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Adorno en terres réalistes

Wilfried Laforge

Wilfried Laforge

Les images ne doivent pas se substituer aux choses,


mais montrer comment elles s’ouvrent, et comment
nous entrons dedans. Leur tâche est délicate.
Philippe Jaccottet
« Paysages avec figures absentes »

Puisque le présent volume nous invite à penser à nouveaux frais la


pertinence de la Théorie esthétique d’Adorno aujourd’hui, il faut d’emblée
réaffirmer que bien des concepts, qui s’y déploient dans une véritable
constellation, demeurent tout à fait opérants pour penser notre art
actuel. Mais il faut, dans le même temps, cerner les limites de l’ouvrage,
ses erreurs, ses impensés. La Théorie esthétique et les écrits esthétiques
tardifs d’Adorno nous invitent à détricoter les grandes constructions
historiographiques et les esthétiques aux sources desquelles une part de
la théorie de l’art actuelle ne cesse de se référer. Bien que celles-ci fassent
souvent écran à la réalité des pratiques plastiques contemporaines, on
répète à l’envi que l’art serait dématérialisé (Lyppard), ou désobjectalisé
(alors même que les questionnements ontologiques sur ce que sont les
objets gagnent la pratique artistique depuis quelques années), ou encore
dé-défini (Rosenberg). On va également répétant que la transdisciplinarité
fonctionnerait aujourd’hui comme un genre ou un médium, ou que nous
serions dans un paradigme de la multiplicité, des particularismes, de la
transgression – paradigme au sein duquel aucune œuvre ou aucun art ne
se laisserait spécifier par des contraintes technico-esthétiques. La Théorie
esthétique invite donc, dans le contexte actuel, à repenser les altérations
génériques qui se produisent entre les arts et entre les œuvres ; elle permet
de démonter les théories qui fondent de tels propos et de réviser certaines
de ces thèses globalisantes. L’ouvrage trace en effet une voie médiane qui
renvoie dos à dos des positions coexistant aujourd’hui dans l’esthétique
contemporaine : le plaidoyer pour une anarchie des singularités contre un
retour au régime de la spécificité soi-disant moderniste, la défense d’un
concept d’art comme opérateur classificatoire contre sa dissolution pure et
simple dans l’hétérogénéité des pratiques, etc. En raison de son attachement à
la profondeur historique des choses, l’ouvrage d’Adorno permet également

