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1 î J L'HÉRITAGE DE I(ANT MÉLANGES PHILOSOPHIQUES OFFERTS AU P. MARCEL RÉGNIER DIRECTEUR DES
1
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J
L'HÉRITAGE
DE I(ANT
MÉLANGES PHILOSOPHIQUES
OFFERTS AU P. MARCEL RÉGNIER
DIRECTEUR
DES
ARCHIVES DE PHILOSOPHIE
Le Père Marcel RÉGNIER
Directeur des
BEAUCHESNE
Archives de Philosophie

Pour toute documentation sur nos publications s'adresser à

BEAUCHESNE

EDITEUR

72, me des Saints-Pères -

75007 Paris

Tous droits de traduction, de reproduction ou d'adap~ation en quelque langue et de quelque façon que ce smt réservés pour tous pays,

© 1982, by BEAUCHESNE EDITEUR

I.S.B.N. 2-7010-1029-2

NOTE LIMINAIRE

Comme professeur, puis comme directeur des Archives de Philosophie, le P. Marcel Régnier a toujours estimé que l'indispensable fidélité à la grande tradition philosophique ne pourrait se maintenir vivante si elle négligeait la peusée de Kaut et celle de ses successeurs. Il s'est donc montré ouvert à toutes les formes de la pensée moderne et contemporaine :

française, allemaude, italienne, anglo-saxonne. Son don de contact et d'amitié lui a permis d'entrer en relation person- nelle avec un nombre considérable de philosophes en des pays très divers, et d'établir, ainsi, à travers les frontières, des échanges philosophiques internationaux. Le recueil, qui lui est offert par ses collègues et amis, en hommage et en recon- naissance, devait refléter autant que possible cette activité. à l'initiative de François Evain et de Beauchesne, pré- paré en collaboration avec quelques membres du Comité des Archives de Philosophie, en particulier Xavier Tilliette, Heuri Bouillard et François Marty, ce volume de Mélanges offre des contributions inédites, groupées par thèmes sous l'uuité qui a présidé à son projet. Il constitue un hommage de haute qualité et uue attes- tation de la vitalité permanente de la philosophie.

H.B.

LISTE DES COLLABORATEURS

Yvon BELAVAL, Université de Paris-Sorbonne. Manfred BUHR, Berlin, République Démocratique Allemande. François EVAIN, Université Grégorienne, Rome. Pierre FRUCHON, Université de Bordeaux. Hans-Georg GADAMER, Université de Heidelberg. Joseph GAUVIN, Centre Sèvres, Paris. Klaus HAMMACHER, Aix-la-Chapelle. Eric HEINTEL, Université de Vienne. Dieter HENRICH, Université de Heidelberg. Heinz KIMMERLE, Université de Rotterdam. Hehnut KUHN, Université de Munich. Pierre-Jean LABARRIÈRE, Centre Sèvres, Paris. Reinhard LAUTH, Université de Munich. Hywel D. LEWIS, Université de Londres. Johannes-Baptist LoTZ, Munich. Hermanu LÜBBE, Université de Zurich. Joseph MOREAu, Université de Bordeaux. Alexis PHILONENKO, Université de Paris. Otto POGGELER, Université de Bochum. Tom ROCKMORE, Université de Yale. Hans-Jorg SANDKÜHLER, Université de Brême. Adolf SCHURR, Université de Ratisbonne. Livia SICHIROLLO, Université de Mîlan. Josef SIMON, Université de Tübingen. Robert SPAEMANN, Université de Munich. Xavier TILLIETTE, Institut Catholique de Paris, Université Grégorienne, Rome. Joachim WIDMANN, Munich.

SOMMAIRE

Portrait sur le vif, par Xavier TILLIETTE

Laudatio, par Robert SPAEMANN

I-KANT

YVON BELAVAL, Libres remarques sur le schématisme transcendantal.

1

17

27

A constater que le chapitre concernant le schématisme trans- cendantal n'a pas été modifié daos l'édition de 1787 de la

C:ri~ique de la raison pure, on est enclin à penser que ce thème

-:

Juxtapose

entre la sensibilité et l'entendement. Sunnontant la dualité de

traditIonnelle

81

l~portant doit

-

avoir

une

autre

signification

en

quelque

que. celle

sorte

d'intennédiaire,

l'empirisme (Locke, Berkeley, Hume) et de l'intellectualisme

(Leibniz), il concerne l'ensemble de ia Critique et même. de , la philosophie traoscendaotale. Comme l'ont compris Schellmg

et Fichte, il ne se présente pas comme une «troisième faculté», mais comme le fondement même de la sensibilité et de l'enten-

dement. Il se rapporte, en définitive à la Nature (générale, hu- maine, individuelle), «comme un art caché dans les profondeu~s de l'âme humaine ». Ainsi trouve-t-on chez Kant une théone du «génie ».

Joseph MOREAU, La critique kantienne et le renouveau de la métaphysique.

43

La philosophie transcendaotale - en dépit des dénégations

pas

l'accès à la métaphysique. Elle la distingue de la science et tente

éparses dans la Dialectique

transcendantale

ne ferme

_

x L'HERITAGE DE KANT

de la réformer en corrigeant son ambition de s'achever en système. Il faut revenir à la corrélation inéluctable entre «visée inten~ tionnelle» et «donnée intuitive». Dans la Critique de la raison pure, Kant dépasse l'idéalisme de type cartésien. Il le fait en deux: étapes, qui seront, ultérieurement, celles de la phénomé M nologie transcendantale de Husserl et de l'ontologie fondamentale de Heidegger. Ceci n'est possible que parce que l'idée de la vérité ou de l'être est déjà présente à notre esprit.

Alexis PHILONENKO, Kant et la philosophie biologique,

63

L'étude, dans la deuxième partie de la Critique de la faculté de juger, de l'analytique téléologique (§§ 61-68) fait apparaître que la philosophie biologique de Kant s'inspire de Linné pour l'anatomie, et de Blumenbach pour la physiologie. Les concepts sont ici ceux de finalité et d'organisation. La finalité est à la fois interne (parce que son mouvement s'accomplit dans l'individu) et extelne (parce qu'elle implique une relation réciproque de fin à moyen). L'être organisé doit être distingué de l'être vivant:

le premier relève de la juxtaposition des éléments; le second, par leur subordination, justifie son aptitude à la reproduction. Ainsi le jugement téléologique ré~ulte-t-il d'une démarche réfle~ xive dans laquelle - à la différence du mathématicien qui dit :

«parce que» - le biologiste dit : «comme si». La philosophie biologique pennet, par là, non de connaître, mais de penser la vie par analogie.

Adolf SCHURR, Von der Unmoglichkeit eines ontolo- gischen 8eweises vom Vasein Gottes.

81

Examen de la «contradiction» de l'argument ontologique selon Kant. On ne peut faire appel à l'autorité de celui-ci pour maintenir l'impossibilité d'une preuve ontologique de l'existence de Dieu. Dans le contexte kantien de la possibilité de la connais~ sance en général, il s'agit de savoir quelle unité doit être reconnue entre la simple représentation et la réalité. Si une pensée sans contenu est vide, des intuitions sans concepts sont aveugles. La philosophie transcendantale est impossible si elle demeure enfer M mée dans des intuitions qui ne seraient que sensibles. Kant établit que la connaissance est fondée parce que l'être le plus réel est identiquement l'être le plus nécessaire.

II -

SOMMAIRE

KANT ET FICHTE

Klaus HAMMACHER, La dialectique en transition : de Kant à Fichte.

XI

97

Partant de la Logique transcendantale, on fait paraître un passage légitime de la dialectique de l'Antiquité à la dialec- tique moderne. L'examen de la table des catégories manifeste, en effet, que celles-ci ne s'identifient pas aux fonctions de la logique formelle, mais contiennent en genne une démarche pro- prement dialectique, que reprendra Fichte. Ceci s'applique, en particulier, aux jugements singuliers, indéfinis ou de disjonction. La dialectique fichtéenne s'est ainsi développée à partir de la 1 re partie de la Logique transcendantale (1'Analytique trans- cendantale). Analyse et dialectique sont liées en ce sens que les antinomies de la dialectique transcendantale se comprennent grâce aux fonctions reconnues aux jugements. L'influence de Salomon Maimon et de Karl Leonhard Reinhold marquent cette « transition».

Reinhard LAUTH, Kants Lehre von den «Grundsiitzen des Verslandes» und Fichtes gr!!nd- siitzliche Kritik derselben.

119

Les principes de rentendement dans la Critique de la raison

pure

mentons, mais aussi le fait que nous expérÙllentions ainsi, qui est pour Kant un fait d'expérience, qui ne peut pas être davan- tage fondé. Là commence la critique de Fichte : la doctrine de Kant est seulement une critique, mais non un système de la rai- son; la facticité de la multiplicité est constatée, sans aucune e!,pl~cation « scientifique ». Il faut donc s'interroger sur la signi- fication de «comprendre» et «expliquer», en opposition à « constater» et simplement «dire». La dernière question est alors celle de la compréhension de soi du sujet réfléchissant lui-même.

montrent que ce n'est _pas seulement ce que nous expéri~

Joachim WIDMANN, Existenz zwischen Sein und Nichts. Fichtes Vaseins-Aualyse von 1805.

137

Le «4 e Exposé de la doctrine de la science », fait par Fichte à Erlangen en 1805, opère un déplacement tenninologique du

SOMMAIRE

XIII

XII L'HeRITAGE DE KANT

« Je ~ à 1'« existence », comme « existence de l'être ». Fichte part de la chose en soi, sans existence, comme «rien», incompré~ hensible, limite qui marque le début de la philosophie; et fina- lement, l'Idéalisme absolu, synthèse suprême de la philosophie de Fichte en 1805, est lui-même «rien ». Deux occasions per- mettent d'éclairer cette position de Fichte, l'accusation de nihi- lisme, portée par Jacobi, et l'essai de Schelling, pour déduire la réalité. Face à ce «rien», se forme \IDe libre réflexion du sujet sur lui-même, dans l'inquiétude de l'existence vivante de l'être. L'article se termine par quelques remarques sur le rapport entre intuition et concept et sur la voie vers la transcendance qu'offre la connaissance des autres sujets humains.

III -

SCHELLING ET HEGEL

Dieter HENRI CH, Altérité et absoluité de l'esprit. De Schelling à Hegel : sept étapes sur le chemin.

155

De Schelling à Hegel, de l'Identité absolue à l'Absolu comme Esprit, du monisme de l'Unitotalité à sa conception dialectique, le parcours spéculatif de Hegel peut se décomposer en sept « pas», qui transforment l'idée d'Absolu et son rapport au fini :

autosuppression du fini au regard de l'Absolu -

autonégation

pure et simple - présence de l'Absolu dans cette autonégation du fini _ nature négative de l'Absolu établie dans l'égalité à soi et incluse dans la relation négative du fini, plus absohûté du fini du fait de sa nature négative - identité et réciprocité de l'Ab-

solu et du fini par la négation (le fini comme altérité de soi-même)

_ l'Absolu rapporté à soi comme autre de soi-même, l'Esprit,

ou l'Absolu identique au fini par l'altérité - l'Esprit absolu comme procès logique, automédiation du fini, procès de la cons- cience de soi. Ainsi l'Unitotalité a été pensée par Hegel jusqu'au bout, et reconduite à soi.

Manfred BUHR, Die Frage der ldentitat ist die Frage nach der Geschichte.

183

La gradation classique, Kant-Fichte·Schelling-Hegel, se reflète et se vérifie dans la problématique idéaliste centrale de l'Identité, c'est-à-dire de la synthèse (des non-identiques). Kant amorce et résout le problème par le schématisme, œuvre de l'imagination créatrice en tant que faculté synthétique par excellence. Fichte

élargit et prolonge le point de vue kantien dans le domaine de l'~on, mais en écrasant le côté de l'objectivité et donc la mé- diation. Plus fidèle à Kant, Schelling revalorise l'objectivité et l~ N il;ture, et par là effectue la médiation et la synthèse, qui s ~xpr~ent dans l'~, mais comme réconciliation illusoire, an-

histonque. Hegel cntlque et dépasse ses prédécesseurs

en insé-

ra~tet fondant la médiation et la synthèse dans la contradiction qUI. est au cœur des choses. Dans cette perspective se forme ou deVIent une totalité, une véritable synthèse des contradictoires et le mouvement qui l'engendre s'appelle dialectique C'est pour~ quoi la question de l'Histoire est la question de l'identité.

Joseph GAUVIN, Gestaltungen dans la Phénoménologie de /'esprit.

195

L:hypothèse proposée est celle d'un itinéraire, dont les étapes ser31ent, le passage de la Wissenschaft der Erfahrung des Be- wusstsems au System der Erfahrung des Geistes, et, du même coup, de la Darstellung des erscheinenden Wissens à la Phénomé- n?logie de l'esprit. Cette hypothèse est examinée à travers les

dIX ~ccurrences de Gestaltungen, remises dans le moment systé-

matI9ue de l'œuvre où elles interviennent, ce qui permet de faire

~~raltre lc::s connexions caractéristiques de chacune d'elles. De 1I?-troductlOn, avec son projet de présentation du savoir appa- ratss~t, on passe ~~ occurrences du dernier chapitre, sur le saVaIT absolu; les diffIcultés de cet aboutissement font remonter

aux occ-.;rrences précédentes, et jusqu'à celle de la préface, posant la questIOn du rapport entre conscience individuelle et esprit du m~:m~e. La questlOn demeure ouverte, ce qui suggère un autre prmcIpe de lecture que celui proposé dans l'introduction.

IV -

KANT ET HEIDEGGER

François EVAIN, Impératif catégorique et problématique de l'être. Rosmini entre Kant et Hei- degger.

211

Sur la question discutée de savoir si la Critique de la raison pu!e fer~e ou non l'accès à l'ontologie, l'étude des implications. meta~~yslques des fonnulations de l'impératif catégorique dans la CntIque de la raison pratique se révèle instructive. L'examen par A. Rosmini des exigences théoriques de l'universalité du rapport personne et fin, et de l'autonomie du vouloir manifeste

XIV L'HERITAGE DE KANT

la requête d'une problématique de l'être dont l'Homme serait la clé. Cette analyse semble pouvoir être rapprochée de la lec- ture de Kant par Heidegger, et la position de ce dernier déclarant que l'essence de l'Homme est essentielle à la vérité de l'être.

Johann-Baptist LOTZ, Die ap/'io/'ischen E/'kenntnissbe- dingungen bei Kant im Lichte der Offenba/'keit des Seins von Heidegger.

221

Dans la Critique de la raison pure de Kant, l'étant est ramené à l'apparence phénoménale: il n'échappe pas à l'oubli de l'être. Heidegger, en revanche, à travers l'accomplissement de la diffé- rence ontologique, progresse vers l'être-même et, de là, vers l'étant. Cependant, il demeure enfermé dans les nombreuses vicissitudes historiques de l'être. L'être un, au contraire, à partir duquel seraient surmontées ces vicissitudes, pourra sans doute être approché : il demeure toutefois insaisissable. Heidegger n'atteint pas les ultimes profondeurs transhistoriques de l'être, parce qu'il ne découvre pas, dans le temps, l'éternité cachée qui s'y dévoile.

Tom ROCKMORE, Le Kant de Heidegger: remarques sur l'anthropologie philosophique.

239

Le propos de Heidegger est de mener à terme la problématique anthropologique de la Critique de la raison pure. C'est là une for- me d'herméneutique légitime : celle par laquelle un a,uteur uti- lise la pensée d'un autre pour proposer la sienne. L'anthropologie kantienne s'inaugure dans le nouveau rapport entre sujet et objet que formule la «révolution copernicienne ». Heidegger, allergique sans doute à l'idée de révolution, semble n'avoir pas accepté que l'anthropologie de Kant soit à la fois empirique et transcendantale. C'est pourquoi son analyse du Dasein semble remplacer plutôt qu'accomplir l'anthropologie kantienne. Il y a toutefois, chez ces deux auteurs, un souci semblable de compren~ dre l'homme.

