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G R A N D S • R E P È R E S / MANUELS

Pierre François
Claire Lemercier

Sociologie historique
du capitalisme
Remerciements. Ce manuscrit se fonde sur un cours de deuxième
année donné à Sciences Po Paris en 2012-2015 puis à l’université de
Lausanne en 2020. Nos remerciements vont tout d’abord à ceux et
celle qui l’ont enseigné avec nous  : avant tout Marie Piganiol, puis
Scott Viallet-Thévenin, Simon Bittmann, Sylvain Brunier, Sebastian
Billows et Guillaume Beausire. Les questions des étudiants et étudiantes
de Lausanne ont largement contribué à la bonne finalisation du
manuscrit. À La Découverte, Pascal Combemale, Marieke Joly et Claire
Zalc nous ont fait confiance et nous ont attendus avec patience.
Plusieurs collègues ont donné de leur temps pour nous offrir des relec-
tures particulièrement attentives et utiles : merci à Marie-Emmanuelle
Chessel, Daniel Didier, Stéphanie Ginalski, Alina Surubaru, Francesca
Trivellato, Blaise Truong-Loï et tout particulièrement Chloé Gaboriaux,
Pierre Gervais, François Jarrige et Olivier Pilmis, ainsi qu’un relecteur
anonyme.

Composé par Facompo à Lisieux


Dépôt légal  : janvier  2021

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ISBN  : 978-2-7071-7784-1

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du livre, tout particulièrement dans le domaine des sciences humaines et sociales, le
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forme de reproduction, intégrale ou partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.

©  Éditions La Découverte, 2021.


9 bis, rue Abel-Hovelacque 75013 Paris.
Introduction

L es inégalités se sont accrues au sein des sociétés occidentales au


cours des vingt dernières années  : c’est un des constats majeurs sur
lesquels s’accordent les sciences sociales contemporaines. Pourquoi
cet accroissement ? On en recherche souvent l’explication du côté du
capital, de son accumulation et des revenus qu’il engendre [Piketty,
2013]*. Si les inégalités s’accroissent, c’est parce que les individus qui
disposent de capital (de l’argent) le placent, en achetant des actions
ou des appartements, par exemple. Le cours de ces actions monte,
le prix de ces appartements augmente  : ceux et celles qui disposent
de capital s’enrichissent. Or cette situation n’est pas inédite. Du
point de vue des inégalités de capital entre individus et familles, en
France, en Angleterre et aux États-Unis, les années 2000 ressemblent
aux années  1890. Les inégalités ont baissé, avant de remonter en
flèche depuis les années 1980. Le XXe  siècle ou, plus précisément,
les années  1920-1980 font alors figure de parenthèse relativement
égalisatrice, due aux guerres, aux mouvements sociaux et à l’action
des États.

Capitalismes d’hier et d’aujourd’hui

Pour comprendre l’accroissement des inégalités, il faut donc


comprendre comment s’effectue le partage de la richesse entre le
capital et le travail, ainsi que la rémunération de différents types de
capital  : les actions rapportent-elles plus que les appartements, par
exemple ? Il faut, autrement dit, démêler les relations qui constituent
le capitalisme. Le retour au XXIe siècle d’inégalités comparables à celles

* Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage.


6 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

du XIXe siècle invite de plus à s’interroger : le capitalisme du XXIe siècle


est-il le même que celui qui structurait le fonctionnement des sociétés
occidentales avant 1900 ? La question est importante, au-delà même
de l’explication des inégalités, pour comprendre l’histoire économique
et sociale des derniers siècles.
Elle amène à comparer le capitalisme d’aujourd’hui avec ceux de
plusieurs moments du passé, et pas uniquement, comme on le fait
souvent, avec celui des « trente glorieuses », entre 1944 et  1974  :
Renault, Ford, le travail à la chaîne ou les premières publicités
télévisées. Pour nous, les moments antérieurs, vers 1680, 1850 ou
1900, ne sont pas un simple prélude, une sorte de longue transition
d’un monde archaïque vers celui des grandes entreprises productivistes
et de la consommation de masse. Ils ont eu leur propre modernité,
leurs propres modes d’organisation du capitalisme. Les comprendre
permet, par comparaison, de mieux caractériser notre présent, sans
céder à la nostalgie.

Retour vers le futur ?


Si, comme d’autres chercheurs et chercheuses, nous ne voulons
pas tout mesurer par rapport aux trois décennies d’après-guerre, c’est
que nous avons le sentiment d’être sortis de ce moment particulier
—  et pas seulement du fait de la remontée des inégalités. Cette idée
qu’une nouvelle période s’est ouverte dans les années 1980 est de
plus en plus répandue. Les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello
[1999] ont été parmi les premiers à en proposer une démonstration
empirique, parlant d’un « nouvel esprit du capitalisme ». Mais on
a trop souvent, depuis, exagéré le changement, comme si rien ne
restait des « trente glorieuses ». L’essor des services, de l’entreprise en
réseau ou du « néolibéralisme », depuis les années 1980, s’opposerait
à un passé industriel, d’entreprises intégrées et davantage régulées
par l’État —  comme si ce passé industriel avait été tout le passé ; ou
comme si, avant lui, n’avait existé qu’une vague période d’agriculture
de subsistance et d’artisanat familial.
Pour mieux comprendre le tournant majeur des années 1980, il
faut l’insérer dans une temporalité plus longue. Nous nous deman-
derons donc dans quelle mesure le capitalisme d’aujourd’hui rappelle
celui d’hier ou avant-hier —  de 1820, de 1880, de 1910 ou de 1960,
selon les traits envisagés. Nous montrerons ainsi que l’histoire ne
se répète pas à l’identique et que le XXe  siècle n’est pas une simple
parenthèse  : même si certaines de ses caractéristiques sont en train
de disparaître, il pèse encore très fortement sur les réalités présentes.
Mettre en regard les XIXe et XXIe siècles ne nous conduira donc pas à
confondre « âge du commerce » — une expression que nous utilisons
I NTRODUCTION 7

pour caractériser la période la plus ancienne que nous présentons, de


1680 à 1880 environ — et « nouvel esprit du capitalisme ». Mais cela
permettra de ne pas surestimer la nouveauté de certaines mutations.
Cela permettra aussi de rappeler quelles crises, quels conflits et quelles
évolutions ont donné naissance aux spécificités du XXe  siècle, et en
particulier à ses politiques publiques. L’État a toujours eu un rôle
essentiel dans le fonctionnement du capitalisme, et ce bien avant
1914 ; néanmoins, cette action de l’État a pris des formes différentes
à chaque période. Notre livre propose un récit qui insiste à la fois sur
ces ressemblances sur un temps très long et sur ces différences entre
grandes périodes. Et il montre que les changements ne relèvent pas
d’une sorte d’histoire naturelle du capitalisme, d’un progrès vers plus
d’efficacité. Ils résultent plutôt d’affrontements politiques —  au sens
large du terme  — autour d’un élément clé du capitalisme  : le profit.

Quel capitalisme ?
Ceci n’est pas un livre d’histoire ou de sociologie de l’économie,
ou de l’entreprise, même si nous empruntons largement à ces spécia-
lités : c’est le capitalisme qui nous intéresse. La force de la notion de
capitalisme, revenue au premier plan tant dans le discours politique
qu’en sciences sociales depuis les années 2010, est sans doute d’autant
plus grande que son contenu reste flou ou discuté [O’Sullivan, 2018].
Notre propre définition ne prétend pas bouleverser la recherche sur
le capitalisme. Elle nous permet en revanche d’avancer quelques
hypothèses fortes et de proposer à la fois une synthèse et un récit.
Les travaux de sciences sociales sur le capitalisme le définissent en se
concentrant sur deux niveaux de réalité très différents, qui impliquent
une chronologie différente. Le premier est celui de l’individu. Dans
ce cas, il y a capitalisme quand l’individu recherche le profit pour
lui-même  : il veut gagner de l’argent pour le réinvestir, et ainsi de
suite, plutôt que pour simplement se nourrir, acheter une maison, etc.
Cette définition permet de repérer des comportements capitalistes,
parfois très isolés, dans des sociétés très anciennes : dès le Moyen Âge,
voire durant l’Antiquité, par exemple dans les sociétés sumériennes.
Dans cette version, le capitalisme semble être aussi ancien que les
sociétés humaines. Ce n’est pas celle que nous utiliserons ici.
Nous nous plaçons dans l’ensemble des travaux qui repèrent le
capitalisme à un autre niveau de réalité : celui de la société tout entière.
Pour définir le capitalisme, nous partons d’une forme particulière
d’organisation de la sphère économique, c’est-à-dire de la production,
de la consommation et de l’échange de biens et de services. Mais
« capitalisme » désigne pour nous les périodes et les espaces où cette
organisation économique se retrouve intimement imbriquée dans les
8 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

autres aspects de la vie sociale  : les rapports de classe bien sûr, mais
aussi l’organisation familiale, la vie religieuse, les relations de sociabilité,
l’organisation politique,  etc. Le capitalisme, selon cette définition, ne
se restreint donc pas à la sphère économique : c’est une forme d’orga-
nisation de la société dans son ensemble. Plus précisément, pour nous,
une société capitaliste se distingue d’autres types de sociétés sur deux
points. D’une part, le comportement capitaliste individuel, c’est-à-dire la
recherche du profit pour lui-même, y a une certaine légitimité. D’autres
normes, morales ou religieuses par exemple, peuvent s’y opposer, mais,
dans l’ensemble, elle est bien acceptée et oriente beaucoup de pratiques
sociales. D’autre part, le comportement capitaliste a des effets sur un
très grand nombre des individus de cette société  : soit eux-mêmes
adoptent ce comportement, soit leur existence (quand ils ou elles
cherchent à se nourrir, à se loger, à organiser leur vie familiale, à
travailler, etc.) est directement affectée par le comportement capitaliste
d’autres individus. Autrement dit, dans une société capitaliste, l’emprise
du comportement capitaliste n’est plus cantonnée à tel ou tel segment,
éventuellement dominant mais minuscule, du monde social. Dans une
société capitaliste, au contraire, la plupart des individus soit adoptent
ce comportement soit en sont directement affectés.
Dans ces sociétés, où l’orientation vers le profit pour lui-même
est centrale et largement légitimée, une tendance à l’accumulation
de capital apparaît donc. Ces sociétés sont aussi très conflictuelles,
précisément parce que tous peuvent y rechercher légitimement le
profit. Or les objectifs de chaque individu, groupe ou organisation
engagé dans cette poursuite ne sont pas nécessairement compatibles
entre eux. L’organisation sociale capitaliste n’a donc aucune raison
d’être fonctionnelle ou consensuelle —  bien au contraire.
Il faut noter enfin que le capitalisme comme système social englobe
aussi ce qu’on désigne en général comme la « nature », dont l’évolution
dépend en bonne partie des actions humaines. On parle souvent,
depuis 2000, d’« Anthropocène » pour évoquer le fait que l’espèce
humaine infléchit jusqu’au climat de la planète. Mais cet effet s’est
dramatiquement accru depuis la période d’entrée dans le capita-
lisme. De plus en plus de chercheurs1 proposent ainsi la notion de
« capitalocène », pour dater et définir autrement ce nouveau rapport
à la nature [Jarrige, 2019].
Notre définition interdit donc de considérer les sociétés antiques ou
même médiévales comme des sociétés capitalistes, même si l’on peut
y repérer, ici ou là, des comportements capitalistes. Elle nous amène
à situer l’entrée d’une grande partie du monde dans le capitalisme

1. La collection « Repères » n’autorisant pas le point médian, nous utiliserons régulièrement


le masculin neutre pour des groupes mixtes, afin d’éviter des répétitions systématiques.
I NTRODUCTION 9

cette histoire, ont en réalité joué un


La « nouvelle histoire rôle crucial dans le capitalisme ou lour-
du capitalisme » dement subi ses effets.
En revanche, nous n’avons pas
Pendant que nous travaillions sur notre tout à fait le même usage du mot
propre cours, puis sur notre livre, un « capitalisme ». Celui-ci, dans la nou-
groupe d’historiens et d’historiennes velle histoire du capitalisme, porte
est apparu aux États-Unis, qui reven- une charge négative forte, mais il
dique l’étiquette « nouvelle histoire du est souvent assimilé à l’ensemble de
capitalisme » [Barreyre et Blin, 2017 ; l’économie de marché ou de la sphère
O’Sullivan, 2018]. Nous évoquerons économique —  sans distinction entre
plusieurs de leurs travaux, qui portent grandes périodes ou grandes formes
principalement sur l’histoire des États- de capitalisme. Ainsi, un des thèmes
Unis. Comme nous, ce groupe reven- importants de la nouvelle histoire du
dique l’étude du capitalisme comme capitalisme est la commodification (mar-
un système social d’ensemble, en sou- chandisation) de personnes ou d’autres
lignant en particulier l’intérêt de porter éléments qui n’ont pas toujours été
un regard relevant de l’histoire culturelle considérés comme des biens —  un
sur les phénomènes économiques. Le élément commun à toutes les formes
geste de la nouvelle histoire du capita- de capitalisme. Ce traitement global de
lisme est souvent de souligner que des la notion de capitalisme implique en
éléments qui avaient été traités comme particulier une attention relativement
étrangers à l’histoire de l’économie, ou faible aux différences et aux conflits
comme relativement accessoires dans entre capitalistes.

vers la fin du XVIIe  siècle  : c’est à partir de cette période qu’il est
raisonnable de parler d’une société capitaliste, et plus seulement
d’individus capitalistes.
L’entrée dans le capitalisme, même si elle ne se fait pas du jour
au lendemain, marque ainsi un changement historique radical. Et par
la suite, depuis la fin du XVIIe  siècle, le capitalisme a connu plusieurs
âges différents  : c’est l’une des thèses centrales de cet ouvrage. Les
transitions entre ces grandes périodes apparaissent comme le fruit de
conflits collectifs. Chacun de ces âges se distingue par des différences
en termes de formes dominantes de production, de consommation,
de régulation ou encore de conflits. Avant de présenter ces différents
âges, puis les inspirations de notre définition du capitalisme, il faut
préciser sur quels matériaux nous fonderons notre récit.

Le capitalisme vu des sciences sociales

Ce livre, issu d’un cours donné à Sciences Po Paris puis à l’uni-


versité de Lausanne, est né d’un constat  : historiens et sociologues
de l’économie parlent globalement de la même chose, se posent
10 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des questions similaires, apportent des réponses parfois identiques,


souvent complémentaires, alors qu’ils et elles s’ignorent encore trop
souvent, en France comme ailleurs. Il est possible de construire un
regard commun des sciences sociales empiriques sur un objet comme
le capitalisme, et même de proposer une synthèse, un récit, à partir
des recherches du dernier siècle et demi, et en particulier des dernières
décennies. Les recherches sur lesquelles nous nous appuyons relèvent
donc principalement de l’histoire et de la sociologie, parfois de la
science politique, de l’anthropologie, de la gestion ou de l’économie.

Sciences sociales et science économique


Précisons brièvement pourquoi nous réservons une place assez
limitée à la science économique. Nous allons parler de consommation,
d’organisation des entreprises, de politiques économiques : des objets
que l’on associe a priori à l’économie. Nous évoquerons effectivement
des travaux d’économistes  : ceux qui partagent les partis pris des
autres recherches que nous mobilisons. Comme toutes les sciences
sociales, la science économique est en effet hétérogène. La distinction
entre un courant orthodoxe et un courant hétérodoxe —  chacun
de ces courants étant lui-même fort divers  — n’est pas celle qui a
guidé nos choix. L’important pour nous est qu’une partie, certes
de plus en plus limitée, des travaux des économistes est purement
théorique, sans référence à des données empiriques. C’est très utile
en soi, mais pas pour la démarche que nous menons ici, qui vise à
décrire et comprendre une succession de configurations historiques.
Par ailleurs, bon nombre d’économistes isolent le fonctionnement de
l’économie du reste de la société. Au contraire, le capitalisme, tel que
nous le définissons, n’est pas seulement un système économique. C’est
aussi une organisation sociale, qui engage notamment des rapports
de classe, et qui inclut des dimensions politique et idéologique qui,
longtemps, n’ont pas intéressé les économistes. Nous mobilisons donc
les travaux d’économistes qui s’appuient sur des enquêtes (de terrain
ou sur documents) et qui prennent en compte l’articulation entre la
sphère économique et le monde social.

Un récit fondé sur des études de cas


Notre livre ne propose pas un modèle, mais un récit d’ensemble,
qui inclut la discussion d’enchaînements causaux. En particulier, nous
n’essayons pas de dégager un modèle qui serait constitué de lois
générales, établissant des relations entre phénomènes qui seraient valides
toujours et partout. Notre récit est au contraire délibérément produit
à partir d’études de cas, parfois mais pas toujours quantifiées. Lorsque
I NTRODUCTION 11

ces études discutent de liens de causalité entre des « variables », c’est


toujours dans le cadre de circonstances précises. La plupart portent sur
des cas considérés comme « petits » : elles se situent à l’échelle appelée
« micro ». Nous adoptons ainsi les moyens de preuve et de généralisation
propres aux sciences sociales de l’enquête [Passeron, 2006].
Si nous adoptons cette démarche, c’est que ce qui nous intéresse
est avant tout un ensemble de changements historiques. Nous présen-
terons certes des invariants des sociétés capitalistes  : par exemple,
dans le chapitre  VII, l’intérêt que peut présenter pour un capitaliste
une position d’intermédiaire entre deux mondes sociaux ou, dans
le chapitre  VIII, la tension permanente entre demandes de liberté et
de protection dans les rapports entre les capitalistes et les autorités
politiques. Évoquer ces invariants permet notamment de démonter
des idées reçues quant aux oppositions entre archaïsme et modernité,
selon lesquelles, par exemple, les transactions économiques seraient
devenues de plus en plus impersonnelles au cours du temps.
Mais nous voulons aussi et surtout décrire et comprendre des formes
d’hétérogénéité au sein même du capitalisme  : des différences entre
grandes périodes, mais aussi la coexistence de différentes manières de
consommer, ou encore de diriger une entreprise, dans un même pays
au même moment. Les différences de comportement entre personnes
et entre entreprises sont au centre de nos préoccupations. Certaines
peuvent être éclairées, on le verra, par la quantification de corréla-
tions  : par exemple entre classe sociale et goût au chapitre  II, entre
parcours du P-DG et stratégie d’entreprise au chapitre V. Mais, souvent,
ces corrélations ne valent que pour une période, une région ou un
secteur. Nous voulons montrer ici que les études de cas, fondées sur
des archives, des observations ou des entretiens, sont le seul moyen
de comprendre comment les choses se passent, comment des causalités
peuvent agir à hauteur d’homme ou de femme et produire des corré-
lations [Froeyman, 2009]. X entraîne Y  : peut-être, mais comment ?
Par exemple, Piketty [2013] décrit la chronologie, similaire, des
inégalités dans beaucoup de pays, en mettant en évidence deux forts
creusements de ces inégalités  : à la fin du XIXe  siècle, puis à la fin
du  XXe. Il ne prend pas position, en revanche, sur les causes précises
de ces changements, en particulier celles qui rendent compte de l’éga-
lisation relative que l’on constate au milieu du XXe siècle : elle apparaît
liée aux guerres mondiales et aux politiques fiscales, mais il ne discute
pas les causes de ces guerres ni de ces nouvelles politiques. Dans un
ouvrage ultérieur [Piketty, 2019], il insiste sur le rôle des idéologies qui
justifient les inégalités, et qui diffèrent dans l’espace et dans le temps :
il en propose une histoire longue, écrite à l’échelle des pays les plus
peuplés. Nos études de cas nous permettent de discuter ce rôle des
idéologies, mais également d’autres éléments, notamment les conflits
12 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

entre groupes sociaux. Nous présenterons souvent leurs interactions à


des échelles plus réduites : une région, une décennie, parfois une entre-
prise ou une situation de travail étudiées en détail. Pour nous, en effet,
c’est au niveau de ces scènes sociales qu’on peut saisir les mécanismes
qui aboutissent parfois à des changements globaux. Ce changement de
focale permet de mieux comprendre à la fois les mécanismes à l’œuvre
de façon concrète et la manière dont les individus, dans leur diversité,
sont inscrits dans des collectifs et se représentent leurs actions. Il s’agit
de comprendre le comment des changements, plutôt qu’un pourquoi
trop générique pour expliquer grand-chose.

Une comparaison entre périodes, plus qu’entre pays


Nous faisons donc le pari (après bien d’autres, dont Karl Marx,
Max Weber et Fernand Braudel, à qui nous empruntons des éléments
de définition du capitalisme) qu’il est possible de construire une
synthèse à partir d’études de ce type. C’est donc une synthèse très
différente de celles de Piketty ou d’autres économistes, par exemple
Robert C.  Allen [2011]. En ne nous restreignant pas à la dimension
exclusivement économique du capitalisme, ni à l’échelle « macro »
des statistiques globales, et en évoquant une longue période, nous
pouvons mieux comprendre certains changements. Mais nous perdons
la possibilité de parler à l’échelle des continents et de les évoquer
tous de manière équivalente.
Même si nous avons essayé de varier la localisation de nos études
de cas et de toujours garder en tête l’histoire des mondialisations, nous
avons aussi fait le choix de proposer deux récits plus cohérents et
détaillés sur les deux pays que nous connaissons le mieux : la France,
objet de nos propres recherches, et les États-Unis, sur lesquels portent
beaucoup de travaux largement discutés en histoire économique et
plus encore en sociologie économique. Dans chaque pays, en outre,
nous zoomerons sur certains groupes sociaux, certaines entreprises ou
certaines régions. Les différences et ressemblances entre les cas situés
en France et aux États-Unis suggèrent, nous le verrons, que l’histoire
ne s’est pas déroulée partout exactement de la même manière, mais
que nos trois grands âges du capitalisme se jouent bien à l’échelle
du monde. Les groupes qui sont affectés par les comportements
capitalistes y entrent au même moment, à quelques décennies près  :
le capitalisme tel que nous le définissons est en effet mondialisé dès
le départ, à la fin du XVIIe  siècle.
Nous prenons ainsi le parti de ne pas mettre en avant en priorité
les différences entre des capitalismes qui seraient chacun caractéris-
tiques d’un pays ou d’un groupe de pays — contrairement à nombre
de politistes et d’économistes (voir chapitre  VIII). Certes, la France et
I NTRODUCTION 13

les États-Unis diffèrent par certains traits —  les droits accordés aux
syndicats, par exemple  — qui sont apparus au fil de la trajectoire
qui leur est propre ; l’Allemagne, la Corée du Sud,  etc. ont aussi des
singularités, et nous en évoquerons certaines. Toutefois, pour nous,
ces différences sont moins déterminantes que celles qui distinguent
les âges du capitalisme. Elles ne sont d’ailleurs pas éternelles et elles
sont parfois moins importantes que les disparités qui existent, au sein
de chaque pays, entre les régions, les secteurs économiques, les très
petites entreprises et les plus grandes,  etc. Ce qui nous a frappés, à
la lecture des nombreuses études de cas qui sont à l’origine de ce
livre, ce sont avant tout les contrastes entre périodes. Chacun des
trois âges du capitalisme présente une forte cohérence et les périodes
de transition entre âges, entre 1865 et 1890 puis entre 1965 et 1990,
sont quasi simultanées dans tous les pays.
Il n’y a là rien de très étonnant  : le commerce de longue distance
est un des moteurs de l’entrée du capitalisme, qui s’est toujours
organisé à l’échelle mondiale. Bien sûr, les régulations et les luttes
nationales (et locales) ont joué des rôles importants dans son histoire,
mais elles ne se sont jamais jouées isolément  : gouvernements,
syndicats, managers,  etc. s’observent, s’opposent, s’allient au-delà des
frontières nationales. Les historiens insistent de plus en plus sur ce
point dans les dernières décennies, parlant d’histoire transnationale
ou « connectée », voire « globale » [Beaujard et al., 2009]. En matière
d’histoire du capitalisme, cela renvoie notamment à une tradition de
recherche qu’on peut rattacher à Fernand Braudel, via le sociologue
Immanuel Wallerstein [2009]. Ce dernier associe le fonctionnement
capitaliste à un « système-monde ». Au sein de ce système, une division
du travail et des échanges commerciaux inégaux relient les différents
États (et régions), en même temps qu’ils les hiérarchisent. Il y a des
positions centrales et d’autres périphériques dans le système, et les
régions qui occupent le centre ont changé au cours de l’histoire. Au
sein d’un tel système, certaines parties peuvent changer plus vite
que d’autres ; mais les nombreux liens entre pays impliquent que
s’il y a transition entre deux âges du capitalisme, elle se fait assez
vite sentir partout.

Trois âges du capitalisme

Nos interrogations sur le capitalisme, comme celles de nos illustres


prédécesseurs, en particulier Marx et Weber, sont largement nées de
la sensation de vivre un changement de système. C’est l’impression
qu’un nouvel âge du capitalisme s’est ouvert depuis les années  1980
qui nous amène à nous interroger sur les périodes précédentes et
14 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

à synthétiser les révisions qui ont marqué récemment l’histoire


économique.
Ce livre propose donc un récit retraçant les grandes scansions qui
ont marqué l’histoire du capitalisme. Plutôt que de décrire un progrès
par étapes (par exemple, comme beaucoup de manuels, une première
« révolution industrielle » puis une deuxième), nous mettrons en
évidence les différences entre trois âges, mais sans les hiérarchiser  :
il ne s’agit pas d’une marche régulière vers plus de capitalisme ou
vers un capitalisme plus moderne, mais plutôt de types différents de
capitalisme. Le repérage de ces âges repose sur deux types d’obser-
vations. D’une part, chaque âge présente des manières de faire
spécifiques  : des manières de consommer, d’organiser la production,
de mettre en œuvre des politiques,  etc. D’autre part, chacun a aussi
ses manières de voir, ce que l’on appelait autrefois l’idéologie  : des
manières de se représenter les entreprises, l’économie ou les luttes
sociales, et d’en parler. Les idées dominantes en la matière ont en
effet changé, sans doute plus radicalement encore que les pratiques.
À chaque nouvel âge, de nouvelles manières de faire et de voir
apparaissent, mais celles qui dominaient à l’âge précédent ne dispa-
raissent pas entièrement. La succession des âges prend davantage la
forme d’un tuilage que d’une substitution pure et simple. On trouve
ainsi toujours, pendant le deuxième âge du capitalisme, de nombreuses
entreprises qui fonctionnent comme celles qui dominaient le premier.
Elles sont en revanche moins dominantes, moins visibles et moins
valorisées. Notre chronologie est ainsi, avant tout, celle des pratiques
dominantes, dans deux sens du terme. Ce ne sont pas forcément celles
que la majorité de la population adopte au quotidien, mais ce sont
les pratiques des acteurs économiques qui sont le plus en position
de subordonner les autres à leurs buts. Ce sont aussi les pratiques
qui sont prises comme référence par tous, par exemple dans les
manuels de management ou les discours syndicaux. Ces idées et ces
mots dominants ont des effets tout à fait concrets, même s’ils sont
à leur tour influencés par les changements de pratiques.
Chaque transformation n’est donc pas une rupture radicale, et
moins encore une rupture immédiate, mais chaque âge présente
des caractéristiques propres, que nous allons ici brièvement styliser,
avant de les développer dans chaque chapitre. Pour cette première
approche, on peut notamment incarner chaque âge dans des figures
sociales qui ont constitué des références à chaque période.

L’âge du commerce : vers 1680-vers 1880


La question de la date de naissance du capitalisme est un enjeu
de controverses, dont certaines sont très anciennes [Ravelli, 2019].
I NTRODUCTION 15

La réponse dépend évidemment de la définition du capitalisme. Nous


l’avons dit, on peut trouver des individus capitalistes, selon certaines
définitions, dès l’Antiquité. Pour d’autres auteurs, au contraire, la
naissance du capitalisme se confond avec la « révolution industrielle »,
et elle est donc plutôt tardive. Nous définissons le capitalisme comme
un système social et considérons que les comportements capitalistes
n’affectent une grande partie de la population du monde qu’à partir
de la fin du XVIIe  siècle. En revanche, à ce moment, ce ne sont
pas les industriels qui subordonnent les autres à leurs buts. Nous
décrivons donc plutôt le premier âge du capitalisme comme un « âge
du commerce », que nous situons très approximativement entre 1680
et 1880. Cette appellation, déjà utilisée par l’économiste Adam Smith,
dans un cours des années 1760, pour décrire son présent [Smith,
1762-1763], a été remise en usage par l’historien Pierre Gervais [2012a]
dans le sens que nous utilisons ici.
Il s’agit donc là de deux siècles au moins, dont nous voulons
souligner l’importance. Ils ne sont pas la continuation d’un monde
qui serait resté immuable depuis l’Antiquité. Dès le Moyen Âge,
dans certaines villes européennes (en Toscane, aux Pays-Bas), des
négociants-banquiers commencent à mettre en œuvre des pratiques
capitalistes qui, à l’âge du commerce, changent le quotidien d’une
grande partie de la population du monde ; de même, la traite trans-
atlantique commence dès 1500.
Les deux siècles de l’âge du commerce ont leurs logiques d’action
propres  : ils ne sont pas non plus un simple prélude à ce qui suit.
On y retrouve alors un capitalisme relativement homogène, stabilisé
dans ses modes de fonctionnement économiques et sociaux, mais
qui s’étend géographiquement et socialement, en particulier parce
que les pratiques de consommation se transforment en profondeur.
Ces transformations n’échappaient pas aux contemporains, Smith et
bien d’autres. Quand il fallait repérer les moteurs de l’extension du
capitalisme, ils parlaient notamment de « luxe » et de « mode », au
fil d’âpres débats [Berg, 2012b].
Pour donner une première idée de l’âge du commerce, on peut
l’incarner dans la figure du négociant, dont l’activité a alors des
répercussions de plus en plus larges. Il faut bien se représenter les
connotations de dextérité spéculative et de prestige social qui allaient
avec le mot « négociant »  : son commerce est aux antipodes de la
boutique, même si des objets et de l’argent circulent entre ces deux
mondes. Le négociant fait traverser des océans et des continents aux
marchandises les plus diverses — y compris longtemps humaines — et
fait crédit, y compris aux gouvernements. Il est parfois aussi manufac-
turier, mais c’est relativement accessoire  : l’industrie ne produit
pas d’abord, pour vendre ensuite ; elle répond aux commandes des
16 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

négociants. Et les unités de production sont en général très petites ;


leurs chefs ont un pouvoir relativement limité dans les transactions.
Plus généralement, on peine à repérer durant l’âge du commerce des
organisations de grande taille  : la production et la vente sont distri-
buées entre des petites structures, liées entre elles par des contrats.
Dans cette organisation en réseaux, les négociants sont les donneurs
d’ordres, placés au bout de chaînes complexes de sous-traitance fondées
sur la vente à crédit. Leurs sociétés sont composées de quelques
personnes (membres de leur famille ou non) et elles ont rarement
des actionnaires.
À l’autre bout de la chaîne, la fileuse ou le tisserand, à la campagne,
ou la couturière, en ville, travaillant à domicile, pourraient constituer
l’autre figure représentative de la période —  bien plus que le mineur
de Germinal, qui est plutôt un pionnier de l’âge suivant. Ces ouvriers
et ouvrières, certes le plus souvent tout aussi exploités que le mineur,
travaillent sans supervision directe, sauf au sein de leur ménage. L’une
des formes dominantes de la relation d’emploi, à l’âge du commerce,
est donc cette forme quasi marchande, qui voit les ouvriers vendre
non pas directement leur temps de travail, mais les pièces qu’ils
produisent. Une autre forme caractéristique de cet âge est composée
des différentes formes de travail « non libres », dont la plus emblé-
matique est évidemment l’esclavage tel qu’il est notamment mis en
œuvre dans les Amériques.
Les acteurs de l’époque parlaient en permanence de « crédit »
pour décrire ce capitalisme très explicitement fondé sur des relations
sociales. Ils ne parlaient pas de « réseaux » ou de « sous-traitance »,
mais utiliser ces notions nous permet de poser la question des ressem-
blances entre les pratiques dominantes de l’âge du commerce et celles
d’aujourd’hui. On verra, notamment aux chapitres  III et  IV, que les
différences sont en réalité nombreuses, mais cette mise en regard nous
paraît importante pour mieux cerner les transformations actuelles.

L’âge de l’usine : vers 1880-vers 1980


L’usine représente, pendant la période suivante, une référence
omniprésente dans les discours, même si elle est loin d’occuper la
majorité des salariés dans la plupart des régions du monde. Le passage
de l’atelier à l’usine est ainsi déterminant pour notre périodisation. Il
s’accompagne de nouvelles idées sur l’organisation du travail et plus
largement des relations sociales. « Organiser » est un des mots clés
de la période, qui accompagne les nouveaux -ismes de l’entreprise,
comme le taylorisme et le fordisme, mais qui est présent aussi dans
les administrations et les partis politiques. L’âge de l’usine est celui où
les enjeux relatifs à la « rationalisation » et à la « bureaucratisation »,
I NTRODUCTION 17

décrits par Max Weber, deviennent déterminants. Ces transformations


sont très largement discutées, notamment par les sciences sociales,
qui se développent à ce moment, et progressivement mises en œuvre.
C’est un âge où le « grand » (l’entreprise notamment, qui croît consi-
dérablement, tout en étant réorganisée dans une forme intégrée), le
« lourd » (avec la prépondérance de l’industrie), la « croissance » sont
des horizons à atteindre. Non que ces traits remplacent entièrement
ceux qui prévalaient à l’âge du commerce : on continue par exemple,
dans certaines régions, de rencontrer une production distribuée dans
de petites entreprises liées par des contrats. Mais, comme le commerce
de longue distance, qui lui non plus, bien sûr, ne disparaît pas, ces
formes d’organisation s’effacent dans les discours et ont un rôle moins
moteur dans les pratiques, par rapport aux formes rationalisées de
production de masse.
La croissance des organisations et leur rationalisation s’appuient
sur une première figure de référence de l’âge de l’usine  : l’ingénieur
en bureau d’études et plus généralement le cadre ou le manager,
véritable nouveauté, dont le pouvoir vient concurrencer celui du
propriétaire de l’entreprise. Elles passent aussi par une stabilisation
de la main-d’œuvre. Le marché du travail de l’âge de l’usine se
structure progressivement autour d’un nouveau statut : le salariat, qui
s’incarne dans une autre figure emblématique de la période, l’ouvrier
à la chaîne. Il est le plus souvent pensé comme masculin et blanc,
relativement protégé par un contrat long et par l’État social, soumis à
la discipline du contremaître, mais aussi potentiellement syndiqué et
revendicatif. Le salariat ne concerne pourtant pas également toute la
population active, qui demeure segmentée entre ceux qui y accèdent
et ceux qui en sont exclus.
Ces figures de l’ouvrier et du manager sont aujourd’hui parfois
présentées comme celles d’un âge d’or. Elles sont pourtant aussi
prises dans d’intenses luttes sociales, confrontées à des guerres et
des crises économiques d’une ampleur mondiale inédite —  et elles
tendent à faire oublier la précarité vécue par d’autres salariés et
salariées. Les mouvements d’organisation de la production et des
marchés du travail s’accompagnent de nouvelles manières d’organiser
les luttes et les négociations entre classes (chapitre  III), qui ouvrent
très lentement de nouveaux droits sociaux. L’âge de l’usine, enfin,
est aussi marqué par des formes différentes d’intervention de l’État
dans l’économie  : dépenses publiques, prélèvements obligatoires et
nombre de fonctionnaires croissent, à la suite notamment des deux
guerres mondiales, tandis que des lois définissent l’organisation de
la concurrence et des marchés du travail.
18 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

L’âge de la finance ? Depuis les années 1980


Sur la période récente, le recul manque évidemment plus pour
produire des conclusions fermes. Pour la décrire, les propositions
abondent, qui soulignent souvent le retrait de l’État, la mondiali-
sation, la numérisation ou encore la financiarisation. Les compa-
raisons historiques que nous proposons ici permettent de constater
que l’État est loin d’avoir été complètement démantelé et de rappeler
que la finance et le commerce à l’échelle mondiale étaient loin de
jouer des rôles secondaires dans le passé. Elles nous permettent aussi
de souligner que certains des traits les plus structurants de l’âge de
l’usine n’ont pas disparu : les entreprises sont plus grandes que jamais,
le salariat est encore la forme d’emploi majoritaire. Pourtant, nous
faisons l’hypothèse que, depuis la fin des années 1970 ou le début
des années 1980, nous sommes entrés dans un nouvel âge, que nous
appelons « âge de la finance ». La finance n’est pas une nouveauté  :
elle est consubstantielle au capitalisme, auquel son synonyme, le
capital, donne d’ailleurs son nom. Si nous parlons d’âge de la finance,
c’est donc pour décrire non pas son apparition, mais sa domination
—  comme auparavant dominaient l’usine et l’industrie, et plus tôt
encore le commerce.
Avec l’âge de la finance, les grandes entreprises ne disparaissent
pas, mais leur organisation est réagencée entre un centre, concentré
sur une « compétence centrale », et des périphéries d’entreprises
sous-traitantes. Parce que les différentes étapes de la production n’ont
plus systématiquement vocation à être intégrées dans une organi-
sation unique, le mot d’ordre pour les entreprises est d’être plus
« flexibles ». Le « projet » et le « réseau » deviennent des références
normatives centrales pour les capitalistes, qui s’accompagnent de la
valorisation de l’entrepreneuriat et, plus généralement, de tout ce qui
renvoie à la créativité, la souplesse et l’instabilité. Cette flexibilité se
transmet aux salariés : la multiplication des statuts d’emploi entretient
un brouillage des frontières entre le salariat et l’indépendance, et
engendre une hausse de la précarité, même si le salariat demeure la
référence centrale —  et la situation la plus fréquente. Ce n’est plus
l’ouvrier ou le cadre qui incarnent au mieux l’exécutant de l’âge de
la finance, mais l’intérimaire ou le consultant.
Cette nouvelle organisation permet aux entreprises centrales de
capter une grande part de la valeur créée. Elles la redistribuent ensuite,
beaucoup plus massivement qu’avant, à leurs actionnaires. L’équilibre
des pouvoirs entre actionnaires et managers est en effet redéfini, au
bénéfice des premiers. Ce déplacement s’accompagne d’une transfor-
mation des modes de financement du capitalisme. Pour se financer,
les entreprises passent désormais massivement par des marchés, plutôt
I NTRODUCTION 19

que de s’adresser à des banques. Et l’organisation de ces marchés a


été profondément transformée, dans le sens d’une dérégulation qui
explique en partie les crises financières, parfois violentes, qui ont
scandé l’âge de la finance depuis les années 1980.
Les entreprises ne sont d’ailleurs pas les seules à se tourner vers
les marchés financiers pour assurer leur financement. C’est aussi
le cas des États. L’action publique, à l’âge de la finance, connaît
plus généralement, elle aussi, une transformation très profonde.
Un nouveau cadre idéologique prônant le « moins » et le « mieux »
d’État domine —  on le résume souvent par l’expression « néolibé-
ralisme ». Mais, en pratique, dans bien des domaines, les dépenses
publiques se maintiennent. Les changements se situent ailleurs : elles
ne bénéficient pas aux mêmes acteurs et les modes d’intervention de
l’État se transforment, avec notamment les privatisations et le new
public management.
Un de nos buts est de réfléchir sur ces évolutions récentes dans
une perspective longue, et non pas en faisant comme si l’emploi à
vie ou la protection sociale, par exemple, avaient toujours existé,
ou n’avaient été précédés que par un vague archaïsme. Notre livre
donne ainsi un point de vue nuancé sur le statut historique de
l’âge de l’usine  : parenthèse à certains égards, mais qui, à d’autres
points  de vue, structure encore largement notre réalité. Ce n’est en
tout cas pas un livre nostalgique. Aucun des âges ne nous paraît en
soi préférable à d’autres ; ce sont différentes variétés d’exploitation
et de conflits que nous chroniquons.

Trois auteurs pour réfléchir au capitalisme

Notre livre se fonde avant tout sur des travaux relativement récents,
souvent peu connus au-delà des spécialistes, et dont nous voulons
montrer qu’ils permettent de mieux comprendre à la fois l’histoire
du capitalisme et notre situation actuelle. Ce n’est pas un livre
d’histoire des théories sur le capitalisme. Cependant, nous avons
mobilisé quelques auteurs classiques pour construire notre définition
du capitalisme. Nous reviendrons régulièrement sur leurs grandes
idées, pour montrer dans quelle mesure les travaux ultérieurs les ont
confirmées, complétées ou réfutées.

Le capitalisme de Weber
Le sociologue Max Weber (1864-1920) employait le terme « capita-
lisme » de manière plus large que nous ne le faisons ici. Dans un cours
publié sous le titre Histoire économique [Weber, 1923] et au chapitre  II
20 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

d’Économie et société notamment [Weber, 1921], il envisage des capita-


lismes qui existeraient depuis plusieurs millénaires  : le capitalisme
antique, le capitalisme d’aventurier, le capitalisme impérialiste ou encore
le capitalisme de parias. Nous ne parlerons pas ici de ces « capitalismes »
(la plupart des historiens et des sociologues n’ont pas repris non plus
leur discussion), parce qu’ils n’ont pas fonctionné à l’échelle que nous
envisageons, celle de l’organisation de sociétés entières.
Nous utilisons plutôt les développements que Weber consacre à ce
qu’il nomme le « capitalisme moderne rationnel ». Nous retenons de
Weber deux idées fondamentales  : d’abord la distinction, que nous
avons déjà évoquée, entre le niveau individuel du comportement
capitaliste et le niveau collectif du système capitaliste ; ensuite l’idée
que le capitalisme moderne constitue la déclinaison, dans la sphère
économique, d’un mouvement historique beaucoup plus général, le
mouvement de rationalisation.
Cette rationalisation de la sphère économique doit d’abord, pour
Weber, être étudiée à l’échelle des comportements et des raisonne-
ments des individus. Il propose ainsi une caractérisation du compor-
tement capitaliste, ce comportement étrange qui voit les individus
rechercher le profit pour lui-même, en s’appuyant sur des moyens
rationnels. Le capitalisme, pour lui, n’est pas un monde de certi-
tudes, mais c’est un monde où le risque est calculable. Ce calcul et
ses outils, qui permettent le profit, sont dès lors très importants à
étudier. L’historienne Mary O’Sullivan [2018] a récemment rappelé
ce programme de recherche, dont les résultats restent étonnamment
peu connus au-delà des spécialistes. Il s’agit non seulement de faire
l’histoire des techniques de comptabilité ou d’assurance, mais aussi
de comprendre comment elles étaient réellement utilisées  : quand
on dit que les acteurs sociaux recherchent le profit pour lui-même,
quelle conception du profit ont-ils, quel type de profit exactement
est recherché, comment sait-on qu’on l’a obtenu ? Nous évoquerons
en particulier ces aspects au chapitre  VII.
Mais le mouvement de rationalisation économique qui intéresse
Weber se déroule aussi à une échelle plus collective. En effet, selon lui,
c’est ce mouvement qui explique le développement de bureaucraties
et de professions qui cherchent à être les plus efficaces possible, sans
toujours y parvenir. Et ce développement de bureaucraties à la fois
dans les entreprises et dans les États est une condition nécessaire
pour que le capitalisme moderne rationnel en vienne à devenir
une organisation sociale générale. Il désigne ici notamment par
« bureaucratisation » le fait que l’administration repose sur des règles
et sur une organisation qui sont relativement impersonnelles —  par
opposition à un État « patrimonial », gouverné comme les possessions
personnelles d’un seigneur.
I NTRODUCTION 21

Dans ce livre, nous concevons le capitalisme comme un système


social, et les propositions de Weber permettent de préciser en quoi
consiste ce système. Il est composé de marchés, de professions,
d’organisations, autrement dit d’un agencement de formes particu-
lières de collectifs économiques. Il faut décrire l’agencement de ces
collectifs et comprendre comment et pourquoi ils se transforment.
Nous situons les individus dans ces collectifs —  et dans d’autres, les
classes, comme on va le voir.
Nous reviendrons par ailleurs sur l’hypothèse selon laquelle la
rationalisation serait l’un des traits principaux du capitalisme. Nous
montrerons d’abord que des formes de bureaucratisation et de ratio-
nalisation ont été effectivement très importantes pour l’histoire du
capitalisme, mais qu’elles se sont développées pour l’essentiel au
cours de l’âge de l’usine, qui était relativement récent lorsque Weber
écrivait, entre 1890 et 1920. L’âge du commerce était bien capitaliste,
selon notre définition, tout en étant faiblement bureaucratisé. En
somme, nous reprenons les questionnements de Weber, plutôt que
ses réponses  : la rationalisation n’est que l’un des visages, tardif, du
capitalisme.
Ce constat empirique permet par ailleurs d’envisager que le capita-
lisme, au sens d’un comportement individuel de recherche du profit
pour lui-même, est compatible avec différentes formes d’organisation
sociale. Il n’est pas la réalisation d’un mouvement univoque et prévi-
sible de modernisation. Weber lui-même en était conscient, mais
beaucoup d’autres chercheurs ont, depuis, présenté le développement
du capitalisme comme la mise en place de solutions toujours plus
efficaces. C’est un point sur lequel nous reviendrons régulièrement
dans ce livre  : nous critiquerons, sur la base de travaux empiriques,
un ensemble de récits sur le capitalisme que l’on peut qualifier de
« fonctionnalistes » et dont certains se réclament de l’inspiration de
Weber. Selon ces travaux, les pratiques des capitalistes, les institutions
qu’ils engendrent et les organisations qu’ils développent découlent de
la recherche d’une plus grande efficacité, d’une solution rationnelle
à un problème. Il y aurait donc un progrès général du capitalisme
vers une efficacité croissante  : les acteurs capitalistes résoudraient,
les uns après les autres, les problèmes qui se présentent à eux. De
notre côté, nous sommes intéressés par le fait que des acteurs sociaux
puissent concevoir leur activité de cette façon : de fait, les capitalistes,
notamment depuis l’âge de l’usine, affirment souvent rechercher une
forme d’optimisation. Mais nous ne pensons pas qu’il existe une
seule efficacité, une seule meilleure solution, ou même une définition
univoque de ce qui constitue un problème.
Nous poserons donc régulièrement au cours de ce livre la question :
sans doute le capitalisme implique-t-il une recherche d’efficacité,
22 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

mais d’une efficacité pour qui et selon qui ? Au sein d’une organi-
sation bureaucratique par exemple, il est fréquent que l’ingénieure,
le directeur financier et l’ouvrier n’aient pas le même avis sur la
solution la plus efficace. Nous proposons donc une lecture plus
contextuelle de la rationalisation capitaliste, qui part de l’hypothèse
que les solutions des uns sont souvent des problèmes pour d’autres.
Nous montrerons, notamment dans les chapitres  IV et  V, que cette
lecture moins linéaire, qui laisse une plus grande place aux rapports
de forces collectifs, correspond mieux à ce que l’on trouve dans les
sources historiques et les études de terrain.

Le « capitalisme » de Marx
Pour proposer cette lecture plus politique du capitalisme, nous nous
inspirons de Karl Marx (1818-1883). Lui-même n’a jamais écrit sur le
« capitalisme »  : ce terme n’a émergé qu’à la fin de sa vie. Quelques
auteurs socialistes avaient utilisé ponctuellement le mot, comme
un terme dépréciatif, dans différents pays du vivant de Marx. Mais
son usage descriptif plus intensif commence avec l’Allemand Albert
Schäffle en 1870 et ne se répand qu’au tournant du siècle, avec la
publication de Der Moderne Kapitalismus de Werner Sombart à partir
de 1902 [Kocka, 2018]. Il est alors adopté par des auteurs dont la
plupart ne sont pas encore étiquetés clairement comme sociologues,
économistes ou bien historiens, mais sont un peu tout cela à la fois.
Ce n’est donc pas un concept, mais plutôt un argument fondamental
que nous retenons de Marx. Cet argument consiste à souligner que le
capitalisme désigne un certain mode d’agencement des rapports sociaux,
dans lequel l’exploitation et la lutte occupent une position déterminante.
Comme Marx, qui parle de « mode de production » [Marx, 1859 ;
1867], nous définissons le capitalisme d’abord comme une manière
d’organiser l’économie (même si nous nous centrerons moins que
lui sur la production). C’est une idée qu’il partage avec Weber,
nous venons de le voir. Et, comme Marx, nous ajoutons que cette
organisation singulière déborde la seule sphère économique. En parti-
culier, elle fait naître de nouveaux rapports sociaux entre groupes,
sur lesquels ont porté au premier chef les travaux de Marx puis des
marxistes. Utiliser cette référence ne nous empêchera pas d’étudier les
modes de raisonnement propres à l’individu capitaliste, notamment
au chapitre  VII ; mais nous ne saisirons jamais cet individu isolément.
Nous mettrons donc l’accent sur les luttes entre groupes sociaux et
les formes particulières qu’elles prennent à chaque âge du capitalisme.
Pour Marx, ces luttes opposent des classes sociales. Nous retenons
trois idées qui permettent de préciser ce que sont les classes sociales
dans une société capitaliste [voir, entre autres, Marx, 1850]. D’abord,
I NTRODUCTION 23

chaque classe est une classe « en soi »  : un groupe d’individus qui


partagent certaines propriétés observables de l’extérieur —  des types
de ressources ou d’absence de ressources, constituant des intérêts
communs et qui peuvent avoir des effets sur leurs comportements
(ce qu’ils consomment ou ce qu’ils pensent, par exemple). Ensuite,
chaque classe peut être, mais n’est pas toujours, une classe « pour
soi »  : ses membres peuvent avoir conscience de cette communauté
d’intérêt et réfléchir, discuter, voire agir collectivement en conséquence
—  c’est-à-dire constituer un « nous » et pas seulement une collection
de « je ». Enfin, la définition des classes sociales est relationnelle : entre
les membres de classes différentes, il y a des relations de domination,
d’exploitation (certaines classes gagnent des choses que les autres
perdent) et de conflit. Nous aborderons en particulier ces relations
en évoquant la consommation (chapitre  II), le travail (chapitre  III) et
les dirigeants d’entreprise (chapitre  V).
Pour Marx, qui écrit à la fin de l’âge du commerce et observe
le début de sa transformation en âge de l’usine, la lutte principale
oppose le prolétariat et la bourgeoisie. Le prolétariat n’a pas d’autre
capital que son corps et donc sa capacité de travail, tandis que la
bourgeoisie dispose de la propriété des moyens de production (les
usines, les machines,  etc.). Sa position lui permet d’exploiter les
prolétaires, c’est-à-dire de récupérer davantage de richesses qu’elle n’en
crée. Notre récit mettra également l’accent sur d’autres formes de luttes,
par exemple, au XXe siècle, entre propriétaires du capital (actionnaires)
et dirigeants d’entreprise (chapitre  V). Nous parlerons ainsi d’autres
groupes sociaux que le prolétariat et la bourgeoisie. Mais nous retenons
l’idée que le capitalisme est fondamentalement une société de classes,
c’est-à-dire qu’on ne peut pas bien en comprendre le fonctionnement
ni les transformations si on n’utilise pas la notion de classe sociale.
Comme l’écrivait le sociologue Erik Olin Wright  [1997], alors même
que d’autres universitaires annonçaient depuis les années 1950 la mort
des classes sociales, « la classe compte »  : elle importe toujours, pour
la recherche et dans la société, parce que réfléchir en termes de classe
permet d’expliquer certains phénomènes sociaux. Ces phénomènes
sont de trois ordres.
Premièrement, certains comportements des individus (par exemple,
ce qu’ils et elles achètent, ou encore leurs préférences politiques)
sont statistiquement corrélés avec leur appartenance de classe, et on
peut comprendre par des études empiriques comment cette dernière
détermine partiellement ces comportements. Nous évoquerons en
détail ce point au chapitre  II, à propos de la consommation, mais il
sera aussi présent dans les autres chapitres, notamment le chapitre  V.
Deuxièmement, les autorités publiques et le droit tendent —  là
aussi en général, mais il y a des exceptions — à préserver les intérêts
24 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

de la classe dominante, tout en affirmant jouer un rôle neutre. Nous


montrerons en particulier au chapitre  VIII que cette proposition, que
Marx partage avec beaucoup d’autres, permet encore de comprendre
bien des évolutions du droit et des politiques économiques.
Troisièmement, les transformations sociales, révolutionnaires ou
graduelles, sont engendrées par les rapports entre classes, en parti-
culier lorsque des classes « pour soi » se mobilisent pour défendre
leurs intérêts communs. Là encore, nous ne limiterons pas notre
analyse aux rapports entre prolétariat et bourgeoisie dans le cadre
de la production (que nous évoquerons au chapitre  III), mais nous
conservons cette hypothèse que le changement naît de conflits
collectifs. C’est elle qui nous permet de réviser les récits fonctionna-
listes de la modernisation, et en particulier de comprendre le passage
d’un âge du capitalisme à l’autre.

Le capitalisme de Braudel
L’historien Fernand Braudel (1902-1985), qui écrit plus tard, à la fin
de l’âge de l’usine, est plus précis que Marx et Weber sur les formes
plus anciennes, à l’âge du commerce, de l’échange économique et de
la recherche du profit [Braudel, 1967 ; 1985]. Nous avons notamment
utilisé ses travaux pour choisir un point de départ à notre récit.
Braudel propose une représentation de l’économie, sur la longue
durée de l’histoire de l’humanité, comme un monde distribué sur
trois étages. Chaque personne peut agir à plusieurs étages, mais
chaque transaction relève d’un seul. Au rez-de-chaussée, il appelle
« vie matérielle » le monde de l’autoproduction  : des existences
relativement autarciques, axées sur la survie. Ces dernières décennies,
l’histoire des circulations et des mobilités a largement fait reculer
l’idée qu’il s’agissait là de la norme dans les sociétés anciennes. Ainsi,
l’archéologie, partout dans le monde, a mis au jour des objets qui
avaient voyagé sur de longues distances, depuis au moins l’Antiquité.
En revanche, il reste utile de rappeler que les échanges mesurés en
valeur monétaire, notamment, ont longtemps pris une place très
limitée dans la vie de la plupart des individus. La plus grande partie
de ce que l’on mangeait et buvait et des outils et vêtements (que la
plupart des gens possédaient en bien plus petit nombre qu’aujourd’hui)
était produite au sein des ménages ou obtenue directement contre
du travail, et pas contre de l’argent.
Au-dessus, Braudel distingue deux étages différents, et c’est là
l’originalité principale de son apport. On y trouve d’abord ce qu’il
appelle « économie de marché », mais qui diffère beaucoup des emplois
habituels de l’expression : il a choisi le terme par référence à la place
du marché des petites villes. Il s’agit d’une économie normale (au
I NTRODUCTION 25

sens de moyenne, quotidienne, routinière), aux acteurs, institutions


et règles assez stables, où jouent grosso modo les mécanismes que
décrivent les économistes dits « classiques »  : la loi de l’offre et de
la demande implique des profits finalement limités.
Par contraste, Braudel définit un étage supérieur où les acteurs, leurs
actions et leurs mentalités sont très différents. C’est cette économie
supérieure, sophistiquée, spéculative, réservée aux initiés, que Braudel
appelle « capitalisme ». Il la définit comme une « accumulation de
puissance (qui fonde l’échange sur un rapport de forces autant et plus
que sur la réciprocité des besoins), un parasitisme social » [Braudel,
1967, tome  1, p.  8]. Évidemment, la formulation de cette phrase
est politique et polémique, mais il présente des éléments empiriques
pour l’appuyer. Il s’agit en outre d’une distinction qui était perçue
par les acteurs économiques eux-mêmes. Ainsi, en France au début
du XIXe  siècle, on oppose encore « marchands » et « négociants »
[Deschanel, 2018]. Le négociant travaille à des échelles géographiques
plus larges que le marchand, sur des biens plus variés ; il fait commerce
de l’argent (il est aussi banquier et assureur) aussi bien que des
choses (de la soie, du vin,  etc.) et souvent des esclaves. Les bases
de son travail sont l’échange habile d’informations et le jeu sur les
règles du jeu. Par exemple, lorsque l’Europe est une mosaïque de très
nombreuses monnaies dont les cours fluctuent sans cesse, savoir avant
les autres où en sont les guerres ou quelles dévaluations pourraient être
décidées par les princes est crucial. Ce travail du négociant requiert
une formation spécifique, au moins autant qu’un capital plus élevé
que celui des marchands.
Les descriptions de Braudel fournissent ainsi un contrepoint à celles
de Weber. Weber considère que le capitalisme est nécessairement
lié à la rationalité et la prévisibilité. Au contraire, Braudel associe le
capitalisme, par opposition à l’« économie de marché », à l’opportu-
nisme, aux rapports de forces, voire directement à l’imprévisibilité.
En effet, selon lui, ce sont les seuls éléments qui permettent de
maintenir des profits élevés. Nous verrons dans quelle mesure on peut
décrire les capitalistes d’aujourd’hui de l’une ou bien de l’autre des
manières. En tout cas, le portrait donné par Braudel des capitalistes
d’avant l’époque de Weber (ceux de l’âge du commerce, avant l’âge
de l’usine et de l’organisation rationnelle) a largement été conforté
par les travaux historiques parus depuis. Nous parlerons dans ce
livre de « capitalistes braudéliens » pour désigner ces individus actifs
pendant l’âge du commerce, et même avant.
Cette représentation à trois étages permet en effet à Braudel de
proposer une histoire très longue du capitalisme  : il montre que des
capitalistes ont joué un rôle crucial dans les économies bien avant le
XVIII   siècle. Leur activité pouvait avoir des conséquences indirectes
e
26 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

sur la « vie matérielle », par exemple lorsqu’ils spéculaient sur les


céréales ; elle pesait plus directement sur l’« économie de marché »,
notamment lorsque les négociants acceptaient ou non de faire crédit
aux marchands. Cependant, ces capitalistes étaient très peu nombreux.
La plupart de leurs contemporains ne participaient pas directement
à leurs transactions, voire en ignoraient l’existence. C’est vers la fin
du XVIIe  siècle et au XVIIIe (une datation précise n’aurait aucun sens)
qu’une bien plus grande partie des populations du monde se retrouve
plus directement impliquée dans l’activité des capitalistes. C’est à partir
de ce moment que nous proposons de parler du capitalisme comme
d’un système économique et social dominant —  même s’il n’a pas
fait disparaître la « vie matérielle » ou l’« économie de marché ». Nous
détaillerons au chapitre  I ce qui nous fait adopter cette chronologie,
notamment le changement d’échelle du commerce de longue distance,
largement lié à la traite, et l’implication, en Europe du Nord-Ouest,
d’une plus grande partie de la population dans un travail rémunéré
en argent.
C’est donc le degré de possibilité de vivre hors du capitalisme qui
détermine le périmètre de ce livre. C’est vrai en termes chronologiques
(nous n’évoquons pas les périodes plus anciennes) mais aussi géogra-
phiques et sociaux. Nous ne parlerons pas des parties de l’humanité
dont la « vie matérielle » est la moins affectée par les capitalistes,
notamment de la part, toujours décroissante, des cultivateurs et culti-
vatrices qui vendent et achètent peu hors de leur exploitation. Nous
n’évoquerons guère non plus les pays qui se sont revendiqués comme
socialistes (même si la rationalisation et la bureaucratisation associées
à l’âge de l’usine y ont aussi eu lieu). Ce caractère historiquement
circonscrit du capitalisme est sans doute d’autant plus important à
rappeler qu’il paraît de plus en plus difficile, aujourd’hui, d’imaginer
vivre hors de ce système [Sewell, 2019].

Plan de l’ouvrage

Même si nous proposons un récit des trois âges successifs du


capitalisme, nous avons choisi de le présenter, dans les chapitres
qui suivent, de manière principalement thématique. La chrono-
logie sous forme de tableau synoptique qui suit cette introduction
permet toutefois  de visualiser la simultanéité entre des évolutions
qui touchent par exemple la consommation, les formes d’entreprise
et le rôle de l’État.
Le premier chapitre est le seul à être organisé autour d’une
question chronologique. Il est centré sur le début de notre histoire
et rend compte de l’entrée dans le capitalisme, à partir de la fin du
I NTRODUCTION 27

e
XVII   siècle. En repartant de vieux débats sur la « révolution indus-
trielle », il explique comment les historiens la voient aujourd’hui.
Paradoxalement, ce phénomène, qui se déploie à une échelle mondiale,
n’a plus rien d’une révolution (il est relativement lent) et il est fort
peu industriel (il est centré sur le commerce). Cette période marque
ainsi pour nous l’entrée dans le capitalisme comme système social,
bien plus que l’essor de l’industrie.
Cette entrée dans le capitalisme se fonde sur deux dynamiques
intimement liées. La première est l’objet de notre chapitre  II : l’entrée
dans le capitalisme est d’abord portée par de grands changements
dans la consommation. Tout en y explorant la suite de la chrono-
logie —  la consommation à travers les trois âges du capitalisme et
la manière dont les capitalistes ont tenté d’infléchir sa trajectoire  —,
nous y mettrons surtout l’accent sur les liens entre consommation et
classes sociales. La seconde dynamique qui porte l’extension initiale
du capitalisme est explorée dans le chapitre  III  : elle concerne le
travail. Dans ce chapitre, nous évoquons ses statuts, son organisation
collective et les luttes autour de lui, au fil du récit chronologique des
trois âges du capitalisme. Ce chapitre nous permettra ainsi d’évoquer
les dynamiques qui structurent et segmentent les classes moyennes
et populaires autour, notamment, de la référence au salariat.
Les chapitres  IV et  V sont consacrés à ce que Marx appelait le
« laboratoire secret de la production » et qu’il identifiait comme
le centre névralgique du capitalisme  : l’entreprise. Le chapitre  IV
décrit les formes dominantes d’organisation des firmes, distribuées
ou intégrées, et la manière dont les différents âges du capitalisme
mettent en avant l’une ou l’autre de ces formes. Le chapitre  V rend
compte de la manière dont les firmes se transforment, en décrivant
les rapports de forces et les conflits entre deux segments de la
classe dominante  : les actionnaires et les managers. C’est ainsi
que l’on peut comprendre les réorientations stratégiques des firmes
qu’ils dirigent. Le chapitre  VI, lui, reprend le récit des trois âges du
capitalisme pour présenter l’organisation de l’accès au facteur de
production qui donne son nom au capitalisme, le capital. Nous y
décrivons le système financier à partir d’une distinction classique
entre deux formes d’organisation de la circulation du capital  : les
systèmes marchands et les systèmes bancaires. Nous montrons surtout
pourquoi les systèmes financiers engendrent des crises.
Les chapitres  VII et  VIII sont moins structurés par les différences
entre âges du capitalisme, dans la mesure où nous y montrons
avant tout la permanence de certains phénomènes. Le chapitre  VII
se centre d’abord sur l’individu capitaliste et revient sur sa quête du
profit pour lui-même. Pour Weber, cette quête est marquée par un
mouvement progressif de rationalisation et de dépersonnalisation.
28 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Il apparaît au contraire que la recherche du profit pour lui-même est


compatible avec des normes traditionnelles (religieuses, notamment)
et que les outils « rationnels » de calcul du profit n’ont pas été
utilisés comme Weber le pensait. Quant aux relations interperson-
nelles (famille, « communauté », amis, etc.), elles sont elles aussi loin
d’avoir disparu du capitalisme moderne, où elles jouent comme des
ressources ou comme des contraintes dans la recherche du profit.
Enfin, le chapitre  VIII discute une dernière question classique sur le
capitalisme  : dans quelle mesure le droit et l’État sont-ils de simples
outils des capitalistes, ou bien peuvent-ils limiter les conséquences
de leurs actions, entre autres en termes d’inégalités sociales ?
Repères chronologiques
30 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Rapports entre Consommation Travail Entreprises


continents

À partir Capitalistes selon


du Moyen Braudel : négociants-
Âge banquiers organisés en
sociétés de personnes

e e
XIII -XV
siècles

v. 1500 Début de la traite


vers les Amériques

v. 1680- Coexistence du travail Entreprises en réseau


v. 1880 : quasi marchand (proto-
âge du industrie et fabriques
commerce urbaines) et du travail
« non libre »

e
Fin XVII et Commerce « Révolution dans la « Révolution Les sociétés anonymes
e
XVIII  siècles triangulaire consommation » : nouvelles industrieuse » sont très rares
(accélération de la consommations en ville/
traite), nombreux dans la bourgeoisie, débats
monopoles sur le luxe, demi-luxe
commerciaux

1720

v. 1750 « Grande
divergence »
Angleterre/Yangzi

1776-
v. 1850

e
XIX siècle Lente baisse des prix des Abolitions progressives
produits de consommation, de la traite puis
évolution des boutiques (seconde moitié du
siècle) de l’esclavage

v. 1840- « Traités inégaux » Grands magasins Mouvements ouvriers


v. 1880 Chine-Europe (bourgeois) demandant surtout
l’autonomie

v. 1850-
1920

v. 1880- Salariat comme Très grandes entreprises


v. 1980 : référence (mais intégrées / persistance
âge de segmenté) des districts industriels ;
l’usine montée en puissance
des managers
v. 1870- Nouvelle vague Début de production Naissance du salariat ; Développement des
v. 1900 de colonisation, de masse de certains « jeunesse de la grève » sociétés anonymes et
notamment de produits (1908 : Ford T) ; SARL (plutôt que des
l’Afrique magasins à succursales et sociétés de personnes) ;
coopératives ; mouvements vague de fusions aux
de consommation engagée É.-U.
v. 1900- Développement de la Diffusion progressive Aux É.-U., conception
v. 1940 publicité et du marketing de l’organisation de contrôle fondée sur
scientifique du travail la production
Première
Guerre
mondiale
R EPÈRES CHRONOLOGIQUES 31

Finance Religions État et droit Histoire et sciences sociales


et comptabilité

Réflexions de
théologiens et
juristes sur le prêt
à intérêt, mise en
place de monts-de-
piété

Crédit entre entreprises, Abaissement des barrières « Économistes » non


autofinancement, crédit douanières, bouleversement professionnels
notarié des droits de propriété,
développement d’infrastructures

Mouvement des enclosures


en Angleterre ; décisions de
justice pré- ou anticapitalistes
aux É.-U.

Éclatement du système
de Law

Décisions de justice activement Smith : Richesse des nations


procapitalistes aux É.-U. (1776)

Débats sur libre-échange et


protectionnisme ; libéralisme
« manchestérien »

Développement des Marx


premières grandes
banques

Décisions de justice
« formalistes »
aux É.-U.

Montée des dépenses publiques,


naissance de la protection
sociale

Premier âge d’or de la Scandales 1890 : loi Sherman, début des Marshall ; Walras
Bourse en France comptables, politiques antitrust aux É.-U.
premières obligations
de publicité des
comptes

Premier âge d’or de la Weber


Bourse en France et aux
États-Unis

Première montée des dépenses


publiques et nombre de
fonctionnaires ; impôts sur le
revenu et sur les bénéfices ;
loi Clayton contre les fusions
d’entreprises aux É.-U.
32 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Rapports entre Consommation Travail Entreprises


continents
1929

1932

Seconde
Guerre
mondiale

1945-1968 « Consommation Plus grande


de masse » (au institutionnalisation de la
Nord), diffusion de grève et des syndicats
l’électroménager

Années Décolonisation Aux É.-U., conception


1960 de contrôle fondée
sur le marketing,
développement de
conglomérats
1968-1978 « Nouvelle jeunesse de la
grève » (années 1968)

v. 1980- ? : Brouillage des frontières Très grands groupes


âge salariat-indépendance, organisés en centres et
de la précarisation (mais périphéries ; conception
finance le salariat reste une de contrôle financière
référence) (valeur actionnariale)
Années Vagues d’OPA contre
1980 les conglomérats

Années Début de la
1980 et domination de la
1990 conception de contrôle
financière (valeur
actionnariale)

Années Large diffusion de la


1990 lean production hors du
Japon

Depuis les Augmentation des


années rémunérations des P-DG
1990 de grands groupes
1997

2000

Années
2000

2008

Années Gig economy,


2010 ubérisation
R EPÈRES CHRONOLOGIQUES 33

Finance Religions État et droit Histoire et sciences sociales


et comptabilité

Crise financière puis


économique

Berle et Means

Nouvelle montée des dépenses Polanyi


publiques et du nombre de
fonctionnaires

En France, système Comptabilité natio- Forte imposition des hauts Développement progressif du
financier dominé par les nale, « plans comp- revenus, notamment aux néolibéralisme
banques et l’État ; aux tables » harmonisant É.-U. ; entreprises publiques,
É.-U., forte régulation de les comptes des en- planification
la finance treprises

Aux É.-U., début de 1964 : Civil Rights Act Braudel ; Rostow ; Chandler
dérégulation de la Bourse
et développement des
prêts immobiliers

En France, début de
promotion de la Bourse
par l’État

Néolibéralisme ; privatisations Légitimité politique plus


d’entreprises ; maintien des grande des économistes
dépenses publiques mais new
public management

En France, rôle financier Réformes sous Reagan, en faveur Diffusion de la « théorie de


accru de la Bourse ; notamment des actionnaires ; l’agence » ; Granovetter
aux É.-U., dérégulation passage à une interprétation
des banques et moins ouverte et plus formaliste
développement de la de l’equal employment
finance parallèle opportunity

Intérêt croissant pour les


districts industriels et la
« spécialisation souple »
(Piore et Sabel ; Saxenian),
les entreprises familiales et
« ethniques »

Légitimation Débats sur la « fin du travail »


publique des normes (Rifkin ; Méda)
comptables de
l’IASC, promotion de
l’idée de fair value

Crise financière en Asie

Éclatement de la bulle
des dot-com

Fusions bancaires ; Développement de Contradictions dans les Intérêt de la Banque mondiale


développement des la finance islamique politiques foncières au pour le capital social
crédits subprimes Cambodge

Crise financière puis


économique

Traités de libre-échange
centrés sur les « obstacles non
tarifaires »
I / L’entrée dans le capitalisme

I l faut un point de départ pour une histoire du capitalisme, même


si sa datation ne peut être, surtout à l’échelle du monde, que très
approximative. Le capitalisme selon Braudel, c’est-à-dire le fait que
certains échanges se déroulent de manière spéculative, est antérieur
à la période que nous allons évoquer ici  : les grands banquiers et
négociants européens qui en sont les figures les plus connues, les
Fugger et les Médicis, font ainsi fortune dès le XVe  siècle. Pour nous,
toutefois, il s’agit là de capitalistes — des individus qui recherchent le
profit pour lui-même —, comme il en existait peut-être dès l’Antiquité
[par exemple, Andreau et al., 2004], mais pas de capitalisme comme
système social.
Ce que nous définissons comme l’entrée dans le capitalisme, c’est
le fait que, entre le XVIe et le XVIIIe  siècle, l’activité des capitalistes a
été de plus en plus directement connectée à la vie quotidienne d’une
part de plus en plus grande de la population mondiale. En effet, ces
personnes produisaient ou achetaient les biens vendus par les capita-
listes —  ou, dans le cas des esclaves, étaient elles-mêmes vendues
par eux. La « nouvelle histoire du capitalisme » a particulièrement
insisté sur ces connexions marchandes à travers un nouveau genre
d’étude centré sur une marchandise, ce qui peut permettre d’envisager
travail ou capital à une échelle plus globale. L’étude la plus connue
est celle de Sven Beckert [2015] sur l’« Empire du coton », qui suit
la production et les circulations mondiales de ce matériau depuis le
XVII   siècle pour réaffirmer les liens non seulement entre capitalisme
e

et esclavage, mais plus généralement entre capitalisme et impérialisme


violent. Certes, une bonne partie de l’humanité, encore au XIXe siècle,
produit des aliments qu’elle consomme, mais de plus en plus de
produits agricoles —  pas seulement le coton  — aussi bien qu’indus-
triels sont échangés par les capitalistes sur de longues distances. Même
36 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

dans les campagnes, des aliments et des objets d’origines lointaines


apparaissent dans les maisons à partir du XVIIe  siècle, et de plus en
plus d’hommes, de femmes et d’enfants filent, tissent ou fabriquent
divers objets pour le compte de négociants urbains.
C’est cette évolution que nous désignons ici comme l’entrée dans
le capitalisme. Elle a fait l’objet de beaucoup de recherches portant
sur certaines zones d’Angleterre et de Hollande, dans les dernières
décennies du XVIIe  siècle. Nous faisons donc commencer notre « âge
du commerce » vers 1680, même si, selon les régions et les groupes
sociaux, cette entrée a pu avoir lieu plus tard.
Pour décrire cette entrée dans le capitalisme, nous utilisons des
travaux qui emploient une expression aujourd’hui dépassée par l’his-
toriographie, mais encore fréquente parce qu’elle est passée dans le
langage courant : la « révolution industrielle » ou « première révolution
industrielle ». L’expression garde la trace de diagnostics anciens sur les
transformations économiques des XVIIIe et XIXe siècles : on a longtemps
cru que l’essentiel avait été le développement d’une industrie lourde,
appuyée sur des innovations technologiques comme la machine à
vapeur. Encore aujourd’hui, lorsque l’on pense « révolution indus-
trielle », ce sont souvent des images steampunk de l’Angleterre victo-
rienne qui viennent à l’esprit, ou bien le Germinal d’Émile Zola  : des
références de la seconde moitié du XIXe  siècle, qui renvoient plutôt
au tout début de ce que nous appelons l’âge de l’usine. En revanche,
les travaux historiques sur les XVIIe et XVIIIe siècles racontent une autre
histoire, à notre sens plus importante : celle de l’entrée du monde dans
le capitalisme. À cette époque, l’industrie joue un rôle relativement
subordonné. C’est pourquoi, pour désigner la première période du
capitalisme, saisi comme organisation sociale, nous préférons parler
d’âge du commerce.

Vers le capitalisme : consommation, commerce, travail

L’histoire de l’entrée du capitalisme est donc celle d’une expansion


de l’emprise des capitalistes dans la vie quotidienne du reste de la
population mondiale. C’est pour partie une expansion du commerce
de longue distance, qui existait déjà mais qui s’intensifie ; mais c’est
aussi l’histoire de nouvelles manières de travailler et de consommer.
Les historiens qui ont décrit ces changements, pour la plupart,
n’étaient toutefois pas en quête des origines du capitalisme. Ils et
elles participaient plutôt à des débats anciens, encore très vifs en
histoire économique, sur la « révolution industrielle ». Cette expression
est encore si présente dans les programmes scolaires qu’elle brouille
l’image des années 1680-1850 dans l’esprit des non-spécialistes de
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 37

cette période, qui imaginent souvent une croissance économique


rapide, fondée sur les nouvelles machines et les grandes usines. Il
nous faut donc revenir brièvement sur cette image et sur les raisons
qui motivent son abandon, pour pouvoir bien comprendre l’entrée
dans le capitalisme et, plus précisément, dans l’âge du commerce.

« Révolution industrielle » ou entrée dans le capitalisme ?


L’expression « révolution industrielle » apparaît en France dès la
première moitié du XIXe  siècle [Bezanson, 1922]. Elle désigne les
changements rapides (créateurs ou destructeurs) apportés par l’appli-
cation de nouvelles machines ou de découvertes scientifiques. Déjà à
l’époque, les auteurs ne s’accordent pas sur sa date —  du XVIe  siècle
à leur propre époque. Malgré ce flou, dès la seconde moitié du
XIX   siècle, l’expression « révolution industrielle » se répand dans le
e

reste de l’Europe, sous la plume, notamment, de Friedrich Engels. La


plupart des auteurs sont alors très pessimistes quant à l’effet de cette
« révolution » sur la pauvreté et plus généralement sur les liens sociaux.
Ils s’accordent par ailleurs de plus en plus sur quelques dates clés,
notamment celle de l’invention de la machine à filer (spinning jenny)
de James Hargreaves (1764) et celle de la publication de la Richesse des
nations d’Adam Smith (1776), marquant la naissance d’une nouvelle
discipline  : l’économie, pour rendre compte des nouvelles réalités.
Par la suite, la recherche historique s’est transformée en quête des
origines. Aux XXe et XXIe siècles, articles et ouvrages recherchent plutôt
les conditions de possibilité de ces innovations techniques et idéologies
(qu’est-ce qui a permis l’invention de la machine et la publication
du livre ?), ce qui a souvent déplacé l’attention vers le XVIIe  siècle,
voire avant. Pourquoi alors continue-t-on à parler de « révolution »,
un terme qui évoque une transformation aussi rapide que radicale ?
C’est que nos manuels restent imprégnés par les travaux des histo-
riens et économistes des « trente glorieuses » (la période du milieu des
années 1940 au milieu des années 1970). Ce sont eux qui ont fixé
l’image de la « révolution industrielle » comme une marche précoce
et inéluctable vers la modernité technique de la production de masse,
synonyme de croissance économique et d’amélioration du niveau de
vie. Pendant les années  1950 et  1970, en Europe, en Amérique du
Nord et au Japon, taux de croissance du produit intérieur brut (PIB)
et part de la population occupée dans l’industrie ont connu des
sommets tout à fait inédits, et fait l’objet d’une compétition avec
l’URSS. La plupart des universitaires ont projeté dans le passé cette
image de la modernité. L’économiste Walt Whitman Rostow en a fixé
le récit standard, dans son livre Les Étapes de la croissance économique
[1960], sous-titré Un manifeste non communiste. Le décollage (take-off),
38 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

étape clé, dure une génération et se caractérise par des investisse-


ments massifs dans l’industrie (construction de bâtiments, achats de
machines, etc.). Il le place en Angleterre en 1783-1802, mais son but
n’est pas d’abord de faire de l’histoire  : il veut à la fois proposer
une théorie concurrente du marxisme et des préconisations pratiques
pour les gouvernements des pays dits alors « sous-développés ». Pour
lui comme pour bien d’autres, la croissance économique était un
processus linéaire et cumulatif par lequel toutes les sociétés devaient
successivement passer [Fressoz et Jarrige, 2013] ; étudier l’histoire de
l’Europe devait permettre de découvrir le « secret de la croissance
éternelle et de la prospérité » [Landes, 1969].
Cependant, les tentatives les plus fidèles, en termes de méthodes,
au programme de Rostow ont abouti à une conclusion opposée à la
sienne (avancée par une école dite « révisionniste »). Le décollage est
resté introuvable en Angleterre entre 1700 et 1830. Ni la croissance du
PIB, ni celle de la production industrielle, ni celle de l’investissement,
à supposer qu’on puisse les mesurer, n’ont accéléré nettement à ce
moment [Crafts, 1985]. Parallèlement, des historiens des techniques
ont insisté sur la nécessité de s’intéresser à la réalité des usages, plutôt
qu’aux dates des toutes premières inventions. C’est particulièrement
vrai pour les machines et les usines  : les premières expériences sont
très visibles et très commentées à l’époque, par Smith par exemple,
mais restent longtemps isolées. Même en Angleterre, les machines
à vapeur ne se répandent vraiment que dans les années 1830 —  et
plus tard dans les autres pays. Si la production de beaucoup de
biens augmente auparavant, c’est à la force des bras, des jambes,
plus encore des animaux, ou encore en utilisant le débit des rivières.
Et en France, vers 1860, la filature moyenne de coton ou de laine
— un des secteurs, pourtant, où il existe déjà des usines — n’a encore
que cent ouvriers et ouvrières [Verley, 1997, p.  277]. Comme on le
verra aux chapitres  II et  III, la production reste, pendant l’âge du
commerce, organisée en petites unités qui ne demandent que peu
d’investissements, et la standardisation des produits ne commence
vraiment qu’à l’âge de l’usine, à la fin du XIXe  siècle.
Mais alors, si notre âge du commerce n’est pas celui d’un triomphe
de la machine ou de l’usine, en quoi se distingue-t-il des périodes
précédentes ? Pourquoi parler d’entrée dans le capitalisme ? La réponse
n’est pas là où la cherchait Rostow, dans des taux de croissance trop
difficiles à reconstituer. Des changements importants ont bien eu lieu,
mais ce n’est pas l’industrie lourde qui y a joué un rôle pionnier. Ce
qui a changé s’est joué sur trois dimensions, intimement liées  : des
changements dans la consommation, une nouvelle division interna-
tionale du travail, liée notamment au commerce triangulaire atlantique,
et le travail rémunéré en argent d’une plus grande part de la population.
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 39

(chaque PIB est celui d’un État-nation). Or


Que mesurent les taux non seulement il n’existait pas d’instituts
de croissance du passé ? nationaux de statistique en 1680-1830,
mais, surtout, les changements que l’on
L’idée qu’une histoire économique est cherche à mesurer étaient, même en
notamment une histoire des taux de Angleterre et en Hollande et plus encore
croissance (implicitement, la croissance ailleurs, concentrés dans quelques villes
du produit intérieur brut, ou PIB) paraît ou quelques régions. Une transforma-
aujourd’hui presque naturelle. Pourtant, tion radicale autour de Manchester, par
elle est entièrement dépendante d’un cadre exemple, ne change pas radicalement le
conventionnel précis : celui de la « comp- taux de croissance britannique.
tabilité nationale », développée après 1945 D’autre part, il est à peu près impos-
[Vanoli, 2002]. C’est dans ce cadre que le sible de connaître la production de
PIB a été défini comme une quantification l’époque par des données émanant des
de l’ensemble de la « richesse » produite États (qui n’ont pas les moyens de l’en-
sur le territoire d’un pays en un an. registrer et n’essaient pas de le faire)
De ce fait, la reconstitution de taux ou des entreprises (les archives des plus
de croissance pour le passé est très liée grandes sont rarement utilisables, mais
aux présupposés de recherche produc- surtout les grandes entreprises étaient
tivistes des « trente glorieuses » [Fressoz très rares — voir chapitre IV). Les écono-
et Jarrige, 2013]. Cela n’empêche pas mistes tendent donc à extrapoler à partir
un nombre toujours plus grand d’éco- d’informations sur les douanes, les impôts
nomistes de tenter des reconstitutions indirects ou l’activité de la population.
de plus en plus fragiles, remontant à Mais les sources sont peu adaptées à
l’Empire romain, voire avant. leurs questions. Les listes d’enterrements
Outre les critiques plus générales qui donnant la profession des défunts, par
soulignent que le PIB ne peut pas être exemple, ne permettent pas de savoir
conçu comme un indicateur de bien-être si l’industrie cotonnière devenait plus
(notamment parce qu’il ne tient pas importante que l’agriculture. En effet,
compte des atteintes à l’environnement, la pluriactivité était fréquente, une per-
ou encore de la santé ou de l’éducation sonne qui travaillait, selon les saisons,
des populations), les historiens et his- aux champs ou au tissage pouvant ne
toriennes ont contesté les tentatives de déclarer qu’une de ces activités. Et la
mesure des économistes concernant l’âge plupart des documents classiquement
du commerce pour des raisons plus spé- utilisés ne répertorient pas le travail des
cifiques [Hoppit, 1990]. On pourrait les femmes et des enfants, alors même que
résumer ainsi : le fonctionnement du capi- d’autres sources montrent qu’il était fré-
talisme à cette époque est si différent de quent et en pleine transformation.
celui de l’âge de l’usine (qui a produit la
notion de PIB) que se focaliser sur le taux
de croissance oblige à négliger ce qui se
passe d’important — et ce qui change —
entre 1680 et  1830. On peut résumer
l’argument en deux points principaux.
D’une part, la comptabilité nationale
part de la centralité de l’État-nation,
doté d’un système d’enregistrement et
de mesure et considéré comme le cadre
pertinent pour comparer les données
40 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Plutôt que de dégager les causes d’une très hypothétique « révolution


industrielle », c’est donc l’avènement du capitalisme qu’il faut
comprendre. Sur un plan chronologique, le changement qu’il s’agit
d’expliquer s’étend en réalité sur un temps très long —  notamment
parce que sa date diffère selon les régions  — et, loin de se limiter
au « progrès technique » et à l’« industrialisation », il touche toutes
les dimensions de la vie sociale [Berg et Hudson, 1992]. Dès lors, il
serait absurde de rechercher une cause unique de la « révolution indus-
trielle », et plus encore de l’entrée dans le capitalisme. Néanmoins,
les recherches des dernières décennies ont permis d’affiner la chrono-
logie, en montrant que certains changements en précèdent d’autres.
Il est ainsi possible de proposer un récit d’enchaînements causaux.
La principale réinterprétation, par rapport aux thèses dominantes
des années 1960, provient du constat que les modifications de la
demande, c’est-à-dire de la consommation, ont, chronologiquement,
nettement précédé celles de l’offre, c’est-à-dire de la production
[Verley, 1997]. L’utilisation effective des machines, notamment,
est plus tardive qu’on ne le croyait. Il faut donc comprendre ces
changements dans la demande, ainsi que ce qui a rendu possible de
nouvelles consommations. Deux conditions apparaissent nécessaires.
D’une part, il fallait qu’une plus large gamme de biens soit disponible
à proximité des consommateurs et consommatrices, ce qui relève du
grand commerce. D’autre part, il fallait de l’argent pour les acheter,
ce qui renvoie à des transformations du travail.

Des consommations nouvelles


À la fin du XVIIe et au XVIIIe  siècle, on observe donc l’arrivée de
nouveaux produits dans un nombre croissant de ménages, aussi bien
en France ou aux États-Unis qu’en Angleterre. Tous les ménages
sont loin d’être concernés, mais ce qui est important, c’est que des
produits venant de très loin se retrouvent bien au-delà des cours et
de l’aristocratie. C’est ce qui vient changer radicalement l’échelle
d’action des capitalistes [Coquery, 2011 ; Berg, 2012b]. Par exemple,
les « indiennes », des cotons imprimés à l’origine importés d’Inde,
deviennent très à la mode un peu partout en Europe, ainsi que dans
nombre de ports d’Afrique. Ce que l’on considère aujourd’hui comme
les costumes provençaux « traditionnels » utilise ces « indiennes »
[Gril-Mariotte, 2008]. C’est le premier phénomène de mode de grande
ampleur sociale  : il touche des tissus relativement peu chers, achetés
par la bourgeoisie, voire par une petite bourgeoisie pour ses vêtements
de fête. La plupart des gouvernements européens réagissent en inter-
disant l’importation des indiennes. En France, l’importation mais
aussi la fabrication sont interdites en 1686. Il y a bien sûr de la
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 41

contrebande, et même des exceptions lorsqu’il s’agit de fabriquer


pour vendre en Afrique ou aux colonies. Mais cela ouvre une période
pendant laquelle la fabrication est développée ailleurs en Europe — y
compris, en Allemagne et en Suisse, par des protestants chassés de
France. À partir de 1759, l’importation d’indiennes est lourdement
taxée en France, mais la fabrication est libre. Ce type de mesure finit,
comme l’espéraient les gouvernements, par inciter les capitalistes à
développer hors d’Inde la culture du coton, dans le sud des États-Unis,
ainsi que son tissage et son impression, en Europe.
Les nouvelles consommations concernent aussi des aliments
importés d’autres continents  : thé, café, chocolat, qui entraînent
l’achat de nouveaux ustensiles (théière, cafetière, etc.). D’autres objets
comme la fourchette ou le miroir se retrouvent aussi dans les intérieurs
de groupes sociaux qui s’en passaient auparavant. La production de
petits objets en métal (boutons, boîtes, chandeliers,  etc.) est ainsi à
la base de la croissance de Birmingham ; elle a lieu au départ dans
des petits ateliers et non pas en usine [Berg, 1993].
Toutes ces évolutions sont attestées à la fois par les discours
des contemporains et par des travaux d’histoire quantitative. Au
XVIII   siècle, en Europe, les débats se multiplient sur la moralité ou
e

l’immoralité du luxe, de la mode et, plus généralement, de ce qui


est considéré comme du superflu [Berg, 2012b]. Les controverses sur
l’utilité sociale du luxe se déploient notamment autour de la « fable
des abeilles » de l’écrivain néerlandais Bernard Mandeville, publiée
pour la première fois en anglais en 1705, commentée à partir de
1723 en France. Aujourd’hui, on dirait qu’il y présente l’idée de
« ruissellement »  : le luxe des plus riches n’est pas immoral, car il
permet à d’autres de travailler.
L’histoire quantitative de la consommation, elle, se situe à l’échelle
des ménages (et non plus des pays comme chez Rostow). Il s’agit
principalement de collecter des inventaires après décès  : ce sont des
documents dressés par les notaires dans la perspective d’un héritage.
Ils listent pièce par pièce toutes les possessions des défunts. On peut
parfois les compléter par des fouilles archéologiques [Bedell, 2000].
Les inventaires après décès ont quelques inconvénients pour l’histoire
de la consommation  : en général, ils n’existent pas pour les plus
pauvres et ils surreprésentent les personnes âgées. Mais ils permettent
de constater certains changements sur le long terme et d’étudier ce
qui fait la distinction entre groupes sociaux [Béaur, 2017].
On peut ainsi observer que la diffusion des nouvelles pratiques de
consommation n’emprunte pas les mêmes voies dans tous les pays.
En Angleterre et plus encore dans les jeunes États-Unis —  où les
inégalités sociales entre Blancs sont limitées  —, des goûts propres à
une classe moyenne apparaissent. Les modes y émergent non plus
42 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

dans les cours, mais dans les plus grandes villes, notamment parmi
les professions libérales, qui sont alors en plein développement. À
Paris, en revanche, Daniel Roche [1989] constate un phénomène d’imi-
tation, de la cour par la bourgeoisie, puis des maîtres et maîtresses
par leurs domestiques. Dans les deux cas apparaît une demande de
produits peu chers, pouvant être portés quotidiennement, mais qui
ressemblent aux biens de luxe : ces produits sont qualifiés à l’époque
de « demi-luxe ». Cela fait naître des secteurs entiers, par exemple
l’industrie du bijou d’imitation [McKendrick et al., 1982].
Ces nouveaux objets sont certainement désirés par ceux et celles
qui les achètent. Cette demande est-elle nouvelle, ou bien ces désirs
existaient-ils déjà, mais sans les moyens de les satisfaire ? Les sources
historiques ne permettent guère de conclure sur ce point [Béaur,
2017]. Ce qui est certain, c’est que l’entrée dans le capitalisme se
produit au moment —  étendu, bien sûr, sur plusieurs décennies  —
où ces achats peuvent se réaliser. En effet, pour cela, il faut à la fois
que les produits soient fabriqués sur place, ou importés, et que les
consommateurs et consommatrices disposent d’argent pour acheter
ces nouveaux objets. Ces deux conditions impliquent un accrois-
sement des activités et des profits des négociants, qui organisent la
production et la circulation de ces biens.

Un commerce plus intense et plus légitime


Les nouvelles demandes se portent donc pour partie sur des biens
venus d’autres continents que l’Europe ou l’Amérique du Nord : thé,
sucre, tissus de coton,  etc., même si elles ont aussi stimulé des fabri-
cations plus locales, comme celles des ustensiles de cuisine, ou bien
de tissus remplaçant les importations. Comme la nouvelle histoire
du capitalisme l’a amplement souligné, sa naissance coïncide avec
un mouvement de mondialisation. Il faut toutefois préciser de quoi
on parle. La mondialisation du commerce se fait par extension et
surtout par intensification progressives, ce qui la rend très difficile à
dater. Ces dernières années, les évocations d’une « première mondia-
lisation » que l’on devrait comparer à l’actuelle se sont multipliées,
en évoquant des périodes très variées. Aucune société n’ayant jamais
été complètement fermée, une quête des origines est assez vaine. En
particulier, les capitalistes identifiés par Braudel dès le Moyen Âge
faisaient déjà circuler certains biens entre les continents. Ce qui fait,
pour nous, l’entrée dans le capitalisme, c’est le fait que des popula-
tions bien plus nombreuses, en Europe et ailleurs, voient leur vie
quotidienne plus directement affectée par leurs actions.
S’il y a eu une accélération des échanges au cours de l’âge du
commerce, entre 1680 et 1880, elle n’a pas été causée par des ruptures
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 43

technologiques. Les moyens de transport n’ont longtemps pas été


bouleversés, même si les canaux se sont progressivement développés.
Le chemin de fer marque un changement très important mais tardif,
au milieu du XIXe  siècle, suivi de près par le télégraphe. Pendant
l’essentiel de l’âge du commerce, les outils principaux de l’échange
sont restés, pour l’essentiel, la lettre, la traction animale sur route et
la marine à voile. Les progrès de l’imprimerie ont certes contribué à
faire connaître des occasions de commercer et à abaisser les coûts de
communication. Mais les véritables nouveautés de l’époque en matière
d’organisation des échanges relèvent, comme dans l’industrie, de la
division du travail plutôt que de la technique  : ainsi, la fonction
de commis voyageur apparaît au XVIIIe  siècle en Europe, pour ouvrir
de nouveaux marchés aux tissus de soie et aux vins et champagnes
[Bartolomei et al., 2012].
Les chaînes de crédit, en outre, sont devenues plus longues,
requérant de moins en moins que le dernier emprunteur connaisse
le premier prêteur. Bien avant l’apparition des grandes banques de
dépôt, ceux qui étaient encore pour l’essentiel à la fois négociants
et banquiers pouvaient ainsi avoir une clientèle très éloignée, tout
en n’utilisant toujours que des instruments de crédit très anciens,
comme la « lettre de change » (voir chapitre  VII). Outre la division
du travail, ce qui évolue et permet le commerce lointain, ce sont
finalement plutôt le droit, ainsi que la manière de considérer profit
et crédit. Des pratiques qui paraissaient encore risquées moralement et
économiquement à de nombreux marchands au début du XVIIIe siècle
finissent ainsi par être assez largement acceptées [Kessler, 2003]. Et
la diminution des barrières douanières intérieures (octrois et autres
impôts sur les biens, qui étaient payés aux portes des villes ou aux
frontières des provinces) est un élément important d’explication de
la ressemblance croissante des prix des biens entre villes en Europe
du Nord-Ouest —  un indice important du changement d’échelle du
capitalisme [Daudin, 2010]. Du fait de l’intensification des échanges
et de l’interconnexion des marchés, les populations aux prises avec
les comportements capitalistes sont de plus en plus nombreuses.

