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Introduction

Il est des textes qui semblent voués à n’être que des médiateurs de
lecture pour des événements historiques ou pour d’autres textes. Ils sont
convoqués comme documents historiques, ou, au mieux, comme moyens
de lecture d’autres textes, littéraires eux ! Ils ne sont presque jamais lus
comme texte en soi. Ils sont pure transparence1, référence d’un autre
textuel. Textes rendus muets sur eux-mêmes par la place qu’on leur
donne dans le champ culturel ; textes à qui on ne demande presque
jamais de parler d’eux-mêmes : de leur écriture, de leur stratégies
énonciatives, de leurs rôles discursifs, de la place qu’ils ont dans le
champ culturel.
C’est un véritable continent noir qui se tient sur les marges de la
Littérature, celle qui est étudiée et figure dans les manuels2. Ce constat
qui concerne en premier lieu la littérature française3, reste toujours
valable pour la littérature algérienne de langue française. J’avais nommé
cet ensemble textuel apparemment indéfinissable essai 4, reprenant le
terme générique qui semblait évident. J’avais étudié des textes
maghrébins écrits en français, pour voir comment un genre particulier
pouvait s’acclimater dans une région où le français était une pratique
linguistique inédite. J’avais essayé de dégager quelques caractéristiques
qui permettraient leur classement sous une même étiquette générique.

1
Cf. F. RECANATI, L’Enonciation et la transparence. Pour introduire à la pragmatique, Paris,
Seuil, 1979. Le constat que fait RECANATI à propos de la phrase, considérée comme
“transparente” par rapport à un contenu qu’elle exprimerait, est valable pour un genre,
l’essai, qui serait expression d’idées déjà présentes.

Les citations dans le corps du texte sont données en italiques simples, dans les
notes, elles sont entre guillemets.
2
Les frontières entre la Littérature et la non-Littérature s’estompent, mais les pratiques des
manuels (ces lieux où la littérature se constitue contre ce qui n’est pas elle) reconduisent
souvent les clivages entre les deux domaines.
3
Des études sur “l’essayistique” ont depuis paru : Marc ANGENOT, La Parole pamphlétaire.
Typologie des discours modernes, Paris, Payot, 1982.
4
Cf. Z.ALI BEN ALI, Essai de typologie d’un genre. L’essai maghrébin, thèse de
3ème cycle, Aix-en-Provence, février 1980.

5
Je voudrais continuer ici la réflexion commencée alors en reprenant
les questionnements et en les prolongeant. La question est restée
quasiment entière :
Est-ce une marque du genre que le flottement de la nomination et
les pérégrinations du genre ? Je voudrais poser quelques éléments
comme base d’une poétique historique, selon la formule de BAKH-
TINE, pour un genre dont le statut littéraire (la place dans le champ
littéraire) est loin d’être évident.
Comment trouver un protocole de lecture pour cette Babel
textuelle commencée il y a bien longtemps, marquée par la mort-
témoignage du sage au verbe irrépressible, Socrate ? L’attitude de
SOCRATE éclaire les positions de tous ceux qui refusent, dans leur
discours, l’ordre des choses et des idées.
Même s’il ne saurait être question d’aborder une étude de l’essai
dans la culture occidentale, les grandes césures d’une histoire
intellectuelle projettent, par comparaison, un éclairage sur le corpus
retenu. L’essai francophone algérien est, au moins pour une part5, héritier
d’une tradition qui lui est parvenue par la colonisation6 et l’école
française7. Remonter, même très sommairement, à l’origine (à une
origine, l’autre étant surtout du côté de l’oralité de la langue première)
d’une pratique discursive permet d’en constiture l’archive (FOUCAULT8)
pour en comprendre les lois de production et de mutation. Double
héritage, et donc double aspect de l’archive. Cet héritage est direct à
travers la lecture des textes, que cette lecture se fasse à l’école ou en
marge du corpus des textes lisibles à l’école. Il est indirect et arrive par le
genre. En adoptant une attitude critique devant les discours admis
l’essayiste se situe dans la lignée de MONTAIGNE. En dénonçant

5
Il faudrait voir en quoi ces textes sont également héritiers d’une autre tradition, celle de la
littérature et de la rhétorique arabes. L’un des signes les plus évidents tient à certaines
attaques de discours : les salutations du début, les interpellations liminaires, etc. (Cf. le
texte de l’Emir KHALED). Sans préjuger d’une étude qui reste à faire, on peut dire que
l’oralité qui souvent habite ces essais s’inscrit probablement dans la rhétorique arabe. Une
telle étude montrerait une circulation interlinguistique et interculturelle (dans le texte d’un
même écrivain) qui viendrait contredire les séparations entre francophones et
arabophones.
6
Il faudrait également voir dans quelle mesure il ne s’agit pas de retour. On sait que
l’héritage scientifique grec a été repris par les Arabes. Quand quelle mesure des éléments
littéraires et rhétoriques ont-ils également été repris ?
7
Christiane ACHOUR a montré comment les textes littéraires (surtout le texte fictionnel)
étaient habités par les textes enseignés. Les textes s’élaborent entre réitération et
détournement / déconstruction. Cf. C. ACHOUR, Abécédaires en devenir. Idéologie
coloniale et langue française en Algérie, Alger, ENAP, 1985.
8
Cf. Michel FOUCAULT, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.

6
l’injustice, l’inégalité, il dénonce ainsi le scandale en le provoquant ; il est
dans la lignée de VOLTAIRE et ZOLA...
Comment aborder cette nébuleuse de textes très divers, courts ou
plus longs, publiées dans un journal, une revue, réunis avec d’autres
sous un titre commun, ou occupant, lorsqu’il s’agit d’un long texte
solitaire, l’espace de tout un livre, et même quelquefois de plusieurs
volumes ?
Comment lire ces textes qui, dans un pays où le français, langue
de l’écriture, est pris entre une double pulsion de revendication et de
rejet, renouent avec la vocation première du genre, questionnent
l’ordre du monde, remettent en question les vérités tranquilles,
perturbent les évidences, brouillent les clartés et les frontières...?
Pour mener cette étude, je procéderai par sondages dans le corpus,
par analyses complètes ou plus parcellaires. J’adopterai ainsi ce qui me
semble le principe même du genre : pas de démarche rigoureusement
construite, mais une stratégie globale. Le but est de montrer comment
des textes fonctionnent, comment ils relèvent d’une pratique discursive
qui permet de les regrouper génériquement. Mon travail aura deux
visées :
tracer une histoire du genre (une poétique historique) dans un
contexte précis, celui d’une écriture dans une langue autre. Les
articulations historiques et politiques ont des équivalents dans le bloc
discursif, sans qu’il y ait forcément une étroite concordance ;
esquisser une générique qui permet de dégager les lois de
production et de fonctionnement de textes qui sont tenus hors du
corpus littérature. Ces lois seront dégagées des textes eux-mêmes
qui peuvent ainsi informer leurs lectures possibles.
L’analyse de ces textes sera caractérisée par une stratégie de l’étoile-
ment qui permet d’aborder le problème de plusieurs côtés, un peu à la
manière de l’essai.
Je limiterai mon corpus à l’Algérie et prendrai en considération une
longue période historique, en allant du geste scripturaire inaugural de
Hamdan KHODJA en 1833 aux années de l’indépendance. Restriction
donc à un seul pays, ce qui me permettrait de mieux suivre les
fluctuations d’une pratique d’écriture, qui malgré son apparente non-
conformité à des règles génériques, reconduit de façon plus ou moins
visible des modèles, des habitudes, des façons de dire... qui relèvent
d’un genre, lui-même assez protéiforme et mouvant pour ne pas être
reconnu immédiatement. Restreindre le champ d’étude à un seul pays ne
m’empêchera pas de mettre quelquefois en contrepoint un exemple pris
ailleurs, pour l’éclairer autrement.
Extension dans le temps : remontée vers l’origine du genre en Al-
gérie, pour ensuite en suivre les grandes étapes. Car, comme dans tous
les pays où le français est une langue à la fois imposée et conquise, une

7
langue de l’extérieur que l’on fait sienne, le genre essai se conjugue très
étroitement à l’histoire. En effet, aussi bien au Sénégal, avec par exemple
Cheikh Anta DIOP, qu’aux Antilles avec Aimé CESAIRE, qu’en Afrique du
Nord avec Albert MEMMI, KATEB Yacine ou Jean AMROUCHE, des
hommes exclus de l’Histoire vont devenir acteurs de discours
(quelquefois en même temps qu’ils devenaient acteurs politiques)9. Ils
disent je et se veulent sujets de leur histoire. Ils prennent la parole un
peu comme on prend le maquis, hors des parcours (des discours)
convenus, avec et contre les valeurs qui étaient admises jusque-là,
instaurant une sorte de guérilla dans le champ discursif organisé et réglé
sans eux.
SARTRE a senti ce changement d’attitude et de positionnement
dans le champ discursif. Dans sa préface aux Damnés de la terre de
Frantz FANON, il écrit pour présenter le livre aux lecteurs européens10 :

On y parle de vous souvent, à vous jamais […]. Un ex-indigène “de langue


française” plie cette langue à des exigences nouvelles, en use et s’adresse aux
seuls colonisés […]. Quelle déchéance : pour les pères, nous étions les uniques
interlocuteurs ; les fils ne nous tiennent même plus pour des interlocuteurs
valables : nous sommes les objets du discours.

SARTRE pointe une nouvelle pratique linguistique et un


changement d’interlocuteur. Les fils, qui, comme leurs pères se sont
battus pour la France et qui, comme eux, ont cru aux promesses faites,
ne se comportent pas comme les pères. On leur avait dit qu’à la fin de la
guerre un changement dans leur situation de colonisé interviendrait. Ils
se sont battus pour la France. Ils ont ensuite attendu que les engage-
ments pris soient respectés… SARTRE ajoute plus loin11 :

Les pères, créatures de l’ombre, “vos” créatures, c’étaient des âmes mortes,
vous leur dispensiez la lumière, ils ne s’adressaient qu’à vous, et vous ne preniez
pas la peine de répondre à ces zombies. Les fils vous ignorent : un feu les éclaire
et les réchauffe, qui n’est pas le vôtre. Vous, à distance respectueuse, vous vous
sentirez furtifs, nocturnes, transis : chacun son tour.

Pourtant, même ces pères, tournés vers un unique interlocuteur qui


les ignorait, et qui ont commencé, en une propédeutique douloureuse et
souvent maladroite, à prendre la parole dans la langue apprise à l’école,
ont un discours dérangeant, dissonant dans le réglage discursif qui ne

9
Cheikh Anta DIOP, Nations nègres et culture, Paris, Présence Africaine, 1954 ; Aimé
CESAIRE, Le Discours du colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1954 ; Albert MEMMI,
Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, éditions Buchet-Chastel,
1957 ; KATEB Yacine, Abdelkader et l’indépendance algérienne, Alger, éditions En
Nahdha, 1947 ; Jean AMROUCHE, L’Eternel Jugurtha, dans la revue L’Arche,1946.
10
FANON, Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961.
11
Op. cit., p. 13.

8
prévoyait aucune place pour eux. Ces colonisés qui écrivent en français
commencent généralement par poser ce que l’on peut appeler un postulat
d’existence : nous sommes, nous avons été ainsi dans l’histoire et nous
ne méritons pas le sort qui nous est fait en colonisation. Cette affirmation
se construit à partir des valeurs enseignées (notamment celles de 1789)
et des failles et des faiblesses du discours fort et monologique des
maîtres du pays, et donc de la parole.
Il est possible de reprendre la périodisation thématique qu’Abdel-
kébir KHATIBI propose pour le roman maghrébin. Ce critique distingue12 :

a - De 1945 à 1953, le roman ethnographique prédomine (avec description de


la vie quotidienne) : Sefrioui, Feraoun, Mammeri, Dib (première manière).
b - De 1954 à 1958, le problème de l’acculturation constitue la préoccupation
majeure de cette deuxième tendance : Chraïbi, Memmi.
c - De 1958 à 1962 règne le littérature militante centrée sur la guerre d’Algérie :
Bourboune, Djebar, Kréa, Haddad, Dib (deuxième manière).

Cette périodisation s’articule sur la périodisation historique et


politique. Pour l’essai, la première période, qui pose une identité et déjà
revendique, commence très tôt, dès 1880. Dès que les colonisés
commencent à écrire en français, ils utilisent un verbe dérangeant. Le
militantisme commence, de façon incontestable, en 1930.
On voit déjà que le chronotope historique ne coïncide pas toujours,
loin s’en faut, avec le chronotope culturel, mais il sera toujours possible
de dégager des lignes de convergence (ou de divergence). On pourra
ainsi voir comment certaines périodes faibles au plan politique sont des
périodes fortes, des périodes de maturation, au plan symbolique : ainsi,
en Algérie, mais aussi pour d’autres pays colonisés, la période 1945-
1954 qui va de la répression des manifestations de Sétif (au lendemain
de la fin de la seconde guerre mondiale qui voit la remise au pas des
colonisés qui avaient cru que la liberté était aussi pour eux ! 13) au
déclenchement de la guerre de libération et à la relance des mouvements
d’indépendance, voit la publication de textes, d’essais, qui dressent en
totems identitaires des ancêtres résistants (l’Emir Abdelkader et Jugurtha
en Algérie, le roi Christophe aux Antilles, Béhanzin en Afrique noire, etc.).
Cette notion de chronotope permettra de rendre compte du travail
du texte, pris dans le champ historique. Elle permettra de repérer les
grandes articulations historiques telles qu’elles structurent le champ
intellectuel et littéraire.

12
Abdelkébir KHATIBI, Le roman maghrébin, Paris, Maspero, 1968, p. 27-28.
13
Cette remise au pas sanglante s’est passée non seulement en Algérie, mais aussi au
Sénégal (massacre des Africains cadres subalternes de l’armée ) et à Madagascar où il y
eut quelque 90 000 morts en 1947...

9
Il sera difficile de rester dans le cadre de ce travail. Les besoins de
la démonstration me feront quelquefois en sortir. Parcequ’il sera
intéressant de faire le détour par d’autres textes, produits ailleurs, dans
un contexte comparable14. Parce qu’il est indispensable de mettre en
regard des textes étudiés ceux qui constituent leur cadre discursif. Parce
qu’il est difficile de faire coïncider coupure historique et coupure littéraire.
Ainsi, les textes de Lacheraf, publiés avant 1962, sont repris après. En
1965, leur destinataire change. l’Autre auquel on s’adresse c’était
l’historien français, le tenant de la colonisation, etc. A sa place apparaît
l’Algérien tenté par une écriture lapidaire de l’Histoire, par une
arabisation simplificatrice, etc. Les essais féminins constituent un en-
semble qu’il est intéressant de considérer avant et après 1962. Cette date
devient une articulation importante dans une production qui sera étudiée
comme un tout.
La démarche de l’essai, qui refuse le strict formalisme, qui peut
pister la thèse projetée par divers protocoles, sera la mienne. Celle d’une
liberté qui peut sembler synonyme de désordre. Mais il faut la considérer
comme une méthode adaptée à des textes formellement très divers.

14
J’ai mené cette démarche en étudiant les textes de CESAIRE, GLISSANT, SENGHOR, MEMMI ou
KHATIBI... Cf. les articles cités en bibliographie.

10
1° partie :
Les problèmes méthodologiques.
L’essai depuis Montaigne.

11
Chapitre 1 :
Eléments pour une poétique historique

A PROPOS DE QUELQUES NOTIONS


Comment lire des textes qui sont considérés comme importants,
mais qui n’ont jamais été pris comme textes ? Ils jouent un rôle
fondamental dans le champ intellectuel, qu’ils contribuent à structurer et à
dynamiser, mais n’ont jamais été étudiés comme réseau complexe de
signification. Refoulés dans la catégorie du discours d’idées, de l’essai ou
étude, ils renvoient à une extériorité. Ils sont expression d’une idée (un
contenu) située ailleurs, dans une sorte de hors-texte préexistant.
Il s’agit de considérer ces textes non plus comme transparence15,
mais comme résistance, comme travail de signifiance.
Comment se construit et s’organise ce genre de texte ? Comment
s’élabore et s’étoile la thèse principale – ou thèse matrice ? Et les thèses
secondaires, comment semblent-elles quelquefois effacées, oubliées ou
abandonnées pour faire résurgence à un moment donné du texte ? A
quelles stratégies, argumentatives ou plus généralement discursives,
cette organisation répond-elle ? Quels sont les présupposés et
soubassements à partir desquels les thèses se construisent ? Quels sont
les discours qui sont convoqués en texte, et selon quelles procédures :
citations directe ou indirecte, allusion, reformulation ? Pour quels usages
discursifs : pour être repris et réitérés ou pour être réfutés ? Quelles sont
les figures et postures discursives en texte et comment s’organisent-elles
les unes par rapport aux autres ?...
Les questions pourraient être multipliées qui permettraient d’envi-
sager l’essai comme texte, comme discours. Pour mener ce questionne-
ment, il est possible d’adapter les méthodes et instruments d’analyse du
discours. Mais une caractéristique du genre fait problème. L’essai, surtout
dans des pays où le discours peut avoir des implications sur le champ
social et politique, est projeté vers une efficacité située hors de son
espace. Le texte peut difficilement être réduit à des limites restreintes, il
échappe toujours vers autre chose, qui lui pré-existe ou qu’il appelle à

15
Cf. F. RECANATTI, La transparence et l’énonciation. op. cit.

13
venir. L’essai est un genre qui se conjugue étroitement à l’histoire et on
ne peut le couper de ce qu’on appelle le contexte. Ce contexte de
production et de réception sera forcément un aspect important dans
l’analyse.
Comment rendre compte de caractéristiques génériques et d’un
fonctionnement particuliers? La question a déjà été posée depuis long-
temps pour les genres où les préoccupations ésthétiques sont plus
visibles que dans l’essai.
Pour BOURDIEU, par exemple, il s’agit de

dépasser l’opposition entre une esthétique interne, qui s’impose de traiter


l’œuvre comme un système portant en lui-même sa raison d’être, définissant lui-
même dans sa cohérence les principes et les normes de son déchiffrement, et une
esthétique externe, qui, le plus souvent au prix d’une altération réductice,
s’efforce de mettre l’œuvre en rapport avec les conditions économique,s sociales
et culturelles de la création artistique 16.

Comment concilier les deux dimensions d’un texte, son organisation


et son système internes, quasi autonomes et ses relations (son
implication) avec le contexte de production?
Il faut tout de suite préciser que ce contexte de production est
présent en texte. Par le jeu des forces du champ discursif, par un jeu
complexe de citations, etc., ce contexte est convoqué en texte. L’histoire,
la société, la politique, etc. sont autant d’énoncés organisés dans l’en-
semble textuel.

LE CHRONOTOPE
La notion de chronotope a été adaptée par Mikhaïl BAKHTINE17 qui
l’emprunte au domaine des mathématiques et de la biologie pour
désigner la combinaison de l’espace et du temps en un tout :
Nous appellerons chronotope, ce qui se traduit, littéralement, par “espace-
temps” : la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu’elle a été
assimilée par la littérature […]. Il exprime l’indissolubilité de l’espace et du temps
[…]. Nous entendons chronotope comme une catégorie littéraire de la forme et du
contenu 18.

La notion de chronotope permet de mettre en évidence le travail


spécifique dont le texte est le lieu, que le texte littéraire rend possible.

16
Pierre BOURDIEU, “Champ intellectuel et projet créateur”, in Les Temps modernes, n°
246, nov. 1966, p. 905.
17
M. BAKHTINE, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978.
18
Ibid., p. 237.

14
Les deux dimensions sont transformées et synthétisées. Une nouvelle
dimention naît, qui sera spécifique de la littérature. Bakhtine ajoute :
Ici le temps se condense, devient compact, visible pour l’art, tandis que
l’espace s’intensifie, s’engouffre dans le mouvement du temps, du sujet, de
l’Histoire19.

Le temps et l’espace ne sont plus des notions abstraites. Elles


échangent leurs qualités, deviennent concrètes. Soumises à l’épreuve
d’une subjectivité, ces catégories ne sont plus extérieures et sont prises
dans l’Histoire. Elles prennent les marques de la situation particulière qui
les caractérise et se présentent comme un complexe résultant de leur
fusion.

Importance du chronotope pour une typologie des genres


Selon BAKHTINE, le chronotope présente

Une importance capitale pour les genres. On peut affirmer que ceux-ci avec
leur hétéromorphisme, sont déterminés par le chronotope 20.

Le chronotope peut permettre de dépasser la diversité formelle d’un


ensemble textuel et d’approcher une sorte de caractère invariant. Il peut
permettre de définir un genre ; il se situe à la formation même du genre,
quand le genre intègre les catégories de l’espace et du temps. Le
théoricien russe a pu ainsi établir une typologie des genres romanes-
ques. Parlant des chronotopes qu’il a étudiés, il note qu’ils

se placent à la base de variantes précises du genre “roman” qui s’est


développé au long des siècles21.

On touche ici à l’articulation entre étude générique et étude historique.

Importance du chronotope pour une histoire de la littérature


Pour rendre compte de l’articulation texte / histoire, BAKHTINE
distingue implicitement plusieurs chronotopes. Il définit le chronotope
historique, qu’il appelle le véritable chronotope historique ou chronotope
réel ; ou encore chronotope extérieur réel. La littérature a assimilé

de façon compliquée et sporadique : on n’adaptait que certains de ses aspects,


accessibles dans certaines conditions historiques ; on n’élaborait que certaines
formes de reflet du chronotope réel dans l’art 22.

19
Ibid., p. 237
20
Ibd.., p. 238.
21
Ibid., p.391.
22
Ibid., p.238.

15
On a donc le chronotope historique et le chronotope littéraire (l’éla-
boration esthétique). Cela permet de poser les jalons d’une histoire litté-
raire qui prend en compte : l’originalité du travail littéraire, de la distance
de l’écrivain face à la langue et aux discours déjà constitués. Tout cela
représente pour lui un matériau et un lieu à travailler, à refaçonner pour
un usage inédit et encore habité par les autres formes. Ce travail varie et
prend des formes très diverses dans le temps.
BAKHTINE constate que les formes génériques peuvent avoir une
période de créativité et de dynamisme. Elles peuvent ensuite se figer. Les
chronotopes sont alors transmis, mémoire et archive, par le genre qui les
a élaborés. On aura alors des formes qui persistent

même après avoir perdu complètement toute signification véritablement


productive et adéquate. D’où la coexistence, dans la Littérature, de phénomènes
anachroniques, ce qui complique à l’extrême le processus historico-littéraire 23.

Ces anachronismes, persistance de formes a-historiques, permettent


de mettre en parallèle des textes différents.
La notion de chronotope prend en compte également l’originalité du
travail littéraire à l’intérieur de chaque genre. C’est là l’autre aspect dont
le chronotope permet de rendre compte. Cet aspect découle du
précédent et permet de comprendre les similitudes entre espaces et
temps différents. C’est parce qu’il se retrouve dans une situation
comparable à celle du penseur grec au Ve siècle avant Jésus-Christ,
c’est parce que, comme SOCRATE, il négocie sa place dans la cité, que
l’essayiste algérien engage tout son être dans un texte.
Le chronotope permet de rendre compte des similitudes entre des
situations historiques et culturelles que l’on sent, intuitivement,
semblables ou comparables, sans vraiment arriver à le montrer.
Les chronotopes littéraires déterminent en fait les différents genres
(ou sous-genres, car les définitions de BAKHTINE fluctuent). La notion
concerne surtout le roman et exclusivement les genres littéraires. Cela
relance la question du classement de l’essai comme genre littéraire.
BAKHTINE propose indirectement une solution à travers l’étude de la
biographie et de l’autobiographie antiques. Les remarques qu’il fait pour
ces genres peuvent être reprises pour l’essai et dépasser la question de
ce qui est littéraire ou pas.
Le chronotope de base est, pour ces genres, celui de la vie de celui
qui cherche la vraie connaissance24. Dans l’essai, également, il s’agit
d’une quête d’une valeur absolue : la vérité, la justice, etc. Celui qui
prend la parole et dit je parle pour tous.

23
Ibid.,p. 238.
24
Ibid., p. 278.

16
Une autre caractéristique des genres étudiés par BAKHTINE inté-
resse l’essai. Les premiers textes sont normatifs et pédagogiques. Les
essayistes veulent, eux aussi, donner une leçon, expliquer, démontrer,
réfuter, etc. Dans l’essai, souvent la visée pédagogique (nous dirions la
réprésentation pédagogique) croise d’autres représentations : polémique,
scientifique, etc. On a une véritable stéréoscénie : plusieurs scènes où se
jouent en même temps plusieurs représentations. BAKHTINE signale que
la première autobiographie est un plaidoyer (il s’agit du plaidoyer
d’ISOCRATE) :

Ces formes d’autobiographie et de biographies classiques n’étaient pas œuvres


littéraires de caractère livresque, détachées de l’événement socio-politique concret
de leur retentissante publicité. Bien au contraire, elles étaient entièrement définies
par cet événement, elles étaient des actes verbaux, civico-politiques, glorification
ou autojustification publique d’un homme réél […] Son chronotope réel, c’est la
place publique, l’agora25.

On retrouve des caractéristiques comparables dans l’essai : l’impact


social de l’essai, sa projection vers quelque chose qui n’est pas lui, vers
une efficacité qui lui est extérieure. Ce discours se déploie en public et
vise la communication avec le plus grand nombre.
BAKHTINE a dégagé un autre chronotope, celui du seuil, du
tournant et de la crise. Ces termes sont valables pour l’essai. Les
intellectuels algériens, surtout les premiers, se tiendront au seuil du
nouveau monde qui s’offre à eux dans la violence.
BAKHTINE étudie le processus historico-littéraire26 qui a abouti à la
biographie et à l’autobiographie. A la base, il y a la déploration ou thrène,
puis l’enkomion ou éloge funèbre et commémoratif. Le discours
argumentatif et réflexif fait suite au discours direct, il vise l’adhésion de
l’allocutaire. Il y a passage de l’expression de la sensibilité à un discours
plus de réflexion. Cette notion de chronotope permet de mieux identifier
un ensemble de textes ou un texte isolé, d’en dégager les
caractéristiques.

L’INTERTEXTUALITE
La notion vient compléter cet appareil méthodologique. Elle propose
une démarche pour étudier le dialogisme dans un texte. Un texte lit et
écrit d’autres textes. Il absorbe et transforme d’autres textes, d’autres
énoncés :

25
Ibid., p. 280.
26
Ibid., p. 278

17
L’intertextualité […] désigne le travail de transformation et d’assimilation de
plusieurs textes opéré par le texte centreur qui garde le leader-ship27.

Ce travail, conscient, voulu, ne concerne pas la reprise volontaire. En


effet, tout texte est montage de citations d’autres textes, plus ou moins
repérable. Tout texte s’écrit à partir du déjà écrit et du déjà parlé. On
sera en droit de parler d’intertextualité
lorsqu’on peut repérer dans le texte des éléments structurés antérieurement à
lui, au-delà du léxème28.

Il est possible de reprendre la distinction que fait RIFFATERRE


entre intertexte et intertextualité29. Le premier est constitué par le vaste
continent des textes que le texte centreur a intégré, sans qu’il y ait eu une
démarche volontaire. L’intertexte constitue le milieu dans lequel le texte
s’élabore. Il serait comme l’idéologie. Il hante et traverse le texte et
permet de le situer, dans le temps, dans l’espace et par rapport à
l’idéologie. Il est l’une des composantes importantes du cadre discursif.
L’intertextualité permet de voir comment le texte en écriture travaille
des énoncés qu’il intègre dans sa trame. Les énoncés repris seront
orientés vers une signification précise. Les sèmes en sont limités ou
recalibrés, prolongés ou détournés. Le texte centreur peut répéter ces
énoncés ou leur faire dire autre autre chose que ce qu’ils disaient
explicitement. La répétition, c’est par exemple, la répétition du savoir
scolaire. On est dans l’ordre de la citation, de l’allusion et de l’emprunt.
Ces énoncés peuvent être subvertis, soit dans leur structure phrastique,
soit au niveau sémantique. Ce sont tous les jeux de mot, ce sont tous les
détournements. Enfin, ces énoncés peuvent être totalement reformulés,
recréés. Les énoncés sont détournés de leurs significations originelles.
On trafique

les pôles idéologiques […]. Alors s’ouvre le champ d’une parole neuve, née
des fissures du vieux discours, solidaire de lui. Malgré qu’ils en aient, ces vieux
discours injectent toute leur force de stéréotype à la parole qui les contredit, ils la
dynamisent30.

Sur les ruines des vieux discours, à partir de leur sclérose, le dis-
cours neuf peut se tenir. Contester pour pouvoir dire, bloquer pour faire
partir un nouveau discours. L’intertexualité est une notion fondamentale
pour l’étude du texte pris dans ses relations à l’ensemble des autres
textes. Dans l’étude de l’essai, elle permet de rendre compte de son
dialogisme.

27
L. JENNY, “ La stratégie de la forme”, in Poétique n° 27, 1976, p. 262.
28
Ibid. p. 262.
29
Cf. RIFFATERRE, “L’intertexte inconnu”, in Littérature, n° 41, 1981, p. 4.
30
L. JENNY, art. cit., p. 262.

18
L’archéologie : archive, énoncé, stratégie...
La méthode archéologique de Michel FOUCAULT propose une
démarche et des notions qui permettent de rendre compte des textes
produits dans un contexte discursif précis. Elle permet de comprendre
comment ces textes sont devenus possibles et ont été produits.
Cette théorie enveloppante s’articule sur deux notions : l’archive et
l’énoncé. La première est définie comme le système général de la
formation et la transformation des énoncés31. Elle permet ainsi de voir
comment le discours (concepts, histoire et explications) sur la folie s’est
constitué. Ce n’est pas une continuité, mais une discontinuité, avec des
ruptures, des failles, des points faibles où la cohérence n’est plus
évidente. Elle permet l’élaboration des lois qui rendent compte des
énoncés. Selon Angèle KREMER MARIETTI, elle touche à un niveau

situé entre la langue définissant le système de construction des propositions et


le corpus recueillant les données des paroles effectivement prononcées32.

L’archive permet de rendre compte de l’articulation de la langue, de


cette donnée de base, point de départ de multiples possibles, sur
l’actualisation effective des énoncés. L’énoncé est l’objet discursif pour
lequel les lois et la démarche archéologiques sont élaborées et mises en
œuvre.

Il apparaît comme un élément dernier indécomposable susceptible d’être isolé


en lui-même et capable d’entrer dans un jeu de relations avec d’autres éléments
semblables à lui 33.

Il est l’atome du discours34. Cet atome est déterminé au niveau de l’ar-


chive par la combinaison (la résultante) de la langue et du corpus, des
possibles et de l’actualisation.
L’archéologie est une méhode d’analyse qui décrit les énoncés, leur
formation et leur transformation. Elle rend compte des stratégies, c’est-à-
dire des moyens qui rendent un énoncé énonciable. Elle permet de
montrer (de déceler et de lire) les ruptures dans le continuum discursif.
Elle est une remontée à l’origine des énoncés, à ce qui les fonde. Elle est
ainsi une démarche historique35. Elle permet d’écrire l’histoire des
formations discursives.

31
M. FOUCAULT, op. cit, p. 171.
32
A. K. MARIETTI, Michel Foucault. Archéologie et généalogie, Paris, Librairie Générale
Française, Le livre de poche, 1985, p. 148. Première édition, Paris, Seghers, 1974.
33
M. FOUCAULT, p. 106.
34
Ibid., p. 107.
35
FOUCAULT précise: “Je n’ai jamais présenté l’archéologie comme une science, ni même
comme les premiers fondements d’une science future”, op. cit., p. 269.

19
Elle permet de mettre en évidence les relations d’engendrement et
d’évolution des énoncés : comment sont-ils élaborés ? Sur quels socles ?
en opérant quelles coupures avec les énoncés qui ont été leur matière
première ?
On peut dire que la démarche archéologique se situe sur l’axe
diachronique. Si elle pointe l’origine de l’énoncé, c’est pour en suivre
ensuite l’évolution, selon les rapports de force du champ culturel, selon
les conditions d’énonciation.
La démarche de Pierre BOURDIEU est, elle, davantage (mais pas
seulement) de l’ordre de la synchronie. Elle permet de rendre compte de
l’organisation du champ culturel (ou intellectuel, ou littéraire).

LE CHAMP INTELLECTUEL
BOURDIEU refuse la séparation entre étude immanente du texte et
étude externe, qui le réfère à une autre réalité dont il serait expression,
reflet, etc. L’œuvre a une double dimension, esthétique et sociale. Elle
est création originale et acte de communication. Elle occupe une place
spécifique dans le champ intellectuel. Cette notion permet de rendre
compte de la position de l’œuvre par rapport aux autres agents. Ce
champ,

à la façon d’un champ magnétique constitue un système : c’est-à-dire que les


agents ou les systèmes d’agents qui en font partie, peuvent être décrits comme
autant de forces qui, en se posant, s’opposant et se composant, lui confèrent sa
structure spécifique à un moment donné du temps 36.

Les positions qu’occupent l’auteur, le concept d’œuvre, la matéria-


lité du livre, l’éditeur, le critique, etc., et leurs relations les uns avec les
autres, font la configuration du champ intellectuel. Ces positions et
relations évoluent. Le producteur intellectuel, l’artiste comme le
scientifique ou le philosophe, trouve devant lui un rôle déjà arrêté, un
champ de forces déjà constitué. Il peut reconduire cette situation ou la
transformer. Son geste transformateur est soumis aux rapports de forces
des autres champs (politique, social, scientifique...).

La structure du champ est un état du rapport de forces entre les agents ou les
institutions engagées dans la lutte ou, si l’on préfère, dans la distribution du capital
spécifique qui, accumulé au cours des luttes antérieures, oriente les stratégies
ultérieures 37.

36
BOURDIEU, “Champ intellectuel et projet créateur”, in Les temps modernes, n° 246, nov.
1966, p. 865.
37
P.BOURDIEU, Questions de sociologie, Paris, Ed. de Minuit, 1980, p. 114.

20
A l’éclairage de cette notion de champ intellectuel, il sera possible
de cerner la position de l’écrivain colonisé. Sa position lui vient de la
structuration du champ, par le rapport des forces culturelles, sociales et
politiques. Cette position, il la construit après l’avoir gagnée, lui, l’intrus.
Rien, dans le réglage du champ qui se met en place au lendemain de
l’arrivée des Français, ne prévoyait son intervention en tant que
producteur de sens. Ce champ ne prévoyait que des textes et discours
européens. Il intègre des discours qui lui préexistent (comme les récits du
Docteur SHAW et de SHALER38) ou qui ont été élaborés (réitération et
compilation à l’occasion de la conquête).
Il fait partir de nouveaux discours et rend d’autres inaudibles,
quasiment impossibles à tenir : les isotopies du déficit civilisationnel et de
la barbarie des Algériens se mettent en place. Elles seront de véritables
matrices discursives qui vont engendrer une multitude de textes dans la
même lignée thématique. Mais les isotopies sur la générosité et l’esprit
chevaleresque de l’Arabe ou du Maure donneront lieu à des discours
marginalisés, qui auront une petite place dans le champ culturel.
Albert MEMMI avait montré la constitution et les métamorphoses du
discours colonial qui opère une dévaluation systématique des valeurs : la
générosité devient imprévoyance, etc.39
L’écrivain colonisé s’aventure dans un monde qui ne le prévoyait
pas. L’école lui avait ouvert les portes d’un univers où il ne devait être
que toléré. Toléré et / ou refoulé sur les marges du champ intellectuel, il
aura une position qui tient de l’impossible. Il n’était prévu que comme
reproducteur de discours déjà constitués. Après une période propé-
deutique marquée par la réitération et l’imitation de modèles esthétiques
déjà dépassées, il va ouvrir les voies de l’inconnu et de l’inédit. Son
intervention va alors travailler à perturber le champ intellectuel.
Le champ discursif
BOURDIEU avait défini les champs intellectuel, culturel et littéraire.
Découlant de cette définition, la notion de champ discursif peut être
retenue. Elle présente l’avantage de se limiter aux textes et permet de
prendre en compte l’ensemble constitué par les divers discours.
Polarisation donc sur les textes, à partir desquels les autres forces
peuvent être retrouvées. En effet, le point de départ est constitué par le
texte. C’est dans son champ que sont organisées les différentes forces
du champ intellectuel et social. C’est dans ses relations, qu’il a établies,
avec les autres textes que peuvent être étudiées ces forces. Ce texte
peut occuper diverses positions dans le champ discursif : majeure ou
mineure.

38
Thomas SHAW, Voyage dans la Régence d’Alger, Oxford, 1738 ; et William SHALER,
Esquisse de l’Etat d’Alger ..., Boston, 1826.
39
Albert MEMMI, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet-
Chastel, 1957, Rééd. Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973.

21
Le champ est toujours pris entre stabilité et mouvement
destructurant. Il se constitue par l’équilibre momentané entre les
différentes forces, entre les différents pôles discursifs. Dans le champ en
constitution en 1830, on peut repérer le pôle de la mission civilisatrice de
la France et celui du droit des Européens (à faire cesser la piraterie, etc.).
Des intrus, imprévus, peuvent intervenir et prendre place dans ce champ.
Ils vont travailler à changer la configuration du champ de forces.

L’horizon discursif
Dans la même perspective, nous pouvons avancer la notion
d’horizon discursif ou cadre discursif. Cet horizon est présent en texte,
ne serait-ce que par des allusions. Mais il est posé comme une extériorité
au texte sur lequel il ne fait pas peser de contrainte. Il constitue un
ensemble de repères par rapport auquel l’écriture se constitue. Il
constitue un ensemble de références qui permettent la communication. La
pérennité de la présence française constitue l’un des éléments importants
de l’horizon discursif jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale,
jusqu’à la revendication d’indépendance lancée par MESSALI Hadj.
Le cadre discursif est constitué par la masse des textes produits, qui
jouent le rôle de repères et de références mais qui ne sont pas
directement lus par le texte ici et maintenant.

Les formations discursives


Cette notion empruntée à PECHEUX permet de mieux rendre
compte de la dynamique du champ intellectuel (ou culturel ou discursif).

Nous appellerons [...] formation discursive ce qui dans une formation


idéologique donnée, c’est-à-dire à partir d’une position donnée dans une
conjoncture donnée déterminera par l’état de la lutte des classes, ce qui doit être
dit40.

Dans le monde colonial, la séparation colonisés / colonisateurs se


surimpose sur la lutte des classes et la voile. Ce qui doit être dit est
directement déterminé par la situation coloniale. Les indigènes ne peu-
vent qu’être dans la réitération-reproduction. Ils vont répéter sans fin des
énoncés de la mission civilisatrice de la France, du retard de leur société,
etc. Rien ne devrait changer et le maintien de l’identique41 devrait assurer
la pérennité des discours (et des formations sociales). Mais un autre
mouvement crée une tension vers le changement.. Le champ discursif
dans lequel les écrivains vont intervenir n’est pas figé. Il est pris entre la

40
Michel PECHEUX, Les Vérités de La Palice. Linguistique, sémantique, philosophie, Paris,
Maspero, 1975, p. 130.
41
Ibid., p. 131.

22
reproduction et le changement. L’Ecole française enseigne en même
temps, et contradictoirement, les valeurs de la supériorité civilisationnelle
de la Métropole et les valeurs de 1789. On peut comprendre la constante
référence des discours des intellectuels colonisés aux valeurs de la
Révolution française.

Les acteurs discursifs


Dans la perspective de cette spatialisation du textuel, la notion
d’acteurs discursifs permet une individualisation des éléments qui
travaillent à la signifiance. Les figures et les postures de ces acteurs ne
sont pas exactement identiques à celles qui se retrouvent dans le champ
politique. Cette notion permet de dépasser l’apparente contradiction entre
la position occupée par l’auteur dans la champ politique ou social et la
position qu’il se donne en texte.
Ainsi, un écrivain, tout en reconduisant le discours colonial, peut
ouvrir un autre discours, par exemple celui de la permanence berbère qui
a survécu à tous les envahisseurs. Glissement du projet discursif vers la
revendication, presque à l’insu du locuteur. Tension à la limite de
l’incohérence qui vient de sa situation.

La constitution du sujet discursif


Lorsque les Algériens, conquis, occupés puis colonisés, se mettent
à écrire en français, leurs textes s’inscrivent, dès 1833, dans une
expérience primordiale de l’altérité. Ils parlent d’eux-mêmes et de leur
société, de leur pays et de leur culture. Ils font leurs premiers essais dans
une langue extérieure, et dans laquelle il faut façonner son verbe. Il
s’adressent à un public qui semblait ne pas les prévoir comme sujets de
parole. Le premier texte publié provoque une perturbation du champ
discursif qui se met en place. Hamdan KHODJA tente, en prenant
directement la parole, en se posant comme sujet énonciateur et en disant
je, d’échapper à l’enfermement dans l’objectivation (en devenant sujet de
discours pour ne plus être seulement objet de discours). Dans ce jeu de
miroir renversé, il se veut maître de son image (de son identité). Il est,
figure emblématique de l’intellectuel algérien en colonisation, sommé
d’écrire pour être / devenir. Etre c’est être parlant et écrivant dans l’Autre
langue.

Les individus sont “interpellés” en sujets-parlants (en sujets de leur discours)


par les formations discursives qui représentent “dans le langage” les formations
idéologiques qui leur correspondent 42.

Les premiers colonisés qui s’expriment en français vont avoir,


jusqu’au discours de la revendication d’indépendance (qui rend une unité

42
Ibid., p. 143.

23
et une cohérence), un discours clivé. Ils sont pris entre la réitération du
discours dominant (lui même contradictoire) et la production d’un autre
discours, impossible à tenir.
Cette situation de l’impossible vient de leur formation. Ils sont les
enfants d’une société vaincue et dominée. Au moment où ils émergent
sur la scène de l’écriture (où ils disent je en français), c’est la période de
la domination politique et juridique. Restructuration de la propriété au
profit des Européens. Donc, du jour au lendemain, les relations naturelles
(non soumises au temps) sont bouleversées. Restructuration de la
nomination : les anthroponymes de type tribal sont remplacés,
quelquefois par des sobriquets43.Ils seront les otages qu’une société
vaincue doit offrir au vainqueur, littéralement, puisque les enfants des
chefs de la résistance furent envoyés dans les écoles française, et
symboliquement. Ils seront les éclaireurs de leur société envoyés dans
l’Autre monde, pour en ramener savoir et des bribes de pouvoir.
Ils sont sommés de se déterminer comme figures exemplaires,
illustration et justicication de la colonisation. Ils sont en même temps les
porte-parole de leur société. Cette situation sur deux mondes opposés,
dans la gueule du loup, fera que leur discours sera comme une
impossibilité de discours et une fuite vers d’autres possibles.

