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faire de l’histoire & faire l’histoire

Introduction

« L’Histoire, dit Stephen, est un cauchemar


dont j’essaie de m’éveiller. »
JAMES JOYCE, Ulysse.

« La tradition de toutes les générations


mortes pèse comme un cauchemar sur le
cerveau des vivants. »

KARL MARX, Le 18 Brumaire de Louis


Bonaparte.

« En Irlande, l’histoire est propagande. »


BICO, The Economics of Partition,
(1972), p. 7.

Pour tout lecteur s’étant senti – comme cela est sans doute une loi de
toute existence humaine – sommairement catalogué par le regard des autres et
à plus forte raison si, mutatis mutandis, ce lecteur a fréquenté les murs ou
contre-plaqués d’un département d’histoire, le renommé Eric Hobsbawm
suscite dans un passage de son autobiographie, une sympathie amusée,
fraternelle :

« Hobsbawm, l’historien marxiste », écriteau que je porte encore autour du cou,


comme ces carafes dûment étiquetées qui circulent après dîner dans la salle des
profs, afin que les mandarins universitaires éméchés ne confondent pas le porto et le
1
sherry.

1
Eric Hobsbawm, Franc-tireur, Autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, traduit de l’anglais par Dominique Peters
et Yves Coleman (1ère éd. Penguin Books, 2002), p. 362.

1
L’estampille « marxiste », un stigmate ? Le sentiment est compréhensible. Un
peu à la façon qu’avait le plus célèbre révolutionnaire irlandais James Connolly2
de s’exprimer sur ce qu’il voyait comme le sort de l’Irlande après la soumission
de celle-ci à la conquête britannique, la tentation est grande de caractériser
l’actuel destin des travaux inspirés de près ou de loin par Karl Marx d’un « Woe
to the vanquished »3, « malheur au vaincu ».
Qu’on lui donne une tournure amère ou cynique, une portée provisoire ou
Vae victis !
définitive, ce constat s’impose. Le marxisme reflue considérablement depuis
plus d’un quart de siècle. Et sa misère actuelle tranche avec ses grandeurs
passées. Loin, en effet, est le temps de la Seconde Internationale quand ses
concepts s’insinuaient progressivement dans les recherches universitaires.4
5
Presque plus loin de nous encore est la phase de sa canonisation avec la
pensée de Lénine quand cette dernière essaimait son marxisme grâce à l’onde
de choc provoquée par une Révolution d’Octobre au « charme universel ».
Des lustres nous séparent aussi du semblant de vérification de la théorie dans
les années trente quand la crise laissait entrevoir l’inéluctabilité de
l’effondrement du mode de production capitaliste et montrait les « vertus »
d’une économie socialiste dirigée. Des vallées de désillusions refroidissent les
engouements suscités par l’épique (et effroyable) victoire de l’Armée Rouge sur
les forces nazies sur le front de l’Est. L’ère où le tiers de l’humanité vivait sous
un des régimes communistes s’est refermée avec fracas. S’éloigne aussi cet
Après-Guerre où un étudiant français prometteur venant d’entrer à l’école de la
rue d’Ulm « lit Marx, c’est évident [commente son biographe], puisque tout le
monde le lit. »6 Le marxisme n’est plus présenté de nos jours comme

2
Né en 1868 à Edimbourg de parents irlandais James Connolly vécut (mis à part les mois qu’il a passé dans une
caserne en Irlande comme soldat de l’armée britannique qu’il rejoignit de 1882 à 1889) jusqu’à 29 ans en
Ecosse. Il en gardera l’accent. En 1894, il se qualifiait de « Scotto-Hibernian » [lettre à Keir Hardie du 3 juillet,
citée in Austen Morgan, James Connolly: A Political Biography, Manchester, Manchester University Press,
1988, p. 16] Militant pour l’indépendance de l’île & entré dans la martyrologie nationale, l’épithète « irlandais »
n’est donc pas usurpé.
3
James Connolly, Labour in Irish History, in Collected Works. Volume One, Dublin, New Books Publications,
1987, p. 19.
4
Des anciens communistes devenus marxologues comme Leszek Kolakowski ou Kostas Papaioannou voient la
période de la Seconde Internationale comme « l’age d’or » du marxisme.
5
Cf. : Kostas Papaioannou, L’idéologie froide, Paris, Pauvert, 1967, pp. 53-56.
6
Didier Eribon, Michel Foucault (1926-1984), Paris, Flammarion, « Champs », 1991 (1ère éd. 1989), p. 47.

2
« l’indépassable philosophie de notre temps ».7 Politiquement, le vent d’Est ne
semble plus l’emporter.8 L’affirmation radicale et mâtinée de marxisme de la
jeunesse occidentale repue de 1968 et des années 70 s’est abîmée dans sa
vanité et dans le morne théâtre de la vie réelle.
Le bloc soviétique s’est effondré, ne laissant « qu’un paysage de ruine
matérielle et morale ».9 La Chine s’est éveillée à l’économie de marché et se
révèle un « élève » déluré et puissant grâce notamment au sacrifice d’une
grande partie de sa population dans un exode rural d’une violence sans
précédent. Dans une formule devenue piteusement banale et qui est plus
encombrante qu’utile, il est possible d’admettre en quelque sorte que « Marx
est mort ».10
Or la déchéance d’une pensée majeure et de ses réinterprétations
diverses qui ont formées un pôle incontournable de la vie intellectuelle dans de
e
nombreux pays au XX siècle n’est pas sans influence sur l’écriture de
l’histoire. Prenons l’exemple français puisqu’il nous est offert dans un ouvrage
récent, L’histoire contemporaine sous influence de l’irréductible Annie Lacroix-
Riz. Cette dernière y fustige la « conversion droitière de la pensée historique en
France ».11 Pour elle, « la France historiographique a vu en vingt ans
[d’unilatéralisme idéologique 12] la référence au marxisme quasiment liquidée, le
plus souvent dans la hargne des chasseurs et la honte des pourchassés »13 et
ce, alors qu’à l’étranger des études qui recueillent son suffrage sont encore
conduites. Derrière les écarts polémiques qui décrédibilisent parfois son
propos, le pamphlet d’A. Lacroix-Riz témoigne bien d’une vérité : les historiens
français ne sont plus guère « entichés » de marxisme. Nous allons voir que
l’évolution des historiens de l’Irlande a des tendances qui la font se rapprocher
de celle des historiens français dans la mesure où l’Irlande n’a pas pu produire

7
Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, pp. 9. 17, 29, 32 et 109 cité in
Maurice Lagueux, « Grandeur et misère du socialisme scientifique », Philosophiques, vol. X, n° 2, octobre 1983.
pp. 315-340, p. 315.
8
Cf. : « […] le vent d’est l’emportait sur le vent d’ouest […] » [Intervention à la Conférence de Moscou des
Partis communistes et ouvriers (18 novembre 1957)], Mao Zedong, Les citations du président Mao Tsé-toung,
Paris, Le Seuil, coll. « politique », 1967, p. 44.
9
E. Hobsbawm, Franc-Tireur, op. cit., p. 157.
10
Pour une pensée s’insurgeant contre la sentence, voir par exemple : André Tosel, L’esprit de scission : études
sur Marx, Gramsci, Lukács, Besançon, Université de Besançon, 1991.
11
A. Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine sous influence, Paris, Le Temps des Cerises, 2004, p. 22.
12
Ibid., p. 17.
13
Ibid. p. 8.

3
dans les années 50-60 de grands historiens marxistes universitaires comme en
France et surtout en Grande-Bretagne.
Parce que le communisme est un fait essentiel du siècle passé et parce
qu’au-delà de cette question le fait de s’inscrire en société comme « marxiste »
et d’écrire l’histoire en « marxiste » n’est pas un phénomène anodin, ce
mémoire ne satisfera pas les demandes d’Eric Hobsbawm qui déclara attendre
« avec impatience le jour où personne ne posera la question de savoir si les
auteurs sont marxistes ou non. »14 Mais avant d’entrer dans le vif des
interrogations de ce sujet, délimitons son cadre.

Définition (et intérêt) du sujet

L’Irlande est une île. « Marx était un philosophe allemand. »15 Et la


rencontre de la question irlandaise et du marxisme n’a pas été fortuite.16
L’histoire était, et est toujours, le terrain privilégié de cette relation peu ou prou
instable de plus d’un siècle et demi.
Ce mémoire assume le titre un peu ronflant d’ « Écriture marxiste de
l’histoire irlandaise ». Il se présente donc comme un travail d’historiographie.
Notre intérêt se porte en cela bien entendu sur l’aspect d’« histoire de
l’histoire » ou si l’on veut d'« annales » d’une discipline voire d’une
connaissance historique. Mais en plus de ceux qui exercent le « métier
d’historien », les militants qui ont produit des textes à dimension historique y
tiennent une place majeure. Nous comprendrons mieux à travers l’analyse des
rapports des discours marxistes entre eux, à travers leurs relations avec les
autres discours (nationalistes, unionistes, universitaires…) et plus généralement
14
Eric Hobsbawm, « Le pari de la raison, Manifeste pour l’histoire », discours prononcé le 13 novembre 2004
pour clore le colloque de l’Académie Britannique sur l’historiographie marxiste, publié in Le Monde
diplomatique, n°609, décembre 2004, pp.1, 20-21, p. 20.L’historien cite un texte qu’il avait écrit dans les années
70. On remarque que cette hantise du vénérable historien de se voir coller l’étiquette « marxiste » témoigne bien
de l’attachement que porte les hommes au moi que la société leur reconnaît. Cf. Erwing Goffman, Asiles, études
sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968 (1ère éd. 1961), p. 220.
15
Première phrase du tome 1, d’ Histoire du marxisme de Leszec Kolakowski (Paris, Fayard, 1987, 1ère éd. 1976
en allemand) en référence à une conférence de Jules Michelet qui commençait par : « Messieurs, l’Angleterre est
une île ».
16
Cf. : la première phrase de Maurice Goldring dans L’Irlande : Idéologie d’une révolution nationale (Paris,
Editions sociales, 1975, p. 8) : « La rencontre de l’Irlande et d’un universitaire n’est pas fortuite. »

4
en replaçant cette historiographie dans son contexte, quelles sont les
spécificités des versions marxistes de l’histoire. Nous verrons aussi dans quelle
mesure il n’a pas été déplacé d’avoir conçu l’histoire en Irlande comme un
exercice de propagande.17 Les réflexions de Michel de Certeau sont, dans cette
optique, d’une grande utilité. L’historien jésuite souligne en effet que :

L’historiographie (c’est-à-dire « histoire » et « écriture ») porte inscrit dans son nom


propre le paradoxe – et quasi l’oxymoron – de la mise en relation de deux termes
18
antinomiques : le réel et le discours.

C’est précisément en confrontant non pas le réel mais le discours le plus


« réaliste » sur le réel avec le discours que nous avons pris comme objet
d’étude qu’apparaîtront les structurations et les caractéristiques de cette
écriture de l’histoire.
Le terme d’« écriture » traduit parfaitement la compréhension de l’histoire
en tant que pratique. En parvenant à saisir les tenants et les aboutissants de
cette pratique nous pourrons mieux comprendre ensuite ce vers quoi elle
renvoie : les représentations qui ont nourries le « praticien » (individu ou
organisation). L’inadéquation entre ce qui s’est passé et le discours qui s’en
rapporte est le sort de toute pratique historique. Mais les inadéquations sont
plus ou moins heureuses. Les interprétations malheureuses réinjectées dans le
réel comme grille de lecture du présent et guide pour l’action peuvent se révéler
les signes avant-coureurs des échecs politiques.
Par histoire « irlandaise » nous entendons l’histoire de l’île des
« origines » à nos jours en faisant cohabiter, pour la période contemporaine, les
développements de l’Irlande du Nord et au Sud de l’État libre devenu
nominalement en 1949 une République. Bien entendu, la « diaspora » fait
partie de cette histoire irlandaise.
Qu’entendons-nous par historiographie « marxiste » ? Marx est-il lui-
même « marxiste » ? Assurément non. En génie orgueilleux, il n’appréciait que
l’on se réclame de sa pensée en la mésusant et la travestissant. Engels

17
Le Petit Robert (1996) définit la propagande dans son acception la plus courante comme l’ « action exercée sur
l’opinion pour l’amener à avoir certaines idées politiques et sociales, à soutenir une politique, un gouvernement,
un représentant. »
18
Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2002 (1ère éd. 1975), p. 11.

5
rapporte à ce sujet que Marx aurait dit à Paul Lafargue : « Ce qu’il y a de
certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. »19
S’ajoute à ce problème de départ le fait qu’il n’est vraiment pas aisé de se
repérer parmi les « marxistes », les « marxiens »20, les « marxisants », les
« marxoïdes »21 ou encore les « marxizouillants » dans la mesure où se
reconnaîtraient sous cette désignation les fils cachés de celui qui, comme Victor

Hugo, cultivait la ‘’barbe de grand-père“ et les amours ancillaires. La frontière

entre « marxistes » et « non-marxistes » est souvent floue et perméable. Ainsi,


Lionel Munby et Ernst Wangermann qui ont conçu la bibliographie Marxism and
History de 1967 affirment qu’il est plus pratique de maximiser l’appartenance de
textes à la sphère des idées marxistes que de tenter de définir un canon.22
Comme pour Leszek Kolakowski dans son Histoire du marxisme, il ne s’agira
pas ici de « décerner des brevets du marxisme “le plus authentique” ».23
Dans le cadre de ce mémoire, nous appellerons « marxistes » par commodité
et les pères fondateurs Marx & Engels et leurs continuateurs que ces derniers
appartiennent à la Seconde Internationale (Connolly, Kautsky par exemple) ou
qu’ils soient communistes, c’est-à-dire marxistes-léninistes. Nous qualifierons
aussi de « marxistes » les auteurs qui ont tenté de comprendre les problèmes
que soulèvent l’histoire de l’Irlande à partir de concepts qu’ils ont tirés du
marxisme (par ex. : « mode de production » et « lutte des classes »). Ces

19
Lettre d’Engels à E. Bernstein, 2 novembre 1882 in http://www.marxists.org
20
Raymond Aron parle de « marxien » ou de proposition « marxienne » lorsqu’on se réclame de la pensée de
Marx « sans appartenir à l’interprétation provisoirement orthodoxe du marxisme par les représentants officiels
des États qui se veulent marxistes. » Aron ajoute que certains comme Maximilien Rubel donne à « marxiste » un
sens péjoratif en se référant à la phrase de Marx à Lafargue. (R. Aron, Le Marxisme de Marx, Paris, Editions de
Fallois, 2002, pp. 21-22) Comme depuis le cours d’Aron (1962-63) les grands régimes se réclamant de Marx se
sont effondrés ou acceptent l’économie de marché, il est possible de parler d’une grande famille marxiste élargie.
Notre « petit camarade » Frédéric Lépine, quoique que pouvant s’appuyer sur Georges Haupt, est plus original :
« Nous appellerons marxien tout ce qui se trouve explicitement dans les textes de Marx écrit avec ou sans la
collaboration d’Engels. Nous appellerons marxisme tout ce qui vient de ceux qui se revendiqueront de l’héritage
marxien, Engels y compris, après la mort de Marx. » (Cf. : Frédéric Lépine, La question nationale dans le
discours des organisations maoïstes, mémoire de maîtrise d’Histoire contemporaine, Université Reims
Champagne-Ardenne, Année 2003-2004 (sous la direction de Philippe Buton), p. 5 (notes)
21
Jacques Derrida voyait en 1993 la possibilité d’une nouvelle forme radicale de critique chez les non-marxistes
qui reprendraient d’une certaine façon l’« héritage ». A travers la citation suivante, qui en elle-même n’est pas à
prendre avec légèreté, on se déconcerte un peu plus de la multiplicité des « espèces » marxistes: « On n’a peut-
être plus peur des marxistes, mais on a encore peur de certains non-marxistes qui n’ont pas renoncé à l’héritage
de Marx, des crypto-marxistes, des pseudo- ou des para- « marxistes » qui seraient prêts à prendre la relève sous
les traits ou des guillemets que les experts angoissés de l’anti-communisme ne sont pas entraînés à démasquer. »
in Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 88.
22
Munby, L.M., Wangermann, E., Marxism and History, A Bibliography of English Language Works, Londres,
Lawrence & Wishart, 1967, p. I.
23
Leszek Kolakowski, Histoire du marxisme, tome 1., op. cit., p. 14.

6
marxistes sont universitaires, historiens mais aussi économistes, sociologues,
géographes, enseignants en Sciences politiques ou encore (pour un cas),
critique littéraire.
En bref, nous étudierons les textes des auteurs de la Seconde Internationale,
des communistes et de ceux qui explicitement se disent élaborer une
interprétation marxiste et se réclame de la pensée de Karl Marx.
Parallèlement à ces scripteurs nous regroupons artificiellement sous les
estampilles « adjuvants » (d’un discours marxiste) et « avatars » les auteurs qui
ont lu Marx ou un théoricien marxiste, qui en ont tiré partie et qui développent
une interprétation de classe sans pour cela se considérer eux-mêmes comme
« marxistes ». Les textes de ces auteurs ne seront pas étudiés pour eux-
mêmes mais en rapport avec les textes qui nous concernent. Nous trouvons,
par exemple, dans cette fausse catégorie un socialiste républicain comme
Peadar O’Donnell qui a lu Marx et qui était lié aux communistes irlandais, un
ancien membre du Parti Communiste Irlandais comme Andrew Boyd ou un
universitaire américain spécialiste du Proche-Orient, Ian Lustick, qui a utilisé la
si stimulante pensée d’Antonio Gramsci…

Le mélange détonant I r l a n d e , m a r x i s m e , h i s t o i r e
constitue l’intérêt le plus évident du sujet proposé.
L’Irlande a longtemps eu une relation presque pathologique avec son
histoire liée à son passé colonial. Elle n’en est d’ailleurs pas totalement libérée.
La réécriture spécieuse de l’histoire de l’île, c’est-à-dire l’élaboration d’une
histoire à des fins politiques, a d’abord été le fait du pouvoir colonial britannique
qui affirmait qu’il n’y avait aucune trace de civilisation dans l’île avant la
conquête afin de bloquer les réformes et la démocratisation.24 Les
commémorations et les processions, autant chez les unionistes que chez les
nationalistes, sont les exemples contemporains les plus parlants d’une vision
continuiste de l’Histoire. Cette lecture linéaire où le temps est suspendu et le
passé réinjecté farouchement dans le présent relève, comme nous le
réaffirmerons plus loin, d’un discours de l’identité. Cela n’est bien évidemment

24
Paraskevi Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie : révisionnisme,
poststructuralisme, postmodernisme, postcolonialisme, 1938-1999, Thèse de doctorat, Paris III, 2001, pp. 35-37.

7
pas spécifique à l’Irlande. On a pu dire cependant que l’histoire est l’idéologie
irlandaise.25
Prenons pour illustrer ce rapport de l’Irlande à son histoire l’exemple d’une
proclamation de 1867 dans laquelle les fenians haranguaient la population
ainsi :

Souvenez-vous de la disette et de la dégradation imposées à votre foyer par


l’oppression du travail. Souvenez-vous du passé, regardez vers l’avenir et vengez-
vous vous-mêmes en donnant la liberté à vos enfants dans le combat à venir pour la
26
libération de l’humanité.

La proclamation des insurgés sécessionnistes républicains des Pâques 1916


en appelait aux « générations mortes » qui outre « Dieu » et leurs
contemporains Irlandais étaient censées leur conférer la légitimité. En fin
d’année 1969, l’annonce de la formation d’un « Conseil de l’Armée Provisoire »
qui confirmait la scission de l’I.R.A. et augurait de la séparation de son aile
politique (Sinn Féin) débutait en ces termes :

Nous déclarons notre allégeance à la République Irlandaise des 32 comtés proclamée


aux Pâques 1916, établie par le premier Dáil Éireann [le Parlement] en 1919,
27
renversée par la force des armes en 1922 et supprimée jusqu’à ce jour…

En 1977, un des pères fondateurs de histoire professionnelle en Irlande,


Théodore Moody se déclarait à ce propos inquiet car l’I.R.A., mettant en avant
d’une part, ce qu’elle considère comme les crimes de l’Union (notamment la
Famine) et d’autre part, l’héroïsme des rebelles de l’Easter Rising de 1916, peut
facilement revendiquer un « manda historique infini ». Comme il l’explique :
25
Emmet O’Connor, Reds and the Green, Ireland, Russia and the communists internationals, 1919-43, Dublin,
University College Dublin Press, 2004, p. 2. L’universitaire de référence sur le Labour irlandais et depuis ce
livre sur le communisme en Verte Érin faisait, en rapportant ce bon mot, par ailleurs référence à l’influence qu’il
juge remarquable des communistes anglais T. A. Jackson et C. D. Greaves sur l’historiographie radicale jusque
dans les années soixante-dix.
26
Proclamation de mars 1867 du mouvement fenian : cité dans Bob Mitchell, « Fenians : Rise and Decline »,
Workers’Republic, 1967, n°19, p. 26. cité in Roger Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire
irlandais, Paris, Maspero, 1978, p. 82.
27
“We declare our allegiance to the thirty-two-county Irish Republic proclaimed at Easter 1916, established by
the first Dáil Éireann in 1919, overthrown by force of arms in 1922 and suppressed to this day …”, cité in
Sunday Times Insight Team, Ulster, Harmondsworth, Peguin Books, 1972, p. 194. Bernadette Devlin raconte les
conséquences des cours d’histoire qu’elle suivait dans son école catholique d’Irlande du Nord : « Pour nous c’est
inconsciemment que nous avons acquis une conscience politique, en entendant raconter l’histoire de notre
pays. », B. Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, Paris, Seuil, 1969, p. 34.

8
quelque soit le prix en souffrance humaine, démoralisation, destruction, et dégâts
matériels, ils voient leur campagne en Irlande du Nord comme étant justifiée par leur
28
propre interprétation infaillible du passé de l’Irlande.

Si en Irlande du Nord pour des raisons structurelles, les témoignages et les


exemples provenant de la communauté catholique sont plus nombreux, plus
flamboyants, remarquables de rhétorique et remarqués, la communauté
protestante, beaucoup plus repliée sur elle-même car voulant conserver ses
acquis n’en est pas moins productrice de discours historiques essentialistes.
Prenons un cas extrême mais représentatif d’une partie importante de la
population protestante, celui du populiste et charismatique Ian Paisley. Il
affirmait dans une logique de colonisateur que :

Nos ancêtres ont arraché une civilisation aux marais et aux prairies de notre pays
quand les ancêtres de M. Haughey portaient encore des peaux de porc et vivaient
dans les cavernes. Nos ancêtres ont revêtu l’uniforme britannique et combattu pour le
roi et la patrie […]. Ils ont versé leur sang pour la patrie sur les champs de bataille.
29
[…] Ils sont aujourd’hui massacrés dans leur lit par les assassins de l’IRA.

Trêve d’exemples bruts sur l’Irlande. Le marxisme entretient lui aussi des
rapports fusionnels avec l’histoire. Comme le souligne Maurice Moissonnier,
« l’histoire occupe une place de choix, quasi centrale »30 dans la genèse et la
problématique marxiste. « Nous ne connaissons qu’une seule science, la
science de l’histoire »,31 écrivaient Marx et Engels dans le manuscrit de

28
T. W. Moody, “Irish history and Irish mythology”, in C. Brady, Interpreting Irish history: the debate on
historical revisionism, 1938-1994, Blackrock, Co. Dublin, Irish Academic Press, 1994, pp. 4-5, cité et traduit par
P. Gkotzaridis in La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie : révisionnisme,
poststructuralisme, postmodernisme, postcolonialisme, 1938-1999, Thèse de doctorat non publiée, Paris III,
2001, p. 49. Sur l’enseignement de l’histoire : « Nous apprenions l’histoire de l’Irlande. Les enfants qui allaient à
l’école protestante apprenaient, eux, l’histoire anglaise. Nous étudiions les même choses, les mêmes événements,
les mêmes périodes, mais l’interprétation qui nous en était donnée variait complètement d’une confession à
l’autre. », Bernadette Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, Paris, Seuil, coll. « combats », 1969, [traduction par
Jacqueline Simon de The Price of my Soul, Londres, Pan, 1969], p. 57. Cf. David Fitzpatrick, « Une histoire très
catholique ?, Révisionnisme et orthodoxie dans l’historiographie irlandaise », in Vingtième Siècle, revue
d’histoire, n° 94, avril-juin 2007, pp. 121-133, pp. 122-123.
29
Cité in Maurice Goldring, Renoncer à la terreur, Monaco, Editions du Rocher, 2005, p. 89.
30
Maurice Moissonnier, « Histoire », in Gérard Bensussan, Georges Labica, Dictionnaire critique du marxisme,
Paris, PUF , coll. « Quadrige », 1999, (1ère éd. 1982), pp. 539-542, p. 539.
31
Cité in M. Moissonnier, Ibid. Il faut tout de même signaler que cette phrase a été biffée sur le manuscrit de
L’Idéologie allemande (1845-46), texte écrit à deux et qui ne fut, lui-même, jamais publié du vivant de Marx ou
Engels. Cf. : L’idéologie allemande, « Première Partie : Feuerbach », Paris, Éditions Sociales, 1974, p. 42.

9
L’Idéologie allemande. Le léninisme, la version du marxisme qui s’est le plus
universellement propagée, hérite de cette prédilection. Comme le dit de façon
concise Andreas Dorpalen dans son ouvrage monumental sur le traitement de
l’histoire allemande par les universitaires de la R.D.A. : “Marxism-Leninism is a
32
history-minded Weltanschauung.” Ainsi, la militante trotskyste la plus célèbre
de France, Arlette Laguiller, a joliment affirmé dans un entretien radiophonique
qu’elle est « née à l’histoire en militant ».33
Plus généralement, la pensée de Karl Marx a emblavé le champ de la
recherche en sciences humaines, et notamment en histoire. Son apport n’est
pas nié par les historiens. Il est cependant souvent difficile à préciser.34 Le
philosophe allemand a, par exemple, influencé l’école des « Annales » même si
Marc Bloch ne le reconnaît pas explicitement.35 Pour Fernand Braudel, Marx a
36
été le premier à forger de « vrais modèles sociaux » opératoires dans la
longue durée. Selon Paul Veyne, il a « incité […] les historiens à affiner leur
sens critique »37 en leur fournissant des pistes pour ne pas prendre au pied de
la lettre les discours sur lesquels ils s’appuient.
Quant aux rapports de l’Irlande avec le marxisme, nous nous y
pencherons plus en détail tout au long du travail. Si Kautsky a probablement
raison, en excluant tout de même les britanniques, de dire que « les socialistes
dans tous les pays ont toujours suivi la lutte de l’Irlande contre ses oppresseurs
avec la plus grande sympathie »,38 le marxisme a été rejeté majoritairement
comme une théorie allemande, étrangère. Un des chevaux de bataille du plus
important théoricien marxiste irlandais, James Connolly a été de tenter de faire
admettre qu’au contraire Marx avait un précurseur irlandais en la personne de

32
« Le marxisme-léninisme, traduirait-on de façon imparfaite, est une vision du monde qui s’intéresse
particulièrement à l’histoire. » A. Dorpalen, German History in Marxist Perspective, The East German
Approach, Londres, I.B. Tauris & Co. Ltd, 1985, p. 23.
33
« L’imaginaire historique des candidats à l’élection présidentielle, 6/10 Arlette Laguiller », La Fabrique de
l’histoire d’Emmanuel Laurentin, France Culture, 26 février 2007.
34
Cf. : S. H. Rigby, « Marxist historiography », in Michael Bentley (dir.) Oxford Companion to historiography,
Londres, Routledge, 1997, pp. 889-928., p. 889.
35
Guy Bourdé, Hervé Martin, Les écoles historiques, Paris, Editions du Seuil, coll. « Points », 1997 ( 1ère éd.
1983), p. 226.
36
Cité in Bourdé, Martin, Ibid., p. 256. Selon les mots empruntés à cet ouvrage, pour Jacques Le Goff, Marx,
« est l’ancêtre des périodisations larges et de l’analyse structurelle du social. »
37
Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Editions du Seuil, coll. « Points », 1996 (1ère éd. 1971), p. 251.
38
“Socialists in all countries have always followed Ireland’s struggle against its oppressors with the greatest of
sympathy.”, Karl Kautsky, Ireland, http://www.marxists.org, 2002 [1ère éd. Berlin, Freiheit, 1922 ; 1ère éd. en
anglais, Belfast, Athol Books, 1974, traduit en anglais et annoté par Angela Clifford], (chapitre 5., a, § 1.)

10
William Thompson 39 et que la chose la plus étrangère importée en Irlande n’est
autre que le capitalisme.40 En toute logique, pour ce qui est du communisme : la
« greffe » n’a pas prise. Que se soit de la dénonciation par Carson en juin 1920
de « l’alliance bolchevik – Sinn Féin »41 aux cristallisations politiques lors des
« Troubles » en Irlande du Nord en passant par « l’hystérie anti-communiste »42
en Éire à l’époque de la Guerre d’Espagne, les sociétés irlandaises
contemporaines ont généralement fait montre, c’est le moins que l’on puisse
dire, d’une rétivité face au communisme. Il y a cependant ce qu’Henry
Patterson appelle une « utilisation fonctionnelle du marxisme » par les
républicains socialisants 43 qui n’est pas négligeable.
La première partie du corps de ce mémoire dresse entre autre le
contexte de ces faits sociaux que sont les écrits marxistes sur l’histoire
irlandaise. Mais essayons déjà de recadrer brièvement ces textes dans une
histoire plus générale des idées.

39
“The First Irish Socialist: A Forerunner of Marx”, chapitre X de James Connolly, Labour in Irish History, in
Collected Works (volume 1), Dublin, New Books Publications, 1987, (1ère éd. 1910) pp. 17-184, pp. 104-115.
40
“the capitalist system is the most foreign thing in Ireland.”, J. Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 22
Cf. : aussi p. 28.
41
“the Bolshevik-Sinn Féin alliance”, phrase maintes fois citée. Par ex. : D. R. O’Connor Lysaght, The Making
of Northern Ireland (and the basis of its undoing, Dublin, Citizens Committee, 1969, p. 33; Éamonn McCann,
War and an Irish Town, Londres, Harmondsworth, Penguin, 1974, p. 155.
42
Michael Farrell, Northern Ireland: The Orange State, Londres, Pluto, 1980 (1ère éd. 1976), p. 146. Cf.: aussi la
chanson de Charlotte Despard “Connolly House …” où se réunissait le R.W.G. attaquée et incendiée par les
« fascistes » ou du moins une foule farouchement anti-communiste en 1934; notamment le passage où Despard
fait dire à la foule : “Communists ! Hunt them ! Burn them !”, citée in [CPI], Outline History, Dublin, New
Books Publications, 1975, p. 46.
43
“functional use of Marxism”, Henry Patterson, The Politics of illusion: republicanism and socialism in modern
Ireland, Londres, Sydney, Aukland: Hutchinson Radius, 1989, p. 157. Cf. aussi: R. English, Irish Freedom, The
History of Nationalism in Ireland, Londres, Macmillan, 2006, pp. 173-174. Richard English parle du rôle de
Connolly, de celui de Peadar O’Donnell dans les agitations agraires des années vingt ou plus récemment de la
politisation de l’IRA dans les années soixante.

11
L’histoire consacrée : les origines intellectuelles
de l’historiographie marxiste de l’Irlande

En Europe, c’est le christianisme – alors que l’homme grec se satisfaisait


dans une conception du cosmos éternel – qui introduit l’idée de progrès et celle
de l’homme appréhendé dans sa condition historique.44 Bien sûr, avec la doxa
chrétienne, l’histoire s’éloignait plus encore de la science et servait à
« prouver » la présence du divin dans les actions humaines.45
Avec les Lumières, ce courant philosophique qui traverse la pensée
européenne au XVIII e siècle, se conçoit, en plus d’une apologie de la nature et
d’un rejet des superstitions, la croyance en la marche inéluctable de l’humanité
vers le perfectionnement et le progrès. La raison, la science et l’éducation
doivent mener les hommes dans un état idéal d’épanouissement, de bonheur
terrestre.
Conjointement aux conquêtes intellectuelles des Lumières, les débuts de
l’industrie avec notamment la Révolution industrielle anglaise (1770-1830),46
l’accélération des échanges et la progressive constitution des marchés
nationaux font de la participation de la population dans les affaires publiques,
de l’idée de souveraineté des peuples et donc de la perception que se font ces
peuples d’eux-mêmes, des questions plus pressantes. Le sentiment national et
le socialisme tirent leurs origines du même terreau que les philosophies
attribuant un sens à l’histoire.
La Révolution française est l’évènement majeur de la période. Les
Français, écrit François Furet, inaugurent avec elle « la politique démocratique
comme idéologie nationale ».47 Des penseurs français et européens, Edmund
Burke notamment, tentent de faire des analyses immédiates sur les ruptures
que la Révolution a provoquée. Il s’agit ainsi d’un tel drame sans précédent qu’il
crée dans toute l’Europe « un bouleversement dans la manière de penser de

44
Pour simplifier, nous appauvrissons le propos de Kostas Papaioannou. Cf. : K. Papaioannou, La consécration
de l’histoire, Essais, Paris, Ivrea, 1996 (1ère éd. Champ Libre, 1983), p. 70.
45
Ibid., p. 78. aussi, p. 95.
46
Et ces concurrents directs qui mettront un siècle à combler au fur et à mesure leur retard. Cf. : Jean-Charles
Asselain, « Révolution industrielle », Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com
47
F. Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. « folio histoire », 2002 (1ère éd.1978), p. 50.

12
l'histoire ».48 La façon de penser l’Histoire connaît elle-même un changement
brutal.
Hegel (1770-1831), estime ainsi qu’avec la Révolution française, « vérité,
présence et réalité sont réunies ; les deux mondes sont réconciliés ; le ciel est
descendu et transporté sur terre ». Dans ce qu’il appelle le « jour spirituel du
présent »,49 le Dieu du christianisme se comprend dorénavant comme le Dieu
de l’histoire qui « apparaît au milieu de ceux qui se savent comme pur
savoir. »50 Pour le philosophe, l’Histoire possède un sens et obéit à une fin. Elle
est la manifestation de la Raison universelle. Si la Raison est le démiurge de
l’Histoire, les hommes, déraisonnables, aliénés, ne recherchant que leurs
intérêts, ne sont que les agents inconscients de leur histoire.51 Pourquoi, selon
lui, les hommes sont-ils aliénés, étrangers à eux-mêmes ? Parce qu’ils créent
des institutions (États, Églises) dont ils perdent le contrôle et qui leur
deviennent étrangères. La fin de l’Histoire arrive lorsque l’homme redevenu
conscient de lui-même, détruit ces institutions et reprend ainsi ses aliénations.
L’homme redevient lui-même à travers des institutions à son image, qui lui sont
propres et qui lui permettent de se réaliser.52 En quelque sorte, nous explique
R. Aron, « l’Histoire est [pour Hegel] le devenir de la vérité ou le devenir de
l’humanité vers la vérité. […] [Elle est] la dimension essentielle de l’homme
créateur de lui-même et de son essence à travers le temps. »53 Tout au long de
son aventure intellectuelle, Karl Marx sera hanté par la pensée de G. W. F.
Hegel.54

48
Jean.-Clément Martin, « Révolution française (historiographie) », Encyclopaedia Universalis,
http://www.universalis-edu.com J.-Cl. Martin évoque aussi l’ « urgence inhabituelle » de l’épisode et le fait que
le « concept de révolution [acquiert] son sens actuel de mutation brutale, globale et difficilement réversible ».
49
Cf. : sa phrase célèbre : « La lecture des journaux est la prière du matin moderne. »
50
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Phénoménologie de l’esprit (1807), extraits cités par Kostas Papaioannou
in La consécration de l’histoire, op. cit., p. 136.
51
K. Papaioannou, ibid., pp. 136-140. Cette volonté de résoudre les contradictions entre la pensée et le réel, cette
idée de « ruse de la raison », de nécessité inconsciente des actes des hommes se retrouvera chez Marx dans l’idée
voulant que la classe capitaliste creuse sa propre tombe à travers la prolétarisation de la population et de la baisse
tendancielle du taux de profit ainsi dans l’idée subséquente de l’inéluctabilité de la Révolution (Cf. : « Bien
creusé, vieille taupe ! »)
52
Raymond Aron, Le Marxisme de Marx, Paris, Editions de Fallois, 2002. (cours datant à la base de 1962), p.
175.
53
Ibid., p. 104.
54
Jean-Yves Calvez, La pensée de Karl Marx, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1966, (7ème édition revue et corrigée,
ère
1 éd. 1956), p. 121. Dès 1837, Marx évoquera dans une lettre à son père son désarroi devant l’idéalisme
hégélien. Dans ses années de maturité où paraît le Capital, il se sent encore obligé de dire ce qu’il doit à Hegel et
de définir les points où il s’en détache. Cf. : aussi, Raymond Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., pp. 300-309.
ou Joseph McCarney, “Hegel’s Legacy”, Res Publica, 5, 1999, pp. 117-138.

13
Outre la philosophie allemande, Karl Marx s’appuie sur une autre
tradition : le socialisme. Dans un passage substantiel, Leszek Kolakowski
souligne que :

Les idées socialistes ont toutes un aspect commun, qui provient de la double
influence de la Révolution française et de la révolution industrielle, et il réside dans la
conviction que la concentration incontrôlée des richesses ainsi que la concurrence
conduisent inéluctablement à un paupérisme grandissant et à des crises, à la
conviction que ce système devrait être remplacé par un autre dans lequel
l’organisation de la production et de l’échange exclurait la misère et l’exploitation et
conduirait à une nouvelle répartition des biens qui serait en harmonie avec les
55
fondements de l’égalité […]

Le mot « socialisme » apparaît en anglais pour désigner la pensée de Saint-


Simon et en français dans les années 1820 ou au début des années 1830. Le
socialisme est introduit en Allemagne et diffusé notamment chez les
intellectuels Jeunes-Hégéliens par Moses Hess.56 Le socialisme renvoie à une
réalité cruelle. La réalité de la violence sociale, de la précarité, l’insécurité, du
délabrement des conditions de vie des petites gens avec notamment ces crises
qui interrompent brutalement les phases d’expansion. Le socialisme entend
réguler ces désagréments provoqués par les mutations de ce qu’Engels semble
avoir été le premier à avoir appelé vers 1845 la « Révolution industrielle ».57
Au début du XIX e siècle, la pensée scientifique, héritière des Lumières,
ne jurait que par les faits et ne voulait plus s’embarrasser de toute question de
finalité. Au contraire, les tenants de la justice sociale avaient une vision
moralisante dans laquelle « la dignité humaine [était] irréductible à quelque
dimension matérielle que ce soit et ils proposaient, somme toute, la poursuite
55
L. Kolakowski, op. cit., p. 262.
56
Gerard Bensussan, Jean Robelin, « Socialisme », » in Gérard Bensussan, Georges Labica, Dictionnaire
critique du marxisme, Paris, PUF , coll. « Quadrige », 1999, (1ère éd. 1982), pp. 1063-1068, p. 1064. Cf. : aussi:
Raymond Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., p. 311 et suiv. Les Jeunes Hégéliens, contrairement aux
hégéliens « orthodoxes » ou de droite, ne retiennent de la doctrine d’Hegel que la méthode dialectique ou
critique. (J.-Y. Calvez, op. cit., p. 23.) Les penseurs les plus connus du Doktorklub de Berlin outre Marx, Engels
et Bakounine qui s’en démarqueront sont David Strauss (Vie de Jésus, 1837), Bruno Bauer, Ludwig Feuerbach (
L’Essence du christianisme, 1841), Arnold Ruge (qui influencera Marx avec sa conception de l’action, de
praxis) et « Max » Stirner (L’Unique et la propriété, 1844)
57
Jean-Charles Asselain, « Révolution industrielle », Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-
edu.com J.-Cl. Asselain montre que « la courbe des salaires réels tend à se déprimer vers la fin du XVIIIe siècle
(sous l'effet notamment de la mécanisation associée au travail massivement sous-payé des femmes et des
enfants), et il faudra attendre les années 1820 pour dépasser le niveau atteint vers 1760. Certains, comme les
tisserands à bras, sont durablement perdants, et tous subissent une forte instabilité des salaires. »

14
consciente d’une finalité sociale. »58 La science et le combat pour la justice
sociale se rapprochent avec d’une part, le mouvement socialiste débutant et
d’autre part, la non moins nouvelle discipline nommée « économie politique »
depuis Jean-Baptiste Say (1767-1832). Ce rapprochement n’était pas gagné
d’avance. Le socialisme de Saint-Simon, conçu comme un « nouveau
christianisme » voyait dans la science le moyen de construire une société plus
juste. En revanche, l’économie politique n’était devenue une science
respectable, avec David Ricardo (1772-1823) notamment, qu’en se démarquant
des valeurs de la morale traditionnelle. Par conséquent, les premiers penseurs
des phénomènes concernant la production, la distribution et la consommation
des richesses étaient assez hostiles aux politiques volontaristes socialisantes.
Entre 1844 et 1848, séparément d’abord puis conjointement, Marx et
Engels élaborent une synthèse de la philosophie allemande et de l’économie
politique leur permettant avec force innovations théoriques de promouvoir leur
socialisme et d’établir un programme intellectuel et politique.
Quelques années auparavant, Karl Marx était parti de la critique de la
philosophie hégélienne. Il se démarque des Jeunes Hégéliens en établissant
une relation entre l’aliénation dans les idées et l’aliénation dans la vie réelle. Il
en conclu que « la critique de la religion est la condition de toute critique ».59 La
critique du ciel le mène à la critique de la terre. Il s’attaque à la politique, à
l’État, au droit et conclu que tout ceci repose sur la société civile. Toujours
garde-t-il dans cette « phase critique » (R. Aron) comme fil conducteur l’idée
que les fausses représentations découlent de la fausseté de l’existence
vécue.60 Dans les Manuscrits de 1844, Marx croit fermement et avec passion
avoir découvert que l’origine de toutes les aliénations provient de l’aliénation du
travail qui trouve elle-même son origine dans la propriété privée.61 Dans cette
logique mais aussi grâce à l’apport d’Engels qui venait d’écrire son étude La

58
Maurice Lagueux, « Grandeur et misère du socialisme scientifique », Philosophiques, vol. X, n° 2, octobre
1983, pp. 315-340., p. 318.
59
Deuxième phrase de Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel (1843), citée in Raymond
Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., p. 60 et p. 83. Aron corrige la traduction de Jules Molitor disponible sur
http://www.marxists.org
60
Raymond Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., pp. 110, 146 (ou 222 par rapport à la thèse 2 sur Feuerbach),
etc. … L’exposé le plus clair de l’évolution de la pensée en formation du « jeune Marx » semble être dans les
pages 76-233 du livre d’Aron. (Pour un résumé plus concentré, cf. : pp. 296-300.) Nous nous y référons plus
qu’amplement.
61
Ibid., p. 188.

15
Situation des classes laborieuses en Angleterre, Karl Marx entame la critique
de l’économie politique. En une année, il compulse les ouvrages des grands
auteurs (A. Smith, D. Ricardo …).
En s’inspirant de la dialectique hégélienne, il élabore alors une vision de
l’Histoire où les hommes se sont perdus dans la propriété privée et donc dans
le développement des forces productives. Il considère qu’avec la société
industrielle jamais l’aliénation de l’homme n’a été aussi totale et estime que le
temps où l’humanité pourra reprendre ses aliénations et les richesses créées
sous forme aliénée approche.62 L’énigme de l’histoire sera résolue, le jour où
l’homme, créateur de lui-même sans le savoir dans le travail, devient conscient
de l’histoire, du caractère nécessaire de l’aliénation dans la propriété privée
pour atteindre un niveau de développement et de socialisation de la
production.63 En passant de la critique des représentations et des systèmes de
pensée dominants à l’interprétation historique, il souhaite retrouver dans le
passé les grandes étapes du processus d’aliénation et entend cerner le
mécanisme qui régit ce procès d’auto-création de l’homme qu’est l’histoire pour
anticiper la reprise nécessaire des aliénations.64 Dans L’Idéologie allemande
écrit avec Engels (1845-46) il conçoit l’histoire comme une succession de
« stades de développement de la division du travail [qui] représentent autant de
formes différentes de la propriété. »65 Il s’agit des célèbres « modes de
production » : le clan, le stade antique, la forme féodale et le mode de
production capitaliste. Dans ce texte, non publié du vivant de ses auteurs, tout
comme dans la Misère de la philosophie (1847), Marx estime que pour passer
d’un mode de production à l’autre, il faut d’une part, que les forces productives
en expansion entrent en contradiction avec les rapports sociaux de production
établis et, d’autre part, que les classes impliquées dans cette contradiction
jouent pleinement leurs rôles. Cela implique de concevoir, comme dans l’illustre

62
Ibid., p. 191. Dans sa définition d’alors le communisme est l’ « abolition positive de la propriété privée (elle-
même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et
pour l’homme […] Il est l’énigme résolue de l’histoire et il se connaît comme cette solution », cité in ibid., p.
195.
63
Ibid., p. 197 et p. 216.
64
Ibid., p. 227.
65
K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, « Première Partie : Feuerbach », Paris, Éditions Sociales, 1974
[écrit entre 1845 et 1846, 1ère éd. en allemand : 1932], p. 45. Cf. Engels dans l’Anti-Dühring « c’est […] la loi de
la division du travail qui gît au fond de la division de la société en classes antagoniques. » cité in Kostas
Papaioannou, Marx et les marxistes, op. cit., p. 76.

16
« brochure de propagande »66 qu’est le Manifeste du parti communiste que
l’histoire peut se résumer aux antagonismes de classes.67 Pour clarifier le
propos, illustrons cette idée en évoquant l’exemple-type pour Marx : la
Révolution française, cette « Révolution colossale que l’histoire connaît ».68
L’État, selon le scénario marxiste, était aux mains de la noblesse, c’est-à-dire
des résidus du féodalisme. La bourgeoisie bénéficia du développement
économique, d’une accumulation du capital accrue, d’une extension de la
division du travail qui se traduisait notamment par la soumission de la
campagne à la ville. En somme, la bourgeoisie accéda au pouvoir par les
nouvelles forces de production d’alors et se trouvait porteuse des idées
relatives au nouveau rapport matériel dominant,69 c’est-à-dire les idées des
Lumières. Toujours d’après le schéma marxiste, le règne de Louis-Philippe,
« roi des Français », malgré le semblant de Restauration de la période
précédente, est là pour témoigner de la nouvelle domination de la bourgeoisie.
Détentrice des rouages du pouvoir et productrice des idées dominantes, la
bourgeoisie est dorénavant la classe conservatrice et réactionnaire. Le sort de
l’humanité tient désormais dans les bras d’une seule classe qui a la tâche de
faire la Révolution : le prolétariat. Dans le devenir, prédit Marx, les rapports
sociaux établis à l’image de la bourgeoisie entreront en contradiction avec le
développement des forces productives. Il est exposé dans le Manifeste que la
lutte des classes est le moteur de l’histoire et que cette lutte se caractérise par
1°) l’antagonisme des oppresseurs et des opprimés e t 2°) la polarisation des
autrement nommés bourgeoisie et prolétariat, l’une accumulant les richesses et
concentrant son capital et l’autre, classe de plus en plus nombreuse, sombrant
dans une plus grande misère.70 De cette situation, surgira la nécessaire
révolution.
Avec le Manifeste (1848), Marx et son ami ont « achevé, comme le dit
Aron, la mise au point de [leur] conception de l’histoire »71 qui sera reformulée
11 ans plus tard dans les lignes envoûtantes de la préface de la Contribution à
66
R. Aron, op. cit., p. 51.
67
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Le Livre de Poche, 1973, (1ère éd. 1848),
p. 51. Plus précisément, la lutte des classes est le moteur de la transition d’un mode de production à un autre.
Cette transition ne peut se réaliser que quand les conditions matérielles sont réunies.
68
K. Marx, F. Engels, L’Idéologie allemande, op. cit., Cf. : R. Aron, op. cit., p. 184
69
K. Marx, F. Engels, L’Idéologie allemande, op. cit., p. 80.
70
Ibid., p. 52.
71
R. Aron, op. cit., p. 45.

17
la critique de l’économie politique [Cf. : Annexes]. Leur philosophie de l’histoire
établie, Marx et Engels passeront le reste de leur vie intellectuelle à tenter, pour
Marx avec son opus magnum, Das Kapital, de la prouver scientifiquement et
pour Engels de diffuser ses principes.
Mais qu’est-ce qui distingue la contribution de Karl Marx de ces
prédécesseurs ou contemporains socialistes ? Selon Maurice Lagueux, l’apport
de l’œuvre de Marx pour ceux qui ont souscrit à ses thèses réside dans « la
conviction de pouvoir satisfaire du même souffle ce qu’on peut sans doute
considérer comme les deux plus nobles aspirations de tout être humain, soit
son aspiration à la justice et son aspiration à la vérité. »72 Sans partager la
lecture que Friedrich Engels expose dans Socialisme utopique et socialisme
scientifique (1880), le philosophe canadien convainc quand il voit l’origine de
l’importance et de la postérité de Karl Marx dans le raccordement que ce
dernier a fait (ou a prétendument fait) entre « science » et « socialisme ».
L’idée que l’on pouvait fonder le socialisme, émanciper la classe laborieuse, en
se basant sur une analyse scientifique est « l’un des projets les plus constants
e
du XIX siècle » mais qui n’arrivera à s’imposer qu’avec le lent et progressif
essaimage conceptuel du Capital et des ouvrages de vulgarisation de Marx et
surtout d’Engels.73
Cette conception matérialiste de l’histoire que Max Adler voyait comme
« la base du marxisme »74 a deux vices fondamentaux. Premièrement et malgré
l’attrait du schéma simplificateur, Kostas Papaioannou soulève à juste titre
qu’aucune classe n’a réellement endossée dans l’histoire le rôle révolutionnaire
de faire triompher un « mode de production » sur un autre. Pour l’ancien
communiste grec devenu marxologue incisif et respecté en plus d’historien
raffiné des arts grec et byzantin, le problème du scénario marxiste est qu’il est
fondé sur l’anticipation optimiste d’une révolution prochaine :

72
Maurice Lagueux, « Grandeur et misère du socialisme scientifique », Philosophiques, vol. X, n° 2, octobre
1983. pp. 315-340, pp. 316-317.
73
Ibid., p. 317. Cf. sur les « lois » de l’histoire : A. Dorpalen, German History in Marxist Perspective, op. cit., p.
37.
74
M. Adler, Lehrbuch, cité in Andreas von Weiss, « Historical Materialism », in Marxism, Communism and
Western Society, a comparative encyclopedia, Vol. IV, New York, Herder and Herder, 1972, pp. 138-151, p.
149.

18
[…] il est évident que le schéma qui fait de la lutte des classes le moteur du
changement historique n’est qu’une projection sur le passé de la victoire anticipée du
75
prolétariat industriel.

Moins fondamental pour la perspective révolutionnaire et du point de vue


théorique, mais peut-être plus intéressant pour ce mémoire, apparaît le
deuxième défaut de la conception matérialiste de l’histoire : celui d’une
distinction peu évidente entre histoire marxiste et histoire bourgeoise. Une nette
différenciation est revendiquée par les marxistes eux-mêmes. Ils prennent
toujours position, quand ils ne sont pas des marxistes d’État, en faveur de ce
qu’ils considèrent dans l’histoire comme les forces sociales progressives et
surtout pour les révoltes contre l’ordre établi et plus généralement pour les
opprimés. Comme « les idées dominantes d’une époque n’ont toujours été que
les idées de la classe dominante »,76 la discipline historique participe de la
domination de la bourgeoisie sur le prolétariat et baigne dans l’idéologie
dominante.77 Ainsi, le promulgateur du marxisme traditionnel, Friedrich Engels,
écrit dans un passage de l’ébauche de son Histoire de l’Irlande que « la
bourgeoisie transforme tout en une marchandise, et par conséquent l’écriture
de l’histoire […qu’elle] falsifie […]. »78 L’historiographie bourgeoise ne peut être
objective et scientifique parce qu’elle est liée aux intérêts de la bourgeoisie au
pouvoir et que les marxistes estiment que le temps où il était progressiste
d’exploiter des classes est révolu.79
Mais que dit Marx lui-même de son propre apport à l’histoire ? Dans une lettre à
Joseph Weydemeyer de 1852, il affirme :

ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans
la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois

75
K. Papaioannou, La consécration de l’histoire, op. cit., p. 150. Cf. « la “marche de l’Histoire” pour Marx était
celle de sa pensée et la “nécessité historique “ la réalisation de ses idées […] », M. Molnár, Marx, Engels et la
politique internationale, Paris, Gallimard, coll. « idées », 1975, p. 116.
76
K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Le Livre de Poche, 1973, p. 78.
77
Cf. M. Moissonnier, « Histoire », in Gérard Bensussan, Georges Labica, op. cit., p. 540.
78
Traduction anglaise de l’allemand du passage complet : “The bourgeoisie turns everything into a commodity,
hence also the writing of history. It is part of its, of its condition for existence, to falsify all goods: it falsified the
writing of history.” in Engels « Material for “History of Ireland” », K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish
Question, Moscou, Progress Publishers, 1971, p. 211.
79
Ernst Nolte,“The Relationship between “Bourgeois” and “Marxist” Historiography”, History and Theory, vol.
14, n° 1. (février 1975), pp. 57-73, p. 59.

19
avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des
économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté
de nouveau, c'est :

1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases
historiques déterminées du développement de la production ;
2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;
3. que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers
80
l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes.

De ce fait, comme le dit Ernst Nolte, « ce que l’on désigne souvent sous le nom
de marxisme aujourd’hui – la démonstration de l’existence des classes,
l’analyse structurelle des sociétés, l’acceptation du concept de lutte des classes
– tout cela est en fait, comme Marx le formulait clairement, le produit de la
pensée bourgeoise […] »81 La définition même de Engels du « matérialisme
historique » à savoir la « conception de l’histoire qui recherche la cause
première et le grand moteur de tous les événements historiques importants
dans le développement économique de la société, dans la transformation des
modes de production et d’échange, dans la division de la société en classes qui
en résulte et dans les luttes de ces classes entre elles »82 peut être un canevas
pour la réflexion d’un historien « bourgeois » l’emphase sur le « grand moteur
de tous les événements » mise peut-être à part. Les historiens marxistes et
non-marxistes peuvent partager les mêmes méthodes, les mêmes techniques,
les mêmes analyses. Pour Ernst Nolte, la grande ligne de démarcation entre les
deux est la croyance chez les marxistes en la possibilité d’une société sans
classe.83 En signalant que le futur auteur de thèses controversées sur les
origines du nazisme traite avant tout dans son texte de 1975 des historiens des
deux Allemagnes, nous verrons qu’il est possible de se présenter comme
marxiste sans supposer cette société possible. Nous aurons l’occasion de

80
Karl Marx, lettre à Joseph Weydemeyer, 5 mars 1852, in http://www.marxists.org
81
“[…] what often goes under the name of Marxism today -demonstration of the existence of classes, structural
analysis of societies, acceptance of the concept of class struggle -all this is in fact, as Marx himself clearly stated,
the product of bourgeois thought, […].”, Ernst Nolte,“The Relationship between “Bourgeois” and “Marxist”
Historiography”, op. cit., pp. 66-67.
82
F. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Paris, Editions sociales, 1969, p. 37, trad. P.
Lafargue, cité in Kolakowski (I), op. cit., p. 483.
83
Ibid., p. 67.

20
reparler plus bas de cette fausse distinction marxistes / non-marxistes dans
l’écriture de l’histoire.
Nous serons également amené à considérer tout au long du mémoire
de ce que Richard English considère comme « la force la plus cruciale dans
l’histoire de l’Irlande »84 et en laquelle Marx et nombres de marxistes ont vu un
allié possible de la révolution socialiste : le nationalisme. Ce nationalisme fut
d’abord protestant avec des figures comme William Molyneux (1656-98) ou
Jonathan Swift (1667-1745) qui aspiraient à l’indépendance législative de
l’Irlande. Il devient radical, républicain et sécessionniste avec les Irlandais Unis
sorte d’écho à la Révolution française composé avant tout de presbytériens et
mené notamment par Wolfe Tone (1763-1798). Le nationalisme irlandais que
Marx et Engels ont connu est catholique, conduit par Daniel O’Connell (1775-
1847) dont le mouvement obtint l’émancipation des Catholiques et réclama
l’abrogation de la loi d’Union à la couronne britannique effective depuis 1801.
Ayant fondés quelques espoirs dans le mouvement Jeune Irlande (1842-48),
Marx et Engels soutiendront le mouvement fenian (l’Irish Republican
Brotherhood, société secrète fondée en 1858) vers 1867-70, tout en se
désolant du terrorisme de ses membres.
Après avoir retracé grossièrement ce qui a mené à la formation d’une
représentation particulière de l’histoire lourde de plusieurs traditions
intellectuelles, nous sommes parés pour évoquer la façon dont les textes vont
être interrogés.

84
“It has certainly been the most crucial force in the history of Ireland.”, R. English, Irish Freedom, The History
of Nationalism in Ireland, Londres, Macmillan, 2006, p. 3.

21
Penser avec Marx, être ou paraître marxiste :
questionnements et problématique

Ce mémoire entend analyser et comprendre l’historiographie marxiste


de l’Irlande par le biais d’une interrogation sur l’identité, et plus précisément sur
l’identité politique. Le mot « identité » vient du latin « idem », c’est-à-dire « le
l’identité
même ».85 La notion auquel il renvoie peut se concevoir comme l’interface
psychologique privilégiée à travers laquelle l’individu se caractérise et se définit
en fonction de ses rapports à la collectivité. L’identité est ce qui rend l’individu
conscient d’être unique, différent des autres et donc semblable à lui-même.86
Il est clair qu’une démarche s’inspirant de la problématique identitaire est
symptomatique de notre temps. Comme le dit l’anthropologue Malek Chebel,
« parler aujourd’hui d’identité est devenu banal, une coquetterie en vogue dans
le domaine social et dans celui des recherches en sciences humaines. »87
Grand est effectivement le risque de n’adopter cette problématique que par
fade et servile esprit d’imitation. Et il semble juste de garder à l’esprit qu’il est
d’autant plus fâcheux de voir le concept d’identité comme le sésame universel,
que ce serait attitude à rappeler la disposition qu’ont eu beaucoup d’esprits à
gratifier d’un « Amen » l’assertion stimulante mais ô combien trompeuse :
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des
classes ».88
Déjà, dans le milieu des années soixante-dix, Claude Lévi-Strauss critiquait
vertement les média qui, à travers ce qu’il voyait relever d’une « psychologie à
bon marché », avaient tendance à prétendre que « la crise d’identité serait le
nouveau mal du siècle » sans « regarder en face les conditions objectives dont
elle est le symptôme et qu’elle reflète ».89
Mais au niveau des sciences humaines, s’il faut bien se garder – pour
reprendre la métaphore gaullienne – de sautiller sur sa chaise tel un cabri en

85
Le Petit Robert, 1996 (édition revue et augmentée datant de 1993 ; 1ère éd. 1967)
86
Les formulations sont différentes, mais nous nous basons sur la définition de Pierre Tap dans : « Identité »
Encyclopaedia Universalis, Corpus 11, Paris, 2002, [pp. 788-793], p. 790.
87
Malek Chebel, La formation de l’identité politique, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot, 1998, p. V.
88
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Le Livre de Poche, 1973, (1ère éd. 1848),
p. 51.
89
Claude Lévi-Strauss (dir.), L’identité, Paris, Grasset, 1977, p. 9.

22
invoquant l’idole creuse « IDENTITÉ, IDENTITY », cette thématique se trouve,
comme le souligne l’auteur de Tristes Tropiques, à plusieurs carrefours dans
diverses disciplines.90 Symptomatique, répétons-le, le questionnement sur
l’identité découle d’une évolution historique où, peut-être, « nos petites
personnes approchent du point où chacune doit renoncer à se prendre pour
l’essentiel ».91
Le thème de l’identité apparaît aussi dans une autre perspective : celle
de l’homogénéisation du monde actuel. Bien qu’il est vrai qu’elle « repren[ne] –
selon les termes de l’anthropologue Jean-Loup Amselle – d’une certaine façon
la thématique marxiste et luxemburgiste du marché mondial et de
l’impérialisme »92, la problématique de la globalisation paraît gommer la raison
d’être et la justification du marxisme : la question sociale. A cette question
sociale et à celle de la question territoriale semble se substituer, pour les
tenants de la problématique de la globalisation, celle de la guerre identitaire.93
Ces penseurs se situent – la coïncidence est trop flagrante pour y voir une
« ironie de l’histoire » – après la chute du communisme et dans une redéfinition
d’une Weltanschauung susceptible de dépasser l’impasse intellectuelle
symbolisée par le livre célèbre de Francis Fukuyama, « l’homme qui a
ressuscité la fin de l’histoire » dans « l’expression du rêve qu’elle voudra enfin
s’arrêter ».94 Ils se divisent cependant quant aux effets de cette globalisation
entre ceux qui prédisent un « choc des civilisations » comme Samuel
Huntington et ceux qui devinent une tendance qui mènerait vers un mélange
voire une créolisation du monde.95

90
Ibid.
91
Ibid., p. 11, Lévi-Strauss évoque plus précisément ici « la fameuse crise de l’identité dont on nous rabat les
oreilles ».
92
J.-L. Amselle, Branchements, Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion « Champs »,
2005, 1ère ed. 2001, p. 19.
93
Ibid.
94
Krzystof Pomian, « La fin de l’histoire n’a pas eu lieu », in Le débat, n°60, mai-août 1990, [pp.258-261] , p.
259 & 261. Ce mythe repris d’une tradition hégélienne semble être un travers de tout système politique s’auto-
célébrant ; rappelons qu’il était véhiculé par l’URSS et que la dissolution de ce mythe coïncidait avec la
déliquescence du symbole révolutionnaire qu’était l’Etat soviétique. F. Fukuyama est revenu ensuite sur le
procès qu’on lui a, selon lui, faussement intenté. Sa « fin de l’histoire » n’est pas un constat sur la condition
empirique du monde mais un « argument théorique ». L’histoire n’est pas finie. Mais elle doit être finie pour des
raisons théoriques parce que la démocratie libérale basée sur l’économie de marché est le moins mauvais des
régimes. Cf. Francis Fukuyama, “Reflections on the End of History, Five years Later”, History and Theory, vol.
34, n° 2, Theme Issue 34: World Historians and Their Critics. (May, 1995), pp. 27-43.
95
J-L. Amselle, Branchements, op. cit., p. 20.

23
Une face sombre du concept existe donc. On le voit quand il s’érige
« comme une ressource idéologique »96 des discours politiques véhiculant
l’idée qu’une société ou qu’un pan important d’une société qu’ils représentent,
ont leur intégrité mise en danger. Ils choisissent alors l’option du repli sur soi.97
Mais au delà des fièvres obsidionales, c’est l’ensemble des enjeux de pouvoir
et des rapports de forces qui sont marqués d’une empreinte identitaire. Fort
logiquement on peut voir aussi avec Jacques Chevallier, qui a dirigé un
séminaire sur la question,98 que les phénomènes identitaires sont
« intrinsèquement politique[s] ».99
Ce qui nous mène à nous interroger sur la légitimité de lire le marxisme
et donc l’ensemble des ouvrages de notre corpus comme des phénomènes
identitaires. Même si l’appréhension verticale et sociologique de classe semble
s’opposer à une vision horizontale prenant en compte les identités juxtaposées,
la contradiction n’est qu’apparente. Car le discours marxiste est un discours
identitaire. Nous savons qu’il n’y a d’identité que conflictuelle, que « toute
identité se construit et se définit par rapport à d’autres identités »100. Or Marx et
Engels ont adapté les penseurs des Lumières et surtout les historiens de la
Révolution française (François Guizot, François-Auguste Mignet, Augustin
Thierry) qui pensaient en termes de classes. Les deux amis en ont déduit que
le cours de l’Histoire est le résultat de « la lutte des classes ».101 Les classes,
pour Karl Marx, sont les groupes sociaux auxquels adhèrent les hommes en
102
fonction de leurs intérêts économiques et plus généralement de leur

96
Jacques Chevallier, « L’identité politique : un enjeu de pouvoir » in Jean-Claude Ruano-Borbalan, (dir.),
L’identité, L’individu, le groupe, la société, Auxerre, Sciences Humaines Editions, 1998, [pp. 307-308, propos
recueillis par Sylvain Allemand], p. 308.
97
comme les « phénomènes » Ian Paisley, Jean-Marie Le Pen ou d’ivoirité, etc… mais aussi quand un ancien
ministre de « Forza Italia » voit la victoire de son équipe de football en finale du Mondial comme celle des
Lombards et des Vénitiens sur une équipe de noirs, d’islamistes et de communistes… mais encore, de façon plus
élaborée dans les accroches électoralistes d’« immigration choisie » ou de « ministère de l’immigration et de
l’identité nationale » ; pour discuter la racialisation des sphères intellectuelle et politique, voir Jean-Loup
Amselle, Logiques métisses : anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1999 (1ère éd. 1990),
p. V et suiv. On s’aperçoit que « l’immigration choisie» est l’héritière de l’« immigration de qualité » distinguée
par Georges Mauco dans les années trente de « l’immigration de quantité » [G. Mauco, Les Étrangers en France,
Paris, Armand Colin, 1932, cité in Amselle, ibid., p. IV]
98
Ce séminaire à fait l’objet d’une publication, Cf. : Jacques Chevallier (dir.), L’identité politique, Paris, PUF,
1994.
99
Jacques Chevallier, « L’identité politique : un enjeu de pouvoir », op. cit., p. 307.
100
Edmond Marc Lipiansky, « Comment se forme l’identité des groupes », in Jean-Claude Ruano-Borbalan,
(dir.), op. cit., [pp. 143-147], p. 146.
101
Pour plus de précision Cf. l’extrait de la Préface de la Critique de l’Économie politique (1859) dans les
Annexes.
102
plus précisément d’ « une correspondance entre les rapports de distribution et les rapports de production », Cf.

24
existence humaine. Selon les mots du marxologue jésuite Jean-Yves Calvez,
pour le philosophe allemand :

les hommes s’identifient à leur classe, qui pourtant ne représente qu’une partie de ce
qu’ils sont en tant qu’hommes : ils perdent ainsi toute une partie de l’essence
103
humaine, cette partie étant identifiée avec une autre classe.

Un sociologue contemporain dira la même chose, l’idée d’ « essence humaine »


en moins et en insistant sur le fait que l’identification de classe n’est qu’une
facette de l’identité. Rajoutons avec Eric Hobsbawm que la « conscience
ouvrière, bien qu’inévitable et essentielle, est probablement politiquement
secondaire aux autres sortes de consciences ».104 Mais identité ouvrière et
identité ouvrière d’un marxiste (qu’il soit vraiment ouvrier ou intellectuel, etc…)
sont deux choses distinctes même si elles peuvent s’entremêler ou se
confondre.
Marx et les marxistes prennent fait et cause pour le prolétariat,105 produit
et agent de l’Histoire en tant que revers de la bourgeoisie. Le concept même de
« prolétariat » forgé vers 1843-1844 fait passer Marx d’une rhétorique
d’émancipation à une critique révolutionnaire.106 Selon la théorie marxiste, le
développement de l’industrie et de la masse des prolétaires a pour corrélat la
diminution des effectifs des autres classes. « […] Le prolétariat se recrute [ainsi]
dans toutes les classes de la population. »107 Quand les penseurs allemands
voient croître la force du prolétariat,108 ils pensent que croit avec elle « le
sentiment [qu’il a] de lui-même ».109 Et si Marx et Engels exhortent les

Etienne Balibar, « Classes » in Gérard Bensussan, Georges Labica, Dictionnaire critique du marxisme, Paris,
PUF , coll. « Quadrige », 1999, (1ère éd. 1982), [pp. 170-179], p. 174. E. Balibar souligne que l’opus magnum de
Marx, Le Capital sont « 2 500 pages sur la luttes des classes sans les avoir définies ! »
103
Jean-Yves Calvez, La pensée de Karl Marx, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1966, (7ème édition revue et corrigée,
ère
1 éd. 1956), p. 187. Souligné par nos soins.
104
“[…] working-class consciousness, however inevitable and essential, is probably politically secondary to
other kinds of consciousness.”, E. Hobsbawm, « Working Classes and Nations » in Saothar n°8, 1982, pp. 75-
85, p. 82.
105
Pour voir les similitudes et divergences avec le concept de « classe ouvrière », voir Georges Labica,
« Prolétariat », in Labica-Bensussan, op. cit., [pp. 923-930], p. 928.
106
Georges Labica, « Prolétariat », op. cit., p. 924.
107
Marx et Engels, Le Manifeste du Parti communiste (1848), Paris, Le livre de Poche, 1973, p. 62.
108
Ibid., p. 63.
109
Jean-Yves Calvez, La pensée de Karl Marx, op. cit., p. 217. Nous soulignons ce qui nous semble être une
définition de l’identité de groupe. Calvez se réfère à l’édition allemande du Manifeste. Dans l’édition française
sus-mentionnée que nous avons utilisée, traduite par Corinne Lyotard, il est écrit : « il est entassé en masses plus
grandes, sa force croît, avec le sentiment qu’il en a. » (p. 63). Cf. texte original : « [das Proletariat] wird in

25
« PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS » à s’unir à travers des partis
communistes, c’est afin de renverser la bourgeoisie et faire disparaître la
propriété privée, source pour eux de l’aliénation humaine.
Mais pour l’heure, le prolétariat est outre l’envers, également l’opposé, la
négation de la bourgeoisie. Or, Marx, Engels (et la grande majorité de leurs
épigones) qualifiés dans le Manifeste d’« idéologues bourgeois qui sont
parvenus à la compréhension théorique de l’ensemble du mouvement
historique »110 ont opéré une désidentification 111
d’avec les intérêts et les
valeurs de leur milieu d’origine.
Erik Erikson a montré que « l’identité personnelle naît de l’interaction entre
mécanismes psychologiques et facteurs sociaux ».112 Les attentes de la société
sont intériorisées et ses valeurs sont négociées et ainsi acceptées ou rejetées
dans le for intérieur de chacun. Mais quand il s’agit des systèmes de
représentations, la relation entre la société et l’individu n’est pas univoque. Il y a
réciprocité. « Le social s’élabore aussi par projection des attributs de
l’individualité au groupe. »113 Quand un marxiste écrit et parle politique, il
exprime son identité et (de façon relative) celle de la classe dont il se veut le
représentant. Par là même, il révèle le concept-clef qu’on ne peut séparer de
l’identité, l’altérité. Quand il couche sur papier une « bourgeoisie » objectivée, il
décrit en quelque sorte une identité négative qu’il projette sur ce qui constitue
« l’Autre » par excellence. Une vision de l’Histoire comme une succession de
lutte entre classes est une polarisation qui permet à son camp de se conforter,
de se poser comme uni voire de se purifier des éléments douteux.114 Il est
possible d’interpréter l’identification d’un marxiste à un prolétariat quasi
115
personnifié comme une manifestation de narcissisme dans laquelle sont
valorisées son adhésion aux valeurs de la classe ouvrière et sa propre
participation aux destinées de cette classe. Dans son ouvrage sur les
terrorismes en Irlande et au Pays Basque, Maurice Goldring fait aussi un bilan

größeren Massen zusammengedrängt, seine Kraft wächst, und es fülhlt sie immer mehr. » in
http//www.marxists.org/deutsch/archiv/marx-engels/
110
Ibid., p. 65.
111
Malek Chebel, La formation de l’identité politique, op. cit., p. 26.
112
E.H. Erikson, Adolescence et crise de la quête de l’identité, Paris, Flammarion, 1972, cité in Edmond Marc
Lipiansky, « Comment se forme l’identité des groupes », op. cit., p. 143.
113
Lipiansky, op. cit., p. 145.
114
Cf. : Lipiansky, op. cit., p. 147.
115
Ibid. , p. 145.

26
de son engagement politique. Il évoque dans un passage saisissant et – dans
un sens – édifiant, son identification à la classe ouvrière, son identité
communiste à grammaire marxiste :

Une fois au pouvoir, la classe ouvrière détruirait l’Etat bourgeois et mettrait en place la
dictature du prolétariat, dans une première étape, afin de réduire par tous les moyens
les résistances des anciens propriétaires et de leurs alliés, puis, une fois ces
résistances réduites, par l’éducation du peuple et la rééducation des bourgeois et de
leurs alliés, la classe ouvrière et son parti instaureraient le communisme, de chacun
selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. Ça vous fait rire ? Ça nous faisait
116
vivre, respirer, transformer chaque jour en étape.

Dans la même logique, Jean-Pierre Vernant affirme dans son livre Entre mythe
et politique (1966) qu’ « être bâti intérieurement en militant, c’est penser et agir
d’instinct avec les autres, par et pour les autres : en compagnie, toujours. C’est
aussi vivre son présent, si dur, si décevant soit-il, en projet d’un avenir. »117 On
remarque un point commun chez Goldring et Vernant : l’identification de
l’individu au collectif est tournée vers l’action et la réalisation de l’Histoire à
travers celle du communisme.
Au surplus, le scripteur marxiste, par ses professions de foi, exorcise
dans son activité le fantôme, le spectre de son identité refoulée.118 Son groupe
de référence, la classe ouvrière, prend le pas sur son groupe d’appartenance.
Les valeurs de ce scripteur marxiste, « ses modèles d’attitude, d’opinion et de
comportement »119 sont ceux qu’il projette sur une classe ouvrière plus ou
moins mythifiée et qui est devenue son groupe de référence. C’est, par
exemple, dans la « recherche d’identité » qu’a effectuée Karl Marx que Miklós

116
Maurice Goldring, Renoncer à la terreur, Monaco, Editions du Rocher, 2005, p. 16.
117
cité en exergue du chapitre 5 du livre de Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi, Les étudiants maoïstes à
l’usine (1967-1989), Paris, Belin, 1999, p. 167.
118
Parmi les scripteurs de notre corpus seul James Connolly semble être d’origine ouvrière et y être resté malgré
ses divers emplois d’organisateur syndical et politique. Bernadette Devlin, Eamonn McCann, Terry Eagleton, et
d’autres que nous oublions certainement, ont, dans une période plus propice à l’ascension sociale, dû aussi
« partir du ras des pâquerettes, n’est-ce pas », selon l’expression du plus éminent professeur - et nonobstant des
plus sympathiques - du département d’histoire rémois, tout magnifié qu’il est d’une élocution giscardienne et de
boutons de manchettes fleurdelisés.
119
Lipiansky, op. cit., p. 149. outre la distinction groupe d’appartenance / groupe de référence, existe celle
établie en 1909 par le sociologue américain Charles H. Cooley entre groupe primaire (la famille par exemple) et
groupe secondaire (synonyme d’organisation) où les liens entre personnes sont fonctionnels. E. M. Lipiansky
voit une ressemblance entre ces vues et celles de l’allemand Ferdinand Tönnies qui distingue les rapports
qu’entretient un individu à la communauté de ceux qui le lient à la société (Gemeinschaft – Gesellschaft).

27
Molnár trouve une explication aux positions plus que discutables du
révolutionnaire sur les juifs :

Refusant de se considérer soit comme juif, soit comme juif-allemand converti, Marx
s’est tourné vers une autre communauté : la communauté de la classe prolétarienne
120
en gestation.

Or il y a contradiction chez celui que nous appelons « scripteur marxiste ».


L’écriture est, en effet, une pratique qui demande un certain capital culturel et
qui est généralement dans la période contemporaine le privilège de la classe à
altérité dépréciée, la « bourgeoisie ».121

Marx, Engels, Lénine et leurs émules pensent que le prolétariat se


délivrera de ses chaînes de par une prise de conscience historique de son rôle,
qui équivaut à une conscience de classe tournée vers l’action.122 Or l’écriture
est un acte, une pratique.
La pratique de l’histoire, le « faire de l’histoire »123 n’est jamais une immaculée
praxis conception. Elle est toujours marquée par l’étreinte de son contexte. Elle est
et
historicité modelée par le vécu, la personnalité,124 les objectifs politiques ou académiques
(voire carriéristes) de son auteur.125 Quand cette pratique se veut marxiste, elle
est alors éminemment politique. Le « faire de l’histoire » marxiste se confond, à
des degrés divers, au « faire l’histoire ». Le texte d’un militant, découlant d’une
pratique politique, est habité de tensions entre sa logique de savoir et sa
logique de pouvoir. Dans l’écriture communiste, les frontières se franchissent

120
Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, Paris, Gallimard, coll. « idées », 1975, p. 77.
121
Pour une analyse marxiste sur l’Etat reproduisant la division entre travail manuel et travail intellectuel par le
biais de l’écriture, voir Nicos Poulantzas, L’Etat, le Pouvoir, le Socialisme, Paris, PUF, coll. « politique », 1978,
pp. 64-66. Dans cette même problématique des rapports qu’entretiennent l’écriture et la prise parole avec le
pouvoir et la promotion individuelle, cette fois-ci au niveau de l’instrument de contrôle de base communiste,
c’est-à-dire la cellule, se reporter aux éclaircissements butoniens in Philippe Buton, Communisme, une utopie en
sursis ?, Paris, Larousse, coll, « 20/21 », 2001, pp. 138-140.
122
Pour comprendre l’influence d’un hégélien de gauche, August von Cieszkowski (1814-1894) sur Marx au
sujet du concept de praxis, Cf. : L. Kolakowski, op. cit., pp. 120-124.
123
Cf. : Jacques Le Goff, Pierre Nora (dir.), Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des
histoires », 1974.
124
même si cette dernière peut être en retrait par rapport au groupe. On pense aux textes anonymes, peut-être
écrits collectivement, et signés par le parti …
125
On pourrait y rajouter l’orgueil, la volonté de puissance, celle de comprendre, l’estime de soi ou le nec plus
ultra : la recherche de soi dans la compréhension des autres…

28
dialectiquement et cette logique-ci déborde souvent sur cette logique-là, en
particulier si entre en jeu la logique du vouloir, i.e. celle du parti léniniste.
Michel de Certeau a fort habilement tiré parti de ses lectures de Karl Marx. Il
considère que l’écriture de l’histoire, l’opération historiographique « fait partie de
la “ réalité “ dont elle traite, et que cette réalité peut être saisie “en tant
qu’activité humaine “, “en tant que pratique “ ».126 Quand chez Certeau « cette
réalité » est avant tout celle d’un milieu universitaire, elle est comprise dans ce
mémoire plus globalement dans la sphère politique, dans les rapports de
classes et dans la volonté des différents marxistes de participer à la maîtrise
l’historicité. La définition communément admise de l’historicité est « la
constitution foncière de l'esprit humain qui […] prend conscience de sa propre
situation historique. »127 Nous utiliserons ici plus volontiers les conceptions
d’Alain Touraine qui voit dans l’historicité « la production de la société par elle-
même ».128 Un scripteur marxiste se conçoit ainsi comme un agent d’historicité
qui tente dans sa pratique de l’histoire d’imposer sa version du passé pour
promouvoir sa vision de ce que devrait être l’avenir. Le scripteur marxiste,
acteur social parmi d’autres, entend participer ainsi à la direction de l’action
historique voire la contrôler entièrement avec son parti s’il est léniniste.
En bref, ce mémoire tente de comprendre l’historiographie marxiste
comme une pratique politique.129

Généralement, l’historien et tout producteur d’un discours historique


peine dans son exercice à se départir de ses déterminismes ainsi que de ses
valeurs, préjugés et, si l’on peut dire, « pré-conceptualisés ». A titre d’exemple

qu’est-ce et pour éviter toute confusion ultérieure, il est à propos d’évoquer tout de suite
que le le ‘courant’ historiographique auquel on a attribué en Irlande l’estampille
révisionnisme
en Irlande? « révisionniste ».130 On peut le faire débuter à la fin des années trente avec la

126
Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, op. cit., p. 78. Certeau cite la Thèse 1 sur Feuerbach. Pour le
discours compris comme « capital » : ibid., p. 30.
127
Hans Georg Gadamer, « Historicité », Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com
128
A. Touraine, Production de la société, Paris, Seuil, coll. « Sociologie », 1973, p. 34. Cf. M. de Certeau : « Pas
plus que le discours ne peut être désolidarisé aujourd’hui de sa production, il ne peut l’être de la praxis politique
économique ou religieuse, qui change les sociétés et qui, à un moment donné, rend possible tel ou tel type de
compréhension scientifique. », M. de Certeau, L’écriture de l’histoire, op. cit., p. 51.
129
Cf. : Georges Lavau, « L’historiographie communiste : une pratique politique », Pierre Birnbaum, Jean-Marie
Vincent (dir.), Critique des pratiques politiques, Galilée, 1978 , pp. 121-163.
130
Comme rien n’est simple, ceux qui s’opposent au « révisionnisme » sont divisés. Parmi les adversaires du
« révisionnisme », l’historien Brendan Bradshaw le comprendra comme un véritable courant alors que le

29
professionnalisation de la discipline historique en Irlande. Ce ‘courant’
intellectuel – qui ne se limite pas à l’histoire – a pris une ampleur sinon
torrentielle du moins déterminante dans les années soixante-dix suite à
l’exacerbation des tensions au sein de la société d’Irlande du Nord. Le
révisionnisme en Irlande est une tentative de dépasser les deux monismes qui
ont fixés la pratique historique en deux camps rivaux : l’unionisme et surtout le
nationalisme.131 Dès les premiers historiens professionnels, il fallait « rejeter les
abus de l’histoire » que commettaient ces deux adversaires et promouvoir le
dialogue entre chercheurs et étudiants des deux communautés.132 Pour une
spécialiste de la question, Paraskevi Gkotzaridis, le terme est opaque et
« échappe aux limites d’une seule définition ».133 Parmi ses acceptions
possibles, elle voit 1°) « l’expression d’une natio n tourmentée par la question de
son identité », 2°) une réplique intellectuelle tar dive des descendants de
l’ancienne élite contre les gagnants aux niveaux politique et économique du
134
séisme de 1916 - 1921/23 ou encore et plus vraisemblablement 3°) la
compréhension que la solution globale aux malheurs de l’île ne peut être un
nationalisme unilatéral qui ne prendrait pas en compte les aspirations de la
communauté protestante.135
La professionnalisation du métier d’historien en Irlande s’est répercutée sur
l’écriture de l’histoire. A ses débuts, ce milieu universitaire en construction,
libéral, proclamait ses volontés de travailler libéré de toute valeur (value free) et
de réaliser ce que l’on peut traduire par une « histoire pour l’histoire » (history

journaliste Kevin Whelan non. Nancy J. Curtin, « “Varieties of Irishness”: Historical Revisionism, Irish Style »,
The Journal of British Studies, vol. 35, n° 2, Revisionisms. (avril 1996), pp. 195-219, p. 196 et p. 200. N. J.
Curtin considère aussi que ce n’est pas un courant. David Fitzpatrick parle, quant à lui, d’ « orthodoxie » et entre
guillemets d’ « école ». Cf. D. Fitzpatrick, « Une histoire très catholique ?, Révisionnisme et orthodoxie dans
l’historiographie irlandaise », in Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 94, avril-juin 2007, pp. 121-133, p. 125.
131
En bref, sont dits « unionistes » ceux prônent une intégration politique à la Grande-Bretagne, le terme étant
quasiment devenu synonyme de « protestants » ; à l’opposé, les « nationalistes » désignaient jusqu’au début des
années 1920 ceux qui aspiraient à une indépendance totale ou au Home Rule (statut d’autonomie interne). En
Irlande du Nord, depuis la partition de l’île en 1921, le terme désigne les partisans de la réunification de l’île
pour son indépendance. A partir des « Troubles » du début des années 1970, il se réfère aux catholiques modérés
opposés à la violence des « républicains » i.e. le Sinn Féin et son bras armé l’IRA.
132
David Fitzpatrick, « Une histoire très catholique ?, Révisionnisme et orthodoxie dans l’historiographie
irlandaise », op. cit., p. 125.
133
P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie : révisionnisme,
poststructuralisme, postmodernisme, postcolonialisme, 1938-1999, Thèse de doctorat non publiée, Paris III,
2001, p. 7. Le terme « révisionniste » ne désigne pas que des chercheurs mais aussi des journalistes ou des
politiciens.
134
Cette nouvelle donne a été qualifiée par Seán O’Faolain de « putsch des classes moyennes » Cf. Gkotzaridis,
op. cit., p. 8.
135
Ibid.

30
for its own sake). Le « métier d’historien » peut sans conteste tendre vers ce
genre de conception à condition que l’on ne se méprenne pas. L’idée constitue
dans l’absolu une gageure. Elle relève, en effet, encore en soi de valeurs, celles
d’une « catégorie de lettrés » qui conçoit l’histoire comme une pratique
collective élaborant ses méthodes et réalisant des travaux dont la qualité est
évaluée entre pairs. Les historiens d’aujourd’hui préfèrent généralement
considérer cette idée de “value free history” comme naïve.
Michel de Certeau indique qu’« il est impossible d’éliminer du travail
l’idéologie
historiographique les idéologies qui l’habitent ».136 Nous touchons à un point
essentiel. Selon Joseph Gabel :

l’idéologie est un système d’idées lié sociologiquement […] à un groupement


économique, politique, ethnique ou autre, exprimant sans réciprocité les intérêts plus
ou moins conscients de ce groupe, sous la forme d’anhistorisme, de résistance au
changement ou de dissociation des totalités. Elle constitue donc la cristallisation
137
théorique d’une forme de fausse conscience.

En d’autres termes moins techniques et moins négatifs (puisqu’il peut y avoir


une idéologie du changement, de la modernisation, de l’universel), l’idéologie
peut se comprendre comme un système clos (mais pouvant se redéfinir) de
représentations. Ce système vise à justifier théoriquement un groupe contingent
d’humains aspirant par ce biais à la pérennité ou la promotion de leurs vues et
d’eux-mêmes.138 L’idéologie est donc le bras armé de l’identité de groupe. Elle
est « le tourniquet qui permet aux discours et aux actes de se prêter main-forte
[…] ».139 Sa meilleure définition est peut-être celle de Guy Rocher qui la
comprend comme :

[…] un système d’idées et de jugements explicite et généralement organisé, qui sert à


décrire, à expliquer, interpréter ou justifier la situation d’un groupe ou d’une collectivité

136
M. de Certeau, op. cit., p. 48.
137
J. Gabel, « Idéologie », in Encyclopaedia Universalis, Corpus 11, Paris, 2002, [pp. 793-797], p. 795.
138
Le début de cette définition prend appui sur : J. Baechler, « Religion », Traité de sociologie, R. Boudon (dir.),
Paris, PUF, 1992, p. 452, cité in Marnix Dressen, op. cit., p. 10.
139
Tzvetan Todorov, « Préface à l’édition française » (1980) de Edward W. Said, L’Orientalisme, L’Orient créé
par l’Occident, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2005 (1ère éd. en anglais 1978), pp. 7-10, p. 8.
« L’Orientalisme, rajoute Todorov, raconte un chapitre des destins croisés du Pouvoir et du Savoir. »

31
et qui, s’inspirant largement de valeurs, propose une orientation précise à l’action
140
historique de ce groupe ou de cette collectivité.

