Vous êtes sur la page 1sur 278

Vonda Sinclair

Le Guerrier intrépide
Aventuriers des Highlands – 3

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Wanda Morella

Milady Romance
À maman et papa. Vous m’avez appris l’amour,
l’honnêteté, la bravoure et la persévérance.
Je vous remercie d’être les meilleurs parents du monde.
Chapitre premier

Écosse, novembre 1618

Dirk MacKay lança son cheval au galop sur le chemin boueux et étroit qui menait de
Draughon Castle à Perth. Priant de ne pas arriver trop tard pour voir son père en vie une dernière
fois, il plissa ses yeux que piquait la froide bruine.
La maigre lueur de l’aube occultée par d’épais nuages gris fournissait peu de lumière. De chaque
côté de la route, des collines brun-vert parsemées de moutons qui paissaient et des champs de
céréales beiges ondoyants défilaient à vive allure. Tulloch le rapprocha des maisonnettes en pierre à
toits de chaume appartenant à de modestes fermiers, situées avant un petit bois d’arbres aux branches
nues. Un brouillard blanc et ténu flottait sur les vastes eaux du Tay, cachées parmi les buissons au
loin.
Dirk espérait avoir disparu avant que ses deux amis ne découvrent ses intentions. Ils insisteraient
pour venir avec lui, et il ne pouvait consentir à ce qu’ils fassent un tel sacrifice.
Lachlan s’était récemment marié, et s’était vu nommer comte et chef. Il aurait été idiot de sa part
d’accompagner MacKay dans ce dangereux voyage à travers les montagnes enneigées jusqu’aux
confins de la terre, en laissant sa femme et son clan livrés à eux-mêmes.
Quant à Robert, « Rebbie » MacInnis, comte de Rebbinglen, bien qu’il soit un Highlander sans
attaches, Dirk ne l’aurait pas non plus entraîné dans le moindre danger.
Le climat rude et glacial du Nord n’était pas le seul élément qui l’amenait à s’inquiéter pour la
sécurité de ses amis. Un meurtrier se tapissait parmi les membres de son clan… Un individu qui
voulait sa mort, et exterminerait aussi bien l’un de ses compagnons sans ciller. Il secoua la tête. Non,
il avait fait le bon choix en ne demandant ni à Lachlan ni à Rebbie de risquer leurs vies en voyageant
avec lui vers Durness.
Les trois hommes avaient été presque inséparables durant ces quelques dernières années, mais
MacKay avait besoin de régler ceci lui-même. Il avait vécu dans l’oubli pendant douze ans, et l’heure
avait sonné de retourner à sa véritable existence… De poursuivre sa destinée.
Derrière lui, des claquements de sabots rapides et réguliers martelaient le sol, et faisaient gicler
les flaques. Un sifflement strident fendit l’air humide et frais. Il jeta un coup d’œil par-dessus son
épaule et aperçut dans son sillage un homme aux cheveux sombres vêtu d’une cape noire.
Rebbie.
— Damnation !
Comment avait-il su ? Dirk ralentit son cheval, puis fit halte et se tourna pour faire face à son ami
qui s’approchait. Tulloch, renâclant d’avoir dû interrompre sa joyeuse course, esquissa une petite
danse nerveuse sous son cavalier.
— Oooh, mon garçon, dit ce dernier pour tenter de calmer sa monture.
Lorsque MacInnis le rejoignit et s’arrêta à côté de lui, MacKay s’enquit :
— Où allez-vous ?
— Question plus intéressante encore : où est-ce que vous partez ? Vous avez disparu sans un mot.
Par chance, j’ai entendu le plancher craquer quand vous vous êtes faufilé devant ma chambre dès
potron-minet. Tout cela aurait-il à voir avec la missive que vous avez reçue hier au soir ?
— Je n’ai pas besoin d’aide, répondit le guerrier, contournant cette interrogation déroutante.
Le comte baissa ses sourcils noirs.
— Même si c’était le cas, vous êtes sûrement trop fier pour en solliciter. Que s’est-il passé qui
vous fasse ainsi filer ?
— Je dois rentrer chez moi sur-le-champ.
Et non, ce n’était pas l’orgueil qui l’empêchait de demander quelque assistance. Il était certaines
réalités qu’un homme devait braver seul.
MacInnis tira sur les rênes de son bai agité et revêche.
— Pourquoi ?
Le regard rivé vers le nord, Dirk observa à l’horizon les montagnes brunâtres voilées de
brouillard. Il aurait à chevaucher bien au-delà pour regagner sa maison.
— Une urgente affaire de famille.
— De quelle sorte ?
— Damnation, Rebbie. Vous faut-il sans cesse poser un millier de questions ?
Il détestait la façon dont sa poitrine se comprimait chaque fois qu’il songeait à la perte à laquelle il
pourrait faire face en rentrant au château où il avait grandi. Le regret l’envahissait. La peur. S’il se
dépêchait, il aurait peut-être le temps de voir son père en vie.
— Ce serait trop long à expliquer maintenant. Je dois me mettre en route.
Son compagnon sourcilla plus intensément et son expression posée s’assombrit.
— Partez-vous loin ?
MacKay hésita, ne sachant s’il souhaitait divulguer la vérité. Ses amis le voyaient comme
quelqu’un qu’il n’était pas, mais l’heure était venue d’affronter la réalité. Cela susciterait sans doute
de nombreuses autres interrogations de la part de son compère inquisiteur. Mais à quoi bon continuer
de mentir. Il sortait de sa clandestinité et prenait le taureau par les cornes – pour sûr, ses jours
seraient en danger dès qu’il aurait gagné Castle Dunnakeil.
— Je rentre à Durness, annonça-t-il, avec la sensation d’être lui-même plus qu’il ne l’avait été ces
dernières années.
— Par tous les saints, mon vieux ! s’exclama Rebbie.
Son cheval remua furtivement les oreilles et se mit à tourner sur place avec agitation.
— C’est de là que vous venez ? Je croyais que les MacLerie étaient de Strathspey.
— Eh oui.
Le clan de sa mère résidait dans cette région, où il avait passé beaucoup de temps. Son vrai nom
n’était pas MacLerie, mais MacKay. Il ne pouvait révéler cela au comte dans l’immédiat, ou celui-ci
poserait des centaines d’autres questions indiscrètes.
MacInnis attendit que Dirk s’explique, et, voyant qu’il restait muet, haussa un sourcil.
— Durness, hein ?
Le guerrier acquiesça, et ses cheveux, mus par une soudaine bourrasque, vinrent fouetter ses
cheveux.
— Eh bien, revenez au moins au donjon quelques minutes. Lachlan peut vous fournir des
provisions, des victuailles et des couvertures de laine. Avec ce climat, il vous faudra un certain
temps pour arriver à Durness.
— J’en suis bien conscient. Mon plan est de prendre à l’ouest, traverser Stirling, puis remonter la
côte par galère ou par navire. Si les conditions sont correctes, je puis effectuer la majorité du trajet
par la mer.
Mais le vent et la pluie, à peine perceptibles lorsqu’il avait quitté Draughon Castle un quart
d’heure plus tôt, concertaient désormais une tempête.
— Je viens avec vous, déclara Rebbie, en serrant ses mâchoires volontaires.
Cet homme était un ancien soldat compétent, expert, et rompu à toute bataille qui se présenterait à
eux, mais l’hiver hostile des Highlands était une autre affaire, tout comme ce meurtrier.
— Non, j’estime préférable que vous restiez ici pour aider Lachlan.
— Oh ! Ce n’est prudent pour personne, même pour quelqu’un d’aussi redoutable et aguerri que
vous, de voyager seul aussi loin. Il y a des bandits de grands chemins, des pirates barbares, et des
hors-la-loi. Parfois en larges bandes.
MacInnis plissa ses yeux marron, arborant ainsi l’expression des forbans qu’il avait évoqués.
— Allons, reprit-il. Discutons-en à Draughon, à l’abri de cette pluie. Vous précipiter sans
préparatifs vous sera peu utile. Vous avez besoin d’équipement. De vêtements de laine en réserve.
Dirk sentit son estomac se nouer d’effroi. Peut-être que son ami avait raison. Il avait prévu de se
ravitailler à Perth ou Stirling. Mais le faire sur place serait probablement plus pratique ; il ne
perdrait pas de temps à chercher les denrées nécessaires.
— Très bien.
Il était encore tôt le matin. S’ils ne s’attardaient pas trop, ils pourraient progresser sensiblement ce
jour-là.
Ils regagnèrent rapidement le château massif avec ses quatre tours de pierre rondes et grises, et son
large donjon rectangulaire. Les gardes postés aux grilles métalliques noires les laissèrent pénétrer
dans l’enceinte pavée à hauts murs. Les arrivants contournèrent le côté de l’une des tours en direction
des écuries.
Rebbie bondit de son cheval, atterrissant sur ses pieds dans un bruit mat.
— Préparez nos chevaux, ainsi que deux autres, pour un long voyage, ordonna-t-il à l’écuyer.
— Deux de plus ? s’étonna Dirk en descendant de selle. Lachlan ne peut pas abandonner
lady Angelique et son clan.
— J’entends bien, mais vous et moi aurons besoin de serviteurs pour s’occuper des bêtes, faire des
courses et autres missions de ce genre.
MacKay observa ce noble gâté en levant les yeux au ciel.
— Je n’ai pas de domestiques. Et plus petit sera notre groupe, mieux je m’en porterai.
MacInnis le congédia d’un geste de la main.
— Nous en parlerons plus tard.
Ils poursuivirent en longeant le flanc du donjon avant d’en monter les marches.
Une fois à l’intérieur de la grande et somptueuse salle à deux étages, Dirk s’approcha du feu qui
brûlait dans l’immense cheminée, non loin de la table d’honneur, pour se réchauffer le dos, pendant
que Rebbie envoyait son valet, George, réveiller Lachlan. MacKay survola du regard les imposantes
tapisseries dépeignant l’histoire de la famille Drummagan qui décoraient les murs. Elles lui
rappelaient celles qui se trouvaient à Dunnakeil.
Des servantes allumèrent des bougies et montèrent de la nourriture des cuisines du rez-de-
chaussée, préparant le petit déjeuner sur les longues tables en bois.
Les compères dérobèrent deux pains bannock beurrés en attendant.
Quelques instants plus tard, Lachlan MacGrath-Drummagan, vêtu d’un tartan à ceinture, émergea de
l’étroit escalier en colimaçon.
— Angelique est malade, murmura-t-il à leur seule adresse.
— Que lui arrive-t-il ? s’enquit Dirk.
— Nausée, vomissements.
Les deux compagnons échangèrent un coup d’œil inquiet, mais curieux.
— Peut-être est-elle enceinte, suggéra MacInnis.
— Eh oui, répondit le troisième homme en ébauchant un petit sourire réjoui. J’espère que c’est
bien cela.
Ses cheveux blond-roux brillant dans la lueur des chandelles, il observa furtivement les marches,
signifiant sans ambiguïté à ses compagnons qu’il désirait remonter dans la chambre auprès d’elle. Il
les regarda de nouveau en face pour demander :
— Qu’est-ce que vous faites tous les deux ? On dirait que vous étiez à cheval sous la pluie.
— Eh oui, Dirk se met en route pour Durness et je l’accompagne, expliqua Rebbie. Nous avons
besoin de provisions et d’équipement, si vous pouvez nous en fournir. Des couvertures de laine, des
manteaux, et suffisamment de victuailles pour une semaine.
— Bon sang ! s’écria Lachlan en écarquillant ses yeux marron clair. Pourquoi diable devriez-vous
partir pour l’extrême nord ?
— Je ne sais pas vraiment, avoua le comte en regardant son compagnon d’expédition.
Celui-ci grommela à peine, une lourde crainte suspendue au-dessus de sa tête tels les nuages gris
qui menaçaient à l’extérieur. Peu lui importait que ses amis connaissent la vérité, mais la perspective
de la leur dévoiler ne l’enchantait guère. Évoquer son passé ranimait toutes sortes de déchirantes
émotions. Il détestait celles-ci, car il les éprouvait avec trop d’intensité et de profondeur.
Lachlan envoya deux employées de cuisine chercher la nourriture que Dirk et Rebbie pourraient
emporter – du pain, du fromage à pâte dure, des biscuits d’avoine, des fruits secs, du vin et des
pommes.
— Allons dans la bibliothèque, proposa le maître des lieux qui ouvrit le chemin dans un petit
couloir, puis ferma la porte derrière eux.
Même si aucun feu ne crépitait dans la modeste cheminée, MacKay avait toujours trouvé douillette
et confortable cette pièce qui se révélait basse de plafond et plus exiguë que les autres ; peut-être
parce qu’elle lui rappelait la bibliothèque de son père à Dunnakeil, où il s’était senti en sécurité étant
enfant.
— Dites-nous tout, mon vieux, lança Rebbie en s’affaissant dans l’un des fauteuils en cuir
rembourrés. Nous voulons savoir ce que racontait cette missive.
— Vous êtes bien exigeant tout à coup, marmonna le guerrier en faisant les cent pas devant l’âtre
froid.
Il pouvait à peine se résoudre à formuler de vive voix ce qu’il lui fallait divulguer, mais il ne ferait
que perdre un temps précieux en tergiversant. Il se racla la gorge, en essayant de soulager le nœud
douloureux qui s’y formait.
— Mon père est souffrant. Mon oncle estime qu’il ne vivra plus très longtemps.
Prononcer ces paroles lui faisait l’effet d’une flèche transperçant sa poitrine, car il avait toujours
été proche de son père bien-aimé.
— Oh, non, déplora MacInnis en sourcillant, l’air grave.
Quelque affection s’était subitement emparée du vieil homme. Dirk aurait dû retourner chez lui des
mois auparavant, mais il ignorait que son parent tomberait malade.
— Je suis attristé de l’apprendre, déclara Lachlan d’un ton réconfortant. Quand l’avez-vous vu
pour la dernière fois ?
— Quand j’avais quinze printemps, répondit-il, honteux d’avouer combien d’années s’étaient
écoulées.
Un silence pesant emplit la pièce. MacKay riva les yeux sur les charbons noirs de la cheminée,
évitant les regards inquisiteurs de ses compagnons. Il savait ce qu’ils devaient penser. Pourquoi
aussi longtemps ?
— Avez-vous eu quelque désaccord ? s’enquit Rebbie.
— Vous pourriez dire cela.
Il leur fallait connaître cette vérité qu’il avait tue douze ans durant. Une éternité, lui semblait-il. Il
était plus proche de ces deux hommes que de quiconque, même parmi sa famille. S’ils n’étaient pas
dignes de sa confiance, qui le serait ?
Il inspira profondément, puis souffla.
— Quand j’étais un tout petit garçon, ma mère est morte en accouchant de ma sœur. Mon père s’est
marié de nouveau un ou deux ans plus tard, et a eu deux autres fils. Ma belle-mère,
Maighread Gordon, voulait que son aîné hérite. Elle a donc… tenté de me tuer – ou de me faire tuer –
à plusieurs reprises.
— Bon sang, dit Lachlan d’une voix grinçante, son regard d’ambre s’assombrissant, le visage
soudain figé tel un masque de guerrier. Quand vous n’étiez encore qu’un enfant ?
— Eh oui. La dernière fois, j’avais quinze ans, un homme m’a poussé du haut d’une falaise pour
que je m’écrase sur les récifs. Mon cousin, avec qui j’étais très ami, se trouvait avec moi. Il est mort.
Pour ma part, j’ai miraculeusement réussi à atterrir sur une petite saillie à environ une quinzaine de
pieds en dessous. Le lendemain matin, mon oncle Conall est venu me secourir. Mon père me croit
décédé, comme le reste du clan. Les seuls à me savoir encore vivant sont mon oncle, ma tante et mes
deux cousins.
— Par tous les saints, siffla Rebbie. Quelle sorcière. Est-elle toujours de ce monde ?
— Aux dernières nouvelles, oui. Quoi qu’il en soit, Conall a raconté que j’avais péri et m’a
emmené habiter avec la famille de ma mère à Strathspey. Je suis allé à l’université deux ans plus tard.
Où il avait rencontré ses amis.
— J’ai gardé mon identité secrète durant les douze années qui viennent de s’écouler, ajouta-t-il.
— Quel est votre véritable nom ? demanda le comte.
— Dirk MacKay.
— Vous n’êtes pas un MacLerie ? Pourquoi nous l’avoir caché ? s’enquit Lachlan.
— Ma mère était issue de cette famille. Et… eh bien, il était tout simplement plus facile et plus
prudent que tout le monde pense que je m’appelle comme elle. Mon oncle m’a ordonné de ne le
révéler à personne, car Maighread Gordon vient d’un clan puissant dont l’influence est très étendue.
— Je vois. Votre père détient donc un titre et des biens ? l’interrogea Rebbie.
— Oui, mais rien d’aussi remarquable que les vôtres. Il est chef et baron. Les terres MacKay sont
vastes, mais la portion arable est faible. Sur ces propriétés se trouvent un donjon –
Castle Dunnakeil –, un manoir à environ vingt miles d’ici, et des membres du clan éparpillés sur tout
notre territoire le long de la côte nord.
— Impressionnant, déclara leur hôte. Vous en hériterez donc un jour ?
Dirk haussa les épaules.
— Il est de mon devoir et de ma responsabilité de diriger et guider le clan si papa n’en est plus
capable. Il m’y a préparé depuis que j’ai l’âge de m’en souvenir.
La première image qu’il en avait gardée le figurait chevauchant une large monture avec son père. Il
devait avoir trois ou quatre ans à l’époque. « Un jour, tout cela sera à vous, avait dit son parent.
Quand je serai parti, je veux que vous preniez soin de ce clan comme s’il s’agissait de votre
progéniture. Vous comprenez ? » Il se rappelait avoir levé les yeux vers le visage noble et fier de cet
homme à la barbe brun-roux et au regard bleu. Il avait hoché la tête, bien que n’ayant vraiment rien
saisi. Mais le chef savait qu’à terme, son fils se remémorerait ses paroles et prendrait conscience de
leur sens.
À présent, Dirk ignorait s’il le reverrait en vie. Sa gorge se noua derechef.
— Vous entendiez-vous bien ? demanda Rebbie.
MacKay acquiesça.
— Autant que l’on pouvait l’espérer. Mais papa était épris de son épouse. Il la voyait comme la
plus belle créature sur terre. Il refusait de me croire quand je lui disais qu’elle essayait de me tuer. Il
m’accusait d’avoir une imagination trop fertile.
— Comment avez-vous appris que c’était elle ? s’enquit Lachlan.
— Elle m’a menacé à partir du moment où elle a posé les yeux sur moi, et prenait un grand plaisir
à me gifler dès qu’elle en avait l’occasion, quand nous étions à l’abri des regards. Elle me parlait
sans aucune retenue, car elle pensait que personne ne me croirait. Elle se trompait. Malgré les
dénégations de papa, mon oncle m’a entendu.
— Chienne, marmonna MacInnis.
Dirk approuva d’un signe de tête, envahi d’une soudaine urgence.
— Je pense qu’il est l’heure pour moi de prendre congé. Mais auparavant, je souhaite vous
remercier tous les deux pour votre amitié durant ces dix dernières années. Je vous considère
maintenant comme des frères.
— Oh, murmura Rebbie. Vous savez que le sentiment est réciproque.
— En effet, mon frère, confirma Lachlan qui s’avança pour lui offrir une poignée de main. Faites
attention à vous au cours de votre expédition dans le Nord. Je vous suis également reconnaissant de
m’avoir aidé à remettre de l’ordre dans le chaos que nous avons traversé ici, à Draughon le mois
dernier. Je n’aurais jamais survécu sans vous deux.
Dirk acquiesça.
— Les amis servent à cela. À se porter une assistance mutuelle.
— Raison pour laquelle je vous accompagne, lança MacInnis en se levant.
— Je dois vous avertir que le climat, surtout en hiver, est plus rude au pays des MacKay que dans
aucun autre endroit où nous soyons allés jusque-là.
— J’en suis bien conscient. Je me suis déjà rendu à Thurso.
— Et ma meurtrière de belle-mère sera peut-être aussi encline à tuer mes compagnons que moi-
même.
— Oh, qu’elle essaie donc, grommela le comte.
— Très bien, vous aurez été prévenu. Nous allons avoir besoin de vêtements plus chauds et de
couvertures en laine.
— J’en ai en réserve, proposa le maître des lieux. Ainsi que ces épais manteaux de toison de laine
que nous portions à notre retour de Kintalon. Ils conviendront pour affronter la neige et le vent.
Dirk hocha la tête.
— J’apprécie ce que vous faites.
— Je regrette de ne pouvoir me joindre à vous, mais Angelique ne se sent pas bien.
— Vous devez rester ici et prendre soin d’elle ainsi que du clan.
MacKay lui donna une tape sur l’épaule. Il n’avait jamais vu son ami aussi amoureux, mais cette
petite épouse avait apprivoisé l’indomptable Écossais.
— Envoyez-moi une missive pour me tenir informé du cours des événements là-bas. Si vous avez
besoin de moi, prévenez-moi et je serai sur la première galère qui met le cap au nord.
Dirk opina du chef.
— Je vous remercie.
— J’espère que votre père sera encore en vie à votre arrivée, ajouta Lachlan tandis qu’ils
cheminaient dans le couloir.
Le guerrier priait pour que son cher papa connaisse une miraculeuse guérison. Celui-ci avait à
peine plus de cinquante ans, il n’était donc pas un vieillard, ce qui jouerait peut-être en sa faveur.
Dirk s’était toujours imaginé retourner à Durness, et lire la surprise sur le visage de son parent. Il
espérait que cela pourrait encore se produire.

Sans la moindre bougie pour éclairer sa route, Isobel MacKenzie gravit en hâte l’escalier de pierre
en colimaçon dans Munrick Castle. Elle entendait de légers bruits de pas derrière elle, l’incitant à se
presser davantage. Il s’agissait sans doute de Nolan MacLeod, le frère cadet de son futur époux. Ce
ne serait pas la première fois qu’il tenterait de l’approcher. Il lui adressait toujours des regards
concupiscents ou lui murmurait des commentaires obscènes lorsque personne ne prêtait attention à
eux. Elle n’avait rien fait pour l’y encourager. À vrai dire, elle s’était efforcée de ne pas tenir compte
de lui en attendant le retour de son fiancé. Aucun doute que Torrin, le chef, dirait à son frère d’aller
s’occuper de sa propre femme.
Lorsque Isobel émergea en haut des marches, la pénombre du couloir glacial lui donna soudain des
frissons. Elle était en ces lieux depuis moins de deux semaines, et s’y sentait de moins en moins chez
elle à mesure que les jours s’écoulaient.
— Où fuyez-vous ainsi, ma petite sorcière ?
Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle ne parvint pas à distinguer l’individu dans
l’escalier, mais la voix appartenait à cette canaille de Nolan.
— Laissez-moi.
Elle se précipita vers la seule source de lumière, un chandelier au bout du passage, près de sa
propre chambre.
Des pas résonnaient sourdement derrière elle sur le plancher en bois, mais la musique tumultueuse
du céilidh dans la grande salle garantissait que personne n’entendrait. Les oreilles emplies de vives
palpitations, elle se retourna et le bâtard apparut à moins de trois pieds d’elle. Elle s’arrêta, et lui fit
face. Dans l’obscurité, elle vit ses minces lèvres dissimulées dans sa barbe brune en bataille
esquisser un sourire en coin, et la lueur lubrique qui animait ses prunelles noisette la dégoûta.
— Je me sens nauséeuse, et je pensais me retirer pour la soirée, déclara-t-elle, levant des yeux
furieux vers lui.
En vérité, elle aurait voulu lui vomir dessus. Peut-être perdrait-il alors l’intérêt malsain qu’il lui
manifestait.
L’air narquois, il sourit plus largement et fit un pas vers elle.
— Je sais comment vous soulager, ma jolie.
Elle en eut l’estomac réellement retourné.
— Où est votre épouse ?
— Occupée. Avec le bébé.
Elle grimaça. Il était le plus sordide des hommes, cherchant l’attention d’autres femmes alors que
la sienne venait d’accoucher deux semaines plus tôt. Il était vraiment fâcheux que son promis,
Torrin MacLeod, soit en visite dans quelque clan, laissant ainsi à Nolan la responsabilité du château.
— Je suis certaine qu’elle va vous chercher, dit-elle. Et au cas où vous l’auriez oublié, je dois
épouser MacLeod.
Il renâcla.
— Vous croyez qu’il se soucie de vous ? Il ne vous a vue qu’une fois. Eh non, il a Ruthann au
village. Il en est épris depuis des années, et ils ont des enfants.
Cela pouvait-il être vrai ? Sa nausée décupla.
— Avec vous, poursuivit-il, il ne veut qu’un héritier. Si vous êtes capable de procréer, ricana-t-il.
La rumeur prétend que vous seriez stérile, puisque vous n’avez pas réussi à donner d’enfant à votre
précédent mari avant sa mort.
La révulsion et la colère s’emparèrent d’elle. Elle avait entendu ces commérages à son sujet, mais
il s’agissait de purs mensonges.
— Cela ne vous regarde pas.
— J’en fais une affaire personnelle. Voyez-vous, si vous êtes une veuve infertile, il importera peu
que nous prenions un peu de plaisir sous les couvertures.
Elle avait envie de lui arracher les yeux.
— Je ne suis pas stérile.
Du moins, le pensait-elle. Difficile à affirmer, puisqu’elle était encore vierge.
— Croyez-vous que votre frère voudrait de votre bâtard pour héritier ? demanda-t-elle. Laissez-
moi.
Elle se tourna vers sa chambre en frémissant.
Sur les talons de la jeune femme, Nolan lui attrapa le bras, la contraignit à faire volte-face et
l’immobilisa contre le mur en pierre en la soulevant. Elle sentit son cœur battre dans sa gorge.
Elle tenta vigoureusement de se dégager, mais ne parvint pas à le faire bouger.
— Lâchez-moi !
— Oh que non. Et taisez-vous.
Son haleine empestait le whisky fort, et son tartan à ceinture exhalait l’odeur d’un mouton qui se
serait vautré dans un marécage.
— Canaille ! À votre avis, que dira votre aîné de tout ceci ? Lord Torrin sera furieux.
En tout cas, l’espérait-elle. Cette hypothèse constituait sa seule arme.
— Il n’en aura jamais vent, car si vous le lui révélez, vous le regretterez.
Il lui souffla ses relents d’alcool dans la figure, puis lui imposa ses lèvres dans le cou, lui irritant
la peau avec sa barbe.
Elle se hérissa.
— Pouah.
Elle se tortilla, s’efforçant de se libérer de son assaut, mais il ne fit que resserrer davantage son
bras autour d’elle.
— Et même s’il l’apprend, quelle importance ? demanda-t-il. Il vous épouse uniquement pour les
trois cents hectares inclus dans votre dot. Vous êtes une séductrice, et il me faut vous posséder ! Ou
seriez-vous une sorcière qui m’a jeté un sort ?
— Vous êtes fou !
Elle projeta son genou pour atteindre l’aine de son assaillant, mais l’escarcelle de celui-ci ainsi
que ses propres jupons amoindrirent ses efforts.
Il raffermit sa prise et cala violemment ses jambes entre celles d’Isobel.
— Espèce de chienne. N’essayez surtout pas de me résister. Vous ne ferez qu’aggraver votre
situation.
Il lui agrippa les cheveux au-dessus de la nuque et tira. La tête de sa proie cogna dans un bruit
sourd contre le mur. La douleur irradia dans tout le crâne de la jeune femme, mais elle se garda de
montrer à Nolan qu’il la faisait souffrir. Par ailleurs, aucun des membres du clan de ce dernier ne
viendrait la secourir. À leurs yeux, cet homme ne pouvait causer aucun mal. C’était elle, l’étrangère.
Il lui couvrit la bouche d’une main, et lui enserra la gorge de l’autre.
— Ne dites pas un mot, ou je vous tue sur-le-champ, lui gronda-t-il dans l’oreille. Je suis prêt à
tordre votre cou si doux et si menu.
Une peur glaciale figea les muscles d’Isobel. Elle ne bougea plus d’un cil, se creusant fébrilement
l’esprit pour trouver un moyen de s’échapper. Y avait-il quelqu’un susceptible de l’aider ? Une
arme ? La dague de son harceleur ! Il la portait toujours dans un fourreau attaché à sa ceinture. Elle
pria que ce fût le cas à cet instant précis. Elle s’en saisirait alors pour poignarder son agresseur. Elle
amollit tout son être, comme pour accéder aux exigences du vaurien.
— Ah, voilà une brave fille. Maintenant, allons dans vos appartements pour plus d’intimité.
Hilare, il s’appuya si lourdement contre sa victime que celle-ci sentit son membre lui pointer dans
l’estomac.
Sale vermine en rut. Elle lui ferait regretter de l’avoir touchée. Ses frères lui avaient correctement
appris à se défendre.
Il relâcha sa prise, projetant la jeune lady vers la porte qui menait à sa modeste chambre. Il lui
enfonça ses doigts dans un bras, en lui plaquant son autre main sur la bouche. Lorsqu’il la poussa
pour passer l’embrasure et referma derrière lui d’un coup de pied, elle posa sa paume sur la poignée
en os du couteau. Elle sortit brusquement celui-ci de son étui, le métal siffla sur le cuir.
— Que manigancez-vous ?
Nolan s’empara violemment des doigts fureteurs et fit levier sur ceux-ci. Elle remua sa main pour
s’efforcer de la libérer. Un craquement se fit entendre, et la douleur enflamma son majeur. Mon
Dieu ! Était-il cassé ?
Surmontant sa souffrance en serrant les dents, elle se dégagea de l’étau de son assaillant sans
lâcher l’arme. Il fit volte-face et lui envoya son poing dans le visage. Elle tituba en arrière, la
pommette en feu, mais resta debout. Qu’il soit maudit !
Elle se jeta en avant dans la pénombre pour tenter de taillader et poignarder son adversaire,
qu’elle parvint à atteindre une fois.
— Ah ! Sale chienne ! rugit-il. Je jure que vous paierez très cher pour cela.
Il tendit le bras pour l’attraper.
Elle l’esquiva et brandit derechef la dague, envoya des coups de pied, et courut à travers la pièce
en évitant ses malles de vêtements et le lit. Nolan trébucha et tomba dans un bruit sourd.
— Je vais vous tuer, dit-il, bouillant de fureur, d’un ton calme, mais funeste.
Elle savait qu’il exécuterait cette promesse à la moindre occasion. Des frissons de peur et d’effroi
la parcoururent.
Même s’il préférait boire et fréquenter les prostituées plutôt qu’aiguiser ses aptitudes au combat, il
demeurait bien plus fort et plus imposant qu’elle. Sur la table de chevet se trouvait un pichet en grès
contenant un fond de vin dilué d’eau. Elle s’en empara et attendit que son agresseur fasse un
mouvement, son cœur palpitant dans ses oreilles.
Elle ne souhaitait sincèrement pas le tuer – ni lui, ni personne. Mais elle ne le laisserait pas user et
abuser d’elle.
Dans la lueur tamisée des braises qui se consumaient dans la minuscule cheminée, la jeune femme
ne pouvait discerner que les contours des objets. Avec un grognement, son futur beau-frère se
redressa lourdement et la chargea une fois encore. De sa main valide, elle lui écrasa de toutes ses
forces la lourde carafe sur la tête. La poterie atteignit la matière osseuse dans un craquement.
L’homme s’effondra au sol en gémissant. Puis le silence emplit la pièce.
Retenant son souffle, elle attendit qu’il bouge, ou émette un son.
— Je l’ai tué, murmura-t-elle, figée d’épouvante. Je lui ai enfoncé le crâne.
Elle posa le pichet par terre et, de ses doigts tremblants, alluma une bougie à l’aide des braises
dans l’âtre pour vérifier s’il avait réellement succombé au coup. Si c’était le cas, que devrait-elle
faire ? Fuir ? Les membres du clan la condamneraient à mort et la noieraient dans le lac glacial dès
qu’ils apprendraient son crime. Il était fort probable qu’ils ne patienteraient même pas jusqu’au
retour de son futur époux. Ou peut-être la jetteraient-ils dans le donjon et l’affameraient jusqu’à ce
qu’il revienne.
Que les saints me protègent.
Les bras tressautant de fébrilité, elle posa la chandelle sur la malle au pied du lit et riva les yeux
sur le corps inerte de Nolan durant de longs moments. La poitrine de celui-ci se soulevait puis
retombait.
— Encore en vie, souffla-t-elle.
Elle supposait que c’était une bonne nouvelle, mais il pouvait reprendre conscience à tout instant et
tenter de la tuer. De nouveau. Elle l’observa, et ne releva aucun autre mouvement que celui de sa
respiration. Il paraissait bel et bien assommé, grâce au ciel.
Des élancements embrasèrent son doigt. En l’examinant, elle s’aperçut qu’il était replié dans un
angle étrange. Son agresseur le lui avait effectivement cassé. Maudit bâtard ! Entre le pouce et
l’index de son autre main, elle comprima son majeur dans lequel la douleur irradiait. Elle inspira
dans un chuintement. Dieux du ciel ! Elle ne s’était jamais rien fracturé auparavant. Comment devait-
elle procéder ? Elle avait vu son frère se faire remettre en place un bras cassé lorsqu’il n’était qu’un
enfant. La souffrance lui avait tiré des hurlements.
Elle sursauta en entendant la porte s’ouvrir derrière elle. Sa bonne, Beitris, se tenait immobile sur
le seuil, ses yeux ronds dardés sur Nolan MacLeod qui gisait dans la lueur de la bougie. Isobel
l’attira dans la chambre, referma et les barricada à l’intérieur. Sa domestique la servait depuis sa
tendre enfance, et la jeune femme lui faisait confiance plus qu’à quiconque.
— Savez-vous soigner un doigt cassé ? lui demanda-t-elle.
La servante la regarda d’un air idiot.
— Que… Milady, qu’est-ce que vous avez fait ? murmura-t-elle d’un ton choqué en se dirigeant
vers l’individu à terre.
— Il est encore en vie. Voyez comme sa poitrine monte et descend.
— Mais… le sang, répondit sa compagne en désignant le sol.
Pour la première fois, sa maîtresse releva que la flamme de la chandelle se reflétait dans une petite
mare cramoisie s’écoulant de la tête de l’agresseur. Elle fut saisie de peur. Sainte mère de Dieu, s’il
n’avait pas encore trépassé, ce ne serait peut-être pas long à se produire !
— Il a essayé de me violer. Le bâtard. Je ne le tolérerai d’aucune façon.
— Il ne « tolérera » certainement pas cette blessure ni cette insulte à son orgueil s’il… reste en
vie.
— Je le sais bien. Nous allons devoir partir, nous enfuir durant la nuit.
Beitris acquiesça, ses grands yeux sombres troublés.
— Mais où irons-nous ? C’est la fin de l’automne, et le climat change.
— Je l’ignore, mais l’on me déclarera coupable de l’avoir attaqué, même s’il en réchappe. Et dans
le cas contraire…, ajouta-t-elle en secouant la tête, glacée d’horreur jusqu’aux os. Les gens d’ici me
noieront dans le lac. Vous le savez très bien.
En effet, on ne pendait pas les femmes en Écosse pour des crimes tels que le meurtre. On les jetait
à l’eau. Et la plupart des procès n’étaient que pures mascarades. On avait ainsi fait plonger plus
d’une innocente. Qui savait ce que Torrin MacLeod dirait de tout cela ? Les frères s’opposaient
rarement. Quand bien même il aurait défendu sa promise, il ne se trouvait pas à Munrick à ce
moment-là, et ne serait pas de retour avant au moins une semaine.
— Nous allons rentrer chez nous, annonça Isobel. Mon aîné ne souffrirait guère que j’épouse un
homme issu de ce clan… où j’aurais un éventuel violeur pour beau-frère.
— Mais Dornie est fort loin au sud.
— En effet.
Isobel eut l’estomac noué de songer à la distance exacte qui la séparait de son foyer – peut-être
cent miles.
— C’était pas votre faute, milady.
— Cela importera peu à leurs yeux. Vite. Mettez tous vos habits.
S’efforçant d’oublier la douleur dans son doigt, la jeune veuve se hâta, sans grande agilité, de
superposer sur elle tous les vêtements qu’elle possédait, choisissant de recouvrir l’ensemble avec sa
robe écossaise la plus élimée. Elle remonta la partie supérieure de la tenue beige et vert sur sa tête.
L’épaisse laine contenait quelques petits trous, mais avait appartenu à la grand-mère d’Isobel. Cette
dernière la gardait toujours auprès d’elle. Tout ce qu’elle possédait de petit, y compris les pièces
d’argent et d’or, ainsi que ses bijoux et sa flûte, fut rangé dans la poche qu’elle portait à sa taille,
cachée sous les multiples couches de tissus.
Ensuite, elle ramassa le couteau qu’elle avait lâché – la dague de Nolan –, et en nettoya la lame en
l’essuyant sur le tartan de son propriétaire. Mieux valait ne pas l’emporter, mais il lui faudrait une
arme si elle prenait la route pour les Highlands sans autre escorte que sa bonne. Les voleurs et hors-
la-loi étaient légion.
Elle vit par l’étroite fenêtre qu’il faisait nuit noire. Avec l’hiver approchant, le crépuscule tombait
de bonne heure, et l’aube poindrait tard. Les nuages ne laissaient pas filtrer le moindre rayon de lune
ce soir-là. Elles auraient besoin de lumière. Elle se pencha, prit la bougie, et alluma sa petite lanterne
de métal et de corne posée sur la malle. L’objet lui venait de sa mère, et Isobel l’utilisait depuis son
enfance.
Que leur fallait-il d’autre ? Elle ne disposait d’aucune nourriture ni boisson dans sa chambre. Elle
jeta un coup d’œil circulaire dans la pièce et repéra des briques de tourbe à côté de la cheminée.
Elles étaient légères et pourraient être échangées contre une nuit de logement, ou brûlées pour
produire de la chaleur si nécessaire. Elle en fourra cinq dans la large poche que formait la
volumineuse étoffe de sa tenue en bouffant par-dessus sa ceinture, et s’empara des deux chandelles
supplémentaires qui se trouvaient sur le manteau de la cheminée.
— Nous devons filer pendant le céilidh. Venez, chuchota-t-elle en récupérant la lanterne avant de
se diriger vers la porte.
Dans le couloir, le valet maigre et barbu de Nolan s’approcha, vêtu de son tartan à ceinture usagé.
Le rythme cardiaque d’Isobel fit une pointe. Lorsque Beitris fut sortie de la chambre, sa maîtresse
ferma la porte et resta postée devant. Elle pria pour que le blessé n’émette aucun son à l’intérieur.
— Milady, avez-vous vu maître MacLeod ? s’enquit le domestique. Son épouse se demande où il
est parti.
Chapitre 2

Le cœur battant la chamade, Isobel tenta de ralentir son pouls en prenant une profonde inspiration,
avant de devoir croiser le regard méfiant du domestique dans le couloir de pierre faiblement éclairé.
— Non, je ne sais pas où se trouve votre maître, répondit-elle, espérant adopter une voix
suffisamment posée pour rendre son mensonge convaincant.
Le serviteur esquissa une brève révérence et poursuivit son chemin dans le passage.
— Je savais que l’on s’apercevrait rapidement de la disparition de ce vaurien dans la grande salle,
et que l’on irait le chercher, murmura-t-elle à sa bonne, alors qu’elle précédait celle-ci pour
descendre l’étroit escalier de service en colimaçon.
— Je prie qu’il vous ait crue, milady, dit sa compagne. Et qu’il n’inspecte pas votre chambre.
Elles émergèrent dans la cuisine surchauffée du rez-de-chaussée. Les servantes en sueur qui
travaillaient là étaient trop occupées pour leur prêter attention… jusqu’à ce que l’une d’elles dispose
une corbeille de pain entre les mains de Beitris.
— Rendez-vous utile et emportez ça en salle, lui ordonna-t-elle d’un ton bougon avant de retourner
à ses corvées.
La soubrette acquiesça, se retourna lentement, et posa le plateau vide sur le plan de travail en face
d’elle. Puis elle attira Isobel en hâte vers la sortie.
— Où est passé le pain ? chuchota la jeune veuve, escomptant le chaparder pour leur prochain
repas.
— Chut, souffla sa bonne en ouvrant la porte.
Lorsqu’elles furent au-dehors, fouettées par le vent, la domestique reprit :
— Dans ma robe. Nous aurons besoin de nourriture, n’est-ce pas ?
— Ah. Quelle réaction avisée.
Dieu merci, elles ne mourraient pas de faim, du moins pas avant un moment. Des frissons
parcoururent toutefois l’échine de la lady. Était-ce l’effet de la peur ou des glaçantes rafales ?
Même si elles parvenaient à s’enfuir à l’insu des gardes… que se passerait-il ensuite ? Elle
ignorait tout de cette partie des Highlands aux alentours d’Assynt. Certes, il se trouvait un tout petit
village au sud, pas très loin. Mais serait-il prudent d’y faire halte ?
Elle tenta de se remémorer le chemin que son frère et ses compagnons avaient pris quand ils
l’avaient escortée avec sa bonne en ces lieux deux semaines plus tôt. Elle se souvenait seulement de
quelques bourgs ici et là, plusieurs fermettes isolées, et nombre de hautes montagnes accidentées,
parsemées de tourbières, de champs et de lacs. Le spectacle était splendide quoique inquiétant,
surtout à l’approche de l’hiver.
La jeune fugitive espéra avec ferveur qu’elles croiseraient suffisamment de fermiers disposés à
leur fournir un endroit chaud où dormir chaque soir jusqu’à ce qu’elles aient regagné Dornie. Elle se
rappelait son frère Cyrus affirmant qu’il s’agissait d’un trajet éprouvant par les terres, et de plus de
cent miles. Mais si elles avaient assez d’argent pour s’acquitter du billet, elles pourraient effectuer
une partie du voyage en galère, comme à l’aller. Le port d’Ullapool n’était pas si loin, à peut-être
vingt-cinq miles.
Dehors, dans l’air vivifiant, la nuit était complètement tombée. L’herbe scintillante de givre
craquait sous les bottes de cuir d’Isobel tandis qu’elle descendait avec sa servante un tertre pentu sur
la petite île où le château était sis. Elles traversèrent la cour pavée pour se diriger avec prudence
vers le portail. Elle remonta le tartan de sa tenue plus fermement sur sa tête, telle une capuche, pour
dissimuler la moitié supérieure de son visage. Le garde ne devait absolument pas s’apercevoir
qu’elle était une dame ni la future épouse de son chef, auquel cas il la retiendrait assurément.
Elle cessa de respirer, mais le cerbère jeta à peine un second coup d’œil à son accoutrement
volumineux et miteux avant de lui ouvrir. Bien heureusement, il ne vit rien d’inhabituel dans ces deux
domestiques qui rentraient au village. La jeune veuve soupira de soulagement lorsqu’elles franchirent
le pont étroit qui enjambait un petit bras du lac.
Une violente et glaciale rafale cingla leurs habits.
— Marchez plus vite. Nous devons nous dépêcher, ordonna-t-elle en tirant sa bonne sur le sentier
boueux. Ils pourraient découvrir Nolan à tout moment et se lancer à nos trousses.
— Oh, milady, il fait de plus en plus froid et le vent se lève. Nous devons trouver un endroit où
dormir sans tarder.
— Eh, ce sera le cas.
— Ravie que vous en soyez certaine. J’en doute davantage.
Isobel envisageait toujours des dénouements heureux. Elle tenait ce trait de caractère de sa mère.
Mais finalement, les choses avaient mal tourné pour celle-ci, lorsqu’elle était morte d’une fièvre six
ans auparavant. La fugitive sentit sa gorge se serrer, et une bourrasque gela presque les larmes qui lui
montaient aux yeux.
Parfois, elle s’imaginait entendre les mots encourageants de sa mère, ces mêmes paroles qu’elle
avait souvent prononcées lorsque la jeune veuve n’était encore qu’une enfant. Cette femme avait
toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour sa fille. Elle avait cru que cette dernière mènerait une
belle vie auprès d’un homme qui l’aimerait. Isobel n’avait pas encore vu cela se produire… et elle
avait vingt-cinq ans. Par moments, elle ignorait si cela arriverait vraiment un jour. Mais elle refusait
de perdre espoir.
Elle n’accepterait qu’un époux qui la traiterait correctement. Ce n’était pas trop demander. Bien
entendu, cette exigence s’étendait au clan de l’individu en question. Ce MacLeod n’incarnait pas le
conjoint qui lui convenait. Il était peut-être honorable, mais l’on ne pouvait en dire autant de son
frère. Celui de la fugitive, Cyrus, devrait renégocier, et lui trouver une famille plus agréable à
laquelle s’intégrer.
Même si elle savait ce souhait presque chimérique, elle mourait d’envie de réaliser ses rêves
d’adolescente… Connaître ce que ses parents partageaient, un mariage d’amour. Son aîné se moquait
de telles aspirations, contrairement à leur père avant lui. Évidemment, on arrangeait l’union de la
plupart des filles et sœurs de chef avec quiconque profiterait le plus au clan. Elle avait enduré une
alliance inopportune avec son premier époux. Par chance, il ne s’était jamais montré méchant ni
malveillant envers elle. Il s’était révélé supportable, malgré son âge avancé.
Elle avait rencontré son fiancé actuel, Torrin, une seule fois. Au moins, il était plus jeune que son
défunt mari – autour de trente printemps – et bien plus séduisant, mais ne lui plaisait pas beaucoup. Il
dégageait une sorte d’arrogance, de prétention. Il l’avait furtivement regardée, avant de se détourner
d’elle. Désormais, elle savait pourquoi. Comme Nolan l’avait expliqué, il était dévoué à une autre
femme, depuis des années. Manifestement, celle-ci appartenait à un rang inférieur à celui de
MacLeod, dont le clan refusait la perspective d’une telle union.
Dans ce cas précis, être esquivée par son époux pouvait avoir du bon. Demeurait toutefois un autre
problème – le frère de l’époux en question qui, quant à lui, n’esquivait pas la jeune femme. Et à
présent, elle avait presque tué ce bâtard, ce qui l’empêchait de retourner à Munrick. Son agresseur la
supprimerait sûrement s’il reposait un jour les yeux sur elle.
Tandis qu’elles s’engageaient dans un coude de la route, l’odeur âcre de la fumée de tourbe
provenant du village se fit plus prononcée. Une faible lueur de flammes filtrait à travers les fissures
des volets de quelques masures.
— Merci, mon Dieu ! J’ai les pieds pratiquement gelés, s’exclama la servante.
— Nous ne pouvons pas rester ici ce soir, murmura sa maîtresse, malgré les gouttelettes de pluie
erratiques qui éclaboussaient le tartan lui couvrant la tête. C’est le premier endroit où Nolan et les
gardes viendront nous chercher. Les habitants du bourg nous livreront à eux sans le moindre scrupule.
— Où devons-nous donc aller ? questionna la domestique d’une voix paniquée. Il commence à
pleuvoir.
— J’en suis bien consciente.
Il aurait été difficile de passer à côté de l’eau glaciale que crachait le ciel et balayait le vent. Elles
auraient en effet bientôt besoin d’un abri.
— Sur le chemin, reprit-elle, j’ai remarqué une fermette abandonnée au sud du village.
Elle ne savait pas vraiment pour quel motif elle l’avait repérée, à part le fait qu’elle semblait
désertée et triste, placée sur un si joli site à environ cent yards de la route.
— Je l’ai aperçue aussi. La moitié du chaume était partie !
— Eh oui, mais elle pourrait nous servir de refuge ce soir. Nous y ferions un feu au centre, à même
le sol.
— Si nous parvenons à trouver des herbes sèches à brûler, modéra la bonne d’un ton sceptique.
Isobel tapota la poche dans son arisaid 1 qui retombait par-dessus ses hanches, lui donnant l’air
plus enveloppée de quelques pouces qu’elle ne l’était réellement.
— Et que pensez-vous que j’aie là ? Des bourrelets de graisse ?
Beitris l’observa de haut en bas en sourcillant.
— Vous portez du pain dans votre tenue, et j’ai cinq briques de tourbe dans la mienne, poursuivit la
jeune veuve.
— Pour de vrai, milady ? Comme vous êtes rusée.
Sa maîtresse ébaucha un bref sourire.
— J’ai emporté tout ce que je pouvais. Il nous faudra des denrées à échanger contre l’hébergement
la nuit, et pour la nourriture.
Elle garderait son argent pour le transport en galère.
— Peut-être que nous mangerons et dormirons au chaud ce soir, mais qu’adviendra-t-il demain, et
après-demain ? Et le jour suivant ?
— Vous voulez survivre, Beitris ? lui demanda la fugitive, lasse des sombres pensées de sa
compagne.
— Eh, bien sûr.
— Très bien, alors, mettez-vous à réfléchir aux moyens de résoudre ce problème au lieu de vous
attendre au pire.
— J’ai vingt ans de plus que vous, mon petit, soupira la domestique. Mes vieux os me font souffrir
par ce froid.
— Dès que nous aurons fait un feu, vous vous sentirez mieux.
Elles traversèrent le village sans se faire remarquer. Il n’y avait personne dans les environs, et il
était facile de deviner pourquoi. La pluie se transformait en neige fondue. Isobel se réjouit de se
diriger vers le sud, car de petits grêlons, entraînés par le vent du nord, tambourinaient sur son dos.
Elle rattrapa sa bonne qui glissa sur une plaque de glace ou une flaque de boue.
— Ce n’est plus très loin.
Une demi-heure plus tard, elles approchèrent de la fermette abandonnée. La portion du toit exposée
au nord était encore couverte de chaume. La jeune femme passa la porte déjà ouverte en tirant Beitris
derrière elle. Elles furent instantanément protégées des rafales.
— Vous voyez ? C’est un abri très convenable.
La veuve aperçut une sombre embrasure menant à ce qui paraissait être une seconde pièce. Munie
de sa lanterne, elle s’y aventura. Ce petit espace serait plus chaud que le premier. La toiture comptait
un ou deux trous, mais l’endroit était bien plus confiné.
Le visage crispé par l’inquiétude, la bonne se posta sur le seuil.
— Nous allons dormir ici, annonça sa maîtresse d’un ton qu’elle espérait encourageant.
— Bien.
— Faisons un feu.
— Je dois d’abord me reposer.
Beitris trouva un tabouret retourné, le remit à l’endroit, et s’assit dessus.
— J’ai mal à ma hanche, ajouta-t-elle.
Une partie du chaume provenant de la portion de toit démolie avait été soufflée et formait un tas
dans un coin de la plus grande pièce. Isobel rassembla la paille et en transporta dans leur chambre
exiguë, où elle constitua un amas au milieu de la terre battue, puis posa une brique de tourbe à côté.
Ensuite, elle enfonça une tige de chaume sèche dans sa lanterne et la ressortit couronnée d’une
petite flamme qui lui permit d’embraser le tas d’herbes. Lorsque celui-ci commença à brûler et que la
tourbe dégagea de la fumée, elle se leva et lança un coup d’œil circulaire. Elles ne pouvaient utiliser
tout leur combustible le soir même. Il leur en faudrait d’autre.
Sa lampe à la main, elle fureta parmi les débris que contenait la maisonnette. Elle dénicherait
forcément là quelque chose à consumer. Ah, ah ! un vieux matelas rembourré de bruyère que l’on
avait abandonné dans un coin. Il était sûrement infesté de puces, mais au moins, il alimenterait le feu.
Elle le tira vers elle, puis en déchira le tissu élimé, libérant ainsi les plantes séchées qu’il renfermait.
Elle en jeta quelques poignées dans les flammes.
Elle découvrit également la moitié d’un seau en bois cassé. Il brûlerait aussi bien que la tourbe.
Elle empila ses trouvailles non loin de l’âtre improvisé.
— Eh bien, au moins, nous avons assez de vêtements de laine dans lesquels nous enrouler pour la
nuit, déclara-t-elle.
— Il faudra que ça convienne, je suppose.
Beitris se redressa et traversa la pièce en boitillant.
La regardant progresser avec lenteur, Isobel sourcilla, soudain submergée d’une sombre peur. Que
deviendraient-elles si sa bonne ne parvenait pas à avancer assez vite, ou à marcher sur une trop
longue distance ? Réussirait-elle à parcourir les vingt-cinq miles jusqu’à Ullapool ? Et si elles
n’étaient pas assez rapides, les gardes des MacLeod les rattraperaient-ils ?

Des bourrasques glaciales projetaient des flocons givrés dans les yeux de Dirk. Après plusieurs
jours de trajet en galère pour remonter la côte ouest, Rebbie et lui avaient débarqué à Ullapool. Avec
les vents violents, il était apparu imprudent de poursuivre plus au nord par la mer. Ils avaient alors
pris cette direction à dos de cheval.
Il leur était impossible d’avancer prestement sur le sentier étroit qui traversait la campagne
accidentée. Il leva les yeux vers les montagnes d’Assynt qui se dressaient autour d’eux, leurs
sommets rocheux dissimulés par les nuages qui les auréolaient. La neige habillait même les pentes les
plus basses d’un voile immaculé.
— Le climat est-il toujours aussi engageant ici ? cria Rebbie à quelques pieds dans son sillage.
Se retournant sur sa selle, Dirk regarda furtivement derrière lui et esquissa un sourire moqueur.
Son compagnon s’était habitué au confort des températures modérées qu’offraient les Lowlands
écossais et l’Angleterre. Des flocons couvraient ses cheveux bruns. Les naseaux de sa monture
exhalaient de petites bouffées de buée.
Bien entendu, il avait insisté pour emmener son valet, George Sweeny. Il avait voulu s’entourer de
deux domestiques, mais Dirk s’y était opposé. Il aurait été plus difficile de garantir le passage sur une
galère pour un si large groupe.
— Je pensais que vous étiez un Highlander, lança le guerrier.
— J’en suis un, en effet. Mais du Sud.
— Servez-vous de la capuche du manteau.
Les tartans et les plaids que Lachlan leur avait fournis s’étaient révélés utiles. La laine qu’il avait
remontée sur sa tête retenait l’eau de la neige qui fondait, et l’aidait à conserver la chaleur que son
corps produisait. En dessous, il portait une partie d’armure en cuir clouée de métal – on n’était
jamais trop prudent dans les Highlands –, et un tartan à ceinture qui recouvrait ses hauts-de-chausses.
Rebbie s’habillait en général comme un Lowlander. Mais à présent, ils avaient tous deux enfilé
plusieurs couches de vêtements, aussi bien des basses que des hautes terres.
Le soir les rattrapait, et la température chutait. Il leur fallait gagner Munrick Castle avant la tombée
de la nuit. Les MacKay et les MacLeod avaient toujours été alliés. Enfin, la plupart du temps. Il
espérait que le chef leur offrirait refuge pour la nuit.
On s’était assurément passé le mot dans le voisinage, nul ne devait ignorer que l’héritier de son
clan était mort depuis plusieurs années et qu’un frère cadet devait reprendre le titre. Dirk n’était pas
encore sûr de la manière dont il expliquerait sa survie.
Durant cette absence de douze printemps, il avait oublié combien le climat pouvait être à ce point
hostile dans la région d’Assynt. La patrie des MacKay, sur la côte nord, était quant à elle encore plus
rude.
Le sentier qui traversait les Highlands ne pouvait contenir les chevaux et la circulation pédestre
que sur une file. Le guerrier huma la fumée âcre de tourbe qui s’échappait des chaumières des
paysans alentour. Que n’aurait-il pas donné à ce moment précis pour être assis devant l’un de ces
feux incandescents ! Cette odeur, mélangée à l’air humide émanant du marécage non loin et aux
plantes raidies par le givre, créait une senteur qui rappelait à Dirk son enfance.
À cette époque, il avait visité ces contrées avec son père à quelques reprises, car ils étaient en
affaire avec les MacLeod. En général, l’entente était cordiale, mais la plupart des clans des
Highlands se montraient assez malins pour ne pas nourrir une confiance absolue envers leurs
semblables.
Un mouvement devant eux attira son attention. Qu’était-ce ? Pas un cerf. Il avait cru voir passer un
tartan l’espace d’un instant. La furtive vision tourna en remontant la colline et franchit de courts
buissons d’ajoncs. On se cachait derrière ce bloc de roche.
MacKay s’arrêta et fit volte-face.
— Rebbie, dit-il à voix basse. Quelqu’un rôde là-haut.
Son ami acquiesça. Ils descendirent tous deux de leurs montures et sortirent leurs épées.
— Tenez les chevaux, murmura le comte à son valet. Mais s’ils sortent pour se battre, venez nous
aider.
George hocha la tête.
— Oui, milord.
Dirk n’entendait rien par-dessus le souffle constant du vent.
— Qui va là ? cria-t-il. Je suis MacKay, et je ne fais que traverser les terres.
Pas de réponse. La canaille demeurait tapie. Peut-être étaient-ils plusieurs. S’agissait-il d’une
embuscade tendue par des bandits de grands chemins, ou des hors-la-loi aux abois ?
Agrippant son arme, Dirk se faufila sur le sentier, en s’efforçant de ne pas heurter les cailloux.
MacInnis le suivait de quelques pieds.
Les bourrasques se renforcèrent, sifflant au travers des branches d’ajoncs et lui piquant la figure.
Bien. Tous les bruits qu’ils feraient seraient donc couverts, surtout parce que son compagnon et lui se
trouvaient dans le sens des rafales par rapport à quiconque se tenait à l’affût entre les buissons et les
rochers. S’il pouvait s’approcher des inconnus par surprise, il prendrait l’avantage sur eux.
S’ils appartenaient au clan MacLeod, il devrait les assurer qu’il était lui-même un allié MacKay. Il
pria qu’aucun conflit n’ait éclaté entre les deux familles depuis son dernier passage en ces lieux. Son
oncle n’avait pas mentionné la moindre querelle dans sa missive, mais son message n’avait toutefois
abordé que l’essentiel dans des termes concis.
Chaque pas menait Dirk un peu plus près de la cachette. Il tenait son glaive prêt à servir,
pleinement conscient que deux hommes ou plus pouvaient surgir à tout moment.
Il arriva enfin à leur tanière et contourna le bloc de roche à pas de loup. Ne l’accueillirent là que
de la bruyère couverte de neige et des plantes basses.
Damnation, où étaient-ils passés ?
Il avança en rampant, descendant une pente avant de contourner un buisson. Il découvrit alors deux
formes recroquevillées et vêtues de mornes tartans, l’une se tenant droite, adossée à un énorme
rocher, l’autre accroupie.
Il se figea, tout comme les inconnus.
Une jeune femme ? Un regard sombre et féroce croisa celui du guerrier par-dessous la capuche,
mais ce visage était incontestablement féminin, ainsi que la tenue – une longue arisaid En dépit des
habits volumineux et encombrants de l’étrangère, il distinguait la finesse de ses épaules. Elle plissa
les yeux, dans une posture de défense. Il examina furtivement ses mains, qu’elle cachait en partie dans
les replis de ses jupons, mais ne manqua pas d’apercevoir l’éclat du couteau qu’elle tenait fermement
dans l’un de ses poings.
Il riva son attention sur l’autre silhouette. Elle appartenait au beau sexe également, mais était plus
vieille de quelques années.
— Que diable… ? marmonna Rebbie qui arrivait à côté de lui.
— Que faites-vous toutes les deux dehors par ce temps ? demanda Dirk en gaélique, d’un ton plus
dur qu’il ne l’avait souhaité.
Étaient-elles folles ? Le crépuscule approchait, et la neige et le vent ne feraient qu’empirer.
— Laissez-nous, répondit la jeune femme d’une voix ferme.
Il échangea un regard confus avec son ami. Ce dernier se posait sûrement la même question que lui.
Pourquoi se trouvaient-elles là, loin de tout village, de tout château et de toute ferme ?
— Il n’est pas prudent pour deux dames d’errer de la sorte. Ignorez-vous la présence de hors-la-
loi et de voleurs dans ces régions ?
Du moins, c’était le cas douze ans plus tôt, et il supposait que les choses n’avaient pas beaucoup
changé depuis lors.
— Nous ne vous importunons pas, et n’avons pas besoin de votre aide. Il nous reste peu de trajet
avant d’atteindre notre destination.
Dirk se sentait nargué et irrité par le scintillement du poignard que la plus jeune tenait. Elle avait
indubitablement peur d’eux.
Il rangea son glaive dans son fourreau.
— Et quelle serait cette destination ? Nous avons traversé le dernier bourg depuis un bon moment.
Et il s’était écoulé davantage de temps depuis leur départ du donjon où ils avaient dormi la nuit
précédente.
— Cela ne vous concerne en rien.
Ah. Elle était donc de celles qui avaient le verbe impertinent. Plus intéressant encore, elle
s’exprimait comme une aristocrate des Highlands, dans un dialecte de quelque endroit au sud de cette
région, mais assurément de l’ouest des hautes terres. Il hocha la tête.
— Eh bien, je ne puis vous laisser ici à la merci des éléments. Je vais vous emmener avec votre
compagne à Munrick Castle. Les MacLeod vous porteront secours.
— Non, répondit-elle sèchement en faisant volte-face, aidant son amie – ou sa bonne – à se mettre
debout. Laissez-nous. Nous ne sommes pas en difficulté.
— Nous ne vous voulons aucun mal, milady.
Il observa sa réaction à l’emploi de ce titre.
— Je vous remercie de nous offrir assistance, mais nous n’en avons pas besoin.
Elle ne releva pas l’appellation, elle avait donc clairement l’habitude que l’on s’adresse à elle en
ces termes. Par ailleurs, son élocution en disait long sur son statut social. Et celui-ci impliquait que
Dirk ne pouvait l’abandonner sans protection dans une tempête de neige. Elle ne serait sûrement pas
aussi résistante au climat hostile que pouvait l’être la domestique d’un fermier. Était-elle la fille en
fuite de quelque chef ?
— De quel clan êtes-vous issue ? s’enquit-il.
— Est-ce important ?
— Certes.
Il préférait toujours savoir à qui il avait affaire. Aider cette créature aurait sans aucun doute des
répercussions.
Le contour de ses lèvres et la courbe de sa mâchoire donnèrent à Dirk une impression de déjà-vu.
Même s’il voyait qu’elle avait les yeux foncés, il ne pouvait en discerner précisément la forme sous
la capuche et la barrière que formait sa frange de cheveux bruns. L’avait-il déjà croisée auparavant ?
— Êtes-vous une MacLeod ? Une MacKay ? insista-t-il.
Ces familles étaient les deux principales dans la région. Mais si elle venait d’une localité plus au
sud, comme l’indiquait son dialecte, impossible de savoir d’où elle était originaire.
— Non, répondit-elle.
Pourquoi refusait-elle de révéler au moins le nom de son clan ?
— Fuyez-vous quelqu’un ?
Elle se figea, le dévisageant de ses yeux écarquillés. C’était donc cela. À qui voulait-elle
échapper, et pour quelles raisons ?
Une brusque rafale de vent s’engouffra dans sa capuche et la repoussa en arrière, découvrant ainsi
davantage ses traits et ses longs cheveux bruns.
En effet, cette personne ne lui était pas inconnue. L’avait-il rencontrée durant son enfance ? La
sensation qu’elle lui était familière le tourmentait, assaillait les recoins de son esprit.
— Je vous ai déjà vue, déclara-t-il.
Elle rabattit brusquement son vêtement par-dessus sa tête, cachant une fois de plus la majeure
partie de sa figure.
— Non, je ne crois pas. Vous me prenez pour une autre.
Un prénom vint soudain à l’esprit du guerrier.
— Isobel ? risqua-t-il.
Elle recula de quelques pas, ses grands yeux suspicieux scrutant le visage de l’inconnu.
— Qui êtes-vous ?
Damnation, à présent, il se souvenait.
— Vous êtes Isobel MacKenzie, fille du chef de votre clan.
À la fin de son quinzième printemps, il était allé à Dornie avec son père et plusieurs membres de
son clan. Il l’avait alors rencontrée. Les autres garçons avaient tenté avec force niaiseries d’attirer
l’attention de la jeune femme. Mais elle avait fait preuve d’indifférence pour chacun d’entre eux, et
n’avait pas daigné dire plus de deux mots à Dirk lorsqu’ils avaient été officiellement présentés.
Même s’il dut admettre qu’elle était ravissante, elle se révélait bien trop jeune à l’époque pour
qu’il lui trouve le moindre attrait. De plus, sa mère et elle étaient proches de Maighread, cette
parente par alliance qui avait tenté de le tuer. Elles avaient parlé et ri pendant des heures, et il avait
appris que les deux femmes mûres étaient amies depuis leur tendre enfance. Il ne comprenait pas que
la personnalité de sa belle-mère pût contenir deux facettes si opposées, ni comment les gens
parvenaient à lui faire confiance.
Plus tard cet été-là, il avait été obligé de quitter les siens.
Si belle qu’elle pût être, Isobel, compte tenu de ses liens avec cette créature diabolique, n’était
guère plus fiable qu’une vipère.
— Qui êtes-vous ? répéta-t-elle, d’une voix plus exigeante.
— Mon nom est Dirk MacKay. Nous nous sommes rencontrés il y a fort longtemps chez vous, à
Dornie.
Elle sourcilla, scrutant de nouveau le visage du guerrier.
— Vous en souvenez-vous ? demanda-t-il, sachant que la réponse serait négative.
Mais une certaine part de lui-même espérait le contraire.
— Vous avez grandi, dit-elle.
Elle ne l’avait donc pas oublié ? Il en eut l’air abasourdi. Et même si c’était probablement idiot, il
se sentit flatté et ému. Il se soupçonna de tenir pour acquise l’idée que toutes les figures de son passé
l’avaient effacé de leur mémoire. Presque comme s’il avait réellement trouvé la mort douze ans plus
tôt, et s’était vu renaître dans la peau d’un autre en partant s’installer ailleurs sous un nom différent.
Et elle avait raison, il s’était étoffé. À quinze ans, il n’était qu’un jouvenceau grand et mince, à la
carrure beaucoup moins développée qu’à présent. Isobel avait-elle été informée du complot
maléfique de Maighread contre lui ? Avait-elle eu vent de son « trépas » ?

1 Robe écossaise. (NdT)


Chapitre 3

Isobel étudia le grand individu de large carrure qui se dressait devant elle. Il avait le regard
intimidant d’un Scandinave, surtout en sourcillant de cette façon. Qui aurait pu deviner, lorsqu’elle
était sortie de la masure avec Beitris ce matin-là, qu’elles croiseraient Dirk MacKay à la tombée de
la nuit ?
Il avait à ce moment précis la tête protégée par une capuche couverte de neige, mais elle se
rappelait qu’il arborait une chevelure blond-roux comme ses ancêtres envahisseurs… s’il était
vraiment celui qu’il prétendait. Elle se souvenait bien de lui quand il était jeune, mais pensait qu’il
avait péri depuis des années, peu de temps après qu’elle l’avait rencontré.
Comment une personne pouvait-elle changer autant ? Il avait les épaules deux fois plus larges qu’à
l’époque. Il semblait être un guerrier confirmé, elle n’en doutait pas. Il était même vêtu d’une pièce
d’armure en cuir cloutée de métal sous son manteau en laine. La garde de son épée rutilait dans le
fourreau qu’il portait sur le côté. Lorsqu’il s’était approché d’elle un peu plus tôt avec cette lame
létale dégainée, la jeune femme en avait presque suffoqué de peur. Le pommeau soigneusement poli
d’une dague ainsi que la crosse d’un pistolet dépassaient également de sa ceinture et scintillaient
dans le crépuscule approchant. Seuls les hommes riches possédaient des armes aussi
impressionnantes. Bien entendu, en tant que fils aîné de chef, il disposait certainement de tout ce dont
il avait besoin.
Bien qu’elle l’eût déjà rencontré de nombreuses années auparavant, comment pouvait-elle savoir
qu’il était toujours digne de confiance ? Peut-être était-il devenu un hors-la-loi depuis lors.
— Eh bien, puisque nous nous connaissons, racontez-moi ce que vous faites dehors par cet
effroyable temps et si loin de chez vous, lança-t-il.
Ce n’était pas une question. Il exigeait une réponse. Mais elle n’était pas encore prête à la lui
fournir.
Selon les dernières nouvelles qu’elle avait eues, les MacKay et les MacLeod étaient alliés. Et si
c’était encore le cas, elle ne pouvait lui révéler ce qu’elle avait fait à cette fripouille de Nolan qui
l’avait agressée. Dirk risquait de la ramener de force jusqu’à Munrick. Après tout, il avait prévu d’y
dormir cette nuit-là.
Même s’il avait rangé son arme, Isobel n’était pas encore disposée à faire de même. Elle avait les
doigts presque figés sur la poignée en os de sa dague.
Elle observa furtivement sa bonne avant de se concentrer de nouveau sur le guerrier.
— Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela. Nous sommes rompues au climat des Highlands.
Même dans la lumière décroissante du jour, les yeux pâles de MacKay la transpercèrent. Ils étaient
bleu clair, mais dénués de douceur. Seuls des termes tels que « pénétrant » et « incisif » pouvaient
qualifier son regard… y compris lorsque l’homme souriait. Oui, elle se rappelait parfaitement qu’un
jour, il lui avait souri et lui avait adressé quelques mots, mais cela remontait à des lustres. Jadis, sa
timidité l’avait empêchée de formuler la moindre réponse. La jeune femme avait été à la fois captivée
et impressionnée par l’œil aiguisé qu’il portait sur elle. Il dégageait par ailleurs une attitude
défensive. Chaque fois qu’elle l’avait furtivement étudié dans la grande salle de Teasairg Castle, la
demeure familiale de son clan, il avait jaugé en silence tous ceux qui l’entouraient d’un air intelligent,
mais méfiant. Il l’examinait maintenant de la même façon.
— Le climat ne s’améliore pas, et je souhaiterais arriver à Munrick Castle avant le crépuscule,
maugréa Dirk. Les MacLeod nous proposeront assurément le gîte pour la nuit. Au nom de l’hospitalité
rituelle des Highlands. Nos clans se sont toujours témoigné de l’amitié.
Par tous les saints ! La bonne d’Isobel saisit le coude de sa maîtresse, et la fit sursauter. La
dernière chose qu’elle pouvait décider était de retourner là-bas. Mais comment éviter cela – et se
débarrasser de MacKay – sans éveiller les soupçons ?
Il sourcilla plus intensément.
— Dès que je prononce le nom de MacLeod ou de Munrick Castle, vous semblez désireuse de
vous enfuir. Qu’avez-vous omis de me révéler ? questionna-t-il sans ménagement.
— Nous ne pouvons aller là-bas. C’est au nord d’ici. Et nous nous dirigeons vers le sud.
Il plissa les yeux et l’observa un moment.
— Vous en venez, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-il d’un ton calme, presque compréhensif, auquel la
fugitive ne s’était pas attendue.
La plupart des hommes qu’elle connaissait perdaient patience lorsqu’elle n’exécutait pas leurs
exigences ou ne leur disait pas ce qu’ils souhaitaient entendre.
Même si elle n’était pas certaine de pouvoir lui faire confiance, la voix rugueuse et l’œil vif du
guerrier l’y incitèrent. Elle acquiesça, priant qu’il ne la force pas à retourner là-bas.
— Que s’est-il passé ? s’enquit-il.
Elle secoua la tête. Elle ne se lancerait dans ce récit pour rien au monde. Elle ignorait quels
rapports cet individu pouvait avoir avec les MacLeod.
— Il est préférable que je n’en parle pas.
Il soupira, puis leva le regard vers les nuages bas et les flocons qu’ils déversaient.
— Nous devons nous mettre à l’abri, lady Isobel. Le crépuscule va bientôt s’abattre sur nous. La
neige tombe de plus en plus et le vent se lève. Je n’ai pas le temps de vous ramener jusqu’à Dornie.
J’ai reçu une missive. Mon père est malade et mourant. Je dois me rendre en hâte à Durness.
Elle sentit l’angoisse lui nouer l’estomac en se remémorant les derniers jours de son propre père
trois ans auparavant.
— Oh. Je suis désolée d’apprendre cette nouvelle. Je ne vous retiendrai donc pas.
Elle esquissa une révérence qui eût été plus élégante si ses jambes n’avaient été aussi raides et
aussi endolories d’avoir tant marché et d’avoir gravi les collines.
Il haussa un sourcil, son regard rusé se posant sur la main endommagée et douloureuse qu’elle
tenait – elle s’en apercevait à présent – près de sa poitrine dans une position protectrice. Elle la
baissa pour la dissimuler de nouveau dans ses jupons.
— Êtes-vous blessée ? demanda-t-il.
— Non.
Dieux du ciel, il ne devait pas découvrir ce qui lui était arrivé. Et si Nolan MacLeod comptait
parmi ses amis ? Ils avaient presque le même âge.
— Pourquoi pensez-vous cela ? l’interrogea-t-elle.
Il fit un pas vers elle. Elle bondit impulsivement en arrière et leva la dague.
— Ne vous approchez pas de moi.
Il s’immobilisa et tendit lentement le bras.
— Milady, vous savez fort bien que je ne vous ferais jamais aucun mal. Posez cette arme et
laissez-moi examiner votre main.
Il s’exprimait d’une façon qu’elle trouvait encore trop exigeante à son goût.
Elle secoua la tête en signe de dénégation, toujours méfiante vis-à-vis de lui. Sa bonne s’agrippa à
son bras, et elles reculèrent doucement.
Il prit une profonde inspiration.
— Je ne vais pas vous laisser mourir ici dans cette tempête de neige, gronda-t-il.
— Et nous n’allons pas à Munrick avec vous.
Elle s’efforça de ne pas laisser sa voix chevroter.
Même s’il était assez fort pour la lancer par-dessus son épaule et la transporter comme un sac de
farine s’il l’avait voulu, elle ne céderait pas. En outre, il avait du renfort. Son ami aux yeux sombres
qui se tenait à ses côtés était aussi large de carrure, et presque aussi grand que lui.
— Eh bien, soit, nous irons ailleurs, annonça-t-il d’un ton plus aimable, mais guère moins
contrarié.
— Où ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas pour l’instant, mais nous trouverons un endroit. Venez.
Elle jeta de nouveau un coup d’œil à l’homme qui accompagnait MacKay. Il était lui aussi
l’incarnation du redoutable guerrier, portant de hautes bottes en cuir de belle qualité, des hauts-de-
chausses marron, un tartan et un manteau de laine. Étant donné la richesse émanant de sa tenue – une
curieuse association de Highlands et Lowlands –, il était peut-être chef, ou membre de la noblesse.
Comptait-il parmi les alliés des MacLeod ? Les relations de ceux-ci s’étendaient très loin.
— Voici Rebbie, un ami proche, annonça Dirk. Il est également digne de confiance.
Elle hésita.
— De quel clan est-il issu ?
— MacInnis.
Elle n’avait jamais rencontré personne de ce clan, et ignorait complètement avec qui celui-ci était
en bonne entente.
— Milady, c’est un grand plaisir de vous connaître.
L’homme aux cheveux bruns esquissa une révérence appliquée comme s’ils s’étaient trouvés à
Holyrood Palace et non au milieu d’une tempête de neige dans les montagnes. Il était sûrement
propriétaire terrien, mais ne paraissait guère offensé que son compagnon l’ait présenté simplement
par son prénom.
Elle tenta avec maladresse de s’incliner devant lui, mais ses genoux manquèrent de fléchir.
Honteuse de se montrer si faible, elle redressa ses jambes. Il ne leur restait plus de pain depuis le
déjeuner, et elle sentait la faim la tirailler plus qu’à l’accoutumée, surtout en cheminant ainsi dans le
froid.
Elle se crispa lorsqu’un autre individu apparut derrière Rebbie. Combien étaient-ils à voyager
avec eux ?
— Voici mon valet, George, déclara MacInnis.
Isobel fit un signe de tête, puis désigna sa domestique.
— Et voici ma bonne, Beitris.
— Assez de civilités et de présentations, intervint brusquement Dirk. Avez-vous envie de mourir
ici ?
— Non, répondit-elle, d’une voix qu’elle espérait aussi cassante.
Elle n’appréciait pas plus que lui de se trouver dans ces bourrasques neigeuses. Mais elle ne
voulait pas davantage rendre son dernier souffle entre les griffes de Nolan MacLeod ou quiconque du
même clan.
MacKay lui fit signe d’approcher.
— Vous pouvez monter sur mon cheval. Nous n’irons pas à Munrick. Avez-vous faim ?
— Milady, chuchota la servante. Il vous faut manger.
— Vous aussi. Vous avez de la nourriture en réserve ? demanda-t-elle à Dirk.
— Oui.
Elle rengaina sa dague dans le fourreau dissimulé dans la poche suspendue à sa ceinture.
Agrippées l’une à l’autre, les deux femmes avancèrent en glissant sur le sol mouillé.
— Je vais chercher les bêtes, dit George.
MacKay acquiesça et offrit son bras à Isobel. Soulagée que sa main valide soit la plus près de lui,
elle saisit donc le coude imposant du guerrier. Même à travers les couches de vêtements, ses muscles
fermes et bandés étaient visibles.
Elle dérapa de nouveau.
— Attention, murmura-t-il en l’aidant à reprendre l’équilibre.
— Oui.
Beitris s’accrocha à l’autre coude de sa maîtresse, ballottant d’un côté puis de l’autre, ses
chaussures de cuir manifestement moins adhérentes encore que celles de la lady.
— Je parie que vous avez les pieds presque gelés, lança Dirk.
— Ils n’en sont pas très loin.
Elle s’étonna de l’inquiétude qu’il manifestait. La plupart des hommes ne prêtaient assurément
aucune attention à l’état de ses orteils.
— À quand remonte votre dernier repas ? s’enquit-il.
— Quelques heures, mais je ne meurs pas de faim.
La simple idée d’une collation fit bruyamment gargouiller son estomac, infirmant ainsi ses propos.
Il était toutefois vrai qu’elle n’aurait pas refusé de manger.
Le sourcil arqué, il baissa les yeux sur elle.
— Vous avez entamé une longue traversée pédestre en emportant peu de victuailles ?
— Nous avons épuisé ce que nous avions.
La petite miche en tranches que Beitris avait dérobée dans la cuisine n’avait pas duré aussi
longtemps qu’elles l’avaient espéré.
— Et quand êtes-vous parties de Munrick ?
— Hier soir.
Il hocha la tête.
— J’ai de la nourriture dans mon sac.
Lorsque George et Rebbie eurent avancé les montures – deux larges destriers, et un poney des
Highlands de plus petite taille –, Dirk lâcha Isobel pour fouiller dans ses sacoches. Il tendit à
chacune des femmes un pain bannock.
— Je vous remercie, dit Isobel avant de mordre dans la galette d’avoine plate.
Rien ne lui avait jamais semblé meilleur que ce goût de riche farine frite dans du beurre. Il la
regarda se sustenter en plissant le front. Gênée de déployer la voracité d’un sanglier affamé, elle se
refréna et prit de délicates bouchées. Même si elle ignorait pourquoi elle aurait dû se soucier de ce
qu’il pensait de ses manières.
Quand elle eut terminé, il offrit un second pain à chacune d’elles.
— Cela va-t-il vous aider à tenir un peu le temps que nous soyons arrivés à notre lieu
d’hébergement ?
Elle acquiesça, ne sachant vraiment pas de quel endroit il parlait. Peut-être s’agissait-il de la
même chaumière délabrée où elles avaient dormi la nuit précédente.
Lorsque leurs secondes rations ne furent plus qu’un souvenir et qu’elles se sentirent rassasiées,
Dirk reprit :
— Bon. Prêtes à grimper ?
— Je suppose, répondit-elle, consciente qu’elle n’irait pas bien loin dans ses bottes sans tomber.
Et encore une fois, merci pour la nourriture.
— Je vous en prie. Si vous avez soif, vous devrez manger de la neige jusqu’à ce que nous ayons
atteint un ruisseau.
— Eh, nous avons déjà eu notre content d’eau glaciale.
Il s’approcha d’elle et la souleva pour l’installer sur la selle. Elle fut déséquilibrée un instant
d’être portée dans les airs avec une telle rapidité. Elle s’empara des rênes et ajusta sa position.
— Maîtresse, dit George à Beitris. Vous pouvez monter mon poney si vous le souhaitez.
— Vous recevrez une prime pour votre générosité, mon brave, lui annonça MacInnis.
Le jeune homme sourit.
— Ce n’est pas nécessaire, milord.
Ah, ah ! ce Rebbie était donc un noble. Pourquoi ne l’avaient-ils pas présenté en tant que tel ? Que
cachaient-ils ?
— Tenez-vous à la selle, conseilla Dirk à Isobel.
Elle hocha la tête et agrippa le cuir de sa main valide. Elle couvrit celle qui était blessée de son
arisaid. Elle lui semblait presque gelée, mais l’air glacial avait d’une certaine façon atténué la
douleur.
Dirk mena le cheval à pied sur le sentier neigeux.
— Je ne comptais pas prendre votre monture, déclara-t-elle, levant la voix pour être audible par-
dessus la rafale de vent.
— Ce n’est pas le cas, cria-t-il en retour.
Elle l’observa de dos : un guerrier imposant et redoutable. Certes, elle ne l’avait pas reconnu au
départ, tant il avait foncièrement changé, mais elle se rappelait à présent avec précision ce qu’elle
avait ressenti la première fois qu’elle avait regardé dans ses yeux bleus, si féroces et intenses. Il
avait même paru ennuyé à ce moment-là.
À quinze ans, il l’avait intriguée – effrayée, aussi. Désormais, puisqu’il déployait la puissance
d’un homme, il était encore plus intimidant. Mais elle ne pensait pas qu’il lui veuille du mal. Il était
clair que cet homme n’avait pas l’âme aussi glaciale que son expression, ou il aurait laissé la fugitive
mourir de froid dans la neige.
— Avez-vous des suggestions quant aux lieux où nous pourrions passer la nuit, au sud de
Munrick ? demanda-t-il.
— Il y a une hutte de fermier abandonnée.
Il se retourna, et l’observa en sourcillant.
— Vous plaisantez.
Elle secoua la tête. Était-il surpris qu’une lady, fille et sœur de chefs, puisse abaisser ses
exigences à ce point ? Peut-être se figurait-il, comme beaucoup d’autres, qu’elle n’était qu’une dame
gâtée qui céderait à un accès de colère si elle ne couchait pas dans la plus élégante des pensions.
— Est-ce l’endroit où vous avez dormi hier soir ? s’enquit-il.
Elle ne voulait pas qu’il en sache davantage la concernant, mais chaque fois qu’elle ouvrait la
bouche, elle révélait une autre information dont il pourrait se servir contre elle. De plus, il était rusé
et astucieux. Même si elle ne lui dévoilait pas tout, il déduirait probablement le reste.
Toutefois, il leur fallait trouver refuge pour la nuit. En dehors de Munrick Castle ou d’une
chaumière dans le village, ils n’auraient nulle part où loger. Elle ne pouvait montrer son visage dans
le bourg. Les MacLeod avaient certainement visité toutes les maisons à l’heure qu’il était, et les
habitants seraient plus que ravis de la livrer au frère du lord. Le crime de celui-ci importait peu ;
Isobel était l’étrangère.
— La hutte n’était pas si terrible. Nous avons fait un feu dans la plus petite pièce, qui était
davantage confinée et nous abritait mieux du vent.
— Ah. Si elle était si confortable, pourquoi cette masure n’est-elle pas occupée ?
— Eh bien, il y a ce léger problème de toit, dont il manque la moitié.
— Pourquoi ne suis-je pas surpris ? marmonna-t-il. Et combien de temps nous faut-il pour
retourner là-bas ?
— Je ne sais pas vraiment. Nous sommes parties tôt ce matin.
Mais elles s’étaient également perdues avant l’aube et avaient cheminé dans la mauvaise direction
durant un long moment. Dès qu’elle avait pris conscience qu’elles voyageaient vers l’est au lieu du
sud, elles s’étaient vues contraintes de revenir sur leurs pas. Par ailleurs, elles avançaient lentement,
compte tenu des problèmes de genoux et de hanche dont souffrait Beitris.
MacKay menait sa bête agile en haut d’un col passant entre de gigantesques montagnes de granit.
La neige tombait à plus gros flocons, et le vent faisait vaciller les marcheurs avec une force toujours
plus cinglante. Lorsqu’ils furent descendus de l’autre côté, Dirk marqua une pause.
— Nous pouvons progresser plus vite en montant tous à cheval, cria-t-il à George dans son sillage.
Pensez-vous pouvoir vous installer derrière moi, sur mes couvertures ?
Elle acquiesça, décontenancée l’espace d’un instant d’imaginer cet homme assis entre ses cuisses.
Elle n’avait d’autre choix que voyager à califourchon si elle ne voulait pas tomber. Mais il s’agissait
de l’animal de MacKay, et ce dernier se montrait généreux en le mettant à la disposition de la jeune
femme. S’appliquant à ne pas endommager davantage sa main, elle se glissa prestement sur le rouleau
moelleux de couvertures en laine attaché à l’arrière de la selle.
— Si vous pouviez vous reculer d’un pouce, je grimperais sans risquer de vous donner un coup de
pied, lui dit-il.
Lorsqu’elle se fut exécutée, il lança sa jambe et se hissa gracieusement sur le siège de cuir.
Dès que les deux domestiques eurent procédé de même, ils avancèrent tous à meilleure allure sur
le sol plus plat. Le cheval trottant ballottait Isobel, mais de sa main valide, elle se tenait à l’épaule
solide comme le roc de Dirk.
Elle fut saisie d’un instant de panique à la seule pensée de repartir vers le nord et de se rapprocher
du clan de Nolan, mais en vérité, Beitris et elle-même avaient besoin d’aide. Elle n’avait pas la
moindre idée de l’endroit où elles auraient dormi si MacKay et ses compagnons ne s’étaient pas
retrouvés sur leur route.
— Vous êtes ami avec les MacLeod, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-elle.
Il haussa une puissante épaule avant de la faire retomber.
— Nos clans sont alliés aux dernières nouvelles que j’en ai eues, mais je ne suis pas revenu dans
les environs depuis plusieurs années.
Peu après, elle se détendit légèrement. S’il n’entretenait pas de relations étroites avec le chef et
son frère, peut-être ne l’obligerait-il pas à retourner dans cet épouvantable château.
— Les MacKenzie et les MacLeod sont-ils désormais en bonne entente ? s’enquit-il.
— Je suppose.
Cela faisait partie du contrat de mariage ; des échanges de terres, ainsi que la paix. Mais elle
ignorait les problèmes que sa fuite engendrerait. Dès que son frère Cyrus aurait pris connaissance de
son agression, il serait furieux. Elle le supplierait de ne pas riposter. Cette affaire ne valait pas d’y
perdre la vie.
Elle pria également pour qu’il ne la force pas à repartir là-bas. Il se souciait de son sort, mais ne
nourrissait pas une compassion ni une indulgence égales à celles de leur père. Il voulait qu’elle
mûrisse et prenne ses responsabilités, ce qui signifiait épouser le laird qu’il désignerait, quel qu’il
fût.
Le vent soufflait de plus en plus violemment autour d’eux. Dirk se tourna.
— Avez-vous assez chaud ?
— Oui.
Installé si près d’elle, il la protégeait presque complètement des rafales venues du nord. Elle se
demanda comment elle se sentirait, blottie contre lui sous le manteau en toison de laine. Bien au
chaud grâce à la température confortable que le guerrier dégageait – elle en était certaine. Cette
pensée suffit à éveiller des picotements en elle. Elle n’avait pas joui d’un tel bien-être depuis fort
longtemps. Il ne lui était jamais arrivé de se pelotonner auprès d’un homme pour sa chaleur, ni de
trouver cette perspective aussi séduisante qu’à cet instant précis avec Dirk.
Juste avant que la tombée de la nuit n’accapare les dernières lueurs du jour, la hutte leur apparut.
— La chaumière abandonnée est là, annonça-t-elle en la pointant du doigt.
— Ah. Je vois à présent pourquoi elle est inhabitée, répondit sèchement MacKay.
Il était vrai que le toit se trouvait en piteux état, mais la jeune veuve éprouvait à présent une
curieuse affection pour la vieille construction.
— Elle nous a fourni un abri décent pour la nuit, et personne ne savait que nous étions là.
— Vous vous cachiez, donc ?
Un frisson d’alerte la parcourut.
— Pour ainsi dire, rétorqua-t-elle avec précaution. Nous ne souhaitions pas attirer l’attention de
hors-la-loi.
Ou de quiconque connaissant les MacLeod.

Nolan massa doucement du bout des doigts l’énorme bosse que cette chienne de MacKenzie lui
avait infligée sur la tête. La nuit précédente, il s’était réveillé dans une mare gluante de son propre
sang. Maudite créature !
Heureusement, il avait réussi à quitter la chambre de celle-ci avant que qui que ce soit ne le
découvre assommé. La dernière chose dont il avait besoin était que son frère ou son irritante et
envahissante épouse soupçonnent les motifs de sa présence dans cette pièce. Isobel MacKenzie était
un morceau bien appétissant dans lequel il aurait volontiers enfoncé ses crocs. Par ailleurs, elle se
croyait supérieure à tous les autres, y compris lui. Il voulait lui montrer que rien ne justifiait chez elle
cette suffisance. Certes, elle était comtesse, mais uniquement parce qu’elle avait épousé un vieux
noble décrépit.
Les domestiques ayant découvert le sang dans les appartements de la veuve supputèrent qu’il
s’agissait du sien, et qu’elle avait disparu dans de mystérieuses circonstances. Ils avaient donné
l’alarme et les gardes s’étaient lancés à sa recherche. Personne ne l’avait trouvée pour l’instant.
Certains pensaient qu’elle était sortie en titubant et avait fini par se noyer dans le lac. D’autres
auraient parié leur dernière bouteille de scotch qu’un inconnu s’était introduit, l’avait frappée sur la
tête puis enlevée, étant donné sa beauté.
Où était-elle passée ? Elle avait dû s’enfuir au cours de la nuit.
Nolan avait fait croire qu’il avait trop bu de whisky la veille avant de perdre conscience dans la
chambre vide de son aîné.
Après avoir repris ses esprits et avoir nettoyé le sang dans ses cheveux, il avait envoyé d’autres
membres de son clan retrouver la jeune femme et la bonne de celle-ci. Personne au village ne les
avait vues cette nuit-là ni le lendemain matin. Comment avaient-elles pu simplement s’évaporer ?
Quelle importance ? Une tempête de neige et un vent glacial s’étaient levés peu après. Il espérait
que cette petite sorcière succomberait au froid. Elle ne méritait que cela après l’avoir laissé pour
mort.
Il n’avait jamais vu une fille se défendre comme elle l’avait fait. Son épouse ne s’y risquerait
assurément pas, ou il la frapperait jusqu’à ce qu’elle s’effondre. Mais cette Isobel se prenait pour une
reine. Elle croyait avoir le droit de faire tout ce qu’elle voulait. Manifestement, son père et son frère
ne l’avaient jamais disciplinée.
Si elle reparaissait en ces lieux, elle lui causerait toutes sortes de problèmes. Elle raconterait peut-
être à Torrin qu’il avait essayé de la violer. Non que celui-ci la croie.
Toutefois, il ne se réjouirait guère de la disparition de sa promise. Que ferait-il ? Et quand serait-il
de retour ?
Le lendemain, Nolan enverrait l’un des hommes du clan à Lairg, pour informer leur chef des
événements. S’il ne procédait pas ainsi, son attitude éveillerait les soupçons.
Il n’allait certainement pas braver une tempête pour la retrouver. Et la fugitive ne se montrerait
jamais plus dans ce château, sauf si son frère la forçait à y retourner.
Le jeune MacLeod se contenterait de jouer au cadet serviable et inquiet. Et s’ils mettaient un jour
la main sur cette sale traîtresse, il se vengerait.
Chapitre 4