Josef

SIMON,

Zum

Verhiiltnis

von Denken und Zeit

bei Kant und Heidegger.

25.5

Kant distingue le temps subjectif, qui découle de la perception et les contenus objectifs temporels des phénomènes. Cette tinction se trouve dans le temps lui-même, sur lequel se fo:nd,enli

SOMMAIRE

XV

les catégories qui, seules, rendent possible la nécessité de contenus objectifs. C'est à partir d'elles que procède la synthèse qui abou- tira à une «pré-organisation» de la perception sensible. Il appar- tiendra à l'idée d'Unité globale de la réalité objective d'indiquer quelles significations le temps reçoit dans chacune de ces situa- tions.

v -

HEIDEGGER

Hans-Georg GADAMER, Die /'eligiOse Dimension in Hei- degger.

271

La pensée de Heidegger, qui, dans les débuts, se désignait comme une théologie chrétienne, a des connotations religieuses. Elle s'efforce cependant de se libérer de la domination de la théologie : sa pensée, en effet, ne réussit pas à parler de Dieu d'une manière qui aide la foi à prendre conscience d'elle-même. Stimulé par l'expérience des premiers chrétiens, il en arrive, à propos de la structure du souci dans le Dasein J à la notion de retour (Kehre) ou mouvement de l'être pour se produire lui~ même. En même temps, son itinéraire le conduit, par-delà Nietzsche, à HOlderlin : avec lui, sur les traces des dieux dis- parus, il augure l'attente d'un nouveau partage du Divin.

Otto PiiGGELER, Heidegger und das Problem der Zeit.

287

Contre les Grecs, qui pensaient l'être comme localisé et, par conséquent de façon univoque, comme présence, Heidegger déve- loppe le «là» de l'être comme «lieux instantanés », c'est-à-dire comme éloignement dans le transitoire et retour transformé. Il suit de là que le néant appartient à l'être aussi longtemps que le « découvrir» est masqué par le «recouvrir ». En outre, l'espace et le temps sont donnés comme spatialisations et temporalisations fondamentales. L'auteur fait enfin une remarque critique en di- rection de la philosophie française : il considère comme insuffi- s~tes l'élabo:ation, par Bergson, du temps vécu, ainsi que l'expé- nence du TOI que l'on pressent chez Rosenzweig et Lévinas.

XVI L'HÉRITAGE DE KANT

VI -

MÉDITATIONS POST-KANTIENNES

Erich HEINTEL, Zum Begriff des Menschen ais «das- eiende Transzendentalitiit».

311

Les deux formes de la philosophie que sont l'Aristotélisme (ontologie aristotélico-scolastique) et le transcendantalisme (phi- losophie contemporaine du « Je») doivent se compléter mutuel-

lement, en ce qui concerne le concept de l'homme. La première

comprend l'homme comme âme d'un corps vivant, sans fonction

expresse de « Je» par rapport à son monde. La seconde comprend le sujet comme fonction de conscience de la connaissance objec-

tive, sans réalité biologico-ontologique. Ce n'est que dans leur

jeu commun que peut être atteint le concept de l'homme comme

«transcendantalité existante », en tant que celui-ci représente un « Je» existant naturellement. A l'occasion de développements sur Aristote, Kant et Fichte, l'auteur expose ses propres pensées

philosophiques sur ce problème.

Heinz KIMMERLE, Wege der Kritik an der Metaphysik.

357

Les chemins de la critique de la métaphysique sont exposés en sept étapes, allant de Kant à deux penseurs contemporains, en

passant par Hegel et Marx. 1 -

L'expé-

rience de l'unité et son auto-explication (Hegel), 4 - Présen-'

tation critique de la métaphysique comme logique (Hegel).

5 -

6 - La destruction de la métaphysique de l'ontologie tradition- nelle (Heidegger). 7 - Le dépassement de la métaphysique par sa déconstruction (Derrida).

2 -

Le concept critique (Kant).

3

,.-

Dialectique métaphysique

critique (Kant).

Critique de la métaphysique critique par la praxis (Marx).

Helmut KUHN, Jenseits der Transzendentalphilosophie. Ein Entwurf.

357

Ce texte sert d'introduction à un ouvrage présentant le che- min de la conscience à l'être. La recherche, à la suite de HusserJ, est phénoménologique; elle explore des «dimensions », .bipo- larité, couple de contraires, caractérisant l'état de la conscIence, et des «structures» dynamiques, exprimées dans les figures du chemin, de la montée. La forme est celle d'une méditation; la

SOMMAIRE

XVII

conscience est considérée en son intentionalité, son objet suprême est Dieu. Le ~ Je » ne se sépare pas du «nous ». Les deux fon- dateurs de la philosophie moderne sont Descartes mais défonné ensuite dans le «sujet transcendantal », fictif, et Hegel, que l'on défonne quand on en vient à un subjectivisme historique. Dans la voie ouverte par Hegel, il peut se produire un centrage sur l'homme, mis à la place de Dieu, décevant. On peut aussi, à sa suite, faire de l'homme le sujet de l'histoire, entre-deux de l'hu- main et du divin, éclairé par la croix, où se réconcilient les contraires.

Pierre-Jean LABARRIÈRE, Pour une métaphysique de la relation.

375

Réflexions sur la condition du philosophe et l'équilibre qu'il lui faut trouver entre la théorie et la pratique, dans la question fondatrice de la vérité. Parce que celle-ci fait émerger la relation du sujet et de l'objet, la pensée humaine a été tentée de privi- légier tour à tour, chacun de ces deux tenues. Mais la vérité se tient précisément dans «l'entre-deux» : c'est-à-dire dans la rela- tion. Le philosophe devra donc être constamment non seulement révélateur, mais encore créateur de liens en vue de penser la relation pour mieux la vivre, et de la vivre pour mieux la penser.

Livio SICHIROLLO, Réflexions sur Eric Weil. Kant après Hegel (et Weber).

385

Pour E. Weil, selon une problématique reprise de M. Weber, le monde n'a de sens que pour l'homme. L'anthropologie philoso- phique est abordée dans une perspective différente de celle qui résulterait d'une simple confrontation avec celles de Kant et de H\gel et d'~e reprise de cet examen avec Aristote. La philoso- phIe de WeIl offre, en effet, une nouvelle compréhension du rapport entre histoire, morale et politique, qui répond au « choix absolu» de sa Logique.

1- X V I I I L'HÉRITAGE DE KANT VU-VARIA Hywel D, LEWIS, The Elusive

1-

XVIII L'HÉRITAGE DE KANT

VU-VARIA

Hywel D, LEWIS, The Elusive Self, Some Contentions of Issues in Recent Continental Thought,

397

La question : «Qu'est-ce que l'homme?» ou «Qu'est-ce

SOMMAIRE

XIX

concret, où l'eros,. comme pass!o~, lie religion et philosophie, et \(:mde l~ fo~me dl~ogale des ecnts. La deuxième partie expose 1mterpretatlOn du d~s~ours de Diotime, rapporté par Socrate dans le Bl!nquet. ~a pOSItion démonique de l'eros donne à la philo-

S?I?hle a la ~OlS son statut religieux et son indépendance. L'iden-

la théologie

hte e;ntre bIen et beau, sous la fonne de l'utilité

négatlve~.~a?s.1'altérité complète du beau, pressen'tie dès le dé-

des corps, l'éternité fondant la

but ~de 1Itinera.lre, dans la beauté

dureAe, font .VOIr q?e le dualisme souvent reproché à Platon est plut?t le frut d 7 s mterprè"tes. Le lien religion et philosophie est aUSSI une questIOn posée a Heidegger.

qu'être une personne?» devient, subsidiairement : «Que signi-

fie, pour moi, être l'individu que je suis?» Le Soi est ce qui

s'élude : sa particularité m'échappe, du moins dans le sens, et

la modalité, où chacun se reconnaît «lmique».

impossible de faire une description du Soi, il n'y a pas, toutefois, deux « Soi» : l'un qu'on pourrait décrire et l'autre non. L'article étudie, dans la «philosophie continentale », le déplacement effectué du sujet qui s'élude au sujet que peut être décrit, notam-

ment chez W, Dilthey, G, Marcel et J,-P, Sartre,

Hans Jiirg SANDKÜHLER, Uber die Einheit der Philo- sophie. Pliidoyer für eine ges- chichtsbewusste Philosophie- geschichte.

S'il n'est pas

453

.L'unité de la phil?sophie. est. une histoire de la philosophie, fa~te.avec une conSCIence hlstonque. Elle consiste dans l'appro- p.natIOn par le mouvement ouvrier, dans le socialisme scienti- ~lque, e~ en vue de .la vérité, de la philosophie qui appartenait a. la~SOCIété bourgeoIse. Le départ est pris du statut, dans la so~ C:1éte bourgeoise, de la science, reflet des contradictions capita- !lstes. Le rapport e?-tre base et superstructure éclaire la place des mtellectuel~, restremte, dans la philosophie bourgeoise classique ~la connaIssance. Le mouvement ouvrier, lié inévitablement au~ m!ellectuels, ~ouve avec le marxisme, outre la science écono- ~lque, une sCle;fi~e ~maté~ialiste de l'histoire. Il est à même, par l~, ~~ gagner 1 hegen:ome dans. la connaissance. Le progrès et 1 unlt~ dans la ~C(:rn?U1.ssance philosophique ne peuvent se faire au P;U d.e la yente; 11 faut refuser le pluralisme relativiste. La p~n~ee, dial~ctIque, progresse dans la reconnaissance des contra- dIctIons, vraI sens de la tolérance.

Hermann LÜBBE, Heinrich Heine und die Religion nach der Aufkliirung.

413

Le cas de Heine manifeste, de façon paradigmatique, quelques positions importantes d'une critique éclairée de la religion. Cette critique a pour traits: un aspect politico-social, le refus du dog- matisme, et l'historicisation de la tradition religieuse. Tous les trois demeurent encore présents et valables dans la nouvelle religiosité du vieux Heine. Il ne les reprend pas. Le nouvel aspect décisif se trouve plutôt dans l'expérience de notre absence de pouvoir sur les conditions de notre vie et de notre bonheur, absence qui s'expérimente sinon dans le bonheur, du moins dans la souffrance, ainsi que dans la reconnaissance de la valeur de la réponse judéo-chrétienne face à cette expérience. L'auteur tient ce changement de Heine pour conséquent avec son expé:

rience, et prend position, en face de l'accusation marxiste de perte de réalité, pour l'humble
rience, et prend position, en face de l'accusation marxiste de
perte de réalité, pour l'humble foi en Dieu de l'homme ordinaire,
où Heine cherche une consolation.
431
Pierre FRuCRON, Compréhension et passion.
G. Krüger prolonge son étude sur Kant par celle de Platori,
auquel renvoie finalement la recherche kantienne de la méta-
physique. Une première partie présente le type d'interprétation
que l'on peut faire aujourd'hui de Platon: on part de l'homme
PORTRAIT SUR LE vrp par XAVIER TILLIETTE L'éloge d'un vivant est un exercice difficile, il

PORTRAIT SUR LE vrp

par XAVIER TILLIETTE

L'éloge d'un vivant est un exercice difficile, il consiste à faire «du posthume avant la lettre », selon l'expression dont s'est enchanté Gabriel Marcel dans Le Chemin de Crête. Les amis rassemblés ici, collègues et élèves, offrent les fruits mûris de leur labeur, et cette forme iudirecte d'hommage est celle qui agrée assurément le plus à la légendaire modestie du Père Marcel Régnier. Cependant, plutÔt que de présenter ceux qni se présentent fort bien tout seuls portantes mani- pulos suos, j'entreprendrai à mes risques une sorte de lauda- fio, tàche périlleuse après qu'on a entendu sur le thème le professeur Spaemaun (voire le Père Régnier dans ses propres affaires)1. Que le destiuataire veuille bien me pardouner de lui faire «humer ici sa future fmuée >, dans l'odeur il est vrai agréable de quelques graius d'encens.

Ce recueil déjà imposant anrait surabondé si l'on avait fait appel à tous ceux qni, proche ou lointaine, ont une dette de reconnaissance envers le Père Régnier. Si celni-ci a tant

1. Cf. ici même le texte de R. Spaemann. L'allocution du P. Ré- gnier, lors de l'attribution du doctorat d'honneur à Munich, a paru

(<< Amitiés

Né le 3 septembre 1900 au Havre, l\1arcel Régnier est entré en 1917 au noviciat de la Compagnie de Jésus à Lyon. Ordonné prêtre

1931 au scolasticat S.J. de

philosophie, d'abord la cosmOlogie, puis l'histoire de la philosophie

moderne. Cet enseignement, à Vals et ensuite à Chantilly. s'est pour- suivi sans interruption jusqu'en 1970. date du transfert du scolasticat à Paris. Le P. Régnier assume la direction des Archives de Philoso-

dans les

Archives de Philosophie,

43,

1980,

353-362

philosophiques par-dessus

les frontières»).

p.

en 1930, il a commencé à enseigner dès

phie depuis 1954.

Hegel-Vereinigung.

Depuis 1970 il est vice-président de l'Internationale

U~,IIVERSI[)A[) DE t'JAVARRA

[lIBUC\f~Cj\ DE HUI'AANIDADES

I! 1

2

XAVIER TlLLlETTE

d'amis de par le monde et, hélas, aussi tant d'amis disparus, c'est qu'il possède un don de cordialité qui confine au géuie. Son amitié a des caractéristiques propres, elle n'est pas bruyante, pas tapageuse, elle est faite de mémoire, d'atten- tion, de discrétion, de délicatesse. A l'analyser, on lui trouve les traits de cette charité qui, dans saint Paul, déclenche toute une litauie de vertus. L'art de réconcilier les contraires n'est pas le moindre de ses talents, et Robert Spaemaun signalait avec une surprise amusée que les ennemis de ses amis étaient quand même ses amis. En somme le Père Réguier a transposé tout naturellement dans le monde philosophique le style exquis de rapports hu- mains que l'on apprenait au noviciat de la Compagnie de Jésus d'autrefois. Pas un mot de trop, pas une parole qui puisse blesser ou seulement égratigner, pas un jugement témé-

raire, un calendrier de fêtes et d'anniversaires très à jour,

une gentillesse et une patience d'accueil à toute épreuve, doublées d'un sens pratiqne dont l'ingéuiosité et la précision confondent. Les premiers bénéficiaires de son empressement et de sa serviabilité ont été ses Supérieurs, dont il devine intuitivement les raisons et la solitude. Comme leur vie serait plus douce s'ils n'avaient que des sujets de la trempe du Père Réguier, surtout en notre époque de récrimination et d'indiscipline 1 Ils peuvent rendre au vénéré directeur des Archives ce témoignage qu'il ne les a jamais contristés, qu'il est constamment disposé à les comprendre, à leur obéir et à les sortir d'embarras. Avoir vécu longtemps avec lui, si près de lui, a la valeur d'une mouition permanente et la vertu d'un examen de conscience quotidien. C'est par obéissance qu'il a pris la direction de la revue fondée en 1923, mise quelque temps en hibernation', et il est entré dans les vues de l'autorité au-delà de tout espoir. Ce qu'il a fait des Archives redivivae est étalé sous les yeux, un monument de science et d'intelligence où s'inscrit le cours

2. Exactement de 1949 à 1954. Les précédents directeurs avaient été, en remontant le temps, le Père Blaise Romeyer, le Père Joseph Souilhé et, tout au début, le Père Robert de Sinéty. De Jersey le Père Pedro Descoqs collaborait activement.

