Vous êtes sur la page 1sur 15
Langages Le repérage temporel dans les textes narratifs Marcel Vuillaume Abstract This paper is about

Abstract This paper is about the treatment of temporal referential expressions within the domain of man-machine communication, in which the problem is not only to allow the identification of the good referent to referential expressions, but also to account for the processes of changes of states, which supposes to have access to an ontology necessary for the possible reasonings on time.

Citer ce document / Cite this document :

Vuillaume Marcel. Le repérage temporel dans les textes narratifs. In: Langages, 27année, n°112, 1993. Temps, référence et

inférence. pp. 92-105;

Document généré le 31/05/2016

: 10.3406/lgge.1993.1663 http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1993_num_27_112_1663 Document généré le 31/05/2016

Marcel VUILLAUME Université de Nice-Sophia Antipolis

LE REPÉRAGE TEMPOREL DANS LES TEXTES NARRATIFS

L'objet de cet article est de préciser les modalités de repérage temporel et, plus précisément, les particularités de fonctionnement des déictiques de temps dans la littérature narrative. Pour étayer mes analyses, j'ai choisi des exemples empruntés pour la plupart à des textes du siècle dernier écrits en troisième personne, parce qu'ils exploitent plus largement que les romans contemporains certaines virtualités de la fiction.

1 . Les deux configurations de l'univers fictif

L'univers fictif présente deux configurations, l'une restreinte, l'autre étendue. Ces deux configurations, dont le bornage temporel amont, s'il existe, se perd dans la nuit des temps, se distinguent par leur bornage temporel aval, c'est-à-dire par le site du repère qui y définit chaque fois le présent. Dans le cas de la configuration restreinte, le présent coïncide avec la date des événements narrés ; le processus narratif est toujours contemporain de son objet, et le repère qu'il Uvre est mobile. Dans le cas de la configuration étendue, le présent est conventionnellement défini par la date de publication du texte, donc par un repère fixe.

1.1. La configuration étendue

Considérons d'abord le cas de la configuration étendue. Voici quelques exemples qui en illustrent le fonctionnement :

(1) II fut un temps où Paris [

]

se passionnait tout entier pour des questions

(2)

qui, de nos jours 1, sont le monopole des riches, qu'on appelle les mutiles, et des savants qu'on appelle les paresseux. (Dumas, A., Le Collier de la Reine, t. I, 243) Chacun connaît ce long carré glauque et moiré dans la belle saison, blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pièce d'eau des Suisses. (Dumas, A., Le Collier de la Reine, t. I, 173)

(3)

[

]

C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche

[

]

Il y a encore, au moment où nous écrivons ces lignes, entre Paris et

telle ville du pays de Léon [

Age et notre ère [

]

la même distance qui existe entre le Moyen

]

(Féval, P., Le loup blanc, 45)

1. Dans cet extrait et tous ceux qui suivent, les italiques sont de moi.

92

Les expressions aujourd'hui, de nos jours, au moment où nous écrivons ces lignes se définissent par rapport au repère que livre la date de publication du livre dont elles font partie. Ce repère, disponible en n'importe quel point du texte, occupe sur la ligne du temps une position fixe. Alors que, dans la communication orale, le destinataire peut évaluer l'écoulement du temps et donc le déplacement du repère pendant la production du message, il n'a pas cette possibilité dans la communication écrite. D'où une convention qui consiste à ne pas tenir compte du temps requis par la rédaction du message et à définir un repère unique auquel renvoient tous les déictiques du texte. Pour une lettre, par exemple, il s'agit du jour mentionné dans l'en-tête et, pour un roman, de l'année qui figure sur la page de garde. Le mode de repérage illustré par les exemples ci-dessus n'est donc pas propre aux textes de fiction, mais caractérise la communication écrite en général. Il convient cependant de prévenir une confusion. Dans un roman, le processus narratif appartient, au même titre que ses protagonistes, le narrateur et le lecteur, à l'univers fictif et s'inscrit donc dans le même calendrier que les événements narrés 2. Et ce calendrier, bien que calqué sur celui de l'univers réel, relève, lui aussi, de la fiction. La date de publication du texte, qui définit le présent dans le cadre de la configuration étendue, n'est donc pas celle de la parution du livre dans notre univers, elle n'entretient avec elle qu'une relation d'homonymie et renvoie à un autre système de datation. Quant aux événements ou aux états de choses qui sont présentés comme contemporains de cette date, ils sont eux aussi des éléments de l'univers fictif, même s'ils sont souvent empruntés, pratiquement sans altération, à l'univers réel (cf. Pavel, 1988, 26).

1.2. La configuration restreinte

La configuration restreinte fonctionne selon un principe très différent. Le présent y est défini par les événements dont le lecteur est en train de lire la relation, et la production du récit est conçue comme contemporaine de ce repère. Considérons l'exemple suivant :

(4) Environné de troupes républicaines, cerné de tous côtés [ Charette] n'a plus autour de lui que trente-deux hommes

],

il

[=

C'était à la Prélinière, dans la paroisse de Saint-Sulpice. Mais avec ses trente-deux hommes, Charette ne se contente pas d'attendre les républicains : il marche au devant d'eux. À la Guyonnière, il rencontre le général

Valentin [

Charette trouve une bonne position et s'y retranche. Là, pendant trois heures, il soutient les charges et le feu des républicains. Douze de ses hommes tombent autour de lui. L'armée de la chouannerie,

]

2.

