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30/10/2014

À propos de État d’exception, Homo sacer de Giorgio Agamben*

193-205
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À propos de État d’exception, Homo sacer de Giorgio Agamben
[*]

Sidi Askofaré

Après Homo sacer I, Le pouvoir souverain et la vie nue (1997) et Ce qui reste

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d’Auschwitz. L’archive et le témoin. Homo sacer III (1999), le philosophe et penseur
italien Giorgio Agamben a fait paraître récemment, sous le titre d’État d’exception, le
premier volume de Homo sacer II.
On se souvient que, avec Homo sacer I, G. Agamben inaugurait un travail de

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relecture de la tradition politique occidentale et s’attachait à déchiffrer les énigmes
que le XX e siècle a posées à la raison historique.
Avec Ce qui reste d’Auschwitz, G. Agamben avait dégagé la structure et la

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signification du témoignage, soit ce qui lui semble fonder le profil incertain de la
nouvelle éthique post-Auschwitz et dont il souhaitait marquer le sujet en tant que
reste.
État d’exception se situe entre ces deux ouvrages, d’une part comme une tentative de

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reconstruction de l’histoire du paradigme de l’état d’exception – au sens que le terme
a acquis en droit public et en philosophie politique – et d’autre part comme la mise à
l’épreuve d’une hypothèse forte qui se formulerait ainsi : loin d’être une mesure
provisoire et extraordinaire de gouvernement en état de crise, l’état d’exception est
devenu – au moins depuis les années 1930 – la règle, le paradigme normal de
gouvernement des sociétés contemporaines, avec comme conséquences l’effacement
tendanciel entre démocratie et absolutisme et la substitution des « démocraties
gouvernementales » aux « démocraties parlementaires ».
1. Dans les trois premiers chapitres de son ouvrage, G. Agamben déconstruit pas à pas
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entre les systèmes qui réglementent l’état d’exception dans le texte de la constitution ou au moyen d’une loi et les institutions qui préfèrent ne pas réglementer explicitement le problème. Au cœur de cette première partie. Necessitas legem non habet. une théorie de l’état d’exception est nécessaire pour définir et penser la relation qui lie et. l’exception apparaît alors comme le dispositif original grâce auquel le droit – 9 en tant que système de règles symboliques – se réfère à la vie (réelle) et l’inclut en lui du fait de sa propre suspension. Agamben. abandonne le vivant au droit. Puis il articule la séparation. Pour le juriste.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 2/11 . où l’état d’exception moderne est apparu à l’époque de la Révolution. en tant qu’il est davantage une question de 6 fait qu’une question juridique proprement dite. D’où l’opinion selon laquelle l’état d’exception serait « un point de déséquilibre entre le droit public et le fait politique » qui – comme la guerre civile. la définition du terme même est rendue difficile en tant qu’elle se situe à la limite entre la politique et le droit. D’autre part. en effet. l’état de nécessité sur lequel se fonde l’état d’exception ne saurait avoir de 7 forme juridique. dans les traditions juridiques des États occidentaux. en ses deux sens opposés : « La nécessité ne reconnaît aucune loi » et « la nécessité crée sa propre loi » (ou. Le point de départ de l’auteur est le constat suivant : depuis toujours. Homo sacer de Giorgio Agamben* et démonte une par une les différentes fictions juridiques élaborées en vue de rendre raison de l’état d’exception. Ainsi. entre autres. Agamben nous livre une brève histoire de l’état 10 d’exception (de l’état de siège institué par le décret de l’Assemblée constituante du 8 juillet 1791 au Military order édicté par le président des États-Unis le 13 novembre 2001.30/10/2014 À propos de État d’exception. en passant par les États nazi d’Allemagne et fasciste d’Italie). qui autorise l’indefinite detention et le procès devant des military commissions.info/article_p. au http://www. à entendre.cairn. la France. comme on dit. Il s’en déduit une définition de l’état d’exception : notion de la forme légale de ce qui ne saurait avoir de forme légale. Au premier groupe appartiennent. et l’Allemagne . G. le droit public manque d’une théorie cohérente de l’état d’exception. selon G. est réponse à une nécessité qui l’exige comme tel. Dans cette perspective. l’état d’exception. à l’intersection entre le juridique et le politique ». D’une part. Par là même l’état d’exception pose le problème de la limite et celui du statut des 8 mesures exceptionnelles en tant qu’elles sont des mesures juridiques – dont la rationalité est politique – qui ne peuvent être comprises sur le plan du droit en tant que tel. l’insurrection et la résistance – se situe dans une « frange ambiguë et incertaine. en même temps. nécessité fait loi).