Le dialogisme : un discours toujours précédé


Tout texte produit par un colonisé est un texte précédé, qui arrive
dans un champ discursif déjà fixé, ou en voie de l’être, qui a pour horizon
discursif un ensemble textuel qui lui est antécédent. On peut ici reprendre
la remarque de Pierre MACHEREY à propos des voyages des romans de
Jules VERNE : les découvreurs sont des re-découvreurs. Ils ne sont
jamais les premiers ; quelqu’un les a toujours précédés sur cette île
inhabitée qu’ils croyaient vierge de tout contact humain44. De la même
façon, les Algériens prenaient la parole en français ne le font pas dans un
paysage vide. Ils prennent place dans un cadre déjà bien constitué, où
des repères sont déjà en place, où des valeurs sont bien installées, et
déjà presque fossiles. Le dialogisme est le principe fondateur de ces
textes.

Texte / discours
Texte et discours. Les deux substantifs seront utilisés pour désigner
les mêmes unités d’étude : des énoncés ou des ensembles d’énoncés.

43
En effet, les officiers des bureaux arabes qui établirent l’état civil à la française pro-
cédèrent au fractionnement de la tribu. Ils donnèrent quelquefois des patronymes
ridicules : noms de légumes, noms désignant des tares : imbécile, boiteux, etc.
44
Pierre MACHEREY, Pour une théorie du texte littéraire, Paris, Maspero, 1968.

24
Le texte est une pratique signifiante où se réalise la rencontre du sujet et de la
langue 45.

Pour préciser, BARTHES cite Julia KRISTEVA :

C’est un appareil translinguistique qui redistribue l’ordre de la langue en


mettant en relation une parole communicative directe avec différents énoncés
antérieurs ou synchroniques 46.

Le texte résulte du choix et du travail qu’un sujet énonciateur (qui


émet un énoncé vers un récepteur)) opère dans la langue. On peut
reprendre ici la conception du mot telle que Julia KRISTEVA l’emprunte à
BAKHTINE. Le mot (l’énoncé minimal) est un complexe sémique, un
croisement de sens, un croisement de surfaces textuelles. Il est aussi en
tant qu’énoncé le lieu de rencontre d’un je et d’un tu 47. Cette conception
du texte rencontre celle de discours .

Il est défini comme étant une unité égale ou supérieure à la phrase ; il est cons-
titué par une suite formant un message ayant un commencement et une clôture.

Le discours est encore défini comme étant le langage mis en action, la


langue assumée par un sujet parlant48. Le discours comprend les
opérations d’énonciation et leurs résultats, les énoncés 49.
Pour ce qui nous intéresse, ces définitions du texte et du discours
comme complexes où se rencontrent, pour le premier, le sujet et son
énoncé, et pour le second l’énonciation et l’énoncé, ne sont pas très
éloignées d’une de l’autre. On peut donc utiliser les deux notions dans
une acception commune.

45
Roland BARTHES, article “Texte” in Encyclopaedia Universalis.
46
Cité par BARTHES, art. cit.
47
Cf. Julia KRISTEVA, Sémiotiké, Paris, Seuil, 1978.
48
Jean DUBOIS et alii, Dictionnaire de linguistique, Paris, Larousse, 1973.
49
Annie BOONE et André JOLY, Dictionnaire terminologique et systématique du langage,
Paris, L’Harmattan, 1996.

25
Chapitre 2 :
Eléments pour une histoire de
l’essai en tant que genre

HISTOIRE D’UN MOT, NAISSANCE NOMINALE D’UN GENRE

MONTAIGNE ET LES ESSAIS


Avec MONTAIGNE s’ouvre le premier chapitre de cette histoire
fragmentée (en est-elle pour autant lacunaire ?) de l’essayisme50. Le mot
essai est adopté par l’écrivain qui, faute d’un terme adéquat dans le
lexique générique de son temps, le prend pour désigner le complexe
textuel qu’il met en chantier (en écriture). Avec cet honnête homme, c’est
une dynamique discursive nouvelle qui est inaugurée. Celle-ci peut
renvoyer à SOCRATE, même si MONTAIGNE déclare sa filiation
intellectuelle avec d’autres auteurs.

Comment commence ce premier acte de l’essayisme ? Par une


retraite, par un retrait du monde, un désengagement du mouvement subi
et non assumé du monde. Mais, dans le cas de MONTAIGNE, retrait,
désengagement, est-ce synonyme de désintérêt ? MONTAIGNE partici-
pait, jusqu’à cette date de la retraite, à l’exercice du pouvoir : il jouissait
d’une reconnaissance sociale et avait des charges politiques. En effet, il
était entré au Parlement de Bordeaux à vingt-quatre ans (en 1657).
Treize ans plus tard, il prenait une décision d’une extrême importance:
celle de quitter ses fonctions publiques et de se retirer dans sa librairie,
installée dans une tour de son château. Il veut se consacrer à l’étude et

50
Cf. Marc ANGENOT, La Parole pamphlétaire . Typologie des discours modernes, Paris,
Payot, 1982. Il parle d’essayistique.

27
à la publication des œuvres de son ami LA BOETIE, mort sept ans plus
tôt.
A partir de LA BOETIE et de Raymond SEBOND
Comme dans le cas de Socrate, c’est le hasard -ou la fatalité, c’est
à dire l’Histoire- qui décide de la position de MONTAIGNE dans le champ
intellectuel de son époque. Il vient à l’écriture de façon doublement
biaisée, par un double détour :
Il est légataire intellectuel de son ami LA BOETIE et s’attelle à la
publication de sa Servitude volontaire.
Poussé par son père, il traduit et publie en 1559 La Trilogie
naturelle de Raymond SEBOND.
Ces deux textes sont comme des prétextes à sa propre écriture.
Eléments dynamiques qui vont impulser et comme légitimer son
intervention comme commentateur ? Cette hypothèse semble plausible
quand on pense que l’écrivain met, très tôt, en œuvre une pratique de
l’entreglose résolument moderne51.
Mais un second acte scripturaire accompagne cette première entre-
prise et, très rapidement, la rejette dans l’ombre. Sept ans après la mort
de son ami, MONTAIGNE entre en littérature. La mise en scène discursive
de cet événement a été imaginée par Michel BUTORr : MONTAIGNE note
la pression de son entourage :

Les plaintes qui me cornent aux oreilles sont comme cela : “oisif ; froid aux
offices de l’amitié et de la parenté et aux offices publiques, trop particulier”.

BUTOR prend la suite, à la manière de l’auteur des Essais :

Mais que faites-vous ?


– Je lis, j’écris vaguement.
– Quel genre de choses écrivez-vous ?
– Oh, je prépare la publication du discours de La Servitude volontaire de mon
ami La Boétie.
– Cela nécessite-t-il si long temps ?
– C’est que je l’entoure, je l’encadre avec des pièces de moi.
– Des traités ?
– Pas exactement.
– Des discours ?
– Encore moins.

51
“Nous ne faisons que nous entregloser”, écrit-il, rendant visible le principe intertextuel du
champ littéraire.

28
– De quoi y est-il question ?
– Un peu de tout
– Comment cela se présente-t-il ?
– C’est que j’ai beaucoup hésité, j’hésite encore, ce n’est pas mûr...52

Au texte déjà en écriture mais non encore “prêt”, s’ajoute un dis-


cours d’accompagnement, commentaire et dérivation. C’est la dynamique
scripturaire de l’essai en tant que genre qui est ainsi dégagée. Sa
matière, le socle sur lequel il se développe, ce sont les discours déjà
constitués53. L’essai selon MONTAIGNE dit ce qui est déjà là ; il se consti-
tue à partir, en marge, autour, au travers, contre, avec...., ce qui est déjà
constitué en tant que discours.

L’entrée solennelle en écriture


“L’Entrée de MONTAIGNE en littérature est cérémonieuse comme
une entrée en religion”, note Michel BUTOR. En effet, le futur écrivain fait
peindre sur le mur de sa librairie cette devise :

L’an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des Calendes de mars,
anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps de sa
servitude du Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore se
retira dans le sein des doctes vierges, où, en repos et sécurité, il passera les jours
qui lui restent à vivre […].

BUTOR ajoute : Quelle solennité et quelle présomption ! 54 Théâtrali-


sation55 plutôt. Mise en scène. L’originalité de MONTAIGNE et l’importance
de sa démarche apparaissent d’abord dans la rupture opérée : avec les
activités et les façons de faire qui étaient les siennes et celles de son
époque, pour se consacrer à autre chose.
Avant même de commencer à écrire, il décide de vivre autrement,
de sortir de la conception et du cours habituels de la vie. Ecrire sera
pour lui une activité qui va doubler et remplacer la participation directe à

52
BUTOR, “Le monde des Essais”, in Essais, Paris, 10-18, 1965, Tome II*, p. VII-VIII.
53
Ainsi, les très nombreuses citations de MONTAIGNE ne sont ni superflues ni secondaires.
54
Cf. la présentation du Livre I, p. XIV.
55
Selon l’expression de Christiane BOUTOUDOU, Montaigne. Textes et débats, Paris, Le
livre de Poche, 1984, p.10.

29
la vie : s’il n’a plus de charge officielle, MONTAIGNE n’en continue pas
moins à prendre part à l’histoire agitée de cette période56.
Les Essais sont directement branchés sur l’actualité57. On sait que
MONTAIGNE a traité les sujets plus divers, en gros tous les sujets de son
époque : la peur ou les cannibales, l’amitié ou l’éducation des enfants, le
dormir ou l’ignorance, la fainéantise ou les livres...
Traité de philosophie, traité de morale, ensemble de réflexions sur
la vie... Le(s) livre(s) de MONTAIGNE c’est tout cela. Mais ce qui
caractérise le plus son entreprise, c’est le fait que tout les sujets traités
sont passés par le crible d’une conscience aiguë, d’une conscience
irréductible à nulle autre.

Le projet de MONTAIGNE
L’auteur présente son projet dans l’adresse au lecteur :

C’est icy lecteur un livre de bonne foy. Il t’advertit dès l’entrée que je ne m’y
suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Il n’y ay en nulle considération
de ton service, ny de ma gloire. Je l’ay voué à la commodité particulière de mes
parens et amis […] je veus qu’on m’y voie en ma façon simple,naturelle et
ordinaire, sans contantion et artifice : car c’est moy que je peins [...]. Ainsi, lecteur,
je suis moy-mesme la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes
ton loisir en un subject si frivole et si vain58.

La stratégie discursive de MONTAIGNE est entièrement donnée ici :


le sujet ? Lui-même, en tant que subjectivité. Son texte sera le miroir59,
déformé et déformant à travers lequel se construira une conscience
changeante, fluctuante et contradictoire. Son texte est tissé par les
multiples itinéraires d’une sensibilité et d’une pensée, qui sont prises
dans l’Histoire et qui sont constituées dans et par l’écriture. Avec cet
énoncé du projet d’écriture, nous avons la scène discursive de
l’interpellation du sujet en écriture. Ecriture-miroir d’autres textes ? Le
champ intellectuel de son époque est revisité et ainsi restructuré. De
nouvelles relations au savoir de son temps (c’est à dire à des textes) sont
ainsi établies : ce sera l’archive de son propre texte.

56
Il est élu et réélu maire de Bordeaux (1580-1583 et 1583-1585). Il mène des négociations
entre Henri IV et le Gouverneur de Guyenne ; il assiste en observateur aux Etats Généraux
de Blois (1588) ; il écrit à Henri IV et refuse une place à la Cour.
57
C. BOUTOUDOU parle de “livre d’actualité”.
58
MONTAIGNE, Essais, Paris, Union Générale d’Editions, 10-18, 1965, p. 3-4.
59
Il ne s’agit évidemment pas d’un quelconque reflet d’une quelconque réalité préexistant...
Le miroir est constitué par cette relecture de discours constituant le champ intellectuel. Il
est donné par MONTAIGNE comme ce qui se construit à partir de cet avant textuel qui
constitue ainsi son archéologie.

30
Le lecteur-destinataire est double. D’abord le premier, avoué,
revendiqué comme lecteur direct, intime, celui qui est constitué par les
parents et les amis. Puis le second, différé, convoqué et réfuté : auquel
Montaigne s’adresse directement en texte (alors qu’il ne s’adresse pas à
ceux pour qui, d’après ses déclarations, il écrit).

Le texte
Les Essais se présentent – sont donnés à lire – comme un
ensemble complexe, multiforme. Il est en effet difficile de définir l’attitude
de MONTAIGNE . On connaît la diversité des lectures qui ont été faites du
texte et de son auteur: à un MONTAIGNE stoïcien succède un autre
épicurien, puis un sceptique, un chrétien ou un pyrrhonien.60 L’auteur
multiplie les postures, semble porter successivement plusieurs masques.
On a toujours tenté de réduire son texte à une unité, à un sens en
bloc. Or, ce complexe textuel fonctionne comme un carrefour, rencontre
et bifurcation, convergence et dispersion :
C’est le lieu de convergence des savoirs de son époque. Les Essais
constituent une sorte de compilation et de bilan du savoir de l’honnête
homme. MONTAIGNE lit et réécrit les Auteurs (c’est à dire les auteurs
antiques).

Cette formidable érudition [...] se traduit essentiellement par l’affleurement


constant, dans ce discours, de citations antiques [...]. Montaigne paraît entretenir,
avec les auteurs de l’Antiquité, une relation privilégiée de communication, qui rend
la frontière peu sûre entre le développement personnel, le commentaire et la
paraphrase 61.

C’est également le livre d’une conscience individuelle marquée


d’une irréductible originalité :

– Ainsi, lecteur, je suis moy-mesme la matière de mon livre 62.


– Somme, pour revenir à moy 63.

60
Cf BUTOR, présentation des Essais : “Etant donné le nombre énorme de citations que
comportent les Essais, des emprunts que les historiens de plus en plus avertis réussissent
à déceler sous les passages apparemment les plus personnels, il est clair qu’en faisant un
montage d’extraits de son ouvrage on réussira à lui faire dire les choses les plus
différentes, à nous proposer un Montaigne stoïcien, pyrrhonien, épicurien, chrétien, ce qui
consiste à vrai dire seulement à défaire son propre travail, à reconstituer Sénèque avec ce
qui vient de Sénèque, Pyrrhon avec qui vient de Sextus, Epicure avec ce qui vient de
Lucrèce (op. cit., p. XII).
61
BOUTOUDOU, op. cit., p.7
62
MONTAIGNE, op. cit., “Avertissement”,
63
Ibid., Livre II, Ch. 17, p. 472.

31
– Enfin, toute cette fricassée que je barbouille icy, n’est qu’un registre des
essais
de ma vie, qui est pour l’interne santé, exemplaire assez, à prendre l’instruction à
contre poil64.

MONTAIGNE a conscience de pratiquer une écriture particulière, qui


est étroitement liée à l’Histoire. C’est comme une nécessité :

– L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siecle débordé. Quand


escrivismes nous tant que depuis que nous sommes en trouble 65.

Dans ces lignes, nous avons des indications sur la dynamique de


l’écriture de l’essai : écrire pour répondre au trouble , troubles sociaux –
surtout la guerre –, trouble des systèmes signifiants et des discours.
L’écriture serait comme une tentative pour essayer de comprendre ce qui
se passe, comme un accompagnement de l’Histoire.
MONTAIGNE met en place une stratégie discursive originale
caractérisée par une pratique nouvelle et par une nouvelle conception de
l’écriture. Dans l’avertissement Au lecteur, il ne cesse d’insister sur le
caractère privé de son entreprise:

– Je ne me m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée.


– Je veux qu’on m’y voie en ma simple façon, naturelle et ordinaire, sans
contantion et artifice: car c’est moy que je peins 66.

On pourrait multiplier les énoncés dans lesquels l’écrivain ne cesse


de répéter qu’il écrit une sorte de journal intime, destiné aux membres de
la famille et aux amis. Mais pourquoi l’adresse est-elle faite au lecteur ?
Lecteur est le premier mot du texte !
Coquetterie oratoire ? Peut-être. Mais il y a plus. Tout en
s’adressant à un lectorat plus vaste, MONTAIGNE ne cesse d’affirmer que
c’est lui qui parle, à sa façon, des sujets les plus divers examinés à partir
de ses postures, selon son humeur... Il proclame une liberté absolue
dans son écriture, quitte à tout prendre à contre-poil – justement en
prenant tout à contre-poil.
MONTAIGNE désigne ainsi une pratique de l’essai: aller regarder
derrière les sens admis, interroger les formations et les pratiques
sémantiques habituelles, retouner, réveiller les évidences, y porter le
trouble. CESAIRE, ou FANON, ou Ferhat ABBAS... qui interrogent la
notion de civilisation, dans les discours et dans les pratiques de la France
colonisatrice, procèdent de la même façon en prenant les habitus
sémantiques à contre-poil.

64
Ibid., Livre III, Ch. 13, p. 370.
65
Ibid., Livre II, Ch. 9, p. 201.
66
Ibid., Avertissement au lecteur, p. 3-4.

32
A ce lecteur continuellement relancé, MONTAIGNE propose un dis-
cours nouveau. C’est à travers sa sensibilité et sa perception particulières
que tout, et surtout tous les discours de son temps, aussi bien les savoirs
nobles que les vérités populaires (souvent en les frappant les uns contre
les autres), sera examiné.
Cette disposition se conjugue avec une écriture nouvelle, qui de
déploie dans une réflexion sur sa propre genèse.
J’adjoute, mais je ne corrige pas... Mon livre est toujours un 67.

Pourquoi ce refus de revoir, de reprendre. La paresse naturelle de


MONTAIGNE ou sa difficulté à écrire ne sont pas des arguments sérieux.
En fait, l’écrivain met en place une écriture susceptible de rendre compte
d’un projet précis:

– Qui ne voit pas que j’ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans
travail, j’iray autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde 68.
– Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage : non un passage d’aage en
autre [...] mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon
histoire à l’heure 69.

Un écriture de l’instant, de l’actuel, une écriture qui accompagne et


double l’événement, qui se veut archive et synopsis sensible de son
déroulé dans le temps. Cette réflexion, d’une étonnante modernité,
accompagne l’écriture de MONTAIGNE . Ainsi, dans le chapitre intitulé De
la vanité, il note :

Moy à cette heure et moy tantost, sommes bien deux ; mais quand meilleur ?
Je n’en puis rien dire 70.

La réflexion qui se déploie dans ce chapitre est protéiforme et se


joue, selon la pratique discursive de l’essai, sur plusieurs scènes : en
même temps qu’il tente de cerner au plan philosophique la question de
l’unité et de la vérité de l’Homme (le changement d’opinion est-il trahison
ou conformité à la vérité de l’instant ?), MONTAIGNE pose le problème
d’une conscience particulière, d’une écriture qui collerait à ce projet :

Mon livre est toujours un afin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout
vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal
jointe), quelque emblème supernuméraire. Ce ne sont que sur poids, qui ne
condamnent point la première forme, mais donnent quelque pris particulier à
chacune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutefois il

67
Ibid., Livre III, Ch. 9, p. 224.
68
Ibid., Livre III, Ch. 9, p. 200.
69
Ibid., Livre III, Ch. 2, p. 22.
70
Ibid., Livre III, Ch. 9, p. 224.

33
adviendra facilement qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie, mes
contes prenans place selon leur opportunité, non toujours selon leur aage 71.

Une écriture qui affiche sa pratique du palimpseste, une écriture qui


archive ses différents états repérables au niveau des jointures.
MONTAIGNE semble avoir tenté, bien avant MALLARME, le Livre unique :
toujours le même et pourtant en continuel changement, pour inclure le
paramètre temporel. Faut-il en déduire que le Livre (les livres), toujours le
même et toujours en écriture, soit un complexe stratifié où se retrouvent,
chronologiquement ordonnés, les états successifs du texte ? Un autre
paramètre vient se combiner avec la chonologie des écritures : les ajouts
se font selon leur opportunité.
MONTAIGNE met en pratique une écriture auto-réflexive. BUTOR,
dans l’introduction au Premier livre72 souligne la difficulté à repérer texte
cité et texte citant, à repérer les rajouts. Il compare l’écriture de
MONTAIGNE à la peinture de l’époque : elle se constitue à partir d’une
texte central (La Servitude volontaire) qui va jouer le rôle de foyer qui va
dynamiser les autres textes, qui sont comme des excroissances, des
monstres par rapport au texte central. Puis chacun de ces textes –
excroissances monstrueuses – devient un foyer qui émet des rayons ou
des lianes à la rencontre des autres 73.
Cette relation de solidarité multiforme (de brouillage des identités
textuelles) se retrouve dans la pratique même de la citation. MON-
TAIGNE reste dans la tradition de son époque: c’est un honnête homme
qui lit les Anciens et s’abrite derrière leur autorité. Il compile, engrange
des informations. Mais il fait également un autre usage de la citation :

Je fay dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantost par foiblesse de
mon langage tantost par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts,
je les poise 74.

Il relit et ré-écrit : le texte cité et réveillé, dégagé du sens figé qui lui
a été conféré est alors de l’ordre du scriptible 75. C’est son propre texte qui
fixe les règles de citation : celle-ci répond à une nécessité de ce texte.
Antoine COMPAGNON montre que les Essais sont le lieu, et l’occasion,
d’une véritable révolution dans la relation aux textes antérieurs.
L’allégation (l’autorité de la tradition) diffère de la citation, (la répétition
qui engage le sujet). Toutes deux

représentent deux pôles concurrents dans la stratégie de la répétition au XVIe


siècle, l’un commandé par l’éthique médiévale du discours et par le commentaire,

71
Ibid., Livre III, Ch. 9, p. 224.
72
BUTOR, Introduction du Premier livre, “L’origine des Essais”, p. III.
73
BUTOR, op. cit., p. XLVIII.
74
MONTAIGNE, op. cit., Livre II, Ch. 10, p. 112.
75
Cf. Roland BARTHES, S / Z, Paris, Seuil, 1970, Rééd. Coll. “Points”.

34
l’autre par la Renaissance et l’imprimerie. Chacun correspond à un système
différent de contrainte sur l’écriture. Mais le système de contrôle scolastique (par
la tradition, par une instance extérieure au texte, qui exige l’allégation comme
déclaration d’allégeance) s’est relâché, et la régulation classique (par le sujet) ne
s’est pas encore instituée.

Les Essais occupent une position intermédiaire entre deux modèles


culturels qui cohabitent pendant

cette période ambiguë où tout n’est pas encore joué : les deux sont possibles.
Ils sont un mélange hybride d’allégation et de citation ; il leur sert de relais 76.

Face à l’héritage culturel, au déjà-là textuel, MONTAIGNE aura une


position intermédiaire. Il passe par la référence (et la déférence) aux
discours antécédents, mais dans sa lecture-réécriture, il est déjà du côté
du sujet. Tout est soumis à l’examen d’une conscience et d’une sensibilité
singulières. Mais son irréductible originalité renvoie à l’Homme : Chaque
homme porte la forme de l’humaine condition 77.
Se dire, se peindre, c’est dire et peindre l’homme. Pour cela, une
peinture aussi pointilleuse que possible, mimétique, qui colle au temps.
La peinture reste vraie parce qu’elle épouse le temps et obéit aux lois de
ses fluctuations. Ainsi, l’écriture de MONTAIGNE accompagne les
mutations, celles d’une vie, celles d’une époque. Elle est une réflexion sur
les problèmes du moment : L’escrivaillerie semble estre quelque
simptome d’un siècle débordé 78.
MONTAIGNE met en place une écriture de la fluctuation et du
mouvement. Rien n’y est fixe ou fixé. Elle est à l’œuvre dans un texte
ouvert, lui aussi, sur de multiples scriptibles. Ces caractéristiques ont, en
partie, rendu possibles les différentes lectures des Essais79.
Ainsi, au XVIe siècle, dans l’écriture de MONTAIGNE, une forme
(sens) inédite se met en place. Elle correspond à un moment de transition
entre deux périodes. Outre la nomination générique, le complexe textuel
des Essais permet de déjà dégager les premières caractéristiques de
l’essai comme genre. L’essai travaille les discours déjà constitués. Il les
remet en mouvement, les relativise et les fait dériver, les fait dialoguer et
s’opposer. Il est second, discours toujours précédé ; il est dialogique.
Cette rapide remontée vers l’origine du genre80, et aux Essais, opère
une coupure dans la production du discours d’idées. Elle ne tient pas
compte d’une continuité, qui permettrait de repérer des écritures

76
COMPAGNON, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, 1979, p. 283.
77
MONTAIGNE., op. cit., Livre III, Ch. 2, p. 22.
78
Ibid.
79
Les Essais auront une place de choix dans la constitutions du système culturel.
80
Il est évident que l’on peut retrouver une pratique de l’essai comme genre avant
MONTAIGNE. Mais c’est avec lui que le genre apparaît en tant que tel.

35
annonciatrices de celle de MONTAIGNE. Mais elle permet de donner une
archive au genre et d’étudier son archéologie.

PEREGRINATIONS ET PERMANENCE D’UNE DEFINITION


Cette conception de l’essai comme genre de la légèreté et de
l’incomplétude se retrouve dans les dictionnaires. On sait que ces
gardiens de la langue sont des lieux où s’élaborent et se transmettent des
valeurs culturelles. Ils reprennent, et relancent, une certaine organisation
de champ culturel. Comment y est défini le terme, et le genre, essai ?
Sans prétendre faire une étude exhaustive, il est possible d’opérer
quelques sondages dans les dictionnaires pour voir comment y est défini
le genre et quelle évolution connaît cette définition.
a – La rubrique genre accède aux dictionnaires longtemps après que
Montaigne a nommé (et ainsi créé) cette écriture particulière.

Essay : Epreuve. “C’est une dangereuse invention que celle des géhennes et
semble que ce soit plutôt un essay de patience que vérité” Montaigne, II, 5 81.

Montaigne est cité comme auteur, comme utilisateur du substantif


porteur des sèmes habituels, mais pas comme inventeur d’un sémantisme
nouveau. Le genre ne fait pas encore son entrée dans le dictionnaire.
b – Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 , on a une 82

acception littéraire et esthétique, mais pas encore générique:

Essay : se dit […] des premières productions d’esprit qui se font sur quelque
matière pour voir sy l’on y réüssira. Il a voulu faire voir par cet essai qu’il estait
capable de reüssir en quelque chose de plus grand.

Ce n’est pas encore la conception montaignénienne. Ce dictionnaire


connaît plusieurs rééditions83. Dans celle de 1835, outre la définition
précédente, on trouve ce complément :

Il se dit encore de certains ouvrages qu’on intitule ainsi soit par modestie, soit
parce qu’en effet l’auteur ne se propose pas d’approfondir la matière qu’il traite.
Essais de géométrie [...]. Les Essais de Montaigne...

81
HUGUET, Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, Paris, 1946.
82
Paris, chez la veuve Jean Baptiste Coignard, dédié au Roy, 1694.
83
En 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879.

36
Cette définition se retrouve dans l’édition de1897 :

Divers auteurs ont donné par modestie ce titre à leurs ouvrages (essais de
phisique: essais des merveilles de la nature, essais de morale. Les Essais de
Montaigne. Il y a des essais de morale de Monsieur Nicole […]

C’est donc tardivement, longtemps après le texte de MONTAIGNE,


que le substantif essai comme genre entre dans le lexique reconnu par
l’Académie française.
Le genre est marqué par l’incomplétude : l’auteur d’un essai ne veut
pas revendiquer d’emblée le statut d’écrivain. Par ailleurs, il ne va pas
jusqu’au bout de ce qu’il y aurait à faire. Commence la définition par
défaut. L’essai est projeté vers un modèle qu’il ne peut atteindre. Mais
comment est défini ce modèle, selon quels critères? Le dictionnaire n’en
dit rien. Mais la marque générique de l’essai est donnée et deviendra
permanente.
c – Cette définition va traverser les périodes et les dictionnaires. Elle
sera reprise, quasiment telle quelle jusqu’à aujourd’hui. On la retrouve
dans le dictionnaire de BESCHERELLE84 :

Litt : se dit de certains ouvrages qu’on intitule, soit que l’auteur ne se propose
pas d’approfondir la matière qu’il traîte, soit par modestie. Essais de géométrie.
Essais de physique, de morale, de littérature, essai sur la peinture, sur la musique.
Les Essais de Montaigne.

Bel exemple de cette pratique de l’entreglose dont parle MON-


TAIGNE lorsqu’il pointe un aspect du fonctionnement du champ culturel.
Réitération sans fin ; itération quasi simultanée d’un même énoncé dont
les éléments sont permutés ou légèrement changés. Dans cette seconde
définition, on a une permutation des énoncés des deux traits
caractéristiques, mais rien de différent d’une définition à l’autre.
d – Dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle (1866-1879) , 85

la définition se précise:

En litt., le nom “Essai” est donné à des ouvrages dont le sujet, la forme, la
disposition ne permettent pas de les classer sous un titre plus précis, mieux
déterminé. Mais cela ne signifie pas que l’ouvrage est superficiel et traité
légèrement, mais un ouvrage qui n’entre pas dans tous les développments que
comporterait le sujet.

84
B. BESCHERELLE Aîné, Bibliothécaire du Louvre, membre de la Société de Statistique
Universelle, de la Société grammaticale, etc., Dictionnaire, Paris, Simon et Garnier frères
éditeurs, 1835, 2ème édition.
85
Pierre LAROUSSE, Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle (1866-1879), réimprimé
Genève - Paris, Slatkine, 1982.

37
On peut y voir aussi un sentiment de modestie chez l’auteur en face d’un vaste
sujet, dont il ne peut prétendre embrasser toute l’étendue.
Essais : fut utilisé pour la première fois par Montaigne pour désigner ses notes,
pensées sur lui-même et ce qui l’intéresse [...].

MONTAIGNE a abordé presque tous les sujets de son époque, sans


plan précis, en abordant d’autres problèmes que ceux annoncés par la
tête de chapitre.
Cet article intègre la dimension historique, thématique et même
formelle du genre. Il tient davantage compte de l’originalité d’une certaine
façon de traiter le sujet. Il y aurait une autre possibilité d’écriture, mais
l’auteur choisit de ne pas la pratiquer. Il n’y a plus de jugement de valeur
par rapport à une norme. Mais c’est toujours par rapport à un modèle qui
lui est extérieur qu’il est évalué. Le genre est défini comparativement à un
autre genre, qui n’est jamais ni nommé ni clairement défini. Ce genre-
référence entrerait dans tous les développements du sujet.
Le texte de MONTAIGNE est évalué par rapport à un modèle de
cohérence : cohérence entre le titre et le texte, dans le texte même... Il
est caractérisé, selon cette définition, par le manque. On voit donc que
c’est faute de pouvoir trouver une désignation et des critères génériques
adéquats qu’on classe un texte dans la catégorie essai. Qui classe ?
L’éditeur, le critique ou l’écrivain lui-même, qui respectent ainsi l’orga-
nisation du champ littéraire. On est toujours dans la définition par défaut,
par le manque. Cet énoncé est toujours le même en 193086...
e – Cette définition est reprise dans les dictionnaires de Pierre
ROBERT87 . Dans l’ouvrage de 1955, on trouve :

Litt. (depuis Montaigne) : se dit d’un ouvrage qui a quelque rapport avec un
traité mais s’en éloigne généralement par une plus grande liberté de composition
et de style.
Ouvrages faits d’articles en général courts, vifs et variés, plus ou moins
artificiellemnt réunis sous un titre général.

Dans cet énoncé, le genre-critère est nommé. Le traité, sans autre


précision, est tacitement posé comme plus rigoureux que l’essai. La
définition pointe, ce faisant, ce qui constitue la caractéristique générique
la plus intéressante : cette liberté qui permet de jouer avec les règles
sémantiques et formelles88.

86
Larousse universel, publié sous la direction de Paul Augé, Paris, 1930.
87
Pierre ROBERT, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,
Paris, 1955 ; Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction
d’Alain REY, Paris, 1992.
88
Les autres genres jouent aussi avec les lois qui les font appartenir à une classe générique.
Subversion, parodie... autant de modes d’écriture possibles. Mais pour l’essai, cette liberté
est un trait générique.

38
Cette définition se retrouve telle quelle jusqu’en 1984. Ce n’est que
dans l’édition de 1992 qu’il y a un changement notable :

Essai : désigne (1580, Montaigne) un ouvrage littéraire en prose qui traite d’un
sujet sans viser à l’exhaustivité.

Le genre est enfin défini en soi, sans comparaison avec un autre


genre. Toutefois il reste encore une définition par manque, même s’il n’y
a plus de jugement implicite.
f – Dans le Grand dictionnaire des lettres , on a une définition qui
89

semble débarrassée de tout jugement de valeur :

Ouvrage ou long article de revue dans lequel l’auteur traite librement d’une
question sans prétendre épuiser le sujet.

Le genre n’est plus défini à travers un comparatisme négatif. Le


disctionnaire donne des caractéristiques objectives.
g – Le dérivé essayiste apparaît dans les dictionnaires à la fin du XIXe
siècle. Il désigne les auteurs d’essais :

– Essayiste : [...] de l’angl. “essay”, essai. Littér. Nom donné aux auteurs
d’essais, et particulièrement aux écrivains anglais qui rédigent dans les revues et
les journaux des chroniques scientifiques, religieuses ou artistiques.

– Encycl. Il importe de ne pas confondre l’”essayiste” avec le journaliste. Celui-


ci raconte les faits de chaque jour, le plus souvent sans commentaire [...].
L’“essayiste”, au contraire, traite chaque sujet avec certains développements,
l’expose, en recherche l’origine, le juge, le condamne ou l’approuve. En un mot,
l’objet que poursuit l’essayiste est la critique, tandis que le journaliste se propose
surtout de renseigner [...]. Chacun écrit dans un recueil à part : l’essayiste dans
une revue, et le journaliste dans une feuille quotidienne, c’est-à-dire un journal 90.

Cet énoncé est encore réitéré dans l’édition de 1930 (un seul
changement: il importe de ne pas confondre est remplacé par il est
nécessaire de ne pas confondre : il faut s’adapter aux façons de parler du
moment...).
Le dictionnaire donne plusieurs informations : sur les pratiques
scripturaires, sur leurs finalités, sur le lieu et le statut éditoriaux du texte
journalistique et de l’essai. Ici, c’est l’essai qui serait plus du côté de la
norme, de la complétude. C’est l’article de journal qui est implicitement
défini par le manque.
Une seule forme d’essai est retenue : le texte publié et publiable
dans une revue. C’est donc un texte assez court (même s’il est plus long

89
Grand dictionnaire des lettres, Paris, Larousse, 1986.
90
Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle (1866-1979), op. cit.

39
que l’article journalistique), qui ne peut constituer le texte d’un livre.
Pourtant, VOLTAIRE par exemple avait publié des essais qui occupent
plusieurs tomes.
Les dictionnaires donnent également des renseignements sur les
pérégrinations géographiques (et historiques) du substantif. Les
essayistes apparurent d’abord en Angleterre, au XVIIIe siècle :

Les premiers essayistes furent des moralistes qui exposaient en un style


simple des idées moyennes. ce fut par ses “Essais” que Bacon, à l’instar de
Montaigne, entre en communication avec le public [...] 91.

L’essai, après sa naissance en tant que genre avec le texte de


MONTAIGNE, ne devient un genre vraiment productif que beaucoup plus
tard, au XVIIIe siècle. C’est à la même période, durant ce siècle des
Lumières, qu’il migre en Angleterre où le nom de métier “essayiste” est
forgé. Pourtant cette dormance d’un siècle ? Pourquoi n’y a-t-il pas
d’essai au XVIIe siècle ? C’est le siècle de la poésie et du théâtre ; le
roman commencera... C’est également le siècle de l’absolutisme, d’un
pouvoir centralisé en un lieu, Versailles, autour d’un homme, le Roi Soleil.
Au siècle suivant, d’autres perspectives se dessinent... Le débat d’idées
est animé par VOLTAIRE, DIDEROT et les Encyclopédistes... En
Angleterre, la fin de l’absolutisme se produit plus tôt. Sans aller très loin
dans une étude qui demanderait un autre cadre, on peut constater que la
production d’essais, aussi bien en France qu’en Angleterre, se fait en
regard (souvent avant) de bouleversements sociaux et politiques très
importants. On lit dans le dictionnaire cette précision :

L’Angleterre dut certainement à ces recueils [il s’agit des périodiques] une
partie de ses grands hommes et de sa vie politique. D’autre part, il est vrai, la
grande littérature y perdit ; les grandes œuvres devinrent rares. Les écrivains se
plurent à se tenir en contact continuel avec l’opinion [...] 92.

Plusieurs indications sont données : l’essai permet une intervention


directe dans le champ politique. Il est action. Il permet également une
communication plus directe entre un émetteur et des récepteurs visés. Le
moyen de communication (le canal) est également plus direct : le journal
et la revue réduisent le temps qui sépare l’écriture de la lecture. Le texte
atteint son destinataire quasiment dès qu’il est produit. La communication
est immédiate, le contact entre l’essayiste et le lecteur n’est pas différé.
Ils seront de ce fait marqués par des signes de l’oralité. Les critiques
parlent de style incisif, vivant, etc. pour désigner une rhétorique qui reste
proche de celle des genres de l’oralité. Harangue, interpellation... , il est
facile de retrouver les traits de ces genres dans les essais.

91
Op. cit.,entrée “essayiste”.
92
Grand Dictionnaire Universel, op. cit.

40
Ces caractéristiques de l’essai au XVIIIe siècle ne se retrouveront
pas toujours telles quelles dans l’essai. Le contact direct avec le public
notamment ne sera pas toujours reconduit. Il suffit que les conditions
matérielles de publication changent, que l’on passe de la revue au livre,
pour que les conditions de communication changent.

HISTOIRE D’UN GENRE


Le détour par MONTAIGNE et la pérégrination dans les
dictionnaires nous donnent les premiers éléments d’une histoire du genre
encore à écrire. Ces quelques jalons nous sont nécessaires pour établir
un cadre générique pour l’essai francophone en Algérie.
On sait que la transmission des lois génériques peut se faire
directement, de texte (fondateur, comme les Essais ou non) à texte. Elle
peut se faire par le genre lui-même : si on veut écrire un roman, on sait,
par l’école et les lectures, etc., qu’il y a un certain nombre de règles à
respecter pour que le texte produit soit reconnu comme roman.
On peut donc dire que le genre est héritier d’une tradition de la
liberté intellectuelle et d’un certain non-conformisme. L’essayiste est,
souvent inconsciemment, dans la lignée générique de MONTAIGNE , mais
aussi dans celle de SOCRATE qui, dans la mémoire occidentale, est à
l’origine de la figure de l’intellectuel. On peut aussi retenir d’autres jalons
dans la formation de la figure de l’intellectuel. VOLTAIRE s’engagea pour
le rétablissement de la vérité : contre les préjugés de son époque, contre
le climat d’intolérance, il voulut rétablir la justice, selon des critères qui
sont hors du champ habituel de la justice. ZOLA osa renverser le rapport
de forces et se faire justicier face à l’appareil judiciaire et militaire. C’est
lors de l’affaire DREYFUS que le mot intellectuel est fondé, lancé d’abord
comme une insulte avant d’être repris à leur compte par ceux qui étaient
insultés.
SARTRE est la figure la plus représentative de notre temps. Il prit
position sur les grandes questions du moment, notamment sur la guerre
d’Algérie. Engagement total. L’écrivain, essayiste, romancier et
philosophe, renoue avec cette tradition de l’intellectuel pris dans les
problèmes, tous les problèmes, de la cité. L’appartement de SARTRE fut
plastiqué deux fois. Il fut question de le mettre en prison. On connaît la
réponse du général DE GAULLE : On ne met pas VOLTAIRE en prison. Il
signale ainsi cette lignée des intellectuels qui passe par le siècle des
Lumières ; il signale également un changement dans le champ culturel
On ne peut enfermer SARTRE, pourquoi ? Ce n’est point parce que cela
n’a plus d’importance. C’est parce que l’écrivain occupe une telle place
dans le champ intellectuel, mais aussi politique qu’on ne peut le toucher
sans provoquer des perturbations importantes. Retour vers un rôle et une
position de l’intellectuel qui semblaient oubliés.

41
Nous voyons ainsi s’esquisser un profil de l’intellectuel, nous avons
des repères pour déterminer ses positions. Il produit un discours plus
directement branché sur l’actualité et les problèmes de son temps et de
sa société. Il ne reconduit ni les discours ni les valeurs en place. Il serait
plus du côté du franc-tireur que de celui qui suit les chemins tracés.

42
Chapitre 3
L’intellectuel : positions et fonctions

On nomme habituellement intellectuel celui qui intervient dans le


champ culturel pour poser des questions là où rien ne semble faire
problème. Mais qu’est-ce qu’un intellectuel ?
Comme le genre essai, le substantif est apparu dans un contexte
précis, celui de l’affaire DREYFUS. Il a servi à désigner le rôle – la
nouvelle fonction – que joua ZOLA et, à sa suite, plusieurs universitaires,
écrivains et artistes, dans cette affaire. Le 13 janvier, l’écrivain publie sa
Lettre à Monsieur Félix Faure président de la République, baptisée
J’accuse par le rédacteur en chef, Georges CLEMENCEAU93. Pour tous
ceux qui s’étaient sentis concernés par l’affaire, il s’agit

d’ouvrir une polémique publique, et d’empêcher un étouffement définitif de


l’affaire 94

L’écrit quitte les lieux et les formes qui étaient devenus les siens.
Des hommes qui n’étaient pas désignés pour cette mission prennent en
charge un problème qui ne relève pas de leurs compétences. Ils
s’attaquent à l’Institution (à deux de ses piliers : l’armée et la justice) et
prennent à témoin l’opinion publique. Le scandale permet de dénoncer un
scandale encore plus grave et le manquement à des principes posés
comme valeurs absolues. Le journal permet une communication plus
directe et vise un public qui n’est pas celui auquel s’adressent
habituellement ces hommes.
L’intervention de ces hommes vise une efficacité et supplée une
déficience de l’ appareil d’Etat. ZOLA écrit :

Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me
traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends 95.

93
Cf. ORYet SIRINELLI, “L’intellectuel : définition”, in Les Intellectuels en France, de l’affaire
Dreyfus à nos jours, Paris, A. Colin, 1986, p. 5.
94
Ibid., p. 5.

43
Cette action déroge aux habitudes installées dans le champ culturel.
Courage et exigence de lumière et de vérité : l’écrivain se fait tribunal. Un
nouveau rôle demande une nouvelle dénomination. C’est Georges
CLEMENCEAU qui utilise le qualificatif intellectuel comme substantif pour
désigner le nouveau groupe :

N’est-ce pas un signe, tous ces “intellectuels” venus de tous les coins de
l’horizon qui se groupent sur une idée96.