PORTRAIT SUR LE VIF

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de la philosophie pendant un quart de siècle. Elles ont fait sa notoriété, mais il leur a tout donné, son temps, son éner- gie, son érudition, sa finesse de jugement, il lenr a sacrifié la possibilité d'une œuvre en son nom propre, et, ce que beaucoup ne savent pas, bien des lectures, des auditions, des perfectionnements culturels désirés par un esprit curieux, aux intérêts multiples. Et elles doivent énormément, pour le réseau de collaborations internationales qui les composent, au rayonnement affable et discret de sa personnalité, devenue familière dans les congrès de divers pays. Car, par conscience plus encore que par goût, il fréquente ces assemblées doctes, colloques, symposions, congrès, de petit ou de grand calibre, qui réunissent à intervalles les philosophes. II y est une fi- gure appréciée, révérée. II n'a pas besoin de beaucoup de paroles pour se faire admettre et aimer, partout il ne compte que des amis. Cette assiduité, que ne motive aucune gloriole, a énormément contribué au standing de la revue. Elle lui a permis d'évaluer la philosophy in the making (comme disait le pittoresque P. André Bremond) et de recruter d'excelleuts articles. S'il est devenu peu à peu une sorte d'émineuce grise (voire de commis voyageur) de la philosophie européeune,

c'est d'abord à cause de sa présence constante, en chair et

en os, puis de sa fidélité épistolaire (1 500 lettres et billets par an!). En outre on sait qu'il n'a jamais nourri aucune

ambition égoïste, n'a poursuivi aucune carrière, qu'il n'a nul

souci de placer des disciples et des clients; médiateur né, infatigable s'il s'agit de proposer ses services, ses bons offices, il fut d'nn grand secours dans les relations épineuses entre les deux associations hégéliennes. II est un des très rares hommes qui, comme on dit, font l'unanimité.

Ceux qui le voient à l'œuvre depuis un quart de siècle s'émerveillent de le découvrir toujours aussi diligent, à son affaire, les rênes bien en mains, abattant un travail considé- rable (il est notamment un traducteur anonyme iulassable). Le Père Régnier ne change pas, ai-je entendu dire bien sou- vent. Inchangé, en effet, à peine parcheminé, même pour qui l'observe et le scrute à partir de son propre vieillissement. II s'est tellement identifié à sa tâche qu'eHe lui prescrit toutes ses mauières d'être et l'emploi admirablement ponctuel de

4

XAVIER TILLlETTE

ses journées. Sa vie a la sublime monotonie de celle de Kant, le penseur très admiré, très étudié. Pourtant la fonction n'a pas créé l'organe, le Père Régnier n'a pas toujours été le compétent promoteur des Archives, il a eu, si j'ose dire, son précédent. Et c'est vers le Marcel Régnier d'avant, confiné dans la réclusion des scolasticats, que je voudrais me tourner, en stimulant quelque peu mes souvenirs. Lui que l'on dit sans âge, il a été jeune, en tout cas il passait pour jeune dans l'imposant corps professoral du scolasticat unifié, depuis la guerre, à Vals-près-Le Puy. Déjà il avait la réputation d'un puits de connaissances. Ne travaillait pas sous sa houlette qui voulait, il fallait avoir fait ses preuves; à d'autres, les classes enfantines de la philoso- phie ! Et pourtant il était l'accueil et l'amabilité mêmes, mais il avait une façon de se taire ou de mesurer la louange, qui valait son pesant de découragement; et le naïf était bien vite dégrisé. La charité étant toujours sauve, les aléas d'une direction de revue l'ont rend,u un peu plus indulgent et pitoyable, comme le prouvent certains articles extraits enfin d'un long purgatoire. Mais il a gardé devant telle ou teIle prestation des réticences tacites qui ne trompent pas. C'est sans doute ce qu'on appelle la qualité de silence.

II introduisait donc, en ces mémorables années du scolas- ticat de guerre et d'après-guerre, un groupe trié à la sévère école de la pensée hégélienne. On défrichait ligue par ligue la Phénoménologie de l'Esprit. Le maître ne jouait pas du tout au docte, ses approbations étaient surtout des hochements de tête, il laissait les commentateurs improvisés tâtonner, bal-

butier, s'embarrasser, ou au contraire submerger leur igno-

rance d'un flot de paroles. Ce silence d'or produisait un extraordinaire effet cathartique. D'autant que, dans l'ombre

du maître, avait grandi à vue d'œil l'as des

as hégéliens,

et qui l'est resté, le Père Joseph Gauvin, bientôt capable de ces relais splendides qui sont la récompense et l'apauage des meilleurs professeurs. Le Père Régnier avait en somme accli- maté à Vals l'idée de tuteur, dont il avait remarqué les bienfaits lors d'un séjour d'études à Oxford. Il encourageait les réuuions et les discussions de petits groupes, souvent dans

PORTRAIT SUR LE VIF

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sa chambre, où sa présence avait l'effet d'un catalyseur intel- lectuel. Je viens de lire dans des souvenirs de Louis Agassiz que quelque chose du même genre avait lieu _ avec Schel- -

dès les débuts de la neuve

Iiug, Baader, Oken, DiilIinger

Université de Muuich, dont le P. Réguier est docteur honoris

causa. II a favorisé aussi, avec succès, les réunions de profes-

seurs, puis les rencontres entre scolasticats, Fourvière et Vals.

Ainsi, en pleine guerre et occupation, le Père Régnier n'hésitait pas à nous initier à la grande philosophie allemande, qu'il était allé découvrir sur place lors de séjours inoubliables. Hegel n'était d'ailleurs pas le seul bénéficiaire de cette entrée en force de la pensée germauique. Le Père Jean-Marie Le Blond, enseiguant prestigieux, revenu glorieux de la capti- vité, avait essayé de présenter un Fichte - avant le Père Louis-Philippe Ricard - quelque peu édulcoré à travers Xavier Léon. II n'avait pas le monopole de ce philosophe géuial et difficile entre tous qui avait séduit le Père Auguste Valensin, et dont R. Lauth et A. Philonenko nous restituent maintenant la stature: car le Père Régnier, lors de ses études de scolasticat, avait en guise d'exercice traduit intégralement l'Initiation à la Vie bienheureuse, lointaine préparation à ce cahier mémorable sur Fichte qui consacra la réputation des Archives ressuscitées. Le Père Auguste Brunner, très à l'aise sur son terrain naturel, citait volontiers Scheler, N. Hart- mann et les Phénoménologues. Mais le Père Réguier, à côté du séminaire hégélien, produisait un cours magnifique, extrê- mement fouillé, sur Kant. D'année en année, il le remaniait, le complétait, le tenait à jour de la bibliographie. Je me rappelle qu'il avait été frappé par un article de Dietrich Mahnke sur la vision du monde baroque et ses échos réper- cutés dans les philosophies de Leibniz et de Kant'. Les mo- nades comme des tuiroirs et des trompe-l'œil se propageaient dans les clôtures phénoménales et les synthèses figuratives. C'est par de tels aperçus que le P. Réguier savait nous fas- ciner, sans jamais élever le ton. Il donnait aussi des leçons

Mystik

(Bliitter jür deutsche Philosophie XIII/l,

3.

«Die

Rationalisierung

der

bei

1939).

Leibniz

und

Kant»

6

XAVIER TILLIETTE

très suivies, très appréciées, sur Heidegger, alors relativement peu connu. li mettait l'accent sur la finitude ontique du Dasein (plus tard il déplacerait le centre de gravité vers «vérité et historicité»); et si l'on établit un parallèle entre cette accentuation et la note dominante du cours kantien, c'est bien la notion de finitude radicale, irrémédiable, qui ressort. Mais en ce temps-là le Père Régnier semblait accorder une certaine préférence à Jaspers - si tant est qu'on ait pu deviner des préférences sous la parfaite abnégation de l'ex- posé objectif - sans doute à cause des nombreuses traces kierkegaardiennes qui couvrent Philosophie. L'analyse ne pouvait évidemment pas anticiper les développements (filan- dreux) de Von der Wahrheit, elle en restait à l'autre grand livre (un pen défriché par le P. de Tonqnédec lors de ses loisirs forcés jersiais), que j'avais eu la témérité d'emprunter

dès la première semaine de mon arrivée au scolasticat, sans

aller au-delà de l'éloquente préface! Le Père Régnier ter-

minait donc l'exposition de Jaspers nécessairement par l'échec,

le Scheitern

pensé à la voix du Père Régnier, dans la sombre et vétuste salle de classe étonnamment silencieuse, quand dix ans pIns tard j'ai commenté à mon tour cette sentence et ces pages inspirées'. Toutefois les leçons sur Hegel, doublant le sémi- naire, baptisé alors travaux pratiques (T.P.), des happy tew, restaient l'élément prépondérant de la répntation sans éclipses du P. Régnier. Nulle envie, du reste, ne rongeait les collè- gnes, nul fiel, tellement sa gentillesse était grande et sa compé-

tence reconnue.

Ces cours offerts alternativement selon la méthode de l'as- solement pédagogique, recueillaient un succès mérité, et je- taient leurs précieuses semences dans de jeunes esprits. lis n'étaient pas les seuls à avoir requis une curiosité multiple et une disponibilité sans égale de religieux· d'autrefois. En effet un volumineux cours de cosmologie appartient au début déjà lointain de l'enseignement. Saint Thomas, bien sûr, et Descartes et Malebranche et Leibniz et, je crois, Spinoza

lm Scheitern das Sein erfahren. J'ai beanconp

4. Dans mon Karl Jaspers (CoU. Théologie, Aubier, Paris, p. 73-80, 164.

1960),

PORTRAIT SUR LE VIF

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avaient fait l'objet de savants exposés, clairs, réfléchis, qui n'étaient pas des compilations. Au total, des centaines et des centaines de feuilles à distribuer, qui s'empilaient dans l'offi- cine du polycopiste. Le Père les tapait lui-même au stencil. La pénurie du papier contraignait à réutiliser les versos de cours différents et à remplir à ras bord les blancs des rectos, plusieurs paginations chevauchaient, si bien que le lecteur attentif zigzagnait dans ces tirages disparates. li fallait consul- ter l'auteur pour s'y retrouver dans ses palimpsestes.

Quand on lni rendait visite pour une information moins purement technique, le P. Régnier avait pour premier soin d'ouvrir le cours aporétique à la page ad hoc. Ce geste avait pour effet d'annihiler l'espoir d'une explication hors texte. Au surplus, le décor des soirées d'hiver dans la chambre sans luxe et sans joie avait quelque chose de fantasmagorique :

une densité des ténèbres amassées, lIDe forme noire emmitou-

flée et, sur le front dégarni, l'éclat vif de la lampe, issu d'une ampoule bleutée, qni ménageait les yeux. L'accueil état char- mant, laconique, elliptique même pour certains. Le Père Ré- gnier a su instituer la valeur didactique et philosophique de l'interjection (bien! entendu !) et du silence. Quand j'y réflé- chis, je découvre rétrospectivement une très haute portée à ce peu de solution et d'explication. La relative aphasie était d'nne habile méthode pour nous apprendre à philoso- pher. Ce ne sont pas les longues conversations qui suscitent les penseurs et transmettent les étincelles, c'est bien plutÔt une hésitation, un mot échappé, une indication bibliogra-

phique, une onomatopée

J'ai tiré beaucoup moins encore

de mon vieux patron de thèse Jean Wahl, qni en remontrait au colonel Bramble et dont les conseils et avis se rapprochaient de l'amnissement sceptique, et néanmoins mes petits écrits étaient tous pendants de son jugement. J'ai retenu davantage,

certes, du P. Régnier, mais surtout des indices isolés, qni s'environnaient d'une aura affective ou symbolique, la fini- tude, l'existence, l'historicité, l'hypotypose, l'écriture chiffrée, le «gaufrier des formes» (Fichte sur Kant), le «gabarit»

des catégories

croche à ces touffes éparses, mais je ne voudrais pas donner l'impression d'un contact intellectuel purement anecdotique

Dévalant la pente de la mémoire, je me rac-

donner l'impression d'un contact intellectuel purement anecdotique Dévalant la pente de la mémoire, je me rac-

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XAVIER TlLLIETTE

et sporadique. Si le Père Régnier u'avait pas son pareil pour indiqner et apporter la lecture topique et appropriée, sa seule fréquentation était une incitation perpétuelle à l'étude et à la culture. Toutes les questions l'intéressaient, les arts, la lit- térature, la politique étrangère. Il n'était pas rare que, frap- pant à sa porte à l'heure où d'autres font la sieste, on le découvrît en train de lire une partition de Bach ou de Haydn, connue si c'était un roman. Il tenait volontiers l'harmonium à la chapelle, et son rêve eût été de jouer à la perfection de cet instrument prestigieux, l'orgue. Il aimait regarder de belles gravures, des reproductions. Le baroque, rencontré en Allemagne et en Autriche, le captivait; il enrichissait d'al- bums et de livres d'art la bibliothèque aujourd'hui dispersée. Il n'était pas du tout reclus dans une spécialité et, d'ailleurs, la philosophie entière, de Thalès à Merleau-Ponty, lui ouvrait ses trésors. Il se délectait des aspects humains et même trop humains des penseurs, comme de son cher Kant, maniaque et métronome. Souriant de satisfaction, il me tendit un jour un gros volume bleu, la biographie de Max Weber par Ma- rianne Weber, et il se mit à en gloser le conteuu. Troeltsch également avait ses faveurs. Il me fit lire La Montagne ma- gique dans une ravissante édition qui s'est égarée pendant le déménagement. Et quelque part dans la campagne du Velay nous conversions posément de La Mort à Venise et des pro- blèmes qni s'y rattachent. Etti Briest ne l'enchantait pas moins, et les Autrichiens l'attiraient, le charme désuet de la monarchie finissante, Arthur Schnitzler, Paul Zifferer, dont à mon retour de Vienne et du STO il me fit lire La Ville im- périale, mais aussi Rilke, pnis Kafka; je ne crois pas qn'il ait été aiguillé vers Musil. Mais je m'aperçois que je privi- légie indûment, snivant ma propre ligne, le domaine germa- niqne.

Or l'universel et polyglotte Père Régnier était tourné aussi, nouvean Janus, vers le monde anglo-saxon, et même en prio- rité, puisqu'il avait amorcé une thèse de très lougue haleine sur l'idéalisme de Bradley. Il avait séjourné à Oxford en

so

unravaged by the fierce intellectual !ife of our century, so

serene 1» Matthew Arnold, préface d'Essays on Criticism).

1926 et 1927 (<< Beautiful city! so venerable, so lovely,

PORTRAIT SUR LE VIF

Beautiful city! so venerable, so lovely, PORTRAIT SUR LE VIF 9 Son diplôme d'études supérieures (de

9

Son diplôme d'études supérieures (de 1928), sous la direction de Jacques Chevalier - anglomane lni aussi - avait porté sur « la critique du théisme par David Hume». Il restait très lié avec ses collatéraux britanniques (une branche de sa fa- mille grand-maternelle avait émigré vers 1860), il parlait l'anglais couramment : de Boulogne-sur-Mer, la ville de sa jeunesse (il est au Havre, d'un père fonctionnaire des Douanes), il apercevait par beau temps les côtes d'Angle- terre; il se sentait chez lni à Oxford, à Heythrop, à Farm- Street (sans omettre Jersey), heureux de revêtir la gown aux ailerons flottants, que le Père Teilhard portait avec tant de majesté. Vers 1937 on lni proposa, et il regretta de ne pouvoir

accepter, d'enseiguer à l'Université de Belfast l'histoire de la philosophie médiévale; pour l'enconrager on l'assura : «As

a Frenchman you have very little chance to be shot». Outre

la famille éloignée, que d'amis parmi les jésnites ou les intel-

lectuels, du Père M. D'Arcy et du P. F. Copleston à A.E. Tay- lor, W.G. de Burgh, J. Muirhead et H.D. Lewis! II n'a jamais cessé de nouer et de maintenir des liens avec les in-

sulaires, avec leurs coutumes aussi. TI lisait, et il lit encore,

soigneusement, le. supplément littéraire du Times. II appré- ciait (il apprécie encore) l'exercice physique ou plutôt la

marche, les longues promenades hygiéniques (par exemple à travers les paysages vivifiants de ses brèves vacances, en Ardèche, en Vivarais), les baius glacés entre deux rochers dans un torrent de Haute-Loire. Quand il réside à Chantilly,

il arpente le parc à pas pressés, frileusement couvert, une

heure durant, chaque jour.

