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ETHIQUE DES AFFAIRES : ENTRE

ACTION DE BIENFAISANCE
ET ACTION COMMERCIALE

Jean NKAHAM
Docteur en Sciences de Gestion

Université Nancy 2
Cahier de Recherche n°2008-11

CEREFIGE
Université Nancy 2
13 rue Maréchal Ney
54000 Nancy
France
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Fax : 03 54 50 35 81
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www.univ-nancy2.fr/CEREFIGE
n° ISSN 1760 – 4893

1
Ethique des affaires : entre action de bienfaisance et action commerciale
NKAHAM Jean
Docteur en sciences de gestion (9/11/2007)
39 rue de Laxou
54000 Nancy
Port. : 06.66.95.52.76
Email : jean.nkaham@wanadoo.fr

Mots clés :

Ethique des affaires, action de bienfaisance, action commerciale, entrepreneurs, valeur


ajoutée.

Business ethics, action of beneficence (charity), commercial action, businessman, added


value.

Résumé

Ethique et affaires, action de bienfaisance et action commerciale, des concepts dont


l’association paraît antinomique. L’objet de l’éthique est la morale, son but élaborer des
règles de conduite en société. Dans les affaires et en entreprise, c’est la recherche du
profit maximum, la compétitivité,... sans état d’âme, ni de morale et de charité. Les
actions commerciales sont opposées aux actions de bienfaisance. Un discours éthique
qui chercherait à concilier les deux, serait un effet de mode ou une hypocrisie.
Cet article démontre le contraire. Partant de trois entrepreneurs et leur gestion qui
intègre l’éthique avec succès, et s’appuyant sur quelques auteurs, l’article montre que
l’éthique donne aux affaires et à l’entreprise de perdurer, et leur procure de la valeur
ajoutée en conciliant actions de bienveillance et actions commerciales.

Ethics and business, action of beneficence and commercial action, concepts the
association of which appears paradoxical (antonymous). The object of ethics is
morality, its purpose is to work out rules of behaviour (conduct) in society. In business
and in firm, it is the research of maximum benefit, competitiveness,... without state soul,
nor morality and charity. Commercial actions are set against actions of beneficence.
Any ethical speech which would try to reconcile both would be an effect of fashion or
an hypocrisy.
This article demonstrates the opposite. Scrutinising the case of three businessmen and
their management which inserts ethics successfully and leaning on some authors, it
shows that ethics gives in business and in firm to continue, bring them added value by
reconciling actions of beneficence or charity and commercial actions.

2
Ethique des affaires : entre action de bienfaisance et action commerciale

I N T R O D U C T I O N

Ce titre sort de l’ordinaire. Tel qu’il est formulé avec la préposition « entre » qui, placée
devant un complément l’explique, et avec la conjonction « et » qui lie « action de
bienfaisance » et « action commerciale », l’hypothèse se veut claire dès le départ.
Elle pose dans cet article « action de bienfaisance » et « action commerciale »
comme deux versants de l’éthique des affaires.
Les affaires n’ont pas une vocation morale, mais de profit. L’association de l’éthique et
des affaires dérange les entrepreneurs, même si elle les interpelle. Ce sujet tel qu’il est
posé, laisse penser cependant que « action de bienfaisance » et « action commerciale »,
voire les affaires, ne pas antinomiques. Cette pensée est partagée avec des réserves, bien
qu’un nombre croissant des entreprises aujourd’hui, soutiennent des œuvres caritatives,
des recherches en vue d’améliorer la condition humaine, la santé… L’éthique dans les
affaires semble se traduire dans la qualité des relations avec les parties prenantes, dans
le souci de la transparence et la vérité dans les opérations. La question majeure serait
plutôt : quelle cohérence existe-t-il entre « action de bienfaisance » (en vue du bien de
l’homme) et « action commerciale » (en vue du gain) ? L’agent économique comme
intermédiaire dans la société est appelé à concilier ses intérêts et l’équilibre personnel
de chaque homme.
Pour introduire l’analyse de ce sujet, on partira de la position de trois hommes
d’affaires, managers dans trois entreprises différentes, de trois secteurs différents avec
trois stratégies différentes qui ont tous introduit l’éthique au cœur de leurs activités.
« L’éthique (dit Elisabeth Ducollet) doit imprégner toute l’activité, (…), une éthique qui s’invente tous les
jours, parfois au point de transgresser les règles ! (…). Cette dernière est indispensable dans un
environnement où l’on est toujours dans l’obligation de progresser. L’absence de l’éthique, c’est la mort
du social »1 (Audoyer, 2002). Pour elle l’éthique n’est pas statique puisqu’elle « s’invente
tous les jours », elle doit bousculer les habitudes et les règles établies « transgresser les
règles » ; sa mort c’est aussi la mort du social « l’absence de l’éthique, c’est la mort du
social ».
Michel Bon pense que dans les affaires, l’éthique doit s’étendre autant sur les
employeurs, que sur les employés : « une entreprise éthique avec des employeurs et des
salariés qui ne le seraient pas (dit-il) ne pourrait être qu’une construction éphémère »2
(Ballot et al, 2005). Un patron a un devoir double : « créer des richesses » (ici
l’efficacité doit dire le dernier mot), et faire « progresser ses collaborateurs ». Dans la
progression des collaborateurs, il y a des règles à suivre, et Michel Bon croit les trouver
dans les règles éthiques, en ce sens qu’elles « sont des règles de bonne gestion que le
patron va mettre en pratique » (Audoyer, 2002).
Un autre homme d’affaire : Bernard Collomb3 pense que les valeurs éthiques ont une
« portée universelle » et se matérialisent dans des « principes d’action qu’il faut
conjuguer avec l’efficacité économique » (Audoyer, 2002). Pour Collomb, il est clair
1
- Elisabeth Ducollet est PDG du groupe Thuasne, dans un entretient avec Audoyer, J-P. 2002. Patrons et
chrétiens. Edition de l’Emmanuel. Paris. P. 63.
2
- Michel Bon, préface de Ballot, A. et al. 2005. L’éthique individuelle, un nouveau défi pour
l’entreprise. L’harmattan. Paris. P. 14.
3
- Bernard Collomb est le PDG du groupe Lafarge, dans un entretient avec Audoyer, J-P. 2002. Patrons
et chrétiens. Edition de l’Emmanuel. Paris. P. 33.

3
qu’une « société qui se globalise, qui améliore la communication entre les hommes ne
débouche pas sur l’« horreur économique » », mais à une création d’un monde nouveau.
Il ne s’agit pas pour lui de renoncer aux changements qui s’imposent : licenciement,
fermeture d’entreprise, et cela ne signifie pas que « quand tout va bien on est gentil avec
les gens, on s’en occupe, et quand ça va mal on devient brutal (dit-il) », mais il s’agit de
passer au crible de la raison éthique ce qu’il a à faire. L’homme d’affaire est appelé à
anticiper. Du point de vue de l’éthique des affaires, le mal ne se situe pas, au
licenciement ou à la fermeture des entreprises, il se situe plutôt dans le manque
d’anticipation. Le mal c’est le mépris des agents licenciés ou des gens qui travaillent
dans l’entreprise qui ferme. Ce mépris se traduit par « le fait que l’on n’anticipe pas, que l’on
n’a pas réfléchi d’avance pour essayer d’éviter les problèmes, que l’on informe pas les gens, ou que l’on
leur cache ce qui va se passer, que l’on n’est pas sincère, ni honnête dans le dialogue et finalement que
l’on ne s’occupe pas des hommes quand ils sont frappés et victimes du changement économique »
(Audoyer, 2002).
Cette position n’est pas partagée par tous. Ricœur pense que l’éthique des affaires ne
peut être qu’une subtilité de l’idéologie productiviste lorsqu’elle est couplée à la
demande d’adhésion à des valeurs d’entreprise définies par la direction. Pour Ballot en
2005, « Le discours éthique sur l’entreprise ou l’éthique d’entreprise me laisse
sceptique. Et en particulier cette idée que l’éthique améliore le climat de l’entreprise,
permet de gagner en productivité et améliore la qualité du produit ». En effet, l’éthique
des affaires n’est pas un acquis. Beaucoup pensent que l’éthique des affaires est un
moyen pour faire adhérer les employés à la cause de l’entreprise : « L’éthique des affaires
est (…) un moyen d’obtenir du personnel un dévouement, une discipline, d’aboutir à une technique
d’intégration salariale. L’éthique correspond dans ce cadre à une nouvelle forme de culture d’entreprise
visant à modeler les comportements » (Ballet, Bry, 2001), ou que l’éthique des affaires est un instrument
de manipulation des employés « dans le système de valeurs le plus compatible avec la compétitivité de
l’entreprise » (Mercier, 2004).
Malgré ces controverses autour de l’éthique des affaires, l’attitude des trois managers
ci-dessus laisse penser qu’un management en cohérence avec l’éthique développe les
affaires, accroît les profits, et crée des conditions favorables pour l’épanouissement de
l’homme. Percevoir les affaires sous le seul angle économique ou de la compétitivité
comporte des risques, et met en danger l’équilibre humain. Peut-on au vue des
perceptions négatives que certains ont de l’éthique des affaires, penser qu’en conciliant
« action de bienfaisance » et « action commerciale », l’éthique pourrait-elle offrir des
atouts aux affaires ?
Les croyances dans ce domaine inclineraient plus vers la négative. Pourtant, la position
des managers ci-dessus démontre le contraire. L’éthique en combinant « action de
bienfaisance » et « action commerciale », apporterait beaucoup de la plus value aux
affaires. Ce qui incite à mener une réflexion pour voir dans quelle mesure l’éthique peut
arriver à combiner « action de bienfaisance » et « action commerciale » pour créer de la
valeur, dans le respect des règles de la gestion. Une telle réflexion offrira de nouvelles
perspectives à la croissance des affaires.
Il est difficile de concilier éthique et affaires. Associée aux affaires, l’éthique comprend
deux versants opposés : le versant de bienfaisance (l’éthique sert et aide les personnes
nécessiteuses. Elle fait respecter la dignité de tout homme dans les affaires), et le
versant du calcul économique (l’éthique rentabilise les actions en faveur des
nécessiteux, en créant des valeurs commerciales qui profitent aux affaires).
Cet article s’articulera sur deux piliers. Le premier pilier traitera de l’éthique à l’éthique
des affaires : comment l’éthique qui au départ ne concernait que l’homme, s’est étendue
aux affaires. Le second s’attellera à analyser le pourquoi de l’éthique dans les affaires,
et tentera de montrer comment elle arrive à combiner « action de bienfaisance » et
« action commerciale » pour créer un peu plus de valeur et accroître le profit.