Il est essentiel de distinguer soigneusement les rôles de narrateur et de lecteur, qui

appartiennent à l'univers fictif, des individus concrets qui leur correspondent dans l'univers réel. De même, il ne faut pas confondre l'activité de l'auteur, qui écrit le roman, de celle du narrateur, qui en assume le contenu. Sur ce point, voir notamment Genette (1972, 226), Kayser (1969, 203), Lewis

(1983, 276), Vuillaume (1990, 55 ; 1992, passim).

93

qui se composait de vingt-quatre mille hommes lorsque M. le comte d'Artois était à l'île Dieu, est aujourd'hui réduite à vingt hommes. (Dumas, A. , Les louves de Machecoul, t. I, 8)

des

événements que le narrateur raconte et dont le lecteur est en train de prendre connaissance. Comme dans le cas d'un reportage, la narration et les faits rapportés sont conçus comme simultanés. Mais ici, l'écoulement du temps est directement déterminé par le contenu du récit, de sorte que, si, dans la suite du texte, le narrateur évoquait des événements postérieurs de vingt-quatre heures à ceux racontés dans ce passage, le repère se déplacerait également de vingt-quatre heures, et une nouvelle occurrence d'aujourd'hui désignerait donc le lendemain du jour visé par la première. Il s'ensuit que, dans la configuration restreinte, le repère qui définit le présent est mobile ou, ce qui revient au même, il y a une multiplicité de repères successifs. C'est ce que confirment les exemples ci-dessous :

Aujourd'hui et les marques de présent prennent leur sens par rapport à la date

(5) Transportons de plein saut, sans préface, sans préambule, ceux de nos lecteurs qui ne craindront pas de faire avec nous une enjambée de trois siècles dans le passé, en présence des hommes que nous avons à leur faire connaître, et au milieu des événements auxquels nous allons les faire assister. Nous sommes au 5 mai de l'année 1555.

Henri II règne sur la France [ t. I, 7)

]

(Dumas, A., Le page du duc de Savoie,

Nous sommes au 20 mai, à Paris, au Louvre, dans la chambre de madame la grande sénéchale de Brézé, duchesse de Valentinois, appelée communément Diane de Poitiers. Neuf heures du matin viennent de sonner à l'horloge du château. Madame Diane, tout en blanc, dans un négligé au moins coquet, est penchée ou couchée à demi sur un lit de repos couvert de

]

(Dumas, A., Les deux Diane, t. I, 36) Ici, la position du repère est définie explicitement, et, comme ce procédé peut être mis en œuvre à tout moment, le narrateur a la faculté de faire varier à son gré le site du présent. Deux principes règlent alternativement l'écoulement du temps dans le cadre de la configuration restreinte. Celui-ci peut en effet être évalué en fonction, soit de la durée des événements narrés, soit de la durée du processus de lecture. Le premier cas de figure, de loin le plus fréquent, est illustré par l'exemple suivant :

(7) Une tapisserie flottait à quelques pas de là devant une porte ; Billot alla droit à cette tapisserie, la souleva et se trouva dans une grande salle circulaire et souterraine où étaient déjà réunies une cinquantaine de personnes. Cette salle, nos lecteurs y sont déjà descendus, il y a quinze ou seize ans, sur les pas de Rousseau. (Dumas, A., La comtesse de Charny, t. III, 104) L'intervalle qui sépare la première visite des lecteurs dans la grande salle souterraine de celle qu'ils font en lisant ces lignes est présenté comme strictement égal au laps de temps qui s'est écoulé entre les événements dont la lecture suscite ces visites, c'est-à-dire entre la venue de Rousseau et la réunion qui se prépare. Le temps est donc censé s'écouler au même rythme pour les lecteurs et pour les personnages de l'univers narré. Mais dans :

(6)

velours noir. Le

roi Henri II [

se tient assis sur une chaise à ses côtés.

94

(8) — Arrive donc ! petit Yaumi, lui dirent ses camarades ; viens voir la dernière grimace d'une de tes connaissances. Le petit Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure, était un énorme

gaillard, haut de près de six pieds [

]

(Féval, P., Le loup blanc, 210)

c'est un autre principe qui est à l'œuvre. La narration ne suit pas l'ordre des événements de l'histoire, et la rencontre dont il est question a eu lieu à l'occasion d'événements postérieurs à ceux qui sont évoqués dans ces lignes. Le temps écoulé depuis la précédente rencontre des lecteurs avec le petit Yaumi ne peut donc être estimé en fonction de l'intervalle qui sépare les événements correspondants de l'univers narré, et l'évaluation se fait en fonction du processus de lecture :

