LA RÉCEPTION DE MIRBEAU DANS LA LITTÉRATURE LITUANIENNE AU TOURNANT DU XXe SIÈCLE Quelle est l’image de l'écrivain qui mettait à nu la vie

sociale française, avec ses défauts et ses problèmes, dans la littérature lituanienne ? La réponse à cette question peut nous aider à mieux connaître les traits dominants de cette littérature. Le but de cet article est donc d’examiner les contacts entre la littérature lituanienne et l’écrivain français Octave Mirbeau au commencement du XXe siècle, sans oublier qu’il n’avait pas été reçu de la même manière par ses contemporains français de la fin du XIXe. Les conditions sociales et culturelles dans la Lituanie de cette époque étaient bien différentes de celles de la France. La fin du XIXe siècle est la période de la libération nationale et de la lutte pour l’indépendance, c’est-à-dire la révolte contre le tsarisme russe. Les problèmes nationaux primaient, ce qui explique pourquoi la littérature était au service des aspirations du peuple. Les efforts des intellectuels étaient unifiés pour les besoins de la cause. Cependant, il existait différentes normes esthétiques, reflétées par les divers courants de la presse nationale qui naissait à cette époque-là. À la fin du XIX e siècle en Lituanie on peut trouver des tendances romantiques conservatrices, représentées par le journal Ausra (“L’aube”), ainsi que des tendances positivistes (le journal Varpas, “ La cloche”). Les vertus catholiques étaient mises en évidence dans le journal Tevynes sargas (“Le gardien de la Patrie”). L’on pourrait donc s’attendre à ce que les idées de Mirbeau, les traductions de ses œuvres soient représentées dans les pages de Varpas , le journal positiviste, qui était tourné vers la réalité sociale. Mais le programme positiviste de ce journal se concentrait sur les questions qui touchaient directement la société lituanienne. La littérature française était bien aimée dans la Lituanie du XIX e siècle. Dans les bibliothèques des nobles se trouvaient les œuvres de Balzac, de Mérimée, de Victor Hugo, et de Dumas, entre autres. Mais, dans les catalogues des bibliothèques, on ne trouve aucun ouvrage de Mirbeau. Il est vraisemblable qu’à la fin du siècle les romans français servaient le plus souvent de lecture d’agrément. C’est ainsi que dix-neuf romans de Gyp et vingt et un romans de P. Sales faisaient partie de la bibliothèque de Maironis, poète lituanien classique. Pour ce poète d’orientation catholique et romantique, les livres de Mirbeau n’étaient pas importants, ce qui explique pourquoi il ne les mentionne pas dans son ouvrage sur l’histoire de la littérature universelle. À la fin du XIXe siècle paraissent de nouvelles traductions lituaniennes de livres français, surtout ceux de Hugo et de Maupassant. Les adaptations de romans de chevalerie et d’aventures ont, eux aussi, beaucoup de succès. Or, dans un tel contexte, les ouvrages du Mirbeau, d’un réalisme mordant, ne pouvaient pas être bien accueillis par les lecteurs d’un pays balte, où la conscience littéraire se nourrissait d’idées élevées, de coutumes précieuses et de la rhétorique du sublime. La Lituanie de la fin du XIXe siècle n’a pas les mêmes critères esthétiques que celle du début du siècle, où le classicisme français était considéré comme un sommet de la perfection. Les deux courants principaux – le romantisme et le réalisme – imposent d’autres valeurs, d’autres normes et une autre rhétorique . Mais l’univers littéraire lituanien reste assez fermé et uni. La situation a changé au commencement du XXe siècle, quand le régime tsariste annule l’interdiction d’imprimer les livres lituaniens en alphabet latin. Par conséquent, davantage de traductions lituaniennes d’auteurs occidentaux sont publiées. Le choix devient plus libre et plus varié. Les premières traductions de Mirbeau paraissent à cette époque-là. Au commencement du XXe siècle, la société lituanienne devient plus fragmentée. Les idées libérales, démocratiques et socialistes deviennent plus fortes. Dans la littérature réaliste on peut trouver de nouveaux thèmes : on s’intéresse à la vie des ouvriers, aux conflits sociaux, aux défauts de la société. C’est ainsi que les œuvres d’écrivains français tels que Zola et Mirbeau deviennent des exemples de l’humanisme social. Ceux qui se réclament de cette tendance démocratique et socialiste traitent Mirbeau comme un écrivain proche des mouvements sociaux et des idées