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de penser ces phénomènes d’un point de vue généalogique, pour comprendre loin de neutraliser toute forme de sédimentation historique et, partant,
les raisons qui ont conduit à la destruction du système des Beaux-arts, de capacité des arts singuliers à être écriture de l’histoire, auront au
puis à l’avènement de ce moment inaugural que constitue la naissance de contraire participé d’une réactivation du moment criticiste au sein des
l’art contemporain. Enfin, il est invitation à jeter un regard neuf à la fois arts contemporains. Il n’y a pas, dans ces phénomènes qui ne cessent
sur l’archipel de notions liées à ces phénomènes d’effrangement des arts de se produire, de dilution des arts dans le général, ou dans une unité
(la question de l’autonomie de l’art, le problème de l’unité de l’art et de totalisante – mais émancipation à l’égard de toute autorité extérieure et
la convergence des arts spécifiques, la redéfinition du concept d’art, etc.) préétablie. L’effrangement permet au contraire de retrouver l’unité de
tout en engageant une réflexion sur celles qui en constituent le pendant (le l’art, parce que chaque art, de manière immanente, est alors confronté à
basculement de l’art dans le réel, et, en miroir, l’épiphanie du réel au sein cette tâche difficile. Il y a paradoxalement désir de syntaxe mais rejet du
des œuvres). Toute relecture de la Théorie esthétique opérée en ce sens normatif et du paradigmatique. Le couple de concepts adornien identité-
devra toutefois battre en brèche certaines idées reçues, dont la ténacité altérité nous rappelle que la construction de l’identité des arts se fait de
semble étrangement avoir résisté à maintes relectures actuelles qui visaient manière immanente, mais que cette identité n’est pas close ; elle n’est
pourtant à les ébranler. L’attachement d’Adorno à la modernité et au pas figée ; ses frontières sont poreuses ; elle laisse pénétrer l’altérité. De
maintien d’une différence des arts d’un côté, le travail à partir de sources même, il n’y a pas de congédiement pur et simple du concept d’art : il
de seconde main de l’autre, ont parfois contribué à occulter la richesse, la est raturé si on attend de lui qu’il soit classificatoire et mette de l’ordre
force et la précision de sa réflexion sur les phénomènes d’effrangement. dans l’hétérogène, mais récupéré en tant qu’il met en mouvement les arts
Ils ont amené bien des lecteurs d’Adorno à extrapoler à partir de certains spécifiques.
de ses écrits (Philosophie de la nouvelle musique, notamment), et à en Mais si l’effrangement des années soixante réactive cette promesse
déduire qu’il rejetterait par principe tous les phénomènes qui procèdent qui avait été formulée par la musique informelle (et, avec elle, le
à un détissage de ces arts spécifiques. Or, c’est précisément sur ce point caractère énigmatique des œuvres, ce « hiéroglyphe dont le code aurait été
que l’esthétique adornienne accomplit plusieurs tours de force. La perdu »), cette promesse se réalise-t-elle aujourd’hui ? Les phénomènes
notion adornienne d’effrangement (Verfransung) est inséparable d’une d’effrangement actuels sont-ils encore un « scandale au regard de la
constellation de concepts qui se font jour dans l’esthétique adornienne suprématie de la réalité économique ? » En outre, examiner à nouveaux
tardive, et qui peuvent l’éclairer : écriture, caractère énigmatique, forme, frais la frontière entre art et non-art implique nécessairement d’interroger
etc., mais elle ne se comprend véritablement (cela vaut plus généralement les rapports qui se jouent entre l’art et le réel, question déjà engagée en
pour la position d’Adorno sur l’art contemporain) qu’à l’aune des concepts amont du passage à l’art contemporain. Ce type d’interrogation suppose
centraux de la Dialectique négative (identité et altérité, non-identique, plusieurs voies possibles : il s’agit en effet de se demander ce qui est en jeu
primat de l’objet, etc.). Se souvenir que toute la philosophie d’Adorno lorsque certaines pratiques artistiques ou musicales s’exportent dans le
se construit sur une critique de la prima philosophia et de l’idéalisme est réel, mais aussi lorsque le réel est importé au sein des œuvres – opération
indispensable pour saisir cette position complexe de l’auteur vis-à-vis du qui conduit à une définition nouvelle de la notion de matériau, ou, à
concept d’art : puisque l’ontologie est rejetée, il ne peut y avoir de concept tout le moins, à la nécessité d’un réexamen de la notion d’autonomie de
d’art enfermant brutalement les choses, et définissant une fois pour toute l’œuvre. Que se passe-t-il en effet lorsqu’un élément extérieur à l’œuvre
la pratique artistique. Partant, le constat adornien du changement de et purement hétéronome surgit en elle sans avoir été préalablement mis
définition de ce concept se fait sans nostalgie : l’effrangement des arts en forme par un travail du matériau, ou lorsque – dans un mouvement
formule – ou reformule – une sorte de promesse. Il n’y a pas d’eschatologie ; inverse – l’art bascule dans le réel ? Quel est le statut des fragments de
le détissage qu’opèrent les phénomènes d’effrangement n’épuise pas les arts : réalité empirique lorsqu’ils s’intègrent à l’économie de l’œuvre ? Comment
il les retisse sans cesse selon des modalités nouvelles. Puisque qu’elle laisse opérer une distinction entre les formes d’art qui basculent dans le réel
pénétrer l’altérité, l’identité des arts est continuellement renouvelée, et par en demeurant constructivistes, et celles qui témoignent d’une attitude
conséquent mise hors de portée du social. Les phénomènes d’effrangement, « réaliste » ? L’esthétique adornienne ne cesse-t-elle pas d’être opérante dès