Arrivé à la chaumière dont la neige avait recouvert le toit délabré, Dirk bondit au sol. Il ne
parvenait pas à croire qu’Isobel et sa bonne avaient dormi là la nuit précédente. Si tout cela était
vrai, elle avait dû vouloir se cacher à tout prix de quelqu’un. Dans quel genre d’ennuis s’était-elle
enlisée à Munrick ?
La masure en pierre semblait menaçante dans le crépuscule, avec son entrée plongée dans
l’obscurité, et sa couverture de chaume à demi affaissée ou envolée. Elle offrirait une faible
protection contre la tempête et le vent qui soufflait en rafales latérales, piquant la figure et les yeux du
guerrier.
Il se retourna, prit la jeune dame par sa taille étroite et l’aida à descendre. Elle se sentait si fragile
et si petite entre ses mains ; elle mesurait en effet presque un pied de moins que lui. Une couche de
flocons s’étalait sur le tartan en laine qu’elle avait sur la tête.
— Comment allez-vous ? s’enquit-il.
— Bien. Mais j’ai hâte de me mettre un peu au chaud, répondit-elle dans un frisson.
— Certes, lança-t-il avant de porter son attention vers Rebbie, qui avait quitté sa monture et se
tenait non loin d’eux. Milady me dit qu’elle est restée ici la nuit dernière. Nous pouvons rentrer les
chevaux avec nous à l’abri du vent.
Par chance, l’embrasure paraissait assez large et assez haute pour laisser passer leurs bêtes.
MacInnis acquiesça, même s’il n’avait pas l’air spécialement enthousiaste vis-à-vis de la masure.
À la vérité, ils avaient séjourné dans des logements pires que celui-ci quand ils avaient combattu en
France, dormant parfois sans toit au-dessus de leurs têtes. Mais il ne faisait pas aussi froid qu’à cet
instant.
— Je vais d’abord inspecter les lieux pour m’assurer qu’ils sont déserts, annonça Dirk.
George apporta l’une des lanternes et aida le guerrier à explorer la masure à deux pièces.
Constatant qu’elle était vide et qu’il ne se dissimulait rien derrière elle à part des buissons, ils
rejoignirent le reste du groupe.
Dirk offrit son bras à Isobel pour lui épargner de glisser sur la neige.
À travers les couches de lin et de laine, la main de la veuve posée au creux de son coude lui
sembla menue et légère, presque comme si elle eût craint de le toucher. Quelque chose en lui voulait
apaiser les inquiétudes de sa compagne. Mais au-delà de l’aider à trouver un refuge, il ne souhaitait
rien avoir à faire d’autre avec elle, étant donné la proximité de cette femme avec sa belle-mère.
Quelque problème qu’elle se fût attiré à Munrick, cela ne faisait qu’amplifier la menace qui
l’entourait.
MacKay sentait – non sans une certaine irritation – que son corps indiscipliné se trouvait en haute
alerte en présence de la fugitive… parce qu’elle appartenait au beau sexe. C’était la seule raison.
Elle se révélait même plus jolie que dans leur jeunesse, et déployait des courbes indubitablement
plus généreuses. Se la figurer chevauchant à califourchon derrière lui fit surgir des pensées
libidineuses dans son esprit… Des pensées qui n’avaient pas leur place en ces circonstances. Sa
beauté importait peu, il ne s’engagerait dans aucune sorte de relation avec cette créature.
Ils pénétrèrent tous les cinq dans la misérable hutte. Isobel se munit de sa lanterne et franchit
l’entrée.
— Nous nous sommes aperçues que cette petite pièce était beaucoup plus chaude.
Tout le monde la suivit.
— Elle est en effet mieux protégée, convint Dirk.
— Nous avons brûlé presque tout le petit bois hier soir. Mais il me reste deux briques de tourbe.
Il hocha la tête.
— Il nous en faudra peut-être davantage. La nuit sera longue et le vent est glacial.
— Y a-t-il un village non loin d’ici ? s’enquit Rebbie.
La veuve écarquilla les yeux, hésitante.
— Euh, oui. Au nord, juste après le tournant. Mais il n’y a pas d’auberge.
— N’en soyez pas contrariée, milady. Avec une aussi splendide pension que celle-ci, pourquoi
voudrais-je dormir dans une hostellerie ? plaisanta MacInnis en clignant de l’œil, avant de se tourner
vers son valet. George, j’ai besoin que vous alliez au bourg acheter de la tourbe sèche, de l’avoine
pour les bêtes, et du pain frais si vous en trouvez.
Il fit tomber quelques pièces d’argent dans la main du jeune homme.
— Oui, milord.
Le serviteur esquissa une furtive révérence et se dirigea vers la porte.
— Ne dites pas un mot au sujet de ces dames, ajouta Dirk, espérant calmer les angoisses d’Isobel.
Et assurez-vous que personne ne vous suive au retour. Si l’on vous le demande, vous travaillez pour
les MacKay.
Le domestique acquiesça et se retira en hâte.
— Maintenant, George travaille pour vous. Pfff, me voilà abasourdi, déclara le comte.
Rien ne lui plaisait davantage que de décontenancer les autres, surtout ses amis. Et à présent que
Lachlan n’était plus dans les parages, Rebbie infligeait ses taquineries au guerrier.
Ce dernier lui adressa un air narquois.
— Je vous aiderai à le payer lorsque nous aurons atteint Durness. Il nous a été d’un grand secours
à vous et moi pour prendre soin des chevaux et faire des courses.
— Insensé. Nous sommes engagés ensemble dans cette palpitante aventure.
MacInnis se frotta les mains et souffla dessus.
Isobel ébaucha un sourire ténu, son regard allant et venant entre les deux hommes. Mais elle
conservait sa main dans une position protectrice. Dirk devait découvrir de quoi elle souffrait, et tout
ce qui lui était arrivé. Pourquoi ne lui faisait-elle pas assez confiance pour le lui révéler ? Il
détesterait avoir à lui soutirer des informations. Par ailleurs, il n’avait jamais très bien su comment
s’y prendre avec les femmes. À dire vrai, il était trop direct pour les manipuler par le charme,
comme Rebbie et Lachlan.
— Vous disiez avoir de la tourbe ? demanda-t-il à la fugitive.
— Oui.
Elle sortit les deux légères briques d’herbe sèche de son arisaid.
— C’était malin de votre part de penser à emporter cela.
Il les récupéra, et entreprit de constituer un petit tas de paille et de tourbe au centre de la pièce, à
l’endroit où Isobel avait elle-même fait un feu la veille.
Après avoir enflammé les combustibles, il explora la partie principale de la hutte, rassemblant
davantage de chaume sec. Il ne restait presque rien d’autre.
— Je vais faire entrer les montures, annonça MacInnis en contournant son ami pour s’aventurer
dans la tempête de neige.
MacKay acquiesça d’un signe de tête, puis retourna dans la plus petite pièce où il empila ses
trouvailles à côté du foyer improvisé. La jeune lady se rapprocha timidement de la flambée, les bras
croisés sur sa poitrine.
— Avez-vous froid ? s’enquit-il.
— Pas trop.
Il jeta un coup d’œil à l’embrasure ouverte qui laissait le vent gelé s’engouffrer à l’intérieur. Ils
auraient bien du mal à réchauffer ce refuge sans pouvoir en obturer l’entrée. L’une des épaisses
couvertures en laine de Dirk servirait peut-être à empêcher la majeure partie de l’air de s’infiltrer.
Rebbie avait fait pénétrer son cheval dans la grande pièce. MacKay retira sa selle et son
équipement de couchage contenant le plaid qu’il utiliserait comme cloison de fortune. De retour dans
la petite chambre où se trouvaient les deux femmes, il combla à l’aide du tissu les fissures entre les
pierres situées au-dessus de l’encadrement de la porte. Il enfonça deux cailloux pour maintenir la
couverture fermement en place.
— Voilà. Cela devrait nous aider à avoir un peu plus chaud.
— Quelle brillante idée, déclara Isobel d’un ton enjoué. Je regrette que nous n’ayons pas disposé
d’un épais rideau comme celui-ci la nuit dernière.
Il hocha la tête, agacé à l’idée qu’elle ait presque gelé durant son sommeil. Il était regrettable qu’il
ne se soit pas trouvé dans les environs à ce moment-là pour l’aider.
Il se rappelait la jeune fille hautaine et gâtée qu’elle était douze ans plus tôt, et la façon dont elle
avait méprisé son clan. Mais les habits qu’elle portait à présent n’étaient plus aussi somptueux et
élégants qu’à l’époque. Son arisaid était criblée de trous de mite. Affrontait-elle une période
difficile ? Ou sa tenue faisait-elle partie d’un déguisement destiné à dissimuler ses nobles origines ?
Il devait lui poser de nombreuses questions, et espérait qu’elle baisserait suffisamment sa garde pour
y répondre avec honnêteté.
— Milady, votre main est-elle blessée ?
Elle regarda par terre.
— Je ne vous ferai aucun mal, ajouta-t-il. Mais il vous faut me dire la vérité si je dois vous porter
secours.
— Oui, elle est endommagée, avoua-t-elle doucement.
Il s’approcha, et tendit le bras vers elle.
Qu’avait-il l’intention de faire ? La jeune veuve le dévisagea avec méfiance. Puis elle mit sa main
valide dans celle du guerrier.
— Laissez-moi examiner l’autre, mademoiselle, dit-il d’une voix profonde et lénifiante. Je dois
connaître la nature de votre plaie.
Même si Beitris se reposait de leur éprouvant voyage, recroquevillée dans un coin, Isobel eut
presque l’impression d’être seule avec Dirk. L’intimité imprégnant l’atmosphère était étrangement
palpitante.
Il baissa la capuche couverte de neige de son manteau, révélant ainsi ses longs cheveux roux dans
la lueur du feu. La première fois qu’elle l’avait vu, elle s’était demandé si la couleur incendiaire de
sa crinière reflétait son tempérament. Même s’il était déjà grand pour son âge à quinze ans, il arborait
à présent une carrure autrement plus imposante, avec des épaules d’une largeur impressionnante. Il
était mince autrefois, voire maigre. Désormais, il avait les bras gorgés de muscles, comme le reste de
son corps, sans aucun doute. Elle avait entendu une rumeur qui le prétendait mort dans un accident,
mais cette histoire n’était à l’évidence pas plus véridique que les autres fables colportées dans la
région.
— Je ne vous ferai pas souffrir volontairement. Me croyez-vous ?
Son regard bleu pâle la cloua sur place.
— Oui, répondit-elle en s’efforçant de stabiliser sa voix.
Elle vit dans ses yeux plissés une intelligence mêlée de ruse. Elle craignait qu’il ne décèle le
moindre mensonge qu’elle tenterait de raconter. Elle priait seulement qu’il ne révèle pas son identité
aux MacLeod. Puisqu’il avait précisé au domestique de ne pas évoquer la présence des deux femmes,
il était vraisemblablement digne de confiance. Rebbie et lui semblaient honorables.
— Laissez-moi voir, proposa-t-il en remuant les doigts.
Elle céda, et plaça sa main blessée dans la large paume de Dirk. En l’examinant, il la serra un peu
trop fort, provoquant ainsi une vive douleur. Isobel prit une inspiration chuintante dans un brusque
mouvement de recul.
— Pardonnez-moi, dit-il en desserrant sa prise sans la lâcher. Qu’avez-vous fait pour que votre
main soit dans cet état ?
Elle se mordit la lèvre, son esprit repassant en boucle le souvenir du bâtard qui l’accostait. Elle
n’avait jamais imaginé devoir un jour se défendre d’un imposant guerrier ; elle s’y serait mieux
préparée, dans ce cas.
Dirk fit doucement glisser le bout de son pouce et de son index le long du majeur de la jeune
femme.
— Il est gonflé. Oh, il est cassé, non ? Comment est-ce arrivé ?
Il sourcilla, l’air troublé.
Elle se sentait trop épuisée pour inventer un récit convaincant. Mais dévoiler la vérité au sujet de
Nolan engendrerait simplement davantage de questions.
Dirk riva les yeux sur le profil de la fugitive, et son expression inquiète céda la place à un regard
noir. Il l’incita à tourner sa figure vers la lanterne en la prenant par le menton.
— C’est un sacré bleu que vous avez là, lady Isobel. Qui vous a frappée ? demanda-t-il fermement.
Elle secoua la tête. Ils n’avaient pas encore quitté le territoire des MacLeod. Ils n’étaient même
pas encore passés devant le château en revenant sur leurs pas.
— Êtes-vous en danger ? s’enquit-il dans un chuchotement en se rapprochant d’elle.
Elle acquiesça à contrecœur, priant de pouvoir se fier à lui.
— À cause de… ?
— Vous auriez dû me laisser où vous m’avez trouvée. Maintenant, vous êtes impliqué dans mes
ennuis.
Le dernier de ses souhaits était que l’on s’en prenne à lui parce qu’il l’avait aidée.
— C’est absurde, gronda-t-il. Je n’abandonnerais jamais une femme là-dehors, qu’il s’agisse ou
non d’une dame. Savez-vous que votre père me ferait noyer et écarteler si je ne vous avais pas
secourue ?
— J’en doute. Il est mort il y a trois ans.
Même si cet événement était lointain, elle avait la gorge nouée par une profonde et douloureuse
peine dès qu’elle pensait au vieil homme.
MacKay fronça les sourcils.
— Je suis désolé de l’apprendre. Toutes mes condoléances.
Il réduisit son intonation à un murmure rocailleux. Elle eut réellement l’impression qu’il
comprenait son émoi.
— Je vous remercie. Et je suis navrée de savoir que votre père est souffrant. Je ralentis votre
voyage.
— Non. Nous dormirons quelques heures avant de poursuivre notre route vers Dunnakeil.
Elle se rappelait le nom du château de son clan, mais ne s’y était jamais rendue. Elle ne souhaitait
pas non plus continuer à voyager plus au nord pour l’instant. Elle avait plutôt besoin de retourner à
Dornie, dans la demeure qui l’avait vue grandir… et abritait désormais le foyer de son frère. Il serait
furieux d’entendre que Nolan MacLeod l’avait attaquée et amenée à s’enfuir. Il comprendrait
assurément qu’elle ne pouvait pas rester là-bas. Cyrus, de cinq ans son aîné, était un rude combattant
doublé d’un chef exigeant qui revendiquait l’obéissance. Mais il protégeait les siens.
— Nous devons nous occuper de votre doigt, déclara-t-il en lui lâchant la main. Quand a-t-il été
cassé ?
— Hier soir.
Il esquissa un bref hochement de tête.
— J’ai remis en place des os fracturés par le passé. Mais ils étaient tous bien plus gros que votre
majeur.
Elle tint sa main près de sa poitrine dans un geste défensif, imaginant la souffrance qu’il aurait à lui
infliger pour effectuer cette manœuvre. Mais elle savait qu’il faudrait en passer par là si elle voulait
un doigt de nouveau droit. Sa bonne avait fait une tentative la nuit précédente, mais s’était révélée
incapable de poursuivre devant les cris de souffrance d’Isobel. À vrai dire, la jeune veuve avait peu
dormi en raison de sa blessure.
Dirk se dirigea vers l’embrasure de la porte.
— Vous reste-t-il du whisky ? demanda-t-il à Rebbie dans l’autre pièce.
— Certes.
MacKay revint et tendit à la fugitive une coûteuse flasque en argent.
Elle secoua la tête.
— Je n’aime pas cela.
— C’est pour la douleur. Votre doigt est enflé, et sera plus difficile à soigner qu’il ne l’aurait été
juste après avoir été cassé. Pourquoi votre domestique ne s’en est-elle pas aussitôt occupée ?
— Elle a essayé, mais n’y connaît rien dans ce domaine. Son travail est de servir une lady.
— J’aurai besoin d’une attelle pour maintenir l’os en place une fois que je l’aurai redressé.
Pendant que j’en fabrique une, vous avalez ce whisky. Faites-moi confiance, cela vous aidera à
endurer la douleur.
Il se tourna vers la bonne et ajouta :
— Faites en sorte qu’elle le boive.
La servante acquiesça et se leva pour exécuter son ordre tandis qu’il sortait. Comme il était aisé de
détourner l’allégeance de cette vieille femme quand on avait un beau visage et une voix autoritaire.
— Je n’ai pas besoin que vous me le versiez au fond de la gorge, Beitris. Je suis parfaitement en
mesure d’ingurgiter de l’alcool.
Même si, pour elle, le goût de ce spiritueux était le plus intolérable de tous, y compris lorsqu’il
était dilué avec de l’eau. Elle préférait largement le vin chaud.
— Vous feriez mieux d’écouter ce bon monsieur. Il sait de quoi il parle. Vous ne pouvez vous
figurer à quel point vous allez souffrir quand il va remettre votre os droit.
Isobel ressentit une soudaine épouvante qui manqua de l’étourdir.
— Je vous remercie pour ces paroles rassurantes. Vous savez vraiment comment apaiser
quelqu’un, déclara sèchement sa maîtresse, avant de prendre une première et fougueuse gorgée.
Elle sentit le whisky effectuer un trajet brûlant de sa bouche à son estomac, puis suffoqua. Peut-être
cela lui réchaufferait-il également le sang.
Si elle en consommait trop, impossible de dire ce qu’elle finirait par faire ou révéler. Elle ne
supportait pas les alcools forts.
Dirk sortit de la hutte, muni de la lanterne et suivi de son compagnon.
Il plissa les yeux pour affronter la neige tourbillonnante, puis cria à MacInnis :
— Aidez-moi à trouver deux bouts de branche, petits, mais assez solides pour improviser une
attelle.
Une chose était certaine : le bois était rare dans ces parages. MacKay repéra un pied d’ajoncs et
d’autres buissons près d’un mince ruisseau, et se dirigea vers eux.
Son ami le rejoignit et marcha à son rythme, puis tira sur la capuche en laine par-dessus sa tête.
— La connaissez-vous bien ?
— Ni plus ni moins que je ne le souhaite. Sa mère était la meilleure amie de ma belle-mère.
— Cette même femme qui a tenté de vous faire tuer ?
— Eh oui, la seule et unique.
— Cela ne veut pas dire qu’Isobel est proche d’elle.
— Certes, mais je ne lui fais absolument pas confiance.
Il s’inquiétait de sa sécurité et voulait savoir qui lui avait fait du mal, mais cela ne signifiait en
rien qu’il l’estimait fiable.
— Mais vous devez admettre qu’elle est ravissante.
Le large sourire tout en dents de Rebbie était visible, même dans la faible lueur de la lanterne qui
se reflétait dans la couche de neige au sol.
Dirk renâcla, parcouru d’un sentiment d’irritation. Son compagnon était-il attiré par la fugitive ?
Bien entendu. Et en général, il attrapait toujours dans ses filets les créatures qu’il désirait. Il ferait
mieux de ne pas toucher à celle-là.
— Voyons, insista Rebbie d’un ton traînant. Elle est adorable. Sans mentir.
— J’ai des yeux, rétorqua sèchement le guerrier. Mais la beauté n’égale pas l’honneur ni la
bienveillance.
— Vous estimez qu’elle ne possède aucune de ces deux qualités ? l’interrogea MacInnis comme
s’il souhaitait réellement connaître la vérité.
MacKay leva les yeux au ciel.
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais elle est proche de Maighread Gordon, la fille du démon.
— Votre belle-mère ?
— Évidemment !
— Je ne me souvenais pas de son nom, grommela le comte. Vous êtes plus maussade qu’à
l’accoutumée, pire qu’une demoiselle avant ses menstrues. Y a-t-il un rapport avec Isobel ?
— Non ! Regardez-nous, répondit Dirk en déployant ses bras. En quête de bouts de bois dans la
neige balayée par le vent. Il fait noir comme en pleine nuit. Mon père est sur son lit de mort. Nous
avons encore deux jours de trajet devant nous, et sommes accompagnés de deux femmes qui fuient les
MacLeod pour une raison inconnue. Pourquoi serais-je donc de mauvaise humeur ?
— D’accord. Vous en avez le droit… cette fois. Je suis désolé pour la maladie de votre père.
Quant au reste, nous avons connu plus dramatique. Nous pourrions être affamés, blessés ou trempés
jusqu’aux os sans un pouce de laine ni le moindre abri, comme cela nous est arrivé en France.
— Inutile de me le rappeler. Tenez cela.
Il tendit la lanterne à son ami. Au bord d’un petit bosquet, il sortit son sgian dubh 2 et chercha une
brindille assez épaisse pour pouvoir la fendre en deux.
— En ce qui concerne la présence de ces dames, cela n’a rien d’une épreuve, fit remarquer
MacInnis. Vous n’allez sûrement pas me contredire, étant donné la façon dont Isobel était plaquée
contre votre dos durant plusieurs heures ce soir.
Dirk grinça des dents, car… damnation… Rebbie avait raison. Il avait apprécié qu’elle chevauche
derrière lui, et cela n’avait rien à voir avec la chaleur qu’elle lui procurait. Il avait senti sa propre
température monter également à d’autres endroits. Des parties de son corps auxquelles il refusait de
songer à ce moment précis.
Il s’accroupit, et coupa une branchette à la base du buisson, puis se redressa pour la trancher dans
le sens de la longueur.
— Isobel doit avoir… combien… vingt-cinq ans à présent ? questionna MacInnis. N’est-elle pas
mariée ?
— Comment diable le saurais-je ? répliqua MacKay en sourcillant. Je ne vais pas demander aux
ladies ce genre de renseignements.
— Vous devriez. Quelque mari furieux, peut-être même un lord ou un chef, pourrait se lancer à nos
trousses.
Un profond malaise assiégea l’instinct de Dirk, tandis qu’il commençait à deviner la situation.
— Il pourrait s’agir de celui qui l’a frappée et lui a cassé le doigt.
— Possible.
Un mélange de colère et de suspicion vrilla les entrailles du guerrier.
— Je l’ai questionnée sur l’individu qui l’avait blessée, et elle a refusé de me révéler son identité.
Elle arrive de Munrick et craint d’y retourner. Nous avons toujours été en bons termes avec les
MacLeod et si l’un d’eux lui a fait du mal, elle a peur que je sois de leur côté.
À présent, tout cela paraissait sensé.
— Elle n’ignore donc pas que vos deux clans sont alliés.
— Non. Son père le savait. C’est bien connu dans les environs.
Damnation ! Avait-elle épousé l’un des fils du chef MacLeod, Torrin ou Nolan ? Il n’appréciait ni
l’un ni l’autre – tous deux aussi arrogants que des rois. Il le découvrirait dès que l’occasion se
présenterait.
Il fendit l’épaisse brindille avec sa lame aiguisée, puis retira l’écorce et les échardes de chaque
moitié, en prêtant une attention particulière à la surface intérieure. Elle devrait être lisse au contact
du doigt endommagé. Isobel avait sûrement la peau sensible et délicate.
— Elle est assurée qu’aucun éclat ne dépassera de ces bouts de bois, lança MacInnis. Quel galant
homme vous faites.
D’habitude, les taquineries de son compagnon ne dérangeaient pas MacKay, mais à cet instant,
elles irritaient ses nerfs à vif. Il ne savait pourquoi, il mesurait seulement que MacInnis avait raison.
Il pensait trop au bien-être de leur compagne, à sa vulnérabilité, à sa réconfortante chaleur quand elle
se pressait contre lui… Sans compter la manière dont elle lui avait agrippé l’épaule ou le manteau
pour garder l’équilibre. Même s’il avait couché avec nombre de femmes, aucune d’entre elles n’avait
dépendu de lui pour sa sécurité ni pour sa protection.
Il refusait d’en faire une obsession. Il se posait d’autres questions bien plus importantes, comme…
Qui lui avait cassé le doigt ? Et pourquoi ?
La dernière chose qu’il souhaitait était de devoir se battre pour la défendre, mais, par tous les
saints, il s’y résoudrait s’il le fallait. Le seul problème était que si les MacLeod attaquaient, ils
seraient plusieurs dizaines et les domineraient en nombre. Les trois hommes devraient faire preuve de
malice et se creuser l’esprit lorsqu’ils traverseraient le territoire de ce clan, plutôt que déployer
leurs talents à l’épée.
Ses réflexions dérivèrent de nouveau vers Isobel, avec son doigt abîmé et tordu dans le mauvais
sens. Maudit soit celui qui lui avait infligé cela !
— Elle aura mal pendant que je lui remettrai son os en place, soyez-en certain. Vous aurez peut-
être à la tenir.
— Avec plaisir, répondit Rebbie en souriant.
— Ce ne sera pas l’occasion d’en tirer avantage, gronda Dirk. Elle va beaucoup souffrir.
Son ami reprit son sérieux, et l’observa de près.
— Vous la tenez, et je m’occupe du doigt, proposa-t-il.
— Vous l’avez déjà fait ?
— Bien sûr. Vous rappelez-vous la fois où j’ai redressé le vôtre ?
— Non. Vous êtes fou. Quand vous imaginez-vous que cela s’est passé ?
— Vous aviez trop bu pour vous en souvenir. Je pense que vous aviez descendu une pinte de
whisky. Peut-être deux.
— Je me rappelle m’en être fracturé un, parmi d’autres blessures plus fâcheuses. Mais je croyais
que Lachlan était celui qui l’avait remis en place.
— Eh non, c’est moi qui ai procédé aux soins miraculeux cette fois-là.
— Alors je vous en remercie. Mais les doigts des ladies sont plus délicats que les miens.
— J’ose l’espérer, vu que vous avez plutôt des pattes d’ours.
Dirk renâcla, heureux que la nature l’ait gracieusement doté de larges et puissantes mains. Elles lui
avaient bien servi au combat, et les filles ne se plaignaient pas de leur taille.
— Rebbie, en vérité, êtes-vous certain de pouvoir le faire sans blesser Isobel davantage ?
— Oui, je le jure.
MacKay songea à menacer sa vie s’il faisait mal à la jeune femme, mais cela ne ferait qu’attiser
ses railleries. Par ailleurs, redresser l’os la ferait sans doute souffrir ; rien ne pourrait empêcher
cela, à part l’alcool.
Ils traversèrent la neige d’un pas lourd en direction de la masure et entrèrent. Les chevaux
mastiquaient bruyamment de l’avoine dans la pièce principale. Dans la plus petite, George et Beitris
étaient accroupis près du feu et réchauffaient des bannocks. La tête posée sur ses bras croisés, Isobel
était assise sur le côté, contre le mur.
— Avez-vous rencontré le moindre problème au village ? demanda MacInnis à son valet.
— Non. J’ai fait ce que vous m’aviez dit tous les deux. J’ai répondu que je travaillais pour les
MacKay quand on m’a posé des questions. On s’est montré moins méfiant après cela, et l’on m’a
vendu les provisions.
Dirk regarda la fugitive, qui semblait dormir.
— A-t-elle bu le whisky ? s’enquit-il auprès de la bonne, avant de se rappeler qu’ils auraient
besoin d’une ficelle pour lier l’attelle au doigt.
À l’aide de son couteau tranchant, il découpa une bande de tissu de son tartan.
— Oui, monsieur.
— Tout ? s’étonna le comte, effaré.
— Non. Environ la moitié.
Il opina du chef.
— Aidez-moi à la tenir pendant que nous lui redressons son os, ordonna Dirk à la servante, avant
de s’agenouiller auprès de la jeune femme. Lady Isobel, êtes-vous consciente ?
Levant la tête, elle lui adressa un sourire rêveur, ses yeux marron n’évoquant que pure séduction.
Ses lèvres étaient pulpeuses et engageantes. Par tous les saints ! Elle était magnifique. Il sentit son
cœur battre la chamade, et de violentes palpitations animer sa gorge, ainsi que d’autres endroits bien
plus bas. Seul le spiritueux donnait à la veuve cette expression amoureuse, mais celle-ci déclencha
chez le guerrier la plus indécente des envies.
Elle est probablement mariée, abruti.
— Votre bonne et moi vous aiderons à rester tranquille pendant que Rebbie, dont l’expérience est
considérable, remettra votre os en place. Il m’a même soigné un doigt que je m’étais cassé il y a
quelques années, et comme vous le constatez, aujourd’hui il est rétabli.
Il montra brièvement son index, puis fit signe à MacInnis d’avancer.
Il s’installa d’un côté de la veuve, et la domestique de l’autre.
— Tenez ce bras-là, Beitris, et je me chargerai de celui avec la blessure. Vous devez demeurer
parfaitement immobile, milady.
— Vais-je avoir mal ? demanda-t-elle sans articuler.
— Peut-être un peu, mais je suis sûr que vous serez assez forte pour surmonter la douleur.
Il lui tint le bras et tendit la main endommagée à son ami.
— Maintenant, appliquez-vous.
— Je ferai tout mon possible pour être délicat.
— Vous n’auriez pas deviné qu’il était noble, n’est-ce pas ? lança MacKay pour détourner
l’attention de la lady.
— Il l’est… vraiment ?
— Oui. Comte de Rebbinglen.
— Je me doutais qu’il était… un genre d’lord.
Les mots se mêlaient les uns aux autres, comme si sa langue avait refusé de les prononcer
séparément.
— Il a une bague en or, et…
Tandis qu’elle se concentrait sur un autre sujet, MacInnis lui prit son doigt enflé, redressa l’os et le
replaça dans l’alignement en quelques secondes.
Isobel cria brièvement et remua, mais Dirk lui tenait fermement le bras.
— Non, vous devez rester tranquille. Ou vous ne ferez que vous blesser davantage.
Rebbie enroula la fine bande de tissu autour des bâtons et la fixa.
— Aïe, aïe, aïe !
Elle ferma vigoureusement les yeux. MacKay eut presque le cœur brisé de voir des larmes s’en
échapper.
— Désolé, jeune fille.
— Vous prétendiez que ce serait peu douloureux, lui rappela-t-elle en levant vers lui un regard
embué et empli de colère.
— Vous avez attendu trop longtemps avant de vous faire remettre le doigt en place.
— Cela ira bientôt mieux, marmonna-t-elle d’une voix qui se rapprochait d’un murmure.
Elle se blottit sous le manteau de Dirk et tourna le visage contre le tartan qui couvrait son torse. Il
ne put empêcher son bras de se retrouver autour de l’épaule de sa compagne. Il voulait l’attirer plus
près de lui et la réconforter, tenter de lui arracher sa souffrance. Plus encore, il mourait d’envie de la
prendre dans son giron et de la consoler ainsi jusqu’à ce qu’elle cesse de pleurer. Il détestait voir sa
figure ainsi ruisseler.
— La pièce tourne, chuchota-t-elle en agrippant le vêtement de son sauveur avec sa main valide.
— C’est le whisky.
— Je n’en bois jamais pur. Papa ne me laissait pas en consommer sans le couper d’eau.
MacKay hocha la tête.
— Mais vous en avez besoin à présent. L’alcool va engourdir la douleur et vous aider à dormir.
— Voilà, c’est terminé, annonça MacInnis. J’estime qu’il sera guéri d’ici à un mois.
Elle ramena sa main vers elle, et examina son doigt dans l’attelle.
— Merci, monsieur… milord.
— « Rebbie » suffira.
Il se leva et esquissa une courte révérence.
— Vous avez besoin de manger, milady, affirma Beitris qui se mit debout et se dirigea vers le feu.
— Je n’ai pas faim.
Isobel ne s’écarta pas de Dirk, et celui-ci n’était guère désireux de la pousser d’où elle se trouvait.
— Dites-moi qui vous a fait mal, chuchota-t-il afin de ne pas attirer l’attention des autres.
— Je ne préfère pas.
— Était-ce un MacLeod ?
Elle se mordit la lèvre.
Envahi par un mauvais pressentiment, il s’obligea à s’éloigner d’elle, puis l’aida à s’appuyer
contre le mur.
— Êtes-vous mariée à un membre de ce clan ?
Elle leva furtivement les yeux vers lui d’un air coupable. La dénégation et l’effroi que MacKay y
aperçut le transpercèrent.
— Non, murmura-t-elle.
— Ne me mentez pas, répondit-il d’un ton qu’il n’avait pas voulu si dur.
— Je ne suis l’épouse de personne, insista-t-elle fermement. Je suis promise à leur chef.
Damnation ! Cela revenait à être mariée. Il aurait dû s’en douter. Quelle importance cela avait-il ?
Il ne pourrait jamais lui faire confiance de toute façon, si belle fût-elle.
— Et votre fiancé, est-ce lui qui vous a cassé le doigt ? s’enquit-il.
— Non, c’est son grossier cadet.
— Nolan ?
Elle l’observa, le regard brillant d’épouvante.
— Vous le connaissez ?
— Je l’ai rencontré une fois, il y a de nombreuses années. C’est un porc.
Et il mourait d’impatience d’enrouler ses mains autour de la gorge de ce bâtard. En vérité, tout
individu capable de s’en prendre à une femme n’était pas un homme.
— Je ne retournerai pas là-bas. Et je n’épouserai jamais un MacLeod. Aucun d’entre eux, précisa-
t-elle d’un ton irrévocable.
Dirk se réjouissait qu’elle en soit arrivée à cette décision, mais il devait rester un contrat de
fiançailles quelque part, la liant à Torrin. Le rompre ne serait pas sans conséquence. Cyrus devrait
peut-être payer une somme considérable à ce clan.
Le guerrier tendit la flasque de whisky à sa compagne.
— Buvez ceci, puis allongez-vous pour dormir. Cela vous soulagera.
Elle tourna la tête.
— Je déteste cet ignoble liquide.
— Isobel, faites ce que je vous dis, murmura-t-il. Cela va vous aider.
Elle émit un long soupir.
— Très bien.
Elle prit une autre gorgée de spiritueux en grimaçant, puis s’étendit sur la couverture et s’en
enveloppa.
— J’espère que cela ne me fera pas parler pendant mon sommeil.
— C’est peu probable. Pourquoi votre fiancé a-t-il laissé son frère vous faire du mal ?
— Il est parti pour Lairg, afin de rencontrer un autre chef. Il ne sait rien de cette affaire.
— Pour quelle raison son cadet vous a-t-il brutalisée ?
Elle garda le silence un long moment.
— Je ne puis vous le dévoiler, mais je crains que s’il remet la main sur moi, il ne se permette bien
plus que de me casser un doigt.
— Sale chien, marmonna-t-il.
Pourquoi refusait-elle de lui révéler pourquoi Nolan l’avait agressée ? S’était-elle battue avec
lui ? En l’absence de son aîné, avait-il tenté d’abuser d’elle ? Isobel était largement plus jolie que la
plupart des autres filles, et tournait assurément la tête de nombreux hommes. Pour certains, « non »
n’était pas une réponse. Leurs désirs charnels passaient outre à leur bon sens, même si la créature
qu’ils convoitaient appartenait à un frère.
— Quand MacLeod doit-il rentrer ? demanda Dirk.
Elle respirait avec profondeur et régularité, et ne répondit pas. Il l’observa encore un moment,
rageant devant la contusion qui entachait l’ivoire de sa joue veloutée. Une voix intérieure lui hurlait
de chercher à venger une insulte et une blessure telles.
Il s’efforça de détourner les yeux. Beitris ronflait légèrement, pas très loin de sa maîtresse. Il était
temps pour lui aussi d’essayer de dormir.
Il se leva et alla s’asseoir sur un tabouret à côté du feu.
— Il y a du pain et du fromage si vous en voulez, lança Rebbie, allongé non loin.
S’apercevant qu’il était affamé, MacKay dévora la nourriture. Il regrettait que la fugitive n’ait rien
avalé de solide avant de s’endormir, mais elle avait au moins mangé les deux bannocks un peu plus
tôt.
— Où est George ?
— Il se charge du premier tour de garde, répondit le comte.
Dirk déroula sa couverture, au moment même où le valet entrait en trottant dans la petite chambre.
— Des gens arrivent, deux ou trois cavaliers, annonça-t-il.

2 Petit couteau faisant partie de la tenue traditionnelle écossaise. (NdT)


Chapitre 5

Qui diable pouvait bien se trouver aux alentours de la hutte, et pourquoi ?


— Damnation, marmonna Dirk.
Il enfila son manteau de laine et se munit de son glaive. Rebbie l’imita. Les cavaliers qui se
rapprochaient devaient être des MacLeod. Ou peut-être étaient-ce des villageois ayant trouvé George
suspect, et qui l’avaient suivi jusque-là. Même si la neige et le vent avaient dû recouvrir ses traces à
présent. Ou alors, ayant senti la fumée de leur feu, ils l’avaient suivie.
— Oh, Seigneur.
Beitris se redressa brusquement en position assise sur sa couverture, mais Isobel ne se réveilla
pas.
— Veillez sur elle, ordonna Dirk. Restez toutes les deux ici.
La bonne acquiesça, les yeux écarquillés.
— Oui, monsieur.
Il rengaina sa lame et sa dague de Highlander afin de ne pas paraître trop agressif, puis suivit
George et Rebbie au-dehors dans la tempête. Si les visiteurs n’étaient pas des villageois, ces
derniers avaient donc probablement alerté les MacLeod à Munrick que des étrangers se trouvaient
dans les environs. Mieux valait qu’il ne s’agisse pas de Nolan, ou MacKay risquait de ne pas pouvoir
refréner sa furieuse envie de se battre. Surtout si ce bâtard devenait insolent et tentait de pénétrer de
force dans la chaumière. Dans tous les cas, Dirk ne le laisserait jamais s’approcher de sa protégée.
Les deux hommes, dont l’un tenait une torche, descendirent de cheval à quelques yards de là.
Plissant ses yeux irrités par les rafales de neige, il essaya de les identifier. Ils étaient vêtus de tartans,
de hauts-de-chausses et de manteaux en toison de laine. Le second individu sortit son épée de son
fourreau.
— Par tous les saints, marmonna le guerrier en dégainant la sienne.
MacInnis fit de même, puis posa la lanterne. On ne savait jamais à quel moment le sang allait
jaillir.
— Qui êtes-vous et que faites-vous sur les terres MacLeod ? lança l’un des cavaliers en gaélique.
Vous vous trouvez en violation de propriété.
— Je suis un MacKay, je retourne au château de Dunnakeil, à Durness. Nous avions simplement
besoin d’un endroit où rester cette nuit, à l’abri de ce temps.
L’un des visiteurs, portant un haubert en cuir clouté de métal par-dessus ses épaisseurs de tissu
écossais, approcha sa torche, en examinant Dirk. Assurément, ils relevaient sa ressemblance avec
nombre de MacKay. Eux-mêmes, avec leurs longs cheveux bruns et leurs silhouettes minces et
dégingandées, avaient un air de famille avec les MacLeod.
— Et lui, qui est-ce ? interrogea l’individu en esquissant un signe de tête vers Rebbie.
— Mon ami, Robert MacInnis. Mon clan et le vôtre ont toujours été alliés, rappela-t-il aux
inconnus qui, vu l’aspect de leur tenue, étaient des hommes d’armes.
— En effet. Pourquoi n’avez-vous pas demandé l’hébergement à Munrick ?
— Nous l’aurions fait volontiers, mais il était tard, et la tempête devenait de plus en plus violente.
Nous avons vu cette chaumière et décidé de nous en servir, expliqua Dirk, haussant les épaules en
espérant qu’ils croyaient son mensonge. Nous quitterons les lieux pour nous remettre en route vers
Durness demain matin.
— Auriez-vous croisé une lady et sa bonne sur votre chemin ?
— Non. Pourquoi ? s’enquit-il sans la moindre hésitation.
Il sentit les poils de sa nuque se hérisser.
— La future épouse du chef s’est enfuie dans la tempête. Elle est un peu idiote, je pense.
Le soldat cracha par terre.
— Pourquoi diable ferait-elle cela ? demanda MacKay, affectant la surprise, alors qu’en réalité, il
avait envie de le frapper à coups de ceinturon pour avoir insulté Isobel.
— Nous l’ignorons, répondit l’individu dont le regard dériva vers la porte de la hutte.
Dirk se raidit. Ce bâtard ferait mieux de ne pas même envisager cette idée.
— Qui voyage avec vous ?
— Mes domestiques, dit Rebbie.
— Vous ne verrez donc aucun inconvénient à ce que nous allions fouiller la masure pour chercher
la dame qui a disparu.
Il s’avança.
Tendu de tout son être, le guerrier se plaça devant la porte pour en bloquer le passage.
— Non. Je ne ferais pas cela si j’étais vous.
— Et pourquoi pas ?
Le membre du clan MacLeod s’arrêta, son visage se crispant dangereusement, son épée au poing,
prête à servir.
— Son valet est très souffrant, répondit-il, espérant que cette canaille avalait ses absurdités.
La plupart des gens étaient terrifiés par la maladie, car elle évoquait en général la mort.
— Nous ne savons pas ce qu’il a, poursuivit-il. Il tousse du sang. C’est peut-être contagieux.
L’homme plissa les yeux.
— Aucun de vous deux n’a encore attrapé son mal. Si vous ne nous laissez pas explorer les lieux,
vous feriez aussi bien de vous diriger vers le sud, car vous ne passerez pas Munrick.
Un puissant raclement de gorge résonna à l’intérieur de la masure.
— Ça va aller, cria George d’une voix faible et rauque. Cela ne me dérange pas qu’ils viennent
chercher ici.
Il retomba dans un nouvel accès de toux.
Pourquoi diable le valet tenait-il de tels propos ?
— Vous l’avez entendu. Poussez-vous, MacKay, exigea le soldat, dont émana une forte odeur de
whisky poussée par une rafale de vent glacial.
S’il était presque ivre, il manquerait de réflexes. Il aurait peut-être aussi du mal à reconnaître
Isobel.
Dirk jeta un coup d’œil à Rebbie, qui acquiesça et riva un regard redoutable sur l’un des
individus, signifiant qu’il s’occuperait du second garde si nécessaire.
Le guerrier ne voulait pas être obligé de tuer un MacLeod, mais si ces hommes découvraient
l’identité de leur compagne, il y serait peut-être contraint.
Il s’écarta pour laisser entrer les visiteurs dans la hutte puis les suivit, MacInnis dans son sillage.
Après un bref moment de silence, George feignit une autre quinte de toux, puis gémit et se pencha en
avant pour cracher au sol, les bras plaqués sur l’estomac pour faire bonne mesure.
— Restez où vous êtes, l’avertit l’un des inconnus en l’observant avec dégoût.
Tenant la lanterne en l’air, les deux individus examinèrent les chevaux, puis remarquèrent
l’embrasure qui menait vers la petite pièce. Ils s’y dirigèrent et repoussèrent la couverture en laine
sur le côté pour entrer. Dirk retint son souffle, car ce n’était plus qu’une question de secondes avant
qu’ils ne trouvent Isobel et sa bonne. Sa main se serra sur la garde de son glaive. Il protégerait la
jeune femme à tout prix, même si cela voulait dire tuer deux MacLeod.
Il pénétra dans la chambre après eux. Ses yeux scrutèrent la pénombre de l’endroit enfumé tandis
que les soldats déplaçaient leur lanterne ici et là. Où étaient-elles ? Il ne les voyait nulle part à
proximité des sacs de couchage ni du minuscule feu qui se consumait. Ni dans les coins.
Que diable… ?
— Il n’y a personne d’autre ici, déclara l’un des gardes. Je croyais que d’après lui, ses
domestiques voyageaient avec vous.
— « Son » domestique, rectifia Dirk.
— Très bien, MacKay, dit le second, l’élocution altérée par l’alcool. Nous vous rendons à votre
sommeil. Si vous voyez cette dame et sa bonne, prévenez-nous.
— Je n’y manquerai pas.
— C’est une belle fille aux yeux foncés. Elle s’appelle Isobel MacKenzie.
Le guerrier acquiesça, les épaules si tendues qu’il en avait les muscles douloureux. Où diable
était-elle ? Se cachait-elle quelque part dans cette pièce ? Il n’y avait là aucune fenêtre par laquelle
elle aurait pu ramper pour s’échapper.
— Très bien, alors, bonne soirée à vous, dit le visiteur en bâillant.
MacKay suivit les MacLeod au-dehors. L’un d’eux inclina sa flasque de whisky et en but une
longue gorgée. Puis ils se remirent en selle, avant de rebrousser chemin.
Rebbie se tenait en silence à côté de son ami tandis qu’ils regardaient la progression des soldats
dans la neige, leur torche s’éloignant de plus en plus.
— Par Satan, où sont-elles passées ? gronda doucement Dirk.
— Je l’ignore.
— Surveillerez-vous ces hommes pendant que je vais la chercher ?
— Certes.
Le guerrier retourna à grandes enjambées vers la cahute.
— Isobel ? appela-t-il en s’efforçant de garder la voix basse. Où ont-elles disparu, George ?
— Il y a une toute petite fenêtre qui donne derrière l’endroit où les chevaux sont attachés. Les
volets étaient fermés, mais je les ai poussés pour les ouvrir et j’ai aidé ces dames à sortir.
— Très malin de votre part. Cela n’a pas dû être facile pour la domestique.
Il prit la lanterne et se hâta de passer la porte et de contourner le côté de la masure de pierre pour
se rendre à l’arrière.
La jeune femme et sa servante étaient blotties là, dissimulées par un buisson d’ajoncs épineux.
— Dieux du ciel, milady, marmonna-t-il. Vous m’avez fait la peur de ma vie.
Il la releva, puis aida sa suivante. Celle-ci gémit.
— C’était la seule possibilité, déclara la jeune lady en brossant ses habits pour les débarrasser de
la neige. Après que Beitris m’a réveillée, j’ai entendu les soldats parler, et je savais qu’ils
voudraient fouiller. Je me suis souvenue de la fenêtre barricadée que j’avais remarquée la veille.
— Merci, monsieur, dit la bonne, se tenant fermement au coude de Dirk tandis qu’ils contournaient
la hutte. Je ne suis pas faite pour me tordre dans de telles positions ni me tortiller à travers d’étroites
ouvertures.
— Vous avez été toutes deux avisées de vous faufiler à l’extérieur avant qu’ils entament leur
exploration. Je ne voulais pas être contraint de tuer un MacLeod.
— Auriez-vous sincèrement fait cela pour nous ? demanda la fugitive, la voix encore un peu
troublée et hésitante à cause du whisky tandis qu’elle s’agrippait à l’autre bras du guerrier et avançait
d’un pas mal assuré à ses côtés.
— Je ne les aurais pas laissés vous ramener à Munrick.
— Vous êtes vraiment un gentleman, et un héros, s’enthousiasma-t-elle.
Damnation, peut-être n’aurait-il pas dû lui donner autant de spiritueux.
Il escorta les deux femmes dans la masure, et ressortit pour monter la garde avec George et
Rebbie. Après une demi-heure sans relever le moindre mouvement dans les parages, excepté le
fouettement de la neige, il s’était assez détendu pour rentrer et tenter de dormir un peu. MacInnis le
suivit.
Un quart d’heure plus tard, tout le monde semblait avoir trouvé le sommeil. Le comte ronflait
légèrement. Mais Dirk ne parvenait pas à fermer l’œil. Il se tourna sur son flanc, et regarda le visage
assoupi d’Isobel dans la faible lueur du feu. Comment pouvait-elle être promise à un autre ? Cette
idée l’irritait. Quelle atrocité de la savoir liée à un clan qui la maltraitait.
Il donna un coup de poing dans le manteau roulé en boule qu’il utilisait comme oreiller. Par l’enfer,
il ne voulait pas d’elle de toute façon.
Quelque chose le faisait souffrir intérieurement. Il ne comprenait pas ce dont il s’agissait. Peut-être
se languissait-il avec nostalgie de sa jeunesse perdue et de la famille qu’il avait aimée. Ou était-ce
l’inquiétude pour son père ? Si celui-ci n’était pas encore mort, ce serait bientôt le cas. Son estomac
se noua, et un regret pesant comprima sa poitrine.
La dernière fois qu’il avait essayé de faire entendre au vieil homme que sa belle-mère souhaitait sa
disparition, ce dernier avait fait la sourde oreille, ne parvenant à croire quoi que ce soit d’aussi
diabolique au sujet de la femme qu’il aimait. Néanmoins, Dirk savait que son père l’avait aimé. Et
lui-même éprouvait toujours de l’affection pour lui. Il espérait seulement être en mesure de le voir
avant que celui-ci ne rende son ultime souffle.

La seule chose dont MacKay s’aperçut à son réveil fut le coup de genou cinglant qu’on lui envoya
dans le ventre. Une attaque ? Il saisit rapidement le bras de l’assaillant qui se tortillait et plaqua
l’individu sous lui. Une femme cria. La pièce était si sombre, il ne discernait guère plus que quelques
braises mourantes et orangées à l’endroit où le feu avait brûlé un peu plus tôt.
Que diable se passait-il ? Où était son poignard ?
— Rebbie ? hurla-t-il.
Son ami était allongé non loin de lui, n’est-ce pas ?
— Oui ? répondit MacInnis d’un ton brumeux.
— Lâchez-moi ! vociféra une voix aiguë sous Dirk.
Une femme ? Il immobilisait un membre du beau sexe par terre ? Isobel.
Il la libéra en marmonnant des jurons en gaélique puis recula.
— Pourquoi m’avoir envoyé votre genou dans l’estomac ? demanda-t-il fermement.
— Je n’ai rien fait ! Je dormais. Tout ce que je sais, c’est que l’instant d’après, vous me clouez au
sol comme si vous luttiez contre un sanglier. Je vais avoir une énorme bosse sur la tête là où vous
m’avez frappée.
Une contrariété mêlée de confusion déferla en lui.
— J’étais allongé ici, et votre genou a atterri dans mes entrailles. Je ne suis pas fou, gronda-t-il.
— Je ne… suis pas folle non plus.
— Vous m’avez agressé.
Il se sentit idiot de tenir de tels propos à une fille sans défense comme elle.
Rebbie ricana et alluma la lanterne.
— Votre sac de couchage est là-bas, reprit Dirk.
À présent qu’il pouvait voir dans la lumière voilée, il pointa le doigt vers la couverture qu’elle
avait abandonnée près du mur.
— Il est clair que vous vous êtes déplacée, contrairement à moi, sauf quand j’ai voulu protéger
mes organes vitaux.
Elle se releva avec précipitation et épousseta ses vêtements, ses joues pâles visiblement
empourprées.
— Eh bien… Peut-être que j’essayais de traverser la pièce, et que vous vous trouviez sur mon
chemin. Il faisait sombre !
— Je suis sûr qu’il ne s’agissait que de cela.
Tandis que son cœur palpitant se calmait et que son corps se décrispait, il se passa une main dans
les cheveux. Pas d’assaut. Pas de bataille. Il était sans doute l’heure de se réveiller et de reprendre
la route de toute façon. L’aube poignait tard à cette période de l’année.
Il se leva et lança le manteau sur ses épaules par-dessus ses autres épaisseurs d’habits, puis sortit
et alla derrière la masure pour se soulager. En dépit de l’obscurité, le tapis de neige reflétait le faible
clair de lune, et il se réjouit de constater que les flocons givrés avaient cessé de tomber.
Une bonne chose qu’il n’ait pas reçu le coup d’Isobel un pied plus bas, ou il serait plié en deux de
douleur. Quel démon s’était emparé d’elle ?
— Que s’est-il passé ? demanda Rebbie, assouvissant lui aussi un besoin naturel quelques yards
plus loin.
— Je rêve que je suis en train de manger un lapin rôti, et l’instant qui suit, une femme m’assène
violemment son genou dans le ventre. À vous de m’expliquer.
— Alors… Peut-être souhaitait-elle simplement sortir se soulager, mais se sentait trop
embarrassée pour le dire. Elle ne pouvait pas vous voir allongé par terre, et elle a trébuché avant de
tomber.
— J’espère que c’est cela. Ma seconde hypothèse serait qu’il s’agit d’une meurtrière.
MacInnis renâcla.
— Eh bien, cela ne rendrait-il pas le cours des événements intéressant ?
Ils arrangèrent leurs vêtements.
— Elle m’a parlé de sa situation. Elle est fiancée au chef des MacLeod. En l’absence de celui-ci,
son frère cadet l’a blessée pour quelque raison. Elle a refusé de me la révéler. Nous devrons nous
montrer extrêmement prudents en passant Munrick. Ses habitants ne doivent pas voir son visage ni
découvrir qui elle est.
— Y a-t-il un moyen d’éviter cette région ?
— Non, le seul chemin qui soit sûr pour traverser ces montagnes escarpées longe le château et le
lac.

— Oh, dieux du ciel, marmonna la jeune veuve, ne parvenant à croire ce qu’elle avait fait. Blesser
Dirk ? Elle secoua la tête et Beitris, qui ajoutait à présent de la paille dans le feu, lui lança un regard
penaud. Sa bonne était censée éviter les désastres dus à son somnambulisme, aussi vite que possible
mais manifestement, elle aussi dormait.
Isobel n’avait aucun souvenir de s’être levée de sa couverture et aventurée dans la pièce. Elle
avait seulement eu conscience de Dirk l’attrapant pour la faire rouler sous son corps large et puissant,
puis la plaquer violemment sur la terre battue. La tête de la jeune lady n’avait pas cogné aussi fort
qu’elle l’avait insinué, mais son crâne était assurément resté sensible à un endroit. Ne sachant
vraiment pas où elle se trouvait, elle s’était sentie trop terrifiée pour former des mots, mais les avait
finalement lâchés. Un battement de cœur après que Dirk eut crié le nom de Rebbie, elle s’en souvint.
Apparemment, elle n’avait fait que trébucher sur lui. Elle n’avait aucune raison de l’agresser ni de le
blesser de quelque manière que ce soit. Il ne l’ignorait probablement pas.
Des réminiscences confuses de ce qui s’était déroulé un peu plus tôt lui revinrent. La douleur dans
son doigt cassé lorsque MacInnis le lui avait redressé, la façon dont elle s’était blottie contre
MacKay tandis qu’il la maintenait vigoureusement. Il était confortable… Fort, mais doux, comme un
gros ours bourru. Son corps n’était rembourré nulle part, tout en muscles tendus de guerrier. Une part
cachée et instinctive d’Isobel s’en était délectée.
Et l’avoir allongé sur elle quand il l’avait immobilisée au sol, eh bien… cela s’était révélé
effrayant au départ. Mais en y repensant… elle n’aurait souhaité se faire ainsi écraser par personne
d’autre. Elle avait toujours détesté et redouté les manières aussi agressives qu’autoritaires des
hommes, mais elle ne craignait pas Dirk. Elle trouvait envoûtantes l’assurance avec laquelle il se
déplaçait, et la fermeté mâtinée de tendresse dont il faisait preuve quand il la touchait.
Penchée en avant, elle s’aperçut que les lacets de l’une de ses bottes en cuir huilé s’étaient défaits
durant la nuit. Ébauchant un nœud, elle lutta pour les rattacher. Bon sang ! Des élancements
irradiaient dans son doigt cassé au moindre mouvement de sa main. Elle tenta toutefois de se servir
de son index pour finir la tâche, mais les ficelles de cuir raides n’y semblaient guère disposées.
Le rideau de laine se poussa rapidement sur le côté, tandis que Rebbie et MacKay pénétraient dans
la pièce. Le regard intense de ce dernier croisa immédiatement celui de sa protégée. Elle se sentit
enveloppée d’une étrange et fiévreuse chaleur. Seigneur, qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ? Il la
mettait mal à l’aise, mais en même temps, elle regrettait de ne pouvoir passer tout son temps à
l’examiner dans les moindres détails. Au lieu de cela, elle reporta son attention sur ses bottes.
— Milady, peut-être devrions-nous nous excuser, annonça la domestique en se dirigeant vers sa
maîtresse.
— Oui, dès que j’aurai noué ceci.
— Je vais vous aider, répondit sa bonne en s’agenouillant. Oh !
Elle tressaillit, se figea et agrippa son dos.
— Beitris, vous allez bien ?
Elle s’inquiétait pour sa servante et avait peur que ce trajet dans la neige ne se révèle trop
éprouvant pour la vieille femme.
— Oui, seulement le froid s’est infiltré dans mes articulations et les a raidies.
— Si vous permettez, intervint Dirk. Vous paraissez beaucoup souffrir, madame.
— Mes os ne sont plus de première jeunesse. Et je vous remercie, mon bon monsieur.
La figure d’Isobel s’enflamma comme les braises de tourbe.
— Je vais m’en occuper.
— C’est absurde, répondit-il.
Il posa un genou à ses pieds et repoussa gentiment ses mains.
— Vous ne voulez surtout pas cogner ce doigt cassé, poursuivit-il.
Il noua rapidement les lacets de cuir et se remit debout, la dominant de nouveau de toute sa hauteur.
Rondement mené. Tout ce qu’il accomplissait l’était, mais cette attitude lui servait uniquement de
façade pour dissimuler sa sollicitude.
— Merci, dit-elle.
Il esquissa une furtive révérence.
— Nous devons nous hâter. Il nous faut franchir Munrick Castle avant que le jour se lève et que la
plupart des membres du clan s’éveillent. Nous ne pouvons en aucun cas les laisser découvrir votre
identité.
Certes, mais qu’adviendrait-il si cela arrivait ?

Juste avant l’aube, ils approchèrent de la forteresse. Isobel était installée sur l’imposante monture
noire de MacKay tandis que ce dernier menait l’animal en portant la lanterne. Rebbie, George et
Beitris suivaient à dos de cheval.
L’estomac vrillé, elle regrettait d’avoir à cheminer non loin du château, mais ils ne pouvaient
procéder autrement. Les immenses montagnes de granit d’Assynt se découpaient, dressées et
menaçantes, sur le ciel bleu foncé que l’aurore imminente illuminerait. Le lac sombre et parcouru de
ridules reflétait quelques étoiles qui clignotaient à travers les nuages. Entre les sommets et l’eau se
trouvaient Munrick Castle et l’étroit passage.
Les torches aux portes de l’édifice apparaissaient au-devant, les flammes s’agitant frénétiquement
dans le vent, leur image dansant sur l’onde. Isobel avait espéré ne jamais revoir cet endroit infernal.
Elle se couvrit plus fermement la tête de sa capuche ainsi que du tartan supplémentaire que Dirk avait
fourni, priant qu’aucun MacLeod ne reconnaisse sa bonne ni elle-même. Beitris était consciente de
devoir également dissimuler son visage.
— Ne dites rien, murmura Dirk à la fugitive. Je me charge de tout.
Elle acquiesça, soulagée de pouvoir lui faire confiance.
Il les fit tous cheminer progressivement vers le château ténébreux. Ils n’y pénétreraient pas, se
remémora-t-elle.
Respire.
D’obscures silhouettes se rapprochèrent des portes. Trois gardes observaient les voyageurs. Leurs
épées luisaient dans l’éclat des torches.
— Halte-là ! Qui êtes-vous ? lança en gaélique un homme arrivant dans leur direction sur le sentier
qui partait de la forteresse.
Oh, dieux du ciel, la même sentinelle qu’elle avait vue en s’enfuyant. Si le soldat apercevait sa
figure ou l’arisaid usée qu’elle portait en quittant les lieux, il la reconnaîtrait certainement. Au
moins, il ne s’agissait pas de l’un de ceux qui avaient fouillé leur refuge la veille.
— Je suis un MacKay, annonça Dirk d’une voix autoritaire.
Il s’arrêta, et fit face au garde.
— Nous ne faisons que passer pour rejoindre les terres de mon clan, ajouta-t-il.
— Qui est-ce ? s’enquit l’individu en désignant Isobel.
Elle retint son souffle. Elle craignait de s’évanouir et de tomber de sa selle.
— Mon épouse, rétorqua le guerrier sans hésitation.
Son épouse ? Isobel s’embrasa de la tête aux pieds, malgré le froid et la peur qui la glaçaient.
Il désigna ensuite Rebbie.
— Et voici mon ami, Robert MacInnis, ainsi que nos deux domestiques.
Alors que le garde s’approchait d’elle en allant voir le comte, elle eut du mal à avaler sa salive, et
supplia le ciel qu’il ne la force pas à descendre de sa monture.
— Nous devons nous dépêcher, cria Dirk. Mon père se trouve sur son lit de mort.
Il regrettait que ce ne soit pas un mensonge de plus.
La fugitive s’échina à inspirer tandis qu’elle écoutait les pas crisser dans la neige, et les petits
cliquetis des armes et des harnais. L’un des animaux renâcla. L’air mordant et humide imprégnait ses
os.
L’épouse de Dirk ? Cette pensée ne voulait pas la quitter. Seigneur, être réellement sa femme.
Même s’il était l’homme le plus redoutable qu’elle eût jamais rencontré, l’idée de convoler avec lui
ne l’épouvantait pas autant que celle d’épouser son premier mari. Ni autant que la perspective de
s’unir au MacLeod auquel elle était à présent fiancée.
Le soldat fit demi-tour et passa de nouveau à côté d’elle.
— Très bien. Bonne route, MacKay.
Il leur fit signe de poursuivre leur chemin, et repartit vers Munrick.
Isobel poussa un profond soupir de soulagement qui la laissa tremblante, faible et gelée. Dirk
incita le cheval à avancer d’un pas vif, en jetant de furtifs coups d’œil par-dessus son épaule en
direction des sentinelles.
Même s’il aurait été largement plus agréable de rêver qu’elle était l’épouse du guerrier, mieux
valait revenir à la réalité et rester attentive. Si le père de MacKay était en effet mourant – ou mort –,
son fils éprouverait un incommensurable chagrin, tel celui qu’elle avait enduré au décès de ses
propres parents. Elle frissonna en priant que le vieillard soit encore en vie et bien portant au moment
où ils atteindraient Durness. Elle se souvenait de lui à l’époque où il était en pleine santé, un gros
ours aux cheveux châtains parsemés de gris. Elle se remémorait même son rire plus tonitruant que
tous les autres.
À quoi pouvait ressembler celui de Dirk ? Elle se rappelait à peine l’avoir vu sourire. Autrefois, il
était plutôt discret, observant tout le monde avec méfiance. Son regard aiguisé ne manquant jamais le
moindre détail. Toujours sérieux, comme il l’était à présent.
Il avait même étudié la jeune femme jusqu’à la mettre mal à l’aise, en la jaugeant de ses yeux
pâles.
Elle ignorait pourquoi il la perturbait. À l’évidence, il était digne de confiance. Il venait de la
sauver des MacLeod.
Elle devait trouver une manière de le remercier convenablement.

Isobel avait les orteils engourdis de froid lorsqu’ils arrivèrent ce soir-là dans un endroit que son
sauveur appelait « Scourie ». Ils ne s’étaient même pas arrêtés pour prendre leur déjeuner, préférant
manger durant le trajet. Le vent qui soufflait dans les cols et les vallons se révélait parfois violent.
Dès qu’ils avaient quitté les montagnes traîtresses pour la lande plate – qui n’était pas apparue
détrempée outre mesure –, Dirk était monté devant sa compagne afin de gagner du temps.
Bien que cette seule pensée la rendît honteuse, elle appréciait d’être installée derrière le guerrier
et de s’agripper à lui. Il était si indispensable, fort et protecteur, qu’il lui donnait presque le vertige.
Elle se surprit à avoir envie de sourire aux moments les plus saugrenus, lorsque rien ne justifiait son
hilarité. Son doigt la faisait souffrir et elle avait les pieds pratiquement gelés, mais quelle
importance ? L’homme devant elle la désorientait plus encore que le whisky qu’il l’avait obligée à
boire la veille.
Puisqu’il avait repoussé sa capuche dans son dos, la jeune femme contempla le somptueux lustre
de sa chevelure cuivrée, et s’aperçut qu’elle désirait la peigner de sa main valide. Mais cela n’aurait
guère été décent.
Dirk guida sa bête vers la plus large chaumière du village, s’immobilisa et descendit de selle. Il
tendit les rênes à sa passagère et leva furtivement les yeux vers elle. Le bleu de son regard semblait
différent d’une certaine façon, plus foncé. Peut-être parce que le crépuscule s’abattait sur eux, et que
le ciel se couvrait sérieusement.
— Je connaissais l’homme qui habite ici. Je reviens tout de suite.
Il se dirigea vers la porte à grandes enjambées et frappa.
Un individu à la barbe grise et fournie lui ouvrit et dévisagea son visiteur durant un moment tandis
qu’ils entamaient le dialogue.
— Dirk ? Est-ce bien vous, mon garçon ? s’étonna le villageois en riant avant de lui serrer
chaleureusement la main. Je vous croyais mort.
— C’est une longue histoire que je serai ravi de vous raconter un jour.
— Eh bien, faites entrer vos amis à l’abri du froid. Je vais demander à Mattie de préparer
quelques galettes d’avoine supplémentaires.
Il disparut à l’intérieur, et appela bruyamment la fameuse Mattie.
Lorsque le guerrier retourna l’aider à descendre de cheval, Isobel plaça soigneusement sa main
blessée sur l’épaule de son compagnon tandis qu’il la hissait à bas de sa monture.
— Son nom est Lewis MacLeod, murmura-t-il.
— Quoi ? Un MacLeod ?
Un effroi incisif la transit.
— Chut. C’est un ami proche de mon père, et comme vous pouvez le constater, il se tient à bonne
distance des autres membres du clan, mais certains d’entre eux occupent effectivement ce village.
— Il pourrait me livrer, chuchota-t-elle, essayant d’empêcher sa voix de chevroter, mais doutant
d’y parvenir réellement.
— Nous n’allons pas lui révéler votre véritable identité, l’assura-t-il.
— Quel nom vais-je emprunter ?
Il haussa les épaules.
— Que diriez-vous de Liz MacDonald ?
Elle fronça les sourcils. Comment avait-il trouvé cela ? Il avait dû y réfléchir durant des heures.
— Très bien.
Elle avait peur de lui demander s’il comptait toujours prétendre qu’elle était son épouse. Si c’était
le cas, elle n’y voyait pas d’inconvénient. Absolument aucun, même. Lorsqu’il l’avait présentée
comme sa femme un peu plus tôt, elle s’était sentie parcourue des pieds à la tête d’un petit frisson
impertinent.
Il lui fit signe de passer devant lui pendant qu’il parlait à Rebbie et George… au sujet de son faux
patronyme, sans aucun doute.
— Étant donné que cet homme est un MacLeod, vous devez m’appeler Liz MacDonald, murmura-t-
elle à Beitris.
— Ah. Bien pensé, répondit la bonne.
La porte de la chaumière s’ouvrit.
— Entrez, entrez, mes belles dames, venez vous réchauffer les orteils.
La jovialité que l’homme grisonnant déployait en les invitant chez lui semblait sincère.
Isobel sourit et pénétra à l’intérieur.
— Je vous remercie de votre hospitalité.
— Tout le plaisir est pour moi.
Même si la cheminée ne contenait que des braises rougeoyantes, il faisait bien meilleur en ces
lieux qu’au-dehors. Leur hôte ajouta de la tourbe dans le feu, puis alluma une bougie pour éclairer la
pièce sombre.
La fugitive se tenait devant le modeste foyer et se réchauffait les mains, pendant que sa domestique
occupait un fauteuil rembourré non loin d’elle. Dirk et Rebbie entrèrent et déposèrent leurs sacs de
couchage à côté de la porte.
— Merci de nous accueillir sous votre toit cette nuit, dit MacKay.
— C’est la moindre des choses. Faites comme chez vous. Je vais montrer à votre domestique où
installer les chevaux, ajouta MacLeod avant de sortir en refermant derrière lui.
Afin de ne pas garder les yeux rivés sur son sauveur, la jeune veuve balaya la pièce du regard.
Cette demeure paraissait être un petit manoir. Les sols en ardoise et les meubles usés mais de bonne
qualité révélaient que le propriétaire possédait sans doute des terres, même s’il n’était probablement
pas chef.
— Êtes-vous certain que cela ne le dérangera pas de nous héberger tous les cinq ? demanda-t-elle.
— Oui. C’est un homme bon, répondit Dirk. Je me souviens d’une fois, dans ma jeunesse, où nous
avions dormi à dix ou douze ici. À cet endroit même, par terre.
Isobel était persuadée qu’ils devraient également s’y résoudre ce soir-là. Bien que passer la nuit
sur le sol ne fût pas dans ses habitudes, elle s’y était résolue sans se plaindre les deux nuits
précédentes. Cette pratique était bien moins choquante qu’être retenue en otage par un clan barbare
de grossiers personnages, même s’ils disposaient de lits et de matelas de paille.
Elle remua les orteils, enchantée qu’ils dégèlent ; cependant, le retour des sensations dans ses
extrémités était accompagné d’intenses picotements.
Lewis retourna à l’intérieur accompagné d’une puissante bourrasque glacée et adressa un sourire
aimable au guerrier.
— Cela me réchauffe le cœur de vous voir en vie et bien portant, MacKay, marié depuis peu en
plus de cela, déclara-t-il en gloussant. Je devine que vos noces sont récentes.
Elle s’embrasa de tout son être et ne trouvait rien à dire. Pourquoi avait-il supposé cela ? Dirk l’en
avait-il informé plus tôt ?
— Hum, non, répondit ce dernier. Je veux dire, oui. Nous ne sommes même pas mariés depuis six
mois.
— Je le savais !
Elle n’était pas sûre qu’il s’agisse entièrement d’un mensonge. En effet, ils n’étaient pas mariés
depuis six mois. Elle n’était pas habituée à raconter des fables, ni certaine de pouvoir poursuivre
cette mascarade. Mais peut-être que simuler une union avec lui constituerait un bon entraînement.
D’où sortait cette réflexion ? Cela signifiait-il qu’elle souhaitait convoler avec lui ?
— Eh bien, mon garçon, vous vous êtes trouvé une beauté, affirma Lewis en étudiant l’intéressée,
avant d’arquer un sourcil. Est-ce une contusion que je vois sur son visage ?
— Je suis tombée du monstrueux cheval de mon époux, bredouilla-t-elle. Et je me suis cassé le
doigt dans ma chute.
Elle leva son majeur pour le lui montrer, espérant qu’il croirait son histoire piètrement élaborée.
— Oh. Vous devrez faire plus attention. De quel clan êtes-vous issue ?
— Les MacDonald de Glencoe, répondit MacKay. Et voici mon bon ami, Robert MacInnis, comte
de Rebbinglen.
Leur hôte écarquilla les yeux et s’inclina.
— C’est un immense honneur de vous rencontrer, milord. Je ne pensais pas avoir le privilège
d’héberger un homme de si haut rang.
— Tout le plaisir est pour moi. Et je vous remercie de votre généreuse hospitalité.
Lewis esquissa un geste en l’air.
— J’espère seulement que vous serez capable d’avaler notre humble repas. Je dois toutefois
admettre que la tourte des Highlands que fait Mattie est fort savoureuse.
— Je suis certain qu’elle est bien meilleure que les bannocks rassis dont nous avons dû nous
contenter.
— Possible.
L’estomac d’Isobel gargouilla bruyamment durant ce moment de silence. Elle plaqua une main
dessus en grimaçant.
— Je pense que milady est affamée. Ne la nourrissez-vous pas, mon garçon ?
— Si, quand elle y consent, répondit-il en rougissant légèrement.
Son visage s’empourprait-il ? La fugitive ne pouvait le concevoir.
Lewis s’esclaffa et leur désigna une salle à manger séparée.
— Je sens les tourtes.
La jeune femme aussi. Les senteurs conjuguées de venaison, d’oignons et autres légumes la firent
saliver.
— Installez-vous à table et Mattie vous apportera le repas.
— Avez-vous eu des nouvelles de mon père ? demanda Dirk en tirant une chaise pour Isobel.
— Non. Je sais seulement qu’il est malade. Je n’ai vu personne de Durness depuis au moins un
mois.
— J’espère qu’il est encore en vie, reprit MacKay en prenant place à côté d’Isobel.
— Moi aussi, mon garçon. C’est un homme bon, l’un des meilleurs en ces contrées.
Le guerrier acquiesça. La tristesse qui se lisait dans son regard incita sa compagne à lui prendre la
main. Elle voulait faire davantage, peut-être le prendre dans ses bras, et lui dire qu’elle comprenait.
Perdre son propre père l’avait presque tuée.
Il baissa les yeux sur les doigts de sa protégée, les serra doucement l’espace d’un instant, puis les
lâcha. Elle les retira, démunie, regrettant cette main chaude et puissante. Le contact du guerrier était
réconfortant, mais également excitant.
— Pourquoi ai-je entendu que vous étiez mort ? s’enquit Lewis.
Dirk jeta un coup d’œil perçant à Isobel.
— C’est une rumeur qui a couru quand je suis parti.
— Les commérages, marmonna le vieil homme.
Pour quelle raison l’avait-il observée de la sorte ?
Peu après, une femme grisonnante coiffée d’un fichu rouge ainsi qu’une fille brune au visage
angélique beaucoup plus jeune servirent les tourtes fumantes. La plus âgée devait être Mattie, cette
cuisinière dont Lewis avait chanté les louanges, supposa la fugitive.
L’appétissante odeur d’oignons cuisinés tortura l’estomac grondant d’Isobel. Le mets était par
ailleurs à base de viande, de carottes et de navets dans une pâte feuilletée, et présenté sur un plateau
en bois. Étaient à disposition du pain d’avoine en tranches au centre de la table et une chope de bière
pour chaque convive.
Après avoir dit les grâces, le maître de maison invita tout le monde à manger.
La veuve n’eut guère besoin qu’il le lui répète. Elle coupa en deux la part de tourte prévue pour
chacun et la laissa refroidir quelques secondes, avant d’en dévorer une large bouchée.
— Délicieuse, commenta-t-elle, tentée de gémir de plaisir.
— En effet, acquiesça Dirk.
Quelques instants plus tard, elle leva les yeux et croisa ceux du guerrier, emplis de questions, avant
qu’il ne se concentre de nouveau sur son assiette. Que lui traversait-il l’esprit ? Lorsqu’ils se
retrouveraient seuls, elle lui demanderait pourquoi il l’avait examinée de cette manière étrange et
insistante. Il ne pensait tout de même pas qu’elle avait lancé les rumeurs sur sa mort.
— C’est le meilleur repas que j’aie mangé depuis des siècles, déclara Rebbie lorsqu’ils eurent
terminé.
MacKay et sa protégée l’approuvèrent.
Après avoir englouti plus de nourriture que de raison, elle se leva, passant devant les hommes pour
se retirer de la pièce. Beitris avait eu droit au même plat dans la cuisine avec les autres domestiques.
— J’ai une petite chaumière juste à côté, annonça leur hôte. Ma fille et les siens y séjournent
lorsqu’ils me rendent visite en été, mais elle est vide en ce moment. Dirk, votre épouse et vous
pouvez y passer la nuit. J’ai demandé à mon domestique d’y allumer un feu dans l’âtre. Il devrait y
faire chaud à présent.
Dieux du ciel ! Lewis MacLeod ne pouvait être sérieux. Il s’attendait à ce que le guerrier et sa
compagne dorment ensemble ? Ou y avait-il deux lits séparés dans le logis annexe ?
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit MacKay. Je me contenterai de dormir par terre ici.
— C’est insensé, mon brave. Avec tous les couchages que nous avons dans cette maison-ci et dans
celle d’à côté, il y a assez de place pour que tout le monde se repose sur des matelas moelleux et
confortables, y compris vos serviteurs.
— Ce plan me paraît parfait, intervint Rebbie.
Même s’il réprimait un sourire, une flamme ironique dansait dans ses yeux malicieux.
Dirk décocha un regard assassin à son ami, observa Isobel d’un air troublé, puis se tourna derechef
vers Lewis.
— Très bien. Je vous remercie pour votre générosité.
Leur hôte les salua brièvement et se dirigea vers la porte.
— Je vais vous mener à la chaumière, milady.
Chapitre 6

— C’est absolument scandaleux que vous deviez passer la nuit avec cet inconnu, chuchota Beitris à
Isobel dans la maisonnette à une pièce où Lewis MacLeod les avait escortées.
Dirk avait suggéré que la bonne s’occupe au préalable d’installer sa maîtresse. Manifestement, il
tergiversait, ce dont la fugitive se réjouissait, car elle avait besoin de prendre un bain à l’éponge.
Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle ressentait quant à cette situation singulière. D’un côté, elle
se jugeait malfaisante en entretenant ainsi la duperie qu’ils avaient entamée plus tôt ; mais de
l’autre… L’excitation crépitait dans tout son être.
La chaumière était douillette et chaude, avec de petits tabourets et une chaise en bois à haut
dossier. Une modeste table et une cuisine rudimentaire équipée d’un placard occupaient la moitié de
l’espace, et un lit clos était disposé à l’autre extrémité.
— Les circonstances sont peut-être indécentes, mais MacKay n’est pas un étranger, rétorqua
Isobel. Je le connais depuis que je suis jeune. Par ailleurs, nous avons déjà passé la nuit ensemble
dans cette hutte abandonnée.
— Avec nous autres, siffla sa domestique. Vous n’étiez pas seule avec lui. En vérité, vous serez
peut-être contrainte de l’épouser après ceci.
— C’est absurde.
Elle s’étonna de constater que perspective ne la dérangeait pas autant qu’elle aurait dû. Elle avait
consenti à se marier avec des individus pires que lui.
— Personne ne le saura, affirma-t-elle, à l’exception de Lewis MacLeod et de notre groupe. Je ne
puis imaginer que l’information se répande.
— Je vais rester ici pour vous protéger. S’il tente d’abuser de vous durant la nuit, je hurlerai assez
fort pour réveiller les morts.
Sa maîtresse renâcla.
— Êtes-vous folle ? Il ne va rien essayer de la sorte. Il n’est pas comme Nolan.
— Les mâles sont parfois imprévisibles. Lorsque leurs désirs sont attisés, ils peuvent perdre la
maîtrise d’eux-mêmes et ne plus du tout faire preuve de bon sens.
— Hum…
Voilà qui était enivrant aux oreilles de la veuve… Le simple fait de songer à l’ardeur de Dirk qui
s’éveillait…
La servante écarquilla les yeux.
— Ne me dites pas que c’est ce que vous voulez.
— Je n’ai jamais vraiment connu d’homme, Beitris, comme vous devez le savoir.
— Estimez-vous chanceuse ! Vous faire prendre par l’un d’eux est la pire chose imaginable.
Isobel sourcilla.
— Vous a-t-on violée ?
— Non, mais il s’agissait d’un acte que je n’aurais pas décidé non plus. Il était simplement
question d’un devoir auquel je me pliais pour mon époux.
— Je me demande toutefois si c’est toujours aussi désagréable. Je pense que cela ne dérangeait
pas ma mère outre mesure. Autrement, pourquoi l’aurais-je entendue glousser dans la chambre
qu’elle partageait avec mon père quand je me tenais devant la porte ?
— Vous les écoutiez ? Vilaine fille ! s’exclama la bonne, bouche bée.
— Pas longtemps, répondit sa maîtresse en esquissant un geste de la main. De plus, je n’avais pas
la moindre idée de ce qui se passait à cette époque. Je croyais que papa était peut-être en train de la
chatouiller. Ou lui avait raconté une anecdote amusante. Je savais qu’ils appréciaient leurs moments
d’intimité.
— Eh bien, certes, j’ai ouï dire que certaines femmes aimaient réellement cela. Il est possible que
cela dépende des aptitudes du partenaire.
— Voilà qui est intrigant.
Elle se demanda si Dirk possédait quelque talent en la matière. Elle se rappelait encore la façon
dont il l’avait touchée, en l’aidant à monter sur sa monture et à en descendre, ou en la tenant
vigoureusement afin que Rebbie redresse l’os de son doigt. Son contact était doux ou ferme selon les
moments, mais jamais brusque.
— N’y songez même pas ! l’avertit sa domestique. Vous n’êtes pas une traînée, milady.
— J’ose l’espérer. Mais si une femme se plaisait à avoir… des rapports… avec son conjoint, ce
ne serait ni choquant ni scandaleux.
— Cet homme n’est pas votre époux.
— J’en suis bien consciente.
Même si la pensée de se marier avec lui était bien plus séduisante qu’avec MacLeod ou son
précédent époux.
— C’est une ruse, Beitris. Je suis certaine que MacKay aura les manières d’un gentleman bien
élevé et ne posera pas l’ombre d’une main sur moi.
— Mieux vaudrait pour lui.
La bonne déployait une véhémence proche de l’agressivité.
— Ou alors… ?
— Eh bien… je ne sais pas vraiment. Je suppose que je pourrais me jucher sur une table et lui
mettre une gifle.
Isobel sourit en imaginant la scène.
— Ne le laissez pas s’approcher du lit, ajouta la vieille dame en agitant son index vers elle.
— S’il souhaite y dormir, je peux passer la nuit dans cette chaise ou par terre.
— Je suis ravie d’entendre que vous envisagez de vous comporter comme une jeune fille
vertueuse.
— Bien entendu. Je l’ai toujours été. Pourquoi cela changerait-il maintenant ? Et s’il vous plaît, ne
lui dites rien. Les hommes font parfois le contraire de ce qu’on leur demande par pure rancune.
Elle ne craignait guère que Dirk se comporte ainsi, mais elle refusait que sa servante l’embarrasse
en abordant ce qu’ils devaient tous deux s’interdire. Elle était persuadée qu’il le savait.
Mais une part d’elle-même, rebelle et licencieuse, espérait qu’il se montrerait plus qu’impertinent
ce soir-là.
Diable, qu’allait-il faire à présent ? Passer la nuit avec elle, tandis qu’ils seraient seuls dans une
minuscule chaumière ? Comment survivrait-il jusqu’au lendemain en restant sain d’esprit ?
L’excitation frémissait déjà presque en surface.
Rebbie et Lewis s’autorisèrent une goutte de whisky devant le feu. MacKay avait décliné
l’invitation à les accompagner. Il avait besoin de garder les idées claires. La conversation de ses
compagnons ne formait qu’un agaçant murmure auquel il ne parvenait pas à prêter attention, malgré
tous ses efforts.
Les images d’Isobel se préparant pour le coucher ne quittaient pas son esprit. Aucun doute que
Beitris l’avait déjà aidé à ôter sa tenue de dessus. Si la maisonnette était chaude et que le lit
comportait plusieurs couvertures, elle n’aurait guère besoin de dormir tout habillée comme elle
l’avait fait la veille. Il ferma les yeux, se la figurant nue dans une blouse de lin, le sous-vêtement que
la plupart des femmes portaient. Même s’il savait qu’il s’agissait de folie pure, il mourait d’envie de
voir ses courbes généreuses et découvertes.
— Lord Rebbinglen, j’ai une chambre pour vous.
Lewis se leva pour montrer ses quartiers à son invité.
— Je vous souhaite « bonne nuit », lança le comte en adressant à son ami un sourire narquois
tandis qu’il passait devant lui.
Quel bâtard arrogant !
— À vous aussi, marmonna Dirk.
Il se leva et arpenta la pièce, conscient qu’il devait se rendre à la modeste demeure avant de
paraître suspect. Bien sûr, s’il avait réellement été marié à la fugitive depuis moins de six mois, il
aurait eu hâte de se retrouver seul avec elle. C’était ce rôle qu’il devait jouer.
Son hôte reparut quelques instants plus tard.
— Je suis certain que vous désirez vous aussi vous retirer. Comme je le disais à votre femme,
l’eau du seau est fraîche, à peine tirée du puits. Si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre,
prévenez-moi. J’espère que vous dormirez bien.
Il lui fit un clin d’œil en ouvrant la porte.
— Merci, se força à répondre le guerrier, certain que le sommeil le fuirait jusqu’à l’aube.
Muni de son sac de couchage, de ses affaires et de sa lanterne, il sortit et emprunta un chemin pavé.
La chaumière était située à quelques dizaines de pieds seulement de la maison principale.
Ma « femme ». Bon sang ! Quel incroyable mensonge. Il n’avait jamais envisagé de se marier,
mais lorsque lui reviendrait un jour la position de chef de son clan, il devrait prendre épouse. C’était
ce que sa famille attendait… Que le meneur de leur peuple engendre un héritier dès que possible. Il
ne faisait aucun doute que son père – s’il était encore en vie – arrangerait un mariage pour lui. Une
union qui profiterait au clan d’une façon ou d’une autre, en lui apportant terres et fortune, ou de
nouveaux alliés. Mais il ne pouvait songer à un réel mariage pour l’instant. L’idée exigeait trop de
réflexion. Il allait se concentrer sur une étape à la fois – d’abord, faire en sorte que son groupe et lui-
même arrivent sains et saufs à Durness.
Il marqua une pause devant l’entrée de la chaumière, l’estomac noué, puis frappa à la porte en
chêne. Peu après, la bonne ouvrit, lui décocha un regard noir de mise en garde, puis passa
promptement à côté de lui.
Avant qu’il ait le temps de l’assurer qu’il ne chercherait pas à profiter de sa maîtresse, elle avait
disparu en direction du bâtiment principal.
En pénétrant dans le logis, il scruta la minuscule pièce où brûlait déjà un bon feu. L’unique bougie
posée sur la cheminée révélait Isobel qui se tenait près du lit clos.
Dans la lueur de la flamme, elle semblait rougir, et ses yeux dégageaient une sombre séduction
sous ces longs cils. Une vague d’excitation déferla en lui. Par tous les saints ! Qu’était-il censé faire
à présent ? Son instinct lui hurlait d’arracher ses propres vêtements et d’allonger la jeune femme sur
les draps en se délectant de sa bouche pulpeuse. Non, il ne pouvait se laisser égarer par ses pulsions,
cela ne faisait aucun doute.
Déposant son sac par terre et la lanterne sur la table, il tenta de se distraire en observant le curieux
mobilier, mais son esprit s’obstinait à dériver vers cette couche qui pouvait accueillir au moins deux
personnes. En hiver, la plupart des familles de fermiers se serraient en plus grand nombre possible
dans un lit pour se tenir chaud. Cela incluait parfois les parents et deux ou trois jeunes enfants. Mais
il ne dormirait pas avec Isobel cette nuit-là, si mordant que soit le froid à l’extérieur.
— Vous prendrez le matelas, et moi je m’allongerai sur le sol.
Il souleva ses couvertures enroulées.
— Ce ne serait pas juste, répondit-elle d’une voix sensuelle et rauque qui déclencha en lui une
onde de désir alarmant.
— Bien sûr que si. Vous êtes une lady.
Et puisque nous ne sommes pas réellement mariés…
— Je ne pensais pas une seule seconde qu’il allait procéder ainsi, poursuivit-il. Je n’ai jamais eu
aucune intention de vous mettre dans une situation compromettante, avec cette ruse concernant votre
identité.
— Je le sais bien. Vous êtes un homme honorable, Dirk MacKay. Et je vous remercie de me
protéger.
Il sentit son visage s’embraser devant ce compliment. Rougissait-il ? Diable, cela ne se produisait
jamais. Mais cette créature le déstabilisait facilement. Elle était ravissante dans l’éclat du feu, et ses
yeux se révélaient ensorcelants en cette fin de soirée. Son corps était parfaitement dissimulé sous
l’épaisse couverture de laine dont elle s’était enveloppée, mais il savait qu’elle arborait des courbes
généreuses aux endroits opportuns.
Il appréciait les femmes comme n’importe lequel de ses congénères, mais l’heure n’était pas au
rendez-vous galant… Et surtout pas avec la fiancée d’un autre.
— Vous devez m’expliquer pourquoi vous m’avez jeté un regard aussi acéré quand
Lewis MacLeod a évoqué les commérages sur votre mort, dit-elle.
Il sourcilla. Avait-il fait cela ? Il devrait davantage maîtriser ses expressions.
— Sans raison particulière.
Il ne souhaitait pas parler de Maighread pour l’instant. Moins il informerait de gens sur son
histoire, mieux ce serait. Isobel se précipiterait peut-être pour aller raconter à la sorcière tout ce
qu’il lui apprendrait, puisque celle-ci était une amie proche de sa mère.
— J’ai entendu les rumeurs vous prétendant mort. Mais je ne les ai jamais lancées ni répandues, si
c’est ce que vous imaginez.
— Non, je n’ai jamais rien pensé de la sorte.
— Bien. Donc… vous m’avez dévisagée ainsi pour un autre motif. Lequel ?
Il s’efforça de se rappeler ce dont elle parlait.
— Je ne me suis pas rendu compte que je le faisais.
Il lâcha ses couvertures devant l’âtre, s’agenouilla et remua les braises à l’aide du tisonnier. Il lui
avait probablement adressé un regard sévère en l’imaginant rapporter à Maighread qu’il n’ignorait
pas ses tentatives d’assassinat envers lui.
— Parfois, vos beaux yeux bleu ciel sont remarquablement expressifs. À d’autres moments, vous
êtes aussi impénétrable qu’un bloc de granit.
« Beaux » ? Que diable… ? Son corps impertinent réagit aux propos de sa compagne d’une
fâcheuse manière ; un torrent de désir se mit à bouillonner dans ses veines. Peut-être Isobel avait-elle
bu trop de bière au cours du repas. Il ne savait pas s’il devait la remercier ou désapprouver son
attitude.
— Je vois.
Si stupide que cela parût, il n’avait rien trouvé d’autre à répondre. Il devait changer de sujet de
conversation, et vite. Par ailleurs, il lui fallait en apprendre davantage sur sa protégée.
— Je souhaiterais que vous me racontiez pourquoi Nolan MacLeod vous a cassé le doigt et blessé
la figure.
Elle garda le silence un long moment, et il sentit son attention rivée sur lui. Désireux de la regarder
dans les yeux pour la convaincre de lui avouer la vérité, il rangea le tisonnier, se leva et lui fit face. Il
s’efforça de ne pas l’observer trop longtemps, enveloppée dans sa couverture. Elle ne portait
sûrement qu’une fine blouse en dessous. Même s’il s’appliquait à ne pas l’imaginer nue sous le
vêtement délicat, il ne put s’en empêcher.
— Soit, dit-elle. Si vous voulez vraiment savoir, c’est une brute, une véritable bête. Et il a essayé
de… de me violer.
— Damnation, marmonna-t-il, son sang fiévreux bouillant désormais de fureur. Il n’y est pas
parvenu ?
— Non.
Ce bâtard aurait toutefois mérité d’être pendu.
— Comment vous êtes-vous enfuie ?
Elle hésita, l’air méditative, puis secoua la tête.
— Mieux vaut que vous n’en sachiez rien.
— Vous ne l’avez pas tué.
Si elle avait achevé son agresseur, les gardes MacLeod qui leur avaient rendu visite la veille ne se
seraient pas montrés aussi aimables. On n’aurait pas non plus laissé les deux femmes franchir les
portes du château sans procéder à une fouille.
— Non. Du moins, je ne pense pas.
— Étant donné qu’on nous a permis de poursuivre notre chemin sans contester, j’aurais tendance à
dire que ce n’est effectivement pas le cas.
Elle soupira.
— Tant mieux. Je ne souhaiterais jamais ôter la vie à qui que ce soit. Nolan avait une dague à sa
ceinture. Je m’en suis emparée, puis nous nous sommes battus pour l’avoir. Je pense que je lui ai
infligé une entaille peu profonde, même s’il faisait trop sombre pour l’affirmer. La dernière fois qu’il
m’a poursuivie, je l’ai frappé sur la tête avec un pichet en grès. Il était inconscient quand je suis
partie, il saignait beaucoup, mais respirait toujours.
Si elle l’avait si grièvement touché, pourquoi les sentinelles et les membres du clan n’avaient-ils
pas été plus hostiles ? À moins que Nolan n’ait soufflé mot de l’incident. Il ne voulait probablement
pas que s’ébruite la nouvelle de sa défaite face à une femme, ni de sa tentative de viol sur elle.
— Où cela s’est-il déroulé ? demanda Dirk.
— Dans la chambre que l’on m’avait attribuée à Munrick.
— Est-ce que quelqu’un au château a eu vent de cette affaire ?
Elle secoua la tête.
— Pas tant que j’étais sur place. Nous nous sommes échappées discrètement ce soir-là, avant que
quiconque n’apprenne ce qui était arrivé. Je savais que si cet animal me trouvait encore là à son
réveil, il tenterait de me tuer.
— Sans aucun doute, grommela-t-il, les muscles crispés par l’envie d’empoigner une épée pour se
lancer à la poursuite du cadet MacLeod.
Ce misérable ne voudrait pas que son frère, le chef, sache qu’il avait eu l’intention d’abuser de sa
future belle-sœur. Mais Isobel avait raison. Nolan chercherait sûrement à se venger d’elle si
l’occasion se présentait.
Diable. Dans quels ennuis Dirk s’était-il enlisé ? Impossible de faire autrement. Il n’aurait jamais
laissé sa protégée mourir de froid dans cette tempête de neige. Il se réjouissait de s’être trouvé sur
son chemin et d’avoir pu lui fournir quelque assistance.
Elle était dans une situation fâcheuse. Puisqu’elle n’avait pas tué son agresseur, l’aîné MacLeod
désirerait toujours l’épouser, compte tenu de sa beauté, et de l’éventuel arrangement qu’il avait
contracté avec Cyrus.
— Si votre fiancé découvre où vous êtes, il viendra vous chercher, déclara-t-il.
Elle secoua énergiquement la tête en écarquillant ses yeux foncés.
— Je ne veux plus l’épouser, étant donné le comportement barbare de son cadet.
Il ne pouvait la blâmer de réagir ainsi. Il était ravi qu’elle refuse de convoler avec Torrin, mais la
plupart du temps, les souhaits de la fiancée importaient peu. Cela dépendrait surtout du frère d’Isobel
et de ce qu’il déciderait. MacKay devait s’entretenir avec lui. Lorsqu’ils arriveraient à Durness, il
lui enverrait une missive.
— Le chef m’accusera peut-être même d’avoir enlevé ou volé sa promise, marmonna-t-il, détestant
se voir accuser de méfaits qu’il n’avait pas commis.
Et passer la nuit dans cette chaumière avec elle, si innocent que ce fût, ne ferait qu’aggraver son
cas lorsque MacLeod l’apprendrait.
— Nolan a dit que son frère avait une maîtresse au village, une personne qu’il aime et dont il a eu
un enfant naturel. Il voulait se marier avec moi simplement pour que je lui donne un héritier
légitime… Mais surtout pour les trois cents hectares que je représentais.
— Ah.
Ce bâtard ne voyait même pas qu’elle valait beaucoup plus que ces vastes biens. Mais le guerrier
savait que les terres faisaient souvent partie d’une dot, et il arrivait qu’un homme désire moins sa
promise que la fortune qu’il récupérait avec elle.
— Les liens du sang sont plus forts que tout, jeune fille. Il n’est pas fréquent qu’un individu
s’oppose à son propre frère.
Elle haussa les épaules.
— Peut-être que Torrin est de la même nature que Nolan. Je ne les connais pas assez pour le
savoir.
— Je les ai rencontrés quand nous n’étions tous encore que des garçons, mais je ne saurais le dire
non plus. Il se peut qu’ils soient tous deux de féroces hors-la-loi.
Un détail continuait de dérouter MacKay.
— Pourquoi ne vous êtes-vous encore jamais mariée ?
— Je l’ai été. Cette union avait également été arrangée par mon aîné. Je suis veuve.
Dirk sourcilla, abasourdi par cette nouvelle. Pour quelle raison ne le lui avait-elle pas dit ? Il
supposa que le sujet n’avait pas été abordé. Par ailleurs, en quoi cela le concernait-il ?
— Je suis désolé d’apprendre ce deuil, répondit-il. Comment est-ce arrivé ?
— Mon époux avait plus du double de mon âge, et il est tombé malade peu après nos noces.
— Je vois.
Il était courant que des hommes mûrs, en particulier les chefs, s’assurent des épouses jeunes et
belles. Ils avaient beaucoup de chance, mais MacKay voyait à présent combien ces femmes pouvaient
ne pas apprécier leur sort, à moins d’être gâtées par leurs vieux maris. Il se demanda comment celui
d’Isobel l’avait traitée. Et à quand remontait sa mort. Il avait beaucoup de questions à lui poser, mais
il était préférable qu’il refrène sa curiosité. Il n’était pas aussi indiscret que Rebbie.
— Allez vous coucher si vous le souhaitez, lui dit-il. Je vais dormir ici, devant l’âtre. Vous pouvez
même fermer les portes du lit clos pour plus d’intimité.
— Non, repartit-elle aussitôt. Je déteste me sentir enfermée. Je préfère les laisser ouvertes.
— Très bien.
Damnation, il n’avait pas besoin de cette tentation.

Isobel regarda Dirk, qui se tenait devant le feu avant d’arpenter la pièce. Il barricada la porte, puis
retourna à la cheminée. La lumière enflammait sa chevelure d’or. Il avait ôté son manteau et son
pourpoint, et ne portait à présent qu’une chemise en lin. La lueur de la flambée traversait le fin tissu,
révélant le contour de ses larges épaules, de sa taille étroite, et des muscles de ses bras.
Elle trouvait la situation aussi étrange que palpitante. Elle aurait aimé que sa vraie nuit de noces,
celle qu’elle avait vécue quelques années auparavant, ressemble un peu plus à cela. Son premier
époux était beaucoup plus vieux qu’elle, et s’était de plus montré incapable d’accomplir son devoir
conjugal dans la chambre à coucher. Pas seulement ce soir-là, mais tous ceux qui suivirent.
Dirk comptait parmi ces individus que les dames auraient été fières de désigner comme leur mari.
Il était courtois, protecteur et obligeant. Il faisait preuve de respect et ne souhaitait guère profiter de
leur situation délicate. Même si une infime part d’elle-même le regrettait.
Peu d’hommes lui plaisaient. Aucun, en fait. Mais celui-ci la faisait réellement méditer sur le fait
de se retrouver avec un homme… viril et débordant de vigueur. Au lit.
Les joues fort empourprées, sa bonne avait tenté de lui exposer la façon dont l’acte amoureux se
déroulait. Même si celle-ci avait une vision brumeuse de la chose. Par le passé, Isobel n’avait pu se
l’imaginer autrement que très gênante. Mais lorsqu’elle observait le corps musculeux de Dirk, elle
songeait que l’union physique ne se révélerait peut-être pas aussi dégoûtante qu’elle l’avait envisagé.
Elle parvenait presque à se figurer son compagnon dans le plus simple appareil. Mais il ne retira
pas ses vêtements. Il étala son sac de couchage par terre devant l’âtre et s’allongea.
Après avoir étendu une couverture en laine sur lui, il jeta un coup d’œil à la jeune femme et lui
demanda :
— Allez-vous au lit ?
— Oui.
Elle se glissa rapidement sous les draps.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’apprécierais que vous vous reteniez de m’envoyer
votre genou dans l’estomac cette nuit.
Ces propos la mortifièrent. La taquinait-il ?
— Je vous ai dit que j’étais confuse. C’était complètement idiot de ma part.
Un petit sourire anima la commissure des lèvres du guerrier. Cette expression captiva la fugitive.
Elle regrettait de ne pas la contempler plus souvent. Elle devrait penser à d’autres façons de la
susciter.
Comme il était singulier de partager une chambre avec un homme qui ne cherchait pas à la tripoter
de haut en bas. Bien que… Peut-être cela signifiait-il qu’elle ne l’attirait pas. Qu’importe, elle ne
pouvait que lui faire confiance. L’honneur comptait plus pour lui que la satisfaction charnelle. Ou
peut-être était-il un gentleman déployant les manières d’un galant chevalier ?
Elle se redressa en position assise.
— J’ai une confession à vous faire.
— Ah oui ?
— Parfois, durant mon sommeil, je marche, je parle ou me comporte étrangement. Vous ne devez
pas y prêter attention.
— Ah. Voilà donc l’explication.
Elle haussa un sourcil, prenant conscience qu’il évoquait le moment où elle l’avait agressé plus tôt
ce matin-là.
— Beitris essaie de m’épargner d’être ridicule, mais il arrive que même cela n’y change rien.
— N’en soyez pas embarrassée. Je suis certain de survivre s’il vous prenait l’envie de m’attaquer
une deuxième fois.
À présent, elle savait qu’il plaisantait. Maudit soit-il. Son visage s’embrasa, mais elle souriait.
— J’espère que vous n’en avez pas gardé de contusions.
— Non. Il en faudrait bien plus que votre genou pour me faire du mal.
— Vous m’en voyez rassurée.
Se rallongeant sur l’oreiller, elle tenta d’imaginer comment ce serait de passer ses doigts sur le
ventre de Dirk. À quoi ressemblait-il ? Elle savait qu’il était plat et que des muscles fermes en
saillaient. Elle avait pu le constater en le frappant. Portait-il désormais une marbrure de la forme de
son genou ?
Se sentant en sécurité et au chaud dans son lit douillet, et sachant son sauveur à côté d’elle et non à
dix pieds de distance, elle dériva vers le sommeil.

Un quart d’heure plus tard, MacKay crut entendre sa protégée parler. Il regarda furtivement vers la
couche de celle-ci. Dans la lueur des flammes, il vit que la jeune femme gisait sur le flanc, face à lui,
les yeux fermés.
— Vous êtes fort… Viril, murmura-t-elle.
« Viril » ? S’exprimait-elle déjà en dormant ? Était-elle par ailleurs obligée de lui mettre des idées
d’une ardeur si brûlante en tête ? Damnation, il n’aurait pu oublier sa virilité à cet instant précis.
Il tourna le dos à sa compagne, et se couvrit derechef, espérant ne plus entendre les commentaires
irréfléchis et aguicheurs de celle-ci. Elle lui distillait de folles envies dans le crâne. Sa dernière
étreinte avec une femme remontait à de nombreuses et longues semaines. À présent, il en fallait peu
pour attiser sa passion.
Surtout quand Isobel se trouvait à proximité de lui.
Il ferma les paupières et laissa son esprit vagabonder, mais celui-ci s’orientait inlassablement vers
elle, si chaude et si veloutée dans ce lit. Il s’imaginait ôter sa chemise et ses hauts-de-chausses, puis
se glisser sous les draps à côté d’elle. Il désirait vigoureusement sentir le subtil contact de cette peau
satinée contre la sienne.
Il lui détacherait sa blouse et la retirerait de son délectable corps, découvrant sa poitrine
généreuse et ses tétons roses et pointus. À cette seule image, il devint fébrile et son membre se durcit.
Elle le gratifierait de quelque stupide compliment sur ses yeux ou sa masculinité et l’embrasserait. Il
dévorerait ses lèvres douces et caresserait jusqu’à la moindre parcelle de sa peau soyeuse. Puis elle
l’enfourcherait sauvagement et le prendrait avec abandon. Étant veuve, elle saurait ce qu’elle
voudrait. Peut-être même éprouvait-elle un manque et recherchait-elle éperdument l’attention d’un
homme.
Damnation, il était à présent horriblement dur, sans aucun espoir de soulagement à l’horizon.
— Dirk, chuchota-t-elle.
Dormait-elle encore ? Serrant les dents pour refouler la douleur qui torturait son entrejambe, il
regarda furtivement derrière lui. Les yeux de la fugitive étaient toujours clos et elle n’avait pas
bougé. Si elle se réveillait et le convoquait dans sa couche, que ferait-il ?
Par la barbe de Dieu. Il ne pouvait rien faire. Elle était promise à un autre, et liée à celui-ci par
contrat légal, qu’elle s’en réjouisse ou pas. Pour sa part, il n’appréciait guère cette situation.
De toute façon, elle ne le sommerait pas de la rejoindre. Il s’agissait uniquement de sa propre
imagination. De stupides rêvasseries qu’il ne devait pas entretenir, compte tenu des circonstances.
Oublie-la. Il devait se reposer pour être alerte le lendemain.
S’évertuant à faire le vide dans son esprit, il glissa vers le sommeil.
— Dirk, gémit Isobel.
Du moins, il pensa qu’elle gémissait.
Une fois de plus aux aguets, il jeta un œil noir par-dessus son épaule. Enfer ! Allait-elle le
tourmenter toute la nuit en murmurant son prénom de cette voix rauque ? Elle se tourna sur le dos et
s’agita sans répit.
Jurant entre ses dents, il s’efforça de faire face à la cheminée une fois de plus. Il eut besoin de se
boucher les oreilles avec ses couvertures afin de ne plus entendre les appels de cette sirène.
Quelque temps plus tard, il se réveilla, conscient qu’un vent glacial fouettait l’intérieur de la
chambre. Par tous les diables ! La porte était ouverte. Il bondit sur ses pieds, et trouva la jeune
femme debout dans l’embrasure, seulement vêtue de sa fine blouse de lin.
Chapitre 7

— Isobel ?
Pourquoi diable avait-elle ouvert la porte, laissant ainsi le vent d’hiver souffler violemment dans
la chaumière, surtout en étant simplement parée de ses sous-vêtements ? Dirk traversa la pièce en
hâte, attira la fugitive vers l’intérieur, et referma derrière lui.
— Que faites-vous ?
Elle avait les yeux ouverts, mais ne le regardait pas. Dormait-elle ?
— Retournez vous coucher, poursuivit-il.
Il la prit par le haut des bras, et la dirigea délicatement vers le lit.
Elle résista et tendit la main vers la porte.
— Rentrer à la maison.
Il pouvait la comprendre, puisque lui-même souhaitait repartir chez lui. Mais aucun d’eux n’était
en mesure de le faire à cet instant précis.
Sachant qu’elle ne lui obéirait pas, il la souleva. Elle lui parut aussi légère qu’une petite fleur de
chardon, mais n’était en rien aussi épineuse. Il l’avait aidé à monter sur son cheval à quelques
reprises, mais ne l’avait jamais tenue de cette manière, le corps plantureux de la jeune femme appuyé
contre le sien.
Lorsqu’il se tourna avec sa compagne, celle-ci se mit à glousser. Ce rire espiègle le parcourut dans
un tourbillon d’excitation fiévreuse. Elle lui glissa les bras autour de la nuque et s’y suspendit
fermement tandis qu’il la portait jusqu’à la couche. L’un de ses seins moelleux, au téton durci, se
frotta contre le torse du guerrier, le fin tissu constituant le seul rempart entre eux. Elle enfouit son nez
au creux du cou de MacKay, lui stimulant la peau de sa chaude haleine.
Le désir déferla en lui, mais lorsqu’elle lui embrassa la gorge, il pensa qu’il allait littéralement
s’enflammer. Par tous les saints ! Il voulait faire de même, lui déposer un sillon de baisers qui
descendrait jusqu’à sa poitrine, dénouer sa blouse, et… Il secoua la tête, s’échinant à débarrasser son
esprit de telles pensées.
Debout devant le lit, il demeura immobile, malgré son instinct qui lui intimait rageusement
d’écraser ce corps frêle contre le sien sur le matelas.
Il inspira profondément, luttant pour calmer ses ardeurs.
— Êtes-vous réveillée ? murmura-t-il.
Elle émit un bourdonnement endormi et lui déposa un nouveau baiser dans le cou. Réprimant un
gémissement, il baissa le regard sur elle. Dans la pénombre, il ne parvenait pas à voir si elle avait
les yeux ouverts ou fermés. Mais elle sentait divinement bon, un parfum de lavande et de féminité.
Remets-la simplement dans le lit et laisse-la tranquille !
Il la posa sur la couche, mais elle resta agrippée à sa nuque. Il savait qu’il pouvait se contenter de
se défaire lui-même de la frêle jeune femme, mais semblait ne pouvoir s’y résoudre. Le souffle
d’Isobel lui chatouillait le visage. Sa bouche, à guère plus d’un pouce ou deux de celle du guerrier,
l’attirait, lui donnait la pressante envie d’y goûter seulement une fois.
Cédant à la tentation, il effleura de ses lèvres celles de sa compagne… Elles se révélèrent d’une
douceur soyeuse et chaude. Elle les pressa plus fermement contre celles de Dirk, après avoir laissé
échapper un léger soupir. Il s’agissait d’un chaste baiser, mais l’ardeur rageuse que MacKay sentait
gronder dans tout son corps le poussa à rendre ce contact charnel, et à écarter les lèvres de sa
protégée pour y glisser sa langue.
Non. Elle est endormie.
Relevant la tête, il lui retira les bras de son cou et remonta les couvertures sur elle. Elle protesta
dans un grognement.
Damnation, elle paraissait animée de la même envie que lui. Mais en était-il l’objet, ou se serait-
elle satisfaite de n’importe quel homme ?
Cela ne faisait aucune différence.
— Rendormez-vous, dit-il d’une voix basse mais ferme, même si elle somnolait déjà.
Elle se retourna et sa respiration s’approfondit.
Par tous les saints ! Pour cette fois, il aurait préféré qu’elle fasse l’inverse de ce qu’il lui
demandait. La sensualité de ses lèvres avait laissé sa marque brûlante sur celles de MacKay.
Non. Il ne pouvait l’avoir. Ni l’embrasser. Elle appartenait à un autre.
Elle ne bougeait plus et semblait désormais complètement assoupie.
Il barricada de nouveau la porte et plaça un lourd fauteuil devant en espérant que cela empêcherait
la fugitive de sortir et de se geler le derrière pendant qu’il dormait. Au moins, elle le réveillerait si
elle poussait le siège pour passer l’embrasure.
Mais étant donné son état d’intense excitation, il avait peu de chances de trouver le sommeil cette
nuit-là. Déterminé à essayer, il s’allongea sur sa couche. Il ne pouvait oublier combien il lui avait
paru parfaitement naturel de tenir Isobel dans ses bras. Son instinct s’était manifesté, et il avait
presque l’impression d’avoir capturé une femme pour son propre compte. Comme il aurait voulu
pouvoir l’emporter loin de là et lui montrer l’effet qu’avaient sur lui ses baisers !
Mais puisqu’elle dormait, elle ne se remémorerait sans doute pas l’incident.

Dirk sella son cheval le lendemain matin devant l’étable de Lewis MacLeod tandis que George
procédait de même avec celui de Rebbie non loin de là. La faible lueur du soleil se hissait au-dessus
des montagnes.
— Comment cela s’est-il passé hier soir ? s’enquit MacInnis dans un sourire enjoué. Vous semblez
vous être peu reposé.
— Très bien.
MacKay savait ce que son ami cherchait à savoir, mais il ne lui révélerait rien de la torture
sensuelle qu’il avait endurée.
— Très, très bien ? insista le comte d’un ton suggestif.
Le guerrier lui adressa un regard furieux.
— Il ne s’est rien produit, si c’est ce que vous vous demandez.
Rien d’important en tout cas. Assurément rien dont elle se souviendrait. Mais la façon dont elle
lui avait embrassé le cou et l’effleurement de leurs bouches le hanteraient.
— Elle a dormi dans le lit, et je me suis contenté de mon couchage devant l’âtre.
Son compagnon émit un petit rire.
— Comme je le supposais. Vous êtes le roi de la courtoisie et de l’honneur dès qu’il s’agit de cette
créature.
— Quand ai-je manqué de ces deux qualités envers quelque autre dame ?
— J’ai le souvenir d’une occurrence au cours de ces derniers mois, rétorqua Rebbie dans un
sourire malicieux. Vous vous rappelez certainement lady Neilina.
— Vous faut-il absolument l’évoquer ? J’aidais Lachlan. Il avait un nombre indécent de femmes
calculatrices à ses trousses. Mis à part cela, je suis un homme comme les autres. Je suis persuadé que
vous vous seriez porté volontaire pour cette mission avec elle si vous aviez été plus grand et plus
blond.
MacInnis sourcilla.
— Qu’y puis-je si je n’ai rien d’un géant ?
Dirk renâcla. Même si son compagnon mesurait plus de six pieds, il demeurait légèrement plus
petit que lui ou que Lachlan. Sa taille faisait partie des quelques sujets que MacKay avait trouvés
pour le taquiner. En général, Rebbie y restait insensible.
— Je vois ce que vous essayez de faire, déclara le comte. Vous tentez de dévier la conversation.
Le guerrier haussa les épaules, espérant que son ami se lasserait.
— Il n’y a rien à raconter.
— Vous a-t-elle envoyé son genou dans l’entrejambe cette fois ?
— Non, Dieu merci. Mais elle m’a avoué qu’elle marchait dans son sommeil. C’est pourquoi elle
m’est tombée dessus l’autre matin.
— Je vois, répondit MacInnis en grattant la barbe naissante qui couvrait son menton. Hum… Je
suis sûr que vous souhaitiez la voir en pleine crise de somnambulisme se diriger jusqu’à votre
couche pour se glisser sous les couvertures.
— Eh bien, cela n’a pas eu lieu, vous pouvez donc cesser d’élaborer des hypothèses.
— Quel dommage. Cette froide nuit d’hiver aurait pu se révéler autrement plus chaude.
Dirk secoua la tête.
— Votre esprit ne se départit jamais de sa vulgarité, n’est-ce pas ?
— Rarement. Je trouve simplement divertissant d’observer la manière dont vous vous laissez
perturber par une femme pour la première fois.
— Ce n’est pas le cas, gronda Dirk.
— Il fallait que cela arrive tôt ou tard.
La porte s’ouvrit derrière eux, puis Isobel et sa bonne apparurent, chargées de leurs modestes
affaires.
— Chut, siffla MacKay à son ami.
— Bonjour, milady, lança Rebbie en esquissant l’une de ses révérences théâtrales.
— Bonjour, dit-elle d’un ton plus réservé avant de s’incliner à son tour.
Elle paraissait bien plus reposée que son sauveur ne l’était, sans l’ombre d’un doute. Elle avait
dormi toute la nuit, malgré ses déambulations dans la chambre, alors qu’il n’avait profité que de
quelques assoupissements entre deux rêves brûlants de sensualité.
Dans l’air frais, les joues de la jeune femme s’illuminaient d’un rose éclatant. Et le regard
ténébreux qu’elle posa sur Dirk le fit presque suffoquer. Il lui adressa une brève révérence.
Elle sourit et le salua en retour, puis se hâta de rejoindre Beitris en direction de la maison
principale.
— Avez-vous vu cela ? murmura MacInnis en aparté. Elle a rougi dès qu’elle vous a vu.
— Rebbie, je vous préviens…, marmonna-t-il à voix basse.
Le comte s’esclaffa et le gratifia d’une tape sur l’épaule.
— Il est l’heure de manger, cria Lewis MacLeod sur le seuil de son logis.
— Nous devons rapidement déjeuner et nous mettre en route, déclara le guerrier. Il est déjà tard. Il
nous faut gagner Durness avant le coucher du soleil, ou nous n’aurons aucun endroit où passer la nuit.

