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Avertissement au lecteur

Le présent recueil regroupe les contributions individuelles aux travaux du groupe thématique « Gouver- nance et Développement Participatif », constitué dans le cadre du processus d’élaboration du Rapport « 50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025 ».

Ce groupe de travail a été animé par Mme Myrieme ZNIBER, membre de la Commission Scientifique du Rapport, et composé de Mmes Sabah CHRAIBI, Nadia BERNOUSSI et MM. Abdesselam ABOUDRAR, Habib BELKOUCH, Ahmed GHAZALI, Abdellah HARSI, Mohammed EL YAAGOUBI, Farid EL BACHA, Abdellah HERZENNI, Mostapha KHAROUFI, Abdelaziz LAMGHARI MOUBARRAD et Abdeouahad OURZIK. Le groupe a élaboré ces contributions afin d’approfondir des aspects particuliers de la dimension thématique couverte et dans l’objectif de réunir les matériaux analytiques pour l’élaboration de son Rapport thématique de syn- thèse. Ces contributions ont ainsi constitué principalement un support pour les débats organisés au sein du groupe de travail, plutôt que des études exhaustives abordant l’ensemble des aspects scientifiques et pra- tiques relevant de la dimension thématique étudiée.

Les contributions qui sont publiées ici ont fait l’objet d’un examen au sein du groupe thématique, mais ne reflètent que les points de vue de leurs auteurs.

Il a été jugé utile de publier fidèlement la totalité de ces contributions. Cependant, n’ayant pas fait l’objet d’un travail systématique d’harmonisation, des différences peuvent alors y être décelées tant au niveau des données utilisées qu’au niveau des argumentaires déployés, ainsi que de leur degré de finalisation. En parti- culier, les données statistiques et les références utilisées sont celles du moment où les contributions ont été remises par les auteurs.

L’objectif principal de la publication de ces documents est de restituer la richesse du travail de recherche, de documentation et de débat qui a caractérisé le processus d’élaboration du Rapport sur « 50 ans de déve- loppement humain au Maroc et perspectives pour 2025 ». Mettre cette richesse à la disposition du lecteur, c’est aussi rendre hommage aux compétences nationales, issues de l’université, de l’administration et de la société civile, qui y ont contribué avec beaucoup d’engagement et de patriotisme.

Nous tenons à les remercier, et à travers eux toutes les personnes et administrations qui n’ont pas hésité à mettre à leur disposition données, documents et divers supports.

Gouvernance et Développement Participatif L’évolution et les perspectives constitutionnelles au Maroc Abdelaziz
Gouvernance et Développement
Participatif
L’évolution et les perspectives constitutionnelles
au Maroc
Abdelaziz LAMGHARI MOUBARRAD
9
Droits de l’Homme et démocratisation au Maroc
El Habib BELKOUCH
33
La place des femmes marocaines dans la vie
publique et dans la prise de décision
Sabah CHRAIBI
45
Le processus de réforme et de mise à niveau de
la justice et les réformes dédiées à assurer le règne
de la loi
Ahmed GHAZALI
77
Gouvernance et modernisation de l’administartion
Abdelouahad OURZIK
117
La lutte contre la corruption
Abdeslam ABOUDRAR
159
contribution 10
1
9/06/06, 11:25:48
Rapport sur le cadre conceptuel, législatif et réglementaire des processus de décentralisation et de régionalisation
Rapport sur le cadre conceptuel, législatif
et réglementaire des processus de
décentralisation et de régionalisation
au Maroc
Mohammed EL YAAGOUBI
Abdallah HARSI
181
Évolutions du partenariat et modalités de pilotage
et de gestion du développement humain
Abdallah HERZENNI
225
Rapport sur l’état d’avancement de la construction
d’un cadre juridique du développement humain et des
processus de réformes législatives et réglementaires
liés à l’encouragement du développement général et
humain en particulier, y compris : droit des affaires,
droit de presse, droit social, droit administratif
Farid EL BACHA
311
L’évolution du processus électoral au Maroc
Nadia BERNOUSSI
337
contribution 10
2
9/06/06, 11:25:49
Le processus de réforme et de mise à niveau de la justice et les réformes
Le processus de réforme et de mise
à niveau de la justice et les réformes
dédiées à assurer le règne de la loi
Ahmed GHAZALI
Introduction
79
1. La construction d’un nouvel ordre juridique et judiciaire
national (1956-1974)
81
2. Constats alarmants et tentatives de réforme (1990-2004)
87
3. Les efforts de réforme
93
4. Les perspectives d’avenir à l’horizon 2025
108
Gouvernance et modernisation
de l’administration
Abdelouahad OURZIK
I. Histoire et profil actuel de l’administration marocaine 1955 – 2005
119
1. Historique et évolutions majeures
120
2. Indicateurs de performance de l’administration
125
3. Efficacité des administrations publiques
130
II. Les défis de l’administration marocaine
134
1. Les défis politiques
134
2. Les défis économiques: Qualités, productivité, compétitivité
136
3. Les défis sociaux : solidarité sociale. citoyenneté,
responsabilité
138
4. Les défis technologiques : perfectionnement professionnel,
maîtrise des nouvelles technologies, innovation
141
5. Valoriser et mettre à niveau le potentiel humain
des administartions
141
Préparer la relève
142
Conclusion
Références bibliographiques
142
143
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La lutte contre la corruption : le cas du Maroc Abdeslam ABOUDRAR I. La corruption,
La lutte contre la corruption : le cas
du Maroc
Abdeslam ABOUDRAR
I.
La corruption, un fleau endemique
161
1. Introduction
161
2. Les facteurs qui engendrent la corruption
162
II.
Experience marocaine de lutte contre la corruption
167
1. Évolution des mesures anti-corruption depuis l’indépendance 169
2. L’experience du gouvernement d’alternance
169
3. Les instruments de la lutte contre la corruption 172
4. bilan du gouvernement de Youssoufi
176
5. Conclusion 178
Rapport sur le cadre conceptuel,
législatif et réglementaire des
processus de décentralisation
et de régionalisation au Maroc
Mohammed EL YAAGOUBI
Abdallah HARSI
Introduction
185
I.
Le cadre juridrique actuel de la centralisation
192
1. La commune
192
2. La province
196
3. La région
198
II.
Déconcentralisation et développement
199
1.
Les grands piliers
199
2.
Les grands secteurs
209
III.
Appréciations générale
219
1.
Les observations
219
2.
Les propositions ou recommandations
222
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3
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Évolution du partenariat et modalités de pilotage et de gestion du dével- oppement humain Abdallah
Évolution du partenariat et modalités
de pilotage et de gestion du dével-
oppement humain
Abdallah HERZENNI
Introduction
231
1. Le protectorat
232
2. Les années 1955-1973
234
3. Les années 1973-1983
238
4. Les années 1980
240
5. Les années 1990
243
6. 1998-2004 : approfondissements et nouvelles tendances
254
7. Enseignements, chantiers d’avenir
265
Bibliographie
269
Annexes
271
Rapport sur l’état d’avancement de
la construction d’un cadre juridique
du développement humain et des
processus de réformes législatives
et réglementaires liés
à l’encouragement du développement
général et humain en particulier
Farid EL BACHA
En guise d’introduction
313
I. Le droit du travail
314
1. L’accord du dialogue sociale du 1 er août 1996 : un nouveau
mode de fonctionnement du dialogue social
318
2. La loi 65/99 formant Code du travail : pour une démocratisation
et une meilleure gouvernance des entrprises
319
II. Droit des affaires
320
1. Pour un nouvel ordre public économique
321
2. Le Code de commerce de 1996 : des innovations majeures
321
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4
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3. Modernisation du cadre juridique des sociétés 322 4. Réforme du droit boursier et dynamisation
3. Modernisation du cadre juridique des sociétés
322
4. Réforme du droit boursier et dynamisation de l’économie
nationale
322
5. Les droits d’auteur
324
6. Propriété industrielle
325
7. Le droit bancaire
325
8. Concurrence et consommation : pour une régulation
du marché et d’une plus grande protection des acteurs
326
III.
Le droit administratif
327
1. Phase de consolidation de l’autorité de l’État (1957-1993)
327
2. Création des tribunaux administratifs et consolidation
de l’État de droit
328
IV.
Le droit de la presse
329
1. Des acquis
(1958-2002)
329
2. Tentative de réforme (2002)
330
3. Les avancées
331
4. Les limites de la réforme
331
5. « La réforme de la réforme »
332
Perspectives
332
L’évolution du processus électoral
au Maroc
Nadia BERNOUSSI
I. L’évolution du droit de suffrage
342
1. L’électorat
342
2. Le droit d’éligibilité
346
II. L’évolution du suffrage
351
1.
Les caractères du vote
351
III.
L’évolution du contrôle du suffrage
364
1. L’administration électorale
364
2. Le contentieux électoral
366
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Cadrage

Les idées exprimées sur le régime politique marocain, sur son évolution et sur ses perspectives et qui émanent à la fois des milieux intellectuels et des acteurs politiques, sous forme de réflexions, de proposi- tions ou de revendications peuvent être ramenées, au fond, à la problématique du rapport entre Monarchie et régime parlementaire. Diffuse ou intense, latente ou manifeste, l’idée commune est l’adaptation ou la transformation de la Monarchie gouvernante marocaine au regard des éléments du régime parlementaire et de la légitimité démo- cratique qui le sous-tend.

L’idée, pour être exposée et analysée à travers le processus constitutionnel marocain, depuis l’indépen- dance jusqu’à maintenant avec les perspectives qui pourraient en être extrapolées, doit être cependant relati- visée et délimitée par les précautions suivantes :

1. À la base, la constitutionnalisation comme acte initial au lendemain de l’indépendance puis comme

entreprise continue n’est pas simplement la constitutionnalisation de la Monarchie mais aussi des forces politiques qui sont parties prenantes dans la construction du régime politique;

2. Les défis du régime parlementaire et de la légitimité démocratique ne concernent pas la Monarchie

seule, en elle même, mais l’ensemble de la société politique, principalement les partis politiques qui consti-

tuent un rouage structurel de tout régime (parlementaire) moderne;

3. La monarchie, structure traditionnelle et conservatrice de par son caractère historique, a montré, juste-

ment à cause de ce caractère, une faculté continue d’adaptation et d’ouverture;

4. Les perspectives constitutionnelles et politiques du régime marocain (Monarchie et société politique) se

situeraient, au regard des données historiques et dans le sillage d’éléments objectifs et subjectifs (mondiali- sation avec ses différentes implications, volontés et facultés d’adaptation des différents acteurs politiques ), entre les deux pôles de la Monarchie gouvernante tutélaire et de la Monarchie symbolique.

Sur la base de ce qui précède, le cadre constitutionnel et le sens de son évolution peuvent être exposés et analysés en trois volets : le premier se rapporte à la genèse correspondant à la période allant de l’indépen- dance à l’adoption de la Constitution de 1962; le deuxième est relatif à la construction constitutionnelle de 1962 à 1996 et le troisième porte sur les perspectives à partir des potentialités ouvertes par la révision constitutionnelle de 1992.

1. La genèse : de l’indépendance à l’adoption de la constitution de 1962

Nous sommes ici en face d’une période courte et intense. Dès le lendemain de l’indépendance, la conscience était là, grave et incontournable chez les acteurs politiques du moment et notamment chez la Monarchie, de la nécessité de doter le pays d’une Constitution écrite et formelle. L’enjeu était de taille : pas- ser d’une Monarchie purement traditionnelle à une monarchie constitutionnelle; passage dont les conditions et les implications ne concernaient pas d’ailleurs la Monarchie seule, strictement en elle-même, mais l’ensemble de la société politique qui devait justement être conçue et construite à l’ère de la Constitution. L’enjeu n’était donc pas moins que la conception de la constitutionnalisation et du régime politique à mettre en place à travers un rapport politique contradictoire et selon des étapes maîtrisées par la volonté du Monarque.

1.1. Le rapport politique

Il s’agit du rapport entre la Monarchie et des forces qui s’étaient constituées en prévision de la première Constitution marocaine en tant que forces d’opposition. À une constitutionnalisation de la Monarchie conçue et encadrée par le Roi lui-même directement, celles-ci faisaient valoir un autre processus reposant sur le mécanisme d’une assemblée constituante pouvant permettre l’établissement d’une Monarchie constitu- tionnelle dans laquelle le centre de décision se trouverait plutôt au sein du législatif, peut être dominé par un seul parti, qu’au sein de l’exécutif. En tant que système politique, le protectorat avait joué un rôle déterminant dans la structuration de ce rap- port en dotant la Monarchie de la force de la centralisation et le mouvement national, du moins certaines de ses composantes, du sentiment d’être d’emblée des forces politiques modernes organisées. Au fond, le pro- tectorat avait contribué à façonner formellement pour l’avènement de l’indépendance, les structures qui ani- ment en principe un régime politique moderne, à savoir les forces et les rôles politiques qu’elles sont amenées à assumer. Dans cette transformation, la Monarchie fut mieux « lotie » ne faisant, face aux forces dotées du rôle politique de l’opposition, que parachever sa puissance. Sa légitimité historique intacte, davan- tage revigorée au lendemain de l’indépendance après l’épreuve de la libération nationale, allait être servie par tous les moyens, toutes les méthodes et toutes les techniques de la centralisation édifiées par l’art du pro- tectorat. En face, les forces d’opposition pouvaient se situer dans la légitimité du nationalisme, mais elles avaient entrepris, en même temps, une contradiction par rapport à cette légitimité dont la composante monarchique est centrale, en se dotant du rôle de forces politiques modernes, du moins dans leur désir d’introduire un grand réaménagement sur la légitimité monarchique. La méthode était de considérer que l’avènement de l’État constitutionnel ne pouvait ou ne devait pas être pris en charge directement par la Monarchie. Le processus de construction politique et constitutionnelle enclenché au lendemain de l’indépendance et ayant conduit finalement à la constitution de 1962 avait porté la marque de cette contradiction. L’observation ultérieure, à distance, de ce processus, permet cependant de relever l’existence d’une conscience sous- jacente, celle des limites de la conception et des possibilités de mise en ouvre de la solution constitutionnelle – méthode et contenu – envisagée et ambitionnée par chacune des parties. Au-delà de la période et de ses aléas, Monarchie et forces d’opposition furent, au fond, objectivement solidaires face au défi de la constitu- tionnalisation qui interpellait chacune des parties selon sa légitimité, ses moyens et sa faculté d’adaptation. Le triomphe de la conception royale fut ainsi un triomphe équilibré. Bien sûr, il l’a été d’une façon nette et

contradictoire à l’encontre de la conception de l’assemblée constituante au vu de l’antériorité de la Monar- chie et de son enracinement social et religieux. Il l’a été cependant dans l’équilibre, quand au-delà des remous de la contradiction elle-même, on regarde le texte de la première constitution qui, à l’analyse, montre toutes vertus en lui-même et au regard de l’évolution du dispositif constitutionnel ultérieur. Au-dedans de la période, au sein du rapport politique brut, la constitution fut le produit de la contradiction et du contrôle réciproque, même inégalitaire, entre les parties. La progression vers la constitutionnalisation s’était faite par à-coups par la mise en place de certaines réalisations institutionnelles selon un rythme et à travers des étapes plus ou moins programmées.

1.2. Les étapes

L’essentiel ici n’est pas d’envisager ces étapes dans un ordre chronologique même si celui-ci pourrait de lui-même imposer sa logique. Il l’est plutôt dans leur identification à des réalisations institutionnelles sur la voie de la première Constitution marocaine. La constitutionnalisation, dans ce sens, ne renvoie pas simple- ment à cette Constitution, mais aussi aux différentes réalisations institutionnelles qui préparent directement ou indirectement la future Constitution. Dans ce sens, la volonté des acteurs politiques est importante et se trouve plus ou moins servie ou desservie par les différents éléments du contexte général. La volonté royale y était déterminante tout en jouant, du fait du rapport politique contradictoire, le compromis entre la domina- tion et l’équilibre. Ce compromis peut être saisi à travers les deux catégories de réalisations institutionnelles qu’on peut identifier dans le cheminement du processus décrit. Une première catégorie peut être vue comme ayant directement trait au pouvoir et à son enjeu; l’autre catégorie peut être saisie comme touchant, à la base, la participation politique des individus et leur citoyenneté.

1.2.1. Des institutions de pouvoir

Il s’agissait en fait de pré-institutions et de mécanismes destinés à être le cadre de conception et d’élabo- ration de la future constitution et, partant, des futures institutions constitutionnelles. Les textes qui leur ser- vaient de support renseignaient, au fond, sur ce qu’allaient être les droits et les obligations ainsi que les prérogatives des différentes institutions en construction. L’enjeu du pouvoir y était implicite mais clair.

Nous voulons nommer ici le Conseil national consultatif, le Pacte royal, le Conseil constitutionnel et la Loi fondamentale.

a. Le Conseil national consultatif est une sorte de pré-parlement, nommé par le Roi à partir de 1956 et

composé des représentants des différents milieux politiques, syndicaux, économiques et religieux. Son

caractère consultatif, ses pouvoirs plutôt périphériques que centraux (interroger les ministres, formuler des

ainsi que son règlement intérieur qui ne pouvait être établi que par le Roi à qui

revenait le droit de convoquer l’institution, révélaient clairement la conception royale de ce que devait être, au niveau du principe, la place de la Monarchie dans le processus de constitutionnalisation, avant même la mise en place d’institutions démocratiques dont l’institution parlementaire dans le cadre d’une Monarchie constitutionnelle.

b. Le pacte royal allait être un document plus engagé et plus explicite que le Conseil national consultatif

dans le sens de cette Monarchie. Il allait cependant être marqué par deux caractéristiques. Intervenant le 8

Mai 1958 sous forme de discours royal, il précéda ainsi la constitution, le 12 Mai 1958, du gouvernement

avis à la demande du Roi

)

istiqlalien, et se présenta, en conséquence, comme le programme de ce gouvernement. Au-delà du pro- gramme gouvernemental, le Roi confirmait sa prérogative de tracer le plan constitutionnel et les étapes de sa mise en ouvre. Dans ce plan, la souveraineté est celle du Peuple mais c’est le Roi qui l’incarne et la préserve. La démocratie à réaliser à travers une participation graduelle, devait tenir compte de l’esprit des percepts isla- miques et de la réalité marocaine. Le Roi devait non seulement être le détenteur de pouvoirs évidents à l’égard du gouvernement (pouvoir de nomination et de définition des compétences de ses membres) mais être aussi un partenaire privilégié du pouvoir législatif.

c. Le Conseil constitutionnel se présentait au moment de sa création par le dahir du 3 Novembre 1960

comme le cadre conceptuel plus qu’institutionnel de la future Constitution du Maroc indépendant. Il marquait le refus royal de la Constituante issue d’une base électorale partisane au profit d’une assemblée désignée par le Roi en vue de préparer un projet de constitution à soumettre au visa royal avant le vote du Peuple. La carence du conseil puis son impasse n’étaient pas dues tant à une contradiction fondamentale active au sujet de l’élaboration de la Constitution qu’aux divergences et aux rivalités entre partis au sein et à l’extérieur du Conseil.

d. La loi fondamentale du Royaume, enfin, intervint le 2 Juin 1961 à la suite de l’échec du Conseil constitu-

tionnel pour jouer le rôle d’une constitution matérielle dans l’attente de la Constitution formelle. La Loi fonda- mentale allait être chronologiquement et fondamentalement le document qui clarifiait définitivement, au lendemain de l’indépendance, la conception du pouvoir constituant dans un rapport direct entre le Souverain

et le Peuple.

1.2.2. Des institutions de citoyenneté

Il s’agissait d’institutions fondamentales qui relevaient plus d’une logique générale que de la logique de l’enjeu direct pour le pouvoir. Ayant trait aux droits et libertés des citoyens, elles étaient nécessaires à la fois techniquement et politiquement à la matière constitutionnelle à élaborer et aux institutions constitu- tionnelles, notamment représentatives, à mettre en place. Il fallait bien sûr prévoir les droits et les libertés nécessaires pour le citoyen, individuellement et collectivement à la base de ces institutions, à la fois comme électeur, gouverné et opinion publique mais aussi tout simplement comme homme et femme. Ces méca- nismes de la citoyenneté n’avaient pas pour enjeu le pouvoir comme c’était le cas des questions liées direc- tement à la Constitution et aux institutions constitutionnelles, notamment le parlement et le gouvernement. Le Monarque les avaient conçus et mis en place sans que le passage soit cette contradiction laborieuse qui avait marqué les questions directement constitutionnelles. Les textes visés ici sont surtout le code des libertés publiques du 15 Novembre 1958 et la charte com- munale du 23 Juin 1960 précédée par le dahir du 1 er Septembre 1959 sur les élections. Le premier texte avait organisé à travers trois dahirs le droit d’association y compris le droit de constituer des partis politiques, les rassemblements publics et la liberté de la presse. La charte communale avait créé, sur la base du droit de vote pour les citoyens, le noyau d’une démocratie communale pour la participation de ces derniers à la ges- tion de leurs affaires locales. L’enjeu politique n’était pas bien entendu absent à propos de ces institutions et des mécanismes qu’elles mettaient en place. S’il n’intervenait pas à la source de ces institutions, cet enjeu apparaissait au niveau de leur mise en ouvre. L’enjeu ne résidait pas dans ces institutions en elles-mêmes comme droits et libertés des citoyens, mais plutôt comme outil de conquête d’une position de pouvoir ou d’influence ou de pression sur celui-ci. Le débat qui avait eu lieu, au lendemain de l’indépendance, sur le mode de scrutin, la tutelle sévère qui avait été retenue pour la décentralisation communale, les modifications qui avaient été introduites

en 1959 et 1960 pour davantage réglementer la liberté de la presse, relevaient ainsi de cette instru- mentalisation ou au moins de cette méfiance à l’égard des libertés fondamentales. Au terme donc de cette période laborieuse de 1956 à 1962, ce fut l’aboutissement à la première Constitu- tion écrite et formelle du Royaume et, avec celle-ci, ce fut le point de départ d’un véritable processus de construction constitutionnelle.

2. La construction : de la Constitution de 1962 à la Constitution de 1996

La construction constitutionnelle accomplie entre la Constitution de 1962 et la Constitution de 1996 aboutit clairement à un résultat : un progrès certain dans la mise en place des mécanismes du régime parlementaire dans le cadre d’une Monarchie gouvernante. Les deux termes de cette proposition doivent être soulignés et bien entendus. Nous sommes en face d’une tradition monarchique et le progrès réalisé est celui de l’adapta- tion de cette tradition, dans le cadre d’une évolution historique irréversible, aux éléments d’un régime libéral moderne, lui-même profondément restructuré dans sa forme et dans ses règles de fonctionnement comme régime parlementaire. Au cours de l’évolution à décrire entre 1962 et 1996, le régime parlementaire ne prend pas la place du régime monarchique, et pour éviter l’évidence d’une telle affirmation, la formule devrait être plutôt cette insertion de plus en plus évidente mais ajustée des mécanismes du régime parlementaire dans le cadre du régime monarchique. La formule met en évidence la continuité de la tradition monarchique, mais elle prend acte en même temps de la faculté d’adaptation de la Monarchie qui s’exerce au niveau constitu- tionnel pour répondre d’ailleurs ainsi aux exigences de l’évolution globale qui s’impose comme défi à toute société. Ces éléments correspondent à un constat et non pas à une construction, mais comme tel, ce constat relève d’une contradiction historique. Celle-ci a pu prendre jusqu’à maintenant, au vu de l’évolution constitu- tionnelle et tous paramètres confondus (politiques, économiques, sociaux et culturels), la forme d’une dyna- mique et non d’une impasse. La question la plus objective, mais également la plus passionnante, ouvre droit sur les perspectives d’une telle dynamique. La réponse qu’on sera amené à donner (infra, 3. les perspec- tives) devra prendre en considération le lien entre deux continuités : la continuité monarchique qui suppose la continuité de sa faculté d’adaptation. Pour le moment, occupons-nous du processus constitutionnel consommé. Entre 1962 et 1996, cette faculté a fonctionné à la mesure des défis qui se sont posés et a produit, au niveau constitutionnel, un certain nombre de réponses. Quel sens peut-on d’abord voir au processus envi- sagé et quels en ont été les acquis au fil des révisions constitutionnelles.