J'évoque une période où les loisirs étaient de règle. Mais entre l'absorbante préparation des cours et les excursions apostoliques, le Père Régnier remettait sur le métier le manus- crit de la thèse sur Bradley. Pourquoi Bradley? II est au confluent de l'hégélianisme et de la tradition anglo-saxonne; de plus, ce n'est pas un auteur vertigineux, quand on dispose de peu de temps. Le P. Régnier pensait connue nous tous que, depuis la mort du grec, la philosophie s'est mise à parler allemand. Mais pas exclusivement; et les descendants de Locke et de Hume, descendants infidèles, ont quelque chose

à nous dire; par exemple les Prolegomena to Ethics, de

Locke et de Hume, descendants infidèles, ont quelque chose à nous dire; par exemple les Prolegomena

10

XAVIER TILLIETTE

?:een (que devait étudier feu M. Pucelle) furent connue une

~tiation Historien polyvalent et quasi encyclopédique de la

~ ~osOphle, le P. Régnier faisait son possible pour donner p~Oit de cité à la pensée anglaise, assuré de l'approbation du ~re Christian Burdo, jersiais impénitent, du Père André ~rc, peu porté sur l'Allemagne, et du très anglophile et ~eme anglomane Père Jean-Marie Le Blond qui striait son I;sc~urs de vocables importés connue le fameux backbane.

'1 n a pas trop réussi, l'ombre de Hegel étant démesurée, mais

Whitehead, d'Alexander, de

~ rendait familiers les noms de

Co~~'l.uet. Il les iusérait dans son cours de cosmologie. die lU-C.I contient, par exemple, une brillante exposition et l'.sc~s.londes thèses (assez sophistiques) de Mac Taggart sur

dll"r~alitédu temps, avec les réactions et réfutations de Broad,

de aylor, de Pattersou'

c es problèmes a une allure franche, drue, matter-af-fact, et

~!,endant fiue et snbtile, connue on le voit par le transfuge

d Itt~~nstein. Quel donnuage que nous n'ayons pas profité e~ lnts que dispensait l'enseignement ésotérique du P. Ré-

d

ne nos étudiants. Elle le rend soucieux. Lni-même, surpre-

Pant d'alacrité, s'est passionné ces dernières années pour

a o~per,et la discussion épistémologique, connue autrefois il ~aI~fre~uentéAustin ou Ryle. Il anime avec le Père Russo, ri e e Sevres, un sémiuaire de philosophie des sciences. Pour

d:~':monde il ne manquerait ce rendez-vous hebdomadaire bl ~er. Depnis ses débuts de professeur où, de but en

d anc,. Il fut chargé du cours de cosmologie, la philosophie es SCiences est restée un de ses fiefs de recherche.

d M~isvers quoi n'a-t-i1 pas braqué, pendant cinquante ans Ce ~e enseignante et studieuse, sa curiosité polyvalente?

Cet Isem; incroyablement diligent n'est pas enseveli sous

Cette méthode anglaise d'attaque

gn

ler'L'i .

gnorance

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a pens é' e anglatse est une

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les

en cahiers de la nouvelle série des Archives, même si les

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:

ct. A E ~ AGGART, The Nature of Existence, chap. 33, §§ 304~349. Examin .t' AYLOR, The Faith of a Moralist, l, 112-117; C.D. BROAD, 'fERSONa iOn of McTaggart's Philosophy, vol. II, Part 1; RL. PAT-

sophical ~Dr: Broad's Refutation of McTaggart's Philosophy», Philo- eVlew, 1941, 602-610.

PORTRAIT SUR LE VIF

11

uécessités du sonnuaire ont souvent iufléchi et canalisé ses lectures. Il poursuit, d'une manière de plus en plus souter-

raine, une vie intellectuelle assez ramifiée encore, sinon arbo-

rescente. Certes il aime la boutade d'un de ses amis anglais (calquée d'un mot de Whitehead qui le dit de Platon), selon laquelle l'histoire ultérieure de la philosophie s'est contentée de mettre quelques annotations au bas des pages d'Aristote, et il s'est appliqué pour sa part à émailler d'échos discrets le texte du maître des doctes! En plus sa délicatesse naturelle, sa modestie exquise, ne l'incitent pas à clamer à tous les échos : avez-vons lu Baruch, avez-vous lu Rosmini? Cepen- dant longue serait la liste de ses penchants successifs, lesquels d'ailleurs cumulent et symbolisent. Je l'ai connu, alors qu'il jetait une passerelle entre Hegel et Heidegger, très kierke- gaardien, très barthien, plongé dans Emil Brunner, Gogarten, et la prédication d'une Transcendance abrupte; ses mots de passe étaient la temporalité, le fini, l'historicité, sa pensée avait une forte tonalité existentielle. Puis, sans renier cet acqnis, il est revenu au grand rationalisme, de texture plus éthique qne spéculative. A ses débuts, connue la plupart de ses co- scolastiques, il avait reçu l'empreinte de Lachelier. C'est dans cette perspective qu'il interprétait Kant, à travers l'ami- tié de Gerhard Krüger, de Gottfried Martin, de Richard Kroner, d'Eric Weil: connue le grand héritier de la tradition rationnelle et l'iuaugurateur de choses non voulues. Il a ré- digé maiutes notes - pierres d'attente? - sur Kant, l'ana- logie, l'intuition intellectuelle, dont il donne une interpré- tation personnelle, rigoureuse; et récennuent il s'est remis

à «son livre sur Kant », dont nous accueillons avec ferveur

l'augure. Plus d'une idée, déjà, a fécondé l'œuvre en tous points excellente du Père François Marty, autre disciple qui fait honneur au maître et marche son égal. Dans quelle mesure cette reprise de Kant, à maints égards contraire au livre fameux de Heidegger, a-t-elle été déterminée par l'amitié exemplaire avec Eric Weil? Weil se défiuissait un kantien après Hegel, il me semble que Marcel Régnier n'est pas loin de cette manière de penser. Qu'il soit permis de salner le souvenir de ce sage entre les sages, qui nous visitait à Chan- tilly et dont la voix traiuante et caractéristique nous charmait,

12

XAVIER TlLLIETTE

de même que sa bonhomie, son enjouement, la supérioritê de son intelligence! Il manqne à la gloire de ce livre, comme aussi un autre ami très cher, Joachim Ritter, admirable moni- teur et formateur des esprits, pourvoyeur de l'élite de l'Uni- versité allemande. Lowith, Heimsoeth, Kruger, Martin, Kro-

ner, Wahl, Acton

absents, et, bien sûr, Martial Gueroult, grand honnête homme, véritable régent, sinon spiritus rector, de la philosophie fran- çaise durant de longues années, historien probe et sourcil- leux, qni prodiguait à la revue son estime et ses encourage-

ments; Jean Hyppolite, si cordial, enclin aux confidences, épanché, rival du P. Régnier en bienveillance et son complice en hégélianisme critique. Ces derniers le reliaient à l'école exigeante, très admirée, des Brunschvicg, Delbos, Xavier

Léon, Auguste Valeusin

celle du P. Régnier il reste avec lni Gadamer, Hinslee, Kuhn,

, mer, grand personnage, à l'iustar de Weil hôte estimé de Chan- tilly, qui est pour beaucoup daus l'orientation herméneutique récente des pensées latentes du Père Régnier. J'avais remar- qué autrefois qu'il rouvrait avec insistance les volumes arides de Schleiermacher (du Schleiermacher tardif), qui sans lui seraient restés indécoupés daus l'éteruité de la bibliothèque. C'était un pressentiment, un préparatif. Il s'est même attaché attentivement à Bruno Bauer. Car les problèmes de théologie philosophique l'ont toujours retenu, dans ses cours comme daus ses rares et précieux (précieux parce que rares) articles' sur la théologie de Hegel, anqnel il donne la bénédiction avant l'absolution. Je ressaisis aiusi le fil qne la digression sur l'amitié m'avait fait perdre. Je ne le lâche plus - et pourtant ce serait si beau d'évoquer les grandes amitiés jésnites, Jean-Marie Le Blond, si longtemps le plus proche, Gaston Fessard tant

Lewis, Findlay, le cher Aimé Forest, Joseph Moreau

comptent également parmi les cruels

De la génération décimée qui est

Gada-

6. En renvoyant à la bibliographie inédite de M. Régnier établie par Je Père Michel Sales, je signale une stimulante et interrogative

causerie inédite,

les

«L'analytique existentiale

de la temporalité

et

problèmes de la philosophie théologique », qui fit l'objet d'une COID-

mlmicàtion lors d'un

vers

colloque

inter-scolasticats

de

Fourvière,

1950.

PORTRAIT SUR LE VIF

13

, et la cohorte

serrée des collègues et amis des générations postérieures, pour lesquels il ne suffit pas, hélas, de feuilleter ce volume, mais

Reinhard Lauth, mais Robert Spaemann, Dieter Henrich, Otto Poggeler, Karlfried GrOnder, Klaus Hammacher, Ludger Oeing-Hanhoff, G. Radnitzlcy, Manfred Buhr, Emmerich Co- reth, Yvon Bélaval, Alexis Philonenleo, François Evain, et les Italiens Lnigi Pareyson, Valerio Verra, Livio Sichirollo, Marco M. Olivetti (le P. Régnier a trop peu fréquenté l'Italie, bien qu'à deux reprises, fin 1939 et en 1955, l'Université Grégo- rienne de Rome ait souhaité l'embaucher comme professeur ; mais inoubliables pour lui les séjours à Urbino et à Santa Margherita Ligure !) les noms prestigieux et chers afflue- raient, et que les omis me pardonnent! L'extraordinaire autant que délicate action du P. Régnier tient à ce que les relations personnelles ont coustamment précédé et pris le pas sur les débats d'idées. L'échange amical désamorce les

contrastes. Son œuvre aura été d'un initiateur, d'un licteur des bonnes volontés et, accessoirement, d'un adroit manager.

Peut-on espérer plus? Ce qui est publié est peu, mais de choix, et lorsqu'on éditera un florilège des cours, on apercevra tout ce que cachait le boisseau; Tant que le poids de la revue pèse sur ses épaules, la production est forcément très ralentie. Toutefois, il s'est mis à évoquer comme futurible un ouvrage sur les dimensious de l'intelligibilité, fruit des séminaires épistémologiques, qui sera(it) le miroir de son esprit parfaite- ment stratifié! La veille de sa fête à Vals, le 15 janvier 1946, nous lui offrions nos vœux daus sa chambre vespérale, et je m'étais enhardi à proférer l'apostrophe «Tu Marcellus eris », en l'aignillant vers d'autres floraisons que funèbres. Somme toute j'étais bon prophète, puisque la lumière confidentielle d'il y a trente-cinq ans a connu eusuite un rayonnement qui n'était pas prévisible. Si nous espérious une moisson d'œuvres, ç'aura été à la façon du Sic vos non vobis. Là où nulle impnis- sance d'écriture n'empêche l'expression, la stérilité apparente

proviendra d'une-sévère autocritique et plus encore, je crois,

d'une capacité hypercritique. A force de circuler parmi les auteurs et les doctrines, on est tenté de les neutraliser les uns par les autres, les vérités fragmentaires s'annulent mu-

regretté, le Père de Lnbac, le Père Bonillard

uns par les autres, les vérités fragmentaires s'annulent mu- regretté, le Père de Lnbac, le Père

14

XAVIER TlLLIETTE

tuellemeut; et du vide miroitant le désir de l'e~prit est cata- pulté vers la vertical~ de la ,!ra?Bceudance, ,ou I.e ~ett~ le péril ardemment couJuré du fidéisme. Je schematise, J~ sun- plifie outrageusemeut l'itinéraire mental du P. Régme~. Il faut bien chercher une explication nou accidentelle, quoique tant soit peu fictive, à sa parcimonie. Dans. la persp~ctive.du faire de la liberté, le Dieu de Jules Leq';ll~r est f~zre fal.re. Au Père Régnier a été dévolu un rôle divm; maIS ce dieu n'est pas sociuien, il paye de sa personne.

En réalité il n'est pas le moins du monde éclectique, et je crains que l'impasse ne soit détermiuée finalemeut par des raisons contingentes : la direction des Archives n'a pas été un bienheureux alibi (snrvenant après une période de santé précaire), mais une mission de dévonement e~ de renoncement acceptée en toute lucidité, en toute connaissance de cause (et qui dira son tact et sa diplomatie de «Mons~e~r Bons Offices» à la vice-présidence de la Hegel-Vere1ll1gnng ?). Ayant le privilège de vivre à son omb~e depui~ main,tes a~­

nées, j'observe la récurrence de ses rompt son aphasie philosophiqu~ :

sance de foi

pour Rouss;lot, Maréchal et la néo-scolastiq~e,.les. ~tes de l'homme et de l'esprit humain, le temps, 1hlstonclte, le schématisme, l'analogie, pour lesquels il invoque et confronte Kaut, Kierkegaard, Heidegger, l'épist~mologie et. le laug~ge, qui requièreut le concours des AnglaIS, la questIOn de 1ab- solu et de la vérité qui le laisse déchiré entre Hegel et Jaspers, Gabriel Marcel, l'hennéneutique, qui le reconduit à. Fessard et à Gadamer, enfin la conscience morale et la fondatIOn de la morale qui le restituent à saint Thomas, à Kant, à Scheler, à Blondel et, dans une mesure malaisée à évaluer,.à sdn digne

Un exammateur per-

çant reconnaîtra l'émergence peu voyante de ces thèmes dans la collection des Archives rajenuies. Ils n'épuisent pas le pln-

ralisme intellectuel de M. Régnier qui n'est pas fait d'en- gouements, mais de leibnizienne polyphonie et c?nco~dance, hospitalière anssi à de moins illustres comme Nlcolal Hart- mann, Franz Rosenzweig, Léon Brunschvicg, Louis Lav~lle, Leonhard Nelson, Moritz Geiger, Hedwig Conrad-MartlUs,

preoccnpatlOns des q~ Il

l'~te~~ct. et l~ cO,unalS:

qui correspondent a un mteret Jamais demeuti

maître grenoblois, Jacqnes Chevalier

PORTRAIT SUR LE VIF

15

L'énumération pourrait s'allonger! S'il ne cite

guère de son propre chef certaines célébrités du moment, et notamment la trinité fatale Marx-Nietzsche-Freud, ou encore Schopenhauer et même Sartre, ce n'est pas désintérêt ui évi- demment ignorance; c'est leur distance, leur écart par rap- port à sa propre vision du monde, qui le détache d'eux :

preuve que l'historien recouvre un authentique philosophe. Mais la revue n'étant pas l'instrument de ses choix et de ses préférences, il ne les y a nullement frappés d'ostracisme; le Père Valadier peut en témoigner.