Une « accumulation primitive » ? Traite et monopoles


Ce n’est donc pas une révolution technique ni organisationnelle
qui explique la circulation plus intense des biens de consommation.
Les négociants du XVIIIe  siècle ne sont pas fondamentalement diffé-
rents des capitalistes décrits par Braudel au Moyen Âge. Ils sont en
revanche plus assurés de la légitimité de leurs activités, plus riches
et plus nombreux ; et leurs activités impliquent directement une plus
grande part de la population mondiale.
44 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Pour décrire le commerce des XVIIe et XVIIIe  siècles que mettent en


œuvre ces négociants, on parle souvent de « commerce triangulaire »
atlantique et il y a de bonnes raisons à cela —  même si beaucoup
de commerce se fait aussi dans l’océan Indien. Le triangle est formé
par les mouvements de navires qui emmènent des captifs et captives
d’Afrique pour les faire travailler comme esclaves dans les Amériques,
rapportent des produits plutôt agricoles des Amériques en Europe,
puis transportent des produits plutôt manufacturés d’Europe vers
l’Afrique (pour payer ceux qui vendent les captifs et captives) et les
Amériques. En s’appuyant sur la traite, le commerce triangulaire a
ainsi répondu à certaines demandes de consommations nouvelles
en Europe et en Amérique du Nord, mais aussi en Afrique et en
Amérique centrale et du Sud. La traite, le commerce triangulaire et
l’esclavage de plantation ne sont certes pas toute l’histoire du capita-
lisme. Mais, comme on le verra ici et au chapitre  III, ils ont joué un
rôle très important dans l’entrée dans le capitalisme, puis dans les
dynamiques de l’âge du commerce.
Ce commerce présentait beaucoup de risques, liés aux aléas des
transports notamment, des cyclones à la piraterie, mais il a produit,
dans l’ensemble, des profits très importants. Marx voyait dans
cette accumulation de capitaux par le commerce atlantique une
des causes des transformations du XIXe  siècle, et donc un élément
crucial de l’histoire du capitalisme  : pour que le capitalisme puisse
se développer, il faut que du capital soit disponible en abondance,
afin de pouvoir acheter des bâtiments et des machines qui permettent
de mettre la main-d’œuvre au travail. Pour Marx, cette accumulation
trouve notamment sa source dans la croissance des bénéfices du
commerce colonial [Marx, 1867, chapitres 26-33]. Cette thèse, dite de
l’« accumulation primitive », a longtemps été réfutée par les écono-
mistes non marxistes, qui faisaient remarquer que les profits dégagés
par les négociants étaient plus souvent utilisés pour construire des
hôtels particuliers et des Bourses, comme à Nantes et à Bordeaux,
que pour investir dans l’industrie. Encore visibles aujourd’hui, ces
bâtiments visaient à donner à voir le pouvoir de négociants peu
tournés vers les techniques nouvelles, dont l’objectif était avant
tout de se retirer dans leurs châteaux et d’assurer l’anoblissement
à leurs descendants.
Mais des travaux plus récents, pas toujours marxistes mais fondés
sur une étude précise des comptes des négociants, ont revalorisé leur
rôle dans ce que Marx appelait l’« accumulation primitive ». Ainsi,
Guillaume Daudin [2006] souligne d’abord que les consommations des
familles négociantes stimulaient les entreprises qui les fournissaient.
Il insiste surtout sur le fait que, même si les négociants n’ont pas
directement investi leurs profits dans l’industrie, ils ont contribué à
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 45

transformer les aspirations de leurs contemporains. Au XVIIIe  siècle,


tout le monde savait en effet qu’il y avait de très hauts profits à faire
dans le négoce —  un peu comme on le pense aujourd’hui à propos
des start-up. Beaucoup de ceux qui avaient de l’argent avaient envie
soit de devenir eux-mêmes négociants, soit, surtout, de prendre des
parts dans des activités de négoce : le commerce maritime permettait
ce type de participations. Daudin parle de « cœur de croissance » pour
indiquer que les perspectives de profit dans ce secteur ont encouragé
l’accumulation de capital dans l’économie en général.
Pourquoi les profits du grand commerce, en particulier atlantique,
étaient-ils si élevés, et connus pour l’être ? En partie parce que la
demande de produits tropicaux allait croissant, et cela pendant très
longtemps ; en partie parce que l’esclavage semblait être une bonne
affaire. Mais aussi parce que les négociants bénéficiaient de monopoles,
pour partie garantis par les États. Cas extrême  : les « compagnies des
Indes » de plusieurs pays européens gouvernaient directement des
territoires entiers. On les crédite souvent d’une grande modernité
pour avoir été les premières grandes sociétés anonymes par actions ;
mais il s’agissait au moins autant d’entités politiques, avec leur police
et leur armée. Par exemple, la « compagnie des Indes occidentales »
(chargée du commerce avec les Amériques) néerlandaise gouvernait
New York, qui s’appelait alors la Nouvelle-Amsterdam, avant que ce
territoire ne devienne une colonie anglaise en 1674.
Ces immenses compagnies, très puissantes, demeuraient cependant
l’exception  : la plupart des négociants avaient plutôt de petites
sociétés, souvent familiales. Celles-ci bénéficiaient aussi, collecti-
vement, de monopoles nationaux. En théorie, chaque île des Antilles,
par exemple, ne devait commercer qu’avec sa métropole —  d’où les
enjeux de la contrebande et de la piraterie. À ces privilèges officiels,
enjeux de guerres régulières, s’ajoutaient des monopoles de fait : pour
chaque produit et chaque région, il y avait rarement beaucoup de
concurrence directe dans le commerce de gros. Par exemple, l’historien
Pierre Gervais [2004, p.  275] parle à propos des jeunes États-Unis
à la fin du XVIIIe  siècle d’une « économie de marché monopoliste ».
Chaque négociant essayait de s’organiser pour se partager le terri-
toire avec ses collègues, plutôt que de se livrer à une concurrence
effrénée avec eux.
C’est ainsi un capitalisme sans grandes banques, sans gros indus-
triels, sans grandes entreprises en général, et sans guère de concur-
rence au sens où on l’entend aujourd’hui qui a permis l’extension
du grand commerce, une des conditions nécessaires de l’entrée dans
le capitalisme. Au service d’une quête déterminée du profit, ce sont
finalement des pratiques marchandes anciennes qui ont été inten-
sifiées et étendues.
46 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

dividendes élevés, 18 % par an en


La VOC, symbole et exception moyenne, sans participer directement
à l’âge du commerce à la gestion de la société ; leurs actions
pouvaient être revendues en Bourse. En
VOC est l’abréviation du nom néer- outre, la VOC employait directement
landais de la Compagnie des « Indes un personnel nombreux  : trois cent
orientales » des Pays-Bas, c’est-à-dire cinquante personnes rien que dans les
celle qui était chargée du commerce bureaux centraux, en plus de ses corres-
avec l’Asie, et non pas les Amériques pondants en Asie.
(« Indes occidentales »). La VOC fut De ce fait, l’histoire économique ne
créée en 1602 et exista jusqu’en 1799. cesse de revenir à la VOC et aux autres
On a vu l’importance du commerce avec compagnies coloniales, anglaises notam-
l’Asie, notamment pour l’évolution des ment, en y voyant souvent des formes
consommations en Europe ; la VOC a pionnières qui annoncent l’âge de
également accumulé énormément de l’usine. Il faut bien comprendre toutefois
capitaux. De ces points de vue, elle que la VOC n’est pas General Electric ou
a joué un rôle central dans l’âge du General Motors, simplement transposées
commerce, et le fait que ses profits quelques siècles plus tôt. En particulier,
reposent largement sur un monopole les compagnies coloniales étaient à
commercial est également typique de l’époque considérées comme des orga-
la période. nisations politiques au moins autant
En revanche, du point de vue de son qu’économiques. Ainsi, à l’est du cap de
organisation, la VOC, comme les autres Bonne-Espérance, la VOC avait obtenu
compagnies coloniales, représentait une du Parlement néerlandais non seulement
exception. Contrairement à l’immense l’autorisation de faire du commerce, mais
majorité des entreprises de l’âge du aussi celle de faire la guerre, de prendre
commerce, y compris celles qui prati- possession de terres et de construire
quaient le commerce de longue distance, des forteresses comme ses dirigeants le
il s’agissait d’une société anonyme : deux trouveraient bon. Certaines années, la
cent dix-neuf actionnaires, à responsa- plupart de ses revenus provenaient de
bilité limitée (voir chapitre  IV), avaient la capture de navires adverses.
apporté un capital énorme de plus de
6  millions de florins. Ils recevaient des Source : d’après Kocka [2014, p. 67-68].

De nouvelles modalités de travail


Ces évolutions du grand commerce permettent donc d’expliquer que
plus de biens importés de loin arrivent dans des ménages européens
et nord-américains, y compris hors de la bourgeoisie. Pour que des
ménages ouvriers et paysans puissent acheter occasionnellement
certains de ces biens —  ou d’autres produits plus près de chez
eux, comme des tasses ou des couverts  —, il faut toutefois aussi
qu’ils disposent d’argent. Les débats sur l’évolution des niveaux
de vie aux XVIIe et XVIIIe  siècles, notamment en Angleterre et en
Hollande, sont encore très vifs entre historiens et historiennes : il est
si difficile de trouver des sources concernant beaucoup de groupes
sociaux, et notamment les rémunérations des femmes, qu’aucune
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 47

conclusion ne fait consensus [Humphries et Schneider, 2019]. Ce qui


est clair, toutefois, c’est que les nouvelles consommations n’ont pas
été permises par une soudaine générosité dans le paiement de ces
salaires. Ce qui s’est produit, c’est probablement une augmentation
du temps de travail à l’échelle de l’année, et à coup sûr la mise au
travail pour une rémunération en argent d’un plus grand nombre de
personnes, en particulier des femmes et des enfants. Les historiens et
historiennes qui mettent en avant ces éléments emploient souvent
l’expression « révolution industrieuse », introduite pour parler de la
situation du Japon par Akira Hayami et reprise à propos de l’Europe
du Nord-Ouest par Jan de Vries [1994]. L’historien Jean-Yves Grenier
[2010] a résumé cette thèse par une formule frappante  : « Travailler
plus pour consommer plus. »
C’est bien ce qu’affirme de Vries, en mettant l’accent sur le fait que
ce travail plus intense a lieu dans le cadre de formes d’organisation
anciennes, et pas d’usines mécanisées. Il a largement lieu en ville,
mais aussi à la campagne. En effet, contrairement à ce que pensait
Marx, le capitalisme s’étend au départ sans dépossession massive des
terres des paysans européens, même si cette dépossession commence
assez vite en Angleterre, et sans migrations vers les villes. Ce travail
a parfois lieu dans des manufactures, mais bien plus souvent dans
des petits ateliers ou à domicile : il répond à des commandes passées
par des négociants urbains (voir chapitre  III). De Vries insiste sur
l’augmentation du temps de travail de chaque individu, qui aurait
permis d’obtenir des salaires plus élevés pour consommer plus. Il est
en fait très difficile de trouver des sources sur ce temps de travail,
mais il semble en particulier que les jours fériés aient été de moins
en moins chômés.
D’autres historiens et historiennes mettent plutôt l’accent sur une
autre mutation, qui paraît plus certaine. Beaucoup d’heures de travail
étaient passées pour produire directement pour l’usage du ménage
—  cultiver, traire, fabriquer des outils,  etc. —  et n’étaient donc pas
rémunérées en argent, mais par l’usage de ce qui avait été produit, ou
par le gîte et le couvert. Tout cela continue d’exister après 1680, mais
une part croissante du travail est consacrée à la production rémunérée
en argent d’objets qui seront vendus ailleurs. Ainsi, des personnes
qui n’étaient auparavant pas en contact direct avec les négociants
travaillent désormais à la commande pour eux. Les négociants les
paient en argent, ce qui permet à ces personnes d’accéder à quelques
consommations nouvelles. Et ces mêmes négociants peuvent accroître
la production dispersée de biens — tissus, ustensiles de cuisine, etc. —
qui satisferont aussi les nouvelles demandes. S’il n’y avait eu que de
nouvelles aspirations à la consommation au sein des ménages, rien
n’aurait changé : c’est la rencontre entre ces aspirations et la volonté
48 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des négociants d’accroître leur profit en vendant et en faisant fabriquer


plus de biens, notamment à la campagne, qui produit l’entrée dans
le capitalisme.
Notons que ce rôle croissant des négociants —  des capitalistes  —
dans l’organisation de la production ne se limite pas à l’industrie. Par
exemple, la production de beurre d’Isigny, en Normandie, un aliment
considéré comme luxueux et exporté hors de la région, croît à partir
du XVIIe siècle. Ce sont des négociants locaux qui incitent les paysans
à se spécialiser ainsi. Les profits obtenus leur permettent d’accéder à
des consommations imitées de celles des plus gros négociants à qui
ils vendent à leur tour  : couverts en argent, miroirs ou baromètres
[Poncet, 2019].
Dernier élément important de ce récit causal : les personnes qui se
mettent à travailler pour de l’argent, ou à y passer plus d’heures ou
de jours par an, sont en particulier des femmes et des enfants. Ils et
elles représentent notamment l’immense majorité de la main-d’œuvre
dans une activité aujourd’hui bien oubliée  : la filature manuelle, à
domicile, avec un rouet, de la laine et d’autres fibres. Cette tâche a
employé des millions de personnes rien qu’en Angleterre aux XVIIe et
XVIII  siècles [Humphries et Schneider, 2019], et bien d’autres millions
e

partout dans le monde, en Asie notamment : elle les a fait entrer, tout
en bas de l’échelle et pour le plus grand profit des négociants, dans
une société capitaliste. Comme l’écrit l’historien Jürgen Kocka [2014,
p. 87] : « Les vies des travailleurs à domicile devinrent manifestement
dépendantes des marchés et de leurs fluctuations. » Ajoutons que
les profits des négociants sont particulièrement importants lorsqu’ils
recourent au travail à domicile, car ils n’ont rien à payer pour les
locaux, et au travail des femmes et des enfants, dont les salaires,
présentés comme un simple appoint, sont toujours plus bas que
ceux des hommes.

Un phénomène mondial

Nous avons jusqu’ici raconté cette histoire depuis l’Europe et


l’Amérique du Nord, et notamment depuis l’Angleterre et la Hollande,
deux pays considérés comme pionniers dans la « révolution indus-
trielle ». Mais, dès lors que l’on abandonne la focalisation sur la
« révolution industrielle » pour s’intéresser à l’entrée dans le
capitalisme, il devient absurde de conserver cette focalisation géogra-
phique. En effet, on a déjà vu que les biens qui font l’objet de
nouvelles consommations en Europe viennent en bonne partie
d’autres continents et que les profits des négociants européens
reposent largement sur ce commerce intercontinental. En outre,
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 49

Ainsi, le physicien David Cosandey


Naturaliser la domination publie [1997] Le Secret de l’Occident. Du
européenne : quelques miracle passé au marasme présent ; la réé-
best-sellers dition de 2007 est sous-titrée Vers une
théorie générale du progrès scientifique.
La recherche d’une cause unique du L’auteur présente la forme « fractale »
« miracle européen » paraît constituer des côtes européennes comme cause
une manne inépuisable pour les édi- de la formation d’un « système d’États
teurs  : c’est sans doute la seule source stable et prospère » (les connaisseurs des
de best-sellers en histoire économique. guerres du XVIIe  siècle apprécieront) et
L’expression « miracle européen » a été du dynamisme du commerce. Les autres
utilisée dès 1981 dans le titre d’un livre continents sont rapidement présentés
d’Eric Jones, rapidement critiqué pour comme des blocs politiques, commer-
son eurocentrisme. Postulant dès le cialement et technologiquement amor-
départ que les autres régions étaient péri- phes, ce qui est contredit par les travaux
phériques, il ne tenait pas compte à parts historiques sérieux.
égales des études à leur sujet. Depuis, les L’économiste Gregory Clark, lui, dans
livres se sont multipliés sans que ce pro- un livre sous-titré Une brève histoire éco-
blème disparaisse. L’économiste Deirdre nomique du monde [2007], se réclame
McCloskey [2010] a proposé un réjouis- de l’autorité scientifique de la géné-
sant inventaire à la Prévert, qui couvre tique. Constatant qu’en Angleterre, au
e
plusieurs pages, des causes, chaque fois XVII  siècle, les ménages riches ont plus
supposées uniques, qu’ils ont trouvées d’enfants que les pauvres, à l’inverse de
pour ce « miracle européen ». ce qui se passe en Chine, il y voit la
Souvent, ils utilisent l’histoire comme clé de la trajectoire différente des deux
un détour pour parler de développe- pays. Une mentalité entrepreneuriale
ment  : là où on préconisait dans les serait à l’origine de la richesse et elle
années 1960 l’intensification de l’agri- se serait donc génétiquement transmise
culture, on va aujourd’hui parler, par largement en Angleterre, mais pas en
exemple, de renforcer les droits de pro- Chine. Les présupposés biologiques
priété (voir chapitre VIII). Ailleurs, le scien- posent ici des problèmes évidents  :
tisme domine  : on remplace les récits y a-t-il un gène de l’entrepreneuriat ?
trop compliqués des sciences sociales L’héritage, au sens juridique, n’est-il
par une seule cause, d’apparence phy- pas une explication plus simple de la
sique ou biologique — et éventuellement transmission de la richesse ? Le livre
amusante à présenter, comme l’emploi de Clark a toutefois été discuté dans
de chevaux plutôt que de lamas [Colliard, des revues scientifiques sérieuses par
2007]. Ce sont en général des habits d’autres spécialistes de la « révolution
neufs de l’eurocentrisme. industrielle ».

notre propre définition de l’entrée dans le capitalisme suppose


qu’une grande partie de la population du monde est concernée plus
directement par l’activité des capitalistes —  qui ne sont eux-mêmes
pas tous européens. Même si nous n’ambitionnons pas de faire dans
ce livre l’histoire de tous les pays du monde, il nous faut donc
montrer en quoi l’entrée dans le capitalisme est un phénomène
mondial.
50 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Sur quels travaux s’appuyer pour cela ? Certaines recherches voient


le capitalisme comme un système-monde, avec son centre et ses
périphéries, et nous en présenterons ici quelques résultats. Mais une
très grande partie des publications qui évoquent plusieurs continents
pour parler de l’économie des XVIIe et XVIIIe  siècles le font encore
avec des présupposés et des questions très différentes. Ou plutôt
une question centrale  : « Pourquoi l’Angleterre ? » a-t-on demandé
longtemps, par opposition à la France, l’Allemagne ou l’Italie, qui
auraient été « en retard » ; « Pourquoi l’Europe ? », demande-t-on
très souvent aujourd’hui. Le présupposé est le même  : répondre à
cette question sur l’histoire pourrait fournir la formule magique de
la croissance, du développement ou de la modernité. Parfois aussi,
il s’agit de justifier les inégalités actuelles de richesse entre pays par
des causes antérieures à la traite ou à la colonisation.
Comme la plupart des historiens et des sociologues, nous ne croyons
pas que l’on puisse ainsi chercher le « secret de la croissance ». Il est
en revanche intéressant de comparer les trajectoires d’entrée dans
le capitalisme de pays européens et non européens, pour mieux
comprendre ce qui se passe au début de l’âge du commerce. Une
telle comparaison suppose toutefois deux conditions importantes. Il
faut d’abord s’astreindre à obtenir une documentation de la même
qualité pour les deux termes de la comparaison —  ne pas mettre en
regard des recherches récentes et le contenu de vieux manuels, par
exemple. Les meilleures recherches opèrent ainsi une « comparaison
réciproque » [Pomeranz, 2000] : il ne s’agit pas uniquement d’utiliser
le reste du monde pour mieux comprendre le succès économique de
l’Angleterre, mais aussi de se servir, par exemple, de l’Angleterre pour
mieux comprendre la Chine.
Il ne faut par ailleurs pas occulter que les différents pays sont déjà
liés entre eux, notamment par le commerce : on ne peut pas comparer
deux cas comme s’ils étaient indépendants l’un de l’autre, situés sur
des planètes différentes. Les pays qui sont « gagnants », en termes
de profits, à l’âge du commerce —  ou, plus précisément, les groupes
sociaux particuliers qui, au sein de ces pays, sont gagnants — le sont
largement aux dépens d’autres pays, ou d’autres groupes sociaux. Ces
derniers sont « perdants » moins du fait de leurs faiblesses intrinsèques
que du fait des conflits (concurrences économiques, luttes politiques,
affrontements armés) qui les opposent aux « gagnants ». L’Angleterre
ne pouvait pas entrer dans le capitalisme sans affecter d’autres parties
du monde ; mais elle n’y serait pas non plus entrée si elle n’avait pas
noué des liens plus anciens avec ces autres parties du monde. Ce que
l’on peut dès lors retracer, ce sont des trajectoires différentes, mais
liées, constituant une histoire « connectée » du capitalisme [Beaujard
et al., 2009]. Ces trajectoires dessinent des changements majeurs dans
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 51

les routes du commerce et la division internationale du travail, entre


la fin du XVIIe  siècle et la fin du XIXe. Et ces changements, malgré les
autres bouleversements qui ont eu lieu au XXe  siècle, ont encore des
conséquences de nos jours. Nous les évoquerons à partir d’un pays
et d’un continent à propos desquels les recherches se sont beaucoup
renouvelées récemment  : la Chine et l’Afrique.

La Chine et le capitalisme : incompatibilité ou interruption ?


Le cas de la Chine intéresse l’histoire du capitalisme parce qu’il est
difficile de soutenir que ce pays a toujours été voué à la pauvreté,
ou à une situation périphérique dans les échanges mondiaux. On
sait en effet depuis longtemps que la science et le commerce chinois
fonctionnaient de manière similaire à ceux de l’Europe, voire qu’ils
étaient « en avance », au moins jusqu’au XVIIe siècle — selon le vocabu-
laire du progrès linéaire qui reste fréquent en histoire économique.
Pourtant, l’idée que la Chine n’était pas réellement entrée dans le
capitalisme (du moins pas avant la toute fin du XXe  siècle) ou que, si
capitalisme il y avait eu autrefois, il était d’un modèle très différent
de celui de l’Occident, a longtemps dominé dans les sciences sociales.
Pourquoi cette non-émergence (supposée) du capitalisme en Chine ?
Weber, notamment, discute cette question dans le cadre de l’étude
comparative qu’il mène dans les années 1910 sur l’« éthique économique
des grandes religions mondiales » [Weber, 1996] (voir chapitre  VII).
Il sait déjà que la Chine n’avait rien à envier à l’« Occident » du
point de vue de la croissance de la population, du volume d’or
en circulation, ou encore de l’« âpreté au gain » et de l’« ardeur au
travail » des acteurs économiques (ces termes sont les siens). Mais,
pour lui, l’éthique économique des religions qui dominaient la Chine,
le confucianisme, religion des hauts fonctionnaires, et le taoïsme,
religion du peuple, n’a pas permis le développement d’un véritable
capitalisme. En effet, ces deux doctrines religieuses, qui s’opposent par
ailleurs sur bien des points, ont, selon Weber, pour point commun
de promouvoir une morale traditionnelle, fondée sur l’acceptation
du monde, de son ordre et de ses conventions. Or, pour Weber, les
comportements rationnels qu’il associe au capitalisme supposent de
rompre avec cet ordre traditionnel. Cette explication n’a plus cours
aujourd’hui : les chercheurs asiatiques, notamment, discutent toujours
des liens entre confucianisme et capitalisme, mais cette religion est
plus souvent présentée comme une des clés des succès économiques
récents de pays d’Asie du Sud-Est [Brisson, 2016] (voir chapitre  VII
sur les chaebols).
D’autres auteurs, depuis Weber, ont toutefois repris régulièrement
l’argument d’une incompatibilité culturelle entre Chine et capitalisme,
52 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

en donnant à la religion une place moins centrale. Un des plus


connus est l’historien états-unien David Landes [1999], qui reproche
en substance à la Chine, et d’ailleurs au monde non européen en
général, d’avoir manqué de libéralisme. Il décrit une culture des
Lumières européennes qui aurait limité le pouvoir des despotes,
respecté le droit des femmes et l’autonomie de la sphère intellectuelle,
et libéré les marchés, et affirme ne rien trouver de tel ailleurs. Cette
vision encore imprégnée du style de la guerre froide se fonde sur
des travaux anciens sur la Chine ; et, pour l’Europe, elle néglige la
différence entre les écrits de certains penseurs des Lumières et les
pratiques économiques et politiques. Chez Landes, l’idée qu’il aurait été
possible, voire logique, compte tenu de sa trajectoire antérieure, que
la Chine entre dans le capitalisme est tout à fait absente — davantage
encore que chez Weber.
Cette écriture de l’histoire par rapport à l’Europe, où celle-ci
constitue un point de référence évident, reste fréquente. Mais de plus
en plus de recherches envisagent l’histoire mondiale autrement. Elles
prennent en compte les liens entre trajectoires nationales et adoptent
un point de vue moins eurocentriste. Les reconstitutions des PIB
passés sont venues appuyer ce changement de point de vue. C’est
notamment sur cette base que l’économiste Andre Gunder Frank a
sous-titré son ouvrage ReOrient [1998] Global Economy in the Asian Age
(« L’économie mondiale à l’âge asiatique »)  : un âge qui aurait duré
jusqu’au début, voire jusqu’à la fin du XVIIIe  siècle. À cette époque,
en termes non seulement de flux commerciaux et de capitaux, mais
aussi de production industrielle, l’Asie, et en particulier la Chine,
représentait sans doute plus de la moitié du monde [Allen, 2011].
En histoire, on l’a vu, de telles reconstitutions sont en général
considérées comme trop fragiles pour être fiables. On préfère utiliser
des études de cas, mais aussi mettre l’accent sur les liens entre conti-
nents plutôt que sur des comparaisons. Ici, ces méthodes différentes
conduisent aux mêmes conclusions. Maxine Berg [2012a] parle ainsi
de « siècles asiatiques de l’Europe » à propos des XVIIe et XVIIIe  siècles.
Elle souligne en particulier que les compagnies des Indes orientales,
donc le commerce avec l’Asie, ont été à l’origine d’une énorme
accumulation de capitaux et que l’industrialisation anglaise s’est
faite en bonne partie pour remplacer les importations de produits
asiatiques  : indiennes, porcelaines chinoises,  etc.
Dès lors, il n’est plus question d’expliquer, comme chez Landes,
une incompatibilité entre Chine et capitalisme  : elle n’existe pas. La
Chine se trouvait dans une situation économique assez similaire à celle
de l’Angleterre vers 1700, et ses capitalistes en position égale, voire
dominante, dans les liens commerciaux entre les deux pays. Ce qu’il
faut alors comprendre, c’est pourquoi la Chine s’est progressivement
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 53

retrouvée en position périphérique dans le système-monde capita-


liste. En effet, selon les économistes, sa part dans la production, le
commerce et la finance mondiaux au XIXe siècle est bien plus réduite
qu’auparavant. Et son gouvernement doit, à partir des années 1840,
accepter des « traités inégaux » avec les puissances européennes et les
États-Unis, qui placent son économie en position subordonnée, même
s’il n’y a pas de colonisation au sens strict. Pour comprendre la trajec-
toire chinoise par rapport au capitalisme, il faut donc expliquer la
« grande divergence » entre les trajectoires chinoises et européennes,
qui a lieu dans la seconde moitié du XVIIIe  siècle.

Une « grande divergence » entre Angleterre et Yangzi


La formule « grande divergence » a été popularisée par l’étude
importante de l’historien de la Chine Kenneth Pomeranz [2000].
Son apport est en partie méthodologique  : il rappelle, tout d’abord,
l’importance de comparer ce qui est comparable, en termes d’espaces.
La Chine couvre plus de 9  millions de km2, l’Angleterre 130  000.
Et l’on a vu que, même en Angleterre, l’entrée dans le capitalisme
n’était pas partout simultanée. Pomeranz rappelle que les travaux qui
prétendent expliquer un miracle « européen » se focalisent souvent
en réalité sur une petite partie de l’Angleterre et de la Hollande. En
revanche, ceux qui ont diagnostiqué un retard de la « Chine » en
général ne se sont pas préoccupés des différences entre régions. Or le
pays est évidemment loin d’être homogène  : ainsi, au XVIIIe  siècle, la
part de la population chinoise concentrée dans le delta du Yangzi est
bien plus grande que celle de la population européenne concentrée
en Angleterre et en Hollande.
Pomeranz rééquilibre donc la comparaison en considérant uniquement
ce delta, d’une part, et l’Angleterre, d’autre part, qui ont des superficies,
des populations et des activités commerciales assez proches. Si l’on
compare ces deux zones autour de 1750, cela fait apparaître beaucoup
de similitudes. Les densités de population sont élevées et les espérances
de vie sont plus longues que dans d’autres régions du monde. Les
niveaux de consommation sont similaires. L’agriculture, tournée vers
le commerce et pas uniquement vers l’autoconsommation, repose sur
une utilisation très efficace de la terre et de l’énergie. Les campagnes
connaissent une « révolution industrieuse » avec le développement de
productions dispersées, notamment la filature et le tissage. Les échanges
se font en argent, le droit de propriété est garanti, des marchés libres
sont présents —  mais minoritaires  : en Chine comme en Angleterre,
il y a beaucoup de privilèges et monopoles. Bref, le Yangzi, comme
l’Angleterre, est entré dans le capitalisme  : une grande partie de sa
population participe directement à la quête du profit des capitalistes.
54 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Pomeranz indique aussi que les deux régions sont alors en situation
de tension économique : propriétaires et capitalistes manquent d’une
part d’espace pour produire plus de nourriture, d’autre part de matières
premières pour l’industrie. La croissance des consommations et de
l’industrie se poursuit pourtant en Angleterre, et le pays, contrairement
à la région du Yangzi, devient de plus en plus dominant dans le
système-monde. Pomeranz explique cette divergence par le recours
à deux nouvelles ressources en Angleterre, mais pas dans le Yangzi.
D’une part, le charbon, relativement accessible sur place en
Angleterre, remplace comme source d’énergie le bois, devenu rare.
D’autre part, en Angleterre, nourriture et matières premières (le coton
brut, notamment) sont de plus en plus importées, notamment depuis
les colonies américaines, qui utilisent l’esclavage. Ce sont donc l’exis-
tence d’un empire outre-mer et l’efficacité de la marine marchande qui
sont importantes. Pomeranz utilise à ce sujet l’expression « hectares
fantômes », qu’il emprunte, après d’autres historiens, à l’agronome
Georg Borgström [1965]. Il s’agit de terres qui ont été utilisées pour
la consommation et la production anglaises, alors qu’elles n’étaient
pas disponibles sur place —  et, après l’indépendance des États-Unis
en 1776, alors que la plupart n’étaient même plus sous souveraineté
anglaise.
Le delta du Yangzi n’aurait donc pas emprunté la même trajec-
toire non pas faute d’avoir une culture compatible avec le capita-
lisme, puisqu’il y était déjà entré, mais faute de charbon et de
périphéries offrant des produits de la terre à bon compte. Il ne s’agit
toutefois pas d’un problème de « ressources naturelles », au sens où
ces manques relèveraient d’une fatalité géographique. Pour ce qui est
du charbon, des historiens de l’environnement ont relevé qu’il existait
une alternative, utilisée dans le Yangzi comme en Angleterre vers
1750  : l’énergie hydraulique. Et, en Angleterre, le choix du charbon
n’avait par ailleurs rien d’évident  : il n’est fait qu’à l’issue de luttes
politiques —  Andreas Malm [2017] y voit la victoire d’une solution
plus individualiste et qui concentre le pouvoir économique. Quant au
recours aux « hectares fantômes », donc à l’impérialisme, il relève de
manière encore plus évidente de l’action humaine. Ainsi, alors que les
expéditions maritimes chinoises en Afrique, au XVe  siècle, relevaient
d’un début d’impérialisme, les empereurs successifs ont fait le choix
politique de les arrêter, puis de ne pas les reprendre [Fauvelle-Aymar,
2013]. En outre, non seulement l’impérialisme anglais d’avant 1750
permet une poursuite de la croissance des profits des capitalistes,
contrairement à ce qui se passe dans le Yangzi, mais l’impérialisme
anglais d’après 1800 achève la mise en périphérie de la Chine dans
son ensemble, y compris par des moyens militaires.
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 55

Trajectoires africaines
Le rôle des « hectares fantômes » souligne que les voisins immédiats
des capitalistes qui font le plus de profits ne sont pas les seuls à être
entraînés dans le nouveau système social capitaliste. Les ressources
d’autres régions, qui deviennent des périphéries, sont nécessaires à ces
profits. Contrairement à la Chine, dont la relégation en périphérie
du capitalisme est progressive, d’autres régions y ont fait d’emblée
leur entrée dans une position exploitée. C’est le cas de beaucoup
de colonies, mais aussi de zones de l’Afrique colonisées seulement à
la fin du XIXe  siècle, mais impliquées bien avant dans l’histoire du
capitalisme européen.
Comme celle de l’Asie, l’histoire économique de l’Afrique subsaha-
rienne est encore largement envisagée par les non-spécialistes en
termes eurocentriques, et comme l’histoire d’un échec, qu’il faudrait
expliquer par une cause unique  : la traite, la colonisation ou, au
contraire, toute cause qui dédouanerait ces dernières. Comme pour
l’Asie, les historiens et historiennes spécialistes de parties de ce
continent soulignent au contraire à la fois une grande diversité des
trajectoires entre les régions et la complexité de ces trajectoires, qui
sont loin de se résumer à un éternel échec.
Le rôle de l’esclavage de plantation dans l’histoire du capitalisme
aux Amériques est central dans la « nouvelle histoire du capitalisme »
écrite aux États-Unis [Beckert et Rockman, 2016] (voir chapitre  III).
L’accélération de la traite au XVIIIe  siècle joue en effet, on l’a vu,
un rôle important dans l’entrée de l’Europe et de l’Amérique du
Nord dans le capitalisme, du fait des profits qu’elle engendre et
des autres commerces dont elle permet l’extension  : la vente des
productions des esclaves des Amériques en Europe, mais aussi
celle de produits européens en Afrique, achetés par les marchands
d’esclaves [Inikori, 2007].
Mais quels sont les effets, en Afrique subsaharienne, de la traite
vers les Amériques, qui commence vers 1500 ? Les abolitions de la
traite puis de l’esclavage (pas toujours immédiatement appliquées) se
succèdent lentement au XIXe  siècle, le Brésil étant l’une des dernières
destinations de la traite à abolir l’esclavage, en 1888  : on mesure
ainsi son importance historique. Comme elle a laissé de très riches
archives, on sait que 11 à 12  millions de captifs et captives quittent
l’Afrique (moins de 10  millions arrivèrent vivants), dont les deux
tiers au XVIIIe  siècle. Moins de 5 % sont directement destinés au sud
des États-Unis actuel  : la moitié sont envoyés aux Antilles et le tiers
au Brésil. Il est évident qu’il s’agit d’une tragédie humaine, mais
il est plus difficile de mesurer ou même de comprendre ses effets
économiques en Afrique. Les sources sur l’avant-1500 restent rares,
56 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

mais des descriptions assez précises de certaines régions permettent


d’envisager une « histoire contrefactuelle » [Deluermoz et Singaravélou,
2016, p.  312-326, 338]. Sans la traite, qu’aurait été l’histoire écono-
mique de l’Afrique subsaharienne ? A-t-on une situation similaire à la
« grande divergence », avec simplement une relégation en périphérie
plus immédiate et plus brutale, dès l’entrée dans le capitalisme, ou
l’histoire est-elle complètement différente ?

Lutter contre la « compression de l’histoire »


Cette question est d’autant plus importante que les débats sur le
« développement », encore aujourd’hui, s’appuient largement sur une
histoire économique qui cherche à trouver, par la quantification, les
raisons des différences entre pays d’Afrique. L’étude de l’histoire est,
en l’occurrence, souvent présentée comme une source de recettes  : il
faudrait mettre en œuvre ici ce qui a fonctionné là-bas dans le passé
— en termes de droits de propriété, par exemple (voir chapitre VIII). Dans
d’autres cas, elle prend plutôt acte d’événements passés qui paraissent
tellement peser sur le présent qu’on ne voit plus quelle politique
mener ; la question est alors plutôt d’attribuer des responsabilités dans
ces événements. C’est le cas de la thèse qui a fait la célébrité d’un trio
d’économistes dits « AJR », pour Acemoglu, Johnson et Robinson [2002].
Ces économistes ont introduit l’idée du « renversement » ou « revers
de fortune » (reversal of fortune). Pour eux, certaines régions étaient
mieux parties que d’autres vers 1500 —  sur la voie supposée unique
du développement économique, mesurée par des PIB acrobatiquement
reconstitués. De ce fait, elles ont été les plus violemment exploitées par
les Européens pendant la colonisation et sont aujourd’hui les pays les
moins développés. Au contraire, les zones qui étaient moins riches et
sont devenues des colonies de peuplement plutôt que d’exploitation
seraient aujourd’hui dans une meilleure situation.
À cette thèse s’oppose celle, également célèbre, de Nathan Nunn
[2008], qui évoque également un « revers de fortune », mais qui
pense qu’il a été causé par la traite et non par la colonisation. Il
trouve une corrélation entre la proportion de la population qui a été
capturée et la faiblesse des indicateurs de « développement » actuels.
Il l’explique ainsi  : ce sont les régions qui ont un commerce plus
actif qui s’intègrent le plus facilement dans le système esclavagiste. Or
celui-ci nécessite des raids, qui désorganisent les systèmes politiques
locaux et exacerbent les conflits entre ethnies. De ce fait, des États
qui sont en construction s’effondrent, et les Africains qui le peuvent
achètent des armes auprès des Européens. Ils paient en vendant des
esclaves, ce qui crée un cercle vicieux. Tout cela, à l’arrivée, freine
le développement.
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 57

Ces travaux cherchent à « expliquer » les niveaux comparés de


PIB par habitant d’aujourd’hui, en recherchant des corrélations (des
associations statistiques) entre ces chiffres et différentes informations
reconstituées sur chaque pays pour la période d’avant la traite, ou
avant la colonisation. Leur objectif est souvent de mettre en avant une
seule cause qui expliquerait l’essentiel des différences actuelles entre
pays. La plupart des historiens et historiennes de l’Afrique sont très
critiques vis-à-vis de cette méthode, et en particulier de la définition
des éléments qui sont supposés jouer le rôle de cause [Cogneau,
2017]. Ainsi, beaucoup d’économistes utilisent des indicateurs de
« fractionnement ethnique » qu’ils ont constitués à partir de travaux
d’ethnologues de la période coloniale. Ces indicateurs stabilisent
artificiellement la notion d’« ethnie », qui est justement, en bonne
partie, une création des colonisateurs  : ils ont figé des catégories qui
pouvaient auparavant se recouper ou changer. Quant aux mesures
du développement économique ou du commerce vers  1500, elles
se fondent en réalité sur des densités de population, elles-mêmes
reconstituées à partir de recensements bien plus tardifs. Tout cela
paraît un appui fragile pour les récits de « renversement ».
Plus fondamentalement, c’est le choix de ce que l’on est supposé
expliquer, les PIB actuels, qui pose un problème aux historiens et
aux historiennes. On retrouve d’abord le problème de l’unité géogra-
phique considérée : les statistiques disponibles aujourd’hui incitent à
raisonner par pays, mais ceux-ci n’ont pas toujours existé et, comme
en Europe et en Chine, l’unité pertinente en histoire économique
est souvent une région plus petite. Par ailleurs, le PIB d’aujourd’hui
n’indique pas nécessairement un succès ou un échec de long terme.
Les inégalités entre pays africains n’ont pas cessé de varier depuis un
siècle. Des économistes montrent par exemple que si on applique le
raisonnement de Nunn avant la décolonisation, on ne retrouve pas
de renversement  : les pays qui avaient le plus souffert de la traite
n’étaient pas, à ce moment, les plus pauvres [Bottero et Wallace, 2013].
Bref, il ne suffit pas de comparer 1500 et le présent pour établir des
causalités. L’historien Gareth Austin parle à ce sujet de « compression
de l’histoire »  : plusieurs siècles sont considérés comme une boîte
noire ; pendant ces siècles, on suppose que rien n’a pu faire dévier
l’effet inexorable de la cause initiale [Austin, 2008]. C’est évidemment
d’autant plus choquant pour les spécialistes d’un continent longtemps
présenté comme sans histoire. De plus, même au point d’origine,
les Africains sont présentés de manière globale, dans beaucoup de
ces récits causaux, comme des victimes passives. En histoire et en
sociologie, proposer un récit causal implique au contraire de prendre
en compte des choix et des conflits attribués à des groupes précis.
58 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Traite et capitalistes africains


En 1500, l’Angleterre n’est pas, selon notre définition, entrée
dans le capitalisme, pas plus que le Yangzi, mais on trouve dans
les deux régions des capitalistes braudéliens, qui recherchent le
profit pour lui-même et font travailler en ce sens une petite partie
de la population. Les éléments d’histoire de l’Afrique que l’on peut
reconstituer, notamment à partir de l’archéologie et de sources écrites
émanant de voyageurs — dont des commerçants —, montrent que la
situation était la même dans certaines régions. Le continent n’était
pas cantonné à ce que Braudel appelle l’« étage de la vie matérielle ».
Échanges monétaires et commerce de longue distance existaient,
même si, comme partout à cette époque, ils étaient très minoritaires
par rapport à la production au sein des ménages. Pratiques agricoles,
religions et formes de gouvernement différaient énormément d’un bout
à l’autre du continent, mais ils étaient loin d’être immobiles. Ainsi,
lorsque la traite commence, l’adaptation de la culture de plantes venues
d’Asie ou des Amériques, comme le maïs ou le manioc, a amélioré
l’alimentation dans certaines régions [Austin, 2008]. On trouve aussi
des cours, des villes importantes, des marchés, en particulier au Mali,
y compris pour des produits venant de loin, du sel à la vaisselle de
luxe — et exportés loin, notamment l’or et déjà les esclaves [Fauvelle-
Aymar, 2013]. Ces commerces de longue distance sont organisés par
des capitalistes africains, connectés notamment avec la Chine par le
biais de négociants arabes. On trouve même dans certaines régions
une intensification du travail de tissage qui peut rappeler le tout
début des « révolutions industrieuses » en Europe ou en Asie.
Comment la traite modifie-t-elle cette trajectoire ? À l’échelle du
continent, la population déportée représente, même au XVIIIe  siècle,
une très faible part de la population, mais certaines zones sont
très touchées. Les historiens en sont pour l’essentiel réduits à des
spéculations sur l’histoire économique et sociale de ces régions,
faute de sources. En revanche, on en sait plus sur les zones côtières
où la traite était organisée —  ou non. En effet, au Bénin dès le
milieu du XVIe  siècle, au Kongo au siècle suivant, les gouvernants
décident d’arrêter la vente d’esclaves aux Portugais  : il existait une
possibilité, même très contrainte, de choix, une capacité d’action
pour les dirigeants africains. Il en va de même pour les capitalistes
braudéliens du continent.
L’historien Frederick Cooper [1999] a ainsi proposé de regarder
le choix de ceux qui ont vendu des esclaves comme une « externa-
lisation » hors de l’Afrique d’une partie de la production. Comme
celle-ci se fait ailleurs, ce sont d’autres acteurs qui se chargent des
problèmes de recrutement et de discipline de la main-d’œuvre. Certains
L’ ENTRÉE DANS LE CAPITALISME 59

capitalistes ont considéré qu’il y avait de meilleurs profits à faire en


vendant des hommes et des femmes contre des biens, plutôt qu’en
essayant d’organiser la production de ces biens sur place. Comme
les Anglais avec les « hectares fantômes », ils choisissent de profiter
indirectement des productions des Amériques.
Sur la base des archives de trois acheteurs d’esclaves portugais qui
opéraient en Haute-Guinée au XVIIe  siècle (une région aujourd’hui
partagée entre Casamance et Guinée-Bissau), l’historienne Linda
Newson [2012] décrit ainsi un commerce qui impliquait des perles,
des tissus et du vin aussi bien que des esclaves, et des marchands nés
au Portugal, mais aussi en Afrique —  ces derniers étaient d’origine
portugaise ou africaine et certains étaient des femmes. Newson insiste
en particulier sur le fait que la traite s’est greffée sur des formes
préexistantes de commerce  : même si elle les a modifiées, elle en a
aussi été influencée. Ainsi, la traite n’était pas organisée de la même
manière en Haute-Guinée qu’autour de Zanzibar [Prestholdt, 2012].
En Afrique comme en Europe, la traite ne crée donc pas les
capitalistes, mais elle change l’échelle des profits potentiels  : c’est
la recherche de ces profits particulièrement élevés qui motive sa
continuation sur plusieurs siècles. Elle réoriente aussi les circuits du
commerce, en particulier au profit de la côte ouest [Inikori, 2007].
Par exemple, les produits de consommation asiatiques y arrivent
plus facilement. Ils y sont tout aussi prisés par les plus riches aux
XVII   et XVIII   siècles, dans les cours notamment, qu’en Europe à la
e e

même époque [Zaugg, 2018].


Les populations concernées par l’entrée dans le capitalisme en
Afrique —  de manière très contrastée, entre déportation et profit  —
sont donc très minoritaires et très concentrées dans l’espace au début
du XVIIIe  siècle ; plus encore, peut-être, qu’en Europe et en Chine.
Comme sur les autres continents, le capitalisme étend toutefois son
emprise géographique et sociale pendant la suite de l’âge du commerce.
L’Afrique reste, dans l’ensemble, une périphérie du système-monde,
même avant que la colonisation, à la fin du XIXe  siècle, rende
son exploitation plus directe. En revanche, des capitalistes africains
continuent à faire des profits, y compris en développant le commerce
intra-africain, en lien avec leurs activités au-delà des océans. Ils ont
notamment importé des biens de plus en plus variés, produits en
Europe et aux Amériques, mais aussi en Asie  : d’abord pour leur
consommation personnelle ou celle des cours, puis, progressivement,
pour celle de simples bourgeois. Pour adapter ces produits aux goûts
changeants des consommateurs et consommatrices, des industries
ont été développées au XIXe  siècle sur les autres continents (comme
la production de tissus wax, en Hollande, pour l’Afrique de l’Ouest),
mais aussi sur place. Ainsi, le leso, aujourd’hui considéré comme
60 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

partie intégrante de la tradition swahilie, est au départ un tissu coloré


fabriqué à Zanzibar à partir de mouchoirs produits à Manchester et
achetés à Bombay [Prestholdt, 2012].
Si nous allons moins parler de l’Afrique dans les chapitres suivants,
ce n’est ainsi pas parce qu’elle aurait vécu une histoire différente de
celle que nous allons raconter en nous centrant le plus souvent sur
la France et les États-Unis. Avec évidemment des accents différents
liés à sa situation de périphérie dominée dans le système-monde
capitaliste, on y retrouve les mêmes types de groupes sociaux, pris
dans des relations sociales de consommation, de travail, d’organisation
d’entreprises,  etc., et les mêmes changements entre âges du capita-
lisme. Pour évoquer ces relations sociales et ces changements, nous
allons commencer par parler de la consommation, puis du travail  :
on a vu qu’il s’agissait de deux des moteurs principaux de l’entrée
dans le capitalisme. Nous allons évoquer leurs évolutions ultérieures,
avant de revenir plus précisément aux capitalistes eux-mêmes et à
leur quête du profit.
II / La consommation  :
classes sociales et dispositifs marchands

O n l’a vu au chapitre    : l’arrivée dans des foyers socialement plus


I
divers de biens de consommation —  des aliments et des objets  —
qu’on n’y trouvait pas avant, et qui avaient souvent voyagé sur
des milliers de kilomètres, constitue un des marqueurs de l’entrée
dans le capitalisme. Ce sont en effet ces nouvelles consommations
qui permettent aux négociants d’accroître leurs profits, et elles sont
permises par la mise au travail en échange d’argent de populations
toujours plus nombreuses —  travail qui permet, à son tour, de
produire plus de biens. Ce sont ces extensions, intimement liées, de
la consommation, du travail rémunéré en argent et de la recherche
du profit qui font entrer une grande partie de la population du
monde dans un système social capitaliste. Depuis ce moment initial,
la consommation joue toujours un rôle déterminant dans la transfor-
mation du capitalisme. De nouveaux produits, de nouveaux besoins
sont régulièrement inventés au sein des entreprises capitalistes, car ils
constituent autant de nouvelles occasions de profits. Consommateurs
et consommatrices n’ont pas pour autant un rôle passif dans cette
histoire ; il arrive même qu’ils et elles adoptent des manières de
consommer explicitement anticapitalistes.
Pour comprendre ces évolutions, que nous résumerons dans la
première partie de ce chapitre, il faut donc s’intéresser à ce qui fait que
de nouvelles consommations apparaissent ou que d’anciennes consom-
mations disparaissent. Qui décide quoi consommer, et comment ?
Les études empiriques qui fondent l’histoire et la sociologie rendent
compte des pratiques de consommation en soulignant leur dimension
collective. On ne décide pas consciemment, seul, par une délibération
soustraite à toute influence extérieure, quoi consommer.
En effet, d’une part, des entreprises, des États, des associations, etc.
utilisent différents outils pour essayer, tout à fait délibérément,
62 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

d’influencer ces décisions, que le but soit d’augmenter leur profit


ou qu’il soit tout différent. Les sociologues parlent de « dispositifs »
pour évoquer ces outils, dont l’efficacité n’est jamais totale et qui
ont été aussi étudiés par des historiens et des spécialistes de gestion.
D’autre part, la sociologie a largement mis en évidence le lien entre
les pratiques de consommation et l’appartenance de classe, notamment
depuis l’ouvrage La Distinction de Pierre Bourdieu [1979]. L’exploration
de ce lien fondamental entre appartenance de classe et consommation
sera au cœur de la deuxième partie de ce chapitre  : nous le verrons
à l’œuvre aux différents âges du capitalisme, dans des sociétés qui
sont fondamentalement des sociétés de classes. Cette proposition
selon laquelle le capitalisme est une société de classes a été avancée,
notamment, par Marx, pour qui l’appartenance de classe trouve son
origine dans la position occupée dans le processus de production : c’est
la division du travail, conflictuelle et inégalitaire, qui fait les classes.
Nous aborderons cette question au chapitre  III, mais nous mettons en
avant ici un aspect qui intéressait moins Marx et qui a été, depuis,
beaucoup étudié par les sciences sociales. L’appartenance de classe,
qui trouve son origine du côté de la production, a, statistiquement,
un effet sur les consommations : les ouvriers ne consomment pas de
la même manière que les cadres supérieurs ou les professeurs d’uni-
versité, même lorsqu’il s’agit de biens très bon marché que les deux
groupes pourraient choisir. L’appartenance de classe détermine donc,
au moins tendanciellement, la consommation des individus. Mais les
modes de consommation ont également un effet sur les appartenances
de classe. Les rapports entre les personnes et entre les groupes, au
sein d’une société de classes, reposent largement sur les ressorts de
la distinction  : consommer d’une certaine manière, et le montrer,
permet de se rapprocher de certains et de se distinguer d’autres. On
le voit en particulier dans le cas des « nouveaux riches »  : disposer
d’argent ne suffit pas pour s’intégrer réellement au sein de la classe
dominante. Pour cela, il faut connaître les règles implicites et les
codes informels que ses membres se fixent pour dépenser leur argent.
Largement façonnés —  sans être entièrement déterminés  — par les
collectifs préexistants, ces comportements de consommation peuvent
ainsi renforcer ou affaiblir ces collectifs, ou changer leurs limites.

La consommation au fil des âges du capitalisme

Comme l’histoire économique en général, l’histoire de la consom-


mation a longtemps été dominée par une vision « industrialiste »
[Coquery, 2011]. Cette vision imaginait un petit commerce statique et
poussiéreux, comme celui présenté dans le roman Au Bonheur des dames
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 63

d’Émile Zola, qui n’aurait été bousculé qu’au milieu du XIXe siècle par
une modernisation de la production. Cette production plus massive, en
usine, aurait nécessité l’introduction de la publicité, des marques, des
grands magasins,  etc., afin de trouver des débouchés. Les recherches
plus récentes ont inversé cette causalité  : la consommation et, avec
elle, les manières de vendre ont profondément changé bien avant que
la production massive en usine ne devienne la norme. Des historiens
et historiennes ont même parlé de « révolution dans la consom-
mation » pour les XVIIe et XVIIIe  siècles, en Europe du Nord-Ouest et
en Amérique du Nord. Le « consommateur » comme nouvelle figure
sociale —  et singulièrement la consommatrice, qui fait rapidement
l’objet d’une attention particulière  — est d’ailleurs une nouveauté
de l’âge du commerce. D’origine théologique [Vincent, 2005], le
nom « consommateur » apparaît en français dans son sens actuel au
milieu du XVIIIe siècle, sous la plume d’économistes. Pour comprendre
la consommation à l’âge du commerce, il ne faut cependant pas lui
appliquer les notions de « consommation de masse » ou de « société
de consommation », qui ne valent que pour l’âge de l’usine —  et
même tout particulièrement pour ses dernières décennies, avec de
nombreuses inégalités entre pays. Il est donc utile de proposer une
brève chronologie des évolutions de la consommation, inspirée de
récents ouvrages de synthèse [Chessel, 2012a ; Trentmann, 2017 ;
Daumas, 2018].

L’âge du commerce : (r)évolution dans la consommation


La « révolution dans la consommation » des XVIIe et XVIIIe  siècles,
pour les groupes sociaux les plus nombreux, n’implique que quelques
objets par foyer. Et ces objets ne sont en rien standardisés  : même si
les quantités produites augmentent, les qualités restent très diverses
[Gervais, 2012b]. En outre, les producteurs travaillent pour l’essentiel
à la commande. Certains et certaines suivent directement les goûts
changeants de leur clientèle : ainsi, la plupart des couturières travaillent
pour la personne qui va porter le vêtement. Beaucoup d’autres
produisent ce que des négociants leur commandent ; une partie du
travail des négociants est dès lors de bien anticiper ce qui va se
vendre. Par exemple, les canuts qui tissent la soie à Lyon produisent
en suivant les commandes des négociants.
Pourquoi, alors, parler de révolution ? Ce qui change, à l’âge du
commerce, par rapport au travail à la commande qui existait déjà
au Moyen Âge, c’est que de nouveaux biens deviennent des néces-
sités du quotidien —  et non plus un luxe exceptionnel  — pour
environ le quart, ou plus, de la population adulte, c’est-à-dire pour
une bourgeoisie urbaine, voire pour les ménages paysans les plus
64 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

aisés [Shammas, 1990]. Comme on l’a vu au chapitre  I, c’est le cas,


entre 1650 et  1750, en Angleterre et dans ses colonies d’Amérique
du Nord, pour le tabac, puis le sucre, le thé et le café, mais aussi
pour la vaisselle en céramique, les tables et commodes, les peignes
et rasoirs, les papiers peints, les indiennes, les miroirs, les livres et
les montres.
Au XIXe  siècle, cette extension des consommations se poursuit très
graduellement. Les mêmes produits se répandent ainsi depuis les côtes
d’Afrique de l’Est [Prestholdt, 2012]. Les prix de certains biens, comme
les livres, baissent ; mais les plus pauvres continuent à ne pouvoir
s’acheter des objets qu’exceptionnellement. La structure des dépenses
ouvrières, avant tout alimentaires, et celle des dépenses paysannes
changent ainsi assez peu jusqu’en 1900 ; la lente augmentation du
pouvoir d’achat permet seulement l’accès à quelques objets nouveaux.
Autour de 1900, ces changements des consommations populaires,
pourtant très limités, sont décrits comme une « démocratisation du
luxe », qui inquiète certains contemporains, soucieux de maintenir
leur distinction [Albert, 2015].
Les changements dans les manières de vendre sont tout aussi
graduels au cours de l’âge du commerce, entre la fin du XVIIe siècle et
celle du XIXe. Les grands magasins sont une nouveauté très remarquée
par les contemporains au milieu du XIXe  siècle. Ainsi, le roman Au
Bonheur des dames, publié en 1883 par Émile Zola, s’inspire du Bon
Marché et du Printemps, ouverts à Paris en 1852 et 1874. Mais ils font
avant tout figure de symbole et de rêve  : les classes populaires n’y
achètent pas. C’est seulement à la fin du siècle, au début de l’âge de
l’usine, qu’elles ont, dans certaines grandes villes, accès à des grands
magasins, qui restent distincts de ceux destinés à la bourgeoisie. Ces
magasins introduisent de nouvelles formes de crédit pour attirer des
achats ouvriers de vêtements ou de meubles. Ces formes de crédit sont
permises par le développement du salariat, qui apporte une certaine
prévisibilité des revenus (voir chapitre  III) [Albert, 2012].
Les grands magasins sont donc des lieux typiques du début de
l’âge de l’usine, plutôt que de l’âge du commerce. Mais, avant leur
développement, les boutiques des villes étaient loin d’être restées
des lieux de vente traditionnels, identiques à ce qu’elles étaient au
Moyen Âge. Dès le XVIIIe siècle, certaines avaient adopté la devanture,
l’enseigne, la réclame, l’entrée libre et le prix fixe [Coquery, 2000].
Ces nouveautés se répandent ensuite lentement au cours de l’âge
du commerce. Par exemple, les « magasins de nouveautés », qui
se développent à partir de 1814 à Paris, proposent une plus large
gamme de produits, avec des prix plus bas et explicitement marqués
(il fallait auparavant les demander pour les connaître), des soldes et
des possibilités de retourner les marchandises.
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 65

L’âge de l’usine : vers une consommation de masse


Dans le domaine de la consommation, l’âge de l’usine se manifeste
non seulement par une extension du crédit liée au salariat, mais
aussi par un accroissement de la taille des entreprises de distribution,
comme des autres entreprises (chapitre  IV). C’est la naissance de
chaînes de magasins rattachées à un même groupe, appelées en France
« magasins à succursales ». En 1907, 47 sociétés succursalistes y gèrent
près de 6  500  magasins, alors même que la plupart de ces sociétés
existent depuis moins de vingt ans  : par exemple, Casino, qui existe
encore en 2020, naît à Saint-Étienne en 1898. Aux États-Unis et en
Allemagne dès le début du siècle, plus tard en France, bon nombre
de ces chaînes destinées à une clientèle populaire sont dites « à prix
uniques », ou encore appelées dime store (tout à 10  cents) ou five-
and-tens (tout à 5 ou 10  cents). C’est le cas en France de la chaîne
« Prisunic », créée en 1931. Les magasins à succursales pratiquent ainsi
des prix bas, voire standardisés. Deux nouveaux éléments d’organi-
sation le permettent. D’une part, ils vendent une gamme de produits
plus restreinte que celle des autres grands magasins. Ces objets sont
produits en très grande quantité, ce qui permet d’abaisser les coûts  :
c’est le début de la production de masse. D’autre part, il n’y a plus
de vendeuses, mais seulement des caissières  : le personnel fait payer,
mais ne conseille plus la clientèle.
Certains produits alimentaires et de quincaillerie sont donc déjà
produits en masse, dans les premières décennies du XXe  siècle, pour
être vendus dans les magasins à succursales ou les coopératives. Mais
la standardisation de la production dans le but de vendre à l’ensemble
de la population est encore loin d’être dominante dans l’entre-deux-
guerres. Le cas le plus connu, celui de la Ford modèle  T, fabriquée
dès 1908, ne représente pas l’ensemble de la chronologie. Comme
Le Bon Marché pour la distribution, il s’agit d’un cas pionnier, qui a
marqué, mais qui est resté longtemps assez isolé. Dans l’automobile,
même les constructeurs qui ont adopté des méthodes de production
en série dans l’entre-deux-guerres ont longtemps préféré viser la
distinction ; ils n’avaient pas pour objectif de vendre à tout le monde,
c’est-à-dire aux classes populaires.
C’est en réalité après la Seconde Guerre mondiale que, dans les pays
occidentaux, l’âge de l’usine produit une véritable consommation de
« masse ». Son indicateur le plus visible est peut-être l’arrivée rapide
des appareils électroménagers dans les ménages. Les États-Unis sont le
seul pays vraiment concerné dans l’entre-deux-guerres : 40 % des foyers
ont la radio en 1930, 83 % en 1940 ; 70 % des foyers ont l’électricité
en 1930 et la moitié d’entre eux s’équipent rapidement en réfrigérateurs
et machines à laver [Bowden et Offer, 1994]. Ailleurs, il faut attendre
66 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

usines. Ils dénoncent notamment des


Les coopératives discriminations contre tel ou tel groupe,
de consommation des conditions de crédit abusives ou
encore des fraudes sur la qualité des pro-
Le début de l’âge de l’usine est aussi mar- duits. Cet objectif est souvent accom-
qué par l’invention et l’essor des coopé- pagné d’une volonté plus générale de
ratives de consommation. En Europe du proposer une alternative à l’entreprise
Nord (Angleterre et Scandinavie notam- capitaliste, que ce soit dans une optique
ment), elles fournissent jusqu’à 15 % socialiste (ou ensuite communiste), chré-
à 20 % des biens consommés dans tienne ou autre.
l’entre-deux-guerres. En France, elles Les coopératives cherchent ainsi à
s’étendent moins largement, mais de concurrencer les autres magasins, notam-
manière durable  : 3,5 millions de per- ment à succursales. Elles offrent une
sonnes adhèrent à des coopératives de alternative politique  : une gestion plus
consommation aussi bien à la fin de la démocratique de l’entreprise, un partage
Première Guerre mondiale que dans les de ses profits entre adhérents, une pro-
années 1980. Ce sont surtout des quar- motion de l’engagement syndical. Elles
tiers ouvriers urbains du nord et de l’est essaient par ailleurs de proposer des ser-
de la France qui sont concernés, souvent vices commerciaux au moins aussi inté-
à proximité des usines. Aux États-Unis, ressants. De ce fait, les coopératives sont
le mouvement coopératif, encore moins autant que les magasins à succursales,
massif, est au contraire en majorité rural : à l’avant-garde des transformations de
il a notamment été lancé par des immi- l’âge de l’usine. Celles qui rencontrent un
grés scandinaves du Midwest. succès durable recourent souvent, dans
La naissance des coopératives de une optique explicite d’efficacité et de
consommation en Europe et aux États- maintien de prix bas, à une production
Unis est contemporaine de celle des de masse, à une forte rotation des stocks,
magasins à succursales, dans les der- au self-service (absence de vendeuses) ou
nières décennies du XIXe  siècle. Leur à une standardisation de l’organisation
croissance est favorisée par les difficul- des magasins.
tés de ravitaillement pendant la Première Le mouvement coopératif, enfin, ne
Guerre mondiale. L’objectif des coopéra- fonctionne pas hors de tout rapport à
teurs est d’éviter des difficultés associées l’État. Celui-ci soutient par exemple les
aux magasins non coopératifs, que ce coopératives aux États-Unis par des exemp-
soient des magasins à succursales ou tions fiscales, mais aussi par l’embauche
les commerces créés par les patrons d’experts qui leur dispensent des forma-
eux-mêmes dans l’enceinte de certaines tions [Blin, 2019 ; Dreyfus, 2019].

plusieurs décennies. En France, en 1956, Boris Vian chante La Complainte


du progrès  : il y promet, « pour faire sa cour », « un frigidaire, un joli
scooter, un atomixeur, et du Dunlopillo, une cuisinière, avec un four
en verre, des tas de couverts et des pelles à gâteaux ». Entre 1954
et  1975, le taux d’équipement en machines à laver passe de 8 % à
72 %, celui des réfrigérateurs de 3 % à 91 % et celui des téléviseurs de
1 % à 86 %. En une génération, les changements vécus sont radicaux,
et cela d’autant plus que l’arrivée des nouveaux équipements est permise
par celle du gaz, dans les années 1960 en France, puis de l’électricité,
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 67

dans les années 1970, et de l’eau courante. En Inde, les paysans les
plus riches du Nord dépensent déjà beaucoup en meubles et vêtements
dans les années 1950, mais c’est seulement dans les années 1980 que
la majorité des familles rurales peuvent avoir accès à des radios, des
ventilateurs ou encore du shampooing, et dans les années 2000 que
téléviseurs, scooters et voitures commencent à se démocratiser.
Ces décennies où l’on achète de plus en plus d’électroménager sont
aussi la période où l’idéologie de l’homme pourvoyeur (male bread-
winner) domine le plus nettement. On pourrait penser que c’est le fait
que plus de femmes qu’auparavant travaillent au foyer qui explique
cet attrait pour des biens qui les aident. C’est d’ailleurs le discours mis
en avant par la publicité  : en 1961, une entreprise d’électroménager
française lance son slogan « Moulinex libère la femme », mais propose
aussi, pour la fête des mères, « Pour elle un Moulinex, pour lui des bons
petits plats ». En pratique, le temps consacré aux courses et surtout à
la couture diminue beaucoup avec le passage à la consommation de
masse, mais c’est beaucoup moins le cas pour le ménage, la cuisine
et surtout la lessive [Daumas, 2018]. De nouvelles normes de goût et
de propreté se développent en effet. En outre, on peut remarquer que
les biens qui offrent une nouvelle manière de passer le temps, radio
puis télévision, se diffusent bien plus vite que ceux qui permettent
aux « ménagères » d’économiser le leur [Chessel, 2012a].
Parallèlement, les dépenses publicitaires, qui existaient certes depuis
longtemps, croissent énormément et les hypermarchés apparaissent  :
le premier ouvre en 1963 en France. Les hypermarchés, plus grands
que les grands magasins, accessibles seulement en voiture, connaissent
toutefois un succès très inégal. Dans certains pays en effet, la clientèle
ne suit pas ; dans d’autres, des lois demandées par les petits commer-
çants limitent la concurrence que leur font les magasins à succursales,
puis les hypermarchés. Comme les grands magasins au début de l’âge
de l’usine, les hypermarchés s’ajoutent donc aux formes antérieures
de commerce, mais ne les remplacent pas complètement.
Dans l’état actuel de la bibliographie, il n’est pas facile de détecter
des spécificités de l’âge de la finance, en termes de consommation,
qui le différencieraient nettement de l’âge de l’usine. Entre âge du
commerce et âge de l’usine, non seulement l’extension de la consom-
mation a continué, mais il y a eu un véritable changement dans les
rapports entre production et commerce. Le passage à une production
plus souvent standardisée, moins souvent à la commande, implique que
le commerce tend à devenir subordonné à la production, plutôt que
l’inverse : du point de vue des capitalistes, le centre du pouvoir change.
Depuis les années 1980, il n’y a pas eu de bouleversement du
même type. La consommation de masse continue à s’étendre à
de  nouvelles régions et de nouveaux groupes sociaux ; elle touche
68 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

moins consommée en France que dans


Consommation et guerre froide les pays voisins [Kuisel, 1991].
La consommation est plus généra-
À l’âge de l’usine, les critiques de cette lement un enjeu de la guerre froide.
extension de la consommation parlent Aux États-Unis, les discours politiques
moins de luxe que pendant l’âge du dominants la lient à la démocratie ;
commerce. Ce qui est dénoncé, c’est ils appellent à consommer en masse
maintenant l’uniformisation, que ce soit pour devenir des citoyens et défendre
entre classes sociales, entre individus ou le pays [Cohen, 2003]. En 1959, à la
entre pays, sous la forme de l’« américa- foire de Moscou, le vice-président des
nisation ». Le Coca-Cola, par exemple, États-Unis Richard Nixon et le Premier
est commercialisé dans soixante-seize ministre soviétique Nikita Khrouchtchev
pays dès 1929 (en France dès 1919), débattent vivement, devant une cuisine
mais il se répand surtout à partir des General Electric, des avantages de leurs
paquetages des soldats états-uniens, systèmes économiques respectifs en
après 1945. Il devient ainsi un symbole termes de modes de vie [Oldenziel et
dénoncé par les communistes, qui qua- Zachmann, 2009]. En effet, les modèles
lifient les bases de l’OTAN de « cités de consommation capitalistes sont tout
Coca-Cola ». En 1950, en France, ils à fait présents dans les esprits dans les
réclament l’interdiction de la boisson, en pays socialistes : on n’y a pas accès aux
s’alliant avec les groupes d’intérêt des mêmes biens, et on le sait. Les horizons
eaux minérales, des jus de fruits et  des de pensée de l’époque, qu’il s’agisse de
vins et en employant des arguments consommation de masse ou d’organisa-
de santé publique. Cette campagne tion du travail, sont en réalité partagés
échoue, mais la boisson reste par la suite à l’échelle mondiale.

de nouveaux produits, comme les smartphones, s’appuie sur de


nouvelles formes commerciales, comme la vente en ligne ou le low
cost, et s’accompagne de nouvelles formes de contestation, comme
le commerce équitable ou locavore ; mais tout cela n’est pas fonda-
mentalement en rupture avec ce que nous venons de décrire. La
vente en ligne, par exemple, vient souvent appuyer la vente en
boutique, et vice versa.
L’histoire de la consommation aux trois âges du capitalisme apparaît
donc avant tout comme l’histoire d’une extension progressive — avec
une accélération liée au passage à la production de masse. Comme
l’écrit l’historien Frank Trentmann [2017], l’histoire de la consom-
mation est une histoire de « plus » (The story of consumption has
been about more). Plus de personnes consomment des biens qui
étaient auparavant considérés comme distinctifs, et de nouveaux
biens apparaissent, qui sont à leur tour de plus en plus consommés.
On l’a vu, cette extension est régulièrement critiquée  : démocrati-
sation ou uniformisation font peur à certains. Des consommateurs
eux-mêmes, dans le cadre des coopératives, essaient de réaliser une
extension qui sorte du système capitaliste. Pour comprendre à la fois
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 69

ces extensions régulières et ces réactions, il faut évoquer les détermi-


nants des consommations, qu’ils relèvent de l’appartenance de classe
ou des dispositifs marchands.

Le goût des autres : consommation et classes sociales

Les sciences sociales se sont depuis longtemps intéressées aux


liens entre appartenance de classe et pratiques de consommation.
Le sociologue Maurice Halbwachs [1913 et 1933] comparait ainsi,
dès le début du XXe  siècle, des budgets d’ouvriers et d’employés, qui
avaient des revenus similaires mais pas les mêmes dépenses. Il l’expli-
quait par leurs rapports différents avec la bourgeoisie  : les employés
ne se considéraient pas comme faisant partie de la classe ouvrière,
malgré leurs faibles revenus et leur statut de salariés non possesseurs
de capital ; selon Halbwachs, ils cherchaient à se rapprocher des
bourgeois par leurs consommations. À l’autre extrémité de l’échelle
sociale, Thorstein Veblen avait mis en évidence, à la même époque,
l’importance des logiques ostentatoires (le fait de se montrer en train
de consommer) dans les consommations de la « classe de loisir »,
c’est-à-dire de la bourgeoisie [Veblen, 1899].
Les consommations ne diffèrent pas seulement d’une classe sociale
à l’autre ; elles sont aussi un instrument essentiel par lequel se jouent
les relations entre les classes  : les consommations permettent aux
membres d’une classe sociale de manifester leur appartenance à ce
groupe, mais aussi de se distinguer de ceux qui, parce qu’ils appar-
tiennent à une autre classe, ont des consommations différentes. Cette
logique de distinction se retrouve quel que soit l’objet consommé. Le
choix des prénoms constitue une sorte de cas limite. Il s’agit en effet
d’une « consommation » qui ne coûte rien et qui est vécue comme
très personnelle. Il est pourtant marqué par de nombreuses régularités
temporelles, géographiques et sociales qui renvoient largement aux
rapports entre classes [Coulmont, 2011].
Pierre Bourdieu, dans son ouvrage La Distinction [1979], a donné
la présentation la plus systématique de ce lien entre consommation
et appartenance de classe. Les goûts, explique-t-il, sont le produit  de
dispositions sociales, qu’il appelle « habitus ». Ce terme désigne des
manières de faire et de voir figées très tôt au cours de la vie de
chaque individu, lors d’un processus d’apprentissage étroitement
lié à la classe dont il est issu. Le façonnage de l’habitus qui, chez
Bourdieu, demeure assez énigmatique, est si précoce et implicite
qu’il est incorporé, naturalisé  : chacun considère ses goûts comme
personnels et comme allant de soi, et non pas comme le résultat
d’un processus d’apprentissage. Par exemple, l’idée que tel ou tel
70 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

prénom est démodé paraîtra évidente à chacun de nous ; mais les


prénoms considérés comme démodés ne seront pas les mêmes selon
les classes sociales.

La consommation comme distinction


Selon Bourdieu, les pratiques de consommation suivent une logique
de distinction  : en consommant de telle ou telle manière, je me
distingue de celui ou celle qui appartient à une autre classe sociale.
Par ailleurs, je peux reconnaître son appartenance, qui m’est indiquée
par ses propres consommations. Bourdieu utilise en effet le terme
« distinction » dans un double sens  : je me distingue (comme appar-
tenant à telle ou telle classe) et je distingue l’autre (comme appartenant
à telle ou telle classe). Il affirme par ailleurs que les principes de
cette distinction, les qualités qui sont recherchées par chaque classe
sociale dans ses consommations, sont les mêmes, que l’on parle de
films ou de cuisine, de sport,  etc.
La théorie de la distinction a été mobilisée par des travaux histo-
riques et sociologiques portant sur l’âge du commerce aussi bien que
sur l’âge de l’usine ou de la finance. Elle est loin de ne valoir que
pour la France ou même pour les seuls pays occidentaux (voir par
exemple, sur l’imitation et la distinction dans les consommations en
Afrique de l’Est au XIXe siècle, Prestholdt [2012]). En anglais, on parle
ainsi de highbrow, middlebrow et lowbrow pour désigner les consom-
mations et les goûts associés par Bourdieu aux classes dominantes,
moyennes et populaires. Des recherches comparatives entre plusieurs
pays ont montré que les frontières exactes des goûts, en termes de
classes sociales, diffèrent selon les pays [Katz-Gerro, 2002], mais,
partout, les goûts sont corrélés avec les classes. Les préférences
précises changent avec les générations  : les prénoms à la mode, les
genres musicaux légitimes, les manières considérées comme « chics »
ou vulgaires de décorer un séjour,  etc. ne sont pas les mêmes. Mais
les principes de distinction restent similaires [Coulangeon, 2011 ;
Robette et Roueff, 2017].
En particulier, l’idée que, dans la seconde moitié du XXe  siècle, ou
après les enquêtes de Bourdieu, goûts et consommations se seraient
« moyennisés », en dehors d’une petite marge d’élites et de très pauvres
(une idée avancée notamment par Mendras [1988]), n’est pas confirmée
empiriquement. Bien que les budgets ouvriers de la seconde moitié
du XXe  siècle donnent une place un peu plus faible qu’auparavant
à la nourriture et au logement [Daumas, 2018], leurs manières de
consommer chaque grand type de bien restent différentes de celles
des classes moyennes, et plus encore des classes dominantes. Et la
large diffusion de l’accès à Internet, par exemple, s’est accompagnée
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 71

d’usages socialement très différenciés. Ces différences ne découlent


pas mécaniquement du fait que certains usages demanderaient des
ressources financières, ou bien un lien à l’écrit, qui manqueraient aux
classes populaires. Ces dernières ont plutôt exprimé des préférences et
inventé des usages particuliers d’Internet —  par exemple en utilisant
une seule adresse e-mail par couple ou en observant leur voisinage
sur Le Bon Coin [Pasquier, 2018]. Les principes de ces différences
restent cohérents avec ce qu’avançait Bourdieu.
Tout cela souligne à quel point l’idée d’une uniformisation du monde
par la « consommation de masse » doit être nuancée  : si la consom-
mation s’est étendue dans l’espace social et si plus de biens circulent
plus loin dans l’espace géographique, la distinction reste la logique qui
structure les pratiques des consommateurs et consommatrices.

La classe dominante
Bourdieu définit les « dominants » comme les individus les mieux
dotés en capitaux économiques et/ou culturels. On s’éloigne donc
quelque peu de la définition de la classe par la propriété des moyens
de production : certains des dominants selon Bourdieu, les professeurs
d’université par exemple, ne sont pas des capitalistes. Ils détiennent
un capital économique non négligeable, mais bien inférieur à celui
des P-DG, et n’ont pas nécessairement de subordonnés salariés. Mais
Bourdieu désigne par l’expression « capital culturel » les connaissances
socialement reconnues et respectées, associées notamment, depuis
l’âge de l’usine, aux plus hauts diplômes.
Pourquoi Bourdieu associe-t-il capital économique et capital culturel
dans sa définition de la classe dominante ? Parce qu’il constate
empiriquement que ce sont ceux qui disposent en grande quantité
de l’un ou de l’autre qui distinguent et qui se distinguent le plus
efficacement, car ils fixent les règles de ce jeu de la distinction. Ce
sont eux qui disposent du monopole de la définition des pratiques
culturelles légitimes  : ils peuvent décider de donner ce statut à telle
ou telle pratique jusque-là inconnue ou populaire, même si cette
décision ne sera consciente que pour une petite partie d’entre eux.
C’est par exemple ce qui s’est produit pour l’écoute du jazz en France
dans les décennies d’après-guerre. Les dominants n’expliquent pas
pourquoi cette pratique relèverait maintenant du bon goût, bien au
contraire. En effet, ils considèrent la mise en mots trop explicites
de leurs expériences esthétiques comme un exercice typiquement
petit-bourgeois, donc un peu vulgaire. C’est lorsque la maîtrise des
consommations distinguées relève du non-dit, de l’implicite qu’elle
joue pleinement son rôle de marqueur social. C’est tout naturellement
qu’il faut avoir du goût.
72 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Après avoir ainsi défini la position de la classe dominante par


rapport aux autres classes, Bourdieu souligne qu’elle est elle-même
hétérogène. Le rôle d’arbitre des élégances que nous venons de décrire
appartient en réalité plutôt aux fractions de la classe dominante les
mieux dotées en capital culturel, mais relativement moins dotées
en capital économique  : les artistes et les intellectuels reconnus, en
particulier. Ces fractions expriment leurs principes de distinction
en revendiquant les dispositions esthétiques les plus pures, les plus
minoritaires, les plus éloignées de tout critère d’utilité ou de facilité.
À l’époque où Bourdieu écrit, en matière de musique, cela peut
impliquer d’écouter volontiers Bach ou Boulez ; en matière de sport,
de préférer ce qui apparaît comme difficile mais peu cher, par exemple
la randonnée en montagne.
Ces fractions considèrent comme moins exigeants, donc moins
intéressants, de second rang, les biens appréciés par les autres fractions
de la classe dominante  : celles qui sont les plus dotées en capital
économique, et relativement moins en capital culturel, par exemple
les chefs d’entreprise les moins diplômés. Ces fractions valorisent plus
les œuvres consacrées de longue date, qualifiées de classiques, comme
Le Beau Danube bleu ou les opéras de Verdi. Elles adoptent donc, avec
un peu de décalage dans le temps — plus grand pour les « nouveaux
riches », qui ont récemment acquis leur capital économique  —, les
goûts qui ont d’abord été promus par les fractions mieux dotées
en capital culturel. Ce constat empirique souligne que, si l’apparte-
nance de classe telle qu’elle est vécue et qu’elle pèse sur les relations
sociales des individus dépend largement de la richesse et de la place
dans le processus de production, d’autres éléments, comme le capital
culturel et la capacité à se distinguer, entrent en ligne de compte.
C’est vrai même, et en fait surtout, dans une société capitaliste, car
les profits y dépendent de l’extension progressive des consommations
à des populations plus larges, mais aussi du renouvellement de la
distinction, du côté de la classe dominante, qui permet de vendre de
nouveaux biens  : que l’on pense, par exemple, à la mise en scène
de la sortie de chaque nouveau produit d’Apple.
Les exemples utilisés par Bourdieu sont tirés d’enquêtes sur la France
des années 1960. Les enquêtes plus récentes de Philippe Coulangeon
[2011] mettent en évidence un phénomène un peu différent, qui
avait d’abord été remarqué aux États-Unis par Richard Peterson  : les
classes dominantes de l’âge de la finance, en particulier les fractions
les mieux dotées en capital culturel, ne consomment pas exclusi-
vement de l’avant-garde, comme dans les enquêtes commentées par
Bourdieu, ou même des biens culturels considérés comme légitimes.
Elles sont plutôt « omnivores » [Peterson et Kern, 1996]. Le summum
de la distinction serait alors la capacité à maîtriser un portefeuille de
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 73

consommations composé à la fois de pratiques ou de biens considérés


comme purs ou légitimes, comme la musique ou la poésie dites
contemporaines, et d’autres qui sont considérés comme illégitimes
dans la petite et moyenne bourgeoisie, comme le jeu vidéo ou la
bande dessinée. La distinction demeure, toutefois. Ce ne sont pas
les mêmes jeux vidéo ou bandes dessinées qui sont consommés que
dans les classes populaires, ou alors ils ne le sont pas de la même
manière —  ne serait-ce que parce que ces classes populaires restent,
par comparaison, « univores » : elles n’ont pas adopté, symétriquement,
les pratiques les plus légitimes des dominants.

La petite et moyenne bourgeoisie


Bourdieu caractérise la petite et moyenne bourgeoisie par sa « bonne
volonté culturelle ». Sa volonté de se distinguer des classes populaires
passe par une tentative d’imitation des dominants. Les petits et moyens
bourgeois tentent de suivre les règles de légitimité instaurées par les
dominants. Mais cette tentative est fondamentalement vouée à l’échec.
Dans sa manière même de respecter trop explicitement les règles, la petite
et moyenne bourgeoisie démontre en effet qu’elle ne fait pas partie de
la classe dominante. C’est par exemple le cas, dit Bourdieu, lorsqu’elle
met en valeur une hypercorrection grammaticale, alors que le comble
de la distinction serait la capacité à mélanger à bon escient les registres
de langue, plus ou moins corrects. Ou encore, la petite et moyenne
bourgeoisie française des années 2010 valorise le fait de regarder Arte,
tandis que la pratique vraiment distinctive dans les classes dominantes
est de ne pas regarder la télévision du tout [Robette et Roueff, 2017].
Au sein de la petite et moyenne bourgeoisie, comme au sein des
classes dominantes, Bourdieu distingue des différences secondaires  :
là aussi, un capital culturel relativement plus élevé que le capital
économique porte à valoriser une « pureté » esthétique. Bourdieu
distingue également les individus selon leurs trajectoires sociales  :
l’appartenance de classe de leurs parents modifie un peu les effets
de leur propre appartenance de classe.
Malgré ces nuances, les analyses de Bourdieu sur la petite et
moyenne bourgeoisie se centrent sur sa volonté d’imiter les classes
dominantes et son incapacité à le faire vraiment (à agir de manière
distinguée, selon ces classes dominantes) — « je voudrais bien, mais
je ne peux point », en quelque sorte. Ces analyses ont de ce fait
été critiquées par des auteurs qui mettent en avant des capacités
d’innovation autonomes au sein d’au moins une partie de la petite
et moyenne bourgeoisie [Lechien, 2013]. En France, ses membres
qui travaillent dans la santé, le travail social, la culture plutôt que
dans de petites entreprises ont développé une culture de classe qui
74 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

L’échange de cadeaux, qui échappe


La culture matérielle bourgeoise aussi ostensiblement aux logiques mar-
parisienne, 1830-1914 chandes, est minutieusement codifié dans
les traités de savoir-vivre. Par exemple,
L’étude des intérieurs bourgeois par l’histo- la liste de mariage est inventée dans les
rien Manuel Charpy [2007] vient confirmer années 1830.
la théorie de Bourdieu, tout en soulignant D’où est venu ce goût bourgeois de
le rôle de prescripteurs : des professionnels l’unique et de l’authentique ? Au milieu
qui viennent servir les aspirations à l’imita- du XIXe  siècle, ce n’est plus la cour qui
tion de la petite et moyenne bourgeoisie. lance les modes comme un siècle aupa-
Les objets considérés comme plus ravant : c’est la « bohème » des écrivains
fins selon le goût bourgeois du Second et peintres romantiques, suivie de près
Empire (et de l’Angleterre victorienne), et par les « demi-mondaines » (les femmes
surtout la manière de les accumuler, sont entretenues par de riches Parisiens), qui
de nos jours disqualifiés comme kitsch  : les transmettent à la grande bourgeoisie,
on les retrouve aujourd’hui plutôt chez ensuite imitée par la petite.
des membres âgés des classes popu- La volonté d’échapper aux stigmates de
laires. Pourtant, ces pendules sculptées l’industrie et de l’argent crée à son tour,
en bronze doré et autres napperons ont, paradoxalement, de nouveaux marchés.
à la fin de l’âge du commerce, constitué Les antiquaires font fortune en revendant
un enjeu de distinction. de plus en plus cher des armoires ache-
Le goût dominant de l’époque implique tées à des paysans, voire du faux ancien,
une accumulation effrénée : « La descrip- avec de faux trous de vers. Pour ceux
tion d’un intérieur bourgeois du XIXe siècle qui ne peuvent pas acquérir des objets
peut occuper un notaire trois ou quatre uniques, l’industrie les imite. Des procé-
jours. » Le collectionneur est une nouvelle dés chimiques nouveaux, comme la gal-
figure de masculinité respectable. Collec- vanoplastie, sont utilisés pour patiner les
tionner demande du temps et de l’argent, métaux ; les plastiques récemment inventés
ce qui rend la pratique inaccessible aux (linoléum, celluloïd) sont moulés pour imi-
classes populaires. Tout en étant chère, ter des revêtements anciens.
elle est présentée comme noble, donc Ces imitations et contrefaçons viennent
distinctive, parce qu’elle est détachée de alimenter l’inquiétude petite-bourgeoise
toute utilité sociale et de tout motif de vis-à-vis des fautes de goût. Cette angoisse
profit. Elle privilégie les objets « authen- crée une clientèle pour des intermédiaires
tiques », uniques parce que anciens ou de marchés qui se présentent comme de
venus de loin : momies, scarabées, etc. Il nouveaux experts : des tapissiers inventent
s’agit déjà de se distinguer d’une consom- ainsi la fonction de décorateur d’intérieur,
mation de masse qui pourtant émerge à en fournissant non seulement des objets,
peine : les grands magasins et surtout les mais les règles « infinies et changeantes »
produits industriels sont disqualifiés au pour les disposer —  par exemple, « une
profit d’un rapport sentimental aux objets. statue de coquillages, plaisante dans la
Les objets de famille, en particu- salle d’eau, serait ridicule dans le salon ».
lier, sont uniques et sans prix. Il s’agit Les salles d’enchères, notamment Drouot,
notamment d’« ouvrages de dames », par connaissent également un grand succès  :
exemple des tableaux réalisés avec les leurs prix sont lus comme une garantie de
cheveux de leurs enfants. Ils permettent valeur ; même ceux qui ne peuvent pas
à la petite et moyenne bourgeoisie acheter viennent assister aux expositions
d’imiter les pratiques aristocratiques, par avant les ventes, pour apprendre ce qui
exemple en gravant dessus des initiales. est beau.
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 75

leur est propre, en étant par exemple pionniers dans la défense de


causes politiques comme l’environnement ou les identités régionales.
Ces quelques goûts autonomes et cette tendance à vouloir imiter
les classes supérieures délimitent en tout cas la petite et moyenne
bourgeoisie comme une véritable classe, qui souhaite se distinguer
des classes populaires mais qui est distinguée comme inférieure par
la classe dominante. C’est cet élément issu de la consommation qui
donne une unité relative à un groupe composé aussi bien de salariés
du privé que de fonctionnaires ou d’indépendants, travaillant tant
dans l’industrie que dans les services.
Même si l’habitus de la petite et moyenne bourgeoisie ne se réduit
pas à l’imitation du goût des dominants, celle-ci est bien présente, et
elle joue un rôle important dans les dynamiques de long terme du
capitalisme. En effet, elle a contribué dès le début de l’âge du commerce
à étendre les marchés de biens considérés auparavant comme de luxe.
Mais cette extension a pour effet de disqualifier ces biens, devenus trop
faiblement distinctifs, aux yeux des dominants. Le goût des dominants
se déplace dès lors vers d’autres biens, et ainsi de suite. Cette dialectique
de l’imitation et de la distinction est donc un élément clé de l’histoire
de la consommation, expliquant à la fois son extension continue en
volume et la persistance de biens non standardisés.

Les classes populaires


Le chapitre que Bourdieu consacre aux consommations populaires
a fait l’objet de discussions parfois vives. Dans les enquêtes qu’il
utilise comme sources de données empiriques, ces consommations sont
avant tout définies par la négative. En effet, le questionnaire de ces
enquêtes exprime lui-même les goûts légitimes des classes dominantes
en évoquant des pratiques très minoritaires, comme la fréquentation de
l’Opéra — plutôt que le fait de jouer à la belote par exemple [Grignon
et Passeron, 1989 ; Siblot et al., 2015]. Dès lors, les classes populaires se
distinguent avant tout par leurs non-pratiques. Bourdieu utilise tout de
même d’autres travaux pour esquisser leur rapport à la consommation,
mais il a tendance à le définir surtout comme une privation. Il le
caractérise en effet comme une sorte de choix du nécessaire, de choix
de ceux qui n’ont pas le choix, mais qui, pourtant, décrivent bien
leurs goûts comme des choix. Les classes populaires aiment ce qu’elles
ont, parce que c’est leur seule possibilité. Ainsi, une femme d’ouvrier,
tout en mentionnant les prix, explique sa préférence, pour Noël, pour
le mousseux et les moules plutôt que le champagne et les huîtres en
termes de « j’aime pas », « on aime mieux » [Grignon et Grignon, 1980].
Les travaux plus récents ont plutôt insisté sur un point que Bourdieu
ne mentionne que rapidement  : les classes populaires ne tentent pas,
76 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

comme la petite bourgeoisie, d’imiter les normes dominantes de consom-


mation. Elles pratiquent l’inverse de la « bonne volonté culturelle »  :
elles ignorent ces normes, non pas au sens où elles n’en ont pas
connaissance mais où elles ne cherchent pas à obtenir cette connais-
sance, encore moins à s’y conformer. Cet aspect avait déjà été décrit par
Richard Hoggart [1957], un professeur de littérature qui a ouvert la voie
à l’étude des cultures populaires en racontant ses souvenirs d’enfance
dans un quartier ouvrier anglais de l’entre-deux-guerres. Pour lui, les
classes populaires consomment ce qu’on leur donne à consommer, par
exemple les romans-feuilletons, mais elles ne sont pas dupes  : elles
ne surinvestissent pas ces biens (alors que les intellectuels de l’époque
s’inquiétaient de l’influence des « mass médias »). Elles savent qu’ils
ne sont pas supposés être de qualité, mais elles ne s’en préoccupent
guère parce qu’elles ne leur accordent qu’une « attention oblique » : par
exemple, la télévision est un simple fond sonore. Jean-Claude Passeron
parle, dans le même esprit, d’une « docilité souriante », d’une « distance
sereine aux goûts dominants » [Grignon et Passeron, 1989].
Cette distance aux goûts dominants peut aussi devenir une résis-
tance. Un phénomène se retrouve ainsi régulièrement en ce début
de XXIe  siècle lorsqu’on présente des propositions de relogement à
des habitants, et surtout des habitantes, de HLM en rénovation. Les
logements qui comportent des cuisines ouvertes, « à l’américaine »,
ne leur plaisent pas —  alors qu’elles sont appréciées par la petite
et moyenne bourgeoisie cultivée depuis les années 1970. Le socio-
logue Pierre Gilbert [2016], qui a enquêté dans le quartier populaire
lyonnais des Minguettes, souligne que les aménageurs construisent
des cuisines ouvertes non seulement pour gagner de la place, mais
aussi parce qu’ils les considèrent comme un élément moderne, donc
attractif, permettant d’espérer un peu de mixité sociale. En revanche,
les cadres des organismes de logement, moyens-bourgeois eux-mêmes,
ne s’attendaient pas à rencontrer un « rejet massif » de la part des
classes populaires. Or ce rejet va jusqu’à compromettre le remplissage
de certains immeubles neufs  : les habitantes préfèrent déménager
dans l’ancien. Cette préférence repose largement sur la volonté de
garder un espace à soi. Dans la mesure où ce sont de toute façon
les femmes qui vont faire la cuisine dans ces ménages, elles veulent
disposer d’un lieu qui leur est propre, ou du moins qui n’est partagé
qu’avec d’autres femmes, où elles peuvent parler avec leurs amies
notamment. Le fait que ces ménages comptent beaucoup de chômeurs
et d’« inactifs » (enfants, retraités, femmes au foyer,  etc.), présents
toute la journée, alors qu’il y a peu de mètres carrés par personne,
rend la séparation des espaces encore plus importante.
Les objets qui sont au contraire investis par un véritable goût
sont ceux qui relèvent du « nous » (les classes populaires) et non du
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 77

« eux » (les autres). En effet, malgré toutes les caractérisations par la


privation ou la distance, il y a bien des consommations populaires  :
des biens spécifiques, et des règles spécifiques pour les consommer.
Parmi les manières de consommer qui distinguent les classes populaires
des autres, on retrouve des pratiques d’autoconsommation ou en
marge des circuits marchands classiques, en lien avec une dimension
collective, au sein de la famille ou du voisinage, et un goût de ce
qui a été fait soi-même, ou par des proches  : bricolage, jardinage,
canevas, scrapbooking, fabrication de conserves,  etc. [Weber, 1921].
Ce sont des pratiques qui peuvent être lues comme un choix du
nécessaire, et justifiées par les économies réalisées, mais qui sont aussi
des plaisirs revendiqués, cette fois sans distance ironique.
Dans ces cas, les consommations populaires représentent une forme
de limite à l’extension infinie du capitalisme, dans la mesure où elles
échappent aux échanges marchands. Toutefois, elles impliquent aussi
des outils et des fournitures qui font vivre des marchés, par exemple
celui du matériel de bricolage  : il ne s’agit pas uniquement d’auto-
consommation ou de « culture matérielle », selon Braudel.
Les classes populaires ont par ailleurs leurs propres distinctions,
non seulement vis-à-vis des autres classes, mais aussi en leur sein. Les
distinctions entre ouvriers et employés qu’évoquait Halbwachs sont ainsi
largement devenues des distinctions de genre, entre ouvriers masculins
et employées féminines. Dès l’adolescence, les jeunes filles des classes
populaires adoptent plus que les jeunes garçons des pratiques culturelles
légitimes, comme la lecture [Octobre et al., 2010]. Les employées sont
aussi plus souvent que les ouvriers, dans le cadre de leur travail, en
contact avec d’autres classes, ce qui peut entraîner des goûts différents,
incluant des pratiques d’imitation, par exemple en matière de prénoms
[Coulmont, 2011]. Les rapports à la propriété et à la mobilité, en partie
déterminés par le fait d’habiter en ville ou bien à la campagne, créent
aussi des différences importantes [Grignon et Grignon, 1980].
Appartenance de classe et pratiques de consommation sont donc
étroitement liées et mettent notamment en jeu une dynamique d’imi-
tation et de distinction qui a joué un rôle important dans l’histoire
du capitalisme. Le capitalisme se nourrit de la mise sur le marché
de nouveaux objets et de nouveaux services. Leur renouvellement
permanent s’appuie sur les logiques de distinction entre les classes
sociales. Par ailleurs, le capitalisme étend socialement son emprise,
entre autres par le biais de l’imitation  : des populations sans cesse
plus étendues, pour consommer, recourent à des productions issues
des entreprises et passées par des marchés fonctionnant selon des
logiques capitalistes.
Le déterminisme de classe n’est toutefois pas absolu  : on retrouve
certes des corrélations statistiques très marquées, mais d’autres facteurs
78 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

classes populaires de se distinguer. Cette


« Être dans ses meubles » distinction pouvait se fonder aussi sur
à la Belle Époque : distinctions une imitation, avec le choix de matières
entre classes populaires rappelant les goûts bourgeois ; les cata-
logues des grands magasins populaires
Alors que le logement des classes popu- expliquaient quels étaient ces goûts.
laires est parfois décrit comme une Avec une journée de salaire ouvrier mas-
simple nécessité, Anaïs Albert [2015], culin, on pouvait ainsi acheter une table
à partir de discours de l’époque et de de nuit « dessus marbre, façon acajou ».
descriptions des intérieurs de défunts Mais on devait l’associer à un lit en
et défuntes par des juges de paix pari- bois blanc, ce que le goût bourgeois
siens, retrouve des formes d’aspiration n’aurait pas permis : il aurait fallu, pour
au confort qui distinguent les classes suivre ce goût, que tout soit en acajou,
populaires entre elles. mais cela aurait été bien plus cher. Ces
L’expression omniprésente « être dans formes d’imitation, de bonne volonté
ses meubles » distingue ceux et celles des culturelle, ne se retrouvaient que chez
locataires qui sont propriétaires de leurs certaines personnes, notamment des
meubles. Les propriétaires d’appartements femmes employées ou fonctionnaires
choisissaient de préférence ces locataires : subalternes, ou bien des ouvrières du
il y avait ainsi quelque chose à saisir en luxe et de la mode. Ces dernières étaient
cas d’impayé. « Être dans ses meubles » en effet à la fois mieux payées que les
s’opposait au fait d’obtenir son logement autres ouvrières et plus en contact avec
en échange de travail, comme les domes- la clientèle bourgeoise.
tiques, mais aussi certains ouvriers et Être libre de l’utilisation de ses
ouvrières, ou de vivre dans une « chambre meubles permettait enfin de délimiter
en garni » : un type d’hôtel populaire qui des espaces (cuisine versus chambre)
logeait les personnes plus pauvres et les dans les très petits appartements. Pour
plus récemment arrivées dans la capitale. autant, il n’était pas question d’avoir
Cela signalait donc une rémunération rela- un salon, ce qui était la norme bour-
tivement élevée et stable. geoise : les loisirs des classes populaires,
Acheter ses propres meubles per- en particulier des hommes, impliquaient
mettait donc à certains membres des de sortir.