Un marxiste est forcément intéressé par le concept d’idéologie parce qu’il


conçoit la bataille des idées comme étant la forme extérieure que prend la
bataille réelle : la lutte des classes.141 Le mot, forgé par Destutt de Tracy en
1796, est passé dans le langage courant grâce au marxisme. Marx et Engels
n’en ont pas donné une définition claire. L’idéologie est dépendante du monde
matérielle. Elle est « le reflet inversé d’un monde à l’envers, enchanté »142 et
sert les classes dominantes. Lénine ne dénonce l’idéologie que pour critiquer
les idées des autres. Selon lui, le marxisme est lui-même « l’idéologie du
prolétariat éduqué par le capitalisme. »143 L’idéologie, du fait de la volonté du
parti, est devenue, selon Dominique Colas dans le schéma léniniste,
l’infrastructure de la société.144 Ainsi, par exemple, un historien communiste est
porteur dans ses écrits de l’idéologie marxiste qu’il tient de l’URSS. Pour le cas
irlandais, il a tendance à embrasser une autre idéologie alliée : le nationalisme.
Un décryptage des représentations marxistes de l’histoire de l’Irlande
permettra de mieux cerner sur un temps long dans l’interstice des mots, dans
l’épaisseur des récits 145 mais aussi dans les revendications et les non-dits, les
constantes et les variables de deux choses essentielles pour notre propos.
D’une part, une telle étude permettra de comprendre le rôle de la pensée de
Karl Marx dans les batailles d’idées successives en Irlande. D’autre part, en se
demandant « que signifie le fait de se représenter comme ‘marxiste’ ? », elle
éclairera la condition contingente de l’identité politique.

146
Une réflexion de Roland Barthes donne la conviction qu’il est
judicieux, avant de décortiquer un texte, de s’interroger sur la p o s t u r e de

140
Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, Montréal, Hurtibise hmh, 1992, p. 124-125, cité in Yves
Boisvert, L’analyse postmoderniste, Une nouvelle grille d’analyse socio-politique, Paris, Montréal,
L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1997, p. 14.
141
R. Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., p. 269.
142
Georges Labica, « Idéologie », in Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., p. 560-572, p. 568.
143
Cité in Dominique Colas, Le léninisme, op. cit., p. 108.
144
Ibid., p. 262.
145
Cf. Michel Foucault, Utopies et hétérotopies, Deux conférences radiophoniques diffusées sur France Culture
les 7 et 21 décembre 1966 dans l’émission « Culture française » CD, Paris, INA, 2004.
146
Celui qui s’est fait initier au marxisme par un ami trotskyste dans l’immédiat Après-Guerre et qui s’est,
comme beaucoup, un peu vite enflammé pour la « révolution culturelle » (allant jusqu’à faire un « pèlerinage »

32
celui qui écrit.147 Il est facile de comprendre qu’un ouvrage d’histoire écrit par un
la
posture communiste ou par un politicien en général a des arrières-pensées partisanes.
d’écriture
Cet ouvrage, encore une fois, découle d’une pratique politique. Comme le dit
Lucien Jaume, « […] l’acteur politique incite à agir : le texte d’intervention
politique est une action qui pousse à l’action. »148 Pour comprendre pleinement
ce texte, il faut simplement le replacer dans son contexte politique et dans le
champ historiographique dans lequel il s’inscrit.149 Un scripteur d’histoire se
situe dans ce champ avec son livre ou son article en se réclamant d’un courant
politique, d’une éthique professionnelle, en rejetant tel ou tel livre, telle ou telle
école historiographique, en faisant preuve de suivisme ou en étant novateur,
etc. …
Ce travail s’intéresse aux scripteurs qui ont adoptés une posture marxiste
150
d’écriture pour disserter sur l’histoire irlandaise. Comprendre la posture
d’écriture d’un auteur, c’est savoir appréhender sa pratique de l’histoire dans ce
qu’elle recèle en amont (une tradition historiographique, l’identité politique de ce
scripteur …) et dans ce dont elle est porteuse en aval (une volonté de réfuter un
autre texte, un projet politique…). Cette posture d’écriture détermine également
la position défendue par le texte, sa thèse. 151

en Chine avec Julia Kristeva, Philippe Sollers et consorts) se demande si l’on peut « […] commencer à écrire
sans se prendre pour un autre ? ». Suit une révélation magnifique de l’identification du Barthes-essayiste à
l’écrivain André Gide : « […] l’origine de l’œuvre, ce n’est pas la première influence, c’est la première posture :
on copie un rôle, puis par métonymie, un art : je commence à produire en reproduisant ce que je voudrais être. »,
Roland Barthes par Roland Barthes (1975) in Œuvres complètes, IV, 1972-1976, Paris, Seuil, 2002, p. 677.
147
Il faut préciser que, dans ce mémoire, le mot « posture » est neutre. Nous ne parlerons d’ailleurs pas
d’« imposture » ou de quelque « poseur » que se soit.
148
L. Jaume, « La pensée en action : pour une autre Histoire des idées politiques, Un bilan personnel de
recherche. », Texte d’un colloque tenu à Naples en 2003, IHTP, (format pdf, 13 p.), in http://www.ihtp.cnrs.fr ,
p. 6
149
Le champ historiographique est d’abord l’ensemble des ouvrages sur une question. Il est également relatif
aux différentes valeurs et méthodes employées généralement dans l’opération historiographique qu’un auteur
rejette ou s’approprie.
150
Dans l’excellent portail « Persée », en tapant « posture » et « écriture », on tombe sur un texte très intéressant
d’un lecteur de Barthes qui entend, lui aussi analyser des postures d’écriture : celles des politiciens français qui
publient. (Cf. Christian Le Bart, « L’écriture comme modalité d’exercice du métier politique », Revue française
de science politique, 1998, vol. 48, n° 1, pp. 76-96.) Ch. Le Bart ne veut pas se demander si l’homme ou la
femme politique est véritablement l’auteur du texte. Or certaines révélations peuvent faire vaciller les postures.
Et cela aurait pu tout à fait être pris en compte dans son travail. Ainsi, un ancien ministre du budget et de
l’intérieur a tellement mal choisi son nègre que le livre qu’il a signé sur Georges Mandel, dont on a tiré un film,
devrait être un candidat sérieux à l’entrée au 16 rue de la Faisanderie ou au récent Museum Plagiarius de
Solingen. Cf. chapitre 18 de Victor Noir (coll.), Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus, Paris, Denoël, 2005, pp.
195-204 où sont comparés avec gourmandise des passages de l’original [Bertrand Favreau, Georges Mandel, un
clémenciste en Gironde, Pedone, 1969] avec les extraits correspondants de la copie.
151
Le mot « thèse », dont on a trace en français dès 1579 est emprunté du latin de la rhétorique thesis, mot lui-
même pris au grec, qui signifie proprement « action de poser ». Nous lui voyons ainsi d’autant plus un lien avec
« posture », que l’on trouve ce dernier terme en 1588 sous la plume de Montaigne. Les malicieux noteront – à la

33
Pour chaque écrit, il faudra repérer l’« inter-action textuelle qui se produit à
l’intérieur [de lui] », c’est à dire son intertextualité.152 Prenons un exemple au
hasard :

Au lendemain de 1905, la situation est de plus en plus dominée par la préparation de


153
la guerre impérialiste.

Ce texte est chargé de la substantifique moelle des écrits de Lénine sur


l’impérialisme. Il a bien interaction entre ce passage de l’histoire du Parti
communiste français (manuel) de 1964 et l’Écriture du révolutionnaire russe.
Ce mémoire s’intéresse aux auteurs qui se disent marxistes. Cela amène
à se demander comment l’on devient « marxiste » et donc comment en vient-on
à adopter une posture marxiste d’écriture. De même que « personne ne naît
O.S. ; on le devient. »,154 le marxisme n’est pas une bénédiction ou une tare
atavique. Les raisons à l’adhésion au marxisme sont multiples. Les marxistes
ont trouvé, en se référant à Karl Marx, un arsenal conceptuel sans précédent
offrant une compréhension globale du monde.155 Pour Raymond Aron, la
théorie matérialiste de l’histoire que le philosophe allemand a développée :

[…] est une vision historique grandiose, dont il est extrêmement difficile de se
156
détacher quand on l’a adoptée, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie.

Un des problèmes de ceux qui ont voulu après le penseur allemand


radicalement changer le monde réside dans le fait que les sociétés humaines
ne les attendent pas pour évoluer. Ce sont, certes, les conclusions scientifiques

manière de Nietzsche qui stigmatisait « les savants, ces poules harassées » [Nietzsche, « De l’utilité et des
inconvénients de l’histoire pour la vie », in Considérations inactuelles, I et II, Paris, Gallimard, coll. « folio
essais », 1992, p. 141.] – que « posture » est de la famille de « pondre » : Cf. : Oscar Bloch et Walther von
Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF, 1968, (5ème éd. revue et corrigée, 1ère
éd. 1932).
152
Julia Kristeva, « Problèmes de la structuration du texte », La Nouvelle Critique, 1968, n° 61, n° spécial
« Linguistique et Littérature » au colloque de Cluny des 16 et 17 avril 1968, pp. 55-64, citée in
« intertextualité », Trésor de la Langue française [CNRS], http://atilf.atilf.fr
153
PCF, histoire du Parti communiste français (manuel), Paris, Editions sociales, 1964, p. 46.
154
Robert Linhart, L’Etabli, Paris, Minuit, 2003 (1ère éd. 1978-81), p. 81. « O.S. » est une abréviation par nature
sans moelle, ciselée pour désigner un « Ouvrier Spécialisé », plus ou moins l’équivalent de « manœuvre ».
155
Cf. : Eric Hobsbawm, Franc-Tireur, op. cit., p. 96 & p. 121 : « Le « matérialisme dialectique » fournit, sinon
une « théorie de tout », du moins un « cadre pour tout », reliant la nature inorganique et organique aux affaires
humaines, le collectif à l’individu, fournissant un guide de la nature de toutes les interactions dans un monde
constamment en mouvement. »
156
R. Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., p. 300.

34
de Marx qui ont fait sa renommée. Mais les nouvelles réalités auxquelles ont
été confrontés ses successeurs firent que ces derniers ont dû reformuler son
analyse. Pour Karl Popper, la théorie de Marx était parfaitement scientifique.
Conjecturer que le capitalisme allait s’effondrer était une idée audacieuse. Mais
à partir du moment où elle s’est révélé fausse, elle devait être rejetée.157 Or
ceux qui se sont réclamés de Marx ont préféré adapter ses écrits aux nouvelles
questions au prix de mutations radicales. Ces transformations ont fait du
marxisme de 1917 en Russie ou de celui de l’école de Frankfort, par exemple,
des approches qui ne se basent plus sur les thèses du philosophe allemand.
On y verra bien des traits de famille, mais le marxisme, comme le note Maurice
Lagueux, ne peut pas se définir par la fidélité à la pensée de Marx.158
D’aucuns pourront bien sûr tout de même trouver dans l’histoire du marxisme
des permanences communes à toutes les générations dans toutes les latitudes.
On peut ainsi évoquer la condamnation de la propriété privée des moyens de
production et la volonté d’établir une société sans classe. Cependant, si Marx
s’était contenté d’exprimer ces banalités, il serait plus obscur encore que ne le
sont les autres Jeunes Hégéliens aujourd’hui (qui ne sont connus que grâce à
lui). Fondamentalement, ce qui rattache ceux qui se présentent comme
marxistes n’est pas la pensée du patriarche mais, selon M. Lagueux :

bien plutôt un mouvement au sens sociologique du terme, soit celui qui, depuis plus
d’un siècle déjà, consacre une sorte de parenté idéologique entre tous ceux et celles
qui entretiennent l’idée qu’il est essentiel de renverser le capitalisme pour lui
159
substituer une société que l’on voudrait plus humaine.

Si on s’est tant référé à Karl Marx, c’est parce qu’il a synthétisé dans ses écrits
les grandes aspirations de justice et de vérité, de « bon cœur » et de
science.160 Il a su convaincre que ses deux désirs pouvaient fusionner dans
« une seule et même cause. »161 La pensée de Marx a été ainsi perçue :

157
Michael Burawoy, “Marxism as a science : Historical Challenges and Theoretical Growth”, American
Sociological Review, vol. 55, n° 6 (décembre 1990), pp. 775-793, p. 776.
158
M. Lagueux, « Le marxisme est-il encore pertinent aujourd’hui ? », Recherches sociographiques, XLV, 2,
2004, pp. 289-305, p. 297. Les lignes qui suivent s’inspirent beaucoup de cet article.
159
M. Lagueux, « Le marxisme est-il encore pertinent aujourd’hui ? », op. cit., p. 297.
160
Maurice Lagueux, « Grandeur et misère du socialisme scientifique », op. cit., pp. 316-317 ; M. Lagueux, « Le
marxisme est-il encore pertinent aujourd’hui ? », op. cit., p. 297.
161
M. Lagueux, « Le marxisme est-il encore pertinent aujourd’hui ? », ibid.

35
comme la première et la seule véritable analyse scientifique des phénomènes
sociaux. C’en était assez pour qu’elle exerce le rôle idéologique qu’elle a
e
effectivement exercé en apportant aux révolutionnaires du XX siècle la puissante
caution morale dont ils avaient grandement besoin pour poursuivre leurs audacieuses
et éprouvantes entreprises. Seule une théorie hautement crédible peut offrir un
support idéologique efficace à ceux qui recherchent les justifications nécessaires pour
affermir leur volonté de s’engager dans une action qui semble si souvent contre-
162
productive. Or, dans le monde moderne, rien n’est plus crédible que la science.

Forts de ces considérations de Maurice Lagueux, il faut se dire que si l’on veut
comprendre l’écriture de l’histoire par le biais de l’identité politique, deux
éléments sont à prendre en compte : le rapport qu’entretient chaque scripteur à
la pensée de Marx ou de quelque autre marxiste et plus important,
l’identification du scripteur à ce mouvement sociologique, social, anti-capitaliste,
relayé peut-être d’ailleurs par un État, lui-même garant de la doctrine.
Ces deux éléments interagissent bien évidemment. Mais il faut se dire
que sur le plan individuel comme collectif, le marxisme n’est rien de moins
qu’un habillage conceptuel.163 Cela peut être déplaisant à porter, comme en
témoigne le professeur de stylistique française de Saint-Petersbourg Konstantin
164
Dolinine qui évoquait dans un entretien radiophonique que la phraséologie
marxiste dans les ouvrages publiés dans la période soviétique était « du
cinéma » notamment parce que les éditeurs imposaient des citations. Il pense,
en outre, qu’expurgés des scories superfétatoires, certains ouvrages de
linguistique mériteraient d’être réédités et que l’on pourrait les « lire aujourd’hui

162
Ibid., p. 298.
163
L’habit fait le pseudo-marxiste. Roland Barthes imagine une fiction amusante à ce sujet de quelqu’un qui
entre dans une bibliothèque, lit tous les marxistes « comme on palpe des vêtements » et choisit le marxisme qui
lui va le mieux. (Cf. Roland Barthes par Roland Barthes (1975) in Œuvres complètes, IV, op. cit., p. 730.) Mais
ce n’est qu’une fiction. Ce qui nous intéresse est le fait de paraître marxiste. D’ailleurs, dans l’attitude
vestimentaire au sens propre, des gens d’extrême gauche de nos jours auront une certaine façon de s’habiller.
Contrairement aux oiseaux, c’est la femelle qui est la plus colorée, le mâle préférant, par exemple, une veste
kaki. Ils peuvent faire la paire en arborant un keffieh. Mais la présentation de son moi social et politique par le
vêtement est universelle. Ainsi, une journaliste de Libération écrit de Robert Redeker, le professeur de
philosophie proche au demeurant dans les années soixante-dix de la CNT, menacé de mort après avoir publié une
tribune critiquant l’Islam dans Le Figaro : « Le costume-cravate, ça fait quatre ans qu'il s'y est mis pour se
distinguer de la salle des profs, «parka et gauche obligatoire». Il leur ressemblait de moins en moins et tenait à
ce que ça se voit. » & « Il laissait ses collègues dire qu'il était de droite. Plus des leurs. «Peut-être que je ne suis
pas tant en désaccord que ça avec eux. Je ne supportais plus l'uniforme.» Judith Perrignon, « Il paie cache »,
Libération, 24 janvier 2007.
164
in La Fabrique de l’histoire d’Emmanuel Laurentin sur France Culture le 9 janvier 2006.

36
avec profit et plaisir ». La customisation marxiste peut être également
bénéfique. En invitant à s’intéresser à l’économie, aux rapports de classes, le
marxisme, notamment selon sa version, peut ainsi aussi bien faire s’épanouir
une pensée qu’en corseter une autre.
Mais attention ! : si le langage marxiste et ses concepts peuvent être compris
comme tel pull seyant, confortable et chaud, tel dernier froufrou à la mode ou
telles autres bandelettes avec lesquelles on va entourer une momie, il ne faut
surtout pas oublier l’utilisation culturelle, sociale et politique qu’on en fait. Et ce,
au niveau individuel, des classes sociales, des générations ou des États.
Par exemple, toute la charge identitaire que peut receler l’étiquette « marxiste »
se retrouve parfaitement dans ce que disait le philosophe Ivan Svitak, maître à
penser de la jeunesse tchécoslovaque en révolte contre le régime communiste
en 1968 :

N’oubliez pas que Marx n’a jamais défendu le rôle de quelque parti que ce soit en tant
qu’appareil placé au-dessus de la classe ouvrière […] Si, eux, sont des marxistes,
165
nous ne le sommes pas ; si nous sommes des marxistes, ils ne le sont pas.

Le marxisme est un ingrédient de l’identité politique : il articule, sert ou est


déterminé par d’autres composants comme la culture nationale ou
communautaire, la culture politique et le pedigree (communiste, trotskyste, mao
…).166 L’identité politique est réactive au contexte national, international et à la
sphère des idées politiques. En ce sens, nous allons voir que toute écriture de
l’histoire est poïkilostatique. Et ce n’est pas lui faire injure que de dire cela !167
Nous étudierons les textes dont nous disposons à travers une
problématique toute simple : si une posture marxiste d’écriture témoigne bien
de la contingence des identités politiques et de leurs redéfinitions, de quelle
façon s’articule le jeu entre interprétation historique et pratique politique ?

165
K. Papaioannou, « Les idées contre l’idéologie, Formes et degrés de la débolchevisation », in Revue française
de science politique, Année 1969, volume 19, n° 1, pp. 46-62., p. 58.
166
Malgré la dimension pseudo-généalogique, ne pas y voir une provocation : « pedigree » est un mot anglais
dont on a trace en 1828 et qui vient de l’ancien français pié de grue « marque formée de trois traits » (Le Petit
Robert). C’est donc, pour les vêtements l’équivalent de « griffe » ou de « marque ».
167
du gr. poikilos « variable » et stasis « position », i. e. une écriture dont la position est variable, dont le
positionnement épistémologique, politique change selon son milieu, son contexte, le champ historiographique
qui la détermine et dans lequel elle s’inscrit … Mise à part peut-être pour un temps plus ou moins long la
fonctionnelle, l’administrative routinière aucune écriture n’est homéostatique, indépendante de la société.

37
La première partie du mémoire est un catalogue qui essaye d’être le plus
raisonné possible en mettant en lumière les différentes postures d’écriture des
scripteurs marxistes de l’Irlande. Les seconde et troisième parties traitent
respectivement de l’historiographie marxiste de l’Irlande des clans gaéliques à
la République et de son équivalent, plus réduit, pour l’Irlande du Nord.

38
PREMIÈRE PARTIE :

Une historiographie
protéiforme mise en contexte

(mi-XIX e – 2005)

39
La formule est facile, mais il n’est pas déraisonnable de dire qu’un
spectre a toujours hanté le marxisme : celui de la question nationale.
Marx et Engels n’ont pas laissé de théorie cohérente sur le sujet.168 Alors qu’en
1848, le Manifeste voyait en lui un phénomène transitoire, les marxistes auront
toujours à intégrer le nationalisme dans leur conception de l’évolution sociale et
politique. Le théoricien Ernest Gellner pense que le courant de pensée initié par
Engels et Marx, nie le caractère fondamental de cette construction qu’est le
nationalisme :

le marxisme aime à réfléchir les conflits ethniques comme s’ils dissimulaient des
conflits de classes. A ses yeux, l’humanité gagnerait à voir ce masque arraché et se
porterait mieux si seulement le peuple devenait lucide et, donc, se libérait des œillères
et des préjugés nationalistes. Il semblerait que ce soit une interprétation erronée tant
169
du masque que de la réalité qu’il cache.

L’un des chefs de file de la « Nouvelle Gauche » britannique, Tom Nairn,170


dont les conclusions se rapprochent beaucoup de celles de Gellner estime,
quant à lui, que « la théorie du nationalisme représente le grand échec
historique du marxisme. »171 Nous nous garderons bien de prendre les
conclusions de Gellner et de Nairn comme postulats. Nous les conserverons
cependant à l’esprit dans cette partie et tout au long du mémoire. Les auteurs
que nous étudions nous y obligent. Pendant plus d’un siècle et demi, les
marxistes qui se sont intéressés à l’Irlande ont confronté leur théorie des
classes à la question nationale irlandaise. Lors des « Troubles » en Irlande du

168
Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, Paris, Gallimard, coll. « idées », 1975, p. 104. Ils
ne l’ont d’ailleurs pas cherché.
169
E. Gellner, Nations et nationalisme, op. cit., p. 136. Gellner rajoute plus loin une touche de mordant en
évoquant : « La Théorie de la Mauvaise Adresse que préconise le marxisme : de même que les extrémistes
musulmans chiites soutiennent que l’Archange Gabriel s’est trompé, en donnant le Message à Mahomet alors
qu’il était destiné à Ali, les marxistes, au fond, aiment à penser que l’esprit de l’histoire ou la conscience de
l’homme a commis un terrible impair. Le message du sursaut s’adressait aux classes, mais la poste, par erreur,
l’a distribué aux nations. Pour les agitateurs révolutionnaires, il est aujourd’hui nécessaire de convaincre le
mauvais destinataire de remettre à la bonne adresse, le message, source d’enthousiasme. Mais le bon destinataire
et l’usurpateur refusent tous deux d’accepter cette exigence, ce qui existe la colère des militants. », (ibid., p.
183.)
170
Nous aurons l’occasion de revenir sur ce marxiste et nationaliste écossais et d’étudier plus en détail le
chapitre qu’il a consacré à l’Irlande dans son The Break-Up of Britain.
171
“The Theory of nationalism represents Marxism’s great historical failure.”, T. Nairn, The Break-Up of
Britain, Londres, New Left Books, 1977.

40
Nord, près de cinquante ans après la Partition et l’établissement de l’« État
libre » au Sud, beaucoup ont vu ressurgir cette séculaire question.172
L’objet de cette première partie est simple. Nous allons voir à travers les
interprétations marxistes de l’histoire irlandaise successives comment les désirs
de révolution sociale et d’affirmation nationale se sont conciliés et exclus.
Mieux : au-delà de cette perspective générale, nous partirons de chacun des
textes que nous avons consulté. De là, nous exposerons sa thèse et ses idées
principales. Nous replacerons ce texte dans son contexte et analyserons son
inscription dans le champ historiographique mais également dans les luttes
politiques. Bien sûr, qui dit « écrit » dit « auteur ». Dans la mesure où cela a été
possible, nous retracerons le parcours, les origines, les appartenances, les
référents de chaque scripteur afin d’éclairer sa façon d’écrire l’histoire. Nous
verrons ainsi dans quelle mesure on peut considérer le marxisme comme
ingrédient qui interagit dans l’identité politique.

172
C. D. Greaves, The Irish Crisis, Londres, Lawrence & Wishart, 1972, p. 11.

41
Chapitre 1 :

Marxisme
et
nationalisme irlandais :
un siècle de confluence
dans l’historiographie

« La classe ouvrière anglaise ne va jamais


rien accomplir avant qu’elle ne se soit
débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être
appliqué en Irlande. C’est pourquoi la
question irlandaise est si importante pour le
mouvement social en général. »

KARL MARX 173

« […] la question irlandaise est une question


sociale, toute la lutte séculaire du peuple
irlandais contre ses oppresseurs se résout, en
dernière analyse dans la lutte pour la
maîtrise des ressources vitales, les origines
de la production, en Irlande.
[…] Avec cette clef [« clef de l’histoire […]
exposée par Karl Marx »] l’histoire
irlandaise est une lampe aux pieds [de
l’ouvrier irlandais] dans les chemins
orageux d’aujourd’hui. »
JAMES CONNOLLY 174

173
“The English working class will never accomplish anything before it has got rid of Ireland. The lever must be
applied in Ireland. That is why the Irish question is so important for the social movement in general.”, lettre de
Marx à Engels du 10 décembre 1869, in MARX et ENGELS, Ireland and the Irish Question, op. cit., p. 284.

42
I. Les « Écritures »

… ou l’abouchement d’une question nationale à la théorie


marxiste des classes : Marx & Engels, Connolly, et Lénine

(mi-XIXe – 1917)

Nous allons étudier les « Écritures » marxistes de l’Irlande. Cela


comprend l’historiographie de James Connolly mais également les divers textes
politiques, stratégiques de Marx, Engels, Connolly ou Lénine sur l’Irlande. Il
s’agit en analysant ces textes-ci de reculer pour mieux sauter. Car
l’historiographie marxiste qui suivra va s’en référer constamment. C’est le cas
notamment de C. Desmond Greaves (1913-1988), l’historien communiste
principal de l’Irlande et chef de file de la Connolly Association.175 Plus encore,
un militant trotskyste du Revolutionary Communist Group favorable aux
campagnes de l’IRA Provisoire pourra dire en 1984 de la politique de Marx vers
1869-70 par rapport à l’Irlande qu’elle « n’a rien perdu de son importance
pratique pour construire un mouvement communiste aujourd’hui. »176

174
“[…] the Irish question is a social question, the whole age-long fight of the Irish people against their
oppressors resolves itself, in the last analysis, into a fight for the mastery of the means of life, the sources of
production, in Ireland. […] this key [“key to history […] set forth by Karl Marx”] Irish history is a lamp to his
feet in the stormy paths of to-day.”, Connolly, Labour in Irish history, op. cit., pp. 183-184, et p. 36.
175
Le Connolly Club a été fondé en septembre 1938 de l’association de différents groupes républicains et anti-
impérialistes. Greaves, qui y avait adhéré en 1941, reprend les rênes du journal l’Irish Democrat. La Connolly
Association entend peser sur l’opinion britannique et notamment sur les Irlandais de Grande-Bretagne pour
favoriser l’unification de l’Irlande et par ricochet le socialisme en Grande-Bretagne. Cf. Anthony Coughlan, C.
Desmond Greaves, 1913-1988: An Obituary Essay, Dublin, Irish Labour History Society, 1990, pp. 4-6. Cf. C.
D. Greaves, “foreword”, in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Progress Publishers,
s.d. (1ère éd. “On Ireland” 1971), pp. 11-15.
176
“That policy has lost none of its practical importance for the struggle to build a communist movement today”,
David Reed, Ireland: The Key to the British Revolution, Londres, Larkin, 1984., p. 3. Cf. aussi : p. 378.

43
Bien que ce ne soit le but recherché, l’examen de ces textes nous permettra par
la même de comprendre l’importance de la question irlandaise pour le
développement du marxisme.

1. Marx, Engels, la cause nationale irlandaise et l’idée de Révolution

Les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels sur l’Irlande sont


relativement nombreux. Ils ont fait l’objet d’une compilation publiée très à-
propos en 1971 par les éditions du Progrès de Moscou.177 Ces textes
témoignent du grand intérêt que portaient ces deux auteurs à l’Irlande des
années 1840 à 1870 (et au-delà dans une moindre mesure). Cet intérêt était
théorique et stratégique.178 Théorique, puisque l’Irlande fournissait à Marx un
exemple contemporain d’accumulation capitaliste soutirée par un pays
dominant sur un pays dominé. Marx laissera ainsi de sa réflexion sur l’Irlande
des pages assez célèbres dans le Capital.179 Sur le plan stratégique, Marx et
Engels ont compris en effet que l’Irlande recelait, de part ses liens avec
l’Angleterre, un potentiel révolutionnaire que les militants internationalistes
devaient soutenir.
Il n’y a pas d’écrits de Marx ou Engels proprement historiques sur
l’Irlande. Engels tenta bien d’écrire une Histoire de l’Irlande dont il n’a fini que le
premier des quatre chapitres prévus.180 Nous verrons dans les chapitres 3 et 4
de ce mémoire certains passages de ce « scriptum interrompu » mais aussi des

177
K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Progress Publishers, 1971 (On connaît
également ce travail sous le titre “On Ireland”)
178
personnel également pour Engels qui s’intéressa à l’Irlande dès 1843 du fait qu’il était le compagnon de Mary
puis de Lizzie Burns. Il effectua deux voyages en Irlande et pouvait lire le gaélique ancien.
179
K. Marx, « f.) L’Irlande », in « VII e Section : Accumulation du capital », in Le Capital, Œuvres, Economie I,
Paris, Gallimard, 1965 (1ère éd. 1867), pp. 1389-1406.
180
Son travail fut interrompu, précisera-t-il plus tard, par la guerre franco-prussienne, la Commune et la crise au
sein de l’Internationale mettant aux prises la tendance qu’il représentait avec Marx contre les partisans de
Bakounine. La note des Éditions du Progrès signale qu’il utilisera ses résultats pour ses travaux théoriques
ultérieurs, notamment L’Origine. Ces ébauches n’ont été publiées qu’à partir de 1948 en russe. Cf. Note n°178,
in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish question, op. cit. p. 449. L’ironie de l’histoire est que les Éditions du
Progrès reprennent la traduction anglaise de l’Histoire de l’Irlande réalisée par l’ « anti-khrouchtchevite »
Angela Clifford.

44
extraits d’articles, voire de lettres et de discours qui offrent une interprétation
historique susceptible d’être commentée. Pour l’heure et pour bien poser les
problèmes auxquels ont dû répondre les différents marxistes, il est nécessaire
de revenir sur les positions que Marx et Engels ont adoptées concernant la
question irlandaise. Et traiter la question irlandaise vue par les deux théoriciens
suppose de considérer leur approche de la question nationale en générale.
Dès 1843, dans un reportage écrit pour le Schweizerische Republikaner
de Zurich, Engels s’enthousiasme et fanfaronne quelque peu sur le potentiel
politique des Irlandais : « Donnez-moi deux-cent mille Irlandais et je pourrais
renverser la monarchie britannique en son entier,» 181 clame-t-il dans toute sa
fougue de jeune révolutionnaire de vingt-trois ans.182 Dans ce même article,
Engels fait preuve d’un essentialisme de son temps qui dépeint « la haine
nationale passionnée du Gaël pour le Saxon »183. Dans son livre pionnier pour
le mouvement socialiste, La Situation des classes laborieuses en Angleterre
publié en 1845, Engels adopte le même essentialisme. Bien qu’il évoque les
conditions sociales pour expliquer la misère des émigrés irlandais dans les
villes anglaises, cette pauvreté s’explique également par « leur caractère »
coïncidant tout de même sous sa plume à leur « développement historique ». Il
juge que « les Irlandais sont un peuple apparenté dans tout leur caractère aux
nations latines, aux Français et spécialement aux Italiens. »184 Ainsi, avec eux,
« sentiment et passion prédominent […]».185
Dans son article “Becoming a Race Apart”,186 Amy E. Martin donne une
interprétation intéressante de cet essentialisme en le contextualisant et en lui
donnant un impact sur les positions de maturité de Marx et Engels sur l’Irlande.
Ces positions souligneront l’importance de la question irlandaise « pour le

181
“Give me two hundred thousand Irishmen and I could overthrow the entire British monarchy “
Friedrich Engels « Letters from London », in Ireland and the Irish Question, Moscou, Editions du Progrès, 1971,
pp. 33-36 , p. 33 (publiée dans le magazine radical de Zurich Schweizerische Republikaner, n° 39, 27 juin 1843)
182
Sa pensée n’étant pas à maturité, n’ayant d’ailleurs pas déjà rencontré Marx, il s’agit bien entendu d’un
caractère révolutionnaire qui aspire à renverser les vieilles monarchies et qui est donc inspiré de la Révolution
française.
183
“[…] the passionate national hatred of the Gael for the Saxon […]”, Engels, op. cit., p. 34.
184
“The Irish are a people related in their whole character to the Latin nations, to the French, and especially to
the Italians.”, Engels, “Condition of Working-class in Ireland”, pp. 37-43 du chapitre “The Agricultural
Proletarit’, pp. 39-43, in Ireland and the Irish Question, Moscou, Editions du Progrès, 1971 [p. 41] Le texte a été
publié en anglais en 1892.
185
“With the Irish, feeling and passion predominate […]”, ibid., p. 42.
186
Amy E. Martin, “ ‘Becoming a Race Apart’: Representing Irish Racial Difference and the British Working
Class in Victorian Critiques of Capitalism”, in Was Ireland a colony ?, op. cit.

45
mouvement social en général. » Martin replace les thèses de Marx dans
l’intertexte des critiques du capitalisme de la Grande-Bretagne Victorienne. Elle
note la proximité des thèses d’Engels avec celles de Thomas Carlyle exposées
dans Chartism (1839). Dans La Situation des classes laborieuses en
Angleterre, Engels cite cet historien et philosophe, défenseur de la théorie des
grands hommes, comme une autorité prolongeant son propre discours.187 Or
Carlyle, explique Amy E. Martin, pensait que la crise nationale à laquelle
devait faire face la Grande-Bretagne est une crise des relations avec l’Irlande.
La compréhension de phénomènes relativement nouveaux comme l’essor de la
classe ouvrière, la domination capitaliste de l’Irlande, l’immigration des Irlandais
qui étaient ressentis comme une menace pour les ouvriers anglais favorisaient
la fixation de stéréotypes raciaux. La peur d’une désintégration nationale et
d’une révolution sociale en Angleterre dans les milieux conservateurs aurait
activé une affirmation de l’identité anglaise et britannique.188
Même s’il partage l’idée de contamination induite par les immigrants irlandais,
Engels ne prône pas une politique anti-immigration comme Thomas Carlyle. Il
préconise au contraire le métissage. Le caractère violent, impétueux de
l’Irlandais apporterait à la nation anglaise sa radicalité pour les besoins
révolutionnaires. Carlyle et Engels même si leurs conclusions sont
diamétralement opposées, voient un lien entre une vision essentialiste
agrémentée de stéréotypes raciaux et la potentialité d’une révolution sociale.
Pour Amy E. Martin, cette observation permet « d’ouvrir de nouvelles lignes
historiques de recherche sur les façons avec lesquelles l’analyse et la politique
marxistes dès leurs débuts étaient obligées de composer avec des catégories
comme la race qui sont souvent vues comme marginalisées dans la pensée
marxiste classique. »189
Des relations entre les deux îles pourraient donc surgir une révolution ?
Laissons reposer cette idée. En attendant, arrêtons-nous brièvement sur la

187
Engels, Engels, “Condition of Working-class in Ireland”, op. cit., p. 41. Il cite en l’occurrence un passage de
The State of Ireland (Londres, 1821, 1ère éd. 1807) qui brosse un portrait de l’Irlandais allant de son indolence à
sa prodigalité en passant par son impétuosité …
188
Amy E. Martin, “ ‘Becoming a Race Apart’ […]”, op. cit., p. 189. Nous trouvons Amy Martin très persuasive.
Cependant elle utilise des catégories qui n’existaient pas durant la période qu’elle traite.
189
“[…] to open up new historical lines of inquiry for the ways that Marxist analysis and politics from its
beginnings was forced to reckon with categories such as race that are often seen as marginalised in classic
Marxist thought.”, Martin, op. cit., pp. 189-190.

46
190
perception immédiate que se faisaient Marx et Engels de la politique
irlandaise.
En 1843, Engels se dit impressionné par le mouvement d’O’Connell.191 A
la mort de ce dernier, Engels mettra beaucoup d’espoirs dans le chartiste
Feargus O’Connor. Il voyait en lui, outre le successeur d’O’Connell, le chef de
file de la démocratie dans « les trois royaumes ».192 Toujours en 1848, dans un
journal allemand de Bruxelles, il estime qu’O’Connor « est simplement l’homme
dont l’Irlande a besoin ».193 Il pense que le peuple irlandais, les ouvriers anglais
et les Chartistes doivent lutter côte à côte pour l’adoption des 6 points du
194
programme chartiste puis l’abrogation de l’Union. Engels parle donc une
nouvelle fois, en soutenant O’Connor, d’une alliance entre les peuples
britannique et irlandais.
Décrivant en 1855 la « revanche de l’Irlande », Marx se révèle un témoin
assez clairvoyant des relations entre Irlande et Grande-Bretagne. Cette
revanche s’effectue à ses yeux socialement par l’immigration des Irlandais et
l’établissement d’un quartier irlandais dans chaque ville anglaise dynamique et
politiquement par l’établissement d’une « brigade irlandaise » à Westminster 195
dont se servent les Whigs contre les Tories. Marx assure que :

Il est […] un phénomène fort remarquable : à mesure que l’influence irlandaise grandit
dans la sphère politique en Angleterre, la puissance celtique dans la sphère sociale
décroît en Irlande. Le « quartier irlandais » au Parlement et le clergé irlandais
semblent également ignorer le fait que, derrière leur dos, une révolution anglo-
saxonne bouleverse de fond en comble la société irlandaise. Cette révolution consiste
en ce que le système agricole irlandais fasse place au système anglais, la petite

190
nous verrons dans le ch. 3, leur discours d’histoire
191
Engels « Letters from London », op. cit., p. 34. Cf. en français : Jean-Pierre Carasso, La Rumeur irlandaise,
Paris, Champ Libre, 1970, p. 15.
192
Angleterre, Écosse, Irlande. Engels, “[The coercion bill for Ireland and the Chartists]”, in Marx et Engels,
Ireland and the Irish Question ,op. cit., pp.45-47), p. 46. [1ère publication in La Réforme, 8 janvier 1848 (traduit
du français)]
193
“[…] Fergus O’Connor is just the man Ireland needs.” Engels, Ireland and the Irish Question ,op. cit., Publié
dans la Deutsche-Brüsseler Zeitung, n°3, 9 janvier 1847 (par des émigrés allemands : organe Ligue Communiste
(janv. 47 Fevrier 48) (Cf. note p. 422)
194
d’après un texte de 1837-38 : suffrage universel masculin, scrutin secret, suppression du cens d’éligibilité,
indemnité parlementaire, égalité des circonscriptions électorales et renouvellement annuel des parlements. (Serge
Berstein, Pierre Milza, Histoire du XX e siècle, Paris, Hatier, coll. « Initial », 1996, p. 132.)
195
K. Marx “Ireland revenge”, in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish question, op. cit. pp. 74-76., p. 74.
[article publié pour la 1ère fois in Neue Oder-Zeitung, n° 127, 16 mars 1855.]

47
amodiation à la grande, de même que les anciens propriétaires terriens sont
196
remplacés par les capitalistes modernes.

Il parle de « puissance celtique » à laquelle se substitue une « révolution anglo-


saxonne » transformant l’agriculture de l’île. Les causes « qui préparèrent le
terrain » de cette transformation sont pour le contemporain qu’est Marx : la
Famine, l’émigration, l’échec de l’insurrection des Jeunes Irlandais et la Loi des
terres encombrées de 1853.
Comme nous l’avons déjà vu, si l’intérêt pour l’Irlande est grand chez les
Pères fondateurs du marxisme, cela vient des liens qui unissent l’île à
l’Angleterre, pays le plus industrialisé d’où éclatera la Révolution. D’une
curiosité pour l’immigration irlandaise et pour l’influence « dégradante »197 de
cette population sur la classe ouvrière anglaise, les révolutionnaires allemands
en sont venus à prêter une attention particulière à la société irlandaise et à la
nature de sa soumission à l’Angleterre. En témoigne un passage d’une lettre
d’Engels à Marx datant de mai 1856, écrite lors d’une visite avec sa femme
irlandaise Mary Burns de l’exsangue 198 Verte Érin :

L’Irlande peut être regardée comme la première colonie de l’Angleterre et comme


celle qui, du fait de sa proximité, est encore gouvernée directement selon l’ancien
système, et l’on peut déjà remarquer ici que la soi-disante liberté des citoyens anglais
199
est basée sur l’oppression des colonies.

196
„Es ist jedoch ein sehr bemerkenswertes Phänomen, daß in demselben Maße, wie der irische Einfluß politisch
in England steigt, die keltische Macht sozial in Irland fällt. Das "irische Viertel" im Parlament und die irische
Geistlichkeit scheinen gleich unbewußt, daß hinter ihrem Rücken eine angelsächsische Revolution die irische
Gesellschaft von Grund aus umwälzt. Diese Revolution besteht darin, daß das irische Agrikultursystem dem
englischen Platz macht, das kleine Pachtsystem dem großen - ebenso wie die alten Grundeigentümer modernen
Kapitalisten.“ in http://www.mlwerke.de ; nous avons eu recours au texte original parce que la traduction
anglaise [K. Marx “Ireland revenge”, op. cit., p. 76.] est assez différente de celle de J. Molitor [ Cf. K. Marx,
Oeuvres politiques, Costes, Paris, 1930, tome VI, pp. 118-119, cité in Jean-Pierre Carasso, La Rumeur
irlandaise, Paris, Champ Libre, 1970, p. 34.] Notre traduction s’est appuyée tout de même sur la version de Jules
Molitor.
197
Chapitre « L’immigration irlandaise », La situation de la classe laborieuse en Angleterre, in
http://www.marxists.org
198
« Je n’ai jamais cru qu’une famine pût se traduire par une réalité aussi tangible. Des villages entiers sont
déserts […] La famine, l’émigration et la décimation réunies ont abouti à ce résultat. » Engels, lettre du 23 mai
1856, cité in J.-P. Carasso, op. cit., p. 36, trad. Jules Molitor.
199
“Ireland may be regarded as England’s first colony and as one which, because of its proximity, is still
governed exactly in the old way, and one can already notice here that the so-called liberty of English citizens is
based on the oppression of the colonies.” Lettre d’Engels à Marx, 23 mai, 1856, Ireland and the Irish question,
op. cit. pp. 83-85., p. 83.

48
Jean-Pierre Carasso semble avoir raison de dire, à propos de ce passage,
qu’encore une fois « Engels précède Marx, le lançant en quelque sorte sur la
bonne piste. »200 Cette idée que les citoyens anglais ne sont libres que du fait
de l’oppression des colonies est destinée à une longue postérité puisqu’elle
constituera le fondement de l’interprétation de Marx et des marxistes sur
l’Irlande.201 D’où l’attrait de Marx pour la question nationale irlandaise.
L’insurrection polonaise de 1863 et l’attitude des libéraux russes lors du conflit
raviva plus encore leur intérêt pour la question nationale.202 A partir de cette
période, ils militent pour que soit reconnu d’abord, les liens entre les
oppressions de classe et les oppressions nationales et, par conséquent,
« l’impossibilité pour le prolétariat d’une nation oppressive d’acquérir sa liberté
s’il accepte que la liberté d’autres peuples soit brimée par son pays. »203
Comment Marx et Engels ont-ils appréhendés la question nationale ?
Même si l’on peut dire avec Leszeck Kolakowski qu’en règle générale la
question nationale est absente de leur théorie de la stratégie révolutionnaire,204
il n’en demeure pas moins que Marx et Engels ont compris son importance,
même si cela n’a pas toujours été à sa juste mesure. L’historien hongrois de la
Première Internationale, Miklós Molnár affirme d’ailleurs que cette question est
« une de leurs préoccupations constantes. »205
Dans le Manifeste, l’abolition des classes doit entraîner la disparition des
antagonismes nationaux. Comme nous l’avons déjà vu chez Engels, la cause
e
nationale au XIX siècle est celle du peuple, de la démocratie contre les
monarques qui permet en même temps, dans la version socialiste, la

200
Jean-Pierre Carasso, La Rumeur irlandaise, Paris, Champ Libre, 1970, p. 35. Nous laissons en revanche au
militant situationniste ses conclusions qui, quoique assez justes dans l’absolu, jouent cavalièrement avec la
terminologie léniniste: « Ainsi la « liberté » des citoyens britanniques repose en fait sur l’oppression des autres
peuples par l’Angleterre, créatrice et maîtresse du marché mondial. L’impérialisme n’est pas le stade suprême du
capitalisme, il est l’une des conditions de son existence et de son développement. Le capital, la marchandise ne
deviennent pas, ils sont impérialistes. » (ibid., p. 37)
201
Cf. Carasso, op. cit., p. 37. C’est cette même idée qui revient dans la note confidentielle écrite par Marx en
français en 1870 : « Le peuple qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes […] », cité in K.
Papaioannou, Marx et les marxistes, op. cit., p. 185. Cette oppression ne servira plus alors à la « soi-disante
liberté des citoyens anglais » mais à l’asservissement du prolétariat anglais. Cette lecture est à l’origine du
concept d’« aristocratie ouvrière ». L’idée se retrouve enfin dans le léninisme, nous en reparlerons, et le Tiers-
mondisme.
202
Hélène Carrère d’Encausse, « Communisme et nationalisme », Revue française de science politique, Année
1965, vol. 15, n° 3, pp. 466-498., p. 470.
203
H. Carrère d’Encausse, ibid.
204
L. Kolakowski, Histoire du marxisme, tome I, op. cit., p. 110.
205
Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, op. cit., p. 38.

49
« libération des classes opprimées ».206 Miklós Molnár souligne qu’en 1848,
l’Europe – mise à part la France – entrait dans une période révolutionnaire où
les luttes sociales et politiques allaient se confondre avec la cause nationale.207
Ainsi, dans leur discours du 22 février 1848 prononcé à Bruxelles pour célébrer
la mémoire de la révolution de Cracovie de 1846, Marx et Engels font le lien
entre cause nationale, démocratie et « la lutte de classe (…), cause motrice de
tout progrès social »208 que l’épisode polonais incarne selon eux. Ils
comprennent cet événement comme étant une partie intégrante du mouvement
des démocrates d’Europe qui s’est exprimé aussi en Italie, en Suisse et qui est
en marche en Irlande.209
Les peuples ayant un statut de nations historiques dont font partie les Irlandais
avec les Polonais,210 les Hongrois, les Italiens, les Allemands sont distingués
par Marx et Engels des peuples non historiques auxquels ils font appartenir au
premier chef en Europe les Slaves.211 Cette discrimination criante repose sur
une série de raisons plus ou moins cohérentes dont la pierre angulaire est la
perception de la Russie comme cause du maintien de l’arriération politique en
Allemagne et plus généralement en Europe grâce notamment aux régimes
prussien et autrichien.212
La position de ces auteurs sur le nationalisme découle peut-être de l’idée d’un
« primat de la classe sur toute catégorie historique »213 et encore plus
probablement de ce « critère fondamental » décrit par Eric Hobsbawm, qui est
de savoir :

si le nationalisme […] fait avancer la cause du socialisme ; ou réciproquement,


comment l’empêcher d’endiguer son développement ; ou alternativement, comment le
214
mobiliser comme une force aidant à ce développement.

206
Molnár, op. cit., p. 49.
207
Ibid.
208
Discours de Friedrich Engels sur la Pologne (1848), in http://www.marxists.org
209
Molnár, op. cit., p. 48.
210
Engels revenant sur ces illusions en 1851 ira qualifier la Pologne de « nation foutue » alors que sa mission
européenne sera de nouveau exaltée dans les années 1860, Cf. Molnár, op. cit., p. 71.
211
M. Molnár, op. cit., p. 59, L. Kolakowski, t. 1, op. cit., p. 109.
212
Cf. M. Molnár, op. cit., pp. 106-107. Pour ce qu’il appelle « ce socio-darwinisme appliqué à la destiné des
peuples [qui] rendait impossible la formulation d’une théorie. »
213
George Haupt, Michael Löwy, Claudie Weill, Les marxistes et la question nationale, 1848-1914, Paris,
Maspero, 1974, pp. 12-13, cité in M. Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, op. cit., p. 105-106.
214
“The fundamental criterion of Marxist pragmatic judgement has always been whether nationalism as such, or
any specific case of it, advances the cause of socialism; or conversely, how to prevent it from inhibiting its

50
Toute la difficulté du marxisme à comprendre le phénomène des nationalités
découle de son historicisme. Comme tous les chemins mènent au socialisme et
que même après le Printemps des Peuples de 1848, Marx et Engels perçoivent
le nationalisme comme un phénomène transitoire (et ils ont peut-être raison)
conduisant au socialisme (on sera plus sceptique), les marxistes ont été
confrontés à cette myriade de revendications nationalitaires qui ont jusqu’à
présent invalidé leur théorie. Pour Marx et Engels, qui dit nation dit « règne de
la bourgeoisie ». Mais comme le soutient Miklós Molnár, « il est douteux qu’ils
considéraient vraiment la formation des nations comme un phénomène
universel découlant de la nécessité historique. »215 En clair, chaque peuple
n’aura pas une bourgeoisie propre l’élevant en nation. Ce sont les peuples
auxquels ils ont attribué un brevet de nation historique qui voient ou verront leur
bourgeoisie régner. Les peuples ayant atteint ce niveau de développement
doivent intégrer alors les peuples inessentiels. Selon Marx, le capitalisme tend
à l’unification du monde,216 un monde modelé par la bourgeoisie « à sa propre
image ».217 Or, comme les libéraux, Marx a mis l’accent sur l’importance du
commerce mondial pour briser les structures héritées des anciens modes de
production. Il rend ainsi nécessaires les conquêtes.218 Par exemple, malgré les
crimes, il a justifié la colonisation de l’Inde.219 On se souvient des lignes du
Manifeste sur le caractère progressiste, modernisateur du capitalisme. La
bourgeoisie en ayant « réduit la dignité humaine à la valeur d’échange » a tout
de même « joué dans l’histoire un rôle révolutionnaire décisif. »220
Cela nous invite à revenir à nos moutons et à nos Irlandais. On se
souvient qu’Engels voit en l’Irlande la première colonie de l’Angleterre. A
l’époque où il écrit ceci, les termes de « colonie » ou « colonisation » n’ont pas
un sens défini. Sous leur plume, le plus souvent, ces mots renvoient aux formes

progress; or alternatively, how to mobilize it as a force to assist its progress.”, E. Hobsbawm, “Some reflections
on ‘The Break-up of Britain’ ”, in New Left Review, n° 105, [pp. 3-24], p. 10. Riazanov va plus loin en ce sens en
disant que Marx et Engels ramenaient tout au mot de révolution. Cf. D. Riazanov, Marx et Engels. Conférences
faites aux cours de marxisme auprès de l’Académie socialiste en 1922, Paris, Anthropos, 1967, p. 108, cité in
Miklós Molnár, op. cit., p. 109.
215
Miklós Molnár, op. cit., p. 106.
216
d’un monde urbain. Et si Marx est le prophète de quelque chose c’est bien de cela. ibid., p. 321.
217
K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, op. cit., p. 57.
218
On pense à l’Asie notamment. Cf. Molnár, op. cit., p. 223-224.
219
Ibid., p. 192.
220
Manifeste, op. cit., p. 54.

51
de conquête et d’expansion du capitalisme européen à partir du XVI e siècle. 221
Or, dans sa théorie lui permettant de comprendre le capitalisme de sa période,
Karl Marx voit que la colonisation est consubstantielle à l’essor du capitalisme
par l’accumulation capitaliste dans sa phase planétaire.222 L’accumulation
primitive requérait fondamentalement dans la préhistoire, dans la genèse du
capitalisme l’expropriation et donc la violence.223 Les expropriés doivent ensuite
devenir des travailleurs salariés. Dans le même temps le capital doit être
centralisé dans les mains de cet « agent fanatique de l’accumulation » forçant
les hommes « à produire pour produire »224 qu’est le capitaliste. 225
Comme « accumuler, c’est conquérir le monde de la richesse sociale, étendre
sa domination personnelle, augmenter le nombre de ses sujets, c’est sacrifier à
une ambition insatiable »,226 la colonisation contribue à la suprématie de la
bourgeoisie qui a besoin de conquérir de nouveaux espaces pour leurs
ressources et pour étendre un marché à vocation universelle.227
La compréhension de la question irlandaise par les Marx et Engels « de la
maturité » s’inscrit dans ces réflexions.
Si Marx se fait valoir de sa prescience par rapport aux parlementaires irlandais
et aux membres du clergé comme nous l’avons vu précédemment, les Anglais
n’ont pas plus conscience du devenir historioque. Dans une lettre à Engels de
1867, il écrit que :

Ce que les Anglais ne savent pas déjà, c’est que depuis 1846 la teneur économique
et, par conséquent, le but politique de la domination anglaise en Irlande sont
entièrement entrés dans une nouvelle phase, et ce, précisément à cause de cela, le

221
René Gallissot, « Colonisation / Colonialisme », in Labica-Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, op.
cit., pp. 189-193, p. 190. On ajoutera le « -isme » de « colonialisme » au début du XX e siècle. (Le Petit Robert)
222
R. Gallissot, ibid. Pour comprendre pleinement ce que Marx entend par « accumulation capitaliste », il est
préférable de saisir les concepts de « valeur » et de « plus-value ». Cf. par ex. : J.-Y. Calvez, « Ch. 3,
L’Aliénation économique : critique de l’économie politique », in La pensée de Karl Marx, op. cit., pp. 239-332. ;
Jacques Bidet, « Valeur », in Labica-Bensussan, Dictionnaire…, op. cit., pp. 1193-1198. ; Jean-Pierre Lefebvre,
« Survaleur (ou Plus-value) », ibid., pp. 1113-1117.
223
J.-Y. Calvez, La pensée de Karl Marx, op. cit., p. 327. Pour le marxologue « seules la violence et la volonté
de puissance fournissent une explication cohérente de la présence du premier capital. » La formule est heureuse
puisque l’on sait que Nietzsche considérait le socialisme comme une « volonté de puissance inversée ».
224
Marx, Le Capital, cité in K. Papaioannou, Marx et les marxistes, op. cit., p. 148.
225
« L’accumulation capitaliste présuppose la présence de la plus-value et celle-ci la production capitaliste qui, à
son tour, n’entre en scène qu’au moment où des masses de capitaux et de forces ouvrières assez considérables se
trouvent déjà accumulées entre les mains des producteurs marchands. », K. Marx, Le Capital, cité in J.-Y.
Calvez, op. cit., p. 327.
226
Marx, Le Capital, cité in K. Papaioannou, Marx et les marxistes, op. cit., p. 149.
227
Cf. R. Gallissot, op. cit., p. 191.

52
Fenianisme est caractérisé par une tendance socialiste ( dans un sens négatif, dirigé
contre l’appropriation de la terre) et en étant un mouvement des catégories les plus
228
humbles (“a lower orders movement”)

Quelle est cette nouvelle phase ? Elle consiste au passage d’une agriculture
parcellaire à une agriculture capitaliste. La Famine et l’émigration en sont les
conséquences. Avec cette nouvelle phase de domination, appuyée par la
législation, l’Irlande devient la région nourricière de la Grande-Bretagne. Marx
reconnaît la base populaire du mouvement Fenian. Cependant, le fait qu’il voit
en lui « une tendance socialiste » marque bien qu’il considère ce mouvement
comme anti-capitaliste et réactionnaire et donc hors du mouvement ouvrier
auquel il entend se référer.229 Le mouvement est décrit ailleurs par Engels
comme une « secte » dont les leaders « sont pour la plupart des ânes, certains
même des exploiteurs ».230 Politiquement, Marx et Engels soutiennent
cependant le mouvement Fenian. Ils le font car ils ressentent dans la vie
politique et les luttes sociales et nationales de cette « première colonie » les
premières manifestations de contradictions coloniales que l’on retrouvera dans
e
les luttes d’indépendance du XX siècle. Ainsi, Marx fit adopter quelques
résolutions par l’Association Internationale des Travailleurs en faveur de la
cause nationale irlandaise.231 La Première Internationale avait été fondée à
Londres en septembre 1864. Cette « grande âme dans un petit corps », selon
l’expression de Charles Rappoport,232 est née précisément du problème des
233
nationalités mais aussi d’un terrain et d’une conjoncture assez favorable

228
“What the English do not yet know is that since 1846 the economic content and therefore also the political
aim of English domination in Ireland have entered into an entirely new phase, and that, precisely because of this
Fenianism is characterised by a socialist tendency (in a negative sense, directed against the appropriation of the
soil) and by being a lower orders movement.” Marx to Engels, 30 novembre 1867, Ireland and the Irish
question, op. cit., pp. 146-148, p. 147.
229
Marx ne se désigne pas d’ailleurs comme « socialiste » pour se démarquer des luttes prolétariennes du début
du XIX e siècle et des critiques réactionnaires du capitalisme. Il préfère à ce terme celui de « communiste ». Cf. :
Gérard Bensussan et Jean Robelin, « socialisme », in Labica, Bensussan, Dictionnaire critique du Marxisme, op.
cit., pp. 1063-1068, p. 1064. Le glossateur soviétique de la compilation Ireland and the Irish question les qualifie
de « révolutionnaires petits-bourgeois », Cf. : note n°92, op. cit., p. 432.
230
Engels, le 29 novembre 1867 cité in J.-P. Carasso, La rumeur irlandaise, op. cit., p. 40, d’après la traduction
de J. Molitor in Correspondance K. Marx-F. Engels, Paris, Coste, 1934, tome, IX, pp. 250-251. (Cf. en anglais :
Ireland and the Irish question, op. cit. pp. 145-146.)
231
Cf. discours et résolutions cités in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 126-142,
151-159.
232
Citée in A. Kriegel, Ch VI. « L’Association internationale des Travailleurs (1864-1876) », chapitre VI de J.
Droz, Histoire générale du socialisme, tome 1, pp. 603-635, p. 609.
233
A. Kriegel, ibid., p. 629. Cf. aussi p. 605. L’internationalisme est « le produit d’une époque marquée par la
vague révolutionnaire de 1848 et par les mouvements nationaux allemand et italien. »

53
dans l’Angleterre des années 1860.234 L’organisation internationaliste entendait
à l’origine faire se solidariser les classes ouvrières anglaise et française.235
L’A.I.T. voulait ainsi structurer par le bas une force sociale révolutionnaire en
étant le foyer idéologique du mouvement prolétarien. Elle entretenait aussi
l’espoir de s’ingérer par le haut dans la politique des États.236 Avant que cette
entreprise, par la force des événements et « l’édification des nations »237 ne se
termine après 1870 en fiasco, l’Internationale a tout de même établi des
branches en Irlande.238 Par ailleurs et bien que son socialisme soit relatif, le
leader Fenian James Stephens a adhéré à l’A.I.T.
Toujours est-t-il qu’en 1867 Marx lança une agitation en faveur des
Fenians. Cette agitation, qui visait à soutenir les prisonniers des « martyrs de
Manchester » à Jeremiah O’Donovan Rossa, ne s’étendit pas beaucoup au-
delà de sa famille et de ses proches.239 Sa fille, Jenny Longuet se distingua
particulièrement.240 Il condamnera cependant le terrorisme des Fenians en
qualifiant l’épisode de l’explosion de la prison de Clerkenwell de « sottise »
mettant à mal la sympathie – toute relative au reste – que suscitait la cause
irlandaise dans la classe ouvrière anglaise.241
La politique que prône Marx pour l’Irlande découle de cette perception
des contradictions coloniales et de l’espoir né avec le Chartisme dans les
années 1840 d’une alliance entre le mouvement ouvrier en Angleterre et les
nationalistes irlandais. Alors que, selon lui, les Anglais ne comprennent rien à
leur propre domination, « les Irlandais […] savent » ce que cette domination
implique.242 Marx a longtemps pensé qu’une séparation de l’Irlande par rapport
à l’Angleterre était impossible, il la juge, en fin d’année 1867, inévitable. Et ce,
même sous la forme d’une fédération.243 Il écrit à Engels que :

234
François Poirier, La revendication du droit de vote dans les années 1860 en Angleterre, op. cit.,
http://www.univ-paris13.fr/CRIDAF/TEXTES/FPvot509.PDF (version révisée d’un article paru dans la Revue
française de civilisation britannique en 1995, format pdf, 31 p.), pp. 10-11.
235
A. Kriegel, op. cit., p. 627.
236
Molnár, op. cit., p. 38.
237
Kriegel, op. cit., p. 632.
238
Voir sur la question : Seán Daly, Ireland and the First International, Cork, Tower Books, 1984, [233 p.]
239
Molnár, op. cit., p. 39.
240
Cf. les articles de Jenny Marx in Marx & Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 379-403.
241
J.-P. Carasso, La rumeur irlandaise, op. cit., p. 42, d’après la traduction de J. Molitor in Correspondance K.
Marx-F. Engels, Paris, Coste, 1934, tome, IX, p. 271. (Cf. en anglais : « Marx to Engels », 14 Décembre 1867, ,
in Marx, Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., p. 149).
242
Marx à Engels, 30 novembre 1867, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 146-148, p. 148.
243
Marx à Engels, 2 novembre 1867, Ireland and the Irish question, op. cit. p. 143.

54
« Ce qu’il faut aux Irlandais c’est :
1) Autonomie et indépendance [par rapport à] l’Angleterre ;
2) Une révolution agraire ;
Les Anglais avec la meilleure volonté du monde, ne peuvent faire cette révolution pour
les Irlandais, mais ils peuvent donner les moyens légaux de la faire eux-mêmes ;
244
3) Des tarifs protectionnistes contre l’Angleterre. […] »

Ce que Marx entend par « moyens légaux » octroyés par les Anglais (i.e. sous
la pression des ouvriers anglais), n’est autre que l’abrogation de la loi d’Union
effective depuis le début du siècle et qui instaure un libre-échange entre deux
« partenaires » de niveau de développement inégal. Ce libre-échange est de ce
e
fait très défavorable au pays soumis. Le dernier développement de la VII
section sur l’accumulation du capital de Das Kapital (t. 1)245 nous sert à mieux
comprendre pourquoi il préconise l’autonomie et l’indépendance de l’Irlande. Du
point de vue théorique, ces pages constituent une infirmation cinglante des
thèses malthusiennes, véritable « dogme » voulant que « la misère provien[ne]
de l’excès absolu de la population et que l’équilibre se rétabli[sse] par le
dépeuplement. »246 Marx s’appuie sur des données concernant l’évolution de la
population, la production agricole, la rente, la concentration des propriétés ou
encore sur des rapports d’inspecteurs, etc. … Il y montre que le dépeuplement
et la transformation de l’île en « district agricole de l’Angleterre » qui fournit à
cette dernière en outre « des recrues pour son industrie et son armée »247 n’a
pas revigoré l’économie de la Verte Érin malgré l’affirmation et l’enrichissement
de plus en plus de capitalistes, ces « fauteurs d’accumulation ».248 Il n’y a pas
d’industrie pour absorber la population rurale. Il existe bien la fabrication de la
toile mais d’une part, elle n’emploie qu’une petite partie de la population et
d’autre part, elle s’est construite sur la misère de « l’armée ouvrière […] éparse

244
cité in Jean-Pierre Carasso, La rumeur irlandaise, op. cit., p.41-42, d’après la traduction de J. Molitor in
Correspondance K. Marx-F. Engels, Paris, Coste, 1934, tome, IX, pp. 262-264. (Cf. en anglais : « Marx to
Engels », 30 Novembre 1867, p. 146-148, in Marx, Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., p. 148.)
245
K. Marx, « f.) L’Irlande », in « VII e Section : Accumulation du capital », in « Le Capital », Œuvres,
Economie I, Paris, Gallimard, 1965 (1ère éd. 1867), [1821 p.] (préf. François Perroux, éd. établie et annotée par
Maximilien Rubel) [pp. 1389-1406]
246
Ibid., p. 1396. constatant que l’île est toujours dans un état surpopulation relative, il conclut : « Tel est le pays
de Cocagne que la dépopulation, la grande panacée malthusienne, a fait de la verte Erin. », Ibid., p. 1402.
247
Ibid. p. 1396.
248
Ibid., p. 1403.

55
dans les campagnes ».249 L’émigration massive influe négativement sur le
marché intérieur. De plus, la vie étant plus chère, le salaire réel a diminué 250 et
251
les conditions de travail se sont dégradées pour les prolétaires, ces
« vendeurs d’eux-mêmes »252 devenus depuis la Famine pleinement des
salariés. Pour Marx, l’Irlande serait ainsi dans un état de surpopulation relative,
253
d’un excès de travailleurs comme avant ce qu’il appelle « la catastrophe de
1846 ». Ce qui est un comble pour lui. Comme il l’écrira plus tard, l’aristocratie
et la bourgeoisie anglaise, ont « le même intérêt à réduire la population
irlandaise ». 254
Après cette nécessaire mise au point, revenons au commentaire. Marx
255
juge que si une révolution agraire est menée en Irlande par les Anglais, elle
ne permet pas son corollaire : l’industrialisation de l’île.256 C’est pour permettre
un essor industriel en Irlande que Marx prône des tarifs protectionnistes. Il
affirmera ainsi dans un discours devant les représentants de l’Internationale
que :

La question irlandaise est […] non seulement une question de nationalité mais aussi
une question de terre et d’existence. Ruine ou révolution est le mot d’ordre ; tous les
Irlandais sont convaincus que si tout doit [finalement] arriver, cela doit arriver
257
rapidement.

Si Marx compose avec des catégories comme la « nation », ce n’est pas


l’affirmation nationale des Irlandais qui lui importe vraiment. Il pensait que la
249
Ibid., p. 1398.
250
Ibid., p. 1399.
251
Ibid., p. 1400.
252
Marx, « section VIII : L’accumulation primitive ; chapitre XXVI : Le secret de l’accumulation primitive », in
Le Capital (t. 1), in http://www.marxists.org
253
Ibid., p. 1401. Il compare les exodes ruraux de l’Angleterre et de l’Irlande : « l’Angleterre étant un pays
d’industrie, la réserve industrielle s’y recrute dans les campagnes, tandis qu’en Irlande, pays d’agriculture, la
réserve agricole se recrute dans les villes qui ont reçu les ruraux expulsés ; là les surnuméraires de l’agriculture
se convertissent en ouvriers manufacturiers ; ici, les habitants forcés des villes, tout en continuant à déprimer le
taux des salaires urbains, restent agriculteurs et sont constamment renvoyés dans les campagnes à la recherche de
travail. »
254
Cf. la lettre du 9 avril 1870 à A. Vogt et S. Mayer in http://www.marxists.org
255
K. Marx, « f.) L’Irlande », op. cit., p. 1397.
256
Pour permettre cette industrialisation il faudrait une accumulation du capital tendue vers ce dessein ( et non
des capitaux vampirisés pour l’industrie anglaise) et que les travailleurs extirpés de la glèbe deviennent des
travailleurs d’industrie.
257
“the Irish question is therefore not simply a nationality question, but a question of land and existence. Ruin or
revolution is the watchword; all the Irish are convinced that if anything is to happen at all it must happen
quickly.” « procès-verbal d’un discours de Marx sur la question irlandaise, 16 décembre 1867 », in Marx, K.,
Engels, F., op. cit., pp. 140-142., p.142 [trad. de l’allemand]

56
classe ouvrière anglaise pouvait se mobiliser pour l’abrogation de la loi d’Union
et donc l’octroi d’une certaine liberté à l’Irlande. La confiance excessive de Marx
dans la classe ouvrière anglaise provient de sa mauvaise lecture de la réforme
électorale introduite par le conservateur Benjamin Disraeli. Karl Marx a cru
comme beaucoup d’autres aux effets immédiats d’une réforme qui permettait à
20 % de la population du royaume d’accéder au droit de vote.258 Les nouveaux
électeurs étaient des ouvriers qualifiés et syndiqués qui voulaient avant tout
défendre leurs intérêts et obtenir des gains concrets.259 Cette réforme,
proposée par Disraeli en mars 1866, pour damner le pion aux libéraux de
Gladstone, fut acceptée par le roi en août 1867. Elle a été adoptée dans un
climat de pression ouvrière disciplinée.260 Marx, qui avait la satisfaction de voir
un certain nombre de leaders syndicaux liés à l’A.I.T.,261 était donc optimiste.
Son calcul concernant l’Irlande était alors le suivant : l’indépendance serait un
coup fatal pour l’aristocratie foncière qui était au plus mal en Irlande étant
donné qu’elle suscitait, en plus d’une hostilité économique, une rancœur
nationale. La chute des landlords d’Irlande devait entraîner celle de leurs pairs
anglais et amorcer la révolution en Grande-Bretagne et dans le monde. 262
Les élections qui ont suivies en Grande-Bretagne lui ont fait comprendre
qu’il avait présumé des volontés émancipatrices des ouvriers anglais.263 Les
travailleurs qualifiés ne voulaient répéter les erreurs de la période chartiste.264
Ainsi, ils n’entendaient pas privilégier la politique – d’autant plus si elle est
aventureuse – aux luttes trade-unionistes. Leur conception élitiste qui faisait
déjà peu de cas de la masse des travailleurs anglais, les rendaient indifférents,
quand ce n‘étaient pas hostiles, à la cause nationale irlandaise.
Marx révise alors ses positions. On possède des traces écrites permettant de
cerner le tournant. Dans une lettre de décembre 1869 à Engels, il écrit que :

[…] il est de l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière anglaise de se débarrasser


de [sa] connexion actuelle avec l’Irlande. […] La classe ouvrière anglaise ne va jamais

258
F. Poirier, La revendication du droit de vote dans les années 1860 en Angleterre, op. cit., pp. 29-30.
259
Ibid., p. 27.
260
Ibid., p. 24.
261
Ces leaders étaient aussi proches des libéraux. ibid.
262
Fergus D’Arcy, « Marx, Engels and the Irish question », in Kevin B. Nowlan (dir.), Karl Marx: The
Materialist Messiah, Dublin, Mercier Press, 1984, p. 23.
263
D’Arcy, op. cit., p. 23-24.
264
Poirier, op. cit., pp. 8 et 27.

57
rien accomplir avant qu’elle ne se soit débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être
appliqué en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le
265
mouvement social en général.

De même, dans la célèbre « Communication confidentielle », circulaire écrite


266
peu après en français qui visait à contre-attaquer devant les charges des
partisans de Mikhaïl Bakounine, il affirme que :

la position de l'Association internationale vis-à-vis de la question irlandaise est très


nette. Son premier besoin est de pousser à la révolution sociale en Angleterre. A cet
effet, il faut frapper le grand coup en Irlande et exploiter de toutes les manières
267
possibles la lutte économico-nationale des Irlandais.

« Frapper le grand coup en Irlande » y appliquer « le levier » : l’élément


déclencheur change mais le schéma, l’engrenage et la fin restent les mêmes.
La continuité se trouve dans le fait que Marx, plus que jamais, considère que
l’Angleterre – la « métropole du Capital »268 – est le pays où le niveau de
développement, la socialisation de la production, les conditions matérielles sont
les plus avancés et où réside « toute la matière nécessaire à la révolution
sociale ».269

265
“[…] it is in the direct and absolute interest of the English working class to get rid of their present connection
with Ireland. […] The English working class will never accomplish anything before it has got rid of Ireland. The
lever must be applied in Ireland. That is why the Irish question is so important for the social movement in
general.”, Marx à Engels, 10 décembre 1869, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 284-285., p. 284. Marx
ne fait pas état de cette volonté de changer de stratégie dans sa lette à Ludwig Kugelmann du 29 novembre 1869.
(Cf. Lettres à Kugelmann, in http://www.marxists.org, pp. 72-73 (format word). Quelque marxologue chevronné
a peut-être déjà établi si le penseur allemand a effectué ce changement dans son approche en cette dizaine de jour
ou s’il faisait des « cachotteries » à ce gynécologue de Hanovre qui fut un admirateur « fanatique » selon le mot
même de Marx (Cf. « avant-propos de Gilbert Badia »). Il lui enverra au reste la « Communication
confidentielle », dont les 4ème et 5ème points portent sur l’Angleterre et l’Irlande. (Cf. Lettres à Kugelmann, op.
cit., pp. 83-85.) thèse exprimée dans la lettre du 9 avril 1870 à A. Vogt et S. Mayer in http://www.marxists.org
266
« (car ce sont les publications françaises, et non allemandes, qui ont le plus d'effet sur les Anglais) », lettre à
Siegfried Mayer et August Vogt du 9 avril 1970, op. cit. , Cf. : J.-P. Carasso, op. cit., pp. 44-48. ici, la traduction
de cette phrase anecdotique donne un contre-sens désopilant (p. 45) « journaux » se substitue à « publications » :
concernant une note confidentielle !, Cf. en anglais, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 292-295. toujours
dans la lettre à Mayer et Vogt, on apprend qu’il a rédigé la « note confidentielle » dès le 1er janvier 1870.
267
Lettre du 28 mars 1870, Lettres à Kugelmann, op. cit., p. 84. A noter que les éditions soviétiques ont publié
une version biffant la fin du passage : « et exploiter … » Cf. : Ireland and the Irish Question, op. cit., p. 163.
268
K. Marx, lettre du 28 mars 1870 contenant la « Communication confidentielle », in Lettres à Kugelmann, op.
cit., p. 84
269
Ibid., p. 83. Cf. : sur l’Angleterre, le passage précédant : « C'est le seul pays où il n'y a plus de paysans et où
la propriété foncière est concentrée en peu de mains. C'est le seul pays où la forme capitaliste, c’est-à-dire, le
travail combiné sur grande échelle sous des maîtres capitalistes, s'est emparée de presque toute la production.
C'est le seul pays où la grande majorité de la population consiste en ouvriers salariés (wage labourers). C'est le
seul pays où la lutte des classes et l'organisation de la classe ouvrière par des trade-unions ont acquis un certain

58
Pourquoi la révolution sociale en Angleterre partirait alors d’Irlande ?
Nous avons vu qu’il a dû déchanter de ses illusions concernant la classe
ouvrière anglaise. A l’inverse il fut impressionné par l’attitude des électeurs
irlandais qui venaient d’élire le prisonnier fenian O’Donovan Rossa à Tipperary.
Outre que cette élection était un geste de défiance contre le gouvernement,
cela pouvait inciter les fenians à renoncer au terrorisme.
Plus encore, il estime que deux écueils étroitement liés à l’Irlande empêchent
les ouvriers Anglais de réaliser leur destin émancipateur. Le premier se situe
dans le fait que « l’Irlande est le rempart (“bulwark”) du landlordisme
anglais ».270 Le second écueil se trouve dans l’ « antagonisme profond entre le
prolétaire irlandais et le prolétaire anglais » dans toutes les villes industrielles
anglaises.
Les contradictions coloniales en Irlande, « la lutte économico-nationale des
Irlandais » qui est une lutte pour l’existence, pour la terre rend la position des
landlords en Irlande beaucoup plus inconfortable. La chute du landlordisme en
Irlande entraînera sa chute en Angleterre. On voit que dans cette lecture tout
est lié. Par exemple, l’armée est la seule raison du maintien des landlords en
Irlande et l’Irlande est le « seul prétexte » de l’entretien de troupes prêtent à
mater tout début de révolte sociale chez les ouvriers anglais.
Quant à l’antagonisme viscéral entre irlandais et anglais, Marx reprend
l’interprétation d’ Engels dans La situation des classes laborieuse en Angleterre
en décrivant le travailleur venant d’Irlande comme un « concurrent qui déprime
les salaires et le standard de vie »271 de l’ouvrier anglais. Mais il va au-delà et
traite de la teneur du nationalisme et de l’identité britannique.272 Ainsi, dans la
« Communication confidentielle », il écrit :

Le landlordisme anglais ne perdrait pas seulement une grande source de ses


richesses, mais encore sa plus grande force morale, c'est-à-dire celle de représenter.

degré de maturité et d'universalité. A cause de sa domination sur le marché du monde, c'est le seul pays où
chaque révolution dans les faits économiques doit immédiatement réagir sur tout le monde. Si le landlordisme et
le capitalisme ont leur siège classique dans ce pays, par contrecoup, les conditions matérielles de leur
destruction y sont les plus mûries. Le Conseil Général étant placé à présent dans la position heureuse d'avoir la
main directement sur ce grand levier de la révolution prolétaire, quelle folie, nous dirions presque quel crime,
de le laisser tomber dans des mains purement anglaises. » [la dernière phrase évoque la tentative des
bakouninistes de transférer le Conseil général de l’Internationale à Genève]
270
K. Marx, lettre du 28 mars 1870 à Kugelmann, in Lettres…, op. cit., p. 84.
271
Ibid.
272
Cf. Amy E. Martin, “ ‘Becoming a Race Apart’ […]”, op. cit., p. 187.

59
la domination de l'Angleterre sur l'Irlande. De l'autre côté, en maintenant le pouvoir de
ses landlords en Irlande, le prolétariat anglais les rend invulnérables dans l'Angleterre
273
elle-même.

Et dans la lettre à Siegfried Vogt et August Mayer :

Par rapport à l'ouvrier irlandais, il [l’ouvrier anglais] se sent membre de la nation


dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son
pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se
berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se
comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens
États esclavagistes des États-Unis. L'Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa
pièce. Il voit dans l'ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la
274
domination anglaise en Irlande.

Pour Marx, cette rivalité est « artificiellement nourri[e] et entretenu[e] par la


bourgeoisie ». Plus encore : cette division en deux camps est « le véritable
secret du maintien de son pouvoir. »275 Outre que Marx fasse s’imbriquer tous
les éléments du monde capitaliste dont il est l’interprète vigilant, cela montre
clairement, comme le dit Amy E. Martin,276 à quel point Marx est « incapable »
d’établir sa stratégie révolutionnaire sans prendre en compte les phénomènes
nationaux et coloniaux qui mettent à mal le pur sentiment de classe. Il traduit la
fierté des ouvriers anglais d’appartenir à l’Empire britannique. Cette fierté, cette
intégration horizontale interclassiste confère au landlordisme « sa plus grande
force morale », en quelque sorte sa légitimation idéologique. Mais au delà,
Marx prévoit que la domination britannique sur l’Irlande sera celle de
l’aristocratie ouvrière anglaise, les ouvriers anglais ayant l’impression d’être des
« êtres supérieurs » par rapport aux Irlandais.277 Nous comprenons mieux
maintenant l’origine de la confluence entre nationalisme irlandaise et théorie

273
K. Marx, lettre du 28 mars 1870 à Kugelmann, in Lettres…, op. cit., p. 84.
274
K. Marx, lettre du 9 avril 1870 à A. Vogt et S. Mayer in http://www.marxists.org , Cf. : Annexes
275
K. Marx, lettre du 28 mars 1870 à Kugelmann, in Lettres…, op. cit., p. 84. Dans sa lettre à S. Vogt et A.
Mayer du 9 avril 1870 (Cf. Annexes), il assure que cet antagonisme aide à désamorcer les conflits sociaux en
Angleterre et aux Etats-Unis (ses correspondants se trouvent en Amérique) et à empêcher l’union des classes
ouvrières des deux pays.
276
Amy E. Martin, op. cit., p. 188.
277
K. Marx, extrait du protocole de la séance du Conseil fénéral du 14 mai 1872, http://www.marxists.org ; il
s’agit de la première apparition du concept d’ « aristocratie ouvrière » qui sera promit à un grand avenir avec
Engels et surtout Lénine.

60
marxiste des classes. A partir de la fin de l’année 1869, Marx perçoit le
nationalisme irlandais comme un « catalyseur nécessaire »278 pour le
renversement du landlordisme et du capitalisme en Grande-Bretagne.

Un des problèmes majeurs sur la question que rencontra Marx et l’A.I.T.


fut qu’au sein de l’organisation des anglais comme Thomas Mottershead
proféraient un nationalisme et un sentiment fort d’appartenance à l’Empire
britannique et que parallèlement les membres irlandais, issus le plus souvent
de la diaspora, s’intéressaient majoritairement à la question nationale en
laissant de côté l’internationalisme.279
Après la dissolution de l’Internationale, Marx et Engels n’ont pas perdu
totalement leur intérêt pour l’Irlande qui a décru tout de même avec les espoirs
de révolution.280 Engels écrira ainsi à Kautsky :

[…] deux nations en Europe n’ont pas seulement le droit mais aussi le devoir d’être
nationaliste avant de devenir internationaliste : les Irlandais et les Polonais. Ils sont
281
plus internationalistes lorsqu’ils sont sincèrement nationalistes.

Avec du recul, Engels expliquera en 1888 que les masses irlandaises étaient
trop arriérées et les ouvriers anglais trop satisfaits des bénéfices qu’ils tiraient
de la suprématie sur le monde de l’Angleterre pour se conformer aux idées de
Marx.282
En cette même année 1888, il déclare avec raison à un journal new yorkais
d’expression allemande que les Irlandais voulaient être propriétaires d’un lopin
de terre pour s’établir comme paysans. Il y affirme également qu’ « un
mouvement purement socialiste ne doit pas être attendu en Irlande avant un

278
“a necessary catalyst”, Martin, ibid.
279
Fergus D’Arcy, « Marx, Engels and the Irish question », in Kevin B. Nowlan (dir.), Karl Marx: The
Materialist Messiah, ibid., pp. 28-29.
280
Ibid., p. 30.
281
“I therefore hold the view that two nations in Europe have not only the right but even the duty to be
nationalistic before they become internationalistic : the Irish and the Poles. They are more internationalistic
when they are genuinely nationalistic.” « Engels to Karl Kautsky », 7 février 1882, Ireland and the Irish
question, op. cit., p. 332. Pour Engels, ainsi, l’internationalisme consiste toujours en partie à saper les empires
russe et britannique.
282
D’Arcy, op. cit., p. 31.

61
temps considérable. »283 Même s’il est possible d’ergoter sur ce que veut dire
« purement socialiste » voire, si l’on est plus cynique, sur la signification de
« mouvement », c’était sans compter sans l’arrivée en 1896 en Irlande de
James Connolly, fils d’émigrés irlandais installés à Édimbourg, qui fonde dans
la foulée l’Irish Socialist Republican Party.

2. Le marxisme naturalisé de James Connolly

C’est en novembre 1910 qu’est publié à Dublin Labour in Irish History.


Cet ouvrage qui est considéré comme son opus magnum est difficile à « mettre
en contexte ». La raison en est simple : il s’agit d’une compilation d’articles qu’il
a commencé à publier en 1898 dans la Workers Republic et qu’il a finalement
mis en forme dans les derniers mois de son séjour américain.
Ce texte est devenu un classique de la littérature nationale irlandaise.
Beaucoup pensent qu’il mériterait de tenir une place plus prestigieuse que celle
qu’il occupe dans le corpus marxiste mondial. Il est vrai que son auteur – en
dépit de certaines lacunes, notamment théoriques – est à bien des égards le
plus grand révolutionnaire qu’ont produit les îles britanniques. Il est peut-être
également le penseur marxiste d’expression anglaise le plus original.
Le récit de Labour in Irish History embrasse une période allant des guerres du
XVII e siècle284 aux Fenians en passant par les luttes paysannes, le Parlement
de Grattan, les United Irishmen de Wolfe Tone, Robert Emmet, Daniel
O’Connell, les Jeunes Irlandais mais aussi la communauté utopique de
Ralahine ou encore William Thompson qu’il voit comme le précurseur irlandais
de Karl Marx. L’idée directrice de son travail est que le capitalisme a été
importé par les Anglais et que la seule force capable de renverser la domination
britannique est la classe-ouvrière, héritière des luttes passées. La classe-

283
“A purely socialist movement cannot be expected in Ireland for a considerable time”, Engels, interview au
New Yorker Volkszeitung, n° 226, 20 septembre 1888, in Ireland and the Irish question, op. cit., p. 343.
284
qui ont, selon lui, achevées l’expropriation des Irlandais et détruites la structure clanique de la société

62
moyenne et les capitalistes irlandais ont en effet toujours trahi la cause. Son
discours alterne les interprétations stimulantes,285 les critiques virulentes,286 les
287
longues citations laissées sans commentaires et les insuffisances que
comblent tout juste les envolées rhétoriques.288
Le livre se présente comme une rupture dans le champ historiographique de
l’Irlande. Connolly veut par ce texte :

réparer l’abandon délibéré de la question sociale par nos historiens, et préparer le


chemin afin que d’autres plumes plus capables que la nôtre puissent démontrer au
public la manière avec laquelle les conditions économiques ont contrôlé et dominé
289
notre histoire irlandaise.

En quoi consiste donc sa posture d’écriture ? Elle réside dans son rattachement
à la tradition intellectuelle qualifiée depuis Engels de « socialisme
une posture
socialiste scientifique ».290 James Connolly considère Karl Marx comme étant « le plus
grand des penseurs modernes … ».291 Par son livre, ce « compte-rendu du
mouvement ouvrier dans l’histoire irlandaise »,292 il s’assigne la tâche d’exposer
au travailleur irlandais la conception matérialiste de Marx, considérée comme
la « clef de l’histoire ».293 L’histoire est explicitement perçue comme le moyen

285
sur le Parlement de Grattan par exemple.
286
A l’endroit des capitalistes à la fin du XVIII siècle, de Daniel O’Connell, des Jeunes Irlandais Mitchel et
Lalor exceptés, etc. …
287
pour lesquelles devait savoir gré son lecteur de 1910. Par exemple les citations de Swift (pp. 41-42), des
paysans du Munster en 1786 (pp. 51-53), de Wolfe Tone (pp. 72-74 et p. 88), des Irlandais Unis (pp. 88-95), de
W. Thompson (pp. 108-111), des statuts de Ralahine (pp. 122-127 et 129), de John Mitchel (pp. 157-159), de
Lalor (pp. 163-164) et enfin Karl Marx (pp. 176-179).
288
Comme le note D. R. O’Connor Lysaght dans The Unorthodoxy of James Connolly, le dernier chapitre du
livre passe sous silence les années qui le séparent du « coup » des Fenians de 1867.
289
“to repair the deliberate neglect of the social question by our historians, and to prepare the way in order that
other and abler pens than our own may demonstrate to the reading public the manner in which economic
conditions have controlled and dominated our Irish history.”, James Connolly, Labour in Irish History, in
Collected Works (volume 1), Dublin, New Books Publications, 1987, pp. 17-184, p. 27.
290
Cf.: Kolakowski, op. cit., pp.11-12. Pour reprendre les mots du marxologue polonais, durant la période de la
Seconde Internationale, le socialisme est une « conception du monde, selon laquelle la réalité est accessible à
l’analyse scientifique.»
291
« … et le premier des Socialistes scientifiques. », “[…] the greatest of modern thinkers and first of scientific
Socialists”, Connolly, op. cit., p. 36.
292
Et non « une histoire du mouvement ouvrier en Irlande » : citation intégrale originale : “This book does not
aspire to be a history of labour in Ireland; it is rather a record of labour in Irish History.”, ibid., p. 171.
293
Cf. : le second épigraphe de ce chapitre, Connolly, Labour in Irish history, op. cit., pp. 183-184, et p. 36. Voir
aussi page 30 où il expose le principe que « les révolutions réussies ne sont pas le produit de nos cerveaux, mais
de conditions matérielles mûres » qu’il semble avoir délaissé en 1916 !

63
qui fera parvenir l’ouvrier à la conscience de classe. Elle est la « lampe »294
éclairant la voie qui le mène à son émancipation.

