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Approches fondées sur   l ’ hypnose

Stéphane Radoykov et Samy Amroun

La suggestion est une forme d’influence répandue qui a longtemps posé problème à la communauté
entre les êtres humains. Certains experts en commu- scientifique. Le mot hypnose sera utilisé dans ce texte
nication la maîtrisent bien. Les paroles d’un soignant à la fois comme processus expérientiel pour le sujet et
ont toujours une influence, ne serait-ce que dans sa comme outil de soin pour le soignant, ambiguïté qui
posture de celui qui sait [31] : « prenez ce traitement, demeurera tant que l’on n’aura pas changé ce nom.
il va vous aider », « surtout ne bougez pas pendant L’histoire de l’hypnose ne sera pas traitée; elle a été
le geste ou ça risque de mal se passer », etc. Une résumée par Tosti [35]. L’objectif de ce chapitre est de
étude de Lang et al. [19] a testé l’effet de suggestions présenter quelques concepts pratiques sur l’utilisation
négatives, même si elles étaient formulées dans un but qui peut être faite de techniques hypnotiques dans le
bienveillant, comme « vous allez sentir une piqûre/ contexte d’un hôpital général.
brûlure », « ça va faire un peu mal ». Ils ont filmé
159 interventions verbales, les patients étant leurs
propres contrôles. L’étude a montré une augmentation
significative de la douleur et de l’anxiété suite à ces
Généralités
suggestions. À titre d’exemple, un confrère pédiatre(1)
rapportait que lorsqu’il recherche le réflexe cutané- Définitions
plantaire en disant « attention, ça va faire un peu
mal », les enfants pleuraient, alors qu’en disant « atten- La définition de l’hypnose retenue par l’American
tion, ça va chatouiller », ils riaient. Psychological Association est : « A state of conscious-
Certaines personnes sont naturellement plus ness involving focused attention and reduced peripheral
suggestibles, pour d’autres le contexte a plus d’in- awareness characterized by an enhanced capacity for
fluence. Par exemple, l’importance de l’interlocuteur response to suggestion » [9], en français : « un état de
(chef de service ou étudiant) peut jouer sur cette conscience impliquant une attention focalisée et une
sensibilité aux suggestions. Également, un contexte moindre sensibilité à l’environnement, caractérisé par
de vulnérabilité prononcée a tendance à sensibiliser une capacité accrue de réponse à la suggestion » [14].
davantage le patient aux mots et gestes perçus comme Les signes du processus hypnotique ont une appa-
négatifs. rence de sommeil et ont donné l’origine au mot
L’apprentissage de l’outil hypnotique par les hypnose (du grec ὕπνος) :
soignants permet d’en orienter l’usage vers un but –– focalisation de l’attention sur soi ;
utile aux patients. L’hypnose n’est pas nécessairement –– fermeture des yeux ou regard figé ;
thérapeutique en elle-même, mais s’intègre plutôt dans –– distorsion temporelle (temps perçu comme plus
le cadre d’une stratégie d’accompagnement relation- rapide ou plus lent que réellement) ;
nel. L’hypnose est un état de conscience facilitant un –– diminution de l’attention à l’environnement ;
processus thérapeutique et nécessite pour cela l’asso- –– diminution (rarement augmentation) de la
ciation d’un objectif clinique réaliste et des suggestions fréquence respiratoire, de la fréquence cardiaque et
adaptées. Selon Upshaw [36], c’est le mot hypnose des mouvements corporels ;
–– diminution de la parole spontanée ; néanmoins,
(1) Communication personnelle. la personne peut répondre si on pose une question.

