Vous êtes sur la page 1sur 5

Charlie Chaplin : Du muet au parlant

Tout le monde connaît Charlie Chaplin et son personnage de Charlot, le


vagabond au chapeau melon et à la moustache caractéristique, plus connu pour
ses blagues visuelles que pour son jeu de mot. Et pourtant, Charlot est l'un des
acteurs à avoir été présent au passage décisif entre les films muets et parlants.

Comment s'est déroulé ce tournant pour un acteur habitué au comique et à la


mélancolie gestuelle ?

Tout d'abord, nous verrons comment s'est déroulée la création du parlant au


cinéma, puis nous nous pencherons sur Charlie Chaplin et sa réaction face à
cette nouveauté, grâce à trois de ses films.

Depuis la création du cinéma, l'alliance entre l'image et le son intéressait grandement.


Néanmoins, les premiers prototypes, c'est-à-dire le kinétophone, inventé par Thomas
Edison et le cinémacrophonographe inventé par François Dussaud, ne permettaient
pas à un public nombreux de voir le film, mais seulement à une personne seule ou à
un petit groupe de personnes.

En 1900, lors de l'exposition universelle, les premières projections de films alliant


musique et image eurent lieu grâce au Photo-Cinéma-Théâtre, néanmoins, ce ne
furent que des courts-métrages qui purent être enregistrés. Malheureusement, les
problèmes de synchronisation entre le phonographe qui émettait le son et le
projecteur qui émettait l'image sur un écran, additionné au fait que le son était de
mauvaise qualité, rendait la vision de films enregistrés comme tel très médiocre et
inintéressante face aux films muets de l'époque.
Plus tard, le chronophone, créé par Léon Gaumont, permit de réaliser des phono-
scènes, courtes oeuvres mettant en scène des musiques diverses, avec un son assez
important pour permettre à un grand nombre de personnes de pouvoir l'entendre.

Mais la plus importante invention permettant au films parlant d'être mis en avant fut
le vitaphone, inventé en 1925 par la compagnie AT&T (American Telephone &
Telegraph). Ce procédé fut acheté par Warner Bros, ainsi que le procédé de hauts
parleurs inventés par les laboratoires Bell et permettant à une salle entière d'entendre
le son du film.
C'est grâce à l'alliance entre les cinq plus grandes compagnies de cinéma
hollywoodien (First National, MGM, Universal, PDC et Paramount) en 1927 que les
premiers films parlant purent enfin voir le jour.

C'est en mai 1927 que la Fox sorti son premier court métrage : « They're coming to
get me », avec dialogues. Mais c'est le 6 octobre 1927 que le film considéré pour
beaucoup comme le premier film parlant fut sorti, produit par Warner Bros : « The
Jazz Singer », avec Al Jolson, où chants et paroles s'entremêlent. Les bénéfices furent
tels que l'industrie cinématographique loua les éloges de cette nouvelle technologie.
En septembre, Warner Bros décida de sortir un second film musical, toujours avec Al
Jolson : « The singing Fool » dont les bénéfices furent doublés par rapport au
chanteur de jazz précédent.
Cependant, à cette époque encore, ce n'étaient que grâce à des 78 tours, disques
durant 4 minutes par face, que l'on pouvait entendre les acteurs. Ce n'est qu'en 1930
que la piste sonore put enfin être incorporée à l'écran, grâce entre autre au film « The
seventh Heaven » sorti par la Fox où le son fut enregistré juste à côté e la pellicule.

Le son au cinéma ne se fit pas donc en un jour. Néanmoins, l'arrivée de ce


système a-t-elle eu une conséquence sur les stars du cinéma muet, où les paroles
ne sont jamais entendu et les émotions seulement transmises par la gestuelle du
corps ?

Bien sûr, lorsque nous parlons de gestuelle, le premier


acteur à venir à notre esprit est le fameux Charlie
Chaplin, de son vrai nom Charles Spencer Chaplin Jr. Ce
n'est pas par hasard que Charlie Chaplin se dirigea vers
le monde artistique. En effet, il était le fils de deux
artistes de music-hall : Charles Chaplin et Hannah Hill,
malheureusement, son enfance fut difficile, avec une
famille recomposée, une mère ayant des troubles
mentaux, et un père alcoolique mort à l'âge de 37 ans. Sa
première apparition scénique date de 1894, lorsque sa
mère ne put chanter.
A l'âge de 9 ans, Chaplin rejoignit une compagnie
théâtrale qui lui donna le goût de la scène : « The Eight Lancashire Lads », dont
faisait partie Stan Laurel. C'est en 1912, lors d'une tournée avec la compagnie, que
Chaplin décide de rester aux Etats-Unis et joint les studios Keystone.

Son premier film fut « Making a living », sortit le 2 février 1914, dans lequel Chaplin
joue Slicker, un jeune tombeur de jeune femmes prêt à tout pour séduire la fiancée de
son ami, jusqu'à voler son appareil photo où figurent les photos d'un reportage à
sensation. Dans ce film, Chaplin arbore une longue moustache et un chapeau melon,
car ce n'est que dans son second film qu'apparaît le personnage tant connu de Charlot
(« The tramp »), avec un maquillage fait en vitesse avant le tournage, tout comme son
déguisement, de « Kid auto race at Venice », sorti 5 jours après son premier film.
S'ensuivirent des dizaines de films dont Chaplin était le propre réalisateur.