(genre, lieu d’habitation, métier,  etc.) entrent en jeu et il existe des


exceptions. Du point de vue des capitalistes producteurs ou vendeurs
de biens de consommation, il est très important de comprendre le
déterminisme de classe, mais aussi de repérer ces marges de manœuvre,
afin de mettre en place des dispositifs permettant de tirer profit des
goûts de la clientèle potentielle.

Prescrire quoi consommer :


professions, régulations, mobilisations

Répétons-le une fois encore  : l’extension de la consommation,


avec de nouveaux biens achetés par de nouveaux groupes sociaux,
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 79

a été continue depuis l’âge du commerce, et les transformations de


la consommation jouent un rôle dans la dynamique du capitalisme.
Les capitalistes sont loin d’avoir seulement suivi passivement cette
évolution  : ils ont tenté, pour accroître leurs profits, d’agir sur la
demande —  ou de payer des professionnels pour le faire. Mais, au fil
des débats sur la démocratisation ou l’uniformisation de la consom-
mation, ou encore sur ses effets, moraux, sociaux ou écologiques, bien
d’autres prescripteurs sont intervenus non seulement pour parler de ce
qu’elle devrait être, mais aussi pour essayer directement de la modifier.
Cette volonté de construire la demande a été accentuée par les change-
ments qui ont marqué la transition entre âge du commerce et âge de
l’usine. On l’a vu, à ce moment, de nouvelles formes de distribution
ont incité à une standardisation et une massification de la production.
Elles ont aussi changé profondément le contenu de certains métiers,
comme celui des vendeuses de magasin, et ont permis le développement
de nouvelles professions. Produire d’abord en masse pour chercher à
vendre ensuite, plutôt que produire à la commande en plus petites
quantités, implique notamment une mise en valeur différente des biens.
De nouveaux intermédiaires informent les consommateurs et consom-
matrices des qualités des biens et des normes de consommation  : on
a vu par exemple le rôle des tapissiers et des salles d’enchères vis-à-vis
des ménages bourgeois parisiens. Outre ces professionnels associés aux
entreprises commerciales, d’autres acteurs tentent d’influencer la consom-
mation  : des personnels administratifs menant des politiques publiques
et des personnes participant à des mouvements sociaux, comme les
coopératives, que nous avons déjà évoquées.

Publicité et marketing : des métiers nés du capitalisme


Des boutiques utilisaient déjà des techniques publicitaires dès le
XVIII
e
  siècle, mais c’est au siècle suivant qu’émerge une activité plus
spécialisée, avec les annonces dans la presse et la création d’objets
publicitaires [Tsikounas, 2010]. Le placement rémunéré de marques a
aussi une longue histoire, au XIXe  siècle dans les articles et feuilletons
des journaux puis, au XXe  siècle, dans les films de cinéma et les séries
télévisées et, au XXIe  siècle, sur les réseaux sociaux. C’est au début du
XX   siècle que la publicité apparaît véritablement comme un métier
e

distinct, porté par des entreprises spécialisées qui affirment proposer un


nouveau service. Il ne s’agit plus seulement d’orienter les préférences
entre des biens déjà connus des consommateurs et consommatrices,
mais de créer des besoins, d’inciter à des pratiques nouvelles qui vont
entraîner l’achat de nouveaux biens  : par exemple, le fait de manger
des corn-flakes, de prendre des photos ou de se raser la barbe [Strasser,
1989, p.  89 ; voir aussi Galluzzo, 2020].
80 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Cette émergence de métiers de la publicité ou du marketing est


souvent présentée comme une conséquence fonctionnelle évidente
de l’entrée dans le capitalisme. Mais, pour se faire une clientèle et se
constituer en professions reconnues, disposant de formations dédiées,
les nouveaux professionnels doivent se trouver des alliés. Ainsi, en
France, l’aspiration des publicitaires à être plus légitimes et à contrôler
l’accès à leur métier passe par la recherche active, dans les années 1930,
à la fois d’une clientèle d’entreprises et de relais politiques [Chessel,
1998]. Pour apparaître nécessaires à des entreprises où la rationalisation
est, à l’âge de l’usine, à l’ordre du jour et où l’ingénieur est la figure
de référence, les publicitaires se présentent comme des « ingénieurs du
commerce ». Ce sont les chaînes de magasins créées les plus récemment,
pionnières d’autres aspects de l’âge de l’usine, comme on l’a vu, qui
les emploient le plus volontiers. En effet, ce sont de plus grandes
sociétés, elles sont plus adeptes du discours de rationalisation, et la
publicité leur apparaît comme une arme nouvelle, utile à mobiliser
dans leur concurrence avec les magasins plus anciens.
Cela n’empêche pas les publicitaires français de jouer en parallèle
sur d’autres modes de légitimation. Elle peut être artistique, lorsque
des artistes connus produisent des affiches, comme Henri de Toulouse-
Lautrec ou Alfons Mucha au début du siècle. Dans l’entre-deux-guerres,
Robert Delaunay et Fernand Léger ne produisent pas de publicités
mais en parlent comme d’objets artistiques ou en intègrent dans leur
peinture, tandis que le travail de l’affichiste Jean Carlu est discuté par
les plasticiens. La légitimation de la profession passe aussi par des liens
avec les gouvernements. Dans les années 1930, dans tous les pays, les
mêmes personnes et agences sont souvent impliquées à la fois dans
la publicité commerciale et dans la propagande politique. En France,
les publicitaires participent à la promotion des produits de l’empire
colonial  : « Mangez colonial ! » Certains produits restent alors consi-
dérés comme luxueux. Une publicité fait ainsi parler le riz d’Indochine
à la radio pour en démocratiser la consommation  : « Je coûte moins
cher… et je suis français ! » Ces campagnes publiques complètent les
publicités privées pour les produits tels que le Banania, boisson faite
de farine de banane et de cacao commercialisée en 1914, associée à la
figure racisée du tirailleur sénégalais et au slogan « Y’a bon Banania ».
Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les praticiens du marketing
qui recherchent une nouvelle légitimité professionnelle, en particulier
auprès des universités aux États-Unis ; ils obtiennent notamment une
grande place dans la réforme des business schools dans les années 1960
[Cochoy, 1999]. C’est sans doute le moment, bien illustré dans la série
Mad Men, où les spécialistes du marketing, supposés comprendre mieux
que personne la psychologie des consommateurs et consommatrices,
ont la plus grande aura. Comme on le verra au chapitre  V, nombre
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 81

d’entre eux parviennent même au poste de P-DG de très grandes


entreprises, au détriment des ingénieurs, et y mettent en avant les
enjeux de commercialisation plutôt que de production [Fligstein, 1990].

Intermédiaires de marché, dispositifs marchands et État


La publicité et le marketing ne deviennent des professions reconnues
que parce que leurs promoteurs parviennent à imposer l’idée que les
consommateurs et consommatrices ne se contentent pas de répondre
à leurs besoins en faisant des choix selon les prix. Non seulement
ces métiers tentent de créer des besoins, mais surtout ils essaient de
modeler la perception par les consommateurs et consommatrices de
la qualité des biens [Galluzzo, 2020]. La production de masse n’a en
effet pas fait disparaître les préoccupations en la matière ; au contraire,
différentes dimensions de la qualité peuvent constituer un moyen de
se distinguer. Or percevoir la qualité est rarement évident pour les
consommateurs et consommatrices. De ce constat sont nés de nombreux
travaux en sociologie depuis les années 1990, qui s’intéressent aux
« dispositifs marchands » et aux « intermédiaires de marché », c’est-à-dire
aux moyens concrets de lever l’incertitude sur la qualité [Karpik, 2007].
En créant un ordre dans une offre vue comme confuse, ces dispositifs
et ces intermédiaires se proposent de modeler la demande. Même si
on les qualifie de « marchands » parce qu’ils visent un effet sur des
marchés, les dispositifs peuvent être mis en place par l’État ou des
associations plutôt que par des entreprises —  que ce soit ou non à la
demande de ces dernières.
Pour organiser cette offre et construire la demande, une option
radicale est d’interdire tout ce qui n’est pas censé être de qualité. Ainsi,
au XVIIIe  siècle en France, des inspecteurs des manufactures étaient
censés faire respecter des règlements sur la qualité, notamment des
tissus : ces règlements distinguaient plusieurs degrés de qualité et, même
pour une reconnaissance au degré inférieur, il fallait suivre certaines
règles, concernant les fibres utilisées, les dimensions, la manière de
travailler,  etc. [Minard, 1998]. Ce type de mesures —  interdictions
et inspections  — se heurte cependant toujours à la fraude ou à la
contrebande  : ce jeu sur les limites qui fait partie des compétences
principales des capitalistes (voir chapitre  VII). Il continue toutefois à
exister, notamment, depuis le début de l’âge de l’usine, au nom de la
protection de la santé des consommateurs [Stanziani, 2008].
Une autre manière pour l’État d’organiser l’offre est l’attribution
d’un label de qualité, sans interdiction des produits qui n’en disposent
pas. Déjà fréquente à l’âge du commerce, par le biais de titres comme
celui de « fournisseur du Roi » ou de médailles dans des expositions,
par exemple, la pratique se développe encore à l’âge de l’usine, et
82 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

peut-être plus encore à l’âge de la finance. Par exemple, pour les


vins français, les appellations d’origine contrôlée (AOC) sont créées
en 1935 à la demande des producteurs.

Labels et critiques : l’exemple des vins


Les sociologues ont tout particulièrement étudié le marché du vin,
depuis les années 1990, pour mettre en évidence l’interaction entre
les labels et les jugements publiés tant par l’État que par les produc-
teurs eux-mêmes et par des experts qui se présentent comme neutres.
Le marché du vin constitue un cas intéressant parce que la qualité
des produits y est généralement reconnue comme particulièrement
déterminante et difficile à établir.
En France, les AOC constituent ainsi un label de qualité garanti
par l’État, mais attribué par un organisme privé, l’Institut national
des appellations d’origine des vins et des eaux-de-vie (INAO). Ce label
garantit que le vin vendu sous un certain nom, géographique, a bien
été produit là, avec les cépages préconisés dans cette région, et que « sa
typicité » correspond à celle de l’appellation. Les AOC se sont ajoutées à
des classements plus locaux : le premier et le plus célèbre était celui des
vins du Médoc, établi en 1855 par des courtiers (vendeurs) à la demande
des producteurs pour une présentation à l’Exposition universelle de Paris.
Alors que les AOC sont un label, obtenu ou non, le classement de 1855
établit une hiérarchie en cinq classes, la meilleure étant le « premier
cru classé ». Ce classement n’a pas été actualisé jusqu’en 1973, et il n’a
alors changé qu’à la marge. Il tirait une partie de sa légitimité de son
ancienneté et de sa stabilité, alors même que l’espace agricole concret
couvert par chaque château avait beaucoup changé.
Mais, à partir de la fin des années 1970, une série de transformations
du marché du vin entraînent l’élaboration de dispositifs marchands
différents  : ils ne sont plus sous le contrôle des producteurs, mais
délégués à des critiques [Chauvin, 2010]. Ces transformations se situent
à trois échelles différentes. Les amateurs les plus éclairés de vins français
considèrent à ce moment que certaines AOC sont devenues tellement
prestigieuses que les producteurs ne font pas nécessairement les efforts
nécessaires pour maintenir la qualité : elles bénéficient d’une rente de
réputation. C’est le cas, par exemple, de l’appellation Margaux, dans
le Médoc  : les producteurs ne cherchent plus à faire du vin de bonne
qualité, puisque leur vin s’écoule de toute façon sur la base de son
nom. Plus généralement, parmi les personnes qui consommaient déjà
du vin français, les pratiques et critères principaux d’achat changent à
cette période  : elles boivent moins de vin, en achètent plus rarement,
mais souhaitent une meilleure qualité. Enfin, la demande mondiale de
vin s’étend, notamment en Amérique du Nord, mais elle ne se porte
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 83

plus uniquement sur la production française. Ce recul relatif apparaît lié


au fait que les classements français sont peu lisibles, peu comparables
aux autres, qui se fondent sur le cépage plutôt que sur la géographie.
C’est dans ce contexte que se développe la critique vinicole
[Fernandez, 2004]. Dans les années 1970, les notices sur les vins
n’étaient présentes que dans une presse destinée aux professionnels.
La nouveauté est l’émergence de critiques destinées directement aux
consommateurs, que les auteurs doivent convaincre de leur impartialité.
Pour cela, des dispositifs nouveaux sont mis en place  : les conditions
de dégustation, à l’aveugle et collective, sont précisées, les critères sont
posés à l’avance, les appréciations sont détaillées dans un vocabulaire
très spécifique. Elles sont ensuite synthétisées dans une note, qui doit
permettre de mieux comparer les vins.
Le critique états-unien Robert Parker, ainsi, finit par être en mesure
de peser fortement, de manière directe et indirecte, sur le marché des
vins de Bordeaux [Chauvin, 2010]. Au départ avocat spécialisé dans
les questions de consommation et dégustateur amateur, il connaît
le succès au milieu des années 1980 avec une échelle de notation
présentée comme à la fois objective et facilement compréhensible
par les débutants. Cette échelle, fondée seulement, au départ, sur des
dégustations par lui-même, l’amène à promouvoir un même type de vin
extrêmement particulier, assez différent de ceux qui étaient considérés
jusque-là comme typiques dans certaines appellations. Il s’agit de vins
très concentrés, très boisés, considérés comme un peu vulgaires par
les amateurs qui ne partagent pas ses goûts. À la fin des années  1990,
des journalistes commencent à critiquer cette « parkerisation » des
vins. Ils reprennent le discours classique contre la supposée standardi-
sation des goûts mondiaux suivant un modèle états-unien —  et celui
des arbitres de la distinction contre toute tentative de rendre plus
explicite la hiérarchie des biens distinctifs. De fait, une bonne partie
des producteurs bordelais, constatant une augmentation des prix des
vins bien notés par Parker, ont tenté de se conformer à son goût.
L’usage du bois dans la vinification s’est étendu pour cette raison.
Parker est ainsi un intermédiaire qui a modifié aussi bien les pratiques
de consommation que, en conséquence, les modes de production. Son
influence joue même lorsqu’on s’oppose à lui  : certains producteurs
se font connaître en le critiquant, en assumant des goûts contraires
au sien avec ironie sur leurs affiches ou étiquettes, par exemple en
revendiquant des arômes de ketchup.

Les dispositifs contre les habitus ?


À mesure que le capitalisme se développe, des efforts considé-
rables sont donc mis en œuvre par différents acteurs pour agir sur
84 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

localement, sont vendues avec des


Pourquoi ne pas acheter garanties de douze ans.
une machine à laver : La question de la dépense doit en
prescriptions et choix outre être envisagée non pas pour cet
des consommatrices achat isolé, mais dans le cadre de la
trajectoire d’ensemble d’un ménage.
Dès le début des années 1950, aux Au Canada, l’essoreuse a été en géné-
États-Unis, les ventes de machines à laver ral la première machine à laver, achetée
automatiques, celles que nous connais- juste après 1945 : par rapport à d’autres
sons aujourd’hui, dépassent celles de achats, son remplacement n’est long-
la précédente génération de machines, temps pas prioritaire. Si le ménage est
les essoreuses à rouleaux. Celles-ci obli- une ferme, l’équipement agricole passe
geaient notamment leurs utilisateurs d’abord ; ailleurs, on peut préférer ache-
— presque toujours des utilisatrices — à ter une radio ou un aspirateur, dès lors
déplacer manuellement le linge du bac qu’on a déjà une machine pour faire la
de lavage au bac d’essorage et à ajouter lessive, même si ce n’est pas de façon
au fur et à mesure l’eau de rinçage. Elles optimale.
étaient considérées comme obsolètes par L’accent mis ainsi sur la question de
les ingénieurs ; dans toute l’Amérique du la durabilité est d’ordre aussi culturel que
Nord, des publicités vantaient les avan- pratique. Les publicités pour les esso-
tages de l’automatique, notamment reuses utilisent le langage de la tradition
pour les jeunes mères qui devaient laver et de la transmission entre générations.
les couches. Pourtant, au Canada, les Plus longtemps qu’aux États-Unis, les
essoreuses restèrent en tête des ventes classes populaires canadiennes, comme
jusqu’en 1966. Ce comportement d’achat beaucoup d’autres dans le monde, ont
qui a dérouté les spécialistes de marke- valorisé la solidité des produits et la possi-
ting peut être compris par une enquête bilité de les réparer par rapport à d’autres
de sciences sociales [Parr, 1997]. qualités, comme l’économie de gestes.
Pendant un temps, les automatiques Il est difficile de savoir qui, exacte-
sont plus chères pour des raisons de ment, au sein des ménages, prenait
droits de douane. En effet, le marché la décision de ne pas acheter d’auto-
canadien n’est pas assez grand pour matique. Les femmes interrogées (à
qu’une production locale soit rentable. l’époque et rétrospectivement) assument
Mais, lorsque le prix baisse, les achats en tout cas ces préférences qui peuvent
sont loin d’augmenter immédiatement : aujourd’hui sembler avoir joué à leur
le prix n’explique pas tout. détriment.
Le délai avant l’adoption des auto-
matiques résulte en partie de contraintes
pratiques et de coûts indirects, qui
étaient sous-estimés par les vendeurs.
Les automatiques consomment en effet
plus d’énergie (nécessairement de l’élec-
tricité) et d’eau que les essoreuses, alors
que bien des ménages canadiens ruraux
n’ont pas d’électricité, d’eau courante
ou que peu de pression. Le fait que les
machines soient importées réduit aussi
la confiance dans le service après-vente,
alors que les essoreuses, fabriquées
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 85

la demande. Mais quelle est l’efficacité de ces dispositifs ? Le cas de


Parker, où un critique a un effet clair sur la consommation et même
la production, est-il une exception ?
On peut assez facilement observer la manière dont les entreprises
qui produisent et vendent modifient leurs choix en fonction de
ce qu’elles perçoivent comme une influence des intermédiaires du
marché, Parker par exemple, sur les consommateurs. Il est bien plus
difficile de vérifier empiriquement si cette influence existe vraiment.
En effet, les consommateurs et consommatrices sont confrontés à des
prescriptions nombreuses et souvent contradictoires, qui s’ajoutent
aux déterminismes liés à leur appartenance de classe.
Rares sont les travaux d’histoire et de sociologie qui ont réellement
posé cette question de la réception des prescriptions. Un des seuls
à s’y être attelés pour la période contemporaine souligne que les
consommateurs et consommatrices sont sans doute inégalement
sensibles aux prescriptions selon leur position dans l’espace social
et le moment de leur cycle de vie [Plessz et al., 2016]. Les moments
de bifurcation dans les trajectoires biographiques, comme la mise en
couple, l’arrivée d’un enfant, le divorce, le déménagement, le départ
en retraite, le veuvage, sont ceux où les effets de l’habitus se font
moins sentir. C’est à ces moments que les dispositifs marchands
sont plus susceptibles d’influencer les consommations —  en tout cas
alimentaires. Comment le comprendre ? Soit les personnes réfléchissent
explicitement, dans ces moments, à leurs habitudes et décident d’en
changer, soit elles sont confrontées, du fait d’un nouvel entourage,
à des normes sociales un peu différentes et elles y sont sensibles.
D’une manière générale en effet, les décisions de consommation
sont souvent prises à l’échelle du ménage, qui peut comprendre des
personnes aux habitus différents, plutôt qu’à l’échelle de l’individu.
On peut donc penser que même si les entreprises dépensent des
sommes importantes pour contribuer à leur prolifération, les dispo-
sitifs marchands ne remodèlent pas en profondeur des pratiques de
consommation qui restent déterminées par l’appartenance de classe.
Mais, du point de vue de l’entreprise, de petites modifications peuvent
déjà produire plus de profit, ou permettre de prendre le dessus sur
une entreprise concurrente.

Remodeler les consommations populaires ?


En général, les différents acteurs du capitalisme, chefs d’entreprise et
dirigeants politiques notamment, remarquent peu cette inertie relative
des goûts de chaque classe et ne s’en alarment pas. Les consommations
populaires, toutefois, sont régulièrement considérées comme un problème
public parce qu’elles résistent aux normes dominantes [Colombi, 2020].
86 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Quelles que soient la région et la période, on retrouve en effet dans


les habitus populaires l’idée de satisfaire immédiatement ses besoins
dans les moments où on le peut. Même si on doit consacrer une
grande part de ses revenus à l’alimentation, on peut ainsi choisir des
aliments plaisants plutôt que peu chers, notamment pour les enfants ou
adolescents. Le fait de « gâter » les enfants — selon la vision petite- et
moyenne-bourgeoise  — a sa rationalité  : il s’agit de profiter de la vie
tant qu’on ne travaille pas et qu’on est en bonne santé, parce qu’on
sait que cela ne durera sans doute pas. On peut aussi donner la priorité
à d’autres dépenses tout aussi illégitimes pour les classes dominantes :
selon l’époque, le lieu, le genre, l’âge, cela peut être par exemple le
tuning automobile ou l’adoption de tenues ostentatoires et relativement
coûteuses, la « frime » ou la « sape ». Cette dernière, par exemple, est
pratiquée depuis le début du XXe  siècle par des Congolais, à Paris
comme au Congo. Jouant avec les codes des dominants européens,
impliquant un refus du vêtement de travail et un fort endettement des
« sapeurs » auprès de boutiques de luxe, elle a été réprouvée par les
administrations coloniales comme elle l’est aujourd’hui par les petites
et moyennes bourgeoisies des deux pays [Charpy, 2015]. Le fait de
montrer ainsi que l’on peut consommer, et consommer des produits
choisis suivant des normes non partagées par la petite et moyenne
bourgeoisie, prend sans doute d’autant plus de place aujourd’hui, et
pas seulement pour les « sapeurs », que l’intégration par le travail est
moins accessible pour des groupes sociaux où le taux de chômage
est très élevé. Le rôle de consommateur ou consommatrice, avec celui
de parent, constituerait ainsi un statut social alternatif [Lazarus, 2006].
En France, depuis la fin des années 1980, les lois sociales ont intégré
l’idée qu’il était vital de consommer un minimum  : elles ont introduit
dans leurs objectifs, avec un succès inégal, des droits à l’électricité, au
logement, à la santé et même un égal accès « à la culture, à la pratique
sportive, aux vacances et aux loisirs » (loi du 29 juillet 1998). On retrouve
là, bien plus tard qu’aux États-Unis, l’idée de la consommation comme
une forme de citoyenneté. Déjà à la Belle Époque, certains réforma-
teurs sociaux répondaient aux dénonciations de la « démocratisation
du luxe » que le confort pouvait contribuer à intégrer et stabiliser les
classes populaires. Cette volonté d’intégration à la consommation des
classes populaires vient donc soutenir la dynamique du capitalisme. Mais
il ne s’agit pas, pour les pouvoirs publics comme pour les entreprises,
de les laisser vraiment libres de choisir quoi consommer.
Ainsi, dès le XIXe  siècle, l’objectif de l’État, des collectivités locales
et de certaines associations caritatives était d’inculquer aux classes
populaires des normes de consommation, celles d’une petite et
moyenne bourgeoisie traditionnelle ; cet objectif ne s’est pas démenti
depuis. À la Belle Époque, cela passait par l’« enseignement ménager »,
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 87

qui apprenait à faire le ménage et la cuisine, mais aussi à gérer un


budget. Aujourd’hui, c’est l’« éducation financière » qui a pris le relais.
Comme le résume l’historien Alain Chatriot [2006], bien des politiques
de consommation ont visé à « protéger le consommateur contre
lui-même », et notamment les ouvriers et ouvrières contre l’excès d’achats
à crédit. La formule « protéger le consommateur contre lui-même » est
du socialiste Jean Jaurès, qui critiquait déjà en 1900 cette « protection »
limitant l’autonomie des classes populaires [Albert, 2012]. Alors que le
crédit à la consommation a toujours existé sous la forme notamment
de l’« ardoise » des commerçants, ainsi que le surendettement, ils sont
en effet régulièrement redécouverts avec horreur. De nos jours en
France, des « accompagnatrices budgétaires », rattachées à des structures
publiques ou associatives, conseillent ainsi les ménages surendettés ou qui
risquent de le devenir. Elles doivent se livrer à de multiples opérations
de traduction entre les normes exprimées par leurs formulaires et les
logiques populaires —  car celles-ci existent  : l’« éducation financière »
consiste autant à désapprendre qu’à apprendre [Perrin-Heredia, 2011].
Le sort particulier réservé par l’État aux habitus des classes populaires
et aux consommations qui leur sont associées vient confirmer à quel
point l’appartenance de classe détermine les pratiques de consom-
mation, ce qui les rend difficiles à modifier, que ce soit par les prescrip-
teurs publics ou privés. Les normes de consommation populaires, trop
souvent présentées seulement en termes de privation ou de nécessité,
constituent aussi quelque chose qui résiste. En effet, elles se mettent
en place en partie contre les normes petites- et moyennes-bourgeoises,
et cela sans doute d’autant plus que l’État essaie de les imposer.
La résistance que les classes populaires opposent aux démarches,
publiques ou privées, qui tentent de les remodeler contredit aussi,
ponctuellement, l’extension des marchés et la quête de profit des
entreprises, lorsqu’elle les incite à privilégier le « fait-maison ».

La consommation engagée : une histoire longue


Parallèlement à ces résistances qui peuvent être inconscientes ou
individuelles, des mouvements de consommateurs et consommatrices
ont existé depuis l’âge du commerce —  depuis que « consommateur »
est devenu un nom. Les revendications de certains de ces mouvements
étaient parfaitement compatibles avec la quête du profit de nombreux
capitalistes, mais d’autres ont proposé des alternatives au capitalisme
—  on a déjà évoqué à ce sujet les coopératives de consommation du
début du XXe  siècle. Leurs modes d’action sont également variés, de la
revendication de lois à la création de leurs propres magasins, en passant
par des formes de redéfinition de la qualité, avec l’élaboration de
dispositifs marchands comme les labels. À cet égard, le boycott est
88 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

consommatrices, notamment des moins


Fair trade et consumérisme riches.
Il s’agit en particulier d’obtenir des
Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, produits moins chers. Dans l’Angleterre
les mouvements qui utilisent la consom- victorienne, cela passe par la demande
mation pour demander un commerce d’abaissement des droits de douane  :
plus juste, notamment de meilleures on demande non pas le fair trade mais
conditions de travail pour les produc- le free trade, le commerce libre, parce
teurs, emploient l’étiquette fair trade, que cela implique une baisse des prix.
que l’on traduit aujourd’hui par « com- Un peu partout à la fin du XIXe siècle, la
merce équitable ». lutte contre la « vie chère » est un des
Ils coexistent avec des associations ressorts de la création de coopératives.
aux objectifs différents, que l’on appelle Dans d’autres cas, il s’agit plutôt
« consuméristes » depuis la seconde d’obtenir des biens de bonne qualité,
moitié du XXe  siècle, mais qui sont bien en particulier sans danger. Les modes
plus anciennes [Chessel, 2012a]. Là où d’action peuvent être des procès collec-
les mouvements de fair trade utilisent la tifs, notamment ceux que l’on appelle
consommation pour défendre d’autres class actions aux États-Unis, comme
causes (celles des esclaves, des ouvriers ceux lancés par l’activiste Ralph Nader
ou des vendeuses exploitées, de l’éco- à partir des années 1960. D’autres
logie,  etc.), l’intérêt défendu par les mouvements créent des dispositifs mar-
mouvements consuméristes est plus chands, par exemple des comparatifs
directement celui des consommateurs et de produits.

sans doute le mode d’action le plus connu de la consommation engagée,


qui sert souvent à dater son émergence. Les premiers boycotts portent
sur les produits anglais, à partir de 1767, dans les colonies qui sont
devenues ensuite les États-Unis  : la Boston Tea Party de 1773, protes-
tation contre le mode de taxation du thé, est restée particulièrement
célèbre [Breen, 2004]. Ce boycott des produits britanniques dans le
cadre d’une lutte pour l’indépendance a été par exemple repris autour
de 1900 par le mouvement Swadeshi, en Inde. Parallèlement, dès la
fin du XVIIIe  siècle, des abolitionnistes refusent de consommer des
produits issus du travail des esclaves, comme le sucre de canne. La
consommation est dès lors un moyen de se mobiliser pour une cause
politique qui est liée à la fabrication, au commerce ou au prix des
biens.
Certains de ces mouvements s’opposent au système capitaliste, mais
ce n’est pas le cas de tous. Leurs engagements politiques sont très variés.
Leur point commun est d’utiliser l’action collective pour donner plus
de pouvoir aux consommateurs et consommatrices sur les marchés ;
en tant que tels, ils influencent l’évolution du capitalisme. Ils inter-
viennent ainsi dans la concurrence entre entreprises à la fois directement,
lorsqu’ils encouragent ou découragent l’achat de certains produits, et
indirectement, lorsqu’ils obtiennent des lois de protection qui prévoient
LA CONSOMMATION   : CLASSES SOCIALES ET DISPOSITIFS MARCHANDS 89

des interdictions, des labels officiels, des précisions obligatoires sur les
étiquettes, etc. Le discours consumériste, mais aussi certains discours du
fair trade sont également repris dans un but directement publicitaire par
certaines entreprises, comme le distributeur Leclerc en France.
On peut prendre deux exemples de ces mouvements, éloignés
dans le temps mais dont les modes d’action et les conséquences sont
très similaires. L’historienne Marie-Emmanuelle Chessel [2012b] a
montré ainsi que la Ligue sociale d’acheteurs (LSA), un mouvement
important dans la France de la Belle Époque, réunissait principalement
des catholiques sociaux, hommes et femmes, qui étaient en marge
de la vie politique classique. L’association leur donnait un moyen
d’action politique hors du système électoral. Dans leurs campagnes,
qui dénonçaient notamment les conditions de production dans les
ateliers à domicile (sweatshops), on retrouve les ambiguïtés des rapports
des élites chrétiennes aux classes populaires : entre volonté de charité
et peur du contact direct. Leurs moyens d’action étaient variés. La
LSA n’appelait pas au boycott car, dans le système juridique français,
cela expose à des procès, mais elle dressait des « listes blanches » pour
labelliser des producteurs ou marchands vertueux. Parallèlement, elle
demandait à l’État une interdiction effective du travail du dimanche,
et ses membres tentaient de réformer leurs propres conduites, par
exemple en acceptant de ne pas avoir de pain frais le dimanche, ou
de commander assez à l’avance des tenues de fête, afin de mieux
répartir le travail des couturières.
On retrouve des répertoires d’action similaires dans la consom-
mation engagée d’aujourd’hui et en particulier le commerce équitable
[Dubuisson-Quellier, 2009]. Certes, le projet affirmé est plus radical.
Il s’agit de construire, contre un marché identifié comme « conven-
tionnel », un marché alternatif imaginé comme un retour à une
économie domestique, morale et personnalisée. Mais il s’agit aussi,
comme à la LSA, de discipliner les consommateurs et consommatrices
en affirmant que leurs pratiques de consommation ont une portée
politique. En pratique, pour promouvoir des produits conformes à
leur éthique, les associations investissent le plus souvent les circuits
marchands qu’elles dénoncent  : elles agissent à la fois « contre et
dans le marché » [Le Velly, 2006]. Il s’agit notamment, en formant
les petits producteurs et productrices du Sud dont les produits sont
promus, d’accompagner leur accès à un marché international. Cela
implique — comme pour les coopératives de consommation au début
du XXe  siècle  — de suivre certaines logiques dominantes du capita-
lisme  : centralisation de la production, sélection des producteurs et
productrices, recherche d’une rentabilité minimale.
Les associations souhaitent substituer au prix fixé jusque-là par les
marchés mondiaux un prix qu’elles considèrent comme plus juste. Pour
90 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

cela, elles créent des filières marchandes séparées, visant à réduire le


nombre d’intermédiaires et leurs marges, et/ou elles mettent en place
des labels correspondant à leurs critères éthiques. La seconde option
peut être compatible avec un recours à la grande distribution, très
discuté au sein du mouvement  : vendre des produits équitables chez
Auchan, cela a-t-il un sens ? Ce mode d’action permet de toucher plus
de personnes, à la fois du côté de la production et de la consommation.
Cela rejoint un objectif consumériste — permettre aussi aux plus pauvres
de consommer mieux — mais éloigne de l’idéal d’un marché alternatif.
Comme en 1900, la question des rapports du commerce équitable aux
classes populaires finit par se poser. En effet, que ses promoteurs l’aient
souhaité ou non, il tend à se constituer, au XXIe siècle, comme un nouvel
élément de distinction de la classe dominante, et plus précisément
de sa fraction à capital culturel élevé. Des sociologues états-uniens
parlent d’« éco-habitus » pour désigner cette distinction nouvellement
attribuée au fait de consommer écologique ou local [Carfagna et al.,
2014]. Il peut rejoindre des pratiques anciennement valorisées par les
habitus populaires, comme la réparation ou la fabrication de confitures,
mais elles ne sont pas présentées et mises en œuvre exactement de
la même façon. Parce que la consommation est toujours largement
déterminée par la classe, construire des alliances entre classes autour
de la consommation engagée reste très difficile. Finalement, comme à
la Belle Époque, les associations qui défendent le commerce équitable
contribuent moins à remettre en cause le marché ou le capitalisme
qu’à en faire un espace d’action collective.
L’histoire du capitalisme depuis l’âge du commerce est celle de
son extension progressive, et elle se nourrit de l’extension de la
consommation : les biens susceptibles d’être consommés, tout comme
les populations qui peuvent souhaiter les acquérir se sont multipliés.
Cette extension peut rencontrer des résistances  : celle, inscrite dans
les habitus des classes populaires, qui incite à soustraire aux marchés
certains biens ou services et celle, organisée, que lui opposent certains
mouvements de consommation engagés. Ces résistances, toutefois, sont
ambiguës : bien des mouvements de consommateurs agissent au sein
même de marchés, qu’ils contribuent ainsi à instituer, à fortifier ou à
étendre. Elles sont, par ailleurs, impuissantes à contenir la dynamique
profonde d’extension de la consommation. Cette dynamique est portée
simultanément — avant tout — par la distinction et les consommations
attachées à l’appartenance de classe des consommateurs, et —  dans
une moindre mesure  — par l’intervention délibérée des capitalistes
pour modeler à leur profit la demande qui leur est adressée.
III / Le travail  : organisations, statuts
et luttes

N ous avons vu au chapitre  I que l’extension du capitalisme s’est


fondée sur des transformations à l’œuvre dans deux sphères. La
sphère de la consommation, d’abord  : l’extension du capitalisme
est au départ celle de ses marchés, donc de la demande adressée à
certains produits. La sphère de la production, ensuite, moins marquée
au début de l’âge du commerce par des transformations techniques
qui changeraient les usages du capital que par l’intensification du
recours au travail. Cette intensification passe par l’inclusion, dans
la sphère de la production capitaliste, du travail des femmes et des
enfants, par l’allongement de la durée du travail et par l’extension
de différentes formes de travail contraint, jusqu’à l’esclavage.
Ces deux sphères, fondamentales pour comprendre la naissance
du capitalisme et ses transformations, ont en commun de mettre
en jeu des rapports de classe. Nous avons évoqué au chapitre  II la
consommation, une première scène où se déploient des rapports de
classe, organisés par les relations de distinction et d’imitation. Ce
chapitre explore une autre scène  : la production, où ces rapports
de classe se constituent avant tout autour de la question du travail.
Au sein d’une société capitaliste, des groupes que l’on appelle des
classes se constituent en effet autour du travail. Leurs membres ont
en commun de partager une même position  : ils sont, par exemple,
subordonnés à un employeur par le biais d’un contrat de travail ; de
ce fait, ils partagent aussi des expériences quotidiennes. Un obser-
vateur extérieur peut attribuer à ces classes des intérêts opposés. Dans
l’organisation du travail, en effet, certains donnent des ordres, d’autres
les exécutent  : le travail capitaliste implique une domination, qu’on
l’exerce ou qu’on la subisse. Les fruits du travail, par ailleurs, sont
inégalement distribués entre ceux qui participent à la production  :
certains parviennent à capter davantage de richesse qu’ils n’en ont
92 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

produit. Le travail, autrement dit, est aussi le lieu d’une exploitation.


Les membres des classes, eux, ont plus ou moins conscience de ces
phénomènes de domination et d’exploitation et peuvent considérer,
ou pas, qu’ils ont de ce fait des intérêts communs. Cela donne lieu
—  ou pas  — à des luttes, plus ou moins organisées, dont la sphère
de la production peut être le théâtre ou l’enjeu.
Ces classes sociales, engagées dans des rapports de domination,
d’exploitation et de lutte, sont toutefois hétérogènes. L’un des enjeux
centraux de ce chapitre sera d’évoquer l’hétérogénéité interne du
groupe, toujours plus nombreux au cours de l’histoire du capitalisme,
des travailleurs et travailleuses —  ceux et celles dont les capitalistes
achètent, d’une manière ou d’une autre, la force de travail. Leur
statut, leur mode de rémunération, l’organisation de leur travail,
les protections qui y sont ou non associées ont en effet beaucoup
changé au fil des trois âges du capitalisme et, à chaque époque,
étaient également loin d’être uniformes.
Ce chapitre est organisé chronologiquement : il présente l’un après
l’autre trois âges des statuts, des organisations et des conflits du
travail. Cela nous permet notamment d’éclairer les évolutions actuelles,
celles de l’âge de la finance, qui sont souvent décrites en termes de
revalorisation de l’indépendance, ou de brouillage de ses frontières
avec le salariat. Il y a bien eu des changements importants dans le
travail depuis les années 1980, mais les décrire ainsi surestime à la
fois la suprématie du salariat stable au milieu du XXe  siècle, pendant
l’âge de l’usine, et son déclin depuis. On est pour l’heure loin d’un
retour à l’âge du commerce, quand le salariat tel qu’on le définit
aujourd’hui n’existait pas.

L’âge du commerce : avant le salariat

Pendant ses premiers siècles, le capitalisme fonctionne avec très


peu de grandes sociétés, comme nous le verrons au chapitre  IV. Dans
la plupart des secteurs, de petites entreprises restent juridiquement
indépendantes les unes des autres et entretiennent des rapports
marchands : de la production de chaque élément de base à la vente du
produit fini à la clientèle, une douzaine d’entreprises ou plus peuvent
intervenir, qui se vendent successivement les parties du produit, puis le
produit de plus en plus proche de sa forme définitive. La production
est donc en général organisée dans des chaînes complexes de sous-
traitance, même si le mot n’est pas employé à l’époque. Longtemps,
les décisions sur la production sont prises non pas par les industriels,
mais par les négociants  : des commerçants de gros et des financiers,
qui font un pari sur la demande et passent les commandes.
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 93

À l’autre bout de ces chaînes, au plus loin des négociants, là où


les premières étapes de production ont lieu, le travail se fait dans des
situations qui ne correspondent pas aux catégories juridiques passées
dans notre sens commun. Ainsi, en France, encore en 1896, 23 % des
membres de la population active sont classés comme « isolés »  : c’est
une catégorie qui n’entre pas dans les deux notions alors récentes de
« salariés » et d’« indépendants ». Cette catégorie regroupe notamment
les ouvrières à domicile [Maruani et Meron, 2012]. Le travail à l’âge du
commerce donne rarement lieu à un contrat écrit et à un engagement
de longue durée, qui sont aujourd’hui associés au salariat ; et les travail-
leurs et travailleuses doivent souvent apporter leurs propres outils au
travail. Pour autant, ce ne sont pas des indépendants comme le sont
un boulanger ou un plombier d’aujourd’hui. Nos catégories de salariat
et d’indépendance sont en effet un produit de l’âge de l’usine. Il faut
donc un petit effort d’imagination pour se représenter les formes parti-
culières que prenaient à l’âge du commerce l’organisation du travail,
la domination et l’exploitation. Pour éviter une complexité encore
plus grande, nous présentons ces formes telles qu’elles existaient au
XIX   siècle, au moment où naît le mouvement ouvrier, sans évoquer
e

les équilibres un peu différents du siècle précédent.

Des rapports de travail quasi marchands


On imagine encore souvent le travail à l’âge du commerce sous des
formes traditionnelles, celles de la « vie matérielle », selon Braudel  :
un travail agricole ou artisanal où le fils hérite du métier du père et
qui donne lieu à beaucoup d’autoconsommation ou à des rémuné-
rations en nature. Ou bien on pense à une exploitation intégrale,
avec un travail physiquement destructeur, contrôlé de près, qu’on
ne peut pas quitter —  comme dans la mine de Germinal. Si ces deux
situations ont bien existé, elles étaient complétées par une troisième
grande forme d’organisation du travail, qui dominait les activités de
production non agricole dans beaucoup de pays et qui faisait référence
dans les luttes et les débats politiques [Lemercier, 2019].
En France, cette forme d’organisation était appelée par les juristes
« louage d’ouvrage ». Cela signifie que l’ouvrier ou artisan1 s’engageait
à livrer un produit, son « ouvrage », et pas à mettre son temps de
travail à disposition d’un patron. Non seulement beaucoup d’ouvriers
étaient payés à la tâche, mais le plus souvent, aucun temps de travail
n’était explicitement prescrit. Cela ne veut pas dire qu’on se livrait à
la paresse : les journées de travail pouvaient être extrêmement longues

1. Dans ce chapitre, lorsque nous parlons d’ouvrier(s), artisan(s), salarié(s), etc., nous évoquons
le plus souvent des groupes mixtes, où les proportions de femmes peuvent être majoritaires.
94 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

si les produits étaient payés à un prix bas. Mais l’organisation du


temps n’était pas directement contrôlée par le patron.
Ces modalités de travail se retrouvaient à la campagne, dans le
cadre de ce que les historiens appellent la « proto-industrie ». Ce
terme désigne le travail à domicile, sur commande de négociants,
de personnes qui étaient souvent aussi impliquées dans l’agriculture.
Parallèlement, elles filaient, tissaient ou fabriquaient divers autres
produits. Les mêmes modalités de travail existaient dans les grandes
villes, en particulier dans ce qu’on appelait la « fabrique » dispersée
des produits de mode et de luxe (tissus de soie, vêtements, bijoux,
objets de décoration) pour lesquels la France était alors réputée.
Chaque « fabrique » était constituée de très nombreux petits ateliers,
souvent installés à domicile. Les ouvriers considérés comme qualifiés
possédaient leurs propres outils et les utilisaient pour le compte de
leurs différents employeurs. Or, dans une période où les machines
étaient encore très rares, les outils avaient une grande importance.
Par exemple, il y avait à Paris vers 1850 près de 400  000  ouvriers
—  dont un tiers de femmes et 5 % de moins de 16  ans  —, mais les
entreprises de plus de dix  ouvriers étaient très minoritaires et il n’y
avait qu’une poignée d’usines (de papiers peints et d’eau de Javel
principalement) [Faure, 1986].
Même dans les régions minières, textiles et métallurgiques où
l’on trouve les usines pionnières qui fascinaient les contemporains,
d’Adam Smith à Karl Marx, comme l’usine métallurgique Schneider au
Creusot, l’organisation du travail n’était pas très différente [Lefebvre,
2009]. Il y avait très peu de cadres —  le terme, d’ailleurs, n’existait
pas encore — entre les ouvriers et les quelques directeurs. La poignée
d’hommes appelés « contremaîtres » avaient un rôle de conception
et de maintenance, comme les ingénieurs du XXe  siècle, plus que
d’encadrement ou de discipline. Les ouvriers d’usine avaient une
certaine liberté pour organiser leurs équipes, même si celle-ci a décru
au fur et à mesure du XIXe  siècle. Pendant la plus grande partie de
l’âge du commerce, leurs effectifs changeaient de jour en jour  :
certains venaient travailler avec leur famille, par exemple, lorsqu’il
fallait produire plus. Il y avait une forte division du travail, mais
c’était vrai aussi dans les petits ateliers et dans le travail à domicile.
Le point commun entre les relations de travail que nous décrivons
ici est qu’elles étaient de courte durée  : on était engagé à la tâche
ou à la journée, rarement pour plus de six mois. L’« embauche » était
en général un simple accord verbal sur une tâche et un prix [Cottereau,
1995], sans précision sur la manière de travailler prévue, sans
engagement de long terme —  et sans protections associées. Il était
ainsi courant de changer de patron plusieurs fois par an, ou encore
de travailler pour plusieurs simultanément. Cette situation des ouvriers
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 95

Pierre Gervais [2012a] a étudié l’orga-


Contrôler les salaires nisation du travail dans une usine de
plutôt que les ouvriers textile du Massachusetts à la fin des
années  1810. Cette usine était célèbre
Les sciences sociales critiques du capi- pour son organisation moderne et elle
talisme ont longtemps développé avait un taux d’encadrement d’un
l’idée que l’usine avait, dès l’âge du contremaître pour trente-huit  ouvriers,
commerce, été le laboratoire de nou- très élevé pour l’époque. Cependant, la
velles formes de discipline au travail. En mise en place de dispositifs d’encadre-
histoire, Edward  P.  Thompson [1967] ment y a été très progressive. Surtout,
insiste ainsi sur la présence nouvelle ce qui était contrôlé, c’était les salaires,
d’horloges, obligeant à travailler de plutôt que le travail. Des catégories
longues heures. En économie, Stephen comptables nouvelles et complexes y
Marglin [1974] publie un article célèbre ont été créées pour savoir ce que coû-
où il affirme que les formes d’organi- tait exactement un salarié. En revanche,
sation industrielle nouvelles à l’âge du les employeurs ne savaient pas mesurer
commerce visent non pas à augmenter ce que chaque ouvrier produisait exac-
la productivité (la production par heure tement et ne paraissent pas avoir essayé
travaillée ou quantité de matière) par de le faire. Les propriétaires de l’usine
des améliorations techniques, mais à ne s’intéressaient d’ailleurs pas au détail
mieux contrôler les ouvriers. du travail des contremaîtres  : ils leur
Ces propositions ont stimulé des faisaient confiance. Leur préoccupation
études empiriques plus précises sur le était simplement de faire, au total, du
fonctionnement des usines, qui sont profit et, pour cela, il fallait limiter le
venues apporter des nuances. Avant coût des salaires ; peu importait l’effi-
l’âge de l’usine, rares sont les manufac- cacité de chaque personne ou le détail
tures où le temps de travail est contrôlé de ses gestes. Alors même qu’on est ici
de près : on ne pointe pas. Mais payer dans une usine, cette manière de consi-
aux pièces, ou ne pas réembaucher dérer la production est typique de l’âge
ceux qui produisent moins, peut suffire du commerce et s’oppose, on va le voir,
à garantir de longues heures de travail. à celle de l’âge de l’usine.

s’opposait à celle des domestiques, engagés le plus souvent pour


plusieurs années, exclus de la catégorie juridique du « louage
d’ouvrage » et contraints à une subordination plus directe. Les
employés également, comptables ou commis du commerce ou des
administrations, qui étaient encore rares et presque toujours masculins,
avaient un statut différent, mais cette fois considéré socialement
comme supérieur, avec des contrats longs et une paye à l’année.

Autonomie et exploitation
Tout cela implique que passer du bout de la chaîne de production
(vendre son ouvrage, n’employer personne) aux degrés suivants
(vendre son ouvrage mais en sous-traiter une partie à d’autres, donc
devenir pour partie employeur ou employeuse) ne demandait pas
96 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

un capital très élevé ni des compétences spécifiques. Mais cela veut


dire aussi qu’aucune démarche particulière n’était nécessaire pour
ne plus employer un ouvrier en cas de faibles commandes, par
exemple à la suite d’un changement de mode  : il suffisait de ne pas
le réembaucher. Dans les métiers du vêtement, beaucoup d’ouvriers
devaient changer de métier selon les saisons ou les modes. Des
ouvrières alternaient par exemple, à Paris, entre fabriquer des fleurs
artificielles ou teindre et couper des plumes, dans les deux cas pour
orner les chapeaux. Un idéal ouvrier masculin, largement dénoncé
par les patrons de l’époque, consistait à accumuler assez d’argent en
un ou quelques engagements pour prendre ensuite des journées de
loisir, notamment le lundi au cabaret —  on parlait alors de « saint
lundi » [Poulot, 1980]. Mais, souvent, le non-emploi était forcé. Si
l’on utilise les catégories anachroniques du XXe  siècle, on peut dire
que circuler entre salariat et indépendance était très fréquent, mais
passer de l’un ou l’autre au chômage était plus fréquent encore — et
ce chômage n’était pas indemnisé.
De ce fait, il existait une forme d’autonomie ouvrière, fortement
revendiquée dans les luttes, on y reviendra. Mais il ne faudrait pas
imaginer un âge d’or ouvrier  : cette autonomie était souvent une
liberté de s’auto-exploiter ou d’exploiter sa famille, car la plupart des
salaires, en particulier ceux payés aux femmes et aux enfants, étaient
très bas et soumis à la conjoncture.
En outre, pour faire plus de profits en limitant les coûts, les
commanditaires recouraient de plus en plus à la division des tâches.
Celle-ci permettait d’utiliser pour chaque tâche une main-d’œuvre
considérée comme moins qualifiée, notamment jeune et/ou féminine,
et de faire réaliser certaines de ces tâches à la campagne —  car, en
ville, les petits entrepreneurs et les ouvriers qui devaient payer des
loyers élevés réclamaient des salaires en conséquence. Dès le milieu du
XIX   siècle, avec l’amélioration des transports, la « fabrique » urbaine
e

de Paris tend ainsi à s’étendre vers l’Oise, celle de Lyon vers l’Isère
ou l’Ardèche, sous forme de petits ateliers ou d’usines. Cela permet
notamment de s’éloigner des conseils de prud’hommes, créés dans les
villes industrielles françaises à partir de 1806, qui représentaient une
justice particulièrement peu chère, rendue par des juges pour moitié
patrons et pour moitié ouvriers. Beaucoup de ces conseils ont joué
un rôle important pour modérer l’exploitation, ne serait-ce qu’en
s’assurant que les salaires étaient payés, et pour préserver l’autonomie
ouvrière [Cottereau, 2006]. Mais ils n’étaient pas disponibles dans la
plupart des campagnes.
La relation de travail quasi marchande a été présentée de manière
nostalgique, comme préférable à celle de l’âge de l’usine, par une
bonne partie du mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle et de nos
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 97

jours par certains universitaires. Au contraire, le sociologue Robert


Castel [1999] l’évoque en mettant l’accent sur la précarité et le manque
de solidarité organisée. Si l’on veut utiliser des termes d’aujourd’hui,
on pourrait aussi bien parler de travail précaire ou flexible que de
travail négocié. Pour nous, les relations de travail à l’âge du commerce
n’étaient généralement pas « meilleures » ou « moins bonnes » qu’à
l’âge de l’usine. L’exploitation était bien là, mais avec une répartition
très différente des droits, des devoirs et des risques.

Le poids du travail « non libre »


Nous avons insisté jusqu’ici sur la France et sur les relations de
travail quasi marchandes, qui ne s’appliquaient pas uniquement à
des hommes considérés comme qualifiés  : par exemple, les polis-
seuses, des femmes employées au bout de la chaîne de sous-traitance
dans la bijouterie, étaient prises dans ce type de relation de travail,
comme l’étaient les très nombreuses couturières travaillant chez elles.
Cette situation de travail est intéressante à la fois parce qu’elle a été
longtemps mal connue, parce qu’elle fournit un point de comparaison
pour les situations actuelles situées dans la « zone grise » entre salariat
et indépendance, et parce que c’est dans ce monde ouvrier que sont
nées les mobilisations au nom de la lutte des classes —  qui ont bien
plus eu lieu contre l’usine qu’à l’usine.
Cependant, même en France métropolitaine, ces relations quasi
marchandes ne concernaient pas tout le monde. En particulier, elles ne
s’appliquaient pas aux domestiques, ni à bon nombre de travailleurs
agricoles, que les juristes assimilaient en partie aux domestiques. Ils
et elles n’avaient pas accès aux prud’hommes, leurs contrats étaient
souvent conclus pour plus d’un an, tout leur temps était à la dispo-
sition de leur employeur et, en particulier, il leur était interdit de
partir avant la fin de leur contrat. Si un travail moins contraignant
ou mieux payé était disponible ailleurs, ils et elles n’avaient pas la
liberté de le choisir, ou du moins s’exposaient à des amendes, très
lourdes pour leur budget, en cas de départ. Depuis les années 2000,
ces situations sont placées par les historiens sous l’étiquette large de
« travail non libre » (unfree labor) [Stanziani, 2020].
À l’échelle mondiale, l’esclavage et le travail « non libre » jouent
un rôle très important dans le capitalisme de l’âge du commerce
—  en particulier, mais pas seulement, dans les colonies  —, à côté
des formes plus marchandes que nous venons d’évoquer. La catégorie
« travail non libre » peut se prêter aux malentendus et aux manipu-
lations  : elle est parfois utilisée, hors des travaux d’histoire, pour
minimiser la spécificité de l’esclavage et notamment de la traite. Le
travail « non libre » désigne pourtant une réalité bien différente  : le
98 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

travailleur, contrairement à un esclave, a le statut de personne. Mais


son autonomie dans le travail est très réduite et surtout il n’a, sur
plusieurs années, pas la possibilité de changer d’employeur à son gré,
ni plus généralement de négocier les termes de son contrat.
En France métropolitaine au XIXe  siècle, cette situation concerne,
outre les domestiques, les personnes obligées de travailler dans le
cadre de prisons ou d’institutions de charité. Elle est bien plus
fréquente dans les colonies. Ainsi, dans les Antilles et à La Réunion,
l’esclavage, après avoir été aboli en 1794, a été rétabli entre 1802
et  1848, puis aboli une seconde fois. Après 1848, il est remplacé en
partie par l’« engagisme », qui concerne des travailleurs notamment
asiatiques. Ils sont obligés de servir un même employeur pour une
longue durée, avec très peu de droits. Dans d’autres colonies, bien
des colons eux-mêmes ont signé, pour financer leur voyage, un
contrat appelé indenture dans le monde anglophone, qui les oblige
en substance à travailler pour racheter non pas leur personne, mais
leur liberté de changer d’employeur. Les « engagés » et autres coolies
ont des contrats du même type, qui concernent entre 1830 et  1920
environ 2 millions d’Indiens, Africains et de Chinois [Stanziani, 2020].
La part du travail « non libre » est également importante en
Angleterre. Au XIXe  siècle, le droit s’appliquant aux ouvriers y a
connu une évolution radicalement différente de celle qui a eu lieu en
France [Cottereau, 2006]. Autant, en France, la majorité des contrats
ouvriers sont alors flexibles, autant, en Angleterre, ils sont rigides,
au détriment des ouvriers. Les engagements sont en effet à long
terme, sans date de fin ni tâches bien définies  : jusqu’en 1875, tous
les ouvriers sont considérés juridiquement comme des domestiques.
Cela implique notamment qu’un travail qui ne satisfait pas le maître
est un délit, qui peut conduire devant la justice pénale. Il est ainsi
fréquent d’aller en prison pour des raisons d’indiscipline ou si le
produit fabriqué n’est pas considéré comme assez bon. Il n’y a pas
besoin, dès lors, d’une organisation disciplinaire forte dans les usines
ou dans les ateliers anglais : le système judiciaire, qui, contrairement
aux prud’hommes en France, favorise presque toujours les patrons,
en fait fonction [Steinfeld, 2001 ; Steinberg, 2003].
Ce régime disciplinaire du travail en Angleterre constitue une
évolution des poor laws qui, depuis la fin du XVIe  siècle, imposaient
un travail forcé aux plus pauvres en échange de la charité publique.
Celles-ci sont progressivement abolies, mais les différentes lois, appelées
significativement master and servant, qui encadrent les relations de
travail gardent pour référence la discipline plutôt que le marché.
Leur champ d’application est accru au-delà des plus pauvres, et les
obligations de protections, notamment médicales, qui existaient dans
les poor laws sont abolies.
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 99

C’est clairement dans le but de


Esclavage et capitalisme dénoncer politiquement le capitalisme
aux États-Unis que la « nouvelle histoire du capita-
lisme » met en avant le rôle important
La « nouvelle histoire du capitalisme » de la traite et de l’esclavage dans ses
a fortement mis en avant, ces dernières dynamiques, en particulier aux États-
années, le rôle de l’esclavage dans l’his- Unis [Beckert et Rockman, 2016]. Il ne
toire du capitalisme, et notamment s’agit pas pour autant d’une histoire
celui du travail dans les grandes plan- qui serait peu scientifique parce que
tations de coton, de sucre et de tabac. militante. Ce coup de projecteur a en
Cette organisation du travail se répand effet donné naissance à des études empi-
dans les Amériques, puis dans certaines riques solides et originales. Par exemple,
régions d’Afrique (où elle se développe en comparant les comptabilités de plan-
encore à l’âge de l’usine, pendant la tations et des premières grandes usines
colonisation). Beaucoup d’esclaves des du nord des États-Unis, Caitlin Rosenthal
Amériques ne travaillaient toutefois pas [2013] a montré que certains des plan-
dans de grandes plantations. Ils et elles teurs étaient parmi les premiers à adop-
étaient domestiques chez des particuliers ter de nouvelles techniques comptables
ou travaillaient dans de petites exploita- permettant de mesurer plus précisément
tions agricoles ; une petite minorité réa- le profit (voir  chapitre  VII). Ce point est
lisait même un travail artisanal pour des intimement lié à un suivi et une mesure
commanditaires variés. Le point commun, plus précis de la main-d’œuvre et de
bien sûr, était qu’ils et elles n’avaient pas sa productivité que ceux qui avaient
de droits en tant que personnes et pra- cours dans l’industrie n’employant pas
tiquement aucune autonomie au travail, d’esclaves. Ces plantations apparaissent
notamment aucune possibilité de décider ainsi comme des pionnières de l’âge de
de changer d’employeur — même si une l’usine du point de vue de la volonté de
frange qui était payée en argent pouvait rationalisation (même si le terme n’est
espérer économiser pour se racheter. pas encore employé) et du contrôle plus
Le travail dans les plantations du sud rapproché du travail. La productivité des
des États-Unis a fait l’objet de débats plantations de coton a ainsi beaucoup crû
très vifs en histoire économique, qui entre les années  1820 et  1860, même
tournent notamment autour des causes si c’est en partie lié à des améliorations
de la guerre de Sécession  : ces planta- de la plante et pas uniquement à une
tions étaient-elles extrêmement profi- exploitation plus intensive des esclaves.
tables, ou non, pour leurs propriétaires ? Toutes les plantations du monde
Étaient-elles un modèle économique n’étaient toutefois pas concernées par
déjà condamné, avant même l’abolition ce mouvement précoce de rationalisa-
de l’esclavage, ou non ? Étonnamment, tion. Par exemple, les grands proprié-
beaucoup de travaux sur le sujet ont pris taires des métropoles qui faisaient gérer
les « plantations du Sud » comme un tout par d’autres leurs biens dans les colo-
pour répondre à cette question : les diffé- nies s’intéressaient très inégalement aux
rences en termes d’organisation du travail détails des opérations et ne cherchaient
(la taille des plantations, les effectifs des pas toujours à optimiser leurs profits.
contremaîtres, la discipline plus ou moins
violente, le choix de séparer ou non les
familles d’esclaves,  etc.) et de profits
n’ont été qu’assez peu et récemment
étudiées [O’Sullivan, 2018].
100 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Naissance du mouvement ouvrier


« La classe ouvrière ne naît donc pas de l’usine ; mieux, elle sort
largement de son refus » [Lequin, 1991]. L’usine, dans sa version
anglaise notamment, symbolise en effet à l’époque le travail « non
libre ». Elle n’est pas un élément clé du fonctionnement du capita-
lisme à l’âge du commerce, au sens où elle est rare et ne constitue
en général pas un lieu de bouleversements technologiques, ni de
grands changements de l’organisation du travail. Mais les quelques
exceptions sont importantes d’un point de vue politique, car elles
motivent des luttes et des lois. Des ouvriers se révoltent ainsi contre
les machines « tueuses de bras », surtout dans la première moitié du
XIX   siècle, alors qu’elles sont rares en France et qu’elles ne sont pas
e

encore considérées comme un progrès inéluctable [Jarrige, 2009]. À


la même époque, dans tous les pays, des bourgeois s’inquiètent du
travail des enfants dans de grandes pièces insalubres pleines d’adultes
du sexe opposé, alors que leur travail aux champs ne leur avait jamais
posé de problème.
Le mouvement ouvrier naissant est progressivement construit
par des individus qui, au sein de la population ouvrière, peuvent
être considérés comme des dominants  : ce sont le plus souvent des
hommes, jugés qualifiés (par exemple, des typographes). L’objectif
de leur lutte, dans un premier temps, n’est pas de mettre en place
une organisation sociale radicalement nouvelle, mais plutôt une
volonté de retour à (ou de préservation d’)une relation particulière
avec les patrons, différente de celle qui prévaut à l’usine [Le Marec,
1993]. Cette relation acceptable conserve aux ouvriers une certaine
autonomie dans leur travail, ne les remplace pas par des machines,
des femmes et des enfants, et leur donne les moyens de négocier
un salaire décent. Ce dernier point peut passer par des formes de
négociation collective et/ou par le fait de favoriser le changement
d’employeur —  ce que ne permet pas le travail « non libre ». Mais
les patrons et les autorités politiques réagissent à ces revendications
en les ignorant ou en les réprimant. C’est dans ce contexte que ces
ouvriers développent progressivement un discours plus inclusif, qui
tient compte des intérêts de travailleurs plus dominés encore, et
plus révolutionnaire, remettant plus fondamentalement en cause le
capitalisme et/ou l’État.
Par ailleurs, ces mouvements d’avant les années 1880 s’adressent
peu aux États pour obtenir des protections nouvelles  : il s’agit avant
tout de conserver ou de regagner une autonomie qu’ils estiment
risquer de perdre ou avoir déjà perdue. Leur idéal correspond à
une version du rapport quasi marchand de travail dans laquelle des
négociations collectives permettraient de limiter les effets des baisses
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 101

de salaires et des périodes de chômage. Il y a certes des exceptions,


comme la révolution de 1848 en France, qui aboutit notamment,
pour peu de temps, à une loi sur la durée du travail et la création
d’« ateliers nationaux » gérés par l’État pour employer les chômeurs.
Mais, dans l’ensemble, à l’âge du commerce, le mouvement ouvrier
naissant vise beaucoup plus à restaurer un ordre disparu qu’à en
instituer un nouveau avec le soutien de l’État.

Entre Internationale et traditions nationales


Les modes de construction de collectifs, ainsi que les formes et
les enjeux des luttes ne sont pas seulement le produit d’un rapport
matériel de production, le résultat d’intérêts communs objectifs : c’est
là l’un des apports principaux des très nombreux travaux sur l’histoire
du mouvement ouvrier, depuis les années 1960 et surtout depuis
les années 1980. Ils sont aussi modelés par les formes juridiques du
rapport de travail, ainsi que par des répertoires d’action politiques,
religieux ou autres qui constituent des héritages propres à chaque
pays, région, métier, etc. On le voit notamment au sein de la première
Association internationale des travailleurs, l’« Internationale », créée
en 1864. Il s’agit alors d’une structure administrative très légère
qui vise surtout le soutien mutuel entre luttes dans différents pays
principalement européens ; elle fait circuler des informations, de
l’aide financière, etc. [Delalande, 2019]. Non seulement elle n’est pas
encore unifiée idéologiquement autour du marxisme, mais, même
en pratique, ses membres constatent que « faire grève », notamment,
n’implique pas la même chose partout  : les modes d’action sont
encore très ancrés dans l’histoire politique, juridique et religieuse
de chaque pays.
Ainsi, en Angleterre, les premières revendications, issues de métiers
considérés comme une élite ouvrière, ont plutôt repris la forme de
la supplique d’habitants d’un lieu à leur seigneur. Elles s’inscrivent
dans l’héritage d’une relation du faible au puissant, où ce dernier
est accusé de ne plus remplir son rôle protecteur. Lorsque des règles
juridiques semblent pouvoir protéger les faibles, les ouvriers les
utilisent. Les tondeurs de draps du West Riding et du Yorkshire, à
la fin du XVIIIe  siècle, par exemple, commencent par demander une
interdiction des machines qui les concurrencent en puisant leurs
arguments dans d’anciennes ordonnances royales. C’est seulement
après plusieurs échecs et l’abolition de ces ordonnances protectrices
qu’ils se mettent à briser des machines en 1811-1812 —  on appelle
ce mouvement contre les machines « luddisme », du nom de John ou
Ned Ludd, un de ses précurseurs peut-être mythique. Mais les luddistes
ne font pas que casser  : ils continuent dans le même temps l’action
102 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

en justice. Dans le même temps, des formes de réunions ouvrières


sont inspirées de la pratique religieuse méthodiste [Thompson, 1963 ;
Randall, 2002]. L’Angleterre est le premier pays où les syndicats (trade
unions) et les grèves sont autorisés, dès 1824 ; de ce fait, elle domine
au départ la Première Internationale. Entre 1824 et  1864, les trade
unions adoptent le discours de la lutte des classes  : ils défendent les
« ouvriers » en général et plus uniquement les hommes de tel ou tel
métier ; mais les traces de leurs origines se lisent toujours dans leurs
façons de revendiquer.
En France, à la fin de l’âge du commerce, le courant qu’on a
appelé rétrospectivement « anarcho-syndicaliste » (on parle plutôt,
à l’époque, de syndicalisme révolutionnaire) est particulièrement
fort au sein de l’Internationale. Sa principale référence idéologique,
Mikhaïl Bakounine (1814-1876), veut abolir aussi bien l’État que le
capitalisme. En attendant, l’objectif est que les travailleurs améliorent
eux-mêmes leur propre sort, en particulier par le biais des syndicats.
Les syndicalistes révolutionnaires, à la fin du XIXe  siècle, critiquent
certains modes d’action ouvriers des décennies précédentes comme
insuffisamment radicaux, trop pris dans un compromis avec les
bourgeois. Cette critique est adressée aux trade unions anglais, mais
aussi, en France, aux conseils de prud’hommes ou encore aux sociétés
de secours mutuel. Ces dernières représentaient au milieu du XIXe siècle
une forme de protection sociale auto-organisée à l’échelle du métier :
c’étaient des associations dont les membres cotisaient pour être ensuite
indemnisés en cas de maladie ou d’invalidité [Caranton, 2018].
Quant aux conseils de prud’hommes, ils ont constitué un moyen
pour les canuts lyonnais (des tisseurs de soie pris dans des rapports
de travail quasi marchands) de faire respecter quelques normes à
leurs employeurs, en parallèle d’actions plus radicales qui sont allées
jusqu’à l’insurrection des années 1830. Or les canuts constituent une
des premières références du mouvement ouvrier français. Tout en se
voulant plus révolutionnaires, les syndicalistes français, vers 1880,
restent marqués par l’héritage de ces modes d’action qui se revendi-
quaient aussi d’une autonomie ouvrière, en privilégiant l’organisation
locale et de métier. Dans ce contexte, la référence à Marx demeure
longtemps marginale.
Aux États-Unis enfin, le mouvement ouvrier se structure assez tard à
l’échelle nationale, mais si on observe des cas précis, comme la Société
des compagnons cordonniers de Boston à la fin des années  1840
[Vinel, 2006], on retrouve la même défense de l’autonomie ouvrière
par des hommes considérés comme qualifiés. Le vocabulaire politique
exact qui est mobilisé est toutefois spécifique du pays  : les compa-
gnons affirment que c’est comme citoyens américains, au nom de
certains principes de la Constitution, qu’ils critiquent le capitalisme.
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 103

Ces associations ouvrières sont longtemps rares à être officiellement


autorisées. De ce fait, le mouvement ouvrier naissant emprunte un
vocabulaire et des manières de s’organiser et d’agir aux sociétés
secrètes, comme la franc-maçonnerie. C’est particulièrement net chez
les Knights of Labor (les « chevaliers du travail »), une organisation
créée en 1868 pour regrouper des ouvriers qualifiés, quel que soit
leur métier [Voss, 1993].
Le mouvement ouvrier ne naît donc pas dans l’usine, pour y
améliorer les conditions de travail, mais à l’extérieur, pour en limiter
l’extension. Et il est d’abord porté par une aristocratie ouvrière, qui
vise davantage à retrouver son autonomie qu’à instituer un nouvel
ordre égalitaire. Parallèlement, les campagnes pour les lois sociales,
d’abord menées au nom de la protection des enfants puis des femmes,
viennent plutôt, dans tous les pays, de bourgeois (médecins, industriels
et autres) qui considèrent que charité ou philanthropie ne suffisent
plus. L’invention du salariat comme nouveau statut juridique et
social se situe dans cette seconde lignée  : ce n’est pas au départ une
revendication ouvrière, même si cette invention a ouvert la voie aux
protections résumées en France par le code du travail, qui entre en
vigueur en  1910.

L’âge de l’usine : le salariat comme référence

L’existence de grandes entreprises avec une main-d’œuvre qui leur


est clairement rattachée, ainsi que celle de savoir-faire explicitant
comment gérer au mieux cette entreprise et cette main-d’œuvre ne
sont donc pas, dans notre définition, une composante intrinsèque
du capitalisme —  contrairement à ce que l’on pourrait retirer de la
lecture de Marx ou de Weber. Ces éléments caractérisent seulement un
moment particulier de son histoire, qui commence dans les dernières
décennies du XIXe  siècle  : celui que nous appelons l’âge de l’usine.
En réalité, les formes juridiques et organisationnelles inventées
à ce moment ne se sont répandues que lentement. Ainsi, en 1900,
une grosse moitié seulement de la population active française est
considérée comme salariée (trois quarts des non-agriculteurs), mais
deux tiers en 1950. En 1970, entre deux tiers et 90 % des personnes
actives sont salariées dans tous les pays dits industrialisés —  80 %
en France [Maruani et Meron, 2012].
C’est en revanche dès l’entre-deux-guerres, voire dès la Belle Époque,
que l’industrie, le salariat, la gestion, le progrès technique ont fait partie
des références idéologiques dominantes —  jusqu’aux années  1980.
On parle bien ici de références idéologiques car, dans la pratique, les
formes alternatives n’ont jamais disparu  : bien des recherches ont
104 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

par exemple été menées depuis les années 1980 sur les « districts
industriels » italiens, des configurations de petites entreprises où
travail et innovation restaient régulés sur le mode du collectif local
et des rapports marchands, comme à l’âge du commerce, plutôt que
suivant le modèle de l’organisation scientifique [Zeitlin, 2008]. Nous y
reviendrons au chapitre  IV. Mais, précisément, le long désintérêt de la
recherche pour ces formes alternatives témoigne du fait qu’elles étaient
en marge du fonctionnement dominant du capitalisme de l’époque.
C’est pour définir et comprendre ce fonctionnement dominant que
nous nous centrons, pour l’essentiel, sur l’expérience ouvrière  : elle
fait alors, plus encore qu’au XIXe  siècle, figure de référence pour les
autres salariés. La critique du principe même de l’usine, très forte à
l’âge du commerce, comme on l’a vu, a laissé place à des luttes pour
le contrôle de l’activité et les conditions de travail en son sein. C’est
ainsi en partie depuis l’intérieur que le mode de fonctionnement du
salariat a été transformé. Ces mutations, avec d’autres évolutions que
nous évoquerons ailleurs (par exemple celles qui sont à l’œuvre à
la tête des entreprises —  voir chapitre  V), ont fini par entraîner le
passage à l’âge de la finance.

Un nouveau type de relation de travail


Le salariat, comme type de contrat, peut être caractérisé comme
l’échange d’une subordination contre une protection. Cela le différencie
à la fois des contrats quasi marchands de l’âge du commerce, où les deux
aspects sont absents, et du travail « non libre ». Ce dernier impliquait
une subordination, même si elle passait, dans la plupart des entreprises,
par des sanctions a posteriori plutôt que par un contrôle pendant
le travail lui-même. Mais le travail « non libre » n’apportait pas de
protection contre les risques tels que le manque de demande de travail
ou l’incapacité de travailler pour cause de maladie, d’accident,  etc.
Le salariat —  ce qui est appelé « contrat de travail » dans le droit
français  — ne porte pas sur une tâche spécifique. Il implique une
subordination, c’est-à-dire deux éléments importants qui différen-
cient le salariat de la relation de travail quasi marchande. D’une
part, le salarié ou la salariée accepte librement de se placer dans une
position où il ou elle obéira à des ordres non précisés à l’avance.
Bien sûr, des lois, de plus en plus nombreuses au XXe  siècle, fixent
des limites aux ordres acceptables, mais l’engagement reste plus large
que dans la relation de travail quasi marchande. D’autre part, cet
engagement est aussi, en général, plus long. En s’engageant pour
plus longtemps qu’auparavant, notamment dans les contrats que
l’on appelle aujourd’hui « à durée indéterminée », ou CDI, le salarié
ou la salariée renonce aussi à une renégociation régulière du partage
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 105

de la valeur créée. Pour cette raison, la subordination implique que


le salarié est exploité d’une manière nouvelle. Il faut entendre ici
l’exploitation en un sens technique, et non en un sens polémique : ce
terme désigne le fait que certains acteurs du processus de production
captent une partie de la valeur créée par d’autres. L’exploitation n’est
pas propre au salariat  : à l’âge du commerce, l’ouvrier pris dans un
rapport quasi marchand pouvait aussi être exploité, mais ce n’était
pas du fait de la durée de son engagement. Le propre de l’âge de
l’usine, et du salariat qui l’accompagne, tient à ce que c’est désormais
la subordination qui rend possible l’exploitation.
En contrepartie de cette subordination, l’employeur protège le
ou la salariée de certains risques. Alors que bien des ouvriers du
XIX   siècle revendiquaient, dans une logique d’autonomie et pour
e

pouvoir renégocier leurs salaires, la « liberté de quitter » [Cottereau,


2006], l’idée d’une protection contre le chômage assurée par des
contrats de plus longue durée s’impose à la fin de ce siècle. La durée
plus longue du contrat garantit ainsi la possibilité de conserver un
travail si l’on devient moins productif pour diverses raisons. Cette
assurance, toutefois, dépend des lois et des procédures exactes qui
encadrent le licenciement.
Plus généralement, ce qui protège dans le salariat, ce n’est pas
seulement le fait que le contrat de travail soit plus long. C’est aussi,
et peut-être surtout, le fait qu’il ait été progressivement choisi comme
support des nouveaux dispositifs dits « assurantiels » [Castel, 1999]
de l’État social, que l’on appelle aussi « État-providence ». Avant l’âge
de l’usine, la protection contre les risques était pensée sur le mode de
l’assistance  : elle était proposée par les pairs, au sein de sociétés de
secours mutuel, ou par la bienfaisance des plus riches et notamment
des patrons. Au contraire, dans des pays de plus en plus nombreux
au cours de l’âge de l’usine, il s’agit de cotiser pour bénéficier ensuite
automatiquement d’un soutien lorsque le risque se réalise. Bien des
débats portent bien sûr, tout au long de l’âge de l’usine et jusqu’à
aujourd’hui, sur le caractère facultatif ou obligatoire de ces cotisa-
tions, sur la gestion privée ou publique du système, ou sur l’origine
des cotisations, versées par les salariés et/ou par les entreprises. En
France, au fil de différentes lois sociales dont les premières remontent
à la fin du XIXe siècle, le salariat est devenu le support des assurances
maladie, chômage et vieillesse  : leur application aux indépendants
n’a été considérée que comme une extension.
Le salariat fonde dès lors aussi de nouvelles manières de consommer,
de faire crédit, etc. sur la base de l’idéal-type de l’emploi de long terme
avec salaire régulier, voire en augmentation régulière, et protection
sociale associée. Comme on va le voir, cet idéal-type est pourtant
loin d’être toujours réalisé.
106 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

élevés ou non, sont couverts. Cet univer-


Trois « régimes de welfare » salisme fait du welfare un attribut de la
citoyenneté (entendue en un sens large :
Les formes de l’État social, qui appa- elle peut être fondée sur la nationalité ou
raissent à l’âge de l’usine, sont certai- sur la résidence), et pas une conséquence
nement un des aspects du capitalisme soit du fait d’être riche ou pauvre, soit
qui diffèrent le plus entre pays. Pour de la position de salarié, indépendant ou
décrire cette hétérogénéité, le sociologue femme au foyer. Une autre caractéristique
Gøsta Esping-Andersen [1990], dans un centrale du régime social-démocrate est
livre célèbre, propose de parler non pas la volonté de recourir le moins possible
d’État-providence (le terme qu’on asso- aux entreprises d’assurances  : les assu-
cie en général à welfare) ou d’État social, rances publiques tendent à obtenir un
mais de « régimes de welfare » (on pour- monopole ; l’État a donc une place cen-
rait aussi parler de régimes de protection trale. Enfin, les politiques de welfare et
sociale). En effet, la production du wel- les politiques d’emploi sont étroitement
fare ne dépend pas seulement des poli- articulées, avec pour objectif affiché le
tiques sociales de l’État : elle relève aussi, fait d’utiliser au maximum le potentiel
dans des proportions diverses, de méca- productif des citoyens.
nismes de marché ou d’auto-assistance. Le régime conservateur, enfin, est
Il distingue trois régimes : libéral, social- celui des sociétés d’Europe continen-
démocrate et conservateur. tale, comme l’Allemagne ou la France.
Le régime libéral se retrouve notam- Ces régimes ont été construits au début
ment aux États-Unis, au Canada, au du XXe siècle, une époque où libéraux et
Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et socialistes n’accédaient guère au pou-
en Australie. Il trouve ses racines dans voir. Ils mettent en avant le rôle de la
l’économie politique britannique du famille et se fondent sur une segmen-
e
XIX   siècle. Son principe général est de tation entre statuts ; ils ne sont, de ce
minimiser le poids de l’État, d’individuali- fait, ni égalitaires ni universels. Chaque
ser les risques et de promouvoir des solu- statut (fonctionnaire, salarié du privé,
tions marchandes. Plus précisément, le indépendant,  etc.) implique des droits
régime libéral est un régime « résiduel », et des prestations différents. En outre, le
qui ne protège que certaines personnes régime est pensé pour des ménages où
et seulement contre certains risques. La l’homme est le pourvoyeur (male bread-
protection est très ciblée, réservée aux winner) et pour des familles supposées
« mauvais risques », c’est-à-dire aux per- être solidaires et responsables, en dernier
sonnes qui ont des risques élevés d’avoir ressort, du bien-être de leurs membres.
besoin de protection et pas les moyens Ce n’est donc pas le marché qui est tenu
de la payer. Les autres sont supposées de prendre en charge ce que n’assume
trouver des entreprises d’assurances pour pas l’État, mais la famille.
répondre à leurs besoins.
Le régime social-démocrate est celui
que l’on associe le plus souvent aux pays
nordiques ; il est également le plus tard
venu des trois, et on peut montrer qu’il
est né de transformations apportées au
régime libéral. Sa particularité est son uni-
versalisme. Tout le monde est couvert  :
peu importe le niveau de revenu ou le
statut, salarié ou non ; et tous les risques,
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 107

Qui revendique le salariat ?


Comment expliquer que le salariat se soit progressivement imposé
comme la forme dominante de la relation d’emploi, emblématique
de l’âge de l’usine ? Le nouveau droit du travail a été élaboré dans
tous les pays entre 1880 et  1910, par des élites qui communiquaient
entre elles [Deakin, 2007]. En effet, il a surtout été promu, dans cette
phase initiale, par des « réformateurs sociaux » issus de la bourgeoisie :
de nombreux juristes, mais aussi quelques ingénieurs. Ils étaient
inquiets de la « question sociale », c’est-à-dire à la fois de la santé de
la classe ouvrière, y compris pour qu’elle produise de bons soldats,
et des risques qu’elle pourrait faire courir à la société.
L’idée associée au nouveau contrat de travail, selon laquelle le patron
devait devenir responsable de ses salariés, était en revanche loin, on
l’a vu, d’être populaire dans les premiers mouvements ouvriers. Les
anarcho-syndicalistes et les tenants de la lutte révolutionnaire s’en
méfiaient autant que les libéraux les plus radicaux. Côté ouvrier, des
ralliements graduels se sont pourtant produits, notamment autour de
la question des accidents du travail, qui a fait l’objet de lois votées
autour de 1900. Pour imposer la responsabilité de l’employeur au
moins dans certains cas, il fallait admettre qu’il était responsable du
travail de son ouvrier dans le détail  : la protection passait ici par
l’acceptation d’une forme de contrôle.
Parallèlement, certains syndicalistes et socialistes se rallient à une
version du salariat qui, dans le cadre des grandes entreprises de plus
en plus nombreuses (voir chapitre  IV), peut aider à mettre un terme
à l’arbitraire des chefs dans les promotions  : au début de l’âge de
l’usine apparaît en effet l’idée que même un ouvrier peut faire carrière
dans une même entreprise. Dans les années 1890, la Compagnie
parisienne du gaz, un des plus gros employeurs de France, comptant
jusqu’à 10 000 salariés, emprunte ainsi à la fonction publique et aux
chemins de fer (alors privés) leur système, tout récent, de standardi-
sation des carrières à travers des postes bien définis. Les conseillers
municipaux socialistes de Paris font partie des groupes qui luttent
pour cette réforme [Berlanstein, 1991].
Aux États-Unis, les syndicats ouvriers dans leur ensemble sont
bien plus favorables qu’en France aux nouveaux types de contrats
de travail pour cette même raison  : ils avaient de toute façon le
sentiment de ne pas contrôler embauches et licenciements. Dans
ce pays, la gestion des ressources humaines, dans une optique de
carrières longues dans une même entreprise, est ainsi promue au
début du XXe  siècle à la fois par les syndicats et par les réformateurs
sociaux. Elle définit des fiches de poste qui sont précisées lors de
l’embauche, les règles d’avancement et de licenciement,  etc. Comme
108 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

en Europe, ces réformateurs sociaux sont notamment des chrétiens,


dont les Young Men’s Christian Associations ou YMCA, et les premiers
promoteurs de l’organisation scientifique du travail. Comme dans les
autres pays, les administrations soutiennent les nouvelles protections
associées au salariat pendant les guerres mondiales, par souci à la
fois de productivité et de paix sociale. Au contraire, la plupart des
dirigeants des grandes entreprises états-uniennes sont longtemps
particulièrement réticents vis-à-vis de ces protections [Jacoby, 1985].
Dans la plupart des pays, c’est après la Première Guerre mondiale,
dans la foulée notamment de l’instauration des systèmes de retraite,
que ceux qui se réclament de la classe ouvrière cessent dans leur très
grande majorité de s’opposer au principe du salariat. Dès lors, c’est
dans son cadre qu’ils revendiquent d’autres choses, et autrement que
leurs prédécesseurs. Il s’agit dorénavant d’essayer de changer l’équilibre
entre subordination et protection dans le rapport salarial, à la fois
en agissant dans chaque entreprise et en pesant sur les lois sociales
—  un type d’intervention de l’État qui n’existait pratiquement pas
à l’âge du commerce.

Une nouvelle pensée de l’entreprise


À l’âge du commerce, avant le salariat, il y avait des capitalistes,
mais il n’y avait pas de chefs d’entreprise tels que nous les entendons
généralement aujourd’hui. Ils n’étaient pas des patrons  : ils entrete-
naient des relations juridiques et sociales bien différentes avec ceux
et celles qu’ils employaient. Leurs entreprises, plus petites, étaient
organisées différemment et le mot « gestion » n’était pas employé
pour évoquer leur rôle. Si l’invention d’un nouveau contrat de travail
a une importance qui va au-delà de la seule dimension juridique,
c’est parce qu’elle s’accompagne d’une nouvelle manière de réfléchir
à la fois aux travailleurs, à la production et aux entreprises. Cette
manière de réfléchir s’est répandue bien plus vite dans le vocabulaire
et les préoccupations des acteurs, notamment dominants, que dans
les pratiques réelles de production.
Pour que le contrat de travail implique concrètement une subordi-
nation, il faut une nouvelle organisation du travail. Pour qu’il implique
des protections, il faut non seulement des systèmes d’assurance, mais
aussi une organisation de l’embauche qui favorise les carrières longues :
certaines relations d’emploi sont stabilisées, c’est-à-dire soustraites à
la mise en concurrence. Il faut alors les « organiser » et les « gérer »
(ces deux mots deviennent à la mode au début du XXe  siècle, alors
qu’ils étaient rarement employés auparavant) autrement que dans
un cadre marchand ou de travail non libre. On parle ainsi souvent
de « fordisme », en référence au constructeur automobile états-unien
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 109

Henry Ford (1863-1847), pour évoquer l’ensemble du capitalisme de


notre « âge de l’usine ». Ford a en effet à la fois promu une organi-
sation scientifique du travail qui insistait sur la productivité et, en
contrepartie, un accroissement régulier des salaires de ses ouvriers.

La volonté d’une gestion rationnelle


Le début de l’âge de l’usine est donc à la fois le moment de
l’invention du salariat et de celle de l’organisation scientifique du
travail, qui se font pour partie dans les mêmes milieux. À côté du
plus célèbre aujourd’hui, l’ingénieur états-unien Frederick Winslow
Taylor (1856-1915), inventeur du « taylorisme », il y a dans chaque
pays beaucoup d’autres promoteurs de cette organisation, par exemple
en France Henri Fayol et Henry Le Chatelier. Leurs propositions
divergent dans le détail, mais ils imposent un horizon d’attentes
commun, une « préoccupation collective » [Cohen, 2013] qui domine
les discussions sur le travail dès les années  1890. On peut résumer
ainsi ces idées générales  : des experts se spécialisent dans l’étude de
l’organisation du travail, en concentrant leur attention, tout particu-
lièrement, sur la décomposition temporelle des tâches ; ils préconisent
une réorganisation du travail, qui passe souvent par un accroissement
de la division du travail et par une spécialisation des postes ; pour
s’assurer que les travailleurs, devenus ainsi plus spécialisés et moins
autonomes, conservent une forme de motivation, les rémunérations
sont indexées sur leurs performances.
Ces discussions sur l’« organisation » et la « rationalisation »
définissent donc le cœur idéologique de la période. Elles sont menées
avant tout par des ingénieurs et des techniciens, qui sont alors
la catégorie professionnelle en vogue ; leur nombre augmente et
leurs fonctions se spécialisent, notamment autour des « études »,
des « plans » et des « méthodes » —  encore des mots nouveaux ou
des usages nouveaux de mots anciens, qui se répandent rapidement.
Ils sont accompagnés par de nouveaux outils de formalisation.
L’organigramme apparaît : le premier connu en France pour une entre-
prise réelle, en 1913, concerne le constructeur automobile Panhard-
Levassor. Cette « mise en schémas de l’usine » [Cinqualbre, 1983]
permet de la penser abstraitement, sur le modèle d’une machine
— quel que soit par ailleurs le degré de mécanisation de la production.
En particulier, les pièces qui composent l’usine, y compris les hommes
et les femmes qui constituent sa main-d’œuvre, doivent être relati-
vement interchangeables, pour parer à tout imprévu. Cette notion de
prévisibilité est centrale pour la période —  elle se retrouve dans les
deux volets du compromis salarial  : subordination (peu d’autonomie
dans la production) et protection contre les risques. Les rapports
110 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

fonctionnels entre les postes d’une usine doivent donc, autant que
possible, ne pas dépendre des personnes qui les occupent. La notion
d’abstraction, disqualifiée depuis comme froide et inhumaine, est
alors vue de manière bien plus positive.
Une autre préoccupation domine parallèlement l’âge de l’usine : le
commandement. L’historien Yves Cohen [2013] parle ainsi d’un « siècle
des chefs » commençant vers 1890. Les débats à ce sujet n’éludent pas
la dimension humaine, voire charismatique, du commandement. Mais
la nouveauté est qu’il est question de rationaliser et d’enseigner ce
charisme. Ces débats sont liés à l’invention du salariat, qui implique
des contrats plus longs que ceux du régime marchand et plus attentifs
aux salariés que ceux du travail « non libre ». Les rationalisateurs
parlent donc de l’importance du « facteur humain » et les chefs d’entre-
prise mettent en place de nouveaux services et professions consacrés
à la gestion du personnel. Pour former ces nouveaux professionnels,
on crée de nouvelles disciplines scientifiques, comme la « psychologie
industrielle », ensuite devenue « psychologie du travail ». Les chefs
d’entreprise, puis les cadres supérieurs —  une autre profession qui
émerge à l’âge de l’usine  — sont de plus en plus formés dans des
« écoles de commerce ». Celles-ci, nées sous ce nom au XIXe  siècle,
formaient alors une minorité des fils de négociants à la connaissance
des marchandises, monnaies, droits et langues de différents pays. À
l’âge de l’usine, elles grandissent énormément et de nouveaux ensei-
gnements, dits de gestion (de management en anglais), insistent sur
les savoirs propres à l’organisation et au commandement.
Ces préoccupations collectives sont importantes pour les chefs
d’entreprise et plus encore pour les ingénieurs, mais elles circulent
depuis et vers d’autres milieux sociaux. Des concepts sont empruntés
aux réflexions contemporaines sur l’organisation des armées —  par
exemple, en France, celles du capitaine Hubert Lyautey, en 1891,
sur le « rôle social de l’officier », qui sont rapidement transposées à
d’autres « rôles sociaux », en particulier celui de l’ingénieur ou du
cadre. Certaines entreprises, notamment de chemins de fer, recrutent
même des officiers pour s’inspirer de leurs savoir-faire d’organisation.
C’est le cas aux États-Unis [Chandler, 1977], mais aussi en France  :
le lieutenant-colonel Étienne Rimailho, issu de l’artillerie, est chargé
d’organiser les réparations ferroviaires pour plusieurs compagnies
en 1919. Il introduit le chronométrage et renforce le poids de la
hiérarchie. Il est ensuite embauché par une organisation patronale
qui promeut la rationalisation, la Cégos ; il y propose une nouvelle
méthode de calcul des coûts de revient qui rencontre un grand succès
[Lemarchand, 1998].
Ce mouvement de rationalisation n’est pas propre au seul secteur
privé des pays capitalistes. Quelle que soit leur distance plus ou
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 111

moins affichée avec le capitalisme, les gouvernements autoritaires et


totalitaires du XXe  siècle utilisent également les réflexions sur le rôle
du chef et la psychologie sociale [Cohen, 2013]. Et dans les pays
qui se réclament du capitalisme, les réformateurs des entreprises
et des administrations discutent également ensemble. Des auteurs
comme Henri Fayol (1841-1925), en France, font de la circulation
de modèles rationnels entre secteurs public et privé, dans les deux
sens, leur cheval de bataille [Henry, 2012]. En réalité, les mouvements
ouvriers eux-mêmes adoptent les mêmes idées de rationalisation dans
leur fonctionnement interne. C’est manifeste avec l’Internationale
communiste, très hiérarchisée, à partir de 1919. Mais c’était déjà le
cas au sein de la Première Internationale, une structure pourtant très
légère et peu centralisée, qui insistait par exemple sur la nécessité de
rationaliser la comptabilité [Delalande, 2019].