Isobel frissonnait contre MacKay, assise derrière lui sur son cheval. Il regrettait de ne pouvoir la
réchauffer, mais elle était déjà enveloppée dans tous les tartans et toutes les couvertures
supplémentaires qu’il possédait. Dieu merci, il ne neigeait plus, et le soleil perçait à travers les
nuages de temps à autre. Mais le vent incessant soufflait plus violemment.
Au moins, le corps imposant du Highlander la protégeait presque entièrement des bourrasques
provenant du nord. Il les sentait parfois lui piquer la figure et s’insinuer dans ses multiples épaisseurs
de vêtements. Cependant, il n’avait pas froid. En fait, durant la majeure partie du trajet, le contact de
la jeune femme l’avait embrasé outre mesure. Il avait vraiment besoin de partager un peu de cette
ardeur charnelle avec elle. Mais cette idée n’était guère judicieuse.
Il tourna la tête.
— Vous avez froid, milady ?
— Pas de façon insurmontable.
Elle claqua des dents, avouant ainsi qu’elle venait de mentir. Il l’admira de ne pas se plaindre.
Cette fille était forte.
— Mettez vos bras sous mon tartan et ma cape. La température est meilleure au plus près de mon
corps.
Damnation, il n’aurait pas dû dire cela. Il sentit son cœur s’emballer en l’imaginant se rapprocher
de sa peau, et lorsqu’elle enfouit ses mains sous son manteau de laine et son habit écossais, puis
toucha ses hanches à travers son pourpoint, il s’anima de tout son être. Mais son devoir était de lui
tenir chaud.
Il avait grandi dans ces contrées, et savait combien l’automne et l’hiver étaient rudes au pays des
MacKay. Il supporterait plus facilement qu’elle le froid.
Elle glissa sa main valide sous le bras de Dirk et la posa telle une plume sur le haut du ventre de
ce dernier. Il l’aida à installer le membre blessé au niveau de sa taille, en prêtant une grande attention
au majeur harnaché de l’attelle, puis lui couvrit les mains avec l’une des siennes.
— Oh. Vos doigts sont glacés.
— C’est vrai. Le vent cinglant souffle si fort par ici.
— Nous atteindrons Durness dans peu de temps.
Il frappa du talon les flancs de sa monture pour qu’elle accélère sur le sentier qui coupait entre la
lande et les collines rocailleuses. Un troupeau de bœufs des Highlands à fourrure noire se trouvait là
et les observait dans le champ enneigé. De la fumée s’échappait d’une petite hutte de fermiers au loin.
La pression des doigts d’Isobel sur son estomac l’affecta plus qu’il ne l’aurait souhaité,
déclenchant de brûlantes vagues de désir dans tout son corps. Il mourait d’envie de la tenir dans ses
bras, de la réchauffer et de la protéger. Que le diable l’emporte s’il n’était pas un parfait crétin.
Se demandant ce qu’il advenait du reste du groupe, il fit halte, tourna légèrement son animal et jeta
un coup d’œil à Rebbie par-dessus son épaule. Dans le sillage de ce dernier, Beitris chevauchait en
passagère arrière sur la bête de George.
MacInnis fit signe à son ami de poursuivre.
Dirk incita son cheval à reprendre la route. Chaque yard parcouru sur la voie étroite qui serpentait
autour des lacs et entre les montagnes de pierre nue était un pas de plus dans le passé. Peu de choses
avaient changé dans la région en douze ans.
Des hurlements éclatèrent au loin dans leur dos. La bonne d’Isobel cria.
— Oh, mon Dieu, s’exclama la lady.
— Que diable… ?
Dirk obligea de nouveau son destrier à faire volte-face pour regarder derrière lui. Rebbie et les
deux domestiques s’étaient laissé distancer. Et à présent, un homme se dressait devant eux, un pistolet
à la main. Il vociféra un ordre.
Qui était-il et d’où avait-il surgi ? Portant un masque et une capuche sur la tête, il arborait
l’apparence d’un bandit solitaire.
Pouvait-il s’agir de McMurdo ? Dirk avait oublié ce bâtard.
Il mit pied à terre.
— Passez à l’avant sur la selle et restez baissée, dit-il à Isobel en lui tendant les rênes. Cet
individu est armé. S’il se dirige vers vous, chevauchez au nord aussi vite que vous le pouvez. La
chaumière de mon oncle sera la première que vous rencontrerez. La grande.
— Je viens aussi, pour aider Beitris.
Elle s’apprêtait à descendre.
— Non, ordonna-t-il. Ne bougez pas d’ici.
— J’ai un poignard.
Elle sortit le couteau luisant de la poche qui pendait de sa ceinture.
— Rangez cela avant de vous couper, gronda-t-il. Garde-la en sécurité, Tulloch, lança-t-il à sa
bête.
Celle-ci hennit et frappa le sol de son immense sabot.
— Faites attention à vous, dit la jeune femme.
Dirk dégaina son glaive et se rua deux cents pieds en arrière vers le reste du groupe, en dérapant
sur la glace et la neige. Il n’avait pas conscience d’avoir autant devancé Rebbie et les domestiques.
Son cheval dansant sur place, MacInnis envoya un coup de pied botté qui projeta le pistolet du
hors-la-loi. Le vaurien se jeta alors par terre pour le récupérer.
Tandis que Rebbie bondissait de sa monture, le guerrier fonça vers eux.
Le comte et l’inconnu roulèrent au sol, en se disputant l’arme. MacKay saisit leur assaillant par sa
cape marron qui était attachée autour de son cou, et l’écarta violemment de son ami, qui s’était
emparé du pistolet. Le bandit émit des sons étouffés et tira sur la boucle du manteau. Dès qu’elle fut
défaite, il se libéra de l’habit et s’enfuit vers un bosquet, ses longs cheveux gris flottant derrière lui.
Avant de se trouver à couvert, il feignit d’aller s’abriter pour subitement se diriger vers Isobel et le
cheval.
— Halte ! somma Dirk, se précipitant vers sa protégée.
Bâtard ! Il le ferait suffoquer jusqu’à son dernier soupir s’il s’avisait de poser les mains sur elle.
Un coup de feu explosa derrière eux. MacKay regarda furtivement par-dessus son épaule et aperçut
le comte tenant l’arme levée et toujours pointée vers le brigand, ainsi qu’un nuage de fumée noire que
le vent faisait dériver. L’homme masqué ne tomba pas. Au lieu de cela, il changea de trajectoire et
détala derechef dans les buissons.
— Vermine ! hurla le guerrier, en se rapprochant enfin d’Isobel.
Tulloch renâcla et frappa le sol.
La dernière fois que Dirk avait vu Donald McMurdo, ce dernier avait les cheveux foncés, mais
cela remontait à des années. Il s’agissait forcément de lui. Si les femmes ne s’étaient pas trouvées
avec eux, il aurait traqué cette canaille pour la jeter dans le cachot de Dunnakeil.
— Bon sang ! grommela Rebbie qui les rejoignait en brossant ses habits pour en ôter la neige et les
débris. Un bandit de grands chemins ? Par ici, dans le pays le plus reculé que j’aie jamais vu ?
— Eh oui, ils sont partout. C’était certainement McMurdo. Quand je n’étais qu’un jeune garçon,
mon père et ses hommes ont tenté de le capturer, mais il était aussi insaisissable qu’un fantôme. C’est
un voleur, mais aussi un meurtrier. Difficile de croire qu’il soit toujours en vie après tout ce temps.
George amena l’autre cheval sur lequel Beitris, encore livide, était perchée.
MacInnis étudia le pistolet de l’agresseur dans sa main.
— Si cette saleté avait été de meilleure qualité, j’aurais pu tirer dans le derrière de ce vaurien
avec sa propre arme.
Dirk souffla avec mépris.
— Dépêchons-nous avant qu’il ne reparaisse.
— J’espère qu’il osera, lança Rebbie d’une voix forte, pour s’assurer que quiconque caché dans le
bosquet puisse l’entendre. J’ai quelque chose à lui donner – une balle de plomb entre les dents.
MacKay observait Isobel, et releva qu’elle scrutait l’extrémité des buissons en écarquillant ses
yeux sombres.
— Vous allez bien ? s’enquit-il.
— Oui.
Tripotant et tortillant ses épaisseurs de vêtements et de couvertures, elle retourna sur son
équipement de couchage derrière la selle. Il admira la façon qu’elle avait d’affronter des événements
éprouvants sans ciller ni verser dans l’hystérie.
Il enfourcha sa monture et dans le quart d’heure qui suivit, la large demeure d’oncle Conall, avec
ses murs en pierre chaulée et son toit de chaume, apparut aux abords du village. Il se sentit revigoré,
soulagé que ce voyage se termine enfin. Mais à mesure qu’il cheminait, se rapprochant de plus en
plus du bourg de son enfance, il se crispa.
Il priait d’être arrivé à temps pour voir son père en vie.
— Nous y voilà, annonça-t-il à Isobel.
Une fois devant la maison, il mit pied à terre, puis se retourna furtivement vers Rebbie sur son
cheval.
— C’est le domicile de mon oncle, lui dit-il.
Il leva les mains, et aida sa protégée à descendre. Les autres firent de même.
Lorsqu’il se trouva face à la porte d’entrée, l’effroi lui vrilla les entrailles. Oncle Conall, le frère
cadet de son père, ainsi que sa famille étaient les seuls membres du clan en qui il pouvait avoir
confiance.
À ses côtés, la jeune femme lui serra le bras, cherchant à le distraire de sa morosité l’espace d’un
instant. Les yeux de la fugitive, un peu plus foncés que noisette, s’adoucirent comme si elle
comprenait ce qu’il ressentait. L’angoisse, la peur. Bien sûr qu’elle comprenait. Elle avait assisté à
la maladie de ses propres parents, avant de les perdre. Mais ce qui importait plus que tout était qu’à
ce moment précis, il ne se sentait plus seul. Car même lorsqu’il se trouvait en compagnie de ses amis,
il lui semblait souvent être isolé, et il ignorait s’ils parvenaient réellement à saisir ce qu’il éprouvait.
Quelque chose lui disait qu’Isobel avait cette faculté.
Elle retira sa main, et il ne put croire combien ce contact ténu lui manquait.
Prenant une profonde inspiration, il s’efforça d’avancer pour frapper à la porte patinée par le
temps.
Sa tante Effie ouvrit et sortit la tête. Elle posa son regard sur lui, esquissa un sourire, poussa
violemment la porte en arrière, et le prit dans ses bras.
— Mon neveu, c’est une bénédiction de contempler de nouveau votre visage. Je suis heureuse que
vous soyez de retour à la maison.
Elle recula et cria dans la chaumière :
— Conall !
Elle se tourna derechef vers Dirk, et lui expliqua :
— Il prend son souper. Vous savez comment il est. Rien ne peut le faire quitter la table. Entrez,
ainsi que vos compagnons.
Elle leur fit signe de s’avancer.
Il resta figé. Et même s’il détestait avoir à lui demander, il devait le faire.
— Quelles sont les nouvelles concernant mon père ?
— Oh, mon petit, répondit-elle, la figure plissée dans une grimace. J’ai oublié que vous n’en aviez
pas encore été informé. Je suis désolée de vous apprendre qu’il est décédé il y a plus d’un mois.
Ces propos le frappèrent comme un bélier lui percutant l’estomac.
Son père était parti. MacKay ne pourrait pas l’étreindre une dernière fois ni lire la joie sur sa
figure.
Il acquiesça, la gorge serrée.
— C’est ce que je craignais.
Même s’il avait sincèrement espéré se tromper.
— Je suis venu dès que j’ai pu, ajouta-t-il.
Le regret le submergea comme la pluie inondant un marécage. Le chef avait certainement succombé
avant même que son fils ne reçoive la missive à Draughon. Il aurait dû revenir avant, peut-être des
années plus tôt. Mais son père le pensait mort. Le guerrier n’avait jamais su s’il était préférable de
rester « enterré », ou de proclamer sa présence au clan et à la femme qui veillerait à le faire
assassiner si l’occasion lui était donnée.
— Oui ?
Conall apparut dans l’embrasure, ses cheveux et sa barbe désormais gris. Il concentra son regard
durant un moment sur leur visiteur.
— Dirk, mon garçon, c’est bien vous ?
— En effet.
— Je vous reconnais à peine maintenant que vous êtes adulte.
Il enveloppa son neveu dans une impressionnante étreinte. Lorsqu’il se recula, ses yeux étaient
embués de larmes.
— Mon enfant, je suis navré que Griff ne s’en soit pas sorti. Une semaine après que j’ai envoyé
cette lettre, il nous a quittés. J’en ai expédié une seconde, mais je ne sais pas si vous l’avez reçue.
MacKay secoua la tête.
— Je vous remercie de m’avoir tenu informé.
Conall regarda furtivement le reste du groupe qui avait voyagé avec lui.
— Avec qui êtes-vous venu ?
Dirk s’efforça de mettre son chagrin de côté pour le moment. Rebbie était celui qui se tenait le plus
près de lui.
— Voici mon grand ami, Robert MacInnis, comte de Rebbinglen.
— Un comte ? Je suis ravi de vous rencontrer, milord.
Il lui serra la main.
— Tout le plaisir est pour moi.
— Et voici lady Isobel MacKenzie et sa bonne. Nous les avons secourues sur le chemin.
— Secourues ? Eh bien, vous êtes un véritable chevalier et un gentleman, n’est-ce pas ? Entrez.
Nous avons assez de nourriture pour tout le monde.
— Malgré la manière dont vous l’engouffriez ? railla Effie.
— Bah ! Je vais m’occuper des chevaux, femme. Servez à manger à nos invités.
Conall fit signe à tous les autres de pénétrer dans la chaumière.
En passant devant Dirk, la veuve croisa son regard et lui adressa un coup d’œil empli de
compassion.
Il esquissa en réponse un bref hochement de tête pour la remercier de sa compréhension, puis
suivit son oncle vers la petite écurie.
Après que le vieil homme eut montré à George où mener les montures, son neveu lui demanda :
— Pourrais-je m’entretenir avec vous un instant, mon oncle ?
— Certes.
Le côté de la bouverie en pierre les abritait des plus cinglantes bourrasques.
— Je ne puis croire que mon père soit mort. A-t-il souffert ?
— Non. Son mal ne paraissait pas accablant. C’était son cœur, nous a dit la guérisseuse, expliqua
Conall en secouant la tête.
— S’agit-il encore de Nannag ?
— Oui. Toujours aussi audacieuse qu’un chiot, même si elle perd l’ouïe.
— Par tous les saints, elle doit avoir au moins cent ans.
Son hôte acquiesça en esquissant un léger sourire.
— Je dirais autour de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix printemps. Mais elle conserve sa vivacité
d’esprit.
— Elle est fiable, n’est-ce pas ? Ma belle-mère n’aurait pas réussi à la convaincre par la force de
précipiter le décès de papa, si ?
— Non, je ne pense pas, mon garçon. Maighread semblait nourrir de l’affection pour votre père. Il
n’aurait été d’aucun profit pour elle ni pour leurs fils de l’assassiner. Aiden a seulement vingt et un
ans, il est à peine assez mature pour faire un chef décent. Ses parents se doutaient tous les deux qu’il
rencontrerait des difficultés avec cette position.
Dirk hocha la tête. Il se sentit apaisé d’entendre que cette sorcière n’aurait jamais voulu la mort de
son époux comme elle avait souhaité celle de son beau-fils. Apparemment, ce dernier était le seul
dont la disparition présentait quelque intérêt pour elle.
— Griff n’a plus jamais été le même après vous avoir cru décédé, déclara son oncle. Voyez-vous,
des semaines durant, il a refusé de penser que c’était vrai, parce que l’on n’avait pas retrouvé votre
dépouille échouée sur la rive. Il a fini par accepter votre trépas, puis s’en est voulu.
Dirk eut l’impression de recevoir un rocher en pleine poitrine. La dernière chose qu’il avait
désirée était de blesser son père.
— Lui avez-vous dévoilé qui vous suspectiez d’avoir tué cousin Will ?
Cet enfant était le fils du second frère de son père, et le meilleur ami de MacKay durant son
enfance. Ils étaient quasiment inséparables, jusqu’à ce que l’un des hommes de sa belle-mère ne
pousse le garçon de la falaise.
— J’y ai fait allusion, répondit Conall. Mais je ne pouvais accuser catégoriquement Maighread
sans preuves. Par ailleurs, je la soupçonne d’avoir plusieurs membres du clan à son service.
— Eh bien, comme vous le savez, elle a tenté de me tuer deux fois avant cela, et il ne m’a jamais
cru.
D’une certaine façon, il s’était senti trahi par Griff, qui avait préféré faire confiance à son épouse
plutôt qu’à son propre fils.
— Ce qu’il voyait en cette femme dépasse l’entendement, marmonna Conall. Il l’aimait jusqu’à en
perdre la raison. Et même si le cœur n’y était pas, il avait demandé que les hommes commencent à
entraîner vos deux jeunes frères pour qu’ils marchent sur ses traces.
— Les deux ?
— Oui, comme vous le savez, Aiden est l’aîné, mais également le plus timide depuis toujours.
Votre père n’était pas certain de son aptitude à mener ses gens. Haldane est plus jeune, mais de nature
plus déterminée. Il me paraît évident qu’il souhaite devenir chef malgré ses dix-neuf printemps.
Environ la moitié du clan le soutiendrait s’il décidait d’évincer son frère, mais il y est attaché. Je ne
crois pas qu’il veuille le blesser. Si Aiden renonçait à sa position, son cadet lui succéderait.
Cependant voyez-vous, la plupart des anciens prendraient parti pour l’aîné, parce qu’il est plus mûr,
mais aussi plus rusé et plus réfléchi. Et maintenant que vous êtes là…, ajouta son oncle en haussant
les épaules.
— Certes. Maintenant que je suis là… Je ne sais même pas si les nôtres croiront que je suis bien
celui que je prétends.
— Comment pourraient-ils en douter ? À présent que vous êtes adulte, je vois beaucoup de votre
père en vous.
Dirk s’en réjouissait. Il avait toujours été fier de lui ressembler. Mais il n’était pas sûr de l’accueil
que lui réserverait le clan, qu’il ait un air de famille ou pas.
— Il reste encore un peu de temps pour y songer. Avez-vous faim ?
— Oui.
Son estomac le tourmentait, mais était-ce dû à l’appétit ou à l’angoisse ?
— Allons à l’intérieur.
Dirk le précéda dans la chaumière qui n’avait pas changé depuis la dernière fois qu’il y avait
pénétré. Deux des plus jeunes fils de Conall et trois de ses filles le saluèrent lorsqu’il entra. Par tous
les saints ! Ils n’étaient tous que des enfants en bas âge quand il était parti.
— Vous avez tous grandi. Où est Keegan ?
Il avait toujours été très ami avec l’aîné de Conall.
— Il est à la tête des gardes du château.
— Je vois.
Il s’agissait d’un poste très important, et MacKay était ravi qu’il soit occupé par une personne en
qui il avait confiance.
Intercalant tant bien que mal sa large carrure entre Rebbie et un autre cousin, il s’assit en face
d’Isobel. Elle avait retiré la capuche couvrant sa luxuriante chevelure noire qui retombait sur ses
épaules. Son regard enchanteur croisa celui du guerrier dans la lueur des bougies, et une étonnante
sensation le parcourut du torse jusqu’à l’entrejambe.
Diable, qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ? Il baissa les yeux sur le tranchoir généreusement garni
de nourriture que tante Effie avait disposé devant lui.
— Je vous remercie, bredouilla-t-il.
— Mangez. Vous êtes en pleine croissance et avez besoin de prendre des forces.
— « En pleine croissance » ? Je ne l’espère pas.
Il n’y avait que cette femme pour tenir de tels propos. Il sentit sa poitrine se réchauffer d’être de
retour parmi les siens.
— Je suis tout à fait certain d’avoir assez grandi.
Rebbie renâcla.
— Vous en avez le droit.
— Vos commentaires ne sont pas requis, répondit Dirk, l’attention de nouveau attirée par sa
protégée.
Elle réprima un sourire, les yeux brillants d’humour. Damnation, elle était vraiment ravissante. Il
parvenait à peine à se détourner d’elle, mais s’appliqua à se concentrer sur son repas.
Ses pensées vagabondèrent vers la tâche qui l’attendait : annoncer à ses frères et au reste de la
famille qu’il était bel et bien en vie, et qu’il revenait pour prendre sa place de chef du clan. Il
rencontrerait sans aucun doute un nombre considérable de contestations.
Chapitre 8

Dirk ne savait pas vraiment à quoi s’attendre à Castle Dunnakeil, mais il estima plus prudent pour
Isobel et sa bonne de rester avec tante Effie jusqu’à ce que Conall, Rebbie et lui se rendent au
château et rencontrent son frère, Aiden, ainsi que le reste du clan.
Le vent s’était un peu calmé à la tombée du crépuscule, mais les rafales demeuraient plus violentes
dans cette région que dans celles situées plus au sud. Le temps que la forteresse apparaisse à
l’horizon, avec pour toile de fond la baie plongée dans l’obscurité, la nuit s’était abattue sur eux. Des
torches diffusaient suffisamment de lumière autour de la propriété et dans la haute enceinte de pierre
pour lui permettre de constater que les lieux avaient peu changé ces douze dernières années. Les trois
tours rondes de Dunnakeil avaient chacune été construites à un siècle différent par ses ancêtres, tout
comme le donjon et l’aile est.
Même si son foyer paraissait intact au-dehors, il savait que les choses seraient amplement
différentes à l’intérieur, maintenant que son père n’était plus là. En s’approchant de la demeure, il
pouvait à peine croire qu’il n’aurait plus l’occasion de le revoir. Une sensation pesante et sinistre lui
assaillit l’estomac.
— Comme je vous le disais, Keegan occupe le poste de chef des gardes, dit son oncle tandis qu’ils
arrivaient à proximité de la guérite. S’il y a le moindre problème, il nous sera d’une aide précieuse.
Dirk pria que rien de tel ne se présente. Il ne désirait guère se battre avec des membres du clan ou
de sa famille.
Sous l’abri des sentinelles se trouvaient deux silhouettes qui les observaient dans la lueur des
flammes.
— Qui est avec vous, Conall ? demanda l’un des soldats.
— Dirk ? lança l’autre occupant de la guérite, d’une voix choquée mais familière.
— Oui, confirma MacKay. Keegan, est-ce vous ?
— En effet.
Le fils aîné du vieil homme émergea pendant que son collègue relevait la herse.
Ils pénétrèrent dans l’enceinte pavée en direction des écuries où ils descendirent de selle. Deux
garçons dégingandés d’environ quinze ans emmenèrent les montures.
MacKay se tourna vers son cousin.
— Keegan, c’est bon de vous revoir.
Ses cheveux couleur sable châtain étaient tirés en arrière dans une tresse. La figure enfantine dont
Dirk se souvenait avait mûri pour laisser place à celle d’un homme aux mâchoires et au menton
prononcés. Sous son manteau de laine, il portait une armure en cuir cloutée de métal avec son tartan à
ceinture.
Il serra la main du revenant et lui tapa l’épaule dans un geste viril de bienvenue.
— Je me demandais si vous rentreriez un jour.
Il se tourna vers son père en souriant.
— Pourquoi n’avez-vous pas envoyé de message pour prévenir qu’il était là, papa ?
— Il est arrivé il y a seulement une heure, et je pensais que vous apprécieriez la surprise.
Dirk présenta Rebbie, et les hommes échangèrent une poignée de main.
— Je suis plus heureux que jamais de vous voir ici, mon cher, déclara Keegan.
MacKay partageait son enthousiasme, mais se demanda ce que signifiaient ces propos
énigmatiques.
— Pourquoi ?
— Il se murmure que le clan va bientôt se diviser au sujet de celui qui constituera le meilleur chef
– Aiden ou Haldane.
— Je suppose alors que les voix ne vont faire que s’élever davantage à mon sujet, rétorqua Dirk,
impatient de voir les visages de ceux qui le croyaient mort depuis douze ans.
Certains seraient ravis de le revoir. Contrairement à d’autres.
Son cousin sourit.
— Exactement ce qu’il nous fallait pour semer un peu plus le désordre.
Tandis qu’ils se dirigeaient tous les quatre vers la porte, un mélange d’excitation et d’effroi envahit
le guerrier.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la grande salle avec ses longues tables jonchées des restes de souper,
les membres du clan et les domestiques qui y fourmillaient s’interrompirent pour étudier les nouveaux
arrivants. Des odeurs de pain, de venaison et de bière parfumaient l’air, ramenant MacKay dans un
lointain passé. La table d’honneur était disposée en travers à l’autre bout de la pièce, près de la
cheminée. Le regard de Dirk se posa sur son demi-frère qui occupait le siège central du chef.
De six ans son cadet, Aiden avait seulement neuf ans la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Il ne
paraissait pas beaucoup plus vieux à présent. Bien entendu, il était plus grand, mais semblait frêle et
maigre. MacKay sourcilla, espérant que le jeune homme n’était pas malade. Autrefois, Aiden le
suivait partout en permanence tel un lévrier, et les deux garçons avaient toujours été proches.
Il devint blême lorsque leurs yeux se croisèrent, et se leva précipitamment.
L’individu musculeux assis à côté de lui se mit également debout, appuyant sa main sur la poignée
de son glaive, son regard noir rivé sur le visiteur.
— Qui diable est-ce donc ? gronda-t-il.
Pouvait-il s’agir de Haldane, le plus jeune des demi-frères de Dirk ? Il avait sept ans quand ce
dernier était parti. Certes, il ressemblait à leur père, mais à son aîné aussi, avec ses cheveux roux.
Même si sa carrure n’était pas encore celle d’un homme, il était grand et large d’épaules.
— Je suis Dirk MacKay, annonça-t-il d’une voix retentissante, afin de s’assurer que tout le monde
dans la salle l’entendrait.
Il était étonné de devoir déclarer une évidence, mais de longues années s’étaient écoulées et ses
cadets n’étaient encore que de petits garçons lorsqu’il avait disparu.
Le silence fut ponctué d’étranglements de stupéfaction. Le guerrier scruta rapidement les visages
dans la pièce ; la plupart lui étaient familiers.
— Auriez-vous oublié votre parent disparu ? demanda Conall à Haldane.
— Il est mort. Je me souviens vivement de cela, répliqua celui-ci d’un ton sec.
— Non, il est en vie et bien portant, comme vous pouvez le constater, rétorqua son oncle.
Le jeune laird demeurait pétrifié, cramponné à la table, examinant la figure de MacKay, les yeux
écarquillés.
— Aiden, c’est bon de vous revoir, mon cher.
Il ébaucha un léger sourire, dans l’espoir de mettre tout le monde à l’aise.
— Est-ce réellement vous, mon frère ? demanda le garçon d’une voix effarée.
— Oui, répondit Dirk, qui s’avança le bras tendu.
Son cadet le dévisagea intensément, lui serra la main, puis l’étreignit.
— Mais comment est-ce possible ? Nous vous avons cru mort, tombé d’une falaise à Faraid Head.
— Je ne suis pas si facile à tuer, repartit-il en faisant dériver son regard vers Haldane dont
l’expression était clairement hostile. Vous avez grandi, lui dit-il en guise de salutations.
Il ne reçut qu’un air furieux pour toute réponse.
Les deux frères avaient les yeux verts de leur mère. MacKay scruta la pièce, curieux de savoir où
pouvait se trouver cette vieille sorcière, et qui d’autre en ces lieux comptait parmi ses ennemis. Il
s’attendait à des marques d’agressivité, bien sûr. Mais la personne susceptible de perdre le plus,
Aiden, était celle qui l’avait accueilli le plus chaleureusement.
Dirk n’était pas revenu pour reprendre avidement le pouvoir. Que diable, il ne souhaitait même pas
endosser cette responsabilité. Mais il s’agissait de son droit d’aînesse, et son père l’avait préparé à
être le prochain chef depuis qu’il était né.
Pendant leur enfance, Aiden n’avait pas du tout été formé de la même manière. Sa mère l’avait
poussé à s’entraîner, mais Griff n’avait prêté aucune attention aux efforts de son épouse. Par ailleurs,
leur fils ne nourrissait pas un grand intérêt pour le combat ni pour la position de dirigeant. Il avait une
véritable passion pour la musique et s’était mis très tôt à jouer de la cornemuse, ainsi que d’autres
instruments.
Le guerrier avait le sentiment que Haldane était foncièrement différent. Il arborait l’allure
déterminée des MacKay que son sang Gordon par sa mère ne faisait qu’accentuer.
Il se tourna vers les anciens, parmi lesquels se trouvaient deux de ses grands-oncles, qui entraient
à l’instant dans la salle et serrèrent la main des arrivants. Tous murmurèrent, ébahis, avant de
l’accueillir.
— C’est un imposteur, cria Haldane, la figure écarlate.
— Non, mon garçon, répondit Conall, en haussant ses sourcils gris et broussailleux.
— Il est tombé d’une falaise sur les récifs et a succombé à sa chute.
— Vous n’étiez pas présent et n’avez pas vu cela. De plus, vous n’étiez qu’un petit garçon de sept
printemps, gronda leur oncle. Son corps n’a jamais été retrouvé, n’est-ce pas ? demanda-t-il à
l’ensemble du groupe.
Plusieurs individus, y compris les plus âgés, secouèrent la tête.
— Dirk n’a pas atterri sur les rochers, proclama Conall, dont la voix était renvoyée en écho par le
haut plafond. Quelqu’un l’a poussé – le même homme qui a tué Will MacKay ! Mais mon neveu est
tombé à une faible hauteur le long de la paroi et s’est agrippé à un petit affleurement de pierre. Je le
sais, parce que je lui ai lancé une corde et l’ai ensuite remonté.
L’intéressé acquiesça, tandis que les griffes glaciales et sinistres de la peur lui labouraient de
nouveau les entrailles. Des années durant, il avait fait des cauchemars le figurant suspendu au flanc
d’une falaise, pleurant la perte de son meilleur ami, conscient qu’il serait la prochaine victime si le
rocher cédait.
— Vraiment ? demanda Aiden, les yeux écarquillés. Pourquoi ne pas nous avoir dit qu’il était
encore en vie ? Pourquoi nous avoir laissés croire le pire… y compris papa ? Penser que Dirk était
mort l’a presque tué.
— Parce que quelqu’un œuvrait à sa disparition ! s’écria Conall en frappant d’un poing robuste la
table à larges planches. Ce n’était qu’un garçon de quinze ans. Il était bien entraîné pour son âge,
mais n’avait pas encore assez d’expérience pour se défendre contre un individu déterminé à
l’assassiner.
— Qui aurait eu de telles intentions ? interrogea Haldane. Un clan ennemi ?
— Non. Un traître parmi les MacKay, rétorqua son oncle.
Les murmures des membres qui les entouraient se firent plus sonores.
— Qui ? exigea de savoir son jeune neveu.
Conall hésita, scrutant la salle de son regard bleu perçant. Dirk se demanda s’il oserait énoncer la
vérité.
— Je n’ai pas de preuves quant à l’identité du meurtrier, admit enfin le vieil homme.
— Vous n’en savez donc rien, railla le cadet. S’il s’agit réellement de Dirk MacKay, où était-il
durant toutes ces années ?
— Dans nombre d’endroits, répondit celui-ci.
— Vous n’êtes pas le fils de mon père.
Son aîné renâcla en plissant les yeux. Pour qui se prenait cet enfant ? Dirk était la personne tout
indiquée pour apprendre deux ou trois choses à ce petit prétentieux.
Deux anciens du clan s’avancèrent, pour inspecter le revenant de près.
— Eh oui, c’est bien Dirk MacKay, aussi sûr que je me tiens devant vous, déclara Ranald, le
porteur de glaive de son père. Il est l’image même de Griff à cet âge. Il a l’apparence de nos ancêtres
scandinaves.
— Il a une marque de naissance rouge en forme de dague sur le dos. Je l’ai vue le jour où il est né.
Pour notre chef, c’était le signe qu’il devait se prénommer Dirk 3. Elle prouvera assurément qui il est,
affirma son grand-oncle Hamish.
Même s’il avait une épaisse barbe blanche, l’homme semblait en pleine santé.
— Vous plaisantez ! s’exclama Haldane. Une tache sur sa peau ne signifie rien.
Les six anciens ignorèrent ses propos et se rassemblèrent pour tenir un conciliabule dans un coin.
Dirk avait oublié cette marque puisqu’elle se situait à l’arrière de son épaule. Mais il se
réjouissait que le clan envisage de s’en servir pour témoigner de son identité.
Les vieillards marmonnèrent quelques instants, puis se retournèrent face aux autres.
— Oui, nous devons voir cette tache, et tous les doutes seront levés quant à l’individu qui se
trouve devant nous, décréta Hamish.
— Très bien, acquiesça Dirk.
Il retira ses vêtements de dessus, son pourpoint et sa chemise jusqu’à être torse nu.
— Ah, la voilà ! lança son grand-oncle aux autres en pointant du doigt l’omoplate gauche du
guerrier. Vous voyez, elle est rougeâtre et de la forme d’une dague, le symbole des MacKay.
Le reste des anciens murmurèrent leur approbation derrière lui.
— Tournez-vous pour permettre à tout le clan de la voir, mon garçon, ajouta-t-il.
Dirk s’exécuta, puis le petit groupe se reconstitua pour discuter en privé de la situation.
— Je ne le laisserai pas s’emparer de ce qui revient de droit à mon frère, éructa Haldane.
À son frère ? Le regard de Dirk passa alternativement du haussement de sourcils confus et docile
d’Aiden à celui, malveillant, de leur cadet.
— Taisez-vous, jeune profiteur, l’interrompit sèchement Conall.
— Je ne suis plus un enfant, loin de là. Mes hommes et moi avons dérobé une dizaine de bestiaux
aux Gunn, pas plus tard que le mois dernier. Ces gens ont eu si peur de nous qu’ils nous ont laissés
faire.
Son aîné lui décocha un regard furieux en se rhabillant. Était-ce donc sa façon de prouver qu’il
avait atteint l’âge adulte ? En volant et en provoquant leurs voisins ? Certes, il s’agissait d’une
tradition des Highlands qui remontait à la nuit des temps, mais ces pratiques ne feraient que
déclencher de futures querelles. Les conflits entre clans faisaient déjà beaucoup trop de morts.
— Vous avez des « hommes » ? demanda le guerrier.
— Ceux du clan MacKay. Aiden a autorisé cet assaut. C’est ce que nous faisons pour montrer notre
virilité ici, ce que vous n’avez jamais pratiqué, j’en suis certain.
— Je n’en ai pas eu besoin. Ma masculinité saute aux yeux, riposta-t-il en s’efforçant de réprimer
tout sourire narquois. Par ailleurs, j’étais à l’université à votre âge.
— L’université ? répéta Haldane en reniflant avec mépris. À quoi cela sert-il ? À part vous faire
un peu plus ressembler à un sale Anglais.
— Le roi exige que tous les meneurs y envoient leur aîné.
Son frère haussa les épaules.
— Maman a fait venir des tuteurs. Je parie que j’en sais autant que vous.
Les six anciens achevèrent leur conférence privée.
— Nous tiendrons audience pour décider si Dirk MacKay, premier fils et héritier légal de
Griff MacKay, deviendra chef, annonça Hamish d’une voix puissante. Cette séance aura lieu dans
trois jours.
Le guerrier leur exprima son respect dans une révérence.
— Je vous remercie.
S’ensuivirent force murmures et bavardages. Dirk balaya la pièce des yeux, et son regard se posa
sur un visage féminin qui lui était familier. Sa petite sœur ?
— Est-ce Jessie ? demanda-t-il à son oncle.
— Oui, n’est-elle pas devenue ravissante ?
La grande jeune femme à la flamboyante chevelure rousse et aux yeux bleus descendit les marches.
Dans un large sourire, elle se jeta sur lui pour le gratifier d’une impressionnante étreinte.
— Je ne puis croire que vous soyez en vie, mon frère. Après toutes ces années.
— Oui, c’est bon de vous revoir, ma chère.
Ils avaient été proches pendant leurs jeunes années, mais à sept ans, l’enfant avait été placée chez
les Keith. Principalement parce que leur belle-mère ne voulait pas l’avoir dans ses jupons. La fillette
était une petite fautrice de troubles à l’époque, suivant les garçons partout et les entraînant dans de
fausses batailles avec des épées en bois. Il ne l’avait revue qu’à de rares occasions depuis lors. Elle
lui avait cruellement manqué, puisqu’elle seule était issue des mêmes parents que lui.
Elle avait vingt-trois ans, et il avait du mal à s’imaginer que son père ne l’ait pas mariée plus tôt.
Elle recula d’un pas pour lui adresser une expression rayonnante.
— Je suis si heureuse que vous soyez vivant et de retour à la maison.
— Je suis ravi d’être ici. Mais navré de n’avoir pu arriver à temps pour voir papa une dernière
fois.
— Oui, il aurait été fou de joie de vous savoir toujours de ce monde.
À ces paroles, Dirk regretta encore plus amèrement d’avoir décidé de demeurer à distance. Il avait
toujours été conscient que son père l’aimait, mais douze ans plus tôt, il avait eu l’impression que
celui-ci vouait une adoration et une confiance plus grandes encore à Maighread. Parfois, il avait
ressenti de la colère envers le vieil homme de ne pas avoir cru ses dires ni avoir fait cas de ses
inquiétudes.
— Resterez-vous ici ce soir ? s’enquit sa sœur. Je peux faire préparer une chambre.
— Est-ce que notre belle-mère si aimante est là ?
Jessie sourit.
— Non, elle est à Tongue.
Conall attira son neveu à part et lui dit à voix basse :
— Il serait peut-être préférable que nous dormions à la chaumière cette nuit.
Dirk savait à quoi son oncle faisait allusion – sa sécurité. En vérité, il n’était pas sûr de vouloir
tourner le dos à Haldane ne serait-ce que le temps de sortir de la pièce, encore moins de vouloir
dormir sous le même toit que lui. Ce garçon avait les yeux emplis de violence. Aiden s’approcha de
Dirk.
— Ne logerez-vous pas ici ce soir, mon cher ? demanda-t-il.
MacKay sourcilla, s’efforçant de discerner l’état d’esprit et les motivations du jeune homme.
Celui-ci n’avait pas beaucoup changé depuis leur dernière entrevue. Il était plus grand, bien entendu,
mais toujours aussi mince. Il était certain qu’il n’avait pas l’air assez vieux ni assez redoutable pour
être chef.
— J’apprécierais que vous acceptiez, poursuivit-il. Il s’est écoulé tant d’années. J’aimerais
discuter et prendre de vos nouvelles.
Dirk esquissa un bref hochement de tête. Il s’assurerait de dormir loin de leur petit frère et de
barricader sa porte.
— Avez-vous également de la place pour mon ami, le comte de Rebbinglen ?
— Le « comte » ? s’étonna Aiden, en faisant dériver ses yeux écarquillés vers Rebbie qui s’inclina
légèrement. Bien sûr. Nous en serions honorés.
Haldane, plus grand de quelques pouces et plus large d’épaules que son aîné, le rejoignit.
— Ils ne restent pas.
— Si, je les ai invités. Dirk est notre frère et son ami porte un titre de haut rang.
— Bon sang, je me moque de ce qu’ils racontent. Nous n’avons aucune preuve qu’il soit
effectivement notre aîné. Et n’importe qui peut se prétendre aristocrate. Cela ne rend pas la chose
vraie.
MacInnis esquissa un sourire narquois. MacKay savait que son compagnon n’avait nul besoin de
prouver qui il était. Il suffisait de le regarder, d’examiner ses affaires et sa tenue pour en déduire
qu’il était issu de la noblesse. Mais le cadet suspicieux n’était pas plus avisé qu’observateur.
— Résignez-vous, mon cher. J’ai déjà pris ma décision, déclara Aiden.
— Haldane, espèce de crétin. Évidemment qu’il s’agit de Dirk, intervint leur demi-sœur pour faire
bonne mesure.
— Taisez-vous, Jessie, rétorqua le jeune homme en balayant le petit groupe d’un regard furieux
avant de grommeler dans sa barbe et de se retirer d’un pas bruyant.
Elle se retourna, ordonnant aux domestiques de préparer des chambres supplémentaires.
— Pourrions-nous parler quelques instants dans la bibliothèque ? demanda Aiden à son aîné.
— Oui, bien sûr.
Muni d’une bougie, le fils de Maighread ouvrit la voie et les guida hors de la somptueuse salle
pour emprunter un couloir étroit qui menait à la pièce plus modeste où leur père réglait ses affaires
officielles. L’endroit semblait déserté maintenant que le vieil homme n’était plus assis au bureau
massif installé dans l’angle, ou sur l’un des bancs situés de chaque côté de la table autour de laquelle
on se réunissait en petit comité ou sur laquelle l’on déployait des cartes. Des documents enroulés et
autres papiers remplissaient encore certaines étagères sur un mur.
Le petit groupe prit place dans des fauteuils devant l’âtre où se consumait un petit feu. Aiden
ajouta une brique de tourbe dans les flammes, puis se tourna vers Dirk.
— Vous êtes parti parce que l’on a tenté de vous assassiner ?
— Oui.
Le guerrier mesurait combien l’information qu’avait révélée Conall un peu plus tôt serait
choquante pour son demi-frère. Celui-ci était trop jeune à l’époque pour être impliqué. Avait-on
supposé qu’il s’agissait d’un meurtre, ou pensé que les deux garçons avaient simplement eu un
accident et avaient chuté tous deux de la falaise ?
— Qui a fait cela ? Qui a tué cousin Will ?
MacKay ne savait pas vraiment s’il devait lui dire que sa mère était la coupable.
— Je n’ai encore aucune preuve. J’espère démasquer le coupable.
— Mais vous suspectez quelqu’un.
— Certes, mais je préfère me taire pour l’instant. Je suis sûr que toute cette histoire sera mise au
jour maintenant que je suis de retour. Racontez-moi les dernières heures de père.
Le regard vert d’Aiden se fit plus lointain.
— Il s’exprimait peu. Il restait alité. Parfois, il me mandait dans sa chambre et nous discutions du
clan. Il me rappelait les consignes qu’il m’avait répétées des milliers de fois. Il avait peur que je ne
sois pas un bon chef, je le sais. J’ai la même crainte.
Il plongea des yeux découragés dans les braises rougeoyantes, son visage clamant combien il se
sentait peu confiant, mais également coupable de ne pas être ce que Griff attendait de lui. Il n’y
pouvait rien s’il était né avec un talent pour la musique plutôt qu’une aptitude à diriger. Il leva un
regard plein d’espoir vers Dirk.
— Êtes-vous ici pour prendre la place qui vous revient de droit ?
Son aîné demeura muet de stupéfaction pendant un moment. Ce garçon voulait lui abandonner le
titre et la responsabilité qui en découlait.
— Si c’est ce que le clan souhaite, répondit-il dans un long soupir, traversé par une onde ténue de
soulagement.
Il n’avait jamais voulu blesser son frère bien-aimé.
— Aiden, reprit-il, je ne suis pas revenu pour vous évincer. J’espérais que papa serait encore en
vie.
— Ne vous mettez pas martel en tête. Si loin que je puisse m’en souvenir, vous étiez le chef
présomptif. Rien ne s’est passé correctement depuis votre disparition. Tout s’en est allé à vau-l’eau.
Notre père m’a poussé à m’entraîner avec un glaive, une cible et une dague, expliqua-t-il en secouant
la tête. Je l’ai déçu. Il a tenté de me façonner sur votre modèle, en vain.
— Je suis persuadé qu’il était fier de vous malgré tout.
Le jeune homme émit un bref rire sinistre.
— Non, je crains que l’entraînement ne m’ait guère été profitable. Je suis un joueur de cornemuse,
pas un soldat. Si papa était en vie, il serait fou de joie de vous voir, et de savoir que vous allez lui
succéder… C’est ce qu’il aurait désiré. Vous y êtes formé et possédez les aptitudes innées pour cela.
— Je suis heureux que vous ayez ce sentiment. Vous êtes resté celui dont je me souviens…
Généreux, intelligent et compréhensif.
— Je vous remercie. Mais manifestement, il faut bien plus que ces qualités pour faire un meneur
efficace.
Il avait raison. Un chef de clan devait être avant tout un guerrier et un soldat, préparé à commander
nombre d’individus et les mener à la bataille lorsque cela s’imposait. Il lui fallait toujours songer à
ses gens et à leur sécurité, et faire preuve de sévérité à d’autres occasions.
— Comment va votre mère ? s’enquit Dirk, en s’appliquant à dissimuler sa haine pour elle.
— Bien, toujours aussi autoritaire, répondit Aiden en souriant. Elle demeure au manoir de Tongue
la plupart du temps, car il fait plus chaud là-bas.
— Et elle y séjourne en ce moment ?
— Oui.
Bonne nouvelle. Si elle décidait de revenir, il aurait au moins quelques jours pour mettre le clan
de son côté. Elle se trouvait à vingt ou trente miles – un trajet d’une journée à cheval en terrain
montagneux. Avec le mauvais temps, il faudrait peut-être même compter davantage. Elle se montrerait
aussi hostile que Haldane, mais sa réaction serait dix fois pire.
— Des conflits de clans ont-ils éclaté depuis mon départ ?
— Rien d’important. On se dérobe du bétail de temps à autre, mais cela ne génère aucune perte
humaine. Je pense que c’est un jeu pour ceux qui s’y prêtent, et mon frère y prend plaisir.
— Qu’advient-il des relations avec les MacLeod ?
Aiden secoua la tête.
— Je ne me rappelle pas le moindre échange avec eux depuis plusieurs années.
— Ce sont donc toujours nos alliés ?
— Oui.
C’était une bonne chose. Toutefois, s’ils considéraient qu’en secourant Isobel, il avait volé ou pris
en otage la promise de leur chef, une guerre pourrait éclater.
— Des mariages, ou de nouvelles ententes avec d’autres familles ?
Le visage pâle du cadet s’embrasa soudain dans la lueur de la bougie.
— Maman a convaincu notre père que je devais épouser une fille de la famille Murray.
Dirk fut surpris, car il ne pouvait tout simplement pas imaginer le garçon marié, avec cette allure si
juvénile.
— Avez-vous prononcé les vœux ?
— Non. Nous ne sommes même pas encore fiancés. Je ne me sens pas prêt. Mais selon ma mère, je
dois m’y résoudre maintenant que je suis chef. Cette créature et sa tante sont arrivées juste après les
funérailles de papa et séjournent actuellement à Tongue avec maman. Elles sont restées ici quelques
semaines pour que Seona et moi fassions plus ample connaissance. Mais si vous reprenez le titre, je
n’aurai plus à l’épouser. Je pourrai attendre de trouver une fille qui me plaît.
Il sourit d’un air soulagé.
— Vous ne l’appréciez pas ?
Aiden haussa les épaules.
— Elle est assez jolie, mais nous n’avons pas grand-chose à nous dire. Elle ne possède aucun
talent pour la musique ni le chant.
— Je vois.
À l’évidence, elle ne l’attirait pas non plus ; la musique n’aurait eu aucune importance dans le cas
contraire.
— Haldane a annoncé qu’il l’épouserait si je n’y consentais pas. Je crois qu’il en est épris, mais
elle l’esquive comme un chiot agaçant.
— Vise-t-il à devenir chef ?
Sans doute, mais Dirk avait besoin d’en avoir la confirmation. Ce jeune ambitieux pourrait
représenter un obstacle de taille.
Aiden esquissa un nouveau haussement d’épaules.
— Il ne l’a jamais exprimé clairement, mais j’ai vraiment le sentiment qu’il en a l’intention. Et je
sais que certains membres du clan voient en lui un meilleur laird que moi. Ils ont peut-être raison.
Mais vous seriez bien plus apte que nous deux à reprendre le titre.
MacKay se sentit soudain ému et heureux d’avoir ce frère si honnête et si attentionné.
— Je vous remercie pour la confiance que vous me portez, mon cher.
— Haldane est trop jeune et trop irréfléchi. Il parle ou agit avant de penser. Par ailleurs, il suscite
souvent la colère des gens. Nous ne ferions que nous battre avec les autres clans s’il devenait notre
meneur. Vous êtes plus diplomate.
Ils s’entretinrent plus d’une heure durant au sujet de ce qui s’était produit depuis le départ de Dirk.
Et celui-ci raconta à son puîné certains de ses exploits.
Cette nuit-là, il insista pour barricader la porte de sa chambre au cas où leur cadet commettrait un
acte impulsif, et avertit Rebbie de faire de même dans la sienne. Il ne comprenait pas encore ce
garçon, ne lui faisait guère confiance et ignorait ce dont il était capable. Du pire, si sa mère avait été
sa tutrice.
Il se réjouit que Haldane soit encore couché à l’aube du lendemain matin, pendant que le reste des
hommes prenaient leur petit déjeuner. La dernière chose dont il avait envie était de se quereller
durant un repas.
Il parla ensuite en privé avec Aiden.
— Je vous remercie de votre hospitalité. Vous êtes très aimable.
— C’est le moins que je puisse faire pour mon frère revenu du royaume des morts. J’espère que
vous allez rester jusqu’à l’audience, déclara le jeune homme en baissant la voix. Et après, bien
entendu, car d’ici là, vous serez devenu chef.
— Merci.
Le guerrier souhaita que son cadet ait raison, car il voulait résolument élire de nouveau domicile
en ces lieux.
Il réfléchit à la façon dont il aborderait le sujet d’Isobel. Elle ne pouvait séjourner plus longtemps
chez oncle Conall, car la grande famille de celui-ci était déjà entassée dans la chaumière.
— En venant, nous avons croisé le chemin d’une MacKenzie accompagnée de sa domestique. Elles
seraient mortes de froid dans la tempête de neige si nous ne les avions pas aidées. Auriez-vous une
autre chambre où elles pourraient s’installer jusqu’à ce que je les escorte chez elles ?
— Bien sûr. Ce vieux château en compte un large nombre. Nous leur en trouverons une. Celle de
maman est inoccupée pour le moment.
Dirk secoua la tête.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Cette pièce est réservée à la femme ou à la mère du
chef. Je ne voudrais pas que quiconque tire de fausses conclusions concernant lady Isobel.
Aiden l’observa d’un air inquisiteur.
— Ah. Lady Isobel MacKenzie, non ?
MacKay éprouva un léger choc.
— Vous la connaissez ?
— Je me souviens d’elle quand j’étais petit, répondit son cadet en souriant. Et je me rappelle
combien vos amis et vous ne pouviez la quitter des yeux lorsque nous allions dans son clan. Est-elle
toujours aussi jolie ?
Dirk haussa les épaules, espérant cacher ce qu’il pensait réellement.
— Oui, je suppose.
Si l’on estimait ravissants un regard séduisant et ténébreux, de longs cils, des lèvres roses et
pulpeuses, et des courbes généreuses. Ce qui, pour lui, était diablement le cas. Il sentit son corps
s’emballer en l’imaginant telle qu’elle était deux nuits plus tôt, uniquement vêtue d’une fine blouse
tandis qu’il la portait jusqu’au lit. Il prit une inspiration profonde et apaisante, priant de parvenir à
lui résister une fois qu’il l’aurait emmenée à la forteresse.

3 Dirk signifie « dague ». (NdT)


Chapitre 9

Isobel faisait les cent pas devant la petite fenêtre de la chaumière.


— Vous êtes aussi nerveuse qu’un chat, milady, déclara tante Effie en souriant.
Elle avait envoyé ses filles aider à finir de préparer le déjeuner avec l’unique domestique du
foyer. La fugitive la soupçonna de vouloir lui soutirer quelque information, mais elle n’était pas
certaine de savoir laquelle.
— Je vous prie de m’excuser, madame. Je suis un peu angoissée, répondit-elle.
Elle ignorait si elle passerait la prochaine nuit dans cette maison ou ailleurs. Étant donné que Dirk
et ses compagnons n’étaient pas rentrés la veille, elle n’avait aucune idée de ce qui s’était produit au
château. Avaient-ils été attaqués ou bien accueillis ? Elle espérait que son sauveur se dépêcherait de
revenir lui donner des nouvelles. En outre, il lui manquait.
— S’il vous plaît, appelez-moi tante Effie.
Bonté divine, elle ne pouvait être sérieuse. Cela impliquait qu’elle faisait partie de sa famille.
— Très bien, tante Effie.
Elle s’efforça de s’asseoir sur un tabouret près de la cheminée.
— Je puis comprendre ce que vous ressentez, en étant loin de chez vous et face à cette situation.
La jeune femme acquiesça.
— Et je suis persuadée que vous voulez revoir ce grand gaillard, poursuivit son hôtesse.
— Ce « gaillard » ?
— Oui, Dirk. Je vois que vous y êtes déjà attachée. Il est facile à apprécier, celui-là.
Une vague de chaleur submergea la jeune femme. Son hôtesse pensait qu’elle avait un faible pour
lui ? Soit, c’était vrai. Mais elle refusait que quiconque le sache. Elle devrait se montrer plus
prudente.
— Je crois qu’il est un peu épris de vous également, ma fille.
Elle lui adressa un clin d’œil.
Isobel fut certaine d’avoir le visage plus rougeoyant que les braises dans le foyer, et elle entendait
son cœur marteler dans ses oreilles.
— Non. Je ne l’espère pas.
Eh bien, il s’agissait d’un mensonge éhonté, mais il dissimulerait indubitablement l’attirance
qu’elle ressentait pour le guerrier.
Effie souffla avec scepticisme.
— Je sais que vous ne voulez pas le dévoiler, mais cela me paraît évident.
Son invitée s’apprêtait à lui dire qu’elle était fiancée à un MacLeod, mais elle devait
probablement garder ce renseignement pour elle. Moins elle informait de gens, mieux c’était.
— Je souhaite simplement retourner chez mon frère dès que le temps le permettra.
— Dirk assurera votre sécurité d’ici là. Dès qu’on l’aura investi de ses fonctions de chef, il lui
faudra se marier.
Dieux du ciel, la femme de Conall cesserait-elle cette conversation d’entremetteuse ? Certes, se
faire passer pour l’épouse de MacKay avait constitué une agréable diversion, mais il ne s’agissait
que d’une imposture. Il ne pourrait jamais en être autrement. Son frère devrait négocier de nouveau
avec les MacLeod pour déterminer si son union pouvait être retirée de leurs accords. Dans le cas où
cela se révélerait impossible, elle s’enfuirait chez sa tante, plus au sud.
Mais elle ne pouvait épouser son sauveur, le laird du clan voisin. Cela engendrerait sans aucun
doute un conflit entre les deux familles. S’imaginer à l’origine d’une vague de violence, d’un carnage
et peut-être même de pertes humaines lui était impensable. Par ailleurs, les MacKay auraient une
piètre vision de ce couple s’ils nommaient Dirk à leur tête et qu’il entamait ensuite une guerre dont
elle était l’objet.
— J’ai eu le cœur presque brisé quand il a dû partir il y a des années de cela. Il nous a tous
cruellement manqué.
— Pourquoi y a-t-il été contraint ? demanda Isobel, espérant qu’Effie lui donnerait plus de détails
que l’intéressé.
— Il ne vous l’a pas dit ? Il a échappé de très peu à un assassinat.
Un frisson d’horreur parcourut la jeune femme.
— Qui ferait une telle chose ?
Cet homme était si agréable et si respectueux qu’elle ne parvenait pas à concevoir qu’on le haïsse
suffisamment pour le tuer.
— Eh bien, d’après vous ? rétorqua la vieille dame en haussant un sourcil, comme si sa compagne
aurait pertinemment dû le savoir.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Sa belle-mère, bien sûr.
— Mais il s’agit de Maighread Gordon.
La meilleure amie de sa mère.
— Oui, c’est bien elle.
Même si la jeune lady ne la connaissait pas intimement, cette dame lui avait toujours semblé
convenable et aimable.
— Pourquoi commettrait-elle une horreur pareille ? s’enquit-elle.
— Pour que l’un de ses fils puisse hériter.
— Je vois.
La fugitive ne savait si elle devait croire cette nouvelle. Mais quelle raison Effie aurait-elle de
mentir ? Peut-être que tout le monde se trompait.
— Comment a-t-elle procédé ?
— Elle a engagé quelqu’un pour le pousser du promontoire qui s’avance au-dessus de la mer du
Nord. Les parois sont effroyables là-bas, hautes d’environ trois cents pieds. Dirk est tombé sur une
courte distance le long de la roche, et a atterri sur un petit affleurement. Conall l’a secouru ; l’un de
ses autres neveux a été tué ce jour-là par le même individu.
— Dieux du ciel ! suffoqua Isobel.
Comment la Maighread qu’elle connaissait pouvait-elle être l’instigatrice d’un événement aussi
tragique et violent ? Pourquoi sa mère s’était-elle liée d’amitié avec une telle créature ? Elle n’avait
pu déceler ses instincts meurtriers, bien entendu. Il n’était par ailleurs guère étonnant que Dirk soit
toujours nerveux et vigilant quant au danger.
— Certaines personnes vont très loin pour servir leur cupidité, affirma Effie.
Une affreuse pensée vint à l’esprit de la fugitive et lui glaça le sang.
— Puisqu’il est revenu, croyez-vous qu’elle essaiera encore de s’en prendre à lui ?
— C’est ce qui m’a empêchée de dormir, déplora son hôtesse en acquiesçant. Je prie seulement
pour que notre gaillard soit prudent cette fois. Évidemment, il n’admettrait jamais craindre une dame
grisonnante, maintenant qu’il est devenu un si redoutable guerrier, mais elle est sournoise. De
nombreux membres du clan lui sont fidèles. Elle pourrait engager n’importe qui pour accomplir ses
basses besognes.
Isobel devait agir. Bien sûr, elle n’avait pas la force de le protéger contre quelque assassin, mais
elle pouvait rester aux aguets pour lui. Elle se tiendrait à l’affût pour savoir s’il se fomentait un
complot à son encontre.
— Où est sa belle-mère en ce moment ? Je me demande si elle est au courant de son retour.
— C’est peu probable pour l’instant. Elle vit dans un manoir à Tongue la plupart du temps.
— Elle est en bonne santé ?
— Oui. Elle était plus jeune que lord Griff de quelques années lorsqu’il l’a épousée.
Même si Maighread ne se déplaçait pas en personne jusqu’à Dunnakeil, elle y enverrait peut-être
un tueur.
— S’il vous plaît, ne dites pas à Dirk que je vous ai soufflé mot de tout cela, implora la tante du
Highlander. Conall et lui préfèrent se taire sur le sujet, compte tenu de la position de cette femme. Il
s’agit de la sœur d’un comte, et sa famille est puissante.
Son invitée acquiesça, se rappelant qui étaient ces gens. Si certains individus aux illustres
ascendants avaient versé dans le meurtre sans jamais être inquiétés, la jeune veuve veillerait toutefois
à ce que Maighread ne s’en sorte pas impunément.
— Mais je voulais vous informer du danger, ajouta Effie.
— Je vous remercie de m’en avoir parlé.
Quoiqu’elle se sentît complètement incompétente pour cette tâche, il lui fallait aider le guerrier à
rester sain et sauf. N’ayant jamais rien fait de la sorte auparavant, elle ne savait pas vraiment
comment s’y prendre. Demeurer avec lui en permanence ? Se faufiler et espionner les domestiques
pour entendre quelles intrigues faisaient l’objet de leurs commérages ? Si Maighread apparaissait,
elle se rapprocherait d’elle pour voir quels secrets celle-ci serait susceptible de lui révéler.
Conall MacKay ouvrit la porte de la chaumière, et la tint pour Dirk et Rebbie, qui baissèrent la tête
afin de passer l’embrasure, apportant la fraîcheur et le souffle de l’air hivernal.
Le cœur d’Isobel s’emballa lorsqu’elle aperçut le guerrier avec ses cheveux de cuivre fouettés par
le vent.
— Bonjour à tous ! lança son oncle d’un ton jovial.
La jeune lady se leva et les salua.
Dirk lui répondit par une brève inclinaison de la tête.
— Milady.
Lorsqu’elle croisa ses yeux bleu clair, elle s’aperçut combien il lui avait manqué la veille au soir.
— Venez vous réchauffer, proposa Effie en les conduisant vers la cheminée.
— Ne vous levez pas pour nous, je vous en conjure, dit MacInnis en faisant signe à leur compagne
de reprendre place sur son tabouret.
— Je suis restée assise trop longtemps.
Par ailleurs, elle avait trop chaud tout à coup. Elle se rendit de l’autre côté de la pièce à grandes
enjambées, à l’écart de l’âtre.
— Comment s’est déroulée l’entrevue ? s’enquit la vieille dame.
— Très bien, répondit son époux. Les anciens ont reconnu Dirk, tout comme Aiden. Haldane était
trop jeune pour se souvenir vraiment de lui. Il clame qu’il s’agit d’un imposteur.
— Pfff, grommela-t-elle. Je m’y attendais. Quoi qu’il en soit, vous arrivez juste à temps pour le
déjeuner.
Elle les invita d’un geste de la main à se diriger vers la petite cuisine qui faisait aussi office de
salle à manger.
Pendant qu’ils mangeaient des galettes d’avoine et de la soupe de poireau, ils poursuivirent leur
conversation au sujet des deux demi-frères du guerrier.
— Aiden a consenti à nous laisser séjourner au château, expliqua Dirk. Il ne manque pas de
chambres. Nous ne voudrions pas vous pousser hors de chez vous, ma tante.
— Vous êtes les bienvenus ici aussi longtemps que vous le souhaitez. Mais ce garçon est généreux.
Je me réjouis que sa mère et son cadet n’aient pas encore réussi à le changer.
— Non, il est comme je l’ai toujours connu, confirma MacKay. Il a bon cœur.
— À la façon dont il joue de la musique, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un ange envoyé par le
Tout-Puissant, s’émerveilla Effie.
— Oh, on penserait qu’il est saint Andrew en personne, à vous entendre tous les deux, claironna
son mari.
Isobel se mordit la lèvre pour réprimer un sourire.
— Oh, taisez-vous donc, vieux bouc, le réprimanda son épouse tout en le gratifiant d’une tape
affectueuse sur sa mâchoire barbue.
— Il déborde peut-être de bonté, mais il n’a pas l’étoffe d’un laird, poursuivit Conall. Son père en
était conscient, comme la majorité du clan.
Dirk savait que le jeune homme ne désirait pas non plus endosser ce rôle, contrairement à ce que
voulait sa mère. Elle était allée jusqu’à prévoir d’assassiner le guerrier quand il n’était qu’un enfant,
pour que son fils hérite. À présent, toutes ses conspirations et autres manipulations étaient réduites à
néant. Elle serait furieuse. Si les anciens le nommaient chef et qu’Aiden renonçait au titre avant que
sa mère puisse recommencer à conspirer, MacKay aurait plus de chances de son côté. Sa belle-mère
avait certainement moins d’influence sur le clan qu’avant, car elle était désormais la douairière.
Pour l’instant, le frêle meneur était plutôt un pantin dont Maighread et Haldane tiraient les ficelles.
Même si ces histoires de clan et de position hiérarchique tourmentaient l’esprit de Dirk, son
attention dériva vers Isobel, assise de l’autre côté de la table. Après avoir passé deux nuits dans la
même chambre qu’elle, il s’était senti démuni de ne pas la voir dès qu’il avait ouvert les yeux. Il
voulait lui parler sur-le-champ, mais ne souhaitait guère attirer inutilement les regards curieux.
— Comment va votre main, milady ? s’enquit Rebbie.
— Beaucoup mieux. Je vous remercie, milord.
L’agacement s’insinuait doucement dans les entrailles du guerrier. Il en ignorait la raison. Le comte
déployait sa sollicitude et son amabilité habituelles. MacKay regrettait de ne pas être davantage
comme lui. Insouciant et détendu avec les dames… ce qui devait se révéler plus facile à vivre que
cette sensation intense qui s’emparait de lui lorsqu’il était en présence de la jeune veuve.
Damnation, quel était son problème ? Son père venait de mourir. Il s’apprêtait peut-être à devenir
chef de son clan. Et toutes ses pensées convergeaient vers une femme pratiquement mariée à un autre.
Cela ne lui ressemblait pas du tout. Il ne se laissait indubitablement pas aussi facilement gagner par
quelque obsession pour la gent féminine que Rebbie et Lachlan. Certes, il aimait lui aussi le beau
sexe, mais cela ne figurait guère au sommet de sa liste de priorités. Du moins, cela n’avait jamais été
le cas par le passé.
Il croisa le regard de MacInnis.
— Que se passe-t-il ? demanda celui-ci.
— Rien. Nous ferions mieux de nous mettre en route.
Il se leva de table, essayant d’effacer de son visage ce qui devait être une expression rageuse. Il
regarda furtivement son oncle et sa tante.
— Je vous remercie de votre hospitalité.
— Vous êtes plus que le bienvenu dès que vous le voudrez, répondit Effie en lui tapotant la main.
Nous sommes si heureux que vous soyez rentré chez vous.
Conall acquiesça.
— Oui, c’est sûr.
Tandis qu’ils rassemblaient leurs affaires et se préparaient à partir, Isobel prit la vieille dame dans
ses bras. Ce geste parut naturel et affectueux, d’une certaine façon… comme une étreinte partagée au
sein d’une famille. Le guerrier languit alors après quelque chose qu’il devait s’interdire d’imaginer.
Dirk, Isobel, Rebbie, George, Beitris et Conall sortirent en file dans le vent glacial. Le ciel
orageux, où se succédaient nuages gris fuyants et embellies, variait au-dessus de leurs têtes.
La jeune femme s’arrêta aux côtés de son sauveur tandis que les autres grimpaient sur leurs
montures.
— Je n’ai pas eu l’occasion de vous dire… Je suis désolée pour votre père. Vous avez toute ma
plus profonde sympathie.
De sa main valide, elle lui toucha légèrement le bras.
— Je vous remercie.
Ses propos et son contact signifiaient plus pour lui qu’il ne pouvait l’exprimer. Puisqu’elle avait
perdu son propre père peu de temps auparavant, il savait que ses paroles n’étaient pas vides de sens.
Elle comprenait réellement ce qu’il ressentait.
Il fut tenté de lui capturer les doigts pour les embrasser, mais elle retira sa main.
— Êtes-vous certain que je serai la bienvenue au château ?
Ses yeux marron et profonds, dans leurs écrins de cils épais, le captivèrent lorsqu’elle les leva de
sous sa capuche en laine.
— Oui. Aiden me l’a affirmé. Toutefois vous resterez sur vos gardes.
— Je le suis en permanence.
— Je m’inquiète au sujet de mon cadet, Haldane. Il est imprévisible et peu fiable.
Elle sourcilla, comme en pleine réflexion.
— Je ferai attention.
— Laissez-moi voir votre blessure.
Elle plaça sa paume dans celle qu’il tendait, et cette légèreté ainsi que la confiance qu’elle avait
en lui emplirent Dirk d’exaltation.
Le doigt cassé était encore maintenu dans l’attelle, mais le haut de la main arborait à présent une
teinte violet foncé.
— Il y a une grosse contusion.
Celle qu’elle avait sur le côté du visage, plus bleue, était elle aussi toujours visible. Le guerrier
sentit la rage monter doucement en lui. Maudit Nolan MacLeod !
— Votre majeur est-il douloureux ?
— Un peu, mais c’est supportable.
Il acquiesça brièvement et la lâcha. Il était fier de la force dont elle faisait preuve. Nombre de
dames comme elle n’auraient fait que se plaindre à chaque souffle d’être blessées et de se retrouver
en ces lieux, aux confins du territoire, où le vent venant de la mer cinglait avec une puissance
vengeresse.
— Si cela ne vous dérange pas trop, vous pouvez être de nouveau ma passagère et vous asseoir
derrière moi, dit-il en lui offrant son bras.
Elle glissa sa main autour du coude de son compagnon, puis ils se dirigèrent vers Tulloch.
— Avec grand plaisir, mon bon monsieur.
« Plaisir » ? Est-ce que chevaucher ensemble l’excitait autant que lui ? Non, impossible.
Lorsqu’ils eurent grimpé sur la bête, la jeune femme à califourchon derrière lui sur le matériel de
couchage, Dirk eut l’impression de revenir à la normalité. Elle l’agrippa par le dos de son manteau.
— Donnez-moi votre main valide.
Il l’attrapa et cala le bras d’Isobel autour de sa taille.
Elle se cramponna fermement, puis fit de même de l’autre côté. Il sentit son corps s’animer, comme
chaque fois qu’elle le touchait, son sang se mettant à bouillonner tandis que de délicieuses images
charnelles se formaient dans son esprit. Il se représentait aisément la pulpe de ses doigts passant sur
la peau nue et soyeuse des courbes de sa compagne.
Damnation ! Il devait cesser cela.
Il lança un regard oblique et aperçut Rebbie qui affichait l’hilarité d’un chiot dorloté. Il devrait
assurément endurer plus tard d’autres railleries de sa part.
Refusant de lui donner la satisfaction d’une réaction, MacKay incita son cheval à s’engager sur la
voie qui traversait le village en direction du château.
Il ne pouvait penser à cette lady comme étant la sienne, ou il ne serait jamais capable de la laisser
partir.

Les nombreuses maisonnettes chaulées du bourg rappelaient Dornie à Isobel. Elle fut tentée de
demander à Dirk à quel moment on l’escorterait chez elle, mais les rafales de vent étaient si violentes
qu’il ne l’entendrait probablement pas. De plus, sachant quel danger le menaçait, elle n’était pas
pressée de rentrer.
Ses bras étaient au chaud sous le manteau, mais ses mains restaient exposées. Elle n’avait pas de
gants, et ne serait de toute façon pas en mesure d’en enfiler un sur son doigt endommagé. Toutes ses
couches de laine tissée ne la protégeaient pas des froides et piquantes bourrasques qui pénétraient
l’étoffe. Elle frissonna, regrettant de ne pouvoir se glisser sous le tartan avec lui. Tous deux nus.
Sentir cette peau chaleureuse contre la sienne serait sûrement pure félicité. Elle ne se comprenait pas.
Elle n’avait jamais nourri de pensées si indécentes au sujet d’un homme.
Il plaça sa main sur celles de sa compagne qui reposaient sur sa taille. Elle en émit presque un
soupir, savourant sa chaleur, et bien plus encore concernant ce corps, comme sa silhouette musclée et
athlétique. Contrairement à feu son époux.
Elle avait dû prendre soin de Jedwarth durant sa maladie et avant sa mort. Il s’était révélé
souffreteux dès leur rencontre, c’est-à-dire le jour de leur mariage. À défaut de l’aimer, elle l’avait
respecté, reconnaissante qu’il la traite bien.
Rumeurs et hypothèses avaient abondé. Était-elle stérile ? Le vieux comte était-il impuissant ?
Pourquoi ne lui avait-elle pas donné d’héritier ?
Difficile d’en concevoir un alors que son époux ne parvenait pas à remplir son devoir dans la
chambre conjugale. Il avait essayé, en vain.
Elle se demandait ce que serait de partager sa couche avec Dirk. Quelque chose au plus profond
d’elle-même en eut des fourmillements. Il débordait sûrement de virilité, jeune comme il était, son
aîné de deux ans seulement. Il était sans aucun doute aussi performant qu’un étalon.
Elle ignorait pourquoi elle y songeait à ce moment précis alors qu’elle aurait dû se concentrer sur
leur sécurité. Jetant un coup d’œil sur la lande dégagée, elle ne perçut aucune menace. Un voile de
neige couvrait partiellement les rochers gris et la bruyère arborant un vert brunâtre maussade. Le vent
vif garantissait la dérive des flocons plus au sud.
Depuis qu’elle avait l’âge de s’intéresser aux garçons, son rêve était de vivre un mariage comme
celui de ses parents. Ils s’étaient voué un amour profond, souvent assis côte à côte, à parler et à rire
de leurs plaisanteries en privé. Il lui était arrivé de les surprendre s’embrassant dans un coin sombre,
à son plus grand embarras.
Sa mère l’avait conseillée sur les hommes. Jusque-là, Isobel n’avait pas trouvé le type de conjoint
qu’elle avait toujours désiré. Chaque fois qu’elle voyait Dirk, il semblait de plus en plus incarner son
idéal. Et alors ? Une montagne d’obstacles se dressait devant eux, comme le clan MacLeod au
complet. Ainsi que son frère Cyrus.
À mesure que leur groupe se rapprochait de Castle Dunnakeil par la côte, le vent soufflait plus
violemment. La plupart du temps, elle se recroquevillait derrière la large charpente de MacKay,
espérant se protéger des plus cinglantes bourrasques.
Lorsqu’ils atteignirent le sommet de la colline, elle se pencha sur le côté. La vieille forteresse
juchée sur son éminente formation rocheuse et l’océan derrière s’étendaient de part et d’autre à perte
de vue. Quel spectacle impressionnant sous ce ciel d’ouest changeant, gris-violet, où luisait la pâleur
orangée du soleil que filtraient les nuages.
Même si le vent glacial lui piquait les yeux, elle ne pouvait détourner le regard. L’imposant
château de pierres grises comprenait trois tours cernées d’un haut mur. Cette fortification était à
l’évidence bien bâtie et défensive. Sans savoir pourquoi, Isobel l’apprécia aussitôt.
Elle fit seulement le souhait que les MacKay acceptent Dirk en tant que chef, comme sa naissance
l’y destinait.

— Ne voyez-vous pas ce qu’il est en train de faire ? interrogea Haldane d’une voix forte que
renvoyaient en écho les murs de pierre de la grande salle sombre.
Le reste du clan devint silencieux.
— Un imposteur qui installe ses amis à résidence, poursuivit-il. Pour autant que nous le sachions,
il pourrait se trouver ici pour nous tuer pendant notre sommeil.
MacKay l’observa d’un air furieux. Espèce de petit bâtard. Il ne pouvait attendre de l’exiler à
Tongue.
— Inutile d’être si dramatique, répondit Aiden. Je me souviens de Dirk, et il s’agit bien de cet
homme.
Son cadet leva les yeux au ciel, mais se retint d’entamer une querelle. Le guerrier se réjouit de
constater que le jeune homme montrait au moins un certain respect à son frère.
— Il est même venu avec sa femme, annonça Haldane en dardant son regard sur Isobel qui se tenait
près de l’imposante cheminée.
Dirk se demanda pour quelle raison tout le monde les imaginait mariés. Simplement parce qu’ils
chevauchaient ensemble, ou parce qu’il l’avait escortée pour monter les marches et pénétrer dans le
manoir ?
Vingt, voire trente paires d’yeux passèrent du guerrier à sa compagne, les membres du clan
cherchant sans aucun doute à deviner s’ils étaient effectivement époux.
Il sentit tout son être s’embraser. De gêne ou de rage ? Il ne pouvait se prononcer. Peut-être la
conjugaison des deux. Étant donné qu’il avait porté un faux nom depuis l’âge de quinze ans et s’était
caché en plein jour durant toutes ces années, il n’avait jamais aimé être le centre d’attention. Et à
présent, il n’était pas normal qu’il ait à expliquer quoi que ce soit à son jeune malotru de frère. Mais
puisque leur simulacre de mariage n’était plus nécessaire pour protéger Isobel, il serait honnête
envers les siens.
— Ce n’est pas ma femme, mais une dame que j’ai secourue au cours de mon voyage jusqu’ici.
— Oh, c’est donc sa catin, vociféra Haldane. Je n’arrive pas à croire que les anciens puissent le
tolérer.
La fureur bouillonna dans les veines de MacKay.
— Vous allez trop loin, le mit-il en garde en s’avançant vers lui. Notre invitée est issue de la
noblesse et je la connais à peine. Elle n’est la « catin » de personne. Elle est blessée et nous nous
contentons de lui offrir l’hospitalité. Son frère est laird. Présentez vos excuses à lady Isobel.
Maintenant.
— Non, répondit le cadet en plissant les yeux. Je n’obéirai pas à vos ordres.
Avant que Haldane ait le temps de s’en apercevoir, Dirk l’empoigna par le col de sa chemise et le
souleva contre le mur en pierre.
— Ce n’est pas une façon de traiter les dames, gronda-t-il, nez à nez avec sa proie. Présentez
immédiatement vos excuses.
Le regard écarquillé du jeune homme scruta frénétiquement la pièce. Le silence régnait. À n’en pas
douter, cette misérable fouine cherchait quelqu’un pour venir à son secours. Le guerrier fut fier de son
clan en constatant que personne ne bougeait d’un pouce. Contrairement à ce petit vaurien, ils savaient
tous que l’on montrait du respect à la gent féminine.
— Je… vous prie de m’excuser, lady Isobel, bredouilla Haldane.
Il avait la respiration hachée, avec le poing de son aîné sur la gorge.
Remarquant qu’il fuyait son regard, Dirk esquissa un sourire narquois.
— Voilà, était-ce si difficile ? demanda-t-il en le relâchant. J’attends de vous que vous déployiez
désormais plus de considération envers elle ainsi qu’à l’égard de toutes les autres femmes.
Les narines dilatées, le visage rouge et ses yeux verts animés d’une lueur venimeuse comme
l’auraient été ceux de sa mère, le jeune insolent recula pour aller se poster derrière l’épaule d’Aiden
avant de dire à celui-ci :
— Je vais chercher maman, et vous venez avec moi. Je n’ai aucune confiance en cet… imposteur.
Venez.
— Je n’irai nulle part, répondit son frère en croisant les bras sur son étroite poitrine. Nous sommes
l’après-midi, et je ne me mettrai pas en route pour Tongue si tard.
Ce garçon était intelligent. Même si ce village se trouvait sur les terres MacKay, il faudrait au
moins une journée de chevauchée pour s’y rendre.
— Alors j’irai, moi, rétorqua son cadet, le regard d’une intensité assassine. Mère souhaitera être
présente pour l’audience.
Leur aîné bouillait intérieurement. Il serait diablement intéressant de revoir Maighread Gordon –
cette sorcière meurtrière.
Chapitre 10

Debout près de l’immense cheminée, essayant de se réchauffer en compagnie de sa bonne, Isobel


scruta la salle principale de Dunnakeil, vaste, mais grouillante de monde, avec sa multitude de tables
et de bancs. Puisque Haldane avait fini son insultante diatribe et effectué une sortie retentissante, la
jeune femme pouvait se détendre un peu. Même si certains membres du clan persistaient à lui lancer
des regards inquisiteurs.
Deux imposants lévriers étaient allongés devant le feu sur un tapis écossais, la tête posée sur leurs
pattes. Ils avaient reniflé l’inconnue à son arrivée, mais ne lui prêtaient désormais plus aucune
attention.
Elle tourna les yeux puis les leva. Trois énormes paires de bois de cerf trônaient au-dessus de
l’âtre, ainsi que le blason des MacKay – une main tenant une dague ou un poignard écossais. On
pouvait y lire une formule en gaélique : « Bi Tren », ce qui signifiait « soyez vaillant ». Des termes
qui décrivaient Dirk à la perfection.
— Lady Isobel, l’entendit-elle dire à hauteur de son épaule.
Elle fit volte-face.
— Oui ?
— Je suis désolé que Haldane se soit montré si impoli envers vous, murmura-t-il avec une gravité
de ton qui apaisa sa protégée.
— Vous n’avez pas besoin de présenter d’excuses à sa place.
Même si les accusations injustes de ce malotru et les œillades insistantes du clan l’avaient
mortifiée, et virulemment empourprée, elle n’en voulait pas au guerrier.
Quelle sacrée terreur que ce cadet ! Elle était tentée de lui gifler les tempes pour avoir déployé
une telle grossièreté, comme elle l’avait fait une ou deux fois avec ses propres frères. Même si Dirk
et son benjamin avaient en commun leur rousseur et leur grande taille, ils ne se ressemblaient en
aucun autre point. Surtout pas en ce qui concernait leurs manières.
Mais se trouver en présence de MacKay et parler avec lui en privé la réconfortait, tout comme
plonger dans son regard captivant.
— On dirait qu’il va causer des ennuis, déclara-t-elle.
— Oui, n’ayez aucun doute à ce sujet.
Il jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de sa protégée. Elle se retourna, et vit qu’une belle et
sculpturale créature, plus grande qu’elle de quelques pouces, se dirigeait vers eux.
— Connaissez-vous ma petite sœur, Jessie ? demanda-t-il.
La jeune femme était assurément de sa famille ; ils avaient tous deux les yeux du même bleu pâle,
et les cheveux de la même couleur cuivrée.
— Non, mais j’ai déjà entendu son nom.
Le guerrier fit les présentations.
— C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, milady, dit Isobel en esquissant une révérence. Et je
déplore que cela se produise seulement maintenant.
Quelqu’un appela Dirk, celui-ci traversa prestement la grande salle, laissant ainsi les deux femmes
seules.
— En effet. Mon père ne voulait jamais que je vienne à Dornie quand il y amenait ma belle-mère
pour voir votre mère. Et j’ai été placée chez les Keith à l’âge de sept ans. Venez, je vais vous montrer
votre chambre.
Tout en bavardant, elles montèrent l’étroite cage d’escalier en pierre jusqu’au deuxième étage, puis
empruntèrent un long couloir, avec Beitris à leur suite. Une porte menait dans une pièce minuscule
contenant un lit équipé d’une généreuse couche de couvertures écossaises multicolores. Une paire de
fauteuils à dossier droit encadraient l’âtre où brûlait un feu. Ce qui semblait être un grabat
abondamment rembourré était installé devant, avec d’autres plaids. Une fenêtre étroite, à peine plus
large qu’une meurtrière, garnissait le mur du fond. Isobel trouva la chambre douillette et d’un charme
désuet.
— Cette pièce est exiguë, mais elle compte parmi les plus chaudes en hiver, dit Jessie. Elle a
toujours été l’une de mes préférées.
— Je vous remercie, elle est ravissante.
— J’aide Aiden à diriger le personnel de maison comme je le faisais pour mon père avant sa mort.
— C’est généreux de votre part d’assister autant votre famille.
Son hôtesse haussa les épaules.
— Ma belle-mère n’a jamais apprécié de séjourner ici. Je n’aime pas vivre avec elle, soyez-en
certaine. Il s’agit donc d’un arrangement qui me convient.
La veuve acquiesça, curieuse de savoir si cette jeune fille avait été mariée ou si elle envisageait de
le faire un jour, mais elle-même détestait qu’on lui pose des questions sur son statut conjugal.
— Vous ne vous entendez pas avec elle ? se contenta-t-elle de demander.
— Non. Par ailleurs, elle est consciente que je n’apprécie guère sa compagnie.
La cadette de Dirk avait-elle été informée que cette horrible femme avait tenté d’assassiner son
frère ? Ou le lui cachait-il ? Isobel devrait s’en entretenir avec lui avant de trop parler. Elle n’avait
jamais aimé les commérages.
— Même si elle était amie avec Maighread, je commence à penser que ma mère ne la connaissait
pas très bien, déclara-t-elle.
— C’est fort probable. Et cela m’irrite au plus haut point que Haldane soit parti la chercher. Peut-
être se transformera-t-elle en glaçon avant d’atteindre Durness.
Son invitée retint de justesse un furieux éclat de rire. Il était évident que Jessie méprisait cette
sorcière presque autant que son frère. Elle abordait toutefois le sujet avec davantage de spontanéité.
— Saviez-vous que Dirk était vivant durant toutes ces années ?
— Non. La surprise a été totale et merveilleuse pour moi ! Vous ne pouvez imaginer combien je
suis heureuse de le revoir. Nous étions proches dans notre prime jeunesse, probablement parce que
notre mère était morte, expliqua-t-elle, le regard soudain mélancolique. Bien, je me doute que tout ce
voyage a dû vous épuiser. Je vais vous laisser vous reposer. Le souper sera servi à 20 heures.
— J’ai hâte d’y prendre part.
Jessie se retira en souriant.
Isobel tira sur le côté la lourde draperie de laine qui occultait la fenêtre. Au-delà du verre ondulé
ne se trouvait aucune vue méritant que l’on s’y attarde : une simple portion de mur du château et des
nuages gris dérivant prestement dans le ciel. On bénéficiait au moins d’un peu de lumière au cours de
la journée.
Elle laissa retomber le rideau devant la vitre et se retourna vers la chambre où Beitris tentait de
tirer le plus de chaleur possible du feu.
Combien de temps devrait-elle rester là ? Avait-elle fait une erreur en mettant le cap vers le nord
plutôt que le sud ? Étant donné le climat et le vent hostiles, elle serait peut-être contrainte de
demeurer là jusqu’au printemps.
Il ne faisait aucun doute que les MacLeod et les MacKenzie se lanceraient à sa recherche. Si elle
ne réapparaissait pas rapidement, ils présumeraient que Beitris et elle-même étaient mortes. D’une
certaine façon, elle aimait l’idée qu’ils fassent une supposition aussi erronée. Cela induisait qu’elle
se retrouverait libre, au lieu de devoir épouser n’importe quel homme que son frère lui imposerait.
Bien entendu, Cyrus et ses autres frères seraient terrassés de chagrin s’ils la croyaient décédée. Elle
ne souhaitait pas les blesser, mais elle aspirait vivement à davantage d’indépendance.
S’ils la trouvaient en ces lieux, des problèmes surgiraient.
Toutefois, elle voulait y séjourner assez longtemps pour s’assurer que Dirk n’était pas menacé par
sa belle-mère et son cadet.
Quelques heures plus tard, après qu’Isobel eut fait une sieste et pris un bain, une jeune bonne
apparut à la porte.
— Le souper va être servi, milady. Maître MacKay a demandé que vous preniez place à la table
d’honneur avec lui, lord MacKay et lord Rebbinglen.
L’invitée acquiesça, impatiente de quitter cette pièce exiguë.
Lorsqu’elle pénétra dans la grande salle, toutes sortes de domestiques et autres membres du clan
s’affairaient autour des quatre longues tables qui occupaient presque tout l’espace. Elle s’approcha
de celle du chef, placée sur une estrade près de la cheminée, où Dirk, son frère et Rebbie étaient
assis avec quelques hommes un peu plus âgés.
Le cœur de la jeune femme bondit dans sa poitrine lorsqu’elle croisa le regard de son sauveur.
Pourquoi provoquait-il un tel bouleversement en elle ? Il se leva, et tira une chaise pour elle entre la
sienne et celle de MacInnis. Il était si courtois, et lui donnait toujours l’impression d’être spéciale.
Néanmoins, il lui parut étrange de ne voir aucune autre femme qu’elle-même à la table d’honneur.
Pour quelle raison Jessie n’était-elle pas installée avec eux ?
— Merci.
— Je vous en prie.
La voix grave du guerrier était réconfortante, bien que formelle. Elle se demanda ce qu’il cachait
sous cette épaisseur de réserve maîtrisée.
— La chambre est-elle à votre convenance ? s’enquit-il.
— Oui. Je vous suis sincèrement reconnaissante ainsi qu’à votre famille de nous avoir trouvé de
quoi nous héberger.
— Bonsoir, lady Isobel, lança Rebbie en souriant. Comment allez-vous ?
— Très bien. Et vous ?
— Merveilleusement, maintenant que j’ai le privilège d’être assis à côté de la plus ravissante
personne de cette assemblée.
Elle s’empourpra d’entendre un tel compliment de la part du comte.
— Vous êtes trop aimable, milord.
Jessie fit irruption au dernier moment et prit une place vacante au bout de la table. La jeune veuve
fut déçue de ne pouvoir parler avec elle durant le repas. Mais la sœur de Dirk endossait le rôle de
dame du château et donnait ses instructions au personnel.
Quand l’un des anciens eut dit les grâces, la nourriture fut servie.
En remarquant l’énorme pièce de venaison sur le tranchoir d’Isobel, le guerrier pensa qu’il devrait
lui proposer de la couper pour elle, puisque sa main était endommagée. Mais MacInnis prit alors la
parole.
— Laissez-moi vous aider, milady.
Il se chargea donc de lui débiter sa viande en morceaux de la taille d’une bouchée.
L’estomac de MacKay se noua, mais celui-ci ignorait complètement pourquoi le fait que le comte
porte assistance à sa protégée devrait le déranger. Quelle différence cela faisait-il ? Et pourtant, il eut
l’impression de manquer quelque chose de crucial.
— Je vous remercie, milord, murmura-t-elle.
— Tout le plaisir est pour moi.
Dirk jeta un coup d’œil furieux au-dessus de la tête de sa compagne en direction de son ami, mais
celui-ci était occupé à manger. S’appliquant à se concentrer sur son propre souper, il prit une portion.
Il se sentit idiot, à la fois de ne pas avoir été assez rapide, et d’en éprouver de l’agacement. Cela
importait peu. Isobel était fiancée à un autre et partirait bientôt. Il était préférable qu’il ne s’habitue
pas trop à l’avoir dans son entourage. Cependant, il ne pouvait nier qu’il se délectait de la présence
de cette créature. Son corps frémit alors d’excitation refoulée.
Débordant de sollicitude, Rebbie versa une autre coupe de vin à la jeune femme.
— Vous avez grandi à Dornie, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Oui. À Teasairg Castle.
— Je ne suis jamais allé dans cette région.
— C’est ravissant, avec les trois lacs.
Le guerrier écouta l’échange qui se déroulait à côté de lui, avec le sentiment d’espionner une
conversation privée. Il grinça des dents, puis se força à prendre une nouvelle bouchée. Il n’avait pas
faim, et son estomac le tourmentait. Diable, quel était son problème ?
MacInnis chuchota des propos que MacKay ne put comprendre, et la veuve se mit à glousser.
Dirk serra encore une fois les mâchoires, saisi d’une envie de grogner. Il s’éclaircit la voix et prit
une gorgée de vin chaud.
— Est-ce que tout va bien ? s’enquit sa protégée en se penchant tout près de son épaule.
— Hmm ? Oui.
Il se surprit à constater combien les yeux sombres d’Isobel étaient séduisants dans la lueur des
bougies, et ses lèvres d’un rouge tentateur. Damnation, pauvre bougre, reprends-toi !
— Vous avez à peine touché à votre repas, fit-elle remarquer.
L’inquiétude qu’elle manifestait à son égard déclencha en lui une chaleureuse sensation au centre
de ses entrailles.
— Je n’ai pas faim, répondit-il d’un ton un peu plus bourru qu’il ne l’avait souhaité.
— Il est dans l’une de ses humeurs. N’y prêtez aucune attention, intervint Rebbie.
Dirk lui adressa un regard noir.
Son ami haussa les sourcils.
— Quoi ? Vous savez que c’est vrai. Vous êtes parfois en sombre disposition.
MacKay grommela, désireux de lui rétorquer de se mêler de ses affaires.
— Je suis de bonne humeur, merci, marmonna-t-il sèchement.
Leur compagne lui lança un sourire fugace puis retourna à sa venaison. Il était heureux de constater
qu’elle mangeait de bon cœur.
Il s’appliqua à avaler une autre bouchée et à se concentrer sur n’importe quoi d’autre que la jeune
femme. Il parcourut furtivement la table du regard en direction d’Aiden. Il eut de la peine pour le
pauvre garçon pris entre deux feux et manipulé par sa mère. Maighread arriverait peut-être le
lendemain, voire le jour suivant. Que ferait-il alors ? Il ne pouvait lui ordonner de vider les lieux
avant d’être chef… Si les anciens se prononçaient effectivement en sa faveur à l’audience. Elle
entrerait probablement dans une rage meurtrière, mais le dissimulerait bien. Comme elle l’avait
toujours fait.
Il fut momentanément distrait par des bonnes qui servaient des tartes aux fraises. Celle que l’on
avait posée sur son tranchoir sentait bon, mais il n’avait guère d’appétit pour des douceurs en cet
instant. Isobel mordit dans la sienne avec délectation.
— Hmm, c’est excellent.
Ses gémissements résonnèrent follement dans tout le corps de MacKay, le stimulant à des endroits
inappropriés alors qu’il se trouvait parmi quelques dizaines de convives dans une grande salle.
Deux chaises plus loin, Aiden se pencha en avant.
— Allez-vous manger cela, mon frère ?
S’entendre appeler ainsi après toutes ces années était agréable et lui réchauffa le cœur.
— Non.
Il tendit sa pâtisserie à son cadet qui, tandis qu’il la dévorait en souriant, ne semblait guère plus
âgé que lorsqu’il l’avait quitté douze ans plus tôt.
Lorsqu’il se retourna, sa protégée le regardait d’un air amusé.
— J’espère que vous ne la vouliez pas, dit-il.
Il n’avait pas pensé à lui proposer son gâteau.
Elle secoua la tête et finit de mâcher. Il lui restait quelques traces de glaçage rose à la fraise sur
les lèvres, mais elle s’empressa de les lécher. Bon sang, elle ne devait vraiment pas faire cela. Il
éprouva soudain une envie irrépressible de dame aux fruits rouges.
— Non, je suis complètement rassasiée, répondit-elle. J’en déduis que vous n’aimez pas les
douceurs.
Tout dépendait de laquelle on évoquait. Celle des femmes était indubitablement plus à son goût que
celle des tartes. Il haussa les épaules.
— Parfois.
Après que la plupart des membres du clan eurent fini de manger, les musiciens jouèrent plus fort,
puis firent signe à Aiden de se joindre à eux. Dirk se souvint de son cadet avec une flûte lorsqu’il
n’était encore qu’un petit garçon. Il avait même commencé à souffler dans une cornemuse à sept ans.
Mais à présent, il sortait un violon d’un étui posé dans l’angle.
La belle musique qui s’en échappa stupéfia le guerrier.
— Il joue incroyablement bien, non ? lança Isobel d’une voix émerveillée.
— Oui. Il a un talent inné. Depuis son plus jeune âge.
MacKay était fier de son frère. Celui-ci n’était peut-être pas forgé pour le combat, mais ses dons
artistiques compensaient plus qu’amplement cette inaptitude.
— Jouez-vous d’un instrument ? s’enquit-elle.
— Non.
Considérerait-elle cela comme une lacune ? Quelle importance si c’était le cas ? Il n’était pas là
pour lui plaire, mais pour endosser une responsabilité que sa naissance lui conférait de droit.
Étrangement, il s’aperçut qu’il attendait cela avec impatience. Il était enfin chez lui, à sa place, à
l’endroit où il se sentait lui-même comme jamais depuis ces dernières années. Et pourtant, il ne
trouvait rien d’apaisant en cela. Bien au contraire. Plusieurs détails le tourmentaient, et les échanges
de Rebbie et Isobel n’étaient pas des moindres.
À la fin du morceau, Aiden acheva un solo qui incita tous les convives à taper des pieds et des
mains. Toutes les tables, excepté celle d’honneur située sur l’estrade, furent démontées et poussées
contre les murs afin de laisser de la place pour danser.
Lorsque la musique reprit, la fugitive suivit le rythme en tambourinant des doigts. Danser était la
dernière chose que Dirk était d’humeur à faire. Il s’adonnait rarement à cette activité de toute façon.
Avec sa grande taille et sa large carrure, il avait toujours l’impression d’être gauche.
— Milady, me feriez-vous l’honneur de m’accorder une danse ? proposa le comte.
Bien sûr que Rebbie allait l’inviter. MacKay leva les yeux au ciel.
— J’aimerais beaucoup. Si vous voulez bien nous excuser, dit-elle au guerrier.
Il acquiesça en faisant un geste en direction de la piste, où des couples énergiques se mouvaient
déjà en réglant leurs pas sur une vive cadence. Il préférait la regarder au lieu de l’accompagner. Non
pas qu’il répugne à la toucher, il en avait fort envie. Mais il savait qu’elle ne le trouverait pas aussi
bon partenaire que MacInnis. Il était plus enclin à esquisser des figures totalement différentes, qui
nécessitaient d’un lit – mais d’aucun musicien. Cependant, il ne partagerait rien de tout cela avec
Isobel. Elle était promise à un autre.
Ils accomplirent trois danses au même mouvement rapide. MacKay grinça un peu plus des dents à
chaque changement de morceau. Rebbie avait intérêt à ne pas essayer de la séduire, ou Dirk
l’étranglerait, qu’il soit son ami ou pas.
Quand elle retourna s’asseoir, la jeune femme était rouge et à bout de souffle, mais hilare. Elle
offrait une image vraiment charmante. Il se demanda alors si elle avait la même apparence après
avoir fait l’amour. S’obligeant à se détourner de l’excitation qu’elle avait dans les yeux, de ses joues
roses et de son sourire éclatant, il se pencha en arrière, croisa les bras et observa les musiciens.
Mais son attention vagabonda de nouveau vers elle. Il la regarda du coin de l’œil. Elle l’observa
un moment, puis se tourna vers MacInnis. Ils se murmuraient tous deux des propos que la musique
couvrait et empêchait le guerrier d’entendre.
Damnation ! Il sentit ses muscles se crisper et sa peau s’irriter. Cette salle était excessivement
chaude et bruyante. Il quitta violemment sa place, attrapa son manteau et se dirigea vers la sortie. La
lourde porte en chêne claqua derrière lui et le vent glacial du soir le fouetta en pleine figure, lui
éclaircissant ainsi les idées.
Il inspira une profonde bouffée d’air frais. La musique et le bruit se dissipèrent, et il eut presque
l’impression de retourner quinze ans en arrière. Les odeurs étaient les mêmes – des bourrasques
salées en provenance de la mer combinées à la fumée des torches.
Il traversa à grandes enjambées la cour vide éclairée par les flammes, instantanément apaisé. Ses
pas résonnaient dans le froid et son souffle faisait de la buée devant sa bouche. Protégé par les hauts
murs, l’endroit n’était pas trop assailli par le vent, mais son souffle continuait à s’engouffrer et faisait
tourbillonner de nouveaux flocons.
Se rapprochant des écuries en face de l’enceinte, il entendit une porte s’ouvrir et se refermer juste
derrière lui. Quelques notes s’échappèrent avant de s’évanouir aussitôt. Sans interrompre sa marche,
Dirk jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais ne put discerner qui se tenait sous la balèvre.
S’agissait-il de Rebbie, ou de l’un des sous-fifres de Maighread ? Ami ou ennemi ? Ayant besoin
d’un moment de solitude pour réfléchir, il n’en tint pas compte, et poursuivit son chemin.
Il pénétra dans les écuries, ravi de découvrir que les rafales n’atteignaient pas ce coin plus chaud
et préservé. Il approcha de la stalle de Tulloch. Le noir animal émit un hennissement qui guida le
guerrier vers lui dans l’obscurité. Il lui caressa les naseaux. Oui, dans l’ensemble, il s’entendait
mieux avec les chevaux qu’avec les gens. Même s’il se réjouissait d’avoir des amis comme
MacInnis, ce coquin mettait sa patience à rude épreuve avec la façon dont il avait courtisé leur
compagne.
Il se concentra sur la personne qui l’avait suivi. Des pas légers et rapides claquaient sur les pavés
glacés.
La silhouette qui s’immobilisa à l’entrée de l’écurie était petite et mince. Féminine.
Isobel ?
Elle était la dernière personne qu’il aurait soupçonnée de le talonner dans le vent hivernal. Elle
avait la tête couverte de son tartan foncé. Son corps menu était enveloppé dans un manteau.
— Dirk ? dit-elle en laissant échapper un nuage de buée. Est-ce que vous allez bien ?
La familiarité avec laquelle elle prononçait son prénom déclencha en lui une curieuse envie. Posté
dans la partie la plus sombre des lieux, il se figea presque d’étonnement de la voir là. Il s’était
attendu à un face-à-face avec quelque ennemi de longue date. Ou à des railleries du comte. Mais pas
à elle.
— Oui. Que faites-vous ici dans le froid, lady Isobel ?
— Je pourrais vous poser la même question.
Elle s’avança plus près de lui.
— Je n’aime pas les bruyantes assemblées, reprit-il.
— Moi non plus.
Il renâcla, se remémorant l’enthousiasme avec lequel elle avait rejoint les festivités, évoluant sur
la piste au rythme de la musique jusqu’à en perdre haleine.
— Je ne suis pas sûr de vous croire.
— Pourquoi ? Parce que j’aime danser de temps à autre ?
Il haussa les épaules, même s’il était presque certain qu’elle ne pouvait pas le voir. Il n’y avait
rien de mal à apprécier une danse. En réalité, il regrettait qu’il n’en soit pas de même pour lui, mais
il se sentait trop gêné pour cela.
— Vous auriez dû m’inviter, déclara-t-elle d’un ton séducteur qui captiva l’attention de MacKay.
Par tous les saints ! Que pouvait-il rétorquer à part la vérité ?
— Je ne suis pas très doué en la matière.
— Hmm. Qu’aimez-vous faire ?
S’imaginait-elle vraiment qu’il allait répondre à cela ? Il ne pensait pas qu’elle se réjouirait de
l’entendre répliquer : « forniquer ». Diable, rien d’intelligent ne lui venait à l’esprit. Aucune saillie
amusante ni taquine digne de Rebbie. Il se sentit idiot l’espace d’un instant, puis comprit pourquoi. Il
parlait rarement aux femmes. Certes, il s’était adonné au sport en chambre avec nombre de
partenaires, mais il ne poursuivait pas la conversation avec elles.
— Donc… vous n’êtes pas très enclin à danser, ni à parler, résuma-t-elle. Ni à manger, si j’en juge
par ce que vous avez négligé sur votre tranchoir. Laissez-moi deviner. Vous aimez monter à cheval,
vous battre, chasser. Pratiquer l’épée. Secourir les dames sans défense.
Une vague de chaleur le submergea. Non seulement déclenchée par l’embarras, mais aussi par un
certain éveil sexuel.
— Vous n’avez rien d’une « dame sans défense ».
— Dans l’ensemble, je l’étais… quand vous m’avez trouvée.
— Peut-être.
Il caressa les naseaux de sa bête, l’esprit en ébullition pour trouver une réponse. Mais il n’était pas
d’humeur à discuter. Toutes ses pensées convergeaient vers les trésors dont regorgeait le corps de sa
compagne. Le souvenir d’avoir porté celle-ci jusqu’au lit était gravé dans son âme et son être. Il se
remémorait avec précision la légèreté et les courbes d’Isobel au creux de ses bras, et les
fourmillements d’excitation qui l’avaient parcouru lorsqu’elle l’avait embrassé dans le cou.
— Vous ai-je remercié ? demanda-t-elle.
— Oui. Et il n’y a vraiment pas de quoi.
— Il s’agit là de Tulloch, non ?
— Oui.
Elle leva la main, comme pour dorloter le cheval de bataille, qui se révélait bien plus haut qu’elle.
— Va-t-il me mordre ?
— Je ne l’espère pas.
— Voilà qui est rassurant, rétorqua-t-elle sèchement.
Il ricana, conscient à cet instant seulement qu’il pouvait être amusant d’échanger avec une femme.
— Était-ce de l’hilarité ? Vous vous moquez de moi ? exigea-t-elle de savoir d’un ton faussement
sévère.
— Non. Pas de vous.
Mais il émanait d’elle, maintenant qu’ils se trouvaient en privé, quelque chose qui incita le
guerrier à sourire plus qu’à l’accoutumée. Il ne parvenait pas à mettre un nom sur ce que c’était.
— Je pense que j’aimerais vous voir rire, déclara-t-elle dans un éraillement de voix sensuel.
Damnation, elle le provoquait. Il ignorait comment procéder avec les séductrices, surtout celles
qu’il n’était pas autorisé à toucher. Il savait ce qu’il avait envie de faire – la soulever pour la plaquer
contre le mur. Mais non, il ne pouvait se conduire ainsi avec une lady fiancée à un chef de clan
voisin.
— Je suppose que je devrai trouver quelque chose d’amusant à dire pour vous voir vous esclaffer.
D’ici là, Tulloch, ne me mords pas.
Elle se rapprocha davantage de Dirk pour toucher la monture. Celle-ci lui renifla la paume avant
de baisser son énorme tête. La jeune femme lui caressa les naseaux.
— Ce n’est rien qu’un gros animal domestique, s’étonna-t-elle.
— Il se tient parfaitement devant une dame, mais se montre parfois tendu et indomptable.
— Pourrait-on formuler les mêmes propos vous concernant ? l’interrogea-t-elle d’un ton suave et
intime.
— J’en doute.
Une chaleur frissonnante lui hérissa la peau, déclenchant un désir de… Bon sang ! Elle essayait de
susciter une réaction chez lui. Ce qu’il ne pouvait lui offrir, même s’il avait cruellement envie d’elle.
— Oh, je vous suspecte d’être parfois impossible à apprivoiser.
Enfer, elle ne sous-entendait pas ce qu’il pensait. Parlait-elle de sexe ? Il fut alors tellement dur
que toute réponse adéquate déserta son esprit.
Elle avait perdu son mari, se rappela-t-il soudain. Cet homme ne l’avait-il pas comblée au lit ?
Cela s’était vérifié avec quelques-unes des veuves que Dirk avait fréquentées par le passé.
S’imaginer Isobel frustrée et débordante de passion… Il se demanda si elle se souvenait de quoi que
ce soit au sujet de la nuit où elle avait marché durant son sommeil et que son compagnon l’avait
recouchée. Elle n’avait pas évoqué l’incident.
— Vous descendez de ces sauvages envahisseurs scandinaves, n’est-ce pas ? questionna-t-elle.
— En partie.
Il inspira une profonde bouffée d’air glacial pour calmer ses brûlantes ardeurs. Au-delà de l’odeur
de foin, il captura des traces sucrées et florales du parfum qu’elle portait, ce qui ne fit que gonfler sa
fièvre.
— Vous ne devriez pas être ici, Isobel.
— Pourquoi pas ?
Elle se tourna vers lui. Dans la faible lueur réfléchie des torches à l’extérieur, il discernait
uniquement la courbe de ses pommettes et l’ourlet pincé mais sensuel de ses lèvres.
Il s’éclaircit la voix et fit volte-face, contraint d’ajuster ses culottes de la plus déplorable manière.
— Je ne voudrais pas que ce vent frais vous rende malade.
— Je ne crains rien. J’ai habité dans les Highlands toute ma vie. Je suis rompue aux températures
hostiles.
— Certes, mais Rebbie va se demander où s’est enfuie sa partenaire.
L’avait-il dit d’un ton plus amer que d’ordinaire ?
— Non. Je l’ai prévenu que je voulais vous parler.
— Qu’a-t-il répondu à cela ? s’enquit-il, curieux de savoir à quel propos, ou pour quel motif.
— Il m’a souhaité « bonne chance ».
— Pfff. Toujours prêt à dégainer un trait d’esprit, pas vrai ? grommela-t-il.
— Vous n’avez aucune raison d’être jaloux de lui, repartit-elle d’une voix douce.
Comment savait-elle qu’il l’était ? Il voulait le nier, mais toute contestation n’aurait constitué qu’un
mensonge cousu de fil blanc. MacInnis était capable de parler toute la journée à une femme, et de la
faire rire toutes les cinq secondes. Dirk lui enviait cette aptitude.
— Nous pourrions danser ici, vous savez, suggéra-t-elle.
— Danser ? Dans l’écurie ?
— Oui.
— Il n’y a pas de musique.
Elle commença à fredonner, et à chanter une gigue entraînante d’une voix aiguë et envoûtante, puis
se lança dans une série de pas folkloriques. Il gloussa devant ce comportement si idiot et si drôle.
Elle l’attira dans ses figures, et il se laissa entraîner. Il se souvenait des mouvements, les ayant
esquissés à quelques rares occasions. Son orteil se prit dans l’une des ardoises du sol. Il trébucha,
mais attrapa sa compagne et s’agrippa au mur de pierre pour leur épargner de tomber.
Il se mit à rire comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
— Vous pouvez constater que je ne suis pas un danseur hors pair.
Elle émit à son tour un petit gloussement, et dans la faible lumière, l’éclat de ses dents blanches et
l’étincelle animant ses yeux brillèrent. Il fut presque ensorcelé par ce capiteux parfum de rose dans
une écurie au beau milieu des montagnes. Il ne se rappelait pas avoir déjà relevé cette odeur sur elle.
Non, il ne l’avait pas sentie deux jours auparavant. Peut-être la jeune femme avait-elle pris un bain
agrémenté d’un nouveau savon.
Était-elle même réelle ? Comment cela pouvait-il se produire ? Tout lui paraissait n’être qu’un
songe d’une nuit d’hiver, un rêve enfiévré qu’il avait élaboré pour lutter contre le froid.
Une délicieuse illusion à laquelle il ne pouvait s’empêcher de goûter l’espace d’un instant.
Chapitre 11

Appuyé contre le mur en pierre jouxtant la stalle, le guerrier leva la tête et trouva les lèvres
d’Isobel. Hmm. Elles étaient sucrées, aussi douces et délicates que des pétales de rose après une
pluie d’été. Sa délectable saveur féminine conjuguée à la tarte aux fraises fit perdre à MacKay toute
faculté de raisonnement. Il lui fallait en goûter davantage. Quelle surprise enchanteresse lorsqu’elle
ouvrit la bouche pour l’accueillir. Il l’explora, aimant les coups rapides et timides de cette langue
contre la sienne.
Elle serra les poings dans les cheveux de son compagnon, l’incitant à baisser le front tandis qu’elle
se hissait à sa hauteur en se glissant de tout son long contre lui. Il gémit, trouvant à tâtons le
postérieur de la jeune femme, et l’attirant fermement contre sa vigoureuse virilité. Il sentit tout son
être se déchirer de plaisir et d’envie. Les mains emplies des courbes parfaites de ce derrière, il la
souleva davantage, lui dévorant les lèvres. Il émit un gémissement avant même de s’apercevoir qu’il
lui avait échappé.
Bon sang, s’il ne s’agissait pas du paradis…
Les baisers hésitants d’Isobel se firent plus audacieux et frénétiques. Elle remuait sa bouche sur
celle de son partenaire et lui caressait la langue avec la sienne en ronronnant.
— Hmm, Dirk, murmura-t-elle. C’est si bon.
Que diable suis-je en train de faire ?
Il se recula et l’écarta de lui.
— Iosa is Mhuire Mhàthair.
Énonçant dans un grondement le serment gaélique invoquant la Vierge, il s’efforça de reprendre
son souffle et de réfléchir avec les lambeaux de logique qu’il lui restait, tout en écoutant la
respiration hachée de la jeune veuve.
— Je n’ai jamais… Enfin…, chuchota-t-elle en prenant appui contre le mur. Maintenant, nous
savons pour quelle discipline vous êtes doué.
— Damnation, Isobel. Retournez à l’intérieur.
Il avait douloureusement envie d’elle. Ce désir le tourmentait depuis des jours, mais jamais autant
qu’à cet instant précis.
— Vous devenez maussade, à présent ? Après cela ?
— Précisément à cause de cela. Je ne puis…, commença-t-il tandis qu’il s’éloignait à grandes
enjambées en marmonnant des jurons écossais, assiégé par une frustration sans limites. Nous n’en
avons pas le droit. Vous êtes fiancée.
— Très bien, rétorqua-t-elle en se redressant, d’un ton soudain affecté et convenable, qui dépassait
la vexation. Reportez donc la faute sur moi.
— Je ne blâme personne. Contentez-vous de… garder vos distances avec moi.
Diable, ce n’était pas la chose à dire.
— Bâtard, répliqua-t-elle avec froideur.
Il inspira profondément, essayant de redevenir maître de lui-même. Soit, qu’il la laisse penser ce
qu’elle voulait, tant qu’elle ne le touchait plus. Ou qu’elle ne lui permettait plus de la toucher.
Lorsque c’était le cas, il ne maîtrisait plus son propre corps.
À l’évidence, elle était de ces veuves expérimentées qui savaient comment séduire facilement. Son
futur époux ne ferait peut-être pas la différence, contrairement à Dirk. Il avait trop d’honneur et de
bon sens pour coucher avec une femme presque mariée à un autre.
Elle s’éloigna de lui, puis revint sur ses pas.
— Je voulais seulement que nous soyons amis.
— Les amis ne s’embrassent pas de cette façon, maugréa-t-il, regrettant de ne pouvoir tout revivre.
Aucun baiser ne lui avait jamais paru si époustouflant.
— Je sais.
— Pour l’amour de Dieu, Isobel, rentrez.
Il était conscient d’employer un ton qui frôlait l’imploration, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il
lui fallait lutter pour juguler ses instincts lorsqu’elle se trouvait près de lui. Son esprit resta rivé sur
le plaisir qu’elle avait tiré de ce contact, sur la manière dont elle avait réagi, se frottant à lui et
l’embrassant telle une dévergondée en quête désespérée d’amour. Si elle le touchait encore à cet
instant, il la plaquerait certainement au mur en quelques secondes, leurs vêtements s’entasseraient
dans un coin, et…
Non, n’y pense pas. Il secoua la tête, s’efforçant de chasser ces images sensuelles.
Lorsqu’elle s’approcha de lui, il prit une profonde inspiration, follement en mal de son odeur, de
sa saveur. Il se raidit, refusant de bouger.
— Je voulais simplement vous dire… J’ai apprécié tout cela plus que…
— Pour qui me prenez-vous ? gronda-t-il, son désir le ravageant intérieurement. Un saint ? Un
eunuque ?
Elle secoua la tête, puis sortit en hâte dans la cour avec la dignité d’une reine.
Qu’avait-elle voulu dire ? Qu’elle avait apprécié ce baiser comme aucun autre auparavant ? Son
fiancé ou feu son mari ne l’avaient-ils jamais embrassée jusqu’à avoir l’impression qu’ils pouvaient
la dévorer ? Eh bien… c’est ce qu’il avait ressenti. Peut-être devait-il en éprouver de la gêne, mais
ce n’était pas le cas. Elle était délicieuse, et diablement excitante. Si elle était restée, elle se
trouverait étendue sur un tas de foin dans l’une des stalles vides, les jupons retroussés jusqu’à la
taille, pendant qu’il lui donnerait exactement ce qu’elle avait demandé.