La vie militante de Connolly est presque parfaitement contemporaine de


la Seconde Internationale (1889-1914). Leszek Kolakowski pense que « l’on
peut avancer sans exagération que l’époque de la Seconde Internationale fut
l’âge d’or du marxisme. »295 Pour le marxologue polonais, c’était alors « une
doctrine suffisamment élaborée pour être considérée comme une « école » aux
contours théoriques clairement définis ».296 Cette « école » admettait les
controverses internes.297 Le marxisme commençait alors à poindre et se
diffuser dans les réflexions des universitaires européens. La Seconde
Internationale fédérait des partis hétérogènes, aussi bien des groupuscules
sans influence que des partis de masse comme le S.P.D. allemand qui dominait
le socialisme européen. Ce mouvement a longtemps semblé irrésistible alors
que le déclin du libéralisme paraissait inévitable.298
Les marxistes de la Seconde Internationale 299 pensent que l’évolution du
capitalisme mènera inéluctablement à un socialisme qui abolira l’aliénation et
l’oppression exercées sur les ouvriers et délivrera l’ensemble de l’humanité. La
lutte du prolétariat s’effectue sur le plan économique (par la pression syndicale)
et politique (ce qui inclus la participation à la vie parlementaire) car le prolétariat
doit d’abord s’organiser en partis politiques autonomes et autour de
revendications réformistes qui le prépareront à la « lutte finale ». La Révolution
est donc indispensable au passage au socialisme. Elle s’effectuera dans le
monde entier ou dans les pays les plus industrialisés quand la conscience du
prolétariat sera arrivée à maturité.
Le marxisme de James Connolly sourd des marges du mouvement
socialiste britannique qui ne fut, dans son ensemble, que faiblement influencé
par Marx et Engels.300 En 1889, Connolly adhère à la Scottish Socialist

294
Ibid., p. 184.
295
Histoire du marxisme, Tome 2, L’âge d’or de Kautsky à Lénine, Paris, Fayard, 1987, p. 7.
296
Ibid.
297
ce qui tranche avec l’âge sombre ultérieur de l’orthodoxie dogmatique du marxisme-léniniste au service de
l’URSS, de la Chine de Mao Zedong etc. …
298
en dépit même des lois anti-socialistes adoptées par Bismarck en 1878. ibid., pp. 13-14.
299
nous ne faisons que synthétiser la démonstration de Kolakowski, op. cit., pp.11-12.
300
qui ont pourtant construit leurs œuvres majeures à Londres et ont pensé le capitalisme britannique. Ce qui
deviendra le Labour britannique sera beaucoup plus influencé par Owen, Bentham ou Mill.

64
Federation de John Leslie. La S.S.F. est la branche écossaise de la Social
Democratic Federation d’Henry Hyndman, le « premier » marxiste anglais. La
pensée d’Hyndman amalgamait un chauvinisme britannique rudimentaire, la
croyance que le socialisme peut s’obtenir par la conquête de l’État en place et
le rejet sans concession des syndicats.301 W. K. Anderson estime que dans ses
premières années de militance, les conceptions de Connolly étaient
« façonnées par l’analyse politique et les objectifs de la S.D.F. »302
John Leslie publie en 1894 différents articles dans Justice, le journal de
John la S.D.F. qui sont compilés la même année dans une brochure intitulée The
LESLIE
Irish Question.303 Ce travail, qui traite vaguement de la Famine, du mouvement
Jeune Irlande, des Fenians et surtout de la Land League, est à considérer
comme une des bases de la pensée de Connolly. Bien des thèmes présents se
retrouveront chez le révolutionnaire irlandais. On pense notamment à l’idée que
la classe ouvrière irlandaise doit s’émanciper des mouvements bourgeois 304 ou
que l’Eglise ne peut renverser l’ordre établi. Son respect pour John Mitchell,
pour Parnell, et surtout son admiration pour James Fintan Lalor et Michael
Davitt ont été reprise par Connolly.
En 1896, Connolly avait fondé à Dublin l’Irish Socialist Republican Party. Son
programme [Cf. Annexes] est en effet inspiré du manifeste de la Social
Democratic Federation de Hyndman.305 Le parti de Connolly milite pour
« l’établissement d’ “UNE RÉPUBLIQUE SOCIALISTE IRLANDAISE “ basée
sur la propriété publique par le peuple irlandais de la terre, et des instruments
de production, de distribution et d’échange. »306 La « conquête par la social-
démocratie du pouvoir politique » s’effectuera, selon ce programme, par les
urnes. Par la propriété commune des moyens de production (etc. …), Connolly
entend donner du travail aux Irlandais et ainsi résorber l’émigration. Il préconise

301
Geoffrey Foote, The Labour Party’s Political Thought, A History, Houndmills, Basingstoke, Londres,
MacMillan Press, 1997 (3ème éd., 1ère éd. 1985), p. 23.
302
“shaped by SDF political analysis and objectives.”, W. K. Anderson, James Connolly and the Irish Left,
Dublin, Irish Academic Press, 1994, p. 32.
303
John Leslie, The Irish Question, Cork, Cork Workers Club, 1986 (1ère éd. 1894).
304
Ibid., p. 1.
305
Socialism Made Plain (1883) Cf. Austen Morgan, James Connolly: a political biography, Manchester,
Manchester University Press, 1988, p. 25. ; W. K. Anderson, James Connolly and the Irish Left, Dublin, Irish
Academic Press, 1994, p. 33.
306
“Establishment of AN IRISH SOCIALIST REPUBLIC based upon the public ownership by the Irish people
of the land, and instruments of production, distribution and exchange.”, Irish Socialist Republican Party (1896)
in http://www.marxists.org

65
une série de mesures concernant la nationalisation des secteurs-clefs de
l’économie (transports, banques), une sécurité sociale accrue, la
démocratisation de l’éducation et le suffrage universel (femmes incluses)…
De 1896 à 1903, l’activité de Connolly, bien qu’émaillée de coups d’éclat,307
stagne. Son parti n’attire guère de membres et lors des élections municipales,
sa base électorale reste maigre. Partant de considérations presque anti-
syndicales, son horizon glisse de plus en plus à ce qu’Owen Dudley Edward et
Bernard Ransom appellent un « syndicalisme marxien ».308
Ce glissement s’est effectué en grande partie sous l’influence de Daniel De
le 309
syndicalisme Leon leader du Socialist Labor Party auquel il adhère en 1903 quand il
de
Connolly émigre aux Etats-Unis. Sous fond de conflits personnels, Connolly critiquera De
Leon pour sa conception de l’inutilité de la lutte pour les conditions de travail
des ouvriers.310 Connolly privilégie ainsi durant cette période les activités
syndicales à celles qui relèvent simplement de la politique.311 En 1910, c’est un
Connolly différent qui revient en Irlande. Il pense dorénavant que :

[…] la lutte pour la conquête de l’État n’est pas la bataille, c’est seulement l’écho de la
bataille. La vraie bataille est livrée tous les jours pour le pouvoir de contrôler
l’industrie. […]
Cette bataille aura son écho politique, cette organisation industrielle aura son
expression politique. Si nous acceptons la définition de l’action politique ouvrière
comme celle qui mène les ouvriers en tant que classe dans le conflit direct avec la
classe possédante EN TANT QUE CLASSE, et les retient là, alors nous devons
réaliser que RIEN NE PEUT LE FAIRE AUSSI FACILEMENT QUE L’ACTION DANS
312
LES URNES.

307
par exemple l’opposition au jubilé de la reine Victoria en 1897 avec Maud Gone. Cf. A. Morgan, James
Connolly: a political biography, op. cit., p. 33 et suiv.
308
Titre de la partie V de leur recueil Selected Political Writings.
309
Pour plus de détails sur ce glissement sur l’influence d’une lecture supposée du livre 3 du Capital par
Connolly et sur les conceptions de De Leon Cf. W. K. Anderson, James Connolly and the Irish Left, op. cit., pp.
33-34. il est en contact avec De Leon depuis 1899 et est invité en 1902 aux Etats-Unis pour faire une série de
conférences et récolter des fonds.
310
De Leon croyant s’appuyer sur Marx, utilise en fait les idées de Lasalle. Cf. Anderson, op. cit., p. 35.
311
Pour De Leon, le syndicat doit être entièrement au service du parti. En 1906, Connolly s’engage dans le
Industrial Workers of the World (I.W.W.) connu sur le surnom de « Wobblies » prêchant le One Big Union qui
est également sous l’influence de De Leon. En 1907, il rend sa carte du S.L.P. Il rejoint alors le Socialist Party of
America. Durant la même période, il fonde l’Irish Socialist Federation et lance le journal The Harp pour les
ouvriers d’origines irlandaises.
312
“[…] the fight for the conquest of the political state is not the battle, it is only the echo of the battle. The real
battle is the battle being fought out every day for the power to control industry […]
That battle will have its political echo, that industrial organisation will have its political expression. If
we accept the definition of working-class political action as that which brings the workers as a class into direct

66
Il place alors de nombreux espoirs dans l’Irish Transport and General Workers’
Union (I.T.G.W.U.), le trade-union de James Larkin. Cette organisation fondée
en 1909 qui se remarquait pour sa témérité face au patronat et son
indépendance vis-à-vis des syndicats britanniques avait tout pour plaire à un
Connolly dont la vie fut gouvernée par une volonté farouche et inflexible de
combattre pour l’émancipation des travailleurs.313

Après cette mise au point sur la teneur du marxisme de Connolly,


revenons à sa posture d’écriture dans Labour in Irish History. Nous avons vu
que son point de départ est The Irish Question de John Leslie. L’historiographie
socialiste sur l’Irlande s’était enrichie en 1905 de The Historical Basis of
Socialism in Ireland de Thomas Brady du Socialist Party of Ireland.314 La
brochure évoque brièvement les clans, les invasions, le féodalisme, les
Irlandais Unis et l’Union. Le travail prêche la République socialiste pour entre
autres « sauver la race ».315
Négativement, Labour in Irish History s’inscrit dans le rejet de la plupart
des historiens bourgeois. Nous savons que Marx s’est fait le contempteur des
mystifications de la science économique bourgeoise.316 Nous avons aussi vu
qu’Engels estimait que l’écriture de l’histoire était falsifiée par la bourgeoisie.317
Engels s’était, en effet, avec Marx dès la rédaction de L’idéologie allemande
(1845-1846) attaché à développer une « conception de l’histoire [qui] a […] pour
base le développement du procès réel de la production, et cela en partant de la
production matérielle de la vie immédiate […] ».318 L’idée que « les pensées de
la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes
[…] »319, reprise dans le Manifeste 320
, trouve une résonance particulière chez

conflict with the possessing class AS A CLASS, and keeps them there, then we must realise that NOTHING
CAN DO THAT SO READILY AS ACTION AT THE BALLOT BOX. “, Connolly, The Axe to the Root,
Dublin, Irish Transport and General Workers’ Union, 1921 (1ère éd. pour les ouvriers américains: 1908)
313
Anderson parle d’un dévouement à la « guerre de classe », Cf. : W. K. Anderson, James Connolly and the
Irish Left, op. cit., p. 38.
314
Th. Brady, The Historical Basis of Socialism in Ireland, Cork, The Cork Workers’ Club, n. d. (1ère éd. 1905
par le Socialist Party of Ireland).
315
Ibid., p. 18.
316
J.-Y. Calvez, La pensée de Karl Marx, op. cit., p. 263 et suiv.
317
K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Progress Publishers, 1971, p. 211.
318
K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, Paris, Editions sociales, 1974 (texte non édité avant 1932)
319
Ibid., p. 86.

67
Connolly. Il n’a de cesse, tout au long du livre, quasiment à chaque chapitre,
de dénoncer avec fiel les « scribes de la classe possédante ».321 « L’histoire
irlandaise, dit-il, a toujours été écrite par la classe dominante – dans les intérêts
de la classe dominante. »322 Notons tout de même que Labour in Irish History
repose quasiment entièrement sur des lectures de livres « bourgeois », en
particulier nationalistes. Son originalité, plus formelle que réelle il est vrai,
réside dans sa tentative de mise en lumière du petit peuple irlandais, c’est-à-
dire en termes marxistes des « producteurs ».
Le révolutionnaire porte d’ailleurs aux nues, dès les tous premiers mots de sa
préface, l’ouvrage nationaliste d’Alice Stopford Green (1848-1929), The Making
323
of Ireland and its Undoing (1200-1600) publié en 1908. Ce livre est pour lui
« la seule contribution à l’histoire irlandaise qu’[il connaisse] qui se conforme
aux méthodes de la science historique moderne […] ».324 Presque logiquement,
dans sa volonté de se placer dans le sillage de la veuve de l’historien anglais
John Richard Green, Connolly déclare que son propre livre peut être regardé
« comme une contribution à la littérature du renouveau gaélique. »325
Qu’est-ce que le “Gaelic revival” ? Il s’agit d’un mouvement culturel
the
Gaelic polymorphe amorcé dans les années 1880 et qui embrasse les sports (Gaelic
Revival
Athletic Association fondée en 1884), les lettres (Yeats, Synge, etc. …), les
savoirs (la Gaelic League de Hyde). C’est aussi un mouvement générationnel
où ses éléments se montraient « mûrs », selon D. George Boyce, pour la
mobilisation politique à forte teneur identitaire.326 Ces gens talentueux et
impétueux étaient de tempérament radical car ils méprisaient l’inefficacité des
politiciens du Home Rule, mais aussi conservateur de par leur opposition à la

320
« Vos idées mêmes sont le produit de rapports bourgeois de production et de propriété […] », Le Manifeste du
Parti communiste, Paris, Le livre de Poche, 1973 (1ère éd. 1848), p. 74.
321
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 42. Cf. aussi pp. 26 27, 37, 55, 59, 60, 61 (deux fois), 69,
72, 79, 96, 113 sur Standish O’Grady, 142, 143, 154, 155, 164, 182. en comptant aussi la littérature irlandaise en
anglais (car il semble parler de littérature comme de l’art en non un ensemble d’ouvrages sur une question) qui
serait « née avec une apologie dans la bouche », p. 20 et aussi pp. 18 (« les charlatans bourgeois de la littérature
irlandaise » qui sont en vénération devant aristocratie, et p. 21.
322
Ibid., p. 26. “Irish history has ever been written by the master class – in the interests of the master class.”
323
Publié en 1908 par Macmillan & Co. Ce livre fut un succès puisqu’il fût réédité en 1909, 1913, 1920 chez
Macmillan puis Maunsel et comme classique encore en 1972 à New York par Books for Libraries Press.
324
“The only contribution to Irish history we know of which conforms to the methods of modern historical
science […]”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 17.
325
“as part of the literature of the Gaelic revival.”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 22.
326
D. G. Boyce, Nineteenthe-Century Ireland, The Search for Stability, Dublin, Gill and Macmillan, 1990, p.
216.

68
modernité, au matérialisme i. e. à l’influence anglaise.327 Le fait qu’ils exaltaient
le passé gaélique se combinait pour nombre de leurs protagonistes avec une
ascendance protestante.
L’Irlande était en fait dans une phase où les besoins économiques, du moins au
Sud, nécessitaient le composant cohésif qu’est l’idéologie nationaliste. Ernest
Gellner évoque ainsi cette idéologie :

elle prétend défendre la culture populaire alors qu’en fait elle forge une haute culture ;
elle prétend protéger une société populaire ancienne alors qu’elle contribue à
328
construire une société de masse anonyme.

Les intellectuels en appellent à un passé mythifié pour fonder une entité


politique capable de tenir son rang devant les autres États-nations. Par
exemple, la volonté de la Ligue Gaélique était de créer une « race irlandaise »
qui aurait assimilée les « Saxons » du Nord.329
Labour in Irish History se situe dans la période de radicalisation de la
politique irlandaise amorcée par la guerre des Boers vers 1900.330 Bien qu’il se
soit autrefois, prononcé sur le danger d’un « culte du passé » et d’« une
idéalisation morbide » du passé irlandais,331 il est très révélateur que Connolly,
ce militant dévoué à la cause de la classe ouvrière, s’attribue une place – si
excentrée soit-elle – dans ce mouvement culturel.
Le révolutionnaire marxiste affirme mener un combat pour « la reconversion de
l’Irlande au principe gaélique de propriété commune par un peuple de [ses]
sources de nourriture et de subsistance. »332 Outre la lecture mythique du
passé gaélique (que nous verrons au chapitre 4) et son essentialisme, on peut
noter l’importance que Connolly accorde aux idées. Labour in Irish History doit
déclencher le processus de prise de conscience qui mènera à la destruction de

327
Ibid. et R. Foster, Modern Ireland, 1600-1972, op. cit., p. 448. Voir son développement, ibid. pp. 446-460.
328
E. Gellner, Nations et nationalisme, op. cit., p. 177.
329
D. G. Boyce, op. cit., p. 221. Boyce s’appuie notamment sur un travail semblant aller dans le sens de Gellner :
John Hutchinson, The Dynamics of Cultural Nationalism : The Gaelic Revival and the Creation of the Irish
Nation State, Londres, 1987.
330
Roy Foster, Modern Ireland, 1600-1972, op. cit., p. 433 et p. 456. La thèse de Foster est que cette
radicalisation sera exacerbée par la Première Guerre mondiale.
331
“worship of the past”, “our nationalism is not merely a morbid idealising of our past”, in “Socialism and
Nationalism”, pp. 304-309, p. 304 [1ère publication Belfast, Shan Van Vocht, janvier 1897.]
332
“the reconversion of Ireland to the Gaelic principle of common ownership by a people of their sources of food
and maintenance”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 22.

69
l’aliénation de la conscience historique que subissent les Irlandais. La littérature
anglo-irlandaise est accusée de leur imprégner des idées fausses sur le
caractère irlandais et l’histoire de l’Irlande.333 Cette dénonciation du rapport
dominant / dominé, cette volonté de pourfendre l’inculcation au colonisé par le
colonisateur d’un sentiment d’infériorité sont des thèmes bien connus
maintenant. Il semble, en effet, légitime de voir avec Charlie McGuire en James
Connolly « le premier théoricien du néo-colonialisme ».334
Cela nous amène à tenter de définir précisément le rapport de son
marxisme à la question nationale irlandaise. Nous avons déjà cité le fait qu’il
voulait « réparer l’abandon délibéré de la question sociale ». A la fin de Labour
in Irish History, il campe :

[…] la question irlandaise est une question sociale, toute la lutte séculaire du peuple
irlandais contre ses oppresseurs se résout, en dernière analyse dans la lutte pour la
335
maîtrise des ressources vitales, les origines de la production, en Irlande.

La question irlandaise est, selon lui, une question sociale car en remontant
dans l’histoire il constate que « le système capitaliste est la chose la plus
étrangère en Irlande ».336 Il veut faire prendre conscience à son lecteur que
l’indépendance politique n’est pas suffisante si, servilement les Irlandais croient
au système capitaliste de société.
Il s’agit d’une permanence dans la pensée de Connolly. Dès son premier travail
337
important, Erin’s Hope : The End and the Means toute sa pensée est déjà

333
Ibid.
334
Charlie McGuire, “Irish Marxism and the Development of the Theory of Neo-Colonialism”, in Éire-Ireland,
volume 41 : 3 & 4, hiver 2006, pp. 110-132, p. 119.
335
“the Irish question is a social question, the whole age-long fight of the Irish people against their oppressors
resolves itself, in the last analysis into a fight for the mastery of the means of life, the sources of production, in
Ireland.”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 183.
336
“the capitalist system is the most foreign thing in Ireland.”, ibid., p. 22 Cf. : aussi p. 28, A l’inverse, il
s’opposera au fait que le socialisme soit une idée étrangère, en l’occurrence allemande, en faisant de William
Thompson le précurseur irlandais de Marx.
337
une série de trois articles publiée en brochure en 1897, Cf. A. Morgan, op. cit., pp. 26-27.

70
établie.338 Ce travail se conclut sur le fait que seul le socialisme est la solution
pour l’Irlande.339 Mieux, il assure que :

la crise qui annoncera la chute des classes dirigeantes en Irlande sonnera le tocsin
340
pour la révolte des déshérités en Angleterre.

Sur ce point, nous voyons ici clairement que Connolly se place dans la tradition
radicale héritée de la période du Chartisme et plus encore de l’interprétation de
Marx.341 Il annonça en 1897 dans son article « Socialism and Nationalism » que
la République socialiste irlandaise serait un phare pour tous les oppressés du
monde.342
Connolly reste fidèle à ses lignes les plus célèbres tirées encore de l’article
Socialism and Nationalism publié en janvier 1897 dans le journal républicain de
Belfast Shan Van Vocht :

Si vous enlevez l’armée anglaise demain et hissez le drapeau vert sur Dublin
Castle, à moins que vous n’entrepreniez l’organisation de la République Socialiste,
vos efforts seront vains.
L’Angleterre vous dirigera toujours. Elle vous dirigera par ses capitalistes, par
ses landlords, par ses financiers, par tout l’étalage des institutions commerciales et
individualistes qu’elle a implantées dans ce pays et abreuvées des larmes de nos
mères et du sang de nos martyrs.
L’Angleterre vous dirigera toujours jusqu’à votre ruine, même lorsque vos
lèvres offraient l’hommage hypocrite au sanctuaire de cette Liberté dont vous avez
trahi la cause.
Le Nationalisme sans le Socialisme – sans une réorganisation de la société
sur la base d’une forme plus large et plus développée de cette propriété commune qui

338
Il s’appuie sur John Stuart Mill pour affirmer que la notion de propriété privée a été importée par les
conquérants en Irlande et que le système démocratique des ancêtres celtiques, une forme de communisme
primitif, était un exemple pour l’avenir de l’Irlande. Connolly critique ensuite l’attitude de la classe moyenne
irlandaise dont la revendication du Home Rule n’est qu’une compensation pour la trahison de leurs politiciens. Il
note que leur projet d’industrialiser l’Irlande n’est qu’une chimère au regard de la compétition mondiale.
339
“Ireland’s Future”, in Erin’s Hope, op. cit., pp. 183-191.
340
“[…] the crash which would betoken the fall of the ruling classes in Ireland would sound the tocsin for the
revolt of the disinherited in England.”, ibid., p. 188.
341
Reste à savoir comment les interprétations de Marx lui sont parvenus. Sans doute via les militants qu’il a
fréquenté à Edimbourg puisque les lettres à Kugelmann et dont la « Note confidentielle » ne seront publiées
qu’en 1902 par Kautsky dans la Neue Zeit. (lettres qu’il lira alors).
342
J. Connolly, “Socialism and Nationalism”, in Collected Works (volume 1), Dublin, New Books Publications,
1987, pp. 304-309, p. 305, (1ère publication Belfast, Shan Van Vocht, janvier 1897.)

71
soutenait la structure sociale de l’Ancienne Érin – n’est qu’apostasie nationale. [Cf. :
343
l’expression : Nationalism without Socialism […] is only national recreancy.]

Pour James Connolly, l’Irlande ne sera libre que lorsque le pays aura
l’indépendance politique, et que l’île sera débarrassée de la propriété privée.344
Du fait de la situation particulière de l’Irlande mais aussi parce que sa pensée a
été structurée par le marxisme, on voit encore une fois dans ce funeste
« l’Angleterre vous dirigera toujours » que Connolly anticipe le néo-
colonialisme. Connolly ne traite que sommairement du fait que le joug
britannique aurait empêché l’accumulation du capital en Irlande.345 Un des
paramètres fondamentaux que prend en compte Connolly pour sa stratégie
révolutionnaire est que l’Irlande n’a pas les moyens et les ressources
économiques de son indépendance. La « première colonie » restera sous-
industrialisée. Déjà dans Erin’s Hope, il disait :

[…] dites-moi comment la pauvre Irlande, exténuée et vidée de son sang par chaque
pore, avec une population presque entièrement agricole et non habituée aux
occupations mécaniques, est censée établir de nouvelles usines, et où elle est censée

343
Il s’agit, avec l’idée que la Partition entraînerait un « carnaval de réaction », de ses mots les plus célèbres.
Cette citation est reprise dans le film de Ken Loach, The Wind That Shakes the Barley. (Le Vent se lève, Palme
d’Or 2006) “If you remove the English army to-morrow and hoist the green flag over Dublin Castle, unless you
set about the organisation of the Socialist Republic your efforts would be in vain.
England would still rule you. She would rule you through her capitalists, through her landlords, through
her financiers, through the whole array of commercial and individualist institutions she has planted in this
country and watered with the tears of our mothers and the blood of our martyrs.
England would still rule you to your ruin, even while your lips offered hypocritical homage at the shrine of
that Freedom whose cause you had betrayed.
Nationalism without Socialism – without a reorganisation of society on the basis of a broader and more
developed form of that common property which underlay the social structure of Ancient Erin - is only national
recreancy. [J. Connolly, “Socialism and Nationalism”, op. cit., p. 307] Il existe une autre traduction française
sans doute plus fiable in G. Haupt, M. Löwy, C. Weill, Les marxistes et la question nationale, op. cit.
344
Cf. : “The struggle for Irish freedom has two aspect : it is national and it is social. The national ideal can
never be realised until Ireland stands forth before the world as a nation, free and independent. It is social and
economic, because no matter what form the government may be, as long as one class owns as private property
the land and instruments of labour from which mankind derive their substance, that class will always have it in
their power to plunder and enslave the remainder of their fellow creatures.”, cité in Greaves, The Life and Times
of James Connolly, op. cit., p. 75. Cet extrait est repris par W. K. Anderson (op. cit., p. 42) et Charly McGuire
(op. cit., p. 114) mais nous ne savons où C. D. Greaves a été le piocher puisqu’il ne cite pas ses sources. Il nous
dit qu’il s’agit de la première déclaration de l’I.R.S.P. Nous n’en trouvons nul place sur « marxists.org » ou dans
les recueils de textes que nous avons consultés.
345
Dans Labour in Irish History, il en fait état dans le chapitre 3 en disant que « les Lois Pénales ont [mal]
fonctionnées pour prévenir l’accumulation de richesse par les classes possédantes catholiques. » (op. cit., p. 40)
Et il cite Marx dans son ultime chapitre qui oppose l’effrayante pauvreté irlandaise à la richesse de la métropole
qui regroupe « la plus énorme accumulation de richesse que le monde n’a jamais vu », (cité in ibid. p. 179.)

72
trouver les clients pour qu’elle fonctionne. Elle ne peut pas créer de nouveaux
346
marchés.

Il ne croit pas, comme les partisans du Home Rule (Arthur Griffith en


particulier), au développement capitaliste de l’Irlande. Le révolutionnaire prône
l’autosuffisance.347 Il entend lier le combat de l’émancipation nationale à
l’émancipation prolétarienne. Connolly voit la classe moyenne comme étant liée
d’ « un millier de cordelettes » au capitalisme anglais et comme ayant « fléchit
les genoux devant Baal »348 depuis 1798. Elle est donc incapable de mener la
lutte pour l’indépendance nationale. Elle n’a fait qu’utiliser pour ses propres
intérêts le peuple irlandais dans les mouvements patriotiques idéalistes qu’elle
a dirigée.349 La constance dans l’histoire que voit Connolly est qu’une fois que
la classe moyenne a vu ses intérêts assurés, elle trahit la population et donc la
cause nationale.350 « Seule – pour lui – la classe ouvrière irlandaise reste
comme l’héritière incorruptible de la lutte pour la liberté en Irlande. »351

Le second ouvrage qui nous intéresse, et ce dans une bien moindre


mesure entremêle l’histoire, la sociologie et le journalisme politique. Il s’agit de
352
The Re-conquest of Ireland. L’ouvrage est publié en 1915. Il est également
un recueil d’articles que Connolly commença à rédiger vers 1912-13 quand il

346
“[…] tell me how poor Ireland, exhausted and drained of her life-blood at every pore, with a population
almost wholly agricultural and unused to mechanical pursuits, is to establish new factories, and where she is to
find the customers to keep them going. She cannot create new markets.”, in Erin’s Hope, op. cit., p. 179.
347
L’Irlande n’ayant aucune chance sur le marché mondial, face en particulier à l’agriculture « scientifique » des
Etats-Unis, il entend organiser l’agriculture comme un service public., ibid., p. 187.
348
“a thousand of economic strings” ; “bowed the knee to Baal”, Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p.
25. Cf. : aussi p. 28 où les portes-parole de la classe moyenne ne cherchent qu’à « émasculer » le mouvement
national, « la distorsion de l’histoire irlandaise, et par dessus tout, le déni de toute relation entre les droits
sociaux des travailleurs irlandais et les droits politiques de la nation irlandaise. » “Hence the spokesmen of the
middle class, in the Press and on the platform, have consistently sought the emasculation of the Irish National
movement, the distortion of Irish history, and, above all, the denial of all relation between the social rights of the
Irish toilers and the political rights of the Irish nation.”, ibid., p. 28.
349
Ibid., p. 28. Cf. : aussi, p. 85.
350
Chez Connolly, le marxisme se joint alors à la tradition républicaine. On pense à la fameuse phrase du
commandant de l’insurrection de 1798 dans le comté d’Antrim, Henry Joy McCracken, dans une lettre à sa sœur
avant son exécution : « Le Riche toujours trahit le Pauvre », “The Rich always betray the Poor.” Cité en exergue
du chapitre IX de Labour in Irish History, op. cit., p. 98. Dans sa vision continuiste de l’histoire il affirme (p. 92)
que le socialiste irlandais est le seul dans la ligne des Irlandais Unis.
351
“only the Irish working class remain as the incorruptible inheritors of the fight for freedom in Ireland.”, ibid.
Cf. : aussi p. 36.
352
Labour in Irish History est appareillé à The Re-conquest of Ireland dans un livre qui porte le titre Labour in
Ireland : [ par ex. : Dublin, Three Candles, n. d. ; grâce au soutien de l’Irish Transport and General Workers’
Union et avec une introduction de Cathal O’Shannon ; New Books réutilisera cette forme dans l’édition de ses
Collected Works ]

73
structurait la branche belfastoise du I.L.P.353
Il réaffirme que le mouvement ouvrier est le seul à pouvoir mener la reconquête
354
et ce, en considérant toujours que « les urnes sont le véhicule de
l’expression de [la] conscience sociale [ouvrière].»355 Il tente de combler la
grosse lacune de Labour in Irish History concernant le Nord en faisant un
chapitre sur la conquête en Ulster. Les chapitres suivants portent sur Dublin,
Belfast, la femme, l’éducation, le mouvement coopératif pour s’achever sur les
espoirs de reconquête.
La brochure, écrite à la hâte,356 est marquée par le « Dublin Lock-Out », la
Grande-grève de Dublin de 1913-14. Connolly considère qu’ « historiquement,
la grève de solidarité (“sympathetic strike”) peut trouver une ample
justification. »357
Son flirt avec le mouvement coopératif de George Russell (« Æ ») est
significatif. Il y voit un complément au mouvement ouvrier.358 Cette politique
« d’ouverture », de recherche d’alliances a été en fait amorcée dès 1910 à son
retour d’Amérique. Ainsi :

L’idée sous-jacente de ce travail est que le mouvement ouvrier d’Irlande doit se fixer
la Reconquête de l’Irlande comme son but final, que cette reconquête implique la
prise de possession du pays entier, de tout son pouvoir de production de richesse et
de toutes ses ressources naturelles, et leur organisation sur une base coopérative
359
pour le bien de tous.

Connolly est fusillé après s’être engagé dans l’insurrection nationaliste des
Pâques 1916. L’échec de la grève de 1913-14 à Dublin, la menace de la
Partition, le déclenchement de la Guerre mondiale et la déroute du mouvement
socialiste international ont provoqué chez lui de terribles désillusions et l’ont

353
A. Morgan, James Connolly …, op. cit., p. 106.
354
James Connolly, The Re-conquest of Ireland, in Collected Works (volume 1), Dublin, New Books
Publications, 1987, pp. 185-280, pp. 190, 194 et 195.
355
“The ballot-box is the vehicle of expression of our social consciousness […]”, James Connolly, The Re-
conquest of Ireland, op. cit., p. 208.
356
Cf. : ibid., p. 222.
357
“Historically, the sympathetic strike can find ample justification.”, ibid., p. 224.
358
Ibid., p. 260.
359
“The underlying idea of this work is that the Labour Movement of Ireland must set itself the Re-Conquest of
Ireland as its final aim, that that re-conquest involves taking possession of the entire country, all its power of
wealth-production and all its natural resources, and organising these on a co-operative basis for the good of all.”,
ibid., p. 185. Cf. aussi, ibid., p. 222.

74
mené a participer à cette rébellion non dirigée par la classe ouvrière et d’une
teneur socialiste quasi-imperceptible.
Près d’un an et demi plus tard, d’autres marxistes prirent le pouvoir en Russie.

3. La question irlandaise, l’impérialisme et la théorie marxiste-


léniniste

« Travailleurs du monde, “regardez la Russie”. »360 C’est ainsi qu’un


révolutionnaire du nom de plume de « Ronald » exhorte dans Freedom’s Road
for Irish Workers en fin d’année 1917 ses lecteurs ouvriers irlandais à croire que
le capitalisme est condamné à périr prochainement.
Cette petite brochure ne peut être évidemment pas être qualifiée de « marxiste-
léniniste », cette nouvelle « étoffe » ne pouvant véritablement se trouver en
dehors de Russie que dans les années vingt voire qu’au tout début des années
trente. La Révolution d’Octobre est, au moment où écrit Ronald un étendard
pour les révolutionnaires, un symbole, un « écran de cinéma »361 où ils
projettent leurs rêves d’émancipation de l’humanité.
Ronald fait un très bref exposé de principes mâtinés de perspectives
historiques. Il nous semble qu’il a lu Connolly voire qu’il soit un supporter du feu
révolutionnaire puisque son programme a beaucoup de points communs avec
celui de l’I.S.R.P. [Cf. : Annexes]. Il brasse dans ses courts chapitres des
thèmes comme la conquête, l’éducation, les Révolutions, le rapport entre les
mouvements agraires et ouvriers, 1916 et 1917, etc. …
Ronald affirme que l’Irlande n’a jamais admise le fait d’être une nation
conquise.362 Elle doit, selon lui, prendre sa place dans le mouvement mondial
en marche :

Les jeunes hommes et femmes d’Irlande doivent s’engager sans délai, et relayer les
363
mouvement progressifs qui se propagent maintenant à travers le pays. […]

360
« Workers of the world, "Watch Russia." » Chapitre « 1917 », §.7., “Ronald”, Freedom’s Road for Irish
Workers, Cork, The Cork Workers’ Club, 1975 (1ère éd. 1917), in www.irsm.org
361
expression de Philippe Buton, Cf. : cours de licence sur les extrémismes politiques (2002-2003).
362
Chapitre “general”, §. 13.

75
Cette île est trop petite pour le Féodalisme et la Liberté. L’un ou l’autre doit partir.
« Terre et Liberté » est la devise des travailleurs russes – cela doit être aussi fait pour
l’Irlande – pour le monde. […] Le drapeau tricolore et le drapeau rouge persévérant
tous deux sur la Route de la Liberté – avancent de l’Obscurité à l’Aube d’une nouvelle
364
ère.

Si Ronald verse dans l’espérance, c’est donc du fait du surgissement des


décombres de l’Empire russe et de la Première Guerre mondiale du régime
bolchevique. Lénine (1870-1924)365 est le principal artisan de ce nouveau
régime, son « chef d’orchestre ». 1917 est un événement majeur car la prise du
pouvoir par les bolcheviks était loin d’aller de soi. Par la Révolution d’Octobre
triomphe une volonté qui a su, selon les mots de Lénine, « apprécier avec
exactitude les conditions et le moment où l’avant-garde du prolétariat pourra
s’emparer victorieusement du pouvoir […] »366 Celui qui pensait, dans les
semaines précédant la Révolution d’Octobre, que si les bolcheviks ne prenaient
pas le pouvoir en Russie, l’histoire ne leur pardonnerait pas,367 n’a, comme
Marx, nullement laissé d’écrits d’ordre historique sur l’Irlande.
Il a exprimé cependant de nombreuses positions concernant l’île comme
publiciste et théoricien marxiste de la révolution. Nous verrons ainsi
l’importance du cas de l’Irlande, cette « sorte de Pologne anglaise […] »368 dans
sa construction de la théorie léniniste de l’impérialisme.

363
“The young men and women of Ireland should join up without delay, and push on the progressive movements
which are now spreading through the land.”, Ronald, op. cit., “1917”, §. 7.
364
“This island is too small for Feudalism and Freedom. One or the other must go. "Land and Liberty" is the
motto of the Russian workers - it should also do for Ireland - for the world. […] Tri-colour and Red Flag all
pushing on Freedom's Road - stepping from Darkness into the Dawn.”, Ronald, op. cit., §. 9. Cette envolée
lyrique n’est pas simplement éloigné de trois années et de milliers de kilomètres de la phrase de Lénine : « le
drapeau de la guerre civile du prolétariat deviendra le point de ralliement non seulement de centaines de milliers
d'ouvriers conscients, mais aussi de millions de semi-prolétaires et de petits bourgeois aujourd'hui bernés […] » ;
Lénine, « La situation et les tâches de l’Internationale », in http://www.marxists.org , paru dans le n°33 du
Social-Démocrate (1.11.1914)
365
Et donc le quasi exact contemporain de Connolly (1868-1916). Connolly semble n’avoir jamais entendu
parler de Lénine. De même, Lénine dont la renommée de James Larkin parvint jusqu’à lui, ne connaissait pas le
marxiste irlandais avant qu’un délégué irlandais ne lui remette un exemplaire de Labour in Irish History en 1920
lors du deuxième Congrès de la III e Internationale.
366
Lénine, La Maladie infantile du communisme cité in Annie Kriegel, « La crise révolutionnaire (1919-1920 :
hypothèse pour la construction d’un modèle. » (1972) in Communismes au miroir français, op. cit., pp. 13-30, p.
16.
367
« Lettre au membres du Comité central », écrite le 24 octobre (6 novembre) 1917 in www.marxists.org ;
Nicolas Werth cite un autre texte dans lequel Lénine reprend cette formule : Cf. : Histoire de l’Union soviétique,
Paris, PUF, 1999 (1ère éd. 1990).
368
Lénine, “Guerre de classes à Dublin” , in Œuvres, tome 19, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du
Progrès, 1967., pp. 357-361., p. 357 [1ère publ. La « Sévernïa Pravda », n° 23, 29 août 1913]

76
Faisons d’abord le point sur sa perception de la question nationale en
générale. Contrairement à James Connolly, qui était loin des débats théoriques
menés sur le continent européen, Lénine est très au fait des controverses et se
positionne par rapport à elles.
La Seconde Internationale est une organisation visant à fédérer les
mouvements ouvriers des différents pays pour la conquête du pouvoir. Son
« principe de mobilisation »369 est l’internationalisme. Elle n’a cependant jamais
émit de position claire sur la question nationale et sur la question du droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes.370 De fait, les positions diffèrent dans les
mouvements ouvriers en fonction du pays dans lequel ces derniers sont
implantés. On note tout de même que les nations et les nationalismes sont
beaucoup plus pris en considération par la théorie marxiste par rapport à la
période de la Première Internationale. En 1893, dans la préface à l’édition
italienne du Manifeste, Engels affirmait que :

Sans le rétablissement de l'indépendance et de l'unité de chaque nation prise à part, il


est impossible de réaliser, sur le plan international, ni l'union du prolétariat ni la
coopération pacifique et consciente de ces nations en vue d'atteindre les buts
371
communs.

Pour Kautsky, qui est le garant principal de la légitimité théorique à la


mort d’Engels, la nation n’est qu’une forme transitoire qui cache le véritable
moteur de l’histoire : la lutte des classes.372 Ainsi, l’oppression nationale,
quoique dénoncée par l’Internationale, n’est qu’une « fonction », qu’un avatar
de l’oppression sociale qui disparaîtra avec cette dernière.373 Karl Kautsky
pense, qu’à l’heure où il écrit, le progrès technique impose la centralisation
politique dans le cadre des grands États-Nations tout en estimant,
qu’ultérieurement, ce cadre sera trop étroit pour la concentration des « forces
productives » et devra être dépassé. Dans cette logique, « le principe des

369
A. Kriegel, « La IIe Internationale (1889-1914) », in. Jacques Droz, Histoire générale du socialisme (t. 2),
op. cit., pp. 555-584, p. 558.
370
L. Kolakowski, Histoire du marxisme, Tome 2, L’âge d’or de Kautsky à Lénine, Paris, Fayard, 1987, p. 36.
Ce sont des questions qui se faisaient pressantes en Europe centrale et orientale.
371
in http://www.marxists.org Cf. : aussi dans l’autre sens, Jean Jaurès : « Jamais un prolétariat, qui aura renoncé
à défendre avec l’indépendance nationale la liberté de son propre développement, n’aura la vigueur d’abattre le
capitalisme » cité in L. Kolakowski, Histoire du marxisme, Tome 1, op. cit., p. 574.
372
A. Kriegel, op. cit ., p. 574.
373
L. Kolakowski, Histoire du marxisme, Tome 2, op. cit., p. 37.

77
nationalités » qui implique le morcellement des États est contre-
révolutionnaire.374
Otto Bauer considérait en 1907 que « dans tous les États du centre-
Europe, la position du parti ouvrier social-démocrate envers les questions
nationales se situe au centre des débats ».375 Le marxisme se doit ainsi de
considérer le nationalisme comme un paramètre incontournable de la stratégie
révolutionnaire. Pour Bauer, le développement du capitalisme en Europe
central a entraîné le « réveil des nations sans histoire » qu’avaient condamné
Marx et Engels.376 S’il reconnaît le caractère national de ces peuples, Bauer ne
leur reconnaît cependant pas le droit à l’indépendance. Bauer et les austro-
marxistes377 en général aspiraient à un Etat plurinational où l’autonomie
culturelle serait accordée à chaque communauté.
Rosa Luxemburg, quant à elle, pensait que la question nationale n’était
qu’une rouerie créée par la bourgeoisie pour détourner les ouvriers de leur
cause.378 L'indépendance de la Pologne, que prônait Marx et Engels, serait un
obstacle au processus d'industrialisation de la Russie, un obstacle à la
centralisation accrue de l’État. L’indépendance de la Pologne empêcherait
également un autre progrès historique coïncidant aux deux premiers : la
formation d’un prolétariat d’industrie et donc des hommes qui manieront les
armes fatales à la bourgeoisie.379
Lénine et l’aile gauche de la sociale-démocratie russe défendaient le
droit à l’autodétermination et l’État-Nation.380 Le problème concret que devaient

374
Roland Lomme, « Socialisme – Mouvement communiste et question nationale » in http://www.universalis-
edu.com
375
Cité in Roland Lomme, op. cit.
376
Ibid.
377
Terme du socialiste américain Louis Boudin employé en 1914 pour désigner Max Adler, Otto Bauer, Rudolf
Hilferding, Karl Renner, Friedrich Adler qui pensaient que le marxisme n’était pas un dogme, Cf. : Kolakowski
(2), op. cit., 281. Otto Bauer dans La Question des nationalités et la social-démocratie, publiée en 1907 est le
premier marxiste à définir la nation. Les nations sont « des communautés de caractère issues de communautés de
destin », cité in R. Lomme, op. cit.
378
Rosa Luxemburg (1870-1919) publiait un ouvrage en 1898 basé sur sa thèse de doctorat soutenue un an plus
tôt à Zurich, L’ évolution industrielle de la Pologne. Elle soutient que « l’évolution du capitalisme est le résultat
de la politique des puissances occupantes qui ont réussies à associer le sort de la bourgeoisie polonaise à celui de
l’Empire russe et à son expansion économique vers l’est. » Ainsi, pour elle, l’indépendance irait à l’encontre de
la « tendance économique objective ». Ces conceptions se traduiront par la constitution d’un parti (SDKPiL)
opposé au nationalisme du parti révolutionnaire socialiste Prolétariat (PPS). Selon elle, la question nationale ne
se poserait plus après la révolution socialiste qui supprimerait toute forme d’oppression. (Kolakowski (2), op.
cit., pp. 78, 110 et 115)
379
Rosa Luxemburg qui militait dans la partie de la Pologne annexée par la Russie de pair avec les sociaux
démocrates lituaniens, dénonçait le « social-patriotisme » de ses adversaires socialistes liés à Pilsudski.
380
Kolakowski (t. 2), op. cit., p. 37.

78
résoudre Lénine et ses partisans résidait dans les tensions occasionnées par la
domination russe sur les nationalités que contrôle le pouvoir tsariste. A ces
yeux :

C'est ce poison du nationalisme grand-russe qui intoxique l'atmosphère politique de la


Russie tout entière. Malheur au peuple qui, en asservissant d'autres peuples, renforce
381
la réaction dans toute la Russie.

Lénine réécrit ici la phrase mémorable de Karl Marx dans la « Note


confidentielle » de 1870 au sujet des relations irlando-britanniques : « Le peuple
qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes … »382 L’oppression
nationale est, dit Lénine, un poison. Il soutient en 1913 le droit à la séparation
mais se déclare contre son usage, contre son application par les petites
nationalités.383 L’octroi de ce « droit » purement formel sert donc à endormir les
velléités séparatistes, jugées de façon orthodoxe par Lénine comme contre-
révolutionnaires.
Pour faire le point sur la question nationale et répliquer au principe d’autonomie
culturelle des austro-marxistes, Lénine délègue à Staline un travail de synthèse.
L’article de Staline Le Marxisme et la question nationale qui sera publié en 1913
voit la nation comme une entité stable et arrivée à un achèvement.384 Lénine
préfèrera ignorer le résultat de sa commande.

Lénine, plus encore que Marx et Engels, a eu un intérêt avant tout


théorique pour l’Irlande. En ce qui concerne son activité de publiciste, il a

381
Cité in Roland Lomme, op. cit.
382
cité in K. Papaioannou, Marx et les marxistes, op. cit., p. 185. Nous savons que Lénine a trouvé très
stimulantes les Lettres à Kugelmann dont il a préfacé l’édition russe de 1907. Cf. : « Avant-propos de Gilbert
Badia » in Marx-Engels, Lettres à Kugelmann, op. cit., p. 4. Lénine a aimé ces lettres en particulier parce que de
celle que Marx a envoyée le 12 avril 1871 au sujet de la Commune de Paris, il a retenu qu’il fallait : "Briser la
machine bureaucratique et militaire". Cf. : Annexe 1 : L’ État et la Révolution in Marx-Engels, Lettres à
Kugelmann
, Ibid., p. 134. ; la préface de Lénine est en Annexe 2. (pp. 136-139)
383
Roland Lomme, op. cit.
384
Staline, Le Marxisme et la question nationale, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 41/42 (janvier-
juin 1996), pp. 50-51 (Extraits présentés par Claudie Weill). Nous reparlerons de la définition que Staline a
donnée de la nation en évoquant les stalinistes du British & Irish Communist Organisation.

79
consacré à l’île quelques articles. Il tirait ses informations, lui qui vivait alors à
Cracovie, probablement des journaux libéraux et travaillistes britanniques.385
Concernant la théorie, devant les problèmes saillants de l’Internationalisme, il a
actualisé – c’est-à-dire léninisé – l’interprétation de Marx sur l’Irlande. Lénine
fait également souvent une analogie entre le cas de l’Irlande et les difficultés
auxquelles est confronté l’empire russe tant au niveau social que du
développement du capitalisme et des nationalités.386 Il utilise le premier travail
de Karl Kausky sur l’Irlande, écrit en 1880, pour en déduire que la réduction des
fermages excessifs en Russie serait utile pour extirper les « vestiges […] du
mode de production précapitaliste. »387 En ce qui concerne les questions
sociales, l’exemple de l’Irlande sert surtout à Lénine pour traiter de la question
des paysans en Russie.388
Lénine rend compte de la grande grève de Dublin de 1913 (le Dublin
Lock-out) en y voyant une conséquence des contractions de la société. La lutte
des classes s’étant « aggravée jusqu’à dégénérer en guerre de classe ».389 Il
constate les difficultés à bâtir une politique révolutionnaire :

[…] L’oppression nationale et la réaction catholique ont transformé les prolétaires de


ce malheureux pays en indigents, les paysans en esclaves encroûtés, ignares et
stupides du clergé, la bourgeoisie en une phalange de capitalistes, despotes pour les
ouvriers, qui se drapent dans une phraséologie nationaliste ; l’administration, enfin, en
390
une clique coutumière des violences de toute sorte.

385
BICO, The Two Irish Nations: A Reply to Michael Farrell, Belfast, BICO, 1975 (1ère éd. de la 1ère partie :
Oct. 1971, de la 2nd partie: avril 1973), p. 7. B. Clifford parle de journaux « sociaux-démocrates » et non
« travaillistes ».
386
Il nous apprend d’ailleurs que cette analogie était déjà utilisée par les « ouvrages économiques des
populistes », Lénine, Œuvres, tome 6, janvier 1902 – août 1903, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du
Progrès, 1966, p. 520.
387
Lénine, « Projet de programme pour notre parti » [Rédigé fin 1899, Publié pour la première fois an 1924 dans
la première édition des Œuvres de Lénine, tome1], in Œuvres, tome 4, 1898- avril 1900, Paris, Moscou, Editions
sociales & Editions du Progrès,1959, pp. 233-261, p. 257. Cela marche dans l’autre sens, l’Angleterre étant
comparée à « la Saltytchikha, grande dame russe et propriétaire de serfs. », ibid. Cf. : aussi : « Et voilà les
conservateurs anglais, avec à leur tête le grand propriétaire foncier Cent-Noir Pourichkévitch … je veux dire
Carson, hurlent comme des enragés contre l’autonomie de l’Irlande. » Lénine, « Les libéraux anglais et
l’Irlande », in Œuvres, tome 20, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du Progrès, 1959, pp. 152-155, p.
154. [ 1ère publication « Pout Pravda », n°34, 13 mars 1914.]
388
ex Tome 19, mars-décembre 1913 (1967) p. 186-204 : A propos de la politique agraire (générale) du
gouvernement actuel [Ecrit au plus tard le 7 (20) juin 1913. Publié pour la première fois en 1930 dans les 2e-3e
éditions des Œuvres de Lénine, tome XVI], p. 201.
389
Lénine, “Guerre de classes à Dublin” , in Œuvres, tome 19, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du
Progrès, 1967., pp. 357-361., p. 357 [1ère publ. La « Sévernïa Pravda », n° 23, 29 août 1913]
390
Ibid.

80
Il loue Larkin qui « a réalisé – dans ces conditions – des prodiges parmi les
391
ouvriers non qualifiés.» Il voit dans ces événements « un tournant dans
l’histoire du mouvement ouvrier et du socialisme en Irlande ».392 Ce tournant
permet à Lénine d’entrevoir un prolétariat qui « s’éveille à la conscience de
classe ». Les ouvriers sont en train de s’émanciper de l’influence de ceux qui
leur ont déclaré la guerre : les nationalistes bourgeois, récemment victorieux
des landlords anglais et ayant obtenu le Home Rule.
Il pense cependant que, par rapport aux débats parlementaires anglais, le
Home Rule « offre un intérêt éminent du point de vue des rapports de classes,
comme de la compréhension des questions nationales et agraires. »393

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale sonna le glas du


mouvement ouvrier international social-démocrate et consacra la « faillite de
l’Internationale »394 abîmée dans ce que Jean-Jacques Becker appelle « un
choc de nations ».395
Après avoir accueilli la nouvelle du vote des crédits de guerre des sociaux-
démocrates et des différents ralliements aux efforts de guerre nationaux avec
incrédulité,396 Lénine se ressaisit et tente de reprendre prise. Il affiche, en
octobre 1914, une ferme sérénité : « L'Internationale prolétarienne n'est pas
morte et ne mourra pas » affirme-t-il au nom de son parti. 397
Les deux piliers de sa politique vont être alors : sa lecture de la Guerre
mondiale à travers la théorie de l’impérialisme et « le mot d'ordre de la
transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. »398

391
Ibid., p. 358. qui s’oppose à « l’aristocratie ouvrière ».
392
Ibid., p. 360.
393
Lénine, « Les libéraux anglais et l’Irlande », in Œuvres, tome 20, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions
du Progrès, 1959, pp. 152-155, p. 152. [ 1ère publication « Pout Pravda », n°34, 13 mars 1914.] Et ce, malgré le
fait que les libéraux et les conservateurs refusent de « voir la vérité crue de la lutte des classes », Lénine, « La
crise constitutionnelle en Angleterre », in Œuvres, tome 20, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du
Progrès, 1959, pp. 235-238. [1ère publ. « Pout Pravdy, n° 57, 10 avril 1914.]
394
Lénine, La faillite de la IIe Internationale, in http://www.marxists.org (1ère éd. septembre 1915 dans la revue
« Le Communiste »)
395
Jean-Jacques Becker, L’Europe dans la Grande Guerre, Paris, Belin, 1996, p. 45.
396
Kostas Papaioannou, L’idéologie froide, Essai sur le dépérissement du marxisme, Paris, Pauvert, coll.
« Libertés », 1967, p. 53.
397
Plus exactement le « Comité central du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. », cf. :Lénine, « La guerre et
la social-démocratie russe », in http://www.marxists.org , écrit avant le 28 septembre (11 octobre) 1914. Paru
dans le n°33 du Social-Démocrate (1.11.1914)
398
Lénine, « La situation et les tâches de l’Internationale », in http://www.marxists.org , paru dans le n°33 du
Social-Démocrate (1.11.1914)

81
L’impérialisme, stade suprême du Capitalisme entamé au printemps
1915 et publié en 1916 reprend les réflexions que Lénine a menées depuis
quelques années et dont la guerre a donnée une actualité pressante. La théorie
de l’impérialisme, que l’on voyait simplement poindre chez Marx399 est apparue
dans le débat intellectuel avec la publication en 1902 par J. A. Hobson de
L’impérialisme. Dans ce livre, Hobson prédit et dénonce le passage d’un
capitalisme de libre-échange à un capitalisme de monopole.400 La guerre
mondiale est apparue comme une illustration des contradictions entre les
grandes puissances capitalistes que percevaient les théoriciens
révolutionnaires de l’impérialisme.401
Les Éditions du Progrès montrent très bien que Lénine a forgé les thèses
de L’impérialisme en s’aidant des écrits de Marx sur l’Irlande.402 Il a notamment
consulté les notes de N. Kroupskaïa.403 Celle qui fut plus tard qualifiée
d’« hystérique » par Staline avait noté consciencieusement les éléments
politiquement utilisables de la correspondance de Marx et d’Engels.404 Au
surplus, comme nous le savons déjà, Lénine connaissait très bien les lettres à
Kugelman et donc la « Note Confidentielle » de 1870 exposant les thèses de
Marx sur l’Irlande.
En renouant sa confiance en la scientificité du marxisme qui est « la théorie du
mouvement libérateur du prolétariat »405 il soutient que, si la Seconde
Internationale a été utile en temps de paix pour l’organisation des masses,406 la
guerre a permis de séparer le bon grain de l’ivraie dans le mouvement ouvrier :

La crise créée par la grande guerre a arraché le voile, balayé les conventions, fait
crever l'abcès mûri depuis longtemps, et a montré l'opportunisme dans son rôle
407
véritable d'allié de la bourgeoisie.

399
à travers l’idée de concentration du capital, Cf. : René Gallissot, « Impérialisme », in Labica-Bensussan,
Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., pp. 574-583, p. 576.
400
Ibid., p. 574. La théorie de l’impérialisme a été discutée aussi par Rosa Luxembourg, Karl Kautsky, Rudolf
Hilferding et Nicolaï Boukharine.
401
René Gallissot, « Impérialisme », op. cit., p. 577.
402
Cf. en particulier : Lénine, Œuvres, tome 39, op., cit., pp. 686-689.
403
Lénine, Œuvres, tome 39 « cahiers « Le Marxisme et l’impérialisme », Paris, Editions Sociales, Moscou,
Editions du Progrès, 1970, p. 686.
404
Marx à Weydemeyer du 11 sept 1851 (Italie) et 5 mars 1852, Cf. : Lénine, Œuvres, tome 39 op. cit.
405
Lénine, La faillite de la IIe Internationale, op. cit., (3.)
406
Lénine, « La situation et les tâches de l’Internationale », in http://www.marxists.org , paru dans le n°33 du
Social-Démocrate (1.11.1914)
407
La faillite de la IIe Internationale, op. cit.,(9.) Cf. : la même chose en plus imagé dans « l’avant-propos ».

82
Sous la plume des marxistes qui se veulent les garants d’une certaine
orthodoxie, le mot « opportunisme » s’est multiplié lors des polémiques autour
de la tentative révisionniste d’Edouard Bernstein (fin XIXe début du XXe
siècle).408 Le vocable apparaît, surtout sous la plume de Lénine, comme un
synonyme de déviation. En 1902, dans Que faire ?, il écrivait que la liberté de
critique dans le parti n’était que « la liberté de l’opportunisme », « la liberté de
faire pénétrer dans le socialisme les idées bourgeoisies et les éléments
bourgeois ».409
Les chefs sociaux-démocrates ralliés à « l’union sacrée » sont donc des
« traîtres », des « étrangleurs de l'énergie révolutionnaire des masses ».410 Le
« social-chauvinisme »411 de ces leaders, leur fétichisme de la légalité les ont
entraînés à vendre « le droit du prolétariat à la révolution en échange du plat de
lentilles ».412 Il s’agit de manifestations du « degré supérieur » atteint par l’
« opportunisme » grâce à la guerre.413 Lénine en vient à reprendre les lettres de
Marx et Engels qui traitaient de l’embourgeoisement des ouvriers anglais et
donc des rapports de l’Angleterre à sa « première colonie ».414 Avec Lénine, le
concept d’« aristocratie ouvrière » passe à la postérité. Pour lui, tout est lié.
Rappelons que l’« aristocratie ouvrière » est formée des ouvriers qualifiés qui
ont un mode de vie et des représentations s’approchant de ceux de la petite-
bourgeoisie. Elle est formée des ouvriers à qui l’on octroie « des bribes des
bénéfices du capital national »415 et qui ont donc des intérêts au pillage des
colonies dont le nouveau partage est précisément l’enjeu réel de la guerre

408
Gérard Molina, « Opportunisme », Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., pp. 817-824., p. 818., En
1891, Engels avait déjà critiquer avec ce terme le programme d’Erfurt. Bernstein sera attaqué par Parvus,
Plekhnov, Rosa Luxembourg puis Kautsky et Lénine.
409
Cité in Kostas Papaioannou, L’idéologie froide, op. cit., pp. 60-61.
410
La faillite de la IIe Internationale, op. cit.,(8.)
411
« (socialisme en paroles, chauvinisme en fait) », Lénine, « préface à l’édition d’avril 1917), in
L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (essai de vulgarisation), Paris, Le Temps des Cerises, 2001 (1ère
éd. 1916), p. 33.
412
La faillite…, op. cit., (8.)
413
« Le social-chauvinisme, c'est l'opportunisme mûri au point que cet abcès bourgeois ne peut plus continuer à
subsister comme autrefois au sein des partis socialistes. », ibid., (7.)
414
Il le dit lui-même : « Le modèle pour nous restera Marx qui, ayant vécu des dizaines d’années en Angleterre,
était devenu à moitié Anglais et revendiquait la liberté et l’indépendance nationale pour l’Irlande, dans l’intérêt
du mouvement socialiste des ouvriers anglais. », Lénine, « De la fierté nationale des Grands-Russes » [le
« Social-Démocrate » n° 35, 12 décembre 1914.] in Œuvres, tome 21, août 1914- décembre 1915, Paris, Editions
sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1976, pp. 98-102, p. 102.
415
La faillite…, op. cit., (7.)

83
impérialiste.416 Lénine inclut ainsi dans sa théorie de l’impérialisme la question
nationale et plus exactement les rapports entre les nations opprimées et leurs
oppresseurs :

L’impérialisme, c’est l’oppression croissante des nations du globe par une poignée de
grandes puissances, c’est l’époque des guerres entre ces grandes puissances pour
l’accentuation et l’établissement de cette oppression des nations, c’est l’époque de la
mystification des masses populaires par les social-patriotes hypocrites, c’est-à-dire
par des gens qui prennent prétexte de la « liberté des nations », du « droit des nations
à disposer d’elles-mêmes » et de la « défense de la patrie » pour justifier et défendre
417
l’asservissement de la majorité des nations du globe par les grandes puissances.

Ces rapports dominants / dominés à l’échelle internationale sont une


concrétisation du stade du « capitalisme monopoliste d’État ».418 Cette division,
comme le dit Lénine est « l’essence de l’impérialisme […]».419 L’oppression des
puissances dominantes sur les peuples dominés est primordiale pour la
révolution. Voyons comment il a compris l’insurrection des Pâques 1916 menée
par Patrick Pearse et le camarade qu’il ne connaissait pas, James Connolly.
Lénine est très clair : l’insurrection « doit servir de matériel d’étude pour
vérifier [ses] vues théoriques ».420 Il s’oppose à la lecture de l’événement qu’a
faite Karl Radek dans un article publié le 9 mai 1916 dans le Berner
Tagwacht.421 Radek le qualifie de « putsch » qui « ne représentait pas grand-
chose au point de vue social ». Pour Radek, la question irlandaise si importante
pour Marx était une question avant tout agraire. La « question irlandaise » n’a
plus le potentiel révolutionnaire qu’elle avait à l’époque de Marx car elle fut

416
« La guerre impérialiste est le prolongement direct et le couronnement de cet état de choses, car c'est une
guerre pour les privilèges des nations impérialistes, pour un nouveau partage entre elles des colonies, pour leur
domination sur les autres nations. », ibid. (7.) Cf. : aussi (3.)
417
Lénine, « Prolétariat révolutionnaire et droit des nations à disposer d’elles-mêmes », in Œuvres, tome 21,
(écrit en allemand en octobre 1915), pp. 423-430.
418
René Gallissot, « Impérialisme », op. cit., p. 578.
419
Cité in ibid.
420
Lénine, « Bilan d’une discussion sur le droit des nations. 10. L’insurrection irlandaise de 1916 », in Œuvres,
tome 22, Paris, Moscou, Editions sociales, Editions du Progrès, 1960, pp. 381-386, p. 381, [écrit en juillet 1916,
publié en oct. 1916 dans le « Recueil du Social-Démocrates » n° 1. L’insurrection lui sert aussi à asseoir sa
légitimité intellectuelle, elle prouve qu’il n’a « pas parlé en l’air de la possibilité d’insurrections nationales même
en Europe ! », Lénine, « Une caricature du marxisme » (rédigé d’août à octobre 1918, publié pour la première
fois en 1924, dans les numéros 1 et 2 de la revue ‘Zveda’ in Œuvres, tome 23, août 1916-mars 1917, Paris,
Editions sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1959., p. 68. Il parle de ses thèses publiées dans le n°2 du
Vorbote
421
Ibid., p. 382.

84
réglée au début du siècle par les réformes agraires. Or cette lecture, qui n’est
pas fausse, se heurte au système que s’ingénie Lénine à mettre en place.
La thèse de Lénine, concernant le rôle des nations opprimées par les grandes
puissances dans le processus révolutionnaire est la suivante :

La dialectique de l’histoire fait que les petites nations, impuissantes en tant que
facteur indépendant dans la lutte contre l’impérialisme, jouent le rôle d’un des
ferments, d’un des bacilles, qui favorisent l’entrée en scène de la force véritablement
422
capable de lutter contre l’impérialisme, à savoir : le prolétariat socialiste.

En invoquant la « dialectique de l’histoire » ( précisons qu’il décrit la guerre


mondiale comme « une étape inévitable du capitalisme »423), Lénine tente
d’apprécier les endroits où les contradictions du capitalisme au stade de
l’impérialisme sont les plus à vif. Il ne fait qu’extrapoler Marx. Il le réécrit. Le
« levier » n’est plus à appliquer à l’Irlande spécialement. Lénine est d’ailleurs
moins affirmatif que Marx. La lutte des petites nations est un levier parmi
d’autres. La tâche de réaliser la Révolution incombe toujours au prolétariat
industriel, non plus seulement anglais, mais aussi allemand ou français … Le
« rôle » des petites nations opprimées est donc de porter un coup au
capitalisme monopoliste d’État qui endort les masses ouvrières avec les miettes
du pillage des colonies et d’éveiller ces masses à la conscience de classe.
Ainsi, l’avis de Karl Radek sur l’insurrection irlandaise est qualifié de
« pédantesque et ridicule » :

Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations
dans les colonies et en Europe […] c’est répudier la révolution sociale. […] Quiconque
attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il
n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable
424
révolution.

A ses yeux, « la révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose
que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute

422
Ibid., p. 385.
423
Ibid.
424
Lénine, « Bilan d’une discussion sur le droit des nations. 10. L’insurrection irlandaise de 1916 », op. cit., p.
383.

85
espèce. »425 Il estime que cette lutte de masse est impossible sans « des
éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés » qui malgré leurs
tares inhérentes à leur conditions,426 sont nécessaires à la victoire du
socialisme qui « ne « s’épurera » [sic] pas d’emblée, tant s’en faut, des scories
petite-bourgeoises ». Si l’on se met à la place du révolutionnaire russe, ces
positions sont compréhensibles. Le plus important pour nous est de dégager
leur portée. On peut dire, en ce sens que ce texte recèle toutes les ambiguïtés
qu’entretiendra le futur mouvement communiste avec le nationalisme irlandais.
Petits-bourgeois ou ouvriers inconscients, là n’est pas l’important pour Lénine,
l’essentiel, c’est qu’« objectivement, ils s’attaqueront au capital ».427
Les membres des PC irlandais, comme les trotskystes conserveront
l’interprétation de Lénine quant aux « Pâques Sanglantes » :

Le malheur des Irlandais est qu’ils se sont insurgés dans un moment inopportun, alors
428
que l’insurrection du prolétariat européen n’était pas encore mûre.

Au même moment dans le journal d’exilés russes à Paris, Nashe Slovo (« Notre
Parole ») qu’il domine, Trotsky, dans un article évoquant l’exécution probable
de Roger Casement, adopte la même lecture que Radek concernant la
paysannerie.429 De plus, l’élite s’étant vendue à l’impérialisme anglais, il voit
dans les ouvriers les seuls porteurs de la « révolution nationale »430 et dit
comprendre qu’ils hésitent entre nationalisme et syndicalisme. Cette
interprétation de Trotsky sera oubliée jusqu’aux années soixante.431

Lénine entrevoit à ce moment ce que l’on appellera le « néo-


colonialisme » en voyant que « les chefs lucides de l’impérialisme » tentent

425
Ibid., p. 384.
426
« ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisie réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs »
427
Ibid.
428
rappelons que c’est écrit en juillet 1916., ibid., p. 386.
429
Il reprend d’ailleurs le point de vue méprisant que Marx adopte à leur sujet dans La Guerre civile en France.
430
Sa propre mise entre guillemets. Trotsky, « Sur les événements de Dublin », Nashe Slovo, 4 juillet 1916,
http://www.marxists.org (traduit de la traduction anglaise de Allen Clinton (Cf. : Trotsky, Writings on Britain,
Volume 3, New Park Publications Ltd, London 1974) que l’on trouve sur http://www.workersrepublic.org On
trouve sur ce dernier site l’article « Clémence ! » (Nashe Slovo, 11 mai 1916, trad. en anglais par Richard
Chappell) dans lequel Trotsky ironise « l’intention [du gouvernement d’Asquith] de montrer une ‘raisonnable
clémence’ à l’encontre des révolutionnaires irlandais emprisonnés.»
431
Cf. : il n’est pas question de Trotsky dans un ouvrage publié par le communiste anglais Ralph Fox en 1933,
Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution dont nous reparlerons.

86
« d’étouffer les petits peuples » en créant des États « politiquement
indépendants » sous « dépendance financière ».432 C’est pour rompre avec
cette dépendance qu’il prêche en 1917 que l’Angleterre, comme la Russie et les
autres grandes puissances, devra renoncer au territoire conquis « mais encore
à t o u t e s s e s c o l o n i e s. […] [en] laissant à chaque peuple la faculté de
décider librement par un vote s’il entend former un Etat indépendant ou un Etat
fédéral avec qui il voudra.»433 Les socialistes des puissances dominantes
doivent alors montrer l’exemple en s’engageant pour le droit à la séparation.434
Pour lui, « cette exigence est la seule qui soit compatible avec le marxisme. »435

Les écrits de Marx, Engels, Connolly et Lénine vont constituer le socle


théorique du communisme irlandais et plus généralement de l’approche
marxiste sur l’Irlande pendant le demi-siècle qui suit. Cela se retrouvera dans
l’historiographie.

432
« Un tournant dans la politique mondiale » in Lénine, Œuvres, tome 23, août 1916-mars 1917, Paris,
Editions sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1959, pp. 288-297, p. 294. Et Lénine d’affirmer qu’ « Il est plus
avantageux (dans une guerre de grande envergure entre puissances impérialistes) d’être l’allié de l’indépendante
Bulgarie que le maître d’une Irlande dépendante ! » Cf. : aussi : Lénine, « Projet de Thèses » [Rédigé avant le
25 décembre 1916 (avant le 7 janvier 1917) ; Paru pour la première fois en 1931, dans le Recueil Lénine XVII]
in Œuvres, tome23, août 1916-mars 1917, Paris, Editions sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1959, pp. 226-
238, p. 234.
433
Lénine, « Mandat pour les députés des usines et des régiments au soviet des députés ouvriers et soldats », in
Œuvres, tome 24, avril-juin 1917, Paris, Editions sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1966, p. 363.
434
« Les socialistes doivent expliquer clairement aux masses qu’un socialiste anglais qui n’engage pas
immédiatement la lutte pour le droit à la séparation de l’Irlande, de l’Inde, etc., n’est qu’un socialiste et
internationaliste qu’en paroles, mais qu’en fait il est un chauvin et un annexionniste », Lénine, « Proposition du
C.C. du P.O.S.D.R. à la deuxième conférence socialiste, convoquée par l’I.S.K (conférence de Berne) » [rédigé
au début d’avril 1916, publié pour la première fois les 6-7 novembre 1927, dans le n°255 de la « Pravda »] in
Œuvres, tome 36, 1900-1923, Paris, Editions sociales, Moscou, Editions du Progrès, 1959 pp. 390-400, p. 396.
435
Lénine,« A propos du « programme de Paix » [« Le Social-Démocrate », n°52, le 25 mars 1916], in Œuvres,
tome 22, décembre 1915- juillet 1916, Paris, Editions sociales, Moscou, Edition du Progrès, 1960, pp. 175-182.,
pp. 179-180. Il rappelle alors la position de Marx sur l’Irlande.

87
II. entre loyauté à l’URSS & conception d’une
nation irlandaise Une et fallacieusement divisée :

la fixation d’une interprétation « anti-impérialiste »

(1918/21-1968)

La Révolution d’Octobre, cette « grande lueur de l’Est » comme la


décrivait Jules Romains, érigée en mythe, devint acte fondateur. Il servit à
sceller une nouvelle communauté historique : les communistes.436
Peu à peu, de nouvelles interprétations sur l’histoire irlandaise vont s’affirmer.
L’orthodoxie marxiste sera inspirée des écrits de Connolly et du marxisme venu
d’URSS.

1. de nouvelles interprétations pour une nouvelle donne internationale &


une nouvelle situation politique dans l’île :

les années 1920

a.) les idées fausses du Labour sur le bolchevisme et le chemin qui mène au
premier Parti communiste irlandais (1917-1921)

436
Cf. : Jacques Ellul, « Le rôle médiateur de l’idéologie », in E. Castelli (éd.), Démystification et Idéologie,
Paris, Aubier, 1973, pp. 335-354, évoqué in Paul Ricœur, Du texte à l’action, op. cit., p. 137.

88
Les bolcheviks étaient généralement assez populaires en Irlande
(nationaliste) car ils s’opposaient à la guerre et étaient favorables à
l’autodétermination.437 Ainsi, l’Union Soviétique sera le premier pays à
reconnaître le Dáil Éireann sécessionniste en 1919.
Bien que le mouvement ne semble pas avoir su interpréter la Révolution
d’Octobre dans un premier temps,438 le Labour irlandais 439
affichait en 1918
une rhétorique de solidarité avec le régime bolchevique. La frange radicale
440
connollienne du Labour, le Socialist Party of Ireland défendait, comme le dit
Emmet O’Connor, un « bolchevisme ambigu jusqu’en 1921».441 Le bolchevisme
était pour ces connollistes la « principale version du révolutionnarisme » et
« une idéologie résolument anti-impérialiste »442 contrastant avec la tiédeur
social-démocrate.
Les trade-unions irlandais, comme ailleurs en Europe, étaient en expansion.443
Tandis que les employeurs prospéraient,444 les conditions sociales se
dégradaient.445 Les syndicats se manifestaient notamment par un mouvement
pour l’augmentation des salaires ou la semaine des 44 heures. Les dirigeants
jouaient, selon E. O’Connor, avec le feu à masquer leur inertie avec un discours
radical qui soutenait l’action directe et les soviets.446 L’allocution de William
O’Brien au congrès de l’I.T.G.W.U. de 1918 consacrait Connolly et sa soi-
disante « influence » sur « la grande Révolution russe ».447

437
Emmet O’Connor, Reds and the Green, Ireland, Russia and the communists internationals, 1919-43, Dublin,
University College Dublin Press, 2004, p. 2.
438
Cf. : dans « une esquisse du projet d’organisation du Parti Travailliste Irlandais », “The Irish Labour Party”,
in Irish Opinion, 8 décembre 1917, il n’est pas question de l’événement, ni d’ailleurs, plus logiquement, de
l’Easter Rising. Cf. : E. O’Connor, op. cit., p. 14. pas d’allusion dans le premier numéro du 1er décembre.
439
Irish Trade Union Congress and Labour Party (ILPTUC)
440
l’Irish Socialist Republican Party (fondé en 1896 par James Connolly, fusionne en 1904 avec le Socialist
Labour Party pour donner le S.P.I. qui est réorganisé fin 1921 et devient le Communist Party of Ireland.
441
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 13.
442
Ibid.
443
Ainsi de 1917 à 1920, les trade-unions en Irlande sont passées de 100 000 à 250 000 membres Cf. : Ibid. & E.
O’Connor, A Labour History of Ireland 1824-1960, Dublin, Gill and Macmillan, 1992, p. 94. ou David
Fitzpatrick, “Strikes in Ireland, 1914-21”, in Saothar, n°6, 1980 pp. 26-39., p. 30.
444
E. O’Connor, A Labour History of Ireland, op. cit., p. 94.
445
Ibid., p. 96.
446
E. O’Connor, A Labour History of Ireland, op. cit., p. 105.
447
Cité in Emmet O’Connor, A Labour History of Ireland, op. cit., p. 102. Dans le journal du Labour irlandais
l’Irish Opinion du 9 février 1918, son rédacteur en chef Cathal O’Shannon évoque la rencontre des représentants
irlandais dont lui-même avec Maxim Litvinoff « premier plénipotentiaire de la première République Socialiste »
à la Conférence du Parti Travailliste britannique à Nottingham, affirmant que James Connolly était respecté en
Russie et que Lénine avait lu Labour in Irish History. Cet « enjolivement » de la réalité sera repris par W. P.
Ryan dans The Irish Labour Movement, from the ‘twenties to our own day, (Dublin, The Talbot Press Limited,
1919., p. 258) puis par Roderic Connolly dans l’article où est esquissée pour la première fois - il nous semble –

89
Au-delà de cette fable qui voulait que Lénine eut été « puissamment frappé par
[les] écrits » du marxiste irlandais,448 on remarque que l’analogie James
Connolly / bolchevisme qui s’est établie alors est d’une naïveté fort logique.
Dans son article « Connolly un bolchevik »,449 Cathal O’Shannon qui se
considérait lui-même comme un « bolchevik irlandais »450 voit dans les soviets
la même chose que ce que prêchait Connolly dans Socialism Made Easy.451
Sur le plan national, James Connolly était celui que la classe ouvrière peut
regarder avec fierté.452 Le S.P.I., parti dans le parti, n’était pas pour Emmet
O’Connor un groupe marginal mais le parti marxiste irlandais le mieux ancré,
celui qui dispose du plus de ressources, mais également celui qui bénéficiait de
la meilleure conjoncture.453 Dans quelques articles d’un universitaire, M. W.
Robieson, on tâcha de faire connaître la pensée de Karl Marx.454 La chose
n’était pas facile tant l’atmosphère dans laquelle respirait la société irlandaise
était imprégnée de la question de l’indépendance. En avril 1918, parce que
l’armée britannique commençait à avoir un besoin pressant de nouvelles
recrues, une loi sur le service militaire menaçait d’étendre la conscription à
l’Irlande jusqu’ici préservée.455 En décembre 1918, les élections à Westminster
456
voient un plébiscite pour le Sinn Féin dont les députés, élus sur un
programme sécessionniste ne siègent à Londres et établissent en avril 1919
leur Parlement, le Dáil Éireann déclaré illégal en septembre. C’est le début de
la Guerre d’Indépendance.

la « nécessaire » bolchevisation de la gauche irlandaise Cf. : “The Nationality of Bolchevism” The Voice of
Labour, 10 mai 1919 [ The Voice of Labour étant le successeur de l’Irish Opinion]
448
“(Lenin in particular had been powerfully affected by his writings)”, W. P. Ryan, The Irish Labour
Movement, ibid.
449
C. O’Shannon, “Connolly a bolshevik”, in Irish Opinion, 23 février 1918.
450
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 19.
451
Il affirme que son « héros » aurait combattu en Russie en 17 et en Allemagne et en Autriche au moment où il
écrit son article.
452
“Connolly in Easter week”, in Irish Opinion, 6 avril 1918
453
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 19. Il convient de rajouter que le S.P.I. était très influencé par
l’influence du syndicalisme américain qui leur vient de l’héritage de J. Connolly. (Cf. O’Connor, Ibid., p. 16) et
il avait élu à sa tête en janvier 1917 William O’Brien, trade-unioniste, un héritier désigné de Connolly, avant tout
organisateur et qui n’avait pas grand chose d’un radical bien que beaucoup ont vu d’abord en lui le « Lénine
irlandais ».
454
M. W. Robieson, “Marx: The Great Un-Read.”, in Irish Opinion, 9 février 1918; “Marx, Utopia, and The
Class War”, Voice of Labour, 4 mai 1918, et dans le même numéro “The Marx Centenary”
455
Richard English reprend les mots de Peadar O’Donnell qui pensait que l’influence de l’Easter Rising de 1916
sur la révolution nationale irlandaise était à relativiser et que c’était la menace de la conscription qui fit le peuple
se soulever. R. English, Radicals and the Republic : Socialist Republicanism in the Irish Free State, 1925-1937,
Oxford, Clarendon Press, 1994, p. 1.
456
73 députés Sinn Féin, 6 pour l’Irish Parliamentary Party, 25 unionistes, 1 unioniste indépendant.

90
Le Labour joue un certain rôle. C’est un de ses leaders, Thomas
Johnson, qui rédige le « Programme Démocratique » du Dáil qui s’inspire de
The Sovereign People de Pearse et traduit les craintes des républicains devant
une révolution sociale.457 En début d’année 1919, au Congrès de Berne de la
Seconde Internationale, Johnson et O’Shannon siégeaient dans la minorité de
gauche et votèrent pour la résolution soutenant le système soviétique et
prônant la « dictature du prolétariat ».458 Ce n’était que discours de façade.
Une résolution du premier Congrès de la Troisième Internationale improvisé au
mois de mars 1919 en réponse à la réunion suisse de l’ « Internationale
Jaune »459 stipulait qu’il était « essentiel de couper les éléments les plus
révolutionnaires du ‘centre’ […]».460 Les bolcheviks pensaient que la Révolution
pour vaincre devait s’étendre aux pays les plus développés. Leurs partisans
devaient extirper en eux tout réformisme. Aux yeux des militants du S.P.I. le
degré de révolutionnarisme se mesurait dorénavant en fonction de la politique
menée vis à vis de la Troisième Internationale.461 Deux mois plus tard, Roderic
Connolly, le fils de James Connolly écrit en mai 1919 qu’ « en Irlande la
462
Dictature du Prolétariat arrive » et que l’ « ergatocratie » n’est pas une
chose étrangère.463
Le second congrès de L’Internationale Communiste qui s’est déroulé à
Moscou du 19 juillet au 9 août 1920 fut « marqué – selon les mots de Nicolas
Werth – par l’attente messianique du dénouement de la lutte des classes ».464
Les délégués irlandais furent Roddy Connolly et Éadhmonn MacAlpine. Le

457
E. O’Connor, A Labour History of Ireland, op. cit., pp. 105-106.
458
Ibid., p. 106. et du même, Reds and the Green, op. cit., p. 28.
459
Mot courant chez Lénine à partir 1914. Cf. : par ex. : la condition n° 10 pour l’admission d’un parti à
l’Internationale Communiste, http://www.marxists.org
460
Cité par E. O’Connor en exergue du chapitre 2 de Reds and the Green, op. cit. Version française Cf.:
http://www.marxists.org Il n’y avait pas de représentants irlandais à ce premier congrès. Pour cause : 30 des 34
délégués habitaient Moscou. Ce Congrès demandait aux travailleurs des pays hostiles au régime bolchevik de se
mobiliser contre leur gouvernement (Cf. : N. Werth, op. cit., p. 159-160)
461
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 31. O’Connor remarque ce trait surtout chez les militants
proches du Socialist Labour Party of Great-Britain basé à Glasgow et proche de la politique de James Connolly.
462
Joli mot, parfois employé en anglais, venant du grec ergon « travail » (et aussi « action » !, « réaction ».
Ergon donne « agir » ou « énergie », etc. …) et de kratos « force, puissance ». L’ergatocratie est donc le pouvoir
des travailleurs.
463
C’est exactement ce que son père voulait montrer en son temps au sujet du socialisme de la Seconde
Internationale [Cf. par ex. “Unpatriotic”, The Workers Republic, mai 1903, p. 5] Dans “The Nationality of
Bolshevism”, in The Voice of Labour, 10 mai 1919, Roddy Connolly dit que le bolchevisme ou selon son terme
plus vague l’ « ergatocratie » n’est pas plus étranger à l’Irlande que le fédéralisme suisse ou la « politique
hésitante de Freddy [sic] Lizt ». Il assure ensuite que les bolcheviques s’étaient inspirés de son père et de De
Leon.
464
Nicolas Werth, Histoire de l’Union soviétique, op. cit., p. 160.

91
Komintern attache de l’importance à la question irlandaise et note que « le
mouvement révolutionnaire en Irlande continue sans s’essouffler. »465 Les
résolutions qui y sont entérinées se présentent comme la simple prolongation
des thèses du révolutionnaire Lénine par des moyens étatiques et
transnationaux. Ceci, tant du point de vue du « centralisme démocratique » que
du droit à l’autodétermination. Tout parti communiste doit s’astreindre ainsi à
« une discipline de fer confinant à la discipline militaire » (condition n°12) et à
obéir aux ordres de Moscou (condition n°16). 466 De même la condition n° 8
stipule que les partis des pays colonisateurs se doivent :

de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d'émancipation dans les
colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir
au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de
la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et d'entretenir
parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des
peuples coloniaux.

Le Congrès a également arrêté à ce sujet des « Thèses et additions sur les


questions nationales et coloniales ».467 Ces thèses entraînent la révision de la
position des éléments radicaux du S.P.I. qui mettent dorénavant l’accent sur la
question nationale et sur sa signification géostratégique.468 En plus d’essayer
d’organiser les mouvements paysans, les communistes doivent s’allier aux
mouvements de libération dans les colonies « sans toutefois jamais fusionner
avec eux, et en conservant toujours le caractère indépendant de mouvement
prolétarien même dans sa forme embryonnaire ». Cette alliance avec les
éléments bourgeois est présentée comme temporaire. Elle est « en réalité […]
l'ouverture du chemin pour le prolétariat opprimé lui-même. »469 Dans ces
thèses apparaît l’idée, exprimée déjà en 1907 concernant la Russie dans Deux

465
“The revolutionary movement in Ireland continues unabated”, bulletin daté du 16 juillet 1920 adressé aux
délégués du Congrès, cité in E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 43. O’Connor décèle dans ces mots
une « satisfaction implicite ».
466
« Conditions d’admission des Partis dans l’Internationale Communiste », http://www.marxists.org
467
http://www.marxists.org
468
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 43.
469
Souligné par nos soins, in « Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales », (B., 6.)
http://www.marxists.org

92
tactiques […] ,470 que la révolution nationale dans les pays dominés constitue le
« premier stade » de la révolution socialiste. Cette révolution nationale devra
nécessairement être portée par un programme avec des « réformes petite-
bourgeoises, telles que la répartition des terres. »471 Au cours de cette
révolution nationale, les communistes doivent tenter d’en prendre la direction
pour encadrer « les masses ».
Le troisième congrès de l’Internationale (22 juin -12 juillet 1921) ne traite
plus beaucoup de la question coloniale mais du reflux révolutionnaire en
Europe. Roddy Connolly rédige cependant un rapport à l’attention de Lénine où
il affirme que si le mouvement républicain avait une direction bourgeoise, les
masses pouvaient être gagnées par le communisme.472
Le 9 septembre, en l’absence des membres syndicalistes, les communistes
avec à leur tête R. Connolly s’accaparent la majorité dans la direction du
Socialist Party of Ireland. En octobre, les nouveaux dirigeants votent pour
l’affiliation à l’Internationale Communiste et adoptent une nouvelle constitution.
Le journal-fanion de James Connolly le Workers’ Republic renait et les
éléments « réformistes » comme William O’Brien ou Cathal O’Shannon sont
expulsés. Le premier Communist Party of Ireland voit le jour.473
Le Parti soutient la campagne anti-impérialiste de l’I.R.A. à défaut d’avoir
suffisamment d’influence sur les travailleurs. L’annonce du Traité anglo-
irlandais de décembre 1921 a été reçu avec fureur par Roddy Connolly qui le
voit comme « la plus honteuse trahison de la lutte de l’Irlande pour
l’indépendance et de la cause du républicanisme irlandais. »474 On reconnaît
les accents connolliens sur la félonie inhérente aux classes possédantes dans
cette réaction qui n’évoque pourtant pas le problème de la partition. Roddy
Connolly exhorte les ouvriers irlandais à ne pas croire qu’un État à l’intérieur de

470
Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, in http://www.marxists.org ,
Août 1907, format pdf.
471
« Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales », op. cit., (B., 9.)
472
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 49. O’Connor décrit l’analyse de R. Connolly comme balançant
« entre fantaisie et réalisme ». Mike Milotte évoque un article du 12 novembre 1921 dans le renaissant Workers’
Republic du nouveau Parti Communiste Irlandais où R. Connolly se désole que les masses soient « apathiques ».
(M. Milotte, Communism in modern Ireland: the pursuit of the workers’ republic since 1916, Dublin, Gill &
Macmillan, 1984, p. 50.)
473
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., pp. 50-51. Le parti est reconnu par Moscou en janvier 1922.
474
“the most shameful betrayal of Ireland’s fight for national independence and of the cause of Irish
republicanism.”, Charlie McGuire, “Irish Marxism and the Development of the Theory of Neo-Colonialism”, in
Éire-Ireland, volume 41 : 3 & 4, hiver 2006, pp. 110-132, p. 121. McGuire cite un article de R. Connolly du 17
décembre 1921 dans Workers’ Republic.