L’approche logique est. La doctrine est elle-même partagée entre des auteurs qui soutiennent l’opportunité d’une prévision constitutionnelle ou législative de l’état d’exception. D’où l’intérêt de ces théories qui. au premier rang desquels se place Carl Schmitt. À partir des perspectives de Gratien – la nécessité agit comme justification d’une transgression dans un cas spécifique par une exception – et de Thomas d’Aquin – si l’observation littérale de la loi soumet à un danger pressant. même s’ils peuvent éventuellement avoir des conséquences dans le domaine du droit.info/article_p. l’Angleterre et les États-Unis. qu’il 14 extrait du principe. elle. et de l’autre ceux qui considèrent l’état d’exception et la nécessité qui le fonde comme éléments de fait substantiellement extrajuridiques. en vertu de http://www. 43).php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 3/11 . Agamben démontre avec beaucoup de pertinence en quoi « la théorie de la nécessité n’est ici rien d’autre qu’une théorie de l’exception (dispensatio). mais s’indéterminent. la Suisse. l’état d’exception n’est ni extérieur ni intérieur à l’ordre 13 juridique et le problème de sa définition concerne un seuil ou une zone d’indistinction. Agamben met au jour. déployée à partir du concept juridique de nécessité. la nécessité même entraîne avec elle la dispense. car la nécessité n’est pas soumise à la loi –. Ce qui le conduit à reformuler à nouveaux frais le problème à partir d’une topologie puis d’une logique. Lacan n’est pas loin. où intérieur et extérieur ne s’excluent pas. et d’autres. Homo sacer de Giorgio Agamben* second l’Italie. c’est-à-dire comme un phénomène essentiellement politique ou en tout cas extrajuridique. Agamben soumet les différentes traditions juridiques le 11 conduit à dégager une division relativement simple entre ceux qui tentent d’inclure l’état d’exception dans le domaine du système juridique et ceux qui le considèrent comme extérieur à celui-ci. selon lequel necessitas legem non habet. C’est l’insuffisance foncière de cette opposition topographique (intérieur/extérieur) à 12 rendre raison du phénomène d’état d’exception que G. formulé par Gratien dans le Decretum. écrit Agamben.30/10/2014 À propos de État d’exception. comme celles de Schmitt. voire très présent. La suspension de la norme ne signifie pas son abolition et la zone d’anomie qu’elle instaure n’est pas (ou du moins prétend n’être pas) sans relation avec l’ordre juridique. Se situent donc d’un côté ceux qui considèrent l’état d’exception comme partie intégrante du droit positif – parce que la nécessité qui le fonde agit comme source autonome du droit – ou comme un droit subjectif de l’État à sa propre conservation. même s’il n’est pas mentionné. qui critiquent sans réserve la prétention à réguler par des lois ce qui par définition ne saurait être normé. L’examen attentif auquel G. « En vérité. transforment l’opposition topographique en une relation topologique plus complexe où se joue la limite même du système juridique » (p.cairn.