Isobel traversa à vive allure l’enceinte glaciale, souillant ainsi la mince couche de neige, la main
plaquée sur ses lèvres brûlantes. Celles-ci picotaient, et sa langue conservait la délicieuse saveur de
Dirk – une virilité épicée. Sa bouche succulente avait presque enflammé celle de sa compagne dans
le froid. Elle était certes veuve, mais n’avait jamais reçu un baiser si sulfureux. Elle ne croyait même
pas possible d’en recevoir de tels.
Elle n’avait jamais voulu des lèvres d’un homme sur les siennes de toute façon. Son défunt mari
avait toujours eu mauvaise haleine. Son fiancé, MacLeod, ne l’avait jamais embrassée non plus. Elle
le connaissait à peine. Mais le souffle de MacKay et sa bouche exhalaient des effluves de vin chaud :
la cannelle, le clou de girofle et le miel, auxquels s’ajoutait une saveur immanquablement masculine
et attirante, qui lui donnait envie de le mordre et de lécher la moindre parcelle de son corps.
Elle avait senti l’impressionnant membre du guerrier contre son bas-ventre. Elle n’avait jamais
connu cela, et trouvait cette fermeté incroyable.
Que ferait-il si elle retournait aux écuries en courant ? Non qu’elle en ait l’intention. Elle n’était
pas sotte. La façon dont il l’avait rejetée avec colère était incontestable.
Bien entendu, il fallait tenir compte d’autres éléments que son simple besoin physique. Elle devait
songer aux clans et au sort de leurs membres respectifs. Ce qu’elle souhaitait, toute humble femme
qu’elle était, n’importait guère. Personne ne se souciait de ses rêves et autres désirs.
Elle grimpa en courant les marches menant à la porte du château. Un garde l’aida à l’ouvrir de
l’intérieur, puis elle pénétra dans la grande salle. Incapable de supporter plus longtemps la musique
et la danse, elle contourna la piste et monta subrepticement l’étroit escalier en colimaçon.
Dans la chambre qui lui avait été attribuée, Beitris avait entretenu le feu réconfortant et dormait sur
un grabat devant l’âtre.
Après s’être en partie déshabillée, Isobel se glissa entre les draps frais, heureuse que plusieurs
couvertures soient empilées par-dessus. Elle cacha sa tête en dessous et pensa à Dirk. Elle avait
encore le menton sensible à l’endroit où il avait frotté sa barbe naissante. Elle avait tout le corps
embrasé et parcouru de fourmillements après le baiser qu’il lui avait donné, consommant sa bouche
comme s’il avait été en manque de son goût… Oh, dieux du ciel ! Elle avait envie de lui avec la
même avidité.
Elle ne comprenait pas les émotions qu’il avait suscitées en elle. Avait-il fait appel à la magie ?
Elle avait senti son cœur s’emballer, comme sous l’emprise de quelque puissant envoûtement ou
autre potion de sorcière. Et ce torrent de désir brûlant… au plus profond d’elle-même… entre ses
jambes. Elle se serait pliée à n’importe quelle exigence du guerrier à ce moment-là. Elle aurait fait
tout ce qu’il aurait voulu, surtout après qu’il l’avait intimement attirée contre son membre durci.
À l’évidence, il en avait désiré davantage, et elle regrettait qu’il ne se soit pas plus servi. Imaginer
la peau de Dirk glisser le long de la sienne la rendait presque folle. Elle voulait qu’il soit celui qui
ferait d’elle une vraie femme. À vingt-cinq ans, elle avait largement dépassé l’âge de découvrir ce
qu’était l’accouplement. Avec lui, elle se languissait de cette étrange et insaisissable union comme
jamais auparavant. Peut-être était-elle restée vierge trop longtemps, et son corps de femme se
rebellait-il, réclamant celui d’un homme, aspirant à l’épanouissement et la complétude.
S’il se doutait de son innocence, il garderait probablement encore plus ses distances. Il ne devait
pas l’apprendre.

— Que diable faites-vous ici ?


Dirk sursauta et se détourna de la stalle. Rebbie se tenait à l’entrée de l’écurie. Pourquoi n’avait-il
pas entendu son ami approcher ? Ses réflexions concernant sa protégée l’avaient distrait.
— Rien, répondit-il. J’examine les lieux.
— Ah. Vraiment ?
Le comte avança avec de longues enjambées sur le sol jonché de paille et jeta un coup d’œil vers
son propre cheval.
— Cela me paraît plus que suffisant, déclara-t-il.
— Oui.
— Est-ce qu’Isobel est venue ici ?
— Pourquoi ? Que vous a-t-elle dit ?
— Rien. Mais quand elle est rentrée, elle a traversé la grande salle en toute hâte et a disparu en
haut des marches comme si les flammes de l’enfer lui brûlaient les talons.
— Pfff.
Dirk l’avait peut-être effrayée. Il n’en avait pas eu l’intention, même s’il s’était effectivement senti
obligé de l’avertir de rester à distance de lui. S’ils entretenaient une liaison, les conséquences en
seraient réellement effroyables – une guerre de clans.
— Lui avez-vous dit quoi que ce soit l’ayant contrariée ? s’enquit Rebbie.
— Non.
Soit, il mentait. Impossible de faire autrement.
— Mais elle se trouvait bien ici ?
— Oui.
— Il a dû se passer quelque chose.
MacKay grinça des dents. L’indiscrétion de son ami combinée à la façon qu’il avait eue de badiner
avec la jeune femme un peu plus tôt mettait sans conteste la patience du guerrier à rude épreuve.
— Cela ne vous concerne pas, répliqua-t-il sèchement.
— Ah… bien, répondit MacInnis en reculant. Je vois.
Vraiment ? Dirk en doutait. Il détestait l’atroce position dans laquelle il se trouvait, et son
compagnon n’apaisait pas sa torture, remuant au contraire le couteau dans la plaie.
Rebbie gloussa doucement.
— Quoi ? gronda-t-il.
— C’est clair comme de l’eau de roche, mon vieux. Elle vous trouble.
MacKay renâcla, s’appliquant de toutes ses forces à dissimuler ce qu’il ressentait réellement. Il
avait assurément éprouvé de l’attirance pour d’autres. Du désir. Mais jamais avec l’intensité
dévorante qui l’assaillait quand la jeune veuve se trouvait près de lui.
— Vous avez l’imagination fertile.
— Je sais que vous la voulez. Admettez-le.
— Pas plus que vous, grommela Dirk en lui lançant un regard noir.
Le souvenir de Rebbie et Isobel conversant au cours du souper, puis dansant ensemble, lui vrilla
les entrailles.
— Ah, ah ! C’est là que vous vous trompez, mon cher, riposta le comte. Je ne suis pas assez idiot
pour courir après une dame presque mariée.
— Moi non plus. Pensez-vous que je souhaite entrer en conflit avec les MacLeod ?
— Non. Je vois que cela vous retient.
— C’est une raison suffisante.
En effet. Largement, même. Il ne pouvait revenir au sein de son clan pour l’entraîner aussitôt dans
une bataille qu’il aurait lui-même déclenchée. Il n’avait pas enlevé la fiancée de ce chef ; il l’avait
secourue.
— Mais s’il n’y avait eu cet élément ?
— Peu importe, puisqu’elle est promise à un autre. Rien ne changera cette réalité, répondit
MacKay durement, tant à sa propre intention qu’à celle de MacInnis.
Les aspirations et rêvasseries étaient réservées aux gamines frivoles et idiotes, et ne menaient
nulle part. Il vivait dans le monde réel.
— Et pourtant, le véritable amour trouve toujours son chemin, affirma Rebbie d’un air méditatif.
L’amour ? Pourquoi son compagnon faisait-il preuve d’une telle mièvrerie tout à coup ? L’amour
et le plaisir charnel étaient aux antipodes l’un de l’autre.
— Pfff. Qu’êtes-vous, un poète ? Un barde ? railla Dirk.
— Peut-être devrais-je y songer. Les dames adoreraient cela, je pense.
— J’en suis certain, marmonna-t-il froidement.
Elles adoraient tout ce que faisait cet homme.
— Cependant, à l’exception de lady Isobel et de votre sœur, Dunnakeil est presque dépourvu de
réelles beautés, est-ce que je me trompe ? J’apprécierais qu’une fille plantureuse réchauffe mon lit la
nuit.
Le guerrier sourcilla.
— Vous n’envisagez pas de séduire Jessie, dit-il sur un ton de mise en garde.
— Non, étrangement, elle est une incarnation trop conforme de vous en femme. C’est un peu
bizarre.
— Elle ne possède pas une once de masculinité.
— Non, elle est indéniablement féminine et belle, mais ses yeux… On croirait se trouver en face
des vôtres.
MacKay pensait comprendre ce que son ami évoquait. Sa cadette et lui-même se ressemblaient
beaucoup, et avaient tous deux hérité du regard de leur père. Quoi qu’il en soit, il se réjouissait
qu’elle n’attire pas le comte. Une chose de moins dont se soucier.
— Et vous ne songez pas à courtiser Isobel non plus.
Il savait qu’il avait formulé ses paroles comme une injonction, mais il n’avait pu s’en empêcher.
— Non, pas davantage. Visiblement, elle est déjà convoitée par deux autres partis.
— Pas par moi. Par le laird des MacLeod.
Le guerrier savait qu’il s’agissait d’un demi-mensonge, mais ses mots auraient dû exprimer la
vérité. La seule raison qui leur interdisait réellement de toucher à cette créature était le clan voisin.
Mais si Rebbie décidait de la séduire, l’amitié des deux compères s’en verrait anéantie. Il se fustigea
de nourrir une telle pensée. Ils se fréquentaient depuis une dizaine d’années. Qu’un membre du beau
sexe puisse menacer leur relation déclencha en lui une alerte qui lui glaça le sang.
À quoi diable songeait-il ? Avait-il perdu la tête ? Il ne pouvait s’attacher à cette femme.
— En effet, les MacLeod, répliqua MacInnis dubitatif.
— Oui. Je la ramène chez son frère. Il peut s’arranger avec eux. Je reste en dehors de tout cela.
— Ce ne sera plus pareil ici sans elle.
Dirk n’y avait pas pensé, mais son compagnon avait raison.
— C’est inévitable, dit-il. Elle doit bien rentrer chez elle à un moment donné.
— Mais pas maintenant.
— Dès que le climat s’améliorera.
— Cela ne se produira pas avant le début du printemps, je pense, si l’on considère la façon dont le
vent du nord a soufflé depuis notre arrivée.
MacKay haussa les épaules.
— Peu importe. Les MacLeod ignorent où elle se trouve, elle est donc à l’abri.
— D’eux, certes. Mais l’est-elle de vous ? demanda le comte d’un ton provocateur.
— Je ne profite pas des femmes.
Il avait envie de donner des coups de ceinture à son ami pour l’avoir même suggéré.
— Peut-être pas. Maintenant que j’y pense, je m’inquiète un peu qu’elle-même n’abuse de vous.
— Ah ! À présent j’en suis certain… Vous êtes mûr pour l’asile de fous.
— L’avenir nous le dira.
Rebbie sortit de l’écurie en flânant vers la cour.
Dirk sourcilla. Isobel prévoyait-elle de le séduire ? Et si c’était le cas, pourquoi ? Pour qu’il la
protège indéfiniment des MacLeod ? Allait-elle se servir de lui de cette façon ? Par tous les diables,
il ne pouvait se laisser entraîner dans un conflit entre ce clan et celui des MacKenzie.

— L’individu dont vous parlez ne peut être Dirk MacKay. Il est mort, affirma Maighread Gordon,
lady MacKay, à Haldane. C’est un imposteur !
Elle observa son fils cadet qui se tenait à l’autre extrémité du tapis turc du salon de son manoir à
Tongue. Le jeune homme semblait énoncer la vérité.
— J’ignore s’il s’agit réellement de lui. Je ne m’en souviens pas bien.
— C’est impossible.
Dirk MacKay était décédé douze ans plus tôt. Sans l’ombre d’un doute. Comment aurait-il pu
survivre à une chute du haut d’une falaise de trois cents pieds ? Un éclair de culpabilité lui
traversa la poitrine, comme toujours lorsqu’elle songeait à ce détestable petit bâtard roux. Il lui
évoquait ces légendaires enfants échangés. Depuis son plus jeune âge, il l’avait regardée avec ses
inquiétants yeux pâles et perçants, comme s’il avait su lire dans ses pensées… comme s’il la haïssait.
Elle le lui avait indubitablement rendu avec une égale ferveur.
Mais le père de ce sale gamin, Griff MacKay, l’avait aimée. Il le lui avait répété chaque jour, et
avait fait construire cette chaleureuse demeure pour elle à l’endroit où elle l’avait désiré, près du
Kyle of Tongue. Elle ne supportait pas Castle Dunnakeil, ce sinistre château parcouru de courants
d’air et situé du côté sauvage de ce rivage venteux.
Elle n’aurait eu aucune raison d’épouser Griff MacKay vingt-deux ans plus tôt, si ce n’était de
porter son héritier. Elle était fille de comte et avait espéré contracter une union à la hauteur de sa
naissance. Mais cela ne s’était pas produit. Son mari n’était qu’un baron chef de clan. Cela se
révélerait suffisant, avait-elle supposé, compte tenu des terres qui venaient avec le titre. Mais plutôt
être damnée que de laisser un petit fauteur de troubles aux cheveux de feu prendre la tête du clan,
alors que cette position pouvait aussi aisément revenir à son fils aîné.
— Tous les anciens disent que c’est lui, poursuivit Haldane. Et oncle Conall prétend que son corps
n’a jamais été retrouvé parce qu’il n’est pas mort.
Conall ? Faisait-il partie de ce complot ? Elle n’avait jamais fait confiance au frère cadet de son
époux.
— À quoi ressemble ce Dirk ?
— Un grand guerrier endurci. La chevelure rousse, le regard bleu.
Maighread plissa les yeux. La description correspondait jusqu’à une certaine mesure.
— Quelle taille fait-il ?
Il leva la main environ six pouces au-dessus de sa tête. Six pieds et demi ? Ce gamin maigrichon
avait-il pu autant pousser ?
— Qu’en dit Aiden ? s’enquit-elle.
— Il pense que c’est bien lui.
— Vraiment ?
Son aîné avait neuf printemps lorsque Dirk avait disparu. Il saurait forcément si ce revenant était
celui qu’il prétendait.
— Oui, mais il se laisse facilement duper. Il veut simplement retrouver son frère, peu importe qui
en incarne le rôle. Il lui a permis de s’installer dans le donjon, et d’amener avec lui ses amis et sa
traînée.
— Quel scandale. Je dois aller constater tout cela en personne. Je suis persuadée qu’il s’agit d’un
imposteur. Mais si c’est lui, il nous faudra prendre des dispositions le concernant. Il ne spoliera pas
mes fils de leurs droits.
Son cadet écarquilla les yeux, puis sourit en repliant sa main sur la poignée de son glaive.
— J’aimerais m’en charger.
— Vous vous abstiendrez de commettre quoi que ce soit de stupide et d’irréfléchi. Vous allez vous
faire tuer. J’ai besoin de vous, le clan aussi. Si Aiden ne peut mener son peuple seul, vous l’y
aiderez.
— L’aider ? répéta-t-il d’un œil noir.
— Oui. Vous l’assisterez dans les décisions difficiles, et dirigerez les hommes durant les batailles.
Il n’est clairement pas taillé pour la guerre comme vous l’êtes. Cependant, il est doté d’une
intelligence aiguisée. Il sait tenir le clan de manière convenable, mais il est un peu plus faible
physiquement.
Haldane croisa les bras en sourcillant, le visage empourpré.
— Insinueriez-vous que je manque moi-même de vivacité d’esprit, mère ?
— Non. Mais nous savons tous les deux que vos études ont été laborieuses. Vous refusiez de prêter
la moindre attention à votre tuteur toutes ces années où il était ici.
— Je m’ennuyais. Cela ne fait pas de moi un idiot !
— Néanmoins, mes deux enfants régneront ensemble. Cet arrangement est idéal, puisque vos forces
et faiblesses respectives sont différentes.
— Certes, sauf que mon frère est le chef et le seigneur, quant à moi, qui suis-je ? Son second ? Son
sous-fifre ?
— Ne soyez donc pas si égoïste ! Vous feriez mieux de vous inquiéter tous les deux de cet
usurpateur qui est arrivé. À l’évidence, il souhaite vous déposséder de ce qui vous revient de
naissance.
— Une audience est prévue après-demain. Peut-être voudriez-vous y assister.
— En effet, je serai présente.
— Il serait donc avisé de nous mettre en route. Le froid est terrible entre Tongue et Durness.
— Je sais fort bien cela, Haldane.
— Dépêchons-nous. Nous devrons partir à l’aube demain matin. Les anciens étaient pressés
d’installer Dirk dans ses nouvelles fonctions. À entendre Aiden, j’ai eu l’impression qu’il était
disposé à s’effacer pour lui laisser la place.
— Il faudra d’abord me passer sur le corps ! s’exclama Maighread.

Le lendemain, le guerrier se tenait sur la rive donnant sur Balnakeil Bay. Même si le vent glacial
n’était pas aussi cinglant que la veille, il lui piquait encore les yeux. Il resserra son manteau de laine
autour de ses épaules. La vaste plage dorée s’étendait devant lui, et six fières galères en bois de
différentes tailles étaient amarrées non loin de là. Il ne souhaitait guère faire embarquer Isobel sur
l’une d’elles pour la ramener dans le Sud. Le baiser qu’ils avaient partagé le soir précédent dans les
écuries le rendait d’autant plus hésitant. Mais il devrait la conduire auprès de son frère à un moment
donné.
Au-delà des navires, les dunes de sable, maintenues par de l’oyat, se déployaient à perte de vue
vers Faraid Head, et abritaient des falaises qui saillaient sur deux miles au-dessus de la mer. Enfant,
il avait adoré jouer avec ses cousins parmi ces buttes. Il entendait presque les échos de batailles
fictives menées à la pointe d’épées inoffensives. Ils montaient aux sommets, et s’en laissaient glisser
ou rouler jusqu’en bas.
Mais Faraid Head avait également un côté plus obscur – ses parois de trois cents pieds où il avait
failli perdre la vie.
À présent, l’air salé avait exactement la même odeur qu’à l’époque. Dirk avait du mal à croire
qu’il s’était écoulé autant de temps.
Il se retourna furtivement vers le château perché sur son gigantesque rocher noir. Il avait éprouvé
le besoin de sortir. Même fourmillant de monde, l’édifice paraissait vide lorsque n’y résonnait plus
le rire jovial et éclatant de son père.
Griff MacKay était grand, large de carrure, et sa prestance n’avait pas d’égale au sein du clan.
Quand il prenait la parole, on l’écoutait. Quand il partait pour le combat, ses ennemis blêmissaient de
terreur.
Même si son fils aîné l’avait adoré, admiré et respecté plus que quiconque, il devait admettre que
le vieil homme s’était montré plutôt naïf, en vouant à son épouse une confiance sans bornes au
détriment du reste de son entourage. Et elle serait probablement là d’ici à un jour ou deux. Il ne
pensait guère que le froid ou le vent la dissuaderaient de venir. Elle habitait sur cette côte nord
depuis plus de vingt ans et était rompue au climat.
Même s’il se méfiait d’elle, il ne la craignait pas. Il s’attendait à ce qu’elle élabore quelque
complot. Elle chercherait à l’écarter et à faire fi de ses déclarations. Mais elle ne serait guère en
mesure de contredire le conteur de Griff, ni les autres anciens qui étaient membres du clan depuis
bien plus longtemps qu’elle et lui. Des êtres de l’âge de son père, ou plus vieux, qui avaient connu
celui-ci depuis la naissance. Ils étaient vifs et sains d’esprit.
Puisque Maighread ne pouvait légalement empêcher Dirk de devenir chef, elle verserait une fois
encore dans la sournoiserie, comme elle en avait l’habitude. Elle tenterait de l’assassiner de
nouveau ; il ne se faisait aucune illusion à ce sujet. Il s’était déjà entretenu avec Rebbie, Conall et
Keegan à ce propos, et concernant la sécurité autour de la forteresse.
Puisque cette sorcière était une amie proche de la mère d’Isobel, il ne pensait pas qu’elle
essaierait de s’en prendre à cette dernière. Elle envisagerait de se servir de la jeune MacKenzie pour
parvenir à ses fins uniquement si elle s’apercevait que celle-ci attirait vivement MacKay. Pour la
protéger, il devrait cacher l’intérêt qu’il lui portait.
Toutefois, il lui fallait l’avertir des dangers qui pouvaient résulter des manigances de Maighread
ou Haldane. Une fois qu’il serait chef et saurait en qui avoir confiance, il aurait la possibilité
d’assigner des gardes personnels à Isobel, lui-même et quiconque se trouverait dans la ligne de mire
de cette maudite vengeresse. Car dès qu’Aiden serait destitué, il ne faisait aucun doute qu’elle
voudrait prendre sa revanche contre son beau-fils. Pour l’assouvir, elle manipulerait les amis du
guerrier, ou des membres de sa famille, n’importe qui parmi ceux qu’il affectionnait.
Des vagues s’écrasèrent sur la plage rocheuse à sa gauche, l’eau retombant prestement sur le sable.
Le vent portait à ses oreilles un hymne joué à la cornemuse, provenant peut-être du village.
Une silhouette solitaire marchant au loin sur le rivage captura son attention ; la tenue sombre
qu’elle arborait contrastait avec le gris de l’océan et la blancheur des brisants. Il ne parvenait à
distinguer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, mais cette personne ne semblait guère
ramasser des coquillages. Cet endroit était plaisant en été, mais lorsque l’automne était déjà aussi
avancé, le littoral se révélait trop froid et trop venteux pour que l’on apprécie réellement de s’y
promener.
Dirk se retourna pour observer le coucher de soleil orange et or coiffant les collines herbeuses. Il
balaya du regard la paroi de l’église. Derrière elle se trouvaient le cimetière et le nouvel édifice –
l’œuvre de son père.
Quittant la rive, le guerrier se dirigea vers le mur, ouvrit le portail et pénétra dans ce champ du
repos où nombre de ses ancêtres avaient été enterrés. Conall l’avait informé que son père avait été
inhumé à l’intérieur de la chapelle.
En y entrant, il marqua une pause dans le silence glacial et l’atmosphère figée. Les lieux sentaient
le mortier frais et la poussière de roche. Soudain, l’ancien sanctuaire qui se dressait là quand il était
parti lui manqua. Il était vieux de plusieurs siècles, mais en piteux état. En remontant l’allée, Dirk
s’aperçut que l’on avait réutilisé le vitrail coloré. Cela ne faisait pas si longtemps que la totalité de
Durness s’était convertie du catholicisme au protestantisme, et il se réjouissait de constater que l’on
avait reconnu la valeur de cet ornement.
Il trouva la tombe de son père près des premiers rangs, mais en retrait sur le côté. La douce
lumière du soleil couchant luisait à travers le verre rouge et or, rehaussant le nom de Griff MacKay et
la gravure de son visage – un front altier, un sourcil conquérant, une bouche ferme qui avait prononcé
plus d’un ordre strict, mais qui s’était également plu à faire résonner un rire franc. Il s’agissait là
d’un portrait fidèle de lui.
— Je suis désolé de ne pas être revenu avant votre décès, papa, chuchota-t-il.
Si seulement il avait pu le revoir une dernière fois. Il n’avait jamais autant regretté quoi que ce
soit. Passant ses doigts sur la figure sculptée dans la pierre, il se demanda ce que le vieil homme
aurait pensé de lui à présent. Aurait-il été heureux de constater que son fils n’était pas mort douze ans
plus tôt ? Aurait-il éprouvé quelque fierté vis-à-vis de l’adulte qu’était devenu son enfant au cours de
cette longue absence ?
Oui, Dirk supposait que cela aurait été le cas. Son père aurait voulu un récit détaillé de toutes les
aventures que son aîné avait vécues durant ses voyages, et de chaque bataille qu’il avait menée.
— Vous êtes revenu, chef.
Tiré de ses pensées, il se retourna brusquement. Le pasteur se tenait derrière lui, grisonnant et vêtu
de noir.
« Chef » ? Il ne l’était pas encore, mais le deviendrait d’ici peu.
Le guerrier se dirigea vers lui d’un pas vif.
— C’est bon de vous revoir, révérend.
— J’avais entendu parler de votre résurrection. J’ai du mal à en croire mes yeux tant vous
ressemblez à Griff MacKay, déclara le pasteur MacMahon, bouche bée, tandis qu’il lui serrait la
main.
— C’est ce que l’on m’a dit.
Il était heureux de partager au moins une similitude dans les traits, même si les deux hommes
étaient très différents en personnalité.
L’ecclésiastique prit un air grave.
— Il y a quelques semaines, votre oncle Conall m’a raconté ce qui s’était passé dans votre
jeunesse, annonça-t-il en secouant la tête. Je ne puis concevoir tant de cupidité et de malfaisance.
— Certes.
L’expression du révérend se relâcha dans ce qui pouvait être considéré chez cet homme austère
comme un sourire ténu.
— Il semble que nous soyons obligés de retirer votre plaque funéraire.
— Une plaque funéraire ?
— Oui, au-dehors, sur le mur de l’église, avec Faraid Head en fond. Votre père la voulait à cet
endroit. Parfois, il venait là et gardait les yeux rivés dessus durant de longs moments. Ou peut-être
regardait-il au-delà, en espérant vous voir émerger des dunes.
Dirk sourcilla. Il se sentit transpercé de culpabilité en imaginant le chagrin que Griff avait éprouvé
en le croyant mort.
— Je déteste savoir que je l’ai peiné, mais il m’était impossible d’agir autrement.
— C’est vrai. Vous avez fait ce que vous deviez afin de survivre. Il a envoyé des équipes de
recherche autour du littoral pour vous retrouver. Après de nombreuses semaines, il a abandonné la
chasse et accepté l’idée que vous étiez sûrement décédé. Puis nous avons procédé à votre cérémonie
commémorative. Elle était fort belle, je dois dire, précisa MacMahon en ébauchant un rictus ironique.
— Eh bien, je vous remercie donc pour cela.
Mal à l’aise d’aborder ce sujet, MacKay scruta les cloisons et le haut plafond.
— Le nouvel édifice est magnifique. De bonne construction.
— Oui. Votre père était résolu à achever ce projet avant de mourir, et Dieu merci, il l’a
effectivement vu terminé. Il appréciait de venir ici, et de regarder travailler les artisans et les
maçons. Nous avons gardé le sol en pierre d’origine.
Dirk hocha la tête, remarquant une autre nouvelle tombe sur le côté qui ne contenait aucune
épitaphe.
— Qui est enterré là ?
— Personne pour l’instant, mais cette sépulture est réservée à Donald McMurdo. Il a fait don
d’une somme considérable pour la reconstruction de l’église.
Le guerrier fut saisi d’incrédulité et d’indignation.
— McMurdo ? Ce criminel de grands chemins ?
Le regret se lut furtivement sur le visage du révérend.
— Oui, lui-même.
— Il a tué un nombre incalculable d’innocents.
— Je n’en doute pas une seconde. Mais il semble avoir fini par s’inquiéter pour l’immortalité de
son âme. C’est pourquoi il a versé autant d’argent.
— Il l’a gagné en faisant couler le sang, marmonna Dirk, avec la soudaine impression que la
bâtisse était corrompue.
— Notre bon Seigneur est clément.
— Et croyez-vous que ce vaurien se soit repenti de tous les meurtres et de tous les méfaits qu’il a
commis ?
Cet homme était assurément celui qui les avait menacés d’une arme son groupe et lui, juste avant
qu’ils ne gagnent Durness.
— Dieu seul le sait, mais il souhaitait être enterré à l’intérieur de cette chapelle. Je pense qu’il
craint que le clan MacKay et les gens de la région ne profanent sa dépouille après sa mort s’il n’est
pas inhumé dans un lieu protégé. Pour moi, il a acheté une tombe, pas son entrée au paradis. Son sort
reste entre les mains du Seigneur.
— En effet.
Mais voir la future sépulture d’un meurtrier si près de celles de son père et de tous ses ancêtres
éprouva les nerfs déjà à vif de MacKay. Si cet individu essayait encore l’un de ses tours funestes, il
pourrait finir par intégrer sa jolie fosse plus tôt que prévu.
— Oui, je reconnais vraiment votre père en vous, déclara le pasteur en esquissant l’un de ses
sourires quasi imperceptibles. Vous avez son tempérament, et son sens du bien et du mal. Il n’a jamais
pu supporter l’injustice. Vous ferez un laird formidable. Un brillant meneur d’hommes. Il serait fier
de vous, affirma-t-il en s’inclinant brièvement. Si je puis faire quoi que ce soit pour vous obliger,
faites-le-moi savoir.
— Je vous remercie, révérend. Une audience se tiendra dans deux jours au château. Le clan va
décider qui est l’héritier légitime. Si vous acceptiez d’attester que vous vous souvenez de moi et que
je suis bien Dirk MacKay, fils aîné de Griff MacKay, vous me seriez d’une aide précieuse.
— J’en serai ravi. Je vous souhaite une bonne soirée.
Le guerrier s’inclina, et l’ecclésiastique se retira par la porte latérale, probablement en direction
de sa chaumière avoisinante.
Une plaque commémorative ? Dirk devait voir cela.
Il jeta un dernier coup d’œil dans l’église et en sortit par l’entrée principale, encore perturbé par
l’idée qu’elle avait été construite grâce à l’argent d’un criminel. Pourquoi son père avait-il autorisé
une telle chose… À moins que le clan n’ait connu des difficultés financières ? Maighread et son
élégant manoir en avaient-ils asséché les coffres ? Il devrait s’en entretenir avec l’intendant dès qu’il
aurait été nommé chef.
Au-dehors, il vagabonda entre les sépultures couvertes d’herbe avec leur pierre tombale. Le soleil,
qui s’était évanoui derrière les collines, tachait le ciel d’orange, de rose et de violet. Tout le mur
nord faisait face à la baie et à Faraid Head au-delà, selon l’endroit d’où on l’observait. Il le longea
et à mi-chemin, il aperçut, rivée dans la paroi, une plaque de pierre grise sculptée. Elle mesurait
environ un pied de haut. Il s’approcha puis se posta devant.

Pour honorer la mémoire de Dirk MacKay, brave et noble fils du chef Griffin MacKay. Né en
1591. Mort en 1606 à Faraid Head. Vous nous manquez.

Soudain, il ressentit l’irrévocabilité de son décès, comme l’avaient endurée son père et son clan.
Son trépas aurait pu si facilement être réel.
À quelques pieds se trouvait la stèle de son cousin qui était vraiment mort ce jour-là,
William MacKay.
Maighread était une véritable criminelle.
Il entendit un bruit sourd derrière lui et fit volte-face, la main sur la poignée de son glaive, alerte et
prêt à attaquer.
La silhouette en habits sombres qui errait sur la plage se tenait à dix pieds de lui.
Chapitre 12

Isobel.
Pour Dirk, la voir là dans ce cimetière était si inattendu qu’il se trouva à court de mots. Son corps
était toujours sur le qui-vive, en position d’attaque.
Lâchant la poignée de son épée, il se sentit idiot pour cette soudaine montée d’angoisse qui l’avait
presque incité à frapper avant d’identifier la personne qui se tenait dans son dos. Il entendait son
cœur marteler dans ses oreilles comme un tambour. Ce n’était pas la première fois que cela se
produisait. S’attendre à tomber à tout moment dans une embuscade pouvait avoir cet effet sur un
homme.
— Je vous prie de m’excuser. Je n’avais pas l’intention de vous surprendre, dit la jeune femme en
sourcillant. Vous allez bien ?
Il inspira profondément, puis souffla pour évacuer la tension, s’efforçant de se détendre.
— Oui. Que faites-vous à l’extérieur des portes du château ? Le bandit de grands chemins qui nous
a attaqués pourrait s’aventurer dans les parages.
Elle plissa les yeux et balaya les alentours du regard.
— Il fallait simplement que je sorte pendant que le temps était à peu près convenable. Si cela peut
vous rassurer, j’ai une dague dans mon sac.
Cette précision ne dissipa guère les inquiétudes de Dirk, mais cela valait mieux que rien, supposa-
t-il.
— Que faites-vous ici ? s’enquit-elle.
— Rien de plus qu’admirer ma plaque funéraire, répondit-il d’un ton sec en la lui montrant.
Elle s’approcha, scrutant la pierre sculptée.
— Oh, lâcha-t-elle. « Brave et noble ». Je suis d’accord.
Sa remarque le toucha plus qu’il n’aurait su l’exprimer.
— Je vous remercie, murmura-t-il.
Lorsqu’elle releva ses yeux sombres vers lui, ils étaient embués.
— Vous avez manqué aux membres de votre clan.
— Pas plus que je ne me suis langui d’eux.
— Mais vous saviez qu’ils étaient ici, alors qu’ils vous pensaient parti… pour toujours.
— Certes, il y a une différence, admit-il.
Il n’en était que trop conscient, surtout maintenant que son père était mort. Il se sentait
profondément ému que ce dernier ait fait graver une si belle épitaphe en son honneur.
Isobel la regarda de nouveau.
— Faraid Head… Où est-ce ?
— À plus de deux miles dans cette direction.
Il pointa son doigt au-delà du mur, vers la vaste étendue de terre de l’autre côté de Balnakeil Bay.
— C’est un endroit inhospitalier qui ne recèle rien d’autre que des dunes de sable et des falaises,
précisa-t-il.
— Que s’est-il passé ?
Le lui expliquer était trop éprouvant à cet instant précis. Un tourbillon d’émotions diverses et
sinistres s’abattaient sur lui, des souvenirs de ce qu’il avait subi ce soir-là. Savoir que lady MacKay
était cupide au point de vouloir tuer pour ce qui revenait légitimement à son beau-fils… pendant que
celui-ci, à l’âge de quinze ans, endurait la douleur provoquée par une grave blessure, ainsi que la
peur de se retrouver suspendu au bord d’une falaise des heures durant dans l’obscurité et le vent,
dans le fracas des vagues qui se brisaient en contrebas, où son meilleur ami était mort, ignorant s’il
serait en mesure de remonter sur la terre ferme, ou s’il connaîtrait lui aussi une chute fatale. Puis il y
avait eu la gratitude d’avoir survécu. Non, tout cela représentait trop à revivre. Par ailleurs, il en
parlait rarement.
— Je vous raconterai tout, un jour, répondit-il, les yeux rivés vers le sévère promontoire, songeant
à Will et souffrant de son absence plus vivement maintenant qu’il se tenait devant sa tombe.
Il ne souhaitait pas attirer l’attention d’Isobel sur sa douleur, ni évoquer son cousin pour le
moment. Ils avaient d’autres problèmes plus urgents à aborder.
— Nous devons discuter, annonça-t-il.
— Je pensais que nous étions précisément en train de le faire.
Elle se mordit la lèvre, mais laissa échapper l’ébauche d’un sourire qui eut pour effet de distraire
le guerrier, l’extirpant de l’abîme de ses sombres tourments. Son passé se dissipa comme la rosée du
matin tandis qu’il se concentrait pleinement sur le présent.
Isobel.
Des mèches défaites de cheveux foncés avaient glissé de sa capuche et flottaient au vent, invitant
Dirk à les capturer pour les enrouler autour de ses doigts. Elle avait les joues et les lèvres rosies par
l’air frais… des yeux ténébreux et enchanteurs…
Que le diable l’emporte, s’il ne s’agissait pas là d’une petite séductrice.
Il détourna le regard pour mieux se concentrer sur ce qu’il avait à dire.
— J’entendais évoquer un sujet sérieux.
— Il n’existe rien de plus sérieux qu’une plaque commémorative, rétorqua-t-elle d’un air direct.
Il ne put réprimer un ricanement accompagné d’un rictus, ne sachant vraiment pas pourquoi la
remarque de sa compagne lui paraissait amusante. Il secoua la tête.
— Je crois que nous devrions retourner au château avant la tombée de la nuit. Il fait plus frais dès
que le soleil se couche.
Elle acquiesça et passa entre les tombes pour sortir.
Il lui tint le portail en bois patiné par le temps, puis se mit en route à côté d’elle sur le sentier de
sable mouillé et compact qui remontait la colline en direction du manoir.
— Je me demandais si vous aviez envoyé une missive à mon frère pour le prévenir que j’étais
saine et sauve. Il va s’inquiéter quand les MacLeod vont lui révéler que j’ai disparu, dit-elle.
— J’en avais l’intention. Mais j’ai ensuite pensé qu’ils intercepteraient peut-être le messager ou la
lettre, et apprendraient où vous vous cachiez. Pour votre sécurité, j’ai estimé préférable d’attendre un
peu.
Elle hocha la tête.
— Très bien. Je souhaite à tout prix qu’ils ne me retrouvent pas.
— Je dois également vérifier quels domestiques sont dignes de confiance et qui ferait le meilleur
coursier.
Il y avait presque deux cents miles à parcourir jusqu’à Dornie. Il lui fallait envoyer quelqu’un qui
s’y était déjà rendu, et qui jouissait d’une santé assez vigoureuse pour supporter le froid. À dire vrai,
il devrait probablement faire appel à deux serviteurs pour un trajet si long, si ardu et si dangereux.
Par ailleurs, il détesterait que quiconque, y compris le frère d’Isobel, fasse irruption pour
l’emmener si tôt loin de lui. Ce serait pour le mieux, évidemment, mais il n’était pas certain d’être
prêt à la laisser partir. Il se montrait idiot, car il n’avait aucun avenir avec elle. Néanmoins, il ne
pouvait s’empêcher d’apprécier le temps qu’ils passaient à converser, même s’ils n’abordaient que
des sujets futiles.
— Vous marchiez au bord de la mer ? demanda-t-il, curieux de savoir ce qui lui avait pris de flâner
au-dehors par ce temps glacial.
— Oui, il fait meilleur aujourd’hui, et le vent s’est calmé. De plus, je n’ai jamais vu une plage
aussi belle.
Elle marqua une pause l’espace d’un instant pour jeter un coup d’œil sur Balnakeil Bay, que
teintait la douce lueur du crépuscule.
— Il en existe de ravissantes autour de Durness.
Et la plupart des dames ne se seraient jamais risquées à sortir, que le paysage soit magnifique ou
pas. La résistance de la jeune femme charma son sauveur.
— J’avais besoin d’air frais et de lumière, répondit-elle. Ma chambre est chaude et douillette,
mais un peu sombre.
Il devrait veiller à lui trouver une pièce plus agréable s’il était désigné chef – ou plutôt quand il le
deviendrait. Il ne doutait pas de la décision du clan en sa faveur, surtout si Aiden lui cédait la place.
Haldane protesterait, mais quel bien en tirerait ce garçon ? Il était peut-être d’un tempérament
ombrageux, mais se révélait impuissant au final. Ce qui avait déclenché la colère de Dirk en
particulier était la façon dont il avait parlé d’Isobel, en la qualifiant de traînée. Le guerrier aurait
toutefois l’occasion d’apprendre à ce chien fou une leçon sur le respect dû aux dames et autres
membres de la noble société.
— Et comment va votre doigt aujourd’hui ? s’enquit-il.
— Il a un peu dégonflé.
Elle s’arrêta pour le lui montrer.
Il le prit délicatement, avide de tout prétexte lui permettant de la toucher.
— Vous avez la main froide. Et elle arbore un joli vert à présent.
Elle esquissa un sourire charmeur.
Il avait envie de baiser ce membre blessé plus que tout au monde. Mais il n’avait rien d’un galant
ni d’une canaille comme Lachlan, ou même Rebbie. Il n’était pas de ceux qui provoquent les femmes
ou les font glousser. À son grand regret. Il aurait souhaité changer et devenir un peu plus comme
ses amis.
Lorsqu’elle leva ses yeux envoûtants vers lui, il se sentit presque ensorcelé. Il ne désirait pas
simplement la provoquer ; il voulait l’embrasser. Sur les lèvres. Mais il lui fallait se l’interdire,
même si la douceur de cette bouche contre la sienne avait hanté ses rêves toute la nuit.
Elle était toujours promise à un autre. Les fiançailles étaient un engagement par contrat légal.
Il la lâcha et se remit à gravir la colline d’un pas lent, attendant que sa protégée le rejoigne.
— Lady Isobel, je me rends compte que je vous dois des excuses pour ce qui s’est passé dans
l’écurie hier soir.
— Pour le baiser, ou pour m’avoir rabrouée juste après ?
— Les deux.
Il en eut le visage embrasé malgré le froid.
— Sottises. Je suis soulagée que vous ne m’en vouliez pas. Peut-être est-ce à moi de vous
demander pardon.
— Non, c’est inutile.
— Tant mieux. Car je ne regrette rien.
Était-elle vraiment obligée de se montrer si diablement sincère et attirante à la fois ?
— Gratifiez-moi de l’œil le plus noir qui vous plaira, ajouta-t-elle en souriant. Nous avons cédé à
un petit plaisir, non ?
Il riva de nouveau son attention droit devant lui, déterminé à ne pas se laisser entraîner dans ce jeu
de séduction.
— Certes. Cela ne se reproduira plus.
— Quel dommage.
Elle avait marmonné, mais il l’avait clairement entendue malgré la rafale de vent qui lui avait
presque renvoyé son souffle au fond de la gorge.
Qu’il soit damné si elle n’avait pas entrepris de le poursuivre. Avait-elle perdu l’esprit ? Ou
tentait-elle d’échapper au mariage avec un MacLeod ? S’il la volait à leur laird, il en découlerait une
guerre de clans. Il ne craignait personne, mais refusait que ses propres désirs charnels mettent en
péril la vie de son peuple.
Si elle ne s’était révélée liée à un autre, il n’aurait eu aucun problème à fréquenter une veuve. En
fait, les jeunes femmes de cette catégorie étaient celles qu’il préférait pour pratiquer les joies de la
chair. Elles jouissaient d’une certaine expérience, et apparaissaient souvent en manque – voire
avides – de relations intimes.
Isobel l’avait embrassé avec ce même appétit la veille. Mais il ne s’autorisait pas à badiner avec
des créatures déjà convoitées, même s’il était presque impossible de leur résister.
— Y avait-il autre chose dont vous souhaitiez me parler ? demanda-t-elle lorsqu’ils regagnèrent la
herse ouverte.
— Oui. Nous en discuterons dans la bibliothèque.

— Mon père traitait toujours ses affaires officielles dans cette pièce, expliqua Dirk en ouvrant la
vieille porte en chêne sculptée.
Isobel entra, mais n’y distingua rien dans la pénombre. Marquant une pause dans l’embrasure, elle
regarda son sauveur allumer une bougie à partir du feu de tourbe qui se consumait doucement dans
l’âtre. Il s’en servit pour en enflammer deux autres disposées dans un chandelier que l’on avait placé
sur la table usée. Celle-ci était munie de deux bancs de chaque côté, et de fauteuils à ses extrémités.
D’anciennes tapisseries défraîchies représentant des galères chargées de guerriers décoraient deux
des murs en pierre.
Elle n’aurait pas qualifié ce lieu de bibliothèque, car, malgré son unique étagère, elle ne contenait
aucun livre. Seuls quelques parchemins et documents enroulés étaient éparpillés ici et là. La fenêtre
haute et étroite offrait une vue splendide sur la baie dans la lueur du crépuscule.
— Asseyez-vous.
Dirk lui désigna un siège sculpté digne d’un roi et situé devant la cheminée.
— C’est le vôtre. Je ne puis décemment pas…
— Non. Il n’est réservé à personne pour le moment.
Elle s’installa sur le coussin élimé en velours bleu, et tendit les mains plus près des braises.
— Je suis certaine que l’on vous nommera chef à l’audience.
Le clan serait devenu fou s’il en décidait autrement. Elle n’avait jamais rencontré aucun homme
plus apte à porter ce titre.
— Je l’espère. Je suis par ailleurs soulagé qu’Aiden ne souhaite pas réellement endosser cette
responsabilité. Si c’était le cas, la situation se révélerait beaucoup plus compliquée.
Il tourna l’un des fauteuils disposés autour de la table, et le rapprocha du foyer pour s’y asseoir.
— Je n’en doute pas.
Elle admirait la complicité des deux frères et aimait l’idée que Dirk veille à ne pas blesser son
cadet.
— Il est plus doué pour la musique que pour mener des hommes.
— En effet. Comme vous le savez, Haldane est allé chercher sa mère.
Elle acquiesça, se remémorant la réaction injurieuse qu’il avait eue à son égard. Elle se réjouirait
de ne plus jamais avoir à l’affronter. Il représentait une menace.
— Vous connaissez Maighread Gordon, bien entendu, affirma-t-il.
— Oui. Étant donné qu’elle faisait partie des amies de ma mère, elle nous a parfois rendu visite
durant mon enfance. Maman la tenait en haute estime.
— Elle peut de temps à autre arborer une charmante façade, qui cache néanmoins l’esprit le plus
sournois et le plus maléfique que j’aie jamais connu.
— Je sais qu’elle a essayé de vous tuer.
Il plissa les yeux.
— Qui vous l’a dit ?
— Votre tante Effie. Elle m’a conseillé de m’en méfier.
— Je souhaite également vous mettre en garde à ce sujet. Ma belle-mère peut paraître aimable et
gentille en surface, mais une chose est sûre : elle ne cesse de comploter au profit de ses deux fils.
— J’ai du mal à le concevoir.
Devant le haussement de sourcils sceptique qu’il esquissa, elle ajouta :
— Mais je vous crois.
— Je ne la connais que trop bien. J’imagine sans peine ce qu’elle fera dès son arrivée.
— Quoi donc ?
— D’abord, elle tâchera de me discréditer, puis elle cherchera de nouveau à m’éliminer. Ou plutôt,
elle engagera quelqu’un pour le faire.
Sa compagne s’y attendait également, mais cette perspective lui glaça les veines malgré tout. Elle
hocha la tête. Même si elle ignorait comment, compte tenu qu’elle n’était qu’une femme et non un
guerrier expérimenté, elle se devait de protéger Dirk. Ou du moins, de rester vigilante pour lui. Elle
découvrirait si Maighread était bien celle qui avait tenté de le faire assassiner, ou s’il s’agissait de
quelqu’un d’autre. Elle ne pouvait comprendre comment une mère, amie attentionnée de celle
d’Isobel, était capable d’élaborer un plan pour tuer son beau-fils, un homme si honorable ? Cachait-
elle quelque démence ?
— De quelle manière a-t-elle essayé de vous faire disparaître ? Je sais que vous ne souhaitez
guère en parler, mais je me sentirai mieux préparée si j’en sais plus sur la façon dont elle opère.
L’affliction obscurcit furtivement le regard bleu ciel de MacKay. Il se leva et arpenta la pièce
sombre. Il marqua une pause devant la fenêtre et observa au loin Balnakeil Bay.
— J’avais chevauché jusqu’aux falaises de Faraid Head avec mon cousin Will, dit-il. Nous avions
presque le même âge. Papa nous avait envoyés guetter les galères qui s’approchaient. Il attendait une
cargaison de provisions en provenance de Glasgow. C’était l’été, nous allions donc demeurer là toute
la nuit, et surveiller chacun à notre tour. Mais pendant que je dormais, quelqu’un a attaqué Will. Je
me suis réveillé au son de sa voix qui criait mon nom et d’épées qui se croisaient. Étant donné la
saison, le crépuscule luisait encore malgré l’heure tardive. Quelqu’un – un homme – vêtu de noir a
projeté mon cousin dans le vide avant que j’aie le temps d’arriver jusqu’à eux. J’étais sous le choc.
Mon meilleur ami… un frère pour moi. C’était trop tard. Je ne pouvais rien faire pour l’aider.
— Oh, Dirk.
Elle en eut mal au cœur pour lui. Elle ne pouvait qu’imaginer le bouleversement et le chagrin
qu’engendrait la perte d’un être si proche alors qu’on se trouvait soi-même en danger.
— Ce sale meurtrier portait une large cagoule sur la tête, je n’ai donc pas vu son visage dans
l’obscurité. Sa tenue et son arme m’étaient inconnues. Il s’est avancé vers moi en brandissant sa
lame. J’étais assez bien entraîné à l’épée, mais il avait plus d’expérience. Il s’agissait d’un individu
dans la fleur de l’âge, grand, large d’épaules, bien plus imposant que je ne l’étais à l’époque. Je me
suis battu avec fougue durant quelques minutes. Je n’avais jamais assisté à un véritable combat
auparavant, et c’était la première fois que j’avais réellement envie de supprimer une vie. Mais toute
ma rage et toute ma détermination furent vaines. J’ai fait un faux pas, et mon adversaire a saisi mon
arme et l’a envoyée au loin. Juste avant de me pousser de la falaise, il m’a dit : « Avec les sincères
salutations de lady MacKay. »
— C’est terrible, déclara Isobel en essuyant des larmes.
Elle avait les entrailles nouées de tristesse pour lui. Il était si jeune et si vulnérable au moment des
faits.
— Comment avez-vous survécu ? reprit-elle.
— J’ai glissé le long de la paroi, un rocher escarpé et pointu m’a labouré le dos avant de se
prendre dans mon tartan. J’avais si mal que je ne me suis pas aperçu immédiatement de ce qui s’était
passé… que j’étais à l’abri et en vie. J’ai réussi à grimper sur une saillie. Notre agresseur ne pouvait
me voir. J’étais tombé à environ quinze pieds. Pensant probablement que je m’étais écrasé sur les
récifs en contrebas, il est parti.
— Vous avez eu de la chance.
— Oui, contrairement à mon cousin. Je ne l’ai jamais revu, ni même sa dépouille fracassée, mais
mon oncle m’a écrit que celle-ci s’était échouée sur le rivage plusieurs jours après.
Elle secoua la tête, se figurant le jeune Dirk, alors âgé de quinze ans, à peine plus mature qu’un
enfant, coincé au flanc d’une falaise, accablé de chagrin, en deuil de son cousin bien-aimé. Ne
sachant s’il allait lui-même en réchapper.
— Le lendemain matin, Conall m’a lancé une corde pour me hisser hors de danger.
— Quel cauchemar, répliqua-t-elle, réprimant dans un clignement les larmes qui lui brûlaient les
yeux.
Ne montrant aucune émotion au-delà de la noirceur des souvenirs que reflétait son regard
expressif, il observa furtivement sa compagne, puis se détourna.
— Je trouve sage d’avoir laissé penser à tout le monde que vous étiez mort.
— Mon oncle disait que c’était le seul moyen de me protéger. Il m’a amené juste au sud
d’Inverness pour que j’aille habiter avec le clan de ma mère.
— Vous a-t-on convenablement traité ?
— Oui. Les MacLerie sont des gens honorables, intègres et bien considérés. Après quelques
années passées auprès d’eux, je suis allé à l’université comme le veut la coutume pour les futurs
chefs. Conall et le clan ont subvenu à mes besoins jusqu’à ce que j’en sois moi-même capable. J’ai
été mercenaire en France quelque temps avec Rebbie et un autre ami proche, Lachlan.
— Cela paraît excitant.
Il haussa les épaules.
— Je préfère de loin l’Écosse, malgré le climat plus rude.
Il garda le silence durant plusieurs minutes, les yeux rivés à la fenêtre, comme si certaines scènes
du passé se déroulaient dans son esprit.
— Quoi qu’il en soit, ce que je veux vous expliquer, c’est que vous devriez vous méfier de
Maighread. Faites-lui autant confiance qu’à une vipère venimeuse. J’espère que l’amitié qu’elle
partageait avec votre mère la retiendra de s’en prendre à vous ou de vous impliquer dans ses
manipulations, mais restez vigilante. Elle est imprévisible. Qui peut dire ce qui se passe dans son
esprit ?

Nolan MacLeod se prélassait assis devant l’âtre dans la salle haute de Munrick Castle tandis que
Torrin, le laird, faisait les cent pas. Ses longs cheveux bruns, maintenus dans une queue-de-cheval,
étaient encore ébouriffés par la capuche de son manteau. Il était arrivé le jour même, une heure après
la tombée de la nuit.
— Où diable lady Isobel est-elle partie ? demanda-t-il avec insistance, ses yeux vert foncé luisants
de… soupçon ou de rage ?
Nolan devrait s’assurer que son aîné n’apprendrait rien de ses agissements juste avant la
disparition de cette femme. Le meneur se souciait-il plus de sa promise que son cadet ne l’avait
supposé ?
— Si je le savais, j’irais vous la chercher. Elle a disparu dans la nuit. Elle s’est enfuie, sûrement
pour rejoindre son frère.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas lancé à sa poursuite avec nos guerriers ?
— Nous l’avons fait. Mais nous ne nous sommes rendu compte de sa disparition que le lendemain
matin. Elle avait disposé de plusieurs heures pour réussir son évasion.
Ce qui n’était qu’un demi-mensonge. Il avait certes envoyé les hommes de Torrin à ses trousses,
mais ne s’était guère aventuré lui-même dans le froid, le vent et la neige.
— Demain à la première heure, je partirai sur ses traces avec une dizaine de compagnons, annonça
le chef.
— Oh. Il s’est écoulé presque une semaine. Elle pourrait être n’importe où, même à Dornie, si elle
a embarqué sur une galère en partance de l’un des ports au sud d’ici.
— Elle n’a pas pu voyager toute seule aussi loin, avec sa bonne pour toute escorte. Sans aucun
garde pour la protéger. Elle est plus probablement morte de froid quelque part. Par tous les saints,
jura Torrin d’une voix grinçante, en secouant la tête.
Son cadet en avait d’autant plus conscience, et semblait hautement troublé à cet instant précis.
— Damnation, reprit-il, si seulement j’avais été là. Pourquoi ne l’avez-vous pas surveillée ?
— Je n’ai pas cessé de le faire.
Pour sûr, il l’épiait avec intensité dès qu’il en avait l’occasion. C’était une fille plantureuse, avec
une taille fine et une poitrine généreuse. Aucun homme sain d’esprit ne serait parvenu à détourner son
regard de cette créature quand elle se trouvait dans la même pièce.
— Mais elle a rusé, feignant de prendre congé de bonne heure, juste après le souper. C’est alors
qu’elle est sortie à l’insu de tout le monde.
Torrin frotta la barbe de trois jours couvrant son menton.
— Je ne comprends pas pourquoi elle a voulu s’enfuir.
— Peut-être craignait-elle votre terrifiante réputation. Vous êtes considéré par certains comme un
amoureux de la guerre et un meneur impitoyable.
L’intéressé haussa les épaules, l’air à présent beaucoup moins effrayant. En fait, il paraissait
vaincu. Nolan avait envie de ricaner en voyant son imposant aîné presque à genoux de désespoir pour
une femme. Il ne lui jalousait pas sa position, mais lui enviait plutôt son succès auprès du beau sexe.
S’il pouvait coucher avec quelques-unes des charmantes conquêtes de Torrin, il se verrait comblé.
Mais il avait tout gâché en mettant enceinte une fille de laird qu’il avait dû ensuite épouser. Son frère
ne l’avait même pas aidé à dénouer les liens matrimoniaux qui menaçaient de l’étrangler. Il s’était au
contraire rallié au père de la demoiselle, affirmant à Nolan qu’il s’agissait de la seule chose
honorable à faire. Le jeune homme ne le lui avait pas encore pardonné.
— Personne n’a signalé la découverte du moindre corps, poursuivit-il en se passant la main sur
l’endroit encore sensible de son cuir chevelu où cette sorcière l’avait frappé.
L’aîné hocha la tête en sourcillant.
— Peut-être qu’un maudit hors-la-loi l’a enlevée, et la torture ou abuse d’elle en ce moment même.
Son cadet se figura la scène, et parvint à réprimer un sourire. Il espérait qu’on l’avait sévèrement
violée après ce qu’elle avait osé lui faire.
— C’est simple, je ne comprends pas pourquoi elle s’est enfuie du château. Elle connaît
assurément les dangers de voyager sans protection.
— Arrive-t-il aux femmes d’avoir des réactions sensées ? La plupart sont idiotes, y compris ma
propre épouse.
Le chef l’observa d’un œil noir durant de longues secondes. Soit, Nolan savait que son parent
approuvait rarement son point de vue. Mais il se montrait seulement honnête ; il déployait peu de
patience vis-à-vis des dames, de leurs pensées et de leurs actions. Il désirait les mettre dans son lit,
et non prêter l’oreille à leurs stupides considérations.
— J’ai déjà envoyé une missive lorsque j’étais à Lairg, pour prévenir le frère d’Isobel, annonça
Torrin en se dirigeant vers la cheminée. Si elle est rentrée auprès de lui, elle ne se désistera pas de
notre arrangement aussi facilement. Je la veux, et le clan a besoin de ses terres.
— Eh, cette fille n’est vraiment qu’une chienne sournoise et calculatrice.
Son aîné tourna la tête pour lui décocher un regard furieux.
— Cela ne m’a pas frappé quand je l’ai rencontrée.
— Eh bien, elle ne m’a jamais inspiré confiance. Ses yeux trahissent ses instincts rebelles. Je ne
pense pas qu’elle obéirait à un seul de vos ordres. Je ne voudrais guère d’une épouse insoumise. Par
ailleurs, elle est sûrement stérile.
— Nous l’ignorons, répliqua sèchement le chef. Son premier mari était peut-être impuissant. Après
tout, il avait une soixantaine d’années. Cette lady est la plus belle de la région, elle semble en bonne
santé et capable de porter des enfants, déclara-t-il en haussant les épaules. Mais il m’est possible de
négocier un mariage temporaire à présent, si je la retrouve. De cette façon, je peux m’assurer qu’elle
est fertile avant que nous nous unissions.
Nolan acquiesça, regrettant de ne pouvoir découvrir lui-même si elle l’était. Il avait presque
réussi.
— Bonne idée, et si vous savez enfin où elle se cache, je serai ravi d’aller la chercher pour vous,
mon frère.

Le lendemain, Maighread Gordon franchit d’un pas résolu la porte d’entrée de Dunnakeil comme si
elle avait été la reine de l’Écosse et de l’Angleterre réunies. Dirk se sentit transpercé de dégoût, et la
nausée lui vint. Curieusement, il avait l’impression d’être de nouveau un garçon de quinze ans, plutôt
qu’un adulte.
Qu’elle soit maudite !
Il redressa les épaules et grinça des dents. Elle n’était plus de taille à l’affronter. Il était devenu un
combattant fort expérimenté et habile, et elle n’était qu’une veuve frêle et grisonnante.
Lorsqu’elle posa les yeux sur lui, ils brillèrent avant de s’écarquiller. Elle blêmit, mais dissimula
rapidement sa stupéfaction. Ou était-ce de la peur ? Forcément, compte tenu de la haute stature qu’il
arborait à présent. Dans tous les cas, il était clair qu’elle le reconnaissait.
Elle l’écorcha de son regard vert et cinglant, comme elle le faisait jadis. Si le mal avait un jour été
incarné dans cette pièce, c’était en ce moment même.
Haldane entra derrière elle, suivi de deux autres dames, quelques domestiques et les hommes
d’armes de Maighread. Elle voyageait accompagnée d’une large escorte, dont chaque membre
nécessiterait d’être surveillé.
Le guerrier savait qu’elle ne pourrait résister à l’envie de venir vérifier en personne si
Dirk MacKay était effectivement sorti de sa tombe.
— Qui est cet imposteur qui aurait fait irruption ici pour s’emparer du clan et du château ?
demanda-t-elle à toute la salle d’une voix haute.
Chapitre 13

Sa belle-mère pensait qu’il était un imposteur ?


Dirk renâcla et lui adressa un sourire narquois. Ses propos étaient si idiots qu’ils ne méritaient
aucune réponse. Elle l’avait incontestablement reconnu dès qu’elle avait fait un pas dans la grande
salle. Elle était toujours la même – une menteuse manipulatrice.
— Ce n’est pas un usurpateur, milady, intervint oncle Conall, d’une voix aussi contrariée que son
neveu l’était, et que le haut plafond faisait retentir. Il s’agit bien de Dirk MacKay, fils de lord Griff,
comme vous pouvez clairement le constater.
— Non.
Maighread plissa les yeux en direction du guerrier. Elle pointa un doigt accusateur sur lui et
s’avança, mais s’immobilisa à une distance de trois pieds.
— Ce n’est pas lui. Mon beau-fils est mort depuis de nombreuses années.
Celui-ci ne put réprimer un sinistre sourire tandis qu’une abjecte soif de vengeance mêlée de haine
lui parcourait les veines. Il n’avait jamais fait de mal à une femme, mais s’en voyait affreusement
tenté à présent. Il se maîtrisa en serrant les poings.
— Je suis certain que vous voudriez me savoir trépassé, madame. Mais ce n’est pas le cas.
— Je ne souhaiterais jamais une telle chose à qui que ce soit. Mais il vous est impossible de
prouver que vous êtes bien celui que vous prétendez.
Son intonation condescendante de harpie exaspéra Dirk.
— Demandez-moi tout ce qui vous plaira, riposta-t-il. Peut-être apprécieriez-vous que je vous
récite mon ascendance depuis le Xe siècle.
— Pfff.
L’expression hautaine de la criminelle indiqua qu’elle n’était pas le moins du monde
impressionnée.
— Vous auriez pu apprendre cela auprès de n’importe quel membre du clan, déclara-t-elle.
— Questionnez-moi sur mon enfance. À propos de quelque chose que je serais le seul à savoir.
Le sourcil haussé, il attendit. Elle ouvrit la bouche, puis la referma.
— Inquiète que mes réponses puissent vous donner tort ? reprit-il.
— Nous nous souvenons tous de lui, milady, intervint Phelan, le conteur de Griff. Tous les plus
vieux membres du clan peuvent l’identifier. Nous étions présents à sa naissance, et l’avons vu grandir
jusqu’à ce qu’il devienne un garçon grand et fort.
— Cet adolescent n’avait rien à voir avec l’imposteur qui se tient ici, proclama-t-elle en scrutant
les anciens. Êtes-vous tous devenus séniles ?
Les hommes ainsi fustigés échangèrent des regards vexés en sourcillant, certains lui adressant
même un œil noir. Mais elle n’en tint pas compte, et préféra dévisager le revenant avec une intensité
rageuse.
— Je suis un peu plus imposant que lors de notre dernière entrevue, lui lança-t-il en croisant les
bras.
Il se redressa, et la toisa de toute sa hauteur. La première fois qu’il avait rencontré cette femme – il
avait quatre ou cinq ans –, elle lui avait paru gigantesque et l’avait jaugé de haut comme s’il n’avait
été qu’un méprisable et jeune bâtard couvert de boue.
Juste avant sa disparition, il avait quinze ans, et devait faire à peu près la même taille qu’elle.
Mais désormais, il mesurait au moins un pied de plus.
— Il ressemble à son père et à son grand-père, affirma Ranald, le porteur de glaive de Griff.
— Il n’a rien de commun avec feu mon cher époux, que Dieu ait son âme, dit-elle dans un faux
accès de piété. Et je n’ai jamais vu mon beau-père, alors comment le saurais-je ?
— C’est lui, milady. Il a la tache de naissance, l’informa Phelan avec une confiance sereine.
Dirk avait toujours apprécié cet homme ainsi que ses extraordinaires récits à la gloire des batailles
et autres parties de chasse du défunt chef.
— De quoi parlez-vous ? exigea-t-elle de savoir.
— De la marque sur son dos, mère, précisa Haldane.
— Il n’en a jamais eu.
— Vous ne l’avez pas mis au monde ni élevé comme une mère lorsqu’il était enfant. Comment
sauriez-vous s’il en possède une ? interrogea Conall.
— Je… Eh bien…, bredouilla-t-elle.
— Ouvrez les yeux, poursuivit son oncle. Vous voyez bien qu’il s’agit de Dirk.
— N’étiez-vous pas celui qui a affirmé qu’il avait fait une chute mortelle d’une falaise ? demanda-
t-elle fermement. Avez-vous menti ?
— Oui, car quelqu’un a tenté de l’assassiner, dévoila-t-il, son regard sombre sondant celui de sa
belle-sœur. J’ai tu la vérité pour le protéger. Il est tombé à mi-hauteur de la paroi dont on l’avait
poussé. Un tueur à gages, sans aucun doute. J’ai jeté une corde à mon neveu et l’ai hissé jusqu’à moi.
Puis je l’ai aidé à filer dans une autre partie des Highlands afin qu’il reste en sécurité jusqu’à l’âge
adulte.
— Je m’interroge…, dit le guerrier. Pourquoi ce meurtrier m’a-t-il dit « avec les sincères
salutations de lady MacKay » juste avant de me pousser du bord ?
Murmures et marmonnements parcoururent la grande salle tandis que deux dizaines d’hommes ou
plus observaient la scène, sans en perdre une miette.
Maighread suffoqua, le visage blême.
— Je n’en ai pas la moindre idée ! Cependant, cela ne prouve rien. N’importe qui pourrait
prétendre cela pour m’impliquer. Mais puisque vous n’êtes pas le véritable Dirk, vous avez inventé
tout cela, évidemment.
— L’assassin que vous avez engagé, qui a tué Will MacKay, pensait qu’il s’agirait des dernières
paroles que j’entendrais, rétorqua-t-il. Il voulait que je sache pour qui il travaillait, mais également
que j’emporte cette information dans ma tombe de récifs. Cela ne s’est pas passé ainsi.
Il esquissa un sourire amer, mais empli de satisfaction.
Les quatre gardes musclés de sa belle-mère avancèrent pour se poster aux côtés de leur maîtresse.
Au moins deux d’entre eux étaient issus du clan Sutherland. Dirk ne connaissait pas les autres.
— Cet homme est fou ! l’accusa-t-elle, scrutant le clan soudain agité des MacKay. Comment
pouvez-vous le croire ? Cet imposteur raconte n’importe quoi. Et même s’il était celui qu’il affirme,
il n’est pas difficile d’élaborer un mensonge. Il essaie de voler le titre de chef à Aiden.
L’assistance continua de murmurer sur le sujet en se posant des questions quant à la culpabilité de
Maighread. Le guerrier était heureux de voir tant de compatriotes troublés se rallier à sa cause. Il
n’avait pas prévu d’affronter cette sorcière à la minute où ils se reverraient, mais le moment semblait
opportun.
— Lord Griff MacKay serait effaré devant le comportement de ses gens ! s’exclama-t-elle. Je suis
parmi vous depuis plus de vingt ans. Comment pouvez-vous douter de moi ou me suspecter d’une
telle trahison ? Vous devriez avoir honte de vous, de donner quelque crédit aux affabulations de
ce simulateur.
— Et s’il n’en était pas un ? Et si l’on parvient à prouver qu’il est bien Dirk ? intervint Conall.
— Eh bien, alors, il ment à propos de ce qu’a dit l’assassin. Il est facile d’inventer une telle
histoire. Et s’il s’agit effectivement de mon beau-fils, alors c’est lui qui a tué Will MacKay et s’est
ensuite enfui pour ne pas se faire prendre.
— Pourquoi diable aurais-je tué mon meilleur ami ? s’enquit l’intéressé.
Quiconque pouvait se laisser convaincre d’une chose pareille était assurément stupide.
— Et pourquoi diable aurais-je tué l’enfant de mon époux ?
— Afin que votre propre garçon hérite, bien entendu, riposta-t-il. C’est ce que vous avez toujours
voulu, n’est-ce pas ?
Se redressant avec la dignité d’une reine, elle balaya de son regard hautain chaque visage jusqu’à
ce qu’elle aperçoive celui d’Isobel. Marquant une pause, elle fronça les sourcils et se dirigea vers la
jeune veuve.
— Isobel MacKenzie ? Que faites-vous donc ici ?
MacKay plissa les yeux. Depuis combien de temps ne s’étaient-elles pas revues ? Il refusait que
Maighread approche de quelque façon sa compagne. Elle tenterait peut-être de lui faire du mal, ou de
lui remplir la tête de mensonges, lui corrompant l’esprit pour la retourner, ainsi que tout cet
honorable clan, contre lui. Il se hérissa en imaginant sa protégée se faire influencer de quelque infime
manière par sa maléfique belle-mère.
La fugitive parla à voix basse, mais il saisit ses paroles.
— J’ai été surprise par une tempête de neige avec ma bonne, et lord MacKay nous a secourues.
Elle ne l’avait jamais appelé ainsi. Pourquoi le faisait-elle maintenant ? Pour éprouver la
criminelle et mesurer son agacement ? Le guerrier sourit devant cette audacieuse manœuvre.
— Lord MacKay ?
— Oui. Dirk. Votre beau-fils, répondit Isobel avec candeur, les yeux écarquillés de naïveté.
Quelle petite comédienne !
La dame grisonnante arqua un sourcil et adressa un regard noir à son ennemi de toujours.
— Ma chère fille, il n’a rien d’un noble, pas plus qu’il n’est mon beau-fils, j’en suis persuadée.
La jeune lady échangea avec son sauveur un coup d’œil empli de compassion et pétillant
d’intelligence, puis haussa discrètement les épaules. Il l’avait déjà prévenue que cette sorcière
essaierait de le discréditer. Il ne la connaissait que trop bien. Mais sa compagne commencerait-elle à
croire cette harpie à son détriment ?
— Venez, nous devons discuter, lady Isobel… Ou devrais-je vous appeler lady Jedwarth ?
Comment ? Dirk avait oublié de lui demander le nom de feu son mari. Par tous les saints ! Il
n’avait pas supposé qu’il pût s’agir du célèbre comte de Jedwarth. Elle était comtesse. Ce qui faisait
d’elle une célibataire hautement convoitée, au-delà de sa beauté. Non que cela importe à MacKay,
mais c’était sûrement le cas concernant MacLeod.
Maighread se retourna vers les hommes.
— Nous réglerons cela plus tard.
Elle scruta la pièce. Lorsqu’elle posa les yeux sur Jessie, elle ordonna :
— Faites monter à boire et à manger à la salle supérieure.
Puis elle fit signe aux deux femmes qui l’escortaient en disant :
— Venez, mesdames.
La sœur de Dirk l’observa d’un air furieux. Apparemment, elle appréciait sa belle-mère à peu près
autant que lui. Marmonnant des propos qu’il ne put distinguer, elle fit volte-face et se dirigea d’un pas
lourd vers les cuisines.
L’idée qu’Isobel se trouve seule avec Maighread déplaisait au guerrier. Il craignait que la
meurtrière ne s’en prenne à elle, surtout si leurs opinions divergeaient quant à la situation. Puisque
les deux compagnes de cette sorcière se trouvaient avec elles, il y avait peu de risques que celle-ci
devienne violente.
Mais avec ses mensonges, elle pourrait monter la jeune femme contre lui.
Il rejoignit Rebbie à côté de l’immense cheminée.
— Je souhaiterais m’entretenir un instant avec vous, lui murmura-t-il avant d’ouvrir le chemin vers
la bibliothèque.
Lorsque son ami y eut pénétré, Dirk ferma la porte.
— Elle sait qui je suis, et également que les miens m’ont identifié, affirma-t-il. Elle continuera
sans aucun doute à clamer que je ne suis pas celui que je prétends, mais elle est consciente que le
clan ne prêtera aucune attention à ses allégations. Son seul recours sera de tenter une nouvelle fois de
m’assassiner. Je vais avoir besoin que vous veilliez à ma sécurité.
— Bien sûr. Mais peut-être vous faudrait-il aussi deux gardes attitrés, fit remarquer MacInnis, ses
yeux marron foncé empreints d’une gravité peu coutumière.
— Pour le moment, j’ignore à qui je puis faire totalement confiance parmi les membres du clan, à
part Conall et Keegan.
— Mais ce cousin est, voyons, le troisième ou quatrième héritier présomptif du titre après vous, je
me trompe ?
— C’est exact, mais nous avons toujours été proches. Je ne le soupçonnerais pas de trahison. Ni
mon oncle. Lui aussi pourrait devenir chef, mais il m’a toujours aidé, plus encore que mon père. Ils
sont loyaux jusqu’à la moelle.
— À mon avis, Keegan ferait un bon protecteur. Peut-être y concéderait-il comme une faveur à
votre égard.
— Certes, et je m’assurerai qu’il ait un poste de plus haut rang lorsque je serai devenu laird.
Il songea au groupe de garçons avec qui il avait passé beaucoup de temps dans sa jeunesse.
Erskine avait été un bon camarade. Il était l’aîné du porteur de glaive de Griff, et, puisque cette
fonction se transmettait de père en fils dans le clan, il avait toujours été voué à devenir celui de Dirk.
Remplissait-il déjà cette mission pour Aiden ? Le guerrier n’avait pas pensé à le demander, mais cela
ne poserait sûrement aucun problème. Si son cadet lui était fidèle, cet ancien compagnon de jeux le
serait sans doute également.
— Erskine est une autre possibilité. Attendez ici, je vais voir s’il est dans les environs.
Dirk retourna dans la grande salle, et scruta les deux dizaines de personnes présentes. L’homme
qu’il cherchait parlait avec Keegan près de l’entrée. Si ce dernier ressemblait beaucoup à son cousin,
mis à part le blond cuivré de ses cheveux, Erskine était moins large de carrure, brun, et avait les yeux
marron. Cependant, son corps était sec, mais musclé, et MacKay l’avait vu dominer de plus
imposants adversaires dans leur jeunesse.
Il s’approcha de lui.
— Pourrais-je m’entretenir avec vous deux dans la bibliothèque ?
— Certes, répondirent-ils avec un intérêt aiguisé avant de le suivre.
Une fois dans l’intimité de la pièce, le guerrier referma derrière lui.
— Asseyez-vous.
Il leur indiqua les sièges et les bancs autour de la table, puis prit place lui aussi, aux côtés de
Rebbie.
— Je ne suis pas encore chef, bien entendu, mais ce sera le cas si les anciens et la majorité du clan
se décident en ma faveur lors de l’audience. Je ne nourris aucune rancœur envers Aiden. Il est mon
frère bien-aimé, mais nul ne peut nier qu’il n’a guère l’étoffe d’un meneur.
Ses deux compères agréèrent dans un murmure.
— Êtes-vous son porteur de glaive ? demanda-t-il à Erskine.
— Oui. Je serai ravi de le rester pour l’un ou l’autre d’entre vous, répondit le jeune homme.
Il plissa les yeux et précisa :
— Mais pas pour Haldane. Si jamais il devient laird, ma famille et moi quitterons les lieux.
Dirk acquiesça. Son compagnon semblait sincère.
— Je vous remercie. Vous avez toujours été un bon ami, mon cher. Aiden sait qui je suis, et je crois
qu’il se retirera. Il m’a déjà confié qu’il préférerait me céder sa place. Si cela se produit, ma belle-
mère essaiera peut-être encore de me faire tuer.
— J’ai été surpris d’entendre qu’elle était à l’origine de votre disparition. Mais tout s’explique à
présent. Je n’arrive pas à croire que personne ne m’en ait informé, déclara Erskine en lançant un
regard déconcerté à Keegan.
— Nous avons bien gardé le secret, expliqua ce dernier dans un sourire fier en haussant les
épaules.
— J’ai besoin de deux hommes de confiance pour assurer ma protection, en dehors de Rebbie. Il
se laisse parfois distraire par la gent féminine.
— Oui, et une fille ravissante est arrivée avec votre belle-mère, lady Seona Murray, railla son
cousin, faisant manifestement allusion à la jolie et fraîche créature brune aux yeux bleus qui s’était
tenue derrière Maighread avec sa mère ou sa tante.
Il s’agissait donc de la personne que cette sorcière voulait voir Aiden épouser.
— Oh, vous donnez l’impression que je suis parfaitement inutile, protesta MacInnis. En vérité,
Dirk est tellement déconcentré par une certaine dame voluptueuse aux longs cils noirs que, le
chargerait-on de front, épée tendue, il ne s’en rendrait pas compte si elle se trouvait dans la même
pièce.
Le guerrier s’empourpra. Damnation, il détestait cela.
— Nous débattons d’un sujet sérieux. Essayons de nous y atteler.
— Je ne plaisante pas du tout. Dès qu’il sera en présence d’Isobel, il lui faudra un garde pour
veiller au danger qui surviendrait au-devant de lui, et un autre à l’arrière, affirma le comte aux deux
hommes.
Ceux-ci gloussèrent en observant l’intéressé.
— Je la pensais déjà fiancée, fit remarquer Keegan.
— Oui, en effet. Et ne nous écartons pas de notre propos, intervint Dirk, résolu à reprendre la
conversation de départ. Ma belle-mère ne tentera probablement rien elle-même. Elle enverra un
domestique ou un sous-fifre. Elle ne manquera pas d’imagination. Elle a l’esprit plus tordu et plus
sournois que toutes les personnes que j’ai pu rencontrer, mais elle le cache à ceux qui sont proches
d’elle. Ses amis – diable, même mon propre père ! – n’avaient pas la moindre idée de la
manipulatrice qu’elle est.
— Je me rappelle très bien ce qui s’est passé quand vous avez failli vous faire tuer, dit son cousin,
le regard troublé et orageux. Vous êtes comme un frère pour moi, et notre chef et seigneur légitime. Je
serai honoré d’être votre garde personnel si tel est votre souhait.
— Oui, j’apprécierais, et je vous en remercie, répondit MacKay, reconnaissant et ému de compter
un autre ami fidèle.
Il se tourna vers le fils du porteur de glaive.
— Erskine, nous avons toujours été camarades durant notre enfance. Il relève du miracle que vous
ne vous soyez pas trouvé avec Will et moi lorsque le drame s’est déroulé à Faraid Head.
— C’est vrai.
— Seriez-vous également disposé à me protéger, au moins jusqu’à ce que je sache qui d’autre est
loyal au sein du clan ?
— Oui, j’en serais plus qu’enchanté.
Le guerrier pouvait forcément faire confiance à ces deux hommes. En tout cas l’espérait-il. Il ne les
avait pas côtoyés au cours des douze dernières années, et ne pouvait donc en être entièrement certain.
Il lui faudrait distinguer dans le clan les membres fiables de ceux que Maighread était susceptible de
payer pour l’assassiner.

Isobel suivit la belle-mère de Dirk dans la salle supérieure exposée au sud. Le faible soleil
d’hiver perçait à travers les trois fenêtres, mettant en valeur le tapis turc bleu et or qui ornait le sol.
Les dames qui avaient voyagé avec elle les accompagnèrent.
— Fermez la porte, ordonna la meurtrière à sa domestique lorsqu’elles furent toutes à l’intérieur.
Je vous présente la fille de ma meilleure amie, Isobel MacKenzie, comtesse de Jedwarth, annonça-t-
elle aux deux autres femmes. Et voici lady Patience Murray et sa nièce lady Seona Murray, la
promise d’Aiden.
La fugitive leur adressa une révérence.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, mesdames.
Elles lui retournèrent la politesse.
Seona était jeune, elle avait peut-être une vingtaine d’années, et sa parente environ le double. Elles
étaient toutes deux séduisantes, et se ressemblaient fortement dans la couleur foncée de leurs cheveux,
l’ovale de leur visage, leur peau de porcelaine et leur bouche en cœur.
Le groupe prit place autour de la cheminée, à l’exception de Maighread qui faisait les cent pas. La
bonne ajouta des briques de tourbe dans les braises luisantes et fumantes.
— Je n’arrive pas à croire que cet homme prétende être mon beau-fils, ni qu’il ose raconter de tels
mensonges. J’espère qu’aucune de vous n’accorde crédit aux accusations insensées qu’il profère à
mon encontre.
— Bien sûr que non, milady, protesta Patience.
Sa nièce se contenta de secouer la tête. Isobel l’imita, refusant que l’amie de sa mère la soupçonne
de prendre le parti de Dirk.
Maighread parut accepter leurs réponses et se calmer. Elle s’assit dans un fauteuil en face de la
jeune veuve.
— C’est une grande surprise de vous trouver ici, lady Jedwarth. Que faisiez-vous dehors en pleine
tempête de neige ? lui demanda-t-elle.
— S’il vous plaît, appelez-moi Isobel, répondit celle-ci, essayant de gagner du temps.
Elle détestait foncièrement que l’on s’adresse à elle par son titre, et n’était guère prête à révéler
toute son histoire. Sa mère avait confié tous ses propres secrets à cette femme, mais elle-même n’y
était guère disposée, étant donné les tentatives de meurtre dont Dirk l’accusait. Par ailleurs, elle ne
connaissait absolument pas les autres personnes présentes. Elles étaient peut-être liées au clan
MacLeod, ce qui signifiait que la jeune veuve ne pouvait tout dévoiler concernant sa fuite de
Munrick.
— C’est une longue histoire, reprit-elle. Et je ne voudrais pas vous ennuyer, mesdames.
Maighread lui adressa un sourire aimable, ou était-il condescendant ?
— Seriez-vous cette Isobel MacKenzie promise au chef des MacLeod ? s’enquit Patience.
La fugitive se sentit blêmir. Comment la tante de Seona pouvait-elle être informée de cela ?
— Lorsque nous avons effectué notre traversée il y a plus d’un mois, nous nous sommes arrêtées
deux nuits dans leur château pour nous reposer avant de poursuivre au nord. On y parlait de l’arrivée
imminente de lady Isobel MacKenzie pour son mariage avec le beau et sémillant meneur.
L’intéressée s’efforça d’afficher un sourire gêné.
— Oui, il s’agissait de moi.
— Que s’est-il passé ? insista sa compagne.
— Je… préfère ne pas aborder le sujet.
— Réchauffez-vous, mes chères. Milady et moi allons voir où en sont les collations, lança
Maighread en l’attendant à la porte.
La jeune femme se hissa hors de son fauteuil avec effroi, puis la suivit, se doutant qu’elle allait
subir un interrogatoire intensif.
La belle-mère de MacKay la guida vers une alcôve au bout du couloir.
— Je voyais bien que vous ne souhaitiez pas discuter de tout cela devant ces dames, mais je
m’inquiète vivement de ce qui vous est arrivé, ma fille.
Isobel sentit son estomac se nouer, ne sachant qui était vraiment cette créature, la fidèle confidente
de sa mère, ou une criminelle sans âme. Dans les deux cas, elle ne voulait pas éveiller les soupçons
de celle-ci. Il lui fallait gagner sa confiance afin de découvrir ses plans. Cette meurtrière tenterait-
elle de tuer Dirk une fois encore ?
Elle tordit ses mains. Lady Patience avait de toute façon déjà révélé qu’elle était fiancée à
Torrin MacLeod. Inutile de le nier plus longtemps.
— Promettez-vous de n’en parler à personne ? interrogea-t-elle. La situation est délicate.
— Bien entendu, ma chère, roucoula Maighread comme si elle s’était adressée à une enfant de cinq
ans. Votre mère m’a toujours confié ses plus grands secrets, vous le pouvez également.
— Très bien. Je vous remercie de votre loyauté, dit-elle, feignant de ne pas croire un mot des
allégations du guerrier. Voyez-vous, mon frère a signé un contrat pour que j’épouse MacLeod.
— Je suis persuadée que votre mère aurait estimé ce choix peu judicieux, déplora la vieille dame
en secouant la tête. Et l’union a-t-elle eu lieu ?
— Pas encore. Nous sommes fiancés. Mais en raison d’un… incident, j’ai dû partir en compagnie
de ma suivante. La neige tombait en abondance. Fort heureusement, Dirk MacKay et son ami nous ont
croisées entre Munrick et Ullapool. Je ne suis pas certaine que nous aurions trouvé refuge sans leur
aide.
— Seigneur. Qu’a-t-il bien pu se passer pour vous faire fuir ainsi en pleine tempête ?
Isobel riva les yeux au sol, brûlante d’humiliation. À présent, il lui fallait une raison d’avoir quitté
le fief de MacLeod. Elle ne trouvait pas de meilleure excuse que la vérité. Il importait peu que
Maighread apprenne ce qu’avait fait Nolan. Si elle confessait une expérience aussi terrifiante, peut-
être son récit inciterait-il la sorcière à lui faire confiance et à compatir avec elle.
— Un membre de son clan me traitait mal.
La belle-mère de Dirk écarquilla les yeux, comme impatiente de dévorer le commérage.
— Qui a fait quoi ?
— Son cadet… m’a abordée, puis il a tenté de me violer.
La vieille dame retint son souffle.
— Ma pauvre chérie. Votre frère cherchera à vous venger, assurément.
— Je ne l’espère pas.
Elle se hérissa, méprisant l’idée que des membres de sa famille ou de son clan perdent la vie à
cause de cette folie.
— Je veux simplement partir et oublier ces gens, ajouta-t-elle.
— Cyrus n’a pas traîné pour essayer de vous remarier, n’est-ce pas ?
Maighread hocha la tête d’un air exaspéré dont Isobel ne parvenait à croire la sincérité.
— Non.
— Eh bien, je suis ravie que vous soyez désormais en sécurité ici. Quelle infortune que Jedwarth
n’ait pu vous mettre enceinte avant de mourir. Surtout d’un garçon. Dans ce cas, être la mère d’un
futur comte vous aurait assuré une meilleure position.
— Certes.
Elle aurait aimé avoir un enfant, mais en même temps, l’entourage de son défunt mari aurait peut-
être essayé de prendre les rênes de son éducation et d’en écarter la jeune mère. Dans les Highlands,
la tradition lui aurait imposé d’envoyer son fils vivre au sein d’une éminente famille. Cyrus avait été
accueilli dans le foyer d’un chef de moindre envergure pendant sept années au cours desquelles elle
l’avait rarement vu.
— Lord Jedwarth était un proche de ma famille, comme vous le savez, déclara la criminelle. Un
homme bon.
Isobel acquiesça. Elle ne voulait plus penser à son ancien époux, ni être appelée par le nom de
celui-ci. Le passé devait rester où il était. Elle aspirait à un avenir plus heureux.
— Mais comment diable avez-vous réussi à vous enfuir de Munrick sans que MacLeod s’en
aperçoive ? poursuivit la lady grisonnante.
— Il était à Lairg.
— Ah, son cadet a donc cru qu’il avait la responsabilité de la bergerie, n’est-ce pas ?
— Il tenait plus du loup que du gardien, affirma la jeune veuve en se remémorant la méchanceté de
son assaillant.
— Et comment avez-vous échappé à ce misérable ?
Isobel haussa les épaules.
— Il se peut que je l’aie blessé.
Et elle ne le regrettait guère. Elle espérait même qu’il en avait gardé une migraine les deux
semaines suivantes.
Maighread s’esclaffa.
— Vous l’avez atteint physiquement, ma fille ?
— Je le crains. J’ai dû le frapper sur la tête pour l’arrêter. Il a perdu connaissance, et c’est à ce
moment que je suis parvenue à m’enfuir en pleine nuit.
La criminelle lady émit un gloussement.
— Vous ressemblez tant à votre chère mère. Elle me manque terriblement. Elle a tout de même été
ma meilleure amie pendant presque cinq décennies. Et vous êtes son portrait craché. Vous regarder
me ramène dans ma jeunesse, dit-elle en secouant la tête. Allons donc rejoindre nos deux compagnes.
Isobel la suivit dans la chaleureuse salle supérieure. Les bonnes servaient une collation à base de
pain, de fromage et de vin.
— Je vous en prie, asseyez-vous et racontez-moi ce que vous savez de cet individu qui se fait
appeler Dirk, dit Maighread.
La fugitive sourcilla, ne sachant comment répondre. Peut-être serait-elle en mesure de découvrir ce
que cette sorcière pensait réellement.
— Vous ne croyez pas qu’il soit celui qu’il prétend ? demanda-t-elle en acceptant le vin chaud
présenté dans un coûteux verre en cristal que lui tendait la domestique.
Peut-être la vieille dame devenait-elle sénile à ne pas se souvenir de son beau-fils ?
— Non ! Cet individu ? s’offusqua celle-ci en esquissant un geste vers la pièce principale. Il ne
ressemble en rien à Dirk.
Elle était soit folle, soit hautement douée pour le mensonge. Isobel avait gardé une image précise
du guerrier jeune, et ne nourrissait aucun doute quant à son identité. En effet, il mesurait environ un
pied de plus et ses épaules étaient deux fois plus larges. Sa mâchoire et son menton carrés avaient
forci, mais ses yeux bleu pâle et perçants n’avaient pas changé. Elle n’aurait jamais oublié son regard
ensorceleur, ni ses épais cheveux roux.
— C’est un imposteur qui songe à spolier mes fils de leur héritage. Je ne le laisserai pas faire. Si
vous aviez des garçons, vous comprendriez, déclara Maighread avec passion.
La jeune veuve acquiesça. Certainement, mais… Il s’agissait bien de lui. Et elle voyait que cette
femme était probablement prête à n’importe quoi pour protéger ce qu’elle estimait revenir de droit à
sa progéniture.
— J’ose espérer que vous pourriez facilement prouver qu’il n’est pas l’héritier, intervint
lady Patience. Seona est censée épouser le chef MacKay, quel que soit l’individu qui en porte le titre.
— Eh bien, ce ne sera pas ce hors-la-loi usurpateur. Soyez-en assurée. Aiden est à la tête de ce
clan, et le restera. Vous n’avez rien à craindre à ce sujet, ma chère, affirma-t-elle à la promise.
Celle-ci jeta un coup d’œil gêné autour d’elle, et Isobel se demanda ce qui lui traversait l’esprit à
cet instant. Comme elle-même, cette demoiselle était dans une situation épineuse, et s’inquiétait
sûrement pour l’avenir qui lui avait été prévu. Son sort était entre les mains de tiers… dont la plupart
se moquaient pas mal de son bonheur ou de son bien-être.
Mais il était clair pour la fugitive que cette innocente créature était intelligente, et avait elle aussi
de tendres espérances et des rêves grandioses d’avenir éclatant. Peut-être souhaitait-elle même
trouver l’amour. Quelle ingénue ne le désirait pas ? Ces aspirations étaient en général hors de
question pour les filles de laird. Peu d’unions de cœur étaient scellées, du moins pas pour les
premiers mariages. Les alliances entre familles apparaissaient autrement plus importantes. Tout ce
que les jeunes ladies pouvaient souhaiter se résumait à un époux qui ne les battait pas et un clan qui
les traitait avec respect.
Une nouvelle réflexion tarauda Isobel. Si Seona était obligée par contrat d’épouser le chef… et
que Dirk le devenait… cela signifiait-il qu’ils devraient s’unir ?
Certainement pas, s’il n’avait consenti lui-même à l’accord entre leurs clans. Un tel engagement ne
devenait-il pas nul dans ce cas ?
Pourquoi cela devait-il la tourmenter de toute façon ? Elle ne se marierait pas avec le guerrier.
Après ce qu’il avait déclaré la veille, elle savait qu’il était fidèle aux règles et autres traditions de
leur société. Il croyait au fait d’honorer les arrangements signés, les vœux et autres promesses. Soit,
elle aussi, normalement, mais la situation avec les MacLeod se révélait extrême.
Quoi qu’il en soit, Dirk était un homme de parole. Peu importait s’il avait apprécié ce baiser – et
c’était le cas –, cela n’aurait aucune influence sur lui. Même si elle n’avait guère d’expérience dans
les rapports physiques avec les hommes, il s’était à l’évidence senti vivement excité et presque
incapable de se maîtriser. Son cœur se mit à battre au rythme d’un cheval au galop lorsqu’elle se
remémora la façon si sensuelle et si charnelle dont Dirk l’avait embrassée.
— Lady Isobel ?
Elle sursauta, en manquant de renverser son vin. Son regard dériva vers Maighread.
— Oui ? répondit-elle en rougissant.
— Tout va bien ?
— Oui.
Elle avala sa gorgée d’alcool, priant qu’elle la calme.
— Seriez-vous en train de dire que vous croyez ce hors-la-loi quand il prétend être
Dirk MacKay ?
Ne souhaitant pas passer du côté des ennemis de la meurtrière au risque de perdre sa confiance,
elle ne voulait pas la contredire, ni toutefois mentir et se retourner entièrement contre son sauveur.
Quel dilemme !
— Peut-être, bredouilla-t-elle, espérant demeurer impartiale.
— Mais vous ne l’avez rencontré qu’en une occasion auparavant, est-ce que je me trompe ?
— Non, vous avez raison.
Cependant, elle se souvenait clairement de lui. Elle n’oublierait jamais cet homme – aussi beau
que redoutable. Lors du banquet donné au château du clan MacKenzie, il lui avait adressé une fois la
parole. Elle s’était pris les pieds dans ses jupons et avait failli s’écrouler en bas des marches, mais il
l’avait rattrapée par le bras pour lui épargner de tomber.
« Attention, jeune fille », avait-il dit de sa voix déjà grave pour ses quinze ans. Bien entendu, elle
était encore plus caverneuse à présent, et légèrement éraillée de temps à autre par le vent froid. Mais
le son qu’elle produisait provoquait chez la veuve de brûlants frissons.
Leur première rencontre avait été brève, et ils avaient peu parlé. Mais les regards intrigués et
insistants qu’il lui avait lancés comptaient parmi les détails qu’elle gardait en mémoire. Ils étaient
tous deux encore complètement innocents à l’époque. Quelque lien qui ait pu s’établir entre eux, cela
n’avait rien d’un engouement sentimental. Seulement une curiosité instinctive.
— Je suis persuadée que l’image de Dirk s’est effacée de votre esprit durant la douzaine d’années
qui s’est écoulée, affirma Maighread.
À peine. Isobel lui adressa un vague sourire, refusant d’entamer le débat.
— Possible.
— Les MacKay seront assez raisonnables pour prendre conscience de sa duplicité.
— Ils ont mentionné une tache de naissance, fit remarquer lady Patience. Les anciens du clan la
considéreront-ils comme une preuve ?
— Je n’en suis pas sûre. Mais même une telle marque distinctive peut être contrefaite, dit la
criminelle en plissant les yeux.
— Comment en aurait-on eu connaissance, surtout si Dirk est censé être mort il y a douze ans ?
demanda la jeune veuve en espérant incarner la voix de la sagesse.
— Un membre du clan, Conall par exemple, aurait pu descendre au sud, trouver quelqu’un de la
même couleur de peau que mon beau-fils, et utiliser une sorte de teinture rouge pour imiter la tache.
Oui, je suis convaincue que cet homme se cache derrière tout cela. Il veut que son propre fils,
Keegan, hérite. Il est lui-même le troisième prétendant au titre, et son garçon est le quatrième. Il se
sert de cet imposteur comme d’une marionnette. Ce doit être son plan sournois.
Voilà qui était un peu exagéré. Si le guerrier prenait la tête du clan, comment son oncle ou son
cousin pourraient-ils s’accaparer son poste ? Mais Isobel se retint de le demander. Manifestement,
cette sorcière était désespérée et insensée pour se raccrocher à des éléments si ridicules. La fugitive
voulait demeurer aussi proche d’elle que possible sans provoquer sa colère. Elle serait ensuite
informée du moindre plan abominable que cette meurtrière concocterait à l’encontre de MacKay.
— S’il s’agit d’un usurpateur, qu’est-il arrivé au vrai Dirk ? interrogea-t-elle avec toute
l’innocence et toute la naïveté qu’elle pouvait déployer. Était-ce un accident ?
— Oui. Son cousin et lui étaient partis pour Faraid Head, et consommaient du whisky. Ils titubaient
probablement trop près du bord de la falaise, et sont tombés, expliqua sa compagne en secouant la
tête. Pauvres imbéciles.
Quel mensonge ! Isobel dut rassembler toutes ses forces pour ne pas bondir et hurler à la figure de
Maighread.
— Quant à cet imposteur et Conall… je ne les laisserai pas s’en sortir ainsi, soyez-en certaine,
ajouta-t-elle, ses yeux verts animés d’une lueur vindicative. Ils feraient mieux de rester sur leurs
gardes.
Chapitre 14

