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La Peste - Camus

De quelle manière le genre romanesque traite-t-il de la confrontation de l'homme au mal ?

1) Présentation de l'auteur
Œuvre romanesque, théâtrale et philosophique. Figure dominante du XXème siècle. Engagé dans les combats de son temps. Ses
origines pauvres le distinguent dans un milieu d'écrivains plutôt bourgeois. Il est devenu la conscience d'une époque.
Naît le 7 novembre 1913 dans la campagne algérienne, à Mondovi. Son père, Lucien Camus, ouvrier agricole est mobilisé et tué dans
les premières semaines de la guerre pendant la bataille de la Marne. Sa mère, demi-sourde et illettrée rejoint sa famille à Alger. Ils y
vivent très pauvrement sous la direction de la grand-mère. Albert Camus obitient une bourse pour poursuivre ses études au grand
lycée d'Alger. Commence licence de philosophie mais frappé par la tuberculose qui ne le quittera plus.
Adhère au parti communiste, fonde une troupe de théâtre, commence à écrire.
Essais : L'Envers et L'Endroit en 1937 où se trouvent tous les thèmes de son œuvre.
Noces en 1939, méditation sur la mort, l'amour et le tragique.
Débute dans le journalisme. Se fait remarquer par des reportages sur les conditions de vie misérables des musulmans dans son propre
pays.
Quand la guerre éclate en 1939, le journal est interdit car trop subversif. Il s'engage dans la Résistance, par des articles, par Lettres à
un ami allemand, et en devenant rédacteur en chef du journal clandestin Combat.
En 1942, paraît Le Mythe de Sisyphe. Il se défend d'être un philosophe, mais se demande comment supporter la confrontation avec
l'absurde de la condition humaine, dans un monde sans Dieu. Son premier roman, L'Etranger, illustre cette préoccupation : Le héros,
Meursault, souligne par son comportement l'absurdité du monde. L'écriture y est également très nouvelle, inspirée des romans
américains.
Commence à fréquenter, après ces succès, milieux littéraires. Connaissance de Sartre en 1943. Seront associés dans les grands
combats d'après-guerre, dans la chronique de l'existentialisme. 1944, publie Caligula, représenté en 1945, personnage possédé par la
passion de l'impossible, et qui ne peut accepter cette « vérité toute simple » de la condition humaine : « les hommes meurent et ne sont
pas heureux ». Participe à la libération de Paris avec son journal qu'il continue à diriger jusqu'en 1947.
En 1947, publie La Peste , deuxième roman qui observe donc une ville frappée d'un fléau, allégorie de la guerre, de l'occupation nazie
et du Mal sous toutes ses formes. Succès, voyages, notoriété mais frappé à nouveau par tuberculose. Pièce Les Justes ; Essai l'homme
révolté en 1951. Il observe les différentes formes de révolte dans le monde, dans cet après-guerre de la bombe atomique, des guerres
coloniales, de la guerre froide, du stalinisme. Il constate qu'elles ont souvent abouti à des crimes atroces. Polémique violente éclate
avec Sartre. Période où publie La Chute, en 1956, où le héros Clamence fait un constat désabusé sur le monde. Le mal est partout, nul
ne peut échapper à la culpabilité universelle.
Marqué par la guerre d'Algérie. Publie des éditoriaux qui prendront le nom de « Chroniques algériennes ». Publie dernier recueil de
nouvelles L'exil et le royaume en 1957, Réflexions sur la peine capitale et se voit attribuer le prix Nobel de littérature. A cette
occasion, prononce une superbe profession de foi sur les devoirs de l'artiste qui doit mettre son talent et sa notoriété au service des
opprimés (Discours de Suède).
Nouveau roman , plus tard, autobiographique, Le Premier homme. Mais meurt dans accident de voiture en 1960 avant d'avoir achevé
son roman, publié tel quel en 1994.

