcée dans
« Les trois régimes du siècle». Mais, dans de nouveaux termes. Je
vais explorer un cas particulier: celui des États-Unis (sous Bush), pays
dont l'importance est telle que ce qui se passe en Amérique retentit
en bien d ’autres territoires. La form e de l’État change. En France,
je dirais que c’est dans la forme de l'Etat séparé. Dans l’Amérique
de Bush, l’État est celui de la décision pure. On peut immédiatement
objecter que ces deux cas sont trop restreints... Tant pis. Quoique
pas tout à fa it Ce dont je suis certain c’est qu’une autre forme d’État
se met en place : ce texte contribue à son exploration.
Ma thèse est que la politique étatique et sa pratique atteignent
aujourd’hui à une désobjectivation complète. À savoir que l’État dans
sa pratique, n’est plus déterminé ni par l’économie, ni par l’idéologie,
ni par les classes et leur conflit, ni par la Constitution. Dans les choix
et les résolutions de l’État, aucune considération de quoi que ce soit
d’extérieur à lui-même n’entre en ligne de com pte, seule une
logique politico-étatique est poursuivie. C ette désobjectivation
n'est c e p e n d a n t pas une su b je ctivatio n , c’est l’absence de
détermination extérieure. Le résultat est la concentration de toute
la politique étatique dans l'acte qu’est la décision.
Il ne s'agit pas de décision arbitraire, d’un despotisme, mais d ’un
phénomène nouveau que j ’appelle décision pure. La décision pure
est en prem ier lieu la marque de la non-détermination de l’État;
et, en second lieu, la m anifestation d'un «outre-lieu», d ’une
«antécédence» de l'acte politique étatique sur ce qu'on peut

315
grossièrement appeler l’appareil étatique. La décision prime e Le post-etatisme est instable dans ses rapports avec d ’autres
précède. Q uel est cet «outre-lieu», «dom icile» et origine de la Etats, dans ses zones d ’influence ou dans ses conquêtes, il
n’instaure nullement des rapports d’État à État. Le post-étatisme
décision pure?
A ntécédente, la décision pure se distancie de l’État tel que n est pas une relation entre Etats, il ne constitue pas des relations
com m uném ent on peut I entendre : appareil com plexe forme d! form ellem ent établies, telles celles qui autrefois, aussi précaires
cabinets, de procédures d ’arbitrage, etc., et su rto u t connexe à et lourdes de conséquences quelles aient été, s'établissaient entre
un g o u ve rn e m e n t, q u e lle s que s o ie n t les fo rm e s de cett- vaincus e t vainqueurs. L État de décision pure in tro d u it des
connexion. De tout cela, la décision pure se distingue. L’État quelf espaces troubles et troublés, où c’est le post-étatisme qui règne
qu’en soit la form e (État classiste ou État-parti), connaît ce qu'on seul. O n l’aura compris, les États-Unis exem plifie cette nouvelle

peut, à bon droit, nomm er des actes étatiques qui proviennent form e d État. Et I État post-étatique est, en quelque sorte, ce qui
de délibérations diverses. Plus précisém ent, to u t État met en prend acte de la pérem ption de formes d'É tat antérieures.
oeuvre des actes étatiques qui règlent ou v e u le n t regler sa L espace de la decision pure est le post-étatisme. Il ne s’agit
marche. Les actes gouvernementaux ne fo n t qu’un avec I Etat qi : donc nullem ent d ’un décîsionnism e tel que C ari S chm itt le
leur correspond. La décision pure a ceci de singulier qu étant un conçoit a savoir celui d un État « ordinaire » en temps d ’exception.
décision d ’« outre-lieu », elle est un acte politique étatique à pa! : La décision pure ne peut être le fait d ’un État tel qu ’on pouvait
e t sans comm une mesure avec ce que je viens de nomm er le . I id e n tifie r jusqu ici, e t le recours à la notion d'exception n’y
actes étatiques. C ’est une décision po litiq u e d o n t la nature es‫׳‬ change rien : avec la décision pure, nous avons affaire à une
résolum ent étatique, d o n t la destination est étatique, mais qui nouvelle fo rm e d ’ État. O n p o u rra it même faire l'hypothèse,
n’a pas l’État, tel q u ’il est constitué, comme référence et comme hasardée sans doute, qu aujourd hui et sous Bush, le term e de
règle. Décision pure, elle prescrit, en vue certes d’un renforcement dém ocratie em ployé par les États-Unis ne désigne pas le régime
de l’État, un choix qui n’est pas hom ogène ni a dim ension politique connu sous ce nom, mais, avec l'obscurité et la généralité
fo n ctio n n e lle ou consensuelle ni a I Etat se donnant comme qui en marque I emploi, désigne to u t simplem ent l'avènement du
garant de l’in té rê t général. Et pas homogène à l’Etat-parti o ‫!״‬ post-étatisme.
XXe siècle. Mais ce faisant, l’État ne reste pas intact : il se transforme. Mais qu est-ce que cet « outre-lieu » d o n t pour faire image
O n a affaire à une nouvelle form e d État. ja i d it que la decision pure so rta it? Ce lieu, c’est la guerre. Le
C e tte n o u v e lle fo rm e p e u t ê tre à bon d r o it nomme post-étatisme a pour lieu la guerre. Une guerre différente de celles
post-étatique. Dans le post-étatisme, État et politique, c’est-à-dire du XXe siècle.
État et décision, ne fusionnent pas, c’en est la singularité essentiel
Dans le parti-État, cette fusion existait ; la composante parti en avait

la charge.