2.1. Le sens du processus

À partir de l’idée qu’on vient d’évoquer sur la mise en pace progressive des mécanismes parlementaires

dans le cadre du régime monarchique marocain, deux angles de vue complémentaires peuvent être utilisés pour saisir le processus constitutionnel entre la première Constitution de 1962 et l’actuelle Constitution de

1996.

2.1.1. Tout d’abord, un angle de vue extérieur. Dans ce sens, il s’agit d’une appréciation globale et d’ensemble du processus. Par une observation extérieure à celui-ci, l’on constate une évolution continue avec des résultats constitutionnels concrets qui, par leur accumulation, tendent vers l’horizon d’un régime constitutionnel qui se trouve progressivement transformé. Une esquisse de modernisation constitutionnelle peut être évoquée et elle a été, au cours du processus en question, de plus en plus à l’ouvre sans mise en cause du principe de la Monarchie gouvernante. Le processus pourrait être vu comme une conciliation à la fois des pratiques traditionnelles avec le gouver- nement moderne et de celui-ci avec les pratiques traditionnelles. Une conciliation qui met côte à côte la contradiction et la concession. Ce n’est pas l’idée de juxtaposition, de coexistence ou simplement de super- position du traditionnel et du moderne au sein du régime constitutionnel marocain. Le rapport de réappropria- tion réciproque, d’interpénétration, fait que chaque élément perd sa pureté originelle pour devenir un élément nécessairement lié à l’autre élément sans qu’en termes de statut, la supériorité de l’un soit mise en cause sur celle de l’autre, celle de la Monarchie sur celle du gouvernement moderne. Sous cette délimitation, la problématique de la modernisation à travers le processus de constitutionnalisa- tion pourrait être appréciée à travers trois propositions-repères : la conception de la constitutionnalisation, sa délimitation et sa gestion.

A. La conception porte sur l’insertion formelle de la Monarchie dans un texte constitutionnel écrit libé-

ral de type occidental, la transformation de certains de ses attributs et mécanismes en éléments constitu- tionnels et, enfin, l’ attribution au Monarque de compétences et de mécanismes constitutionnels modernes. La question de la conciliation des pratiques traditionnelles et du gouvernement moderne renvoie fonda- mentalement à la conception et à l’établissement d’une telle constitutionnalisation. Tout au long du proces- sus, ce qui a prévalu, c’est la conception du Monarque consacrée par référendum populaire à l’encontre, l’espace de quelques années après l’indépendance, de la thèse de l’assemblée constituante. Mais parallèlement à l’affirmation de la conception royale, s’est développée progressivement la participa- tion des forces d’opposition à l’ouvre « constituante » par des revendications devenues propositions consti- tutionnelles. Les mémorandums constitutionnels porteurs de ces propositions sont venus exprimer à la fois le fait d’une intériorisation de la Monarchie gouvernante ainsi que l’espoir d’une parlementarisation de cette institution qui s’est d’ailleurs réalisée d’une façon mesurée.

B. La délimitation de la constitutionnalisation renvoie à l’étendue de celle-ci et à sa profondeur. Elle

concerne les valeurs qui restent supérieures, pouvant être soumises à l’adaptation et non à la révision. Ni la Monarchie, ni l’Islam ne peuvent voir leurs principes révisés. L’adaptation de leurs modalités durant le pro- cessus constitutionnel envisagé entre 1962 et 1996 s’est faite à partir d’un rapport, constitutionnellement maîtrisé, entre propositions des acteurs politiques et sociaux et disposition royale. Il en a été ainsi notam- ment de la réforme de la Moudawwana qui en devenant code de la famille n’a pas transigé, au fond, sur les principes mais sur les modalités.

C. La gestion, enfin, porte sur l’administration assez dynamique et conséquente du processus constitu-

tionnel en question. C’est une gestion dont la marque a été l’interpénétration politique et constitutionnelle de la tradition et de la modernité dans le régime constitutionnel dans trois directions convergentes : un certain recul du Roi détenteur de mécanismes constitutionnels solitaires (cas du pouvoir réglementaire); établisse- ment progressif et organisé du Roi détenteur de mécanismes constitutionnels atténués ou partagés (promul-

gation des lois, commissions parlementaires d’enquête

l’acception politique du terme. Ceci est apparu, notamment, dans l’enclenchement du passage des partis

esquisse d’une Monarchie constitutionnelle dans

);

d’opposition du seul espace parlementaire à l’espace gouvernemental dans une logique d’alternance qui vient d’être entamée.

2.1.2. Dans un angle de vue intérieur, le résultat global qui vient d’être décrit n’est pas infirmé mais confirmé autrement. Le processus se trouve alors décrit dans ses contradictions au lieu d’être vu d’emblée dans ses résultats en principe acquis et homogènes. Par l’observation du processus constitutionnel depuis l’adoption de la première Constitution du Maroc indépendant jusqu’à l’actuelle Constitution, il est possible de relever et d’admettre un paradoxe à partir de la Constitution de 1962. Au lieu de se présenter dans son contexte comme un acquis au vu de ses apports de fond et de forme, elle a plutôt montré, toutes les contradictions qui restaient à surmonter avant de voir le pays doté d’une Constitution et partant, d’un régime constitutionnel. Le paradoxe avait résidé dans le fait que le Maroc indépendant qui devait s’organiser dans un tel régime, s’était vu s’installer d’emblée dans un régime constitutionnel de crise, puisque peu de temps après son adoption, la constitution de 1962 s’était trouvée ramenée à son article 35 relatif à l’état d’exception. Le mécanisme destiné en principe dans les démocraties à sauvegarder le régime constitutionnel, s’était vu attribuer au Maroc, au début de son indépen- dance, le statut de premier régime constitutionnel même si c’était dans le cadre d’un système monarchique déjà établi. Un système monarchique appelé cependant à se transformer. Certes, la constitution de 1962 pouvait être considérée avec ses caractéristiques comme une conclusion normale et logique (et pas simplement souhaitable) du processus politique depuis le lendemain de l’indépen- dance jusqu’à son adoption. Il reste, cependant, que le fonctionnement des institutions et le déroulement de la vie politique dans le cadre de cette constitution intervenaient comme une infirmation d’une telle conclu- sion. Le fait est que la constitution de 1962, au vu du contexte qui l’avait préparée et de celui qui l’avait accompagnée, se présentait comme un cadre normatif qui était allé au-delà de ce qui pouvait être attendu du processus politique qui l’avait préparé. En tant que contenu et mécanismes, mais aussi en tant que référence perçue par les acteurs politiques, elle donnait l’image d’un texte qui avait surestimé la qualité du rapport poli- tique qui avait accompagné sa genèse. Un réajustement constitutionnel pouvant apparaître comme une mise des comptes à zéro était alors entre- pris par la Monarchie avec la Constitution de 1970. Cette constitution avait pris l’allure, du côté de la Monar- chie, d’un acte de pédagogie constitutionnelle de choc et, du côté des forces politiques d’opposition, d’une thérapie constitutionnelle de choc. Il s’agissait sans doute ainsi d’un texte qui était considéré par la Monar- chie et compris par les forces en question comme un texte provisoire. À partir de ce texte, la reprise du pro- cessus constitutionnel au lendemain de l’état d’exception, ne pouvait être qu’accidenté et contradictoire, mais avec une conscience sous-jacente. Du côté de la Monarchie, la conscience que cette institution tout en se parant de sa légitimité historique et tout en se construisant comme Monarchie constitutionnelle gouver- nante, elle ne pouvait pas et elle ne devait pas être absolue et exclusionnaire. Son caractère historique lui dicte justement d’être à la fois conservatrice et ouverte. Du côté des forces politiques opposantes, la conscience est que, tout en échafaudant des scénarios de régime politique avec une intensité qui était allée en s’atténuant, leur stratégie ou leur simple perception ne pouvait pas envisager l’hypothèse d’une Monar- chie simplement symbolique.

2.2. L’accumulation des acquis constitutionnels

Tout au long du processus décrit, l’épreuve de la contradiction et le défi de l’antinomie des positions décla- rées n’ont pas empêché le rapport politique de progresser au niveau constitutionnel. Sur le tableau constitu-

tionnel, la permanence de la force de la tradition monarchique n’a pas empêché des éléments de modernisation de s’y afficher progressivement. Constitutionnellement, la période 1962-1996 a vu se dessiner une courbe de la légitimité démocratique à côté de la légitimité monarchique. Principes, institutions et procé- dures de la première légitimité ont trouvé à s’inscrire dans le texte constitutionnel et à s’y améliorer par retouches successives. Si en cours de route, globalement ou par moments, l’impact est considéré comme largement amorti ou même neutralisé par une légitimité monarchique qui lui serait incompatible, c’est que le rapport politique ne se trouve pas forcément synchronisé au construit constitutionnel. Les deux sont bien entendu liés et le second est considéré généralement comme découlant du premier. Or, il reste que si le construit constitutionnel devait avoir son effet sur le rapport politique et que cet effet ne survient pas à cause d’une légitimité monarchique jugée trop forte et neutralisante, c’est que ce rapport se trouve trop simplifié à la base. Le traditionnel (la Monarchie) est considéré d’un côté et le moderne (toutes les forces, notamment opposantes, ayant développé un discours, en particulier revendicatif) de l’autre. En dehors de la forme et du discours, le traditionnel et le moderne se trouvent des deux côtés et de ce fait, les exigences de la Constitu- tionnalisation, conception et application, relèvent d’un rapport complexe où la force d’inertie ne se trouve pas nécessairement d’un côté alors que la force d’accompagnement se trouve de l’autre (voir prolongement de cette précaution infra, 3. les perspectives) L’importance de l’idée de légitimité pour rendre compte structurellement et non pas simplement chrono- logiquement du processus constitutionnel entre 1962 et 1996 doit nécessairement être soumise ainsi à cette précaution méthodologique. Le compte-rendu ne porte pas, en conséquence, sur un recul de la légitimité monarchique, mais sur une adaptation à une légitimité démocratique qui correspond à des institutions en construction et non pas nécessairement à des forces politiques modernes par définition. L’idée est celle de l’évolution de la légitimité monarchique qui a fait montre d’une faculté d’adaptation avec la perspective d’un changement sans bouleversement. À côté de la légitimité monarchique qui est historique, la légitimité démo- cratique acquiert le statut d’une entreprise en construction nécessaire à l’adaptation de la Monarchie. Le mouvement d’évolution nous paraît avoir permis le passage d’une légitimité monarchique « simple » à une légitimité monarchique « composée ». La remarque, cependant, est que l’évolution d’une phase à une autre ne réside pas nécessairement dans l’évolution des compétences et des attributions constitutionnelles des organes au sens technique strict, mais dans l’évolution de ces éléments comme réponse à l’évolution dans la qualité des circonstances.

2.2.1. Légitimité monarchique « simple »

Il s’agit là d’une légitimité qui correspond, dans ses éléments de base, à la période couverte par les trois pre- miers textes constitutionnels de 1962, 1970 et 1972. La caractéristique de base est que la légitimité monar- chique est ici simple car elle s’est trouvée guidée par l’art de la royauté qui est apparu dans l’encadrement intense, directement et indirectement, de la vie politique et des institutions par l’article 19 de la constitution. L’idée et la caractéristique sont à voir à travers les manifestations de la légitimité monarchique « simple » qui apparaissent à deux niveaux : le niveau du Monarque, puis le niveau de ses rapports avec les autres organes constitutionnels.

A. Le niveau du monarque

Concrètement, le caractère simple de la légitimité monarchique est à voir, à ce niveau, dans le fait que les deux premières Constitutions notamment (1962 et 1970) ont été conçues et formulées sans aucun degré de participation des partis d’opposition qui étaient attachés à la revendication d’une Constituante. Il y a aussi à relever ici la fondation de la fonction d’arbitrage royal dès le lendemain de la Constitution de 1962 lorsque le

Roi avait accepté d’arbitrer entre la majorité gouvernementale et la minorité parlementaire au sujet de la demande par celle-ci de la tenue d’une session extraordinaire sur la base de l’article 40 de la Constitution. Tout en donnant raison à la minorité sur la base de la lettre de la Constitution, le Roi avait souligné que les moyens de contrôle prévus par la constitution sont des moyens institutionnels et non pas strictement des moyens partisans, au service d’objectifs politiques étroits.

B. Le niveau des rapports Monarque-organes constitutionnels

Au niveau d’abord de l’Autorité judiciaire, deux éléments importants sont à citer dans le sens de l’idée de légitimité monarchique simple. Le premier élément est antérieur à la constitution de 1962. Il est inscrit dans la genèse de cette constitution. Il s’agit du jugement rendu par la cour d’appel de Rabat en 1959 prononçant la dissolution du parti communiste marocain sur la base d’un discours du Roi Mohamed V ayant déclaré l’incompatibilité des idéologies matérialistes avec les valeurs religieuses du Maroc. Le deuxième élément renvoie à la décision de la chambre administrative de la Cour suprême en date du 20 Mars 1970. Cette déci- sion avait rendu irrecevable le recours en annulation pour excès de pouvoir contre les dahirs royaux.

Au niveau du pouvoir législatif, divers éléments constitutionnels ou d’interprétation constitutionnelle sont à prendre en considération :

– la dissolution automatique du Parlement, élément qui a été retenu par la Constitution de 1970 dans son article 68 qui disposait que : « lorsque le peuple a, par référendum, approuvé un projet de loi rejeté par la Chambre des représentants, il y a lieu à dissolution de celle-ci;

– l’exercice du pouvoir législatif par le Roi après la dissolution;

– le Roi législateur sur la base de l’article 19 au terme de la législature en cas de report des élections parle- mentaires. Situation survenue en 1983, sous la Constitution de 1972. Le recours à cette solution pour parer au vide législatif découle d’une interprétation de la Constitution par le Roi;

– le Roi législateur en attendant la mise en place de l’institution parlementaire prévue par la Constitution adoptée et promulguée. Ce régime, considéré comme transitoire, a été prévu dans ce sens dans les tex- tes constitutionnels jusqu’à la Constitution de 1992. Mais la remarque s’impose que la plus longue pé- riode transitoire fut organisée sous la Constitution de 1972 pendant plus de cinq années. Pendant cette période, sur la base de l’article 102, une panoplie de dahirs portant lois était intervenue, notamment dans ce que les dispositions transitoires avaient appelé, depuis la Constitution de 1970 (jusqu’à celle de 1992), la « conduite des affaires de l’État »;

– le recours du Roi à ses prérogatives en tant que Commandeur des croyants pour faire face à des situa- tions imprévisibles dans la vie parlementaire tel que le retrait qui avait eu lieu en 1981 d’une partie de l’opposition de la Chambre des représentants. Il s’agissait de ramener les députés concernés à réinté- grer le parlement après leur attitude de ne pas siéger dans cette institution dont le mandat devait être prorogé par référendum constitutionnel pour être porté de quatre à six ans;

– enfin, la promulgation par le Roi des lois votées par le Parlement qui n’était soumise à aucun délai dans les constitutions de 1962, 1970 et 1972.

Au niveau du pouvoir exécutif, dans la logique de la légitimité monarchique « simple » sous ces trois constitutions, quatre éléments méritent d’être mis en relief :

– la nomination tout à fait discrétionnaire du gouvernement, sans lien avec la logique d’une majorité gou- vernementale;

– la nomination des ministres par le Roi sans contreseing du Premier ministre;

– l’entrée en fonction du gouvernement dès sa nomination par le Roi;

– le pouvoir réglementaire en totalité entre les mains du Roi dans la Constitution de 1970. Son attribution au Premier ministre par la Constitution de 1972 sera accompagnée par ce que prévoit l’article 65 de cette Constitution : la délibération, avant toute décision, en Conseil des ministres, des décrets régle- mentaires (entre autres). Cet élément est toujours bien présent dans les dispositions constitutionnelles actuelles, mais dans un contexte constitutionnel qui a subi une certaine évolution.

2.2.2. Légitimité monarchique « composée »

L’idée est qu’il s’agit d’une légitimité qui correspond à des éléments nouveaux introduits dans les deux textes constitutionnels de 1992 et de 1996 et qui comportent une logique de légitimité démocratique parle- mentaire. Si un élément de légitimité monarchique « simple », au sens déjà décrit, intervient au cours de la phase inaugurée par la Constitution de 1992, il intervient, au fond, dans un contexte de droit constitutionnel plus évolué, dans des conditions politiques, nationales et internationales, exigeant de plus en plus d’ouver- ture. Il comporte alors le risque de paraître inadapté par rapport à l’espace de la légitimité démocratique qui paraît comme une donnée de plus en plus intégrée dans la tendance objective de l’évolution constitu- tionnelle. Les manifestations constitutionnelles dans le sens de la légitimité monarchique « composée » peuvent être saisies, à leur tour, au niveau du Monarque et de ses rapports avec le Parlement et le Gouvernement.

A. Le niveau du Monarque

Il s’agit surtout de la question du pouvoir constituant. On est bien sûr loin de la Constituante, revendication qui n’est plus à jour chez presque toutes les forces d’opposition. Une autre modalité de participation constitu- tionnelle a pris corps progressivement chez ces forces par le moyen de la proposition constitutionnelle. Il s’agit des mémorandums constitutionnels, voie limitée mais qui a permis un certain accès à l’espace du pou- voir constituant, auparavant totalement verrouillé. Les mémorandums ont permis notamment de compenser l’initiative parlementaire, prévue mais jamais utilisée, en matière constitutionnelle, depuis l’indépendance jusqu’à maintenant. C’est ainsi qu’à la veille des révisions constitutionnelles de 1992 et de 1996, certains mémorandums ont pu trouver place par certaines de leurs propositions dans les textes issus de ces révi- sions. On peut relever, par ailleurs, dans un cas certes isolé mais significatif, une volonté royale de délimitation du recours à l’article 19 de la Constitution. La référence est faite ici à la doléance qui avait été émise par cer- tains partis de l’opposition de voir les élections parlementaires indirectes du 17 Septembre 1993 annulées, sous prétexte de leur irrégularité, par la volonté royale sur la base de l’article 19. Le Roi avait alors tout sim- plement recommandé aux partis concernés de saisir le Conseil constitutionnel une fois mis en place en appli- cation des dispositions de la Constitution de 1992.

B. Le niveau des rapports Monarques-oragnes constitutionnels

Il faut justement faire une mention appuyée, à côté des organes classiques que sont le Gouvernement et le Parlement, du Conseil constitutionnel créé, dans le mouvement des apports à caractère libéral, par la Constitution de 1992.

Le Conseil constitutionnel. L’institution de ce Conseil est une consécration certaine du principe de la légitimité démocratique. Le Roi l’avait reconnu lui-même indirectement dans son discours d’investiture des membres de cette institution en 1994 en soulignant que les dérisions du Conseil s’imposent à toutes les autorités constitutionnelles du pays. L’affirmation royale renvoie à un élément de fond : une

institution de nature démocratique libérale devrait à long terme secréter ses conséquences dans le sens de la légitimité démocratique.

Le Parlement. Bien avant le processus constitutionnel ayant donné lieu à la révision constitutionnelle de 1992, il y a eu disparition, dans la Constitution de 1972, du mécanisme de la dissolution automatique du Parlement et suspension du référendum législatif au cas où le texte concerné, proposition ou projet de loi, se trouverait approuvé ou refusé à la majorité des deux tiers des membres composant le Parlement. Il s’agit là d’éléments pouvant s’inscrire dans la logique de la légitimité démocratique, surtout après une période ayant été marquée par l’état d’exception puis par la Constitution de 1970 qui avait marqué un recul sur un certain nombre de points par rapport à la Constitution de 1962. Quant à l’exercice du pouvoir législatif par le Roi après la dissolution du Parlement, force est de relever, qu’il s’agit là d’un mécanisme qui n’a jamais été mis en ouvre par le Roi. Des crises de majorité gouver- nementale ne pouvaient pas se produire pour les raisons déjà évoquées et les crises liées au Parlement étaient réglées autrement. Plus significatifs, sont les éléments de démocratie libérale et de parlementarisation qui sont intervenus et qui relèvent de la logique de la légitimité démocratique. Il faut citer dans ce sens :

R

La promulgation dans les trente jours par le Roi de la loi votée par le Parlement;

R

La responsabilité du régime transitoire va être dans la Constitution de 1996, du ressort du Parlement lui-même. Dans ce sens, l’article 107 de la Constitution énonce que : « jusqu’à l’élection des chambres du Parlement, la Chambre des représentants actuellement en fonction continuera d’exercer ses attri-

butions

». La notion de régime transitoire, telle qu’elle a été évoquée, est bien une spécificité du

régime constitutionnel marocain, mais l’évolution apportée par l’actuelle Constitution est une façon de démocratiser ce mécanisme;

R

Les parlementaires vont pouvoir eux-mêmes saisir le Conseil constitutionnel à partir d’une demande formulée par le quart des membres de l’une ou de l’autre Chambre, au lieu que cette possibilité soit réservée aux autorités politiques seulement, notamment le chef de l’État et le Premier ministre;

R

La chambre basse est appelée, depuis la réforme constitutionnelle de 1992, à émettre son vote de confiance sur le programme que lui présente automatiquement le Premier ministre une fois le Gouver- nement nommé par le Roi;

R

Et enfin, le Parlement ne se trouve plus, en principe, sujet à dissolution à la suite de la proclamation de l’état d’exception.

Le Gouvernement. Il y a également ici, par réciprocité par rapport au Parlement, des éléments dans le

sens d’une parlementarisation favorable à la logique de la légitimité démocratique. Ainsi en est-il :

R

De la proposition des ministres par le Premier ministre, lors de la formation du gouvernement mais aussi en cas de remaniement ministériel en vue de leur nomination par le Roi;

R

Du contreseing, en conséquence, par le Premier ministre des dahirs de nomination des membres du gouvernement;

R

De la présentation par le Premier ministre, une fois le gouvernement nommé, du programme gouver- nemental au débat des deux chambres et à son vote par la Chambre des représentants.