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lors que l’œuvre accueille le réel sans la médiation d’un matériau ? Pour encore aux tentatives de produire des œuvres qu’Armen Avanessian
que l’art soit art, nous dit Adorno, il a besoin de « quelque chose qui lui nomme hyperobjectives, c’est-à-dire « au-delà de l’objet », non-matérielles
est hétérogène 1 » : « le même (das Gleiche), que les arts visent comme leur (les œuvres post-internet du collectif K-Hole : un rapport sur la visibilité
quoi, devient autre selon le comment de cette visée 2 ». Se pose à nouveau ou celles du collectif DIS magazine). Enfin, il faut noter un nombre
la question de la pertinence de la Théorie esthétique et des concepts important de pratiques curatoriales et muséales qui tendent quant à
adorniens pour appréhender les œuvres d’artistes qui, des années soixante elles à repenser les liens entre réalisme spéculatif, esthétique, pratique
à nos jours, accueillent l’extranéité brute, présentant le réel sans concepts, plastique et force des images : le projet Speculative Tate Research à la Tate
c’est-à-dire sans la médiation du matériau. Voilà qui nous oblige a priori Gallery, la dOCUMENTA de Kassel en 2012 commissariée par Carolyn
à abandonner toute grille d’interprétation adornienne. Christov-Kargiev, l’exposition Blow Up : Speculative Realities à Amsterdam, ou
Aujourd’hui, un certain nombre d’entre eux, mais aussi des designers encore The Return of the Object à la Berlin Gallery en 2013. Tous ces projets
ou des commissaires d’exposition, reconnaissent avoir recours aux artistiques ont en commun de vouloir penser la désubjectivation du monde,
philosophies réalistes : on les voit puiser chez Quentin Meillassoux, l’anthropocène, la non-linéarité, la spéculation sur l’ontologie des objets,
chez Graham Harman et Timothy Morton essentiellement. Cette et plus généralement ce qui dépasse le cadre de la perception humaine.
attitude n’est pas nouvelle, car en effet, depuis les années soixante, on Ce qu’ils visent n’est rien moins qu’une sortie hors du corrélationnisme
observe la nécessité dont ont fait montre certains artistes de recourir à la de manière générale, en proposant une réflexion qui dépasse le cadre de
philosophie. Plusieurs raisons expliquent la présence et la spécificité de l’esthétique classique et pense les œuvres sans demeurer sous la coupe
ce sous-texte réaliste dans l’art contemporain : il constitue un tournant d’une relation sujet-objet qui soit perceptuelle. Autrement dit, en se
spéculatif majeur de la philosophie ; il propose, ce faisant, un  tournant demandant ce que serait un art qui parviendrait à s’émanciper, en suivant
vers l’objet radical ; en outre, il a été diffusé par des universitaires au- les thèses de Quentin Meillassoux, d’une pensée du réel dépendante du
delà du cercle académique, via des blogs ou des éditions en open source, rapport d’un sujet au monde.
ce qui a incontestablement favorisé sa réception. Par conséquent, ces Je pense que l’on pourrait confronter l’esthétique d’Adorno à ces formes de
débats actuels dans le champ de la philosophie, marqués par un retour réalismes – direct, esthétique, perceptuel, contextualiste, « de l’ordinaire » –
à la question « qu’est-ce qu’un objet ? » ont essaimé au-delà du champ en se demandant si l’on doit leur laisser le monopole de ce tournant vers
de la philosophie même, pour gagner la pratique et la théorie des arts l’objet, ou si l’on peut au contraire avoir recours à une autre conceptualité
visuels, de la musique, du design, etc. L’esthétique spéculative n’est pas pour penser à nouveaux frais une ontologie de l’objet au sein d’une
seulement un prisme par le biais duquel on analyse le rapport de certaines réflexion esthétique. Qu’en est-il du matérialisme d’Adorno vis-à-vis de
œuvres au réel. Dans la philosophie, dans la pratique comme dans la ces réalismes, et du réalisme spéculatif en particulier ? Propose-t-il une
théorie des arts, elle fait usage des images dans un contexte iconique approche moins radicale dans sa volonté de continuer à penser le rapport
élargi où l’on reconnaît pleinement leur indépendance, leur force et la du sujet à l’objet, ouverte à d’autres enjeux – en ce sens qu’elle ne laisse pas
manière dont elles migrent et dialoguent entre elles indépendamment de de côté la question de l’épaisseur historique de l’objet, condition nécessaire
leur contexte d’apparition et de leur appartenance médiale. Du côté de au développement de la critique ? Quelques soient leurs variantes,
la pratique artistique, on remarque que certaines voies singulières ont été quelque soit l’auteur sous le patronage duquel elles voudraient se situer,
tracées par des œuvres, que celles-ci tiennent moins de la création que ces philosophies réalistes ont en effet en commun d’avoir non seulement
de la capture, ou qu’elles s’inscrivent dans un régime de fiction qui nous abandonné toute perspective critique, voire politique, mais aussi de
fasse envisager le monde d’un point de vue non-humain 3. Songeons ici manquer la profondeur historique de l’objet. Les projets philosophiques
aux sculptures « orientées vers l’objet » ou « archifossiles », qui s’inspirent orientés vers l’objet se construisent en tension avec la phénoménologie,
de ce concept-clé de Meillassoux visant à désigner tout ce qui est avant ils entrent en discussion avec Heidegger, Husserl ou encore Levinas
l’arrivée d’une vie consciente. Certaines de ces œuvres s’inscrivent, d’une (Harman) – ; ils se situent encore dans la postérité de Deleuze (de Landa),
certaine manière, dans une forme de renouveau du ready-made. Songeons voire de Whitehead ou de Tarde (Latour) ; d’autres encore croisent la

