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1ANNUAIRE

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P HILOSO P HI Q UE
1988-1989

ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI•
ISBN 2-02-011398-8.

© ÉDITIONS DU SEUIL, NOVEMBRE 1989.

La loi du 11 mars !957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
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Giorgio Agamben

VIII

Guy LARDREAU : Fictions philosophiques et science-fiction *

Il est sans doute plus facile à un observateur étranger de ;


remarquer qu'existe aujourd'hui, dans la pensée française, un ·
courant important, qui peut rester provisoirement innommé, mais
dont il est temps d'indiquer au moins quelques repères cartogra­
phiques. Les auteurs qui en font partie, différents par Ieur
formation et leur tempérament, se reconnaissent cependant à
cela, qu'ils admettent, tous Ùne hypothèse commune, d'où chacun
prend son essor dans la direction qui lui est propre. Nous
appellerons par commodité cette hypothèse (en ajoutant au nom
de celui qui l'a énoncé le nom de celui qui lui a donné sa
formulation systématique) thèse de Lacan-Milner, ou thèse des
trois lettres (le terme générique de thèse soulignant ici le fait
qu'il ne s'agit, à proprement parler, ni d'une hypothèse, ni d'un
postulat). En voici l'énonciation canonique

Il y a trÒis suppositions. La première, ou plutòt l'une, car


c'est déjà trop que d'y mettre un ordre, si arbitraire qu'il
soit, est qu'il y a : proposition thétique qui n'a de cont�n�
que sa position mème - un geste de coupure, sans quo1 11
n'est rien qu'il y ait. On nommera cela réel ou R. Une autre
supposition, dite symbolique ou S, est qu'i/ y a de la langue,
supposition sans laquelle rien, et singulièreme�t. aucune
supposition, ne saurait se dire. Une autre suppos1t1on _enfin
_
est qu'i/ y a du semblable, où s'institue tout ce qui fa1t
lien : c'est l'imaginaire ou I 1•

* Éditions Actes-Sud, Arles, 1988.


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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

La thèse a, comme on sait, ceci de particulier que Ics trois


instances, ou scansions, ou ronds qui l'articulent ne valent que
par le nreud, dit borroméen, qui topologiquement Ics lie. Car !es
trois lettres n'atfectent pas trois ordres distincts d'objets doués
de propriétés préexistantes qui )es identifieraient (il ne s'agit
clone pas d'une thèse ontique qui divise trois régions de l'étant),
mais elles instaurent plutòt un système de relations proprement
ontologiques, qui concernent autant l'ensemble que chacun de
ses éléments. Non seulement le nreud a, de la sorte, en chacun
de ses éléments, !es propriétés que, comme ensemble, il pose
(chaque élément étant ainsi à la fois réel, symbolique et imagi­
naire), mais le nreud lui-meme, qui constitue le véritable thème
- inthématisable - de la thèse, est à son tour réel (en tant qu'il
ne se donne que dans l'instant du dénouage où !es trois ronds se
retrouvent immédiatement dispersés), symbolique (en tant qu'il
a nom et qu'il est un) et enfin imaginaire (en tant que, par
définition, il fait lien et qu'il est représentable camme un jeu de
ficelles).
Que la thèse soit, en ce sens, trinitaire, ne surprendra certai­
nement pas, si l'on considère que, depuis que la théologie chré­
tienne a incorporé la circulation triadique du néoplatonisme, tout
principe en métaphysique est nécessairement, pour reprendre le
terme mème de Cuse, unitrinu,n. Et le fait que cette hypothèse
permet à ces auteurs de reformuler avec rigueur certains des
problèmes fondamehtaux de la phìlosophie première ne surpren­
dra que ceux qui n'auront pas su reconnaitre dans le nreud qui
Iie R, S et I la mème instance qui gouverne la métaphysique
aristotélicienne.
Soit le commentaire d'Ammonius au sujet de Catégories:
« Les uns pensent que le phìlosophe traite ici de ce qui est dit,
!es autres qu'ìl traite plutòt de ce qui est, d'autres encore de ce
qui est conçu. Mais, en réalité, le but qu'ìl se proposait était de
traiter des termes qui signifient les étants à travers !es concepts 2 »
(ou, a parte objecti, « des étants en tant qu'ils sont signifiés par
!es termes à travers les concepts ») : on reconnaitra aisément et
la position des trois ronds de Lacan-Milner et celle de leur
entrelacs topologique.
Il est clair que, dans cette perspective, le problème est moins
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