À travers ces éléments, il y a en principe ouverture sur la logique majoritaire. Le Premier ministre, notam- ment, appelé à proposer des ministres en tant que leader du parti arrivé en tête aux élections parlementaires, ne le fera, dans l’esprit de la constitution, que dans la logique de se voir constituer une majorité de soutien à son gouvernement et à son programme. Rien n’interdit non plus à ce qu’un Premier ministre choisi en dehors des partis, d’être dans cette logique puisqu’il est tenu de proposer des ministres au Roi conformé- ment à l’article 24 de la Constitution et en ayant en vue les résultats des partis aux élections parlementaires

et la structure de leurs alliances en dehors et au sein du Parlement. Dans ce cas, la condition est celle de l’acceptation par les partis d’un tel schéma, ce qui se vérifie d’ailleurs dans la situation du gouvernement qui a succédé au gouvernement constitué comme gouvernement d’alternance suite aux élections parlemen- taires de 1997.

3. Les perspectives

L’alternance qui vient à peine d’être esquissée mais dont le prélude constitutionnel est déjà là, se pose d’ailleurs comme l’un des éléments centraux qui relèvent des perspectives du régime constitutionnel maro- cain. Dans la logique de la présente analyse, l’évolution du dispositif constitutionnel retient l’attention comme cadre et garantie de toute évolution politique. De quelles perspectives s’agit-il? s’agit-il des perspectives voulues par les hommes, celles qui sont consi- dérées par certains acteurs politiques ou par une certaine pensée politique, comme devant faire référence, notamment, à tel ou tel modèle? Ou s’agit-il des perspectives inscrites dans les éléments objectifs du sys- tème lui-même, de sorte que celui-ci renseigne lui même sur ses potentialités et sur les possibilités de son évolution? Face à ces deux visions et grâce même à leurs significations respectives, il y a sûrement la volonté des hommes qui ne finit par désirer et regarder que du côté des perspectives qui relèvent du pos- sible, sans méconnaître les enseignements qui se dégagent des modèles réussis et du contexte historique. Dès lors, les réflexions développées ici ne prennent ni la forme de suggestions, ni l’aspect de prétendues solutions. Il s’agit de possibilités et de potentialités impliquées par la faculté d’évolution, déjà mise à l’épreuve, du système constitutionnel marocain. Pour déclencher cette réflexion sur les perspectives, il faut partir de l’idée déjà développée des potentiali- tés constitutionnelles et politiques enclenchées depuis la révision constitutionnelle de 1992. Celle-ci a, en effet, objectivement confirmé pour le passé et mis en perspective pour l’avenir le sens de l’évolution libérale et parlementaire du dispositif constitutionnel du Royaume. Dans la logique de l’analyse constitutionnelle, c’est la question centrale de la révision constitutionnelle qui se trouve posée ici : non pas en tant que revendication et rapport politique qui en découle, mais en tant que moyen méthodologique qui prend en charge l’évolution du système. Il convient donc de poser d’abord cette question et de voir ensuite les voies qu’elle pourrait objectivement emprunter.

3.1. La question de la révision constitutionnelle

Il convient tout d’abord de tenir compte puis d’aller au delà de cette idée, issue des démocraties politiques elles-mêmes, que la constitution est un obstacle à sa propre révision. En effet, ce n’est pas un hasard si les constitutions modernes sont des constitutions rigides. Dans la théorie constitutionnelle, la constitution rigide est celle qui est difficile à réviser. « L’idée de base, comme le soulignent les auteurs d’un dictionnaire constitutionnel, consiste à estimer qu’une Constitution doit bénéficier d’une garantie de longévité et de stabi- lité et qu’elle ne doit pas pouvoir être modifiée au gré des majorités politiques. La révision doit être entourée de précautions destinées à souligner l’aspect fondamental du pacte constitutionnel. » Il y a là deux aspects d’une grande valeur symbolique : la garantie de longévité et de stabilité dont doit bénéficier la Constitution, puis l’aspect fondamental du pacte constitutionnel.

Le premier aspect, tout d’abord, apparaît dans les formalités que requiert la révision de toute Constitution écrite et rigide. Le caractère pocéduralement extraordinaire de la révision a justement pour but de repousser la révision ou de l’encadrer, si elle devait avoir lieu, dans le but de ne pas bouleverser l’ordre établi. En ce qui concerne le deuxième aspect, la rigidité de la révision revêt toute son importance au-delà du caractère juri- dique procédural en lui-même. Elle revoie, d’une façon plus déterminante, à « l’aspect fondamental du pacte constitutionnel ». Toute Constitution est la traduction d’un pacte constitutionnel et la garantie d’un ordre poli- tique même inachevé. Rendre difficile la révision constitutionnelle, c’est éviter ce danger d’une remise en cause du pacte et de l’ordre politique établis. C’est dans ce sens qu’il convient de placer certaines disposi- tions constitutionnelles renvoyant à certaines valeurs qui se trouvent tout simplement soustraites à toute révision. Ainsi en est-il, dans la Constitution marocaine de cette disposition qui proclame que « la forme monarchique de l’État ainsi que les dispositions relatives à la religion musulmane ne peuvent faire l’objet d’une révision, constitutionnelle. »

Au Maroc, l’idée de rigidité constitutionnelle est consacrée. Elle devrait cependant faire face, non pas pour être écartée mais pour être adaptée, à l’œuvre de démocratisation qui y reste encore inachevée. Le Maroc s’inscrit ainsi dans cette fonction universellement reconnue à la révision constitutionnelle comme moyen pour résoudre les crises. La révision constitutionnelle agit, ainsi, au cour du droit constitutionnel, comme un véritable régulateur face aux crises de différentes natures et de différents degrés, auxquelles doit faire face un régime politique, ou plus largement, une société politique. Dans les démocraties libérales développées, ce sont des révisions « latérales » et non pas « capitales » qui interviennent pour jouer ce rôle régulateur, tant il s’agit d’une démocratie qui a achevé sa structuration fondamentale. Même les changements dictés par la construction européenne de plus en plus complexe trouvent à être intégrés et amortis jusqu’à maintenant par cette structuration.

Au Maroc, deux grandes crises ont été affrontées et continuent toujours à lancer leurs défis : la crise de constitutionnalisation et la crise de démocratisation. À leur égard, l’adoption de la Constitution fut une ouvre historique incontournable. Puis, ce fut le tour des révisions constitutionnelles qui ne peuvent être qualifiées ni de « latérales », ni de « capitales », car elles ne furent ni secondaires ni bouleversantes au regard à la fois de la transformation subie par le régime monarchique et de la pérennité de son caractère fondamental. Elles furent et elles devront être pour l’avenir, ni plus ni moins, des révisions constitutionnelles importantes.

Depuis la dernière révision constitutionnelle de 1996, le contexte général, politique et économique, à la fois national et international, ouvre potentiellement sur la révision constitutionnelle comme l’un des moyens de régulation centraux de l’évolution des problèmes de constitutionnalisation et de démocra- tisation. Ceci ne renvoie pas simplement à un défi, contraignant, mais aussi et surtout à cette faculté d’adap- tation qui a été toujours celle du régime constitutionnel marocain, notamment par l’accumulation des acquis constitutionnels de type libéral et parlementaire dans le cadre d’une Monarchie fondamentale. La trans- formation que subit actuellement la question constitutionnelle et démocratique pour le Maroc réside, sans doute, dans les exigences de plus en plus pressantes et multiformes de la démocratie universelle mais aussi, à la base, dans la dynamique impliquée par les réformes constitutionnelles ciblées introduites en 1992 et 1996 et qui ont répondu partiellement aux exigences en question en plus de leur réponse aux nécessités de l’évolution chronologique et politique du régime monarchique. La révision constitutionnelle apparaît aujourd’hui comme si elle affronte sa crise de croissance. Elle serait arrivée aux confins d’une première épreuve d’adaptation pour aborder les horizons d’une autre, pas tout à fait nouvelle mais non pas totalement inédite, où une modernité envahissante le dispute à une tradition non totalement privée de possibilités de renouvellement.

Dans le contexte marocain où le régime démocratique est une entreprise bien amorcée sans être une structure tangible, où la Monarchie veille sur la démocratie à la fois du fait de sa force tutélaire et à cause des défaillances du fonctionnement démocratique, l’élément qui concentre sur lui la problématique de la révision constitutionnelle, directement ou indirectement, est l’article 19 comme disposition centrale et stratégique de la Constitution marocaine. Il ne s’agit pas ici de reprendre l’exégèse ou l’analyse qui ont pris pour objet cette disposition. Il s’agit plutôt de poser la question de la révision constitutionnelle à propos et autour de l’article 19, dans la mesure où les prérogatives royales, vues parfois, tantôt de manière brute, tantôt de manière construite, comme un accompagnement fort et neutralisant des institutions ayant bénéfi- cié de réforme constitutionnelle, sont considérées comme relevant de l’article 19, qu’elles soient au sein ou en dehors de cette disposition. Le niveau atteint par l’évolution constitutionnelle permet donc de poser cette question en découvrant comment elle se trouve effectivement posée sous cet angle.

D’abord la question est simple : l’article 19 peut-il être objet de révision? En termes constitutionnels stricts la réponse ne peut être que oui, mais dans les limites déjà évoquées. Celles déjà rappelées et atte- nantes à toute constitution. Dans le cas du Maroc, ce sont la forme monarchique de l’État et les dispositions relatives à la religion musulmane. Les deux sont intimement liées dans les termes de l’article 19 qui fait du Roi le Commandeur des croyants. Le champs religieux est dès lors un domaine réservé du Roi. Si cette liai- son est admise et ne fait l’objet d’aucune interrogation, le Roi temporel et ses prérogatives en liaison avec le Gouvernement, et notamment, dans le cadre de l’article 19 avec le Parlement, en ce qui concerne les droits et les libertés, paraissent soulever quelques interrogations et des suggestions par référence au principe de la séparation des pouvoirs. Ces interrogations et ces suggestions s’arrêtent bien entendu à la limite constitu- tionnelle de la forme monarchique de l’État. Tout dépend cependant de ce qu’il faudrait entendre par forme monarchique de l’État. Il est évident qu’il ne pourrait s’agir d’une expression simplement générale mais également située. Dans la Constitution maro- caine, la forme monarchique de l’État n’est pas une forme creuse mais pleine. Pourrait-on par la révision constitutionnelle substituer la forme creuse à la forme pleine, la Monarchie symbolique à la Monarchie gou- vernante? En posant l’interdiction de la révision de la forme monarchique de l’État, la Constitution n’interdit- elle pas par là la révision de la Monarchie telle qu’elle l’organise elle même en tant que Monarchie dotée de pouvoirs et de prérogatives? À côté de cette optique constitutionnelle (temporelle), l’optique seule de commandeur des croyants, en dehors en principe de toute interrogation et de toute suggestion (de caractère temporel), aboutit au même résultat puisque dans la conception islamique de non séparation entre l’État et la religion, le chef spirituel n’agit pas simplement pour le compte des croyants mais aussi pour le compte des citoyens, les deux termes figurant d’ailleurs parallèlement et successivement dans la rédaction de l’article 19.

En revenant à la question – l’article 19 peut-il être objet de révision? – la réponse devrait être complétée :

C’est une révision envisageable dans le cadre de la Monarchie gouvernante, non dans l’optique d’une Monar- chie symbolique.

Dans ce cadre, devrait intervenir, cependant, une autre délimitation des termes et des sens qui devraient

leur être attribués. L’article 19 est vu parfois à travers sa synchronisation par rapport aux compétences telles qu’elles sont réparties par la Constitution. La législation assurée directement par le Roi dans le domaine des

est vue parfois comme un dépassement des termes

de la Constitution attribuant les droits et les libertés au domaine de la loi.

droits et libertés (C.C.D.H, DIWAN AL MADHALIM

)

Bien sûr, dans un régime constitutionnel moderne, les organes sont distincts par le statut et par les attribu- tions. Dans ce sens, le domaine de la loi revient au Parlement qui y vote les lois. Il ne serait pas normal de

prévoir l’intervention d’un autre organe dans ce domaine, en dehors des mécanismes prévus habituellement à l’égard de celui-ci comme l’initiative législative gouvernementale, l’habilitation législative et l’autorisation à légiférer pour le gouvernement par décrets-lois dans l’intervalle des sessions. Or, s’agissant du Roi, ce qui est relevé, c’est l’existence dans l’article 19 d’éléments qui relèvent de la matière législative parlementaire, à savoir les droits et les libertés, mais aussi l’acte royal d’intervention normative dans cette matière. Y’aurait-il « entorse » au niveau des dispositions constitutionnelles et de leur interprétation? Les attributions au profit du Parlement sont claires et arrêtées : il vote les lois dans le domaine des droits et libertés. Les compétences exercées par le Roi par dahir sont fixées limitativement et explicitement par la constitution. L’article 19 parle, concernant les droits et les libertés (qui relèvent du domaine de la loi), de pro- tection par le Roi sans aucune autre précision. Dans ce cas, le Roi aurait et pourrait tout faire pour assurer cette protection (user de ses compétences explicites et entreprendre des actions appropriées) en dehors de l’acte de légiférer proprement dit qui revient au parlement de par les dispositions explicites de la Constitu- tion. La généralité des termes de l’article 19 (et la précision de ceux relatifs aux attributions du Parlement), constitue-t-elle, cependant, un obstacle à l’édiction de dahirs légiférant dans le domaine des droits et liber- tés? Le fait est que l’article 19 quelle que soit sa rédaction est une disposition constitutionnelle, bien entendu, à part entière. La rédaction de cet article en termes généraux, approuvée telle quelle par référen- dum, signifie tout simplement que le Roi a toute latitude pour user des voies et moyens qui lui semblent adé- quats pour la protection des droits et libertés, y compris l’édiction de dahirs dans ce domaine. L’article 19 tel qu’il est pourrait être considéré comme relevant d’une logique qui n’est pas celle du fonctionnement moderne des institutions constitutionnelles dans une répartition rationnelle et équilibrée des pouvoirs. Son usage « contesté » ou mis en interrogation ne constitue pas cependant un dépassement de la Constitution. Demander sa suppression serait à la limite plus logique que de considérer son usage législatif comme rele- vant de ce dépassement. Il pourrait même y avoir un parallèle à faire entre l’article 19 et l’article 46 (sur le domaine de la loi) comme il en existe, dans une fédération, entre l’État fédéral et les États fédérés à travers la notion de « compétences concurrentes ». En Allemagne, par exemple, selon l’article 74 de la Loi fondamentale : « les landers ont le pouvoir de légiférer aussi longtemps et pour autant que la Fédération ne fait pas usage de son droit de légifé- rer. » Au Maroc, les députés qui tiennent leur mandat de la Nation et qui ont une légitimité démocratique à travers l’institution parlementaire, ont des compétences qu’ils exercent dans le domaine des droits et liber- tés. Ces compétences peuvent être initiées par le Roi, Représentant suprême de la Nation et détenteur d’une légitimité monarchique, selon les termes de l’article 19. D’ailleurs, juridiquement, à la différence du mécanisme des « compétences concurrentes », l’intervention du Roi dans le domaine des droits et libertés sur des questions données, n’interdit pas aux parlementaires et au gouvernement d’y intervenir par des pro- positions et des projets de loi.

Le détour par ce développement n’est pas destiné à construire une compréhension de l’usage de l’article 19 et du rapport qui s’instaure sur sa base entre le Roi et Parlement, mais à apprécier une optique empruntée pour poser, directement ou indirectement, la question de la révision constitutionnelle de l’article 19. la compréhension et le rapport en question relèveraient d’ailleurs plutôt d’un problème de straté- gie entre acteurs politiques que d’une simple contradiction juridique qui n’existe pas dans la lettre de la Constitution et dans la nature du système monarchique. Entre le Monarque et les forces politiques il y a un enjeu qui n’est pas simplement limité ou conjoncturel. Il est à la mesure du système politique et consiste à avoir l’initiative de mesures fondatrices qui ont pour effet de provoquer, symboliquement et réellement, une évolution et une transformation politiques. Les décisions dans le domaine des droits et libertés, dans le cadre solennel d’une politique des droits de l’homme, relèvent stratégiquement et idéalement de ces mesures. Le Roi, comme acteur politique central, en prend tout simplement l’initiative constitutionnellement.

L’optique pour poser la question de la révision constitutionnelle à propos et autour de l’article 19 de la Constitution, dans une vue structurée des institutions constitutionnelles à partir de cet article, ne pourrait donc se faire que par rapport à la logique de la Monarchie gouvernante. Avec l’idée, qu’à partir de cette logique, les perspectives d’un réaménagement du rapport constitutionnel relèvent nécessairement des besoins de l’évolution constitutionnelle, inscrits d’ailleurs dans le cheminement même de la Monarchie sur la voie d’une Monarchie constitutionnelle.

3.2. Les voies de la révision constitutionnelle

En posant la question de la révision constitutionnelle au fond et en procédant à l’examen de sa nature dans le contexte marocain, l’analyse des perspectives constitutionnelles finit alors par ouvrir sur les voies qui pour- raient ou devraient être empruntées par cette révision. Processus, calendrier, évolution, étapes, identification

des réformes à entreprendre, objectifs à atteindre etc

à l’infini, mais à hauteur de la délibération interne, de l’épreuve et de l’hésitation qu’affrontent habituellement les auteurs de la décision politique. Les raisons d’espérer, de craindre et tout simplement de décider dans le domaine constitutionnel, surtout dans une vue stratégique, ne manquent pas. Elles se situent à tous les niveaux, mais convergent toutes, pour l’identification des problèmes en nature et en intensité, la conception

des solutions et l’imagination des répercussions vers ce site stratégique et névralgique du gouvernement des hommes, vers cette « chambre des machines » (B. de JOUVENEL) que sont la Constitution et les institu- tions que celle-ci organise. La réflexion sur les perspectives de la réforme constitutionnelle (pour utiliser un terme plus adéquat) n’étant pas un exercice de montreur de mesures ou de priorités, encore moins de conduite, elle se ramène, au fond, à soulever des préalables objectifs et à entrevoir, en conséquence, des orientations plus ou moins plausibles, en tout cas nécessaires à méditer et à évaluer.

les mots-clés et les repères peuvent varier, non pas

3.2.1. Préalables objectifs

Dans le sens de ces préalables, la révision constitutionnelle au sens de réforme mérite d’être vue non pas comme une urgence ou un moyen de résoudre des crises conjoncturelles d’équilibre politique, mais plutôt comme une politique publique structurée. La prévision constitutionnelle est préférée à la réaction constitu- tionnelle d’autant plus que l’évolution du dispositif constitutionnel laisse se dégager, comme on l’a déjà vu, l’accumulation d’une logique libérale et parlementaire dans le cadre du régime monarchique. Dans cette accumulation, l’étape des deux révisions de 1992 et 1996 est une étape culminante. Elle a per- mis l’esquisse et le démarrage d’une formule d’alternance pour la voir ensuite s’essouffler et s’arrêter. Réforme inexploitée ou réforme incomplète? Réforme à réinvestir par les acteurs politiques ou réforme à reprendre sous le coup des suggestions ou des revendications? Ne faudrait-il pas considérer une révision constitutionnelle, notamment de l’importance de celle de 1992-1996, comme un investissement qu’il convient d’abord de rentabiliser? Les premiers déboires d’une alternance qui vient de démarrer et qui n’a pas eu encore droit à la reprise et l’occasion d’enclencher une restructuration du rapport politique, ne peuvent être attribués à l’insuffisance d’un dispositif constitutionnel qui vient d’être amélioré. À l’arrière-plan de toute réforme constitutionnelle, il y a les forces chargées, de par leur responsabilité, de la faire fructifier au profit des institutions et des citoyens. Leur défaillance ou la défaillance de l’une d’elles avec le déséquilibre qui en résulte, ne permet pas de progresser vers les objectifs escomptés derrière la réforme, notamment ceux qui ont un effet structurant. Derrière la réforme 1992-1996, il y a, comme auteurs

et/ou bénéficiaires, le Roi et les partis. Au terme du processus constitutionnel depuis l’indépendance jusqu’à maintenant et au vu de la destructuration idéologique et organisationnelle qui a frappé ces derniers, toute perspective de réforme constitutionnelle devrait avoir un préalable, celui de la réforme des partis poli- tiques. Au fond, l’impact du processus de la constitutionnalisation n’a pas touché les partis autant qu’il a tou- ché, au fil des révisions constitutionnelles, la Monarchie.

Le projet de loi sur les partis politiques devrait être vu dans ce sens. Les partis qui constituent un méca- nisme de base de toute démocratie doivent remplir les conditions nécessaires pour jouer ce rôle. Il est temps de se focaliser sur les partis au lieu de continuer à se focaliser sur la Monarchie et ses prérogatives. Il est même hasardeux de continuer à se focaliser sur celles-ci au moment où la déstructuration partisane prend même de plus en plus des formes et des manifestations nouvelles. Mais il est aussi hasardeux de voir cette déstructuration continuer et aboutir à l’intervention politique et constitutionnelle de plus en plus grande du Souverain.

La réforme des partis est d’autant plus envisageable dans la perspective du perfectionnement constitution- nel du régime politique qu’elle dispose d’une base constitutionnelle continue. L’article 3, depuis la première constitution, les charge, en prenant d’ailleurs acte d’un rôle qui leur revient, de concourir à l’organisation et à la représentation des citoyens. Bien entendu, des partis de plus en plus désorganisés ne peuvent prétendre à l’organisation des citoyens. Fait notable d’ailleurs, les partis politiques seuls parmi les institutions citées par l’article 3 (organisations syndicales, collectivités locales et chambres professionnelles) restent sans législa- tion en bonne et dûe forme alors qu’ils constituent un acteur central et une structure à risque (au sens objec- tif) dans le fonctionnement du régime politique. La législation associative qui concerne également les partis politiques, reste insuffisante dans sa conception et dans sa matière pour répondre à l’enjeu de leur réforme. Une loi sur les partis est un complément matériel nécessaire de leur constitutionnalisation. La réforme devrait être à la hauteur des conditions que doivent remplir ces structures comme rouage organisé et prévi- sible pour le fonctionnement politique des institutions constitutionnelles. Le passage de l’article 3 à une loi sur les partis serait d’ailleurs de nature à extirper les partis d’une méthode de conception et d’action qu’ils affectionnent particulièrement, celle qui leur permet, sur un mode anthropologique, de se donner principale- ment, sinon constamment, le statut de victime. En anthropologie, le statut de victime est sacré et il est pro- ductif pour la vie sociale. Dans la vie politique, notamment lorsque la modernité est un horizon irréversible, il devient contre-productif et dangereux. La loi sur les partis serait, dans la vie politique marocaine, un saut de l’anthropologique au politique, de la victime au responsable. Les conditions de fonctionnement du rapport politique seraient mieux encadrées et mieux maîtrisées par et au profit de la Constitution. La loi sur les partis serait alors l’occasion d’aller à la rencontre d’une épreuve de modernité en se mesurant à l’aune des principes et des conditions auxquels se soumettent les partis des États démocratiques. Mais ce serait aussi l’occasion de la même épreuve pour l’État lui-même et son administration longtemps désignés par les « partis-victimes », avec ou sans le concours d’observateurs neutres et extérieurs, comme responsables ou co-responsables du dysfonctionnement et de la décrépitude de ces partis. Il serait plus diffi- cile de domestiquer, d’orienter, de corrompre ou de dévier des partis forts de leur soumission, de par une loi claire et solennelle, à des conditions et ayant des droits en vue de remplir une véritable mission de service public politique. Une telle loi est de nature à être une source d’abord d’une jurisprudence constitutionnelle, ensuite d’une jurisprudence administrative, sans doute de nature à renforcer les mécanismes de la Constitu- tionnalisation et du parlementarisme. Cette potentialité est d’autant plus présente que, par rapport à la constitutionnalité et à la légalité, la loi devrait ouvrir sur des thèmes aussi variés et contrastés que le statut des partis, leurs fonctions, leur structuration interne, leur financement, leurs alliances, leur rôle électoral et

institutionnel, leur implantation nationale ou régionale (surtout dans la perspective d’une solution d’auto- nomie régionale à propos de nos provinces sahariennes), leurs dépenses et les limites de leur action.