Mais avec l'arrivée du parlant, Chaplin ne sait plus quoi faire, son jeu de Charlot étant
basé sur les gags visuels. Ce fut lorsqu'il était avec la United Artists, association de
différents acteurs et cinéastes qui se considéraient comme exploités, que le parlant
éclata.

Le problème pour Chaplin était que son personnage de Charlot était universel et que
son mime était compris dans toutes les parties du monde. Si Charlot commençait à
parler anglais, cette audience mondiale s'amoindrirait instantanément. Aussi, il ne
savait pas comment Charlot devrait parler : chacun s'était forgé sa propre idée de la
voix du charlot, alors comment pourrait-il imposer une seule et même voix ? Chaplin
décida donc de résoudre ce problème majeur en ignorant tout simplement le langage
dans son film « City lights », faisant de celui-ci un film non pas parlant mais sonorisé
par une partition musicale synchronisée sur les actions, partition écrite entièrement
par Chaplin, ayant toujours prêté
attention aux orchestres qui jouaient en
live lors des films, ainsi qu'en
introduisant quelques effets sonores liés
à la comédie de l'action.

« Le dialogue pour mon usage


personnel ? Jamais ! Le dialogue est
aussi peu nécessaire aux films que la
parole aux symphonies de
Beethoven »

Bien que les films parlants étaient devenus la norme en 1931, contre toute attente,
« City lights » connu un énorme succès tant au plan financier qu'auprès des critiques,
faisant de celui-ci le film le plus fin de Chaplin, voir même le meilleur pour certains.

Cependant, Chaplin va au fur et à mesure de ses films s'avancer dans la création


relative au son, avec son prochain film : « Modern Times »
En 1934, Chaplin commence à tourner « Modern Times » en ayant pour but d'en faire
son premier film parlant. Le script écrit et après quelques scènes sonorisées tournées,
Chaplin abandonne son projet et brûle la pellicule, se retournant une dernière fois
vers un format silencieux, si ce n'est les effets sonores synchronisés à l'image.

Tout d'abord, il faut s'avoir qu'en 1932, Chaplin décida de faire le tour du monde, en
vacance, pour trouver entre autre de nouvelles idées pour ses films. Il y trouva non
seulement une idée pour son film mais aussi une actrice (et compagne par la suite) :
Paulette Goddard.
L'état du monde social et des Etats-Unis de l'époque l'a pleinement inspiré, faisant de
« Modern Times » une satyre du Taylorisme et du chômage grandissant dû à
l'automatisation du travail (scène parfaitement retranscrite au début du film,
considérant les hommes comme du bétail que l'on emmène à l'abattoir en les faisant
travailler et refaire mille fois les mêmes mouvements).

En 1936, le film sort. Alors que le cinéma parlant a fait ses preuves depuis 10 ans,
« Modern Times » est considéré comme le dernier film muet de l'histoire du cinéma.
Cependant, il y a bel et bien des paroles dans ce film : par exemple, les injonctions du
patron, au début du film : Charlot décide de fumer une cigarette dans les toilettes de
l'usine lorsque d'un seul coup, nous voyons l'image du visage du patron projeté
derrière Charlot, disant d'une voix
ferme et sûre : « eh vous ! » ;
autrement, le bruit des machines
autour de Chaplin comme le
gramophone ou une radio.
Mais le moment lors duquel la limite
entre parlant et muet est proche d'être
franchie se déroule à la toute fin du
film.

Lors de cette scène, Charlot a été


engagé par un restaurant pour animer
la soirée des clients par une chanson.
Mais, malheur, Charlot n'arrive pas à
apprendre les paroles, qu'il se fait griffonner rapidement par sa compagne sur la
manchette avant d'aller chanter, mais celles-ci s'envolent subitement avant qu'il n
puisse chanter. Il doit alors improviser des paroles, mimant ce qu'il voudrait dire. Le
problème pour lequel ce film n'est pas parlant est que, bien que l'on entende Charlot
en « direct », ses paroles sont totalement inintelligibles, et de l'ordre du charabia
total.

C'est la première fois que l'on entend Charlot parler. Mais aussi la dernière, Chaplin
faisant par ce film ses adieux au personnage mythique qu'il a créé, et les adieux au
cinéma muet par la même occasion.
Dans ce film, Chaplin a composé lui-même les musiques, étant violoniste et ayant
des connaissances musicales poussées, il est donc compositeur de la plupart de la
musique des films dans lequel il a joué, et surtout dans les films qu'il a lui-même
produit et réalisé.

Enfin, Chaplin renonce totalement le muet dans le film qui suivit : « The Great
Dictator » de 1940. Comme son titre l'indique, ce film raconte la prise de pouvoir
d'un dictateur, ainsi que l'histoire d'un barbier juif ressemblant étrangement au
dictateur (joués par Charlie Chaplin). Ce film est inspiré du régime nazi Hitlérien.
Etrangement, il commença à être tourné le 9 septembre 1939,6 jours après que la
guerre fut déclarée.
Ainsi, Chaplin abandonna dans son film le cinéma muet pour laisser place à un long
métrage parlant avec des dialogues. La scène la plus marquante du film reste le final,
où Chaplin lui-même cette fois-ci prend place devant les micros de la dictature pour
envoyer au monde un appel au pacifisme cinglant, encore d'actualité aujourd'hui.
Il est intéressant de voir que Charlot voulait toucher le monde par le mime et que
c'est Charlie Chaplin lui-même qui touche le monde aujourd'hui par la parole