2) La Peste dans son œuvre


Premier grand roman français de l'immédiate après-guerre. Avant ce roman, publie des essais comme l'Envers et l'Endroit, mélangeant
autobiographie et réflexions d'ordre morale et philosophique. Déjà thèmes de la solitude de l'étrangeté, de la quête de soi, de la nature,
de la mort, du malheur et du bonheur de vivre son présents. L'obsession de la condamnation à mort peut également s'y lire, annonçant
l'Etranger puis les mots de Tarrou dans la Peste : « Qu'on ne nous dise pas du condamné à mort : « il va payer sa dette à la société »
mais « on va lui couper le cou », ça n'a l'aird e rien mais ça fait une petite différence ». Noces est plus lyrique mais reprend également
ces thèmes. Dès 1937, travaille à sa pièce Caligula où l'empereur, pour faire vivre et mourir ses sujets en pleine conscience qu'on
meurt sans être heureux, use de son pouvoir absolu et renchérit sur l'absurde en s'identifiant aux dieux : « Je dis qu'il y aura famine
demain. Tout le monde connaît la famine, c'est un fléau » (II,9). De l'annonce du fléau, Caligula passe à l'incarnation de la peste :
« c'est moi qui remplace la Peste » (IV, 9). Dans l'imaginaire de Camus, la notion de fléau et le symbole de la peste sont indissociables
de la représentation du mal.
Aux dires de Camus, Caligula, l'Etranger, le Mythe de Sisyphe et le Malentendu composent le cycle de « l'absurde ». La Peste, L'Etat
de Siège, Les Justes, et l'homme révolté constituent le cycle de la « révolte ».
Dans discours prix nobel explique : « j'avais un plan précis quand j'ai commencé mon œuvre : je voulais d'abord exprimer la négation.
Sous trois formes : romanesque, ce fut l'Etranger, dramatique Caligula et Le Malentendu , Idéologique Le mythe de Sisyphe. Mais
c'était pour moi le doute méthodique de Descartes. Je savais que l'on ne peut vivre dans la négation. Je prévoyais le positif sous trois
formes ; Romanesque : La Peste, Dramatique : L'État de Siège, Les Justes. idéologique : L'homme révolté. Œuvres de la révolte
écrites entre 1941 et 1951, qui ne sauraient se comprendre en dehors du sentiment et de la conscience de l'absurde. Ainsi, pour
Meursault, les hommes seraient non tous « coupables » comme Caligula, mais tous « condamnés » ce qui rappelle le prêche du Prêtre
Paneloux (idée qu'ils étaient condamnés pour un crime inconnu à un emprisonnement inimaginable ».
Dans l'homme révolté apporte réflexion aux problèmes essentiels, d'ordre moral, que le roman posait de manière indirecte.

3) Renouvellement forme romanesque : focalisation et difficulté d'écrire


Ecriture personnelle et travaillée au service de ses idées. Style exigeant. (cf Joseph Grand, perfectionniste à tel point qu'il ne peut
dépasser la première phrase de son roman. Cherche le mot juste, la bonne formule, ne peut écrire la lettre à sa femme pour s'expliquer
– fini par supprimer tous les adjectifs, écriture « blanche » pour maîtriser le penchant au lyrisme selon Camus) Le roman montre la
difficulté de nommer les choses, de nommer la maladie, de nommer le mal. (les autorités tardent à déclarer l'état de peste).
Les quatre romans apportent des innovations. Pour L'étranger , style influencé écrivains américains du XXème comme Hemingway,
qui ont supprimé le narrateur omniscient, et réduit l'analyse psychologique au profit du récit plat du quotidien. Style faussement
limpide, épousant la pensée du narrateur.
Dans La Peste, Chronique, recherche de l'impersonnalité. Manuscrit montre effort de gommer tout lyrisme. Focalisation d'abord
insaisissable, le narrateur s'efface devant un phénomène intense et n'impose pas son point de vue. A la fin, il explique qu'il parle
« pour tous ». Mais sensibilité se donne à lire discrètement par des modalisateurs, des caractérisations subjectives, des métaphores
(marée de sanglots...)
Ecriture à plusieurs voix, récit à la troisième personne avec récit enchâssé du journal de Tarrou, prêches de Tarrou, confidences des
autres personnages ; multiplication des sources, expression d'une communauté, d'une collectivité. Personnages deviennent plus des
porte-paroles symboliques. Style varie donc selon les épisodes, dépouillement prose témoin objectif peut varier et céder la place à du
lyrisme ; Épouse le rythme de la crise, créé un effet de catharsis tragique. L'anonymat du narrateur permet qu'on l'identifie à tous les
habitants (nous ou il). Anonymat narration, témoin objectif et pose aussi problème de la déshumanisation, de la dépersonnalisation
face à la peste ; le je est ébranlé dans ses fondements. Difficulté de dire « je » dans ce monde.