Isobel et Seona Murray descendirent l’escalier afin de se rendre dans la grande salle pour souper.
La première n’était pas entièrement sûre de s’entendre avec la seconde. Cette fille était jolie et
discrète, mais son expression habituelle se résumait à une mine renfrognée.
— Quelque chose ne va pas, milady ? lui demanda la fugitive.
— Non, répondit la promise d’Aiden en affichant un sourire forcé.
— Vous pouvez me le confier. Je n’en parlerai à personne.
Elle baissa la voix puis chuchota :
— Certainement pas à qui vous savez. Je sais bien ce que c’est de vivre au sein d’un clan qui n’est
pas le vôtre. Et dont vous épousez l’un des membres.
Seona acquiesça.
— Je vous remercie pour votre compréhension. Il se trouve simplement que j’ignore ce que
l’avenir me réserve.
— Eh bien, aucun de nous ne le sait.
Juste devant l’entrée de la pièce, Keegan les salua dans une révérence.
— Mesdames, vous êtes toutes deux ravissantes ce soir.
— Je vous remercie, répondit la future mariée en s’inclinant.
Isobel l’imita.
— Maître Keegan.
— Je vous en prie, laissez-moi vous escorter jusqu’à la table d’honneur, dit-il.
La protégée de Dirk n’en avait certainement pas besoin. En relevant les joues empourprées de
Seona, elle comprit pourquoi cet homme leur accordait tant d’attention.
— Allez-y, tous les deux. Je dois voir si je peux trouver Jessie, proposa-t-elle comme excuse pour
leur laisser quelques secondes d’intimité.
La jeune fille lui lança un regard implorant. Sa compagne lui fit signe d’avancer en souriant. Après
avoir jeté un coup d’œil autour d’elle sans apercevoir la sœur de MacKay, elle suivit le couple.
Keegan tira une chaise pour Seona, puis une autre pour Isobel. Celle-ci croisa un instant le regard
de Dirk qui lui adressa un petit sourire dissimulé, puis elle s’assit à côté de la promise d’Aiden.
Lorsque le cousin du guerrier s’éloigna, elle se pencha plus avant vers sa voisine.
— J’ai vu ce qui se passait, chuchota-t-elle.
— Quoi donc ?
— Je pense qu’il est épris de vous.
— Chut.
Le visage de la jeune fille s’embrasa littéralement, tandis qu’elle lançait des regards furtifs autour
d’elle pour vérifier si quelqu’un les écoutait.
Isobel réprima un gloussement, puis murmura :
— Il est séduisant.
Impossible qu’il en fût autrement, puisqu’il ressemblait à Dirk.
— Oh, cessez cela, je vous en supplie.
La veuve parcourut la table des yeux et tomba sur son sauveur qui l’étudiait avec un vif intérêt.
Aiden trônait sur la chaise la plus large destinée au chef – ce qui semblait tout simplement
malséant à la fugitive. Le cadet, l’air hargneux, mais plus imposant, était installé à sa droite, à un
siège d’elle. Maighread prit place entre eux deux, et lady Patience de l’autre côté de sa nièce. Isobel
ne se réjouissait guère de manger près de la criminelle, mais si celle-ci s’avisait d’émettre le
moindre commentaire malveillant sur Dirk, la jeune femme serait plus susceptible de l’entendre.
Durant le souper, l’atmosphère était si tendue qu’Isobel avait du mal à se concentrer sur son repas
– un ragoût de venaison accompagné de pain, puis un plat à base de grouse rôtie, de panais et
d’oignons. Les rares fois où elle avait glissé un coup d’œil en direction de la lady criminelle, elle
avait vu cette dernière décocher des regards assassins à son beau-fils. Il lui en avait renvoyé
quelques-uns lourds de menace.
Maighread murmura à l’oreille de Haldane, mais d’une voix si basse que la veuve ne parvint à
distinguer ses propos dans le grondement des conversations emplissant la grande salle. Que
complotaient-ils ?
Dirk s’entretenait tranquillement avec son oncle et lord Rebbinglen. Nerveux, les yeux écarquillés,
Aiden regardait les convives autour de lui. Il ne paraissait pas à sa place ni à l’aise dans son rôle,
surtout depuis l’arrivée de sa mère. Les soirées précédentes, il s’était montré plus détendu et
impatient que la musique commence afin de pouvoir se joindre aux réjouissances.
Lorsqu’elle observa de nouveau le guerrier, il avait les yeux posés sur elle, les faisant aller et
venir de sa protégée à sa belle-mère avec curiosité et inquiétude, peut-être même agacement. Il
n’était sûrement pas en colère contre la jeune veuve. Lui manquait-elle à ses côtés, où elle avait été
assise jusqu’à présent ? Elle l’espérait. S’enfuirait-il encore aux écuries, et dans ce cas, le suivrait-
elle ? Souhaiterait-il qu’elle le fasse ?
À la fin du dîner, l’un des musiciens joua une ballade, bientôt rejoint en chanson par un autre
ménestrel.
— Je suis épuisée par tout ce voyage, dit Maighread à Isobel. Je pense que je vais me retirer tôt.
— Nous aussi, annonça Patience en se levant.
— Je préférerais rester encore un peu, intervint Seona.
— Non, jeune fille. Au lit, et tout de suite.
La nièce émit un soupir contrarié, se redressa et suivit sa tante.
— Je n’ai pas encore fini ma tarte, dit la fugitive.
Même si elle savait devoir suivre partout cette maudite meurtrière pour découvrir ses secrets, elle
mourait d’envie de demeurer auprès de Dirk quelques instants supplémentaires.
— Bonne nuit. Je vous verrai demain matin, lança la promise d’Aiden.
Les trois femmes s’excusèrent avant de quitter la pièce.
Isobel mangea tranquillement sa tarte sucrée aux figues, se demandant comment trouver une
occasion d’être seule avec le guerrier deux ou trois minutes.
Le regard de ce dernier déviait vers elle de temps à autre. Elle s’aperçut qu’il n’avait mangé que
la moitié de son gâteau, laissant le reste sur son tranchoir, à l’abandon. Hum, peut-être commençait-il
à changer et à apprécier les douceurs. Elle savourait presque autant cette pâtisserie que leur baiser.
À bien y réfléchir, elle songea que ce contact avec lui s’était révélé bien plus délectable, et elle ne
pouvait attendre d’en partager un autre.
Il se pencha en arrière dans son fauteuil et croisa ses bras puissants. Elle se rappelait vivement la
fermeté de ses muscles. Pendant qu’il l’embrassait, il l’avait facilement soulevée et appuyée contre le
mur de l’écurie tout en dévorant sa bouche dans un désir ardent.
L’arrachant à ses rêveries, il se leva brusquement de table. Elle aimait observer la façon dont il
bougeait son corps, avec une telle assurance, une telle force. Lorsqu’il se faufila derrière la chaise de
la jeune veuve, elle retint son souffle, le cœur battant la chamade.
— Milady, puis-je m’entretenir un instant avec vous dans la bibliothèque ? chuchota-t-il d’une voix
trop basse pour que quiconque entende, surtout avec la musique et le chant qui résonnaient dans la
salle.
— Oui.
Engloutissant la dernière bouchée de sa tarte, elle se mit debout. Il attendit qu’elle le précède dans
un couloir étroit jusqu’à destination. Il lui fit signe vers un fauteuil où elle prit place, tandis qu’il
s’appuyait contre le bord de l’imposante table occupant le centre de la pièce. Le feu dans l’âtre
s’était réduit à un lit de braises et de cendres, mais l’endroit demeurait chaud. Non qu’Isobel ait
froid. Bien au contraire, même. Elle se sentait brûlante et empourprée.
— Vous semblez proche de Maighread, lança Dirk d’un ton légèrement accusateur.
Elle haussa les épaules. Devait-elle l’informer qu’elle essayait de passer le plus de temps possible
avec cette femme pour découvrir si elle complotait contre lui ? Elle craignait qu’il n’apprécie guère
sa démarche. Peut-être estimerait-il que cela présentait trop de danger.
— Ma mère et elle étaient amies, comme vous le savez, répondit-elle vaguement.
Il acquiesça. Les yeux plissés, il l’étudia.
— Qui était votre premier mari ?
— Le comte de Jedwarth.
Pourquoi demandait-il cela maintenant ? L’estomac de la jeune femme se noua. La croyait-il folle
d’avoir épousé un si vieil homme ? Elle avait eu peu le choix dans cette décision. À moins de
s’enfuir, comme elle l’avait fait cette fois, elle n’aurait pu échapper au mariage. Son frère l’avait
prévenue qu’il ne l’entretiendrait plus si elle ne consentait pas à se marier pour contracter des
alliances entre clans. Elle ignorait s’il s’agissait d’une réelle menace, ou s’il tentait seulement de la
convaincre par la force. Cyrus n’était guère connu pour sa compassion.
— C’est ce que j’ai cru comprendre en entendant Maighread vous appeler lady Jedwarth.
Il se détourna pour se diriger vers la cheminée à grandes enjambées.
— Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? questionna-t-il en la regardant de nouveau, les sourcils
froncés.
— Je n’apprécie pas que l’on s’adresse à moi par ce titre. Chaque fois que quelqu’un le fait, je
grimace intérieurement, car je ne suis plus mariée à cet homme. Je repense alors à lui, et… à ces
mois, ces semaines, ces jours précédant sa mort. Même si je ne l’aimais pas, cette période s’est
révélée très difficile. Je veux aller de l’avant et songer à l’avenir. Il y a forcément mieux qui
m’attend.
— Vous a-t-il maltraitée ?
— Non. Il était assez gentil, comme tout le monde au sein de son foyer. Mais le lendemain de ses
funérailles, son neveu – et héritier – est arrivé pour me renvoyer chez mon frère.
La dernière chose qu’elle désirait faire quand elle avait du temps en privé avec Dirk était de
parler du comte de Jedwarth. Les deux individus n’avaient absolument rien en commun. Son défunt
époux était frêle et cacochyme, alors que le guerrier était l’incarnation de la force et de la santé. Qui
pouvait lui en vouloir d’être attirée par le second ?
— Jedwarth et les MacMorrison sont alliés de près au clan qui a vu naître Maighread, les Gordon,
fit-il remarquer.
— En effet, ils étaient amis. Mais l’on ne m’a pas demandé mon avis. Pensez-vous que je jetterais
mon dévolu sur un homme de presque soixante ans en vue de l’épouser ? Mon frère a arrangé cette
union.
Elle espérait qu’il ne lui tiendrait pas rigueur de ce premier mari. Il savait assurément que la
plupart des filles de chef n’avaient pas leur mot à dire dans le choix de leur conjoint. Elles ne se
faisaient pas traîner pieds et poings liés jusqu’à l’autel, mais n’étaient pas davantage autorisées à
sélectionner un prétendant qui leur plaisait physiquement. Ni à se marier par amour.
Ses parents étaient tombés amoureux après leurs noces arrangées. Ils avaient voulu qu’elle ait le
droit de s’exprimer sur celui dont elle allait devenir la femme, mais son aîné était moins
compatissant. Elle avait été incapable de trouver quelqu’un qui l’attirait lorsque son père et sa mère
étaient encore en vie. Aucun homme ne lui convenait. Cyrus avait perdu patience. Il n’était pas marié,
et estimait les mariages d’amour futiles.
— Faites-vous confiance à Maighread ? l’interrogea-t-il.
— Bien sûr que non.
En réalité, elle était extrêmement méfiante vis-à-vis de cette femme et de son étrange
comportement.
— J’espère que vous ne lui avez pas raconté ce qui s’était déroulé à Munrick.
Elle grimaça.
— Même si je n’en avais pas l’intention, j’ai été contrainte de lui apprendre ce que
Nolan MacLeod avait fait.
— Pourquoi ? lui demanda-t-il d’un ton sévère.
— Lady Patience Murray avait déjà entendu que j’étais promise au chef des MacLeod, car elle
avait passé deux nuits dans leur château sur son chemin jusqu’ici. J’ai dû fournir une excuse crédible
pour m’être enfuie en pleine tempête de neige. J’espère que votre belle-mère gardera mon secret. Je
lui ai également dit que je n’épouserais pas Torrin. Et je le pense sincèrement.
Posant sa main contre la cheminée, Dirk hocha la tête.
— J’espère que vous n’y serez pas contrainte, mais il ne va pas être facile de vous délier du
contrat de fiançailles que votre frère a signé. Sa parole, son honneur et sa réputation sont en jeu. Ce
ne sont pas des mesures qu’il prendra à la légère. Les MacLeod non plus.
MacKay était-il comme tous les autres hommes qui voyaient les femmes uniquement comme de
vulgaires pions à placer là où ils y avaient le meilleur intérêt ? Elle sentit la fureur l’envahir.
— Je me moque de ce que mon aîné a signé. Je refuse de me faire accoster et tripoter par les
membres du clan dans lequel je me marie. On a témoigné un grand respect à ma mère dans notre
famille, et elle m’a appris que je ne méritais pas moins qu’elle. Père l’adorait et la traitait comme du
cristal. Mon souhait est de trouver quelqu’un qui prenne autant soin de moi, mais… cela me paraît
hors de portée.
Des larmes salées lui piquèrent les yeux tandis qu’elle observait les braises orangées. Elle n’avait
pas eu l’intention de dévoiler autant ses émotions, mais ses paroles s’étaient déversées en torrent.
Elle n’avait pas été élevée pour devenir une moins-que-rien servile, piétinée par les autres, et aurait
bien du mal à tomber dans ce rôle à présent.
Elle hasarda un regard vers Dirk.
Il l’avait dévisagée jusque-là, mais se détourna.
Que pensait-il ? Qu’elle était absolument navrante ? Qu’elle ne pouvait affronter l’existence ?
Qu’une union fondée sur l’amour n’était qu’un fantasque caprice ? Cela n’avait pas semblé sans
valeur aux parents d’Isobel. Leurs vies s’étaient révélées de courte durée, mais ils avaient pleinement
joui des années qui leur avaient été offertes, et avaient connu plus de bonheur que la plupart des gens.
Elle avait bénéficié d’une enfance protégée, mais la dure et froide réalité s’était imposée à elle à
leur mort. Son frère n’avait toutefois aucun scrupule à la pousser dans les affres du monde.
— Maighread vous a-t-elle parlé de moi ? s’enquit-il.
Désarçonnée par ce brutal changement de conversation, elle l’étudia attentivement, mais il ne la
regardait même pas, examinant la tapisserie au-dessus de la cheminée. Il devait lui faire confiance
pour lui poser une telle question, n’est-ce pas ? Il semblait légèrement vulnérable à ce moment
précis.
Elle demeurait intriguée par la façon presque insensée dont la criminelle avait réfuté les
affirmations de Dirk quant à son identité.
— Promettez-vous de ne pas lui répéter ce que je vais vous dire ?
— Oui, bien sûr. Je lui adresse la parole le moins possible.
Il s’assit en face d’elle.
— Je pense qu’elle devient sénile, déclara Ysobel.
— Pourquoi ?
— Même en privé, elle jure ne pas se souvenir de vous.
Il renâcla.
— Elle sait parfaitement qui je suis, n’ayez aucun doute. Elle ment.
— Eh bien, je croyais que c’était peut-être le cas, mais elle paraît si véhémente sur le sujet.
— J’ai vu dans ses yeux qu’elle me reconnaissait. Elle sait qui je suis. Ce qui l’effraie. Elle veut
que le titre et le patrimoine reviennent à Aiden depuis qu’il est né.
— Elle a toujours été gentille avec moi, répondit-elle en secouant la tête. Je ne puis comprendre ce
côté vicieux chez elle.
— Oui. Elle le cache à presque tout le monde, mais elle m’en veut depuis le jour où elle a épousé
mon père. En fait, il s’agit plutôt d’une haine virulente et profondément enracinée. Elle a essayé de
m’assassiner à deux autres reprises lorsque j’étais plus jeune. Même si elle ne s’est pas autant
approchée de son but que la dernière fois.
L’indignation s’emparait d’Isobel.
— Cette femme est-elle vraiment folle ? Comment s’y est-elle prise pour ses autres tentatives ?
Dirk plongea le regard un long moment dans les braises rougeoyantes.
— L’hiver de mes huit ans, j’ai développé une sorte d’affection accompagnée de fièvre. J’ai été
malade des jours durant. Je me souviens d’elle entrant dans ma chambre une nuit pour ouvrir les
volets, afin que l’air glacial souffle en rafales dans la pièce. J’étais perplexe quant aux raisons
qu’elle avait de le faire, mais j’étais à demi délirant, assailli de rêves et de cauchemars dus à ma
haute température. Trop atteint, je ne pouvais me lever pour fermer la fenêtre. Aucun serviteur ni
guérisseur ne se trouvait près de moi. Elle les avait probablement envoyés se coucher. Je me rappelle
seulement m’être senti transi de froid et engourdi, avant de glisser dans un sommeil confortable. À
mon réveil, mon père me secouait violemment en hurlant. La chambre était remplie de domestiques et
de membres du clan. On me tenait devant le feu pour tâcher de me réchauffer.
Isobel en eut la gorge si serrée qu’elle ne parvenait à parler, et ses yeux s’étaient embués. Elle ne
savait que dire de toute façon. Elle craignait d’éclater en sanglots si elle prononçait un seul mot.
Comment cette personne de son entourage était-elle capable d’une telle cruauté envers un enfant
malade et sans défense ? Mais elle avait peur que Dirk n’ait remarqué ses larmes.
Il se leva pour traverser la bibliothèque avant de revenir sur ses pas.
— Une autre fois, j’avais environ dix ans, on m’a raconté que j’étais tombé en bas d’un escalier et
que je m’étais cogné la tête sur le sol en pierre. Je me souviens seulement de m’être approché des
marches du haut, et de Maighread arrivant derrière moi. Je ne pensais pas une seconde qu’elle me
pousserait. Même si je restais méfiant quand elle était dans les parages, je n’éprouvais aucune réelle
crainte. Toute réminiscence de ce qui s’est passé ensuite s’est effacée. Quand je me suis réveillé,
j’avais le bras cassé et mon corps était si douloureux que je réussissais à peine à bouger. J’ai encore
un trou dans la nuque pour le prouver. Je me doutais qu’elle m’avait poussé, et mon oncle partageait
mes soupçons.
Isobel se sécha les yeux tandis que la colère sourdait en elle.
— Comment a-t-elle pu avoir un comportement si effroyable vis-à-vis d’un petit garçon ?
s’indigna-t-elle, incapable de comprendre. Avez-vous confié à votre père que vous la suspectiez ?
— Oui. Lorsque Conall et moi-même lui avons rapporté ce qu’elle avait fait, il nous a répondu que
nous étions fous. Il a été courroucé que nous puissions accuser sa douce Maighread d’une telle
trahison. Il l’adorait tant qu’il demeurait aveugle face aux manipulations de cette sorcière.
Un muscle tressauta dans sa mâchoire.
— Eh bien, étant donné sa duplicité, je suis certaine que maman n’aurait jamais supposé non plus
qu’elle puisse se montrer si cruelle et si malveillante envers un enfant. Cette criminelle a dupé tous
ses proches. Ceux qui l’aimaient le plus ne la connaissaient même pas.
La mère de la jeune veuve aurait été choquée et horrifiée d’apprendre les agissements de son amie.
— Non, à moins qu’elle n’ait révélé sa véritable nature à ses fils, rétorqua-t-il. Son esprit est
diabolique. C’est la seule explication sensée.
— En effet, confirma-t-elle en se remémorant vivement sa conversation avec Maighread dans la
salle supérieure. Plus tard dans la journée, elle a déclaré que Conall et vous devriez rester aux
aguets. Je pense donc qu’elle prépare quelque chose.
— Je m’y attends. Elle est désespérée. À ses yeux, je suis revenu spolier Aiden de son héritage,
son titre et sa position. Mais je ne la crains plus comme quand j’étais un petit garçon sans défense.
Sa protégée demeurait toutefois inquiète pour sa sécurité.
— On n’est jamais trop prudent.
Il riva son regard perçant sur elle.
— Je le suis toujours.
— Je sais.
Quel calvaire ce devait être de poursuivre sa vie ainsi, avec la crainte qu’on pouvait lui tendre une
embuscade à tout moment.
Elle devrait faire tout ce qui était imaginable pour veiller à ce qu’il reste sain et sauf. Elle ne
lâcherait plus cette meurtrière d’un pouce et feindrait de mépriser Dirk pour gagner sa confiance.
— J’espère que vous ferez aussi attention en sa compagnie, précisa-t-il. Et éloignez-vous d’elle
autant que possible.
Elle acquiesça, prévoyant toutefois d’adopter l’attitude inverse. Le guerrier s’opposerait à l’idée
qu’elle espionne sa belle-mère. Mais elle devait agir pour l’aider, le protéger. Pour la première fois
de sa vie, elle avait l’impression d’être utile, investie d’une noble cause. Elle ne parvenait pas à
croire l’importance qu’il avait prise dans son existence, même si elle ne pourrait jamais l’avoir pour
elle seule.

Les deux fils de Maighread entrèrent l’un derrière l’autre dans la salle haute éclairée par le feu et
quelques bougies. N’étaient-ils pas séduisants ? Et adultes, à présent. Leur père serait si fier d’eux.
Après avoir jeté un coup d’œil de part et d’autre du couloir pour s’assurer qu’il n’y avait personne
alentour, elle ferma la porte.
— Je ne compte pas laisser cet imposteur qui se fait appeler Dirk vous voler votre héritage, dit-
elle à Aiden à voix basse.
— De quoi parlez-vous, mère ? Il s’agit bien de lui.
À présent, il la défiait de ses yeux verts, si semblables aux siens.
Ce pauvre garçon était si naïf. Intelligent, certes, mais elle devrait lui apprendre à mieux jouer la
comédie.
— Non. Ne me dites pas qu’il vous a dupé vous aussi. Je vous croyais plus rusé.
Il fronça les sourcils puis observa furtivement Haldane.
— Je suis d’accord avec elle, déclara son cadet si avisé.
Bien entendu ; il ne se souvenait probablement pas du guerrier, des talents d’acteur n’étaient donc
pas requis.
Aiden ne semblait guère convaincu par les mensonges de Maighread. En fait, il avait même l’air
irrité. Elle n’arrivait pas à le comprendre.
— Souhaitez-vous qu’il vous prive de ce qui vous revient ? l’interrogea-t-elle.
Il garda le silence un moment, en la dévisageant.
— Non. Évidemment.
— Bien.
Il entendait enfin raison.
— Maintenant, Haldane, reprit-elle, j’ai besoin que vous alliez chercher Donald McMurdo pour
lui demander de venir ici sur-le-champ. Dites-lui de m’attendre caché derrière l’église. Venez me
prévenir quand vous l’aurez trouvé. Ne laissez personne d’autre découvrir qu’il est là.
— Pourquoi ? s’enquit-il.
— Parce que j’en ai décidé ainsi.
Comment osait-il la questionner ? Elle ne pouvait tout révéler à ses fils. Ils étaient trop jeunes pour
mesurer toutes les conséquences. Ils ne soupçonnaient pas jusqu’à quels extrêmes elle pouvait aller
pour les protéger ainsi que leur avenir.
Haldane poussa un soupir impatient qu’il avait longuement retenu.
— Et s’il n’y consent pas et attaque les hommes ?
— Précisez-lui…
Elle réfléchit un instant à ce que le tueur estimait le plus précieux.
— S’il n’exécute pas mes ordres, il lui en coûtera l’emplacement funéraire qu’il s’est offert pour
une fortune ; le chef le lui confisquera.
Elle sourit à Aiden et poursuivit :
— Et je le ferai arrêter pour la dizaine de meurtres dont il est responsable.
Au lieu de celui qu’il n’avait pas réussi à commettre.
Dirk n’aurait pas autant de chance cette fois.

Plus tard ce soir-là, le guerrier essayait de dormir quand il entendit cogner à la porte de sa
chambre. Que diable… ? Quelqu’un tentait-il de s’introduire dans ses appartements ? Il voyait à
peine l’embrasure dans la lueur de l’âtre. Il se leva et enfila en hâte ses culottes sous sa longue
chemise en lin. Il tendit l’oreille, et ne perçut rien de plus. Après avoir allumé une bougie à partir des
braises et saisi sa dague, il alla ouvrir. Dans le couloir, la lumière des flammes brillait dans les
cheveux bruns de sa protégée, qui étaient défaits et cascadaient jusqu’au milieu de son dos.
— Lady Isobel ? Que faites-vous là dans le noir ? demanda-t-il en tenant sa chandelle en l’air.
Elle n’avait même pas pris de quoi s’éclairer.
Elle inspira vivement, se retourna puis regarda autour d’elle, sourcillant et clignant des paupières.
— Où suis-je ? Je rêvais de…
Baissant les yeux, elle vit qu’elle ne portait qu’une blouse et croisa les bras. Mais pas avant qu’il
n’ait pu profiter d’un délicieux aperçu de sa poitrine généreuse et de ses tétons qui dardaient sous le
fin tissu.
Il en fut aussitôt submergé de désir. Damnation ! Les courbes envoûtantes de la jeune veuve le
torturaient.
— Étiez-vous en pleine crise de somnambulisme ?
Ou le feignait-elle pour d’autres raisons ? Maighread l’avait-elle convaincue d’espionner le
guerrier ? Ou Isobel voulait-elle le séduire ? Il se sentit parcouru d’une enthousiaste ardeur à cette
pensée. Même s’il voulait lui faire confiance, il demeurait néanmoins circonspect. Elle avait passé
trop de temps en compagnie de sa belle-mère.
— Comme vous le savez, en effet, j’erre parfois durant mon sommeil, répondit-elle en frissonnant.
Je ne suis pas folle, je vous assure.
— Je n’ai jamais dit cela. Vous êtes gelée. Entrez vous réchauffer près du feu. Je vais vous donner
une couverture.
Il recula et la laissa pénétrer dans la pièce.
Elle s’arrêta juste après avoir passé l’embrasure. Dieux du ciel, le lit de Dirk était disposé dans
l’angle, les draps chiffonnés. Elle ignorait que ses vagabondages l’avaient menée si près de la
chambre de son sauveur. Enfin, elle savait qu’il dormait là. Avec si peu à faire d’autre, elle explorait
souvent le château quand elle se sentait agitée, et était passée à maintes reprises devant cette porte.
Mais pourquoi s’être rendue là alors qu’elle était endormie ?
— Je retourne dans ma chambre.
Non qu’elle répugne à rester là. Bien au contraire. Mais il l’avait vigoureusement rejetée après
leur premier baiser. Elle ne voulait pas qu’il la prenne pour une traînée manipulatrice.
Il ferma derrière eux, puis guida la jeune femme vers la cheminée.
— Réchauffez-vous d’abord. Vous tremblez.
Elle tendit les bras vers les braises luisantes, s’imprégnant de leur voluptueuse ardeur. La chaleur
se propagea en elle, mais la sensation était loin d’être aussi merveilleuse que celle que lui
procuraient les mains ou la peau de Dirk. Les chevauchées derrière lui et la proximité qu’elles
engendraient lui manquaient. Au cours de leur voyage vers le nord, elle avait pu le toucher sept
heures par jour, et s’était habituée au contact de ce corps puissant. Elle frémit, se languissant
cruellement de cette chaleur et de cette intimité.
— Vous êtes transie jusqu’aux os, déplora-t-il.
Il lui enroula autour des épaules une couverture en laine déjà à bonne température. Elle devait
provenir de son lit.
Elle frémit à nouveau, mais de plaisir, cette fois. Elle soupira, ne parvenant à croire combien elle
se sentait douillettement protégée dans ses bras.
Cédant à une insurmontable pulsion, elle s’affaissa en arrière contre lui. Ne souhaitant pas le
laisser deviner l’envie qui l’animait, elle tourna la tête, posant la joue sur son épaule.
Il lui caressa les cheveux pour les repousser sur le côté, ses doigts chauds effleurant la peau
fraîche sous l’oreille de la fugitive. Elle sentit des picotements de béatitude se répandre dans son cou
et sa poitrine.
— Oh, chuchota-t-il, attardant sa main sur la gorge de sa compagne. Je ne devrais pas vous
toucher, Isobel.
Elle lui fit face.
— Je veux que vous me touchiez, souffla-t-elle.
Son regard bleu, généralement perçant, s’obscurcit tandis qu’il haussait un sourcil affligé.
Elle savait qu’il la désirait. Malgré sa virginité, elle n’avait rien d’une oie blanche. Âgée de vingt-
cinq printemps, elle observait les hommes de près depuis des années, ainsi que leurs réactions. Dirk
était un gentleman qui enfouissait profondément sa nature passionnée, mais ses yeux étaient des plus
expressifs. Elle parvenait presque à lire ses pensées. À présent, elle voyait dans ses pupilles qu’il
désirait l’embrasser… comme cette première nuit dans l’écurie. Sa fièvre s’était déchaînée ce soir-
là, du moins pendant quelques secondes. Que pouvait-elle faire pour la déclencher derechef ?
Elle se retourna pour appuyer l’avant de son corps contre celui de son compagnon. Il portait une
longue chemise et des culottes. Le tissu léger ne pouvait dissimuler les muscles fermes qui saillaient
à travers son vêtement et se pressaient contre la poitrine de la jeune lady.
Un grondement rocailleux échappa au guerrier.
Poussant un petit gémissement pour toute réponse, elle glissa les bras autour de la fine taille de
MacKay. Il était si grand et si large de carrure qu’il éveillait tous ses instincts de femme. Elle aimait
la façon dont il l’avait toujours protégée.
Il lui enfonça ses doigts dans les cheveux et lui caressa la mâchoire du bout du pouce, en remontant
délicatement sur la joue.
— Isobel, dit-il d’une voix basse et déconcertée. Que vais-je faire de vous ?
— Ceci.
Elle se hissa, puis posa sa bouche sur celle de Dirk. Seigneur, elle était chaude et ferme.
— Hmm.
Il écarta les lèvres et donna un coup de langue sur celle de la fugitive. Le désir la submergea
instantanément, l’incitant à s’ouvrir au guerrier. Celui-ci l’embrassa alors plus profondément. Il avait
la saveur brûlante du mâle enfiévré, et elle voulait y goûter davantage. Elle enfouit les mains dans sa
chevelure cuivrée, regrettant de ne pouvoir le gravir tel un sommet, pour se délecter de sa bouche. Il
était un brasier… la seule source de chaleur réconfortante dans ce paysage de givre.
Les mains sur le postérieur de sa protégée, il la souleva exactement comme elle le souhaitait, en lui
remontant les jambes autour de sa taille. Elle lui mit les bras autour du cou, sans que le contact de
leurs lèvres ne soit jamais rompu. Il sentait le whisky fort et tourbeux, un parfum sombre et terreux
mêlé à une ardente virilité.
Il mit fin au baiser puis appuya son front sur celui de la jeune femme.
— Hmm, vous avez si bon goût, murmura-t-il.
Elle gémit, aspirant désespérément à d’autres baisers.
— Nous ne devrions pas faire cela, dit-il.
Non, ne vous arrêtez pas. Elle avait attendu depuis toujours de connaître la passion. Craignant
qu’il ne continue pas, elle se tint plus fermement à lui, et l’embrassa avec une lenteur sensuelle sur sa
joue piquante jusqu’à son oreille.
Il geignit et l’étreignit plus vigoureusement.
Elle se tortilla contre lui, le centre sensible, moite et fourmillant de ses ardeurs se frottant contre le
bas-ventre de son sauveur, avec leurs tenues de lin pour tout rempart entre eux. Comme elle regrettait
de ne pas sentir la puissante érection ni la chair brûlante de cet homme contre elle. Comme elle avait
envie qu’il l’allonge sur son lit, et la déshabille pour la prendre. Elle accueillerait volontiers son
invasion.
— Par tous les saints, Isobel, nous devons cesser, gronda-t-il avant de lui faire reposer les pieds
au sol.
Les genoux si faibles qu’elle redouta de tomber, elle secoua la tête et n’abandonna pas.
— Je voudrais vous satisfaire de… la façon qu’il vous plaira.
Il marmonna des jurons en gaélique et retira de son cou les bras de la veuve.
Elle le regarda d’un œil noir. Il la rejetait de nouveau, alors qu’elle venait de lui exprimer
clairement combien elle le voulait.
— Vous me rendez fou. Mais je ne peux pas coucher avec vous aussi simplement. Ignorez-vous
qu’il y aura des conséquences à tout cela ?
— Et quelles seront celles de ne jamais savoir comment se seraient passées les choses entre nous ?
demanda-t-elle, la frustration alimentant son courage. Je n’ai aucune idée de ce qu’est la « vraie
passion ». J’avais espéré trouver le véritable amour, découvrir le désir. Mais au lieu de cela, mon
frère m’envoie dans les bras d’un homme avec un pied dans la tombe, puis dans ceux d’un barbare.
Ce n’est pas ce que je voulais. Ma mère me disait toujours que je trouverais la « vraie passion ». Je
l’ai crue naïvement. Mais peut-être ne suis-je qu’une idiote sentimentale.
Laissant tomber son regard embué de larmes vers le sol, elle secoua la tête.
— Je regrette de ne pas être plus forte. D’avoir un cœur et des rêves. Si tel n’était pas le cas, je
pourrais peut-être jouer à la jument reproductrice pour MacLeod, et à la catin pour son cadet. Et s’ils
me chassaient, j’irais servir d’esclave pour un autre chef. Il serait préférable que je n’aie pas d’âme.
— Damnation, Isobel. Taisez-vous, gronda-t-il.
— À qui appartient ce corps ? interrogea-t-elle en se posant une main sur la poitrine avant de
regarder Dirk une nouvelle fois dans les yeux.
— Ne soyez pas ridicule. C’est le vôtre.
— Mais je n’ai pas mon mot à dire quant à son sort. Je ne puis décider qui le touche ou le mérite.
Ce ne doit donc pas être le mien. En réalité, il revient à mon aîné de le donner à qui bon lui semble.
— Je n’ai pas écrit les lois, grommela-t-il.
— Si seulement…
Le silence s’imposa.
Les propos d’Isobel avaient anéanti le guerrier. D’entendre ses espérances et ses envies ainsi
mises à nu devant lui, des réflexions si intimes… Personne ne s’était jamais confié à lui de cette
façon. Il ne savait comment réagir, surtout dans la mesure où il désirait cruellement être celui qui lui
offrirait tout ce qu’elle souhaitait.
Même s’il avait l’air idiot, il ne put s’empêcher de demander :
— Quoi ?
— Si seulement je pouvais faire comme vous… Simuler ma mort, changer de nom et devenir
quelqu’un d’autre. Quelqu’un que personne ne chercherait. Je serais libre de faire ce à quoi j’ai
toujours aspiré.
Il secoua la tête, préférant ne pas énoncer ce qui semblait évident. Elle ne pouvait disparaître et
changer d’identité sans une fortune propre… ni un homme pour prendre soin d’elle.
Il murmura un juron dans sa barbe. Certes, il voulait être ce compagnon, mais… Manifestement, il
cherchait l’assaut des MacLeod. Et les membres de ce clan seraient dans leur bon droit d’attaquer,
puisque Dirk s’était enfui avec la promise de leur chef. Soit, il l’avait secourue, mais ils ne verraient
pas la situation sous le même angle.
Il ne pouvait la renvoyer chez eux, surtout si cette brute de Nolan était encore en vie. Par ailleurs,
il ne parvenait pas à l’imaginer épouser Torrin, ni aucun autre individu en vérité.
À la seconde où ils s’étaient rencontrés, son instinct lui avait hurlé que cette femme devrait être la
sienne. Mais il ne savait comment ce serait réalisable. Si seulement il était revenu plus tôt, ou était
allé voir le père d’Isobel des années auparavant. Mais il ne l’avait pas fait, et à présent, il était trop
tard.
Damnation, il se languissait encore du goût de sa bouche, si douce et si féminine, comme le lait et
le miel, véritable nectar des dieux. Il n’avait jamais rien savouré d’aussi ensorcelant, dont il soit si
dépendant. Il ferma les yeux en les plissant et marmonna un autre juron. Il ne désirait rien autant que
la peau nue et satinée de cette femme effleurant la sienne. Il sentit son membre se durcir en imaginant
des relations intimes avec elle. Le paradis sur terre.
— Je constate que mes volontés vous importent autant qu’aux autres, déclara-t-elle.
Bien au contraire, que diable ! Mais elle n’avait pas besoin de le savoir.
— Vous êtes déjà promise à quelqu’un.
Inutile de développer plus avant.
— Je n’appartiens à personne, vociféra-t-elle, la ferveur de ses paroles enflammant plus encore le
désir de Dirk, éveillant les instincts de possession contre lesquels il luttait tant.
— Les fiançailles. Le contrat, précisa-t-il d’un ton sec et sévère.
Il aurait dit n’importe quoi pourvu que cela l’empêche de céder à l’envie de l’allonger sur le
matelas, de lui ôter prestement sa blouse et de se délecter de son corps voluptueux.
La porte s’ouvrit et il fit volte-face vers l’entrée, tandis qu’il s’élançait instinctivement dans une
position de défense. Son glaive était à côté du lit, trop loin pour qu’il s’en saisisse s’il devait rester
placé entre Isobel et l’intrus.
Chapitre 15

Dirk jeta un regard noir à la personne qui osait pénétrer dans sa chambre à minuit sans frapper.
L’ultime trace d’excitation l’abandonna, ne laissant qu’une glaciale sensation de danger dans son
sillage.
Aiden se tenait dans l’embrasure de la porte refermée. Que diable lui prenait-il de faire irruption à
cette heure-ci ?
Il fit dériver ses yeux écarquillés entre Dirk et Isobel.
— Je vous prie de m’excuser, bredouilla-t-il. J’ai frappé, mais peut-être n’avez-vous pas entendu.
Son aîné inspira profondément, s’efforçant de calmer les martèlements de son cœur tout en
étouffant son côté guerrier. Il se réjouissait à présent d’avoir désobéi à ses pulsions vis-à-vis
d’Isobel, ou son cadet aurait assisté à une scène autrement plus choquante, étant donné qu’il avait
oublié de barricader la porte. Et fort heureusement, la fugitive était de nouveau enroulée dans la
couverture.
— Qu’y a-t-il, Aiden ? demanda-t-il.
— C’est mère. Elle a envoyé Haldane trouver McMurdo pour le faire venir ici.
McMurdo, le criminel de grands chemins.
— Pourquoi ?
— Je l’ignore, mais elle lui a donné rendez-vous derrière l’église. Et cela vous concerne.
— Quand ?
— Dès que notre frère le retrouve et le ramène. Je ne sais pas combien de temps cela prendra.
— Damnation, marmonna MacKay. Qu’a-t-elle dit d’autre ?
— Qu’elle ne laisserait pas l’imposteur – vous, donc – me spolier de mon héritage.
Dirk secoua la tête, le cœur près de se fendre devant la position délicate du jeune homme.
— Je vous remercie de m’avoir averti.
— Vous êtes de ma famille. Mon aîné. Je ne voudrais jamais accaparer ce qui vous revient de
droit.
— Vous êtes un homme bon, Aiden.
Ce dernier esquissa un bref sourire et se redressa, mais reprit ensuite un air grave.
— Je n’étais pas dans la grande salle à l’arrivée de maman, mais l’un des membres du clan m’a
répété vos révélations. Est-ce bien elle qui a tenté de vous faire assassiner il y a douze ans ?
— Oui. Ma seule preuve est que le meurtrier, avant de me pousser, m’a lancé « avec les sincères
salutations de lady MacKay ». Et ce que vous venez de me dire sur McMurdo m’incite à croire qu’il
est celui qu’elle avait engagé.
— C’est ce que je craignais, déplora son puîné en secouant la tête. Elle veut vous arrêter au point
d’en devenir folle. Je dois lui parler.
— Ce n’est peut-être pas une bonne idée. Si vous me défendez, vous risquez de la mettre en colère.
Aiden haussa les épaules.
— Elle ne me ferait jamais de mal. Elle accomplit tout cela pour moi, expliqua-t-il en leur
adressant un bref salut. Je vais me retirer, à présent.
— Et au fait, mon frère. Si cela ne vous dérange pas, ne dites à personne que vous avez vu Isobel
dans ma chambre.
Le garçon rougit, mais esquissa un sourire.
— Bien sûr que non.
Il passa la porte et disparut.
— Dieux du ciel, chuchota la veuve.
— Je savais que cette sorcière recommencerait à comploter, marmonna son compagnon. Elle doit
prévoir une nouvelle fois de me faire tuer par ce bandit.
— Qu’allez-vous faire ?
— L’attraper et l’obliger à tout avouer.

Dirk et Keegan se faufilèrent le long du mur sud qui entourait le cimetière et l’église. Rebbie et le
reste des hommes avaient contourné l’enceinte nord pour faire le guet. La lueur de la lune se reflétant
dans la fine couche de neige n’aidait pas à se dissimuler dans la nuit. Les rafales provenant du littoral
empêchaient presque d’entendre quoi que ce soit, de près ou de loin.
Le mur autour du sanctuaire était assez bas pour être gravi. Dirk se redressa doucement et regarda
par-dessus pour voir si McMurdo attendait derrière l’édifice. Ou rencontrerait-il Maighread à
l’intérieur ? Non, il y avait un mouvement à peine perceptible dans les ombres du bâtiment de pierre.
Il s’accroupit de nouveau derrière le mur, à l’abri du vent.
— Il est là. Je vais me cacher dans la chapelle, chuchota-t-il à son cousin.
— Il risque de vous repérer.
— Nous devons écouter sa conversation avec ma belle-mère. Ce n’est pas faisable d’ici avec ces
bourrasques.
— Impossible de dire même si elle sortira par ce froid pour le rejoindre. Elle le fera peut-être
patienter jusqu’à demain matin.
Dirk secoua la tête.
— Cette vieille mégère a le cuir dur. Je parie qu’elle va arriver aussi vite que possible. Elle est
follement impatiente de se débarrasser de moi.
— Une fois qu’elle aura franchi le portail, nous pourrons lui bloquer la sortie, et elle sera
capturée, déclara Keegan. Je ferai en sorte que le reste des hommes encerclent le mur, et ils
attraperont ce meurtrier s’il essaie de s’enfuir en sautant par-dessus.
— Soit, mais nous n’aurons aucune confirmation de ce qu’ils manigancent. Je dois l’entendre
charger McMurdo de me tuer. Lorsque j’aurai assisté à cela, je tiendrai une preuve solide. Ensuite,
peut-être que quand nous aurons piégé ce hors-la-loi, il passera aux aveux. Si vous vous tenez à mes
côtés et l’écoutez également se confesser, vous constituerez un second témoin.
— Très bien.
Ils rampèrent sur le sol glacé jusqu’à l’angle. La partie est du mur comprenait l’entrée.
— J’ai une meilleure idée, chuchota le fils de Conall. Nous attendrons ici, et dès que Maighread
franchit le seuil, nous nous engouffrons discrètement derrière elle.
— Cela pourrait marcher, répondit MacKay en jetant un coup d’œil au ciel. Quelques nuages
dérivent par ici. Ils vont aider à nous cacher.
Une silhouette solitaire quitta l’église en silence, puis courut vers la plage.
— C’est lui, marmonna Dirk, en se mettant debout. Il s’échappe. Venez.
Au nord de l’enceinte, il siffla à l’intention de ses autres compagnons et leur fit signe vers le bord
de mer. Le manteau sombre du bandit disparut derrière une dune de sable tandis que l’individu
atteignait la crête surplombant le rivage de l’autre côté du château.
— Dépêchez-vous, hurla le guerrier en courant pour rattraper le bâtard.
Lorsqu’il eut atteint le sommet des buttes, il ne vit aucune trace du criminel.
— Allumez la lanterne, demanda-t-il à Erskine. Il n’a sûrement pas pris la direction de
Faraid Head.
Son sang se glaça. MacKay n’était pas retourné là-bas depuis ce jour fatal douze ans plus tôt. Il ne
souhaitait plus s’y rendre, mais le ferait s’il y était contraint.
— Maudit McMurdo, grommela-t-il.
— Je parie qu’il est allé à Smoo Cave, dit Aiden, le souffle saccadé. Il s’y cache parfois.
Dirk fit volte-face vers son frère.
— D’où êtes-vous arrivé ?
— Je faisais le guet dans les buissons à côté du ruisseau.
— C’est trop dangereux pour vous. Regagnez le donjon.
— Non. Je suis encore le chef, et tant que ce sera le cas, je ferai ce qu’il me plaira.
Il esquissa un sourire visible dans la lueur de la lune.
Le guerrier marmonna un juron.
— Smoo Cave, dites-vous ? intervint Rebbie.
— Oui.
— Cela paraît sensé. Il essaie probablement de se débarrasser de nous en rebroussant chemin.
Dès qu’Erskine eut allumé la lanterne, les traces de neige et de pas dans le sable fraîchement
balayé par les bourrasques furent évidentes. Mais elles menaient vers Faraid Head, qui n’était rien
d’autre qu’un dédale de dunes débouchant sur les falaises.
Ne tenant pas compte des marques au sol, Dirk envoya les hommes à l’est comme son frère l’avait
suggéré, vers Smoo Cave. Ils tombèrent rapidement sur d’autres empreintes plus récentes dans le
sable saupoudré de neige.
— Ah, ah ! Vous êtes futé, Aiden, lui dit son aîné qui fit une pause et lui tapota l’épaule.
Le jeune chef sourit avec fierté. Dès que Dirk aurait repris le titre, il lui faudrait trouver une
position idéale et bien payée pour son puîné. Il ne voulait pas que ce garçon ait le sentiment de
perdre quoi que ce soit. Bien entendu, il était doué en musique, mais également si intelligent qu’il
méritait d’exercer d’autres fonctions.
La couverture nuageuse s’épaissit et le vent violent qui soufflait de la mer du Nord les fouetta
lorsqu’ils quittèrent les dunes pour se rapprocher du littoral accidenté. Ils accélérèrent le pas. En une
demi-heure, ils atteignirent l’imposant talus au-dessus de Smoo Cave.
— Faites attention à ne pas tomber, lança MacKay à Rebbie tandis qu’ils descendaient le sentier
étroit et raide qui serpentait à flanc de coteau vers la crique.
Les autres soldats suivirent. Les rafales se révélèrent moins cinglantes dans ce ravin protégé par
les hautes parois rocheuses de chaque côté.
Après être arrivé en bas du chemin, Dirk fit halte, leva la main pour demander le silence, puis
tendit l’oreille. Il ne perçut rien d’autre que les vagues de la marée montante et les cris de quelques
oiseaux marins importunés.
— Vous restez là, Aiden. Nous allons entrer pour chercher McMurdo, ordonna son aîné à voix
basse.
— Non, je viens vous aider. Je ne suis plus un enfant alors cessez de me commander ainsi.
— C’est pour votre bien. Je ne veux pas que vous soyez blessé, grommela MacKay d’un ton sévère
en imaginant le bandit dominer aisément son frère bien plus petit.
— Je m’en veux pour cette querelle entre ma mère et vous, et je souhaite faire quelque chose pour
arranger la situation.
— Ce n’est pas votre faute, mon cher. Par ailleurs, vous nous avez été utile. Il a peut-être des
complices qui attendent à l’intérieur. Savez-vous combien ils sont dans sa bande de voleurs ?
— Non. Je pense que la plupart ont été tués il y a quelques années, quand père et d’autres membres
du clan les ont pourchassés. McMurdo a été le seul à en réchapper. Mais il a peut-être recruté
d’autres acolytes depuis.
— Très bien. Approchons-nous discrètement.
Glaive à la main, le guerrier traversa sans un bruit Allt Smoo, la large et peu profonde rivière qui
s’écoulait paisiblement de la caverne. L’eau glaciale ne pénétra pas le cuir huilé de ses bottes, mais
il ressentit tout de même le froid.
Un modeste feu se consumait faiblement dans l’angle du fond, mais il ne se trouvait personne en
vue. Les brigands se tapissaient sûrement dans la grotte intérieure qui était accessible uniquement par
bateau. Dirk se tourna vers l’entrée exiguë de cette seconde cavité. Une cascade se déversait à
l’intérieur dans un grondement moins intense en cette période de l’année. Une embarcation attendait à
l’amarrage. Elle pouvait contenir cinq hommes.
Il se retourna vers ses compagnons.
— Qui veut venir avec moi dans la grotte intérieure ?
— Moi, répondit Aiden en s’avançant. Le comte devrait rester ici puisqu’il ne connaît pas
l’endroit.
— Mon cher, vous mettez vraiment ma patience à rude épreuve, rétorqua son aîné qui sentait
l’irritation lui vriller les entrailles. Rebbie et vous montez la garde ici. Keegan, Erskine et Flynn vont
se joindre à moi.
Mais le jeune chef esquiva les consignes, et grimpa dans la barque.
— J’ai ramé dans cet esquif des dizaines de fois.
MacKay leva les yeux au ciel, contrarié que le garçon n’en fasse qu’à sa tête et se moque qu’il
essaie de le protéger. Mais à présent, il ne pouvait plus vraiment le hisser sur la terre ferme par la
peau des fesses.
— Si ces bâtards tentent de s’enfuir, MacInnis, vous et Flynn les en empêchez.
Rebbie acquiesça.
— Faites attention. Je déteste les grottes, et celle-ci est des moins engageantes.
— Vous en avez le droit, répondit le guerrier, qui avait exploré les moindres recoins du lieu à de
nombreuses reprises dans sa jeunesse.
Lorsque Dirk et son cousin furent à bord avec son frère, Erskine suivit avec la lanterne et largua
les amarres de l’embarcation. Aiden se mit à ramer pour traverser la caverne remplie d’eau.
Même si son aîné parvenait à peine à assimiler l’idée, ce garçon était réellement devenu un
homme. Ce n’était plus un bambin sans défense. Mais il avait toujours cette allure d’adolescent fluet
et dégingandé. Et en quelques minutes, l’effort physique lui avait coupé le souffle.
— Levez-vous, et laissez-moi prendre votre place, lui proposa Keegan en se mettant debout.
Le bateau tangua.
— Prenez garde à ne pas nous faire chavirer, lança Erskine, dont le plafond de la grotte fit
résonner la voix.
La lanterne projetait d’étranges reflets sur les murs humides.
Les deux cousins échangèrent précautionneusement leurs positions et le soldat, avec toute la force
que les muscles de son torse généraient, commença à ramer ; ils avancèrent alors à plus vive allure.
Ils restèrent d’un côté de la grotte en évitant la cascade. Keegan se réjouit que celle-ci s’épanche
faiblement. Au printemps, elle s’écoulait avec une telle fougue qu’il était dangereux de la traverser en
bateau.
En quelques minutes, ils arrivèrent à l’autre bout de la caverne. Le fils de Conall bondit au sol, tira
l’embarcation sur la berge, et l’amarra près d’une autre. Il se trouvait bien quelqu’un en ces lieux.
Dirk n’entendait aucun bruit, excepté celui de la chute d’eau, et ne voyait aucune lumière filtrer de
la troisième – et beaucoup plus petite – chambre de la grotte. Muni de la lanterne et de son épée, il
s’approcha de l’étroite ouverture.
Un homme surgit des ténèbres. Le guerrier aperçut seulement le scintillement d’une lame une
seconde avant qu’elle ne soit brandie vers lui. Il leva son arme juste à temps pour contrer un coup
violent.
Il tendit la lampe à Keegan, et demeura en garde, l’épée prête à frapper. À présent, il parvenait à
distinguer son adversaire : McMurdo. Ses cheveux, jadis foncés, étaient désormais longs, gris et
filandreux. Mais il paraissait toujours aussi fort et robuste.
— Depuis combien de temps travaillez-vous pour lady MacKay ? demanda le beau-fils de celle-ci.
— Je n’ai pas d’autre employeur que moi-même.
Il s’agissait bien de la voix qui avait prononcé cette phrase détestable douze ans plus tôt… « Avec
les sincères salutations de lady MacKay. »
— J’ai cru comprendre que vous vous étiez offert une crypte dans la nouvelle église, poursuivit
Dirk.
— Eh oui, l’ancien seigneur MacKay était un homme bon.
— Contrairement à vous. Pensez-vous que votre donation compense tous vos meurtres ?
— Je n’ai jamais tué personne, rétorqua le hors-la-loi en souriant. Et vous êtes un imposteur.
Le guerrier lui répondit par un sinistre rictus.
— Vous dites cela parce que vous voulez encore croire que vous m’avez assassiné il y a douze ans
en me précipitant du haut de cette falaise.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
Il se déchaîna alors avec son glaive, mais son adversaire para facilement l’attaque. Leurs lames se
croisèrent encore et encore.
Cet homme avait peut-être été doué à l’épée à sa belle époque, mais il avait passé depuis quelques
années la fleur de l’âge. Le bras avec lequel il combattait commençait à trembler.
MacKay porta le coup parfait, qui fit voler l’arme de son ennemi.
— Ah, ah ! railla-t-il en maintenant le bout de la sienne près de la gorge du bandit. À présent, nous
retournons à Dunnakeil où vous séjournerez quelque temps au cachot. Ligotez-lui les mains, ordonna-
t-il à Erskine.
Ce dernier s’exécuta et poussa McMurdo vers le bateau. Les cinq hommes montèrent à bord et
cette fois, le futur porteur de glaive prit les rames tandis que Dirk et son cousin gardaient leurs armes
pointées vers le criminel.
Celui-ci resta tranquillement assis, leur lançant des regards noirs à tour de rôle. À mi-chemin de la
sortie, il se pencha en arrière et donna un violent coup de pied vers Aiden qui reçut la botte dans son
épaule, perdit l’équilibre et tomba à l’eau.
— Espèce de bâtard ! hurla Dirk en projetant le criminel la face contre le sol de l’embarcation.
Keegan, asseyez-vous sur lui !
— Au secours ! cria le jeune homme en agitant les bras dans l’eau.
Sa tête disparut sous la surface, puis il émergea de nouveau en suffoquant.
— Par tous les diables, mon frère. Calmez-vous ! Approchez le bateau de lui, commanda MacKay
à Erskine.
Aiden coula. Bon sang, il ne savait pas nager !
Dirk retira sa cape et son fourreau, mais n’eut guère le temps d’ôter quoi que ce soit d’autre. Il
craignait que le garçon ne se noie dans les secondes qui suivraient. Il sauta à l’eau, dont le froid
glacial le heurta de plein fouet. Il nagea jusqu’au point où le frêle meneur avait sombré. Où diable se
trouvait-il à présent ? Le guerrier plongea la tête, mais ne vit rien dans cette rivière sombre et teintée
de tourbe. Remontant d’un coup de talon, il entendit crier.
— À l’aide !
S’essuyant prestement les yeux, il aperçut son frère non loin de là. Il nagea vers lui puis l’agrippa
afin qu’il ne redescende plus.
— Tenez bon. Nous allons vous ramener dans le bateau.
Aiden se pendit à son cou. Puis un chahut éclata à bord. Leur cousin envoya une rame vers
McMurdo, qui avait réussi par quelque moyen à se libérer les mains. Le vaurien s’empara de l’aviron
et bascula en arrière sur Erskine, entraînant Keegan dans sa chute.
— Damnation ! cria ce dernier, qui attrapa le manche et frappa le bandit de son autre poing. Le
futur porteur de glaive, qui se trouvait derrière le hors-la-loi, lui glissa son bras autour du cou
jusqu’à l’étouffer. Le meurtrier donna un coup de pied dans l’entrejambe de Keegan et le fit atterrir
gémissant à l’autre bout de l’embarcation.
— Bâtard !
McMurdo poussa l’aviron derrière lui pour l’envoyer dans la tête d’Erskine.
Le guerrier nageait avec son frère vers le bateau.
— Tenez-vous au bord.
Il tenta de se saisir de la rame, mais le criminel la leva hors de sa portée au dernier moment, avant
de s’en servir pour le frapper. Dirk ne put l’esquiver à temps et le claquement qu’il reçut sur le front
diffusa une douleur qui lui martela tout le crâne.
Un couteau à la main, son cousin se jeta sur le bandit.
— Cessez cela, ou je vous tranche la gorge, mon vieux !
Jaugeant la proximité à laquelle se trouvait le sgian dubh de son cou, McMurdo se figea et lâcha
l’aviron.
— Très bien, vous m’avez eu, saleté.
— Je devrais vous achever ici même. Vous pourriez alors mettre à profit cette coûteuse tombe.
Le meurtrier leva les bras en signe de reddition.
— Attachez-lui les mains et les pieds cette fois, dit Dirk.
Dès que ce fut fait, Aiden et lui remontèrent à bord, frissonnant dans leurs vêtements mouillés. Ils
placèrent leur prisonnier face vers le sol et surveillèrent attentivement le moindre de ses
mouvements.
Keegan rama et ils arrivèrent rapidement au ponton. Dès qu’ils furent dans la grotte extérieure, le
guerrier guida son frère, tremblant de froid, vers la flambée dans le fond de la cavité. Leurs
compagnons avaient ranimé le feu en y ajoutant du bois flottant.
— Que diable s’est-il passé ? Vous avez eu envie d’aller nager un peu ? demanda Rebbie.
— Pour sûr. Ce bâtard a poussé Aiden à l’eau et j’ai sauté pour le secourir.
— C’est un aîné dévoué, déclara le jeune chef en claquant des dents.
MacInnis acquiesça.
— Vous feriez mieux de vous sécher tous les deux avant que nous sortions dans le vent.
La caverne était située à l’abri, calée entre deux falaises. Et le feu avait réchauffé les murs de
pierre dans la grotte. Il faudrait du temps pour que tous leurs habits soient secs. MacKay souffrait du
coup de rame qu’il avait reçu, et éprouva une sorte de vertige. Tout devint noir, et il se sentit tomber
sans rien pouvoir y faire.
— Dirk ?
Quelqu’un lui souleva une paupière. Il sourcilla, se concentrant sur le visage flou du comte au-
dessus de lui.
— Vous avez une sérieuse blessure, mon ami. Cette entaille sur votre tête saigne abondamment.
— Nous devons l’amener au château où se trouve la guérisseuse, observa Keegan.
Du moins, le guerrier pensa qu’il s’agissait de son cousin. Il n’avait pas les idées très claires pour
le moment.
— Ses vêtements sont encore trop trempés pour que nous partions, répliqua Rebbie. Les vôtres
aussi, Aiden.
— Non, mon tartan est toujours mouillé en hiver. La laine est plus chaude ainsi.
— Je crois que ses hauts-de-chausses sont plutôt faits d’un lin épais.
— Alors mieux vaut les lui enlever.
— Personne ne touche à mes hauts-de-chausses, gronda l’intéressé. Je vais bien.
Il se redressa avec effort, serrant les mâchoires pour lutter contre l’étourdissement et la douleur
dans sa tête. Il refusait de faire montre de faiblesse devant les autres. Quel genre de laird serait-il si
l’on pouvait si facilement le mettre à genoux ? Il avait mené des combats bien plus épouvantables.
Rebbie et l’un de leurs compagnons le rattrapèrent avant qu’il ne s’aperçoive qu’il avait chancelé.
— McMurdo ? s’enquit-il.
— Ligoté, répondit son cousin.
— Qu’attendons-nous ? demanda Dirk d’un ton autoritaire. Allons le jeter au cachot.
— Nous restons là jusqu’à ce que vos hauts-de-chausses soient secs, mon cher, expliqua son frère.
— Ils sont très bien ainsi.
Puis il se dirigea vers l’entrée de la grotte, feignant de ne pas sentir l’air froid mordre son crâne et
ses cheveux mouillés. Il les couvrit en remontant la capuche de son manteau de laine. Il avait
beaucoup plus chaud à présent, mais souffrait toujours de vertige et d’une migraine si forte qu’il ne
parvenait à réfléchir clairement. Il espérait pouvoir gravir le sentier étroit qui menait au sommet des
falaises.
Il grimpa avec difficulté, plaçant douloureusement un pied devant l’autre. Lorsqu’ils furent en haut,
le mal qui lui enserrait la tête était devenu presque insupportable. Probablement la conséquence de
cette éprouvante escalade. Les bourrasques le cinglaient telles des lames de glace, et plaquaient ses
culottes mouillées sur ses jambes. Celles-ci se figeraient assurément de froid dans les minutes à
venir. Même s’il ne les sentait plus, il continua d’avancer, eut soudain l’impression de sombrer, puis
tout ne fut que ténèbres.
Chapitre 16

Après le départ de Dirk et de ses hommes pour aller chercher McMurdo, Isobel ne parvint pas à
trouver le sommeil. Qui pouvait deviner ce que ce bandit de grands chemins ferait ? Elle se tapit dans
un sombre recoin sous l’escalier. Et si le guerrier ne revenait jamais ? Non, elle ne pouvait songer à
cela. Il avait trop d’importance dans sa vie pour même envisager qu’il lui arrive malheur.
À un moment, Haldane et Maighread étaient rentrés et avaient gravi les marches avec précipitation
en tenant de houleuses messes basses. La fugitive en avait seulement saisi quelques bribes sans aucun
sens. Apparemment, ils savaient que « les autres » avaient « compris ».
Priant que son compagnon revienne sain et sauf, elle attendit. Bien plus tard, des éclats de voix
masculines résonnèrent dans la grande salle.
Elle se rua hors de sa cachette. Lorsqu’elle arriva dans la pièce faiblement éclairée, la scène
devant elle la glaça d’effroi. Deux membres du clan aidaient Dirk à se traîner sur ses pieds, un sous
chaque bras. Il avait les yeux presque clos. Un côté de sa figure ainsi que ses cheveux étaient
couverts de sang.
Elle alla prestement à leur rencontre et s’écria :
— Que s’est-il passé ? Il saigne horriblement, et il est trempé.
— McMurdo m’a projeté par-dessus bord pendant que nous traversions la grotte en bateau,
expliqua Aiden, tremblant de tout son corps frêle et claquant des dents devant la cheminée. Mon frère
a sauté et m’a sauvé la vie, puis ce bâtard a saisi une rame et s’en est servi pour le frapper sur la tête.
« Bâtard » était le mot juste. Elle aurait aimé assener elle-même un coup d’aviron sur le crâne du
hors-la-loi. Le guerrier semblait affreusement mal en point ; il avait le visage livide et les lèvres
légèrement bleues.
— Il est transi de froid ! Ôtons-lui ses habits mouillés et il se réchauffera, dit-elle.
— Je vais bien, gronda Dirk entre ses mâchoires serrées, en commençant à frissonner et tressaillir.
Je vais… ma chambre.
Il tituba vers l’escalier en colimaçon. Il était manifestement plus atteint qu’il ne voulait l’admettre.
— Apportez de l’eau chaude et du whisky, ordonna-t-elle à l’un des domestiques qui dormaient
dans la salle. Où est la guérisseuse ?
Cette entaille nécessiterait un nettoyage et l’application d’un baume.
— Je vais la chercher, décréta Aiden.
— Vos vêtements aussi sont gorgés d’eau.
— Oui. Je vais me changer, lança-t-il en s’éloignant au trot.
Dirk monta lentement mais par ses propres moyens les marches étroites. Deux membres du clan
suivirent, et Isobel ferma la marche. Combien de temps avait-il passé dans le vent glacial, ainsi
trempé ? Il était assuré d’attraper une fièvre. Une fois dans sa chambre, il s’écroula sur son lit.
— Aidez-moi à le sortir de cette tenue froide et mouillée, dit-elle aux deux hommes.
— La laine est plus chaude quand elle est humide, déclara Keegan.
— Eh bien, pourquoi a-t-il donc les lèvres qui bleuissent ?
Il sourcilla.
— Ravivez le feu. Je vais m’occuper de cela, ajouta-t-elle.
Elle lui retira son manteau, puis les couches de tartans givrés. Sa chemise en lin était collée à sa
peau. Par tous les saints ! Elle défit ses hauts-de-chausses et tira dessus. Erskine l’aida à le
retourner pour faire glisser l’arrière de l’habit.
— Laissez-moi, grommela MacKay.
— Non. Voulez-vous mourir ? demanda-t-elle.
Elle jeta sur lui une couverture sèche et lui enleva le vêtement de ses jambes.
— Que s’est-il passé ? s’enquit une vieillarde rabougrie de l’embrasure de la porte.
— Seriez-vous la guérisseuse ? l’interrogea à son tour Isobel.
— Oui. Je suis Nannag.
— Dieu merci vous êtes là ! Il a été frappé sur la tête avec une rame en bois. Il est presque gelé et
saigne sérieusement.
Dès que tous les habits gorgés d’eau furent entassés par terre, elle le couvrit d’un autre plaid en
laine.
Les deux hommes se retirèrent et la dame âgée examina l’entaille sur le front de Dirk.
— L’épanchement s’est arrêté. Nous allons laver ce sang séché pour voir si la blessure doit être
raccommodée. Je vais chercher les herbes requises pour préparer une tisane.
Elle disparut de l’encadrement.
Dirk arborait toujours une pâleur bleuâtre et maladive, et de puissants tremblements le secouaient
de tout son être. Il avait immédiatement besoin de chaleur, et celle de la petite cheminée ne
parviendrait pas jusqu’au lit avant un long moment.
Isobel défit sa ceinture et laissa tomber son arisaid au sol. Elle ôta le reste de sa tenue à
l’exception de sa fine blouse en lin, puis se glissa sous les couvertures pour s’allonger sur le
guerrier. Dieux du ciel, le corps de celui-ci n’était qu’un solide bloc de glace.
Il prit une vive inspiration, et de ses mains froides, agrippa la taille de sa compagne qui en eut un
frisson. Il marmonna des propos qu’elle ne put saisir. Il avait l’haleine empreinte de whisky. Peut-
être l’un de ses compagnons lui en avait-il donné pour aider à raviver sa circulation.
— Chut. Contentez-vous de vous reposer. Je vais vous réchauffer.
Elle lui embrassa le cou, heureuse qu’il lui soit revenu. Elle craignit qu’il n’ait des engelures tant
sa peau était glacée.
Son corps trembla dans un accès de frissons. Sa température commençait donc à remonter,
espérait-elle, car il avait à peine frissonné à son arrivée au château.
— Oh, lady Isobel ! Que faites-vous ? questionna Jessie dans un murmure effaré.
Elle regarda furtivement la jeune femme qui se tenait devant la porte en se couvrant les yeux.
— Je le réchauffe avec mon propre corps. Si je ne l’avais pas fait, il serait peut-être mort.
— Oh.
La sœur de Dirk retira ses mains et se précipita vers le lit.
— Comment va-t-il ? s’enquit-elle.
— De mieux en mieux, je pense.
La guérisseuse reparut et s’approcha de la couche, les yeux écarquillés et un petit sourire aux
lèvres.
— Voyons s’il se réveillera suffisamment pour boire un peu de whisky.
— Je pense qu’il en a déjà eu.
— Alors je vais préparer une infusion.
Après s’être rendue d’un pas traînant à la cheminée, elle saupoudra une pincée de feuilles dans une
coupe en bois, et versa de l’eau bouillante par-dessus.
— Je vais surveiller la porte, Isobel, pour éviter que ne se répande le bruit que vous êtes couchée
auprès de mon frère, dit Jessie.
Elle se rendit à l’entrée, mais avant qu’elle ait pu l’atteindre, Rebbie fit irruption.
— Comment va-t-il ? demanda-t-il en arquant alors les sourcils. Je vois qu’il s’amuse plus que
moi.
La veuve piqua un fard brûlant.
— Ne soyez pas idiot, lord Rebbinglen ! Je le réchauffe avec mon corps.
— Sale chanceux, marmonna-t-il.
La cadette de Dirk alla dans le couloir en fermant derrière elle.
— Cela n’a rien d’une blague. Il aurait pu mourir sans cela.
— Pfff. Je regrette de ne pas avoir frôlé la mort.
— Allez au diable, Rebbie, grommela le guerrier.
Sa protégée inspira brusquement, mais se réjouit qu’il semble plus alerte.
Le comte gloussa.
— Vous voyez, il est parfaitement lucide. Aussi résistant que les Highlands, celui-là.
C’est alors qu’elle sentit une bosse durcir contre sa jambe, tandis qu’elle était allongée sur
MacKay. Oh, Seigneur, était-ce… ? Avait-il durci ? Toujours sous les couvertures, elle roula sur le
côté et posa sa main le long de la joue fraîche de Dirk.
— Vous sentez-vous mieux ?
— Oui.
— Encore mieux que… mieux, je parie, murmura MacInnis. N’est-ce pas ?
— Certes, confirma le malade d’un ton monocorde qui ne révélait rien, les yeux toujours fermés.
— Pourrais-je avoir un moment d’intimité, je vous prie ? demanda Isobel.
— Bien sûr, dit Rebbie en esquissant une révérence avant de retourner vers le couloir.
— Non, vous ne pouvez pas entrer dans cette chambre, Haldane ! entendit-on Jessie ordonner
derrière la porte.
— Poussez-vous, ma sœur, tonna celui-ci avant de faire irruption dans la pièce.
— Qu’est-ce… ?
Il posa alors les yeux sur Isobel, allongée à côté de Dirk.
— Que diable se passe-t-il ici ? Est-ce une plaisanterie ? s’écria-t-il.
— Il était presque mort de froid. Je ne faisais que le réchauffer avec mon corps.
Il émit un rire malveillant.
— Mais j’en suis certain.
— Que voulez-vous ? gronda faiblement le guerrier.
— Ne vous approchez plus d’Aiden. Vous l’avez presque fait tuer. Et relâchez McMurdo du
cachot. Il n’a commis aucun crime.
Son aîné grogna.
— Vous êtes un crétin si vous pensez que je vais exécuter l’une ou l’autre de vos injonctions.
— Vous n’êtes pas chef ! Vous ne pouvez ordonner que l’on détienne quiconque.
— Sortez, Haldane. Et pas un mot à qui que ce soit, le somma Jessie en essayant de le pousser vers
la porte – en vain, car étant beaucoup plus imposant qu’elle, il bougea à peine.
Oh bon sang ! Il allait tout révéler à sa mère. Elle penserait alors qu’Isobel et Dirk entretenaient
une liaison. Elle ne ferait peut-être plus autant confiance à la jeune femme après cela. Ou elle
enverrait quelqu’un prévenir MacLeod que MacKay lui avait volé sa fiancée. Cette dernière devrait
lui parler et l’assurer qu’elle essayait seulement de sauver la vie d’un homme, et non de le séduire.
Haldane se retira d’un pas lourd en murmurant un juron, et Rebbie le suivit, laissant à la fugitive
l’intimité dont elle avait grandement besoin. Même si Nannag était toujours voûtée devant la
cheminée, elle restait concentrée sur ses herbes apaisantes et la préparation de sa tisane.
Isobel se glissa hors du lit et se drapa en hâte de son arisaid comme d’une couverture, en
s’efforçant de ne pas regarder son sauveur. Elle avait du mal à croire qu’il pouvait éprouver de
l’excitation, étant donné qu’il était blessé et presque gelé. Existait-il quoi que ce soit susceptible de
refroidir les ardeurs d’un homme viril ? Cette réflexion déclencha chez elle une tout autre sorte de
frissons enfiévrés.
Nannag nettoya le sang sur la plaie du guerrier afin de mieux l’examiner.
— Il ne s’agit que d’une petite coupure qui a beaucoup saigné, mais ne nécessitera pas d’être
recousue.
La veuve se réjouit de l’entendre, mais remarqua que la peau autour de la minuscule entaille se
colorait d’un rouge violacé.
Un instant plus tard, la guérisseuse avança la coupe en bois.
— Tenez, monsieur, buvez cela.
Malgré son âge avancé, ce petit bout de femme était encore énergique et parlait d’une voix forte.
La veuve aida Dirk à relever la tête de son oreiller pendant qu’il buvait quelques gorgées.
— Voilà, c’est bien, dit la vieillarde en reprenant le récipient.
— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit la jeune lady en prenant conscience trop tard qu’elle ignorait si
cette personne était digne de confiance.
— Un mélange pour les blessures au crâne.
Isobel sourcilla. Les herbes soignaient, mais tuaient aussi. La guérisseuse pouvait-elle être un pion
de Maighread ? La fugitive en eut le sang glacé d’effroi.
— N’ayez crainte, ma chère. Cette recette se passe d’une génération à l’autre depuis des lustres
dans ma famille ; elle a rétabli plus d’un guerrier, et dissipé la douleur de nombreuses plaies.
La jeune femme acquiesça, toujours dubitative quant aux réelles motivations de Nannag.
— Je vous remercie de le soigner, dit-elle.
— Je me souviens de l’arrière-grand-père de cet homme, répondit sa compagne en souriant avec
fierté. Mon devoir est de servir les chefs MacKay et leurs fils. Et vous ?
Même si elle se réjouissait de constater que la vieillarde semblait loyale, Isobel prit un air méfiant
en s’interrogeant sur ce qu’elle entendait par cette question.
— Et moi ?
— Pourquoi l’aidez-vous autant, ma fille ?
Nannag arqua les sourcils dans une expression perplexe qui creusa les rides de son front.
— Parce qu’il m’a sauvée. S’il n’était pas venu à mon secours dans cette tempête de neige, je ne
serais peut-être pas en vie aujourd’hui.
Bien entendu, ce n’était pas l’unique raison, mais il s’agissait de la seule qu’elle était disposée à
fournir. Personne n’avait à savoir combien elle tenait à lui.
La guérisseuse lui adressa un sourire espiègle.
— Alors, ma chère petite, vous avez de la chance qu’il vous ait trouvée.
Elle rassembla ses affaires et se dandina jusqu’à la sortie, où elle croisa Aiden et Erskine.
Ils entrèrent et s’approchèrent du lit.
— Comment vous sentez-vous, mon frère ? demanda le jeune chef.
Dirk ouvrit les yeux.
— Je vais bien, les gars. Dites à Keegan et au reste du clan que je survivrai.
— Je monterai la garde à l’entrée si vous avez besoin de quoi que ce soit, annonça le fils du
porteur de glaive.
— Je vous remercie.
Son puîné lui souhaita « bonne nuit » et prit congé. Erskine se retira dans le couloir et ferma la
porte.
Toujours curieuse quant à ce qu’avait insinué la vieille dame en l’interrogeant sur ses raisons
d’aider le guerrier, Isobel laissa son regard vagabonder vers celui-ci. Elle fut surprise de
s’apercevoir qu’il l’observait.
Elle se pencha en avant et plaça sa main le long de la joue râpeuse de MacKay. La peau de celui-ci
n’était pas encore revenue à une température normale, mais se révélait moins fraîche que
précédemment.
— Vous avez toujours froid ?
— Non. Je vous remercie de m’avoir réchauffé. Je crois bien que personne d’autre au sein du clan
n’aurait fait comme vous. Et je ne l’aurais pas voulu non plus.
— Mais cela ne vous a pas gêné que je partage ainsi ma température avec vous ?
Il s’esclaffa brièvement, puis ferma soudain les yeux dans un grommellement, comme si ce rire
l’avait fait souffrir.
— Non. Votre chaleur était divine. Je ne m’étais pas rendu compte combien j’étais glacé.
Elle aurait dû éprouver de l’embarras, mais ce n’était pas le cas. En outre, elle ne s’était pas
dénudée, et n’avait donc rien fait d’affreusement scandaleux.
— C’était indispensable. Je ne voulais pas que vous mouriez de froid.
— Je ne suis pas si délicat.
Il toucha sa blessure, puis sourcilla.
— Est-ce douloureux ? s’enquit-elle.
— Pas trop. Maudit McMurdo.
— Vous l’avez fait enfermer dans le donjon ?
— Oui. J’ai hâte de pouvoir interroger ce bâtard.
Elle prit le linge dans le bol en bois rempli d’eau brûlante que la bonne avait apporté, et tamponna
le sang restant sur le front de Dirk.
— Je vais nettoyer doucement la plaie en espérant que l’épanchement ne reprenne pas. Nannag a
affirmé que vous n’auriez pas besoin d’être recousu.
Il s’agissait plus d’une contusion que d’une entaille.
MacKay marmonna et baissa les paupières, l’air grandement délassé. Il demeura immobile pendant
qu’elle retirait le sang qu’il avait sur la tête et dans les cheveux. Il se mit à respirer profondément,
comme s’il s’était endormi. Qu’y avait-il donc dans cette tisane ?
Il murmura, tel un somnambule, des propos qu’elle ne put comprendre. Sa domestique disait à
Isobel qu’elle faisait cela en permanence.
— Allez, vous devez dormir et guérir, mo chridhe 4, déclara la jeune veuve.
Elle lui embrassa la tempe, à distance de la coupure. Seigneur, il paraissait bien plus chaud à
présent. Il n’allait tout de même pas attraper de la fièvre. Elle appuya à nouveau ses lèvres sur la
peau du guerrier, plus pour vérifier sa température que pour l’embrasser, mais l’excuse était bonne
pour en profiter.
— Hmm, soupira-t-il avant de marmotter d’autres paroles, paraissant une fois encore excité.
Il entrouvrit les yeux, et de sa main posée sur le bras de sa compagne, attira celle-ci à lui.
Elle couina de surprise.
— Je pensais que vous vous endormiez. Que faites-vous ? Dirk ?
— Oui, chuchota-t-il en l’incitant à s’approcher plus avant.
Ébauchant un léger sourire, il leva la tête et embrassa la jeune femme sur les lèvres. Il n’était
assurément pas assez rétabli pour cela. Mais… Hmm. Sa bouche sentait l’homme, le whisky et la
tisane à la menthe. Elle se serait joyeusement délectée de lui, mais ce n’était guère le moment.
— Dirk ? dit-elle entre deux de ses baisers insistants. Savez-vous au moins qui je suis ?
— Hmm, hmm…
Il l’entraîna de tout son long sur le lit à côté de lui et roula à moitié sur elle.
— Ma douce Isobel.
Ses baisers se firent plus exigeants et plus passionnés. Plus grisants. Même si elle aurait pu
l’arrêter, elle n’en avait guère l’intention.
« Ma douce Isobel » ? Non seulement il se souvenait d’elle, mais il la clamait sienne. Se trouvait-
il en proie à quelque rêve enfiévré ? L’infusion l’avait-elle drogué ? Ou était-ce la continuation de ce
qu’ils avaient entamé plus tôt ce soir-là ? Dans les deux cas, elle ne pouvait résister à sa bouche
ardente au goût d’ambroisie.
Glissant sa main le long du dos d’Isobel jusqu’à son derrière, il l’attira fermement contre lui afin
que leurs bassins se touchent. L’ayant déshabillé, elle savait qu’il était nu sous les couvertures. À
présent, elle sentait sa virilité dressée contre elle. Cette impression irrésistible et enchanteresse lui
donnait envie de réduire encore la distance entre eux.
Elle en savait peu sur le corps des hommes, et n’avait eu qu’un aperçu de ceux-ci en tenue
d’Adam. Son défunt mari et elle-même avaient toujours dormi dans une chambre plongée dans
l’obscurité ou faiblement éclairée. Elle connaissait à peine la sensation d’un attribut masculin contre
sa peau. Elle avait l’occasion d’en faire l’expérience, avec suffisamment d’audace. Rassemblant tout
son courage, elle fit descendre sa main sur les muscles sculptés et la fine couche de poils
qu’arboraient la poitrine et l’estomac de Dirk, puis parcourut du bout des doigts le membre du
guerrier qui se révélait aussi enflammé que sa tête quelques instants plus tôt. Fasciné, elle découvrit
qu’il était dur comme du bois, mais doux et soyeux. L’instinct de la jeune veuve se réveilla, et son
corps s’anima au contact de celui de son partenaire. Elle prit son sexe entre ses mains, et le pressa,
en éprouvant la fermeté. Captivant.
Dirk émit un rugissement.
— Isobel ?
— Oui.
— J’ai envie de vous, souffla-t-il d’un ton passionné entre deux baisers.
Le cœur de la jeune femme battit comme des ailes de papillon et des larmes lui montèrent aux
yeux. Il la désirait, et d’une certaine façon, elle devinait que ce n’était pas seulement physique.
Du moins, elle espérait qu’il la voulait depuis aussi longtemps qu’elle se languissait de lui.
Il se baissa et effleura de son visage les seins de sa protégée encore recouverts par la blouse. Elle
sentit alors ses tétons picoter et durcir. Elle retint son souffle, ne pouvant s’empêcher d’appuyer sa
poitrine contre la figure de MacKay, cruellement en manque de lui. À travers le tissu, il prit un
mamelon entre ses lèvres et le mordilla.
Les délicieuses sensations déclenchées dans tout son être la firent gémir. Dieux du ciel, aucun
homme ne lui avait jamais fait cela. Elle n’avait pas supposé que cela faisait partie des rapports
sexuels. Il dégrafa la chemise de la jeune femme et la lui descendit en dessous des épaules, lui
plaquant ainsi les bras le long du corps. Mais elle adorait cette impression d’être sa prisonnière. Elle
n’aurait voulu se trouver nulle part ailleurs. Baissant un peu plus le vêtement, il libéra les seins
d’Isobel, puis referma ses lèvres sur l’un d’eux, en aspirant l’extrémité dans sa bouche brûlante.
Avec des râles sensuels, il lécha, suça, attisant à chaque instant l’ardeur de la fugitive. Oh, quelle
délicieuse folie ! Se tortillant contre lui, dans une envie toujours plus pressante, elle en perdait
presque haleine.
Il lui retroussa la blouse en haut des cuisses, caressant de sa main chaude la peau nue.
— Hmm, si douce, murmura-t-il, avant de diriger ses doigts vers l’entrejambe de sa compagne.
Il tira sur l’autre téton avec ses lèvres, puis le gratifia de petits coups de langue tandis que sa
paume se déplaçait vers le point le plus sensible de sa partenaire. Ce même endroit qui s’animait de
fourmillements dès qu’il la touchait.
Malgré une angoisse persistante, étant donné son manque d’expérience en la matière, elle écarta
légèrement les cuisses, dans une invite impatiente. Il effleura à peine les boucles de sa toison. Oh,
dieux du ciel, elle éprouvait des difficultés à respirer ! Elle avait du mal à croire les sensations
puissantes et ensorcelantes que suscitaient ses doigts. Elle s’agrippa fermement à lui, espérant qu’il
soulagerait la douleur qui vrillait ses entrailles.
Il la caressa avec davantage de vigueur, souhaitant qu’elle lui cède. Elle ouvrit plus encore ses
jambes, abasourdie par l’intensité de son envie. Elle avait attendu des années pour découvrir les
relations intimes. Au départ, cette perspective l’avait terrifiée. À présent, même si une infime part
d’elle-même demeurait inquiète, elle était plus que prête à implorer MacKay. Vivre cette expérience
avec un homme aussi attirant et aussi attentionné que lui dépasserait sûrement tout ce qu’elle avait pu
imaginer.
Sans cesser de lui suçoter le mamelon, il introduisit son majeur… en elle.
— Dirk ? suffoqua-t-elle, car il lui faisait mal.
Sans souffrir atrocement, elle éprouvait un désagréable tiraillement.
— Ah… Humide, murmura-t-il.
Puis il fit aller et venir son doigt, avec délicatesse. Ce mouvement se révéla plus plaisant à chaque
passage jusqu’à ce qu’Isobel soit presque envoûtée et tremblante, à la limite de l’insoutenable.
Incapable de comprendre ce qui se produisait en elle.
Elle remua pour libérer ses bras de sa blouse. Y parvenant enfin, elle glissa sa main jusqu’au
membre de son sauveur, à présent dur comme le roc, incroyablement excitée par ce contact. Son
corps avait besoin de celui de Dirk au-delà de ce qu’elle aurait pu concevoir. Quelque fougueux
instinct la possédait.
— Je vous veux. Et je me languis de vous, chuchota-t-elle en parsemant ses lèvres de petits coups
de langue.
Il gémit, écarta violemment la couverture et la chemise entravant son chemin, et s’installa nu entre
les jambes d’Isobel.
— Vilaine fille, susurra-t-il contre sa bouche.
Certes, elle craignait de l’être terriblement, mais pour le moment, elle n’en avait cure. Elle
l’embrassa en lui labourant les cheveux du bout des doigts. Il lui dévora les lèvres en rugissant, puis
se redressa contre elle. Sa virilité taquinait par petites pressions l’antre de la jeune femme,
déclenchant chez elle une autre vague de désir plus intense. Elle retint son souffle et écarta encore les
jambes, redoutant de souffrir, mais n’accordant en même temps aucune importance à son
appréhension. Son envie de lui surpassait sa peur de la douleur.
Il serra les dents et geignit de nouveau, puis sembla concentré tandis qu’il s’élançait, essayant de
pénétrer lentement en elle. Mais leurs corps ne se correspondaient pas. Le guerrier était bien trop
large pour sa partenaire.
— Oh, non. Et si… ?
Elle en eut la respiration coupée. Et s’il ne lui convenait vraiment pas ? Et s’il était trop imposant
au point de gravement la blesser ?
Lorsqu’il marqua une pause, elle eut peur qu’il ne change d’avis.
— Ne vous arrêtez pas, le supplia-t-elle, en commençant à paniquer. Prenez-moi.
— C’est… ce que je suis en train de faire, jeune fille, bredouilla-t-il presque en chuchotant.
Son sourire ténu la charma et l’aida à se calmer.
— Restez calme, ajouta-t-il.
— Je le suis.
— Prête à m’accueillir ?
— Oui.
Plus que tout. Elle se mordit la lèvre et s’arma de courage pour la suite.
Dans l’élan de ses hanches, il la transperça douloureusement, mais elle se retint de crier. Malgré
les larmes qui coulaient de ses yeux, elle refusait de le laisser deviner qu’elle n’était qu’une vierge
inexpérimentée. Peut-être s’interromprait-il. Par ailleurs, la quasi-totalité de l’entourage de la lady
supposait qu’elle avait déjà couché avec un homme. À présent, c’était vrai. En dépit de sa souffrance,
elle se réjouissait que Dirk soit celui qui ferait d’elle une femme, plutôt que son ancien époux.
Il marmonna un juron et grinça des dents.
— Hmm… si serrée, Isobel, souffla-t-il contre les lèvres de la veuve. Détendez-vous…
Hésitant, il lui embrassa doucement le visage, puis lui dévora la bouche ; sa langue la provoquait
une fois encore. Elle sentit sa douleur se dissiper tandis que son corps s’habituait au contact et à la
taille de son amant.
Curieusement, malgré la gêne physique, elle voulait plus encore de cet homme, de ses mouvements,
de son invasion voluptueuse. Elle avait le corps ardent, humide et animé de picotements à l’endroit
où il s’unissait à celui de Dirk. Au fur et à mesure, les élancements les plus aigus de cette saisissante
douleur s’atténuèrent, et la tension de la jeune femme s’évanouit. Il s’en était sûrement aperçu, car il
se retira et s’enfonça aussitôt dans un glissement sensuel.
— Oh ! C’est…
Elle ignorait ce que c’était, mais trouvait cela délicieux.
Il réitéra l’action, un retrait et une poussée, plus profonde cette fois. Oh, par tous les saints, elle en
voulait encore, et bien plus. Elle écarta les jambes, espérant qu’il lui en donnerait davantage, même
si la brûlante douleur ne l’avait pas quittée.
Il lui saisit tendrement le postérieur. Avec un coup de reins, il la pénétra de nouveau, toujours plus
loin.
— Oh. Je n’arrive pas à croire ce que je ressens.
Des fourmillements ensorcelants de plaisir. Un bouleversant besoin que son partenaire la
complète. Elle se mordit la lèvre.
Il marmonna quelque juron et replongea en elle.
— M’eudail.
Mon trésor ? Elle fondit en entendant ces mots doux et souleva le bassin pour rencontrer celui de
Dirk. Ce fut l’étincelle qui embrasa le guerrier. Dans un gémissement, il s’élança en elle encore et
encore, toujours plus vite à chaque mouvement. Par tous les saints ! La force avec laquelle il
l’assaillait effraya tout d’abord Isobel, puis elle comprit. Des vagues rapides et successives faisaient
déferler de stupéfiantes sensations dans tout son corps, telles des étoiles qui explosaient par milliers.
Elle suffoqua, ne pouvant croire la façon dont il se déplaçait en elle, et la béatitude qui en découlait.
Qui aurait pu imaginer cela ?
Il referma la bouche sur celle de sa compagne, capturant ses halètements et ses cris. Il se mouvait
en elle, mais ne lui infligeait plus de réelle douleur. À chaque pénétration il la portait plus haut
jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer. Elle se trouvait enserrée dans un étau de plaisir intense, et
Dirk l’entraîna tout entière dans une frénésie dévastatrice de bonheur mêlé de souffrance. Elle
s’agrippa aux reins musculeux de son amant, à ses hanches souples et puissantes, dans une tentative
de le retenir en elle. Cela n’avait aucun sens. Mais elle ne parvenait pas à réfléchir. Cet avide besoin
la secouait, refusait de la quitter.
Le guerrier s’arqua vers le haut, puis s’enfonça profondément en elle, laissant échapper un
gémissement passionné et guttural. Une onde de chaleur se répandit dans le bas-ventre d’Isobel tandis
que son sauveur tremblait en son antre, et qu’elle l’étreignait de tout son être, désirant ce qu’il offrait.
Oh, dieux du ciel, elle avait la semence de Dirk… en elle. Son défunt mari n’avait jamais été en
mesure de lui donner cela. Et elle s’était vu accuser d’infertilité.
Il s’effondra sur elle, le visage contre celui de sa compagne, dans un murmure indistinct de jurons,
de louanges et autres mots doux en gaélique mélangé à de l’anglais. Elle lui embrassa la joue,
incapable d’assimiler l’ampleur de ce qu’ils venaient de partager. Malgré la souffrance, elle avait été
comblée de plaisir. Elle se réjouissait qu’il soit le premier et unique homme à lui avoir fait découvrir
ce qu’était l’acte d’amour.
Il laissa retomber sa tête sur l’oreiller et en quelques secondes, son souffle se fit plus profond. Son
corps devint un poids mort sur la jeune veuve.
— Dirk ? Vous êtes lourd.
Elle le poussa et dans un grognement, il roula sur le côté. Sa respiration resta lente et régulière.
Isobel se glissa hors du lit. Une tache de sang virginal maculait le drap de lin, ainsi que son
partenaire. Après avoir versé de l’eau propre mais froide du pichet dans la bassine, elle se lava avec
une serviette et essuya également le guerrier. Il marmonna quelques propos pendant qu’elle lui
nettoyait son membre, qui se révélait à présent plus flexible. Lorsqu’elle eut terminé, son attribut
remua et commença à se redresser. Par tous les saints ! Il ne pouvait être déjà prêt pour une
nouvelle étreinte.
Elle recula, plaça le linge dans le récipient de faïence, et observa la scène. Dirk était étendu sur le
dos, et son sexe à demi érigé bougeait, reposant sur son bas-ventre. Il n’était plus aussi raide que
quelques instants auparavant, mais il en faudrait certainement peu pour le rendre de nouveau dur
comme de l’acier. MacKay était incroyablement viril de réagir de la sorte, malgré sa blessure et la
fièvre, ou quoi que ce soit d’autre qui n’allait pas chez lui. Peut-être était-ce la combinaison du
whisky et de la décoction.
Elle sourit, se demandant si elle oserait retourner dans le lit de son amant cette nuit-là. Elle
éprouvait une douleur entre les jambes, sa chair rompue piquait, mais elle se sentait imprégnée d’une
chaleur satisfaite. Lorsqu’elle se remémora l’extraordinaire plaisir qu’elle avait connu, cette
sensation fit place à un fourmillement intrigant et torride.
Incapable de résister, elle retira sa blouse, la posa négligemment et se faufila derechef dans la
couche auprès du guerrier. Elle lui embrassa l’épaule et la poitrine. Dans un gémissement, il l’attira
sur lui pour l’allonger sur sa virilité triomphante, puis lui captura les lèvres.
— Insatiable gamine, murmura-t-il en souriant.
Il avait raison. Elle n’était jamais rassasiée de ses baisers ni de son corps puissant. Tandis qu’elle
coula sa langue dans la bouche de Dirk, il se saisit de son postérieur, puis lui écarta les cuisses.
— Chevauchez-moi, chuchota-t-il.
Elle n’était pas certaine d’avoir compris sa requête. Mais il glissa sa main entre leurs corps, et se
plaça devant l’intimité d’Isobel. Lentement, il s’introduisit.
La douleur transperça la chair tendre et meurtrie. Elle inspira dans un sifflement, et s’efforça de ne
pas montrer son inconfort à son partenaire.
— C’est vous qui tenez les rênes, jeune fille.
Elle se mit à genoux et le fit pénétrer en elle. Il gronda à chaque pouce qu’il parcourait dans son
antre.
— Oui, c’est cela. Enfourchez-moi.
Elle se hissa légèrement afin qu’il se retire un peu, puis se laissa retomber sur lui. Il adopta
aisément le rythme de sa protégée, et releva les hanches afin de rencontrer celles d’Isobel. Elle avait
peur d’avoir encore plus mal, mais ce ne fut pas le cas. À chaque moment qui passait, à chaque aller
et retour, elle sentait son plaisir augmenter et comprenait aisément que l’on puisse développer une
dépendance à cette volupté.
Il lui dévora les lèvres, agitant sa langue à la même cadence qu’elle. Il la prit par la taille, puis
glissa une main sur sa toison. De son pouce humide, il lui massa un point particulièrement sensible
jusqu’à la rendre folle. Il lui couvrit la bouche avec la sienne, capturant ses cris tandis que
l’exaltation la submergeait de nouveau, l’emportant sur des cimes inconnues, incitant son corps à se
replier fermement sur celui de Dirk. Il la pénétra avec davantage d’ardeur, atteignant les profondeurs
d’Isobel où il s’attarda dans un gémissement rocailleux.
— Damnation, marmonna-t-il.
Après un instant, il se rallongea, haletant.
— Vous essayez de me tuer ? demanda-t-il.
— Je pense que vous en avez vu d’autres, répondit-elle en gloussant.
— Hmm.
Ce son se situait entre le rire et le ronflement satisfait.
— Fatigué, ajouta-t-il d’une voix étouffée.
— Oui. Endormez-vous.
Il grommela et ne bougea plus d’un cil.

— Que diable s’est-il passé hier soir, Isobel ?


Le hurlement la réveilla en sursaut.
Elle fit un bond, ouvrit les yeux, et vit Dirk planté devant le lit, la dévisageant d’un air furieux. Nu.
Dieux du ciel, magnifiquement nu ! Elle posa le regard sur le membre dressé du guerrier, qui attrapa
en hâte son tartan pour se couvrir. Elle émit un petit rire. Trop tard ! Elle avait déjà contemplé son
charmant appendice, et éprouvé les sensations qu’il pouvait procurer.
— Vous étiez plutôt fougueux, hier soir, le taquina-t-elle.
— Moi ? explosa-t-il.
— Cessez de hurler contre moi !
— Bon sang, Isobel, gronda-t-il en s’appliquant à ne pas hausser le ton. Avons-nous… Diantre, je
suis sûr que nous l’avons fait.
— N’en auriez-vous aucun souvenir ?
Elle sentit son estomac se nouer.
— Je pensais l’avoir rêvé, rétorqua-t-il avant de proférer dans sa barbe de choquants jurons en
gaélique. Pourquoi m’avez-vous laissé faire… cela ?
Parce que c’était ce qu’elle avait voulu. Mais, en tant que femme, avait-elle le droit de tenir de tels
propos ? Ou la jugerait-il scandaleuse ? Il méritait la vérité.
— Je le désirais autant que vous. Je vous croyais conscient de nos actes.
— Combien de fois ? l’interrogea-t-il.
— Deux.
Il leva les yeux au ciel comme s’il avait été foudroyé sur place.
Avec son vêtement de laine placé délicieusement bas autour de ses hanches, il fit les cent pas
devant le lit.
— Êtes-vous folle ? Et si je… Et si vous… ?
Il secoua la tête et grommela d’autres termes orduriers.
Elle se rappela la joie explosive découlant de ce qu’ils avaient vécu. De cet incroyable plaisir.
Comment ne pouvait-il pas s’en souvenir ? Certes, ils s’étaient montrés peu avisés et imprudents,
mais elle avait été incapable de résister. Peut-être n’était-elle qu’une horrible dévergondée, elle avait
toutefois partagé avec lui l’une des meilleures expériences de sa vie. Elle fut humiliée qu’il
n’éprouve pas la même chose qu’elle. Elle n’ignorait pas que l’honneur de MacKay était en jeu, mais
pour elle, cette communion physique représentait bien plus que cela. Elle voulait qu’il devienne le
centre de son existence.
Je l’aime. Oh, Seigneur ! Oui, elle l’aimait. Elle n’aurait pu se donner tout entière à lui autrement.
Leurs étreintes n’avaient rien à voir avec le devoir ; il n’était question que d’émotions croissant entre
eux.
— Je ne comprends pas, reprit-il en sourcillant, comme en proie à une grande confusion. Vous
n’étiez pas vierge, il y a pourtant du sang sur les draps.
Il pointa du doigt le milieu du matelas.
— Vous ai-je fait mal ? Dites-moi que je ne vous ai pas violée.
— Non. J’étais consentante.
— Pourquoi y a-t-il donc cette tache ?
— La vérité, c’est que… j’étais vierge.

4 « Mon cœur » en gaélique. (NdT)


Chapitre 17

« Vierge » ?
Que diable… ? Posté à côté du lit, Dirk gardait les yeux rivés sur Isobel, vêtue d’un simple drap et
toujours allongée de façon tentante sur la couche. Il s’efforça de rester concentré sur cette information
qui ne se raccordait à aucun autre élément.
— Vous prétendiez avoir été mariée ! Une veuve ! Est-ce un mensonge ?
— Cessez de hurler ! J’ai dit la vérité.
Elle continua de l’observer d’un œil noir, mais reprit d’une voix plus douce :
— Mon époux était incapable d’accomplir son devoir conjugal. Il a été malade presque tout le
temps où je l’ai connu.
Il sourcilla. Tant d’émotions contradictoires tourbillonnaient en lui qu’il n’était pas sûr de savoir
ce qu’il éprouvait vraiment.
— Vous n’avez jamais fait l’amour avec votre conjoint ?
Elle secoua la tête en guise de dénégation.
— Tout le monde pensait pourtant que c’était le cas. Il m’a suppliée de ne pas le révéler, car il en
avait honte. Le clan l’aurait considéré comme un homme faible. Ils ont donc tous supputé que j’étais
stérile.
Même si cela pouvait paraître malveillant, une part du guerrier se réjouissait que le vieux comte
n’ait pu remplir ses obligations maritales. Le côté primitif de Dirk était plus qu’enchanté d’avoir été
le premier partenaire de la jeune veuve. Mais sa raison avait conscience que les ennuis se profilaient.
Un individu honorable ne se contentait pas de passer son chemin après avoir défloré une femme.
Comment était-il possible qu’une innocente l’ait séduit ? Ou était-ce lui qui l’avait charmée ?
Comment diable avait-il pu perdre ainsi son sang-froid et prendre une créature qu’il n’avait jamais
envisagé de posséder ? Certes, il l’avait voulu, mais avait été persuadé de pouvoir résister. Était-il
fou ? Non. Les herbes médicinales, se souvint-il soudain. Isobel l’avait-elle drogué avec l’aide de la
guérisseuse ?
— Mais comment est-ce que tout cela est arrivé ? demanda-t-il en désignant l’espace entre le
matelas, sa compagne et lui-même.
Elle était allongée sur le flanc, plus qu’attirante, qu’elle en ait eu l’intention ou pas, uniquement
couverte du drap et d’un plaid. Elle fit dériver son regard sombre vers la poitrine de Dirk.
— Je croyais que vous aviez de l’expérience en la matière.
Il poussa un soupir exaspéré.
— C’est le cas. Mais comment avons-nous fini au lit ensemble, précisément ? Je me rappelle que
j’avais très froid et que vous m’êtes montée dessus pour me réchauffer.
Il s’était alors retrouvé au paradis.
— Oui. Vous étiez presque gelé après votre chute à l’eau dans la grotte, puis la longue marche dans
le vent glacial.
— J’apprécie votre aide. Je me souviens des élancements dans mon crâne… Puis Nannag m’a
donné une tisane à boire. Qu’y avait-il dedans ?
— Elle m’a dit que cela apaisait la douleur. Je ne suis pas guérisseuse et j’en sais très peu sur les
simples.
Il ne décelait aucune trahison dans ses yeux. Peut-être se montrait-elle honnête et n’avait-elle joué
aucun rôle dans quelque complot pour le droguer.
— Comment cela nous a-t-il menés jusque-là ? interrogea-t-il en montrant la couche.
— Eh bien… Je vous ai embrassé le front et vous vous êtes emparé de moi.
— Vraiment ? Par tous les saints, grommela-t-il en rougissant.
Il n’avait jamais été agressif envers les femmes, sauf lorsqu’elles le réclamaient.
— Vous avez commencé à m’embrasser, et… dieux du ciel… l’atmosphère s’est réchauffée. Vous
avez ensuite passé votre bouche sur mes seins, avant de les téter. La sensation était époustouflante,
et…
— Assez !
Damnation, il avait déjà douloureusement envie d’elle. Inutile d’attiser davantage le feu de sa
passion. Elle l’excitait comme aucune autre partenaire auparavant, et à présent, le rempart qu’il avait
érigé autour de son désir semblait avoir été abattu.
— Je pensais que vous vouliez des explications de ma part, se défendit-elle.
— Il n’est pas nécessaire de donner autant de détails. Cela fait remonter le peu de souvenirs que
j’en ai gardés. Et vous pourriez être…
Un curieux mélange de peur et d’espoir entrava le cours de ses propos. À quoi songeait-il ? Il ne
craignait rien. Mais tout cela était si soudain et si bouleversant.
— Quoi ? demanda-t-elle.
Il expira un soupir réprimé.
— Vous pourriez être enceinte. Bon sang ! Êtes-vous folle, jeune fille ?
— Ce n’était pas ma faute. Vous m’avez fait succomber avec vos irrésistibles baisers.
Des baisers. Certes, il aimait l’embrasser, et en avait envie à cet instant même. Il se força à lui
tourner le dos et s’éloigner à grandes enjambées.
— La plupart des chefs veulent une descendance, vous savez, déclara-t-elle. N’aurez-vous pas
besoin d’un fils quand vous reprendrez le titre ?
Il pivota sur ses talons.
— Vous êtes fiancée à un autre meneur de clan !
Si elle portait son bébé, cet enfant pourrait devenir son héritier – s’il s’agissait d’un garçon – à la
seule condition que Dirk épouse Isobel.
Elle haussa les épaules.
— Cela m’importe peu.
— Vous devriez pourtant vous en inquiéter. Cela pourrait déclencher une guerre de clans.
Diable, il ne pouvait prendre un jour la tête d’un peuple, puis mener celui-ci à la bataille le
lendemain, au simple motif qu’il était incapable de maîtriser ses pulsions avec la promise vierge de
son voisin. Ce comportement était plus qu’irresponsable. Et MacKay n’avait jamais fait preuve
d’insouciance jusque-là.
Elle sourcilla.
— Pensez-vous que les MacLeod attaqueraient votre famille pour cela ? Ou la mienne ?
— Peut-être. Votre frère devra certainement négocier un arrangement avec eux et leur faire un
cadeau.
— S’il était disposé à leur céder les terres, ils s’en verraient apaisés. Ils ne voulaient rien d’autre
de toute façon.
Il acquiesça.
— S’ils découvrent que vous êtes ici, ils pourraient lancer l’assaut quoi qu’il advienne, qu’ils
aient conclu un accord ou pas. On a entamé des conflits pour bien moins que cela.
L’air maussade, elle riva les yeux au sol.
— Je devrais retourner parmi les miens.
Une lame d’effroi transperça Dirk en plein estomac. Il avait peur de ne jamais être capable de la
laisser partir. Son instinct de possession était avivé et il n’imaginait pas son existence sans cette
femme.
— Non. Je ne puis vous ramener là-bas pour l’instant. C’est l’hiver. Le vent souffle trop
violemment pour voyager par la mer. Et traverser le territoire des MacLeod serait du pur suicide sans
une armée pour contrer leur inévitable attaque.
— Je suppose que je suis obligée de rester jusqu’au printemps. D’ici là, nous saurons si je suis
enceinte.
Il serra les dents, imaginant ce corps voluptueux arrondi par son enfant. Au-delà du fait qu’il
trouvait cette scène plus que séduisante, il n’avait jamais pensé à la paternité auparavant. Sa vie avait
toujours été trop instable. Durant les dix dernières années, il n’avait guère fait plus que voyager avec
ses amis. Mais désormais, tout cela était derrière lui. On allait peut-être l’élire chef ce jour-là. Ce
qui induisait qu’il s’installerait, dirigerait son clan et se marierait. Il n’avait pas prévu de chercher
une épouse aussi tôt. Peut-être au bout d’un an ou deux, une fois qu’il se serait accoutumé à sa
nouvelle fonction.
Mais si Isobel portait son bébé, il devrait la prendre pour femme. Non que cette pensée lui parût
infernale une seule seconde. S’unir à elle se révélerait assurément édénique. Mais qu’en serait-il de
son fiancé ? La dernière chose que le guerrier souhaitait était un affrontement avec les MacLeod.
Elle était vierge jusque-là. Il secoua la tête. S’était-il montré brusque avec elle ? Il se rappelait à
peine l’avoir prise. Ses réminiscences ressemblaient davantage à un rêve enfiévré, vague, mais le
souvenir demeurait. Il n’avait pas oublié le plaisir éprouvé. Deux rapports étaient plus que suffisants
pour la mettre enceinte.
— Je vais devoir demander votre main. Je n’aurai guère d’autre choix, annonça-t-il.
Elle fronça les sourcils.
— C’est faux. Si vous ne voulez pas m’épouser, alors ne le faites pas, répondit-elle en lui tournant
le dos. Auriez-vous l’amabilité de quitter la pièce, s’il vous plaît ? Je vais m’habiller et vous laisser
tranquille.
Damnation ! C’était donc fait : il l’avait blessée. Il n’était pas habitué à la sensibilité féminine.
— Je vous prie de m’excuser, reprit-il. Mais comme vous le disiez, vous portez peut-être mon
enfant. Mon héritier.
Il fut pris de vertige. Cette sensation résultait-elle de son coup sur la tête, des herbes, ou de ces
événements si précipités ? Il avait du mal à croire qu’elle avait peut-être déjà conçu son premier fils
avant même qu’il devienne laird.
Elle haussa les épaules.
— Vous semblez y accorder peu d’importance.
— J’y prête le plus grand intérêt, soyez-en persuadée.
Elle se redressa en position assise, dissimulée par la couverture, l’observant furieusement de ses
yeux sombres et envoûtants.
— Vous me désiriez, l’accusa-t-elle.
— Oui, c’est vrai.
Et c’est encore le cas. À cet instant précis. Il ne pouvait lui dire cela. Ils n’avaient guère besoin
d’une nouvelle étreinte pour s’assurer qu’elle serait enceinte. Il doutait de s’être retiré à temps avant
de jouir en elle, comme il l’avait fait avec d’autres veuves.
— Vous m’avez attirée dans votre lit, fulmina-t-elle en le pointant du doigt. Ne me tenez donc pas
responsable de tout cela.
— Ce n’est pas votre faute. Je suis le seul à blâmer.
Sans l’influence des plantes médicinales, il aurait peut-être davantage gardé son sang-froid, mais
quand bien même, il l’avait désirée depuis leur première rencontre.
En son for intérieur, une voix soufflait au guerrier que cette créature était destinée à être sienne.
Mais en même temps, l’idée paraissait trop belle pour être vraie. Ce qui le rendait méfiant.
Il fut pris d’un accès de rage et de jalousie en imaginant Isobel avec MacLeod. Non, il lui fallait
l’épouser. Mais il avait besoin d’obtenir la permission de Cyrus ; dans le cas contraire, il serait
considéré comme un voleur de promise et un ravisseur. L’honneur n’était pas un vain mot pour lui, et
il ne s’était pas comporté de façon respectable. À ses yeux, enlever la fiancée de Torrin pour
l’épouser n’avait rien d’une offense mineure. Le clan de son rival se vengerait. Dirk refusait qu’une
guerre éclate, que du sang soit versé et que des vies soient sacrifiées pour la stupide erreur qu’il
avait commise. Il devrait indubitablement donner à son adversaire un présent de grande valeur pour
que la paix règne de nouveau.
— Quel maudit désordre, marmonna-t-il en frottant sa barbe naissante et drue.
— Je ne veux pas être un fardeau pour vous, grommela Isobel en se glissant au bord du lit. Elle
tendit le bras pour prendre sa blouse parmi le tas de vêtements par terre, dans des gestes brusques et
empreints de courroux.
— Comme je vous l’ai déjà expliqué, je souhaite un mari qui tienne à moi. Si vous n’en êtes pas
capable, alors je vais prendre congé.
— Damnation, Isobel ! Je tiens à vous.
— Je ne vous crois pas. Je ne représente qu’une contrariété à vos yeux.
— Pas vous, plutôt la situation.
— La situation avec moi.
— J’espère que vous pouvez me pardonner, dit-il d’un ton plus doux. Je dois faire preuve de
diplomatie envers MacLeod et votre frère, ou cette histoire va m’éclater à la figure. Et je ne suis
même pas encore à la tête du clan. Je voulais faire les choses dans un certain ordre. À présent, c’est
la confusion totale. D’autres seigneurs remettront en question mon honneur. Ils me considéreront
comme un hors-la-loi et un ravisseur pour avoir enlevé la promise d’un chef voisin.
— Très bien. Je suis navrée d’avoir souillé votre immaculée respectabilité et votre réputation sans
tache, monseigneur.
Qu’il soit damné si cette femme n’avait pas le verbe impertinent. Il fut tenté de la faire taire avec
un baiser fougueux.
On frappa plusieurs coups à la porte.
— Dirk ? Vous sentez-vous mieux ? lança Rebbie dans le couloir.
— Oui.
Le loquet cliqueta sans céder. Le guerrier avait barricadé l’entrée un peu plus tôt afin que personne
ne fasse irruption et trouve Isobel dans son lit. Il espérait ne pas avoir été aperçu avec elle pendant
qu’ils dormaient.
— C’est l’heure de l’audience, annonça MacInnis, la voix étouffée derrière le vantail en bois. Tout
le monde est rassemblé dans la grande salle.
— Je serai là dans un instant. Je m’habille.
Ou du moins, il s’y apprêtait. Il ne souhaitait guère lâcher son tartan et donner ainsi un aperçu de sa
nudité à la jeune femme. Il ne voulait pas non plus lui montrer combien elle l’émouvait dès qu’il était
en sa présence. Il se languissait d’elle, et les souvenirs brumeux de la veille ne faisaient que le
narguer et attiser plus encore son envie. Il se retourna furtivement vers Isobel tandis qu’elle laçait son
arisaid.
— Ne laissez surtout pas Maighread découvrir ce qui s’est passé entre nous, déclara-t-il.
— Pourquoi ? En auriez-vous honte ?
— Non, gronda-t-il. Elle s’en servira contre moi. Elle fera absolument tout pour m’atteindre, y
compris vous blesser.
— Eh bien, vous vous rappelez forcément que Haldane nous a vus au lit ensemble hier soir pendant
que je vous réchauffais. Elle en conclura donc le pire.
Enfer ! Il avait oublié cela. Toutes les images de la veille étaient floues.
— Elle ne me ferait pas de mal, assurément, sachant qui était ma mère. Si ?
— Ne soyez pas aussi naïve, Isobel. Et ne sous-estimez jamais cette harpie. C’est un serpent
venimeux rampant dans l’herbe.
— Je ne révélerai évidemment rien sur la nuit que nous avons passée ensemble, ajouta-t-elle
faiblement, les yeux rivés au sol pour éviter son regard.
Il voulait lui demander de ne pas être en colère à son encontre. Il faisait de son mieux. Mais là
encore, il tiendrait probablement des propos confus. Elle était la première femme avec laquelle il
avait partagé plus qu’une conversation éphémère – ou une couche. Il savait comment s’adresser aux
hommes de façon directe et franche, sans se soucier s’ils appréciaient ou non ce qu’il leur disait.
Les dames réagissaient autrement. Elles prenaient mal les choses et le moindre affront les blessait.
Il devrait penser à soigneusement peser ses mots avant de parler plus avant à sa compagne.
Diable, comme elle le tentait. Il ne désirait rien plus que s’emparer d’elle, la ramener sur le lit et
dévorer ses lèvres roses. Il mourait d’envie de se remémorer le moindre détail voluptueux de ce
qu’ils avaient vécu, mais les herbes avaient troublé ses souvenirs.
— Du pavot, lança-t-il.
— Pardon ?
— Nannag a dû en mettre dans cette tisane.
Il se rappelait à présent les effets de l’opium, car il en avait déjà consommé, après une blessure au
combat.
— J’ignorais qu’elle vous en donnerait.
— Ne vous inquiétez pas de cela.
Il se réjouissait simplement de savoir pourquoi il avait perdu son sang-froid avec une telle facilité.
À présent habillée, elle s’approcha de la porte, puis le regarda furtivement par-dessus son épaule.
— Je vous verrai à l’audience.
Regrettant de ne pouvoir s’exprimer davantage, il hocha la tête, l’observant tandis qu’elle se
retirait.
Elle serait à nouveau sienne, décida-t-il. Mais il agirait convenablement la prochaine fois. Il
obtiendrait le consentement de Cyrus, et épouserait cette femme. Il ne pourrait la toucher d’ici là.