l'intervalle impliqué par le sens de tout à l'heure correspond au temps supposé requis pour lire les quelques pages qui séparent le point du livre où a été évoquée cette rencontre de celui où figure le présent extrait. Mais une telle évaluation est par nature extrêmement imprécise, et tout à l'heure est pratiquement le seul adverbe qu'on puisse employer dans ces conditions. Dans la configuration restreinte, la narration présente certaines analogies avec le registre du reportage, mais s'en distingue aussi à certains égards. Dans le cas d'un reportage, en effet, la parole et son objet sont des événements de l'univers et s'inscrivent à ce titre dans une temporalité qui les transcende tous deux. Dans la configuration restreinte de l'univers fictif, en revanche, la parole du narrateur est feinte, et le lecteur ne peut l'appréhender directement. C'est ce qui explique que son site temporel soit calculé à partir de ce qu'elle décrit et que sa durée soit évaluée en fonction de celle des événements racontés ou, plus rarement, de celle du processus de lecture. Mais cela ne signifie pas pour autant que cette parole feinte soit privée de toute consistance. Dans l'exemple (4), l'emploi de formes verbales de présent implique que le moment de la parole appartient au même intervalle de temps que les événements racontés, c'est-à-dire les dernières péripéties de la lutte de Charette contre les républicains. Mais, une fois situé dans le calendrier du récit, ce repère, qui définit le présent, acquiert une certaine autonomie : c'est à lui, et non à la date de publication du texte, que renvoient les morphèmes d'imparfait dans L'armée de la chouannerie, qui se composait de vingt-quatre mille hommes lorsque M. le comte d'Artois était à l'île Dieu, et sa position sur la ligne du temps n'est pas affectée par cette évocation rétrospective. Pour qu'il subisse une translation vers le passé, il faudrait par exemple une indication explicite, comme dans :

(9) Ce que nous venons de raconter se passait au commencement de l'après- midi. Nous laissons un instant de côté le drame noir pour une scène d'audacieuse comédie, et nous rétrogradons jusqu'au matin de ce même jour. Nous sommes chez Mathurine Goret, la mendiante millionnaire. (Féval, P., Les Habits Noirs, 939)

(10) II nous faut maintenant remonter de quelques heures en arrière et nous transporter chez Claude Corbières, dans son pavillon de Neuilly. Il attend avec impatience le retour de Richard Cœur de Lion qui était venu

le trouver et le réconforter comme il en avait pris l'habitude

(Leroux,

G., Les Mohicans de Babel, 152) Si l'emploi du registre de la configuration étendue n'est pas propre aux textes de fiction — puisqu'il fonctionne selon un principe qu'on trouve aussi à l'œuvre dans

95

la communication écrite ordinaire (lettres, journaux, etc.) — , l'alternance de deux configurations semble bien être, sinon l'apanage exclusif de la narration littéraire, du moins celui d'un certain type de récit. On imagine mal en effet qu'un véritable historien, après avoir explicitement situé dans le passé les événements qu'il évoque, puisse, à l'instar d'A. Dumas, P. Féval, etc. , suggérer à ses lecteurs qu'ils assistent à ces événements et qu'il les leur raconte en même temps qu'ils se produisent. On peut résumer les observations qui précèdent à l'aide du schéma ci-dessous :

Configuration étendue Configuration restreinte Repère mobile (coïncide avec les événements narrés) Repère
Configuration étendue
Configuration restreinte
Repère mobile
(coïncide avec
les événements
narrés)
Repère fixe
(défini par la
date de
publication du
récit)

Les relations entre ces deux configurations sont complexes ; on y reviendra, mais on peut déjà observer que, dans la configuration restreinte, le temps de l'univers fictif est limité en aval par l'événement qui constitue le premier plan du récit (Pr°) et avec lequel le processus narratif est censé coïncider, de sorte que la publication du texte n'a pas sa place dans cet univers. Dans le cadre de la configuration étendue, en revanche, le présent est défini par le moment de la publication du récit, qui, rappelons-le, fait partie de la fiction, et les événements sont vus comme passés. Le schéma ci-dessus peut suggérer que la configuration restreinte est incluse dans la configuration étendue, mais en fait elle n'y existe pas en tant que telle, car elle ne constitue pas une sphère temporelle à part ; en effet, entre le dernier événement narré et le présent, la ligne du temps ne présente aucune discontinuité, ce dont témoigne par exemple l'extrait suivant :

(11) Qu'on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la

] et l'on aura l'idée la plus exacte possible de la

scène que nous venons d'esquisser à deux tiers de siècle du jour où elle avait lieu. (Dumas, A., Le Collier de la Reine, t. I, 260)

souffrance et l'anxiété [

2. La datation : principes généraux

2.1. La datation dans la configuration étendue

Lorsque c'est la configuration étendue qui prévaut, les personnages du récit, d'une part, et les protagonistes de la narration, de l'autre, vivent à des époques

96

différentes et n'ont donc pas la possibilité de se rencontrer. Les événements narrés peuvent être datés par rapport au moment de la production du récit, comme dans l'exemple (8), mais le procédé, parce qu'il est malcommode, est rarement utilisé, de sorte que généralement, le site temporel d'un événement donné est fixé, soit de façon absolue, c'est-à-dire par une date du calendrier :

(12) La conversation de la reine avec Barnave a donné, nous l'espérons, à nos lecteurs une idée exacte de la situation dans laquelle se trouvaient tous les partis le 15 juillet 1791. (Dumas, A., La comtesse de Charny, t. IV, 223) soit de façon relative, c'est-à-dire par rapport à un autre événement ou une autre date :

(13) On était au début de l'année 1867. Dix-neuf ans avant cette époque, le territoire actuellement occupé par la

] Le fortin

ville de Sacramento n'était qu'une vaste et déserte plaine [

]

avait fait place à une ville [

(Verne, J., César Cascabel, 19)

Ces procédés, qui sont couramment employés dans les récits non fictifs, nous sont familiers et n'ont rien de problématique. Dans le cadre de la configuration restreinte, en revanche, la datation présente des formes plus complexes.