le débat autour de la parution récente de l’ouvrage de C. il existe encore en lui un ordre. Schmitt va viser le minimum qui lui paraît nécessaire et indispensable. l’état d’exception n’est rien d’autre que l’ordre juridique une fois qu’on en a retranché le droit. Dans La dictature. le premier opérateur mobilisé est la distinction entre « normes du droit » et « normes de réalisation du droit ». La nécessité n’est pas source de loi et ne suspend pas non plus au sens propre la loi : elle se limite à soustraire un cas singulier à l’application littérale de la norme » (p.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 4/11 . Se pose alors le problème sur lequel viennent buter les constructions juridiques les 15 plus sophistiquées sur l’état d’exception : qu’est-ce que la nécessité ? Est-ce une situation objective ou se réduit-elle. Agamben y présente et y analyse d’abord la théorie de l’état d’exception telle qu’elle a été élaborée par le sulfureux juriste allemand Carl Schmitt dans ses deux ouvrages de 1921 et de 1922. G. soit par excellence à un « indécidable de fait et de droit » ? 2. mais pas seulement.30/10/2014 À propos de État d’exception. Cette aporie de la nécessité conduit au cœur de l’ouvrage constitué par les trois 16 chapitres (« Force de loi ». C. Avec une certaine habileté rhétorique et des contorsions théoriques certaines. La question de départ est la suivante : comment intégrer au droit. Cette distinction est censée rendre raison de la « dictature de commissaire » qui suspend la constitution mais http://www. à un jugement et à une décision. On sait combien la réflexion.info/article_p. comment donner 18 statut juridique à un état dont l’essence consiste dans la suspension du droit comme tel ? Sachant cette impossible inscription de l’état d’exception dans le droit. même si ce n’est pas un ordre juridique. C. in fine. 19 Schmitt accomplit son projet au moyen d’une formulation identifiée justement par Agamben comme aporétique : « L’état d’exception est toujours. » En somme. c’est-à-dire l’ordre tout nu ! La subtilité de la théorie schmittienne réside dans la mise au point et la mise en 20 œuvre d’opérateurs théoriques en vue d’obtenir cette inscription d’un en-dehors dans le droit. « Justitium » et « Gigantomachie autour d’un vide »). avec une préface d’Étienne Balibar). écrit Schmitt. soit obtenir la garantie d’une relation formelle à l’ordre juridique. Schmitt : Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes (Le Seuil. de la philosophie politique 17 contemporaine est sinon dominée en tout cas largement marquée par une rémanence des thèmes. 2002. La dictature et Théologie politique. des motifs et des philosophèmes de Carl Schmitt – cf. Homo sacer de Giorgio Agamben* laquelle un cas singulier est soustrait à l’obligation de l’observation de la loi. c’est-àdire à un acte. 45). quelque chose de différent de l’anarchie et du chaos. et au sens juridique.cairn.

Le paradigme. C’est cette catégorie qui assure l’articulation entre théorie de l’état d’exception et doctrine de la souveraineté : « Le souverain. en tant que catégorie technique du droit.cairn. Ce que l’état d’exception. notamment dans l’état d’exception ». est donc biopolitique. force-de-loi – que le pouvoir exécutif peut être autorisé dans certains cas à promulguer. C’est une autre distinction. c’est la force-de-loi. comme on dit. Benjamin. ce qu’il appelle le « fondement mythique de l’autorité ». » Le souverain.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 5/11 . La notion de « force-de-loi ». ici. Ce qui suspend l’état d’exception tout en le maintenant en vigueur. syntagme jadis ranimé par J. pour faire ensuite valoir son acception contemporaine qui n’est plus relative à la loi en tant que telle mais à ces « décrets – ayant justement. l’opérateur de l’inscription de l’état 22 d’exception dans l’ordre juridique est la distinction entre la norme et la décision. permet d’isoler et 25 de penser. c’est-à-dire un nouvel ordre juridico-politique. c’est-à-dire le prince. en tout cas nul sujet tenant son magister ou son imperium du seul droit ou de l’investiture démocratique. qui peut décider de l’état d’exception. à partir d’une lecture de Critique de la violence de W. Derrida pour situer. qui est mise en œuvre pour rendre compte de la dictature souveraine qui vise quant à elle à créer « un état de choses où il devient possible d’imposer une nouvelle constitution ». c’est la norme . Dans Théologie politique en revanche. en tant que paradigme de gouvernement. de capacité à obliger –. il révèle un élément formel spécifiquement juridique. G. Homo sacer de Giorgio Agamben* pour en défendre l’existence et pour créer les conditions qui permettent l’application du droit. dispositions et mesures qui ne sont pas formellement des lois en acquièrent cependant la “force” ».info/article_p. Schmitt appelle la décision. que C. Mais l’état d’exception – notamment dans ses formes contemporaines plus policées – 23 ne livre pas son secret avant qu’ait été clarifié ce qui en fait à la fois un espace anomique et une forme de gouvernementalité caractérisée par la confusion entre actes du pouvoir exécutif et actes du pouvoir législatif. celle entre « pouvoir constituant » et « pouvoir 21 constitué ». c’est l’isolement de la « force de loi » par rapport à la loi. garantit son ancrage dans l’ordre juridique. et ce faisant. le Führer ou le Duce. par laquelle les décrets. pour autant qu’il http://www.30/10/2014 À propos de État d’exception. Cette clé. Agamben reprend ce syntagme qu’il resitue d’abord dans la tradition – où il a le sens général d’efficacité. définit donc 24 « une séparation de la vis obligandi ou de l’applicabilité de la norme d’avec son essence formelle.