— Je vous avais dit qu’Isobel était sa traînée, déclara Haldane à sa mère dans la salle supérieure,
où se déversait le soleil du matin.
— De quoi parlez-vous ? J’ai entendu qu’elle essayait de le réchauffer parce qu’il était tombé à
l’eau.
Bien entendu, un tel comportement était indécent, surtout parce que la veuve était une lady, et non
une guérisseuse.
— Eh bien, il a mis du temps à dégeler, car elle n’a pas quitté la chambre de Dirk et n’est jamais
retournée dans la sienne de toute la nuit.
— Comment savez-vous cela ? demanda-t-elle avec autorité. Vous l’espionnez ?
— Pas personnellement. Une des bonnes garde un œil sur elle pour moi.
Il sourit, la laissant s’interroger sur les autres services que cette domestique lui rendait.
Plus important que cela, que diable faisait Isobel MacKenzie ? Fiancée à un chef, et maîtresse d’un
autre ? Elle jouait avec un feu susceptible de consumer les MacKay et les MacLeod.
Dirk était-il amoureux d’elle ? Si cette jeune femme n’avait été la fille de sa meilleure amie,
Maighread aurait envoyé une missive à Torrin si rapidement qu’il l’aurait crue soufflée jusqu’à lui
par une violente tempête.
Même si elle souhaitait que son beau-fils se trouve de quelque manière en danger, elle ne voulait
pas mettre la veuve en péril, mais cette dernière ne faisait guère preuve de prudence – ni de
distinction.
— Je vous remercie de m’en avoir informée, Haldane. Je m’occuperai d’eux.
Il acquiesça et quitta la pièce.
Aiden attendait toujours à la porte.
— Vous désiriez vous entretenir avec moi ?
— Vous allez m’emmener voir McMurdo, répondit-elle.
— Non, mère. Le donjon est un endroit répugnant.
— Pensez-vous que cela m’importe ? Vous allez ordonner aux geôliers de me laisser entrer. Vous
êtes encore le seigneur… jusqu’à l’audience, du moins. Le clan se ralliera peut-être du côté de
l’imposteur, mais la bataille n’est pas terminée.
— Je ne crois pas que vous devriez rencontrer cet individu ni lui parler. C’est un dangereux
criminel susceptible de vous faire du mal.
— Il ne pourra pas me toucher !
Aiden plissa les yeux.
— Quels sont vos plans ?
Pourquoi son fils remettait-il ses desseins en question à présent ? Il ne se l’était jamais autorisé
auparavant.
— Je ne vais pas le faire échapper. Il mérite d’être enfermé. Après tout, c’est un meurtrier, mais
j’ai besoin de m’entretenir avec lui quelques minutes au sujet de la tombe qu’il s’est offerte, en
payant votre père et l’Église.
— Très bien, mais je dois vous demander un service.
— Tout ce que vous voudrez, mon cher. Ignorez-vous que je ferais n’importe quoi pour votre bien ?
roucoula-t-elle, espérant que son naïf de garçon la croirait.
— Je compterai donc sur votre parole. Je souhaite que vous laissiez Dirk tranquille. Que vous ne
lui fassiez aucun mal, ni n’engagiez qui que ce soit pour s’en charger.
— Mais enfin, Aiden, s’indigna-t-elle de la façon la plus théâtrale qu’elle puisse feindre, n’étant
pas le moins du monde surprise qu’il prenne le parti de son aîné. Quel genre de personne pensez-
vous que je sois ? Je ne m’en prendrais jamais à quiconque, que ce soit un usurpateur ou pas. Je
refuse simplement qu’il accapare ce qui vous revient de droit.
— Je ne comprends pas comment vous pouvez dire cela, en sachant qu’il est le fils de père.
— Désolée, mais honnêtement, je ne crois pas qu’il s’agisse de votre frère.
Il la dévisagea d’un regard empli d’intelligence, et elle se demanda s’il allait la croire. Peut-être
n’avait-elle pas eu l’air assez sincère.
Une choquante pensée vint à l’esprit de Maighread. Était-ce lui qui avait conseillé à MacKay et
ses hommes de se lancer à la poursuite de McMurdo ? Ils avaient bien su d’une façon ou d’une autre
qu’elle devait rencontrer le bandit à l’église. À son arrivée, les lieux étaient déserts. Deux heures
plus tard, son complice se trouvait au cachot, tandis qu’Aiden et Dirk étaient revenus trempés. Ils
avaient forcément été ensemble.
Son fils n’était qu’un petit traître. Alors qu’elle courait tous les risques pour lui ! N’avait-il donc
pas conscience qu’être chef était l’unique moyen de garantir à son cadet et à lui-même un avenir
serein ? Il descendait d’une longue lignée de puissants meneurs dans le nord de l’Écosse, mais son
seul rêve était de devenir troubadour. Guère plus qu’un domestique. Elle était horriblement déçue à
son sujet.
S’il ne voulait pas de ce titre, Haldane le porterait volontiers. Peu lui importait lequel, mais l’un
de ses deux enfants prendrait la tête du clan.
— Je ne toucherai pas un cheveu de l’imposteur, ajouta-t-elle. Eh bien, allons-y. Vous êtes un bon
garçon.
Elle ouvrit le chemin dans le couloir, et le jeune homme suivit.
Dans l’air venteux du matin, la figure piquée par les flocons de neige glacials, ils traversèrent
ensemble l’enceinte pavée. Malgré les regards curieux qu’ils leur adressèrent, les gardes autorisèrent
Maighread et Aiden à entrer dans le donjon sans contester. Après l’audience, si Dirk devenait laird,
il interdirait tout contact entre sa belle-mère et McMurdo.
Son fils avait raison, l’endroit était lugubre, dégoûtant et humide, mais cela ne la dissuadait guère.
Elle était vêtue de sa plus vieille tenue.
Le geôlier posa la lanterne à l’extérieur de la cellule, et la visiteuse jeta un regard oblique vers
celui qui s’y trouvait enchaîné au mur.
— McMurdo ?
— Oui, milady.
— Allez me chercher Haldane, dit-elle en se tournant vers son fils.
— Non, je ne vous laisserai pas seule avec lui.
L’image du frêle Aiden protégeant sa mère semblait déplacée.
— Il est attaché. Il ne peut pas s’approcher de moi. Je dois parler à votre cadet sur-le-champ.
Le jeune homme plissa les yeux, et répondit en chuchotant :
— Si l’un de vous deux s’avise de l’aider à s’enfuir, les gardes risquent de vous blesser, voire
vous tuer.
— Nous n’en avons aucune intention, mon chéri. Me croyez-vous folle ? Je vous ai dit qu’il
méritait de se trouver exactement là où il est. C’est un meurtrier. Allez me chercher votre frère.
Il lui lança un dernier regard furieux et partit d’un pas traînant exécuter les ordres de sa mère
comme il le faisait toujours. Elle se réjouissait qu’il soit si facile à manipuler malgré ses scrupules.
Elle se tourna vers le prisonnier.
— McMurdo, écoutez-moi bien. Êtes-vous éveillé ?
Il grogna, et riva sur elle ses yeux noirs et perçants.
— Oui.
— Je vous ai versé une grosse somme pour accomplir une tâche il y a quelques années. Mais vous
n’avez pas terminé le travail, n’est-ce pas ? Vous m’avez volé ces mille livres. Vous avez payé à peu
près le même montant pour cette crypte dans l’église, non ?
Les chaînes émirent un bruit de ferraille.
— Je le croyais mort. Il est tombé de la falaise. Je le jure. Je n’ai pas la moindre idée de la façon
dont il a pu en réchapper. C’est un miracle.
— Mentez autant que vous le voulez. Je vous fais une autre offre. Achevez votre mission, ou je
récupère mon argent.
— De quelle manière ? Je ne l’ai plus.
— Vous ne serez pas enterré dans votre luxueuse tombe.
— Non, milady ! Comment vais-je finir la besogne maintenant ? Je suis enchaîné au fond d’un
cachot.
— Je pourrais trouver quelqu’un pour vous aider à vous sauver.
— Ah, je vous en supplie, milady. Sortez-moi de cet enfer, et je ferai tout ce que vous voudrez.
Vous m’autoriserez à conserver ma tombe, oui ?
— Certes, mais seulement quand j’aurai vu de mes propres yeux que vous avez rempli votre tâche.
Et je vous interdis de parler de notre arrangement à qui que ce soit. Cet entretien n’a jamais eu lieu.
— C’est d’accord. Je m’en occuperai.
Il baissa la voix et ajouta dans un murmure :
— Je tuerai Dirk MacKay cette fois.
Chapitre 18

Une demi-heure après qu’elle eut quitté la chambre de Dirk, on frappa à la porte de la jeune veuve.
Son cœur bondit dans sa gorge. Pouvait-il s’agir du guerrier ?
Lorsqu’elle ouvrit, elle trouva la sœur de celui-ci qui attendait, les yeux écarquillés.
— Isobel, les domestiques colportent des rumeurs, murmura Jessie.
La fugitive attira sa compagne à l’intérieur et referma derrière elle.
— À quel sujet ? demanda-t-elle, soulagée que Beitris soit partie lui chercher une petite collation
puisqu’elle était absente pour le petit déjeuner.
Et, bien entendu, la bonne avait eu beaucoup à dire quant aux raisons pour lesquelles sa maîtresse
avait manqué le repas.
— Ils racontent que vous n’avez pas quitté la chambre de mon frère de toute la nuit.
L’intéressée s’empourpra.
— Il est blessé et avait besoin que l’on reste auprès de lui.
Même si elle considérait la cadette de son amant comme une nouvelle amie, elle ne pouvait tout lui
confesser.
Jessie haussa l’un de ses sourcils acajou.
— Que me cachez-vous ?
— Rien.
— Allons, ma chère. Je ne suis pas une naïve ingénue. J’ai été mariée pendant un an et un jour.
— Certes.
Elle se rappela ce que la jeune fille lui avait confié précédemment.
— Et vous êtes veuve. Nous savons toutes les deux ce qui se passe entre un homme et une femme
dans une chambre.
— En effet.
Ô combien ! Elle ne serait plus jamais la même après avoir connu une passion si intense. À
présent, elle savait qui s’amusait vraiment dans la vie. Les dévergondées. Rien d’étonnant à ce
qu’elles aient toujours l’air si satisfaites et enjouées.
— Eh bien ? l’encouragea Jessie à poursuivre.
— C’est-à-dire que… maintenant je le sais… avec certitude.
Sa compagne sourcilla.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Mon défunt mari et moi… n’avions pas de relations. Il était impuissant, avoua-t-elle en levant
la main. Avant que vous disiez quoi que ce soit, laissez-moi vous expliquer. Je voulais savoir ce que
c’était. Il me fallait découvrir, réellement, ce qui se passait durant une relation intime. J’ai tout de
même vingt-cinq ans.
Son amie en fut bouche bée.
— Cette nuit était votre première fois ?
— Oui.
— Mais Dirk est blessé.
— Pensez-vous que cela importe à un homme ? Il m’a attirée dans ses bras.
La jeune fille prit une courte inspiration, son regard bleu s’aiguisant, si semblable à celui de son
frère.
— Comment a-t-il osé !
— Mais je n’y voyais aucune objection.
Isobel sourit tandis qu’une vague de chaleur la submergeait.
— Vous y avez pris du plaisir ? s’enquit la cadette de Dirk d’un ton sceptique.
— Oui, c’était bien plus incroyable que ce que j’aurais pu imaginer.
— « Incroyable » ? Je n’emploierais pas ce terme, répondit Jessie dans une grimace en faisant les
cent pas.
— Vous n’avez pas apprécié vos propres expériences ?
— Non. Mon époux – si l’on peut le désigner ainsi – s’est révélé ennuyeux.
— Pourquoi avez-vous consenti à ce mariage temporaire ?
La veuve savait que la pratique était courante dans les Highlands, mais profitait rarement aux
femmes.
— Mon père l’a arrangé pour moi avec un important chef de clan au sud-est. Vous n’ignorez pas
que de telles unions durent un an et un jour. Si la promise tombe enceinte à la fin de cette période, le
couple a de grandes chances de s’unir définitivement. Dans le cas inverse, les conjoints peuvent
rester ensemble ou se séparer. Je ne portais pas d’enfant, nous avons donc décidé de reprendre
chacun notre chemin. Un seigneur doit toujours avoir un héritier. Si sa conjointe apparaît stérile, il
peut la renvoyer dans sa famille et lui trouver une remplaçante plus fertile. Mais nous n’avons fait
l’amour que trois fois cette année-là. Je pense que ce n’était pas suffisant, estima-t-elle en haussant
les épaules. Je ne dis pas non plus que j’aurais préféré des rapports plus fréquents.
— Mais vous êtes magnifique. Comment n’a-t-il pu vous désirer qu’à trois reprises ?
— Il a trouvé une autre fille plus à son goût. Ils sont actuellement liés par un mariage temporaire. Il
se lassera sans doute d’elle dans quelques mois. Les hommes sont volages.
— J’espère qu’il existe des exceptions.
En effet, et si Dirk se fatiguait d’elle ? Mais quelle importance, puisqu’ils n’avaient pris aucune
sorte d’engagement, à court ou long terme ?
— Je n’ai pas beaucoup fréquenté mon frère depuis notre enfance, je ne saurais donc me prononcer
sur son inconstance. Mais s’il est futé, il vous épousera.
Isobel fut parcourue d’un frisson à cette pensée.
— L’idée me plairait, mais je ne veux pas d’un individu qui se sente forcé de me prendre pour
femme. Il devrait le faire uniquement parce qu’il en a envie. Le plus gros problème est que je suis
déjà fiancée à un autre.
Jessie hocha la tête et s’assit sur un tabouret près de la cheminée.
— Je le sais. Comment est-il ?
— Torrin MacLeod est assez bel homme – brun aux yeux verts, presque trente printemps. Mais il
est amoureux d’une villageoise, peut-être la fille d’un petit fermier, avec laquelle il a eu des enfants.
Du moins, c’est ce que sa canaille de cadet m’a raconté. Son clan ne l’autorisera pas à l’épouser. Il
souhaitait se marier avec moi seulement pour s’emparer des trois cents hectares inclus dans ma dot.
Et pour éventuellement avoir un héritier.
— Quel crétin, grommela la sœur de MacKay.
— Son frère est pire.
Elle avait déjà révélé à son amie l’incident survenu à Munrick, et la façon dont elle avait
pratiquement enfoncé le crâne de Nolan.
— Les hommes pensent que nous ne sommes que des bêtes destinées à la reproduction. Ce que
nous désirons n’importe pas du tout. Cela m’est égal de demeurer célibataire. Je serais sûrement
mieux ici même, parmi mes proches.
— Oui, c’est vrai. Mon aîné jugeait qu’il était temps pour moi de partir de chez nous. Il est dur et
insensible parfois, mais protecteur vis-à-vis du clan.
— Quand Dirk deviendra le meneur, j’espère qu’il n’essaiera pas de me faire épouser quelque
vieux bâtard bougon.
Isobel ricana.
— Vous lui ressemblez plus que vous n’en avez conscience.
Jessie esquissa un sourire penaud.
— Je suppose que vous avez raison. Êtes-vous prête pour l’audience ? J’espère que mon frère sera
bientôt nommé officiellement à la tête du clan, mais je crains que Maighread n’entreprenne de l’en
empêcher.

— Eh bien, regardez-vous, chef, lança Rebbie dès que Dirk eut quitté sa chambre et fait un pas
dans le couloir.
— Pardon ?
Le guerrier se demanda si son ami était également là lorsque Isobel était sortie de la pièce un peu
plus tôt. Il espérait le contraire.
— Vous avez l’air d’un authentique Highlander maintenant, avec ce tartan à ceinture, et sans aucun
habit pour dissimuler ces mollets poilus.
— Allez vous faire voir.
MacKay s’éloigna à grandes enjambées, son épée à deux mains sanglée dans son dos cognant
contre sa hanche.
MacInnis émit un rire moqueur et rattrapa son compagnon au bout du couloir.
— Au fait, comment vous sentez-vous ?
— Mieux.
Il n’avait plus qu’une légère migraine ce matin-là. Guère plaisante, mais tolérable.
— Je serais tenté de dire que vous avez passé une sacrée nuit.
— De quoi parlez-vous ?
Dirk marqua une pause, souhaitant – non, priant – que le comte n’ait rien deviné de ce qui s’était
déroulé entre la jeune veuve et lui.
Lorsque Rebbie lâcha un petit gloussement entendu, le guerrier comprit ce qu’il en était.
— Vous m’espionnez, à présent ? demanda-t-il.
MacInnis hocha la tête, à peine capable de contenir son amusement. Il essayait au moins de le
dissimuler afin de ne pas attirer l’attention.
— Je suis venu voir un peu plus tôt si vous alliez bien, et je vous ai entendus vous quereller.
— On écoute aux portes ? C’est bas, même venant de vous.
— Je n’ai pas entendu vos propos, malgré quelques cris, rétorqua le comte en renâclant. Par
ailleurs, Erskine a monté la garde devant votre porte toute la nuit. Il sait que notre amie n’est jamais
sortie de votre chambre avant ce matin.
— Quelle piètre sentinelle il fait s’il ne sait même pas tenir sa langue. Je vais lui en toucher un
mot. Au fait, où est-il en ce moment ?
— Il avait besoin d’aller se soulager, je lui ai donc dit que je prenais la relève durant quelque
temps. C’est nouveau pour lui. Et il a pensé que vous ne verriez pas d’inconvénient à ce que je sois
dans la confidence concernant Isobel et vous.
— Il se trouve que cela m’importe. J’étais blessé et la guérisseuse m’a donné une sorte de potion
sédative. Très probablement de l’opium. Je n’étais plus moi-même et n’en garde presque aucun
souvenir.
— Ah. Vous n’avez diablement pas de chance. Vous ne voudriez oublier que vous avez…
Dirk lui coupa la parole d’un regard furieux l’avertissant de ne pas aller trop loin. Il ne tolérerait
aucune remarque salace au sujet de sa protégée.
— N’en dites rien. Maighread et sa cour ne doivent pas le découvrir, ou Isobel pourrait se trouver
en danger.
Ce point était capital. Bien entendu, elle en avait probablement déjà été informée, si Haldane s’en
était mêlé.
— Je n’en parlerai à personne. Vous le savez. Mais je souhaite vous féliciter, déclara le comte en
tendant la main pour serrer celle de son ami.
— Pourquoi ?
— Vous allez l’épouser, n’est-ce pas ?
Le cœur de Dirk s’emballa à cette simple pensée, car il voulait effectivement la prendre pour
femme. Mais il ignorait encore comment accomplir cela, étant donné tous les obstacles qui
entravaient sa route.
— Oui, bien sûr. C’est une question d’honneur, compte tenu du fait qu’elle était…
Il se tut brusquement.
— Qu’elle était quoi ? l’interrogea Rebbie, ses yeux sombres écarquillés de curiosité.
— Qu’elle est noble, se corrigea-t-il.
— Oubliez l’honneur. Cette créature vous rendra heureux.
— Comment le savez-vous ? Vous n’êtes pas expert en bonheur matrimonial. Par ailleurs, l’idée
même du mariage vous terrifie, n’est-ce pas ?
MacInnis haussa les épaules.
— Il ne s’agit pas de moi. Vous êtes différent avec elle. Et il ne fait aucun doute qu’elle se soucie
de votre santé, vu la façon dont elle vous a réchauffé de toute sa nudité hier soir. Elle est précisément
celle dont vous avez besoin pour vous sortir de vos humeurs bougonnes.
— Je ne suis pas bougon, marmonna le guerrier, distrait par le délicieux souvenir d’Isobel
allongée sur son corps nu la nuit précédente pour partager sa chaleur, leurs deux êtres seulement
séparés par la fine blouse.
Elle avait assurément fait remonter sa température. Son membre s’était ragaillardi le premier, prêt
avant même que Dirk ne recouvre la sensation de ses orteils engourdis.
Il ajusta son escarcelle, s’assurant que son sporran dissimulait son début d’excitation à ce moment
inopportun. Le kilt, un tartan impeccable à ceinture, appartenait à son père. MacKay estimait cette
tenue appropriée pour l’audience. Il portait également une chemise en lin ivoire et un pourpoint gris
qu’il avait apportés.
Sur leur chemin, ils croisèrent un groupe de membres du clan. Le comte leur adressa un signe de
tête et changea de sujet.
— Et comment va votre crâne ce matin ? demanda-t-il à Dirk. Il vous reste une vilaine marque
rouge et une contusion.
Puisque Rebbie s’était déjà enquis de sa santé, le guerrier devina qu’il le faisait pour la galerie.
— Mieux. Je n’ai plus aussi mal.
— Avez-vous faim ?
— Non. Un domestique m’a monté des bannocks et des œufs un peu plus tôt.
La grande salle bourdonnait d’activité. Quelques-uns se turent en le voyant entrer avec son ami,
puis s’avancèrent vers eux pour prendre des nouvelles de sa blessure. Il se réjouissait de constater
que la majorité des siens s’inquiétait de son bien-être, et qu’ils se montraient accueillants.
Tous les anciens et tous les hommes MacKay, y compris Haldane, oncle Conall et Keegan,
s’assirent aux tables de la grande pièce, comme Rebbie et Erskine, pendant que Dirk et Aiden
s’installaient aux places d’honneur. Le porteur de glaive – ou ceann-cath – de son père était présent,
ainsi que son trésorier – ou fear sporain –, et il reconnut d’autres hommes occupant des positions
officielles. Maighread se tapissait dans un coin sombre comme une araignée affamée. Son beau-fils
ne prêta aucune attention à l’œil fielleux qu’elle posait sur lui, et scruta les lieux.
Isobel fit son entrée et se posta de l’autre côté de la salle en compagnie de Jessie, Seona et
quelques autres femmes. De son regard ténébreux, la jeune veuve ensorcelait toujours son sauveur,
même à cet instant précis, à vingt pas de distance. Quel pouvoir exerçait-elle sur lui ? Il devait cesser
de la dévisager ainsi, car elle le distrayait au-delà du raisonnable.
Phelan, le senachie de Griff, qui était également l’un des plus vieux membres du clan, se leva du
banc. Sa longue barbe blanche lui donnait un air sage et distingué.
— Cette audience est tenue pour déterminer à qui revient de droit le titre de chef. Nous voulons un
meneur fort qui soit également le fils du prédécesseur, notre vénéré seigneur MacKay, que Dieu
bénisse son âme.
Sa voix puissante retentissait et chacun l’écoutait avec intensité. Ce conteur était un orateur-né,
déclamant au clan les récits de ses ancêtres depuis que Dirk avait l’âge de s’en souvenir, et bien
avant encore.
— Je me rappelle la naissance de Dirk MacKay, poursuivit-il en désignant l’intéressé. Je me tenais
ici dans cette même salle lorsque notre chef a fièrement descendu l’escalier avec son fils aîné dans
les bras. Le bébé pleurait à pleins poumons, rugissant tel un petit lionceau. On pouvait déjà deviner
qu’il serait un jour un redoutable combattant, tout comme son père et son grand-père avant lui. Je
vous demande à tous d’honorer la mémoire de Griff MacKay en reconnaissant son premier garçon,
Dirk MacKay, comme son successeur légitime à partir de maintenant.
Il reprit son siège.
Hamish, le grand-oncle du guerrier, se leva à son tour.
— Et lorsque son père l’a tenu en l’air, nu comme un ver, nous avons tous vu la petite tache de
naissance sur son épaule gauche en forme de dague des Highlands. Tous ceux d’entre vous qui étaient
là quand il est revenu il y a quelques jours ont pu constater cette même marque sur l’homme qui se
tient devant nous, dit-il en pointant le doigt vers lui.
— Vous n’êtes qu’un fou sénile, gronda Maighread de son coin.
Il la regarda d’un air courroucé.
— Vous n’étiez pas là, vieille femme.
Elle retint son souffle, bouche bée.
Son beau-fils ne put contenir un petit ricanement. Il était grand temps que l’on rende à cette
sorcière un peu de sa grossièreté. Il jeta un coup d’œil oblique et aperçut Aiden qui retenait lui aussi
un sourire.
— Lord Griff se retournerait dans sa tombe s’il savait que vous me parlez de cette manière,
rétorqua-t-elle, l’outrage suintant de chacun de ses mots.
— Et s’il était parmi nous, il reconnaîtrait son fils aîné ici présent, affirma l’oncle en montrant son
petit-neveu.
Ne tenant pas compte d’elle, il s’adressa au reste de l’assemblée.
— Si vous examinez la preuve et entendez les témoignages de ceux qui fréquentaient Dirk lorsqu’il
était enfant – c’est-à-dire presque tout le monde ici âgé de plus de vingt ans –, vous verrez qu’il est le
chef légitime de notre clan. Il vous suffit de l’observer pour avoir la confirmation qu’il est le portrait
craché de son père. À l’évidence, il est également fort, intelligent, il s’agit d’un soldat expérimenté
qui fera un puissant meneur pour notre peuple.
Le révérend MacMahon et cinq autres hommes déclarèrent qu’ils n’avaient aucun doute sur son
identité.
Aiden se leva.
— Je suis d’accord avec vous tous.
— Aiden, asseyez-vous ! lui ordonna Maighread.
— Non, mère. Si vous estimez vraiment que je dirige ce clan, alors laissez-moi m’exprimer en
toute sincérité.
Il l’étudia d’un œil mauvais, et lorsqu’elle fut silencieuse, il reprit en s’adressant aux autres :
— Je me souviens bien de lui à l’époque où j’étais enfant. Je l’admirais tel un aîné robuste à qui je
désirais ressembler. Cet homme assis à côté de moi est mon frère, dit-il en désignant l’intéressé. Le
premier fils de mon père. En tant que tel, il est en droit de devenir le laird. Je vous cède la place,
Dirk. Ils ont raison. Vous ferez un seigneur puissant, fort et avisé.
Le guerrier se leva, presque submergé d’une humble gratitude envers son puîné bien-aimé. Il le prit
par la main, puis l’étreignit.
— Je suis fier de vous, mon cher. Vous êtes le plus honorable des hommes.
— Merci, mon frère.
— C’est de la folie pure ! s’exclama Haldane en bondissant sur ses pieds, les poings serrés le long
du corps. Avez-vous perdu l’esprit, Aiden ? Transmettre aussi facilement l’héritage que notre père
vous a confié à cet imposteur ?
— Asseyez-vous, lui répondit le jeune meneur d’une voix calme mais ferme.
— Non ! Je ne vais pas m’asseoir. Et je ne me laisserai pas non plus piétiner par ce bâtard ! Vous
êtes idiot de tout abandonner sans vous battre.
— Il n’y aurait aucune raison. Je connais la vérité. Cet homme est le fils aîné de père.
— Vous ignorez s’il est légitime. Notre père n’a peut-être même pas épousé sa mère. Qui sait si
elle n’était pas seulement sa traînée, et peut-être cet individu est-il bel et bien un bâtard.
— Vous allez trop loin ! s’écria Dirk, outré de tout son être que son cadet ose insulter sa mère avec
une telle virulence. Restez assis et taisez-vous, ou partez d’ici.
Dans un grondement, Haldane quitta la pièce en furie, et envoya claquer la porte contre le mur en
pierre. Une bourrasque de vent froid s’engouffra à l’intérieur avant que le garde ne referme.
Le guerrier fit dériver son regard vers Maighread. Elle avait les yeux plissés, et l’air assez
vindicatif pour le charger avec un glaive. Mais il savait qu’elle ne dévoilerait jamais si ouvertement
son envie de vengeance. Elle riposterait en secret, sous couvert de l’obscurité. Elle engagerait
quelqu’un pour accomplir ses basses tâches, tout en s’imaginant garder les mains parfaitement
propres. Il était persuadé qu’elle élaborait ses plans à ce moment précis. S’il la connaissait bien, elle
ferait appel à une personne capable de remplir cette mission et aussi malveillante qu’elle. Mais ce ne
serait pas McMurdo. Il était au cachot.
— Je pense que nous pouvons tous nous accorder à déclarer que Dirk MacKay est notre chef
légitime, annonça Hamish. Que ceux qui sont pour disent « oui ».
Un chœur retentissant de « oui » s’éleva.
— Que ceux qui s’y opposent disent « non ».
Tout le monde se tut, même Maighread. Mais le venin jaillit presque de ses pupilles. Son beau-fils
haussa un sourcil, la défiant de le prendre de nouveau pour cible.
Elle sortit en fulminant. Il espéra qu’elle partait faire ses bagages.
Isobel la suivit, ce qui attira l’attention de son sauveur. Pourquoi diable accompagnait-elle cette
maudite harpie ?
La séance fut ajournée, et les membres du clan se rassemblèrent en cercle pour serrer la main de
Dirk et lui témoigner leur loyauté. Ils l’informèrent qu’une cérémonie traditionnelle se tiendrait en
extérieur quand le temps s’y prêterait davantage.
Quelques instants plus tard, deux sentinelles firent irruption à la porte principale et s’adressèrent à
Keegan.
— Le prisonnier a tenté de s’échapper. L’un des gardes a été blessé.
Dirk traversa la salle à grandes enjambées pour les rejoindre.
— Que s’est-il passé ?
— Dirk MacKay est notre nouveau chef, expliqua son cousin aux deux hommes que le guerrier
avait rencontrés quelques jours auparavant.
Ils s’inclinèrent.
— Chef, trois individus masqués ont fait irruption dans le donjon et ont cherché à maîtriser les
deux geôliers. L’un d’eux a été poignardé à l’aide d’un sgian dubh mais il est en vie. L’autre a été
assommé. Les intrus se sont emparés des clés et ont ouvert la porte de la cellule, mais n’avaient pas
de quoi déverrouiller les menottes. Ils essayaient de détruire la chaîne ou de l’arracher du mur, quand
d’autres soldats sont arrivés.
— Les avez-vous capturés ?
— Oui. Ils doivent faire partie de la bande de voleurs au service de McMurdo.
— Damnation ! Je vais les interroger de ce pas.
Quelques instants plus tard, Dirk descendit avec les deux hommes l’étroit escalier en pierre qui
menait au cachot froid et humide. Rebbie le suivit, ainsi qu’Erskine et Keegan. On avait laissé un
gros marteau dans le couloir. Il le poussa du bout du pied.
— Est-ce qu’ils se sont servis de cela ?
— Oui.
L’une des sentinelles ouvrit la porte de cellule du prisonnier. Il était seul, et ses acolytes hors la loi
avaient été placés dans des geôles séparées.
Le meurtrier était assis sur le sol dégoûtant, ses mains menottées et enchaînées à la cloison. Ces
précautions étaient le seul moyen d’empêcher ce bandit retors de s’enfuir. Même si une partie de la
pierre retenant ses liens de fer s’était ébréchée.
Dirk tint la lanterne en l’air, tentant de distinguer avec clarté le visage de McMurdo, en particulier
ses yeux. Pour ce qu’il en savait, cet homme pouvait être un malade mental. MacKay avait un millier
de questions à lui poser. Par où devait-il commencer ? Il voulait principalement voir ce criminel
avouer que Maighread l’avait engagé pour tuer son beau-fils. Il lui faudrait trouver une manière d’y
parvenir.
— Pourquoi étiez-vous dans la cour de l’église à minuit ? Qui attendiez-vous ? l’interrogea-t-il.
Muet, le vaurien le dévisagea, son regard noir et sinistre intensément perçant, mais également
perplexe. Essayait-il de deviner comment Dirk en avait réchappé ?
— Surpris que je m’en sois sorti quand vous m’avez poussé du haut de cette falaise il y a douze
ans ?
— Vous êtes fou. Je ne sais rien de tout cela.
Bien sûr qu’il dirait cela. Dirk s’attendait à ce qu’il mente. L’affabulation était la spécialité des
voleurs et des meurtriers.
— Pourquoi vous êtes-vous attaqué à notre groupe à l’entrée de Durness ?
— Quand ?
Le guerrier émit un petit rire amer.
— Niez autant qu’il vous plaira. Tout le monde sait que vous avez tué au moins dix-huit personnes.
Même si je suis certain que ce nombre est sous-estimé, puisque vous avez également ôté la vie à mon
cousin Will.
— Vous me confondez avec quelqu’un d’autre.
— Vous guettiez lady MacKay hier soir dans la cour de l’église. La raison est évidente. Vous avez
bâclé le travail pour lequel elle vous a engagé. Combien vous a-t-elle payé il y a douze ans pour
m’assassiner ?
Les narines de McMurdo se dilatèrent tandis qu’il dardait son regard aux quatre coins de la
cellule.
— Je ne sais rien de tout cela.
— Quelle somme avez-vous versée pour cette jolie tombe dans la nouvelle chapelle ?
Le vieil homme plissa les yeux.
— Cette affaire ne concernait que moi et votre père… euh… je veux dire lord MacKay. C’était un
homme bon et brillant.
Dirk lui adressa un sourire rusé. « Votre père »… La canaille venait d’admettre qu’elle connaissait
sa véritable identité. L’une des rares fois où les deux hommes s’étaient tous deux retrouvés face à
face par le passé était le jour où ce criminel avait tenté de le tuer. Il était donc évident qu’il avait
reconnu son ancienne victime.
— Répondez honnêtement à toutes mes questions, ou vous perdez votre fameuse crypte. Je la
saisis.
— Non, vous ne pouvez pas faire cela !
— Qu’est-ce qui m’arrêterait ? Je suis désormais le chef de ce clan.
McMurdo se lécha nerveusement les lèvres et déglutit avec difficulté.
— J’ai payé cher pour ce caveau ; c’est un lieu sacré et protégé dans l’enceinte de l’église, et je
détiens même un papier signé de lord Griff MacKay.
— Cela n’a aucune importance, répondit le fils de ce dernier dans un haussement d’épaules
désinvolte. Vous êtes un assassin et un prisonnier en état d’arrestation. Tous vos biens ici en pays
MacKay sont confisqués. Puisque je suis maintenant le baron détenteur de ces terres, votre propriété
m’appartient.
— C’est ma tombe ! Je l’ai acquise légalement, en déboursant pour elle jusqu’à la dernière pièce
d’argent que j’avais ! gronda McMurdo en tirant sur les chaînes qui le retenaient fermement au mur.
— Comment avez-vous obtenu cette somme ? En la volant, entièrement. Si vous désirez conserver
votre crypte, vous devez tout confesser. Les meurtres que vous avez commis, et les tentatives. Tous
les vols que vous avez perpétrés au cours de votre vie. Si vous préférez que le pasteur soit là, cela
peut s’arranger.
— Non. Maudit soyez-vous ! cria le bandit en s’élançant de nouveau vers lui, le regard fulminant.
— Vous refusez que cet homme d’Église soit informé de la profondeur de votre dépravation, n’est-
ce pas ? Vous voulez le laisser penser que vous vous êtes repenti de tous vos péchés, y compris vos
crimes de sang-froid sur des innocents, parmi lesquels des femmes sans défense.
— Je n’ai tué personne, bâtard !
— Mon père n’apprécierait guère de vous entendre calomnier sa première épouse. Je croyais que
vous le respectiez.
— Certes. Mais pas vous. Vous n’êtes pas le fils de lord MacKay, mais la progéniture du diable !
Dirk renâcla.
— Continuez de mentir. Quand vous serez mort dans cette sinistre cellule, le fossoyeur enterrera
votre misérable carcasse dans les pâturages. Et une nuit, les proches de l’une de vos victimes se
faufileront dans le pré et sortiront votre dépouille en décomposition pour en disperser çà et là les
morceaux. Peut-être planteront-ils même votre crâne au bout d’un piquet aux abords du village pour
avertir les autres bandits de grands chemins de ce qu’il advient des voleurs et des meurtriers. Les
corneilles viendront alors picorer vos os jusqu’à ce qu’ils soient propres.
— Allez en enfer ! vociféra McMurdo en tirant sur ses fers, le corps tremblant.
Il ne passerait peut-être pas aux aveux ce jour-là, ni le suivant, mais Dirk continuerait de
l’interroger. Dès que cette fripouille aurait compris que personne ne l’aiderait à s’échapper de sa
geôle, et que le nouveau meneur pensait ce qu’il disait, elle avouerait. Apparemment, sa tombe dans
l’église était d’une importance vitale pour ce vaurien, mais il restait disposé à jouer encore un peu.
— Je ne lançais pas cette menace en l’air, annonça le guerrier. Vous serez enseveli dans un champ
sous le fumier de moutons. Ou peut-être ferai-je jeter vos restes miteux dans les marécages. Ou du
haut de la falaise de Faraid Head pour nourrir les poissons. C’est ainsi que vous vouliez procéder
avec moi.
Il quitta la cellule. La porte se referma en claquant et le garde la verrouilla.
Dirk regarda furtivement dans les autres pièces. Il ne reconnut aucun des deux insignifiants
brigands comme faisant partie de la bande de McMurdo, mais il les interrogerait plus tard, lorsqu’ils
se seraient lassés de cet endroit humide et sombre. Leurs langues se délieraient alors plus facilement.
À l’évidence, quelqu’un leur avait fait franchir la poterne. Il devrait distinguer les traîtres des
membres loyaux au sein du clan.
Il gravit les marches raides et étroites qui menaient hors du donjon, ses amis à sa suite.
Sous la balèvre, un garde l’arrêta.
— Chef, l’un des soldats blessés dit qu’Aiden et lady MacKay ont rendu visite à McMurdo il y a
quelques heures.
— Pourquoi les a-t-on laissés entrer ?
La sentinelle haussa les épaules.
— Aiden portait encore son titre à ce moment-là. Nous sommes censés obéir à notre laird, comme
vous le savez.
Pourquoi son puîné ferait-il cela ? Maighread avait dû le commander et exiger de lui tout ce
qu’elle voulait.
— Quelqu’un sait-il ce qui s’est passé ?
— Non, seulement qu’il a escorté sa mère à l’intérieur, et s’est ensuite hâté d’aller mander son
frère. Mais elle est partie avant qu’ils ne reviennent.
Sans l’ombre d’un doute, l’évasion de McMurdo avait été ourdie par Maighread et ses hommes.
— Je veux que l’on double le nombre de geôliers à partir de maintenant, jour et nuit. Personne ne
pénètre dans la cellule de ce criminel sans me l’avoir demandé au préalable. Quelque chose se trame.
Aucun doute que l’on tentera une fois encore de le faire sortir.
Chapitre 19

Cet après-midi-là, Dirk patientait dans le couloir du deuxième étage, alors qu’Aiden insistait pour
retirer immédiatement ses affaires de la chambre du chef pour que son aîné puisse s’y installer.
Celui-ci n’était pas particulièrement pressé de prendre possession des lieux que son père avait
toujours occupés. Cela ne lui paraissait pas naturel. Griff aurait dû se trouver là. Il manqua encore
plus cruellement à son fils sur le moment. Mais si le clan estimait qu’il devait s’attribuer cet endroit,
Dirk s’y résoudrait.
Maighread apparut gracieusement dans le corridor tel un esprit maléfique. Il sentit ses muscles se
crisper, animé du besoin de l’étouffer pour faire sortir de ce corps décharné le dernier souffle de vie,
mais il se maîtrisa. Isobel la suivait. Que diable faisait-elle ? Il voulait lui interdire de parler avec
cette créature. Ne lui avait-il pas déconseillé de faire confiance à cette vieille sorcière ?
— Que voulez-vous ? demanda-t-il à sa belle-mère, la fureur lui rongeant les entrailles.
— Je suis ici pour parler à mes fils, répondit-elle avec une innocence appliquée dont la fausseté
était si manifeste qu’il faillit lui rire au nez. Vous avez peut-être dupé tous les autres, mais pas moi.
Ce clan ne gardera pas longtemps un imposteur à sa tête.
Son regard annonçait que son ennemi n’était peut-être pas encore mort, mais que cela ne saurait
tarder.
— Ne me menacez pas, l’avertit-il. Vous le regretterez.
— Ce n’est pas le cas. Je ne faisais qu’énoncer la vérité. Si vous êtes réellement Dirk, pourquoi
n’êtes-vous pas revenu quand votre père était encore en vie ?
Il se sentit alors transpercé de regret. Il déplorait plus que tout au monde de ne pas l’avoir fait.
Bien entendu, elle avait tenu ces propos en sachant pertinemment qu’ils le blesseraient. Il s’efforça
d’afficher une expression impassible.
— J’en connais la raison, poursuivit-elle de son ton suffisant, en pointant du doigt la poitrine de
son beau-fils. Il aurait percé vos affabulations à jour. Il se serait aperçu que vous n’étiez pas son
enfant.
— Le clan sait qui je suis. Aiden aussi. C’est tout ce qui importe à présent. Votre opinion ne
compte pas. Je ne suis plus ce garçonnet que vous pouvez projeter à terre avec une gifle comme vous
le faisiez par le passé.
Isobel retint son souffle. Postée sur le côté, elle étudiait Maighread d’un œil critique.
— Ne croyez pas un mot de ce qu’il raconte, dit la marâtre sans jamais le lâcher de son regard vert
débordant de haine.
Sa bouche tressauta comme si elle eût réprimé un autre sourire narquois.
— Je n’ai jamais mis de claque à un enfant.
Le guerrier renâcla.
— Nous savons tous deux que c’est faux.
Il se souvenait de la première fois qu’elle l’avait frappé. Peu après la naissance d’Aiden, Dirk, à
peine âgé de six printemps, s’était penché au-dessus du berceau de son petit frère, qui lui tenait le
doigt. Il avait été fasciné par la force de cette minuscule main de nouveau-né. Maighread était entrée
en hurlant, lui ordonnant de s’éloigner de son bébé. Submergé d’une peur glaçante, le jeune MacKay
avait reculé, mais trop tard. La paume de sa belle-mère avait tapé le côté de sa petite tête, et il avait
atterri dans un angle de la pièce, manquant de peu de se fracasser le crâne sur le mur en pierre. Il
avait eu l’oreille bourdonnante durant le reste de la journée.
Elle avait usé de violence à son encontre au moins une dizaine de fois, peut-être davantage. Il avait
cessé de compter. Elle le maltraitait toujours lorsqu’il avait l’infortune de se trouver seul avec elle. Il
avait alors fait en sorte de rester aussi près de son père ou de son oncle que possible. Elle s’était
toujours comportée comme une sainte en leur présence.
Quand il avait grandi et qu’il avait commencé à s’entraîner à l’épée, les sévices avaient cessé. Il
avait relevé, au regard méfiant de sa belle-mère, qu’elle le craignait un peu. Mais c’était à cette
époque qu’elle l’avait poussé dans l’escalier. Elle avait renoncé à le torturer ; elle voulait
simplement le voir mort.
Alors qu’elle se tenait maintenant devant lui, il esquissa un rictus suffisant et arqua un sourcil, lui
renvoyant l’expression qu’elle aimait tant arborer, mêlant mépris et assurance. Oh, il savait
pertinemment qu’elle pouvait engager un sous-fifre pour causer nombre de dégâts, mais il n’avait pas
peur d’elle.
Il était entouré de deux gardes dignes de confiance. Il en choisirait également deux autres pour la
sécurité d’Isobel tant qu’elle séjournerait en ces lieux. Il ne pensait pas que Maighread chercherait à
faire du mal à la jeune veuve, mais si elle découvrait qu’il appréciait celle-ci au-delà de ce qu’il
aurait dû, elle déciderait peut-être de se venger différemment. Il ne la sous-estimerait plus.
— Retournez à Tongue dès que vous le souhaitez, lui dit-il.
— Vous ne pouvez me chasser de mon propre domicile.
— Vous n’êtes pas chez vous, mais chez moi. Tout le monde sait que vous préférez le nouveau
manoir à ce vieux château traversé de courants d’air. Même si la maison est située sur mes terres, je
vous autorise à y habiter.
— Pfff. Cette demeure ainsi que le domaine sur lequel elle se trouve sont un cadeau que m’a fait
lord Griff. Vous n’êtes propriétaire ni de l’une ni de l’autre.
— Nous verrons, rétorqua-t-il en haussant les épaules, sachant qu’elle avait tort. Si vous résidez
là-bas, nous pourrons nous entendre.
Il se montrait plus que généreux, au nom de son père et d’Aiden. Si ce n’eût été pour eux, il aurait
escorté cette sorcière aux oubliettes. Il regrettait de n’avoir aucune preuve solide, ni un témoin en
mesure de certifier qu’elle avait tenté de l’assassiner, et avait tué son cousin Will. Si McMurdo était
disposé à avouer… Mais sans élément à charge contre elle, s’il l’emprisonnait, il risquait de
déclencher la colère du puissant clan Gordon. Dès qu’elle essaierait de l’éliminer de nouveau, il
attraperait celui qu’elle avait engagé, et lui extorquerait toute la vérité.
— Vous n’allez pas me dire où je dois vivre. Je demeurerai ici aussi longtemps que je le voudrai,
répondit-elle.
— Vous le croyez sincèrement ?
— Oui.
Il lui adressa un rictus menaçant. Comme il aurait aimé pousser sa belle-mère et la voir atterrir sur
le postérieur.
— Lord MacKay se retournerait dans sa tombe s’il savait qu’un imposteur me traite de cette
manière.
— Vous avez raconté des chapelets de mensonges à mon père. Il pensait que vous étiez son ange
ravissant, et ne distinguait rien au-delà de cette illusion. Il était aveugle devant la vérité, et toutes vos
sournoiseries.
— Un usurpateur qui me sermonne sur l’honnêteté ? railla-t-elle.
Elle pivota sur ses talons pour se diriger vers la chambre du chef, et y pénétra.
— Je veux m’entretenir avec vous deux, annonça-t-elle à ses fils.
Dirk espérait qu’Aiden resterait à Dunnakeil, mais Maighread et son cadet devaient quitter les
lieux sans plus attendre.
— Pourquoi vous amusez-vous à passer autant de temps avec elle ? demanda-t-il à voix basse, afin
qu’Isobel seule puisse l’entendre.
Elle fronça les sourcils et avança les lèvres dans un « chut » silencieux.
— Si Haldane et elle ne partent pas de leur plein gré d’ici à demain matin, je les ferai chasser, dit-
il.
Sa compagne hocha brièvement la tête, mais sembla dubitative quant à la décision du guerrier.
— Ne serait-il pas préférable de les garder à portée de main, afin de voir ce qu’ils complotent ?
chuchota-t-elle. Mieux vaut un mal connu… vous connaissez l’adage, non ?
— Je ne suis rassuré que lorsqu’elle se trouve le plus loin possible de moi… ou de vous. Je
préférerais que vous ne passiez pas autant de temps avec elle.
La fugitive haussa les épaules, se tourna pour jeter un coup d’œil à la porte, puis regarda de
nouveau son sauveur.
— Je dois vous féliciter d’avoir été nommé chef, murmura-t-elle, les yeux triomphants.
— Je vous remercie, mais les ennuis ne font que commencer. Malheureusement.
Il observa l’entrée de la chambre d’un air furieux, conscient que Maighread redoublerait d’efforts
pour comploter.
— Est-ce que les gardes blessés vont mieux ?
— Oui, l’un a une plaie superficielle. L’autre s’est réveillé avec une migraine.
Quelques instants plus tard, sa belle-mère sortit de la pièce et se dirigea vers eux.
— Il circule des rumeurs selon lesquelles vous avez tous deux partagé le même lit.
Elle grimaça, donnant envie à Dirk de lui aplatir la figure.
— Je parviens difficilement à y croire, Isobel, poursuivit-elle, alors que vous m’avez déclaré
précédemment ne pas supporter d’être dans la même pièce que cet individu. Vous trouviez qu’il
n’était qu’une brute dégoûtante.
Avait-elle vraiment dit cela ? Il dévisagea intensément la jeune veuve, tâchant de discerner la
vérité. Peut-être s’était-il comporté comme une bête au lit la veille, mais il n’était plus lui-même.
Isobel en resta bouche bée.
— Je n’ai jamais tenu de tels propos !
— Me traitez-vous de menteuse ? Je comprends votre petit jeu à présent. Vous pensez qu’en
feignant de vous intéresser à lui, il vous protégera des MacLeod. Vous voulez vous servir de lui.
— Non, rien de tout cela n’est vrai ! Je n’utilise personne. J’essaie simplement de rentrer chez
moi.
La jeune femme rougit, les yeux brillants de colère.
— Je ne suis pas idiote, ma petite. Vos parents seraient tellement déçus de votre comportement.
Aucun homme respectable ne voudra de vous maintenant que vous vous êtes allongée avec un
imposteur qui a dérobé un titre et un territoire ; soyez-en certaine.
— Assez ! Allez-vous-en ! ordonna-t-il à sa belle-mère en lui montrant le couloir.
Elle serra les dents, paraissant presque prête à gronder. Mais elle tourna les talons et se retira.
Des larmes luisaient dans les yeux de la jeune lady tandis qu’elle regardait, fulminante, la marâtre
partir.
— Vous vous trompez… sur toute la ligne !
— Continuez de mentir, ma petite, lança Maighread, avant de suivre ses fils qui sortaient de la
chambre du chef, chargés d’une malle remplie de vêtements d’Aiden qu’ils transportaient dans une
pièce plus modeste.
Le guerrier observa sa protégée, tentant de distinguer le vrai du faux, mais brûlant à la fois
d’étrangler lady MacKay pour avoir fait pleurer Isobel. Même s’il s’agissait de larmes de rage.
Il savait que cette sorcière était une affabulatrice, mais il ne la détestait que davantage pour avoir
fait germer le doute dans son esprit. La veuve le trouvait-elle brutal et dégoûtant ? Étant donné ce qui
s’était passé la veille, c’était possible. Il ne parvenait à se rappeler s’il avait été trop brusque avec
elle. Il ne l’espérait pas. Il n’aurait voulu pour rien au monde la blesser.
— Cette femme est complètement folle, murmura-t-elle en s’essuyant les yeux. Je n’ai rien dit de
tout cela.
Il voulait la croire. Mais une incertitude demeurait dans son esprit. L’utilisait-elle simplement pour
échapper aux MacLeod ? Ou son attirance envers lui était-elle sincère ? L’avait-elle drogué la nuit
précédente, pour qu’il cède à son désir envers elle… et se voie obligé de l’épouser ? Les femmes
avaient volontiers recours à la manipulation pour obtenir ce qu’elles voulaient. Et s’il devenait
comme son père, laissant la séduction et la passion le rendre aveugle aux manigances d’une dame ? Il
secoua la tête, et s’efforça de ne pas regarder Isobel, car il ne pouvait réfléchir avec logique
lorsqu’il le faisait.
— Vous ne la croyez pas, tout de même, reprit-elle en lui prenant la main, les prunelles levées vers
lui. Il évita son regard.
— C’est vous qui m’avez prévenue qu’elle était menteuse et indigne de confiance, ajouta-t-elle.
— Certes, admit-il.
— Haldane lui a probablement raconté qu’il était entré dans la chambre au moment où je vous
réchauffais hier soir. Par ailleurs, elle s’est aperçue à l’évidence que je suis attachée à vous.
Attachée à lui ? Il détestait la façon dont son cœur s’emballa d’espoir. Il avait même envie de
quelque chose qui dépassait l’affection.
— Dirk ?
Elle lui toucha le visage, posant une main fraîche sur sa joue, pour caresser la rugosité de sa barbe
naissante. Elle plongea ses yeux ténébreux dans ceux de MacKay dans une expression plaintive,
l’implorant silencieusement de la croire.
Tout en lui l’y poussait, mais sa raison s’y opposait. La seule chose qu’il avait en tête était la
facilité avec laquelle Maighread avait dupé son père, peut-être en manœuvrant à peu près de cette
façon. Mais ce dernier l’ignorait.
Dirk prit la main d’Isobel dans la sienne. Il voulait l’embrasser, mais s’abstint. Il lui caressa la
paume, puis la relâcha. Il ne savait pas…
Il ne comprenait pas toute la palette d’émotions qu’il déchiffrait dans son regard, ni l’intensité des
sentiments qu’elle l’amenait à éprouver. Pouvait-il se fier à elle ? Ou à lui-même ?
Après avoir été nommé seigneur ce matin-là, il ne savait plus très bien qui il était. L’image qu’il
avait de lui-même s’était radicalement modifiée. D’une certaine manière, il se sentait reconnu, plus
valeureux que depuis de nombreuses années. Mais il se demandait aussi si ce changement n’était pas
trop beau pour être vrai. Cela durerait-il ? Pourrait-il mener ce clan avec succès ?
Certes. Il le devait. Il s’agissait de son héritage, et de ce que son père attendait de lui.
— Chef, appela quelqu’un derrière lui.
Il lui fallut un moment pour prendre conscience que l’on s’adressait à lui.
Il se retourna brusquement. L’un des membres du clan se trouvait là, les yeux rivés sur lui.
— Oui ? s’enquit Dirk.
— Les anciens voudraient s’entretenir avec vous dès maintenant.
Que pouvaient-ils bien vouloir si tôt ? Ce devait être d’une importance vitale.
— J’arrive tout de suite.
Dès que l’homme eut disparu dans l’escalier en spirale, le guerrier se tourna vers Isobel.
— Contentez-vous de rester loin d’elle. Et surveillez toujours ce qu’il se passe dans votre dos.
Aucun de nous ne sait encore à qui l’on peut se fier.
Elle acquiesça, les yeux empreints de tristesse. Il regrettait de ne pouvoir en dire davantage, ni la
réconforter, mais il avait besoin de réfléchir – tout était allé si vite –, et comprendre ce qu’il
ressentait.
Il descendit les marches, et trouva l’homme qui patientait en bas.
— Ils sont dans la bibliothèque, milord.
« Milord ». Un titre qui lui enflammait le sang. Plusieurs de ses amis étaient eux aussi des
seigneurs, mais il ne savait pas vraiment s’il pourrait s’accoutumer à ce statut.
Il entra dans la bibliothèque et y trouva Conall accompagné de cinq anciens qui l’attendaient.
— Asseyez-vous, mon garçon, lui dit son oncle, en esquissant un geste vers le bout de la table.
— De quoi s’agit-il ? s’enquit-il en prenant le siège désigné.
— Eh bien… maintenant que vous êtes chef, il est temps pour vous de songer au mariage, expliqua
le frère de Griff.
Dirk ne put réprimer un éclat de rire bref et incrédule.
— Je suis à la tête de ce clan depuis quelques heures, et vous envisagez déjà que je me marie ?
— Non, répondit son parent en jetant un coup d’œil nerveux vers les autres membres. Mais il
existe cet accord que les anciens, votre père et lady MacKay ont passé avec les Murray durant votre
absence. Il y a presque cinq ans, en fait. Je ne pouvais l’éviter sans révéler que vous étiez encore en
vie.
— Quel accord ? demanda-t-il avec effroi.
— Le meneur de cet autre clan a signé un contrat stipulant que sa fille aînée épouserait le chef des
MacKay, expliqua son grand-oncle Hamish.
— Vous voulez sûrement dire qu’elle doit se marier avec Aiden.
Son frère lui avait déjà confié qu’il était censé prendre une Murray pour femme.
— Peut-être, mais dans le cas où votre puîné n’aurait pas été en mesure de devenir laird, en raison
de sa santé, Haldane serait intervenu. Voilà pourquoi nous avons tous décidé de mentionner « le
chef », plutôt que désigner spécifiquement l’un des fils de Griff. Mais aujourd’hui, cela ne s’applique
à aucun des deux. C’est vous, le chef.
Dirk sentit la contrariété lui nouer les entrailles.
— Je n’ai jamais consenti à épouser qui que ce soit.
— Non. Mais votre père l’a fait pour vous, et comme vous le savez, les meneurs arrangent les
unions de leurs enfants, surtout celles de leurs aînés. Le contrat précise qu’elle doit se marier avec le
chef MacKay qui suit directement Griff.
— Aiden avait cette position. Il a dirigé le clan environ un mois.
Les anciens sourirent comme face à un naïf, et secouèrent la tête.
— Cela ne compte pas. Il ne portait pas vraiment le titre puisque vous étiez toujours vivant. À
présent, vous êtes le seigneur de notre peuple. C’est comme s’il n’avait jamais occupé la place. Par
ailleurs, lord Murray ne serait pas d’accord. Il souhaiterait que sa fille épouse le chef actuel. L’irriter
se révélerait dangereux.
— Tout cela est insensé, gronda le guerrier. Je n’étais même pas là quand l’accord a été passé.
Mon père me croyait mort. Il n’aurait jamais eu l’intention de me faire m’unir à cette Murray. Il avait
prévu cette alliance pour l’un de mes deux frères.
— Certes. Mais ses volontés ne signifient plus rien désormais. Tout ce qui restera valable est ce
document, les termes écrits. Vous devez honorer l’accord signé par votre père, déclara Hamish.
— Et si je refuse ? les défia-t-il.
Tous se tortillèrent, marmonnèrent et lissèrent leurs barbes grisonnantes.
— Cela pourrait mener au conflit, mon garçon. Vous ne voulez pas provoquer le meneur de ce clan,
répondit Phelan.
— Aiden m’a confié qu’il comptait épouser cette fille, affirma Dirk. Il le peut encore. Il est le
deuxième successeur direct à présent, c’est-à-dire le tanist. Une position qui n’est pas des moindres.
— Mais il n’est plus chef. Cela ne suffira pas. Murray ne voudra pas entendre parler d’une telle
union.
MacKay se pencha en arrière et croisa les bras sur sa poitrine.
— À quoi sert un meneur ? les interrogea-t-il.
Ils échangèrent entre eux des regards confus et inquiets.
— À diriger le clan et protéger ses membres comme un père vis-à-vis de ses enfants. Vous savez
sûrement cela.
Il confirma d’un hochement de tête. Bien entendu, qu’il le savait, mais eux ?
— Le chef prend-il des décisions ?
— Oui, répondit Hamish avec hésitation.
— A-t-il le dernier mot ?
Ils haussèrent les épaules, puis rétorquèrent à contrecœur :
— Oui.
— Eh bien, je fais donc mon choix, et mes propos seront irrévocables. Non.
Il se leva et quitta la pièce en claquant la porte derrière lui. Après avoir traversé la salle
principale, il sortit à grandes enjambées. Damnation, il ne se ferait pas malmener ni ordonner quoi
que ce soit par son propre clan, surtout s’il était censé le gouverner. Il n’avait cure du privilège
d’ancienneté de ces vieillards.
Il n’était pas là lorsque ce maudit contrat avait été établi, n’était pas non plus celui qu’ils avaient
en tête à ce moment-là, et refusait donc que cet accord le lie à quiconque. Il s’entretiendrait avec le
chef Murray en vue d’une négociation. Il n’avait jamais parlé à la fille de celui-ci, et ne l’avait vue
qu’à deux reprises. Isobel, en revanche, portait peut-être déjà son héritier. Un tel chaos d’émotions
intenses déferla en lui lorsqu’il pensa à elle, qu’il ne sut ce qu’il ressentait. Il s’efforça de chasser
ces pensées de son esprit, le cœur martelant comme un tambour militaire.
Erskine le suivait à distance tandis qu’il traversait l’enceinte. Dirk se réjouissait que son ami
prenne son rôle de garde personnel au sérieux. Même s’il n’avait pas encore l’habitude d’être talonné
en permanence par un guerrier armé. Il avait pris soin de lui-même des années durant. Mais tous les
lairds étaient fortement protégés, il ferait donc mieux de s’y habituer.
L’air vivifiant et le soleil éclatant l’aidèrent à s’éclaircir les idées.
Bon sang, comme les anciens l’avaient irrité. Ils ne pouvaient le nommer à la tête de leur clan, et
lui donner des ordres l’instant suivant. Soit il était le meneur, soit il ne l’était pas, mais il refusait une
position entre les deux. Il n’accepterait pas non plus qu’un tiers lui dise qui il devrait épouser.
Il n’y avait aucun problème concernant la fille Murray. Elle était assez jolie. Mais ce n’était pas
Isobel.
Il avait compromis cette dernière, toutefois il ignorait comment se marier avec elle sans
déclencher un conflit. Les MacLeod et les Murray s’en prendraient sévèrement aux MacKay pour la
rupture de toutes sortes de contrats.
— Diable, marmonna-t-il.
Comment s’était-il enlisé dans une situation aussi délicate ?
Arrivé dans les écuries, il marqua une pause. Inhaler les odeurs de chevaux et de foin le détendit
un peu. Isobel. Damnation, cette créature le rendait fou. Il avait envie d’elle chaque seconde, mais il
ne pourrait plus l’avoir. Pas pour le moment. Il ne savait même pas s’il pouvait lui faire confiance.
Certes, ses souvenirs de la veille étaient flous, mais il se remémorait sans cesse les baisers qu’ils
avaient échangés en ces lieux quelques nuits auparavant, et la façon dont elle l’avait embrassé sans
retenue, animée d’une avidité qu’il n’avait jamais connue. Elle n’avait pu feindre cela, assurément.
En savourant cette bouche, en se délectant de son goût suave et féminin, il avait eu furieusement
envie de s’abandonner, d’arracher les vêtements de sa compagne, de la revendiquer comme sienne,
de toutes les manières possibles. À présent, manifestement, il l’avait possédée, mais ses souvenirs
étaient trop vagues pour l’apaiser. Cela s’était plutôt déroulé comme dans un rêve. Il avait besoin de
savoir, avec une précision aiguë, ce qu’il avait éprouvé avec elle.
Il avait été son premier amant, et un instinct primitif et enfoui rugissait qu’elle lui appartenait…
qu’elle devait être à lui. Mais ce n’était pas le cas. Pas encore. Et un contrat, quelque part, affirmait
qu’elle était promise à un autre homme.

Dirk était en colère contre elle. Isobel était hantée par cette seule pensée. Comment pouvait-il
croire qu’elle le jugeait dégoûtant et brutal ?
Elle monta discrètement la minuscule volée de marches en spirale, espérant trouver un endroit
isolé pour y réfléchir en toute intimité. Beitris avait emboîté le moindre de ses pas, l’interrogeant de
nouveau sur les raisons pour lesquelles elle avait passé la nuit seule avec le guerrier. La jeune veuve
avait alors prétendu qu’elle s’apprêtait à aller marcher sur la plage, et sa domestique avait estimé
cette idée insensée. En vérité, Isobel n’avait aucune envie de sortir dans ce vent froid.
Elle monta l’escalier jusqu’à une tour conique à l’angle ouest d’une section de Dunnakeil, et ferma
la petite porte. Les rares rayons de soleil d’après-midi filtrant par les deux fenêtres étroites étaient
exactement ce qu’il lui fallait pour la réconforter.
Maintenant qu’il était chef, Dirk était accaparé par les affaires du clan. Il le serait toujours, et
n’aurait sûrement que peu de temps à lui accorder. Même si elle devait espionner Maighread pour
découvrir ses plans, elle ne supportait pas de regarder cette femme après les mensonges qu’elle avait
proférés. Et celle-ci ne lui ferait plus confiance.
Elle inspira profondément, et jeta un coup d’œil dans la modeste pièce circulaire en pierre. À une
époque, on avait dû y installer des gardes, mais après des extensions dans le château, l’endroit n’était
plus requis pour cet usage.
Elle regarda par la vitre de verre ondulé en plissant les yeux, et ne put voir clairement ce qui se
trouvait en contrebas, mais au moins, elle était en mesure d’apprécier ces quelques rais de lumière
sans être gelée. Le fracas régulier qui lui parvenait aux oreilles était produit par les vagues s’écrasant
sur le rivage et se répandant sur le sable. Elle se rappela alors la fois où elle s’était promenée sur la
plage, avant de trouver Dirk à l’église. Elle l’avait si peu vu en ce jour de nomination qu’il lui
manquait, surtout après avoir partagé une telle intimité au lit la veille.
Il avait déclaré n’avoir presque aucun souvenir de ce qui s’était passé. Qu’il la soupçonne de
l’avoir drogué était ce qui la contrariait le plus. Certes, elle voulait coucher avec lui, mais n’aurait
jamais eu recours à quelque sournoiserie pour le séduire. Comment pouvait-il ignorer cela ?
Devait-elle aller le chercher pour l’assurer de la vérité, ou le laisser respirer ? Comment pouvait-
il accorder plus de crédit aux propos d’une créature si fourbe qu’aux siens ? Après tout ce qu’il avait
traversé, la façon dont on avait attenté à sa vie, Isobel comprenait aisément qu’il trouve difficile de
se fier à qui que ce soit. Même à elle.
Durant la majeure partie de la journée, elle fut incapable de penser à autre chose qu’à leurs
étreintes. Elle ne pouvait croire la profondeur de l’intimité qu’ils avaient partagée, et combien elle y
avait pris du plaisir – et en voulait encore. Personne n’aurait jamais pu lui expliquer suffisamment
l’union physique. Il s’agissait simplement d’un acte dont il lui avait fallu faire l’expérience pour se le
figurer réellement. Même si elle avait l’impression de s’être mal conduite en s’abandonnant à un
homme qui n’était pas encore son époux.
Comme le mariage devait se révéler agréable et fascinant pour les femmes vraiment attirées par
leur conjoint… Et cette séduction menait sûrement à l’amour.
Elle secoua la tête, et s’efforça de chasser la nuit précédente de son esprit.
Reportant toute son attention sur son environnement, elle s’aperçut que cette minuscule pièce en
haut de la tour lui rappelait celle qui se trouvait dans le château où elle avait grandi. Quand elle avait
dix ou douze ans, elle rêvassait à ses noces dans quelque avenir lointain, se voyant épouser le bel
homme dont elle se serait éprise. Ses songeries naïves lui avaient été inspirées par l’heureuse union
que vivaient ses parents. Et elle s’était toujours imaginé que l’on jouerait sa ballade romantique
favorite, The Laird o’Logie, au banquet nuptial.
Au moment venu d’épouser Jedwarth, rien ne s’était déroulé comme elle l’avait envisagé. Il ne
s’agissait guère plus que d’un arrangement commercial. Son mari n’avait rien d’un homme séduisant
de l’âge d’Isobel, et elle n’était absolument pas amoureuse de lui. Tous les sourires qu’ils
échangeaient étaient forcés. La fête donnée en leur honneur avait été somptueuse, mais elle ne
connaissait presque personne parmi les convives, et l’on n’y avait interprété aucune de ses chansons
préférées. On ne lui avait d’ailleurs pas demandé ce qui lui aurait plu. Tout était convenu d’avance.
Son rôle avait uniquement consisté à apparaître et dire : « Je le veux. »
Elle avait grandi depuis, et savait ce qu’était la réalité. Elle n’était plus cette enfant idiote
absorbée dans ses rêveries. Peut-être n’entendrait-elle jamais sa ballade favorite à son mariage, mais
elle pouvait l’interpréter elle-même, l’ayant apprise bien des années plus tôt.
Debout devant la fenêtre, elle sortit sa petite flûte de la bourse attachée à sa ceinture, et l’appuya
sur sa lèvre inférieure. Après avoir placé ses mains, elle effectua quelques gammes pour s’échauffer.
Son attelle entravait un peu le mouvement de son majeur, mais elle parvint à jouer convenablement,
levant et baissant le doigt sans le plier. Au bout d’une minute, elle marqua une pause, puis entama le
morceau. Elle espérait s’en souvenir dans son intégralité. Elle n’avait pas pratiqué depuis une
éternité. Malgré quelques fausses notes ici et là, son interprétation se révéla assez correcte, compte
tenu de l’absence de public.
Après quelques instants, son esprit remonta le cours des ans jusqu’à l’époque où elle n’était
qu’une jeune fille aspirant avec confiance à un avenir éclatant. Ses yeux s’embuèrent et sa vue se
brouilla. Après les avoir promptement essuyés, elle joua le couplet suivant de cette histoire d’amour
dont les vers submergeaient son âme. Il y était question d’un jeune lord prisonnier du roi, mais
ensuite secouru par la femme chère à son cœur.
Un craquement retentit dans son dos. Elle sursauta et se tourna vers la porte, séchant ces larmes
contrariantes.
Chapitre 20

La fugitive fut surprise de voir Dirk dans l’embrasure de cette petite pièce circulaire.
— Lady Isobel ? Pardonnez-moi. Je pensais qu’Aiden s’exerçait ici.
— Non. Ce n’est que moi.
— J’ignorais que vous étiez musicienne, répondit-il en la transperçant de son regard aiguisé.
Pourquoi pleurez-vous ?
— Cela n’a aucun intérêt.
Elle se détourna pour essuyer d’un revers de manche ces stupides larmes. Elle détestait qu’on la
voie pleurer.
— Avez-vous mal quelque part ? s’enquit-il en entrant plus avant. S’agit-il de votre doigt ?
— Non, tout va bien. Quant à vous, comment va votre tête ? demanda-t-elle, espérant dévier le
sujet de conversation.
— J’ai une migraine. Mais j’en aurais une même sans le coup de rame que j’ai reçu sur le crâne
hier soir.
— Que se passe-t-il ?
— Je préfère ne pas en parler, répliqua-t-il en s’approchant. Laissez-moi examiner votre majeur
cassé.
Lorsqu’elle tendit la main, il la prit entre les siennes, si larges et si chaudes. Elle aimait la façon
dont, malgré toute sa puissance, il la tenait délicatement, comme s’il avait craint de la blesser.
— La contusion s’estompe et la peau a dégonflé, fit-il observer.
Elle acquiesça.
Il la dévisagea de nouveau de ses yeux perçants.
— Alors… Pourquoi pleurez-vous ?
— C’est passé.
Elle ébaucha un sourire ténu, essayant de le convaincre qu’elle allait bien. À la vérité, être en sa
compagnie la réconfortait.
— Mais c’était bien le cas.
Elle secoua la tête.
— C’était à cause de cette ballade que je jouais. Elle me fait penser à… Peu importe. Je suis sûre
que vous me trouvez idiote.
— Non. Bien sûr que non. Pure curiosité.
Étant donné son air captivé, il semblait effectivement intéressé.
— Eh bien, quand j’étais petite, The Laird o’Logie était mon morceau préféré. Ma mère demandait
souvent aux musiciens de le jouer après le souper. Je pensais qu’un jour, on l’interpréterait à mon
banquet nuptial. Je menais alors une existence protégée, et je croyais vraiment que mes rêves se
réaliseraient. Bien entendu, ce n’est jamais arrivé.
Il se dirigea vers la fenêtre, comme distrait par quelque chose au-dehors. Après un moment, il se
retourna vers elle, mais elle ne parvint à déchiffrer son expression.
— Je vous avais prévenu que c’était bête, dit-elle en rougissant.
— Cela n’a rien de stupide de vouloir être heureux.
— J’espère que vous l’êtes avec cette nouvelle position de chef.
Il haussa les épaules.
— Pour moi, ce titre ne représente pas le bonheur, mais plutôt le sens du devoir et des
responsabilités.
Elle ne comprenait que trop bien ces notions, et elles ne se révélaient pas toujours plaisantes, du
moins pas dans son propre cas.
— Quoi qu’il en soit, je vous souhaite d’apprécier ces fonctions. Je pense que vous êtes l’homme
idéal pour les exercer. Avisé et courageux, vous ferez un grand meneur.
— Je vous remercie. Je ferai de mon mieux.
Le soleil d’après-midi perçant dans la pièce fit briller ses yeux d’un bleu vif.
— Il me paraît évident que vous ne serez pas l’un de ces lords cupides, mais plutôt un seigneur qui
protégera son peuple.
Il acquiesça brièvement.
— Je ferai tout mon possible pour égaler mon père, qui a été un meneur compétent et respecté. Le
clan n’aurait pu se montrer plus loyal envers lui.
Elle hocha la tête, se remémorant ce qu’elle avait ressenti en entrant dans cette pièce.
— Je voulais vous parler de ce que Maighread a déclaré. Elle a menti. Je n’ai jamais dit que je
vous trouvais dégoûtant et barbare. En fait, je pense même l’inverse. Vous êtes l’homme le plus
attirant que j’aie jamais rencontré. Derrière votre puissance et votre endurance, vous êtes aussi
quelqu’un de compatissant et protecteur.
Il sourcilla légèrement, mais garda le silence, semblant un instant sans voix.
— Vous ne croyez pas que je vous manipule comme elle l’a prétendu, j’espère. Si vous souhaitez
que je parte, je le ferai. Je ne cherche pas à vous piéger… de quelque manière que ce soit.
— Non, c’est moi que je blâme, grommela-t-il d’un air torturé. Un homme devrait se maîtriser à
tout moment, surtout avec une dame… sans expérience. Même si je l’avais su, je ne suis pas certain
que j’aurais eu la sagesse de m’arrêter.
— Eh bien… Je n’ai pas non plus essayé de vous en empêcher. Une veuve de vingt-cinq ans ne
devrait pas être vierge. Je sais que vous vous en souvenez à peine, mais pour moi, c’était…, hésita-t-
elle en secouant la tête. Je n’ai pas les mots pour le décrire. Plus beau et plus exquis que tout ce que
j’aurais pu imaginer.
Il lui adressa un regard sombre, les paupières baissées. Puis il se tourna brusquement.
— Je dois prendre congé.
— Pardon ? Pourquoi ?
Il sortit et ferma la porte derrière lui. Qu’il aille au diable, de toute façon. Que lui avait-il pris ?
Pourquoi refusait-il de lui parler et de s’expliquer ?

Dirk inspira une profonde bouffée d’air frais dans le couloir et se dirigea vers le toit.
« Beau » et « exquis ».
La description de leurs ébats par Isobel donnait envie au guerrier de plaquer sa protégée contre le
mur et la prendre de nouveau. L’envie ainsi qu’un pur désir s’étaient si vite emparés de tout son être
qu’il s’en trouvait presque étourdi. Il lui fallait faire preuve de retenue vis-à-vis d’elle. Et si cela
signifiait s’éloigner d’elle, il s’y résoudrait.
S’il l’avait mise enceinte avant qu’elle soit libérée de tout contrat avec MacLeod, Dirk le paierait
cher. Par ailleurs, il s’attachait à être un homme d’honneur qui se dominait. Posséder une vierge qui
n’était pas son épouse atteignait les sommets de la bassesse.
Mais elle le tentait au-delà de la raison.
Lorsqu’il sortit sur les remparts du château, le vent glacial lui gifla le visage. Exactement ce dont il
avait besoin pour calmer ses ardeurs. Il jeta un coup d’œil autour de lui et s’aperçut que le toit était
désert. Les tours de garde en dessous à chaque coin des murs étaient plus que suffisantes pour
surveiller les armées approchantes. Aucune n’avait effectué d’invasion depuis des années.
Souhaitant jouir de quelques minutes d’intimité, il avait demandé à Erskine de l’attendre en bas des
marches.
Il fit les cent pas, le regard attiré vers le soleil se couchant sur la baie et les montagnes, dans des
teintes orange et rose auxquelles se mêlait le gris des nuages. Quelle vue magnifique ! Il était chez
lui. Les lames se brisant en contrebas et couvrant en rythme le sable l’aidèrent à évacuer la tension et
le désir qui tourmentaient tout son être. Il inspira profondément l’air frais et salé. Comme cet endroit
lui avait manqué.
Un mouvement à la porte attira son attention. Isobel, sa capuche sur la tête, se glissa à l’extérieur,
et le vent referma brutalement le vantail.
À quoi diable jouait-elle en le suivant ainsi ?
Les pulsions du guerrier resurgirent, même s’il savait n’avoir aucune chance de pouvoir la prendre
à ce moment-là. Mais son corps n’en avait cure. Ce qu’il avait oublié de la veille, son imagination le
compensait avec des images et des sensations d’une sensualité ensorcelante.
Elle marcha d’un pas vif vers lui.
— Dirk ? Pourquoi avez-vous disparu de cette façon ?
Comment pouvait-elle ne pas comprendre ? Elle en savait peu sur les hommes ; voilà tout. Bon
sang, il n’allait pas le lui expliquer. Moins ils parlaient de sexe, mieux il s’en porterait.
— Êtes-vous encore en colère contre moi ? demanda-t-elle.
— Non.
— Mais vous ne me faites pas confiance. C’est évident.
— Si, mais c’est de moi que je doute.
— Qu’est-ce censé vouloir dire ?
Agrippant la pierre gelée devant lui, il secoua la tête.
— Parce que… Damnation, Isobel, j’ai envie de vous, gronda-t-il. Ne le voyez-vous donc pas ? Je
veux encore… ce que nous avons vécu la nuit dernière.
Elle parut ébahie – de choc ou de joie, il ne savait pas vraiment. Elle passa sa langue sur ses
lèvres. Il en devint presque fou.
Il plissa intensément les paupières, évitant ainsi ce spectacle voluptueux.
La seconde qui suivit, elle lui toucha le bras. Il rouvrit alors brusquement les yeux et la regarda
d’un air furieux. Elle était trop près, presque entièrement appuyée contre lui.
— Isobel… Rentrez.
Le vent froid emporta ses paroles, les rendant presque inaudibles.
Elle secoua la tête en signe de dénégation.
— Faites ce que je vous dis, gronda-t-il plus vivement.
Elle se mordit la lèvre, paraissant de nouveau peu assurée et vulnérable.
— Je ne suis pas fâché contre vous, jeune fille, déclara-t-il en s’efforçant d’adopter une voix
douce. J’essaie de vous protéger.
— Je ne veux pas que vous me mettiez à l’abri de vous-même.
Il sentit un papillonnement, puis un déferlement dans sa poitrine. Bon sang ! Il avait presque
l’impression de perdre l’esprit en présence de cette femme. Comme si son corps et ses émotions
prenaient les rênes, et que ses capacités à raisonner l’avaient abandonné.
Il reprit une bouffée d’air vivifiant, mais cela ne dissiperait guère son appétit pour elle. Elle
éprouvait le même désir pour lui. Ses lèvres roses l’envoûtaient. Il fallait qu’il y goûte une nouvelle
fois.
Lâchant la pierre glaciale, il attira sa compagne à lui. La flamboyante excitation que contenaient
les yeux de celle-ci attisa ses instincts. Elle avait la bouche aussi froide que lui, mais l’intérieur était
chaud et doux lorsqu’il s’y engouffra. Il glissa ses mains sur le dos d’Isobel pour la prendre par la
taille et la tenir près de lui. Du bout des doigts, elle parcourut ses cheveux, les tira, mais il n’y prêtait
aucune attention. Il ne voulait rien d’autre que dévorer chaque once de cette créature.
De sa langue délicate, elle taquinait celle de son amant, embrasant la passion de celui-ci, le faisant
gémir. Il la plaqua contre sa fougueuse virilité. Seigneur, comme il avait envie d’elle, là, tout de suite.
Le froid n’aurait rien empêché, mais Dirk ne pouvait faire cela. Aucune lady ne souhaitait être prise
contre un mur de pierre glacé, les jambes exposées au vent d’hiver.
Imaginer ses cuisses nues et écartées, avec lui installé au milieu, suffit à faire sursauter son
membre avec une fougueuse excitation. Le nouveau chef poussa un gémissement. Les lèvres d’Isobel
étaient plus douces que n’importe quelle friandise au miel qu’il eût jamais mangée.
Quelque chose passa derrière la tête de MacKay dans un sifflement, et l’air que produisit le
mouvement souffla sur ses cheveux. L’inquiétude retentissant dans tout son être, il roula au sol avec
sa compagne. Elle atterrit sur lui, mais il la poussa rapidement derrière son dos.
Diable, de quoi s’agissait-il ?
Une flèche rebondit contre le mur.
— Iosa is Mhuire Mhàthair.
Un bâtard le prenait pour cible ? Damnation ! L’un d’eux aurait pu se faire tuer.
— Restez couchée !
Avec précaution, il se releva et scruta le toit. Ils étaient toujours seuls. Ce devait provenir de
quelqu’un se trouvant en bas. Comment savait-on qu’il était monté là ? Il observa par-dessus le bord
de la muraille vers l’endroit d’où l’on avait tiré – à l’ouest. Il ne vit personne en contrebas. Où était
passé ce vaurien ?
Il fit dériver son regard un peu plus loin, en direction de l’enceinte entourant la chapelle. Une
silhouette disparut derrière une grande pierre tombale en forme de croix celtique. On essayait de
l’assassiner à partir de la cour de l’église ? Quelle sorte de démon se tapissait là ? Il ne pouvait
s’agir de McMurdo. Il se trouvait au cachot – du moins, il y était encore à peine une heure
auparavant. Il ne s’était sûrement pas échappé depuis. Aucune alarme n’avait retenti.
Les yeux plissés, Dirk guetta et attendit. Il ne distingua plus aucune trace de l’individu habillé de
vêtements sombres.
Isobel traversa le toit en rampant vers son sauveur.
— Avez-vous vu quelqu’un ?
— Oui, mais je n’ai pas réussi à l’identifier.
Le crépuscule se faisait plus noir à chaque seconde qui s’écoulait.
MacKay avait la certitude que Maighread avait engagé cette personne, qui que ce fût. Qui savait
combien de sbires elle avait embauchés pour assassiner son beau-fils ?
— Allons, retournons à l’intérieur.
Tout en demeurant accroupis, ils se dirigèrent vers la porte. Il l’ouvrit et aida la fugitive à la
passer. Ils atteignirent le dernier étage du château.
— J’aimerais que vous restiez dans vos quartiers jusqu’à ce que je vienne vous chercher, dit-il
d’une voix étouffée. Je vais prendre des soldats avec moi et tenter d’attraper celui qui nous a tiré
dessus. Je ferai poster un garde devant votre chambre.
— Pensez-vous vraiment que ce soit nécessaire ? chuchota-t-elle.
— Oui. Maintenant que Maighread est informée de notre… moment d’intimité, elle se servira peut-
être de vous pour m’anéantir.

— Pourquoi portez-vous une armure ? demanda doucement Rebbie à Dirk lorsque celui-ci apparut
dans la grande salle.
Le guerrier scruta ceux qui étaient présents. Même si certains l’observaient avec curiosité, aucun
ne paraissait hostile ni suspicieux.
— Pourquoi, croyez-vous ? marmonna MacKay de côté, s’assurant que personne ne se trouvait
assez près pour l’entendre. On essaie encore de m’éliminer.
Le comte sourcilla d’un air sombre.
— Que s’est-il passé ?
— Sur les remparts, il y a quelques minutes, une flèche m’a rasé la tête. Un individu se cachait
dans le cimetière. Un bâtard que Maighread a engagé, sans doute. Ou peut-être était-ce Haldane. Je
rassemble les hommes pour effectuer des recherches. McMurdo devrait encore être au cachot. Si
c’est le cas, cette sorcière se sera payé les services d’un autre criminel. S’il s’est échappé de
quelque façon, je me lance à sa poursuite. Je serai moins clément, cette fois.
— Alors j’aurai moi aussi besoin de mon armure, déclara MacInnis en refermant la main sur la
poignée de son glaive fixé à sa hanche.
— Oui. Et il nous faudra également nos heaumes.
— Vous voilà, entendit-il dans son dos.
Il fit volte-face et vit Aiden, qui arborait un air inquiet et regardait par-dessus son épaule.
— De quoi s’agit-il ? s’enquit-il.
— Je vous cherchais partout, chuchota le garçon. Nous devons nous entretenir en privé.
— Faisons cela dans la bibliothèque. Allez-y en premier, nous arrivons tout de suite.
Ainsi, au cas où sa belle-mère aurait un espion dans la salle, on ne remarquerait pas que les deux
frères étaient ensemble. Il ne souhaitait pas que cette harpie sache qu’Aiden était de connivence avec
lui. Cela pourrait mettre le jeune homme en danger. Il ne croyait pas réellement que Maighread
attenterait à la vie de son propre fils, mais si elle estimait qu’il la trahissait, elle pourrait décider de
récupérer le titre de chef pour son cadet.
Quelques minutes plus tard, Rebbie et Dirk trouvèrent le puîné de ce dernier arpentant la
bibliothèque.
— Que se passe-t-il, mon cher ? demanda le guerrier après que son ami et lui furent entrés dans la
pièce et eurent refermé derrière eux.
— C’est mère. Je l’ai entendue murmurer à Haldane d’aller à la taverne du village et de rencontrer
un individu barbu aux cheveux clairs.
— Elle n’a pas dit son nom ?
Aiden secoua la tête.
— Non. Si elle l’a prononcé, je ne l’ai pas relevé.
— Pour quoi faire ? Est-ce quelqu’un qu’elle emploie pour m’assassiner ?
— J’en ai eu l’impression. Haldane est censé lui apporter un sac de pièces d’argent.
Dirk récita un chapelet de jurons en gaélique.
— Restez là, mon frère. Je vais emmener les hommes et vérifier ce qui se trame à l’auberge.
Quelques instants plus tard, MacKay, MacInnis, Keegan, Erskine et cinq membres du clan
quittèrent Dunnakeil à cheval par le chemin couvert de boue glacée. Le crépuscule avait rapidement
laissé place à la nuit. Le vent froid soufflait prestement des nuages bas sous la lune, faisant ainsi
alterner des moments de pénombre et d’obscurité. Même s’il était difficile d’y voir clairement, Dirk
examina les collines et les montagnes autour d’eux, comme le firent ses compagnons.
Avant qu’ils ne quittent le donjon, il avait inspecté le cachot. McMurdo y était toujours enfermé. Le
guerrier avait interrogé les complices du bandit, mais aucun n’avait révélé quoi que ce soit. Il devait
découvrir de qui provenait cette nouvelle menace. Qui lui avait envoyé cette flèche, et qui Haldane
devait-il rencontrer à la taverne ?
Il espérait seulement qu’Isobel demeurerait cloîtrée comme il le lui avait dit. Il avait laissé le
deuxième fils de Conall, Dougal, ainsi qu’un autre homme digne de confiance, faire le guet devant la
porte de la jeune femme. Dirk devait s’empêcher de penser au baiser qu’il avait échangé avec elle
sur le toit, de peur d’en être déconcentré, mais il apparaissait ardu d’oublier le goût de cette bouche
dont il n’était jamais rassasié. Les images d’elle qui défilaient avec netteté dans sa tête firent
bouillonner son sang dans cette nuit de givre.
Son regard fut attiré par la lumière dansante d’une flamme à la bouverie abandonnée de Stackie
aux abords du sentier. Il fit halte.
— Il y a quelqu’un dans l’étable là-bas. Ce pourrait être un fermier, ou une embuscade, déclara-t-il
en descendant de sa monture. Venez. Allons les surprendre.
Ses compagnons mirent également pied à terre, dégainèrent leur glaive et le suivirent. Abandonnant
leur lanterne derrière eux, et deux hommes pour garder les bêtes, ils parcoururent le reste du chemin
en rampant sous la lueur capricieuse de la lune, le gel crissant sous leurs bottes.
Ils se faufilèrent derrière le petit bâtiment et sur le côté aussi silencieusement que possible.
Percevant des voix étouffées à l’intérieur, Dirk marqua une pause pour les écouter, mais ne distingua
aucun de leurs propos.
— Pensez-vous qu’il s’agisse de Haldane ? murmura Rebbie.
— Probablement.
Lorsqu’ils virent l’un des amis de son jeune frère contourner seul l’angle de la bouverie, ils en
eurent la confirmation. Le guerrier l’assomma avec la poignée de son épée. Sa victime émit un cri
sourd et s’écroula au sol.
— Ligotez-le, chuchota MacKay en rengainant son arme.
Il espéra que le bruit n’alerterait pas le reste de la bande. Lorsqu’il entendit des voix s’élever à
l’intérieur, il supposa que les vauriens n’y avaient prêté aucune attention.
MacInnis traîna l’homme derrière la construction en pierre.
La querelle se poursuivit dans l’étable, puis un hurlement y coupa court – Haldane, s’efforçant de
se montrer autoritaire, voire impérieux. Comment pensaient-ils tendre un piège à quiconque en faisant
un tel vacarme ? Ou peut-être n’était-ce pas une embuscade, après tout, simplement une réunion. Dans
les deux cas, ils ne préparaient sûrement rien de bon.
Le cadet de Dirk et ses compagnons se trouvaient dans ces âges délicats où l’on n’est plus un
garçon, et pas encore un homme. La plupart étaient grands et forts, mais faisaient plus preuve
d’impudence que de bon sens. Ils étaient prêts à prendre des risques stupides qu’éviterait un adulte.
Ils se révélaient dangereux, tant pour les autres que pour eux-mêmes.
Le guerrier attendait dans l’ombre, au flanc du bâtiment, où la lune ne pouvait l’éclairer.
Un autre jeune individu fit dépasser sa tête à l’angle.
— Finlay ? Où diable êtes-vous ?
Approchez-vous encore d’un pouce.
MacKay esquissa presque un sourire quand l’inconnu sortit son glaive et s’avança lentement. Il
bondit des ténèbres, lui saisit le poignet avec lequel il tenait son arme, et plaqua une main sur sa
bouche.
— Taisez-vous ou vous le regretterez, gronda-t-il à l’oreille de sa proie.
Maîtrisant sans peine le gringalet, il l’attira derrière la bouverie.
— J’ai besoin d’une corde et d’un bâillon, murmura-t-il à Rebbie.
— Il est temps de mettre fin à tout ceci, marmonna Keegan lorsque les deux fauteurs de troubles
furent troussés comme des cochons.
— Quel est votre plan ? s’enquit Dirk.
— Je vais interroger Haldane sur ce qu’il complote tandis que vous restez là tous les deux.
Le soldat avait des rapports bien plus étroits avec lui que MacKay, l’ayant fréquenté durant toutes
ces années, peut-être parviendrait-il donc à lui parler. Mais le nouveau chef souhaitait toutefois
protéger son cousin. Son petit frère était imprévisible et sans scrupules, surtout lorsqu’il exécutait les
volontés de Maighread.
Le groupe de Dirk fit subrepticement le tour de l’étable.
— Vous, mes compagnons, attendez ici, dit-il à Erskine et aux autres.
Avec Keegan et MacInnis, il pénétra dans le bâtiment en ruine. Les cinq hommes qui se disputaient
à l’intérieur se turent subitement avant de se retourner. Une lanterne était placée sur le côté,
illuminant chaque visage.
— Que faites-vous donc ici ? demanda Haldane, en observant son aîné d’un air furieux.
— Je me pose la même question à votre sujet, mon frère.
— Où sont Finlay et Ross ?
— À l’abri, répondit Keegan. Mais vous, les garçons, que fabriquez-vous dans cette étable
abandonnée ?
— Mes affaires ne vous concernent pas.
— J’estime qu’elles me regardent en tant que laird de ce clan, déclara Dirk.
— Vous l’êtes tant que vous parvenez à rester en vie.
Dans un sourire railleur, Haldane dégaina son glaive. Ses quatre compères l’imitèrent, se mettant
en garde.
Diantre, il regrettait que ce blanc-bec soit son frère ; dans le cas contraire, il lui aurait enfoncé un
peu de bon sens dans le crâne à coups de poing. Il n’allait pas s’en prendre à un membre de sa
famille… Du moins, il espérait ne pas avoir à le faire. Il se souvenait encore de lui lorsqu’il n’était
qu’un petit garçon. Mais il pouvait donner une leçon à ce crétin en le jetant au cachot.
— Rengainez votre épée, ordonna-t-il d’un ton raisonnable, conservant la sienne dans son
fourreau.
Tant il était inexpérimenté, son frère ignorait que cet endroit se révélait trop confiné pour permettre
d’utiliser efficacement un glaive. Une dague ou un poignard auraient été bien plus adéquats si l’on
voulait être sûr d’éliminer quelqu’un.
— Non, gronda Haldane. Réglons cela une bonne fois pour toutes.
— J’ai des compagnons qui attendent dehors. Vous êtes moins nombreux que nous, rétorqua Dirk en
croisant les bras sur sa poitrine.
— Cela ne m’empêchera pas de vous occire, riposta le rebelle en le chargeant brusquement, la
pointe de sa lame dirigée vers le torse de son aîné.
Ce dernier fit un pas de côté et attrapa son assaillant par le bras qui tenait l’arme. Même si le
garçon était fort et légèrement musclé, sa puissance n’était guère comparable à celle de sa cible. Le
guerrier lui tordit le poignet assez fermement pour le casser. Le jeune homme hurla et lâcha son
glaive. Dans une rapide manœuvre, MacKay lui retint les bras derrière le dos et lui plaqua la figure
contre le mur en pierre.
Des lames d’acier s’entrechoquèrent avec fracas tandis que les autres hommes déplaçaient
l’affrontement à l’extérieur pour avoir plus d’espace. Damnation, il faisait trop sombre à présent pour
se battre.
— Écoutez-moi bien, petit bâtard, vociféra le chef dans l’oreille de son frère en lui remontant plus
douloureusement un bras. Obéir aux ordres de votre mère vous tuera. Cette chienne est une traîtresse
doublée d’une meurtrière. Je vais la faire tomber. Si vous restez agrippé à ses jupons comme un bébé,
vous serez entraîné dans sa chute. Vous désirez être un homme, comportez-vous comme tel.
Son cadet se tortilla, jura, se débattit pour tenter de se libérer, mais il l’immobilisait fermement, et
lui demanda :
— Qui comptiez-vous rencontrer à la taverne ?
— Vous croyez que je vais vous le dire ?
Le retenant par les poignets, Dirk le fit brusquement sortir, à la recherche d’une corde pour
l’attacher. L’un des vauriens, ou plutôt l’un des plus jeunes gardes de Maighread, gisait inerte par
terre, une partie du visage maculée de sang.
— Que diable lui est-il arrivé ? hurla Haldane.
— Il a été assommé, répondit Keegan. En espérant qu’il se réveille. Sinon, le blâme vous
incombera. C’est ce qui se produit quand on provoque une rixe. Vous devriez avoir honte, vous battre
avec des membres de votre propre clan. Votre père serait déçu de vos agissements.
— Ce bâtard ne fait pas partie de mon peuple, riposta le cadet en désignant son aîné du menton.
Le reste de sa bande fut capturé et désarmé. Rebbie avait un pied sur le dos de l’un d’eux, un
glaive dans chaque main. Le garçon gigotait et tournait la tête en tous sens, essayant d’attraper la
cheville du comte. Celui-ci appuya plus lourdement en souriant, et sa victime émit un grognement.
— Ligotons-les tous. Ils partent pour le donjon, annonça MacKay.
— Que j’aille en enfer si l’on m’envoie dans un cachot, déclara Haldane en se projetant vers le
sol.
Il se débattit tant qu’il parvint à se dégager de la prise de Dirk. Celui-ci tenta de le rattraper, mais
son frère, dont le corps était plus fin, fut plus rapide et s’élança vers Rebbie, qui esquiva la charge.
L’individu que MacInnis maîtrisait sous sa botte bondit et courut derrière le fuyard. Les deux vauriens
se ruèrent vers un bosquet.
— Lâches ! hurla Dirk.
Il lui fallait les pourchasser et les capturer, surtout son cadet. Mais dans ces ténèbres, ils seraient
difficiles à retrouver dans le fourré. Même s’ils étaient privés de leurs glaives, il leur restait
certainement leurs couteaux. Ils pourraient aisément se cacher et attaquer quiconque les suivrait dans
les buissons.
Le guerrier hissa sur ses pieds le maigre garçon prénommé Ross, lui ôta son bâillon et l’attrapa par
les cheveux.
— Qui Haldane comptait-il rejoindre à la taverne ?
— Je ne vous dirai rien, bâtard !
— Quel âge avez-vous ? demanda Dirk, puisque le garçon se comportait comme un enfant gâté.
— Dix-huit ans.
MacKay acquiesça.
— Je pense que votre père prendra une cravache pour corriger votre misérable postérieur quand il
apprendra ce que vous faisiez. S’opposer au meneur du clan est considéré comme de la trahison. Vous
avez intérêt à me révéler ce que je veux savoir. Je puis vous garder enfermé aussi longtemps que je le
souhaite. Des mois. Des années. Peu m’importe.
— Allez vous faire voir ! Vous n’êtes pas notre chef.
La fureur déferla dans les veines du guerrier. Il brûlait d’envoyer ce blanc-bec par terre avec une
gifle, mais étant donné qu’il pesait cent quarante livres de plus que lui, un geste si violent le rendrait
aussi vil que sa belle-mère.
— Vous ne faites plus partie de ce clan, annonça-t-il avec une froide irrévocabilité.
Si Ross n’était pas loyal, Dirk ne voulait pas qu’il cause des ennuis au sein de son peuple.
— Vous ne pouvez pas faire cela, rétorqua le jeune homme d’un ton mal assuré.
— Je viens de le décider. Si l’envie me prend de vous libérer du cachot, vous devrez quitter ce
territoire et ne jamais revenir.
— Mais je suis chez moi !
— Que pensez-vous qu’il arrive quand les hommes manquent de fidélité envers leur laird ?
Le garçon se contenta de le dévisager, les yeux écarquillés.
— Je ne puis vous faire confiance, poursuivit-il. Vous pourriez me poignarder dans le dos.
— Très bien, répondit Ross dans un grognement, comme si l’on avait extirpé les mots de sa
bouche. Haldane n’avait personne à voir. Ce devait être une embuscade.
Entendre la confirmation de ses soupçons fit bouillonner MacKay de fureur.
— Il prévoyait de me tuer ici ?
— Oui.
— Pourquoi ? exigea-t-il de savoir, même s’il connaissait déjà la réponse.
— Sa mère lui en a donné l’ordre.
— Évidemment.
Cette chienne ! Il ne s’était attendu à rien de moins.
— Qui m’a envoyé la flèche sur le toit ?
— Votre frère vous a aperçu là-haut quand nous nous rendions ici. Il a déclaré que vous vous
preniez pour le roi du château et qu’il fallait vous renverser de votre trône. Il a sommé Gil de vous
tirer dessus pendant que nous autres étions dissimulés derrière le mur de l’église.
— Qui est Gil ?
— Celui qui s’est enfui avec Haldane.
Damnation ! Le guerrier aurait particulièrement apprécié de le capturer.
— Je vous remercie pour ces révélations.
— J’ai dit la vérité. Allez-vous m’autoriser à rester, maintenant ? Je ne souhaite pas quitter le clan.
— Cela dépend de la loyauté que vous me témoignerez. Je ne tolérerai aucune parole en l’air.
Réfléchissez-y un peu, et décidez ensuite du genre d’homme que vous désirez devenir.
Le jeune vaurien baissa la tête.
— Ramenons ces traîtres au donjon. Avancez, commanda-t-il à Ross.
Celui-ci trébucha en avant et regarda par-dessus son épaule, à présent plus effrayé. Il savait
pertinemment qu’un individu banni était en effet vulnérable, mais Dirk n’accepterait aucune infidélité.
On porta les deux félons assommés pour les installer négligemment sur les dos des chevaux. Le
reste de la bande fut ligoté et fut forcé de marcher. Les garçons avaient désormais perdu leur
arrogance. Aucun d’entre eux n’avait dû passer de temps dans un cachot, et peut-être cette
perspective les angoissait-elle un peu.
MacKay mena sa monture et obligea Ross à marcher devant lui, tandis qu’il tenait les cordes
enserrant les poignets de sa proie.
Quelques minutes plus tard, ils passèrent les grilles de Dunnakeil, où les gardes s’étonnèrent de
voir des prisonniers de leur propre peuple, dont certains étaient les fils de membres respectés. Il
fallait donner une leçon à ces jeunes gens s’ils devaient un jour devenir des hommes estimés parmi
leur clan. Peut-être ne le seraient-ils jamais. Dans ce cas, leur chef se verrait contraint de les chasser.
Le guerrier s’adressa aux sentinelles à l’entrée.
— Ne laissez pas entrer Haldane ni son compère Gil. Ce sont des traîtres qui m’ont tiré dessus et
ont ensuite provoqué une échauffourée dans la bouverie. Si vous les voyez, emparez-vous d’eux.
Passez la consigne à tous les soldats.
L’un des gardes haussa les sourcils.
— Oui, milord.
Le donjon contenait quantité de cellules pourvues de portes solides et bien entretenues. Dirk
s’assura que tous les acolytes de son frère, jusqu’au dernier, soient placés dans une pièce
individuelle, car il ne voulait pas leur permettre d’échanger ni d’élaborer d’autres plans. Il souhaitait
qu’ils consacrent une réflexion longue et attentive aux actes de traîtrise qu’ils avaient perpétrés, en
attaquant ainsi leur chef et ses compagnons. On avait exécuté des hommes pour moins que cela. Il
n’avait aucune intention de procéder de façon aussi radicale, mais il ne serait jamais capable de faire
confiance à ceux qui l’avaient poignardé dans le dos. Il se réjouissait de découvrir précisément les
membres du clan dont il fallait se méfier.
À présent, il devait s’occuper de sa belle-mère.
Chapitre 21

Maighread regarda Dirk et sa cohorte armée pénétrer dans la grande salle. Le souper avait été
suspendu le temps que le laird revienne… Elle en avait grincé des dents.
Elle plissa les yeux en direction de ce bâtard arrogant. Échevelé par le vent, il était vêtu d’une
armure et portait son heaume. Où se trouvait Haldane ? Était-il blessé ? Cet usurpateur avait-il saboté
le guet-apens qu’elle avait si soigneusement élaboré ? Elle savait qu’Aiden écoutait au moment où
elle avait dit à son frère de rencontrer cet homme à la taverne. En réalité, il n’y avait ni homme ni
rendez-vous à la taverne. Le jeune vaurien et ses acolytes, ainsi que l’un des gardes de sa mère,
étaient censés surprendre Dirk et les amis de celui-ci, et les tuer. Ou au moins éliminer le guerrier,
mais il ne paraissait même pas blessé, ni aucun de ses compagnons. Une frustration rageuse
bouillonnait dans les veines de la meurtrière. Que diable s’était-il passé ?
— Où est Haldane ? murmura-t-elle à Aiden, qui se tenait tout près.
— Comment le saurais-je ? Je suis resté ici toute la soirée.
— Pas d’impertinence avec moi, jeune homme.
— Je vous prie de m’excuser, mère, mais j’ignore où il est.
Il s’éloigna d’elle. Comment osait-il se montrer si grossier et si ingrat envers elle ? Ne savait-il
pas qu’elle faisait tout cela pour lui ?
Tendant attentivement l’oreille, elle saisit quelques propos échangés par les arrivants. Ils
évoquaient une embuscade déjouée, et l’emprisonnement de quelques individus dans le donjon.
Qu’il aille en enfer ! Avait-il jeté son cadet au cachot ? Elle traversa la salle au pas de charge,
regrettant de ne pas avoir une petite dague à lui enfoncer entre les côtes.
— Où est mon fils ? questionna-t-elle fermement.
— Votre aîné est juste là, répondit Dirk en désignant l’intéressé du doigt. Quant à Haldane, j’ignore
où il se trouve.
— Menteur !
Elle serra les poings pour s’empêcher de lui sauter dessus et lui arracher les yeux. Elle n’avait
jamais détesté quelqu’un avec autant de virulence.
Il lui adressa un sourire moqueur. La haine rageuse qu’elle éprouvait n’en fut qu’attisée.
— Si vous vous en prenez à mon fils, vous le paierez très cher.
— Pourquoi voudrais-je du mal à mon propre frère ? Que pourrait-il accomplir pour me
provoquer ? Quelque effroyable tâche que vous l’auriez envoyé exécuter, peut-être ?
Le silence s’abattit dans la pièce, et tous les regards se posèrent sur elle.
Il tentait de la piéger pour qu’elle révèle ses plans. Elle n’était pas aussi stupide qu’il le croyait.
— Je n’ai rien fait de tel.
— Haldane a d’abord ordonné à l’un de ses amis de me tirer une flèche dessus. Ensuite, il m’a
attaqué avec un glaive. En attentant à la vie du chef, il est devenu un traître dans ce clan.
Maighread sentit son souffle se glacer dans sa poitrine. S’il avait tué son garçon…
— Qu’avez-vous fait de lui ?
— Il est parti se cacher dans les buissons, comme le petit couard qu’il est. Ne lui confiez pas de
missions d’homme, ce n’en est pas un.
— Sale bâtard, feula-t-elle.
Il esquissa un sourire sinistre.
— Emmenez-la dans sa chambre, et ne l’autorisez pas à en sortir, ordonna-t-il à l’un des soldats à
côté de lui.
— Quoi ? Avez-vous perdu la tête ? demanda-t-elle d’un ton régalien.
— Non, je suis parfaitement sain d’esprit, et fort conscient que rien ne vous arrêtera dans vos
tentatives d’assassinat à mon encontre.
Ses yeux bleu pâle et inquiétants la transperçaient, aiguisés comme des poignards.
Elle ne s’était pas montrée assez prudente, et l’avait sous-estimé.
— Je n’essaierais jamais de vous tuer, répondit-elle d’une voix qu’elle espérait innocente.
Dirk renâcla.
Elle mourait d’envie de gifler sa figure suintant de suffisance, comme elle le faisait quand il n’était
qu’un petit garçon. Mais il avait tellement grandi à présent, ses épaules et ses bras ressemblaient à
des branches d’arbre.
— Néanmoins, vous êtes assignée à résidence, ma belle-mère. Seuls Aiden et le souvenir de père
me retiennent de vous jeter au cachot avec vos sous-fifres, car votre place est là-bas.
Elle se raidit de tout son être, submergée par le besoin d’étouffer cet homme, de lui enfoncer le
crâne avec un objet lourd. Elle fut tentée, en apercevant la dague de la taille d’un pied qu’il portait à
sa ceinture, de l’attraper pour la lui planter dans le cœur.
Mais elle ne pouvait rien faire. Il était désormais deux fois plus grand qu’elle, et l’aurait
facilement écrasée de son énorme poing.
— Milady, dit un garde en lui désignant l’escalier.
Elle n’avait d’autre choix que de s’exécuter pour le moment, mais elle était loin d’en avoir fini
avec Dirk. Il regretterait de l’avoir ainsi tournée en ridicule devant tout le clan.