celui de la distinction et du statut propre de chacune des trois


instances que celui du nœud qui les constitue et les lie (et de
son dénouage éventuel). Car, si le nœud est tout aussi bien réel,
symbolique et imaginaire, et si, pour l'homme parlant, le réel
est déjà nommé de même que le symbolique bascule toujours
déjà dans l'imaginaire, comment une connaissance consistante
du réel sera-t-elle possible? Le dénouage lui-même et la disper­
sion des trois ronds - où, selon la thèse canonique, le réel se
donne comme impossible dans un instant d'horreur - ne sont, en
ce sens, que la façon dont l'imaginaire, poussé à sa limite, cherche
encore à se représenter le réel (selon un mouvement qui n'est
pas sans rappeler le sublime kantien).
Encore une fois, il s'agit ici de toute évidence d'un problème
consubstantiel à la philosophie, au moins dans sa version
platonicienne. La digression philosophique de la Septième Lettre
ne dit, en effet, rien d'autre. Si l'on pose une série de termes,
dont les uns se situent, topiquement, en phonais (le nom et la
définition), les autres en psykais (l'opinion et la science),
d'autres dans les corps sensibles (l'image), aucun d'eux n'est
en état, en tant que tel, de fournir la connaissance du « cin­
quième» ou de la « chose même », laquelle ne peut résulter,
éventuellement, que de leur implication et désimplication réci­
proque (ce qui, dans la digression, est exprimé par l'image
d'un « frottage » de termes les uns contre les autres et de
l'étincelle de lumière qui en jaillit).
La chose même fait ici fonction de réel du nœud, car, de toute
évidence, elle ne coïncide pour Platon avec aucun des éléments
nommés, mais elle n'est pas non plus autre qu'eux (Platon dit
qu'elle est« comme autre») et n'a pas de lieu propre (si ce n'est
dans le mythe). D'où les apories et les difficultés auxquelles se
heurte nécessairement une pensée qui reste obstinément orientée
vers la chose même, apories que le Parménide énonce, mais qui,
dans la digression, marquent déjà le mathème du cinquième.
Celui-ci, en effet, tout en n'étant pas « dicible comme les autres
mathëmata », n'est pas simplement alogos; au contraire, I'« as­
thénie» propre au logos, qui ne peut pas discerner l'être de l'être­
tel (le on du poion ; dans les termes de la thèse : le réel de
l'imaginaire), rend nécessaire ce logo boethein, ce venir, par le
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

langage, au secours du langage, qui caractérise la véritable


exposition philosophique.
Ici apparaît l'autre trait commun aux auteurs en question, qui,
chacun à sa manière, ont eu à se mesurer aux apories du
Parménide : ils refusent tous l'alternative triviale effable/inef­
fable, rationnel/irrationnel, qui pèse si lourdement sur le débat
philosophique contemporain. De la position de l'indicible, ils ne
concluent ni à la sigétique, ni au bavardage, mais ils recherchent,
pour ainsi dire, un « ma thème de l'indicible » (c'est ainsi que
Proclus, en citant la Septième Lettre dans son commentaire du
Parménide, disait que Platon ne visait pas une simple incognos­
cibilité, mais un mathème alio modo discibile).
Sur cette base, plusieurs directions possibles se dessinent. On
peut, tout en saisissant l'homonymie qui affecte le symbolique
et le statut de l'impossible dénouage, essayer d'en tirer les
conséquences quant à une éthique possible et à une théorie de
la matière (on aura reconnu le geste de Milner à partir des Noms
indistincts) ; on peut rechercher un mathème de l'événement
comme point d'impossible du discours sur l'être-en-tant-qu'être
et dégager à partir de là le site improbable du sujet, au croise­
ment, dans la langue, du savoir et de la vérité (c'est la voie
d'Alain Badiou) ; on peut, encore, se demander quelle expérience
est requise pour qu'un discours philosophique soit possible : c'est
le geste de Lardreau et, .dans un registre différent, de Christian
Jambet.