Le mot est né, lesté par les sèmes d’engagement commun autour
d’une valeur (ou d’un système devaleurs). Mais le mot ne prendra que
lorsqu’il est repris par BARRES, pour fustiger cette action. Il se répand et
sera ensuite endossé par le même BARRES, pour désigner son propre
groupe. Le substantif né dans la polémique en gardera les marques :

S’il est des concepts qui sont intrinsèquement liés à l’image de l’intellectuel, ce
sont bien ceux de débat et de valeurs, le pour et le contre se traduisant souvent
dans les deux camps par Vérité / Erreur, Bien / Mal 97.

Ces caractéristiques sont celles que j’avais dégagées pour l’essai


maghrébin98: l’essayiste est celui qui va rétablir la vérité, qui travaille les
systèmes de valeurs, et qui se sent investi d’une mission en faveur des
autres.
ORY et SIRINELLI proposent la définition suivante de l’intellectuel
en France :

L’intervention de l’intellectuel se devra d’être, d’emblée, manifeste. Il ne sera


pas l’homme qui pense [...] mais l’homme qui communique une pensée : influence
interpersonnelle, pétitionnement, tribune, essai, traité... Et dans son contenu la
manifestation intellectuelle sera conceptuelle, en ce sens qu’elle supposera le
maniement de notions abstraites. Nulle nécessité, là non plus, de produire les
concepts en question. L’usage en suffira 99.

On a, énoncées ici, deux caractéristiques de l’intellectuel qui


peuvent être reprises pour l’essayiste. L’intellectuel est identifiable par un
signe tangible : son texte, son discours..., en un mot par sa production
intellectuelle. Il travaille au niveau du concept, sans être producteur de
concept. C’était là une des caractéristiques majeures de l’essai que
j’avais déjà dégagée pour les textes maghrébins. Les concepts existent
déjà et ils seront travaillés, soit reconduits tels quels, soit bricolés et
adaptés à l’objet.

95
Ibid., p. 5
96
Ibid., p. 6.
97
Ibid. p. 8.
98
Cf. Z. ALI-BENALI, Essai de typologie d’un genre..., op. cit.
99
ORY et SIRINELLI, op. cit., p. 9.

44
L’intervention de l’intellectuel se situe dans le présent, dans l’ici et
maintenant. Elle se caractérise par le refus de reconduire les vérités
admises sans les soumettre à un examen critique. L’intellectuel est
l’empêcheur de tourner en rond, dressé face à tous les conformismes100.
Son attitude est d’abord celle d’un contestataire. Son discours sera
forcément iconoclaste. Il a une sorte de vocation d’opposant. Son
opposition au système de valeurs établies peut être radicale et se
caractériser par une grande violence. Ce sera la position de FANON. Il
fait de la violence, qu’il projette comme seule possibilité, le principe-
même de son écriture. La notion de table rase, reprise et réactualisée
dans le nouveau contexte de la lutte contre la colonisation, constituera la
dynamique-même du texte. Tout ce qui n’entre pas dans cette conception
est écarté.
La définition rejoint celle de Jean-Paul SARTRE qui écrit que
l’intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas101.
Personne ne l’a désigné pour cette tâche. Personne, surtout parmi
ceux qui ont le pouvoir, n’accepte son rôle de dérangeur. Il n’a, sauf s’il
réussit dans son entreprise, aucune consécration. Plus encore selon
SARTRE : tout le monde s’approprie ce qu’il produit. Homme nu, homme
démuni, il ne se veut possesseur d’aucun savoir et donc d’aucun pouvoir.
Il est toujours en quête de vérité. Quête solitaire, à contre-courant. Mais,
paradoxalement, cette quête n’a de sens que si elle concerne le plus
grand nombre. Cet homme qui se donne seul un statut et une fonction se
veut quête de vérité et exigence de liberté. Mais son itinéraire solitaire n’a
de sens que s’il est pris dans plusieurs autres itinéraires. Son destin ne
peut être dissocié des autres. C’est pour cela que même lorsqu’il dit je,
l’intellectuel est porte-parole.
Ces caractéristiques de l’intellectuel semblent (en regard du travail
déjà effectué sur l’essai) convenir pour les textes retenus ici. Mais se
pose alors une autre question, celle de l’efficacité de l’intellectuel.
SARTRE dit qu’on lui reproche son inefficacité, son impuissance. Ce
grief est encore plus virulent en Algérie. Le discours sur l’impuissance,
l’inutilité et la trahison des intellectuels est l’un des plus communs. Il
remonte très loin. On peut le trouver chez FANON, qui demande à
l’intellectuel algérien et africain d’être à l’écoute et à l’école du peuple102.
On le retrouvera après chez les dirigeants politiques. On le retrouve
jusque dans la chanson103...

100
Ibid. p. 9
101
SARTRE, Plaidoyer pour les intellectuels, Paris, Gallimard, 1972, p. 12.
102
FANON, Les Damnés de la terre, op. cit.
103
Cf. la chanson d’AZIZ qui a pour titre Moi aujourd’hui je m’en fous. Le chanteur écrit : “Les
intellos sont au kilo / La brosse se fait au stylo / Du Caire à la Sorbonne / Dites-moi si
parmi eux il y a un homme”.

45
Abdallah LAROUI propose une hypothèse explicative pour une telle
disqualification104. Selon lui l’histoire de l’intellectuel arabe est celle de la
nécessité de penser la relation à l’Autre, qui est l’Occident. Trois façons,
avec chaque fois une figure de l’intellectuel, se succéderont. Le clerc
assimile l’opposition Occident / Orient à l’opposition Christianisme / Islam
et tentera une réponse en termes religieux. Sa démarche ne peut aboutir.
Lui succède le politicien qui pense que la fin des régines autoritaires et la
liberté permettront de régler de façon satisfaisante le décalage entre les
deux mondes. Enfin le technophile ne croit qu’à l’efficacité technicienne...
Dans le modèle explicatif qu’établit LAROUI, pour l’écrivain
arabophone, la figure de l’intellectuel évolue en fonction des tentatives
pour répondre à la question de l’altérité posée par la présence de
l’occidental.
Il nous semble que ces figures peuvent se retrouver dans les textes
comme objet de discours, comme modèles explicatifs ou à atteindre. Mais
l’ensemble des intellectuels retenus ont davantage à voir du côté de
l’intellectuel occidental. Les positionnements et les rôles de ces hommes
s’inscrivent dans la lignée de VOLTAIRE ou SARTRE. C’est qu’en étant
dans une langue, on est dans son champ culturel, on adopte peu ou prou
ses références, ses auteurs, ses textes...
Les multiples et régulières déclarations sur l’inutilité de l’intellectuel
sont peut-être signe qu’il n’est pas si vain que ça. Les pressions et
répressions qu’il subit sont une preuve de l’importance -réelle ou
possible- de son intervention. Il peut faire bouger les choses, ou
introduire l’idée de leur relativité.
SIRINELLI105 étudie l’exemple de la guerre d’Algérie. Le manifeste
des 121 lancé en automne 1960, avec comme figure emblématique
SARTRE, provoque l’ébranlement d’un mythe (celui de la pérennité de la
présence française en Algérie). L’intervention des intellectuels a rendu
possible ce qui ne l’était pas. La violence des réactions contre SARTRE
et les journaux qui étaient les canaux de diffusion de tels textes est
parlante. Il y eut des défilés où l’on criait : Fusillez SARTRE. L’apparte-
ment de l’écrivain et les locaux des journaux furent plastiqués.
Marqués par la solitude et la liberté, le rôle et le discours de
l’intellectuel installent le questionnement, et l’ouverture sur autre chose,
au cœur même des certitudes.

104
Cf. LAROUI, L’Idéologie arabe contemporaine, Paris, Maspero, 1967, rééd. 1977.
105
SIRINELLI, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle,
Paris, Fayard, 1990.

46
ELEMENTS POUR UNE THEORIE DU GENRE ESSAI

Un genre de la légèreté ?
L’essai est un genre qui n’est pas vraiment accepté dans le corpus
de la Littérature. Le constat peut être rapidement fait à la lecture des
manuels classiques ou des anthologies.
Les remarques que fait ADORNO à propos de l’essai allemand
peuvent quasiment être reprises telles quelles pour l’essai francophone. Il
note :

en Allemagne, l’essai est décrié comme un produit bâtard ; il lui manque une
tradition formelle convaincante 106.

Là encore, l’essai serait caractérisé par un déficit de règles


formelles, clairement définies. Le genre n’ayant pas été défini comme tel
n’est pas reconnu comme tel. A ce manque au niveau formel s’ajoute son
type d’intervention dans le champ culturel. Il incite à la liberté intel-
lectuelle. Aux yeux des tenants de l’ordre et de la stabilité (des idées et
du politique, etc.), ce genre de la fronde ne peut être totalement admis.
Enfin, la dernière caractéristique désigne le dialogisme du genre.

On ne peut [...] assigner un domaine particulier à l’essai. Au lieu de produire


des résultats scientifiques ou de créer de l’art, ses efforts mêmes reflètent le loisir
propre de l’enfance qui n’a aucun scrupule à s’enflammer pour ce que les autres
ont fait avant elle [...]. Il ne remonte pas à Adam et Eve, mais part de ce dont il
veut parler ; il dit ce que cela lui inspire, s’interrompt quand il n’a plus rien à dire, et
non quand il a complètement épuisé le sujet 107.

Parole sur une parole déjà émise, énoncé à partir d’un autre
énoncé, texte qui lit et écrit un autre texte. Toujours second par rapport à
d’autres textes, l’essai fait de la citation (pas toujours fidèle) et du
commentaire (presque toujours très libre) la dynamique-même de son
élaboration.
La légèreté avec laquelle les sujets sont traités, et qui en fait des
amusettes, n’est pas un trait stable du genre. Ce refus de la solennité
tient davantage à la stabilité du champ social et politique qu’au genre lui-
même. Cette désinvolture s’efface dès que des questions qui engagent le
devenir de la société viennent à se poser. L’Allemagne nazie condamna
ses intellectuels et brûla leurs livres. En France, des intellectuels peuvent
rappeler le droit à l’affirmation de la liberté : reprendre le droit de décider
soi-même, d’exercer son propre jugement...

106
Theodor W. ADORNO, “L’essai comme forme”, in Notes sur la littérature, traduit de
l’allemand par S. MULLER, Paris, Flammarion, 1984, p. 5.
107
Ibid., p. 6.

47
Cette possibilité pour l’essai à devenir un genre des questions
cruciales est au niveau de son refus (formel) du figement :

Il est radical dans son non-radicalisme, dans sa manière de s’abstenir de toute


réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face à la totalité, dans son
caractère fragmentaire108.

C’est cette faculté, cette radicalité, à adopter des attitudes non


doctrinales, ouvertes sur l’ailleurs et l’autre possible qui permet à l’essai
de poser des questions vitales. En période de crise, lorsque les valeurs
sont remises en cause, ce qui n’était que jeu futile sans pari vital peut
devenir attaque et sédition.

LITTERATURE MINEURE ? ECRIRE EN FRANÇAIS, TRIPLE


IMPOSSIBILITE

Genre minorisé, genre marginalisé dans le champ culturel, l’essai en


Algérie subit une autre marginalisation, celle de l’ensemble de la société
colonisée. On peut reprendre la définition de la littérature mineure
élaborée par DELEUZE et GUATTARI pour rendre compte de l’écriture
de KAFKA :

Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une
minorité fait dans une langue majeure 109.

Les Algériens qui écrivent en français, comme les autres colonisés


dans la même situation, sont issus d’une société minorisée. Leur littéra-
ture sera marquée par cette minorisation. En marge du champ intellectuel
visible et admis, ils auront une pratique linguistique marquée, comme
dans le cas de KAFKA.
Cela implique la déterritorialisation linguistique. Le contexte de
production du texte de KAFKA est pris dans une triple impossibilité :
Impossibilité de ne pas écrire, impossibilité d’écrire en allemand,
impossibilité d’écrire autrement110.
Ce triangle du discours de l’impossible peut être repris pour la
littérature algérienne en français, en situation coloniale. Les écrivains
sont sommés d’écrire pour ne pas disparaître, pour échapper à
l’enfermement de l’autre discours. Ils écrivent pour affirmer l’existence –
le droit à l’existence – d’un société défaite et déjà réifiée dans le discours
du conquérant. Ils utilisent la langue française, langue de la nécessité,
langue du présent, deuil de la langue première disqualifiée. Pour dire je

108
Ibid., p. 13.
109
Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Ed. de
Minuit, 1975, Rééd., 1984, p. 29.
110
Ibid., p. 30.

48
face à l’Autre, pour émerger en tant que sujet, l’Autre langue est la seule
possible. Nécessité de passer par une extériorité linguistique, par la
déterritorialisation linguistique, pour être.
Cela implique également le caractère politique et collectif de cette
littérature. Les écrits des Algériens, quelles que soient leurs qualités, ne
laissent jamais – ou très rarement – indifférente aucune des composantes
de la société coloniale. On peut repenser à la violente polémique qui
accueillit la publication de La Colline oubliée de MAMMERI111. Salué par la
critique européenne comme l’expression de l’âme berbère, il fut fustigé
par les nationalistes algériens pour son manque d’engagement. Le texte
n’est plus lu comme fiction, comme investissement esthétique, etc. Il est
surinvesti par le politique. Tout texte pèse lourd et l’on écrit dans la
gueule du loup112. Ecrire dans l’Autre langue est un acte qui implique un
engagement total.
Le caractère mineur de la littérature des colonisés explique, pour
une grande part, le fait que l’essai soit si important. L’essayiste, voix
singulière, ne parle jamais seulement pour lui. Sa voix est habitée
d’autres voix. Il est toujours, d’une façon ou d’une autre, porte-parole de
sa société, ou d’un groupe de cette société. Parlant pour les siens, il ne
peut, même lorsqu’il affirme sa reconnaissance du bien-fondé de la
colonisation, que revendiquer et remettre en cause cette colonisation.

Racine et rhizome : dialogisme et dérivation


La notion de livre-rhizome permet de rendre compte du fonctionne-
ment dialogique de l’essai en tant que genre : depuis MONTAIGNE, sa
caractéristique la plus évidente est qu’il est second. Il parle du déjà parlé.
Il est du côté de la réitération déformante. Le livre-rhizome désigne une
conception du texte comme ouverture et non comme clôture, comme
bouillonnement et mouvement et non comme figement et ordre. Il
s’oppose au livre-racine, organisé et qui obéit à une logique binaire 113.

Le rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre. A


l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, à l’opposé du calque, le rhizone
se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable,
connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses
lignes de fuite114.

111
Mouloud MAMMERI, La Colline Oubliée, Paris, Plon, 1952.
112
Cf. KATEB Yacine qui utilise souvent cette formule pour désigner la position de l’écrivain
de langue française.
113
DELEUZE et GUATTARI, “Introduction : Rhizome”, in Capitalisme et schizophrénie. Milles
plateaux, Paris, Ed. de Minuit, 1980, p. 11-12.
114
Ibid., p. 32.

49
L’essai, qu’il s’agisse du texte de MONTAIGNE ou des textes pro-
duits par les essayistes algériens, vient se greffer sur les textes antécé-
dents. Greffe multiforme qui opère simultanément sur plusieurs textes et
discours, à plusieurs niveaux. Elle joue sur plusieurs scènes, mouvante,
en constante transformation. Les radicelles qu’elle fait partir peuvent se
croiser, se superposer, se greffer à leur tour, s’arrêter puis repartir, etc.
Mais alors que le rhizome est défini comme n’ayant ni début ni fin,
l’essai opère une coupure, celle de l’ici et maintenant. Il bloque le
continuum discursif pour insérer ses voies / voix. Il opère des dérivations
sur des sens inédits ou interdits. Il esquisse alors une ligne qui fuit vers le
devenir, qui déstabilise (déracine) le présent. Le rhizome peut être retenu
un peu comme une métaphore qui rendrait compte du foisonnement du
discours de l’essai. Mais il ne rend pas compte de l’ouverture finale sur
un possible devenir.
Ces quelques notions permettent de poser plusieurs questions aux textes
retenus. Elles créent un réseau d’interrogations convergentes, qui projettent
un éclairage multiforme sur le texte. Un peu à la manière de l’essai, par une
série de questionnements désordonnés mais tournés vers une finalité
commune, elles proposent un protocole de lecture de textes quelquefois très
différents les uns des autres.

50
2° partie :
La résistance-dialogue, 1880-1930

51
Chapitre 1 :
Nécessité d’une parole pour être

LE CHAMP DISCURSIF A LA VEILLE DE 1830

Quels étaient les discours sur la Régence d’Alger la veille de 1830 ?


Comment s’organisait le champ discursif ? Quelles en étaient les lignes
de force ? Quelles vérités permettaient de voir et de comprendre ceux
qu’on appelait encore les Algériens ? La production intellectuelle relative
aux trois pays du Maghreb est d'une affligeante pauvreté, constate
Lucette Valensi115.
C'était ce que constatait aussiGabriel ESQUER dans son
introduction à la publication de Documents inédits sur l'Histoire de
l'Algérie après 1830116. Les notes de BOUTIN résultent d’une mission de
reconnaissance à Alger, effectuée du 24 mai au 17 juillet 1808. C’était
Napoléon 1er qui, pensant qu'un pied sur cette Afrique donnera à penser
à l'Angleterre, avait demandé à son ministre de la Marine de rassembler
les renseignements sur les Etats barbaresques.
Les recherches faites ne procurèrent pas de renseignements appréciables.
Quoique la France entretînt des agents en Barbarie depuis la seconde moitié du
XVIe siècle, on ne savait, en 1808, rien de précis sur ces pays 117.

Déguisé en bourgeois, BOUTIN parcourut des parties de la ville où


les chapeaux ne paraissent pas et où c'est une espèce de merveille que
de passer par la Porte Neuve 118. Les informations que BOUTIN enverra
au Ministre de la Marine sont de trois sortes :

115
L. VALENSI, Le Maghreb avant la prise d'Alger, Paris, Flammarion, 1969, p. 11.
116
G. ESQUER, Reconnaissance des villes, forts et batteries d'Alger par le Chef du Bataillon
Boutin (1808), suivie des mémoires sur Alger par les consuls de Kercy (1791) et Dubois-
Thainville (1809), textes publiés par G.E., Paris, Librairie ancienne Honoré Champion,
1927.
117
Ibid., p. IV-V.
118
BOUTIN, cité par ESQUER, op. cit., p. XVII.

53
1 – Sur ce qui faisait l'objet de sa mission, la reconnaissance d'Alger et de ses
moyens de défense, il rapportait des renseignements d'une minutie et d'une
exactitude remarquables 119.

2 – Il donne d'autres renseignements d'une portée plus générale sur les ports
principaux des Régences d'Alger et de Tunis, sur l'eau, le climat, la température,
les maladies, la langue, l'étendue, la division, la population du royaume d'Alger, les
productions du pays, le commerce, les revenus de l'Etat, les monnaies, enfin, les
itinéraires d'Alger à Constantine et à Bône, d'Alger à Grau, Mascara, Arzew,
Mostaganem 120.

3 – Il emprunte le reste [...] à l'ouvrage du docteur Shaw, Travels and


observations relating to several ports of Barbary and the Levant, qui était, après
soixante-dix ans, comme il l'est resté de longues années encore, la principale
source de renseignements sur les Régences barbaresques 121.

Ontre les renseignements d'ordre militaire, BOUTIN joint à son


rapport des informations sur le pays, ses ressources, la population... Le
troisième type de renseignements résulte d'une opération (citation et
reformulation) d'un texte qui date de trois quarts de siècle. Ce dernier
genre de discours renvoie à une pratique caractéristique de cette pé-
riode : la citation enchaînée, reprise de texte en texte.
On peut considérer le texte de BOUTIN comme le lien textuel où se
fait le point du savoir (du discours) sur les Etats barbaresques. Il
condense ce qui se disait jusque-là. Il va ensuite servir de base (de
matrice) à d'autres textes.
Thomas SHAW a été chapelain du Consulat de Grande-Bretagne à
Alger de 1720 à 1732. Il publie un livre sous le titre Travers and
observation relating to several parts of Barbary and Levant, en 1738122. Le
livre est réédité en 1808. Il est traduit en français en 1743123. Une nouvelle
traduction, qui ne retient que ce qui concerne l'Algérie, est publiée en
1830124. Cette dernière édition en France est directement motivée par les
événements qui se préparent et déjà se passent.
Quoique cette relation date déjà de plus d'un siècle, elle offre cependant le
meilleur traité que nous possédions sur la géographie ancienne et même moderne
des régences d'Alger et de Tunis. D'ailleurs, en Barbarie, comme dans presque
tous les Etats ottomans, il n'y a rien de changé depuis Shaw, sinon les hommes ;

119
ESQUER, op. cit., p. XVII.
120
Ibid., p. XVII-XVIII.
121
Ibid., p. XVIII.
122
Edité à Oxford, réédité à Edimburg.
123
Publié à La Haye.
124
Traduction de J. MAC CARTY, membre de la société de géographie de Paris, publié par
Marlin. Les premières éditions comprenaient des notes sur d'autres régimes...

54
ce sont toujours les mêmes situations, le même culte, les mêmes préjugés, les
mêmes mœurs, le même despotisme 125.

Cet énoncé, pris dans le processus de condensation sémantique


(de formation discursive) participe à la formation de vérités qui vont servir
de filtres à la connaissance. La Barbarie est bloquée, comme la Belle au
Bois Dormant, dans le temps. Comme elle, elle s'est arrêtée d'évoluer il y
a cent ans. Immuable, elle attend...
Il est donc possible, il est légitime de reprendre un discours qui date
d'un siècle. Le même discours faisait un constat semblable :
Depuis plusieurs siècles, les Mahométans ont singulièrement négligé les arts et
les sciences, quoique à une époque ils aient été presque les seuls peuples qui
s'appliquassent avec succès à l'étude de la philosophie, des mathématiques et de
la médecine 126.

Bien que SHAW rappelle une époque de grandeur, le jeu de miroirs


se réfléchissant l'un l'autre — un peu comme une mise en abime —
confère une permanence à un fait d'ordre historique ou sociologique.
Celui-ci devient une vérité qui caractérise les hommes et leur pays127. Par
ailleurs, lorsque SHAW décrit les habitudes des hommes, leur façon de
vivre et de s'habiller, il se réfère constamment à l'histoire antique et à la
Bible. Il écrit, à propos du bournousse :
Il y en a qui sont bordés d'une frange en bas, comme celui de Parthénaspe, et
celui de Trajan, que l'on voit sur le bas-relief de Constantin 128.

Le présent est pour le voyageur une image, à peine transformée, du


passé. C'est que le présent présente peu d'aspects positifs. Le portrait
des Algériens est tout d'une pièce.
Les Arabes sont éminemment paresseux et n'exercent aucun art ni aucune
profession ; ils passent leur vie entière soit à ne rien faire, ou à s'amuser 129.

La paresse : voilà d'un des points forts du discours qui fonctionnera


par la suite. Il semble découler d'une observation objective. Mais, dans
l'énoncé qui suit, le lien entre les différents moments de la chaîne
argumentative semble assez fantaisiste. La politesse des Arabes ne doit
pas tromper :
Néanmoins, toute cette politesse n'influe en rien sur les inclinations des
Arabes. Naturellement perfides et voleurs déterminés, on les voit quelquefois

125
J. MAC CARTY,Voyage dans la Régence d'Alger, Avertissement.
126
Ibid., p. 77.
127
SHAW cite LANGER de TASSY, auteur d'une histoire d'Alger publiée en 1727.
128
Ibid., p. 112.
129
Ibid., p. 125.

55
dépouiller le matin sur le chemin ceux qu'ils ont accueillis la veille avec la plus
touchante hospitalité 130.

A la paresse s'ajoutent la perfidie et le vol. Déjà le portrait


grimaçant, qui fige aux limites du semblable, est bien esquissé. Mais le
texte de SHAW ne dresse pas un bilan exclusivement négatif, il reconnaît
aux Turcs certaines qualités comme la tolérance religieuse, ou une
certaine bonté envers les esclaves... La description s'accompagne d'un
appel à dompter ces forbans qui glacent d'effroi nos paisibles navigateurs
131
. Et ouvre sur plusieurs perspectives : le dédommagement de ceux qui
se seraient engagés dans le conflit ; la transformation des pirates qui
élevés insensiblement jusqu'à nous par la communication de nos lumières [...]
abjureraient avec le temps un fanatisme que l'ignorance et la misère avaient
seules jusque-là nourri [...] 132.

Les lignes générales du champ discursif qui accompagnera la


conquête sont déjà à l'œuvre dans le texte de SHAW . La conquête de la
Régence est doublement justifiée, par la nécessité de mettre fin à la
piraterie et par la perspective d'un enrichissement. La cause de la justice
se conjugue à celle de l'argent. Les Algériens sont des hommes
dégénérés, décadents, condamnés par l'Histoire et damnés par Dieu. Ils
sont aux confins de l'humain. On peut les soumettre, parce qu'ils le
méritent. On peut les soumettre, pour les libérer du joug turc et pour les
faire évoluer.
Le texte de SHAW va devenir la référence. Il sera la source
d'innombrables énoncés qui y seront repris ou qui seront élaborés à partir
de ce pôle dynamique. BOUTIN y puise tout ce qui concerne le discours
qui tient l'Autre à distance, figé dans son étrangeté. Pour lui, les Turcs
sont routiniers et superstitieux133. Il ne parle pas de mensonge mais de
l'esprit d'exagération de ces gens-là 134. Par contre, il préconise d'être
sévère mais juste envers les habitants de respecter les mosquées, les
femmes, les maisons ou jardins de campagne, et de payer exactement.
Car, dit-il, la violation d'un seul pourrait entraîner de grands malheurs 135.
Le texte de BOUTIN , par exemple, ne s'occupe pas vraiment ni de
la dépravation ni de la paresse des Algériens. Il observe ce que sa
mission lui rend observable. Il voit d'abord les forces armées et leur

130
Ibid., p. 131. SHAW ajoute que les Arabes entretiennent des haines héréditaires
"accomplissant ainsi, encore aujourd'hui, ce que l'ange prédit à Agar touchant Ismaël :
"qu'il serait un âne sauvage ; qui lèverait la main contre tous, et que tous lèveraient la
main contre lui" (op. cit., p. 131). Condamnation qui ressemble à une damnation divine.
131
Ibid., p. 213.
132
Ibid., p. 215.
133
ESQUER, op. cit., p. 25. Remarquons que les Juifs ne sont pas mieux traités ! Ils sont
"encore plus remuants et plus avides de gain que partout ailleurs" (p. 54).
134
Ibid., p. 46. Cela lui permet de ramener le chiffre de 80.000 soldats turcs à 60.000.
135
Ibid., p. 52.

56
localisation. Il évalue ensuite les possibilités (l'air, l'eau, les richesses
effectives et potentielles, etc.). Il donne enfin des indications pour réussir
la conquête.
Par contre un autre texte écrit à la même période que la Recon-
naissance des villes de BOUTIN, reprend les vérités toutes faites. Il s'agit
des Mémoires de DUBOIS-THAINVILLE, le Consul de France à Alger, qui
reçut BOUTIN et l'accompagna dans certaines de ses randonnées136. Le
diplomate, qui vivait depuis huit ans à Alger, retient que
Le concubinage des Turcs et des Maures avec les Négresses est fort commun
à Alger [...]. Les Turcs sont fiers, féroces, portés au brigandage, insolents [...] ou
bas et rampants [...].
Une avarice qui n'a point d'exemple, une avidité insatiable, ajoutées à de
mauvaises qualités, la fourberie la plus subtile, la souplesse que donne l'habitude
de l'esclavage, une corruption de mœurs inconnues aux Nations européennes,
une méchanceté réfléchie et vous aurez une idée du caractère des Maures 137.

Les Turcs, les Maures, les Nègres, les Juifs, les Mzabis... chacune
de ces populations a un ou plusieurs défauts, et l'ensemble des Algériens
concentre presque toutes les tares. Mais quelques-uns peuvent être
sauvés, comme les Arabes ou Khbaïs [qui] sont peut-être les moins
pervers de tous les barbaresques. Ils ont l'amour de l'indépendance 138. On
voit déjà s'esquisser la ligne de partage qui permet de mettre à part une
population susceptible d'être sauvée.
Les Arabes sont très paresseux ; ils passent une grande partie de leur vie à
s'amuser et à fumer ; ils sont très polis entre eux et grands faiseurs de
compliments, mais d'une fierté sauvage à l'égard des étrangers, parce qu'ils
méprisent toutes les autres Nations, envers lesquelles ils sont en général traîtres
et trompeurs.

Les coutumes des Arabes sont encore ce qu'elles étaient il y a 3000 ans [...] 139.
Parmi les Turcs, les mœurs sont extrêmement relâchées, la plupart vivent avec
des concubines maures ou arabes, et beaucoup se livrent à des plaisirs qui
prouvent l'excès de leur dépravation [...]
En général, les habitants des Etats d'Alger ont des mœurs fort corrompues [...]
140
.
Les Algériens sont généralement très avares. La plupart des chefs de famille
ont un trésor enterré 141.

136
Ibid., p. 122-150.
137
Ibid., p. 134-135.
138
Ibid., p. 136.
139
Ibid., p. 133.
140
Ibid., p. 133

57
Des phrases simples des assertions sans quasiment de
modalisation : le portrait est brossé à grands traits. Il plaque sur le pays à
conquérir un filtre à connaissances. Les officiers de la conquête
n'arriveront pas dans un pays inconnu. Le savoir en kit qui leur est offert
dans ce petit livre de route s'enracine dans l'histoire. On rappelle les
tentatives de débarquement des Espagnols.
Les conquérants reprendraient ainsi une entreprise commencée il y
a longtemps. L'ennemi est tenu à distance, dans une étrangeté presque
radicale, envers de ce qu'il faut être : dépravés, paresseux, traîtres et
trompeurs, avares à trésors... La figure de l'autre est déjà bien claire.
Pourtant, d'autres traits pourraient concurrencer ce portrait-robot :
Les Algériens, qui tiennent à leur réputation, mènent une vie simple et
laborieuse, et observent strictement la religion 142.

Ils peuvent éventuellement être décrits comme des hommes coura-


geux, (les Turcs), comme des hommes jaloux de leur indépendance (les
Kabyles), comme des hommes hospitaliers (les nomades)... mais ce sont
surtout les traits négatifs du portrait qui sont transmis de texte en texte et
deviennent des vérités. Ce qui frappe, c'est la convergence des énoncés.
L'entreglose comme dit Montaigne, ne consiste pas seulement à réitérer,
à reprendre un énoncé pour le relancer. Le nouvel énoncé ajoute un
nouveau sème, accentue un trait au portrait.
Le livre de BOUTIN sera oublié pendant une vingtaine d'années,
jusqu'en 1827. On s'en souviendra et il servira de base aux travaux de la
Commission constituée en 1828 sous la présidence du général LOVER-
DO. L'Aperçu historique statistique et topographique sur l'Etat d'Alger à
l'usage du corps expéditionnaire d'Afrique avec plus, vues et costumes,
publié par ordre du Ministère de la Guerre 143 reprend, note ESQUER, des
passages entiers du premier. Il puise également dans SHALER144. Il
aboutit ainsi à SHAW par deux voies : SHALER et BOUTIN. On y
retrouve les traits caractéristiques d'un portrait pré-façonné :
Les Maures de la campagne ont le caractère guerrier ; leur adresse à cheval
est fort remarquable 145.

141
Ibid., p. 135.
142
Ibid., p. 134.
143
Paris, Ch. Picquet, p. 183.
144
William SHALER fut consul général des Etats-Unis à Alger. Il publie une Esquisse de l'Etat
d'Alger considéré sur les rapports politique, historique et civil. Le titre est suivi de cette
indication "Contenant un tableau statistique sur la Géographie, la Population, le
Gouvernement, les Revenus, le Commerce, l'Agriculture, les Arts, les Manufactures, les
Tribus, les Mœurs, les Usages, le Langage, les Evénements politiques et récents de ce
pays", publié à Boston, en 1826. Le livre est traduit en français par M. X. BIANCHI,
"Secrétaire interprète du Roi", et publié à Paris, Ladvocat, 1830.
145
Ibid., p. 129.

58
Les Maures sont très voleurs et l'on ne peut s'éloigner des villes sans une
escorte 146.

Ce rapide parcours à travers des textes qui constituent une chaîne


discursive qui part de SHAW147 permet d'avoir un aperçu de la constitution
du champ discursif Algérie.
L'ensemble discursif qui se met en place pendant un siècle se
caractérise par le monologisme. Malgré le jeu de réitération et de
citations qui fait remonter l'origine du discours très loin dans l'Antiquité,
malgré le système d'entreglose, il n'y a pas de dialogue. L'énoncé est de
l'ordre de la vérité, sans énonciateur (la vérité parle d'elle-même), sans
allocutaire et surtout sans contestation possible. On n'entend jamais la
voix de l'Autre. Et d'abord, parle-t-il ? Il est menteur et ne peut donc
parler. Il est de l'ordre de l'Etrange, à peine un homme. C'est un homme
décadent et dépravé ou un homme fossile. Tenu aux limites de l'humain,
il offre, dans le discours qui le fige et le façonne, une sorte d'image-
symbole d'un comportement à venir. Concupiscent, voleur et cruel,
installé sur une terre prometteuse et inexploitée... sa domination et la
mise en exploitation de son pays sont d'avance légitimées148. Phagocyté
dans un savoir à l'emporte-pièce, l'Algérien est livré aux futurs
conquérants.

CADRE GENERAL POUR UN DIALOGUE DE L'IMPOSSIBLE

1833 : les Français sont à Alger depuis trois ans déjà. Leur arrivée
brutale dans un ville jusque là réputée imprenable est vécue comme une
catastrophe, comme une fin des temps. On peut entendre, exhumé de
l'écrit qui l'a préservé de l'oubli, le chant de deuil de ce jeune homme,
étudiant alors dans la capitale, qui vécut la chute de la Fière.
Je suis, ô monde, sur Alger désolé !
Les Français marchent sur elle
Avec des troupes dont Dieu sait le nombre
Ils sont venus dans des vaisseaux qui vont sur la mer en droiture ;
Ce n'est pas cent vaisseaux et ce n'est pas deux cents,
L'arithmétique s'y est perdue,

146
Ibid., p. 131.
147
Qui cite lui-même d'autres textes : LAUGIER de TASSY.
148
Certains textes, comme celui de DUBOIS-THAINVILLE (op. cit.) ou de SHALER (op. cit.)
contiennent des appels explicitent à une intervention directe des puissances européennes.
D'autres, comme celui de BOUTIN (op. cit.), prévoient la mise en exploitation du pays
après son occupation.

59
Les calculateurs en ont été fatigués,
Vous auriez dit une forêt, ô musulmans !
[...]
La mort vaut mieux que la honte :
Si la mère des villes est prise,
Que vous restera-t-il, ô musulmans ?149

Le poète dit sa douleur, et celle des habitants de la ville. Verbe


solitaire, de l'ordre du soliloque, presque du discours intérieur.
Le je se fond dans le collectif. Ce type de parole ne cherche
presque pas à communiquer, à toucher un interlocuteur. Il ne cherche pas
vraiment un destinataire parce qu'il n'en a pas besoin 150. Discours
solitaire, ou, plus exactement monologique : son auditoire est déjà
acquis ; il est de l'ordre du public interne, une sorte d'auto-public : ce que
le poète dit aurait pu, on peut le supposer ici, être écrit par quelqu'un
d'autre. Discours fermé sur lui-même, porté par la même tentation de
l'effacement de l'Autre comme interlocuteur (sur la scène discursive) que
celui de l'autre bord qui ne prévoyait pas vraiment une intervention
discursive des vaincus.
C'est entre (et contre) l'enfermement de chacun des deux
ensembles discursifs qui accompagnent, commentent et déchiffrent la
confrontation armée — chacun de son côté et en ignorant l'autre — que
se situe l'intervention de Hamdan KHODJA. Le livre de cet homme au
carrefour de plusieurs cultures, à la bifurcation de deux mondes qui ne
peuvent déjà plus envisager l'échange que dans la violence, jette une
passerelle par-dessus les clôtures discursives. Alors que ce n'est pas (ou
plus) le moment, il tente un dialogue forcé (poussé aussi loin que
possible et mettant l'interlocuteur visé dans l'obligation de répondre). On
sait que ce dialogue ne démarrera que vers 1880, une fois la période des
grandes résistances armées close pour un temps151.
1833, la mère des villes, sous l'action des conquérants, subit une
métamorphose spatiale et architecturale radicale. Des places sont
dégagées en taillant dans la masse du bâti ; des rues droites tranchent
comme des épées dans la masse de la ville et ignorent l'ancienne
configuration ; des mosquées sont détournées de leur vocation première

149
Long poème recueilli et traduit en français longtemps après la mort du poète, un certain
ABDELKADER. Le poème a été recueilli par Eugène DAUMAS qui note: “Depuis que nous
sommes entrés en Algérie, pas une ville n’a été occupée, pas un combat n’ été livré, pas
un événement capital n’est arrivé qui n’ait été chanté par quelque poète arabe.” DAUMAS,
Moeurs et coutumes d’Algérie, Introduction d’A. DJEGHLOUL, Paris, Sindbad, 1988,
première édition: 1853.
150
Cf. J. DERRIDA, La voix et le phénomène, Paris, P.U.F., 1967, p. 53-54.
151
Cf. A. DJEGHLOUL, “La formation des intellectuels algériens modernes (1880-1930)” in
Lettrés, intellectuels et militants en Algérie 1880-1950, Oran, Paris, PUF, 1964 ; rééd.
1979 ; LHSC, Alger, ODU, 1986.

60
et deviennent arsenaux ou hôpitaux, ou églises et cathédrales152. Une
autre métamorphose double ce changement du paysage urbain : les
noms des rues et des places ne sont plus les mêmes. Les noms premiers
sont masqués (seront-ils pour autant tous oubliés, pour toujours
effacés ?) sous des noms doublement péjorants :
FILHON, écrit Assia DJEBAR, choisit des donner aux rues d 'Alger des noms
d'animaux, ceux que portaient les vaisseaux de guerre de l'expédition française 153.

La transformation nominale ouvre déjà sur la perte du nom originel


(lui-même résultant d'une longue chaîne de mutations, lui-même signe
d'une stratification nominale qui porte les marques des périodes
historiques : berbère, punique, romaine, arabe puis, quelquefois turque
comme ce fut le cas à Alger). L'on a déjà les prémices du grimage des
toponymes et des anthroponymes, qui sera par la suite pratiqué à large
échelle. FILHON donne aux rues les noms des bateaux conquérants, et
la marque des nouveaux maîtres s'inscrit dans l'espace. Le hasard fait
que ces noms sont également des noms d'animaux. La péjoration qui
doublera l'établissement de l'état-civil (1886) et d'une nomenclature de
patronymes selon le modèle français, est déjà en pratique, presque par
inadvertance154.
Ainsi, en 1833, Alger est une ville prise, marquée par une
restructuration qui, volontairement, ignore l'ancienne ordonnance de
l'espace et ses premières nominations. La ville et ses lieux sont re-
nommés (et donc dé-nommés), et, déjà, rendus amnésiques de leur
ancienne configuration et de leurs premières appellations. Alger est, dès
le début de la présence française, une ville marquée par la perte.

152
Cf.C.- A. JULIEN, Histoire de l’Algérie contemporaine, op. cit.
153
Cf. Assia DJEBAR,Villes d'Algérie au XIXe siècle, Paris, Centre culturel algérien, 1984,
p. 17.
154
Il est frappant de voir que cette prise de possession spatiale par la nomination a
déjà les caractéristiques de la pratique de nomination qui sera utilisée par la suite.
On donnera des noms symboliques des victoires françaises : place Bugeaud et
rue d'lsly ; Cavaignac ou Canrobert (pour les villes et villages). On reprendra
aussi les toponymes européens : Chateaudun du Rhummel, etc. Cette pratique
annonce le grimage dévalorisant des noms patronymiques. Les noms
emblématiques des tribus (Ouled..., Aït..., N'...) reculent et s'estompent derrière
des noms qui s'inscrivent dans une autre logique. Les nouveaux noms ont des
allures de sobriquets et affichent des filiations totémiques carnavalisées: "Tête de
bouc" et "Le bossu", "La patate" et "L'idiot"... (Dmagh el Atrouss et Bouhadba,
Batata et Lagoun...).
BOUDJEDRA, dans les 1001 années de la nostalgie (Paris, Denoël, 1979) reprend ce
thème de la perte du nom et de son effacement derrière le sobriquet. Le grand-père S.N.P.
a subi une double dépossession : d'abord l'oubli total du nom derrière la nom-désignation
S.N.P., puis la colonisation nominale puisqu'il finit par être nommé d'après son patron.

61
Mais, en 1833, seule Alger est occupée et rien, comme le note
A. DJEGHLOUL, n'est vraiment irrémédiable, n'est vraiment irréversible155.
Le mythe de son invincibilité semble bien loin, mais rien n'est
définitivement perdu, et le reste du pays est libre. En France même, deux
partis, les colonistes et les anti-colonistes, s'opposent sur la question de
la permanence et de la forme de la présence française. Jusqu'en 1834,
rien n'est vraiment décidé. A Alger, les hommes de l'occupation, militaires
et civils, ne sont pas toujours d'accord sur la conduite à tenir.
C'est vers la fin de cette période, courte mais dense en possibles
d'avenir, où rien ne semble vraiment décidé, que se situe la publication
de texte de Hamdan KHODJA, en octobre 1833. Cette publication s'inscrit
dans un ensemble de démarches entreprises par l'auteur du Miroir (titre
en langue arabe), ou Aperçu historique et statistique sur la Régence
d’Alger (en français), et par certains notables d'Alger.
C'est dans cette conjoncture d'ensemble qui fait de l'occupation un processus
grave mais limité et éventuellement réversible que s'inscrivent et se comprennent
les initiatives prises par un certain nombre de notables algérois, kouloughlis et
maures 156.