316 317
Fin du parti-État passe d un dispositif réglé par la tension à un dispositif sans règle.
Ce qui entraîne des mutations qualitatives de l’État : l'émergence
Si le post-étatisme est la non-fusion de la politique et de l’Etat, du post-etatisme. D autres se co n te n te ro n t de penser que la
il m et a mal !‫׳‬Etat-parti, qui au travers de sa com posante parti Sa puissance américaine se trouve sans contrepoids, sans pourtant
fusionnait. Mais ce qui signe bien l'arrêt de m ort de I État-parti, que ce fait entraîne une m odification structurelle de sa nature.
e t cela dans les d ifférents régimes, est la fin de l’URSS. O n peut Ma these est a I oppose : c est celle du post-étatism e et de sa
d ater l’émergence historique du post-etatism e de la chute de conjonction à la décision pure.
l’Union soviétique1. En un mot, on p eut le dater de la fin de la D epuis la chute de I URSS, les USA, et avec eux le G8,
bipolarité Moscou-W ashington. O n d o it même faire l’hypothèse a ffirm ent avoir vaincu le comm unisme e t que, dorénavant, la
suivante : les form es de l’État-parti, parmi lesquels je com pte dém ocratie parlem entaire et ses valeurs sont le m odèle unique
l’État-multipartis, deviennent caduques avec la fin de I URSS . On e t référentiel de I espace étatique. O r, si on n’est pas dans une
d o ctrin e de la décision pure, distincte de l’État (dans sa form e
prenant en com pte l’in té rê t général), ou si l’on rabat l’une sur
1 - Renforcée par la réunification de l’Allemagne, laquelle marque une nouvelle I a u tre , la th è s e a m é ric a in e a c tu e lle e st irré fu ta b le . Les
disposition de l’espace européen. bombardiers pour convaincre sont, il faut le croire, une démarche
2 - En France et sous Sarkozy, le post-étatisme apparaît sous les espèces de l'État
de bonne foi et conforme a I intérêt général. C ’est la manière forte,
séparé dont la modalité principale est la disparition de la catégorie d’intérêt général
comme régulation de la puissance étatique, fl ne s’agit pas seulement de la « mise ni impérialiste ni colonialiste, pour ramener les gens déraisonnables
hors d’état de servir » des services publics ni de la disparition de formes de a la raison. In té rê t general maigre eux, mais in té rê t général
représentation du « peuple » dans l’État, caduques, elles, depuis la fin des partis
de classe, mais de l’extension toujours poursuivie des forces de police, du quand même. Alors, on reste dans le m odèle étatique de la
sécuritaire, avec un dispositif sans fin de lois de criminalisation des jeunes, des décision tra d itio n n e lle : il n’y a qu'une form e d ’État, celui de
étrangers, des malades mentaux, des femmes qui portent la burqa, activité l'acte étatique.
législative visant à créer le concept de nouvelles populations que 1on stigmatise
et dont on lait des gibiers de police. Prolifèrent les lois contre les gens, mais aussi
les lois sur les institutions d'État, en tant qu’elles sont des lieux d accueil des gens.
l’hôpital, l’enseignement, la justice, la fiscalité, rien n’échappe à la « réforme »
et à la « modernisation ». L’État ne manie pas une catégorie quelconque du peuple, en France de ces derniers soit reconnue au motif quils étaient des ouvriers, dans
de classes, de couches populaires, ou de gens comme l’État classiste, c esl leur grande majorité. « fl faut com pter to u t le m onde », « com pter les gens
exactement le contraire : l’État est de police et de sécurité. Le sécuritaire vient comme ouvriers », n'était pas, et de loin on le sait, la problèmatique de l’État.
en lieu et place du peuple, et la police est présentée comme le fondement de la L État post-étatique français est celui qui, en se retirant de la catégorie de l’intérêt
général, du « to u t le m onde », se sépare il se concentre sur lui-m êm e en
légitimité et de l’autorité.
Si je dit l’État séparé, c’est parce que c’est lui qui décide qui fait partie du résorbant dans son espace la catégorie recouverte par le term e « gens » et en
« peuple » ou n ’en fait pas partie. Pour mieux me faire comprendre, je citerai étatisant dans les term es anciens par lesquels fut désigné le « peuple », il
une form ule m ilitante des années 2000 à 2007 : « fl faut com pter tout le dissout l’entité comme catégorie et comme référence : c’est lui qui décide qui
monde », présente dans la lutte des sans-papiers. Celle-ci a voulu que l’existence en est et qui n ’en est pas. fl se sépare du peuple réel.