II nous a paru impossible de faire l'économie de cette carto­


graphie minimale avant d'aborder la lecture du dernier livre de
Lardreau ; car ce n'est qu'une fois situé dans le contexte qui lui
est propre qu'il peut dévoiler son sens véritable. Le titre, Fictions
philosophiques et Science-fiction, est, en effet, trompeur. Si le
livre est né du constat « d'une étonnante homologie entre les
fictions que construit Leibniz pour vérifier sa pensée, touchant
quelques points décisifs du système( ...) et celles que la littérature
�ite de science-fiction prend pour principes de ses mondes paral­
leles » (p. 11 ), il est tout aussi vrai que le but de Lardreau n'est
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

aucunement l'analyse comparative de deux procédures littéraires


ou de deux modèles d'imagination. L'enjeu est de part en part
théorétique et concerne le statut de l'expérience en philosophie
- et d'une expérience telle que le discours philosophique lui­
même y soit à chaque fois mis à l'épreuve.
Soit le problème de l'aveugle-né que Molyneux propose à
Locke et que celui-ci rapporte dans le livre II de !'Essai; pour
Lardreau...

ce qui fait du problème de Molyneux, pour son temps et


dans son ordre, l'égal de telles autres grandes épreuves où
la pensée philosophique dut s'interroger sur sa propre pos­
sibilité, paradoxes de Zénon ou argument du Dominateur,
l'une de ces énigmes théoriques où chaque philosophie se
voit sommée de trancher, se définissant, pour partie au moins,
de la réponse qu'elle y donnera, un critère d'évaluation et
de redistribution des doctrines, c'est que s'y trouve ques­
tionné, avec la plus extrême rigueur, le statut de l'expérience
en philosophie. En entendant l'expression dans le double
sens qu'elle tolère : quel rôle la philosophie doit-elle recon­
naître à l'expérience dans la constitution, le développement,
la vérification de la connaissance? (... ) Mais aussi : que peut
être une expérience en philosophie? Le concept a-t-il une
pertinence? Et, si oui, quels seront les traits distinctifs d'une
telle expérience? Si, disions-nous, le problème de Molyneux
pose cette double question avec la plus extrême rigueur,
c'est qu'il en noue en effet l'un et l'autre aspect, demandant
y a-t-il une expérience philosophique telle qu'elle décide du
statut que la philosophie doit conférer à l'expérience dans
la pensée? (P. 231.)

La première thèse du livre de Lardreau est qu'une telle


expérience existe et que la fiction est le lieu où elle se construit.
Le propre de cette expérience est, en effet, qu'elle n'est ni
impossible de jure, ni de fait possible : elle représente par essence
une possibilité imaginaire, c'est-à-dire de fiction. La fiction consti­
tue ainsi pour la philosophie un experimentum crucis, non pas
dans le sens « qu'une solution y serait sensiblement exhibée qui
tranchât entre les hypothèses, mais parce qu'elle exige, pour être
montée et formulée, que chacun avoue les hypothèses par quoi
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