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La prise en charge

On appelle hypnose formelle le déroulement en trois Notamment, l’utilisation de l’hypnose pour le soin, par
phases : « induction » ou activation, travail théra- un professionnel de santé, doit se faire dans le cadre
peutique à l’aide de suggestions ; réorientation de de la formation initiale qu’il a reçue (par exemple,
l’attention et de la conscience vers l’environnement usage de techniques d’hypnose par un infirmier dans
et terminaison de l’exercice. On n’utilise plus le mot le cadre des soins infirmiers et non à visée psycho-
« réveil » qu’on réserve à la fin du sommeil. thérapeutique proprement dite).
On appelle hypno-analgésie le traitement de la En France, l’utilisation de l’hypnose n’est pas
douleur à l’aide de techniques hypnotiques, sans faire contrôlée sur le plan législatif. On peut observer le
de différence entre les techniques ou leur contexte développement de séances d’hypnose de spectacle.
d’utilisation. Dans ce cas, l’influence peut devenir manipulation
On appelle hypno-sédation la combinaison d’une puisque c’est dans un but de bénéfice personnel pour
anesthésie locorégionale médicamenteuse et d’une l’hypnotiste. À titre d’exemple différent, en Bulga-
analgésie intraveineuse à faible dose avec une anal- rie [40] ou en Israël [26], l’interdiction de l’hypnose à
gésie hypnotique lors d’interventions chirurgicales. des fins de divertissement est inscrite dans la loi et le
Cette combinaison est la méthode utilisée pour les ministère de la Santé a limité la pratique de l’hypnose
chirurgies sous hypnose, sans anesthésie générale. Ce aux professionnels de santé.
terme est donc communément réservé au contexte Une formation de qualité à l’hypnose ne peut pas
du bloc opératoire. être complète sans une mise en pratique minimale
On appelle auto-hypnose la pratique non accompa- associée à une supervision formalisée. Les organisations
gnée d’exercices d’activation de conscience, en fixant à sérieuses dans les pays francophones sont les diplômes
l’avance un objectif pour soi. On enseigne au patient universitaires au sein des facultés de médecine et les
comment activer le processus hypnotique, en se fixant instituts de formation membres de la CFHTB, et au
toujours un objectif au début des exercices (plus de niveau international les membres de l’ISH. Leurs sites
confort, plus de bien-être, meilleur sommeil, etc.). De internet disposent souvent d’annuaires de profession-
cette manière, la personne peut s’approprier l’outil et nels de santé formés.
s’entraîner seule. La CFHTB a mis en place un certificat d’hypnose
On appelle hypnose conversationnelle le fait d’utili- clinique nécessitant de réunir au moins 300 heures de
ser des suggestions à visée thérapeutique au sein de la formation. En Suisse, la certification consiste en une
conversation, sans le rituel habituel de la séance formelle. attestation de formation complémentaire sur trois ans
Dans la lignée du courant ericksonien, qui provient reconnue par la Fédération des médecins helvétiques
du travail du Dr Milton Erickson, on adoptera l’hy- et exige un minimum de 276 heures sur trois ans
pothèse que l’hypnose permet la mobilisation non pour les médecins somaticiens/dentistes et médecins
seulement de conflits intrapsychiques, mais aussi de psychothérapeutes, ou un minimum de 380 heures
ressources non conscientes telles que souvenirs, compé- sur trois ans dont 100 heures de thérapie personnelle
tences ou motivations. pour les psychologues psychothérapeutes [41].

Formation et éthique
Principes de travail
L’éthique et la déontologie médicale s’appliquent
à l’hypnose en tant que soin, comme le devoir d’in- Alliance thérapeutique
formation et d’obtention d’un consentement éclairé.
Une exception a été proposée par Bierman [4] : dans Une alliance thérapeutique de qualité est un prére-
l’urgence, expliquer l’hypnose serait plus néfaste que quis à tout travail thérapeutique (voir Chapitre 6).
bénéfique, au vu des représentations sociales négatives On peut commencer à la cultiver en démontrant
du mot. On pourrait alors mieux informer la personne notre présence et notre écoute. On s’habitue alors
une fois le cap de l’urgence passé. à regarder la personne, à se mettre au même niveau
Les instituts sérieux de formation en hypnose qu’elle (ne pas rester debout si possible), à reprendre
adhèrent à un code éthique partagé, publié en France ses mots tels qu’ils ont été énoncés (un stress n’est
par la Confédération francophone d’hypnose et théra- pas une angoisse, une gêne n’est pas une douleur), à
pies brèves (CFHTB) [5] et, au niveau international, ne pas l’interrompre pendant les premières minutes
par l’International Society of Hypnosis (ISH) [16]. d’écoute, etc. En hypnose, on appelle ce moment la

