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Pr

AKONO ATANGANE Eustache, Enseignant à l’Université Yaoundé II‐Soa

CHAPITRE IV - GÉOSTRATÉGIE DE L'ESPACE

Définir une stratégie spatiale c'est, avant tout, envisager un dialogue entre le
sol et le ciel. Au sens littéral, c'est perpétuer une démarche religieuse qui, bien
qu'apparemment étrangère aux mystères de la foi, ne s'affranchit pas pour autant de
toutes ses représentations. Pour nos imaginaires, comme pour les charges utiles des
satellites, l'Espace reste un haut lieu de projection. Ce qu'on est capable d'imaginer
détermine l'horizon indépassable de nos constructions intellectuelles et de notre
pensée.
L'Espace ne se constitue en objet qu'à travers une relation avec le sol. Son utilisation
se fonde d'ailleurs sur une logique d'intermédiation puisqu'on passe par l'Espace
pour obtenir un effet au sol, qu'il s'agisse de communiquer, d'observer ou de
naviguer.
Mais, si toute réflexion sur le thème admet que l'objet « Espace » n'existe que
dans le cadre d'une relation qu'il entretient avec un autre objet, le « sol », alors la
nature de cette relation sera, tout naturellement, déterminante. Or, elle semble se
construire autour d'une projection massive de représentations. C'est la projection
imaginaire qui précède, ici, toute appropriation intellectuelle.
Comment des représentations religieuses ou cosmogoniques s'infléchissent
pour devenir des représentations géopolitiques, et comment ces dernières peuvent,
progressivement, dépasser un seuil critique d'intensité au point de devenir les
éléments structurant d'un système stratégique ?
Ces évolutions illustrent une volonté de s'approprier une nouvelle dimension,
l'apogée de la démarche étant l'élaboration d'une pensée stratégique construite
comme un système. Il s'agit de mesurer l'impact d'un imaginaire sur l'avènement
d'une géostratégie particulière, de savoir si on peut admettre le premier comme un
déterminant structurel de la seconde.
D'un point de vue méthodologique, il apparaît que l'analyse géopolitique classique
prête généralement le flanc au déterminisme, notamment géographique et historique,
mais ce savoir se propose aussi d'intégrer l'étude des représentations, qu'elles
procèdent de l'environnement physique, du passé, de la « culture », ou bien qu'elles
atteignent une intensité propre à influer sur la perception du réel, à le « fabriquer ».
Le champ de l'analyse est presque écartelé entre considérations profondes sur les
facteurs les plus statiques de la puissance et attention accordée à ses facteurs les
plus mouvants, les plus insaisissables.

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Établissement d'une dialectique entre la volonté du sol, humaine, et la volonté


représentée du ciel
Que le ciel décide s'accompagne ici-bas d'une angoisse avec laquelle il nous
fallait bien vivre.
La dialectique des volontés a longtemps été inexistante, puisque l'état d'avancement
de notre stratégie génétique n'a que très récemment permis de répondre à ses
exigences. Il se peut donc fort bien que nous nous soyons d'abord bornés à faire «
mine de rien ». Mais, cette indifférence feinte est à entendre comme une prémisse
d'une démarche stratégique à venir.
Du ciel il fut décidé le déluge, mais, depuis le ciel, nous étudions désormais
inondations et catastrophes climatiques en tous genres. On dit « gestion des risques
majeurs » ou « sécurité environnementale » parce que baptiser l'initiative GMES
(Global Monitoring for Environment and Security) initiative « Arc en ciel » ferait sans
doute moins sérieux. Il n'empêche que nous envisageons de mettre en place un ersatz
d'un signe de bienveillance céleste, ce que les projets NOAH et PACTES signalent
encore jusque dans l'acronyme. Le changement global sera étudié à travers la chimie
de l'atmosphère, la modélisation globale du réchauffement et le niveau des eaux.
Différents phénomènes géophysiques seront scrutés. Des gens travailleront à diffuser
rapidement et largement ces informations.
Déjà, tous les jours, les nombreux satellites météorologiques renseignent sur les
décisions du ciel, les étudient. Tous les jours, rapport est fait aux hommes, pour peu
qu'ils disposent d'une radio ou d'un téléviseur. Le principe est le même : consulter le
ciel avant d'agir, accepter qu'il ait prise sur le cours des choses ici-bas, comme pour
faire écho aux anciennes pratiques.
À force, la Terre se prive, toujours un peu plus, de l'ignorance et quitte le strict
champ de l'imaginaire ou de la représentation religieuse. Par l'Espace, on connaît les
zones à risques et celles où il faut intervenir. On se pose de nouvelles questions
d'aménagement du territoire. Occupé, l'Espace devient cet intermédiaire par lequel
transite notre désir de posséder le sol, de le mesurer, de le faire se livrer jusque dans
ses recoins. Explorer le ciel sert d'abord à explorer la Terre. L'invisible même ne nous
échappe plus. Capteurs infrarouges et radars nous le livrent, et l'interférométrie nous
fait pénétrer un nouveau réel. La télédétection substitue une image à ce qui ne
pouvait être qu'imaginé. En nous rendant capable d'une perception globale, nous
avons rendu notre monde concret.
La démarche géographique est, en elle-même, un projet de conquête, une
tentative d'accaparement. Par elle, nous devenons auteurs et détenteurs du territoire.

