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TRIBUNAL ADMINISTRATIF DE CAEN

N° 1700069

M.

Michel PEYRE et autres

M. Hervé Guillou

Rapporteur

M. Michel Bonneu

Rapporteur public

Audience du 2 février 2017 Lecture du 9 février 2017

135-02-01-02-03

C

F D

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

Le tribunal administratif de Caen

(1 ère chambre)

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 janvier et le 29 janvier 2017, M. Michel Peyre, Mme Anne Guitton, M. Philippe Letessier, Mme Catherine Ménard et M. Pierre Juhel, représentés par Me Enguehard, demandent au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 11 janvier 2017 par laquelle le maire de la commune de Granville a fixé la liste des conseillers municipaux en exercice de ladite commune ;

2°) d’enjoindre au préfet de la Manche de procéder aux élections du nouveau conseil municipal sans délai ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Granville une somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- en transmettant au préfet de la Manche la liste des conseillers municipaux, le maire de

Granville a nécessairement pris la décision de désigner Mme Desiage membre du conseil municipal ; le conseil municipal s’étant réuni le 19 janvier 2017, Mme le maire a nécessairement

pris la décision de valider une liste du conseil municipal incluant Mme Desiage ;

- la décision attaquée est entachée d’un vice d’incompétence ;

- il résulte des dispositions de l’article L. 2121-4 du code général des collectivités territoriales que la démission des conseillers municipaux est définitive ; en l’espèce plusieurs conseillers municipaux ont démissionné, et les membres de la liste concernée ont indiqué ne pas

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vouloir les remplacer ; ces démissions ont été remises le 10 janvier 2017 à 10h07 par un huissier au maire ; parmi ces démissions figurait celle de Mme Desiage ; la maire ne pouvait donc pas légalement transmettre au préfet de la Manche, le 11 janvier 2017, une liste des conseillers municipaux mentionnant Mme Desiage ;

- la démission de Mme Desiage n’est pas équivoque ; elle n’a pas signé sa démission

sous la contrainte ; le renoncement des candidats sur une même liste peut être simultané, ainsi la

circonstance que le renoncement de l’intéressée est antérieur à la date d’effet de la démission des conseillers municipaux est sans incidence ;

- dès lors que le tiers des conseillers municipaux a démissionné, il y a lieu, en

application des dispositions de l’article L. 270 du code électoral, de procéder à de nouvelles élections.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 janvier 2017, la commune de Granville conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge des requérants la somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable, le courriel attaqué est une simple information non

susceptible de recours ; la transmission au préfet d’une démission d’un conseiller, si elle est

obligatoire, n’est pas une condition de validité de cette démission ; seule une proclamation par arrêté aurait pu valoir décision ;

- l’auteur du courriel est le directeur général adjoint de la ville ;

- Mme Desiage ne pouvait pas être regardée comme ayant démissionné ; elle n’était en

effet pas conseillère municipale à la date à laquelle elle a signé sa lettre de renoncement et aucun siège n’était vacant à cette date ; de plus, c’est en réalité en décembre que Mme Desiage a signé sa lettre de renoncement ; la date portée sur cette lettre n’est pas de la main de Mme Desiage ; il s’agit d’un document pré-imprimé ; Mme Desiage n’a pu comprendre la portée de ce document, et en particulier que sa démission était susceptible de provoquer de nouvelles élections ; il aurait

fallu, eu égard au temps écoulé entre la signature du document et la transmission au maire, demander à l’intéressée de confirmer son renoncement ; cette démission est irrégulière ;

- la démission de Mme Desiage est équivoque ; elle a fait l’objet de pression ;

- Mme Desiage a indiqué le 10 janvier 2017 qu’elle n’entendait pas démissionner.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code électoral ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :

- le rapport de M. Guillou,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- les observations de Me Enguehard, représentant les requérants, et de Me Labrusse, représentant la ville de Granville.

Deux notes en délibéré présentées par les requérants ont été enregistrées le 5 et le 6 février 2017.

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Deux notes en délibéré présentées par la commune de Granville ont été enregistrées le 6 et le 8 février 2017.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune de Granville :

1. Considérant qu’en transmettant au préfet de la Manche, suite à la démission de

conseillers municipaux, une liste des conseillers municipaux incluant Mme Desiage, et en convoquant cette dernière au conseil municipal qui s’est tenu le 19 janvier 2017, le maire de la commune de Granville a nécessairement pris la décision d’écarter le renoncement à siéger au conseil municipal de Mme Desiage et de l’appeler à siéger en remplacement d’un conseiller démissionnaire ; qu’une telle décision fait grief et est susceptible de recours ;

Sur les conclusions aux fins d’annulation :

2. Considérant qu’aux termes de l’article L. 270 du code électoral : « Le candidat

venant sur une liste immédiatement après le dernier élu est appelé à remplacer le conseiller municipal élu sur cette liste dont le siège devient vacant pour quelque cause que ce soit… » et qu’aux termes de l’article L. 2121-4 du code général des collectivités locales : « Les démissions des membres du conseil municipal sont adressées au maire. La démission est définitive dès sa réception par le maire qui en informe immédiatement le représentant de l’Etat dans le département. » ;