4
La réflexion que mène cet article a un intérêt double : tout d’abord éclairer les
entrepreneurs sur la prééminence de l’éthique dans les affaires de nos jours. A ce sujet,
Jean Loup Dherse et Dom Hugues pose une question pertinente : « L’éthique ou le
chao ? »4. Les affaires ne peuvent plus se passer de l’éthique sans créer un malaise
social. Ensuite sur un plan purement théorique et conceptuel, de caractériser la
dimension éthique dans les affaires.

1. Ethique et affaires

Toutes les sociétés sont formées de personnes venant d’horizons divers, et sont appelées
à vivre ensemble dans la liberté et le respect mutuel. Afin de ne pas affecter son
identité, sa cohérence, ses coutumes, toute société pour conserver son harmonie a besoin
de l’éthique (ensemble de règles, de valeurs qui constituent sa tradition, sa manière de
vivre). C’est sans doute ce que veut affirmer Lacoste5. L’éthique serait le garant d’une
société et de sa continuité. Ce concept éthique est cependant très ambigu. Il n’est pas
facile à cerner, et devient même très complexe quand il s’applique aux affaires ou à
l’entreprise. Ce qui peut être intéressant ici, est d’essayer (de lui donner un sens. Il
convient de cerner le concept, le pénétrer pour le saisir dans son essence, et l’appliquer
ensuite aux affaires pour comprendre son nouveau contenu.

Dans cette réflexion, l’éthique des affaires se confond avec l’éthique de l’entreprise. Le
choix est délibéré, étant donné que les affaires s’appuient sur les entreprises qui sont
« les agents de la vie économique »6. Affaires et entreprises se confondent puisque les
« acteurs principaux des affaires sont les entreprises »7. Avant d’aller en profondeur
dans l’éthique des affaires qui fait l’objet de cet article, il convirent tout d’abord de
clarifier le concept éthique.

1.1. De l’éthique à l’éthique des affaires

Il n’y a pas très longtemps dans l’enseignement, il était question de morale et rarement
d’éthique. Aujourd’hui la morale est désuète, et l’éthique mis en confiance. Le premier
sens, le sens le plus courant fait de l’éthique le synonyme de la morale. C’est par suite
de glissement que l’éthique est devenue la science du comportement et porte sur tout
jugement moral. Le Petit Larousse définit l’éthique comme « ce qui concerne les
principes de la morale. Jugement moral. ». « Partie de la philosophie qui étudie les
fondements de la morale » ou « ensemble des règles de conduite », l’éthique est avant
tout une science de l’homme et fait partie des sciences humaines. Son objet de réflexion
est l’homme dans le vivre ensemble en société, dans l’harmonie et le respect de la
liberté de chacun et de son identité. L’éthique se présente comme un ensemble de
principes qui s’imposent à la conscience de chaque homme, comme être raisonnable qui
vit dans une société réglée par des conventions. La démarche éthique est personnelle et

4
- L’éthique ou le chao ? Est le titre du livre de Jean Loup Dherse et Dom Hugues Miguet paru aux
éditions de la Renaissance à Paris en 1998.
5
Parlant de l’éthique, Lacoste affirme : « toute société maintient son identité, sa cohérence, sa continuité
à l’aide d’un ensemble de règles, de valeurs et de coutumes qui constituent sa tradition morale (…). Les
êtres humains sont les êtres sociaux qui dépendent les uns des autres et qui ne cherchent pas seulement
leurs intérêts personnels. Cela est nécessaire parce que, ce sont aussi des êtres égoïstes qui ont tendance à
faire passer leur intérêt avant celui d’autrui » (Cf. Dictionnaire de critique théologique. 1998. PUF. Paris.)
6
Le Tourneau, P. 2001. L’éthique des affaires et du management au XXème siècle. Essai. Dalloz-Dunod.
Malesherbes. P. 18.
7
Ibid. P. 19

5
collective, parce que l’homme n’est pas un être isolé. Il est appelé à respecter un certain
nombre de règles dans la société.

A l’origine, l’éthique portait uniquement sur l’homme. Aujourd’hui, elle s’est étendue à
ses activités. Elle est devenue même un centre d’intérêt pour les affaires. Ici, deux
questions se posent tout naturellement : 1 – Quelle est la quintessence de l’éthique ? 2 –
Comment l’éthique s’est-elle déportée sur les activités de l’homme, et notamment sur
les affaires et à l’entreprise ? Ces questions trouveront une réponse dans les lignes qui
vont suivre : la première au point 1.2. Le concept éthique, et la seconde au point 1.3.
L’éthique des affaires. Mais on peut déjà retenir que la réflexion éthique portée sur les
activités humaines dont les affaires, remonte des pays anglo-saxons, notamment des
Etats-Unis.

1.2. Le concept éthique.

Il n’est pas facile de cerner le concept éthique. Du grec « etik », avec un autre mot latin
« mores » moral, ils constituent un couple de synonyme qui à l’origine a le même sens.
Si les deux concepts sont concurrents8, ils ont pratiquement la même signification « tous
deux désignent une considération régulatrice des comportements »9. Le Tourneau pour
l’illustrer, montre que pour parler de la même chose, les catholiques utilisent le terme
moral au contraire des protestants qui utilisent le terme éthique10. L’usage a fini par
différencier les deux concepts qui à l’origine avaient la même signification. Cependant,
les frontières restent flous, et il n’est pas étonnant que les deux mots soient utilisés de
façon équivalente. Néanmoins, quand on parle de l’éthique, on se situe sous l’angle de
la science qui traite des principes de la morale. La morale est « un ensemble de normes,
des règles de conduite propres à une société donnée »11. Quelques définitions aident à
cerner le concept éthique. Le grand Larousse propose deux. Pour lui, l’éthique fait
partie de la philosophie et son objet est la morale : « partie de la philosophie qui a pour
objet les problèmes relevant de la morale théorique ou fondamentale »12. Sa seconde
définition fait de l’éthique un « système particulier des règles de conduite »13. « Vous ne
pouvez pas croire (…) combien une éthique erronée empêche le libre
développement »14.
L’encyclopédie universelle lui s’appuie sur deux articulations pour définir l’éthique.
L’éthique est selon elle « l’étude théorique des principes qui guident l’action humaine
dans les contextes où le choix est possible »15. Elle définit l’éthique aussi comme un
« ensemble des principes gouvernant l’action des individus pour autant qu’ils agissent
en fonction de leur appartenance à un groupe social déterminé et que cette appartenance
impose des règles de conduite »16. Le trésor de la langue française quant à lui définit
l’éthique comme la « science qui traite des principes régulateurs de l’action de la

8
Le Tourneau, P. 2001. L’éthique des affaires et du management au XXème siècle. Essai. Dalloz-Dunod.
Malesherbes. P. 3.
9
Louart, P. 1999. Ethique, in Encyclopédie de la gestion et du management. Dalloz. Paris. P. 368.
10
Ibid. P. 3.
11
Le Petit Larousse compact. 2001.
12
Grand Larousse de la langue française. 1973.
13
Ibid.
14
Ibid.
15
Jacob, A. 1990. Encyclopédie philosophique universelle, les notions philosophiques. Dictionnaire 1.
PUF. Vendôme.
16
Ibid.

6
conduite morale »17. Il l’illustre en citant Durkheim : « … On a fait rentrer la
civilisation dans la morale. Mais il faut que le domaine éthique soit aussi indéterminé ;
il comprend toutes les règles d’actions qui s’imposent impérativement à la conduite et
auxquelles est rattachée une sanction, mais ne va pas plus loin »18. Pour Lalande
l’éthique est la science qui a « pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il
s’applique à la distinction du bien et du mal »19. Dans l’histoire selon lui, l’éthique était
appliquée « soit comme conscience, soit comme art pour diriger la conduite »20 :
« l’éthique politique a deux objets principaux : la culture de la nature de l’intelligence,
l’institution du peuple »21.
Durozoi et Roussel abordent l’éthique sous l’angle de la distinction entre le bien et le
mal. Pour eux, c’est la philosophie qui a « pour objet les jugements d’appréciation parce
qu’elle s’applique à la distinction du bien et du mal »22. Leur définition rejoint celle de
Lalande, mais contrairement à ce dernier, ils précisent par la suite que l’éthique est liée
à la métaphysique, et par conséquent différente de la morale appliquée. Morgaux
apporte à ces définitions une connotation nouvelle, et fait de l’éthique la philosophie
« qui a pour objet les problèmes fondamentaux de la morale »23. L’éthique correspond
systématiquement à la « morale théorique », et est « liée à une recherche métaphysique,
par quoi elle se distingue de la morale pratique ou appliquée »24. Cette définition de
Morgaux rejoint celle de Durozoi et Roussel sur l’éthique comme recherche
métaphysique, tout en apportant un élément nouveau. Morgaux perçoit l’éthique comme
« conception ou doctrine cohérente de la conduite de la vie »25.
Cette série de définition doit se clôturer ici avec celle de Arnoux et Weil qui se
penchent sur l’éthique pratique. Pour eux, l’éthique « désigne plus particulièrement la
situation des principes dans les actes particuliers de la vie », et son but est de
« déterminer le principe premier à partir de quoi évaluer toute action possible »26.
Que conclure après ces différentes définitions ?
Loin de se contredire, ces définitions se complètent. On peut y dégager quatre points
fondamentaux : l’éthique est une philosophie, l’éthique est une science, l’éthique est
une théorie, et enfin l’éthique est un guide.
- L’éthique comme philosophie a pour objet de réflexion la morale, et son but est
d’élaborer des règles de conduite pour réguler les actions des individus dans la société.
Réflexion rationnelle, elle se veut autonome et habilité à juger toutes les valeurs même
religieuses. Cette autonomie a pour but : « éliminer l’arbitraire de l’idéologie religieuse
et rendre justice à la liberté, à la dignité et à la responsabilité morale de l’homme.
L’esprit humain prenait la place de Dieu, et le sens inné du devoir remplaçait
l’obéissance divine »27. Kant marquait l’autonomie de l’éthique en ces termes : « même

17
Trésor de la langue française, dictionnaire du XIXème et XXème siècles. 1980. Volume 8. CNRS.
Presse de Berger. Paris.
18
Durkheim. 1893. Division du travail. Cité par trésor de la langue française, dictionnaire du XIXème et
XXème siècle. 1980. Volume 8. Epicycle Fuyard. CNRS. Presse de Berger. Paris.
19
Lalande, A. 1956. Vocabulaire technique et critique de la philosophie. PUF. Paris.
20
Ibid.
21
Op. Cit. P. 55.
22
Durozoi, G., Roussel, A. 1987. Dictionnaire de philosophie. Les références. Nathan. Poitiers.
23
Morgaux, L-M. 1980. Vocabulaire de philosophie et des sciences humaines. Armand colin. Paris.
24
Ibid.
25
Ibid.
26
Arnoux, S., Weil, Y. 1995. Dictionnaire des auteurs des thèmes de la philosophie. Hachette éducation.
Collection 19. 6ème édition. Baume-les-Dames.
27
Lacoste, J-Y. 1998. Dictionnaire critique de théologie. PUF. Paris.