socialistes. C’est ce que reflète un article nécrologique imprimé dans le journal Naujoji gadyne (“Une époque nouvelle”) après la mort de l’écrivain. Et ce n’est guère un hasard si l’auteur de cet article se trouve être Vincas Mickevicius-Kapsukas, socialiste, révolutionnaire, et fondateur du parti communiste lituanien. Car pour lui, cet écrivain français se montrait concerné par les problèmes sociaux, par la souffrance du peuple, mais ne tolérait pas « l’orgueil de la société contemporaine dégradante1 ». Le publiciste et critique Kapsukas s’appuyait sur l’idée de Lénine à propos de deux cultures, adaptant les principes de la lutte politique au domaine littéraire. C’est pourquoi il soulignait le fait que la bourgeoisie n’aimait pas Mirbeau, tandis que les ouvriers – surtout en Russie – l’adoraient. L’auteur de l’article nécrologique souligne la forme démocratique des œuvres de Mirbeau. Des tendances modernes apparaissent au commencement du XXe siècle dans la littérature lituanienne. Mais pour un critique comme Kapsukas ces tendances littéraires sont étranges et très limitées, car, d’après lui, elles ne subviennent aux besoins d’un lectorat grand public. Aussi accorde-t-il la priorité à des formes plus accessibles, plus démocratiques, comme celles de Mirbeau. Certes, les œuvres de Mirbeau, influencées par les courants modernes, restent inconnues du critique. Mais il souligne l’humeur impitoyable du romancier lorsqu’il décrit les déformations de la société. À la fin de ce texte, qui vulgarise la création de Mirbeau, Kapsukas tire une conclusion générale dans laquelle il souligne la fidélité de l’écrivain aux idéaux de l’humanité. Son engagement social a de toute évidence influencé ses premières traductions lituaniennes. Elles ont paru dans le premier quotidien lituanien Vilniaus Zinios (“les informations de Vilnius”) entre 1904 et 1909. Dès le départ, ce quotidien a essayé d’accorder tous les courants et tendances de la société, en les associant à divers mouvements esthétiques. Mais cela s’est avéré fort difficile, et peu à peu les idées libérales et socialistes ont commencé à dominer, car elles était soutenues par l’un des éditeurs, Jonas Vileisis, célèbre militant social et membre du parti démocrate. C’est donc lui qui a traduit la première œuvre de Mirbeau, le petit récit « Vaikas » (“L’enfant”)2. Dans les deux numéros suivants de Vilniaus zinios, J Vileisis a publié deux autres traductions du français : « Virvele » (“le cordon”), de Maupassant, et « Klodas Ge » (“Claude G.”), de Victor Hugo. Ancien étudiant de l’université de Saint Petersbourg, avocat, puis ministre dans le gouvernement lituanien et maire de Kaunas, c’était un érudit avec de solides connaissances dans le domaine des langues étrangères, surtout du français. Il a réuni ces textes de Mirbeau et de Maupassant dans un petit livre qu’il a fait publier en 1906. Le traducteur avait peut-être choisi ces textes à cause de leur thématique commune: tous les deux mettent en scène un tribunal, donc une situation bien connue et intéressante pour le juriste qu’était le traducteur. Mais c’est en 1908 que paraît le plus grande texte de Mirbeau dans Vilniaus zinios. Pendant cette période, le journal était dirigé par J. Vileisis, et les démocrates et les sociaux-démocrates dominaient la rédaction du journal (plus tard quand la direction de Vilniaus zinios a adopté une position plus conservatrice et plus patriotique, les traductions françaises disparaîtront de ses pages). Pour de tels rédacteurs, le drame de Mirbeau Les Mauvais bergers convenait bien. J. Vileisis a imprimé la traduction de la pièce par un collaborateur de son journal, Jurgis Antanaitis, dans plus de vingt numéros du journal. L’intrigue sociale intéressante de ce drame de Mirbeau devait augmenter le nombre de lecteurs du journal, et les abonnés devaient attendre avec impatience la suite du récit. La traduction était adaptée au destinataire lituanien et à la tradition littéraire de la Lituanie de cette époque : la prose lituanienne, entre la fin du XIXe siècle et le commencement du XXe, était orientée vers les problèmes sociaux des campagnes, car la littérature urbaine ne s’était pas encore développée dans ce petit pays balte, et les types littéraires de l’ouvrier et du bourgeois commençaient seulement à apparaître. C’est pourquoi les héros de la version lituanienne du drame de Mirbeau parlent un langage campagnard. Une autre traduction de ce drame garde une expression plus raffinée3, celle de N . Lukavicius, qui a paru en 1921 dans le format d’un petit livre.
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V. K. , « Oktavas Mirbo », in Naujoji gadyne, n° 4, 1917. O. Mirbo, « Vaikas », in Vilniaus zinios, n° 81, 1906. 33 Oktav Mirbo, Netike ganytojai, Verte N. Lukavicius, Kaunas, 1921.