L’organisation scientifique du travail en pratique


La conséquence la plus remarquée, déjà à l’époque, de l’adoption de
ces principes a été la mise en place de chaînes de production et du
travail posté. Dans le cadre d’une chaîne, l’objet en production passe
automatiquement d’un poste de travail à l’autre, sans manutention
humaine, par exemple sur un tapis roulant : cela contraint fortement
les cadences de travail. Dans le travail posté, des équipes se succèdent
au même poste pour qu’il soit occupé le plus possible — à l’extrême,
vingt-quatre  heures sur vingt-quatre. Mais, alors que les principes de
l’organisation scientifique du travail datent du tout début du XXe siècle,
sa mise en place réelle en usine a été bien plus lente, que ce soit
en France [Moutet, 1997], aux États-Unis [Nelson, 1974] ou ailleurs.
En France, le travail à la chaîne est introduit chez Berliet, dans
l’automobile, en 1913, mais cette tentative entraîne des grèves très
dures qui débouchent sur son retrait. La Première Guerre mondiale
accélère l’introduction de nouveaux modes d’organisation. La métal-
lurgie et l’automobile sont les premiers secteurs concernés, au contraire
du textile, du bâtiment et des mines. La nouveauté la plus fréquente
dans les années 1920 est l’usage de primes de productivité, qui permet
d’augmenter celle-ci sans investir dans des machines. Pour mettre en
place ces primes, il faut en revanche un nouveau personnel  : des
chronométreurs, des bureaux des méthodes. La crise des années 1930
accélère la rationalisation en France — elle était alors plus avancée aux
États-Unis et en Allemagne, notamment. Une toute première chaîne
continue de 200  mètres de long est mise en place en 1932 à l’usine
automobile Renault de Billancourt ; dès la fin des années  1930, bien
d’autres usines, produisant aussi bien des chaussures que des postes
de radio, utilisent des chaînes.
112 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Une des spécificités françaises est le rôle très important donné


aux ingénieurs, plus qu’aux contremaîtres  : ce sont eux les chefs
de la production. Les contremaîtres apparaissent comme de simples
sous-officiers ; d’une manière générale, la mise en place de l’organi-
sation scientifique du travail est marquée plus encore qu’ailleurs par
un renforcement des logiques hiérarchiques, de commandement. Au
bas de cette hiérarchie, de plus en plus d’ouvriers et ouvrières sont
considérés comme sans qualification ; même ceux et celles qui font
exception perdent largement en autonomie au travail, puisque c’est
le bureau des méthodes qui décide comment on doit produire. Les
mouvements ouvriers ne font pas, au départ, de l’organisation scien-
tifique du travail un thème important de revendication. À partir de
1935, les syndicats se mettent toutefois à réclamer non pas son arrêt,
mais une participation à sa mise en œuvre, un rôle moins subordonné.
Cette demande n’est pas entendue  : les principes de rationalisation
ne laissent aucune place aux initiatives ouvrières.

Un salariat segmenté
La naissance conjointe du contrat de travail et de la gestion
des ressources humaines permet en revanche le développement de
formes de carrière nouvelles pour les salariés qui restent longtemps
dans la même entreprise. Cette situation a été décrite en sciences
sociales comme la création de « marchés internes » [Doeringer et
Piore, 1971]. Les postes d’entrée dans ces marchés restent soumis à la
concurrence qui prévaut sur les « marchés externes » du travail, ceux
que, selon les économistes Peter  B.  Doeringer et Michael J.  Piore, on
peut décrire simplement en termes de jeu entre offre et demande.
En revanche, une fois entrés dans les marchés internes, les salariés
ne sont plus en concurrence qu’avec leurs collègues pour obtenir
formations, mutations ou promotions, et cette concurrence doit suivre
des règles et des procédures bien spécifiées. Ces règles reposent par
exemple sur l’ancienneté ou sur des moyens particuliers d’attester la
compétence. Dans certains pays, les protections assurantielles, comme
l’assurance maladie, sont très peu prises en charge par l’État  : c’est
le cas notamment aux États-Unis. Dans ces pays, seuls les salariés
qui font carrière sur ces marchés internes bénéficient pleinement de
ces protections, qui sont fournies par les entreprises, en échange de
leur subordination.
Cette réduction de la concurrence pour certains postes a parfois
été obtenue par l’action collective d’associations ou de syndicats, qui
réalisent ainsi une « clôture » du marché du travail pour certaines
tâches, sur une certaine aire géographique plutôt que dans une seule
entreprise. C’est le cas pour ce que les sociologues appellent les
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 113

« professions », sur le modèle des « professions libérales » comme les


médecins ou les avocats [Champy, 2009]. L’existence de ces activités
est bien sûr très ancienne. C’est cependant pendant la période où
émergent aussi les marchés internes de la fonction publique et des
grandes entreprises, entre la fin du XIXe  siècle et le milieu du XXe,
que de plus en plus d’associations de professionnels sont parvenues
à établir des barrières à l’entrée (diplômes, numerus clausus) et des
règles de discipline professionnelle, et à en définir le contenu et
l’application, avec le soutien des États. Par exemple, les sanctions
contre l’exercice illégal de la médecine datent des années 1930 aux
États-Unis ; en France, les ordres professionnels (Ordre des médecins,
des architectes, etc.) sont mis en place par le gouvernement de Vichy,
mais ils répondent à des revendications de l’entre-deux-guerres qui
avaient déjà conduit à la création de nombreux diplômes. Dans les
métiers manuels, certains syndicats sont parvenus à établir le même
type de monopole (closed shop) ; c’est le cas, en France, pour les
dockers dans les ports. Mais, dans la plupart des pays et des secteurs,
ces monopoles collectivement organisés ne tiennent pas longtemps,
notamment face aux attaques en justice des employeurs. Pour les
ouvriers et employés, les marchés internes sont avant tout ceux des
grandes entreprises.
La part importante de la population inscrite dans de tels marchés
internes, même si elle est difficile à quantifier précisément, est certai-
nement une caractéristique majeure de l’âge de l’usine ; elle fait l’objet
aujourd’hui de bien des nostalgies. Il faut toutefois avoir conscience
de ses contreparties pour les salariés. Celles en termes de discipline
expliquent que le développement de marchés internes n’ait pas
toujours été bien accueilli, on l’a vu, par les mouvements ouvriers. Les
règles des marchés internes peuvent aussi discriminer directement, ou
maintenir indirectement des discriminations. Les modes de reconnais-
sance des compétences ajoutaient souvent, en pratique, aux obstacles
à la promotion des minorités  : ainsi, dans les années  1960 et  1970,
les diplômes obtenus à l’étranger ou dans les colonies ne sont pas
enregistrés par les services du personnel de Renault-Billancourt [Pitti,
2005]. Quant aux promotions à l’ancienneté, elles ont freiné les effets
des lois contre la discrimination à l’embauche, par exemple vis-à-vis
des Africains-Américains après 1964 aux États-Unis (on y reviendra
au chapitre  VIII).
Les marchés internes font figure de spécificité et de symbole de
l’âge de l’usine, mais il faut se souvenir que beaucoup de carrières
ne s’y déroulaient pas. Par ailleurs, sur les marchés externes, les
chances d’accéder à un bon salaire et à un emploi bien considéré
socialement restaient très inégales. Les sociologues parlent à ce sujet
de « segmentation » des marchés du travail [Piore, 1978].
114 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des mesures de protection sociale avant


Travailler à l’usine : qu’elles ne soient rendues obligatoires
l’exemple de Peugeot-Sochaux par les gouvernements, par exemple
l’assurance chômage. Elle l’a parfois fait
Entrer dans le cas d’une usine, grâce aux seule, parfois avec le reste des industries
travaux de l’historien Nicolas Hatzfeld métallurgiques et minières, un secteur
[2007], permet de s’approcher des dont le patronat organisé (l’Union des
formes concrètes de la subordination et industries métallurgiques et minières ou
de la rationalisation, et de comprendre UIMM) a clairement fait le choix du for-
les nouvelles luttes qu’elles font naître disme. On parle de « statut de l’ouvrier
—  des luttes qui ont contribué à affai- mensuel » chez Peugeot parce que, plus
blir l’idéologie propre à l’âge de l’usine. tôt qu’ailleurs, les salaires y ont été versés
Peugeot-Sochaux, comme Renault- au mois plutôt qu’à la semaine. Surtout,
Billancourt, est un des symboles de la le terme « statut » renvoie symbolique-
période en France. ment à ceux qui existent dans des lois,
Peugeot s’implante en 1912 dans le depuis 1946 ou 1947, pour les mineurs,
village de Sochaux, qui compte alors les électriciens et les dockers (employés
moins de cinq cents  habitants. Il est d’entreprises publiques ou de closed
situé dans une région d’industrie rurale shops). Chez Peugeot, le salaire inclut
dispersée, près de Montbéliard, dans le un système de primes à la fois indivi-
nord-est de la France. En même temps duelles, notamment selon l’assiduité, et
que l’usine sont construits des centaines, collectives, selon la prospérité de l’entre-
puis des milliers de logements. En 1970, prise. L’entreprise propose aussi des
environ 40  000  personnes travaillent à logements, le transport du domicile au
l’usine (dont de nombreux immigrés, lieu de travail, une école d’apprentissage
que l’entreprise a recrutés directement privilégiant les enfants du personnel, des
dans leur pays) pour produire 2 000 voi- magasins à bas prix, des tarifs préféren-
tures par jour. tiels pour l’achat de voitures, etc.
Après la Seconde Guerre mondiale, Mais si on apprécie d’avoir ainsi
on est ici très clairement sur un mar- une « place » chez Peugeot, rares sont
ché interne et sur le segment primaire ceux et celles qui aiment leur travail.
du marché du travail. Les rémunéra- L’organisation scientifique du travail a
tions ont notamment la réputation été mise en place dans l’entre-deux-
d’être avantageuses et assurées. C’est guerres et, depuis, la production est de
un choix délibéré de la direction de plus en plus continue  : travail de nuit,
l’entreprise, pour conserver le person- travail posté (deux ou trois équipes
nel en période de croissance. Dans les occupent successivement les mêmes
années 1960, un ouvrier de Peugeot postes dans une journée), intégration
gagne ainsi autant qu’un contremaître de plus en plus d’opérations dans la
d’une petite usine textile de la région. « chaîne », puis, dans les années 1980,
L’entreprise a également mis en place mise en place de logiciels de gestion des

Le « segment primaire » regroupe les emplois de relativement


longue durée, offrant éventuellement l’accès à des marchés internes,
en tout cas bien payés et considérés comme qualifiés. La notion
même de qualifications hiérarchisées, en lien avec une échelle de
tâches, de diplômes et de salaires, est le produit de la rationalisation
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 115

flux, des stocks et des travaux. Toutes cette grève a montré que la concentra-
ces mesures d’augmentation de la pro- tion géographique des salariés dans les
ductivité, qui visent aussi à rendre la logements fournis par l’entreprise faci-
production la plus prévisible possible, litait leur mobilisation collective. « Le
limitent l’« autonomie rythmique » des profil des ouvriers-paysans retrouve du
ouvriers et décomposent leur travail de charme », écrit avec ironie Hatzfeld  :
plus en plus finement. Le temps d’un le patronat pense qu’ils sont moins
cycle d’opérations sur les chaînes passe susceptibles de se mobiliser. L’intérêt
ainsi de 4 à 6  minutes à la fin des mutuel que trouvaient salariés et entre-
années  1940 à  1 minute à la fin des prise à l’échange entre subordination
années 1990. Ce n’est pas un problème et protection disparaît donc peu à peu,
d’accélération des cadences : les gestes parce que des politiques sociales plus
ne sont pas plus rapides. Une mobilisa- générales rendent l’offre de protection
tion collective à la fin des années 1950 de l’entreprise moins exceptionnelle et
a même permis l’abandon des primes parce qu’elle accepte moins les mobili-
individuelles de rendement instaurées sations collectives.
dix ans avant. Mais on passe de gestes Parallèlement, les OS contestent les
relativement compliqués réalisés avec règles des marchés internes, qui les
des outils simples à des gestes simples, désavantagent en pratique. En particu-
qui impliquent des installations compli- lier, le salaire attaché au poste et non à
quées et une interdépendance accrue la personne est généralement présenté
entre ouvriers. C’est de cela que les comme un gage de justice. Mais cela
ouvriers se plaignent  : leur autonomie revient à ignorer que les ouvriers qui
gestuelle est de plus en plus réduite. quittent les postes les plus pénibles (les
Les mouvements sociaux des mieux payés parmi les postes d’OS) pour
années  1970 mettent d’autant plus d’autres plus compatibles avec leur âge
l’accent sur ces questions de conditions ou leur santé perdent des revenus. D’une
de travail que les contreparties du tra- façon qui peut sembler aujourd’hui
vail hors de l’usine deviennent à cette paradoxale, ce sont ainsi, à Peugeot,
époque moins intéressantes. Face à la des mobilisations ouvrières qui amènent
concurrence nouvelle de la grande distri- à une plus grande individualisation des
bution, Peugeot ne parvient pas à main- rémunérations dans la seconde moitié
tenir des prix plus bas dans ses magasins des années 1970, suivant un modèle
Ravi et revend ceux-ci au début des qui, auparavant, ne s’appliquait qu’aux
années 1980. De la même manière, le cadres. Le poids des qualifications dans
développement des lycées techniques le salaire est alors réduit, celui des postes
dévalue le rôle de promotion sociale aussi, à l’inverse des grands principes
que tenait l’école d’apprentissage. En de l’âge de l’usine  : on commence à
outre, l’entreprise réduit délibérément parler plutôt de « compétences », un
sa politique de logement après une vocabulaire caractéristique de l’âge de
grève de 1965 sur les salaires. En effet, la finance.

de l’âge de l’usine. Des classifications sont construites progressi-


vement, inspirées des règles des marchés internes. En France, c’est
d’abord dans l’automobile qu’on a formellement distingué, dès les
années  1910, les OS (ouvriers spécialisés), cantonnés aux tâches
répétitives, des OQ (ouvriers qualifiés), aux missions supposées plus
116 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

complexes (usinage, entretien, réparation, contrôle). Des mouve-


ments sociaux ont conduit à l’extension de ces grilles à l’échelle de
secteurs entiers, notamment après 1936. En 1945, elles deviennent
une norme d’État [Maruani et Meron, 2012]. La grille dite « Parodi »,
du nom d’Alexandre Parodi, ministre du Travail lors de son adoption,
distingue alors les « manœuvres », les OS et les OQ ou OP (ouvriers
professionnels). Cette grille précise que les OQ et OP doivent détenir
un diplôme, le CAP (certificat d’aptitude professionnelle). Au-dessus
des ouvriers, on retrouve d’une part les employés, techniciens et
contremaîtres, d’autre part les « cadres ». Cette catégorie sociale née
de la rationalisation est vite devenue un groupe « pour soi », dont
les membres ne se sentent ni ouvriers ni patrons et se mobilisent
pour se voir reconnaître un statut à part à partir des années 1930
[Boltanski, 1982]. La construction de ces catégories dans les entre-
prises s’effectue en lien avec celle qui s’élabore simultanément dans
la fonction publique, qui distingue des catégories dites « A, B, C, D »,
par ordre hiérarchique et de salaires décroissants, en lien avec des
diplômes exigés au recrutement.

Un segment secondaire essentiel pour les entreprises


Les catégories les plus basses de ces grilles, en particulier celle des
OS, qui ne permet presque jamais une montée dans la hiérarchie,
font partie du « segment secondaire » du marché du travail. Celui-ci
regroupe des emplois en général à durée limitée, moins payés et
considérés comme moins qualifiés. Ils ne permettent que très rarement
d’accéder aux marchés internes. Dans beaucoup de petites entreprises
—  sous-traitants du bâtiment, cafés, commerces ambulants,  etc.  —,
toute la main-d’œuvre, patron compris, relève du segment secon-
daire. Les trajectoires sur le marché secondaire sont beaucoup plus
chaotiques et incertaines que les carrières sur le segment primaire, et
elles incluent souvent des périodes d’inactivité au sens des statistiques
publiques, c’est-à-dire hors chômage. On retrouve sur ce segment
secondaire des catégories dominées, notamment des femmes (la
période 1950-1970 est en France la seule où l’arrêt du travail à l’âge
des maternités est fréquent) et des étrangers, qui circulent beaucoup
entre salariat et indépendance. C’est en particulier le cas pendant les
crises économiques, durant les années 1930 ou les années 1970  : à
ce moment, des lois limitent en effet alternativement l’embauche
d’étrangers comme salariés ou leur possibilité de créer des petites
entreprises [Zalc, 2010].
Les salariés du segment secondaire font figure de variables d’ajus-
tement face aux différences d’activité des entreprises, embauchés ou
pas selon que la production est forte ou non. Ils et elles sont ainsi
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 117

tendent à partir facilement. Ce turnover


Homogénéisation élevé finit par être vu comme un incon-
et segmentation du marché vénient par les chefs d’entreprise.
du travail états-unien C’est dans les années 1930 que
commence, en réaction, la segmenta-
La segmentation du marché du travail tion du marché du travail, qui est actée
est liée aux transformations des formes par des accords entre chefs d’entreprise
de production internes aux entreprises  : et syndicats. Sur le segment primaire,
c’est la thèse que développent trois éco- celui des plus grandes entreprises, dont
nomistes marxistes états-uniens, David l’activité est la moins exposée au risque
Gordon, Richard Edwards et Michael de faillite, les syndicats sont désormais
Reich [1982], dans l’ouvrage classique reconnus comme des interlocuteurs
Segmented Work, Divided Workers. Selon légitimes, des règles de promotion à
eux, la segmentation du marché du l’ancienneté sont mises en place et la
travail s’est profondément transformée possibilité de porter plainte est désormais
depuis la première moitié du XIXe  siècle reconnue et organisée. En contrepartie,
et surtout pendant l’âge de l’usine. toujours sur ce segment primaire, les
Au XIXe siècle, les usines en plein déve- employeurs obtiennent de pouvoir modi-
loppement recrutent comme ouvriers des fier comme ils le souhaitent l’organisation
agriculteurs aussi bien que des artisans, de la production, tant que la hausse de la
des femmes et des enfants nés dans le productivité se traduit par une augmen-
pays, ainsi que des immigrés. Le contrôle tation des salaires. Au contraire, dans le
du travail est entre les mains de travail- segment secondaire, celui des entreprises
leurs qualifiés et d’artisans, que les capi- plus petites ou fragiles, où les travailleurs
talistes ont du mal à contrôler. sont considérés comme moins qualifiés,
À la fin du siècle, les chefs d’entreprise les syndicats sont absents, les salaires sont
s’attachent à renforcer leur contrôle sur la bas, les assurances sociales médiocres ou
production, en adoptant des objectifs de inexistantes, les perspectives de carrière
productivité et en confiant le contrôle du absentes. Les intérêts et les aspirations
travail non plus à des artisans qualifiés, des travailleurs du segment secondaire
mais à des contremaîtres. Ils considèrent entrent dès lors souvent en conflit avec
alors que la diversité d’origines des sala- ceux du segment primaire, et ce d’autant
riés est un problème  : les personnes et plus que la segmentation vient renforcer
leur manière de travailler sont si hétéro- les inégalités de genre et de « race »  :
gènes que le processus de production ne sur le segment secondaire, les femmes
peut pas être standardisé de manière à et les Africains-Américains, notamment,
assurer des profits plus élevés. Leur solu- sont surreprésentés.
tion est de recruter dorénavant un seul
type de main-d’œuvre, très majoritaire-
ment masculine et considérée comme fai-
blement qualifiée, en même temps qu’ils
mécanisent la production et accroissent
le contrôle par les contremaîtres. Cette
main-d’œuvre peut circuler entre les dif-
férentes industries concernées.
Dès les années 1920, cependant,
parce que le contrôle du travail est plus
rigoureux et qu’il est plus facile de pas-
ser d’une entreprise à l’autre, les ouvriers
118 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des éléments déterminants du fonctionnement des entreprises et de


leur adaptation aux chocs qu’il rencontre : l’organisation scientifique
du travail des salariés participant aux marchés internes ne permet
pas, à elle seule, d’absorber ces chocs. Les personnes cantonnées au
segment secondaire bénéficient donc moins que les autres des protec-
tions liées au salariat, alors que leur subordination est au moins aussi
forte que sur le segment primaire. Ainsi, il n’est pas du tout rare de
trouver des dossiers de retraite avec dix employeurs ou plus pour une
carrière ayant eu lieu pendant les « trente glorieuses » en France ; c’est
plus fréquent pour les femmes, les immigrés et les moins diplômés.
Ce segment secondaire, moins représenté dans les mobilisations
collectives, moins mis en avant dans les discours de l’époque, a été
longtemps moins étudié par les historiens et historiennes. Pourtant,
alors même qu’il s’éloigne beaucoup de l’idéal-type du salariat de l’âge
de l’usine, il est indispensable à son fonctionnement. La recherche
d’Anne-Sophie Beau [2002] dans les registres du personnel du Grand
Bazar de Lyon (un grand magasin) en donne une illustration. L’auteure
souligne que le droit du travail des employés, une catégorie de
plus en plus féminisée, a été mis en place plus tard que celui des
ouvriers, qui constituaient la priorité et la référence, aussi bien pour
les syndicats que pour les réformateurs sociaux. Ainsi, jusqu’en
1936, les employés peuvent être licenciés du jour au lendemain sans
indemnités. Lorsque le repos hebdomadaire, puis du week-end, finit
par être tout de même étendu aux employés de commerce, d’autres
personnes, des étudiants notamment, sont engagées au Grand Bazar
avec des contrats de deux jours par semaine. La segmentation du
marché du travail passe donc au sein même du magasin. Parmi les
recrutés de 1902-1974, qui sont en grande majorité des femmes, la
moitié reste moins de deux mois, 9 % seulement plus de cinq  ans.
Le segment primaire est donc très minoritaire, sans doute en partie
parce qu’il ne donne pas accès, de toute façon, à un véritable marché
interne : les vendeuses ne bénéficient pas de possibilités de promotion
à d’autres postes. Entre leurs moments d’emploi au Grand Bazar,
elles deviennent, selon leurs ressources sociales et la conjoncture,
femmes au foyer, petites commerçantes (ce n’est qu’en 1975 que la
part d’indépendants parmi les femmes devient plus basse que parmi
les hommes en France), employées ailleurs ou ouvrières.

Travail, empires coloniaux et migrations


Même si la notion de « travailleurs précaires » n’est pas employée
pendant la période, il ne faut pas oublier que leur existence condi-
tionne le fonctionnement d’ensemble du capitalisme dans les pays
dits développés. Une partie de la main-d’œuvre du segment secondaire
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 119

est issue des pays du Sud, souvent recrutée collectivement, sur place,
par de grandes entreprises du Nord. Par exemple, dans les mines
de charbon du nord de la France, qui sont alors des entreprises
publiques, beaucoup de Marocains sont recrutés, qui n’accèdent pas
aux avantages du « statut du mineur » [Perdoncin, 2019].
En outre, droit du travail, protection sociale et gestion des ressources
humaines n’ont été que très peu étendus aux empires coloniaux.
Ceux-ci ont joué un rôle très inégal et souvent limité, si l’on en reste
aux chiffres agrégés, dans l’économie de leurs métropoles à l’âge de
l’usine. Mais c’est largement parce que ces chiffres agrégés, issus de la
comptabilité nationale, mettent en avant par construction l’industrie
lourde, qui a souvent été peu développée dans les colonies —  avec
quelques exceptions, comme l’Afrique du Sud [Etemad, 2005].
Là où une relative autonomie est laissée aux capitalistes locaux,
on retrouve une organisation en petites entreprises en réseau, comme
à l’âge du commerce, plutôt qu’une domination du salariat et de
l’usine. C’est par exemple le cas au Ghana, où les capitalistes locaux,
issus de migrations internes, intensifient la culture du cacao et de
l’arachide pour l’exportation, ce qui n’avait pas été planifié par les
colons anglais [Hill, 1997]. Il ne s’agit pas de dire que l’organisation
du travail dans les colonies est archaïque. Au Ghana, par exemple,
elle implique des défrichements, la construction de routes, la modifi-
cation du système de propriété,  etc.
Mais, dans beaucoup de colonies, le modèle du travail « non libre »
de l’âge du commerce domine encore  : la subordination n’est guère
accompagnée de protections ni de rationalisation. En 1900, 30 % de
la population de l’Afrique occidentale française est ainsi constituée
de quasi-esclaves qui travaillent pour rembourser une dette  : ils le
faisaient pour des capitalistes locaux avant la colonisation, mais l’État
ou des grandes sociétés françaises ont racheté leur contrat. Ce type
de contrat est interdit peu après, mais les relations de travail restent
« non libres »  : on peut être arrêté comme vagabond si on n’a pas
de contrat de travail ; si on en a un, on peut être traîné en justice
pour la moindre faute, sans qu’il y ait en revanche de recours contre
le patron [Stanziani, 2020].
La nouveauté qui ne vaut presque pas pour les colonies, c’est donc
surtout la dimension protectrice du salariat. En métropole, les capita-
listes en ont eu besoin pour limiter les mouvements sociaux ; dans les
colonies, leur domination politique leur paraît longtemps suffisante
pour ne pas rendre ce type de concession nécessaire. L’Inde fournit un
contre-exemple qui confirme cette thèse  : un droit protecteur, entre
autres vis-à-vis des accidents du travail, est obtenu dans un contexte
de grèves très importantes à Bombay, dans les années 1890 [Sarkar,
2017]. Après 1945, lorsque cette domination coloniale se fissure, les
120 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

gouvernements français et britannique s’efforcent de rapprocher le


statut du travailleur des colonies de celui du salarié métropolitain, mais
ils échouent. Le système colonial n’est pas capable de s’adapter à un
État social qui fait dorénavant du travail l’une des dimensions de la
citoyenneté  : l’inégalité de statuts entre colonisateurs et colonisés y
est trop essentielle [Cooper, 1996]. En général cantonnés au segment
secondaire lorsqu’ils migrent vers leurs métropoles, les colonisés sont
même exclus, dans leurs pays, du salariat en général.

Construire le consentement à la subordination


L’idée que le salariat repose sur un échange entre subordination
et protection est au départ une construction théorique de juristes,
qui a ensuite donné lieu à une conceptualisation sociologique. Lors
de sa mise en place, cet échange n’a pas été présenté explicitement
comme tel aux intéressés. On a vu que les mouvements ouvriers de
l’âge du commerce étaient particulièrement attachés à l’autonomie ;
on peut dès lors se demander comment la subordination a pu être
acceptée à l’âge de l’usine. Comment la plupart des ouvriers ont-ils pu
supporter, la plupart du temps, le travail subordonné ? Certains socio-
logues ont essayé de répondre à cette question —  par des méthodes
ethnographiques, notamment par une observation participante. Un
classique du genre est l’étude d’un atelier d’usinage (fabrication de
pièces métalliques par enlèvement de copeaux) d’un grand groupe de
Chicago, où le sociologue marxiste britannique Michael Burawoy a
travaillé pendant dix mois, en 1975 [Burawoy, 1979 ; 2008]. La même
usine avait été étudiée de manière similaire par un autre sociologue,
Donald Roy, trente ans auparavant. Le processus de production en
lui-même n’a pas changé entre-temps ; il se fait à la chaîne, avec
une rémunération à la pièce et des quotas minimaux de production
imposés. Burawoy se demande pourquoi, en 1975 comme en 1945,
les ouvriers dépassent en général ces quotas, alors même que le travail
est physiquement difficile et peut provoquer des accidents.
La réponse peut sembler évidente : cela leur permet de gagner plus,
puisqu’ils sont payés à la tâche. La plupart des marxistes ajoutaient
que le consentement des ouvriers à leur travail était aussi construit
à l’extérieur de l’usine  : famille, école, État, médias, consommation
de masse contribuent à inculquer une attitude docile et passive au
travail. Burawoy ne nie pas que ces éléments ont un effet, mais il
ajoute qu’autre chose, et peut-être l’essentiel, se joue dans l’atelier
lui-même, dans les relations de travail, à la fois avec le management et
entre ouvriers. Les ouvriers sont engagés dans la production comme
dans un jeu, dont les règles leur sont imposées mais auquel ils parti-
cipent activement et stratégiquement. Burawoy avance cette idée sur
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 121

la base de sa propre expérience : alors qu’il était parti pour dédaigner


les grilles de rémunération, il se retrouve pris au jeu, il envisage sa
tâche quotidienne comme une performance quasi sportive. Cela évite
l’ennui en présentant des défis qui permettent de moins ressentir la
fatigue, et cela lie ensemble les travailleurs. Le management comprend
d’ailleurs bien cette nécessité de mobiliser leurs subjectivités, en
plus des incitations fournies par les grilles de salaire. Un des seuls
changements entre l’enquête de Roy et celle de Burawoy est qu’il n’y
a plus de contremaîtres travaillant directement avec les ouvriers, qui
déclenchaient parfois leur hostilité : on est passé à une supervision à
distance par des ingénieurs. Ceux-ci sont trop loin pour être des cibles
personnelles de conflits ; ce sont plutôt ceux des ouvriers qui « ne
jouent pas le jeu » qui font l’objet d’attaques de leurs collègues, et
l’entreprise en profite. Au fond, tout le monde « trouve son compte »
dans la poursuite du jeu. Cette coopération a toutefois ses limites  :
si les ouvriers considèrent par exemple que, pour atteindre le quota
qui leur est imposé, il leur faudrait casser du matériel de production,
ils cessent de jouer et préfèrent se retirer.
La sociologie du travail souligne ainsi que l’implication subjective
ne concerne pas que les métiers généralement respectés, mais aussi les
tâches en apparence les plus pénibles et répétitives. Toute réflexion
sur la sphère du travail doit dès lors poser la question de la réali-
sation de soi. Bourdieu [1996] résume cela en parlant de la « double
vérité du travail »  : d’un côté, la « vérité objective », le salaire et la
nécessité de subvenir à ses besoins vitaux ; de l’autre, la fierté dans
l’exercice d’une tâche difficile, réalisée avec dextérité et rapidité, la
culture de groupe ou d’atelier. On a vu au chapitre II la déclinaison de
ces deux éléments dans les consommations populaires. Ils permettent
également de comprendre que, dans bien des métiers, la dénonciation
des maladies professionnelles et plus encore des accidents du travail
ait longtemps été et reste difficile, dans la mesure où elle rompt avec
la règle collective de ne pas avouer une faiblesse.

Des mobilisations de l’âge de l’usine…


Pour autant, le consentement est parfois rompu. L’atelier de
Burawoy, situé au sein d’une entreprise fordiste qui accepte des
formes de négociation avec les syndicats, peuplé d’ouvriers masculins,
blancs, considérés comme qualifiés, est typique du segment primaire
du marché du travail. Les conflits de l’âge de l’usine surgissent soit
du fait des autres catégories de salariés, soit lorsque le jeu et le
groupe ne suffisent pas à accepter la perte du métier et de l’auto-
nomie —  qui, malgré la subordination effective, restent des idéaux
largement répandus parmi les salariés.
122 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

À l’âge du commerce, la grève est restée longtemps illégale  : elle


n’est par exemple autorisée qu’en 1864 en France. Elle n’était de
toute façon pas le moyen d’action le plus adapté à des relations
de travail souvent très courtes, quand quitter une place ou ne pas
réemployer un ouvrier était très facile. Les quelques grèves étaient
souvent violentes et plus encore violemment réprimées. C’est au
tout début de l’âge de l’usine, dans les années  1870 et  1880, que les
principaux traits de la grève comme mode d’action, que l’on connaît
encore aujourd’hui, se stabilisent. À ce moment, les grèves deviennent
massives, notamment parce qu’elles commencent à inclure femmes,
immigrés et autres personnes considérées comme non qualifiées. Ces
décennies de « jeunesse de la grève », selon la formule de l’historienne
Michelle Perrot [1984], marquent aussi le passage de mobilisations
spontanées à quelque chose de plus organisé par les syndicats. Dès
lors et pendant le reste de l’âge de l’usine, l’objet des revendications
est le plus souvent le salaire, mais peut relever aussi des conditions
de travail, et notamment sa durée ; piquets de grève et occupations
ajoutent leurs effets à l’arrêt du travail.
Plus ou moins selon les pays et les secteurs, à partir de 1900 et
surtout après la Première Guerre mondiale, dirigeants d’entreprise et
administrations mettent en place des formes de négociation plutôt
que de recourir uniquement à la répression. La mise en place du
salariat elle-même peut être lue comme une réponse des réformateurs
sociaux du début de l’âge de l’usine à ces premières grèves de masse,
qui les effraient. Le salariat accorde des protections en échange de la
subordination, mais cette nouvelle relation de travail place a priori
les salariés en position désavantagée pour renégocier ses termes  : la
subordination limite leurs marges de manœuvre et chaque salarié reste
remplaçable, même si c’est moins vrai pour ceux qui sont inscrits
dans les marchés internes et sont de ce fait plus difficiles à licencier.
L’action collective reste un moyen de changer ce rapport de forces.
Après la Seconde Guerre mondiale, ces formes de mobilisation sont
devenues une véritable institution, présentée par l’historien Stéphane
Sirot [2002] pour la France, mais qui prend des formes similaires
dans les autres pays démocratiques (pas dans leurs colonies). La grève
est au cœur de la régulation de sociétés désormais dominées par le
salariat, où les syndicats sont associés à la régulation de l’État social ;
en France, le droit de grève est même inscrit dans la Constitution.
La pratique de la grève s’est étendue, au-delà des ouvriers, à d’autres
catégories de salariés. Lorsque des tensions se sont accumulées dans
les relations entre entreprises et salariés, c’est une combinaison de
grèves et de négociations qui les dénoue.
Les États-Unis font pour l’essentiel exception à ce constat général
sur l’âge de l’usine. Dès le début de la période, les décisions de
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 123

justice ont été plutôt hostiles aux syndicats. La loi Wagner de 1935
représente un moment d’ouverture  : le gouvernement signale son
soutien à l’idée de négociation collective, donc à l’existence de
syndicats. Mais c’est la loi Taft-Hartley de 1947, plus restrictive, qui
fixe pour plus longtemps le régime de relations professionnelles. Cette
loi limite le droit de grève et, au départ, celui de se syndiquer dans
le sud du pays. En effet, certains syndicalistes y luttaient contre la
ségrégation raciale. Elle permet aussi aux États fédérés d’interdire les
closed shops et leurs variantes (l’embauche réservée aux syndiqués) par
des lois dites de « droit au travail » (right to work) qui sont, de fait,
des lois antisyndicales. La combativité des syndicats leur a permis
d’obtenir quelques victoires dans les États où ces lois n’existaient
pas, jusqu’au début des années 1970 ; mais l’activité syndicale est
restée beaucoup plus contrôlée que dans les autres pays occidentaux.
Les accords négociés n’ont jamais couvert que les syndiqués (alors
que, en France, ils s’étendent à tout le salariat de l’entreprise ou
la branche concernée) et les négociations sont très décentralisées
géographiquement. En outre, l’organisme fédéral chargé de réguler
les syndicats, le NLRB (National Labor Relations Board), impose
des procédures contraignantes pour leur création —  même si elles
l’étaient un peu moins à l’âge de l’usine qu’elles ne le sont à l’âge
de la finance. Il faut une demande préalable d’un grand nombre de
salariés, sur un périmètre jugé adéquat par le NLRB, puis une élection
pour obtenir une accréditation pour trois ans, et cette accréditation
est révoquée si aucun accord avec la direction n’est obtenu au bout
d’un an [Sauviat et Lizé, 2010].
Quelles que soient les limites que lui pose chaque législation
nationale, la grève elle-même apparaît comme rationalisée à l’âge
de l’usine  : les syndicalistes apprennent à la conduire de la manière
habituelle ; son existence est aussi intégrée dans le métier de la
gestion du personnel. Une nouvelle spécialité de la sociologie, les
« relations professionnelles », traite des syndicats, des grèves et des
négociations. La représentation des intérêts en trois blocs — les salariés,
les employeurs et les États, qui sont chargés d’arbitrer entre les deux
précédents — est appelée « tripartisme ». Elle est institutionnalisée non
seulement au sein des pays, mais aussi dans l’Organisation interna-
tionale du travail (OIT), créée en 1919 (sous le nom « Bureau inter-
national du travail »), lieu de négociation de protections minimales à
proposer à tous les pays [Louis, 2016]. Dans les assemblées constituées
selon le principe du tripartisme, comme l’OIT, le salariat est le plus
souvent représenté par des ouvriers blancs qualifiés de l’industrie, ce
qui rend difficilement audibles d’autres voix  : coopératives, agricul-
teurs, artisans, employés, domestiques, cadres, organisations spécifi-
quement féminines, représentant les travailleurs immigrés ou toute
124 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

autre minorité. En période de guerre froide, le « tripartisme » est promu


comme une alternative au socialisme ; il témoigne de la centralité
du salariat dans le capitalisme de l’âge de l’usine.

… aux mobilisations contre l’âge de l’usine


Les « années 1968 », c’est-à-dire la décennie qui suit cette année de
mobilisations dans tous les pays —  la dernière décennie de l’âge de
l’usine —, marquent toutefois le débordement de ces manières institu-
tionnalisées de faire grève et de négocier par d’autres formes d’action,
souvent menées par les groupes dominés au sein du salariat. L’historien
Xavier Vigna [2007] parle pour cette période d’une « seconde jeunesse
de la grève » et d’une « crise de l’usine », qui était devenue le cadre
dominant de l’organisation des relations professionnelles. Cette organi-
sation reposait sur un relatif consensus entre syndicats et employeurs
autour d’une vision positive de l’organisation, du progrès et de
l’industrie. Dans les années 1968, ce consensus commence à se fissurer
à la fois chez les managers et chez les propriétaires des entreprises
(voir chapitre  V), dans les administrations et dans le monde ouvrier.
Les critiques issues de la pratique se nourrissent d’élaborations intel-
lectuelles — mise en avant de la valeur actionnariale, néolibéralisme,
critiques de l’aliénation capitaliste  — autant qu’elles les nourrissent.
Du point de vue de l’idéologie des mouvements ouvriers, on
retrouve dans les années 1968 des éléments présents sur la longue
durée, depuis l’âge du commerce  : ce que Vigna désigne comme une
« charte ouvrière », qui vaut aussi hors de France. C’est d’abord le
principe d’un bon travail, attentif à la qualité et suivant un rythme
« naturel » ou « prenant son temps » —  ce qui peut permettre de
consentir à la chaîne jusqu’à un certain point, mais qui peut ensuite
mener à l’insubordination. Ce sont aussi l’égalité — dans le travail et
le salaire — et l’autonomie, notamment vis-à-vis du politique, toujours
suspect. C’est enfin la division de la société entre un « eux » et un
« nous ». Le « eux » comprend les patrons et ceux qui sont considérés
comme leurs serviteurs  : les chefs au sein de l’entreprise, la police,
voire, dans certains cas, les étudiants.
S’il y a là comme une grammaire générale, Vigna insiste aussi sur
l’ancrage de chaque conflit particulier dans des « situations d’usine ».
Le cadre de négociation nouveau posé avec le salariat tient toujours :
on s’identifie au travail dans une usine plutôt que dans un métier.
Mais, contrairement aux mobilisations d’avant 1968, il ne s’agit plus
seulement de demander une augmentation de salaire ou davantage
de protections —  ni de critiquer abstraitement le système usinier en
général. Les mouvements remettent en cause des aspects précis de sa
pratique, ce que Vigna appelle des « questions d’usine ». La question du
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 125

chômage et celle des fermetures d’usines dans les régions d’industrie


ancienne (mines, sidérurgie, textile) apparaissent dès les années 1960.
S’y ajoutent la pénibilité et les dangers du travail, ainsi que les systèmes
de rémunération et les grilles de qualifications. Ces critiques viennent
souvent du segment secondaire du marché du travail, qui retrouve une
visibilité qu’il avait longtemps perdue au sein du mouvement ouvrier.
OS, femmes, immigrés revendiquent non seulement de meilleures
conditions de vie, mais aussi une reconnaissance de leurs savoirs et
savoir-faire. Le centre de gravité du « nous » ouvrier est ainsi en train
de bouger  : Vigna parle de la fin de la « centralité ouvrière ». Cela
remet indirectement en cause la légitimité des partis de gauche et
même des syndicats. En général, les contestations passent encore par
ces derniers, mais elles discutent aussi leurs pratiques dans le cadre
de comités en tous genres.

Les transformations du salariat à l’âge de la finance

Depuis la fin des années 1970, le salariat est de plus en plus


souvent considéré comme fragilisé, soit dans son existence même,
soit comme point de référence des aspirations individuelles et des
politiques sociales.
Les premiers doutes à son sujet sont liés à l’apparition d’un chômage
de masse, et souvent de longue durée, dans nombre de pays européens.
Ce n’est pas une sorte de résultat naturel de la crise pétrolière des
années 1970 ou de la mondialisation, mais pour partie la conséquence
de transformations à la tête des grandes entreprises, sur lesquelles nous
reviendrons aux chapitres  IV et  V. Pour résumer, la volonté croissante
d’optimisation financière et la réorganisation à l’échelle mondiale
d’une partie de la production ont eu pour conséquence, pour les
salariés du Nord, une redéfinition des conditions d’emploi. Les plans
de licenciement, qui étaient rares dans les décennies qui suivent la
Seconde Guerre mondiale, deviennent de plus en plus fréquents.
Le transfert de certaines activités des plus grandes entreprises à des
sous-traitants limite l’accès à leurs marchés internes, pour certaines
catégories de salariés au moins.
À ces éléments se sont ajoutées depuis la fin du XXe  siècle
des politiques publiques, y compris de gestion du chômage, qui
prennent de plus en plus comme modèle de référence l’entrepreneur
indépendant. Au XXIe  siècle sont apparues des discussions sur l’idée
d’« économie à la tâche » (gig economy), promue par des services en
ligne comme les concurrents des taxis, les services de livraison à vélo
ou de bricolage à la demande. Témoin de ces recompositions, en
2015-2016, une revue internationale de droit du travail, Comparative
126 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Labor Law and Policy Journal, consacre deux de ses trois numéros à
la discussion du livre d’un économiste consacré aux fractures dans
l’emploi et le travail (fissured workplace) [Weil, 2014] et à la gig
economy [De Stefano, 2015].
Il est certain que le salariat a connu des transformations depuis le
début de l’âge de la finance. L’usine fait de moins en moins référence,
du moins en Europe et aux États-Unis, car il y a au contraire de plus
en plus d’usines en Chine, en Turquie, au Maroc,  etc. Les questions
de subordination et de protection sont posées en des termes en partie
différents, y compris dans le cadre de mobilisations elles aussi en
partie nouvelles. Cependant, les affirmations récurrentes sur la « fin
du travail » ou même la « fin du salariat » sont très exagérées, et ce
qui émerge diffère nettement des relations de travail quasi marchandes
de l’âge du commerce.

Un salariat encore très majoritaire


L’idée d’une « fin du travail » a été avancée dans plusieurs livres
à succès de la fin des années 1990. En France, elle accompagnait les
discussions sur la mise en place par des lois de 1998 et  2000 d’une
réduction du temps de travail : les « 35 heures », plutôt que 39 heures
de travail, comme temps de référence hebdomadaire. Mais le débat
a eu lieu aussi dans d’autres pays.
La Fin du travail était ainsi le titre d’un essai publié par un
spécialiste de prospective états-unien, Jeremy Rikfin [1995], qui y
décrivait le « début d’une ère de l’après-marché ». Pour lui, ces évolu-
tions avaient en bonne partie une cause technique  : la « troisième
révolution industrielle » informatique. Celle-ci aurait conduit à la
destruction d’emplois, y compris dans les services. Rifkin ajoutait
que la mondialisation rendrait impossible le retour de protections
étatiques contre ces évolutions. Les modes de protection du salariat
développés pendant l’âge de l’usine étaient dès lors, selon lui, dépassés.
De ce fait, il plaidait pour une réduction du temps de travail et un
développement du « tiers secteur », ni public ni privé, mais associatif,
comme employeur. Au même moment, en France, la sociologue
Dominique Méda [1995] aboutit aux mêmes préconisations sur la
base d’une démonstration un peu différente. Elle insiste plutôt sur
le fait que le travail est devenu au XIXe  siècle porteur de statut et
d’intégration sociale, mais que ce n’est pas un fait de nature, ni
quelque chose de nécessairement souhaitable : cela produit l’exclusion
de ceux et celles qui n’ont pas de travail, chômeurs et « inactifs »,
notamment « inactives ». Plutôt que de chercher désespérément du
travail, notamment pour les chômeurs jeunes ou de plus de 55  ans,
elle plaide pour un autre modèle de société, inspiré notamment de
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 127

la Grèce antique, où « tous les individus auraient accès à la gamme


diversifiée des activités humaines », où la définition de l’identité et
des aspirations ne reposerait pas avant tout sur le travail. Le salariat
serait ainsi une parenthèse historique à refermer.
En France, ces thèses un peu différentes sont reçues ensemble,
car elles rencontrent celles de la « deuxième gauche » politique
(Michel Rocard, Premier ministre peu de temps avant, préface ainsi
la traduction de l’ouvrage de Rifkin), syndicale (le syndicat CFDT)
et intellectuelle. Ce courant a, depuis les années 1970, accompagné
les nouvelles mobilisations ouvrières, notamment sur les questions
des conditions de travail.
Depuis cette première vague, les prédictions sur la fin du travail
n’ont pas cessé. Elles s’appuient notamment sur les effets supposés de la
numérisation et de l’intelligence artificielle. Au milieu des années 2010,
deux enseignants du Massachusetts Institute of Technology (MIT)
défendent ainsi dans un ouvrage grand public l’idée selon laquelle
l’innovation technologique va encore s’accélérer. Cela va rendre
certains plus riches encore, mais un grand nombre de travailleurs
n’auront tout simplement plus de tâches à accomplir  : ils auront été
remplacés par des machines [Brynjolfsson et McAfee, 2014].
Du point de vue des sciences sociales, ces propositions sont des
hypothèses, à mettre à l’épreuve des faits : s’est-il passé, dans les années
1990 ou depuis, ce que Méda et Rifkin annonçaient ? Une enquête
sociologique originale menée en France au moment de la parution
de leurs livres souligne à quel point le travail restait alors, pour les
personnes interrogées, une référence centrale [Baudelot et Gollac,
2003]. 27 % des réponses à la question ouverte  : « Qu’est-ce qui est
pour vous le plus important pour être heureux ? » évoquent le travail ;
presque personne ne le rejette. En outre, ce sont ceux et celles qui
apparaissent comme les victimes des évolutions récentes, les ouvriers et
ouvrières de moins de 35  ans, au chômage ou n’ayant qu’un emploi
temporaire, qui parlent le plus du travail comme élément du bonheur :
la réponse est alors majoritaire (65 %). À la fin des années  1990, on
était donc loin de la « fin du travail » comme référence.
Ce caractère encore central du travail dans la construction identitaire
des acteurs sociaux s’accompagne d’une continuation de la croissance
du salariat, y compris en Europe et en Amérique du Nord. La part des
salariés dans la population active française continue ainsi à croître des
années  1970 aux années 2010, principalement du fait du déclin de
l’agriculture et de la baisse de la part des indépendants, artisans et
petits commerçants. Aux États-Unis, la part des salariés a légèrement
crû (de 91 % à 93 %) entre les années 1990 et le milieu des années 2010.
Elle progresse enfin à l’échelle mondiale aussi  : entre 1991 et  2017,
le nombre de salariés a augmenté de 76 %, selon l’Organisation
128 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

les syndicats, représente déjà un change-


Pas de fin du travail au Sud… ment par rapport au travail « non libre »
de l’âge de l’usine — et un avantage pour
Les discours sur la fin du travail, de l’usine les ouvrières par rapport à d’autres pays.
ou encore la numérisation du monde En Chine, par exemple, la confection
ignorent souvent commodément qu’une est organisée en grandes usines, mais
grande partie des usines — textiles, sidé- aussi en toutes petites entreprises sous-
rurgiques — ou des mines qui étaient très traitantes. Le point commun est qu’une
visibles en Europe ou aux États-Unis vers grande partie de leur main-d’œuvre est
1950 existent toujours… mais en Asie, constituée de migrants et migrantes de
en Afrique ou en Amérique latine. Dans l’intérieur, venus des régions rurales.
beaucoup de pays de ces continents, il Non seulement les salaires dans la
n’y a jamais eu autant de salariés et sala- confection en général sont très faibles,
riées de l’industrie qu’en 2020. Cepen- mais ces migrants de l’intérieur ne dis-
dant, comme c’était déjà le cas dans la posent pas des mêmes droits sociaux et
période coloniale, la dimension protec- économiques que les personnes qui ne
trice du salariat reste le plus souvent très se sont pas déplacées [Guiheux, 2012].
réduite : c’est surtout la subordination qui Cela dit, depuis l’entrée de la Chine
s’est accrue, ainsi que la rationalisation du dans une « économie socialiste de mar-
travail. Par exemple, au Maroc, l’industrie ché » dans les années 1980, les gouver-
de la confection s’est développée dans nements ont aussi élaboré un droit du
les années 1970-1980, dans le cadre travail inspiré des modèles promus par
de premières « délocalisations » hors l’OIT pendant l’âge de l’usine. Il existe
d’Europe. Elle a souffert plus récemment ainsi, en droit, des contrats de travail
de la concurrence de salaires encore (CDD et CDI) qui ressemblent à ce qu’on
plus bas au Bangladesh et au Vietnam connaît en France. En revanche, il n’y
notamment, mais elle emploie encore a toujours qu’un syndicat officiel et les
beaucoup de femmes. Des lois prévoient possibilités de négociation collective sont
une semaine limitée à 44  heures et une très limitées. Des ouvriers commencent
couverture sociale, mais elles ne sont pas toutefois à expérimenter de nouvelles
toujours appliquées [Bouasria, 2013]. formes de lutte syndicale, par exemple
Toutefois, l’existence de ces lois, obte- pour se faire payer des heures supplé-
nues dans le cadre de négociations avec mentaires [Didry et Wu, 2010].

internationale du travail. Les salariés représentaient 44 % de la


population active mondiale au début des années 1990, contre 54 %
vingt-cinq ans plus tard [Groupe Banque mondiale, 2020].

Un segment secondaire encore moins protégé


Cependant, quelque chose a changé. Le segment primaire du
salariat apparaît fragilisé à mesure que le segment secondaire devient
plus visible, dans le contexte du chômage de masse. En France,
beaucoup des salariés du segment secondaire pendant les « trente
glorieuses » multipliaient certes les épisodes courts d’emploi dans
différentes entreprises, mais ils et elles disposaient à chaque fois d’un
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 129

contrat à durée indéterminée (CDI). En effet, ils et elles n’hésitaient


pas à démissionner lorsqu’il était relativement facile de retrouver
un emploi « non qualifié ». Réciproquement, il était assez facile,
pour l’employeur, de licencier individuellement une personne en
CDI. Dans les années  2000 et  2010, ce que l’on appelle dorénavant
« précarité » passe plutôt par l’enchaînement de postes en contrat à
durée déterminée (CDD), pour quelques mois ou quelques années,
en intérim, voire en stage, entrecoupés de périodes de chômage. Le
statisticien Claude Picart [2014] évoque, « plus qu’un essor des formes
particulières d’emploi, un profond changement de leur usage ».
Si l’on regarde des statistiques agrégées, l’extension de cette nouvelle
précarité peut apparaître limitée. La part des CDI parmi les salariés en
France passe ainsi de 93 % en 1982 à 85 % en 2018 [Insee, 2019]  :
elle décroît donc, mais elle reste très majoritaire. S’en tenir à une
analyse des stocks est cependant insuffisant  : dans la seconde moitié
des années 2010, neuf embauches sur dix se font sur des formes
d’emploi courtes, CDD ou intérim en particulier. Surtout, l’usage
des contrats courts a été largement modifié durant les décennies
2000 et 2010. Les missions d’intérim et les CDD sont en effet de
plus en plus courts, souvent de quelques jours, et ils servent, en
France plus qu’ailleurs, de variable d’ajustement aux fluctuations
économiques. Ainsi, le nombre d’intérimaires augmente plus vite en
période de croissance en France qu’aux États-Unis, mais il a décru
plus vite lors des récessions de 2001-2003 et 2008-2009. Alors que
le marché du travail français est régulièrement qualifié de rigide ou
archaïque, il apparaît en réalité comme l’un des plus flexibles, au
sens où les périodes de croissance et de récession y ont des effets
particulièrement rapides de baisse ou de hausse du taux de chômage
[Lemoine et Wasmer, 2010].
Ce rôle de variable d’ajustement joué par le segment secondaire
existait déjà à la fin de l’âge de l’usine, mais il touche une plus grande
part de la population. Il est ainsi manifeste que les entreprises ne
cherchent plus en priorité à conserver longtemps leur main-d’œuvre
et considèrent comme exceptionnelle l’existence de marchés internes.
En trente ans, le taux de rotation de la main-d’œuvre en France a
été multiplié par cinq  : en 2011, pour 100 salariés présents dans
un établissement, il y a eu en moyenne 177 actes de débauche
et d’embauche sur une période d’un an, contre 38 au début des
années  1980 [Picart, 2014].
Cette flexibilité accrue du marché du travail, toutefois, ne concerne
pas l’ensemble des salariés, ni l’ensemble des métiers  : le marché du
travail est de plus en plus segmenté. Autrement dit, la flexibilité
d’ensemble du marché du travail est très importante, on l’a vu sur
des chiffres agrégés. Mais elle pèse, en réalité, principalement sur
130 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

toutefois, d’un pays à l’autre : les emplois


La précarité de l’emploi : temporaires de plus de douze mois repré-
une lente progression sentent plus de la moitié des emplois
temporaires en Allemagne, au Danemark
D’un pays à l’autre, l’hétérogénéité des et en Autriche, tandis que, en Belgique,
catégories statistiques est telle qu’il est en Espagne et en France, les contrats de
délicat de dresser des comparaisons sys- moins de trois mois représentent plus du
tématiques sur la précarité de l’emploi tiers des emplois temporaires [European
[Barbier, 2011]. En Europe, malgré tout, Commission, 2017].
il est clair que la part des emplois dits Aux États-Unis aussi, la part des
« atypiques » n’augmente que légère- emplois « atypiques » augmente. Plus
ment entre le milieu des années 2000 précisément, la part des « formes
et la fin des années 2010. Cette notion d’emploi alternatives » (alternative work
d’« emplois atypiques », qui rappelle arrangements), qui regroupent diffé-
que le salariat reste le point de réfé- rentes formes d’emploi d’intérimaires
rence, regroupe les emplois temporaires, et d’indépendance, était restée à peu
les emplois à temps partiel et des formes près stable, autour de 10 %, entre 1995
similaires à l’auto-entrepreneuriat. et 2005, mais elle atteint 16 % en 2015.
Derrière cette relative stabilité, on peut Cette hausse, qui concerne avant tout
repérer comme en France un accroisse- les femmes, ne touche en revanche pas
ment de la précarité, en particulier parce particulièrement les plus jeunes. C’est
que la durée des engagements décroît. au contraire pour les travailleurs les plus
Entre 2009 et 2016, la part des emplois âgés (plus de 55  ans) qu’elle a été la
temporaires de moins de douze mois dans plus spectaculaire. Ces formes d’emploi
les emplois temporaires à temps complet « atypiques » sont par ailleurs avant tout
augmente de 3  points chaque année, concentrées dans certains secteurs  :
pour atteindre 56 % en 2016. D’abord dans la construction et le service aux
imputable au moins pour une part à la entreprises au milieu des années 1990,
crise qui frappe l’Europe en 2008, cette mais aussi, massivement, dans l’éduca-
tendance se maintient après que les effets tion et les services de santé vingt ans
de la crise s’éloignent. Elle est inégale, plus tard [Katz et Krueger, 2018].

certains métiers, considérés comme peu qualifiés, et sur certaines


catégories de la population. En France, il s’agit en particulier des
jeunes peu diplômés, alors qu’ils et elles étaient moins uniformément
concernés par la relégation au segment secondaire pendant l’âge de
l’usine. Ainsi, alors que les CDI sont très majoritaires, on l’a vu, dans
la population active, ils deviennent minoritaires (45 %) parmi les
15-24 ans en activité [Picart, 2014]. Et alors que, au début des
années  1980, les jeunes sortis du système éducatif à 16 ou 17  ans
connaissaient un taux de rotation inférieur à celui des diplômés (leurs
emplois duraient plus longtemps), c’est l’inverse qui se passe à la fin
des années 2000. Les taux de rotation les plus élevés, dans les
années  2010, concernent les ouvriers « non qualifiés » de la
manutention, les métiers de l’hôtellerie et de la restauration, et les
ouvriers « qualifiés » du gros œuvre du bâtiment. En revanche, ceux
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 131

des cadres du secteur bancaire n’ont pas augmenté depuis le début


des années 1980 et ceux des ingénieurs en informatique ont décru.
Conséquence de ces évolutions  : il est de plus en plus difficile de
passer du segment secondaire au segment primaire du marché du
travail. La réciproque est aussi vraie  : le segment primaire est plus
protégé. Ainsi, en France, les salariés qui, en 2008, étaient employés
en CDI le sont encore très majoritairement sept ans plus tard. En
revanche, seuls 47 % des salariés qui, en 2008, étaient employés en
CDD le sont en CDI en 2015 [Bonnet et al., 2019].
De la même façon, au sein de la plupart des entreprises, la gestion
de la main-d’œuvre est très contrastée selon qu’elle concerne les
populations considérées comme plus ou moins qualifiées. C’était
déjà vrai à l’âge de l’usine, mais les écarts tendent à s’accentuer.
Aux États-Unis, les entreprises les plus financiarisées sont, toutes
choses égales par ailleurs, celles où les inégalités internes de salaires
ont le plus crû depuis les années 1970 [Lin et Tomaskovic-Devey,
2013]. Alors que la part d’ensemble des salaires dans la valeur ajoutée
y décroissait nettement, les P-DG et quelques cadres ont en effet
obtenu de très fortes augmentations de salaire. En France, les sociétés
cotées ont adopté des politiques de gestion des ressources humaines
concentrées sur une minorité de salariés déjà favorisés, qui obtiennent
des augmentations de salaire et de meilleures formations ; c’est
pour d’autres catégories qu’elles recourent aux contrats temporaires
[Perraudin et al., 2008].

Emplois courts : les artistes, les intellectuels… et les autres


Il est important de rappeler que les emplois temporaires concernent
surtout des populations qui étaient déjà plus que d’autres reléguées
dans le segment secondaire du marché du travail. En effet, nombre
de publications ont au contraire insisté, depuis le début de l’âge de
la finance, sur l’extension de la précarité à des catégories qui en
étaient jusque-là protégées —  que ce soit pour le déplorer ou pour
s’en féliciter. Parallèlement au succès de témoignages d’« intellos
précaires » [Rambach et Rambach, 2001] —  journalistes pigistes,
artistes, jeunes docteurs sans poste stable,  etc. —, qui dénonçaient
cette précarité, des travaux sociologiques ont en effet émis l’hypo-
thèse que les emplois courts ne seraient plus uniquement réservés
aux individus considérés comme peu qualifiés. Ils seraient devenus
le support d’un nouvel exercice du travail des « professionnels », au
sens restreint des personnes relevant d’une profession reconnue et
protégée par des diplômes [Arthur et Rousseau, 1996 ; Menger, 2003].
Il ne s’agirait pas là d’une flexibilité des emplois liée à la conjoncture.
La flexibilité chez les professionnels serait plutôt permanente parce
132 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

que « fonctionnelle », justifiée par les spécificités de leurs activités.


Les professionnels passeraient d’une mission de courte durée à une
autre, accumulant dans ces engagements ponctuels du capital humain
et du capital social (sur ces notions, voir chapitre  VII). Ces capitaux
liés à des expériences discontinues rendraient chacun plus singulier et
donc moins substituable, pas du tout interchangeable. Ces expériences
permettraient aussi de s’épanouir « dans la démultiplication de soi »
[Menger, 1997]. On serait donc là à l’opposé des valeurs de l’âge de
l’usine, celles qu’exprimaient les organigrammes, et tout près de celles
de l’autonomie ouvrière de l’âge du commerce  : la fin de chaque
mission satisferait à la fois le professionnel et son employeur.
À quel point ces hypothèses ont-elles été vérifiées empiriquement ? Il
y a bien, dans certains métiers intellectuels ou artistiques, une grande
part d’emplois courts. En France, c’est par exemple dans le secteur
« arts et spectacles » que le taux de rotation de la main-d’œuvre est
le plus élevé [Picart, 2014]. Mais ce secteur n’est pas représentatif de
l’ensemble des « professionnels » ou des personnes très diplômées.
Dans l’ensemble, la flexibilité reste concentrée sur les métiers et les
populations dominés ; disposer, en 1998-2003, d’un diplôme de niveau
bac +  3 ou plus accroissait ainsi nettement, en France, les chances
de rester longtemps salarié dans la même entreprise [Lizé et Bruyère,
2012]. Surtout, la flexibilité n’a pas le même sens selon qu’elle touche
les « professionnels », considérés comme fortement qualifiés, ou les
ouvriers ou les ouvrières. Elle n’obéit pas aux mêmes causes et elle
n’a pas les mêmes conséquences. Ainsi, la même enquête de l’Insee
[2019] montre que, toutes choses égales par ailleurs, notamment à
diplôme égal, les « cadres et professions intellectuelles supérieures »
changeaient plus souvent d’entreprise que les salariés qui relèvent
d’autres catégories socioprofessionnelles. Mais cette mobilité est peu
risquée  : leurs risques de perdre des revenus ou de connaître plus de
six mois de chômage en cinq ans sont très faibles. La mobilité des
ouvriers ou des employés est beaucoup plus risquée et, on peut le
penser, davantage subie. Faire partie des « ouvriers non qualifiés » ou
« employés non qualifiés » (une catégorie en grande majorité féminine)
et ne pas avoir de diplôme figuraient parmi les principaux facteurs
associés au fait de changer d’entreprise, mais aussi à des risques de
chômage long et de perte de revenus.
Ainsi, la flexibilité, pour les personnes considérées comme non
qualifiées, apparaît plutôt comme une extension de ce qui existait
déjà sur le segment secondaire à l’âge de l’usine. Elle est par ailleurs
plus visible encore. Elle ne peut pas être interprétée par référence au
phénomène bien différent que constitue la flexibilité des « profes-
sionnels ». Le marché du travail, plus flexible dans l’ensemble, est
surtout encore plus segmenté.
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 133

porte en général sur quelques heures par


L’exemple des travailleuses semaine seulement. Même en multipliant
à domicile les contrats, il est très rarement possible
de parvenir à un temps plein. De ce fait,
La situation des « services à la per- un salaire de 700 euros par mois est déjà
sonne », et plus précisément d’emplois considéré comme un signe de réussite
auprès des personnes âgées qui restent —  par comparaison, en 2015, le salaire
à domicile [Garabige et Trabut, 2015], minimum brut mensuel pour un temps
représente bien celle du segment secon- plein était d’un peu plus de 1 400 euros.
daire du marché du travail. Ainsi, même si toutes ces travailleuses
En France, différents statuts coha- sont des salariées, leurs contrats de tra-
bitent pour ces emplois  : recrutement vail les protègent très peu contre les aléas
direct par la personne âgée considérée économiques et personnels.
comme employeuse, placement par un En revanche, leur travail est fortement
organisme (dans ce cas, la personne subordonné, au sens où elles disposent
âgée est l’employeuse, mais l’organisme de peu de marge d’autonomie. Non
assure les formalités administratives) ou seulement elles sont en permanence
statut de salariée d’un organisme de au contact et au service des personnes
services d’aide à la personne. La plu- âgées, mais surtout l’organisation de
part des travailleuses à domicile aspirent leur temps quotidien est contrainte par
à obtenir le troisième statut, mais peu les horaires discontinus et les trajets
y parviennent ; c’est toujours, de toute nombreux qu’elles doivent accepter
façon, après une succession de contrats pour multiplier les contrats. Elles sont
courts. Non seulement il faut travailler en outre suivies de près, principale-
pour des employeurs ou employeuses ment par téléphone, lorsqu’elles sont
multiples successivement, mais aussi employées ou embauchées par le biais
simultanément. En effet, chaque contrat d’un organisme.

De nouvelles formes de subordination…


Nombre de salariés du segment secondaire — une partie du salariat
déjà peu protégée pendant les « trente glorieuses » — sont ainsi plus
soumis au risque de chômage et/ou plus contrôlés dans leur travail
qu’auparavant.
Le segment primaire, lui, reste relativement protégé des aléas écono-
miques. Toutefois, ses salariés, même ceux et celles des grandes entre-
prises qui proposent encore l’accès à des marchés internes du travail,
sont également touchés par des formes de subordination liées à de
nouveaux modèles d’organisation du travail. D’autres mots d’ordre ont
en effet succédé à celui de la rationalisation, propre à l’âge de l’usine.
L’un des plus emblématiques est celui de la lean production,
ou système de production à flux tendu, appelé aussi just in time,
« production au plus juste » ou toyotisme. Cette organisation du travail
a été mise au point sur plusieurs décennies, à partir des années 1950,
par les ingénieurs de l’entreprise automobile Toyota, au Japon. Elle a
depuis été diffusée et adaptée dans d’autres pays et secteurs. On peut
134 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

la considérer à la fois comme un approfondissement des principes


d’organisation scientifique du travail de l’âge de l’usine et comme une
évolution. Elle intègre en effet certaines des critiques qui avaient été
exprimées à l’âge de l’usine, du point de vue de l’autonomie ouvrière.
Du côté de l’approfondissement, il s’agit d’établir une gestion encore
plus fine du temps et un traitement encore plus rigoureux des aléas
qui peuvent toucher la production. Les flux de matières premières et
de produits semi-finis doivent être réguliers et rapides (l’objectif est de
ne pas avoir de stocks), ce qui donne un rôle important aux services
de logistique. Un second objectif est de ne pas avoir de produits
défectueux, de limiter les erreurs  : par l’automatisation lorsque c’est
possible, par l’arrêt de la production dès qu’un défaut est repéré, etc.
Du côté des réponses aux critiques de l’âge de l’usine, la méthode
repose aussi sur l’association des salariés, y compris ouvriers, aux
diagnostics  : elle reconnaît leur sens critique et les incite à travailler
en groupes pour proposer des améliorations.
À la fin des années 1980, une enquête du MIT sur l’introduction
de ce mode de production dans quatre-vingt-dix usines dans le
monde le présente comme beaucoup plus efficace que tous les autres
[Womack et al., 1990]. Le succès des ventes d’automobiles japonaises
en Europe et aux États-Unis, qui est alors tout récent, contribue à
faire de Toyota un modèle. Toutefois, depuis, les études empiriques, y
compris sur cette entreprise elle-même, ont donné une vision moins
enchantée de la lean production.
Sa nouveauté a d’abord été relativisée. Elle propose certes des
méthodes nouvelles, par exemple le poka yoke, ou méthode d’élimi-
nation des causes d’erreur. Mais, en pratique, comme auparavant, les
acteurs font surtout face aux accidents que rencontre en permanence
tout système de production par des arrangements locaux, qui ne
répondent pas à tous les principes canoniques du toyotisme. De ce
point de vue, il n’est pas très différent des autres formes d’organi-
sation scientifique du travail.
La lean production n’est pas non plus adaptée à toutes les situa-
tions de production. En particulier, la recherche du « zéro stock »
rend plus difficile la gestion des aléas de la demande. Ainsi, Toyota
a, malgré ses principes, recouru au Royaume-Uni à des heures
supplémentaires et à une pression générale sur la main-d’œuvre,
qui a conduit à une hausse du nombre d’accidents du travail et à
un départ de personnels expérimentés, en partie remplacés par des
intérimaires [Pardi, 2005].
Surtout, même si le toyotisme accorde plus de reconnaissance aux
savoir-faire des ouvriers que le taylorisme, par exemple, leur sollici-
tation permanente pour des améliorations dans l’intérêt de l’entreprise
est souvent vécue comme une subordination supplémentaire, à travers
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 135

un « management par le stress », mis en évidence par des études sur


des pays variés [Parker et Slaughter, 1988 ; Durand et al., 2010].
Les analyses sont similaires pour le travail de bureau. Le « management
par objectifs » est censé être moins hiérarchique que celui de l’âge
de l’usine  : il doit offrir des marges de négociation en amont, des
possibilités de discussion en aval, lors de l’évaluation, ou encore une
symétrisation de celle-ci (l’évaluation du supérieur hiérarchique par
ses subordonnés). Il est présenté comme moins impersonnel que les
formes de subordination de l’âge de l’usine. Mais si, en théorie, les
salariés se retrouvent plus autonomes pour atteindre leurs objectifs,
cela a pour contrepartie un débordement du travail sur leurs autres
sphères d’activité, du fait d’un engagement plus fort  : le travail est
plus « prenant » [Didry, 1999]. En outre, dans le même temps, les
hiérarchies se sont saisies des nouvelles formes de mesure et de
surveillance du travail, rendues possibles par l’informatisation, puis
Internet.
La subordination prend ainsi des formes différentes de celles de l’âge
de l’usine, dans la mesure où les salariés sont moins comparés à des
machines et plus reconnus dans leur humanité et leur individualité.
L’« humanisme » du management de l’âge de la finance a cependant
été dénoncé par certains sociologues comme une nouvelle idéologie
[Linhart, 2015]. L’attention au vécu de l’individu, à ses émotions,
la reconnaissance de son autonomie et la légitimité reconnue à sa
recherche d’épanouissement contrastent certes avec la déshumani-
sation rationalisée du taylorisme. Mais, comme pour la lean production,
l’abandon apparent du taylorisme peut en réalité constituer son
approfondissement. L’humanisme managérial retrouve en effet, selon
Danièle Linhart, le projet fondamental de Taylor  : celui de priver le
salarié de son expertise en l’enserrant dans des dispositifs de gestion
toujours plus fins et contraignants. Ce qui échappait au taylorisme,
l’humanité des travailleurs, est désormais encadré et maîtrisé par les
techniques du management humaniste.

… qui n’ont pas fait disparaître celles de l’âge de l’usine


Par ailleurs, si l’on étudie plus systématiquement les formes d’orga-
nisation contemporaines du travail, sans se centrer sur les services
qui affirment avoir adopté la lean production ou le « management par
objectifs », le tableau qui apparaît n’est pas radicalement différent de
celui de l’âge de l’usine.
Pour la France, ce tableau a été clairement dressé, à partir d’enquêtes
réalisées entre le début des années 1990 et le début des années 2000,
par le sociologue Thomas Amossé et l’économiste Thomas Coutrot
[2008]. Ils distinguent quatre grands « modèles socioproductifs », sur
136 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

la base des réponses données par des représentants de la direction


et du personnel de milliers d’entreprises. Les questions portaient
sur l’organisation du travail (Mobilise-t-on des normes de qualité,
comme la norme ISO ? L’informatique est-elle largement utilisée
dans la production ? L’établissement connaît-il des réorganisations
importantes ?), la gestion des ressources humaines (quel est le rôle
des entretiens individuels d’évaluation ? Les politiques salariales
privilégient-elles les rémunérations flexibles ?) et les relations profes-
sionnelles (Y a-t-il une forte présence syndicale dans l’établissement ?
La direction est-elle engagée dans des groupements patronaux ?).
Le modèle du « contrôle simple » concerne 13 % des établissements
et rassemble 7 % des salariés. On le rencontre dans des entreprises
de petite taille qui ne font pas partie de grands groupes et qui inter-
viennent notamment dans l’hôtellerie, le nettoyage, la sécurité ou
le travail social. Leur marché est local et elles sont souvent en forte
croissance économique. En leur sein, il y a peu d’absentéisme et de
conflits ; les syndicats sont rares ou absents. Les formes d’organi-
sation du travail sont les plus proches de celles de l’âge de l’usine  :
le travail est strictement contrôlé et le salarié peut faire l’objet de
sanctions directes. On ne trouve pratiquement pas d’utilisation de
normes ISO, d’appels à la participation des salariés, de dispositifs
d’évaluation individuelle ou d’intéressement.
Le modèle « néo-taylorien », plus répandu (36 % des établissements,
35 % des salariés), rappelle également l’âge de l’usine. Il se retrouve
plutôt dans des entreprises qui produisent des biens d’équipement
et des biens intermédiaires, dans la grande distribution, mais aussi
le nettoyage. Leur actionnariat est souvent familial, leur direction
peu insérée dans les milieux patronaux ; elles affrontent une concur-
rence très vive, qui passe avant tout par les prix. Le travail y est
étroitement contrôlé  : l’organisation est dite en just in time (« juste
à temps », un slogan de l’âge de la finance), mais l’autonomie des
salariés, notamment en cas d’incident, est faible et les sanctions sont
fréquentes. De nouvelles technologies sont utilisées, mais pas dans le
but d’accroître la participation des salariés aux décisions. Il y a en
revanche des plans d’intéressement.
La troisième configuration, à peu près aussi répandue (33 % des
établissements, 34 % des salariés), relève, au contraire, du « toyotisme ».
On la trouve plutôt dans des entreprises à forte rentabilité, souvent
cotées en Bourse, travaillant dans le conseil, le secteur du luxe,
l’automobile ou la distribution spécialisée. La concurrence s’y fait
moins par les prix ; elle a lieu sur des marchés plus internationaux
et plus stables. Les salariés bénéficient de formations, leur travail est
plus autonome, l’informatisation est utilisée pour favoriser une coordi-
nation horizontale entre eux. Individualisation, flexibilisation et
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 137

monotones, et où la qualité est défi-


Les modèles productifs nie dans des normes prescrites ; et
européens les organisations de structure simple,
où le travail, à faible contenu cogni-
L’hétérogénéité des modèles socio- tif, est peu contraint mais monotone.
productifs en Europe, telle qu’elle est Ces formes d’organisation sont inéga-
décrite par les sociologues Edward lement présentes dans les différents
Lorenz et Antoine Valeyre, s’organise pays européens  : les organisations
suivant une typologie qui rappelle apprenantes sont très présentes au
celle qu’Amossé et Coutrot mettent au Danemark, en Suède et aux Pays-Bas,
jour pour la France [Lorenz et Valeyre, tandis que la lean production est sur-
2005]. Ils distinguent en effet des représentée au Royaume-Uni et, dans
organisations « apprenantes » (39 % une moindre mesure, en France (elle
des organisations étudiées), caractéri- est au contraire sous-représentée
sées par une forte autonomie dans la en Allemagne). Les autres pays, en
mise en œuvre des procédures et par particulier au sud de l’Europe, pro-
l’importance du contenu cognitif des posent des combinaisons : en Espagne
tâches à réaliser ; des organisations en (comme d’ailleurs en Irlande), la lean
lean production (38 %), où priment le production et les organisations taylo-
travail en équipe, la rotation des tâches riennes sont très diffusées, tandis que
et le management de la qualité ; des les organisations tayloriennes coha-
organisations tayloriennes (14 %), où bitent avec des structures simples
le rythme de travail est très contraint, en Grèce, au Portugal et, dans une
où les tâches sont répétitives et moindre mesure, en Italie.

participation sont aussi des mots d’ordre pour la gestion des ressources
humaines et la rémunération. Les syndicats, plus rares que dans les
autres modèles, s’inscrivent dans des relations professionnelles
pacifiées  : les sanctions sont rares, tout comme l’absentéisme et les
conflits.
Le quatrième modèle, moins homogène, est appelé « public en
transition » parce qu’il concerne de grands établissements (18 % de
l’ensemble mais 25 % des salariés), souvent anciens et plus souvent
que les autres sous le contrôle de l’État. Ils relèvent plutôt des secteurs
de la banque, l’assurance, l’énergie et des transports ferroviaires. Leur
marché est national et stable, la concurrence se fonde surtout sur la
qualité du service. On n’y trouve que rarement un contrôle strict sur
le travail des salariés, une organisation just in time ; l’utilisation de
normes ISO et de l’informatique est plus rare qu’ailleurs. Pourtant,
les organisations sont en transformation, souvent après des privati-
sations. Les évaluations individuelles sont fréquentes, les sanctions
rares, mais les conflits nombreux.
Entre le début des années 1990 et le milieu des années 2000, les
auteurs observent une petite augmentation de la part du modèle
toyotiste, le seul qui corresponde vraiment aux nouveautés affirmées
138 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

de l’âge de la finance, aux dépens du « contrôle simple » et du « public


en transition ». Mais ce modèle reste minoritaire et surtout cantonné
dans des secteurs particuliers, dont la main-d’œuvre est plus souvent
considérée comme qualifiée. En outre, ce sont de nouvelles entreprises
qui sont un peu plus toyotistes. En revanche, celles qui vieillissent
au cours de la période observée ont plutôt tendance à devenir « néo-
tayloriennes ». Un des points communs entre les modèles « toyotiste »
et « néo-taylorien » d’Amossé et Coutrot étant la déstructuration des
collectifs de travail, celle-ci apparaît de plus en plus générale.
Quelles conséquences pour les salariés ? Les enquêtes européennes
réalisées au cours des trente dernières années soulignent une dégradation
des conditions de travail du fait de son intensification. L’économiste
Philippe Askenazy [2005] a résumé les composantes de cette inten-
sification  : augmentation des rythmes de travail, dégradation de la
santé et de la sécurité au travail, hausse de la charge physique mais
aussi de la charge mentale liées au travail. Tout cela est souvent vu
comme la conséquence de changements technologiques et organi-
sationnels. Comment comprendre que les salariés aient accepté ces
réorganisations ? Pour donner des éléments de réponse, Askenazy
étudie la non-déclaration des accidents du travail, qu’il considère
comme un symptôme de l’acceptation tacite par les salariés concernés
de conditions de travail dangereuses. Il montre que les salariés qui,
au moment de leur accident, viennent d’accéder à un CDI après une
période de chômage ou de précarité déclarent significativement moins
leurs accidents que les autres salariés. La peur du chômage peut ainsi
être un facteur clé de l’acceptation de conditions de travail dégradées.

Un retour du marchandage ?
Les recherches en sciences sociales montrent donc qu’il n’y a pas,
pour l’heure, de « fin du salariat ». En outre, la précarité de l’âge de
la finance ressemble beaucoup à celle de l’âge de l’usine, notamment
parce qu’elle s’applique aux mêmes groupes sociaux, relégués au
segment secondaire du marché du travail. Et si de nouvelles formes
de subordination sont apparues, elles n’ont pas fait disparaître celles
de l’âge de l’usine.
Qu’en est-il de l’autre composante fréquemment discutée de la « fin
du salariat »  : l’idée d’un brouillage de ses frontières avec l’indépen-
dance ? Ceux et celles qui avancent cette idée sous-estiment souvent le
nombre des circulations entre les deux statuts qui avaient lieu avant
les années 1970, dans le segment secondaire du marché du travail.
Ils oublient aussi la longue persistance de situations à la frontière du
salariat et de l’indépendance, comme celle des salariées travaillant à
domicile ou des conjointes collaboratrices d’artisans ou d’agriculteurs
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 139

[Lallement, 1990 ; Martini, 2014]. Ces situations, qui contredisaient


les grands principes de l’âge de l’usine, étaient largement ignorées,
même par les sciences sociales ; mais elles existaient toujours.
On l’a vu, aujourd’hui, il n’y a pas — ou pas encore — d’augmen-
tation rapide du nombre d’indépendants. En revanche, la mise en
avant politique et symbolique de ce statut, aux dépens du salariat,
est indéniable. Les premiers constats à ce sujet ont été posés dès la
fin du XXe siècle, notamment dans un travail collectif commandé par
la Commission européenne [Supiot, 1999]. En France, le tournant a
été marqué par la loi Madelin de 1991, qui met en avant initiative et
entreprise individuelles. Elle instaure une présomption de non-salariat :
lorsque la relation de travail est incertaine, les tribunaux doivent consi-
dérer qu’il n’y a pas salariat, jusqu’à preuve du contraire. Jusque-là,
conformément aux valeurs de l’âge de l’usine, la présomption jouait
en sens inverse. Depuis, d’autres politiques publiques sont allées
dans le même sens. Les chômeurs sont de plus en plus incités à
créer leur entreprise. Le statut d’« auto-entrepreneur » a été créé pour
être cumulable avec le chômage ou le salariat [Abdelnour, 2016].
La « zone grise » entre salariat et indépendance paraît ainsi de plus
en plus large et plus visible, alors qu’au cours de l’âge de l’usine le
droit, en France et dans la plupart des autres pays, avait durci la
frontière entre les salariés d’un côté et de l’autre les indépendants,
traités comme des entrepreneurs capitalistes autonomes.
Le juriste Alain Supiot [1999] va jusqu’à parler de retour du
« marchandage », une pratique du XIXe  siècle qui avait été deux fois
interdite (provisoirement en 1848, puis en 1919) à la suite de luttes
ouvrières. Le marchandage désignait le rôle tenu par un intermédiaire
qui recrutait et fournissait une main-d’œuvre à un entrepreneur
désireux de faire réaliser une tâche ; l’intermédiaire se rémunérait en
prélevant une partie des salaires. Le point commun avec les situations
actuelles est le fait que le donneur d’ordre initial n’emploie pas
directement les personnes qui travaillent pour lui, au bout de la
chaîne de sous-traitance, et n’a donc aucune responsabilité dans leur
protection. Ces personnes sont considérées soit comme des indépen-
dants (auto-entrepreneurs), soit comme des salariés de petites entre-
prises sous-traitantes. Celles-ci leur offrent moins de droits que ne
l’aurait fait le donneur d’ordre, soit parce qu’elles sont situées dans
un pays où la protection sociale est moins développée, soit parce
que le droit du travail est moins favorable, en France, dans les très
petites entreprises. Ces personnes ne peuvent compter que sur les
protections proposées (ou non, selon les pays) par l’État indépen-
damment du statut de salarié. Pourtant, elles sont complètement
subordonnées dans leur travail —  bien plus qu’à l’âge du commerce.
Les sociologues Sarah Abdelnour et Sophie Bernard [2018] ont très
140 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Forçats de la route ou forçats tout court ?

Les livreurs de repas à vélo étudiés par Arthur Jan sont exemplaires de ces nou-
velles figures de travailleurs, nouveaux prolétaires du capitalisme de plateforme
[Jan, 2018]. Les formes d’emploi attachées à cette activité sont très précaires : les
livreurs sont des auto-entrepreneurs. Ils mettent à disposition de la plateforme une
partie du capital nécessaire à la réalisation de l’activité  : le vélo, le smartphone.
Et ils assument directement le risque économique  : les revenus sont incertains et
irréguliers, la protection statutaire est très faible. Les liens avec la plateforme sont
largement dématérialisés, depuis l’embauche, qui se fait essentiellement en ligne,
jusqu’à l’encadrement et au contrôle, qui utilisent notamment la géolocalisation et
le suivi en temps réel des livraisons. En dépit de ces conditions de travail, les livreurs
ont souvent choisi cet emploi, au détriment d’autres jobs moins rémunérateurs  :
le contenu du travail, et en particulier l’exercice physique qu’il impose, est un élé-
ment de motivation important pour eux. Les conditions d’exercice, physiquement
exigeantes, avec des horaires souvent tardifs, sont telles, cependant, qu’elles ne
peuvent correspondre qu’à des individus jeunes et sans enfant. Ce prolétariat des
plateformes peut, un temps, trouver une forme d’intérêt à l’exercice, mais il se
renouvelle fréquemment. L’activité de livreur à vélo est destinée à rester temporaire.

bien montré comment ces mécanismes jouaient tout particulièrement


dans le cas du « capitalisme de plateforme » et de l’« ubérisation ».
Mais ils existaient déjà avant la création d’Uber et touchent aussi
des salariés d’autres secteurs. Ce n’est pas le numérique comme
technologie qui a créé ces situations : c’est la précarisation du salariat
à l’âge de la finance.

Réformer le salariat par la flexisécurité ?


Les politiques publiques de promotion de l’indépendance remettent
donc en cause les termes de l’échange qu’avait progressivement stabi-
lisés le salariat  : subordination contre protection. Le risque est que
la première se maintienne, voire s’accentue, tandis que la seconde
s’affaiblit. En réponse à ces évolutions, certains universitaires et syndi-
calistes souhaitent conserver le modèle salarial, mais l’adapter aux
recompositions des entreprises. Il s’agirait par exemple de l’appliquer à
l’échelle du groupe plutôt que de la société, ou bien à l’échelle d’un
territoire géographique, ce qui étendrait les protections aux salariés
des entreprises les plus subordonnées (voir chapitre  IV), voire aux
sous-traitants considérés comme des indépendants. Cela suppose un
changement d’échelle des mobilisations syndicales.
D’autres juristes et responsables politiques envisagent une double
réforme du contrat de travail et des protections sociales, autour de la
notion de « flexisécurité ». Cela reviendrait à s’éloigner plus nettement
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 141

du salariat, à prendre acte d’une disparition des marchés internes


et de l’extension du segment secondaire du marché du travail. Dès
lors, il faut des protections qui ne reposent plus sur le rapport à une
entreprise. La notion de « contrat d’activité » est ainsi évoquée en
France depuis 1995 (date du rapport de la commission Boissonnat sur
le « travail dans vingt ans »). Supiot propose de parler d’« état profes-
sionnel » et de « droits de tirage sociaux », et le juriste états-unien
Paul Osterman [1999] de portable benefits, c’est-à-dire de droits trans-
férables d’une entreprise à l’autre —  alors que, aux États-Unis, la
moindre implication de l’État dans la garantie des droits sociaux
laissait un rôle clé aux marchés internes. Ces différentes formulations
renvoient à des réalités similaires. Il s’agit à la fois de modifier la
base des protections existantes, en les séparant du statut de salarié,
et de mettre en place de nouveaux droits, considérés comme plus
adaptés à des trajectoires professionnelles moins linéaires  : droits à
la formation, à la reconversion, aides à la création d’entreprise,  etc.
En France, l’idée de flexisécurité est promue en référence à la
Scandinavie et aux Pays-Bas, où des réformes de ce type ont été
mises en place avec l’accord d’une bonne partie des syndicats. Dans
ces pays, on trouve, de fait, des formes de flexibilité dans l’entreprise,
notamment en matière de temps de travail  : le travail du week-end
y est plus répandu qu’ailleurs, par exemple. Parallèlement, d’autres
éléments renvoient à l’idée de sécurité  : des conditions de travail de
bonne qualité, un taux de pauvreté peu élevé et des politiques de
formation tout au long de la vie. En revanche, ces pays ne connaissent
pas la forte mobilité entre emplois, caractéristique du Royaume-Uni et
de l’Irlande et qui est souvent visée par les politiques de flexisécurité.
Le Royaume-Uni et l’Irlande ont aussi les plus forts taux d’inégalité et
de pauvreté au travail en Europe  : la sécurité n’y est pas très grande.
En France, comme en Allemagne et en Belgique, la flexibilité est
également très forte, mais la protection ne s’est pas non plus accrue
en proportion [Charpail et Marchand, 2008]. Cette comparaison à
grands traits, fondée sur quelques indicateurs statistiques à l’échelle
nationale, incite à penser que la combinaison entre flexibilisation
des parcours et des formes d’emploi et dispositifs de sécurisation des
trajectoires relève de l’exception. La flexisécurité, souvent présentée
comme une voie de modernisation évidente et nécessaire de l’État
social, apparaît donc rare et difficile à mettre en place.