Dans la foulée de la loi sur les partis comme complément matériel de leur constitutionnalisation, comme il vient d’être décrit, un autre complément matériel dans ce sens pourrait être exposé à l’interrogation et à la réflexion. Il s’agit de la loi électorale. Celle-ci existe déjà et a fait l’objet d’une épreuve d’élaboration et de codification à côté de la réforme du mode de scrutin relatif à l’élection de la Chambre des représentants. Concernant le mode de scrutin en particulier, partiellement à la représentation proportionnelle pour les élec- tions locales, et totalement à ce système pour les élections parlementaires au suffrage universel direct, la question devrait sans doute se poser à l’occasion de la loi sur les partis. Si celle-ci a pour objectif fonda- mental, à travers les différentes mesures arrêtées, de rendre performants les partis comme rouage d’un régime démocratique à mécanismes parlementaires, la question ne pourrait être éludée à propos du mode de scrutin actuel et de sa compatibilité avec cet objectif. La préoccupation ne peut être écartée de voir le rôle du mode de scrutin soit dans la continuité de l’éclatement du champ politique, soit dans sa restructuration par la facilitation des différents types d’alliances, pré ou post-électoraux. En tout cas, il ne viendrait pas à l’esprit de considérer que la réforme électorale soit un dossier clos, d’autant plus qu’il ne peut qu’avoir un rapport dynamique avec une loi structurée sur les partis.

3.2.2. Les orientations

Ces orientations concernant l’évolution constitutionnelle devraient, en principe, devenir plus lisibles, plus sereines et plus prometteuses postérieurement à la mise en place de la réforme sur les partis, et plus parti- culièrement après une période de mise en ouvre de ses dispositions. L’intégration des partis dans les institu- tions constitutionnelles qui est devenue une description courante de l’évolution de l’attitude des forces politiques à l’égard du régime politique et de ses transformations, prendra une meilleure signification. Il est sûrement préférable pour l’État et pour ses institutions d’intégrer des partis sains et performants que de continuer à servir de caisse de résonance à leur dysfonctionnement et à leurs insuffisances. Il est de la nature de la réforme en question de jouer progressivement au profit du dispositif constitutionnel et de son évolution à un double titre : en valorisant aux yeux des élites l’action politique au sein de structures parti- sanes devenues démocratiques et efficientes et en rendant les partis un véritable outil de gouvernement comme l’exigent actuellement les mécanismes modernes et universels de la démocratie.

Parlant d’orientations de l’évolution constitutionnelle, il est toujours possible de dresser, dans un exercice de recensement constitutionnel et sur un mode comparatif avec les acquis constitutionnels dans les régimes démocratiques modernes, un listing de révisions constitutionnelles à entreprendre. Ce n’est pas ce qui devrait être entendu par orientations surtout dans le sens des perspectives constitutionnelles qui devraient s’ouvrir après une législation restructurante sur les partis et être plus globalement, celles d’un État tenu de s’adapter constitutionnellement dans un contexte international exigeant. L’idée de listing ne serait, d’ailleurs, qu’un réflexe de cette culture politique unilatérale encore présente et presque cyclique, toujours prompte à énumérer les points de réforme qui devraient intégrer le texte constitutionnel, sans s’occuper des conditions a priori et a posteriori de leur mise en ouvre et de leur réussite. Les étapes franchies jusqu’à maintenant dans la réforme constitutionnelle en y intégrant nécessairement cette réforme sur les partis qui mérite de consti- tuer, comme il a été exposé, un préalable objectif, devraient en principe aboutir à une nouvelle conception de la révision constitutionnelle et, plus globalement, du droit constitutionnel lui-même. Au lieu de constituer, comme elle l’a été fondamentalement durant le processus constitutionnel, un simple mécanisme

politique défensif ou offensif dans le rapport politique, la révision constitutionnelle devrait devenir un méca- nisme de gestion de l’évolution démocratique de l’État. Les acquis constitutionnels réalisés quand même dans cette conception appelée à être revue, devraient être repris pour être dynamisés et dépassés dans une véritable politique constitutionnelle.

Dans cette conception, l’État, et plus spécifiquement ici, le pouvoir constituant, ne répond plus à des revendications constitutionnelles partisanes mais à des besoins démocratiques de la collectivité. La « liste » constitutionnelle et ses aléas est remplacée par la gestion constitutionnelle et ses prévisions. La gouver- nance constitutionnelle se substitue à la réaction constitutionnelle. La « concession » constitutionnelle se trouve dépassée par la « planification » constitutionnelle.

Sous cette délimitation, avec sa signification et ses précautions, les points de révision constitutionnelle qui pourraient alors être avancés logiquement comme exemples, n’ont plus à relever de la logique de l’énu- mération, mais de celle de l’identification. Seule l’autorité investie pour décider, annonce et assure, au terme du processus de prise de décision, l’ordre des priorités et le timing pour la mise en forme et la mise en ouvre. Elle le fera tout en disposant de la variété des règles et des procédures allant de la Constitution for- melle à la Constitution matérielle, dans une logique qui ne renvoie pas simplement à la hiérarchie des règles et à leur spécialisation, mais aussi à la souplesse dans la conception et la mise en ouvre des réformes. Si la réforme des partis devait avoir en principe une force d’entraînement, elle devrait dans un premier temps, sans avoir donc à se placer dans les perspectives de ses effets, donner lieu à des mesures constitu- tionnelles d’accompagnement de nature à potentialiser ses implications, notamment au niveau de la solida- rité gouvernementale et de l’articulation avec la majorité parlementaire. La révision constitutionnelle de 1992 avait déjà tracé le sillon dans ce sens en dotant le Premier ministre de la faculté de proposer au Roi la nomi- nation des autres membres du gouvernement et en posant la règle de vote du programme du gouvernement une fois nommé par le Roi. Le sillon peut davantage être creusé même par des mesures plutôt symboliques que fondamentales. L’institution du conseil de gouvernement qui est jusqu’à maintenant coutumière pour- rait être constitutionnalisée. Ceci n’entraîne aucun réaménagement constitutionnel des pouvoirs mais serait de nature à renforcer la place et le rôle du Premier ministre et consacrer d’une façon solennelle la cohésion gouvernementale à la fois en tant que structure constitutionnelle et alliance politique. Le gouvernement serait ainsi mieux responsabilisé sans un plus dans la lettre des pouvoirs constitutionnels, mais avec un réa- ménagement dans l’esprit des institutions.

Une autre mesure pourrait toucher le parlement partenaire du gouvernement et siège de sa majorité. Là non plus sans révision de restructuration de l’institution. Sans soulever la question du bicamérisme à ce niveau, la mesure viserait plutôt sa facilitation. Le bicamérisme (ou la double représentation au sein d’une chambre unique), étant un choix de fond stable depuis le début de l’indépendance, pourrait bénéficier de l’activation du projet de synchronisation des règlements intérieurs des deux chambres et de rationalisation des relations entre elles. Déjà entamé sur exhortation royale, ce projet pourrait reprendre dans un travail plus poussé de conception et de finalisation. L’accompagnement de la réforme partisane pourrait également se faire par des mesures qui tout en n’étant pas fondamentales, devraient renforcer davantage le potentiel restructurant de cette réforme. L’aug- mentation encore de la durée des deux sessions ordinaires, de trois à quatre mois par exemple, de même l’instauration de la session unique par inspiration du droit constitutionnel comparé, pourraient être envisa- gées dans ce sens.

Indépendamment même de cette logique des mesures d’accompagnement qui fait appel à de premières révisions constitutionnelles limitées et parfois simplement symboliques, la Constitution avant même de se trouver dans la perspective de la révision, devrait être parachevée dans ce que prévoient ses propres dispo- sitions. L’édifice des droits et l’édifice des institutions devraient être ainsi complétés par les lois organiques sur le droit de grève et le Conseil économique et social. La caractéristique de l’approche exposée partant fondamentalement de ce préalable objectif qu’est la loi sur les partis, est de ne pas, comme il a été déjà signalé, se focaliser sur les prérogatives royales en considé- rant que leur limitation constitue l’entrée en matière obligée de la réforme du système constitutionnel. Bien plus, l’accumulation des effets positifs à partir de l’assainissement des partis et de leur responsabilisation progressive en tant que gouvernement et parlement et en tant que majorité et minorité pourrait, tout en sau- vegardant la force de l’institution monarchique comme Monarchie gouvernante, permettre d’envisager le réaménagement, et non l’affaiblissement de ses prérogatives. Il n’est pas dans la vocation de la Monarchie marocaine de se mettre dans les aléas de la responsabilité directe mais de prendre le risque de la responsabi- lité suprême. Dans les perspectives d’un régime constitutionnel de plus en plus rodé, les prérogatives royales n’auraient pas à être actionnées comme instruments de gestion mais à se poser comme repères pour l’orientation fondamentale et pour l’ultime recours.

Mais il faudrait également dans la perspective d’un tel régime ne pas s’interdire de poser la question des « réformes fondatrices ». Ces réformes, de par leur nature, ne sont pas courantes et, n’étant pas des mesures de tous les jours, elles ne devraient pas être confondues avec ce qui relève des politiques de ges- tion. Certes, le Maroc, dans son processus de constitutionnalisation et d’adaptation au changement, est amené à prendre un certain nombre de grandes mesures qui ne pourraient historiquement relever que du Roi, dans la mesure où elles concernent aussi bien l’évolution de la société que de la Monarchie. Il ne pour- rait s’agir, cependant, de mesures répétitives qui se confondent avec la gestion des rouages d’un État et de ses politiques publiques. On pourrait même objectivement procéder à une identification et à une délimitation de ces mesures et faire en sorte de les distinguer des mesures qui devraient en découler. Il faudrait aboutir ainsi, surtout après une réforme conséquente des partis politiques, à une valorisation et à une responsabilisa- tion des institutions constitutionnelles, principalement le Gouvernement et le Parlement, de même que le rapport politique qui les unit. Dans une adaptation de plus en plus consolidée aux exigences de la modernité constitutionnelle et poli- tique, l’article 19 notamment, cette disposition phare de la Constitution marocaine, pourrait devenir moins contraignant car moins sollicité. Tout en gardant son statut d’incarnation de la Monarchie en tant qu’arbitre et ultime recours, il pourrait même être conçu autrement dans les termes qui le mettent en rapport avec un autre organe constitutionnel, en l’occurrence le Parlement, dans le domaine de la protection des droits et

libertés. La protection royale de ces droits et libertés pourrait se faire et être déclarée à travers les pouvoirs attribués explicitement par la Constitution au Roi. Ces pouvoirs – dissolution, demande de deuxième lecture,

messages au Parlement, saisine du Conseil constitutionnel

– auraient ainsi un double usage : un usage poli-

tique général et un usage que le Roi expliciterait lui-même, d’une façon solennelle, au profit de la protection « des droits et libertés des citoyens, groupes sociaux et collectivités. » Dans ce domaine que l’évolution des régimes modernes et la mondialisation placent de plus en plus au cour de la modernisation politique, économique, sociale et culturelle, le Roi assurerait ainsi, le rôle de la pro- tection face à l’épreuve des adaptations de la législation et aux aléas de la gestion. Dans ce domaine haute- ment symbolique des temps modernes, s’incarnerait alors l’évolution de la Monarchie marocaine, substituant à la Monarchie gouvernante tutélaire une monarchie gouvernante encadrante.

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au Maroc
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1. En accédant à l’indépendance en 1955, le Royaume du Maroc a entamé une phase nouvelle de son histoire

caractérisée par les défis de la construction d’un Etat moderne, la gestion de l’héritage du protectorat et des luttes entre les principales forces politiques pour une position influente sur le projet de société et de système politique à construire, tout cela dans le cadre d’un grand déficit au niveau institutionnel, législatif, social, culturel et économique. Il fallait doter le pays des institutions et des textes consacrant sa souveraineté et son aspiration à concrétiser les valeurs défendues lors de sa lutte anti-coloniale, et établir les règles et mécanismes capables d’assurer les perspectives de son développement. Le discours de Sa Majesté le Roi Mohammed V le 18 novembre 1955 définissait depuis lors le système politique qui allait régir le mode de fonctionnement de l’Etat marocain : « Un gouvernement responsable et une représentation chargée de créer des institutions démocratiques émanant d’élections libres, basée sur le principe de séparation des pouvoirs dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle qui garantit aux marocains de toutes confessions les droits du citoyen et l’exercice des libertés publiques et syndicales ».

L’élaboration de cette stratégie et la mise en œuvre de ces aspirations allaient se traduire à divers niveaux complémentaires.

1.1. Politiquement, les premiers gouvernements du Maroc indépendant peuvent être considérés d’union nationale. Bien que dirigé par une personnalité indépendante (Mr Mbarek Bekkai) ils étaient composés pour l’essentiel des principaux partis politiques nationalistes : Parti de l’Istiqlal (P.I) et Parti pour la Démocratie et l’Istiqlal (P.D.I). Suivront des gouvernements dirigés par une personnalité partisane : le Cabinet Ahmed Balafrej, leader du P.I (1958) et le cabinet Abdallah Ibrahim, leader des dissidents de gauche du PI, à savoir l’UNFP (1959) 1 .

Afin de renforcer ces mécanismes de concertation et de participation, et en attendant l’adoption de la constitution du Royaume, un Conseil National Consultatif (CNC) auprès du Roi a été crée par Dahir Royal le 03 avril 1956. Composé de représentants des acteurs politiques, syndicaux, économiques et culturels, le CNC avait pour prérogatives de donner ses avis sur le budget général de l’Etat et sur les questions politiques, économiques et sociales. Il pouvait également interpeller le gouvernement par le biais de questions orales ou écrites 2 . Bien que n’ayant pas de pouvoir décisionnel ou législatif, il a fonctionné jusqu’en 1959 (gouvernement A.Ibrahim), date à laquelle il a été dissout suite aux affrontements politiques qui l’ont paralysé 3 . Les mécanismes de gestion des affaires publiques étaient dominés par la conjoncture politique et l’essai de régulation qui répondent à l’édification de l’Etat post indépendant avec ses divergences et les luttes d’influences sur l’avenir du pays. Le Parti communiste était exclu pour des considérations idéologiques et historiques, ce qui s’est traduit en 1959 par son interdiction. Les répercutions des luttes partisanes prendront diverses formes : Soulèvements armés (Rif, Atlas) et exterminations physiques (cadres de l’armée de libération et du PDI). Les mécanismes de régulation des conflits ne pouvaient produire de résultats dans un contexte culturel et politique, national et international, sous influence de l’hégémonie de l’idéologie du parti unique. 4

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2. Ghallab A : Evolution constitutionnelle et parlementaire au Maroc de 1908 à 1992, (en arabe), Najah Al Jadida, 3 ème édition 1996, p 146- 153, voir également

3. voir op.cit. p 148.

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1.2. En parallèle, sur le plan juridico institutionnel, l’Etat marocain se dotait des fondements nécessaires

à son existence et à la défense de sa souveraineté : création des Forces Armées Royales et de la sûreté

.Divers textes de loi ont été promulgués durant cette période

constitutive ; il s’agit notamment du code de procédure pénale (1959), la loi sur la liberté syndicale (1957), le code des libertés publiques (presse, association, rassemblement) de la Moudawana (code de statut personnel) en 1958, le code électoral en 1959… etc.

La dynamique législative et réglementaire traduisait la construction politique telle qu’elle a été déterminée par les discours royaux, notamment celui de Mai 1958. Considéré comme une « Charte Royale », ce discours qui a été adressé à la nation par S.M le Roi Mohammed V lors de l’investiture du gouvernement de Mr Ahmed Balafrej, traçait le cadre et les principes qui régiront la jouissance des libertés et des droits, et la nature du système politique dans la perspective de l’adoption de la constitution (1962). Il a définit la démocratie comme système de gouvernance assurant la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs et la garantie des libertés. Dans ce discours, le Roi annonçait déjà qu‘ « En veillant à ce que nos sujets jouissent des libertés fondamentales et des droits de l’homme, nous allons leur garantir la liberté d’expression, d’édition, de réunion et d’associations, garantie dont la seule limite est le respect de la loi, la sauvegarde de l’Etat et des dispositions de l’intérêt public … » 5 . Ce choix sera confirmé par la loi fondamentale du Royaume promulguée le 02 Juin 1961 par Sa Majesté le Roi Hassan II, et qui consacre les droits et libertés annoncés par la charte royale et définit les grandes lignes de la constitution qui sera adoptée par référendum en 1962. Les fondements du système constitutionnel et juridique marocain moderne ont ainsi été construits. Mais ces règles et mécanismes étaient-ils suffisants pour permettre au Maroc la résolution des conflits et la gestion des divergences sur une base démocratique ?

nationale en 1956, la Cour Suprême en 1957

1.3. Le processus d’élaboration et d’adoption de la première constitution du Maroc indépendant reflétait

déjà les divergences politiques qui vont se renforcer ultérieurement. La création par SM le Roi Mohamed V en Juillet 1960, d’un conseil chargé de la préparation d’un projet de constitution coïncidait avec la décision Royale de démettre le cabinet de M. A. Ibrahim et de constituer un gouvernement dirigé par le souverain lui même (avec comme vice-président le Prince Héritier Moulay Hassan) pour une période transitoire allant jusqu’à l’adoption de la constitution et l’organisation des élections qui détermineront les forces politiques choisies pour diriger le gouvernement 6 .

Le parti démit de la gestion de l’exécutif, à savoir l’UNFP, demandera l’élection d’une assemblée constituante pour l’élaboration de la constitution, et refusera de siéger au sein du Conseil 7 . Il fera campagne en 1962 pour le boycott du référendum. L’Istiqlal choisira le travail de l’intérieur et votera pour le projet de la constitution. Ces prises de position et mesures ouvriront une phase d’affrontements entre le pouvoir et l’UNFP, notamment lors de la guerre avec l’Algérie durant laquelle des leaders de ce parti ont pris position pour ce dernier pays. Le Maroc verra le premier grand procès politique en 1963 (UNFP) et l’apparition d’un groupe armé issu de l’ancien mouvement de résistance en 1964 (groupe Cheikh Al Arab). L’expérience parlementaire ne résistera pas longtemps à ce climat de tension. L’année 1965 met fin à un processus entamé depuis dix ans,

5. Med Madani Mohamed, le mouvement national et la question constitutionnelle au Maroc (1930-1962), mémoire DES, Faculté de droit,

Rabat, 1983.

6. Ghallab A op.cit 184-186

7. il faut relever que l’expérience du conseil chargé de préparer le projet de la constitution avortera au début 1961 sous les divergences de ses membres. Voir Karimi Ali, DH et libertés publiques au Maroc. Publications REMALD, série ouvrages et travaux universitaires (en arabe) nÆ 37, 2002.

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malgré les divergences entre les protagonistes. Elle connaîtra trois événements majeurs de l’histoire du pays :

la dissolution du premier parlement après deux ans de son élection, la répression sanglante du mouvement de protestation estudiantin à Casablanca et l’enlèvement et la liquidation de Mehdi Ben Barka leader de l’UNFP. L’Etat d’exception proclamé durera jusqu’en 1970. Deux révisions de la constitution ont eu lieu en 1970 et 1972, mais n’ont pas pu désamorcer la crise. L’ensemble des partis de l’opposition a appelé au boycott et une coalition fut créée entre les deux principaux d’entre eux (PI et UNFP), sous le nom de Bloc Nationaliste. Le renforcement d’une politique répressive sera systématique, avec en parallèle, le développement de diverses formes de radicalisation politique (naissance du mouvement marxiste marocain, et d’un courant dit blanquiste) allant jusqu’aux tentatives de coups d’Etat (1971-1972) 8 et du déclenchement d’un mouvement armé dans le Moyen Atlas (1973). Plusieurs procès politiques ont eu lieu, avec des condamnations à mort qui ont été exécutées, et plusieurs dizaines d’autres personnes seront acheminées vers des centres secrets de détention (Tazmamart, Agdaz …). L’arsenal juridique libéral sera révisé pour servir cette politique répressive, notamment le code des libertés publiques et le code de procédure pénale 9 . Il a fallu attendre le processus de récupération des provinces sahariennes pour voir l’amorce d’une ouverture politique contrôlée appelée « processus démocratique ». Des élections communales et législatives ont eu lieu (1976-1977), les partis politiques ont repris leurs activités avec la légalisation de certains d’entre eux (l’ex parti communiste devenu PPS), leurs organes de presse ont réapparu. Bien que cette nouvelle phase ait été accompagnée de vagues d’arrestations et de procès contre les militants du mouvement marxiste, notamment pour leur position appelant à l’autodétermination au Sahara, elle annonce une étape de l’expérience parlementaire qui durera malgré les irrégularités et les interventions de l’administration dans le processus électoral, comme cela a été dénoncé par l’opposition 10 . C’est cette même période qui verra, la création des organisations des Droits de l’Homme par des militants politiques essentiellement (la ligue marocaine de défense des Droits de l’Homme :

1972, proche de l’Istiqlal ; l’Association Marocaine des Droits de l’Homme : 1979, proche au début de l’USFP et des militants de la gauche), notamment pour renforcer la lutte pour la libération des détenus politiques et l’élargissement du champ des libertés publiques. Au niveau officiel, le Maroc va adhérer à deux instruments internationaux en matière des Droits de l’Homme en 1979 : il s’agit des deux pactes relatifs aux droits civils et politiques, et aux droits économiques, sociaux et culturels. Il faut relever que cette période se caractérisait au niveau international par la politique américaine du Président J. Carter faisant des Droits de l’Homme son cheval de bataille dans la lutte contre le bloc socialiste. L’adhésion aux deux pactes n’aura aucun impact ni sur le plan législatif ni sur le plan pratique. Mis à part le rapport initial de 1981, le Maroc ne présentera ses rapports périodiques devant les Comités des Nations Unies chargés du suivi de ces deux instruments internationaux qu’en 1990.