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Or, l'exploration exhaustive de la planète résulte aujourd'hui des moyens


d'observation spatiaux. Nous sommes, au sens strict, des lecteurs quotidiens
d'images du monde. Tritélescope à dispositif panchromatique, télescope multispectral
et radar à ouverture synthétique ont remplacé Dürer. C'est l'apogée de la « géographie
mathématique » que les astronomes du XVIe siècle ont tant améliorée. Finesse et
précision de l'image, devenue carte, ne neutralisent pas pour autant la charge de
représentations qu'elle contient. Miroir de représentations qui sous-tendent une
rivalité de pouvoir dont l'objet est, et demeure, le territoire. La première « guerre
spatiale » s'inscrit d'ailleurs si profondément dans le sol qu'elle est aussi une « guerre
du pétrole ».
Ce que l'on cartographie, on commence déjà à se l'approprier, et, depuis
l'espace, tout peut être cartographie : les montagnes, les mers, les forêts, les
frontières, les ressources naturelles, les populations, les vents et les variations
magnétiques. L'Histoire, même, puisque la carte de la Palestine a d'abord servi à
illustrer ses variations sur le thème de la sainteté. Pour Jean de Beins, pas de défense
sans représentation cartographique. Pour les appareils de forces modernes, ni
prévention ni projection sans ROIM. Représentations et stratégie sont liées. Ce sont
les militaires qui, les premiers, examinent la Terre depuis la haute altitude pour «
occuper le terrain». Le détenteur des représentations exerce le pouvoir. Hors
atmosphère, la nouvelle frontière stratégique le dote de performances que sa nature
ne permettait pas. Parce que l'utilisation de l'espace se mue en occupation dès lors
qu'elle affranchit le sol de la volonté directe du Ciel, on flirte avec l'identification à
l'archétype.

Paragraphe I- Vers l'établissement d'une géostratégie de l’espace


En tant que lieu privilégié de projection, le ciel, qu'il se décline en « au-delà »
ou en espace extra-atmosphérique, fait l'objet de constantes tentatives de
géographisation. Il est insuffisant d'affirmer que l'utilisation de l'Espace permet une
appropriation des représentations du sol, comme nous l'avons vu précédemment, car
à cette appropriation succède une projection.
Déjà, dans nos propres registres culturels, le paradis est un jardin verdoyant
traversé par des fleuves, ou bien c'est une ville. Induits par l'étymologie, les murs qui
le ceignent supposent une finitude. Il est appréhendé sur un mode géographique,
comme une projection du bassin méditerranéen ou du contexte proche-oriental.
Longtemps, on le cherchera comme un lieu véritable, illustration par l'exemple de la
puissance des représentations qu'il mobilise.

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Aujourd'hui, Mars Global Surveyor, Rosetta, Voyager, Galileo, Cassini-Huygens


nous font explorer l'espace. Cette étape peut admettre à sa suite une logique de
conquête, de colonisation, dont le terme reste conditionné par la découverte de
ressources. Mais, déjà, l'exploitation économique de l'Espace, déclinée jusque sur le
thème du tourisme, a commencé comme une réponse particulière aux intuitions de
Thomas O. Paine sur la projection de l'homme dans la galaxie. De la station russe
Mir au projet Mini-Station 1, nous assistons à une nouvelle projection en forme de
réduction. Comme sur Terre, il n'y a plus de voyage, mais seulement du tourisme.
Le ciel est une ambition que l'on poursuit d'abord en se l'imaginant, ensuite en y
introduisant ses propres représentations, enfin en le rendant objet d'étude et lieu
d'occupation.
Incontestablement, une telle ascension nécessite un peu de préparation.
Admettons que le projet politique existe pour nous pencher sur la stratégie générale
et ses déclinaisons. D'abord, l'homme inventa le cosmos, permettant l'observation
rationnelle. Et déjà il était à l'image de ses Cités, projection géocentrique ordonnée.
L'inventaire et la cartographie du ciel vinrent, qui signalèrent les constellations avant
que l'homme n'injecte les siennes en orbite sans jamais vraiment quitter le registre
sémantique des légendes. La dynamique d'accaparement que nous avons déjà
signalée accouche d'une logique d'occupation à défaut d'une véritable conquête. Les
projections géographiques se muent en authentique géographisation, comme si leur
intensité était suffisante pour fabriquer du réel, c'est-à-dire rendre abordable et
exploitable un nouveau pan de réalité.
À travers un lien étroit avec le sol, nous sommes parvenus à penser le ciel.
Nous y avons appliqué des méthodes d'appropriation. Nous l'avons exploré. Nous
l'avons occupé. Nous l'avons utilisé. Est-il interdit de croire que nous tenterons de le
conquérir ? Ne devient-il pas, progressivement, un nouveau sol où le territoire reste
à injecter ?
Aujourd'hui on y dédie même un droit, branche du droit international public.
Tandis qu'on tente de rendre ce dernier ciment de l'ordre du sol, ce mode particulier
d'appropriation du territoire est lui aussi projeté vers l'Espace. Peu importe que le
droit de l'Espace statue, pour le moment, en faveur d'une inappropriation, puisque,
ce faisant, il tient bien un discours sur l'appropriation.
La projection du droit ménage sa nature. Il se veut, au sol, moyen
d'organisation des territoires et cette fonction d'agencement et d'organisation du réel
est préservée dans le cadre de ses applications spatiales.

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Reconnaissance du milieu, élaboration de protocoles d'analyse et mise en œuvre


d'une stratégie des moyens participent bien d'une ambition de maîtrise du milieu.
L'utilisation du milieu ainsi que la définition de stratégies déclaratoires vont,
progressivement, permettre à la démarche stratégique de « fabriquer » du territoire
autant que ce dernier, au fur et à mesure qu'il se concrétise, lui permet de
perfectionner et d'affiner son élaboration. D'ailleurs, même si la plupart d'entre elles
ne sont pas encore opérationnelles, toutes les fonctions d'une stratégie spatiale sont,
aujourd'hui, réunies. C'est l'avènement d'une géostratégie particulière, qui donnerait
à Castex de nouveaux arguments.
Un séquentiel simple pourrait être exprimé de la façon suivante : après les projections
imaginaires, qui s'effectuent sur un mode idéal, vient la phase de désignation
géographique. Cette dernière permet une appropriation du réel sur lequel il faut
ensuite agir. En tant que méthode, c'est la stratégie qui permettra de passer de la
pensée à l'action.
Finalement, l'utilisation de l'espace se mue en occupation dès lors qu'elle
affranchit le sol de la volonté du ciel. S'érigeant en maître de la planification
opérationnelle d'une Odyssée post-2000, la Terre confirme sa prétention à la
projection en même temps qu'elle s'arroge de nouvelles prérogatives.
La stratégie spatiale devient un modèle du genre. Creuset d'une dialectique entre la
volonté du sol, humaine, et la volonté représentée du ciel.
L'intensité des représentations géographiques projetées vers l'Espace peut permettre
à une géostratégie d'exister. Cette dernière est un système, c'est-à-dire « [...] ensemble
organisé dont tous les éléments sont en relation constante et qui possède une régulation
interne. Il est immergé dans un environnement dont il subit les contraintes et reçoit les
demandes et il réagit en produisant des décisions ». La démarche systémique devient
une annexe de la démarche stratégique. Le principe de système s'érige en
déterminant interne du principe stratégique.
Mais le système possède une dynamique propre qui, si elle ne nie pas la volonté
de l'acteur, peut parfois la concurrencer. Il peut tenter de se libérer de sa propre idée
et de son origine. Il fonctionne d'autant mieux qu'il est indifférent à son contenu. Il
génère sa propre légitimité. Peu importe que l'idée de la conquête spatiale disparaisse,
la conquête continue.
Une nouvelle dialectique des « volontés » doit alors s'établir à l'interne entre l'acteur
et le système lui-même. Pour maintenir la capacité à définir des objectifs, une
nouvelle démarche méthodologique doit apparaître, en creux, à l'intérieur-même du
système. Fondamentalement, la logique d'exploration de l'ensemble des potentialités