Extension du domaine de la lutte


Les évolutions du salariat ont été facilitées par les critiques du
manque d’autonomie dans le système usinier qui émanaient des mouve-
ments ouvriers eux-mêmes ; mais, on le verra aux chapitres  IV  et  V,
142 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

donc particulièrement improbables. Pour-


Des « mobilisations improbables » tant, à Marseille, en 2008, une journée
dans la grande distribution syndicale nationale se prolonge en une
grève avec occupation de seize jours dans
On a vu que, dès le début du XXe siècle, un hypermarché Carrefour. Aucune des
la quasi-totalité de la main-d’œuvre des revendications des grévistes (prime excep-
grands magasins relevait du segment tionnelle de 250 euros, passage du ticket
secondaire du marché du travail. La restaurant de 3,50 à 5  euros, passage à
grande distribution, particulièrement temps plein de salariées qui travaillaient
répandue en France et aux États-Unis, a à temps partiel contraint) n’est satisfaite,
appliqué les méthodes de l’organisation mais, pour beaucoup de caissières, c’est
scientifique du travail en caisse et dans une première expérience de mobilisation
les rayons, ajoutant à la subordination de collective. Chez Walmart, en 2012, une
cette main-d’œuvre. Sa mobilisation col- grève a lieu dans quarante-six États simul-
lective est en général considérée comme tanément. Les salariés demandent éga-
improbable [Benquet, 2010] parce qu’il lement de meilleurs salaires, davantage
s’agit d’un secteur historiquement peu d’heures de travail et des horaires plus
syndiqué. En effet, les syndicats se sont prévisibles, mais aussi plus de respect de
plutôt développés dans l’industrie, les la part de l’encadrement.
secteurs moins féminisés et sur le seg- Comment comprendre ces mobilisa-
ment primaire du marché du travail. tions ? La précarité des salariés rend plus
Ainsi, en France en 2004, le taux de difficile la construction d’un collectif, que
syndicalisation dans le commerce était ce soit dans les discours ou en pratique. Si
de moins de 3 %, contre plus de 8 % les caissières de Carrefour sont en majorité
en moyenne dans le secteur privé. en CDI, plus de la moitié travaillent à temps
Aux États-Unis, où le patronat peut partiel, alors même que les salaires à temps
plus facilement empêcher la création complet dans la branche ne dépassent pas
même de syndicats, c’est particulière- le Smic. En outre, ces temps partiels ayant
ment le cas dans la grande distribution. lieu aux moments de plus grande activité
Chez Walmart, le plus grand employeur du magasin, l’amplitude horaire de leur
privé du pays et même du monde, il est travail est de quatorze à quinze  heures
par exemple interdit aux militants syndi- par jour. La sociologue Marlène Benquet
caux de s’adresser aux salariés pendant insiste aussi sur la « précarité projection-
les heures de travail, tandis que la direc- nelle » des caissières. Non seulement elles
tion organise des réunions obligatoires n’ont, malgré leur CDI, aucun espoir de
pour présenter le « danger » des syndi- promotion ou d’augmentation de salaire
cats. En contrepartie, Walmart a long- dans l’entreprise (on ne peut pas dire
temps affirmé mener une politique de la qu’elles sont inscrites dans un marché
« porte ouverte » : les managers seraient interne du travail), mais elles savent qu’il
ouverts à des discussions individuelles s’agit d’un emploi « non qualifié » qui ne
avec chaque salarié, qui est d’ailleurs mène à rien d’autre, qui ne constitue pas
plutôt appelé « associé » [Hocquelet, une expérience valorisable sur le marché
2014]. Mais, à partir de 2000, dans un externe. Celles qui aspirent à autre chose
contexte de financiarisation de l’entre- envisagent les concours de catégorie C, au
prise, le management s’éloigne des sala- bas de l’échelle de la fonction publique,
riés et accroît ses efforts de rationalisation ou rêvent de devenir indépendantes : elles
de l’organisation du travail. savent qu’elles ne pourront pas améliorer
En France comme aux États-Unis, leur situation comme salariées du privé.
les mobilisations de caissières paraissent Ainsi, elles ont admis l’idée qu’« [o]n n’est
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 143

pas caissière, on fait de la caisse. […] Et l’encadrement, jusqu’à l’ancien directeur,


c’est un “faire” qui ne suppose pas de qui se rendait par exemple dans des fêtes
“savoir-faire” » [Benquet, 2010, p. 311]. d’associations du quartier ; au contraire,
Construire un « nous » est dès lors déli- la nouvelle direction choisit la distance.
cat pour des femmes qui envisagent leur Elle constitue dès lors un « eux » contre
identité avant tout hors du magasin. À qui il est possible de se mobiliser. La forte
cette difficulté s’ajoutent des formes de identification, hors travail, aux quartiers
subordination au travail plus individuali- nord de Marseille intervient aussi dans la
santes que celles de l’atelier de Burawoy. mobilisation. L’hypermarché concerné, qui
En permanence surveillées, les caissières a été intégré récemment dans le groupe,
ne peuvent pas communiquer pendant a en effet de moins bonnes conditions de
le travail. Leurs supérieures encouragent travail que certains autres magasins. Cette
une concurrence entre elles en jouant inégalité est interprétée comme un effet de
sur les petites faveurs qui améliorent les plus des discriminations contre les quartiers
conditions de travail : ne pas tenir la caisse nord, qui représentent un « nous » pour
proche du rayon surgelés, participer à la les caissières.
vente de sapins de Noël, etc. À Walmart, En outre, l’appui des syndicats paraît
le fait que moins de salariés doivent faire toujours constituer une condition néces-
fonctionner chaque magasin exacerbe saire de la mobilisation. Malgré la concur-
les tensions entre eux, ainsi qu’avec la rence entre syndicats à Marseille (la CFDT,
clientèle. la CGT et FO sont présents dans l’hyper-
Néanmoins, l’aggravation brutale des marché), tous fournissent des savoir-faire
situations, avec un changement de poli- sur la conduite d’une grève. Aux États-
tique de l’entreprise, finit par faire naître Unis, le succès de Our Walmart repose
un sentiment d’injustice, par le biais de sur le fait que les salariés perçoivent col-
la comparaison avec un « avant ». Chez lectivement une injustice et que l’UFCW
Walmart, la nouvelle direction accroît (United Food and Commercial Workers),
rapidement le recours au temps partiel, un des principaux syndicats des services,
augmente les cotisations exigées pour mène une campagne de syndicalisation
obtenir une couverture santé et redéfinit (organizing). Cette campagne prend place
chaque poste en incluant un travail plus dans une stratégie de relance d’un syndi-
physique. Le but explicite de ces mesures calisme de contestation sociale, qui cri-
est d’inciter au départ les salariés les plus tique les résultats de l’AFL-CIO (American
âgés, considérés comme plus coûteux et Federation of Labor  &  Congress of
moins productifs. Alors que les salariés Industrial Organizations), la confédération
masculins pouvaient espérer faire car- de métiers dominante pendant l’âge de
rière sur le marché interne de Walmart, l’usine, plus centrée sur la négociation  :
ce n’est plus le cas. La subordination est l’UFCW a quitté l’AFL-CIO en 2005.
également accrue, avec un recours plus Comme à Marseille et d’autant plus
grand à l’informatique et un abandon qu’il est très difficile aux syndicalistes
des augmentations au mérite. S’ajoutent d’accéder physiquement aux magasins
enfin des mesures symboliques, comme la Walmart, le répertoire d’action inclut la
suppression du cadeau d’une dinde pour recherche d’alliances hors de l’entreprise,
Thanksgiving. dans la communauté alentour —  y
Le vécu d’une aggravation brutale des compris, aux États-Unis, par le biais des
conditions de travail est similaire dans paroisses. Après un siècle de modes
l’hypermarché de Marseille. Les caissières d’action plus centrés sur le salariat au
les plus anciennes y ont connu, à l’ouverture sens strict, les mouvements ressortent
du magasin, une certaine proximité avec ainsi de l’usine.
144 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

elles sont surtout le fruit de changements du côté des entreprises et


des employeurs. La mise en avant d’objectifs liés aux actionnaires
plutôt qu’à la production autorise à moins se soucier de stabiliser la
main-d’œuvre. Par ailleurs, le recul de la syndicalisation et le sentiment
que le système capitaliste n’est plus menacé de l’extérieur ont modifié
les rapports de forces dans les négociations entre patronat et salariat.
En France, alors que, à la fin des années 1970, le taux d’adhésion
à un syndicat est encore de 17 % parmi les salariés, il s’est établi
depuis le début des années 1990 autour de 10 %. Ce taux de syndi-
calisation est particulièrement faible dans le secteur privé  : 8 %,
contre 19 % dans le secteur public [Pignoni, 2016]. Parallèlement,
le centre de gravité de la confédération patronale s’est déplacé
des industries mécaniques, comme l’automobile, qui avaient été
pionnières dans le compromis salarial, vers les banques et assurances,
qui mettent en avant une lecture de la protection sociale en
termes de coûts et bénéfices, moins favorable aux salariés [Offerlé,
2011]. À l’échelle européenne, les plus grandes entreprises tendent
à se désintéresser de toute négociation collective entre syndicats
patronaux et syndicats de salariés. Elles privilégient le lobbying
de chaque firme auprès des autorités politiques. Certains comités
d’entreprise européens, qui regroupent des représentants des salariés
des différentes filiales nationales d’un même groupe, parviennent
tout de même à obtenir des accords, mais ceux-ci ne bénéficient
pas, comme à l’échelle nationale, de l’appui d’un droit étatique
[Join-Lambert et Lallement, 2011].
Malgré cet affaiblissement syndical, les entreprises européennes
restent organisées autour de rapports de forces plus équilibrés
entre direction et syndicats qu’aux États-Unis. Dans ce pays, en
effet, la lutte contre le pouvoir syndical a été instituée comme
une manière d’accroître la productivité du travail et, plus spécifi-
quement, d’augmenter la part du profit qui revient aux actionnaires.
Par exemple, l’adoption de certaines technologies informatiques
a visé explicitement à remplacer des « cols bleus » (travailleurs
manuels) fortement syndiqués par des « cols blancs » (travailleurs
de bureau) moins revendicatifs [Fligstein et Shin, 2008]. Depuis le
début des années 1980, le nombre de conflits du travail a d’ail-
leurs connu une chute spectaculaire aux États-Unis  : entre 1947
et  1981, les statistiques officielles recensaient en moyenne, chaque
année, 296  arrêts de travail impliquant au moins 1  000  salariés ;
depuis 1982, il y en a, en moyenne, 32 chaque année [US Bureau
of Labor Statistics, 2020].
Les formes de négociation propres à l’âge de l’usine sont ainsi
devenues moins efficaces. Mais les motifs et les formes de la
contestation ouvrière —  et des salariés en général  — n’ont pas
LE TRAVAIL   : ORGANISATIONS , STATUTS ET LUTTES 145

fondamentalement changé. La notion de « nouveaux mouvements


sociaux », lancée en sociologie dans les années 1970, intéresse toujours
les journalistes, notamment, mais il ne faut pas y voir les remplaçants
des syndicats [Sommier, 2011]. La forme syndicale reste la référence
des mobilisations, même si elle a connu des recompositions. Il arrive
ainsi que les chômeurs et chômeuses, ou encore les travailleurs et
travailleuses sans-papiers se mobilisent comme tels. En France, AC !
(Agir ensemble contre le chômage !) est ainsi créée en 1993. C’est
une nouveauté, comme l’étaient les grèves d’OS dans les années 1970,
mais elle émerge avec le soutien des syndicats, voire dans leur
cadre. Des adhérents de la CFDT et de SUD (qui est lui-même un
nouveau syndicat), notamment, sont à l’initiative d’AC !. Quant au
mouvement des stagiaires de Génération précaire, constitué en 2005,
il est rapidement soutenu par la CGT. L’altermondialisme, né hors
des syndicats, les a également rapidement ralliés à ses congrès. Il y
a donc non pas une véritable réinvention des répertoires d’action en
matière de relations de travail, mais plutôt une nouvelle répartition
des rôles. Les mobilisations plus surprenantes et médiatiques sont
plutôt menées par les nouveaux mouvements, tandis que le travail
de négociation reste plutôt associé aux syndicats.
De la même manière, la continuité l’emporte dans les études
empiriques des conflits sociaux en entreprise en France. Elles montrent
qu’ils ont concerné de plus en plus d’entreprises différentes entre 1990
et 2010, qu’il s’agisse de manifestations, de pétitions, de refus d’heures
supplémentaires ou de grèves. Leurs thèmes restent classiques : salaires,
temps de travail, défense de l’emploi [Pélisse, 2011]. Les grèves de
plus de deux jours, elles, se sont raréfiées ; mais, dans le cadre d’une
production à flux tendu, un court arrêt de travail suffit souvent à
modifier un rapport de forces. La grève reste ainsi le mode d’action
privilégié, bien plus que l’appel à un public hors entreprise par les
médias anciens ou nouveaux.
IV / Entreprises intégrées,
entreprises distribuées

É voquer l’histoire des relations de travail nous a permis de constater


que la production a longtemps été organisée en longues chaînes
de sous-traitance. Pendant l’âge du commerce, les capitalistes
—  notamment les négociants  —, qui décidaient largement de la
production et en tiraient le plus de profit, étaient eux-mêmes en
général organisés en petites sociétés, avec peu d’employés. L’âge de
l’usine, au contraire, se caractérise par l’organisation d’une partie
bien plus grande de la production au sein de ces usines, dans le
cadre juridique du salariat ; parallèlement, les entreprises financières
grandissent et se spécialisent, en se séparant notamment du commerce
de gros. Une des spécificités du XXe  siècle, qui n’a pas disparu à l’âge
de la finance, est ce rôle central joué par de très grandes entreprises,
qui sont en général des sociétés anonymes, dans tous les secteurs
de l’économie.
Le fil conducteur de ce chapitre sera l’étude des places respec-
tives de ces deux formes organisationnelles centrales dans l’histoire
du capitalisme  : l’entreprise distribuée (que nous appellerons aussi
l’entreprise en réseau) et l’entreprise intégrée.
Dans sa forme idéaltypique, l’entreprise distribuée est un réseau
d’organisations de petite taille et spécialisées. Elles sont liées par des
relations contractuelles, que viennent compléter des arrangements
non juridiques (nous reviendrons sur l’articulation entre ces deux
éléments aux chapitres  VII et  VIII). Ces relations et ces arrangements
peuvent se jouer dans un petit espace géographique, mais aussi à
l’échelle mondiale. Les organisations du travail proto-industrielles ou
en fabrique urbaine que nous avons décrites au chapitre  III, pour l’âge
du commerce, avec leurs longues chaînes de sous-traitance, relèvent
typiquement de l’entreprise distribuée. Nous ne les évoquerons donc
qu’en passant, puisque nous en avons parlé au chapitre précédent.
148 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

L’entreprise intégrée, au contraire, est une organisation de grande


taille et reconnue comme autonome. Il peut y avoir différents indices
de cette autonomie  : il s’agit juridiquement d’une seule société ; elle
porte un nom de marque bien reconnaissable, commun à toutes
ses unités ; ses salariés circulent sur un seul marché interne,  etc.
Il s’agit en tout cas d’une organisation qui a une certaine unité et
dont les frontières sont relativement claires. Elle est dite « intégrée »
parce que, dans sa version idéaltypique, elle rassemble en son sein
l’ensemble des tâches nécessaires pour produire les biens ou services
qu’elle souhaite mettre sur le marché —  à l’extrême, elle va de la
production des matières premières au service après-vente. L’entreprise
intégrée idéaltypique, enfin, est une bureaucratie : les relations y sont
hiérarchiques et formalisées, relativement impersonnelles ; elles suivent
des règles supposées être plus pérennes que de simples contrats.
L’histoire des entreprises, une sous-discipline née pendant l’âge de
l’usine, a souvent été écrite comme l’histoire d’un progrès de l’entre-
prise distribuée vers l’entreprise intégrée, qui serait plus rationnelle
et plus efficace. Mais ce grand récit peut sembler remis en cause à
l’âge de la finance. De la même manière que, dans les discours sur
le travail, la flexibilité et l’indépendance ont été revalorisées pendant
les dernières décennies, dans les discours sur l’entreprise, la notion
d’agilité est de plus en plus présente [Boltanski et Chiapello, 1999 ;
Berger, 2005]. Le gigantisme peut apparaître comme un défaut parce
qu’il entraînerait de la rigidité ; les relations contractuelles sont consi-
dérées de manière plus positive que les règles hiérarchiques.
Comme à propos du travail, nous allons donc poser deux questions
dans ce chapitre. Tout d’abord, peut-on attester empiriquement que
les entreprises étaient plutôt distribuées à l’âge du commerce, puis
intégrées à l’âge de l’usine, puis à nouveau distribuées ? La réponse
est plutôt négative. Ce sont surtout les discours dominants au sujet
des entreprises qui ont radicalement changé. Il est sûr qu’il y avait
très peu d’entreprises intégrées à l’âge du commerce, nous l’avons vu
aux chapitres  I et  III. En revanche, la forme distribuée est loin d’avoir
disparu à l’âge de l’usine, et les entreprises intégrées de l’âge de la
finance sont encore plus grandes que celles du milieu du XXe  siècle.
Il y a, malgré tout, des changements dans cette histoire, à
commencer par la montée en puissance de l’entreprise intégrée au
début de l’âge de l’usine. D’où notre seconde question  : ces change-
ments sont-ils purement fonctionnels, la conséquence logique d’une
quête de toujours plus d’efficacité, d’une adaptation toujours meilleure
aux exigences des marchés ou de la production ? Nous allons voir que
non. Le fait que cette histoire des formes d’entreprise diffère assez
fortement entre pays indique que d’autres facteurs, plus politiques, liés
en particulier aux conflits entre groupes sociaux ou entre idéologies,
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 149

ont joué. Nous essaierons donc, pour chaque changement, de mettre


en évidence les rapports de forces qui peuvent l’expliquer  : quels
acteurs défendaient quelle forme, lesquels étaient en mesure d’imposer
—  provisoirement  — leur choix.

De l’âge du commerce à l’âge de l’usine :


la naissance des grandes entreprises était-elle inévitable ?

Commençons par le premier changement majeur : l’augmentation


de la taille des entreprises et les nombreux bouleversements dans leur
organisation, qui marquent le début de l’âge de l’usine —  en lien
avec la stabilisation juridique du salariat, que nous avons évoquée au
chapitre  III. Était-ce là un changement nécessaire, qui devait arriver
après quelques siècles de capitalisme ?

Le récit classique de Chandler


L’historien des entreprises Alfred Chandler a proposé dans les
années  1960 et  1970 une réponse qui a été fondamentale pour faire
avancer la recherche, mais qui a été depuis en partie remise en cause.
D’un côté, il a été l’un des premiers à souligner que la diffusion
de l’organisation en grandes entreprises intégrées était tardive : elle a
lieu dans le dernier tiers du XIXe  siècle, au moment où nous plaçons
le début de l’âge de l’usine. Avant lui, les ouvrages les plus connus
en histoire et en économie plaçaient cette évolution bien plus tôt. En
effet, les entreprises pionnières dans la division du travail, puis l’orga-
nisation usinière avaient été observées de près par les commentateurs
contemporains, comme Adam Smith puis Karl Marx, qui surestimaient
souvent leur nombre ou leur importance économique. Comme on l’a
vu dans nos premiers chapitres, les travaux des dernières décennies
ont confirmé cette révision de la chronologie par Chandler.
D’un autre côté, en revanche, les explications du changement qu’il
proposait ont été largement mises en doute. Pour Chandler [1977],
différents facteurs, notamment les nouveaux moyens de transport
comme le chemin de fer, ont pour conséquence un agrandissement
géographique des marchés au XIXe siècle. Dès lors, les entreprises, qui
disposent de débouchés potentiels plus larges, s’agrandissent pour
produire davantage. Les grandes entreprises intégrées apparaissent
quand il devient plus efficace et plus rentable d’organiser la production
dans quelques grandes unités, plutôt que dans une multitude d’unités
plus ou moins bien coordonnées par des contrats.
Mais il faut pour cela inventer une organisation nouvelle, souligne
Chandler. Ce sont alors notamment les sociétés de chemin de fer
150 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

—  parmi les premières confrontées à la nécessité de grandir  — qui


donnent naissance aux formes modernes de management et d’organi-
sation, y compris les marchés internes du travail (voir chapitre  III),
qui rationalisent et bureaucratisent le recrutement et l’avancement.
Les autres entreprises constatent leur succès et les imitent.
De plus, pour grandir, les entreprises ont besoin de plus de capital.
La propriété de ce capital doit donc être dispersée entre un plus
grand nombre d’actionnaires. Cela stimule les marchés financiers et
impose la société anonyme comme forme juridique. La plupart des
actionnaires finissent par ne plus savoir ce qui se passe exactement
au sein des très grandes entreprises dont ils possèdent une part du
capital. Pour diriger ces entreprises d’un nouveau type émerge la
figure du manager  : un dirigeant salarié, spécialiste de la gestion des
grandes organisations, qui ne possède pas nécessairement le capital.

Un récit critiqué pour son fonctionnalisme


En résumé, l’entreprise intégrée naît lorsque les marchés s’étendent
et rendent nécessaire une production à plus grande échelle, et lorsque
sont mises au point des techniques de gestion et de financement qui
rendent possible le développement de ces très grandes organisations.
Cette explication n’est pas propre à Chandler  : il a surtout proposé
un récit particulièrement efficace et brillant, mais qui correspond à
des idées qui ont été longtemps largement partagées en histoire, en
économie et en gestion. Ce récit explicatif a cependant été de plus
en plus contesté ces dernières décennies, en particulier parce qu’il a
été taxé de « fonctionnalisme ». Ce terme désigne le fait que, dans
ce récit, le besoin crée la fonction  : des besoins nouveaux émergent,
et la forme organisationnelle la plus adaptée pour y répondre finit
en quelque sorte tout naturellement par s’imposer.
La notion de « besoin » oublie ainsi qu’il peut exister des intérêts
divergents  : une forme d’organisation qui profite à certains peut ne
pas rendre service à tout le monde. Les récits alternatifs, comme celui
que nous proposons ici, insistent plus sur les différentes possibilités
qui s’offrent à chaque instant et les luttes sociales. La forme organi-
sationnelle qui s’impose est alors celle qui est le plus fortement
soutenue à un moment ; ce n’est pas nécessairement la plus adaptée
dans l’absolu à des « besoins » clairement définis. Il peut s’agir d’une
forme qui existait depuis longtemps et qui a été adaptée à de nouveaux
usages, plutôt qu’inventée pour répondre à un besoin bien identifié.
Nous allons le voir avec le cas de la forme juridique « société
anonyme ». Des formes organisationnelles et juridiques qui ne corres-
pondent pas aux critères d’efficacité du moment peuvent en outre
survivre longtemps pour d’autres raisons, d’ordre social, culturel ou
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 151

Même lorsqu’elle ne fait pas des


La business history, entrepreneurs ses héros, la business his-
un produit de l’âge de l’usine tory a très souvent produit des récits
fonctionnalistes. Ils décrivent un pro-
Les travaux de Chandler s’inscrivent dans grès nécessaire, qui passe par de nou-
le cadre de la business history : l’histoire veaux besoins donnant naissance à de
des entreprises, une spécialité dont il est nouvelles solutions, et qui avance vers
le premier auteur marquant. Les écoles une modernité pensée dans les termes
de commerce sont le lieu central de la de l’âge de l’usine  : production et
recherche et l’enseignement dans cette consommation de masse, rationalisa-
spécialité. La première chaire de business tion. Il y a toutefois des exceptions, et
history a été créée à la business school de nous en évoquons dans ce livre. Ces
Harvard en 1927, et les États-Unis ont dernières décennies, la business history
d’emblée dominé la spécialité. Dans ce a en particulier évolué vers moins de
contexte, il n’est pas étonnant que la fonctionnalisme en prenant en compte
business history ait été dans son immense des cas situés dans de nouveaux pays
majorité antimarxiste et ait regardé sous —  hors des États-Unis, puis hors de
un jour très favorable les entrepreneurs. l’Occident  —, en s’aventurant dans
Beaucoup de travaux se sont concentrés l’étude de l’âge du commerce et plus
sur ceux qui avaient connu le succès, en seulement de l’usine, ou encore en
postulant qu’ils avaient un comportement intégrant les renouvellements d’autres
rationnel. C’est souvent une histoire dont sous-disciplines, comme l’histoire des
les managers sont non seulement l’objet techniques ou celle du genre [Scranton
et les héros, mais aussi le public. et Fridenson, 2013].

politique. Enfin, ce ne sont pas uniquement les dirigeants des entre-


prises qui décident de la meilleure forme à adopter. En effet, les
dirigeants ne sont pas tous d’accord sur les diagnostics ni sur les
solutions. En outre, les conflits qui provoquent les transformations
des entreprises impliquent aussi, comme on l’a vu au chapitre  III à
propos de l’introduction du salariat, les syndicats, les réformateurs
sociaux, les États,  etc.
Par ailleurs, des travaux empiriques ont contredit certains éléments
du raisonnement fonctionnaliste —  c’est même le cas de travaux
empiriques sur les chemins de fer états-uniens [White, 2011]. Nous
allons voir en particulier que, dès qu’on envisage d’autres pays que
les États-Unis — qui n’ont pas été dans tous les domaines un modèle
et font même souvent figure d’exception  —, le remplacement des
entreprises distribuées par les entreprises intégrées apparaît beaucoup
moins évident. Et même aux États-Unis, à l’âge de l’usine, les entre-
prises les plus éloignées de l’idéal-type chandlérien de rationalisation
ont conservé une place importante. Il faut donc comprendre d’abord
les changements, bien réels, qui ont marqué la fin du XIXe siècle, puis
les raisons de ces persistances.
152 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Le développement des sociétés anonymes : une nécessité ?


Un premier élément du récit fonctionnaliste que nous voulons
discuter ici porte sur la forme juridique adoptée par les entreprises
lorsqu’elles grandissent. On a vu au chapitre  III que le salariat était
le produit moins d’une rationalisation inéluctable, ou de la simple
augmentation de la taille des entreprises, que d’une série de luttes
sociales. De la même manière, le récit de l’histoire de la société
anonyme —  une forme juridique et un mode de financement parti-
culiers des entreprises  — a été révisé. Il avait longtemps été écrit
comme celui de la lente émergence d’une forme évidemment moderne
et supérieure, plus efficace que celles qui dominaient à l’âge du
commerce. Mais des travaux de plus en plus nombreux y voient plutôt
le fruit d’une série de choix politiques et de luttes entre groupes
sociaux, qui auraient pu se terminer autrement. Cette lecture plus
politique et moins linéaire permet notamment de comprendre des
différences importantes entre pays  : même aujourd’hui, la société
anonyme n’est pas partout la forme juridique la plus fréquente des
entreprises.
Le récit fonctionnaliste s’appuyait sur une explication qui existait
déjà en histoire du droit, et qu’il a renforcée. L’accroissement de la
taille et de la complexité des entreprises aurait nécessité de les rendre
plus pérennes, donc de dépasser la simple société de personnes, une
forme juridique présentée comme archaïque. Les sociétés de personnes
sont celles qui associent plusieurs personnes physiques et qui ont
souvent des noms de type « Truc et Machin » ou « Veuve Truc et
fils ». Le nombre d’associés, qui fournissent du capital et/ou des
savoir-faire et du travail, est limité. Ces sociétés ont aussi une durée
de vie limitée, car elles ne sont pas prolongées automatiquement si
un associé change. Pour vendre ou hériter d’une participation, il faut
renégocier l’ensemble du contrat de société. En outre, dans la forme
de société de personnes la plus répandue à l’âge du commerce, la
« société en nom collectif », chaque associé est « responsable ». Cela
veut dire qu’il doit rembourser les dettes de l’entreprise, en cas de
faillite en particulier, y compris, si nécessaire, en utilisant son argent
personnel. L’immense majorité des entreprises, à l’âge du commerce,
soit étaient individuelles, soit étaient des sociétés de personnes de
ce type.
Les récits fonctionnalistes s’intéressent peu aux dynamiques propres
à l’âge du commerce. En revanche, ils affirment que, avec l’âge de
l’usine, les sociétés de personnes commencent à poser des problèmes.
Pour construire de grandes usines, il faut des capitaux plus élevés et
immobilisés pendant longtemps. Selon ces récits, il devient de ce fait
nécessaire de séparer juridiquement l’entreprise, personne morale, de
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 153

la personne physique de ses dirigeants. Cela permet, premièrement, de


pérenniser l’entreprise — dont on ne veut pas couper les bâtiments en
morceaux en cas d’héritage  — et, deuxièmement, de limiter progres-
sivement la « responsabilité » financière des personnes physiques : un
risque considéré comme trop grand, qui découragerait le placement
de capitaux dans les usines. Troisièmement, la société de personnes,
avec son nombre limité d’associés, ne permettait pas de recourir aux
marchés financiers pour rassembler des capitaux plus importants. La
société anonyme, qui réunit de nombreux actionnaires dont aucun
n’est responsable personnellement des dettes de l’entreprise au-delà
de son apport, et dont la durée de vie est sans aucun lien avec celle
des personnes physiques, aurait donc résolu ces trois problèmes.

Des « solutions » multiples


Une première nuance à apporter à ce récit classique est le fait
que, en réalité, le choix n’a jamais été binaire  : soit une société en
nom collectif, soit une société anonyme. Il existe beaucoup d’autres
formes juridiques possibles pour les sociétés  : d’un côté, durant l’âge
du commerce, on rencontre d’autres formes que la société en nom
collectif, en particulier la « société en commandite ». De l’autre côté,
durant l’âge de l’usine, d’autres formes que la société anonyme sont
adoptées par un grand nombre d’entreprises, en particulier la « société
à responsabilité limitée » [Guinnane et al., 2008].
Les sociétés en commandite ont ainsi joué un rôle économique
très important dès l’âge du commerce, même si elles étaient en petit
nombre. Il s’agit de sociétés de personnes, mais d’un genre particulier.
Elles ont en effet deux types d’associés  : les « commandités » et les
« commanditaires ». Ces derniers n’interviennent pas dans la gestion
quotidienne, mais ont placé des capitaux dans la société. Comme
des actionnaires de société anonyme, ils sont responsables des dettes
seulement pour le montant du capital qu’ils ont placé. Les sociétés en
commandite répondaient ainsi au deuxième « problème », celui de voir
les propriétaires de capitaux prendre peur devant une responsabilité
financière qui pourrait les ruiner, et de ce fait hésiter à « investir »,
c’est-à-dire à placer des capitaux dans une société commerciale ou
industrielle. Dans certains cas, les statuts empêchaient par ailleurs un
retrait précoce des commanditaires, et garantissaient par conséquent
une certaine pérennité à ce type de sociétés. Enfin, au XIXe  siècle,
une variante de cette forme juridique, les sociétés en commandite par
actions, pouvait être cotée en Bourse dans nombre de pays d’Europe
continentale. Elles permettaient donc une forte extension du capital et
répondaient finalement aux trois « problèmes » identifiés par le récit
fonctionnaliste. De très grandes commandites ont d’ailleurs continué
154 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

à exister à l’âge de l’usine ; c’est encore en 2020 le statut de certaines


très grandes entreprises, comme Michelin en France.
Les sociétés à responsabilité limitée, elles, sont une nouvelle forme
juridique de l’âge de l’usine  : la GmbH allemande (Gesellschaft mit
beschränkter Haftung) voit le jour en 1892, la PLLC britannique
(Private Limited-Liability Company) en 1908, la SARL française en
1925. Juridiquement, elles ne font pas partie de la catégorie « sociétés
de personnes »  : leur pérennité ne dépend pas de la mort ou du
retrait d’un associé, et la responsabilité des apporteurs de capitaux
est limitée. De plus, ce sont des sociétés par actions. Elles répondent
donc également aux trois « problèmes » du récit fonctionnaliste. Mais
elles ne peuvent pas faire un appel public à l’épargne sur les marchés
financiers  : leurs actions sont achetées et vendues hors des Bourses.
Pourtant, des entreprises même assez grandes adoptent le statut de
SARL plutôt que celui de société anonyme, à l’âge de l’usine et encore
à l’âge de la finance, pour deux raisons principales. D’une part, une
société anonyme a plus d’obligations de publicité ; or le secret des
comptes et des affaires est très important pour certains dirigeants.
D’autre part, les règles juridiques sur les SARL sont moins contrai-
gnantes en termes d’organisation de la gouvernance, c’est-à-dire de la
répartition du pouvoir dans l’entreprise. Elles permettent par exemple
de s’assurer plus facilement que l’entreprise restera dans la famille,
ou encore de définir la place d’un inventeur qui apporte un brevet
plutôt que du capital financier. En particulier, les actionnaires minori-
taires des SARL peuvent mieux se protéger contre un détournement
de leurs profits par les managers (sur cette tension entre actionnaires
et managers, voir chapitre  V).
Ainsi, les entrepreneurs avaient le choix dans un menu de formes
juridiques qui n’était pas limité à la société en nom collectif ou
la société anonyme. En pratique, leurs choix ont beaucoup différé
entre pays. En 1910, les trois quarts des sociétés anonymes recensées
dans le monde sont domiciliées dans quatre pays seulement  :
États-Unis, Royaume-Uni, Canada et Australie [Hannah, 2015] —  et,
au Royaume-Uni, la part des sociétés anonymes décroît fortement dans
les décennies qui suivent au profit des SARL. La réduction du menu
organisationnel à une opposition entre société en nom collectif et
société anonymes est en fait une spécificité des États-Unis [Guinnane
et al., 2008]. Et ce n’est pas une spécificité de « gagnant », qui aurait
été liée à la place centrale de ce pays dans le système-monde  : en
1910, l’Allemagne était généralement considérée comme l’autre grande
puissance économique, et la SARL y dominait largement. Bien plus
qu’une nécessité rationnelle, ce sont des particularités de l’histoire
politique et juridique états-unienne qui sont à l’origine, on va le voir,
de l’hégémonie des sociétés anonymes dans ce pays.
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 155

Faire du neuf avec du vieux


La seconde nuance au récit fonctionnaliste apportée par des travaux
de droit, puis d’histoire et de sociologie depuis les années 1970 a
consisté à souligner que la société anonyme n’avait pas été créée pour
répondre de manière optimale aux problèmes posés par les sociétés
de personnes pour de très grandes entreprises capitalistes.
La forme « société anonyme », très ancienne, était en effet utilisée
dans des buts bien différents jusqu’à la fin de l’âge du commerce.
L’entrée dans le capitalisme s’est faite pour l’essentiel sans y avoir
recours, avec l’utilisation de sociétés en nom collectif complétées par
les sociétés en commandite. Avant le XIXe siècle, les sociétés anonymes
engagées dans la recherche du profit étaient extrêmement rares. Les
premières sont les compagnies de commerce colonial, comme la
VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales), que nous avons
évoquées au chapitre  I. Elles disposaient de monopoles du commerce
sur de vastes régions du monde et, pour les faire respecter, de pouvoirs
de police qui en faisaient parfois des quasi-administrations coloniales.
L’aspect « anonyme » de ces sociétés, le fait que non seulement aucun
associé n’était responsable financièrement, mais qu’en plus le nom
de la société n’était rattaché à celui d’aucune personne physique, les
oppose nettement aux sociétés de personnes. Ces éléments imper-
sonnels sont liés au statut de quasi-administrations publiques des
compagnies de commerce colonial.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle au moins, le statut de société anonyme
reste assez difficile à obtenir. Dans la première moitié du XIXe  siècle,
dans presque tous les pays, il est nécessaire d’obtenir l’accord des
autorités politiques pour créer une société anonyme. Ces autorisa-
tions sont données sur des critères qui ne sont pas purement écono-
miques  : elles prennent notamment en compte la réputation des
premiers dirigeants, ainsi que le fait que la société rende une forme
de service public. L’autorisation publique est souvent interprétée par
les actionnaires potentiels comme une approbation, un soutien du
gouvernement. La procédure d’autorisation permet aussi de contraindre
les sociétés anonymes à agir, dans une certaine mesure, dans l’intérêt
du public. Plus généralement, le statut de société anonyme n’est pas
d’abord conçu dans une optique de profit économique : son objet est
au moins autant, sinon plus, de constituer une collectivité politique.
C’est particulièrement frappant aux États-Unis au début du
XIX   siècle. C’est le parlement de chaque État qui, lorsqu’il accepte
e

une nouvelle société anonyme (corporation), officialise une charte qui


énumère ses droits et ses obligations. La procédure concerne aussi bien
des sociétés qui construisent et entretiennent des infrastructures de
transport (ponts, canaux, routes à péage, etc.) et des banques que des
156 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Églises ou des universités, sans qu’aucune catégorisation, fiscale par


exemple, distingue encore celles qui ont un but lucratif des autres.
En 1805, selon une des premières décisions de justice concernant
les corporations, Trustees of University v.  Foy, « il paraît difficile de
concevoir une corporation établie dans un but purement privé. Dans
toutes les institutions de ce type, la création a lieu pour promouvoir
un bien public ou un but public » [notre traduction]. Ainsi, quand
une banque est autorisée, c’est explicitement pour faciliter l’accès
au crédit. La forme juridique corporation n’est pas du tout envisagée
comme ayant pour but de protéger les actionnaires ou les dirigeants
d’une entreprise en cas de faillite. La plupart des chartes ne prévoient
d’ailleurs même pas la responsabilité limitée pour les dirigeants. La
corporation est une entité politique : une forme d’association entre des
personnes dont la liste n’est pas donnée a priori et qui veulent pouvoir
commodément lever et gérer collectivement des fonds [Novak, 2001].
Si tel est le point de vue des législateurs, quel est celui des entre-
preneurs ? Ils recourent surtout à la forme corporation pour obtenir
un monopole, souvent régional (c’est le cas dans trois quarts des
chartes octroyées à des entreprises dans le New Jersey avant 1830),
en échange de diverses obligations de service public ou encore de
restrictions sur leurs profits imposées par les chartes —  les premiers
chemins de fer sont ainsi soumis à des limites tarifaires [Gervais,
2012a]. En outre, ces sociétés « anonymes » ne le sont pas vraiment
en pratique, au sens où elles seraient détachées du groupe de leurs
fondateurs et soumises aux vicissitudes des marchés financiers. Leurs
actions sont en général peu nombreuses, donc de très forts montants,
et elles sont rarement revendues ; leurs propriétaires sont issus de
milieux sociaux et géographiques très restreints [Lamoreaux, 1994].
Ces usages limités et inattendus du statut de société anonyme ne
sont pas des expériences archaïques, bizarres ou vouées à l’échec
économique  : ils ont accompagné le premier changement d’échelle
du capitalisme, à l’âge du commerce. Encore au XIXe siècle, les sociétés
anonymes ne sont pas l’outil d’une rationalisation qui impliquerait
que les relations interpersonnelles soient mises de côté.
C’est donc seulement dans le dernier tiers du XIXe  siècle que les
capitalistes de certains pays utilisent les sociétés anonymes sur la
base des mérites que leur prêtent, rétrospectivement, les tenants du
récit fonctionnaliste. À cette époque, en effet, les premières grandes
entreprises intégrées, surtout aux États-Unis, adoptent finalement la
forme juridique de société anonyme pour obtenir le capital d’action-
naires plus nombreux et qui revendent plus fréquemment leurs
actions, en assumant comme principal objectif le fait de servir des
dividendes à ces actionnaires. C’est donc une utilisation nouvelle de
la société anonyme. Ce changement est facilité par la simplification
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 157

Les sociétés anonymes de l’âge du commerce en France

En France, le droit est différent, mais la pratique des capitalistes est similaire. Le
statut de société anonyme, qui est soumis à une autorisation par le Conseil d’État,
ne s’y applique qu’à des entreprises et pas à des associations à but non lucratif.
Mais, comme aux États-Unis, il est presque seulement utilisé par les entreprises
de transport ou financières, très rarement par l’industrie. Seulement 650  sociétés
anonymes sont autorisées entre 1807 et 1867 ; leurs actionnaires, peu nombreux,
et leurs managers sont en général issus des mêmes élites étroites. Cas extrême,
les forges d’Axat sont autorisées en 1837 avec seulement trois actionnaires, dont
un père et son fils [Rochat, 2017]. Comme aux États-Unis, c’est toutefois dans les
chemins de fer que commence petit à petit un usage différent de la forme juri-
dique, avec une baisse du montant des actions : ces sociétés sont les premières à
expérimenter les pratiques qui intéressaient Chandler.

de l’obtention du statut, qui passe dorénavant, dans tous les pays,


par une simple déclaration et non plus une autorisation spéciale.
Le sociologue William G.  Roy [1997] a étudié la diffusion de cette
nouvelle procédure depuis les premiers États fédérés des États-Unis
qui l’avaient adoptée. Cette obtention simplifiée du statut de société
anonyme a certes offert des moyens de développement inédits aux
capitalistes, mais Roy montre que ce n’est pas pour cette raison qu’elle
a été mise en place. C’est le mouvement populiste, puissant à la fin
du XIXe siècle aux États-Unis et bien implanté dans les campagnes, qui
en a réclamé l’adoption. Il critiquait en effet durement les monopoles
et la collusion entre dirigeants politiques et capitalistes. Les corpo-
rations étaient vues comme un symptôme de cette collusion parce
que leur statut constituait un privilège et que les chartes étaient plus
facilement accordées à des proches des dirigeants politiques. Cette
critique aurait pu conduire à contrôler davantage les corporations par
des chartes plus strictes, mais c’est l’option inverse qui l’a emporté  :
on décide d’éliminer à la fois les privilèges et les contraintes. Cela
s’explique notamment par la concurrence juridique entre États fédérés :
dès lors que la simple déclaration était possible dans certains États,
comme le New Jersey, les entreprises s’y localisaient de préférence.
Cela a conduit d’autres États qui voulaient maintenir le système de
l’autorisation, comme l’Ohio, à céder. Toutes les entreprises n’étaient
pas, par ailleurs, intéressées par la forme juridique corporation. Dans
l’industrie, elle n’a été adoptée en masse qu’à la demande des banques.
C’est ainsi à la suite d’évolutions politiques plutôt qu’économiques
que la société anonyme est devenue, dès 1900, la forme juridique
hégémonique pour les grandes et même les moyennes entreprises
états-uniennes.
158 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Les États-Unis : une exception plutôt qu’un modèle


Le changement d’usage des sociétés anonymes à l’âge de l’usine
montre ainsi que les facteurs politiques ont joué un plus grand
rôle que les considérations fonctionnelles (le fait de répondre à des
« besoins » ou des « problèmes » nouveaux). Il montre également que
la trajectoire des États-Unis a été très particulière. Plus généralement,
la tendance à lire l’histoire du reste du monde en fonction du modèle
états-unien, qui tient notamment au fait que les États-Unis ont été
étudiés, en histoire et en sociologie économiques comme en gestion,
plus qu’aucun autre pays, doit être remise en cause.
Chandler lui-même est exemplaire, à nouveau, de cette tendance à
tout comparer aux États-Unis, pour en faire un modèle indépassable. Il a
proposé une synthèse comparative avec l’Allemagne et le Royaume-Uni
[Chandler, 1990]. Pour lui, il est évident que certaines entreprises sont
plus performantes que d’autres et que certains pays favorisent plus
que d’autres leur développement. La performance est permise par des
« capacités organisationnelles » qui autorisent l’entreprise à grandir. Ces
capacités se fondent sur des compétences des managers. Sur la base de
ces critères, les États-Unis sont le pays le plus performant en termes de
« capitalisme managérial », devant l’Allemagne, puis le Royaume-Uni.
Celui-ci favorise trop, selon Chandler, un « capitalisme personnel »,
notamment parce que les entreprises y sont plus familiales. Les action-
naires familiaux seraient plus réticents à la fois à l’agrandissement des
entreprises et au pouvoir des managers. Quant à l’Allemagne, on y
trouverait un « capitalisme coopératif managérial » plus performant dans
l’industrie lourde que pour la production de biens de consommation,
favorisé par l’action de l’État et des grandes banques.
On verra au chapitre  V que cette conception de la performance,
liée à la taille de l’entreprise et à l’action des managers, n’est plus
aujourd’hui celle qui domine dans les entreprises. Chandler partage
ici la vision dominante des managers états-uniens de l’âge de l’usine,
qui n’est qu’une manière parmi d’autres d’envisager la meilleure voie
vers le profit. Il fait en outre des grandes entreprises états-uniennes
le modèle évident à suivre pour celles de tous les autres pays.
Le cas de la France est intéressant à cet égard  : le pays a souvent
été présenté comme un exemple évident de sous-performance à l’âge
de l’usine. Comme au Royaume-Uni, on lui a souvent associé l’image
d’entreprises trop familiales, donc pas assez capables de grandir [par
exemple, Landes, 1949]. En outre, l’État, souvent présenté comme,
de toute éternité, à la fois puissant et hostile aux grandes entreprises
et/ou au marché, aurait également joué un rôle de frein [Schmidt,
1996]. En conséquence, les entreprises françaises seraient restées petites
et rarement cotées en Bourse.
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 159

Mais les travaux plus récents nuancent largement ce tableau. En


réalité, dans les premières décennies du XXe  siècle, l’Europe est assez
homogène  : il n’y a pas de retard français [David et Westerhuis,
2014]. Les très grandes entreprises françaises, par ailleurs, ne sont
pas toutes des sociétés anonymes  : en 1911, parmi les plus grandes
commandites, il y a des entreprises du textile, des aciéries, les
grands magasins Au Printemps,  etc. En outre, l’actionnariat de ces
très grandes entreprises est longtemps resté plus stable que celui des
plus grandes entreprises états-uniennes, avec des actions souvent
chères et changeant peu de main —  les compagnies de chemin
de fer faisant exception [François et Lemercier, 2014]. Cependant,
tout cela n’empêchait pas ces très grandes sociétés d’être cotées en
Bourse ; les marchés financiers étaient même très dynamiques à cette
période (voir chapitre  VI).
Il y a donc bien un big business à la française, qui n’est pas
seulement une version inférieure de celui des États-Unis, ou une
victime systématique de l’État ou des familles. La forme des grandes
entreprises françaises de l’âge de l’usine ressemble en réalité plus à
celle que l’on trouve au Japon qu’aux États-Unis [Fridenson, 1997].
Aux États-Unis, cette forme est celle que nous avons présentée comme
l’idéal-type de la grande entreprise intégrée  : une bureaucratie bien
délimitée, pyramidale, avec une intégration verticale où toutes les
étapes de fabrication et de vente d’un produit sont présentes. En
France comme au Japon, au contraire, des groupes sont constitués de
cinq ou six grandes entreprises juridiquement indépendantes, mais
liées les unes aux autres de manière étroite et pérenne. Ces liens
passent parfois par le biais de participations de chacune au capital
des autres, mais plus souvent par le partage de plusieurs membres
de leurs conseils d’administration. Cela implique une certaine coordi-
nation de leur stratégie, mais sans l’unité de direction rationalisée
que l’on peut rencontrer dans les très grandes entreprises intégrées
états-uniennes [Morin, 1974].
Dans les termes de l’âge de l’usine, on pourrait considérer cela
comme une intégration imparfaite. Mais il y a des exceptions, par
exemple des entreprises intégrées à l’américaine dans la sidérurgie,
qu’il s’agisse de Marine-Homécourt, qui répond bien à la définition
du capitalisme managérial, ou de Schneider, qui est pourtant au
départ une entreprise familiale, organisée en commandite par actions
jusqu’aux années 1960. Les ingénieurs sont très présents dans les
entreprises françaises, mais c’est souvent en s’inspirant de la bureau-
cratie de l’État qu’ils y ont mis en place des formes de rationalisation
managériale  : en effet, bon nombre d’entre eux, polytechniciens,
avaient fait une première partie de carrière dans l’administration
[Joly, 2013].
160 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

qui elle-même achète les entreprises B,


Un groupe familial C, D et E, qui elles-mêmes acquièrent
au cœur de l’électricité française des actions de chacune d’elles, et
d’autres entreprises encore. Ces mon-
EDF, entreprise publique qui détient le tages financiers, qui déplaisent aux
monopole de la production et distribu- banquiers de l’époque, qui les trouvent
tion d’électricité en France, est fondée très opaques, sont complétés par une
au sortir de la Seconde Guerre mon- présence systématique d’alliés des
diale. Sa création a impliqué la natio- Durand dans les conseils d’administra-
nalisation et la fusion de nombreuses tion de ces entreprises. Ils en contrôlent
entreprises de production et de distri- ainsi la stratégie (sur le rôle des conseils
bution d’électricité, jusqu’alors privées, d’administration, voir chapitre  V). Ces
fondées au début de l’âge de l’usine. alliés sont d’abord des membres de la
L’Énergie industrielle, une entreprise famille — qui sont de plus en plus sou-
dominée par une famille d’origine vent dotés de diplômes d’ingénieur —,
lyonnaise, les Durand, est l’une des puis également certains hauts cadres de
principales. Sa forme organisation- l’entreprise. La famille Durand leur per-
nelle particulière est le produit de son met d’accéder à des parts substantielles
histoire. du capital, en échange de leur loyauté.
À partir du début des années 1900, L’Énergie industrielle n’est donc pas
son fondateur Pierre-Marie Durand une entreprise intégrée : les entités qui
—  épaulé par des frères, des cousins, composent le groupe sont juridique-
plus tard des fils et des neveux  — ment indépendantes, même si elles sont
entreprend d’acheter, d’abord dans le financièrement et stratégiquement liées.
Rhône, en Isère et dans le Puy-de-Dôme, C’est cependant une réussite industrielle
ensuite partout en France, en Espagne spectaculaire  : lors de sa fondation, le
et en Grèce, de nombreuses petites marché de l’électricité était déjà distri-
entreprises spécialisées dans la distribu- bué entre des grandes entreprises et,
tion d’électricité. Ces entreprises sont pourtant, en 1944, le groupe Durand
contrôlées par la famille Durand grâce à est devenu l’une des principales firmes
des prises de participation en cascade : du secteur, en concentrant à lui seul
la famille possède des actions qui lui 16 % de la distribution d’électricité
permettent de contrôler l’entreprise A, [Vuillermot, 2001].

Ce ne sont donc pas l’État ou les familles qui empêcheraient les


grandes entreprises françaises, en général, d’être très intégrées — certaines,
d’ailleurs, le sont  — ou d’accéder aux marchés financiers.

Des alternatives à l’entreprise intégrée


La très grande entreprise bureaucratisée et rationalisée est une
nouveauté de l’âge de l’usine ; c’est son émergence, liée à celle
du salariat, qui nous permet de constater l’entrée dans un nouvel
âge du capitalisme. Mais, on l’a vu, il n’y a pas qu’un seul statut
juridique possible pour ces très grandes entreprises, ni une seule
manière d’organiser leur intégration. L’idée posée par Chandler était
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 161

que l’organisation typique des entreprises états-uniennes de l’âge de


l’usine était la réponse évidente à l’élargissement des marchés  : les
entreprises conservant d’autres formes étaient archaïques et plus ou
moins vouées à disparaître, dans le cadre d’une sorte de sélection
naturelle. Il n’y aurait pas vraiment de capitalisme moderne sans
grandes entreprises intégrées, dotées d’un pilotage centralisé et ratio-
nalisé. On a vu que les travaux sur les autres pays, notamment, ont
montré qu’une très grande entreprise pouvait ne pas être une société
anonyme ou même être constituée de plusieurs sociétés juridiquement
indépendantes.
Il nous reste à aborder un dernier élément de remise en cause du
récit fonctionnaliste classique. Des travaux empiriques de plus en plus
nombreux ont en effet montré que l’entreprise distribuée elle-même
—  la production dans des chaînes de sous-traitance, sans intégration
juridique ni financière au sein d’un grand groupe  — avait survécu
pendant l’âge de l’usine, non pas comme une antiquité vouée à
disparaître, mais comme une forme d’organisation dynamique, dans
certains lieux et dans certains secteurs.
Ces recherches historiques sur l’entreprise distribuée ont été
stimulées par les évolutions de l’âge de la finance. Aujourd’hui,
on vante en effet plutôt, dans les écoles de commerce notamment,
les entreprises en réseau ou encore familiales (voir chapitre  VII),
au détriment de grandes firmes intégrées qui sont de plus en plus
vues, à leur tour, comme archaïques, parce que trop peu flexibles
[Boltanski et Chiapello, 1999]. La modernité n’est plus celle de la
bureaucratie verticale, mais celle de la production en réseau. On
va voir que de nouveaux discours fonctionnalistes annoncent le
retour, aujourd’hui, de formes d’entreprise distribuée, après une
éclipse supposée à l’âge de l’usine, et le justifient par de supposés
changements dans la demande. Les études empiriques disponibles
montrent plutôt que le capitalisme ne s’est jamais réduit, même
à l’âge de l’usine, aux grandes entreprises intégrées. De plus, les
autres entreprises n’ont jamais constitué de simples survivances ou
seulement une périphérie dominée. Elles ont plutôt représenté, en
permanence, des « alternatives historiques à la production de masse »
[Sabel et Zeitlin, 1985].

Entreprise distribuée et district industriel


Dès 1890, l’économiste Alfred Marshall s’intéresse au regroupement
géographique de nombreuses petites entreprises, liées entre elles par
une division du travail complexe —  ce qu’on appelait à l’âge du
commerce, on l’a vu, des « fabriques urbaines ». Il étudie notamment
l’industrie cotonnière du Lancashire, la coutellerie de Sheffield et la
162 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

ferblanterie du sud du pays de Galles  : alors même que les grandes


usines se sont répandues plus tôt qu’ailleurs en Grande-Bretagne, ces
cas ont fait exception et conservé leur dynamisme. Marshall utilise la
notion de « district » pour discuter des avantages économiques de la
proximité géographique  : la main-d’œuvre et les informations utiles
circulent d’entreprise en entreprise ; toutes bénéficient, dit-il, d’une
« atmosphère industrielle » favorable à l’innovation.
Ce n’est pas, pendant longtemps, la partie la plus connue de
l’œuvre de Marshall, jusqu’à ce qu’elle soit redécouverte et mise en
avant, dans les années 1980, par des économistes qui étudient les
spécificités du développement de la « troisième Italie », un terme qui
désigne des régions du centre et du nord-est du pays [Pyke et  al.,
1990]. La littérature sur ces régions, qui se situe au croisement de
la gestion, de la géographie, de l’économie, de l’histoire et de la
sociologie, parle de « districts industriels ». Le terme est rapidement
utilisé au-delà du cas italien [Daumas, 2007], pour parler à la fois
de districts qui ont continué à exister de l’âge du commerce à l’âge
de la finance, d’autres qui ont disparu et d’autres encore qui ont vu
le jour plus récemment.
Alors que les entreprises distribuées peuvent aussi, à l’âge du
commerce comme aujourd’hui, se déployer sur plusieurs continents,
la notion de « district industriel » s’applique à un cas particulier  :
celui de petites entreprises proches géographiquement, caractérisées
par des savoir-faire pointus, mais aussi et surtout par une capacité à
s’adapter rapidement à la demande. Les districts industriels désignent
des zones géographiques assez ramassées — entre la taille d’un quartier
d’une ville et celle d’un département français — où sont concentrées
un grand nombre d’entreprises petites et moyennes qui travaillent
dans un même secteur. En Italie du Nord, la spécialisation collective
concerne des biens « à forte valeur ajoutée » reposant avant tout sur
la mobilisation de travail : le produit fini est beaucoup plus cher que
les matières premières, parce que la manière dont il a été travaillé
répond particulièrement bien aux canons du goût, du luxe ou de la
mode. Ces produits sont souvent des vêtements, des chaussures, des
bijoux ou des meubles.
Les entreprises du district peuvent se concentrer sur de la production
à proprement parler : elles ont alors des usines ou de simples ateliers.
Mais elles peuvent aussi être spécialisées dans la vente ou les services.
Ces entreprises prennent donc en charge différentes étapes de la
production et de la commercialisation d’un même produit, tout en
restant indépendantes les unes des autres : elles sont simplement liées
les unes aux autres par des contrats. Dans chaque district, chaque étape
de la production peut être prise en charge par plusieurs entreprises,
qui sont donc en concurrence. Mais la spécificité des districts est que
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 163

ces mêmes entreprises développent aussi des formes de coopération


entre elles, qui leur permettent d’être plus efficaces.

Les entreprises distribuées de l’âge de l’usine


Une fois cette forme d’organisation identifiée en Italie, de plus
en plus de travaux l’ont retrouvée ailleurs, y compris aux États-Unis
à l’âge de l’usine. L’historien des entreprises Philip Scranton [1997]
souligne ainsi qu’il y a eu une coexistence plutôt qu’une succession
entre les formes distribuée et intégrée d’organisation de la production.
Il discute en particulier un des facteurs cruciaux de la dynamique
identifiée par Chandler  : le développement de produits standardisés.
Certes, c’est une nouveauté de l’âge de l’usine, liée au développement
d’entreprises intégrées, et la production en masse sur la base de pièces
interchangeables, appelée American system, a bien été inventée aux
États-Unis. Par exemple, Scranton évoque l’introduction de tuyaux
de dimensions standard pour les salles de bains au début de l’âge de
l’usine, qui permet d’en produire et d’en vendre plus. Mais beaucoup
de consommateurs et de consommatrices demandent autre chose
que des produits standard. Pour rester dans les salles de bains, on
y trouve aussi, pendant tout l’âge de l’usine, nombre de « biens de
spécialité », selon Scranton, c’est-à-dire des biens produits par lots, pas
sur mesure, mais pas en très grande série non plus, avec des modifi-
cations fréquentes selon les modes. Cela concerne par exemple les
bijoux, le linge de maison, les produits de beauté ou les décorations
murales. Scranton estime que, au début de l’âge de l’usine, entre 80 %
et 90 % de la richesse états-unienne est produite par des entreprises
de petite taille qui fabriquent des « biens de spécialité ». Et certaines,
par exemple dans la bijouterie, sont organisées en districts industriels.
La notion ne se limite pas pour autant aux secteurs de la mode
ou du luxe. La demande de « biens de spécialité » peut aussi être
adressée par une entreprise à ses fournisseurs. Ainsi, il existe des
districts industriels produisant de la métallurgie, des machines-outils,
des plastiques ou encore de l’électronique. Par exemple, dans la
vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, il existait à l’âge du commerce une
proto-industrie de l’horlogerie, donc une main-d’œuvre connaissant
un travail fin des pièces mécaniques, notamment les vis ; ce travail
est appelé « décolletage ». À l’âge de l’usine, de nouvelles grandes
entreprises de l’automobile, du cycle et de la téléphonie, puis, après
la Seconde Guerre mondiale, de l’électro-ménager et de l’électronique,
ont acheté des composants pour leurs produits dans cette vallée.
Pour maintenir la production sur place, les décolleteurs n’ont pas
cessé de s’adapter en achetant les machines les plus modernes et en
travaillant de nouveaux matériaux [Gide et Houssel, 1992]. On a donc
164 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

ici un district localisé, fait de petites entreprises, mais qui constitue


en quelque sorte un appendice distribué travaillant pour de grandes
entreprises intégrées, hors du district. Il est encore dynamique au
XXI   siècle.
e

Le point commun est que, dans ces deux grands types de secteurs,
les productions sont reconnues comme étant de qualité et reposant
sur des savoir-faire importants à la fois du côté de la main-d’œuvre
qui les fabrique et de la capacité à anticiper finement la demande.
« Flexibilité » et « qualité » sont des termes omniprésents tant dans
l’autoprésentation des entrepreneurs concernés que dans les travaux
de sciences sociales qui les étudient. Scranton [1997] ajoute l’idée que
la spécialisation peut être une stratégie alternative à la rationalisation,
la standardisation et l’accroissement de la taille de l’entreprise. Ces
dernières répondent à une concurrence sur les prix, par des économies
d’échelle. La spécialisation, elle, vise à limiter la concurrence sur les
prix en concentrant l’attention des consommateurs sur la qualité,
définie notamment en termes de style ou d’innovation.

Choix d’organisation d’entreprise et choix politiques


Les travaux sur les districts industriels abandonnent donc le récit
fonctionnaliste, celui d’un remplacement des entreprises distribuées
par les entreprises intégrées. Ce qu’ils décrivent, c’est une coexistence
entre les deux formes. Soit les entreprises distribuées travaillent pour
les entreprises intégrées, soit, indépendamment de ces grandes firmes,
elles répondent à une demande différente.
Certaines recherches sur les districts peuvent toutefois apparaître aussi
fonctionnalistes que celles de Chandler, au point qu’on en viendrait
à se demander pourquoi, si les districts sont si efficaces et innovants,
toute la production n’est pas organisée ainsi. Ce n’est heureusement
pas le cas de toutes. Beaucoup échappent à ce travers en ajoutant, aux
explications de Marshall centrées sur la concentration géographique,
une dimension institutionnelle et même politique. Les travaux sur
l’Italie du Nord ont en effet mis au jour le rôle d’organisations locales :
chambres de commerce, municipalités, associations diverses. Ces organi-
sations travaillent à créer ou à maintenir des liens de coopération
entre entreprises, ou encore remplissent des fonctions qui auraient été
celles de certains départements d’une très grande entreprise intégrée.
Par exemple, elles proposent une formation professionnelle ciblée, elles
facilitent la circulation de la main-d’œuvre entre entreprises, l’obtention
de crédits, ou encore elles organisent des expositions pour mettre en
valeur la qualité des produits locaux,  etc. Les travaux historiques ont
retrouvé ces traits dans une très grande variété de situations, y compris
aux États-Unis [Scranton, 1997 ; Daumas, 2007].
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 165

géographiques de fait des studios comme


La désintégration des studios contraires à la concurrence et leur impose
hollywoodiens de séparer leurs activités de production
et de distribution. Nous reviendrons au
L’industrie cinématographique hollywoo- chapitre  VIII sur l’histoire des lois états-
dienne présente une chronologie à pre- uniennes sur la concurrence  : malgré les
mière vue étonnante dans le paysage capacités de lobbying de chaque secteur,
des grandes entreprises états-uniennes, elles ont souvent constitué des chocs puis-
puisqu’un tournant vers moins d’intégra- sants qui ont imposé des réorganisations.
tion a lieu au début des années 1950 Ensuite, dans les années 1950, les États-
[Storper, 1989]. Unis sont le premier pays où la télévision se
Au début de l’histoire, le système des répand très vite. Cela accélère une baisse
studios, mis en place dans les années 1920, de fréquentation des salles de cinéma qui
a fait du cinéma la deuxième industrie avait déjà commencé. Ce changement
la plus rentable des États-Unis, derrière dans la demande incite à tourner moins
l’automobile. Les majors (les plus grands de films, plus spectaculaires et moins stan-
studios : MGM, Paramount, Warner, Fox et dardisés. Les dirigeants investissent dans
RKO), dont les propriétaires sont de grands l’invention du Cinémascope et dans des
financiers, constituent un « oligopole ». Ce genres comme le péplum (Ben Hur, Les Dix
terme décrit le fait que la concurrence ne se Commandements) ou le film historique (Le
fait, pour l’essentiel, qu’entre ce très petit Cid). Ces changements de produits causent
nombre d’entreprises —  même s’il existe des changements de mode de production.
tout de même, à côté, quelques studios plus La nouvelle organisation ne vient pas
petits et qu’il arrive que des producteurs de nulle part : c’est le modèle du produc-
indépendants, comme David  O.  Selznick, teur indépendant, qui existait mais qui
montent des films à succès. Les majors sont représentait l’exception, qui se généralise.
des entreprises intégrées, contrôlant toute Plutôt que les dirigeants de majors, ce
la chaîne de production et distribution, sont dorénavant ces producteurs (qui sont
de l’écriture du script à la projection en parfois aussi des réalisateurs  : c’est le cas
salle. Elles se sont partagé les États-Unis du par exemple d’Otto Preminger et d’Alfred
point de vue de l’accès aux salles : chacune Hitchcock) qui contrôlent la production et
domine de grandes régions du pays. Seules réalisent le plus de profits. Leur rôle est
certaines stars peuvent passer d’un studio d’aller chercher, non plus en interne dans
à l’autre : la majorité de la main-d’œuvre, une entreprise (le studio) mais sur un mar-
là aussi du scénario à la salle, est salariée ché, les ressources techniques, humaines
et fait carrière sur le marché interne de et financières qui permettent de réaliser
son studio. Cela permet notamment à ce chaque film. Certaines anciennes majors
dernier d’imposer des cadences aujourd’hui adoptent également ce nouveau rôle. De
étonnantes : certains réalisateurs tournent ce fait, elles réduisent drastiquement leur
jusqu’à six films par an. Ces cadences sont nombre de salariés permanents, en particu-
associées à une forte spécialisation de la lier du côté des scénaristes, des réalisateurs,
main-d’œuvre par genre de film. des acteurs et des actrices. D’autres majors
Rien ne laissait présager, à la fin des deviennent des financeurs parmi d’autres
années 1940, l’abandon de cette organi- des producteurs. La désintégration verticale
sation. Ce sont deux chocs externes — au limitée demandée au départ par la Cour
sens où les dirigeants des majors n’avaient suprême a donc été menée bien plus loin,
que peu de moyens de les influencer  — jusqu’à un passage à un modèle d’entre-
qui l’ont précipité. D’abord, en 1948, la prise en réseau, en réponse à l’évolution
Cour suprême dénonce les monopoles perçue de la demande.
166 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Ainsi, ce n’est pas l’invention de solutions fonctionnelles à des


problèmes bien identifiés qui détermine à elle seule les choix d’orga-
nisation des entreprises. La capacité, ou non, des capitalistes à s’orga-
niser collectivement pour créer des institutions locales favorables,
plutôt que de se livrer à une concurrence par les prix sans merci,
figure ainsi parmi les éléments clés de l’étude des districts industriels.
L’« atmosphère industrielle » est quelque chose que l’on peut dans
une certaine mesure créer, mais aussi détruire. Ce type d’explication
permet de mieux comprendre que les formes d’organisation des
entreprises aient varié, pour une même période, entre secteurs mais
aussi au sein d’un même secteur, entre régions mais aussi au sein
d’une même région. Pour comprendre les différences entre pays
que nous avons évoquées, il faut y ajouter des facteurs politiques
et juridiques moins locaux —  encore trop souvent ignorés dans
l’étude des districts industriels. Ainsi, en Italie, des années 1950 aux
années 1970, des politiques nationales (statut de l’artisan, politiques
fiscales, voire aides directes), soutenues notamment par la démocratie
chrétienne, ont favorisé les petites entreprises. Au contraire, à la
même période, au Royaume-Uni et en France, les gouvernements,
mais aussi les syndicats, favorisaient plutôt le modèle de la grande
entreprise intégrée ; cela a nettement affaibli nombre de districts,
surtout au Royaume-Uni [Daumas, 2007].
Ainsi, les choix d’organisation majoritaires des entreprises, à
chaque échelle, dépendent avant tout de la volonté et de la capacité
de certains groupes sociaux de constituer certaines situations en
« problèmes » et de promouvoir certaines formules comme autant de
« solutions ». Identification des problèmes et formulation des solutions
leur permettent de promouvoir leur position, dans le cadre des luttes
concurrentielles qui structurent le capitalisme. Dans le chapitre  V,
nous évoquerons celles de ces luttes qui se jouent à l’intérieur des
grandes entreprises intégrées.

De l’âge de l’usine à l’âge de la finance :


intégration et distribution des grandes entreprises

Après nos constats sur l’âge de l’usine, il ne paraîtra pas très


surprenant qu’entreprises distribuées et intégrées coexistent aussi à l’âge
de la finance. Les formes dominantes de distribution et d’intégration
ne sont toutefois pas tout à fait les mêmes. Les grandes entreprises
n’ont jamais été aussi gigantesques qu’aujourd’hui. Elles concentrent
une part considérable de la production et de la main-d’œuvre, mais
elles en contrôlent une partie par le biais d’un fonctionnement en
réseau. Souvent décrit comme source de flexibilité et antidote à la
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 167

hiérarchie, ce fonctionnement se révèle au contraire, dans le contexte


de ces grands groupes, d’une relative stabilité et toujours inégalitaire.

Le retour de l’entreprise distribuée ? La spécialisation souple


Nous avons vu qu’il était possible de proposer un récit fonction-
naliste du passage de l’âge du commerce à l’âge de l’usine. Un récit
équivalent, et en partie symétrique, existe pour le passage à l’âge
de la finance ; il justifie le retour à des formes plus distribuées de
production. C’est la thèse de la « spécialisation souple », proposée par
l’économiste Michael J. Piore (le même qui avait auparavant travaillé
sur les marchés internes du travail —  voir chapitre  III) et le juriste
Charles Sabel dans un ouvrage peu après traduit en français sous
le titre Les Chemins de la prospérité [Piore et Sabel, 1984]. Son titre
original anglais est The Second Industrial Divide. Ces titres disent bien
que les auteurs affirment décrire une mutation profonde du régime de
croissance des sociétés occidentales, et une manière fonctionnelle d’y
répondre. Ils datent des années  1970 et  1980 cette sortie du régime
de croissance fordiste. Celui-ci était fondé sur une production de
masse et des marchés répartis de façon stable entre un petit nombre
de très grandes entreprises verticalement intégrées.
Selon eux, le nouveau régime de croissance est différent avant tout
parce qu’il vise à produire des biens plus variés, pour des marchés
différenciés et où le goût des consommateurs est susceptible de
changer rapidement. Il faut donc sans cesse transformer les gammes
de produits. Ce ne sont dès lors plus les mêmes types de capitaux
qui importent. Il est moins crucial, voire gênant, d’avoir d’immenses
usines ou des machines très coûteuses, et plus important d’avoir
des travailleurs très qualifiés et avec plus d’initiative que de simples
exécutants, ainsi que des machines pouvant servir à plusieurs tâches.
Ne pas dépendre de fournisseurs extérieurs pour les matières premières
ou les pièces détachées devient moins avantageux. En effet, on peut
avoir besoin, demain, de nouvelles matières ou de pièces différentes.
Il devient alors intéressant de pouvoir changer de fournisseurs  : il y
a désintégration verticale. L’information, qu’elle porte sur les produits
ou sur les partenaires possibles, est cruciale dans ce fonctionnement,
ainsi que la figure de l’intermédiaire, qui est capable de fournir cette
information aux autres. L’intermédiaire remplace ainsi, dans le rôle
central de ce nouvel âge du capitalisme, le chef de l’âge de l’usine
[Segrestin, 2014].
À terme, les petites entreprises ne jouent pas seulement le rôle
de fournisseurs flexibles voués à subir les choix changeants des plus
grandes entreprises  : elles deviennent capables de concurrencer ces
dernières. La concurrence est en effet plus forte que dans le régime
168 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

antérieur, avec des entreprises plus nombreuses et des parts de


marché plus changeantes. Pour Piore et Sabel, afin qu’elle n’ait pas
d’effets pervers (par exemple une concurrence acharnée sur les coûts
salariaux qui ne permettrait pas de conserver les travailleurs qualifiés),
il faut qu’elle soit régulée par des institutions fortes, qu’ils envisagent
plutôt à l’échelle locale. Selon eux, la spécialisation souple ne peut
fonctionner, c’est-à-dire rester durablement innovante, que si elle
est soutenue par des associations professionnelles ou des institutions
municipales, ou encore par le partage d’une culture du métier, d’une
religion ou d’autres éléments qui créent un sentiment de communauté
et permettent des formes de coopération entre concurrents.
On aura reconnu là les idées sous-jacentes des études sur les districts
industriels ou les biens de spécialité, que nous venons d’évoquer. Ce
n’est pas un hasard  : les travaux des spécialistes de l’Italie du Nord
et ceux de Piore et Sabel se sont nourris mutuellement. Mais cela
souligne les limites du récit d’une transition historique inévitable, liée
à un changement dans la demande. L’histoire de l’âge du commerce
et de l’âge de l’usine montre plutôt que les modèles coexistent, et
cette coexistence impose dès lors un récit moins fonctionnaliste.
L’entreprise distribuée n’est pas une forme nouvelle liée à un type de
demande qui n’aurait jamais existé auparavant. Toutefois, la croyance
qu’il s’agit d’une forme nouvelle peut en elle-même avoir des effets ;
surtout, certains districts industriels sont très visibles dans des secteurs
associés à l’innovation à l’âge de la finance. C’est en particulier le
cas de la Silicon Valley.

L’exemple de la Silicon Valley


La discussion du cas de la Silicon Valley, véritable symbole de
l’innovation depuis les années 1990, par la spécialiste de sciences de
l’information AnnaLee Saxenian [1994] —  de très nombreux travaux
sur la vallée et sur d’autres lieux de concentration de start-up ont
suivi  — a ainsi contribué à imposer l’idée que l’organisation en
grandes entreprises intégrées pouvait ne plus être le meilleur choix.
La démonstration de Saxenian a marqué parce qu’elle se fonde
sur une comparaison entre deux régions, dans le but de comprendre
ce qui explique l’échec de l’une au moment où l’autre décolle.
L’ancienne organisation y est représentée par la « route  128 », dans
le Massachusetts. Cette expression désigne un ensemble d’entreprises
de l’informatique installées le long de cette route, à proximité des
grandes universités de Boston, notamment le MIT. Au départ, on
trouve là à la fois un ensemble de petites entreprises innovantes
et un plus grand groupe  : DEC (Digital Equipment Corporation)
dans le Massachusetts —  dans la Silicon Valley, qui est de son côté
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 169

proche de l’université Stanford, près de San Francisco, en Californie,


on trouve HP (Hewlett Packard). Pour Saxenian, si la Silicon Valley,
contrairement à la route  128, a maintenu souplesse et innovation,
c’est parce que les nouveaux savoirs et les nouvelles expérimentations
y circulaient plus facilement entre entreprises  : elle insiste sur la
constitution d’un « réseau régional » d’entreprises reliées de multiples
manières dans la Silicon Valley.
Selon elle, ce réseau régional, qui a donné naissance à une « culture »
propice à l’innovation, est le produit de choix organisationnels. DEC,
qui produisait des ordinateurs depuis 1957, n’a pas été en mesure
de mener, ni même de suivre, l’avancée technologique à la fin des
années 1980. Pour Saxenian, c’est parce que les dirigeants de DEC,
observant ce qui se faisait autour d’eux, ont choisi de construire une
grande entreprise intégrée, comme l’étaient les entreprises d’autres
secteurs les plus puissantes autour de Boston dans les années 1950  :
Raytheon, qui fabrique des systèmes militaires, et General Electric.
L’effet pervers de cette forme intégrée tenait à son fonctionnement
en vase clos  : les salariés étaient incités à ne pas quitter l’entreprise,
et la recherche se faisait en interne plutôt qu’en lien avec le MIT.
Les entreprises plus petites, imitant à leur tour DEC, se sont aussi
relativement isolées les unes des autres, en cherchant à grandir par
intégration verticale plutôt qu’à échanger avec leurs concurrents.
Au contraire, malgré sa grande taille, HP, en Californie, n’est pas
organisée comme une entreprise intégrée typique : son fonctionnement
est moins hiérarchique et, surtout, les marchés internes jouent un rôle
moins important pour sa main-d’œuvre. Plus généralement, dans la
Silicon Valley, les ingénieurs qui quittent une grande entreprise pour
en fonder une petite ne sont pas stigmatisés comme des traîtres, mais
valorisés pour leur prise de risque. La norme sociale n’est ainsi pas de
faire carrière dans une seule entreprise, sur un marché interne, mais de
passer de l’une à l’autre. Il est même possible de devenir entrepreneur
parce qu’il existe beaucoup de « capitaux-risqueurs », des investisseurs
prêts à financer de nouveaux projets. De plus, les entreprises tendent
à se spécialiser plutôt que de procéder à une intégration verticale  :
elles doivent donc entretenir des liens contractuels avec leurs clients
et sous-traitants ; elles en conservent aussi avec l’université.
On retrouve donc les traits mis en avant par les travaux sur les
districts industriels du luxe ou de la mode  : une main-d’œuvre
considérée comme très qualifiée alternant entre salariat (avec un
fort turnover) et entrepreneuriat, des relations contractuelles plutôt
qu’une intégration entre entreprises, une culture partagée incitant à
maintenir ces modes de fonctionnement. Pour Saxenian, cela permet
de résister aux crises et de passer collectivement de nouveaux paliers
dans l’innovation.
170 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

On pourrait résumer l’ouvrage en disant que l’entreprise en réseau


est la meilleure forme organisationnelle pour l’innovation techno-
logique —  comme on pouvait résumer l’argument de Chandler en
considérant que la grande entreprise intégrée était meilleure pour
produire pour des grands marchés. Pour nous, cela suggère non
seulement qu’il n’y a pas de meilleure forme unique dans l’absolu,
mais que ces deux impératifs peuvent être pondérés différemment
par des acteurs d’une même époque  : il y aura toujours une certaine
diversité de formes viables. L’étude de Saxenian souligne par ailleurs
que certaines entreprises, comme DEC, peuvent, pendant plusieurs
décennies, persister dans des choix qui apparaissent rétrospectivement
peu efficaces. Dans le cas de DEC, cela s’explique parce que ses
dirigeants imitent ce qu’ils voient autour d’eux et qui paraît avoir
bien fonctionné dans les décennies précédentes. S’il y a des choix,
ils ne sont donc pas le produit d’un calcul parfaitement informé ni
même toujours d’une conscience claire des alternatives.
On peut donc comprendre les raisons de la désintégration contem-
poraine de certaines entreprises sans adopter un récit fonctionnaliste
ni exagérer les contrastes en la matière entre périodes. Comme en
matière de travail (chapitre  III), l’âge de la finance est en effet loin
de représenter un retour général aux formes d’organisation de l’âge
du commerce. En particulier, selon bien des mesures possibles, les
grandes entreprises n’ont jamais été aussi gigantesques qu’au début
du XXIe  siècle.

Des entreprises plus grandes que jamais


Comparer la taille des entreprises est un exercice délicat, en parti-
culier entre périodes. Malgré ces limites, il paraît clair que les plus
grandes entreprises n’ont jamais été aussi grandes qu’aujourd’hui.
En 1955, General Motors, US Steel et General Electric sont les
principaux employeurs états-uniens. Ils emploient respectivement
environ 580  000, 270  000  et 210  000 salariés. En 2010, selon le site
fortune.com, les trois premières places sont occupées par Walmart
avec 2,1  millions de salariés, IBM avec 410  000 et United Parcel
Services (UPS, une entreprise de livraison) au même niveau. De
la même manière, à la fin des années 1960, 270  000  personnes
dans le monde travaillaient pour l’entreprise allemande Siemens et
30  000  pour la Deutsche Bank ; en 2010, ces effectifs sont passés à
370  000  et 98  000 [Kocka, 2014].
Plus généralement, les différents indicateurs de taille (nombre de
salariés ou chiffres d’affaires) montrent que les plus grandes entre-
prises sont plus grandes aujourd’hui qu’hier. Plus précisément, les
inégalités de taille se sont accrues, jusqu’au sommet de la hiérarchie.
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 171

En France, selon les Annuaires Desfossés, en 1911, la somme des


capitaux des 62  plus grandes entreprises cotées représentait les deux
tiers de ceux des 250 plus grandes entreprises cotées ; en 2000, cette
part est des neuf dixièmes. En définissant les « grandes entreprises »
par le fait, à la fois, d’employer au moins 5  000  salariés, d’avoir un
chiffre d’affaires d’au moins 1,5  million d’euros et un total du bilan
(la valeur attribuée à l’ensemble des ressources de l’entreprise) d’au
moins 2  millions d’euros, l’Insee en trouvait 300 en 2018. À elles
seules, elles employaient 29 % des salariés, et elles concentraient 35 %
du chiffre d’affaires global des entreprises françaises et 54 % de leur
chiffre d’affaires à l’exportation [Insee, 2018].
Les grandes entreprises intégrées sont donc loin d’avoir disparu.
Les plus emblématiques du capitalisme de l’âge de la finance
présentent même certains des traits principaux associés à l’âge de
l’usine. Amazon en est un très bon exemple. En 2018, il est devenu
le deuxième employeur états-unien, avec 650  000 salariés, contre
seulement 200  000 en 2015. Comme les plus grandes entreprises
des années 1960 (voir  chapitre  V), et au contraire de Facebook et de
Google, dont l’activité est davantage concentrée sur quelques produits,
Amazon est un conglomérat : une entreprise intégrée très diversifiée.
Il propose en effet non seulement un service de vente en ligne
—  qui lui-même occupe des métiers très différents, de la production
d’algorithmes à la livraison en passant par le marketing — mais aussi
des espaces de stockage virtuels (dits de cloud) très profitables, des
œuvres audiovisuelles produites dans des studios Amazon et diffusées
sur une plateforme de streaming, ainsi que des appareils électroniques
(liseuses, téléphones,  etc.). De la même manière, General Motors
vendait dans les années 1950 aussi bien des voitures que des réfri-
gérateurs, des prêts, des biens immobiliers, des aimants industriels,
des équipements médicaux et militaires. Quant à l’organisation du
travail dans les entrepôts d’Amazon, telle que des enquêtes pour
l’heure plus journalistiques que sociologiques l’ont documentée, elle
rappelle les premières années de l’organisation scientifique du travail :
chronométrage des tâches, surveillance rapprochée des salariés, flou
des critères de licenciement, important pouvoir de l’encadrement
[Hamilton et Cain, 2019].
Dans le même temps, les « quatorze principes de leadership » d’Amazon
mettent en scène et stimulent un « esprit start-up » qui tranche avec
le gigantisme de l’entreprise et impose l’idée de nouveauté. Mais
leur contenu rappelle souvent la rationalisation de l’âge de l’usine  :
« maîtriser et optimiser les coûts », « obtenir des résultats » par exemple.
Ce qui est plus nouveau, en tout cas à cette échelle, c’est la
capacité qu’a Amazon de fonctionner à la fois comme un conglo-
mérat intégré et comme une entreprise distribuée. L’entreprise est en
172 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

effet aussi un donneur d’ordre puissant pour une myriade de petites


entreprises. C’est notamment le cas de ses livreurs. Jusqu’en 2013,
elle employait de très grandes entreprises de livraison telles qu’UPS,
mais après des retards au moment de Noël, la direction a pris la
décision, pour les États-Unis, de passer des contrats avec de très
petites entreprises ou des livreurs individuels, plutôt que d’en faire
des salariés. Cette décision a été très critiquée car elle ne permet pas
de vérifier la qualification des livreurs, qui sont par ailleurs pressés
d’aller le plus vite possible et peuvent donc être impliqués dans de
nombreux accidents. On retrouve ici le problème de la zone grise
entre salariat et indépendance, où la surveillance du travail s’accom-
pagne de protections dégradées (voir chapitre III). Par ailleurs, Amazon
contracte avec les entreprises petites et grandes dont elle vend les
produits sur sa plateforme ; sa double position d’intermédiaire et de
vendeur direct lui permet largement de leur imposer ses conditions
[Duhigg, 2019]. Même si Amazon est un cas extrême, on retrouve
avec cette organisation pour partie distribuée, mais très inégalitaire,
une forme typique de l’âge de la finance.

Un monde de réseaux… inégalitaires


On ne peut donc pas dire que toute la production est aujourd’hui
organisée de manière distribuée, ni même que seules des parties
archaïques du capitalisme seraient encore dominées par des entreprises
intégrées. Ce qui est nouveau, c’est que l’entreprise en réseau est devenue
un modèle normatif dans le « nouvel esprit du capitalisme » [Boltanski
et Chiapello, 1999] que nous associons à l’âge de la finance. Dans les
représentations dominantes, un manager créatif et expert a remplacé
le cadre trop bureaucrate ; il anime des organisations « maigres » (lean
—  voir chapitre  III), allégées par l’organisation en réseau.
Mais il s’agit là de catégories idéologiques. Si l’on tente plutôt de
trouver des critères pour décrire les formes des entreprises de l’âge de
la finance, on s’aperçoit, comme dans le cas d’Amazon, que les plus
grands groupes sont constitués d’un centre intégré et de périphéries
distribuées, les périphéries étant dans un rapport de dépendance
avec le centre. En outre, ces arrangements sont en partie stables, et
ce d’autant plus qu’on s’approche de leur centre. On peut décrire
ces groupes comme des réseaux, dans la mesure où les relations
contractuelles entre entreprises juridiquement indépendantes y jouent
un rôle capital. Mais ces réseaux sont très différents de ceux que
l’on décrivait dans le cas des districts industriels  : il ne s’agit ni du
même type de liens (les relations étaient plus égalitaires dans les
districts) ni du même type d’entreprises (les entreprises étaient de
plus petite taille).
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 173

Pour décrire ces groupes constitués en réseau, on peut repérer des


ensembles d’entreprises qui interagissent ensemble de manière préfé-
rentielle et qui font ainsi émerger une structure pérenne, mais qui ne
constituent pas, du point de vue juridique, une seule et même grande
entreprise intégrée [Granovetter, 1995]. S’il est possible de détecter
ce type de groupes, c’est que les interactions entre sociétés ne sont
pas absolument et également « souples », en permanence redéfinies
sur un marché  : il existe des structures plus durables. La différence
entre ces structures persistantes et les firmes intégrées de l’âge de
l’usine tient notamment à l’organisation juridique des entreprises  :
pour payer moins d’impôts, pour échapper à des politiques publiques
anti-monopoles ou à des exigences de protection sociale, certaines
activités sont menées par des entreprises juridiquement indépendantes.
Mais ces dernières restent subordonnées au centre des groupes par le
biais de relations contractuelles.
Le poids de ces groupes est aujourd’hui considérable. Pour la
France, le sociologue Sébastien Delarre [2005] a étudié la structure
des liens de propriété entre sociétés au début des années 2000, en
considérant que deux sociétés étaient reliées si l’une possédait au
moins 50 % de l’autre. Il a ainsi, de proche en proche, délimité
plus de 10  000  groupes, qui comprennent chacun de deux à plus de
mille sociétés. Au total, les groupes définis par Delarre employaient
60 % de la population active. Par comparaison avec des travaux plus
anciens, il a pu constater que ce poids des groupes dans l’économie
française s’était rapidement accru. En 1998, en effet, le quart des
PME françaises dépendaient d’un groupe, et un dixième seulement
en 1990 [Beaujolin-Bellet et Schmidt, 2012].

Qui décide au sein des groupes ?


Dans ces groupes organisés en réseau se retrouve un premier trait
caractéristique de l’âge de l’usine  : l’exercice centralisé de l’autorité.
Les principales décisions, qu’elles portent sur la production, sur les
carrières des salariés ou sur le partage de la valeur, sont prises en un
même point de l’organigramme. Chaque entreprise du groupe a certes
son propre P-DG, certaines sont cotées séparément en Bourse,  etc.,
mais leurs stratégies ne sont pas indépendantes  : certaines entre-
prises contrôlent en partie les stratégies des autres. Ces relations de
subordination sont souvent assez stables. Plus exactement, l’entreprise
subordonnée n’a pas de garantie sur leur poursuite à long terme, mais
elle n’est pas en position de changer régulièrement, de son propre
chef, de partenaires.
Les liens entre le centre et les entreprises de sa périphérie peuvent
être de nature très différente. Il peut s’agir de liens de propriété : des
174 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

entreprises peuvent en contrôler d’autres en détenant une minorité


de leurs actions. La pratique existait déjà à l’âge de l’usine. Elle
implique souvent l’existence d’une holding, une société comptant
très peu de salariés. Située au centre du groupe, parfois contrôlée
par une famille, la holding ne produit et ne vend rien elle-même.
Elle a pour seule fonction de posséder une fraction d’autres sociétés
qui, elles, produisent et de contrôler plus ou moins étroitement leurs
stratégies. Les liens entre entreprises du groupe peuvent aussi reposer
sur le partage d’administrateurs (comme dans le cas de L’Énergie
industrielle, que nous décrivions plus haut) ou sur des liens commer-
ciaux, de fournisseur à client. En effet, un fournisseur qui travaille
principalement pour un seul client en dépend fortement.
Les travaux portant sur les chaînes de sous-traitance montrent ainsi
qu’il est assez facile d’y retrouver ce qu’on appelle en sociologie écono-
mique des formes de « gouvernement », c’est-à-dire de subordination
entre entreprises [Mariotti, 2004]. La subordination n’est pas la même
que pour un département d’une grande entreprise intégrée, mais les
relations entre fournisseurs et clients ne sont pas non plus uniquement
des rapports marchands idéaux, qui seraient en permanence renégo-
ciables dans le cadre d’une concurrence sur les prix et les qualités.
En particulier, les sous-traitants n’ont pas une totale autonomie de
décision en ce qui concerne les caractéristiques de leurs produits,
parce que leurs clients sont en position  de leur imposer des normes
—  par exemple des normes de qualité de  type  ISO [Segrestin, 1997].
Dans ce cas, le client n’a pas à payer de coûts d’inspection  : ceux-ci
sont assumés par le sous-traitant, qui s’autocontrôle au profit de son
client. Certaines entreprises imposent même que le sous-traitant ne
travaille pas en même temps pour leurs concurrents directs.
Réciproquement, le centre du groupe peut profiter du fait que la
périphérie est placée en position de dépendance économique, mais
en position d’indépendance juridique, dans le cas où les entreprises
périphériques sont domiciliées dans des pays, typiquement du Sud,
où les normes sociales ou de protection de l’environnement sont peu
développées. Les entreprises de la périphérie n’ont alors pas à payer
les coûts associés à ces normes, ce qui augmente les possibilités de
profit pour le centre. Et si une catastrophe écologique ou sociale
se produit au Sud —  comme, en 2013, l’effondrement d’une usine
au Bangladesh entraînant la mort de 1  135  personnes  —, il est très
difficile de mettre en cause devant la justice la responsabilité des
donneurs d’ordres du Nord, situés au centre du groupe [Barraud de
Lagerie, 2014].
Dans tous les cas, au sein du réseau qui constitue le groupe, le
centre diffère donc clairement de la périphérie  : le centre inclut les
sociétés qui possèdent les autres, dont les dirigeants siègent dans les
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 175

conseils d’administration des autres ou qui sont des clients importants.


Un fonctionnement « en réseau » ne signifie donc pas que n’importe
quelle entité a les mêmes chances d’interagir avec toutes les autres  :
un réseau est très souvent hiérarchisé ou segmenté (on retrouvera
ce constat au chapitre  VII, à l’échelle cette fois de réseaux interindi-
viduels). On n’est ni dans le marché idéal de la concurrence pure
et parfaite, ni dans un district industriel idéal, qui serait un espace
d’interactions variées et changeantes entre indépendants ne différant
que par l’adéquation entre leurs compétences et la demande. Les
groupes en réseau fonctionnent comme des espaces hiérarchisés et
centralisés. Leur intégration repose certes sur des mécanismes diffé-
rents de ceux qui prévalaient à l’âge de l’usine, mais il existe bien
des formes de domination entre les organisations qui le composent.

De nouveaux marchés internes


Une deuxième caractéristique des entreprises intégrées de l’âge de
l’usine se retrouve par ailleurs dans ces groupes en réseau : ils tendent
à fonctionner comme des marchés internes du travail. Certes, il est
devenu plus rare que toute la production et la distribution d’un bien
soient organisées au sein d’une même société, juridiquement indépen-
dante, comme cela pouvait être le cas avec General Motors. Mais les
groupes en réseau sont des espaces de circulation privilégiée pour
certains salariés de certaines des entreprises qui en font partie  : on
a plus de chances de changer de poste au sein d’un groupe qu’entre
groupes. Certains salariés font pratiquement toute leur carrière sur
ces nouveaux marchés internes. Mais, comme à l’âge de l’usine et
plus encore, cette possibilité est très inégalement disponible selon les
pays et les groupes sociaux.
Quand on s’intéresse aux mouvements de main-d’œuvre, on constate
en effet une nouvelle fois que les relations au sein du groupe ne sont
pas égalitaires  : s’il est vrai que ce n’est pas la même chose, pour
un salarié, d’appartenir ou pas à un groupe, ce n’est pas non plus
la même chose d’être salarié dans le centre d’un groupe ou dans sa
périphérie. Les possibilités de carrière n’y sont pas les mêmes. Par
ailleurs, les possibilités offertes sur le marché interne d’un groupe
sont inégales selon le niveau de qualification reconnu aux salariés.
Delarre constate ainsi que les groupes français, qu’il a pourtant
définis seulement sur la base de la propriété, constituent une structure
qui a des effets sur la circulation de la main-d’œuvre  : elle est plus
forte au sein des groupes qu’entre groupes. C’est toutefois plus ou
moins vrai selon les postes occupés. Pour les directeurs, plus du tiers
de la mobilité d’emploi à emploi se fait au sein d’un même groupe ;
la proportion est de plus du quart pour les cadres et ingénieurs, de
176 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

20 % pour les « professions intermédiaires », mais seulement de 10 %


pour les employés et les ouvriers. Ainsi, pour les échelons supérieurs
du salariat, les groupes proposent quelque chose qui se rapproche de
marchés internes, qui évite tout passage par le segment secondaire
du marché du travail. La perspective d’une promotion interne dans
le groupe est notamment utilisée pour éviter que les cadres les plus
haut placés acceptent un salaire plus élevé proposé par une entreprise
concurrente. Rien de tel ne vaut pour les employés et ouvriers.