Ces hommes forment un groupe étonnant, inattendu en ces temps


de la séparation et de la confrontation. Par leur histoire et par leurs
itinéraires, ces hommes seront des intermédiaires ; ils se voudront de la
race de ces passeurs de gué qu'évoquera Mouloud MAMMERI bien des
années plus tard157. Qu'ils soient kouloughlis158 ou maures, ces hommes
avaient une fonction dans l'administration ou la justice, qui en faisaient
les collaborateurs, souvent respectés, des Turcs.
H. KHODJA était professeur de droit et grand propriétaire foncier : il
possédait des terres et des fermes dans la Mitidja et des immeubles à
Alger. Son père avait un poste officiel dans le gouvernement turc :
Mon père était législateur et professeur de lois, et il a rempli la charge de
makataay ou premier secrétaire. C'est de lui que je tiens la connaissance du

155
Cf. ”Introduction” in Hamdan KHODJA, Miroir. Aperçu historique et statistique sur la
Régence d’Alger, traduit de l’arabe par H. D., Paris, Goetsky, 1833, rééd. Paris, Sindbad,
1985, Introduction d’A. DJEGHLOUL
156
DJEGHLOUL, op. cit., p. 14.
157
Cf. Machaho et Telem chaho. MAMMERI parle de son rôle de "passeur de gué" entre deux
cultures, celle de l'oralité et celle de l'écrit. Comme H. KHODJA, mais différemment, il est
de ces "vecteurs de modernité", témoins privilégiés de la fin d'un monde dont ils gardent la
mémoire.
158
C'est H. KHODJA lui-même qui donne une définition de ce terme : "Les enfants qui
proviennent des mariages entre ces deux peuples (Sarrasins et Turcs) sont appelés
Kouloughlis" (p. 88).

62
principe gouvernemental des Turcs, et c'est de son vivant que j'ai étudié notre
législation. J'ai même occupé une chaire à sa mort 159.

Celui qui prend le risque de présenter son monde, par écrit, dans la
langue de l'Autre, parle longuement de lui. Il est possible de reconstituer
la vie exemplaire de cet algérien hors du commun. En 1830, Si Hamdan
ben Athmane KHODJA est âgé de 58 ans. C'est une personnalité en vue
à Alger, mais aussi à Constantine dont le Bey, Ahmed, est son gendre. Il
a voyagé en Europe (France, Angleterre...), dans le monde musulman
(Turquie, Tunisie...). Il parle le français et l'anglais mieux qu'il ne les écrit.
Il est ouvert aux idées nouvelles et est prêt à accueillir le changement qui
vient du Nord :
Pour ce vieux et riche notable admirateur des "Lumières", la victoire française
peut ne pas être une catastrophe 160 .

Pour lui, l'irruption des Français peut mettre fin au figement d'un
monde trop lent à se mettre en mouvement. Il ose envisager la présence
des Français (non la conquête, mais leur présence) sous un aspect
positif. Il n'est pas le seul de son espèce. Ils sont en effet une poignée
d'hommes, notables, brasseurs d'argent mais aussi, pris dans le
mouvement accéléré de l'histoire, du mouvement des idées. Ils feront
ainsi fonction d'intellectuels sans vraiment y avoir été préparés. En effet,
on peut imaginer quel aurait été l'itinéraire d'un KHODJA sans la
conquête de son pays. Il aurait continué à faire les travaux pour lesquels
il avait été préparé ; il se serait enrichi (ou ruiné). Mais tout se serait
passé selon un schéma tracé d'avance. Tous les événements, y compris
les plus inattendus, seraient survenus avec un fort taux de prévisibilité.
Comment comprendre la position de ces passeurs de gué, de ces
hommes qui vont se présenter, face aux Français comme des interlo-
cuteurs valables (DJEGHLOUL) ? Ils se sont posés en interlocuteurs :
Inter-locuteurs : ils se placent dans un espace discursif médian,
encore mal défini, en avant de leur communauté (dont ils se sentent
indissolublement solidaires). Solidaires mais avec des positions diffé-
rentes, voire opposées : la communauté se replie sur des positions de
retrait, de l'échange et du refus. Résistance de plus en plus inconfortable,
de plus en plus intenable. Et c'est au nom de cette communauté que
Hamdan KHODJA et ses semblables vont engager le dialogue. Comment
définissent-ils cette communauté ? Comment légitiment-ils leur prise de
parole ? Ils vont se placer face aux conquérants. Position inconfortable
(celle-ci, comme celle de leurs compatriotes) et ambiguë. Pourquoi cette
poignée d'hommes s'est-elle senti investie d'une mission particulière :
parler au nom et pour l'ensemble de leurs frères, pour leur nation ?

159
Le Miroir..., p. 112. Cette information, par-delà la précision apportée, participe de la
légitimation de parole : c'est quelqu'un qui connaît le gouvernement turc, qui en a une
connaissance de l'intérieur, qui parle.
160
DJEGHLOUL, op. cit., p. 17.

63
Les historiens ont souvent souligné l'opportunisme, voire la duplicité
de ces hommes. Ainsi, H. KHODJA était le type même du notable maure
soucieux par-dessus tout de ses intérêts" écrit C.- A. JULIEN. Georges
YVER lui non plus ne peut croire à la sincérité de son engagement :
Hamdan prit une part très active à cette campagne en faveur des Algériens. Il
affecta même de reléguer ses intérêts personnels au second plan, pour se
consacrer à la défense de ses compatriotes 161.

Les historiens ont la même sévérité pour BOUDERBA :


BOUDERBA, qui se rallia à la cause française, dès la chute de Fort l'Empereur,
passait pour traîner derrière lui le lourd passé d'une banqueroute frauduleuse à
Marseille. Pellissier de Reynaud le considérait comme "un homme d'esprit, fin et
rusé, mais sans le moindre principe de moralité et plus tracassier qu'habile 162.

Et on retrouve un avis comparable concernant un autre membre de ce


groupe des passeurs de gué, Hamdan BEN AMIN EL-SECCA :
Il était d'une autorité révoltante, d'une bravoure plus que suspecte et d'une
improbité non équivoque 163.

Double jeu ou jeu fluctuant avec la situation ? Ces notables ont


probablement été poussés par le désir de préserver ou de récupérer leurs
biens, peut être par l'envie de s'enrichir. Mais aussi par la volonté de
jouer un rôle dans la nouvelle organisation de l'Etat et de l'administration
qui semble se profiler. Ces hommes ont voulu saisir cette possibilité
imposée et offerte : une greffe de modernité, un moyen pour impulser
quelque chose de nouveau.
Ce n'est que lorsque les Français ne respecteront pas leurs
engagements, qu'ils lanceront des attaques (verbales) pour défendre
leurs compatriotes. Longtemps, ils auront cette position de balancement
avant de se retirer dans l'exil et le silence.
Ces hommes ont réellement cherché à jouer un rôle d'intermédiaire
(porte-parole et, peut-être, bouc émissaire) dans ce premier temps de la
confrontation. Dans ce contexte, en publiant son livre, Hamdan KHODJA
se pose en interlocuteur des Français. L'étymologie, qui restitue la
mémoire du mot, vient éclairer le rôle complexe de ces premiers
intellectuels algériens, engagés dans l'aventure de la modernité
(aventure commencée dans la violence et qui se poursuivra toujours dans
la violence, durant toute la colonisation, et aujourd'hui encore !)164

161
"Si Hamdan Ben Othman Khodja", in Revue Africaine, 1913, p. 111.
162
JULIEN, C.- A., Histoire de l’Algérie contemporaine, op. cit., p. 73.
163
Cité par JULIEN, op. cit., p. 73.
164
A croire que les agitateurs d'idées ne peuvent que provoquer la violence. On peut rappeler
la condamnation, depuis 1992, des intellectuels et des journalistes, qui, combattant par les
mots, doivent être combattus par le sabre.

64
A l'origine du mot, nous retrouvons le latin interloqui : interrompre165.
Interrompre ? N'est-ce pas ce que font ces hommes en intervenant dans
un débat qui ne leur faisait aucune place ? L'un des premiers sens du mot
interlocuteur désigne le personnage qu'un écrivain introduit dans un
dialogue. Voilà, mieux éclairée, la scène discursive et le rôle que veut
assumer Hamdan KHODJA : il s'insère dans un débat qui ne le prévoyait
pas et se fait porteur d'un discours inattendu, dissonant. C'est là
l'originalité du statut de l'auteur du Miroir : porter un questionnement
iconoclaste dans un réglage discursif. C'est là la position de l'intellectuel
dans un pays où les questions sur le devenir sont toujours des questions
essentielles, des questions de vie et de mort. On mesure toute
l'importance du livre de H. KHODJA quand on relit les réfutations qu'il
avait immédiatement suscitées, quand on voit que des personnalités
politiques et militaires, des acteurs de la Conquête comme CLAUZEL, lui
avaient immédiatement répondu. Il fallait lui opposer d'autres discours,
faire barrage. Et déjà le premier dialogue, sur la scène du débat d'idées,
s'engage.
Mais c'était trop tôt. L'auteur, après avoir vainement essayé de
déplacer le débat à Paris, est contraint à l'exil. Après six années de lutte,
il part pour Istamboul. Il écrit à Ahmed BOUDERBA :
Il ne m'est plus possible de rentrer dans un pays gouverné par BOURMONT,
où l'on jette le monde en prison et où l'on prend l'argent qu'il possède 166.

Sa voix devient inaudible, n'ayant plus aucun espace où se


déployer. Par ce statut d'interlocuteur (celui qui surgit dans le débat et
veut y participer) qu'il aura eu pendant ces quelques années d'incertitude
(C.-A. JULIEN), l'auteur du Miroir a cru qu'il pouvait infléchir le cours des
événements et perturber l'élaboration discursive qui déjà façonnait le
pays et ses habitants. Pendant trois ou quatre ans, il s'est voulu le porte
parole de ses compatriotes. La suite de l'Histoire montrera que l'heure de
H. KHODJA, de BOUDERBA et d’autres n'était pas encore venue. Il
faudra attendre encore quelque cinquante ans ; il faudra attendre que le
premier échange, la guerre de conquête pour les uns et de résistance
pour les autres soit achevée167, pour que le dialogue préfiguré par ces
hommes s'engage.

165
Cf. Dictionnaire Paul Robert, 1985 et Dictionnaire Larousse, 1979.
166
Lettre de H. KHODJA à BOUDERBA, du 26 mai 1836, citée par A. TEMIMI, in Le Beylick
de Constantine et Hadj Ahmed Bey 1830-1837, Tunis, Publications de la Revue d'Histoire
maghrébine, Vol. 1, 1978, p. 283.
167
Du moins dans sa forme générale, massive, car toute l'histoire de la colonisation de
l'Algérie est jalonnée de résistances.

65
PREMIERS ECRITS ALGERIENS

Après le texte de Hamdan KHODJA, signe annonciateur de la prise


de parole des Algériens, et exception faite des textes, en arabe, de l’Emir
ABDELKADER, il faudra attendre les années 1880 pour voir les Indi-
gènes, musulmans français... publier des écrits en français. Il faudra
attendre la fin des grandes résistances armées, de ce qu’Abdelkader
DJEGHLOUL appelle la résistance-refus168 où l’échange avec l’Autre se
faisait dans la violence, pour que commence le temps de la résistance-
dialogue. La période qui commence alors
est sur le plan politique […] un moment faible. Révolu le temps glorieux des
communautés rurales sur le pied de guerre, pas encore venu celui, héroïque des
mouvements de masse qui, quelques dizaines d’années plus tard, conduiront
l’Algérie à l’indépendance 169.
Ce moment couvre cinquante ans et se situe entre deux autres
moments forts. Il ne connaît aucun événement marquant ; il ne voit
émerger aucune de ces personnalités algériennes marquantes (comme
Ferhat ABBAS, MESSALI Hadj ou BEN BADIS) qui vont initier le discours
nationalitaire.
Dans ce pays où elle est partout chez elle, la colonisation semble
s’inscrire dans la durée. Personne ne semble la remettre vraiment en
cause : nulle ombre, nulle autre perspective... Les débats portent sur le
devenir des Indigènes : que seront-ils dans la nouvelle Algérie en
formation? Indigènes soumis et exclus des bienfaits de la civilisation
française ou assimilés? On sait que l’un des points forts des discours
d’accompagnement de la conquête, puis de la colonisation, porte sur la
mission civilisatrice de la France qui a libéré le peuple arabe de la
tyrannie et de l’obscurantisme des Turcs. Le champ intellectuel est
traversé par trois types de discours (trois thèses) : un discours qui tient
les Indigènes pour des barbares réfractaires à toute idée de progrès. Ce
discours conforte les positions des colons les plus radicaux, qui refusent
l’octroi de droits aux Indigènes (représentation dans les conseils
généraux et droit électoral par exemple). Contestant ces positions
injustes et non conformes à l’idéal républicain, un discours en faveur des
Algériens se développe soit en Algérie même par certaines personnalités
(comme MERCIER, maire de Constantine), soit en métropole. Enfin, les
Indigènes auront une pratique globale de refus de la naturalisation.
Naturalisés, ils deviendraient citoyens français. Mais à quelle juridiction
seront-ils soumis : aux lois civiles française, ou garderont-ils leur statut
personnel, régi par la loi musulmane (mariage, divorce et polygamie ;
égalité de droits pour l’homme et la femme en ce qui concerne

168
Abdelkader DJEGHLOUL, op. cit., p. 3-29.
169
Ibid., p. 3.

66
l’héritage) ? En gros, ni les colons ni les indigènes ne tenaient à la
naturalissation. Au tournant du siècle, il était
évident que personne en Algérie ne tenait à la naturalisation ; les Musulmans
par fidélité à leur foi ou parce qu’ils se réservaient pour un autre destin ; les
Européens d’Algérie parce qu’ils ne pouvaient admettre que les Indigènes fussent
ou devinssent des français comme eux 170.

Pourtant quelques Algériens tenteront le passage de l’autre côté.


Mais personne ne s’y fondra au point de perdre toute marque de son
ancienne appartenance. Leur voix, solitaire, échappe aux cloisonnements
qui se forment et se renforcent. Passés de l’autre côté, ils reviendront au
milieu du gué pour tenter un échange entre les deux mondes. On les
taxera d’assimilés et d’assimilationnistes. Le compartimentage est
conforme aux clivages politiques qui déjà s’opèrent, mais ne tient pas
compte de la complexité de l’histoire vécue et de l’appréhension qu’en
ont ces individualités particulières,
ces personnalités fragiles, buttes-témoins d’un futur incertain, exprimant surtout
la précarité du présent171. Ces hommes nouveaux intériorisent de manière
dynamique la modernité coloniale à la fois externe et imposée et dans le même
temps la retournent partiellemnt contre le système colonial 172.

Ces hommes, détachés de leur société d’origine, sans jamais


rompre totalement les liens qui les y rattachent, tournés vers le nouveau
monde qui semble s’offrir à eux, se veulent des ouvreurs de pistes, des
iniatiateurs de possibles à-venir. Ils poseront à leur tour, pour eux et
surtout pour leurs coreligionnaires (ils utilisent souvent ce terme), les
questions fondamentales de leur être et de leur devenir. Que serons-nous
ne cessent-ils de questionner. Ils refusent implicitement d’être des exclus
(indigènes, barbares, fanatiques, etc.). Ils veulent une place dans la
nouvelle cité en construction, mais ne veulent pas renoncer à ce qui
constitue les derniers retranchements d’une résistance qui prend des
formes nouvelles, qui emprunte les voies culturelles .
On voit, dès ces années 1880, se constituer les pôles symboliques
de cette résistance basse, presque secrète. Dépossédés de multiples
façons, du pouvoir politique et de la terre, il ne reste aux Algériens que
des lieux symboliques où se tenir et continuer à être : la religion, la
langue, la structure familiale. Dans ce contexte, ces hommes nouveaux
vont tenter de reprendre pied dans le mouvement de l’histoire en
intervenant d’abord dans le champ intellectuel. Formés à l’école fran-

170
Charles-Robert AGERON, Les Français musulmans et le France (1871-1919), deux tomes,
P.U.F., 1968, T.1, p. 365.
171
DJEGHLOUL, art. cit., p. 3.
172
Art. cit., p. 3

67
çaise, ces intellectuels vont prendre la parole173 en français. Ils se
voudront toujours, d’une façon ou d’une autre, les porte parole d’un
groupe plus ou moins important (tous les indigènes, ou les évolués, ou
les berbères). Ils portent, de façon souvent timide, des revendications au
nom de ceux pour qui ils parlent ; ils demandent des écoles, plus de
justice, le respect... Aujourd’hui, à l’éclairage d’actions et de discours plus
radicaux, plus tranchés, ces hommes et leurs discours semblent ambigus.
Ils furent pourtant les initiateurs du mouvement de reconquête de soi, de
sa mémoire.
Leurs textes resteront proches de la voix qui les a produits. Ils
garderont des marques de l’oralité originelle. C’est peut-être la marque
générique (et historique) de l’essai algérien. C’est sûrement aussi une
caractéristique de l’écrirure fictionnelle. Cette oralité confère une
dimension autre à la polyphonie constitutive de l’écriture romanesque.
Oralité quelquefois éruptive qui vient casser, comme dans le texte
katébien, la cohérence linéaire de l’écrit. Voix-ogresse habitée d’autres
voix, qui s’enroule sur elle-même, spirale et vertige...174
Dans l’essai, l’oralité est doublement caractéristique :
– de sa naissance, son adoption, dans une société marquée par
l’oralité. Le discours, oral, obéit à des règles rhétoriques précises :
interpellation, exhortation, etc. ;
– de sa situation dans les champs intellectuel et politique (surtout poli-
tique). L’écrit est comme un médiat de la parole. L’écrivain se confère le
statut de porte-parole et l’écrit est, d’une certaine façon, porte-voix.
L’essai, genre au carrefour de plusieurs autres écritures (scienti-
fique, philosophique, historique et même biographique...), sera le genre
de ce moment. Ecrire, publier en français, est un acte qui ouvre devant
l’intellectuel algérien des années 1880 des voies inconnues. Les mots ne
peuvent être gratuits. Dès ce moment, écrire c’est s’engager, c’est
engager son être et sa voix sur des chemins périlleux.
On touche ici à une particularité de l’écrit, et de l’essai en tant
qu’intervention qui relève du politique (de la gestion de la cité), en Algérie
où intervenir dans le champ intellectuel ne saurait être indifférent. Alors
qu’en Occident, on ne meurt plus, depuis longtemps, pour des idées,
ailleurs où la clôture du débat sur l’être et le devenir (que sommes-nous
et que serons-nous ?) ne s’est pas encore opérée, le champ intellectuel
est un champ de mines. En Occident, le temps où SOCRATE était
condamné à boire la ciguë pour son enseignement (des mots qui

173
Il faut remarquer que les premiers textes, souvent publiés dans des journaux, résultant
quelquefois d’une intervention orale, restent très proches de l’oralité et en gardent les
marques.
174
Dans les contes algériens, lorsque l’Ogresse s’endort les voix des animaux qu’elle a
dévorés dans la journée se font entendre au fond de sa gorge. Voix qui remontent de la
dévoration, voix enfouies et ré-articulées dans la gorge de l’Ogresse, dans “la gueule du
loup”, dit KATEB.

68
n’avaient même pas le poids de l’écrit, ni celui de l’assertion, puisque
SOCRATE procédait par questionnements) ; le temps où VOLTAIRE et
DIDEROT allaient en prison pour leurs écrits et où le premier ne suivait
pas le sens commun et refusait de tenir pour coupable celui que tout
condamnait sauf la vérité ; le temps où ZOLA mettait en jeu toute sa
notoriété dans le champ intellectuel pour défendre la vérité et amenait
par là-même la désignation de ce statut qui n’avait pas encore de nom
par un mot lancé presque comme une insulte : intellectuel ; ces temps, où
les mots pesaient lourd, semblent définitivement révolus. Toutefois, il ne
faut pas oublier que SARTRE, pour ses prises de position sur la guerre
d’Algérie, justement, vit son appartement plastiqué. Mais globalement, en
Occident, l’essai moderne a perdu l’arrière-fond vital 175. Il n’y est plus
question de vie et de mort, et l’ironie, la légèreté ou le brio ne sont que
masques de cette perte. L’essayiste continue toujours à parler
des questions ultimes de la vie mais toujours aussi sur un ton laissant croire
qu’il ne s’agit que de tableaux et de livres, que de jolis ornements inessentiels de
la grande vie ; et qu’il ne s’agit pas non plus de l’intériorité la plus profonde mais
seulement d’une belle et inutile surface 176.

Ce rapide parallèle entre deux mondes, l’un où les questions ultimes


de la vie semblent réglées pour longtemps et l’autre où elles sont prises
dans un bouillonnement (qui les suscite et qu’elles entretiennent), et dans
lequel l’intellectuel est pris, permet de dégager une spécificité de l’essai
dans ces pays comme l’Algérie où se posent encore des questions
essentielles. Il ne peut être pure spéculation intellectuelle, jeu plus ou
moins brillant à la surface des concepts et des valeurs. Ecrire, dans un
monde où la parole peut être balle tirée 177, est une aventure de tous les
dangers. Ecrire dans l’Autre langue, c’est déjà, surtout en ces années où
les stigmates de la défaite sont encore partout visibles, un acte insensé.
Risques multiples de perte de soi et pour sa communauté. Aller dans la
langue de l’Autre, c’est risquer la coupure. Mais, pour ces ouvreurs de
pistes, il n’y avait pas d’autre possibilité que ce voyage solitaire et
périlleux vers l’autre monde, offert et défendu.
Il était implicitement demandé à l’indigène colonisé et évolué de
redire sa leçon. En effet, que pouvait-il dire, lui qui avait bénéficié des
bienfaits de l’action civilisatrice, sinon sa reconnaissance et les louanges
de cette action? Il va essayer de tenir le discours obligé. Expression
lourde, ou gênée : ces discours sont lestés du poids de la réalité vécue.
On a souvent souligné le style ampoulé et malaisé de ces premiers

175
Georges LUKACS, “A propos de l’essence et de la forme de l’essai”, in L’Ame et les
formes, traduit de l’allemand par Guy HAARSCHER, Paris, Gallimard, 1974, p. 22.
176
Ibid., p. 8. Cette remarque pointe une caractéristique du champ intellectuel occidental: les
discours ne semblent plus représenter un danger mortel. Cela vient surtout d’une stabilité
globale des sociétés. Rien ne dit que si l’équilibre des forces est de nouveau remis en
cause, parler et écrire ne redeviennent lieux d’enjeux vitaux.
177
L’importance de la parole émise est soulignée dans ce proverbe qui dit que la parole est
balle tirée, une fois sortie, elle ne peut revenir à son point de départ.

69
textes. On a trop vite fait d’oublier que ces hommes étaient les premiers à
tenter l’aventure de l’écriture dans une autre langue et, surtout, dans des
pratiques discursives inédites. En effet, alors que l’intellectuel algérien
qui écrivait en arabe continuait dans des sillons tracés depuis longtemps,
celui qui se lançait dans l’autre voie tombait, sans aucune préparation
dans un champ intellectuel déjà constitué, avec d’autres règles du jeu,
qu’il lui faut découvrir et pratiquer, découvrir en les pratiquant.
Se dire et dire son monde, dans une autre langue, pour continuer à
être. Ecrire, pour ces hommes et pour leur société qui quelquefois les
considéra comme perdus pour elle, est un acte plein, qui engage toute la
vie. Ecrire pour ne pas se perdre ; affirmer une irréductible originalité.
MEMMI analyse ainsi cette position de l’impossible :
On s’est étonné de l’âpreté des premiers écrivains colonisés. Oublient-ils qu’ils
s’adressent au même public dont ils empruntent la langue? Ce n’est pourtant ni
inconscience, ni ingratitude, ni insolence. A ce public précisément, dès qu’ils osent
parler, que vont-ils dire sinon leur malaise et leur révolte? Espérait-on des paroles
de paix de celui qui souffre d’une longue discorde?178.

Rupture dans la logique coloniale : le colonisé ne pouvait que


répéter la leçon apprise. Mais alors sa voix serait inaudible. Ne reste que
le dire dérangeant, inattendu.
On peut ainsi comprendre peut-être pourquoi c’est par l’essai (et
non par le roman) que, dans l’Algérie colonisée, les premiers écrivains
francophones commencent leur intervention dans un champ intellectuel,
qui ne prévoyait pas de place pour eux.
L’essai est inaugural parce qu’il permet une intervention directe
dans le débat, sans médiation par la fiction, mais aussi sans l’impact et le
poids de la démarche politique. Il correspond alors à la position
particulière de ces hommes solitaires, détachés de la tribu où chacun
avait sa place, et sommés par l’histoire de trouver leur voix/voie. A la
manière de MONTAIGNE, ils vont interroger les discours et savoirs
constitués et se situer sur leurs articulations, leurs failles et leurs
contradictions, pour lancer d’autres possibles. Leur parole est celle d’un
je solitaire, en quête d’un interlocuteur à venir, qui comme eux serait à
cheval sur les frontières et les clôtures. Mais ces hommes isolés,
individualités irréductibles, veulent parler pour le collectif. Solitaires et
parlant pour tous, leur position semble intenable car elle s’inscrit sur
plusieurs contradictions :
– entre eux et leur société : ils sont regardés comme étant passés de
l’autre côté, dans l’autre monde. M’torni, celui qui a tourné, qui a retourné
sa veste. Celui qui a trahi, qui est perdu pour les siens. M’torni, c’est ainsi
que sont désignés les premiers Algériens qui optent pour la

178
A. MEMMI, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet-Chastel,
1957, rééd. J. J. Pauvert, 1966, p. 144.

70
naturalisation. C’est aussi ainsi que sont quelquefois désignés les
intellectuels francophones...
– dans le discours colonial contradictoire, qui traîne encore des bribes
d’un discours républicain et avance des thèses sur la barbarie
congénitale de l’indigène.
Les premiers textes en français, aujourd’hui oubliés, continuent à
poser des questions qui sont loin d’être, aujourd’hui encore, réglées. Ils
portent les marques de leur chronotope historique (les conditions de leur
production, un champ discursif façonné par des valeurs, celles de la
colonisation, avec lesquelles ils doivent composer), ce qui gêne leur
lisibilité. Mais ils constituent une certaine archive pour les textes qui
s’écriront par la suite, dans leur sillage et contre eux. Comment se cons-
tituent ces textes, quels statuts leurs auteurs s’y donnent-ils, quelles rela-
tions (réitérations et déconstructions) entretiennent-ils avec les discours
qui les précèdent et qui constituent l’horizon et le cadre discursifs dans
lesquels ils prennent sens, quelles nouvelles thèses lancent-ils...? Et,
avant toute chose, quel est le champ intellectuel, et plus précisément le
champ discursif, dans lequel ils se situent. Comment se structure-t-il ?

71
Chapitre 2
Le champ discursif

Je suis ce malheureux comparable aux miroirs


Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir
Comme eux mon oeil est vide et comme eux habité
De l’absence de toi qui fait sa cécité.
ARAGON, Le Fou d’Elsa, Contre-chant

Comment caractériser le champ discursif dans lequel sont produits (écrits,


publiés, lus...) les textes de cette période ? Deux livres, publiés à une vingtaine
d’années d’intervalle, proposent un certain éclairage sur ces cinquante années au
cours desquelles la colonisation semble un processus irréversible. Ces deux textes
sont des produits du chronotope historique : ils s’inscrivent et s’écrivent dans ce
temps précis. Ce faisant, ils contribuent à le caractériser et à constituer le champ
discursif dans lequel ils se placent.
Le premier texte est publié en 1906 par Ismaël HAMET, sous le titre
programmatique Les Français musulmans du Nord de l’Afrique179. Le
second, sous le titre L’Algérie dans la littérature française 180 est publié par
Charles TAILLART cinq ans avant la célébration du Centenaire de la
colonisation. Ces deux livres, que l’on peut considérer comme deux
balises du champ intellectuel de cette période, éclairent, chacun à sa
façon, les tendances générales des productions discursives. Tous deux
sont globalement dans la même orientation. Leurs auteurs sont pour
l’assimilation : explicitement pour HAMET, de façon plus implicite pour
TAILLART, malgré une apparente objectivité qui vient davantage de son
projet d’écriture (rendre compte des textes écrits sur l’Algérie) que d’une
prise de position dans ce sens. Tous deux se situent de plain pied, le
premier directement, le second en passant par la relecture d’autres
textes, dans le débat de l’heure : quel sera le statut des Indigènes ?
Pourront-ils (du moins pour ceux qui auront eu accès à l’école française)
être français ? Et comment? Pourront-ils conserver leur statut personnel ?

179
Publié à Paris par Armand Colin.
180
Publié à Paris par la Librairie Ancienne Champion en1925.

73
Leur faudra-t-il passer par la naturalisation pour espérer obtenir une
place dans la fonction publique ?... Ces questions constituent quelques-
uns des points forts du champ discursif de l’époque.
Ces deux textes sont ainsi, par le chronotope historique, dans une
relation dialogique avec l’intertexte (l’ensemble des discours) qui cons-
titue le champ discursif sur lequel ils se détachent, dans lequel ils
prennent sens, tout leur sens à ce moment. Des éléments de l’intertexte
englobant sont re-structurés dans la dynamique de ces textes où ils sont
écrits (inscrits, réécrits, déconstruits, détournés, bricolés). Ils y apparais-
sent à travers une pratique multiforme de la citation, directe ou allusive,
infime partie visible des icebergs discursifs qui courent sous le texte, dont
ils contribuent à créer la tension 181. Ces icebergs discursifs sont présents
en texte ; c’est à partir d’eux, de leurs réitérations ou de leurs réfutations,
que l’écriture nouvelle se projette. Ils constituent quelques-uns des points
forts du champ discursif, comme par exemple les assertions les Turcs
étaient des tyrans oppresseurs, ou la France est venue libérer le peuple
algérien et lui porter la civilisation, etc., qui résultent de la condensation
d’un ensemble discursif complexe (fait de vérités qui tombent sous le bon
sens commun, de faits scientifiques considérés comme irréfutables, de
textes littéraires, etc.). Le texte s’écrit en renforçant ou en déplaçant les
lignes de force qui courent entre ces icebergs, en en créant d’autres...
Par ailleurs, ces deux textes sont en relation dialogique l’un avec
l’autre. Il est possible de dire, aussi paradoxal que cela puisse paraître,
que c’est le texte de HAMET, pourtant écrit vingt ans auparavant, qui
interpelle, qui lit et réécrit celui de TAILLART. Parce que ce dernier est,
par son statut d’énonciateur, premier par rapport à l’écrivain indigène,
parce qu’il propose une somme de l’ensemble des textes traitant de
l’Algérie, et une certaine image du champ discursif qui est ainsi composé,
avec lequel le texte de HAMET construit une relation intertextuelle.
Cette relation intertextuelle permet de forcer l’Autre discursif (pas le
texte particulier de TAILLART, mais tout texte produit par un Européen
sur l’Algérie) à dialoguer. Dialogue qui procède donc par forçage , comme
ce fut le cas pour Hamdan KHODJA dont rien ne laissait prévoir
l’intervention dans le débat qui se tenait au-dessus des vaincus de 1830.
Remarquons que dans la très longue liste des auteurs (plus de 3000)
recensés par TAILLART, très peu d’Indigènes : moins de dix. Pourtant
ces derniers publiaient déjà, très souvent encouragés et sollicités par des
Français favorables à leur intégration ou tout au moins à leur expression

181
Dans une première étude sur l’essai (ALI BENALI, Essai de typologie d’un genre. L’essai
maghrébin, thèse de 3ème cycle, Aix-en-Provence, 1980), cette image de l’iceberg
discursif dont seule une infime partie apparaît en texte alors que le reste constitue la part
absente, socle et ombre, à partir de laquelle le texte se tient (se tisse et se tend), m’avait
semblé adéquate pour rendre compte du travail de l’essai sur les autres discours.

74
directe. On aurait pu penser que TAILLART, qui semble poussé par un
souci d’exhaustivité, aurait cherché à les recenser182.
L’auteur, en traçant les pourtours de cette galaxie textuelle dans
laquelle s’élabore le complexe discursif Algérie, permet ce faisant d’en
voir la part d’ombre, faite de silences forcés et de paroles muettes tentant
d’échapper à l’aphasie. On ne peut accuser ce partisan de l’assimilation
de censure. Tout se passe comme si, à la veille de la commémoration
d’un siècle de présence française, il faisait preuve d’une incapacité à
percevoir, dans le champ intellectuel (celui du débat d’idées, de la
création littéraire) cet indigène qu’il considère par ailleurs comme
algérien, au même titre que l’européen183. Le texte de HAMET, bien que
précédant celui de TAILLART, s’écrit dans cette zone de l’ombre et du
silence. Le chronotope historique rend visibles les relations inter-
textuelles entre les deux livres. Il permet de comprendre comment le texte
publié en 1906 relit et, d’une certaine façon, déconstruit et conteste celui
qui paraît en 1925.
Quelques exemples pris simultanément dans les deux textes nous
permettront de mettre en évidence cette relation dialogique. On pourrait
parler de relation de métatextualité, de commentaire 184, de répétition ou
de détournement, du texte de HAMET avec celui de TAILLART (qui
donne une image du grand texte général, somme de l’ensemble des
textes produits, qui est comme un montage de citations, directes ou
reformulées, d’autres textes).
Ce schéma permet de spatialiser les relations entre les différents
textes. La prise en considération du chronotope historique et du champ
discursif permet de rendre compte de la position seconde (globalement
de réponse) des textes produits par les colonisés par rapport au discours
des Européens qui occupe une position première, d’antériorité, car il
n’envisage pas vraiment un retour, réponse ni même écho. Le champ
discursif constitué par les textes des Européens marqué par le
monologisme, alors que les écrits es indigènes sont dialogiques.
Texte d’Ismaël HAMET
(1906)

182
Les auteurs indigènes cités par TAILLART sont ABDALLAH, HAMET,TOUNZI, BEN
BRAHIM, BRIHMAT (ou BEN BRIHMAT), SEDIRA. Aucun des romanciers qui avaient
commencé à publier comme BEN CHERIF ou Abdelkader FIKRI. le seul romancier est cité
est BEN BRAHIM qui écrit en collaboration avec DINET (Khadra la danseuse, 1910).
Pourtant, TAILLART remarque : “Environ deux cents romans ou nouvelles [ont été] publiés
en volumes ou dans des revues” (op. cit., note de la page 519).
183
TAILLART, op. cit., p. III.
184
Cf. Gérard GENETTE, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982,
rééd. Coll. “Points” 1992, p. 11.

75
Relations
métatextuelles
(visibles dans et par
le chronotope historique)

Texte de Charles
TAILLART (1925)

Citations
Citations
relations
métatextuelles

76
Galaxie textuelle
(1880-1930)

TITRES
Les titres sont une première façon de prendre position dans le
champ intellectuel. Le titre de HAMET, Les Musulmans français du Nord
de l’Afrique, propose une synthèse qui est loin d’être réalisée, ni même
admise par tous. Il fonctionne comme s’il anticipait sur l’histoire, comme
s’il forçait l’histoire en considérant le problème comme réglé. Cette
anticipation, cette projection dans l’avenir, est également décelable dans
le choix des deux termes, musulmans et français, et dans les rôles
syntaxiques qui leur sont attribués. Ces deux termes peuvant être
substantifs ou qualificatifs, la subordination de l’un à l’autre permet déjà
de lire la thèse qui sera développée dans le corps du texte. L’énoncé du
titre permet de poser (de présupposer) la synthèse comme déjà réalisée.
Le débat, la démonstration seront une expansion, un développement, de
l’assertion du titre.
Par contre, le titre de TAILLART, L’Algérie dans la littérature
française, semble plus neutre, moins visiblement engagé dans le débat
sur l’assimilation. Il a davantage à voir du côté de la littérature et s’inscrit
dans la catégorie des études de type recensement thématique. Mais les
circonstances de publication ne sont pas indifférentes. Dans
l’introduction, l’auteur établit un lien entre son livre et la célébration du
Centenaire. Il veut dresser un bilan du traitement de l’Algérie comme
thème littéraire, comme sujet historique, comme cadre de l’histoire,
comme prétexte, etc.
Ainsi, pour HAMET, le projet d’écriture, la thèse centrale (ou thèse -
matrice), dès le titre, dès cet avant texte qui annonce et résume le texte,
est tout entier, ramassé, resserré 185, projeté en avant et déjà travaillant,
perturbant et refaçonnant, le champ discursif.

AVANT-TEXTES
Le texte de TAILLART propose un état des lieux discursifs de plus
d’un siècle. Il organise ceux-ci pour en donner une certaine lisibilité. Il
légitime son entreprise : implicitement, en faisant suivre (selon une
pratique courante à l’époque) son nom de l’indication de sa profession :
vice-recteur de l’Académie d’Alger. Explicitement, dans l’Introduction en
indiquant qu’il a passé vingt-cinq ans en Algérie.

185
“Resserré” est donné comme équivalent de “Résumé”, cf. LITTRE, Dictionnaire de la
langue française.

77
Un tel séjour permet de se familiariser, écrit-il, on ne peut pas ne pas y
réfléchir, ne pas en discuter avec les gens compétents et spécialisés, ne pas lire
ce qu’en diverses époques des hommes qui aimaient l’Algérie ont écrit […]. C’est
de cette lecture, de cette initiation que ce livre est sorti 186.

A la légitimation de l’entreprise par les compétences profession-


nelles s’ajoute celle de l’expérience et de l’intérêt. Bien que n’étant pas
un Algérien (c’est-à-dire né en Algérie), l’initiation qu’il a eue du pays lui
permet d’en parler.
Pour HAMET, la légitimation de la prise de parole se fait de deux
façons :
– d’abord par l’indication des titres et qualités professionnelles à la
suite de son nom. Officier interprète à l’Etat Major de l’Armée , c’est un
militaire, qui participe de l’exercice direct de l’autorité, qui parle. C’est
également un interprète : un passeur de gué, qui permet l’échange entre
ceux qui sont l’autorité (la force) et ceux qui la subissent.
– puis par l’intervention de quelqu’un qui peut (autorité et savoir)
prendre la parole et introduire le nouveau venu – et tout indigène est, par
son statut, un nouveau venu, voire un intrus – dans le champ discursif.
C’était une pratique très courante à l’époque. L’avant-propos du livre de
HAMET est signé par LE CHATELIER, professeur à l’Université. Celui-ci
le présente et en indique les lignes de lecture. Il calibre, oriente la
lecture ; il retient tout ce qui va dans le sens de l’assimilation. Il souligne
la double qualité de Musulman et de Français de l’auteur et reprend son
appel :
Puisse votre appel être entendu tel qu’il est - avec sa signification entière, et
notre “politique indigène” d’Algérie et de Tunisie devenir une politique d’instruction,
de progrès social et d’émancipation, qui, de nos “sujets” musulmans, demain fera
des “citoyens” 187.

Il avait auparavant indiqué dans quel sens allait HAMET :


Vous nous le montrez [le monde musulman], dans le présent - et le présent,
c’est la moisson féconde du progrès qui germe et grandit 188.

Les présupposés, les archives discursives de cet énoncé, qui


résume d’une certaine façon une partie du livre, sont clairs : la
colonisation est une civilisation. Cette assertion sera réitérée (sur trois
pages !). HAMET parle de
cette terre d’Islam française, se revivifiant au souffle de l’instruction - et se
préparant ainsi fécondée, aux destinées de la civilisation africaine189.

186
TAILLART, op. cit., p. III.
187
Ibid., p. III.
188
LE CHATELIER, Préface à l’essai de HAMET, op. cit., p. I.
189
Ibid., p. II.

78
Le préfacier reprend ici l’énoncé du titre (Musulmans français, Terre
d’Islam française) : dans les deux cas, le mot français est un qualificatif,
donc second par rapport à l’élément permanent de la personnalité de
l’indigène. Mais cette convergence des positions ne tient pas longtemps.
En effet, pour LE CHATELIER, la colonisation, assimilée par un proces-
sus métonymique à instruction, est une remise en mouvement, un réveil à
la civilisation.
Pour HAMET, la lecture de l’histoire sera légèrement différente.
Dans son Introduction, il annonce son projet : l’étude de l’influence fran-
çaise sur les populations qui vivent désormais en contact permanent sur
le sol algérien190. D’emblée, il pose un postulat, sous-jacent à ce projet :
Les Musulmans se sont de plus en plus fondus en un seul peuple, composé du
fond berbère auquel s’est incorporé le groupe arabe, un certain nombre de nègres
dispersés par l’émancipation et les Coulouglis qui ne se signalent plus guère que
par leurs noms turcs 191.

La colonisation a joué un rôle dans cette unification, mais elle


intervient dans un processus commencé bien longtemps avant l’arrivée
des Français, celui de l’unification d’un peuple qui finit par assimiler, par
ingérer192l’élément étranger. Dans le corps du texte, HAMET reprend,
réitère, ré-énonce, les éléments de la thèse de la décadence et du retard
des indigènes. Mais le traitement énonciatif – l’énonciation, c’est-à-dire la
façon de dire – lui permet de sortir – de se sortir – de la répétition et de
gauchir les vérités assénées dans le discours colonial.
Premier décalage dans la répétition, premier écart... HAMET utilise,
pour désigner les Musulmans français, le mot peuple. La relation
synonymique établie par l’auteur, lorsqu’on se reporte au discours
courant de l’époque, est inhabituelle et signale une différence. Par
ailleurs, HAMET réitère le discours courant sur l’anarchie et le désordre
qui régnaient avant la conquête française. L’action de la France
se révèle […] par les changements considérables qu’entraîne le passage du
régine d’indépendance et d’anarchie au régine d’ordre et de domination 193.

Comment lire cet énoncé ? Comment comprendre ces équations


amputatoires reprises et resémantisées (avec une rigidité qui entraîne
une sorte de fossilisation de l’énoncé ; l’énoncé est repris tel quel ; il ne
serait pas un enjeu) par HAMET ? Les couples indépendance = anarchie

190
HAMET, op. cit., p. 1.
191
pour l’assimilation., p. 6.
192
Cf la notion d’anthropophagie culturelle développée par Oswald De ANDRADE,
Anthropophagies, traduit du brésilien pas Jacques THIERIOT, Paris, Flammarion, 1982.
La relation à la culture venue de l’extérieur est vue autrement. Celui qui est en position de
soumission la dévore et la fait ainsi sienne.
193
Ibid., p. 12.

79
et ordre = domination194 sont repris et donnés comme des évidences. La
sobriété de la formule, qui ne s’encombre d’aucune nuance, qualificatif ou
adverbe, fait presque frémir. A moins qu’elle ne vise à situer la scène
discursive au cœur du champ intellectuel du moment. Il y aurait aussi
travail (jeu ) de l’énoncé, sans forcément implication de l’énonciateur : la
réitération est forcée, outrée et en devient quasi caricaturale. Le bon
élève récite sa leçon : il répète ces vérités en les détachant de lui-même.
Il montre ainsi, exhibe comme un objet ce qu’il énonce.
L’émergence du nouveau français, assimilé au point de dire je en
réitérant l’énoncé-matrice du discours colonial195, la constitution du sujet,
clivé, semble relancée vers un autre discours, en dehors du cadre
colonial.