Weizsacker

Avant de hisser le portrait sur le chevalet (un Gestell qui avait aussi son sens heideggerien d'injonction !), il me reste- rait bien des touches à apporter pour que le Kennen devienne un Erkennen. Ai-je assez souligné sa disponibilité, ou son humour, ou son culte du détail? Il n'est jamais morose, même lorsqu'il se tait; et dans ses moments allègres, nul commensal n'est plus délicieux, le sel qu'il ne tolère pas dans le potage, il le sert dans la conversation. Il adore les anecdotes, les petites nouvelles, les flashes; il va droit au trait significatif, au menu détail qui, dans la conception leibnizienne, éclaire tout. Son sens pratique aigu aurait fait de lui un économe avisé ou un bibliothécaire hors pair. Il lui advient d'inter- rompre brusquement une discussion savante par nn rappel terre à terre. Ce n'est pas incongruité, c'est sa forme de socratisme. Fiches et dossiers, chemises et documents, sont en ordre impeccable et cela malgré le fatras apparent dn burean cantilien. Il a transposé dans la confection de ses cours et l'administration de la revue ses dons flagrants de «Socrate gestionnaire» (selon l'expression de Pierre Oster que m'a soufflée le recteur Saint-Sernin). Le défunt logicien Roger Martiu ne tarissait pas d'éloges sur ses rapports précis et parfaits adressés au C.N.R.S. J'ajoute que cette capacité organisatrice n'est pas sans incidence snr le plan de sa philo- sophie et de son comportement. Il est un adepte, cauteleux comme il lui sied, de la philosophie concrète. Le réel, se plaisait-il à nous dire, c'est ce qui résiste, ce qui meurtrit, qu'il faut vaincre, c'est le tuf de la vérité; et il n'a jamais compris autrement Hegel que comme le grand artifex du

1 6 XAVIER TILLIETTE réel. Il Y a dam; le P. Régnier un empirique, un

16

XAVIER TILLIETTE

réel. Il Ya dam; le P. Régnier un empirique, un asclép~a~e7,qui

ne s'abuse nullement

rable des données concrètes, des petits faits révélateurs, de l'histoire compacte et embrouillée des hommes. La tension du concept n'est en aucune hypothèse licence de ruiner sa santé. L'asclépiade, comme on peut s'y attendre, est un dévot d'Esculape, la santé est un domaine insigne de l'empirie et la médecine pour Descartes la reine des sciences. Il faut payer

. On la voudrait illimitée ou presque, hélas! Tandis que Je mets une dernière main à ces souvenirs (biffant ce qu'ils avaient de trop confidentiel), ma pensée, quittant le Père Régnier, se reporte à leur premier lecteur, le Père Henri Bouillard, qui a beaucoup contribué à la préparation de cette Festschrift. Ce fut son ultime labeur, il est décédé subitement le 22 juin 1981. Malgré la maladie qui le minait et lui restrei- gnait le temps, il a assumé unetelle tâche avec abnégation, avec le pressentiment du Sic vos non vobis déjà cité, mais

aussi avec sa précision coutumière, méticuleuse, heureux d'em-

ployer au service de l'ami le reste de ses forces. Il est juste que ce grand théologien, qui avait l'étoffe d'un grand philo- sophe, soit associé à l'hommage rendu au Père Régnier, d'autant qu'il a pris une part considérable au rayonnement des Archives. Que ces lignes finales lui soient dédiées! Il était d'une rare pudeur dès qu'il s'agissait de sa personne et non de ses idées. En tant que réviseur il avait préféré sup- primer la conclusion dans laquelle j'essayais brièvement de lever le voile sur la vie intérieure du Père Régnier. Je m'impose à son égard, nonobstant le sentiment de gratitude, la même consigne de discrétion. «Celui qui s'abstient, fait mieux» (cf. l Cor. VII 38).

le prix de la longévité.

L'« expérience» est pour lUI msepa-

.

7:

Le

Père

J.-M.

Le

Blond

avait

construit

sa

thèse

mémorable

re-

Aristote.

(Logique et Méthode chez Aristote) sur la distinction ancienne,

prise par Jaeger,

du platonicien et de l'asclépiade dans

ROBERT SPAEMANN

LAUDATIO •

Un docteur en philosophie? Enseigner la philosophie? N'est-ce pas paradoxal? La philosophie met en question la compétence propre à un enseignant. Elle n'est pas une doc- trine de la révélation, ni une doctrine de sagesse comme celle de Confucius ou de Lao-Tseu, à laquelle on fait crédit et qui se prouve en ce qu'on vit mieux avec elle que sans elle. La philosophie examine discursivemeut si ces doctrines sont vraies. Elle est un discours sur les questions ultimes. A ses origines on trouve Socrate; non seulement il met en question les prétentions des autres à la compétence, mais il n'y pré- tend pas lui-même. Assurément, au cours des siècles s'est constituée une sorte de compétence philosophique. En effet, quand un dialogue dnre longtemps, qui veut y prendre part doit d'abord acquérir ce qu'on peut appeler l'état de la discus- sion. La compétence philosophique consiste surtout à conna1- tre les topai, les «lieux» d'argumentation. A ce stade de la

discussions, des discours particuliers se constituent à l'intérieur

des écoles. Or il y a là pour la philosophie un danger mor- tel; et pourtant on ne peut éviter de se former dans des écoles. Parce que les divers points de départ sont incommensurables, il est plus utile de développer pareils points de départ dans

* Lors de la promotion du P.M. Régnier au doctorat h.c. en l'Uni- versité de Munich le 18 janvier 1980, après l'allocution du profes- seur N. Lobkowicz, président de l'université, le professeur R. Spae- mann, doyen de la Faculté de philosophie, a prononcé la Laudatio dont la traduction est présentée ici. La traduction du discours pro- noncé ensuite par le P.M. Régnier est pa11le dans les Archives de philosophie, tome 43 (1980), cahier 3, p. 353-362.

18

ROBERT SPAEMANN

des discours intérieurs aux écoles qne de s'épuiser à force de travail pour s'en dégager. Mieux vaut les mettre en rapport les uns avec les autres et apprécier ce qu'ils peuvent rendre. Or cela est d'autant plus difficile que la philosophie elle mê- me met en question les notions de productivité philosophique et de la méthode pour en apprécier les résultats.

Et pourtant la philosophie ne peut subsister sans son univer- salité. Si une école n'accepte pas, en sa propre conscience, d'être mise en question, elle devient une idéologie doctrinaire, elle n'est plus un discours sur les questions ultimes, elle cesse de poser la question de la vérité dans un horizon qui englobe tout. Il y a alors un point de vue plus englobant que celui de la philosophie: c'est celui qui compare les philosophies entre elles. Si la philosophie ne le fait pas elle-même, elle ne répond pas à son concept.

Mais j'en viens maintenant à ce qui est la raison d'être de l'honneur conféré ici. Aujourd'hui le discours philosophique universel ne va plus de soi. Ce n'est pas seulement que, tant par une inertie naturelle que par une rationalité écono- misant les forces, on prête attention à ce qui se présente dans le cadre de la tradition spirituelle à laquelle on appartient. On écoute et on lit en premier lieu ce qui est dit et écrit dans sa propre langue, depuis que le latin n'est plus la langue scientifique européenne. Certes aujourd'hui tous lisent l'an- glais, mais ce n'est pas la même chose. Car les nations et les écoles philosophiques ne sont pas toutes aussi proches ou aussi lointaines de l'anglais. La prédominance de l'anglais va de pair avec une large réception de la traditiou propre à l'école empiriste et aualytique qui a sa patrie dans les pays anglo- saxons. Or ce processus de réception est une sorte de voie à sens unique. Chez nous on prend connaissance des discus- sions des écoles anglo-saxonnes jusque dans le détail de leurs ramifications et de leurs subtilités les plus fines. Sur le conti- nent, une réponse à la continuation de ces discussions se trouve tout au plus sporadiquemeut dans la tradition de la philosophie classique, de l'idéalisme allemand, sans parler de la phénoménologie. Là où surgit un nouvel iutérêt pour cette philosophie du moude anglo-saxon, il doit le plus sou- vent être satisfait sans avoir de contact plus étroit avec l'his-

sans avoir de contact plus étroit avec l'his- LAUDATlO 1 9 toire toujonrs vivante de la

LAUDATlO

19

toire toujonrs vivante de la pensée allemande. Cela est cer- tamement une lacune. Qu'il en aille autrement en ce qui con- cerne l'échange philosophique entre l'Allemage et la France cela tient, d'une manière extraordinaire, au collègue qu~ nous honorons aujourd'hui, le Révérend Père Marcel Réguier. Après la fm de l'existentialisme, l'influence indirecte de Hus- serl et de Heidegger s'est achevée largement en France. Ce- p.endant, que le public français s'intéressant à la philosophie rut connu ce que l'on pense et écrit en Allemague, cela est dû bea~coup au Père Marcel Réguier, par les livres qu'il a tradmts, par la revue qu'il dirige, par Son rôle dans les sociétés philosophiques internationales, par son activité dans l'organisation de congrès, par son action discrète, ses conseils

ses intercessions, grâce à ses relations amicales avec tant d~

philosophes dans tous les pays de l'Europe, l'Ouest.

à

l'Est

et

à

Le P. Marcel Régnier est né en 1900, d'une famille fran-

insti-

tution qui veille sur les frontières. Mais franchir les fro'ntières est devenu habituel pour son fils lorsque, à dix-sept ans, il

co-anglaise; son père était fonctionnaire des douanes

e~tentré dans l'o~?re des Jésuites, pour qui il faut toujours depasser les frontieres nationales. Ses études en France fu- rent entrecoupées de séjours à Oxford. Deux travaux, l'un sur Hume, l'antre sur Bradley, en résultèrent, avant que Hegel

ne devînt pour ainsi dire son destin philosophique. J'omets de parle~ic.i de son a~tivitécomme professeur de philosophie et de theone de la SCIence dans les collèges de son ordre et de ses leçons dans des uuiversités anglaises. La valeur et la profondeur de son enseignement apparaissent dans ses rru'es pub~cations en histoire de la philosophie, par exemple les chapItres sur Hegel et le néo-thomisme dans l'histoire de la philosophie parue chez Gallimard sous la direction de Yvon Belaval. Le meilleur témoignage en faveur de Son enseigne-

ment, ce sont ses élèves,

et particulièrement les éminents

chercheurs que sont devenus plusieurs d'entre eux, tels les professeurs Gauvin, Labarrière, Marty et Xavier Tilliette, dont les deux derniers sont ici présents. L'activité du P. Mar- cel Réguier comme professeur doit être mentionnée comme Un arrière-plan, car le rôle d'intermédiaire qui est le sien n'au-

professeur doit être mentionnée comme Un arrière-plan, car le rôle d'intermédiaire qui est le sien n'au-

20 ROBERT SPAEMANN

rait pas été possible sans une compétence peu ordinaire. Qui- conque a eu affaire à lui, au directeur de revue, au traducteur, ou comme à un interlocuteur aura constaté l'étendue de sa science sa large perspective sur les problèmes ainsi que sa grande'modestie. Il y a deux ans, invité à la Sorbonne, j'y donnais des leçons sur la philosophie politique. Le P. Régmer eut l'amabilité de revoir mon manuscrit français, ou plutôt de le reprendre à fond. Il remarqua qu'un argument casuis- tique de Medina, théologien moraliste espaguol du XVI" siècl~, était rapporté faussement, en ignorance du contexte. Je l'avais cité de seconde main, car l'ouvrage original est fort peu acces- sible. Le P. Régnier remarqua immédiatement l'erreur et la corrigea grâce à la bibliothèque de Chantilly. Avec une éru- dition historique étendue et une connaissance étonnalIte de la production philosophique iuteruationale actuelle, le P. Ré-

gnier s'est consacré à un rôle d'intermédiaire et aussi de di:

recteur du dialogne philosophique, spécialement en ce qUI concerne la philosophie allemande. Assurément, Leibuiz Kant, Fichte, Schelling, Hegel n'ont jamais été en France des étrangers. Il arrive même que, en quelques-uns de ces do- maines la recherche fralIçaise dépasse ce qui se fait en Alle- magne: Mais la place qu'occupent maintenant en. Fra~ce Leibniz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel dans la discussIOn philosophique doit beaucoup aux traductions de .livres par ~e P. Régnier et aux publications dans les" Archives de PhI- losophie >. II n'est pas facile de mesurer, l'étendue <;le s~s mérites. Par modestie son nom n'apparaIt presque JamaIs au bas des traductions. Pour donner une idée de ce qu'on lui doit mentionnons que, outre les quatre ouvrages allemands

qu'il a traduits, sont parus, en une vingtaine d'années, dans

les «Archives de philosophie», 102 articles d'auteurs alle- mands 655 recensions de publications allemandes, les tra- ductio~sayant été assurées par lui; n'o~blionspas ~on~lus les traductions des livres et d'articles éCfIts en anglais. AJou- tons les excellents cahiers spéciaux, dont les deux deruiers ont été consacrés aux Lumières allemandes du XVIII" siècle. On ne trouve rien de comparable dans les revues allemandes actuelles.

Tout cela est d'autant plus digne d'estime que les «Ar-

LAUDATlO

21

chives de Philosophie» ne sont aucunement une revue orien- tée spécialement vers l'Allemagne. L'essentiel a été et reste toujours de présenter régulièrement les recherches philoso- phiques françaises. Le P. Réguier a aussi le mérite de faire connaître de plus en plus des travaux de la philosophie an- glaise, du néo-empirisme, de la philosophie analytique, du rationalisme critique. Il joue là un rôle de premier plalI en France où ces courants philosophiques ont moins d'influence qu'en Allemagne. La philosophie joue, semble-t-il, dans la vie de l'esprit en France, un rôle plus grand qu'en Allemagne ou en Angleterre, mais, précisément à cause de cela, elle a un caractère très littéraire et elle y est peut-être plus qu'ail- leurs affaire d'une certaine mode. Par comparaison il est ca- ractéristique du P. Régnier que, dans sa revue, il est indé- pendant des modes philosophiques et s'applique à maintenir le uiveau scientifique et le caractère international de la re- cherche philosophique. Comme son activité s'est étendue sur plusieurs décennies, elle comporte une iraportalIte cor- respondance internationale qui pourrait bien être un miroir de la vie philosophique des cinquante deruières années.

Les «Archives» sont au centre de l'activité du P. Régnier comme médiateur. Mais ce n'est pas tout. Sa passion pour rapprocher ne se liraite pas à sa revue, pas plus qu'elle ne s'arrête au rideau du fer qu'il s'efforce sans cesse de per- forer philosophiquement. Parrui les multiples congrès iuter- nationaux dont il s'est occupé de façon magistrale, je ne men- tionne que le dernier, celui de la Hegel-Vereinigung - Asso- ciation internationale pour l'étude de la philosophie hégé- lienne - qui s'est tenu à Fontenay-aux-Roses en septembre 1979, ayant pour thème la Philosophie du droit de Hegel. Le P. Réguier est un des deux vice-présidents de cette asso- ciation fondée par Gadamer et dont Dieter Henrich est main- tenalIt le président. En même temps le P. Régnier a été un membre actif de la Hegel-Gesellschaft dont Raymund Beyer est le fondateur et le président. Si on a pu arriver à un certain « modus vivendi» entre ces deux associations, après un passé péuible, alourdi par des différents personnels et idéologiques, c'est surtout grâce au P. Régnier qui a joué le rôle d'une

« éminence grise».

personnels et idéologiques, c'est surtout grâce au P. Régnier qui a joué le rôle d'une «
2 2 ROBERT SPAEMANN LAUDATIO 23 Le P. Régnier a l'art de réunir autour d'une

22 ROBERT SPAEMANN

LAUDATIO

23

Le P. Régnier a l'art de réunir autour d'une même table des traditions et des positions nationales, politiques, philoso- phiques et idéologiques les plus diverses; cela tient à trois

raisons.

Tout d'abord c'est que lui-même, dans le dialogue philoso- phique, se contente presque toujours de diriger et prend rare- ment la parole. Qu'il ait relativement publié assez peu, lui à permis sans doute d'exercer snpérieurement un pareil rôle. Deuxièmement, cela tient sans doute aussi à ce qu'il appar- tient à une communauté intéressée à la philosophie, mais non pas défiuie par la philosophie. Seul celui dont l'identité n'est pas défiuie par une position philosophique pent montrer une «bonne volonté désintéressée» envers les positions philoso- phiques les plus divergentes et apprécier, indépendamment d'une position partisane sur le contenu, la solidité et le sé- rieux des publications philosophiques. Si, derrière l'activité du P. Régnier comme éditeur d'une revue, il y a bien une prise de position personnelle, elle s'exprime dans le concept très largement compris d'une «philosophia perenuis», où Aristote est de toute façon un des pins grands philosophes, d'un intérêt permanent, où l'idéalisme allemand est un des stades les pins importants du dialogue philosophique, où Hegel n'est pas un charlatan, contrairement à ce qu'a dit Popper, lequel appartient pourtant lui aussi à la grande li- guée de la «philosophia perenuis ». J'ai parlé d'uue «bonne volonté désintéressée». Là est le troisième et le pIns important secret de l'activité du P. Ré- gnier : bonne volonté et amitié. C'est que le discours philoso- phique, par différence avec les discours partiels propres aux sciences, n'est pas structuré par avance par des décisions méthodiques ou théoriques; il lui est indispensable que ceux qui y participent soient prêts à considérer, avec bonne volonté et amitié, ce qu'ils ne veuleut ou ne peuvent réaliser eux-

diverses - aussi par son très aimable accneil, à Chantilly, des individus et des colloques de séminaires philosophiques alle- mands. Par cette amitié le P. Réguier est toujours au service de la philosophie. Dès que les choses marchent bien, il évite de rester au centre. Il entraine des collègues, qui parfois sont en mauvais termes les uns avec les autres, sur un plan incliné en vertu du principe : «Les amis de mes amis sont mes amis.» Continuellement des amis du P. Réguier décou- vrent que leurs ennemis personnels sont aussi de ses amis. Ce- la est important pour l'universalisme de la philosophie. La philosophie doit en être reconnaissante au P. Régnier. Aujour- d'hui l'nuiversité de Muuich, prenant de court une autre célèbre université allemande, prend la parole au nom de tons ceux, très nombreux, qui éprouvent le besoin de lui dire :

« merci ».

mêmes.