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phase de synchronisation ou accordage, un peu comme chanceuse et importante puisque quelqu’un cherche
un musicien accorde son instrument aux autres de l’or- à vous joindre », ou bien « un téléphone qui sonne
chestre. Cette phase est essentielle et doit être soignée, pourrait peut-être signaler que c’est le moment d’aller
que l’on soit ou non dans un contexte d’urgence. chercher ce qui, en vous, va vous aider à mieux faire
face à la situation », etc. Ce changement de point de
vue sur un phénomène extérieur est un exemple de
Préparation ce qu’on appelle un recadrage. L’observation attentive
permet de réaliser si les suggestions proposées sont
Une préparation est recommandée si possible, pour utiles (acquiescement, sourires) ou non (visage qui se
évaluer l’indication, la motivation, et éduquer sur crispe) et de s’adapter rapidement en cours de route.
l’utilisation médicale de l’hypnose : il ne s’agit pas de Attention à éviter d’appliquer en pratique des
sommeil ni de magie, la personne demeure consciente, scripts standardisés, même si c’est ce qui est utilisé en
peut mettre fin à la séance à tout moment et personne recherche clinique. Ils aident en début de formation
ne demandera à la personne de faire des pitreries (en pour savoir ce qu’il faut dire et faire, mais il est essentiel
référence à l’hypnose de spectacle). On répondra aux d’apprendre à s’adapter au patient et à la situation [10].
questions ou croyances de la personne. Les attentes sont À titre d’exemple, on peut entendre dans les blocs
un facteur essentiel de réussite, de la part du patient opératoires des suggestions comme « imaginez que
mais également du soignant (notions d’attente de résul- vous êtes à la plage », alors que la personne pourrait
tats, mais aussi de sentiment d’efficacité personnelle) détester la plage ou avoir déjà manqué de se noyer.
(voir Chapitre 5). Si un médecin prescrit une séance Si on connaît très peu le patient, ou dans l’urgence,
d’hypnose sans y croire, cela peut être contre-productif. on utilisera plutôt le vécu corporel et les perceptions
On contre-indiquera, pendant la phase de préparation, de l’environnement pour suggérer plus de confort.
les demandes associées à des attentes irréalistes (amélio- Il est également utile de s’aider d’outils que sont les
ration immédiate, guérison définitive, etc.). histoires, les contes, les métaphores. Si possible, on
Dans l’utilisation moderne de l’hypnose, ce n’est adaptera les métaphores aux ressources et à l’histoire
plus au soignant d’imposer sa thérapie sur l’autre, il est particulière de chaque patient. Un exemple du livre
préférable de créer un cadre au sein duquel le patient de Joyce Mills [25] est le conte métaphorique d’un
ira chercher ou non ce dont il a besoin pour aller éléphant qui ne savait pas retenir l’eau avec sa trompe,
mieux. Le patient fait un effort psychique pendant pour soigner un enfant souffrant d’énurésie.
la séance, puisqu’il participe activement, au lieu de
subir le soin. Les patients eux-mêmes se décrivent
alors souvent comme « acteurs » de la prise en charge.
La stratégie de travail sera également construite avec Niveau de preuve
le patient, sous la forme d’un objectif mesurable,
formulé positivement, en termes d’action, et réaliste. L’hypnose est un outil de soin relationnel dont
Un questionnement orienté vers la recherche de solu- l’évaluation selon les règles de la médecine fondée
tions permet de mieux définir cet objectif : « Que sur les preuves pose les mêmes problèmes que celle
voudriez-vous à la place ? Qu’est-ce qu’on pourrait des psychothérapies. Les études randomisées contrô-
observer de l’extérieur qui serait un signe que vous lées exigent un protocole standardisé et reproductible
avez atteint cet objectif ? Qui serait satisfait si ça allait d’intervention, alors qu’une intervention hypnotique
mieux pour vous ? Qui ne le serait pas ? Comment efficace doit être le plus possible adaptée à chaque
allez-vous réorganiser différemment la vie de famille individu et à chaque moment de soin. Le double
si le symptôme devient plus supportable ? », etc. aveugle lors de l’intervention n’est pas possible et seule
l’évaluation peut se faire en aveugle. Par ailleurs, le
financement de la recherche en hypnose est difficile.
Flexibilité de travail
Pratiquer l’hypnose, c’est aussi apprendre à s’adap- Neurosciences
ter et à utiliser l’environnement de travail, tout en
respectant le caractère unique de chaque patient. Par Un écueil majeur à la diffusion de l’hypnose
exemple, un téléphone qui sonne en pleine séance peut clinique est l’absence de théorie explicative suffisante
devenir une opportunité : « vous êtes une personne très du mécanisme d’action. Depuis une vingtaine d’an-