PROJET
Le projet de TAILLART est exposé en détail dans l’Introduction :

Que savait la France en 1830 sur Alger et sur la Régence d’Alger ? Quels
mouvements d’idées ont créé et développé la conquête, l’occupation, l’orga-
nisation de l’Algérie ? Que savons-nous maintenant de l’Algérie de l’Antiquité ?
Jusqu’à quel point a-t-on scruté ce passé si riche en événements passionnants,
cette longue période pendant laquelle successivement Carthaginois, Latins,
Vandales, Byzantins ont possédé une terre qui fut âprement disputée par des
civilisations et des religions si diverses ? Quelle lumière a-t-on réussi à projeter
dans l’obscurité du Moyen-âge du Moghreb et de la période turque ? Enfin, qu’a-t-
on écrit sur notre conquête du Tell, de la Kabylie, du Sahara : l’histoire en est-elle
définitivement composée, ou l’attendons-nous encore ? Quelles idées essentielles
peut-on tirer soit des ouvrages historiques proprement dit, soit des biographies,
soit des Mémoires, soit des Correspondances. Comment se caractérise cette
copieuse production ?
Vient ensuite l’examen des ouvrages d’ordre purement littéraire : qu’ont vu de
l’Algérie ceux qui l’ont décrite ? Comment ont-ils analysé et noté les éléments
caractéristiques dont l’ensemble fait son attrait et son charme, la lumière, le ciel,
les couleurs, la terre, le pittoresque des costumes, l’originalité de la vie indigène ?
Jusqu’où ont-ils pénétré l’âme indigène, les mœurs, les coutumes, la religion ?
L’Algérie a été célébrée en vers : dans ces poèmes algériens s’en trouve-t-il de
puissants, de séduisants, de personnels, d’artistement façonnés, dont la beauté ait
accru la valeur du patrimoine poétique français ?

194
FANON, dans Les Damnés de la terre, commencera par exhiber sur la scène discursive
les équations du discours colonialiste.
195
Colonial est pris ici au sens de discours qui porte sur la colonisation, thèse et illustration.

80
Quelles pièces de théâtre ont des titres algériens: est-ce bien l’Algérie et les
Algériens, européens ou indigènes, qu’on y a mis sur la scène?
Et enfin prend place l’étude du roman algérien: que révèle-t-il des mœurs des
Européens et de celles des indigènes ? Quelle Algérie a-t-il représentée, une
Algérie de convention ou l’Algérie de la réalité ? Finit-il par constituer une genre
indépendant du genre français, ou ne fait-il que rentrer dans le roman exotique
français ? 196.

TAILLART propose un parcours, et une lecture, des textes produits


sur l’Algérie pendant un siècle. Sa démarche est sous-tendue par une
conception de la littérature : le recensement englobe des productions qui,
habituellement, ne se sont pas à l’époque intégrées au corpus de la
littérature. Il retient les ouvrages historiques, les biographies, les corres-
pondances, mais reconduit la séparation avec ce qui est purement
littéraire. Il semble que la thématique Algérie ait motivé cette pratique du
recencement. En effet, l’auteur ne s’occupera, presque exclusivement,
que de l’aspect thématique (il fera quelques remarques sur l’aspect
littéraire de certains romans, sans plus) .
On peut également voir comment apparaît sa position sur la colo-
nisation, la mission civilisatrice de la France, le statut de l’indigène, etc.
En effet, ce discours de présentation, cet état des lieux discursifs, est
traversé par les idées-force de l’époque, qui sont ainsi relancées et
réactivées. Ainsi, l’emploi du substantif conquête, déterminé par notre est
un indice de la position de l’auteur qui est de plain pied dans le discours
de son temps. L’une des idées-force du champ discursif est l’irréversibilité
de la colonisation, son caractère définitif. De nombreux textes
fonctionnent – ou font comme si c’était le cas – à partir de ce préconstruit,
l’irréfutabilité de la colonisation. C’est un fait admis – du moins tous font
comme si cela était ainsi – la France est définitivement installée en
Algérie. Ce serait un peu comme un point matrice à partir duquel tous les
fils discursifs vont partir, vont devenir possibles. Le texte de TAILLART
est sous-tendu par une argumentation en faveur de l’assimilation (plutôt
égalitaire). Il parlera de résistance légitime de ceux qui ont été
dépossédés de leurs terres. Il dénoncera les abus et injustices, mais
aucune ombre ne vient voiler ce point de départ.
L’énumération, sous forme de questions des différents états des
études historiques sur l’Algérie, devrait obéir au principe de la neutralité
scientifique ; mais concernant le Moyen-Age et la période turque,
l’opposition lumière (projetée par les historiens) / obscurité (de cette
période) rejoint l’une des oppositions majeures du discours global de
justification de la colonisation. Cette assertion se retrouve sous diverses
formes dans le corps du texte, où elle reparaît comme soubassement à
d’autres arguments. On la retrouve ainsi formulée :

196
TAILLART, op. cit., p. II - III.

81
Les indigènes sont des hommes ; quel que soit leur état social, quels que
soient leur barbarie, leurs vices, il faut, tout en se tenant sur ses gardes, se
conduire en hommes à leur égard ; dans une guerre entre deux peuples à
civilisations inégales, le plus civilisé ne doit pas adopter les habitudes sauvages de
son adversaire ; de même dans la prise de possession. Nous sommes-nous
conformés à cette règle ? 197.

C’est là l’un des exemples des très nombreux essaimages de cette


matrice discursive (la mission civilisatrice justifiée par la barbarie et le
retard des indigènes). Dans cet énoncé, elle court sous la dénonciation
du manque de civilisation de certains Français. Plus loin, l’auteur relance
la dénonciation par le détour d’une citation extraite des procès-verbaux
de la Commission d’Afrique : Nous avons débordé en barbarie les
barbares que nous venions civiliser. La position de l’auteur est mise en
texte de diverses manières : par la citation directe, reprise à son propre
compte ou tenue à distance, mais surtout par le discours indirect libre. En
reprenant presque littéralement un autre discours (en fait recréé, en
image illustrant le discours raciste), TAILLART inscrit le sien, au détour
d’un commentaire ajouté, d’une interrogation toute rhétorique et dont la
réponse est suggérée, etc.
Ces quelques exemples permettent de deviner la complexité de la
position du locuteur. S’il est pleinement dans la conception colonialiste,
l’auteur n’en a pas moins une position nuancée, très souvent critique sur
le traitement fait aux Indigènes (qu’il intègre, aux côtés des Européens,
dans le terme d’Algériens).
Le texte de HAMET, par delà le balisage de son champ discursif pas
les valeurs-repères du discours ambiant (le discours de la colonisation),
travaille les éléments de ce discours : l’assimilation revendiquée, et
posée comme inscrite dans les possibles, comme déjà en voie de
réalisation, est en dehors des définitions qui en sont proposées ; elle est
autre. Le sujet constitué en texte, qui dit nos populations coloniales198, va
avoir une position originale, inédite en ce qu’elle n’entre pas dans les
prévisibilités du camp discursif constitué, qui provoque des vibrations,
des tremblements (et déjà des affaiblissements) des figures, des rôles et
des blocs discursifs. L’énonciateur masque sa présence derrière une
énonciation apparemment objective, apparemment neutre. Il s’efface pour
laisser place à l’énoncé que le bon sens, le sens logique (dans le champ
idéologique) rendent irréfutable ; cet énoncé pourrait être le fait de tout
énonciateur qui tiendrait un discours sensé, etc. Ruse du sujet, qui peut
pointer le bout du nez plus loin. Ainsi, un énoncé peut être repris

197
Ibid., p. 129.
198
HAMET, op. cit., p. 13.

82
plusieurs fois au cours du texte. Il constitue un isosème 199
qui courra tout
au long du texte. HAMET écrit :
Car si l’Indigène a le respect de la force, ce n’est pas de la force qui émane
d’un sabre ou d’un bâton, mais bien de la force organisée, comme un
gouvernement puissant et des institutions stables 200.

On peut considérer que domination 201 est repris par force (de tels
exemples courent tout au long du texte). Le premier énoncé est brut,
globalement répétitif, double jumeau et quasi caricatural, de ce qui est
habituellement dit, de l’isosème courant. Ici, il est travaillé, nuancé, tra-
versé par d’autres isosèmes qui vont en détourner le sémantisme habi-
tuel. Un glissement s’opère : de la force (domination) du sabre et du
bâton à la force organisée et ordonnée, c’est-à-dire au gouvernement.
Deux lignes de force du champ discursif apparaissent ici. La
position discursive de HAMET est entre les deux, pour leur donner sens.
L’assimilation, qui se constitue sur la déconstruction de la thèse de
l’inassimilabilité des Indigènes. La première position est également
présente dans le livre de TAILLART : son pôle est occupé par les textes
et des pratiques discursives. HAMET cite l’un des rêves de génocide
propre des Indigènes (comme ce fut le cas des Indiens d’Amérique), par
l’introduction de l’alcool et des épidémies. Le commentaire renvoie à la
position de TAILLART qui écrit :
Que de telles horreurs aient été proposées dans ces livres, c’est le témoignage
qu’elles se formulaientsalors dans des cercles […] 202.

Par ailleurs, il juge directement la conduite des soldats français :


La guerre d’Afrique fut toujours une guerre de razzias, de dévastations,
d’incendies, souvent sans merci 203.

Il ajoute, pour expliquer la conduite des Indigènes :


Une telle conduite se paye par un long ressentiment que les opprimés lèguent
à leur spetits enfants. Les auteurs de telles erreurs les oublient vite ; d’ailleurs ils

199
La notion d’Isotopie, prise chez BARTHES (S/Z, Paris, Seuil, 1970, rééd Coll. “Points”,
1976), nous avait permis de rendre compte du montage et de la complexité du texte de
l’essai, qui semble aller dans tous les sens, manquer de rigueur, etc. (Cf. les dictionnaires
qui définissent le genre par la négative : il n’est ni... ni). Mais la notion d’isotopie, si elle
permet de rendre compte du tissage du texte, ne prend pas assez en compte cette tension
du texte (un peu comme une trame tendue, pour rester dans la métaphore classique), de
la dynamique des fils sémantiques qui courent dans le texte, qui peuvent sembler
disparaître, pour reparaître plus loin. La notion d’isosème nous semble mieux convenir
pour montrer ce qui se joue (s’échange, est bloqué, détourné ou relancé...) dans ce
creuset qu’est le texte en écriture.
200
HAMET, op. cit., p. 301.
201
Ibid., p. 12.
202
TAILLART, op. cit., p. 128.
203
Ibid., p. 130.

83
ne restaient pas à Alger ; mais on ne pouvait réclamer des victimes le même oubli
204
.
L’auteur opère une certaine légitimation des resssentiments des
opprimés et des victimes. Mais pourquoi ne pas leur donner la parole?
Pourtant des Indigènes avaient commencé à investir le champ de l’écrit et
de la publication dès 1880. TAILLART semble pourtant aller plus loin que
HAMET puisqu’il dénonce les abus de la domination. Il est pour
l’assimilation mais ne cite quasiment pas les candidats à l’assimilation,
qui ont fait la preuve par leurs écrits que la mission de l’Ecole française a
réussi. Ignorance, volontaire ou non, ou incapacité à entendre la voix de
l’Autre, à percevoir son émergence, comme sujet énonciateur, dans le
champ discursif205?
Les deux textes proposent une lecture de l’histoire. La structure
ternaire de cette histoire est évidente : le passé, le présent, l’avenir. Elle
est explicite chez HAMET206 et moins visible chez TAILLART, où elle
passe par la référence (allusions ou citations directes et surtout
indirectes) à d’autres textes. Comparer la lecture (l’écriture en fait) du
passé permet de voir comment chacun des deux auteurs se situe par
rapport au champ discursif général. L’Algérie dans la littérature française
se situe pleinement dans ce champ dont il se veut le double littéraire.
Alors que le second texte fonctionne comme un élément du champ
couvert par le premier, comme une extension ou une enclave, et on sait
que les enclaves sont des dissidences ou des tentations à la dissidence.
Alger et la Régence d’Alger dans la littérature française avant 1830.
Le titre du premier chapitre de TAILLART induit la neutralité, dite scienti-
fique, de l’énonciateur qui sera lecteur de l’ensemble textuel produit sur la
période considérée. Lecteur pour un autre lecteur, lecteur médiateur, il
fait le tour de la production textuelle sur l’Algérie. Il résume et dégage
le(s) isosème(s) :
Pays entre tous inhospitalier : une barbarie sauvage, une anarchie absolue
dans les campagnes ; la foule des indigènes nourrissait à l’égard des
chrétiens,une haine religieuse, un fanatisme farouche; une rancune traditionnelle
contre les peuples d’Europe, en souvenir soit des Croisades (1) soit plutôt de la
piraterie des populations chrétiennes des bords de la Méditerranée(2), mais
surtout la prospérité qu’apportait aux Etats barbaresques et principalement à Alger

204
Ibid., p. 130.
205
Dans le long chapitre sur le roman, TAILLART consacre plusieurs pages à un écrivain
indigène, BEN BRAHIM.
206
Le texte de HAMET convoque le savoir acquis à l’école de façon explicite. Comme s’il
fallait donner des signes visibles de la compétence de l’auteur. Ou alors besoin de répéter
ce qui a été dit avant de poser son propre discours, aux articulations et aux défauts de cet
antécédent discursif ?

84
le commerce des esclaves chrétiens, concouraient à dresser l’habitant du
Moghreb contre l’Infidèle 207.

Les notes (1) et (2) renvoient aux titres de textes précis. Cet énoncé
procède en principe à une reprise métatextuelle. Il aurait à voir avec la
citation; il serait de l’ordre du discours indirect libre, même s’il condense.
Mais une question se pose : qui est l’énonciateur de barbarie sauvage,
anarchie absolue, fanatisme farouche, etc. ? Quelle est la position de
l’énonciateur textuel par rapport au cité, par rapport aux éléments de
l’isosème barbarie des Algériens ? La distance (la démarcation) entre
énonciateur et énoncé semble nulle. Pourtant un autre isosème est
présent en texte : celui de la barbarie des Européens. Mais la dénon-
ciation de ces derniers n’en annule pas pour autant le présupposé de la
barbarie des Indigènes. Le brouillage des frontières entre discours cité et
discours citant provient de la prégnance du discours ambiant, du travail
du champ culturel sur les discours produits. Les isosèmes dominants se
retrouvent naturellement au détour de ceux élaborés par le texte en
écriture. Ils sont là, constituant le fond (au sens de fond commun, de
points de départ, de ce qui est nécessairement pour que le reste soit
possible). Sur ce fond, à partir de lui, le texte devient possible.
Comment se fait la présentation de l’histoire dans le second texte ?
La revisitation du passé est orientée :
Les musulmans se sont plus ou moins fondus en un seul peuple […]. On se
trouve donc en présence d’un peuple de plus en plus unifié […] 208.

Le mot peuple, pour désigner les Algériens (alors que des auteurs
européens parlaient de tribus et mettaient en évidence les différences
voire les oppositions, entre les groupes : Kabyles / Arabes, citadins /
nomades, maures / bédouins, etc.) revient deux fois dans un énoncé
plutôt court. C’est pour démontrer cette assertion que se dynamisent les
isosèmes du texte. Le déroulé discursif va en construire l’archive . Déjà
se profile la perturbation du champ discursif courant, et l’on retrouve le
même isosème développé dans Le Miroir de Hamdan KHODJA et qui
traversera l’ensemble des textes produits par les Algériens (c’est l’iso-
sème peuple et ses différentes expansions). Rapidement, à l’ébranlement
des pôles discursifs, véritables totems de reconnaissance, s’ajoute
comme une menace : ce peuple s’unifie de plus en plus et augmente, et
cela grâce à la colonisation. Réitération du discours colonial, mais les
mots-clés en sont comme réorientés, resémantisés : le progrès, la sécu-
rité, l’hygième provoquent comme une inquiétude.
Tu dois songer à la destinée de ce pays d’où nous venons, qui n’est pas une
province française et qui n’a ni bey ni sultan ; tu penses peut-être à l’Algérie

207
TAILLART, op. cit., p. 3.
208
TAILLART, op. cit., p. 6.

85
toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas encore une
nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées 209.

Le Si Mokhtar de KATEB, de la génération des pères traîtres et


brouillons (et brouillant les généalogies et les paternités en s’ouvrant à
l’exogamie) énonce la leçon du passé et trace le programme de l’avenir:
une nation à-venir. Son discours (dans la fiction) a pour arrière-fond le
champ discursif nationalitaire210, qui s’est constitué à partir des années
1930, dans la période qui suit celle qui voit la production des deux textes
de TAILLART et de HAMET. Avec Si Mokhtar, comme avec les quatre
cousins de la troisième génération211, c’est l’heure de la dispersion,
comme s’il s’agissait d’emplir tout l’espace, après la déflagration du 8 mai
1945 à Sétif.
Pour HAMET, l’élaboration discursive est différente (ce n’est pas le
même chronotope historique !). Le déroulé du texte va déployer l’isosème
dressé dès le début, qui va être une matrice discursive, qui va permettre
la production des énoncés qui la constituent et la justifient en même
temps. Il faut noter la constitution en reprises et échos du texte, à partir
du texte. L’introduction est une première expansion de l’annonce du titre
(13 pages). La synthèse (l’assimilation) annoncée sur la scène discursive
se déploie notamment à travers deux isosèmes : les contacts positifs
entre Chrétiens et Musulmans.
Le corps du texte proprement dit (175 pages212) présente plusieurs
interprétations (comme au théâtre) de l’énoncé inaugural. On peut retenir
entre autre l’énumération d’un certain nombre de Musulmans français,
images exemplaires de la synthèse (22 pages213). Le dernier chapitre
résume, resserre, ce qui a été déployé. Ces quatre énoncés fonctionnent
en réitération, se reprenant les uns les autres, en expansion les uns des
autres. Le titre et les textes introductif et conclusif (les paratextes 214 en
quelque sorte) sont comme des synecdoques du texte principal : ils sont
comme le développement de certains éléments que l’on trouve dans le
corps du texte. Ainsi, la conclusion est une ultime reprise, un dernier

209
KATEB, Yacine, Nedjma, Seuil, 1956, p. 128.
210
C’était Youcef SEBTI qui utilisait ce terme pour désigner, nous semble-t-il, le champ
discursif qui tourne autour de la notion de nation (Cf. les débats radiophoniques à la
Chaîne III, Alger, 1994).
211
La première génération était celle des aïeux résistants, qui avait combattu avec l’Emir
ABDELKADER, la seconde celle des pères. On peut retrouver les différents chronotopes
historiques dégagés par Abdelkader DJEGHLOUL: la résistance-refus puis la résitance-
dialogue (il serait intéressant d’étudier en détail comment le texte katébien l’écrit,
l’interpelle, etc.). Il faudrait ajouter une troisième résistance, la résistance-nationalitaire, qui
est la reprise de la résistance-refus.
212
HAMET, op., cit., p. 15-290.
213
Ibid., p. 291 - 313.
214
Cf. Gérard GENETTE, Palimpsestes... GENETTE ne considère ni l’introduction, ni la
conclusion comme paratextes. Nous forçons la notion pour ce texte, dans la mesure où la
réitération fait de l’introduction et de la conclusion des éléments assez autonomes par
rapport au corps du texte.

86
resserré du texte. Que retient le texte d’Ismaël HAMET au terme de la
démonstration (de l’argumentation)?
Les peuplades berbères s’infusant le sang de tous leurs vainqueurs :
Carthaginois, Romains, Vandales et Byzantins, changeant avec eux de religion, de
civilisation et de mœurs, mais persistantes comme élément dominant de
population. Pénétrés et influencés plus largement qu’ils ne le furent jamais, par les
Arabes qui leur imposent partout leur religion, leur langue et leurs mœurs, les
Berbères se comportent avec eux comme avec les autres conquérants.
Cependant, ils font plus encore : après avoir absorbé les tribus sorties de la
péninsule arabique, ils fondent des dynasties et accaparent le gouvernement du
Maghreb et de l’Espagne 215.

L’histoire est traitée en deux séquences. Première séquence : du


IXe avant Jésus-Christ au VIe siècle après Jésus-Christ. Une quinzaine
de siècles qui englobent tous les autres conquérants (les vainqueurs)
avant les Arabes. Deuxième séquence : du VIe au XIXe siècle. Treize
siècles avant l’arrivée des Français. L’histoire est ainsi une succession
de conquêtes. Mais comment réagissent les Berbères ? Ils sont pénétrés
et influencés par les envahisseurs, par les Arabes beaucoup plus que par
ceux qui les ont précédés. Mais ils persistent comme élément dominant.
Ils ne sont ni éliminés ni absorbés (assimilés donc) par leurs
conquérants. Ils changent mais ne disparaissent pas. Bien au contraire,
ce sont eux qui assimilent leurs vainqueurs. On peut relever tout un
champ lexical de l’absorption : s’infusant le sang, après avoir absorbé,
accaparent...
Le Brésilien Oswald DE ANDRADE avant lancé le concept d’anthro-
pophagie pour caractériser une attitude originale face à la culture domi-
nante venue d’ailleurs. Selon lui, il faut ingérer, manger ce qui vient de
l’extérieur, et choisir le meilleur. Le véritable antropophage ne pardonne
pas à l’ennemi, il le mange216. Selon lui, l’anthropophagie
est née davantage des besoins d’un peuple que des raffinements de
l’intelligence d’un homme. C’est pourquoi on trouvera sa véritable histoire dans les
sources même de la nationalité 217.
L’anthropophagie culturelle concerne aussi l’histoire. HAMET ne fait
rien d’autre que de mettre en place une conception du vampirisme (une
variante de l’anthropophagie). Tel est assimilé (dominé, conquis) qui
croyait assimiler (dominer, conquérir). Selon l’auteur, il existe une

215
Ibid., p. 291.
216
Oswald de ANDRADE, “Anthropophagies, mémoires sentimentaux de Janot Miramar,
Séraphin Grand Pont. Manifeste de la Poésie Bois Brésil. Manifestes et textes
‘anthropophages’. Ant(h)ologies”, traduits du brésilien par J. THIERRIOT, Paris,
Flammarion, 1982, p. 301.
217
Ibid., p. 289.

87
permanence berbère, une sorte de génie berbère218, qui survit aux
conquêtes et aux occupations, qui traverse les temps et les espaces
(puisqu’il s’est retrouvé en Espagne). Mais pas de pureté, pas d’inal-
térabilité : ce génie berbère assimile les différents apports. Son histoire
est celle d’une créolité219, d’un montage à partir d’éléments venus
d’horizons divers et quelquefois antagonistes.
On voit ainsi comment ces textes d’indigènes assimilés, qui
proclament leur inscription dans le champ discursif colonial de façon
ostentatoire, peuvent ouvrir d’autres possibles discursifs, des possibles à-
venir. Le détour par l’histoire, la relecture du passé, permettent d’étayer
une assertion qui pourrait sembler, inscrite dans le présent, folle, de
l’ordre de l’aberration. L’isosème (du génie berbère, de la permanence,
etc.) se déploie, projeté dans le passé, et le sujet de l’énonciation
acquiert une certaine autonomie. Il se libère des obligations de certaines
énonciations (suprématie de la France, civilisation pour faire reculer la
barbarie, etc.). Le sujet énonciateur émerge par et dans son énoncé,
figure inédite, solitaire, surgie du silence et de l’ombre.
L’autonomie du sujet (en énoncé)220 s’affirme dans le développement
de l’isosème. Le seul peuple, notion mise en place par HAMET, est ainsi
une résultante du processus historique. Mais tous les apports de l’histoire
n’ont pas la même importance. Aujourd’hui, il ne reste plus que des
musulmans, sans distinction d’origine 221. Reprise de l’isosème un seul
peuple : la permanence se concrétise dans l’adoption de l’Islam, et d’un
seul rite, le rite malékite. HAMET, obéissant en cela à une loi du genre
essai qui ne s’intéresse pas à la complexité du réel, laisse dans l’ombre
les autres rites (hanéfite, ibadite au M’zab...). L’Islam, plus qu’une
religion, est l’ultime trait unificateur. La fusion opérée par la religion est
parachevée par
le régime français [qui] a tout confondu : Arabe, Berbères, Turcs, Nègres,
Grenadins, tribus “Maghzen”, tribus “raïas”, clientèle maraboutique 222.

La colonisation est ainsi intégrée dans un processus historique,


celui du développement d’un peuple (c’est l’objet d’étude posé dès le
début). La présence française permet le parachèvement de la constitution
de ce peuple. Aujourd’hui, tous se mêlent et se confondent, sous le titre
de sujets français 223. Ne voilà-t-il pas que le discours colonial est quelque

218
Cf. l’essai de Jean AMROUCHE, L’Eternel Jugurtha, écrit en 1943 et publié en 1946
(L’Arche), qui opérait un détournement de la notion de génie des peuples, lancée surtout
pour les peuples européens.
219
Le concept d’anthropophagie nous semble rencontrer les notions de créolité et d’antillanité
telle qu’elles ont été mises en place par Edouard GLISSANT, qui propose ainsi un
dépassement des tentations amputatoires de la pureté de l’origine (de la pureté nationale),
cf. Le Discours antillais, Paris, Le Seuil, 1984.
220
Cf. PECHEUX, Les vérités de La Palice…, Maspero, Paris, 1974.
221
HAMET, op., cit., p. 291.
222
Ibid., p. 293.
223
Ibid., p. 293.

88
peu troublé dans son fonctionnement habituel ? Il est encore répété (la
conquête a émancipé les indigènes du joug de l’arbitraire 224. Le texte
reconduit l’isosème de la colonisation libérant les Algériens des Turcs.
Mais quel sera l’avenir de la colonisation ? Quelle place fera-t-elle aux
Indigènes ? Le discours trace un plan, un possible, d’émancipation et
d’intégration :
– Les indigènes vont évoluer 225 ;
– Ils sont accesibles aux idées libérales 226 ;
– L’indigène devient (le) collaborateur, (le) protégé, (l’)élève (de l’Européen) 227 ;
– La même collaboration des individus des deux races 228 ;
– Il en résusltera, dans l’avenir, que les races européenne et indigène
arriveront à se placer dans un ordre régulier, et à former un tout harmonique 229 ;
– Il n’y aura plus qu’un peuple en Afrique, et ce peuple s’appellera les Français
.
230

Le sujet énonciateur avance à couvert derrière une citation de


quelqu’un qui fait autorité, qui a une place reconnue dans le champ
intellectuel. On voit les glissements opérés dans le processus
d’énonciation pour arriver à l’assertion de l’égalité. Ainsi, le texte de
HAMET s’inscrit dans la thèse, développée ailleurs, et notamment par
TAILLART, de l’assimilation. Mais le déroulé de l’essai révèle des
ruptures, des béances, qu’il faut repérer et interroger. Nous avons vu
comment la relecture de l’histoire est un moyen de constituer une archive
à l’isosème peuple : avoir un passé c’est déjà avoir une légitimité.
Comment, ce faisant, se produit une torsion de la notion d’assimilation ?
Un véritable bricolage des pôles assimilé / assimilateur est opéré par le
texte. Les différents envahisseurs ont été tous assimilés. Mais le texte fait
silence sur la dernière étape, sur le dernier envahisseur. Pourtant, dans
cette logique de l’absorption, les Français seront aussi assimilés par les
Indigènes (ou les Berbères) !
Le dernier chapitre du livre de HAMET, “Les Africains de l’avenir”231.
reprend une dernière fois la démonstration qui s’est déroulée (qui était
disséminée) sur quelque 275 pages du texte. Résumer, resserrer en peu
de mots ce qui a été dit ou écrit plus longuement232, et présenter une sorte
de double, même et autre, du texte proprement dit. Le dernier chapitre

224
Ibid., p. 294.
225
Ibid., p. 297.
226
Ibid., p. 297.
227
Ibid., p. 298.
228
Ibid. p. 298.
229
Ibid., p. 299.
230
Citation de BERBRUGGER, in op. cit., p. 311.
231
Ibid., p. 291 - 313.
232
In LITTRE, Dictionnaire de la langue française, entrée “résumé”.

89
fonctionne en écho, reprenant et déformant (accentuant, ramassant...) le
texte. Il répond également à l’introduction qui elle, en avant-texte (en
annonce de la thèse qui sera développée) en annonce les déploiements
et la conclusion. Son livre se constitue en image, double forcé, du champ
discursif de l’époque ouvert sur l’intégration des Indigènes, déjà bien
avancée. Il donne, en illustration et en confirmation de sa thèse, des
réponses faites par des Européens et des Musulmans à sa question sur
l’assimilation. La suite de textes cités offre en projection un monde har-
monieux où chacun peut avoir place et prendre la parole. Le Docteur
MORSLY et le capitaine d’artillerie CADI prennent place parmi les autres
Algériens .
Un Indigène musulman, le Dr MORSLY (El Hadj Taïeb), médecin traitant à
l’hôpital civil de Constantine :
Dans tous mes écrits, j’ai soutenu que nos coreligionnaires algériens étaient
parfaitement assimilables, intellectuellement parlant. La liste des Indigènes qui
sont arrivés, presque tout seuls, est assez longue […]. Quant aux procédés
parfectionnés employés par les Européens en agriculture, dans l’industrie, etc.,
nos Indigènes se les approprient facilement ; si tous les Arabes de l’Algérie
n’emploient pas les charrues fixes ou les moissonneuses à vapeur, cela est dû à
leur grande misère et partant au manque de fonds. […] Les Arabes de l’Algérie
sont perfectibles ; du reste il ne saurait en être autrement : ne sont-il pas les
descendants directs ou indirects des ces hommes qui ont été les éducateurs de
tout l’Occident 233.

C’est le discours en faveur d’une assimilation partielle, seulement


intellectuelle et matérielle, comme le précise MORSLY. Quel est le
domaine dont l’auteur de ces lignes ne parle pas, mais qui est sous-
entendu ? Ne serait-ce pas le religieux, qui semble un obstacle insur-
montable à toute assimilation ? En se plaçant sur le terrain du progrès
technique, MORSLY peut poser deux assertions qui opèrent un décro-
chement-détournement du fil habituel du débat : la non-adoption des
machines perfectionnées ne résulte pas d’un refus, mais d’un manque de
moyens financiers. Le retour sur l’histoire introduit une relativité certaine
dans les assertions sur le retard civilisationnel des Arabes.
Un autre Indigène musulman, M. le capitaine d’artillerie Cadi (Si
Chérif ben El Arbi) issu d’une famille religieuse insiste lui aussi sur
l’apport technique qui est demandé aux Français :
J’ai la conviction intime que peu à peu, avec l’instruction (surtout l’instruction
professionnelle) les Indigènes musulmans administrés avec justice, ne tarderont
pas à suivre le mouvement, à la condition que nos administrateurs ne s’y
opposent pas. Et cela me semble devoir arriver bientôt, grâce à la sélection que le
gouvernement apporte depuis quelques temps, dans l’admission des candidats à
ce corps d’élite. Ses membres sont en contact immédiat avec nos Indigènes et

233
Ibid., p. 222- 223.

90
devront leur inculquer des idées de justice, de devoir et d’honnêteté afin que,
relevés moralement, et délivrés matériellement de la misère, ils finissent par aimer
notre beau pays de France et contribuent à sa puissance dans la mesure de leur
moyens.
Notre zaouia 234, loin d’être hostile au progrès, fait tous ses efforts pour tirer nos
congénères de l’apathie dans laquelle les a plongés la longue et tyrannique
domination des Turcs 235.
Nous retrouvons les mêmes positions argumentatives que celles de
MORSLY : les progrès moral et technique sont très possibles ; c’est par
l’école qu’ils se réaliseront. Mais d’autres conditions doivent être
réalisées par l’administration coloniale. Par le biais de cette réflexion sur
les aptitudes des Indigènes au développement, c’est le procès de tout le
système d’administration qui est esquissé.
Dans les deux citations, l’énonciateur se donne deux figures (deux
masques), en fonction du lieu de son énonciation, de son statut
d’énonciateur. S’il parle, de l’intérieur, pour ses coreligionnaires algériens,
ses congénères, pour sa zaouïa, il est au milieu du groupe, élément
semblable à tous les autres, même de tous les autres. Il peut aussi
adopter la position de l’observateur extérieur au milieu observé, qui dit
alors les Indigènes, nos Indigènes, les Indigènes musulmans, les Arabes
de l’Algérie, notre beau pays de France... Masque de la duplicité, figure
de l’ambiguïté. C’est sur cette articulation du même et de l’autre, lieu
toujours fuyant, toujours en permutation que se tient cet énonciateur
singulier. Pour avoir une place dans le champ discursif, pour émerger en
tant que sujet énonciateur, il quitte son premier lieu pour aller vers l’autre
lieu, pour lui devenir différent (extérieur). Mais peut-il alors se fondre
dans l’autre lieu, en devenir élément ? Sa voix (son être) ne sont
perceptibles que situées dans cette différence impossible.
Pour se rendre compte que leur discours tient pour une part de
l’impossible, il suffit de relire la réponse de René BASSET, directeur de
l’Ecole des Lettres d’Alger. Nous avons déjà vu que le texte de HAMET
met en place le champ discursif de sa réalisation : cette assimilation pour
laquelle il argumente, est déjà figurée dans l’espace ouvert par son livre.
Dans cette perspective, les citations des intellectuels Indigènes et
Français se suivent et se mêlent. BASSET répond en envoyant un article

234
CADI est de la tribu de KEBLOUT (il a donc les mêmes racines que KATEB Yacine). Le
tombeau de l’ancêtre est dans la région de Khenchela (Aurès). Une zaouïa (avec
notamment une école coranique), s’est installée à côté.
235
HAMET, op. cit., p. 223-224. Remarquer que le Turc est tyrannique (comme
l’Arabe sera paresseux, voleur, etc.). Le tout fonctionne presque comme un
syntagme, avec la force du concept. Le discours de CADI, pour se déployer,
prend appui sur cet élément du socle discursif établi. Autre exemple: ABDALLAH
parle du despotisme odieux des Turcs conquérants (L’Avenir, Alger, Fontana,
1880, p. 16), du despotisme avilissant des beys (De la justice, Alger, Fontana,
1880, p. 5).

91
déjà publié en 1901 (du coup il occupe une position d’antériorité par
rapport à HAMET) :
Lorsque les intérêts matériels des Musulmans du Nord de l’Afrique seront liés à
l’existence de notre domination, et lorsqu’ils en auront conscience, alors, elle sera
plus solidement assise que si elle reposait sur une communauté de religion, de
langue ou de race. C’est du reste ce qui se passe dans les villes où les Indigènes
commencent à sentir que nous leur avons assuré la sécurité et la prospérité et
qu’ils n’auraient qu’à perdre à retomber sous l’autorité d’un sultan, d’origine
récente, chérif ou maître de l’heure, marabout ou chef de grande tente 236.

La position de l’éminent spécialiste de langue et de littérature


arabes n’est pas fondamentalement différente de celle des deux
Indigènes : il met l’accent sur le progrès matériel, et laisse de côté la
question de la religion, de la langue et de la race. Pour lui aussi, la
colonisation est incontestablement un bien. Jusque là, nous retrouvons
les mêmes soubassements discursifs, des positions très voisines dans le
champ discursif. Mais le statut de l’énonciateur n’est pas tout à fait le
même. Chez BASSET, pas de statut de la duplicité, il est sur une seule
position, il parle d’une seule voix. Monologisme d’un discours sûr de lui et
de ses repères237.
Après ces trois textes qui refléchissent, image et illustration, sa
thèse-matrice, HAMET présente enfin une autre conception, celle de M.
Belle, conseiller général, maire de Cherchel. C’est le discours d’un colon
qui croit
à la possibilité de civiliser une partir considérable de la population indigène de
l’Algérie […], à la grande intelligence et à la forte faculté de travail intellectuel de
l’élite de cette population, et, partant, à la faculté pour un nombre chaque jour plus
considérable des unités formant cette élite, d’accéder au plus haut du progrès
d’une partie des masses elles-mêmes (surtout en Kabylie) en agriculture, en
industrie, etc.

Jusque-là, le discours reste semblable à ceux qui ont été cités. Réi-
tération de la même thèse : progrès possible pour des groupes chaque
jour plus importants (l’élite, les Kabyles...). Mais M. BELLE ajoute :
Mais pour aucune de ces catégories, depuis le haut jusqu’au bas de l’échelle,
et sans faire exception pour les élites, je ne cois à la fusion, à l’assimilation.
L’obstacle, le vrai, le seul : la religion. L’obstacle vient du peuple à civiliser parce
qu’il est resté fidèle croyant ; parce que sa religion est fermée ; parce que les
dogmes de cette religion sont en même temps des lois sociales, un code, d’où

236
Ibid., p. 225.
237
Ce monologisme discursif n’a rien à voir avec les positions de l’énonciateur qui peut avoir
par ailleurs des pratiques de solidarité avec les Indigènes, qui peut défendre leurs intérêts.
C’est que la position dans le champ politique (par rapport au pouvoir colonial) fait que la
voix se déploie comme si elle était seule, sans écho, sans autre...

92
dérivent les mœurs ; parce que jamais, dès lors, ce peuple n’admettra le mariage
entre mahométane et chrétien que comme une exception sacrilège. Or sans
mariage entre les deux peuples, pas de croisement, pas de fusion 238.

Alors que les autres intervenants laissaient de côté l’aspect


religieux, partant du présupposé que la religion n’est pas un obstacle
insurmontable à l’assimilation, M. BELLE part de ce point, qui détermine
toute la démarche de son raisonnement. Raisonnement rigoureux, avec
une construction binaire :
a – déploiement des arguments : parce que..., parce que...,, parce
que..., parce que...
b – loi générale fixant les conditions de la fusion.
Nous retrouvons une pratique courante dans l’écriture de l’essai:
tirer une loi, une règle générale, à partir d’un cas particulier (plus exac-
tement, un aspect partiel de la situation examinée). On pourrait objecter à
M. BELLE, que si le premier type de mariage est interdit par la religion,
l’autre type d’union (un mahométan et une chrétienne !) est possible et
peut être considéré (comme plus haut pour ce qui est des étapes de la
civilisation) comme une première étape. Ce type d’argumentation (de
contre-argumentation) sera développé dans d’autres textes. Remarquons
que nous avons, rassemblés sur la scène discursive montée dans le livre
de HAMET, les éléments symboliques du débat: la langue et la religion, la
femme et la terre. Ici, HAMET, sans polémiquer directement avec M.
BELLE, relance autrement le débat. Sa thèse de l’assimilation n’est pas
différente de celle de M. BELLE. Selon lui,
C’est par l’école que commence la transformation des mœurs de l’Indigène ;
cette transformation se poursuit plus tard, dans le travail en commun, et elle
devient radicale dans le cas du mariage mixte. Disons tout de suite que, s’il n’y a
pas plus de Musulmans mariés à des Européennes, la faute n’en peut être
uniquement imputable aux Indigènes instruits et francisés239.

L’intégration a trois étapes, qui se suivent dans un ordre rigoureux :


Ecole, travail en commun (ensemble et dans l’égalité de droits ?) et
mariage mixe. Là encore, la définition implicite du mariage mixte est
limitative. La justification d’une telle conception est faite de façon biaisée,
indirectement. La femme indigène
est incapable de gérer des intérêts et […] n’a d’aptitude que pour le mariage et
l’administration domestique. Elle ne se mêle pas directement à la vie publique, ni à
la vie extérieure ; le commerce, l’industrie, les arts ne lui sont pas accessibles et
toutes les professions, sans exception, sont dévolues à l’homme240.

238
HAMET, op. cit., p. 226-227. Remarquons que ce type d’argumentation est encore pratiqué
aujourd’hui.
239
Ibid., p. 248.
240
Ibid., p. 252.

93
Ce raisonnement opère un glissement, encore bien commun à
l’époque, du sociologique au biologique. La nature de la femme la rend
inapte à faire partie des premiers candidats à l’assimilation. Cette
définition quasi-génétique de la femme est mise en regard de celle de
l’homme,
plus individuel que la femme, c’est-à-dire plus variable […]. L’homme est donc
le seul véritable et le seul artisan du progrès dans la société indigène ; il est plus
apte à contracter des caractères nouveaux et à favoriser l’évolution de la race,
tant au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue social 241.

La nature a établi une différence radicale entre l’homme et la


femme. Congénitalement, celle-ci est étrangère au changement et au
progrès. Pour plus tard peut-être..., mais pour le moment, il faut la laisser
de côté, elle qui reste plus attachée à la masse indigène 242. Nous voyons
ainsi comment les deux argumentations, contre ou en faveur de
l’assimilation, sont dans le choix de leurs prémisses et dans leur
construction, pareilles. Seule la conclusion diffère. La place de la femme,
sa libre circulation dans l’espace du dehors et au-delà des barrières entre
les communautés... nous retrouvons les points forts d’un débat qui fut
constant durant toute la colonisation (et dont nous avons de beaux restes
aujourd’hui encore !). HAMET avait le projet de montrer que l’assimilation
des Indigènes est possible, qu’elle est déjà bien avancée. Tout en
menant la construction (la démonstration) de cette thèse-matrice, il met
en place d’autres conceptions, thèses secondaires, solidaires de la
première. Ainsi, la religion n’est pas un obstacle et la femme doit être
laissée de côté. De même, il opère une relecture de l’histoire : les
Indigènes avaient un gros déficit en civilisation en 1830, mais leurs
ancêtres ont un moment été les maîtres (les enseignants) de tout
l’Europe. Relativité, ouverture sur un autre possible. Cette position se
retrouve dans la mise en scène – mise en texte de la thèse de
l’assimilation : les Berbères assimileront (absorberont) tous les apports
étrangers. Permanence enracinée (archivée) dans le passé et projetée
vers l’avenir. Sans parler de contestation de la colonisation (le discours
de HAMET a donné assez de gages de sa fidélité au discours convenu),
une sorte de logique agumentative, ou de dynamique de l’histoire, amène
l’annonce, à peine dessinée, d’autre chose. Ruse du sujet pris dans
l’histoire. Cet aspect se retrouve dans l’un des très nombreux énoncés
concluant le bilan des bienfaits consécutifs à l’établissement de la France
en Algérie :
Ces résultats acquis dans un temps relativement court, marquent le chemin
parcouru dans la pénétration du monde musulman-algérien dans le monde
européen. La religion n’apparaît plus comme une infranchissable barrière dressée
entre les deux peuples ; et pour rude que fut la résistance armée qu’opposèrent

241
Ibid., p. 253 -254.
242
Ibid., p. 253. Nous voyons pointer un pôle discursif qui domine encore aujourd’hui : la
femme gardienne des traditions et chargée de préserver l’identité (le même) !

94
les Indigènes à la conquête de leur sol, ils semblent avoir adopté une attitude toute
différente devant la conquête pacifique entreprise par la France 243.