7
le saint Evangile doit être comparé avec notre idéal de perfection morale avant qu’on ne
le reconnaisse pour tel »28.
- L’éthique comme science, étudie les faits pour tirer les conclusions qui servent à la
vie. Son objet est l’appréciation du bien et du mal, et à partir d’une réflexion, élaborer
des théories qui régulent la vie en société et guide le choix humain et son action.
- L’éthique est formée des théories, qui ne sont autre chose que des connaissances nées
de la spéculation intellectuelle. Ces théories visent un idéal, et sont formalisées dans un
ensemble de propositions scientifiques démontrables.
- L’éthique comme guide a un but : diriger l’action de l’individu et de la société en vue
du bien de tous.

Il apparaît clairement des définitions suscitées, que l’éthique a une grande affinité avec
la morale, et concerne les mœurs. Sa réflexion porte sur une manière de vivre en
société. Elle gouverne l’action des individus qui appartiennent à une société donnée, et
qui par cette appartenance les contraint29. Les définitions ci-dessus donnent chacune un
sens précis de l’éthique. Par rapport à cette réflexion, on retiendra celle de Jacob et celle
de Arnoux et Weil. Ces deux définitions sont plus intéressantes. Elles sont plus proches
de la réalité éthique aujourd’hui. Concrètes et moins spéculatives, elles donnent la
caractéristique de l’éthique à la fois personnelle et sociale.

L’éthique a beaucoup évolué. Elle était perçue différemment dans l’antiquité où elle
plonge ses racines. Pour Platon, l’éthique était la recherche du bien suprême, entendu
comme la plus noble des « formes transcendantales immuables et éternelles ». Aristote
se penchera plutôt sur l’éthique comme recherche des moyens pour atteindre le désir de
l’homme, qui est le bonheur (eudaimonia). Les hellénistes en remplaçant l’individu par
le citoyen, et les valeurs d’appartenance à une « société particulière », par des « valeurs
soit individuelles, soit universelles », vont apporter des idées nouvelles à l’éthique. On
distingue deux courants chez les hellénistes : les épicurien qui font de l’éthique la
recherche du plaisir et de la satisfaction, et les stoïciens pour qui l’éthique est la
rationalité universelle qui règle le comportement humain : « agir en accord avec la
raison, était agir en action avec la nature ultime »30. Foulquié tentera plus tard de
concilier Platon et Aristote dans sa définition qui fait de l’éthique la « partie de la
philosophie qui cherche à déterminer la fin de la vie humaine et les moyens pour
atteindre cette fin »31. La fin humaine serait le bien suprême dont parlait Platon, et
Aristote offrirait les moyens pour l’atteindre. Pour Foulquié, l’éthique traiterait aussi les
problèmes de la philosophie relevant de la morale fondamentale « quel est le bien
suprême, la nature et la valeur de la conscience morale, fondement des obligations »32.

Ces définitions avaient rétréci le champ éthique qui se veut plus large. Une autre
définition les rassemble à quelques nuances près, et donnerait de cerner le contenu de
l’éthique. Cette définition est de Mourral et Millet. Elle fait la différence entre l’éthique
comme adjectif et éthique comme substantif. Elle précise que l’adjectif éthique
« concerne les mœurs envisagées le plus souvent du point de vue du bien et du mal ». Sa
question est « que dois-je faire pour bien vivre ? ». Le substantif éthique quant à lui est

28
Kant. E. Cité par Lacoste, J-Y. 1998. In dictionnaire de critique de théologie. PUF. Paris
29
Jacob, A. 1990. Encyclopédie philosophique universelle, les notions philosophiques. Dictionnaire 1.
PUF. Vendôme.
30
Lacoste, J-Y. 1998. Dictionnaire critique de théologie. PUF. Paris.
31
Foulquié, P. 1982. Dictionnaire de la langue philosophique. PUF. Mayenne.
32
Ibid.

8
« la partie de la philosophie qui traite de la morale, de ce que l’homme doit faire et de
ce qu’il va éviter pour vivre en homme et répondre à sa fidélité »33. Au cours de
l’histoire, l’éthique a été « considérée comme « science des mœurs » descriptible et non
prescriptible ». « Sous l’influence de la philosophie allemande, elle est placée plus haut que la morale,
elle est plus spéculative, plus théorique, plus ouverte à la remise en question et aux discussions. La
meilleure définition qu’on peut lui attribuer est une éthique critique des jugements humains prononcés du
point de vue du bien et du mal et leurs fondements rationnels »34.
Une autre définition plus explicite et qui va dans le même sens, vient compléter celle de
Mourral et Millet. Elle est de Comte-Sponville, et dit que l’éthique est « un discours
normatif même un impératif, qui résulte du bon et du mauvais considérés comme valeurs simplement
relatives. Elle est faite de connaissances et de choix : c’est l’ensemble réfléchi et hiérarchisé de nos
désirs. Une éthique répond à la question « comment vivre ? » ». Elle est toujours particulière à un
individu ou à un groupe « c’est un art de vivre : elle tend le plus souvent vers le bonheur et culmine par
la sagesse (…) nul ne peut se passer de l’éthique, puisque la morale ne répond que très incomplètement à
la question « comment vivre ? » (…). Ainsi l’éthique est un travail, un processus, un cheminement : c’est
un chemin réfléchi de vivre, en tant qu’il tend vers la vie bonne (…) ou la moins mauvaise possible, et la
seule sagesse en vérité »35.
L’analyse des différentes définitions ci-dessus donne une idée du contenu du concept
éthique. Mourral et Millet le rassemble dans une longue définition, que vient compléter
celle de Comte-Sponville plus explicite. Au risque de les trahir, on peut dire que :
L’étique a trait aux mœurs, qu’elle est un jugement d’appréciation qui s’applique au bien et au mal,
qu’elle est un ensemble de règles de conduite qui disent à l’homme ce qu’il doit faire et ce qu’il doit
éviter pour son bien être en société et le bien être de autres, bref « le que dois-je faire pour bien
vivre ? »36, « le comment vivre ? »37 ».

Dans certains cas, l’éthique est une déontologie, c’est-à-dire des ordres formels qui
déterminent le comportement des personnes qui exercent une même activité : un
« ensemble des règles et des devoirs qui régissent une profession, la conduite de ceux
qui exercent, les rapports entre ceux-ci et leurs clients ou le public »38. Il convient
cependant de remarquer qu’il existe une différence entre l’éthique, la morale et la
déontologie, même si les trois concepts sont liés l’un à l’autre. On les confond souvent,
alors qu’ils sont différents. La déontologie est un ensemble de devoirs et de règles qui
régissent la conduite dans une activité professionnelle, et donne le comportement à tenir
dans les différentes situations auxquelles on peut être confronté. Exemple : le refus d’un
cadeau de grande valeur de la part d’un fournisseur, l’interdiction d’utiliser le matériel
de l’entreprise à d’autres fins, le respect du secret des dossiers… L’éthique quant à elle
intervient là où la loi, les directives, la réglementation n’ont rien prévu, et qu’il faut
recourir à la conscience pour agir. La présente réflexion partage sans réserve
l’affirmation d’un éminent professeur selon laquelle, une action peut être légale sans
être éthique « un chef d’entreprise ne contrevient pas à la loi quand il empoche des millions de dollars
en salaire et en prime en même temps qu’il effectue des mises à pieds et ses actionnaires subissent des
pertes importantes, mais est-ce moral ? S’il renonçait à une partie de sa rémunération, il ferait preuve
d’éthique. » (Pauchant, 2004).
Pour finir, la morale se penche plutôt sur les actions. Elle dit ce qui est bien et ce qui est
mal. La morale est de l’ordre de l’obligation, alors que l’éthique est de l’ordre de la
réflexion sur les valeurs. La morale commande, l’éthique recommande, et la
déontologie relève des valeurs éthiques. Du point de vue de l’éthique, la déontologie est

33
Mourral, I., Millet, L. 1993. Petite encyclopédie philosophique. Editions universitaires. Bruxelles.
34
Ibid.
35
Comte-Sponville, A. 2001. Dictionnaire philosophique. PUF. Mayenne.
36
Mourral, I., Millet, L. 1993. Petite encyclopédie philosophique. Editions universitaire. Bruxelles.
37
Comte-Sponville, A. 2001. Dictionnaire philosophique. PUF. Mayenne.
38
Le Petit Larousse compact. 2001.

9
intéressante, parce qu’elle sert de passerelle à l’éthique des affaires. Peut-on conclure ici
le concept éthique ?

Avec le temps, une autre éthique dite « appliquée » s’est développée à côté de l’éthique
philosophique. L’éthique des affaires à l’origine de cette réflexion fait partie de cette
autre éthique, et conclure le concept éthique sans l’aborder ne serait pas judicieux. Bien
que ce nouveau concept : éthique appliquée dont l’éthique des affaires fait partie soit
difficile à cerner, il convient d’avoir une idée sur ce qu’elle est, avant de continuer les
investigations pour montrer le pourquoi de l’éthique en affaire, et comment en
conciliant « action de bienfaisance » et « action commerciale » en elle, l’éthique créé de
la valeur en affaires.