93
l’empire britannique puisse être libre.475 Le Parti Communiste de Grande-
Bretagne (CPGB) et son expert ès questions irlandaises, Thomas Alfred
Jackson étaient plus mitigés sur le problème du nouvel « État Libre d’Irlande ».

b.) Irland (1922) du « renégat » relégué Kautsky

C’est dans la pesanteur de ce contexte irlandais et du contexte

Karl international que Karl Kautsky publie, en tout début d’année 1922, un texte
KAUTSKY court : Irland.476 Comme nous l’avons déjà vu, Kautsky est la figure tutélaire du
marxisme de la Seconde Internationale après la mort d’Engels en 1895. Il est
même – après les Pères fondateurs – le référent privilégié de Lénine quand il
s’agissait de férir doctrinalement contre les autres révolutionnaires russes. Cela
se passait, bien sûr, avant la Première Guerre mondiale à partir de laquelle il
n’est plus, sous la plume du bolchevik, qu’« un hypocrite de premier ordre et un
virtuose dans l'art de prostituer le marxisme ».477
Karl Kautsky (1854-1938)478 est à né à Prague d’une mère allemande et d’un
père tchèque. Il étudie à Vienne l’histoire, l’économie politique et la philosophie
et rejoint les sociaux-démocrates en 1875. Sa première étude,479 influencée par
le darwinisme, l’entraîne à s’intéresser à la question irlandaise pour critiquer la
théorie malthusienne de la surpopulation.480 On sait, au demeurant, qu’il
s’entretenait avec Engels sur la question irlandaise.481
Son engagement dans le mouvement socialiste le mène à travailler pour la
presse socialiste et à rencontrer Marx, Engels (dont il est le secrétaire à
Londres), Wilhelm Liebknecht, ou Adler. En 1883, il fonde à Vienne l’organe le

475
Ibid.
476
K. Kautsky, Irland, Berlin, Freiheit, 1922.
477
Lénine, La faillite de la IIe Internationale, in http://www.marxists.org (1ère éd. septembre 1915 dans la revue
« Le Communiste ») (9.) En 1918, Lénine publie La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky en réponse à
La Dictature du Prolétariat où Kautsky dénonce les conceptions léninistes.
478
Cf. : Kolakowski (2), op. cit., pp. 42-45.
479
L’Influence de la croissance démographique sur le progrès social (1875) [Einfluss der Volkvermehrung] La
partie sur l’Irlande fut publiée à la levée des lois anti-socialistes en 1880 ; les travaux parallèles sur l’Inde de
l’Est furent abandonnés.
480
Karl Kautsky, « Foreword », § 1, in Ireland, http://www.marxists.org (traduction de 1974 d’Angela Clifford
du B&ICO).
481
Par exemple Engels écrivait à Kautsky en février 1882 « En effet, pour un grand peuple il est historiquement
impossible de discuter sérieusement de la moindre question interne, aussi longtemps que l’indépendance
nationale fait défaut. » cité in Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, op. cit., p. 105.

94
plus important de l’époque pour la diffusion du marxisme, Le Temps nouveau
(Die Neue Zeit) qu’il dirigera jusqu’en 1917. Symbole par excellence de
l’orthodoxie marxiste de la Seconde Internationale, il rédigea avec Bernstein le
programme d’Erfurt, combattit les « déviations » anarchistes et révisionnistes.
Parmi ses nombreux ouvrages, la Doctrine économique de Marx (1887)
constituait un bréviaire d’initiation idéal à la pensée marxiste. Il est un des
premiers marxistes à fonder une théorie de l’impérialisme. Reprenant les idées
de la Préface d’Engels aux Luttes de Classes en France (1895), il prêche en
1902 dans Die soziale Revolution un passage graduel au socialisme par voie
de la démocratie parlementaire.482 « Pape » de la doctrine marxiste, sa pensée
nous dit Kolakowski « reprend intégralement la version scientiste et positiviste
des derniers écrits d’Engels ».483 Ainsi, son socialisme est dit « scientifique ».
Et cela est primordial. La conception de la conscience socialiste comme
connaissance est ainsi le fait d’individus instruits. Comme elle n’est intégrée
qu’ensuite par le mouvement ouvrier, elle est l’antichambre de la conception
léniniste « substitutiste » du parti.484
Le livre le plus abouti théoriquement de Kautsky est Ethique et conception
matérialiste de l’histoire (1906). On retient aussi généralement ses démêlés
théoriques d’avec Eduard Bernstein. Bernstein soulevait les contradictions du
S.P.D. qui était un parti puissant, légaliste et réformiste dans la pratique et qui,
dans son discours prêchait toujours la révolution.485 La victoire de Kautsky est
celle de la phraséologie marxiste orthodoxe au sein du mouvement ouvrier
allemand et européen. Kautsky prévoyait la polarisation des classes et
l’inéluctabilité de l’effondrement du capitalisme.
La conflagration mondiale de 1914 lui fait adopter une attitude centriste
entre les socialistes ralliés au bellicisme du gouvernement allemand et les
militants les plus à gauche de l’ancien S.P.D. (R. Luxemburg, K. Liebknecht).
Tout en refusant de voter les crédits de guerre comme la plupart des sociaux-
démocrates allemands, il se déclare partisan de la « défense de la patrie ». Sa

482
Cf.: Paul Claudel, « Kautsky », in Encyclopaedia Universalis, Thesaurus, 26, Paris, Encyclopaedia
Universalis, 2002, pp. 2454-2455.
483
Kolakowski, (2), op. cit., p. 47.
484
Cf. L. Kolakowski, (2), op. cit., p. 55 : “[…] une conséquence directe de l’interprétation naturaliste de la
conscience et plus généralement de l’interprétation darwinienne des processus sociaux. »
485
Pierre Séverac, « Révisionnisme » in Labica, Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., pp.
1004-1006, p. 1004.

95
tendance est surnommée « le centre » (Cf. : Lénine : « je dirais plutôt “le
marais” »486)
Il fonde pourtant avec Luxembourg et Liebknecht, l’U.S.P.D. (Parti social-
démocrate indépendant). En 1918, il se rapproche de la droite du parti alors
que les plus radicaux forment le Parti communiste allemand. Dénonçant le
bolchevisme dans La Dictature du Prolétariat (1918), il est brocardé comme
« renégat » par Lénine et Trotsky. En réponse, il publie Terrorisme et
communisme (1919) puis De la démocratie à l’esclavagisme d’Etat (1921). La
Révolution russe étant devenue la référence du « communisme comme
réalité », son ouvrage La Révolution prolétarienne et son programme (1922)
met l’accent sur sa conception de la dictature du prolétariat comme
gouvernement de coalition.487 Ayant l’intime conviction que la révolution ne peut
triompher que lorsque les conditions économiques sont mûres, il pense comme
d’autres socialistes non-léninistes que les bolcheviks mésusaient de la notion
de « dictature du prolétariat » qui, pour Marx et Engels, « n’est pas une forme
de pouvoir, mais le contenu social de celle-ci. »488
Bien qu’il affirme que le projet d’une étude sur l’Irlande l’ait occupé « de
Irland
temps en temps » dans les années qui précèdent, c’est l’actualité de l’île qui l’a
poussé à publier ce qu’il considère comme « une ébauche préliminaire » d’un
prochain livre dont il déclare que la publication dépendra de sa santé et surtout
« de la nature des problèmes imposés aujourd’hui aux socialistes en profusion
surabondante par le processus historique ».489 Ce n’est ainsi peut-être pas trop
aléatoire de voir en ce livre une réponse masquée aux thèses de la IIIe
Internationale concernant les questions nationales et coloniales que nous avons
évoquées plus haut.
Kautsky fait une esquisse très générale en partant du Moyen-Age. Il évoque
ensuite l’Irlande du XIXe siècle d’un point de vue économique puis politique.
Son chapitre sur le siècle en cours évoque les origines du cas ulstérien, le
nouveau nationalisme, mais aussi ce qu’il appelle « la guerre civile », c’est-à-

486
« Lettre ouverte à Boris Souvarine » (1916) in Lénine, Œuvres, tome 23, , op. cit., p. 215. On appelle aussi la
position centriste d’alors le « kautskivisme ».
487
Paul Claudel, « Kautsky », op. cit., p. 2455.
488
L. Kolakowski, (2), op. cit., p. 64.
489
“on the kind of problems being forced on socialists today in superabundant profusion by the historical
process”, Kautsky, Ireland, op. cit., “Foreword”, 6ème et dernier paragraphe.

96
dire la lutte pour l’indépendance (1919-21)490 et enfin ce qu’il voit comme la
réconciliation. Kautsky ne tarit pas d’éloge sur Lloyd George, allant jusqu’à
souhaiter au prolétariat allemand un Lloyd George pour l’unifier !491
Logiquement, il dénonce la politique du Sinn Féin. Il se sert également du nom
de « De Valera » comme repoussoir. A travers l’intransigeance de « Dev »
envers le Traité Anglo-Irlandais,492 Kautsky dénonce les « De Valeras de la lutte
de classes prolétarienne » qu’il espère revoir à la « table des négociations ». Il
semblent viser ici les communistes allemands. Par ailleurs, il accuse aussi les
nationalistes allemands du même « calibre » qu’Éamon de Valera qui veulent
« mener l’Allemagne dans de nouvelles guerres ». Condamnant les violences
de la guerre d’indépendance, Kautsky espère que la question irlandaise est en
passe d’être résolue. C’est le message de son dernier chapitre où il tente de
dégager des perspectives pour le futur de l’île. Pour lui, l’État Libre d’Irlande va
permettre le développement de l’industrie dans une certaine mesure.493 Avant
tout, la fin des contradictions nationales va permettre aux contradictions de
classes de surgir au grand jour.494 En reprenant l’analyse de Marx, (Cf. : « La
classe ouvrière anglaise ne va jamais rien accomplir avant qu’elle ne se soit
débarrassée de l’Irlande »)495 il dégage le potentiel international du dénouement
de la guerre d’Indépendance et estime que cela aura des répercussions
sociales positives sur le prolétariat anglais mais aussi américain. Cette idée
risque d’être interprétée comme totalement stupide si l’on ne comprend pas
Irland comme un ouvrage de propagande. Ce qui avait, en effet, une once de
vérité à l’époque de Karl Marx est en 1922 révolu. Au regard de l’expansion
coloniale de la Grande-Bretagne et des échanges effectués à l’échelle

490
Il en profite pour égratigner le régime bolchevique en constatant que l’armée anglaise et ses troupes
auxiliaires ne peuvent comme la Tcheka en Russie pour « supprimer un peuple insoumis » car ces méthodes ne
portent leurs fruits en Europe de l’Ouest. Kautsky, Ireland, op. cit., [ 4.) c. ]
491
il regrette aussi que les Français n’eurent pas été aussi intelligents avec l’Allemagne que Lloyd George avec
l’Irlande. Ce qu’il voit positivement en lui est qu’ « il n’a pas agit […] en autocrate ». Ce point de vue tranche
avec l’opinion de Lénine et surtout du communiste anglais Desmond Greaves (1913-1988) – biographe entre
autre de Connolly et de Liam Mellows – qui exécrait le Premier ministre britannique. (Au regard de la génération
à laquelle appartenait Greaves, le fait que le vieux Lloyd George eût été le premier homme politique d’envergure
internationale à rendre visite à Hitler a peut-être joué dans cette détestation.)
492
Éamon de Valera, élu président de la République d’Irlande en août 1921, s’oppose au Traité de Londres (déc.
1921) qu’il n’a pas été négocier. Le Dáil Éireann approuvant le Traité le 7 janvier 1922 par 64 voix contre 57,
ses partisans quittent le Parlement et il démissionne de sa fonction de président.
493
Kautsky, Ireland, op. cit., ch. 5. (pénultième §.)
494
Ibid. (antépénultième §.)
495
Marx à Engels, 10 décembre 1869, Ireland and the Irish question, op. cit., pp. 284-285., p. 284. Passage que
cite Kautsky.

97
mondiale, on peut douter que l’indépendance politique de l’Irlande puisse libérer
les forces révolutionnaires en Angleterre et surtout celles des Etats-Unis. Nous
avons dit qu’Irland était un livre de propagande ? Kautsky cite la lettre de Marx
à Kugelmann du 29 novembre 1869 :

Et ce n'est pas seulement l'évolution sociale intérieure de l'Angleterre qui est


paralysée par les rapports actuels avec l'Irlande, mais encore sa politique extérieure
et notamment sa politique envers la Russie et les États-Unis d'Amérique.
Comme c'est incontestablement la classe ouvrière anglaise qui constitue le poids le
plus important dans la balance de l'émancipation sociale, c'est ici qu'il nous faut
496
agir.

Miracle de l’intertexte et de la tradition marxiste ! Cet argument d’autorité, qui


« s’applique encore plus aujourd’hui » selon lui, lui sert à montrer implicitement
que la Révolution ne peut pas s’effectuer dans un pays arriéré
économiquement comme la Russie.
Si Kautsky « salue joyeusement [la] création » de l’État Libre d’Irlande,497 c’est
qu’il a dans son rôle de théoricien révolutionnaire sans doute moins l’occasion
de se réjouir. Sa posture d’écriture est celle d’un homme qui ne veut pas
apparaître défait, mais qui est tombé dans les années précédentes de toute la
hauteur de son prestige et de ses certitudes d’antan. A travers son objet
d’étude irlandais, il utilise l’analogie pour dénoncer les dérives extrémistes de
gauche comme de droite en Allemagne et le bolchevisme. Il assure que sa
lecture des événements est doctrinalement correcte. Il se pose encore comme
héritier de Marx et Engels. « Mais les faits sont têtus »498 : son marxisme est
passé de mode.

496
Cité par Kautsky, in Ireland, op. cit., ch. 5.; trad. fr: Marx, Engels, Lettres à Kugelmann, in
http://www.marxists.org, (format word) p. 72
497
Kautsky, Ireland, op. cit., ch. 5., b., dernier §.
498
« Mais les faits sont têtus, comme dit le proverbe anglais et, qu’on le veuille ou non, on doit en tenir
compte. », Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (essai de vulgarisation), Paris, Le Temps des
Cerises, 2001. p. 54.

98
c.) les tentatives malheureuses de xénogreffes communistes en Irlande et
l’absence d’interprétations historiques de valeur

Le moins que l’on puisse dire du communisme irlandais des années


499
vingt, c’est que les tentatives successives de greffes ont donné lieu à des
rejets cuisants. Les praticiens bolcheviques à la tête du Komintern sont autant
responsables de ces échecs que le corps sociétal receveur ou que le greffon
lui-même. Comme cette période a été particulièrement pauvre du point de vue
l’historiographique, nous renvoyons aux pages d’Emmet O’Connor.500
Évoquons tout de même cette période brièvement.
Le jeune mouvement communiste ne s’est pas développé pendant la guerre
civile.501 Des négociations se sont tenues entre des membres du Parti
Communiste de Grande-Bretagne et des représentants de l’I.R.A. pour se
mettre d’accord sur une plateforme de revendications socialisantes. Les
« Notes de Mountjoy » de Liam Mellows sont la concrétisation de cette tentative
d’alliance.
Ne donnant pas satisfaction, le C.P.I. est dissout. Ses membres
rejoignent les troupes de l’Irish Worker League de James Larkin de retour des
États-Unis. Mais James Larkin dont la phénoménale aura en Irlande de 1907 à
1913 avait suscité les plus vifs espoirs du Komintern. Mais un tel personnage
ne pouvait être un militant docile. L’impétueux, « l’humain trop humain » Larkin
ne pouvait faire que du Larkin. L’IWL n’était à ses yeux que le complément
politique de ses activités de rédacteur en chef et de syndicaliste.
En 1926, Roddy Connolly lance le Workers’ Party of Ireland avec Maud Gone
MacBride et Charlotte Despard. Mais son espace politique est bouché par la
création du nouveau parti d’Éamon de Valera, le Fianna Fail (les « Soldats de
la Destinée ») aux accents populistes et anti-britanniques.502

499
Cf. : Annie Kriegel, « La crise révolutionnaire (1919-1920) : hypothèse pour la construction d’un modèle »,
in Communismes au miroir français, Temps, cultures et sociétés en France devant le communisme, Paris,
Gallimard, 1974, pp. 13-30, p. 26.
500
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., pp. 55-139.
501
Brendan Clifford estime qu’il ne s’agit pas d’une guerre civile puisque les camps opposés étaient
substantiellement du même moule et avaient le même idéal. Cf. : conversation du 10 septembre 2006 à Fère-en-
Tardenois. Cf. Brendan Clifford, “Mangling Irish History: Professor Roy Forster’s Achievement Surveyed”, in
B. Clifford, Julianne Herlihy, Envoi, Taking Leave Of Roy Foster, Cork, Aubane Historical Society, 2006, pp. 9-
93, p. 71.
502
Charlie Maguire, “Roddy Connolly and the Workers’Party of Ireland in 1926”, in Saothar, Journal of the
Irish Labour History Society, n° 30, 2005, pp. 33-45. [par Ch. McGuire]

99
Dans les années vingt comme nous l’avons déjà dit, l’activité
historiographique sur l’Irlande est faible. On peut noter divers articles écrits par
le spécialiste communiste anglais de l’Irlande, Thomas Alfred Jackson.503 On
sait qu’un soviétique, Kernheizev a publié un ouvrage sur l’Irlande
révolutionnaire en 1923.504
Le seul ouvrage intéressant de cette période est une brochure publiée à
SCHÜLLER 505
Chicago en 1926 par le Workers (Communist) Party des Etats-Unis : James
Connolly & Irish Freedom de G. Schüller. 506
Cette brochure se pose comme une « analyse marxiste ».507 Dans son
introduction, Tom O’Flaherty dit que le travail de Schüller est un hommage au
martyr révolutionnaire irlandais et un appel aux travailleurs d’origine irlandaise
des États-Unis à prendre conscience :

de la nécessité de se serrer les coudes avec les ouvriers de toutes les races dans le
pays afin qu’ils puissent s’émanciper de l’asservissement dans lequel les confine le
système [capitaliste] dont la lutte pour le renversement duquel mourut Connolly et
[que les prolétaires venant de tous les pays puissent] ériger sur [les] ruines [du
508
capitalisme], la République Ouvrière pour laquelle Connolly dévoua sa vie.

503
T. A. Jackson, “Connolly and the Proletarian Struggle”, The Workers’ Republic, 8 octobre 1921. Jackson qui
avait rencontré Connolly traite de ce qui est déjà un mythe-Connolly, de sa vie et, en disant que Connolly fut un
marxiste, donne sa propre version du marxisme de façon pédagogique. Cf. aussi du même auteur “Labour and
Larkinism”, The Workers’ Republic, 15, 22, 29 octobre 1921.
504
Cité par G. Schüller dans l’ouvrage qui suit.
505
issu du Socialist Party en 1919 ; devient le Communist Labor Party. Après différents schismes et péripéties,
l’alors Communist Party of America fusionne avec le United Communist Party en 1922 pour devenir le Workers
Party of America. Cette organisation rallie à elle la plupart des autres organisations communistes et devient
toujours en 1922 le Workers (Communist)Party, nom qu’il conserva jusqu’en 1929 où il prend l’appellation :
Communist Party, USA. (Cf. : Paul Buhle, Dan Georgakas, “Communist Party, USA”, in Encyclopedia of the
American Left, Urbana, University of Illinois Press, 1992, (1990) article obtenu sur le site :
http://www.marxists.org
506
Dont nous ne savons rien. G. Schüller, James Connolly & Irish Freedom, A Marxist Analysis, Cork, The Cork
Workers’Club, 1974, 1986 (1ère éd. Londres, Communist International, Journal of the Comintern, 1926 ;
première publication en tant que brochure par le Workers'(Communist) Party, Chicago, 1926), in
http://www.irsm.org Le texte est assorti d’une introduction de T. J. O’Flaherty. Le frère de ce dernier, le
romancier Liam O’Flaherty, fut lui-même un membre important du C.P.I. (Cf. : M. Milotte, Communism in
modern Ireland, op. cit., p. 57) T.J. O’Flaherty fut secrétaire du New York Larkin Defense Committee à l’époque
où James Larkin croupissait dans les prisons américaines pour activités séditieuses. Il rompit avec le comité et
avec Larkin (Cf. : E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., pp. 82 & 103) et s’engagea dans le communisme
américain.
507
James Connolly & Irish Freedom, A Marxist Analysis. A noter que nous avons utilisé la version numérique
disponible sur http://www.irsm.org où manque le premier chapitre “The Significance of Ireland For the
Comintern” et le non moins alléchant chapitre 4; “Connolly, the Revolutionary and Marxist”
508
(au regard de la difficulté à traduire le passage, quelques libertés ont été prises. Mais le sens des propos est là)
“to the necessity of joining hands with workers of all races in the land in which they are exploited to the end that

100
Une des ambitions affichée du livre est de raconter la vie héroïque d’un
camarade. Les prolétaires d’origine irlandaise établis aux Etats-Unis se doivent
de former une communauté de destin avec les prolétaires venus d’autres
horizons.
L’invite d’O’Flaherty n’est pas anodine. Le Workers (Communist) Party doit faire
face, en effet, à la division entre communautés de la classe ouvrière. Dans son
manifeste “For a Labor Party ” de 1922, le Parti impute le manque de solidarité
au sein de la classe ouvrière à l’antagonisme entre ouvriers qualifiés et ouvriers
non-qualifiés et surtout à l’antagonisme entre les ouvriers américains et les
travailleurs issus de la nouvelle vague d’immigration et qui ne parlent pas
l’anglais.509 En somme : faites émigrer ce que l’on prend trop souvent pour du
naturel, à savoir le sentiment communautaire, et il revient au galop. Les
communistes américains et leur théorie marxiste des classes se trouvent en
butte, comme leurs camarades européens, aux différends nationaux.
G. Schüller peut s’appuyer sur une base solide en la première biographie
consacrée à Connolly écrite par le syndicaliste aux sympathies républicaines
Desmond Ryan 510 qu’il cite et discute quelque peu.
L’entreprise de l’ouvrage est de faire passer Connolly pour « un révolutionnaire
de type nouveau, un homme qui savait tous les points faibles dans les
structures impérialistes et qui savait aussi comment mobiliser toutes les forces
anti-impérialistes contre l’ennemi.»511 En bref, Schüller fait de Connolly un

they may emancipate themselves from the thralldom of the system which Connolly died fighting against and to
erect upon its ruins the Workers' Republic which Connolly laid down his life fighting for.”, T.J. O’Flaherty,
“Introduction”, in G. Schüller, James Connolly & Irish Freedom, op. cit.
509
les Irlandais ne sont pas évoqués parce qu’ils étaient de la première vague et qu’ils parlaient, pour les vagues
suivantes, à coup sûr l’anglais. Ils étaient ainsi plus assimilables que les populations de l’Est et du Sud de
l’Europe. “Chapter IV : The Development of a uniform working-class” in For a Labor Party, Recent
Revolutionary Changes in American Politics, a Statement by the Workers Party, http://www.marxists.org
(édition originale: New York City, Workers Party of America, 1922.)
510
Demond Ryan, James Connolly, Dublin, The Talbot Press, 1924. D. Ryan est le fils de W. P. Ryan, l’ancien
rédacteur en chef de l’Irish Peasant et auteur de The Irish Labour Movement en 1919. Desmond Ryan, qui a
participé à l’Easter Rising, reprend le projet et les premières notes de son père. On lui doit les compilations des
œuvres et articles de Connolly en trois volumes de 1948 à 1951 chez Three Candles que les éditions
communistes New Books rééditeront. Pour une discussion des interprétations de Ryan père et fils, Cf. : John
Newsinger, « Connolly and his biographers », Irish Political Studies, n°5, 1990, pp. 1-9. , pp. 3-4.
511
selon les mots d’O’Flaherty, “Connolly was a revolutionist of the new type, a man who knew all the weak
spots in the imperialist structure and also knew how to mobilize all the anti-imperialist forces against the enemy,
is proven by Comrade Schüller in his excellent article.”, “Introduction”, in G. Schüller , op. cit.

101
Lénine.512 On avait déjà vu le socialiste Cathal O’Shannon faire de James
Connolly un bolchevik.513 Mais c’était par ignorance du léninisme.
G. Schüller souscrit à la thèse connollienne attribuant à la classe ouvrière le
« rôle de libérateur » et constate l’absence de mouvement révolutionnaire en
Irlande à l’heure où il écrit. C’est le rôle des communistes de fédérer autour des
ouvriers, les républicains et les forces de la paysannerie. 514

En Irlande, les diverses entreprises communistes tournent au fiasco.


Roddy Connolly en arrive à apporter son soutien tactique à la politique du
Fianna Fail d’Éamon de Valera.515 En 1929, « enfin » serions-nous tentés de
commenter, les relations sont rompues entre James Larkin et le Komintern.516
Fort de ces expériences irlandaises peu concluantes, ce dernier lança une
nouvelle initiative dont il prit soin d’avoir le contrôle le plus ferme possible.

2. l’écriture communiste des années trente et quarante : le poids des


turbulences mondiales

Dans les années sombres, l’historiographie communiste apparaît, entre


autre, comme un sismographe révélant bolchevisation, menace fasciste et autre
guerre mondiale.

a.) les années trente, la reprise en main par le Komintern et le premier


« véritable » parti marxiste-léniniste d’Irlande

512
même si nous ne disposons pas du chapitre “Connolly, the Revolutionary and Marxist”, l’action ou l’analyse
de Connolly sont qualifiées par 4 fois de « léniniste ».
513
C. O’Shannon, “Connolly a bolshevik”, in Irish Opinion, 23 février 1918.
514
Schüller, op. cit., chapitre 6, § 1 - § 4.
515
Ch. Maguire, “Roddy Connolly and the Workers’Party of Ireland in 1926”, op. cit., p. 40. Roderic Connolly
tiendra un rôle ensuite dans le Republican Congress en 1934 puis devint membre du Labour.
516
E. O’Connor, James Larkin, Cork, Cork University Press, 2002, pp. 92-93; E. O’Connor, Reds and the
Green, op. cit., p. 140 et suiv.

102
Après des mois de préparation, le Revolutionary Workers’ Groups, voit le
jour dans l’été 1930. C’est le premier parti communiste qui est implanté à la fois
dans l’État Libre et en Irlande du Nord. Il s’appuie sur des éléments qui ont été
formés à l’École Lénine de Moscou, en particulier James Larkin Junior et Seán
e
Murray. Le temps était, depuis le VI Congrès du Komintern en 1928, à une
politique « classe contre classe ». Elle se manifestait dans le rapport à Larkin
Senior comme on l’a vu, dans les relations aux républicains et dans l’épuration
du parti des éléments peu fiables « déviationnistes de droite ».517 Emmet
O’Connor voit des inconvénients dans cette bolchevisation : l’exclusivisme
doctrinal et les changements de ligne répétés. Mais la discipline sans précédent
pour un mouvement d’extrême gauche en Irlande permit au RWG d’entrer dans
« la phase la plus héroïque du communisme irlandais » alors que le climat était
beaucoup moins favorable que pour ses prédécesseurs.518

En 1931 paraît British Imperialism in Ireland d’Elinor Burns. Nous ne


Elinor savons quasiment rien de cet auteur.519 Elle a publié en 1926, The General
BURNS
Strike May 1926 : Trades Councils in Action (Labour Research Department).520
Son livre s’inscrit dans une série d’études sur l’impérialisme britannique dans le
monde. L’Irlande clôt cette série qui l’a menée successivement à s’intéresser à
la Malaisie, la Chine, la Namibie et l’Egypte.521 La maison d’édition, Workers’
Books qui appartient au R. W. G., écrit pour la présenter qu’elle est renommée
chez les ouvriers anglophones pour les « dénonciations intrépides » qu’elle a
assénée dans ses travaux.522 L’ouvrage qui nous occupe, court et dense,
s’appuie sur de nombreuses sources littéraires ou officielles. A le feuilleter, on

517
N. Werth, Histoire de l’Union soviétique, op. cit., pp. 289-290., E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p.
153 et suiv.
518
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 160. Pour la réaction devant l’avancée relative du communisme
dans l’automne 1932 : ibid., p. 184 et suiv. Se créa notamment en 1933 une St Patrick’s Anti-Communism
League.
519
Burns est probablement britannique. En tout cas, elle a travaillé avant tout pour le CPGB, Cf. plus tard : E.
Burns, A Call to Co-operators, Londres, Communist Party, 1954
520
Cité in Lionel M. Munby & Ernst Wangermann, Marxism and History, A Bibliography of English Language
Works, Londres, Lawrence 1 Wishart, 1967, p. 51.
521
E. Burns, British imperialism in Malaya, Londres, Labour Research Department, “colonial series n°2”, 1926,
[64 p.]; E. Burns, British imperialism in China, Londres, Labour Research Department, “colonial series n° 3”,
1926, [64 p.]; E. Burns, British imperialism in West Africa, Londres, Labour Research Department, “colonial
series n° 4”, 1927, [64 p.] E. Burns, British imperialism in Egypt, Londres, Labour Research Department,
“colonial series n° 5, 1928, [72 p.]. Les trois derniers ouvrages ont été traduits en italien en 1941.
522
“Introduction” par Workers’ Books, in E. Burns, British Imperialism in Ireland, Cork, The Cork Workers’
Club, 1983 (1ère éd. Dublin, Workers Books, 1931), p. II.

103
voit qu’il « fait marxiste ». De nombreuses tables sont présentes, en effet, pour
témoigner des évolutions « infrastructurelles ». La démonstration de Burns part
des « invasions » anglaises du XVII e siècle, s’arrête sur ce qu’elle voit comme
les deux stades de la « guerre agraire »,523 pour ensuite parler de
l’industrialisation et la subséquente lutte industrielle menée entre autre par
Larkin et Connolly. Les deux derniers chapitres tentent respectivement de
comprendre la révolution nationale en termes de classes et d’affirmer le
caractère nécessaire d’une « République des Ouvriers et des Paysans ».
L’importance de l’Irlande pour l’Impérialisme britannique vient de sa « position
stratégique ».524 Au delà de ce lieu commun, elle critique les rapports des trade-
unions britanniques et de la petite-bourgeoisie irlandaise. L’inconséquence et la
division de cette dernière se retrouve, selon elle, dans le fait que les
républicains n’ont pas de programme clair.525 Le livre se clôt sur le constat que
les partis bourgeois et petit-bourgeois d’Irlande ne peuvent prendre pas la
direction des masses pour :

l’achèvement de la révolution agraire et le gain de l’union et de l’indépendance


nationale. Cette direction peut simplement venir du parti révolutionnaire de la classe
ouvrière, qui, par sa nature même, est en opposition à tous ces intérêts qui retiennent
526
la lutte ; la classe qui est essentiellement anti-impérialiste.

Dans cet appel à l’union des ouvriers d’industrie et des ouvriers agricoles à
travers un parti communiste, exhortation déjà présente d’une façon plus floue
chez Schüller, nous retrouvons l’éternelle chute attendue du scénario marxiste-
léniniste. Comme le dit Georges Lavau :

523
Le premier stade s’étendrait de la fin du XVIII e siècle à la mi-XIX e avec la Famine et la révolte manquée de
1848. Le second stade serait marqué par le mouvement Fenian et la « Guerre agraire », E. Burns, op. cit., p. 10.
pour le détail Cf. : ch. 3.
524
E. Burns, op. cit., p. 64.
525
Ibid., p. 65.
526
“ […] the completion of the agrarian revolution and the winning of national unity and independence. This
leadership can only come from the revolutionary party of the working class, which, by its very nature, is in
opposition to all those interests that are holding back the struggle; the class which is essentially anti-
imperialist.”, ibid., p. 66.

104
[le] chapitre final – comme celui de tous les manuels d’histoire des partis communistes
écrits par tous les P.C. – se clôt par l’énoncé obligatoire : l’histoire démontre la
527
nécessité pour la classe ouvrière d’un Parti communiste toujours plus puissant.

Un article publié dans le Communist International en mai 1932 tire le


Gerhart bilan de la décennie de l’État Libre d’Irlande après l’arrivée au pouvoir d’Éamon
EISLER
de Valera en février.528 Cette sorte d’ « histoire immédiate » est l’œuvre de
Gerhart Eisler un austro-allemand né en 1897 à Leipzig. Eisler est fils d’un
philosophe et frère du compositeur Hans Eisler et de l’ancienne secrétaire
générale du K.P.D. connue sous le nom de Ruth Fisher et disgraciée avec
Arkadji Maslow par Staline et Boukharine en 1924-25. Gerhart Eisler fait la
Première Guerre mondiale dans l’armée autrichienne et participe à la fondation
du Parti Communiste autrichien. Parti à Berlin en 1920, il devient membre du
K.P.D. et travaille comme journaliste pour la presse communiste. Il participe à
l’accession de Ernst Thälmann à la direction du parti. De 1929 à 1931, il est
délégué du Komintern en Chine.529 Il a été choisi pour écrire cet article. Comme
il n’est pas spécialiste de l’Irlande, Emmet O’Connor suggère sans conviction
qu’il a peut-être été désigné parce qu’il a été en contact avec des étudiants
irlandais dans le cadre de ses fonctions d’enseignant à l’École Lénine.530
Toujours est-il que l’on peut être certain d’une chose : son article sert à stipuler
aux lecteurs anglo-saxons la ligne de Moscou sur la question irlandaise.
Car il s’agit bien d’un rappel à l’ordre des partis communistes britannique
et irlandais. Le ton de l’article est injonctif : ce que les communistes irlandais ou
britanniques « doivent » faire est martelé tout au long des dernières pages

527
G. Lavau évoque ici le chapitre final de l’Histoire du réformisme réalisée en deux tomes par les historiens du
Parti Communiste Français. G. Lavau, « L’historiographie communiste : une pratique politique » , in Pierre
Birnbaum, Jean-Marie Vincent (dir.), Critique des pratiques politiques, Galilée, 1978, pp. 121-163, p. 133.
528
“Gerhart”, The Irish Free State and British Imperialism, Cork, Cork Workers’Club, 1986 (1ère éd. in
Communist International, mai 1932) D’autres écrits théoriques sur l’Irlande parurent dans le Communist
International et Inprecorr. Cf. : E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 180.
529
http://de.wikipedia.org/wiki/Gerhart_Eisler Un livre lui a été récemment consacré: Ronal Friedmann,
Ulbricht Rundfunkmann, Eine Gerhart-Eisler-Biographie, Berlin, Neue Das Berlin GmbH, 2007. [Eisler fit la
Guerre d’Espagne, fut parqué dans « la France des camps », s’exila aux Etats-Unis où il a tenu avec Kurt
Rosenfeld le journal « The German American ». De retour en Allemagne de l’Est en 1949, il devint un homme
important du régime en tant que chef du Comité d’Etat de la Radiodiffusion et de la Télévision. Elu au comité
central en 1967, il meurt lors d’un voyage officiel en Arménie en 1968.]
530
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., pp. 176-177.

105
exposant leurs « tâches ».531 Une enquête à usage interne du Komintern avait
précédemment critiqué la phraséologie nationaliste du R.W.G. lors des
élections de 1932 qui virent l’arrivée au pouvoir du Fianna Fáil de De Valera.532
De Valera qui, lors de ces élections, avait été attaqué par ses détracteurs du
Cumann na Gaedheal (le parti gouvernemental pro-Traité) comme faisant le jeu
des communistes et même comme étant le Kerenski irlandais est un casse-tête
et une source de division pour les communistes. Eisler met en avant le fait que
De Valera « combine ses demandes nationales contre l’impérialisme
533
britannique avec une politique interne réactionnaire » et qu’il ne peut donc
avec son parti mener la « lutte pour la libération sociale et nationale de
534
l’Irlande ». Les communistes irlandais doivent mettre l’accent, selon lui, sur
les inconséquences de De Valera, insister sur le lien entre les aspirations
nationales et les demandes sociales et donc faire entendre leur voix et ne pas
rester isolés par le discours du Fianna Fail. 535 Ce sont les communistes anglais
et leur journal le Daily Worker qui reçoivent pourtant l’admonestation la plus
forte. Ils ont pris « une position incorrecte tactiquement », commis une
« erreur » dans leur lecture du conflit entre « les impérialistes et social-fascistes
britanniques » et De Valera. Dans leur prise de position sans mesure contre ce
dernier, ils ont pu embrouiller de nombreux travailleurs.536
537
G. Eisler souligne le tribut que doivent encore payer les pauvres paysans et
affirme que les communistes doivent soutenir la campagne du Fianna Fail
contre le serment d’allégeance à la couronne britannique comme « un pas vers
la vraie bataille ».538

531
Les passages : « The Task of the Irish Communists », pp. 14-17 et « The Task of the British Communists »,
pp. 17-19. in “Gerhart”, The Irish Free State and British Imperialism, op. cit.
532
Les communistes ayant parmi leurs slogans « l’Irlande libre et unifiée » ou mettant en avant non Lénine mais
Connolly comme héros révolutionnaire. Cf. : document portant sur le résultat des élections de 1932 cité in E.
O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 176.
533
“combines his national demands against British imperialism with a reactionary internal policy” “Gerhart”,
The Irish Free State and British Imperialism, op. cit., p. 14.
534
Dont il nomme erronément l’organisation « Irish Workers’ League », le nom du parti de Larkin, au lieu de
R.W.G.
535
“Gerhart”, The Irish Free State and British Imperialism, op. cit., p. 14-15.
536
Ibid., p. 18. L’historiographie communiste est vraiment un sismographe : par huit fois est employé le terme de
« social-fasciste »
537
c’est-à-dire les annuités. “Gerhart”, The Irish Free State and British Imperialism, op. cit., p. 7.
538
Ibid., p. 10.

106
Tous les communistes de l’époque étaient confrontés à une nécessité :
celle d’asseoir leur militantisme et leurs luttes quotidiennes sur les textes
« classiques » du marxisme. Ils devinrent peu à peu disponibles, souvent sous
forme de sélections, grâce en partie aux publications traduites et
539
subventionnées sous l’égide de l’Institut Marx-Engels de Moscou.
Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution du communiste anglais
Ralph Ralph Fox s’inscrit dans cette politique.540 Fox est né à Halifax en 1900. Si un
FOX
livre a été consacré à sa vie et son œuvre par des camarades, c’est qu’il est
mort en Espagne en 1936 alors qu’il était engagé dans les Brigades
Internationales.541 Il grandit dans une famille de classe moyenne et fit ses
études à Oxford. Selon Harry Pollitt, la Révolution russe le détourna d’une
carrière littéraire qui lui semblait promise.542 Les écrits de Fox des années 20 -
dont une pièce de théâtre - conservent cependant un aspect littéraire. Mais,
comme le souligne Thomas Alfred Jackson, dont nous reparlerons d’ici peu, ce
sont ses écrits politiques qui constituent « la plus grande masse de son
travail ».543 Sa brochure, Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution se
situe dans une série d’ouvrages de vulgarisation comprenant également une
biographie de Lénine, un livre sur la politique coloniale britannique puis deux
volumes succincts sur la lutte des classes en Grande-Bretagne.544 Ces travaux
sont le fruit de son travail à l’Institut Marx-Engels de Moscou au début des
années trente. Jackson ne dresse pas un panégyrique : si les livres de Ralph
Fox sont écrits dans un anglais alerte, ils pèchent parfois d’un manque de
conséquence dans leur construction et sont parsemés de petites erreurs quant
aux noms ou aux dates. 545
Ce qui ressort du portrait intellectuel réalisé par Jackson sur feu son camarade
est l’attachement de Fox pour la pensée « réelle » tournée vers l’action.

539
Cf. : par ex. E. Hobsbawm, Franc-Tireur, op. cit., p. 121.
540
Ralph Fox, Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution, Cork, The Cork Workers’Club, “Historical
Reprints n°3”, n.d. 197? (1ère éd. Londres, Modern Books Ltd., 1932)
541
John Lehman, Thomas Alfred Jackson, C. Day Lewis, Ralf Fox : A Writer in Arms, Londres, Lawrence &
Wishart, 1937.
542
Il rejoint le CPGB en 1920 après un voyage en Union Soviétique. Harry Pollitt, « Tribute to Ralf Fox », in
John Lehman et al., op. cit., p. 3.
543
T.A. Jackson, « Ralf Fox’s Political Writings », in John Lehman et al., op. cit., p. 151.
544
Respectivement : Lenin : A biography, Gallancz, 1933 ; Colonial Policy of British Imperialism, Martin
Lawrence, 1934 ; Class Struggle in Britain, 2 vols., Martin Lawrence, 1934.
545
Ibid., p. 153.

107
Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution, ce bréviaire des positions des
trois révolutionnaires quant à la question irlandaise se présente comme étant
d’une « importance immense pour les travailleurs d’Irlande, les bâtisseurs de la
future République Socialiste irlandaise [dans un contexte où] l’Irlande est
encore une fois engagée dans un combat à mort avec l’impérialisme anglais
[…] ».546 R. Fox pense à la « guerre économique » que doit livrer le
gouvernement De Valera à la Grande-Bretagne.547
Les auteurs sur lesquels glose Ralph Fox sont canonisés, portés aux nues. Ce
sont :

les révolutionnaires les plus grands et les plus couronnés de succès de tous les
temps, capables de combiner l’analyse la plus scientifique d’un fait historique AVEC
L’HABILETÉ DE CHANGER LE COURS DE L’HISTOIRE PAR UNE ACTION
548
RÉVOLUTIONNAIRE DE CLASSE.

En considérant ces textes, Fox estime que le mouvement révolutionnaire


international a beaucoup appris de l’Irlande et que c’est dorénavant l’Irlande qui
a à apprendre de la Russie ou de la Chine.549 Bien sûr le rôle de la classe
ouvrière est réaffirmé dans son primat. Avec l’aide des « fermiers »550 et le
551
ralliement de la base de l’I.R.A. au communisme , la classe ouvrière
552
structurée dans un parti prolétarien de masse permettra la libération et
l’unification de l’Irlande et le développement d’un même parti en Grande-
Bretagne. Cette compilation aurait eu « quelque influence dans les années
trente ».553

546
“when Ireland is once more engaging in a life and death struggle with British imperialism”; “immense
importance to the toilers of Ireland, the builders of the future Socialist Irish Republic”, Ralph Fox, Marx, Engels
and Lenin on the Irish Revolution, op. cit., pp. 1-2.
547
Ibid , p. 29. Si c’est une lutte « anti-impérialiste » que livre le gouvernement De Valera, le Fianna Fáil n’en
est pas moins le parti du capitalisme indigène.
548
“the greatest and most successful revolutionaries of all time, able to combine the most scientific analysis of
historical fact WITH THE ABILITY TO CHANGE THE COURSE OF HISTORY BY REVOLUTIONARY
CLASS ACTION.” ibid., p. 2.
549
Ibid., p. 15.
550
Ibid., p. 31.
551
Ibid., p. 30.
552
Ibid., pp. 16, 30, 31.
553
Desmond Greaves, « foreword », in Marx, Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Editions du
Progrès, 1971, p. 12.

108
The War for the Land in Ireland paraît en 1933 à Londres, Dublin et New
York.554 Il est l’œuvre de Brian O’Neill, le rédacteur de l’Irish Workers’ Voice 555

Brian
et le théoricien en second du Revolutionary Workers’ Groups après Seán
O’NEILL
Murray.556 C’est en 1932 que Moscou avait envoyé des directives à O’Neill et à
James Larkin Junior pour l’écriture de deux brochures sur la lutte nationale et
sur les mouvements paysans qu’ils devaient rédiger en 6 semaines.557
Le travail d’O’Neill fait l’objet d’une introduction écrite par Peadar O’Donnell qui
est considéré avec raison par Richard English comme « le plus important
socialiste républicain irlandais de l’entre-deux guerre ».558 O’Donnell signale
« l’importance vitale » du livre pour les mouvements séparatistes irlandais.559 Il
estime que l’ouvrage « sera largement lu dans l’Irlande rurale »,560 qu’il
« provoquera des étincelles, [et qu’il] pourrait même initier un feu ».561
L’introduction de Peadar O’Donnell suppose une volonté d’ouverture aux
hommes de l’I.R.A. et aux luttes agraires qu’O’Donnell incarne d’une certaine
façon.
Pour revenir à la propre posture d’écriture de Brian O’Neill, une phrase ressort
des quelques lignes de remerciements :

554
Brian O’Neill, The War for the Land in Ireland, Londres, Martin Lawrence Limited, 1933. Martin Lawrence
est la maison d’édition du Communist Party of Great Britain. A Dublin, l’ouvrage est publié par Sphinx du
R.W.G. et à New York par International Publisher. [Cf. : http://www.copac.ac.uk] La population immigrée
irlandaise était nombreuse en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
555
Communist Party of Ireland, Outline History, Dublin, New Books Publications, 1975, p. 14.
556
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 199. En janvier 1933, nous apprend Emmet O’Connor, est
publié par les éditions Sphinx The Irish Case for Communism, le manifeste du Parti par Murray, un livre de
Peadar O’Donnell, For or Against the Ranchers ?, The Next Step in Ireland, Britain and America.de Joe Troy, S.
I. Gusev, Harry Pollitt et un catalogue de nombreuses brochures, en particulier sur l’U.R.S.S.
557
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 180. Seul donc abouti un peu plus tard l’ouvrage sur les luttes
agraires.
558
Richard English, Radicals and the Republic : Socialist Republicanism in the Irish Free State, 1925-1937,
Oxford, Clarendon Press, 1994, p. 7. O’Donnell était lié aux communistes. Il était le meilleur ami de Seán
Murray. Il lança en 1928 l’Anti-Tribute League et travailla avec Bob Stewart à partir de janvier 1930 pour en
faire une section du Congrès Européen des Paysans, une tentative pour revigorer le Krestintern, l’Internationale
des paysans. Ainsi est lancé en mars 1930 à Galway, l’Irish Working Farmers’ Committee. (E. O’Connor, Reds
and the Green, op. cit., p. 151). En 1931, il participe à la création de Saor Éire (« l’Irlande Libre »), une
organisation vite dissoute soutenue par l’IRA pour l’établissement d’une Irlande indépendante et socialiste.
559
“Introduction” in Brian O’Neill, The War for the Land in Ireland, op; cit., p. 11. On voit bien ici le rôle
« d’entremetteur » d’O’Donnell entre le mouvement communiste et le républicanisme.
560
“This book will be widely read in rural Ireland.”, “Introduction”, ibid.. Il est vrai qu’il avait emis
précédemment dans son beau récit de sa détention dans les prisons gouvernementales lors de la guerre civile, The
Gates Flew Open, un point de vue assez paternaliste : “I know the insides of the minds of the mass of the folk in
rural Ireland: my thoughts are distilled out of their lives.”, P. O’Donnell, The Gates Flew Open, Cork, The
Mercier Press, 1965 (1ère éd. 1932)
561
“will raise sparks; it may even start a fire”, ibid., p. 12. O’Donnell avoue une certaine jalousie et qu’il aurait
aimé écrire un tel livre., ibid., p. 18.

109
Nous connaissons tous notre histoire en Irlande, ce dont on a besoin est d’analyse
562
marxiste.

The War for the Land in Ireland débute son récit avec les luttes agraires du
XVIII e siècle en se basant notamment sur des passages de Connolly, évoque
les Ribbonmen, les Fenians, et la Land League avec ce qu’il appelle la trahison
de la classe moyenne. Puis pour décrire le règlement de la question agraire, il
utilise la formule percutante “Bondlordism replaces landlordism” comme titre du
chapitre 5.563 Ses derniers chapitres sont consacrés à la crise agraire qui
débute dans les années 20 et offre les solutions du scénario classique des
communistes irlandais.
En bon communiste du début des années 30, il estime que le capitalisme, qui
564
cause des malheurs de l’Irlande, est condamné. Il est à son « stade final et
agonisant, l’impérialisme ».565 James Connolly reste un référent fondamental. Il
cite abondamment son interprétation de la Land League 566 ainsi que le lien que
le héros national faisait entre la cause irlandaise et la cause révolutionnaire
européenne.567 Mais le livre se place surtout dans la lignée de 1917 qui aurait
« établi la base pour le changement ».568 L’événement était devenu « le point
de référence central de l’univers politique » pour la première génération de
communistes. 569
Bien évidemment, sa lecture de l’Histoire et du rôle moteur de la lutte des
classes,570 l’amène à affirmer sa confiance dans le prolétariat et le parti qui
conduiront la Révolution.571 Une position, qui découle de ce que l’on vient de

562
Brian O’Neill utilise les mots « Marxian analysis » « analyse marxienne ». Nous savons que le livre Labour
in Irish History était caractérisé par le premier biographe de Connolly, Desmond Ryan, comme étant un tenant
de « la conception marxienne orthodoxe » [“the orthodox Marxian outlook”]. (Cf. : cité in John Newsinger,
« Connolly and his biographers », Irish Political Studies, n°5, 1990, pp. 1-9, p. 4) ». C’est surtout sous la plume
d’un communiste que le terme « marxien » est quelque peu étrange. La raison en est simple : certaines
traductions anglaises ont tendance à confondre « marxiste » et « marxien ». Cf. : http://www.marxists.org “We
all know our history in Ireland; what is needed is Marxian analysis.”, ibid., p. 7.
563
“Bondlordism” est un néologisme, construit apparemment à partir des mots landlord « propriétaire [dans ce
contexte propriétaire terrien et noble] » et bondholder « personne qui possède des titres de rente» de bond
« obligation, bon ». O’Neill entend dénoncer le Wyndham Act.
564
Brian O’Neill, The War for the Land in Ireland, op. cit., pp. 154, 157, 158, 160, 163, 178, 180, 181, 182.
565
“Capitalism is no longer on the ascendant, but is in its final and dying stage, imperialism”, ibid., p. 180.
566
Ibid., pp. 92-95.
567
Ibid., p. 178.
568
“The November Revolution of 1917 laid the basis for the change.”, ibid., p. 169.
569
E. Hobsbawm, Franc-tireur, op. cit., p. 259.
570
Ibid., p. 184.
571
Ibid., pp. 158, 185, 192

110
dire, est plus intéressante à commenter : à ses lecteurs – qu’il voudrait voir être
les ruraux irlandais et les émigrés originaires des vertes campagnes d’Érin – il
offre comme panacée le modèle agricole soviétique. Il vante l’URSS pour avoir
réalisé dans les quinze années qui précèdent « une des plus remarquables
révolutions dans la technique agraire que l’humanité ait connue ».572 Ces
résultats « montrent la route pour les travailleurs agricoles [“working farmers”]
d’Irlande ».573 Or au delà de la propagande de l’État et de l’Église, on peut
penser que cette perspective ne s’accordait pas avec les aspirations des
travailleurs agricoles irlandais. L’immense majorité d’entre eux aspirait à avoir
son petit cottage et non à se faire enrôler dans une entreprise collectiviste.574
Cela semble être une des principales raisons de l’échec du communisme en
Irlande.
En juin 1933, le Revolutionary Workers’ Groups devient le second
Communist Party of Ireland. Dans le manifeste du parti “Ireland’s Path to
Freedom”, Seán Murray considère dans la tradition de Lénine que les paysans
sont des alliés de la classe ouvrière et, plus généralement, que :

La lutte nationale est la première question à laquelle nous sommes confrontés en


Irlande. […] Nous, Communistes sommes internationalistes, et nous sommes les plus
grands représentants de la lutte pour l’indépendance nationale. Les batailles du passé
prouvent que les capitalistes irlandais ont déserté le mouvement national. […] Les
capitalistes sont contre l’indépendance nationale. Ils ont trahi la lutte pour la libération.
[…] La formation du Parti Communiste d’Irlande va faire avancer la révolution
575
nationale.

Suivant la logique de la politique extérieure soviétique et dans une période où la


menace des Blueshirts du capitaine Eoin O’Duffy était encore sérieuse, le CPI

572
“one of the most remarkable revolutions in agrarian technique that humanity has experienced”, ibid., p. 169.
573
“the achievements of Soviet agriculture point the road for the working farmers of Ireland”, ibid., p. 178.
574
Le premier document en appendice, qui devance des tables biens fournies en chiffres, est la reproduction d’un
discours de Staline de janvier 1933 où ce dernier, parlant de la collectivisation des terres, cite Lénine « Il n’y a
pas de moyen de se sortir de la misère pour les petites tenures » “There is no way out of poverty for small
holdings”, ibid., p. 193.
575
“The National struggle is the prime question with which we are faced in Ireland. […] We Communists are
internationalists, and we are also the greatest exponents of the national independence struggle. The battles of the
past prove that the Irish capitalists have deserted the national movement. […]The capitalists are against national
independence. They have betrayed the struggle for liberation. […] The formation of the Communist Party of
Ireland will drive forward the national revolution.” cité in CPI, Communist Party of Ireland : Outline History,
Dublin, New Books Publications, 1975, p. 20.

111
forme avec les dissidents socialistes de l’IRA menés par Frank Ryan, Peadar
O’Donnell ou George Gilmore en 1934 le Republican Congress.576
Communistes et Républicains n’étaient cependant pas sur la même longueur
d’ondes.577 De plus, le secrétariat anglo-américain qui chapeautait le CPI
estimait que le parti s’était noyé dans le Republican Congress et qu’il n’arrivait
pas à imposer ses slogans et son autorité.578 Les Républicains se défiaient
quant à eux de ces alliés bien versatiles et le Republican Congress sera dissout
dès 1935.
Le CPI devait par ailleurs subir une virulente vague d’anticommunisme
orchestrée notamment par l’Église et qui aura son plus haut degré d’intensité
lors de la guerre d’Espagne. Le professeur James Hogan publie ainsi en 1935
un libelle Could Ireland become Communist ? The facts of the case où il
dénonce la manipulation des Républicains par le Komintern.579
Concrètement, sur le plan historiographique, les communistes irlandais

commémorer se devaient d’être actifs pour marquer le vingtième anniversaire de 1916. Seán
1916
Murray sort une brochure intitulée The Irish Revolt : 1916 and After.580 Le
leader communiste en appelle dans une logique de Front Populaire à « un
mouvement ouvrier uni à tout ce qu’il y a de viril dans la cause nationale ».581
Brian O’Neill n’est pas en reste. Son Easter Week publié à New York et à
Londres.582 Il n’y a pas grand chose à dire de ce livre car il est totalement
factuel et chronologique. O’Neill évoque tout de même longuement la grève de
1913 ainsi qu’à la fin de l’ouvrage la controverse entre Radek et Lénine sur
l’interprétation de l’insurrection.583 Sa dernière phrase “We shall rise again”,584
« Nous devons nous insurger de nouveau » est un écho au “We Will Rise
Again” de James Connolly.585

576
Richard English, “Peadar O’Donnell: Socialism and the Republic, 1925-37”, in Saothar, n°14, 1989, pp. 47-
58, pp. 52-54. Les archives de Moscou montrent que le Komintern ne voulait pas de scission de l’IRA. Cf. E.
O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 189.
577
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 197.
578
Ibid., pp. 202-203.
579
Ibid., p. 206.
580
S. Murray, The Irish revolt : 1916 and after, Londres, CPGB, 1936.
581
“a united labour movement joined to all that is virile in the national cause.”, cité in ibid., p. 211.
582
Nous avons consulté : B. O’Neill, Easter Week, New York, International Publishers, 1936. Martin Lawrence
du CPGB s’est associé avec la famille « libérale et anti-fasciste » Wishart pour devenir « Lawrence & Wishart »
(Cf. : www.lwbooks.co.uk). Sphinx, l’éditeur des communistes irlandais semble avoir périclité.
583
B. O’Neill, Easter Week, op. cit., pp. 88-91.
584
Ibid., p. 94.
585
J. Connolly, “We Will Rise Again”, Workers’ Republic, 25 mars 1916, in http://www.marxists.org

112
Outre ce livre et cette brochure, une pièce de théâtre “Easter 1916” de Montagu
Slater évoquant le Dublin Lock-out et les Pâques Sanglantes fut jouée à l’Unity
Theatre de Londres en 1936.586
L’historiographie des Pâques Sanglantes et plus généralement de la
révolution nationale était dominée par les politiciens, les militants et notamment
les anciens acteurs. Au niveau des historiens professionnels, en 1938, les deux
entreprises belfastoise et dublinoise de Theodore William Moody et Robert
Dudley Edwards créées deux ans plus tôt, fusionnent et donnent naissance au
périodique universitaire Irish Historical Studies.587 Cette tentative normative,
impulsée également par D. B. Quinn, fixa des principes de recherches qui
donnaient des résultats, selon David Fitzpatrick, « maigres et souvent
ennuyeux » parmi d’autres défauts mais qui firent profession de « rejeter les
abus » des versions unioniste ou nationaliste de l’histoire.588 La rigueur de ces
nouveaux historiens et leur volonté de mettre à bas certaines « frontières
mentales » a demandé, selon Maurice Goldring, un « courage intellectuel […]
admirable ».589 Ces historiens professionnels ne traitaient pas des événements
trop encore brûlants selon eux du début du Vingtième Siècle. Ils eurent comme
pendants sur le plan culturel les entreprises de George Russel puis de Seán Ó
Faolain qui crée la revue The Bell en 1940. Refermons la parenthèse.

Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 a surpris comme tant


d’autres les communistes irlandais. Ils soutinrent la politique de neutralité de De
Valera et critiquèrent les puissances française et anglaise. En mai 1940, ils
adoptèrent le slogan “We serve neither Churchill nor Hitler, but Ireland” qui est

586
CPI, Communist Party of Ireland: Outline History, op. cit., p. 26. Lors des célébrations de l’Easter Rising , le
cortèges du C.P.I. a été plusieurs fois attaqué.
587
Ciaran Brady, “ ‘Constructive and Instrumental’: The Dilemma of Ireland’s First ‘New Historians’ ”, C.
Brady, Interpreting Irish history: the debate on historical revisionism, 1938-1994, Blackrock, Co. Dublin, Irish
Academic Press, 1994, pp. 3-31, p. 4. Les deux revues fondées en 1936 sont The Ulster Society for Irish
Historical Studies de Moody et son pendant de Dublin The Irish Historical Society de R. D. Edwards.
588
D. Fitzpatrick, « Une histoire très catholique ?, Révisionnisme et orthodoxie dans l’historiographie
irlandaise », op. cit., pp. 125-126. Cf. Mary Daly, “Review : Recent Writings on Modern Irish History : The
Interaction between Past and Present”, The Journal of Modern History, vol. 69, n° 3, (septembre 1997, pp. 512-
533, p. 514.
589
Maurice Goldring, Pleasant the scholar’s life : Irish intellectuals and the construction of the nation state,
Londres, Sérif, 1993, p. 149, cité et traduit in P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire et ses liens avec la théorie,
op. cit., p. 400. T. W. Moody, R. D. Edwards ou D. B. Quinn et leurs élèves sont à l’origine de ce que Terence
Brown appelle la « révolution tranquille » dans l’écriture de l’histoire en Irlande. Terence Brown, Ireland, A
Social and Cultural History, op. cit., p. 291.

113
une référence à celui de James Connolly en son temps.590 Le CPGB et la
Connolly Association menèrent la campagne “Hands Off Ireland” contre les
tentatives de Churchill d’obtenir des bases navales en Irlande. De même, le
communiste britannique Willam Gallacher dans sa brochure de 1941 Ireland –
Can It Remain Neutral ? passe en revue les horreurs passées de la domination
britannique en Irlande et loue la politique de De Valera.591
L’invasion nazie de l’URSS le 22 juin 1941 allait tout changer. Le parti se
dissout en Éire. Seán Murray prend ainsi la direction de la branche d’Irlande du
Nord qui s’investie pleinement dans l’effort de guerre britannique.592

En 1946, paraît chez Corbett Press, Ireland Her Own, An Outline History
593
T. A. of the Irish Struggle de Thomas Alfred Jackson dont on se souvient qu’il fut
JACKSON
le spécialiste des questions irlandaises dans le C.P.G.B.
Thomas Alfred Jackson est né à Clerkenwell en 1879 d’une famille d’artisans et
fut vite initié par son père aux valeurs du trade-unionisme, à la cause irlandaise
et à l’histoire de l’île.594 Le garçon, qui quitta l’école à 13 ans pour travailler
dans l’imprimerie de son père, engloutissait les livres et se converti au
socialisme.595 En 1900, il adhère à la Social Democratic Federation d’Hyndman.
Dans ses Mémoires, il raconte le poids qu’a constitué cette conversion

590
Slogan cité in E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 228. La référence à Churchill était d’autant plus
un repoussoir que son père, Randolph, décida de jouer « la carte Orange » en 1886. Le slogan de James Connolly
était “We Serve Neither King Nor Kaiser”. Cf. J. Connolly, “War at Home”, (1915), http://www.marxists.org
591
M. Milotte, Communism in modern Ireland, op. cit., p. 185, p. 187. E. O’Connor, Reds and the Green, op.
cit., p. 229.
592
E. O’Connor, Reds and the Green, op. cit., p. 232. Les communistes du Sud continuèrent leurs activités sous
divers noms. Leur stratégie était d’infiltrer le Labour pour qu’une coalition Labour - Fianna Fáil fasse basculer
l’Irlande dans la guerre. (ibid.) Les communistes fondèrent en 1942 également les éditions New Books et
publièrent un mensuel “Irish Review”. [CPI, Communist Party of Ireland: Outline History, op. cit., p. 21] Les
communistes du Sud eurent de nouveau pignon sur rue en 1948 avec l’Irish Workers’League qui devint en 1962
l’Irish Workers’ Party. En 1970, le Communist Party of Northern Ireland fusionna avec se dernier pour devenir
le troisième Communist Party of Ireland.
593
Le titre de l’ouvrage est une référence à la phrase fameuse de James Fintan Lalor “Ireland her own, and all
therein, from the sod to the sky.”
594
Toutes les indications biographiques qui suivent viennent de l’entrée « JACKSON » écrite par Vivien
Morton et John Saville dans Joyce M. Bellamy et John Saville, Dictionary of Labour biography, Vol. IV,
Londres, The Macmillann Press, 1977, pp. 99 – 108 . Nous connaissons l’historien marxiste John Saville. Vivien
Morton n’est autre que la fille de T. A. Jackson et la femme de l’historien A. L. Morton qui a écrit un ouvrage
pionnier A People’s History of England et créé le Left Book Club en 1938, Cf. : D. L. Dworkin, Cultural
Marxism in postwar Britain : history, the new left, and the origins of cultural studies, Londres, Duke University
Press, 1997, p. 12. Pour les anecdotes, Clerkenwell est le quartier londonien dont les Fenians ont fait sauter la
prison en 1867 pour libérer un des leurs mais également le lieu où Lénine faisait pour un moment imprimer
l’Iskra au siège de la Social Democratic Federation et où se serait déroulée la première rencontre de Lénine et
Staline. Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Clerkenwell
595
Suite à la lecture d’un livre d’ George Henry Lewes, A Biographical History of Philosophy.

114
notamment par rapport aux désillusions que ce choix à fait naître chez ses
proches.596 T. A. Jackson rencontre James Connolly à Leeds en 1913.597 Il
dénonça l’exécution de son camarade irlandais sur une tribune politique à
Leeds dans ce que son ami Desmond Greaves appelle « le discours le plus
fougueux de sa vie ».598 Il avait été auparavant « choqué et désorienté » par le
support des socialistes d’Europe à la guerre, il fut arrêté pour sédition sous le
Defence of Realm Act pour avoir dénoncé le chauvinisme et prêché la solidarité
internationale de la classe ouvrière. Avec ses camarades du Socialist Labour
Party, il soutient la révolution de février 1917 sur les bases d’une politique anti-
guerre, faute de plus d’information. Puis survint Octobre qui changea la donne.
Il s’engage vite dans le nouveau parti communiste britannique dans lequel il est
organisateur et rédacteur dans les différents journaux du parti. Evoquant ces
premières années du Parti Communiste de Grande-Bretagne, il écrit :

Nous avions à faire le meilleur que nous pouvions … étant donné notre par trop
insuffisante préparation pour une si prodigieuse tâche … je mis en pièce mon propre
marxisme, examinant chaque pièce attentivement et de façon critique à la lumière de
la pratique objective … aidé par les travaux de Lénine au fur à mesure qu’ils
599
apparaissaient en Anglais.

Il devint, comme nous le savons, le spécialiste des questions irlandaises et se


rendit à Dublin.600 A la fin des années 1920, il est contraint de quitter le
journalisme officiellement pour avoir voté contre le lancement d’un quotidien, le
Daily Worker. Officieusement, il était opposé à la nouvelle ligne du Parti. V.
Morton et Saville le décrivent ainsi comme ayant toujours été un « homme aux
idées indépendantes ».601

596
V. Morton, Saville, op. cit., p. 100.
597
Connolly lui avait dit qu’il essayerait de le faire venir à Dublin, quand l’atmosphère sociale serait retombée,
pour qu’il donne quelques conférences sur le marxisme. Jackson affirmait plus tard qu’il ne pouvait se sortir de
l’esprit qu’il aurait pu finir au G.P.O. (General Post Office) lors des Pâques Sanglantes de 1916.
598
“ the most fiery speech of his life”, C. D. Greaves, The Life and Times of James Connolly, Londres, Lawrence
& Wishart, 1986, p. 423.
599
“We had to do the best we could … given our all-too-insufficient preparation for so stupendious a task … I
pulled my own Marxism to pieces, examined every piece closely and critically in the light of objective practice
… helped by the works of Lenin as they appeared in English …”, V. Morton, Saville, op. cit., p. 103.
600
Pour le première fois dans l’automne 1921. Il assista plus tard à la séance du Dáil Éireann qui entérina la
partition. Il se rendit à Moscou aussi en 1923 avec Harry Pollitt.
601
Ibid., p. 104. Il a ainsi critiqué la réorganisation du Parti Communiste de Grande-Bretagne en 1923-24 et s’est
retrouvé dans la majorité du comité exécutif du CPGB en cette fin des années 1920 pour dénoncer l’application
des stratégies du Komintern établies lors de son VIe Congrès (juillet-septembre 1928). Dans un article dans

115
Son premier livre, s’intitule Dialectics. The Logic of Marxism and its
importateur Critics: an essay in exploration publié en 1936. Pour « TAJ », cet ouvrage était
d’un
marxisme nécessaire du fait du « consternant état des études marxistes en
« made in
USSR » Angleterre ».602 La seconde raison qui rendait indispensable cet ouvrage pour
son auteur est la nécessaire clarification du clivage en Europe entre les
communistes et les réformistes. Ces derniers sont déclarés, sous les mots
empruntés à Staline, incapables de comprendre « l’essence du marxisme ».603
Son livre suivant porte sur Dickens et ses vues radicales (1937). Il fut
violemment critiqué par George Orwell qui y voyait une tentative d’assimiler le
créateur de Pickwick à un marxiste, ce dont s’est défendu « TAJ ». La même
année, est publié Trials of British Freedom sur les procès de 12 communistes
en 1925. Puis vint en 1945, Socialism : what ? why ? how ? publié par le parti
qui est basé sur des conférences qu’il a donné de-ci de-là dans le pays. Pour
Saville et la fille de Jackson, l’ouvrage « révèle la dévotion de TAJ à Engels et
son admiration pour la technique argumentative d’Engels »604.
605
L’ouvrage qui nous intéresse, Ireland Her Own aurait dû être son
premier livre. Avec cette parution, Jackson tint une promesse faite au tout début
du XX e siècle à son ami Con Lehane (ou Con O’Lyhane, plus tard lieutenant de
Connolly) quand ils faisaient parti de la branche londonienne de la Social
Democratic Federation.606 Il travailla la question irlandaise tout comme elle le
travailla pendant près de quarante ans, le laissant souvent « déconcerté ».607
La première tentative date de 1904 et ce premier jet servira de « squelette » au
livre final. Une publication était repoussée parce que l’auteur tantôt se jugeait

Communist Review intitulé « Auto-criticisme », il accusait les « ultra-gauches » de chasser l’hérésie à l’intérieur
du Parti. Ceci lui valu la réprimande du Présidium dans sa fameuse lettre « Closed Letter » datée du 27 février
1929 qui stigmatisait les « niaiseries philistines au sujet du l’auto-criticisme ».
602
« the appalling state of Marxist studies in England », T.A. Jackson, Dialectics, The logic of Marxism, and its
critics – an essay in exploration, Londres, Lawrence & Wishart, 1936, p. 9. même s’il considérait plus tard que
son livre « est plein de fautes comme l’est un chien de puces … mais avec toutes ces fautes, il concrétise les
résultats de toute une vie de lecture » in Morton, Saville, op. cit., p. 105.
603
Staline cité par Jackson, in Dialectics, op. cit., p. 10. Jackson assimile les réformistes, les sociaux-démocrates
européens à des « opportunistes », des « mencheviks ». Il vise en particulier l’universitaire socialiste Harold
Laski et l’ancien Premier Ministre travailliste Ramsay MacDonald. Les « experts à Moscou » recommandaient la
diffusion de cet ouvrage qui a rencontré un succès populaire bien plus important qu’escompté.
604
“[The work] reveals TAJ’s devotion to Engels and his admiration for Engels’s expository technique.”, in
Morton, Saville, op. cit., p. 105.
605
Que l’on peut traduire imparfaitement par « l’Irlande indépendante » ou « l’Irlande toute seule », « l’Irlande
de son propre chef ».
606
C. Desmond Greaves “Editor’s Preface”, in T.A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 16.
607
Morton et Saville, op. cit., p. 105.

116
trop profane en matière de théorie marxiste tantôt devait revoir ses
connaissances sur l’Irlande.
Vers 1943-44, au bout de sa douzième tentative, son travail est achevé.
Malheureusement, son manuscrit de « 240 000 mots » est deux fois trop long
Ireland pour les éditeurs qui, en ces temps de guerre, ne doivent pas se montrer
Her Own
le travail prodigues en papier. Se sentant trop âgé pour attendre la fin des restrictions, il
d’une vie fit un douloureux choix. Jackson raconte dans ses mémoires : « C’était bien
plus qu’un choc parce que j’avais déjà exclu de mon manuscrit tout ce qui ne
semblait pas essentiel … Il n’y avait pas d’échappatoire facile … Ligne par
ligne, phrase après phrase, je l’ai réécrit … dans l’espace imparti. »608 C. D.
Greaves se rappelle que Jackson commentait qu’en fin de compte « l’histoire
en ressort pure et claire ».609
Cette synthèse embrasse une vaste période qui va de l’Irlande gaélique
à la Partition de l’île. Les tous premiers mots de l’auteur dans sa préface
éclairent les ambitions de ce livre. T. A. Jackson entend expliquer comment
l’Irlande a été conquise, comment le peuple irlandais a rétabli sa souveraineté.
Pourquoi raconter cette histoire ? Jackson pense que « contrairement à la
croyance commune, le processus [de reconquête] n’est pas encore
complet. »610 Il entend faire comprendre les enjeux de la question au petit-
peuple anglais désigné comme son arbitre final. Jackson s’inscrit donc dans la
tradition marxiste prônant l’alliance du mouvement ouvrier anglais et du
nationalisme irlandais. Si Jackson affirme avoir écrit « en tant qu’anglais
principalement pour des anglais », il espère que son livre en ayant aussi des
lecteurs irlandais permette une meilleure compréhension mutuelle.611 Selon
d’ailleurs John Saville et Vivien Morton, le livre a reçu de « grands éloges en
Irlande. »612 Dans cet ouvrage, on peut sentir tout le poids des années trente et
de la Seconde Guerre mondiale avec la forte tendance de Jackson à

608
“It was all the more of a blow because I had already excluded from my MS everything that did not seem
essential … There was no easy way out … Line by line, sentence by sentence, I rewrote it … down to the space
prescribed.” in Morton, Saville, op. cit., p. 106.
609
“ the result may not give full evidence of the sprightly and elegant prose of which he was capable.” & “the
story stands out stark and clear.”, C. Desmond Greaves “Editor’s Preface”, in T. A. Jackson, Ireland Her Own,
op. cit., p. 17.
610
“contrary to common belief, the process is not yet complete.”, T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 18.
611
Ibid., p. 19.
612
La fin de vie de « TAJ » fut marquée par la mort de sa seconde femme d’une opération, d’un retour au
militantisme ainsi que la publication d’un recueil d’essais sous le titre de Old Friends to keep (1950) et du
premier volume de son autobiographie, Solo Trumpet (1953).

117
amalgamer l’Ordre d’Orange, les Black & Tans ou l’État nord-irlandais avec le
fascisme.613

3. les années cinquante et soixante : un calme historiographique avant la


tempête ?

En 1951, est publié à Londres un ouvrage marxiste au titre évocateur


d’Irish Nationalism and British Democracy.614 Évocateur puisqu’on se souvient
Erich que les liens entre le nationalisme irlandais et le mouvement chartiste puis le
STRAUSS
mouvement ouvrier d’Angleterre était au cœur de la stratégie révolutionnaire de
Karl Marx. Ce travail est la première étude marxiste de facture universitaire sur
l’histoire irlandaise. Malgré certains défauts dont nous reparlerons, elle est
solide et a de quoi rendre jaloux les plus obscurs et ésotériques tenants de ce
que l’on appelle aujourd’hui « l’histoire croisée ». Erich Strauss dit que le sujet
de ce livre est « la connexion entre les deux pays ».615 Le livre traite des
influences réciproques, des interactions entre la sphère politique britannique et
la sphère régionale irlandaise principalement pendant la période de l’Union
(1801-1921). L’accent est mis sur l’effet qu’a eue l’Irlande sur la démocratie
britannique, sa société, sa politique et sa constitution.616
Nous savons peu de chose sur Erich Strauss. La jaquette informe qu’il est
autrichien. Nous pouvons supposer, d’après son nom de famille, qu’il a été
contraint de fuir une Autriche minée et envahie par le national-socialisme dans
les années trente pour la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis à cause de ses
origines juives. Il a travaillé auparavant notamment sur George Bernard Shaw
et sur une histoire sociale de l’URSS.617 Il nous apprend que s’est en

613
aussi peu sympathiques soient cette organisation, ces troupes auxiliaires (surtout) ou ce régime, T. A.
Jackson, Ireland Her Own, op. cit., pp. 145, 414, 431.
614
Eric Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, Londres, Methuen, 1951. [son prénom germanique
« Erich » a été anglicisé, peut-être pour faire vendre davantage]
615
“the nexus between the two countries”, E. Strauss, op. cit., p. V.
616
Ibid. Cf. ibid., p. 71.
617
E. Strauss, Soviet Russia, Anatomy of a social history, Londres, Lane the Bodley Haed, 1941. E. Strauss,
Bernard Shaw : art and socialism, Londres, Gollancz, 1942.

118
s’intéressant aux partis politiques états-uniens et britanniques qu’il a été amené
à étudier l’Irlande.618 E. Strauss se définit comme :

un observateur qui combine une chaude compassion pour la lutte irlandaise contre
l’oppression nationale et l’exploitation économique avec un respect sincère pour les
résultats du développement politique britannique, mais qui est personnellement libre
de l’instinctif préjugé émotionnel qui déforme tellement de livres sur les relations
619
anglo-irlandaises.

L’universitaire autrichien met l’accent continuellement tout au long de son livre


sur la position coloniale de l’Irlande. Ici, il explique le comportement politique
des fenians par le statut de l’Irlande, là il dénonce le fardeau sur le plan
économique de la soumission à la Grande-Bretagne.620 Il faut replacer cette
insistance dans le contexte mondial. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale,
des mouvements de contestations contre les autorités coloniales en Asie, dans
les Indes, au Levant et en Afrique du Nord s’enclenchent. L’indépendance est
octroyée à certains pays (Syrie, Liban, Inde, Ceylan). Des conflits anti-coloniaux
surgissent (Malaisie, Birmanie …) auxquels viennent s’ajouter ceux de la
Guerre froide. Le monde, selon Charles-Robert Ageron, avait pris conscience
que le temps des colonies allait prendre fin.621
Ainsi, pour Erich Strauss, la lutte de l’Irlande pour l’indépendance nationale, de
par :

son caractère colonial en fait le prototype d’un développement qui doit être considéré
parmi le plus important du siècle actuel – l’élévation des peuple coloniaux à la
622
condition de nation indépendante.

618
E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. VI.
619
“[…] an observer who combines warm sympathy for the Irish struggle against national oppression and
economic exploitation with genuine respect for the results of British political development, but who is personally
free from the instinctive emotional bias which distorts so many books in Anglo-Irish relations.”, ibid., p. V. Cf.
aussi, ibid., p. 273.
620
Respectivement ibid., p. 147 et p. 42. Plus d’une cinquantaine de fois, E. Strauss dénonce et explique telle
attitude, tel retard économique par la soumission de l’Irlande à l’impérialisme britannique.
621
Ch.-R. Ageron, « Décolonisation », Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com
622
“its colonial character made it the prototype of a development which must be counted amongst the most
important of the present century – the rise of colonial peoples to independent nationhood.”, E. Strauss, op. cit., p.
274.

119
C’est pour cette raison que l’Ulster a, selon lui, beaucoup plus d’intérêt que ne
le laisserait accroire sa taille et son poids démographique.623 Ironiquement,
quand on songe à la posture marxiste d’E. Strauss, la décolonisation allait
porter un coup à l’idée de « modernité », au projet universaliste, à l’Histoire
avec un grand « H » qui se concevait comme le chemin menant à
l’émancipation de l’Humanité.624 En d’autres termes, et malgré le Tiers-
Mondisme, la décolonisation rongeait un peu plus les fondements du marxisme.
Irish Nationalism and British Democracy est respecté par les tenants de
l’historiographie traditionnelle pour son érudition et parce qu’il montre de la
sympathie pour le mouvement d’indépendance nationale. Sur certains points,
elle a eu une influence évidente sur les historiens.625 Au niveau du simple
corpus marxiste, le livre d’Erich Strauss contient certains éléments marginaux
qui s’avéreront précurseurs des travaux qui vont réviser la doxa marxiste sur
l’Irlande dans les années soixante-dix.

The Life and Times of James Connolly du communiste anglais Charles

C. Desmond Desmond Greaves paraît en 1961 chez Lawrence & Wishart. C. Desmond
GREAVES
Greaves est né en 1913 à Birkenhead près de Liverpool. Son père, qui
travaillait à la poste, et sa mère étaient méthodistes originaires d’Irlande du
Nord. Ses parents étaient des musiciens accomplis qui transmirent à leur fils
cette passion.626 Il obtient à l’Université de Liverpool des diplômes en
botanique, chimie et géographie de 1932 à 1936. En 1934, il rejoint le Parti
Communiste de Grande-Bretagne (CPGB). Il appartient ainsi, comme Eric
Hobsbawm, Christopher Hill ou Edward P. Thompson à la génération « la plus
rouge, la plus radicalisée de l’histoire de l’université [britannique] ».627 Il est
donc de la lutte antifasciste et du Front Populaire,628 ce qui aura une influence
dans son écriture de l’histoire. Pendant la guerre, il est employé au Woolwich

623
Ibid., p. 19.
624
Yves Boisvert, L’analyse postmoderniste, Une nouvelle grille d’analyse socio-politique, Paris, Montréal,
L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1997, p. 138.
625
Par exemple, sur les poussées sectaires en Armagh à la fin du XVIII e siècle. Cf. Peter Gibbon, The Origins of
Ulster Unionism: The Formation of Popular Protestant Politics and Ideology in the Nineteenth-Century Ireland,
Manchester, Manchester University Press, 1975, p. 43. (P. Gibbon s’oppose à la lecture d’E. Strauss)
626
Anthony Coughlan, C. Desmond Greaves, 1913-1988: An Obituary Essay, Dublin, Irish Labour History
Society, 1990, p. 3. Toutes les indications biographiques proviennent de cet « essai nécrologique » écrit par l’ami
et exécuteur testamentaire pour son œuvre de Desmond Greaves.
627
E. Hobsbawm, Franc-Tireur, op. cit., p. 125.
628
Cf. ibid., p. 259.

120
Arsenal. Il adhère au Connolly Club en 1941. En 1948, il devient rédacteur en
chef du mensuel l’Irish Democrat de l’organisation qui est devenue depuis la
Connolly Association. Il occupa cette fonction jusqu’à sa mort. En 1951, il
démissionne d’une place importante de chercheur en chimie pour se consacrer
à ses activités politiques et journalistiques. Ce tournant dans la vie de C. D.
Greaves est lié en fait à l’affaire Lyssenko, « un parfait imbécile doublé d’un
fumiste », comme le qualifiait Marcel Prenant dont Greaves avait traduit le livre
Biologie et marxisme (1935) en 1938.629
Par le biais de la Connolly Association et de ses ouvrages, il allait dédier son
existence à la cause de la réunification de l’Irlande. Sa stratégie était de mettre
en scène des campagnes d’opinion en Grande-Bretagne pour dénoncer le
régime discriminatoire d’Ulster. Cette stratégie fut inscrite dans la constitution
de l’association en décembre 1955.630 A la question : les activités de C. D.
Greaves étaient-elles déterminées par la ligne du parti communiste
britannique ?, Anthony Coughlan répond que c’était plutôt feu son ami qui
tentait d’imposer sa politique irlandaise au parti.631
The Life and Times of James Connolly est assurément un livre majeur
The Life de l’historiographie de Connolly. Greaves avait envisagé une histoire marxiste
and
Times du mouvement ouvrier irlandais dès les années quarante. Devant l’ampleur de
of James
la tâche, il divisa son travail en deux parties axées sur les vies de Connolly et
Connolly
de Liam Mellows (1895-1922).632 Dans sa biographie de Connolly, il se
concentre sur la vie politique du révolutionnaire, renvoyant au livre de la fille du
révolutionnaire, Nora Connolly O’Brien, pour sa vie privée et émotionnelle.633 Il
s’agit d’un récit allant du berceau à l’exécution du socialiste irlandais. Un
épilogue décante ce que le lecteur doit retenir de cette vie selon le militant
communiste. Une partie de la valeur du livre réside dans le fait qu’il a récolté
nombre de témoignages de gens qui ont connu Connolly. Cela lui permit ainsi

629
Entretien avec Anthony Coughlan à son bureau du Trinity College de Dublin. 6 février 2006. « PRENANT
Marcel (1893-1983) », in Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Ed.
ouvrières, tome 39, 1990.
630
Anthony Coughlan, C. Desmond Greaves, 1913-1988: An Obituary Essay, op. cit., p. 7.
631
Entretien, 6 février 2006.
632
Anthony Coughlan, C. Desmond Greaves, op. cit., p. 14. Il écrivit également une histoire du travail salarié en
Irlande en trois chapitres qui ne fut jamais publiée mais qui servit de base à ses travaux. Il réunit aussi des
matériaux sur Seán Murray, mais cela n’a jamais abouti. (ibid.)
633
C. D. Greaves, The Life and Times of James Connolly, Londres, Lawrence & Wishart, 1986 (4ème édition,
1ère éd. 1961), p. 9.

121
d’établir que Connolly était né à Edimbourg et qu’il servit dans l’armée
britannique de 14 à 20 ans.634 Greaves maîtrise de plus une masse importante
de textes. Malheureusement, il ne cite que rarement ses références.635 Sa
propension à rapprocher les pensées de Lénine et de Connolly sera discutée
longuement dans le chapitre 5 quand nous traiterons de l’historiographie du
révolutionnaire irlandais.
En 1963, il publie The Irish Question and the British People.636 Ce livret
tire les conséquences, entre autres, de l’échec de la campagne des frontières
de l’IRA (1956-1962) et réaffirme sa position sur la possibilité d’en finir avec la
Partition par des voies démocratiques.637 C. D. Greaves est présenté souvent
comme celui ayant conçu l’idée de la campagne des droits civiques pour faire
plier le régime unioniste.638 C. D. Greaves affirme dans The Irish Question and
the British People sa croyance en la nécessaire indépendance nationale,
notamment pour construire une politique économique viable,639 son opposition
à l’entrée de l’Irlande dans la communauté européenne 640 et ses positions anti-
atlantistes. Nous reverrons ces thèses plus en détail quand nous traiterons de
The Irish Crisis (1972) qui est une extension et une mise à jour de cette étude.
La même année paraît sa brochure sur Theobald Wolfe Tone pour
Theobald commémorer le deux-centième anniversaire de sa naissance. Pour Greaves,
Wolfe
Tone and Tone (1763-1798) était « […] un des leaders politiques les plus saisissants
the Irish
Nation produits par tout pays dans sa lutte pour l’indépendance nationale. »641 La

634
A. Coughlan, op. cit., pp. 14-15.
635
Ainsi, comme le note Brian Hanley, Greaves prête à Connolly une phrase qu’il aurait dite la veille de
l’insurrection de 1916 à son Irish Citizen Army : « En cas de victoire, accrochez-vous à vos fusils, comme ceux
avec lesquels nous combattons peuvent arrêter avant que notre but soit atteint. Nous somme dehors pour la
liberté économique autant que pour la liberté politique. », "In the event of victory, hold on to your rifles, as those
with whom we are fighting may stop before our goal is reached. We are out for economic as well as political
liberty.", C. D. Greaves, op. cit., p. 403. Cf. Brian Hanley, “Greaves the historian (1)”, conférence donnée à la
Desmond Greaves Summer School, le 27 août 2005, in http://www.irishdemocrat.co.uk Il s’agit d’une des
phrases les plus connues et des plus importantes du livre de Greaves. Il l’a tient peut-être d’une source orale
fiable, même si la mémoire est oublieuse et complaisante, mais il est toujours possible qu’il ait romancé.
636
C. D. Greaves, The Irish Question and the British People, Londres, Connolly Publication, 1963.
637
Ibid., p. 30.
638
A. Coughlan, op. cit., p. 8. Seán Redmond, Desmond Greaves and the Origins of the Civil Rights Movement
in Northern Ireland, Londres, Connolly Publication, 2000. Fait corroboré par Richard English, Irish Freedom,
op. cit., p. 366. English s’appuie notamment sur les écrits de Derry Kelleher. Cf. C. D. Greaves, The Irish
Question and the British People, op. cit., p. 28.
639
Ibid., p. 29.
640
Ibid., p. 28. Seule l’opposition de De Gaulle l’avait empêché en 1962.
641
“[…] one of the most striking political leaders produced by any country in its struggle for national
independence.”, C. D. Greaves, Theobald Wolfe Tone and the Irish Nation, Connolly Publications Ltd., 1989
(1ère éd. 1963), p. 6. A noter que la seconde édition a été réaliser pour commémorer un autre bicentenaire.

122
préface de C. D. Greaves est éclairante sur l’intérêt qu’il porte au leader des
Irlandais Unis. Il y affirme que l’histoire prouve que la « séparation [de l’Irlande
par rapport à la Grande-Bretagne est] nécessaire ».642 Selon C. Desmond
Greaves, qui reprend une formule de Connolly, « Wolfe Tone était le premier
homme à proposer la reconquête de l’Irlande par le peuple irlandais […] »643 Il
est amusant de voir que C. D. Greaves réécrit une phrase de Lénine en disant
que « […] la lutte nationale irlandaise ne peut être séparée de la
politique. Wolfe Tone n’a pas fait une lutte nationale “pure” contre l’Angleterre,
parce qu’une telle lutte nationale “pure” est impossible ».644 Et Greaves de dire
ensuite que les écrits de Tone sont pleins « d’avis de classes ».645 Ceci n’est
pas faux, quoiqu’il faille prendre garde à ne pas trop sur-interpréter la
compréhension de la lutte nationale en termes de classes par Wolfe Tone (Cf.
fin du chapitre 4). Ce que l’on retient est que l’appel en direction de l’IRA est
« gros comme le Kremlin ». Après l’échec retentissant de la campagne des
frontières, l’IRA amorce sa politisation et son virage à gauche par l’intermédiaire
de Cathal Goulding qui remplace Ruairí Ó Brádaigh comme chef d’État-major
de l’armée irrégulière en 1962.646 Goulding est un marxiste qui entraîne l’IRA et
le Sinn Féin à mettre moins l’accent sur l’entraînement militaire et davantage
sur une approche socialiste de la lutte nationale.647 Sous prétexte de
commémorer le bicentenaire de Tone, des comités républicains fleurirent. A
partir d’iceux des Wolfe Tone Societies qui avaient pour objectif de promouvoir
« une république irlandaise unie »648 s’établirent dans les villes irlandaises.
Cathal Goulding fut assisté dans son évolution par de jeunes intellectuels : Roy
Johnson et Anthony Coughlan. Ces deux hommes ont adhéré à la Connolly

642
“Separation is necessary […]”, ibid.
643
“Wolfe Tone was the first man to propose the reconquest of Ireland by the Irish people […]”, ibid., p. 7.
644
“[ …] the Irish national struggle cannot be separated from politics. Wolfe Tone did not wage a “pure”
national struggle against England, because such a “pure” national struggle is impossible.”, ibid., p. 7. Rappelons
la phrase de Lénine en réponse à la lecture négative que faisait Karl Radek de l’Easter Rising : « Quiconque
attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. » Lénine, « Bilan d’une
discussion sur le droit des nations. 10. L’insurrection irlandaise de 1916 », op. cit., p. 383.
645
“his works are full of class judgements”, ibid.
646
Richard English, Armed struggle : the history of the IRA, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 82.
647
Ibid., p. 84.
648
“a united Irish republic”, ibid., p. 85. Issue de la constitution des Wolfe Tone Societies.