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philosophie contemporaine avec la philosophie antique, convoquant comment penser le politique lorsque l’épaisseur historique des choses a
Démocrite ou Lucrèce (Bennett). Mais Adorno est l’étrange absent des été abandonnée ? Là encore, Adorno est absent, alors que sa philosophie
ardents débats qui se jouent depuis quelques années en terres réalistes. nous invite sans cesse à penser conjointement ces deux notions.
Pourtant, au cœur de la philosophie d’Adorno, l’on trouvait déjà l’exigence En ces temps de turbulences ontologiques, il semble donc pertinent
d’une objectivité, du développement d’une pensée qui s’extériorise vers la d’introduire la philosophie adornienne comme un outil d’examen
chose, mais aussi qui s’efface au contact du non-identique, transpose ses critique dans ce débat très vif au sein de l’archipel des réalismes – et plus
concepts en lui – tout en inscrivant ce mouvement dans une perspective particulièrement dans les ontologies orientées vers l’objet. On imagine en
critique. Reste que les références à la Dialectique négative sont rares, même effet un lien se tisser naturellement, pour ainsi dire, entre ces philosophies
chez les tenants du « nouveau matérialisme », alors que l’importance qu’a et le concept de primat de l’objet (Vorrang des Objekts) – concept central
pris l’objet chez Husserl et Heidegger y est pleinement reconnue. Au sein de la philosophie et de l’esthétique d’Adorno. Mais il est vrai que ce lien
de ce courant, Jane Bennett fait toutefois figure d’exception : sa théorie naturel paraît d’emblée problématique, pour plusieurs raisons : la thèse du
de la « matière vibrante 4 » (vibrant matter) s’adosse en effet à une lecture primat de l’objet, contrairement à « l’ontologie orientée objet » de Harman
critique de la philosophie adornienne. Mais, tout en reconnaissant, avec ou l’« ontologie plate » de Morton, n’est justement pas ontologique. Elle est
Adorno et Marx, que les objets sont toujours déjà humanisés lorsqu’ils bien plutôt une injonction dialectique, autrement dit l’injonction même
se présentent à nous, l’« onto-histoire » matérialiste et spéculative de de la négativité – et il faut rappeler qu’elle ne sort jamais véritablement
Bennett assume un réalisme naïf et plaide en sa faveur – alors même de l’immanence subjective. Avant de s’aventurer plus avant dans ce travail
que cette naïveté réaliste subit les foudres d’Adorno dès l’introduction comparatif, quelques rappels sont nécessaires. 1) La Dialectique négative
de la Dialectique négative : elle constituerait, selon l’auteur, un moment rejette avec force l’ontologie ; or, tous les réalismes sont au contraire
nécessaire pour penser le « pouvoir des choses » (thing-power). Bennett obstinément ontologiques : ils se fixent en effet comme objectif de revenir
ouvre la voie pour une critique matérialiste du réalisme, mais la tradition à la définition des choses et de ce qui est. C’est probablement cette critique
matérialiste dans laquelle elle s’inscrit tend davantage à suivre un axe virulente de l’ontologie qui explique en partie l’absence d’Adorno – à
tracé de Démocrite à Deleuze, en passant par Épicure et Spinoza, plutôt quoi s’ajoute le fait que les réalismes spéculatifs ne sont pas des théories
que celui, dialectique, de Hegel, Marx et Adorno. En France, Catherine critiques, puisqu’ils ont consciemment abandonné toute perspective
Malabou a récemment esquissé une critique des réalismes spéculatifs critique. La question du primat de l’objet, chez Adorno, prend parfois
qui s’adosse, elle aussi, au matérialisme, mais selon d’autres modalités et une acception positive – c’est le cas lorsqu’il s’agit de la déstabilisation
en puisant aux sources de références différentes 5. C’est en effet à partir esthétique du sujet – mais également politique, voire éthique (la part éthique
d’Althusser, de Lacan et de Rancière que la philosophe dresse une liste des du rapport à l’objet chez Adorno s’arc-boutant sur une attention au non-
impensés du réalisme, laquelle rejoint entre autres un point évoqué plus identique), en tout cas critique, lorsqu’Adorno évoque « l’expérience de
haut : il y aurait un vide politique inhérent à ces philosophies, lesquelles la société fausse. » Or, cette dimension est étonnamment absente dans le
occultent la question de la nature du sujet dessaisi par le réel et celle de réalisme spéculatif. 2) Une nuance, toutefois, qui mériterait que l’on s’y
la désubjectivation du réel qui en résulte. Non seulement les réalismes attarde : tout en refusant l’ontologie, la dialectique négative n’en demeure
ne se demandent pas ce à quoi les choses laissent place dès lors qu’elles pas moins définie par Adorno comme une « ontologie des conditions
se retirent, argue l’auteur, mais encore considèrent-ils que le réel est fausses ». Enfin, il faut noter que si Adorno est hégélien dans son choix
constitué de la somme des choses, en dehors de toute synthèse par le de la construction critique plutôt qu’à partir de principes ou d’une
sujet. À partir de là, Malabou met en évidence trois risques encourus par déduction analytique de ce qui est, sa philosophie est peut-être davantage
les réalismes spéculatifs : celui d’un glissement vers une simple apologie ontologique lorsqu’elle évoque la réification. Dernière nuance, qu’il faudrait
de la contemplation, celui de la promotion d’une forme de fétichisme, préciser elle aussi : l’ontologie des réalistes spéculatifs, et celle d’Harman
et enfin, celui d’un anhistoricisme. La thèse de Malabou vise in fine à en particulier, tend parfois à être « à géométrie variable », pour reprendre
montrer que c’est le sujet politique qui est alors l’exclu du réel. En effet, une expression formulée dans un autre contexte par Michael Fried.