telle http://www. d’une part. la norme est en vigueur mais ne s’applique pas (n’a pas de “force”). Homo sacer de Giorgio Agamben* définit « un “état de loi” dans lequel.info/article_p.30/10/2014 À propos de État d’exception. de l’autre. et où. Agamben à nous proposer une définition de l’état d’exception qui en livre le ressort intime : « L’état d’exception est un espace anomique où l’enjeu est une force de loi sans loi (que l’on devrait par conséquent écrire force-deUne ). C’est cette perversion.cairn.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 “force-de- 6/11 . des actes qui n‘ont pas valeur de loi en acquièrent la “force” ». au sens propre. des relations entre ordre juridique et ordre 26 politique qui va conduire G.

la promotion par Benjamin d’une « eschatologie blanche » brisant les correspondances (entre souveraineté et transcendance. Agamben présente une institution. « Gigantomachie autour d’un vide » ouvre le dossier du débat passionnant entre W. et jusqu’au renversement dialectique opéré par Benjamin des thèses de Schmitt. Son analyse. la réponse de Schmitt avec l’introduction du concept de décision. le droit et la politique. Benjamin et C. nous enseigne que l’“état d’exception” dans lequel nous vivons est désormais la règle. » Avec le chapitre « Justitium ».30/10/2014 À propos de État d’exception. et au-delà sur les rapports entre la violence. en tant que paradigme de l’état d’arrêt et de suspension du droit. qu’il tient pour l’archétype de l’état d’exception moderne. Agamben présente les pièces du dossier et exhibe les liens intimes bien qu’inattendus et surprenants entre La dictature et Théologie politique d’une part et Origine du drame baroque allemand et Sur le concept d’histoire d’autre part. conduit d’une part à distinguer très rigoureusement dictature d’état d’exception et d’autre part à rendre moins évidente la stricte opposition démocratie/dictature pour l’analyse des paradigmes gouvernementaux actuellement dominants. une fictio par laquelle le droit cherche à s’attribuer son anomie même. Benjamin.info/article_p. G.cairn. Nous devons parvenir à une http://www. plutôt. en faveur de la lutte contre le fascisme : « La tradition des opprimés. Homo sacer de Giorgio Agamben* ”. en droit romain. entre le monarque et Dieu) qui définissent le théologico-politique schmittien. écrit W.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 7/11 . où la puissance et l’acte sont radicalement séparés. On y suit pas à pas la critique de Benjamin sur La dictature. est certainement quelque chose comme un élément mystique – ou. Schmitt sur l’état d’exception.