1.3. L’éthique des affaires

Dans un ouvrage intitulé : « L’éthique des affaires et du management au XXème


siècle », Le Tourneau reprend des propos qui surprennent et inquiètent. Ce splendide
truisme de Coolidge (Président des Etats-Unis de 1923 à 1928), qui se passe de
commentaire.
« les affaires son les affaires (business is business », et des thèses « d’un professeur réputé de la Harvard
Business School qui n’hésite pas à affirmer que l’homme d’affaire « doit se battre. Et avant tout sans
morale » (selon Dunay, « enseigner l’éthique des affaires ») « journal Le Monde, 27 septembre 1994.
C’est le monde des données brut, implacables, des faits (dont chacun sait qu’ils sont têtus) ; … Les
valeurs économiques se fichent de la morale »39
De pareils propos en ces moments où les colloques, les congrès, les enseignements, les
publications sur l’éthique des affaires se multiplient, soulèvent des questionnements.
Questionnements que l’on peut résumer dans cette interrogation de Mellon : « le
discours éthique sur le monde de l’entreprise ne serait-il qu’une vague, apte à justifier
tout et n’importe quoi ? »40. Cette interrogation pose la réalité de l’éthique dans les
affaires et dans les entreprises. L’éthique a-t-elle vraiment une place dans les affaires ?
Ne serait-elle pas plutôt « un vernis de conscience ? » comme l’affirme Alan Berclay,
un ancien employé de Amazon.com désabusé par sa hiérarchie41. Le Tourneau dans
l’ouvrage évoqué plus haut, tente d’apporter une réponse. Voici en effet ce qu’il dit :
« il semble nécessaire que toute la vie sociale et économique soit guidée par une éthique : elle est partout
compétente, même là où sa présence est plus surprenante. « Sans morale, il n’y a plus de vin de
Bordeaux, ni style. La morale est le goût de ce qui est pur et défie le temps » (J. Chardonne in l’amour,
c’est beaucoup plus que l’amour) » (Le Tourneau, 2001).
En quoi consiste l’éthique des affaires ? Non seulement le concept est flou, son objet
n’est pas précis, et il y a un risque de moralisation et de récupération. D’un côté, il y a
des « donneurs de leçons » qui non conscients des difficultés quotidiennes auxquelles
sont affrontés les hommes d’affaires ou les managers face aux décisions, déclarent à
tord ou à raison, qu’aucun pot-de-vin n’est justifiable, et qu’un licenciement est
amoral… Et de l’autre côté, il y a les hommes d’affaires et les managers qui peuvent
récupérer l’éthique pour justifier certaine de leurs pratiques et décisions, faisant ainsi de
l’éthique un instrument au service d’un idéal ou des intérêts personnels. Cette méfiance
est légitime, pourtant des enjeux se cacheraient derrière ces incertitudes. C’est une des
raisons pour lesquelles il faut cerner le concept éthique des affaires, préciser son objet,

39
Le Tourneau, P. 2001. L’éthique des affaires et du management au XXème siècle. Essai. Dalloz-
Dunod. Malesherbes. P. 5.
40
Mellon, C. 1990. Editorial de l’entreprise, la vague éthique. Projet. Hiver. N° 224. P. 4.
41
Cf. Journal les échos. 2001. « Jusqu’où peut aller les choix éthiques imposés aux salariés ». 4
septembre.

10
et découvrir ce qui est valorisant dans sa démarche, pour sa mise en exergue dans les
affaires et en entreprise.

Deux définitions serviront de chef pour appréhender le concept de l’éthique des affaires.
La première est de Kerhuel. Elle fait de l’éthique des affaires une analyse des modes
d’application des normes morales des individus aux « décisions concrètes prises dans
l’entreprise, qu’il s’agisse des décisions des acteurs individuels ou celles de l’entreprise
considérées globalement »42. La seconde est d’un auteur anglo-saxon. Elle définit ainsi
l’éthique : « La business ethics est une éthique appliquée. Elle est l’application de notre compréhension
de ce qui est bon et juste à cet ensemble d’institutions, de technologies, de transactions, d’activités et
d’efforts que nous appelons business »
Ces deux définitions font entrevoir que l’éthique des affaires comporte en son sein
plusieurs démarches. Ces deux définitions présentent des visions différentes de
l’éthique. La première de culture francophone, s’articule sur l’analyse des décisions à
prendre dans l’entreprise. Le décideur ici s’appuie sur des normes ou des principes qui
guident son jugement quant aux décisions à prendre. Cet exercice est difficile d’abord
parce que chaque homme porte en lui des convictions personnelles, et ensuite parce
qu’il va falloir concilier ces convictions avec les normes mises en place pour juger. Cela
place le décideur dans une situation délicate, surtout que de ses décisions dépend
l’avenir de l’entreprise. Là, il est appelé à faire preuve d’intégrité, avoir recours à ses
qualités de novateur, et même faire appel aux expériences antérieurs. Cette définition de
culture francophone fait une distinction entre les « décisions des acteurs individuels » et
« celles de l’entreprise » comme personne morale. Elle porte en elle-même une grande
faiblesse, celle de réduire l’éthique à la procédure de décision qui sans doute limite les
scandales économiques, mais sans toute fois constituer une question permanente de la
vie des affaires et de l’entreprise43. Une des grandes préoccupations de l’éthique des
affaires, c’est comment concilier dans un rapport efficace et légitime l’entreprise et ses
partenaires, sans oublier l’environnement qui est de plus en plus exigeant et incertain.
L’éthique des affaires doit s’harmoniser avec l’individu, l’entreprise, la société et
l’environnement.
La seconde définition part, de la compréhension que l’on se donne de ce qui est bon et
juste, et qui n’est pas appliqué dans l’entreprise ou dans ses activités. Cette définition
est très proche des tenants de la Corporate Social Responsiveness (attention de
l’entreprise aux demandes sociales) du business ethics aux Etats-Unis, qui pensent qu’il
revient aux responsables de l’entreprise la capacité de répondre aux attentes de la
société. Ces responsables doivent satisfaire ces demandes, une fois qu’elles sont
identifiées. Pour les partisans de cette pensée, ils revient aux responsables de
l’entreprise de satisfaire la société, en tenant compte selon eux de ce qui est bon et juste.
L’entreprise engage sa responsabilité à partir de ce qu’elle juge bon et juste. Cette
approche ne fait pas l’unanimité. Elle a une faiblesse, celle de faire de l’entreprise la
conscience de la société. L’entreprise peut ici, se servir de l’éthique comme un
instrument pour défendre ses intérêts. Cette pensée est vivement combattue par les
tenants de la Corporate Social Responsability (responsabilité sociale de l’entreprise).
Pour eux, l’entreprise a des obligations envers la société, et doit lui rendre compte. Il ne
revient pas aux dirigeants de l’entreprise de définir la responsabilité sociale. Ils ne
doivent pas imposer leur référence à la société. Ils ne sont pas formés pour, et cela serait

42
Kerhuel, A. 1990. De part et d’autre de l’atlantique. Projet. N° 224. Hiver. P. 15.
43
Perrot, E. Economiste, membre du Ceras, développe longuement ce point de vue dans un article « une
interrogation sans fin, dans le chapitre de l’analyse économique est nécessaire dans l’entreprise ». Cf.
Projet. Hiver 1990-1991. N° 224. P. 4.

11
un abus pour eux de se procurer cette tâche. Pour les tenants de la Corporate Social
Responsability, « un contrat implicite semble conclu entre les dirigeants et les groupes
de pression. Les premiers auraient la charge de définir une certaine « éthique », les
second la responsabilité d’exercer une vigilance »44. Chacune des deux définitions est
critiquable, mais elles ont cependant le mérite de mettre en lumière, l’existence de
plusieurs préoccupations qui sont à la base de l’éthique des affaires. Ces préoccupations
sont variées suivant les terroirs et les contextes géographiques, même si aujourd’hui des
facteurs comme l’interdépendance économique, et la conscience des problèmes de
l’entreprise sont communs de part et d’autre. Il reste cependant que la toile de fond qui
était à l’origine de la business ethics aux Etats-Unis, était la crise de la légitimité de
l’entreprise, alors qu’en Europe l’éthique des affaires a emprunté une autre voie à cause
de « l’essoufflement des grandes espérances sociales et économiques »45, qui a détourné
l’attention de la « macro économie » pour se focaliser sur « l’entreprise ».

Les deux définitions évoquées ne disent cependant pas, ce qu’est l’éthique des affaires
et quelle est son origine. La seconde définition pose quelques jalons quand elle dit que
« la business ethics est une éthique appliquée ». L’éthique appliquée (applied ethics)
vient des philosophes anglo-saxons qui, à l’origine veulent distinguer entre « théorie
éthique » appelée encore « métaéthique » de « l’éthique concrète » (substantive ethics)
qui concerne les cas particuliers. Comme Jacob le fait remarquer, au XXème siècle, la
réflexion éthique a connu un renouveau important. « Ce renouveau a plusieurs sources :
d’abord le développement de la philosophie d’analyse, l’analyse du langage moral et
l’intérêt pour les systèmes logiques non classique. Ce renouveau concerne l’aspect
purement théorique de l’éthique et de la morale »46. C’est le début de la réflexion sur
l’éthique appliquée (ou éthique pratique). Contrairement à l’éthique classique, son objet
de réflexion est un cas palpable : « le point essentiel, c’est le cas concret, car c’est à son sujet qu’il
faut prendre une décision. En quelque sorte, l’éthique appliquée rejoint ce qu’on nommait la casuistique.
Mais elle possède un autre sens… Il y a cependant dans le mouvement de l’éthique appliquée quelque
chose de radicalement nouveau dans l’histoire de la philosophie morale : celle qui requiert un principe
d’empiricité »47
C’est au cours des années 1960, avec la naissance des mouvements d’opinion et
l’explosion de nouveaux champs d’interrogation éthique, qui apparaissent aux Etats
Unis dans le cadre de la réflexion sur l’éthique appliquée, que plusieurs pôles différents
(bioéthique, éthique professionnelle, éthique environnementale, éthique des affaires…)
vont se stabiliser, et acquérir progressivement leur lettre de noblesse au cours des
années 197048. L’éthique des affaires est une branche de l’éthique appliquée, née de
l’évolution de l’éthique et des questions du contenu moral, discuté à partir des
perspectives disciplinaires. Elle vise précisément à guider le comportement personnel
des dirigeants d’entreprise et au-delà, de toute personne engagée à l’un ou à l’autre titre,
dans l’activité économique (Canto-Sperber, 1996). Entre autres questions, elle traite de
la dignité du travailleur dans l’entreprise, du statut des firmes multinationales…
L’éthique des affaires (business ethics) est suffisamment prolifique aux Etats-Unis pour
avoir donné naissance depuis 1980, à deux revues spécialisées (journal of business

44
Kerhuel, A. 1990. De part et d’autre de l’atlantique. Projet. Hiver. N° 224. P. 18.
45
Ibid. P. 18.
46
Jacob, A. 1990. Encyclopédie philosophique universelle, les notions philosophiques. Dictionnaire 1.
PUF. Vendôme.
47
Arnoux, S. Weil, Y. 1995. Dictionnaire des auteurs de thème de la philosophie. Collection 19. 6ème
édition. Hachette éducation. Baume-les-Dames.
48
Canto-Sperben, M. en 1996 dans le dictionnaire éthique et de la philosophie à la page 354, fait un long
développement sur le sujet, qu’il convient de lire pour avoir une idée claire de ces questions.