1.4. La décennie 80-90 sera marquée par les conséquences de la politique d’ajustement structurel (PAS) au niveau social et des mouvements de protestation (1981-1984-1990) ayant conduit à des affrontements entraînant des dizaines de victimes et des condamnations. Les mandats des parlementaires ont été prolongés de deux ans durant toute cette période. L’opposition socialiste a traversé cette phase difficilement (arrestation de ses leaders en 1981, de nombreux syndicalistes lors des mouvements sociaux, d’interdiction de la presse …). Malgré cela, la marge d’ouverture politique a permis le développement d’une société civile émergente avec les ONG des droits des femmes, de développement et des droits de l’homme. Les partis politiques de l’opposition de gauche ont gagné en popularité et vont consolider leur stratégie de combat pour la démocratie dans un environnement international propice avec la chute du mur de Berlin et la dominance du mouvement

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9. voir rapports alternatifs sur le pacte International relatif aux droits civils et politiques de l’OMDH 1990 et 1994. 10. Elle donna naissance à l’approche de création de « grand » parti politique à partir d’une position influente auprès du pouvoir et qui durera prés de deux décennies.

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pour la démocratie et les Droits de l’Homme sur la scène mondiale. Les autres partis gouvernementaux (appelés « partis de l’administration » car crées par des premiers ministres et des ministres suite à leur nomination au gouvernement et ayant bénéficié de cette situation politique) ne pouvaient répondre aux exigences de la nouvelle donne politique au niveau national et international. Les critiques et dénonciations se renforçaient à l’intérieur (ONG, partis, presse …) et à l’extérieur (ONG internationales, rapports américains et européens, livres et témoignages …).

2.1. Malgré les divergences dans les approches et les évaluations de la situation politique et des réponses

plausibles à ses problèmes, les concertations et échanges ont toujours persisté entre le Palais et l’opposition, aboutissant parfois à des mesures pratiques, notamment à travers les grâces royales pour les détenus politiques (1965-1972-1981…). Mais il a fallu attendre la dynamique des années quatre vingt dix pour voir l’élaboration d’une approche globale en matière de démocratisation et des Droits de l’Homme.

2.1.1. En plus de l’environnement international précité (1.4), la situation au Maroc du début des années quatre

vingt dix paraissait tendue. D’un côté, l’opposition renforçait ses rangs en créant un « Bloc démocratique » entre ses principaux partis (USFP/PI/PPS/OADP), et en soutenant les principaux acteurs sociaux et associatifs dans leur mouvement contre la politique de l’Etat et ses répercussions : appel par deux centrales syndicales proches de ces partis à la grève générale en 1990 qui a nécessité l’intervention de l’armée, constitution d’une commission d’enquête parlementaire (bien que la constitution n’accordait pas cette prérogative au parlement), élaboration d’une plateforme commune (appelée charte nationale des droits de l’homme) entre les ONG des droits humains et autres juristes et associations des barreaux du Maroc, procès politiques largement médiatisés dont celui du leader de la CDT Noubir Amaoui (1992)…

Du côté de l’Etat, et malgré cette situation, nous constatons diverses mesures qui constituent l’ébauche de toute une option qui va se poursuivre jusqu’à la fin du règne de Feu SM Hassan II :

– Au niveau pratique : Grâce royale de 1989, libération de plus de 300 anciens disparus (Tazmamart, Agdaz, Kelâa Megouna) en 1991, la grande amnistie pour détenus et exilés politiques en 1994, avec un respect de la périodicité de présentation des rapports devant les Comités des droits de l’homme des Nations Unies (1990-1994…) ;

– Au niveau législatif : révision constitutionnelle de 1992 stipulant « l’adhésion du Royaume du Maroc aux Droits de l’Homme tels qu’ils sont universellement reconnus », révision partielle du code de procédure pénale (limitation de la période de la garde à vue…), de la Moudawana, abrogation du Dahir de 1935 … ; ratifications des principales conventions des droits de l’homme en 1993 (femme, torture, enfant, migrants,)

– Au niveau politique : l’amorce de dialogue avec l’opposition pour intégrer le gouvernement …

– Au niveau institutionnel : Création du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme (1990), du Ministère des Droits de l’Homme (1993), tribunaux administratifs (1994)… La proposition royale en 1994 de constituer un gouvernement d’alternance par l’opposition (notamment USFP et PI) n’a pu aboutir 11 . En 1996 une nouvelle révision constitutionnelle a établit la création de deux chambres, du Conseil Constitutionnel, avec des garanties politiques pour des élections libres sans intervention de l’administration de tutelle (l’intérieur). Bien que l’ensemble de ces mesures ne répondait que partiellement aux attentes de l’opposition 12 , le gouvernement de « l’alternance consensuelle » était né. C’était la première fois que l’USFP avait voté « oui » à la constitution marocaine et intégré le gouvernement depuis 1960.

11. Voir Roukia Mossadeq, les labyrinthes de l’alternance, Annajah Al jadida, 1998 (deuxième partie).

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2.1.2. Le gouvernement dirigé par le leader socialiste Maître Abderrahman Youssoufi a constitué une nouvelle

donne dans l’histoire politique du Maroc. Malgré le manque d’homogénéité politique dans sa composition (sept partis allant des socialistes à la droite) et la présence de ministres dit de souveraineté, l’expérience a donné un nouvel élan à l’élargissement de l’espace des libertés et a ouvert un champs de réforme législatif (code des libertés publiques, la loi sur les prisons, code de procédures pénale, code du travail …). Un large débat national et un arbitrage royal vont doter le pays d’un code de la famille progressiste. Des mesures pratiques vont également être prises en faveur des anciennes victimes des violations des droits de l’homme et une politique d’ouverture et de partenariat avec la société civile s’est renforcée.

Cette dynamique s’est accélérée sous le règne de SM le Roi Mohammed VI dont la première mesure prise en matière des droits humains était la constitution d’une commission d’indemnisation des victimes de la disparition forcée et la détention arbitraire. Elle a traité prés de cinq milles dossiers des victimes ou leur ayant droit, et a accordé prés de cent (100) millions de dollars d’indemnisation 13 . La volonté politique exprimée lors des discours royaux d’une manière claire trouvait sa concrétisation également dans d’autres mesures institutionnelles, législatives et politiques touchant directement le domaine des droits de l’homme et de la démocratie. Ainsi le CCDH a été réformé au niveau des attributions et de la composition. D’autres institutions ont été créées : Diwan Al Madhalim (Médiateur), l’Institut Royal de la Culture Amazigh (IRCAM), la Haute Autorité de la Communication Audio-Visuelle (HACA). Cette démarche reflète une approche globale de fond qui établit des mécanismes de gestion et de régulation d’un projet démocratique. C’est dans ce cadre que s’inscrit la création de l’Instance Equité et Réconciliation (IER), en tant que commission de vérité sur le passé des violations en matière des droits de l’homme. Cette décision historique de la part du Roi est le couronnement d’un processus qui a permis la réconciliation politique (le vote unanime pour la constitution de 1996, le gouvernement de l’alternance, les élections de 2002, …) et une réconciliation civilisationnelle et culturelle (l’IRCAM, l’enseignement de la langue amazigh …), en plus des diverses mesures et réformes touchant le constitutionnel, le juridique, le social, l’institutionnel et l’économique. Les fondements de l’Etat de droit se renforcent pour garantir le choix démocratique et instituer les conditions d’un développement humain durable. En parallèle, la société civile s’est renforcée tout au long de ce processus. Le mouvement des droits de l’homme 14 a joué un rôle important notamment depuis la fin des années quatre vingt, surtout en matière de défense des droits civils et politiques. Le mouvement féministe qui s’est développé depuis le milieu des années quatre vingt 15 , s’est consolidé à travers des centaines d’ONG ou centres, à caractère national ou local, spécialisées ou généralistes. Des centaines d’autres ONG se sont constituées pour promouvoir divers droits : enfant, développement, santé … etc. Le champ de la presse s’est complètement transformé avec la naissance de dizaines de titres indépendants spécialisés ou politiques. C’est dire le degré d’élargissement de la liberté d’expression et d’association acquis par divers groupes et courants de pensée.

2.1.3. Le champ politique ne pouvait rester en dehors de ces mutations. L’arrivée des principaux partis

socialistes à la gestion des affaires publiques posait de nouveaux défis : de grandes attentes, notamment face au déficit dans le domaine social ; une faiblesse au niveau de l’opposition (parlement, discours, mobilisation… ) ; la naissance de nouvelles forces politiques, notamment d’obédience islamiste ; la nature des alliances pour assurer une majorité gouvernementale … etc.

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14. voir A.Bennani, le mouvement des droits de l’homme au Maroc.(document)

15. Zakia Daoun, féminisme et politique au Maghreb, ed. Edditif, 1993, partie 3, chap.3.

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Les divergences entre anciens alliés (essentiellement l’USFP et l’Istiqlal) ont éclaté notamment lors de la constitution du gouvernement de 2002, et une nouvelle force (PJD) commence à se positionner comme opposition émergente. La nomination d’un Premier Ministre non partisan a lancé un large débat sur « la méthodologie démocratique », bien que les concertations politiques aient reconduit la même coalition gouvernementale qui gérait les affaires publiques dans le cadre de « l’alternance consensuelle ». Les élections de 2002, dont toutes les forces politiques et les observateurs indépendants ont clamé globalement

la transparence et la neutralité de l’administration, ont relaté « l’aggravation de l’émiettement [du paysage

politique] »

. Vingt six partis se sont présentés à ces élections. Mais il faut noter également une grande

nouveauté de cette échéance : la réservation d’un quota (10%) aux femmes qui est un couronnement d’une longue marche de la moitié de la société pour l’acquisition de ses droits, notamment dans la gestion des affaires publiques. Cette démarche a été précédée auparavant par la recommandation par des partis politiques – en avant garde les socialistes – en réservant des quotas de 20 % pour les femmes au sein de leur diverses instances.

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2.1.4. L’ensemble des acteurs de la société marocaine se trouve en face de nouveaux défis qui interpellent la

vigilance, la mobilisation et l’innovation dans le traitement des problèmes de la réalité marocaine en mutation. Les actes terroristes de Casablanca en 2003, la montée de l’extrémisme, la revendication sociale à divers niveaux, les contraintes de la mondialisation en sont quelques indicateurs.

Le processus de démocratisation et les acquis en matière des droits civils et politiques ont permis de poser de nouvelles questions et d’interpeller à tous les niveaux sur la gestion de notre présent et les défis de notre avenir.

3.1. Les avancées indéniables du Maroc au niveau législatif, institutionnel et pratique reflètent une volonté politique de consolidation de l’Etat de droit. Mais elles nécessitent également des mécanismes et stratégies efficaces qui concrétisent ce choix et l’inscrivent dans le cadre d’un développement humain durable ayant en vue les grandes échéances à venir, engageant le pays dans la dynamique mondiale.

L’élargissement de l’espace des libertés en est un exemple. Il appelle à approfondir la réflexion et le débat fécond sur le besoin de garantir la liberté, et sauvegarder les droits des autres. Les acquis juridiques sont importants et essentiels, mais ne peuvent à eux seuls suffire. Une mise à niveau des corps socio - professionnels et des structures s’imposent au niveau de la culture, de la formation, de l’organisation, du savoir faire et autres composantes nécessaires à une prise de conscience citoyenne ou l’Etat est garant des droits et du respect de la loi et où les divers acteurs assument leur rôle d’encadrement, de sensibilisation, de forces de propositions et de vigilance.

3.1.1. La situation actuelle reflète une inquiétude et un malaise qui touche l’ensemble des acteurs

notamment les ONG des Droits de l’Homme après les attentats terroristes de Casablanca le 16 Mai 2003 17 . La volonté politique de l’Etat, le choix du projet de société à construire basé sur la démocratie et la modernité, la nécessité d’une justice sociale sont autant de voies tracées et de chantiers ouverts pour le pays afin d’ancrer sa marche dans l’histoire et le temps.

Les discours et initiatives royaux se multiplient en divers domaines, dont celui des droits de l’homme au

16. Voir également le rapport du collectif associatif pour l’observation des élections (2002), sans date ni éditeur. 17. Voir les rapports de FIDH, Human Rights Watch, A.I, OMDH, AMDH …

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sens large et dans ses spécificités. Or la mise en œuvre reste en deçà de cette volonté politique. La création et la réforme des institutions nationales (CCDH, Diwan Al Madhalim, IRCAM …) n’a pu combler cette lacune, faute de stratégie, de complémentarité et de coordination. Leur bilan est très critique même pour les acteurs connus pour leur objectivité et leur modération 18 . L’exécutif est à la recherche d’un rôle en matière des Droits de l’Homme qui se limite actuellement à l’élaboration de textes de lois, votés par un parlement dont l’activité de contrôle du gouvernement se limite aux questions orales et dont les prérogatives de propositions de lois et de création de commission d’enquêtes dans ce domaine, restent sous-exploitées. Malgré son activisme est son dynamisme, la société civile reste fragile et ne peut, comme elle ne doit pas, prendre la place du politique. Elle souffre en général d’un manque de professionnalisme, de moyens et de planification stratégique. Elle essaye de combler une partie des déficits auprès de divers secteurs de la société, tout en accompagnant les choix démocratiques du pays. Or son intervention ne peut répondre à des besoins réels qui préoccupent les populations au niveau social et où l’Etat est le principal interpellé :

chômage, habitat, qualité de vie, analphabétisme …. Cette situation nourrit le discours contestataire ou critique en lui donnant davantage de crédit qu’il soit moderniste ou conservateur. Elle profite également à des nouvelles forces politiquement émergentes (islamistes). L’acteur politique souffre, de son côté, de son histoire et des besoins d’une mise à niveau pour s’adapter d’une part, à la nouvelle donne de l’échiquier politique (du rôle d’opposition à la gestion gouvernementale), et d’autre part, aux nouveaux défis sociaux économiques. Ayant longtemps fait les frais d’une raison d’Etat qui ne permettait pas l’émergence d’une véritable carte politique, notamment à travers des élections libres et transparentes conduisant à la gestion démocratique des affaires publiques, il est actuellement en phase de gestation pour se doter d’une identité propre dans un champs politiquement éclaté (28 partis) et ouvert. D’où la nécessité d’instauration de mécanismes capables de gérer les différences de vision, de permettre d’élaborer des programmes et d’instituer des alliances mobilisatrices au niveau de la société et répondant aux besoins et aux défis d’un environnement national, régional et international en pleine mutation. C’est également de cet état de fait, dont souffre un mouvement syndical lié au politique et confronté aux nouvelles donnes de la mondialisation et des réformes économiques et législatives sur le plan national. La capacité d’encadrement est de plus en plus compromise, ce qui ouvre la voie à la spontanéité et à la récupération politicienne de mouvements et actions qui se développent.

3.1.2. Un demi siècle après son accès à l’indépendance, le Maroc a réalisé de grands acquis qui ont permis

laconstruction d’un Etat moderne, des fondements nécessaires à une démocratie émergente et de grandes avancées en matière des droits humains. L’histoire des peuples ne se fait pas avec des « si », mais à travers les œuvres et réalisations qui permettent aux nations de se forger une identité et de se doter des moyens et mécanismes nécessaires pour consolider leurs acquis, dépasser les lacunes et donner espoir aux citoyens sur des bases objectives et solides.

Le parcours n’a pas été facile, il a été le produit de ce qu’en avait fait les principaux acteurs sous l’influence et les contraintes de leur temps : culture politique, modèles de gouvernance, conjoncture historique, divergences internationales … etc. Des phases de turbulences, d’affrontements, de drames, de luttes et de clairvoyance ont permis d’aboutir à un « compromis historique » que vit le Maroc d’aujourd’hui. Il reste que les défis sont de taille notamment en démocratie et droits de l’homme, à savoir, comment pousser le citoyen à s’approprier cette culture et la traduire dans son comportement quotidien et son engagement dans la construction continue de son pays. Il appelle à la poursuite des réformes au niveau institutionnel, législatif et autres.

18. voir communiqué de l’OMDH, juin 2005.

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4.1 Les choix stratégiques du Maroc ne peuvent que se consolider dans l’avenir 19 . Les engagements contractés au niveau international, la place des droits de l’homme et de la démocratie dans les relations mondiales et notamment des principaux partenaires du pays, ne permettent plus d’autres méthodes de

gouvernance. Le processus d’harmonisation législative, de réformes institutionnelle et administrative, la mise

à niveau économique répondent aux impératifs de l’Etat de droit nécessaires au développement humain.

Les échéances de la zone de libre échange avec les USA, avec l’Union Européenne en 2010 et dans le cadre des accords de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) s’accompagnent également de l’adoption de nouvelles normes et codifications, ainsi que de nouveaux mécanismes et politiques au niveau international. La dynamique enclenchée au Maroc s’inscrit dans le cadre de ces transformations que connaît le monde.

4.1.1. Les droits de l’homme et la démocratisation ont bénéficié de cette mondialisation. Bien qu’ils aient été,

parfois instrumentalisés, pour servir les politiques de grandes puissances, des interventions internationales ont eu lieu dans diverses régions sur la base de violations graves des droits de l’homme, comme a pu se développer une justice pénale internationale. Cette évolution sera renforcée notamment en matière de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

4.1.2. Dans le cadre de l’ensemble de ces évolutions, les droits socio-économiques et culturels prendront

plus de poids au niveau national et international comme cela est le cas avec la montée du mouvement alter mondialiste. Les risques de développement de mouvements sociaux non encadrés soulèvent la nécessité primordiale d’une politique cohérente de développement humain durable comme l’a justement déterminé l’Initiative Nationale de Développement Humain (INDH) 20 , et posent le problème de son instrumentalisation politique. Le risque s’accentue avec la faiblesse actuelle de mobilisation et d’encadrement politique et syndical. Les stratégies au niveau local et régional appellent une décentralisation poussée avec une approche participative effective de l’ensemble des acteurs dans l’élaboration des priorités et étapes de réalisation de ces stratégies. Les leçons tirées des expériences de démocratie participative, notamment en Amérique Latine, nécessitent un effort d’analyse intellectuel et politique de la part de nos décideurs et notre intelligentsia.

4.1.3. Le déficit social et la quête du bien être développent un mouvement migratoire des campagnes vers

les centres urbains et des pays du Sud vers ceux du Nord. La situation des zones périphériques des grandes

villes et les flux des populations des pays africains sub-sahariens en sont quelques indices en pleine évolution. Le Maroc est devenu une plaque tournante de cette dernière catégorie de migrants qui va jusqu’à attirer des candidats des pays d’Asie et d’Amérique latine. La gestion de ce problème, dont les drames sont relatés au quotidien par les médias internationaux, ne peut relever seulement d’une approche sécuritaire, ni des moyens limités d’un seul pays. Des stratégies globales – et même régionales – sont nécessaires en partenariat avec les pays voisins et notamment européens. L’interpellation du Maroc à ce sujet se développera de plus en plus,

y compris sur le volet du respect des droits de l’homme, sachant entre autres qu’il est parmi les pays ayant ratifié la convention internationale relatif aux droits des migrants et de leur famille.

4.1.4 La capitalisation des acquis en matière des droits de l’homme et de démocratie nécessite une stratégie

d’ensemble permettant aux divers intervenants d’assumer leur rôle d’une manière efficace dans le cadre de prérogatives bien définies permettant l’interpellation et l’évaluation. La multiplicité institutionnelle n’est pas une fin en soi et n’a sa raison d’être que dans son apport à la mise en œuvre des choix politiques, comme elle

19. voir : discours de SM le Roi Mohamed VI, 4 tomes, publications de Ministère de la communication, 1999-2004.

20. Voir discours royal de Mai 2005 relatif à l’initiative nationale du développement humain, faisant un constat rigoureux de la situation

et des axes prioritaires.

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doit se baser sur des plans d’actions déterminants les priorités à courts et moyens termes et des indicateurs nécessaires à l’évaluation, avec la concertation et l’implication des acteurs concernés.

La dynamisation des institutions nationales peut aider l’Etat à travers leurs recommandations à mieux cerner les orientations stratégiques du pays. Or la mise en œuvre est du ressort des pouvoirs exécutif et législatif qui doivent en être le moteur, notamment à travers des programmes et mécanismes traduisant les choix et priorités en matières des Droits de l’Homme. La diversité actuelle des actions et plans spécifiques relevant de plusieurs départements doit s’intégrer dans une vision globale permettant la synergie et la complémentarité et évitant les doubles emplois et la dispersion des moyens et ressources mobilisables. La dimension internationale doit être revue pour plus d’efficience et une présence de poids dans les instances spécialisés, notamment ceux des Nations Unies. L’absence presque totale du Maroc dans ces instances est incompatible avec les avancées réalisées en la matière et la place qu’occupe la question dans la politique de l’Etat. A titre de comparaison avec les pays de la région, l’expertise marocaine brille par cette absence. Une stratégie plus pertinente doit être à la une des réalisations et des choix. Le développement d’une politique de coopération continue et efficace est tout à fait à la portée de notre expérience dont nombre d’institutions et d’organismes ne connaissent que quelques bribes, tout en ayant accès à toute information sur les cas d’abus ou d’atteintes relayés par les médias et organisations non gouvernementales. Les retombées de cette politique sont non seulement d’ordre financier, mais également politique, notamment envers les principaux partenaires du Maroc.

4.1.5. L’un des éléments clés dont souffre le processus de démocratisation reste sans doute la faiblesse d’une culture des droits humains. Il est vrai qu’un programme national pour l’intégration des principes des droits de l’homme dans le cursus scolaire a été réalisé, mais les études réalisées à ce sujet ont relaté nombre de lacunes et contradictions dans le produit éducatif 21 . Des efforts sont également fait au niveau des institutions de formation des cadres. Ceci dit, les bilans et évaluations faits sur la base d’un travail de formation et de promotion durant les cinq dernières années 22 , ont démontré le déficit énorme en matière de culture des droits de l’homme auprès de divers groupes de bénéficiaires dont essentiellement le personnel chargé de l’application de la loi.

Le large public n’a accès qu’à de rares informations et des services d’accompagnement juridique, notamment de la part des ONG. Bien que la Charte Nationale de l’Education et la Formation ait souligné l’importance à accorder à l’éducation aux droits de l’homme, le travail de terrain et les évaluations réalisées démontrent le fossé qui sépare les aspirations de la réalité. Un projet de société a grand besoin de l’enracinement de cette culture, et de sa traduction dans la pratique professionnelle et la vie quotidienne. Passer des principes à l’appropriation des valeurs et la production intellectuelle liant les normes et valeurs universelles à la réalité nationale est un travail stratégique qui a besoin d’être planifié et renforcé. L’émergence de pratiques et de pensées conservatrices (terrorismes, extrémisme, intolérance …) démontrent encore plus la nécessité de cette « révolution culturelle » comme composante inéluctable d’un projet de société démocratique. Consolider un tel projet à besoin de cette culture citoyenne qui fait des femmes et des hommes les bastions de sa défense et les promoteurs de ses valeurs.

5.1. L’accumulation des acquis liée à une volonté ferme de renforcer le processus en matière de démocratie

et des droits de l’homme est une donne incontestable. Les divers mécanismes, réformes et mesures,

21. voir rapport de l’OMDH sur ce programme, avril 2005.

22. Bilan et évaluation du CDIFDH (2000-2004), mars 2005

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y compris en matière de traitement des violations passées, ouvrent un espoir en l’avenir, tout en veillant à

prévoir les défis et déficits qui nous interpellent actuellement et en perspectives. L’innovation et la prévention

à travers des stratégies et des programmes mis en œuvre et évalués en permanence, renforceraient la

crédibilité du discours et des institutions, et mobiliseraient pour la construction continue du projet de société

démocratique et moderne, fier de son histoire et son identité et ouvert sur les acquis de l’humanité.