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La prise en charge

nées, le développement important de l’imagerie céré- de vulnérabilité serait très motivée, pourrait montrer
brale fonctionnelle a permis de montrer que l’hypnose un changement moins intense mais plus durable. Il
était associée à un profil d’activité cérébrale différent revient toujours aux soignants de s’adapter autant
de l’état de veille ordinaire et de l’état de sommeil. que possible, quel que soit le niveau de suggestibilité
La première publication significative fut celle de de chaque patient.
Rainville et al. [29], montrant l’importance du cortex
cingulaire antérieur dorsal dans la modulation de la
perception douloureuse suite à des suggestions hypno- Communication thérapeutique
tiques. Le développement ultérieur de l’IRM cérébrale
fonctionnelle a permis de décrire une modulation du Une étude de Lang et al. [18] chez 201 patients
réseau cérébral du mode de fonctionnement par défaut qui allaient subir une intervention radiologique de
en hypnose [7,24]. Par ailleurs, Hoeft et al. [15] ont traitement per cutané de tumeurs, randomisés en
décrit, chez des sujets hautement hypnotisables, une approche empathique versus approche empathique et
plus grande connectivité entre le cortex préfrontal hypnose (script lu) versus prise en charge standard, a
dorsolatéral gauche et le cortex cingulaire antérieur montré que l’hypnose diminuait la douleur et l’an-
dorsal. Plus récemment, Jiang et al. [17] ont montré xiété de façon significative en comparaison avec les
une diminution en hypnose de l’activité du cortex deux autres groupes, à plusieurs mesures au cours de
cingulaire antérieur dorsal, une augmentation signi- l’intervention. Aslaksen et al. [2] rapportent que chez
ficative de la connectivité entre le cortex préfrontal 142 volontaires sains randomisés en six groupes, une
dorsolatéral gauche et le cortex insulaire ipsilatéral, étude a évalué l’impact de suggestions positives ou
ainsi qu’une diminution significative de la connectivité négatives sur l’effet d’une crème anesthésique à base
entre le cortex préfrontal dorsolatéral bilatéral et le de lidocaïne et prilocaïne versus une crème placebo.
cortex cingulaire postérieur. Le niveau de douleur aurait été significativement plus
Ces travaux de recherche ne permettent pas de faible avec des suggestions positives, et significative-
conclure sur une théorie explicative définitive de l’hyp- ment plus important avec des suggestions d’hyperalgé-
nose, mais contribuent à une meilleure compréhension sie, quelle que soit la crème qui avait été administrée.
de ses mécanismes d’action ainsi qu’à une meilleure Aïm [1] a récemment publié un excellent guide en
acceptation dans la communauté médicale. langue française sur les techniques de communication
pour les soignants.

Niveau d’hypnotisabilité/suggestibilité
Douleur et anxiété
Plusieurs échelles ont été créées, dans un contexte
expérimental, pour mesurer de façon standardisée Le Pr Faymonville au CHU de Liège (Belgique)
la capacité de réponse aux suggestions en hypnose. fut la première à publier sur l’hypno-sédation, notam-
On peut citer notamment la Harvard group scale of ment une étude en chirurgie plastique [12], avec
hypnotic susceptibility publiée par Shor et Orne [33], 337 patients randomisés en sédation intraveineuse
ou bien la Stanford hypnotic susceptibility scale publiée seule (midazolam + alfentanil) versus hypnose versus
par Weitzenhoffer et Hilgard [38]. Il semblerait que un groupe de relaxation avec moins de patients pour
les enfants aient naturellement un niveau d’hypnoti- qui le niveau d’hypnose souhaité n’avait pas pu être
sabilité supérieur à celui des adultes [28]. Certaines obtenu. En intra-opératoire, le groupe hypnose avait,
situations peuvent augmenter le niveau de suggestibi- en comparaison avec le groupe sédation intraveineuse,
lité, en liaison avec le niveau de souffrance (douleur significativement moins de douleur (score moyen 1,36
aiguë, événements traumatiques, etc.). versus 4,9, p < 0,001) et d’anxiété (score moyen 0,7
En pratique quotidienne, il n’est pas possible versus 5,6, p < 0,001).
de prédire à l’avance le niveau de suggestibilité Depuis, d’autres médecins anesthésistes ont parti-
ni le niveau d’efficacité clinique, et on ne fait pas cipé au développement de l’hypno-sédation : Dr Galy
passer d’échelles aux patients. De plus, les sujets les à l’hôpital Saint-Joseph (endartériectomie), Dr Khaled
plus suggestibles pourraient montrer un change- au CHU Henri-Mondor (remplacement valvulaire
ment impressionnant très rapidement mais qui ne aortique), Dr Marcou à l’institut Curie (tumorectomie,
durerait pas forcément. À l’inverse, une personne mastectomie), Dr Roelants et Pr Watremez à Bruxelles
faiblement suggestible, mais qui dans un moment (thyroïdectomie), Drs Fournier et Zemmoura au CHU