Dans La Chute, le héros invente une forme et un ton totalement nouveaux avec un dialogue « implicite », le personnage principal
s'adressant à un interlocuteur invisible. Période noire pour l'auteur, obsession de la culpabilité et du Mal universels reste
caractéristique. Et influence dramaturgie, qui transparaît dans dialogues, structure roman, où scènes et actes se reconnaissent souvent.
Enfin, romans sont souvent, essais, où idées sont mise en forme.

4) Thèmes développés dans l'œuvre de Camus


Justice et injustice. Satire du monde judiciaire impersonnel et abstrait, est constante (dans la Peste, incarnée par le Juge Othon, dans
la Chute, le héros Clamence est un ancien avocat). Refuse système judiciaire qui broie l'individu. Dénonce la peine de mort, combat
abolitionniste, poursuit lutte de Hugo. Élargissement à la vision de l'homme dans son ensemble : Sisyphe est condamnée par les dieux
à un supplice indicible, même s'il est criminel, allégorie de l'humanité. La condamnation à mort n'est que le reflet de la condition
humaine, dans un monde sans Dieu, elle est intolérable. Toute l'œuvre cherche des réponses à cette interrogation : comment accepter
la souffrance et le mal dans « le silence déraisonnable du monde ». Vision de Camus sur la vie, le monde, se retrouve dans les paroles
de ses personnages comme Jean Tarrou qui explique pourquoi il a quitté son père, avocat général et la société qu'il symbolise où
Rieux qui explique sa conception de la vie qui côtoie la mort et qui pense que l'ordre du monde est réglé par la mort mais qui veut
poursuivre le combat.

Révolte et solidarité
Lucide, le héros chez Camus ne peut que se rebeller. « Je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de
mon cri et il me faut au moins croire à ma protestation. La première et seule évidence qui me soit donnée, à l'intérieur de l'expérience
absurde, est la révolte ». (L'homme révolté). « dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le
« cogito » dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence. Cette évidence tire l'individu de la solitude. Elle est un lieu
commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes »). Essai qui analyse les incarnations
historiques, littéraires, philosophiques de la révolte, qui rejette les morales orgueilleuses commme celle de Caligula ou de Clamence
dans la Chute, et opte pour un humanisme sans illusion, celui de Rieux. Révolte qui refuse d'accepter la souffrance : « celui-là au
moins était innocent » (souffrance de l'enfant, morale confrontée au mal radical à la douleur existentielle la plus forte). La révolte doit
alors aboutir à la solidarité et à l'action unitaire. Ainsi, la violence de l'épidémie pousse un groupe d'hommes à s'organiser en équipes
de volontaires autour du Dr Rieux, dont le journaliste Rambert, qui cherchait à fuir puis qui s'engage (J'ai toujours pensé que j'étais
étranger à cette ville. Mais « cette histoire nous concerne tous »). Cette solidarité fait naître l'amitié, par exemple entre le médecin et
Jean Tarrou. Amitié permet à l'action d'être efficace, constitue, un front contre la peste face à un fléau sans visage. Construit du sens
contre l'absence de sens. Rappelle le système de SS dans L'Espèce Humaine qui fonctionne sur l'exclusion artificielle où le « nous »
répété de Antelme s'oppose aux efforts d'exclusion menés par le nazisme, le « nous » est le degré minimal de solidarité. (« C'est parce
que « nous » sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous »)

L'aspiration au bonheur
Oeuvre de Camus cherche à illustrer aphorisme de Pascal : « Tout homme recherche le bonheur, et celui-là même qui va se pendre ».
Tout homme commence sa vie par un accord avec le monde. C'est la plénitude de la fusion que retrouvent Rieux et Tarroux en
revenant à la mer/ mère. Images maternelles positives. Mais état d'union dure peu. Le réveil est brutal. L'homme prend conscience de
la dualité du monde, l'envers et l'endroit, l'exil et le royaume, le bien et le mal. L'amitié est donc une unification qui procure une force.
Tarrou et Rieux. Bonheur est aussi dans la lutte commune contre le mal : « il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul » comme
l'explique Rambert à Rieux.