318 319
Si l’on re s te dans le m o d è le é ta tiq u e d e la d é c is io n so rtir de la G rande Dépression, que l'esprit de l'économ ie et
traditionnelle, la chute du m odèle étatique soviétique met le I e s p rit de I E tat c o m p te n t te n d a n c ie lie m e n t le plus grand
m onde sous la coupe du dispositif dém ocratique américain : ils nom bre). O n p e u t appeler classisme non révolutionnaire ce
o n t le leadership de la décision économ ique, m ilitaire, des keynésianisme, dont l'axe est que les mécanismes du marché sont
instances internationales et financières. La decision étatique déséquilibrants en regard des basses classes et requièrent des
américaine s'impose a tous, est reconnue : soit on la précédé, fo rm e s d e ré g u la tio n e t de r e d is tr ib u tio n é ta tiq u e s . La
comme Blair ; soit on la monnaye, comme Poutine. Si au contraire, conséquence est claire. L'É tat dans la m atrice classiste et
on est dans le post-étatism e (où po litiq u e et État ne fusionnent I économ ie étaient lies sous l'égide d'un plus grand nombre.
pas), on est dans un cas différent, et la démocratie ne répond pas On voit bien que le dispositif antérieur opposait État socialiste
sym étriquem ent au totalitarism e, mais appa rtie n t a notre temps e t État c a p ita lis te ; e t ce qui é ta it en jeu é ta it un d isp o sitif

e t désigne le post-étatisme. gouvernemental associé à une économie (de marché ou non). Or,
il est tro p évident que la chute de l’URSS met à mal ce dispositif.
Ces catégories é ta ie n t binaires et c o n ce rn a ie n t une form e
La fin de la bipolarité est en définitive le règne de l’un : particulière de la bipolarité. C ’est d'ailleurs ce qui explique la

la démocratie nécessité de la thèse com m uném ent admise selon laquelle une
économ ie socialiste a existé, ce qui est faux, mais qui avait
La fin de l’URSS e t de la b ip o la rité , mais aussi bien les I avantage de servir à constituer le second pôle de la binarité.
doctrines gouvernementalistes (moins centrées sur I État que sur
le bon gouvernem ent) servent couram m ent a des tentatives La fin de I URSS met fin a la validité du dispositif d'opposition
pour établir la validité d ’un unique régime possible : la démocratie. binaire. O n entre donc dans une crise théorique de l’État et de
Il s e m b le q u e ces p o in ts de vue, en a b a n d o n n a n t to u te I É ta t d é m o c ra tiq u e p a rle m e n ta ire - ce d o n t la n o u v e lle
investigation en term es d ’État et de ses form es en pérem ption, philosophie constituera la contre-théorie, affirm ant la pleine
se d onnent la part un peu tro p belle. Il s'agit ici d y revenir. vita lité de la form e parlem entaire et refusant à l'e n d ro it de
D’abord, à la pérem ption du classisme étatique. Cela certes celle-ci to u te idee de crise, qu elle soit assignée à 68 ou à celle
signifie que l'Etat n est plus un Etat de classe. Mais aussi cela met des modèles anciens.
en évidence que le classisme était la matrice antérieure : soit dans C ette crise de I État se manifeste y compris dans les discours
la form e marxiste (1 Etat est le p ro d u it des contradictions de de Bush. Si Bush, en déclarant la guerre au « mal », te n te de
classes), soit dans la form e keynésienne du W elfare State (les constituer une nouvelle opposition binaire, le pôle adverse n’est
riches, les pauvres, les ouvriers, doivent être des électeurs et des pas étatique, bien qu ’en établissant une liste d ‫ «׳‬États voyous»
consom m ateurs, form e classiste en ce q u ’elle prescrit, pour les États-Unis manifestent leur hésitation entre deux modèles ou

320 321
le camouflage sous l’ancien modèle du nouveau. Le « mal » ancien, post-étatique à l’État, ce qui perm ettra de distinguer le «bon