2.2. La datation dans la configuration restreinte

Ce qui caractérise fondamentalement la configuration restreinte, on l'a vu, c'est que la narration est présumée contemporaine de son objet et que les protagonistes du processus narratif sont censés vivre dans le même temps et le même espace que les personnages de l'univers narré. Ainsi se développe une fiction que j'aiproposé ailleurs (cf. Vuillaume, 1990) de qualifier de secondaire, parce qu'elle ne peut exister indépendamment de la fiction principale, alors que l'inverse est évidemment possible. Cette fiction secondaire décrit les faits et gestes du narrateur et du lecteur, qui observent les personnages du récit, écoutent leurs paroles et les suivent partout, se déplaçant en toute liberté, mais sans jamais intervenir dans le déroulement de l'intrigue. Pour situer dans le temps des événements de la fiction principale ou de la fiction secondaire, on peut naturellement se servir de dates du calendrier. Mais la configuration restreinte offre des procédés spécifiques de datation. On peut distinguer deux types principaux que je commencerai par décrire schématiquement, avant d'étudier de plus près les modalités de leur fonctionnement : la datation au moyen d'expressions déictiques et la datation indirecte. Le recours à des adverbes déictiques tels que aujourd'hui, hier, etc. permet de dater aussi bien des événements de la fiction principale, comme dans l'exemple (4), que des événements de la fiction secondaire, comme dans :

(14) Que le lecteur nous permette de le ramener à la place de Grève, que nous avons quittée hier avec Gringoire pour suivre la Esmeralda. (Hugo, V., Notre-Dame de Paris, 199) Quant à la datation indirecte, elle consiste à situer dans le temps un événement de la fiction principale par rapport à un événement de la fiction secondaire — exemple (15) — ou inversement — exemple (16) :

(15) Deux heures après , les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.

97

Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la premièrefois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups. Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards. Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté, quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des autres, où trônait le Loup Blanc. Un profond silence régnait dans le souterrain. (Féval, P. , Le loup blanc,

261)

(16) Tandis que cette armée s'avance silencieusement pour tenter ce coup hasardeux, nous introduirons le lecteur dans la grande salle du château

de Troyes

Mauléon I Isabel de Bavière, 93)

(Dumas A., La comtesse de Salisbury I Le bâtard de

L'existence de la fiction secondaire, d'une part et la possibilité d'employer, dans le récit, des déictiques de temps comme aujourd'hui, maintenant, tout à l'heure etc. sont les deux faces d'un même phénomène. C'est parce que la narration, dans le cadre de la configuration restreinte, est contemporaine de son objet que, d'une part, le narrateur et le lecteur peuvent être décrits comme les témoins directs des événements narrés et que, d'autre part, le repère qui définit le présent coïncide avec ces événements. Ajoutons que, dans la littérature contemporaine, on ne trouve plus que des manifestations sporadiques de ce récit marginal. Ainsi, l'exemple suivant :

(17) Ils sortent, accompagnons-les jusqu'à leur véhicule : j'en ai assez de ce type, exprime Toom [ Leur véhicule démarre, laissons-les s'en aller. Revenons chez Paul qui a

refermé sans bruit la porte sur eux [

121)

].

(Echenoz J., L'équipée malaise,

est non seulement isolé dans le texte dont il fait partie, mais il est manifestement teinté d'ironie. En revanche, le registre de la configuration restreinte demeure largement exploité sur un mode implicite, comme en témoigne l'emploi fréquent de déictiques de temps tels qu'aujourd'hui, hier, autrefois, tout à l'heure, etc. Le dispositif qui vient d'être décrit est simple dans son principe, mais cependant assez complexe dans son fonctionnement.

3. La datation : problèmes particuliers

3.1. Télescopage des deux configurations

Considérons l'extrait ci-dessous :

(18) II était huit heures du soir environ. Le souper promis avait lieu. Le salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà depuis longtemps

98

engagée. [

Gonzague était absent [

autres sièges vides. D'abord celui de dona Cruz [ ] Le second siège vide n'avait point encore été occupé. Le troisième appar-

]

]

Outre le siège qui l'attendait, il y avait trois

tenait au bossu Esope II, dit Jonas, que Chaverny venait de vaincre en combat singulier à coup de verres de champagne. Au moment où nous entrons, Chaverny, abusant de sa victoire, entassait

des manteaux, des douillettes, des mantes de femmes sur le corps de ce

malheureux bossu

(Féval P., Le Bossu, 425)

À première vue, cet exemple semble défier le bon sens, car un événement décrit au

y est présenté comme

contemporain d'un événement décrit au présent (Au moment où nous entrons, [•••])• On éprouve le même étonnement en lisant la phrase Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards de l'exemple (15). Supposons en effet qu'aujourd'hui et le morphème d'imparfait renvoient au même repère et que celui-ci soit la date de publication du texte. Comme nous savons que le laps de temps qui sépare cette date des événements narrés est de l'ordre de plusieurs dizaines d'années, l'emploi de l'imparfait semble approprié, mais pas celui d'au- jourd'hui. Inversement, si on considère que le présent coïncide avec la date des événements évoqués dans le premier paragraphe de l'extrait (15), l'emploi d'au- jourd'hui apparaît justifié, mais pas celui de l'imparfait. Le caractère paradoxal de ces exemples disparaît si l'on admet qu'ils résultent de la combinaison de deux perspectives, que, dans (18), le temps de la subordonnée s'interprète dans le cadre de la configuration restreinte et celui de la principale dans le cadre de la configuration étendue et qu'en (15), pareillement, aujourd'hui se définit par rapport à une parole contemporaine des événements qui constituent le premier plan du récit et que, en revanche, le morphème verbal renvoie à la date de publication du texte.