L'absurde
Absurde en latin : « discordant », « hors de propos », donc dissonant avec la logique. Dès l'ancien français, signifie « fou »,
« contraire à la raison ». Repris en philosophie, le terme prend une valeur originale, en s'appliquant à la réalité. Pour Camus, vie faite
de répétition, d'habitude et débouche sur la mort (mythe de Sisyphe)
L'absurde caractérise toute la vie dans la perception des personnages de Camus : fait partie des données primordiales de l'expérience.
L'absence de causes pour expliquer la peste, l'absence de raisons dans le comportement de certains hommes (le vieux, Cottard) sont
l'envers de l'absence de raison. Sentiment de l'absurde donc poussé à son paroxysme dans la peste (répétitions des morts, des films
passés au cinéma, de l'opéra rejoué sans cesse ; et jusqu'à al fin, la peste reste tapie, la lutte sera à recommencer)
Rieux tel Sisyphe est confronté à une interminable défaite mais recommence par principe. Les actes ont alors un but relatif (guérir)
mais aussi d'affirmation métaphysique de la dignité humaine. Il faut, sans se lasser, redire, refaire sans cesse, l'effort du sens. Ainsi,
Camus propose au lecteur un chemin aussi dur que celui de Sisyphe. Il le plonge dans l'inquiétude. Le roman insiste sur l'expérience,
les gestes, le récit que sur la clé d'interprétation du monde.
5) La Peste comme Fléau
étymologie : « flagellum », « fouet »
Au sens figuré : calamité
En bas latin et ancien français : instrument à battre les blés, arme de guerre qui a la forme du fléau, punition venue de Dieu.
Le fléau peut-être la personne ou chose qui est l’instrument de cette calamité. Au XVIe siècle, le fléau désigne le levier d’une balance
(voir le TLF et le Dictionnaire historique de la langue française).

Dès le début du roman, la « peste » est liée à un imaginaire du fléau : épidémie collective provoquant une terreur absolue. Le «
sifflement » du « fléau dans le ciel alourdi » est évoqué (Folio , p. 170), accompagnant le « piétinement interminable et étouffant » des
habitants. Le lien avec une punition est explicitement fait dans le premier prêche du père Paneloux (Folio, p. 91 qui évoque le « fléau
de Dieu » dans l’histoire providentielle, p. 93). Paneloux réactive l’étymologie et le symbolisme théologique : « Dans l’immense
grange de l’univers, le fléau implacable battra le blé humain jusqu’à ce que la paille soit séparée du grain. Il y aura plus de paille que
de grain, plus d’appelés que d’élus, et ce malheur n’a pas été voulu par Dieu. » (Folio, p. 92). Paneloux joue sur les deux sens du
fléau : d’une part punition de Dieu, d’autre part jugement (discernement entre le bon grain et l’ivraie, voir Mt XIII, 30 avec
l’explication de la parabole en Mt XIII, 36) : « Ce fléau même qui vous meurtrit, il vous élève et vous montre la voie » (Folio, p. 94).
Le père Paneloux exerce une pastorale de la peur. Cependant, dans son second prêche, il aura recours à la confiance en Dieu, « même
pour la mort des enfants » (Folio, p. 206).

6) Les personnages de la peste

Rieux : engagement contre la deshumanisation et contre la volonté de tout expliquer, justifier. La médecine est une métaphore de
l'aide altruiste pragmatique. Témoin engagé.
Modeste, humble, avoue son ignorance, ne pas connaître l'efficacité du sérum, avoue ses doutes. La confiance que lui accorde les
autres est un signe d'honnêteté et de reconnaissance de ses vertus. Comprend les autres personnages.
Est le premier à se lancer dans la lutte par son métier, veut « bien faire son métier », son devoir, mais surtout, son métier d'homme.

Tarrou : se révèle par ses carnets, s'explique par sa confession, décrit par Rieux. Mais part de mystère : « personne ne pouvait dire
d'où il venait, pourquoi il était là ». S'engage dans la lutte, mais reste marginal. Développe une morale de la « sympathie ». Son
histoire personnelle l'a mené à refuser « tout ce qui de près ou de loin, pour de bonnes ou mauvaises raisons, fait mourir ou justifie
qu'on fasse mourir ». Son père condamné des accusés à la peine de mort. Est toujours attentif aux autres, dans ses carnets, dans son
rapport aux autres. Sa mort est le signe de l'intensité de son engagement.

Rambert : personnage qui évolue le plus. Journaliste étranger qui veut sortir à tout prix. Guidé par l'envie d'être heureux, de rejoindre
sa femme. Mais au moment où peut s'enfuir, prend décision de rester, de lutter. Il comprend que la peste le concerne aussi, découvre le
sens de la communauté : « il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul ». Il veut alors le bonheur collectif. Son parcours en fait
l'incarnation de ceux qui ont pu mettre du temps à rejoindre la résistance.