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d'un système condamne à ne plus définir d'objectif. Pour autant, la conquête est une
potentialité qu'il faut retenir parce que ne pas l'accomplir reviendrait à définir une
stratégie dont l'objet serait l'abolition de la volonté de puissance. Il ne s'agirait plus
de déterritorialisation du sol, mais de désolidarisation du territoire. Une fois projetée
dans l'Espace, la représentation du territoire devrait divorcer d'avec l'idée de
puissance, s'en désolidariser, alors même qu'elle en est un élément essentiel de sens.
L'Espace représente un moyen d'invasion et non d'évasion.
Traiter d'une géostratégie de l'espace autrement qu'en projetant sur ce
nouveau milieu les raisonnements habituels est certainement illusoire, une
génération seulement après les premières réalisations humaines dans ce domaine et
alors que de nouveaux progrès technologiques se profilent pour un avenir très proche.
Il demeure que, toujours en suivant le raisonnement de Mackinder, il est possible de
mener une première réflexion géostratégique en présentant les conditions du milieu,
le poids des relations internationales et les facteurs de la puissance. Cette démarche
est sans doute le plus sûr moyen, surtout pour un géographe, de découvrir de quelle
façon, et dans quelle mesure, les utilisations de l'espace, dont les premiers effets sont
déjà perceptibles, illustrent les approches traditionnelles.
Les caractéristiques de ce milieu ont un certain nombre de conséquences
pratiques. Ainsi, sa transparence empêche de s'y dissimuler, sauf en se plaçant
derrière la Lune et son absence d'atmosphère impose une grande précision dans
l'usage des armes nucléaires, puisqu'elle annule les ondes acoustiques et réduit l'effet
de choc. De leur côté, les contraintes de la mécanique céleste bornent les zones
terrestres survolées, et imposent des lancements dans d'étroites fenêtres horaires
afin d'obtenir, outre la même inclinaison, des ascensions droites semblables et donc
de faciliter les rencontres.
Tous les types d'orbites des satellites et donc leurs traces, c'est-à-dire la
projection sur Terre de leurs trajectoires, dépendent des conditions de la satellisation.
Seules les principales vitesses cosmiques et les types de trajectoires qu'elles
déterminent seront ici mentionnés. La première vitesse cosmique assure une orbite
circulaire, quelle que soit l'altitude. En deçà de cette vitesse, l'engin accomplit un vol
balistique et retombe sur Terre. La deuxième vitesse cosmique détermine une
parabole et la troisième vitesse cosmique permet au satellite de s'évader du système
solaire.
Les orbites ne restent cependant jamais stables; les perturbations naturelles
provoquent des modifications qui peuvent s'exercer sur tous les paramètres déjà
mentionnés et les manœuvres de changements d'orbite s'effectuent en jouant sur l'un

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ou l'autre de ces paramètres. L'utilisation d'orbites de transfert et la nécessité de


rejoindre un satellite en s'inscrivant sur une trajectoire proche de la sienne
représentent de lourdes contraintes et les déplacements spectaculaires des films de
fiction n'ont guère de chance de se produire dans la réalité

A- La partition de l'espace en fonction de son occupation


Cette présentation sommaire des conditions du milieu est essentielle pour
penser dans ses termes véritables l'occupation de l'espace par des véhicules
automatiques ou habités. Chaque satellite possède en effet un mouvement qui lui est
propre, et si l'on ne prend en considération que les satellites actuellement
opérationnels, il faut envisager plusieurs centaines de cas particuliers. Là réside
d'ailleurs le problème actuel du suivi de la totalité des satellites que seuls les États-
Unis et l'Union soviétique sont capables de réaliser.
L'étude des principaux types d'orbites parcourues par les satellites depuis le
début de l'ère spatiale conduit à proposer la représentation schématique divisant
l'espace accessible aux engins artificiels en trois grandes régions.
L'image que l'on peut avoir des principales trajectoires dans l'espace se
rapproche pour l'essentiel d'une pelote de ficelle irrégulièrement façonnée qui
correspondrait à l'essentiel des lancements, souvent circulaires, effectués entre 300
et 1 500 km d'altitude. Un anneau à 36 000 km d'altitude sur lequel gravitent les
satellites géostationnaires, compléterait cette représentation. L'utilisation
géostratégique actuelle de l'espace favorise donc une zone particulière dont l'accès
est assez aisé et qui offre de multiples applications tant civiles que militaires. Le
milieu restant n'est que beaucoup plus faiblement occupé. Si la Lune et ses environs
ont été fréquentés par une cinquantaine de satellites, le reste de l'espace n'a guère
été visité que par un nombre à peu près équivalent de sondes ce qui, compte tenu de
ses dimensions, correspond à une exploration encore très réduite.
Ainsi, la première région correspond aujourd'hui à l'espace utilitaire et se situe
globalement entre 200 et 10 000 km d'attitude de la Terre. L'orbite des satellites
géostationnaires sert souvent de limite « haute », ce qui est d'autant plus pratique
qu'elle est circulaire. Cependant, le nombre important de satellites soviétiques de
télécommunications de type Molnya gravitant sur des orbites elliptiques dont l'apogée
est légèrement supérieure incite à repousser quelque peu cette frontière, de toute
façon théorique.
L'orbite de la Lune figure l'étape ultérieure et délimite la deuxième région. Cette
portion de l'espace est assez peu fréquentée par l'homme mais elle comprend