Pour mesurer l'intérêt que présente l'emploi ď aujourd'hui dans l'exemple (15), remplaçons-le par une expression non déictique, ce jour-là :

passé (Charverny [

]

entassait des manteaux [•

])

(15a) Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel. Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups . Ce jour-là, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards.

Spontanément, nous interprétons ce jour-là comme désignant le jour auquel réfère la phrase qui précède immédiatement son occurrence. Nous comprenons

donc que la situation décrite par cette phrase et celle qui est évoquée dans Ce

jour-là, rangés avec méthode

sont contemporaines, mais comme la première

phrase fait état du désordre qui régnait dans la caverne et que la seconde parle au contraire de son agencement impeccable, nous éprouvons le sentiment d'une contradiction, impression que nous ne ressentons nullement à la lecture du texte original. Aujourd'hui, en (15), désigne sans ambiguïté le jour où on l'on peut observer la situation décrite par Deux heures après, les souterrains de la Fosse- aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel. Or, cette phrase, dont le verbe est à l'imparfait, s'inscrit dans le cadre de la configuration étendue, en ce sens que la situation décrite y est saisie rétrospectivement. Pourtant, deux lignes plus bas, le jour auquel elle réfère est désigné par aujourd'hui. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : tout événement de l'univers fictif peut être appréhendé

99

alternativement selon deux perspectives, soit comme passé, dans le cadre de la configuration étendue, soit comme présent, dans le cadre de la configuration restreinte. Que, généralement, une seule de ces deux perspectives soit effectivement exprimée, est essentiellement imputable à des contraintes d'ordre morphosyntaxique, notamment au fait qu'un verbe ne peut porter qu'un seul morphème de temps (cf. Vuillaume, 1990, 73 ; 1991, 96). Mais, quelle que soit la perspective choisie, c'est-à-dire effectivement exprimée, l'autre est toujours prête à être actualisée. En témoigne par exemple la phrase Ce n'était plus ce désordre qui

dans la retraite

des Loups. Le fait que P. Féval parle de la première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups n'implique nullement que la description à la faveur de laquelle le lecteur a pu visiter la caverne a été faite au présent, dans le cadre de la configuration restreinte. Le narrateur n'a qu'à décrire un lieu pour que le lecteur soit censé y pénétrer. Ainsi, il suffit qu'il écrive Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel pour que le lecteur devienne le témoin direct de cette situation, c'est-à-dire la constate au moment même où elle se manifeste. Ainsi se définit pour lui le présent, et c'est par rapport à ce repère que l'adverbe aujourd'hui et la forme de passé composé dans la premièrefois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups prennent leur sens. Dans ce fragment, l'actualité ne varie donc pas ; elle coïncide avec le moment où les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel. Alors que ce jour-là référerait au jour de la précédente visite des lecteurs dans la retraite des Loups, aujourd'hui désigne sans ambiguïté le jour où doit siéger le tribunal des Loups (c'est en effet un jugement qui va être prononcé au cours de la réunion qui se prépare). L'analyse qui précède appelle un certain nombre de remarques :

1) L'emploi d'aujourd'hui dans l'exemple (15) résulte, non pas d'une contrainte, mais bien d'un choix du narrateur, car celui-ci aurait fort bien pu employer une expression temporelle neutre par rapport à l'opposition «

configuration restreinte vs. configuration étendue », par exemple au jour prévu pour la réunion du tribunal des Loups.

remplissait la caverne, la première fois que nous avons pénétré

2) L'alternance

des deux perspectives dans Aujourd'hui,

rangés avec

] n'est

méthode, masqués et armés comme pour un combat, ilsformaient cercle [

surprenante que si l'on conçoit la phrase comme une entité parfaitement homogène. Mais l'observation des faits montre qu'une telle conception est inadéquate. Ainsi, dans l'exemple suivant :

(19) Lui (qui se décide à mettre lefeu aux poudres). — Eh bien, tu es satisfaite. Elle. — À propos de quoi ?

Lui. — Dame, tu serais difficile

Elle. — N'use pas ta salive, je sais ce que tu vas me dire. (Très simple.) Je me suis fait peloter. Lui. — Oui, tu t'es fait peloter ! Elle (assise près du lit et commençant à se dévêtir). Là ! Oh ! je connais l'ordre et la marche. Dans un instant je me serai conduite comme une

Tu t'es assez

fille, dans deux minutes tu m'appelleras sale bête [

]

(Courteline, G.,

« La peur des coups », Théâtre, 55) la phrase Dans un instant je me serai conduite comme une fille combine des éléments pris en charge par la locutrice et des éléments qu'elle se borne à

100

mentionner. La jeune femme n'annonce pas à son mari qu'elle va se livrer à la débauche, mais qu'il est, lui, sur le point de lui reprocher une conduite débauchée. La détermination adverbiale dans un instant, le morphème de futur et le pronom de première personne renvoient à la locutrice, tandis que la responsabilité de la proposition exprimée par « tu t'es conduite comme une fille » est implicitement attribuée au mari. Cet exemple montre bien qu'une phrase peut être « polyphonique » (cf. Ducrot et al., 1980, chap. 1) et n'est pas nécessairement subordonnée à un unique « sujet de conscience » (sur cette notion, voir Banfield, 1973, 29). Que l'on puisse appréhender un événement donné alternativement selon deux perspectives temporelles n'a donc en soi rien de linguistiquement déviant.