il tranche ; c'est bien moins une procédure de vérification qu'une


procédure d'aveu» (p. 24-25). D'où la définition de la fiction en
tant que caractère spécifique qui distingue l'expérience philoso­
phique aussi bien de l'expérience scientifique que de l'expérience
spirituelle : la fiction est la « construction d'un objet sensible -
ou d'un système d'objets, d'un monde - imaginaire qui contraigne
une doctrine à avouer, parfois à soi-même, ses postulats» (p. 26).
Cette conception de la fiction en tant qu'expérience philoso­
phique guide la belle analyse de l'hypothèse du Malin Génie et
du rôle de la fiction chez Descartes qui occupe la dernière partie
du premier chapitre. Mais, encore une fois, le souci de Lardreau
est essentiellement théorique et non pas historique : il s'agit
d'établir à la fois les conditions de légitimité de la fiction et son
rapport à l'imaginaire.
Quant au premier point, il ne suffit pas, pour qu'une fiction
soit légitime, qu'essence et existence se distinguent ; « il faut que
cette distinction soit au principe d'une contingence radicale, que
la contingence n'affecte pas simplement telle existence particu­
lière, dans sa relation à l'essence, le nombre des existants, mais
le fait même que l'essence soit ou non portée à l'existence, qu'il
y ait ou non de l'existant » (p. 37).
Si la philosophie classique tout entière peut être regardée
comme l'effort pour colmater la béance innommable que l'idée
chrétienne de création avait ouvert entre le réel et le pensable,
l'existence et l'essence, il n'est pas moins vrai, pour Lardreau,
qu'il y a

une différence fondamentale entre des penseurs chez lesquels


la béance ne parvient jamais tout à fait à se suturer, où
quelque chose toujours insiste d'un Réel irreprésentable, à
travers les deux thèses solidaires d'une contingence radicale
du monde et de son irréductibilité à la Raison, et des
penseurs chez lesquels la réduction s'achève, où la contin­
gence est ramenable, en droit, à la nécessité et le Réel à la
Raison (...). S'il y a contingence, au contraire, que l'être est
irréductible au nécessaire, que le possible a un poids positif,
par o � il prétend à l'existence, s'il y a un décrochage entre
la Raison et le Réel, par où ils peuvent réciproquement
s'outrepasser, s'excéder, et qu'il soit, à la fois, impossible
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

de _ rendre raison de tout ce qui est, et possible de penser


ra1�onnablement quelque chose de ce qui n'est pas, alors la
fiction est le raisonnement que requiert cet excès, la forme
de pensée qui s'ajuste à la contingence (p. 39).

C'est dans la béance entre le réel et la pensée que la fiction


a donc son lieu propre. Cela implique, quant à notre deuxième
point, que son rapport à l'imagination ne peut pas être celui
d'une simple coïncidence ; au contraire, ce que montre la lecture
de Descartes est que la fiction, loin d'être imaginaire, concerne
précisément l'inimaginable

.. .la fiction n'imagine pas, elle interdit toute image, rend


toute image proprement impossible (... ) L'opération de la
fiction, c'est de nous découvrir la limite au-delà de quoi
l'imagination, avouant l'essentielle pauvreté de ses prestiges,
s'évanouit, à partir de quoi s'ouvre le pays sans aucune
image de l'entendement pur, de faire surgir un objet tel
qu'aucune image n'en puisse être formée, nous révélant par
là que ce qu'en tout objet au vrai, nous connaissons, dépasse
infiniment la mince capacité des images (p. 45-46).

On aura reconnu, bien que Lardreau ne l'évoque jamais expli­


citement, le thème kantien de la limite, qui parcourt tout le livre
et qui rejoint ici de près (bien que dans un autre registre)
l'analytique du sublime. Si, dans l'expérience du sublime, l'ima­
gination, poussée à sa limite, ne trouve plus rien à qUoi s'accrocher
et fait ainsi de l'impossibilité de la représentation quelque chose
comme une représentation de l'irreprésentable, ici la fiction, qui
n'est pas une fonction de l'imagination mais de l'entendement,
force celui-ci à s'aventurer dans une région où il doit anéantir
toute image sensible, et où ce néant se présente toutefois comme
l'élément même des essences.
Ce qui décide, en fin de compte, du statut de la fiction en
philosophie, c'est bien moins la valeur ou la légitime qu'on
reconnaît à l'imagination que la façon dont on conçoit le rapport
entre le réel et le rationnel