L’auteur, pour désigner ses coreligionnaires, a recours au champ


lexical de l’époque : Indigènes. Mais il utilise, comme synonyme (comme
autre équivalent), musulman algérien. Bien que marqué par le sème
musulman, le mot algérien n’en est pas moins mis pour désigner non
l’ensemble de la population vivant en Algérie, mais les seuls Indigènes.
Ruse de la langue ; échappée du sujet énonciateur qui, tout en
s’installant dans la répétition affichée, est amené à poser cette définition
presque par inadvertance, qui relance la désignation utilisée par Hamdan
KHODJA, et qui sera reprise par le discours nationalitaire244.
Son livre figure une certaine organisation du champ discursif, dans
lequel les indigènes prennent place. Les exemples sont des preuves de
sa thèse...

243
Ibid., p. 249.
244
Hamdan KHODJA parle de ses concitoyens en les appelant les Algériens. Par ailleurs,
avant 1830, les Algériens étaient, dans les textes des Européens (Français, Anglais,
Américains, Espagnols...) désignés par ce mot, concurremment avec Barbaresques, etc. Il
y aurait à suivre les différentes désignations de ce terme : quelles sont les populations qui
sont désignées ainsi?

95
Chapitre 3 :
Entre réitération et revendication

Justement ! il s’agit de ce qui n’est pas


possible, ou plutôt, il s’agit de rendre
possible ce qui ne l’est pas.
Albert CAMUS, Caligula, Acte I, scène 9

Les deux ouvrages, celui de TAILLART et celui de HAMET, nous ont


permis d’avoir déjà une configuration du champ discursif de ces cin-
quante années qui précèdent la reprise du discours nationalitaire. Alors
que le premier livre propose une sorte de double de ce qui est, celui de
HAMET, tout en reconduisant ce qui est (notamment les points forts du
discours colonial), projette, en possible à-venir, une organisation légère-
ment différente du champ discursif, avec la présence et la voix
d’indigènes ayant donné les preuves de leur assimilabilité.
Mais que peuvent dire-écrire ces indigènes ayant tenté le passage ?
La lecture de quelques textes publiés par des auteurs, dont certains sont
cités par HAMET, nous permettront de voir comment ces hommes de
deux mondes, ces hommes-frontière, se positionnent dans le champ
intellectuel (et dans la cité).
L’ensemble des textes, publiés entre 1880 et 1938245, permet de voir
comment le champ discursif est travaillé par les représentants de cette
élite indigène formée à l’Ecole française et aux valeurs qu’elle véhicule
(valeurs républicaines, héritage de 1789, etc.).
1 Mohammed ABDALLAH, De la justice en Algérie, Alger, Fontana, 1880
—, De la sécurité dans le villages et les tribus, Alger, Fontana, 1880
—, Actualités, Alger, Fontana, 1880
—, La Vie intime des tribus, Alger, Fontana, juin 1880
—, L’Avenir. Conclusion des études précédentes, Alger, Fontana, juin 1880

245
On peut s’étonner de voir retenu un texte publié au-delà de la date-limite de 1930. Même
si Le Jeune Algérien de Ferhat ABBAS (1930) marque un tournant dans le discours des
Algériens, les intellectuels de la résistance-dialogue qui se situent dans les limites du
champ discursif colonialiste continuent à intervenir bien au-delà de cette date.

97
2 Chérif BENHABILES, L’Algérie française vue par un indigène, Alger,
Fontana, 1914, 197 p. Suivi de “Guerre à l’ignorance”, de BEN MOUHOUB
Mohammed el Mouloud (Discours et conférences prononcés en arabe au Cercle
Salah de Constantine, et traduits en français, Préface de Georges MARÇAIS.

3 M’hamed BEN RAHAL, Trois documents sur la question de l’instruction des


Algériens (1887, 1892, 1921), regroupés et présentés par A. DJEGHLOUL, Oran,
CDSH, “Histoire sociale de l’Algérie”, n° 2, 1982, ronéotypé

4 Si Saïd BOULIFA [pseudonyme de SI AMAR Ou SAID], “Etude sur la


femme kabyle”, in Recueil de poésies kabyles, Alger, Jourdan, 1904, Rééd.,
Paris-Alger, Editions Awal, s. d., présentation de Tassadit YACINE

5 Chérif CADI,Terre d’Islam, Paris, Charles-Lavauzelles, Oran Imprimerie


Heintz, s. d. (1925). Préface du colonel Paul AZAN

6 Saïd FACI, L’Algérie sous l’égide de la France contre la féodalité algérienne,


Toulouse, 1936. Préface de Maurice VIOLLETTE

7 Abdelkader FIKRI [pseudonyme de HADJ HAMOU], Les Compagnons du


Jardin, en collaboration avec Robert RANDAU [pseudonyme de Robert ARNAUD],
Paris, Donat Montchrétien, 1933, préface de MAUNIER

8 Ismaël HAMET, Les Musulmans français du Nord de l’Afrique, Paris, A.


Colin, 1906, avant- propos de A. LE CHATELIER

9 Hocine HESNAY-LAHMEK [de son vrai nom LAHMEK], Lettres


algériennes, Paris, Jouve, 1931, préface de Maurice VIOLLETTE

10 Louis KHOUDJA, A la commission du Sénat. La question indigène par un


français d’adoption, Imprimerie L. Girard, Vienne, 1891

11 Docteur Tayeb MORSLY, Conseiller municipal de Constantine,


Contribution à la question indigène, Constantine, Marle et Biron, 1894

12 Ahmed Ben Mohammed TOUNSI, L’Insécurité en Algérie. Ses causes, la


moyens de rétablir la sécurité d’autrefois, Alger, Imprimerie L. Remordet, 1893.
Première édition : Constantine, Marie, 1880

13 Rabah ZENATI, Le problème algérien vu par un indigène, Paris, Comité de


l’Afrique française, 1938

Le corpus que nous retenons propose une image fragmentée et


parcellaire du champ discursif, côté Indigène. Il nous permet d’éclairer la
scène discursive. Nous verrons comment ces textes s’écrivent par rapport
aux textes européens, et les uns par rapport aux autres, dans une
pratique intertexuelle que le chronotope historique rend visible. Nous
pourrons suivre quelques-unes des lignes discursives qui courent d’un
texte à l’autre, traversant les limites temporelles, faisant silence pendant
des années pour faire résurgence plus tard, quand cela devient possible

98
(ce possible étant ouvert par l’Histoire, mais aussi esquissé, dessiné par
les textes eux-mêmes).
Nous voyons se dessiner une certaine histoire de la pratique de
l’écriture en français par les Algériens. C’est d’abord l’article journa-
listique. Marqué par la brièveté et la contingence, il est éphémère et
donné à lire dans une relation aux autres articles, à la ligne éditoriale,
etc. Il relève d’une sorte de propédeutique de l’écriture, mais également
de cet engagement forcé des premiers intellectuels francophones qui
interviennent dans le discours qui se tient au-dessus et en dehors d’eux.
Puis vient le livre, plus long, publié chez un éditeur, ou à compte d’auteur.
Ce livre peut résulter de la somme de plusieurs articles.
Les textes d’ABDALLAH (1880), ceux de BEN RAHAL (1887 pour le
premier de ses documents), et celui de MORSLY sont des articles de
journaux repris ensuite sous forme de plaquettes.

Mohammed ABDALLAH246 fait paraître, aux éditions Fontana247, au


cours de l’année 1880, cinq petits fascicules sur des questions qui étaient
largement débattues (statut des communes, justice, sécurité, le devenir
de la colonie...). Les textes ont d’abord paru, comme articles, dans la
journal l’Akhbar. Ils sont ensuite repris en livrets, comme textes isolés,
détachés des autres articles du journal, en regard desquels ils avaient
place (et sens) dans le champ discursif. Ce changement de statut
éditorial, qui les fait passer de l’écrit conjoncturel et éphémère, à celui de
l’essai (ou étude ou esquisse...), leur confère une autonomie et un
changement dans la lisibilité. Ils forment alors un ensemble et pourraient
même constituer des chapitres d’un même livre (ils rappellent les têtes de
chapitre d’un seul texte) :
I - De la sécurité dans les villages et dans le tribus
II - De la justice en Algérie
III - Actualités
IV - La vie intime des tribus
V - L’Avenir. Conclusions des précédentes études sur l’Algérie.

Comment l’auteur se situe-t-il dans la champ intellectuel? Quelles


positions et quels rôles s’y donne-t-il? Le nom de l’auteur, selon la
pratique (de légitimation) de l’époque, est suivie des indications de
fonctions et qualités : Ancien élève de Saint-Cyr, ancien officier au
premier régiment de spahis. Première légitimation de la prise de parole,

246
L’un des rares indigènes cités par TAILLART, dans “Problèmes indigènes”, numéros des
ouvrages recensés 2892 à 2895.
247
Les Editions Ouvrières Fontana et Cie, et les Editions Adolphe Jourdan, installées à Alger,
étaient spécialisées dans la publication en langue arabe, et donnaient volontiers aux
Indigènes la possibilité de s’exprimer.

99
celle du pouvoir et du savoir. Par ailleurs, ABDALLAH dit qu’il a été
poussé à écrire :
Encouragé de divers côtés par de bienveillantes appréciations, pressé d’autre
part par certains critiques désireux de savoir ce qu’un indigène peut sincèrement
penser sur les points les plus saillants de la question algérienne, je me décide
aujourd’hui à reprendre la plume248.

L’auteur va constamment souligner ces deux qualités qui rendent


son intervention précieuse : la recherche de la vérité et la connaissance
de l’intérieur de la société indigène. Il prend l’engagement de dire la
vérité :

– J’affirme que je dirai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité 249
– Il faut redoubler de courage et d’énergie, chercher sans cesse la vérité 250.

Cet engagement, par-delà son aspect théâtral et grandiloquent, est


constant chez les premiers intellectuels algériens. Comme est constante
chez eux l’affirmation de la double appartenance à la société indigène et
à la patrie française :
L’amour profond que je porte à mon pays d’adoption autant que les liens par
lesquels je me sens attaché à mes coreligionnaires ne me permettent pas de
dissimuler ces vices de l’organisation judiciaire algérienne 251.

Quel est le discours qui sera déployé ? ABDALLAH est un assi-


milationniste, pour l’application de la loi civile et donc contre la juridiction
militaire (qui continue dans certaines régions, nouvellement occupées),
pour la responsabilité collective, pour la propriété individuelle..., en un
mot pour l’extension, territoriale et juridique, de la colonisation, et pour
une répression sévère des délits. Il est même contre la présence des
quelques Indigènes nommés comme représentants de leurs coreligion-
naires, et en fait au service de l’administration.
A quoi bon ce simulacre de représentation […]. Pourquoi ne pas rapporter tout
bonnement à la sagesse et à l’esprit d’équité des conseillers français investis d’un
mandat régulier, agissant dans la plénitude de leur liberté ! Nos intérêts, j’en ai la
conviction, seraient beaucoup mieux servis 252.

La leçon bien apprise est répétée et l’élève irait même plus loin que
le maître, en faisant de la surenchère. Mais comment se fait la mise en
discours (la mise en scène discursive) de la réitération ? C’est à ce
niveau que peut se voir l’originalité d’une position qui est loin d’être
évidente. Quelques exemples nous permettront d’en approcher la com-

248
ABDALLAH, De la justice, p. 3, c’est nous qui soulignons.
249
ABDALLAH, La Vie intime, op. cit., p. 4.
250
ABDALLAH, L’Avenir, op. cit., p. 3.
251
ABDALLAH, De la sécurité, op. cit., p. 25.
252
ABDALLAH, Actualités, op. cit., p. 16.

100
plexité. Les critiques et historiens ont souligné le caractère outré, cho-
quant des positions de l’auteur, concernant par exemple la responsabilité
collective. Celui-ci écrit :
La responsabilité collective est et sera pour longtemps encore le meileur , le
plus efficace, et je dirai le plus équitable des moyens à employer […] 253.

La répétition d’un élément du discours de l’époque est poussée


jusqu’au paradoxe. Le lecteur peut se demander en quoi une justice
expéditive peut être équitable? C’est la suite qui permet d’y trouver une
certaine cohérence. Le discours se poursuit ainsi :
J’ajouterai sans hésiter que si les chefs sont compris pour la plus grosse part
dans la répartition de l’amende, l’application de la peine devient tout a fait
équitable dans le sens absolu du mot 254.

Poussant la logique du système colonial jusqu’au bout, ABDALLAH


propose l’implication des chefs (en fonction de leur richesse) car ces
auxiliaires de l’administration n’étaient pas compris dans la responsabilité
collective. Nous retrouvons la même complexité dans la posture discur-
sive lorsqu’il s’agit de traiter de la propriété individuelle. ABDALLAH inter-
roge :
Que doit-on penser, au point de vue indigène, des mesures annoncées ou en
cours de réalisation, telles que la question de la propriété individuelle et la
transformation de toutes les tribus en communes mixtes? Est-on en droit d’en
attendre une amélioration du sort des masses ? N’a-t-on pas à craindre, au lieu de
cela, de voir la condition, déjà si misérable, du prolétaire arabe, aggravée par
certains côtés du futur état des choses ? [...]
Il semble, au premier abord, que mes coreligionnaires devraient nager dans la
joie, à la pensée de posséder en propre cette terre, dont ils n’ont eu jusqu’à ce
jour qu’une jouissance précaire […] et pourtant, il s’en faut de beaucoup que ce
sentiment soit général 255.

Voilà que le discours échappe à la répétition : par l’interrogation


rhétorique, par de multiples modalisations : il semble – au premier
abord... Autant de précautions oratoires, autant de distance entre
l’énonciateur et l’énoncé, autant de marques d’une assertion négative.
Alors, faut-il arrêter le démantèlement de la propriété collective, et ainsi
prendre le risque d’arrêter ou de freiner le proccesus d’assimilation ? Loin
de moi cette pensée, répond l’auteur, il faut un certain nombre de
précautions et de mesures :
- Une application équitable sur la propriété individuelle, de telle sorte que les
plus pauvres ne se trouvent pas encore appauvris .

253
ABDALLAH, De la justice, op. cit., p. 32. C’est l’auteur qui souligne.
254
Ibid. C’est également l’auteur qui souligne.
255
ABDALLAH, L’Avenir, op. cit., p. 4-5.

101
- Le crédit aux cultivateurs arabes, au moyen du syndicat des groupes de façon
à procurer aux travailleurs, à un taux modéré, l’outillage indispensable à la culture
de la terre 256.

L’équité, l’égalité de chances, l’instruction : voilà les moyens de


réussir l’assimilation. Nous voyons comment par-delà la reprise, en même
temps qu’il récite sa leçon, ABDALLAH prend une position critique et
travaille (fait dériver ou bloque) ce qu’il récite. Cette attitude discursive se
retrouve dans la reprise des vérités toutes faites sur la nature de
l’Indigène, images-clichés clinquantes, qui vont être bloquées, gelées et
phagocytées dans le discours qui se tient :
Les instincts de rapine et de vol sont-ils tellement innés chez l’Arabe, qu’ils
forment le fond principal de son caractère, ou bien ne serait-ce pas plutôt l’ineptie,
la négligence de nos chefs indigènes qui amènent toutes ces perturbations dans le
pays […] ? 257

L’interrogation rhétorique qui modalise, là encore, négativement


l’assertion, permet deux choses : la poursuite du procès des chefs
féodaux, procès qui court tout au long du texte ; le déplacement du
niveau d’interprétation d’un fait qu’ABDALLAH semble admettre comme
irréfutable. Le vol chez Arabes a des causes objectives, extérieures.
Déplacement du génétique vers le social et l’historique. L’auteur traite
l’explication de type génétique par l’ironie et l’argument scientifique. Il
laisse de côté cette hypothèse
qui nous ramènerait à des superstitions d’un autre âge et constituerait une
véritable théorie de la prédestination, en contradiction absolue avec les progrès de
la science,

et procède par la loi des semblables :


A moins de rayer du livre d’or de la France les immortels travaux de ses
philosophes, on ne peut sérieusement admettre que tout arabe soit de la graine de
voleur et d’assassin, que les Allemands aiment la choucroute avant de naître, et
que le premier Anglais venu représente un mylord affliché du spleen et remuant
les guinées à la pelle258.

En établissant un parallèle avec d’autres clichés, dont l’absurdité n’a


nul besoin d’être démontrée, il montre combien le discours sur les Arabes
est intenable. L’assertion sur la nature des Arabes, détachée du bloc
discursif dont elle était solidaire et qui assurait sa viabilité (son évidence),
est montrée dans son absurdité. Du coup, une sorte de doute, un
ébranlement de tout l’édifice discursif, est impulsé. D’autant plus que
l’équivalence implicitement posée, repose sur le principe d’égalité des
peuples (principe non dit, mais présent, véritable cheval de Troie).

256
Ibid., p. 8.
257
ABDALLAH, De la justice, op. cit., p. 4.
258
Ibid., p. 5.

102
On voit comment se construit sur la scène du texte le statut de
porte-parole : ABDALLAH en arrive à parler pour les plus pauvres, pour
les cultivateurs algériens, pour ses coreligionnaires, etc. Pouvait-il en
être autrement ? On semble loin d’ un certain engagement léger, presque
badin, comme est oublié, dans cet énoncé, le devoir envers la patrie
d’adoption :
Qui oserait, en jetant les yeux sur le tableau de ces misères, me reprocher
d’éprouver une grande commisération pour le peuple malheureux dont je suis
issu? 259

ll porte ainsi la contestation au cœur du système de gouvernement en


place (le caïdat, l’administration, les cadis, le mode de colonisation, etc.).
Il vise un lecteur précis, et on retrouve en texte des indices sur son
identité : quelqu’un qui a des connaissances en histoire, qui connaît les
jugements tout faits sur certains peuples européens, qui a l’esprit assez
ouvert pour ne pas accepter ces préjugés.
De la répétition à l’émergence d’un discours ouvert sur un autre
possible, la position discursive de l’auteur se dessine sur l’articulation
des blocs constituant le champ discursif qui l’englobe. La position de
l’auteur est originale par sa double appartenance (affirmée en texte) aux
deux entités en présence (civilisés / barbares ; Français / Indigènes...),
par sa solidarité avec les siens dont il fait entendre la voix. ABDALLAH a
ainsi un double statut d’énonciateur (une double posture) : il dit nous et
se situe parmi les Français ; il dit mes coreligionnaires, mon peuple et
parle au nom des siens. Il montre ainsi, dans la pratique, que les
barrières entre les groupes sont franchissables. Partisan de l’assimila-
tion, il est convaincu que le salut (celui du progrès intellectuel et surtout
technique) passe par la modernité introduite par la colonisation. Il
voudrait, par son intervention dans le débat, précipiter la fin du vieux
monde tribal et faire accéder son peuple à cette modernité.

M’Hammed BEN RAHAL. Dans le cas de son premier texte, c’est le


rédacteur du journal, BOUTY, qui le présente :
Bien que l’étude qu’on va lire paraisse sortir du cadre spécial, géographique et
archéologique de notre bulletin, elle se rattache par trop de liens à l’avenir de notre
chère Algérie, à ses principes vitaux, à son développement intellectuel, pour en
être écartée 260.

Dans ce cas, l’intervention du rédacteur a pour but de justifier la


publication d’un texte qui ne relève pas des questions habituellement
traitées dans le journal. Pour ce qui est des deux autres textes, il s’agit
d’un inédit, pour lequel l’auteur n’a pas pu (ou probablement pas voulu)

259
ABDALLAH, Actualités, op. cit., p. 36.
260
BEN RAHAL, présenté par DJEGJLOUL, op. cit., texte dactylographié, p. 8.

103
trouver un cadre éditorial ; et d’une intervention aux Délégations finan-
cières (mai-juin 1921). L’Intervention aux délégations financières sur
l’enseignement de la langue arabe présente les caractéristiques de cette
pratique discursive qui naît dans l’oralité avant l’accéder à l’écrit, gardant
des traits de son premier statut (argumentation, etc.). Remarquons que
cet aspect renvoie à l’histoire du genre qui garde des éléments de sa
formation261 dans l’oralité. Nous pouvons repenser ici à la formation du
genre roman telle qu’elle est présentée par BAKHINE. Le roman se
constitue en absorbant le discours de la place publique qui gagne une
dimension esthétique (une dimension de figuration, qui relève de la scène
discursive). Il y gagne le dialogisme et la polyphonie. Ensuite, le genre
évolue et peut passer d’une culture à une autre sans que tout l’itinéraire
soit forcément refait chaque fois : ainsi, le roman de RABELAIS constitue
le premier acte du dialogisme romanesque et celui de DOSTOIEVSKI le
second, celui de la polyphonie. Dans cette hypothèse, un romancier
colonisé prendrait le genre à sa dernière étape et ferait l’économie de
l’apprentissage. Pourtant l’histoire montre qu’il eut une période
d’apprentissage que l’on peut qualifier d’ardu : les premiers romanciers
algériens eurent une écriture pour le moins laborieuse et il fallut attendre
les années cinquante (après les manifestations de mai 1945 qui
consacrèrent dans la violence une rupture radicale) pour voir émerger
une écriture originale (FERAOUN, MAMMERI, DIB et, surtout, KATEB).
On sait que les premiers romanciers pratiquaient une écriture gênée. Le
projet d’écriture se constitue d’une certaine façon dans la réitération du
discours colonial. L’écriture débouche sur l’échec (les héros candidats à
l’assimilation, ou à la fusion, etc. finissent dans la misère, la déchéance
morale et sociale et la mort). On peut parler d’une écriture de la
distorsion, alourdie par l’obligation, impossible, de la réitération262.
Pour les premiers intellectuels algériens (qui constituent cette élite
indigène), l’irruption dans le champ discursif reste très proche de l’oralité
et elle intègre à l’écriture de l’essai des traits de cette oralité par laquelle
elle est obligée de repasser. Dans ce cas précis, le genre ne peut faire
l’économie des progrès réalisés avant et ailleurs, l’archive du genre ne
suffit pas, il faut refaire le parcours et réinventer, dans une expression
malaisée, les traits du genre.

261
SOCRATE, pour l’Occident, peut être retenu comme la figure symbolique du discours de
l’essai : interrogations sur toutes les vérités et les certitudes, fragmentation et
parcellisation (refus de la systématisation) qui prennnent les couleurs de l’oralité et les
accents de la voix. Pour ce que l’on peut appeler l’Orient arabe, la séance avec un HARIRI
peut être l’autre dimension d’un genre protéiforme, toujours fluctuant, toujours fuyant,
rarement, pour ne pas dire jamais, fixe, définif.
262
Cf. Notamment les travaux de DJEGHLOUL sur le romanciers des années trente,
justement de cette période de propédeutique de l’écriture romanesque: “Un romancier de
l’identité perturbée et de l’assimilation impossible. Churki KHODJA”, in Revue de
l’Occident musulman, n° 37, 1er trimestre 1984 ; et MILIANI, Hadj, Lecture idéologique de
“Zohra la femme du mineur” de Abdelkader HADJ HAMOU, DEA, Université d’Oran, ILVE,
1982.

104
Cet homme de double culture, cet intellectuel moderniste263, passé
par le lycée d’Alger, avant de succéder à son père comme caïd à
Nedroma, était membre de la confrérie des Derqaoua. Homme étonnant,
figure de cet (im)possible devenir qu’ils sont quelques-uns à tracer dans
leurs écrits, il adopte dans son plaidoyer pour l’instruction des Indigènes
une démarche argumentative assez inhabituelle. Pour planter la scène
discursive, il passe, phase obligée, par la réitération de quelques élé-
ments du discours admis. Ainsi en est-il de la relecture de la conquête et
de la mission civilisatrice.
Le jour où la France a planté son drapeau sur le rivage africain, elle a pris
l’engagement tacite de se consacrer à la civilisation et à l’émancipation du peuple
qu’elle venait de conquérir ; sous peine de déchoir, elle doit tenir parole, quelles
que soient les difficultés qu’elle pourrait rencontrer dans l’accomplissement de
cette glorieuse tâche 264.

On est loin de l’énoncé sur la mission de la France : il s’agit de


contrat, l’occupation contre la civilisation. Comme on est loin aussi de la
position de celui qui quémande : BEN RAHAL demande, pour l’ensemble
des Algériens, l’accomplissement de ce qui était convenu au départ.
L’effacement apparent de l’énonciateur derrière l’énoncé, qui fonctionne
avec l’autonomie de l’assertion (du fait admis par tous) ne doit pas
tromper. La présence de cet énonciateur vigilant est dans la modalisation
(sous peine de déchoir, doit), dans les qualificatifs (glorieuse).
Nous avons la tonalité de l’intervention de BEN RAHAL, mais aussi
le mode d’écriture de ces textes. L’auteur traite ici de l’école ; mais à
partir de ce point focal, à partir de ce lieu central de la thèse matrice,
partent, en arborescence apparemment secondaire, d’autres fils discur-
sifs qui travaillent le champ discursif dans le même sens. Traitant du lieu
d’implantation des écoles (au milieu des tribus), des langues d’enseigne-
ment (d’abord l’arabe), des compétences des enseignants, des des droits
professionnels et politiques pour ceux qui sortent de cette école, BEN
RAHAL en arrive à une contestation du fonctionnement du système
colonial dans son ensemble. Ainsi, il pose la question, que le simple bon
sens ne peut rejeter et à laquelle la logique républicaine ne peut que
donner une réponse positive :

263
Cf. A. DJEGHLOUL, “M’hamed BEN RAHAL et la question de l’instruction des Algériens
(1886-1925)”, in Huit études sur l’Algérie, Alger, ENAL, 1986, p. 33-74, p. 40. Pour C.- R.
AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris, PUF, 1979, BEN RAHAL est une
figure représentative de l’intellectuel de cette époque : “Certains musulmans proches des
traditionalistes n’en avaient pas moins reçu une culture française et pouvaient exprimer en
français leurs sentiments. Leur porte-parole le plus talentueux fut sans doute M’hamed
Ben Rahal, parfaitement bilingue et lettré de double culture. Il fut aussi un politique [...]. Il
annonçait que l’heure du réveil de l’Islam était proche : ‘C’est sous le canon de la
chrétienneté que se fera la renaissance de l’Islam’ ” (p. 232).
264
BEN RAHAL, op. cit., p. 9.

105
Pourquoi l’élève qui a fait certaines études, ou satisfait à certains examens ne
serait-il pas admis à l’électorat?
Si les indigènes en général ne comprennent pas la valeur d’un vote, il est loin
d’en être de même pour ceux qui ont fréquenté les écoles françaises 265.

BEN RAHAL pousse une certaine logique (une ligne discursive qui
est citée dans la phrase suivante attendre) du discours colonial jusqu’au
bout. Derrière l’interrogation rhétorique se profilent des territoires entiers
du champ discursif. C’est sur eux que prend appui la demande de BEN
RAHAL. Les autres discours, ceux du refus de toute représentation des
Indigènes, sont ici ignorés. Ne pas y faire référence, c’est faire comme
s’ils n’existaient pas. En procédant ainsi, l’écrivain opère une certaine
réorganisation du champ discursif dans lequel il vient prendre place.
Pourtant, ce discours que le texte veut ignorer, y vient quelquefois
émerger, pour servir de base à un point de la construction discursive.
Ainsi, BEN RAHAL cite, reprend et convoque en examen, un énoncé qui
résume (donne figure et forme) un moment du discours colonial réfuté :
On ne peut soutenir que l’Arabe soit essentiellement mauvais et l’histoire
atteste son antique perfection dans les arts comme dans les sciences les moins
accessibles.
Il est donc apte à recevoir l’instruction et à en tirer profit 266.

Le retour sur l’histoire introduit un changement très important dans


la notion de civilisation, qui devient conjoncturelle, soumise aux
fluctuations du temps. Cela permet la réfutation d’une sorte d’axiome :
l’Arabe est mauvais. Discours cité pour être réfuté. La déduction est donc
présentée comme évidente. Nous voyons, là encore, que le retour sur
l’histoire ne vise point à rétablir la vérité sur le passé, etc. C’est une
démarche argumentative, qui permet d’asseoir une autre thèse. La
relecture de l’histoire n’est jamais dans ces textes une fin en soi, mais un
détour pour autre chose.
Dans les textes de BEN RAHAL, l’école est la clé des problèmes (en
situation coloniale), mais si elle doit déboucher sur des emplois et des
droits politiques, elle n’aboutit pas à l’assimilation-perte des Algériens.
Elle implique tout un ensemble de mesures à prendre. L’auteur parle pour
sa société, pour l’Arabe d’Algérie267, le musulman268, il plaide pour eux. Cet
engagement l’amène à avancer une critique radicale du système scolaire
en place :
Prendre de jeunes gens dans leur douar, les tenir plusieurs années sur les
bancs d’un établissement édifié à grands frais […] puis les renvoyer dans leurs

265
Ibid., p. 13.
266
Ibid., p. 9.
267
Ibid., p. 10.
268
Ibid., p. 18.

106
tribus “Gros-Jean comme devant” sans leur avoir indiqué un but et les avoir mis à
même d’appliquer ce qu’ils viennent d’apprendre, ce serait créer des déclassés et
rien de plus 269.

L’école seule ne peut rien, il faut d’autres mesures, qui impliquent


un changement dans le système colonial. L’on voit se profiler, dans la
logique de cette démarche revendicative qui part de l’école, une
contestation plus vaste, qui dépasse le cadre discursif dans lequel
l’auteur s’inscrivait au départ : l’acceptation du fait colonial se trouve
remise en cause .

Tayeb MORSLY, Conseiller municipal de Constantine, Contribution à


la question indigène.
C’est le texte qui donne les indications de son écriture et les
évolutions de son statut : il résulte d’une série d’articles publiés au cours
des années 1892 et 1893. L’auteur précise :
Quand nous avons entrepris d’écrire, pour la Liberté des Colonies, une série
d’articles sur la Question indigène, nous ne pensions pas que ces quelques pages
composées à bâtons rompus méritassent l’honneur d’être publiées à part. Mais
elles arrivaient à l’heure où l’Algérie et les nombreuses questions qu’elle soulève
passionnaient tous les esprits : aussi de nombreux amis de France et d’Algérie
nous ont-ils instamment prié de revoir ces articles, de les compléter, de les
ordonner et de les réunir en une brochure, où l’on pourrait prendre en bloc et
comme sur le vif, les impressions et les opinions d’un indigène algérien 270.

Un seul texte rassemble ce qui était épars et discontinu et lui


confère une clôture (entre une début et une fin). Ce changement de statut
éditorial a été suscité par des sollicitations. Il s’explique par l’intérêt
soulevé par la question algérienne et l’intérêt des lecteurs pour l’opinion
d’un Indigène. Par ailleurs, ce texte reprend la pétition que vont adresser
les Indigènes du département de Constantine, au Sénat et à la Chambre
pour obtenir les droits électoraux et certains autres avantages271. La
citation aboutit à un changement générique de la pétition qui n’est plus
ainsi du seul domaine politique, mais fait partie d’une brochure composée
à bâtons rompus 272.
L’auteur souligne l’importance de son intervention dans le champ
discursif : il a pris la plume pour (se )jeter dans la mêlée. Il interroge :
Etions-nous en droit, au fort du combat, de déserter une cause qui était la
nôtre ? Il répond à cette question en parlant de son devoir strict
d’Algérien et de Français, et de son projet qui est de faire œuvre de vérité

269
Ibid., p. 10.
270
MORSLY, op. cit., Avant-propos, p. IV.
271
Ibid., p. 92.
272
Ibid., Avant-propos, p. III.

107
et de pacification273. Et affirme sa solidarité avec ses frères d’Algérie qui
souffrent. Voilà esquissés la position et le rôle discursifs que va prendre
MORSLY. Comment se tisse ensuite son discours ? Comment se déploie
la thèse-matrice? Quelles en sont les thèses secondaires ? Sur quels
socles discursifs prend-il appui, comment travaille-t-il, bricolage et
déconstruction, certains éléments du champ discursif ? Dès le début,
nous avons une définition, une reformulation du sujet :
A dire vrai, la question indigène, c’est la question musulmane en général ;
c’est-à-dire la question d’Orient avec toutes ses complications 274.

Cet énoncé détonne dans l’ensemble des innombrables autres


énoncés qui sont autant d’assertions sur ce qu’on peut appeler la
question indigène. Dans cette première formulation des équivalences
sont établies : entre indigène et musulman (c’est), puis, indigène et Orient
(c’est-à-dire). Dans la phrase suivante, une autre équivalence est enfin
posée : la question algérienne, ou plutôt le problème algérien275. Voilà que
cette suite d’équations aboutit à celle-ci : algérien = musulman = Orient.
Voilà que les termes habituels du débat sont quelque peu travaillés,
bricolés et détournés de leurs utilisations courantes. Souvent, les deux
premiers éléments de l’équation sont avancés pour démontrer
l’inassimilabilité des Algériens (des Indigènes). Mais le dernier terme est
rarement avancé. Ainsi, dès le début, MORSLY pose les termes du débat,
à sa façon.
C’est toujours à sa façon qu’il reconstitue,à grands traits les termes
du débat, dessinant lui même le champ discursif de son intervention :
Beaucoup de personnes admettent de très bonne foi que la question indigène
est insoluble, et qu’il n’y a rien à faire pour le peuple arabe qui doit disparaître par
la force des choses comme ont disparu certaines peuplades de l’Amérique du Sud
davant les progrès de la civilisation.
D’autres plus optimistes, croient, sinon à une assimilation prompte et définitive,
du moins à un rapprochement lent et graduel.
Quant à nous, sans être ni pessimiste ni optimiste, nous avons confiance en
l’avenir et comptons sur le temps, ce grand maître comme disait Napoléon 1er 276.

Les rêves de génocide et l’assimilation sont les deux pôles du


discours habituel. L’auteur se situerait entre les deux, ou ailleurs, mais
sans donner plus de précision. Sa position se travaille au creux, au
défaut des vérités admises. Ainsi en est-il de la réitération du discours sur
la conquête et la mission de la France :

273
Ibid., Avant-propos, p. V.
274
Ibid., p. 7.
275
Ibid., p. 7.
276
Ibid., p. 7-8.

108
La prise d’Alger (14 juin 1830) par les troupes françaises est un événement qui
fait date dans l’histoire de la France et de l’humanité entière. C’est la fin de la
barbarie qui s’écroule devant la civilisation, c’est le règne de la justice et de
l’équité qui remplace le régime du bon plaisir, du pouvoir arbitraire et despotique.
C’est, du moins, ce qui aurait dû arriver, ce que l’on était en droit d’attendre de
cette prise de possession de notre pays par la France 277.

Après les deux premières phrases qui répètent la leçon apprise,


décrochement dans la chaîne des assertions. Le doute est introduit, qui
devient assertion négative : nous verrons malheureusement que tout ne
s’est pas passé comme on avait pu l’espérer278. La récitation du discours
dominant est confrontée à la réalité et ne peut se dérouler. Blocage et
gel, même si la réitération sera reprise plus loin279 pour être de nouveau
mise en impossibilité de fonctionner. Cette procédure (blocage, puis
décrochement et dérivation sur un autre discours à peine signalé comme
pouvant se tenir) se retrouve dans la lecture de l’histoire qui sera faite
dans le texte. Ainsi l’Emir Abdelkader,
Sidi El-Hadj-Abdel-kader ould Mahi-Eddin, qui souleva l’étendard de l’Islam […]
comme autrefois Vercingétorix, le héros de l’indépendance de la Gaule […],
personnifia au plus haut point l’indépendance arabe et se fit reconnaître par tous
les musulmans de l’Algérie, comme leur unique chef, leur seul Sultan 280.

L’arabité du pays s’affirme dans la nomination : aussi bien la


transcription que l’indication des titres et de la filiation relèvent du registre
arabe. Par ailleurs, les qualifications de l’Emir ne sont pas du registre
habituel, employé dans le champ discursif de la colonisation (loyauté et
grandeur d’un chef régional, ou fanatisme religieux) : il est l’unificateur et
a donc une dimension nationale ; il est également le symbole de
l’indépendance arabe.

277
Ibid., p. 14.
278
Ibid., p. 14.
279
Cf, par exemple, plus loin : “L’un des plus beaux triomphes de la France a été la prise
d’Alger. Ce grand événement égale ou surpasse même en importance les plus belles
victoires remportées par François 1er, LouixsXIV ou le Grand Napoléon” (p. 15). Ou :
“Ainsi s’écroula cette Régence dont l’existence avait gêné toutes les puissances de
l’Europe, ce nid de pirates que Barberousse (Baba Harouadj et Kheir Eddin) croyait
imprenable, d’où partaient sans cesse de nombreuses felouques, conduites par de
terribles corsaires qui allaient jeter la terreur partout sur les côtes méditerranéennes” (p.
16). Remarquer que tous les qualificatifs utilisés pour les Turcs ne sont pas marqués
négativement (comme despotes, tyrannique, etc.).
280
MORSLY, op. cit., p. 20. On peut s’étonner de retrouver un énoncé très proche dans le
texte que KATEB Yacine publiera en 1947, Abdelkader et l’indépendance algérienne, Alger,
En Nahdha, Rééd. Alger, SNED, 1983: “Le fait qu’Abdelkader ait été élu Sultan des Arabes
par la quasi-majorité des tribus prouve bien qu’il y avait une opinion publique arabe” (p.
35). Cette reprise discursive accompagne et permet la reprise nationalitaire. On voit le
travail intertextuel d’une époque à l’autre, le texte de MORSLY constituant en quelque sorte
l’archive du texte de KATEB.

109
Le mot indépendance ne recouvre sûrement pas le même champ
sémantique qu’après 1945 ; il lui manque cette projection explicite vers
l’à-venir, mais déjà la lecture de l’histoire récente fait apparaître des
ombres inquiétantes. MORSLY lance cet avertissement :
Si elle [la France] se refusait à jouer ce beau rôle [d’intégration de l’Algérie],
elle ne laissera, dans ce pays, comme ses devanciers [carthaginois, romains,
vandales, byzantins, arabes, berbères et turcs] sur cette terre, que quelques
vestiges à peine durables du passage de son génie civilisateur 281.

Le texte opère à son tour une relation, de continuité et de rupture,


par rapport au passé : des pans entiers du discours de légitimation de la
colonisation mettent en place la thèse de la reprise de l’héritage et de la
mission de Rome et celle de la mission libératrice du joug turc, etc. Le
texte de MORSLY joue la répétition, mais la fait dévier, très rapidement. Il
opère ainsi un déraillement du fil discursif : la France est soumise à la
même loi historique que les autres occupants de ce pays.
La présentation de l’histoire ici et maintenant, des événements
contemporains au texte laisse prévoir une évolution possible : l’extension
de la colonisation entraîne l’expropriation de l’Indigène et se traduit par la
misère et toutes ses horreurs282. Autre lecture de la colonisation et autre
bilan, négatif. Quelles perspectives alors ? MORSLY plaide pour une
amélioration de la situation de ses malheureux compatriotes 283 :
Il est urgent de leur donner quelques droits ; car il est impossible qu’ils n’aient
que des obligations et des devoirs, sans avoir aucune compensation 284.

Ici, l’auteur dénonce l’injustice et l’inhumanité ; il s’inscrit ainsi dans


un autre champ discursif que celui dans lequel se situait explicitement
son texte : celui des droits de l’homme et de la Révolution française
(auquel les Algériens ont accès par l’Ecole). L’on voit ainsi comment ce
conseiller municipal, qui mena le combat par le légalisme, tente de peser
par son discours sur le champ politique. On est frappé par son
indépendance et son ton de grande liberté. En ces temps de la
résistance-dialogue, MORSLY occupe une position des plus originales,
qui tient de l’(im)possible de cette période. S’il admet la présence
française comme une positivité, puisqu’elle permet la remise en
mouvement d’une société bloquée, il ne reconduit pas tels quels ni les
points forts du discours courant ni les valeurs qui y sont rattachées.
Ils sont quelques-uns, ouvreurs de pistes pour un (im)possible
devenir, profondément ancrés dans leur société d’origine, parlant pour
leurs compatriotes, leur pays, dressant contre la machinerie coloniale les
mots. Y croyaient-ils vraiment ? Leur engagement plus ou moins long

281
Ibid., p. 15.
282
Ibid., p. 24.
283
Ibid., p. 38.
284
Ibid., p. 41.

110
dans le champ politique permet de répondre qu’ils y crurent peut-être un
temps...
Louis KHOUDJA, A la commission du Sénat. La question indigène par
un français d’adoption285, Vienne, 1891
Celui qui signe L. G. KHOUDJA, capacitaire en droit, Défenseur
Oukil près la Mahakma de Bône intervient dans un débat (à partir d’un
questionnaire de la Commission du Sénat) qui ne prévoyait pas de place
pour un Indigène.
Comme ABDALLAH, il est contre la féodalité et plaide pour
l’intégration des manants et des roturiers286. Mais lui plaide pour une
représentation des Indigènes dans les différentes instances d’élus :
Mais enfin, l’indigène ne peut être représenté valablement par les colons
puisque le plus souvent leurs intérêts s’opposent 287.

Nous voyons comment, dans le champs discursif qui est tracé et


constitué par ces textes, des échos, des contestations, des dialogues et
des polyphonies sont créés.

Ahmed Ben Mohammed TOUNSI


Ismaël HAMET le présente ainsi :
Né en 1820 à Bougie, simple chevalier du Makhzen en 1849. Interprète militaire
en 1853. Retraité comme interprète de 2e classe en 1879. A écrit une brochure
sur la fameuse expédition dite “Colonne de la Neige”. Chevalier de la Légion
d’honneur288.

En 1893, c’est un vieil Algérien, comme il se définit lui-même, qui


publie une petite plaquette de 22 pages, dédiée à Monsieur le Gouver-
neur Général d’Algérie. Le titre énonce le projet discursif de l’auteur :
L’Insécurité en Algérie, ses causes, les moyens de rétablir de rétablir la
sécurité d’autrefois289.

Le texte reprend également le Mémoire sur le passé et l’avenir de


l’Algérie, publié en 1883 et adressé à la Chambre des députés par
l’intermédiaire de la Société française pour la protection des Indigènes.

285
“Style jeune algérien avant la date” in AGERON, Les Algériens musulmans et la France
(1871-1919), Paris, PUF, 1968, p. 450.
286
KHOUDJA, op. cit., p. 5.
287
Ibid., p. 55.
288
HAMET, op. cit., p. 192. Il s’agit de La Colonne du général Bosquet dite colonne de la
neige contre Bou Beghla, Alger, Imprimerie Remordet, 1889, 20 p.
289
Publié à Alger, Imprimerie Remordet.