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quelques points dont l'importance stratégique potentielle est unanimement


reconnue. Appelés points de Lagrange ou points de libration, ce sont des positions
théoriques d'équilibre dans un système formé par deux corps. Dans le cas du système
Terre-Lune, les engins spatiaux placés en ces points décriraient leur orbite autour de
la Terre à la même vitesse angulaire que la Lune et garderaient des distances
constantes avec l'une et avec l'autre. L'intérêt de la stabilité relative de ces positions,
dans la mesure où diverses perturbations dues à d'autres corps célestes
interviennent, porte sur les économies de consommation d'énergie qui peuvent y être
réalisées. Ainsi, des colonies spatiales situées en des points stables, demeureraient
naturellement à distance constante de la Terre, ce qui représente un avantage
considérable dans le cas de structures de très vaste ampleur. Les autres points
pourraient également servir de ports spatiaux pour des transports interplanétaires
ou simplement des trajets jusqu'à la Lune, le décollage ne nécessitant plus qu'une
très faible dépense d'énergie.
La troisième région est souvent appelée dans la littérature américaine « Outer
envelope ». L'expression est très évocatrice de la perception par l'homme de ce milieu
dont il considère qu'il est véritablement à l'extérieur de son champ actuel d'activités.
Il faut cependant noter que le point d'équilibre est déjà utilisé par les scientifiques
afin d'observer, sur une orbite semi stable entre la Terre et le Soleil et hors de la
magnétosphère, les effets du vent solaire.

B- Le cadre juridique et son élaboration


Contrairement à la plupart des domaines dans lesquels se poursuit l'activité
humaine, la mise en valeur de l'espace est très récente et les premières fusées ont
ouvert l'espace aux ambitions des scientifiques mais aussi des militaires et des
hommes politiques, de façon finalement assez inattendue, sans que personne ne s'y
soit vraiment préparé. La législation en matière spatiale a donc dû prendre d'abord
en considération le poids décisif de la technique et suivre le plus rapidement possible
les réalisations.
Le droit spatial repose sur deux grands principes: la liberté de circulation et
la liberté d'utilisation des ressources de l'espace circumterrestre à condition qu'il n'y
ait ni appropriation, ni développement de systèmes d'armes de destruction massive.
L'espace appartient à tous, même si quelques-uns seulement sont capables d'y
accéder et de s'en servir.
D'une façon générale, le droit international en la matière tend à légitimer les
réalisations actuelles en fixant toutefois quelques grands principes d'ordre éthique et

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en établissant quelques restrictions d'usage afin de préserver les utilisations futures.


Les principales concernent les télécommunications et l'observation de la Terre.
Dans le domaine des télécommunications, l'orbite des satellites
géostationnaires est un objet particulier de débat puisqu'elle seule permet aux
satellites qui la parcourent de rester immobiles par rapport à la Terre. Les
revendications de certains pays équatoriaux, l'assimilant selon le droit de la mer à
une ressource côtière, ne pouvaient avoir de suite. L'Union Internationale des
Télécommunications, l'organisme coordonnateur, s'en tient au principe d'une
réservation préalable des positions, limitée dans le temps afin d'éviter les blocages,
et d'une stricte réglementation des fréquences. Un grave problème demande
cependant encore à être résolu dans la mesure où, même hors service, les satellites
continuent pendant des dizaines d'années à graviter sur des orbites très proches et
que les risques de brouillage, voire à terme, de collision, s'en trouve accrus d'autant.
Dans des domaines d'activités sensibles au regard du principe de souveraineté
nationale, comme l'observation de la Terre ou la télévision directe, quelques grands
principes ont également été formulés par les Nations Unies. Ainsi, les États menant
des activités de télédétection doivent offrir aux pays observés un accès libre à un coût
raisonnable aux données concernant leur territoire. De leur côté, les satellites de
télévision directe doivent avoir des aires d'émission déterminées avec la plus grande
précision afin d'éviter les débordements frontaliers et les émissions diffusées doivent
respecter les convictions de chacun.
En ce qui concerne la réflexion géostratégique, ces restrictions ont donc des
implications faibles. Pour les militaires, l'espace doit être protégé et servir à assurer
la sécurité nationale. C'est sur ces deux principes que s'articulent les différentes
propositions de doctrines spatiales mettant toutes en avant la nécessité d'une
présence accrue et le développement d'un éventail complet d'activités auquel rien ne
s'oppose. Il faut en effet noter que le droit spatial international est très peu restrictif
à propos de la militarisation du cosmos. Si les activités agressives à l'encontre de la
Terre sont interdites dans l'espace, l'inverse ne l'est pas et les activités antisatellites,
par exemple, ne font l'objet que d'accords bilatéraux.
Enfin, l'avenir a été réservé, ce qui laisse augurer de débats futurs. Les
frontières de l'espace ne sont toujours pas strictement délimitées et le développement
de nouveaux moyens de transport, comme l'avion transatmosphérique, va poser de
sérieux problèmes juridiques.

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Dans ces circonstances, l'espace se prête à toutes les imaginations, mais


avant de les envisager, il convient d'analyser comment l'homme utilise actuellement
l'espace et à quelles perspectives géostratégiques il se réfère de fait.

Paragraphe II- La perception géostratégique actuelle de l’espace

L'étude de la mise en valeur de l'espace, telle qu'elle se développe depuis


quarante ans, souligne le poids des facteurs politiques nationaux et internationaux
dans les choix qui ont été accomplis, en matière de grands programmes, mais aussi
dans la conception des satellites dits d'applications. Ces aspects sont d'ailleurs
explicitement mentionnés dans les discours américains sur la doctrine militaire en
matière spatiale.