Principales mesures adoptées en matière

des Droits de l’Homme depuis 1990

1990

:

Création du Conseil Consultatif des Droits de l’Homme

1991

:

Libération de prés de 300 anciens disparus

1992

:

Révision de la constitution « stipulant l’attachement du Maroc aux Droits de l’Homme tels qu’ils sont universellement reconnus ».

1993

:

– Création du Ministère des Droits de l’Homme

 

Ratification de quatre conventions internationales (femmes/enfant/ torture/migrants)

1994

:

Grande amnistie pour détenus et exilés politiques

1996

:

Révision constitutionnelle

1997

:

Elections législatives

1998

:

Réintégration par le gouvernement Youssoufi de prés de 900 anciens détenus et exilés dans leur poste de travail avec effet rétroactif.

1999 – 2002 : Ouverture d’un chantier de réformes législatives (Codes des libertés publiques / loi sur les prisons / révision du code de procédure pénale, code du travail … )

1999

:

Création de la Commission indépendante d’arbitrage pour l’indemnisation des victimes de la disparition forcée et de la détention arbitraire.

2000

:

Ratification de quatre conventions internationales relatives aux droits de l’enfant (OIT : nÆ 138 et 182, deux protocoles facultatifs)

2001

:

– Révision des statuts du CCDH et sa restructuration

 

– Création de Diwan Al Madhalim

– Création de l’IRCAM et de HACA

2002

:

Elections législatives

2004

:

– Adoption du Code de la famille

– Création de l’IER

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Traiter de la question des femmes dans les lieux de décision peut paraître surprenant tant leur quasi absence des centres de pouvoir a marqué la période d’étude à savoir le demi siècle du Maroc indépendant. L’intérêt d’une telle réflexion, réside en fait dans l’analyse de l’objectif même de cette émancipation; s’ins- crit il comme un objectif global de changement et à ce titre relève t-il de la vocation de l’ensemble des acteurs politiques? Si la question n’est pas encore posée en terme de stratégies globales et sectorielles par nos décideurs et nos formations partisanes, les tendances qui se dessinent, aujourd’hui, augurent d’une perception qui dépasse le simple cadre spécifique.

Les raisons sont d’importance :

– Notre contexte en évolution est lié désormais à des enjeux majeurs :

R

L’ouverture de nos frontières à une économie qui s’internationalise;

R

La promotion des droits et des libertés par l’édification de l’État de droit;

R

Les défis d’un développement humain durable.

– Le processus démocratique ne peut s’articuler dans le réel social en faisant l’économie d’une émancipa-

tion juridique mais aussi politique des femmes avec leur participation effective aux rouages socio- économiques.

Des tendances lourdes constituent des freins ou des résistances au changement :

– Persistance pesante de l’ordre patriarcal;

– Marginalisation du savoir d’un fort taux de la population;

– Féminisation du chômage et de la pauvreté;

– Absence d’une stratégie globale et intégrée, déclinée en actions positives en faveur de la promotion des femmes.

Toutefois, l’inscription du Maroc dans l’universalité des droits de l’Homme, dont le préambule de la consti- tution de 1992 a donné le point de départ à une politique de droits où la femme n’est pas discriminée. Reste qu’une culture de droits et de partage de pouvoirs ne semble pas épouser, au Maroc, l’accélération de l’his- toire. Les acteurs politiques ne se réclament pas encore aujourd’hui d’une vision claire d’un projet démocratique exigeant l’intégration d’une dimension explicite d’égalité des chances dans l’ensemble des programmes et notamment ceux des partis, des politiques globales, des stratégies sectorielles, des actions et des cadres et de financement de l’État. C’est essentiellement la monarchie qui initie la voie du changement. C’est grâce à son arbitrage que les femmes ont vu leur condition juridique s’inscrire dans plus d’équité dans le nouveau code de la famille. Les nominations des femmes dans les hautes fonctions exécutives sont plus le fait du Roi que l’action du gouvernement, dont le dernier réaménagement n’a pas épargné l’élément féminin symbolique au départ. Les lieux de pouvoir sont multiples et ne se limitent pas au seul parlement ou au seul gouvernement, ils sont pour l’essentiel, et en dehors des chambres et des ministres, toutes les divisions de la haute administra-

tion, la magistrature, les assemblées régionales, préfectorales, provinciales, locales ainsi que les différents conseils, les partis, les syndicats, les groupes de pression, les organisations professionnelles Partout nos femmes sont sous représentées, elles sont marginalisées des centres de pouvoir politique et des lieux de décision et d’orientation économiques. Si le rôle de la femme est marquant dans la société civile, dans ses rapports avec le pouvoir, sa place est loin d’être significative. Or, pour inscrire rationnellement notre population sur la voie de développement humain, leur présence dans les fonctions de décision est aujourd’hui indispensable. Formant la moitié de la population, mais pas celle qui décide, les femmes ne peuvent plus être exclues d’un processus de déve- loppement humain garant de la stabilité sociale. La déclaration universelle des droits de l’homme stipule que toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays. La responsabilisation et l’autonomie des femmes ainsi que l’amélioration de leur situation sociale, économique et politique sont autant de conditions préalables à une gestion et une administration transparente et responsable et au développement durable dans tous les domaines de la vie. Partout, la préoccupation de promouvoir les femmes aux postes de pouvoir est récente en terme de débats et de politiques publiques. Malgré le mouvement généralisé vers la démocratisation dans la plupart des régions du monde, les femmes demeurent largement sous représentées dans les principaux lieux de pouvoir. Les démarches plurielles introduites dans le cadre de stratégies publiques nationales, impulsées ou renfor- cées par l’adhésion aux instruments juridiques internationaux, constituent une véritable révolution dans les rapports sociaux au cours du XX e siècle, nuançant les stéréotypes négatifs à l’égard des femmes et même dans les rapports de celles-ci à la politique. Les femmes longtemps exclues des filières traditionnelles d’accès au pouvoir, de représentations poli- tiques et syndicales, ont investi d’autres voies, généralement associatives ou communautaires pour inscrire leurs préoccupations spécifiques dans des programmes de politique générale. En conséquence, la représentativité des femmes dans le champ politique s’est sensiblement améliorée depuis quelques années, même au Maroc, sauf que la portée des changements reste limitée par la faiblesse numérique des femmes présentes aux échelons décisionnels. Or l’adhésion de notre pays aux valeurs démocratiques suppose désormais une politique volontariste d’inclusion des femmes dans le champ politique en proportion des potentialités et des compétences qu’elles composent dans la société. Les pesanteurs de la tradition et de la culture patriarcales sont souvent invoquées pour expliquer le difficile accès des femmes aux fonctions de pouvoir et de décision. Pourtant, des pages de gouvernance de femmes ont jalonné l’histoire du Maroc. La première université musulmane Al Karaouiyine, construite au XI e siècle, fut l’œuvre d’une marocaine Fatima Al Fihria. La diplomatie s’est conjuguée au féminin, comme les lettres et la science religieuse, par l’adresse et le charisme de Zineb Annafzawia, l’épouse de Youssef Ibn Tachafine, dans l’empire des Almoravides s’éten- dant de l’Andalousie au Sénégal. Le XVIII e siècle a consacré la première haute magistrature féminine de l’histoire du Maroc en la personne de la reine Khnata Bent Bekkar, gouvernant pendant un quart de siècle. La Kahina berbère au mythe fort et populaire; Aïcha la libre, des noms qui ont marqué du sceau de la puis- sance le gouvernement de femmes. Le manifeste de l’indépendance porte une signature de femme Malika El Fassi, mais elles étaient plusieurs femmes à s’être battues pour libérer le pays du protectorat.

Le Roi de l’indépendance, Mohammed V désigne sa fille Lalla Aïcha dès l’âge de 14 ans pour être le sym- bole de l’émancipation des marocaines, rôle qu’elle accomplit de façon remarquable. L’accès public au savoir est désormais ouvert aux femmes. Mais le Maroc indépendant ne les intègrera dans les sphères de la décision politique que quelques décennies plus tard et timidement. Ces dernières années, femme et politique conjuguent désormais, bien que faiblement, et l’évolution du couple s’annonce positive avec l’avènement du nouveau règne. Pour les marocaines, investir les lieux de la décision exige d’assumer une capacité de négociation sur la réorganisation des rapports sociaux et à redéfinir l’espace politique pour parachever le processus de démo- cratisation. L’entreprise n’est pas toujours aisée, mais la promotion des femmes est désormais et partout à l’ordre du jour, et le XXI e siècle pour les marocaines s’ouvre sur des orientations politiques visant à modifier un statut féminin de minorité en otage et agir sur les mécanismes du pouvoir pour que les investitures de femmes se fassent à la dimension de l’égalité de compétences dans les structures de représentation, dans la fonction publique et dans les instances de décisions économiques et scientifiques. Cette étude, pour tracer l’évolution sur la moitié d’un siècle de la place de la femme marocaine dans la vie publique, emprunte trois volets. Le premier porte sur la perception du rôle de la femme dans la pensée politique marocaine. Les dispositifs juridiques et les mécanismes institutionnels instaurant l’égalité des citoyens constituent le deuxième élément d’analyse de la réalité légale d’une démocratie en marche. Les objectifs stratégiques déclinés dans les politiques publiques et dans des perspectives d’avenir, nous permettent en troisième lieu d’identifier les moyens et les mesures autorisant aux marocaines une promo- tion conséquente aux structures de pouvoir et de la prise de décision. La démarche méthodologique se fonde nécessairement sur un recueil de données fiables permettant d’établir le bilan et les acquis de l’évolution d’une société, empreinte de ses spécificités culturelles, essen- tiellement arabo musulmanes et confrontée en même temps à l’exigence d’accès à l’universalité, au delà des contraintes et des facteurs de blocage. Toute analyse qui prétend à l’objectivité doit permettre non seulement d’identifier les lieux de décision et les fonctions que les femmes ont occupés par le passé ou dont telles sont présentement titulaires, mais aussi de les replacer dans le contexte de l’époque, à la lecture des cultures, des mentalités, des symboles et des comportements de notre société. Il reste à dessiner les voies d’avenir à parcourir pour que les femmes marocaines puissent, au même titre que leurs concitoyens, gouverner la chose publique sur le fondement de l’égalité des chances. Les étapes de toute une évolution sont référenciées à un moment clé. Celui intervenant dans la réflexion sur femme et gouvernance de l’indépendance à 2005, soit un demi siècle, se situe dans la période de l’entre deux siècles. C’est dans le rapport des femmes aux responsabilités politiques que le début du XXI e siècle trace une inflexion marquante.

1. La perception de la place de la femme dans l’histoire politique marocaine

Le Maroc politique du début du XX e siècle ne consacre pas une présence féminine dans les lieux de pou- voir. C’est dans le combat pour l’indépendance que les marocaines vont affirmer leur volonté de partage d’un destin de souveraineté avec leurs concitoyens.

1.1.

La résistance : un combat pour une double émancipation

L’action nationaliste des marocaines est un fait que l’histoire trace dans la projection d’un changement d’ordre social. Leur émancipation est un souci du souverain, portant l’accès au savoir comme préalable incontournable à toute promotion de la femme marocaine.

« Notre sultan, que Dieu le glorifie, attend de toutes les femmes marocaines qu’elles persévèrent dans la voie de l’enseignement. Elles sont le baromètre de notre renaissance et l’élément moteur de la réalisation du programme de réformes. »

Cette parole est prononcée par la princesse Lalla Aïcha, fille du Roi Mohammed V, le 2 avril 1947 à Tanger. Elle est dévoilée. Les témoins de l’époque retiennent le fait et le verbe ouvrant à la marocaine l’espace de la modernité. La lutte pour l’indépendance consacre la symbiose entre un Roi populaire et un peuple fervent. Les femmes en tête des manifestations, s’activant dans la résistance, érigent le « Sultan des carrières » cen- trales en symbole. (1) Nombreuses sont les héroïnes de ce combat. Abdelkrim Ghallab rapporte que Malika El Fassi, membre d’organisations secrètes, animant clandestine- ment la lutte pour l’indépendance, se rend voilée et vêtue d’une pauvre djellaba de domestique au palais pour porter des messages à Mohammed V, faisant ainsi la liaison entre le palais et le parti durant la grande crise des années 52 / 53. (2)

D’autres noms de femmes marquent cette époque : Touria Chaoui, premier nom de femme dans l’histoire de l’aviation marocaine, Zhor Zarka, au verbe talentueux, Habiba Amor, qui transporte des armes et héberge des nationalistes, Laila Masoudi, Latifa El Fellous, Ftima Al Malqiha, Fatna Belarbi, Haddaouia, Khaddouj Zerk- touni, les sœurs Laaraichi, Saâdia Douraidi et bien d’autres restées sous l’empire de l’anonymat. La mémoire populaire témoigne du courage de ces noms, souvent référenciés à leurs familles et ce sont les noms des hommes, époux, fils ou frères que l’histoire retranscrit dans ses pages. Le Roi de l’indépen- dance rendra un hommage réitéré à toute la résistance dans sa composante féminine et masculine sans dis- tinction de noms de familles ou d’appartenance politique. Aux femmes de la résistance, résistera l’accès au pouvoir, dominé longtemps par les hommes. Leurs patronymes ne seront pas immortalisés dans des noms de rues ou de boulevards. Marginalisées du champ politique, elles bouderont la chose politique mais pas la chose publique. Les marocaines investissent alors la sphère publique, s’activant dans les domaines les plus divers : ensei-

gnement, santé, professions libérales, entreprises, sport

De 1957 à 2003, près d’un demi siècle, la condition de la femme a été transcrite dans des codifications juri-

diques marquées de discrimination.

(3)

1.2. Indépendance politique et contraintes sociales

Une première période d’intérêt à la condition féminine se situe dans les années 40 à l’aube de l’indépen- dance, elle porte essentiellement sur la modernisation de la situation des femmes, pensée et revendiquée par le Roi Mohammed V, intégrée dans une vision globale d’émancipation de la nation marocaine.

« Entre autres choses, le peuple marocain attend de Nous un effort continuel afin qu’il jouisse non seule- ment d’une meilleure existence matérielle, mais qu’aussi il participe à toute évolution intellectuelle qui, res- pectant ses croyances, lui permette d’accéder, le plus rapidement possible, à un niveau élevé de civilisation. » S.M Mohammed V, 18 novembre 1927. (4)

Cette vision émancipatrice est aussi menée sous l’égide des organisations partisanes. Le parti de l’Istiqlal particulièrement est porteur d’un projet de changement de la condition de la femme marocaine, dans des actions de plaidoyer et d’encadrement : alphabétisation, sensibilisation. Le parti de l’Istiqlal lance des campagnes de sensibilisation au civisme et de lutte contre l’analphabétisme au profit des femmes : des cours du soir, foyers d’éducation de base, lancement d’un journal en arabe voyellé Al Manar Al Maghreb, conférences et films. (5) Cette effervescence citoyenne organisée par le parti de l’indépendance connaîtra très vite des ruptures handicapant lourdement le rythme d’accélération des changements sociaux qui pouvaient être induit sans une politique volontariste de généralisation de l’instruction. Bien que l’ouverture des écoles dites modernes s’est faite au début du siècle, il est clair que le protectorat n’a pas modifié l’ordre social, c’est la lutte pour l’indépendance qui a en fait inauguré le débat sur le rôle des femmes dans la société marocaine.

1.2.1. Accès au Savoir et Pouvoir

Le débat autour de l’instruction des filles s’est posé avec l’établissement par le protectorat, d’un système scolaire public.

« Aussi pour les Oulémas, si certains persistaient à refuser toute instruction pour les filles, d’autres l’acceptaient tout en la limitant à une base religieuse et morale. Les nationalistes, quant à eux, étaient parti- sans d’une instruction mixte : enseignement religieux avec ouverture sur des matières modernes (calcul, langue, histoire et géographie) mais dispensé en langue arabe. Pour cela et pour détourner les filles des écoles franco-marocaines, lesquelles dispensaient un enseignement moderne en français, les nationalistes ont créé ou encouragé la création d’écoles libres (Madriss Mohamed V, Ecole Guessous à Rabat, Ecole Mohammedia à Casablanca, etc.). On redoutait que les écoles françaises ne détournassent les jeunes musul- manes de leur mission première : être épouses et mères de familles musulmanes. L’enseignement français a soulevé un débat autour de la problématique de l’identité nationale et de l’authenticité lesquelles se foca- lisent sur la condition de la femme. » (6)

Au lendemain de l’indépendance du royaume, les marocaines s’ouvrent à la vie publique par l’accès au savoir et à la vie active. L’émancipation des femmes dans la construction discursive est perçue sur un fondement religieux d’inter- prétation progressiste, mais dont la portée restera largement limitée sur le plan juridique et dans les possibili- tés de responsabilités publiques dont pouvaient bénéficier les femmes. La faiblesse de la scolarisation des filles, particulièrement dans le monde rural, traçait les voies de différen- ciation entre les deux sexes sur deux générations. Le vide culturel, la pauvreté, ainsi que l’indigence de la réflexion génératrice de valeurs d’égalité et de liberté de choix dans des contrées ou même les prestations administratives de base ne sont assurées que sporadiquement, tout ceci conforte le pouvoir de décision des hommes et reproduisent le schéma culturel du patriarcat.

On peut mesurer cette attitude de réserve voir de réticence au changement dans le rapport aux nouveaux amendements du code de la famille. La référence aux valeurs de l’ordre traditionnel pèse fortement sur la perception et l’application des nouvelles dispositions. Incontestablement, le rapport à la modernité procède d’un préalable de la généralisation de l’enseignement et de la maîtrise intellectuelle des instruments d’infor- mation et de réflexion. Le savoir pour tous et tous pour le faire savoir, c’est là un facteur de mobilisation autour d’un contrat citoyen fondé sur la lutte contre l’analphabétisme dont sont victimes notamment, et de façon insoutenable, les femmes. Le Maroc n’est pas resté au marge de cette entreprise. Mais toutes nos campagnes contre l’analphabé- tisme ont manqué d’efficience. Les raisons sont simples. Nos politiques ont manqué de vision globale, de stratégies élaborées et surtout de capacité à mobiliser autour de ce projet. Ni les déclarations d’intention, ni les actions ponctuelles ne peuvent conduire à des changements consé- quents dans le domaine de l’éducation. L’accès au savoir doit être un objectif inscrit dans une politique de développement en relation avec d’autres objectifs sociaux et économiques, planifiée sur une génération et dont l’application doit être sou- mise à un système d’évaluation. Or, nous disposons de peu d’information sur les résultats des actions d’alphabétisation inscrites dans des interventions multiples : celles de l’État et d’associations, ne disposant le plus souvent que de ressources techniques et financières modestes. Aujourd’hui même, l’alphabétisation des femmes bien que conçue comme une action spécifique au niveau national, manque d’intérêt politique conséquent à l’énormité de la tâche. Il est vrai que le budget national n’est pas suffisamment important pour des financements appropriés des activités d’alphabétisation. De même, des pédagogies sûres sont méconnues des méthodes pratiquées et c’est souvent l’improvisa- tion qui préside. Par ailleurs, bien que les différences de taux d’accès des filles et de garçons aux systèmes d’enseigne- ment se résorbent au niveau universitaire, les filles sont moins nombreuses que les garçons à accéder aux études qui les prépareront à de futures responsabilités de direction et de prise de décision de haut niveau. Pour l’exemple, la formation de diplomates, inaugurée récemment au Maroc, ne relève pas d’une vision paritaire (5/14) Une planification bien pensée suppose l’adoption de nouveaux concepts du développement, de la produc- tivité et du bien-être, qui tiennent compte des besoins exprimés par les femmes, stimulent leur désir de changement, libèrent leur potentiel d’expérience sur le plan économique et social. Aussi longtemps que les décisions seront prises exclusivement ou majoritairement par des hommes, les femmes auront moins de chances d’imposer leurs visions. De même si les femmes continuent à ne consti- tuer qu’une infime minorité parmi les décideurs des médias, l’image de la femme offerte par ceux-ci ne pourra correspondre à une identité en laquelle les femmes se reconnaîtront. La lutte en faveur de l’alphabéti- sation des femmes s’en trouve affaiblie. Le succès de l’alphabétisation dépend pour beaucoup de la participation locale. Quand des femmes parti- cipent aux affaires de la communauté, la cause de l’éducation des femmes est plus facilement acquise par les décideurs. Aujourd’hui, l’accès massif et performent des femmes au niveau universitaire implique nécessairement la prise en compte de la réalité des compétences féminines dans le recrutement des élites, sinon c’est s’inter- dire non seulement l’accomplissement du processus démocratique mais aussi la voie de développement par le management des potentiels humains.

1.2.2. Rôle économique et place des femmes dans la décision publique

La place des femmes dans la décision publique dépend aussi de leur rôle économique. C’est une contra- diction évidente que les marocaines connaissent à ce niveau. Le rôle économique des femmes peut se mesurer dans leur intervention dans les entreprises structurées, dans les administrations et dans les activités informelles. Au Maroc, en 1994, près d’une personne sur trois est active : 32 %. Plus de la moitié des hommes sont actifs (51,5 %) alors que le taux d’activité reste relativement faible pour les femmes avec seulement 13 %. Cette faiblesse du taux d’activité féminin s’explique essentiellement par le taux d’activité des femmes en milieu rural qui s’élève à 9,3 % contre 51,2 % pour les hommes. Pour ce qui est du milieu urbain, le taux d’activité est de 17,3 % pour les femmes et de 51,7 % pour les hommes. Les données du recensement de 1994 sur l’activité des femmes en milieu rural sont à prendre avec beaucoup de précaution car elles n’intègrent par l’emploi d’aides familiales. Depuis 1996, le taux d’activité masculin est plus élevé que celui féminin, en 1998 celui-ci a connu une baisse de 2,3 points par rapport à 1996 ce qui explique le taux de chômage plus important pour les femmes que pour les hommes. Le chômage est essentiellement urbain et majoritairement féminin 23,05 % contre 14,1 % pour les hommes. L’inégalité d’accès au travail s’accompagne d’une autre forme d’inégalité dans le secteur privé :

celle des traitements et des salaires. L’accès des femmes à l’emploi a connu une période de dépression particulièrement entre 1997 et 1998 où 72.000 emplois féminins ont été supprimés dans le secteur textile et d’habillement, de la bonneterie et de la chaussure. Les secteurs informels et précaires connaissent alors une forte concentration de femmes actives, les chiffres du dernier recensement donneront certainement un éclairage récent en terme de conséquences sociales de ce recul de l’emploi féminin. C’est dans l’industrie et l’artisanat que nos femmes s’activent le plus, le taux de féminisation dans ce sec- teur s’élève à 35 % soit 304.616 sur 816.383 femmes actives occupées. La présence des femmes dans les autres branches comme le transport, l’énergie et les mines reste très faible. Les femmes salariées constituent 65 % des femmes actives mais la part de celles-ci dans la propriété du capital en tant que femmes employeurs est très faible avec 0,05 %. De 1992, première enquête menée sur les femmes entrepreneurs, à 2004, où est intervenue une autre investigation, les chiffres n’ont pas varié, ni les secteurs d’investissement des prédilections des femmes, demeurant celui du commerce et des services. Pourquoi les femmes n’osent-elles pas l’acte d’entreprendre dans une proportion plus significative? Les décisions et les orientations économiques doivent-elles intégrer davantage l’approche féminine au niveau de la formation et de l’accompagnement? La question n’est pas neutre et elle formule en elle-même la réponse à l’assertion que l’entreprise est asexuée et qu’il n’y a pas dans ce domaine de spécificité féminine. C’est méconnaître la réalité du tissu économique et social de notre pays où plus de 20 % de femmes sont chefs de ménage. Une politique d’encouragement et d’accompagnement organisée autour de centres d’initiatives locales permettra certainement à nos femmes de développer leurs activités, le plus souvent déployées dans l’infor- mel, de les structurer et de les rendre visibles. Le rôle économique des femmes est de plus en plus important, bien que l’inégalité d’accès au travail dans une conjoncture difficile en trace l’importante limite.