c’est-à-dire une action humaine qui a renoncé à toute relation avec le droit. à l’instar de la monographie de Durkheim sur le suicide (1897). at-il pu prendre le sens nettement plus anodin de cérémonie funèbre lors d’un deuil familial ? » G. Agamben passe en revue quelques études sociologiques (H. Ce qu’accomplit Benjamin en effet. alors que la suspension du droit devient partie intégrante de la http://www. mais le tumulte coïncide maintenant avec la mort du souverain. La tentative du pouvoir d’État de s’annexer l’anomie par l’état d’exception est démasquée par Benjamin pour ce qu’elle est : une fictio juris par excellence qui prétend maintenir le droit dans sa suspension même comme force-de-loi.cairn. Avec les deux derniers chapitres (« Fête. C’est la monographie d’A. Le lien originel entre tumultus et justitium est encore présent. dans lequel exception et cas normal sont distincts dans le temps et dans le lieu. Versnel. W. anomie » et « Auctoritas et potestas »). c’est le retournement contre Schmitt de sa propre critique de l’état de droit. Agamben sort des domaines – peut-être par endroits un peu arides – du droit. qui est de faire advenir l’état d’exception effectif .30/10/2014 À propos de État d’exception. cela renforcera notre position dans la lutte contre le fascisme. elles procèdent à une neutralisation juridique du justitium par sa réduction acritique psychologisante. mais ouverte sur les sciences conjecturales. Alors nous aurons devant les yeux notre tâche.info/article_p. désignant la suspension du droit dans une situation d’extrême nécessité politique. Agamben prend son départ dans un constat et un étonnement : l’évolution sémantique surprenante qui conduit le terme de justitium – équivalent romain de l’état d’exception – à prendre le sens de deuil public à l’occasion de la mort du souverain ou d’un de ses proches parents. Fraschetti sur Auguste qui lui livre la clef de l’énigme : « La correspondance entre anomie et deuil ne devient compréhensible qu’à la lumière de la correspondance entre mort du souverain et état d’exception. Seston) dont il montre l’évidente insuffisance pour autant que. » Cette huitième thèse sur le concept d’histoire met en échec la théorie de C.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 8/11 . À sa place apparaissent maintenant la guerre civile et la violence révolutionnaire. Benjamin fait donc valoir qu’« une fois exclue toute possibilité d’un état d’exception fictif. Toute fiction d’un lien entre violence sans la moindre apparence juridique a ici disparu : il n’y a qu’une zone d’anomie où agit une violence sans la moindre apparence juridique. » 3. Homo sacer de Giorgio Agamben* conception de l’histoire qui corresponde à cette situation. Schmitt. de l’histoire des institutions et de la philosophie du droit pour une philosophie politique certes. qui le conduit à appeler « fictif » un état d’exception que l’on prétend réglementer par la loi afin de garantir les droits et les libertés individuelles. deuil. G. Et l’auteur de s’interroger : « Mais comment un terme de droit public. effectif et maintenant l’état d’exception “où nous vivons” et qui est absolument indécidable par rapport à la règle.

l’auctoritas est la caractéristique de l’auctor. c’est-à-dire de la personne sui juris (le pater familias) qui intervient – en prononçant la formule technique auctor fio – pour conférer une validité juridique à l’acte d’un sujet qui tout seul ne saurait accomplir un acte juridique valide. […] L’acte de l’auctor ne se fonde pas sur quelque chose comme un pouvoir juridique de représentation dont il est investi (par rapport au mineur ou à l’incapable) : il provient directement de sa condition de pater. et une loi écrite (gramma). G. qui concerne le droit privé comme le droit public. qui avait concentré sur son “auguste” personne tous les pouvoirs exceptionnels […] et était devenu en quelque sorte un justitium vivant. montrait à l’instant de sa mort son caractère anomique immanent et voyait le tumulte et l’anomie se libérer de lui-même dans la cité. qui lui est subordonnée ». notamment dans la distinction précieuse qu’il propose entre « le souverain (basileus). le « Pseudo-Architas ». Disons que. en ce sens. hiérarchiquement supérieure.cairn. voit donc le jour une figure du pouvoir définissable comme une incorporation directe de l’état d’exception et de l’anomie dans la personne du souverain. celui qui augmente. L’auteur saisit l’occasion pour exhumer un texte. très éclairant sur le discours du maître et la doctrine de la fonction paternelle. l’autorité est liée à ce qu’en psychanalyse nous appelons la fonction paternelle.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 9/11 . Agamben considère cette identification entre le souverain et la loi comme la première tentative d’affirmer que l’anomie du souverain comme « loi vivante » est la forme originaire du lien que l’état d’exception établit entre un en-dehors et un audedans de la loi. L’identification entre loi et souverain a pour conséquence la scission de la loi en une loi “vivante” (nomos empsuchos). « Dans le domaine privé. accroît ou perfectionne l’acte – ou la situation juridique – d’un autre. » Dans le champ du droit public romain. » Avec le principat. l’autorité est plus complexe à saisir et à définir. et le magistrat (archón). qui est la loi. La voie est ainsi ouverte pour une théorie du souverain comme « loi vivante » qui s’élabore presque au même moment dans le cercle néopythagoricien. à un magister ou à un statut. Cette distinction entre souverain et magistrat nous conduit très logiquement vers le dernier chapitre intitulé : « Auctoritas et potestas ». il constitue le prototype de la moderne théorie de la souveraineté. l’auctoritas désigne la prérogative par http://www.info/article_p. Agamben nous livre les coordonnées de l’opposition devenue traditionnelle entre autorité et pouvoir et les enjeux de leur séparation et/ou de leur fusion. qui se limite à l’observer.30/10/2014 À propos de État d’exception. et. si le pouvoir est ce que confère le droit en tant qu’il est lié à une fonction. de se référer à une phénoménologie juridique très étendue. Homo sacer de Giorgio Agamben* cérémonie funèbre. Mais dans les deux cas. C’est comme si le souverain. » Le terme dérive du verbe latin augeo : « L’auctor est is qui auget. G.