191
FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

Ce qui tranche, c'est le concept qu'on se �orme �u R�e!,


comme intelligible de part en part, ou excedant 1 1ntelhg1-
bilité, et se définissant de cet excès même. La fiction n'a
valeur heuristique que pour une pensée qui admet ces deux
propositions solidaires, qu'il y a de .la contingence, et que
la vérité n'est pas toute, c'est-à-dire encore que nous ne
pouvons avoir rapport absolu à l'absolu. Seule, la non­
coïncidence de la Raison et du Réel fonde la prétention de
la fiction à entretenir à la vérité un rapport spécial, à
poursuivre, au-delà de ce qui est métaphysiquement certain
et déduit, le désir de vérité (p. 58).

Si cela est vrai, la fiction ne doit pas être conçue uniquement


comme une expérience philosophique : elle est, plutôt, une expé­
rience de la philosophie en tant que telle, qui permet à chaque
fois de décider de quel rapport au réel elle se supporte (p. 59).
(C'est pourquoi la fiction est essentielle à la philosophie, au point
que, si elle abandonne sa tâche et cesse de conjecturer, quelque
chose devra surgir à sa place pour en prendre la relève.)
Or, pour Lardreau, le fait originaire où toute fiction en phi­
losophie s·enracine et d'où elle tire sa puissance et sa légitimité,
est une expérience qu'il désigne du double nom de « syncope des
choses» et de « mur des mots ». Ces deux expressions signifient
que, d'une part, les choses ne nous sont données que dans leur
syncope et dans leur éclipse, sans que rien puisse garantir qu'elles
reviendront à leur place ; et, d'autre part, que l'expérience
immédiate et les opinions que nous nous en f armons, ainsi que
les propositions où nous les énonçons, font mur, en ce sens
qu'elles nous barrent l'accès au réel, en tant qu'Autre du monde.
Ce qui, en effet, se pose dans la syncope, ce vers quoi,
encore, désespérément nous tendons comme ce qui se tient
derrière le monde que cette tension' même fait advenir, ce
à quoi nos sens nous ferment dans la mesure exacte où ils
s'y ouvrent, cela qui, éternellement, ne revient, que pour
qu'éternellement nous le manquions, c'est l'Autre absolu du
�ond�. Dès lors, cependant, qu'on Je nomme, qu'on vient
1 1nscnre, le rassembler sous un signifiant, il ne peut pas ne
pas _ basculer dans l'im
_ aginaire, _en tant que l'âme ne saurait
tenir - comme on dit, de la voix, une note - l'instant de la
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F ICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

pure nomination, et que les signifi ants font réseau : la langue


est ce par quoi il n'y a de l'Autre qu'autant qu'il y a du
Même (... ) L'Autre radical du Symbolique, celui qui se
promeut de la langue, en tant qu'Autre absolu du Réel il
fait écran, a sa déchéance nécessaire en l'autre imaginaire
- qu'en retour, aussi bien, il aspire. Il n'y a point de thème
plus constant, dans l'histoire de la philosophie, que celui
d'une juste place de l'homme, d'un lieu médian, entre le
dieu et l'animal ; ce n'est rien d'autre, en somme, que nous
disons : si le dieu est celui pour qui il y a du symbolique
pur, dont l'œuvre est nomination pure, si l'animal est l'être
pour lequel il n'y a qu'imaginaire, défaut comblé par l'image,
l'homme est cet être mixte, cet intermédiaire que, tour à
tour, le dieu et l'animal revendiquent, pour qui ni l'imagi­
naire ni le symbolique ne sont purs, mais toujours, mesure
l'un de l'autre, et, pour cela, vide jamais content (p. 84-85).