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La philosophie d’Adorno, parce qu’elle se construit sur une critique de Adorno, ne peut se contenter d’organiser le réel, d’enfermer violemment
l’ontologie, de la prima philosophia ou encore de l’Ursprungsphilosophie – la chose dans le concept : la méfiance d’Adorno vis-à-vis de la contrainte
ne nous invite donc pas particulièrement à la faire entrer en dialogue avec de l’identité est tenace ; elle est sans cesse dénoncée, au même titre qu’une
le réalisme spéculatif. Chez Adorno, définir la nature de ce qui est ne peut prétendue invariabilité des concepts. L’objet est singulier à tel point qu’il
se faire qu’à la condition d’interroger nos représentations de la réalité par « déborde » toute tentative de le circonscrire dans un concept : il résiste.
le biais de la conceptualité. En outre, cette critique de l’ontologie s’assortit On retrouve quelque chose de similaire chez Harman. Certes, Harman
d’un rejet très explicite du réalisme, notamment celui de Husserl 6 et d’une critique le fait que la philosophie, chez Kant et depuis Kant, ne se
dénonciation violente du « réalisme naïf » qui consisterait à dire qu’il existe préoccupe que du fossé entre les humains et le monde – il rejoint donc
une réalité objective antérieure à l’apparition de la conscience. Certes, le constat sur le corrélationnisme de Meillassoux – et défend l’idée d’une
Adorno reconnait que les choses existent en dehors de la pensée – comme existence des objets autonome, qui ne dépende pas de la manière dont on
Harman – et que celle-ci dépend des objets, mais on ne peut envisager accède à eux, et qui autorise une « relation indirecte » (vicarious relation)
de se frayer un chemin vers l’en-soi, de « se sortir de soi » avec Adorno : entre deux objets : une sorte de proximité sans fusion qui n’épuise pas la
il s’agit bien davantage de « se blottir contre » (anschmiegen en allemand, substance de l’autre. Le rapport de l’être à l’étant est alors jugé caduc, en
qui signifie également « épouser la forme d’un corps ou d’un objet ») le tant qu’il ne concerne que la perception humaine – qu’Harman renvoie
non-identique, qui est « l’absolu de la dialectique. » Il s’agit de se mettre au même plan que celles des formes de vies non-humaines et des objets.
à l’épreuve de l’objet, de l’épouser par touches successives pour arriver à Or, Adorno le rappelle : il ne s’agit pas de « faire monter l’objet sur le
une seconde immédiateté ; il s’agit encore de faire face au « débordement trône laissé vacant par le sujet, sur lequel l’objet ne serait qu’une idole,
du non-identique » et être sensible à ce que l’objet « n’est pas lui-même [la critique] voudrait au contraire éliminer la hiérarchie. » Mais Harman
et ce que lui refuse son identité arrangée, figée, avec lui-même ». Malgré ajoute cependant ceci, dans une étonnante forme d’écho à Adorno : lorsque