c’était le communisme, qui, on le sait, possédait une structuration Etat» du « mauvais » («voyou »). La guerre qui se fait au nom de
étatique, ce qui n’est pas le cas de l’actuel. la dém ocratie sera la « bonne guerre », avec le d ro it d ’ingérence
comme exigence de la m étropole dém ocratique. C 'est là une
L’a v e u g le m e n t au s u je t du p o s t-e ta tis m e e n tra în e la tentative d inventer une autre bipolarité.
m ultiplication des problém atiques régressives. Prenant prétexte Au tem ps de la guerre froide, la guerre se faisait au nom du
de l’om niprésence du term e de dém ocratie dans le dispositif « m onde libre». C était la d octrine du containm ent de Kissinger
général, il y a un retour aux problématiques ne prenant en compte au Vietnam - d o n t le but était d ’em pêcher la m ultiplication des
que les formes de gouvernement. Ce qui confirm e ma thèse, régimes communistes. La guerre paraît se faire aujourd’hui au nom
puisque l’État post-étatique est celui où l’État est doublem ent d une form e étatique et politique (la dém ocratie parlementaire).
distinct du gouvernement : parce que la décision est d‫ «׳‬outre-lieu », C ependant, la guerre effective, de I Irak à l’Afghanistan, semble
hors l’État dans sa form e d ’appareil, et au-delà du gouvernement in d iffé re n te à ces déterm inations. La guerre am éricaine qui
co m m e c o n s u b s ta n tie l a I E ta t. Les d o c trin a ire s de la se prétend un acte étatique, une décision étatique, reste une
gouvernementalité, qui travaillent sur « la bonne gouvernance » et décision pure.
m e tte n t e ntre parenthèses to u te th é o rie sur I État, o n t pour
enjeu central de ne do n n e r de validité q u ’au gouvernem ent
d é m o cra tiqu e dans une tra d itio n qui ajoute M ontesquieu à Démocratie, dictature, post-étatisme
Tocqueville. Le gouvernementalisme, et cela va de soi, I appui sur
le seul gouvernement - et non sur l’État -, est la tentative d établir Et si la décision pure n’était qu'une form e de dictature ? Dans
la démocratie comme seul régime possible. L’absence de binarité le post-étatisme, la décision n’est pas soumise à cette rationalité
perm et de soutenir qu’un unique régime est possible. Le regain étatique qui rend com pte d ’elle-même par l’intérêt général. La
actuel et agressif de la philosophie politique ne signifie pas autre decision pure, qui se soum et I Etat, ne se préoccupe pas de
chose et articule un formalisme - que l’on pourrait qualifier de I intérêt général. Du fait que la décision pure se soumet l'État et
formalisme juridico-étatique : démocratie, monarchie, tyranme ‫־‬ ne se préoccupé pas de I intérêt general, entendu comme rationalité
à un prin cip e moral. O n ajoutera à « dém ocratie » I épithète étatique et fonctionnalité, faut-il parler de dictature ? Le pouvoir
« parlementaire », ce qui est une nécessite pour le post-etatisme, d État se caractérisé classiquement par le monopole de la décision
a fin , d ’ un c ô té , de s’ in s titu e r dans sa d iffé re n c e ave< ;!■‫׳‬ étatique, de même que l’État est le détenteur légitime du monopole
gouvernement et les actes étatiques et, d ’un autre, de s étayer de de la violence. Il y a toujours eu décision dans l’État, lequel en a
l’intérêt général défunt. Dans cette perspective, les États-Unis seront le privilège, mais ce type de décision caractérisant les appareils
les grands protecteurs de la démocratie parlementaire, concession d État était très différent de la décision pure.

322 323
La dém ocratie consisterait alors en ce que la décision pure, dispose la politique dans un anté-positionnem ent à l’État. La
son antériorité, sa p rio rité sur la décision étatique, voire son décision pure peut avoir pour visée la guerre. A cte politique
émergence même, po u rra it se vo ir contrée, réduite ou annulée post-étatique, la décision pure porte sur la guerre. Dans l'État de
par la form e dém ocratique du pouvoir, c est-a-dire les élections, décision pure, la politique c'est la guerre, étant entendu que :
les partis et les parlements. O n ne peut soutenir cette proposition • la politique du post-étatisme est concentrée dans la décision
que si l’espace du d é b a t est co n stitu é des seuls term es de pure ;
dictature et de démocratie. Quelques-uns peuvent I entendre ainsi ·la décision pure (telle la décision am éricaine de guerre
e t voir dans le post-étatism e un simple outrepassem ent à la contre I Irak) constitue la politique du post-étatisme. La guerre
dém ocratie. O r, on le sait, c e s t le clivage h a b itu e l: dans la est une assignation de l’espace d'existence de la politique. Toute
vulgate actuelle, les formes d'État ne connaissent que l’opposition décision pure ne p o rte pas sur la guerre. Mais dans le cas
entre dém ocratie e t dictature. Avec le post-etatisme, peut-on am éricain, elle est à ce sujet. La guerre ainsi pensée est à
garder la pertinence de ce tte d is tin c tio n ? Accordons-le, mais I evidence une catégorie nouvelle. Faisons une rem arque : si la
seulement à condition que les élections, les partis, les parlements, guerre relève de la décision pure, c'est-à-dire d ’un acte politique
a u tre m e n t d it la fo n c tio n n a lité des régimes dém ocratiques, post-étatique, et si donc la politique de la décision pure américaine
p a rv ie n n e n t a ré d u ire la décision pure. Si le post-etatism e est la guerre, l’explication par le pétrole, les marchés, le lobby
s’identifie à la dictature, alors on peut penser que la démocratie m ilitaro-industriel, etc., ne vaut pas.
s'y opposera. En revanche, s’il s'agit non pas d une dictature, mais Toujours est-il que la fusion entre politique et État a vécu dès
de l’ém ergence d ’une nouvelle form e d État, les régulations qu il y a décision pure. La décision pure est ce qui sanctionne la
m entionnées (partis, élections, etc.) seront impuissantes, to u t en pérem ption d ’un certain typ e d’État, celui qui manifeste une
y é ta n t présentes. Partis, élections... o n t une fo n c tio n n a lité allégeance quelconque à l'intérêt général.
uniquem ent m ajoritaire e t to u ch a n t non au pouvoir, mais au La fusion de la p o litique et de l'État n’existe plus, au moins
m ode de désignation du personnel politique. dans le cas américain, et cela est au centre de la question de la
guerre américaine.