123
Association lors de leur passage à Londres et furent tous deux
considérablement influencés par Desmond Greaves.649
La stratégie de Greaves et des dirigeants des Wolfe Tone Societies est
qualifiée d’« ingénieuse » par Richard English.650 Ce dernier se réfère aux
travaux de Bob Purdie (que nous reverrons bientôt) pour montrer que l’initiative
du lancement de la NICRA (Northern Ireland Civil Rights Association) est due à
la branche dublinoise de la Wolfe Tone Society.651
L’écriture de l’histoire a donc ici toute sa place dans un projet politique
cohérent en établissant en particulier des ponts entre communistes et
républicains.652

Mais l’Irlande des années soixante est loin de ne se résumer qu’aux


changements de stratégie des républicains. Seán Lemass succède en 1959
aux fonctions de Taoiseach au patriarche Éamon de Valera élu à la présidence
de la République. Lemass, qui portait dans sa jeunesse lui aussi les valeurs de
l’Irlande traditionnelle héritées de la révolution nationale, s’est employé à
dépasser les idéaux autarciques, gaéliques et d’une Irlande unie.
En 1959 est donc abrogée la « Loi des Industriels » (“Manufacturers Act”)
dernier rempart de la politique protectionniste. Le nouveau gouvernement
entend ainsi attirer des capitaux étrangers. Logiquement, est instauré en 1965
le libre-échange entre Irlande et Grande-Bretagne. Les Irlandais éprouvaient
dans les années soixante, qui ont été appelé plus tard « la meilleure des
décennies »,653 un sentiment de nouveauté. En 1965, par deux fois les premiers
ministres de la République et de l’Irlande du Nord se sont rencontrés.

649
Ibid., p. 86. R. English note l’influence de Peadar O’Donnell et George Gilmore sur Greaves, Goulding et
Coughlan.
650
Richard English, Armed struggle, op. cit., p. 88 et p. 90.
651
Ibid., p. 91.
652
Greaves dira plus tard que les leaders de l’IRA qui ont voulu politiser le mouvement républicain n’ont pas
compris le socialisme. C. D. Greaves, The Irish Crisis, Londres, Lawrence & Wishart, 1972, p. 151. Ils étaient,
selon Greaves, toujours républicains. Ils n’eurent pas le temps de digérer la théorie et paient leurs erreurs faites
depuis 1939, c’est-à-dire la date où l’organisation républicaine lança des attentats contre Londres. Bob Purdie
fait la même critique : Bob Purdie, “Reconsiderations on Republicanism and Socialism”, in Austen Morgan, Bob
Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, op. cit., pp. 74-95, p. 83.
653
Fergal Tobin, The Best of Decades : Ireland in the 1960s, Dublin, Gill and Macmillan, 1984, cité in Dermot
Keogh, Twentieth-Century Ireland, Nation and State, Dublin, Gill & Macmillan, 1994, p. 243.

124
Irish Agricultural Production de l’économiste Raymond Crotty paru en

Raymond 1966 doit se comprendre dans ce contexte de changement de politique


CROTTY
économique de la République. 654 Raymond Crotty était fermier dans le comté
de Kilkenny. Il révèle dans la préface que cette expérience fut le point de
départ de ses réflexions :

Il m’apparu que la politique officielle en rapport à l’agriculture était, à un haut degré,


655
incompatible avec l’objectif d’augmenter la production agricole.

R. Crotty est désormais conférencier à l’Université galloise de Aberystwyth. Il


espère que son livre stimulera une nouvelle compréhension de l’agriculture
irlandaise – son passé, son présent et, par-dessus tout, son futur ».656 Son futur
apparaissait en tout cas bien sombre aux fermiers qui marchèrent à Dublin en
octobre 1966 contre les prix agricoles et les conditions de vie.657 Raymond
Crotty est respecté de toute part pour ses travaux chez les marxistes.658
Mais son autorité va bien au delà. Ainsi, selon l’expression de Liam Kennedy et
David S. Johnson, Raymond Crotty assène « la remise en question
fondamentale »659 de l’historiographie économique de l’Union (1801-1921).
Nous le constaterons dans le chapitre 3. Gardons tout de même à l’esprit que
c’est plus le climat d’une Irlande en changement qui a déterminé ses résultats
que la tradition marxiste et, dans une moindre mesure encore, connollienne.

En 1966 est célébré le cinquantième anniversaire de l’Easter Rising


dans la République. L’intérêt pour Connolly s’accroît alors. Desmond Greaves
prononce une conférence qui est en partie une réponse à un article
« révisionniste » publié dans History Today par A. P. Ryan, redacteur adjoint du

654
R. Crotty, Irish Agricultural Production, Its Volume and Structure, Cork, Cork University Press, 1966.
655
“It appeared to me that official policy in relation to agriculture was, to a high degree, incompatible with the
objective of increasing farm output.”, ibid., p. V.
656
Ibid.
657
Dermot Keogh, Twentieth-Century Ireland, op. cit., p. 290.
658
Par Desmond Greaves ou des historiens que nous allons rencontrer bientôt. Lysaght voit en lui, « peut-être le
plus grand économiste agraire de l’Irlande » [D. R. O’Connor Lysaght, The Republic of Ireland: an hypothesis in
eight chapters and two intermissions, Cork Mercier Press, 1970, p. 205.] Cf. aussi: BICO, The Economics of
Partition, Belfast, BICO, 1972, (4ème éd. révisée et augmentée, 1ère éd.1967, 2ème et 3ème janv. et nov. 1969), p.
36.
659
“the fundamental challenge”, Liam Kennedy et David S. Johnson, “The Union of Ireland and Britain, 1801-
1921”, in D. George Boyce et Alan O’Day, The making of modern Irish history: revisionism and the revisionist
controversy, Londres et New York, Routledge, 1996, pp. 34-70, p. 56.

125
Times de Londres. Cette conférence sera publiée sous forme de brochure en
1966 par le CPGB puis en 1991.660 Comme le montre Brian Hanley, en
s’opposant « au mythe du sacrifice sanglant », C. D. Greaves réagissait au
« révisionnisme » du journaliste qui ne voyait dans l’Easter Rising qu’un coup
symbolique sans espoir de succès ayant exacerbé les tensions alors qu’une
transition pacifique vers le Home Rule était possible. Mais C. D. Greaves allait
aussi à l’encontre de la lecture nationaliste traditionnelle. Les nationalistes
étaient satisfaits de savoir qu’un sacrifice pouvait mener à la révolution
nationale. L’historien communiste montrait, au contraire, que l’insurrection était
planifiée et qu’elle aurait pu réussir.661 Un article, moins intéressant, du
662
trotskyste Ted Grant paraît également. Plus généralement, cette
commémoration provoque, comme le dit Roy Foster, des « résultats
historiographiques inattendus »663 comme la composition d’un article d’un
historien jésuite, le Père Francis Shaw, s’attaquant au nationalisme et à la
vision de l’histoire de Patrick Pearse.664


Ce chapitre a couvert le siècle allant des écrits politiques et d’histoire
de Marx, Engels et Connolly sur l’Irlande jusqu’à l’orthodoxie communiste qui se
fait la variante marxiste d’un discours nationaliste. Nous aurions pu, en ce sens

660
C. D. Greaves, The Easter Rising as history, Londres, History Group of the Communist Party, 1966; C. D.
Greaves, 1916 as History, The Myth of the Blood Sacrifice, Dublin, The Fulcrum Press, 1991.
661
Brian Hanley, “Greaves the historian (1)”, conférence donnée à la Desmond Greaves Summer School, le 27
août 2005, in http://www.irishdemocrat.co.uk Comme le signale D. Hanley, de nombreux historiens depuis vont
dans le sens de Greaves sur ce point précis.
662
Ted Grant, “Connolly and the 1916 Easter Uprising “, www.marxists.org (écrit en avril 1966). Ted Grant, de
son vrai nom Isaac Blank est né en 1913 à Johannesburg. La rencontre avec Ralph Lee est déterminante pour sa
conversion au communisme. Il devient trotskyste en tombant sur The Militant de James Cannon en 1929. En
1934, il part pour la Grande-Bretagne. Avec son mouvement, il participe à de nombreuses grèves et adhère à la
IV e Internationale en 1944. Après de nombreuse scissions, il fonde en 1964 The Militant. De 1956 à 1965 son
courant était la section officielle de la IV e Internationale. Cf. par un camarade : Rob Sewell, Ted Grant: A Brief
Biography, in http://www.tedgrant.org/bio/, 2002 ; http://en.wikipedia.org/wiki/Ted_Grant ; Il va sans dire que
ce genre d’article sur Connolly et l’Easter Rising a dû foisonner chez les militants.
663
“[…] the commemoration of the 1916 rising produced some unexpected historiographical results.”, R. Foster,
“History and the Irish Question”, in C. Brady, Interpreting Irish history, op. cit., pp. 122-145, p. 141.
664
Ibid., cet article ne sera publié qu’après la mort de son auteur en 1972, à l’époque où les violences faisaient
rage en Irlande du Nord. Cf. Francis Shaw, « The Canon of Irish History : A challenge », Studies, LXI, 1972. Cet
article est traité en détail in P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie, op.
cit., p. 19 et suiv.

126
par exemple, d’avantage parler pour le comparer avec les marxistes, du
socialiste anglais ayant des affinités républicaines, Richard Michael Fox. Ce
dernier n’aime d’ailleurs guère le dogmatisme des marxistes.665
Bien que des signes avant-coureurs annonçaient, comme nous venons
de le voir, des changements dans l’historiographie, cette dernière allait
connaître un véritable tournant au déclenchement de la crise en Irlande du
Nord.

665
R. M. Fox, James Connolly : the Forerunner, Tralee, The Kerryman Limited, 1946, p. 14.

127
Chapitre 2:

« Troubles », crises, révisions,


profusion plurielle & reflux :
le marxisme et l’éclatement
de la chape historiographique

« Mais pareille aux kaléidoscopes qui


tournent de temps en temps, la société place
successivement de façon différente des
éléments qu’on avait crus immuables et
compose une autre figure. »

MARCEL PROUST, Á l’ombre des jeunes filles en


fleurs (1919) 666

666
In Á la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, nrf, « Bibliothèque de la Pléiade », (tome 1), 1987, p.
507. Le fait de citer « la Recherche » est bien le comble du pédantisme pour un étudiant d’histoire !

128
Nous avons vu que les années soixante furent une période de
changements profonds dans la République d’Irlande et en Irlande du Nord. Dire
que tous les chemins mènent aux « Troubles » et à une nouvelle façon d’écrire
l’histoire serait faire preuve d’une certaine téléologie qu’il vaut mieux renvoyer
aux poubelles de l’histoire et aux cagibis de l’historiographie.667
Cependant les violences sectaires en Irlande du Nord s’insèrent dans un
contexte de modernisation des sociétés irlandaises. Cette modernisation, qui a
été jugée indispensable, et la campagne pour les droits civiques ont mis en
branle l’édifice de la société nord-irlandaise.
Les violences sectaires en Irlande du Nord ont eu un impact majeur sur
l’écriture de l’histoire. L’histoire a fait l’objet d’abus, servant à justifier des
revendications communautaires. Comme le dit Tom Dunne :

L’histoire a été une arme dans le conflit, des milliers [de personnes] ont été les
victimes, en effet, de versions concurrentes du passé, souvent citées pour légitimer
668
leurs morts.

Devant cette situation les historiens de tout poil ont focalisé leurs recherches
sur l’Irlande du Nord. Les historiens professionnels ne pouvaient plus écrire la
même histoire. La vieille garde attirait alors de nouveau l’attention sur leurs
méthodes et sur la nécessité de débarrasser l’histoire de la mythologie.669 La
jeune génération écrivait sous la hantise de ne pas donner de nouvelles
munitions à l’IRA. Le rêve national d’une Irlande unifiée était de plus en plus
enfoui. La population de la République ne voulait d’ailleurs en majorité pas de
cette réunification et de l’importation des problèmes et des tensions qu’elle
entraînerait. Cette crise a changé la perception qu’avaient les sociétés
irlandaises d’elles-mêmes. Michel de Certeau écrit qu’ « un changement de la
société permet une distance de l’historien par rapport à ce qui devient

667
Cf. : « Naguère encore, tous les chemins menaient à la révolution [de 1642]. Les autoroutes de l’histoire
connaissent désormais une circulation alternée. », B. Cottret, Histoire d’Angleterre, Paris, PUF, « Nouvelle
Clio », 1996, p. 89.
668
“History has been a weapon in the conflict; thousands have been victims, in effect, of competing versions of
the past, often cited to legitimize their deaths.”, Rebellions, Memoirs, Memory and 1798, Dublin, The Lilliput
Press, 2004, p. 60.
669
T. W. Moody, “Irish history and Irish mythology”, C. Brady (ed.), Interpreting Irish history: the debate on
historical revisionism, 1938-1994, Blackrock, Co. Dublin, Irish Academic Press, 1994, pp. 71-86 (1ère éd. 1978,
d’une conférence donnée à Trinity College de 1977]

129
globalement un passé. »670 C’est ce que nous allons voir avec l’apparition de
nouvelles postures marxistes d’écriture. Nous allons également étudier la façon
dont les scripteurs marxistes ont perçu leur pratique de l’histoire et ont formulé
leur proposition d’historicité aux sociétés irlandaises, britanniques, aux
travailleurs ou militants dans ces années de crises.

I. entre écritures de crise, réajustement de


l’orthodoxie et révision :

la riche et tumultueuse période des années soixante-dix

(1969-1979)

1. Les écritures de crise : l’Irlande du Nord comme nouvelle focale et


l’affirmation d’une génération sous d’autres labels (1969-1972)

Nous appelons « écritures de crise », celles qui, traitant de l’Irlande du


Nord, se sont pratiquées entre les émeutes de l’été 1969 à Derry et l’année
1972 où le gouvernement et le parlement d’Ulster sont abolis par Londres qui
prend en main la direction des affaires des six comtés en mars. Ces
historiographies témoignent des incertitudes du temps.

670
M. de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2002 (1ère éd. 1975), p. 92.

130
a.) Le tournant de 1969

En 1968, alors que l’on fêtait le centième anniversaire de la naissance de


671
James Connolly et que l’on commémorait la venue au monde de Karl Marx
cent-cinquante ans plus tôt,672 une « terrible hideur » s’apprêtait à voir le jour.
La modernisation économique et sociale de l’Irlande du Nord, le
décloisonnement amorcé des rapports entre les communautés, la pression des
manifestants dont l’ardeur fut attisée par la révolte de la jeunesse occidentale
voire mondiale 673 et la réaction d’une partie des protestants ont engendré entre
octobre 1968 et août 1969 un engrenage de violence se soldant par les
émeutes de Derry et les premiers morts. Les « Troubles » en Irlande du Nord
ont vu s’affirmer une nouvelle génération de militants.674

Intéressons-nous tout d’abord à The Struggle in the North paru en 1969


à Londres.675 Son auteur, le leader du People’s Democracy, Michael Farrell est
Michael né en 1944 dans le comté de Derry.676 Élevé dans une famille de classe
FARRELL
moyenne catholique, il se destine d’abord à la prêtrise. Étudiant au Queen’s
University de Belfast, il occupe des fonctions de représentant étudiant et la
677
présidence du QUB Labour Group (1965-66). Il faisait partie, avec
notamment Bowes Egan et Éamonn McCann, de la minorité des étudiants
activistes qui s’aggloméraient autour du Queen’s University Independent Left
(QUB Labour Group) et qui s’impliquèrent pour le mouvement des droits

671
Le Communist Party of Ireland et sa maison d’édition New Books Publication republièrent pour marquer
l’événement “The Re-Conquest of Ireland”, “Erin’s Hope and The New Evangel”, ainsi que les écrits militaires
du grand homme sous le titre “Revolutionary Warfare”. Cf. : C.P.I., Outline History, Dublin, New Books
Publications, 1975, pp. 21-22.
672
Par exemple, à Paris se tenait en même temps que la grève étudiante, un congrès sur « Marx et la pensée
scientifique contemporaine » organisé par l’UNESCO auquel participait Eric Hobsbawm, Cf. : Franc-tireur,
Autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, p. 297.
673
A laquelle s’ajoute toute une culture contestataire : contestation contre les armes nucléaires ou la guerre du
Vietnam.
674
Ces jeunes militants avaient probablement produit des textes historiques avant les Troubles mais l’histoire ne
les a pas retenu. Il faudrait compulser les journaux militants. Une exception : la première version de 1967 de The
Economics of Partition du BICO a eu vraisemblablement une certaine importance.
675
Michael Farrell, Struggle in the North, in http://marxists.de/ireland/farrell/north.htm
[1ère éd. en brochure : Londres, Pluto Press, 1969 (réed. Belfast, Peoples Democracy, 1972)]
676
Nous utilisons la note biographique dans A. Morgan, B. Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class,
Londres, Inks Links, 1980. p. 125 ainsi que l’article de wikipedia.
677
les détails du parcours de M. Farrell qui suivent sont tirés de : Paul Arthur, The People’s Democracy 1968-73,
Belfast, The Blackstaff Press, 1974, pp. 23-24. Paul Arthur est un ancien membre du People’s Democracy.

131
civiques à travers le Working Committee on Civil Rights in Northern Ireland
lancé en avril 1964. En 1967, il devient membre exécutif du Northern Ireland
Labour Party (NILP)678 et membre fondateur et premier président de l’Irish
Association of Labour Student Organisation (IALSO). Il fut également membre
679
du mouvement trotskyste l’Irish Workers’ Group issu d’une scission d’une
première scission du Parti Communiste de Grande-Bretagne [Cf. Annexes].
Enfin, il devient en juin 1968, le premier président de la Young Socialist Alliance
(YSA) alors qu’il s’était inscrit à l’université de Strathclyde pour suivre des cours
de sciences politiques. Paul Arthur dit de lui que :

ses talents comme organisateur, orateur – d’aucuns diraient ‘démagogue’ – et


agitateur sont incontestables. Plus qu’aucun autre, il personnifie le People’s
680
Democracy dans toute ses phases.

681
Le mouvement estudiantin d’agitation People’s Democracy a été créé le 9
octobre 1968. Il est né de la vague d’indignation qu’ont suscitées les exactions
People’s policières du 5 octobre à Derry retransmises à la télévision contre les
Democracy
et manifestants qui revendiquaient des droits civiques pour les catholiques
le début des
d’Ulster.682
« Troubles »
Le People’s Democracy est un mouvement axant sa politique sur la
spontanéité. Il calque ses actions sur le mouvement étudiant européen
(marches, sit-in …).683 Le PD est lié au courant de la « Nouvelle Gauche »
britannique : la New Left. La « Nouvelle Gauche » britannique est un
mouvement hétérogène d’anciens communistes, de déçus du Labour et
d’étudiants qui se regroupèrent en réponse aux crises de Suez et de Hongrie et
consolidèrent leurs liens autour de la Campagne pour le désarmement

678
De même que E. McCann à Derry. Le NILP est un parti social-démocrate.
679
qualifié d’organisation subversive le 16 octobre 1968 par le ministre de l’Intérieur William Craig. Cf. : Paul
Arthur, op. cit., p. 24.
680
“His talents as organiser, orator – some would say ‘demagogue’ – and agitator are unquestionnable. More
than anyone else he personifies the People’s Democracy in all its phases.”, P. Arthur, ibid.
681
Le traducteur Jean-Pierre Carasso a raison d’écrire qu’il est malheureux de traduire « People’s Democracy »
par « Démocratie populaire ». En effet, comme il le souligne : « en Anglais people signifie aussi « les gens », ce
qui donne à cette ronflante « Démocratie du Peuple » une coloration bon enfant que nous rendrions volontiers
par : « Démocratie de tout le monde, de tout un chacun », J.-P. Carasso, La Rumeur Irlandaise, Paris, Champ
Libre, 1970, p. 84 (note).
682
2 000 personnes dont 6 parlementaires (parmi lesquels 3 anglais venus comme observateurs) et 40 membres
du Young Socialist Alliance de Farrell qui se sont déplacés de Belfast. P. Arthur, op. cit., p. 28.
683
P. Arthur, op. cit., p. 22.

132
nucléaire. Sans avoir construit une organisation politique, ils créèrent, comme le
dit Denis Dworkin « un nouvel espace politique à gauche », autour notamment
de la New Left Review.684 Ce mouvement eut un impact considérable sur le
monde de la pensée britannique et contribua à fonder le marxisme culturel en
Grande-Bretagne.685
En somme, le People’s Democracy est, à ses débuts, un mouvement
hétérogène et spontanéiste de jeunes étudiants radicaux tentant de se faire
entendre au sein du Mouvement des Droits Civiques. Le gros de ses troupes
est nouveau en politique. Ces jeunes gens peuvent avoir des origines
catholiques (Bernadette Devlin) ou protestantes (Paul Bew, Geoffrey Bell – que
nous reverrons). Parmi ses animateurs principaux on trouve des gens venant
du trotskysme ou de l’anarchisme.
Les premières marches organisées par le mouvement évitent les slogans
révolutionnaires et s’organisent autour de demandes modérées.686 Cependant,
la marche de quatre jours de Belfast à Londonderry en janvier 1969 que ces
étudiants décidèrent contre l’avis de la N.I.C.R.A. notamment attisa les
tensions. Le dernier jour, ils furent pris en embuscade à Burntollet par des
extrémistes protestants qui leur témoignèrent leur affection à coups de pierres
et d’objets contondants, parfois cloutés, sous le regard passif des policiers.687
Les manifestants avaient choisi de ne pas répondre aux coups et de fuir. Dans
son rapport, Cameron qualifiera la marche de « martyre calculé » pour attiser
les tensions. La « Longue Marche» eut, selon la commission, des « effets
désastreux » pour les modérés, et « polarisa les éléments extrêmes dans les
communautés dans chaque endroit où elle pénétra.»688 Bernadette Devlin
estime qu’après Burntollet les gens du PD devinrent « beaucoup plus
conscients politiquement qu’auparavant. D’une forme de socialisme assez
vague, nous avions évolué vers un socialisme engagé. »689 Paul Arthur affirme
d’ailleurs que la marche peut être vue comme une tentative de construire une

684
Dennis Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain : history, the new left, and the origins of cultural
studies, Londres, Duke University Press, 1997, p. 45.
685
Ibid., p. 79.
686
P. Arthur, op. cit, p. 30.
687
Cf. : B. Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, Paris, Seuil, 1969, [trad. Jacqueline Simon], pp. 137-142.
688
“It polarized the extreme elements in the communities in each place it entered.”, Cameron Commission cité in
Paul Arthur, op. cit., p. 41. P. Arthur tient à rendre compte tout de même de « l’innocence politique sincère » de
la plupart des participants qui croyait que le monde allait se rallier à leur pacifisme. (ibid., p. 43).
689
B. Devlin, op. cit., p. 144.

133
alliance entre ouvriers et étudiants 690 et qu’elle a affirmé l’existence politique du
People’s Democracy au sein du mouvement des droits civiques.691
Aux élections de février 1969, le People’s Democracy connu un succès
inespéré. Michael Farrell s’invita à l’élection du Bannside entre le révérend Ian
Paisley et le premier ministre O’Neill atténuant la victoire de ce dernier et
contribuant à sa future démission.692 Bernadette Devlin devient la député du
Moyen-Ulster à Westminster. Le People’s Democracy est au faîte de sa gloire
mais la politisation a entraîné la disparition de la plupart de ses soutiens
étudiants.693 En avril, alors que certains se voient « dans une situation pré-
révolutionnaire »694 l’enthousiasme commence à décliner. En juillet, des
émeutes se déclenchent à Derry. Une surenchère de violence à Derry et à
Belfast entraîne l’intervention des troupes britanniques.

The Struggle in the North fut écrit dans la période qui suit les émeutes.
The En sept courts chapitres, le livret tente d’expliquer historiquement la nature de
Struggle
in l’État nord-irlandais et remonte pour ce faire à la crise du Home-Rule et
the North
l’utilisation par les capitalistes des haines religieuses (Ch. 1). Farrell s’arrête
ensuite sur le O’Neillisme, la campagne des droits civiques, la réaction des
protestants et explique la non-intervention de la République lors des
« Troubles » par ses rapports néo-coloniaux avec la Grande-Bretagne (Ch. 4).
Farrell n’hésite pas à brandir la menace du « fascisme orange » (Ch. 3).
Considérant que la Grande-Bretagne veut se débarrasser de l’Irlande du Nord
comme elle lui coûte dorénavant plus qu’elle ne lui rapporte, il discute la
solution fédérale et lui oppose « la lutte pour la République Socialiste de
Connolly ».695
Il s’agit, à travers cette brochure, de justifier les positions et l’attitude du
People’s Democracy, mouvement étudiant devenu parti révolutionnaire. Le
texte renvoie dos à dos les unionistes modérés et les politiciens du Fianna Fail

690
Paul Arthur, op. cit., p. 40.
691
Ibid., p. 43. en plus, dit-il, d’avoir peut-être augmenté les divisions sectaires, de créer une élite politique au
sein du PD et d’affaiblir le Premier Ministre, Terence O’Neill.
692
Même si sa défaite était consommée de toute façon au sein du parti unioniste.
693
Paul Arthur, op. cit., p. 51.
694
“in a pre-revolutionnary situation”, Éamonn McCann, People’s Democracy, “People Democracy Militants
Discuss Strategy” in New Left Review, n°55, mai-juin 1969., cité in P. Arthur, op. cit., p. 51.
695
“the struggle for Connolly’s Socialist Republic”, in “Chapter Seven”, in M. Farrell, Struggle in the North, in
http://marxists.de/ireland/farrell/north.htm (Cf. : aussi: la Préface)

134
et traduit un certain optimisme quand il affirme que les choses ont avancé parce
que les gens sont plus au courant de ce qui se passe en Irlande du Nord.696

L’année 1969 a vu également un autre leader emblématique du


Bernadette People’s Democracy publier un livre : Bernadette Devlin. Cette étudiante en
DEVLIN
psychologie au Queen’s University de Belfast est d’origine modeste et
catholique.697 Étant douée pour les joutes oratoires, elle devient une des
activistes les plus en vue du People’s Democracy. Elle se fait connaître dans le
monde entier en étant élue député du Moyen-Ulster à Westminster à 22 ans.
The Price of my Soul (qui fut traduit très vite en français) 698 n’est pas un travail
historique mais un récit autobiographique entrepris, selon elle, pour :

essayer d’expliquer comment ce tout qu’est l’Irlande du Nord avec ses problèmes
économiques, sociaux et politiques, a secrété ce phénomène singulier qu’est
699
Bernadette Devlin.

Au delà de cela, il s’agit d’un ouvrage politique qui prêche une Irlande socialiste
et unifiée 700 et qui se réjouit d’avance de la chute du pouvoir unioniste.701
Dans un style alerte, avec beaucoup d’espièglerie et parfois certaines
naïvetés,702 Bernadette Devlin retrace cette vie qui la faite socialiste.703 Elle y

696
début du chapitre 1.
697
Elle représente bien une des vertus de la politique britannique d’État-Providence mise en place au sortir de la
guerre par le gouvernement Attlee. Le Education Act de 1947 a permis a nombre de jeunes catholiques de faire
des études supérieures.
698
Mon âme n’est pas à vendre, Paris, Seuil, coll. « combats », 1969, [trad. Jacqueline Simon] Conor Cruise
O’Brien pense que le titre a peut-être un rapport avec le fait que l’allégorie de l’Irlande, Cathleen ni Houlihan,
dans la pièce de W. B. Yeats The Countess Cathleen fut contrainte de vendre son âme pour sauver celle des
paysans. Cf. C. C. O’Brien, States of Ireland, St Albans, Panther, 1974 (1ère éd. 1972), p. 59.
699
B. Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, ibid., p. 5. En 1975, Maurice Goldring écrira : « L’Irlande est un pays
où l’histoire est autobiographique, et l’autobiographie historique. », M. Goldring, L’Irlande: Idéologie d’une
révolution nationale, Paris, Editions sociales, 1975, p. 9. Cela est moins vrai aujourd’hui bien que par exemple,
la première des trois parties du livre Rebellions, Memoirs, Memory and 1798 (Dublin, The Lilliput Press, 2004)
de l’historien Tom Dunne (qui est un descendant d’une victime de la répression de 1798, John Rice, et du
fondateur des Irish Christian Brothers Edmund Ignatius Rice) soit autobiographique.
700
« lorsque le moment viendra, le combat ne devra pas être mené dans les six comtés par les catholiques, mais
dans l’Irlande tout entière et par toute la classe ouvrière : seule une révolution menée par la classe ouvrière de
toute l’Irlande pourra permettre au petit nombre que nous sommes de renverser les pouvoirs en place. », B.
Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, op. cit., p. 157.
701
Les dernières lignes du livre sont d’ailleurs consacrées à cet objectif : « Pendant un demi-siècle, il nous a
opprimés, mais il n’en a plus pour longtemps. Nous sommes témoins de ses dernières convulsions. Et, avec la
traditionnelle miséricorde irlandaise, quand nous l’aurons fait tomber, nous le piétinerons et le ferons rentrer
sous terre. », B. Devlin, ibid., p. 207.
702
Dans l’envolée finale : « Nous construirons nos propres usines […] », ibid.

135
livre quelques interprétations historiques d’ordre général dans une version
704
assez « anti-impérialiste » et évoque de façon censée le problème des
rapports entre communautés.705 Plus intéressant est l’évocation de son
passage du républicanisme au socialisme en 1968,706 son engagement dans le
mouvement des droits civiques et les coulisses du People’s Democracy.707 Elle
y assume son rôle derrière les barricades dans le Bogside, le quartier pauvre
catholique, de Derry: « Ce moment là [12 août 1969], écrit-elle, fut un tournant
de l’histoire d’Irlande » :

En cinquante heures, nous avons mis un gouvernement à genoux et restitué à un


708
peuple écrasé sa fierté et la force de ses convictions.

Au niveau du combat d’idées dans les milieux de gauche Nord-Irlandais,


le People’s Democracy a trouvé un opposant redoutable dans l’I.C.O., l’Irish
Communist Organisation (plus tard le BICO). Dans la mesure où l’on n’oublie
pas le caractère particulier du People’s Democracy, on peut faire remonter les
deux mouvements d’une même origine anti-khrouchtcheviste du communisme
britannique.709 Même si le BICO regroupait beaucoup moins de personnes,710
ses idées n’en ont pas moins eu une influence importante. Le British and Irish
Communist Organisation a été le premier à réviser la position marxiste
traditionnelle sur l’Irlande et à se départir de l’ « anti-impérialisme ».

703
C’est ainsi qu’elle conçoit sa destinée. ibid., p. 44. Née en 1947 ; enfance à Cookstown ; imprégnée de
christianisme ; père qui allait souvent travailler en Angleterre meurt, semble-t-il car le récit n’est pas clair,
comme soldat de l’I.R.A. en août 1956; éducation à l’école aux accents très républicains Saint-Patrick à
Dungannon ; bonne élève ; passages mémorables sur les rapports complices entre l’adolescente en révolte contre
l’ordre établi et la sous-directrice (« Pour mère Bénigne, tout ce qui était anglais était mauvais. » p. 56) ; entrée
au Queen’s University en 1965.
704
Notamment pp. 48-50
705
Ibid., pp. 51-52.
706
Ibid., p. 86.
707
Ibid., pp. 96-99. Elle y parle de sa création, des clivages au sein de l’organisation (ibid., p. 102) même si elle
oublie le rôle des anarchistes. Elle livre également une forme d’autocritique : son élection l’aurait coupée de la
population. Par ailleurs, elle attaque les communistes qui « aussi réactionnaires que les unionistes » (ibid., p.
146) (et p. 157). Cet anti-communisme vient du fait que le CPNI regroupait surtout des protestants et tentait donc
de freiner les ardeurs du PD.
708
Ibid., p. 206.
709
Cf. le schéma dans les Annexes.
710
le P.D. pouvant être considéré comme une organisation de masse dans sa période faste. Le BICO compara
plus tard la confrontation à celle de David et Goliath. Cf. : BICO, The Two Irish Nations: A Reply to Michael
Farrell, Belfast, BICO, 1975 (1ère éd. de la 1ère partie : Oct. 1971, de la 2nd partie: avril 1973), p. 3.

136
Concrètement, des ouvrages marxistes traitant de l’histoire irlandaise,
celui dont l’écriture et les interprétations ont été les plus violemment façonnées
Le B&ICO par la crise nord-irlandaise est probablement The Economics of Partition. Ce
et la
« Théorie des travail a d’abord été édité sous la forme d’un article dans The Irish Communist
Deux
Nations » en 1967 puis révisé et publié comme brochure par deux fois en 1969 (janvier et
novembre). Nous n’avons étudié que la 4ème édition « révisée et augmentée »
de mai 1972. L’auteur, Brendan Clifford, revient sur les éditions de 1969 qui ont
été écrites d’après lui :

quand la Irish Communist Organisation était dans le processus de se libérer de la


711
conception nationaliste catholique de l’histoire irlandaise.

La recherche historique est conçue ici comme un acte libérateur par rapport à
une idéologie. Cette attitude ressemble, d’une certaine façon, à celle de Marx
devant ce monde à l’envers qu’est pour lui l’idéologie.
Si Brendan Clifford considère en 1972 que les versions antérieures avaient bien
cernées la base économique de la partition, elles « échouai[en]t à saisir la
nature de la superstructure sociale et politique générale. »712 Si le BICO,
affirme-t-il, a vite rectifié ses positions, ce n’est pas le cas de ceux qu’il appelle
les « nationalistes catholiques “de gauche” ».713 Concrètement en 1969, à la
question « Qu’est-ce que les 6 comtés ? », Brendan Clifford et le ICO
répondaient :

Nationalement, cela fait partie de la nation irlandaise […] Economiquement […]


714
l’industrie dominante fut une section du capitalisme britannique.

Dans l’édition de 1972, cette interprétation est rejetée comme fausse.


Pourquoi ? Entre août et décembre 1969, Brendan Clifford et l’ICO franchissent

711
“when the Irish Communist Organisation was in the process of working itself free from the Catholic
nationalist conception of Irish history.”, BICO, The Economics of Partition, Belfast, BICO, 1972, p. 71.
712
“failed to grasp the nature of the general social and political superstructure.”, ibid.
713
Ibid. A ses yeux, Michael Farrell ou Éamonn McCann comprennent les causes économiques de la partition,
comme lui avant 1969, mais ne sont pas libérés de l’idéologie nationaliste. Il revient dans l’édition de 1972 aussi
sur The Irish Crisis de Desmond Greaves quand ce dernier discute de la théorie des deux nations.
714
“What is the 6 Counties ? Nationally it is part of the Irish nation … Economically … the dominant industry
has been a section of British capitalism”., passage de l’éd. de 1969 cité in BICO, The Economics of Partition,
Belfast, BICO, 1972, p. 72.

137
le Rubicon et remettent au goût du jour la « Théorie des Deux Nations ».715 Ils
affirment dorénavant que le développement inégal en Irlande entre le Nord-Est
et le reste de l’île a créé deux nations: l’une protestante, l’autre catholique. Par
conséquent, la thèse voulant que les capitalistes ou les reliquats du féodalisme
aient orchestré la division de la classe ouvrière en attisant les tensions
religieuses est fausse. Ainsi, le mouvement unioniste s’affirmant de 1886 aux
premières décades du XX e siècle n’était :

[…] pas […] un mouvement dégénéré de l’aristocratie et de leurs serfs avec les
éléments lumpen des villes. Au contraire, la direction décisive du mouvement
unioniste provenait du mouvement libéral vigoureux de la bourgeoisie. […] La forme
politique du conflit exprimait son essence économique. […] Et cette lutte (entre deux
communautés basées dans la production capitaliste et dirigées par une bourgeoisie)
716
doit être considérée comme une lutte entre deux nationalités.

Si selon ce groupe « staliniste », le mouvement unioniste n’est pas


réactionnaire, c’est le nationalisme catholique, notamment téléguidé par Rome,
qui aurait plus tendance à l’être et à faire figure de principale cause de la
désunion de la classe ouvrière. Le nationalisme catholique a, dans cette
logique, été légitimement repoussé par les protestants.717
La « Théorie des Deux Nations » a été inventée par un journaliste du Times
W.F. Monypenny dans différents articles de janvier / février 1912, c’est-à-dire
dans une précédente période de crise pour les Unionistes qui voyaient leurs
intérêts et idéaux menacés par le troisième projet de Home Rule. Ces articles

715
Plus précisément le tournant semble avoir été amorcé en septembre 1969. Cf. : dans The Two Irish Nations: A
Reply to Michael Farrell, [Belfast, BICO, 1975 (1ère éd. de la 1ère partie : Oct. 1971, de la 2nd partie: avril
1973), p. 6], il est écrit que la « Théorie des Deux Nations » a été formulée pour la première fois dans The Birth
of Ulster Unionism publié en septembre 1969 (page 3, on date la brochure de mars 1970). Dans “Facsimile”
Politics In Northern Ireland, And how it makes the governing of Northern Ireland democratic, A comment on the
creative political accounting of Professors J. McGarry and B. O’Leary, [Belfast, Athol Books, 1996, p. 19],
Brendan Clifford avance encore la date de septembre 1969. Cf. aussi page 16 de The Two Irish Nations pour une
autre évocation de cette mutation qui est comprise comme une tâche, un devoir.
716
“[…] not […] a degenerate movement of the aristocracy and their serfs along with the lumpen elements of
the towns. On the contrary, the decisive leadership of the Unionist movement came from the vigorous liberal
movement of the bourgeoisie.
[….]. The political form of the conflict expressed its economic essence. […]And this struggle (between two
communities based in capitalist production and led by a bourgeoisie) must be considered as a struggle between
two nationalities.”, BICO, The Home Rule Crisis, 1912-1914, Belfast, BICO, mars 1972, p. 3. (lignes de la
Préface synthétisant The Birth of Ulster Unionism)
717
Cf. : John Whyte, Interpreting Northern Ireland, Oxford, Clarendon Press, 1991 (1ère éd. 1990), p. 183.

138
furent compilés et publiés sous le titre The Two Irish Nations (1912).718 Le BICO
apparaît ainsi comme une variante marxiste de l’unionisme de la même façon
que Connolly, les communistes et, d’une façon souvent moins explicite, les
trotskystes font figure de variantes marxistes au nationalisme.
Une question se pose alors : qui sont les militants du BICO ?
L’organisation fut « entièrement » composée de membres issus de la classe
ouvrière dans ses premières années.719 Ils furent ensuite rejoints par quelques
personnes ayant une formation universitaire « et même par des universitaires
professionnels ». Plus intéressant pour nous : le BICO était également
« entièrement » composé de personnes d’origines catholiques à ses débuts.720
Ces faits peuvent-ils nous aider à comprendre leur historiographie ?
Certainement. Brendan Clifford vient de Cork où sa « vision du monde a été
formée ».721 Dans une brochure plus récente, il écrit :

Je renonçais à la religion comme j’entrais dans mon adolescence et à cause de cela


je fus finalement obligé de quitter la République. Ma propre expérience ne me permis
722
pas du tout de douter de la réalité du “Rome Rule”.

Cela le mènera à Londres. Quand il se raconte, le BICO fait partir ses origines
d’un groupe hétérogène de socialistes irlandais de Londres. Ce mouvement
londonien est décrit comme ayant « deux sources politiques immédiates » : le
« fiasco » de la campagne des frontières de l’IRA (1956-62) et le schisme sino-

718
BICO, The Home Rule Crisis, op. cit. , p. 10. Pour une lecture négative des thèses du « journaliste
réactionnaire » (B. Trench) Monypenny, Cf. : parmi d’autre : Brian Trench, “The Two Nations Fallacy”, in
International Socialism (1ères séries), n° 51, avril-juin 1971, pp. 23-29, in http://www.marxists.org
B. Trench, alors militant trotskyste, évoque aussi R.S. McNeill, devenu plus tard Lord Cushendun, et ministre
du premier gouvernement unioniste et qui écrivit en 1922 Ulster’s Stand for the Union qui propagèrent selon
Trench la conception des « Deux Nations ».
719
Réponses écrites de Brendan Clifford via un courriel d’Angela Clifford du 2 septembre 2006.
720
Brendan Clifford, “Facsimile” Politics In Northern Ireland, And how it makes the governing of Northern
Ireland democratic, A comment on the creative political accounting of Professors J. McGarry and B. O’Leary,
Belfast, Athol Books, 1996, p. 47. B. Clifford rapporte que Manus O’Riordan était pratiquant, alors que lui
n’était qu’un catholique « ethnique ».
721
“The back of Mushera is where I come from, and where my world outlook was formed.”, ibid., p. 4.
L’expression “The back of Mushera” , pour la ville de Cork, est nous apprend-il, utilisé comme synonyme
d’arriération rurale.
722
“I gave up religion as I was entering my teens and because of that I was eventually obliged to leave the
Republic. My own experience did not all allow me to doubt the reality of “Rome Rule”. Ibid., p. 47. “Rome
Rule” est un jeu de mot des Unionistes construit d’après “Home Rule”, le statut d’autonomie interne qui fut
revendiqué par le mouvement qui porte son nom en 1870. Repoussé en 1886, 1893, voté en 1912 puis reporté en
1914. Par “Rome Rule”, ses opposants stigmatisent le rôle qu’aurait la religion catholique dans ce régime où les
Protestants n’auraient pas leur place.

139
soviétique de 1962.723 En plus de ces deux sources, le mouvement se déclare
avoir une « base sociale générale » dans la République du fait de l’échec du
protectionnisme à la fin des années cinquante.724
Il est possible d’extraire une tendance de tout cela : la révision de
l’historiographie marxiste qu’a effectué le BICO à partir 1969 ne s’est pas faite
du jour au lendemain. La crise n’a fait que finaliser, que radicaliser la
désidentification de ces militants d’avec leur milieu d’origine. Ainsi, certains de
ces militants qui avaient ralliés la cause républicaine en 1956 étaient devenus
« désillusionnés » quant aux buts du républicanisme.725 Ils ont également réagi
à l’anticommunisme du Sinn Féin et de l’IRA. D’autres, affirme l’auteur de
Communism in Ireland :

se sont rebellés contre le pouvoir social catholique en Irlande, (et contre le


Républicanisme parce qu’il était saturé de catholicisme), et regardèrent vers le
726
communisme parce que l’Église l’avait dénoncé comme athée.

Brendan Clifford est de ceux-ci. D’autres membres de l’organisation que l’on a


appelée « maoïste » mais dont la meilleure étiquette est « staliniste »,727
mériteraient un travail plus complet. On pense ainsi à Jack Lane.728 De même,
la plume la plus importante du BICO dans les années soixante-dix était, avec
Brendan Clifford, Manus O’Riordan, le fils du leader communiste de Cork
Michael O’Riordan qui s’est battu à la Guerre d’Espagne dans la « colonne
Connolly » et a participé activement à la refondation d’un parti communiste au

723
Depuis la révélation des crimes staliniens contre les membres du parti soviétique en 1956 par Krouchtchev, la
crise était larvée. Mao-Tse-tung proclame le « révisionnisme » ennemi n°1. Mao donne deux causes au
« révisionnisme » khrouchtchevien : une influence « bourgeoise » persistante et une « capitulation » devant
l’impérialisme. Cf. N. Werth, Histoire de l’Union soviétique, De l’Empire russe à la Communauté des Etats
indépendants, 1900-1991, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 (1ère édition 1990), p. 441.
724
BICO, Communism in Ireland, Belfast, BICO, 1977, p. 5. Il est étrange de parler de « base sociale » pour une
poignée d’individus.
725
Ibid., p. 6. l’auteur de la brochure rajoute que cette désillusion provenait plus de l’incapacité à réaliser ses
buts que par les buts du républicanisme lui-même.
726
“Others had rebelled against Catholic social power in Ireland, (and against Republicanism because it was
saturated with Catholicism), and looked to communism because the church had denounced it as atheistic.”, ibid.,
p. 6.
727
Réponses de B. Clifford, 2 septembre 2006.
728
Selon les réponses écrites de B. Clifford (2 septembre 2006), Jim Lane semble avoir été membre brièvement
en 1970 (“[…] was briefly associated with BICO in 1970”). Cf. La version de 1972 de The Economics of
Partition qui comporte un post-scriptum répondant à la brochure Ireland Upon The Dissecting Table du Cork
Workers Club que Jack Lane avait fondé après avoir lancé avec un camarade la Cork Communist Organisation
après avoir rompu avec le BICO en janvier (1971 ou 72 ?). BICO, The Economics of Partition, op. cit., p. 76.

140
Sud à partir de 1948.729 Angela Clifford est toute aussi intéressante. Elle se
désigne comme étant un « accident ».730 Toujours est-il que sa connaissance
de la langue allemande lui a permis de traduire en anglais notamment l’histoire
de l’Irlande inachevée d’Engels de même que le travail de Kautsky.

L’actualité de l’Irlande du Nord a également amené la gauche radicale


dublinoise à soupeser le potentiel révolutionnaire des « Troubles ». Le Citizens
Committee de Dublin fait ainsi paraître la brochure The Making of Northern
D. R.
O’Connor Ireland (and the basis of its undoing).731 Il s’agit d’une réflexion du trotskyste
LYSAGHT
Donal Rayner O’Connor Lysaght. Ce dernier est né à Cardiff en 1941. En
arrivant en Irlande en 1959, son cousin lui apprend qu’il est un descendant en
ligne collatérale d’Arthur O’Connor des Irlandais Unis et du chartiste Feargus
O’Connor. Il est diplômé de Trinity College où il suit les cours notamment de
Theodore W. Moody (qui ne l’a pas influencé) et de F. S. L. Lyons qui débutait
sa carrière.732 En Angleterre, il écrit des articles pour The Week sur l’Irlande.
Son engagement révolutionnaire se dégage progressivement. Il fait partie des
National Progressive Democrats et du Irish Labour Party. Il s’y positionne à
gauche et quitte le parti suite à l’adhésion de ce dernier à la Seconde
Internationale qui augurait sa participation gouvernementale. Il dit avoir choisi le
733
trotskysme et non de s’engager dans le CPI à cause du trop grand
nationalisme des communistes.734

729
Cf. Michael O’Riordan, Connolly Column, The story of the Irishmen who fought for the Spanish Republic,
1936-1939, Torfaen, Warren & Pell, 2005 (1ère éd. Dublin, New Books, 1979). Michael O’Riordan était à la tête
de la section la plus « moscovite » du Parti.
730
Elle est Palestinienne d’une mère catholique viennoise d’origine juive qui a émigré en Israël et y a rencontré
un Arabe. Cf. Entretien avec Angela et Brendan Clifford à Fère-en-Tardenois. 9 septembre 2006. Pour cette
rencontre, ils ont fait un détour sur la route de leurs vacances italiennes. Il est vrai que le Sud de l’Aisne a déjà
été traversé par Lénine à vélo ! C’était en 1903 et le révolutionnaire russe, de passage à Paris, était venu rendre
visite à une « colonie libertaire » installée dans le hameau deVaux à 5 kilomètres de Château-Thierry. [Cf. Tony
Legendre, Expériences de vie communautaire anarchiste en France, Le milieu libre de Vaux (Aisne), 1902-1907
et la colonie naturiste et végétalienne de Bascon (Aisne) 1911-1951, Saint-Georges-d’Oléron, Les Éditions
Libertaires, 2006, p. 48]
731
D. R. O’Connor Lysaght, The Making of Northern Ireland (and the basis of its undoing), Dublin, Citizens
Committee, 1969. [48p.]
732
Entretien avec D. R. O’Connor Lysaght à son domicile dublinois. 13 février 2006.
733
Au Sud : l’Irish Workers’ League (1948-62) devenant l’Irish Workers’Party (1962-70) qui devient après la
réunification avec le Communist Party of Northern Ireland (1941-70) en mars 1970 le troisième Communist
Party of Ireland.
734
Entretien du 13/02/2006.

141
La première partie de The Making of Northern Ireland brosse l’histoire de
la région du XII e siècle au déclenchement de la Première Guerre mondiale. La
seconde relate les années de fondation du régime de la Guerre aux années 20.
Enfin, l’épilogue sous-titré « Où va l’Irlande du Nord ? » part des répercutions
de la crise de 1929 pour arriver aux événements d’Ulster. Pour lui, la crise
économique a affaibli la position des industriels protestants dans le régime. La
guerre mondiale leur a simplement donné un répit.735
Dès les premières lignes de l’introduction, D. R. O’Connor Lysaght affiche les
ambitions du livret :

La crise actuelle en Irlande du Nord peut être, maintenant, soit en train d’approcher de
sa fin ou de se développer d’une manière décisivement différente. Il est par
conséquent important que le meilleur examen objectif possible soit donné des origines
736
de cette crise pour comprendre quelle doit être la propre action de chacun.

En voyant, qu’au delà du problème religieux, ce sont les raisons économiques


qui empêchent la réunification de l’Irlande, il note que :

Le fait le plus saisissant concernant la crise actuelle est qu’il n’y a pas de stratégie
737
viable à opposer à une ré-union à l’intérieur de l’Impérialisme.

L’échappatoire toute désignée, selon lui, pour les classes dirigeantes


britannique et irlandaise semble être l’adhésion à la C.E.E.738 En faisant une
revue des propositions politiques au Sud que ce soit de Connor Cruise O’Brien,
du Fine Gael ou d’Anthony Coughlan, il constate qu’aucune ne prend en
compte l’opportunité révolutionnaire de l’état de « dualité de pouvoirs » [“dual
power”] établi par les barricades de Derry et de Belfast.739 Le concept de
« dualité de pouvoirs » a été avant tout développé par Léon Trotsky qui le

735
D. R. O’Connor Lysaght, The Making of Northern Ireland, op. cit., p. 40 et suiv.
736
“The present crisis in Northern Ireland may be, now, either approaching its end or developing in decisively
different fashion. It is therefore important that objective consideration be given to that crisis’ background the
better to understand what one’s own action must be.”, D. R. O’Connor Lysaght, The Making of Northern
Ireland, op. cit., p. 3.
737
“The most startling fact about the present crisis is that there is no viable strategy to oppose political re-union
within Imperialism.”, Lysaght, ibid.
738
ainsi il considère que le choix pour l’Irlande n’est pas unité ou partition mais partition, unité dans le cadre de
l’impérialisme ou unité en dépit de l’impérialisme. D. R. O’Connor Lysaght, ibid., p. 43.
739
D. R. O’Connor Lysaght, ibid., p. 6.

142
comprend comme « un état particulier d'une crise sociale », un « équilibre
instable », un « rapport de force » temporaire pendant une phase
révolutionnaire lors de laquelle la classe ascendante, modernisatrice et
porteuse du nouveau mode de production occupe « une position extrêmement
indépendante à l'égard de la classe officiellement dominante […] » et concentre
« en elle les espoirs des classes et couches intermédiaires mécontentes de ce
qui existe, mais incapables d'un rôle indépendant. »740 Lysaght entend montrer
la dialectique des relations anglo-irlandaises. Le problème en Irlande du Nord
découle de l’intérêt britannique, mais aussi de la « situation interne
irlandaise ».741 Ce dernier point révèle que la crise a rendu difficile une lecture
anti-impérialiste qui attribue tous les malheurs de l’île à la Grande-Bretagne. Il
est possible que les écrits de l’ICO, que D. R. O’Connor Lysaght a lu, l’ait
influencé.
Le révolutionnaire pense que tôt ou tard, les Britanniques retireront leurs
troupes.742 Il insiste sur la nécessité de gagner la population protestante pour la
révolution qui nécessitera une politique non-sectaire, une approche socialiste
scientifique et au delà de l’agitation une propagande adaptée.743
De suite, D. R. O’Connor Lysaght passe de l’arme de la critique à la critique des
armes pour terminer sa brochure sur ces mots :

“BUILD A CITIZEN ARMY NOW”.

Avec ce mot d’ordre : « bâtir une armée des citoyens maintenant »,744 le
révolutionnaire ajoute une touche symbolique car la “Citizen Army” était le nom
de la force paramilitaire que James Connolly a menée lors de l’insurrection de
1916. Au delà de ceci, on se rend compte que s’il existait une palme du texte à
perspective historique le plus léniniste, ce serait cette brochure, The Making of
Northern Ireland (and the basis of its undoing), qu’il faudrait récompenser.

740
Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, (11. La dualité de pouvoirs), 1930, in http://www.marxists.org
741
D. R. O’Connor Lysaght, op. cit., p. 8. L’auteur expose une autre considération, moins importante :
l’ingérence britannique existait dans les temps reculées, elle pourrait exister encore si l’Irlande et la Grande-
Bretagne devenaient des états ouvriers. (ibid., p. 9.)
742
Ibid., p. 45.
743
Ibid., p. 47.
744
Ibid., p. 48.

143
En effet, selon Annie Kriegel « ce qui est le plus fondamentalement léniniste,
c’est la théorie de la conjoncture : l’analyse concrète d’une situation
concrète. »745 Maintes fois ce texte se veut plein de précautions quant à la
suite, se pose comme scientifique et invite à davantage d’études socialistes …
scientifiques. L’auteur tâte le pouls de la crise, tendu vers l’objectif de la prise
du pouvoir.746
Un appendice ronéotypé est glissé dans la brochure et concerne
l’épineuse question des protestants d’Ulster. Cette question, selon l’auteur, est
à considérer comme étant de « pure tactique » et à concevoir dans une
stratégie socialiste générale.747 Il s’agit probablement d’une réponse aux
théories de l’Irish Communist Organisation (futur BICO) et en tout cas une
tentative de résoudre le problème de ces ouvriers qui soutiennent le régime
Nord-Irlandais et donc, du point de vue de l’auteur, l’impérialisme britannique.
Ironiquement, l’auteur prend comme point de départ à ses réflexions la
définition de Staline de la nation.748 Il y définit une stratégie en six points pour
se gagner la classe ouvrière protestante et conclut que la communauté à
laquelle ils appartiennent « n’est pas une nation mais plutôt une partie de la
nation non-formée des Irlandais. »749 La réunion du pays ne peut se réaliser
que grâce à un mouvement socialiste en s’inscrivant dans « le processus de la
Révolution permanente ».750

L’Irlande du Nord, jusqu’ici oubliée, est devenue en quelques mois


l’objet de l’attention internationale. D’où l’arrivée d’interprétations venues du
continent. Comme le souligne le « communiste et Rastignac » Bernard
Kouchner en 1972, explosions et attentats « symbolisent […] une lutte de
libération exotique » pour les organisations de gauche et d’extrême-gauche.751

745
A. Kriegel, « La crise révolutionnaire (1919-1920) : hypothèse pour la construction d’un modèle »,
Communismes au miroir français, Temps, cultures et sociétés en France devant le communisme, Paris,
Gallimard, 1974, pp. 13-30, p. 16.
746
Cf. ibid., p. 14.
747
“Appendix: Preliminary remarks on the question of the Protestants in Northern Ireland”, p. 20.
748
Ibid., p. 2.
749
“the Northern Irish Protestant community is not a nation but rather a part of the unformed nation of the
Irish.”, ibid., p. 20.
750
Ibid.
751
B. Kouchner, « Les Jours de cette Guerre », Les Temps Modernes, 29ème année, 311, 1972, pp. 1928-1947, p.
1928.

144
b.) trois lectures libertaires du continent

Trois travaux retiennent l’attention. Ils offrent une interprétation libertaire,


plus ou moins marxiste.752 L’esprit libertaire, de contre-culture est dans l’air du
temps et se rapporte à « une révolte culturelle contre les structures
idéologiques dominantes de la société ».753
La première est l’œuvre de Jean-Pierre Carasso, né en 1942 à Marseille.
Jean-Pierre
CARASSO Il est traducteur d’anglais et journaliste pigiste.754 Son ouvrage, La Rumeur
irlandaise, est publié chez « Champ Libre », maison d’édition fondée par Gerard
Lebovici en 1970 qui sert à diffuser les idées situationnistes. Jean-Pierre
755
Carasso, appartient aux proches de la Vieille Taupe qui participent à
l’aventure de cette nouvelle maison d’édition.
La Rumeur Irlandaise est publiée en fin d’année 1970 et l’auteur annonce
d’entrée que le récit s’arrête en janvier, date de son voyage, car il était
« impossible […] que le livre soit à jour. »756 Formellement, le livre tranche par
son aspect 757 et par son style étrange qui utilise le « nous » du locuteur collectif
académique tout en ayant un style désinvolte amusant. En témoigne sa posture
d’écriture :

752
Tom Nairn affirme qu’elles sont meilleures que les interprétations marxistes traditionnelles. Tom Nairn, The
Break-Up of Britain, Londres, New Left Books, 1977, p. 242.
753
Dennis Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain, op. cit., p. 125.
754
Jean-Pierre Carasso, La Rumeur Irlandaise, Paris, Champ Libre, 1970, Quatrième de couverture. Il est
toujours traducteur. Il a à son actif de nombreux romans américains et films. Le titre du livre vient d’une
expression locale “The Irish rumor” qui désigne les bruits qui s’amplifient dans des communautés repliée sur
elles-mêmes et se répandent dans la ville, la région, le pays : « Ils ont attaqués les notres, il y déjà quatre
morts ! » (p. 158.)
755
Laurent Chollet, Les situationnistes, L’utopie incarnée, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2004, p. 88.
La Vieille Taupe est également une maison d’édition fondée en fin d’année 1964 par Pierre Guillaume et Guy
Debord que L. Chollet qualifie d’ « anti-librairie Maspero » publiant des textes révolutionnaires éclectiques ou
les publications de l’Internationale Situationniste. Cf. L. Chollet, L’insurrection situationniste, Paris, Dagorno,
2000, pp. 126-127. Cf. l’amusante photo page 127 où Debord et ses amis collent les « Thèses sur Feuerbach »
rue des Irlandais. Le nom de « Vieille Taupe » fait référence à la phrase de Shakespeare dans Hamlet : “Well
burrowed, old mole”, « Bien creusé, vieille taupe ! ». Marx utilise la « taupe » pour incarner la révolution
consciencieuse. K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, in Les Luttes de classes en France, Paris,
Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1994, p. 296. J.-P. Carasso y fait référence page 18 de son livre.
756
Jean-Pierre Carasso, La Rumeur Irlandaise, op. cit., p. 11.
757
Le dessin sur la couverture représente un paramilitaire (ou peut-être un simple homme du peuple en arme)
brandissant un fusil, une femme derrière lui, tous deux fixant le regardeur. Ils sont derrière les barreaux d’une
cellule qui n’est autre qu’une cannette de Guinness.

145
Pour nous, qui refusions de croire à l’image d’un monde où les étudiants et les nègres
étaient devenus fous, l’insurrection irlandaise s’inscrivait dans un contexte bien défini
et méritait examen. En route, donc, pour l’Irlande avec dans nos bagages un
instrument : le magnétophone, et un sésame : le marxisme. Notre idée de départ était
en effet d’utiliser l’ensemble des écrits de Marx et d’Engels sur l’Irlande comme une
espèce de grille qu’il nous suffirait d’appliquer sur la réalité, d’autre part à mettre en
lumière les points de divergence, les contradictions que le développement historique
aurait éventuellement fait surgir entre ces écrits et la réalité. Dans notre esprit, le
bénéfice serait, en quelque sorte, double : d’un côté, nous parviendrions à une
meilleure compréhension des ces diables d’Irlandais ; de l’autre, nous nous livrerions
758
à une espèce de vérification de la théorie.

Muni de ces bonnes intentions, Jean-Pierre Carasso n’entend pas dépasser


Karl Marx mais estime que « c’est l’analyse du mouvement réel qu’il convient
de porter de l’avant. »759 La volonté du journaliste radical est de rendre compte
de la situation. Le livre débute sur des textes commentés de Marx et d’Engels
et dans une moindre mesure de Connolly et Lénine. Le second chapitre « Le
siècle du capital »760 revient sur l’histoire des tensions anglo-irlandaises en
partant des débuts du mouvement Home Rule. Le chapitre suivant explique le
conflit Nord-Irlandais en partant des années cinquante. La suite de l’ouvrage se
compose essentiellement d’entretiens intéressants des côtés protestants et
catholiques. L’appendice regroupe d’autres textes de Marx, Engels, de Jenny
Marx, Connolly ou Thomas Darragh (le pseudonyme de Roddy Connolly ).
Jean-Pierre Carasso dénonce la situation de la minorité catholique,
761
exploitée, discriminée et estime que le capitalisme a créé ce système pour
se préserver en Irlande mais est victime de ses contradictions internationales
qui étaient inévitables comme est « inévitable [l’évolution] qui conduit aux
émeutes de 1969 ».762 Pour lui, malgré les masques et les idéologies, « c’est
bien […] la lutte des classes qui se déroule en Irlande, au Nord comme au
Sud »763 et son estimation, prenant en considération les revendications

758
Ibid., p. 19. Il étend également utiliser Connolly et Lénine (ibid., p. 20) Sur le regard que porte Bernadette
Devlin, dont l’auteur retranscrit une interview dans son livre, sur ces « journalistes étrangers de tendance
révolutionnaire […] qui affluèrent [ …] », Cf. B. Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, op. cit., p. 206.
759
Ibid., p. 20.
760
Ibid., pp. 53-74.
761
Ibid., p. 64.
762
Ibid., p. 75. Cf. p. 190 où J.-P. Carasso écrit que l’Irlande connaît « une profonde crise de modernisation ».
763
Ibid., p. 72.

146
catholiques et des ouvriers protestants, est que « le pouvoir unioniste touche à
sa fin en Ulster »764 et que les dirigeants unionistes :

seront contraints de moderniser l’Irlande du Nord en se gardant à droite et à gauche


des coups des extrémistes. Ce n’est qu’une fois cette modernisation achevée que les
vraies questions, pour le moment présentes seulement à l’état embryonnaire,
765
commenceront à se poser.

Jean-Pierre Carasso s’est aperçu que les choses allaient très vite en Irlande.
En janvier 1970, l’IRA Provisoire naît du rejet de la politique socialisante
qu’avait entreprise la direction après l’échec de la campagne des frontières
(1956-62). Les émeutes appellent les émeutes, les crimes gratuits, les
représailles entre paramilitaires et les assassinats de soldats. En plus des
différents raids aléatoires et brutaux les soldats britanniques dans les quartiers
catholiques qui exaspérèrent la population, le pouvoir unioniste prend la
« décision désastreuse »766 en août 1971 de l’internement arbitraire de tout
suspect de collusion avec l’IRA ;767 ce qui amplifia le soutien à l’organisation.

L’universitaire danois Anders Boserup (1940-90)768 dit avoir écrit


Anders justement son article “Contradiction and Struggles in Northern Ireland” en août
BOSERUP
1971 peu avant l’internement et l’escalade de violence qui s’en suivie.769 Pour
lui, ces événements ne changent rien au problème qu’il se pose :

Ils sont seulement les formes phénoménales de contradictions sous-jacentes. La


tâche de la stratégie est de trouver ces contradictions, et, avec elles, les points sur

764
Ibid., p. 142.
765
Ibid., p. 11.
766
P. Bew, H. Patterson, The British State and the Ulster Crisis: From Wilson to Tatcher, Londres, Verso, 1985,
p. 41. Cf. R. English, Armed struggle : the history of the IRA, Oxford, Oxford University Press, 2003, pp. 140-
141.
767
Ou de toute autre activité séditieuse. Plus tard les paramilitaires loyalistes seront aussi internés.
768
Il était membre du comité éditorial du Journal of Peace Research (1972-74), spécialiste de la loi
internationale sur les armes biologiques et chimiques. Cf. Anders Boserup et Andrew Mack, War Without
Weapons: Non-violence in National Defence, Londres, Frances Pinter, 1974.
769
Anders Boserup, “Contradiction and Struggles in Northern Ireland”, Socialist Register, Londres, The Merlin
Press, pp.157-192, 1972., p. 157. Seule l’introduction est écrite en 1972 après la décision de Londres de
suspendre le gouvernement et le parlement du Stormont et donc d’imposer sa direction directe “Direct Rule” le
24 mars 1972.

147
lesquels l’action politique peut être appliquée le plus efficacement. C’est là que repose
770
toute la différence entre l’improvisation politique et la stratégie basée sur la théorie.

Les conditions de l’action politique ont changé irrémédiablement, mais Boserup


n’a cure de la tactique et juge son article comme n’ayant pas besoin d’être
révisé car il tente de cerner la « contradiction principale [qui se trouve] dans la
structure sociale »771 Cette contradiction est celle que cernent le People’s
Democracy, Lysaght ou Carasso : une contradiction entre « une forme
“clientéliste” traditionnelle d’une formation sociale capitaliste » et « une forme
contemporaine “normale” d’une formation capitaliste. »772 D’un côté un régime
paternaliste et ségrégatif, de l’autre l’intérêt de firmes multinationales et du
capitalisme monopolistique. La thèse de Boserup est que le vrai conflit n’est
773
pas entre catholiques et protestants mais entre deux tendances unionistes
qui sont supportées par les deux formes capitalistes distinctes.
Ainsi, Anders Boserup entend montrer que « la stratégie de “libération
nationale “ que la gauche poursuit actuellement, est basée sur une analyse
défectueuse et mène absolument nulle part. »774 Cette gauche doit se dissocier
du nationalisme des 32 comtés et doit « accepter l’existence de l’État Nord-
Irlandais ».775 Ainsi, il invite les socialistes à supporter tactiquement les
Unionistes modernisateurs pour « écraser le sysème orange » de façon
révolutionnaire, en exploitant les opportunités.776
A. Boserup rejoint par ailleurs la thèse du BICO et pense que Catholiques et
Protestants forment « deux groupes nationaux distincts ».777

770
“They are only the phenomenal forms of underlying contradictions. The task of strategy is to find these
contradictions, and, with them, the points at which political action can be applied most effectively. Therein lies
all the difference between political improvisation and theory-based strategy. “, ibid.
771
“behind the shifting political constellations of these years there is a principal contradiction in the social
structure”, ibid., p. 158.
772
“traditional “clientelist” form of a capitalist social formation” & “the “normal” contemporary form of a
capitalist social formation”, ibid. Cf. aussi : p. 173.
773
elles étaient personnifiées, selon lui, par Ian Paisley le tribun populiste et par Terence O’Neill le premier
ministre modernisateur ; puis sous la “Direct Rule” par Craig et Faulkner. Cette distinction comportant du vrai
est tout de même caricaturale. Des universitaires marxistes tâcheront plus tard de rectifier cette analyse. Cf. P.
Bew, P. Gibbon, H. Patterson, The State in Northern Ireland, Political Forces and Social Classes, Manchester,
Manchester University Press, 1979.
774
“the strategy of “national liberation” which the left is presently pursuing, is based on a faulty analysis and
leads absolutely nowhere.”, ibid.
775
Ibid., p. 188.
776
Ibid., p. 189.
777
Ibid., p. 181.

148
Le troisième texte qui nous occupe fait partie d’un numéro spécial des
Temps Modernes sur l’Irlande conçu par Nelcya Delanoë, Bernard Kouchner et
S. Van der
STRAETEN Jean-Pierre Carasso. Il s’agit de « La Contre-Révolution irlandaise » de Serge
&
Ph. Van der Straeten et Philippe Daufouy.778 Le texte trace les grandes lignes de
DAUFOUY
l’histoire irlandaise de la fin du XVIII e siècle aux « Troubles ». Le point de vue
des auteurs, toujours très intéressant, sera discuté plus tard. La « Contre-
Révolution » fait référence à la Partition et aux deux États créés ensuite en
1922.779 Elle avait débuté plus tôt par la transformation des ouvriers agricoles
en petits propriétaires au début du siècle et à travers la cuisante défaite du
mouvement ouvrier en 1913 et 1916 à travers Connolly. Leur thèse pour
expliquer le conflit en Irlande du Nord est la suivante :

On sait que le capital révolutionne sans cesse ses propres conditions, or en Ulster il a
entrepris de liquider sa propre contre-révolution, en fonction de ses intérêts planétaires
objectifs. La crise actuelle est le résultat de cette contre-révolution battue en brèche par
780
le capital.

Ils insistent sur le rôle du prolétariat « qui partout fait fuir ou affluer le capital
»781 et qui est « appelé à devenir rapidement la seule grande force sociale du
Sud. »782 De même, à leurs yeux « les conditions sont mûres […] pour [la]
disparition [de l’État] »783 et ils prédisent que la modernisation va détruire les
fruits de la « Contre-Révolution » : la frontière, la République et le Stormont.784
Ainsi, la nation irlandaise, « qui n’a jamais pu accéder à l’existence du point de
vue capitaliste » va disparaître.

778
Serge Van der Straeten, Philippe Daufouy, « La Contre-Révolution irlandaise », Les Temps Modernes, 29ème
année, 311, pp. 2069-2104, 1972. Il est possible que les auteurs aient utilisés des pseudonymes. Il est difficile de
trouver leur trace ailleurs. Philippe Daufouy est l’auteur d’un ouvrage aux éditions « Champ Libre » [Philippe
Daufouy, Jean-Pierre Sarton, Pop music/rock, Paris, Editions Champ Libre, 1972], ce qui laisse suggérer que,
peut-être, Jean-Pierre Carasso se cache derrière. Le texte « La Contre-Révolution irlandaise » est plus court et
plus dense que La Rumeur irlandaise et émet des prévisions plus « hardies » mais ce n’est pas impossible. La
version en anglais [The Counter-Revolution, Detroit, Black & Red, 1974] se trouve facilement sur la Toile.
779
Serge Van der Straeten, Philippe Daufouy, « La Contre-Révolution irlandaise », op. cit., p. 2101.
780
Ibid.
781
Ibid., p. 2091.
782
Ibid., p. 2092.
783
Ibid.
784
Ibid., p. 2103.

149
A sa place naît une classe qui ne parle plus ni l’irlandais ni l’écossais mais qui va se
tourner vers l’Angleterre et le Marché Commun, là où se reproduit et circule son
785
véritable ennemi : le capital international.

Et les auteurs de considérer que la meilleure solution pour le prolétariat serait


une fédération avec l’Angleterre comme Marx la préconisait en son temps tout
en prévoyant une réunification capitaliste sous l’impulsion du Marché
Commun.786

Nous le voyons avec ces deux auteurs comme avec Anders Boserup,
c’est la crise qui leur a imposée la révision des interprétations marxistes. Allons
de nouveau consulter les pages du précurseur de cette révision, le BICO.

c.) le B&ICO

L’organisation staliniste continue à faire cavalier seul au niveau de la


gauche irlandaise notamment en attaquant les thèses de’un People’s
Democracy qui sert de plus en plus de caution socialiste à l’IRA Provisoire.

The Two En 1971, paraît The Two Irish Nations: A Reply to Michael Farrell.787 Brendan
Irish Nations
Clifford y discute deux articles sur la Partition parus dans le n°5 du Northern
Star, le journal du People’s Democracy, Socialism and Civil Rights de Gerry
Rudy et New Nations for Old de Michael Farrell. Le chef de file du People’s
Democracy critique dans son article la reconnaissance par le BICO des droits
de la communauté protestante d’Ulster à ne pas vivre dans une Irlande des 32
comtés. Avec The Two Irish Nations: A Reply to Michael Farrell, Brendan
Clifford défend ses thèses sur la spécificité nationale des Protestants d’Ulster.
Le BICO conçoit les nations comme des « communautés
historiques transitoires ».788 Le BICO voit que G. Ruddy et M. Farrell sont

785
Ibid.
786
Ibid., p. 2103-2104.
787
BICO, The Two Irish Nations: A Reply to Michael Farrell, Belfast, BICO, 1975, (1ère éd. 1971, 1ère de la
seconde partie The “Nation and a Bit” Theory : avril 1973)
788
Ibid., pp. 10-11. Cette conception correspond-t-elle aux thèses de Staline dans Le marxisme et la question
nationale ? Oui et Non. Non, quand le « merveilleux géorgien » de Lénine auquel ce dernier avait confié la tâche
d’écrire sur la question nationale affirme que : « […] la nation n’est pas un agglomérat accidentel ni éphémère
mais une communauté humaine stable. », ce qui est généralement ce que l’on retient de l’écrit de Staline. (« Le
marxisme et la question nationale » [extraits], Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 41/42 (janvier-juin

150
d’accord avec The Economics of Partition pour reconnaître que la Partition
découle du développement inégal du capitalisme en Irlande. Selon le BICO et
Brendan Clifford, si les membres du PD ont compris la base économique du
phénomène, ils ne tirent pas les conclusions qui s’imposent pour la
superstructure et qui débouchent sur la reconnaissance que deux nations se
sont développées en Irlande.789 Les protestants d’Ulster étant liés à l’économie
britannique, ils avaient tous les droits démocratiques de rejeter le Home Rule.

790
La brochure, ronéotypée comme les autres, The Home Rule Crisis
regroupe différents articles publiés en août 1970 et janvier 1971 dans The Irish
The Communist, le journal de l’organisation.791 L’auteur annonce que le texte
Home Rule
Crisis continue l’analyse entamée dans The Economics of Partition et dans Birth of
Ulster Unionism. La brochure traite ainsi de la « lutte entre [les] deux
nationalités »,792 entre « deux communautés basées sur la production
capitaliste et menées par une bourgeoisie »793 dans l’intense période allant de
1912 à 1914. La brochure se base beaucoup sur des journaux de l’époque. Si
l’auteur approuve sans les critiquer les textes unionistes, les discours
nationalistes ne sont pas logés à la même enseigne : « […] la position
nationaliste était simple, dogmatique, et entièrement exempte de fondations
factuelles : l’Irlande était une nation […] ».794

Un article du BICO de quatre pages on the “Historic Irish Nation” mérite


l’attention.795 Il entend démonter le mythe d’une nation séculaire irlandaise
remontant aux clans gaéliques. De ce fait, il offre un panorama synthétique de
la perception historique du BICO des clans à la Partition. Il y est réaffirmé que

1996, 1ère éd. 1913), pp. 50-51, p. 50). Oui (mais cela ne correspond pas tout à fait) quand Staline est moins
rigide et écrit : « il va de soi que la nation, comme tout phénomène historique, est soumise à la loi du
changement, qu’elle a son histoire, un commencement et une fin. » (ibid., p. 51.)
789
BICO, The Two Irish Nations, op. cit., p. 35.
790
BICO, The Home Rule Crisis, 1912-1914, Belfast, BICO, 1972.
791
La première publication en brochure date d’avril 1971, et celle dernière de mars 1972. ibid., p. 1.
792
“the struggle of these two nationalities”, ibid., p. 2.
793
“two communities based on capitalist production and led by a bourgeoisie”, ibid.
794
[…]the Nationalist position was simple, dogmatic, and entirely free of any factual foundations : Ireland was a
nation […], ibid., p. 18.
795
BICO, on the “Historic Irish Nation”, Belfast, BICO, janvier 1972, [4 p., ronéotypées], [tire d’un article paru
dans The Irish Communist, janvier 1971]

151
le conflit qui oppose les communautés depuis 1886 n’est pas une lutte de
classes mais bien une lutte entre deux nationalités.796

En 1972, paraît une version revue, corrigée et étendue de The


The Economics of Partition.797 La brochure entend retracer l’économie politique de
Economics
of la Partition et de la spécificité historique des Protestants d’Ulster en évoquant
Partition
1972 des thèmes historiographiques majeurs comme la « coutume d’Ulster », le
Parlement de Grattan, le développement inégal entre Nord et Sud débouchant
sur la Partition en 1922.
La préface attaque « l’attitude d’une section de la “gauche” à l’égard du
comportement des masses Protestantes d’Ulster depuis 1886 »798 qui ne
seraient selon cette lecture que « les “dupes stupides” de l’Ordre d’Orange [et
donc] l’aristocratie ouvrière défendant [ses] pots-de-vin [“bribes”] ».799 La thèse
du développement inégal, l’industrie au XIX e siècle florissait au Nord-Est alors
qu’elle déclinait dans le reste de l’île, qui a engendré deux nations distinctes en
Irlande est réaffirmée.800 L’auteur soutient que la Partition, décrite comme ayant
« dominée la politique irlandaise sur près de cinquante ans »,801 avait forcément
« quelque base interne […] dans la société irlandaise. »802 contrairement à ce
qui est généralement avancé par l’historiographie traditionnelle nationaliste
comme marxiste.
Brendan Clifford dénonce l’emprise de « l’idéologie officielle [gaélique et
catholique qui] est pour embobiner les masses »803 alors qu’elle est
fondamentalement bourgeoise et « juge le monde avec les modèles qui ont été
rendus universels par le capitalisme britannique. »804 De plus, cette idéologie du
bourgeois catholique contemporain tire « son origine économique dans le
mouvement des tenanciers de la seconde partie du XIX e siècle combiné avec

796
Ibid., p. 4.
797
BICO, The Economics of Partition, Belfast, BICO, 1972, [1ère éd. 1967 en tant qu’article mais révisé et
publié sous forme de brochure par deux fois en 1969 (janv. & nov.)]
798
“attitude of a section of “the left” towards the behaviour of the Ulster Protestant masses since 1886.”, ibid., p.
1.
799
Citation entière : “The “stupid dupes” of the Orange Order were said to be labour aristocracy defending their
bribes.”, ibid., p. 2.
800
Ibid., p. 2, p. 4., etc. …
801
“Partition has dominated Irish politics for close on fifty years.”, ibid., p. 3.
802
“[…] there must have been some internal basis for it in Irish society.”, ibid.
803
“The official ideology is for bamboozling the masses;”, ibid., p. 35.
804
“[…] judges the world by the standards that were made universal by British capitalism”, ibid.

152
la conduite générale de l’Église catholique […] » et a été « une sorte populisme
moyenâgeux. » 805 Tout ceci sous-entend que les Protestants d’Ulster formaient
une société liée économiquement à la Grande-Bretagne, donc industrielle et
connaissant une forme plus aboutie de démocratie.
Pour faire définitivement le point avec les thèses du BICO, il mieux est
de reprendre intégralement le résumé qu’en fait Brendan Clifford :

La base économique de la Partition [se situe dans] les deux développements distincts
du capitalisme qui se produisirent en Irlande, à des périodes largement espacées. Le
e
premier développement eut lieu en Ulster dans la dernière moitié du XVIII siècle et
culmina dans le développement du capitalisme d’industrie lourde dans la seconde
e e
moitié du XIX siècle. Le second eut lieu dans le Sud dans la seconde moitié du XIX
e
siècle et dans le début du XX , et n’atteignit pas le développement d’industrie lourde.
Ces développements séparés du capitalisme en Ulster et au Sud à différentes
périodes ne résultaient pas des machinations d’une force externe qui stimulait le
développement économique de l’Ulster et réprimait celui du Sud. Cela résultait du fait
e
que depuis le début du XVII siècle, l’Irlande a été habitée par deux différentes
communautés dont les structures sociales internes étaient très différentes. Ces deux
communautés n’ont pas été empêchées de fusionner au cours des trois siècles et
demi qui se sont écoulés surtout par des manipulations religieuses ou économiques
806
d’un tiers, mais par leurs lignes de développement économique qui ont différées.

En somme : contrairement à l’orthodoxie marxiste, le BICO n’explique pas la


Partition par quelque manipulation des capitalistes ou de l’impérialisme mais
par le développement inégal du capitalisme en Irlande. L’économie nord-
irlandaise est liée à celle de la Grande-Bretagne. Le BICO a eu raison de

805
“resulting from its economic origin in the tenant-farmer movement of the second part of the 19th century
combined with the general guidance of the Catholic Church, has been a kind of mediaevalist Populism.”, ibid., p.
52.
806
“The economic basis of Partition is the two distinct developments of capitalism which occurred in Ireland, at
widely separated periods. The first development took place in Ulster in the latter half of the 18th century and
culminated in the development of heavy industrial capitalism in the second half of the 19th century. The second
took place in the South in the second half of the 19th and early 20th centuries, and fell short of the development of
heavy industry.
These separate developments of capitalism in Ulster and the South at different periods did not result from the
contrivances of an external force which stimulated the economic development of Ulster and repressed that of the
South. It resulted from the fact that since the early 17th century Ireland has been inhabited by two different
communities whose internal social structures were very different. These two communities have not been
prevented from merging over the intervening three and a half centuries mainly by religious or political
manipulations of a third party, but by their differing lines of economic development.”, ibid., p. 75.

153
montrer les insuffisances de ceux qui ne voyaient qu’une nation en Irlande.807
Cependant, l’organisation n’est pas très claire quand il s’agit de définir la teneur
de ce qu’elle voit comme la nation protestante.808

On comprend que pour ces jeunes gens de l’organisation staliniste les


conséquences de cette rupture avec leur tradition ont été grandes. C’était
rompre définitivement avec leurs origines catholiques. Ainsi, Brendan Clifford
raconte les réunions qu’il a tenues au début des années soixante-dix dans
divers endroits de la République pour convaincre les gens des fondements de
l’Unionisme d’Ulster :

J’étais pris pour un traître à la nation, et d’une espèce particulièrement dangereuse,


pour renforcer l’Unionisme d’Ulster à un moment où il était à deux doigts de
809
s’effondrer, en lui conférant la distinction de nationalité.

« Traître » pour la nation mais aussi « traître » pour la gauche « anti-


impérialiste » qui voit les idées du BICO gagner de plus en plus en influence.810
Les attaques fuseront sur ces tenants de la « Théorie des Deux Nations ».811
On comprend mieux en considérant cela que les brochures du BICO soient
particulièrement enflammées, polémiques et corrosives. En face de la tradition
historiographique nationaliste et « anti-impérialiste », le BICO se comporte en
« roquet » comme le Marx inconnu de 1847 face à Proudhon.812

807
John Whyte estime ainsi en 1990 que toute recherche sérieuse ne peut défendre la théorie qu’il y a une seule
et même nation en Irlande. Cf. J. Whyte, Interpreting Northern Ireland, Oxford, Clarendon Press, 1991 (1ère éd.
1990), p. 191
808
les Protestants d’Ulster forment-ils une nation à part ou font-ils partie de la nation britannique, la « Grande-
Bretagne » n’étant pas une nation ? Nous verrons plus loin que le BICO rejette la première solution.
809
“I was held to be a traitor to the nation, and a specifically dangerous one, for reinforcing Ulster Unionism at a
moment when it was on the brink of collapse, by lending it the distinction of nationality.”, B. Clifford,
“Facsimile” Politics In Northern Ireland, And how it makes the governing of Northern Ireland democratic, A
comment on the creative political accounting of Professors J. McGarry and B. O’Leary, Belfast, Athol Books,
1996, p. 19.
810
G. Bell, The British in Ireland: A Suitable Case for Withdrawal, Londres, Pluto, 1984, p. 7. J. Whyte,
Interpreting Northern Ireland, op. cit., p. 184.
811
Brian Trench, “The Two Nations Fallacy”, in International Socialism (1ères séries), n° 51, avril-juin 1971, pp.
23-29 in http://www.marxists.org ; Joseph Quigley, « La Gauche révolutionnaire en Irlande aujourd’hui », Les
Temps Modernes, 29ème année, 311, 1972, pp. 2048-2059, pp. 2049-2051 (J. Quigley est membre du People’s
Democracy). Robert Dorn, Irish Nationalism & British Imperialism, Dublin, The Plough Book, Revolutionary
Marxist Group, 1973 (pseudonyme de D. R. O’Connor Lysaght), etc. …
812
L’expression est de Raymond Aron au sujet du style polémique de Marx dans Misère de la philosophie, Cf.
R. Aron, Le Marxisme de Marx, op. cit., p. 286. Il n’est qu’à voir le nombre de fois où untel (souvent C. D.
Greaves) est dénigré comme opportuniste, et un autre se fait remettre « les guillemets de l’ironie méprisante »,

154
d.) Bob Purdie et C. D. Greaves : une version trotskyste, la version communiste

Dans Ireland Unfree écrit avant mars 1972,813 Bob Purdie de


l’International Marxist Group (IMG) adopte une posture révolutionnaire très
Bob
PURDIE « anti-impérialiste ».814 Le livret est dédié à Peter Graham, un membre de la IV e
Internationale et leader de la controversée organisation Saor Éire, assassiné en
octobre 1971. Son titre fait référence à la phrase célèbre prononcée par Patrick
Pearse dans l’oraison funèbre au vieux leader fenian Jeremiah O’Donovan
Rossa lors de ses funérailles le 1er août 1915 : « l’Irlande soumise ne doit
jamais être en paix. »815 Bob Purdie est né à Edinburgh en 1940 et travailla
comme militant professionnel et journaliste.816 L’IMG est une organisation
trotskyste issue en 1965 de l’International Group fondé au début des années
soixante. D’abord entristes dans le Labour Party britannique, ses membres
déclarent leur existence en 1968 et se détachent du Labour en 1969 pour
e
devenir une section de la IV Internationale. Le groupe est impliqué dans la
campagne contre la Guerre du Vietnam. Son membre le plus important est le
leader étudiant d’origine pakistanaise Tariq Ali.817 Ireland Unfree part des
« Troubles » en Irlande du Nord pour dresser un panorama historique de la
conquête à la campagne des droits civiques en passant par la révolution
nationale. Bob Purdie juge également les forces en présence et considère que

selon l’expression d’Etiemble, à sa condition de « marxiste ». Par ex. : BICO, The Economics of Partition, op.
cit., 8 fois au moins entre les pages 4 et 14, aussi, p. 39, p. 56, p. 74, p. 81 sur le Cork Workers’ Club de l’ancien
membre du BICO Jim Lane, etc.
813
l’auteur donne comme objectif principal la chute du Stormont.
814
Ainsi dans l’introduction, l’auteur précise que par rapport aux problèmes de désignation qui peuvent induire
en erreur le lecteur (il ne parle d’ « Irlande du Nord » mais des « Six Comtés », etc…), « la responsabilité est
entièrement celle de l’Impérialisme britannique, et de ses collaborateurs irlandais. », B. Purdie, Ireland Unfree,
Londres, IMG Publications, coll. “Red Pamphlets”, 1972, p. III.
815
Citation originale complète : "They think that they have pacified Ireland. They think that they have purchased
half of us and intimidated the other half. They think that they have foreseen everything, think that they have
provided against everything; but the fools, the fools, the fools! - they have left us our Fenian dead, and while
Ireland holds these graves, Ireland unfree shall never be at peace.", in http://en.wikipedia.org ; la puissance
évocatrice de cette phrase parle encore aujourd’hui puisque lors de la parade de la Saint-Patrick en 2004 à
Galway une association militant pour les droits des Palestiniens arborait un grand drapeau palestinien avec cette
phrase “Palestine unfree shall never be at peace.”
816
Bob Purdie, “Reconsiderations on Republicanism and Socialism”, in Austen Morgan, Bob Purdie, Ireland:
Divided Nation, Divided Class, op. cit., pp. 74-95, p 74 (note biographique).
817
Sur le IMG : P. Barberis, J. McHugh, M. Tyldesley, Encyclopedia of British & Irish Political Organisations,
Londres, Pinter, 2000, p. 151-152.