12
ethics et business and professionnal ethics journal) (Canto-Sperber, 1996). L’éthique
des affaires connaît cependant quelques petits problèmes d’application : non
seulement il n’est pas facile d’harmoniser l’éthique et la maximisation du profit visé par
l’entreprise même à long terme, mais en plus il y aura beaucoup à perdre si ses
recommandations s’écartent trop des intérêts des investisseurs. Il faut « reconnaître que,
dans la mesure où éthique et profit divergent sensiblement, les injonctions de l’éthique
des affaires sont autodestructrices ». Qu’il s’agisse du recrutement sans discrimination,
de l’environnement et autres au nom de l’éthique, toute entreprise qui « s’écarterait
significativement du comportement le plus profitable, s’exposerait à l’invasion des
concurrents moins scrupuleux à l’érosion de ses parts de marché, et ultimement à la
faillite »49.

L’analyse des deux définitions donnent de conclure que la business ethics est une
branche de l’applied ethics, née d’un réflexion des philosophes anglo-saxons, et s’est
stabilisée dans les années 1970 aux Etats-Unis comme une discipline à part entière. Le
concept éthique des affaires qui s’est imposée dans la langue française est une
traduction littérale de l’expression américaine business ethics. Le concept affaires
recouvre plusieurs choses à la fois : le commerce, la bourse, les transactions, la
banque… L’utilisation de l’éthique de l’entreprise à la place de l’éthique des affaires,
semble plus appropriée. Cette réflexion privilégie cette expression de l’éthique de
l’entreprise, et au mieux l’éthique en entreprise. L’éthique en entreprise renvoie à la fois
à l’entreprise, à ses différentes transactions, à tous ceux qui y exercent…
On peut la définir comme la démarche éthique qui a pour champ de réflexion l’entreprise et ses
différentes transactions. Une démarche qui prend en compte deux personnes : l’individu comme sujet
moral, et l’entreprise comme personne morale, avec ses différentes transactions dans les affaires.

2. Pourquoi l’éthique dans les affaires et comment arrive-t-elle à concilier « action de


bienfaisance » et « action commerciale », pour créer la plus value ?

La conciliation de l’éthique avec les affaires ou l’éthique et l’entreprise relève de la


conscience morale. Comment l’idée est-elle venue de vouloir concilier ces deux termes
qui paraissent antinomiques ? Les affaires et l’entreprise auraient-elles déjà une
conscience morale ? Le commun des mortels pense qu’il est difficile que l’éthique
puisse cohabiter avec les affaires ou avec l’entreprise. L’idée qu’on a des affaires et de
l’entreprise est la recherche du profit maximum, la compétitivité, l’incitation à la
consommation (ce qui du reste est vrai). Des chercheurs cependant démontrent que
l’éthique aujourd’hui est un instrument efficace dans la gestion des affaires et de
l’entreprise, et les discours sur le sujet aussi nombreux qu’ils soient ne sont pas des
effets de mode comme on peut le croire. Les propos de ces chercheurs restent dubitatifs
face à ceux de Thibault qui dit : « Bien qu’intégrée dans les discours, l’éthique ne
dispense en aucune manière les entrepreneurs d’adopter des comportements scandaleux
dans le but unique de servir leurs intérêts »50. « La recherche du profit apparaît surtout comme la
fin qui justifie les moyens : une organisation dont tout les but est de prospérer ne doit-elle pas appliquer la
loi de la jungle à moins d’accepter de disparaître ? La pression commerciale et les exigences de résultat
ne doivent-ils pas seuls déterminer les règles de conduite des collaborateurs ? » (Loodregt, 2004).Ravat
semble corroborer quand elle écrit que des entreprises se servent de « l’éthique de
49
Cité par Canto-Sperber, M. 1996. In Dictionnaire éthique et de la philosophie. PUF. Vendôme.
50
Thibault, G. 2006. De l’éthique professionnelle pour soigner l’âme de nos « sociétés » : remède
nécessaire ou nouvelle tarte à la crème ? « Prix régional » District 1700. P. 7.

13
façade, sans substance réelle, pour redorer leur blason terni par un scandale ou
simplement pour améliorer leur image de marque ». On retombe dans le truisme de
Coolidge « business is business », où tous les moyens sont bons pour amasser autant de
profit possible. L’éthique n’aurait pas de place en affaire ou en entreprise. Comme
l’affirme Friedmann « les entreprises n’ont d’autres responsabilités que celle de gagner
de l’argent et quand animée par un élan de bienveillance, elles tentent d’assurer des
responsabilités supplémentaires, il en résulte souvent plus de mal que de bien »51. Fort
de toutes ces investigations, l’interrogation sur la nécessité de l’éthique en affaires ou en
entreprise se pose avec acuité. L’éthique serait-elle une décoration qu’on ajoute dans les
décisions d’affaires pour les rendre légales ? Tout laisse croire que l’éthique
s’opposerait à la rentabilité.

2.1. L’importance de l’éthique en affaire et dans les entreprises

Le monde des affaires et de l’entreprise, est une rude bataille entre concurrents. Dans
cette lutte, seuls les plus forts restent sur le marché et les autres disparaissent. Ce qui
accrédite la thèse provocante de Friedmann selon laquelle : « la responsabilité sociale de
l’entreprise est d’augmenter ses profits »52. Dans cette bataille entre concurrent,
l’éthique n’aurait pas de place. Serait-ce donc un vœu pieux de vouloir lui en donner
une ?
Il est important de savoir que de nos jours, tout entreprise s’enrichit d’un capital
immatériel constitué de rapport d’estime et de confiance qui engendre son
développement. Pour gagner l’estime et la confiance de ses partenaires, l’entreprise a
besoin d’un minimum de valeurs que seul l’éthique peut les lui procurer. On peut arguer
que ce n’est pas l’éthique qui fait marcher les affaires, « mais l’éthique est loin d’être
contraire aux affaires. La morale est gagnante à long terme, précisément dans la mesure
où elle est confrontation aux finalités et non observance d’un impératif catégorique
coupé de la réalité des choses »53 . L’éthique est un gain à long terme pour l’entreprise :
« Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, les finalités morales ne pas antinomiques avec les
affaires. J’ai connu un marchand de chaussettes sur la butte de Montmartre qui… mettait un point
d’honneur à servir les intérêts réels de ses clients, quitte à ne rien vendre s’il estimait ne pas disposer en
magasin du produit correspondant à leur attente. A sa grande surprise, son affaire n’en devint que plus
prospère, car il avait gagné la confiance de ses clients. Ce qui est vrai pour le marchant de chaussettes
peut l’être aussi pour une multinationale ou pour un service public de santé ou de l’éducation. A partir du
moment où le client voit qu’il est écouté et qu’on lui fait payer le produit à un juste prix, il devient
fidèle »54.
Loosdregt émet une assertion en éthique des affaires, que ce travail prend à son compte.
Il pense qu’il faut des règles pour permettre aux affaires d’évoluer. S’il n’y a pas une
certaine réglementation, toute transaction sera impossible avec tout le vol et la piraterie
qui font obstacles au développement économique. Loosdregt prend en exemple les pays
qui décollent difficilement, et dont les entreprises ne prospèrent pas à cause de la
corruption. Les véritables règles du marché sont morales. C’est sous cet angle de la
morale qu’on peut analyser les conditions qui établissent la concurrence parfaite, à
savoir l’absence d’entente, d’abus de position dominante, la répression de la
corruption55. Ces règles qui réglementent le commerce protègent la société toute entière.

51
Friedmann. Cité par Ballet, J., De bry, F. 2002. L’entreprise et l’éthique. Du Seuil. Paris. P. 33.
52
Friedmann, M. 1970. The social responsability of business its to Increase its profits. New York Times
magasine. September. 12. 1970. PP. 32-33.
53
Sureau, S. 1990. Quand l’entreprise découvre l’éthique. Projet. Hiver 1990-1991. N° 224. P. 14.
54
Ibid.
55
Loosdregt, H.B, 2004, développe longuement cette pensée dans son ouvrage : Prévenir les risques
éthiques de votre entreprise. Guide pratique à l’usage des dirigeants. Insep consulting editions. P. 23.

14
« Cette conception était celle des fondateurs du capitalisme comme Adam Smith (1723-
1790), professeur à l’université d’Edimbourg, elle s’encrait dans la vision utilitariste »
(Loosdregt, 2004). La première règle de l’éthique dans les affaires commence par le
respect des règles de jeu du marché, et dans l’entreprise par le respect des partenaires et
de l’environnement dans lequel elle évolue. Même si le profit est pour l’entreprise ce
que l’oxygène est pour l’homme, il n’est certes pas l’objectif final qu’il faut atteindre
par tous les moyens56, d’où une certaine éthique.
Depuis plus d’une décade, les questions éthiques dans les affaires et en entreprise sont
devenues l’une des grandes préoccupations des entrepreneurs. C’est chaque entreprise
qui affiche l’éthique, ce qui n’était pas le cas il n’y a pas longtemps. Pourquoi cet
engouement subite pour l’éthique, et qu’apporte-t-elle de plus aux affaires ou à
l’entreprise ?
Cet engouement n’est ni spontané, ni naïf, même si dans le concret. Tous les choix sont
traversés à chaque instant par la question éthique. Ces entreprises se positionnent
simplement dans une nouvelle logique managériale, qui elle-même n’est pas dépourvue
d’un certain opportunisme. Comme l’affirme Giard et Prouvost : « l’implantation d’un
code éthique n’est pas le fruit du hasard »57. C’est certainement dans le même sens, que
vont Harrar et Vernocke quand, par rapport à l’engouement des entreprises à l’éthique
et à leurs actions caritatives qui ne sont pas exempts de valeur ajoutée, posent la
question suivante : « Toute cette agitation ne serait elle pas, avant tout, un habile outil
de marketing ? »
La kyrielle de scandales de ces dernières années a particulièrement détérioré l’image des
entreprises. Les scandales financiers qui ont entraîné la faillite d’Enron « septième
entreprise américaine, fleuron de la nouvelle économie, qui avait dissimulé une dette de
un à deux milliards de dollar, et avait gonflé facilement la valeur de ses actions »
(Thibault, 2006) ; de nombreux autres scandales : Athur Anderson, Xérox, Ahold,
Tyco…, des patrons qui « empochent des millions de dollar en vendant leurs actions
avant que l’entreprise ne sombre », le naufrage de l’Erika, les entreprises qui réalisent
des bénéfices records et en même temps délocalisent sans aucune justification
économique, les comportements prédateurs, les entreprises qui financent des régimes
totalitaires ont suscité une sensibilité éthique des consommateurs et des investisseurs,
qui obligent à effectuer plus de transparence : « cette perte de confiance des citoyens, du
public, de la population suite à ces révélations malheureuses constitue le moteur le plus
important de cette invocation (…), quoi de mieux que le recours au sceau de la vertu
pour tenter de rétablir la confiance des gens dans leurs institutions…)58. Des groupes de
pression font surface. Les médias, les consommateurs, les investisseurs…, personne ne
veut plus être complice des entorses causées par les entreprises aux droits de l’homme
(travail des enfants, exploitation des hommes, destruction de l’environnement …). Tous
réclament les preuves de transparence sur les conditions de fabrication59. La réprobation
de certains actes des entreprises par les consommateurs, les a conduit à utiliser leur
pouvoir de négociation, et en cas de dérive ils n’hésitent plus de ramener les manager à