De la flexibilité à la modularité
L’inégalité entre le centre du groupe et sa périphérie se repère
enfin au fait que si la désintégration crée de la flexibilité, donc aussi
du risque, celui-ci pèse principalement sur les entreprises situées en
périphérie des groupes. Le périmètre des groupes, en effet, n’est pas
fixe  : selon la conjoncture, des entreprises y entrent et d’autres en
sortent. Acheter ou vendre des actions, se séparer d’un fournisseur
ou passer un nouveau contrat  : ces changements sont plus faciles à
réaliser que la création ou la suppression d’un département entier
d’une grande entreprise intégrée. C’est donc un élément de flexibilité
pour l’entreprise qui réalise ces modifications et qui est située au centre
du groupe. Il fournit une garantie de profits pour ses actionnaires
et de plus grande stabilité d’emploi et de salaire pour ses dirigeants
et ses salariés. C’est en revanche un élément de précarité pour les
entreprises périphériques. Celles-ci sont en effet des fournisseurs du
centre. Lorsqu’elles sont situées en France, Delarre montre qu’elles
fournissent notamment des services d’expertise juridique, de recherche
et développement, de logistique,  etc. Ailleurs dans le monde, elles
participent plus souvent à la production proprement dite, en vendant
des pièces détachées aux entreprises du centre. Avoir le centre d’un
groupe pour client principal, c’est se soustraire, temporairement et
en partie, aux pressions de la concurrence. Mais c’est aussi s’exposer
au risque de perdre brusquement cette position en étant renvoyé
hors du groupe.
Cette flexibilité inégalitaire se retrouve dans la plupart des grands
groupes à l’échelle mondiale. La politiste Suzanne Berger [2005] la
décrit en parlant de « modularité »  : les dirigeants de l’entreprise
centrale décomposent l’activité du groupe en unités élémentaires,
qu’il s’agisse de production, de conception, de comptabilité ou autre.
Et ils la recomposent selon les circonstances, en décidant d’intégrer
ces unités ou de s’en séparer —  ce qui implique des changements
dans la géographie du groupe. L’entreprise centrale peut être imaginée
comme une brique de Lego qui se distinguerait par son pouvoir de
réagencer autour d’elle d’autres briques de Lego. Berger insiste sur les
E NTREPRISES INTÉGRÉES , ENTREPRISES DISTRIBUÉES 177

changements technologiques, dans le domaine de la communication


notamment, qui ont permis ce fonctionnement et notamment son
extension à l’échelle du monde ; nous verrons au chapitre  V qu’il
découle aussi d’un changement idéologique. La modularité a toutefois
des limites  : les dirigeants ne souhaitent aller là où les salaires sont
les plus bas que si la productivité reste suffisante. Comme le dit un
manager taïwanais cité par Berger : If you pay peanuts, you get monkeys
(payer des cacahuètes n’attire que des singes) [2005, p.  206].
Le centre peut ainsi décider de recomposer sa périphérie, en en
faisant sortir certains segments et en y intégrant de nouvelles briques.
Cette recomposition permanente du périmètre du groupe obéit à une
logique fondamentale, qui est celle de l’âge de la finance, comme
nous allons le détailler au chapitre  V. L’enjeu est en effet de ne
conserver dans la brique centrale que le segment de la production
qui permet de capter le maximum de valeur. Les différentes étapes
du processus de production sont en effet inégalement profitables
ou stratégiques. Conserver la maîtrise de certaines étapes permet de
s’assurer que l’on contrôlera, demain comme hier, l’ensemble de la
chaîne de la production. Cela permet également de capter une grande
partie des profits dégagés par les entreprises à qui l’on délègue une
partie de la production.
Le cas d’Apple en constitue un exemple extrême [Froud et al.,
2014]. L’entreprise ne prend en effet en charge directement que la
conception, le développement logiciel et le design, décrits comme son
« cœur de métier ». Apple délègue en revanche à l’entreprise taïwanaise
Foxconn la totalité des tâches de production, pour bénéficier de
faibles coûts de main-d’œuvre —  principalement dans des usines en
Chine, notamment à Shenzhen. Lorsque ces coûts augmentent, la
marge de Foxconn se réduit, mais pas celle d’Apple  : les contraintes
sont transmises au sous-traitant. Cette maximisation des profits des
actionnaires des entreprises au centre des grands groupes, au détriment
des entreprises en périphérie et de leurs salariés, est typique de l’âge
de la finance.
V / Les capitalistes  :
actionnaires et managers

O n l’a vu au chapitre  IV, le mouvement de désintégration des


grandes entreprises, en particulier de désintégration verticale, est bien
réel depuis plusieurs décennies, mais il ne conduit pas à une généra-
lisation de la situation des districts industriels italiens. Il reste de très
grands groupes pérennes, qui ont un centre et une périphérie et qui
jouent pour l’essentiel le même rôle que les très grandes entreprises
intégrées de l’âge de l’usine. On est donc bien loin d’un retour à
l’âge du commerce, un moment où une PME de deux cents  salariés
d’aujourd’hui aurait fait figure de grande entreprise et où les chaînes
de sous-traitance s’étendaient bien plus souvent jusqu’au travail à
domicile. La désintégration a cependant modifié les rapports de forces
entre entreprises tout comme les possibilités de carrière de bien des
salariés, et elle pose des difficultés nouvelles à l’action syndicale
(voir chapitre  III).
On a vu aussi que ce mouvement de désintégration ne pouvait pas
s’expliquer par un changement d’ensemble dans la demande, allant
dans le sens de biens moins standardisés. Nous allons maintenant
évoquer une autre hypothèse sur l’origine de ce mouvement, selon
laquelle ce qui a d’abord changé, c’est la conception dominante de
ce qu’est une bonne stratégie d’entreprise. Et pour expliquer pourquoi
cette conception dominante évolue, il faut s’intéresser aux rapports
de forces et aux conflits entre ceux qui la définissent  : d’une part
les actionnaires, qui possèdent l’entreprise, d’autre part les managers.
Dans ce chapitre, nous allons donc concentrer notre attention
sur ceux qui décident pour les entreprises —  car ce ne sont pas ces
dernières qui font, de leur propre volonté, évoluer le capitalisme. Bien
sûr, actionnaires et managers ne sont pas non plus les seuls acteurs
qui interviennent dans ses transformations  : nous avons évoqué
aux chapitres  II et  III leurs interactions avec les consommateurs et
180 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

« direction exécutive » (voir plus bas), des


Managers et actionnaires : représentants des actionnaires, ainsi que
qui sont les « capitalistes » ? des administrateurs qui ne sont ni l’un ni
l’autre, choisis (théoriquement) pour leur
Le terme « capitaliste » est trop impré- expertise et leur indépendance.
cis pour permettre de décrire ceux qui, Le conseil d’administration est censé
au sein du capitalisme, occupent des jouer un rôle déterminant pour choisir
positions dominantes. Pour évoquer ces ceux qui vont, quotidiennement, diri-
positions et ceux qui les occupent, il ger l’entreprise. Pour désigner ces der-
faut introduire quelques distinctions très niers, la littérature anglophone parle de
simples. Ces distinctions varient, dans le managers, un terme qui désigne non pas
détail, d’un type d’entreprise à l’autre. tout le personnel d’encadrement, mais
Pour simplifier, nous présentons ici celles seulement les principaux dirigeants des
qui sont pertinentes pour les sociétés entreprises*. Si l’on utilise les appella-
anonymes. tions de fonctions les plus communes au
e
La distinction la plus importante XXI  siècle, il s’agit des P-DG (présidents-
s’opère entre ceux qui possèdent les directeurs généraux), appelés en anglais
entreprises (les actionnaires) et ceux qui CEO (chief executive officers), et de ceux
les dirigent (les managers). Les action- qui les entourent directement pour défi-
naires possèdent une part du capital des nir la stratégie des entreprises et pour la
entreprises. On les appelle également des mettre en œuvre  : directeur de la pro-
investisseurs. En achetant des actions, ils duction, directeur financier, directeur du
mettent à la disposition de l’entreprise marketing, etc. Ces managers, que nous
des sommes d’argent qu’elle peut utiliser, appellerons aussi dirigeants ou dirigeants
par exemple, pour acheter des machines exécutifs, gèrent l’entreprise directement,
ou des locaux. En contrepartie, ils dis- au contraire des actionnaires qui, en
posent d’une part de la propriété de général, y interviennent seulement de
l’entreprise. Cette part leur donne le loin en loin. Ils se rencontrent au sein
droit de récupérer une partie des béné- d’un comité exécutif, sorte de conseil
fices annuels (les « dividendes ») et leur des ministres de l’entreprise, qui se réu-
permet, au moins théoriquement, de par- nit beaucoup plus régulièrement que le
ticiper au processus de décision. conseil d’administration, souvent une fois
Chaque année en effet, les action- par semaine.
naires sont réunis dans une assemblée
générale où ils disposent d’un droit de * Dans ce chapitre, nous parlons de dirigeants
vote proportionnel à leur part de pro- et de managers pour évoquer un groupe
qui a été, jusqu’aux toutes dernières
priété  : celui qui possède un quart du
années, presque exclusivement masculin.
capital a deux fois plus de voix que celui Les femmes étaient plus nombreuses parmi
qui en possède un huitième. Le rôle de les actionnaires, mais pas parmi ceux qui
l’assemblée générale est, notamment, parlaient en leur nom.
de désigner le conseil d’administration.
Ce conseil se réunit en général plusieurs
fois dans l’année — par exemple une fois
par trimestre. Son rôle est de conseil-
ler les dirigeants de l’entreprise et de
contrôler les décisions qu’ils prennent. Sa
composition obéit à des règles qui varient
selon les pays et les époques, mais on y
retrouve en général des membres de la
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 181

les consommatrices, les salariés et les salariées et les organisations


qui les représentent, et nous nous pencherons au chapitre  VIII sur le
rôle de l’État. L’action des capitalistes est cependant décisive pour
expliquer les transformations des entreprises et, plus généralement,
celles du capitalisme.
Et pour comprendre l’action des capitalistes, il faut être attentif
aux différences qui existent entre eux. Les capitalistes n’occupent pas
tous les mêmes positions, ils n’ont pas tous les mêmes intérêts, ils ne
s’appuient pas tous sur les mêmes catégories de pensée ou les mêmes
cadres idéologiques. Pas plus que le salariat, dont nous décrivions
les segmentations internes au chapitre  III, les « capitalistes » ne sont
un groupe dont l’homogénéité serait donnée en nature. Ils peuvent
s’opposer entre eux, ils peuvent aussi se manipuler, parfois nouer des
alliances, que ce soit pour partager le profit des entreprises, pour les
contrôler ou pour imposer leurs vues sur le meilleur fonctionnement
du capitalisme. Il est bien sûr possible que leurs intérêts convergent
et que les différents segments qui constituent la classe dominante
entretiennent une forme de collusion. Mais cette collusion n’est jamais
donnée spontanément  : elle est le fruit de mécanismes dont il faut
rendre compte. Ce chapitre décrit une segmentation majeure au sein
des capitalistes, déterminante pour comprendre les transformations
des entreprises et du capitalisme depuis l’âge de l’usine  : celle qui
distingue les actionnaires et les managers.
En évoquant à chaque fois le cas le plus étudié sur ces questions,
celui des États-Unis, mais aussi des contrepoints dans d’autres pays,
notamment en France, nous allons proposer à la fois une histoire des
relations entre actionnaires et managers et un récit de l’évolution des
conceptions dominantes de l’entreprise chez les managers — on verra
que ces deux éléments sont intimement liés. Cela nous permettra
notamment de mieux comprendre leur préférence, depuis quelques
décennies, pour l’entreprise en réseau (voir chapitre  IV), et ses liens
avec ce que l’on appelle la « financiarisation » de l’économie. Une
nouvelle fois, ces récits feront la part belle aux conflits et mettront
en doute les interprétations plus fonctionnalistes qui sont notamment
très présentes, sur les sujets évoqués ici, dans les travaux relevant
de la gestion.

Des actionnaires aux managers

Au début de l’âge de l’usine, de nouveaux usages de la société


anonyme ont rendu cette forme juridique bien plus fréquente, surtout
aux États-Unis ; ailleurs, d’autres formes de sociétés par actions se
sont aussi largement répandues (voir chapitre  IV). Ces changements
182 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

juridiques ont défini la scène et une partie des règles du jeu pour
un des conflits de pouvoir centraux du XXe  siècle, entre actionnaires
et managers. Il a été pour la première fois mis en évidence par un
juriste et un économiste, Adolf Berle et Gardiner C.  Means, dans
leur livre The Modern Corporation and Private Property [Berle et Means,
1932] qui a tout de suite connu un grand succès [O’Sullivan, 2000].
Berle et Means présentent ce conflit comme aussi structurant pour
le capitalisme que la lutte des classes.
On l’a vu au chapitre  IV, pour Chandler, l’apparition des managers
était une nécessité et quelque chose de positif  : lorsque les action-
naires (les propriétaires de l’entreprise) deviennent trop nombreux
et les enjeux de gestion trop complexes, un groupe de managers
apparaît. Ces professionnels assurent la bonne marche des nouvelles
bureaucraties privées, ce qui, a priori¸ ne peut être que bon pour
leurs actionnaires. Mais Berle et Means affirment qu’actionnaires et
managers ne sont alliés qu’en apparence. Les premiers recherchent le
plus de rentabilité possible, alors que les seconds peuvent décider, par
exemple, d’augmenter leur prestige et leur pouvoir en accroissant la
taille de l’entreprise, même si cela nuit à la rentabilité du capital. Or
Berle et Means pointent le pouvoir récemment acquis par les managers
aux États-Unis. L’émergence des managers est en effet souvent décrite
comme une séparation de la propriété et du contrôle de l’entreprise :
le contrôle des opérations passe aux managers ; c’est un véritable
transfert de pouvoir. Et ce nouveau pouvoir peut leur permettre d’agir
au détriment des actionnaires.

Un transfert progressif du contrôle des entreprises


Les études empiriques récentes confirment que ce transfert de
pouvoir n’a eu lieu aux États-Unis qu’à la fin des années 1920,
peu avant les observations de Berle et Means. C’est seulement à ce
moment-là que la propriété des entreprises s’est trouvée diluée, à force
de déconcentration de l’actionnariat. Auparavant, les actions restaient
rares et chères, guère échangées, et leurs propriétaires étaient souvent
impliqués dans la gestion des entreprises [Lamoreaux, 1985]. Ainsi, le
transfert de contrôle n’est pas une conséquence immédiate et logique
de la naissance de très grandes entreprises ; il a d’ailleurs eu lieu à
des moments différents dans d’autres pays. En fait, la dilution de la
propriété aux États-Unis n’est pas un phénomène extérieur qui aurait
permis la prise de pouvoir des managers, sans qu’ils l’aient souhaité.
Elle apparaît plutôt comme le résultat d’un affrontement conscient
entre ce groupe et celui des actionnaires [O’Sullivan, 2000].
Cette lutte se déroule entre la toute fin du XIXe  siècle et la fin des
années 1920. Dans un premier temps, les politiques états-uniennes de
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 183

concurrence ont provoqué autour de 1900 une spectaculaire vague de


fusions, qui a donné naissance à des entreprises gigantesques. En effet,
la loi Sherman de 1890 (voir chapitre  VIII) condamnait les ententes
sur les prix, mais pas les fusions. Un très grand nombre d’actions ont
changé de main à cette occasion, ce qui était sans précédent, mais la
quasi-totalité sont restées entre les mains d’un petit nombre d’action-
naires. Ces actionnaires, peu nombreux et très informés, intervenaient
très fortement dans la marche des entreprises  : ils n’hésitaient pas à
remettre en cause les décisions des managers si elles réduisaient leurs
dividendes. Le combat qui oppose ces actionnaires aux dirigeants
exécutifs se déroule d’abord au sein de l’entreprise, mais il se déplace
rapidement vers la scène politique et judiciaire. Les managers souhaitent
en effet limiter l’ingérence des actionnaires. Pour cela, ils émettent de
nouvelles actions et diluent ainsi la part de propriété des actionnaires
les plus anciens, tout en manipulant à leur profit les droits de vote qui
sont associés aux nouvelles actions. Plus tard, durant les années 1920,
les juges rendent ces manipulations impossibles, mais ils ne peuvent pas
déposséder les nouveaux actionnaires  : ils confirment par conséquent
la dilution de la propriété des actionnaires les plus anciens. Le marché
des actions se développe, la part de propriété des anciens actionnaires
est diluée, leur pouvoir se réduit ; mais ces dynamiques ne sont pas
le résultat mécanique de la croissance des entreprises. Elles résultent
d’un combat politique, qui voit la victoire des managers sur ceux des
capitalistes, les actionnaires, qui voulaient les contrôler.
Aux États-Unis, cette répartition du pouvoir entre les actionnaires
et les managers, au profit de ces derniers, dure environ cinquante
ans. Jusqu’aux années 1980 en effet, la jurisprudence et les lois états-
uniennes ont dans l’ensemble continué à favoriser les managers face aux
actionnaires, bien que les décisions n’aient pas été prises explicitement
dans ce but. Le juriste Mark  J.  Roe [1994] en fournit une liste dans
un livre titré « Managers forts, propriétaires faibles » (Strong Managers,
Weak Owners). Elles visaient en particulier à limiter le contrôle des
entreprises financières — banques, assurances, fonds d’investissement —
sur les autres entreprises, dans une tradition, continue depuis la fin
du XIXe  siècle et renforcée après la crise de 1929, de méfiance envers
la finance. C’est une tradition qu’on ne retrouve pas en Allemagne ou
au Japon, par exemple, d’où des relations très différentes entre banques
et entreprises. Ainsi, le nombre d’actions d’une même entreprise que
pouvait posséder une compagnie d’assurances était limité. Le régime
fiscal, à partir du New Deal, était très défavorable aux placements finan-
ciers. À partir de 1968, la mise en œuvre d’offres publiques d’achat
(OPA) hostiles a été rendue plus difficile (une OPA hostile est l’achat
par une entreprise d’une autre entreprise, sans que les dirigeants de
la seconde soient d’accord).
184 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Le choix de cette forme serait le


La « forme en M », résultat du calcul rationnel des action-
une forme fonctionnelle ? naires, d’abord, qui auraient mesuré
L’exemple de General Motors qu’ils étaient beaucoup trop nombreux
pour gérer tous ensemble une entreprise
Parmi les choix qu’opèrent les capita- aussi gigantesque, et qui auraient par
listes, l’un des plus visibles concerne la conséquent choisi de confier la gestion
forme que doit adopter l’entreprise  : de l’ensemble à un manager choisi pour
doit-elle être grande ou petite ? plate sa compétence. Dans le cas de General
ou hiérarchisée ? spécialisée ou diversi- Motors, ce manager était Alfred P. Sloan,
fiée ? Ses départements doivent-ils être dirigeant charismatique de l’entreprise
organisés autour de fonctions (ici le pendant trois décennies, de 1923
marketing, là les ressources humaines) à 1956, et par ailleurs militant de la
ou autour de produits (ici l’ensemble formation au management ; il a fini par
des fonctions nécessaires pour produire donner son nom à la business school du
et vendre des voitures, là celles qui MIT. Le talent de Sloan a aussi consisté,
concernent les moulins à café) ? disent les gestionnaires, à se déposséder
Pour toute une tradition en sciences de son pouvoir, puisqu’il aurait compris
de gestion, le choix de telle ou telle que, pour que chaque département de
forme est avant tout un choix fonction- l’entreprise fonctionne de manière opti-
nel  : il dépend d’un calcul d’efficacité. male, il fallait en confier la responsabilité
C’est ainsi que General Motors a long- à des managers eux-mêmes spécialisés et
temps été considéré comme l’exemple autonomes. Ainsi est née (et a régné) la
type de la firme « en M » (comme forme en M, où la planification de long
multidivisional)  : une entreprise où les terme (la stratégie) est définie par la tête
départements sont très autonomes les de l’entreprise et où sa mise en œuvre
uns par rapport aux autres et sont spé- opérationnelle (la tactique) est déléguée
cialisés dans la production de tel ou à des entités autonomes.
tel produit. Cette forme est adoptée, L’examen attentif des archives de
affirme notamment Chandler [1962], General Motors auquel procède le
parce qu’elle est plus efficace. sociologue Robert Freeland [2000]

Du fait de ces règles du jeu, un actionnaire qui était mécontent de


la marche d’une entreprise avait surtout intérêt à revendre ses actions
et à investir ailleurs : il avait très peu de chances de pouvoir modifier
l’orientation choisie par les managers. Il était donc rare de rencontrer
un actionnaire à la fois important, attaché à sa participation dans
une entreprise et susceptible de contredire le management. Et si l’un
d’eux voulait s’imposer de l’extérieur, racheter une entreprise contre
la volonté de son management, il était contré par la loi anti-OPA.
Tout cela a bien changé, on le verra, depuis les années 1980 —  à la
suite, entre autres, d’utilisations politiques de l’ouvrage de Roe, qui
avait été écrit en défense des actionnaires.
La dispersion du capital a eu lieu bien plus tard dans d’autres
pays, comme la France et le Royaume-Uni, où les grandes familles
d’actionnaires, en particulier, ont conservé plus longtemps leur mot
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 185

lui permet de raconter une histoire contraire, poreuse ? Pour limiter le


très différente. En réalité, ce n’est pas pouvoir de Sloan, DuPont et JP Morgan
Sloan qui met en place la forme en M défendent l’idée selon laquelle la tête
à General Motors, puisque ce n’est de l’entreprise ne doit pas intervenir
qu’après qu’il a quitté la direction de dans le fonctionnement des départe-
l’entreprise, à la fin des années 1950, ments. Sloan et son équipe s’attachent
qu’elle est effectivement adoptée. au contraire à maintenir des contacts
Et cette adoption tardive n’était pas fréquents  : ils sont persuadés d’être
nécessairement une bonne idée pour plus compétents que les chefs de
l’entreprise, qui a paru à ce moment département pour en optimiser le fonc-
perdre en efficacité. tionnement ; et ils utilisent leur exper-
Au sein de General Motors, le choix tise et les remontées du terrain pour
de telle ou telle forme organisation- décider de leurs plans de long terme.
nelle n’était pas le résultat d’un calcul Le choix entre ces deux options fait
rationnel réalisé par des actionnaires l’objet de conflits constants entre les
et des managers soucieux d’optimiser deux camps, dont l’issue peut fluctuer
l’efficacité de l’entreprise et de coopé- —  selon la conjoncture économique
rer. Il résultait au contraire de conflits notamment  — mais qui se terminent
profonds, souvent violents. Ces conflits souvent par une victoire de Sloan.
opposaient d’abord Sloan aux deux C’est donc lorsqu’il quitte la direction
principaux actionnaires, JP  Morgan et de l’entreprise, en 1958, qu’une forme
DuPont de Nemours, coalisés pour lui en M plus canonique est effectivement
opposer un contrepoids et pour l’obli- adoptée  : la planification est plus net-
ger notamment à adopter la forme tement séparée des opérations quoti-
en  M, ce que Sloan a toujours refusé. diennes. Cette séparation n’atténue pas
L’un des enjeux de cette lutte portait les conflits entre les différentes entités
sur un point décisif pour la mise en qui composent l’entreprise, bien au
œuvre d’une forme en M canonique  : contraire  : elle les multiplie. Selon
la séparation entre la tête de l’entre- Freeland, c’est cette prolifération des
prise et les départements qui la com- conflits qui cause le déclin industriel
posent doit-elle être étanche ou, au de General Motors.

à dire sur la stratégie des entreprises. Cette différence ne vient pas


du fait que les entreprises états-uniennes auraient été les plus grandes
ou les plus modernes  : ainsi, encore en 1913, elles avaient une
capitalisation boursière moins élevée que celle de bien des entreprises
britanniques, allemandes et japonaises [Rajan et Zingales, 2003]. Ce
qui fait la trajectoire là encore exceptionnelle des États-Unis, c’est
une spécificité politique. Dans ce pays, il existe — nous y reviendrons
aux chapitres  VI et  VIII  — une série de lois sur la concurrence, puis
sur les marchés financiers, dont l’objectif ostensible est de protéger
les « petits » contre les « gros », en défendant l’industrie contre la
finance, les entreprises locales contre celles venues de l’extérieur, etc.
De manière pour l’essentiel non intentionnelle, ces politiques ont
créé une possibilité pour les managers de gagner plus de pouvoir,
plus tôt qu’ailleurs.
186 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

ceux qui investissent dans les premières


Trouver des actionnaires, grandes entreprises industrielles font
une évidence ? partie d’un petit groupe élitaire où
L’exemple des entreprises se côtoient dirigeants économiques et
brésiliennes hommes politiques. Ces derniers garan-
tissent que les droits de propriété ne
Le capitalisme suppose qu’existent seront pas remis en cause, et les liens
des acteurs prêts à investir leur capi- interpersonnels au sein des élites éco-
tal dans l’espoir d’en retirer du profit  : nomiques permettent aux entreprises
des actionnaires potentiels, en somme. d’obtenir plus facilement des prêts, ce
Mais, en réalité, leur existence est qui limite le risque de faillite, donc de
loin d’aller de soi. Le conflit qui les pertes pour les actionnaires. Ces garan-
oppose aux managers n’est que l’un ties, cependant, ont leurs limites : elles
des obstacles qui peuvent les décou- interdisent en particulier aux entreprises
rager  : comment être sûr, pour un de faire appel à de petits investisseurs,
actionnaire, que son investissement ne qui ne disposent pas des mêmes liens
sera pas perdu ou qu’il sera correcte- interpersonnels et qui, par conséquent,
ment utilisé ? Plus généralement, une craignent d’être spoliés par les gros
importante littérature, au confluent actionnaires, plus anciens et mieux
du droit, de la science politique et de protégés.
l’économie, s’est attachée à montrer à Dans la dernière décennie du XIXe siècle,
quelles conditions l’investissement des cependant, les entreprises brésiliennes
actionnaires peut être encouragé, ou font massivement appel aux petits épar-
au contraire freiné : comment s’assurer gnants, et ceux-ci répondent à l’appel.
que les droits de propriété dont ils dis- C’est que, entre-temps, ils ont obtenu
posent aujourd’hui seront bien respectés de nouvelles garanties. Certaines se
demain ? Comment être certain que les trouvent dans de nouvelles lois, comme
plus gros actionnaires n’utiliseront pas celles qui font obligation aux entre-
le pouvoir dont ils disposent pour récu- prises de publier des comptes ou qui
pérer l’essentiel des revenus de l’entre- permettent aux actionnaires d’attaquer
prise qu’ils possèdent, et mettre ainsi en en justice les dirigeants dont les déci-
danger sa survie ? D’un pays à l’autre, sions leur auraient fait perdre de l’argent.
les réponses concrètement apportées Mais ces garanties sont surtout appor-
à ces questions ont considérablement tées par les entreprises elles-mêmes,
varié. Les sciences sociales soulignent à dans les statuts qu’elles adoptent  : cer-
cette occasion l’importance des règles taines, par exemple, introduisent un
juridiques (des droits de propriété, principe de  non-proportionnalité entre
par exemple, ou encore du système la part de propriété et l’importance des
judiciaire) pour garantir les droits des droits de vote, à l’avantage des petits
actionnaires et les inciter ainsi à investir. actionnaires. Ce sont les entreprises qui
Si ces règles juridiques jouent incon- adoptent ces mesures qui attirent le
testablement un rôle, d’autres dispo- plus de petits actionnaires, tandis que
sitifs peuvent cependant rassurer les les autres ne bénéficient pas de leurs
actionnaires, comme le montre le cas apports en capital. C’est ainsi que, à la
brésilien [Musacchio, 2008]. Jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, la
fin du XIXe  siècle, les actionnaires des propriété des entreprises brésiliennes est
entreprises brésiliennes disposent de très dispersée, et les marchés financiers
garanties assez faibles, fondées seu- bien plus développés qu’ils ne le sont
lement sur des liens interpersonnels  : aujourd’hui.
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 187

Au Royaume-Uni, où les tailles et actionnariats des entreprises étaient


assez similaires à ceux des États-Unis à la fin du XIXe siècle, les lois sur la
concurrence sont en revanche très différentes ; elles tolèrent notamment
les ententes sur les prix jusqu’à l’après-Seconde Guerre mondiale. De
ce fait, même s’il y a des fusions au début du XXe  siècle, puis dans les
années 1920, les plus grandes entreprises britanniques ne croissent pas
autant que leurs homologues états-uniennes. Leurs dirigeants préfèrent
nouer entre elles des ententes permettant de contrôler l’évolution des
prix et de réguler les quantités produites. À la tête de ces entreprises,
les familles qui les possèdent continuent de jouer un rôle déterminant
jusqu’au milieu des années  1950  : en 1948, 60 % des deux cents plus
grandes entreprises ont, dans leur conseil d’administration, au moins
un représentant de la famille qui en est actionnaire principal. Dans la
plupart des grandes entreprises, la part de propriété possédée par les
familles est suffisante pour qu’elles puissent s’opposer à toute tentative
de prise de contrôle qu’elles n’approuveraient pas.
En revanche, en 1948 d’abord, puis en 1956, le Parlement britan-
nique adopte de nouvelles lois pour lutter contre les ententes sur les
prix. Les entreprises doivent dès lors renoncer à ce moyen de limiter la
concurrence et elles s’engagent dans une série de fusions-acquisitions.
C’est à ce moment, autour de 1960, que les vieilles familles indus-
trielles cèdent leurs actions à des « investisseurs institutionnels »,
des entreprises spécialisées dans l’achat de parts d’autres entreprises,
sur lesquelles nous reviendrons plus bas. Dans un premier temps,
des managers prennent le pouvoir dans les entreprises britanniques.
Mais, faute de lois qui auraient limité l’intervention des investisseurs
institutionnels dans leur gestion, ce sont ces nouveaux actionnaires
qui, rapidement, prennent le dessus [Cheffins, 2004].
On ne peut donc pas dire que les managers auraient gagné partout
du pouvoir, au début de l’âge de l’usine, simplement parce qu’ils
disposent de compétences nouvelles et nécessaires, ou parce que
leur déléguer la gestion améliorerait les performances de l’entreprise.
En revanche, cette nouvelle profession revendique bien des compé-
tences particulières, en matière de stratégie. Les managers affirment
qu’ils savent mieux que tout le monde, et notamment mieux que
les actionnaires, ce qui est bon pour l’entreprise. Ils font aussi valoir
que, au contraire des actionnaires, ils ne privent pas l’entreprise des
moyens de se développer  : comme ils sont salariés, ils n’ont pas
besoin, pour se rémunérer, de récupérer une partie des profits dégagés
par l’entreprise et sont donc plus enclins à les réinvestir (à utiliser
ces profits pour acheter de nouvelles machines ou des bâtiments, par
exemple). Par conséquent, ils veulent pouvoir décider de la taille de
l’entreprise, de sa forme organisationnelle (plus ou moins intégrée
ou distribuée), de son mode de croissance (construire des usines ou
188 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

racheter des entreprises déjà existantes) et de son degré de diversi-


fication (se concentrer sur un produit, développer une gamme de
produits proches ou au contraire sans aucun lien entre eux).

Les managers aux États-Unis : des ingénieurs aux marketers


Dans le cas des États-Unis, le sociologue Neil Fligstein [1990] a
proposé un récit du XXe  siècle qui présente les changements dans les
décisions prises par la majorité des grandes entreprises en matière de
choix organisationnels (quelle forme l’entreprise doit-elle adopter ?) et
stratégiques (quelle direction doit-elle suivre ?). Il appelle les principes
qui gouvernent ces décisions les « conceptions de contrôle » des
managers. Les idées générales sur ce qui était bon ou pas en termes
d’orientations stratégiques et de formes organisationnelles des entre-
prises ont en effet beaucoup changé.
Pour Fligstein, contrairement à ce que propose une partie de la
littérature gestionnaire, on ne peut pas partir de l’hypothèse que la
forme organisationnelle la plus efficace à chaque période s’impose. Il
explique plutôt les changements de choix majoritaires par l’identité
des détenteurs du pouvoir de décision, c’est-à-dire à la fois par le
combat entre actionnaires et managers et par l’évolution du profil
de ces derniers. Ce qui explique l’histoire des entreprises, ce n’est
donc pas la recherche de l’efficacité, mais les conflits et les rapports
de pouvoir. Dans son récit, les acteurs adoptent des conceptions  de
contrôle particulières du fait des postes qu’ils tiennent en début de
carrière. Acteurs et conceptions de contrôle sont en concurrence
pour le pouvoir. L’issue de cette lutte est déterminée par les crises
économiques, qui peuvent affaiblir brutalement des entreprises et des
conceptions dominantes, et qui apparaissent  dans le récit comme
un facteur externe, et par l’action de l’État, principalement par le
biais des politiques de concurrence (lois antitrust et décisions de la
Cour suprême). Les acteurs de la lutte ont les moyens d’influencer
ce second ensemble de circonstances.
L’histoire que raconte Fligstein a une préhistoire, de 1880 à 1920,
avant la prise de pouvoir des managers. Selon lui, le but des dirigeants
d’entreprise est alors de racheter ou de détruire leurs concurrents,
mais cela ne produit pas une conception de contrôle dominante  :
les formes organisationnelles, notamment, sont très variées (diffé-
rents types d’ententes, d’entreprises en réseau contrôlées par des
holdings,  etc.), et aucune n’est généralement reconnue comme la
meilleure. Mais la mise en place progressive des lois sur la concurrence
vient réduire la gamme des stratégies autorisées. On garde souvent, de
ces lois antitrust, le souvenir des décisions de démantèlement de très
grandes entreprises : la Standard Oil de John D. Rockefeller doit ainsi
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 189

donner naissance en 1914 à trente-quatre  sociétés différentes. Mais,


comme on l’a vu plus haut, en réalité, la fusion horizontale (entre
entreprises concurrentes, de même taille et de spécialités proches)
restait souvent la meilleure option, d’un point de vue juridique. La
vague de fusions de 1900, notamment, a favorisé la naissance de
très grandes entreprises, dont l’organisation était moins distribuée,
la production, au départ, assez spécialisée, et où, comme on l’a vu,
les managers ont fini par s’imposer.
Dans l’entre-deux-guerres, Fligstein décrit le triomphe d’une
conception de contrôle centrée sur la production, portée par des
managers qui ont débuté comme ingénieurs. Ceux-ci réorganisent les
très grandes entreprises nées des fusions. Alors que leur intégration
s’était plutôt faite pour des raisons juridiques et financières, le mot
d’ordre est dorénavant d’en faire des lieux de production ration-
nelle. Cela passe par une intégration verticale  : l’entreprise grandit
en rachetant non plus ses concurrents, mais ses fournisseurs et ses
clients. L’idéal est de fabriquer entièrement le produit dans une
même société, plutôt que d’acheter des pièces détachées. L’entreprise
intégrée qui en résulte est organisée, en interne, par grandes fonctions
(production, vente,  etc.). Il s’agit d’un type d’entreprise qui fournit
des produits assez standardisés pour un marché de masse  : la Ford  T
est un emblème de ce type de produits. Du fait que la plupart des
entreprises adoptent cette conception de contrôle, des oligopoles
tendent à apparaître  : quelques très grandes entreprises dominent
l’offre de chaque grand type de produit, comme l’automobile. Cela
n’est possible que parce que la Cour suprême a décidé que disposer
d’une part de marché très importante n’était pas, en soi, un problème
vis-à-vis de la libre concurrence.
Ces très grandes entreprises résistent toutefois mal à la crise
économique des années 1930. Les porteurs d’une autre conception
de contrôle, que Fligstein associe à des débuts dans la vente ou
le marketing, peuvent dès lors prendre argument des échecs de
leurs prédécesseurs pour s’imposer à la tête des entreprises. Pour
ces nouveaux managers, la meilleure stratégie concurrentielle ne
repose plus sur une production de masse et entièrement intégrée au
sein d’une même entreprise, mais sur la différenciation des produits
et l’effort porté sur le marketing et la distribution. Cette conception
s’accommode bien des politiques de concurrence menées à partir
de l’administration Roosevelt, qui sont moins tolérantes envers
les oligopoles. En particulier, la loi Celler-Kefauver de 1950 rend
illégales les fusions horizontales, mais aussi verticales. Dès lors, si des
managers veulent faire grandir leur entreprise, ils doivent la diver-
sifier. C’est incompatible avec la conception de contrôle  précédente,
mais compatible avec l’accent mis sur le marketing.
190 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Les très grandes entreprises états-uniennes, jusqu’aux années  1970,


sont donc bien plus souvent qu’auparavant dirigées par d’anciens
commerciaux et diversifiées en termes de produits, voire « conglomé-
rales » (leurs produits n’ont aucun lien entre eux). Dans les années 1970,
moins du quart des cinq cents plus grandes entreprises états-uniennes
(selon le classement du magazine Fortune) sont concentrées dans une
seule industrie —  l’« industrie » étant pourtant ici une catégorie très
large, décrivant par exemple la chimie. Ces entreprises n’ont plus un
organigramme découpé en grandes fonctions, mais en produits  : un
département séparé s’occupe de sa production aussi bien que de sa
vente. C’est la « forme en M ». Durant plusieurs décennies, la forme
« conglomérale » fonctionne comme ce que les sociologues appellent
une institution, c’est-à-dire qu’elle est considérée comme acquise,
évidente. Elle constitue une norme sociale, parmi les managers, en
termes de stratégie pertinente. Fligstein montre d’ailleurs qu’elle s’est
répandue surtout par imitation  : on observe un concurrent qui s’est
diversifié vers d’autres industries et on finit par faire la même chose.

Les managers en France : des carrières moins changeantes


Pour la France, il n’existe pas de récit aussi ambitieux que celui de
Fligstein. En particulier, la recherche en sciences sociales a peu traité
la question des rapports de forces entre actionnaires et  managers,
parce qu’elle est souvent partie du principe que le pays n’aurait jamais
connu un développement important des marchés financiers  ou des
grandes entreprises intégrées non contrôlées par  l’État —  ce qui est
faux, comme nous l’expliquons aux chapitres  IV et  VI.
Il est également plus difficile qu’aux États-Unis de mener des
recherches sur la concentration de l’actionnariat parce que, jusqu’à
la fin des années 1960, les données sur les principaux actionnaires
des plus grandes entreprises n’étaient nulle part publiées de manière
centralisée [Morin, 1974]. Ce relatif manque de sources indique
en lui-même que les questions de concentration de l’actionnariat
ont rarement été politisées, contrairement à ce qui s’est passé aux
États-Unis. Il y a certes eu des campagnes dénonçant le pouvoir écono-
mique des « deux cents actionnaires » (principaux) de la Banque de
France, alors privée, les « deux cents familles » [Dard, 2012], jusqu’à
la Seconde Guerre mondiale. Mais ni les discours passés ni les travaux
historiques ne permettent de savoir quand et dans quelle mesure le
pouvoir des actionnaires a été, en France, transféré aux managers.
On sait seulement que ce transfert a sans doute été plus limité
dans les entreprises familiales. Or, au début des années 1970, les
deux cents plus grandes entreprises françaises, pour autant qu’on
puisse reconstituer leur actionnariat, sont encore majoritairement la
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 191

L’art du cumul des patrons notables

Après avoir exercé comme ingénieur du corps des Ponts et Chaussées et travaillé
dans les chemins de fer (aux Chemins de fer de la ceinture de Paris, puis aux
Chemins de fer de l’Ouest), Gabriel Cordier devient en 1902, à 37 ans, président de
l’Énergie électrique du littoral méditerranéen (EELM), qu’il dirige jusqu’à sa mort en
1934 [Joly, 2013]. En 1918, sans abandonner son rôle à l’EELM, il devient président
de la Compagnie des produits métallurgiques Alais, Froges  &  Camargue, ancêtre
de Pechiney, et en 1925 de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et
à la Méditerranée —  trois présidences auxquelles viennent s’ajouter des mandats
d’administrateur à Suez, à l’Union d’électricité, au Crédit national, aux assurances
La Nationale, et un siège de régent de la Banque de France (un statut similaire à
celui d’administrateur). À tous ces mandats viennent se greffer un investissement
syndical (il préside l’Union des syndicats d’électricité en 1916 et la puissante Union
des industries métallurgiques et minières — UIMM — de 1920 à 1925) et une pré-
sence dans différentes commissions mises en place par l’administration. Il siège ainsi
au Comité permanent de l’électricité et à la Commission des distributions d’énergie.

propriété de familles françaises  : c’est le cas pour 50 % d’entre elles,


contre 28 % dont l’actionnariat est dominé par des actionnaires
étrangers, 18 % par des banques ou par des entreprises industrielles
et 4 % par l’État [Morin, 1974]. Certaines de ces familles actionnaires
sont parvenues, notamment dans le secteur de la distribution, à
conserver un contrôle sur le choix des managers. Toutefois, il n’est
pas évident que ces managers d’entreprises familiales appliquent des
conceptions de contrôle très particulières (voir chapitre  VII). En effet,
ils sont de plus en plus souvent choisis en dehors des familles action-
naires, et leurs trajectoires ne diffèrent pas tellement de celles des
autres patrons, sinon par la fréquentation d’écoles de commerce ou
d’ingénieurs moins prestigieuses.
En effet, si l’on ne sait pas dater et expliquer le transfert de
pouvoir des actionnaires aux managers, on connaît en revanche assez
bien les profils de carrière des managers des entreprises françaises
à l’âge de l’usine [Joly, 2013]. On peut en retenir deux points
principaux  : premièrement, la présence de managers, et plus encore
de membres de conseils d’administration, issus de la fonction publique.
Deuxièmement, l’absence de changements majeurs de profil au cours
de l’âge de l’usine, contrairement à ce que Fligstein a mis au jour
pour les États-Unis.
Comme dans les autres pays, la figure du dirigeant d’entreprise
spécialisé dans cette fonction n’a émergé en France que progressi-
vement. Jusqu’au dernier tiers du XIXe  siècle, certains sont en même
temps hauts fonctionnaires ou professeurs d’université. Ces situations
192 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

dans l’administration et l’immense


Les polytechniciens : majorité des deux autres tiers occupent,
politiques ou techniciens ? dans des entreprises privées, des posi-
tions de cadres dirigeants. À la tête de
À partir des années 1920, les entre- certaines entreprises comme Pechiney
prises industrielles françaises sont diri- ou Usinor, les membres du corps se
gées, dans leur très grande majorité, succèdent.
par des ingénieurs. Cette domination, Jusqu’à la Seconde Guerre mon-
explique l’historien Hervé Joly [2013], ne diale, les carrières administratives de ces
s’explique pas par leur expertise tech- ingénieurs, qui ont pourtant passé un
nique. Beaucoup de ces ingénieurs sont concours de fonctionnaire, sont le plus
en effet issus de l’École polytechnique : souvent brèves. Ainsi, Raoul de Vitry n’a
une école où la formation, très géné- que 33 ans et quelques années d’expé-
raliste, est scientifique beaucoup plus rience dans les services minéralogiques
que technique. Leur arrivée à la tête des de l’État quand il est recruté, en 1928,
entreprises est plutôt le résultat d’une chez AFC (un des ancêtres de Pechiney).
stratégie politique, mise en œuvre en Maurice Borgeaud n’a que 29 ans quand
particulier par certains corps, comme Nord-Est (un des ancêtres d’Usinor)
le corps des Mines. Un « corps » est un l’embauche en 1938. Ils ne sont pas
groupe de hauts fonctionnaires issus recrutés pour faire de l’ingénierie : après
d’une même école (ici, l’École des mines, un stage d’observation d’un ou deux ans
formation suivie après Polytechnique) qui leur permet de découvrir l’entreprise,
et recrutés dans les mêmes fonctions, ses métiers et ses sites de production, ils
à qui sont réservés des postes au sein sont intégrés à la direction parisienne,
de l’administration d’État et qui s’orga- dont ils sont appelés, après quelques
nisent collectivement pour promouvoir années, à prendre la tête.
les carrières des membres du groupe. Moins systématiques et moins effi-
En 1960, sept des plus grandes caces, les stratégies des autres corps
entreprises industrielles françaises ont d’ingénieurs d’État issus de Polytechnique
ainsi un P-DG issu du corps des Mines, (Ponts et Chaussées, Génie maritime,
et d’autres membres du corps siègent Poudres) sont similaires et contribuent à
dans leurs comités exécutifs. Sur la cen- la domination des polytechniciens parmi
taine de membres du corps âgés de 45 les managers des entreprises industrielles
à 70  ans en 1960, un tiers travaillent en France.

de cumul de fonctions salariées se raréfient ensuite  : le management


se professionnalise. En revanche, il reste fréquent de cumuler une
position de P-DG avec un mandat d’élu local, des postes dans des
commissions administratives ou des syndicats patronaux, et plus
encore des sièges dans les conseils d’administration d’autres entre-
prises. On a d’ailleurs vu au chapitre  IV que, en France comme dans
bien d’autres pays, ces cumuls de sièges étaient parfois la base du
fonctionnement de groupes d’entreprises, juridiquement indépen-
dantes mais partageant une même stratégie.
Ces patrons qui cumulent les positions d’administrateurs présentent
souvent un profil de carrière particulier  : il s’agit de « pantoufleurs ».
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 193

En France, on parle de « pantouflage », depuis le début de l’âge de


l’usine [Charle, 1987], pour désigner la carrière d’hommes qui ont
travaillé de quelques années à une grosse décennie dans la haute
fonction publique, avant de rejoindre la direction d’une entreprise. Les
managers passés par l’administration sont aussi présents dans d’autres
pays, par exemple au Royaume-Uni ou au Japon [Maclean et al., 2006 ;
Colignon et Usui, 2003], mais pratiquement pas aux États-Unis. En
France, on les retrouve en particulier au centre du capitalisme : dans
les entreprises parisiennes, celles dont le capital est le plus élevé, dans
le secteur financier,  etc. [François et Lemercier, 2014].
Ces pantoufleurs sont notamment recherchés pour faire bénéficier
les entreprises de leur réseau de relations et pour leur connaissance
de l’État. Par exemple, d’anciens conseillers d’État sont choisis
dans les secteurs dont l’activité relève de la concession de service
public, comme les chemins de fer, les houillères ou les compa-
gnies d’électricité. Or une des fonctions du Conseil d’État est
précisément de vérifier le contenu des contrats de concession. Plus
généralement, leur connaissance des rouages de l’administration est
précieuse pour l’entreprise qui les emploie, tout comme leur réseau
d’interconnaissance, qui peut faciliter certaines démarches.
La présence des pantoufleurs dans les conseils d’administration est
permanente depuis le début de l’âge de l’usine [François et Lemercier,
2014]. Plus généralement, ce qui est frappant dans l’histoire des
managers français, c’est qu’on n’y retrouve pas les changements
réguliers décrits par Fligstein. Ainsi, c’est tout au long de l’âge de
l’usine qu’on trouve en France un plus haut niveau d’études qu’aux
États-Unis  : les managers ont toujours étudié après le baccalauréat,
notamment dans les grandes écoles. Cela n’implique pas que ces
grandes écoles auraient toujours inculqué une même conception de
contrôle. En effet, l’enseignement, en particulier celui de l’économie
et de la gestion, y a radicalement changé au cours du XXe  siècle
—  puis, plus encore, lors du passage à l’âge de la finance [Kolopp,
2013 ; Gervais, 2019].
En outre, alors que Fligstein accorde un grand poids dans son
analyse au premier poste tenu en entreprise (dans la production,
la vente ou la finance), celui-ci est plus difficile à caractériser pour
la France. En effet, pour bien des dirigeants, le premier poste est
déjà placé au sommet de l’organigramme  : soit ils débutent comme
directeur général, soit ils travaillent à proximité immédiate du P-DG,
par exemple comme secrétaire du conseil d’administration. Ainsi,
alors qu’Hervé Joly [2013] a travaillé sur le groupe qui ressemble le
plus, en France, aux managers anciens ingénieurs de Fligstein —  les
dirigeants de vingt et une très grandes entreprises industrielles privées
entre 1914 et  1966  —, il ne trouve qu’une moitié de P-DG qui ont
194 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

été précédemment salariés de l’entreprise qu’ils dirigent. On ne peut


donc pas attribuer à ces dirigeants des conceptions de contrôle diffé-
rentes selon leur spécialisation initiale, parce que, le plus souvent,
cette spécialisation n’existe pas.
On trouve donc, en France, une différenciation pérenne des profils
entre types de grandes entreprises, plutôt que des changements impor-
tants dans le temps, comme ceux discutés par Fligstein.

Des managers aux actionnaires : la valeur actionnariale

L’âge d’or de la conception de contrôle des ingénieurs, dans la


grande usine fordiste, que les approches fonctionnalistes présen-
taient comme un produit nécessaire de la modernité, a donc été
requalifié par la recherche en sciences sociales, depuis trente ans,
comme un équilibre précaire et provisoire —  atteint tard, surtout
hors des États-Unis, et vite remis en cause. Une des raisons du
développement de ces recherches est bien sûr le fait que toute
personne vivant à l’âge de la finance sait que cette conception de
contrôle est maintenant démodée. Nous l’avons vu en évoquant
aux chapitres  III et  IV la déstabilisation des marchés internes du
travail, puis du modèle de l’entreprise intégrée. Du point de vue de
la lutte entre managers et actionnaires, ces évolutions sont associées
à un tournant au profit de ces derniers. Leur point commun est le
triomphe de la « valeur actionnariale » — un des indicateurs les plus
nets du passage à l’âge de la finance  —, que nous allons décrire
et tenter d’expliquer.

La conception de contrôle financière


On parle souvent, au début du XXIe  siècle, de « financiarisation »
pour dire de manière générale qu’entreprises, États, salariés, etc. sont
de plus en plus soumis à des acteurs financiers et aux logiques qu’ils
portent et imposent [Van der Zwan, 2014]. Nous allons ici parler,
plus spécifiquement, de financiarisation des entreprises, en nous
appuyant une fois encore sur les conceptions de contrôle définies
par Fligstein [1990]. Le principal symptôme de l’adoption de la
conception de contrôle financière est la recherche d’un objectif en
théorie unique : la création de valeur pour l’actionnaire, ou « valeur
actionnariale ».
Aux États-Unis, cette réorientation stratégique, bien étudiée empiri-
quement, a été très nette. Les années 1960 avaient été considérées,
sur le moment, comme très favorables aux investissements en
actions. Durant cette décennie, leur rentabilité était de plus de 6 %
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 195

par an (ce taux tient compte à la fois du cumul des distributions


de dividendes et des plus-values, c’est-à-dire de l’argent gagné en
revendant des actions). Or, dans les années 1980, cette rentabilité
s’élève à près de 12 % et, dans les années 1990, à plus de 15 %. Les
actions ne sont pas devenues plus rentables parce que les entreprises
produisent alors plus ou mieux, mais parce que le partage de la
valeur qu’elles créent se fait plus nettement au profit des action-
naires. Non seulement les entreprises offrent plus de dividendes,
mais elles s’organisent aussi et surtout pour augmenter la valeur de
leurs actions, afin que les actionnaires puissent faire plus de profits
lors de leur vente. Ainsi, en 2008, lorsque la situation financière des
entreprises devient difficile, la part du résultat net consacrée aux
dividendes ou aux rachats d’actions —  qui permettent de soutenir
les cours des actions en Bourse, donc de favoriser les plus-values  —
est multipliée par cinq. Même et surtout en situation de crise, des
efforts considérables sont consentis pour la défense des intérêts des
actionnaires [Lazonick, 2013].
Ce partage des richesses créées par les entreprises est un des
symptômes les plus nets de la transformation des rapports de forces
en leur sein. Fligstein [1990 ; 2001a], observant les nouveaux choix des
années 1980, y voit l’effet d’un nouveau changement de conception
de ce que doit être le périmètre des entreprises  : une conception
financière a succédé à celle, inspirée du marketing, qui avait conduit
notamment à la construction de conglomérats.

La désintégration des conglomérats


Cette nouvelle conception de contrôle financière conduit, aux
États-Unis, à la fin très rapide des conglomérats. Dès lors que ces
conglomérats sont dévalorisés sur les marchés financiers, ils doivent
se recentrer sur ce que leurs dirigeants désignent comme leur
« compétence centrale », c’est-à-dire sur le produit sur lequel ils sont
les plus efficaces ou auquel ils sont le plus identifiés, et vendre les
parties de l’entreprise dédiées à d’autres produits. C’est ce qui se
passe, en très peu d’années, aux États-Unis  : en 1980, l’entreprise
industrielle médiane intervenait dans trois secteurs différents ; quinze
ans plus tard, elle n’intervient plus que dans un seul secteur [Davis,
2009, p.  85]. Au cours des années 1980, la diversification des plus
grandes entreprises états-uniennes cotées est réduite du tiers, voire
de la moitié, selon la finesse de découpage des secteurs que l’on
adopte pour la mesurer.
Cette désintégration a notamment pris la forme d’une vague d’offres
publiques d’achat (OPA) hostiles sur les firmes les plus diversifiées.
Une OPA hostile est l’achat par une entreprise d’une autre entreprise,
196 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Croissance et disparition d’un conglomérat alimentaire

Beatrice Foods est fondée en 1894 dans le Nebraska et vend à l’origine des pro-
duits de la ferme : des œufs, du lait, du beurre. À partir des années 1950, elle se
diversifie, d’abord dans l’alimentaire (elle contrôle, entre autres marques, la Choy
Chinese Foods et Tropicana), puis dans les caravanes (Airstream Travel Trailer),
les équipements de plomberie (Culligan Plumbing Equipment), le matériel hifi
(Harman Kardon Stereo Equipment), la bagagerie (Samsonite) et bien d’autres
secteurs. En 1986, l’entreprise est rachetée par le fonds d’investissement KKR,
qui effectue une « vente par appartements »  : chaque branche est séparée
des  autres  et revendue séparément. En 1990, Beatrice Foods a cessé d’exister.

sans l’accord des dirigeants de la seconde. Dans les années  1980, les
entreprises acheteuses revendent ensuite la plus grande partie des
entreprises achetées, afin de les spécialiser. Ces acheteurs n’ont pas
besoin d’un capital très élevé  : ils s’endettent pour acheter, en
prévoyant de rembourser après avoir revendu. Dans les années 1980,
pas moins de 30 % des cinq cents plus grandes entreprises du
classement de Fortune qui étaient très diversifiées ont ainsi fait l’objet
d’une tentative d’OPA [Davis et al., 1994]. Fligstein [2001a] montre
également que les entreprises qui se sont fait racheter dans les
années  1980 n’étaient pas systématiquement celles qui avaient les
plus mauvais résultats comptables. C’est plutôt la nouvelle conception
de contrôle qui a désigné comme cibles celles dont le périmètre ne
paraissait plus optimal. Dès lors que tant de conglomérats font l’objet
d’OPA, les managers, dans d’autres très grandes entreprises, font le
choix d’une spécialisation préventive pour ne pas subir le même sort.
Alors même que, peu de temps avant, le conglomérat apparaissait
comme la forme la plus évidemment adaptée aux besoins du capitalisme,
c’est désormais l’inverse. La norme sociale parmi les managers a bruta-
lement changé. En outre, la désintégration ne se limite pas au déman-
tèlement des conglomérats. Les anciennes très grandes entreprises font
aussi l’objet d’une désintégration verticale : elles externalisent certains
services et certaines phases de production, comme dans le cas d’Apple
et des entreprises pharmaceutiques. Le passage à la valeur actionnariale
est ainsi un des facteurs majeurs de la faveur nouvelle pour les formes
d’entreprises en réseau (voir chapitre  IV). La fin de la diversification ne
signifie pas pour autant que les très grandes entreprises disparaissent :
elles sont simplement plus spécialisées qu’elles ne l’étaient auparavant.
La nouvelle norme de la « compétence centrale » donne aussi naissance,
par fusions d’entreprises similaires, à de nouveaux géants  : il n’y a
jamais eu, depuis 1900, autant de fusions aux États-Unis que dans les
années  1980 [Fligstein, 2001a].
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 197

pour les actionnaires. Ces analystes


Théorie du portefeuille utilisent cette théorie pour pointer des
et passage à l’âge de la finance inconvénients des conglomérats pour
leurs actionnaires. Plus précisément, ils
La construction des conglomérats était affirment que l’entreprise centrale qui
légitimée par une théorie économique : possède les différentes composantes du
la « théorie moderne du portefeuille », conglomérat, la holding, vaut moins que
développée par Harry Markowitz la somme de ce qu’elle possède. Les
[1952]. Selon cette théorie, un investis- analystes attribuent une « décote » à ses
seur, lorsqu’il se demande par exemple actions : ils les valorisent moins et, dès
quelles actions il va acheter, ne doit lors, elles intéressent moins les action-
pas chercher à simplement maximiser naires. Pourquoi cette décote ? Parce
la rentabilité de ces placements, mais que les analystes financiers insistent
il doit maintenir un équilibre entre sur des coûts et des risques attachés à
leur rentabilité et le risque qui leur est la forme conglomérale. Il s’agit premiè-
attaché. Dès lors, un bon portefeuille rement de l’opacité des conglomérats :
d’investissements doit être diversifié  : la diversification n’est plus vue comme
il comprendra des placements risqués une manière de limiter les risques, mais
mais rentables et d’autres moins ris- comme quelque chose qui complique
qués mais moins rentables. La théorie l’analyse de l’activité et des comptes.
du portefeuille, au fond, formalise la Deuxièmement, les analystes finan-
sagesse populaire qui veut qu’« il ne ciers soulignent que la diversification
faut pas mettre tous ses œufs dans implique des coûts  : pour coordonner
le même panier ». Dans l’histoire des ensemble leurs différentes activités, les
entreprises états-uniennes, elle a été conglomérats ont besoin de postes
utilisée pour justifier des choix straté- et de services dédiés. Au contraire,
giques opposés, selon notamment que les entreprises qui se concentrent sur
le point de vue de l’investisseur était une « compétence centrale » sont
attribué à l’actionnaire ou au manager présentées comme moins opaques et
[Zuckerman, 2000 ; Davis, 2009]. mieux organisées.
L’idée du manager cherchant à L’idée générale d’une diversification
diversifier son portefeuille lorsqu’il fait du portefeuille est pourtant toujours à
grandir son entreprise est associée à la l’ordre du jour, mais ce sont son objet
conception de contrôle issue du mar- et son sujet qui ont changé [Davis et al.,
keting, dominante aux États-Unis dans 1994]. Dans la conception de contrôle
les années 1960. La « théorie moderne issue du marketing, l’entreprise était un
du portefeuille » permet alors de justi- portefeuille de produits, dont le manager
fier la constitution de conglomérats : des gérait la diversité. Pour cela, de nouveaux
grandes entreprises qui fabriquent des outils comptables ont été introduits dans
produits qui n’ont rien à voir entre eux. les conglomérats : ils visaient à comparer
Cette diversification des produits permet la profitabilité de produits très différents.
de compenser les pertes des uns par les Ces systèmes d’information internes ont
gains réalisés par les autres. été conçus par des membres des services
Mais, dans les années 1980, la financiers des entreprises, pour que les
même base théorique est utilisée, au managers s’y retrouvent. Ils mettaient
contraire, pour remettre en cause les l’accent sur la profitabilité financière
conglomérats. C’est qu’elle est alors comme mesure de toute chose. Mais
mobilisée par des analystes financiers, dès lors que des acteurs extérieurs à
qui prétendent dire ce qui est bon l’entreprise (les analystes financiers, au
198 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

profit des actionnaires) se posent aussi comme un élément d’un portefeuille


la question de la valeur de chaque par- (d’actions) que constitue l’actionnaire.
tie de l’entreprise, ces mêmes outils C’est l’actionnaire et non plus le mana-
sont utilisés pour remettre en cause ger qui doit diversifier les risques qu’il
les conglomérats. En effet, c’est main- court, et les conglomérats sont alors vus
tenant l’entreprise entière qui est vue de manière moins positive.

La conception de contrôle financière défend ainsi à la fois un partage


de la valeur au profit des actionnaires et, pour l’obtenir, une concen-
tration des entreprises sur leur « compétence centrale ». En collectant
systématiquement des données publiées sur les cent plus grandes entre-
prises états-uniennes selon le classement de Fortune, Fligstein [2001a]
a montré que les pratiques que recouvre cette nouvelle conception
de contrôle étaient en général adoptées au même moment, durant
les années 1980, par les mêmes entreprises  : cela souligne qu’elles
découlent d’une même vision du capitalisme. Ce sont ainsi les mêmes
firmes qui, sans être rachetées, se séparent de certaines activités et
qui commencent à racheter leurs propres  actions afin de maximiser
les plus-values de leurs actionnaires. Les entreprises pionnières dans
l’adoption de ces pratiques sont celles dont les managers ont tenu
précédemment des fonctions de directeur financier, plutôt que d’ingé-
nieur ou de spécialiste du marketing. Ces fonctions les ont rendus plus
susceptibles d’adopter la nouvelle conception de contrôle [Fligstein,
1990 ; Zorn, 2004].

La financiarisation aux États-Unis : des changements idéologiques…


Le passage à la valeur actionnariale aux États-Unis correspond
donc à un changement très rapide des discours dominants sur ce
qu’il est raisonnable de faire à la tête des entreprises, suivi par un
changement tout aussi rapide des pratiques. Comment l’expliquer ?
Plusieurs travaux de sociologie économique ont proposé un récit
causal bien articulé. Il comporte deux conditions nécessaires  : un
travail idéologique et un changement politique, qui se renforcent
mutuellement et qui rendent possible ce bouleversement des
discours et des pratiques. Mais ces éléments seraient sans doute
restés sans effet sans l’évolution de l’actionnariat des entreprises
lui-même.
La première condition nécessaire est un travail idéologique de
redéfinition de la meilleure manière de rechercher le profit —  ce
que les sociologues appellent un travail de « cadrage culturel », qui
passe par des opérations d’ordre rhétorique [Fligstein, 2001b]. Le
terme « idéologie » n’est jamais employé par les sociologues dits
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 199

« néoinstitutionnalistes », comme Fligstein, mais il nous paraît bien


résumer leur insistance sur la culture ou encore sur les conceptions
de contrôle.
Ainsi, avant les années 1980, les OPA hostiles étaient vues comme
une atteinte illégitime à l’unité des entreprises, et ces dernières étaient
décrites par des métaphores les rapprochant d’un État souverain ou
bien d’un organisme vivant. Ces métaphores avaient été développées
pendant l’âge de l’usine, en lien avec l’introduction de modes de
représentation comme l’organigramme, qui distingue clairement le
« dedans » du « dehors », ou encore de notions comme la « promotion
interne ». À partir des années 1970, un important travail est réalisé par
des universitaires, des consultants et des journalistes pour promouvoir
de nouvelles conceptions. Le magazine libéral The Economist les
résume ainsi en 1989  : Make it lean, mean and centred on a core
business. L’entreprise doit être « mince » (ce qui renvoie aussi à la
lean production —  voir chapitre  III), « dure » (tout est permis au nom
du profit) et « centrée sur son atout principal ».
Parmi les appuis théoriques les plus importants de la nouvelle
conception de contrôle en économie, il y a la « théorie de l’agence »,
développée par les économistes Michael Jensen et William Meckling
[1976]. C’est une théorie générale des contrats, qui souligne que
lorsqu’un « principal » délègue une tâche à un « agent », il en devient
dépendant, car il ne peut pas totalement le contrôler. Cela s’appli-
quait lorsqu’un négociant du XVIIIe  siècle envoyait un neveu ou un
employé en prospection commerciale au-delà des océans, par exemple.
La théorie de l’agence discute des moyens dont dispose le principal
pour contrôler au mieux l’agent. Appliquée aux entreprises de la
fin du XXe  siècle, cette théorie permet de revenir sur le conflit qui
oppose l’actionnaire (dans le rôle du principal) au manager (dans
celui de l’agent) et d’essayer de limiter le pouvoir de ce dernier. La
théorie adopte donc le point de vue du principal  : les actionnaires
délèguent aux managers la tâche de créer des profits pour leur compte
et veulent s’assurer que c’est bien ce qu’ils font.
Pour cela, différents moyens sont proposés. Réduire la diversifi-
cation de l’entreprise peut, comme on l’a vu, être présenté comme
un moyen de la rendre moins opaque  : l’actionnaire peut mieux
comprendre et donc contrôler ce que fait le manager. Utiliser l’OPA,
ou la menace d’OPA hostile, peut aussi être un moyen de mieux
contrôler le manager, car il risque son poste si l’entreprise est rachetée.
Des modifications de la composition ou un accroissement du rôle
des conseils d’administration peuvent jouer dans le même sens. Un
dernier moyen d’action, sur lequel nous reviendrons plus bas, passe
par la rémunération des managers. Cette application de la théorie de
l’agence aux relations entre actionnaires et managers, popularisée par
200 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

la Harvard Business School dans les années 1980, est devenue l’une
des bases de l’enseignement dans les écoles de gestion et l’un des
fondements rhétoriques des réformes menées au sein des entreprises
[Dobbin et Jung, 2010].
Outre cette évolution théorique et rhétorique, la seconde condition
nécessaire est la transformation de la législation à partir du premier
mandat de Ronald Reagan, élu président des États-Unis en 1980. Elle
met un terme aux orientations constantes des années 1920-1980 en
matière de droit de la concurrence et de l’actionnariat. La construction
de très grands groupes spécialisés sur un seul produit redevient
possible, alors que, depuis 1950, la législation antitrust en limitait
considérablement l’extension. Les OPA ne sont pratiquement plus
régulées. Sur ce point, les managers des grands groupes menacés ont
pourtant essayé de se défendre. Pas moins de soixante  propositions
de loi ont été présentées pour limiter les OPA en 1984-1987, mais
sans résultat  : le gouvernement Reagan s’est opposé à un retour de
la régulation sur ce point [Rao et Sivakumar, 1999]. Il a par ailleurs
promu des baisses d’impôts, ce qui a libéré du capital à placer. En
particulier, la fiscalité sur les plus-values a été abaissée dès 1978, à
la suite d’un lobbying intense de certaines entreprises, notamment de
capital-risque. C’est aussi dès les années 1970 que la jurisprudence
devient moins sévère à l’encontre des placements trop spéculatifs.
L’évolution de la législation, consécutive à l’arrivée au pouvoir de
l’administration Reagan, joue ainsi un rôle déterminant dans l’avè-
nement de la valeur actionnariale.

… qui suivent l’émergence des investisseurs institutionnels


Ces deux conditions nécessaires n’émergent pas spontanément.
Elles résultent des luttes de pouvoir entre des dirigeants d’entreprise,
entre des enseignants de gestion et des économistes adeptes des thèses
anciennes et modernes, ou encore entre des parlementaires du Parti
républicain. En outre, le fait que la législation offre de nouvelles
possibilités n’implique pas mécaniquement que des acteurs vont s’en
saisir ; et lorsque de nouvelles théories émergent dans les médias
ou les universités, elles ne se traduisent pas nécessairement dans la
pratique des capitalistes. Pour comprendre pourquoi certains acteurs
se saisissent de ces possibilités et défendent la nouvelle idéologie, il
faut faire intervenir des explications plus matérialistes.
La reprise de pouvoir des actionnaires aux dépens des managers
s’explique largement par le fait qu’il ne s’agit plus du tout des
mêmes actionnaires. Le mouvement de dilution de la propriété des
entreprises, qui avait notamment eu lieu dans l’entre-deux-guerres
aux États-Unis, a en effet laissé place à une nouvelle concentration.
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 201

sont au départ peu chères, mais que leur


Qu’est-ce qu’un « zinzin » ? cours va monter et qu’ils pourront les
revendre plus cher qu’ils ne les ont ache-
Les « investisseurs institutionnels » (que tées. On considère en général que ces
l’on désigne familièrement comme les investisseurs sont les plus impliqués dans
« zinzins ») sont des entreprises dont le le fonctionnement de l’entreprise  : ils
métier est de collecter l’épargne et de participent aux conseils d’administration,
la placer pour la faire fructifier. Il s’agit où ils peuvent contrôler les orientations
en général d’entreprises financières. On stratégiques prises par les managers, et
range ainsi dans la catégorie « investis- éventuellement les modifier.
seurs institutionnels » des banques et des À ces investisseurs de long terme
compagnies d’assurances qui ont par ail- s’opposent des investisseurs de court
leurs d’autres fonctions. Mais certaines terme, dont les prises de participation
entreprises, comme les fonds d’investis- sont souvent moins importantes. Pour
sement ou les fonds de pension, sont autant, ils ne se désintéressent pas tou-
spécialisées dans cette unique activité jours de la gestion quotidienne des entre-
de collecte et de placement. prises. Les fonds dits « activistes » ciblent
Les investisseurs institutionnels ont des entreprises pour y prendre des par-
un certain nombre de caractéristiques ticipations qui leur assurent, pour un
communes, qui les distinguent a priori coût minimal, une influence rapide dans
d’autres actionnaires, comme les action- la prise de décision. Ils peuvent impo-
naires individuels  : ils manipulent en ser un changement brutal de stratégie
général des fonds très importants, éventuellement négatif pour l’entreprise
puisqu’ils collectent l’épargne de très à moyen terme (elle disparaîtra), mais
nombreux épargnants. Ils disposent profitable pour l’actionnaire à court
d’une très bonne information, qu’ils terme  : il réalisera des plus-values subs-
sont en outre capables d’interpréter : au tantielles en découpant, par exemple,
sein de l’entreprise financière, les indivi- un conglomérat et en le revendant par
dus qui prennent les décisions disposent morceaux.
souvent d’une expertise sur le secteur Certains investisseurs institutionnels
des entreprises qu’ils sont susceptibles sont spécialisés dans certaines straté-
d’acheter. Leurs motivations et leurs gies  : certains fonds sont ainsi spécia-
moyens d’action sont ainsi différents de lisés dans des prises de participation
ceux des managers, mais aussi des action- « activistes » et/ou spéculatives (on parle
naires individuels ou familiaux. souvent, dans ce dernier cas, de hedge
Au-delà de ces points communs, il funds) tandis que d’autres font essentiel-
existe de profondes différences entre lement de la gestion de long terme. La
investisseurs institutionnels. Une distinc- plupart des investisseurs institutionnels
tion commode oppose les investisseurs ont cependant dans leur portefeuille
selon le terme, plus ou moins long, qu’ils à la fois des placements à long terme
fixent à leur investissement. Les investis- et des placements à court terme. En
seurs de long terme prennent des parti- outre, il est important de souligner que
cipations, souvent importantes, dans des la distinction entre les différents types
entreprises pour des durées qui peuvent de fonds ne dépend pas de leurs autres
aller jusqu’à dix ou quinze  ans. Ils justi- activités (banques, assurances, fonds de
fient leur investissement par leur percep- pension,  etc.). Il y a ainsi des banques
tion que l’entreprise va faire de plus en qui agissent de manière spéculative et
plus de profits, mais que les autres ne des fonds de pension qui investissent à
le voient pas, ce qui fait que les actions long terme.
202 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Celle-ci est très différente de celle du début de l’âge de l’usine, quand


les grands propriétaires étaient d’anciennes familles des élites. En 1965,
la propriété des entreprises était encore diluée  : 84 % du capital des
entreprises états-uniennes cotées appartenaient à des particuliers. Au
début des années 1990, en revanche, les fonds d’investissement en
possèdent 46 % [Useem, 1996]. L’argent qu’ils gèrent provient pour
l’essentiel des salariés états-uniens. Mais les fonds sont des actionnaires
collectifs et professionnels (des « investisseurs institutionnels »)  : par
rapport à des particuliers, ils sont plus puissants, mieux informés
et plus capables de s’assurer que les entreprises fonctionnent à leur
profit. Leurs responsables considèrent que la conception de contrôle
financière va dans le sens de leurs intérêts, et ils ont les moyens
politiques de défendre ces intérêts.
Pourquoi cette modification de l’actionnariat entre 1965 et 1990 ? Ce
qui se passe, c’est que les petits épargnants, qui plaçaient auparavant
leur argent directement en actions ou bien simplement sur un compte
courant à leur banque, le confient dorénavant plutôt à des fonds
d’investissement, en particulier des « fonds de pension » qui garan-
tissent une retraite [Davis et Mizruchi, 1999]. Ces fonds de pension
doivent faire fructifier à long terme les sommes qui leur sont confiées,
et leur manière de le faire a tendance à se standardiser. Une loi
fédérale de 1974, l’ERISA (Employee Retirement Income Security Act), les
a en effet incités à ne plus réfléchir en termes de protection sociale
et à adopter plutôt un comportement appuyé sur la nouvelle version
de la théorie du portefeuille [Montagne, 2006].
Ainsi, la trajectoire très particulière du système de retraites
états-unien après 1945, elle-même liée à un système très particulier
de relations professionnelles (forte répression antisyndicale, faible
implication publique dans la protection sociale, comme on l’a vu au
chapitre  III), apparaît comme le moteur ultime de la financiarisation.
Cela dit, elle n’était pas à elle seule une condition suffisante pour
que la valeur actionnariale devienne dominante  : il a aussi fallu des
changements dans la théorie économique et financière, à la tête des
entreprises, avec la promotion d’anciens directeurs financiers, et du
pays, avec l’élection de Ronald Reagan.

D’autres trajectoires nationales de financiarisation


Étant donné la trajectoire exceptionnelle des États-Unis, comment
comprendre que la valeur actionnariale domine également, dès les
années  1990 ou  2000, dans la plupart des autres pays ?
Certains économistes affirment que ce sont les mêmes acteurs
—  les dirigeants des fonds d’investissement états-uniens  — qui ont
poussé à l’adoption de la valeur actionnariale dans les autres pays
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 203

non financières. Lorsqu’elles dégagent du


La financiarisation des Suds profit, ces entreprises l’emploient désor-
mais à investir à court terme dans des
Les trajectoires de financiarisation diver- actifs financiers —  comme le montre
gent d’un pays à l’autre, au point que Firat Demir [2007] en travaillant sur les
l’on peut se demander si la financiari- cas mexicain, argentin et turc. Dans ces
sation concerne aussi les pays du Sud. trois pays, la financiarisation des pra-
C’est la question que soulèvent des tiques d’investissement des entreprises
économistes d’inspiration marxiste. Ils non financières tient à la combinaison
soulignent que, si l’on s’en tient à des de deux traits. D’un côté, l’investisse-
indicateurs macro-économiques et mon- ment productif reste difficile, du fait de
diaux, la réponse serait plutôt négative. problèmes d’accès au crédit et d’incerti-
Les flux financiers transnationaux, qui tudes sur les prix. D’un autre côté, des
explosent depuis le début des années programmes de libéralisation financière
1980, semblent en effet ignorer, et rendent les placements financiers beau-
de plus en plus, les pays en dévelop- coup plus accessibles et moins risqués.
pement  : au milieu des années  2000, Dans ces conditions, les entreprises non
94 % des investissements directs à financières ont tendance à se compor-
l’étranger s’établissaient entre pays du ter comme des rentiers  : elles placent
Nord [Demir, 2007, p. 352]. leurs profits, à court terme, dans des
Mais ces indicateurs laissent dans produits financiers et ne tentent pas de
l’ombre les transformations des comporte- procéder à des investissements suscep-
ments des acteurs économiques des pays tibles de développer leur capacité de
du Sud, et notamment des entreprises production.

dans lesquels ils plaçaient des capitaux, de la même manière qu’aux


États-Unis [Lantenois et Coriat, 2011]. Cependant, il paraît peu
probable que ce soit une cause directe déterminante. En effet, la
structure de propriété des plus grandes entreprises cotées en Europe
n’a que peu changé dans les années  1980 et  1990  : il n’y a pas eu
d’investissements massifs de ces fonds sur le continent européen, qui
se distingue par la présence de « noyaux durs » d’actionnaires stables,
souvent favorisés par les gouvernements. En France, même à la fin
des années 2000, seulement un tiers de l’actionnariat des cent
vingt  plus grandes entreprises cotées est détenu par des sociétés
financières, contre un quart à la fin des années 1970, et la majorité
de ces sociétés sont françaises ou européennes [François et Lemercier,
2016 ; Foureault, 2018]. En Allemagne aussi, la propriété du capital
a peu changé de main : il est détenu pour l’essentiel par des banques
allemandes, l’État fédéral ou les États fédérés (Länder). En outre, dans
les pays européens à forte population (contrairement à la Suisse ou
aux Pays-Bas par exemple), les managers et membres de conseils
d’administration sont très rarement étrangers et restent recrutés dans
les mêmes filières qu’auparavant [Mayer et Whittington, 1999]. Il est
ainsi peu probable que ce soient directement des actionnaires ou des
204 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

managers états-uniens qui aient imposé la nouvelle conception de


contrôle en Europe.
Cependant, en Europe aussi, le partage de la valeur se fait de plus
en plus en faveur des actionnaires. Et ce mouvement s’accompagne
d’autres pratiques et de discours caractéristiques de la valeur action-
nariale. Ainsi, dans les cent vingt  plus grandes sociétés cotées en
France, la part des dividendes dans le résultat net est multipliée par
plus de six entre la fin des années 1980 et le milieu des années 2000
— au détriment de celle des salaires [du Tertre et Guy, 2009 ; François
et Lemercier, 2016]. Le mouvement de diversification qui existait
jusqu’aux années 1980 dans les plus grandes entreprises françaises est
stoppé dans les années 1990, même si l’on n’observe rien d’aussi radical
que la vague d’OPA et de spécialisation aux États-Unis [Gonzalez et
Picart, 2007]. Le chercheur en gestion Michel Drancourt, interviewant
des centaines de dirigeants de grandes entreprises européennes à la fin
des années 1990, confirme leur conversion à la nouvelle idéologie  :
par exemple, les dirigeants d’Air Liquide se demandent régulièrement :
« Si nous étions des “raiders”, que ferions-nous ? » ; ils sont devenus
des sortes de « “raiders” internes » [Drancourt, 1997, p.  31].

La conversion des élites allemandes…


Il faut dès lors comprendre comment les élites de chaque pays se
sont converties à la nouvelle idéologie. Sur le modèle des travaux sur
les États-Unis, des sociologues ont rassemblé des données publiques sur
les plus grandes entreprises cotées pour observer lesquelles adoptaient
le plus tôt les nouveaux discours et pratiques, et quelles autres parti-
cularités elles présentaient. Ces corrélations permettent de faire des
hypothèses sur les causalités qui ont joué.
En Allemagne, la conversion à la valeur actionnariale représente un
changement particulièrement radical. En effet, l’actionnariat plutôt
concentré et stable des entreprises allemandes avait été jusque-là
associé, dans les descriptions du pays, à la notion de « capital patient »
[Jürgens et al., 2000]. Non seulement les Länder ou les familles, mais
aussi les banques recherchaient jusqu’aux années 1990 une rentabilité
à long terme, plutôt que d’optimiser leur portefeuille par de fréquents
changements d’investissements. Une particularité ancienne de l’Alle-
magne était le financement de l’industrie par les banques plutôt
que par la Bourse. Les associations de long terme entre banques et
entreprises ont même parfois conduit les premières à s’opposer à des
OPA sur les entreprises dont elles étaient actionnaires. On pourrait
presque dire qu’il n’y a pas eu, en Allemagne, de lutte de pouvoir
entre actionnaires et managers jusqu’aux années 1990  : les action-
naires, sans qu’aucune loi les bride, avaient tendance à soutenir les
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 205

managers. L’Allemagne est en outre le seul pays où l’entreprise a un


statut juridique spécifique, qui n’est pas celui de la société (anonyme
ou autre). Cela donne a priori plus de leviers aux managers —  et
même aux salariés  — face aux actionnaires et cela rend plus difficile
de revendre des entreprises par petits morceaux. Et pourtant, dans
la seconde moitié des années 1990, Heinrich von  Pierer, président
du directoire de Siemens, parle de sa volonté de « transformer un
supertanker en une flottille de vedettes rapides dont quelques-unes
doivent être capables de tenir la haute mer » [Drancourt, 1997, p. 30].
Plus généralement, en Allemagne, le discours de la valeur actionna-
riale se répand rapidement dans les rapports d’activité des entreprises,
dès les années 1990, quelques années avant d’être suivi d’effets dans
leurs pratiques [Fiss et Zajac, 2004]. Les premières entreprises qui
joignent des actes aux déclarations n’ont pas plus d’actionnaires ou
de clients étrangers que les autres ; elles ne sont pas plus souvent
cotées aux États-Unis que les autres et ne se distinguent pas systéma-
tiquement par leurs résultats économiques. Elles ont en revanche pour
actionnaires la Deutsche Bank, la Dresdner Bank et la Commerzbank,
dont les dirigeants ont tôt conclu que la nouvelle conception de
contrôle était favorable à leurs profits et ont fait pression pour son
adoption. Les entreprises dont beaucoup d’actions sont détenues par
les Länder changent de pratiques plus tard, et davantage encore si le
Land est contrôlé par les sociaux-démocrates. Quant aux entreprises à
actionnariat plutôt familial, elles se situent dans la moyenne  : elles
ne résistent pas particulièrement à la valeur actionnariale, mais elles
n’en sont pas non plus les pionnières. Par ailleurs, les nombreux
managers allemands issus de postes d’ingénieurs adoptent moins vite,
en moyenne, la valeur actionnariale que ceux qui ont une formation
juridique ou économique.
Cependant, ces résistances ont des limites. En effet, les entreprises
détenues par les trois grandes banques étaient depuis longtemps
centrales dans le capitalisme allemand  : elles possédaient les actions
d’autres très grandes entreprises et/ou leurs dirigeants siégeaient
aux conseils d’administration de ces dernières. Fiss et Zajac [2004]
observent ainsi une diffusion rapide de la valeur actionnariale, de
proche en proche, depuis les premières entreprises qui ont basculé.
Leur conversion a légitimé la nouvelle idéologie dans le cadre national.

… et françaises
En France, ce qui différencie les entreprises les plus rentables pour
leurs actionnaires des autres à la fin des années 2000, ce n’est pas
l’identité de leurs actionnaires principaux, comme en Allemagne, mais
celle de leurs dirigeants. Les grandes sociétés cotées qui appliquent
206 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

ainsi les principes de la valeur actionnariale ont, plus que les autres,
des P-DG ou des membres de leur conseil d’administration qui ont
travaillé dans des entreprises financières ou qui ont débuté dans des
fonctions financières [François et Lemercier, 2016].
La situation est bien illustrée par deux cas extrêmes : ceux d’Accor,
un conglomérat qui possède notamment des chaînes d’hôtels, et de
la Compagnie générale de géophysique (CGG), une entreprise de
prospection pétrolière qui a longtemps été indirectement contrôlée
par l’État. Dans les deux groupes, des investisseurs institutionnels
achètent une bonne partie du capital dans les années 2000. Au sein
d’Accor, profitant de conflits entre fondateurs de l’entreprise, ils
dominent rapidement le conseil d’administration et obtiennent des
distributions très généreuses de dividendes, une politique de rachat
d’actions et un recentrage de l’activité sur les hôtels. En revanche, à
la CGG, le management et le conseil d’administration sont dominés
par des pantoufleurs ingénieurs (presque tous polytechniciens, souvent
issus du corps des Mines) qui parviennent à limiter la présence des
financiers et les politiques en faveur des actionnaires — au point que
les investisseurs institutionnels, découragés, abandonnent leur parti-
cipation. On peut donc observer, au moins dans ces cas, une lutte
directe entre deux conceptions de contrôle. Par ailleurs, on constate
plus généralement que la promotion de la valeur actionnariale est
statistiquement associée à la présence de dirigeants issus d’entreprises
ou de fonctions financières.
Comme chez Fligstein [1990], en Allemagne et en France, la
nouvelle conception de contrôle est donc promue par des financiers.
Mais, contrairement à ce que Fligstein constate aux États-Unis, ces
financiers ne sont pas des nouveaux venus. En Allemagne, les entre-
prises financières avaient toujours été présentes, à l’âge de l’usine,
dans l’actionnariat des autres entreprises. En France, les personnes
passées par la finance avaient toujours été présentes à la direction
et surtout dans les conseils d’administration des autres entreprises.
Ce qui change, ce n’est donc pas la présence des financiers, c’est le
fait que cette présence soit désormais associée à la mise en œuvre de
la valeur actionnariale : c’est pourquoi nous parlons de conversion. Les
financiers de chaque pays se sont convertis à la valeur actionnariale,
puis ils ont largement contribué à l’imposer aux autres entreprises. Les
études disponibles permettent de situer les lieux et moments de cette
conversion des financiers à la valeur actionnariale. Pour l’Allemagne,
ce sont les trois grandes banques au début des années  1990. Pour la
France, ce sont notamment les banques d’affaires Lazard et Rothschild,
mais aussi une banque publique, la Caisse des dépôts et consigna-
tions, et le ministère des Finances lui-même [Lemoine, 2016], dans
les années 1970 et au début des années 1980.
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 207

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les dirigeants qui


imposent la conversion à la valeur actionnariale en France sont
rarement passés par l’étranger, États-Unis inclus, au cours de leurs
études ou de leur carrière. Ils se sont certainement inspirés d’une
manière ou d’une autre des discours et des pratiques qu’ils observaient
dans d’autres entreprises, notamment états-uniennes ; mais ce ne
sont ni des dirigeants ni des actionnaires étrangers qui ont imposé
la valeur actionnariale en France et en Allemagne.

À qui profite la valeur actionnariale ?


Comme son nom l’indique, la « valeur actionnariale » a pour but et
pour résultat de profiter aux actionnaires ; mais aux dépens de qui ?
De manière assez évidente, l’accroissement de la part des dividendes
dans la valeur ajoutée et les restructurations d’entreprises ont nui
aux salariés. On a vu aux chapitres  III et  IV que leur relégation en
périphérie des grands groupes —  plutôt que leur intégration dans de
très grandes entreprises où existent des marchés internes du travail —
était un facteur de précarité pour les salariés. La constitution de
groupes sous forme d’entreprises en réseau, à géométrie variable en
dehors d’un noyau de « compétence centrale », précarise une grande
partie des salariés, ceux et celles des entreprises de la périphérie de
ces groupes.
Aux États-Unis, l’alignement des stratégies d’entreprise sur un modèle
défendu par les analystes financiers et les investisseurs institutionnels,
visant à assurer un haut niveau de retour sur investissements, a eu
des conséquences bien plus dramatiques encore [Fligstein et Shin,
2008]. Les dirigeants d’entreprise ont lutté plus activement contre les
syndicats, en les démantelant (ce qui était facilité par des changements
législatifs) ou en fermant de préférence les sites où ils étaient les plus
actifs : le taux de syndicalisation est passé de 25 % à 15 % entre 1977
et  1988. Ils ont investi dans l’informatique, autour de 1990, pour
augmenter la productivité du travail et réduire le pouvoir des salariés.
Et ils ont utilisé des licenciements collectifs, même dans des moments
où la conjoncture était favorable. Stagnation des salaires et précari-
sation apparaissent ainsi liées à l’adoption de la valeur actionnariale.
En revanche, même si on a vu que la nouvelle idéologie repré-
sentait une reprise de pouvoir vis-à-vis des managers, il n’est pas
du tout évident que ces derniers en souffrent. Non seulement les
P-DG, comme les autres cadres des entreprises centrales des grands
groupes, sont protégés de la plupart des conséquences négatives du
fonctionnement en réseau, mais ils bénéficient directement de la
financiarisation, par le biais d’une augmentation de leurs rémunéra-
tions qui atteignent des niveaux inédits.
208 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Retour sur la théorie de l’agence : domestiquer les dirigeants ?


On l’a vu, sur le plan idéologique, la valeur actionnariale repré-
sente une remise en cause de l’autonomie de décision du P-DG. En
effet, il doit suivre les principes qui, selon les analystes financiers,
favorisent les actionnaires. Elle l’affaiblit aussi symboliquement parce
qu’il reste associé à l’entreprise, qui est dorénavant reconfigurable à
volonté. Mais on a vu que c’étaient bien certains P-DG — notamment
ceux qui n’avaient pas une formation d’ingénieur  — qui avaient
adopté et même promu la valeur actionnariale, aussi bien en France
et en Allemagne qu’aux États-Unis. Certains ont pu le faire sous la
menace d’OPA hostiles, mais beaucoup soutiennent publiquement
la nouvelle idéologie.
Cette situation apparemment paradoxale peut facilement s’expliquer
dans les termes des promoteurs de la valeur actionnariale, et en parti-
culier dans ceux de la théorie de l’agence, que nous avons présentée
plus haut. Selon cette théorie, la relation entre l’actionnaire et le
manager est déséquilibrée au profit du second  : si l’actionnaire n’y
prend pas garde, le manager poursuivra ses propres objectifs, et non
ceux des actionnaires. Pour éviter cette divergence, il faut que soient
mises en place les bonnes « incitations »  : dans ce cas, le manager
poursuivra « spontanément » des objectifs conformes aux intérêts
de l’actionnaire. Dans le cas d’un P-DG, il s’agit en particulier de
changer son mode de rémunération afin que son intérêt (financier
personnel) soit le même que celui des actionnaires.
Cela passe notamment, depuis les années 1980, par l’utilisation
de stock-options. Il s’agit d’options d’achat d’actions  : le dirigeant est
rémunéré par un droit d’acheter des actions à une date et un prix
fixés à l’avance. Si, au moment de l’achat, le cours de l’action est
supérieur au prix fixé, une revente rapide lui offre des bénéfices très
importants. Du point de vue de la théorie de l’agence, le fait qu’une
grande partie de la rémunération se fasse en stock-options doit inciter
le P-DG à travailler à augmenter le cours des actions de l’entreprise,
ce qui bénéficiera aussi à ses actionnaires.
Les P-DG seraient ainsi, en théorie, parmi les perdants de la finan-
ciarisation, parce qu’ils perdraient en autonomie ; mais ils bénéficient
d’énormes lots de consolation. La rémunération en stock-options — et
par d’autres moyens répondant aux mêmes principes  — n’a en effet
pas remplacé les salaires des P-DG, mais elle s’y est ajoutée. Elle
a rapidement constitué la très grande majorité de ces rétributions,
qui ont connu une croissance extrêmement rapide [Murphy, 2013].
Entre 1992 et  2006, les salaires des cent  patrons les mieux payés
aux États-Unis (comme ceux des trois mille dirigeants les mieux
payés) avaient ainsi été multipliés par trois. En 2007, alors que la
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 209

crise des subprimes commence, la rémunération moyenne des cinq


cents  dirigeants exécutifs les mieux payés, même si l’on exclut ceux
qui gagnent plus d’un milliard de dollars, atteint un premier sommet,
à près de 31  millions de dollars annuels. Certes, en 2009, cette
rémunération est divisée par deux, pour s’établir à 16  millions de
dollars. Six ans plus tard, cependant, elle dépasse le niveau d’avant
la crise, pour atteindre 33  millions de dollars. La composition de ces
rémunérations est tout aussi intéressante que leur niveau  : en 2009,
lorsqu’elles sont au plus bas, les formes de rémunération indexées sur
des actions représentent 60 % du total, et 82 % en 2015, lorsqu’elles
sont au plus haut [Lazonick, 2016]. Non seulement les rémunérations
sont très généreuses, mais elles sont versées sous une forme telle
que les intérêts des actionnaires convergent avec ceux des managers.
La même évolution a eu lieu depuis les années 2000 dans les autres
pays, dont la France [François et Lemercier, 2017a]. En 2011, la rémuné-
ration moyenne hors stock-options d’un P-DG d’une des quarante  plus
grandes entreprises françaises cotées était de plus de 4 millions d’euros,
soit plus de deux cent cinquante  fois le salaire minimum ; le salaire
de Carlos Ghosn (Renault) représentait trois fois cette moyenne. Si
l’on attribue une valeur aux stock-options, le total a pu approcher
40 millions d’euros pour Lindsay Owen-Jones, président de L’Oréal, en
2006. Même si ces chiffres ont suscité des réactions parfois très vives,
la tolérance aux inégalités s’est considérablement accrue  : en 1989,
la publication de la feuille de paie du P-DG de Peugeot, qui gagnait
trente-cinq  fois le salaire minimum, avait fait scandale.

Des P-DG beaucoup mieux payés…


Dans tous les pays, cette hausse sans précédent des rémuné-
rations a fait l’objet de critiques sévères. Pour y répondre, l’idée
a été avancée que ces niveaux de salaire seraient justifiés par le
risque accru auquel seraient exposés les dirigeants  : plus qu’avant,
ils risqueraient de perdre leur emploi —  cela aurait été un autre
symptôme de leur perte de pouvoir. En réalité, même si ce risque
s’est effectivement un peu accru dans les années  1980 et  1990 aux
États-Unis, à la grande époque des OPA, il restait très faible [Useem,
1996, p. 237-238]. Il est encore plus faible au XXIe siècle, que ce soit
aux États-Unis ou ailleurs. Il n’y a pas de précarisation des P-DG
comparable à celle des autres salariés. Non seulement une partie
de leurs rémunérations prennent la forme de « parachutes dorés »
ou « retraites chapeau » venant adoucir un départ, mais les change-
ments de direction restent en pratique assez rares et viennent très
peu sanctionner des résultats négatifs ; en revanche, les résultats
positifs sont récompensés [St-Onge et Magnan, 2008].
210 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Les P-DG ont-ils, en contrepartie, réellement perdu en autonomie ?


Ce n’est pas sûr. En réalité, s’ils sont si bien payés, ce n’est pas
tellement parce que les actionnaires voudraient s’assurer de leur
obéissance, mais surtout parce que les P-DG ont, plus ou moins
directement, le pouvoir de décider de leurs propres rémunérations.
Dans le cas des cent vingt  plus grandes sociétés cotées en France en
2004-2009, on constate ainsi que les rémunérations des P-DG les plus
élevées se trouvent là où l’actionnariat est le moins concentré, donc
a priori le moins puissant [François et Lemercier, 2017a]. De la même
façon, de nombreux travaux montrent, aux États-Unis, une corrélation
entre la rémunération des P-DG et des éléments qui peuvent être lus
comme des indicateurs de leurs marges de manœuvre, comme leur
ancienneté dans leur poste ou le fait que les membres du conseil
d’administration leur ressemblent du point de vue des trajectoires
sociales [Westphal et Zajac, 1994]. C’est plutôt le pouvoir des P-DG
que les effets de la théorie de l’agence que l’on observe là.
Certes, des « codes de gouvernance » instaurés dans les années 2010,
en France, à la suite des critiques des très hautes rémunérations
prévoient un vote consultatif de tous les actionnaires, en assemblée
générale, sur la rémunération des dirigeants. Mais, en pratique, les
entreprises qui ont suivi ces codes à la lettre ont offert des rémunéra-
tions encore plus élevées. Il semble que la publicité croissante autour
des rémunérations des dirigeants ait surtout rendu difficile d’accorder
à chaque P-DG un salaire plus bas que celui de la moyenne de ses
pairs [Godechot, 2006]. Ainsi, l’envol des rémunérations des P-DG
résulte avant tout de leurs propres décisions, acceptées par les repré-
sentants des actionnaires.