Leur quasi absence des chambres professionnelles, ou leur présence symbolique dans les bureaux des organisations syndicales ne plaident pas pour elles. La présence – alibi de femmes dans le gouvernement des entreprises est incompréhensible quand on éva- lue nos compétences féminines en nombre et en qualité. Deux femmes seulement dans les conseils de sur- veillance d’entreprises bancaires (Crédit du Maroc et Banque Populaire), présence due seulement à la propriété familiale du capital. La chambre des conseillers par sa composition socioprofessionnelle ne peut être une enceinte de défense

d’une approche genre, tant la représentation féminine résumée à deux conseillères ne porte pas les attentes professionnelles des marocaines.

A quand la mise en place du conseil économique et social, que le texte constitutionnel de 1992 a lui porté

comme une instance de progrès pour le développement humain? Représentées de façon plus équilibrée dans ces conseils, les femmes marocaines et parce qu’elles sont dans toutes les préoccupations et toutes les projections socioéconomiques participeront à l’entreprise du développement. Le développement humain est d’abord celui de l’accès aux droits universels.

1.3. Les femmes dans le processus démocratique

Dans la pensée et le discours politiques, la femme constitue successivement un élément majeur des pré- occupations nationales. Si la progression des droits a été marquée, au départ et pendant longtemps, d’une certaine hésitation, en nuançant timidement les importantes discriminations juridiques, elle a enregistré par contre une diligence certaine depuis la fin de la décennie 90.

Deux faits majeurs signifient la portée de cette volonté de rectifier l’histoire :

– L’adoption d’un code de la famille restituant à la femme une équité des droits dès la 3 e année du règne du Roi Mohammed VI;

– La mise en œuvre de mécanismes institutionnels d’intégration des femmes dans le champ politique.

L’importance du volet juridique détermine la projection à une implication plus prononcée des femmes dans l’orientation des choix politiques de notre pays. La participation politique des femmes s’étend de la sphère partisane aux structures publiques, une telle participation suppose un nombre de possibilités dont pourrait disposer les femmes pour une implication effective. Les indicateurs généralement évoqués concernent le degré d’autonomie, le niveau d’instruction et des compétences particulières liées à des variables : position sociale, pouvoir économique, réseaux relation- nels La nature spécifique de la question féminine au Maroc dans sa relation au champ public a suivi un schéma historique au départ, inscrit dans une simple dimension politique partisane. L’évolution est lente, faisant accuser aux femmes un importent retard dans les espaces de pouvoir privé et public, particulièrement dans le milieu rural. Pour toutes les marocaines l’ambivalence et la dualité des droits handicapent leur statut juridique par un nombre de contradictions entre les dispositions de différents textes de lois internes et entre ces dernières et celles relevant de l’ordre international. Elles appellent alors un droit à même d’impulser les conditions favorables à leur insertion dans la vie sociale à tous les niveaux.

Leur préoccupation est partagée par leur souverain Sa Majesté Hassan II ne cessera de prodiguer à l’égard de ses citoyennes sollicitude et intérêt pour leur condition.

« Je veux que la femme marocaine puisse vivre dans la quiétude et qu’elle puisse le dire à l’intérieur du pays comme à l’étranger, et que les législations en sa faveur soient prises comme modèle et exemple à suivre ».

Dans un moment marquant de l’histoire du Maroc le 16 octobre 1975 le Roi lance la marche verte. Il annonce 350.000 marcheurs représentant les provinces du royaume dont 3.500 femmes. C’est le premier quota, et il est d’honneur : expression d’un hommage au patriotisme des marocaines. Il répondra aussi à l’appel du million de signatures, acte des démocrates, à l’initiative de l’union de l’action féminine, portant de façon spectaculaire la revendication d’un ordre juridique d’égalité. Une deuxième étape qui va des années 80 à la fin de la décennie 90 connaît une effervescence d’associa- tions féminines. Les femmes, déçues par le peu d’intérêt que les partis ont manifesté à leur situation pen- dant près de deux décennies, marquent l’autonomie d’un combat pour la promotion de leur droit. Le Roi recevra les représentantes des organisations féminines et réformera le texte de la moudawana. Si les modifications qui y sont apportées ne sont pas à la dimension des attentes des militantes, le tabou du texte intouchable est désormais levé, la réforme est annoncée dans un projet de processus progressif. Les changements intervenus dans l’ordre politique et social depuis la décennie 90 ont permis de renforcer la participation de larges catégories sociales aux initiatives et aux actions de développement et de démocrati- sation. Dans ce contexte, les organisations féminines se joignent à celles des droits de l’homme et aux associa- tions de développement pour intégrer la question du statut juridique des femmes et leur participation à la prise de décision en terme de débat et de revendication qui n’ont pas manqué d’amorcer des changements significatifs. Depuis les années 80 la question féminine est posée en termes des droits humains davantage qu’elle n’est liée aux problèmes sociaux, le Maroc ayant adhéré aux protocoles internationaux sur les doits de l’homme. L’émergence des associations féminines va être ancrée sur la remise en cause de cette dualité juridique, où se contredisent normes universelles et règles de droit privé. Le combat des marocaines porte sur le code la famille dont elles revendiquent un débat démocratique au sein des instances représentatives et sur la présence dans ces mêmes instances de femmes dans une pro- portion numérique équitable.

Elles sont nombreuses à s’inscrire dans cette effervescence d’organisations féminines et un collectif d’associations articule actions et démarches de lobbying pour une promotion politique des femmes :

– « Les Marocaines et la politique, le pari de la fin du siècle » action lancée par le Comité National pour la Participation des Femmes à la Vie politique : organisé à l’initiative de l’ADFM (Association Démocratique des Femmes du Maroc) le 20-03-1992. L’appel est lancé au pouvoirs publics, aux partis, aux médias, aux associations des droits de l’homme pour que les femmes ne soient pas les oubliées de la démocratie; (7)

– La revendication de la pleine citoyenneté par la création du Centre pour le Leadership Féminin (CLEF)

(1997-1999).

« Face au décalage entre la présence des femmes dans la sphère publique et leur absence aux postes de décision, de pouvoir et de responsabilité, et conformément à ses idéaux et à ses engagements, l’Association Démocratique des Femmes du Maroc a décidé de créer, avec le concours de la fondation

« National Empowerment for Democracy » le « Centre pour le Leadership Féminin : C.L.E.F. ». Ce centre est destiné à renforcer les capacités politiques et citoyennes des femmes et les encourager par la formation et l’information. La cible est constituée de femmes susceptibles d’occuper des postes de décision et de responsabilité dans différentes institutions et de femmes élues à différentes instances de pouvoir. L’un des objectifs majeurs de ce centre est aussi de promouvoir les droits des femmes en matière de citoyenneté. »;

– La constitution d’un Conseil Supérieur de la Femme, demandée par la cellule femme istiqlalienne, le 08 mars 1997 :

« Les bases de la démocratie et les institutions représentatives possédant quelque crédibilité ne sont possibles que grâce à la conjugaison des efforts de toutes les forces vives. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’ouvrir les portes à la femme marocaine afin qu’elle participe en tant qu’élément efficace du succès. »

– Le quota revendiqué, comme mesure de discrimination positive, par le printemps de l’égalité, associant plusieurs organisations féminines à la veille des législatives 2002.

C’est dans ce contexte de débat d’idées et de demandes pressantes que des réformes ont été initiées dans le sens d’un rapport homme/femme marqué par plus d’égalité.

Au niveau juridique, l’essentiel du changement ont concerné :

– La référence dans le préambule de la Constitution aux droits de l’Homme tels que universellement reconnus;

– La modification de quelques dispositions du code du statut personnel;

– La ratification de la Convention relative à l’élimination des différentes discriminations à l’égard des femmes;

– La révision de certains textes législatifs et réglementaires touchant la condition des femmes : le code civil (DOC), le code de commerce, le code de procédure civile, l’autorisation d’obtention du passeport

Au niveau institutionnel, les actions concrètes sont :

– La création du ministère chargé des droits de l’Homme;

– La création du secrétariat d’État à la protection sociale, chargé de la famille et de l’enfant.

Au niveau politique, en 1997 les premières femmes marocaines accèdent au gouvernement. Elles sont quatre. Les femmes ont fait leur apparition, même timidement, dans les hautes sphères du gouvernement en tant que secrétaires d’État, et dans la sphère législative en tant que députés et conseillers. Cette visibilité a exercé un impact significatif sur l’image des femmes dans la société. Au niveau de la recherche scientifique, différentes études juridiques, socio-économiques et statistiques, ont vu le jour; le CERED et différentes institutions et groupes de recherche ont à cet égard, mené diverses études qui ont permis d’identifier mieux les répercussions de la condition des femmes sur le processus de développement et d’identifier les domaines prioritaires d’intervention. Cependant, malgré ces percées et ces changements, les femmes demeuraient confrontées à des pro- blèmes majeurs inhérents à leur statut juridique au sein de la famille, lequel détermine leur rôle dans l’espace public où leur nombre demeure très réduit dans les sphères du pouvoir et notamment au niveau de la prise de décision. Les attitudes culturelles négatives à l’égard des marocaines se trouvaient confortées par des dispositions juridiques discriminatoires, aujourd’hui largement modifiées, mettant les marocaines par la volonté de leur

souverain, soutenant leur combat, en situation d’émancipation juridique. En les sécurisant dans leurs foyers, le législateur assure aux marocaines le préalable à une présence affirmée dans la vie publique, à même d’induire un changement positif des mentalités et des comportements. Le Maroc du 10 octobre 2003, s’ouvre à la pleine modernité. Dans le discours royal, prononcé dans l’enceinte parlementaire, la femme est à l’honneur dans l’expression même de la règle de droit : « Adopter une formulation moderne, en lieu et place des concepts qui portent atteinte à la dignité et à l’humanisme de la femme ». L’émotion des militantes est forte. Le moment est historiquement fort. L’opinion nationale et internationale saluent le courage et la clairvoyance du souverain chérifien. Le Roi Mohammed VI trace, après un débat polémique entre conservateurs et modernistes, les fonde- ments d’une belle réconciliation autour d’un texte d’équilibre, en inscrivant subtilement le nouveau code de la famille entre le référentiel islamique et la projection universelle. Au plan international, l’écho de cette réforme résonne comme un véritable bouleversement du dispositif juridique, salué comme un projet pion- nier. (8) L’avènement du 3 e millénaire trace désormais l’accès à des droits longtemps revendiqués et une présence dans le champ politique plus conséquente que par le passé, à la faveur du renforcement de l’élite féminine.

2. Les mécanismes juridiques et institutionnels d’intégration des femmes marocaines dans le processus de décision

L’intégration des femmes dans le développement doit être nécessairement prise en compte à tous les niveaux d’intervention politique et sur tous les plans juridique, économique, social, culturel et politique. Si les droits confortent mieux aujourd’hui la condition féminine, on ne peut omettre certaines inter- rogations. Sur le plan juridique, la promotion de la condition féminine est inscrite en référence au principe de l’égalité, en conformité avec les conventions et les déclarations internationales ratifiées par le Maroc. Les pratiques judiciaires permettent-elles d’accélérer l’application des avancées désormais inscrites dans le Code du Statut Personnel? Sur le plan économique, le gouvernement met en ouvre des programmes et des actions de développe- ment spécifiques et sectoriels. Ces programmes prennent-ils en compte l’approche genre dans la promotion économique de la femme et la lutte contre la pauvreté? Sur le plan social, des programmes spécifiques aux femmes s’attachent particulièrement aux questions de l’alphabétisation notamment des femmes rurales, de la scolarisation des filles et du soutien aux femmes en situation économique précaire. Sont-ils suffisamment structurés? Sur le plan culturel, la valorisation de l’image de la femme dans la société est-elle proposée et définie dans des stratégies permettant d’induire une évolution des mentalités? Enfin, sur le plan politique, l’action engagée sur le plan de la réforme électorale trouve-t-elle des prolonge- ments dans les processus de décision de façon à permettre aux femmes d’accéder à tous les postes de res- ponsabilité et de pouvoir, conformément aux droits que leur reconnaît la constitution?

Les avancées se mesurent dans des dimensions multiples : déclarations de politiques générales des gou- vernements depuis l’avènement de l’alternance, nominations, mesures générales et actions spécifiques :

– Dans le domaine politique et administratif, les femmes ont fait leur apparition aux hauts niveaux de la

hiérarchie en tant que conseillère du roi (1 en 2000), secrétaires d’État (2 en 1998), ministre (1 en 2000), ambassadeurs (2 en 2000), en tant que députées et conseillères dans les deux chambres (37 en 2002);

– En septembre 2002, le nouveau code électoral va permettre l’accès de 35 femmes au parlement, dont

30 par le quota et 5 par les listes locales; c’est à dire près de 10 % de l’effectif de la chambre des élus; de même que nous assistons pou al première à l’élection d’une présidente de groupe parlementaire; d’une vice présidente du bureau de la chambre des représentants;

– Le nouveau code du travail (2004), confirme le principe de l’égalité dans le travail entre les hommes et les femmes en matière d’emplois et de salaires; la référence au harcèlement sexuel sur les lieux du tra- vail comme faute grave; la durée du congé de maternité de 12 à 14 semaines.

– Le nouveau code pénal avec de nouvelles dispositions assure des garanties pour des droits de l’homme et une meilleure protection des femmes;

– La nouvelle législation sur l’état civil introduit désormais, le droit pour les femmes de disposer du carnet de famille;

– Le « Code de la Famille » et ses principales avancées :

R

La consécration du principe de l’égalité entre la femme et l’homme; une égalité au niveau de la res- ponsabilité familiale; des droits et des devoirs des deux époux en terme de responsabilité et de prise en charge de la famille; de l’abolition de la règle soumettant la femme à la tutelle (Wilaya); de l’âge au mariage (18 ans pour les deux sexes); du divorce consensuel sous contrôle du juge;

R

La soumission de la polygamie à l’autorisation du juge et à des conditions légales draconiennes qui la rendent quasiment impossible;

R

La justice et l’équité par la protection de la femme et des enfants par la mise en place des juges et des tribunaux spécialisés dans le code de la famille ainsi que la création des fonds d’entraide familiale; par la répartition des biens entre les époux acquis durant la période du mariage; et par la simplification de la procédure du mariage pour les marocains résidents à l’étranger;

R

Le renforcement de la protection des droits de l’enfant dans le respect des valeurs de l’islam et des accords internationaux; au niveau de la garde de l’enfant (pension alimentaire, logement, et autorité parentale); et de la reconnaissance de la paternité et de la régularisation de la situation des enfants nés hors mariage.

2.1. Une reconnaissance juridique d’égalité politique

Nul part ailleurs que dans le rapport des femmes au pouvoir politique n’est révélée avec plus d’acuité la fai- blesse de la démocratie dans la mise en ouvre de son principe fondamental d’égalité. La tradition démocra- tique s’est construite à l’exclusion des femmes, c’est-à-dire la moitié à l’humanité. Les femmes européennes, à titre d’exemple, ont dû mener un combat long et difficile pour obtenir le droit de vote alors que le suffrage est appelé universel. 1962, la 1 re constitution du Maroc indépendant reconnaît aux citoyens marocains l’égalité des droits poli- tiques. Le caractère précurseur de cette reconnaissance par rapport à la réalité marocaine est indéniable. C’est d’abord à travers la question des droits politiques et sociaux qu’on est fondé de s’interroger sur la place réservée à la marocaine. Le titre premier de la constitution reconnaît à tous les citoyens des droits fondamentaux qui s’articulent autour des libertés. L’article 9 garantit à tous les citoyens la liberté de circuler et de s’établir dans toutes les parties du Royaume, la liberté d’opinion, d’expression, de réunion, d’association, d’adhésion à une organisation syndi- cale ou politique. L’article 13 prévoit que tous les citoyens ont un droit égal à l’éducation et au travail.

En ce qui concerne les droits politiques, l’article 8 est plus précis puisqu’il indique expressément :

« L’homme et la femme jouissent de droits politiques égaux » « Sont électeurs tous les citoyens majeurs des deux sexes jouissant de leurs droits civils et politiques » Ouverte à la signature par l’Assemblée générales des Nations Unies, dans sa Résolution 640 (VII) du 20 décembre 1952, la Convention sur les droits politiques de la femme est entrée en vigueur le 7 juillet 1954. Le Royaume du Maroc y a adhéré le 22 novembre 1976.

Elle proclame, conformément à la Charte des Nations Unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’égalité des femmes et des hommes, dans la jouissance et l’exercice des droits politiques et pré- voit pour les femmes, sans aucune discrimination :

– Le droit de vote dans toutes les élections;

– Le droit d’être éligibles, dans des conditions d’égalité avec les hommes, à tous les organismes publique- ment élus, constitués en vertu de la législation nationale;

– Le droit d’occuper, dans des conditions d’égalité avec les hommes, toutes les fonctions publiques éta- blies en vertu de la législation nationale.

Ces principes seront repris dans le Pacte sur les droits civils et politiques et dans la Convention sur l’élimi- nation de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Lors de son adhésion, le gouvernement marocain a émis une réserve relative à l’article 9 qui prévoit que le règlement des différends entre États touchant l’interprétation ou l’application de la Convention qui n’aura pas été réglé par voie de négociations sera porté, à la requête d’une des parties, devant la Cour internationale de justice. La publication par le Maroc dans le bulletin officiel en 2000 du texte de la convention marque l’effectivité d’adhésion à la norme internationale.

2.2. Marocaines et lieux du pouvoir : de l’inégalité numérique

Trois tendances lourdes marquent l’évolution de la société marocaine : l’urbanisation rapide du pays, l’accès d’une part croissante de la population féminine à l’éducation et l’entrée massive des femmes sur le marché du travail. Ailleurs cela a impulsé des effets modernisateurs au niveau des attitudes politiques. Au Maroc cela ne s’est pas produit ni au niveau du comportement électoral, ni au niveau de l’intégration des femmes dans le champ d’intervention politique. Le Maroc compte parmi les pays, où les femmes ont reçu, au même titre que leurs concitoyens, le droit constitutionnel de vote et de candidature. Les révisions successives du texte suprême ne remettent pas en cause le droit des femmes à l’égalité politique, sauf que le nombre des femmes candidates aux élections demeure très faible et celui des élues insignifiant, en rapport avec leur présence sur la scène publique.

2.2.1. Les Fonctions représentatives

L’évolution s’inscrit dans une progression faible mais continue, en témoignent les résultats des dernières élections communales de septembre 2003. Ainsi le nombre de candidates s’est élevé à 6024, soit 5 pc, ce qui constitue un taux appréciable en compa- raison avec celui enregistré lors du scrutin communal de 1997 puisque ce taux n’a guère dépassé 1,62 pc, avec un total de 1651 candidates.

Pour une lecture plus éloquente, il y a lieu de mesurer le taux de candidatures des femmes des élections de 1983 à 1997 :

1983

Les candidates aux élections municipales Les élus

0,56 % (soit 307 femmes sur un total de 54.165) 0,27 % (soit 43 femmes sur un total de 15.423)

1984

Les candidates aux législatives Les élus

1,17 % (soit 16 femmes sur un total de 1.366 hommes)

0

% (zéro)

1992

Les candidates aux élections municipales Les élus

1,16 % (soit 1.068 femmes parmi 93.000 candidats) 0,33 % (soit 75 candidates sur 22.282 sièges)

1993

Les candidates aux législatives Les élus

1,07 % (soit 36 candidates sur un total de 2.072) 0,6 % (soit deux élues sur 333 sièges)

1997

Les élues aux élections municipales Les élues aux législatives

0,34 % (soit 83 femmes sur un total de 1651 candidates)

2

élues parmi 325 sièges à la première chambre

 

2

élues parmi 275 sièges à la deuxième chambre

2002

Les candidates aux législatives Les élues

11 % (soit 35 élues sur un total de 325 élus)

2003

Les candidates aux communales Les élus

5

% (soit 6024 candidates sur un total de

0,5 % (soit 127 élues sur un total de 23.286 élus)

Pour être conséquent, l’appel à des candidatures féminines doit procéder d’une véritable stratégie poli- tique pour impulser le changement dans les comportements électoraux. La lecture des scrutins des législatives et des communales nous autorise à un optimisme mesuré. Sur 23.286 élus, 127 sont des femmes. L’introduction légale du quota imposant une liste nationale de femmes pour 10 % des sièges reste une exception qui n’a pas eu d’effet sur les autres scrutins. A 0,5 % dans les conseils des communes, les femmes restent les oubliées de la démocratie locale. Dans un monde où la norme est désormais la compétitivité, et où l’homme est la ressource première, les compétences, sans regards au genre et au sexe, doivent accéder à la prise de décision et déterminer aussi les choix politiques et les stratégies économiques. Au delà de quelques « concessions », les discours des responsables politiques et des opérateurs écono- miques restent encore emprunts d’un ton de mode plus qu’une réelle conviction pour l’égalité des opportuni- tés. Les femmes qui forment la moitié de la population, la moitié de l’électorat et une proportion importante des compétences dans les domaines les plus divers restent marginalisées de la sphère politique et des pro- cessus de décision économiques. Stendhal disait : « l’admission de la femme à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation. Elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses chances de bonheur ». Nous ne pouvons cantonner, aujourd’hui, la femme à la seule gestion du foyer, tant la commune, la pro- vince, la région, la capitale, mais aussi le parti, le syndicat, ou encore l’unité de production gagneraient en compétences et en potentialités réelles insuffisamment exploitées et pourtant si précieuses quand le savoir et le savoir-faire élaborés de nos femmes pour lesquelles l’État a investi, pourraient profiter à une nation à la recherche de son projet de société pour un développement humain durable. La lecture du réel nous éloigne encore de cette perception du rôle de la femme dans les responsabilités publiques, aux deux niveaux de la consultation et de la décision. Nos organisations politiques et syndicales recrutent pourtant les adhésions féminines. Mais la voix fémi- nine n’est pas portée à la hiérarchie. Aujourd’hui l’opération de charme et de séduction opérée auprès de quelques femmes pouvant servir d’alibi à l’affirmation du principe d’organisation démocratique de nos forma-

tions partisanes, ne peut convaincre en l’absence de publication de programmes d’action en faveur de l’éga- lité réelle des chances. Or du pouvoir des femmes, le pouvoir ne parle pas suffisamment; par contre, les femmes elles parlent et réclament : Non à la violence, Non à la pauvreté, Non à l’analphabétisme, Non à la discrimination; mais Oui à un régime juridique d’émancipation, Oui à un statut social d’émancipation, Oui à une valorisation des compé- tences dans le travail, Oui à une participation plus large dans le champ politique. La présidence d’un groupe parlementaire par une femme inaugure une nouvelle ère de partage des res- ponsabilités au sein de l’institution parlementaire. De cette dernière procèdent des orientations; des lois s’y confectionnent; les décisions se déterminent. Longtemps marginalisées de ces lieux d’autorité et d’influence, les marocains sont en quête de sièges et de fonctions de pouvoir.