155
la chose la plus importante à faire est de « fracasser le Stormont » (“smash
Stormont”)818 et que dans cet objectif il convient de s’allier à l’IRA Provisoire qui
est une « milice du peuple sincère […] d’une importance sans parallèle. »819 La
révolution peut se faire sans les ouvriers protestants dont les propensions
unionistes doivent être sapées par une classe ouvrière irlandaise unie.820

En 1972 paraît également The Irish Crisis de C. D. Greaves.821 Le livre,


The écrit lui aussi avant la chute du Stormont, reprend et actualise les grandes
Irish Crisis
lignes de The Irish Question and the British People publié en 1963.822 Le travail
est construit comme un aller-retour incessant entre les « Troubles » et la
Partition, entre la « question irlandaise » dans l’histoire et la politique
démocratique que Desmond Greaves préconise. Comme selon lui,
l’impérialisme anglais est « responsable » des maux qui agitent l’Irlande du
Nord, le peuple britannique doit se mobiliser « au côté de la lutte irlandaise pour
la liberté nationale […]».823 L’établissement d’une Irlande socialiste permettrait
progressivement, selon lui, de renverser le rapport de force en Grande-
Bretagne en faveur du peuple britannique contre ses capitalistes.824 Il s’agit de
la politique de la Connolly Association qui réactualise la stratégie qu’avait conçu
Karl Marx en son temps entre la classe ouvrière anglaise et le mouvement
national irlandais.825 Les maîtres-mots de Greaves sont « démocratie » et
« solidarité ». Il entend qu’une nouvelle constitution pour toute l’Irlande soit
ratifiée par les trois parlements du Sormont, de Dublin et de Londres.826

A ces « écritures de crises » marxistes, il est possible d’ajouter


différents ouvrages « socialisants ». Ainsi Liam de Paor fait paraître suite à une
commande de son éditeur en 1970 un Divided Ulster qui considère que « le

818
B. Purdie, Ireland Unfree, op. cit., p. 62.
819
“The existence of the IRA as a genuine people’s militia has been of unparalleled importance.”, Ibid., p. 63.
820
Ibid., pp. 67-68.
821
C. D. Greaves, The Irish Crisis, Londres, Lawrence & Wishart, 1972.
822
C. D. Greaves, The Irish Question and the British People, Londres, Connolly Publication, 1963. (il le déclare
p. 8 de The Irish Crisis)
823
“in the side of the Irish struggle for national freedom”, C. D. Greaves, The Irish Crisis, op. cit., p. 5.
824
Ibid., p. 6.
825
Ibid.
826
Ibid., p. 209.

156
problème de l’Irlande du Nord est un problème colonial […]».827 L’admirateur de
Connolly et fils de Robert Dudley Edwards, Owen Dudley Edwards publie cette
même année The Sins of Our Fathers. L’auteur a des sympathies socialistes
qui ne l’empêchent pas d’être mordant contre les marxistes rigides, trop à
l’étroit dans leurs concepts.828 Il dénonce à la fois les conceptions de l’I.R.A. se
dressant contre une soi-disant occupation de l’Irlande et celles du marxisme
irlandais qui s’en diffère par un langage plus sophistiqué contre le
capitalisme.829 Nous pouvons également citer les journalistes de gauche du
Sunday Times ‘Insight’ Team publiant une compilation d’articles assez poussés
à perspective historique.830

Par « écritures de crise » nous entendions celles traitant de l’Irlande du


Nord dans la période d’incertitudes et de violences de 1969 à 1972. Il eut été
possible d’ajouter des écrits postérieurs. Cependant, c’est bien dans ces mois
que la société a composée une autre figure et que de nouvelles réponses ont
été formulées.
Intéressons-nous maintenant plus généralement à l’écriture militante des
années soixante-dix.

827
“The Northern Ireland problem is a colonial problem […]”, Liam de Paor, Divided Ulster, Harmondsworth,
Penguin, 1970, p. 13. Liam de Paor est archéologue et membre du Labour irlandais. On peut également ajouté
Andrew Boyd, un ancien membre du Parti Communiste Irlandais, qui publia, Holy War in Belfast, New York
Grove Press, 1969 (1ère éd. Anvil Books 1969). Le livre, inspiré certainement par la campagne des droits
civiques et qui adopte un point de vue « nationaliste-catholique, retrace principalement les émeutes sectaires et
avant tout celles du XIXe siècle. Les dernières pages traitent cependant des années soixante. Le livre sera
particulièrement dénoncé par le BICO. Malgré sa partialité, il a eu le mérite de confronter les historiens à un
sujet qu’ils avaient négligés.
828
O. Dudley Edwards, The Sins of our Fathers: Roots of Conflict in Northern Ireland, Dublin, Gill and
Macmillan, 1970, p. 65, pp. 140-141.
829
Ibid., p. 320.
830
Sunday Times ‘Insight’ Team, Ulster, Harmondsworth, Penguin, 1972.

157
2. Quelles écritures militantes pour quels enjeux ? Le poids de
l’interprétation « anti-impérialiste » et la dissonance des « stalinistes ».

Les violences en Ulster ont rendu pesant le climat politique en Irlande


des deux côtés de la frontière. La victoire du Oui au référendum de 1972 pour
l’adhésion à la C.E.E. fait dire à l’historien Tom Dunne que, comme Joyce, les
Irlandais pour échapper au cauchemar de l’Histoire allaient de l’avant et se
tournaient vers l’étranger.831 Les militants étaient majoritairement contre cette
adhésion, en particulier C. Desmond Greaves.832
Qu’elles sont les caractéristiques de l’historiographie militante des années 70 ?

a.) les communistes

Les communistes, sous le magistère de Greaves, se livrent à quelques


« coups éditoriaux ». Labour in Irish History est édité, ou peut-être réédité en
russe en 1969.833 L’historien soviétique A. D. Kolpakov estime que le livre qu’il
préface « n’a pas perdu de son importance à ce jour. »834 Beaucoup plus
intéressant, les Éditions du Progrès font paraître en 1971 un volume compilant
la plupart des écrits de Karl Marx et Friedrich Engels sur l’Irlande. Dans l’avant-
propos, C. D. Greaves affirme que le livre « fournit de nombreuses lignes
directrices qui, mutatis mutandis, ont une grande pertinence aujourd’hui. »835 Il
devrait permettre, selon le rédacteur en chef de l’Irish Democrat, aux marxistes
de s’intéresser à la « question irlandaise » et aux Irlandais d’accroître leur
intérêt pour le marxisme.836 De même, Ireland Her Own de Thomas Alfred
Jackson (1946) est réédité en 1971 avec un épilogue de l’incontournable C. D.

831
Tom Dunne, Rebellions, Memoirs, Memory and 1798, Dublin, The Lilliput Press, 2004, p. 64.
832
C. D. Greaves, The Irish Crisis, op. cit., p. 109 et suiv.
833
A. D. Kolpakov, « Soviet Historian on Connolly » in J. Connolly, Collected Works I, op. cit. pp. 508-511.
[introduction que l’historien soviétique à consacré à Connolly pour la publication en russe de Labour in Ireland :
Rabochi Klass v Historia Irland, Progress Publishers, Moscou, 1969]
834
“his book has not lost its importance to this day”, ibid., p. 507. On sait grâce à Owen Dudley Edwards que
[“V.”] Kolpakov avait conclu de ses recherches que Patrick Pearse en 1916 « était arrivé à une primitive, mais
néanmoins remarquable, position sociale révolutionnaire » [O. D. Edwards, James Connolly, The Mind of an
Activist, Dublin, Gill and MacMillan, 1971, p. 73]
835
“[…] it provides numerous guide-lines which, mutatis mutandis, have high relevance today.”, C. D. Greaves,
“foreword”, in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, Moscou, Progress Publishers, s.d. (1ère éd.
“On Ireland” 1971), pp. 11-15, p. 11.
836
Ibid., pp. 11-12.

158
Greaves qui souligne là encore l’actualité – ce qui révèle peut-être un réflexe
pavlovien de tout scripteur communiste qui se livre à l’exercice – de l’ouvrage
qu’il met à jour et en valeur.837
1971 est l’année également de parution de Liam Mellows and the Irish
Liam
Mellows Revolution de C. D. Greaves qui considérait ce fruit de nombreuses années
and the
Irish d’étude, comme son travail le plus mûr et le plus important.838 Son ambition est
Revolution claire : « ce livre raconte l’histoire de la révolution à travers la vie de l’homme
qui doit être son symbole. »839 Il considère cette période comme une phase de
« la reconquête de l’Irlande par son peuple »,840 selon l’expression qu’il
emprunte à Connolly. A travers, cette vie courte (1895-1922) du républicain aux
idées socialistes, il entend faire au fil de son récit une analyse du comportement
politique des classes lors de la révolution nationale. C. D. Greaves regrette
l’attitude du Labour qui a laissé passer sa chance en 1919 au profit du Sinn
Féin et a accepté en 1921-22 le Traité, laissant l’Irlande aux mains des
capitalistes, de l’impérialisme et leur politique contre-révolutionnaire.841 Il lance
de nouveau un appel aux « démocrates britanniques » pour venir soutenir le
mouvement national irlandais, et rendre ainsi un hommage tardif à cette
« grande révolution qui fut étranglée sur le pas de leur porte, par leur classe
dirigeante […] »842 et par voie de conséquence s’aider eux-mêmes dans leurs
luttes.
En 1975 paraît la première histoire du Parti Communiste Irlandais
CPI : réunifié depuis 1970 : Communist Party of Ireland, Outline History par ses
Outline
History membres. Ce livret de 64 pages est plus un patchwork de mémoires militantes
agrémentées de citations des différents programmes, d’articles, de photos, de
portraits et de chansons qu’un véritable travail d’histoire. L’auteur est collectif
mais les « remerciements » indiquent les noms des scripteurs, qui sont des
militants, non professionnels de la plume. Le principal rédacteur est le dirigeant

837
C. D. Greaves, “epilogue”, in Thomas Alfred Jackson, Ireland Her Own, An Outline History of the Irish
Struggle, Londres, Lawrence & Wishart, 1971 (1ère éd. Londres, Corbett Press, 1946), pp. 437-484, p. 437.
Greaves voit d’ailleurs sa biographie de Connolly rééditée.
838
Anthony Coughlan, C. Desmond Greaves, 1913-1988: An Obituary Essay, Dublin, Irish Labour History
Society, 1990, p. 15.
839
“[…] This book tells the story of the revolution through the life of the man who should be its symbol.”, C. D.
Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, Londres, Lawrence and Wishart, 2005 (1ère éd. 1971), p. 29.
840
“ the reconquest of Ireland by its people.”, ibid., p. 7.
841
Ibid., p. 361.
842
“they will pay belated respects to the great revolution that was strangled on their doorstep, by their ruling
class […]”, ibid., p. 393

159
Seán Nolan.843 Ce « premier effort […] de consigner les efforts [sic] et les
difficultés de construire le mouvement communiste en Irlande »844 en appelle
d’autres ayant plus de « ressources et de capacité pour la recherche » dans les
années à venir. Le travail se pose contre la « mode » qui est de « réécrire
l’histoire irlandaise », c’est-à-dire l’historiographie « révisionniste » et donc qui
fait le jeu de l’impérialisme britannique.845 Il revendique l’étiquette
« marxiste »,846 « l’héritage de Connolly »,847 celui de leur mouvement
communiste international et de ces hommes et femmes ayant tenté de
l’implanter en Irlande.
Un des contributeurs de Outline History, Michael O’Riordan, publie en
Michael 1979 son propre ouvrage sur les Irlandais qui, comme lui, se sont engagés
O’RIORDAN
dans les Brigades Internationales lors de la Guerre d’Espagne formant ce que
l’on a eu coutume d’appeler la « Colonne Connolly ».848 Michael O’Riordan est
un ancien membre de l’I.R.A. Conducteur de bus, il fonde à Cork son propre
Socialist Party avant de devenir à partir de 1948, la principale figure du
mouvement communiste renaissant au Sud avec Seán Nolan, l’Irish Workers’
League qui est rebaptisé en 1962, l’ Irish Workers’ Party.849 M. O’Riordan est
connu pour être proche de la ligne de Moscou. En 1968, la condamnation par la
majorité menée par Paddy Carmody de l’invasion de la Tchécoslovaquie a fait
naître des tensions entre deux tendances : les « socialistes démocratiques » et
les « russophiles » qui reconquièrent la direction en 1975 avec à sa tête
l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne.850
Connolly Column évoque principalement l’histoire des volontaires irlandais
engagés en Espagne, leur bataille et la captivité de leur chef Frank Ryan. Cela
dépasse notre propos. On peut dire tout de même que le travail est honorable,

843
dont le travail est complété pour les différentes sections par Tom Redmond, Betty Sinclair à travers les notes
d’une conférence qu’elle a tenue dans les années cinquante sur la grève de 1932 à Belfast, Tom Watters, George
Jeffares, Michael O’Riordan, Joe Deasy, Sam Nolan et Jimmy Stewart. CPI, Communist Party of Ireland:
Outline History, Dublin, New Books Publications, 1975, p. 47.
844
Citation complète : “This is the first effort, even of an Outline History, to record the efforts and difficulties of
building the Communist movement in Ireland.”, ibid., p. 47.
845
Ibid., p. 1.
846
Ibid., pp. 1-2, etc.
847
Ibid., p. 2.
848
Michael O’Riordan, Connolly Column, The story of the Irishmen who fought for the Spanish Republic, 1936-
1939, Torfaen, Warren & Pell, 2005 (1ère éd. Dublin, New Books, 1979)
849
M. Milotte, Communism in modern Ireland: the pursuit of the workers’ republic since 1916, Dublin, Gill &
Macmillan, 1984, p. 3.
850
Ibid., p. 291. Cf. sur la démission des membres « eurocommunistes » de l’exécutif en décembre 1975 : ibid.,
p. 294-295.

160
parsemé de longues citations et qu’il jongle entre souvenirs et histoire. Par
contre, le chapitre 2 évoque la Grève de 1913, l’Easter Rising, Connolly et la
Partition et le chapitre 3 les années trente en Irlande en parlant notamment de
l’anticommunisme. Nous y reviendrons.
En 1979 également, C. Desmond Greaves publie son livre sur Seán
O’Casey. Sa démarche semble très pertinente. Il ne veut pas faire une
Seán
O’Casey, biographie, ou une critique littéraire mais entend retracer l’évolution politique du
politics
and art dramaturge.851 L’historien communiste s’oppose aux critiques qui prennent pour
argent comptant la propre vision d’O’Casey sur son travail et sa pensée
politique. Il s’oppose à la légende. La thèse de Desmond Greaves est
qu’O’Casey « a vécu deux vies qui étaient séparées par la révolution et la
contre-révolution qui nous donnèrent ses trois ‘flamboyants chefs-d’œuvre’ ».852
O’Casey n’a pas participé à l’Easter Rising mais s’est enthousiasmé pour la
révolution nationale jusqu’à ce que le Dáil Éireann abandonna le ‘Programme
Démocratique’. Pour Greaves, « dans l’amertume et la désillusion, O’Casey
condamna l’Insurrection [de 1916] rétrospectivement. »853 Quand le dramaturge
se range du côté des communistes pour la Guerre d’Espagne, l’historien parle
de « régénération politique ». Il clôt son récit où il garde intactes ses thèses
précédentes et même les accentue854 en concluant de son personnage que :

c’est malheureux qu’O’Casey ne compris que la libération nationale de l’Irlande à


travers un changement démocratique fait partie de la révolution socialiste mondiale.
O’Casey garde sa place comme un dramaturge révolutionnaire de premier plan, non
parce qu’il compris la partie […] mais parce que tout son travail fut modelé par la
855
vision de l’ensemble.

851
C. D. Greaves, Sean O’Casey, politics and art, Londres, Lawrence & Wishart, 1979, p. 7.
852
“O’Casey lived two lives which were separated by the revolution and counter revolution that gave us his three
‘blazing masterpieces’.”, ibid., p. 8. La trilogie dublinoise regroupe: The Shadow of a Gunnman (1923), Juno
and the Paycock (1924), The Plough and the Stars (1926).
853
“In the bitterness of disillusionment, O’Casey condemned the Rising retrospectively.”, ibid., p. 10.
854
John Newsinger note, par exemple, qu’il a accentué le contraste (pp. 69-70) entre ce qu’il considère le
Connolly de la maturité et celui d’avant 1914. Cf. J. Newsinger, « Connolly and his biographers », Irish Political
Studies, n°5, 1990, pp. 1-9., p. 6. Il accentue le trait probablement en réponse à l’évolution de l’historiographie.
855
“It is unfortunate that O’Casey did not understand that the national liberation of Ireland through democratic
change is part of the world socialist revolution. O’Casey retains his place as a foremost revolutionary dramatist,
not because he understood the part […] but because all his work was informed by the vision of the whole.”,
ibid., p. 195.

161
A cette écriture communiste orthodoxe, on peut adjoindre les
personnes gravitant autour de la Connolly Association comme l’écrivain Peter
Beresford Ellis qui a entrepris de mettre à jour pour le grand public Labour in
856
Irish History de Connolly de façon peu convaincante ou, dans une moindre
857
mesure, John Hoffman.
Alors que le mouvement communiste n’a réussi à avoir un poids réel
sur la société irlandaise qu’à travers l’accession de ses militants à certains
postes de direction dans les trade-unions,858 nous avons vu que cette
historiographie traditionnelle a un poids certain à travers notamment C. D.
Greaves. Cependant elle n’a plus l’hégémonie qu’elle avait avant la fin des
années soixante sur la gauche radicale irlandaise. L’histoire du Parti
Communiste irlandais par lui-même illustre la différence de moyens entre un
parti très minoritaire et un parti de masse européen comme le PCF.859
Dans les années soixante-dix les scripteurs communistes sont rentrés dans un
processus de « maturescence » par rapport aux défis que leur lance la nouvelle
génération de militants. Ils acquièrent une nouvelle conscience d’eux-
mêmes,860 et restent fidèles à leurs convictions voire se crispent derrières elles.
La nouvelle génération se pose également contre son aînée. Par exemple,
Michael Farrell parle du « malheureux Greaves ».861 Cette différence
générationnelle est reconnue et revendiquée par Brendan Clifford :

Le B&ICO et le PD étaient toutes les deux des organisations nouvellement


développées, et la controverse entre elles avaient une liberté et une vigueur qui

856
P. B. Ellis, A History of the Irish Working Class, Londres, Pluto, 1985 ( 1ère éd. 1972)
857
John Hoffman, « James Connolly and the theory of Historical Materialism », Saothar, n° 2, 1975, pp.53-61.,
John Hoffman, “The Dialectic Between Democracy and Socialism in the Irish National Question”, in Austen
Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, Londres, Inks Links, 1980., pp. 138-151, p. 150,
note n° 12, etc.
858
M. Milotte, Communism in modern Ireland, op. cit., p. 5.
859
Cf. G. Lavau, « L’historiographie communiste : une pratique politique », Pierre Birnbaum, Jean-Marie
Vincent (dir.), Critique des pratiques politiques, Galilée, 1978 , pp. 121-163. Marie-Claire Lavabre, Denis
Peschanski, " L'histoire pour Boussole ? Note sur l'historiographie communiste, 1977-1982 ", Communisme n°
4, janvier 1984, p. 105-113.
860
Claudine Attias-Donfut, « La génération, un produit de l’imaginaire social », in J.-Cl. Ruano-Borbalan,
L’identité, L’individu, le groupe, la société, Auxerre, Sciences Humaines Editions, 1998, pp. 157-161.
861
“the unfortunate Greaves”, cité in BICO, The Two Irish Nations, op. cit., p. 14.

162
auraient été à peine possible avec des organisations dont la politique avait été fixée
862
dans les générations précédentes, et qui avait un lourd lest de « tradition ».

Voyons ce qu’il en est de la nouvelle génération trotskyste.

b. les Trotskystes

D. R. O’Connor Lysaght publie un ouvrage important en 1970 : The


Republic of Ireland.863 Au regard de la densité, de la bibliographie et de ce qu’il
The Republic
of Ireland nous en dit, il le portait depuis quelques années.864 Quelques pages partant du
« péché originel » de la conquête tracent les grandes lignes de la période
précédant l’Union. Le livre s’arrête alors sur l’état de la « colonie anglaise »
e
pour ensuite traiter le cœur de son sujet : l’Irlande du Sud au XX siècle. La
constante référence aux termes de « bureaucratie » ou de « bureaucrates »
marque son attachement à la pensée de Trotsky. D’autres choses plus
importantes seront évoquées sur ce livre dans la Seconde Partie.
La même année Lysaght fait paraître un livret sur l’hétérodoxie de
James Connolly.865 Il y critique ses précédents biographes. S’il montre du doigt
son syndicalisme et émet des réserves sur sa conception de la religion, il
considère le révolutionnaire irlandais comme un « penseur Socialiste
Scientifique majeur »,866 un pionnier. Paradoxalement et peut-être pour
récupérer l’aura du personnage dont il a soupesé le marxisme, Lysaght pense
que « les enseignements de Connolly sont, dans bien des cas, plus pertinents
aujourd’hui que quand il les écrivait. »867 D’autres études des années soixante-
dix, du membre du Revolutionary Marxist Group (1972) peuvent être

862
“The B&ICO and the PD were both newly developed organisations, and the controversy between them had a
freedom and a vigour that would scarcely have been possible with organisations whose politics had been fixed in
earlier generations, and which had a weighty ballast of “tradition”., ibid., p. 3.
863
D. R. O’Connor Lysaght, The Republic of Ireland: an hypothesis in eight chapters and two intermissions,
Cork Mercier Press, 1970.
864
Le texte dactylographié fut corrigé en septembre 1968 et les épreuves en juillet 1969, ibid., p. 222.
865
D. R. O’Connor Lysaght, The Unorthodoxy of James Connolly, in http://www.workersrepublic.org (1ère éd.
1970)
866
“a major Scientific Socialist thinker”, ibid.
867
“The teachings of Connolly are, in many cases, more relevant today than when he wrote them.“, ibid.

163
mentionnées, comme sa critique de Conor Cruise O’Brien,868 auteur qui a une
influence considérable sur la jeune génération d’historiens et sur la société et
qui a livré dans States of Ireland une dénonciation de la compréhension de
Connolly des Protestants d’Ulster.

Au delà de leurs « écritures de crises », deux des membres les plus


importants du People’s Democracy Éamonn McCann et Michael Farrell ont
enrichi la littérature sur l’Irlande du Nord. Les événements et leur propre logique
les ont entraîné à reconnaître qu’ils ne gagneront pas à leur cause les ouvriers
protestants. Le People’s Democracy, constate Paul Arthur, « a été pris au piège
dans sa propre rhétorique. »869 L’organisation s’était éloignée dès 1969-70 de
son caractère estudiantin mais il a échoué à devenir un parti de masse. En fin
d’année 1971, le People’s Democracy est devenu un proche allié de l’IRA
Provisoire.870 Reprenant une thèse selon laquelle les 5 semaines
d’emprisonnement qu’a subi Michael Farrell auraient radicalisé le leader du PD
et l’auraient entraîné dans le camp nationaliste,871 Paul Arthur rappelle tout de
même que les liens entre l’organisation et le mouvement républicain étaient dès
l’origine « ténus ».872 Ainsi, concrètement, le PD fit campagne avec les Provos
pour boycotter l’élection à l’assemblée inter-confessionnelle de 1973 mise en
place après la suspension du Stormont en mars 1972. 873

Éamonn McCann n’était plus tout à fait impliqué dans l’organisation


quand il fit paraître War and an Irish Town qui mêle anecdotes
Éamonn
McCann autobiographiques et interprétations historiques assez remarquables pour leur

868
D.. R. O’Connor Lysaght, End of a Liberal: the literary politics of Conor Cruise O’Brien, Dublin, Plough
Books, 1976. Nous avons déjà cité sa critique de la « Théorie des Deux Nations » in Robert Dorn, Irish
Nationalism & British Imperialism, Dublin, The Plough Book, Revolutionary Marxist Group, 1973.
869
“PD had been trapped in its own rhetoric”, Paul Arthur, The People’s Democracy 1968-73, op. cit., p. 111.
870
Ibid. Cf. Jean-François Lévy, « La People’s Democracy », Les Temps Modernes, 29ème année, 311, 1972, pp.
2009-2047 & dans le même numéro : Joseph Quigley, « La Gauche révolutionnaire en Irlande aujourd’hui », op.
cit., pp. 2048-2059. Michael Farrell parle de « soutien critique », M. Farrell, Northern Ireland: The Orange
State, Londres, Pluto, 1980 (1ère éd. 1976), pp. 382-383, note n°11.
871
Michael McKeown, Hibernia, 17 novembre 1972, “Michael Farrell: The Master of Agit-Prop”, cité in P.
Arthur, op. cit., p. 149.
872
P. Arthur, op. cit., p. 112.
873
P. Bew, H. Patterson, The British State and the Ulster Crisis: From Wilson to Tatcher, Londres, Verso, 1985,
p. 56.

164
clarté.874 Ce livre reprend et développe des articles écrits en 1971 pour l’Irish
Times et l’International Socialism. Il est défini comme « une tentative
d’examiner les événements en Irlande des cinq dernières années d’un point de
vue marxiste et de tirer quelques conclusions. »875 E. McCann est né en 1943 à
Derry dans le Bogside. Son père est ouvrier et secrétaire du Derry Trades
Council.876 Ayant suivi une éducation dans les écoles catholiques, il s’inscrit à la
Queen’s University de Belfast en 1961. Il y est président du Labour Group et de
l’Union Debating Society. Il fut exclu en 1965 et devint pour quelqu’un comme
Bernadette Devlin « un personnage mythique ».877 Après avoir travaillé à
Londres, il revient à Derry en février 1968 et aide à organiser la première
marche des droits civiques à Derry d’Octobre 1968. En février 1969, il est
candidat du Northern Ireland Labour Party pour une élection au Stormont. En
juin 1970 sa candidature n’est pas retenue pour Derry par le NILP car il refuse
de faire un serment de non-violence et se présente comme socialiste
indépendant. Il est membre des International Socialists et contribue au Socialist
Worker.
Éamonn McCann insiste sur la nécessité d’une organisation fondée sur
War
and an les luttes et les questions quotidiennes de la classe ouvrière. La profession de
Irish Town 878
foi est généreuse et peut paraître naïve : « Le parti […] doit aller au peuple
plutôt que de tenter d’attirer le peuple à lui. »879 Il convient également pour E.
McCann de tirer des leçons de l’échec de la campagne des frontières de 1956-
62 mais aussi des cinq années passées et « créer un mouvement de la classe
ouvrière. »880 Il croit fermement que l’opportunité se présentera. Les militants à
la base du mouvements républicains seront ainsi demandeurs d’ « une analyse
qui leur permettra d’amener la lutte vers une nouvelle phase. »881 De même
quand les ouvriers protestants se départiront de leurs illusions et se

874
E. McCann, War and an Irish Town, Londres, Harmondsworth, Penguin, 1974. La ville en question est bien
sûr Derry.
875
“It is an attempt to examine events in Ireland in the last five years from a Marxist viewpoint and to draw some
conclusions.”, ibid., p. 5.
876
Note biographique ibid., p. 1.
877
B. Devlin, Mon âme n’est pas à vendre, op. cit., p. 93. « A Queen’s University, ses escapades figuraient dans
les annales, et elles lui avaient valu d’être expulsé. C’était un composé bizarre d’irresponsabilité et de réflexion
politique mûre, originale et intelligente. »
878
N.B. “people” peut-être dans le sens de « gens » comme dans People’s Democracy.
879
“The party, in a phrase, should go to the people rather than attempt to attract the people towards it.”, ibid., p.
31.
880
Ibid., p. 84 et p. 255.
881
“an analysis which will enable them to carry the struggle on to a new phase.”, ibid., p. 256.

165
retrouveront dans la même situation que leurs homologues catholiques
beaucoup se déporteront sur la droite et Paisley, mais d’autres, assure McCann
le feront sur la gauche. Dramatisant ses derniers mots, il estime qu’il n’y aura
qu’un vainqueur entre la classe ouvrière irlandaise et l’impérialisme britannique.
Ce qui illustre le mieux sa posture marxiste d’écriture est l’ultime passage du
livre :

Le futur en Irlande repose sur les petites, mais au final constamment croissantes
forces du marxisme. Pour faire la révolution nous avons besoin d’un parti
révolutionnaire. Ce livre est conçu comme une contribution à la discussion du meilleur
882
moyen de le construire.

Celui qui a accompagné le People’s Democracy dans ses évolutions et qui


Northern incarne l’organisation, Michael Farrell, n’est pas en reste. En 1976, il publie
Ireland :
The Northern Ireland: The Orange State qui traite comme son titre l’indique de l’état
Orange
State Nord-Irlandais de sa création à 1975 d’un point de vue critique. L’auteur
constate dans sa préface que les violences ont suscité un « torrent de livres »
qui n’ont pas saisi les origines du conflit ni étudié l’État Nord-Irlandais depuis sa
création ni même considérés l’implication du gouvernement britannique.883 On
n’a pas su comprendre, selon lui, les rapports entre ouvriers protestants et
catholiques et l’échec complet du mouvement ouvrier. La division de la classe
ouvrière vient, selon lui, de la discrimination religieuse au niveau des emplois
qui a créé une aristocratie ouvrière. Il entend, de plus étudier « le pouvoir de
l’idéologie Orange ». En somme, il élabore une réflexion qui est familière au
marxisme irlandais depuis longtemps. Pour lui, « les livres sont un guide pour
l’action »884 et il espère que le livre mènera ses lecteurs à s’engager. Il déclare
qu’il n’est pas impartial quoiqu’il essaye de laisser les événements parler pour
eux-mêmes. M. Farrell fait ici bonne figue. Edward H. Carr lui aurait
rétorqué que « les faits qu’extrait l’historien, ce sont ceux qu’il avait décidé de

882
“The future in Ireland lies with the small, but at last steadily growing forces of Marxism. To make the
revolution we need a revolutionary party. This book is intended as a contribution to discussion of how best to
build it.”, ibid.
883
M. Farrell, Northern Ireland: The Orange State, Londres, Pluto, 1980 (1ère éd. 1976), p. 11.
884
“Books should be a guide to action”, ibid., p. 12.

166
rechercher. Histoire signifie interprétation. »885 Sa « mise en intrigue » tout
comme son langage sont loin de laisser parler les faits.
Le livre justifie la révolte nationaliste menée par les Provos malgré le fait qu’il
passe en revue leurs insuffisances sur le plan idéologique et politique.886 Il
887
verse également parfois dans l’amalgame fasciste ou l’analogie algérienne
ou israélienne.888 Ce livre est considéré comme « l’histoire ‘anti-impérialiste’
classique de l’État Nord-Irlandais ».889

Sort également en 1976 The Protestants of Ulster de Geoffrey Bell, un

Geoffrey enseignant trotskyste d’origine protestante. Il semblerait qu’il faisait partie du


BELL
People’s Democracy.890 Il est probablement l’auteur de la plus courte
introduction de l’histoire de l’édition :

Les Protestants d’Irlande du Nord sont la communauté la plus incomprise et critiquée


en Europe de l’Ouest. Ils ne méritent pas d’être incompris ; ce livre explore s’ils
891
méritent d’être critiqués.

Il part de l’attitude des Protestants lors des « Troubles » et remonte pour


l’expliquer aux XIX e et XX e siècles ulstériens. Il évoque différentes catégories
dans l’univers mental de la communauté (Lundies, i.e les traîtres, les ouvriers,
les patrons, les fenians) et répond à l’interrogation qu’il se posait : oui, les
Protestants d’Ulster doivent être critiqués, même si leur attitude est
compréhensible. Ils « ne sont pas innocents » et notamment les ouvriers.892

Nous avons rattaché à cette « famille » trotskyste le journaliste français


né en 1952 Roger Faligot par déduction. Par exemple le fait de qualifier un

885
E. H. Carr, Qu’est-ce que l’histoire ?, op. cit., p. 71.
886
Ibid., p. 330.
887
Ibid., p. 17 et de façon détournée p. 244 et p. 286.
888
Ibid., p. 314.
889
“the classic ‘anti-imperialist’ history of the northern state”, Henry Patterson, The Politics of illusion:
republicanism and socialism in modern Ireland, Londres, Sydney, Aukland: Hutchinson Radius, 1989, p. 199.
890
A. Coughlan, “Ireland’s Marxist Historians”, op. cit., p. 300.
891
“The Protestants of Northern Ireland are the most misunderstood and criticised community in western Europe.
They do not deserve to be misunderstood; this book explores whether they deserve to be criticised.”, G. Bell, The
Protestants of Ulster, Londres, Pluto, 1976, p. 1. Ce livre aurait dû s’appeler “This We Will Maintain” d’après
une chanson unioniste, ibid., p. 10. Pour la mention du livre sous ce titre: E. McCann, War and an Irish Town,
op. cit., p. 5.
892
G. Bell, The Protestants of Ulster, op. cit., pp. 143-144.

167
membre de l’IRA Officielle Dessie O’Hagan de « notoirement stalinien » 893 ne
Roger
FALIGOT laisse pas planer de doute quant à sa formation intellectuelle. Roger Faligot a
été envoyé par un journal pour faire un reportage sur Saor Éire et sur
l’assassinat de Peter Graham.894 Selon Liam O Ruairc, il a été briefé sur la
situation irlandaise par Bob Purdie en mars 1972. De plus, R. Faligot possède
une vaste connaissance des « Écritures », notamment de Lénine. Il souhaite la
constitution d’un parti marxiste-léniniste, loue James Connolly et a une
sensibilité qui le fait se rapprocher de l’organisation qu’il croit être la meilleure
héritière du révolutionnaire irlandais, l’I.R.S.P. de Seámus Costello fondé en
1974. Les objectifs de l’Irish Republican Socialist Party sont d’« en terminer
avec la domination impérialiste en Irlande et créer une république démocratique
socialiste des trente-deux comtés, avec la classe ouvrière au contrôle des
moyens de production, d’échange et de distribution. »895 Pour ce faire S.
Costello envisage de créer une « alliance de toutes les forces radicales dans le
896
contexte d’un large front [Broad Front] » et demande un retrait des troupes
britanniques. R. Faligot regrettera ensuite les dérives criminelles du parti et de
sa branche armée l’Irish National Liberation Army et dédira sa biographie de
Connolly à la mémoire de Seámus Costello assassiné en 1977.
Le livre La résistance irlandaise est publié en 1977 chez Maspero. Il
retrace l’histoire de l’Irlande au XX e siècle en commençant le récit par l’Easter
Rising. Le point de vue est clair d’entrée : dans l’introduction titrée « Irlande, un
Vietnam en Europe », Roger Faligot lance :

897
La guerre de libération nationale en Irlande entre dans sa huitième année.

Son James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais sort l’année


suivante. Il affirme avec raison que Connolly et l’Irlande sont ignorés du
mouvement ouvrier européen.898 Il entend comprendre par ce livre « ce qu’est

893
R. Faligot, La résistance irlandaise, 1916-1976, Paris, Maspero, 1977, p. 298.
894
“Follow up on Saor Éire”, in http://www.phoblacht.net 20 janvier 2005 (Cf. la discussion de Liam O Ruairc
avec Bob Purdie) L. O Ruairc écrit que c’est Libération qui a envoyé R. Faligot mais le journal n’a été lancé
qu’en avril 1973. Il est plus probable que ce soit Rouge. Cf. R. Faligot renvoie au numéro du 2 octobre 1971 in
La résistance irlandaise, op. cit., p. 176.
895
Cité in ibid, pp. 296-297. Il s’agit d’un extrait de la Consitution du Parti.
896
Ibid. Cf. S. Costello, The Broad Front, in www.irsm.org
897
R. Faligot, La résistance irlandaise, op. cit., p. 9.
898
R. Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, Paris, Maspero, 1978, p. 13.

168
devenue la résistance irlandaise en 1978 » et « cerner les lignes de force de [l’]
œuvre de Connolly ».899 Roger Faligot considère ainsi que :

Connolly, vaincu par les Anglais, fut oublié des socialistes européens et trahi par ses
épigones. Pourtant, soixante ans plus tard, sous les étendards jumeaux de Connolly –
le tricolore républicain et la Charrue étoilée de la classe ouvrière -, symboles de la
lutte nationale et du combat pour le socialisme, chaque semaine meurent ou sont
emprisonnés ceux qui, en Irlande, espèrent réaliser aujourd’hui ce pour quoi Connolly
900
dévoua sa vie et son intelligence : une République socialiste irlandaise.

Les accents tiers-mondistes et de libération nationale de Roger Faligot sont tout


ce que sont venus à exécrer les membres du BICO.

c. les stalinistes du BICO

La brochure The Road to Partition : 1914-1919 publiée en 1974 est une


compilation d’articles parus dans l’Irish Communist entre juillet 1971 et février
1973. Le travail tente d’éclairer la Partition en étudiant les mouvements
politiques nationalistes du Sud des Volontaires et Redmond à la victoire
électorale en 1918 du Sinn Féin en passant par Connolly. L’auteur rejette la
thèse communiste visant à rapprocher la compréhension de la Guerre mondiale
du révolutionnaire irlandais de celle son contemporain Lénine.901
Devenant, entre autre, une sorte de pendant d’Irlande du Nord au Cork
Workers’ Club, l’organisation va republier nombre de textes à teneur unioniste
indisponibles depuis longtemps.902 Elle a également fait paraître grâce à la
traduction d’Angela Clifford le texte de Kautsky sur l’Irlande comme nous
l’avons déjà vu.903
Le mouvement staliniste a aussi quelque peu sinon élargi du moins
diversifié sa base. Ainsi un ancien militant du People’s Democracy, Éamon

899
Ibid., p. 14.
900
Ibid.
901
BICO, The Road to Partition : 1914- 1919, Belfast, BICO, mai 1974, pp. 21-28.
902
par ex : BICO, ‘Ulster as it Is’: A Review of the Development of the Catholic/Protestant Political Conflict in
Belfast between Catholic Emancipation and the Home Rule Bill, Belfast, BICO, 1973.
903
Karl Kautsky, Ireland, http://www.marxists.org, 2002 [1ère éd. Berlin, Freiheit, 1922 ; 1ère éd. en anglais,
Belfast, Athol Books, 1974, traduit en anglais et annoté par Angela Clifford].

169
O’Kane, rejoignit l’organisation rivale.904 Des protestants également, ainsi que
des sympathisants ayant une formation universitaire devinrent membres. Alan
Carr, qui est un universitaire d’origine protestante, illustre bien cette évolution.
Athol Books publia son The Belfast Labour Movement 1885-1893 entendant
montrer l’activité du mouvement ouvrier belfastois et mettre l’accent sur le
spectre du nationalisme.905 Le travail est présenté comme le début d’une série
sur le Labour de Belfast de 1885 aux années soixante-dix.906 Mais Alan Carr
quitta le BICO en 1974 après la décision du mouvement de publier « une
brochure supportant les Tories à l’élection de 1974 […]».907
En 1975 paraît Against Ulster Nationalism qui fut écrit en réaction à la
Against politique Nord-Irlandaise du gouvernement britannique aux lendemains de la
Ulster
Nationalism grève loyaliste de 1974. Son auteur, Brendan Clifford déclare dans l’introduction
908
de l’édition de 1992 avoir soutenu le Sunningdale Agreement (tout en étant
capable d’écrire que « La demande réelle faite par le UWC en était une
parfaitement raisonnable et modérée. »909) Brendan Clifford, qui était
conducteur de bus à l’époque, fit paraître des bulletins de grève sous le nom de
la Workers’ Association qui, selon lui, eurent une importante circulation.910 Il
affirme avoir écrit cette brochure pour démasquer la rumeur créée par le
gouvernement britannique et reportée dans le Times d’un mouvement
nationaliste ulstérien en développement parmi les paramilitaires unionistes.
Dans sa préface de 1975, sa position est claire :

Après que Merlyn Rees eut échoué à briser la grève du UWC en 1974, il annonça qu’il
avait découvert un nouvel élément dans la politique d’Ulster, dont la grève était une
manifestation, c’est-à-dire, le Nationalisme d’Ulster. Mais l’Ulster se montra être assez
indifférente à ce nationalisme. L’Ulster protestante était unioniste après la grève,
comme elle l’avait été avant elle. La grève était une protestation démocratique contre

904
P. Arthur, op. cit., p. 111.
905
A. Carr, The Belfast Labour Movement 1885-1893, Belfast, Athol Books, 1974.
906
Ibid., p. 49.
907
Réponses écrites de Brendan Clifford, 2 septembre 2006.
908
“Introduction” (1992) in B. Clifford, Against Ulster Nationalism, Belfast, Athol Books, 1992, (1ère éd.
ronéotypée anonymement pour le BICO : 1975), p. 3.
909
“The actual demand made by the UWC was a perfectly reasonable and moderate one.”, ibid, p. 61. (il s’agit
du texte de 1975) Cette estimation est montrée du doigt par J. Whyte, Interpreting Northern Ireland, op. cit., p.
183.
910
“Introduction” (1992) in B. Clifford, op. cit., p. 4.

170
la mauvaise gestion gouvernementale, est fut provoquée par la maladresse et
911
l’arrogance de la part du Gouvernement.

La tentative de vendre le nationalisme ulstérien aux paramilitaires a été relayée


par Tom Nairn, un intellectuel de la New Left britannique dans le second
numéro d’une revue nommée Bananas. Selon ce que dit B. Clifford, l’article
présentait le nationalisme comme la solution du conflit. Against Ulster
Nationalism présente les arguments de T. Nairn et les réfutent en s’appuyant
sur l’histoire. L’ensemble entend montrer les intérêts et les valeurs unionistes
de l’Ulster et contrer ainsi la « conspiration » de Merlyn Rees et du
gouvernement. En 1992, ce sont autosatisfaction et sentiment du devoir bien
fait qui prédominent :

Cette brochure densément raisonnée et négligée eut une immense circulation et, bien
que jamais critiquée [“reviewed”] (ou envoyée pour cela, elle atteignit l’effet escompté.
Elle a été lue dans les deux communautés. Et, en établissant quelques effets dans le
monde réel pour deux ou trois milliers de gens pour un an ou deux, elle aida à réduire
912
les combines de Rees à néant.

Le BICO continua ses activités. Une brochure Communism in Ireland parue


pour la première fois en 1975 est très intéressante. Elle traite du communisme
irlandais depuis les années vingt en s’appuyant et discutant Communist Party of
Ireland : An Outline History. La brochure livre quelques détails sur la propre
histoire du BICO. Elle affirme, contrairement à la thèse de Connolly, que le
marxisme est bien une importation étrangère et dénonce la « mythologie » que
le révolutionnaire a créé en voyant William Thompson comme précurseur de
Marx.913 L’ouvrage dénonce l’erreur des communistes de s’être fait les alliés

911
“After Merlyn Rees had failed to break the UWC Strike in 1974, he announced that he had discovered a new
element in Ulster politics, of which the strike was a manifestation, i.e., Ulster Nationalism. But Ulster showed
itself to be quite indifferent to this nationalism. Protestant Ulster was Unionist after the strike, as it had been
before it. The strike was a democratic protest against misgovernment, and was provoked by bungling and
arrogance on the part of the Government.”, ibid., p. 9.
912
“This densely reasoned and scruffy pamphlet had a huge circulation and, through never reviewed (nor sent for
review), it achieved its intended effect. It was read in both communities. And, by establishing some bearings in
the real world for a couple of thousand people for a year or two, it helped to bring Rees’s schemes to nothing.”,
“Introduction” (1992) in B. Clifford, op. cit., p. 5.
913
BICO, Communism in Ireland, Belfast, BICO, 1977, p. 10.

171
914
des républicains et constate que le mouvement n’avait pas de racines dans
la société irlandaise 915 et que c’est Moscou qu’il le maintint en vie.
Passons le Stalin and the Irish Working-Class écrit en 1979 pour célébrer le
centième anniversaire de « la grande figure historique mondiale du socialisme
moderne »916 car ces quelques pages ne parlent pas du tout de la classe
ouvrière irlandaise. Le BICO n’est pas le seul mouvement « maoïste » irlandais
mais le seul ayant développé une telle historiographie. D’autres mouvements,
comme le Communist Party of Ireland (Marxist-Leninist) se sont probablement
livrés à des interprétations historiques mais elles sont restées confidentielles.
Ces interprétations sont probablement similaires aux lectures traditionnelles
« anti-impérialistes ». Il faudrait pour le savoir compulser leurs journaux.917
Brendan Clifford affirme aujourd’hui avoir cessé d’écrire dans le
« langage marxiste […] il y a à peu près trente ans, après que le marxisme
philosophique strict de Louis Althusser fut généralement accepté par les
marxistes […]. »918 Cette conception, qui nous invitera à nous interroger en
conclusion sur la valeur de l’habillage marxiste,919 nous entraîne pour le
moment à évoquer les universitaires marxistes.

914
Ibid., pp. 16-17
915
Ibid., p. 21. et ce, contrairement à l’ICO lui-même (Ibid., p. 27)
916
“Stalin is the great world-historic figure of modern socialism”, BICO, Stalin and the Irish Working-Class,
Belfast, BICO, avril 1980 (1ère publication dans The Irish Communist, n°169, déc. 1979.), p. 5.
917
Cf. comme point de départ : John Goodwillie, « Lesser Marxist Movements in Ireland : a Bibliography, 1934-
1984 », in Saothar, n° 11, 1986, pp. 116-123, p. 122-123.
918
“I wrote in Marxist language for a while, but ceased to do so about 30 years ago, after Louis Althusser’s strict
philosophical Marxism was generally accepted by Marxists in general.”, Réponses écrites de Brendan Clifford, 2
septembre 2006.
919
En 1996, il avait le front de dire : “The description of BICO as Marxist is not much more accurate than the
description of it as Orange.” in B. Clifford, “Facsimile” Politics In Northern Ireland, op. cit., p. 48. Il est vrai
que dans son étude principale, il remarquait que l’on ne trouvait rien dans le Capital qui puisse renseigner sur la
situation de l’Ulster à l’heure où il écrivait. Cf. en 1972 BICO, The Economics of Partition, op. cit., p. 78. Il n’en
demeure pas moins qu’il utilise à cette époque tous les codes et toute la phraséologie d’un marxiste.

172
3. nouvelle génération, nouvelles questions, nouveaux moyens : les
universitaires marxistes

Commençons par l’exception. Elle est française : Maurice Goldring. Il est


né en 1933 à Lille. Ses parents sont originaires du ghetto juif de Lublin en
Pologne et exercent le métier de forain. Enfant, il connaît la Seconde Guerre
mondiale, l’occupation, ses angoisses et les frissons de la victoire :

Maurice
GOLDRING Je vibrais avec les partisans et les soldats soviétiques et j’aspirais à faire preuve
d’héroïsme à mon tour. En France, dans ce coin de campagne que la guerre m’avait
assigné, je regardais avec respect les soldats du maquis, leur fusil que parfois ils me
permettaient de toucher, le pistolet dont j’ai parfois pressé la gâchette, en visant un
tronc d’arbre, guidé par les mains solides du maquisard. Après avoir fui, j’ai été
vainqueur et j’ai récité le poème d’Aragon Paris soi-même libéré, célébré par les
920
maquisards, participé aux activités du « parti des fusillés ».

Il adhère aux Jeunesses Communistes à la fin des années quarante.921 Il entre


en communisme donc dans la période où le parti se pose comme celui de la
renaissance française.922 Son communisme est ainsi une sorte de « brevet de
Résistance rétrospective ».923 Mais ses origines familiales confèrent un autre
aspect à son engagement. Comme l’a soulignée Annie Kriegel le PCF était un
lieu privilégié d’acculturation pour les Juifs français au sortir de la Guerre.924 La
classe ouvrière et le peuple juif ont comme caractéristiques communes d’être
l’une ou l’autre une construction où la culture l’emporte sur la nature, une entité
urbaine, une inscription internationale à vocation œcuménique et d’être « une
subsociété minoritaire et opprimée à l’intérieur de la société globale
dominante. »925 Étudiant dans les années cinquante puis enseignant, il est
amené à occuper des responsabilités.

920
M. Goldring, Renoncer à la terreur, op. cit., p. 15.
921
Entretien avec Maurice Goldring à son domicile parisien. 19 octobre 2005.
922
Philippe Buton, « Les générations communistes », in Vingtième Siècle, revue d’histoire, numéro spécial sur
« Les générations », n° 22, avril-juin 1989, pp. 81-91, p. 85.
923
Michel Winock, « Les générations intellectuelles », in Vingtième Siècle, ibid.., pp. 17-38 , p. 31.
924
A. Kriegel, « Les communistes français et leurs Juifs », in A. Kriegel, Communismes au miroir français,
Temps, cultures et sociétés en France devant le communisme, Paris, Gallimard, 1974, pp. 179-196.
925
Ibid., p. 181-182.

173
Sa rencontre avec l’Irlande s’est effectuée par l’intermédiaire du dramaturge
Seán O’Casey dont on lui avait proposé de traduire les pièces.926 Son « second
guide » comme il l’appelle :

fut un vivant, Conor Cruise O’Brien. Fasciné lui aussi par les notions de race, de tribu,
de nation, il ne trouvait pas de réponse satisfaisante dans le marxisme dont je me
réclamais.

De même rajoute-t-il :

La question nationale est d’une telle force en Irlande qu’elle attire dans ses flammes
tous ceux qui ont l’obsession de l’appartenance. […] Lorsqu[’un] groupe a été placé
en position d’infériorité, soit par l’oppression coloniale, soit par la persécution raciale
ou religieuse, les membres de ce groupe développent un système de défense
927
idéologique qui a les traits communs par-delà les frontières.

Deux choses sont intéressantes : « l’obsession de l’appartenance » et Connor


Cruise O’Brien. Lors des années qu’il a passées comme militant communiste,
son appartenance juive a été « gommée ».928 Par compensation, sa carrière
universitaire fut axée principalement sur l’étude du nationalisme culturel.929
L’autre point important est Conor Cruise O’Brien. Né en 1917 d’une famille de
Conor
Cruise sommités de la vie politique irlandaise,930 il se distingue d’abord dans les
O’Brien
campagnes anti-partition dans les années quarante. Docteur en histoire et
diplomate,931 il n’a pas attendu le déclenchement des violences en Irlande du
Nord pour critiquer les fantasmes nationalistes d’une Irlande Unie et dénoncer

926
Avec Jacqueline Autrusseau pour les éditions de l’Arche. M. Goldring, L’Irlande: Idéologie d’une révolution
nationale, Paris, Editions sociales, 1975, p. 10. Le fait qu’O’Casey, grand admirateur de Larkin et membre du
CPGB, n’était pas nationaliste et critiquait la classe ouvrière de Dublin l’a, comme il l’explique, désarçonné.
927
M. Goldring, L’Irlande: Idéologie d’une révolution nationale, op. cit., p. 11
928
Entretien, 19 octobre 2005 ; jeune homme il éprouvait d’ailleurs une honte pour cette fois-ci l’origine sociale
de ces parents : marchands forains, ils collectaient en quelque sorte l’argent des pauvres et en tiraient une « plus-
value ». Cf. M. Goldring, Renoncer à la terreur, op. cit., p. 65. Sur l’importance de l’origine juive d’E.
Hobsbawm sur son engagement et sur le fait qu’il soit resté membre du Parti Communiste de Grande Bretagne
après 1956, Cf. Dennis L. Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain : history, the new left, and the origins
of cultural studies, Londres, Duke University Press, 1997, p. 50.
929
Cf. Cela s’illustrera par sa thèse d’État : M. Goldring, Aspects des idéologies nationales : l’exemple de
l’Irlande du XXe siècle, thèse de doctorat d’Etat, Paris 3, 1985.
930
Son grand père est David Sheehy, membre de l’Irish Parliamentary Party. Il est le neveu des socialistes,
nationalistes et pacifistes Hanna et Francis Sheehy-Skeffington et du nationaliste Thomas Kettle.
931
Il se distingue notamment pour ses activités onusiennes lors de la crise du Kantaga, un État qui a proclamé sa
sécession du Congo en 1960. Le livre qu’il a tiré de son expérience, To Katanga and back, A case history (1962)
a été d’ailleurs traduit en français chez Plon (Mission au Katanga, 1964)

174
la rhétorique de la République. Dans un article que Paraskevi Gkotzaridis
qualifie d’« hérétique » et qui marque « une perte de foi totale en sa tradition »,
il y affirme que :

La nation pour laquelle Pearse mourut ne vit jamais le jour. […] Le malheur le plus
grand au sujet d’un État fondé sur la base d’idéaux impossibles à atteindre est la
libération cherchée dans le fantasme national. […] Le gouvernement à Dublin
continua à propager l’illusion tout en punissant ceux qui agissaient sur la base de
celle-ci. L’effort pour ne pas trahir des idéaux qui étaient inatteignables les entraîna
mais aussi nous-mêmes, dans des situations impossibles. Le seul résultat de cette
activité anti-partitionniste […] fut qu’elle me fit découvrir les inanités caverneuses de
932
l’anti-partition et de la propagande gouvernementale en générale.

Avec ses écrits publiés après la flambée de violence, ses articles et surtout
States of Ireland (1972), Conor Cruise O’Brien, tout en étant un politicien du
Labour, prend une dimension unique et influence considérablement la nouvelle
génération d’historiens.933
Probablement en réaction à l’activisme du People’s Democracy qu’il considère
comme favorisant les revendications catholiques sous couvert d’un
œcuménisme prolétarien et donc exaspérant les tensions entre
communautés,934 O’Brien critique la vision que James Connolly développe sur
les Protestants d’Ulster et ses omissions concernant le développement de
Belfast au XIX e siècle.935 L’ancien diplomate pense que la réalité est celle du
conflit entre Protestants et Catholiques et que « la ‘fausse conscience’
fabriquée ici était la conscience de classe. »936
Le premier ouvrage de M. Goldring sur la Verte Érin, Le drame de
l’Irlande, est une commande. Il s’agit d’une synthèse honorable et utile. Elle met

932
C. Cruise O’Brien, « The Embers of Easter », in Owen Dudley Edwards, Fergus Pyle (eds), The Easter
Rising, Londres, MacGibbon & Kee, 1968, pp. 231-4, cité et traduit par P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire
en Irlande et ses liens avec la théorie, op. cit., p. 25.
933
Tom Dunne avance que John A. Murphy fût peut-être encore plus influent. T. Dunne, Rebellions, Memoirs,
Memory and 1798, Dublin, The Lilliput Press, 2004, p. 82. Outre ses mémoires, pour se faire une idée du bilan
que tire O’Brien lui-même de sa vie, Cf. : “The Power of Ideas, Conversation with Conor Cruise O’Brien, Irish
statesman and writer”, par Harry Kreisler, 4 avril 2000, in http://globetrotter.berkeley.edu/people/OBrien/obrien-
con0.html
934
C. C. O’Brien, States of Ireland, St Albans, Panther, 1974 (1ère éd. 1972), pp. 152-177. Ainsi, dit-il, quand B.
Devlin parle de « peuple », elle entend généralement « les catholiques », ibid., p. 175.
935
Ibid., pp. 89-97. Connolly dit notamment que la population a été trahie par ses dirigeants aristocrates ou
capitalistes et que le mouvement ouvrier doit lutter contre la Partition en passe d’être imposée.
936
“the ‘false consciousness’ fabricated here was class consciousness”, ibid., p. 286.

175
notamment l’accent sur le rôle néfaste de la soumission à la Grande-Bretagne
pour l’économie de l’île.937 La propension traditionnelle « anti-impérialiste » est
modérée probablement par le fait que son auteur, français, s’adresse à un large
public francophone.938
Plus important est le livre L’Irlande: Idéologie d’une révolution nationale
L’Irlande : paru aux Éditions sociales en 1975.939 L’influence de Conor Cruise O’Brien est
Idéologie
d’une ici claire et, comme nous l’avons vu, revendiquée. C’est l’ancien diplomate qui
révolution
nationale l’a poussé à lire les travaux du BICO et qui lui a fait réviser ses positions sur le
nationalisme irlandais.940 L’ouvrage entend parler de ces hommes qui se sont
mis à la tête du mouvement nationaliste entre la dernière partie du XIX e siècle
et la révolution nationale et qui se sont posés comme guides, messies ou
prophètes.941 Laissons l’universitaire communiste parler de son livre :

L’objet de ce travail sera d’examiner de plus près l’influence exercée et subie par ces
« intellectuels » dans les années précédant l’accession d’une partie de l’Irlande à
l’indépendance. Les relations entre intellectuels et luttes populaires, entre avant-garde
culturelle et mouvement de masse, sont des questions dont il ne faut pas dissimuler la
942
brûlante actualité.

En étudiant quelques récits et textes programmatiques-clefs, Maurice Goldring


critique avec force l’idéologie bourgeoise, individualiste, de cette élite urbaine
qui fait peu de cas de la misère de la population tout en entretenant le mythe de
la révolution rurale. A travers le récit du prêtre Peter O’Leary, il cerne les relais
de cette idéologie dans les campagnes. Comme il le dit lui-même, les questions
que soulève le livre sont de son temps. Le texte fera grincer des dents au sein
du PCF puisque que ce dernier soutenait moralement la « lutte de libération
nationale » de l’IRA. Quant à Maurice Goldring, ce travail marque un jalon dans
le chemin qui le mènera vers la social-démocratie.943

937
M. Goldring, Le drame de l’Irlande, Paris, Bordas, 1972, p. 17, p. 70, p. 72.
938
Pour voir M. Goldring entretenir un discours « anti-impérialiste » à la même période, par ex. : M. Goldring, F.
Hincker, C. Detraz, La Grande-Bretagne en crise, Paris, Editions sociales, 1972, p. 13.
939
M. Goldring, L’Irlande: Idéologie d’une révolution nationale, Paris, Editions sociales, 1975. Le chapitre IV
étant tiré d’une conférence donnée à l’institut Maurice Thorez en mars 1974 sous le titre Nationalisme et
socialisme : l’exemple irlandais (pp. 100-121)
940
Entretien, 19 octobre 2005.
941
Ibid., p. 13.
942
Ibid., p. 14.
943
Entretien, 19 octobre 2005.

176
Comme pour L’Irlande: Idéologie d’une révolution nationale, les écrits
de la nouvelle génération d’historiens sont à replacer par rapport à l’impact
qu’ont eu les violences en Irlande du Nord et dans une certaine mesure les
textes d’O’Brien. Ces violences n’ont pas seulement eu un effet sur la politique
« mais aussi – d’après Tom Dunne – sur la conscience historique. »944 Plus
spécifiquement :

Cela allait assombrir toutes nos vies, et influencer profondément la sorte d’histoire que
945
ma génération écrirait.

Pour comprendre les universitaires marxistes de la génération de Dunne, un


autre aspect semble nécessaire à évoquer : celui de la Nouvelle Gauche
britannique. Le mouvement découle, nous en avons déjà parlé lorsque nous
avions abordé le People’s Democracy, de la crise de 1956 avec les révélations
du « Rapport secret » de Nikita Khrouchtchev qui dénonçait « le culte de la
personnalité » de Staline, évoquait l’incompétence de ce dernier, ses crimes à
l’encontre de communistes innocents ou sa responsabilité dans la déportation
des peuples caucasiens accusés de collaboration avec les nazis.946 Malgré son
la caractère « très sélectif – et superficiel » (N. Werth), ce rapport fait que « pour
New Left
la première fois, le centre de la croyance communiste est atteint à l’intérieur du
système ».947 La répression en Hongrie de la révolution contre le pouvoir
communiste conséquente à ces révélations atteint les certitudes de nombre de
militants occidentaux.948 Les historiens marxistes de l’Irlande furent à des
degrés divers influencés par la nouvelle génération de la Nouvelle Gauche
britannique menée par Perry Anderson, Stuart Hall ou Tom Nairn. Dans les
années soixante-dix, grâce à eux, à l’extension des études supérieures, la
vitalité de la contre-culture, les crises économiques et sociales, « la culture

944
T. Dunne, Rebellions, Memoirs, Memory and 1798, op. cit., p. 60.
945
“It was to overshadow all our lives, and to influence profoundly the kind of history my generation would
write.”, ibid., p. 55.
946
N. Werth, Histoire de l’Union soviétique, De l’Empire russe à la Communauté des Etats indépendants, 1900-
1991, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 (1ère édition 1990), pp.406-411.
947
Annie Kriegel citée in Stéphane Courtois, « 1956 : le défi mondial du communisme », in Vingtième Siècle.
Revue d’histoire, Année 1987, vol. 14, n° 14., pp. 109-112, p. 110.
948
Pour les historiens britanniques Cf. : D. L. Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain, op. cit., pp. 10-27
et suiv.

177
socialiste intellectuelle – comme le dit Dennis Dworkin – connaissait une
expansion remarquable. »949 Ce mouvement intellectuel était influencé par le
marxisme européen et la maison d’édition New Left Books faisait paraître les
textes de Gramsci, Lukács, Althusser ou Poulantzas introduisant ainsi dans les
débats des radicaux anglais le marxisme européen et ses dérivés
structuralistes, sémiologiques, etc.
L’auteur le plus important pour notre propos est Louis Althusser dont le
cœur de la démarche est de reprendre la thèse centrale du matérialisme
historique : l’être social fait la conscience. La principale idée-force du
« Caïman » que vont reprendre une partie des scripteurs universitaires est
que les idéologies sont des « forces matérielles et agissantes […]
indispensables à toute formation sociale »950 et que la superstructure peut
avoir une indépendance relative vis-à-vis de la base matérielle. Dennis
Dworkin résume l’importance qu’ont eus les écrits d’Althusser, de ses élèves
et continuateurs en disant qu’ils :

déclenchèrent un mouvement intellectuel majeur en Grande-Bretagne, affectant le


monde universitaire socialiste et marxiste en sociologie, littérature, critique
cinématographique, études culturelles, éducation, philosophie et histoire. Pour
certains de ceux qui l’adoptèrent, l’althussérisme était plus qu’une position
intellectuelle et politique ; c’était un engagement envers la seule et unique foi […].
Portant la bannière de la pratique théorique, ces althussériens fervents condamnaient
toutes les formes d’engagement intellectuel et politique teinté par l’économisme,
951
l’humanisme et l’empirisme.

Ceci précisé, il ne semble pas qu’Henry Patterson ou Belinda Probert furent de


tels fanatiques !
Avant de parler de la nouvelle génération d’universitaires marxistes
Nord-irlandais, évoquons en quelques mots la contribution sur le problème en

949
“socialist intellectual culture underwent a remarkable expansion.”, ibid., p. 125.
950
Saül Karsz, « Althusser », in Encyclopaedia Universalis, http://www.universalis-edu.com ; Cf. D. L.
Dworkin, op. cit., p. 143.
951
“spurred a major intellectual movement in Britain, affecting socialist and Marxist scholarship in sociology,
literature, film criticism, cultural studies, education, philosophy, and history. For some of those who embraced it,
Althusserianism was more than an intellectual and political position; it was a commitment to the one and only
true faith, a commitment as crucially formed in opposition to others positions as in affirmation of its own.
Carrying the banner of theoretical practice, these devout Altusserians condemned all forms of intellectual and
political commitment tainted by economism, humanism and empiricism.”, D. L. Dworkin, Cultural Marxism in
postwar Britain, op. cit., p. 219.

178
Irlande du Nord du nationaliste écossais et marxiste de la New Left Tom Nairn
dans son livre The Break-Up of Britain.952 Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire
The mais d’un ouvrage théorique qui s’appuie sur des données historiques,
Break-Up
of Britain notamment le développement inégal de l’Irlande.953 Son titre évoque un
de
démantèlement de la Grande-Bretagne : l’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande
Tom Nairn
du Nord étant appelés à s’émanciper de Londres. Tom Nairn pense que l’État
britannique est à son crépuscule,954 dans un « cul-de-sac historique »955 et
dresse une description noire d’un « Royaume Uni de crise économique
permanente ».956 L’ambition de Nairn est de remettre le marxisme dans
l’histoire en dépassant en termes matérialistes son « grand échec » : la
compréhension du nationalisme.957 Le nationalisme, conséquence de
l’implantation du capitalisme, est « principalement avec les anges du
progrès »958 et devient un rempart contre l’impérialisme.
Concernant l’Irlande du Nord, Tom Nairn dénonce la « simplicité » des
arguments « anti-impérialistes » qui sous-entendent que la conscience des
Protestants d’Ulster est fausse.959 Il reprend également les thèses de l’article
attaqué par le BICO dans Against Ulster Nationalism. Pour lui, avec la grève
loyaliste de 1974, la classe ouvrière protestante, qui a tenue tête à trois
gouvernements, a « fait la nation d’Ulster ».960 Il prône l’auto-détermination de
l’Ulster, les Protestants pouvant seulement eux-mêmes résoudre leurs
problèmes.961

Plus significatifs pour cette étude sont les universitaires Nord-Irlandais.


Ils sont au nombre de cinq : Peter Gibbon, Paul Bew, Henry Patterson, Belinda
Probert et Austen Morgan. Les « Troubles » ont surgi lors de leurs premières

952
“ 5. Northern Ireland : Relic or Portent ?” (« relique ou présage ») in Tom Nairn, The Break-Up of Britain,
Londres, New Left Books, 1977, pp. 216-255.
953
Ibid., p. 216.
954
Cf. titre du chapitre 1 “The Twilight of British State”, ibid., pp. 11-91.
955
Ibid., p. 53. D’autant qu’il constate l’échec des politiques travaillistes.
956
“the United Kingdom of permanent economic crisis […]”, ibid., p. 45.
957
Ibid., p. 329. Nous avons déjà évoquer ce point de vue en introduisant la Première Partie de ce mémoire.
958
“[…] nationalism is mainly with the angels of progress”, ibid., p. 342. Il donne ici une coloration marxiste à
la lecture d’Ernest Gellner dans Thought and Change (1964).
959
Ibid., p. 231.
960
“made the Ulster nation”, ibid., p. 242.
961
Ibid., p. 245. Pour des critiques des thèses de T. Nairn, Cf. Dianne Perrons, “Ireland and the Break-up of
Britain”, ANTIPODE a Radical Journal of Geography, vol. 12 (n°1). Numéro spécial sur l’Irlande, Worcester,
Massachusetts,1980, pp. 53-66. H. Patterson, Class Conflict and Sectarism: The Protestant Working Class and
the Belfast Labour Movement 1868-1920, Belfast, Blackstaff, 1980, pp. 146-147.

179
années d’études supérieures. Ils sont tous, semble-t-il, partis d’un point de vue
« anti-impérialiste ». Dans une étude intéressante, publiée dans la New Left
Review en mai 1969, Peter Gibbon souhaite que « la Gauche Marxiste dans le
mouvement des Droits Civiques », c’est-à-dire le People’s Democracy, gagne
les ouvriers protestants sur le bloc unioniste et les ouvriers catholiques sur les
962
réformistes en élaborant cette unité « sur les demandes anticapitalistes du
Un homme [sic]-Un boulot et Une Famille-Une maison ».963 Peter Gibbon
insiste sur le fait que la question nationale doit être tue car créant la division.
Henry Patterson et Paul Bew 964 étaient membres du People’s Democracy dans
sa phase de mouvement estudiantin. Paul Bew a participé à la marche reliant
Belfast à Derry en janvier 1969.965 Devant la flambée de violence et les choix
de l’organisation de Michael Farrell, ils s’en sont détournés et ont rejoint le
marxisé Official Sinn Féin. Austen Morgan et Belinda Probert étaient aussi
impliqués dans le mouvement des Droits Civiques. Retenons que ces
universitaires ont le point commun d’avoir partagés avec la jeunesse radicale
de leur temps, dans leurs années « d’apprentissage » politique, les thèses
« anti-impérialistes » revisitées du People’s Democracy. Puis, devant le défi
intellectuel que représentaient les réalités des violences et de l’attitude des
travailleurs protestants, ils sont devenus contempteurs du nationalisme, de la
tradition connollienne et anti-impérialiste. En maniant les idéologies nationaliste
et unioniste avec plus de mesure que les auteurs marxistes précédents comme
les en invitait leur métier, ils se sont rapprochés de l’unionisme. Ce n’est pas
pour cela qu’ils ne continuèrent pas à dénoncer les dérives sectaires de ce
dernier.

En 1975, est publié aux Manchester University Press l’ouvrage The


Origins of Ulster Unionism du sociologue Peter Gibbon. Il retrace la genèse du

962
P. Gibbon, “The Dialectic of Religion and Class in Ulster”, in New Left Review, n°55, mai-juin 1969, pp. 20-
41.
963
“basing its unity in the anti-capitalist demands of One man-One Job and One Familty-One house.”, ibid.
Cette stratégie et ses mots d’ordre sont ceux du People’s Democracy.
964
Le premier est né en 1947 à Coleraine, le second en 1950 à Belfast d’une famille de l’« Ascendancy », c’est-
à-dire la classe issue des administrateurs et colons anglais établis en Irlande. (pour la définition : J. Guiffan,
Histoire de l’Irlande, Paris, Hatier, 1992, pp. 264-265)
965
Entretien avec Angela et Brendan Clifford à Fère-en-Tardenois. 9 septembre 2006. Huw Richards, “Paul
Bew: Belfast’s history man”, in http://education.guardian.co.uk (The Guardian, 9 mars 2004) & l’article sur Bew
de wikipedia.

180
mouvement politique unioniste de 1780 à 1921. Ce livre est né, nous dit
The
Origins of l’auteur, pour combler une lacune dans l’historiographie irlandaise : « le
Ulster traitement des fondements sociaux et économiques de l’Unionisme
Unionism
ulstérien »966. Le travail est présenté comme « enjamb[ant] beaucoup de
barrières [disciplinaires] - celles de l’économie politique, de la sociologie
politique, et de l’histoire politique, sociale et économique. »967 Stigmatisant les
« jalousies professionnelles et les provincialismes », P. Gibbon est certain que
les historiens professionnels trouveront son ouvrage lacunaire au niveau du
traitement des sources. Leur consultation a été, en effet, « sacrifiée » sur l’autel
des intentions du chercheur : avant tout « interprétatives et sociologiques. »968
Dans son introduction, il souligne que l’histoire du conflit jusque dans les
années soixante n’a pas tant été d’« analyser ce qui l’a constitué que de
discuter au nom des héros et des causes que l’on soutient. »969 De cela
découlait, comme il le formule justement, une « préoccupation sur l’attribution
de la ‘responsabilité’ du conflit »970 véhiculant les stéréotypes. Le concept
central de son étude est celui de « mode de production ». Il utilise également
d’autres concepts empruntés à la sociologie comme principalement la
« modernisation rurale », l’« industrialisation » ou l’« urbanisation ».971 Le livre
tente de comprendre le statut régional sectaire de l’Unionisme d’Uster et
comment toutes les classes de la communauté protestante se sont reconnues
en lui.972 Il met en avant le développement inégal du capitalisme irlandais et se
propose de comprendre comment l’industrialisation a créé certains
bouleversements dans la structure de la société qui se sont répercutés sur le
plan idéologique et des choix politiques.973

966
“ the treatment of the social and economic foundations of Ulster Unionism.”, in P. Gibbon, The Origins of
Ulster Unionism: The Formation of Popular Protestant Politics and Ideology in the Nineteenth-Century Ireland,
Manchester, Manchester University Press, 1975, p. III. (insuffisance historiographique de nouveau exposée p. 1)
967
“[…] straddle many fences – those of political economy, political sociology, and political, social and
economic history.”, ibid.
968
Ibid.
969
“Until the 1960s histories of the conflict set out not so much to analyse its components as to argue on behalf
of favourite heroes and causes”, in ibid., p. 4.
970
Ibid.
971
P. Gibbon, The Origins of Ulster Unionism, op. cit., p. 8.
972
Ibid., p. 9.
973
Pour un compte-rendu critique : Paul Bew, « The Problem of Irish Unionism », in Economy and Society, 6, n°
1, (1977), pp. 89-109, pp. 91-100.

181
Henry Patterson publie en 1980 Class Conflict and Sectarianism issue
Class de sa thèse soutenue à Oxford.974 Le livre s’intéresse à la classe ouvrière
Conflict and
Sectarianism protestante de Belfast sur une période couvrant quasiment la crise du Home
Rule. Contrairement à nombre de livres sur le sujet qui ne recherchent pas les
relations entre l’Unionisme en général et l’Orangisme en particulier avec les
classes sociales. Rejetant la conception traditionnelle selon laquelle les ouvriers
protestants se sont fait manipuler lors de la crise du Home Rule, il affirme que :

L’Orangisme […] tirait son importance non seulement comme un instrument flexible
dans les mains de la bourgeoisie, mais comme une institution relativement autonome
avec des pratiques et des demandes qui pouvaient la conduire et la conduisait, ou des
975
sections de ses membres, au conflit avec les leaders du Conservatisme belfastois.

Henry Patterson analyse ainsi l’Independant Orange Order qui s’inscrit dans les
rapports de classes tout en demeurant unioniste, et parfois sectaire.976
Son ami Paul Bew était revenu, comme lui, de sa prestigieuse
université anglaise, avec la volonté « d’appliquer l’approche de Cambridge, sa
Land and
the rigueur et son sérieux, à l’histoire de l’Irlande. »977 Sa thèse est éditée en 1978
National sous le titre Land and the National question in Ireland, 1852-1882. Le gros du
Question
travail porte en fait sur la période de la Guerre pour la Terre (“Land War”) de
1879 à 1882. Il s’agit d’une question majeure dont il n’est pas le seul à l’époque
à en fournir une interprétation.978 Laissons, de nouveau, parler l’auteur :

L’objet de ce travail est d’analyser la nature de la Guerre agraire et sa portée sur la


lutte nationale en Irlande à partir de 1858, quand l’Irish Republican Brotherhood fut

974
Henry Patterson, Class Conflict and Sectarism: The Protestant Working Class and the Belfast Labour
Movement 1868-1920, Belfast, Blackstaff, 1980.
975
“Orangeism, it will be argued, derived its significance not simply as a pliant instrument in the hands of the
bourgeoisie, but as a relatively autonomous institution with practices and demands that could and did bring it, or
sections of its membership, into conflict with the leaders of Belfast Conservatism.”, ibid., p. XII.
976
Ibid.
977
"apply the Cambridge approach, its rigour and seriousness, to the history of Ireland", Paul Bew cité in Huw
Richards, “Paul Bew: Belfast’s history man”, op. cit., (The Guardian, 9 mars 2004)
978
Pour une comparaison utile entre le livre de Bew et celui de Samuel Clark, Social Origins of the Irish Land
War, Cf. Nicholas Canny, “Review: Fusion and Faction in Modern Ireland. A Review Article”, Comparative
Studies in Society and History, Vol. 26, No. 2. (Apr., 1984), pp. 352-365. N. Canny estime que ces travaux sont
complémentaires. Ils ne parlent cependant pas du rôle du clergé dans la guerre agraire (ibid., p. 360). De plus,
selon N. Canny, Bew fait trop confiance aux déclarations des Fenians.

182
fondée, à 1882 quand le « Traité de Kilmainham » signalait la fin de la crise de la
979
Land League.

Paul Bew insiste sur l’importance sociale du discours fenian pour le mouvement
agraire. Il considère, contrairement à certains historiens réconciliant l’unité du
mouvement agraire et l’usage de la violence, que « les formes dominantes de la
lutte des classes étaient différentes variétés de stratégies hautement
légalistes ».980 De plus, il tient à montrer l’« existence d’un considérable degré
de désunion paysanne à l’intérieur d’une unité anti-landlord globale […] ».981
Cette activité légaliste était inévitable eu égard à la division de classe de la
paysannerie entre les gros fermiers du Munster et du Leinster et les petits
tenanciers du Connaught. Cela le mène à aller à l’encontre de l’image admise
de Charles Stewart Parnell dominant de son autorité la Land League et le
mouvement Home Rule. Il n’est pas un stratège politique majeur. Il a rempli le
rôle de « catalyseur ».982
En 1978 aussi, paraît Beyond Orange and Green: The Political

Beyond
Economy of the Northern Ireland Crisis de Belinda Probert.983 Elle traite de
Orange l’Irlande du Nord de la fin du XVIII e siècle à 1977. Elle ne s’appuie pas sur des
and Green
sources de première main, son travail étant avant tout « interprétatif ». L’objectif
de l’auteur est :

de redresser ce qui semble être une faiblesse centrale dans la plupart des
interprétations de la crise politique actuelle en Irlande du Nord : le traitement de la
984
politique et de l’idéologie protestantes.

979
“The object of this work is to analyse the nature of the land war and its bearing on the national struggle in
Ireland from 1858, when the Irish Republican Brotherhood was founded, to 1882, when the ‘Kilmainham
Treaty’ signalled the end of the Land League crisis.“, P. Bew, Land and the National question in Ireland, 1852-
1882, Dublin, Gill and Macmillan, 1978, p. 2-3. On comprend avec cela la complémentarité de Bew et Patterson.
980
“The dominant forms of class struggle were different varieties of highly legalistic strategies”, ibid., p. 4.
981
“the existence of a considerable degree of peasant disunity within the overall anti-landlord unity […]”, ibid.,
p. 4.
982
Ibid., p. 228.
983
Belinda Probert, Beyond Orange and Green: The Political Economy of the Northern Ireland Crisis, Londres,
Zed, 1978. Ce travail est également tiré de sa thèse en Sciences Politiques : Belinda Mary Probert, The Northern
Ireland Crisis: a study in political economy of Protestant social formations, Ph.D. Lancaster University, 1975.
984
“the aim of redressing what seems to be a central weakness in most marxist interpretations of the current
political crisis in Northern Ireland : the treatment of Protestant politics and ideology.”, ibid., p. 6.

183
Elle s’inscrit en faux contre les thèses « anti-impérialistes » qui s’intéressent
avant tout à la lutte pour l’indépendance nationale qui réduisent l’unionisme et
le loyalisme à une :

‘variable dépendante’ de cette lutte plus large. [Ainsi] l’objet de ce livre […] est de
développer une analyse de classe de la politique protestante en Irlande du Nord qui
révèle clairement l’autonomie relative de ces dimensions par rapport au conflit , et qui
peut rendre compte convenablement d’événements centraux comme la grève de
985
l’Ulster Workers Council en 1974.

Elle considère que la modernisation de l’économie et la contradiction entre


capital local et capital multinational sont à prendre en compte. Elle entend
identifier les contradictions majeures entre les forces qui prônent le statu quo en
Ulster et celles qui pressent pour la modernisation.986 Plus que tous les autres
scripteurs sa filiation avec Louis Althusser est affirmée. Elle a également une
grande dette envers le livre de Peter Gibbon, The Origins of Ulster Unionism,
qu’elle cite et utilise beaucoup dans ses premiers chapitres.
L’étude du livre d’Austen Morgan, Labour and Partition, The Belfast
Labour Working Class 1905-23, pose plus de problème. Il s’agit de la version-livre de
and
Partition 1991 d’une thèse dont les recherches ont été menées entre 1972 et 75 à
Belfast, qui a été écrite entre 1977 et 1978 et soutenue cette dernière année.987
On peut largement imaginer que la perception d’Austen Morgan ait changée
entre la version-thèse et le livre, qu’il ait modéré l’utilisation du langage marxiste
entre la fin des années soixante-dix et les mois proches de la chute du monde
soviétique.988 Ses conclusions, la structure de l’ouvrage sont probablement
restées les mêmes. Il déclare avoir conclu de ses recherches que les
socialistes doivent se départir des traditions unionistes et nationalistes.989 Il

985
“ a ‘dependent variable’ in this broader struggle. The object of this book […] is to develop a class analysis of
Protestant politics in Northern Ireland which clearly reveals the relative autonomy of these dimensions to the
conflict, and which can account adequately for such central events as the Ulster Workers Council strike in
1974.”, ibid.
986
Ibid., p. 17.
987
Austen Morgan, Labour and Partition, The Belfast Working Class 1905-23, Londres, Pluto Press, 1991, tiré
de sa thèse Politics, the Labour Movement and the Working Class in Belfast 1905-1923, Queen University of
Belfast, Ph.D. thesis, 1978.
988
Même si le fait que ses travaux ont été dirigés par John Whyte est un gage de modération et de scrupules
académiques. Il faudrait vérifier et lire la thèse.
989
Ibid., p. XIX. Cela se retrouve dans la typologie qu’il donne des marxismes irlandais : marxisme vert,
marxisme orange et marxisme rouge. Nous ne la reprenons pas dans ce mémoire. La raison en est simple : elle

184
dénonce également le dogmatisme du marxisme irlandais « anti-
impérialiste ».990 Sur la période qu’il couvre, son travail traite du rapport
qu’entretiennent le trade-unionisme et le socialisme avec les deux idéologies
rivales : l’unionisme et le nationalisme.

Le fait que l’on accorde de l’importance au marxisme dans le débat

deux intellectuel sur l’Irlande s’illustre par la publication en 1980 des actes de deux
colloques colloques. Le premier est de géographie et s’est tenu à Dublin en mars 1978. Il
est publié par la revue radicale de géographie américaine Antipode.991 Quand
nous parlons de « géographie », c’est une géographie humaine et nombre des
intervenants passent plus de temps à se livrer à des démonstrations historiques
qu’à développer des réflexions relatives à leur discipline.
Le second s’est tenu en juillet 1978 à l’université de Warwick connue pour son
Centre d’histoire sociale.992 Le livre Ireland: Divided Nation, Divided Class
regroupe une sélection de dix interventions sur la vingtaine présentée à
Warwick. Austen Morgan et Bob Purdie qui ont dirigés les débats écrivent que
le colloque s’est tenu :

dans la croyance que les marxistes en Irlande et en Grande-Bretagne ont à faire


sérieusement l’inventaire des développements politiques récents, au Nord et au Sud,

n’est pas neutre. Quand il parle de « marxisme vert », il fait référence à l’orthodoxie communiste, connollienne
et à leur reformulation par les trotskystes. Comme ils sont tous alliés plus ou moins des mouvements
républicains, il conviendrait peut-être mieux d’apposer l’adjectif de « tricolore » à leur marxisme. Nous les
appelons « anti-impérialistes » car c’est la façon dont ils se désigneraient le plus facilement. Par « marxisme
orange », Austen Morgan désigne le BICO. Le problème est que l’adjectif est infamant et ne veut rien dire : le
BICO n’a pas de lien avec l’Ordre d’Orange (ce n’est pas ce qu’A. Morgan dit mais cela prête à confusion); par
ailleurs il est très discutable de se référer symboliquement à la partie orange du drapeau tricolore proposé par
Thomas Francis Meagher pour la première fois en 1848 et adopté par la suite par les républicains. Non. Il aurait
mieux valu parler de « marxisme-Union Jack ». Le BICO est unioniste, cela suffit à l’expliquer. Austen Morgan
utilise l’expression de « marxisme rouge » pour se désigner lui et les universitaires comme Bew, Patterson,
Gibbon ou Probert. Ce sont des chercheurs s’éloignant des idéologies unioniste et surtout nationaliste et qui
prêchent peut-être un socialisme sincère mais trop déconnecté des mouvements sociaux pour être légitime dans
la tunique de l’adjectif « rouge » dont la symbolique est généralement monopolisée par les mouvements et
organisations communistes. Pour ne pas les qualifier de tenants d’un « marxisme rose bonbon », nous préférons
les désigner simplement comme des marxistes universitaires. Cf. pour la typologie vert – orange – rouge : A.
Morgan, “Socialism in Ireland – Red, Green and Orange”, in Austen Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided
Nation, Divided Class, op. cit., pp. 172-225 ; reprise in J. McGarry, B. O’Leary, Explaining Northern ireland,
Broken Images, op. cit.
990
Ibid., p. XX.
991
ANTIPODE a Radical Journal of Geography, vol. 12 (n°1). Numéro spécial sur l’Irlande, Worcester,
Massachusetts,1980. Le comité éditorial estime que certains lecteurs d’Antipode ne trouveront guère radicaux
certains articles présentés. (p. III)
992
Sur l’immixtion de la culture radicale dans les universités britanniques : Dennis Dworkin, Cultural Marxism
in postwar Britain, op. cit., p. 125.

185
et qu’il est nécessaire que cela implique un réexamen de leurs concepts et
993
analyses.

Ces deux colloques, tenus dix ans après le déclenchement des « Troubles »
révèle la relative vigueur des interrogations de classes sur l’Irlande et consacre
la division entre les tenants d’une interprétation « anti-impérialiste » et les
« révisionnistes » qui sont également répartis dans les colloques.
Les marxistes n’auront pas besoin de se « vacciner contre la colloquite », selon
l’expression de Jacques Le Goff,994 du moins en tant que « marxistes » puisque
de telles entreprises ne seront plus renouvelées. Un militant comme D. R.
O’Connor Lysaght qui est fort actif dans le cadre des activités du Labour History
Society entre autres, et surtout les universitaires n’auront plus l’heur de se
montrer dans des rencontres « marxistes ». Les universitaires se livreront aux
passages obligés inhérents à leur métier dans les cérémonies quasi-mondaines
de la « sociabilité professionnelle et des stratégies de pouvoir ».995

Nous avons choisi de clore ces années soixante-dix, sur l’ouvrage


collectif The State in Northern Ireland, 1921-72, Political Forces and Social
The State
in Classes des universitaires Paul Bew, Peter Gibbon et Henry Patterson. Dans ce
Northern
Ireland travail sur le rôle de l’État dans les rapports de classes au sein de la
communauté protestante, les auteurs ont bénéficié de l’ouverture en janvier
1977 des archives du feu Stormont jusqu’à la période de 1947. Ils considèrent
leur travail comme une « contribution à la discussion des conceptions marxistes
de l’État, de la question nationale et de l’impérialisme. »996 Le livre s’ouvre sur
le chapitre théorique « Marxism and Ireland » qui reprend leurs thèses
exprimées au colloque de Warwick.997 La « position » marxiste sur la question

993
“in the belief that Marxists in Ireland and Britain have seriously to take stock of recent political
developments, North and South, and that this of necessity involves a re-examination of their concepts and
analyses.”, A. Morgan, B. Purdie, “Introduction”, in Morgan, Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class,
Londres, Inks Links, 1980, pp. 7-11, p. 7.
994
Cité in Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Editions du Seuil, coll. « Points Histoire », 1996, p.
51.
995
A. Prost, ibid., p. 52. Mondanités fortes utiles pour découvrir le monde comme on le découvre avec envie
dans l’autobiographie d’Eric Hobsbawm.
996
“a contribution to the discussion of the Marxist conceptions of the state, the national question and
imperialism”, P. Bew, P. Gibbon, H. Patterson, The State in Northern Ireland, 1921-72, Political Forces and
Social Classes, Manchester, Manchester University Press, 1979, p. VIII.
997
P. Bew, P. Gibbon, H. Paterson, “Some Aspects of Nationalism and Socialism in Ireland: 1968-78”, in Austen
Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, op. cit., pp. 152-171.

186
irlandaise y est remise en cause et est considérée comme un « échec politique
total ».998 Les universitaires ne s’empêchent pas de dramatiser ce qui n’est au
final qu’une partie des enjeux du livre :

Le marxisme est en fait en danger d’extinction, politiquement et intellectuellement.