tout, il faudrait interroger ce qui ressemble à une défense de la chose-en- l’objet résiste, lorsqu’il « se retire » (withdraw), nous faisons l’expérience de
soi kantienne chez Adorno, lorsqu’elle devient d’une certaine manière l’impossibilité de le circonscrire et nous prenons conscience que l’objet
le symbole d’un « espace de liberté face à la rationalité instrumentale 7 », excède tout ce qu’on peut en saisir. Il y a expérience d’un excès de l’objet sur
comme le suggère encore Nicolas Tertulian, et surtout se demander dans ses déterminations conceptuelles que Moutot évoque à propos d’Adorno 9
quelle mesure cette défense constitue un caractère utopique de la pensée et que l’on retrouve également chez Brassier : les choses sont irréductibles
adornienne qui serait absent des réalismes philosophiques contemporains. aux déterminations du penser.
S’il y a une sorte de réalisme chez Adorno, c’est en tout cas ce que j’appellerai
un réalisme vertical, c’est-à-dire un réalisme qui jamais ne cesse d’être sous Cela amène à la question suivante : y a-t-il un sens à dire que ces strates
condition hégélienne. En effet, sa philosophie considère l’objet comme qui se sont accumulées, et qui font l’historicité de l’objet chez Adorno,
l’histoire d’une sédimentation, d’une accumulation de strates. Or, celle-ci s’intuitionnent, se perçoivent, voire dialoguent entre elles, exercent des
nécessite toujours la médiation du sujet pour l’articuler – il n’y a jamais forces les unes envers les autres – à la manière des choses chez Harman
de donnée immédiate – pour qu’un moment mimétique exprime, dans et Morton 10 ? N’est-ce pas ce qui, d’une certaine manière, a lieu « quand
ses procédures discursives, cette sédimentation historique. Celle-ci se il y a art », pour Adorno, et qui nécessite le recours de la philosophie et
construit dans un rapport à l’altérité, mais en faisant place à ce qui ne du discours critique, pour dire leur expression – expression à laquelle
peut être saisi par l’esprit, à l’indissolubilité de la chose, à ce qui résiste le concept ne peut avoir accès au risque de la diluer, de la perdre, de
toujours à nos tentatives de l’enfermer trop brutalement dans le concept. l’annuler ? Dans « L’Essai comme forme » (NL), Adorno nous rappelle
Si la Dialectique négative entend mettre fin à la suprématie du sujet, elle qu’écrire sur l’expérience esthétique induit la nécessité de se surpasser,
nous dit aussi qu’en abandonnant cette suprématie, le sujet gagne sa c’est-à-dire de conserver quelque chose de la discontinuité avec laquelle
liberté vis-à-vis de l’objet, parce qu’il s’ouvre alors à une réflexion sur la sédimentation historique est présente dans les œuvres. Celle-ci est
« l’infinité des déterminations de l’objet. 8 » Reste que la dialectique, pour en effet persistante au sein d’un langage non discursif, d’une absence