… et encore puissants
Les managers ont tout de même été symboliquement dévalorisés par
rapport aux années 1970 —  en tout cas aux États-Unis. Ils ne sont
plus libres de faire croître leurs entreprises sous forme de conglomérats
—  de toute façon, les nouveaux managers ne le souhaitent plus. Mais
de nombreuses études empiriques montrent qu’ils sont loin d’avoir
perdu tout contrôle, au-delà de leurs propres rémunérations, sur les
stratégies des entreprises. Pour la France, Mary O’Sullivan évoquait
même en 2007 un capitalisme plus managérial qu’auparavant  : au
milieu des années 2000, l’État limite moins les pouvoirs des P-DG, et les
actionnaires ne s’opposent toujours que très rarement à eux. Ces P-DG
des plus grands groupes français, contrairement à ceux des États-Unis,
ont mené à la fin des années 1990 et au début des années 2000 de
nombreuses fusions-acquisitions ; cela ne les a pas empêchés d’accroître
en même temps la rémunération des actionnaires.
L ES CAPITALISTES   : ACTIONNAIRES ET MANAGERS 211

À propos, cette fois, des États-Unis, les sociologues Frank Dobbin


et Jiwook Jung [2010] résument la situation ainsi  : parmi les mille
et un dispositifs censés promouvoir la création de valeur pour
l’actionnaire, les managers ont fait le tri entre ce qui les sert (par
exemple, les stock-options) et ce qui les contraint (par exemple, des
règles promouvant l’indépendance des conseils d’administration). Les
pratiques du premier type se sont répandues plus largement et plus
vite que celles du second type.
Certaines mesures annoncées de manière spectaculaire par les
managers ne sont par ailleurs pas mises en pratique  : il y a un
« découplage » entre les discours et les annonces d’une part et
les  pratiques réellement mises en œuvre de l’autre. Ainsi, dans les
années 1980, la moitié des plans de rachat d’actions adoptés dans de
grandes entreprises états-uniennes n’ont en réalité pas lieu — même si
la pratique est devenue plus fréquente qu’auparavant. Ce découplage
permet aux P-DG de préserver leur carrière personnelle et/ou ce
qu’ils considèrent comme les intérêts à long terme de l’entreprise,
éventuellement contre ceux des actionnaires [Zajac et Westphal,
2004]. De même, la mise en place de services de « communication
financière », qui se sont répandus très rapidement aux États-Unis entre
1984 et  1994, doit se comprendre comme une stratégie avant tout
défensive, voire comme une diversion [Rao et Sivakumar, 1999]. Ces
services doivent présenter sous un bon jour les résultats de l’entreprise
aux actionnaires et aux analystes financiers. Ils informent aussi les
managers des jugements des analystes. Les premières entreprises à avoir
créé de tels services avaient connu une mobilisation d’actionnaires
contre les managers, avec des votes qui demandaient des réformes
de gouvernance au profit des actionnaires. La mise en place de la
communication financière apparaît, au moins dans un premier temps,
comme un moyen de calmer ces contestations.
Plus généralement, le professeur de gestion Michael Useem [1996,
p.  170] a noté les similitudes entre cette création de services dédiés
aux relations avec les actionnaires et celle, au début du XXe  siècle,
des services du personnel, qui avait eu lieu dans un contexte de
revendications syndicales. Dans les deux cas, la création d’un service
permet de donner à voir qu’on prend en compte la lutte entre
groupes sociaux. Mais les solutions proposées bénéficient surtout
aux managers —  sauf si les nouveaux professionnels responsables des
nouveaux services sont en mesure et choisissent de faire des choix
d’alliance différents.
Le triomphe des actionnaires à l’âge de la finance n’est donc
une défaite des managers que sur le plan symbolique. L’idéologie
de la valeur actionnariale est compatible avec un large ensemble de
pratiques. Parmi elles, les personnes qui sont en position de faire
212 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des choix, notamment les dirigeants des fonds de pension et des très
grandes entreprises, privilégient celles qui font avancer leurs intérêts
—  avec des conséquences profondes, on l’a vu, sur les conditions de
travail des salariés comme sur l’organisation des entreprises.
L’histoire de la lutte entre actionnaires et managers souligne tout
de même que, à l’âge de la finance comme à l’âge de l’usine, l’unité
des « capitalistes » n’est pas donnée en nature. Ils ne constituent pas
un groupe homogène : les intérêts des actionnaires diffèrent souvent
de ceux des managers, et les positions des différents types de managers
sont elles aussi, souvent, antagonistes. Même si on peut repérer entre
eux des formes de collusion, il faut en comprendre la genèse plutôt
qu’en postuler l’existence. Ainsi, à l’âge de la finance, le pouvoir
retrouvé de l’actionnaire ne se traduit pas par un recul pur et simple
du pouvoir des managers, mais par un nouvel agencement de leurs
influences réciproques.
VI / Le capital  : banques
et marchés financiers

D ans le chapitre précédent, nous avons fait comme si les catégories


« finance », « financiers », « financiarisation » allaient de soi. L’objet
de ce chapitre est au contraire d’ouvrir la boîte noire que constitue
la « finance », en nous méfiant de plusieurs écueils.
Le premier écueil consiste à faire de la finance un objet spécialement
compliqué. Certes, les techniques propres aux activités financières
sont compliquées pour les non-spécialistes, comme celles propres à
la cuisine ou à la mécanique automobile. Mais ce qui nous intéresse
ici, ce sont les grands enjeux des activités financières. On peut les
présenter dans des termes assez simples  : comment organiser la
rencontre entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui en ont besoin ?
Quelle forme peut prendre le transfert d’argent qui en résulte, et
comment rémunérer celui qui le fournit ? Comment celui qui apporte
de l’argent peut-il s’assurer de la fiabilité des engagements pris par
celui qui en demande ? Que se passe-t-il quand quelqu’un ne peut
plus faire face à ce type d’engagements ? L’un des objectifs de ce
chapitre est de présenter les réponses qui ont été apportées en
pratique à ces questions, dans différents pays et aux différents âges
du capitalisme. Comme dans les autres chapitres, on verra que ces
réponses ne relèvent pas de l’évidence, ou d’un récit fonctionnaliste
de progrès linéaire, où de nouvelles solutions viendraient résoudre
de nouvelles difficultés, en dessinant une organisation d’ensemble
plus efficace que la précédente. Les formes que prennent les activités
financières, en un temps et un lieu donnés, ne sont pas nécessai-
rement les plus efficaces. Elles découlent au contraire d’un rapport
de forces entre des acteurs qui sont en concurrence pour répondre
aux mêmes besoins.
Un deuxième écueil consiste à faire du rôle décisif que joue
aujourd’hui la finance une spécificité contemporaine. En appelant
214 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

notre troisième âge l’« âge de la finance », nous mettons en avant


le fait qu’elle est plus dominante qu’auparavant dans le discours des
acteurs et qu’elle a pris, de certains points de vue, plus de pouvoir
sur d’autres secteurs. Cependant, les activités financières allouent un
des principaux moyens de production  : le capital. À ce titre, elles
étaient déjà très importantes pendant les précédents âges du capita-
lisme, comme on a pu le voir jsuqu’ici. Les négociants de l’âge du
commerce avaient aussi des activités de crédit (qu’on évoquera plus
en détail au chapitre  VII), et c’était un des éléments de leur pouvoir.
L’âge de l’usine, quant à lui, reposait sur des investissements très
lourds en bâtiments et en machines. Son avènement était lié à des
bouleversements dans le mode de financement des entreprises  :
le rôle des Bourses et des banques y a été profondément redéfini.
L’importance des activités financières n’est donc pas une nouveauté.
Ce qui a changé avec l’âge de la finance, c’est leur organisation. C’est
aussi, on l’a vu avec la valeur actionnariale au chapitre  V, l’extension
à des pans de plus en plus grands de l’activité économique de ce
que Fligstein [1990] appelle la « conception de contrôle financière » :
une manière de considérer tout choix comme celui d’un investisseur
qui est prêt, pour maximiser son profit, à déplacer très rapidement
son argent.
Le troisième écueil est de faire de la finance le responsable, fonda-
mentalement maléfique, de tous les malheurs du capitalisme. La
finance occupe dans certains discours —  politiques certes, mais aussi
dans des travaux de sciences sociales  — la position d’une cause
première  : si les cadres harcèlent les salariés, par exemple, c’est que
les « marchés financiers » imposeraient leur dictature aux acteurs
économiques. Cela exclut toutes les variantes propres à certains
groupes, voire à certains individus. La prise de pouvoir de la finance
n’est pourtant pas le résultat d’un complot des financiers, qui ne
sont d’ailleurs pas les seuls à en bénéficier. On vient de le voir au
chapitre  V  : les managers tirent un profit immense de la financia-
risation des grandes entreprises contemporaines. Comme tous les
changements à l’œuvre au sein du capitalisme, le passage à l’âge
de la finance met en branle des chaînes causales qui incluent des
conflits au sein de la classe dominante, des transformations dans
l’organisation du travail et dans les statuts d’emploi, des mutations
dans le rôle des États,  etc.
Un dernier écueil, enfin, menace ceux et celles qui s’attachent à
comprendre la nature et le rôle de la « finance »  : le fait d’en faire
une entité homogène, qui serait constituée d’acteurs dont les intérêts
seraient nécessairement les mêmes. En réalité, les activités financières
sont prises en charge par des acteurs très différents, qui entrent souvent
en concurrence entre eux de manière très vive. Les banques et la
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 215

Bourse, notamment, sont loin de toujours se soutenir mutuellement.


Il est plutôt exceptionnel que toute la « finance » apparaisse unifiée.
Cette hétérogénéité se retrouve aussi du côté des acteurs qui ont
besoin de se financer  : toutes les entreprises ne se tournent pas vers
les Bourses ou vers les banques avec les mêmes attentes. Et, surtout,
elles ne sont pas les seules à le faire  : les entreprises ne sont pas les
seules à avoir des besoins de financement ; c’est aussi le cas des États.
Nous verrons que des épisodes déterminants de l’histoire financière
de pays par ailleurs aussi différents que la France, les États-Unis ou la
Grande-Bretagne sont bien davantage liés aux besoins de financement
des États qu’à ceux des entreprises.
Nous allons essayer d’éviter ces différents écueils en posant quelques
définitions, puis en les appliquant à un récit historique simplifié pour
la France, puis pour les États-Unis. Ce second cas nous amènera à
évoquer les régulations mises en place, après la crise de 1929, pour
éviter qu’une telle crise ne survienne à nouveau —  régulations dont
l’abandon progressif a accentué, sinon engendré, la crise de 2008,
dont le récit terminera ce chapitre.

Qu’est-ce que la finance ?

Avant de tenter des récits non fonctionnalistes, nous allons poser


les définitions strictement nécessaires en empruntant, comme un
détour nécessaire, la pédagogie courante en économie sur le sujet.
Elle part précisément de problèmes à résoudre. De ce point de vue,
une manière classique de définir la finance consiste à dire que les
activités financières remplissent deux fonctions.

Appariement et assurance
La première, sur laquelle nous allons concentrer l’essentiel de nos
développements, est une fonction dite d’« appariement ». Certains
acteurs disposent d’une épargne qu’ils et elles souhaitent placer
—  et cela d’autant plus, si ce sont des capitalistes, que le profit est
pour eux et elles un but en soi. D’autres acteurs ont au contraire
besoin d’argent. C’est l’organisation de leur rencontre qui est appelée
appariement. Cette rencontre peut prendre la forme d’un emprunt  :
celui qui a besoin d’argent contracte alors une dette auprès de celui
qui en dispose. La rencontre peut aussi passer par une association
dans une même entreprise (une « prise de participation ») ; dans ce
cas, on parle d’un financement en capital. Dans le cas d’une dette,
l’emprunteur rémunère le prêteur en lui versant un intérêt. Dans le cas
d’une prise de participation, celui qui apporte du capital est rémunéré
216 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

de deux manières. Soit une partie des bénéfices que l’entreprise dégage
chaque année lui sont distribués ; lorsque celui qui apporte du capital
est un actionnaire, on parle alors de dividende. Soit il revend ses parts
de propriété (qu’on appelle aussi ses « titres ») de l’entreprise pour
une somme plus élevée que celle qu’il avait investie au départ, et il
réalise alors une « plus-value » sur la revente de ses titres. Dans tous
ces cas, des intermédiaires financiers peuvent faciliter la rencontre
entre ceux qui ont besoin d’argent et ceux qui en disposent. Ce sont
ces intermédiaires qui exercent la fonction d’« appariement ».
D’autres intermédiaires, ou les mêmes, peuvent remplir une
autre fonction, qu’on appelle « assurantielle ». Certains acteurs
économiques peuvent craindre d’être exposés à des risques  : avoir
un accident, perdre l’usage de ses bras ou de ses jambes, voir sa
maison inondée…, ou de perdre beaucoup d’argent sur une opération
financière. Une des fonctions des acteurs financiers, des compagnies
d’assurances notamment, est de « couvrir » ce risque, en échange
d’un paiement en amont de la réalisation du risque. Si le risque
se réalise, l’assureur prend en charge les frais correspondants. Si le
risque ne se réalise pas, l’assureur conserve les sommes qui lui ont
été versées.
Dans ce chapitre, nous nous concentrerons sur la fonction d’appa-
riement ; nous n’évoquerons la fonction assurantielle que dans le
cadre de la discussion des crises financières.

La Bourse et les banques


En pratique, ces deux fonctions ont été, selon les lieux et les
périodes, remplies par des acteurs très divers, en concurrence, voire
en conflit ouvert entre eux. Qu’il s’agisse de trouver des solutions
de prêt d’argent ou d’investissement en capital, on distingue classi-
quement, de manière idéaltypique, deux grands types d’organisation :
le système fondé sur les banques (bank-based), appelé aussi de « marché
fermé », et le système fondé sur le marché (market-based), celui des
Bourses, appelé aussi de « marché ouvert » [Gerschenkron, 1962 ;
Lescure, 2008, pour une synthèse historienne]. Même si la plupart
des configurations historiques combinent les traits des deux systèmes,
ces idéaux-types peuvent aider à les décrire.
Le système fondé sur les banques est souvent associé à l’Allemagne
et au Japon. Dans ce système, les activités financières sont prises en
charge par des organisations spécialisées, typiquement des banques. On
parle de marché « fermé » parce que ces organisations soit fournissent
directement le financement, soit organisent la rencontre entre des
offreurs et des demandeurs qu’elles ont sélectionnés au préalable.
Ces derniers n’ont donc pas une vision d’ensemble de l’offre et de
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 217

la demande, contrairement au cas d’un marché ouvert idéaltypique.


Les banques, au contraire, disposent d’une information abondante et
précise. Elles jouent souvent un rôle de créancières et d’actionnaires
et, parce qu’elles disposent d’une excellente vision de ce qui se joue
au sein de l’entreprise, elles acceptent souvent d’octroyer davantage
de prêts que ce ne serait le cas dans un système marchand  : toutes
choses égales par ailleurs, l’endettement des entreprises est donc plus
important dans un système bancaire. Dans ce système, les profits
des banques dépendent des résultats des entreprises. Ces banques
sont en général de très grande taille. Elles remplissent à la fois
des fonctions de prêt aux particuliers et aux petites entreprises, de
prêt et d’investissement dans les grandes entreprises, et d’accompa-
gnement des opérations d’autres investisseurs, dans une fonction
d’appariement. Ce cumul de fonctions leur permet de disposer de
capitaux très importants.
Le système fondé sur le marché est souvent associé au Royaume-Uni
et aux États-Unis. Dans ce système, beaucoup d’acteurs qui disposent
d’épargne et beaucoup d’autres qui ont besoin d’argent sont supposés
se rencontrer de manière publique, sur un marché boursier, appelé
aussi marché financier ou simplement « Bourse ». Ils peuvent y
échanger des titres de propriété (appelés « actions ») ou des titres de
dettes (des « obligations »). Le financement par endettement est donc
possible dans ce système, mais les investisseurs disposent souvent de
moins d’informations sur l’entreprise dont ils achètent les obligations
qu’une banque qui accorderait un prêt. En général, le financement en
capital domine donc. Plus précisément, les entreprises se financent de
deux manières principales. Premièrement, l’entreprise peut réinvestir
dans son fonctionnement ou son agrandissement l’argent qu’elle a
gagné  : on parle d’« autofinancement ». Deuxièmement et surtout,
l’entreprise peut utiliser des « levées de capital »  : elle propose à des
investisseurs d’acheter des titres de propriété (des actions). Dans un
système de marché idéaltypique, il y a des banques, mais elles sont de
relativement petite taille, et leurs fonctions sont bien délimitées : elles
prêtent de l’argent aux particuliers ou aux entreprises qui sont trop
petites pour avoir accès à la Bourse. À l’égard des grandes entreprises,
leur rôle est avant tout un rôle de conseil  : par exemple, lorsque ces
entreprises émettent de nouvelles actions, les banques suggèrent le
volume qu’elles pourraient mettre sur le marché et le prix qu’elles
peuvent espérer en tirer. Les banques peuvent également donner des
conseils pour l’achat d’autres entreprises dans le cadre d’opérations
dites de « fusion-acquisition ».
218 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Deux systèmes en concurrence


En économie, c’est souvent l’efficacité relative de ces deux systèmes
qui est discutée  : quel est celui qui permet d’allouer le plus effica-
cement l’épargne ou encore de favoriser la croissance [Forsyth et
Verdier, 2003] ? Selon les économistes, les systèmes fondés sur le
marché allouent l’argent plus efficacement, notamment parce qu’ils
permettent un meilleur partage de l’information. Il est plus facile
de détecter les entreprises dans lesquelles il vaudrait mieux ne pas
investir. À l’inverse, les banques sont suspectées, par les défenseurs
des systèmes fondés sur le marché, de profits indus (des « rentes »)
liés aux informations non publiques dont elles disposent sur leur
clientèle. Cependant, les systèmes fondés sur les banques présentent
deux avantages. D’une part, la puissance financière des grandes
banques permet de mobiliser plus de capitaux en une seule transaction.
D’autre part, le fait que les banques exercent un certain contrôle sur
les entreprises qu’elles financent les rend plus susceptibles de prêter
ou d’investir à long terme que les acteurs d’un système boursier. La
question de savoir si tel système est plus efficace que tel autre n’a
donc pas reçu de réponse claire  : les deux systèmes ont pu favoriser
des périodes de croissance très forte ou être associés à des dynamiques
médiocres. Ce n’est, de toute façon, pas notre question ici.
Ces définitions très simples fournissent des éléments qui aident
à décrire des cas empiriques. Elles rappellent l’importance de diffé-
rentes distinctions, qu’elles portent sur les transactions (emprunt
et participation au capital), sur les catégories d’acteurs (banques,
Bourses, prêteurs, emprunteurs, investisseurs, entrepreneurs,  etc.) ou
sur les questions qu’ils peuvent se poser (prêter ou investir ? à court
ou long terme ? comment savoir si l’entreprise va rembourser, ou
rapporter ? etc.).
La distinction entre système fondé sur le marché et système fondé
sur les banques permet aussi de comprendre que ces deux systèmes
sont en concurrence et que les profits de certains capitalistes dépendent
du choix de l’un plutôt que de l’autre. Dans ce chapitre, nous
défendons l’idée que si l’un domine plutôt que l’autre, ce n’est pas en
vertu de son efficacité relative —  dont nous avons vu qu’elle n’était
pas facile à établir  — mais parce que, dans un contexte particulier,
les acteurs qui ont intérêt à le voir s’imposer sont plus puissants.
Nous montrerons, plus précisément, comment des acteurs aux intérêts
et aux catégories de pensée différents entrent en concurrence pour
imposer telle organisation des activités financières plutôt que telle
autre. En nous concentrant sur deux cas que l’on oppose souvent, la
France et les États-Unis, nous montrerons que ces luttes débouchent
souvent sur des systèmes hybrides, où des éléments de « marché » et
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 219

de « banque » cohabitent. Ces systèmes financiers hybrides, fonda-


mentaux pour le fonctionnement du capitalisme, sont le plus souvent
profondément instables.

De la Bourse à la banque : oscillations françaises

Le cas français a été moins étudié que celui des quatre pays déjà
cités, sans doute parce qu’il est plus difficile à rattacher à un des
deux idéaux-types. La Bourse et la banque, et parfois d’autres acteurs
importants, ont plutôt eu tendance à y coexister, avec des rapports
de forces différents selon les périodes. Il est utile d’évoquer cette
trajectoire pour éviter les automatismes qui font de la France un
pays éternellement étatique, donc allergique à la Bourse. L’État n’est
en réalité intervenu dans le financement des entreprises qu’en des
périodes bien précises et circonscrites. Par ailleurs, un rôle important
de l’État n’est pas du tout incompatible avec celui des marchés finan-
ciers. Cela dit, s’il fallait résumer l’histoire financière de la France
par un seul trait, ce serait sans doute le rôle important des grandes
banques depuis le début de l’âge de l’usine  : ce rôle se maintient
même dans les périodes où un marché ouvert paraît dominer.

Avant la Bourse et la banque


C’est pendant l’âge du commerce qu’apparaissent les Bourses de
valeurs, c’est-à-dire des Bourses où l’on échange non pas des marchan-
dises, mais des actions et des obligations. C’est aussi pendant cette
période qu’émergent les premières banques qui ne réalisent que des
opérations financières ; auparavant, même les capitalistes braudé-
liens, qui s’occupaient principalement de change entre monnaies et
de crédit (et qui, par conséquent, assumaient une bonne part des
fonctions aujourd’hui dévolues aux banques), avaient en général
aussi des activités de commerce de gros. Bourses et banques prennent
progressivement de l’ampleur au fil de l’âge du commerce, plus ou
moins selon les pays. Cependant, les négociants restent, pendant la
plus grande partie de la période, les acteurs principaux des activités
financières, aussi bien que commerciales et industrielles. Ils se prêtent
entre eux, prêtent aussi à certains de leurs fournisseurs et clients, ainsi
qu’aux États, et plusieurs maisons de négoce peuvent s’associer pour
lancer des entreprises risquées où elles ont chacune une participation
(voir chapitre  VII). Autrement dit, une très grande part du marché du
crédit n’est pas prise en charge par des acteurs spécialisés.
Les prêts directs accordés par les grands négociants sont très
importants en volume, mais ils ne sont accordés qu’à une petite élite.
220 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

sécurise les créanciers de la Couronne.


L’origine politique Selon Carruthers, cette loi est essentielle
de la City de Londres pour le développement de la Bourse, car
les créanciers, pensant qu’ils pourront
Si la Bourse s’est développée en France ainsi toujours récupérer leurs fonds,
beaucoup plus tard qu’en Hollande et hésitent moins à prêter. Mais il s’agit
en Angleterre, est-ce parce que la France d’une condition nécessaire, pas suffi-
n’a pas eu la « chance » de connaître sante. Encore faut-il que des créanciers
une quasi-guerre civile au XVIIe  siècle ? se saisissent effectivement de cette pos-
C’est ce que l’on pourrait conclure à sibilité.
la lecture d’un ouvrage du sociologue Ce qui se passe à Londres, c’est
Bruce G. Carruthers [1996] qui porte sur que le marché financier devient un
la période de 1672 à 1712. C’est l’époque des lieux de lutte entre les deux par-
où se développent la Bourse de Londres tis politiques. Ceux-ci veulent gagner
et l’ensemble des acteurs financiers qui y du pouvoir sur l’État  : un des moyens
opèrent, et qu’on appelle la « City ». C’est pour cela est de devenir son créancier.
aussi une période de profonds troubles Les whigs et les tories cherchent aussi
politiques et celle où le Parlement et les à contrôler les grandes compagnies
partis politiques deviennent légitimes et de commerce (Compagnies des Indes
obtiennent du pouvoir. Carruthers montre orientales et Compagnie des mers du
que la croissance de la dette publique, les Sud) et la Banque d’Angleterre, c’est-
changements institutionnels et le conflit à-dire les rares sociétés anonymes par
entre les partis conservateur (les tories) et actions de l’époque. Avoir beaucoup
libéral (les whigs) ont été déterminants de parts dans ces compagnies garantit
pour l’organisation du nouveau marché d’importants dividendes, qui permettent
financier. notamment… de prêter à l’État. Les
À la fin du XVIIe siècle, l’État anglais est membres les plus mobilisés et les plus
en guerre contre la France. Pour finan- riches des deux partis utilisent donc la
cer ce conflit, il doit trouver rapidement Bourse pour acheter à la fois des actions
du capital. Pour attirer des investisseurs, et des titres de dette publique. Cela
il faut les rassurer, et ce d’autant plus dynamise le marché, tout en lui donnant
qu’en 1672 la Couronne britannique une forme particulière : les actions et les
s’est déclarée officiellement incapable titres de dette ne sont vendus qu’entre
d’honorer sa dette (c’est le Great Stop membres du même parti. En effet, un
of the Exchequer). La confiance est très whig qui possède des titres de la Banque
progressivement reconstruite, d’abord d’Angleterre les revendra à un autre
par des décisions de justice, qui donnent whig, afin de conserver la mainmise de
raison aux banquiers qui se sont retour- son parti sur cette source de revenus
nés contre l’État, ensuite par une loi qui — et de même pour les tories.

Comment le reste des activités en France est-il financé ? Au XVIIIe siècle


ont lieu de premières tentatives de mise en place d’une Bourse de
valeurs à Paris. Elles se sont rapidement conclues par des bulles
spéculatives (voir plus bas), qui ont conduit à l’interdiction de
nombreux types de transactions. Ces interdictions n’étaient pas
toujours respectées, mais elles excluaient le développement d’un
marché ouvert, public.
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 221

Jusqu’à la Révolution française, ce sont largement les notaires qui


assuraient la fonction d’appariement, en particulier pour les prêts de
long terme et pour ceux qui mettaient aux prises des acteurs extérieurs
au monde du commerce. Les notaires plaçaient à la fois les titres de
dette publique —  en constante expansion  — et l’argent des particu-
liers les plus riches, auprès d’autres particuliers. À une époque où il
n’existait aucune centralisation de l’information non seulement sur
l’endettement, mais aussi sur la propriété foncière et immobilière, les
notaires, qui rédigeaient aussi les contrats de mariage, les documents
liés aux successions, les actes de vente d’immeubles, etc., bénéficiaient
d’une information privilégiée. Ils pouvaient ainsi conseiller leurs
clients non seulement sur le type de contrat à utiliser pour prêter
ou emprunter, mais aussi sur les partenaires à choisir [Hoffman
et  al., 2001].
Le rôle important des notaires peut contribuer à expliquer que le
capitalisme se soit développé, longtemps, sans grandes Bourses ou sans
banques. Ce n’est pas vrai seulement en France  : le système notarial
avait des équivalents dans d’autres pays, y compris en Angleterre.
Cette dernière fait toutefois exception, dans ce domaine aussi  : c’est
un des premiers pays, avec la Hollande, où la Bourse se développe,
dès la fin du XVIIe  siècle, puis le premier où les banques se séparent
du négoce. Ailleurs, aussi bien les Bourses que les grandes banques
n’ont eu qu’un rôle limité jusqu’aux années  1830 à  1860.
Les entreprises, elles, s’autofinançaient en grande partie, ce qui était
possible parce que, pour la plupart, elles n’avaient pas besoin d’un
capital énorme —  situation typique de l’âge du commerce. En effet,
elles avaient très peu de machines chères et de bâtiments. La plupart
des entreprises obtenaient du crédit principalement sous  la forme de
délais de paiement entre clients et fournisseurs.
Par exemple, les libraires-éditeurs ont toujours besoin de crédit,
parce qu’ils sont obligés de faire fabriquer et d’immobiliser d’impor-
tants stocks de livres pendant un temps assez long avant de les
vendre. À Paris au XIXe  siècle, ils empruntent souvent à leurs parents
et amis pour créer leur entreprise, qu’elle soit individuelle ou qu’elle
prenne la forme de société de personnes. Pour la faire fonctionner,
ensuite, ils achètent le papier et l’impression à crédit, avec des délais
de paiement de quelques mois. Mais cela ne suffit pas. Il existe de
ce fait un marché pour ces reconnaissances de dettes sur quelques
mois  : on se les achète entre confrères, ce qui permet de s’endetter
pour plus longtemps (les stocks de livres peuvent constituer un gage).
Cette pratique s’appelle l’escompte ; certains libraires-éditeurs ou
papetiers deviennent des escompteurs quasi professionnels  : ils font
plus de profits sur ce circuit de financement qu’en vendant leurs
produits [Rebolledo-Dhuin, 2014].
222 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

l’esprit républicain. “Ah ! minute, dit-il ;


Le rentier vu par Balzac l’un n’est pas l’autre !” Il s’enfonce alors
dans des discussions qui le ramènent
« Le Rentier est une conquête de la civi- en 1793, à la Terreur ; il arrive alors
lisation moderne. Les Romains, les Grecs, à la réduction des rentes, cette Saint-
les Égyptiens, les Perses ont ignoré totale- Barthélemy financière. La République est
ment ce grand Escompte national, appelé connue pour nourrir de mauvais desseins
Crédit. Jamais ils n’ont voulu croire (d’où contre les Rentiers, la République seule a
crédit) à la possibilité de remplacer un le droit de faire banqueroute, “parce que,
domaine par un carré de papyrus quel- dit-il, il n’y a que tout le monde qui ait le
conque. […]. L’Écossais Law a beaucoup droit de ne payer personne”. […]
contribué à l’accroissement de cette tribu Sa morale consiste à n’avoir de dis-
dolente. Comme celle du ver à soie, l’exis- cussion avec personne ; en fait d’intérêt,
tence du Rentier dépend d’une feuille, et il vit entre son propriétaire et le portier ;
comme l’œuf du papillon, il est vraisem- mais il est si bien casé, si accoutumé
blablement pondu sur papier. […] à sa cour, à son escalier, à la loge, à
Le Rentier, qui constitue une transition la maison ; le propriétaire et le portier
admirable entre la dangereuse famille savent si bien qu’il restera dans son
des Prolétaires et les familles si curieuses modeste appartement jusqu’à ce qu’il
des Industriels et des Propriétaires, est en sorte, comme il le dit lui-même, les
la pulpe sociale, le Gouverné par excel- pieds en avant, que ces deux personnes
lence. […] ont pour lui la plus flatteuse considéra-
Le Rentier réserve toute sa haine pour tion ! Il paye l’impôt avec une scrupu-
les républicains. S’il admet dans son jour- leuse exactitude. »
nal et dans sa conversation l’Élément
démocratique, il ne le confond pas avec Source : Balzac [1840, rééd. 2012, p. 8-16].

Les quelques grandes entreprises industrielles (mines, compagnies


de canaux, puis de chemins de fer, de distribution de gaz,  etc.)
utilisent aussi le crédit commercial à court terme, mais elles le
complètent par un financement à plus long terme obtenu par
l’émission d’actions, cotées en Bourse ou non.
Dans ce contexte, les banques, c’est-à-dire les entreprises explici-
tement spécialisées dans la finance, étaient rares. Les dépôts réunis
par les principales banques françaises étaient, en 1860, cinquante
fois inférieurs à ceux des banques anglaises [Hautcœur, 2007, p.  31].
Il s’agissait surtout de banques dites d’« affaires », de très petite
taille, souvent organisées autour d’une famille —  on parlait aussi
à leur sujet de « haute banque ». Jamais elles n’auraient ouvert un
compte à un simple bourgeois ou une petite entreprise, comme une
librairie. Elles se concentraient sur la gestion de très grandes fortunes
et le placement auprès de leurs détenteurs d’emprunts d’État et de
titres des nouvelles sociétés par actions. La fortune personnelle des
banquiers était souvent investie dans les mêmes sociétés  : ils étaient
présents à leur conseil d’administration et pouvaient intervenir dans
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 223

leur activité. Les titres d’État et certaines actions étaient aussi cotés
en Bourse, mais, comme on l’a vu au chapitre  IV, les actions, peu
nombreuses, étaient rarement revendues.
Les moyennes fortunes restaient surtout constituées de titres de
dette de l’État, appelés « rente », encore largement placés par les
notaires. En France, la rente représentait encore en 1823 80 % des
actions et obligations en circulation. Les romans d’Honoré de Balzac
(ou de Jane Austen pour l’Angleterre) soulignent l’importance de la
rente  : tout bourgeois et toute bourgeoise se doivent de connaître
ses mécanismes de base pour estimer la fortune de leurs voisins,
par exemple dans la perspective d’un mariage arrangé. Le mépris de
Balzac envers la prudence petite-bourgeoise associée au rentier souligne
aussi que, si les classes populaires n’ont pas accès à la rente, celle-ci
est déjà répandue bien au-delà des ménages les plus riches en 1840.
Au total, on peut dire que les notaires jouaient le rôle de
banques, plus que les banques elles-mêmes, dans un marché plutôt
fermé —  mais où l’on ne trouvait pas l’avantage de concentration
des capitaux pointé par les économistes pour les marchés fermés
idéaltypiques.
Cette situation change rapidement au milieu du XIXe  siècle.
Les notaires perdent leur quasi-monopole sur l’information, car
de nouveaux dispositifs permettent d’en obtenir. Les services des
hypothèques proposent ainsi des renseignements publics sur les
terres ou les immeubles que les emprunteurs apportent en garantie
des dettes qu’ils contractent. Simultanément, le Crédit foncier de
France voit le jour  : il s’appuie sur les hypothèques pour prêter aux
petits propriétaires des campagnes. Ce sont ces changements dans
l’accès à l’information, plus que les changements politiques liés à la
Révolution française ou le lent développement de grandes sociétés
anonymes par actions, qui expliquent que les notaires cessent de
jouer un rôle central [Hoffman et al., 2001].

Le premier développement du marché financier


En France, les années 1870-1939 sont celles d’un premier dévelop-
pement important de la Bourse [Hautcœur, 2007]. Jusqu’à la Seconde
Guerre mondiale, le financement des grandes entreprises françaises
passe en effet par la Bourse, bien plus que par les banques.
Ce sont notamment les petits épargnants français qui sont devenus
de véritables spéculateurs boursiers. Tout cela est souvent oublié
aujourd’hui, alors que l’essor de la Bourse était expliqué par les
économistes de l’époque par le profond goût pour l’épargne des
populations rurales françaises. Un siècle plus tard, d’autres diagnosti-
quaient volontiers une allergie aux marchés financiers expliquée par
224 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

un fond permanent de ruralité, de catholicisme ou d’étatisme. La


réalité, cependant, est bien celle d’un recours très large aux marchés
financiers dans la population des petits épargnants  : lorsqu’on
évoque les épargnants et épargnantes ruinés par les « emprunts
russes » après la révolution de 1917, il faut garder à l’esprit que
bien d’autres titres avaient été achetés de la même manière. En
1912, près des deux tiers du patrimoine total des Parisiens sont ainsi
composés de produits financiers, contre un tiers pour l’immobilier
[Piketty, 2019, p.  167].
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle la France aurait été
de tout temps étatiste, l’État joue un rôle très secondaire dans cette
histoire. Il ne s’oppose plus au développement de marchés finan-
ciers, mais il ne contribue pas non plus directement à leur essor  :
les décennies avant la Première Guerre mondiale ont justement pour
spécificité le fait que l’État emprunte très peu.
Le développement de la Bourse est donc contemporain de celui
des grandes entreprises intégrées de l’âge de l’usine  : les débuts de
la distribution d’électricité, puis des tramways vers 1900, puis des
sociétés pétrolières dans les années 1920, notamment. Mais les deux
évolutions ne sont pas tout de suite liées. C’est seulement après
1890 et surtout entre les deux guerres —  avec un maximum dans
les années  1920  — que le financement des grandes entreprises par
des actions et par l’émission d’obligations cotées en Bourse devient
fréquent, au-delà des secteurs pionniers qu’étaient les chemins de fer,
l’assurance puis la banque. Dans les années 1870 et 1880, voire jusqu’à
la Première Guerre mondiale, l’autofinancement continue à dominer.
Qu’achètent donc à la Bourse les épargnants français, s’ils n’achètent
plus de la rente sur l’État et s’ils n’acquièrent pas encore beaucoup
d’actions ? Ils et elles achètent en masse des titres de dettes de pays
étrangers, dont l’introduction en Bourse est parfois favorisée par le
gouvernement français, dans une optique diplomatique. La Bourse
de Paris est devenue, autour de 1900, un sérieux concurrent de
celle de Londres pour le placement de ce type de titres. Entre 1872
et  1912, la part des placements à l’étranger dans le patrimoine total
des Parisiens, qui comprennent aussi des titres d’entreprises étran-
gères, est ainsi passée de 6 % à 21 % [Piketty, 2019, p.  169]. C’est
à la suite de la quasi-disparition de ces titres de dette étrangère à
la Bourse, après la Première Guerre mondiale, que les intermédiaires
financiers convainquent les épargnants d’acheter des actions ou des
obligations d’entreprise.
L’usage de la Bourse (ou plutôt des Bourses, car il y en a dans
plusieurs villes de province) s’est ainsi rapidement répandu. À la veille
de la Première Guerre mondiale, la moitié du capital privé en France
est constituée d’immobilier, l’autre moitié d’actions et d’obligations.
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 225

Le Rentier, en moyenne, sont consa-


Comment séduire les épargnants : crées aux emprunts russes —  et la
le développement Russie paye pour cela. Des entreprises
de la presse financière offrent même des stock-options aux
journalistes (comme les actionnaires le
Le développement de la Bourse s’ac- font aujourd’hui pour les P-DG — voir
compagne de celui de très nom- chapitre  V), afin que ces journalistes
breux titres de presse économique et soient personnellement intéressés par
financière. Les émetteurs d’actions et une montée du cours de leurs actions.
d’obligations y font de la publicité (on Cette recherche d’une publicité
parle alors de « réclame ») qui n’est positive a son revers : certains journaux
pas nécessairement signalée comme publient ou menacent de publier une
telle  : la pratique n’est, à l’époque, information négative, ce qui leur donne
guère encadrée légalement. Pour évo- des moyens de chantage vis-à-vis des
quer de manière positive les entre- émetteurs d’actions ou d’obligations.
prises ou les États concernés, certains Ainsi, en 1912, La Semaine économique
journalistes sont rémunérés personnel- et financière suggère, de manière très
lement chaque mois ; d’autres jour- floue, que les épargnants devraient
naux reçoivent de l’argent « prêté » se méfier de la Banque suisse et fran-
mais qu’on ne leur demande jamais çaise ; puis elle n’en parle plus, sans
de rendre. Plus classiquement, des doute après que le journal a reçu un
colonnes entières dans le journal sont paiement de la part de la banque. Le
payées par les annonceurs  : l’idée est même type de chantage est exercé par
que plus le texte est long et visible, plusieurs journaux vis-à-vis du gouver-
meilleures seront les ventes. Ainsi, en nement russe, notamment pendant la
1905-1906, deux des seize pages de guerre russo-japonaise de 1904-1905
chaque édition du journal bien diffusé [Bignon et Flandreau, 2011].

L’importance de ces placements s’explique en partie par l’accrois-


sement des inégalités de patrimoine au début de l’âge de l’usine
[Piketty, 2013]. Mais les détenteurs et les détentrices de très grandes
fortunes n’étaient pas les seuls à investir en Bourse. Comme avant
1870, les « rentiers » et « rentières », c’est-à-dire les personnes qui
vivent de leurs placements financiers, n’en vivaient pas toujours très
richement. Ils et elles pouvaient aussi relever de la moyenne
bourgeoisie et être simplement âgés, ou bien veufs. En 1914, on
estime qu’il y avait 1,5  million de rentiers en France. À une époque
où la plupart des emplois ne s’accompagnaient pas de systèmes de
retraite, la constitution d’une épargne passait soit par l’acquisition
de terres ou de maisons que l’on pouvait louer, soit par l’achat de
titres financiers (actions ou obligations) qui laissaient espérer une
rémunération de quelques pourcents chaque année.
Les Bourses jouent donc un rôle important dans le fonctionnement
du capitalisme en France entre 1870 et 1939. Mais le rôle des banques
s’est également accru. D’une part, les banques font elles-mêmes partie
226 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des premières entreprises à se financer en Bourse. D’autre part, ce


sont largement elles qui placent auprès de leur clientèle les titres
des autres entreprises, après la Première Guerre mondiale. C’est le
cas à la fois de nouvelles banques d’affaires, moins focalisées que les
précédentes sur les emprunts d’État —  comme la Banque de Paris et
des Pays-Bas, ancêtre de Paribas, créée en 1872  —, et d’un nouveau
type d’organisation  : les banques de « dépôt » (le Crédit lyonnais est
créé en 1863, la Société générale en 1864). Elles sont encore très loin
de s’adresser à la majorité de la population  : l’extension générale
des comptes en banque, pour le versement des salaires, ne date que
des années 1960. Ces banques proposent malgré tout la tenue de
comptes et la gestion de portefeuille à de simples bourgeois. Elles
se dotent très tôt de services de renseignement et d’évaluation des
plus grandes entreprises.
Dès les années 1880, ces banques préfèrent contribuer au placement
des actions des grandes entreprises plutôt que de leur prêter direc-
tement, à long terme, comme dans un système « fondé sur les
banques ». Elles jouent le rôle d’intermédiaires — elles sont à ce titre
payées en commissions sur les opérations — plutôt que d’investisseurs
institutionnels (voir chapitre  V). Les banques ont ainsi largement
contribué au développement de la Bourse en France, notamment
en contribuant à y faire revenir les épargnants après les bulles et
crises régulières des années  1870 et  1880. La spéculation est en effet
bien présente  : entre 1874 et  1881, les cours de la Bourse de Paris
augmentent de 84 %. Dans l’ensemble, la situation de la France se
rapproche donc dans cette période de l’idéal-type d’un système fondé
sur le marché, même si ce système ne se serait pas développé sans
les nouvelles grandes banques [Hautcœur, 2007].

De l’État contrôlant les banques…


C’est en fait seulement entre 1945 et la fin des années 1970 que
fonctionne ce qui est souvent considéré aujourd’hui comme le système
financier français typique, centré sur le ministère des Finances et
quelques grandes banques possédées par l’État [Quennouëlle-Corre,
2005]. Sur longue période, ces trente-cinq ans apparaissent comme
une exception —  et cela d’autant plus que le dispositif est critiqué
et amendé dès les années 1960 par l’administration même qui le
contrôle [Lemoine, 2016]. Sa mise en place en 1945 s’inscrit dans le
contexte exceptionnel de la reconstruction et du renouvellement de
l’administration à la Libération (voir chapitre  VIII)  : elle ne découle
pas de spécificités françaises sur la longue durée.
Quelles sont les caractéristiques de cette période exceptionnelle ?
Tout d’abord, il n’y a presque plus d’autofinancement des entreprises.
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 227

Ensuite, la Bourse est beaucoup moins active  : la valeur totale des


actions françaises cotées en Bourse a été réduite de moitié par rapport
à l’avant-guerre ; elle augmente ensuite très peu jusqu’au début des
années 1980. Cela résulte en partie de la quasi-disparition de la figure
du rentier, du fait de la généralisation des retraites et de l’égalisation
relative des patrimoines, consécutive aux guerres et à l’instauration
d’impôts plus progressifs [Piketty, 2013]. De plus, ceux et celles
qui placent encore leur argent ailleurs que dans l’immobilier ne se
tournent pas, avant tout, vers l’achat d’actions d’entreprises privées :
ils préfèrent acheter des obligations d’État, redevenues disponibles
puisque l’État s’endette à nouveau, ou celles émises par les nouvelles
entreprises publiques. Les très grandes entreprises proposant des actions
sont par ailleurs moins nombreuses. En effet, des monopoles publics,
principalement EDF-GDF et la SNCF, ont remplacé les nombreuses
entreprises d’électricité, de gaz et de chemins de fer, très demandeuses
de capitaux, qui animaient une bonne partie de l’activité boursière
dans l’entre-deux-guerres.
Toutefois, dès les années 1960, une quinzaine d’années après ces
réformes dues aux gouvernements de gauche de la Libération, leurs
successeurs ont commencé à essayer de favoriser l’achat d’actions
par des petits et moyens épargnants et épargnantes. Cet effort s’est
poursuivi régulièrement entre 1958 et  1981, une période durant
laquelle les majorités de droite se succèdent. En particulier, la fiscalité
sur ces placements devient de moins en moins défavorable, voire
incitative. Mais, dans les années 1960, les actions et les obligations ne
représentent encore que 15 % des placements des ménages [Hautcœur,
1996]. La situation a donc radicalement changé par rapport à l’entre-
deux-guerres et, à court terme, les efforts des gouvernements n’y
changent pas grand-chose.
Dès lors qu’elles ne s’autofinancent pas et qu’elles n’émettent pas
d’actions sur les marchés boursiers, c’est avant tout en s’endettant
que les grandes entreprises se financent. Pendant la reconstruction
d’après-guerre, elles peuvent bénéficier de prêts de l’État lui-même  :
en 1949, il finance ainsi 41 % de l’investissement des entreprises
[Hautcœur, 1996]. Ensuite, le relais est pris par les trois principales
banques de dépôt, qui prêtent à la fois aux entreprises publiques et
privées  : le Crédit lyonnais et la Société générale, qui ont été natio-
nalisés en 1945, et la BNP, issue en 1966 de la fusion, sur décision
gouvernementale, de deux autres banques nationalisées. Le gouver-
nement favorise leur croissance, par exemple en faisant adopter, en
1966, une loi qui impose de verser les salaires sur des comptes en
banque —  alors que, auparavant, beaucoup étaient payés en espèces.
La même loi autorise la création de banques « universelles ». Alors
que le métier des banques de dépôt est avant tout de collecter et de
228 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

peuvent réagencer à loisir la composi-


Des banquiers industrialistes ? tion, mais de bâtir des partenariats de
long terme et d’intervenir directement
Durant les années 1950 et les années 1960, dans la stratégie de ces entreprises.
les grandes banques françaises déve- Suez, par exemple, noue des rela-
loppent en leur sein des directions tions durables avec Pont-à-Mousson,
dont la fonction est de gérer leurs Saint-Gobain (la banque joue d’ail-
prises de participation industrielles leurs un rôle déterminant dans le rap-
[Bonin, 1987 ; Bussière, 1992]. À la prochement des deux entreprises) et
tête de ces directions, on retrouve non la Lyonnaise des eaux. Paribas, pour
pas des banquiers, mais des industriels sa part, s’applique à rapprocher, puis
au profil par ailleurs très homogène  : à fusionner, des compagnies sidérur-
Gustave Rambaud, qui prend en 1958 giques dans lesquelles elle a pris des
la direction du département industriel participations (par exemple, Fives-Lille
de la Compagnie financière de Paris et fusionne en 1958 avec La Française
des Pays-Bas, Bernard de  Villeméjane, de construction mécanique). Ce n’est
qui entre chez Rothschild en 1961, ou qu’au début des années 1980 que
encore Philippe Mallet, recruté chez les banques arrêtent progressivement
Suez comme directeur des partici- d’intervenir aussi directement dans
pations en 1963, sont tous trois des le pilotage des grandes entreprises
ingénieurs du corps des Mines (voir industrielles. Elles reviennent alors à la
chapitre  V). conception plus étroitement financière
Ces équipes développent des liens de leur métier, qui était la leur jusqu’à
qui sont loin d’être seulement finan- la Seconde Guerre mondiale : compo-
ciers avec de grandes entreprises ser un portefeuille dont on surveille la
industrielles. Il ne s’agit pas seulement, rentabilité financière, et intervenir dans
pour ces banques, de construire un la stratégie de loin et ponctuellement,
portefeuille de placements dont elles voire pas du tout.

gérer l’épargne des particuliers, celui des banques d’affaires consiste


à conseiller les entreprises dans certaines de leurs opérations (des
émissions d’actions, des rachats d’entreprise,  etc.) et à investir direc-
tement dans certaines entreprises (elles s’apparentent alors à des fonds
d’investissement — voir chapitre V). Une banque « universelle » remplit
à la fois ces deux fonctions. Elle dispose de beaucoup plus de capitaux
qu’une simple banque d’affaires.
La France de 1945 à la fin des années 1970 se rapproche donc
beaucoup de l’idéal-type d’un système fondé sur les banques.
Celles-ci restent, comme dans la période précédente, les intermé-
diaires dominants du marché financier, mais surtout elles prêtent
beaucoup plus aux entreprises. Pendant la plus grande partie de
la période, elles ne sont pas autorisées à détenir une part impor-
tante du capital d’entreprise, à en être les actionnaires principales.
En revanche, lorsqu’elles détiennent des actions dans certaines
entreprises, elles les conservent plus longtemps, et elles sont liées
à d’autres firmes par des relations d’endettement fréquemment
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 229

pratiques considérées comme acceptables


Lazard et la « place » : et celles qui ne le sont pas.
ancien monde, nouveau monde ? Ainsi, à la toute fin de l’année 1968,
un petit groupe verrier lyonnais, Boussois-
En dépit de leurs organisations assez Souchon-Neuvesel (BSN), vient d’annon-
différentes, les différents centres finan- cer sa volonté d’acheter Saint-Gobain, une
ciers sont connectés les uns aux autres, entreprise immense et multicentenaire,
notamment par des acteurs qui, comme présente dans le verre, mais aussi dans le
la banque Lazard, sont implantés dans nucléaire, le pétrole et l’aluminium. BSN n’a
des places financières de part et d’autre pas assez d’argent pour acquérir le géant
de l’Atlantique — en l’occurrence à New qu’il convoite et Lazard suggère de pro-
York, Londres et Paris. Ces acteurs peuvent céder à une « offre publique d’échange »
tenter d’y mettre en œuvre des straté- (OPE). C’est une opération qui permet de
gies similaires, avec des succès inégaux racheter les titres des actionnaires de BSN,
selon les lieux… ou les époques [Orange, en leur versant non pas de l’argent, mais
2006]. En avril 1964, à Wall Street, Lazard des obligations convertibles en actions,
lance une offre de rachat sur une petite dont l’intérêt est supérieur au dividende
société pétrolière, Franco-Wyoming. Les versé par Saint-Gobain. La Banque de
banquiers pensent qu’elle est très mal Paris et des Pays-Bas (future Paribas) et la
valorisée (c’est-à-dire que sa valeur est banque Neuflize-Schlumberger participent
sous-estimée) ; ils souhaitent en prendre à l’opération aux côtés de Lazard. Mais,
le contrôle pour revendre ensuite tout ce dans l’autre camp aussi, des coalitions
qu’elle possède. La banque rassemble les s’organisent : « Arnaud de Vogüé [le P-DG
fonds de ses principaux associés et met de Saint-Gobain] était un battant. Il avait
dans la confidence quelques partenaires mobilisé ses amis et ses connaissances
privilégiés (ce qui constituerait aujourd’hui pour acheter du Saint-Gobain. Ils sont allés
un « délit d’initié »). Après avoir convaincu jusqu’au Vatican pour chercher de l’aide »,
les actionnaires de la Franco-Wyoming de explique ainsi l’un des protagonistes [cité
lui vendre leurs titres, plusieurs associés par Orange, 2006, p.  141], qui raconte
de Lazard se rendent dans le Delaware par ailleurs que, « dans les dîners à Paris »,
et prennent le pouvoir lors de l’assemblée la tension était si forte que des CRS étaient
générale de la société. Ses actifs, une fois venus surveiller sa maison. Après quelques
revendus, rapportent plus de deux fois mois, la tentative de prise de contrôle de
le prix payé pour prendre le contrôle de Saint-Gobain se termine par un échec. Les
l’entreprise. solidarités anciennes de la « place » ont
Plusieurs des associés impliqués dans contenu la tentative des raiders de Lazard
l’opération Franco-Wyoming sont des et de ses alliés, comme on appelle ceux
associés européens de Lazard, notamment qui pratiquent volontiers les OPA hostiles.
des Français. Sur la base de cette expé- Vingt ans plus tard, ces mêmes asso-
rience, ils s’essaient ensuite à mener des ciés de Lazard conseillent deux autres
opérations équivalentes en France. Mais raiders, Bernard Arnault et Vincent
ce type d’opération est considéré comme Bolloré, dans la prise de contrôle des
très agressif. Quand l’agression vient trop entreprises qui sont devenues depuis la
violemment remettre en cause l’ordre du pierre de touche de leurs empires res-
capitalisme français, elle est contrée par pectifs : la banque Rivaud pour Bolloré,
la « place », c’est-à-dire par l’ensemble Financière Agache pour Arnault. La
des acteurs financiers installés qui se « place », à nouveau, proteste contre
connaissent et qui partagent des conven- ces manières de faire. Cette fois, elle
tions, implicites mais très fortes, sur les échoue.
230 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

renouvelées. De ce fait, les banques françaises, pendant les « trente


glorieuses », s’intéressent plus aux stratégies des entreprises dans
lesquelles elles ont pris des participations. Dans l’entre-deux-
guerres, elles avaient au contraire un comportement plus spécu-
latif, beaucoup plus proche de celui des investisseurs institutionnels
d’aujourd’hui (voir chapitre  V)  : elles achetaient et vendaient des
actions fréquemment, en fonction de l’évolution des cours, pour
maximiser leurs profits à court terme.
On a donc, pendant les « trente glorieuses », un système fondé
sur les banques, très différent de ce qu’on trouve en Angleterre à la
même période, mais aussi de ce qu’on trouvait en France avant 1939.
Ce système fondé sur les banques est, par ailleurs, d’un type bien
particulier : il privilégie un financement par l’emprunt, par opposition
à l’Allemagne où, à la même époque, les banques prennent plutôt
des participations dans les entreprises.
Surtout, le système français de cette période est particulier du
fait du rôle qu’y joue l’État. En effet, deux administrations, celle du
« Trésor » (une direction très puissante du ministère des Finances)
et celle de la Banque de France, sont à l’origine de bon nombre
de décisions qui orientent les choix des banques et des autres
entreprises en matière de financement [Quennouëlle-Corre, 2005 ;
Monnet, 2018]. Le principe général du dispositif consiste à faire
en sorte que les prêts directs de l’État, très importants pendant la
reconstruction, soient remplacés par des prêts bancaires orientés
par l’État. Au total, entre 1948 et  1965, le Trésor contrôle la moitié
du financement des entreprises. Parmi les règles qui permettent
d’orienter le crédit, l’une des plus spectaculaires est le « contrôle
des changes », qui interdit pendant les « trente glorieuses » de faire
sortir trop de capitaux de France, en achetant des actions ou obliga-
tions à l’étranger notamment. Une autre règle place l’État au cœur
du fonctionnement du système financier  : le Trésor donne —  ou
refuse  — son autorisation pour l’émission de nouvelles actions ou
obligations à la Bourse. Surtout, ce sont ces administrations qui
orientent la répartition des prêts des banques nationalisées entre les
grands secteurs industriels. Ces réglementations et ces recommanda-
tions, qui s’accompagnent, on l’a vu, de lois favorisant la croissance
des banques, sont d’autant mieux acceptées par leurs dirigeants — y
compris ceux des banques qui n’ont pas été nationalisées — qu’une
bonne partie d’entre eux ont précisément commencé leur carrière
au ministère des Finances.
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 231

… à l’État développant la Bourse, d’abord pour lui-même


Depuis le début des années 1980, le système financier français a de
nouveau radicalement changé. La Bourse, qui est désormais centralisée
à Paris, a connu un développement spectaculaire. Elle a en particulier
repris une grande place dans le financement des grandes entreprises.
En France, la valeur des actions des sociétés cotées représentait
seulement 8 % du PIB en 1980, contre près de 50 % aux États-Unis
à la même date. En revanche, elle en représentait 110 % en 2004,
contre 150 % aux États-Unis et seulement 62 % en Allemagne, qui
conserve un système fondé sur les banques [Goyer, 2007, p.  16].
Cette croissance spectaculaire résulte d’une action tout à fait
délibérée de l’État. Elle commence sous la présidence de Valéry Giscard
d’Estaing, entre 1974 et 1981, et se poursuit ensuite, malgré l’élection
d’un président de gauche. On a vu que, même avant 1974, des gouver-
nements avaient fait quelques efforts pour développer la Bourse, mais
ces efforts deviennent nettement plus déterminés ensuite. C’est que,
dès les années 1960, une nouvelle doctrine s’impose parmi les hauts
fonctionnaires du ministère des Finances. Cette nouvelle doctrine ne
concerne pas, d’abord, le financement des entreprises, mais celui de
l’État  : elle pose que, pour financer ses propres emprunts, l’État doit
désormais se tourner vers les marchés financiers, en proposant ses
titres de dette (des obligations) sur un marché ouvert [Lemoine, 2016].
Le recours aux marchés financiers n’avait jamais été, dans le passé,
le principal mode de financement de l’État en France — au contraire
de l’Angleterre. À l’âge du commerce, la Bourse jouait un rôle pour
les ventes de titres de « rente », mais seulement en complément des
notaires. Au début de l’âge de l’usine, la Bourse de Paris était un
débouché important pour les dettes publiques d’autres pays, mais l’État
français s’endettait peu. Pendant les « trente glorieuses », il obtenait
les capitaux nécessaires pour ses investissements —  qu’il s’agisse de
la reconstruction ou de l’extension des services publics  — en levant
des impôts, mais aussi en utilisant une méthode très particulière qui
s’appuyait sur le « circuit du Trésor » et qui ne passait pas par la Bourse.
Schématiquement, ce « circuit » consistait pour l’État à obliger les
banques et les entreprises publiques à déposer de l’argent auprès de lui
— ce dépôt était aussi proposé aux particuliers. Le Trésor agissait ainsi
comme une sorte d’énorme banque : en 1955, il disposait d’un capital
total un peu supérieur à celui de l’ensemble des banques françaises.
Cet argent pouvait être utilisé pour financer les activités de l’État. Les
entreprises, les banques et les particuliers étaient considérés comme
ses créanciers  : leurs capitaux produisaient un intérêt, qui leur était
reversé. Le taux d’intérêt qui leur était servi, toutefois, était lui-même
fixé par le Trésor à un niveau faible. Les banques critiquaient par
232 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

conséquent ce qu’elles considéraient comme un « emprunt forcé ».


Des méthodes similaires étaient employées en Allemagne, en Italie
et au Royaume-Uni à la même période  : on parlait à leur sujet de
« dette non négociable ».
Ces modes de financement public ont tous été remis en cause au
début de l’âge de la finance, au profit de la « dette marchande »,
passant par la Bourse. En France, on passe de trois quarts de « dette non
négociable » dans les années 1970 à trois quarts de « dette marchande »
dès 1987. Pourquoi ce changement de doctrine ?
À partir des années 1960, au sein même du ministère des Finances
et notamment de la direction du Trésor, le mode de financement
de l’économie attaché au « circuit du Trésor » est de plus en plus
critiqué. Ces critiques soulignent que le contexte économique des
années 1960 n’est plus celui de l’immédiat après-guerre. En particulier,
la reconstruction est considérée comme achevée et les fondations de
la construction européenne sont posées d’une manière qui favorise le
principe d’un recours au marché, y compris à la « dette marchande » ;
le FMI promeut également cette dernière.
En France aussi, les discours dominants sur les buts et les moyens
de l’intervention de l’État sont en train de changer. Les hommes du
Trésor écoutent en particulier à ce sujet Valéry Giscard d’Estaing, qui
devient en 1959, à 32  ans, secrétaire d’État aux Finances, et l’écono-
miste Jacques Rueff. Ils disent non pas que l’État ne doit rien faire,
mais qu’il doit agir autrement  : ce n’est pas à lui d’assurer l’essentiel
de l’investissement et il devrait réduire ses déficits. S’endetter sur les
marchés financiers est supposé être une bonne incitation à la disci-
pline sur ce point. En outre, l’inflation (la hausse des prix) est forte
à l’époque et de plus en plus désignée par les économistes comme
un problème crucial  : Rueff parle d’« inflation satanique » [Kolopp,
2017, p.  149]. Or le circuit du Trésor est identifié comme une des
causes de cette inflation.
À partir du milieu des années 1960, une série de réformes sont
donc mises en œuvre, qui démantèlent le circuit du Trésor et
qui marchandisent la dette. Comme le montre Kolopp [2017],
ces réformes, paradoxalement, contribuent à donner davantage de
pouvoir encore aux hauts fonctionnaires du Trésor. Ils y trouvent
par ailleurs une manière de satisfaire les grandes banques, dans
lesquelles bon nombre d’entre eux vont faire carrière après avoir
quitté l’administration. Durant les années 1970 et 1980, les membres
de la direction du Trésor convainquent les gouvernements, quelle que
soit leur couleur politique, ainsi que la presse que « marchandiser
la dette » n’est pas un choix politique, mais une solution technique
—  et, plus précisément, que cette solution est la seule envisageable
[Lemoine, 2016].
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 233

coupes spectaculaires dans des dépenses


Marchandiser la dette publiques, qui entraînent une très pro-
n’est pas sans risque : fonde récession économique et un coût
l’exemple de la crise grecque social considérable.
Qu’arrive-t-il, dans ces conditions, à la
Le mouvement de marchandisation de la dette grecque « marchandisée » ? Entre
dette que nous décrivons dans le cas de 2009 et  2011, le montant des créances
la France se retrouve dans bien d’autres que les banques détiennent sur les acteurs
pays, notamment européens. Il n’est pas grecs (État et entreprises) est divisé par
sans risque pour les États emprunteurs, deux, et par sept entre 2009 et  2012.
comme en témoigne, après bien d’autres, Le « rapport de la Commission pour la
le cas de la Grèce. vérité sur la dette publique grecque »
Après l’entrée du pays dans la [Truth Committee on the Greek Public
Communauté économique européenne Debt, 2015], commandé par la présidente
(CEE, ancêtre de l’Union européenne) en du Parlement grec en 2015, défend par
1981, la dette publique s’accroît ; elle passe conséquent l’idée selon laquelle les plans
de 25 % du PIB en 1981 à 91 % en 1993, de soutien successifs étaient moins desti-
puis 103 % en 2007 [Truth Committee on nés à sauver l’État grec et à soutenir la
the Greek Public Debt, 2015, p. 11 sq]. Les société grecque qu’à sauver leurs créan-
créanciers sont avant tout des institutions ciers, notamment les banques françaises
financières privées, et notamment des et allemandes. Si l’État grec avait cessé
banques françaises et allemandes. de rembourser ses dettes, ces banques
En 2009, l’économie grecque entre auraient beaucoup perdu  : en affirmant
en récession et, en octobre, des élections soutenir l’État grec, les Européens sau-
législatives anticipées portent au pou- vaient en réalité leurs banques.
voir un nouveau gouvernement. Deux En revanche, des outils financiers asso-
semaines après l’installation de ce dernier, ciés à la dette grecque (notamment des
le ministre des Finances annonce que le instruments qui permettent de s’assurer
déficit budgétaire, estimé au départ à près contre un risque de non-paiement de
de 4 % du PIB, dépassera 12 % en 2009 ; cette dette) continuent d’être échangés
finalement, il dépasse 15 %. Le projet de sur les marchés financiers. Ces instruments
budget pour 2010 prévoit également une font l’objet de pratiques spéculatives, par-
dette publique en hausse. En conséquence, fois mises en œuvre par des acteurs qui
dès l’hiver 2009, les notes attribuées à la figurent par ailleurs parmi les responsables
dette publique grecque par les agences de de la crise. Différents rapports parlemen-
notation (voir plus bas) sont sensiblement taires [par exemple, Emmanuelli, 2010]
dégradées  : selon ces agences, et donc évoquent ainsi la responsabilité de la
aux yeux des créanciers potentiels, qui uti- banque d’affaires Goldman Sachs dans
lisent leurs notes, le risque que l’État grec le maquillage des comptes publics grecs
ne rembourse pas sa dette s’accroît. Entre entre la fin des années 1990 et la fin des
avril et mai  2010, trois plans de soutien années 2000. Cette même banque recon-
européens sont annoncés, pour un total naît avoir conseillé à ses clients de parier
de près de 750  milliards d’euros. Entre sur une dégradation de la valeur de la
2011 et 2015, de nouveaux plans, négo- dette — alors même qu’elle avait été char-
ciés entre la Grèce et le Fonds monétaire gée par le gouvernement grec, quelques
international (FMI), la Commission euro- jours plus tôt, de « rassurer les marchés »
péenne et la Banque centrale européenne et d’y placer un nouvel emprunt de 8 mil-
(appelés collectivement la « Troïka »), liards d’euros. Marchandiser la dette n’est
sont mis en œuvre. Ils imposent des pas sans risque.
234 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Dès lors, la France et les autres États sont, comme autour de 1900,
en concurrence publique entre eux auprès des investisseurs  : chaque
État essaye de placer ses obligations. Il leur faut, pour cela, maintenir
une bonne réputation, ce qui passe d’abord par un travail de commu-
nication auprès de la presse puis, à partir des années 1990, auprès
des agences de notation (sur lesquelles nous reviendrons plus bas). La
« dette marchande » est, d’une manière générale, beaucoup plus visible
que la « dette non négociable »  : son montant en pourcentage du
PIB fait l’objet de dénonciations publiques, voire de limites officielles
—  notamment dans le cadre de l’Union économique et monétaire
européenne, depuis les années 1990.

Le système financier français à l’âge de la finance


Depuis les années 1970, les gouvernements français n’ont donc
pas cessé de soutenir le développement des activités de la Bourse de
Paris. L’enjeu était avant tout, pour eux, de trouver des investisseurs
auprès de qui ils pouvaient placer leurs titres de dette. Ce n’est donc
pas une réflexion sur le financement des entreprises qui les motivait.
Mais le choix de développer à nouveau le marché boursier en France
a eu un effet spectaculaire sur la manière dont les entreprises, en
particulier les plus grandes d’entre elles, pouvaient financer leur
activité. En 2007, les endettements contractés auprès des banques
par les sociétés non financières résidentes en France étaient trois
fois supérieurs aux montants empruntés sur les marchés. En 2014,
ce rapport est de moins de deux [Banque de France, 2015, p.  3].
Dès lors que la Bourse devient un dispositif central dans le finan-
cement des plus grandes entreprises, disposer d’un marché financier
dynamique sur son propre sol devient un enjeu pour les États. En
effet, depuis les années 1980, l’informatisation permet des trans-
actions à distance bien plus rapides. En outre, la plupart des gouver-
nements ont abandonné l’idée de contrôler directement les transferts
internationaux de capitaux et les émissions d’actions. Dès lors, une
très grande entreprise française peut choisir de vendre ses actions à
New York, ou une très grande entreprise états-unienne à Paris. Les
Bourses entrent par conséquent en concurrence pour le financement
des plus grandes entreprises. Depuis les années 1990, cela a conduit
bon nombre d’entre elles à fusionner. Les entreprises boursières
sont de plus en plus grandes et elles sont engagées dans un jeu de
Monopoly géant  : Euronext est ainsi né en 2000 de la fusion des
Bourses de Paris, Bruxelles et Amsterdam, tandis que la Bourse de
Londres fusionnait avec la Bourse allemande ; chacune des entreprises
fusionnées s’est ensuite alliée ou a été rachetée par différentes Bourses
états-uniennes, avant qu’Euronext retrouve son indépendance en 2014
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 235

—  en attendant que la mise en œuvre du Brexit fasse sans doute à


nouveau bouger les lignes.
Quoi qu’il en soit du destin de la Bourse de Paris et des différentes
Bourses européennes, il semble que la France soit repassée d’un système
fondé sur les banques (et l’État) à un système fondé sur le marché. Que
deviennent les banques dans ce contexte ? En théorie, si l’on raisonne
en fonction des deux idéaux-types, elles pourraient être menacées  :
la Bourse pourrait reprendre toutes leurs fonctions. En France, elles
sont en réalité toujours des acteurs centraux, comme elles l’étaient
déjà restées lors du premier développement de la Bourse, avant 1939.
Alors que de nombreuses banques d’affaires avaient été nationalisées
en 1982, elles sont privatisées à nouveau à partir de 1986. C’est aussi
le cas des grandes banques de dépôt qui avaient été nationalisées à
la Libération et qui jouaient un rôle clé dans le système des « trente
glorieuses ». La Société générale est ainsi privatisée en 1987, la BNP en
1993, le Crédit lyonnais en 1999, par un gouvernement de gauche.
Et, en France comme dans toute l’Europe et aux États-Unis, de très
grandes fusions regroupent à partir des années 1990 les banques de
dépôt et d’affaires, créant des « banques universelles » géantes, avec
des capitaux encore bien plus élevés que dans la période précédente.
Les banques françaises ont donc retrouvé des fonctions d’intermé-
diaires similaires à celles qu’elles avaient dans l’entre-deux-guerres, à
plus grande échelle. Elles collectent l’épargne et conseillent leurs clients
sur leurs placements en Bourse — soit de manière personnalisée pour
les très grandes fortunes, soit de manière agrégée et impersonnelle
pour les petits épargnants. Pour ceux-ci, les banques développent des
fonds d’investissement [Benquet et Bourgeron, 2019], qui sont en
quelque sorte la version française des fonds de pension états-uniens.
Les banques conseillent aussi les entreprises qui veulent émettre de
nouvelles actions pour augmenter leur capital, ou encore racheter
d’autres entreprises, notamment lorsque ces rachats ne passent pas
par la Bourse (on appelle ces rachats des opérations de private equity).
Plus généralement, elles réalisent encore diverses opérations financières
qu’on appelle « de gré à gré » pour dire qu’elles ne passent pas par
la Bourse, et font donc l’objet de moins de publicité.
En effet, la doctrine dominante, notamment à l’échelle européenne,
selon laquelle il faut favoriser la concurrence s’étend non seulement
à la concurrence entre Bourses de plusieurs pays, mais aussi à la
concurrence entre les Bourses et les opérations « de gré à gré ». Ainsi,
la directive européenne concernant les marchés d’instruments finan-
ciers (Markets in Financial Instruments Directive, ou MiFID) de 2004
insiste sur le fait que les investisseurs doivent pouvoir choisir entre
plusieurs moyens, plus ou moins publics, de mener leurs transactions
[Moloney, 2012].
236 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Ce rapide parcours historique permet de rappeler que les idéaux-types


« fondé sur le marché » et « fondé sur les banques » sont bien des
idéaux-types  : des outils de description, auxquels aucune réalité
ne correspond exactement. En France, comme dans la plupart des
pays, des éléments des deux systèmes cohabitent. Plus précisément,
en France, les banques sont toujours puissantes, même si leur rôle
change d’une période à l’autre. En revanche, le système est plutôt
fondé sur le marché et donne un rôle central aux Bourses entre 1870
et  1939, puis depuis 1980, et pratiquement pas aux autres périodes.
Là comme ailleurs, il n’y a donc pas de caractère national français
immuable. En particulier, la période dans laquelle l’État joue lui-même
le rôle d’une très grande banque est courte —  et c’est celle, entre
1945 et  1975, pendant laquelle bien d’autres États font la même
chose. Enfin, on aurait peine à distinguer une logique fonctionnaliste
d’efficacité croissante dans les changements entre périodes, plutôt
liés à des choix de stratégie différents, effectués en particulier au
ministère des Finances et dans les grandes banques.

La finance aux États-Unis :


de la crise de 1929 à celle de 2008

Les États-Unis sont généralement présentés comme un des cas


réels qui s’approchent le plus de l’idéal-type d’un système financier
fondé sur le marché. De fait, la Bourse y joue depuis le début de
l’âge de l’usine un rôle constamment important — plus constamment
qu’en France. Pour autant, l’histoire de leur système financier n’est
ni simple ni linéaire. En particulier, l’organisation des banques et
leur rôle dans le système financier y ont fortement changé au cours
de l’histoire.
Nous avons fait le choix de raconter cette histoire du système
financier états-unien en nous centrant, bien plus que pour la France,
sur ses crises et sur les régulations qui les ont suivies. Ce choix ne
doit pas laisser croire qu’il n’y aurait pas eu de crises financières
en France. Non seulement les crises mondiales y ont aussi eu des
répercussions, mais la Bourse de Paris a eu ses propres scandales et
ses propres bulles. Simplement, notre récit se centre sur les crises
mondiales de 1929 et de 2008, qui ont toutes les deux commencé
au sein du système financier états-unien.

La Bourse au cœur de l’économie


On a vu au chapitre  IV que les États-Unis peuvent être décrits
comme le pays des sociétés anonymes. Leur création a été libéralisée
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 237

La banque centrale, la politique monétaire et les systèmes financiers

Une banque centrale est une pièce déterminante du système financier. Il s’agit d’un
établissement chargé par un État (ou par un ensemble d’États, comme dans le cas
de la Banque centrale européenne) de mettre en œuvre sa politique monétaire,
autrement dit d’agir sur l’économie —  sur la croissance, sur l’emploi, sur l’impor-
tance des exportations ou des importations  — en utilisant l’offre de monnaie. La
banque centrale dispose en particulier de différents instruments qui lui permettent
de fixer les taux d’intérêt. Elle exerce à ce titre un rôle déterminant sur le système
financier : si les taux d’intérêt qu’elle fixe sont élevés, par exemple, les banques les
répercuteront aux entreprises qui viennent les voir pour emprunter.
La banque centrale joue en général un autre rôle essentiel en participant à la
fixation des règles du jeu que doivent suivre les acteurs financiers (la « régulation
financière ») et à la surveillance dont ils font l’objet  : une fois les règles fixées, les
acteurs les suivent-ils ? On parle alors d’un rôle de « supervision » de la banque cen-
trale. En cas de crise, enfin, la banque centrale joue, à nouveau, un rôle décisif. Si un
acteur financier (une banque, par exemple) ne peut plus honorer ses engagements
(s’il ne peut plus rembourser ses créanciers, par exemple), il peut se tourner vers
la banque centrale. Celle-ci peut décider de lui prêter de l’argent pour lui éviter la
faillite, ou au contraire le lui refuser. C’est le rôle de « prêteur en dernier ressort ».

plus tôt qu’ailleurs dans certains États, et ce statut a été plus largement
adopté par les entreprises qu’ailleurs. Pendant longtemps cependant,
les actions de ces sociétés étaient peu nombreuses, vendues au sein
d’une élite sociale étroite et rarement revendues. De ce fait, les Bourses
états-uniennes ne jouent pas un rôle tellement plus important que
les Bourses françaises dans le financement des entreprises jusqu’au
début de l’âge de l’usine. À certains moments, à partir des années 1840,
des investisseurs étrangers, anglais notamment, s’intéressent aux
actions d’entreprises états-uniennes (des sociétés de chemins de fer,
des brasseries, puis des mines de cuivre, notamment), mais celles-ci
les déçoivent régulièrement et le marché des actions ne se développe
pas tellement. En 1914, les États-Unis sont déjà considérés comme
la première économie du monde, mais leurs entreprises ne sont pas
les préférées des investisseurs.
Comme en France, c’est surtout dans l’entre-deux-guerres que le
marché boursier des actions prend de l’ampleur, avec des rachats
et reventes bien plus fréquents, concernant des entreprises bien
plus diverses. Comme en France aussi, l’exception principale est
constituée par les sociétés de chemins de fer, dont les actions sont
au centre de l’activité boursière dès les années  1860. Enfin, encore
comme en France, avant la Première Guerre mondiale, les grandes
banques états-uniennes sont impliquées dans l’activité boursière en
tant qu’intermédiaires.
238 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

C’est donc surtout l’histoire de la suite du XXe  siècle qui justifie


la caractérisation des États-Unis comme un système « fondé sur le
marché ». C’est à la sortie de la Première Guerre mondiale que les
nombreuses entreprises industrielles auxquelles la guerre a permis de
grandir recourent plus à la Bourse. De plus, une réforme du système
financier avait été prévue en 1913, en réaction à une panique boursière
qui avait eu lieu en 1907. Elle donne, pour résumer, un plus grand
droit de regard à l’État fédéral sur l’organisation de la Bourse et,
en pratique, elle facilite le développement du marché financier des
actions [O’Sullivan, 2016].
Cette réforme de 1913 a un impact bien au-delà de l’organisation
interne de la principale Bourse, celle de New York. Elle crée en effet
le Système de réserve fédéral (Federal Reserve System, abrégé en Fed),
c’est-à-dire l’équivalent états-unien d’une banque centrale. La Fed joue
un rôle majeur dans l’histoire de crises et de régulations que nous
allons maintenant résumer.

Les crises financières : 1929 et les autres


Le capitalisme dans son ensemble avance de crise en crise. Nous
allons, dans le reste de ce chapitre, nous centrer sur les crises d’origine
financière, mais il faut se souvenir que le capitalisme connaît des
crises qui peuvent naître ailleurs. Il y avait encore régulièrement des
crises liées à de mauvaises récoltes à l’âge du commerce. Quant à
l’âge de l’usine, dès lors que la production standardisée se développe,
il est marqué, au contraire, par des crises de surproduction. Cela dit,
le capitalisme tel que nous l’étudions ici est avant tout un système
de plus en plus intégré, qui connecte de plus en plus de personnes
et d’activités économiques diverses à travers le monde. Dès lors, les
crises touchent souvent plusieurs domaines successivement. Le fait
que les crises financières aient des conséquences au-delà des Bourses
et des banques est un des symptômes du rôle important de la finance
dans le capitalisme —  un rôle qui existe bien avant ce que nous
appelons l’âge de la finance.
Or, comme l’agriculture est sensible au climat, et la production
standardisée à la baisse de revenus de la population, la finance et
notamment la Bourse ont leurs propres sources de vulnérabilité. Une
source majeure de déstabilisation tient à la fréquence, sur les marchés
financiers, de ce que l’on appelle les « comportements mimétiques » :
on achète (ou on vend) des actions non pas parce que l’on pense
que l’entreprise est saine (ou qu’elle est danger), mais parce que
l’on voit les autres acheter ou vendre. Sur les marchés financiers, les
mouvements à la hausse ou à la baisse sont dès lors très amplifiés.
Les cours des actions ou des obligations montent ou baissent très
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 239

brutalement, ce qui peut conduire, si le système financier est centré


sur la Bourse, à des faillites d’entreprises, financières ou non, et à
des ruines d’épargnants.
Nous allons entrer dans le détail de ces processus à propos des crises
de 1929, puis de 2008. Si on en fait un premier récit très simple,
les deux crises se ressemblent [Hautcœur, 2009]. Dans les deux cas,
l’histoire commence avec une spéculation financière incontrôlée aux
États-Unis. Après une hausse qui, rétrospectivement, paraît exagérée,
les prix de certains titres, puis de tous, se mettent à baisser très
rapidement. Les inquiétudes qu’engendre cette chute la renforcent
encore, et ainsi de suite. Le capital des banques qui détiennent ces
titres est brusquement dévalorisé ; certaines font faillite, les épargnants
retirent leur argent  : c’est une crise bancaire. Les entreprises et les
épargnants sont touchés par la crise financière et/ou bancaire. En
conséquence, production et consommation chutent  : c’est une crise
économique, qui devient mondiale du fait des nombreux liens à
l’étranger des marchés financiers, des banques et des entreprises
états-uniens. L’inquiétude générale, la crise bancaire et la baisse de
la production et de la consommation s’entretiennent mutuellement.
La crise de 1929 nous intéresse ici pour deux raisons. Elle nous
permet d’abord d’expliquer ce qu’est une « bulle » spéculative, à propos
de produits financiers moins complexes que ceux de 2008. Ensuite
et surtout, elle constitue un tournant dans l’histoire du système
financier états-unien. En effet, c’est en réaction à cette crise que
des régulations très strictes ont été mises en place. Or leur abandon
progressif à la fin de l’âge de l’usine apparaît, on va le voir, comme
une des causes majeures de la crise de 2008.

Une crise née de la spéculation incontrôlée


À la fin des années 1920, il y a de plus en plus de spéculation à la
Bourse de New York [Hautcœur, 2009]. Il faut entendre ici la spécu-
lation en un sens technique, et non moral. La spéculation désigne
le fait d’acheter un bien (quel qu’il soit  : un produit financier, mais
aussi un appartement, un tableau de maître ou encore un vin), non
pas pour profiter de ce bien (pour habiter dans un quartier que l’on
apprécie, pour regarder le tableau, pour boire la bouteille), mais pour
le revendre à plus ou moins brève échéance (parfois après plusieurs
années  : c’est le cas en particulier sur le marché de l’art) en réalisant
une plus-value. Dans le cas d’un produit financier, la spéculation
s’oppose par exemple au comportement d’un acteur qui achèterait
une action non pas pour la revendre, mais pour peser sur la conduite
de l’entreprise ou pour recevoir chaque année une part des bénéfices
sous forme de dividendes.
240 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

En l’occurrence, dans les années 1920 aux États-Unis, les cours des
actions ont été multipliés par trois en dix ans. De ce fait, à la fin des
années 1920, leur prix n’a plus de lien direct avec les dividendes que
les actionnaires pouvaient espérer toucher, et plus généralement avec
la valeur des entreprises. En effet, les investisseurs n’achètent pas des
actions pour les conserver et toucher des dividendes, mais pour les
revendre rapidement en réalisant une plus-value. Ce comportement
typiquement spéculatif est d’abord motivé par la croyance partagée
en l’existence d’une « nouvelle économie » (comme, plus tard, lors
de l’émergence d’Internet), portée par l’augmentation de la taille
des entreprises, le progrès technique, l’organisation scientifique du
travail ou encore l’éducation des masses. Nombre de publications
soutiennent que cette « nouvelle économie » va croître indéfiniment.
Cette spéculation généralisée est par ailleurs rendue possible par des
changements de règles du jeu qui interviennent à la Bourse de New
York dans les années 1920. Les « courtiers », autrement dit les inter-
médiaires qui vendent et achètent les actions et les obligations, sont
désormais payés « à la commission », par opération  : ils ont donc
intérêt à en réaliser le plus possible. Ils vont par conséquent jusqu’à
prêter de l’argent aux investisseurs pour les inciter à acheter plus.
Les années 1920, à Wall Street, correspondent par conséquent
à ce que l’économie financière appelle une « bulle » spéculative. Il
s’agit d’une situation où le prix d’un bien (qui, une nouvelle fois,
peut être fort divers  : un bulbe de tulipe au XVIIe  siècle, une action
d’entreprise en 1929, un produit financier complexe, mais reposant
finalement sur la capacité de ménages pauvres à payer leur logement,
en 2008) n’a plus aucun rapport avec le profit que pourrait en espérer
le propriétaire de ce bien s’il le conservait quelque temps. Le prix de
l’action, par exemple, n’a plus aucun rapport avec les revenus que
l’entreprise est susceptible de dégager dans les années à venir. Le prix
du bien s’accroît non pas en fonction de sa valeur intrinsèque, mais
parce que les comportements d’achat deviennent « autoréférentiels » :
le prix très élevé que l’on est prêt à payer aujourd’hui n’est justifié
que parce qu’on anticipe que, demain, ce prix sera plus élevé encore.
Et cette anticipation d’une hausse à venir tient au fait que tous les
acteurs du marché observent que tous ont la même anticipation  :
tous achètent aujourd’hui, c’est bien la preuve qu’il faut acheter !
Les comportements sont autoréférentiels, autrement dit, parce qu’ils
sont mimétiques.
Cette hausse des prix, toutefois, n’est pas infinie  : la bulle finit
par éclater. C’est le cas lorsque les croyances s’inversent  : la même
dynamique est à l’œuvre, mais elle joue désormais à la baisse, et les
prix s’effondrent très rapidement. Tout à coup, la majorité ne croit
plus à la croissance infinie des cours et cherche au contraire à
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 241

Mais elle aurait en plus le droit de col-


Comprendre les bulles : lecter les impôts indirects. En effet, à
l’exemple du système de Law l’époque, cette fonction n’était pas assu-
rée par des fonctionnaires, mais par des
L’histoire des bulles spéculatives a sou- personnes à qui elle était concédée et qui
vent été racontée [par exemple, Reinhart en tiraient des profits ; les contribuables
et Rogoff, 2010] —  de l’augmentation aussi bien que l’État en étaient générale-
vertigineuse des prix des bulbes de ment mécontents. Enfin, cette Compagnie
tulipe en Hollande en 1630 à l’envo- émettrait aussi du papier-monnaie, autre-
lée puis l’effondrement, en 2000, des ment dit des billets, ce qui est alors une
cours d’actions d’entreprises liées à idée neuve. Ces billets représenteraient
Internet qui ne faisaient pas encore de une nouvelle forme de dette de l’État,
profits, voire n’avaient pas encore de remplaçant la « rente » (voir plus haut). Le
véritables produits. La bulle spéculative « système de Law » est effectivement mis
des années  1920, à Wall Street, n’est en place  : en 1720, tous les détenteurs
ainsi qu’une variation parmi d’autres de rente sont obligés de transformer ces
sur un thème déjà très ancien, que l’on titres de dette publique en actions de la
rencontre par exemple au XVIIIe  siècle Compagnie. Mais, la même année, leur
dans le « système de Law » (que les confiance s’effondre  : ils demandent le
anglophones appellent la « bulle du remboursement de leurs actions. C’est la
Mississippi »), qu’étudie l’économiste fin de la Compagnie, du système de Law
Arnaud Orain [2018]. Comment et le début de réglementations très strictes
comprendre, se demande-t-il, que tant à la Bourse de Paris.
d’investisseurs aient choisi en même Ce que montre Orain, c’est comment
temps ce placement particulier —  plu- le système de Law, qui, avec l’usage du
tôt qu’un autre qui aurait pu aussi, dans papier-monnaie, a pu paraître rétrospec-
l’absolu, faire l’objet d’une bulle ? tivement très moderne ou exagérément
John Law est un Écossais qui convainc ambitieux, en essayant de tout réformer
le régent de France de mettre en place à la fois, a convaincu suffisamment de
son « système ». Il s’agit de créer la dirigeants français et de rentiers. Leur
« Compagnie du Mississippi », une grande confiance initiale s’appuyait à la fois sur
société par actions qui doit coloniser la des insatisfactions vis-à-vis de la collecte
Louisiane (un territoire bien plus vaste des impôts et de la rente, sur l’idée, déjà
que l’État qui porte ce nom aujourd’hui) répandue par ailleurs à l’époque, que
et l’exploiter, notamment par le travail l’État pouvait travailler à l’expansion
d’esclaves. Ce serait donc une nouvelle commerciale d’un pays, et sur un ima-
Compagnie des Indes, comme il en existe ginaire de la colonisation des Amériques,
déjà dans d’autres pays (voir chapitre  I). source de profits inépuisables.

revendre. En 1929, les investisseurs tentent de revendre leurs actions


d’entreprises à partir du « jeudi noir », le 24 octobre. Les prix baissent
alors brutalement. Il est toujours possible d’identifier a posteriori
quelques acteurs qui se sont inquiétés de ce risque avant l’éclatement
de la bulle  : ceux-là, s’ils ont vendu avant les autres, perdent peu,
voire gagnent beaucoup. En l’occurrence, dès le printemps 1929, la
Fed a pris une série de mesures visant à freiner la spéculation
—  notamment en augmentant les taux d’intérêt, c’est-à-dire le coût
242 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

des emprunts qui étaient utilisés pour acheter des actions. Mais ces
mesures n’ont eu que très peu d’effets. À la fin du mois de septembre,
des spéculateurs parmi les plus riches et les plus observés, comme
l’industriel John D. Rockefeller et la banque JP Morgan, commencent
à vendre des actions. Au début du mois d’octobre, les cours
commencent à baisser. Ceux qui vendent tardivement, qui suivent
le mouvement de vente et qui contribuent ainsi à l’amplifier sont
aussi ceux qui perdent le plus.
Comme celle de 2008, la crise de 1929 trouve son origine dans
une bulle spéculative très classique. C’est la manière dont chaque
crise s’étend qui est, en revanche, en partie spécifique de chaque
période. Ainsi, la plupart des économistes estiment aujourd’hui que la
crise de 1929 aurait pu rester une simple crise financière [Hautcœur,
2009]. En effet, contrairement à la situation des années 2000, où,
directement ou via des fonds de pension, une grande partie de la
population états-unienne avait des placements en Bourse, le monde
des épargnants spéculateurs restait restreint à la bourgeoisie en 1929.
Certes, les placements individuels en Bourse, réduits à une toute
petite élite vers 1900, avaient été fortement promus par les entre-
prises dans les années 1920, comme une alternative aux protections
sociales à l’européenne. L’entreprise de télécommunications AT&T,
par exemple, incitait fortement ses salariés et ses consommateurs
à acheter ses actions. Les banques commençaient, bien plus tôt
qu’en Europe, à grouper plusieurs petites épargnes pour les investir
ensemble. Mais, à la fin des années 1920, seulement un ménage
états-unien sur quatre possédait des actions [Ott, 2011]. En outre, la
crise aurait pu se limiter aux États-Unis, car peu d’acteurs étrangers
(beaucoup moins qu’en 2008 en particulier) étaient impliqués à la
Bourse de New York.
Que se passe-t-il donc pour que la crise s’étende ? D’abord, ce
ne sont pas seulement des particuliers qui placent leur argent
directement en Bourse —  ou dans des banques qui y placent
elles-mêmes leur argent et fait faillite. Des entreprises aussi y
placent leur trésorerie (l’argent dont elles sont supposées pouvoir
disposer rapidement, pour pouvoir payer leurs salariés, leurs fournis-
seurs,  etc.). Lorsque les cours s’effondrent, elles doivent réduire
leur activité. Et quand certaines font faillite, les banques qui leur
avaient prêté de l’argent ne peuvent pas être remboursées : elles font
faillite à leur tour. Au total, davantage de banques sont touchées
indirectement, par le biais des entreprises, que directement par la
chute des cours de la Bourse. La fragilisation des banques est un
élément déterminant dans la diffusion internationale de la crise  :
les banques, en effet, se prêtent alors largement les unes aux
autres entre pays. C’est par le biais de ces relations entre banques
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 243

que la crise états-unienne commence à se diffuser ailleurs qu’aux


États-Unis [Hautcœur, 2009].
Tels sont, très sommairement présentés, les canaux qui trans-
forment la crise financière en crise économique. La forme de ces
canaux et le fait que rien n’arrête la crise dépendent toutefois de
l’action des régulateurs de l’économie. En particulier, une fois que
la crise touche les entreprises non financières, avec un chômage
de masse, la plupart des gouvernements des années 1930 mènent
pendant plusieurs années des politiques dites d’« austérité », qui
aggravent la situation. Elles provoquent en particulier une baisse
mondiale des prix —  ce qui ne s’est pas produit après 2008  —, qui
aggrave la situation des personnes et des entreprises endettées, et
qui multiplie par conséquent les situations de pauvreté et de faillite.
Mais, dans ce chapitre, c’est sur les régulations de la finance que
nous voulons insister.
« Réguler la finance » est loin d’aller de soi  : il faut, d’abord, que
des règles existent, qui précisent ce qu’il est permis de faire et ce
qui est au contraire interdit. Il faut, ensuite, qu’il existe une sorte
de gendarme  : une organisation, avec du personnel, susceptible de
contrôler ce que font effectivement les acteurs financiers, en leur
demandant des rapports sur leur activité ou encore en organisant des
inspections. Sur ces deux plans, la régulation du système financier,
que ce soit celle des Bourses ou celle des banques, était très limitée
aux États-Unis avant 1929.
Du côté des marchés financiers, les responsables de la Bourse de
New York avaient contré les campagnes de dénonciation dont ils
avaient fait l’objet entre 1907 et 1913 en multipliant les discours sur
le caractère nécessairement libre et ouvert de tout marché boursier,
conforme aux valeurs politiques états-uniennes [Ott, 2011]. La création
de la Fed n’avait finalement guère affecté leur activité.
Du côté des banques, les régulateurs avaient peu de moyens d’agir,
ni même de bien les observer [Wicker, 1996]. En effet, les banques
états-uniennes étaient à la fois très petites (avec un capital limité)
et très interdépendantes (elles se prêtaient entre elles), ce qui les
rendait doublement fragiles  : il y avait déjà beaucoup de faillites
bancaires dans les années 1920. Cela les rendait aussi assez difficiles
à surveiller efficacement. Leur régulation était principalement de la
responsabilité des États fédérés. Or ceux-ci se concurrençaient pour
attirer plus de banques, en leur offrant des règles les moins exigeantes.
La Fed n’avait pas tellement plus de capacités d’observation ; elle
était un « système fédéral de réserve », c’est-à-dire un ensemble de
douze districts entre lesquels les interventions n’étaient pas toujours
coordonnées. Quant au niveau international de régulation, il était à
peu près inexistant. L’ancêtre de l’ONU, la Société des nations, avait
244 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

d’une manière générale peu de pouvoir, en particulier sur l’économie,


et les États-Unis avaient choisi de ne pas y participer.

Un système financier particulièrement régulé aux États-Unis


Dans les années 1930, les politiques à mener contre la crise ont fait
l’objet d’incessants débats, tant entre économistes qu’entre responsables
politiques. La plupart des pays ont fait le choix du protectionnisme et
expérimenté des politiques d’austérité, avant, pour certains d’entre eux,
d’adopter des politiques de relance —  par exemple en finançant des
grands travaux ou en soutenant le pouvoir d’achat des ménages. En
revanche, les politiques de régulation de la finance mises en place aux
États-Unis après l’élection du président Franklin D. Roosevelt en 1932,
celles qui nous intéressent ici, apparaissent moins directement fondées
sur les théorisations d’économistes de l’époque [Benston et Harland,
1990]. Elles découlent plutôt de choix politiques qui remettent au
goût du jour une ancienne tradition de défense des « petits » contre
les « gros », qui est souvent désignée dans le vocabulaire états-unien
comme « populiste », en référence à un parti du XIXe  siècle.
Le gouvernement de Roosevelt crée ainsi une compagnie d’assu-
rances publique pour les dépôts des épargnants, afin de les inciter
à utiliser de nouveau les banques —  alors que les faillites bancaires
les avaient au contraire incités à retirer leur argent, occasionnant de
nouvelles faillites, et ainsi de suite. Mais, en contrepartie, les banques
sont fortement régulées. Le Banking Act de 1933, aussi connu sous le
nom de Glass-Steagall Act, leur interdit notamment de pratiquer à la
fois des opérations dites commerciales (prêts et dépôts aux particuliers)
et d’investissement (opérations sur des valeurs cotées en Bourse). Les
banques qui ne réalisent que des opérations commerciales peuvent
rémunérer les dépôts des épargnants, mais pas au-delà d’un certain
plafond. Les banques n’ont pas non plus le droit d’étendre leur
activité géographiquement — cette restriction-ci remonte à 1927. Les
régulateurs pensent que créer ou maintenir ces marchés cloisonnés
freinera la diffusion d’une nouvelle crise. Cette intuition est cependant
discutée : les économistes ont souligné depuis que segmenter ainsi le
marché, selon les métiers ou les aires géographiques, limitait de fait la
concurrence entre les banques et accroissait leur fragilité [Hautcœur,
2018]. Quoi qu’il en soit, c’est cette solution qui est privilégiée par
les législateurs de l’époque.
En ce qui concerne la Bourse, une série de mesures visent à améliorer
le partage de l’information et à lutter contre le « délit d’initié » (le fait
de profiter d’une information qu’on est seul à détenir pour spéculer).
Les sociétés qui achètent des actions pour le compte des épargnants,
ainsi que les conseillers en investissement sont particulièrement
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 245

contrôlés et soumis à des obligations de publicité. En outre, une


nouvelle organisation est créée en 1934 pour s’assurer que ces lois sont
effectivement appliquées  : la Securities and Exchange Commission,
ou SEC, supervise les Bourses et les organisations professionnelles
de courtiers. Elle peut par exemple interdire la cotation de certains
produits financiers et fortement limiter les échanges pour d’autres.
Ces régulations ont fait naître une organisation très particulière du
système financier états-unien. Cette organisation duale est souvent
résumée par l’opposition entre deux expressions passées dans le
langage courant : « Main Street » et « Wall Street ». « Main Street », du
nom de la rue principale de nombreuses petites villes, désigne d’une
façon générale les petites entreprises de l’Amérique profonde. Dans le
contexte des discussions sur la finance, l’expression est appliquée aux
banques locales qui recueillent une partie de l’épargne des particuliers
et qui financent les entreprises de leur région ; souvent, on retrouve
les mêmes notables locaux dans les conseils d’administration de ces
banques et dans ceux des entreprises de la région. Après 1933, ces
banques dites « commerciales » ne peuvent pas vendre ou acheter des
actions, ni pour elles-mêmes ni pour les épargnants. « Wall Street »
désigne la Bourse de New York — c’est son adresse — mais aussi, par
extension, les banques d’investissement qui, elles, vendent et achètent
les actions et obligations cotées en Bourse. Longtemps, ces banques
ne sont pas, pour la plupart, des sociétés anonymes, mais des sociétés
de personnes, qui entretiennent des relations préférentielles avec
certaines grandes entreprises états-uniennes et leurs dirigeants  : par
exemple, la banque Goldman Sachs a beaucoup travaillé avec Ford.
Ce système dual ne satisfaisait pas tous les dirigeants de banque.
Ils ont essayé à la fois de contourner, en pratique, les régulations et
d’obtenir leur assouplissement par les législateurs, contre la volonté de
ceux des dirigeants de banques locales qui défendaient la spécificité
de « Main Street ». De fait, les régulations mises en place à partir des
années 1930 sont annulées ou assouplies à partir des années 1980. La
remise en cause progressive des régulations bancaires permet, contre
l’idéal de « Main Street », l’apparition de banques toujours plus grandes
et diversifiées au début de l’âge de la finance. À l’arrivée toutefois, à
la fin des années 2000, le système états-unien ne ressemble toujours
pas aux autres. Le fait que, pendant longtemps, nombre de banques
aient travaillé à contourner les régulations a donné naissance à ce
qu’on appelle une « finance parallèle », qui joue un rôle important
dans la crise de 2008.
246 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Les années 1960 et 1970 : l’amorce de la dérégulation


Rétrospectivement, il apparaît qu’un des éléments clés dans les
processus qui ont conduit à la crise de 2008 est l’autorisation,
progressivement conquise entre la fin des années 1960 et la fin des
années  1970, de développer des marchés de produits dérivés finan-
ciers [Poitras, 2009]. Cette autorisation est conquise de haute lutte,
par la pression systématique exercée par des dirigeants de la Bourse
de Chicago (qui était la principale place où s’échangeaient alors ces
produits), qui ont trouvé des économistes, des élus et des avocats
pour défendre leur position.
Qu’est-ce qu’un « produit dérivé » ? C’est un produit que l’on achète
et que l’on vend, mais pas au sens d’une chose qui a une existence
physique. Il s’agit du droit de faire quelque chose dans des condi-
tions identifiées à l’avance  : quand on achète un produit dérivé, on
achète par exemple le droit de vendre ou d’acheter une chose (une
tonne de blé, un baril de pétrole ou une action, par exemple) à un
prix donné. Deux produits dérivés classiques sont l’option (qui peut
être une option d’achat ou de vente) et le contrat à terme (appelé
en anglais future). Si j’achète une option, j’achète aujourd’hui le droit
d’acheter plus tard, à un moment précis, par exemple dans un mois,
une certaine quantité de produit, par exemple du blé, à un prix
donné. Dans le cas d’un contrat à terme, j’achète dès aujourd’hui
un produit, par exemple du blé, à un prix donné, mais le produit
ne me sera livré que plus tard, à un moment précis, par exemple
dans un mois.
Cette technique est depuis longtemps utilisée, sur les marchés
agricoles en particulier. Elle y joue un rôle d’assurance  : en achetant
le droit d’acheter à un prix donné une certaine quantité de blé,
par exemple, on s’assurait de pouvoir manger, ou d’approvisionner
des  consommateurs dans ses magasins, à un prix connu, même en
cas de mauvaise récolte. Cependant, on voit bien aussi que l’achat de
produits dérivés est une forme de pari. Il a d’ailleurs longtemps été
interdit dans bien des pays au nom de la condamnation morale ou
religieuse du pari. Si j’achète aujourd’hui le droit d’acheter demain un
bien à 10  euros et que je fais simultanément le pari qu’il vaudra en
réalité 15  euros demain, je n’achète pas pour faire face à un risque  :
mon but est de revendre le bien à l’échéance pour empocher la
différence. Les produits dérivés sont donc des produits assurantiels,
mais ils sont aussi des outils qui facilitent la spéculation.
La technique des « produits dérivés » peut s’appliquer à l’achat de
marchandises physiques, agricoles par exemple, mais aussi d’actions
ou d’obligations. Cette pratique, qui peut là aussi avoir un rôle
d’assurance ou de spéculation, existe déjà à l’âge du commerce. Aux
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 247

États-Unis comme ailleurs, elle a longtemps fait l’objet de régulations


restrictives. Ainsi, en 1905, la Cour suprême autorise le commerce
de futures uniquement pour les marchandises physiques. Au cours
des années 1920, cette restriction est levée ; la bulle qui mène au
krach de 1929 implique entre autres des produits dérivés financiers.
Les auditions menées par le Committee on Banking and Currency,
qui tente d’attribuer des responsabilités dans l’entretien de la bulle,
mettent en avant les dangers de ces produits. Le Securities Act de 1934
en limite strictement le commerce en Bourse, notamment celui des
options, et, jusque dans les années 1960, la SEC applique sévèrement
cette loi. À la Bourse de Chicago, le commerce des produits dérivés
est, comme avant 1920, presque exclusivement restreint aux produits
agricoles ; les produits dérivés financiers ne peuvent être échangés
qu’à New York, par vingt-cinq  traders seulement, dont les activités
sont très surveillées.
C’est de Chicago que vient l’action collective qui remet en cause
ces régulations. À la fin des années 1960, le commerce des produits
dérivés agricoles, qui représentait l’essentiel de l’activité de sa Bourse,
le Chicago Board of Trade (CBT), n’est plus aussi dynamique. Il a en
effet largement perdu son rôle d’assurance de revenus pour les agricul-
teurs du Midwest. En effet, la nouvelle agriculture utilisant engrais
chimiques et machines est moins frappée par les aléas météorolo-
giques, et des politiques agricoles favorables s’y ajoutent. Les traders
(intermédiaires des transactions) du CBT cherchent donc d’autres
activités pouvant dégager des profits. Les dirigeants de la Bourse de
Chicago craignent que leur place de marché, à terme, ne disparaisse
purement et simplement. Ils s’engagent dans une intense activité de
lobbying pour obtenir l’autorisation d’organiser aussi des transactions
sur des produits dérivés financiers. Dans un premier temps, la SEC
s’y oppose frontalement. Un des dirigeants de la SEC répond ainsi à
Sullivan, qui mène les négociations pour le CBT, qu’il « n’a jamais
vu une manipulation de marché qui n’implique pas le recours aux
options » [MacKenzie et Millo, 2003, p.  114].
Mais parallèlement, dans les années 1960, l’économie financière, qui
émerge alors en tant que sous-discipline, accorde aux produits dérivés
une légitimité nouvelle. Jusque-là, ils étaient disqualifiés moralement
du fait de leur caractère spéculatif et avaient été accusés d’entretenir
une bulle. L’économie financière les présente d’une manière plus
positive  : ils permettraient la mise en œuvre de stratégies ration-
nelles, susceptibles de contribuer à équilibrer les marchés. Un trader
céréalier du CBT commande alors à des économistes de l’université de
Princeton un rapport qui doit mesurer l’impact sur l’« intérêt public »
du développement d’un marché d’options sur des produits financiers.
C’est sur la base de ce rapport et de l’avis d’autres économistes
248 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

célèbres, notamment Milton Friedman, un professeur de l’université


de Chicago, que le CBT parvient à convaincre du bien-fondé de ses
revendications un ancien membre de la SEC, reconverti comme avocat
en droit boursier. La SEC accepte alors de discuter. Elle maintient
toutefois l’interdiction jusqu’à l’élection du président Richard Nixon,
en 1968, qui nomme un nouveau président à la tête de la SEC.
Au cours des années 1970, les différentes limites au commerce des
produits dérivés financiers sont successivement levées.