Fusion de la politique et de l'Etat.


Antécédence comme fin de la fusion Guerre et lieu politique

Les partïs-États avaient pour élément commun la fusion de la Dans le dispositif actuel américain, le lieu, cet « outre-lieu » par
politique et de l’État sous l’égide de l’État. La décision pure perturbe lequel j'ai voulu m arquer l’antécédence de la décision pure,
ou abolit cette fusion puisque la décision pure est politique, ce qui c’est la guerre. Levons im m édiatem ent une o b je ction : que la

324 325
guerre soit un lieu p o litiq u e 3 ne tie n t pas au fait que les USA réalité, I Union soviétique disparaît. La guerre comme expression
seraient, comme ils l'affirm ent, un grand État-nation (on sait que de la puissance est la m odalité sous laquelle un contenu, plutôt
les États-nations, notam m ent européens, se construisirent dans qu ’un but (défense nationale, accroissement du territoire), est
la guerre) ou une grande puissance3
4. Si la guerre est bien le lieu assigné à la décision pure.
de la décision pure, la fonctionnalité économique ou la rationalité Mais, il existe un autre argument en faveur de cette hypothèse.
im périale en sont sans do u te déductibles, mais n'en épuisent Si la puissance devient le contenu de la décision pure de faire
nullem ent la nature. Alors pourquoi « lieu » ? la guerre, c est parce que la guerre est la seule situation qui exige
«Lieu», en ceci que c ’est p o u r la guerre q u ’est prise la absolum ent qu il y ait unité entre l’État post-étatique de décision
décision pure et à elle q u e lle s’applique. Mais « lieu », on le sait, pure et I appareil étatique fonctionnel. Ce qui entraînera un
est pour moi su bjectif : c’est la cristallisation d ’une politique. Ici, certain tro u b le entre les notions.
la g uerre sera la fo rm e su b je ctive, e t la seule, de c e t État Le discours de la puissance est le contenu de la décision pure.
post-étatique (ainsi qualifié, je le rappelle, car non déterm iné et La décision pure devient ainsi la décision de la puissance et s'en
désobjectivé - ce qui ne signifie pas qu'il y ait subjectivation, mais trouve determ inee. Au sens strict, elle n'est plus décision pure.
au contraire désubjectivation sans reste). Elle devient dans mes term es l'expression des actes étatiques.
Ce n’est pas les envolées sur la démocratie qui form ent la part Elle coe xiste avec eux, elle ne les p ré cè d e plus. O n p e u t
subjective de l’État post-étatique. Serait-ce alors le thèm e (et la m objecter que la décision est, par axiome, antécédente et que,
réalité) de la puissance? C ’est une hypothèse a suivre, mais une fois la guerre engagée, le réel des opérations militaires, la
sans y voir l'argument d'un destin impérial des États-Unis, tel que direction de la guerre dépend de la logique m ilitaire et de celle
certains penseurs le théorisent. des combats et non plus d'une décision pure. D’accord. Mais
Si la guerre est une manifestation de puissance, c’est là une scrutons un peu la valse des notions.
forme de puissance, si l'on peut dire, à vide, ou en soi. La bipolarité
n’existant plus, la menace que représentait, en phantasme ou en Les notions de décision pure et d’actes étatiques sont disjointes.
C est pour cela qu il s agit de l’Etat dans sa phase post-étatique.
L'unité obtenue en donnant à la décision pure un contenu (la
3 - Voir « Peut-on penser la politique en intériorité ? », pges 108 et 116 ; et mon puissance) s u b je c tiv e la d é cisio n pure, qui, elle, est alors
Anthropologie du nom, Seuil, 1996, p. 160 et suiv.
reobjectivée, cest-à-dire déterminée (par la volonté de puissance),
4 - Remarquons que lorsque !URSS était une autre grande puissance, elle n’a
jamais fait de la guerre un lieu politique, horm is lors de la guerre patriotique.
en d autres termes, ce q u e lle est lui vient de l’extérieur, ce
La problématique de l’empire (dans Michael Hardt, Antonio Negri, Empire, Exils, qu indique le m ot « réobjectivée ». Or, cette mésaventure, si l'on
2000, et dans Alain Joxe, L ’Em pire du chaos. Les Républiques fa ce à la
peut dire, ne lui arrive qu en cas de guerre, celui précisém ent en
domination américaine dans l’après-guerre froide, La Découverte, 2002 - où
l'on circule entre les causes et les effets) est insuffisante. [Note de 2003] vue duquel il y a decision pure. De même l'unité entre décision