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de Tours (en neurochirurgie avec 37 patients opérés rapidement le symptôme, sans avoir évalué les facteurs
pour des gliomes de bas grade [39]), etc. Maintenir le de renforcement à l’œuvre dans son maintien (voir
patient conscient dans ces interventions serait, semble- Chapitre 48).
t‑il, tout à fait intéressant cliniquement, d’autant plus
si le terrain du patient rend l’anesthésie générale poten-
tiellement dangereuse. Autres apports possibles
Un rapport de l’Institut national de la santé et de en hôpital général
la recherche médicale (Inserm) évaluant l’utilité de
l’hypnose a été publié en 2015 [13]. Il incluait les L’hypnose peut parfois aider dans des situations
essais randomisés contrôlés de plus de cent patients d’insuffisance de la prise en charge standard ou bien
et concluait principalement à un niveau de preuve si la prise en charge standard n’est pas disponible.
important dans le traitement de la douleur aiguë. Ce Certaines de ces situations sont arbitrairement choisies
rapport rappelait également l’utilité que pourraient et présentées ci-dessous. Dans ces indications, le niveau
avoir des études qualitatives, par exemple en permet- de preuve scientifique est faible car non évalué par la
tant d’identifier le critère de jugement réellement méthodologie de référence randomisée contrôlée. En
pertinent pour les patients. Par exemple, même si pratique, chaque clinicien est responsable d’évaluer
l’hypnose ne diminue pas un score de douleur, elle chaque décision d’indication.
pourrait modifier la sensation de contrôle et la parti- Richardson et al. [30] ont recensé six essais rando-
cipation du sujet durant l’intervention, et pourrait misés évaluant l’utilité de l’hypnose dans le traite-
ainsi améliorer la qualité du vécu. ment des nausées induites par les chimiothérapies et
En termes de traitement de l’anxiété aiguë, il existe anticipatoires, sur lesquels cinq étaient en population
de nombreuses études randomisées où l’hypnose pédiatrique. Ces essais ont montré, malgré les faibles
diminue significativement le niveau d’anxiété, par effectifs, une diminution significative de la survenue
exemple : gestes douloureux chez des enfants souffrant de nausées par rapport aux groupes contrôle. La taille
de cancer [27], interruption de grossesse au premier d’effet évaluée par méta-analyse était importante.
trimestre de grossesse [23], soins palliatifs [21], etc. Torem [34] rapporte cinq cas de patientes souffrant
de vomissements gravidiques importants et chez qui les
anti-émétiques étaient contre-indiqués. Le traitement
Troubles somatoformes par hypnose a soulagé ces cinq patientes en diminuant
les nausées et vomissements.
Une revue de littérature par Rutten et al. [32] a Concernant l’aide au sevrage tabagique, Elkins
examiné l’utilisation de l’hypnose pour soigner les et al. [8] ont rapporté une étude pilote incluant
troubles fonctionnels intestinaux auprès d’une popula- vingt patients randomisés en hypnothérapie intensive
tion pédiatrique et a identifié trois essais randomisés de versus liste d’attente, l’intervention consistant en huit
faible puissance, montrant tous un apport statistique- séances sur une durée de deux mois. La consommation
ment significatif de l’hypnose en termes de diminution à 12 et 26 semaines était auto-évaluée par le sujet et
de la douleur. Un seul des essais a fait un suivi à long mesurée par le taux de carbone expiré. Le taux d’abs-
terme et a montré un bénéfice de l’hypnose versus une tinence était significativement plus important dans le
prise en charge médicale standard, en termes de succès groupe hypnose que dans le groupe liste d’attente à
de traitement à 1 an (85 versus 25 %, p < 0,001) et 12 et 26 semaines.
à 5 ans (68 versus 20 %, p = 0,005). Wakeman [37] rapporte une étude randomisée
Colombel [6] rapporte que l’hypnose en psychiatrie avec cinquante ouvriers ayant subi une brûlure du
de liaison aurait permis de diminuer les symptômes deuxième ou troisième degré entre 45 et 65 % de
dans une série de cinq cas souffrant de trouble à symp- surface corporelle totale, adressés en psychothérapie
tomatologie somatique (voir Chapitre 48). Elle fait après cicatrisation physique complète, suite au déve-
aussi l’hypothèse que cette diminution relativement loppement d’une intolérance à la chaleur et à une
rapide des symptômes peut servir de porte d’entrée impossibilité de reprise du travail. Le groupe inter-
pour une approche psychiatrique. vention consistait en 16 semaines de consultations
En cas de suspicion de trouble neurologique hebdomadaires d’hypnose et apprentissage de l’au-
fonctionnel (anciennement trouble de conversion), to-hypnose. Les patients du groupe contrôle étaient
l’hypnose peut servir d’outil diag­nostique, mais en reçus par le même thérapeute sur une durée égale et
évitant de tenter de supprimer complètement ou trop recevaient : psychothérapie de soutien, consultations