999
Ses espoirs de survie, sans compter de développement, semblent minces.

Ils constatent l’absence d’études sur l’État et pensent que la « position marxiste
actuelle est un obstacle pour légitimer une investigation marxiste. »1000 Ils
dressent le même bilan concernant l’historiographie et les études marxistes sur
l’Ulster. Ils critiquent les positions de Marx et Engels, Kautsky, Connolly et
Lénine et certains communistes et hommes de gauche irlandais sur l’Ulster, le
droit à l’autodétermination et l’impérialisme. Leur étude se base en particulier
sur le travail de Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales 1001 dont
ils retiennent qu’il a montré que l’ « instable équilibre de compromis » que
représente selon Gramsci l’hégémonie de la bourgeoisie sur l’État entre les
forces politiques au pouvoir est « maintenu par le partage de différents
segments de la structure étatique parmi le bloc dirigeant. »1002 Alors que la
vague althussérienne avait déjà refluée dans la pensée britannique « de
gauche »,1003 les universitaires utilisent également Étienne Balibar qui voit
comme principale fonction de l’État d’empêcher l’unité de classe du
prolétariat.1004 Ils concluent leur recherche, dont nous verrons de plus près les
détails au chapitre 7, en préconisant la séparation entre la libération nationale
et le socialisme. L’appui par les socialistes de façon « inconditionnelle » ou
« critique » des campagnes républicaines n’a pour résultat, selon eux, en
Irlande du Nord que de braquer la classe ouvrière protestante. Ils pensent
qu’une stratégie politique viable n’est possible qu’à partir d’une « rupture

998
“a total political failure”, in “Marxism and Ireland”, ibid., pp. 1-43, p. 1.
999
“Irish Marxism is in fact in danger of extinction, politically and intellectually. Its prospects of survival, let
alone development, seem slim.”, ibid.
1000
“the existing Marxist position becomes an obstacle to legitimate Marxist investigation.”, ibid., p. 2.
1001
N. Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, Paris, Maspero, coll. « Les textes à l’appui », 1968.
Traduit en anglais en 1973.
1002
“maintained by the sharing out of different segments of the state structure amongst the ruling bloc”, Bew et
al., op. cit., p. 39. ce sont les mots de « Bew et al. »
1003
Dennis Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain, op. cit., p. 232. Accompagnant le reflux, E. P.
Thompson sort son brûlot contre la pensée d’Althusser, The Poverty of Theory, en 1978. Comme le dit D.
Dworkin, cette période voit le regain des conservateurs en Grande-Bretagne.
1004
Ibid., p. 86. ils citent Sur la dictature du prolétariat (1976, traduit en anglais en 77 )

187
décisive avec la subordination du marxisme irlandais à l’idéologie
bourgeoise. »1005 L’ami de Desmond Greaves, Anthony Coughlan, qualifie leur
historiographie de « néo-unioniste ».1006 Il est vrai que leur message politique
1007
manque de clarté et qu’ils auraient peut-être dû se cantonner à leurs
découvertes articulées autour d’une analyse des classes sociales comme ils le
feront dans les versions ultérieures et remaniées du livre.
Leur détestation bien compréhensible des violences, une volonté bien humaine
de peser sur les orientations politiques et leur appartenance (non revendiquée
1008
dans le livre) à l’ Official Sinn Féin devenu en 1977 le Sinn Féin the
1009
Workers Party sont probablement les éléments qui les ont fait contribuer au
débat politique de leur temps.

Un auteur universitaire états-uniens Michael Hechter qui évoque Marx,


Lénine, ou Gramsci quoique n’entretenant pas de posture marxiste marquée
dans sa théorie du « colonialisme interne » aurait pu mériter d’être étudié plus
longuement.1010
Retenons de ces années soixante-dix, qu’elles virent une nouvelle génération
de problèmes se poser et par conséquent une nouvelle génération d’acteurs
politiques et d’historiens s’affirmer.

1005
“a decisive break with Irish Marxism’ subordination to bourgeois ideology”, ibid., p. 221.
1006
A. Coughlan, “Ireland’s Marxist Historians”, in Ciaran Brady (dir.), Interpreting Irish history: the debate on
historical revisionism, 1938-1994, Blackrock, Co. Dublin, Irish Academic Press, 1994, pp. 288-305, p. 304.
1007
John Wythe, Interpreting Northern Ireland, op. cit., p. 185.
1008
Du moins pour H. Patterson et P. Bew.
1009
Ce parti se déclarait « la vraie alternative », le seul parti qui « représente la gauche sérieuse ». Dans un livret
The Irish Industrial Revolution, le parti s’en prenait moins à l’ « impérialisme britannique » qu’à « la paresse et
l’avidité » de la bourgeoisie irlandaise et à l’ « impérialisme américain ». M. Milotte, Communism in modern
Ireland: the pursuit of the workers’ republic since 1916, Dublin, Gill & Macmillan, 1984, p. 296. L’organisation
avait laissé tomber l’idée de guerre de libération nationale et prônait une théorie des étapes revisitée. Il n’y en
avait plus deux mais trois : 1.) l’établissement d’une « démocratie bourgeoise » en Irlande du Nord ; 2.) le
développement d’une Irlande capitaliste indépendante ; 3.) la création d’une Irlande socialiste. Cf. J. McGarry,
B. O’Leary, Explaining Northern Ireland, Broken Images, op. cit., pp. 66-67.
1010
M. Hechter, Internal Colonialism: The Celtic Fringe in British National Development, 1536-1966, Londres,
Routledge and Kegan Paul, 1975, par ex. p. 8.

188
II. entre horizons militants « indépassés » et
dilution dans la recherche universitaire :

les développements
(1980-2005)

Si la période 1917/1921 puis celle de 1968/1969 constitue des tournants


évidents dans l’historiographie marxiste de l’Irlande, il y a un parti pris
discutable dans une délimitation en 1979/1980. Il y a d’une part, une volonté de
mettre en avant The State in Northern Ireland avec ses qualités universitaires
indéniables, sa critique, certes non entièrement nouvelle, du soutien socialiste à
la lutte pour l’indépendance nationale et son alternative politique qui n’a pas
convaincue. D’autre part, se sont concentrées dans les années soixante-dix de
telles remises en question dans la population, chez les politiciens, les historiens
et notamment les marxistes que les travaux historiques ultérieurs entrepris dans
le camp socialiste et communiste peuvent être considérés comme des suites et
développements de ce qui s’est écrit pendant cette décade. Par ailleurs,
considérant les violences et les crises politiques, Austen Morgan entendais à
l’époque imposer le slogan : « ‘Never Again the 1970s’ ».1011

1011
A. Morgan, “Socialism in Ireland – Red, Green and Orange”, in Austen Morgan, Bob Purdie, Ireland:
Divided Nation, Divided Class, op. cit., pp. 172-225, p. 220.

189
1. la fin de toute une époque

C. Desmond Greaves critique de façon polémique le travail des trois


jeunes universitaires qui ont écrit The State in Northern Ireland dans un article
de l’Irish Democrat.1012 Il leur reproche leur langage, un jargon sociologique.1013
Une explication possible à cette détestation réside dans le fait que la tradition
marxiste anglaise n’avait pas cultivé le goût des concepts généralisateurs
comme le marxisme européen. Les historiens comme Greaves ou E. P.
Thompson furent ainsi particulièrement rétifs à la vague althussérienne des
années soixante-dix.1014 Greaves discute également la teneur de leur
« marxisme ». Pour lui, ce sont les produits de la politique d’après-guerre des
puissances occidentales qui fondèrent dans les universités des départements
de sciences politiques pour contrer et réfuter le marxisme qui « bien ou mal
compris, devenait le credo de continents. »1015 Patterson, Gibbon et Bew ne
sont ainsi que des « nouveaux marxistes d’État ». Il critique également leur
façon d’atténuer les effets de l’impérialisme sur l’Irlande ou d’ignorer certain
défenseur de la position marxiste traditionnelle comme T. A. Jackson.1016
Contre la thèse du développement inégal du capitalisme légitimant la
séparation de l’Ulster, il oppose de façon rhétorique l’exemple du
développement inégal du capitalisme anglais qui n’a pas entraîné la Partition
d’une partie de province anglaise.
De même, quand les universitaires considèrent que si le marxisme irlandais est
« arriéré » et qu’il n’y a pas de parti marxiste-léniniste important des deux côtés
de la frontière, ils pensent que c’est parce que le marxisme en Irlande n’a

1012
« Feicreanach », « Irish Marxism », Irish Democrat, Londres, juillet 1980, pp. 2-3. Cf. article connu grâce à
A. Coughlan, “Ireland’s Marxist Historians”, op. cit., p. 303.
1013
En privé il disait : « Bew, Gibbon, Patterson, que j’appelle Mew, Gibber and Patter, sont les principales
lumières de ce que j’appelle l’invasion des habitants de Laputa. » (Laputa est l’île volante décrite pas Swift dans
Les Voyages de Gulliver. Elle est peuplée de savants déconnectés de la réalité.) La blague, même si elle n’est pas
gentille, est très drôle : Mew, Gibber et Patter voulant respectivement dire « miaulement », « charabia » et
« boniment » ! “Bew, Gibbon and Patterson, whom I call Mew, Gibber and Patter, are leading lights in what I
call the Laputan invasion.”, C. D. Greaves, Insight, ideas, politics, The Table Talk of Desmond Greaves, 1960-
1988, [tapuscrit non publié réalisé par Anthony Coughlan, merci à ce dernier d’en avoir photocopier les bonnes
pages pour ce mémoire]
1014
explication de Martin Jay reprise par D. L. Dworkin, op. cit., p. 264 (note)
1015
“Marxism, whether well or ill understood, became the creed of continents.”, « Feicreanach », « Irish
Marxism », op. cit., p. 2. Argument repris par A. Coughlan, “Ireland’s Marxist Historians”, op. cit., p. 300.
1016
Il faut préciser que le propos des universitaires était théorique dans leur premier chapitre et que T. A.
Jackson n’est, sur le plan théorique, au plus qu’un correct vulgarisateur communiste.

190
jamais été qu’une « arrière-garde » (“tail-end”) des bourgeoisies protestante
(pour le BICO) et catholique (pour les autres). Ainsi, disent-ils :

dans cette situation extrêmement arriérée, un objectif principal des marxistes irlandais
doit être de détacher le marxisme de l’idéologie bourgeoise et de faire ressortir sa
teneur prolétarienne. Cela signifie mettre l’accent sur ses traits distinctifs, plutôt que
les passer sous silence au profit de ce qu[e le marxisme] partage avec la pensée
1017
bourgeoise ou petite-bourgeoise.

Et Greaves de commenter ce passage en ironisant : « Ainsi, les professeurs


d’université petit-bourgeois sont en train de dire aux ouvriers d’être plus
prolétariens ! ».1018 Greaves n’a pas tort. Il est possible que ce soit l’influence
d’Althusser qui les a menés à une telle conception. Le philosophe français
voyait dans le marxisme une science achevée et auto-suffisante.1019 Il était
également « un élitiste politique qui croit que seuls les intellectuels du Parti
possédait la théorie scientifique. »1020 Mais on ne peut pas dire que Desmond
Greaves, communiste anglais et principale maître à penser des communistes
irlandais soit beaucoup plus représentatif des ouvriers irlandais. Les jeunes
universitaires comme le vieux militant sont les uns comme l’autre les héritiers
de cette conception exprimée par exemple par l’Internationale communiste en
1919 : « Il n’est plus qu’une force capable de sauver [l’humanité], et cette force,
c’est le prolétariat. »1021 Comme ils sont léninistes, nous ne pouvons assister
qu’à un dialogue de sourds entre deux perceptions aveuglées se posant
comme des avant-gardes du prolétariat.
Plus loin, C. D. Greaves renvoie encore une fois à leur classe sociale les
universitaires prêchant une politique prolétarienne et qualifie leurs vues de

1017
“In this extremely backward situation one primary objective of Irish Marxists must be to detach Marxism
from bourgeois ideology and to emphasise its proletarian content. This means drawing upon its distinctive
features, rather than passing them over in favour of what it shares with bourgeois or petty-bourgeois-thought.”,
P. Bew, P. Gibbon, H. Patterson, The State in Northern Ireland, 1921-72, Political Forces and Social Classes,
op. cit., p. 37-38.
1018
“So the petit-bourgeois dons are telling the workers to be more proletarian !”, « Feicreanach », « Irish
Marxism », op. cit., p. 1.
1019
Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain, op. cit., p. 227.
1020
“[…] he was a political elitist who believes that only Party intellectuals possessed scientific theory […]”,
ibid., p. 231.
1021
Cité in M. Lazar, « Damné de la terre et homme de marbre. L'ouvrier dans l'imaginaire du PCF du milieu des
années trente à la fin des années cinquante », Annales. Histoire, Sciences Sociales, Année 1990, vol 45, n° 5, pp.
1071-1096, p. 1071.

191
« gauchisme ».1022 Le caractère idéologique de cette désignation est à mettre
en relation notamment avec les tensions entre le Communist Party of Ireland et
le Sinn Féin the Workers’ Party.1023
Il se permet également d’ironiser sur la phrase la plus connue de The State in
Northern Ireland : « […] il n’y a rien de proprement réactionnaire dans la classe
ouvrière protestante ou, à cet égard, [dans] une frontière nationale qui place les
Protestants dans une majorité numérique. »1024 Il assure ainsi que nul marxiste
ou républicain irlandais n’a jamais pensé cela.
Dans son travail The Irish Transport and General Workers’ Union, The
Formative Years: 1909-1923 paru en 1982, commandé par le syndicat fondé
par James Larkin, C. D. Greaves se pose de nouveau contre P. Bew et ses
collègues en disant que son travail est écrit dans le langage commun et qu’il
entend « éviter le jargon de la sociologie ou du Néo-marxisme ».1025 Ce livre est
richement documenté.1026 Ses trois-cent pages sont un déroulement factuel et
chronologique, parsemé ça et là d’interprétations léninistes. L’ouvrage devait
être le premier des trois volumes prévus pour retracer l’histoire du trade-
union.1027 C. D. Greaves écrit que les premiers leaders du syndicat (Larkin,
Connolly, dans une moindre mesure William O’Brien) « peuvent être justement
décrits comme des géants. »1028 Comme le raconte Anthony Coughlan,
Greaves aurait d’ailleurs préféré le titre lourd de sous-entendus “The Age of
Giants”, qui n’a pas été retenu, on le comprend, par la direction en place du
trade-union.1029
Avec la mort de Desmond Greaves en août 1988, une page est définitivement
tournée pour l’historiographie marxiste de l’Irlande et plus généralement pour

1022
« Feicreanach », « Irish Marxism », op. cit., p. 3. Cf. Gérard Molina, « Gauchisme », in G. Labica, G.
Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., pp. 501-506, p. 504.
1023
M. Milotte, op. cit., pp. 297-300.
1024
“[…] there is nothing inherently reactionary about the Protestant working class or, for that matter, a national
frontier which puts Protestants in a numerical majority.”, P. Bew et al., op. cit., p. 221.
1025
C. D. Greaves, The Irish Transport and General Workers’ Union, The Formative Years: 1909-1923, Dublin,
Gill and Macmillan, 1982, p. VII.
1026
Il note qu’en 1916 malheureusement la plupart des archives de l’I.T.G.W.U. ont été saisies et détruites.
(ibid.)
1027
A. Coughlan, C. Desmond Greaves, 1913-1988: An Obituary Essay, op. cit., p. 16.
1028
“Its early leaders can be justly described as giants”, Greaves, The Irish Transport and General Workers’
Union, The Formative Years, op. cit., p. VII
1029
A. Coughlan, op. cit., p. 16. La série sera finalement achevée par Seán Cronin, l’ancien leader de l’I.R.A.
lors de la campagne des frontières (1956-62).

192
une tendance minoritaire mais constante de la politique en Irlande et de la
politique irlandaise de la Grande-Bretagne.

Outre-Manche, Maurice Goldring a été exclu en 1981 du Parti


Communiste Français suite à l’ « affaire de la Fédération de Paris ».1030 En
1982, est publié chez Repsol, la maison d’édition du Sinn Féin the Workers’
Party,1031 la traduction de L’Irlande: Idéologie d’une révolution nationale. Le
texte est complété par une postface dénonçant les violences de l’IRA Provisoire
et le soutien apporté à l’IRA par des intellectuels et des organisations de
gauche :

même si ce soutien est ambigu : ‘Je suis contre la violence armée, mais …’ Ce ‘mais’
est meurtrier. Cela signifie que dans une société moderne, il peut être légitime de tuer
1032
un civil, de poser des bombes dans les magasins, de mutiler des enfants.

Maurice Goldring doit penser notamment à son ancien parti quand il dit cela. En
effet et par exemple, le Parti Communiste Français faisait campagne en faveur
des prisonniers républicains et plus précisément les grévistes de la faim menés
par Bobby Sands.1033
M. Goldring réaffirme en invoquant l’histoire que le capitalisme britannique et
irlandais craint « l’unification politique de la classe ouvrière en Irlande du Nord
».1034
Les cas bien différents de Desmond Greaves et de Maurice Goldring
renvoient à une donnée plus générale : la crise du système communiste aux

1030
Cf. : S. Courtois, M. Lazar, Histoire du Parti communiste français, Paris, PUF, coll. « Thémis », 2000 (1ère
éd. 1995), pp. 399-404. Henri Fiszbin, Les bouches s’ouvrent, Une crise dans le Parti Communiste Paris,
Grasset, 1980. Cette « affaire » est liée aux défaites aux législatives de 1978 et à la mairie de Paris par rapport
auxquelles la direction nationale du Parti voulait répondre par un retour à l’orthodoxie.
1031
Ou Official Sinn Féin devenu justement en 1982 simplement le “Workers’ Party”. Le mouvement se
désintégra en 1991/92 et le gros de son personnel politique forma la Democratic Left (ce parti fusionna en 1999
avec l’Irish Labour Party). Le Workers’Party est depuis « en reconstruction » des deux côtés de la frontière.
1032
“Even if this support is ambiguous: ‘I am against armed violence, but …’ This ‘but’ is murderous. It signifies
that in modern society, it may be legitimate to kill a civilian, to plant bombs in shops, to main children.”, M.
Goldring, Faith of Our Fathers, The formation of Irish nationalist ideology, 1890-1920, Dublin, Repsol, 1987, p.
95.)
1033
Épisode évoqué par Maurice Goldring chez lui, 19 octobre 2005. Le fait qu’après le premier tour de la
présidentielle de 1981 et le ralliement du PCF au candidat Mitterrand, le PCF abandonna sa campagne en faveur
de Bobby Sands et ses amis permet aujourd’hui à M. Goldring de pointer du doigt l’ « instrumentalisation » de la
question irlandaise par le PCF.
1034
“A century of history proves beyond all doubt that, above all else, British and Irish capitalism fears the
political unification of the working-class in Northern Ireland.”, ibid., p. 93.

193
niveaux économique, social, idéologique. En Occident, l’identité communiste
est en crise dans les années quatre-vingt après la période faste sur le plan de
la radicalité de la décennie précédente.1035
La littérature soviétique sur l’Irlande existe bel et bien, même si ce mémoire
n’en rend pas compte.1036 La Perestroïka (« restructuration ») gorbatchévienne
a été d’ailleurs accompagnée d’un intense mouvement de révision de l’histoire
de l’URSS. Elle a « revivifiée »1037 les historiens soviétiques. La chute du mur
de Berlin en novembre 1989, l’effondrement des démocraties populaires puis la
fin de l’URSS en décembre 1991 referment sept décennies où l’utopie avait
donnée naissance à des régimes biens réels aux caractéristiques inconnues
jusque là.
En 1992, le dirigeant communiste irlandais James Stewart publie une
brochure sur la guerre jacobite (1688-92) pour le tricentenaire de la victoire des
armées de Guillaume d’Orange contre les armées de Jacques II soutenues par
la population catholique irlandaise. Il reprend ainsi ce que dénonçait Connolly :
le pape dans sa lutte contre Louis XIV était l’allié du protestant. L’Irlande est
bien la première colonie de l’Angleterre et comme Connolly, James Stewart en
appelle à la Re-conquête de l’Irlande par les travailleurs, « oranges » ou
« verts ».1038 Rien de bien nouveau donc.

L’évolution politique en Irlande du Nord est à prendre en compte


également pour comprendre l’historiographie. Schématiquement, de façon très
lacunaire et en guise d’exemple, nous pouvons dire que les Accords
d’Hillsborough de 1985 ont ainsi été très mal vécus par la communauté
protestante.1039 Un livret en témoigne : Northern Ireland and the Algerian

1035
Stéphane Courtois, « La crise des identités communistes en Europe occidentale », in Communisme, Revue
d’Études pluridisciplinaires, n° 17, 1988, pp. 47-61.
1036
John McGarry et Brendan O’Leary affirment que l’exposé soviétique le plus complet vient de I. D. Birjukov,
Ol’ster : Krisis Britanskei Imperialistcheskov Politiki : 1968-84, Moscou, Editions du Progrès, 1985 (« Ulster :
la crise de la politique impérialiste britannique : 1968-84 ») cité in J. McGarry, B. O’Leary, Explaining Northern
Ireland, op. cit., p. 441 (notes) McGarry et O’Leary signent que l’URSS lors de la Guerre Froide n’a rien fait
pour insister sur quelque caractère anti-impérialiste de la situation en Irlande du Nord (ibid., p. 88)
1037
Cf. par ex. P. V. Volobuev, “Perestroika and the October Revolution in Soviet Historiography”, Russian
Review, vol. 51, n° 4. (octobre 1992), pp. 566-576. (trad. Kurt S. Schultz), p. 567.
1038
James Stewart, The Great Orange Myth: the Williamite War in Ireland, 1688-92, Dublin, A Communist
Party Pamphlet, (1992), p. 19.
1039
Alors que comme le dit Pierre Joannon : « l’accord anglo-irlandais ne proposait pas de miracle ; tout au plus
ambitionnait-il de créer des conditions favorables à l’ouverture de négociations entre les représentants des deux
communautés. » in P. Joannon, Histoire de l’Irlande et des irlandais, op. cit., p. 605.

194
Analogy, A Suitable Case for Gaullism ? de Hugh Roberts, un spécialiste de
l’Algérie et ancien membre du Communist Party of Ireland. Il utilise toujours
Marx comme référent mais là n’est pas l’intérêt. Son livret, édité par Athol
Books en 1986, témoigne du choc psychologique qu’ont représenté ces
accords pour la communauté protestante.1040 Hugh Roberts réfute la pertinence
de l’analogie entre les Pieds-Noirs et la communauté protestante qui est
« unifiée et cohérente »,1041 une « société cohérente avec son propre droit, à
l’intérieur de laquelle toutes les classes sociales caractéristiques de la société
bourgeoise se sont développée. »1042 Cet argument est le même qu’employait
Brendan Clifford du BICO contre Michael Farrell. La grande différence avec B.
Clifford du début des années soixante-dix est l’accent mis sur la déloyauté du
gouvernement britannique envers la communauté protestante d’Ulster. Selon H.
Roberts, le système Nord-Irlandais de discrimination des catholiques a été
imposé par Westminster et les revendications de la communauté catholique ont
intensifié ces discriminations.1043 La communauté protestante et ses leaders
unionistes sont ainsi dédouanés dans cette version de l’histoire.
Cette lecture renvoie à l’évolution du BICO dans les années quatre-vingt.
L’organisation staliniste ne s’est jamais dissoute. Certains de ses membres les
plus importants se sont retrouvés dans la Bevin Society et prônaient pour
l’Irlande du Nord une solution « intégrationniste ».1044 Angela et Brendan
Clifford, Jack Lane et leurs amis sont devenus beaucoup plus sympathiques
avec le nationalisme, lançant notamment des controverses contre le
« révisionnisme ».

1040
C’est l’explication de P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie, op. cit.,
p. 170. Nous nous éloignons quelque peu de son analyse trop moralisante sur ce livre.
1041
Hugh Roberts, Northern Ireland and the Algerian Analogy, A Suitable Case for Gaullism ?, Belfast, Athol
Books, 1986, p. 52. [N. B. : s’il est édité par Athol Books, Hugh Roberts n’a jamais fait partie du BICO]
1042
“a coherent society in its own right, within which all the social classes characteristic of bourgeois society had
developed.”, ibid., p. 55.
1043
Ibid., p. 66.
1044
Contrairement aux « dévolutionnistes » qui demandent, comme de 1921 à 1972, un gouvernement autonome
pour se préserver de la trahison du gouvernement britannique, les « intégrationnistes » veulent que l’Ulster soit
intégrée légalement, politiquement, électoralement et administrativement au Royaume-Uni. Cf. John McGarry,
Brendan O’Leary, Explaining Northern ireland, Broken Images, Oxford, Malden, Blackwell Publishers, 1999
(1ère publ. 1995), pp. 93-96. L’argument de Brendan Clifford est que les partis nord-irlandais qui contestent les
élections pour Westminster ne sont pas fondés sur des intérêts de classes ou des principes sociaux. [B. Clifford,
Parliamentary Sovereignty And Northern Ireland, A review of the Party system in the British Constitution, with
relation to the Anglo-Irish Agreement, Belfast, Athol Books, 1985, p. 8.] Cf. Hugh Roberts, Northern Ireland
and the Algerian Analogy, op. cit., p. 66.

195
Pour ce qui est du camp opposé, dont les leaders croyaient encore au
milieu des années quatre-vingt que la lutte armée pouvait mettre fin à la
domination britannique sur l’Irlande, il est notable que quelques nationalistes de
l’IRA Provisoire ont été influencés par le marxisme comme en témoigne le livret
Question of History (1987).1045 Il est vrai qu’alors que dans des années
soixante-dix, les Provos sont nés du rejet de la politisation du mouvement, qu’ils
voulaient plus plaire à la diaspora irlandaise des Etats-Unis qu’aux mouvements
indépendantistes soutenus par Moscou, ils changèrent quelque peu
d’orientation dans les années quatre-vingt en ayant un discours plus teinté
d’anti-impérialisme.1046 Les écrits du président du Sinn Féin, Gerry Adams sont
truffés de références aux marxistes anti-impérialistes de Connolly à Michael
Farrell.1047 Il a d’ailleurs récemment préfacé la nouvelle édition de Liam Mellows
and the Irish Revolution de C. D. Greaves.1048 Cette tendance est somme toute
marginale dans le mouvement nationaliste.
Le processus de paix entamé à la fin des années quatre-vingt déboucha
sur le cessez-le-feu de 1994 et sur l’accord du Vendredi-Saint en avril 1998. Le
28 juillet 2005, l’IRA proclame la fin de la lutte armée et sa volonté de
poursuivre le combat pour la réunification de l'Irlande par des moyens
pacifiques. En 2007, un accord est trouvé pour un gouvernement nord-irlandais
réunissant les ennemis d’hier du Sinn Féin et du DUP de Ian Paisley.
Il a été avancé que la fin du communisme, et donc l’obscurcissement des
horizons révolutionnaires a permis au début des années quatre-vingt-dix de
« clarifier la logique du compromis »1049 et a donc eu un impact indirect dans
l’abandon de la lutte armée. Ainsi, selon Michael Cox en 1997, « en modifiant
complètement la structure globale à l’intérieur de laquelle la campagne de l’IRA

1045
Ecrite par des ‘Irish Republican Prisoners of War’, Cf. Henry Patterson, The Politics of illusion:
republicanism and socialism in modern Ireland, Londres, Sydney, Aukland: Hutchinson Radius, 1989, p. 246.
(notes)
1046
M. Cox, “Bringing in the ‘International’ : The IRA Ceasefire and the End of the Cold War”, International
Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), vol. 73, n°4, (oct 1997), pp. 671-693, pp. 679-680.
1047
J. McGarry, B. O’Leary, Explaining Northern Ireland, op. cit., p. 63 & p. 435.
1048
Gerry Adams, “Introduction”, in .”, C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, Londres,
Lawrence and Wishart, 2005 (1ère éd. 1971), pp. 1-6. Sur C. D. Greaves, il se base entièrement sur l’essai
nécrologique d’Anthony Coughlan. Il y rajoute des anecdotes sur sa lecture de l’ouvrage et de la biographie de
Connolly à la prison de Long Kesh au milieu des années soixante-dix. Il raconte d’ailleurs que le livre sur
Mellows était interdit mais qu’il l’obtint car on avait substitué la couverture du livre par une autre pour passer la
censure. (ibid., p. 3)
1049
Richard English, The Irish Freedom, op. cit., p. 410. Dans cette logique, le nouveau terrorisme islamiste
aurait également joué un rôle de repoussoir.

196
avait jusqu’ici été conduite, la fin de la Guerre Froide fit qu’il était bien plus
difficile pour l’organisation de légitimer une stratégie qui avant la fin des années
quatre-vingt avait déjà aboutie à une impasse. »1050 Le terrorisme islamiste
allait finir de convaincre les paramilitaires de rendre les armes.

Sur le plan intellectuel dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix,


alors que d’une façon générale en Occident les postmodernistes réussissent
leur travail de sape et que, comme le dit, Jean-François Lyotard « les grands
récits sont devenus peu crédibles »,1051 se sont les « révisionnistes » qui
constituent une nouvelle sorte d’orthodoxie au niveau de l’historiographie de
l’Irlande.1052 Les détracteurs de cette révision se divisent quant à sa nature.
Brendan Badshaw y voit une école alors que le journaliste Kevin Whelan
affirme au contraire que les révisionnistes n’ont rien d’un courant cohérent.1053
Bradshaw a globalement raison de dire que les « révisionnistes » manquent de
sensibilité par rapport à leur objet d’étude. On le voit notamment par rapport à
certains traitements de la Famine ou de 1916. Seámus Deane va jusqu’à dire
que ces historiens révisionnistes font le jeu du nationalisme britannique ou
Ulstérien.1054 Desmond Fennell avance, pour sa part, que le « révisionnisme »
répond aux « besoins d’histoire de l’establishment ».1055 Quelque soit la part de

1050
“by altering completely the global framework within which the IRA campaign had hitherto been conducted,
the end of the Cold War made it far more difficult for the organization to legitimize a strategy which by the late
1980s had already reached a dead end.”, M. Cox, “Bringing in the ‘International’ : The IRA Ceasefire and the
End of the Cold War”, op. cit., p. 675. De plus en novembre 1990, Peter Brooke, le secrétaire d’Etat à l’Irlande
du Nord déclarait que « le gouvernement britannique n’a pas d’intérêts égoïstes en Irlande du Nord. », “The
British government has no selfish strategic or economic interests in Northern Ireland.”, cité in M. Cox, ibid., p.
682. Cf. J. McGarry, B. O’Leary, op. cit., pp. 57-58. Cela a permis à John Hume de plus ou moins convaincre les
dirigeants du Sinn Féin que le maintien des troupes britanniques était plus dû aux violences républicaines.
1051
Cité in Yves Boisvert, Le monde postmoderne, Paris, Montréal, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales »,
1996, p. 49.
1052
Paraskevi Gkotzaridis a tenté (peut-être mise sur la voie par Terry Eagleton détracteur contrairement à elle
du « révisionnisme » et du courant postmoderne) de cerner les liens entre la révision de l’histoire en Irlande et le
postmodernisme. La thèse de l’historienne grecque est intéressante. Il y a forcément des liens et un contexte
commun. Il ne faut cependant pas oublier que le facteur principal du « révisionnisme » dans l’historiographie est
la professionnalisation de la discipline. Cf. P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la
théorie, op. cit.
1053
Nancy J. Curtin, « “Varieties of Irishness”: Historical Revisionism, Irish Style », The Journal of British
Studies, vol. 35, n° 2, Revisionisms. (avril 1996), pp. 195-219, p. 199. N. J. Curtin est sur ce point d’accord avec
le journaliste.
1054
Seamus Deane “Wherever Green is Read”, in C. Brady, Interpreting Irish History, op. cit., pp. 234-245, p.
242.
1055
"the history needs of the establishment.” , Desmond Fennell, The Revision of Irish Nationalism, Dublin,
Open Air Publishers, 1989, cité in Mary Daly, “Review : Recent Writings on Modern Irish History : The
Interaction between Past and Present”, The Journal of Modern History, vol. 69, n° 3, (septembre 1997, pp. 512-
533, p. 514.

197
vérité que recèle cette dernière assertion, il est clair qu’en plus de la
professionnalisation de l’histoire, ce « révisionnisme » a accompagné la
modernisation des économies irlandaises ainsi que la volonté de se départir
des sentiments communautaires sectaires et d’intégrer l’Europe.

Arrêtons-nous sur la tendance aux nombreux visages qui conserve la


flamme de la révolution : le trotskysme.

2. la permanence trotskyste

a.) les années quatre-vingt

En 1980 sort la brochure de D. R. O’Connor Lysaght, The Story of the


Limerick soviet. Elle est issue d’une conférence pour le 60ème anniversaire de
la grève au Mechanic’s Institute à Limerick en septembre 1979.1056
Ce que l’on appelle le Soviet de Limerick est la grève générale qui a durée
pendant deux semaines en avril 1919 suite à la mort d’un Volontaire et trade-
unioniste après que des camarades eurent tenté de le libérer et que le
gouvernement eut décrété la loi martiale. La grève fût spontanée et exécutée
par 15 000 ouvriers.1057 Le United Trades & Labour Council se transforma en
comité de grève. Son autorité fut acceptée par les autres classes.1058 Lysaght
décrit le besoin d’argent et une situation de dualité des pouvoirs dont nous
reparlerons. Pour l’auteur, la grève illustre à quel point peut être dangereux
pour l’ordre établi la fusion du nationalisme et du syndicalisme.1059 « Pour deux
courtes semaines – conclu l’historien trotskyste – Limerick a montré à l’Irlande
la vision de la République des Travailleurs ».1060

1056
D. R. O’Connor Lysaght, The Story of the Limerick soviet, The 1919 General Strike against British
Militarism, Limerick, The Limerick Soviet Commemoration Committee, 2003 (3ème éd. révisée, 1ère éd. 1980).
La troisième édition a été complétée notamment par une critique des historiographies nationalistes et
révisionnistes. La première édition a été éditée par le People’s Democracy. Le parti de Lysaght a fusionné avec
le PD en restant le représentant de la IVe Internationale en Irlande.
1057
D. R. O’Connor Lysaght, The Story of the Limerick soviet, op. cit., p. 10.
1058
Ibid., p. 14.
1059
Ibid., p. 6.
1060
“for two short weeks, limerick had show Ireland the vision of the Workers’ Republic.”, ibid., p. 27.

198
D. R. O’Connor Lysaght contribue par des articles documentés et de qualité
évidente à la connaissance historique notamment à travers la revue de l’Irish
Labour History Society, Saothar.1061 On dira dans des notes de lecture sur la
compilation d’écrits de communistes sur l’Irlande qu’il a publié en 1995 qu’il
« pourrait probablement être considéré comme étant l’équivalent trotskyste de
feu Desmond Greaves en ce qui concerne son savoir encyclopédique sur le
marxisme et la lutte irlandaise. »1062

Éamonn McCann fait paraître également en 1980, une nouvelle version


de War and an Irish Town. E. McCann et l’éditeur ont supprimé les parties 4 et
5 de l’édition de 1974.1063 Le résultat se veut « une contribution pour une
discussion sur comment continuer pour le mieux la lutte pour une Irlande
socialiste libre. »1064 Les deux nouvelles parties sont une mise à jour et traitent
de la place que peut occuper un mouvement socialiste révolutionnaire par
rapport à l’IRA Provisoire.1065 Il commence ses nouvelles lignes par ces mots :

L’IRA Provisoire a le droit de se voir, et demander à être regardée par les autres,
comme l’héritière légitime de la lutte pour les droits civiques lancée dans le Nord en
1066
1968.

E. McCann dit que malgré leurs imperfections, les « Provos » sont « l’avant-
garde de la lutte anti-impérialiste en Irlande ».1067

1061
Par ex : D. R. O’Connor Lysaght, The rake’s progress of a syndicalist: the political career of William
O’Brien, Irish Labour Leader, in Saothar, Dublin, Irish Labour History Society, 1983, pp. 47-64. ou Lysaght,
“A Saorstát is born, How the Irish Free State came into being”, S. Hutton, P. Stewart (dir.), Ireland’s Histories,
Aspects of State, Society and Ideology, op. cit., pp. 36-51, etc. …
1062
“Rayner Lysaght could probably be considered to be the Trotskyist equivalent of the late Desmond Greaves
with regard to his encyclopaedic knowledge of Marxism and the Irish struggle.”, [Review], Marxist Writings on
Ireland, Saothar, n° 17, pp. 97-98. [à propos de D. R. O’Connor Lysaght (ed.), The Communists And The Irish
Revolution : Part One, The Irish And The October Revolutionaries, 1899-1924, Dublin, Plough Books Services,
1995, 140 p. ]
1063
En particulier la partie 4 sur l’état unioniste, (E. McCann, War and an Irish Town, Londres, Harmondsworth,
Penguin, 1974, pp. 127-233.). Sur ce point il renvoie au « formidable » (1980, p. 7) Northern Ireland : The
Orange State de Michael Farrell.
1064
“The book is intended as a contribution to discussion of how best to continue the struggle for a free, socialist
Ireland.”, E. McCann, War and an Irish Town, Londres, Pluto Press, 1980, p. 7. Le fait qu’il soit dédié « aux
prisonniers républicains dans les geôles de la Grande-Bretagne » est déjà une indication de ce que sera cette
contribution.
1065
Ibid., (Part 4), pp. 129-166., (Part 5), pp. 167-176.
1066
“The Provisional IRA is entitled to see itself, and to demand to be regarded by others, as the legitimate
inheritor of the struggle for civil rights launched in the North in 1968.”, ibid.,p. 129.
1067
“the vanguard of the anti-imperialist struggle in Ireland”, ibid., p. 176.

199
En 1983, Michael Farrell sort Arming the Protestants qui traite des premières
années de l’Ulster Special Constabulary qui sont, selon lui, très éclairantes sur
le conflit que connaît l’Irlande du Nord.1068 Il se questionne notamment sur sa
composition de classe. Comme le note à propos de ce livre John Whyte,
Michael Farrell a modifié sa position sur la classe ouvrière protestante qui était
capable d’exprimer « un sectarisme plus extrême que les leaders
pragmatiques »1069 à l’encontre des dirigeants unionistes. Pour lui, les individus
formant les forces de l’USC ne sont pas à blâmer car étant les victimes de la
formation de l’État unioniste d’Ulster contre la majorité de la population de
l’île.1070 John Gray, un ancien secrétaire du People’s Democracy publie en 1985
un livre de facture académique, City in Revolt, sur la grève spontanée,
dépassant le sectarisme menée par James Larkin à Belfast en 1907.1071
L’auteur de The Protestants of Ulster, Geoffrey Bell, sort quant à lui en
1982 une étude sur les rapports du Labour britannique dont il est membre –
1072
entriste – à la question irlandaise qui ne nous concerne pas directement et
en 1984 The British in Ireland: A Suitable Case for Withdrawal. Il ne condamne
pas l’IRA Provisoire et reconnaît sa représentativité par rapport à la classe
ouvrière catholique.1073 Il insiste pour dire que le problème de l’Irlande n’est pas
l’IRA ou Paisley mais bien la Grande-Bretagne et l’ « impérialisme ».1074
En 1984, Mike Milotte, qui est membre de l’organisation trotskyste
Mike Socialist Workers’ Movement,1075 fait paraître chez un éditeur renommé un
MILOTTE
ouvrage pionnier sur le Communisme irlandais des origines (en prenant aussi
en compte l’héritage de Connolly) au début des années quatre-vingt.1076 Il
entend « sauver d’une obscurité imméritée quelques redoutables activistes de
1068
Michael Farrell, Arming the Protestants: The Formation of the Ulster Special Constabulary and the Royal
Ulster Constabulary 1920-1927, Londres, Pluto, 1983, p. V.
1069
“lower-class discontent with the Unionist leadership often expressed itself in a more extreme sectarianism
than that of the pragmatic leaders”, ibid., p. 181. Cf. J. Whyte, Interpreting Northern Ireland, op. cit., p. 181.
Pour J. Whyte cela signifie que M. Farrell concède que si les ouvriers protestants s’étaient éloignés de la classe
moyenne protestante, cela n’aurait pas été pour choisir quelque nationalisme irlandais mais la direction opposée.
1070
M. Farrell, ibid., p. 291.
1071
John Gray, City in Revolt, James Larkin & the Belfast Dock Strike of 1907, Belfast, The Black Staff Press,
1985. Ses conclusions sont assez fidèles de celles de son ancien mouvement.
1072
G. Bell, Troublesome Business: The Labour Party and the Irish Question, Londres, Pluto, 1982.
1073
G. Bell, The British in Ireland: A Suitable Case for Withdrawal, Londres, Pluto, 1984, pp. 58-59. Il est fort
probable que le titre du livre de Hugh Roberts [Northern Ireland and the Algerian Analogy, A Suitable Case for
Gaullism ?, Belfast, Athol Books, 1986] soit une réponse au titre de G. Bell.
1074
G. Bell, The British in Ireland: A Suitable Case for Withdrawal, op. cit., pp. 101-106.
1075
Merci à Emmet O’Connor de m’avoir orienté à ce sujet. Courriel du 16 décembre 2005.
1076
Mike Milotte, Communism in modern Ireland: the pursuit of the workers’ republic since 1916, Dublin, Gill
& Macmillan, 1984.

200
la classe ouvrière et leurs luttes fréquemment héroïques. »1077 Il insiste sur le
fait que l’échec du communisme en Irlande n’est pas entièrement dû à un
environnement irlandais particulièrement inhospitalier.1078 L’absence d’une
analyse élaborée sur l’Irlande et la dépendance envers la politique étrangère de
l’URSS ont fait que les communistes ont, selon lui, manqué bien des
opportunités.1079 Par exemple, Mike Milotte reprend l’analyse d’E. McCann qui
attribue l’émergence de l’IRA Provisoire à un « vide laissé par l’absence d’une
option socialiste. »1080 Pour le militant du SWM, le mouvement communiste est
le principal responsable de ce vide. Leur problème est le stalinisme qui est le
fondement originel de leur politique.1081
De telles remarques sont courantes dans ce livre, en partie basé sur une thèse
universitaire,1082 qui s’appuie avant tout sur des journaux d’époque et des
témoignages. Emmet O’Connor le juge « continuellement négatif » [“relentlessly
negative”]1083 envers son objet d’étude.

Peter Hadden dans ‘Divide and Rule’, traite de la Partition de l’île et du


comportement du mouvement ouvrier par rapport à elle.1084 Peter Hadden est
un des leaders du mouvement trotskyste en Irlande du Nord qui s’est constitué
par rapport au Militant Labour de Ted Grant. Pour lui « […] ce mal aurait pu être
évité, mais seulement sur la base d’un mouvement de la classe ouvrière pour
changer la société. »1085 La réunification n’est pas possible, selon lui, sur une
base capitaliste. Il revendique l’héritage de Connolly au même titre que celui de
Marx, Engels, Lénine, Trotsky 1086 et critique l’historiographie bourgeoise.1087

1077
“rescue from an undeserved obscurity some redoubtable working-class activists and their frequently heroic
struggles.”, Mike Milotte, Communism in modern Ireland, op. cit., p. 8.
1078
Ibid., pp. 7-8.
1079
Ibid., p. 7.
1080
“ The Provisionals are the inrush which filled the vacuum left by the absence of a socialist option”, E.
McCann, War and an Irish Town, Londres, Harmondsworth, Penguin, 1974, p. 243.
1081
Ibid., p. 7, p. 63, p. 93… (Cf. Index)
1082
M. Milotte, Communist politics in Ireland, 1916-1945, Thèse (Ph. D.), The Queen's University of Belfast,
1977.
1083
E. O’Connor, Reds and the Green, Ireland, Russia and the communists internationals, 1919-43, Dublin,
University College Dublin Press, 2004, p. 5.
1084
Peter Hadden, ‘Divide and Rule’, Labour and the partition of Ireland, Dublin, MIM Publications, a Militant
Pamphlet, 1980.
1085
“[…] this evil could have been averted, but only on the basis of a movement of the working class to change
society.”, ibid., p. 8. & p. 73.
1086
Ibid., p. 10.
1087
Ibid., p. 20.

201
En 1984 paraît Ireland: The Key to the British Revolution de David
trotskysmes
britanniques
Reed du Revolutionary Communist Group. Ce mouvement a été fondé en mars
1974 par des militants qui ont été expulsés du Socialist Workers’ Party. Le
Revolutionary Communist Group. Le Revolutionary Communist Group est
impliqué dans le City of London Anti-Apartheid Group.1088 Le livre est tiré d’une
série d’articles publiés dans le journal du mouvement Fight Racism ! Fight
imperialism ! pour soutenir les prisonniers républicains comme Bobby
Sands.1089 L’ouvrage traite de la position de Marx et Engels sur l’Irlande, de
mouvement menant à la révolution nationale, de l’histoire du républicanisme au
e
XX siècle, des Troubles jusqu’aux grèves de la faim des prisonniers
républicains.
Comme le titre de l’ouvrage l’indique, l’auteur pense que la question irlandaise
est au cœur de la Révolution britannique. Il entend reprendre les analyses de
Marx vers 1869-70 sur l’Irlande car il les trouve toujours d’actualité. Il nie tout
rôle progressif de l’« impérialisme » en Irlande et soutient sans conditions l’IRA
Provisoire.1090 Il s’agit de loin du livre le plus radical pour ce qui est de soutenir
la violence terroriste :

L’impérialisme sera seulement détruit et l’opportunisme défait par l’alliance de la


1091
classe ouvrière britannique avec le mouvement révolutionnaire national en Irlande.

Chris Bambery du Socialist Workers’ Party publie en 1986 Ireland’s Permanent


Revolution. Né à Edimbourg, Ch. Bambery débute sa vie de militant en 1972
dans l’International Marxist Group (Cf. Bob Purdie) qu’il quitte en 1979 pour
rejoindre sept mois plus tard le Socialist Workers’ Party.1092 Le livret part de la
conquête du XII e siècle aux problèmes récents. Bambery parle de la révolution
1093
nationale comme d’une révolution incomplète et bien qu’il trouve que les
Provos soient dans une impasse parce qu’ils ne développent pas une politique

1088
P. Barberis et al., Encyclopedia of British & Irish Political Organisations, op. cit., p. 158.
1089
David Reed, Ireland: The Key to the British Revolution, Londres, Larkin publications, 1984, p. XI.
1090
Ibid., p. 12. Par exemple il prend pour argent comptant les analyses du premier chef des Provos Seán Mac
Stiofain dans son livre Memoirs of a Revolutionary. Cf. aussi: ibid., p. 142.
1091
“Imperialism will only be destroyed and opportunism defeated by the alliance of the British working class
with the revolutionary national movement in Ireland.”, ibid., p. 384.
1092
Cf. http://en.wikipedia.org
1093
Titre du chapitre 7 de Chris Bambery, Ireland’s Permanent Revolution, Londres, Bookmarks, 1986.

202
socialiste,1094 il enjoint les socialistes a les soutenir contre l’armée
britannique.1095
Paul Foot, né en 1937, également du Socialist Workers’ Party livre le même
e
genre d’analyses. Le mal de l’Irlande au XX siècle vient de la Partition, et
1096
l’armée britannique doit annoncer son retrait.

b.) l’historiographie trotskyste après la chute du communisme, dans la période


du processus de paix

A la chute du communisme, un parti trotskyste français annonçait sur


ses affiches : « le communisme est toujours l’avenir du monde ».1097 Sur la
question irlandaise, les trotskystes entretiennent également la flamme de la
révolution.
Andy Johnston, James Larragy et Edward McWilliams de l’Irish Workers

l’Irish
Group (fondé en 1965) publient en 1990 une « analyse marxiste » de la pensée
Workers de Connolly.1098 Le livre s’ouvre avec en exergue une phrase de Labour in Irish
Group
History : « Les Irlandais ne sont pas des philosophes en règle générale, ils
passent trop rapidement de la pensée à l’action ».1099 Le ton est donné. Les
militants trotskystes retournent les mots de Connolly contre son auteur. Le livre
a pour base une série de 8 articles publiés en 1984 dans Class Struggle qui
ont été modifiés notamment en prenant en compte le travail d’Austen
Morgan.1100

1094
Ibid., p. 77.
1095
Ibid., p. 71, p. 77.
1096
P. Foot, Ireland: Why Britain Must Get Out, Londres, Chatto & Windus, coll. “Counter Blasts”, 1989, p. 2.
et p. 56. Cf. Paul Foot, “Dividing Ireland”, Socialist Worker Review, No.111, July-August 1988, pp.21-24, in
http://www.marxists.org ; P. Foot, “Ireland Majority rule”, Notes of the Month, Socialist Review, No.204,
January 1997, p.7 in ibid.
1097
Cité in Ph. Buton, Communisme : une utopie en sursis ?, op. cit., p. 183. Le parti en question est Lutte
Ouvrière.
1098
Andy Johnston, James Larragy, Edward McWilliams, Connolly, A Marxist Analysis, Dublin, Irish Workers’
Group, 1990, p.
1099
“The Irish are not philosophers as a rule, they proceed too rapidly from thought to action.” Cf. Connolly,
Labour in Irish History, in Collected Works (volume 1), Dublin, New Books Publications, 1987, pp. 17-184, p.
106.
1100
Austen Morgan, James Connolly: a political biography, Manchester, Manchester University Press, 1988. Ils
jugent la critique de Morgan comme étant « révisionniste libérale » (Johnson et al., op. cit., p. 7.)

203
Ils se revendiquent de la « tradition classique » de Trotsky en se réjouissant
d’un contexte où le « Stalinisme » finit dans les poubelles de l’histoire.1101 Ils ne
ménagent pas la pensée du révolutionnaire irlandais sur de nombreux thèmes :
l’historiographie, la religion, la révolution, la classe ouvrière protestante … et
pensent qu’il a eu tort de s’engager dans l’insurrection nationaliste de 1916.
L’héritage de cette erreur pesant encore à l’époque où ils écrivent.1102

A travers différents travaux, Peter Hadden se révèle le principal


Peter
HADDEN historien trotskyste Nord-Irlandais.1103 L‘écriture de ces ouvrages est rythmée
par l’évolution du processus de paix. Son point de vue est le même que dans
‘Divide and Rule’ : aucune unification réalisée par le capitalisme, c’est-à-dire
par la bourgeoisie irlandaise, n’est possible.1104 Les ouvriers protestants ne
l’accepteraient jamais.1105 Les accords politiques ne résolvent rien. Ils peuvent
offrir une ouverture pour bâtir un mouvement ouvrier.1106 Il dénonce le
« terrorisme individuel » et dit que l’analyse de l’IRA Provisoire est fausse.1107
L’intervention de ces paramilitaires a augmenté le fossé entre les ouvriers des
deux communautés.1108 Il continue de critiquer les historiens en développant un
argumentaire intéressant :

Les historiens aujourd’hui écrivent dans l’ombre de vingt-cinq ans de conflit. Comme
la plupart de la strate des ‘faiseurs d’opinion’ intellectuels très peu d’entre eux sont
capables de voir au delà du parapet de leur milieu historique immédiat. Au lieu de
cela, ils offrent seulement une réflexion mentale de ce qu’ils voient autour d’eux. Ils
tendent à prendre le fait de la division sectaire comme leur postulat. Transférant ce
postulat dans le passé ils peignent alors leur image de l’histoire en conséquence.

1101
Johnson et al., ibid.
1102
Ibid., p. 166.
1103
Peter Hadden, Beyond the Troubles ?, 1994, in www.socialistparty.org ; Peter Hadden, Troubled times, The
National Question in Ireland, Dublin, Herald Books, 1995 (issu d’un document réalisé pour conférence nationale
de Militant Labour in Ireland de juillet 1995); P. Hadden, Northern Ireland: Toward Division Not Peace,
Socialist Party, 2002, in www.socialistealternative.org
1104
P. Hadden, Troubled times, op. cit., p. 24, p. 86, p. 95, etc.
1105
Peter Hadden, Beyond the Troubles ?, op. cit., 1994 (Ch. 8)
1106
Peter Hadden, Beyond the Troubles ?, op. cit., 1994, P. Hadden, Troubled times, op. cit., p. 9., pp. 92-93, p.
134.
1107
Peter Hadden, Beyond the Troubles ?, op. cit., (Ch. 3)
1108
Ibid., (Ch. 7)

204
Le résultat est une exagération du sectarisme et une vue profondément
1109
pessimiste à la fois du présent et du passé.

Il rappelle que la clef pour comprendre l’histoire est l’« analyse de classe et
l’approche de classe. »1110 Dans Northern Ireland: Toward Division Not Peace
(2002), Peter Hadden affirme que le processus de paix sème la polarisation
sectaire et montre du doigt les analyses fausses de l’IRA.1111 Pour lui, les
accords du Vendredi Saint de 1998 était un « pacte entre sectaires pour garder
les gens de la classe ouvrière divisés. Le vrai problème était et est la division à
l’intérieur de la société et spécialement au sein de la classe ouvrière. »1112

Ted Grant a également écrit sur le cessez-le-feu de l’IRA de 1994. De


Ted
GRANT 1979 (après la défaite des travaillistes de Callaghan aux élections) à 1983 le
groupe de Ted Grant est à l’apogée de son influence. En 1985, la Militant
Tendency est expulsée du Labour britannique. Ceci puis la chute du
communisme entraîne la remise en cause par une majorité de militants menée
par Peter Taaffe de la stratégie de Grant pour le mouvement. Une scission se
produit en 1992 et Grant avec Alan Woods et Rob Sewell fondent le magazine
Socialist Appeal et un nouveau mouvement. Les travaux de Grant sur l’Irlande
sont donc peut-être à replacer dans sa volonté de reconquérir les anciens de la
Militant Tendency en Irlande dont fait partie Peter Hadden. Dans Ireland after
1113
the ceasefire : a Marxist analysis, il voit que l’histoire de l’Irlande « est une
démonstration saisissante de la justesse de la théorie de la révolution
permanente »1114 et qu’elle montre que la question nationale est une question

1109
“Historians today write in the shadow of twenty five years of conflict. Like most of the stratum of
intellectual ‘opinion markers’ very few of them are capable of seeing beyond the parapet of their immediate
historical setting. Rather they offer up only a mental reflection of what they see around them. They tend to take
the fact of sectarian division as their starting premise. Transferring this premise into the past they paint their
picture of history accordingly. […] The result is an exageration of sectarianism and a profoundly pessimistic
view of both present and past.”, P. Hadden, Troubled times, op. cit., p. 7. Cf. aussi, pp. 21-22.
1110
Ibid., p. 12.
1111
P. Hadden, Northern Ireland: Toward Division Not Peace, Socialist Party, 2002, in
www.socialistalternative.org
1112
“a pact between sectarians to keep working class people divided. The real problem was and is the division
within society and especially within the working class.”, ibid. Il dit que les républicains ne se battaient plus pour
la destruction de l’Etat mais pour le contrôle de la classe ouvrière. Il garde par ailleurs ses thèses sur
l’impossibilité du règlement du conflit par le capitalisme et la nécessité de former un parti ouvrier de masse.
1113
Ted Grant, Ireland after the ceasefire : a Marxist analysis, in http://www.marxist.com/Europe/Ireland.html
[publié à Londres, Well Red Books, 1996].
1114
“is a striking demonstration of the correctness of the theory of permanent revolution”, Cf. Ch. “Crimes of
British imperialism”.

205
sociale. Comme son camarade Peter Hadden, il voit que le problème Nord-
Irlandais ne peut se résoudre que « sur la base d’un programme de
classe ».1115 C’est l’impérialisme qui a créé le « monstre de Frankenstein » du
sectarisme. Comme Peter Hadden, il pense que l’impérialisme britannique, i.e.
l’armée, ne peut pas quitter l’Irlande du Nord car cela entraînerait une guerre
civile qui se propagerait en Grande-Bretagne.

C’est pourquoi la campagne de l’IRA était condamnée à l’échec par avance, comme
1116
les marxistes le prédisaient il y a 25 ans.

Pour les Pâques 2001, comme il l’avait fait en 1966, Ted Grant cette fois-ci
avec Alan Woods, produit quelques lignes sur James Connolly.1117 Sur la
question de l’opportunité de sa participation à l’Easter Rising, les auteurs se
contentent de dire que les « conditions étaient franchement défavorables ».
Connolly était « sans aucun doute un géant », « un révolutionnaire sincère » qui
commis des erreurs. Dans l’espoir stéréotypé d’un révolutionnarisme au second
millénaire commençant, les auteurs répètent la nécessité de bâtir un parti pour
finir le travail de 1916.

Kieran Allen est un sociologue membre du Socialist Workers


Kieran
ALLEN Movement. Il en est un des principaux idéologues. En 1990, alors encore
étudiant après une jeunesse de militantisme, il publie The Politics of James
Connolly. Il dit avoir écrit ce livre d’après la théorie et les perspectives de son
parti.1118 K. Allen se livre au poncif de tout biographe du révolutionnaire
irlandais : Connolly est une légende mais ses idées ne sont pas discutées,
« encore moins comprises ».1119 Selon Allen, la grandeur de Connolly réside
dans le fait qu’il ait rompu avec la tradition de la Seconde Internationale. En
militant trotskyste sûr de son fait, il tient à montrer les erreurs de Connolly et,

1115
“on the basis of a class programme”, Cf. Ch. “Civil Right campaign”.
1116
“That is why the I.R.A.’s campaign was doomed to defeat in advance, as the Marxists predicted 25 years
ago.”, ibid., Ch. “Frankenstein monster”; les “marxistes sont les membres du Militant Labour qui agissaient
notamment dans le Parti Travailliste britannique et les membres du Derry Young Socialists.
1117
Ted Grant, Alan Woods, James Connolly and the Easter Rising, in http://www.marxists.org Pâques 2001.
1118
Kieran Allen, The Politics of James Connolly, Londres, Winchester, Pluto Press, 1990, p. VIII. Cf. aussi p.
X.
1119
Ibid., p. IX.

206
dans son dernier chapitre, celles de ses successeurs travaillistes et
communistes.1120
L’objet de son second livre d’histoire traite d’un beau sujet : le rapport
du Fianna Fáil et du Labour de la création du parti de De Valera aux années
quatre-vingt-dix.1121 Kieran Allen décrit son ouvrage comme étant une
« tentative d’analyser les relations entre le Fianna Fáil et les ouvriers organisés
d’une perspective marxiste. »1122 Il assure de plus que « ce livre fait partie de la
contribution pour construire [l’]alternative [qui prend racine dans les luttes des
travailleurs.] »1123 Kieran Allen entend montrer que le nationalisme n’est pas
une « idéologie semi-mystique » qui résoudrait toutes les contradictions
sociales mais que les mobilisations nationalistes, comme celle du Fianna Fáil
en 1932, sont déclenchées quand elles sont associées à des améliorations
matérielles pour les travailleurs.1124
Kieran Allen, militant et universitaire est la meilleure transition pour
nous interroger maintenant sur l’historiographie universitaire des années
quatre-vingt à nos jours.1125

1120
Pour l’anecdote : on peut légitimement se demander si Kieran Allen n’est pas frustré de pas avoir pour
prénom « Karl » puisqu’il prénomme Erich Strauss (p. 55) « Emile », ce qui n’est pas très grave. D’ailleurs
Ciaran Brady et avant lui Henry Patterson font la même erreur [Cf. C. Brady, “ ‘Constructive and Instrumental’:
The Dilemma of Ireland’s First ‘New Historians’ ”, in C. Brady, Interpreting Irish history , op. cit., pp. 3-31, p.
15; H. Patterson, « James Larkin and the Belfast Dockers’ and Carters’ Strike of 1907 », Saothar n° 4, 1978, pp.
8-14, p. 3. Patterson écrit « Emil », Emil Strauss (1866-1960) étant un écrivain allemand] Plus grave est quand
K. Allen donne à Richard Michael Fox (un socialiste anglais ayant des sympathies pour le mouvement
républicain irlandais) le prénom de « Ralf ». Ralf Fox est, comme nous l’avons vu, le communiste anglais, qui a
compilé notamment certains textes de Marx, Engels et Lénine portant sur l’Irlande, et qui mourut lors de la
guerre d’Espagne. (K. Allen, op. cit., p. 1).
1121
Kieran Allen, Fianna Fáil and Irish Labour, 1926 to the Present, Londres, Chicago, Pluto Press, 1997.
1122
“attempt to analyse the relationship between Fianna Fáil and organised workers from a Marxist
perspective.”, ibid., p. 7. Cf. Il clame que cette analyse est nécessaire dans la société dans laquelle il vit (ibid., p.
10)
1123
“This book is part of a contribution to building [the] alternative [that roots itself in the struggles of
workers.]”, ibid., p. 13. Cf. aussi: ibid., p. 187.
1124
Ibid., p. 100.
1125
Nous pouvons également citer Bob Purdie, ancien militant de l’International Marxist Group. Ce dernier est
devenu universitaire et a complètement révisé ses vues. Cf. le livre issu de sa thèse : B. Purdie, Politics in the
streets, the origins of the civil rights movement in northern Ireland, Belfast, Blackstaff, 1990. (à défaut de le lire,
nous nous sommes contenté d’un aperçu : B. Purdie, « Was the Civil Right movement a republican/communist
conspiracy ? », in Irish political studies, vol. 3, 1988, pp. 33-41

207
3. le marxisme à l’université : cheval de Troie ou élément soluble dans le
système ?

Comme le dit Antoine Prost, « l’histoire dépend de la position sociale et


institutionnelle de celui qui l’écrit […] ».1126 Les départements d’universités sont
en effet assez éloignés des barricades ou de la distribution de tracts à la sortie
des usines. Les lieux institutionnels de l’interprétation historique peuvent être
d’ailleurs une compensation dans une vie aux lieux informels de la vie militante.
Eric Hobsbawm écrit ainsi au sujet de la génération de 1968 avec un ton de « je
vous l’avais pourtant bien dit » que :

Seuls les jeunes intellectuels brillants purent s’évader du terrain politique réel et se
réfugier à l’université, où les idées révolutionnaires pouvaient survivre sans vérification
1127
pratique.

Les sociologues Liam O’Dowd, Bill Rolston et Mike Tomlinson sont les auteurs
de la première synthèse portant sur la période qui suit la suspension du
Stormont en mars 1972 en Irlande du Nord.1128 Leur perspective est plutôt
« anti-impérialiste ». Ainsi, ils concluent que l’État britannique est « une part
intégrale du problème [nord-irlandais]».1129 Ils constatent notamment que la
division sectaire de la classe ouvrière n’a pas été réduite dans les années
soixante-dix.1130
Dans un court ouvrage qui est apparemment une commande pour la
collection « Gill’s Irish Lives », Paul Bew produit, en reprenant les idées
développées dans sa thèse, une biographie de Parnell qui n’est pas parfois
sans virtuosité. Le personnage est de nouveau perçu comme étant un
catalyseur. Bew minimise les qualités de l’homme.1131

1126
Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, op. cit., p. 7.
1127
E. Hobsbawm, Franc-Tireur, op. cit., p. 313.
1128
Liam O’Dowd, Bill Rolston, Mike Tomlinson, Northern Ireland: Beetween Civil Rights and Civil War,
Londres, CSE Books, 1980. Leur travail est donc avant tout sociologique mais il peut remonter assez loin pour
prendre une perspective historique.
1129
“The UK state is not ‘above’ the NI problem, it is an integral part of that problem”, ibid., p. 208. On pourrait
affirmer qu’un unioniste des années quatre-vingt dirait la même chose.
1130
Ibid., p. 53.
1131
P. Bew, C.S. Parnell, Dublin, Gill and Macmillan, coll. “Gill’s Irish Lives” 1980, p. 66, pp. 143-145.

208
Dans leur Seán Lemass and the making of modern Ireland, 1945-66, H.
Patterson et P. Bew se revendiquent toujours comme étant marxistes mais s’en
trop s’attarder cette fois sur la question :

[…] ce livre prend comme point de départ la réalité irrépressible du conflit de classes
1132
généré par la structure de l’économie irlandaise.

Il s’agit d’un travail, qui ne se veut pas neutre, d’universitaires non effrayés de
faire une analyse de classe ou de citer Antonio Gramsci 1133 ou Leo Panitch.1134
Il est dans la lignée de The State in Northern Ireland (1979). Le travail décèle
ainsi une autonomie de l’État par rapport à la bourgeoisie dans notamment les
liens privilégiés que Lemass a su reconstruire entre le Fianna Fáil et la classe
ouvrière.1135 Ils concluent que malgré l’« arriération » de l’industrie irlandaise les
syndicats sont des formes de la domination capitaliste.1136 De l’autre côté des
rapports de classes, les auteurs pensent que si une partie de la bourgeoisie
critiquait les politiques d’ouverture aux capitaux étrangers de Seán Lemass, ces
politiques « étaient sans doute dans les intérêts politiques de cette classe en
son ensemble. »1137 Ce livre développe des thèses hardies et intéressantes
mais pèche par la nature de ses sources, majoritairement composées d’articles
de journaux et de compte-rendus de débats parlementaires.
Leur travail suivant The British State and the Ulster Crisis: From Wilson
to Tatcher est explicitement la suite de The State in Northern Ireland.1138 Il se
base sur des recherches entreprises sous les auspices du Social Science
Research Council de mai 1981 à mai 1983 et traite des vingt années allant de
l’accession au pouvoir en 1963 de Terence O’Neill en Ulster et en 1964
d’Harold Wilson dans le reste de la Grande-Bretagne jusqu’au Forum pour une

1132
“[…] this book takes as its point of departure the irrepressible reality of the class conflict generated by the
capitalist structure of the Irish economy.”, P. Bew, H. Patterson, Seán Lemass and the making of modern Ireland,
1945-66, Dublin, Gill & Macmillan, 1982, p. 187.
1133
Ibid., p. 145.
1134
Ibid., p. 187. Ils font référence à son article : “Trade Unions and the State”, New Left Review, n° 125, janvier-
février 1981, p. 24.
1135
Ibid., p. 144. Les faiblesses du Labour sont également mises en avant (ibid., p. 184) Le livre dit également,
comme dans The State in Northern Ireland que la théorie de la modernisation a tendance à obscurcir les conflits
politiques (ibid., p. 194).
1136
Ibid., p. 188.
1137
“[his policies] were undoubtedly in the political interests of that class as a whole.”, ibid., p. 190.
1138
P. Bew, H. Patterson, The British State and the Ulster Crisis: From Wilson to Thatcher, Londres, Verso,
1985, p. 3.

209
Irlande nouvelle (1983-84). Les auteurs concluent leur livre en disant que l’État
en Irlande du Nord ne sera pas forcément réactionnaire et que des réformes
peuvent être envisagées notamment grâce à une « unité critique » de la gauche
britannique et surtout une « désarticulation » des alliances inter-classistes
catholique et protestante. Ce projet peut être mené à bien, selon eux, par des
« forces socialistes et démocratiques internes »,1139 c’est-à-dire en particulier
celles du Workers’ Party.1140
Il est notable que pour leurs ouvrages d’après, Paul Bew et Henry
Patterson tout en s’imposant progressivement comme les « Berstein-Milza » de
l’histoire irlandaise ne se présentent plus comme marxistes. Austen Morgan dit
d’eux que « dans leur travail personnel et commun, [ils] ont ouvert une voie à
travers la vie intellectuelle irlandaise. »1141 Beaucoup moins bienveillant, Bob
Purdie, quant à lui, les considèrent comme des « experts en démolition » de la
gauche irlandaise.1142
Mais si Roy Foster a écrit « Nous sommes tous révisionnistes aujourd’hui »,1143
les universitaires Nord-Irlandais concernés n’ont pas livré un article « Plus
personne n’est marxiste parmi nous ». Paul Bew et Henri Patterson continuent
à mener des réflexions en s’interrogeant entre autres choses sur les rapports
de classes. Paul Bew fait paraître en 1987 un Conflict and conciliation in Ireland
1890-1910: Parnellites and radicals agrarians.1144 Henry Patterson traite en
1989 de la tradition Républicaine socialiste des années vingt à son époque en
focalisant sur le républicanisme et les transformations de la société irlandaise

1139
“a task for internal socialist and democratic forces.”, ibid., p. 150.
1140
Ils disent que c’est « l’important développement théorique et idéologique de ces forces depuis 1969 qui a
rendu ce livre possible. » (“It has been the important theoretical and ideological development of these forces
since 1969 which made this book possible.”, ibid.) Et les auteurs de renvoyer à la littérature théorique de leur
parti : Sinn Féin, Department of Economic Affairs, Research Section, Irish Industrial Revolution, Dublin,
Repsol, 1977 et H. Patterson, “The State of Marxism in Ireland”, in Class Politics: Theoretical and Discussion
Journal of the Workers’Party, Autumn 1983.
1141
“in their own and joint work, have blazed a trail across Irish intellectual life”, Austen Morgan, James
Connolly: a political biography, Manchester, Manchester University Press, 1988, p. VII.
1142
Bob Purdie, “The demolition squad. Bew, Gibbon and Patterson on the Northern Ireland state”, in S. Hutton,
P. Stewart, Ireland’s Histories, Aspects of State, Society and Ideology, Londres, Routledge, 1991, pp. 164-176.
Voir aussi dans le même livre : “The jerrybuilders. Bew, Gibbon and Patterson – the Protestant working class
and the Northern Ireland state”, in ibid., pp. 179-202.
1143
Roy Foster, “We are All Revisionists Now”, The Irish Review, I, I, 1986.
1144
Paul Bew, Conflict and conciliation in Ireland 1890-1910: Parnellites and radicals agrarians, Oxford,
Clarendon Press, 1987 (Cf. reprise de ses thèses ultérieures, p. 2)

210
depuis la partition.1145 Il y dépeint le caractère utilitaire qu’ont pu prendre le
marxisme et la rhétorique de classe pour le mouvement républicain.1146
En 1989, chez l’ancien éditeur attitré du CPGB, Paul Bew et Henri
Patterson font paraître avec Ellen Hazelkorn, une spécialiste des interprétations
de Marx et Engels sur l’Irlande et membre du Workers’ Party, The dynamics of
Irish politics qui traite de l’Irlande du Sud. Il s’agit d’une commande. La
perspective des auteurs est « de gauche » et s’oppose à la violence
républicaine et leurs supporters critiques « anti-impérialistes » « de
gauche ».1147 Comme dans leurs ouvrages précédents, le livre ne focalise pas
sur l’ « impérialisme » mais sur les rapports de forces politiques internes,
notamment à travers l’État.
Malgré son titre alléchant, le livre Ideology and the Irish question, 1912-
1916 de Paul Bew et assez décevant.1148 Un des objectifs du livre est de
réévaluer la politique de John Redmond dont la stratégie est jugée viable par le
Professeur du Queens de Belfast.1149 Il pense que la Partition était évitable. Les
intérêts économiques faisaient que l’Irlande avait plus intérêt à rester sous le
giron britannique. Mary Daly estime que les conceptions de Bew courent le
risque d’apparaître comme niant « la légitimité du changement historique si le
changement ne concorde pas avec son modèle préconçu. »1150 Une Irlande
unie dans les années vingt sous le primat de Redmond aurait été le seul pays
en Europe à ne pas connaître des bouleversements.

Le livre que font paraître Paul Bew et Henry Patterson avec Peter
Gibbon,1151 Northern Ireland 1921-1996 est atteint du syndrome
« postmarxiste » de « dés-estampillation » ou de « dé-marxisation ». Leur cas

1145
Henry Patterson, The Politics of illusion: republicanism and socialism in modern Ireland, Londres, Sydney,
Aukland: Hutchinson Radius, 1989, p. 1.
1146
Ibid., p. 197.
1147
Paul Bew, Ellen Hazelkorn, Henry Patterson, The dynamics of Irish politics, Londres, Lawrence & Wishart,
1989, pp. 11-12.
1148
Paul Bew, Ideology and the Irish question, 1912-1916, Oxford, Clarenton Press, 1991. Pour être honnête, il
est possible que ce livre nous a déplu parce que nous n’y avons pas trouvé ce que nous y cherchions.
1149
Cf. aussi : P. Bew, « The Easter Rising : Lost Leaders and Lost Opportunities », The Irish Review, n°11 hiver
1991-92, pp. 9-13.
1150
“may appear to deny the legitimacy of historical change if the change does not fit in with his preconceived
model”, M. Daly, “Review : Recent Writings on Modern Irish History : The Interaction between Past and
Present”, The Journal of Modern History, vol. 69, n° 3, (septembre 1997), pp. 512-533.
1151
Il n’est pas certain que le sociologue ait eu une part dans ce travail. Il s’est depuis longtemps « retiré » des
réflexions autour du problème nord-irlandais.

211
n’est pas unique puisque le journaliste français Roger Faligot, dont certains
passages de jeunesse étaient plus difficiles encore à assumer, souffre du
même mal.1152 Les auteurs annoncent qu’il s’agit d’une version « radicalement
1153
révisée » de The State in Northern Ireland (1979). Il faut remercier les
auteurs pour leur auto-dérision puisque le rire est toujours bon pour la santé et
le moral. Car en fait de révision radicale, les universitaires ont supprimé le
premier chapitre théorique et la conclusion de 1979.1154 Ils ont également
changé les titres de certains chapitres.1155 Ils ont ajouté des notes.1156 Ils
réécrivent certains passages gênants.1157 Bew, Gibbon et Patterson conservent
il est vrai, dernier vestige de leur phraséologie marxiste, une citation de Nicos
Poulantzas.1158 Suit une mise à jour, puis une autre dans l’édition de 2002,1159
qui complètent ce classique de la littérature sur l’Irlande du Nord.

Margaret Ward, qui était du colloque de Warwick, traite dans


Unmanageable Revolutionaries, de la contribution des mouvements de femmes
dans le nationalisme irlandais de l’époque de Parnell et de sa sœur aux années
trente. L’auteur n’a pas une posture marxiste, mais une posture dérivée,
féministe.1160 Elle a étudié au Queen’s University de Belfast en même temps
qu’Austen Morgan et fut membre du Belfast Socialist Women’s Group puis du

1152
Roger Faligot, La Résistance irlandaisee : 1916-2000, Rennes, Terre de Brume, 1999 (3ème éd.)
1153
“a radically revised version”, P. Bew, P. Gibbon, H. Patterson, Northern Ireland 1921-1996, Londres, Serif,
1996, p. 9. Nous soulignons.
1154
“1. Marxism and Ireland” & “7. Conclusions”, in P. Bew, P. Gibbon, H. Patterson, The State in Northern
Ireland, Political Forces and Social Classes, Manchester, Manchester University Press, 1979, pp. 1-43 & pp.
207-223.
1155
“2. The Construction of the State Apparatuses, 1921-25” (1979) qui évoquait certainement trop l’étrangleur
de la rue d’Ulm devient sobrement : “The Formation of the State, 1921-1925” sans qu’une virgule ne soit
changée dans le contenu ; le chapitre suivant conserve le même titre “Political Forces and social classes, 1925-
43” mais le sous-titre “The state apparatuses, 1925-43” (1979, op. cit., p. 75) et les propos liminaires qui allaient
avec sont supprimés pour devenir “The Cabinet 1925-1943” (1996, op. cit., p. 56).
1156
Une note apporte des précisions supplémentaires (note 68, 1996, op. cit., p. 110) sur le chapitre traitant de la
période 1943-1951.
1157
“The main theoretical defect of this approach is its economistic reduction of a political crisis to a conflict
between two forms of capital” (1979, op. cit., p. 130), devient “The main problem with this approach is its
reduction of a political crisis to a conflict between businesses of different origins.” (1996, op. cit., p. 112) De
plus, toutes les citations de Marx (cité par N. Poulantzas) et de L. Althusser sont reléguées dans le goulag de
l’oubli.
1158
P. Bew, P. Gibbon, H. Patterson, Northern Ireland 1921-1996, op. cit., p. 181.
1159
Bew et al., « Ceasefire and Peace Process, 1994-2001 », in Northern Ireland, 1921/2001, Political Forces
and Social Classes, Londres, Serif, 2002, pp. 219-248.
1160
Margaret Ward, Unmanageable Revolutionaries, Women and Irish Nationalism, Londres, Pluto Press, 1989
(1ère éd.1983), p. 3 et p. 263. Elle se présente comme une féministe socialiste. Pour une mise au point sur les
historiennes féministes socialistes dont la démarche a pour racines le marxisme et les mouvements étudiants et
de contestations : Dennis Dworkin, Cultural Marxism in postwar Britain, op. cit., pp. 192-193.

212
Belfast Women’s Collective.1161 Ce travail, issu vraisemblablement de sa thèse,
est pionnier quoique accueilli fraîchement.1162
Son camarade Austen Morgan sort en 1988 une biographie attendue
depuis longtemps sur Connolly. Le livre et dans la logique de ses travaux
précédents et est décrit par son auteur comme « […] un projet personnel
important qui était, fondamentalement, politique. »1163 Il s’agit bien d’une
biographie politique puisqu’ Austen Morgan défend sa thèse qu’il a exprimée
depuis la fin des années soixante-dix voulant que Connolly a vécu en socialiste
et est mort, suite à la rupture de 1914, en nationaliste. Nous aurons l’occasion
de nous étendre sur cette position qui a générée une levée de boucliers
importante au sein de la gauche irlandaise.1164

Sur le plan des « adjuvants ou avatars » d’un discours marxiste, on peut


citer l’universitaire Bernard Ransom,1165 Liam de Paor dont le titre de l’ouvrage
The Peoples of Ireland est une preuve de la révision de ses précédentes
conceptions,1166 et Ian Lustick à travers deux ouvrages. L’universitaire
américain né en 1949 dont la « première posture », selon l’expression de
Barthes, a été de vouloir imiter le journaliste Walter Lippmann,1167 livre en 1985
une étude comparative entre l’Algérie française (XIX e – XX e siècles) et l’Irlande
e e 1168
britannique (XVII – XIX siècles). Dans les deux cas, la métropole en
arrive dans les périodes de crise à s’assurer le calme des autochtones en
promettant des réformes alors qu’en temps normal, elle favorise les colons. De
même, selon les craintes que suscitent les autochtones chez les colons, ces
derniers adopteront un discours attaché à l’appartenance à une même entité

1161
Note biographique in M. Ward, “Marginality and Militancy: Cumann na mBan, 1914-1936”, in Austen
Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, Londres, Inks Links, 1980, pp. 96-110.
1162
Bibliographie de R. Foster, Modern Ireland, 1600-1972, op. cit., p. 658.
1163
“ […] an important personal project which was, fundamentally, political.”, Austen Morgan, James Connolly:
a political biography, Manchester, Manchester University Press, 1988, p. VII.
1164
Par ex. : A. Johnston, J. Larragy, E. McWilliams, Connolly, A Marxist Analysis, op. cit., p. 7. Austen Morgan
est défendu par D. G. Boyce, “1916, Interpreting the Rising”, in D. G. Boyce, A. O’Day, The making of modern
Irish history: revisionism and the revisionist controversy, op. cit., pp. 163-187, p. 169.
1165
B. Ransom, Connolly’s Marxism, Londres, Pluto Press, 1980.
1166
L. de Paor, The Peoples of Ireland : From Prehistory to Modern Times, Londres, Hutchinson, 1986.
1167
http://globetrotter.berkeley.edu/people2/lustick-con0.html , interview de Ian Lustick par Harry Kreisler du 2
mars 2004.
1168
Ian Lustick, State-Building Failure in British Ireland and French Algeria, Berkeley, Institute of International
Studies, 1985.

213
politique que la métropole ou un discours plus « ‘anti-colonialiste’ ».1169 Ian
Lustick a été amené à s’intéresser à l’Irlande et à l’Algérie de par ses
recherches sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. Il n’a jamais été marxiste
bien qu’il ait été « touché par Barrington Moore ».1170 Étudiant, il s’est impliqué
dans le mouvement contre la Guerre du Vietnam à Brandeis et dans un petit
mouvement d’étudiants juifs de gauche "Yaish Breira" qui a milité contre
l’établissement de populations juives dans les territoires occupés en
Palestine.1171 C’est suite à des conversations avec des collègues du Dartmouth
College qu’il s’est mis à étudier sérieusement Antonio Gramsci, en particulier
ses Cahiers de Prison. Ainsi les concepts d’ « hégémonie », de « guerre de
position » ou « de mouvement » viennent nourrir son maître-livre Unsettled
States, Disputed Lands.1172 En comparant l’occupation de la bande de Gaza et
de la Cisjordanie par Israël aux cas irlandais et algérien, il construit dans son
livre un modèle basé sur deux seuils, un seuil de régime et un seuil
d’hégémonie idéologique,1173 qui sont nécessaires à franchir pour envisager un
désengagement. Le livre fait ainsi le point sur les différentes politiques que peut
mettre en œuvre le gouvernement israélien.
L’analogie coloniale est également utilisée en 1986 par Raymond Crotty
dans Ireland in Crisis. Le travail est riche, profus et part dans de nombreuses
directions. Il dresse un tableau du sous-développement en général dans les
pays qui ont connu la domination coloniale et traite ensuite de l’Irlande. Ainsi, la
crise de l’économie irlandaise est conçue « dans le contexte du non-
développement du Tiers-Monde. »1174 R. Crotty s’appuie notamment sur des
interprétations historiques.

1169
Ibid., p. 82.
1170
Réponses écrites de Ian Lustick par courriel. 20 juin 2006. Le sociologue américain Barrington Moore Jr.
(1913-2005) a travaillé sous les ordres d’Herbert Marcuse pour l’Office of Strategic Services lors de la Seconde
Guerre mondiale. On peut penser que I. Lustick a été notamment influencé par le travail d’histoire comparée
Social Origins of Dictatorship and Democracy (1966) [édité chez Maspero en 1969]
1171
Ibid. Sur le mouvement Anti-Guerre, Cf. interview de Ian Lustick par Harry Kreisler, op. cit.
1172
Ian Lustick, Unsettled States, Disputed Lands, Britain and Ireland, France and Algeria, Israel the West
Bank-Gaza, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1993. Cf. notamment la note 2 page 470.
1173
Le « seuil de régime », “regime threshold”, correspond au point où le gouvernement qui veut abandonner les
territoires occupés craint plus les réactions de la société civile. Le « seuil d’hégémonie idéologique »,
“ideological hegemony threshold”, est le point où la question de l’absorption des territoires cesse d’être un
problème pour les citoyens de l’état central et quand les politiciens évitent de parler d’intégration du territoire.
Ibid., p. 45.
1174
“The evident failure of Ireland’s economy must be viewed in the context of Third World undevelopment.”,
R. Crotty, Ireland in Crisis: A Study in Capitalist Colonial Underdevelopment, Dingle, Brandon, 1986, p. 17.

214
De même, dans l’ouvrage collectif récent Was Ireland a Colony ? que l’on peut
probablement replacer dans les écrits « postrévisionnistes »1175 des
contributions sont ouvertement marxistes.1176
Il est possible de terminer ce chapitre en évoquant brièvement non pas
un historien mais un théoricien marxiste et professeur de littérature anglaise
Terry Eagleton. Il s’est distingué par une série d’essais et d’articles notamment
publié dans une trilogie sur l’Irlande.1177 Dans Heathcliff and the Great Hunger
(1995), il lit les œuvres de Swift, Joyce ou Wilde, etc. à la lumière de l’histoire
qui a conditionnée leurs œuvres. Il dit appliquer la « théorie culturelle » aux
différents écrits qu’il commente. Ses remarques, souvent agrémentées de
beaucoup de causticité, le font prendre position dans les débats d’historiens. Il
attaque avec autant de véhémence les « révisionnistes » que les
postmodernistes. Il est sans doute révélateur que l’universitaire marxiste ayant
travaillé sur l’Irlande et son histoire le plus connu de nos jours ne soit pas un
historien.


Ce chapitre a mis en avant l’impact des violences en Ulster et de la
perte de crédit général du marxisme sur l’écriture de l’histoire. Les événements
ont été l’occasion d’une affirmation d’une nouvelle génération de
révolutionnaires qui s’est exprimée notamment par l’histoire. Les Troubles ont
eu également une influence déterminante sur la nouvelle génération
d’historiens qui étaient étudiants au moment de leur déclenchement.

1175
D. Fitzpatrick, « Une histoire très catholique ?, Révisionnisme et orthodoxie dans l’historiographie
irlandaise », op. cit., p. 127.
1176
Sans compter la postface de Terry Eagleton : Éamonn Slater, Terrence McDonough, “Colonialism,
Feudalism and the Mode of Production in Nineteenth-Century Ireland”, T. McDonough (dir.), Was Ireland a
colony ? Economics, Politics and Culture in Nineteenth-Century Ireland, Dublin, Irish Academic Press, 2005,
pp. 27-47.
1177
T. Eagleton, Heathcliff and the Great Hunger, Studies in Irish Culture, Londres, New York, 1995 ; Crazy
John and the Bishop, Cork, Cork University Press, 1998 et Scholars & Rebels in Nineteenth-Century Ireland,
Oxford, Malden, Blackwell Publishers, 1999.

215
Les années soixante-dix ont été pour les interprétations marxistes une
période riche d’intenses remises en question. Les années qui suivent n’ont pas
apporté de changements dans l’appréhension de l’histoire irlandaise chez les
marxistes. La veille garde communiste s’est éteinte avant même ce que Marie-
Claire Lavabre appelle « une faille au cœur de l’identité communiste »,1178 c’est-
à-dire, l’écroulement du bloc de l’Est. Les trotskystes cultivent toujours une
position « anti-impérialiste » et les universitaires ont vu leur marxisme se
réduire comme une peau de chagrin. Une des plus grosses lacunes de ce
mémoire est qu’il ne discute pas le travail d’une chercheuse belfastoise qui a
menée une carrière universitaire en Allemagne, Priscilla Metscher.1179
Tous les éléments sont réunis pour exposer dans le détail, selon les
différents événements ou époques traités, le caractère spécifique ou non de
l’historiographie marxiste de l’Irlande.

1178
M.-Cl. Lavabre, Le fil rouge : sociologie d’une mémoire communiste, Paris, Presse de la fondation nationale
des Sciences Politiques, 1994, p. 163.
1179
P. Metscher, Republicanism and Socialism in Ireland : a study in the relationship of politics and ideology
from the United Irishmen to James Connolly, Frankfort, Berne, New York Peter Lang, 1986. & P. Metscher,
James Connolly and the Reconquest of Ireland, Mineapolis, MEP Publications, 2002.

216
SECONDE PARTIE :

L’historiographie marxiste de
l’Irlande, des clans à la
République

217
Dans la partie qui précède, en s’interrogeant sur la posture d’écriture des
auteurs et plus généralement sur le contexte des différents ouvrages et articles,
nous avons en quelque sorte appliqué le principe d’Edward H. Carr voulant que
« lorsque nous ouvrons un ouvrage d’histoire, nous ne devrions pas considérer
en premier lieu les faits qu’il contient, mais l’auteur qui les relate. »1180 Et avant
l’historien, rajoute-t-il, il faut étudier son milieu historique et social.
Alors que bien souvent, les travaux d’historiographie, d’histoire de
l’histoire ressemblent à des catalogues où sont exposés de façon
chronologique les textes importants traitant d’une question en ne discutant que
brièvement leur thèse, en ne citant que les phrases les plus caractéristiques de
leur propos et en n’évoquant que les aspects où ils ont fait débat si débat il y
eut, nous proposons d’aller au delà de ces us et facilités. Une des raisons
principales de ce choix est simple : comme Andreas Dorpalen,1181 nous
étudions des ouvrages qui traitent de périodes très distinctes et éloignées. Il est
toujours plus aisé d’extraire ce qui a intéressé les historiens sur plusieurs
siècles que sur une dizaine d’années. En dépassant l’histoire-de-l’histoire-
catalogue, nous allons, de plus, pouvoir nous arrêter dans les cinq chapitres
composant les deux parties qui suivent sur la façon dont les marxistes traitent
des faits qu’ils ont choisis d’expliquer, sur les continuités et les ruptures dans
les interprétations qu’ils donnent de certains événements, personnages ou
périodes précises. Ce faisant, on restera de façon plus satisfaisante fidèle au
précepte qu’enseignait Nicole Moine à ses étudiants pour le commentaire de
document en le cadençant bien souvent de mouvements vifs des bras : « le
texte, rien que le texte, toujours le texte ».
Nous allons voir dans cette partie comment les marxistes ont rendu
compte de l’histoire dite « nationale » irlandaise. Le chapitre 3 ci-dessous parle
de l’historiographie marxiste de l’Union.

1180
E. H. Carr, Qu’est-ce que l’histoire ?, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 1988 (1ère éd. 1961), p. 69.
1181
A. Dorpalen, German History in Marxist Perspective, The East German Approach, Londres, I.B. Tauris &
Co. Ltd, 1985.