Le réel étant ainsi toujours déjà en train de glisser dans


l'imaginaire et de se constituer en « réalité », comme monde réglé
où la science vient s'installer, aucun discours ne peut prétendre
dire le réel en tant que tel. La philosophie sera donc ce discours
qui « se définit de soutenir que le mur fait mur, qu'il y a un
dehors et un dedans » (p. 87), tandis que la science est le discours
qui dit qu'il n'y a que le « réel » (c'est-à-dire la réalité imaginaire)
et que le dehors est, pour qui sait voir, le dedans. Mais, si la
philosophie prend ainsi sur soi l'instance irreprésentable du réel,
qu'aucun discours ne saurait supporter, alors, le rapport le plus
fort que son discours puisse avoir au Réel, « c'est de représenter
le Réel auprès d'un autre discours. La science aura été, pour la
philosophie, cet " autre discours " » (p. 94). D'où pour la philo­
sophie, une double mission par rapport à la science

D'une part (... ) faire avec la science vision du monde ;


l'accompagner, la doubler d'une vision du monde, qui s'aju�te
à son avancée, par où puisse s'épanouir, en une philosophie,
l'évidence première, l'intuition impensée, elle-même philo­
sophique (... ) à quoi la théorie scientifique d'abord avait
accroché ses raisons (... ) D'autre part, et cette seconde
mission est en quelque sorte inverse de la première, qui
déployait la puissance imaginaire de la science (... ) faire
1 93
FICTIONS PH I LOSOPHIQUES ET SCI ENCE-FICTION

valoir, auprès des constructions de la science, l'insistance


du Réel qui les défait (p. 92-93).

C'est dans cette double mission que la fiction philosophique a


trouvé sa légitimation à l'âge classique. Or, dans les temps
modernes, ce lien avec la science a été rompu. La philosophie a
abdiqué son rôle de médiation entre la science et l'opinion, et a
cessé de faire avec la science vision du monde. La science-fiction
est précisément ce qui vient prendre la relève de la philosophie
au moment où celle-ci dépose la fiction et renonce à représenter
le réel auprès du discours scientifique. Mais, lorsque l'imagina­
tion, sous la forme de la science-fiction, s'efforce de prendre sur
soi cette critique de l'imaginaire qui était le propre de la philo­
sophie, elle ne peut parvenir seule à bout de sa tâche ; il faut
que la philosophie réassume son rôle et que « l'entendement
reprenne des mains défaillantes de l'imagination la tâche d'ima­
giner» (p. 276).
On voit bien, dans ce cadre, quel peut être, pour Lardreau, le
seul statut véritable du discours philosophique. Face aux théories
qui affirment que le réel est de part en part inintelligible et qu'il
n'y a donc pas de vérité, et à celles qui proclament que le réel
est intelligible de part en part ( ce qui revient à dire qu'il n'y a
pas de réel, mais uniquement la réalité), la thèse du discours
philosophique, en ce qu'il a de radicalement spécifique, s'énonce

Toute intelligibilité bute sur un reste, u n reliquat, qui lui


interdit de s'achever. Ce reste, c'est le Réel même, comme
excès sur la pensée, qui elle-même excède le concept ; et la
reconnaissance du Réel, c'est l'insistance, auprès du discours
vrai que tient l'entendement, auprès de l'intelligibilité qu'il
produit, de la vérité, comme ce qui ne se dit, ni ne se
comprend (p. 272).

Face à ce reste, il n'y a que trois options possibles : ou bien,


selon la maxime de Wittgenstein, l'éthique impose qu'on n'en
dise _ri �n ; ou bien - et c'est la position de la gnose, le cri que
Mani Jette au monde - ce qu'on ne peut pas dire, il faut le
crier ; ou bien, enfin - et c'est la thèse de Lardreau - « ce qu'on
ne peut pas dire, puisqu'on doit Je dire, on peut le dire » (p. 235).
194
FICTIONS PH ILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

La philosophie qui décide d'assumer cette tâche paradoxale ne


peut qu'être une philosophie négative ; « celle-ci, toutefois, pas
plus que sa sœur théologique, ne se saurait passer d'un moment
cataphatique. On exigera, simplement, que la négativité insiste
dans le temps même de la cataphase, s'y représente, par ceci
que ce ne seront pas des propositions catégoriques provisoires
qui Y seront mises en jeu, mais des conjectures, ou fictions »
(p. 275-276).