A- Le poids du contexte international


La conquête de l'espace n'a pas bénéficié pour ses débuts de grand soutien
politique et le premier satellite artificiel de la Terre était un projet de scientifiques
proposé dans le cadre de l'Année Géophysique internationale.
Du côté américain, et pour des raisons encore mal élucidées, le président D.
Eisenhower entendait que l'espace fût un domaine d'activité civile, ce qui imposait
une coupure stricte entre les programmes de missiles et les programmes spatiaux, si
bien que ces derniers ne pouvaient véritablement profiter de l'expérience acquise.
Du côté soviétique, le Premier Secrétaire, N. Khrouchtchev, n'était guère plus
convaincu du rôle de l'espace du point de vue de l'intérêt national. La mise au point
d'une bombe atomique et le lancement de missiles intercontinentaux, en revanche,
étaient des priorités essentielles. L'orchestration médiatique d'août 1957, lors des
essais d'ICBM coordonnés avec des essais nucléaires, était révélatrice des objectifs
poursuivis: montrer que le territoire américain était désormais accessible et établir la
parité stratégique. Le lancement de Spoutnik-1 ne devait pas bénéficier d'autant
d'égards et N. Khrouchtchev raconte dans ses Mémoires que prévenu par S. Korolev
du succès de la satellisation, il félicita l'équipe avant d'aller ...se coucher.
Le retentissement considérable de l'événement sur les opinions publiques
devait cependant le transformer en fervent supporter des activités spatiales. La
succession des premières spatiales, qui caractérise les débuts du programme
soviétique, était la preuve de la supériorité du régime communiste et l'effet recherché
était au moins partiellement atteint, puisque dans ses discours électoraux J. F.
Kennedy constatait amèrement que le premier satellite artificiel était soviétique, que

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les premières photos de la face cachée de la Lune l'étaient également et que le premier
homme dans l'espace risquait de s'appeler Ivan..., ce qui fut presque le cas, au détail
près qu'il se prénommait Youri !
Cette exploitation idéologique de l'espace a sans aucun doute culminé lors de
la course à la Lune mais, même si elle s'est ensuite atténuée, l'espace a encore été
choisi pour illustrer, avec le vol conjoint Apollo-Soyouz de 1975, une période de
détente ou, avec la présentation de l'Initiative de Défense Stratégique, certains
refroidissements. Le poids géostratégique de l'espace est donc d'abord symbolique. Il
est lié à des facteurs de politique interne mais aussi à des contraintes terrestres
physiques et économiques.

B- Le rôle des contraintes nationales


La satellisation est un élément déterminant de l'occupation de l'espace
puisqu'elle commande la trajectoire des engins. Or, un certain nombre de contraintes
terrestres interviennent lors d'un lancement et vont donc déterminer des politiques
différentes de mise en valeur de l'espace.
La situation des bases en latitude est un facteur géographique de première
importance. Tout satellite possède une inclinaison originelle égale ou supérieure à la
latitude du lieu de lancement. Dans ces conditions, et afin d'éviter les dépenses
supplémentaires d'ergols, les puissances spatiales ont quelques orbites privilégiées
qu'elles utilisent de façon préférentielle lorsqu'aucune autre exigence n'intervient.
Ainsi, les satellites américains et soviétiques, mais aussi européens, ont
souvent des missions très proches qu'ils remplissent avec des inclinaisons
différentes, les orbites soviétiques se situant aux inclinaisons les plus élevées. Ces
contraintes ont même conduit les Soviétiques à développer un système original de
télécommunications leur évitant de multiplier les lancements, très coûteux depuis
Baïkonour, de satellites géostationnaires. Les satellites Molnya décrivent ainsi une
orbite très elliptique qui permet à chacun de couvrir le territoire soviétique pendant
environ huit heures. Trois satellites suffisent donc à assurer un relais permanent.
L'inconvénient le plus grave reste qu'il faut modifier l'orientation des antennes au sol
afin qu’elles puissent suivre les mouvements de chaque satellite.
Les différences presque naturelles des inclinaisons des satellites ont d'ailleurs
servi de base à une proposition de la France, en 1988, au comité du désarmement
des Nations Unies et qui s'intitulait "Règles de bonne conduite dans l'espace". Le
principe de base du système consistait à surveiller les mouvements des satellites les
uns par rapport aux autres et à signaler les rapprochements jugés inquiétants afin

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d'éviter qu'une attaque contre un autre satellite soit assimilée trop facilement à un
malheureux accident.
La géostratégie classique s'intéresse aux facteurs constants, tels ceux qui
précèdent, mais aussi à des facteurs variables. À ce titre le poids de l'organisation
politico-économique dans la mise en valeur de l'espace est un autre élément
déterminant.
Le cas soviétique est sans doute le plus démonstratif. Il se caractérise par le
lancement de très nombreux satellites. La première région est particulièrement
concernée, mais le même phénomène est aussi sensible dans la deuxième région et
traduit un choix délibéré privilégiant le nombre des engins aux dépens de leur
sophistication et de leur durée de vie.
Les caractéristiques du système industriel soviétique expliquent cette
politique. La quasi-totalité des activités spatiales, s'effectue sous l'égide d'un
ministère particulier, le MOM (Ministère des Constructions Mécaniques Générales),
chargé de la réalisation des engins aussi bien civils que militaires. Tout ministère
voulant développer un système spatial effectue une commande aux bureaux (OKB)
spécialisés. Ceux-ci utilisent un nombre restreint de plateformes qui sont ensuite
équipées de matériels différents, une seule usine étant apparemment chargée de leur
intégration. De sérieuses économies peuvent ainsi être accomplies, au détriment
cependant de l'innovation technologique. Les points faibles traditionnels des
technologies soviétiques; l'informatique et l'électronique, sont ainsi moins sollicités
que dans les pays occidentaux. Enfin, l'ensemble du secteur spatial bénéficie, en tant
qu'élément du complexe militaro-industriel, d'un statut particulier et d'une certaine
liberté vis-à-vis des contraintes économiques.
Enfin, les moyens importants de lancement permettent un nombre élevé de
tirs. De leur côté, les pays occidentaux dont les capacités sont moindres ont choisi
de commercialiser leurs lanceurs.
Les Soviétiques effectuent d'ailleurs aujourd'hui une démarche du même type
ce qui, compte tenu des changements politiques et économiques récents, risque de
les conduire à revoir profondément leur politique spatiale.
Le cas américain est totalement différent. L'espace est aussi perçu comme un
élément capital de la politique nationale, en dehors même des préoccupations de
sécurité et, en particulier, doit avoir un rôle leader dans le domaine des hautes
technologies. Dans un pays, où l'intervention de l'État se doit de rester discrète, de
grands programmes d'exploration humaine, comme la SEI (Space Exploration
Initiative), mais aussi plus ponctuels, comme le développement de la télévision haute