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La prise en charge

familiales et thérapie cognitive et comportementale. À quelques jours, mais nécessitent parfois une nouvelle
16 semaines, le groupe hypnose travaillait en moyenne séance pour les diminuer.
6,25 heures par jour versus 4,50 heures dans le groupe Si le praticien n’exerce pas dans un cadre déonto-
contrôle (p < 0,001), avec 63,5/80 jours de travail logique clair, il existe un risque de manipulation pour
versus 54,33/80 dans le groupe contrôle (p < 0,001). les personnes les plus suggestibles. Il existe également
Une étude de cohorte prospective de Bertholet [3] un risque de création de faux souvenirs, qui semblerait
a montré, sous la forme de questionnaires non validés, lié davantage à la manière de formuler les suggestions
au sein de l’équipe du Centre des brûlés du Centre et les questions de l’anamnèse, ainsi qu’au niveau de
hospitalier universitaire vaudois en Suisse, que l’équipe suggestibilité du sujet, plutôt qu’à l’hypnose en elle-
soignante formée à l’hypnose souffrait significativement même. Par exemple, la question « quand avez-vous
moins de stress qu’une équipe contrôle du même hôpital. subi des violences ? » sous-entend et donc suggère
Dans les cas de troubles dissociatifs, pour lesquels l’existence de telles violences.
le psychiatre de liaison peut être amené à intervenir, Le recours à l’hypnose dans un cadre de méde-
l’hypnose peut aider à établir la biographie du sujet, cine alternative – et non complémentaire – fait bien
voire à diminuer la dissociation, comme pour une évidemment courir un risque de perte de chances pour
situation d’amnésie dissociative [20]. le patient qui ne recevrait pas les soins adéquats (voir
Enfin, en psychiatrie de liaison, la iatrogénie est Chapitre 16). Même dans une démarche complémen-
particulièrement importante, notamment du fait d’une taire, le recours à l’hypnose par un soignant hors du
fréquente polymédication, et une approche non médi- champ de sa formation initiale fait courir le même
camenteuse sans effets indésirables graves peut s’avérer risque. Par exemple, en décidant de soulager une
précieuse. douleur aiguë par hypnose sans évaluation médicale,
un soignant prend le risque de retarder le diag­nostic
d’une affectation somatique sous-jacente. Ces risques
ne sont pas spécifiques à l’hypnose mais peuvent être
Effets indésirables majorés par les représentations qui lui sont associées.
et  contre‑indications Ces représentations peuvent également pousser un
patient ou des professionnels de santé à assimiler une
intervention fondée sur l’hypnose comme équivalente à
A priori, aucune étude clinique n’a imputé à l’hyp-
une prise en charge psychologique, voire psychiatrique,
nose des effets indésirables graves, c’est-à-dire pouvant
en dépit du faible niveau de preuve de ces interventions
mettre en jeu le pronostic vital ou fonctionnel du
dans le domaine des troubles mentaux caractérisés.
patient. Une seule publication [11] a fait état d’un Il n’y a pas de contre-indication à utiliser des
cas de lien entre hypnose de spectacle et décès, pour suggestions positives pour améliorer sa communica-
lequel la causalité ne peut être prouvée. MacHo- tion. Pour l’hypnose formelle, les contre-indications
vec [22] a recensé de façon relativement exhaustive absolues sont le refus du patient et, de façon relative,
une cinquantaine d’effets indésirables ayant été asso- l’absence d’alliance thérapeutique ou l’impossibilité
ciés à l’hypnose et leurs facteurs de risque. Les effets à communiquer (patient souffrant de délire aigu,
indésirables sont difficilement prévisibles et la causalité confusion, coma, etc.). Les troubles du spectre de la
de l’hypnose en elle-même est délicate à démontrer. psychose sont plus une non-indication qu’une contre-
Ces effets dépendraient de facteurs individuels (méca- indication à l’hypnose, le risque de décompensation
nismes de défense, personnalité, incompréhension de psychotique restant théorique. Là encore, cet usage
la suggestion, éléments biographiques, etc.), mais aussi devrait être exclusivement réservé, et avec précau-
du contexte (évocateur de mauvais souvenirs, percep- tion, aux psychiatres qui ont l’habitude de soigner
tion négative des bruits ou des membres du person- les patients souffrant de psychose.
nel, etc.) et du praticien (manque de compétence,
directivité importante dans les suggestions, manque
d’objectivité, discrimination d’ordre personnel envers
la personne, etc.). Les effets indésirables peuvent Conclusion
être des réactions paradoxales (anxiété, troubles du
sommeil, etc.) ou des signes végétatifs pénibles (asthé- L’hypnose médicale est une pratique relativement sûre
nie, lourdeur, nausées, etc.). Le plus souvent, ces effets qui nécessite néanmoins une formation adaptée et une
s’estompent spontanément en quelques heures ou éthique de travail rigoureuse. L’utilisation de suggestions