326 327
pure e t actes étatiques ne devient effective qu à propos de la En même tem ps, la guerre - en Irak, Bagdad est bom bardé
guerre. C ette unité abolit toute la dimension désobjectivée de l’Etat le 20 mars 2003 , et en Afghanistan - est homogène à la décision
(la désobjectivation de l’État caractérisant le post-étatisme) e t le pure e t au post-étatism e. Errante, ne co rrespondant plus aux
resubjective, en faisant du discours de la puissance le contenu de critères anciens qui, opposant des Etats, supposaient à la fois
la décision pure. La décision pure d e vie n t la décision de la d é c la ra tio n de g u e rre e t tr a ité d e paix, d é lié e de to u te
puissance e t s'en trouve déterm inée ; to u t en même tem ps que constitution de nation, visant à détruire des États, à dépecer des
l’État de décision pure coexiste avec la décision étatique. La te rrito ire s et à cré e r des zones d ’instabilité, et visiblem ent
guerre «circule» entre décision pure et actes étatiques. Pour encline a p o rte r plus loin ses coups. En cela, la guerre signale
contrer cette circulation et l'équivocité q u e lle entraîne, il faut l’ém ergence du po st-é ta tism e au sens le plus élé m e n ta ire
considérer l’argumentaire en termes d’« axe du mal » (le « terrorisme » du terme. Mais celui-ci, qui recom pose autrem ent le système de
et les « États voyous »). C e t argumentaire n’est-il que propagande l’Etat e t de la puissance dans un m ouvem ent com plexe de
se ju stifiant d ’une bipolarité hors de saison ? Je ne le crois pas. circulation de notions évoqué, a sans cesse une manière de
Session de rattrapage pour la décision pure, te n ta tive de la redisposer et de composer les notions inédites, qui apparaissent
réinstaurer et de faire cesser la circulation, cet argumentaire avec lui, avec les notions anciennes, certes dans une position
essentialise la guerre américaine. C elle-ci n'est dès lors plus d iffe re n te . C est le m ouvem ent de resubjectivation qu'on a
relative à une bipolarité, elle est en soi, à vide. Elle devient le « bien ». indiqué. C e faisant, le post-étatism e sem ble bien délié des
form es anciennes, ce qui lui donne une autonom ie qu'il affirm e
O n le v o it, le p ro b lè m e est ce lu i de la con sista n ce du e t d o n t il se sert pour é ta b lir une géopo litiq u e inédite. Mais
post-étatisme. Le post-étatism e est une form e d ’État issu de la il est nécessairem ent ambivalent.
crise engendrée par l’effondrem ent de l’État-parti soviétique, en C ’est dans la perspective de cette am bivalence qu ’on va
ta n t que ce dernier fu t hom ogène aux États du XXe siècle et en examiner maintenant la question de l’ONU, laquelle participe de
tant qu’il était un des deux pôles de l’antagonisme. Forme d ’État ce mouvement de resubjectivation. Prenant le rôle d ’un parlement
issue de la fin de la bip o la rité et de la régulation par la tension m o n d ia l, I O N U d o n n e à la d é c is io n p u re un e sp a ce de
qui é ta it la sienne, le post-étatism e présente sans cesse une resubjectivation qu elle lui conteste et auquel elle s’oppose -
alternance entre la décision pure, qui le constitue, le désobjectivîse, quand elle se présente cô té décision pure - e t q u e lle d o it
e t sa re su b je ctiva tio n , qui m et la décision pure à mal. « La maintenir - quand elle se présente côté décision étatique. L'ONU
politique des USA est la guerre » est une formule nécessairement aménage la circulation à laquelle la décision pure est sans cesse
ambiguë en ce qu’elle tém oigne de la sphère d exercice de la obligée de s’affronter.
décision pure, mais contribue à la déterm iner et à la resubjectiver
en lui donnant un contenu.