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définition, ont pour mission officielle de favoriser la relance de la recherche-


développement afin de permettre à l'économie nationale d'acquérir une place
privilégiée sur la scène internationale.
Ainsi, l'espace tient une place notable dans les stratégies diplomatiques et
économiques des États. Sa vocation principale reste cependant d'assurer la sécurité
nationale et, à ce titre, il fait tout particulièrement partie des préoccupations
militaires.

C- Les capacités spatiales militaires


Seuls les États-Unis et l'Union soviétique disposent de véritables capacités
spatiales militaires. La mission première de ces satellites est de décupler l'efficacité
des autres forces, qu'elles soient terrestres, aériennes ou maritimes, et leur rôle est
aujourd'hui essentiel. Le deuxième volet des activités spatiales militaires, le
développement d'armes spatiales, est en revanche beaucoup plus controversé.
La plupart des activités accomplies par les satellites militaires concernent,
comme leurs équivalents civils, les domaines de l'observation de la Terre, des
télécommunications, et de la navigation. Ces utilisations de l'espace sont aujourd'hui
traditionnelles et le caractère militaire de ces engins spatiaux apparaît à travers leurs
spécifications techniques destinées à satisfaire des objectifs propres. Le deuxième
point essentiel de divergence est la confidentialité des données et ce caractère secret
des satellites militaires a d'ailleurs pu conduire à de fausses appréciations de leur
pouvoir et des risques qu’ils font courir à la sécurité internationale.
La mise en œuvre des différents systèmes spatiaux militaires américains à
l'occasion de la guerre du Golfe permet de montrer leurs diverses facettes et en
particulier d'insister sur l'intérêt de les utiliser de façon coordonnée.
Les satellites d'observation, appelés plutôt satellites de reconnaissance, ont
une valeur stratégique fondamentale dans la mesure où ils permettent d'acquérir une
information essentielle, en temps de paix comme en temps de guerre, sur l'état du
monde. Officiellement, la principale mission de ces satellites est de prévenir les
crises, en participant à des tâches diverses, comme la vérification des traités de
désarmement, ou en assurant le suivi de zones jugées politiquement instables, Si l'on
s'en tient aux événements d'août 1990, les systèmes spatiaux n'ont pas suffi à éviter
un conflit ce qui n'est pas fondamentalement surprenant pour des instruments, mais
ils auraient pu servir, dans d’autres circonstances internationales, à limiter les
risques d'escalade entre les États-Unis et l'Union soviétique. La haute résolution de
ces systèmes a plutôt servi à établir une cartographie de la zone adverse et a

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considérablement facilité la localisation des cibles même si la mise au point de leurres


et la pratique de techniques de camouflage ont révélé certaines limites.
La disponibilité en temps quasi réel de ces informations, grâce aux satellites
de télécommunications, a été un deuxième facteur important, même s'il est difficile
de savoir à quels niveaux du commandement l'information était disponible. Plus
fondamentalement encore, ces satellites ont permis de gérer les très grands besoins
de communications dans des secteurs ne disposant d'aucune infrastructure terrestre
et de coordonner l'action de très nombreuses forces.
Le troisième niveau fondamental a été celui des satellites d'alerte précoce,
capables de détecter immédiatement les lancements de missiles et ont le rôle a été
essentiel dans la mise en œuvre des missiles anti-missiles, ceux-ci bénéficiant aussi
de l'extrême précision de localisation fournie par les satellites de navigation.
De leur côté, les satellites de météorologie ont permis de connaître à l'avance
les périodes de couverture nuageuse susceptibles d'être utilisées pour des
lancements de missiles et d'effectuer les missions aériennes aux moments les plus
adaptés.
Enfin, les satellites d'écoute électronique, dont le rôle est semble-t-il resté
marginal, ont été utilisés pour capter les radars météorologiques mis en œuvre par
les Irakiens avant les lancements de Scud.
Qu'il s'agisse de l'acquisition ou de la diffusion de données, la maîtrise de
l'espace assure celle de l'information. Cette capacité stratégique essentielle, en temps
de paix comme en temps de guerre, est aujourd'hui indéniable, mais seule l'Union
soviétique dispose de capacités équivalentes à celles des États-Unis. L'allocution du
ministre français de la Défense, P. Joxe, le 10 avril 1991 sur la nécessité pour la
France et l'Europe de développer des systèmes militaires d'information illustre bien
cette prise de conscience et marque donc un tournant puisque de nouvelles
puissances spatiales vont désormais essayer de coordonner leurs efforts pour
acquérir une capacité autonome.
Le développement d'armes spatiales reste toutefois limité aux deux principales
puissances spatiales. Il découle naturellement du rôle vital que les satellites jouent
aujourd'hui et qui fait que leurs détenteurs sont aussi soucieux de les protéger d'une
éventuelle frappe de l'adversaire qu'ils sont forcément tentés, de leur côté et sans
bien sûr le dire explicitement" de neutraliser ceux qui s'opposeraient à eux.
Toutefois, si chacun des deux pays dispose de capacités antisatellites, les
avantages du statu quo actuel et de la libre utilisation de l'espace l'emportent semble-
t-il encore, et les systèmes ASAT se veulent pour le moment purement dissuasifs.