111
Cette pratique de l’auto-citation qui permet de reprendre un texte
(discours d’abord oral avant d’être donné par écrit ou pétition, etc.)
montre ici encore la dimension orale de ce type de discours qui vise une
efficacité immédiate. Par son intervention, l’Indigène, Intrus discursif,
tente sinon de peser sur le politique du moins d’en perturber la
tranquillité, d’y introduire cette autre voix du dialogisme. Avec TOUNSI,
on est loin de la réitération ostentatoire du discours communément admis,
comme nous l’avons vu dans le texte d’ABDALLAH. L’auteur commence
par réfuter toutes les mesures de répression arrêtées jusque là. La
méthode forte est inefficace et injuste.
De toutes les théories produites, aucune, malheureusement, ne semble devoir
atteindre le but cherché. Ce ne sont ni les gendarmes, ni la police, en créa-t-on
tout exprès, qui empêcheront les les crimes et les délits290.
L’ouverture de tranchées ou de passages à travers les forêts sera tout aussi
inefficace 291.
Quant à la responsabilité collective, pour qui connaît la constitution vraie,
l’organisation et la vie réelle de la tribu arabe, c’est une flagrante injustice. Elle ne
frappe que les indigènes, victimes, tout autant que les colons, des méfaits de leurs
propres coréligionnaires 292.

Vient ensuite son analyse de la situation. Il dégage les causes du


problème : la suppression des caïdats du régime militaire et le rempla-
cement des chefs traditionnels par des hommes sans autorité, choisis
parmi les Ouled el plaça, les décrotteurs ou autres personnages de
même valeur 293. Pour rétablir la sécurité, il faut redonner aux caïds leur
pouvoir d’antan. Nous voyons que, contrairement à ABDALLAH, TOUNSI
est pour le maintien des chefs féodaux traditionnels. Et pour justifier cette
thèse, il se réfère aux habitudes. Il traduit et cite un proverbe :
Tondu pour tondu, pourrait-on dire avec un cynisme quelque peu pratique en
pays indigène, l’arabe, aimait mieux l’être de la main d’un noble que de celle d’un
roturier. Il faut prendre les peuples comme ils sont 294.

Enfin, il propose une lecture des événements :


Quelques mots maintenant des faits qui ont causé l’insécurité.
Je place en première ligne l’expropriation de terrains considérables par la
colonisation, le séquestre, les amendes collectives de guerre après l’insurrection
de 1871. A dater de cette époque, et comme par une sorte de fatalité, les années
se sont succédé de plus en plus mauvaises. Les sauterelles, la sécheresse, se
sont suivies dans une lamentable monotonie, sans que la récolte suivante ait pu

290
TOUNSI, op. cit., p. 7.
291
Ibid., p. 8.
292
Ibid., p. 8.
293
Ibid., p. 9.
294
Ibid., p. 12.

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combler les misères de celle qui l’avait précédée […]. Menacée de la famine, sans
protection contre les voleurs, la population arabe est matériellement obligée de se
livrer à une véritable lutte pour la vie. Les infirmes, les veuves et les orphelins se
dispersent dans le villes et s’y livrent à la mendicité ; les hommes valides
rejoignent les bandits dans les broussailles, préférant hurler avec les loups295, mais
partager le fruit de leurs larcins, que d’être dévorés par eux 296.

Ce terrible tableau, dressé à moins de dix ans du Centenaire de la


présence française en Algérie, est loin de la positivité de la colonisation
affirmée par de nombreux textes. TOUNSI établit une relation de cause à
effet entre les agissements des Indigènes d’une part et les faits politiques
et les calamités naturelles d’autre part. Nulle condamnation, mais une
explication, presque une justification. Cet état d’insécurité est provoqué
par des causes précises ; il suffit que celles-ci disparaissent pour que
tout rentre dans l’ordre. Par ailleurs, l’auteur ne relève pas les clichés
habituels (sur l’arabe voleur et assassin) pour les déconstruire. Son
argumentation ouvre sur d’autres possibles, qui pourraient ne pas faire
de place à la colonisation.
Puis, TOUNSI donne le texte écrit dix ans plus tôt. L’auteur y parle
au nom de la population indigène musulmane de l’Algérie, au nom d’un
peuple d’environ trois millions d’hommes297. Son discours se constitue sur
la réfutation (sur la ruine) du discours colonialiste, qui est cité très
librement. Ce discours est reconstitué, mais tenu à distance : ils disent (il
s’agit de l’administration et des représentants de l’Algérie)... , ils disent
aussi... , on a prétendu... , on dit encore... , les auteurs du projet pré-
tendent..., les partisans de l’expropriation des terres indigènes
prétendent... Il est également cité de façon ironique : il faut demander
aux cultivateurs musulmans, pour savoir s’il est vrai, comme on a osé le
soutenir, qu’ils sollicitent l’expropriation de leurs terres, s’ils en seront contents et
s’ils gagneront beaucoup avec les colons qui les remplaceront sur leurs terres298.

Ce discours est réfuté de plusieurs manières : TOUNSI lui oppose


les conséquences désastreuses pour les Arabes (misère et brigandage
pour survivre). Par ailleurs les points forts de ce discours sont ébranlés,
ainsi en est-il de l’assimilation, qui est redéfinie à l’éclairage de
l’entreprise d’expropriation :
On a prétendu aussi qu’il faut l’assimilation des deux races.

Mon Dieu, l’assimilation doit-elle être faite par le refoulement et la disparition


des populations arabes ? 299

295
Encore cette image du loup et de sa gueule (voix et dévoration) !
296
TOUNSI, op. cit., p. 13.
297
Ibid., p. 14 et 16.
298
Ibid., p. 16.
299
Ibid., p. 15.

113
Pourtant l’auteur ne remet pas explicitement en cause la colonisa-
tion, mais il ne veut pas d’une intervention autoritaire de l’administration.
Qu’on construise des écoles, des routes et des barrages, qu’on accélère
l’application de la loi sur la propriété indigène, et les colons s’installeront
au milieu des indigènes. L’assimilation, qu’il appelle la fusion, se réalisera
alors. L’auteur insiste constamment sur sa connaissance, en tant que
fonctionnaire, des populations au nom de qui il parle.
Avec TOUNSI, toujours pas de remise en cause de la colonisation,
mais une réfutation du discours de justification des expropriations des
Indigènes. La colonisation n’est pas parée des valeurs positives ; elle
implique une détérioration des conditions de vie. Pourtant, l’auteur ne
pas franchit le pas.

CHANGEMENT DANS LE STATUT EDITORIAL


Ainsi, nous constatons que, jusqu’au tournant du siècle, les Algé-
riens écrivent des textes courts, articles de journaux ou pétitions, qui
peuvent être ensuite repris en plaquettes. C’est à partir de 1906 que
commence la publication de livres de plus de cent pages, avec plusieurs
chapitres. Avec BOULIFA (1904), HAMET (1906), BENHABILES (1914),
FACI (1936), et ZENATI (1936), des études complètes, envisageant les
différents aspects de la question traitée, sont lancées dans le champ
discursif de cette période. Le débat se tient à travers un échange
épistolaire dans le livre de HESNAY-LAHMEK (1931) et dans celui écrit
en collaboration par FIKRI et RANDAU (1933). Enfin, le texte de CADI
(1925) est un texte hybride, combinant le récit de voyage (regard qui
découvre), le récit de pèlerinage du croyant qui revient vers la terre de
l’origine, d’une part et d’autre part le compte-rendu d’une mission précise
et le plaidoyer pour l’assimilation...
Genre fluctuant, genre encore indécis... les formes d’écriture
semblent se diversifier sans fin. Mais déjà des constantes sont visibles. Il
y un changement dans les titres, par rapport aux premiers écrits qui
affichaient dès le titre les circonstances de leur production : De la
sécurité...; Mémoire adressé à telle ou telle autorité, etc... Les titres sont
moins tributaires du corps du texte, bien que certains aient une visée
programmatique, qui annonce le texte :
Si Saïd BOULIFA (pseudonyme de SI AMAR Ou SAID), “Etude sur
la femme kabyle”, in Recueil de poésies kabyles.
Chérif CADI, Terre d’Islam, Préface du colonel Paul AZAN.
Saïd FACI, L’Algérie sous l’égide de la France contre la féodalité
algérienne.
Ismaël HAMET, Les Musulmans français du Nord de l’Afrique,

114
Hocine HESNAY-LAHMEK (de son vrai nom LAHMEK), Lettres
algériennes.
D’autres titres dessinent un champ sémantique précis, caractérisé
par deux sèmes : vue et indigène. Comme le titre du texte fondateur de
Hamdan KHODJA, c’est celui qui supportait le regard de l’Autre qui se fait
oeil observateur pour rendre possible un discours entre répétition et
contestation.
Chérif BENHABILES, L’Algérie française vue par un indigène, Suivi
de “Guerre à l’ignorance”, de Mohammed BEN el MOUHOUB, de
Constantine, et traduit en français. Préface de Georges MARÇAIS.
Rabah ZENATI, Le problème algérien vu par un indigène.
Le livre de BENHABILES propose dès le titre une image de la
pratique linguistique souhaitée : un bilinguisme très poussé, puisque
dans le même espace textuel les deux langues, arabe et français,
cohabitent et échangent par le biais de la traduction. L’auteur fait office
de passeur de gué d’un univers (linguistique et culturel) à l’autre. La
circulation des langues est un autre argument pour cette intégration qu’il
défend.
Le titre des Compagnons du jardin affiche son inscription dans le
champ littéraire arabe et oriental...

115
Chapitre 4 :
Légitimation de la prise de la parole

PREFACES ET DISCOURS INTRODUCTIFS DANS LE CHAMP DISCURSIF

Le texte de cet intrus discursif qu’est l’indigène qui intervient dans le


débat est souvent accompagné d’un discours de légitimation /
justification. Un européen, qui a savoir et pouvoir (c’est un spécialiste des
questions indigènes, il est professeur... et / ou c’est un officier qui a
connu directement les Indigènes, et souvent dans la confrontation),
présente dans une préface l’auteur et l’introduit dans le champ discursif.
Parrainage : le préfacier souligne généralement la position originale de
l’écrivain qui est français sans avoir oublié son monde d’origine.
Quelques exemples nous permettront de relever quelques traits carac-
téristiques du discours préfaciel.
Lettre-préface de MARÇAIS à BENHABILES :
Par votre culture plus encore que par votre naissance, vous appartenez à ce
qu’on peut légitimement nommer “l’élite indigène” 300.
Acte de reconnaissance, qui le distingue de ceux qui
apportent trop souvent dans leurs revendications d’intérêt général et dans leurs
réclamations de nature privée, la même ardeur d’appétits et la même aigreur de
rancunes 301.
Le préfacier insiste :
L’élite musulmane dont vous faites partie, et qui m’apparaît comme l’élément le
plus utile d’union entre les deux peuples, s’est nourrie de culture arabe et a su se
plier à la discipline française 302.
Il définit ainsi le rôle que joue l’auteur entre les deux communautés.
Même chose dans la lettre-préface du colonel Paul AZAN au récit de

300
BENHABILES, op. cit., Lettre- préface de MARÇAIS, p. II.
301
Ibid., p. II.
302
Ibid., p. II.

117
Chérif CADI. Le colonel-savant souligne la double appartenance de
l’auteur303 :
Votre récit détaillé montre l’ancien élève de l’Ecole Polytechnique
accomplissant, en tenue régulière d’Ihram, tous les rites du pieux pèlerinage
Votre patriotisme français est aussi ardent que votre foi musulmane est sincère
.
Les deux hommes ont la même quête ; ils regardent vers le même
soleil ; ils rêvent tous deux d’un monde d’harmonie où les deux commu-
nautés, du moins les hommes d’élection, auraient leur place. Dans la
préface se déploie un discours de reconnaissance du semblable-autre.
Mais AZAN se démarque par une ou deux remarques, apparemment sans
importance. Il rappelle la permanence de la race berbère :
Je crois cependant que la race berbère, qui a, elle aussi, absorbé tant
d’envahisseurs depuis des siècles, interviendra pour imprimer à la race nord-
africaine de l’avenir ses cacartéristiques essentielles304.

Cette race berbère marquerait toutes les autres, elle les absorbe. Nous
retrouvons une lecture de l’histoire semblable à celle du livre de HAMET.
Le principe d’anthropophagie culturelle serait à l’œuvre au détour du
discours d’un colonel français ? Il faudrait une lecture attentive des textes
d’AZAN. Mais celui-ci rappelle les points forts de la thèse coloniale :
Vous savez cependant, comme moi, qu’il est préférable de lui (au Musulman
nord-africain) parler de respect de l’autorité que de liberté et d’égalité. Il faut le
gouverner avec justice, mais avec fermeté et […] faire son bonheur sans lui
demander son avis 305.

Voilà que se dressent, infranchissables et à peine cachées derrière


le masque de l’évidence et du bon sens, des frontières qui sont
rappelées :
Vous n’osez peut-être pas dire toute votre pensée et déclarer que les lois
démocratiques ne sont pas faites pour lui ? 306.

La distance rhétorique entre l’énoncé et son énonciateur, établie par


l’interrogation et par l’attribution de cet énoncé à CADI, qui n’aurait pas
osé pousser jusqu’au bout et dire cette vérité, ne brouille pas les repères
et les positions de chacun. Les limites sont désignées à l’avance ; sur
elles le discours vient buter. C’est peut-être là une différence
fondamentale dans les positions discursives : l’Indigène reconduit le
discours ambiant mais le travaille, le bricole et le fait toujours, à un
moment, dérailler et dévier, ne serait-ce que de quelques nuances. Le

303
CADI, op. cit., p. II et IV.
304
Ibid., p. V.
305
Ibid., p. V.
306
Ibid., p. V.

118
Français, sauf à s’attaquer sciemment et de façon déclarée à l’édifice
discursif de la colonisation, n’est pas astreint à la duplicité. Pour lui les
repères sont clairs. C’est ce que rappelle ici le colonel-anthropologue.
AZAN cite son ami Ismaël HAMET, qui avait désigné les Algériens
comme Musulmans français, et rétablit l’appellation qui convient dans le
champ discursif : ce sont des Français musulmans. Il inverse les rôles
syntaxiques et redonne à Français la primauté du substantif, musulman
n’ayant plus que la fonction secondaire du qualificatif. La reconnaissance
du semblable-autre vient buter sur les limites indépassables, pour le
moment...
Dans ces deux livres de présentation, comme dans celui qui
annonce le texte de HAMET, ou celui de MAUNIER qui dialogue avec
FIKRI et RANDAU, les relations entre les protagonistes discursifs sont
régies par le principe d’égalité, au moins sur le terrain du savoir. Ce
principe n’est peut-être plus présent dans la préface aux Lettres algé-
riennes. Maurice VIOLLETTE307 ne produit pas le discours attendu. Il va
faire autre chose :
Je veux me borner à vous soummettre les quelques observations que votre
livre me suggère .

De la forme, je dirai seulement que chacun reconnaîtra vite que votre livre est
alerte, vivant et pittoresque. Vous n’ignorez pas, du reste, l’art de dire au besoin
les choses avec émotion. Vous avez usé du procédé de la correspondance, jadis
fort à la mode. On peut en discuter 308.

On est en droit de se demander s’il y aurait eu la même appréciation


s’il s’était agi de préfacer le livre d’un Européen. On sent pointer
l’instituteur qui corrige la copie et évalue la façon d’écrire (cette fameuse
forme). Par ailleurs, le préfacier fait une remarque formelle qui éclaire le
texte. Il parle de
personnage symbolique qui porte le masque comme dans le théâtre antique ; il
parle fort pour se faire entendre même des gradins les plus éloignés 309.

Nous retrouvons cette image de scène et de rôle discursifs.


Vient ensuite le dialogue entre gens de savoir, et gens de même
conviction, persuadés que l’assimilation est la meilleure voie. Deux
remarques de Maurice VIOLLETTE sont à retenir : il rappelle à l’auteur la

307
VIOLETTE fut gouverneur de 1925 à 1927 et “essaya, en vain, de rallier à une politique
sociale les Délégations financières qui obtinrent son rappel parce qu’il avait ‘commis la
faute grave, dans laquelle aucun représentant de l’Algérie n’était tombé, de s’appuyer sur
les indigènes contre les Européens’” (Augustin BERNARD, “Le Dénouement de la crise
algérienne”, in Renseignements coloniaux et documents publiés par le Comité de l’Afrique
française et le Comité du Maroc, 1935, p. 4), cité par C. A. JULIEN, L’Afrique du Nord en
marche..., op. cit., p. 111.
308
HESNAY-LAHMEK, op. cit., Préface de VIOLETTE, p. 9.
309
Ibid., p. 11.

119
part arabe et musulmane de l’Algérie indigène. Il esquisse une autre
lecture de l’histoire et introduit ainsi des réserves :
Si la Berbérie a abandonné le catholicisme pour se rallier à l’Islam ce n’est pas
seulement par contrainte, mais aussi parce qu’elle y trouvait réconfort et
exhortation310.

Il critique au passage le décret Crémieux qui


a arbitrairement déterminé, selon la race et la religion, une partie de la
population pour l’émanciper, tandis qu’il ignorait la grande masse 311.

Il reprend à son compte certains reproches que les personnages de


HESNAY-LAHMEK font à l’administration, comme il reprend aussi l’aver-
tissement du livre :
en Afrique la civilisation française serait menacée si, d’ici vingt ans, notre
politique algérienne ne changeait pas de méthode. Les graves erreurs commises
dans la conception de la Célébration du Centenaire ont, je le crains,
singulièrement rapproché l’échéance. Il est temps, mais grand temps que la
France avise 312.

Alors que rien, dans la champ politique, ne semble vraiment


remettre en cause la pérennité de la colonisation313, dans les textes des
intellectuels (français et indigènes), des ombres inquiétantes se profilent.
Nous retrouvons le même avertissement dans la préface de MAUNIER à
l’essai épistolaire de FIKRI et RANDAU, publié deux ans plus tard.
Comme si le champ intellectuel pouvait anticiper sur les événements à
venir. Ne serait-ce pas lié à l’écriture de l’essai qui travaille l’ici et
maintenant et le prolonge en possibles à-venir ? Cette dynamique de
l’essai expliquerait peut-être ce qui nous semble aujourd’hui relever de
l’incohérence et de la contradiction. On rejette toute idée de remise en
question du système en place, tout en militant pour l’assimilation. On ne
s’occupe pas vraiment de la question : que se passerait-il après la
réalisation de la fusion des races ? On inscrit l’évolution dans la longue
durée : souvent les auteurs de ces textes affirment leur confiance dans le
temps. Il semble que le temps (le long temps) permette de contourner la
question de l’après-assimilation, de gérer la contradiction du discours
colonialiste.

310
Ibid., p. 13.
311
Ibid., p. 12.
312
Ibid., p. 16.
313
Le mot “Indépendance” occupe la scène du discours politique depuis que MESSALI Hadj
l’a lancé en 1926, mais personne, y compris surtout ces intellectuels qui par ailleurs
demandent des changements de l’intérieur (du système colonial), ne semble y croire
sérieusement ni s’y reconnaître.

120
C’est encore Maurice VIOLLETTE qui préface le livre publié par
Saïd FACI en 1936. On retrouve là aussi la position de l’instituteur qui
apprécie les progrès de l’élève :
En lisant ce livre, on admire à quel point un Indigène arrive à écrire dans notre
langue et même à penser en français. Pas de trace de version. L’impression a agi
directement sur un cerveau bien français qui, spontanément, réagit en français 314.

Le discours est peut-être poussé pour démontrer que l’assimilation


est possible, qu’elle est en voie de réalisation, du moins pour certains.
Mais il est dans le champ discursif du moment dans lequel il se fond.
Qu’importe la position réelle de VIOLLETTE, ce que nous retenons ici
c’est sa position discursive, c’est son plaidoyer, indirect, pour la fusion
des Indigènes dans la nation française.
Avertissement de J. LADREIT de LA CHARRIERE au livre de
ZENATI : là encore le préfacier insiste sur la double appartenance de
l’auteur.
M.R. Zenati est kabyle de Fort-National, Musulman citoyen français. Il a fait sa
carrière dans l’enseignement et a pris sa retraite comme Directeur d’Ecole
primaire. Il a fondé depuis dix ans à Constantine, la “Voix indigène, journal d’Union
franco-musulmane” [...]. Il a dès le début de son action journalistique prit parti pour
“l’assimilation” 315.

A travers les renseignements sur la vie et l’œuvre de ZENATI, nous


retrouvons les constantes du discours de la synthèse qui est convoqué
dès qu’il s’agit de présenter un Evolué.
L’intérêt du texte présenté vient de ce qu’il est un document et un
témoignage , que ces pages rendent un son original316 .
Mais le présentateur n’a pas les mêmes positions que celui qu’il
présente et marque ses distances (et celles de de son journal, L’Afrique
Française) :
Son étude […] n’épargne pas les critiques. Sans s’arrêter à les discuter ici, il
est nécessaire pour éviter toute équivoque de préciser qu’il en est parmi elles qui
appellent les réserves les plus expresses. L’auteur, moins familiarisé avec
quelques-unes des matières dont il traite, n’a pas, nous semble-t-il, apprécié à leur
juste valeur certains efforts français, notamment en ce qui concerne la
colonisation, et le “Bulletin” ne saurait prendre à son compte de discutables
opinions 317.

Bien que rejetant toute remise en cause de la présence française,


l’auteur n’en dénonce pasmoins pour moins certaines aberrations de

314
FACI, op. cit., p. I - II.
315
ZENATI, op. cit., p. 6
316
Ibid., p. 7.
317
Ibid., p. 7.

121
l’administration. La distance à laquelle le préfacier maintient ce texte
montre qu’il ne saurait s’agir de réitération discursive. Bien qu’affectant
de répéter la voix du maître, l’indigène colonisé ne peut qu’avoir un
discours déviant par rapport à la norme du champ discursif en vigueur. Il
a toujours, dès qu’il prend la parole, une voix discordante... Donc
légitimation de la prise de la parole, mais avec de grandes réserves...

L’AUTO-LEGITIMATION
Le discours préfaciel permet de déjà lire, en représentation
ramassée, le champ discursif de l’époque et de voir la place que veulent
prendre ces représentants de l’Elite Indigène, dont l’originalité est d’être
français et indigènes. Quelquefois, doublant la préface, l’auteur se
présente directement.
Comment l’auteur se situe-t-il dans la champ intellectuel? Quelles
positions et quels rôles s’y donne-t-il? Le nom de l’auteur, selon la
pratique (de légitimation) de l’époque, est suivi des indications de
fonctions et qualités.
Louis KHOUDJA, qui est réellement un intrus discursif, signale sa
position particulière, à cheval sur deux mondes :
Je veux seulement […] donner à la France, mon pays d’adoption, un gage de
ma reconnaissance pour l’éducation et l’instruction qu’elle m’a données, en même
temps que j’aurai la satisfaction d’avoir travaillé au relèvement et au bonheur de
mes compatriotes 318.

Il est intéressant de voir quelle position il se donne dans le champ


politique : il est, en quelque sorte, de deux pays, puisque pays et
compatriotes sont d’un même champ sémantique. Double appartenance
et double mission. Son prénom est l’indice de cette assimilation qu’il
défend. Pour cela, il demande plus d’écoles. Pour réfuter les objections
de type religieux, il fait un véritable travail d’exégèse du Coran pour
démontrer que rien ne s’oppose à cette assimilation.
Un seul texte rassemble ce qui était épars et discontinu et lui
confère une clôture (entre un début et une fin). Ce changement de statut
éditorial a été suscité par des sollicitations et s’explique par l’intérêt
soulevé par la question algérienne et l’intérêt des lecteurs pour l’opinion
d’un Indigène.
Dans l’Introduction à son Recueil de poésies kabyles, BOULIFA
justifie sa réfutation des thèses de HANOTEAU319 concernant la femme
kabyle par son appartenance à la société dont il parle de l’intérieur :

318
KHOUDJA, op. cit., p. 3.
319
“La position civile et morale de la femme dans la société kabyle est de plus
misérable et témoigne de la civilisation peu avancée où se trouve encore cette

122
L’étude de la femme est plus complexe qu’on ne le croit ; il y a là une question
si délicate et si difficile à pénétrer qu’elle échappe, presque, à l’examen de tout
étranger. Si observateur, si perspicace soit-il, nous estimons que cet étranger,
peut à peine, vu les moeurs de la société kabyle, soupçonner ce qui se passe au
sein de la famille. C’est certainement là qu’il faut chercher la raison qui fait que la
femme kabyle est peu ou mal connue et l’ignorance où l’on est de son rôle
exact 320.

BOULIFA occupe une position originale, qui préfigure celle d’un


MAMMERI, sur le terrain de l’anthropologie. Par rapport à la société
étudiée (observée, donc dans une relation d’extériorité), il est à la fois
dehors et dedans (fort de cette connaissance intime, qui permet d’aller
au-delà des fermetures et des repliements sur l’intérieur). Il refuse par
ailleurs les schémas explicatifs habituellement appliqués. L’on retrouve
cette prise de parole par l’Indigène qui veut produire lui-même le discours
(et les moyens) du savoir sur sa société. Se saisir des mots et du miroir
et, au détour des usages et des façons de dire et de voir, tenter d’infléchir
le discours et l’image qui jusque là vous enveloppaient et façonnaient
votre être et votre paraître.
Avec ce texte liminaire, et quelles que soient par ailleurs les
positions de BOULIFA (sur l’assimilation-fusion, etc.), nous constatons
que le champ du savoir est loin d’avoir, du moins en apparence, le calme
et la sérénité de la chose scientifique. Au détour de l’étude, c’est le droit
à l’existence (discursive, puisque c’est sur la scène du discours que tout
se passe) qui se joue ; c’est le refus du refoulement dans la sauvagerie,
presque dans l’inhumanité qui se met en place ; c’est en même temps
l’émergence en sujet producteur de discours ; c’est l’émergence d’une
originalité irréductible.
Au cours de ces années charnière, nous voyons se constituer un
discours qui se construit dans une solitude radicale, jouant, de façon plus
ou moins ostentatoire, la répétition, mais fuyant toujours vers d’autres
horizons discursifs. C’est ce qui explique la position originale des
intellectuels algériens de cette époque : ils se sont détachés, dans un
arrachement qu’on devine douloureux, de leur société d’origine qui
quelquefois ne les reconnaît plus, mais ils ne peuvent être autre chose
que les porte-parole, gênés, quelquefois presque incohérents et
bégayants, de cette société.

société ; elle est bien inférieure à celle que la législation musulmane assure à la
femme et, sous ce rapport, la loi du Coran, fidèlement observée, est un progrès
incontestable sur les usages kabyles. […] Toujours en tutelle, la femme n’a pas
qualité de personne civile. Non seulement elle est exclue de l’héritage paternel,
mais elle est elle-même un des biens meubles de la famille. Le mariage est
simplement un acte de vente”, HANOTEAU, “Note sur la position de la femme
chez les Kabyles”, in Poésies populaires du Jurjura, Paris, Imprimerie Impériale,
1867, p. 287-294.
320
BOULIFA, op. cit., Introduction, p. 47.

123
CHERIF BENHABILES
Cette position complexe et inconfortable, surtout en regard des rup-
tures qui vont s’opérer et se radicaliser avec le discours nationalitaire, se
retrouve dans le livre de BENHABILES.
Le livre offre une certaine organisation de la scène discursive, en
relation avec la conception de la culture qui sous-tend le texte. Le texte
de BENHABILES est dans le même espace éditorial que celui de
BENMOUHOUB, dit et écrit en arabe, et traduit par l’auteur. Espace de la
complexité et de la complétude, où l’on peut être des deux mondes sans
renoncement à celui de l’origine. Cette complexité se retrouve dans le
positionnement dans le champ culturel :
Nous avons, nous, observateur indépendant issu d’une famille indigène, ayant
vécu au milieu des indigènes, aussi bien sous le gourbi du sédentaire des Babor
que sous le toit du citadin “hadri”, pensé qu’il y aurait quelque utilité à émettre un
jugement général sur l’œuvre française, sur l’administration qui a assumé la
lourde tâche de faire l’éducation de nos frères […]. Ce jugement est la timide
confession d’un jeune indigène algérien élevé sur les bancs d’une école française,
qui aime profondément le beau nom de français, qui tient son instruction de
l’administration française et qui lui doit la vérité 321.
Cette confession aura du moins le mérite d’être le témoignage vécu et sincère
d’un jeune indigène qui suit avec sympathie la lutte algérienne tant qu’elle restera
courtoise et désintéressée, et dont le voeu le plus cher est de voir scellée à jamais
sur le sol nord-africain, cette alliance d’idées, d’aspirations[…] 322.

L’auteur souligne, pour justifier son intervention, son vécu (son ex-
périence) indigène et sa formation intellectuelle française. Son histoire
personnelle explique son engagement : son devoir de vérité s’explique
par la reconnaissance. Il va renvoyer à l’administration (même si elle
n’est pas son interlocuteur privilégié : il s’adresse plutôt à ceux qui se
considèrent comme les dépositaires de l’héritage républicain) l’image
qu’en ont les Indigènes. Le regardé se fait œil et renvoie une image de/à
celui qui était regard évaluateur. L’observé se fait observation, et ainsi
dynamisme et non plus passivité... C’est ce regard, organisateur et éva-
luateur, qui organise le champ discursif. L’action de l’administration est
jugée : les Indigènes œuvrent, aux côtés des Français au bien-être de la
colonie ;

321
BENHABILES, op. cit., p. 5.
322
Ibid., p. 35.

124
Or, sur ce point, l’administration française n’échappe pas à la critique. A travail
égal, salaire égal ; injustice qu’il est grand temps de réparer […]. A ceux qui disent
à chacun selon ses besoins, nous répondrons à chacun selon ses mérites 323.

Cette revendication sera reprise par le discours nationalitaire et elle


se situe dans un champ discursif qui se veut différent de celui en place.
Ici, tout en affirmant son attachement à la présence française, BEN-
HABILES installe un discours qui en fait remet en cause cette présence.
Pourtant, il ne cesse de se défendre d’un engagement dans la champ
politique : il est pour une lutte courtoise et désintéressée. Il réduit l’impact
politique du mouvement Jeunes Turcs (ou Jeunes Algériens), par le biais
d’une citation extraite d’une lettre de Me Mokhtar HADJ SAID au
rédacteur en chef de La Dépêche de Constantine :
Ceux que vous appelez dans votre bulletin du 20 janvier Jeunes Turbans et
Jeunes Turcs, nous ne les connaissons pas. Nous sommes, nous, tout
simplement des Jeunes Français-musulmans et nous ne voulons pas être autre
chose .

Il cite aussi BEN RAHAL qui avait déclaté à un parlementaire français :


De panislamisme et de nationalisme, je n’en connais pas en Algérie. Si jamais il
y en avait un jour, ce serait vous qui l’auriez créé 324.

L’on voit, là encore, dans un texte qui multiplie par ailleurs les
déclarations de loyalisme, se profiler des ombres, des possibles que
l’explicite du texte ne semble pas vouloir, mais qui s’inscrivent dans une
logique implacable. Ce serait la colonisation et ses refus de rendre justice
aux Indigènes qui serait responsable d’une autre évolution. Il explique
aussi ces accusations par le fait que les Jeunes Algériens deviennent des
concurrents sérieux pour les Français :
Cette élite, ajoute-t-on, rêve de jouer un rôle dans les affaires publiques. Mais
rien de plus naturel que de vouloir mettre au service d’une cause l’instruction que
l’on a reçue, et son activité propre, pourvu que cette cause soit noble et généreuse
325
.
Le discours contesté est cité, ramassé et tenu à distance (il est
renvoyé à ce on). La réponse, qui prend la forme de l’assertion irréfutable
(c’est la réaction naturelle), présente ainsi comme allant de soi
l’engagement de l’intellectuel formé à l’école française. En même temps
qu’ils insistent sur leur refus de l’engagement politique, les auteurs, au
détour d’un autre point de vue ou directement, montrent le caractère
inévitable, naturel, etc. de cet engagement.

323
Ibid., p. 10-11.
324
Remarquons le réseau intertexuel que tissent ces textes qui dialoguent avec les textes
français, mais aussi avec ceux qui leur ressemblent (positions des auteurs, orientations,
etc.)
325
BENHABILES, op. cit., p. 111.

125
Les écrivains de cette période sont encore pleinement dans un
champ discursif marqué par les valeurs et repères de la colonisation,
mais déjà des échappées se dessinent, ouvertures à peine esquissées,
hypothèses à peine envisagées...

CHERIF CADI
Espace de la complexité, espace des rencontres qui habituellemnt
relève de l’impossible : plus que tout autre peut-être, le texte écrit par
celui qui se donne le double titre de lieutenant-colonel et celui de hadj
ayant accompli comme musulman le pèlerinage à la Mecque, nous
semble relever de ce genre.
L’auteur se rend en Arabie dans un double but : accomplir le
pèlerinage et remplir une mission, en tant qu’officier envoyé par le
gouvernement français, auprès du souverain hachémite de l’époque. Ce
double statut est constamment présent : CADI porte, selon les moments
et les circonstances, le vêtement d’ihram musulman ou le grand uniforme
de l’armée française. Il est reçu par le souverain comme officier français
ou comme chérif de noble ascendance arabe.
Ce statut de l’ambiguité est le principe même d’écriture de ce récit
de voyage très particulier326. L’énonciateur adopte au moins trois postures,
à partir desquelles il circule pour aller de l’une à l’autre, figure
protéiforme.
Le musulman qui revient vers la terre des ancêtres :
Terre d’Islam ! Terre de mes aïeux, terre aride, au climat brûlant, mais que de
souvenirs ! Voilà Abraham à la recherche d’un lieu inviolable pour y bâtir la
“Maison de Dieu” […].
Terre d’Islam ! c’est toi qui a formé mon cœur, là-bas, dans mon modeste
douar, en Afrique, et c’est toi qui me rappelles aujourd’hui les jeux de mon enfance
et les chants de ma mère, sous un ciel toujours bleu […].
Mais terre d’Islam, tu n’es pas seule dans mon cœur, car tu as une soeur
chérie, la “Terre de France” 327.

Le voyage vers cette terre lointaine est en fait un retour vers le pays
de l’origine. On voit comment se fait l’inscription du texte dans la champ
discursif : pas de dimension berbère, donc pas de reprise, pour la
France, de l’héritage romain. C’est autrement que se justifie l’intervention
française en Arabie : la France s’est faite le champion du droit, del a

326
On ne peut s’empêcher de penser ici à LAWRENCE d’Arabie, à Léon ROCHES et à leur
position d’observation dans le but de servir leur gouvernement, mêlée à un intérêt
passionné pour les sociétés qu’ils découvraient.
327
CADI, op. cit., pp. 13 - 14.

126
justice et de la liberté 328. Deux espaces symboliques qui, pour CADI, sont
co-présents et sont habités par les deux éléments de la complexité. Le
texte s’ouvre alors sur un dialogue entre les deux “terres”, qui permet la
reprise des points forts du champ discursif, en une reconnaissance
réciproque :
Islam. - […] L’arrivée des Turcs mongols et barbares a fait éteindre peu à peu
mes foyers de lumière […], je suis redevenue ignorante et intolérante, malgré moi,
malgré mon Prophète […]329.
Mise en scène grandiloquente. Peut-être fallait-il cette écriture pour
un discours du forçage. Après cette mise en scène inaugurale qui installe
les repères, le récit du voyage va se déployer. CADI est le pèlerin
musulman qui accomplit tout le rituel, qui livre de l’intérieur ses réflexions
sur les restes de
rites païens qui maintiennent des pratiques d’un autre âge, et qui nuisent
considérablement à la pureté de l’Islam330.
Il est également l’officier français dont on se méfie, le soupçonnant , lui
et ses compagnons (soldats français et pèlerins !), d’être des chrétiens
déguisés.
Heureusement nos allures de fils de grande tentes, ma pratique de l’aumône et
de la prière et mes relations avec les principaux citoyens de la Mecque, dont
quelques-uns connaissaient ma famille de réputation, enfin les relations que j’ai
eues avec les pèlerins du Nedj, berceau de mes ancêres, ont eu raison de la
calomnie 331.
Voilà que ce qui était généralement considéré, dans le champ
discursif, comme gênant pour la francisation, devient un atout. CADI va
jouer le rôle de chérif, sans pour cela abandonner ses positions d’officer
et de français. Lorsqu’il dit nous, notre langue.., il se situe à l’intérieur du
monde français et propose un certain nombre de mesures concernant
l’école (qui devra combiner enseignement en arabe, en français et
enseignement technique), la situation de la femme, qui reste tributaire de
l’évolution de l’homme, des forêts, qu’il faut restituer, en propriété collec-
tive, aux tribus... L’on retrouve une fois de plus les lieux symboliques du
débat (langue, femme, forêt332, la religion étant sous-entendue). Ce sont
également les lieux symboliques des résistances d’une société presque
boutée hors du champ politique (droit de représentation, droit de vote...).
Cet homme qui se situe comme français se retrouve sur ces positions de

328
Ibid., p. 14.
329
Ibid., p. 17.
330
Ibid., p. 33.
331
Ibid., p. 43.
332
Il y aurait une histoire à écrire, celle des lieux de résistances symboliques : la forêt est le
lieu où l’on va ramasser du bois et où on mène les bêtes. On perpétue une pratique de la
libre circulation mais on s’expose au garde-champêtre et à l’amende... F. FANON et A.
DJEBAR ont analysé l’histoire de l’enfermement des femmes.

127
retranchement, bribes d’un maquis culturel, qui permettront le départ du
discours nationalitaire.
Les postures contradictoires, incohérentes en regard des clivages
qui s’opèreront quelques années plus tard, sont celles d’une écriture à la
limite de l’incohérence, ou de la cassure, tant elle fait cohabiter des
éléments contraires.

SAÏD BOULIFA
Il s’installe dans le champ discursif comme homme de science,
anthropologue, mais anthropologue d’un genre nouveau, qui occupe une
position inédite : il est à l’intérieur de la société observée. Toujours cette
position de l’ambiguïté et du dialogisme.
Comme tous les Algériens qui prennent la parole, l’auteur met à
l’origine de son intervention la quête de la vérité et le devoir d’être utile à
un groupe qui dépasse sa seule personne :
Rectifier cette erreur trop grande [concernant la femme kabyle qui ne serait
qu’un “meuble”], poser quelques bases sur les règles de la poésie kabyle, sauver
de l’oubli des documents originaux et inédits, donner une note juste sur l’état
social des Berbères et surtout sur la situation de la femme dans la famille kabyle,
telles sont les raisons qui nous ont guidé dans nos recherches, dont le but est de
rétablir la vérité sur les choses et les hommes de cette Kabylie encore ignorée 333.

Position audacieuse : alors que la Kabylie et les Kabyles sont bien


ficelés dans un réseau discursif (qui en fait les descendants des
Vandales ou des Romains, etc., ou des barbares, etc., et dont on a décrit
les kanouns, les codes, etc.), BOULIFA affirme que ce monde est mal
connu.
Son texte opère une construction du savoir, mais en déconstruisant
un faux savoir, celui d’HANOTEAU, qui est aveuglé par ses schémas
préconstruits. Discours sur le blocage d’un autre (contraire à celui qui se
tient, et donc erroné, incomplet, etc.).
Une autre organisation du discours du savoir, un autre savoir... Par
ailleurs, BOULIFA se situe dans le champ discursif colonial. C’est ainsi
que s’explique l’effacement de la dimension politique de l’errance de Si
Mohand, que Moloud MAMMERI fait intervenir comme dynamique de
l’écriture (création dans l’oralité) du poème. Le barde populaire de la
Grande Kabylie a été impliqué dans l’Insurrection de 1871. Silence sur
l’histoire, élection d’un lieu de confrontation, ici le savoir.

333
BOULIFA, op. cit., p. 66.

128
HOCINE HESNAY-LAHMEK
Dans l’Avertissement, l’auteur donne des indications sur son
intervention dans le champ discursif :
Nous avons achevé ce modeste essai le 1er mai 1930, alors que se déroulaient
les fêtes officielles du “Centenaire algérien” 334.

C’est donc dans l’accompagnement discursif de ces cérémonies que


se situe la prise de parole. Les quatre acteurs discursifs jouent autant de
rôles,et les trois thèses se trouvent confrontées, non directement mais à
partir de Paris, puisque Cassy (nom berbère comme le précise la note de
la première lettre), son beau-frère Beausang et Vautrin écrivent tous à
Desnoyers. Les deux Français sont sur les deux conceptions extrêmes :
assimilation des indigènes / rejet des indigènes. La relation Cassy –
Beausang réalise l’intégration souhaitée par certains : par le mariage.
Alors que Vautrin – Vau(t)ri(e)n campe un discours de rejet.
Cette dernière position discursive est rejetée par tous, et surtout par
Desnoyers, qui joue le rôle de juge : ses lettres sont qualifiées
d’odieuses, il a des sentiments odieux, c’est un monstre (deux fois), c’est
une ignoble personne, qui provoque la nausée 335. Le projet est fixé par
Desnoyers :
Saisissons d’abord la nature, l’étendue et la gravité du mal avant d’y porter le
fer rouge.
Veuillez me faire aussi l’amitié de rappeler à M. Vautrin et à votre charmant
beau-frère, M. de Beausang, qu’ils m’ont promis de leur côté de m’écrire quelques
lettres. Ainsi il nous sera permis de connaître le passé, le présent et l’avenir de
l’Algérie 336.

C’est également lui qui est chargé de faire entendre leurs voix à Paris.
Cassy lui écrit :
Je vous prie, mon cher Ami, d’attirer l’attention du gouvernement sur ce fait 337.

Le parisien est à la fois initiateur du projet et relai. Voilà dressée la


scène discursive, voilà clairement désignées les lignes de force du
débat : Paris est défini comme le pôle discursif ; c’est vers ce lieu que les
lettres sont envoyées en réponse à une sollicitation. On retrouve
l’organisation habituelle du débat : trois temps, le passé servant à
expliquer le présent qui est projeté vers un possible devenir.
Le projet de Cassy va au-delà d’un simple débat. Il veut

334
HESNAY-LEHMEK, op. cit., p. 7.
335
Ibid., 19e lettre
336
Ibid., 1ère lettre, p. 22.
337
Ibid., 1ère lettre, p. 33-34.

129
rétablir la vérité, renseigner exactement [ses] contemporains sur cette terre,
ses habitants, leurs moeurs et leurs aspirations […]. Il veut détruire […]. ces
calomnies, c’est donc une œuvre nécessaire de salubrité publique. [II s’élève
contre les] affreux mensonges, [les] infâmes calomnies 338.