56
De Prée, ancien PDG de Hermann Miller, la société leader mondial de fabrication des meubles.
57
Giard, D., Prouvost, M. 2000 La gestion des risques dans les entreprises au Québec : le rôle du conseil
d’administration. In Halsi, T (Cood). Le management aujourd’hui, une perspective nord Américaine.
Economica. P. 418.
58
Gaillé, G. 2002. Le recours à l’éthique : une solution miracle à tous les problèmes ? Chronique de la
chaire MCD. En ligne http://www.chaire-mcd.ca/pdf/chronique/02-07-16-caill.pdf.
59
Nkaham, J. 2007. Thèse de doctorat en Sciences de Gestion. Ethique des affaires et valeurs chrétiennes
catholiques de développement. Une approche exploratoire des PME camerounaises. La Doctrine sociale
de l’Eglise peut-elle contribuer à l’élaboration d’une stratégie d’entreprise ? Soutenue le 19/11/2007.
Nancy2. P. 66.

15
l’ordre par l’arme du boycott. Porter démontre dans « l’avantage concurrentiel » ce
pouvoir de négociation du consommateur, suffisant pour obliger l’entreprise à tenir
compte de son avis. Le désir davantage de moralité dans l’entreprise est aujourd’hui
évident chez tous les consommateurs. Un sondage Ipsos du 28 avril 2004 montre que
73% des consommateurs européens « pensent qu’en changeant leur comportement
d’achat, ils peuvent influencer la prise en compte des règles éthiques dans les
entreprises »60. Des entreprises comme Total, Michelin, Nike, Shell… se sont vues
« attaquées par l’opinion publique, parfois boycottées par les consommateurs »61. Ces
entreprises ont été obligées de mettre sur pied une politique de gestion et de
développement éthiquement louable.
Les investisseurs aussi exigent de connaître la situation qualitative et stratégique de
l’entreprise, avant d’engager leur argent, et de nombreuses organisations spécialisées
sont prêtes à leur fournir les renseignements dont ils ont besoin, ainsi que des indices
permettant de noter les entreprises sur la base de leur qualité et de leur éthique : « Les
entreprises éthiques, plus stables et durables peuvent donc désormais valoriser leur
force stratégique au près des investisseurs potentiels plus exigeants, et l’emporter face à
des entreprises moins « transparentes » » (Ravat, 2006). Les entreprises ont donc
davantage à gagner en appliquant les principes éthiques dans la gestion de leurs affaires.
Aujourd’hui, les stakeholders autant que les shareholders exigent à l’entreprise des
garanties « sur l’engagement éthique, certes, des entreprises, mais surtout de leurs
dirigeants, pour instaurer une relation de confiance ». Une entreprise qui se passe
aujourd’hui de l’éthique est appelée à disparaître du marché. L’éthique s’inscrit dans un
nouveau concept managérial. Bien qu’elle soit issue d’une attitude à différer les
décisions en attendant que les évènements se précisent, rien n’empêche a priori
« qu’elle fasse l’objet d’une certaine exploitation commerciale, tant que celle-ci reste
intègre et honnête » (Thibault, 2006). La question n’est plus l’importance de l’éthique
dans les affaires et pour les entreprises, mais comment l’intégrer dans leur gestion. Les
entreprises sont appelées à s’adapter à l’évolution des mentalités si elles veulent rester
dans la compétition du marché. Elles sont dans l’obligation de faire cohabiter un certain
nombre de besoins aux attentes des consommateurs en tenant compte de
l’environnement. L’éthique Dans les affaires comme en entreprise, comble un vide créé
par le déclin de la morale traditionnelle et la fin des idéologies de progrès. L’éthique est
une nouvelle philosophie pragmatique, qui donne un sens à la vie des individus dans un
système où il n’y a plus de repères, et permet de redonner une cohésion moderne aux
affaires, en luttant contre l’individualisme. L’’éthique limite l’exploitation de l’homme
par l’homme par les abus du marché (Nkaham, 2007).
Le grand regret qu’on peut avoir, c’est que ce soit avec le dévoilement des scandales et
des évènements néfastes à l’environnement, que les entreprises aient été obligées
d’intégrer l’éthique dans leur gestion, pour répondre à la réprobation de l’opinion
publique. L’éthique a été donc au départ pour un bon nombre d’entreprises, plutôt un
instrument pour rehausser leur intégrité, ou pour se crédibiliser. Ce qui fait que
l’opinion publique n’a perçu de l’éthique dans les affaires ou en entreprise qu’une
hypocrisie qui permet à celles-ci de redorer leur blason, ou comme un instrument pour
résoudre un problème ponctuel, à une crise. La préoccupation de l’éthique chez les
hommes d’affaires, s’est imposée au départ de façon réactive dans le but de gérer des

60
Ravat, J. 2006. L’éthique pourquoi pas ? Du principe à la pratique. « Prix régional » District 1730.
Ecole de hautes études commerciales de Nice. P. 3.
61
Thibault, G. 2006. De l’éthique professionnelle pour soigner l’âme de nos « sociétés » : remède
nécessaire ou tarte à la crème ? « Prix régional » District 1700. Ecole nationale supérieure d’agronomie
de Toulouse. P. 5.

16
crises. Cette manière d’aborder l’éthique ne lui a pas fait bonne presse, surtout quand
c’est l’entrepreneur qui est à l’origine de l’initiative. L’exemple est le scepticisme, le
climat de suspicion qu’ont ses collaborateurs qui ne désirent pas se faire manipuler.
L’éthique est plutôt préventive. Elle ne répond pas seulement à une mesure d’urgence,
et doit être planifiée sur le long terme. L’éthique tourne le regard vers l’avenir, et
s’accompagne « d’un savoir-faire prévisionnel, même partiel, afin d’envisager les effets
à moyen et long terme des actions managériales. (…). L’éthique satisfait une exigence
croissante de la société » (Thibault, 2006). L’éthique doit se situer en amont et en aval
de toutes les activités de l’entreprise, en passant par la gestion interne. En amont avec
l’approvisionnement, les investisseurs,… En aval, la distribution, le consommateur,
l’Etat… En interne, la transparence, les relations avec les employés, l’attention à
l’environnement… L’application actuelle de l’éthique dans la communication, le travail
sur l’image de marque, mais aussi les réalisations concrètes dans ses activités, montrent
que beaucoup d’entreprise ont perçu l’intérêt qui existe à intégrer l’éthique dans leur
gestion. Il faut cesser de voir l’éthique sous l’angle de la réaction face aux abus des
entreprises, ou comme un instrument de la gestion de crise, et découvrir la nouvelle face
de l’éthique dans les affaires ou en entreprise : celle de concilier « actions de
bienfaisance » et « action commerciale » pour plus de valeur ajoutée certes, mais dans
le respect de l’homme et le respect de l’environnement.

2.2. « actions de bienfaisance » et « actions commerciales » au cœur de l’éthique des


affaires

Au-delà de certaines contestation de l’éthique dans les affaires et en entreprise, la revue


de littérature et l’observation sur le terrain, permettent de comprendre que l’éthique est
plutôt profitable pour les affaires et l’entreprise. L’éthique augmente les profits à long
terme. Différentes approches pragmatiques le prouvent. Plusieurs auteurs ont une vue
négative quant à l’éthique dans les affaires et en entreprise, alors que l’éthique peut être
décrite comme une poursuite méthodique d’un intérêt bien compris62. Nillès développe
l’affirmation du profit que l’éthique apporte aux affaires et à l’entreprise dans un
ensemble concret de considération63, que ce travail prend à son compte. Nillès explique
cette affirmation par quatre motifs :
1 – « L’éthique engendre la réduction des coûts de transaction par la fidélisation des partenaires et par des
relations basées sur la confiance. Ce phénomène a été particulièrement souligné par les études sur
l’éthique dans l’achat industriel (Cova et Salle, 1992), où la confiance durable entre l’acheteur et le
fournisseur peut cependant être un signe d’une opacité des critères de décision (Wormser, 1996). Il
correspond à une vérité aussi vieille que le monde des marchands : la confiance produit de la valeur
ajoutée (Diener, 1993).
2 - L’éthique accroît le niveau de réflexion et la moralité des salariés et par ce biais, réduit les coûts
destinés à limiter les comportements déviants (fuite des informations, détournement des fonds, etc.) ou de
« passagers clandestins » (Orsoni, 1989).
3 – L’éthique est globalement le corollaire de la responsabilisation des salariés, elle-même liée à
l’exigence de qualité chez les clients (Sérieyx, 1990 ; Orgozozo, 1991 ; Landier, 1991).
4 – Enfin du point de vue marketing, l’éthique est abordée comme vecteur de fidélisation. A une époque
où l’on constate un certain épuisement de la publicité classique, il apparaît nécessaire de trouver de
nouveaux vecteurs de communication, plus en accord avec l’attente des consommateurs. Ces attentes sont

62
Toulouse, J.M. 2003. L’éthique des affaires fait ses classes. Journal La croix du 17/11/2003. P. 8.
63
Nkaham, J. reprend cette affirmation de Nillès qu’il développe largement dans sa thèse : Ethique des
affaires et valeurs chrétiennes catholiques de développement. Une approche exploratoire des PME
camerounaises. La Doctrine sociale de l’Eglise peut-elle contribuer à l’élaboration d’une stratégie
d’entreprise ? Soutenue le 19/11/2007. Nancy2. P. 120.

17
marquées par le souci éthique au sens large (préoccupations environnementales, conditions de travail dans
les pays de fabrication, authenticité de la communication »64.