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Enfin, d'autres projets comme l'lOS jouent aussi un rôle important dans la
redéfinition des grands équilibres stratégiques puisqu'il s'agirait de rendre
caduque la doctrine de la destruction mutuelle assurée. Les difficultés technologiques
et le contexte international font que le débat a beaucoup perdu de; l'on acuité par
rapport aux années 1985. Il n'est cependant pas clos pour autant.

Paragraphe 3- Les doctrines spatiales militaires et leurs projections


géostratégiques
Tous les discours sur la doctrine spatiale militaire mettent en avant la
nécessité de préserver les intérêts nationaux en utilisant l'espace comme un moyen,
au même titre que la terre, la mer ou les airs. Les doctrines passées et les utilisations
actuelles correspondent à cette problématique. Un tournant est toutefois apparu
dans les années 1980 et l'espace, présenté comme un champ de bataille possible,
mais aussi, pour les plus prophétiques des experts comme un lieu d'industrialisation
et de colonisation humaine, se singularise de plus en plus.

A- Les prolongements des usages actuels de l'espace


Les doctrines militaires spatiales reposent sur quelques postulats. En tant que
points hauts, les systèmes spatiaux disposent de capacités inestimables dont la
militarisation actuelle du cosmos offre un premier aperçu. À ce titre déjà, l'espace
présente donc un intérêt essentiel pour la défense des intérêts nationaux.
Cette approche se traduit par une concurrence dans le développement des
moyens permettant sinon de régner seuls dans l'espace, ce qui reste à terme la
meilleure solution, du moins de faire jeu égal avec les autres protagonistes. Les
recommandations en la matière passent donc par le souci d'une recherche
scientifique militaire active afin de tirer le meilleur parti d'un milieu difficile et de s'en
assurer la maîtrise. Que ce soit du côté américain ou du côté soviétique, le leadership
spatial est une exigence reconnue même si les formulations et les justifications sont
présentées différemment.
Aux États-Unis, le spatial doit assurer la défense des intérêts nationaux dont
une définition globale. Il a pu être présentée en quatre points.
Le premier porte sur la survie des caractéristiques nationales, ce qui suppose
la défense de la liberté, de l'identité politique et des institutions qui les fondent.
L'intégrité territoriale représente le deuxième point essentiel. Il s'agit de la
protection du territoire américain, mais aussi de ses citoyens et de ses intérêts vitaux
extérieurs.

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Le bien-être économique est le troisième paramètre. Il convient d'avoir accès


aux ressources et aux marchés extérieurs afin de garantir les bases de l'industrie, de
l'agriculture et de la technologie américaines.
Enfin, le maintien d'un ordre international favorable, qui ne soit pas hostile
aux intérêts américains, aux institutions démocratiques, ni au développement
économique représente la dernière mission à accomplir.
Dans ce contexte, l'espace offre selon les auteurs une nouvelle occasion de
développer et de protéger les intérêts nationaux américains dans le respect, bien sûr,
de la législation internationale.
Si l'on s'en tient aux faits, la doctrine spatiale américaine, strictement divisée
en une part civile et une part militaire par l'administration Eisenhower, n'a trouvé
son contenu qu'avec l'administration Kennedy, les maîtres-mots étant alors, ainsi
qu'il est apparu dans l'analyse de la perception géostratégique actuelle, le prestige et
le leadership international. Sous la présidence de R. Nixon, l'espace apparaît comme
une priorité beaucoup plus relative et, en dehors de la Navette, ce sont
essentiellement les programmes d'application qui sont développés.
Le véritable tournant se situe sous l'administration Carter puisque l'espace se
trouve désormais perçu comme un potentiel de conflit et non plus seulement comme
le moyen d'étendre les capacités des forces. L'administration Reagan synthétisera
toutes ces missions en assignant à l'espace à la fois la mission de développer le
potentiel traditionnel, par exemple avec la définition des C3I, mais aussi en
renforçant son caractère militaire dans l'utilisation du Système de Transport Spatial
mais surtout à travers l'Initiative de Defense Stratégique.
Du côté soviétique, il n'existe guère de doctrine spatiale officiellement
formulée. Les réalisations montrent à l'évidence que les possibilités de l'espace à des
fins militaires sont largement exploitées et les encyclopédies ou les dictionnaires
militaires font état de systèmes spatiaux, mais le discours politique, en particulier
aux Nations Unies, insiste sur la nécessité de démilitariser le cosmos et l'Union
soviétique a longtemps refusé de reconnaître l'existence de ses programmes
militaires, qu'elle s'attache d'ailleurs toujours à présenter comme défensifs.
Inversement, considérer comme le font de nombreux analystes occidentaux
que l'espace soviétique n'est que militaire, demande à être nuancé par l'observation
plus large de l'organisation d'ensemble du système soviétique. Certes, l'espace
dépend de la VPK (commission militaro-industrielle), mais les industries de défense
produisent des biens civils et les satellites soviétiques ne remplissent pas
exclusivement des fonctions militaires. Même s'il est clair que l’espace a longtemps

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bénéficié d’un statut prioritaire, lié à son appartenance au secteur des industries de
défense pris au sens large, les revendications actuelles de l’Académie des Sciences
dans la conduite et la définition de nombreux programmes vont certainement
conduire à une redéfinition des rôles et à une probable séparation de l’espace civil et
de l’espace militaire.
Ainsi, les années 1990, se caractérisent par une réorganisation des activités
militaires aussi bien aux États-unis qu’en Union soviétique. L’espace est désormais
un secteur-ciel dans les priorités nationales. Les projections de son rôle dans le futur
telles qu'elles sont envisagées par certains experts accusent encore ce caractère.

B- Vers une nouvelle géostratégie ?