Au bruit de voix étouffées résonnant dans le sombre couloir, Isobel marqua une pause avant de
passer l’angle. Puisque le guerrier avait consigné Maighread dans ses quartiers trois jours plus tôt, la
fugitive avait gardé une oreille attentive à ce que les autres étaient susceptibles de comploter pour
l’aider à s’échapper, ou pour s’en prendre au nouveau chef.
Espionnant en silence de son coin, elle vit deux jeunes bonnes devant la porte de son sauveur. Il ne
se trouvait aucun garde. Elle avait remarqué qu’il ne s’entourait parfois de personne à l’intérieur du
château, puisqu’il avait confiné cette maudite sorcière dans sa chambre et que Haldane était quelque
part au-delà du mur d’enceinte.
De quel sujet les deux domestiques pouvaient-elles donc s’entretenir ?
— Vous le faites, dit l’une.
— Non, vous. Je n’entre pas là-dedans, répondit l’autre fille dans un murmure sonore.
— S’il s’agissait du petit Aiden, cela ne me dérangerait pas trop. Mais j’ai peur de celui-là.
— Vous me croyez plus rassurée que vous ?
— C’est le seigneur, espèce de dinde. Vous ne pouvez lui désobéir.
— Je sais. Mais je préfère être renvoyée que violée.
« Violée » ? Craignaient-elles cela de lui ? Dans ce cas, elles se méprenaient sérieusement.
Isobel sortit de la pénombre.
— Pourquoi vous querellez-vous ?
— Oh, milady, s’exclama l’une d’elles en couvrant sa bouche, tandis que sa compagne écarquillait
des yeux presque exorbités. Je n’avais pas vu que vous étiez là.
— Quel est le motif de votre dispute ?
Elles restèrent muettes.
— Le laird Dirk MacKay ? devina-t-elle.
L’une des bonnes acquiesça d’un air penaud.
— Nous ne voulons pas perdre notre emploi, milady, chuchota-t-elle en l’implorant d’un air
misérable.
— Pourquoi cela se produirait-il ?
— Il prend un bain et demande que l’on aille lui laver le dos. Et… enfin…
La servante se mordit fermement la lèvre.
— Ah. Je vois.
Une séduisante image de son corps musclé étendu dans une cuve en bois taquina l’imagination de
la jeune lady.
— Vous n’avez rien à craindre de lui, déclara-t-elle. C’est un homme bon, et un meneur
respectable. Je vais m’en charger.
— Oh. Vraiment ?
Les domestiques rayonnèrent littéralement de soulagement.
— Oui. N’allez pas colporter que je me suis proposée de le faire, et je ne raconterai pas au
chef MacKay que vous esquiviez vos devoirs.
— Oh, non, milady, répondirent-elles en secouant la tête de manière théâtrale. Nous ne dirons pas
un mot.
— Si je m’aperçois que vous avez osé…, les avertit-elle.
— Nous vous le promettons. Nos lèvres sont scellées.
Elles se retirèrent en trottinant, comme si des loups affamés les avaient poursuivies.
Idiotes. Aider le seigneur à faire sa toilette était sûrement une tâche plus adaptée pour une veuve
de toute façon. Elle avait ainsi assisté feu son mari à de nombreuses reprises.
Dirk était resté fort occupé les trois jours précédents, et elle l’avait à peine vu. Elle commençait à
se demander s’il l’évitait.
Elle frappa à sa porte.
— Entrez.
Sa voix caverneuse la fit frissonner.
Elle ouvrit et le trouva assis dans un immense cuvier en bois, à peu près comme elle se l’était
figuré. Ses épaules nues et ses bras puissants éveillèrent ses instincts féminins.
— Que diable… ? marmonna-t-il. J’ai sollicité une bonne, pas vous, milady.
— Pourquoi pas ?
Après avoir pénétré dans la pièce, elle referma soigneusement la porte derrière elle. Elle
envisagea de la barricader, mais peut-être l’aurait-il mal interprété… ou correctement. Elle réprima
un sourire.
— J’ai l’habitude d’aider un homme à se laver. Je l’ai fait avec mon ancien époux maintes fois
avant sa mort.
Il poussa un soupir exaspéré.
— Non. Je vous prie de partir. Maintenant, précisa-t-il avec fermeté.
— Il est inutile d’être si obstiné. Avez-vous besoin ou pas que l’on vous frotte le dos ?
— Vous ne pouvez pas. Vous avez une attelle au doigt.
— Non, je l’ai retirée aujourd’hui.
Elle leva la main pour lui montrer.
— Vous n’auriez pas dû. C’est trop tôt, grommela-t-il. Je doute que votre os se soit déjà ressoudé.
— Il va bien, je vous assure, affirma-t-elle en s’approchant.
Il souffla un juron dans sa barbe.
— Vous ne travaillez pas comme domestique. Et vous êtes fiancée à un autre homme.
— Que se passe-t-il ? Je ne fais que vous assister pour votre toilette. Il ne s’agit pas… de
séduction.
Il lui adressa un regard dur et, l’espace d’une seconde, elle comprit pourquoi les bonnes le
craignaient tant. Il ressemblait à un envahisseur scandinave assoiffé de sang, tels ceux que décrivait
le barde de son père dans ses récits des siècles passés, prêt à dévaster tout le pays. Mais elle savait
qu’il n’était pas ainsi.
— Vous me pensez incapable de vous aider à vous baigner ? interrogea-t-elle en se plantant devant
la cuve, les bras croisés sur sa poitrine.
— Non. Mais votre idée est tout simplement épouvantable.
— Ne soyez pas idiot.
Elle ne tint pas compte du froncement de sourcils qu’il arborait, et vint plus près de lui. Ce torse
nu émergeant de l’eau aurait suffi à distraire n’importe quelle femme. Le ventre du guerrier, le haut de
son dos et ses bras étaient sillonnés de muscles d’acier. Dieux du ciel, le contempler l’empêchait
presque de respirer. Une couche de poils blonds sur sa poitrine s’étrécissait au niveau de sa taille.
D’un furtif coup d’œil, Isobel aperçut qu’une serviette de lin lui couvrait les cuisses.
Elle s’installa derrière lui et trouva le savon par terre à côté du cuvier.
— Vous serait-il possible de vous pencher en avant, s’il vous plaît ? demanda-t-elle.
Lorsqu’il s’exécuta, elle eut une splendide vue de son dos dans la lumière du feu… Les stries de sa
puissance, les vestiges de vieilles plaies, et la tache de naissance en forme de dague. Elle avait
entendu les anciens parler de cette marque et du fait qu’elle prouvait son identité. La cicatrice qui se
trouvait en dessous était particulièrement effrayante et rugueuse, mais ne semblait pas due à un coup
de glaive.
— Que s’est-il passé là ?
Elle parcourut l’entaille blanche et irrégulière du bout des doigts.
Il poussa un soupir chuintant.
— C’est lorsque j’ai glissé de la falaise il y a douze ans. Les rochers dentés m’ont déchiré la
chair, mais ce sont les mêmes qui ont interrompu ma chute en accrochant mon tartan.
— Oh.
Elle passa ses doigts glissants de savon sur l’anomalie de ce corps parfait. Si cette vilaine marque
symbolisait le fait qu’il soit resté en vie, la jeune femme se réjouissait donc de la voir.
Il aurait pu si facilement mourir à quinze ans, Isobel n’aurait alors jamais eu l’occasion de
l’apprécier. Tandis qu’elle massait les omoplates et les épaules du guerrier, elle s’aperçut combien
elle le chérissait et l’admirait. Il ne s’agissait pas seulement de son impressionnant physique, mais de
lui, en tant qu’homme. Elle n’avait jamais connu un tel être.
Elle se rinça les mains, les savonna de nouveau, puis lui lava le dos, s’efforçant de pétrir les
muscles rigides, mais il était si crispé qu’elle n’y parvint pas.
— Je sais ce que vous essayez de faire, grommela-t-il.
— Simplement de vous aider pour votre toilette, l’assura-t-elle, espérant qu’il ne pouvait lire dans
ses pensées.
— Je ne suis pas stupide, ma petite.
— Bien sûr que non. Vous êtes même extrêmement intelligent.
Il soupira, et grinça bruyamment des dents.
— Que croyez-vous que je tente de faire ? interrogea-t-elle, sincèrement curieuse de savoir ce
qu’il pensait.
Peut-être la même chose que lorsqu’ils étaient sur les remparts quelques jours plus tôt… Qu’il la
voulait. Qu’une fois encore, il mourait d’envie de vivre ce qu’ils avaient partagé au lit l’autre nuit.
Avec la manière passionnée dont il avait confessé ses désirs avant cet époustouflant baiser, il avait
ravi le cœur de sa protégée.
— Par tous les saints, gronda-t-il. Vous n’êtes pas obligée de faire cela, Isobel. Je vous protégerai
de ceux qui chercheraient à vous faire du mal.
— Je le sais. Vous êtes incroyablement honorable. Il est temps de vous laver les cheveux. Vous êtes
prêt ?
— Oui.
Elle souleva un seau d’eau chaude et lui en versa la moitié sur le crâne.
Il crachota en secouant la tête, projetant des gouttes sur les jupons de sa compagne.
Elle lui lissa la chevelure en arrière à partir de son front altier, puis la frictionna vigoureusement.
Même s’il demeurait silencieux, les yeux fermés pour éviter que la mousse ne les irrite, il était
tendu de tout son corps. Debout au-dessus de lui, elle avait une vue parfaite sur ses épaules jusqu’à
son giron. Le linge était à présent extrêmement dressé. Avant la nuit qu’ils avaient passée ensemble,
avant d’avoir senti le membre puissamment durci de Dirk se glisser en son antre, elle se serait peut-
être demandé comment cette partie-là d’un partenaire pouvait ainsi soulever du lin. Elle avait déjà
été en contact avec l’attribut de feu son époux, qui n’était guère qu’une chose frêle et ballante. Elle
s’était souvent interrogée sur les raisons pour lesquelles on appelait le sexe masculin une « verge »
s’il n’en avait pas la rigidité.
Maintenant, elle comprenait que cet appendice était effectivement censé se raidir… lorsqu’il était
excité. Il ne faisait également aucun doute que Dirk devenait irritable dans cet état-là. Un détail que
Beitris avait oublié de lui préciser sur les hommes.
— Je devine pourquoi vous êtes fâché, dit-elle.
— Maintenant, vous le savez ?
Au murmure rocailleux de cette question, Isobel fut parcourue de frissons enfiévrés.
— Oui.
— Pourquoi cela ?
Une vague de chaleur monta de la poitrine jusqu’aux joues de la jeune femme. Oserait-elle
prononcer les mots qu’elle avait en tête ? Il la prendrait sûrement pour une débauchée, et en toute
honnêteté… elle l’était.
— Parce que vous êtes dur, lui confessa-t-elle au creux de l’oreille dans un chuchotement.
— Seigneur, Isobel, gronda-t-il. Vous vous aventurez sur un terrain diablement glissant.
Elle se mordit la lèvre pour s’empêcher de ricaner.
— Vous voyez, à présent, vous êtes encore plus irascible.
— Contentez-vous de me rincer les cheveux et finissons-en avec ce maudit bain.
Il accordait de l’importance à son précieux sang-froid, n’est-ce pas ? S’il le perdait, que ferait-il ?
Peut-être lui donnerait-il un autre baiser brûlant. Ou il la porterait à son lit et ravirait son corps une
fois de plus. Elle en eut des fourmillements dans le bas-ventre à cette simple pensée.
Elle lui versa un seau et demi d’eau claire sur la tête, pour en rincer la mousse.
— Voilà. Vous êtes tout propre.
Il écarta les cheveux mouillés de son visage et s’essuya les yeux.
— Merci. Vous êtes maintenant libre de vous retirer.
Pfff. Elle n’y était guère disposée.
— Avez-vous besoin d’aide pour quoi que ce soit d’autre ?
Il se retourna, et l’observa du coin de l’œil, furieux. Il avait désormais la main et le bras sur ses
cuisses pour cacher son érection.
— Cela vous amuse de me torturer ? demanda-t-il.
— Non. Je ne cherche pas du tout à faire cela. Je veux…
Il plissa les paupières, la mettant en garde.
Elle parvenait à peine à respirer tandis qu’ils se dévisageaient. Le regard habituellement pâle de
Dirk était à cet instant plus sombre qu’elle ne pouvait le concevoir. Il avait les narines dilatées et les
mâchoires serrées.
— Partez, lui ordonna-t-il avec un léger mouvement de tête en direction de la porte. Tout de suite.
Et si elle refusait ? Hurlerait-il contre elle ? La rouerait-il de coups ? Était-il excité au point de ne
plus maîtriser ses actes et perdre la raison ? Même s’il avait l’air effrayant, elle ne le craignait pas.
Au lieu de cela, son regard menaçant ne faisait qu’attiser davantage l’ardeur d’Isobel, trahissant le
désir intense qu’il éprouvait pour elle. Elle se languissait de la passion qui émanait de lui.
Lors de leur première étreinte, il n’avait plus toute sa tête, avec l’influence des herbes
médicinales. Comment se comporterait-il en toute lucidité, en étant complètement lui-même ?
Elle sentit tout son être s’embraser, dans une alternance de chaud et de froid, comme sous l’effet de
quelque maladie. Elle ne pouvait penser à rien d’autre qu’au corps brûlant et tendu du guerrier contre
elle. En elle. Il l’avait révélée à sa féminité. Elle voulait revivre cela. Et souhaitait qu’il soit
entièrement présent cette fois.
En réponse à l’ordre qu’il lui avait donné de quitter la pièce, elle secoua la tête en signe de
dénégation, sachant qu’elle se montrait obstinée et inconvenante en désobéissant à un chef.
Dans un mouvement brusque et rapide, il se leva du cuvier en faisant gicler de l’eau. De carrure
phénoménale, ruisselant, le membre dressé, il était magnifique.
Dieux du ciel !
Ses épaules étaient incroyablement larges au-dessus de sa taille mince. Les muscles épais de ses
cuisses se contractèrent lorsqu’il sortit de la cuve et s’approcha d’elle à grandes enjambées comme
un animal affamé. Le cœur d’Isobel battit la chamade.
— C’est votre dernière chance, l’avertit-il. Sortez d’ici, ou vous en subirez les conséquences.
— « Subir » ? répéta-t-elle en se mordant la lèvre pour s’empêcher de sourire à l’emploi de ce
terme. Vous n’allez pas me faire mal, n’est-ce pas ? demanda-t-elle doucement, sachant que ce ne
serait pas le cas.
— Je ne vous promets rien. Je devrais corriger votre petit derrière avec ma cravache.
— Vous ne m’avez pas fouettée la dernière fois. Et la douleur n’a duré qu’une minute. S’est ensuivi
uniquement du plaisir.
Elle eut l’attention attirée par l’attribut de Dirk qui remuait. La seconde suivante, il se tenait devant
elle, l’acculant contre le mur de pierre en la soulevant. Avant qu’elle puisse émettre un son, il lui
dévora la bouche, l’assiégeant, la goûtant. Hmm… Elle perdit le fil de ses pensées sous l’effet de cet
assaut sensuel. La façon dont il enfonçait sa langue rappelait à la jeune femme comment il l’avait
pénétrée lors de leur précédente étreinte. Son instinct féminin s’était alors embrasé. Oui, son corps
réclamait que l’on se l’approprie ainsi.
Elle sentait ce membre dur frotter contre son entrejambe à travers le tissu de sa robe. Elle
s’agrippa fermement au cou de son amant tandis qu’il la hissait sans peine contre lui. Il fourra une
main sous ses épaisseurs de jupons, les écartant violemment pour s’y engouffrer jusqu’à ce qu’il
atteigne sa destination. Du bout des doigts, il caressa son intimité de la plus choquante et de la plus
excitante des manières. Elle retint son souffle.
— Damnation, comme vous êtes mouillée, lui murmura-t-il à l’oreille.
Elle était incapable de formuler la moindre réponse. Elle savait seulement que d’une façon ou
d’une autre, ses chairs devenaient moites dès que cet homme l’embrassait ou la touchait. Ou
lorsqu’elle le contemplait nu. Elle supposait qu’il s’agissait d’excitation féminine.
Il l’effleura en décrivant des cercles lents et ensorcelants. De la pure magie ! Son plaisir et son
envie s’enflammèrent, embrumant ses pensées.
— Oui, souffla-t-elle, sollicitant d’autres baisers.
Il introduisit en elle un doigt humide ; elle crut partir comme un boulet de canon. Elle se tortilla,
dans une vaine tentative de trouver quelque soulagement à cette torture sensuelle. Une fois encore,
elle se languissait cruellement de ce large membre à l’intérieur de son être, la pénétrant profondément
comme lors de leur première nuit.
— Prenez-moi, chuchota-t-elle en refermant ses bras autour du cou de Dirk.
— Damnation, Isobel ! Vous me rendez fou.
Certes, la démence était précisément ce qui animait aussi la jeune veuve à cet instant précis.
Il repoussa davantage les vêtements de sa compagne. Faisant glisser l’extrémité rigide de sa
virilité contre les replis les plus sensibles de sa maîtresse, il commença à pénétrer celle-ci par petits
coups.
— Oui, Dirk.
Elle était au bord du délire tant son corps désirait celui de son partenaire.
Il émit un gémissement rauque et s’enfonça plus avant avec délicatesse ; se retira, puis l’assaillit
de nouveau, la défiant dans un va-et-vient toujours plus audacieux. Elle voyait qu’il se montrait
désormais prévenant. Il n’avait pas fait preuve d’une telle lenteur la première fois.
Chaque mouvement devint plus aisé que le précédent, et la jeune femme en apprécia la moindre
seconde, éprouvant ses limites. La taille de son amant lui avait convenu l’autre nuit, elle savait donc
qu’il en serait de même ce soir-là. Il finit par onduler les hanches, s’imposant en elle de ce dernier
pouce. Il prononça un juron en grondant, et elle se sentit alors possédée, conquise par son
compagnon. Elle lui appartenait à présent. Tout comme il était sien. Cette réalité la consuma. Elle
ignorait si elle était la seule à avoir cette impression.
Il s’immobilisa, leurs deux êtres unis de la plus primitive et émouvante des façons, leurs bouches
s’effleurant, ses yeux assombris par ses paupières mi-closes rivés sur ceux de sa protégée. D’une
certaine manière, elle avait le sentiment qu’il revendiquait son droit sur elle. Enfin.
Elle lui taquinait les lèvres de sa langue, impatiente de le déguster. Il sortit presque entièrement
pour replonger en elle, avec élan et assurance. Elle suffoqua, abasourdie et frissonnante. Encore et
encore, ce plaisir violent la martelait, toujours plus fabuleux à chaque passage. De plus en plus
rapide, jusqu’à ce qu’elle en ait le souffle coupé. Exactement comme la dernière fois, une indicible
extase jaillit en elle, s’emparant de son corps et de son esprit. Elle hurla.
Il lui couvrit la bouche avec la sienne, capturant ses cris. S’enfonçant plus avant, il rugit, ses
lèvres sur celles d’Isobel. Il se déhancha dans un ultime assaut, puis frémit contre elle. Un
grondement rocailleux lui échappa, suivi d’une grossièreté.
Se retirant tout en la portant, il tituba vers le lit. Il s’y écroula sur le dos, en tenant fermement sa
partenaire sur sa poitrine. Elle avait le visage enfoui dans son cou, et ne voulait pas bouger.
— Par tous les saints, Isobel, commença-t-il d’une voix éraillée et haletante. Vous m’avez presque
tué.
Elle sourit.
— Non, il faut sûrement plus que cela pour terrasser un si valeureux guerrier.
Il s’esclaffa brièvement, puis ils reprirent leur souffle en silence.
— J’ai une question, dit-elle.
— Oui ?
— J’ai éprouvé une sensation intense et indescriptible chaque fois que nous avons fait l’amour,
vers la fin.
— Moi aussi.
— De quoi s’agit-il ?
— Le point culminant d’une relation intime, l’orgasme. Les Français appellent cela la « petite
mort ».
— Oui, l’espace d’un instant, j’ai cru mourir de plaisir.
Il la fit rouler sur le côté, et esquissa un rictus hilare.
— Vraiment ?
— Oui, et cela m’a effrayée la première fois.
— Il n’y a rien à craindre de cette jouissance.
Il parut soudain satisfait, voire fier de lui.
— Je me demandais si vous étiez un amant émérite, et c’est le cas. Ô combien.
Il plissa les yeux.
— Quand vous êtes-vous posé cette question ?
— Lorsque nous avons passé cette nuit seuls dans la chaumière à Scourie.
— Vous étiez alors vierge. Que saviez-vous des partenaires talentueux ?
— Très peu de choses. Beitris a tenté de m’expliquer ce qui se déroulait entre un homme et une
femme. Je ne parvenais pas à m’imaginer cela séduisant, jusqu’à…
— Jusqu’à ?
— Vous. Quand nous voyagions, la façon dont vous me touchiez – en m’aidant à monter sur votre
cheval ou à en descendre, en me tenant avec délicatesse et fermeté pendant que Rebbie me soignait le
doigt, sans parler du temps que j’ai passé assise à califourchon derrière vous sur votre bête. Ces
seuls contacts m’ont donné envie d’en avoir d’autres.
Il inspira profondément, lui adressant un regard énigmatique.
— Vous savez ce que cela signifie, n’est-ce pas ?
— Non, répondit-elle.
— Je ne vous laisserai pas retourner chez les MacLeod, annonça-t-il d’un ton possessif.
— Je n’en avais aucune intention de toute manière.
— Et cela implique également la guerre.
Ses yeux furent animés d’une effrayante étincelle.
— La guerre ? Non. Mon aîné ne consentirait pas à ce que j’épouse cet homme dont la brute de
cadet abuserait de moi sous leur toit. Les membres de ce clan n’ont donc aucune raison de prendre les
armes. Ils sont responsables de ma fuite.
— Eh bien, espérons que votre frère trouvera un arrangement avec eux avant qu’ils ne
s’aperçoivent que je vous ai volée.
— Est-ce bien ce qui s’est passé ? demanda-t-elle en souriant. Êtes-vous un ravisseur de fiancée ?
— Maintenant, oui. Par tous les saints ! Je n’avais jamais imaginé faire cela un jour.
— Parce que vous êtes si honorable ?
Il haussa les épaules.
— Je crois en la vertu de faire ce qui est bien.
Il est bien pour nous d’être ensemble. Elle manqua de prononcer cette phrase à voix haute, mais
n’était pas certaine de la façon dont il réagirait à ses propos. Elle espérait qu’il revendiquerait plus
encore son droit sur elle en déclarant vouloir l’épouser. Non que les circonstances l’y contraignent.
Elle convolerait seulement avec un homme qui désirerait s’unir à elle, pour ce qu’elle était. Pas pour
ses biens ni sa dot. Ni pour des raisons d’honneur.
Elle voulait un mariage d’amour.
Dirk se leva, traversa la chambre et versa du vin chaud dans une tasse. Il l’apporta au lit et la
tendit à Isobel après en avoir pris une gorgée. Son corps délicieusement nu la distrayait trop pour
qu’elle songe à consommer de l’alcool. Elle en sirota et lui rendit le gobelet.
Il le posa puis s’allongea à côté d’elle et se couvrit jusqu’à la taille. Il parut subitement préoccupé
et plongé dans ses pensées.
Elle repoussa les draps, exposant son amant de nouveau à sa vue. Elle était consciente de se
comporter telle une audacieuse débauchée, mais souhaitait en apprendre davantage sur cet être.
Les yeux mi-clos, il la regarda tandis qu’elle examinait ses mensurations.
— Tout simplement… merveilleux, déclara-t-elle, caressant du bout des doigts le membre soyeux,
qui ne se révélait ni dur ni mou.
MacKay laissa échapper un gloussement.
— Il n’y a que vous pour parler de cette manière d’une chose aussi charnelle et terre à terre qu’un
vit.
— Est-ce ainsi qu’on le nomme ? Un vit ?
— Oui, c’est l’un de ses noms. Les autres sont trop vulgaires pour vos oreilles délicates.
Elle s’empourpra, mais son attention dériva vers l’appendice en question. Elle se redressa en
position assise et le caressa du bout des doigts. Quelle fascination de le voir se raidir et s’allonger à
chaque instant qui passait. Elle s’en saisit et le serra. Dirk gronda, la teinte bleu sombre de son
regard lui révélant son désir de la prendre une fois encore.
Oui, faites-le, s’il vous plaît.
Le guerrier ne parvenait pas à croire ce qu’il avait fait. Maintenant qu’il n’était plus sous
l’influence de quelque drogue, il se remémorait chaque seconde, chaque détail du moment où il avait
emporté Isobel au sommet du plaisir. Elle avait été si belle, à couper le souffle.
— C’est vous qui êtes merveilleuse, murmura-t-il avant de lui déposer sur les lèvres de petits
baisers, comme il aurait pris des gorgées de vin, en les savourant une à une.
Elle l’envoûtait, avec ses yeux ténébreux et ensorcelants levés vers lui dans la lueur des bougies.
Non, il ne pourrait jamais la laisser partir à présent.
Elle pressa fermement le membre durci, déclenchant en Dirk une vague de pur plaisir et d’envie
brute. Damnation, comme il aimait la voir déployer un penchant pour la débauche.
— Vous ai-je fait mal tout à l’heure ? s’enquit-il, se rappelant soudain qu’il aurait dû se montrer
plus délicat puisqu’elle avait perdu sa virginité depuis si peu de temps.
Elle secoua la tête en lui adressant un sourire espiègle.
— Non. C’était même tout l’inverse.
Il baissa les yeux, s’apercevant de sa nudité alors qu’elle était entièrement habillée.
— Ôtez ces maudits vêtements.
Il aurait dû se sentir décontenancé de constater qu’il l’avait prise avec un empressement tel qu’elle
n’avait même pas eu la possibilité de se dévêtir ; mais elle l’avait nargué au-delà de son seuil de
tolérance. Son esprit s’était emporté dans un tourbillon d’excitation et de voracité qu’il fallait
rassasier.
Il l’aida à retirer sa robe. Lorsqu’elle fut allongée à ses côtés, il dévora du regard les courbes
voluptueuses de sa compagne ainsi que sa peau lisse et pâle. Il prit en coupe l’un de ses seins
rebondis sur lequel pointait un ravissant mamelon rose foncé.
— Magnifique, susurra-t-il avant d’en aspirer le succulent téton dans sa bouche pour le sucer, se
délectant de son goût si féminin.
Il huma la douce fragrance de sa peau.
— Hmm, vous sentez le nectar de fleur.
Dans un gémissement, elle lui passa ses doigts dans les cheveux pour l’attirer plus près d’elle en
lui tenant tendrement la tête. Il apprécia ce geste enthousiaste et affectueux, et porta son attention sur
l’autre sein.
Elle tenta de l’entraîner contre elle afin de réduire encore la distance qui les séparait. Lui-même
impatient de se rapprocher, il roula entre les cuisses de sa maîtresse, savourant le doux contact de
cette peau contre la sienne. Par tous les saints ! Combien de fois avait-il rêvé de se trouver à cet
endroit précis.
— Encore, je vous en prie, Dirk, chuchota-t-elle d’un ton implorant.
Il gronda, chérissant le désir qu’il lui inspirait. Il ressentait la même ardeur, incapable d’assouvir
son envie d’elle. S’élevant au-dessus d’elle, il se glissa vers le haut et plongea le regard dans ses
prunelles sombres d’enchanteresse, tandis qu’il guidait son membre en elle. Éprouvant de nouveau la
chaleur ruisselante de sa partenaire, il perdit presque la maîtrise de ses actes – et tout sens commun.
Il voulait s’engouffrer sur-le-champ dans les profondeurs d’Isobel, mais s’efforça d’une certaine
manière de se refréner, se rappelant que leurs étreintes pourraient se révéler douloureuses pour elle.
Pendant qu’il lui assiégeait la bouche à coups de langue, elle tortillait les hanches dans un
mouvement qui donna à Dirk l’envie de la pénétrer puissamment.
— Hum, vous réclamez, marmonna-t-il, parvenant à peine à se retenir.
— Oui, s’il vous plaît. Encore, le supplia-t-elle.
Incapable de résister, il se souleva et augmenta le rythme de ses assauts. Quelques instants plus
tard, elle hurlait, le corps agrippé à celui de son amant tandis qu’elle jouissait. Lui couvrant les
lèvres des siennes, au cas où quelqu’un l’entendrait dans le couloir, il se délecta de la manière dont
les muscles intérieurs de sa compagne le caressaient étroitement, le menant aux confins de la raison et
du désir. Son propre orgasme le brûla de tout son être tel un boulet de canon, dans une explosion de
plaisir qui anéantit toutes ses pensées.
Lorsqu’il recouvra ses esprits, il se demanda, haletant, comment diable il allait sortir de cette
situation sans une guerre de clans.

Un bruit le réveilla quelque temps après. Qu’était-ce donc ? Il sortit d’un sommeil reposant pour
trouver Isobel lovée devant lui, chaude et nue. Hmm… Elle remua son appétissant derrière contre le
membre excité de son partenaire. La passion déferla en lui, l’incitant à explorer les courbes soyeuses
de sa protégée. Il fit glisser une main le long de sa cuisse, sur ses hanches et sa taille jusqu’à son
opulente poitrine. Il prit à pleine paume l’un de ses seins fermes quoique moelleux, puis tira vivement
sur le mamelon durci. Gémissante, elle pressa ses fesses contre lui.
Des coups secs et pressants retentirent à la porte.
— Dirk !
Chapitre 22

Le guerrier grommela par réflexe un chapelet de jurons, démesurément contrarié d’être ainsi tiré de
ce paradis d’excitation somnolente tandis qu’il se trouvait blotti contre Isobel. Il était dur comme la
pierre, et avait besoin de la prendre sur-le-champ.
— Dirk, êtes-vous là, mon garçon ? lança ce qui semblait être la voix de son oncle.
— Oui ! cria-t-il, avant de se hisser hors du lit.
La pièce était presque plongée dans l’obscurité totale, à l’exception de la lueur que produisaient
quelques braises dans la cheminée. Où diable étaient ses vêtements ? Il attrapa l’une des couvertures
en laine sur le matelas et l’enroula autour de sa taille.
La porte s’ouvrit, et Conall entra, muni d’une lanterne.
— J’arrive ! Attendez dans le couloir, s’empressa de dire MacKay pour empêcher son visiteur de
voir la jeune femme dans ses draps derrière lui.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, en remuant avant de se retourner.
Le vieil homme arqua vivement les sourcils.
Enfer ! Dirk leva les yeux au ciel.
— Si vous pouviez nous laisser un peu d’intimité, je vais me vêtir. Posez la lampe ici.
— Soit. Mais dépêchez-vous, mon enfant, dit Conall.
Il laissa la lanterne par terre, puis se retira en fermant la porte.
— De quoi s’agissait-il ? s’enquit Isobel de nouveau.
— Je ne sais pas encore. Il faut que je m’habille pour aller le découvrir.
Comme le moment était mal choisi. Ce devait être sérieux, ou son oncle n’aurait pas fait ainsi
irruption. Dirk ouvrit une malle, en sortit quelques affaires et les enfila en hâte.
— Restez là. Je reviendrai vous informer de ce qui se déroule quand je le pourrai.
Elle s’assit, le front plissé.
— J’espère que vous ferez attention.
— Bien entendu.
Il voulait l’embrasser, mais un tel geste aurait trahi ce qu’il ressentait et ne souhaitait lui dévoiler.
— Barricadez-vous et ne laissez entrer personne.
Elle acquiesça.
— Revenez vite.
Il saisit la lampe et rejoignit Conall.
— Pas un mot de tout cela à qui que ce soit, mon oncle, l’avertit-il.
— Malgré mon envie de vous taquiner au sujet de la fille dans votre lit, il se trame des choses plus
importantes.
— Quoi ?
— Haldane et ses acolytes ont aidé tous les prisonniers du donjon à s’évader, y compris
McMurdo.
— Comment diable y sont-ils parvenus ? questionna Dirk en accélérant le pas.
— Ils ont tué deux gardes MacKay et blessé un troisième.
— Iosa is Mhuire Mhàthair. Ce petit bâtard. J’en ai assez de lui laisser des secondes chances et
de le traiter comme un frère. Je ne puis fermer les yeux sur un meurtre.
— Je suis d’accord.
— Qui sont ses complices, et combien étaient-ils ?
— Nous ne le savons pas avec certitude, mais ils ont pris dix chevaux. Et quelqu’un a vu l’un des
hommes de votre belle-mère avec eux pendant qu’ils fuyaient. Après inspection du reste de sa troupe,
il est apparu qu’ils manquaient tous à l’appel.
— Maighread se cache derrière tout cela, évidemment.
— Sans aucun doute. Peut-être que l’une de ses bonnes a porté une missive à un garde ou à
Haldane.
— Je me suis montré trop clément envers elle et son cadet.
Conall hocha la tête.
— Je reviens tout de suite, lui dit son neveu. Je dois parler aux soldats que j’ai postés à la porte de
cette sorcière.
Après avoir traversé le couloir et gravi à vive allure un escalier, Dirk arriva à la chambre de
lady MacKay. Les deux individus se tenaient de chaque côté de l’embrasure.
— Qui est entré ici ou en est sorti ? s’enquit-il.
— Sa servante lui a monté son souper hier soir, répondit l’une des deux sentinelles avec hésitation.
— Ne permettez l’accès à personne d’autre. Elle ne doit pas être en contact avec qui que ce soit.
Aucun échange verbal ni écrit. Assurez-vous qu’elle ne dissimule pas le moindre message en dessous
ni à l’intérieur de quelque objet quittant la pièce. Deux gardiens sont morts à cause de ses complots.
Cette affaire est de la plus haute importance. Comprenez-vous ?
— Oui, milord, répondirent-ils à l’unisson.
Ils avaient tout intérêt à obéir aux ordres, ou il les enverrait faire leurs bagages. Il ne supporterait
aucun employé insubordonné ou négligent.
Quelques instants plus tard, le guerrier retrouva son oncle dans le couloir inférieur. Ils
descendirent la volée de marches étroites, et se trouvèrent en présence de plusieurs hommes en
colère qui criaient dans la grande salle.
— Quelle direction ont-ils prise ? demanda Dirk d’une voix retentissante.
Ses compatriotes se turent en se retournant vers lui.
— Nous ne le savons pas encore. Trois des nôtres sont à leur poursuite.
— Pourquoi tout ce chahut ? lança Rebbie derrière lui.
MacKay fit volte-face vers son ami, qui avait revêtu sa tenue complète.
— Grâce à Haldane, les prisonniers se sont échappés. Ils ont tué deux geôliers. Nous allons les
chercher.
Il alla vers l’entrée à grandes enjambées, suivi de tout le groupe.
Ils traversèrent l’enceinte éclairée par des torches pour gagner les écuries où les palefreniers et
leurs assistants s’affairaient déjà à seller des chevaux.
— Chacun des hors-la-loi est parti avec une monture, annonça l’un des jeunes garçons au chef du
clan. J’ai tenté de l’en empêcher, milord, mais votre frère a volé la vôtre.
Le guerrier se sentit prêt à exploser d’indignation.
— Quoi ? Il a pris Tulloch ?
Le serviteur recula, intimidé.
— Oui. Il m’a forcé à le préparer en pointant son glaive sur moi.
— Maudit petit bâtard, gronda Dirk.
Il n’était pas certain qu’il aurait pu se retenir d’étrangler ce vaurien s’il s’était trouvé là. Il
espérait que sa bête enverrait voler ce morveux dans un marécage.
— Il doit avoir des bijoux de famille aussi gros que des boulets de canon, marmonna Rebbie.
— Ce qui pourrait lui être fatal.
La bravoure n’égalait pas l’intelligence.
— Combien de chevaux reste-t-il ?
— Une vingtaine, répondit le palefrenier.
— C’est suffisant.
Ils retrouveraient ces meurtriers voleurs de montures.
Un maigre individu entra en courant dans les écuries, le souffle court.
— Milord, je ne suis pas parti avec eux.
MacKay leva la lanterne et s’aperçut qu’il s’agissait de Ross, l’ami de Haldane qu’il avait menacé
d’expulser du clan.
— Ils m’ont libéré, mais au lieu de les suivre, je me suis caché jusqu’à leur départ.
— Je suis fier de vous, Ross, déclara le guerrier, se fiant en partie au jeune homme, tout en se
demandant si celui-ci n’avait pas été laissé sur place par son cadet pour quelque infâme raison. Peut-
être afin de les espionner. Mais il allait lui accorder le bénéfice du doute.
— Je suis heureux de constater que vous avez tiré une leçon de tout cela. Savez-vous où ils se
dirigeaient ?
— Non, ils ne l’ont pas dit. Mais ce sont Haldane, Gil et des gardes de lady MacKay qui nous ont
relâchés.
Comme le beau-fils de cette sorcière l’avait supposé.
— Restez ici pour aider les garçons d’écurie.
— Oui, milord.
Ross rejoignit aussitôt les palefreniers, en leur proposant son assistance pour quelque tâche.
— Surveillez-le, chuchota discrètement Dirk à Conall. Je n’ai pas confiance en lui. Il travaille
peut-être pour mon frère. Empêchez-le de s’approcher d’Isobel. Pourrez-vous passer le message à
ses gardes ?
Son oncle acquiesça.
— Bien sûr. Faites attention à vous, mon garçon.
Le chef grimpa sur une monture inconnue, les veines palpitant d’une nouvelle vague de fureur à
l’encontre de Haldane. Il récupérerait Tulloch, même s’il devait pourchasser ce pendard jusqu’aux
Lowlands.
Quelques instants plus tard, Dirk, Rebbie, Keegan, Erskine, et presque une dizaine de membres du
clan parmi les plus forts et les plus expérimentés passèrent les portes principales à cheval, laissant
quelques sentinelles postées à l’entrée, au cas où les hors-la-loi feraient demi-tour.
Équipés de lanternes et de torches, ils parvinrent à suivre les empreintes de sabots dans les
quelques pouces de neige qui recouvraient le sol gelé de la lande. Les traces menaient au sud. Une
profonde angoisse pesa sur l’estomac de MacKay. S’étaient-ils mis en route pour Munrick Castle,
chez les MacLeod ?
Maudite Maighread ! Elle avait envoyé son fils leur révéler l’endroit où se trouvait Isobel. Ce ne
pouvait être que cela. Elle ferait tout pour arrêter le guerrier, même trahir la fille de sa meilleure
amie. Il n’aurait guère dû s’attendre à quoi que ce soit d’autre de la part de cette criminelle.
Une demi-heure plus tard, la maigre lueur de l’aube éclairait faiblement le ciel. Dirk fut étonné
d’apercevoir une grosse masse sombre traverser la vaste étendue dans la neige, ses larges sabots
battant le sol dans un bruit sourd en se rapprochant.
— Tulloch ?
Il alla plus près de lui et fit signe aux autres de marquer une halte. Oui, le cheval de guerre trottait
vers lui.
— Eh bien, que je sois maudit, lâcha MacInnis.
Le chef bondit à terre en souriant, ravi de retrouver son destrier – qui était surtout son ami.
Interrompant sa course dans un dérapage, mais encore indocile, l’animal renâcla en trépignant,
comme extrêmement insulté d’avoir été subtilisé puis monté par un voleur de chevaux.
Son maître attrapa ses rênes.
— Allons, mon grand. Calme-toi.
Il laissa la bête le sentir, ce qui apaisa celle-ci.
— Eh, tu as fait ce qu’il fallait. As-tu balancé ce petit bâtard dans un lac ? Je l’espère.
Il vérifia que Tulloch n’était pas blessé, puis examina sa selle et son harnais. Tout semblait aller. Il
se hissa sur son dos. L’un des hommes, qui montait avec un compère, récupéra le cheval
supplémentaire.
Deux heures plus tard, ils atteignirent Scourie, et les traces de sabots dans la neige continuaient
vers le sud, comme le guerrier l’avait prévu.
Il fit une halte, et le groupe l’imita.
— Les renégats sont allés chez les MacLeod, annonça-t-il.
— Diable, marmonna Rebbie.
— Pourquoi ? s’enquit l’un des membres du clan.
Bien entendu, MacInnis, Keegan, Erskine et certains autres connaissaient la raison, mais tout le
monde n’en avait pas eu vent chez les MacKay.
— Ma belle-mère les y a envoyés. Comme vous le savez, j’ai secouru lady Isobel lors d’une
tempête de neige il y a quelques jours.
Une poignée d’individus acquiescèrent.
— Ce que vous ignorez peut-être, poursuivit-il, c’est que l’un des MacLeod s’en est pris à elle et a
tenté de la violer. Voilà pourquoi elle s’est enfuie. Elle est par ailleurs fiancée à leur laird.
Ses compagnons grommelèrent des jurons à l’encontre de ce maudit clan.
— Cette jeune femme était en sécurité avec nous, mais maintenant, à cause de Haldane et de ses
acolytes, les MacLeod sauront où elle se trouve, et viendront la chercher.
— Qu’ils viennent ! Nous les embrocherons un par un jusqu’au dernier !
Un cri jaillit. Les hommes étaient clairement animés d’un vif désir de bataille, et impatients de
l’entamer. Leurs montures renâclèrent et dansèrent sur place dans l’excitation.
— Inutile de pousser plus avant vers le sud, déclara Dirk lorsqu’ils eurent repris leur calme. Nous
savons où sont parties nos proies. Nous allons retourner à Dunnakeil et nous préparer au combat.
— Oui ! hurlèrent plusieurs de ses compagnons.
— Après avoir chevauché de Munrick jusqu’à Dunnakeil, ils seront épuisés. Nous aurons
l’avantage.
— Oui, chef, approuvèrent certains.
Fier qu’ils le soutiennent, le guerrier les guida vers leur forteresse à une allure plus tranquille, afin
de ne pas éprouver les bêtes. De retour chez eux, après le déjeuner, il confia des responsabilités à
chacun afin que tout le monde soit prêt avant l’arrivée de leurs ennemis. Quelques-uns parmi les plus
jeunes MacKay n’avaient jamais connu de conflit, car leur peuple avait vécu en paix depuis plusieurs
années, et les MacLeod étaient jusque-là leurs alliés. Dirk avait presque la conviction que cette
entente se révélait désormais rompue, puisqu’il avait porté secours à Isobel.
Ayant terminé d’affecter des tâches, il pénétra dans la grande salle, espérant bénéficier d’un
moment d’intimité avec sa protégée.
— Mon garçon, nous devons discuter, lui dit son oncle, qui le suivait dans la pièce.
Dirk se retourna.
— Oui. À quel sujet ?
— Allons dans la bibliothèque.
Lorsqu’ils furent à l’intérieur, Conall ferma la porte et déclara :
— L’accord passé avec les Murray me tourmente.
— Moi aussi.
Quel euphémisme. Il détestait l’idée de briser un contrat que son père avait signé, mais il ne
pouvait le mener à terme. Il lui était impossible d’épouser une autre femme alors qu’il aimait Isobel.
Damnation ! D’où lui était venue cette pensée ? Il fut soudain livide, puis parcouru de frissons.
Il n’avait jamais été épris d’une femme auparavant, et n’était pas certain de ce qu’il éprouvait
réellement. Peut-être n’était-ce pas de l’amour. Cependant, il se sentait animé d’émotions fortes et
violentes qu’il ne pouvait nier.
— En outre, il réside le problème de votre relation avec lady Isobel, ajouta le vieil homme d’un
ton grave.
— Certes.
Il s’agissait assurément du sujet qui le préoccupait le plus, et le détournait de son rôle de chef.
— Elle est jolie, et la première fois que je vous ai vu l’observer, j’ai su que vous seriez incapable
de lui résister.
Dirk haussa les épaules.
— C’est vrai.
Il ne pouvait prétendre le contraire, puisque son oncle avait aperçu la veuve dans son lit, mais il ne
comptait pas non plus tout lui confesser.
— Quand vous aviez quinze ans, nous sommes tous passés voir les MacKenzie à Dornie.
— Oui, je m’en souviens bien, répondit-il.
— Il demeure quelque chose que vous ignorez.
Conall gratta sa barbe grise, comme embarrassé de ce qu’il avait à dévoiler.
— Votre père souhaitait que cela reste un secret pour vous, poursuivit-il. L’objet principal de cette
visite n’était pas que votre mère voie son amie.
— Qu’était-ce donc ? demanda son neveu qui s’impatientait de le voir tergiverser.
— Griff voulait arranger des fiançailles entre vous et la fille MacKenzie.
Le nouveau seigneur fut submergé d’une violente confusion.
— Comment ?
— Oui, lady Isobel est la promise en question.
— Je n’ai jamais été fiancé à qui que ce soit. Mon père me l’aurait dit.
— En effet. C’est celui de cette jeune femme qui a refusé l’union.
Dirk sourcilla, ne sachant s’il souhaitait vraiment en connaître la raison. Cette révélation était un
tel choc pour lui, qu’un millier de questions assiégeaient son esprit.
— Il n’a pas fourni de motif valable pour ce rejet, précisa Conall. Seulement qu’Isobel était trop
jeune, et que sa femme désirait attendre qu’elle mûrisse un peu pour prendre une décision si capitale.
Bien entendu, les filles de meneur voient leur mariage arrangé bien avant d’avoir treize ans, mais
cette créature était gâtée et protégée. À n’en pas douter, sa mère voulait qu’elle choisisse elle-même
son époux.
Il haussa les épaules et reprit :
— Quoi qu’il en soit, cette question ne s’est plus posée l’année suivante, lorsque tout le monde
vous a cru mort. Mais aujourd’hui, cette fille est ici, et vous semblez apprécier sa compagnie, ce qui
me fait penser… Voilà une bien étrange chose que le destin. Et peut-être Griff connaissait-il un
élément ignoré de nous autres.
Dirk en resta presque sans voix. Il secoua la tête, s’efforçant de remettre un peu d’ordre dans le
chaos qui y régnait. Un obstacle persistait.
— Elle est fiancée à un autre.
— Certes, mais j’estimais que vous aviez le droit d’être informé. Votre père n’a confié qu’à deux
autres personnes à part moi ce qu’il avait prévu vous concernant. Il a été déçu lorsque le laird a
décliné cette proposition. Les MacKenzie sont un peu plus riches que notre famille, peut-être est-ce
en partie la raison. Ou bien souhaitaient-ils contracter quelque autre alliance.
— Je suis content que vous me l’ayez dit.
Son premier réflexe était de se sentir offensé ou blessé face à ce refus de la part du père d’Isobel.
Mais à treize et quinze ans, les deux adolescents étaient alors trop jeunes pour se soucier de tout cela.
Il était possible qu’à l’époque, le chef MacKenzie n’ait pas vu en ce fils MacKay un bon futur époux.
Même si l’intéressé se demandait comment l’on était en mesure de juger ce genre de dispositions
avant qu’un garçon soit devenu adulte. Il était plus probable que ce clan n’ait guère eu besoin d’une
telle union avec celui du guerrier, puisqu’ils étaient déjà alliés.
— Je suis entièrement en faveur du fait qu’un homme choisisse lui-même sa fiancée, déclara
Conall en souriant.
— Comme vous l’avez fait ?
— Oui. Votre tante est une femme remarquable. Nous sommes heureux depuis de nombreuses
années. Je veux cela pour vous aussi, ainsi que Griff le souhaitait. Si Isobel est votre élue, battez-
vous pour elle.
— J’en ai l’intention.
En effet, comment pouvait-il renoncer à elle désormais ? Ce n’était plus envisageable.
— Mais je déteste l’idée d’avoir entraîné tout mon clan dans une bataille personnelle, poursuivit-
il.
— Tout combat que vous menez est aussi le nôtre, affirma son oncle d’un ton zélé. Nous ne vous
abandonnerons pas. Vous avez bien fait de protéger cette dame de la canaille qui la torturait, et de
l’avoir secourue des éléments déchaînés.
Dirk hocha la tête.
— Je vais devoir l’épouser. C’est indiscutable.
— Est-ce une épreuve pour vous ? s’étonna Conall en arquant les sourcils.
MacKay avait envie de sourire, mais s’efforça d’afficher un air grave.
— Non, mais je vais avoir besoin de la permission de son frère. Il pourrait me considérer comme
un hors-la-loi et refuser ma proposition. Je lui aurais volontiers envoyé une missive pour l’informer
de l’endroit où se trouvait sa sœur, mais je craignais que l’on ne retienne le messager pendant qu’il
traversait le territoire des MacLeod, et que la lettre ne soit lue. Je voulais à tout prix éviter qu’ils
sachent où elle se cache. Mais c’est à présent le cas. Ils seront sûrement là d’ici quelques jours.
— Qu’ils viennent ! Nous ne laisserons pas notre protégée à la merci de ces fripouilles.

Isobel se tenait devant l’entrée de la bibliothèque, submergée de déception. Elle avait entendu les
propos tenus par Dirk à l’intérieur de la pièce. Il s’estimait dans l’obligation de l’épouser. Comme si
on l’y forçait ? Elle n’avait jamais voulu lui donner l’impression d’être piégé ni d’être contraint à
quelque engagement. Et elle ne le ferait jamais. Elle retournerait simplement chez son frère ou sa
tante. Si Dirk n’avait pas le choix en la matière, il mépriserait ce mariage, et elle-même, n’est-ce
pas ?
Conall ouvrit la porte. Surprise, la jeune veuve sursauta en reculant.
Il lui adressa un large sourire et une révérence appliquée.
— Lady Isobel.
Il s’éloigna d’un bon pas dans le couloir en sifflant.
Vêtu de son armure de cuir, le guerrier observa sa compagne avec suspicion dans l’embrasure.
— Je ne puis vous épouser, déclara-t-elle fermement, malgré le nœud qui lui serrait la gorge.
Puis elle fit volte-face pour partir.
Il l’attrapa par le poignet, l’attira dans la bibliothèque et referma derrière lui.
— Vous ne devriez pas écouter les conversations des autres, ma chère.
— Je l’ai fait sans le vouloir, rétorqua-t-elle sèchement.
Elle détourna le regard, essayant de dissimuler ses émotions sous un épais manteau d’indifférence.
— Aiden m’a dit vous avoir vu vous diriger ici, ajouta-t-elle, j’avais donc envisagé de passer un
moment avec vous.
Elle avait partagé une si profonde intimité avec lui la veille, et il n’avait pas eu une minute de libre
à lui consacrer ce jour-là au-delà d’une brève salutation.
— Puis, reprit-elle, j’ai entendu des voix à l’intérieur.
Elle dégagea brusquement sa main, saisissant par la même occasion une délicieuse bouffée de
l’odeur masculine émanant de MacKay – un mélange de cuir, de chevaux et de nature fraîche – et
menaçant sa résolution.
— Vous parliez de moi avec votre oncle, j’avais donc le droit de tendre l’oreille.
— Damnation, marmonna-t-il dans sa barbe.
— Personne ne vous met le couteau sous la gorge, l’assura-t-elle, bouillonnante d’irritation. Alors
je vous en prie, ne vous sentez pas contraint par quiconque de m’épouser au seul motif que nous
avons… partagé une couche.
— Taisez-vous, murmura-t-il.
Faisant fi de cette réponse, elle poursuivit, résolue à livrer le fond de ses pensées :
— Au moins, mon premier mari désirait sincèrement me prendre pour femme. Il n’avait pas le
sentiment d’y être obligé.
— Mais je veux vous épouser, confessa-t-il, la transperçant de ses yeux bleus.
Elle l’étudia, s’efforçant de discerner la vérité, et ce qu’il était susceptible d’éprouver.
— Mais ce ne sera pas facile d’y parvenir, affirma-t-il. Avec les MacLeod, les MacKenzie… Sans
compter le problème des Murray.
Il paraissait assurément moins qu’enthousiaste à l’idée de se marier avec elle.
— Comment cela ?
— Les Murray et mon père ont signé un contrat stipulant que leur fille, lady Seona, s’unirait au
prochain chef MacKay.
— J’en suis informée, mais elle ne vous accordera pas sa main.
— Vraiment ? s’étonna-t-il en haussant légèrement les sourcils.
Elle secoua la tête.
— Elle sait ce qui s’est passé entre nous. Nous sommes amies. Par ailleurs, elle est éprise de
quelqu’un d’autre, même si elle refusera de l’admettre.
— Qui donc ?
— Keegan.
— Hum. Je vois.
— Ne lui en soufflez pas un mot, précisa-t-elle d’un ton sérieux.
— Je garderai cela pour moi, dit-il, presque en souriant.
Il était si adorable à cet instant précis, avec ses bras musclés croisés sur sa large poitrine et ses
yeux bleus rayonnants d’une plaisante expression. Elle avait envie de l’embrasser, mais il aurait
certainement vu ce geste comme une manipulation.
— Je dois prendre congé, annonça-t-elle.
— Les MacLeod seront bientôt là. Haldane et les hommes qu’il a fait sortir du donjon sont allés
chez eux. Envoyés par Maighread.
Elle espéra avec ferveur que le clan de Dirk ne la livrerait pas à ses ennemis afin d’éviter la
guerre.
— Je ne partirai pas avec eux.
— Bien sûr que non. Je ne vous le demanderais jamais. Ils essaieront peut-être de prendre le
château d’assaut et de vous enlever de force, ajouta-t-il en plissant les yeux. Je les abattrai tous s’ils
en font même la tentative.
Un frisson intempestif la traversa devant la véhémence de son compagnon et l’étincelle de passion
qu’il laissait paraître. Peut-être tenait-il vraiment à elle, même s’il ne savait encore comment le
formuler. Il était, après tout, un homme de combat habitué à dissimuler ses sentiments.
— Je vous remercie de me protéger.
Il lui répondit par un petit hochement de tête, le regard plus sombre à mesure qu’il l’observait avec
intensité. Elle connaissait cette expression et s’en languissait. Mais elle devait s’interdire de
succomber de nouveau. Il avait l’impression qu’elle le forçait à l’épouser. Elle ne voulait cela pour
rien au monde. Peut-être la soupçonnerait-il également, comme Maighread l’avait suggéré, de se
servir de lui pour éviter de se marier avec MacLeod. Il se tromperait là encore. Elle ne souhaitait
l’utiliser d’aucune façon.
— Que direz-vous à Torrin ? demanda-t-elle.
Il se crispa et sourcilla plus vivement. Il était plus effrayant qu’à l’accoutumée avec sa tenue de
bataille en cuir riveté d’acier et toutes ses armes.
— Je lui dirai qu’il n’est qu’un crétin de ne pas vous avoir mise à l’abri de sa fripouille de cadet.
— Je regrette que nous n’ayons pu envoyer une missive à mon frère.
Cyrus aurait peut-être pu arranger tout cela puisque au départ, il était responsable de la fâcheuse
situation dans laquelle sa sœur se retrouvait.
— Moi aussi, mais cela comportait trop de risques.
— Je ne veux pas que vous entamiez un conflit à cause de moi. J’en mourrais s’il vous arrivait
quoi que ce soit. Vous m’avez secourue et aidée. Maintenant, tout votre clan et vous-même serez
menacés par ma faute.
Des larmes lui brûlèrent les yeux.
— Vous n’avez rien à craindre à ce sujet. Il se trouve que je suis un bon guerrier, la rassura-t-il
avec désinvolture.
— Je le sais, mais…
Elle hocha la tête, accablée de remords, puis baissa le regard sur ses mains agitées d’angoisse.
— Je vous avais dit que vous auriez dû me laisser où vous m’aviez découverte. Regardez,
maintenant. Je vous ai mis en danger.
Il se dirigea vers elle, à côté de la porte, et lui leva le menton. Elle ferma vivement les paupières,
déplorant qu’il la voie pleurer. Du pouce, il lui caressa la joue, capturant ses larmes.
— Chut, murmura-t-il en lui embrassant le front, puis furtivement les lèvres. Nous aurons
l’avantage.
— Ne passez pas le mur d’enceinte. Promettez-le-moi.
Il lui adressa l’ébauche d’un sourire.
— Je ne puis jurer une telle chose, jeune fille. Je ferai ce qui s’impose pour vous protéger ainsi
que tous les habitants de Dunnakeil. Si MacLeod attaque, nous riposterons.

Après avoir été éjecté par le satané cheval de Dirk, Haldane avait ordonné que deux de ses
hommes montent ensemble, pour récupérer l’une de leurs bêtes.
— McMurdo, lança-t-il au légendaire bandit grisonnant qui chevauchait auprès de lui.
— Oui, répondit ce dernier d’un ton bourru.
Marques, cicatrices et rides altéraient son visage, mais ces défauts lui donnaient simplement du
caractère. Haldane aurait aimé assister à toutes les aventures auxquelles cet individu avait pris part
durant toutes ces années.
— J’apprécie votre aide, déclara le jeune homme. Si je deviens chef des MacKay, soyez assuré
que cette tombe achetée à mon père demeurera la vôtre.
Ce vieux dur à cuire chérissait sa crypte plus que tout au monde, même si le cadet de Dirk ignorait
totalement pourquoi. Celui-ci était bien trop occupé à vivre pour se soucier de sa sépulture. Mais il
accomplirait tout ce qui se révélerait nécessaire pour que McMurdo exécute ses volontés.
Le vieux bandit l’étudia d’un œil acéré comme une sombre lame.
— Je vous remercie.
Il était de ceux que Haldane ne souhaitait pas contrarier, et l’avoir de son côté équivalait à
posséder une arme secrète.
— Si Dirk reste chef, je doute qu’il vous autorise à être enterré là-bas. Il vous voit comme un hors-
la-loi, tandis que je vous considère comme une personne pleine de ressource et brillante.
— Je suis disposé à faire mon possible pour l’évincer, mais il est fort, rusé, et soutenu par nombre
de membres au sein de son clan.
Ces paroles étaient avisées et réfléchies. Le jeune rebelle tenta de se refréner et d’adopter la même
attitude.
— C’est vrai. Mais si vous l’éliminez, comme ma mère vous a déjà payé pour le faire, vous
obtiendrez ce que vous voulez. Je m’en assurerai.
— Dans ce cas, je le tuerai, annonça McMurdo avec un calme funeste.
À l’évidence, commettre un meurtre ne l’émouvait pas une seconde.
— Quand nous arriverons à Munrick, je suis certain que MacLeod enverra une large troupe
récupérer sa promise, déclara Haldane. Ce qui nous permettra de pénétrer dans Dunnakeil, et si mon
frère ne meurt pas de la main de son rival, vous aurez un bon angle de vue pour l’abattre.
— Je trépigne d’impatience. Ce bâtard m’a menacé pour la dernière fois.
Une demi-heure plus tard, ils aperçurent Munrick Castle au loin, perché sur un petit promontoire
au-dessus d’un lac. Haldane esquissa un sourire, savourant presque sa victoire. Il allait devenir le
prochain lord MacKay, et épouser Seona Murray.
Chapitre 23

Dès que Dirk eut trouvé la jeune bonne, Anne MacFarlane, qui était entrée dans la chambre de
Maighread la veille au soir, il la fit escorter jusqu’à la bibliothèque où les anciens, ainsi que Conall,
Keegan et lui-même étaient assis autour d’une table. Vu sa pâleur et ses yeux écarquillés qui se
dirigeaient en tous sens, elle était assez effrayée. Le guerrier s’en réjouissait, car il avait besoin de
savoir la vérité.
— Anne, lady MacKay vous a-t-elle chargée de porter une missive à son fils Haldane ?
l’interrogea-t-il.
Elle sembla avoir cessé de respirer un instant, tout en regardant fixement ses pieds. Il espéra
qu’elle n’allait pas s’évanouir.
— Si vous ne me répondez pas en toute honnêteté, vous serez emprisonnée au donjon.
Il détestait menacer une femme, mais la sécurité des siens dépendait des informations qu’elle lui
révélerait.
— Oui, admit-elle. Elle m’a ordonné de n’en parler à personne. Si elle découvre que je vous l’ai
avoué, elle me congédiera.
— Si vous vous montrez loyale envers mon clan et moi, je vous engagerai. Si vous êtes une
traîtresse, vous serez traitée comme telle. Par ailleurs, ma belle-mère n’aura pas besoin de
domestiques. Elle est en état d’arrestation, et se verra bientôt escortée à Thurso pour son procès.
— Oh.
— Vous n’avez donc rien à perdre en nous dévoilant tous les détails. Que racontait cette lettre ?
— Je ne sais pas lire, milord. Mais lady MacKay a précisé de ne la montrer à personne et de la
glisser à l’un de ses gardes. Je devais dire à celui-ci de lui faire franchir les murs du château, de
trouver Haldane et de la lui donner.
— Et vous l’avez fait ?
— Oui.
Au grand regret de Dirk.
— Comme vous le savez, cela a coûté la vie à deux de nos sentinelles.
Les yeux de la servante s’emplirent de larmes.
— Je suis désolée. J’ignorais ce que contenait la missive, et pourquoi ma maîtresse souhaitait que
je la livre. Elle m’a embauchée pour que j’exécute ses volontés, et c’était ce que je faisais.
— Si vous ne voulez pas finir au cachot, vous allez nous confesser tout ce que vous savez sur lady
MacKay et ses complots sournois.
— Elle répétait que si Aiden refusait d’être chef, Haldane s’en chargerait. Elle y veillerait.
Il aurait dû deviner qu’elle n’abandonnerait jamais.
— Où a-t-elle envoyé ses sbires quand ils se sont dirigés au sud ? A-t-elle évoqué le nom des
MacLeod ?
— Il y a quelques jours, je l’ai entendue chuchoter à son plus jeune fils que s’il lui arrivait quoi
que ce soit, il devrait chevaucher au sud jusqu’à ce clan, et prévenir ses membres
qu’Isobel MacKenzie était retenue en otage ici.
Dirk acquiesça. Il n’en attendait pas moins d’elle, mais il était bon d’en avoir la confirmation.
— Et il lui fallait aussi leur préciser de venir avec grand renfort d’hommes pour l’aider à arracher
Dunnakeil des griffes de l’imposteur.
— Je vois.
Torrin consentirait-il à assister Haldane dans l’assaut du château ? Pas s’il était intelligent, mais ce
seigneur voulait peut-être désespérément retrouver sa belle fiancée. Il arriverait sans aucun doute
accompagné de tous les guerriers les plus robustes de son clan.
Dirk fit enfermer la domestique dans une chambre isolée, afin qu’elle ne puisse avoir aucun contact
avec Maighread. Puis il fit halte devant les quartiers de cette dernière.
— Faites venir lady MacKay dans la bibliothèque, ordonna-t-il aux deux gardiens de la
conspiratrice. Ligotez-lui d’abord les mains devant elle.
— Oui, milord.
Un quart d’heure plus tard, ils l’escortèrent dans la pièce indiquée.
Dirk, Conall, Keegan et les anciens se tenaient toujours assis autour de la table. Ils avaient laissé
une place libre pour sa belle-mère, entièrement vêtue du noir de veuvage. Son regard vert fulminait
d’une rage inhabituelle, mais ses cheveux gris et ses nombreuses rides rappelaient au guerrier qu’elle
n’était qu’une créature mortelle, et non quelque démone éternelle qui l’avait torturé et s’était mis en
tête de le tuer depuis qu’il était un petit garçon.
— Comment osez-vous m’emprisonner sous mon propre toit ? fulmina-t-elle.
Esquivant la question, il alla droit au but.
— Deux meurtres supplémentaires pèsent sur votre conscience. Des MacKay. Les gardes.
— Je n’ai tué personne.
Elle parlait cette fois de façon moins moralisatrice, et semblait davantage sur le point d’exploser
de rage.
— Je doute que Haldane soit assez brillant pour élaborer un tel complot, et organiser de plus une
évasion du donjon.
— Vous n’avez aucune preuve, ricana-t-elle.
Il lui adressa un sourire forcé.
— Nous avons des témoins.
— Qui ? Aiden ? Il est trop naïf pour savoir quoi que ce soit.
— Non, pas lui. Peu importe comment nous en avons été informés. Vous avez envoyé Haldane chez
les MacLeod. Il est à peine croyable que vous puissiez ainsi trahir la fille de votre meilleure amie.
— Isobel MacKenzie n’a rien de commun avec sa mère. Ce n’est qu’une vulgaire traînée.
La fureur planta ses griffes dans les entrailles de Dirk, le crispa et lui donna envie de dégainer son
glaive.
— Si vous étiez un homme, je vous mettrais à terre pour cette offense, gronda-t-il.
— Je me doutais que vous étiez épris d’elle – une femme tout bonnement mariée à un autre. Votre
bêtise a-t-elle des limites ? Maintenant, vous allez devoir expliquer à MacLeod pourquoi vous lui
avez ravi sa fiancée.
Il renâcla.
— Mon clan sait que je ne l’ai pas enlevée. C’est tout ce qui importe.
Les anciens acquiescèrent, observant Maighread avec suspicion.
— Eh bien, maintenant que vous avez couché avec cette fille, il est peu probable que MacLeod
veuille d’elle, railla-t-elle d’un ton malveillant.
— Mal lui en prendrait, car il ne l’aura pas, affirma-t-il.
— J’espère que lui et les siens réduiront ce donjon en cendres ! Cela empêcherait au moins un
imposteur de s’en emparer.

Nolan MacLeod était à table dans la grande salle de Munrick, dégustant un ragoût de venaison en
compagnie de son aîné Torrin – le chef du clan –, ainsi que de leurs convives, les MacKenzie. Cyrus,
le frère d’Isobel, lui faisait penser à un ténébreux seigneur de guerre qui n’hésiterait pas à couper la
tête de qui que ce soit. Le jeune homme préférait donc ne pas froisser ce bâtard.
Torrin avait envoyé une missive à Cyrus l’informant que sa sœur avait disparu après s’être enfuie
avec déraison en pleine tempête de neige. MacKenzie était entré dans une colère noire, exigeant des
explications dès son arrivée la veille, avec le reste de ses frères et quelques membres de son clan.
Pourquoi n’avait-on pas pris soin de sa cadette durant son séjour ? Où se trouvait-elle ? Pourquoi les
MacLeod ne s’étaient-ils pas lancés à sa recherche ? Torrin s’en voulait, mais ignorait totalement ce
qui s’était déroulé, étant absent à ce moment-là.
Nolan ne comprenait pas pourquoi son aîné avait autorisé ces gens à entrer. Eût-il été seul à
décider, il les aurait laissés geler derrière l’enceinte.
Pour l’heure, personne ne lui prêtait attention, ce dont il se réjouissait. Il devait garder profil bas,
l’endroit grouillant de ces maudits invités. Par chance, personne d’autre que lui parmi les siens ne
connaissait la raison qu’avait eue Isobel de s’échapper. Il sourit intérieurement. Nul n’apprendrait
jamais ce qui s’était passé. Dommage pour sa voluptueuse beauté, mais la veuve était sûrement
morte. Elle seule était à blâmer, pour avoir frappé le jeune homme au crâne avant de s’enfuir et de
braver les éléments déchaînés.
Un garde se rua dans la pièce et s’approcha du centre de la grande table où le chef avait pris place.
— Il y a dix membres du clan MacKay à l’entrée du château, milord.
— Que veulent-ils ? interrogea Torrin en posant son verre de bière.
— S’entretenir avec vous, le fiancé d’Isobel MacKenzie. Ils prétendent savoir où elle est.
— Par tous les saints ! s’exclama Cyrus en quittant brusquement sa chaise pour bondir de l’estrade
et contourner la table. Où est-elle ? questionna-t-il avec autorité.
La sentinelle recula de deux pas.
— Je l’ignore, chef. Devons-nous leur ouvrir les portes ?
L’homme darda ses yeux vers MacLeod.
— J’arrive, dit celui-ci.
Il descendit à son tour la marche, attrapa son manteau de laine et suivit Cyrus qui traversait la
grande salle à vives enjambées.
Ils avaient retrouvé Isobel ? Après avoir enfilé son tartan, Nolan suivit son frère. Il sentit son
estomac se nouer douloureusement d’effroi. Si la fugitive était en vie et bien portante, elle pourrait
révéler à MacKenzie, Torrin et tous les autres ce qu’il avait tenté de lui faire. Maudite créature !
Pourquoi le froid n’avait-il pu l’achever ?
Ce serait la parole de cette fille contre la sienne. Le meneur des MacLeod croirait son cadet plutôt
que sa promise, il n’en doutait pas.
En même temps, Nolan fut parcouru d’excitation à l’idée de revoir cette femme au regard sombre.
Elle l’avait envoûté avec son allure attirante et ses courbes généreuses. Il ne pouvait la chasser de
son esprit. Il avait toujours envie d’elle, même s’il était tenté de l’étrangler pour la blessure qu’elle
lui avait infligée.
Si elle le dénonçait, il n’aurait d’autre choix que se débarrasser d’elle.
Au-dehors, entre les murs d’enceinte, les deux chefs se dirigèrent vers la herse donnant sur l’étroit
bras du lac, dans le sifflement d’une pluie mêlée de grésil. Des gardes portaient torches et lanternes.
— Qui êtes-vous ? demanda Torrin au jeune homme châtain qui se tenait à la tête du groupe de
visiteurs posté derrière les barreaux de fer.
— Haldane MacKay, fils de lord Griff MacKay, que Dieu ait son âme.
— Il est mort ? s’enquit Cyrus.
— Oui, il y a plus d’un mois de cela.
— Je suis désolé de l’entendre. Vous savez où se trouve ma sœur ?
— S’il s’agit d’Isobel MacKenzie, oui. Dirk MacKay l’a prise en otage.
Le silence régna un instant tandis que les deux lairds échangeaient des froncements de sourcils.
— Celui que vous évoquez n’est plus de ce monde, déclara Torrin. Et ce depuis plus de dix ans.
— Certes, répondit Haldane. Son ravisseur est un imposteur qui clame porter ce nom. Il s’est
emparé du clan et du château, et a fait enfermer ma mère. Par ailleurs, il retient lady Isobel contre son
gré. Il l’a maltraitée et a tenté d’abuser d’elle.
— C’est un scandale ! s’écria Cyrus. Qui est-il réellement ?
— Nous l’ignorons.
— Je tuerai ce bâtard, quelle que soit son identité, marmonna Torrin.
— Et je vous y aiderai, ajouta l’autre chef.
Le cadet de Dirk esquissa un sourire sournois, et Nolan se demanda ce qu’il manigançait. Se
trouvait-il quelque vérité dans ses propos ?
L’un des soldats MacLeod prit la parole.
— Un MacKay accompagné de quatre personnes est passé par ici il y a deux semaines de cela.
— Qui voyageait avec lui ? exigea de savoir son meneur.
— Une femme qu’il a présentée comme son épouse, un dénommé MacInnis, et deux domestiques. Il
a déclaré devoir se hâter, car son père était mourant.
— C’est lui. Son ami s’appelle bien MacInnis, confirma Haldane.
Torrin grommela un chapelet de jurons, puis interrogea la sentinelle.
— Avez-vous examiné celle qu’il prétendait être sa conjointe ?
— Non, il neigeait. Par ce mauvais temps, elle était enroulée dans des couvertures en laine pour
rester au chaud.
— S’il s’agissait bien d’Isobel, pourquoi n’a-t-elle rien dit, ni n’a-t-elle sollicité du secours
auprès de l’un des gardiens MacLeod si elle était effectivement prisonnière de cet individu ?
demanda Cyrus en plissant les yeux vers son hôte.
— C’est ce que j’aimerais savoir, mais je n’étais pas là, gronda ce dernier.
— Elle avait une raison de s’enfuir de Munrick. Ma sœur n’est pas une écervelée. Elle ne serait
jamais partie d’ici en pleine tempête à moins de se sentir en danger. Je veux que votre clan et vous-
même me disiez la vérité, ordonna-t-il.
Crispé de rage contenue, Torrin se tourna et posa le regard sur son cadet.
— Que s’est-il passé pendant que j’étais absent, mon frère ? Vous étiez censé veiller sur le clan
ainsi que sur ma fiancée.
Un éclair de frayeur glaçante traversa le jeune homme. Personne ne pouvait le soupçonner.
— Rien à ma connaissance. Elle a simplement disparu une nuit. Nous avons pensé qu’elle s’était
ravisée à propos de votre mariage.
— Non, il devait y avoir un motif, insista Cyrus, ses yeux si perçants et si sombrement
démoniaques qu’ils incitèrent Nolan à se recroqueviller. Elle a consenti à épouser Torrin. Elle ne
changerait pas d’avis aussi facilement. Il s’est produit un incident ici.
— Que nous cachez-vous ? questionna l’aîné avec autorité.
— Je vous ai dit tout ce dont j’avais connaissance.
Reste calme, s’intima-t-il.
Les deux seigneurs le dévisagèrent d’un air mauvais quelques instants de plus ; il transpira de tout
son être, en dépit du vent frais.
Le meneur des MacLeod fit volte-face vers Haldane.
— Qui vous accompagne ?
— Mes amis, en majorité des MacKay, ainsi que deux gardes de ma mère.
— Si vous laissez vos armes à la porte, vous pouvez demeurer ici cette nuit, annonça Torrin. Nous
nous mettrons en route dès demain matin pour secourir lady Isobel.

Le ciel était couvert, et le vent mordant fouettait Dunnakeil à une cadence soutenue deux jours plus
tard, lorsque le son strident de cornemuses appelant à la bataille du haut de la tour de garde avertit
les MacKay qu’il se déroulait quelque chose d’anormal.
Dirk sortit des écuries à grands pas. Ses compagnons savaient quoi faire à l’arrivée des MacLeod.
Il les y préparait depuis plus d’une semaine. Ils se rassemblèrent dans la cour intérieure, tous équipés
d’armures et d’armes.
— Halte ! hurla l’une de ses sentinelles du haut de la tour.
Il se précipita pour aller voir combien d’individus étaient arrivés et vérifier si un assaut avait été
lancé.
Lorsqu’il eut atteint les grilles, il n’aperçut que deux hommes lourdement armés, environ du même
âge que lui, vêtus de protections de tartan et de manteaux de laine. Il ne les avait pas vus depuis plus
de douze ans, mais les reconnaissait. Celui qui avait les cheveux foncés était le frère d’Isobel,
Cyrus MacKenzie, et l’autre, plus châtain, était le fiancé de cette dernière, Torrin MacLeod.
— Nous sommes ici pour voir Dirk MacKay, déclara le premier au soldat, avant de river son
regard sur l’intéressé. Qu’avez-vous fait à ma sœur, fripouille ?
Portant un petit bouclier devant lui – au cas où l’on déciderait de le gratifier d’une flèche ou d’un
coup de feu – et un glaive au poing, le maître des lieux s’approcha de l’entrée, rejoint par ses gardes
personnels, Erskine et Keegan.
— Elle est saine et sauve. Et bien plus en sécurité qu’elle ne l’était parmi les MacLeod.
Il dévisagea le chef de ceux-ci d’un œil noir.
— Que voulez-vous dire ? exigea de savoir Cyrus.
— Demandez-le à son cadet, Nolan.
— Qu’a-t-il donc fait ? s’enquit Torrin.
— Il a tenté de violer Isobel, annonça Dirk.
— Comment ? Quelle vermine, fulmina MacKenzie, semblant sur le point de massacrer Torrin à la
place de son petit frère. Comment avez-vous pu laisser cela se produire ? Je vous faisais confiance
pour prendre soin de ma sœur.
— J’ignorais tout de cet incident, répondit lord MacLeod, avant de tourner les yeux vers MacKay
en les plissant. Comment l’avez-vous découvert ?
— Nolan ne vous a-t-il pas expliqué qu’elle avait quitté Munrick en pleine tempête de neige ?
— Certes, mais il a prétendu ne pas savoir pourquoi.
Le guerrier renâcla.
— Bien entendu. Il ne souhaite pas que vous appreniez sa tentative de viol sur votre future épouse.
Torrin fronça les sourcils, l’air grandement troublé, et observa avec fureur par-dessus son épaule à
l’endroit où ses hommes étaient rassemblés.
— Êtes-vous venu avec lui ? questionna le maître des lieux.
— Oui, ce bâtard est ici, il attend avec les autres, siffla Cyrus, les dents serrées. Et je vais le tuer.
— Gardez votre calme, intervint sèchement l’aîné de l’agresseur. Nous n’avons aucune preuve de
tout ceci.
— Je n’en ai pas besoin ! Si ma sœur l’affirme, c’est donc vrai.
— Nous n’avons pas encore eu l’occasion de l’interroger. La question est… Comment MacKay a-
t-il eu vent de tout cela ? s’étonna Torrin avec suspicion, ses yeux verts et perçants rivés sur Dirk.
— Je traversais Assynt avec un ami pour retourner chez moi. C’est alors que nous avons rencontré
lady Isobel et sa bonne sur le chemin. La neige tombait abondamment et le vent était froid. Nous les
avons aidés à trouver refuge pour la nuit, puis les avons mises à l’abri ici jusqu’à ce que la mer soit
de nouveau navigable. Mon plan était de partir vers le sud pour vous la ramener sur une galère,
MacKenzie, afin de la tenir à distance de Nolan MacLeod.
Il jeta un regard noir à l’aîné de celui-ci.
— Je vais m’entretenir avec cette canaille immédiatement, lança Cyrus qui dégaina son épée
commençant à repartir d’où il venait.
— C’est moi qui vais lui parler, dit Torrin en suivant l’autre chef. Il s’agit de mon frère. Je m’en
occupe.
Il s’éloigna à grands pas vifs vers le champ où deux dizaines d’hommes patientaient.
Environ la moitié d’entre eux étaient les prisonniers MacKay en fuite, avec Haldane à leur tête –
tous perchés sur des chevaux volés.
— Pfff, souffla Cyrus en retournant se poster devant la herse, mais sans cesser de dévisager
MacLeod d’un œil noir. S’il laisse partir ce bâtard…, grommela-t-il, les mâchoires crispées.
— Souhaiteriez-vous entrer pour discuter ? proposa Dirk, ravi de pouvoir parler avec le frère
d’Isobel à l’écart de Torrin. Vous pourrez voir votre sœur et vérifier par vous-même qu’elle va bien.
— J’apprécierais cela, acquiesça l’aîné de la fugitive en rengainant son glaive.
— Ouvrez les grilles uniquement à lord MacKenzie, ordonna le guerrier. À personne d’autre.
Il permettait même à son invité de conserver ses armes. Ce dernier ne tenterait sûrement rien, seul
contre plusieurs dizaines d’adversaires.
En pénétrant dans la grande salle, ils tombèrent face à face avec la jeune veuve. La voir provoquait
toujours un sursaut de désir chez Dirk.
— Isobel. Par tous les saints !
Cyrus l’attira à lui pour une vigoureuse accolade, puis lui agrippa les épaules, la tint à bout de
bras, et la regarda d’un air sévère.
— Vous m’avez fait peur en disparaissant de la sorte. Êtes-vous blessée ?
— Non, plus maintenant. Merci, mon frère, répondit-elle en souriant.
— « Plus maintenant » ? Que voulez-vous dire ? exigea-t-il de savoir. Vous étiez-vous fait mal ?
— Seulement au doigt. Le chef MacKay vous a-t-il raconté ce qui s’était produit ?
Le regard envoûtant de la fugitive se riva sur le guerrier, faisant voler en éclats les pensées de
celui-ci. Il ne l’avait pas touchée depuis plusieurs jours, et se languissait d’elle un peu plus chaque
jour.
— Oui, en partie. Je veux m’entretenir avec vous deux en privé. Je désire connaître tous les
détails. Ce Nolan MacLeod est une méprisable vermine.
— Allons dans la bibliothèque, dit Dirk en faisant signe à sa compagne de les précéder.
Elle ouvrit le chemin et dès qu’ils furent tous trois dans la pièce, son sauveur ferma la porte.
— Comment avez-vous su où j’étais ? demanda-t-elle à son frère tandis qu’ils s’asseyaient à la
table.
— Pendant que Torrin était à Lairg, son cadet, Nolan, a apparemment envoyé un messager pour
l’informer que vous aviez disparu. Le chef MacLeod m’a immédiatement fait parvenir une missive
d’où il était, m’expliquant que vous vous étiez enfuie au cours d’une tempête de neige et qu’avec un
peu de chance, vous parviendriez à me rejoindre à Dornie. Je me suis mis en route vers le nord avec
nos frères et mes hommes, espérant vous croiser sur le trajet avant que vous ne succombiez aux
éléments déchaînés. Je ne vous avais toujours pas retrouvée au moment où j’ai atteint Munrick.
J’étais là-bas quand Haldane MacKay est arrivé pour nous révéler que vous étiez ici.
— Oh, lâcha Isobel d’un air réellement contrit. Je suis désolée de vous avoir plongé dans de tels
tourments.
— Ne vous sentez pas coupable de tout cela. Je voulais simplement vous retrouver saine et sauve,
et grâce à MacKay, c’est le cas. À présent, je veux savoir ce que ce Nolan MacLeod vous a fait.
Elle lui livra les mêmes détails qu’elle avait fournis à Dirk durant leur voyage pour arriver là, sur
la tentative de viol et la lutte qui s’était ensuivie. Son détestable agresseur lui avait cassé le doigt, et
elle l’avait assommé avec un pichet en grès.
— Bien joué, ma sœur. Je peine à croire que j’aie fait confiance à ces bâtards, déclara Cyrus en se
calant le dos dans son fauteuil.
— Je ne peux plus épouser Torrin MacLeod, désormais. Vous devez le savoir.
— Bien sûr que non. Tant que son frère est en vie, il représenterait un danger pour vous.
Le guerrier se sentit submergé de soulagement. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à obtenir la
permission de MacKenzie d’épouser la jeune femme. Celui-ci consentirait-il à cet arrangement ?
— Je vous remercie de votre compréhension, dit-elle.
— Laissez-moi examiner votre doigt cassé.
Elle le tendit à son aîné. Elle avait remis son attelle, remarqua Dirk, après qu’il lui avait
sévèrement reproché de ne pas la porter lorsqu’elle l’aidait à prendre son bain. Oh ! Il devait chasser
cette scène de son esprit, ou il finirait tout dur à un moment fort peu opportun.
— Qui vous l’a redressé ? s’enquit Cyrus.
— Lord MacKay et son ami, lord Rebbinglen, ont effectué un travail remarquable dessus. Il guérit
très bien.
Elle regarda furtivement son amant, avec des yeux d’un charme aussi ténébreux et aussi tentateur
qu’une sirène. Même si cela s’était révélé affreusement difficile, il avait tout fait pour garder le plus
possible ses distances vis-à-vis d’elle les jours précédents. Il avait besoin de s’assurer qu’elle était
exclusivement sienne avant qu’ils ne cèdent trop souvent à l’envie de se retrouver sous les draps. Il
apparaissait bien trop facile de devenir dépendant de cette créature et de la désirer cinq fois par jour.
— Vous a-t-on fait mal de quelque autre façon ? interrogea Cyrus.
— J’avais une contusion sur le visage et une bosse derrière la tête après m’être défendue contre
Nolan, mais rien de très douloureux.
— Quel bâtard, marmonna son aîné avant de se tourner vers leur hôte. Je vous remercie,
chef MacKay, d’avoir aidé ma sœur.
À son initiative, ils échangèrent une poignée de main.
— Tout le plaisir était pour moi. Et je vous en prie, appelez-moi Dirk. Si vous voulez bien nous
laisser un moment en privé, milady, ajouta-t-il à l’intention d’Isobel.
Elle lui adressa un regard méfiant et acéré.
— Très bien.
Elle se retira en fermant derrière elle.
Allait-elle tendre l’oreille sur le seuil comme elle l’avait fait quand son compagnon s’était
entretenu avec Conall ? Il se glissa jusqu’à la porte et l’ouvrit ; la jeune femme se trouvait à quelques
pieds de là, tout comme Erskine qui montait la garde pour lui. Il observa sa protégée d’un air
insistant. Elle leva les yeux au ciel et disparut dans le petit couloir qui menait à la grande salle.
— Ne la laissez pas s’approcher de cette entrée, murmura-t-il à sa sentinelle. Je ne veux pas
qu’elle vienne nous espionner.
— Oui, chef.
Il ferma et rejoignit Cyrus à la table.
— J’ai quelque chose à vous demander, annonça-t-il, saisi d’une soudaine audace.
Il n’avait jamais fait cela auparavant, ni vu quiconque effectuer une requête si solennelle. Il
espérait qu’il s’y prendrait convenablement.
— Oui, qu’est-ce donc ?
— Je voudrais…, commença-t-il en s’éclaircissant la voix. Je sollicite votre permission d’épouser
lady Isobel.
Chapitre 24

— Pardon ? s’étonna Cyrus tandis qu’il fronçait les sourcils, arborant ainsi l’expression d’un
redoutable seigneur de guerre. Vous voulez vous marier avec Isobel ?
— Oui, répondit Dirk avec le besoin pressant de bondir de son siège pour arpenter la bibliothèque.
Si ses fiançailles avec MacLeod sont rompues, je souhaiterais l’épouser.
— Pourquoi ? demanda le frère de la jeune lady d’une voix dure.
— Eh bien… Pour plusieurs raisons.
Le guerrier sentit son estomac se nouer et espéra ne pas en perdre la parole.
— Votre sœur est la plus belle créature sur laquelle mes yeux se soient posés, reprit-il. Je suis chef
depuis peu, et les anciens de mon clan me tracassent déjà pour que je trouve une femme.
Il s’agissait là de deux motifs valables – des moins importants qui lui venaient à l’esprit, mais il ne
pouvait tout simplement lâcher qu’il avait déjà couché avec elle et commençait à en tomber
amoureux. Ou pire encore, qu’elle portait peut-être son enfant. Aucun aîné ne souhaitait entendre cela.
Cyrus observa son hôte d’un air perspicace.
— Je sais qu’elle est veuve, mais l’avez-vous compromise ?
Diable, était-ce si évident ?
— Pour être honnête, oui, admit-il, honteux de n’avoir su se maîtriser en présence de sa compagne,
mais à la fois incapable de regretter leurs fabuleuses relations intimes. J’espère que vous ne m’en
tiendrez pas rigueur.
MacKenzie serra les mâchoires et son expression se durcit.
— Que je sois maudit si ce n’est pas une calamité d’avoir une cadette de toute beauté, grommela-t-
il.
— Je vous prie d’excuser mon manque de retenue. Mais elle compte… vraiment beaucoup pour
moi.
— Je vois cela. Et vous l’avez bien protégée, ajouta MacKenzie en l’étudiant. Vous savez, ce
Haldane – votre frère – a clamé que vous étiez un imposteur. Je me rappelle avoir entendu que vous
aviez été victime d’un accident mortel il y a plusieurs années. Mais vous êtes le Dirk dont je me
souviens. Que s’est-il passé ?
Le guerrier lui expliqua comment il avait dû quitter Durness douze ans plus tôt, et pour quelles
raisons.
— Votre belle-mère essaie toujours de vous supprimer ?
— Oui. Je suppose que c’est dans ce dessein qu’elle a envoyé son fils chez les MacLeod. Dans
l’espoir qu’ils me puniraient durement pour avoir secouru Isobel, si on leur affirmait que je l’avais
enlevée ou prise en otage.
— Ces gens feraient mieux de ne pas vous dire un seul mot, ou ce sera à moi qu’ils devront en
répondre, gronda Cyrus. Je risque tout de même d’embrocher ce vermisseau de Nolan. Tout homme
qui blesse une femme, ou tente de la prendre de force ne vaut pas mieux que la boue qui souille mes
semelles.
— Nous nous rejoignons sur ce point.
— Je pense que nous sommes d’accord sur beaucoup de choses. Je m’estimerai honoré de vous
avoir pour beau-frère.
Il tendit la main pour serrer chaleureusement celle de Dirk.
Ce dernier éprouva une satisfaction au-delà de toute mesure.
— Je vous remercie, il en est de même pour moi. Je prendrai soin de votre sœur et la protégerai au
péril de ma propre vie.
— Vous êtes un homme bon, MacKay, répliqua MacKenzie en hochant la tête. Elle aura besoin de
votre protection. Cette jeune fille s’attire plus de mésaventures que les sales garnements du village.
Dirk sourit.
— J’aimerais m’entretenir avec elle un instant pour voir si elle consent à cet arrangement,
poursuivit l’aîné de l’intéressée. Je suis certain que ce sera le cas, compte tenu de ce regard de biche
qu’elle vous a adressé. Je devrai ensuite régler cette affaire avec les MacLeod.
Le guerrier acquiesça.
— Je la fais venir ici tout de suite.
Il ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir.
— Chef, l’interpella Erskine. MacLeod demande à entrer. Il souhaite vous parler sur-le-champ
ainsi qu’à lord MacKenzie à propos de son frère.

— Vos hommes et vous-même seriez-vous disposés à m’aider à capturer nos prisonniers en fuite, y
compris Haldane et McMurdo ? demanda Dirk à Cyrus tandis qu’ils traversaient l’enceinte. Ce sont
tous des meurtriers et des voleurs de chevaux.
— Certes, j’en serai ravi, et ce Nolan peut faire partie du lot, pour ce que cela m’importe.
— Je préférerais étrangler ce bâtard, marmonna le guerrier, se remémorant de nouveau le doigt
cassé d’Isobel, sa contusion et la vive douleur qu’elle avait endurée.
— Je vous assisterai dans cette tâche, ajouta le frère de la fugitive en esquissant un sourire
mauvais. Mais nous devons d’abord savoir à quel sujet MacLeod veut s’entretenir avec nous, et
découvrir ce qu’il compte faire concernant son cadet.
S’approchant de la herse, Dirk vit que Torrin attendait là, seul, l’air morose et les épaules raides.
— Eh, qu’aviez-vous à nous dire ? lança-t-il.
— J’ai parlé à Nolan.
— Qu’a répondu ce couard ? interrogea Cyrus.
— Qu’il n’a jamais touché lady Isobel et se déclare insulté que je l’accuse d’un tel méfait.
— C’est faux, rétorqua Dirk.
Son visiteur lui adressa un œil noir.
— Je sais qu’il s’agit de votre frère, poursuivit-il, mais c’est un menteur, un serpent tapi dans
l’herbe. Il a cassé le doigt à Isobel et lui a infligé une meurtrissure au visage. J’ai constaté cela de
mes propres yeux, comme mon ami Rebbinglen, ainsi que deux domestiques. Nous avons dû lui
redresser le majeur. Si elle n’avait pas assommé Nolan avec ce pichet en grès, il l’aurait violée.
— Il dit vrai, confirma MacKenzie. Ma sœur aussi.
— Faites-le venir ici pour discuter avec nous, exigea Dirk. Ou nous irons le trouver.
Torrin fit signe à un homme brun et barbu qui se tenait à quelque cent yards de là et ressemblait
vaguement à son cadet. MacKay n’avait pas vu ce dernier depuis de longues années, et ne pouvait
être sûr de rien.
L’individu les avait observés jusque-là, mais tourna alors le dos et feignit d’examiner la selle de
sa monture, faisant fi des sommations de son aîné.
— Maudit soit-il, grommela Torrin. Je ne doute pas une seconde qu’il ait commis ce dont
lady Isobel l’accuse. Je n’aurais jamais dû lui faire confiance. Il y a de cela un an environ, je l’ai
attrapé un jour en train de gifler sa femme. Je l’ai envoyé à terre pour cela, mais il n’en a visiblement
tiré aucune leçon. Il se comporte de façon suspecte. Si votre sœur veut toujours de moi, j’aimerais la
prendre pour épouse. Je chasserai Nolan. Je souhaite qu’elle se sente en sécurité.
— Je ne puis y consentir, MacLeod, répondit Cyrus. Vous semblez être un homme bon, mais je n’ai
pas la certitude qu’elle sera hors de danger à Munrick. Les fiançailles sont rompues. Détruisez le
contrat.
— Quoi ? Jamais ! Je refuse, s’insurgea l’autre chef, s’empourprant. Vous avez signé cet accord, et
j’entends que vous vous y conformiez.
Sans les barreaux de la herse qui les séparaient, MacLeod aurait sauté à la gorge de Cyrus.
— Je n’en ai cure ! tonna ce dernier. Vous n’avez pas protégé Isobel. Elle aurait pu se faire violer
et tuer sous votre propre toit.
Torrin le foudroya du regard en plissant ses yeux verts, les mâchoires serrées.
— J’exige un dédommagement. Je veux les trois cents hectares. Notre clan en a besoin pour les
cultures. Nous possédons très peu de terres arables à Assynt. Vous l’avez constaté. Nous n’avons rien
d’autre que des montagnes de granit.
Cyrus secoua la tête en signe de dénégation.
— Cela représente la majorité de la dot de ma sœur. Comment pensez-vous que je puisse lui
arranger un autre mariage si elle n’a plus de biens ?
— Je n’en ai pas besoin, intervint calmement Dirk.
Torrin le transperça de son regard aiguisé.
— Quoi ? Vous la confiez à ce…
— Pesez soigneusement vos mots, MacLeod, l’avertit le guerrier.
Le rival de celui-ci marmonna une série de jurons et fit les cent pas devant la grille.
— Oui. Vous avez laissé passer votre chance, déclara Cyrus d’un ton dénué de remords. MacKay
l’a sauvée d’une tempête de neige et gardée sous sa protection depuis lors. Il a fait bien plus que vous
n’en avez été capable.
— J’aurais agi si j’avais été là, l’interrompit sèchement Torrin.
MacKenzie regarda son futur beau-frère.
— Vous désirez une épouse sans possessions ? s’étonna-t-il d’une voix sceptique.
Le guerrier haussa les épaules.
— Les terres ne m’importent guère.
Je veux simplement Isobel. Il garderait cette réflexion pour lui, ou les autres hommes pourraient
l’estimer stupide de renoncer à ce qui était vraisemblablement un bien de valeur.
— Elles sont sûrement situées trop au sud, précisa-t-il.
Il pensa que ce motif constituerait une bonne excuse, même s’il lui fallait peut-être accorder
davantage d’intérêt à ces sols. Un supplément d’avoine ou de pâturage pour le bétail profiterait sans
aucun doute à son clan.
— Je vous céderai la moitié du terrain à titre d’indemnité, MacLeod. Rien de plus. MacKay
recevra l’autre portion quand il épousera ma cadette, annonça Cyrus avant de tourner les yeux vers
Dirk. L’été venu, vous recevrez également une galère neuve. Je ne consentirai pas à ce que ma sœur
se marie sans dot décente. Cela porterait à croire que les MacKenzie sont de véritables avares.
Le maître des lieux sourit.
— Je vous remercie. C’est très généreux de votre part, dit-il en lui serrant la main.
— Et vous, MacLeod ? s’enquit Cyrus. Êtes-vous satisfait de cet arrangement, ou envisagez-vous
de dérober la moitié de mon cheptel ?
— Cela me convient, répondit Torrin d’un air mêlant l’agacement à la déception. Mon frère est le
seul à blâmer pour avoir fait perdre à notre clan la moitié des terres. Je réglerai cela avec lui.
Il jeta un coup d’œil mauvais vers l’endroit d’où Nolan les observait, posté à côté de sa bête.
— Je veux aussi lui dire deux mots, intervint MacKenzie.
— Tout comme moi, ajouta Dirk. Et si vous ordonnez à votre troupe de se tenir au repos, aucun
conflit n’éclatera aujourd’hui.
— Très bien.
MacLeod repartit en direction de ses hommes qui attendaient à cheval. Le guerrier se méfiait
encore d’eux. Mais il avait plus de trois dizaines de gardes et compagnons armés des deux côtés des
grilles. Si leurs visiteurs amorçaient le moindre affrontement, ils se verraient surpassés en nombre.
Dès que la herse fut ouverte, Cyrus sortit pour parler aux membres de son clan. Quelques-uns
mirent pied à terre, puis escortèrent calmement leur chef en direction des MacLeod.
Bon sang, Dirk avait envie d’étrangler Nolan. Mieux valait ne pas s’approcher de celui-ci, ou il ne
pourrait peut-être pas s’empêcher de le faire, ce qui déclencherait un sanglant affrontement.
Lorsque Torrin parut avoir informé ses hommes qu’il ne régnait aucun différend, MacKay fit signe
à Keegan, Erskine et cinq autres gardes de venir lui porter renfort.
— Allons chercher nos prisonniers – y compris mon petit frère – et récupérer les montures qu’ils
nous ont volées.
Avant qu’ils n’aient atteint le groupe, Nolan bondit sur son animal et disparut au galop, au mépris
des sommations de son aîné et des vigoureux efforts de trois membres de son propre clan pour le
retenir.
Haldane et ses amis étaient restés à cheval, et lorsqu’ils virent Dirk et sa cohorte avancer vers eux,
ils s’enfuirent, accompagnés de McMurdo. Sans les MacLeod et les MacKenzie, les hors-la-loi se
voyaient désavantagés en nombre.
Cyrus cria un ordre, et ceux de ses hommes qui étaient encore en selle les prirent en chasse.
Torrin et lui expliquèrent à leurs troupes ce que Nolan avait fait et pourquoi il s’était échappé.
— Il n’est plus le bienvenu à Munrick ! lança son aîné assez fort pour que tout le monde entende.
Puis il s’approcha du guerrier qui se tenait à côté de son futur beau-frère.
— Il ne fait plus partie de ma famille, marmonna-t-il, arborant une expression affligée qui toutefois
n’effaçait pas sa colère.
Quelques minutes plus tard, le groupe qui avait poursuivi les criminels reparut, bredouille.
Après avoir placé tout leur équipement d’attaque dans l’armurerie, à l’exception de leurs petits
sgian dubhs, les MacKenzie et les MacLeod pénétrèrent dans la grande salle de Dunnakeil. Dirk se
réjouissait d’avoir deux clans aussi forts comme alliés. Et leurs lairds semblaient être honorables.
Le maître des lieux s’entretint avec sa gouvernante et lui demanda d’avertir la cuisinière qu’elle
devrait préparer assez de nourriture pour contenter leurs invités. Même s’il désirait parler avec sa
promise, il lui fallait se concerter avec les deux meneurs, ainsi que les autres membres des trois
clans, afin d’officialiser leurs alliances, et rendre compte de leurs accords sur papier. Peut-être se
ligueraient-ils également pour capturer les hors-la-loi.