sur le discours du maître (droit. il y a le jouir. G. Agamben nous fait saisir la fonction spécifique de l’auctoritas : l’interregnum. Mais on sait qu’hors l’utile. Ce plus-de-jouir ne justifie-t-il pas à lui tout seul les quelques efforts nécessaires pour surmonter les petites difficultés ou aridités inhérentes à ce type d’ouvrage ? http://www. en vigueur formellement en tant que norme.30/10/2014 À propos de État d’exception. voire de faire avancer nos élaborations sur la fonction paternelle. sénateurs élus) en cas d’interruption du pouvoir l’illustre éloquemment : « Pendant la période interrégnale. inconscient…) ou sur la dialectique du pouvoir et de l’autorité dans le mouvement et les institutions psychanalytiques. Et sur ce point. C’est une puissance qui suspend ou réactive le droit. Un ouvrage qui nous enseigne bien évidemment sur des problèmes et des domaines éloignés du nôtre mais qui est aussi susceptible de stimuler notre réflexion en notre champ propre. 2. Ces prérogatives reviennent aux patres auctores et à eux seuls .php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 10/11 . précis et documenté. La tâche qui revient aux patres auctores (le groupe des sénateurs qui appartiennent à une famille consulaire par opposition aux patres conscripti. Homo sacer de Giorgio Agamben* excellence du Sénat. la république est sans magistrat. et pas seulement la légalité ! À travers l’histoire politique de Rome. celui-ci à son tour nomme souverainement son successeur. Nous tenons là peut-être l’archétype même du paradigme biopolitique. sans assemblée populaire. Dans cette perspective. » L’auctoritas déploie ici deux de ses prérogatives : la suspension de la potestas et son aptitude à assurer le fonctionnement de l’État dans des circonstances exceptionnelles d’anomie. la constitution est en suspens […]. politique. comme une constitution ou une loi. Alors le groupe sénatorial des patres se réunit et nomme souverainement le premier interroi .info/article_p. Ouvrage utile donc. brillant. sans sénat. Elles ne relèvent pas d’un pouvoir juridique reçu du peuple ou d’un magistrat. comme chacun des opus parus d’Agamben. Que dire pour conclure sinon que nous tenons avec État d’exception un ouvrage à la fois riche. Deux points sont ici à souligner : 1. mais découlent immédiatement de la condition personnelle des patres.cairn. c’est le peuple qui est le mineur face au Sénat (assemblée des patres) en tant que « puissance qui accorde la légitimité ». de leur être sociopolitique peut-on dire. État d’exception est une véritable fête pour l’esprit. et les sujets actifs de cette prérogative sont les patres. mais elle n’est pas. L’auctoritas agit comme une force qui suspend la potestas où elle avait lieu et la réactive là où elle n’était plus en vigueur. La légitimité.

Homo sacer de Giorgio Agamben* Paris.info/article_p.php?ID_ARTICLE=ENJE_002_0193 11/11 . Le Seuil. http://www.30/10/2014 [*] À propos de État d’exception. 151 p.cairn. 2003.