328 329
L’ONU, ou le parlementarisme international Dans l'opposition à la guerre en Irak, le rapport à l’instance
internationale a pour contenu la guerre acceptable et acceptée
Dans la phase actuelle de la préparation de la guerre contre sous conditions de l’O N U , laquelle prend à sa charge d ’établir
l’Irak, le rôle de l’O N U est considérable, non seulem ent pour un consensus. Si bien que l’opposition à la guerre se trouve
l’opinion politique internationale, mais égalem ent pour les USA. amenée à la ratifier, mais par un processus, lui, entièrem ent
P ourquoi ? Beaucoup de raisons pragmatiques et utilitaires ont hom ogène au parlem entarism e, processus fa it d 'o p p o sitio n
été avancées, e t ce très certainem ent à ju ste titre, la principale interne e t de consensus final. O n peut donc dire à la fois que
étant que les USA pourraient avoir besoin de l’O N U p our gérer l’O N U est l’instance de parlem entarisation de la décision pure
la s itu a tio n a p rè s la g u e rre ; une a u tre raison e st q u e le américaine et l’instance de parlementarisation de l'opinion sinon
multilatéralism e (un Etat ne prend pas une décision qui affecte mondiale, du moins française. C ’est cette parlem entarisation
les autres Etats sans les consulter) est le maintien form el de la qui a permis d'observer dans la plupart des manifestations en
division entre p o litiq u e intérieure e t extérieure pour chaque France, moins sans doute quelques groupes de jeunes gens et
pays. Le m ultilatéralisme, si on considère les grandes instances de lycéens, un phénomène analogue à celui du vote d'avril 2002
internationales, l’O N U , l’O M S, l’O M C , conduit à une prise de pour C hirac : l’unanim ité en faveur du président français.
ré s o lu tio n s e t non de décisio n s, de ty p e q u 'o n p e u t d ire Le systèm e de v e to o nusien ne change pas la n ature
parlem entaire, c'est-à-dire le fa it d ’une institution qui s’affirme parlem entaire de cette institution, alors que le veto donnerait à
représentative et où opère le vote, où il y a décom pte des voix, penser à un m ode d iffé re n t. Le ve to d ’ailleurs, sans d o u te
une m inorité et une majorité. Mais le vote, on le sait, eut aussi‫׳‬ anachronisme datant de la guerre froide, n’est pas un obstacle
un rôle ém inent dans des structures non parlementaires : lors de au fonctionnem ent parlementaire auquel se conforme l’ONU : les
la Convention de la Révolution française, de la Constituante dans USA prétendent pouvoir passer outre à l’O N U et par conséquent
l’URSS de 1918. La distinction repose dans l’examen de ce à à d'éventuels veto.
quoi contribue le vote : à la volonté populaire, en armes ou non, La France a par ailleurs bien précisé que devant des éléments
ou à l’État - le vote consubstantiel à l’État se nomme la démocratie nouveaux issus des inspections, elle se rallierait à la guerre. Ce qui
parlem entaire. est différent d’une position où aurait été annoncé que, quelle que
La dimension parlementaire de l’ONU est de perm ettre à une soit l’attitude de l’ONU, la France ne participerait pas à la guerre.
opposition, cependant homogène à la puissance américaine, de P arlem entaire aussi, l’O N U , en ce que c e tte in stitu tio n ,
fonctionner, dirais-je par analogie, comme le fait une opposition garante des p ro to c o le s du m u ltilatéralism e, serait chargée
parlem entaire ordinaire. Sans autre latitude, cependant que de d’assurer qu'avec la fin de la bipolarité le m onde n’est pas livré
se rallier, par une m ajorité e t au travers d ’un argum entaire au despotism e d ’une seule puissance: c’est ici la dimension
procédural e tju rid iq u e , à la décision pure. dém ocratique supposée du m ultilatéralisme.

330 33i
Bien évidemment, l’O N U est parlem entaire non pas au sens là dans une difficulté : pour affirmer leur puissance, ils ne peuvent
d ’une assemblée de partis politiques, mais dans le dispositif de que la développer et la faire fonctionner en faisant la guerre.
la représentation, c'est-à-dire d'un dispositif où la légitim ité qui Mélange, en mes termes, de l'essentialisation (la puissance) et de
est ici inter- et întra-étatiques est fondée sur un certain nombre l’empirie (situation factuelle de conflit). La politique américaine n'est
de procédures qui relèvent du vote. Le représentatif autoproclamé absolum ent pas déterm inée par l'O NU, mais elle d o it faire avec,
est la com m unauté in ternationale, laquelle n’est jamais que ce qui inclut d ’aller contre. Cela tie n t à la question de l'opinion,
l’addition d'un représentant mem bre de l’O N U e t de la charte. du formalisme institutionnel, e t surtout à l’obscurité com plète de
Le c a ra c tè re p a rle m e n ta ire e s t q u e l’O N U re p ré s e n te la l'idée de dém ocratie autrem ent qu ’en termes de représentation
com m unauté internationale dans ses intérêts supérieurs et ses et de procédure.
intérêts dém ocratiques, dans ce cas singulier où dém ocratie
signifie m ultilatéral et s’autoproclam e représentation légitime, Les récentes manifestations contre la guerre ont présenté trois
reconnue, et naturelle, de la com m unauté internationale. Sans types de positions : l’une, pacifiste ancestrale : « A bas la guerre » ;
O N U , pas de com m unauté internationale. Laquelle, au sens une autre, pacifiste en conjoncture : contre la guerre américaine
réel, est une logique d ’appareil et nullem ent la mise en partage en Irak; une troisième, centrée sur les USA comm e puissance
et encore moins en pratique, d ’un certain nom bre de valeurs, belliciste: contre Bush, l’hégémonie, les canonnières du pétrodollar.
d'idéaux e t de principes. O n sait que, la guerre une fois engagée, les positions pacifistes
s’e ffo n d re ro n t; les pacifistes estiment, certes avec raison, que
Une fois cela avancé, l’intéressant est de voir com m ent la la guerre est mauvaise et, à tort, quelle est évitable. On sait qu’une
puissance américaine se soucie de la représentation, autrem ent fois que la guerre est là il ne reste que la thèse générale de son
d it com m ent décision pure et dispositif parlementaire déploient existence et de sa violence et, éventuellement à la fin, c’est-à-dire
des rapports transversaux et contradictoires. lors de la victoire, un ralliem ent au nom de ses effets.
L’enjeu est de ta ille : il s’agit de spécifier l’O N U de l’époque
du post-étatisme. C ’est une des raisons de l’im portance donnée
aujourd’hui à la notion d ’alliance qui, bien évidemment, se trouve Conclusion
disposée différem m ent depuis la chute de l'URSS. La puissance
m ilitaire américaine n’a plus la légitim ité d ’être le rem part contre Q u ’opposer au post-étatism e pour qui la décision pure est
le communisme, si bien que la puissance américaine est à la actuellem ent la guerre? Il faut prendre to u te la mesure de la
recherche d ’un nouvel espace de sens de sa puissance. Sous un nouveauté de la période, au sens où aucune force étatique ne
certain angle, la chute de l’URSS marque un affaiblissem ent de s’y oppose de telle manière qu'on puisse appuyer cette force
l’adhésion à l’évidence de la puissance américaine. Et les USA sont étatique et y trouver ce faisant un contenu politique. Il n’y a plus