L'occupation de l'espace est déjà bien entamée mais, sa prochaine étape,
l'industrialisation, est encore à venir. Une telle activité, que nul ne met en doute
même s'il est difficile de prévoir quand elle se produira, supposera la protection des
installations spatiales d'une certaine ampleur, que ce soit sur des points d'équilibre,
sur la Lune ou sur des astéroïdes.
Dans ce contexte, quelques scénarios sont possibles afin d'assurer la sécurité
des exploitations sur place mais aussi des trajets. Les géostratégies envisagées par
les uns ou par les autres ne sont pas de nature originale puisqu'il ne s'agit que d'une
transposition dans l'espace de rivalités humaines bien ancrées sur Terre. En
revanche, les contraintes du milieu vont imposer des démarches différentes même si
elles s'inspirent de tactiques traditionnelles.
Dans la première région, la sécurité peut être assurée, au moins partiellement,
depuis la Terre. Il convient cependant de prendre en compte des délais de mise en
œuvre relativement longs. La première contrainte vient du temps de préparation du
lanceur et du vaisseau spatial. Ce délai, de quelques heures dans le meilleur des cas,
ne correspond qu'à une première étape puisqu’il faut encore rejoindre le point désiré.
La latitude de la base de lancement peut présenter un handicap supplémentaire si
elle est supérieure à l'inclinaison du plan de l'orbite visée et une manœuvre
supplémentaire est alors nécessaire. De toute façon, il convient d'effectuer le
changement de plan lorsque le plan de l'orbite de la cible et celui du satellite lancé à
sa poursuite se recoupent, ce qui allonge également le délai d'intervention.
Le système ASAT américain est plus rapide à mettre en œuvre puisque le
lancement est effectué à partir d'un avion et donc directement dans le plan recherché.
Cette méthode cependant ne peut être envisagée que dans le but d'une interception

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rendant la structure visée hors d'usage et ne correspond pas aux besoins d'une
intervention modulée en fonction des circonstances.
Une deuxième possibilité est envisageable, celle d'une défense développée
depuis l'espace grâce à une plate-forme dotée de moyens opérationnels. Il peut s'agir
d'une station orbitant à des altitudes et inclinaisons variables mais sa capacité
d'autonomie doit être alors particulièrement grande pour lui permettre d'atteindre
d'autres trajectoires suivant des méthodes qui à l'exclusion du lancement sont
identiques à celles suivies depuis la Terre. Une plateforme géostationnaire paraît
encore plus adaptée dans la mesure où elle représente un point haut en terme de
gravité mais ce ne sont pas là des hypothèses dont la réalisation est véritablement
envisagée.
La solution la plus facile reste celle de l'avion transatmosphérique, mais ce
nouveau concept de transport suppose que de très nombreux problèmes
technologiques soient résolus et personne ne s'aventure aujourd'hui à prévoir la date
de son développement. Les problèmes d'ordre juridique qui vont également se poser
lorsque la mise en service d'un tel système sera possible contribuent aussi à ne
l'envisager qu'avec précaution. Les systèmes plus classiques de transport spatial tels
les navettes et les véhicules de transport orbitaux restent donc les plus plausibles.
La deuxième région peut aussi abriter des interventions à destination de
l'espace circumterrestre proche qui seraient mises en œuvre depuis la Lune ou les
points de Lagrange. Elle doit cependant plutôt servir à assurer la sécurité dans sa
propre région.
Si l'exploitation minière de la Lune s'effectue véritablement, ce qui ne provoque
d'ailleurs pas l'enthousiasme de la communauté des astronomes qui a d'autres
projets pour notre satellite naturel, le Traité sur la Lune et les autres corps célestes
interdit théoriquement le déploiement de matériel militaire autrement que pour des
usages civils. Certes de nombreux États n'ont pas ratifié le traité mais il est aussi
plausible d'envisager la militarisation de certains points d'équilibre, non soumis à ces
restrictions juridiques et dont les avantages potentiels sont semblables à ceux de la
Lune. Le contrôle de ces points revient effectivement à commander l'ensemble Terre--
Lune puisque grâce à leur stabilité ils assurent la permanence de la surveillance
comme des possibilités d'intervention. Le statut futur des points de Lagrange est donc
considéré avec beaucoup d'attention par tous les géostratèges de l'espace,
particulièrement soucieux d'éviter qu'ils ne soient tenus par une autre puissance.
La troisième région a une mission plus lointaine encore, que l'on pense en
termes de distance ou de temps. Son importance stratégique potentielle tient en effet

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surtout aux perspectives d'utilisation des ressources des astéroïdes, des lunes de
Galilée et de l'atmosphère de Jupiter. L'installation de structures minières ou de
colonies reste assez hypothétique mais cela ne décourage pas les futurs défenseurs
qui envisagent déjà les moyens de garantir la sécurité de bases échappant à
l'influence de la Terre pour appartenir complètement à un système dans lequel le
Soleil est le seul référentiel.
Leur doctrine s'inspire de la pensée géopolitique de Mahan auquel ils font
explicitement référence. Les lignes de communication deviennent essentielles et les
orbites d'Hohmann jouent alors un rôle essentiel pour la maîtrise de ce milieu
puisqu'elles permettront de contrôler tous les mécanismes des échanges.
Cette projection à très long terme mérite d'être citée dans la mesure où elle offre un
curieux mélange entre des perspectives très lointaines et une pensée stratégique dont
la principale référence est finalement la conquête de l'Ouest américain. Les orbites
de transfert seraient ainsi parcourues sporadiquement par des patrouilles issues
d'avant-postes militaires. La référence aux transferts d'Hohmann s'explique dans la
mesure où il s'agit de la manœuvre la plus économique pour passer d'une orbite
circulaire à une autre. Dans le cas des planètes ou des astéroïdes, les fenêtres de
lancement sont cependant assez espacées dans le temps et les distances à parcourir
sont considérables. Ainsi, les essais actuels de pensée géostratégique appliqués à
l'espace tiennent compte du milieu mais restent complètement marqués par une
approche traditionnellement terrestre. Pourtant l'espace ne peut-il déterminer un
jour une pensée aussi originale que l'est le milieu? Il est peut-être temps de
s'appliquer à réfléchir en prenant en compte d'autres caractères, comme la
coopération, qu'il serait souhaitable de développer pour conquérir l'espace, en
particulier lors des missions très lointaines.

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