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A p p r o c h e s f o n d é e s s u r   l’ h y p n o s e

thérapeutiques dans le cadre de l’hypnose médicale est  16. ISH (http://www.ishhypnosis.org).


potentiellement utile pour soulager douleur et anxiété  17. Jiang H, White MP, Greicius MD et al. Brain activity
aiguës, et peut-être d’autres symptômes, en complément and functional connectivity associated with hypnosis.
Cereb Cortex, 2016 [Epub ahead of print].
d’une prise en charge standard bien conduite. Le niveau
 18. Lang EV, Berbaum KS, Pauker SG et al. Beneficial
de preuve est important dans le traitement de la douleur
effects of hypnosis and adverse effects of empathic atten-
aiguë, mais encore faible dans les autres indications, en tion during percutaneous tumor treatment : when being
l’absence de données scientifiques robustes disponibles. nice does not suffice. J Vasc Interv Radiol, 2008, 19 :
En psychiatrie de liaison, la reconnaissance et la dimi- 897‑905.
nution du symptôme par l’hypnose, si cela convient  19. Lang EV, Hatsiopoulou O, Koch T et al. Can words
au patient, pourraient faciliter l’introduction du soin hurt ? Patient-provider interactions during invasive proce-
psychique dans le plan de traitement. dures : Pain, 2005, 114 : 303‑309.
 20. Leigh H, Streltzer J. H  andbook of consultation-liaison
psychiatry. New York, Springer, 2015 : 261.
 21. Liossi C, White P. Efficacy of clinical hypnosis in the
Bibliographie enhancement of quality of life of terminally ill cancer
 1. Aïm P. É  couter, parler : soigner. Guide de communica- patients. Contemp Hypn, 2001, 18 : 145‑160.
tion et de psychothérapie à l’usage des soignants. Paris,  22. Machovec F. Hypnosis complications, risk factors, and
Vuibert, 2015. prevention. Am J Clin Hypn, 1988, 31 : 40‑49.
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