.

Le P. Régnier est un géuie de l'amitié philosophique, d'une amitié qui n'est pas de nature exclusivement trop personnelle ou privée, mais qui dépasse de beaucoup les relations d'af- faires et entre collègues. Il est toujours prêt à aider de toutes mauières ses nombreux amis aux origines spirituelles les plus

collègues. Il est toujours prêt à aider de toutes mauières ses nombreux amis aux origines spirituelles
Première partie KANT

Première partie

KANT

Première partie KANT
YVON BELAVAL LIBRES REMARQUES SUR SCHÉMATISME TRANSCENDANTAL LE « Le schématisme, écrit Kant, est au
YVON BELAVAL LIBRES REMARQUES SUR SCHÉMATISME TRANSCENDANTAL LE « Le schématisme, écrit Kant, est au

YVON BELAVAL

LIBRES REMARQUES SUR SCHÉMATISME TRANSCENDANTAL

LE

« Le schématisme, écrit Kant, est au fond un des points les plus difficiles. Même M. Beck n'arrive pas à le pénétrer entiè- rement. Je tiens ce chapitre pour nn des pIns importants. »' Mais aussi un des plus énigmatiques, puisque le schématisme «ist eine verborgene Knnst in den Tiefen der menschlichen Seele », dont il est bien difficile d'arracher à la nature les véritables procédés ou tours de passe-passe (wahre Hand- griffe)'.

Antres sujets d'étonnement : ce chapitre est le seul à ne pas être modifié en 1787 3 , alors que la philosophie de l'ima- gination semble modifiée dans cette seconde édition. De plus,

à S'en tenir à son contenu explicite, ce chapitre, après avoir

accompli son office le plus manifeste - rattacher l'un à l'au- tre l'entendement et la sensibilité - n'est plus nommément invoqué daus la suite de la Critique de la raison pure, dans

1.

Cité par

éd.,

p.

HEIDEGGER,

A.

Kant

und das Problem

et

W.

der

Metaphysik,

Paris,

Paris,

1969,

1953,

t.

2. KrV, B, 180-181. Cf. notre communication : «Sensibilité et entendement dans la Critique de la Raison pure», dans Sinnlichkeit

2 e

p.

106. Trad.

de Waelhens

Biernel,

171. Relevé par A.

J,

p.

177.

PHILONENKO, L'œuvre de Kant,

und Verstand in der deutschen und franzosischen Philosophie von Descartes bis Hegel, hrsg. von Hans Wagner, Bonn, 1976, p. 141-150.

della

Schematismo

SALVUCCI,

3. Souligné

op. cit., p.

176.

par

Pasquale

La

Dottrina

82.

kantiana

A.

transcendentale, Urbino,

1951, p.

PHILONENKO,

par Pasquale La Dottrina 82. kantiana A. t r a n s c e n d
2 8 YVON BELAVAL la Raison pratique, dans la Faculté de juger, pas même dans

28

YVON BELAVAL

la Raison pratique, dans la Faculté de juger, pas même dans les Prolégomènes qui, pourtant reprennent synthétiquement le projet de l'Analytique : expliquer la connaissance scienti- fique par l'application des catégories au divers de la sensibi- lité. Si le schématisme a trouvé, dès 1781, sa formulation défi-

nitive, s'il n'a plus à être nommément invoqué, cela ne signi~

fie pas que son rôle soit occasionnel, au contraire il est fonda- mental. En ce chapitre, « quelque chose» se décide sans quoi l'entreprise critique n'aurait pu être poursuivie et qui, par conséquent, commande la philosophie transcendantale tout entière, par exemple dans l'obligation où elle est partout de traiter, bien que de mauières différentes, de l'espace et du temps, et, du coup, de la sensibilité sous différentes perspec- tives'. Ce «quelque chose» quel est-il? En gros, au uiveau de l'Analytique, on ne risque rien à répondre: la liaison de l'entendement et de la sensibilité. Qui se contenterait de cette réponse? On insistera: comment cette liaison se fait-elle? Ce «quelque chose» n'est pas simple : ui élément isolable, ni facilité réductible à une dénomination, c'est un nexus de fonc- tions « dont il est difficile d'arracher le secret à la nature» ; on y discerne synthèse (le mot le plus fréquent et souvent le plus multivoque de la Critique) depuis la synthèse de l'intui- tion et la synthèse figurée entre (s'il est perruis de s'exprimer ainsi) la sensibilité et le schématisme, jusqu'aux synthèses intellectuelles entre l'entendement et le schématisme, mé- thode, temporalisation des catégories, conceptualisation et in- imagination du concret, etc. Une telle complexité est nouée si étroitement' que Kant n'avait plus à en changer le texte. Mais cette complexité proliférante change le contexte où elle se place; par les questions qu'elle posait et les réponses qu'elle suggérait, elle a certainement modifié le sens de la preruière rédaction de l'Analytique et Kant a dû beaucoup corriger pour 1787.

4. Dans Sinnlichkeit und Verstand, op. cit., la communication de

p. 105-106, trad. cit. p. 170 - et prouve par son analyse que: 4: Il

n'y a pas la moindre raison d'incriminer sans cesse l'incohérence et la

confusion prétendues du chapitre du schématisme.»

Louis GmLLERMIT, «Esthétique et Critique », p. 123-140.

5. Heidegger débrouille cette

liaison -

Kant und das Problem

LE SCHI':MATISME TRANSCENDANTAL

29

Cette prolifération envahit, nous l'avons indiqné, la philo- sophie transcendantale tout entière, en particu1ier la Kritik der Urteilskraft, sans qu'il soit nécessaire de rappeler nom- mément le schématisme (même qnand il s'agit, au § 59, du schématique rattaché à l'entendement et distingué du symbo- lique; ce schéma n'étant pas la simple réplique du schème de l'Analytique). La prolifération nous semble encore plus in- contestable dans la doctrine du «génie» où Kant s'avance

à la limite du pensable pour arracher à la nature les procédés du schématisme cachés dans les profondeurs de l'âme hu-

maine.

Par delà l'œuvre de Kant, la prolifération se prolonge dans l'Histoire de la philosophie. Ne citons que deux noms: Fichte et Bergson. Dans sa preruière philosophie Fichte considère

le schématisme transcendantal comme la théorie de l'imagi- nation productrice, cette imagination déterminant une rela- tion entre activité et passivité - on notera l'étrange parenté entre la déclaration de Kant par laquelle nous avons commen- cé et celle de Fichte au § 16 de la WL 1798 : «la doctrine de l'imagination productrice est peut-être ce qui est le plus diffi- cile, mais sans conteste aussi le plus essentiel dans la pre- ruière Doctrine de la Science» - et, en 1810, une sorte d'apothéose du Schème. Avec Bergson nous n'avons plus affaire à une logique transcendantale liée à des catégories; mais lorsque nous lisons, du schéma dynamique, que «cette représentation contient moins les images elles-mêmes que l'in- dication de ce qu'il faut faire pour les reconstituer», com- ment ne pas se rappeler que le schème transcendantal est « la représentation d'une méthode» (einer Methode) pour re- présenter uue multitude dans uue image, la «représentation d'un procédé général (von einem allgemeinen Verfahren) de

l'imagination pour procurer à un concept son image B, 180)? On reconnalt Bergson lecteur de Kant'.

» (KrV,

6. Cf. A. PHILONENKO, La liberté humaine dans la philosophie de

Fichte, Paris,

WL

1966, p.

119 et le commentaire des

§§

Fichte,

77-104 de la

la

1977,

1922,

1794. p. 247-300. La silhouette générale de

trad.

Pierre-Philippe

DRUET,

en son

la Doctrine

Namur,

de

Science,

p. 170-185. Pour BERGSON, L'Energie spirituelle, Be éd., Paris,

p.

172.

3 0 YVON BELAVAL Il ne saurait être question pour nous ni de traiter en

30

YVON BELAVAL

Il ne saurait être question pour nous ni de traiter en son ensemble du schématisme transcendantal, ni, moins encore, de répondre - même sous le prétexte de l'éclairage rétros- pectif projeté parfois par l'Histoire - aux difficultés sur lesquelles Kant préfère, comme il le fait souvent, avouer son ignorance. Notre propos se borne à quelques libres remarques

- libres des contraintes que ne manquerait pas d'imposer une étude d'ensemble avec son apparat philologique.

••

Convaincu par le paradoxe des objets symétriques non- superposables que le réel n'obéit pas à l'analyse leibnizienne et qu'il faut recourir aux synthèses de la logique transcen- dantale, Kant en arrive à opposer, contre Leibniz, la sponta, néité du concept à la réceptivité sensible : entendement et sensibilité seraient hétérogènes. On ne peut pourtant pas les laisser séparés. Pour les mettre en communication le moyen traditionnel est l'intermédiaire de l'imagination. Cet intermédiaire offre le choix entre trois démarches:

1. La première procède de la sensibilité à l'entendement :

on part donc de la sensation, on en snit l'écho dans l'image, l'association par ressemblance en tire l'idée générale, la liai' son de telles idées par synthèse judicatoire ou par habitude constitue notre entendement. On reconnait cette orientation, sommairement, chez Kant, dans le passage de l'Esthétique à l'Analytique.

2. L'orientation inverse - de l'entendement à la sensibi- lité, de l'abstrait au concret - nous est moins naturelle, elle nous semble même obscnre, parce qu'elle nous engage à dé- duire ce que nous ne pouvons pas vérifier. Par exemple, les Idées platoniciennes sont-elles des images? Platon en a pro- bablement douté s'il est vrai, comme le suggère Aristote aux Livres M et N de la Métaphysique que son Maître aurait fina- lement remplacé ses Idées par les Nombres pytbagoriciens; et quand bien même il s'en serait tenu aux Idées, comment s'institue leur reflet dans le monde sensible? La participa- tion n'a jamais paru claire à un entendement. Plutôt que

LE SCHEMATISME TRANSCENDANTAL

31

la logique générale, peut·être, ici, la dialectique transcendan- tale nous promet·elle une Odyssée de la conscience plus per- suasive : qu'on pense à Fichte et à Schelling.

3. Il reste une troisième solution, celle de Bergson: affir- mer que les choses sont du même tissu que l'image et que dans ce tissu, notre action les découpe telles que nous le~ voyons.

Recourir à l'intermédiaire de l'imagination offre donc cette première difficulté, c'est qu'on y admet l'image, on la consta- te, on ne l'explique pas. Dès lors, ou bien la constitution de l'image est escamotée, ou bieu on doit la situer dans le pas- sage de la subjectivité des qualités sensibles à l'objectivité de l~ perception, et c'est bien ce problème qu'essaiera, à sa mamère,. de résoudre l'Analytique. A sa manière, c'est-à-dire par des Jugements synthétiques a priori et non par des juge- ments dogmatiques. En tout cas, pas à la manière de Des- cartes : «Quand on scrute les causes naturelles, par exemple le soubassement de la mémoire, on peut spéculer à l'aveugle (comme l'a fait Descartes) sur ce qui persiste dans le cervean des traces qu'y laissent des sensations éprouvées; mais il faut avouer qu'à ce jeu on est seulement le spectateur de ses représ~ntations; on doit laisser faire la nature pnisqu'on ne connaIt pas les nerfs et les fibres du cerveau, et qu'on n'est pas capable de les utiliser pour le but qu'on se propose: toute spéculation théorique sur ce sujet sera donc en pure perte»'.

Une deuxième difficulté inhérente au choix de l'imagination (en sa conception traditionnelle) comme intermédiaire entre la sensibilité et l'entendement, c'est que si l'on se place aux deux bouts de la chaine, le chaînon qni la lie, d'une part à la sensi- bilité, d'autre part celui qui la lie à l'entendement restent

7: Anthropol?gie du po~nt de vue pragmatique, trad. M. Foucault, Pans, 1970, Preto p. 11. BleD entendu, personne ne saurait confondre ce ~point de, vue pragmatique» avec le point de vue transcendantal. Mats nous n oublIons pas non plus la conclusion d'E. WEIL Pro. blèmes ka'!tiens, .Paris, 1970, à sa première étude, Penser et con~aîtreJ sur la phIlosop~lle transcendantale, p. 33 : «Il appert ainsi que le fondem~nt dermer de la philosophie kantienne doit être cherché dans

sa t:I;~or!e ?e l'homme, d~ns l'a~thr~pologie philosophique, non dans

une. theone de la connaIssance',

qUOIque les deux représentent des parties essentielles du système.» J

nt même dans une métaphysique

32

YVON BELAVAL

LE SCHÉMATISME TRANSCENDANTAL

33

mal explicables l'uu et l'autre, chacuu en son genre. Le mé- canisme de Descartes nous fait croire que nous concevons mieux le premier de ces deux chaînons: l'image est un dépla- cement de la sensation, et la subjectivité de la sensation s'ap- puie sur l'objectivité évidente de la substance étendue; le mécanisme procède insidieusement à une réduction (sans doute illusoire) à l'homogène qui nous rend, semble-t-il, plus aisé à suivre l'enchaînement. Mais cela n'est plus vrai dès que l'on se rapporte à l'autre bout de la chaîue où l'on ris- que de retrouver l'énigme du rapport de l'âme et du corps. Chez Kant la difficulté nous attend aux deux bouts de la chaîne: la subjectivité de la sensation n'est plus fondée sur l'objectivité évidente d'un en-soi et, d'autre part, entendement et sensibilité sont par principe de nature radicalement diffé- rente. Du coup, l'imagination traditionnelle n'est-elle pas contradictoire en elle-même? Comment réussit-elle à mettre en communication des entités totalement hétérogènes? Est- elle un mixte? A-t-elle une nature propre?

En troisième difficulté : on juxtapose sur le même plan Sensibilité, Imagination, Entendement, comme si l'on avait affaire à trois facultés ou fonctions exactement délimitables ; et puis, confusément, on essaie - de gauche à droite ou de droite à gauche - de les mettre en rapport selon on ne sait trop quelle causalité - mécaniste? dynamique? vitale? Mais pourquoi sur le même plan? Pourquoi dans l'ordre où nous les avons énoncées, si l'une devait fonder les deux autres? Faut-il même compter jusqu'à trois? L'une de ces fonctions peut en absorber une autre. Ainsi la troisième difficulté trahit un équilibre et une hiérachie instables qui sans doute ont appelé les changements apportés à la deuxième édition de la Critique de la raison pure. En 1781, Kant privilégie l'imagi- nation comme facnlté autonome; il lui attribue avec insistance le pouvoir de synthèse qui rend possible le penser; il va jus- qu'à en faire (A. 124) la faculté fondamentale de l'âme; elle travaille dans les profondeurs de la nature humaine où ses procédés nons échappent, nous ne connaissons que les résul- tats, ceux-là mêmes qni nons permettent de counaître et de penser. Certes, nombre de ces formules se maintieunent en 1787. Par exemple, la synthèse en général est toujours «die

blosse Wirkung der Einbildungskraft, einer blinden obgleich unentbehrlichen Funktion der Seele, ohue die wlr überall gar k~ine Erkenntnis .haben würden, der wir uns aber selten nur elumal bewusst smd» (A. 78, B. 103). Gardent-elles le même sens?