3. Considérant qu’il résulte de ces dispositions que la démission d’un conseiller municipal, qui est définitive dès sa réception par le maire, dès lors qu’elle est exprimée dans une forme ne laissant aucun doute sur la volonté expresse de son auteur, a pour effet de faire accéder au conseil municipal le colistier qui le suit, lequel peut à son tour immédiatement présenter sa démission, ce qui comporte les mêmes conséquences pour celui qui le suit sur la même liste ; que, dès lors, si une partie ou tous les membres de la même liste, successivement appelés à siéger au fur et à mesure de la démission du membre élu qui les précède, démissionnent simultanément, leur démission prend nécessairement effet de manière concomitante ;

4. Considérant qu’il ressort des pièces du dossier que, par signification d’huissier du 10 janvier 2017 à 10H07, le maire de la commune de Granville a été destinataire de la lettre par laquelle Mme Desiage, colistière de la liste « Granville avec vous » a décidé, suite à la démission du conseil municipal de cinq conseillers, de ne pas siéger en remplacement de ces élus démissionnaires ; que cette lettre est sans équivoque sur la volonté de son auteur ; que la circonstance qu’elle ne soit pas manuscrite et que Mme Desiage n’a pas elle-même rédigé la date du 7 janvier 2017 y figurant est sans incidence sur la régularité de cette démission dès lors que le document est signé par l’intéressée ; que, si la commune de Granville soutient que Mme Desiage a signé cette lettre en décembre 2016, sans pouvoir en envisager la portée, et qu’elle a fait l’objet de pressions, elle ne l’établit pas ; qu’au demeurant il est constant que Mme Desiage n’a formulé aucune rétractation antérieurement à la transmission au maire de sa démission ; qu’ainsi la démission de Mme Desiage étant devenue définitive le 10 janvier 2017 à 10H07, les circonstances qu’elle a indiqué, postérieurement, renoncer à cette démission, et que sa démission porte une date antérieure à la date à laquelle la démission des conseillers municipaux est devenue effective, sont sans incidence ;

5. Considérant qu’il résulte de ce qui précède que la décision par laquelle le maire de

Granville a écarté le renoncement à siéger au conseil municipal de Mme Desiage et l’a appelée à siéger en remplacement d’un conseiller démissionnaire est illégale et doit être annulée, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête ;

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Sur les conclusions aux fins d’injonction :

6. Considérant qu’aux termes de l’article L. 258 du code électoral : « Lorsque le conseil

municipal a perdu, par l’effet des vacances survenues, le tiers de ses membres, il est, dans le délai de trois mois à dater de la dernière vacance, procédé à des élections complémentaires (…) » ;

7. Considérant que, les requérants soutiennent que, du fait des démissions de onze membres du conseil municipal, soit le tiers des membres du conseil municipal de Granville, il y a lieu pour le préfet de procéder à des élections ; que toutefois, le présent jugement implique seulement que le maire de la commune de Granville transmette au préfet de la Manche la démission de Mme Desiage ;

Sur l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :

8. Considérant qu’aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :

« Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie

perdante, à payer à l’autre partie la somme qu’il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l’équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d’office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu’il n’y a pas lieu à cette condamnation. » ;

9. Considérant que le juge ne peut faire bénéficier la partie perdante du paiement par l’autre partie des frais exposés et non compris dans les dépens ; que les conclusions de la commune de Granville tendant à l’application des dispositions précitées du code de justice administrative doivent être rejetées ;

10. Considérant qu’il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la commune de Granville une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. Peyre, Mme Guitton, M. Letessier, Mme Ménard et M. Juhel et non compris dans les dépens ;

D E C I D E :

Article 1 er : La décision par laquelle le maire de Granville a écarté le renoncement à siéger au conseil municipal de Mme Desiage et l’a appelée à siéger en remplacement d’un conseiller démissionnaire est annulée.

Article 2 :

présent jugement au préfet de la Manche la lettre de démission de Mme Desiage.

Il est enjoint au maire de la commune de Granville de transmettre dès réception du

Article

Letessier,

Mme Ménard et M. Juhel, ensemble, la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

3 :

La

commune

de

Granville

versera

à

M. Peyre,

Mme

Guitton,

M.

Article 4 :

Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :

Les conclusions de la commune de Granville tendant à l’application des dispositions

de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

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Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. Michel Peyre, à Mme Anne Guitton, à

M. Philippe Letessier, à Mme Catherine Ménard, à M. Juhel et à la commune de Granville.

Copie en sera transmise au préfet de la Manche

Délibéré après l'audience du 2 février 2017, à laquelle siégeaient :

M.

Guillou, président,

M.

Berrivin, premier conseiller,

Mme Bonfils, premier conseiller,

Lu en audience publique le 9 février 2017.

Le président-rapporteur,

SIGNÉ

M. Guillou

Le greffier,

SIGNÉ

Mme Legentil-Karamian

L’assesseur le plus ancien,

SIGNÉ

M. Berrivin

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme le greffier

M. Tranquille