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de résolution de la tension entre mimésis et rationalité, sinon comme vérité des œuvres ? Que gagne-t-on à conserver cette approche verticale
« apparence ». Ne s’agit-il pas, dans l’écriture, de donner à voir la manière de l’objet ? Ne faut-il pas chercher à en saisir la profondeur historique – la
dont on a été touché par le sentiment de ces strates ? Peut-être faut-il aller manière dont, historiquement déterminé selon les époques, il est traversé
plus loin : ne pourrait-on pas imaginer que l’interaction des objets, qui par un faisceau de tensions issues de la réalité empirique ? Ne risque-t-on
se fait sur un mode « horizontal » chez les réalistes spéculatifs (l’ontologie pas, en empaquetant les productions artistiques sous le format de l’image
y est « plate », nous dit Morton), trouve son pendant « vertical » chez (songeons au Bildakt, aux ontologies dites plates, ou à certaines analyses
Adorno, dans la conception historique de l’objet comme accumulation des visual studies), d’oublier la spécificité de l’œuvre comme ce qui est
de strates ? Et enfin : peut-on faire dialoguer ou juxtaposer ces deux fait ? Le danger est peut-être de glisser vers une forme de fiction théorique
approches – l’une réaliste et spéculative, ontologie relationniste, l’autre au sein de laquelle le médium deviendrait l’impensé et où toutes les
matérialiste et dialectique – , les envisager comme l’abscisse et l’ordonnée relations seraient esthétisées – alors que le pôle subjectif aurait perdu le
d’une « méthode » qui viserait à analyser les œuvres, les images, les motifs, bénéfice de l’expérience esthétique.
d’une part dans une forme d’iconologie élargie à tout ce qui est, d’autre Dans la mesure où le basculement dans le réel de certaines pratiques
part sans abandonner, dans notre rapport aux objets d’art, l’analyse nécessite que l’on se dote d’outils conceptuels pour en saisir la complexité,
immanente et la question de l’appartenance médiale des œuvres ? l’on pourrait, en juxtaposant approches réalistes et nécessité d’une analyse
Mais que gagne-t-on, en termes de compréhension des objets, des œuvres, immanente, dessiner les contours d’un modèle porteur d’une double
des images, des motifs, de saisie de leurs relations et de leur circulation, à exigence. Premièrement, celle d’une objectivité où, dans un environnement
« étudier l’horizontal » en suivant les présupposés du réalisme spéculatif ? iconique élargi, la force des images, des objets et leur capacité à interagir
Quel peut en être le bénéfice pour l’esthétique ? Au sein de cette première est prise en considération ; l’on reconnaît alors que toute image ou tout
approche, la tâche que l’on assigne à l’esthétique serait de chercher à motif donné au monde est dès lors autonome et devient forme de vie.
s’affranchir du corrélationnisme. Autrement dit, il s’agit d’esquisser Deuxièmement, celle d’un « réalisme vertical », qui refuserait l’ontologie,
une théorie de la relationnalité au sein de laquelle le mouvement et la l’enfermement de l’art et des œuvres dans les concepts – autrement dit
circulation des images prime, où l’on s’intéresse à la manière dont leurs d’une étude aconceptuelle et objective de l’œuvre singulière, qui nécessite
charges signifiantes sont réactivées selon des modalités renouvelées dans que sa forme soit analysée techniquement et historiquement afin que l’on
d’autres contextes d’apparition – en partant du principe que la vie des ne perde pas le bénéfice de l’analyse immanente. Car seul un ancrage
choses, des formes, des objets, n’est pas uniquement justiciable d’une dans la chair sensible des œuvres permet la mise au jour de leur teneur de
analyse qui les envisage sous l’angle de leur historicité, mais également vérité, de la manière dont elles continuent d’agir comme des opérateurs
d’une approche qui fasse fi des chronologies au profit d’un libre jeu négatifs – réactivant sans cesse leur charge utopique pour mieux demeurer
de retours, d’apparitions et de transpositions intersémiotiques. Cette dans le refus du monde tel qu’il va. Voilà qui nous conduirait vers une
approche insiste sur la force des images, sur leur caractère sismographique, approche « diagonale » – une modélisation née de la juxtaposition de deux
voire tectonique, sur la manière dont elles peuvent reconfigurer le visible. philosophies inconciliables à bien des égards, mais qui, en certains points
Enfin, cela conduit au postulat suivant : la force des choses n’est pas précis, convergent dans leur attitude à l’égard de l’objet –, approche dont
circonscriptible, ce qui revient à dire qu’elle n’est pas réductible aux qualités on est finalement en droit de se demander si le modèle n’est pas déjà présent,
médiales de l’œuvre. Celle-ci se voit ici relativisée. Une telle approche en germe, chez Adorno, tant la verticalité de son « réalisme » paraît en même
court par conséquent le risque d’en oublier l’articulation du motif au temps diffractée, brisée et prismatique.
médium qui l’accueille. Aussi utile soit-elle, peut-elle légitimement Relativement à la question que posait l’argumentaire du colloque,
aller jusqu’à frapper d’anathème l’esthétique envisagée comme analyse cela revient à répondre que la Théorie esthétique peut sans doute arbitrer
des qualités médiales des œuvres, du rapport qu’elles entretiennent à un la querelle des réalismes en esthétique ; elle peut même tisser des liens
matériau historiquement sédimenté : une esthétique du non-conceptuel, avec eux, tout en nous rappelant les risques encourus dès lors qu’on sort
de l’individuel, du particulier qui s’attache à mettre au jour la teneur de totalement de l’immanence subjective et de l’Histoire. La Théorie esthétique,