2.2.2. Les Marocaines dans les hiérarchies du pouvoir administratif

On ne peut dissocier l’administration de l’ensemble des organes politiques. Le pouvoir politique est impuissant sans une bonne administration. La notre est un réservoir de femmes capables d’assumer et d’assurer des responsabilités publiques. Depuis l’indépendance, nos femmes ont été confinées majoritairement aux fonctions d’exécution. L’administration marocaine emploie un nombre important de femmes. L’examen de la répartition des femmes fonctionnaires, selon les départements ministériels, laisse apparaître une forte concentration dans deux départements essentiels, les deux tiers d’entre elles sont affectées aux structures éducatives et envi- ron 14 % travaillent dans la santé publique. Moins du quart exercent dans d’autres administrations; mais elles ne sont pas, hommes et femmes, dans les mêmes proportions aux postes de responsabilité administra- tive.

Structures

Le nombre

Femmes

Pourcentage

Hommes

Pourcentages

administratives

global

%

%

Secrétariat G.

         

Directions

330

9

2,72

321

97,28

Divisions

877

39

4,44

838

95,56

Services

2362

163

06,90

2199

93,10

Dans l’enseignement, domaine que la marocaine a largement investi comme éducatrice, elle n’occupe que 20 % dans les fonctions de décision. Une lecture statistique des fonctions de décision dans les affaires étrangères témoigne de la lente évolution de la participation féminine dans les sphères de pouvoir. Dix femmes seulement ont pu accéder en 13 ans à des fonctions de responsabilité sur le total des 60 postes de décideurs recrus ou promus. Au niveau diplomatique, une évolution plus sensible est à noter : en 1994, sur 325 cadres du ministère des affaires étrangères et de la coopération 29 sont des femmes, et en 1995, deux directions centrales sont confiées à des compétences féminines, et celles-ci sont en plus grand nombre dési- gnées à la tête de divisions ou comme chefs de services. La carrière diplomatique s’ouvre timidement aux Femmes; une femme ambassadeur, une femme consul générale et la représentation du Maroc à l’UNESCO est désormais féminine. L’évolution la plus marquante interviendra à partir des années 90; pour la retracer, une présentation des statistiques est articulée sur deux périodes : de 1990 à 1993 et une répartition des fonctions à partir de 2001.

Tableau 1 : Nombre de preneurs de décisions par sexe et garde au niveau extérieur du Ministère des Affaires Etrangère et de la Coopération

Titre des preneurs de décision

1980

1985

1993

 

% femmes

h

f

h

f h

 

F

1980

1985

1993

Ambassadeurs Consuls Généraux Consuls Directeurs Chefs de Division Chefs de Service Total 1

54

 

- 54

 

- 58

-

-

-

-

18

- 18

- 18

-

-

-

-

13

- 13

- 14

-

-

-

-

03

- 07

- 10

1

- -

-

12

- 22

- 26

1

- -

4.0

22

02

41

05

56

10

- 11

15

122

02

155

05

182

12

1.64

3.10

6.2

Total 2 sans Ambassadeurs

08

02

101

05

124

12

2.94

4.8

8.8

Source : Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération, 1994

Le deuxième cas d’illustration de la faible représentation féminine dans la décision administrative porte sur les fonctions d’autorité. Aucune responsabilité préfectorale ou de direction régionale ne revient à la femme. Les chiffres sont suffisamment éloquents pour ne point nuancer un constat : Le budget et l’intérieur sont des affaires d’hommes

Tableau 2 : Nombre de preneurs de décisions par sexe, grade et fonction au Ministère d’État à l’Intérieur

 

Service central

Service extérieur

Grades et fonctions

Hommes

Femmes

Hommes

Femmes

Ministre Sous secrétaire d’Etat Chef de cabinet Chef de secrétariat particulier Attaché de cabinet Chargé de missions Secrétariat général Chargé d’études Directeur Administrateur principal Ingénieur en chef Inspecteur (finance/Urbanisme)

1

-

-

-

1

-

-

-

1

-

-

-

1

1

-

-

1

1

-

-

-

3

-

-

1

-

-

-

6

-

-

-

10

2

2

-

14

1

45

-

1

-

1

-

1

-

10

-

Total

38 (82,6 %)

8 (17,3 %)

58 (100 %)

(0 %)

Source : enquête auprès du Ministère d’État à l’Intérieur, 1993

Les dernières statistiques indiquent une plus grande responsabilisation des femmes, par un taux de partici- pation de 10 %.

Répartition des postes de responsabilité au titre de l’année 2001-2002

Poste de Responsabilité

Féminin

Masculin

Total

Secrétaire Général Directeur Général Directeur Inspecteur Général Chef de division Chef de division et/ou Chef de service Chef de service

0

26

26

0

8

8

24

315

339

0

19

19

94

1.338

1.432

16

323

339

396

2.723

3.119

Total

530

4.752

5.282

Il reste que le pourcentage des femmes cadres est encore faible dans les postes de direction et de chef de division, inexistant dans les postes de directeur général, inspecteur général et Secrétaire Général et un pour- centage nettement important dans le poste de chef de service et assimilés. La situation de la femme cadre dans les postes de responsabilité varie selon les ministères. Elle est margi- nalisée au Haut Commissariat aux Anciens Résistants et Membres de l’Armée de Libération (0 %) (alors que le taux de féminisation est de 39,84 %) suivi du Ministère chargé des Eaux et Forêts (1,08 %) et du Ministère de l’Economie Sociale des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Artisanat chargé des Affaires Générales (1,10 %). Le taux de féminisation de ce dernier département est de 36,32 %. Par contre, le pourcentage des femmes cadres aux postes de responsabilité le plus élevé est au ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Energie et des Mines soit (22,98 %). Le taux de féminisation y est de 31,72 %.

Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Energie et des Mines – Commerce et Industrie

Nature du poste

Poste de responsabilité

 

Sexe

Féminin

Masculin

Total

Poste de responsabilité administrative

Inspecteur Général Directeur Délégué provincial Chef de division Chef de service Chargé de division Chargé de service

0

1

1

2

4

6

1

27

28

6

19

25

28

73

101

1

1

1

1

Total Général

37

126

163

Pourcentage de participation des femmes fonctionnaires aux postes de responsabilité : 22,80 %

Au ministère des Droits de l’Homme, le taux de féminisation est de 45 %. Les postes de responsabilité alloués aux femmes cadres sont en nombre de trois sur huit postes.

Nature du poste

Poste de responsabilité

 

Sexe

Féminin

Masculin

Total

Poste de responsabilité administrative

Directeur Chef de division Chef de service Chargé de service Sous total Chef de division Sous total

 

033

 

1

0

1

0

1

1

2

0

2

3

4

7

Poste de responsabilité à caractère éducatif

0

1

1

0

1

1

Total Général

 

358

 

Pourcentage de participation des femmes fonctionnaires aux postes de responsabilité : 37,50 %

En décembre 2001, la situation de la femme cadre aux postes de responsabilité au Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération dans les postes de responsabilité, se résume comme suit : deux directeurs femmes sur quinze (2/15); Quatre Chef de divisions sur trente neuf (4/39); vingt quatre chefs de service sur quatre vingt neuf (24/89) et une femme chargée d’affaire sur trois (1/3) postes de responsabilité. Le tableau joint démontre cette situation. Ces femmes, toutes catégories confondues, représentent en 2002, 32 % des effectifs du Ministère. Force est toutefois de constater que plus on monte dans l’échelle des responsabilités, moins elles sont nombreuses. Ainsi, les femmes cadres (échelle 11) représentent environ 21 % des quelque 474 cadres. A ce niveau, le pourcentage des femmes a doublé en huit ans. Au sein de la catégorie hors échelle (MP), elles sont par ailleurs 31 femmes cadres sur 306 personnes, soit 10 %. Depuis 1994, cette proportion s’est accrue de près de 40 %. Le MAEC est un ministère très conservateur « Nous devons constater que l’évolution de la présence des femmes au cours des dernières années est encore bien timide et elle ne traduit en aucun cas les potentiali- tés réelles des femmes marocaines ». Ce ministère est encore bien enraciné dans les mentalités voulant que la diplomatie soit une affaire d’hommes. S’il y a une volonté politique évidente de nommer des femmes aux plus hauts postes de la diplo- matie, croit-elle, il est clair que ces nominations ont encore valeur de test. Mais le contexte est en train de changer et l’environnement sociopolitique marocain est favorable à ces changements.

Nature du poste

Poste de responsabilité

 

Sexe

Féminin

Masculin

Total

Poste de responsabilité administrative

Secrétaire Général Inspecteur Général Directeur Général Ambassadeur Directeur Directeur Général de l’Agence marocaine de la coopération internationale Conseiller technique Chargé d’affaire Chargé d’étude Consul Consul Général Chef de division Chef de service

 

1

1

1

1

2

2

3

80

83

2

13

15

1

1

2

2

4

1

2

3

1

6

7

17

17

2

23

25

4

35

39

24

65

89

Total Général

39

248

287

Pourcentage de participation des femmes fonctionnaires aux postes de responsabilité : près de 14 %

Au Ministère de la Justice, des femmes occupent actuellement des fonctions de haute responsabilité :

Présidence de Tribunal, Conseiller à la Cour Suprême, Secrétaire Greffier, Direction de l’administration péni- tentiaire et de réinsertion

Nature du poste

Poste de responsabilité

 

Sexe

Féminin

Masculin

Total

Poste de responsabilité administrative

Chef de division Chef de service Directeur Directeur Régional Greffier en chef Inspecteur Général Premier Président Président du Tribunal Procureur du Roi Procureur Général du Roi Secrétaire Général Autres responsabilités Directeur Général

1

10

11

22

43

65

6

6

19

19

10

173

183

1

1

1

23

24

5

77

82

1

73

74

25

25

1

1

49

49

1

1

Total Général

40

501

541

Pourcentage de participation des femmes fonctionnaires aux postes de responsabilité : près de 8 %

Le recrutement des femmes cadres au Ministère de l’Agriculture a connu une forte progression durant la décennie 90. En effet, 54 % d’entre elles ont été recrutées à partir de 1994. contre 17 % seulement des cadres hommes. La carrière des femmes cadres a toutefois évolué moins vite que celle des hommes cadres qui, à 75 %, ont bénéficié d’une promotion de grade, contre 26 % chez les femmes.

Nature du poste

Poste de responsabilité

 

Sexe

Féminin

Masculin

Total

Poste de responsabilité administrative

Chargé de division Chargé de service Chef de division Chef de laboratoire Chef de service Chef de service provincial Chef de service régional Directeur Directeur Provincial Directeur régional Inspecteur Général Responsabes des établissements Publics Directeurs Général Secrétaire Général

 

1

1

3

3

2

44

46

29

29

8

228

236

2

239

241

1

10

11

14

14

40

40

3

3

1

1

49

49

14

14

1

1

1

1

Sous total

13

608

621

Poste de responsabilité à caractère éducatif

Responsables des établissements de formation

 

26

26

Responsable des établissements de formation

1

7

8

Sous total

1

33

34

Total Général

14

641

655

Pourcentage de participation des femmes fonctionnaires aux postes de responsabilité : 2,2 %

Cette étude, première du genre, sur la femme fonctionnaire dans l’administration publique réalisée par le Ministère de la Modernisation des Secteurs Publics, Direction de la Réforme Administrative, montre la nécessité d’une ouverture de la direction et de la gestion de notre administration publique aux femmes « La prise de décision exige l’imagination, capacité de négocier, rigueur et disponibilité. La femme cadre pos- sède toutes les conditions nécessaires pour occuper les postes de décisions. Néanmoins, on remarque une faible représentativité de la femme au niveau de la prise de décision et son éloignement des postes de responsabilité. Le développement du secteur public ne peut être réalisé qu’à travers l’amélioration de la gestion et la maî- trise globale des ressources humaines de l’État, des collectivités locales et des établissements publics et l’harmonisation des statuts particuliers des fonctionnaires. La constitution d’une base de données centrale des RH (hommes et femmes cadres de l’État et des éta- blissements publics), la redéfinition d’une politique de gestion du parcours pour la haute fonction publique et la révision du statut de la fonction publique seraient parmi les éléments fondamentaux d’une stratégie glo- bale de la modernisation des secteurs publics. »

2.2.3. Les Fonctions consultatives

Le processus de décision est complexe. La consultation constitue aujourd’hui un réel prolongement du pouvoir. Les femmes marocaines sont là encore sous représentées à l’exemple d’une seule femme dans le conseil constitutionnel. Toutefois leur présence témoigne de l’amorce d’accès de nos institutions à la modernité. La modernisation intervient aussi dans le domaine du religieux. L’entrée de 36 femmes aux sièges des conseils est saluée comme une autre avancée démocratique. Le Dahir Chérifien n o 1-03-300 portant réorganisation desdits Conseils et définissant leurs missions et attri- butions. En effet, parmi les innovations apportées par le nouveau Dahir figurent la nomination, pour la première fois, des membres du Conseil supérieur des Ouléma du Maroc parmi les grands érudits du pays, qui sont au nombre de 15 (hommes et femmes). Dans le cadre de la sollicitude portée à la femme et l’importance attachée à son implication dans les chan- tiers de réforme et d’édification du champ religieux, les femmes sont invitées à contribuer à l’effort entrepris en matière d’action islamique, de sorte que trente six femmes (Faquihates ou Alimates) sont devenues membres soit des Conseils locaux des Ouléma, soit du Conseil supérieur. La participation de la femme à l’action en matière de sensibilisation religieuse, assumée par les Conseils des Ouléma, aura une portée positive en particulier en direction des femmes. SM le Roi, Amir Al Mouminine, a en outre rappelé la nomination des membres des Conseils des Oulémas dans leur nouvelle composition qui sont investis d’une mission de gestion de proximité des affaires reli- gieuses.

Ces Ouléma sont appelés à être « à l’écoute des citoyens, surtout les jeunes, et à œuvrer pour protéger leur foi et leur esprit contre les égarés et les mystificateurs », a dit SM le Roi, insistant sur la nécessité de voir « des femmes versées en sciences religieuses siéger dans ces Conseils, et ce par souci d’équité à leur égard et d’égalité entre l’homme et la femme ».

2.3. Opinions et Enjeux

Les débats sur la place des femmes dans la vie publique et plus particulièrement leur rôle dans la décision du pouvoir politique, constituent l’actualité des débats et des revendications des associations féminines. 50 ans après l’accession à notre souveraineté politique, les femmes représentent 53 % de l’électorat et prennent part aux élections autant que les hommes : leur taux d’abstention est légèrement moindre que celui des hommes. Cependant, les femmes restent très faiblement représentées dans les organes de déci- sion politique. Le sondage d’opinion effectué par l’ADFM sur la perception du rôle de la femme marocaine dans la société en 2002 dont les résultats suivants :

A la question : « Quel pourcentage de femmes serait-il souhaitable au niveau des postes de responsabilité dans une commune? »

Femmes décideurs dans une commune – Part souhaitée

 

Part souhaitée

Effectif

%

0%

 

4

3

10

% –

20 %

8

6

25

% –

40 %

28

20

50

%

73

52

60

% – 90 %

7

5

100 % Ne se prononce pas

7

5

14

9

Totaux

 

141

100

62 % des personnes interviewées sont pour que les communes soient tenues par des élues qui soient majoritairement représentées. Nos partis sont désormais interpellés pour mieux comprendre la portée de l’introduction du quota dans le système électoral. Il ne s’agit pas de conforter le nombre de sièges des partis dans la chambre de représen- tants mais que celle-ci et d’autres instances et indépendamment de la lettre de quota et conformément plu- tôt à son esprit de favoriser la représentativité féminine. A la question : « Quelle serait votre position par rapport à un gouvernement composé d’hommes et de femmes ministres? »

Résultats globaux par rapport à un gouvernement mixte

Réponse

Effectif

%

Pour

176

88

Contre

23

11,5

Totaux

200

100

88 % est favorable à un gouvernement composé d’hommes et de femmes ministres.

A la question : « Quel pourcentage de femmes ministre dans un gouvernement mixte serait-il souhaitable à

votre avis? »

Pourcentage de femmes ministres souhaitées dans un gouvernement mixte

 

Part souhaitée

Effectif

%

0

%

5

3

5

%-20 %

27

15

25

%-40 %

49

28

50

%

69

39

60

%-80 %

5

3

100 % Ne se prononce pas

4

2

18

10

 

Totaux

177

100

Les 2/3 des enquêtés favorables à un gouvernement composé d’hommes et de femmes souhaitent voir les femmes occuper de 30 à 50 % des postes et que 44 % souhaitent qu’elles occupent au moins 50 % des postes. Citoyennes et acteurs publics, les femmes marocaines ne peuvent plus rester dans l’antichambre des ins- tances du pouvoir. Le nouveau code de la famille les a rétablies dans leur droit, des actions positives et proactives doivent être prises pour les impliquer davantage dans les processus de décision et de consultation.

3. Facteurs de changement et domaines d’action

A nos décideurs d’être aujourd’hui dans un plus grand flux de recrutement de femmes, dans une définition

d’actions pour la promotion politique, économique et sociale des femmes.

L’Approche Genre

Il s’agit en premier lieu d’intégrer l’approche genre dans les politiques de développements économique et

social. Certes des chantiers sont ouvert mais n’ont pas permis d’atteindre les résultats escomptés du fait de

la faible intégration du potentiel économique, intellectuel et politique des femmes.

– Un taux analphabétisme une fois et demi plus important que celui des hommes;

– Un déficit d’autonomisation et de participation aux décisions touchant à leur existence;

– Une quasi marginalisation du leadership politique;

– Une insuffisante intégration dans le marché économique;

– Des inégalités d’opportunités, de rémunérations et de formations professionnelles;

– Un accroissement de violence lié au genre.

La cause des femmes plaide pour un développement inclusif et équitable visant l’intégration de l’approche genre dans les politiques publiques et les programmes prioritaires pour l’objectif de réduction des inégalités hommes, femmes au Maroc.

Parmi les facteurs de changement à saluer il y a lieu de citer le Projet Genre : un projet de la coopération Maroco-Allemande dont les résultats attendus sont les suivants :

– Le renforcement des capacités stratégiques et méthodologiques du Secrétariat d’État Chargé de la Famille, de l’Enfance et des Personnes Handicapées;

– L’élaboration de procédures, standards et normes visant l’application de l’approche genre à la planifica- tion des politiques et programmes de développement économique et social au niveau national régional;

– Le renforcement des capacités professionnelles des ONG et des acteurs de plaidoyer en matière de genre;

– La familiarisation des cadres du secteur privé avec l’approche genre et leur qualification en vue de l’appli- cation dans leurs interventions.

Cela suppose des actions dans les domaines suivants :

– Méthodologie de l’approche genre et développement de stratégie;

– Conception de procédures, des outils, manuels, normes et standards pour l’intégration de la perspective genre;

– Elaboration de mécanismes d’évaluation sensibles aux considérations du genre tel que : l’audit social selon l’approche genre;

– Plaidoyer et communication pour l’égalité entre femmes et hommes;

– Renforcement des capacités des ONG en matière de genre;

– Sensibilisation, familiarisation et aide à la décision de groupes professionnels spécialisés.

Pour cela, en reprenant les termes du programme d’action, il y a lieu de :

– Prendre des mesures propres à assurer aux femmes l’égalité d’accès et la pleine participation aux struc- tures du pouvoir et la prise de décisions;

– Donner aux femmes les moyens de participer à prise de décisions et d’exercer de responsabilités;

– Créer ou renforcer les mécanismes nationaux et autres organes gouvernementaux chargés de favoriser la promotion de la femme;

– Intégrer une démarche soucieuse d’égalité des genres dans l’élaboration des dispositions législatives, des politiques, et de programmes et projets d’intérêt général.

Au niveau de l’Education

L’école est la première dans l’ordre des priorités pour l’objectif de promotion des femmes. Pour restituer aux femmes le pouvoir il faut leur restituer le savoir. L’éducation est le lieu le plus sûr où les femmes peuvent acquérir le savoir mais aussi l’autonomie nécessaire pour se définir comme sujets et acteurs sociaux. Développer la création d’emplois valorisant l’instruction, aidant les femmes à affermir leur position dans la société, à contribuer au processus de changement et de développement. La méthode d’alphabétisation des femmes est à repenser. Il ne s’agit pas d’acquérir de simples aptitudes de lecture et d’écriture; il y a lieu de la redéfinir sur la base de critères plus justes et plus démocratiques et d’une pédagogie qui dégagerait des approches adaptées aux aspirations des marocaines dans leur quête à une égale participation à la chose publique.

Renforcer l’acquisition de compétences fonctionnelles en vue d’améliorer les capacités de production et de revenu; favorisant aussi la connaissance par les femmes de leurs droits et la prise de conscience de leur capacité à participer à la vie publique.

Au niveau de l’autonomisation économique

Si la fonction publique est fondée sur le principe d’égalité d’accès aux emplois publics aux conditions requises par la loi, la discrimination professionnelle marque fortement le secteur privé. Nos femmes sont également touchées par l’inégalité de remboursement des allocations familiales. Les droits de retraite et de couverture de santé n’assurent pas toutes les femmes actives. Les formations en alternance le plus souvent coûteuses sont d’accès difficile pour les femmes désireuses d’intégrer le marché du travail.

Pour améliorer la situation économique des femmes, il y a lieu de :

– Sensibiliser les employeurs à un recrutement équitable des femmes et des hommes pour les différents postes et de leur offrir des opportunités de carrière identiques;

– Mettre en place des conditions de travail convenant aux femmes et aux hommes et de faciliter la condi- tion entre la vie professionnelle et la vie familiale des hommes et des femmes;

– S’assurer dans la mesure du possible, qu’aucun salarié n’est victime de harcèlement sexuel par des sys- tèmes d’écoute et de contrôle.

Au plan institutionnel

– Créer des centres d’information régionaux et/ou locaux sur l’égalité des chances qui seront l’expression d’une politique régionale, prenant en considération par des mesures pratiques l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes, avec un label égalité régional dédié à des entreprises leaders dans les pratiques contre la ségrégation au travail;

– Encourager des dynamiques de développement des actions d’égalité en associant les opérateurs écono- miques et les intervenants politiques dans un espace défini, région ou commune : entreprises, organisa- tions professionnelles et syndicales, organismes de formation, autorités locales;

– Promouvoir des projets de partenariats locaux favorisant par des actions proactives concertées l’emploi des femmes;

– Mettre au service des communes des structures d’appui, d’assistance technique et d’approches métho- dologiques pour la promotion des initiatives locales, impliquant les femmes dans les projets de déve- loppement et des activités alternatives, notamment au milieu rural.