••

Kant ne s'est pas expliqué sur les changements élaborés entre 1781 et 1787. Les interprètes ont interprété. Aucune conclusion n'est décisive. A lni seul le maintien du texte de 1781, concernant le schématisme, dans contexte corrigé de 1787 reste à justifier. La multiplicité des interprétations ne prouve pas qu'elles soient inutiles ou fausses: elles font vivre

l'œuvre.

Revenons .a,;, .t~bleau.~'ensemble du schématisme'. A gau-

en intermédiaire le

che, la senslbill!e

(malIere et forme)·

schématisme avec ses, deux faces, l'une 'tournée vers la sensi-

bi~té à laquelle la rattachent la synthèse de l'intnition (la sen- satIOn) et la reproduction dans l'imagination (l'image) en bref l~séléments de l'empirisme (Locke, Hume), l'autre 'face tournee vers l'entendement auquel la rattache la recognition dans le concept, c'est-à-dire l'intellectualisme leibnizien. D'un côté la liaison de la synthèse figurée (figürliche) de l'autre la synthèse intellectuelle du jugement (l'universel et le néces- saire). Ajoutons que la Géométrie unit la forme - la forme s.eule - de la sensibilité à la face intellectuelle du schéma- tisme, tandis qu'à cette même forme se joint l'entendement par la médiation du schématisme, pour déterminer l'intuitio~ de. ~'espace et du temps; enfin, par la même médiation, l'in- ;n'lIon formelle se constitue dans le rapport de l'entendement a la matière de la sensibilité.

et

pe~~r, c'est juger - par la table des catégories. Ainsi résol- vait-il une des questions fondamentales du XVIII' siècle. Le refus de l'innéité des idées, chez Locke, avait eu pour consé- quence l'effondrement de la métaphysique dogmatique, rem-

L'originalité de Kant a été de formaliser le penser -

8. Sinnlichkeit und Verstand, notre article p. 150.

L'originalité de Kant a été de formaliser le penser - 8. Sinnlichkeit und Verstand, notre article
L'originalité de Kant a été de formaliser le penser - 8. Sinnlichkeit und Verstand, notre article

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YVON BELAVAL

LE SCHEMATISME TRANSCENDANTAL

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placée par la tabula rasa sur laquelle l'expérience sensible devait inscrire ses traces jusqu'à ce qu'on y voit apparaître des idées générales par la répétition des jugements de per- ception et par illusion langagière (Berkeley). Kant lui aussi refuse l'innéité des idées et, avec elle, la métaphysique du siècle précédent. Mais ce refus condamnait-il l'innéité de toute affection et tendance? Le génétiste le plus impénitent (peut-être Condillac dans le Traité des sensations) devait ac- corder pour le moins l'innéité du sens. Et puis l'on pouvait s'inspirer de Leibniz dont la Préface aux Nouveaux Essais (1765) défend un innéisme des idées compris comme actua- lisation formelle'. Kant snit l'orientation leibnizienne. Mais il la complète et il la corrige. Il la complète en constmisant méthodiquement la table des catégories (qu'il croit exhaus- tive et définitive), de telle sorte que, par opposition à la tabula rasa empiriste, le Verstand a une structure. Il la corrige en soutenant contre Leibniz qu'entendement et volonté ne sont pas de même nature : il en résulte qne le passage réglé de la circonférence à l'ellipse, de l'ellipse à la parabole, et de la pa- rabole à l'hyperbole, qui trouve sa méthode dans la définition de « conique» (exemple dn QuM sit Idea) ne pent plus se jus- tifier par l'implication analytique (du prédicat dans le sujet) de la logique générale, il exige l'activité synthétique a priori de la logique trauscendantale. Un rappel encore : à gauche du tableau, la sensibilité, déterminable par l'eutendement du Je pense, ne peut plus être, maintenant qu'elle est devenue l'étoffe subjective des phénomènes, celle de la philosophie pré-critique, plus particulièrement de l'empirisme. En 1781, Kant se récite toujours les leçons de l'empirisme (Locke, Berkeley, Hume) et de l'intellectualisme (Leibniz). L'empirisme, qui ne peut rendre raison du possible, se croit capable de reprodnire le réel par des idées-images; l'intellec-

9. Le Quid sit ldea, motivé par la lecture de l'Ethique en 1677, ,ne

devait être publié, par Gerhardt, qu'en 1890. Dans un contexte bIen

entendu non transcendantal, Leibniz semble y annoncer quelque chose

du schématisme en distinguant l'idée et la méthode qui conduit à sa

découverte : « •

nam qui methodum habet quam si sequatur ad rem

pervenire possit, non ideo habet ejus ideam» (p. VII, 263). Mais en

1677 il ne faut pas penser seulement à Spinoza, mais aussi au Menon et à Aristote.

tualisme, avec ses possibles, est incapable de produire le réel. Pour dépasser cette dualité du possible et du réel (de Leibniz et de Locke), J.-H. Lambert prend pour modèle la rigueur de la perspective qui, à partir du point de vue sur un objet perçu (le réel) permet de calculer (le possible) l'appa- rence des autres points de vue : la phénoménologie (il crée le terme) est ainsi considérée comme une Op- tique transcendante (aIs eine transcendente Optik) qui conduit à la véritable universalité (Allgemeinheit)lO. Kant, reprenant le terme, l'adapte à sa table des catégories, dans la quatrième partie (celle de la Modalité) de ses Anfangs- gründe où le mouvement et le repos se déterminent par leur seul rapport à notre manière de les représenter, ou modalité, par conséquent comme phénomène des sens externes". Quoi qu'il en soit, la dualité de l'empirisme et de l'intellectualisme doit être surmontée. Le schématisme transcendantal s'y ap- plique. Dès 1781 son texte définitif est acquis. Néanmoins l'empirisme que Kant garde en esprit, cet empirisme dont l'insuffisance est patente puisqu'il ne réussit pas à garantir la nécessité des lois de Newton, donc la valeur de la science, charrie avec lui, dans la Critique, des «images» d'avant l'âge critique, quand on ne parlait pas encore de l'intuition formelle. Aussi bien les commentateurs ne s'entendent-ils pas sur le statut de l'imagination dans le chapitre sur le schéma- tisme : est-elle autonome ou une fonction de l'intellect!2? de quoi sont faites les synthèses dont elle est le pouvoir? Fichte

aura son interprétation, nous en donnerons un exemple. Cro-

ce ne discerne dans la Critique que deux sortes d'imagina- tions : reproductrice et combinatoire.

En 1787, le chapitre (inchangé) du schématisme s'inscrit dans un contexte corrigé : gardera-t-il le même sens? On

10. Neues Organon, 1764, hrsg. H.W. Arndt, Hildesheim, 1965, t. II, p. 220. Cf. la trad. italienne annotée de Raffaele Ciafardone, Editori Laterza, 1977, et, du même Semeiotica e Fenomenologia, ed. Laterza, 1973. 11. Metaphysische Anfangsgründe der Naturwissenschaft, 1786,

Insel Verlag, Vorrede, p. 22 : «

das vierte aber ihre Bewegung oder

Ruhe bloss in Beziehung auf die Vorstellungsart, oder Modalitat, mithin aIs Erscheinung ausserer Sinne, bestimmt, und Phanomenologie genannt wird ».

12. Pasquale SALVUCCI, op. cit., p. 32, 54, 67.

ausserer Sinne, bestimmt, und Phanomenologie genannt wird ». 12. Pasquale SALVUCCI, op. cit., p. 32, 54,
LE SCHEMATISME TRANSCENDANTAL 37 3 6 YVON BELAVAL sées et dans l'expérience », cependant, elles

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YVON BELAVAL

sées et dans l'expérience », cependant, elles «ne sont nulle- men: rest~eintes. d,!"s leur portée », «elles pensent le supra- senSIble, 1en-sOl, 1absolu» : on observe une évolution chez Kant «non senlement de l'une à l'autre des deux éditions et de l'une à l'autre des trois Critiques, mais dans les paIiies ~on modifiées de la Critique de la Raison pure même' la fonction métaphysique des catégories pures est de plus e~ plus souli- gnée à mesure que progresse l'enquête, de la sensibilité par

l'analyse de l'entendement vers la Raison et les objets de celle- ci, tandis qu'elle reste cachée, on dirait intentiomIellement au

départ

432, Préf. B. XXXIX) «la possibilité, voire la nécessité, d'un

usage analogique il est vrai, mais néanmoins réel, des caté-

gories là où le sensible n'intervient pas au début, mais est seulement visé à la fin». Du coup, il nous est aisé de com- prendre la nouvelle importance du mJme chapitre sur le sché- matisme dans l'édition de 1787. Libéré de tout empirisme qui ne l'explique pas, mais qu'il pent expliquer, le schème r:'as~~me.pas seulement sa fonction dans l'Analytique (qne sIgmfIeraIt ce «seulement» ?), il s'exerce dans toute la Cri- tique de la Raison pure et même, par delà, dans toutes les Critiques - dans toute la philosophie transcendantale an- noncions-nous plus haut. Dès lors, il devient permis de penser à une réinterprétation de l'imagination de 1781, désormais

dirait que le schème y remplace l'image. L'Analytique en son ensemble s'était édifiée à partir de l'intuition sensible, qui était la matière de l'image; à la synthèse de l'imagination suc- cède la synthèse du schème qni se rattache à l'unité de l'acte aperceptif du Je pense. Notre tableau ne se parcourt plus de gauche à droite, mais de droite à gauche. L'imagination semble perdre la dignité de troisième faculté originaire de l'esprit, et Heidegger en arrive à prétendre que «dans la se- conde édition l'imagination est présente uniquement de

nom »13, Toute image comporte une figure et, même en rêve,

le savoir de ce que représente cette figure. C'est pourquoi le schématisme reste lié (en 1781 et 1787) d'une part à la syn- thèse figurée, d'autre part à la Rekognition im Begriff. Mais en 1787, le schème, en tant que pouvoir transcendantal d'uni- fication, rompt ses attaches avec l'empirisme et, renouvelant l'intellectualisme classique pour en faire un intellectualisme critique (si cette expression est permise), trouve la source de de son pouvoir dans l'entendement. Cela signifie que les syn- thèses des catégories qui dépendent de l'activité du [ch denke et qui, par conséquent, règlent la faculté de juger, se substi- tuent aux synthèses de l'imagination invoquées en 1781. Sché- matisées les catégories se temporalisent, et cette temporali- sation unit l'entendement à la sensibilité, ce qui était le pro- blème premier du schématisme. Voilà donc l'imagination de- venue fonction de l'intellect et, même, l'entendement se fait imagination". Nous nous en sommes tenus à l'entendement parce que le chapitre sur le schématisme appartient à l'Analytique qui est

». Ainsi (ibid., p. 28) Kant affirme clairement' (B.

plus simple faculté d'images figurées. _ nous l'avons dit ailleurs" - le Traité de l'entendement
plus simple faculté d'images figurées.
_
nous l'avons dit ailleurs" - le Traité de l'entendement hu-
main de notre philosophe. Or l'esprit humain est un. La Rai-
son s'ordonne, elle aussi, sur les synthèses catégoriales. Eric
Weil rappelle fort bien, avec références incontestables (op. cit.,
p. 26) que si, en effet, les catégories « ne servent qne schémati-
13. Kant und das Problem
,
p. 149.
14. « In questa seconda Deduzione -
écrit Pasquale Salvucci, op.
cit., p.
65
_
poichè la sua sintesi è in sè puramente intelletuale, il
La réinterprétation de l'imagination à laquelle aboutit le
schématisme en multiplie les perspectives. Alexis Philonenko
(op. cit., p. 177) Y voit la possibilité «de ce que nous nom-
mons actuellement une phénoménologie pure de la synthèse».
Hegel et Heidegger y voient la racine commune de la sensi-
bilité et de l'entendement", si bien que, pour répondre à la
?ifficulté que nous soulevions plus haut (p. 32), il ne faut pas
Juxtaposer sur le même plan Sensibilité, Imagination, Enten-
dement, ce qui place manifestement l'Imagination en inter-
médiaire, il faut faire de cette dernière le fondement, enfoni
dans les profondeurs de l'àme humaine, de la sensibilité et
Verstand deve farsi immaginazione, per cio che non pue -
e cio per
l'ostacolo delle eterogeneità - riportarsi direttamente alla sensibi-
lità
»
15. Nos Etudes leibniziennes. Paris, 1976, p. 277.
16. Kant und das Problem
p. 127.

faculté de synthèses pures, inconscientes par essence, et non

3 8 YVON BELAVAL LE SCHEMATlSME TRANSCENDANTAL 3 9 de l'entendement. N'est-ce pas cette orientation
3 8 YVON BELAVAL LE SCHEMATlSME TRANSCENDANTAL 3 9 de l'entendement. N'est-ce pas cette orientation

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YVON BELAVAL

LE SCHEMATlSME TRANSCENDANTAL

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de l'entendement. N'est-ce pas cette orientation que suit Schelling dans son System des transzendentalen ldealismus, lorsqu'il dérive d'une Urtiitigkeit absolue, en relation dialec- tique, le monde et la pensée? Ici encore le schématisme, que chacun ne peut connaitre que par sa propre expérience in- terne, se libère de l'image : «Das Schema muss unterschieden werden sowohl vom Bild, aIs von Symbol, mit welchem es sehr haufig verwechselt wird ,,17. Dix ans plus tard, en 1810, Fichte nous fera assister à une sorte d'assomption du schème dans Silhouette générale de la Doctrine de la science. Suivons la présentation que nous en procure Pierre-Philippe Drnet (loc. cit.) : Dieu, y apprenons-nous, n'est pas le concept mort,

il est vie pure, notre savoir l'exprime, et « une telle expression

est une image ou un schème», un schème que l'on ne doit

pas considérer comme un produit de Dieu, mais comme unë

suite immédiate de l'être de Dieu; «absolument rien ne peut exister hors de Dieu si ce n'est le schème", etc. Revenons à Kant. En 1787, le schème s'enracine dans l'entendement,

avec ses structures catégoriales, et, par là même, à la Raison.

Mais Kant ne laisse d'insister sur la difficulté d'arracher à la nature les véritables procédés du schématisme. On devrait ici se montrer particulièrement attentif à l'étude de Paci, Cri- tica dello Schematismo transcendentale (dans Rivista di Filo" sofia, n° 2, 1955, p. 390, 393, citée par P. Salvucci, op. cit., p. 76) : selon ce chercheur, rien de plus étonnant que cet extraordinaire passage de Kant où le schématisme apparaît

comme un art issu non seulement de l'âme humaine, mais

encore enraciné dans la nature, et ainsi, «le categorie sen1-

brano affiorare dalla natura per poi fissarsi nella tabella dei filosofo ».

la sensibilité et l'entendement, comme un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, dont nous ne pouvons arra- cher à la nature ses procédés. Ouvrons la Critique du jugement aux articles 46-49 sur le géuie dans les beaux-arts. Nous y retrouvons les profondeurs secrètes de l'âme humaine et la même ignorance des procédés de la nature. Le géuie ne se rapporte-t-il pas au schématisme? Il s'y rapporte assurément comme le singulier à l'universel ou (bien que cela ne revienne pas tout à fait au même) comme l'exceptiounel au comruun.