2.3. Les « actions de bienfaisance » au service des affaires et de l’entreprise.

L’utilité de l’éthique dans les affaires et en entreprise n’est plus à démontrer. Dans la
pratique des affaires ou de l’entreprise, il existe deux manières complémentaires qu’on
peut exploiter pour tirer de l’éthique un maximum de bénéfice : la gestion externe et
interne des affaires et de l’entreprise et l’ouverture des affaires ou de l’entreprise aux
œuvres d’utilité publique comme les recherches pathologiques (le cancer, le sida, les
maladies rares…), les œuvres caritatives. On argumenter que le domaine des recherches
et de la charité n’est pas du ressort des affaires ou de l’entreprise qui a déjà du mal à
gérer ses propres activités, mais la réalité est toute autre. Aujourd’hui, on ne compte
plus les entreprises qui participent à l’effort des recherches ou qui sont impliquées dans
des fondations charitables.

2.3.1. La gestion proprement dite des affaires et de l’entreprise

C’est une gestion qui se situe à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise. Elle commence
en amont avec l’approvisionnement, les relations avec les investisseurs.., jusqu’en aval
avec la distribution, les relations avec les consommateurs, la protection de
l’environnement de la pollution, en passant par la gestion interne qui prend en compte la
transparence et les relations avec les travailleurs. Cette gestion éthique est déjà en elle-
même une « action de bienfaisance » dans la mesure où elle prend en compte toutes les
couches sociales, et est centrée sur le respect des droits de l’homme et le respect de
l’environnement.
En amont quant à l’approvisionnement, l’entreprise est tenue à une relation de confiance
envers ses fournisseurs. Pour perdurer, une entreprise doit assurer sa position sur le long
terme et la maintenir. Porter précise dans « l’avantage concurrentiel » qu’une entreprise
doit accueillir un avantage compétitif et être capable de le maintenir dans le temps. Or,
le modèle des « cinq forces » montrent que les fournisseurs comme les consommateurs
ont de l’influence sur les décisions stratégiques d’une entreprise puisque celle-ci dépend
de leur approvisionnement. Donc, en amont des affaires ou de l’entreprise, il existe des
partenaires stratégiques incontournables : les fournisseurs. L’éthique ici éveille la
conscience de l’entreprise (entrepreneur) au rapport de confiance avec les fournisseurs,
et le respect de ceux-ci. D’autres partenaires très importants en amont sont les
investisseurs. Les investisseurs ont besoin de garanties ; ils ne veulent plus investir leur
devise dans une entreprise qui n’a aucune conscience morale. L’entreprise doit répondre
aux attentes des investisseurs. L’éthique intégrée dans la gestion permet à l’entreprise
d’être transparente et d’être capable d’apporter aux investisseurs, ce qu’ils attendent
d’elle. Ce qui suppose faire des choix. Certaines entreprises font le choix de promouvoir
des fonds socialement responsables65 pour défendre les valeurs, telles que le respect de

64
Nillès. 2001. Troisième forum du CNME. Gouvernances et création de valeur (s) : réflexion autour de
la moyenne entreprise
65
Les fonds socialement responsables sont nés aux Etats-Unis. Au départ, ce sont des congrégations
religieuses qui pour défendre leurs valeurs, avaient opté pour des choix d’investissement à caractère
moral. Cet investissement éthique existait déjà dans les années 1920, et excluait toute activité liée à
l’alcool, au tabac, à la pornographie, à l’avortement, aux armements etc. De nos jours aux Etats-Unis sur
dix dollars investis, deux viennent des fonds socialement responsables. Ces fonds ont augmenté entre
1997 à 1999 de 82% (De Filippis, V., Losson, C., 2000). Depuis plus de deux décennies, on trouve en

18
l’homme et le respect de l’environnement, qui sont des « actions de bienfaisance » pour
la société. Pour cela, il faut une prise de conscience éthique des dirigeants dès le départ,
et les investisseurs exigent d’eux aussi des garanties. Si les investisseurs d’Enron
avaient pris toutes ces précautions avant et avaient exigé aux dirigeants dès le départ des
garanties de transparence dans la gestion, les dettes n’auraient pas été dissimulées, les
comptes non plus n’auraient pas été grossis, et les actions sur le marché boursier
n’auraient pas été si élevées, et par voie de conséquence, les 29 dirigeants n’auraient pas
pris le soin de vendre leurs options d’achat pour empocher des millions de dollar avant
d’enfoncer l’entreprise dans la faillite en 2001, « privant ainsi 14000 employés de leurs
fonds de pension, et provoquant un désastre environnemental et social en Inde. Ceci
illustre la stratégie immorale d’une entreprise, fondée sur le seul profit des dirigeants,
aux dépens de la dignité des autres »66.
En interne, la gestion éthique de l’entreprise exige une transparence qui ne permet pas à
l’entreprise de dissimuler ses dettes, de fausser son bilan, de grossir la valeur de ses
actions…, car les conséquences peuvent se révéler néfastes pour l’entreprise qui tombe
en faillite et laisse en touche de nombreux employés, autant de famille dans la
souffrance, sans compter les investisseurs qui perdent leur argent. La gestion interne
éthique donne à celle-ci de respecter le droit de ses employés, évite le travail des enfants
et les discriminations, évite à l’entreprise de faire des bénéfices records tout en
licenciant ou en délocalisant sans aucune justification économique. La gestion éthique
évite à l’entreprise les comportements prédateurs qui nuisent à son fonctionnement et
aux employés. Elle fait aussi éviter la corruption, et permet de connaître la provenance
des fonds pour ne pas blanchir « l’argent sale », en provenance des contrebandes. Une
telle gestion aussi dévoile les intentions des dirigeants qui, veulent empocher des
millions en vendant leurs actions tout en coulant l’entreprise. Cette gestion éthique
interne, permet aussi de veiller sur l’environnement qui se dégrade de plus en plus par
les effets de serre. Au premier niveau, la responsabilité de la gestion éthique interne de
l’entreprise « consiste à être éveillé à une pensée à long terme, avoir conscience des
risques environnementaux et se rendre compte de la responsabilité qu’a une entreprise
vis-à-vis de ses employés et de tous les acteurs que ses décisions affectent » (Ravat,
2006).
En aval, il y a les consommateurs, l’environnement à protéger, les autres partenaires que
sont les ONG, l’Etat, les collectivités territoriales… L’entreprise a des relations avec
toutes ces personnes extérieures à ses activités. Les consommateurs sont sensibles à tout
ce qui affecte leur droit, et à ce qui touche à l’environnement. L’Etat, les collectivités
locales…, et surtout les ONG sont des forces de pression, prêtes à mener des actions
pour contrecarrer les actions néfastes de l’entreprise sur l’environnement et sur l’être
humain. Les ONG ternissent l’image des entreprises qui se comportent mal, et leurs fait
perdre beaucoup d’argent. L’exemple le plus patent est celui de Shell en 1995. Shell
s’est vu obligé de renoncer au sabordage de la plate-forme Brent Spar qui à la suite
d’une mauvaise appréciation de Greenpeace, avait mené une campagne médiatique
contre elle. Ce qui lui avait fait perdre de très grosses sommes. Pour la seule Allemagne,
elle perdait quotidiennement l’équivalent de six millions d’euros. Le consommateur lui
a le pouvoir de négocier et d’obliger l’entreprise à tenir compte de son avis. Deux
exemples pour illustrer. A la suite du naufrage de l’Erika, et de l’explosion d’AZF, sur

France l’équivalent de l’investissement éthique sous le nom de « fonds éthique ». Ces fonds éthiques sont
rattachés à des valeurs comme le respect de la personne humaine et le respect de l’environnement.
66
Les informations dans la citation sont recueillies d’un entretien que le professeur Thierry Pauchant a
accordé au quotidien canadien : coup de cœur, en juin 2004.

19
la pression de l’opinion publique, Total-Fina-Elf a augmenté ses contrôles en amont ;
1500 personnes « travaillent désormais exclusivement pour la sécurité et le
développement durable du groupe ». L’autre exemple est celui de Nike dont
l’exploitation des enfants dans les chaînes de production a été dénoncée en 1998. Ces
produits ont été boycottés et pour limiter la dégradation de son image de marque et
relancer ses produits, Nike avait pris des engagements pour empêcher le travail des
enfants, améliorer la santé et les conditions des salariés, et s’est soumis aux contrôles
extérieurs.
D’un côté il y a l’Etat et les organisations internationales qui ne ferment pas les yeux
sur les erreurs éthiques orchestrées par les entreprises. On peut prendre le cas de
l’Europe : En 2003, 7 entreprises de graphisme ont été condamnées à une amende de 61
millions d’euros pour manquement à l’éthique, des banques autrichiennes à 125
millions d’euros, 4 entreprises de plâtre à 475 millions d’euros, 4 entreprises de
fabrication de ciment à 1 milliard d’euros, 8 entreprises de fabrication de vitamine à 0,8
milliards d’euros67.
L’éthique en affaires et dans l’entreprise prend en compte différents réseaux pour
prévenir une éventuelle surprise. Les coûts éthiques sont onéreux pour l’entreprise, et
dommageable pour sa réussite. Cependant l’intégration de l’éthique dans la gestion de
l’entreprise n’est pas sans risque. On peut envisager les risques sous deux aspects :
d’une part les risques liés à l’entreprise et qui englobent l’entrepreneur et les parties
prenantes, et d’autre part les risques qui proviennent d’influences extérieures à
l’entreprise et difficiles à maîtriser « les risques éthiques ne sont qu’une partie de tous les risques
qui guettent une entreprise, mais ils méritent une considération particulière : la plupart d’entre eux
peuvent avoir de graves conséquences, et ils sont présents en permanence. Ce sont des risques qui doivent
être traités de manière prioritaire. Le management de la fonction éthique consiste précisément à mettre en
place des dispositifs à les maîtriser le mieux possible » (Loosdregt, 2004). Aujourd’hui, les
entreprises prennent toutes les dispositions pour être plus éthique, quitte à investir dans
les actions extra entreprises qui procurent à l’homme sa dignité, ou qui luttent pour la
sauvegarde de l’environnement.