218
Chapitre 3 :

Le thème historiographique
fondateur :

l’Union à la couronne britannique


(1801-1921)

« La question irlandaise n’est pas simplement une


question de nationalité, mais une question de terre et
d’existence. »

KARL MARX 1182

1182
“The Irish question is therefore not simply a nationality question, but a question of land and existence”.
Procès-verbal d’un discours tenu à Londres en décembre 1867, in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish
Question, Moscou, Progress Publishers, s.d. (1ère éd. “On Ireland”, 1971), pp. 140-142, p. 142)

219
Selon l’historien Oliver MacDonagh, auteur d’un ouvrage devenu
classique sur le sujet, « la loi d’Union forme la matrice de l’histoire irlandaise
contemporaine ».1183 Les conséquences traumatiques de cette loi se ressentent
en effet encore pour lui au moment d’écrire en 1977 l’introduction de la seconde
édition de son Ireland, The Union and its aftermath.1184
Mais l’Union n’est pas que le cadre législatif qui a accompagné et changé une
Irlande traversée en plus d’un siècle par les luttes, intégrations, les rejets et
dissensions, les crises et permanences. Fort logiquement la période occupe
une place très importante dans l’univers historique des Irlandais. La question de
l’Union est omniprésente dans le discours des politiciens irlandais du XIX e et
des deux premières décades du XX e siècle. C’est également le problème qui
était posé à Engels, Marx et aux premiers marxistes. Si la « Reconquête » de
l’Irlande domine toute l’œuvre et la vie militante de Connolly, le soutien tactique
à l’indépendance de l’île a des répercussions importantes sur la pensée de
Marx, Engels et Lénine et donc sur l’ensemble de la théorie marxiste. Le
marxiste autrichien Erich Strauss confirme en quelque sorte le caractère
incontournable des problèmes soulevés par l’Irlande pour ces penseurs qui se
sont donnés pour tâche de comprendre le capitalisme et d’envisager la
révolution socialiste lorsqu’il note avec raison que l’Union « coïncidait avec la
période de la suprématie industrielle et politique de l’Angleterre » et - dans un
idiome plus marqué – que « sa fin marque, bien qu’elle ne l’a pas causée, la fin
de l’impérialisme expansionniste anglais. »1185

1183
“the Act of Union forms the matrix of modern Irish history.”, O. MacDonagh, Ireland, The Union and its
aftermath, Londres, George Allen & Unwin LTD, 1977 (édition revue et corrigée, 1ère éd. 1968), p. 9. cette
phrase constitue l’épigraphe de l’article de Liam Kennedy et David S. Johnson, “The Union of Ireland and
Britain, 1801-1921”, in D. George Boyce et Alan O’Day, The making of modern Irish history: revisionism and
the revisionist controversy, Londres et New York, Routledge, 1996, pp. 34-70, p. 34.
1184
(trad. : Irlande, L’Union et ses conséquences ) MacDonagh a ici le bon goût de citer un passage de son
introduction de 1967 où il affirmait que la décennie qui venait alors de s’écouler laissait apparaître une rémission
« des chocs successifs de fusion et de rupture ». Cette affirmation lui apparaît bien sûr en 1977 « prématurée »
mais il rajoute que les « Troubles » confortent sa thèse.
1185
“It coincided with the period of England’s industrial and political supremacy, and its end marks, though it
did not cause, the end of England’s expansionist imperialism.”, Eric Strauss, Irish Nationalism and British
Democracy, Londres, Methuen, 1951, p. 67.

220
I. La controverse autour de la Loi d’Union.

Votée en 1800, aux lendemains de l’insurrection indépendantiste


manquée de 1798 dans un contexte d’affirmation de la puissance française, la
Loi d’Union prend effet le 1er janvier 1801. L’Irlande fait à cette date partie
intégrante du régime que l’on nomme pour l’occasion le « Royaume Uni ».

1. les causes de l’Union d’après l’historiographie marxiste

Voyons tout d’abord ce que Connolly considérait avec recul comme


« cette remarquable controverse dans l’histoire irlandaise »,1186 à savoir les
causes de l’Union. Il s’agit d’un débat historiographique à forts enjeux
politiques. Les marxistes sont divisés sur ce point. Prenons deux passages,
qu’il conviendra de commenter :

a.) Marx et Connolly : deux interprétations contraires

Le premier passage est tiré d’une lettre de Marx à Engels de 1867. Selon le
révolutionnaire allemand :

De 1783 à 1801, l’industrie prospéra dans toutes les branches. L’Union, avec
l’abolition de tous les droits protectionnistes établis par le Parlement irlandais, détruisit
1187
toute activité industrielle en Irlande.

1186
“this remarkable controversy in Irish history”, James Connolly, Labour in Irish History, in Collected Works
(volume 1), Dublin, New Books Publications, 1987, pp. 17-184, p. 60.
1187
cité in Jean-Pierre Carasso, La rumeur irlandaise, op. cit., p. 42, d’après la traduction de J. Molitor in
Correspondance K. Marx-F. Engels, Paris, Coste, 1934, tome, IX, pp. 262-264. (Cf. en anglais : « Marx to
Engels », 30 Novembre 1867, p. 146-148, in Marx, Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., p. 148.)

221
La position de Connolly, quant à elle, est la suivante :

La théorie selon laquelle la brève « prospérité » de l’Irlande […] était due au


Parlement de Grattan est seulement utile à ses propagateurs comme étai pour leur
thèse qui veut que l’Union Législative entre Grande-Bretagne et Irlande eut détruit le
commerce de cette dernière, et que, par conséquent, la révocation de cette Union
plaçait toutes les manufactures irlandaises sur une base avantageuse. Le fait que
l’Union mettait légalement toutes les manufactures irlandaises sur un pied d’égalité
absolue avec les manufactures d’Angleterre est généralement ignoré, ou, pire encore,
est tellement perverti dans sa formulation qu’elle laisse l’impression du cas
1188
inverse.

Pourquoi ces deux interprétations sont-elles diamétralement opposées ?

L’interprétation de Marx se fait l’écho d’une tradition d’écrits et de


revendications nationalistes dont l’origine remonte aux années 1830.1189 Dans
un contexte où les problèmes économiques s’accumulaient et devenaient plus
criant et après l’obtention de l’Emancipation des Catholiques, l’Union se voyait
de plus en plus assaillie par une demande de son abrogation (“Repeal” ) menée
notamment par Daniel O’Connell et aussi à partir de 1842 par une scission des
éléments radicaux du Mouvement pour l’Abrogation de la Loi d’Union qui se
constitua autour de Jeune Irlande et de son journal la Nation. Marx écrit après
la Famine de 1846-48 qu’il inscrit, avec l’émigration, dans une révolution
agricole qui a fait de l’Irlande « un simple district agricole de l’Angleterre ».1190 Il
écrit plus précisément dans un contexte où le terrorisme des Fenians fait grand
bruit en Angleterre et où le mouvement Home Rule (pour un statut d’autonomie
de l’Irlande) est en passe de se former. Les impôts avaient augmenté

1188
citation originale et non tronquée : “The theory that the fleeting ‘prosperity’ of Ireland in the time we refer to
was caused by the Parliament of Grattan is only useful to its propagators as a prop to their argument that the
Legislative Union between Great Britain and Ireland destroyed the trade of the latter country, and that, therefore,
the repeal of that Union placed all manufactures on a paying basis. The fact that the Union placed all Irish
manufactures upon an absolutely equal basis legally with the manufactures of England is usually ignored, or,
worse, still, is so perverted in its statement as to leave the impression that the reverse is the case. [In fact many
thousands of our countrymen still believe that English laws prohibit mining in Ireland after certain minerals, and
the manufacture of certain articles.]”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 59.
1189
Kennedy, Johnson, op. cit., p. 36
1190
K. Marx, L’Irlande », in « VII e Section : Accumulation du capital », in « Le Capital » , Œuvres, Economie I,
Paris, Gallimard, 1965 (1ère éd. 1867), pp. 1389-1406, p. 1396.

222
1191
considérablement, en effet, depuis les années 1850 et le problème de la
terre et des landlords faisait débat. Ces éléments pris en compte et sachant les
espoirs que le philosophe allemand place alors dans l’Irlande pour la révolution
en Angleterre, on comprend mieux pourquoi il force le trait si ce n’est du rôle
néfaste de l’Union pour l’industrie irlandaise du moins de la prospérité sous le
Parlement de Grattan.

La position de Connolly est beaucoup plus passionnée. Elle touche à la


politique interne de l’Irlande et à la stratégie à employer au sein d’un
mouvement nationaliste hétérogène. Il écrit à une période où le statut
d’autonomie interne (“Home Rule”) est la question en fonction de laquelle on se
situe politiquement.
La question du protectionnisme occupe beaucoup plus les esprits à l’époque de
Connolly précédant l’indépendance qu’à celle de Marx. Liam Kennedy et David
S. Johnson parlent de « l’atmosphère chargée » du temps dans laquelle les
débats prenaient entre unionistes et nationalistes et dans le camp nationaliste
même des accents polémiques.1192 L’exemple le plus parlant est celui du
fondateur du Sinn Féin en 1906, Arthur Griffith (1871-1922) qui a emprunté
nombre de ses idées à l’économiste allemand Friedrich List (1789-1846).1193
Griffith, farouche partisan du protectionniste et d’une Irlande auto-suffisante
condamne l’Union comme une « loi infâme ».1194 Elle aurait « […] détruit ou
réduit à l’état de squelettes de leur grandeur passée […] » les grandes
industries irlandaises, hormis celle de la toile.1195

1191
Kennedy, Johnson, op. cit., p. 44.
1192
Ibid., p. 49.
1193
List est le père spirituel du Zollverein allemand. Dans Système national d’économie politique (1840), il
préconise un protectionnisme temporaire, nécessaire à l’industrialisation d’une nation. (Le Petit Robert des noms
propres.) Connolly dira que « les socialistes n’ont aucune sympathie » avec les doctrines de List professées par,
dit-il, « mon ami M. Arthur Griffith », Connolly, “Sinn Féin, Socialism and the Nation”, in Collected Works
(volume 1), Dublin, New Books Publications, 1987, pp. 369-372, p. 369. Cf.: cité aussi in Kennedy, Johnson, op.
cit., p. 51.
1194
Kennedy, Johnson, op. cit., p. 50.
1195
Citation non tronquée : “Under the operation of that infamous Act, one by one all her great industries, except
linen, were again destroyed or reduced to skeletons of their former greatness.”, Arthur Griffith cité in Kennedy,
Johnson, op. cit., p. 50. Il s’agit d’un extrait d’un appendice écrit pour l’édition de 1918 de The Resurrection of
Hungary (1ère éd. 1904) Les textes de Griffith qu’a pu lire Connolly avaient le même sens. Les deux hommes se
rencontrèrent en 1898, (Cf. : C. D. Greaves, The Life and Times of James Connolly, op. cit., p. 116)

223
Au delà d’Arthur Griffith, les « propagateurs […] de la théorie selon laquelle la
brève “prospérité “ de l’Irlande […] était due au Parlement de Grattan » sont
surtout les partisans de l’Irish Parliamentary Party de John Redmond.
Comment s’explique la position historiographique originale de Connolly
qui rompt avec la lecture nationaliste ? 1196
Connolly entretient une détestation morale du capitalisme. Il ne croit pas en la
possibilité d’une Irlande indépendante capitaliste. Rappelons que pour lui, « un
millier de cordelettes [“strings”] économiques»1197 relient la classe moyenne
irlandaise au capitalisme britannique. « L’Angleterre vous dirigera encore. »1198
prévenait-il déjà en 1897 si l’indépendance nationale n’était pas réalisée par la
classe ouvrière qui réorganiserait en même temps la société. Le socialiste
irlandais n’entend pas consolider la classe irlandaise capitaliste. La raison est
simple. Cette classe qui aspire à la « révocation de cette Union » a toujours
trahi par le passé. En rompant avec la tradition historiographique, il dénonce et
entend contrecarrer la propagande nationaliste bourgeoise. Concrètement, il
adopte une vision relativiste et fataliste :

Un Parlement autochtone aurait peut-être retardé le déclin ultérieur, comme un


Parlement étranger l’a peut-être hâté, mais dans chaque cas, sous des conditions
capitalistes, le processus lui-même était aussi inévitable que l’évolution économique
1199
dont il était un des signes les plus importants.

Cette « prospérité » – qu’il évoque toujours avec des guillemets – avait peu à
voir avec le Parlement de Grattan. Une « vraie prospérité » aurait nécessité
selon lui des mesures plus « drastiques».1200 Il opère en conséquence un
renversement de la thèse généralement admise par les nationalistes et énonce
ce qu’il appelle sa « théorie » ainsi :

1196
il n’est pas certain que Connolly ait connu le point de vue de Marx sur la période du Parlement de Grattan.
On sait que la lettre de Marx a été publiée en 1913.
1197
“a thousand of economic strings”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 25.
1198
“England would still rule you.”, Connolly, “Socialism and Nationalism”, in Collected Works (volume 1), op.
cit., pp. 304-309, p. 307 [1ère publication Belfast, Shan Van Vocht, janvier 1897.]
1199
“A native Parliament might have hindered the subsequent decay, as an alien Parliament may have hastened
it; but in either case, under capitalistic conditions, the process itself was as inevitable as the economic evolution
of which it was one of the most significant signs.” James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 57.
1200
Ibid., p. 58.

224
[…] la loi d’Union était rendue possible parce que la manufacture irlandaise était
faible, et, par conséquent, l’Irlande n’avait pas une classe capitaliste dynamique avec
un esprit public et une influence suffisants pour empêcher l’Union.
Le déclin industriel ayant commencé, la classe capitaliste irlandaise n’était pas
capable de combattre l’influence des deniers corrupteurs du Gouvernement anglais,
ou de créer et diriger un parti assez fort pour arrêter la démoralisation de la vie
1201
publique irlandaise.

La thèse connollienne constitue donc une rupture notoire. Cette originalité


s’appuie sur un style mordant et une rhétorique efficace. Il dénonce, tout en
étant un opposant à l’Union, une image idyllique du Parlement de Grattan
véhiculée par des « agitateurs politiques ». Ces derniers sont les chantres
d’une « théorie parlementaire du déclin industriel irlandais » à laquelle il oppose
la sienne : une « théorie socialiste ».1202
Connolly estime que la « soudaine avancée commerciale » que connaît l’Irlande
e
de la fin du XVIII siècle est « due presque seulement à l’introduction de
l’énergie mécanique, et à la subséquente baisse des coûts des biens
manufacturés ».1203
Kautsky, quant à lui, ne pose pas non plus un regard bienveillant sur le
Parlement. Il estime, en effet, que sa dissolution n’a pas fait bouger les masses
d’un iota parce que « ce Parlement a représenté seulement les propriétaires
protestants de grands domaines et leurs laquais. »1204
Voyons les marxistes qui interprètent les mesures du Parlement de
Grattan comme étant bénéfiques à l’Irlande et l’Union comme un carcan
législatif soumettant l’économie de l’île à sa puissante voisine.

1201
“[…] the Act of Union was made possible because Irish manufacture was weak, and, consequently, Ireland
had not an energetic capitalist class with sufficient public spirit and influence to prevent the Union. Industrial
decline having set in, the Irish capitalist class was not able to combat the influence of the corruption fund of the
English Government, or to create and lead a party strong enough to arrest the demoralisation of Irish public
life.”, ibid., p. 62.
1202
Ibid., p. 60.
1203
“almost solely due to the introduction of mechanical power, and the consequent cheapening of manufactured
goods.”, ibid. , p. 56. répétée p. 57. De l’aspect économique Connolly passe au terrain politique en dénonçant la
« honteuse capitulation » des Volontaires. Cf. : ch. 4 plus bas.
1204
“this Parliament had represented only the Protestant large estate owners and their lackeys.”, Kautsky, 3. §. 6.
E. Strauss y voit un “conflit d’intérêts” entre les masses et leurs dirigeants. (Cf. E. Strauss, Irish Nationalism and
British Democracy, op. cit., p. 74)

225
b.) les marxistes soutenant la thèse traditionnelle nationaliste

T. A. Jackson soutient que du « point de vue impérialiste » de Pitt le


Parlement était une « anomalie et un danger »1205. Jackson met en avant que
l’oligarchie des landlords anglo-irlandais fut sauvée par l’intervention
britannique. L’administration du Château de Dublin (“Dublin Castle”) était
« corrompue, sectaire, oligarchique, tyrannique » et le Parlement simplement
« dirigé ». Outre le fait, selon lui, que la Révolution de Grattan fut avortée,
l’administration pâtissait de l’incapacité de garder la nation divisée sous
contrôle. D’où, selon lui, le recours à ce qu’il décrit comme des brutalités
contre-révolutionnaires, à savoir l’Orangisme et le gentilhomme orange
(“Orange Yeoman”). Du point de vue du militant communiste : « toutes ces
choses prouvaient la dangereuse incapacité de l’administration oligarchique
irlandaise. »1206 « TAJ » y voyait ainsi la nature et la fonction véritables de
l’aristocratie terrienne anglo-irlandaise depuis 1690, celles d’être « la garnison
de l’Angleterre en Irlande.»1207 Il en conclu que :

Par la Loi d’Union, la classe dirigeante anglaise se débarrassait de trois grandes


menaces : (1) du Républicanisme révolutionnaire, combatif en Irlande, mais
également potentiel en Angleterre, (2), une invasion et occupation française, (3) la
1208
rivalité économique potentielle de l’Irlande.

A ce propos, Erich Strauss pense que malgré la demande de protection


provenant de la classe moyenne irlandaise,1209 les motivations économiques
des Anglais étaient faibles dans le choix de l’Union et que les raisons

1205
T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 187. Strauss aussi parle de « nuisance intolérable » que
constituait le Parlement de Grattan pour le gouvernement. Toujours dans ces mêmes lignes étrangement
semblables à celle de TAJ, E. Strauss évoque aussi la guerre impérialiste que se livrait la France et l’Angleterre
dont la fin de la guerre d’indépendance américaine n’était qu’un épisode (E. Strauss, op. cit., p. 56-57)
1206
“all these things proved the dangerous incapacity of the oligarchical Irish Administration.”, T. A. Jackson,
Ireland Her Own, op. cit., p. 188.
1207
“England’s garrison in Ireland.”, Ibid., p. 189. Cf.: C. D. Greaves, The Irish Crisis, Londres, Lawrence &
Wishart, 1972, p. 32. Autre lecture : Jim Smyth, “Northern Ireland – Conflict Without Class ?”, in Austen
Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, Londres, Inks Links, 1980, pp. 33-52, p. 40.
1208
“By the Act of Union the English ruling class got rid of three great menaces: (I) of Revolutionary
Republicanism, militant in Ireland, but also potential in England, (2), French invasion and occupation, (3)
Ireland’s potential economic rivalry.” T. A. Jackson, op. cit., p. 189.
1209
E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 57.

226
principales étaient d’ordre stratégique.1210
C. Desmond Greaves s’inscrit, quant à lui, dans la ligne de T.A. Jackson. Dans
un style plus véhément tout de même : la loi de l’Union est, à ses yeux,
« l’événement le plus corrompu dans l’histoire irlandaise. »1211 Greaves dépeint
cette loi comme « le point final de la contre-révolution politique qui commence
en 1795 ».1212 Le rédacteur en chef de l’Irish Democrat développe même le
point n° 1 de Jackson en affirmant qu’ « il ne doit jamais être oublié que l’Union
n’était pas dirigée contre le nationalisme irlandais mais contre la démocratie
britannique.»1213 Ce faisant, il s’inscrit dans la tradition radicale anglaise que
Marx a reprise à son compte dans une formulation révolutionnaire.
Si l’Union « n‘était pas dirigée contre le nationalisme », Greaves soutient à la
page suivante que son « effet bien calculé » était de « casser l’alliance des
catholiques et des dissidents (“Dissenters”) »1214. D. R. O’Connor Lysaght,
quant à lui, insiste sur « le rôle décisif » de la communauté protestante
dominante (“Protestant Ascendancy “) dans l’adoption de la loi.1215
Connaissant le point de vue des communistes, il est bien évident que la
position de Connolly faisait désordre. Pour son biographe, même si Connolly a
raison de montrer la bassesse des motivations de la classe capitaliste dans
cette période charnière de l’entre-deux siècles, son scepticisme quant au rôle
bénéfique du Parlement de Grattan constitue son « point faible.»1216
Greaves donne raison ainsi à George O’Brien, le plus connu et le plus influent
des universitaires et figure tutélaire de l’histoire économique irlandaise
contemporaine.1217 C. D. Greaves utilise les deux derniers livres de la trilogie

1210
Ibid., p. 74. Erich Strauss a une lecture plutôt positive sur l’influence du Parlement de Grattan sur l’activité
économique. (Ibid., p. 40.)
1211
“[…] the most corrupt event in Irish history”, Greaves, The Life and Times of James Connolly, op. cit., p.
202.
1212
“ The legislative Union which came into effect on 1st January 1801, represented the end-point of the political
counter-revolution which began in 1795.”, C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, Londres,
Lawrence and Wishart, 2005 (1ère éd. 1971), p. 7.
1213
“It must never be forgotten that the Union was not only aimed against Irish nationalism but against British
democracy.”, C. D. Greaves, Theobald Wolfe Tone and the Irish Nation, op. cit., p. 59.
1214
Ibid., p. 60.
1215
D. R. O’Connor Lysaght, “British Imperialism in Ireland”, in Austen Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided
Nation, Divided Class, op. cit., pp. 12-32, p. 16.
1216
C. D. Greaves, The Life and Times of James Connolly, op. cit., p. 243.
1217
L. Kennedy, D. S. Johnson, “The Union of Ireland and Britain, 1801-1921”, op. cit. p. 53.

227
1218
d’O’Brien qui nous sont présentés par Kennedy et Johnson comme étant
« sans aucun doute colorés par les passions politiques du temps.»1219 Ce
temps n’est autre que celui de la Révolution nationale qui est intimement lié aux
idées d’autosuffisance du Sinn Féin d’Arthur Griffith, et ce, bien que ces
conceptions ne constituèrent le programme de gouvernement de l’Etat libre
qu’avec l’arrivée de De Valera en 1932. Ce sont précisément ces idées comme
nous l’avons vu plus haut que Connolly combattait à travers son interprétation
de la période du Parlement de Grattan.
e
Les travaux d’O’Brien, véritable pont entre les écrits politiques du XIX et
l’historiographie universitaire du XX e,1220 furent la référence face à laquelle il
fallait se positionner jusqu’aux années 1960. Le communiste britannique
Desmond Greaves s’inscrit bel et bien dans cette tradition nationaliste quand il
entend réfuter Connolly. Selon ses propres mots : « […] il serait faux de nier
l’effet des mesures protectionnistes adoptées par le parlement de Grattan. »1221
1222
Michael Farrell partage cette lecture de même que Philippe Daufouy et
Serge Van der Straeten qui pensent que l’autonomie législative de l’île « lui
permit de créer les conditions d’un décollage capitaliste. »1223
Mais si la position de Connolly est minoritaire dans le champ
historiographique, elle n’en a pas moins vu se rallier à elle d’autres marxistes.

c.) postérité de la thèse connollienne relativiste.

Il est significatif que Raymond Crotty – dont nous verrons plus


précisément les thèses quand nous parlerons de l’historiographie de la Famine
– donne raison à Connolly. Ecrivant dans les années soixante, où la politique
économique du gouvernement rompt avec l’orthodoxie de l’autosuffisance pour

1218
George O’Brien, Economic History of Ireland in the 18th Century, Dublin, 1918 & Economic History of
Ireland from the Union to the Famine, Dublin, 1921, cité en bibliographie de C. D. Greaves, The Life and Times
of James Connolly, p. 436
1219
L. Kennedy, D. S. Johnson, op. cit., p. 54.
1220
Selon l’expression de ses mêmes Kennedy et Johnson, Ibid.
1221
“[…] it would be wrong to deny the effect of the protectionist measures adopted by Grattan’s parliament.”,
Greaves, The Life and Times of James Connolly, op. cit., p. 243.
1222
M. Farrell, in Northern Star, n°5, p. 25. cité in BICO, The Economics of Partition, Belfast, BICO, 1972, p.
39.
1223
Serge Van der Straeten, Philippe Daufouy, « La Contre-Révolution irlandaise », Les Temps Modernes, 29ème
année, 311, 1972, pp. 2069-2104, p. 2069.

228
le libre-échange et l’appel à l’investissement des capitaux étrangers, Raymond
Crotty assène « la remise en question fondamentale » selon l’expression de
1224
Liam Kennedy et David S. Johnson à la doxa de l’histoire économique
irlandaise.1225
Ainsi, selon lui, la loi Foster sur les grains (“Foster’s Corn Law”) considérée
1226
généralement comme une mesure « patriote » classique a vu la postérité
exagérer son importance.1227 Il rajoute qu’ :

[…] il est difficile de ne pas être d’accord avec Connolly sur le fait qu’à la période [du
Parlement de Grattan] le facteur décisif dans la stimulation de l’économie irlandaise
était l’application de la nouvelle technologie et la subséquente accélération du
commerce, particulièrement de l’augmentation de la demande britannique. L’influence
1228
du Parlement de Grattan était, s’il y en avait une, probablement marginale.

En toute logique, la variance marxiste de l’unionisme, le BICO soutient la thèse


de Connolly sur ce point dès la première édition de The Economics of Partition
en 1967 et dénonce la « propagande nationaliste ».1229 Pour le BICO, il y a
simple coïncidence entre le regain économique et la période d’indépendance
législative : « Le cycle du développement économique commença avant le
Parlement de Grattan … et prit fin avant l’Union. »1230
Considérant la fin du XVIII e et l’échec du projet des United Irishmen, Brendan
Clifford va jusqu’à conditionner les possibilités de « développement
démocratique bourgeois en Irlande » 1231 à la chute de ce Parlement. B. Clifford

1224
Op. cit., p. 56.
1225
Pour ce qui nous concerne ici, Cf. Irish Agricultural Production, pp. 19-23.
1226
Roy Foster, Modern Ireland, p. 247. Les guillemets sont déjà présent dans la tournure de R. Foster. Ce
dernier explique que ces lois instituaient des subventions à l’exportation quand les prix étaient bas et interdisant
l’exportation quand les prix étaient hauts.
1227
R. Crotty, Irish Agricultural production, its volume and structure, Cork, Cork University Press, 1966, p. 22.
1228
“[…] it is difficult not to agree with Connolly that at the period in question the decisive factor in stimulating
the Irish economy was the application of the new technology and the subsequent quickening of trade, particularly
the growth of British demand. The Influence of Grattan Parliament was, if any, probably marginal.”, R. Crotty,
ibid., p. 23.
1229
BICO, The Economics of Partition, Belfast, BICO, 1972, (4ème éd. révisée et augmentée, 1ère éd.1967, 2ème et
3 janv. et nov. 1969), p. 38. A en croire cette 4ème édition « l’historien opportuniste » C. D. Greaves aurait
ème

qualifié cette position comme étant du « gauchisme », “ultra-leftism”. L’auteur de la brochure, Brendan Clifford,
se félicite de l’apparition d’une nouvelle école d’historiens de l’économie menée par Raymond Crotty et Louis
M. Cullen.
1230
“The cycle of economic development began before Grattan’s Parliament … and came an end before the
Union.”, BICO, The Economics of Partition, op. cit., p. 36.
1231
BICO, The Two Irish Nations: A Reply to Michael Farrell, Belfast, BICO, 1975 (1ère éd. de la 1ère partie :
Oct. 1971, de la 2nde partie: avril 1973), p. 17.

229
peint l’institution d’une façon encore plus noire que le fait T. A. Jackson. Il juge
ainsi l’Union comme :

une approche graduelle et moins complète [qu’une « révolution démocratique interne


qui établirait un État irlandais séparé »], mais c’était sans doute un jugement correct
que [de penser que] l’Etat britannique serait un instrument plus efficace pour une
réforme démocratique que la continuation du Parlement provincial corrompu de
1232
Dublin.

Pour Clifford et le BICO, l’échec de 1798 n’est pas le fruit d’un accident ou
d’une conspiration mais traduit bien une faiblesse de l’Irlande sur le plan des
forces économiques et politiques.1233 Ainsi, les forces démocratiques qui ont
prises en compte leur échec ne se sont pas opposées à la Loi d’Union.
Après avoir considéré la façon dont les différents marxistes ont
interprété les causes de l’Union, il convient de voir la façon dont ils ont
appréhendé les conséquences économiques immédiates de ce rattachement,
particulièrement dans le domaine industriel ainsi que les enjeux politiques de la
période qui suit la Loi d’Union.

2. évaluer les effets de l’Union sur les plans économique et politique

a.) l’incidence sur l’économie de l’île

Si Marx décrit l’Union comme un épisode dans le séculaire rapport du


1234
pays dominant et de la contrée dominée, Connolly la réinscrit dans la

1232
“The latter was a gradualist and less thorough approach, but it was undoubtedly a correct assessment that the
British state would be a more effective instrument of democratic reform than a continuation of the corrupt
provincial Parliament in Dublin.”, ibid.
1233
Ibid., p. 18.
1234
« L’Union de 1801 produisit, sur l’industrie irlandaise, absolument le même effet que les mesures édictées
sous la reine Anne, sous George II, etc…, par le Parlement anglais en vue d’étouffer l’industrie lainière
irlandaise. » K. Marx, cité in Jean-Pierre Carasso, La rumeur irlandaise, op. cit., p. 42, d’après la traduction de J.
Molitor in Correspondance K. Marx-F. Engels, Paris, Coste, 1934, tome, IX, pp. 262-264. (Cf. en anglais :
« Marx to Engels », 30 Novembre 1867, p. 146-148, in Marx, Engels, Ireland and the Irish question, op. cit., p.
148.)

230
période du premier quart du XIX e siècle européen qui vit se déchaîner « une
parfaite saturnale de despotisme partout en Europe »1235 avec la victoire des
forces coalisées contre les armées napoléoniennes. Nous avons vu que James
Connolly relativise le rôle de l’Union sur le dépérissement des industries
irlandaises. Au-delà de l’aspect politique, Labour in Irish history donne à la fin
des Guerres napoléoniennes une grande importance économique. La fin des
conflits est suivie, selon le révolutionnaire, d’une « grande crise agricole et
industrielle ». Il affirme correctement que les Guerres avaient fait augmenter les
prix agricoles et, en conséquence, le montant des fermages. A la fin des conflits
les prix se réajustèrent sans que les loyers n’en fassent de même.1236 Il évoque,
en plus, les licenciements dans les industries d’armement et dans l’armée
britannique de nombreux irlandais qui trouvèrent à leur retour un marché du
travail engorgé.1237 Cette crise constatée, Connolly se focalise sur ce qu’il
appelle la « guerre agraire »1238 et ses différents épisodes (Ribbon Society,
Thompson, Ralahine, O’Connell, Young Irelanders) de lutte des classes.
Quant à Karl Kautsky, s’il parle d’une hausse de la misère de la
e
population irlandaise dès le début du XIX siècle, il ne dit si oui ou non la
mainmise britannique a joué un rôle dans la dégradation économique de l’île. Il
ne fait que constater que l’Irlande ne répond pas au développement capitaliste
traditionnel et évoque avec raison pour ce début de XIX e siècle :« une baisse
relative des travailleurs en rapport au capital employé mais une hausse absolue
dans leur nombre. »1239
Il s’arrête sur le sort des « malheureux petits tenanciers » qui ne sont pas en
mesure de faire une « culture intensive et avancée techniquement »1240 en
évoquant brièvement le fait que les propriétaires terriens trouvent profitable

1235
“a perfect saturnalia of despotism all over Europe” , James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p.
104. Greaves dit que l’Union « représentait le point final de la contre-révolution politique qui commença en
1795. », “represented the end-point of the political counter-revolution which began in 1795.”, C. D. Greaves,
Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 7.
1236
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 116. Il n’est cependant pas clair concernant l’impact de
la réouverture du marché continental sur les prix agricoles et donc sur la compétitivité des produits irlandais.
1237
Ibid., p. 104.
1238
Ibid., p. 116.
1239
“a relative decrease of workers in relation to capital employed, but an absolute increase in their number.”, K.
Karl Kautsky, Ireland, www.marxists.org, 2002 [1ère éd. Berlin, Freiheit, 1922 ; 1ère éd. en anglais, Belfast,
Athol Books, 1974, (ch. 2, §. 2.)
1240
“intensive, technically advanced cultivation”, ibid., (ch. 2, §. 3.)

231
d’expulser ces tenanciers.1241 Fort curieusement, il n’a pas un mot pour décrire
la Famine mais évoque l’émigration massive causée par l’absence d’industrie
pour absorber gens expulsés.
Si les premières interprétations marxistes sur les conséquences de
l’Union n’ont pas apporté grand chose au débat historiographique, en revanche,
le livre d’Erich Strauss Irish Nationalism and British Democracy est considéré
par David S. Johnson et Liam Kennedy comme « la première re-formulation
majeure du réquisitoire contre l’Union »1242 en trente ans, c’est-à-dire depuis
George O’Brien. L’Angleterre et l’Irlande avaient, aux yeux du marxiste
autrichien, les mêmes droits pour les opportunités différentes 1243 dans un cadre
législatif qui était « l’expression la plus complète de la sujétion de l’Irlande et de
la suprématie de l’Angleterre.»1244 L’exclusion des catholiques marque pour
Strauss la permanence de la population protestante dans son rôle de
« garnison anglaise ». Les lignes de Strauss sont sans appel :

Ce fut la compétition débridée de la part des industriels anglais, qui s’ajoutait au


continuel drainage des fermages dont le montant allait arroser l’Angleterre (“absentee
1245
rents”) , qui écrasait complètement l’industrie irlandaise en dehors de l’Ulster.
Les conséquences sociales et économiques de la destruction de l’extraction
minière et de l’industrie dans le Sud de l’Irlande ne peuvent aisément être exagérées.
Cela prévint le développement d’une classe moyenne moderne et citadine de jouer un
rôle comparable à celui des classes d’affaires britanniques. Cela créa un surcroît de
population industrielle dans chaque ville de région où précédemment une houillère ou
une fabrique de coton avaient employé quelques centaines de bras. Cela ferma les
villes irlandaises à ‘l’excédent de population’ de la campagne à une époque où la
politique de déblaiement (clearance) des landlords augmentait d’année en année
1246
cette population surnuméraire.

1241
Ibid., (ch. 2, §. 4)
1242
“the first major re-statement of the case against the Union”, Kennedy, Johnson, op. cit., p. 55.
1243
E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 59.
1244
Ibid., p. 63.
1245
“absentee rents”, littéralement « loyers, fermages absents » étant incompréhensible sous cette dernière forme,
nous avons pris des libertés dans la traduction. Strauss fait référence aux loyers versés au landlords qui ne
résidaient pas sur leurs terres irlandaises, mais en Angleterre, empêchant ainsi les investissements et la
nécessaire « accumulation du capital » en Irlande.
1246
“It was the unfettered competition by English manufacturers, superimposed on the continuing drain of
absentee rents, which completely crushed Irish industry outside Ulster.
The social and economic results of the destruction of mining and industry in the south of Ireland cannot easily be
exaggerated. It prevented the development of a modern urban middle class capable of playing a part comparable
with that of the British business classes. It created an industrial surplus population in every country town where
previously a colliery or a cotton mill had employed a few hundred hands. It closed the Irish towns for the

232
Ainsi, pour Erich Strauss, la domination anglaise a empêché en Irlande une
accumulation du capital, c’est-à-dire la conversion de la « plus-value »1247 en
1248
investissements permettant la modernisation et le développement. Ce
développement, qui est industriel et qui suit, dans le schéma linéaire du
« Progrès », le modèle anglais aurait dû donner naissance à une classe
moyenne citadine et à un prolétariat industriel. Comme les capitaux ont pris le
chemin de l’Angleterre, l’Irlande n’a pas bénéficié du cercle vertueux de
développement.
Concrètement, la couronne britannique cantonnait l’Irlande à une fonction de
« source de denrée à bas prix et de force de travail bon marché »1249 pour son
propre essor. L’Union favorise, selon, Strauss la fixation de la vie sociale dans
« une structure rigide du système agraire semi-féodal » héritée des siècles
précédents et qu’un développement freiné ne permet pas de dépasser.1250
L’originalité de la démonstration tient dans le fait que toujours, son auteur
insiste sur l’influence irlandaise dans le système politique britannique.1251
La description des conséquences malheureuses de l’Union peut
s’arrêter sur la description du pouvoir anglais avec un vice-roi entouré d’une
« cour satrapique » rompue au népotisme ou à la corruption.1252 Mais c’est le
plus souvent le dépérissement économique en dehors de l’Ulster qui est mis en
avant pour la période par les marxistes. Ainsi, ont les mêmes conclusions qu’

‘surplus population’ of the countryside at a time when the clearance policy of the landlords increased this
redundant population from year to year.”, E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 76.
Cf. aussi p. 74 pour un écho à l’impossibilité pour l’île d’avoir une économie viable.
1247
« l’excédent de valeur produit pas l’ouvrier salarié pendant son temps de travail global, une fois qu’il a
reproduit la valeur de sa force de travail (son salaire) », Jean-Pierre Lefebvre, « Survaleur (ou Plus-value) » in G.
Labica, G. Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, coll « Quadrige », 1999 ( 1ère éd. 1982), pp.
1113-1117, p. 1113.
1248
Au lieu d’« investissements », il faudrait dire en langage marxiste « capital additionnel » c’est-à-dire
« capital constant » (moyens de productions nouveaux, par ex. : nouvelles machines, nouveaux bâtiments,
nouvelles terres, tout progrès technique) et « capital variable » (nouvelles forces de travail, i. e. embauche de
nouveau travailleurs) Cf. : Guy Caire, « Accumulation », in G. Labica, G. Bensussan, op. cit., pp. 7-11.
1249
Ibid., p. 65.
1250
Citation non tronquée : “The virtual absence of modern trade and industry confined Ireland’s social life
within the rigid framework of the semi-feudal land system which had grown up during the previous centuries,
and which the accomplishment of the Union made virtually indestructible from within.”, Ibid., p. 76. Cf. C. D.
Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 11.
1251
Ibid., p. 65.
1252
C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., pp. 8-9.

233
Erich Strauss, Michael Farrell,1253 Philippe Daufouy et Serge Van der
Straeten,1254 l’universitaire américain Michael Hechter qui enrobe son propos de
sa théorie du « colonialisme interne » marquant de son empreinte l’économie
de la « périphérie celtique »1255 ou encore D. R. O’Connor Lysaght. 1256
Les profondes répercussions de l’Union sur l’économie du Sud ne sont
remises en cause par aucun marxiste.1257 Nous verrons dans le chapitre 6, qui
traite de l’Irlande du Nord, apparaître le thème du développement inégal de
l’économie irlandaise développé tout d’abord par le BICO.

b.) comprendre O’Connell et la première mobilisation de masse du nationalisme


catholique à travers une lecture de classes

Les écrits disparates d’Engels et de Marx témoignent de leur intérêt porté


à la figure de Daniel O’Connell. Ils soulignent le potentiel politique qu’il
représente, mais aussi sa pusillanimité politique et sa crainte du peuple.1258
Dans un discours proprement historique, cette fois-ci, Connolly s’exerce à faire
un portrait sans équivoque d’O’Connell : il déboulonne la statue de celui que les
historiens s’accorde à considérer comme le « plus grand leader de l’Irlande
catholique.»1259 Connolly ainsi perpétue la légende noire d’O’Connell dont on
trouve les origines dans les écrits de John Mitchel.
Le chapitre XII de Labour in Irish History s’intitule « Un chapitre
d’horreurs : Daniel O’Connell et la classe ouvrière ».1260 Connolly s’étend sur un

1253
Northern Star, N°. 5, p, 25., cité in BICO, The Economics of Partition, p. 39., “In the South the Union had
the expected effects. The carefully fostered industries collapsed and the brief prosperity of the Grattan’s
Parliament era disappeared.”
1254
Serge Van der Straeten, Philippe Daufouy, « La Contre-Révolution irlandaise », op. cit., p. 2070.
1255
Michael Hechter, Internal Colonialism: The Celtic Fringe in British National Development, 1536-1966,
Londres, Routledge and Kegan Paul, 1975, Cf. p. 73, p. 86, p. 92, p. 123, p. 130 et p. 137.
1256
D. R. O’Connor Lysaght, “British Imperialism in Ireland”, in Austen Morgan, Bob Purdie, Ireland: Divided
Nation, Divided Class, op. cit., pp. 12-32, p. 17.
1257
Voir encore B. Probert, Beyond Orange and Green, op. cit., p. 29 et p. 33.
1258
Cf. par exemple, Engels « Letters from London », publiées dans Der Schweizerissche Republikaner, n° 39,
27 juin 1843, in K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, pp. 33-36, p. 35.. Pour le pouvoir
d’O’Connell, Marx « Ireland’s revenge », publié dans Neue Oder-Zeitung, n° 127, 16 mars, 1855, in Ibid., pp.
74-76. T. A. Jackson parle de l’enthousiasme que suscitait O’Connell chez les démocrates de tout poil, T. A.
Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 234.
1259
R. F. Foster, Modern Ireland, p. 291 (note)
1260
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., pp. 133 -142.

234
épisode symbolique de l’histoire irlandaise : la guerre de la dîme (“Tithe War”).
Il y met en avant la résistance du peuple qui, selon lui, se soldait généralement
par des succès quand il s’agissait de sauver la récolte et le bétail. Cela
«démontr[ait] que l’Irlande possédait encore tout le matériel nécessaire pour
une rébellion armée.»1261 Après que les masses paysannes eurent « répondues
noblement » à l’appel d’O’Connell et soutinrent sa campagne pour
l’Emancipation catholique, elles furent de nouveau les laissées-pour-compte de
l’histoire irlandaise :

La classe moyenne, professionnelle et foncière catholique eut, par [son] émancipation,


la voie ouverte […] à tous les nids douillets […] ; les catholiques de la classe la plus
pauvre, conséquemment à la même loi étaient condamnés à l’extermination, pour
satisfaire la vengeance d’un gouvernement étranger et d’une aristocratie dont le pouvoir
1262
a été défié là où elle se savait la plus souveraine.

De nouveau, James Connolly parle ainsi de la trahison de la classe moyenne.


La paysannerie menacée d’expulsion, ne pouvait comptée que sur elle-même
en formant par exemple la société secrète des Ribbon. Pour évoquer ces heurts
du début des années 1830, Connolly emploie l’expression de « guerre
civile ».1263
Il signale, en outre, l’importance du soutien des travailleurs irlandais à l’agitation
pour l’abrogation de la loi d’Union.1264 A l’inverse, il dépeint un O’Connell
devenant l’instrument des politiciens libéraux de Westminster et l’ennemi
intraitable du syndicalisme.1265 Connolly ainsi livre à son lecteur le thème
récurrent chez lui du rôle des travailleurs dans les mouvements progressistes et
de la trahison des riches. Comme tout marxiste qui se respecte, Connolly ne fait

1261
“in demonstrating that Ireland still possessed all the material requisite for armed rebellion.”, Ibid., p. 134.
1262
“The Catholic middle, professional and landed class by Catholic Emancipation had the way opened to them
for all the snug berths in the disposal of the Government; the Catholics of the poorer class as a result of the same
Act were doomed to extermination, to satisfy the vengeance of a foreign Government and an aristocracy whose
power had been defied where it knew itself most supreme.” James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p.
117-118, Cf.: “[…] the famine was man-made”, C. Bambery, Ireland’s Permanent Revolution, op. cit., p. 17. Le
militant trotskyste assure qu’il y avait assez de nourriture pour nourrir toute la population.
1263
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 118.
1264
Ibid., pp. 135-136.
1265
Ibid., p. 136.

235
pas une histoire des « grands hommes ». Les marxistes peuvent reconnaître
l’impact de certains individus mais comme les porte-paroles de leur classe.1266
Les communistes du début des années 1930 ne rejettent pas cette
interprétation. L’Irlandais Brian O’Neill voit en O’Connell quelqu’un de marqué
1267
par l’insurrection de 1798 et qui usa de son énorme popularité pour tenir le
pays tranquille et « pour assurer un pouvoir politique grandissant pour une
petite section de catholiques irlandais. »1268 L’anglais Ralf Fox parle aussi de
« Dan » comme d’un « réactionnaire typique ».1269
La différence entre Connolly et les communistes des années trente est que ces
derniers considèrent la « Guerre agraire »1270 (“Land War”) qui dure tout au long
e
du XIX siècle comme une étape permettant le développement d’une
agriculture capitaliste. La période qui nous importe ici, celle qui précède la
Famine, est caractérisée par Elinor Burns comme étant la première phase de
cette « Guerre agraire ».1271 Au cours de cette phase, la bourgeoisie irlandaise
qui ne possède pas les terres utilise la lutte agraire à ses fins. Le fait, pour
Burns, que les propriétaires terriens soient « la garnison d’une classe dirigeante
étrangère »1272 est la cause de la coloration nationaliste du conflit et fit que la
bourgeoisie « n’avait pas peur d’utiliser la lutte agraire ».1273 Le mouvement
nationaliste pouvait d’ailleurs se retourner indirectement contre les petits
tenanciers.1274
Par rapport à sa camarade, Brian O’Neill donne l’image d’une paysannerie plus
indépendante, plus impliquée dans le destin national :

1266
Andreas Dorpalen, German History in Marxist Perspective, The East German Approach, Londres, I.B.
Tauris & Co. Ltd, 1985, p. 43. Cela implique que « le marxiste qui se respecte » ne peut être celui qui voue un
culte à Lénine, Staline, Mao ou quelque autre potentat local.
1267
B. O’Neill, The War for the Land in Ireland, op. cit., p. 16.
1268
“to secure increased political power for a small section of Irish Catholics.”, Ibid., p. 17
1269
“a typical reactionary”, Ralf Fox, Marx, Engels and Lenin on the Irish Revolution, Cork, The Cork
Workers’Club, “Historical Reprints n° 3”, n.d. 197? (1ère éd. Londres, Modern Books Ltd., 1932), p. 8.
1270
E. Burns, British Imperialism in Ireland, op. cit., p. 10.
1271
Ibid., sa seconde phase étant marquée par la destruction des « résidus de l’économie féodale » dans la
seconde moitié du siècle.
1272
“the garrison of a foreign ruling class”, ibid.
1273
“was not afraid of using the agrarian struggle”, ibid.
1274
« La Loi d’Emancipation d’O’Connell de 1829, qui abolissait la franchise de 40 shilling, aida à augmenter le
nombre d’évictions, parce que le petit tenancier ne comptait plus dorénavant comme un électeur. » “O’Connell’s
Emancipation Act of 1829, which abolished the 40 [shilling] franchise, helped to increase the number of
evictions, because the small holder no longer counted as a voter.”, E. Burns, British Imperialism in Ireland, op.
cit., p. 21.

236
De la guerre de la dîme à an Gorta Mor, la Grande Famine, et Quarante-huit, le
combat de la paysannerie devint définitivement une part de la lutte nationale contre la
domination britannique qui suçait le sang de la vie de l’Irlande. Les luttes localisées
fusionnèrent en un défi au pouvoir central, bien que sur un plan constitutionnel au
1275
début.

T. A. Jackson pense aussi que si l’émancipation ne procura aucune différence


matérielle pour les masses, l’agitation permit de développer leur
« prédisposition pour la résistance de masse.»1276 C’est d’ailleurs la grande
idée du communiste anglais que de voir dans l’Union un paradoxe : les
Irlandais ne devenant britanniques qu’en théorie alors que « la subordination
“coloniale” de l’économie irlandaise par rapport à celle de l’Angleterre »1277 était
criante, « […] l’Union sous un prétexte de faire deux nations en une, intensifia
grandement la réalité de leur séparation. »1278 Il soutient que la réelle union
était celle des « deux branches d’une seule et même oligarchie».1279 Mise à
part cette dernière estimation lacunaire, T. A. Jackson a raison d’insister sur ce
paradoxe et les historiens d’aujourd’hui semblent dire que la majorité de la
population aurait pu adhérer à l’Union si elle s’était accompagnée d’entrée de
l’émancipation catholique.1280
A ce sujet, il est particulièrement intéressant de noter que, contrairement
à Connolly et aux communistes des années trente, Erich Strauss n’attribue pas
à la paysannerie du temps d’O’Connell le rôle majeur. La classe moyenne
irlandaise était, pour l’historien autrichien, le véritable « moteur derrière la
1281
demande du Catholic Relief car elle voulait une part du pouvoir politique
[…] »1282 qui lui revenait. Il fait remonter la naissance de cette classe au temps
des Lois Pénales où les catholiques ‘entreprenants’ ne pouvant être
propriétaires s’établirent dans le commerce. C’est « avec l’abolition des Lois

1275
“From the tithe war to an Gorta Mor, the Great Famine, and ‘Forty-eight, the fight of the peasantry became
definitely a part of the national struggle against the British domination that was sucking the life’s blood of
Ireland. The localised struggles merged into a challenge to the central power, albeit on a constitutional plane at
first.” , B. O’Neill, The War for the Land in Ireland, op. cit., p. 39.
1276
“readiness for mass resistance”, T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 218.
1277
Ibid., p. 190.
1278
“[…] the Union under a pretence of making two nations into one greatly intensified the actuality of their
separation “, ibid., p. 188., thèse répétée, p. 190.
1279
“it was a union of two branches of one and the same oligarchy.”, ibid., p. 188.
1280
Richard English, Irish Freedom, op. cit., p. 117.
1281
Littéralement « allégement catholique » pour le paiement de la dîme à l’Eglise anglicane
1282
“the driving force behind the demand for Catholic Relief, because it wanted a share in political power
[…]”E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 91.

237
Pénales et l’expansion économique due aux Guerres napoléoniennes que ces
groupes firent un progrès rapide. »1283 Strauss fait état toutefois de l’alliance de
cette classe moyenne avec les paysans dans un mouvement nationaliste bercé
1284
dans le cléricalisme qui se solde par une Emancipation dont les masses ne
1285
tirèrent aucun profit. La période qui suit est pour Strauss celle « d’une crise
aiguë dans les relations entre la classe moyenne et les masses
défavorisées ».1286 Il pense qu’une insurrection paysanne à l’échelle du pays
était un danger à la fois pour le gouvernement, la classe moyenne et plus
encore l’Eglise.1287 A ses yeux, il existait une polarisation des classes au sein
de l’Irlande catholique d’O’Connell, qui faisait suite au règlement de la question
de la dîme à cause de la subséquente remise au grand jour du système de
propriété de la terre qui « était la cause originelle de la pauvreté irlandaise et de
l’exploitation.»1288 Et Strauss d’estimer que :

les années de l’Agitation pour l’Abrogation de l’Union étaient […] une période de
troubles et de soulèvement agraires violents : tandis que la classe moyenne devenait
1289
plus conservatrice, les masses devenaient plus rebelles.

En « marxiste qui se respecte », Erich Strauss pense qu’O’Connell, malgré son


aura populaire, n’était autre que le représentant de cette classe moyenne.1290
Qu’est-ce qui rend supérieur l’interprétation de l’universitaire autrichien ? La
Nation ne se résume pas au petit-peuple, paysans ou ouvriers. La classe
moyenne est particulièrement prise en compte. De plus, E. Strauss met en
avant les conflits de classes à l’intérieur de la communauté catholique.

1283
“With the abolition of the Penal Laws and the boom of the Napoleonic Wars these groups made quick
progress.”, Ibid., p. 89.
1284
Ibid., p. 93.
1285
Ibid., pp. 95-97.
1286
“acute crisis in the relations between the middle class and the unprivileged masses”, ibid., p. 99. L’historien
marxiste affirme en sus que la présence de la police britannique (Royal Irish Constabulary) était une preuve de la
faiblesse de la classe moyenne (ibid., p. 99)
1287
Ibid., p. 100.
1288
“the land system which was the root cause of Irish poverty and exploitation.”, ibid., p. 102.
1289
“The years of the Repeal Agitation were thus a time of violent agrarian unrest and upheaval: while the
middle class became more conservative, the masses became more rebellious.”, ibid., p. 104.
1290
Cf. E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 103. Cf. aussi M. Goldring, Irlande,
Idéologie d’une révolution nationale, Paris, Editions Sociales, 1975, p. 66 : « Rien ne lui était plus étranger
qu’une révolte sociale, et il prônait l’union de toutes les classes de la société pour atteindre des objectifs limités à
un seul groupe social. » ou D. R. O’Connor Lysaght, “British Imperialism in Ireland”, in Austen Morgan, Bob
Purdie, Ireland: Divided Nation, Divided Class, op. cit., pp. 12-32, p. 28, note n° 15.

238
Dans sa contribution au séminaire de Warwick, D. R. O’Connor Lysaght
interprète le rôle de la « bourgeoisie nationaliste » de la même façon que
Strauss en émettant l’avis que son « poids politique […] était, toutefois, plus
grand que sa force économique ».1291
Le regard porté par les tenants marxistes de la « théorie des deux
nations » sur le mouvement d’O’Connell – thème historiographique de première
importance – est d’un grand intérêt pour éclairer leur logique. Regardons ce
qu’il en est. Dans on the “Historic Irish Nation”, les stalinistes du BICO
soulignent que « la population catholique était en train de cesser d’être une
masse incohérente. Une classe moyenne catholique venait de voir le jour. »1292
On remarque tout de suite que le ou les auteur(s) de ces lignes ne font pas
remonter les origines de la classe moyenne irlandaise catholique et donc du
nationalisme à une période plus antérieure – comme le fait Eric Strauss.
Pourquoi ? Le BICO veut absolument s’inscrire en faux contre la thèse
véhiculée par la tradition républicaine et les communistes. L’historiographie
nationaliste, que les militants du BICO combattent, caractérise la rébellion de
1798 comme étant déjà l’expression d’une nation irlandaise trans-
confessionnelle qui s’est armée contre le joug britannique.
Cette thèse traditionnelle, véhiculée par les « révisionnistes khrouchtchevites »
nous est livrée, par exemple, dans l’ouvrage de Desmond Greaves sur Wolfe
Tone. Selon C. D. Greaves, la loi d’Union – qui a pourtant brisée l’alliance des
Catholiques et des Dissidents (“Dissenters”) – n’a pas empêchée le fait qu’au
début du XIX e siècle :

[…] la nation irlandaise était maintenant irrévocablement formée. Il n’y avait plus un
Gaeltacht et un Pale, une nation catholique et une colonie protestante, mais le peuple
d’Irlande se dressait comme une nation, divisée non au sujet de religion ou d’origines,
1293
mais en suivant les lignes de classe.

1291
“The political weight of the national bourgeoisie was, however, greater than its economic strength.”, ibid., p.
19.
1292
“The Catholic population was ceasing to be an incoherent mass. A Catholic middle class had come into
being.“, BICO, On the “Historic Irish Nation”, op. cit., p. 3.
1293
“[…] the Irish nation was now irrevocably formed. No longer was there a Gaeltacht and a Pale, a Catholic
nation and a protestant colony, but the people of Ireland now stood forth as one nation, divided not in point of
religion or origins, but along the lines of class. “, C. D. Greaves, Theobald Wolfe Tone and the Irish Nation, op.
cit., p. 60.

239
Le BICO a ici une attitude « mythoclastique », selon le mot de l’historienne
grecque Paraskevi Gkotzaridis. L’organisation qui s’ingénie à démonter les
lectures nationalistes du passé qui fondent les revendications contemporaines
(ici 1969-72) sur l’Irlande du Nord adopte bien entendu une lecture différente :

e
Le nationalisme catholique du XIX siècle n’était pas – comme cela est souvent figuré
– une continuation et un développement du mouvement des Irlandais Unis. O’Connell
1294
n’était pas le successeur de Tone.

Cela dit, Desmond Greaves n’aurait jamais présenté le « Grand Dan » comme
le « successeur » de Tone. S’il dit qu’à la fin du XVIII e siècle, l’Irlande est une
nation,1295 Tone a de la « grandeur »1296, O’Donnell n’a fait que jouer le « rôle
[…] du petit propriétaire terrien catholique essayant d’harmoniser
1297
l’inharmonisable, comme Griffith trois générations plus tard. » Malgré cela, il
est vrai que Greaves fait de la lutte pour l’abrogation de l’Union une
continuation du projet des Irlandais Unis.1298 D’autant plus qu’il est très
vraisemblable que quelques politiciens nationalistes irlandais aient fait
d’O’Connell le successeur de Wolfe Tone. Au surplus, il faut rappeler que la
phrase du BICO signifie que Tone représentait un nationalisme ulstérien qui
s’est vite satisfait de l’Union alors qu’O’Connell représentait un nationalisme
catholique d’un Sud de l’île moins développé.
L’enjeu du débat est clair. Il est de définir si le nationalisme irlandais : 1)
remonte au XVIII e siècle et 2) s’il a une vertu cohésive et trans-confessionnelle
ou s’il a des caractéristiques qui font qu’il est légitimement rejeté par les
Protestants. Nous voyons, une nouvelle fois, un exemple où il est criant que
l’écriture de l’histoire est une pratique porteuse d’une ou plusieurs thèses
déterminées par les questions que pose le présent de l’auteur.

1294
“19th Century Catholic nationalism was not – as it is often represented – a continuation and development of
the United Irishmen movement. O’Connell was not Tone’s successor.”, BICO, On the “Historic Irish Nation”,
op. cit., p. 3.
1295
C. D. Greaves, Theobald Wolfe Tone and the Irish Nation, op. cit., p. 60.
1296
Ibid.
1297
“Daniel O’Connell’s role was that of the small Catholic landowner trying to harmonise the unharmonisable,
like Griffith three generation later.”, C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 11. Ce
qui est important pour Desmond Greaves est de montrer que l’interaction entre l’Irlande, la Grande-Bretagne et
les forces mondiales du progrès vont de concert de façon cyclique. Ainsi, le mouvement chartiste va de pair avec
le mouvement pour l’abrogation de l’Union en Irlande.
1298
C. D. Greaves, Theobald Wolfe Tone and the Irish Nation, op. cit., p. 60.

240
Ainsi, pour le BICO, si « O’Connell représentait des forces sociales puissantes
[…] »1299, les origines du « nationalisme catholique » irlandais qu’il véhicule
remontent à 1829, c’est-à-dire au lancement du mouvement pour l’abrogation
de l’Union.1300 De plus, l’organisation signalera en 1975 que :

Certains Anti-Partitionistes ont récemment avancé que le nationalisme devint un


nationalisme-catholique uniquement parce que les Protestants se sont séparés de lui.
C’est le contraire qui est vrai. Le nationalisme rebutait les protestants en se
1301
définissant progressivement lui-même comme nationalisme-catholique.

Ceci soulève un thème que nous explorerons au chapitre 6. Dans les années
80 et 90, Peter Hadden, caractérisera O’Connell comme la représentation de la
« dégénération du nationalisme » alors que les United Irishmen, les Irlandais
Unis, représentaient quant à eux, la victoire des idées révolutionnaires.1302

Si l’Union est particulièrement exécrée par les nationalistes et avec eux


la majorité des marxistes, c’est principalement du fait de la Famine de 1846-
1848.

1299
“O’Connell represented powerful social forces when he opposed the “Godless Colleges” and demanded
religious apartheid in education.”, BICO, Ulster as it Is’: A Review of the Development of the
Catholic/Protestant Political Conflict in Belfast between Catholic Emancipation and the Home Rule Bill,
Belfast, BICO, 1973, p. 15
1300
Brendan Clifford, Against Ulster Nationalism, Belfast, Athol Books, 1992, (1ère éd. ronéotypée
anonymement pour le BICO : 1975), p. 38.
1301
“Some Anti-Partitionists have recently argued that nationalism only became Catholic-nationalism because
the Protestants defected from it. The contrary is the case. Nationalism repelled Protestants by progressively
defining itself as Catholic-nationalism.”, ibid., p. 38.
1302
Peter Hadden, Troubled times, The National Question in Ireland, Dublin, Herald Books, 1995, p. 28; aussi:
Peter Hadden, ‘Divide and Rule’, Labour and the partition of Ireland, Dublin, MIM Publications, a Militant
Pamphlet, 1980, p. 5.

241
II. Les Irlandais forçats de la faim, damnés des
bouleversements économiques

En 1845, le mildiou, la maladie de la pomme de terre arrive d’Amérique


et ravage les récoltes de ce qui constitue l’alimentation de base des Irlandais.
La population de l’Irlande s’élevait en 1841 à 8,3 millions d’habitants. En 1851,
elle n’était plus que de 6,5 millions. De 1846 à 1851, près d’1 million d’Irlandais
sont morts ; principalement de maladies que la malnutrition a permis de
propager (choléra, typhus ou dysenterie). Un autre million a émigré,1303
accélérant un processus qui a débuté des années auparavant.

1. Rendre compte de l’horreur, le fardeau de l’Histoire et les enjeux de la


question

La Famine est le seul événement de l’Histoire irlandaise


universellement connu. Marx l’évoque dans le Capital par le biais d’une écriture
sèche, sans emphase qui, en feignant le cynisme réussit à adresser une
critique acérée aux lois de l’économie politique britannique :

La famine de 1846 tua en Irlande plus d’un million d’individus, mais ce n’était que des
pauvres diables. Elle ne porta aucune atteinte directe à la richesse du pays. [Elle]
1304
décima les hommes, mais non […] leurs moyens de production.

Un autre passage, tiré du même livre, mérite l’attention :

Aucun événement dans l’histoire irlandaise ne fut si dévastateur que la guerre


économique lancée contre le peuple irlandais, sous couvert de la maladie de la

1303
Données glanées in R. English, Irish Freedom, The History of Nationalism in Ireland, op. cit., pp. 161-162.
1304
K. Marx, « f.) L’Irlande », in « VII e Section : Accumulation du capital », in « Le Capital » , Œuvres,
Economie I, Paris, Gallimard, 1965 (1ère éd. 1867), pp. 1389-1406, p. 1397.

242
pomme de terre, et aucun ne s’est imprimé plus profondément dans la mémoire du
1305
peuple irlandais.

Nous comprendrons mieux l’exemple édifiant que fournissait le drame irlandais


à la critique de Marx du capitalisme en superposant les calques de ces textes
sur celui d’un passage justement célèbre des Manuscrits de 1844, matériaux de
recherche non destinés à la publication. Marx y dresse un bilan provisoire de
ses recherches. Il affirme être parti du « langage » de l’économie politique dans
lequel « l’ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la
plus misérable. »1306 Ce n’est pas sur-interpréter1307 que de voir en cet ouvrier
le frère de douleur des « pauvres diables » d’une Irlande moins évoluée
économiquement.1308 Cela nous permet de rappeler que malgré les habits de
scientificité dont il s’est vêtu et dont on a paré ses écrits après sa mort et qui,
au demeurant, lui allaient assez bien,1309 que Karl Marx était fondamentalement
un rebelle contre l’ordre établi et que sa démarche, cherchant à entrevoir la fin
d’un système capitaliste où la condition des hommes dans les fabriques et
usines tenait de l’horreur, avait un fondement originel moral.1310
La conception de la Famine comme résultat d’une « guerre économique lancée
contre le peuple irlandais » suggère deux choses. D’une part, cette affirmation
que le gouvernement et les capitalistes britanniques ont lancé, ourdi cette
catastrophe va dans le sens de l’historiographie nationaliste qui voyait, selon
les mots de D. George Boyce « une sorte d’acte délibéré de génocide ».1311
D’autre part, cette « guerre », s’est effectuée bien plus que sous le « couvert de

1305
Le Capital, livre 1er, t. III, cité in R. Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais,
Paris, Maspero, 1978, p. 59. R. Faligot parlant à raison page 58 de « gigantesque traumatisme »
1306
K. Marx, « Manuscrits de 1844 » cité in K Papaioannou, Marx et les marxistes, Paris, Gallimard, coll.
« tel », 2001, p. 36.
1307
Insistons que pour le moment, dans ces quelques lignes introductives, ce n’est pas l’historiographie marxiste
de l’Irlande qui nous chaut mais le marxisme au miroir irlandais et l’importance de l’objet d’étude « Irlande »
dans ce qu’il infirme, confirme ou développe la théorie marxiste.
1308
La distinction entre ouvriers et paysans tendant, toujours dans ce passage des Manuscrits, à
irrémédiablement s’estomper dans la formation d’une classe de non-propriétaires incapable d’accumulation
contrairement aux capitalistes.
1309
Ainsi, comme nous l’avons déjà dit, la thèse de Karl Popper est que la démarche théorique de Karl Marx était
parfaitement scientifique mais que comme ses conjectures se sont révélées fausses, il n’y avait plus lieu dès lors
de considérer sa pensée comme scientifique. M. Burawoy, “Marxism as a science : Historical Challenges and
Theoretical Growth”, American Sociological Review, vol. 55, n° 6 (décembre 1990), pp. 775-793, p. 776.
1310
C’est ce que soutient R. Aron dans Le Marxisme de Marx, op. cit.
1311
“a kind of deliberate act of genocide”, D. G. Boyce, Nineteenth-Century Ireland, The Search for Stability,
Dublin, Gill and Macmillan, 1990., p. 123. Boyce cite le leader de l’I.R.A. et écrivain Ernie O’Malley et
l’écrivain faite historienne Cecil Woodham Smith. Rappelons pour ergoter que le mot « génocide » est apparu
aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.

243
la maladie de la pomme de terre ». Elle s’est produite, comme le dit
implicitement le premier extrait du Capital cité, sous la bénédiction des lois
économiques.
Or Marx continuera de penser comme dans cet extrait des Manuscrits que :

L’économie politique part du fait de la propriété privée. Elle ne nous l’explique pas.
Elle exprime le processus matériel que décrit en réalité la propriété privée, en
formules générales et abstraites, qui ont ensuite pour elle valeur de lois. Elle ne
comprend pas ces lois, c’est-à-dire qu’elle ne montre pas comment elles résultent de
1312
l’essence de la propriété privée.

En bref, sous les lois se cachent les rapports sociaux. Et c’est sur ce qu’il
considère clairement ici comme un amoncellement d’illusions que Marx entend
axer sa critique. Engels dira d’ailleurs que la démarche critique de Marx
s’oppose aux économistes, « interprètes et apologistes de ces lois.»1313 On
comprend bien que le cas irlandais touche au cœur des interrogations de la
théorie marxiste. Les épreuves des « pauvres diables » semblent confirmer à
leurs façons et à première vue deux éléments-clefs du marxisme. Tout d’abord,
un antagonisme qui se polarise entre les oppresseurs et les opprimés, et
surtout la mise à nu de ce que Marx voit comme étant le ressort des rapports
sociaux de son temps : la propriété privée capitaliste.
Dans un article du New York Daily Tribune de 1853, il affirme que : « le
tenancier irlandais nécessiteux appartenait à la terre, tandis que la terre
1314
appartenait au lord anglais. » Là encore le tenancier appartient à la terre
comme l’ouvrier appartient à l’objet de sa production.1315 Nous savons certes
que c’est vers 1845-1846 que Marx rompt avec sa rhétorique de l’aliénation.
Cependant nous sommes bien en présence dans cet extrait du thème
fondamental de l’aliénation de soi („Selbstentfremdund “ « le fait d’être étranger

1312
Marx, « Manuscrits de 1844 », cité in Papaioannou, op. cit., p. 37.
1313
Paul-Laurent Assoun, « Loi », in G. Labica, G. Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, op. cit., pp.
668-671, p. 670. Marx définira dans Le Capital entre autres la loi de la valeur et la loi de répartition de plus-
value dites objectives ou scientifiques.
1314
“The needy Irish tenant belongs to the soil, while the soil belongs to the English lord.” K. Marx, “Indian
Question – Irish tenant right”, , , publié dans le New York Daily Tribune, n°3816, 11 juillet 1853., K. Marx, F.
Engels, Ireland and the Irish Question, op. cit., pp. 59-65, p. 62
1315
J.-Y. Calvez qui se base sur un passage des Manuscrits, Jean-Yves Calvez, La pensée de Karl Marx, Paris,
Seuil, coll. « Esprit », 1966, (7ème édition revue et corrigée, 1ère éd. 1956), p. 254. il ne s’agit pas ici de faire
montre de marxologie, d’interpréter la formation de la pensée de Karl Marx mais de voir la cohérence interne de
son discours .

244
à soi-même ») qui restera sous-jacent dans les écrits de maturité de Marx. Ce
concept très diversement mis en valeur par les marxologues renvoie dans les
écrits de jeunesse à la perte de soi de l’homme par rapport à son travail, sa
production, sa nature voire à une aliénation de l’homme dans son rapport à
l’autre homme (prolétaire / propriétaire). L’aliénation de soi est selon la théorie
marxiste une résultante de la propriété privée.1316
Plus trivialement, comme nous n’aurons de cesse de le souligner, Marx
pense que c’est bien au-delà de la question de nationalité mais dans la
question de la terre, c’est-à-dire de cette catégorie juridique de la société
bourgeoise qu’est la propriété privée, qu’un potentiel révolutionnaire existe en
1317
Irlande eu égard notamment au caractère inouï en Europe de cette crise
qu’il voit comme une gigantesque expropriation. 1318
De Connolly à Eagleton, les marxistes vont être plus ou moins
expansifs sur ce sujet délicat.
Connolly y voit une confirmation de sa thèse « sociologico-essentialiste » de
l’éternelle trahison bourgeoise. Mais lui aussi – dont on sait qu’il a lu au moins
le premier tome du Capital – voit à sa façon les liens entre la Famine et les
rapports sociaux qu’engendre la propriété privée. Dans le passage qui suit, il
dénonce l’attitude de la majorité des Jeunes Irlandais. Pour lui, le
déclenchement de la Famine :

manifestait au plus haut point l’antagonisme de classe en Irlande, pour lequel la


rupture d’avec les échanges était une manifestation, et révélait encore la question de
la propriété comme étant le test par lequel la conduite publique est réglée, même
1319
lorsque ces hommes prennent le déguisement de la révolution.

1316
Cf. J.-Y. Calvez, op. cit., pp. 251-262., George Labica, « Aliénation », G. Labica, G. Bensussan, op. cit., pp.
16-21., Pierre Séverac, « Propriété privée », G. Labica, G. Bensussan, op. cit., pp. 935-937.
1317
“The Irish question is therefore not simply a nationality question, but a question of land and existence. Ruin
or revolution is the watchword; all the Irish are convinced that if anything is to happen at all it must happen
quickly.”, K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, op. cit., p. 142. Interprétation reprise par R.
Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, op. cit., p. 58.
1318
Marx to Engels, 2 novembre 1867, K. Marx, F. Engels, Ireland and the Irish Question, op. cit., pp. 143-144,
repris presque mot pour mot par C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 13. Greaves
évoque aussi « l’émasculation du mouvement Chartiste par l’importation de céréales bon marché […] »
1319
“brought to a head the class antagonism in Ireland, of which the rupture with the trades was one
manifestation, and again revealed the question of property as the test by which the public conduct is regulated,
even when those men assume the garb of revolution.”, James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 143.

245
Quand elle relate la Famine, on sent véritablement une sorte de poids du
passé, parfois de la rage dans l’écriture des communistes, une écriture qu’il faut
peut-être avant tout replacer dans l’intertexte nationaliste. Pour T. A. Jackson,
« la famine a brisé l’esprit des hommes.»1320 Greaves est plus violent et estime
que « les politiques et leurs résultats parlent d’eux-mêmes. Aucun argument ne
justifiera jamais ce crime. »1321 L’éditeur de l’Irish Democrat paraphrase une
nouvelle fois Marx, ici sur l’impact sur les mémoires de cette « guerre
économique » en rajoutant ensuite tout de go que « sans la “famine” en tête il
est impossible de comprendre la ténacité du mouvement séparatiste irlandais
exprimé dans le Fenianisme, et le Républicanisme du XX e siècle. »1322
Le communiste britannique Desmond Greaves ne fournit pas à l’I.R.A.
Provisoire un « mandat historique » – son texte est publié en 1971 – , mais tout
de même d’une sorte de justification. Il n’entend pas adopter la posture très
« classe moyenne » condamnant toute forme de terrorisme ou d’insurrection
armée. On sait pourtant que C. D. Greaves n’approuve pas le terrorisme, le
caractère «petit-bourgeois » des leaders républicains.
Dans une phrase aux accents plus marxistes que la citation précédente de C.
D. Greaves, Erich Strauss affirme en 1951 que :

La Grande Famine est le gouffre séparant le passé de l’Irlande de son présent


1323
historique. […] ce n ‘était pas une catastrophe naturelle mais sociale.

Si Erich Strauss a parfaitement raison d’insister sur le caractère social de la


tragédie, nous verrons que la Famine n’est pas toujours représentée comme
une rupture dans son historiographie. La mémoire de l’événement des
générations suivantes d’Irlandais a, de toute façon, participé à faire l’histoire et

1320
“The famine had broken men’s spirits.”, T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 256.
1321
“The policies and their results speak for themselves. No argument will ever justify this crime.”, C. D.
Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 14.
1322
Without the “famine” in mind it is impossible to understand the tenacity of the Irish separatist movement
expressed in Fenianism, and twentieth-century Republicanism. C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish
Revolution, op. cit., p. 15. Roger Faligot estimait que le mouvement Fenian et le mouvement agraire
« constituaient une résistance populaire légitimée par la catastrophe dont la Grande-Bretagne était
responsable. », in R. Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, Paris, Maspero, 1978,
p. 61. Cf. : David Reed, Ireland: The Key to the British Revolution, Londres, Larkin, 1984., pp. 7-8.
1323
“The Great Famine is the chasm separating Ireland’s past from its historical present. […] it was not a natural
but a social catastrophe.”, E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 84. Cf. Greaves, Liam
Mellows…, op. cit., p. 32 : sur la disparition de la vieille Irlande »

246
l’historiographie. Terry Eagleton ira jusqu’à dire que la Famine « force les
limites du nommable, et est vraiment en ce sens le Auschwitz irlandais »1324

2. les causes du désastre humain:

les marxistes vecteurs ou « compagnons de route » de l’historiographie


nationaliste et précurseurs de son réexamen.

Dans son article sur le révisionnisme et l’historiographie de la Famine


auquel les lignes qui suivent doivent beaucoup, Mary Daly affirme que, malgré
le laborieux travail collectif The Great Famine dirigé par R. D. Edwards et T. D.
Williams, la « révision fondamentale » de la tradition historiographique sur le
sujet ne commence pas avant les années 1960.1325 Des deux ouvrages
fondamentaux qu’elle nomme, l’un est d’une forte teneur marxiste. Il s’agit, une
nouvelle fois, de Irish Agricultural Production : Its Volume and Structure de
l’économiste Raymond Crotty.
Quelles sont les causes de la Famine d’après la version traditionnelle
nationaliste véhiculée majoritairement par des politiciens tout au long du siècle
qui suivit le drame ?
Les ouvrages nationalistes sur la question attribuent les causes de la Famine et
de la misère irlandaise au libre-échange et à l’économie de marché. L’économie
du XIX e siècle irlandais est décrite comme suivant un inexorable déclin depuis
l’annulation des mesures protectionnistes du Parlement de Grattan qui voit ainsi
son image idéalisée. Ainsi, John Mitchel dans The Last Conquest of Ireland
(Perhaps) affirme que, durant la Famine, l’Irlande se mourrait « d’économie
politique ».1326 On voit très bien les atomes crochus de cette interprétation avec
celle que bâtissait en même temps Marx et Engels pour comprendre le

1324
T. Eagleton, Heathcliff and the Great Hunger, Studies in Irish Culture, Londres, New York, 1995, p. 13 ;
cité et traduit in P. Gkotzaridis, La révision de l’histoire en Irlande et ses liens avec la théorie, op. cit., p. 118.
1325
Mary Daly, “Revisionism and Irish history, The Great Famine”, in D. George Boyce, Alan O’Day, The
making of modern Irish history: revisionism and the revisionist controversy, op. cit.., pp. 71-89, p. 77.
1326
The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Londres, 1876., cité in Mary Daly, “Revisionism and Irish history,
The Great Famine”, op. cit., p. 74.

247
capitalisme. Mais ni Marx ni Engels ne tentent d’expliquer clairement les causes
de la Famine. Les propos de Marx suggèrent cependant que si « l’Irlandais [a
été] évincé par le bœuf et le mouton »,1327 c’est, selon eux, suite à « la guerre
économique lancée contre le peuple irlandais »,1328 c’est-à-dire la soumission
de l’économie de l’île à celle de sa puissante voisine.
Malgré ses spécificités, James Connolly s’inscrit dans la tradition nationaliste. Il
soutient la thèse de la culpabilité anglaise. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la
phrase qui illustre le mieux l’idiosyncrasie de Connolly, l’originalité de sa
pensée associant entre autres éléments le nationalisme irlandais et le
marxisme classique porte sur la tragédie:

C’est un lieu commun que de dire parmi les nationalistes irlandais que « la Providence
envoya la maladie de la pomme de terre ; mais l’Angleterre fit la famine ». La
formulation est exacte, et a besoin seulement d’être améliorée en ajoutant que
« l’Angleterre fit la famine par une application rigide de principes économiques qui
1329
reposent à la base de la société capitaliste.

Ainsi, en disant qu’il y avait en Irlande assez de nourriture pour nourrir le double
de la population irlandaise,1330 il reprend une idée commune durant la Famine,
que les écrits de John Mitchel ont diffusés1331 et qui sera reprise par le premier
universitaire s’étant penché sur la question, Canon John O’Rourke en 1874.
Karl Kautsky est, au contraire, à blâmer pour avoir garder l’événement
sous silence. Il dit bien que « le développement industriel de l’Angleterre
intensifia la misère irlandaise »,1332 il évoque le mouvement d’émancipation

1327
K. Marx, « f.) L’Irlande », in « VII e Section : Accumulation du capital », in « Le Capital » , Œuvres,
Economie I, Paris, Gallimard, 1965 (1ère éd. 1867), pp. 1389-1406, p. 1406.
1328
Marx ajoute, comme nous l’avons déjà vu, , « sous couvert de la maladie de la pomme de terre », Le
Capital, livre 1er, t. III, cité in R. Faligot, James Connolly …, op. cit., p. 59. En 1844, Engels soulignait déjà que
« le rapide développement de l’industrie anglaise n’aurait pas été possible si l’Angleterre n’avait pas disposé
d’une réserve : la population nombreuse et misérable de l’Irlande. », Engels, La Situation des classes laborieuses
en Angleterre, cité in R. Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, Paris, Maspero,
1978, p. 88.
1329
“It is a common saying amongst Irish Nationalists that “Providence sent the potato blight; but England made
the famine”. The statement is true, and only needs amending by adding that “England made the famine by a rigid
application of the economic principles that lie at the base of capitalist society”. James Connolly, Labour in Irish
History, op. cit., p. 145. Cf. T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 263 et p. 303.
1330
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 145.
1331
Cf. la citation de The Last Conquest of Ireland (Perhaps) in Mary Daly, op. cit., p. 72.
1332
citation entière : “England’s industrial development intensified Irish misery. But industrial capitalism cannot
expand beyond a certain point without rousing the lower classes, above all the industrial proletariat, to fight for
political rights and social freedom. K. Kautsky, op. cit., (Ch. 3. §. 1.)

248
catholique, le chartisme, l’émigration, mais ne livre pas un mot sur la Famine.
Comment peut-on expliquer ce fait ? Nous savons que Kautsky a accueilli
favorablement le Traité Anglo-Irlandais de 1921. Peut-être se refuse-t-il à
penser les conséquences traumatiques que peut avoir un tel chavirement des
rapports sociaux sur les mémoires pour ne pas discuter ne serait-ce que l’once
de légitimité que peut avoir le mouvement nationaliste insurrectionnel.
Nous avons vu précédemment que Connolly faisait remonter les
problèmes économiques de l’île à la fin des Guerres napoléoniennes qui a fait
baisser les prix agricoles alors que le fermage restait aussi élevé.1333 Les
communistes parlent également des problèmes économiques de la période
suivant la fin des Guerres napoléoniennes1334 et précédant la Famine. Ainsi, T.
A. Jackson met en avant que si la Révolution industrielle en Angleterre offrait
au pays l’hégémonie sur le marché mondial, les manufacturiers irlandais étaient
« empêchés de partager cette avance. »1335 Jackson parle, avec exagération,
des « Années Quarante de la Faim » (“Hungry Forties”) chez les travailleurs
anglais qui étaient exploités en tant que classe alors que « les producteurs
irlandais étaient, en plus, exploités en tant que« nation assujettie ».1336
Pour Desmond Greaves, alors que la demande en nourriture des villes
anglaises industrielles était de plus en plus forte il était impossible de
« maintenir une augmentation constante dans la production agricole sur une
base féodale »,1337 c’est-à-dire une société cloisonnée par l’aristocratie : il fallait
pour le gouvernement anglais introduire le libre-échange.
Erich Strauss montre du doigt le « gaspillage », l’« injustice » du système
irlandais qui trouve son « terrifiant apogée » (terrifying climax) dans la Famine.
Pour lui :

1333
James Connolly, Labour in Irish History, op. cit., p. 116.
1334
Guerres que Brian O’Neill appelle la « Guerre anti-Jacobine » (The War for the Land in Ireland, op. cit., p.
35). E. Burns, British Imperialism in Ireland, op. cit., p. 20. Elle reprend aussi la métaphore du vampire pour
désigner le capitalisme britannique (p. 35) et dénonce, en bonne léniniste, l’aristocratie ouvrière anglaise créée
par « l’expansion impérialiste » (p. 35).
1335
T. A. Jackson, Ireland Her Own, op. cit., p. 205. Jackson donne des explications orthodoxes: perte de
l’indépendance parlementaire, manque de ressources naturelles, manque de capitaux qui sont extorqués par les
landlords. Il désigne l’Union comme la principale cause du problème (Ibid., p. 206)
1336
Ibid., p. 209. Et « TAJ » d’expliquer ainsi le lien entre le mouvement pour l’Abrogation de l’Union et la
République irlandaise.
1337
“to maintain a constant increase in agricultural production on a feudal basis was fundamentally impossible.”,
C. D. Greaves, Liam Mellows and the Irish Revolution, op. cit., p. 11. Il écrira plus tard qu’il s’agissait d’une
« soi-disant famine » (“so-called famine”), in Seán O’Casey, politics and art, Londres, Lawrence & Wishart,
1979, p. 14.

249
la dépendance de l’agriculture irlandaise envers les marchés étrangers, qui contrastait
tellement bizarrement avec la culture de subsistance rudimentaire de la masse des
1338
gens [qui devient « économiquement inutile » ], était le résultat incontournable du
1339
statut colonial de l’Irlande.

Cette position coloniale se caractérisait par « la combinaison de l’archaïque


système agraire irlandais semi-féodal et de l’économie de marché et des
principes du laissez-faire de la Grande-Bretagne […]»1340produisit ce
« gigantesque fléau », symbole de la domination britannique.

En dépit de The Great Famine,1341 l’historiographie universitaire de ne se


départit pas de l’image traditionnelle qui veut que la Famine constitue une
rupture, un tournant inexplicable en termes de cycles économiques.1342 Des
ouvrages comme celui K.H. Connell1343 ou celui de P. Lynch et J. Vaizey1344
avaient pourtant focalisé leurs investigations non plus sur le politique mais sur
l’économique. Mary Daly juge l’analyse que donne Connell des années
précédant la Famine « sérieusement erronée » et tendant à faire apparaître cet
événement comme un « désastre Malthusien ».
Si The Great Hunger de l’écrivain Cecil Woodham-Smith, succès de
librairie salué par le président De Valera, montrait qu’une lecture nationaliste
talentueuse mais sommaire avait encore un grand écho, l’Irlande moderne allait

1338
E. Strauss, Irish Nationalism and British Democracy, op. cit., p. 82 “[…] economically useless”.
1339
“The dependence of Irish agriculture on foreign markets, which contrasted so strangely with the crude
subsistence farming of the mass of the people, was the necessary result of Ireland’s colonial status.” E. Strauss,
Ibid., p. 77. Il note aussi l’importance des Guerres Napoléoniennes, sans le mettre particulièrement en avant, (p.
83 , p. 136.) avec la mise en place légale de l’expulsion des métayers [cottiers] par les landlords. & Cf. aussi : p.
275. Strauss réaffirme (p. 80) le “résultat inévitable” du système qui “subordonnait les vies des paysans aux
demandes de leurs propriétaires terriens.” (“The Irish population problem was the inevitable result of the Irish
land system which subordinated the lives of the peasants to the demands of their landlords”), Voir aussi p. 82
pour une nouvelle dénonciation du “système agraire irlandais et rien d’autre […]”
1340
“the combination of the archaic semi-feudal Irish land system and the market economy and laissez-faire
principles of Great-Britain which produced in the famine a gigantic scourge for the Irish people and an indelible
symbole of the extreme results of British rule in Ireland.”, Ibid., p. 87.
1341
Robert Dudley Edwards, T. Desmond Williams (dir.), The great famine: studies in Irish hisory, 1845-52,
Dublin, Browne and Nolan, 1956.
1342
Mary Daly, op. cit., p. 76, s’appuyant sur L. M. Cullen, “Problems in the Interpretation and Revision of
Eighteenth Cen tury Irish Economic History”, Transactions of the Royal Historical Society, 5ème séries, vol. 17,
1967.
1343
K.H. Connell, The Population of Ireland, 1750-1845, Oxford, 1950. cité in M. Daly, op. cit.
1344
P. Lynch, J. Vaizey, Guinness’s Brewery in the Irish Economy, 1759-1856, Cambridge, 1960 [chapitre 1] M.
Daly signale aussi le travail de T.W. Freeman, Pre-Famine Ireland. A Study in Historical Geography,
Manschester, 1957.

250
produire une autre historiographie de la Famine. Les précurseurs de cette
révision de l’histoire économique dans les années soixante sont Louis Cullen et
un auteur livrant une interprétation marxiste : Raymond Crotty. L’idée-force de
ce dernier sur la période s’exprime dans les extraits qui suivent :

La Grande Famine hâta les choses, mais les origines de cette situation
démographique très particulière qui caractérisait l’Irlande dans la seconde moitié du
dix-neuvième siècle et qui continue de la caractériser à ce jour, était sans doute
établie dans les années de la pré-Famine. La situation démographique changeante
était provoquée en réponse aux mutations sur le marché britannique pour les produits
1345
agricoles irlandais après la bataille de Waterloo. […]

[La Famine] n’infléchissa pas le développement. Elle n’était pas, comme cela a été
1346
fréquemment prétendu, une rupture […]

Raymond Crotty considère donc le temps long des cycles économiques et


e
constate que la prospérité relative de la fin du XVIII siècle et l’embellie qu’a
connue l’économie irlandaise d’alors cachaient de nombreux problèmes
structuraux.
Il s’interroge ainsi sur l’augmentation de la population. Elle découle, selon lui,
de déterminations économiques précises alors que K. H. Connell n’y voyait
qu’une réaction à la misère de la vie paysanne.1347
Raymond Crotty fait remonter cette hausse de la population autour de l’année
1760 où la position de la main d’œuvre dans l’agriculture irlandaise a été
« révolutionnée ». « Fondamentalement – selon lui – ce changement découlait
de la demande accrue en nourriture en Grande-Bretagne. »1348 Le siècle
précédent (1660-1760) avait vu l’agriculture se développer, plus
particulièrement grâce à l’élevage qui employait la majeure partie des

1345
“The Great Famine hastened matters, but the origins of the very peculiar demographic situation which
characterised Ireland in the second half of the nineteenth century and which has continued to characterise it to
date, were without doubt laid in pre-Famine years. The changed demographic situation was brought about in
response to changes on the British market for Irish agricultural produce after the Battle of Waterloo.”, R. Crotty,
Irish Agricultural production, its volume and structure, Cork, Cork University Press, 1966, p. 41.
1346
Littéralement : watershed « ligne de partage des eaux »,“It did not change the direction of devel