3) Bien que la combinaison des perspectives soit, on vient de le voir, parfaitement licite, on peut se demander pourquoi, dans l'exemple (15), P. Féval a choisi cette solution, alors qu'il aurait pu employer un morphème verbal de présent et inscrire ainsi la phrase entière dans la configuration restreinte, ce qui aurait donné ceci :

(15b) Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel. Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups. Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un combat, ils forment cercle, debout autour de la table des vieillards. Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté, quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des autres, où trônait le Loup Blanc. Un profond silence régnait dans le souterrain.

Cette formulation est parfaitement intelligible, mais elle est perçue comme une rupture, comme le passage de la configuration étendue à la configuration restreinte, et laisse attendre une continuation du récit au présent. Or, celui-ci se poursuit au passé. Dans un tel environnement, la phrase ci-dessus serait donc ressentie comme un élément hétérogène, non conforme à la perspective dominante, et c'est pour cette raison que P. Féval a choisi d'employer l'imparfait. Les exemples de mon corpus dans lesquels maintenant ou aujourd'hui sont combinés avec un verbe au passé correspondent dans leur majorité au cas de figure qui vient d'être évoqué, en ce sens que l'adverbe déictique apparaît après un flash back et sert à recentrer le texte sur son actualité, c'est-à-dire à viser un segment temporel incluant un repère défini dans le contexte antérieur :

(20) II [= Roland] était amoureux pour la seconde fois, amoureux autrement que la première fois, mais avec toutes les ardeurs que la paresse de sa nature réservait pour la passion seule. Nous le vîmes jadis éperdu et mourant aux pieds de cette splendide Marguerite. Aujourd'hui, son amour brûlait à d'autres profondeurs :

c'était un culte. (Féval, P., Les Habits Noirs, 566)

(21) Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir ; maintenant il en savait toujours assez. (Dumas A., Vingt ans après, 766)

(22) La guerre avait été autrefois une grave occupation pour les Français. Les rois entretenaient à leur compte l'héroïsme national ; maintenant, la

101

seule guerre française était une guerre américaine, et encore le roi n'y était-il personnellement pour rien. (Dumas A., Le Collier de la Reine, t. I, 248) Dans l'exemple ci-dessous, toutefois, le rôle d'aujourd'hui est légèrement différent.

(23) Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup dans l'embrasure d'une porte la figure longue de son Peyrolles. D'ordinaire, la physionomie de son fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais aujourd'hui c'était comme un vivant signal de détresse. Il était blême, il avait

l'air effaré

(Féval P., Le Bossu, 317)

La phrase D'ordinaire, la physionomie de son fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle ne décrit pas un événement, mais une disposition, une manière d'être de Peyrolles. En d'autres termes, la proposition qu'elle exprime est censée se vérifier sur un intervalle de temps qui se mesure en années, alors que la phrase suivante, qui décrit la physionomie de Peyrolles au moment où Gonzague l'aperçoit, exprime une proposition qui ne se vérifie au contraire que sur un intervalle très bref. Le rôle ď aujourd'hui est donc non seulement de recentrer le texte sur son actualité, mais aussi de restreindre la perspective temporelle. Dans ce contexte, l'expression ce jour-là pourrait remplir le même office, mais le décodage en serait à coup sûr moins aisé. En effet, pour l'interpréter, on chercherait spontanément un repère dans la phrase qui précède immédiatement son occurrence. Mais comme celle-ci a une référence temporelle trop vaste pour servir d'antécédent à ce jour-là, c'est plus haut dans le texte, dans la première phrase de cet extrait, qu'on irait chercher l'information requise. Il faudrait donc procéder en deux étapes. Avec aujourd'hui, la démarche est plus simple, car sa référence temporelle a déjà été implicitement définie par la phrase Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup dans l'embrasure d'une porte la figure longue de son Peyrolles, et comme l'énoncé suivant — D'ordinaire, la physionomie de son fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle — ne décrit pas un événement et ne peut donc induire une translation du repère, le jour visé par aujourd'hui est immédiatement identifié.