332 333
de camp socialiste - pour ceux qui y croyaient - ni de guerre du
peuple p o u r ré p o n d re à la guerre im périaliste. La page est
tournée. Ce n’est pas dans le champ des réponses étatiques que
nous trouverons quoi faire et quoi penser. C eci est d autant
plus saillant que le champ étatique mondial est hégémonisé par
les USA - nous pouvons dire que les Etats européens sont sous
hégémonie américaine. En effet, Chirac e t I axe franco-allemand
sont internes au fo n c tio n n e m e n t de l'hégém onie américaine
DU MÊME AUTEUR
dans sa phase actuelle de parlem entarisation onusienne, où les
Anthropologie du nom, Seuil, coll. « Des travaux », 1996.
USA cherchent un consensus. Il est donc enjoint à qui voudrait
Ouvrages dirigés
s'opposer à la décision pure américaine, à son adossement au
Politique et Philosophie dans l'œuvre de Louis Althusser, PUF, coll. « Pratiques
po st-é ta tiq u e e t à sa diffusion à travers l'O N U , de se d o te r théoriques », 1993-
d ’une conception de la puissance. « Rencontres avec des gens d'ici : les résidents des foyers Sonacotra d'Argenteuîl »,
C e ne peut être que la p o litiq u e qui p o rte ce tte puissance. La Lettre du cadre territorial, 1998.

Politique sans parti, politique du point des gens, ne suffisent pas « Anthropologie ouvrière et enquêtes d ’usine. État des lieux et problématique »,
Ethnologie française, n°3, juillet-septem bre 2001.
à ce tte perspective, même si ces énoncés politiques prennent
acte de la pérem ption de la form e parti. L’alternative appelée A rticles
« A propos de la politique et de la Terreur », dans Catherine Kintzler et Hadi Rizk
com m unism e qui se pré se n ta it comm e l’alternative étatique
(dir.), La République et ta Terreur, Kimé, 1995.
révolutionnaire à la form e étatique im périaliste et subordonnait
«C'est de la confusion de l’histoire et de la politique que le négationnisme
la puissance à la form e d'Etat a vécu. Dans l’ordre de l’Etat, les prend son effet», dans Natacha Michel (dir.). Paroles a la bouche du présent. Le
négationnisme, histoire ou politique ?, Al Dante, 1997.
jeux sont faits.
«Hommage à Marc Bloch», dans Jean-Yves Boursier (dir.), Résistants et Résistance.
Il faut pragmatiquement changer de registre et de problématique.
Approches pluridisciplinaires, L’Harmattan, 1997-
La décision pure et l'éventualité d ’une puissance alternative « Singularité et rationalité », dans Jelica Sumic (dir.), Universel, singulier, sujet, Kimé,
désignent la nécessité de ce changement de registre. On est 2000.

convié à inventer une p o litiq u e de puissance sans Etat, sans « La politique entre singularité et multiplicité», dans Charles Ramond (dir.), Alain
Badiou. Penser le multiple, L'Harmattan, 2 0 0 2 .
décision pure, sans parti, sans cette démocratie-là.
«Lenin and the Party. 1902 -November 1917 », dans Sébastian Budgen, Stathis
Kouvelakis, Slavoj Zizek (ed.), Lenin Reloaded. Toward a Politics ofTruth, Duke
University Press, 2 0 0 7 .

REMERCIEMENTS > Pierre-Noël Giraud et Pierre Audoux

334
Passive 1З ‫■ ׳‬З
ne’.js 'ib e rg *

| t e S 8S tte WICHT entfernen

L’intelligence de la politique de Sylvain Lazarus


© Sari Al Dante
Contact : www.al-dante.org
Imprimerie : imprimerie Moderne de Bayeux / Europe.
Dépôt légal : f' trimestre 2013
Issn : 1626-1798
Isbn : 978-2-84761-810-5