Paneloux : évolue entre deux prêches. D'abord « jésuite érudit et militant ». Aborde question peste en croyant. Accuse d'abord les
hommes, justifie la maladie comme châtiment divin, punition collective. Mais bouleversé par mort de l'enfant, ton change. Affronte le
problème de la coexisence du mal et de Dieu. Donne l'image d'une foi exigeante, cruelle. Tombe malade ensuite et devient un « cas
douteux » (maladie et foi qui a vacillé)

Grand : nom paradoxal. Personnage modeste, employé de mairie ; éprouve difficulté à trouver le mot juste. Personnage d'une grande
humanité, n'hésite pas à aidé, généreux et dévoué. Forme d'héroïsme discret, ordinaire.

Cottard : au début, annonce sa mort « entrez, je suis pendu ». A la fin, on assiste à son arrestation mouvementée. Mystère qui
l'entoure, on ne sait pour quel crime il craint d'être arrêté ; pratique le marché noir, se réjouit de la peste qui lui garantit l'impunité du
crime. Incarne le collaborateur.

Personnages secondaires insignifiants dans la lutte contre la peste. Reflètent quotidien d'une ville, contribuent réalisme. Apparaissent
surtout dans carnets de Tarrou qui veut « se faire l'historien de ce qui n'a pas d'histoire ». Incarnent l'insignifiance et le
recommencement, caractérisés par leurs habitudes.

Valeurs représentées par personnages : le refus, la révolte, la solidarité, la dignité humaine, la poursuite d'un idéal.

7) La question du genre : chronique, allégorie, mythe, tragédie

allégorie : « alla-ègorein : dire autre chose). Rend visible une abstraction, souvent à l'aide de personnification. Image qui repose sur le
mécanisme de l'analogie : transpose idée, principe sous une forme concrète. Demande un travail d'interprétation, joue sur le sens
littéral du texte toujours compréhensible, et le sens figuré, à vocation morale ou spirituelle. L'allégorie peut avoir « différentes
portées » cmme l'explique Camus dans une lettre à Roland Barthes à propos de la peste.
Le fléau peut alors matérialiser la guerre, l'occupation, la collaboration, les génocides, les catastrophes du siècle, le Mal comme
question absulue... La peste permet d'aborder de nombreux aspects de ce mal (triomphe mort, exclusion, enfermement...) portée
historique (représentation de l'Histoire récente sous la forme d'une fiction), morale (que doit-on faire face au fléau? Comment agir ?
Quelle est notre responsabilité, notre devoir), métaphysique (qu'est-ce qui donne un sens à la vie de l'homme ? Pourquoi est-il si
attaché à la vie ? )
Roman exploite données réalistes sans renoncer à portée métaphysique. Démarche allégorique. Réflexion sur ce que l'homme peut
faire face au Mal : confronte l'homme à ses limites, l'oblige à formuler des choix.
La Peste représente donc le Mal auquel l'homme est confronté : maladie pose problème origine du mal, châtiment divin, fatalité,
injustice. Vision condition humaine.

Chronique : genre ancien. Existait avant l'utilisation du terme, au Moyen-Age. Relater l'histoire en privilégiant l'ordre chronologie.
Application souvent reprise dans romans historiques embrassant une période de l'histoire, ou dans articles d'actualités. Assez
objective, n'insiste pas sur les causes : consiste à enregistrer les faits, avec une attention particulière au témoignages.
Au Moyen-Age, chronique comprend un horizon providentialiste, mais la chronique moderne est laïcisée. Le narrateur présente son
récit dans la Peste comme une « chronique », établissant un pacte de lecture dès le début. A la fin du roman, utilise de nouveau le
terme en le reliant à une attitude de « témoin objectif » et « fidèle », rapportant dans un récit à la troisième personne « les actes,
documents et rumeurs », impliquant un retrait de soi devant la scène de l'Histoire.
Récit organisé de manière chronologique : apparition rats 16 avril, état de peste en mai ; deuxième partie de mai à juillet ; troisième
partie en aout ; quatrième partie, septembre, décembre avec recul maladie. Cinquième partie, janvier, février. Dates précises ne sont
présentes cependant qu'au début et à la fin.
Détails réalistes nombreux, au niveau de l'espace et du temps, des manifestations de la Peste (Camus s'était renseigné sur des
documents médicaux) ; récit s'organise autour des événements (fermeture portes, prêche Paneloux...). La peste a sa propore
temporalité (indications : la troisième semaine de peste ; on vit au rythme du fléau). Certains détails frappent par leur caractère
insignifiant (vieux et chien) et révèlent l'attention à tout ce qui fait le mouvement de la vie humaine. Description précise des
symptômes. Mais ne plonge pas lecteur dans une illusion comme chez certains auteurs réalistes. Tout reste à une certaine distance ;
passe du récit pur à la chronique, du réalisme à l'allégorie, de l'individuel au collectif, du dépouillement au lyrisme...