Ainsi, pour le lecteur de Lituanie Mirbeau est avant tout l’auteur des Mauvais bergers, qui y a été également traduit en yiddish4. C’est grâce à un critique lituanien qui préférait la littérature à portée sociale que ce drame a été connu. Il s’agit de l’un des plus célèbres critiques littéraires de la décennie 1930-1940, Kostas Korsakas, qui citait ce récit comme un exemple de la façon dont les lois de la production capitaliste dirigent les hommes et étouffent leur individualité 5. Dans une telle interprétation on voit l’influence de la théorie marxiste de l’art : la littérature devient le reflet de la réalité, doit être l’expression de la lutte des classes. C’est donc une situation paradoxale, parce que Mirbeau préconisait, non seulement la justice sociale et la liberté individuelle, mais aussi l’indépendance de la littérature. Il est bien dommage que sa création littéraire, impressionniste et passionnée, ait été largement inconnue et n’ait donné lieu qu’à une insuffisante vulgarisation dans la Lituanie de cette époque. Les auteurs des premiers manuels lituaniens de littérature générale ne mentionnent pas Mirbeau. Dans son ouvrage Visuotines literaturos istorija (“Histoire de la littérature générale”, 1926), Maironis décrit la littérature française du XIXe siècle. Il admire les œuvres des romantiques – Hugo, Chateaubriand, Lamartine, Vigny et Musset –, où il trouve des pensées profondes et un vrai idéalisme. C’est ce qui manque, d’après lui, chez les réalistes comme Balzac, Daudet et Flaubert. Il réprouve surtout les écrivains qui montrent le côté sombre de la vie, tels Zola, de Kock, de Maupassant, Sue et Baudelaire. Mirbeau, défenseur des idées progressistes, était donc loin des idéaux littéraires de l’écrivain classique lituanien, qui s’appuyait sur la doctrine catholique et l’esthétique du romantisme. En 1929 a paru une histoire lituanienne de la littérature française. L’auteur de cet ouvrage, V. Dubas, caractérise Mirbeau très brièvement, mais pas comme l’aurait fait un Maironis. Il souligne son réalisme, qui est évident surtout dans ses romans les plus célèbres que sont Le Jardin des supplices et Dingo. Mais en même temps il dit que l’auteur français accepte les idées romantiques, sublimes et morbides. Le roman La 628-E8 est présenté comme la « bible des romans sportifs, des romans de l’automobile6 ».. Ce n’est donc pas un hasard si l’œuvre de Mirbeau est arrivée en Lituanie par la voie de la presse, car lui-même a écrit beaucoup d’articles dans les journaux et sa rhétorique était très influencée par la rhétorique du journalisme. L’écrivain français était connu et estimé par les tenants de la gauche dans la culture lituanienne du début du XXe siècle, mais les partisans du romantisme l’ignoraient. Les écrivains lituaniens modernistes qui apparaissent au XXe siècle imiteront les auteurs des autres pays occidentaux, tandis que le monde académique lituanien essayera de rester neutre, en faisant une évaluation plus objective des différents courants littéraires. La réception de Mirbeau dans la littérature lituanienne de son époque nous montre les efforts qu’a faits la littérature pour détruire les barrières culturelles, l’existence d’une grande diversité d’opinions et de goûts, et les difficultés qu’éprouvait la jeune critique lituanienne à décrire et à évaluer la création de différents écrivains français. Irena SKURDENIENE-BUCKLEY Université Vytautas Magnus de Kaunas (Lituanie)

Zhan un Madlene (i Shlechte Fihrer), Vilnius, Bikherfarlag Tzukunft,, sans date (1906), 100 pages. Le nom du traducteur n’est pas indiqué. Les caractères sont hébraïques. 5 K. Korsakas, Literaturos kritika, Vilnius, 1982, p. 173. 6 V. Dubas, Prancuzu literaturos istorija, Kaunas, 1929, t. 1, p. 246.

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