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Adorno en terres réalistes Wilfried Laforge

garde-fou des Object Oriented Philosophies ? Je crois qu’une relecture de la 6. Il y a bien un monde unitaire chez Husserl, quoi qu’il dépende du pôle subjectif qui
lui permet de fonder un réalisme phénoménologique.
Théorie esthétique par le prisme de la Dialectique négative peut en vérité nous
7. Nicolas Tertulian, « Réflexions sur la Dialectique négative », dans L’homme et la société,
conduire vers des considérations bien plus critiques, à savoir que 1) le faire Paris, Anthropos, 1983, n° 69-70, p. 49.
semble être le grand oublié des nouveaux réalismes. « Comment les objets 8. Ibid., p. 32.
sont-ils faits ? » est une question dont l’esthétique ne peut raisonnablement 9. Voir l’ouvrage de Gilles Moutot, Essai sur Adorno, Paris, Payot, 2010.
pas faire l’économie – a fortiori si elle entend donner à voir la manière 10. Les lignes qui suivent sont le fruit d’échanges avec Gilles Moutot, à qui je suis par
conséquent très redevable : qu’il en soit ici vivement remercié.
dont les objets s’intuitionnent. Or, penser le faire en art revient à penser
en termes de médiation du réel par le matériau. Celui-ci court donc le
risque de devenir l’impensé des ontologies orientées vers l’objet. 2) Les
réalismes spéculatifs construiraient des systèmes où le primat de l’objet,
parce qu’il est pensé hors de l’immanence subjective, devient hégémonie
de l’objet. Ce contre quoi la philosophie adornienne nous mettait en
garde advient alors : l’objet prend la place du sujet sur le trône qui était
jadis le sien. Les ontologies orientées vers l’objet ne cherchent pas à
éliminer la hiérarchie : souvent, elles inversent les rôles – et le fétichisme
de l’objet se double alors d’un fétichisme de l’ontologie, qui est peut-être
l’envers de l’idéalisme auquel elles voudraient pourtant renoncer. Une
fois combattue la domination du pôle subjectif, c’est à l’objet que les
réalismes spéculatifs confèrent les pleins pouvoirs. Or, le sujet est ce qui
reste dans ce vaste espace déserté par les choses : il n’a jamais été autant
présent que lorsque l’objet se retire.

1. Voir la conférence d’Adorno donnée en français aux Rencontres internationales de


Genève, en 1967, et reproduite ici, p. XXXXXX.
2. Ibid.
3. Dans Communicating Bacteria Dress, Anna Dumitriu analysait les capacités
communicationnelles des formes de vie bactériologiques les plus simples.Visible lors
de l’exposition Reflecting Non Human Subjectivities à l’Art Laboratory Berlin en 2011,
l’installation intitulée Aurelia 1+Hz_proto viva generator de Robertina Šebjanič (2014)
postule quant à elle la possibilité d’une existence symbiotique entre animal et machine,
laquelle serait pour ainsi dire programmée par une forme de vie élémentaire. Plus
récemment, Under-Mine d’Alinta Krauth (2017) s’inspirait d’études récentes menées au
sein des sciences de la perception et de la cognition animales pour tenter de construire
un point de rencontre entre humains et non-humains.
4. Jane Bennet, Vibrant matter. A Political Ecology of Things, Durham, Londres, Duke
University Press, 2010.
5. Voir la conférence donnée par Catherine Malabou lors du colloque Choses en soi.
Métaphysique et réalisme aujourd’hui à l’Université Paris Ouest Nanterre, à l’École
normale supérieure et au Columbia Reid Hall du 16 au 19 septembre 2016. La captation
vidéo de la conférence est disponible à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/
watch?v=EZyUVgV_u5A

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