Mythe
Récit primitif qui donne une explication à l'une des grandes questions propres aux origines, au sens de la condition humaine. Récit qui
a souvent une fonction révélatrice, une puissance argumentative.
Dans la Peste, l'allégorie brise le récit réaliste. L'œuvre ne peut s'enraciner dans l'épaisseur réelle de la vie ni dans l'épaisseur poétique
du mythe » (Gaêtan Picon)
Plusieurs mythes affleurent dans la Peste :
Les cercles de l'enfer où l'on erre, Orphée et Eurydice, la Caverne (Rambert est enfermé dans un lieu où il se prend aux images du
monde extérieur lorsqu'il erre comme une « ombre perdue » dans la gare désertée où il se prend aux mirages des affiches de
vacances. )

Tragédie
Progression tragique de l'action. Présence tragique avec le côté inévitable de la mort, l'enfant n'est pas sauvé.
Parties : actes de tragédie
1. Exposition et déclenchement de la crise, fermeture ville, face aux premiers signes de la peste.
2. Les habitants prennent conscience de leur situation d'enfermement et réagissent différemment.
3. Sommet de la crise
4. Montée de la maladie, terreur. Paroxysme tragique dans la mort de l'enfant, puis quelques signes du reflux.
5. Dénouement : reflux peste, mort de Tarrou, ouverture ville, dévoilement identité narrateur.
Caractère étouffant unité de lieu, lieu de l'enfermement.
Fin de tragédie : équilibre retrouvé, retour à l'ordre après la manifestation implacable du destin. Souvent accompagnée d'une
reconnaissance. Rieux domine l'ensemble : peut porter un regard surplombant sur la situation et commenter la fin.
Retour à l'équilibre car ville délivrée. Mais précaire : « cette allégresse est toujours menacée », le « bacille de la peste ne meurt
jamais ». Le destin est profondément lié à la condition humaine, elle-même tragique. Reconnaissance : « ce qu'on apprend au milieu
des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». Terreur et pitié ont permis la catharsis.

8) Le contexte historique
Contexte où il faut situer la rédaction de la Peste. La peste serait donc bien une allégorie de la guerre, « notre affaire à tous ». Relation
indirecte à l'histoire. Devient symbole : « un symbole dépasse toujours celui qui en use, et lui fait dire en réalité plus qu'il n' a
conscience de s'exprimer ».
Plusieurs éléments font directement référence à la vie quotidienne sous l’Occupation allemande :
– les échanges avec la zone libre deviennent difficiles voire impossibles ;
– les autorités instaurent un couvre-feu ;
– il devient impossible de sortir d’Oran, comme il était impossible de quitter la France occupée pour rejoindre la zone libre. La ligne
de démarcation et le laisser-passer (le « certificat » demandé par Rambert dans l’extrait p. 386) sont autant de similitudes entre les
deux situations ;
– les files devant les magasins s’allongent, à cause de la mise en place du rationnement. Les commerçants en profitent, qui vendent «
à des prix fabuleux des denrées de première nécessité », ce qui rappelle le marché noir pendant la guerre.
Les camps de concentration et d’extermination sont aussi évoqués :
– les autorités mettent en place un « camp d’isolement », dans un stade ;
– certains quartiers sont isolés, parce qu’ils sont trop contaminés : cela évoque les ghettos où l’on parquait la population juive ;
– le narrateur évoque aussi les « fours crématoires », notamment dans l’avant-dernier chapitre, où il est fait
mention de « ce peuple abasourdi dont tous les jours, une partie, entassée dans la gueule d’un four, s’évaporait en fumée grasse » ;
– enfin, la fin du livre renvoie à l’époque de la Libération : les portes s’ouvrent, on organise de « grandes réjouissances », des trains
arrivent pour ramener des personnes qui avaient été séparées de leur famille par la maladie.
9) Le titre « Les séparés »
Camus voulait faire du « thème de la séparation le grand thème du roman ».
Question liée à l'enfermement, maux causé par la peste (et la guerre). La première chose que la peste apporte est l'exil, avec la
« condition de prisonnier ».
Chacun est à sa manière séparé : Rieux et Rambert sont séparés de leurs femmes, Rambert de son pays, Grand de sa femme, orphée
d'Eurydice, Othon et son fils.
Ainsi séparation ville, monde, et séparatio entre les habitants, « enfermés » dans leur préoccupations et leur mémoire. Les
personnages peuvent être séparés en eux-mêmes (comme Rambert, divisé lui-même). Souffrance de la séparation devient
paradoxalement un divertissement pour ne pas penser à la peste. Ce titre correspond à l'un des aspects de l'œuvre, l'épreuve de la
solitude, de la séparation. Le titre définitif résume tout.