Si j'ai donné de larges extraits du texte de Lardreau, c'est


qu'il n'est pas aisé d'évoquer en quelques pages la richesse et la
rigueur d'une démarche qui, sous l'apparence modeste d'une
analyse des rapports entre fiction philosophique et science-fiction,
pose en réalité l'un des problèmes majeurs de la philosophie
première. L'enjeu véritable du livre est bien le statut du réel
dans sa relation à la pensée : le problème m ême que Damascius
posait au premier livre de ses Apories et Solutions, et que le
vieux Schelling, dans sa doctrine des puissances, avait légué à
la philosophie posthégélienne. Tout le problème tient ici au fait
que le réel n'est pas quelque chose, un quid ou une substance
que l'on pourrait définir à l'intérieur du nœud, ni simplement
comme son présupposé. Ce reste imprésentable sur lequel vient
buter, pour Lardreau, toute intelligibilité, n'est pas de l'ordre
d'une essence, même supposée inconnaissable ou indicible : ce
n'est rien d'autre que le dénouage lui-même. Poser la question
du réel dans ce contexte revient alors à demander : quel est le
statut d'un dénouage ? Peut-on le connaître ou simplement en
parler, sans le représenter et le faire ainsi basculer dans l'ima­
ginaire? Car, comme l'écrit Lardreau, l'opposition du réel et de
la réalité est déjà elle-même imaginaire : « le réel, en somme, ce
serait précisément ce battement innommable, cette alternance
hors d'ordre, d'une syncope sans règle et d'un éternel retour vide
de sens (... ) l'une appelant l'autre, comme l'autre l'une » (�. �6).
C'est bien cela le risque « titanique » que les néoplaton1c1ens
exprimaient en disant du principe qu'il ne peut jamais avoir la
195
FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

forme d'un ti, mais qu'il doit être évoqué uniquement par l'auto,
c'est-à-dire par une pure anaphore, sans référence propre.
Ainsi voit-on se dessiner clairement l'aporie constitutive de la
thèse de Lacan-Milner, qui veut que Je réel soit supposé à la
fois comme l'un des trois ronds et comme l'instant de leur
dénouage. Le dédoublement apparent du réel que cela implique
n'est pas une conséquence fâcheuse, qu'il s'agirait d'éviter ou de
réduire : il constitue le centre même de la thèse, qu'il ne faut
pas craindre d'assumer sans réserve. Le risque est ici d'autant
plus grand que ce à quoi l'on a affaire est de l'ordre de ce que
Kant appelle une « apparence transcendantale » (transzendentale
Schein) 3, une illusion, pour ainsi dire, inévitable, qui ne disparaît
pas, même une fois qu'on l'a reconnue en tant que telle.
Les auteurs que nous avons évoqués à côté de Lardreau ne
peuvent que s'exposer constamment au danger - auquel aucun
« navigant » qui s'engage vers le « pays de la vérité 4 » ne saurait
se soustraire - de voir le réel tantôt comme ce qui est sous­
jacent au dénouage, tantôt comme le dénouage lui-même ; chez
Milner, c'est le « sans nom ni forme» qui advient dans l'instant
d'horreur où le nœud se défait ; chez Badiou, c'est « ce-qui-n'est­
pas-l'être » que l'événement fait advenir ; chez Lardreau, enfin,
c'est l'Autre absolu du monde, qui, dans un livre précédent, se
présentait en même temps comme « ce par quoi tout ce qui est
lié se trouve lié » et « ce par quoi tout lien est défait » 5•
Comme le noumène kantien, le réel est un concept limite
(Grenzbegri.ff), qu'on ne peut penser que comme un espace vide
ou excédant (leerer Raum, Raum ubrig), où rien ne peut ni ne
doit advenir. Le « dehors », qui semble se situer au-delà du mur
du langage, n'est pas un autre espace, mais une extériorité pure.
On aurait pu souhaiter que le problème kantien fût thémati­
q �ement abordé dans le livre, car la position kantienne de l_a
ra�son pure peut bien être envisagée (ainsi que Kant le fait lm­
meme dans la préface à la deuxième édition de la Critique)
comme une expérience parfaitement symétrique de celle dont
Lardreau s'autorise, et qui aurait pour objet non pas le réel, mais
la raison elle-même (Kant l'appelle, en effet, Experiment der
reine_n V�rnunft 6 ) . Si la fiction est une expérience que la philo­
sophie fa,t sur elle-même, la tâche à laquelle Lardreau va sans
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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