Mais nous voici entre l'entendement et la raison, et si nous

voulions parler d'« âme » ce serait, plus spécialement, le pou- voir de pénétrer les idées esthétiques, ces représentations de l'imagination qui donnent « beaucoup à penser» - à penser et non à cQnnaître, donc sans concepts adéquats: en pendant, les idées rationnelles (= de la raison) sont des concepts sans intuitions adéquates 49). Avec l'entendement de la première Critique, l'Analytique traitait du jugement déterminant, cons- titutif des phénomènes que la science prenait pour objets et propres à la déduction; avec l'Analytique du jugement esthéti- que, en particulier du Sublime où l'on aborde la doctrine du géuie, on a affaire au jugement réfléchissant, régulateur, cons- titutif de la seule faculté de désirer: il est propre à l'analogie. Rien de cela n'exclut le schématisme. D'abord, nous le savons, l'action du schème ue s'arrête pas à l'entendement mais le dé- passe 'vers la raison. En outre, la raison utilise en Esthétique des schémas « s'il s'agit de purs concepts de l'enteudement >, pour leur donner a priori des intuitions correspondantes; cette correspondance manque-t-elle s'il s'agit d'un coucept que

« seule la raison peut concevoir» ? alors par un procédé, non

pas identique (par manque d'intuition adéquate), mais analo- gue (par identité formelle), la raison invente des symboles 59). Le formalisme (puissance d'unification) du schème s'im- pose donc bien à toute la philosophie transcendantale, depuis les profondeurs de l'âme humaine et de la nature auxquelles renvoyait la Critique de la raison pnre, jusqu'aux profon- deurs du génie et de la nature auxquelles nous renvoie la Criti- que du Jugement. Quelle nature? On est en droit de distin- guer : 1. la nature en général, «ais Inbegriffe aller Gegens- stande der Sinne », c'est-à-dire des phénomènes, eux-mêmes

••

Quitte à s'en excuser on répétera une fois de plus - ces li- bres remarques tirent de là leur origine - que le schématisme se présente, en 1787 et déjà en 1781, en intermédiaire entre

17. System des transzendentalen ldealismus, présenté par Walter Schulz, Hamburg, 1957, p. 176. Cf. X.
17. System
des
transzendentalen
ldealismus,
présenté par
Walter
Schulz, Hamburg,
1957, p.
176. Cf.
X.
TILLIETTE,
Schelling.
Une
philosophie du devenir, Paris, 1970, t. I, p. 214, passim.
4 0 YVON BELAVAL fondés sur notre faculté de connaître et de penser le monde;
4 0 YVON BELAVAL fondés sur notre faculté de connaître et de penser le monde;

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YVON BELAVAL

fondés sur notre faculté de connaître et de penser le monde; 2. la nature humaine, dont l'unité générique est présupposée par le beau, le sublime, le génie (Cf. E. Weil, op. cit., p. 71- 72-73) ; 3. la nature individuelle. Chacun de nous appartient à ces trois natures : il participe à l'espace et au temps par la seusibilité, coudition a priori de toute expérience, - par l'entendement catégorial schématisé, condition de notre con-

naissance du monde temporalisé, - par la raison enfin, saris

laquelle nous ne penserions ni notre âme, ni le monde, ni Dieu, ni notre faculté de désirer. Partout nous expérimentons

nos limites. L'inné nous échappe, bien qu'il soit iuné à nous mêmes. Nous ne comprenons pas la vie. Si l'un de nous jouit

de quelque supériorité de jugement, c'est là un don particulier

- un fait - constatable et inexplicable (A. 133). Et ainsi

de suite pour les variations moyennes de la nature humaine dont on ne peut asbtraire le schématisme, fût-ce dans la vie éternelle, s'il existe nu tempus noumenon. Chercher à l'abs~ traire, ce serait comme vouloir expliquer un organisme meca- nicè, sans le comprendre en sa dynamique vitale, sans prin- cipe organisateur, sans monas dominans 18 Nous vivons SUT des profondeurs insondables : «il n'y a, pour ainsi dire, sur la carte immense de notre esprit, que quelques régions illu- minées : voilà bien qui peut nous émerveiller sur notre na- ture »19. Certains hommes hors du commun ont 1'« esprit de

la nature » qu'ils expriment en ses règles et en ses apparences dans les Beaux-Arts? Ils sont rares. Ce sont des «favoris

de la nature» (K.U. §. 49). Ce sont des

principe d'individuation? La philosophie transcendantale s'interdit certaines réponses : une élection divine, une notion complète dans l'omniscience du Créateur, la physiologie ex-

ceptionnelle d'un cerveau, une concrétion imprévisible de l'évolution créatrice. La philosophie transcendantale ne peut que les considérer comme des faits, des dons. Interrogerons- nous un génie? «Il ne sait pas lui-même d'où lui viennent les idées », «il est incapable d'indiquer comment, en tant

génies.

.Quel est leur

18 Claudt? DEBR~, «L'introduction du concept d'organisme dans la phIlosophle kantienne, 1790-1803 », Archives de Philosophie, 43

(1980), p. 487-514. 19. Anthropologie

,

éd.

cit.,

p. 23.

LE SCHÉMATISME TRANSCENDANTAL

41

que nature, il donne ses règles à l'art », il ne peut l'enseigner, il ne peut que lui obéir, «c'est pourquoi sans doute le mot génie est dérivé de genius, l'esprit particulier attribué à un homme à sa naissance pour le protéger et le conduire, et qui lui inspire des idées originales» (K.U. §. 46). De toute ma- nière, la nature n'imite pas, elle crée. Par conséquent, on ne rend pas compte d'nu génie par la seule force de tête: ce que Kant disait de lui-même, [ch bin ein grosser Kopf20, il le dit

de Newton (K.U. § 47) et de tout savant qui se forme et en-

seigne par des imitations. Le génie n'imite pas, ne se commu-

nique pas. Et puisque les Beaux-Arts sont les arts du génie, les Beaux-Arts ne progressent pas, tandis que les sciences progressent. Homère, Wieland restent indépassables parce qu'ils sont incomparables: Newton ne peut être que dépassé. La théorie kantienne du génie est neuve. A l'analyser hors de son contexte historique, on en reconnaîtrait partout des

éléments 21 Ce serait oublier qu'avec la révolution coperni- cienne l'esprit humain a cessé d'être le miroir du réel, pour deveuir le règle du seul réel que nous puissions connaître

et penser. Ce serait oublier l'irréductibilité de la logique

transcendantale à la logique générale, et la productivité des

synthèses a priori. Le génie est désormais le medium de

la

nature - transcendantale, faut-il préciser, même quand

le

romantisme l'oublie. N'en concluons pas que toutes les

théories pré-critiques du génie sont fausses : elles sont autres.

A chacun de choisir. Mais on ne peut choisir de laisser de

côté «un des points les plus difficiles», le chapitre à tenir

«pour un des plus importants» dantal.

: le schématisme transcen-

20. Se référant à P. GRAPPIN, La théorie du Génie dans le préclas-

sicisme allemand, Paris, 1952, G. ToneIli (cf. note ci-après) rappelle:

« Bodmer still employs grosser Kopf, grosser Gelst to mean a poetical

genius submitted to rules of nature and of reason only, not ta those imposed by the critics».

21. Cf. Giorgio TONELLI, «Genius from the Renaissance ta 1770 »,

Dictionary of the History of Ideas, ed. by Philipp P. Wiener, vol. II.

JOSEPH MOREAU

LA CRITIQUE KANTIENNE ET LE RENOUVEAU DE LA MÉTAPHYSIQUE

Ceux qui, au lendemaiu de la Seconde Guerre mondiale, ont divulgué en France la phénoménologie husserlienue et l'ontologie heideggerienne, entendaient par là rompre avec la tradition idéaliste issue du cogito cartésien et de la critique kantienne, et qui se perpétuait dans l'enseignement univer- sitaire. Eu proclamaut cette rupture, ils oubliaient apparem- ment que la réduction phénoménologique était une applica- tion du doute cartésien, de la suspensiou du jugement, par laquelle les objets de la perception sensible sout convertis en phénomènes; ils onbliaient aussi que la question ontolo- gique, l'élucidation du sens de l'Nre, en qui tous les êtres compris dans le monde doivent trouver leur fondement, a son point de départ dans une réflexion sur l'être du sujet cous- cieut (le Dasein), à qui sont présents tous les objets de con- naissance; la restauration de l'ontologie n'est possible que sur la base de la réflexion guoséologique, des conclusions de l'idéalisme transcendental. Il n'y a donc pas rupture, mais continuité, de l'idéalisme de l'âge classique aux innovations de la philosophie de notre siècle; il est à cet égard siguificatif que Husserl ait écrit des Méditations cartésiennes, et que l'ou- vrage fondamental de Heidegger, Sein und Zeit, ait été pré- cédé d'une étude sur Kant et le problème de la métaphysique. Ce titre même dénote que la critique kantienne ne siguifie pas, comme on l'a cru, le congé défiuitif de la métaphysique. Ce qu'établit l'Analytique transcendentale, c'est que les

cru, le congé défiuitif de la métaphysique. Ce qu'établit l'Analytique transcendentale, c'est que les

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connaissances de l'entendement ne peuvent s'étendre au-dela du champ de l'expérience; et la Dialectique transcendentale le confirme en montrant qne les idées de la raison (idée de l'âme, du monde, de Dieu) sont des concepts hyperbolique~

qui ne peuvent trouver dans l'expérience aucun contenu ~m

leur soit adéquat; ils ne peuvent donc procurer une c0o:>a,,:- sance objective, équivalente à celles de l'entendement SCl~ntI­ fique. Mais ces concepts n'en sont pas moins ~es pro~~JCtIo?S nécessaires de la raison dans sa recherche de 1mconditionne ;

s'ils ne peuvent servir à l'extension de la connaissance, ils

sont indispensables à son organisation 1 La raison s'efforce,

en effet de ramener la diversité des connaissances de l'en-

notre esprit est avide

tendem~nt à la plus parfaite unité;

d'étendre ses connaissances, mais il s'intéresse plus encore

à leur unification

systématique;

voire,

l'accroissement

de

la connaissance ne correspond pas à «l'intér~t suprême de

la raison ,,'. La connaissance intellectnelle, la science des ob- jets d'expérience, nous fournit un modèle de certitude; la philosophie critique marque les limites de ce que nous pou-

vons savoir; mais l'intérêt suprême de la raison réside au-

delà des certitudes de la science; il consiste à déterminer clai- rement ce que nous devons faire et à estimer raisonnablement ce qu'il nous est permis d'espérer'. Kant semble s'être pro-

daus. les l~it.es dn

savoir de la certitnde sClentifique' ; la metaphyslque arusl con-

çue s; réduirait à la critique de la connaissance, à la détermi- nation a priori des conditions de l'objectivité scientifique; tel est le but primordial de la Critique de la raison pure; mais les réflexions de l'auteur sur cet ouvrage, telles qu'elles s'ex- priment notamment dans la Préface de la 2' édition, nous découvreut que la tâche de la raison s'éteud au-delà des li- mites du savoir empirique.

posé d'abord de conten~r la. ,:"étaphysiq,;e

1. Cf. Appendice de la Dialectique transcendentale : De l'usagé

régulateur des idées de la raison pure.

.,

2. Méthodologie transcendentale, II 1 : Du but fmal de 1 usage de

notre raison. 3. Ibid., II 2 (B 832 M 833). Les lettres A et- B désignent respective--

ment la 1 re et la 2 e édition de la Critique de la Raison pure.

.

4. Cf. le titre des Prolégomènes à toute métaphysique

future

qUl

pourra se présenter comme science.

RENOUVEAU DE LA METAPHYSIQUE

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C'est là ce qu'iudiquait déjà la Méthodologie transcenden- tale; et la raison de cette ouverture métaphysique se relie aux considérations foudamentales de l'Analytique, selon les- quelles la certitude de la science dépend du fonctionnement de notre faculté de connaître, de ses' conditions a priori. La

connaissance

scientifique

n'est

certaine

que

parce

qu'elle

est relative à la constitutiou de uotre esprit; elle ne s'élève à l'objectivité de la représeutation, elle ne s'affrauchit de la subjectivité des impressions, que dans la mesure où elle s'ap- plique à les déterminer selou les exigeuces de l'entendement.

Mais ces impressions sont reçues par nos sens, données à tra~

vers les formes de notre faculté sensible; elles se réduisent

à des phénomènes présents à la conscience d'un sujet, inclus

et susceptibles par là-

même d'uue élaboration par l'entendemeut, qni les relie en

une représentation objectives; mais le sujet connaissant ne

saurait sortir de lui-même pour atteiudre des choses en soi. Seulement, observe Kant, si les objets de la connaissance scieutifique ne peuvent être regardés comme des choses eu soi, du moins doivent-ils pouvoir être pensés comme tels'. La cho-

se en soi se dérobe à la connaissance; celle-ci n'aperçoit que

le phénomène; mais le phénomèue ne peut être regardé com- me tel que par référence à la chose eu soi, ou plus géuérale- ment à quelque chose qui le dépasse. La relativité de la cou-

naissance, professée par l'idéalisme transcendental, se réfère

nécessairemeut à la trausceudance de l'être.

C'est par là que la critique kantienue, en dépit de déné- gations éparses dans la Dialectique transcendentale, reste ou- verte à la métaphysique; aussi a-t-on vu en notre siècle les adversaires les plus résolus de la métaphysique se détourner de la philosophie transceudentale et se réclamer paradoxa- lement de l'aualyse leibnizienne qui était, pour sou inventeur, !a base du ratioualisme métaphysique. Pour Leibniz, en effet, 11 u'est point de limites à la counaissance rationnelle; toute

vérité est connaissable a priori, c'est-à-dire qu'elle se ramène

dans la subjectivité transcendentale,

. 5: ~f. Esthétique transcendentale, § 3, Conclusion B (B 44) : L'ob-

JectIVlté

de

la

connaissance,

la

réalité

empirique

des

objets

dans

l'espace, suppose leur idéalité transcendentale.

6. Critique de la Raison pure. Préface de la 2 e édition (B XXVI).

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4 6 JOSEPH MOREAU RENOUVEAU DE LA MÉTAPHYSIQUE 4 7 par l'analyse à une identité.

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JOSEPH MOREAU

RENOUVEAU DE LA MÉTAPHYSIQUE

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par l'analyse à une identité. Si nous sav.ions ~se~ ple~ement de cette méthode, «nous pourrions, dit Lelbmz, ra1S?nn~r en métaphysique et en morale à pen près c01~me en geome- trie et en analyse»'. Kant dénonce, au contraIre, cet abus du raisonnement l'illusion de prendre la logique, qm est ~e règle formell~ du jugement, pour un instrument ~e c~nnals­ sance'. L'entendement est la faculté de lier la. diverSIté ~es impressions sensibles; il ne pr~duit. !a connalssa~ce q~ en

phe?omenes

reçus par la faculté sensible. Car ~ n'y a de l?héno:nenes ,ue pour une conscience réceptive, qm ne p."ut tlfe~ d."lle-~em~ le contenu de la connaissance, le prodmre a priOri, m~ls qUi

une compréhension abstraitement délintitée, dont la réso- lution en ses éléments premiers ne requiert pas «U11e analyse infinie, que Dieu seul peut accomplir »13. Ainsi sont écartées d'emblée ces «notions individuelles complètes », dont la com- binaison fait l'objet d'un calcul divin, d'où résulte la détermi- nation parfaite de l'Univers 14 A de telles spéculations corres- pondent les concepts transcendants de la métaphysique, ceux qui selon Kant sont incapables de nous procurer une connaissance objective, mais qui contribuent cependant à éclairer les questions auxquelles s'attache l'intérêt suprême de la raison. La philosophie transcendentale de Kant, en pro- clamant que la connaissance scientifique repose nécessaire- ment sur des données sensibles et ne peut atteindre que le phénomène, ne récuse pas absolument la métaphysique; mais elle s'applique à marquer ce qui la distingue de la science.

La position de Kant concorde curieusement sur ce point avec celle de Thomas d'Aquin, pour qui «l'objet propre de l'intelligence humaine, c'est la quiddité ou nature existant dans une matière corporelle »". Notre connaissance ne se tire pas d'idées innées, de formes aperçues directement dans l'entende- ment divin; ces formes doivent être dégagées des images sen- sibles par l'action de notre intellect 16 On a pu reprocher à

s'appliqnant

aux

données

de

1mtmtlOn,

aux

est astreinte

à