2.3.2. Les affaires ou l’entreprise et les « actions de bienfaisance »

L’éthique des affaires n’a pas une vocation à obliger, ni même à punir ; son rôle est de
faire prendre conscience aux acteurs du rôle qu’ils ont à jouer dans la société, et d’une
manière correcte. Beaucoup d’entreprises en ont pris conscience de nos jours, et
s’engagent dans des œuvres humanitaires, ou les œuvres d’utilité publique comme les
recherches. On a rarement vu les entreprises comme en ce moment s’engager autant
dans les actions non lucratives. Nombreuses sont les entreprises « qui signent des chartres
d’engagement, se lancent dans les actions humanitaires, créent des fondations au profit d’œuvres
charitables, ou envoient de l’argent au bout du monde pour aider lors des grandes catastrophes. C’est par
l’exemple le cas du groupe Danone, très actif dans le domaine de l’éthique : le groupe soutient plusieurs
projets d’aide à l’enfance défavorisée dans les pays en développement » (Ravat, 2006). On peut
appeler cela faire de l’humanitaire en faisant les affaires. L’entreprise à travers ce
soutien vend son image, même si au départ ce n’était pas son intention. Danone ne s’est
pas arrêté aux pays en développement. Le groupe a participé à une aide d’urgence aux
Etats-Unis et à Toulouse en 2001, ce qui n’est pas sans intérêt pour son image. On peut

67
Ces informations tirées de Loosdregt, H. B. 2004. Prévenir les risque éthiques de votre entreprise.
Insep consulting en page 32, est largement développé dans la thèse de Nkaham,J. éthique de affaires et
valeurs chrétiennes catholiques de développement. Une approche exploratoire des PME camerounaises.
La Doctrine sociale de l’Eglise peut-elle contribuer à une stratégie d’entreprise ? Soutenue le 19/11/2007.
Nancy2. P 88.

20
en faisant les affaires faire de la charité. Le caritatif dans les paient ; ils servent souvent
de communication. Harrar et Vernocke font un constat pertinent : les démarches
citoyennes et humanitaires « relèvent de toute évidence, du marketing social, l’important consistant
plus à faire savoir qu’à faire… Franck Riboud (jusqu’à ces derniers temps) et J.M. Messier étaient passés
maîtres dans l’exercice. Le socialement et humainement correct devient un excellent moyen pour se
distinguer de la concurrence » (Harrar, Vernocke, 2002). On peut argumenter que l’intérêt pour le
civisme et l’action caritative n’est pas exempt de valeur ajoutée, et que cet engouement
serait un habile outil de marketing. Mais il ne faut pas oublier que l’entreprise fait partie
dans un environnement social. L’engagement social, écologique ou humanitaire de
l’entreprise devrait être perçu, comme faisant suite aux différents mouvements de la
société pour améliorer la vie des gens, ainsi que l’environnement qui se dégrade de plus
en plus. Beaucoup de pays et beaucoup d’association sont déjà engagés dans la cause
humanitaire et la défense de l’environnement. L’entreprise n’est pas une île isolée dans
la société. L’entreprise « est imbriquée dans un réseau de multiple relations sociales, et
à long terme sa rentabilité dépend de la santé de cette société » (Spierker, 1997). Il
devient comme une obligation pour l’entreprise installée en société, de contribuer à
l’élaboration du bien de cette dernière, si elle-même veut perdurer. Harrar et Vernocke
s’interrogent : « Pourquoi l’entreprise se situerait-elle en dehors des préoccupations du
grand public ? Pourquoi ne trouverait-elle pas sa place dans de grandes causes,
substituts consensuels des idéologies ? »68. Cette interrogation est aussi celle de
Thibault en 2006 qui se demande pourquoi l’entreprise « ne trouverait-elle pas sa place
dans les grandes causes et ne viendrait-elle pas compenser les déficiences grandissantes
de notre monde ? ». Il serait certainement injuste, voire inexact d’attribuer aux
entreprises quant à leurs engagements dans les activités humaines et citoyennes, la seule
recherche de gain. L’entreprise ne se ferait pas le plaisir d’exploiter les misères et les
souffrances humaines, ainsi que la dégradation de l’environnement aux fins de profit.
Percevoir l’entreprise sur le seul critère de profit, serait une fausse voie, une confusion.
Il n’y a aucun doute que les initiatives prises par les entreprises à s’impliquer dans les
actions caritatives, sont aujourd’hui une image marketing, et certaines entreprises en
font leur instrument de communication « des entreprises, donc n’hésitent pas à investir
dans une bonne œuvre, en s’assurant que des journaux rapportent ce coup d’éclat, et le
bénéfice est supérieur au coût » (Ravat, 2006). Cependant, un tel engagement dans les
causes humaines et environnementales qu’on n’aurait pas imaginé il y a trente ans,
s’inscrit dans le cadre du processus socio-économique, processus qu’aucun acteur
économique ne maîtrise encore.
Cet article fait comprendre qu’une véritable éthique dans les affaires ou en entreprise ne
peut pas se passer des « actions de bienfaisance », aussi bien en son sein qu’à
l’extérieur. Dans la chartre éthique d’une filiale d’un grand groupe pétrolier, on peut
lire : « Les collaborateurs doivent comprendre que la société se soucie avant tout de la manière dont les
résultats sont obtenus, et non seulement du fait qu’ils sont obtenus. » et aussi « la société continue à
soutenir, et compte sur sa hiérarchie pour soutenir, tout collaborateur qui laisse échappé une opportunité
ou avantage qui serait obtenu en transgressant les standards éthiques »69. Un bel exemple
d’entreprise qui a intégré en son sein la gestion éthique. On peut faire les affaires en
respectant les règles éthiques. Pour autant peut-on conclure que la cohabitation entre
« actions de bienfaisance » et « actions commerciales » est parfaite ?

68
Harrar, F., Vernocke, E. 2002. Le militantisme de l’entreprise, une hypocrisie ? In Boyer et al.
L’impossible éthique des entreprises. Editions d’Organisation. Paris. P. 189.
69
Cette partie de la chartre éthique de la filiale du grand groupe pétrolier est tirée de Bougon, B. 1995.
Ethique en théorie et en pratique. Rapport du séminaire vie des affaires. Organisé par l’association des
amis de l’école Paris management. P. 5. Le nom de cette filiale, ni même celui du groupe ne figure pas
dans le rapport.

21
C O N C L U S I O N

L’éthique est un idéal à atteindre, et que l’on doit toujours garder comme objectif à
atteindre, bien qu’il faille souvent se reprendre. On peut affirmer sans détour que le
« socialement correct » a gagné l’entreprise sous des formes différentes et variées. Mais
on ne peut pas affirmer sans se tromper que toutes les entreprises appliquent toujours
l’éthique dans le bon sens ; certaines parmi elles se servent de l’éthique pour redorer
leur blason. Cette raison et plusieurs autres incitent les gens à douter de la bonne foi des
entreprises d’intégrer l’éthique dans leur gestion ; il en est de même de leurs
engagements dans les œuvres humanitaires et sociales. Des entreprises qui ont
incorporer l’éthique dans leur gestion les bafouent elle-même pour laisser la priorité à
leurs affaires. Un auteur fait ce constat : « C’est un fait, la caution humanitaire et le soutient aux
ONG ont la côte auprès des entreprises et elles se pressent dans leur bureau pour proposer des
contributions, des partenariats… Mais sur le terrain… Prenons l’exemple de total en Birmanie.
L’entreprise a apporté son soutien politique et financier au régime militaire en vigueur là bas pour
protéger la zone de son gazoduc ! Elle s’est rendue complice des violations des droits de l’homme qui y
sont perpétrées. Clairement, c’est la recherche du profit au dessus de toute forme de responsabilité
éthique. Nonobstant, la firme dispose bien d’une chartre éthique et communique abondamment sur ses
valeurs morales » (Thibault, 2006). Des entreprises utilisent également l’éthique ou les
bonnes œuvres de manière hypocrite pour sauvegarder leurs affaires : « Il existe des cas où
l’hypocrisie est vraiment patente, démontrant une intention réelle plutôt sournoise. Des industries
d’agrochimie en Inde ont lancé des opérations de soutien aux paysans victimes du tremblement de terre
en janvier 2001, comme reconstruction des hôpitaux et des écoles afin d’empêcher les paysans de fuir la
région, exemple parmi tant d’autres de l’entreprise qui se substitue à l’Etat. Cette action n’est pas
dépourvue de tout intérêt, puisque les agriculteurs de la région sont des clients potentiels d’engrais. En
empêchant l’exode de la population, elles maintiennent leur débouché dans la région » (Harrar, Vernocke,
2002). On peut aussi s’interroger sur le cas de l’introduction dans les écoles primaires
toujours en Inde, des mallettes pédagogiques sponsorisée par une grande marque de
cigarette déconseillant aux jeunes de fumer : « une organisation internationale avait été
approchée par une grande firme de tabac pour lui proposer un partenariat « pour aider
les associations dans les pays développés. A condition que l’organisation arrête une
campagne antitabac en Asie »70.
Ces quelques cas cependant ne font pas la somme des entreprises, et en aucun cas ne
peuvent faire perdre à l’éthique la valeur qu’elle apporte aux affaires et à l’entreprise.
Cet article vient de montrer la place importante que tient l’éthique dans la gestion des
affaires et de l’entreprise. Des milliers d’entreprises en sont convaincues, et développent
aujourd’hui des approches éthiques comme le commerce équitable sans oublier l’achat
équitable, les certifications « Agriculture Biologique » ou les soutiens aux ONG. Toutes
ces actions vont de paire avec et les actes commerciaux. Les entreprises éthiques sont
devenues des entreprises viables. La non application de l’éthique peut coûter cher à
l’entreprise comme le montre le point 2.3.1. où des entreprises sont lourdement
sanctionnées par l’Union Européenne. Autant pour la survie de l’entreprise, mettre sur
pied un système honnête et durable. « Si les choix humanitaires et sociaux de l’entreprise
apparaissent comme dictés par le profit, ils sont aussi la conséquence de l’insertion grandissante de
l’entreprise dans son environnement. Le monde productif subit davantage les pressions. Les médias,
l’opinion publique, les ONG sont autant d’éléments susceptibles de favoriser comme de paralyser l’action
des entreprises, tant dans le domaine du militantisme que dans celui de l’éthique qui le sous-tend »
(Harrar, Vernocke, 2002). Il faut admettre en guise de conclusion, que face aux différentes
pressions qu’elles connaissent, les affaires ou les entreprises ne peuvent plus se passer
de l’éthique. L’éthique est loin d’être contraire au profit. L’éthique développe le profit

70
Currah, K. 2000. How corporation above theirs sins, Guardian. 28 august.

22
sur le long terme à travers l’image qu’elle donne aux affaires et à l’entreprise par la
bonne gestion qu’elle procure à celles-ci. Si les affaires et l’entreprise font appel au
profit, elles font aussi appel à la morale, à la confiance, à la loyauté et au bon sens du
devoir pour réussir. Comme l’affirme Armatya Sen originaire de Bengalie et prix Nobel
de l’économie en 1999 « En étant plus vertueux, on peut être plus efficace car les
comportements humains ont besoin de valeurs morales sans nuire à l’efficacité
économique ». En ce sens, en affaires ou en entreprise, les « actions de bienfaisance »
ne peuvent que procurer du profit aux « actions commerciales » grâce à l’éthique.

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