doute se trouver confronté est celle de l'élaboration d'une fiction


qui puisse rendre compte du nœud lui-même et de son dénouage,
en tant que réel du nœud. Cette fiction ne pourra plus avoir
simplement la forme d'une physique fictive, de l'imagination d'un
monde (l'âge des visions du monde, pour reprendre le titre d'un
texte célèbre de Heidegger, est peut-être à jamais révolu) ; mais,
en assumant sans résignation et jusqu'au bout la schize qui s'est
ouverte entre la science et la pensée, elle devra prendre pour
objet, comme l'Experiment kantien, non pas le rapport entre le
réel et la raison, mais le défaut même de ce rapport, l'Irrelatum
- ou, si l'on veut, le dénouage lui-même, c'est-à-dire la fiction
dernière. Il se peut, en raison du statut éminent du symbolique
parmi les trois ronds, qu'une telle expérience doive passer par la
langue et se constituer comme un experimentum linguae ; on ne
peut ici anticiper sur la nature et les procédures de cette fiction
extrême. Il est certain, cependant, que, si les philosophes que
nous avons ici, peut-être arbitrairement, rassemblés parviennent
à la fois à éviter le naufrage sur l'écueil de l'apparence trans­
cendantale et à élaborer une expérience qui soit à la hauteur du
nœud et de son dénouage, ils auront non seulement formulé sur
des bases nouvelles le vieux mathème néoplatonicien de la
« compréhension de l'incompréhensible », mais, en renouant avec
les problèmes fondamentaux de la philosophie première, auront
véritablement ouvert le chemin pour la pensée qui vient.

NOTES

1 . J.-C. Milner, Les Noms indistincts, Paris, I 983, p. 7.


2. Même formulation du nœud dans la paraphrase pseudo-augustinienne des
Catégories : « Sed plerique movere assolent quaestionem de quibus mag_�s
Aristote/es voluerit inchoare tractatum : primo de iis quae sunt, secundo de 11s
quae percipiuntur, tertio de iis quae dicuntur... Ergo, quamquam separatim
postea ea quae sunt defin iturus sit, mixtam tamen de tribus disputationem
debemus accipere. Nam de perceptis qui loquitur, et originem rerum trahit et
praesidia orationis implorai. Superfluam igitur quaestionem mov�t q!'i dic�t
scrutari oportet cur Aristote/es in principio suo omonyma detexent, s1 de h1s
quae percipiuntur fuerat tractaturus, cum liqueat non passe �ici aliqui� nisi
quod perceptum fuerit, nec percipi a/iquid posse nisi res fuent de qua imago

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FICTIONS PHILOSOPHIQUES ET SCIENCE-FICTION

intuendo capiatur » (,4ristote/es latinus, I, 1-5, éd. L. Minio-Paluello, Bruges­


Paris, 1 96 1 , p. 1 37- 1 3 8).
3. Kritik der reinen Vernunft, B 35 1-352.
4. Ibid. , B 294.
5. G. Lardreau, Discours philosophique et Discours spirituel, Paris, Éd. du
Seuil, 1 985, p. 1 46- 147.
6. Kritik der reinen Vernunft, B XX-XXI.