Les années 1980 : les banques concurrencées


Ces changements de régulation, d’apparence très technique, jouent
un rôle fondamental dans la trajectoire de l’histoire financière améri-
caine, notamment parce qu’ils rencontrent d’autres mouvements qui
en sont a priori fort éloignés. Les années 1980 sont en effet le moment
où les ménages états-uniens qui ont un peu d’épargne se tournent de
plus en plus vers d’autres lieux que leur banque de « Main Street »
pour emprunter ou pour placer leur argent [Davis, 2009].
Jusque-là, dans la plupart des pays, les banques de dépôt dispo-
saient d’un avantage en termes d’information : leur connaissance de
ce qui se passait sur le compte de leur clientèle, qui leur permettait
notamment de décider à qui prêter. Cependant, les États-Unis ont
été un des pays où des agences de notation des emprunteurs (credit
bureaus) se sont le plus tôt développées, dès le XIXe siècle, pour noter
les entreprises. Au XXe siècle, ces notes fondées sur les comportements
de remboursement passés sont attribuées aussi à de plus en plus de
ménages. Dans les années 1970, la société Fair Isaac Co.  les résume
en un indice simple, les FICO scores [Poon, 2009]. Ces informations
intéressent les entreprises qui souhaitent développer une activité
de prêt sans être des banques de dépôt  : par exemple, la vente de
voitures ou d’appareils électroménagers peut être accompagnée de
la vente de prêts facilitant leur achat. Dès lors, l’offre des banques
de dépôt n’est pas beaucoup mieux adaptée à leur clientèle que
celle de prêteurs concurrents qui disposent aussi d’historiques de
crédit  : les banques commerciales ont perdu une bonne partie de
leur avantage concurrentiel. En 1982, elles fournissent encore 40 %
des crédits accordés aux États-Unis, mais cette part est tombée à
19 % vingt ans après.
Parallèlement, les placements échappent aussi de plus en plus aux
banques, cette fois au profit, notamment, des fonds de pension (voir
chapitre  V). À la fin des années 1980, 30 % des actifs financiers des
ménages sont placés dans des banques, une part déjà inférieure à
celle que l’on rencontre dans d’autres pays ; cette part n’est plus que
de 17 % au début des années 2000. Cela s’explique notamment par
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 249

la réforme des retraites de 1982  : alors que les employeurs étaient


auparavant incités par l’État fédéral à gérer directement des fonds de
retraite pour leurs salariés, ils sont maintenant encouragés à contribuer
à des fonds indépendants d’eux afin —  c’est la justification qui est
avancée — de simplifier le versement des retraites aux personnes ayant
eu plusieurs employeurs différents. Or, au début des années 1980,
les taux d’intérêt proposés par les banques sont encore limités. De
ce fait, la plupart des employeurs ne les choisissent pas pour gérer
ces fonds, qui rassemblent vite des capitaux immenses.
Enfin, un troisième marché devient moins profitable pour les
banques commerciales états-uniennes. Dans les années 1960 et 1970,
comme elles ne pouvaient pas mener des activités spéculatives aux
États-Unis, elles en avaient développé à l’étranger, principalement dans
les pays dits « en développement », dont le Mexique. Mais, au début
des années 1980, la crise pétrolière et l’incapacité de nombre de ces
pays, dont le Mexique, à rembourser leur dette publique rendent ces
activités moins attirantes pour les banquiers états-uniens.

Remise en cause des régulations et naissance de banques immenses


Confrontés à ces menaces sur leurs profits, nombre de dirigeants
de banque commerciale demandent avec plus d’insistance que précé-
demment —  chacun pour son entreprise ou collectivement  — un
assouplissement des régulations héritées des années 1930. Dès la fin
des années 1980, la banque JP  Morgan obtient ainsi de la Fed la
permission d’émettre certaines obligations ; au milieu des années 1990,
elle est devenue un acteur important sur ce marché. Symétriquement,
les banques d’investissement obtiennent, dans les années 1990, la
possibilité de prêter aux ménages et aux entreprises.
La question de la segmentation géographique divise davantage
« Main Street ». Des économistes font ainsi remarquer que le remède
est peut-être pire que le mal  : concentrer toute l’activité d’un même
établissement au même endroit restreint les possibilités de diversifi-
cation, donc de limitation des risques. C’est le cas, en particulier, sur
le marché immobilier : si une banque finance des emprunts dans un
seul État et que, dans cet État, les prix des logements s’effondrent, elle
a toutes les chances de faire faillite. Si elle travaillait dans plusieurs
États, elle pourrait espérer qu’une hausse des prix dans un autre État
compenserait cette baisse. Ces risques attachés à la segmentation
géographique deviennent manifestes avec la faillite, en 1988, de la
plus grande banque texane, la First Republic, puis celle, en 1992, de la
Bank of New England. Cependant, beaucoup de petites banques locales
défendent, auprès de leurs représentants politiques, une segmentation
qui les met à l’abri de la concurrence. Elles finissent par perdre cette
250 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

bataille : l’interdiction d’avoir des succursales dans plusieurs États est


assouplie dans les années 1980 et abolie en 1994.
Dès lors, le mouvement est cumulatif. Les premiers assouplisse-
ments de la segmentation fonctionnelle et géographique permettent
des fusions qui créent des banques plus grandes ; celles-ci ont plus
de moyens pour insister auprès des régulateurs sur de nouveaux
assouplissements. Une vague de fusions se déroulent avant et après
l’abolition, en 1999, du Glass-Steagall Act. Toutes les banques peuvent
dès lors réaliser des transactions boursières. Certaines banques états-
uniennes deviennent rapidement gigantesques. En 2007, Bank of
America concentre ainsi 10 % des dépôts du pays.
Alors même que, comme on l’a vu au chapitre  V, la domination de
la valeur actionnariale a imposé à la plupart des autres entreprises de
« se recentrer sur leur cœur de métier », les banques états-uniennes,
elles, sont devenues des sortes de conglomérats. Certes, elles restent
spécialisées dans la finance, mais elles ont ajouté à la gestion des
dépôts et des prêts des activités non seulement boursières et de conseil
financier, mais aussi d’assurance, par exemple. Elles peuvent être
décrites comme un simple point d’entrée dans un véritable « super-
marché de services » [Golding, 2003]. Leurs profits dépendent de plus
en plus de commissions payées par les clients de ces services, plutôt
que du bon placement de leur capital. On a vu que ce mouvement
était intervenu à un moment où la collecte des dépôts des particu-
liers et les prêts aux entreprises étaient déjà des activités en perte
de vitesse  : dans le cadre de la croissance des banques, elles ne sont
qu’une source mineure de profits.
Les discours qui accompagnent les fusions justifient cette diversifi-
cation par l’idée que les risques se compensent, comme on le disait
pour les autres conglomérats dans les années 1960. Cependant, cette
multi-activité crée aussi des conflits d’intérêts au sein de chaque
banque, qui peuvent les inciter à prendre des risques inconsidérés.
C’est une partie de l’explication de la bulle des dot-com : des analystes
financiers employés par un service d’une banque ne pouvaient que
présenter sous un jour positif aux investisseurs les jeunes entreprises
liées à Internet qui étaient clientes d’un autre service de la même
banque [Tinker et Carter, 2003].

La montée de la « finance parallèle »


Même s’il est particulièrement accentué et surtout rapide aux
États-Unis, ce mouvement de concentration et de diversification des
banques a aussi eu lieu dans d’autres pays, dont la France. Le cas
états-unien est particulier parce que, comme on l’a vu, les particuliers
ont dû de plus en plus épargner pour leurs retraites, dans un moment
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 251

où la régulation des banques était encore stricte, mais ne s’appliquait


pas à d’autres institutions financières. Une « finance parallèle » a dès
lors prospéré en marge de cette régulation. Le développement d’entre-
prises concurrençant les banques commerciales sur leurs principales
activités, notamment auprès des particuliers, dans les années 1980,
a été possible parce que les régulateurs ont accepté de ne pas les
considérer comme des banques, donc de ne pas les contrôler. Alors
que les nouveaux conglomérats bancaires sont au moins encore
observés par la Fed, la « finance parallèle » échappe à sa supervision.
En effet, une loi de 1945 prévoyait un contrôle des compagnies
d’assurances par les États ; les banques commerciales et d’inves-
tissement, elles, relevaient de la Fed. Mais il était possible pour
les entreprises financières de choisir d’être plutôt contrôlées d’une
troisième manière  : par une agence dédiée aux caisses d’épargne,
l’Office of Thrift Supervision (OTS), célèbre pour son laxisme et qui
leur proposait des coûts de contrôle plus faibles.
Qui a profité de ce système pour venir concurrencer les banques ?
Ce sont parfois de nouvelles entreprises, mais aussi de grandes entre-
prises préexistantes, dans lesquelles les activités financières ont pris
de plus en plus de place à partir des années 1980. GE  Capital était
ainsi au départ une filiale de General Electric, qui offrait des crédits
pour l’achat d’appareils électroménagers. Elle est devenue, dans les
années 2000, un des plus gros acteurs du marché des subprimes, que
nous allons maintenant évoquer.

La crise de 2008, et après ?

Au début des années 2000, les régulations mises en place après


la crise de 1929 ont donc été très largement remises en cause. C’est
sans doute une des explications majeures de la crise de 2008, qui
ébranle le système financier mondial —  sans conduire à de réelles
remises en cause des principes de l’âge de la finance.
Si nous évoquons longuement cette crise, c’est d’abord parce
qu’il s’agit d’une crise majeure, comme il s’en produit une ou deux
par siècle. C’est aussi parce qu’elle montre la capacité de résistance
des principes de l’âge de la finance. Alors qu’on aurait pu penser
—  et que beaucoup ont dit  — que, après cette crise, « rien ne serait
plus comme avant », il est frappant de constater que, en 2020, les
aménagements qui ont été apportés au financement de l’économie
sont restés très limités.
Nous nous intéressons aussi à cette crise parce qu’elle est exemplaire
d’une dimension déterminante des crises du capitalisme, et notamment
des crises financières. Nous retenons en effet des travaux qui lui
252 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

ont été consacrés le fait que cette crise trouve ses racines dans les
changements de règles du jeu financier. À la différence de celles qui
ont entraîné certaines faillites retentissantes (celle d’Enron en 2001,
par exemple), l’essentiel des pratiques qui ont engendré la crise de
2008 étaient en effet autorisées. En 2008, les fauteurs de crise n’ont
pas triché  : ils ont joué selon des règles qui sont pour une bonne
part responsables du quasi-effondrement du système financier.
Pour comprendre ce rôle de la dérégulation, nous allons partir
d’une description du déclenchement de la crise, en résumant les
analyses proposées par un ensemble de sociologues [Lounsbury et
Hirsch, 2010], puis par l’historien Adam Tooze [2018]. Ce déclen-
chement se joue autour des prêts immobiliers risqués, ou subprimes,
qui constituent une partie de l’activité des grandes banques et de la
« finance parallèle » aux États-Unis dans les années 2000.

Les origines lointaines de la crise : une question de politique sociale


Comment donc une bulle immobilière qui ne concerne a priori que
les États-Unis en vient-elle en quelques mois à causer des faillites de
très grandes banques dans de nombreux autres pays, jusqu’à fragiliser
globalement l’économie de certains, comme l’Islande ou la Grèce ?
Aux origines lointaines de la crise, il y a une difficulté réelle pour
les salariés et salariées des États-Unis à accéder à la propriété en
obtenant des prêts immobiliers. Le système classique du prêt bancaire
ne s’applique que lorsqu’on bénéficie de revenus suffisants ; or les
salaires stagnent aux États-Unis après les années 1960. En outre,
les régulations bancaires, dont on a vu qu’elles étaient très strictes
jusqu’aux années 1970, imposent aux banques de ne pas prêter plus
qu’un certain pourcentage de leurs fonds propres.
Au début de l’histoire des subprimes, il y a donc une politique sociale
de l’État fédéral. Pour permettre aux salariés modestes d’accéder à la
propriété, plusieurs solutions sont en effet possibles. La première n’a
jamais été réellement envisagée : elle aurait consisté à augmenter leurs
salaires. Outre que l’augmentation générale des salaires n’est pas du
ressort de l’État fédéral, c’est précisément l’inverse qui s’est produit  :
comme on l’a vu au chapitre  V, les années 1970 sont la décennie
où la valeur actionnariale, qui se traduit par un partage de la valeur
particulièrement défavorable aux salariés, commence à s’affirmer. Une
autre solution aurait pu consister à agir sur l’offre plutôt que sur la
demande, en accroissant la production de logements pour faire baisser
les prix. Le choix effectué n’a pas été celui-là  : il a plutôt consisté
à faire en sorte que, à salaire inchangé, les ménages accèdent plus
facilement à des prêts immobiliers. Ce choix est en cohérence avec
des politiques états-uniennes qui, tout au long de l’âge de l’usine,
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 253

favorisent l’accès au crédit, par exemple le crédit à la consommation,


comme une alternative aux politiques sociales [Logemann, 2012].
L’État fédéral crée et subventionne donc des sociétés par actions — des
government-sponsored enterprises (GSE). Deux d’entre elles ont joué un
rôle important dans la crise des subprimes ; elles sont connues par
les surnoms inspirés de leurs sigles  : Fannie Mae (la FNMA, Federal
National Mortgage Association, créée en 1938) et Freddie Mac (la
FHLMC, Federal Home Loan Mortgage Corporation, créée en 1970).
Le mécanisme initial date donc des années 1930 ; il fonctionne
jusqu’à la fin des années 1970. Il repose sur deux idées. La première,
très classique, consiste à proposer des prêts hypothécaires, c’est-à-dire
des prêts gagés sur le bien immobilier : en cas de non-remboursement,
la maison est vendue au profit du créancier. La seconde est beaucoup
plus originale  : il s’agit du système appelé « octroi et cession ». Dans
un prêt classique, le titre de dette reste la propriété de l’entreprise
qui a octroyé le prêt, en général une banque. Dans le cas des GSE,
ce titre de dette est transféré à une autre entreprise, qui l’inclut
dans son bilan comptable et assume le risque qui lui est associé.
Deux entreprises entrent donc en jeu. L’une, qui est le plus souvent
une banque ou une caisse d’épargne, fournit le prêt. On l’appelle
l’originator. Elle vend ensuite le prêt à une autre entreprise, qui
est une GSE, souvent Fannie Mae ou Freddie Mac. Celle-ci donne
donc de l’argent à l’originator en échange du prêt. L’originator peut
utiliser cet argent pour faire de nouveaux prêts  : comme la première
dette n’apparaît pas dans son bilan, les régulations qui limitent les
montants prêtés ne s’appliquent pas. Ce mécanisme, parfois appelé
« effet de levier », permet de prêter à plus de salariés ; ce sont les
GSE qui assument le risque.
Au début des années 1980, ce système est déstabilisé, pour deux
raisons très différentes. D’une part, la crise économique mondiale se
caractérise notamment par une forte inflation et un bouleversement
des politiques monétaires, qui visent à modifier les taux de change
des monnaies. Pour ces raisons qui n’ont rien à voir avec les prêts
immobiliers, la Fed augmente ce qu’on appelle le « taux d’intérêt
directeur » : il monte jusqu’à 21 % en juin 1981. Le « taux directeur »
est, très schématiquement, le taux qu’une banque centrale impose aux
banques qui veulent lui emprunter de l’argent. Lorsqu’elles prêtent
à leur tour, à des particuliers par exemple, ces banques exigent de
leurs débiteurs un taux légèrement supérieur à ce taux directeur, afin
de pouvoir se rémunérer. Jusque-là, les prêts immobiliers accordés
dans le contexte des GSE étaient de longue durée (trente  ans, le
plus souvent), avec des taux fixes et plutôt bas (autour de 5 %). Si
les taux imposés aux banques sont beaucoup plus élevés, ces prêts
ne sont plus viables économiquement.
254 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

D’autre part, depuis les années 1930, les prêts accordés par les
banques l’étaient principalement à des ménages blancs ; très peu
d’Africains-Américains en obtenaient. Entre 1992 et  2000, sous la
présidence de Bill Clinton, favoriser l’accès à la propriété des minorités
devient une priorité des gouvernements démocrates ; pour autant, il
n’est toujours pas question d’augmenter leurs revenus, mais plutôt
de les aider à obtenir des crédits immobiliers. La combinaison de ces
nouvelles difficultés et de ces nouveaux objectifs pousse les GSE à
s’engager, avec l’appui des banques d’investissement, dans la « titri-
sation » [Fligstein et Goldstein, 2010].

De nouveaux produits financiers


Le principe de la titrisation consiste à faire circuler les titres de
dette que les GSE rachetaient déjà aux originators, en les revendant
à des investisseurs. Mais, au lieu de les revendre un par un, les
GSE fabriquent un nouveau produit financier, en rassemblant un
grand nombre de titres de dettes dans un seul produit (un « paquet
de dettes », si l’on veut), qui est ensuite revendu. Ces « paquets de
dettes » s’appellent des MBS, pour mortgage-backed securities (des « titres
adossés à des créances hypothécaires »). Les MBS sont des produits
dérivés (voir plus haut), et plus précisément des dérivés de crédit : un
MBS s’appuie sur des actifs (des titres de dettes) dont on dérive, en
les agrégeant, un nouveau produit que l’on peut acheter et vendre.
Pourquoi réaliser cette opération —  ce qui s’est fait, à l’âge de la
finance, sur bien d’autres marchés que le marché immobilier [Pistor,
2019] ? L’un de ses objectifs est de réduire les risques attachés à chaque
prêt  : les rassembler, c’est mutualiser leurs risques. L’objectif de la
titrisation est alors de mélanger dans un même produit des risques
assez différents, afin que les « bons risques » (les emprunteurs qui ont
de grandes chances de payer leurs dettes) compensent les « mauvais
risques » (ceux à qui on a prêté, mais dont on sait qu’ils risquent de
ne pas pouvoir rembourser). Pour élargir l’accès au crédit, on accepte
des « mauvais risques », en pensant que si on les mélange avec de
« bons risques », en moyenne, le résultat sera acceptable.
En pratique, les MBS sont présentés en plusieurs « tranches », qui
correspondent à des risques évalués comme plus ou moins élevés.
Les banques d’investissement qui acceptent de racheter des tranches
risquées — et donc d’assumer le risque de non-remboursement — sont
mieux rémunérées : elles touchent des intérêts plus élevés. Mais, une
fois qu’elles ont acheté des MBS, elles peuvent aussi et surtout les
revendre. En outre, en général, elles ne les revendent pas tels quels  :
elles les mélangent avec d’autres MBS, pour construire de nouveaux
produits dérivés qu’elles revendent ensuite. Ils pourront encore être
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 255

découpés, mélangés, revendus, etc. Ces opérations successives rendent


l’évaluation des risques associés à chaque produit (confiée aux agences
de notation, que nous évoquerons plus bas) de plus en plus difficile.
Elles prennent pourtant de plus en plus d’ampleur. En effet, plus
l’habitude est prise de recomposer et revendre les produits issus de
dette immobilière, moins les acheteurs se préoccupent du risque
de non-remboursement. Celui-ci retombera en effet sur le dernier
acheteur en date ; or chaque acheteur pense surtout à revendre ses
produits composites. Peu importe le risque attaché à un produit dont
on compte en fait se débarrasser très vite. On n’est donc plus dans
une activité de prêt classique, dans laquelle le profit résulte de la
bonne fixation du taux d’intérêt. Ici, le but n’est pas de conserver
les paquets de dettes pour toucher des paquets d’intérêts, mais de les
revendre de la meilleure manière, pour toucher une plus-value —  de
la même manière que, dans les années 1920, la spéculation sur les
actions d’entreprises avait pour objectif de toucher une plus-value,
et pas des dividendes. Dans ces conditions, la peur que l’emprunteur
ne rembourse pas, qui constituait jusque-là un frein à l’octroi des
prêts immobiliers, a presque disparu.
De plus, de nouveaux dispositifs d’assurance, les CDS, pour
credit default swaps, sont supposés garantir ce risque. Ils permettent
également de contourner les régulations qui demeurent en matière
de « solvabilité »  : le fait que les banques ne peuvent prêter qu’une
certaine proportion de leurs fonds propres. Les CDS sont supposés
garantir au dernier acheteur de produits dérivés de dette immobilière
que le risque, en cas de non-remboursement, sera encore transféré à
d’autres acteurs. Les CDS, fournis initialement par des compagnies
d’assurances, ont un prix qui est censé être lié au niveau des risques
qu’ils couvrent, dont on a vu qu’il était très difficile à évaluer.
Surtout, ils peuvent eux aussi être découpés, regroupés et revendus.
Ils sont par conséquent devenus un nouvel outil sur lequel il est
possible de spéculer.

Naissance d’une bulle immobilière


Les acteurs financiers engagés dans ce système sont donc peu
sensibles aux risques de non-remboursement des prêts immobiliers
eux-mêmes. En outre, de plus en plus d’acteurs (GSE, mais aussi
analystes financiers et assureurs, notamment) doivent donner un
avis sur le fait d’accepter ou non un emprunt, ce qui dilue plutôt
la responsabilité de la décision. De ce fait, de plus en plus de
ménages sont acceptés comme emprunteurs. Jusqu’à la fin des
années 1990, cette extension reste toutefois limitée. C’est au début
des années 2000 qu’un tournant est pris, avec l’engagement bien
256 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

plus important sur ce marché des grandes banques —  commerciales


et d’investissement, la distinction étant, comme on l’a vu, de moins
en moins pertinente [Fligstein et Goldstein, 2010]. Ces banques sont
à la recherche de nouvelles sources de profits après, notamment,
l’éclatement de la bulle des dot-com et face à la concurrence de
la « finance parallèle ». Parallèlement, la Fed décide une très forte
baisse de ses taux directeurs au début de 2001  : il est donc facile
de prêter plus largement.
Ce sont notamment les très grandes banques qui s’engagent
dans l’octroi de prêts immobiliers avec de très forts risques de non-
remboursement, ceux qu’on appelle subprime. Entre 1999 et  2003,
30 % des prêts hypothécaires émis aux États-Unis sont subprime ; en
2006, la proportion s’est inversée  : 70 % des nouveaux emprunts
sont subprime.
Dans les années 2000, le développement apparemment infini de
la titrisation provoque ainsi une bulle financière. Il permet aussi un
développement sans précédent du marché immobilier ; la spéculation
crée des profits immédiats pour des personnes qui font construire,
achètent ou vendent des logements. Le quart des emplois créés aux
États-Unis entre 2003 et  2006 sont liés à l’immobilier. En 2005,
il y a 400  000  employés d’agences de prêt immobilier, soit plus
que le nombre de salariés et salariées du textile [Davis, 2009]. Les
maisons ne sont plus présentées comme un lieu où habiter, mais
comme un investissement. À la fin de la bulle, le quart des prêts
hypothécaires sont accordés à des gens qui comptent non pas vivre
dans les maisons qu’ils achètent, mais les revendre dès que les
prix monteront —  puisqu’ils sont supposés monter éternellement,
comme ceux des actions dans les années 1920. La hausse des prix
est effectivement telle que, dans certaines zones, il devient impos-
sible d’acheter avec un prêt conventionnel. Cette situation, à son
tour, entretient la bulle des prêts titrisés. En 2006, 70 % des prêts
immobiliers sont « non conventionnels », c’est-à-dire qu’ils s’ins-
crivent dans ce système titrisé.
Dès lors, la bulle ne passe évidemment pas inaperçue, mais Alan
Greenspan, président de la Fed de 1987 au début de 2006, considère
qu’elle n’est pas de son ressort : selon lui, les prix immobiliers seraient
une question purement locale, qui ne concerne pas la banque centrale
des États-Unis (Réserve fédérale). Quelques fonds d’investissement
spéculatifs et certaines banques, comme la Deutsche Bank, Goldman
Sachs et JP  Morgan, apparaissent rétrospectivement comme les seuls
à avoir légèrement anticipé la situation  : ils se retirent du marché
des subprimes juste avant l’éclatement de la bulle.
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 257

Éclatement de la bulle et sauvetage des banques par les États


Le nombre d’emprunteurs et d’investisseurs directement concernés
par la bulle est énorme, bien plus important, en particulier, que
pour la bulle des dot-com avant 2000  : sont impliqués acheteurs et
agents immobiliers aux États-Unis, investisseurs (banques et autres
organisations financières) aux États-Unis et à l’étranger. Or les prix
finissent par baisser. Comme toujours, il est difficile de pointer une
origine précise de ce retournement. On peut cependant identifier deux
éléments qui semblent avoir joué un rôle crucial. Premièrement, la
dynamique du système était alimentée par la banque centrale états-
unienne, qui acceptait de financer les banques à un coût très faible :
l’argent, autrement dit, était abondant et elles pouvaient sans mal
emprunter pour alimenter le système. Or, pour des raisons qui n’ont
rien à voir avec la bulle immobilière, la Fed relève progressivement
ses taux d’intérêt à court terme  : entre 2004 et  2006, ils passent
progressivement de 1 % à plus de 5 %. Le prix de l’argent augmente ;
il devient moins abondant, et les banques répercutent le coût du
crédit qui leur est accordé sur leurs clients. Le second élément, qui
provoque la première vague de non-remboursements, découle du
fait que les emprunteurs les plus pauvres n’empruntaient pas à taux
d’intérêt fixe, mais variable. Or, en 2007, le taux d’intérêt annuel
de leurs prêts passe de 7-8 % à 10-15 %.
La première vague de non-remboursements des prêts immobiliers
consentis aux plus pauvres commence dès la fin de 2006. Elle est
immédiatement sanctionnée par la saisie et la vente aux enchères
de beaucoup de logements. La presse financière ne l’évoque que
comme un problème isolé. Mais les logements vendus aux enchères
ne se vendent pas cher  : les prix de l’immobilier commencent à
baisser, c’est-à-dire que la bulle est en train d’éclater. Les organismes
financiers qui se retrouvent en position d’avoir acheté et pas encore
revendu des paquets de dettes subprimes sont dorénavant propriétaires
de logements qui valent de moins en moins cher  : la baisse des prix
s’accélère en 2007 et s’étend au-delà des logements des emprunteurs
les plus pauvres. En juillet  2007, la vague de non-remboursements
concerne même les produits subprimes les mieux (ou les moins mal)
notés. Les agences de notation décident alors de baisser leurs notes  :
elles rendent public le fait que ces produits présentent aussi un risque.
Cette décision touche des prêts dont le montant total représente
environ 7  milliards d’euros.
C’est cette décision qui déclenche la perte de confiance des
investisseurs dans l’ensemble du système de titrisation des prêts
immobiliers. Les banques essaient alors de vendre aussi bien les
logements que les paquets de titres de dettes, même à perte  : elles
258 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

anticipent en effet que les pertes seront encore plus importantes si


elles vendent plus tard. En février  2008, les annonces de pertes ou
de constitution de réserves d’argent pour faire face à des pertes à
venir (des provisions) se multiplient, de la part de banques étran-
gères —  allemandes par exemple  — aussi bien qu’états-uniennes.
Dès l’été 2007, d’autres banques ont le choix d’arrêter complètement
les transactions liées aux prêts immobiliers. Les menaces de faillites
bancaires se précisent. En septembre  2007, la banque britannique
Northern Rock est concernée. La Banque d’Angleterre lui propose
un prêt très élevé, qui ne suffit pas, et aucune autre banque ne
se présente pour la racheter. Elle est provisoirement nationalisée
en février  2008 —  une mesure que même la très libérale revue
The Economist suggérait dès novembre  2007. Aux États-Unis, Bear
Stearns, une très ancienne banque d’investissement, est en situation
critique en mars 2008. Ses dirigeants doivent accepter un rachat par
JP  Morgan, pour moins de 5 % de la valeur de l’entreprise estimée
un an auparavant. À l’automne 2008, de la même manière, Bank
of America rachète Merrill Lynch.
Ces deux derniers rachats ne sont pas la décision de capitalistes
totalement indépendants de l’État. Contrairement à ce qui s’était
passé pendant la crise de 1929, les gouvernements sont en effet
déterminés à éviter au maximum les faillites de banques, car elles
risquent d’avoir un effet en cascade sur leurs clients, autrement dit
sur tous les acteurs économiques  : des particuliers, des entreprises
non financières et d’autres banques. Le rachat de Bear Stearns par
JP  Morgan, par exemple, constitue une sorte de sauvetage d’urgence.
Pour le faciliter, la Fed a racheté à cette banque en difficulté beaucoup
de ses titres de dettes subprimes, alors même qu’il était devenu à peu
près impossible de leur donner un prix, pour l’équivalent de plus de
20 milliards d’euros. La Fed facilite également d’autres rachats et elle
prête plus de 180  milliards de dollars à l’assureur AIG, très impliqué
dans les CDS (assurances sur les titres subprimes), soit l’équivalent de
80 % du capital de l’entreprise. Parallèlement, le gouvernement des
États-Unis fait pression pour des changements à la tête d’AIG  : trois
P-DG se succèdent entre juin  2008, quand le cours des actions de
l’entreprise a commencé à chuter, et août  2009.
Comme l’avait souligné Alan Greenspan, ces interventions ne sont
pas normalement du ressort de la Fed. Mais ses dirigeants retrouvent
une disposition, la section  13(3), ajoutée en 1932 à ses statuts, qui
autorise la Fed à prêter à toute personne, association ou société dans
des « circonstances inhabituelles et urgentes » et « lorsque l’emprunteur
est incapable de s’assurer de sources de crédit adéquates auprès
d’autres institutions bancaires ». Alors que les banques comme Bear
Stearns se sont battues depuis des décennies pour l’abolition des
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 259

interventions de l’État dans la finance datant de Roosevelt, c’est une


de ces dispositions qui est utilisée pour les sauver.
Finalement, une seule très grande entreprise financière engagée
sur le marché des subprimes fait faillite, faute de ce type de soutien  :
la banque Lehman Brothers, une banque d’investissement fondée
en 1850, qui fait faillite le 15  septembre 2008. Les dirigeants de la
Fed et le gouvernement états-unien affirment qu’ils ont essayé, mais
qu’ils ne sont pas parvenus à la sauver. Dans les limites actuelles
du savoir universitaire, il semble plutôt qu’ils ont choisi de faire un
exemple, en émettant l’hypothèse que cela entraînerait la fin des
emballements spéculatifs [Tooze, 2018]. Si c’est le cas, leur tactique
n’a pas fonctionné  : l’inquiétude générale, entraînant la baisse des
prix immobiliers, a été plutôt renforcée et, à l’inverse, la Fed a choisi
de sauver AIG pour rassurer les investisseurs. Si certaines entreprises
ont ainsi été déclarées par les gouvernements too big to fail (« trop
grandes pour qu’on les laisse faire faillite »), beaucoup de banques
plus petites n’ont pas été sauvées. Entre 2008 et 2013 aux États-Unis,
près de cinq cents banques font faillite [Federal Deposit Insurance
Corporation, 2018, p.  119], sans compter les opérateurs spécialisés
dans le crédit immobilier, qui relevaient de la « finance parallèle »,
et beaucoup d’autres banques doivent accepter d’être rachetées.

Un « accident normal » ?
Dès la fin des années 2000, des sociologues et des politistes,
après avoir établi le récit que nous venons de résumer, ont tenté de
comprendre comment la bulle avait pu prendre une telle ampleur.
Encore au début des années 2020, il est clair que cette histoire n’est
pas définitivement écrite, notamment parce qu’il est difficile de séparer
d’une part ce qui serait une recherche froide et analytique de causes
et d’autre part la désignation de responsables, qui devraient, par des
voies politiques ou judiciaires, être amenés à répondre de leurs actes.
Certains sociologues spécialistes des études sur les sciences et
techniques se sont penchés sur l’usage des techniques financières
dans la titrisation et ont mis en avant la thèse dite de l’« accident
normal », qui avait été élaborée auparavant dans le cadre de recherches
sur l’industrie nucléaire [Perrow, 1984]. Elle affirme que le système de
titrisation a été construit morceau par morceau, sans vue d’ensemble,
et est devenu si complexe que personne ne pouvait plus le contrôler.
Pendant la bulle, quand tout semblait fonctionner souplement,
personne ne s’intéressait vraiment à ce système ; ce n’est qu’après
l’éclatement qu’on a découvert qu’une petite augmentation du taux
de non-remboursements pouvait provoquer un emballement rapide
et incontrôlable [Palmer et Maher, 2010].
260 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Le premier intérêt de cette thèse est de souligner que le système


qui soutenait la bulle n’a pas été bâti délibérément, comme un tout,
par un petit nombre d’acteurs que l’on pourrait désigner comme les
méchants de l’histoire et chercher à punir. Il repose au contraire sur
des décisions relativement indépendantes d’une multitude d’acteurs
qui avaient chacun des buts, des intérêts ou des motivations différents
et qui n’ont pas communiqué pour construire une vue d’ensemble. Une
variante importante de cette analyse est possible, qui souligne, elle, une
forme d’action délibérée. Certains acteurs —  des traders, des concep-
teurs de produits et leurs supérieurs hiérarchiques directs  —, engagés
dans la création de nouveaux produits, ont pu agir consciemment
pour que leurs partenaires de transaction ne comprennent pas tous
les aspects de ces produits, afin de faire payer plus cher leur expertise.
Mais même ces acteurs n’avaient pas de vue d’ensemble.
Le second intérêt de cette thèse est de poser clairement une
question importante  : comment a-t-on pu penser que le système
n’allait pas s’effondrer, alors que, rétrospectivement, il ressemble à
beaucoup de bulles précédentes ? Selon les défenseurs de la thèse de
l’« accident normal », cette confiance reposait sur un « fondamen-
talisme du marché ». Il s’agit d’une croyance mise en avant par les
économistes libertariens (voir chapitre  VIII) selon laquelle les trans-
actions de marché créent un ordre spontané, sans besoin de plan ni
de régulateur  : un plan ou une régulation explicite seront toujours,
selon eux, moins efficaces. Même si les libertariens au sens strict sont
assez peu nombreux, on peut considérer que l’idée générale que le
marché peut être spontanément efficace dominait de plus en plus aux
États-Unis depuis les années 1980, y compris parmi les régulateurs.
Il reste toutefois difficile de prouver empiriquement la thèse de
l’« accident normal ». Cela supposerait d’avoir la certitude que des
acteurs ne comprenaient pas le système à un certain moment du
passé, ou bien qu’ils croyaient sincèrement que la bulle n’éclaterait
jamais. Ce sont des éléments qui ont tendance à ne pas laisser de
trace écrite et que des entretiens rétrospectifs ne peuvent pas révéler.
Cette thèse présente également le risque d’être utilisée pour exonérer
de toute responsabilité les dirigeants des entreprises financières et
des agences de régulation. Le sociologue Charles Perrow, qui avait
introduit l’idée de l’« accident normal » dans le contexte du nucléaire,
a d’ailleurs contesté son application à la crise des subprimes  : lui
considère que ces dirigeants savaient nécessairement que l’histoire
finirait mal, qu’ils ont délibérément ignoré des avertissements et
qu’ils ont convaincu d’autres acteurs de ne pas s’attaquer à la bulle
[Perrow, 2010]. Sans prendre position ici sur les responsabilités
individuelles et sans dédouaner les autres organisations en cause,
notamment les banques, nous allons mettre l’accent, pour finir, sur
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 261

le rôle des agences de notation d’une part, des régulateurs publics


d’autre part.

Le rôle des agences de notation


Les études empiriques sur les agences de notation, leur fonction-
nement interne et les notes qu’elles attribuent se sont multipliées
depuis la crise. En effet, notes et agences ont joué un rôle crucial
dans le système complexe de titrisation. Non seulement des entreprises
privées faisaient leurs choix d’investissements en fonction des notes
données par les agences à chaque produit, mais nombre de régulateurs
prenaient aussi en compte ces notes. Par exemple, selon la note des
produits financiers, soit les banques ne pouvaient pas en acheter du
tout, soit elles devaient les inscrire dans leur comptabilité à leur prix
« nominal » (celui indiqué sur le produit), soit à leur prix réel d’achat.
Ce type de régulations prenant en compte les notations financières
est de plus en plus fréquent depuis les années 1970 et plus encore
depuis… 2007 et les règles dites de « Bâle II » [Baud et Chiapello, 2015].
Pourtant, rétrospectivement, le fait que les notes des prêts immobi-
liers aient plutôt augmenté de 2003 à 2007, alors même qu’il était de
plus en plus facile d’obtenir ces prêts et que ces notes ont ensuite été
très vite dégradées, apparaît comme de l’aveuglement. Après la crise,
les notes de plus de 80 % des titres émis en 2006 ont été dégradées,
en moyenne de cinq rangs, contre trois pour ceux émis en 2002. Or,
vu la complexité des produits, beaucoup d’investisseurs faisaient une
confiance totale à ces notes et en faisaient leur seul critère de décision.
Comment expliquer cet aveuglement — qui a contribué à la fortune
des agences, dont les résultats ont crû de manière spectaculaire entre
2000 et  2007 ? Les études centrées sur les agences montrent qu’elles
ont pu volontairement accroître des notes, mais aussi que leurs
salariés ont pu eux-mêmes être aveuglés  : la thèse de l’« accident
normal » n’explique pas toute l’histoire, mais elle en explique une
partie [Rona-Tas et Hiss, 2010 ; Carruthers, 2010].
D’un côté, les agences avaient un intérêt évident à surnoter les
produits. En effet, depuis les années 1970, elles sont payées par les
créateurs de ces produits et non plus, comme auparavant, par ceux
à qui elles fournissent l’information. Les agences ont d’autant moins
intérêt à se fâcher avec ces créateurs de produits que ce sont de gros
clients : une douzaine d’entreprises seulement créaient 80 % à 90 % de
ces produits financiers. Un client mal noté peut menacer de changer
d’agence de notation, ce qui est un vrai problème sur un marché si
concentré. Dans le cas des MBS et des CDS, le conflit d’intérêts est
encore plus évident, car les agences de notation ont contribué à les
créer, en même temps qu’elles les notaient.
262 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Mais, d’un autre côté, le personnel des agences a aussi fait trop
confiance à ses modèles et à l’informatique lorsqu’il a été confronté
à un accroissement énorme des tâches de notation. L’agence Moody’s
note ainsi 113  produits dérivés de crédits immobiliers en 1997, mais
plus de 3 000 en 2006 ; certains de ces produits dérivent de quelques
dizaines de milliers de prêts à des ménages, d’autres de plusieurs
dizaines de millions. Et les erreurs d’estimation sur chaque prêt n’ont
pas tendance à se compenser, même si cette croyance a pu exister à
l’époque. Un des problèmes identifiés rétrospectivement tient au fait
que les modèles utilisés pour attribuer les notes sous-estimaient la
corrélation entre les risques de non-remboursement. Or il est très vite
apparu que si, dans un quartier, beaucoup de maisons sont saisies,
les prix de celles qui y sont proposées à la vente vont baisser et que
le risque de saisie va s’accroître  : les risques qui leur sont attachés
ne sont pas indépendants les uns des autres.
Les agences de notation et l’ensemble des acteurs financiers ont
également trop fait confiance aux historiques de crédit individuels,
les FICO scores, sur lesquels reposait finalement tout le système. Or
ces scores portent sur les comportements de remboursement des
individus, mais ils n’intègrent pas de données sur leurs salaires, moins
encore sur les marchés immobiliers locaux. En outre, ils sont certes
standardisés et transparents, mais, précisément pour cette raison, les
emprunteurs peuvent les manipuler  : il existe de nombreux guides
disponibles en ligne qui expliquent comment améliorer son score,
donc ses capacités d’emprunt. On observe ainsi rétrospectivement
que, entre 2003 et  2006, les scores ont augmenté en moyenne pour
les « mauvais » débiteurs, mais pas pour les bons, alors même que la
proportion globale de non-remboursements augmentait.
On retrouve ici une variante importante de la thèse du « fondamen-
talisme du marché ». Toutes ces difficultés de calcul et ces risques de
manipulation ont été ignorés au nom d’une croyance de principe dans
l’efficacité de la transparence et d’une croyance dans les compétences
des « quants », les modélisateurs financiers (ou analystes quantitatifs).
Or ceux-ci, issus d’un petit nombre de formations, formaient un
milieu social homogène et fermé, peu susceptible d’entendre des
critiques extérieures ou d’en produire en interne [Carruthers, 2010].

Une crise des institutions


On peut généraliser cette interprétation en considérant que l’ampleur
de la crise provient du fait que l’ensemble des acteurs raisonnent
avec des cadres de pensée qu’ils ne remettent pas en cause, même
s’ils sont inadaptés —  ce que les sociologues nomment des « insti-
tutions »  : des manières de faire ou de penser tellement considérées
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 263

comme acquises qu’elles en deviennent invisibles. Parmi ces acteurs,


les régulateurs, notamment des administrations publiques, ont joué un
rôle important [Fligstein et al., 2017], mais, on l’a vu, non exclusif.
Que les acteurs publics et privés aient réellement cru à la stabilité du
système de titrisation ou fait semblant, on peut constater qu’ils ont
agi comme s’il n’allait pas y avoir de crise et affirmé que le système
était sophistiqué, mais sûr. Comment est-ce possible ?
Le type d’arguments avancés pour présenter le système comme
stable incite à se pencher sur ceux qui ont créé ces justifications ou
qui ont travaillé à ce qu’elles soient considérées comme acquises  :
les économistes. Le sociologue Mitchel Y.  Abolafia [2010] remarque
ainsi que le système de départ, centré sur Fannie Mae et Freddie
Mac, est mis en place au moment où le keynésianisme devient moins
dominant en économie et en lien avec la construction de l’économie
financière comme spécialité. Ce sont les économistes financiers qui
légitiment ensuite les innovations successives, en expliquant dans
leurs publications pour quelles raisons elles sont sûres et optimales
et, pour certains, en conseillant les banques qui mettent en place
ces innovations, moyennant des rémunérations parfois très élevées.
Mais, on l’a vu dans le cas de la défense des produits dérivés finan-
ciers par la Bourse de Chicago, l’existence de nouveaux arguments
légitimes ne suffit pas à elle seule à faire changer les règles du jeu,
même si elle y contribue. Il faut d’abord que des régulateurs adoptent
ces arguments, dans le cadre de processus sur lesquels nous revien-
drons au chapitre  VIII.
Dans le cas des produits dérivés des prêts immobiliers, certaines
règles étaient fixées par l’État, et d’autres, avec l’accord de l’État,
par les professions concernées. Ainsi, il a été longtemps interdit aux
banques d’investissement d’être cotées publiquement, du fait non pas
d’une loi, mais d’un principe de la Bourse de New York. Ce principe
limitait le capital de ces banques et leurs incitations à s’exposer
trop fortement aux risques  : les fonds qu’elles pouvaient prêter ou
investir étaient avant tout ceux de leurs associés en nom personnel,
qui n’avaient pas envie de les perdre. Ces banques vendaient essen-
tiellement des conseils, payés à la commission, plutôt que d’engager
leur capital. Mais ce principe a été abandonné en 1970. Dès lors,
les banques d’investissement ont émis plus d’actions et disposé de
fonds beaucoup plus importants pour mettre en œuvre des opérations
financières plus risquées.
L’État états-unien, lui, à travers différentes agences, a eu un rôle
clé dans la construction de la bulle  : en inventant la nouvelle
manière de faire des prêts immobiliers ; en maintenant ensuite des
taux d’intérêt très bas ; et surtout en abandonnant les régulations
mises en place après la crise de 1929, qui auraient fortement limité
264 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

l’implication des banques, et en acceptant le développement d’une


« finance parallèle » beaucoup moins régulée.
Le constat général que nous avons fait à ce sujet se retrouve pour
les régulations qui concernaient directement les subprimes [Fligstein et
Goldstein, 2010]. La chronologie du développement de ce marché suit
de près celle de l’évolution plus générale de la régulation financière.
Ainsi, si le marché des subprimes se développe à partir du début des
années 1990, c’est en partie parce que, à partir de 1986, l’État encourage
par des déductions fiscales le recours à l’endettement pour financer son
logement. En outre, au début des années 1990, la SEC permet la titri-
sation de nombreuses dettes —  pas seulement les dettes immobilières,
mais aussi, par exemple, les dettes du crédit à la consommation. En
2000, une loi préparée par le gouvernement démocrate, le Commodity
Futures Modernization Act, dérégule encore davantage le commerce de
certains produits dérivés. Enfin, en 2004, la SEC change sa définition des
fonds propres nécessaires pour chaque volume de dette, en autorisant
les banques à prendre en compte les CDS (les assurances sur les prêts)
avec leurs fonds propres pour le calcul de ce ratio.

Après la crise : de nouvelles régulations ?


Après la crise de 1929, l’État états-unien était intervenu très
fortement, et durablement, dans le fonctionnement des Bourses et
des banques ; on a vu que l’abandon de la plupart de ces régulations
avait contribué à la bulle à l’origine de la crise de 2008. Qu’en est-il
après cette nouvelle crise ? Autant, dans l’immédiat, les États sont plus
vite et plus fortement intervenus pour éviter les faillites d’entreprises
financières, autant, dans les décennies qui suivent, ils n’ont pas mis
en place des régulations aussi restrictives.
Aux États-Unis, la loi Dodd-Frank « de réforme de Wall Street et
de protection du consommateur » de 2010 renforce le pouvoir des
agences de supervision et de réglementation existantes, notamment
celui de la SEC, et crée de nouvelles agences. La Fed étend sa super-
vision à une grande partie de la « finance parallèle »  : des acteurs
financiers qui avaient auparavant choisi des régulations beaucoup
moins strictes sont dorénavant considérés comme des banques. La
loi ne restaure pas la séparation stricte entre banques commerciales
et banques d’investissement, mais de nouvelles dispositions visent
à ériger à nouveau ce que les financiers appellent des « murailles
de Chine ». La loi Dodd-Frank prévoit par exemple que les « entités
bancaires » (qui incluent les banques, les assurances et les entreprises
contrôlant les assurances) ne peuvent pas détenir plus de 3 % du
capital d’un fonds d’investissement. De même, sans revenir au régime
d’interdiction stricte qui avait suivi la crise de 1929, les échanges de
LE CAPITAL   : BANQUES ET MARCHÉS FINANCIERS 265

produits dérivés sont à nouveau plus réglementés. Un capital plus


important, en proportion de ces transactions, est notamment exigé.
Le G20, réunion des gouvernements des pays les plus riches du
monde, réuni à Pittsburgh en 2009, recommande l’adoption de ce
type de réglementations. La Commission européenne, notamment,
propose une directive en ce sens, appelée MiFID II (Markets in Financial
Instruments Directive  II) et adoptée en 2014 [Moloney, 2012]. On a
évoqué la directive MiFID de 2004, qui visait à accroître la concur-
rence entre Bourses et donc à développer les opérations financières
transfrontières. Comme la loi Dodd-Frank, la directive MiFID  II
touche un très grand nombre de sujets différents et revient sur
certains choix antérieurs à la crise. Par exemple, elle limite le trading
à haute fréquence, c’est-à-dire l’achat et la vente automatisés de
titres, qui est plus rapide que ce que peuvent faire les humains, donc
susceptible d’accentuer les bulles. Elle augmente aussi les exigences
de transparence, c’est-à-dire de publicité d’information. Celles-ci ne
s’appliquaient qu’à certaines actions dans la MiFID ; la MiFID  II les
étend notamment aux produits dérivés.
Certaines règles du jeu financier ont donc été modifiées, mais
les déclarations ont souvent été plus fermes que les changements
de pratiques. En outre, dès les premiers mois de la présidence de
Donald Trump, en 2017, des décrets et une loi ont assoupli certaines
dispositions de la loi Dodd-Frank.
Surtout, il nous paraît exagéré de soutenir, comme le font beaucoup
d’acteurs et certains chercheurs en sciences sociales [Clement, 2010],
que l’on aurait depuis 2008 assisté à un « changement de paradigme »,
en passant à un régime de « régulation macro-prudentielle » [Baker,
2013]. Dans ce nouveau cadre, les autorités sont supposées détecter
et prévenir les crises, plutôt que de se contenter d’y faire face une
fois qu’elles éclatent. Est-ce là un si grand changement ? Au-delà
d’une forme de consensus sur quelques idées très générales, il n’y a
aucun accord, notamment, sur la définition des « risques systémiques »
qu’il s’agirait de prévenir. Les modes d’action publique privilégiés
par les régulateurs n’ont par ailleurs guère évolué  : le contenu des
dispositions de la MiFID  II, notamment, avec son insistance sur les
règles de transparence, ne marque pas un changement radical par
rapport au « fondamentalisme du marché ». Il manque, enfin, un réel
pouvoir de coercition qui permettrait à ce changement de paradigme
d’entrer dans les pratiques  : les organisations concrètes mises en
place pour tenir ce rôle de prévention, comme le Conseil européen
du risque systémique, créé en 2010, n’ont en général qu’un pouvoir
de recommandation. Si la crise de 2008 a bien eu des conséquences
sur les règles du jeu financier, elle ne les a pas fondamentalement
bouleversées.
VII / Homo capitalisticus  :
institutions et relations

A u cours des précédents chapitres, nous avons caractérisé les âges


successifs du capitalisme en insistant sur les rapports entre classes
sociales, sur les évolutions des modes d’organisation de la production,
en particulier des formes d’entreprises et des statuts associés au travail,
ou encore sur les dispositifs marchands. Les capitalistes étaient bien
présents dans ces récits, qui ont insisté à la fois sur leurs luttes entre
eux et avec d’autres groupes. Mais l’individu capitaliste n’était pas au
centre. Nous nous sommes plutôt attachés à décrire les évolutions
du capitalisme comme système social.
Dans ce chapitre, nous reviendrons sur la définition du compor-
tement spécifique qui permet de qualifier un individu de capitaliste.
En introduction, nous avions posé de façon minimale que ce compor-
tement consiste à rechercher le profit pour lui-même. Mais qu’est-ce
qui rend possible un tel comportement ? Sociologie et histoire ont
proposé différents éléments de réponse à cette question, que nous
allons évoquer ici. Ces travaux ont en commun, d’abord, d’établir
que ces comportements très particuliers sont aussi très anciens.
Même si ces comportements sont longtemps restés très minoritaires,
les questions de recherche dont ils peuvent faire l’objet ne sont pas
très différentes de celles qui portent sur les périodes plus récentes.
Par conséquent, alors que, dans les autres chapitres, parce que nous
abordons le capitalisme comme une forme d’organisation sociale,
nous ne remontons qu’au XVIIe  siècle, nous allons dans ce chapitre
évoquer ponctuellement des périodes plus anciennes —  le Moyen
Âge notamment.
Les travaux qui s’attachent à mettre au jour les conditions de
possibilité de ce comportement soulignent par ailleurs qu’on ne peut
pas comprendre l’individu capitaliste indépendamment de la société
qui l’entoure. Non seulement ses comportements se forment, on l’a
268 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

vu, dans le cadre de la classe dont il fait partie, mais ses raisonne-
ments s’appuient sur des catégories de pensée toujours partagées avec
d’autres individus. En outre, ses actions dépendent de ses relations,
pas uniquement d’ordre économique, avec d’autres personnes. Si
l’individu capitaliste est un des atomes nécessaires pour faire une
société capitaliste, il est impossible de comprendre ses actions sans
étudier les catégories de pensée et les relations sociales qui peuvent
lui servir de ressources, mais aussi contraindre son comportement.
Nous allons aborder successivement ces deux points.
Dans un premier temps, nous allons évoquer deux questions qui ont
donné lieu à de nombreux travaux en sciences sociales : les relations
entre religion et capitalisme, puis entre comptabilité et capitalisme.
Le point commun entre ces deux questions est qu’elles portent sur
les catégories de pensée utilisées par les capitalistes pour calculer
et, plus généralement, pour se représenter le monde dans lequel ils
interviennent. Ces catégories de pensée ne sont pas naturelles, mais
elles ne sont pas non plus inventées par chaque individu  : elles sont
relativement partagées. En sociologie, on parle aussi d’« institutions »
pour désigner ces catégories partagées, ces logiques d’action stabi-
lisées, qui peuvent fonctionner comme des routines : elles modèlent,
sans que l’individu y réfléchisse activement, certains de ses choix
[François, 2011].
D’où viennent ces institutions ? Cette question est au cœur du
programme de recherche de Max Weber. Il met notamment en avant
l’idée d’un mouvement historique de rationalisation, qu’il associe au
capitalisme. Selon lui, certaines religions présentent des « affinités »
avec ce mouvement, et d’autres non ; par ailleurs, l’adoption de
nouvelles formes de comptabilité était nécessaire pour que la recherche
du profit pour lui-même, par des moyens rationnels, puisse réellement
avoir lieu. On va voir que les recherches qui ont repris les questions
de Weber ont, sur ce point, largement nuancé, voire réfuté ses
réponses. Elles montrent dans l’ensemble que le comportement
capitaliste est compatible avec une plus large gamme de catégories
de pensée —  qu’elles soient liées, notamment, à la religion ou à la
comptabilité  — que Weber ne le croyait.
Dans un second temps, nous soulignerons le fait que les capita-
listes, quand ils pensent et agissent, ne sont pas isolés, mais qu’ils
sont au contraire encastrés dans un réseau de relations. La plupart
des historiens et sociologues partagent ce constat élémentaire ; la
question est alors de savoir ce que ces relations font au comportement
capitaliste. Qu’il s’agisse de relations familiales, « communautaires »
ou interpersonnelles, on verra qu’elles peuvent jouer comme des
ressources, mais aussi comme des contraintes dans la recherche du
profit pour lui-même. Le travail relationnel, celui qui vise la création,
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 269

l’entretien et la mobilisation économique de ces relations, est dès


lors une partie importante du comportement de l’individu capitaliste.
Sur ce second point aussi, Weber [1921] a été un des premiers
auteurs à proposer un récit historique organisé par une hypothèse de
modernisation. Pour lui, la rationalisation était associée non seulement
à la disparition de certaines catégories de pensée traditionnelles au
profit d’autres plus adaptées au calcul, mais aussi à des formes de
dépersonnalisation. Les personnes devenaient de plus en plus inter-
changeables dans les raisonnements des capitalistes, et la nature des
liens entretenus par les partenaires économiques potentiels (celui à
qui je vends ma voiture, est-ce mon frère ou est-ce un inconnu ?) de
plus en plus négligeable. Bien d’autres auteurs, notamment à l’âge
de l’usine [par exemple, Polanyi, 1944], ont développé cette idée
selon laquelle les liens interpersonnels seraient de moins en moins
importants à mesure que le capitalisme progresserait. Comparer des
travaux d’histoire et de sociologie sur les trois âges du capitalisme
mène pourtant à la conclusion inverse  : la manière dont les capita-
listes jouent sur leurs relations, en même temps que sur d’autres
ressources, pour augmenter leur profit n’a pas radicalement changé
depuis le début de l’âge du commerce. Du point de vue des relations
comme de celui des institutions (les catégories de pensée partagées),
l’histoire du comportement capitaliste n’est pas celle d’une sortie de
la tradition.

Religion et capitalisme : quoi de neuf depuis Max Weber ?

Comment les capitalistes pensent-ils, et d’où viennent les catégories


de pensée, si particulières, qu’ils mobilisent dans leurs raisonnements ?
Max Weber qualifie ces logiques de « rationnelles en finalité », c’est-
à-dire qu’elles reposent sur une comparaison systématique entre les
fins poursuivies et les moyens les plus efficaces pour les atteindre.
Cette manière de raisonner ne va pas de soi.
Pour la comprendre, Weber s’est intéressé — on va y revenir — à la
comptabilité, mais il s’est aussi penché sur ce qu’il a nommé l’« éthique
économique des grandes religions mondiales » [Weber, 1996]. Pour
lui, les motifs traditionnels qui guidaient l’action, de génération en
génération, ont été abandonnés, seulement en Occident, au profit
des logiques d’action capitalistes. Écrivant au début du XXe  siècle, il
cherche à comprendre pourquoi cet abandon a eu lieu. Weber fait
l’hypothèse que le changement s’est produit à l’intérieur même de
ce qui pouvait sembler être le cœur de la tradition  : la religion. Il
envisage ce changement à l’échelle de l’individu, en s’interrogeant sur
les raisonnements de capitalistes du passé. Il se demande aussi — on
270 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

l’a vu au chapitre  I à propos de la Chine  — si des groupes sociaux


ou des sociétés entières, du fait de leur religion et des catégories de
pensée qu’elle privilégiait, étaient plus ou moins disposés au dévelop-
pement de comportements capitalistes.
De nos jours, les débats restent nombreux en sciences sociales
sur ce point, mais des études empiriques convaincantes ont remis
en cause les conclusions de Weber —  et de bien d’autres auteurs  —
quant au rôle supposé central des religions dans le positionnement
de l’Occident au cœur du système-monde capitaliste. De la même
manière, les travaux qui s’intéressent, à une échelle individuelle,
aux liens entre recherche du profit et catégories de pensée liées aux
religions ne donnent plus un statut aussi spécifique au protestantisme.
C’est plutôt pour l’ensemble des religions que ces travaux explorent
les intuitions de Weber. Ils montrent en effet comment les dogmes
et les interdits moraux propres à chaque religion peuvent être rendus
compatibles avec la recherche du profit, tout en soulignant qu’ils
modèlent en partie les manières de penser et d’agir des capitalistes.
Cela vaut autant au XIIe siècle qu’au début du XXIe siècle : ces travaux
incitent à réfléchir sur la permanence des relations qu’entretiennent
religions et comportements capitalistes individuels ; ils ne produisent
pas un récit de modernisation par la sortie de la religion.

Weber et l’« éthique protestante »


Weber fait donc l’hypothèse qu’il existe un lien entre l’adhésion
à une religion et l’adoption de tel ou tel type de comportement
économique, et plus précisément deux types de lien. D’une part,
l’éthique du comportement quotidien est liée à la foi religieuse  : la
conduite réglée qu’adopte l’acteur dans sa vie quotidienne dépend des
principes religieux ou spirituels auxquels il adhère par ailleurs. Ceux-ci
constituent une institution, qui oriente en partie ses comportements.
D’autre part, l’inculcation de ces principes est liée à l’organisation
religieuse  : si cette organisation enserre le croyant dans un carcan
rigide, l’adhésion aux principes religieux sera plus forte et les compor-
tements quotidiens qui en découlent seront plus difficiles à changer.
Weber discute de ces deux types de lien dans le cas du protes-
tantisme et plus précisément du calvinisme, un type particulier de
protestantisme. Il part d’observations statistiques sur l’Allemagne,
où il vit, au début du XXe  siècle  : les patrons, techniciens, ouvriers
considérés comme les plus qualifiés y sont en majorité protestants ;
les catholiques formés dans l’artisanat tendent à y rester, alors que
les protestants passent à l’usine ; dans plusieurs régions, les catho-
liques font des études supérieures plutôt littéraires, les protestants
des études plus industrielles ou commerciales. Weber s’interroge sur
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 271

les origines de ces corrélations statistiques qu’il observe à l’âge de


l’usine. Il revient pour cela sur les premiers temps du capitalisme,
en mobilisant des textes religieux, mais aussi en comparant les écrits
de grands entrepreneurs du passé  : Jacob Fugger, un banquier catho-
lique, considéré comme l’homme le plus riche d’Europe vers 1500,
et l’imprimeur et inventeur états-unien protestant du XVIIIe  siècle,
Benjamin Franklin.
À l’issue de cette enquête, il souligne que les calvinistes adhèrent
à un ensemble de principes religieux  : l’idée d’un Dieu inaccessible
et transcendant, qui a créé le monde pour sa plus grande gloire ;
celle d’un monde où règne le péché ; celle que tout homme a été
sauvé ou damné de toute éternité. Selon ce troisième principe, on ne
peut pas gagner son salut, contrairement à ce qu’affirme la version
dominante du dogme catholique au XVIe siècle comme au XVIIIe. Salut
ou damnation ont été décidés avant même le commencement du
monde : pour les calvinistes, puisque Dieu est absolu et transcendant,
il n’est pas question de négocier à ce sujet avec lui, en quelque sorte,
en essayant de bien se comporter au quotidien. Il a donc décidé
du sort de tel ou tel, de toute éternité. Selon Weber, ces principes
engendrent chez les fidèles une immense angoisse. La seule solution
pour l’apaiser est de chercher à savoir si on a été sauvé ou damné  :
c’est ce que Weber appelle une recherche de « confirmation ». Pour
cela, le fidèle s’investit dans le monde, y compris le monde des
affaires. S’il rencontre le succès, cela constitue un indice de confir-
mation. Mais il ne doit pas jouir des fruits de son travail, car ce
serait succomber au péché que céder à ces plaisirs terrestres. Il doit
réinvestir, pour tenter d’avoir à nouveau l’indice de sa confirmation.
Le calvinisme est par ailleurs particulièrement efficace pour
inculquer ces principes et ainsi forger ces comportements : il encadre
très fortement les fidèles dans un système de relations sociales qui
surveillent et sanctionnent le non-respect des principes. Les travaux
historiques plus récents sur le calvinisme, fondés notamment sur des
journaux intimes et autobiographies du XVIIe siècle, ont plutôt insisté
sur ce second point  : la pression sociale au sein de ce qu’on appelait
les « sectes » protestantes joue sans doute plus dans le lien avec le
capitalisme qu’une angoisse liée à la croyance en la prédestination
[von Greyerz, 1993].
Weber ne va pas jusqu’à affirmer que la Réforme (la naissance du
protestantisme) serait à l’origine du capitalisme. Mais il écrit qu’il y
a une « affinité » entre le comportement économique des calvinistes
et celui des capitalistes. En somme, le passage de l’un à l’autre serait
possible, et plus facile que pour d’autres religions.
272 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

L’inscription religieuse des pratiques capitalistes


Weber a donc ouvert un champ de recherche sur les rapports entre
religions et capitalisme, mais les travaux historiques qui ont repris
ses questions ont souvent réfuté ses réponses empiriques [Chessel et
Pelletier, 2015]. Les premiers lecteurs critiques de Weber affirmaient
déjà que Fugger était bien, lui aussi, un capitaliste [Fischer et Weber,
1907-1908]. Nombre d’historiens depuis, dont Braudel [1967], ont
étudié les capitalistes —  certes en petit nombre  — qui étaient actifs
avant la Réforme, notamment aux Pays-Bas et en Toscane. Weber
niait que l’« esprit capitaliste » qui l’intéressait ait existé à l’époque ;
pourtant, ces hommes recherchaient bien le profit pour lui-même.
Vue d’aujourd’hui, cette controverse montre surtout deux choses.
D’une part, Weber raisonne à partir des capitalistes du début de l’âge
de l’usine, pour qui la rationalisation est un impératif. Il parle d’un
« capitalisme moderne », de long terme, orienté vers l’investissement
et structuré par la rationalité, par différence notamment avec un
« capitalisme d’aventurier ». Dès lors, ses écrits s’appliquent moins
bien à ce que l’on sait aujourd’hui de l’âge du commerce —  qui
inclut Benjamin Franklin aussi bien que Jacob Fugger. À cette époque,
comme l’a montré Braudel, notamment, les capitalistes peuvent être
caractérisés avant tout comme des spéculateurs  : ils cherchent à
s’extraire des routines quotidiennes du marché, à profiter des fortes
inégalités en termes d’information ou d’accès aux gouvernants ; on
va voir qu’ils n’utilisent pas non plus la comptabilité de la manière
qu’envisageait Weber. Celui-ci a tendance à assimiler les catégories
de pensée de l’individu capitaliste en général avec celles qui sont
valorisées à l’âge de l’usine.
D’autre part, Weber a, en répondant à ses critiques, nuancé ses
thèses sur le calvinisme ; en affirmant qu’il n’y avait pas de causalité
déterministe, il a fini par rendre sa position vraiment complexe, voire
confuse. Au contraire, ceux qui ont repris ses travaux, notamment dans
le cadre de la vogue des explications monocausales de la « grande diver-
gence », les ont plutôt outrancièrement simplifiés, à propos notamment
des religions chinoises ou encore de l’islam. On l’a vu au chapitre  I  :
malgré le succès éditorial que connaissent encore ces explications très
simples, les historiens ne croient plus que les religions dominantes
aient été à l’origine de la mise en périphérie de la Chine au moment
de l’entrée dans le capitalisme. De la même façon, ni le dogme ni
l’organisation religieuse propres à l’islam ne peuvent expliquer la
mise en périphérie du Moyen-Orient à la fin de l’âge du commerce.
Ces dernières décennies, l’histoire et la sociologie des liens entre
religions et capitalisme ont plutôt insisté sur les opérations réalisées
tant par les capitalistes que par les religieux pour, au quotidien, rendre
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 273

la recherche du profit compatible avec les dogmes et les interdits


moraux. Comparer l’étude de ces opérations à des périodes très
éloignées, sur la question centrale du prêt à intérêt, montre l’impor-
tance des catégories de pensée d’origine religieuse, qui modèlent bien
des pratiques capitalistes ; mais cette comparaison réfute les récits
évolutionnistes d’une sortie de la tradition.

Islam, droit et capitalisme


Weber n’a laissé que des notes éparses sur l’islam [Weber, 1921]. Il
y affirme que cette religion a permis à un groupe social de guerriers de
justifier sa position et son destin. Il insiste aussi sur son acceptation
de l’esclavage et du servage, de la polygamie et de la soumission des
femmes, sur l’interdit du prêt à intérêt, ainsi que sur l’association de
l’islam avec des formes juridiques et judiciaires que Weber considère
comme peu rationnelles. Bref, il s’agit, pour lui, d’une religion peu
favorable au développement de comportements capitalistes.
La thèse d’une incompatibilité intrinsèque entre islam et capitalisme
a ressurgi de plus en plus fréquemment dans les dernières décennies,
que ce soit dans un contexte islamophobe, chez des musulmans
anticapitalistes ou chez des économistes dits « néoinstitutionnalistes ».
Ces derniers, plus radicalement encore que Weber, définissent la
modernité économique comme une rationalisation, un passage à des
transactions calculables et impersonnelles. Ils ont de ce fait souvent
repris les déplorations de Weber sur le droit musulman et la justice
rendue par les qadis, qui remplissent des fonctions de juges et de
notaires. C’est l’aspect de l’islam qui avait le plus intéressé Weber  :
en effet, il affirmait plus généralement qu’une justice décidant suivant
une rationalité « formelle » est plus favorable au capitalisme que celle
qui emploie une rationalité « substantielle ». La rationalité formelle
implique de suivre des principes, et surtout une procédure, uniformes
et prévisibles, tandis que la rationalité substantielle conduit plutôt
à décider en fonction des situations et de valeurs morales (voir
chapitre  VIII). Le qadi et la procédure musulmane, qui n’admettait
pas de preuves écrites, incarnent pour Weber une justice archaïque
qui ne permet pas de garantir les transactions.
Pourtant, de nombreux travaux historiques fondés sur les archives de
qadis et de marchands ont montré que, en pratique, le droit musulman
avait été utilisé pour sécuriser des transactions particulièrement incer-
taines et complexes, comme celles du commerce caravanier à travers
le Sahara au XIXe siècle [Lydon, 2009]. Parallèlement, d’autres travaux
ont souligné que, en Europe et aux États-Unis aussi, les capitalistes
de l’âge du commerce ont souvent recouru à une justice fondée sur
une rationalité substantielle (voir chapitre  VIII).
274 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

Un autre argument a souvent, depuis Weber, été avancé pour


appuyer l’idée que l’islam serait défavorable au capitalisme et expliquer
que les pays musulmans, notamment du Moyen-Orient, se soient
retrouvés, depuis leur entrée dans le capitalisme, à la périphérie
du système-monde. Il s’agit de l’idée qu’il n’existait pas dans cette
région, avant le XXe  siècle, de statut de personne morale, ce qui
aurait freiné la création de grandes entreprises. À cela, on peut
d’abord répondre que, comme on l’a vu au chapitre  IV, en Europe
occidentale et aux États-Unis aussi, la plupart des entreprises sont
restées, pendant la plus grande partie de l’âge du commerce, peu
distinctes de la personne de leurs associés. Mais on a vu aussi que
le statut de personne morale, et notamment de société anonyme ou
à responsabilité limitée, y avait pris beaucoup d’importance dès la
seconde moitié du XIXe  siècle. Est-ce l’islam qui a fait que l’Empire
ottoman est resté à l’écart de ce mouvement ?
Pour l’économiste néoinstitutionnaliste Timur Kuran [2005], qui
se distingue par la précision de son travail empirique, ce n’est pas la
doctrine religieuse ou la culture qui sont en cause, mais l’installation
dans le long terme de règles juridiques qui font système entre elles,
au point d’être difficiles à modifier. Il souligne que les règles contre
la personne morale n’ont pas des origines religieuses, mais politiques :
le droit musulman a été mis en place entre les VIIe et Xe  siècles, à un
moment de guerres tribales. À cette période, ne plus prévoir d’entités
collectives non étatiques, alors qu’elles étaient admises par le droit
précédent, d’origine romaine, était un moyen d’unifier politiquement
les populations. Par la suite, les commerçants n’ont pas réclamé de
statut de société-personne morale, notamment parce que le droit de
succession égalitaire remettait de toute façon en cause les entreprises
à chaque décès (la situation n’était pas très différente dans la moitié
nord de la France). De plus, il existait aussi un moyen juridique, le
waqf, qu’on pourrait imparfaitement traduire par « fondation », pour
immobiliser un capital afin de faire le bien après sa mort, par exemple
en créant un hôpital ou une université (dans les jeunes États-Unis, ce
type de but était rempli par des corporations, c’est-à-dire des sociétés
anonymes). Selon Kuran, cet ensemble d’institutions étaient difficiles
à changer en partie parce qu’elles avaient une légitimité religieuse,
mais aussi parce que, pour créer une société-personne morale, il aurait
fallu changer trop de règles à la fois. En outre, il n’y a eu aucune
mobilisation collective de négociants pour obtenir ces changements :
ne pas avoir de sociétés-personnes morales ne les empêchait pas,
pendant l’âge du commerce, de pratiquer avec succès le commerce
de longue distance.
Ce que montre Kuran, c’est que la situation a changé quand de
grandes sociétés, notamment des banques, sont apparues en Occident,
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 275

à la fin de l’âge du commerce. Le droit musulman complique alors


les interactions des négociants ottomans avec ces sociétés. Or les
minorités chrétiennes et juives de l’Empire ottoman ont leur propre
système juridique. Les négociants chrétiens et juifs, qui, eux, peuvent
créer des sociétés-personnes morales, tendent donc à monopoliser
les transactions avec les sociétés occidentales dans la seconde moitié
du XIXe  siècles. Le capitalisme ottoman se retrouve ainsi en position
de plus en plus subordonnée dans les échanges internationaux ; des
réformes juridiques finissent par être réclamées et introduites, mais
trop tard pour modifier le nouveau rapport de forces.
Kuran est aujourd’hui connu pour un livre ultérieur dont le titre,
affirmant que « le droit musulman a bridé le Moyen-Orient » [Kuran,
2011], appuie les simplifications abusives. Cela nuit à sa réputation
parmi les historiens de plus en plus nombreux qui s’intéressent aux
qadis ou au waqf. Pourtant, son travail empirique met finalement
l’accent sur des causalités plus politiques que religieuses. Comme
les recherches sur la Chine et l’Afrique que nous avons évoquées au
chapitre  I, il souligne que la mise en périphérie de régions entières
dans le cadre du capitalisme dépend moins de faiblesses intrinsèques
de leur côté que des rapports de pouvoir établis au cours de l’âge du
commerce avec l’Europe du Nord-Ouest.

Les juifs, usuriers par force


La question des liens entre religion et capitalisme reste ainsi toujours
politique —  sans doute d’autant plus au XXIe  siècle que les différents
fondamentalismes religieux se présentent souvent comme la seule
alternative possible au capitalisme. Les réseaux sociaux ont donné
une nouvelle visibilité à la variante de l’antisémitisme qui assimile
judaïsme et finance, tandis qu’une partie de la finance éthique se
réclame de bases religieuses (musulmanes mais aussi chrétiennes ou
autres) pour proposer des types de banque présentés comme nouveaux,
car moins exclusivement orientés vers le profit.
Ce que montrent avant tout les travaux historiques sur les rapports
des trois monothéismes au prêt à intérêt et à l’« usure » —  ceux
des prêts à intérêt qui sont considérés par le droit, la morale ou la
religion comme condamnables  —, c’est la généralité et l’ancienneté
de cette aspiration à une autre finance ; c’est aussi qu’il est difficile
de la mettre en place. Plus fondamentalement, ils permettent de
comprendre comment des pratiques capitalistes peuvent s’accommoder
d’interdits moraux ou religieux, qui ne les annihilent pas, mais qui
les marquent.
L’idée, tout d’abord, que le judaïsme aurait été la seule religion à
accepter le prêt à intérêt, voire l’aurait promu, et aurait de ce fait des
276 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

affinités particulières avec le capitalisme a la vie dure ; les travaux


historiques permettent pourtant de la réfuter. Weber lui-même n’a
jamais rien écrit de tel. C’est un autre économiste et sociologue
allemand de la même période, Werner Sombart, qui met en avant
les rapports selon lui opposés au prêt à intérêt du judaïsme, d’un
côté, et de l’islam, de l’autre, pour affirmer que les juifs sont plus
facilement devenus capitalistes que les musulmans [Sombart, 1902].
Sombart s’est ensuite rallié aux nazis, ce qui a largement discrédité ses
travaux ; l’histoire économique des communautés juives a longtemps
été un objet peu étudié, parce qu’on craignait que ses résultats soient
récupérés par l’antisémitisme. Elle a tout de même fini par connaître
un renouveau. Elle rappelle notamment que des éléments des textes
sacrés de tous les monothéismes, judaïsme compris —  comme d’ail-
leurs des religions polythéistes de l’Égypte et de la Rome antiques —,
condamnaient le prêt à intérêt. Comme on va le voir, en pratique,
bien des fidèles de toutes ces religions —  les juifs, mais les autres
aussi  — ont trouvé le moyen d’agir en capitalistes en contournant
ces interdits.
Ce qui fait la spécificité de l’histoire juive en la matière, c’est
la persécution. Prenant des formes différentes selon les régions et
les périodes, elle a par exemple conduit dans bien des cas des juifs
et des juives à exercer le commerce faute de pouvoir posséder des
terres. Les archives qui subsistent pour des transactions commerciales
en Méditerranée occidentale au XIVe  siècle montrent que les savoirs
et les pratiques marchands, en général, ne différaient pas selon la
religion. Toutefois, dans certains États, comme l’Aragon, seuls les juifs
pouvaient prêter, par un contrat spécifique, avec des taux d’intérêt de
16 % ou 20 %, bien au-delà des autres taux légaux. Cette réglemen-
tation a favorisé un antijudaïsme qui affirmait qu’ils étaient usuriers
par choix [Denjean et Sibon, 2014].
Ainsi, Francesca Trivellato [2019] a enquêté sur une légende
largement répandue dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe  siècles. Cette
légende faisait des juifs les inventeurs de la lettre de change. Il s’agit
d’un instrument de crédit (ancêtre du chèque) qui était en train de
permettre une large extension du commerce et de la finance inter-
nationaux, mais qui paraissait très ésotérique aux non-marchands. Les
travaux historiques ont depuis longtemps démontré que son origine
européenne se situait en réalité plutôt chez des marchands italiens
catholiques, vers le XIIIe siècle. Le débat porte actuellement sur le fait
qu’ils se soient inspirés ou non de la suftaja musulmane, employée
notamment dans le Sahara [Lydon, 2019]. Aux XVIIe et XVIIIe  siècles,
les marchands italiens revendiquaient déjà cette invention. Mais,
dans d’autres pays, notamment la France, la légende permettait
d’appuyer l’association, déjà ancienne, entre les juifs et les opérations
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 277

de crédit impersonnelles, moralement condamnables et économi-


quement risquées. On pouvait ainsi à la fois critiquer ces opérations
et les juifs.
Or, en réalité, non seulement les juifs n’ont donc jamais revendiqué
le monopole du prêt à intérêt, non seulement la lettre de change
trouve ses origines du côté de marchands chrétiens ou musulmans,
mais encore faisait-elle l’objet, au XVIe  siècle, de condamnations de
la part de certains rabbins, parce qu’elle constituait un prêt à intérêt
masqué [Oliel-Grausz, 2015]. Ces mêmes rabbins se demandaient
également si la société en commandite était religieusement acceptable,
car cette forme de société impliquait un partage inégal des risques
entre associés (voir chapitre  IV). Tout cela n’empêchait pas nombre
de négociants juifs d’utiliser ces outils, notamment pour le commerce
avec des partenaires chrétiens, ce qui posait moins de problèmes aux
rabbins. Mais, du point de vue du dogme et des interdits moraux, les
trois monothéismes partageaient en réalité les mêmes réserves vis-à-vis
de transactions auxquelles se livraient au quotidien les capitalistes.

Clergé catholique et prêt à intérêt


Le nom même de la « lettre de change » rappelle ces réserves. Au
départ, cet instrument financier servait pour des opérations interna-
tionales qui impliquaient un change entre monnaies. Mais il a gardé
son nom lorsqu’il a été, de la fin du Moyen Âge au XIXe  siècle, de
plus en plus souvent employé pour des prêts d’argent n’impliquant
qu’une seule monnaie et non liés au commerce, par exemple un
prêt à un jeune ménage qui veut acheter une maison. L’appellation
« lettre de change » a été conservée parce qu’elle était ancienne,
mais aussi parce qu’elle permettait de ne pas dire explicitement qu’il
s’agissait de prêt à intérêt. Ainsi, le tabou religieux vis-à-vis du prêt
à intérêt, et plus généralement de la poursuite du profit plutôt que
de la charité, a souvent des conséquences sur les pratiques  : sur la
manière d’appeler des opérations, de les mettre par écrit ou pas, et
même de les réaliser. À cet égard, les ressemblances entre religions
et entre époques sont frappantes.
Ainsi, au XIVe siècle en Europe, même s’il n’y a pas encore de système
capitaliste, il y a un essor important du commerce, qui s’accompagne
d’une stigmatisation très violente de l’usurier, souvent comparé à un
cannibale, et de l’usure  : l’Église insiste sur la gravité de ce péché.
On dispose de traces écrites de l’angoisse que ce discours provoque
chez les marchands  : leurs testaments destinent souvent leur fortune
à des actions de charité, avec l’objectif d’essayer de compenser, en
quelque sorte, le péché d’usure ; et les manuels écrits par et pour
leurs confesseurs discutent du détail des pratiques commerciales,
278 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

pour délimiter précisément ce qui est admissible et ce qui ne l’est


pas [Piron, 2005]. Ces confesseurs veulent faire respecter certaines
normes, mais aussi éviter que leurs ouailles aillent brûler en enfer : ils
ne promeuvent pas les interprétations les plus sévères. Dès la fin du
XII   siècle, ils ont mené un important travail rhétorique, théologique
e

et juridique, qui permet de requalifier certains prêts à intérêt comme


des relations sociales admissibles. Toute transaction économique est
en effet acceptable par l’Église si l’intention est bonne et que le but
est le bien commun de la communauté chrétienne. Il s’agit donc
de voir si l’on pourrait considérer ainsi certains prêts à intérêt entre
chrétiens. En particulier, le concept d’antidora, le devoir de gratitude,
permet de repenser l’intérêt comme un cadeau que fait le débiteur
pour remercier le créancier de sa gentillesse. L’intérêt n’est donc plus
une rémunération, mais il s’inscrit dans la logique, acceptable, du
don et du contre-don.
Cette requalification concerne avant tout les prêts entre négociants
ou ceux qu’ils accordent à des ménages aisés. Mais simultanément se
pose la question de l’accès au crédit des pauvres  : à peu près en tout
temps et en tout lieu, les élites ont constaté avec tristesse que les
pauvres ont recours aux usuriers, qui, seuls, acceptent de leur prêter.
Les franciscains proposent une solution en créant les monts-de-piété
en Italie, puis rapidement ailleurs en Europe, dans la seconde moitié
du XVe  siècle [Todeschini, 2017]. Les monts-de-piété proposent des
prêts sur gage, c’est-à-dire contre le dépôt d’un objet. Si on calcule
des taux d’intérêt annuels, on constate que ces prêts ne sont pas
du tout gratuits, voire qu’ils auraient sans doute été qualifiés d’usu-
raires si ce calcul avait été fait à l’époque. Mais, précisément, leur
organisation n’implique pas un tel calcul. Plus généralement, elle est
socialement admissible et même recommandable du point de vue du
clergé, notamment parce qu’ils n’usent pas de moyens brutaux pour
recouvrer les dettes et parce qu’ils ne doivent utiliser les intérêts
touchés que pour leurs frais de fonctionnement. Un observateur du
XXI   siècle pourra dire qu’il s’agit de concurrencer l’usure. Mais, à
e

l’époque, l’activité est présentée et est sans doute, pour beaucoup


d’acteurs, vécue comme une forme de charité.
On voit ici en quoi consiste le travail de qualification auquel
prêtres et moines accordent beaucoup de temps et d’énergie. Le prêt
à intérêt reste interdit en principe, mais, en pratique, il s’agit de
définir quels types de prêt à intérêt sont répréhensibles et lesquels ne
le sont pas. La frontière ne dépend pas principalement du montant
du taux d’intérêt, mais plutôt du type exact d’échange et de relation
sociale qui accompagne le prêt. Ainsi, il vaut toujours mieux qu’un
bien soit en cause plutôt que seulement de l’argent, que l’échange
implique des personnes qui se connaissent et une forme de réciprocité.
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 279

La « finance islamique »
Le même travail de qualification se retrouve dans les communautés
juives, on l’a dit  : des rabbins inventent des « fictions légales » pour
« concilier les impératifs du gain et la norme religieuse » [Oliel-Grausz,
2015]. Ce travail se retrouve aussi dans le monde musulman. Les
textes sacrés sont toujours sujets à interprétation  : dès les premiers
siècles de l’islam, certains théologiens ont ainsi affirmé que le Coran
interdit toute forme de prêt à intérêt, tandis que d’autres disaient
que ce qui était interdit, c’était surtout l’esclavage pour dette (riba).
Les négociants musulmans, comme leurs homologues catholiques et
en lien avec eux, ont développé avant et pendant l’âge du commerce
des instruments de crédit compatibles avec leur religion. Ces outils
reprennent aujourd’hui une importance particulière dans le cadre de
l’essor de la « finance islamique » [Khan, 2010 ; Jouaber-Snoussi, 2012].
Les inventeurs des banques islamiques modernes s’établissent
d’abord en Égypte, dans les années 1960. Ils s’appuient sur les écrits
de réformateurs sociaux musulmans, notamment le Pakistanais Savyid
Abula-Ala Mawdudi, mais aussi sur l’expérience des systèmes coopé-
ratifs allemands : un autre type de finance se voulant une alternative
au capitalisme, développé depuis la fin du XIXe  siècle. Au milieu des
années 1970 ouvre à Dubai la première banque islamique à grande
échelle. En 1979, les principes de la finance islamique entrent dans la
loi de certains pays, comme le Pakistan et l’Iran ; ailleurs, les banques
islamiques sont en concurrence avec des banques classiques. Depuis la
fin des années 2000, la croissance de ces banques est impressionnante ;
leurs dépôts sont évalués à plusieurs milliers de milliards de dollars.
Les principes qui guident la finance islamique rappellent ceux qui
ont rendu le prêt à intérêt acceptable par les chrétiens. Le risque,
tout d’abord, doit être partagé  : on ne peut pas avoir un comman-
ditaire qui ne fait qu’encaisser les bénéfices ; plus généralement,
il faut éviter l’exploitation de l’une des parties par l’autre. L’idéal
serait une situation de réciprocité. Les opérations purement spécula-
tives (par exemple sur les produits dérivés —  voir chapitre  VI) sont
interdites et, plus généralement, les transactions doivent avoir une
« finalité matérielle », c’est-à-dire un rapport avec des biens concrets
et pas uniquement de l’argent. Enfin, il est interdit de financer des
activités elles-mêmes condamnées par l’islam, comme la production
ou le commerce d’alcool ou de produits porcins, ou les jeux d’argent.
En pratique toutefois, à l’exception de quelques structures militantes
d’ampleur limitée, les banques islamiques partent de ces principes
pour requalifier des transactions classiques du capitalisme, plutôt
que pour les éviter complètement. Elles aboutissent à des partages
des risques et des rémunérations similaires à ceux d’autres banques,
280 S OCIOLOGIE HISTORIQUE DU CAPITALISME

mais par des chemins différents. En particulier, le principe du partage


du risque, qui impose aux détenteurs et détentrices de capitaux de
financer en s’associant aux entrepreneurs à égalité, et non pas en
leur prêtant de l’argent sans prendre trop de risques, est très peu
respecté en pratique.
Une opération typique de la finance islamique est celle qui considère
comme une location ce qui, ailleurs, serait appelé un prêt  : c’est le
loyer qui joue alors le rôle du paiement d’intérêts. Elle existait déjà
au XIXe  siècle dans le commerce transsaharien étudié par Ghislaine
Lydon [2009]. L’emprunteur louait par exemple des pains de sel, qui
constituaient dans la région un objet de valeur. Il louait par exemple
trois pains, mais il payait un loyer qui représentait in fine la valeur
de quatre pains. Si l’on reconstitue des taux d’intérêt annuels pour
ce type de transactions, on constate que, vers 1900, ils étaient très
élevés  : autour de 33 %, voire au-dessus de 50 %. Mais la transaction
était acceptable parce que ce calcul n’était pas fait, puisqu’il s’agissait
d’une location et pas d’un prêt.
De manière similaire, aujourd’hui, plutôt que d’octroyer un emprunt
immobilier, la banque islamique achète un appartement, puis le
loue à un prix et pour une durée tels que ce qui sera payé par les
locataires sera un peu supérieur à ce que la banque a payé au départ.
Et pour que la banque, bien qu’elle soit propriétaire, ne supporte pas
les risques de vol ou de destruction de l’appartement, ce sont les
locataires qui paient les assurances. Dans d’autres cas, les banques
accordent des prêts sans intérêt, mais le contrat prévoit que si on
rembourse avant la date prévue, on peut payer une somme moindre.
Là encore, un observateur extérieur peut facilement calculer un taux
d’intérêt. Pour les transactions plus complexes, les banques utilisent
des variantes de ces principes de base.

Qualifier les transactions, ou les compliquer ?


De nombreux auteurs qui critiquent la « finance islamique » [par
exemple, Kuran, 1993] exposent ces mécanismes pour affirmer que
ce mouvement est hypocrite. Ils voient ainsi la désignation des trans-
actions comme « islamiques » comme un simple dispositif marketing.
Ils soulignent par ailleurs que ceux qui certifient le caractère religieu-
sement admissible des montages financiers proposés siègent souvent,
contre rémunération, dans les conseils d’administration des banques,
et qu’ils ont donc un intérêt personnel à accepter largement leurs
pratiques. Ils affirment enfin que le développement de la finance
islamique a permis de financer plus ou moins directement des mouve-
ments fondamentalistes. Beaucoup de ces critiques ressemblent à
celles qui sont adressées à certaines variantes du commerce équitable,
HOMO CAPITALISTICUS   : INSTITUTIONS ET RELATIONS 281

accusées d’être simplement capitalistes, sous couvert d’éthique (voir


chapitre  II). De fait, un des traits marquants du capitalisme est sa
capacité d’absorber des pratiques qui étaient à l’origine critiques à
l’encontre de l’ensemble du système. Il en sort transformé, sans être
fondamentalement remis en cause [Boltanski et Chiapello, 1999].
Cela étant, une bonne partie de la clientèle de la finance islamique,
comme celle du commerce équitable, recherche réellement des
fonctionnements non capitalistes et pense qu’elle les obtient. Et une
bonne partie des personnes qui s’attachent à rendre la recherche du
profit compatible avec telle ou telle norme, religieuse ou autre, sont
tout aussi sincères dans leur démarche. Le fait qu’un observateur
extérieur puisse considérer que, d’un point de vue précis, comme
celui du taux d’intérêt, la pratique admissible diffère peu de la
pratique condamnée n’implique pas que toutes ces personnes sont
nécessairement hypocrites. Et, quoi qu’il en soit, ce n’est pas le rôle
du chercheur de distribuer des certificats de moralité ou de cohérence
aux acteurs qu’il étudie.
Par ailleurs, la qualification de la transaction peut avoir des effets ;
ce n’est pas qu’un mot ou, plutôt, les mots sont importants. Que
dire, donc, des effets sur l’histoire du capitalisme de ces situations
répétées où des interdits radicaux coexistent en pratique avec des
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