Isobel était installée à la table d’honneur avec des convives issus des différents clans. Par chance,
Jessie et Seona se trouvaient à ses côtés. Dirk se joignit aux autres chefs ainsi que Rebbie à plusieurs
places d’elle. Même si leurs yeux s’étaient croisés à quelques reprises et qu’il lui avait adressé un
vague sourire énigmatique, son amant lui avait à peine dit deux mots depuis qu’ils s’étaient entretenus
avec Cyrus dans la bibliothèque. Quel sujet avait-il abordé en privé avec son frère ? Elle ne
parvenait pas à voir l’un ou l’autre en aparté pour poser la question. Chacun avait été occupé toute la
journée par ses affaires et autres négociations.
Après que la grouse eut été servie, l’aîné de la jeune femme se mit debout et leva sa chope de
bière.
— Je voudrais trinquer, annonça-t-il d’une voix impérieuse.
Les dizaines de personnes présentes dans la grande salle se turent. Probablement un geste en
l’honneur de leurs trois clans qui renouvelaient leurs alliances, pensa la veuve.
Son frère lui jeta un coup d’œil.
— Au chef MacKay et à ma sœur, lady Isobel, à l’aube de leur mariage.
Quoi ? Elle ignorait si elle devait s’en trouver choquée, exaltée ou troublée. Ou les trois à la fois.
Pourquoi aucun des deux hommes ne lui en avait parlé ? Typique de la part de Cyrus de la laisser
dans l’ignorance, mais Dirk ? Il aurait pu au moins prendre un bref moment pour l’informer qu’il
allait l’épouser.
Certains retinrent leur souffle, et d’autres émirent en chœur un cri tapageur avant qu’ils n’avalent
tous une généreuse gorgée.
Isobel garda les lèvres scellées. Stupéfaite, elle observa furtivement son compagnon puis son aîné
à plusieurs reprises. Comment avaient-ils pu arranger tout cela sans la prévenir ? Elle voulait
convoler avec le guerrier, bien entendu, mais lui n’en savait rien. Personne ne lui avait même
demandé ce qu’elle ressentait vis-à-vis de cette situation.
— Oh, Isobel, souffla Jessie, assise auprès d’elle, avant de l’attirer contre elle pour une
affectueuse étreinte. Comment avez-vous pu me dissimuler un tel secret ? Je suis ravie que nous
devenions belles-sœurs.
Seona, installée de l’autre côté de la future mariée, sourit et la prit à son tour dans ses bras.
— Félicitations.
— Je vous remercie toutes les deux, murmura-t-elle, ne sachant que dire d’autre.
Elle était contrariée par ces hommes qui pensaient si peu à elle qu’ils l’avaient esquivée toute la
journée alors qu’ils organisaient sa propre existence.
— Merci, chef MacKenzie, lança Dirk. Et je vous suis reconnaissant pour l’honneur que j’ai
d’épouser votre adorable sœur.
Il adressa à celle-ci un petit sourire, ou était-ce un rictus satisfait ? Croyait-il qu’elle apprécierait
cette surprise ?
Rebbie le gratifia d’une tape sur l’épaule et lui serra la main. D’autres femmes MacKay se
rassemblèrent autour d’Isobel pour la congratuler et lui souhaiter la bienvenue dans leur clan. Elle
descendit de l’estrade pour recevoir leurs bons vœux. Aiden s’avança pour l’accueillir en tant que
nouveau membre de la famille.
La foule autour d’elle et Jessie se dispersa, et avant qu’elle n’en prenne conscience,
Torrin MacLeod se tenait devant elle. S’ils se trouvaient à la même table, elle était toutefois parvenue
à éviter de croiser son regard ou de s’adresser à lui au cours du repas. Mais à présent, elle ne
pouvait s’y soustraire.
Il esquissa une révérence.
— Milady, dit-il en arborant une expression amicale qui la surprit.
Elle s’inclina.
— Lord Torrin.
— Je désire vous féliciter ainsi que Dirk pour vos noces à venir. Je voudrais également vous
présenter mes excuses pour ce qui s’est produit à Munrick. Si j’avais su quel genre de canaille était
mon frère, je ne vous aurais jamais laissée sous sa garde.
Elle fronça les sourcils, s’efforçant de discerner quelque sournoiserie dans la bienveillance que
son beau visage affichait.
— Merci, je ne vous en tiens pas rigueur.
Elle ne trouvait rien d’autre à répondre. Cependant, il la mettait fort mal à l’aise. Après tout, elle
avait envisagé de l’épouser, mais désormais, elle n’y était plus contrainte, Dieu merci.
— J’en suis heureux. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, répliqua-t-il.
Ses yeux verts semblaient sincères, mais il les détourna rapidement d’elle. Il étudiait intensément
Jessie, qui se tenait à côté de son amie.
— Nous n’avons pas été présentés, dit-il.
— Oh. Voici lady Jessie MacKay, la cadette de Dirk, annonça-t-elle, puis elle esquissa un geste
vers lui. Et voici lord Torrin MacLeod, chef du clan MacLeod.
— Je suis enchanté de vous rencontrer, milady.
Il lui tendit la main, attendant qu’elle y place la sienne. Lorsqu’elle le fit, il se plia dans une
élégante révérence et embrassa les doigts de la jeune femme.
Même si elle ne souriait pas, Jessie s’empourpra tout en s’inclinant.
— C’est un honneur de faire votre connaissance, milord.
Elle se dégagea en hâte et joignit ses mains devant elle.
— La cadette de Dirk, hmm ? répéta-t-il. Je n’aurais jamais supposé qu’il avait une sœur aussi
ravissante.
L’ancienne fugitive se mordit la lèvre pour réprimer un ricanement, tandis que sa compagne se
contentait de rougir plus vivement.
— Je vous remercie, milord.
La veuve fit aller et venir son regard entre Jessie et Torrin, tentant de deviner ce qui se déroulait.
À l’évidence, MacLeod trouvait cette créature incroyablement séduisante avec ses cheveux de cuivre
et ses yeux bleu ciel. Il lui prêtait bien plus d’intérêt qu’il n’en avait jamais témoigné à Isobel
lorsqu’ils étaient fiancés. Mais la sœur du guerrier paraissait extrêmement tendue.
— Je vous prie de m’excuser, dit-elle dans une autre révérence. Je dois aller voir si la cuisinière a
préparé les tartes.
Torrin l’observa en sourcillant tandis qu’elle quittait prestement la pièce, puis reporta son attention
vers la future mariée.
Celle-ci haussa les épaules.
— Ne comptez pas me reprendre lady MacKenzie, annonça Dirk en plaçant son bras autour de sa
bien-aimée dans un geste protecteur.
Elle sentit son corps entier s’embraser et se délectait de la manière dont la main chaude de son
promis la caressait. Il esquissa un léger sourire.
— Oh, non, le rassura son ancien rival. Je vous souhaite à tous deux un mariage heureux.
Il lui serra la main et s’éloigna d’un pas nonchalant.
— Pfff. Il a bien accepté que je lui ravisse sa fiancée, déclara MacKay.
Elle lui adressa un rictus crispé, encore contrariée et troublée qu’il ne lui ait pas parlé de leur
union. Être la future mariée et l’une des dernières informées se révélait dégradant.
— Pourrais-je vous dire un mot ? murmura-t-il, son souffle chaud chatouillant l’oreille de la jeune
femme.
— Certes.
Il allait donc aborder le sujet avec elle, maintenant que tout le monde savait ?
Elle suivit le geste de Dirk l’invitant à le précéder vers le couloir qui menait à la bibliothèque.
Cette pièce était sûrement celle qu’il préférait.
Lorsqu’ils furent à l’intérieur, il ferma la porte.
— Êtes-vous à nouveau en colère contre moi ? s’enquit-il. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer les
regards furieux que vous m’avez décochés quand Cyrus a fait son annonce.
— Vous auriez pu au moins me prévenir.
— Quoi ?
Était-il vraiment bête à ce point ? Elle poussa un soupir exaspéré.
— Il est humiliant d’apprendre, en même temps que le reste de votre clan, nos noces à venir. Ni
vous ni mon frère n’avez consacré une minute de votre temps à m’informer de vos accords.
Il sourcilla.
— Je suis désolé. Je pensais que vous apprécieriez.
— Quoi donc ? Que personne n’ait pris la peine de me demander qui je voulais épouser ?
Il la regarda longuement d’un air sombre.
— Je ne suis pas stupide, Isobel, et Cyrus non plus. Nous sommes tous deux conscients que vous
préférez m’épouser plutôt que Torrin.
Elle se mordit la lèvre, refusant de le regarder. Soit, il avait raison. La question n’était pas là. Elle
supposa qu’elle devait s’estimer reconnaissante envers son frère de ne pas accorder sa main à un
vieux grincheux desséché cette fois-ci.
Il l’attira à lui.
— Isobel ? Regardez-moi, dit-il en lui soulevant le menton.
S’appliquant à rester courroucée malgré la bonne humeur de son compagnon, elle riva les yeux sur
le menton mal rasé de celui-ci, mais la vue de ses lèvres sensuelles finit par la déconcentrer. Elle
avait envie de leur contact sur elle.
— Votre frère allait vous faire venir ici pour entendre votre opinion sur le sujet, expliqua-t-il.
Mais nous avons dû sortir régler nos différends avec les MacLeod.
Elle haussa les épaules.
— Il ne se soucie guère de mon avis. Pas plus que vous.
— C’est faux. Mais vous avez raison sur un point. En ce qui concerne le mariage, j’ai négligé de
faire ma demande à la principale intéressée, admit-il en posant un genou à terre. Lady Isobel, me
ferez-vous l’honneur de devenir mon épouse ?
Tandis qu’elle se plongeait dans son regard intense, brillant et empli d’espoir, des larmes
montèrent aux yeux de la jeune femme.
— Êtes-vous certain de ne pas vous y sentir obligé ? interrogea-t-elle, malgré le nœud qui se
formait dans sa gorge.
— Avez-vous perdu l’esprit ? s’étonna-t-il en se relevant pour lui essuyer ses larmes du bout du
pouce. Je ne pense qu’à cela.
Reportant son attention sur la main de sa promise, il en embrassa les phalanges et lui glissa un
anneau au doigt.
Elle prit une vive inspiration en examinant, effarée, le saphir bleu foncé qui l’ornait. Un tourbillon
d’allégresse s’empara d’elle, décuplant ses larmes.
— Oh, Dirk. Où vous l’êtes-vous procuré cette bague ?
— Elle appartenait à ma mère, répondit-il dans un sourire, en remuant le bijou sur l’annulaire de
sa fiancée. Elle est un peu grande, mais nous la ferons mettre à votre taille.
— Elle est ravissante. Je vous remercie.
— Le plaisir est pour moi.
Il l’embrassa sur le front.
Même si elle aimait ce geste affectueux, elle avait faim d’une autre sorte de baisers pour sceller
leurs fiançailles.
— Me pardonnez-vous ? demanda-t-il.
— Oui. Si vous promettez de ne plus me laisser ainsi dans l’ignorance.
Il hésita, comme méditant sur la question.
— Je le promets. S’il s’agit d’un sujet vous concernant, je m’assurerai de vous en informer la
première.
Elle n’appréciait pas la pause qu’il avait marquée avant de répondre.
— En êtes-vous certain ?
— Bien sûr. Ne me faites-vous pas confiance ?
— Si. Mais vous devez vous souvenir de ne pas me traiter comme un meuble ou un mouton comme
le fait mon frère.
Dirk émit un gloussement.
— Vous trouvez ça drôle ? s’offusqua-t-elle. Que diriez-vous si les femmes décidaient de votre
avenir ?
— Je vous prie de m’excuser. Cela m’a amusé simplement parce qu’il pourrait s’écouler mille ans,
je ne vous traiterais jamais tel « un meuble ou un mouton ».
Il renâcla comme si l’idée lui avait paru ridicule.
— Non, reprit-il, vous êtes… la personne la plus importante à mes yeux.
Il paraissait sincère, voire passionné.
Elle sentit une profonde chaleur déferler dans sa poitrine, pensant qu’il tentait de lui dire qu’il
tenait à elle, peut-être même qu’il l’aimait, mais elle ne pouvait en avoir la certitude. Elle ne voulait
guère lui donner l’impression de le pousser à quoi que ce soit, y compris à exprimer ce qu’il
éprouvait.
— Et vous êtes celle qui compte le plus pour moi, répondit-elle.
Il continua de la contempler, ses yeux azur affichant l’envie, le besoin, le désir, le bonheur et une
dizaine d’autres émotions.
Quel homme obstiné, pourquoi ne l’embrassait-il donc pas ?
Vaincue par son impatience, elle chuchota :
— Puis-je vous offrir un baiser ?
— Isobel, gémit-il doucement, les dents serrées. Vous savez ce que cela déclenche entre nous.
— Tout à fait.
Un brasier de passion, exactement ce qu’elle souhaitait plus que tout à cet instant précis.
— Vous m’avez manqué ces derniers jours. Je ne vous ai presque pas vu. Je crois que vous
m’évitiez.
— Je m’échinais à me maîtriser, et vous savez pertinemment que je ne pourrai pas me contenter de
vos lèvres, confessa-t-il.
— Moi non plus.
Il sourcilla, l’air encore plus excité et plus frustré.
— Mais nous le devons. Nous avons une salle remplie d’invités, dont une partie sont de votre
famille et de votre clan.
Elle haussa les épaules.
— Cyrus a approuvé nos fiançailles. Qu’aurait-il à dire ? S’il découvre que nous avons partagé
une couche, il exigera seulement de réduire le délai de notre mariage. Par ailleurs, nous pouvons nous
barricader, et personne n’entrera.
Dirk fit un pas vers elle, se pencha et effleura la bouche de sa promise avec la sienne. Elle en fut
parcourue tout entière de délicieux et sensuels frissons.
— Damnation ! Vous anéantissez ma volonté, murmura-t-il, avant de capturer les lèvres de la jeune
femme dans l’un de ces baisers dévastateurs dont il était si expert.
Il lui enlaça la taille pour l’attirer plus près de lui. Elle glissa ses bras autour de son cou et s’y
agrippa. Il l’embrassa profondément, avec intensité, sa bouche aussi enivrante que le vin doux et
épicé dont il avait le goût. Après ce moment d’abandon au plaisir charnel, il s’écarta et la lâcha,
semblant s’efforcer de redevenir maître de lui-même.
Trouvant la barre appuyée contre l’embrasure, Isobel la souleva pour la mettre dans les supports.
À présent, personne ne pouvait pénétrer dans la pièce.
— Que faites-vous ? lui demanda-t-il.
— Je pense que vous le savez, rétorqua-t-elle en lui adressant un sourire espiègle. Je vous prends
de force.
Chapitre 25

— Me violer ? s’étonna-t-il, ébauchant un sourire en coin. Dans la bibliothèque ? Vous êtes


vraiment folle.
— En effet.
Elle avança lentement vers lui, appréciant la surprise amusée qui se lisait sur son beau visage.
— Nous ne pouvons pas faire cela, protesta-t-il, les yeux encore assombris et mi-clos après leur
brûlant baiser.
— Je ne suis pas de votre avis. Nul ne nous en empêche, et personne n’en saura rien.
— Écoutez.
Il tourna la tête pour regarder fixement la porte.
La musique du céilidh avait commencé à retentir, et quelqu’un chantait un air entraînant. On tapait
du pied et on frappait dans les mains.
Elle prit un air hilare.
— Cela couvrira le bruit que nous ferons.
Il exhala une expiration hachée et adressa à sa compagne un regard accusateur.
— Je me pensais fort, mais je ne puis vous résister.
— Cela ne s’impose plus maintenant que nous sommes fiancés.
Elle détacha la broche qui tenait en place l’écharpe en tartan sur l’épaule de Dirk, puis lui défit
son pourpoint. Après qu’elle les eut déposés sur la table, il passa violemment sa chemise par-dessus
sa tête, et la jeta vers le tas de vêtements. Elle se délecta de la vue qu’offraient les magnifiques
muscles saillants de son torse et son ventre aux fermes ondulations, baissant les yeux jusqu’à ses
culottes en daim qui laissaient peu de place à l’imagination. Son désir se dessinait clairement sous
l’étoffe.
Comme il était appétissant.
Elle s’avança, se saisit avec audace de la ficelle de cuir et tira dessus pour défaire l’habit,
révélant ainsi l’étroit sillon de poils sur son bas-ventre qui menait vers de fascinantes parties intimes.
— Isobel, dit-il d’un ton qui la mettait en garde.
— Oui ?
Elle esquissa un petit sourire joueur, et fit courir ses doigts le long de son membre raide et brûlant.
Il gémit et lui attrapa le poignet pour l’éloigner.
— Vilaine fille, siffla-t-il d’un ton provocant avant de l’attirer à lui pour l’embrasser.
D’une seule main, il lui maintint les poings derrière le dos.
— Hmm.
Dieux du ciel ! Que faisait-il ? Il ne l’avait jamais maîtrisée de cette façon, mais il sembla qu’elle
n’en était que plus excitée. Comme s’il s’emparait de sa personne, la possédait.
Gardant la bouche d’Isobel occupée par un baiser délicieusement sensuel, il lui dégrafa la broche
qu’elle avait sur la poitrine, puis sa ceinture, permettant ainsi à son arisaid de tomber à ses pieds.
Après l’avoir débarrassée du reste de sa tenue, il dénoua le lacet qui tenait sa blouse en place et fit
descendre celle-ci pour exposer ses seins.
Elle suffoqua sous l’effet de l’excitation qui la traversa. L’air frais de la pièce lui taquina la peau.
Dirk pencha sa compagne en arrière et aspira l’un des tétons pointés dans sa bouche chaude. Les
mouvements de langue et de lèvres qu’il déchaîna sur elle étaient si grisants qu’elle ne parvenait plus
à réfléchir.
— Oh, Dirk. Oui.
Après qu’il lui eut suçoté et stimulé l’autre mamelon durant quelques instants, il la lâcha, se
dirigea vers un fauteuil et s’y affaissa.
— Allez, jeune fille. Ne me faites pas attendre.
À quel jeu se prêtait-il ? S’agrippant à un siège devant la table, elle pouvait à peine tenir debout ou
trouver ses mots pour élaborer des phrases cohérentes pendant que ses esprits lui revenaient.
Elle observa son compagnon et ce sourire espiègle qu’il arborait.
— Oh, je vois. Maintenant que nous sommes fiancés, vous pensez me donner des ordres, n’est-ce
pas ?
Elle avança d’un pas nonchalant vers lui.
— Oui.
Elle adorait ce petit rictus mutin.
— Asseyez-vous sur moi, dit-il.
Elle se percha de côté sur ses cuisses dures comme le marbre, se pencha et lui déposa une
innocente bise sur les lèvres. Il lui passa les doigts dans les cheveux, l’attira encore plus près, et, à
coups de langue impudiques, transforma leur baiser en un délice torride et scandaleux. Elle avait
perdu le cours de ses pensées au bout de quelques secondes. Elle voulait simplement le savourer tout
entier.
— Levez-vous un instant, lui murmura-t-il contre ses lèvres, les mains sur sa taille.
Elle s’exécuta, et il lui remonta alors ses jupons jusqu’en haut des mollets, et l’attira en avant dans
une position différente, à califourchon sur lui. Quelle attitude débauchée et honteuse ! D’une
choquante séduction. Elle se rapprocha, sentant sa virilité durcie sous ses vêtements.
Il fouilla sous les épaisseurs d’étoffe et la blouse, puis fit monter ses mains calleuses et chaudes
sur les genoux de sa compagne pour les poser vers l’extérieur des cuisses de celle-ci tandis qu’il lui
dévorait la bouche.
Il poussa un gémissement.
— Vous êtes la tentation incarnée.
Elle tira de nouveau sur les lacets de cuir des culottes de Dirk pour les desserrer. Rassemblant tout
son courage et espérant qu’il ne l’en empêcherait pas derechef, elle y fourra la main. Lorsqu’elle
toucha sa chair embrasée et ferme, le guerrier siffla entre ses dents.
Elle enroula ses doigts autour de son attribut, et le serra. Comme il était soyeux et dur à la fois.
Il geignit.
— Essayez-vous de me faire perdre la maîtrise de moi-même ?
— Oui.
— Après vous, ma chère.
Il fit fureter sa main entre les jambes de la jeune femme et lui écarta les petites lèvres. Y glissant
un doigt, il trouva sa moiteur et la répandit, décrivant des cercles autour d’une partie d’Isobel
incroyablement sensible et excitée.
— Oh, Dirk, susurra-t-elle, le souffle court.
Il savait exactement quel point magique caresser pour la rendre folle de désir.
— Diable, comme c’est bon de vous toucher, gronda-t-il.
Elle arqua le dos, s’efforçant de se presser plus encore contre lui. De son autre bras autour des
reins de sa compagne, il attira celle-ci plus près et lui titilla cette portion de chair délicate du bout de
ses doigts humides. Oh, dieux du ciel, il la faisait brûler d’envie. Elle remua les hanches, tout en
serrant son membre dressé et en tirant dessus, tentant de montrer à son partenaire ce qu’elle voulait.
— Par tous les saints, jeune fille ! marmonna-t-il, les mâchoires crispées, avant de la surprendre
en la soulevant pour l’allonger sur le dos à même le bois dur du sol.
— Oui, prenez-moi.
Elle ne se souciait guère de la façon ni de l’endroit, elle le voulait simplement sans plus attendre.
Il repoussa plus haut ses jupons, lui déploya les cuisses et se pencha comme pour examiner son
antre le plus secret à la lueur des bougies.
— Qu’êtes-vous en train de… ?
Mais il la toucha alors avec… sa langue ?
— Grands dieux ! Dirk ? Que… ?
Elle essaya de protester, mais ses propos fondirent en gémissements. Tout ce qu’elle savait, c’était
qu’il l’embrassait et la léchait à l’endroit le plus sulfureux de son corps, parcourant et pénétrant ses
replis intimes avec la langue. Elle sentit sa passion s’enflammer, des frissons ardents l’envahir, lui
couper le souffle, la faire onduler et attiser son désir.
Elle s’entendit crier, et tenta de s’arrêter, se mordant le doigt. Elle courba le dos et poussa ses
hanches contre son compagnon qui les tenait fermement et la dévorait.
Dieux du ciel, qu’était-il en train de faire, à plonger ainsi sa langue en elle ? Il geignait, paraissant
apprécier autant qu’elle. Elle n’avait jamais supposé qu’un acte si licencieux ou qu’une telle extase
charnelle puisse exister. Oh, Seigneur, il léchait ce point particulier, le foyer de sensations si intenses
qu’elles en devenaient presque insoutenables. Ces vifs et nombreux fourmillements se mêlèrent pour
tournoyer toujours plus vite, puis une explosion de plaisir fracassant se produisit en elle, la
consumant durant plusieurs longues secondes.
Lorsqu’elle reprit conscience, hors d’haleine, son corps tout entier bourdonnant comme après
avoir été frappé par la foudre, elle eut l’impression de voler. Mais il s’agissait simplement de Dirk
qui la relevait pour l’installer de nouveau sur ses genoux. Les jambes toujours écartées, elle resta
agrippée au cou de son amant et laissa tomber sa tête sur l’épaule de celui-ci, s’appliquant à respirer
et trouver un sens à ces stupéfiantes émotions. Certes, il l’avait déjà menée à l’orgasme auparavant,
la petite mort, mais l’intensité la surprenait chaque fois. Surtout ce jour-là. Il était parvenu de
quelque façon à lui faire presque perdre l’esprit par l’excitation et la jouissance sexuelles.
— Hmm, lui rugit-il doucement à l’oreille. Vous avez la chair sucrée, Isobel.
— Vous êtes fou de me… lécher à un tel endroit.
Il émit un gémissement hilare.
— Soit, traitez-moi de dément, mais je crois que je vous dégusterai toutes les nuits en dessert.
Elle trembla à la simple idée de savourer un délice d’une telle sensualité chaque soir.
— Êtes-vous prête à me recevoir ?
Il la souleva et plaça son membre dressé juste en dessous d’elle. Le bout soyeux effleurait l’antre
de sa promise, qui fut prise d’une soudaine et cruelle envie de le sentir s’introduire profondément en
elle.
— Oui. Maintenant.
Elle s’affaissa brusquement sur lui et il sursauta, la pénétrant d’un pouce ou deux. Elle suffoqua,
ayant oublié combien la virilité du guerrier se révélait imposante, mais chaque seconde qui s’écoulait
était plus agréable que la précédente. Il remua, allant et venant par petites poussées, mais s’enfonçant
progressivement un peu plus. Il serra vigoureusement les mâchoires, et dévisagea Isobel d’un regard
hébété et enténébré par la passion. Cet homme comptait parmi les fougueux. Elle tortilla des hanches,
le comprimant tandis qu’elle fondait sur lui. Toujours plus loin, il se glissait en elle.
Il gronda en atteignant les entrailles de sa bien-aimée. Là, en ce point parfait, il s’immobilisa, et la
regarda dans les yeux en lui déposant doucement de petits baisers sur les lèvres.
Tous ses muscles se contractèrent, caressant le ferme membre sur toute sa longueur.
Dirk siffla un chapelet de jurons en gaélique, se retira légèrement puis s’introduisit. Il s’extirpa
brutalement du fauteuil et, un bras derrière le postérieur d’Isobel, porta celle-ci à l’autre bout de la
pièce.
— Damnation, Isobel, vous me dérobez tout mon bon sens, dit-il d’une voix râpeuse.
Elle eut de nouveau l’impression de voler un instant, puis sentit l’étagère à livres s’enfoncer dans
son dos. Il s’élança en elle, dans un premier temps avec douceur, mais avec ensuite davantage de
puissance et de rapidité. Les mâchoires serrées, le regard ténébreux, il ressemblait à un redoutable
guerrier déterminé à s’emparer de chaque once de sa partenaire, et plus encore.
Elle hurla.
Il s’interrompit.
— Est-ce que je vous fais mal ?
— Non. Encore… J’en veux encore, murmura-t-elle.
Éprouver la puissance du corps tendu de son compagnon tandis qu’il la tenait en l’air ne fit
qu’attiser son excitation. Le regard sauvage et déterminé, Dirk poursuivit ses pénétrations, rapides et
approfondies.
— Oui, susurra-t-elle, le souffle court. C’est cela… que je voulais.
Elle accueillait les baisers sensuels dont il l’avait gratifiée tout comme elle l’acceptait en son
antre.
Il glissa une main entre leurs deux corps, et de son pouce frotta cette petite protubérance de chair si
sensible, en décrivant des cercles humides qui la faisaient souffrir et se tordre, pour atteindre une fois
de plus les cimes du plaisir.
Les picotements augmentèrent vivement, convergeant sur elle. Elle s’arqua et se raidit
d’impatience. Elle perdit haleine et le plaisir se fracassa en elle, telle une vague qui l’écrasait, avant
de l’emporter. Elle tenta de crier, mais il lui couvrit la bouche avec la sienne. Elle chevauchait son
amant, prenant avec enthousiasme tout ce qu’il lui donnerait. Sa vigoureuse virilité se révélait sans
pitié. La volupté se répandit en elle, parcourant ses membres jusque dans ses doigts et ses orteils,
puis ricocha, rebondissant et la saisissant derechef là où elle enserrait Dirk, cherchant désespérément
à le retenir pour toujours en ce même endroit. Il était sien. Elle ne savait rien d’autre. Il lui
appartenait et elle ne le lâcherait pas. Jamais.
Il plongea au tréfonds de sa partenaire, et y demeura avant de pousser un grondement. La
submergeant de sa chaleur, il s’agita contre elle à deux autres reprises. Il la maintint fermement un
long moment, son souffle haché contre l’oreille d’Isobel.
Marmonnant une grossièreté, il se retira lentement et reposa sa compagne. Mais elle avait les
genoux si faibles qu’elle ne tenait pas sur ses pieds. Il la prit dans ses bras, la souleva, puis se laissa
glisser contre le mur jusqu’à terre.
— Damnation, murmura-t-il, à bout de souffle.
Assis là, se dévisageant à un pouce l’un de l’autre, ils s’efforcèrent de reprendre une respiration
normale.
Il baissa les yeux, et elle prit conscience que ses jupons étaient relevés au-dessus de ses hanches.
Il pouvait sans aucun doute apercevoir ses parties intimes qui devaient rester cachées, mais elle ne
s’en trouvait nullement honteuse. Il y avait posé la bouche ; à l’évidence, il appréciait donc cet
endroit de son corps. Il connaissait tous ses secrets et quoi qu’il en soit, il la voulait.
Après qu’il eut étudié ses portions de chair scandaleusement nues, y compris ses seins, durant
quelques minutes, il serra vivement les mâchoires, le muscle de sa joue tressautant d’une manière que
la jeune femme trouvait si délicieusement excitante. Leurs regards se croisèrent, et celui du guerrier
s’assombrit de nouveau.
— Vous êtes…, commença-t-il en secouant la tête. Il n’y a pas de mots, chuchota-t-il.
— Vous n’en avez pas besoin.
Elle savait exactement ce qu’il ressentait en scrutant simplement ses yeux expressifs. Elle lui passa
les bras autour du cou, en l’embrassant dans un abandon d’une douce passion.
On frappa à la porte.
— Vous êtes demandés dans la grande salle.
Cette voix était celle de Rebbie.

Autour de midi, Maighread avait ouvert les volets de sa chambre pour tenter d’apercevoir ce qui
se déroulait au-dehors. Elle avait entendu quelques hurlements, mais n’avait perçu aucun bruit de
bataille. Par la fenêtre, elle avait distingué un grand nombre d’hommes sur leurs montures à quelque
distance du château. Il ne pouvait s’agir que des MacLeod venant reprendre Isobel, non ?
Elle avait attendu… et attendu encore. Cependant, aucun son de glaives entrechoqués ni de râles
d’agonie ne retentit. Une poignée de chevaux s’étaient éloignés au galop, leurs sabots claquant sur le
sol gelé. Après cela, au crépuscule, les grondements de conversations lui étaient parvenus de
l’enceinte et la salle principale.
Que se passait-il ? Pourquoi les MacLeod n’attaquaient-ils pas Dirk et ses hommes ?
Pour sûr, envoyer Haldane jusqu’à Munrick n’avait pu se révéler vain. D’ailleurs, où se trouvait-
il ?
Elle frappa à sa propre porte de l’intérieur. Son bâtard de beau-fils avait ordonné que l’on fasse
poser un verrou supplémentaire de l’autre côté.
— Que voulez-vous ? s’enquit l’un des gardes dans le couloir.
Quel irrespectueux goujat ! Elle veillerait à ce qu’il soit chassé des terres MacKay lorsqu’elle
serait libre.
— Je dois m’entretenir avec ma bonne au sujet d’une délicate affaire féminine, répondit-elle d’un
ton soumis.
— Faites-m’en part, et je lui transmettrai.
Maudit individu ! Elle n’était guère habituée à ce que l’on rejette ses injonctions. Dirk en était
l’unique responsable.
Elle fit les cent pas devant la cheminée. Elle devait découvrir d’une façon ou d’une autre ce qui se
produisait.
Environ une heure plus tard, elle sursauta en entendant le vantail grincer. Elle fit volte-face. L’un
des domestiques déposa un plateau par terre dans l’entrée de la pièce. Elle se précipita vers lui, mais
il claqua la porte et la serrure cliqueta.
— Gardien ? appela-t-elle en frappant de nouveau. Gardien ! Je souhaite parler à mon fils, Aiden.
Envoyez-le-moi.
Sa requête fut accueillie par le silence. Sales vermines ! On ne l’avait jamais traitée si
horriblement de toute sa vie. MacKay le paierait cher !
— Vous m’entendez ? s’égosilla-t-elle en martelant le vantail. Demandez qu’il vienne
immédiatement !
Une forte musique provenant de la grande salle fit vibrer le sol en bois de sa chambre. Au lieu de
se battre, ces satanés clans assistaient à un céilidh. Elle grinça des dents. Comment osaient-ils faire
la fête alors qu’elle était prisonnière sous son propre toit ? Enfin, pas le sien, mais celui de son
garçon. Son domicile était à Tongue, et le chaleureux manoir lui manquait atrocement.
Malgré la flambée dans l’âtre, elle devait porter plusieurs couches de laine pour avoir chaud dans
cette cellule. Non seulement elle était gelée, mais il lui fallait s’occuper elle-même du feu. Cet abruti
de Dirk était allé jusqu’à refuser qu’une servante ravive les braises pour elle.
Si elle pouvait au moins alerter le clan Gordon, ce bâtard et ses partisans s’en verraient fort
marris. Le neveu de Maighread ferait pleuvoir les feux de l’enfer sur ces traîtres.
Faisant une fois encore résonner son poing sur la porte, elle cria :
— Ouvrez !
Elle pourrait mourir là et personne n’en saurait rien, pas même ses fils. Ses yeux s’embuèrent de
larmes.
Une musique familière flottait dans la grande salle. C’était Aiden qui jouait ! Elle ne parvenait pas
à croire que son propre enfant lui avait tourné le dos. Ne comprenait-il pas qu’elle accomplissait tout
cela pour lui ? Pour qu’il reçoive un héritage. À présent, il n’aurait rien à l’exception de ce que Dirk
déciderait de lui donner. Au lieu d’être chef, il deviendrait à peine plus qu’un domestique. Elle
imagina le sombre avenir de son aîné, et en eut l’estomac noué.
Et qu’advenait-il de Haldane ? Où se trouvait-il ? Elle priait pour qu’il n’ait pas fini au cachot. Il
était plus résistant que son frère et elle savait qu’il supporterait l’emprisonnement, mais MacKay
n’avait aucun droit d’enfermer l’un ou l’autre des garçons de Maighread. Son cadet serait le nouveau
meneur. Il était petit-fils de comte. Il méritait ce titre. Elle devait lui faire parvenir un message. Il
pourrait assurément l’aider à sortir de cette geôle.
Elle rédigea une missive sur un petit bout de papier qu’elle avait trouvé dans son vieux bureau.
Dieu merci, elle avait exigé que le précepteur apprenne à lire au jeune homme, même si celui-ci avait
déployé force opposition et paresse. Elle ignorait à quel moment elle lui transmettrait la lettre, mais
elle la fourra dans la poche fixée à sa taille.
Elle s’endormit dans le fauteuil devant la cheminée. La pièce était plongée dans l’obscurité quand
des coups ténus et rapides à la porte la réveillèrent. Elle se leva, de douloureuses courbatures aux
articulations, et se dirigea d’un pas nonchalant vers l’entrée. Tout était calme, aucune musique ne
s’échappait de la grande salle. À l’évidence, il était minuit passé.
— Oui ? lança-t-elle.
— Milady, répondit une voix, guère plus qu’un murmure appuyé.
— Est-ce vous, Una ?
Grâce au ciel, elle avait eu la prévoyance d’emmener deux bonnes de Tongue, car Anne avait
disparu, ou l’avait abandonnée.
— Oui, acquiesça la servante.
— Où sont les gardes ?
— Il n’y en a qu’un ici, et il dort.
Sa maîtresse fut traversée d’un accès d’allégresse.
— Prenez-lui ses clés et déverrouillez cette porte.
Après un long moment, Una dit :
— Je ne trouve rien. Si je le fouille, il va forcément se réveiller.
Maighread marmonna un juron qu’elle avait entendu son époux prononcer des milliers de fois.
— Où est Haldane ? L’avez-vous vu ?
— Non, mais des hommes ricanaient de la façon dont il avait détalé comme un lâche avec certains
de ceux qu’ils désignent comme des « hors-la-loi ».
Qu’ils aillent tous au diable ! Son fils n’était pas un couard, ni un criminel.
— Qu’en est-il des MacLeod ? s’enquit-elle. Sont-ils furieux contre Dirk pour avoir retenu
lady Isobel en otage ?
— Non. Ils semblaient tous être les meilleurs amis du monde, à rire, dîner et boire ensemble.
Durant le souper, lord MacKenzie a annoncé que sa sœur et MacKay allaient se marier.
— Dieux du ciel ! Et le clan de son ancien fiancé accepte cela ?
— Oui.
Cyrus avait dû arranger la situation et apaiser Torrin de quelque manière, détruisant ainsi les plans
de Maighread.
— J’ai besoin que vous remettiez discrètement une missive à mon cadet. Pouvez-vous faire cela
pour moi ?
— Certes, milady, si je le vois.
— Vous devez partir le chercher. Nos vies mêmes en dépendent. Y compris la vôtre, affirma la
sorcière en lui glissant le bout de papier plié sous la porte. La voici. Portez-la à mon fils.
Connaissez-vous Levina, l’aide-cuisinière ?
— Oui.
— Je veux que vous lui passiez un message de ma part. Dites-lui que j’ordonne de prendre les
mesures dont nous avons discuté il y a quelques jours.
— Très bien. Ce sera tout, milady ?
— Oui.
Elle n’avait pas souhaité en arriver là, mais elle n’avait pas d’autre choix. Dirk lui avait forcé la
main.
Chapitre 26

Le lendemain matin, après leur petit déjeuner, Cyrus dit à Isobel qu’il souhaitait lui parler dans la
bibliothèque. Elle jeta un coup d’œil à Dirk, curieuse de savoir pourquoi il n’y était pas convié. Il
adressa à sa fiancée un petit sourire qui lui rappela leur torride tête-à-tête dans cette même pièce la
veille. On avait ensuite sollicité leur présence dans la grande salle pour partager une danse avec
leurs clans. MacKay avait affirmé ne pas aimer ce genre d’exercice, mais s’y était brillamment prêté.
Une fois dans la bibliothèque, le chef MacKenzie et sa sœur s’assirent à la table.
— Que pensez-vous de votre promis ? lui demanda-t-il.
Pourquoi lui posait-il cette question ? L’accord avait déjà été signé et scellé. Elle savait comment
était son frère – autoritaire et dominateur. Il en aurait fait peu de cas si elle avait protesté. Bien
entendu, elle n’allait pas s’opposer à une union avec Dirk. Bien au contraire. Elle brûlait
d’impatience de l’épouser.
Elle s’efforça de faire montre de réserve, réfléchissant aux propos que son aîné prendrait au
sérieux. Elle ne voulait pas qu’il la considère comme une jeune fille frivole, même si elle avait la
nette impression d’en être une depuis le soir précédent où son compagnon lui avait demandé sa main
avant de lui faire l’amour. Oh ! Elle fut prise d’un soudain besoin de s’éventer.
— Lord MacKay est un homme bon, déclara-t-elle. Un gentleman protecteur, obligeant et
honorable ; ainsi qu’un meneur fort et courageux. Apprécié de… tous.
Cyrus haussa un sourcil.
— Vraiment ?
— Bien sûr.
Comment pouvait-il douter de ses paroles ? À l’évidence, il la mettait à l’épreuve de quelque
manière.
Il se cala dans son siège, et croisa les bras sur sa large poitrine.
— Hier, il a admis vous avoir séduite.
Elle s’empourpra violemment.
— Je vois.
Était-ce une raison pour Cyrus de condamner le guerrier ? Ils avaient semblé être amis au cours
des deux repas.
— Il n’est pas à blâmer. La tentation était mutuelle.
— Vous l’avez incité à la faute ? l’interrogea-t-il d’une voix forte, les yeux écarquillés.
— Non, pas exactement, se défendit-elle en hâte, espérant qu’il ne la jugeait pas licencieuse.
Enfin, peut-être l’avait-elle provoqué en se jetant quasiment sur lui dans son bain… et la veille
dans cette pièce.
— Je le trouve… gentil, répondit-elle.
— « Gentil » ? répéta-t-il en renâclant.
— Et beau. Je l’apprécie beaucoup.
— Ah. Nous en venons enfin à quelque chose. Vous voulez donc vous marier avec lui, eh ?
— Bien sûr. Vous ne lui avez pas dit qu’il y était contraint, n’est-ce pas ?
Cela représentait sa plus grande crainte.
— Non. Il a sollicité votre main. Il vous trouve ravissante et vous porte de l’affection. Il semble
être un individu honorable. C’est suffisant. Vous trouver un époux décent a relevé du cauchemar,
Isobel.
— Je sais. Mais vous avez fait le mauvais choix la première fois.
Elle le lui avait déjà dit.
— J’en suis désolé, mais cela garantissait une alliance importante entre clans. La proposition d’un
comte auprès d’une fille de baron n’est pas une occasion sur laquelle on crache, quel que soit l’âge
du prétendant.
— Très bien. J’ai rempli mon devoir envers les miens.
Le passé était le passé, et elle désirait l’oublier. Cette union aurait pu se révéler autrement plus
effroyable, et elle se félicitait de s’en être facilement dégagée.
— Maintenant, vous pourrez jouir de ce fichu mariage d’amour dont vous m’avez rebattu les
oreilles depuis vos quinze ans, grommela-t-il.
« Mariage d’amour ». Certes. Elle était amoureuse de Dirk. Si seulement il ressentait la même
chose, à présent… Peut-être était-ce le cas, mais il ne s’en était jamais ouvert.
— À n’en pas douter, vous êtes éprise de cet homme, ajouta-t-il. Il est temps.
Elle haussa les épaules, impuissante quant au fait de n’avoir pu développer le moindre sentiment
pour un fiancé du bon rang des années plus tôt. Elle l’aurait fait si son sauveur s’était trouvé dans les
parages.
— Un jour, vous regretterez de ne pas avoir connu une telle union, déclara-t-elle.
— Pfff. Je n’ai pas le temps ni la patience pour pareilles sottises. Quoi qu’il en soit, puisque vous
consentez à épouser cet homme, je vous verrai mariée avant de partir d’ici.
Une excitation mêlée de panique la traversa.
— Je dois convoler avec lui si tôt que cela ?
— Oui, demain si possible.
— Vous plaisantez, je suppose.
— Pourquoi pas ? Nous sommes tous là, vos frères, à l’exception de Dermott, et une partie de
votre clan, ainsi que les MacKay. Je n’offrirai pas la possibilité à MacLeod de vous ravir.
— Il n’a aucun intérêt à le faire.
Non, il avait reporté son attention sur une certaine dame à la chevelure de feu.
— Eh bien, qui sait ? Un autre bâtard pourrait surgir et tenter de vous enlever sous le nez de votre
fiancé. Je ne veux pas devoir ratisser le pays une fois de plus, en m’inquiétant de découvrir si vous
êtes toujours en vie. Dès que vous aurez épousé Dirk, il vous protégera bien.
— Assurément.
Par ailleurs, après leur union, il serait sien pour la vie. Au lieu de partager des moments volés de
passion, elle pourrait dormir chaque soir dans le lit du guerrier. Il était spacieux et chaleureux, et elle
avait aimé se blottir auprès de son amant la nuit qu’elle y avait passée. Un frisson étourdissant la
parcourut et dessina un sourire sur ses lèvres.
Cyrus l’observa avec perspicacité, puis sourcilla.
— En effet, il vous faut convoler le plus vite possible, jeune fille. Occupez-vous des préparatifs et
je parlerai avec votre promis.
Il sortit à grandes enjambées, tandis qu’elle bondissait de son fauteuil pour monter l’escalier en
courant jusqu’à sa chambre. Elle fit irruption dans la pièce et trouva sa bonne en train de faire son lit.
Cette dernière suffoqua et pivota brusquement vers elle.
— Dieux du ciel, mon petit ! Vous m’avez fait la peur de ma vie.
— Beitris ! Je me marie demain !

Isobel, Jessie et les domestiques passèrent le reste de la journée à organiser une cérémonie d’hiver
mordant. Le temps manquait pour confectionner une nouvelle robe à la mariée, qui ne souhaitait pas
non plus porter celle qu’elle avait prévue pour épouser Torrin. Sa future belle-sœur et Seona
l’aidèrent à assembler les éléments de différentes tenues pour créer une parure nuptiale unique. Parmi
ces vêtements se trouvait un plaid que la mère de la jeune veuve avait mis pour ses propres noces
plus de trente ans auparavant.
— Nous pourrions nous unir ici même, dans la salle principale, proposa Dirk à sa fiancée lors du
souper ce soir-là.
— Je préférerais l’église. Bien qu’il fasse trop froid pour tenir la célébration dehors sur les
marches, comme le veut la tradition, le révérend a dit que puisque vous étiez chef, il serait agréable
pour tout le monde qu’elle se déroule à l’intérieur. Étant donné que la tombe de votre père s’y trouve,
je pense qu’il en aurait été honoré.
Il acquiesça, son regard bleu azur se voilant d’une légère mélancolie.
— Il nous accompagnera par l’esprit, mais je regrette qu’il ne puisse être vraiment présent.
— Comme moi, avec mes parents. Ma mère parlait toujours d’assister à mon mariage.
Des larmes lui piquèrent les yeux.
Dirk lui leva la main pour en embrasser le dos en la dévisageant un long moment.
Il se tourna subitement vers Aiden qui était assis à son autre côté.
— Mon cher, connaissez-vous la ballade intitulée The Laird ’o Logie ?
Son frère fronça les sourcils.
— Non. Je n’en ai pas le souvenir.
La jeune femme sourit à son bien-aimé et essuya les larmes qui lui troublaient encore la vue. Il
était si adorable de se rappeler qu’elle voulait entendre jouer ce morceau à ses noces. Elle avait
envie de couvrir sa belle figure chérie de baisers, mais se refréna et lui pressa la main à la place.
— Il s’agit d’un air des Lowlands, précisa-t-elle à Aiden, se remémorant que l’un des ménestrels
que son père avait employés lorsqu’elle était enfant venait de Falkirk.
— Peut-être qu’Isobel pourrait vous l’apprendre, suggéra Dirk. C’est sa chanson préférée. Si vous
la connaissez à temps, j’aimerais beaucoup que vous l’interprétiez à notre cérémonie.
Les yeux de son puîné s’illuminèrent.
— Oui. J’en serais enchanté.
— Elle peut vous la jouer sur sa flûte.
— J’ignorais que vous étiez musicienne, lady Isobel, s’étonna le garçon, son excitation perceptible
dans sa voix.
— Très modestement. Vous avez en revanche un talent inouï, et j’ai hâte de vous entendre à
l’œuvre.
Elle se sentit derechef saisie de vertige. Elle mourait d’impatience d’être au lendemain, le jour où
elle épouserait l’homme de ses rêves. Elle avait envie de sautiller dans tous les sens et d’enlacer son
promis. Au lieu de cela, elle se surprit à bondir sur son siège et sourire comme une idiote.
Dirk l’observait du coin de l’œil, un éclat d’amusement égayant son expression. Il arborait un air
espiègle, comme s’il avait eu l’intention de l’embrasser, mais s’obligea à détourner plutôt son
attention vers les convives présents dans la grande salle. Elle savait qu’il ne s’engagerait pas dans
des démonstrations d’affection en public, mais dès qu’ils se retrouveraient en privé, il rattraperait
cette retenue avec de délicieux et envoûtants baisers.
Elle sirota son vin tandis que l’on servait les tartes sucrées. Elle se demanda si son fiancé avait
donné pour instructions à la cuisinière d’en servir chaque soir parce qu’elle aimait tant ces douceurs.
L’échanson du maître des lieux en avait déjà tranché les bords pour les goûter et s’assurer qu’elles ne
présentaient aucun danger à la consommation.
Un domestique apparut à l’épaule de Dirk.
— Milord, maître Keegan souhaiterait vous voir au-dehors. Trois hors-la-loi ont été capturés et
amenés ici.
— Je reviens tout de suite.
Il embrassa à nouveau la main d’Isobel, se leva de son siège puis, muni de son épais manteau en
laine, suivit le serviteur à l’extérieur. Erskine, Rebbie, Cyrus et Torrin lui emboîtèrent le pas.
Elle se demanda lesquels parmi les bandits avaient été attrapés. Elle espérait que Nolan en fasse
partie. Essayant de chasser cette canaille de son esprit en faveur d’agréables pensées, comme Dirk et
leur union, elle mordit avec délectation dans sa pâtisserie. Hmm… Celle-ci était aux mûres, l’une de
ses préférées. À dire vrai, elle aimait toutes les tartes.
— J’ai hâte d’apprendre la nouvelle ballade. La joueriez-vous ici dans cette salle pour
l’assemblée ? l’interrogea Aiden, en mettant prestement son dernier morceau de gâteau dans sa
bouche.
— Oh, non, répondit-elle en secouant catégoriquement la tête. Je suis vraiment une amatrice. Je
crains que mes aptitudes ne soient pas suffisantes pour cela, mais je serai ravie de l’exécuter en privé
pour vous sur ma flûte.
Il acquiesça en jetant un coup d’œil au tranchoir en bois de son aîné.
— Vous savez, il ne mangera pas son dessert.
Elle opina du chef, ne parvenant toujours pas à comprendre comment son bien-aimé pouvait
résister aux sucreries.
— Il serait déplorable de le gâcher, confirma-t-elle en souriant, sachant à quel point le jeune
homme appréciait ce plat.
— En réalité, je suis déjà rassasié, mais…, dit-il en coupant la pâtisserie en deux avec son
couteau. Une moitié pour vous et l’autre pour moi.
Il mordit dans sa portion avec force enthousiasme.
— Je vous remercie. Au fait, combien de temps vous faudra-t-il pour connaître cette chanson ?
s’enquit-elle.
— Deux heures.
— Vraiment ? Aussi vite ?
Il confirma d’un hochement de tête.
Elle était fascinée par ses capacités musicales.
Quelqu’un appela Aiden de l’autre bout de la pièce. Il esquissa un signe de la main.
— Si vous voulez bien m’excuser, lady Isobel, le barde veut que j’interprète un air.
— Certes, allez-y.
Il quitta précipitamment son siège et traversa la pièce en sautillant comme un grand chiot.
Après avoir fini sa tarte, elle étudia la part qui restait sur le plateau de Dirk. Si elle continuait à
manger ainsi des gâteaux, elle finirait potelée. Mais si elle portait déjà le bébé du guerrier, elle le
serait de toute façon.
Regardant furtivement autour d’elle pour s’assurer que personne n’assistait à sa gloutonnerie, elle
prit cette moitié de douceur et mordit dedans. Hmm…
Quelques instants plus tard, Aiden jouait au violon Griogal Cridhe, une ballade gaélique, jolie
quoique mélancolique.
Même si personne ne chantait, elle connaissait les paroles évoquant une femme qui pleurait la
perte de son amour, Gregor, membre du clan prestigieux mais critiqué des MacGregor. Cette histoire
combinée avec les tonalités poignantes et tragiques lui firent monter les larmes aux yeux.
Soudain assoiffée et submergée de chaleur, elle but d’un trait son vin et reporta son attention sur
son futur beau-frère.
La musique s’interrompit et le jeune homme s’agrippa à la table près de lui. Lâchant le violon, il se
plaqua les bras sur l’estomac et tomba à genoux.
— Dieux du ciel !
Elle bondit sur ses pieds. Que lui arrivait-il ? Des hommes s’assemblèrent autour de lui, essayant
de l’aider.
Isobel descendit de l’estrade. Elle voulait aller chercher la guérisseuse. Mais il lui sembla qu’une
ombre lui voilait la vue, la lueur des bougies s’atténuant subitement. Elle se retint à un dossier de
chaise, tourna la tête en clignant des paupières, mais ce qui l’entourait restait flou et brumeux.
Par tous les saints ! Qu’avait-elle ? Un sifflement perçant lui assaillit les oreilles. Elle les couvrit
pour se préserver de cet horrible bruit, mais il persistait. Retentissait-il dans son crâne ? Elle fut
prise de nausée, puis d’un haut-le-cœur, comme si quelqu’un lui avait mis les mains autour du cou
pour l’étrangler. Elle tomba elle aussi à genoux.

Dirk se trouvait dans le donjon, interrogeant et enfermant trois membres du groupe de hors-la-loi
de Haldane, quand un domestique fit irruption.
— Milord, c’est lady Isobel et maître Aiden ! Ils sont tombés malades.
Que diable… ?
— Chargez-vous de nos affaires ici, dit le guerrier à Cyrus et Rebbie.
Il suivit le jeune serviteur dans l’escalier qui menait hors des lieux.
— Que s’est-il passé ? questionna-t-il en criant pour se faire entendre dans le vent glacial qui
tourbillonnait dans l’enceinte.
— Nous l’ignorons, milord. Ils ont tous deux été terrassés par quelque mystérieuse affection. Leurs
visages sont devenus rouges, gonflés et brûlants. Ils sont agités et ne tiennent pas debout.
— Seigneur !
Les deux personnes qu’il aimait le plus au monde. Comment pouvaient-elles être souffrantes en
même temps ?
— Où est la guérisseuse ? demanda-t-il.
— À l’intérieur, elle tente de les aider.
Le chef monta les marches en hâte pour pénétrer dans la tour. Le désordre régnait dans la salle
principale.
Il progressa péniblement dans la foule emplissant la vaste et bruyante pièce. Il repéra d’abord
Isobel, gisant au sol près de la table d’honneur. Elle se débattait en tous sens, la figure en feu. Jessie
et quelques autres femmes étaient agenouillées à côté d’elle, tentant de lui porter assistance.
— Que diable s’est-il produit ? s’enquit-il, accroupi pour prendre sa fiancée dans ses bras.
Le corps entier de celle-ci dégageait une chaleur alarmante.
— Nannag parle de poison, répondit sa sœur d’une voix tendue, au bord des larmes – et de
l’hystérie, semblait-il.
Du poison ?
La peur le transperça. Le visage de Maighread lui vint soudain à l’esprit. Serait-elle parvenue à
les atteindre ainsi, de sa chambre où elle était emprisonnée ? Il jeta un coup d’œil à l’autre bout de la
pièce vers les gens qui entouraient Aiden. Aurait-elle empoisonné son propre fils, celui-là même
pour lequel elle était disposée à tuer ? Cela n’avait aucun sens.
— Où est Nannag ? demanda-t-il.
— Là, l’informa Jessie en pointant l’intéressée du doigt.
La vieillarde s’approcha, accompagnée de deux servantes qui portaient des pichets en grès.
— Faites-lui boire cela, ordonna-t-elle en tendant l’une des carafes à la cadette de Dirk.
— Qu’est-ce que c’est ? l’interrogea ce dernier.
— Du vinaigre mélangé à de l’eau chaude. Cette mixture la fera vomir et expulser le poison.
— En êtes-vous certaine ?
Il ne voulait rien entreprendre qui aurait empiré son état.
— Oui, quelqu’un a réussi d’une manière ou d’une autre à se procurer de la belladone, annonça la
guérisseuse.
Qui utiliserait cette plante à part son affreuse belle-mère ? Maudite créature ! Comment avait-elle
réussi à attaquer uniquement Isobel et Aiden, parmi cette assemblée ? Pourquoi s’en prendre à son
enfant et à la fille de sa meilleure amie ? L’échanson de Dirk avait goûté la nourriture de son maître,
mais également celle des deux victimes. Peut-être avait-il mangé une portion sans poison, ou trop
petite pour le rendre malade.
— Donnez aussi du vinaigre à mon frère, ordonna le guerrier, tournant les yeux vers celui-ci et
s’apercevant après dispersion de la foule qu’il était dans la même condition que la jeune femme.
Nannag et l’une des domestiques s’écartèrent tandis que MacKay relevait la tête de sa fiancée. Elle
divaguait et agitait les mains.
— Isobel, buvez ceci.
Il approcha le pichet de sa bouche, mais elle s’en détournait frénétiquement en s’agrippant la
gorge.
— Jessie, dit-il, faites-lui avaler cela pendant que je la maîtrise.
Sa cadette acquiesça, la figure baignée de larmes. Elle les essuya et versa de l’eau vinaigrée dans
une tasse.
— Buvez, ma chère. Cela vous fera du bien, reprit-il.
Il lui maintint les bras et lui immobilisa la tête contre son épaule. Par tous les saints, il ne pouvait
pas la perdre. Il lui avait dit la vérité – elle était pour lui la personne la plus importante au monde. Il
ne s’était jamais senti aussi proche de quiconque, et la voulait à ses côtés pour le restant de ses jours.
Elle trembla de tout son être. Ses yeux d’ordinaire marron foncé étaient à présent presque
complètement noirs, et son visage était écarlate. Mais il fut surtout terrifié par sa respiration hachée
et suffocante.
— Ne la laissez pas s’étouffer.
Jessie secoua la tête tandis qu’elle faisait soigneusement ingurgiter à leur compagne la chaude
mixture.
Isobel avala une gorgée en se détournant, frénétique et grimaçante.
— Dirk, souffla-t-elle d’une voix éraillée. Trop de bruit.
Elle essaya de porter ses mains à ses oreilles.
— Donnez-lui encore du vinaigre, dit-il à sa sœur, le cœur battant la chamade.
Chaque seconde qu’Isobel passait avec le poison en elle la mettait davantage en danger.
— Son estomac doit être purgé, déclara-t-il.
— Oui, répondit sa cadette, approchant la tasse aux lèvres de la malade, qui tenta de nouveau de
l’esquiver.
— Damnation, buvez, lui ordonna-t-il d’une voix sévère, mais basse. Je ne puis vous perdre.
Elle secoua la tête, accepta le remède, manifestant cette fois un véritable effort pour avaler
l’ignoble liquide.
— C’est ça, prenez-en une bonne rasade, jeune fille. Vous devez vomir pour vous débarrasser du
poison.
Il entendait déjà Aiden régurgiter derrière lui. Dieu merci. Une lueur d’espoir l’anima.
— Nous nous marions demain, n’est-ce pas ? demanda-t-il à sa promise, priant que ce soit encore
possible.
L’idée d’être privé d’elle à jamais un jour avant qu’elle ne devienne sa femme lui brisa le cœur.
Elle acquiesça, fébrilement, puis chuchota :
— Mariage.
— Eh bien, vous devez vider cette tasse pour aller mieux.
Elle consentit à boire davantage de cette horrible potion tandis que Jessie la lui administrait. Elle
manqua de s’étouffer et commença à tousser. Dirk la pencha en avant, au-dessus du sol et à l’écart de
ses vêtements, escomptant qu’elle vomirait dans la minute. Il ne souhaitait pas devoir lui enfoncer son
doigt dans la bouche.
Elle eut un haut-le-cœur et son fiancé l’inclina plus encore. Elle secoua la tête et se mit à sangloter.
— Par tous les saints, vous devez régurgiter, maintenant.
Diable, il n’avait jamais eu à sommer qui que ce soit de rendre ainsi son repas. Mais elle finit par
le faire. Son estomac se souleva, puis elle recracha l’eau vinaigrée avec la moitié de son dîner.
Assisté de Jessie, MacKay la soutint tandis qu’elle se plaquait les mains sur le ventre. Il lui stabilisa
la tête ; elle avait encore le front brûlant de fièvre.
Un autre haut-le-cœur la tourmenta, et elle régurgita de nouveau à deux reprises.
— C’est bien. Faites sortir tout le poison, ma chère, dit-il, le soulagement l’aidant à se détendre
légèrement.
— Que s’est-il donc passé ici ? lui demanda Cyrus, s’accroupissant au niveau de son coude.
— Isobel et mon frère ont été empoisonnés à la belladone. Ce devait être dans la nourriture.
Pourriez-vous aller vous assurer qu’aucun membre du personnel de cuisine ne quitte les lieux ?
— Oui, bien sûr. Va-t-elle s’en sortir ? s’enquit MacKenzie en observant sa sœur avec grande
inquiétude.
— Je l’espère, dès que tout son organisme sera délivré de cette plante. Il serait peut-être avisé que
Rebbie et vous-même interrogiez les domestiques.
— En effet.
Cyrus s’éloigna d’un pas vif. Dirk connaissait cet homme. Il avait besoin de faire quelque chose,
d’agir en période de crise.
— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il à sa fiancée.
Elle répondit seulement par un mouvement de tête.
— Apportez-lui de l’eau fraîche, Jessie, pour qu’elle se rince la bouche.
— Avez-vous mal à l’estomac ?
— Non, articula-t-elle d’une voix râpeuse.
— La nausée a-t-elle disparu ?
Elle acquiesça.
Il la souleva dans ses bras, priant qu’elle ait vidé ses intestins de la totalité de la substance létale.
Il l’installa sur une chaise et sa cadette lui donna un verre d’eau.
Il se retourna pour vérifier l’état d’Aiden. Sa peau habituellement pâle était aussi rouge que celle
de la jeune veuve à ce moment précis.
— Comment va mon frère ? lança-t-il à ceux qui aidaient ce dernier.
— Un petit peu mieux, annonça Nannag, qui s’approcha pour toucher le front de la malade.
— De la belladone, disiez-vous ? questionna-t-il.
— Oui. J’en ai déjà vu les effets, il y a des années de cela. Deux enfants en avaient mangé
quelques baies. Le plus jeune n’a pas survécu.
Bon sang ! Une nouvelle vague d’effroi déferla violemment dans tout son être, lui faisant prendre
conscience combien il était près de la perdre.
— Vont-ils en réchapper ?
Il pria en silence, de toutes ses forces, que ce soit le cas.
— Je l’espère, répondit la guérisseuse, hochant brièvement la tête de telle manière que son fichu
rouge voleta sur ses boucles blanches. Puisqu’ils ont purgé leurs estomacs. Mais leurs corps ont
absorbé une partie du poison avant que nous ayons été en mesure de le faire sortir.
— Existe-t-il une herbe ou quoi que ce soit que vous puissiez leur donner pour aider à la
guérison ?
Elle secoua la tête d’un air triste.
— Non, mon garçon. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir.
Il jeta un coup d’œil à sa fiancée, assise sur la chaise, appuyée contre Jessie. Elle semblait
presque inconsciente. Il sentit une douloureuse angoisse nouer son estomac.
Si Maighread était responsable de tout cela, il la tuerait.
— Je vais emmener Isobel dans sa chambre, annonça-t-il. Voudrez-vous bien monter dans quelques
instants pour l’examiner de nouveau ?
— Certes, répondit la vieillarde.
— Allons, ma chère.
Il se pencha, la prit dans ses bras, regrettant de ne pas être déjà son époux afin de pouvoir
l’emmener dans ses propres appartements.
Elle s’agrippa faiblement au col de Dirk et posa la tête sur son épaule. Des larmes ruisselaient de
ses paupières closes.
— Oh. Ne pleurez pas, jeune fille, murmura-t-il.
Gravir l’étroit escalier en colimaçon en la portant ne se révéla guère aisé. Une fois dans la
chambre, il l’étendit sur le lit et la couvrit.
Beitris se précipita vers eux.
— Que lui est-il arrivé ?
Dirk lui expliqua la situation.
— Oh, dieux du ciel, s’exclama-t-elle.
Elle éclata en sanglots, puis toucha le front de sa maîtresse.
— Elle est brûlante, constata la servante.
— Oui.
— Je vais lui rafraîchir le visage.
Elle se précipita pour aller verser de l’eau d’un pichet dans un bol.
Le guerrier se pencha pour embrasser Isobel sur la tempe.
— Je vous remercie, chuchota-t-elle d’une voix éraillée.
— Vous allez vous en sortir, mon ange. N’est-ce pas ? Promettez-le-moi.
— Je vous le promets, souffla-t-elle.
Il voulait s’allonger à côté d’elle et la tenir toute la nuit, en lui susurrant des mots rassurants dans
l’oreille. La convaincre chaque instant qu’elle devait guérir, mais sa cadette fit alors irruption avec
Nannag et une domestique.
— Nous allons aider Beitris à la déshabiller et la baigner, dit Jessie, afin qu’elle puisse se reposer
confortablement. Vous pourriez revenir dans un quart d’heure.
Il voulut leur faire jurer de prendre grand soin d’elle et de l’avertir immédiatement de la moindre
évolution, mais il lui fallait rester calme. Il leur adressa un hochement de tête, s’efforçant de quitter
la pièce pour aller voir comment se portait Aiden.
Le garçon dormait dans sa chambre, tandis que quelques membres du clan et autres serviteurs
gardaient un œil sur lui. Le guerrier prit place dans un fauteuil à côté du lit et toucha le front de son
cadet. Celui-ci était brûlant de fièvre, mais respirait avec vigueur.
— Passez-lui la figure à l’eau froide, ordonna le chef à l’une des bonnes.
— Oui, milord.
— Nous pensons avoir trouvé qui a mis la belladone dans la tarte qu’Isobel et Aiden ont partagée,
annonça Cyrus de l’embrasure de la porte.
La tarte ? Dirk se leva.
— Prévenez-moi sur-le-champ s’il se produit le moindre changement concernant mon frère.
Plusieurs personnes présentes acquiescèrent.
Il rejoignit MacKenzie dans le couloir.
— Qui ? demanda-t-il d’une voix posée.
— Une jeune domestique nommée Deidre Murtagh. Elle refuse d’avouer.
— Où est-elle ? Je veux l’interroger.
— Je vous emmène la voir.
Dirk le suivit, et ils descendirent deux volées de marches. Le poison se trouvait donc dans la
tarte ? C’était la première fois qu’il entendait parler d’une telle chose. Maighread devait se cacher
derrière tout cela.
Dans la cuisine voûtée du rez-de-chaussée, Keegan et d’autres surveillaient l’entrée afin que nul
parmi la vingtaine d’employés qui préparaient ou servaient les repas ne puisse sortir.
— Est-ce que tout le monde est là ? lança le maître des lieux, aussitôt submergé de chaleur dans
cette pièce étouffante avec ses fours et son imposante cheminée.
Tous les domestiques, livides, le dévisagèrent sans prononcer un mot. Que leur arrivait-il ? Que
dissimulaient-ils ?
— Voici la personne au comportement suspect, annonça Rebbie en désignant une fille de vingt ans
à peine aux yeux gonflés et bordés de rouge.
— Avez-vous empoisonné la tarte ? demanda MacKay.
Elle secoua la tête, les joues baignées de larmes fraîches.
— Non, milord. Ce n’est pas moi qui ai mis le poison, et je ne savais pas ce qu’il y avait dedans.
Levina m’a dit de vous apporter ce gâteau et de le placer devant vous en personne. Vous seul deviez
l’avoir parce qu’il était plus gros, spécialement préparé en l’honneur du nouveau chef.
— Damnation, gronda celui-ci.
Sa belle-mère était à l’origine de tout cela, en tentant de l’intoxiquer.
— Qui est cette femme, et où se trouve-t-elle ? poursuivit-il.
— Levina Gordon, indiqua le cuisinier.
Pourquoi ce nom lui était-il familier ? Un visage surgit dans son esprit.
— Je me souviens d’elle.
Il s’agissait de la pâtissière qui était venue à Dunnakeil avec Maighread lorsque cette dernière
avait épousé Griff. Bien entendu, elle demeurait fidèle à sa maîtresse. Elles étaient membres du
même clan.
— Où est-elle ?
Il scruta les lieux, mais ne la vit pas.
— Je ne l’ai pas revue depuis qu’elle m’a envoyée servir la tarte, répondit la jeune bonne.
— Quelqu’un l’a-t-il aperçue ?
Le reste du personnel secoua la tête en signe de dénégation.
— Keegan, voudriez-vous prendre une demi-douzaine d’hommes avec vous pour aller la chercher
au village ou ailleurs, si besoin est ? Savez-vous à quoi elle ressemble ?
— Oui. Nous la retrouverons.
— Vous autres, restez ici jusqu’à ce que nous ayons le fin mot de cette histoire, commanda Dirk
aux serviteurs. Je vais interroger ma belle-mère de ce pas, ajouta-t-il à l’intention de MacInnis et
Cyrus. Avec ou sans preuve, je sais qu’elle a manigancé tout cela.
Accompagnés d’une poignée d’individus, ils grimpèrent les deux escaliers en colimaçon qui
menaient à la chambre où la criminelle était enfermée.
— Est-elle entrée en contact avec quiconque depuis hier ? s’enquit le guerrier auprès des deux
gardes postés devant la porte de la prisonnière.
— Non. Pas quand j’étais présent, affirma l’un d’eux.
L’autre secoua la tête. Comment diable avait-elle organisé cela, à moins d’avoir tout élaboré avant
sa détention ?
— Déverrouillez l’entrée, ordonna MacKay, plus que prêt à affronter cette sorcière.
Il espérait pouvoir se maîtriser, et que sa fureur ne vaincrait pas son bon sens.
Dès que la sentinelle eut ouvert, il entra dans la pièce avec son escorte. Maighread se tenait devant
la cheminée. Elle le dévisagea en écarquillant les yeux. Était-elle surprise de le voir en vie ?
— Que voulez-vous, sale fripouille ? cracha-t-elle.
— Vous avez empoisonné votre propre fils, affirma-t-il dans l’intention de la désarçonner.
Il voulait lui arracher une confession.
— Quoi ?
Elle devint blême, vacilla en avant comme si elle allait s’évanouir, et s’agrippa au dossier du
fauteuil devant l’âtre.
— Aiden ou Haldane ? demanda-t-elle.
Il étudia le regard ébahi et la bouche bée qu’elle affichait. Comme il était curieux qu’elle ne réfute
même pas l’acte criminel.
— Lequel ? exigea-t-elle de savoir.
— Aiden.
— Est-il mort ? suffoqua-t-elle.
— À votre avis ? Avez-vous ordonné à Levina Gordon de placer une quantité suffisante de
belladone dans ma tarte pour tuer un adulte ?
— Espèce de bâtard, gronda-t-elle en se jetant sur lui.
De sa main s’échappa le scintillement d’un poignard.
Chapitre 27

Tandis qu’elle chargeait Dirk, l’instinct guerrier de celui-ci l’incita à bondir en première ligne
comme au champ de bataille lorsque l’ennemi l’assaillait ; mais il n’eut pas le temps de dégainer son
glaive.
Relevant que sa belle-mère tenait une dague, il lui attrapa instinctivement le poignet et le tordit,
orientant ainsi la lame vers elle. Atterrissant violemment contre lui, elle sentit l’arme pénétrer avec
profondeur sa poitrine. Elle hurla telle une banshee 5, ses yeux vert sombre débordants de
malveillance et de défi, comme si elle avait pu le tuer de son seul regard.
Leurs mains se couvrirent d’un sang chaud et glissant, et la seconde qui suivit, elle s’affaissa
contre lui, la respiration hachée, mais superficielle.
— Je vous maudis, dit-elle d’une voix éraillée. Avec mon dernier souffle, je vous maudis pour
l’éternité.
— Vous n’en avez pas les moyens ! lui cria-t-il à la figure, déterminé à ce qu’elle l’entende. Vous
n’exercez aucun pouvoir sur moi, sorcière.
Il la lâcha et la laissa s’écrouler par terre, le couteau encore enfoncé dans sa poitrine. Étant donné
l’endroit où elle était logée, la lame avait manqué le cœur, mais devait avoir grièvement atteint les
organes vitaux, car Maighread fut inconsciente quelques instants à peine… avant de s’éteindre.
— Bon débarras, grommela Cyrus.
Dirk se contenta de reprendre haleine et de se calmer après l’accès de panique combiné à son
instinct de combattant qui s’était emparé de lui, l’incitant à agir sans délai. Il inspira vivement.
— Certes.
Il la dévisagea, quasiment incapable de croire que la personne acharnée à vouloir le tuer durant
presque toute son existence était morte. Il se trouvait à présent délivré de cette influence maléfique. À
jamais.
— Elle a eu ce qu’elle méritait, commenta Rebbie en posant une main sur l’épaule de son ami.
C’était une meurtrière. La seule raison pour laquelle elle n’a pas éliminé davantage de gens réside
dans le fait qu’elle n’était pas extrêmement douée pour le crime.
— Ce n’est pas faute d’avoir essayé, marmonna Dirk, regrettant qu’elle n’ait pas péri des années
auparavant, ce qui l’aurait empêchée d’empoisonner Isobel et Aiden.
À présent, il priait simplement pour qu’ils guérissent.

Perché au bord du lit, le guerrier observait le visage rouge et assoupi de sa compagne au petit
matin. La faible lueur d’une unique bougie sortait sa chambre de la noirceur nocturne. Beitris ronflait
sur son grabat devant la cheminée, mais Dirk ne parvenait pas à dormir. Sa vie entière était en jeu,
tout comme celle de sa bien-aimée.
La regarder s’agiter avec frénésie et gémir durant les dernières heures lui avait presque arraché le
cœur. Il aurait préféré souffrir à sa place.
Je vous aime.
Et s’il n’avait jamais plus la possibilité de lui dire ces mots pendant qu’elle était pleinement
éveillée et lucide ? Il prenait maintenant conscience qu’entendre cette phrase des lèvres de sa
promise constituait son désir le plus fervent. Lui tenant la main, il en caressa la paume du bout du
pouce, appréciant sa chaleur soyeuse.
Elle devait survivre ; il le fallait, tout simplement. Mais si l’inverse se produisait ?
Seigneur, l’envisager lui coupait presque le souffle.
— Non. Vous devez guérir, mon ange, murmura-t-il en pressant son front sur la main de sa fiancée.
Elle se tortilla et maugréa dans son sommeil, puis marmonna des propos qu’il ne put déchiffrer.
Il mourait d’envie de la voir sourire et rire de nouveau, d’écouter les chuchotements taquins et
espiègles qu’elle lui glissait à l’oreille. Il ne se figurait rien de mieux que passer le restant de ses
jours avec elle.
Il comprenait à présent pourquoi toutes ces tragiques ballades amoureuses contenaient tant de
peine et de tristesse. La seule idée de la perdre le ravageait. Plutôt mourir.
Elle remuait sans répit en gémissant, semblant lutter contre quelqu’un.
— Revenez-moi, Isobel, souffla-t-il en lui touchant délicatement le visage de son autre main,
caressant sa peau lisse et fiévreuse. Restez avec moi.
Elle captura les doigts de Dirk et les tint jalousement contre sa joue. Calmée, elle s’assoupit
paisiblement, en respirant avec profondeur et régularité.
Il prononça une prière de remerciement et plaida pour la survie de la jeune femme.
Les yeux fermés, il tenta de se représenter ce que ce serait de l’épouser, de sceller leurs vœux par
un baiser devant tout le monde, en la déclarant sienne pour l’éternité.
— Comment va-t-elle ? chuchota-t-on derrière lui quelque temps plus tard.
Il se tourna et aperçut Rebbie dont la tête dépassait dans l’embrasure de la porte.
— Jusque-là, elle a dormi. Est-ce déjà l’aube ?
Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre.
— Il doit être 6 heures. Vous êtes-vous reposé ?
— Non, je n’ai pas sommeil.
Il devait s’assurer que sa fiancée allait vraiment mieux avant de s’autoriser à sombrer dans les
bras de Morphée. Il ne pouvait la perdre.
Son ami sourcilla.
— Vous avez l’air épuisé.
— Cela n’importe guère. La seule priorité est qu’Isobel et Aiden guérissent complètement.
— Je suis certain que ce sera le cas.
— Comment va mon frère ?
— Il dort tranquillement.
Dirk hocha la tête.
— Dieu merci.
Après le lever du soleil, Jessie, Nannag, et quelques servantes effectuèrent des allées et venues
pour surveiller l’état de la malade tandis qu’elle était plongée dans un profond sommeil, apportant
également du porridge, des gâteaux d’avoine et autre nourriture au guerrier. Il avait l’estomac trop
noué pour manger plus que quelques bouchées.
Autour de midi, ne restaient plus que le chef et sa bien-aimée dans la pièce redevenue silencieuse.
La malade ouvrit les paupières et scruta la chambre.
Dirk retint son souffle, constatant qu’elle avait recouvré son teint habituel, après avoir arboré les
dernières heures un rouge écarlate.
— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il en allant s’asseoir au bord du lit.
— Mieux.
Elle le regarda d’une expression plaisante, les yeux encore légèrement noirs, mais ayant presque
repris leur aspect normal.
Il poussa un soupir, se déchargeant ainsi d’une part de l’angoisse qui crispait ses muscles.
— Vous rappelez-vous ce qui s’est passé ?
Elle sourcilla.
— J’en ai quelques réminiscences, quoique floues et confuses. J’ai fait des cauchemars des plus
étranges.
— Maighread a empoisonné la tarte qu’Aiden et vous avez partagée, expliqua-t-il en s’efforçant de
garder un air neutre.
Même si les agissements de sa belle-mère l’avaient fait enrager au-delà du sens commun, après la
mort de celle-ci, la colère du guerrier s’était tarie. À présent, il ne ressentait plus guère que du
soulagement, puisque Isobel s’était réveillée, et que les comptes-rendus sur la santé d’Aiden se
révélaient encourageants.
La jeune femme prit une vive inspiration.
— Par tous les saints ! Quelle harpie maléfique. Je me souviens de vous avoir entendu parler d’un
empoisonnement hier soir, mais j’ignorais qui l’avait commis. Elle tentait encore de vous tuer, n’est-
ce pas ? C’était votre tarte que nous avons mangé.
— Oui.
Devait-il lui annoncer sur-le-champ que Maighread n’était plus de ce monde, ou attendre ? Il ne
voulait pas la bouleverser juste après sa maladie.
Elle secoua la tête, le regard inquiet.
— Je revois votre frère tomber par terre alors qu’il interprétait un morceau de musique. Comment
va-t-il ?
— Selon le dernier rapport que j’en ai eu, il dormait à poings fermés. J’ose espérer qu’il a
commencé à bouger, à l’heure qu’il est.
— La peste soit de cette sorcière. L’avez-vous arrêtée ?
Il étudia Isobel, et les marques violettes qu’elle avait sous les yeux, tâchant d’évaluer si elle
supporterait d’entendre la nouvelle. Elle le découvrirait bien assez tôt, et son futur époux avait besoin
d’être celui qui l’en informerait.
— Maighread est morte.
Sa promise en demeura bouche bée.
— Mo chreach ! Vraiment ?
— Oui. Elle a couru vers moi armée d’une dague, avec l’intention de me poignarder. Mon instinct
a gouverné mes actes. J’ai saisi le poignet de ma belle-mère, et la lame s’est enfoncée dans sa propre
poitrine.
— Bien, répondit-elle en expirant longuement. Je m’en réjouis. Elle a déjà essayé de vous tuer à
de trop nombreuses reprises.
— Certes. Elle ne peut plus faire de mal à aucun de nous deux, désormais.
Il lui embrassa la jointure des doigts, heureux que cet événement ne l’ait pas perturbée, et semble
même plutôt l’apaiser.
— L’a-t-on appris à Aiden ? s’enquit-elle d’une voix plus douce.
Dirk secoua la tête en signe de dénégation.
— Je ne lui en ai pas encore parlé. Il était très malade et plongé dans le sommeil.
— J’espère que vous le lui annoncerez avec délicatesse. C’est une personne si dévouée.
— Oui.
Tout comme elle. Il parvenait à peine à contenir la joie que cette guérison lui procurait, mais le
cachait bien. Il n’avait jamais été enclin à afficher ses émotions.
— Combien de temps ai-je dormi ? demanda-t-elle, en lui pressant les doigts.
— Depuis hier soir, autour de neuf heures.
Elle ébaucha un faible sourire.
— Êtes-vous resté assis là toute la nuit à me regarder ?
Il s’empourpra au ton sarcastique qu’elle avait employé, même s’il ignorait pourquoi. À dire vrai,
il était plus qu’aux anges de voir ses prières exaucées et de constater qu’elle se sente assez en forme
pour le taquiner de nouveau.
— Je devais m’assurer que vous alliez bien, rétorqua-t-il d’une voix plus râpeuse qu’il ne l’avait
voulu.
Elle lui leva la main, en embrassa le dos, puis la porta à sa joue.
— Vous êtes un trésor, murmura-t-elle, les yeux embués.
Bon sang, il espérait qu’elle ne pleurerait pas, ou il risquait de s’effondrer lui aussi.
— Et vous êtes mon trésor, jeune fille.
— Dirk ?
— Oui ?
— Je vous aime.
Ses paroles conjuguées à son petit sourire illuminèrent les sombres recoins du cœur de son promis.
À peine capable de respirer, il la prit dans ses bras.
— Et je vous aime, lui susurra-t-il à l’oreille.
Mais même ces propos lui paraissaient inappropriés.
— Vous êtes toute ma vie, ajouta-t-il, espérant lui exprimer combien elle comptait pour lui. Et vous
m’avez fait une peur bleue, Isobel.
— Je suis désolée.
Elle serra ses bras autour de lui.
Il lui embrassa le front, les yeux et les joues. Par tous les saints, comme il la chérissait.
Elle émit un petit gloussement et des larmes ruisselèrent sur sa figure.
Il s’écarta de quelques pouces.
— Ne pleurez pas. Que vous arrive-t-il ?
— Vous m’aimez, souffla-t-elle, la gorge manifestement nouée.
— Bien sûr, mais ce n’est pas une raison pour vous mettre dans cet état, dit-il en lui passant le
pouce sur le visage pour essuyer les traces de son émoi.
— Je craignais que ce ne soit pas le cas, confessa-t-elle.
Il l’observa dans un haussement de sourcils insistant.
— Comment pourrait-il en être autrement ? Vous avez envoûté mon esprit et volé mon cœur.
Elle sourit.
— J’aimerais tant que nous nous mariions aujourd’hui.
— Moi aussi, mais nous allons peut-être devoir attendre encore un jour ou deux qu’Aiden et vous-
même soyez complètement remis.
— Oh, milady, vous êtes réveillée ! s’exclama Beitris en se précipitant dans la pièce. Dieu soit
loué.
Dirk lâcha sa compagne pour se lever et faire les cent pas.
La bonne s’agita autour de sa maîtresse quelques instants, regonflant les oreillers, lui demandant
comment elle se sentait et si elle avait faim.
Après qu’elle se fut ruée hors des lieux en quête de porridge d’avoine, Isobel déclara :
— Je suis tellement contente que vous n’aimiez pas les tartes.
Il étudia ses yeux ténébreux, sachant précisément ce qu’elle pensait.
— Si vous en aviez été friand, poursuivit-elle, vous auriez mangé une dose de poison deux fois
plus importante que moi, et vous y auriez peut-être succombé.
Son regard scintilla de larmes naissantes.
Il se rassit en face d’elle sur le matelas, et l’embrassa sur le front.
— Chut. C’est fini.
Elle sécha sa figure, acquiesça, puis esquissa un sourire ironique.
— Je crois que je n’apprécierai plus autant ces gâteaux, à l’avenir.
Il en doutait. Par ailleurs, elle n’avait pas à s’inquiéter. Il allait congédier quiconque associé à
Maighread. De plus, il porterait plainte contre Levina pour tentative de meurtre.
— Peut-être devriez-vous vérifier comment va Aiden pendant que Beitris m’aide à prendre mon
bain et à me coiffer. Je souhaite avoir l’air plus présentable, dit-elle dans une vaine tentative de
passer ses doigts à travers l’enchevêtrement de ses cheveux bruns. Je dois faire peur.
— Vous êtes magnifique.
Elle l’était sincèrement. Il n’existait rien de plus séduisant que son sourire, dont elle gratifiait à
présent son bien-aimé.
— Je vous remercie d’être resté auprès de moi et de m’avoir tant aidée cette nuit.
— Vous vous en souvenez ? demanda-t-il.
— Bien sûr. Vous avez déployé beaucoup de gentillesse et m’avez prodigué un grand réconfort.
Dirk détestait que son visage s’enflamme.
— Vous rougissez de nouveau ? s’étonna-t-elle dans un rictus espiègle.
— Non. Avez-vous froid ?
Il se leva et se dirigea vers la cheminée. Muni du tisonnier, il attisa les braises, puis y ajouta une
brique de tourbe.
— Même si personne ne le devinerait, vous êtes l’homme le plus doux que je connaisse.
— Pfff. Inutile que cela s’ébruite au-delà de cette pièce. Surtout pas jusqu’aux oreilles de Rebbie.
Il reposa la tige de fer sur le côté de l’âtre, et marcha vers la fenêtre sans pouvoir s’empêcher de
jeter un coup d’œil à sa fiancée. Celle-ci lui adressa un sourire rayonnant, dont il se délecta.
À l’apparition de Beitris avec un bol fumant de porridge d’avoine fort dilué, Dirk sut qu’il
s’agissait du moment opportun pour lui de quitter la scène, pendant qu’Isobel mangeait, se lavait et se
faisait brosser les cheveux. Il mourait d’envie de l’embrasser avant de se retirer, mais craignit que la
bonne ne s’en offusque au point de perdre connaissance et de renverser le plat.
Résolu à revenir une demi-heure plus tard, il se hâta vers la chambre d’Aiden. Celui-ci se
réveillait seulement. Le grincement de la porte qui s’ouvrait l’avait probablement fait sursauter.
Le guerrier esquissa un signe de tête à l’intention de son oncle qui se tenait au chevet du malade.
— Comment vous sentez-vous, mon frère ? s’enquit-il en prenant l’autre fauteuil.
Aiden balaya les mèches qui lui couvraient les yeux.
— Mieux que la nuit dernière. Que diable s’est-il produit ?
— Vous rappelez-vous la tarte que vous avez partagée avec Isobel ? Sur mon tranchoir ?
Son puîné acquiesça.
— Eh bien… Votre mère a ordonné à la pâtissière de l’empoisonner pour essayer une fois encore
de me faire disparaître.
— Par tous les saints ! Comment a-t-elle pu commettre un acte aussi ignoble ? s’indigna-t-il, l’air
frénétique, en regardant à tour de rôle son aîné puis Conall. Je dois lui parler.
Il repoussa les draps.
— Aiden, dit Dirk en secouant la tête. Maighread est morte.
Le garçon écarquilla les yeux, bouche bée, rappelant ainsi à son frère l’apparence qu’il avait étant
petit.
— Quoi ? Comment ? s’enquit-il à voix basse.
— Elle m’a chargé avec une dague hier soir, lorsque je l’ai affrontée au sujet de la tarte.
Il détestait devoir lui annoncer ces nouvelles. Même si le jeune homme savait qu’elle était une
meurtrière, il aimait sa mère malgré tout.
— Je suis navré pour vous, reprit-il. Je n’ai jamais voulu vous blesser.
— Je ne suis pas affligé, déclara Aiden dans un haussement de sourcils troublé. Tant qu’elle aurait
été en vie, elle n’aurait eu de cesse de vous supprimer. Vous avez fait ce que vous deviez.
MacKay hocha la tête.
— Je vous remercie de votre compréhension.
— Comment va lady Isobel ? S’est-elle trouvée aussi mal en point que moi ?
— Oui. Si l’un de vous deux avait mangé le gâteau en entier, il serait probablement décédé. Je ne
parviens vraiment pas à m’imaginer vous perdre, ni l’un ni l’autre.
Il louait le ciel d’avoir encore son frère et celle qu’il allait épouser.
— Vous êtes le meilleur des frères, et bien qu’il nous ait rendus malades, je me réjouis que nous
ayons mangé ce dessert à votre place. Il aurait pu vous tuer.
Cette émotion réchauffa le cœur du guerrier. Il était bon de se trouver de nouveau en famille.
— J’aurais préféré que personne ne consomme cette pâtisserie, déclara-t-il.
— Certes. Mère était folle. Le fait de me chérir ne constituait pas une raison suffisante pour s’en
prendre à la vie d’autres individus pour mon bien. Je vous assure ne jamais avoir voulu cela.
— Je sais.
— Haldane a-t-il déjà été informé de sa mort ?
Dirk agita la tête en signe de dénégation.
— Aucun de nous ne l’a vu depuis plusieurs jours. Les trois hors-la-loi qui ont été amenés ici
faisaient partie de ses amis – capturés alors qu’ils étaient retournés chez leurs parents pour
s’approvisionner.
— Je crains qu’il ne continue d’attenter à vos jours, mon cher, en s’imaginant qu’il peut reprendre
le titre de chef. Peut-être voudra-t-il même venger la disparition de notre mère.

Trois jours plus tard, on avait poussé les tables de la salle principale contre les murs et décoré
l’imposante cheminée de bruyère séchée, de rubans et autres rameaux de plantes persistantes… Du
moins, c’était ce qu’avait dit Jessie à Isobel. Cette dernière n’était pas encore descendue dans la
pièce ce matin-là, puisqu’elle se mariait dans les heures qui suivaient.
Une tempête de neige fouettait Durness – tout était blanc et balayé de rafales à la fenêtre –, et l’on
avait pris la décision de ne pas tenir la cérémonie à l’église. Même si les deux malades étaient
presque entièrement remis, Dirk refusait de laisser sa fiancée ou son frère sortir avant que le temps
ne s’améliore.
Vêtue de ses atours nuptiaux, la jeune femme trépignait en attendant le signal pour descendre
l’escalier. Le bruit des rires et des festivités lui annonçait que les clans se réjouissaient d’entamer
sans tarder la célébration.
Entendant des pas, elle jeta un coup d’œil par la porte et aperçut son aîné dans un élégant tartan
ceinturé bleu foncé, blanc et vert, qui marchait dans le couloir. Jessie et Beitris ajustèrent son voile et
son écharpe, puis sa belle-sœur lui tendit un petit bouquet de bruyère séchée mêlée de feuillage.
— Êtes-vous prête pour votre mariage, ma chère ? lui demanda son frère.
— Oui, plus que prête.
Elle avait lutté toute la matinée contre la tentation de se ruer en bas des marches pour retrouver
Dirk. Elle n’avait pas eu l’autorisation de le voir de toute la journée.
Cyrus lui offrit son coude.
— Je regrette que papa et maman ne puissent être présents aujourd’hui, dit-il tandis qu’ils
cheminaient dans le couloir. Ils seraient si heureux pour vous, car vous avez trouvé ce qu’eux-mêmes
partageaient.
— Oui. Cessez cela ou vous allez me faire pleurer.
Des larmes lui piquaient déjà les yeux, et son fiancé détestait la voir dans cet état.
Il émit un petit rire.
— Très bien. Ce jour ne sera consacré qu’à la joie.
— En effet.
Lorsqu’ils eurent descendu l’escalier en colimaçon, l’un derrière l’autre, elle se tint de nouveau à
ses côtés, et ils se mirent en route vers la salle principale. Aiden jouait une jolie ballade à la flûte
tandis qu’ils s’engageaient dans une allée parmi les dizaines de convives issus des trois clans.
De sa place, devant l’immense cheminée, où il attendait avec le révérend, le guerrier souriait ; il
était si beau dans son tartan ceinturé bleu et noir, avec son élégant pourpoint foncé, et toutes ces
petites touches qui finissaient sa tenue. Relevant combien il avait l’air heureux, elle eut envie de
courir se jeter dans ses bras. Elle se contenta de marcher sagement au côté de son frère, en esquissant
un sourire si large qu’elle en avait mal aux joues. Des larmes de joie menaçaient de couler, mais elle
les maîtrisa.
Rebbie, planté près de son ami, lui donna un furtif coup de coude dans les côtes, mais la jeune
femme se réjouit de constater que son promis gardait les yeux rivés sur elle, en lui adressant une
expression encore plus rayonnante.
Cyrus confia sa sœur à Dirk ; ce dernier saisit alors la main de sa bien-aimée pour l’embrasser.
Il la distrayait tant qu’elle avait du mal à se concentrer sur les paroles du pasteur. Elle savait
seulement qu’elle voulait devenir son épouse et le chérir pour l’éternité. Après qu’ils eurent
prononcé leurs vœux et que le révérend MacMahon les eut déclarés mari et femme, le guerrier attira
Isobel à lui et l’embrassa longuement, d’une manière qui réduisit délicieusement les sens de celle-ci
en esclavage. Pouvait-elle le traîner jusqu’à son lit, à présent ?
Elle lui passa les bras autour du cou, et, entre deux baisers, chuchota :
— Je vous aime.
— Je vous aime aussi, jeune fille, lui murmura-t-il, avant de la soulever pour la faire tournoyer.
Le vertige qu’elle éprouvait déjà n’en fut que plus intense. Elle éclata de rire.
Une tumultueuse acclamation jaillit de l’assemblée, ainsi que quelques sifflets grivois. Aiden
interpréta un air joyeux et entraînant au violon. Tout le monde les félicita, leur serra la main et les
étreignit.
Un court moment plus tard, Jessie lui désigna la table d’honneur décorée. Les autres furent
regroupées et agencées de façon que la fête puisse débuter.
Le révérend prononça les grâces, puis le premier plat fut servi. Aiden commença à jouer The Laird
o’ Logie. Isobel saisit la main de Dirk, les larmes aux yeux.
Il se pencha pour souffler à son oreille :
— Chut, jeune fille. Ne pleurez pas.
— Vous êtes mon rêve devenu réalité, répondit-elle à voix basse.
Il l’embrassa ; elle se mit alors à sangloter, tant elle était heureuse.

5 Créature féminine issue des légendes celtiques qui annoncerait par ses hurlements une mort à venir. (NdT)
Épilogue

Environ trois semaines plus tard, le temps s’était légèrement calmé à Durness, même s’il faisait
encore froid. Les MacKenzie et les MacLeod partirent juste avant l’aube pour regagner leurs
domaines, à de nombreux miles au sud. Dirk, Isobel et plusieurs membres du clan MacKay leur
avaient fait leurs adieux après le petit déjeuner.
Le guerrier monta l’escalier en suivant son épouse, conscient qu’elle était triste de voir ses frères
la quitter. Il n’aimait pas les larmes qui embuaient ses yeux ; il avait tenté de la consoler en plaçant
un bras autour de ses épaules pendant qu’ils regardaient ses proches passer les grilles à cheval. Il se
réjouissait d’avoir eu l’occasion de faire plus ample connaissance avec eux. Il ne se trouvait parmi
ces gens que des hommes respectables.
— Nous leur rendrons visite en été, déclara-t-il en haut des marches, tandis qu’il plaçait à son
coude le bras de sa femme.
— Cela me plairait beaucoup. Ou peut-être au printemps, puis en automne.
Elle esquissa un sourire empli d’espoir.
— Éventuellement. Je suis certain que Torrin nous hébergerait une nuit à Munrick au cours de notre
trajet si nous en effectuons la moitié par les terres.
Elle frissonna.
— Ce château me fait froid dans le dos, mais si vous ne vous éloignez pas de moi une seule minute,
je n’y verrai pas vraiment d’inconvénient.
— Je ne vous lâcherai pas une seconde, jeune fille. Jamais. Et certainement pas avec les MacLeod
dans les environs.
— Bien.
Elle sourit.
Dirk avait pardonné à Torrin de ne pas avoir été présent à Munrick pour protéger Isobel, mais il ne
s’imaginait guère devenir un ami intime de ce seigneur, qui se révélait trop prétentieux et trop
désinvolte sur nombre de sujets. Son frère, Nolan, n’avait pas reparu. Il était probablement retourné à
la forteresse familiale.
Haldane et McMurdo n’avaient pas non plus montré leurs têtes de voleurs depuis leur fuite.
MacKay avait envoyé des équipes de recherche pour arrêter ces deux vermines ainsi que le reste des
hors-la-loi, mais ils avaient dû quitter la région. Ils reviendraient sans aucun doute au printemps. Il ne
pouvait imaginer le meurtrier abandonner ainsi sa chère tombe dans l’église, ni Haldane renoncer à
devenir le chef du clan.
— Vous ne croirez jamais ce que Torrin m’a demandé hier soir, dit-il en fermant la porte de leur
chambre lorsqu’ils furent à l’intérieur.
— Quoi donc ? s’enquit-elle, les yeux écarquillés de curiosité.
— Si je consentais à envisager un mariage à l’essai entre Jessie et lui.
— Quoi ? Non ! suffoqua-t-elle en esquissant un rictus choqué. Le faible qu’il avait pour elle était
évident, mais elle voulait l’éviter à tout prix. En avez-vous parlé à votre sœur ?
— Pas encore. J’ai dit à MacLeod que j’y réfléchirais et lui donnerais ma réponse cet été. En
réalité, je ne suis pas certain de lui faire confiance.
— Votre cadette a déjà été engagée dans ce genre d’union provisoire durant un an et un jour,
observa-t-elle en grimaçant. L’expérience n’a pas été plaisante.
— Vraiment ? Je l’ignorais.
Comment avait-il pu passer à côté d’une information aussi cruciale concernant Jessie ?
— Oui, vous devrez l’interroger à ce propos.
— Je n’y manquerai pas, mais pour l’instant, j’ai l’intention de remettre mon épouse au lit,
annonça-t-il en dégrafant la broche qui maintenait l’arisaid d’Isobel. Ma jolie femme, si délectable,
si nue.
Il lui déposa un baiser dans le cou, savourant la douceur de sa peau.
— Oh, souffla-t-elle, tirant sur les vêtements de Dirk jusqu’à ce qu’il ait envie de les arracher lui-
même.
Ils se retrouvèrent bien vite dans le plus simple appareil. Il la souleva et se rallongea sur son large
matelas. Il adorait la sensation du poids plume de sa conjointe sur lui, de sa chair soyeuse qui se
frottait contre son corps. Lui encadrant le visage de ses mains, elle l’embrassa avec profondeur et
intensité, faisant jouer sa langue avec celle de son mari. Il était l’homme le plus chanceux au monde
d’avoir une épouse qu’il chérissait plus que tout, voire au-delà de l’entendement.
Il la fit basculer afin de se retrouver au-dessus d’Isobel. Il baissa les yeux sur elle dans la lueur
des bougies, à peine capable de croire qu’elle était là, avec lui, et qu’ils étaient mariés.
— J’ai toujours su que vous étiez spéciale, dès l’instant où je vous ai rencontrée, il y a douze ans,
déclara-t-il. Nous étions trop jeunes à l’époque, mais vos yeux ténébreux m’ensorcelaient exactement
comme aujourd’hui.
Elle sourit.
— J’ignorais que vous étiez si beau parleur, mon guerrier, mon magnifique et brave époux.
— Vous m’inspirez.
— J’avoue n’avoir jamais oublié non plus la première fois que je vous ai vu. Votre regard bleu et
perçant m’a hantée. Vous ai-je dit ce matin que je vous aimais ? chuchota-t-elle.
— Oui, mais je dois l’entendre de nouveau, autant de fois que vous en aurez envie, répondit-il en
souriant.
— Je vous aime.
Lorsqu’elle prononçait ces mots, une puissante et brûlante sensation mêlant désir et émotion
fracassait immanquablement la poitrine de son mari.
— Et je vous aime, ma gente dame, ma femme, murmura-t-il contre ses lèvres, avant de
l’embrasser.
Note de l’auteure

Donald McMurdo était un réel malfaiteur issu des ténèbres de l’histoire, un bandit de grand chemin
ayant vécu dans la région de Durness au début du XVIIe siècle. Il aurait tué dix-huit personnes, et noyé
certaines d’entre elles en les jetant dans Smoo Cave. Il mourut en 1623 et fut enterré à
Balnakeil Church, exactement comme il l’avait demandé. Il fut dit qu’il avait payé 1 000 livres pour
cette sépulture.
J’ai modifié une date pour qu’elle corresponde à mon récit. Balnakeil Church a été reconstruite et
achevée en 1619. Un édifice bien plus ancien se trouvait antérieurement sur ce site. Balnakeil est un
terme gaélique signifiant la « baie de l’église ».
REMERCIEMENTS

Un grand merci à Sharron Gunn pour son expertise en Highlands. Ainsi qu’à Terry, Judy, Dana,
Vanessa, Derek, Donna, Eliza et Andrea.
Vonda Sinclair aime par-dessus tout explorer l’Écosse, d’Édimbourg aux terres sauvages de la
côte nord. C’est sans doute ce qui lui inspire ces héros au kilt sexy en diable et ces jeunes filles au
caractère bien trempé qui leur font perdre la tête. Ses romans lui ont valu de nombreuses
récompenses : EPIC Award, Laurie Award, et une place en finale du Golden Heart. Elle vit dans les
montagnes de Caroline du Nord avec son merveilleux mari, toujours prêt à l’encourager. Elle est
peut-être en ce moment même en train d’inventer une autre saga écossaise…
Du même auteur, chez Milady :

Aventuriers des Highlands :


1. Le Guerrier sauvage
2. Le Guerrier indomptable
3. Le Guerrier intrépide

www.milady.fr
Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : My Brave Highlander


Copyright © 2012 Vonda Sinclair

Tous droits réservés.


Initialement publié par Smashwords.

© Bragelonne 2015, pour la présente traduction

Photographies de couverture : © The Killion Group, Inc/ © Shutterstock

L’œuvre présente sur le fichier que vous venez d’acquérir est protégée par le droit d’auteur. Toute
copie ou utilisation autre que personnelle constituera une contrefaçon et sera susceptible d’entraîner
des poursuites civiles et pénales.

ISBN : 978-2-8205-2254-2

Bragelonne – Milady
60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris

E-mail : info@milady.fr
Site Internet : www.milady.fr
BRAGELONNE – MILADY,
C’EST AUSSI LE CLUB :

Pour recevoir le magazine Neverland annonçant les parutions de Bragelonne & Milady et
participer à des concours et des rencontres exclusives avec les auteurs et les illustrateurs,
rien de plus facile !

Faites-nous parvenir votre nom et vos coordonnées complètes (adresse postale


indispensable), ainsi que votre date de naissance, à l’adresse suivante :

Bragelonne
60-62, rue d’Hauteville
75010 Paris

club@bragelonne.fr

Venez aussi visiter nos sites Internet :

www.bragelonne.fr
www.milady.fr
graphics.milady.fr

Vous y trouverez toutes les nouveautés, les couvertures, les biographies des auteurs et des
illustrateurs, et même des textes inédits, des interviews, un forum, des blogs et bien d’autres
surprises !
Couverture
Titre
Dédicace
Chapitre premier
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Épilogue
Note de l’auteure
Remerciements
Biographie
Du même auteur
Mentions légales
Le club

Vous aimerez peut-être aussi