10) L'engagement de camus


A l'exception de Lettres à un ami allemand, œuvre semble curieusement désengagée. Œuvre le plus souvent hors de l'histoire. En
contradiction avec le fait que Camus montre une réelle conscience politique par ses articles.
Car pour Camus : l'actualité « n'offre une matière au créateur que dans la mesure où elle suscite des problèmes « inactuels » qui lui
donnent du sens ». Et se méfie du dogmatisme, de la littérature à thèse. « J'aime mieux les hommes engagés que les littératures
engagées. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n'est déjà pas si mal » (Carnets II)
Mais cycle de la Révolte, ne peut être dissocié de l'engagement politique de Camus, avec ses articles, son entrée dans la Résistance,
son journal Combat.
Cependant, médecin incarne le mieux la position de retrait relatif que Camus choisit dans la peste : action qui trouve sa morale dans
son humilité quotidienne, sans chercher de « révélation ». La Peste présente ainsi des hommes engagés pour des raisons différentes.
L'homme est tragique mais se révolte. Ainsi, le roman s'attaque tout de même à toutes les formes de pouvoir, à la politique, à la presse
(« si bavarde sur les rats, ne parle plus de rien », qui obéit à des consignes), à la religion (parodie langage religieux et cliché dans le
prêche de Paneloux) ; attaque de tous ceux qui exercent une responsabilité à l'égard de la population.

Sources littéraires (voir dossier complémentaire dans l'édition)


- Sophocle, Oedipe-Roi : « peste atroce » qui fond sur Thèbes, conséquence des souillures infligées par les Labdacides à l'ordre divin.
Le tragique montre un dérèglement de l'ordre avant un retour à l'équilibre. La peste semble venue « des cieux », punition collective de
toute une cité transformée en « désert ».
« La cité plie sous la rafale d'un ouragan, sans pouvoir lever la tête hors des abîmes de ce roulis sanglant. La mort est sur elle,
enfermée dans le germe des récoltes de son sol. La mort est sur le bétail qui broute ses pâturages, sur ses femmes qui ne mettent au
monde que des enfants morts-nés. Diabolique, incendiaire, foudroyante, fonce des cieux sur notre ville une peste atroce qui fait de
Thèbes un désert. Et le prince noir, le seigneur Hadès, s'engraisse de gémissements et de sanglots ».
- La Bible, L'Apocalypse, chapitre VI, où l’Agneau brise le quatrième sceau du livre :
« Voici qu’apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme : la Mort ; et l’Hadès le suivait. Alors, on leur
donna pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre. » Ce moment
fait partie des « préliminaires du grand jour de Dieu » (traduction de la Bible de Jérusalem).
Ici violence qui s'accompagne d'une révélation. (absent chez Camus)
- La Fontaine, Les animaux malades de la peste : contre les « jugements de cour ». Attitudes diverses qui font l'objet de la critique.
(Dans son roman Camus présente diverses réactions, mais pas de quête d'un bouc émissaire, plutôt méfiance ou au contraire
dévouement)
Camus retient de ces évocations de peste le caractère violent, la terreur qu'il cause. S'intéresse ensuite davantage au comportement
humain en privilégiant la mesure. Allégorie du mal dans une version humaniste, sans Dieu. La « révélation » serait celle du sens que
l'homme essaie de construire dans un monde qui n'en a pas.