3.2. Datation réelle et datation simulée

Quant à la subordonnée au moment où nous entrons dans l'exemple (18), elle pose un problème délicat, car elle ne contribue pas à l'identification du moment où Chaverny entassait des manteaux sur le corps du Bossu. Certes, nous comprenons que cet événement intervient peu après la victoire de Chaverny, mais nous le comprendrions également en l'absence du complément introduit par au moment où, ce dont témoigne (18b) :

(18b) II était huit heures du soir environ. Le souper promis avait lieu. Le salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà depuis longtemps engagée. [ ]

Outre le siège qui l'attendait, il y avait trois

Gonzague était absent [

]

autres sièges vides. D'abord celui de dona Cruz [ ] Le second siège vide n'avait point encore été occupé. Le troisième

102

appartenait au bossu Esope II, dit Jonas, que Chaverny venait de

vaincre en combat singulier à coup de verres de champagne. Chaverny, abusant de sa victoire, entassait des manteaux, des douillettes, des mantes de femmes sur le corps de ce malheureux bossu

P., Le Bossu, 425)

(Féval

II serait cependant faux d'en conclure qu'on ne peut pas repérer le moment où a

lieu le procès visé par la subordonnée. En effet, la relation exprimée par la structure au moment où P, Q est réversible 3, car P et Q sont présentés comme dénotant des faits simultanés, de sorte que si nous pouvons identifier la référence temporelle de Q, nous pouvons également identifier celle de P. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit ici d'une sorte de simulacre de datation dont on n'aperçoit pas immédiatement la finalité. Pour essayer de comprendre l'utilité du complément au moment où nous entrons, considérons le texte (18b). Les événements ou les états de choses qui y sont décrits sont appréhendés, non pas comme successifs, mais comme simultanés ou, plus exactement, comme contemporains du repère défini par II était huit heures du soir environ. En d'autres termes, ces phrases — y compris la dernière — sont subordonnées à un thème unique dont elles constituent en quelque sorte le commentaire. En introduisant la subordonnée au moment où nous entrons, P. Féval use d'un stratagème narratif— le simulacre de datation évoqué plus haut — pour faire surgir un thème nouveau et dissocier la phrase dont elle fait partie du groupe de celles qui précèdent et qui se trouvent ainsi reléguées à l'arrière-plan du récit. En effet, si les spectateurs — le narrateur et le lecteur — ne sont invités à entrer qu'au moment où Chaverny commence à entasser des manteaux sur le corps du Bossu, c'est que les événements antérieurs méritaient moins d'intérêt et ne constituaient qu'une sorte de décor. Le rôle de la subordonnée au moment où nous entrons se situe donc au niveau de la structuration du récit. Considérons cet autre exemple :

(24) Rémy d'Arx et Maurice étaient assis maintenant en face l'un de l'autre.

écoutait attentivement et prenait des notes.

Ce n'était plus l'homme de tout à l'heure ; quelque chose de son ancienne

Maurice parlait ; Rémy [

]

passion se réveillait en lui [

]

(Féval, P., Les Habits Noirs, 1138)

II faut savoir qu'il s'agit des premières lignes d'un chapitre, que Rémy d'Arx est

juge d'instruction et Maurice un prévenu. Pendant la première partie de l'interrogatoire, relatée dans le chapitre précédent, Maurice était debout ; mais Rémy d'Arx a décidé de l'interroger hors de la présence du greffier, qu'il vient de congédier ; les deux hommes sont donc seuls, et leur attitude n'est plus celle qu'ils avaient en présence d'un témoin. La suppression de maintenant n'aurait aucune influence sur la référence temporelle de la phrase dont il fait partie. En Usant le premier paragraphe, on suppose en effet — indépendamment de la présence de maintenant — que le repère est légèrement postérieur au départ du greffier, et cette supposition est confirmée par l'adverbe tout à l'heure, qui figure un peu plus loin. En effet, les

3. Il s'agit de ce que B. de Cornulier (1984, 5) appelle une inversion de repérage temporel :

«

pouvant impliquer Q quand P, en disant P quand Q, on peut indirectement signifier Q quand P. »

[

]

si un moment M arrive au moment N, le moment N arrive au moment M ; par là, P quand Q

103

phrases de cet extrait décrivent, non pas des événements successifs, mais différents aspects d'une même situation. Elles n'impliquent donc aucun écoulement du temps, et les deux déictiques, maintenant et tout à l'heure, se définissent par rapport au même repère. Or, le groupe nominal l'homme de tout à l'heure fait allusion à l'attitude de Rémy d'Arx avant le départ du greffier. Il s'ensuit que le repère auquel renvoie tout à l'heure et le segment temporel visé par maintenant sont postérieurs à cet événement. Comme au moment où nous entrons dans l'exemple (18), maintenant n'est donc investi d'une référence temporelle qu'indirectement, c'est-à-dire par le biais de la phrase dont il fait partie. Reste à rendre compte de son rôle. Pour cela, il faut tenir compte du fait que la décision de Rémy d'Arx d'écouter le prévenu sans témoin crée une situation radicalement différente de celle qui prévalait dans le chapitre précédent. Maintenant dénote donc, et de ce fait thématise, le début d'une nouvelle phase de l'histoire, incitant ainsi le lecteur à interpréter le déroulement des événements en fonction des conditions qui viennent de s'instaurer.

Conclusion

En dépit de leur relative complexité, les modalités du repérage temporel dans les textes de fiction s'expliquent somme toute assez aisément — à condition toutefois de tenir compte de l'existence de la configuration restreinte. Si celle-ci n'est généralement pas reconnue, c'est, à mon sens, parce que, dans la littérature contemporaine, elle ne se manifeste plus guère que de façon implicite, c'est-à-dire à travers l'emploi d'adverbes comme aujourd'hui, hier, autrefois, tout à l'heure, etc. L'intérêt des textes du XIXe siècle dont j'ai utilisé des extraits, c'est de mettre en évidence la solidarité fondamentale qui lie la fiction secondaire et l'emploi de ces déictiques. Ce qui demeure problématique, en revanche, ce sont les conditions de possibilité de la configuration restreinte elle-même. Comment pouvons-nous, en effet, admettre sans la moindre réticence que les événements narrés se produisent au moment même où nous en prenons connaissance ? La question se pose, car on imagine mal, par exemple, qu'un journaliste s'exprimant dans un quotidien tente de nous faire croire que nous sommes les témoins des faits qu'il relate et que ceux-ci sont contemporains du moment où nous en lisons le récit. J'ai tenté ailleurs (cf. Vuillaume, 1992) de rendre compte de cette propriété singulière de la fiction littéraire, en faisant valoir que les propositions qu'elles contiennent ne peuvent, par définition, être démenties par la réalité, ce qui ne veut pas dire que la fiction soit étrangère aux catégories du vrai et du faux, car nous pouvons détecter des erreurs ou des mensonges dans les propos ou les pensées des personnages ou nous rendre compte de la fausseté d'hypothèses que nous avons faites en cours de lecture sur le déroulement ultérieur de l'histoire. Mais nous tenons pour vrais les énoncés que nous Usons, car c'est à cette condition que l'univers fictif peut accéder à l'existence. Les propos du narrateur se trouvent ainsi investis de la même consistance que celle que nous attribuons, dans l'univers réel, aux êtres et aux phénomènes et, de ce fait, les signes se substituent au monde irrémédiablement absent qu'ils décrivent. Cette métonymie très particulière explique, me semble-t-il, que nous éprouvions le sentiment que l'univers narré est présent devant nos yeux et que nous assistons aux événements qui s'y produisent.

104

SOURCES DES EXEMPLES CITÉS COURTELINE G. Théâtre, Paris : Garnier-Flammarion, 1965 (GF n° 65). DUMAS
SOURCES DES EXEMPLES CITÉS
COURTELINE G. Théâtre, Paris : Garnier-Flammarion, 1965 (GF n° 65).
DUMAS A. La Comtesse de Charny, t. III, Paris : Nelson / Calmann-Lévy, 1933,
Collection Nelson.
DUMAS A. La comtesse de Salisbury I Le bâtard de Mauléon I Isabel de Bavière,
Paris : Librairie Michel Lévy Frères, s.d.
DUMAS A. Le Collier de la Reine, t. I, Paris : Gallimard, 1980.
DUMAS A. Le page du duc de Savoie, t. I, Genève : Éditions Famot, 1974.
DUMAS A. Les deux Diane, t. I, Paris : Calmann-Lévy, s.d.
DUMAS A. Les louves de Machecoul, t. I, Paris : Calmann-Lévy, s.d.
DUMAS A. Vingt ans après, Paris : Gallimard, 1962, Bibliothèque de la Pléiade.
ECHENOZ J. L'équipée malaise, Paris : Éditions de Minuit, 1986.
FÉVAL P. Le Bossu, Paris : Gallimard,
1980.
FÉVAL P. Le loup blanc, Paris : Éditions Albin Michel, 1977.
FÉVAL P. Les Habits Noirs, Paris : Éditions Robert Laffont, 1987.
HUGO V. Notre-Dame de Paris, Paris : Gallimard, 1975, Bibliothèque de la
Pléiade.
LEROUX G. Les Mohicans de Babel, Paris : Les Humanoïdes associés, 1977.
VERNE J. César Cascabel, Paris : Union Générale d'Éditions, 1978.

BIBLIOGRAPHIE

BANFIELD A., 1973. « Narrative Style and Direct and Indirect Speech », Foundations of Language, 10, 1-39. CORNULIER В. de, 1984. « Réversibilité : effets de rétroaction sémantique », L'information grammaticale, n° 22, juin 1984, p. 3-6. DUCROT O. et al, 1980. Les mots du discours, Paris : Éditions de Minuit. GENETTE G., 1972. Figures III, Paris : Éditions du Seuil. KAYSER W., 1969,. « Wer erzahlt den Roman ? », in : Klotz, V. (Ed.), Zur Poetik des Romans, Darmstadt, p. 197-216. LEWIS D., 1983. Philosophical Papers, Oxford : Oxford University Press. PAVEL Th., 1988. Univers de la fiction, Paris : Éditions du Seuil. STANZEL Franz K., 1989. Théorie des Erzàhlens, 4e édition, Gottingen : Vanden- hoeck & Ruprecht. VUILLAUME M., 1990. Grammaire temporelle des récits, Paris : Éditions de Minuit. VUILLAUMEM. , 1991. « Zeit und Fiktion. Fiktion als Wiederbelebung von Vergan- genem und ErschliePung von fremden Welten. », in : Iwasaki, E. (Ed.), « Begegnung mit dem Fremden » : Grenzen — Traditionen — Vergleiche, Akten des Vlll. Internationalen Germanisten-Kongresses, Tokyo 1990, Miinchen : Iudicium-Verlag, p. 87-98. VUILLAUME M., 1992. « Création et représentation dans les énoncés fictionnels », in : Andler, D. , Jacob, P. et al. (Eds.), Epistemologie et cognition, Colloque de Cerisy, Liège : Mardaga, p. 267-275 (Collée. « Philosophie et Langage).

105