Ces mensonges, calomnies, etc., sont présents en texte, endossés par


ce personnage repoussoir qu’est Vautrin :
nous n’avons rien de commun avec les autochtones d’ici qui sont tous des
arabes qui ne comprennent que la “manière forte”. Ils sont laids, malades, sales
[…]. Ils n’ont ni la même mentalité que nous, ni la même intelligence que nous […]
339
.
Comment détruire cette thèse? C’est en travaillant sur le passé. La
relecture de l’histoire vise à établir la latinité des Berbères : autre passé,
donc autre identité. Et le pays est ainsi appelé Numidie 340, Berbérie 341.
Pour établir cette assertion et la préserver d’éventuelles réfutations,
Cassy, qui occupe le pôle du discours de l’indigène, adopte une
démarche argumentative multiforme : pour arriver à la même conclusion,
il jouera plusieurs variations d’une même thèse. Ce que l’on peut tenir
pour une accumulation argumentative, ce qui semble relever de la
réitération pédagorique, est particulièrement visible dans la cinquième
lettre.
Cassy porteur du discours de l’Indigène opère plusieurs détours, qui
sont autant de précautions : détour par la géographie, pour démontrer
que le Berbérie, ce n’est pas l’Orient, mais l’Occident342. Pour asseoir sa
thèse, l’énonciateur convoque les auteurs, anciens et modernes, dont
l’autorité est incontestable : Stéphane GSELL, SALLUSTE, Saint
AUGUSTIN, LUCAIN... Citer ces auteurs c’est s’abriter derrière un savoir
implicitement posé comme incontestable ; citer ses auteurs, c’est montrer,
en en exhibant les signes, son appartenance à ce monde du savoir, c’est
légitimer la prise de parole et l’intervention sur ce sujet, c’est pour celui
qui milite en faveur de l’assimilation, donner la preuve évidente que cette
assimilation est possible, qu’elle est déjà réalisée.
L’observation directe vient rejoindre et conforter l’assertion posée
par Cassy. On a le même climat, la même flore et la même faune (le
chameau n’a été introduit qu’à une époque récente)343. La parenthèse
projette la réfutation d’un contre-argument qui s’appuierait sur la
présence du chameau. Anticipation sur le contre-discours qui est ainsi
convoqué en texte. Nous avons là l’un des multiples aspects de ce

338
Ibid., 2e lettre, p. 25-26.
339
Ibid., 17e lettre, p. 106-107.
340
Ibid., p. 24.
341
Ibid., p. 136.
342
Ibid., p. 28.
343
Ibid., p. 32.

130
dialogisme constitutif de ce type de texte. Puis vient la référence à une
certaine anthropologie :
Les deux rives ont été habitées par des hommes […] “qui avaient le même
physique et qui n’avaient pas cessé de se mêler soit pour se battre, soit pour se
livrer à des échanges commerciaux” 344.

Enfin l’argument linguistique :


Comparez aussi les noms des rivières Bagrada (Medjerda) et le madrada en
Espagne. Isarie dans l’Ouest de l’Algérie et les Isaras qui s’appellent aujourd’hui
Isère et Oise et le mot berbère Ighzer (ravin) etc... etc...345

Cette même thèse de la latinité des Berbères sera reprise plusieurs


fois, avec les mêmes arguments, mais montés (mise en scène)
autrement. Tout milite donc pour l’assimilation des Berbères.
L’avenir de la France en Algérie, ce sont les Berbères qui le
représentent 346, c’est Beausang qui souligne dans sa lettre ce postulat.
Pour lui, comme pour Cassy, les perspectives sont claires. Mais quelques
ombres, ici aussi, traversent le champ discursif. C’est encore Beausang
qui les porte sur la scène discursive :
L’assimilation est donc nécessaire et réalisable. L’avenir de l’Algérie et de la
France et les légitimes revendications des Berbères nous y obligent. Agir
autrement serait décourager stupidement la jeunesse berbère qui nous tend
actuellemnt la main, l’obliger à penser que toute entente est impossible, et contre
notre intérêt, notre idéal, compromettre irrémédiablement son avenir et le nôtre 347.

Les perspectives de cette assimilation sont dessinées dans les


lettres 13, 14 et 15, écrites par Cassy. Les systèmes administratif, judi-
ciaire et scolaire y sont examinés et des réformes envisagées dans le
sens d’une intégration totale. Discours étonnant ? Alors que la
célébration du Centenaire bat son plein, HESNAY-LAHMEK intervient
dans le débat pour montrer-démontrer l’assimilabilité des Algériens
(définis comme Berbères pour les besoins de la thèse). Nulle remise en
cause de la présence française, ni de la colonisation : l’auteur adopte une
position de critique de l’intérieur. Mais voilà que parmi les possibles à-
venir, comme envers de cette assimilation souhaitée, se dessine la
perspective d’une autre évolution.
Si les Berbères nous demandent, non une indépendance qui serait désastreuse
pour eux et pour nous, mais une place d’honneur dans la famille française[…]348.

344
Ibid., p. 32-33.
345
Ibid., p. 35.
346
Ibid., 17e lettre, p. 136.
347
Ibid., 27e lettre, p. 166.
348
Ibid., 17e lettre, p. 167.

131
Voilà que se profilent d’autres territoires discursifs où le discours de
MESSALI Hadj et de l’Emir KHALED se constituent. C’est en regard de
ces nouvelles positions discursives que ce texte prend sens. Tout en
s’inscrivant de façon ostentatoire dans le champ discursif colonial, il
contient, à peine esquissés, placés sous le signe de la négativité, les
éléments d’un autre discours, celui de son dépassement.
Ces textes de cette période, pris dans leur chronotope historique,
quelles que soient les positions affirmées des auteurs (c’est en gros le
refus d’intervenir dans le champ politique), participent dans leur écriture
même de ce chronotope : ils sont traversés par des ombres discursives,
qui sont comme des signes avant-coureurs d’autre chose.

RABAH ZENATI
Ce refus de l’engagement sur le champ politique se retrouve dans le
livre de ZENATI :
En Algérie, il faut le dire, nous vivons sous le poids d’une agitation malsaine ;
nous subissons les néfastes effets d’une agitation politique de mensonges et
d’hypocrisie et spécifions, pour fixer les responsabilités de la situation équivoque
où nous débattons, qu’il y a hypocrisie et mensonge de part et d’autre 349.

Le débat devrait se situer ailleurs, mais comment échapper au


politique? Il s’inscrit dans son refus- même. ZENATI identifie, en le nom-
mant, l’objet dont il traite et renvoie dos à dos les protagonistes (dans
l’hypocrisie et le mensonge). Il ne cesse d’affirmer que le problème indi-
gène, selon la formule de l’époque350 , pris loyalement est d’une simplicité
absolue 351. Il suffit d’accepter l’intégration de l’élite musulmane.
La formule d’avenir reste la collaboration qui conduit à l’assimilation […]. La
politique des spécialités est néfaste, la conservation des cloisons étanches est
désastreuse 352.

La formule lapidaire de l’assertion, qui ne laisse aucune possibilité


pour le doute ou pour un autre énoncé, joue le monologisme (le mono-
lithisme discursif). La réforme et l’amélioration de l’administration, des
systèmes juridique et scolaire, sont les voies pour réaliser ce projet. Le
texte déploie les différents fils de cette thèse :
S’ils veulent se moderniser, qu’ils (les intellectuels musulmans) fassent le
nécessaire sans oublier la femme ; s’ils veulent conserver leurs traditions, qu’ils ne

349
ZENATI, op. cit., p. 53.
350
On parle aussi de question algérienne, cf. HESNAY-LAHMEK.
351
Ibid., p. 50.
352
Ibid., p. 36.

132
les ternissent pas par des apports étrangers et des moeurs qui ne cadrent pas du
tout avec l’esprit islamique et la société indigène 353.

On aura vite fait de mettre ZENATI dans la charrette des


assimilationnistes. Le champ discursif dessiné par le texte laisse voir une
complexité que la rigidité des positions dans le champ politique ne prend
pas en compte. Alors que se construit la thèse en faveur de l’assimilation,
le texte opère un travail de déplacement des repères, comme un
brouillage de ces cloisons qui sont dénoncées. Nous retrouvons les
points de cristallisation du débat sur cette fameuse intégration : la
religion, la femme (plus loin nous aurons la langue arabe) sont autant de
thèmes obligés du débat, autant de hiatus dans les différentes thèses, à
partir desquels la déconstruction devient possible.
La position discursive de ZENATI projette une synthèse originale.
On sait que pour les Algériens, préserver la femme du contact de l’Autre
c’est se préserver, c’est préserver, symboliquement, toute la société, c’est
d’une certaine façon résister. ZENATI ne situe pas le territoire
symbolique de la résistance dans la famille, mais plutôt dans la religion.
Mais ses positions divergent de celles du mouvement des Oulémas (qui
étaient opposés à toute idée d’assimilation ou de naturalisation, qui
avaient créé des médersas pour l’enseignement d’un arabe moderne, qui
combattaient l’enseignement traditionnel et, selon eux, déformant de
l’Islam, etc.). L’auteur présente autrement les Oulémas : ce sont des
conservateurs et des rétrogrades qui s’opposent à la modernité et au
progrès. Ils sont contre l’Islam algérien, dont ZENATI se fait le défenseur.
Voilà que ce texte organise autrement le champ discursif : il engage
le débat avec les Oulémas, non directement, mais en s’adressant à ce
lecteur auquel il veut dire la vérité.
Nous voyons que les textes montrent une complexité qui va au-delà
des clivages politiques. C’est ainsi que l’auteur en vient à expliquer
l’engagement politique de ses compatriotes :
Il [l’Indigène] devient communiste parce qu’il confond l’indépendance qu’on lui
promet avec la cessation des abus qu’il subit. Il s’incorpore au fascisme de l’Etoile
Nord Africaine parce qu’on lui glisse dans le creux de l’oreille que la nation
européenne qui l’aidera à reconquérir sa nationalité sera bienveillante à son égard.
Il s’emballe pour le panarabisme parce qu’un Mahdi quelconque, envoyé par le
Prophète , réalisera une nation islamique au sein de laquelle il pourra travailler
pour son bonheur terrestre et le salut de son âme 354.

Cet énoncé propose une représentation (mise en scène) de tout le


champ politique du moment. Les protagonistes politiques (les acteurs) y
sont identifiés et nommés. Le champ lexical reprend les mots-concepts du
débat : indépendance, nationalité, panarabisme, nation islamique.

353
Ibid., p. 83.
354
Ibid., p. 32.

133
L’énoncé est habité par des forces contradictoires : celles sur lesquelles
le locuteur se situe, et celles qu’il repousse (cf. les qualificatifs et subs-
tantifs, comme fascisme, Mahdi quelconque,...). Mais expliquer, montrer
la genèse des mouvements de revendication, n’est-ce pas les justifier ?
Poussée par une sorte de logique de la revendication, la thèse
élaborée par le texte se trouve projetée sur les mêmes perspectives que
le mouvement nationalitaire :
Que sera l’avenir de l’Algérie de demain ? Certainement ce que l’élite
musulmane voudra qu’elle soit 355.

C’est l’élite algérienne qui fera l’Algérie de demain 356.


Ces deux énoncés, qui se reprennent et jouent l’auto-citation,
esquissent un éventuel devenir. Dans leur espace, pas de place pour la
colonisation. Il n’est pas ici question de d’extrapoler et de rendre le texte
étranger à ses conditions de production. Mais on ne peut s’empêcher de
constater cette sorte d’anticipation de la logique argumentative, qui
projette le discours au-delà des frontières du politique.
Cette logique argumentative se trouve poussée beaucoup plus loin
dans un autre texte attribué à ZENATI et publié sous un titre qui
fonctionne comme une véritable énigme357. Comment périra l’Algérie
française : est-ce un titre prophétique, programmatique, pris en compte
par un énonciateur qui le fait sien ? Est-ce un titre en forme d’aver-
tissement ? Ce n’est qu’à la lecture du texte que l’on peut opter pour la
seconde hypothèse. L’auteur, là encore, tout en les dénonçant et en
demandant à l’administration de les sanctionner, engage le débat avec
les Oulémas sur le devenir du pays (qu’il veut ouvert au progrès sous la
houlette de la France), sur la religion (dont il défend la forme populaire),
sur les transformations sociales...

SAÏD FACI
La négation de la dimension politique se retrouve également dans le
texte de FACI :
Il est particulièrement remarquable de constater que le panislamisme n’existe
absolument pas en Algérie, que les Indigènes ne contestent nullement la
souveraineté française, et qu’ils ne cherchent pas à s’y soustraire 358.

Pour qui lit ce texte en regard du chronotope historique, cette


dénégation radicale peut sembler étonnante. C’est que pour l’heure,

355
Ibid., p. 89.
356
Ibid., p. 91.
357
Texte signé HASSAN et publié à Constantine, Editions Attali, 1938. Cf. DEJEUX,
Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Karthala, 1984.
358
FACI, op., cit., p. 5.

134
d’autres possibles semblent envisageables. La perspective de la sépa-
ration de l’Algérie et de la France peut sembler quelque peu utopique. Le
texte la présente comme telle. Mais la négation reste une assertion, et ce
qui est nié, peut être, est. Faire barrage, par la négation sur cette
éventualité, permet le déploiement de la thèse projetée dès le titre.
Les différents fils discursifs concourent à son élaboration. La
critique de l’administration qui ne prend pas en compte les problèmes :
On continua à ignorer la situation véritable des populations musulmanes 359.

Seul un homme comme lui, Indigène et Français, peut toucher à


cette vérité. FACI désigne le rôle social et politiques des intellectuels,
rôle inconfortable, qui leur aliène tout le monde :
Les intellectuels musulmans n’ont pas bonne presse car, même en étant
favorables à la France, ils dénoncent les injustices 360.

Se trouve ainsi résumée la position des intellectuels algériens en


situation coloniale. Ils tiennent un discours irrecevable : leur société ne
peut accepter qu’ils lui parlent de la domination française comme d’un
bien ; les colons ne peuvent entendre leurs voix discordantes.

ELEMENTS DE CONCLUSION

Lorsqu’on regarde l’organisation et le fonctionnement du champ


discursif de cette période où la colonisation s’élabore, dans un processus
contradictoire, on constate que la position de ces premiers intellectuels
algériens relève de l’intenable, mais s’explique par les contradictions de
ce champ où se rencontrent, s’opposent et tentent de cohabiter, deux
discours. On vient, reprenant l’héritage de Rome, civiliser un pays
retombé en barbarie, etc. Il faut continuer à dominer le pays pour
l’exploitation de ses richesses, et si les Indigènes sont gênants, il faut les
refouler vers le désert, ou les exterminer.
Dans ce contexte, quelle peut être la place de ces intellectuels
formés à l’école française? On sait que rien, dans l’organisation du
champ discursif, ne prévoyait leur intervention. Ils furent pourtant
sollicités, encouragés à prendre la parole, d’abord dans les journaux,
pour des conférences, puis dans des livres. Qu’attendait-on d’eux ? Il est
généralement demandé à ces bons élèves de faire un discours qui
fonctionne comme même du discours ambiant. Même avec de légères
nuances, il n’est pas question de remise en cause de la présence
française : les critiques de ces hommes sont, d’avance, prises dans un
cadre. Répéter leur leçon, c’est ce qui est demandé, d’une certaine façon,

359
Ibid., p. 63.
360
Ibid., p. 78.

135
à ces hommes placés dans la gueule du loup361. Mais leur voix (car leurs
textes gardent la marque de l’oralité) n’est perceptible que dans une
certaine différence, une irréductible altérité (une certaine altération de la
répétition). Position de l’inacceptable selon le partage du champ
politique. Ces hommes se veulent de deux mondes en train de devenir de
plus en plus antagonistes.
Pour ces initiateurs de possible, prendre la parole (la plume) en
français c’est être toujours, d’une façon ou une autre, porte-parole d’un
groupe, plus ou moins important (tous les indigènes ou les évolués, ou
les berbères, etc.) et toujours, même très timidement, revendiquer (des
écoles et plus d’instruction pour les leurs, plus de justice, l’égalité
républicaine...). Leurs textes dessinent une certaine cartographie du
champ discursif tel qu’ils le travaillent, qu’ils le projettent vers un horizon
toujours différent de ce qui est en place. On peut suivre la façon dont
cette première génération d’intellectuels algériens s’y positionne, voir
quels sont les points qu’ils retiennent et comment ils les traitent.
Au début, c’étaient les problèmes de la sécurité, de la responsabilité
collective, du séquestre des terres... qui dominaient le champ discursif.
Ces intellectuels intervenaient pour impulser, sur la scène discursive, des
schémas d’évolution quelque peu imprévus. Ils entendaient dire ce qu’il
fallait faire : le mode de gestion administrative, l’école, le statut des
Indigènes évolués, etc. Puis, la colonisation mieux installée, ils ont don-
né leur avis sur le mode de gestion. On les voit se partager en défen-
seurs des chefs traditionnels, fils de grande tente ou en ennemis de la
féodalité. On voit ainsi se confronter deux organisations sociales : l’an-
cienne qui tente de reprendre pied dans le système colonial et de
préserver des lambeaux de son ancien pouvoir et une nouvelle, inédite,
impulsée par quelques individus, ces indigènes évolués, et les premiers
travailleurs émigrés.
Dans l’ensemble des textes, une relecture de l’histoire s’opère. Il
faut donner une archive à la thèse en élaboration dans le texte : berbé-
rité, héritage romain, synthèse arabe – berbère pour aboutir à l’algéria-
nité... Autant de postulats identificatoires, à partir desquels des pers-
pectives d’avenir sont esquissées. Si la conquête arabe et l’islamisation
de l’Algérie sont diversement appréciées (la position de HESNAY-
LAHMEK, qui les considère comme une catastrophe, est opposée à celle
de MORSLY qui y voit l’accomplissement d’un progrès), la présence
turque est généralement considérée comme une tyrannie ayant entraîné
le retour vers la barbarie et la stagnation civilisationnelle. Le Turc
tyrannique fonctionne souvent comme un syntagme, ayant réalisé la
soudure du substantif et du qualificatif. De même, la présence française
est généralement considérée comme un bien. C’est qu’elle apparaissait

361
C’est ainsi que KATEB Yacine désignait la décision de son père de le mettre à l’école
française. Etre dans la gueule du loup, c’est bien sûr être en grand danger de dévoration,
mais c’est aussi (il suffit de s’avancer un peu dans la gueule!) rester en travers de la
gorge, c’est empêcher le loup, l’Autre, d’avaler et le mettre ainsi en danger d’étouffement.

136
comme pouvant permettre une greffe de modernité. Pour tous, un
engagement a été pris par la France : faire ou aider le développement
(l’accès à la civilisation) de ceux qu’elle domine.
Comment faire cette civilisation ? L’école est toujours donnée
comme la clé de ce développement. Tous réclament plus d’écoles et des
enseignants meilleurs. Généralement, ils veulent un enseignement
bilingue, faisant une place à la langue arabe. L’école est également
présentée comme le moyen d’assimilation. Ceux que l’histoire a refoulés
et gelés sous le terme d’assimilationnistes ont des positions discursives
(nous ne parlons pas de leurs positions politiques !) complexes et dyna-
miques. Pour eux (sauf pour quelqu’un comme HESNAY- LAHMEK),
assimilation n’est pas fusion et perte dans l’autre, mais gain d’un plus (la
citoyenneté française, l’égalité de droits, etc.) tout en préservant une
originalité (la religion, le statut personnel, etc.). Souvent, le champ
sémantique du mot est bouleversé et les sens inversés, presque par
inadvertance. N’est pas assimilé celui qu’on croyait. Les Berbères ont
assimilé tous les envahisseurs ; qui les empêchera de continuer ?
Certains historiens de cette période ont souligné la timidité des
revendications de ces Algériens qui prennent la parole en français.
Mahfoud KADDACHE caractérise ainsi l’ensemble de la production
textuelle de cette période :
Les milieux traditionalistes, lettrés et élus s’étaient manifestés à la fin du XIXe
siècle dans des pétitions ou des adresses relatives à des questions touchant la
défense de l’Islam et de la charî’a, les vols des habous et les exactions des caïds.
C’était l’ère de la chikaya, de la plainte. Le vaincu n’osait réclamer que la
suppression des abus criants : halte aux expropriations, modification du code
forestier, allègement des impôts, abrogation des tribunaux d’exception... Quand on
le pouvait, on allait un peu plus loin, on demandait plus de sollicitude pour la
langue arabe, plus de pouvoirs aux cadis, on réclamait des écoles 362.

Il reprend ce jugement plus loin sous une autre forme : La majorité


des élus n’était apte qu’à faire des chikayas 363. Elever des plaintes, à
peine modulées, esquisser des critiques, très timides, n’était-ce pas déjà
quitter la place qui avait été assignée ? Les tenants de la colonisation ne
s’y trompaient pas qui refusaient tout discours des Algériens musulmans.
Les interventions de ces hommes, otages et ouvreurs de pistes, sont,
malgré leurs dénégations, lourdes d’implications politiques. Hommes des
doubles discours, hommes de l’ambiguïté... KADDACHE note, pour
caractériser la position des instituteurs (mais la remarque est valable
pour l’ensemble des intellectuels de cette période):

362
Mahfoud KADDACHE, Histoire du nationalisme algérien. Question nationale et politique
algérienne. 1919 -1951, Tome I, Alger, SNED, 1980, p. 74.
363
Ibid., p. 94.

137
La mission que se fixaient les Instituteurs, représenter la France et la
civilisation, était d’autant plus ambiguë que les instituteurs voulaient servir aussi
bien la France dont ils se déclaraient les fils spirituels que l’indigène dont ils
étaient les frères 364.

Cette ambiguïté était-elle la marque d’un manque (de détermination,


de clarté politique...) ou le signe de cette position de l’im-possible de
l’intellectuel algérien à ce moment ? Un autre spécialiste de la société et
de l’histoire algériennes, l’anthropologue Augustin BERQUE, avait déjà
souligné cette ambiguïté :
Le fait n’est pas rare en pays d’Islam soumis à l’influence occidentale, d’une
complète antinomie de principe entre les intellectuels et la foule. D’un côté
émancipation de l’esprit; de l’autre stagnation, ornière, préjugés. Tel colon
européen qui, en plein bled respire à pleins poumons les effluves de la brousse,
comprend mieux son voisin fellah, que ne le ferait tel médecin musulman, lauréat
de nos facultés. Mais prenons-y garde : il y a aussi jonction soudaine,
démagogique disons le mot, des intellectuels et de leurs coreligionnaires, cela
notamment à l’occasion d’une crise qui, n’ayant pas reçu de solution économique,
se transpose sur le plan politique. C’est alors que se vérifie une constance de
l’histoire maghrébine : l’excitation des instincts du peuple par une idéologie qui lui
demeure inaccessible.365

Cette analyse donne une certaine image du champ culturel et de la


position des différents acteurs. Elle rend compte de la séparation entre
intellectuels et peuple, qui n’est pas rupture radicale. Elle esquisse
également une hypothèse qui permettrait de comprendre l’intervention de
ces intellectuels solitaires : la non résolution de problèmes concrets
entraîne un déplacement de champ et le passage au politique.
Augustin BERQUE dresse un panorama haut en couleurs du champ
intellectuel de cette époque. Il précise :

364
Ibid., p. 82.
365
A. BERQUE, Ecrits sur l’Algérie, réunis et présentés par Jacques BERQUE, Aix-
en-Provence, Edisud,1986, p. 101. Tout le chapitre 4 propose un panorama du
champ intellectuel. Les figures d’intellectuels, hautes en couleur, renvoient
visiblement à des êtres réels que l’auteur connaît. Relevons la dernière remarque
sur l’embarquement du peuple dans l’idéologie à laquelle il ne comprendrait rien.
J’ai envie de procéder en essayiste et de poser autrement la question : et les
sans-culottes de 1789 (décidément voilà les mêmes références que celles des
intellectuels algériens des temps passés) comprenaient-ils les implications
idéologiques de ce qui se passait ? Ne saisissaient-ils pas d’instinct qu’ils étaient
enfin acteurs de l’histoire ? Le texte de FANON répondra à cette question,
décrivant l’étape ultime du processus : “La décolonisation ne passe jamais inaper-
çue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme
des spectateurs écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon
quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire”, Les Damnés de la terre, Paris,
Maspero,1961, p. 30.

138
Mon analyse n’est pas péjorative. Elle a voulu, non juger mais classer. Ces
Intellectuels, pendant un quart de siècle, je fus leur confident […]. Et je déchirerais
ces pages hâtives, si elles devaient blesser l’un d’entre eux […] 366.
Il propose une galerie de portraits, qui commence par ceux dont la
formation d’esprit se situe entre 1895 et 1906 367:
La culture littéraire de cette génération […] est, elle aussi, d’un style un peu
désuet. Ils citent avec ferveur Leconte de Lisle, Hérédia, Verlaine […]. On les sent
plus près du dogmatisme d’un Taine ou de l’âpre sarcasme voltairien. Ils projettent
, sauf exception, une silhouette intellectuelle un peu desséchée, ligneuse,
anguleuse, dont la raideur d’allure ne manque d’ailleurs pas de noblesse. Notre
esquisse serait incomplète, si nous ne signalions pas, chez quelques-uns de ces
médecins, avocats, professeurs, un retour vers l’Islam. L’un, matérialiste à la
Büchner, fit circoncire son fils ; l’autre, pour la voiler, retira sa fille de l’école 368.
Là encore on retrouve ce passage constant d’un monde à l’autre,
d’un mode de pensée à l’autre, comme si ces hommes étaient tentés par
des synthèses impossibles. C’est là une constante de l’intellectuel
algérien qui continue aujourd’hui encore : écartelé entre des univers
posés comme inconciliables, mis au défi d’établir des passerelles et
d’être des deux mondes en même temps, il est l’homme de l’harmonie
impossible... Cette première figure de l’intellectuel algérien est déjà
porteuse des stigmates de l’incohérence 369 d’une société portée par des
projets contradictoires...
Les textes de cette première génération intellectuelle tracent un
champ discursif qui peut sembler caractérisé par la contradiction et
l’incohérence. C’est que nous le déchiffrons en dehors de son chronotope
historique. La présence française semblait, quelles que fussent les
ombres qui déjà se dessinaient, s’inscrire dans la durée. C’était l’une des
lignes de l’horizon discursif (les autres étant constituées par l’affirmation
de la supériorité de la civilisation française, etc.). Les discours impulsés
par ces hommes s’inscrivent pleinement dans le champ discursif de
l’heure, sans, au premier abord, le remettre en cause. Mais ils ne

366
BERQUE, op. cit., p. 108.
367
Ibid., p. 106.
368
Ibid., p. 109.
369
Aujourd’hui encore, il est reproché à l’intellectuel algérien (mais aussi maghrébin, mais
aussi arabe, peut-être aussi africain) ouvert à l’universel de ne pas être d’un seul monde,
le Sien. Enfermement dans l’Origine...

139
produiront pas un discours de la réitération. Tout au plus reconduiront-ils
certains points, certaines thèses, pour les travailler. Ils en bricolent
(déstructurent, inversent...) les pôles et les valeurs pour rendre possible
un autre texte. Se dessine alors une autre perspective.

140
Chapitre 5 :
Contre-point :
Diwan d’un (im)possible devenir en colonie : Les
compagnons du jardin

L’année 1930 voit la célébration du Centenaire de la colonisation en


Algérie. Les publications qui l’ont accompagnée dressent le bilan et
glorifient l’œuvre de la France. Dans les textes et discours, la coloni-
sation est placée sous le signe de la pérnnité. Mais déjà des ombres se
profilent et d’autres discours, de contestation de la positivité coloniale,
s’affûtent.
Les Compagnons du jardin paraît en 1933. Ce texte, partition à deux
mains et à plusieurs voix, n’est ni vraiment une exaltation de l’œuvre
coloniale (même s’il s’inscrit implicitement dans un champ discursif
englobant, dominé par cette thèse), ni (surtout pas) une remise en cause
de la présence française en Algérie. Il serait dans une sorte d’espace
médian et fluctuant, entre le discours courant et un autre en formation. Il
se situerait sur ce qui pourrait articuler, hiatus et pas encore fracture, les
deux blocs discursifs. Il ouvre un débat sur les devenirs (im)possibles des
Algériens, c’est-à-dire des Indigènes et des Français nés et vivant sur
une même terre. Il ouvre ainsi un champ discursif assez nouveau, non
pas tant par ses composantes, ses points de force et ses thèmes, que par
les synthèses possibles entre des éléments qui étaient généralement
considérés comme inconciliables.
Quelles sont les composantes et les lignes de force qui caracté-
risent le champ discursif ouvert par le livre ? Comment les notions et va-
leurs habituelles (colonisation, assimilation, progrès, Islam, éducation,
place de la femme musulmane...) sont-elles reprises, redéfinies et tirées
vers d’autres horizons ?
Le texte, composé de neuf lettres, résulte de la collaboration de
Robert RANDAU et d’Abdelkader FIKRI et pose plus d’une question :
quelles sont les positions des deux protagonistes du débat ? Sont-ils sur
des positions d’égalité ? La colonisation cesse-t-elle, au moins pendant
qu’ils débattent, d’être une séparation irréductible ? Comment un

141
Indigène et un Français peuvent-ils discuter de tous ces sujets toujours
relancés ?

LES AUTEURS
L’Indigène Abdelkader FIKRI est le nom de plume de HADJ
HAMOU370: très assimilationniste371 selon la formule de C.- A. Julien, il
déclare:
Je rêve d’une Algérie à jamais française […]. Je suis partisan de l’égalité et du
droit commun absolus, tout au moins en faveur de notre élite en attendant la
naissance de l’Algérie, région intégralement et totalement française […]. L’Islam
n’y objecte rien et il ne met aucun obstacle à notre francisation définitive puisqu’il
admet l’évolution et non la stagnation 372.

Ce franc-maçon ayant une formation d’interprète judiciaire a été


professeur d’arabe. Il fait partie de l’Association des écrivains Algériens,
créée en 1919, avec à sa tête Randau .
Robert ARNAUD écrit sous le nom de RANDAU : c’est un Algérien,
né à Alger. Administrateur en AOF, il s’impose comme “spécialiste des
affaires musulmanes”. Il est, dans le domaine littéraire, l’initiateur de
l’Ecole Algérianiste. C’est lui qui porte le projet et le relance. Dans une de
ses lettres à FIKRI, il écrit :
Voilà, il faudrait mettre toute flemmarderie de côté, et mener à bonne fin ce que
nous avions commencé. J’étais convaincu que ça n’irait pas vite, mais non que
vous vous lasseriez d’aussi bonne heure.

RANDAU demande à son co-auteur de reprendre, à propos de


l’Islam, ce qu’il a déjà publié dans la revue Afrique (pas d’attaque contre
l’Islam en tant que religion) :
enfin, il faudrait proclamer qu’on peut porter un chapeau de paille et être un
excellent musulman ramené à sa pureté […] (Lettre du 20 septembre 1932).

Les deux hommes semblent occuper une position d’ouvreurs de


possibles, chacun ayant fait un bout de chemin vers l’Autre : le premier
sur le chemin de ce que l’on appelle l’assimilation et l’autre sur le chemin
de ce qu’on peut appeler la compréhension. Tous les deux peuvent

370
Il avait deux adresses à Alger, l’une au nom de FIKRI, l’autre au nom de Hadj HAMOU.
371
Assimilation, assimilassionniste... autant de mots chargés de plus en plus négativement
au fur et-à mesure que monte le discours nationnalitaire. Ils sont à utiliser avec prudence
car, s’ils permettent de clarifier les clivages politiques, ils ne rendent pas toujours compte
de la complexité des situations telles qu’elles sont vécues par les acteurs de l’histoire ou
du discours.
372
Cité par MAUNIER dans sa préface.

142
prétendre à une connaissance du monde de l’autre. Pour eux une
synthèse est possible. Comment cette thèse se déploie-t-elle en texte ?

STATUT GENERIQUE DU TEXTE


Et ce texte qu’est-il ? Roman comme on serait tenté de le définir ?
Etude de la société algérienne proposée par deux auteurs qui ont une
grande connaissance du monde dont ils parlent ? Ou essai, c’est-à-dire
intervention dans le débat et ouverture de possibles, comme hypothèses
pour l’avenir ? On sait que le statut générique d’un texte détermine, d’une
certaine façon, son intervention dans le champ culturel ; il est aussi défini
par la lecture qui en sera faite. Deux lecteurs privilégiés de ce texte ont
des avis différents : alors que le préfacier MAUNIER parle de récit,
Augustin BERQUE, qui l’a lu en critique attentif et pointilleux, émet le
vœu de le voir doubler par un roman, ce qui implicitement le détermine
comme étude, essai, etc., mais pas comme roman. Deux lecteurs et
chaque fois une définition (récit – non roman) différente.
Roman ? Il ne s’y passe rien. Le récit est plutôt du côté du compte-
rendu de séance. Les personnages s’arrêtent pour parler. Les deux
cénacles jumeaux pourraient inscrire à leur fronton :
Nul n’entre dans notre cercle s’il ne s’assied pour débattre. Nul n’est de notre
diwan373 s’il ne traite de nos problèmes.

Essai? S’il y a débat – il n’y a que cela ! –, il est porté par des
personnages qui ont un nom et une histoire. Il est possible de faire
correspondre des passions, des intérêts, une certaine tournure de
parole... à chaque thèse, à chaque position discursive. Les personnages
sont bien caractérisés, bien campés.
On sait que RANDAU, théoricien de l’Algérianisme, concevait la
littérature comme une littérature à message et l’écrivain comme le militant
d’une cause, le défenseur d’une thèse. Pourtant, ce texte ne ressemble à
aucun des romans de RANDAU, ni à celui publié par FIKRI374. Si les
personnages sont là, ils n’agissent pas, ils parlent, ils commentent, ils
jugent le présent et le passé, ils font des projections dans l’avenir. Ce
sont des êtres de paroles, des acteurs réels de discours possibles. On
serait tenté de dire que ce texte de réflexion utilise un des moyens
privilégiés du roman, qui est le personnage.

373
Ou “diouan”, selon la graphie adoptée par les auteurs.
374
FIKRI, Zohra, la femme du mineur, Paris, Ed. du Monde moderne, 1925.

143
SUR LES MARGES DU TEXTE
La préface de René MAUNIER, en avant-texte, propose un
éclairage politique du texte. Le protocole de lecture proposé replace le
texte dans le champ intellectuel et le met en regard des aspirations et
revendications des Indigènes375.
Le champ intellectuel des années 1930 est caractérisé par deux
sortes de discours : le discours de glorification de l’œuvre coloniale
(plutôt sous-entendu que vraiment présent) et le discours protestataire et
nationalitaire 376 qui conteste cette œuvre. Pour ce dernier pôle, René
MAUNIER distingue trois types de discours, trois figures discursives. La
première figure est celle de l’islamisant, salafi crispé sur le passé ou
islahi tenté par l’ouverture sur le progrès et la modernité offerts par la
France coloniale. HESNAY-LAHMEK, Kabyle émancipé, qui plaide pour
les Berbères contre les Musulmans bien plus que contre les Français377 et
qui demande l’assimilation, de droit comme de fait, est l’illustration du
second cas. Enfin, Ferhat ABBAS, Algérien musulman, est un protes-
tataire déclaré. La colonisation n’a su créer, dit-il, que pauvreté et elle a
fait de l’indigène un prolétaire 378. Il demande l’égalité... dans la diversité379.
Toutes ces figures peuvent être retrouvées, avec plus de complexité
et moins de tranchant, dans le corps du texte. MAUNIER dégage ce qui
est commun aux divers discours : la demande de plus d’instruction et
l’égalité. Il rappelle la distinction entre
deux mots qui n’ont pas le même sens : la colonisation, la civilisation.
Coloniser, c’est faire un ordre ; civiliser, c’est ouvrir un progrès. Il faut, d’abord,
coloniser ; il faut, après, civiliser 380.

Après l’établissement du pouvoir matériel, il faut un pouvoir spirituel ;


c’est là l’attente des indigènes.
La préface restitue un autre aspect du débat politique et intellectuel
du moment : la question de la nation. L’idée d’une nation algérienne est
en l’air, aussi bien du côté des Algériens, qui auraient des rêves d’auto-
nomie, que du côté des Indigènes musulmans, qui face au refus opposé à
leurs aspirations pourraient choisir d’autres voies, comme celle du

375
Le terme Indigène, pour les natifs du pays était sans équivoque ; alors que le terme
Algérien pouvait désigner soit les Européens de nationalité française nés en Algérie, soit
les Français et les Indigènes, soit encore seulement les Indigènes.
376
Le premier terme est employé par MAUNIER pour parler de Ferhat ABBAS ; le second
désigne l’“orientation” de discours qui ne sont pas vraiment politiques, mais qui préparent,
accompagnent et rendent lisibles les textes proprement politiques (manifestes,
déclarations, pétitions, etc.).
377
MAUNIER, Préface aux Compagnons du jardin, Paris, Donat-Montchrétien, 1933, p. XIV.
378
Les Compagnons du jardin, op. cit., p. XIII.
379
Ibid., p. XIV.
380
Ibid., p. XVI.

144
nationalisme. Cette préface, tout en tirant le texte de RANDAU et FIKRI
vers le politique, vers le champ du pouvoir, en fournit comme un double
tremblé ou troublé et en dit le caractère (im)possible. L’utopie esquissée
par les compagnons est une sorte de modèle idéal, quasiment irréa-
lisable. Les précisions du préfacier sur l’idée de nation algérienne, qui est
l’œuvre des Français381 rejoignent l’énoncé désabusé de la loi sur tout
empire qui doit trouver sa fin382. Cette remarque sur l caractère éphémère
des empires a de quoi étonner en cette période de célébration.
Préscience que confèrent la connaissance et l’observation ?
La préface de MAUNIER, qui tire le texte vers des champs de
signification qu’il ne semble pas envisager explicitement, en souligne
l’originalité et la fragilité. Moment de pause, moment de rêve d’une
évolution harmonieuse de la colonisation...
Une autre remarque permet de mieux cerner la particularité de ce
texte. Augustin BERQUE a lu et annoté le manuscrit que lui a adressé
RANDAU. Il a, à chaque page, rétabli la vérité anthropologique,
communiquant les chiffres, donnant des précisions. Mais RANDAU tient
peu compte de ces rétablissements. Il ne retient que ce qui semble
convenir à la construction de la thèse générale (de la thèse matrice) du
livre. De toute évidence, il n’obéit pas aux mêmes préoccupations
qu’Augustin BERQUE.
Ainsi, ce texte se situe, dans le champ intellectuel de l’époque,
différemment des textes de “savoir”, qui proposent des études à caractère
scientifique sur la société observée. Il est de l’ordre de la participation au
débat sur le devenir de l’Algérie, à un moment symboliquement
important : celui de la célébration du Centenaire et des débuts d’un autre
discours, contestataire de la légitimité coloniale. La stricte vérité ne lui
importe que dans la mesure où elle sert la démonstration.
De même, l’entretien du Cheikh TAÏEB EL OKBI, reproduit à la fin
du livre383 semble ancrer le texte loin du romanesque. Les questions de
Robert RANDAU (ce ne sont pas les questions de François,
correspondant d’Abdesselem !) et les réponses du cheikh sont une autre
façon, en miroir réaliste, de traiter les points discutés dans les diwans.
TAÏEB EL OKBI se définit comme un islahi (il est de l’association des
Ulémas), pour un retour à la pureté de l’Islam. Il est ainsi contre le
maraboutisme, cet
islam faisandé des Africains du Nord. Cet Islam [qui] n’est qu’un ramassis de
superstitions dont l’origine fétichiste est indéniable384.

381
Ibid., p. XVI.
382
Ibid., p. XI.
383
Ibid., Appendice I.
384
Ibid., p. 179.

145
Il n’est pas pour des innovations trop poussées, ni pour une politisation
de la religion (il précise qu’il n’a rien à voir avec les ouhabistes). Pour lui
l’Islam n’interdit pas
l’instruction en français, répandue dans tous les milieux, dans toutes les
classes de la société 385.
[Il souhaite que] les musulmans et les Français entretiennent non seulement de
bons rapports de voisinage, mais aussi constituent une seule famille 386.

A la question sur la naturalisation, le cheikh répond clairement : Je ne


l’approuve pas 387 ; mais il n’est pas contre une naturalisation par décret
(du même genre que le décret Crémieux, comme le dira Lamine
LAMOUDI qui est aux côtés du cheikh pendant l’entretien). De même, il
précise qu’il ne veut pas que le musulman naturalisé (soit) considéré
comme un hérétique ou un rnégat 388. Il est partisan résolu de l’instruction
de la femme 389. La polygamie est soumise à des conditions telles qu’elle
est quasiment prohibée. Mais le voile est prescrit par le Coran et la
coutume 390. Par contre, le port du chapeau […] n’a rien à voir avec la
religion 391.
On retrouve ainsi dans cet entretien les points forts des débats des
compagnons du jardin.
Enfin, “Les vœux de l’Association des indigènes citoyens français du
département d’Alger”392, qui souhaitent, au nom de la déclaration des
droits de l’homme et du citoyen, ne plus être des citoyens de seconde
zone 393 donnent aux débats un arrière-fond social et historique et les
lestent de revendications précises.
On voit ainsi que ces différents textes (préface et appendices)
éclairent le texte proprement dit. Ils proposent chacun une représentation
du champ intellectuel et un cadre de lecture. Les lettres échangées
essaient de sortir de l’enfermement du signifié en une échappée vers
l’ailleurs, vers un possible devenir, synthèse et dépassement.

COMPOSITION DU LIVRE
RANDAU écrit à FIKRI dans la lettre citée plus haut :

385
Ibid., p. 180.
386
Ibid.
387
Ibid., p. 181.
388
Ibid., p. 182.
389
Ibid., p. 183.
390
Ibid., p. 183
391
Ibid., p. 184.
392
Ibid., Appendice II.
393
Ibid., p. 185.

146
Les Algériens ayant mêmes intérêts économiques et politiques doivent
s’agréger en un seul grand peuple, sans distinction d’origine (berbère, arabe ou
européenne) et tendre à diriger eux-mêmes leurs destins (nous formulerons ce
point avec toutes les précautions désirables 394.

Le projet est clair, il est tendu vers une “efficacité” sociale, ayant des
implications politiques. Le texte est constitué de neuf lettres échangées
par François et Abdesselem (entre François-Français et le Serviteur de
la Paix, ou du Salut, ce qui est quelque peu synonyme en contexte
colonial). Le premier s’est installé
à [la] ferme patrimoniale d’Ain-es-Saâda, dans une plaine abritée du sirocco
par des collinettes schisteuses fourrées de diss, d’alfa et d’ârâr […]. Un jardin aux
épaisses frondaisons entoure [son] bordj couronné de palmiers. [Il] y cultive des
roses, des orangers, des abricotiers et le géranium à essence. De doubles
rangées de cyprès coupent les vents dominants qui, à l’occasion ravageraient les
plantations. Une allée de mûriers mène de la route à [sa] maison, ancien poste de
guet qu’édifièrent, il y a quatre-vingt dix ans, les cavaliers du général Yusuf 395.

François, originaire d’Alger comme RANDAU, est comme lui un


ancien fonctionnaire en Afrique noire. Abdesselem, quant à lui, s’est
établi à Alger, après avoir
vécu les années de [sa] jeunesse dans le Tell, aux flancs du Zaccar verts de
vignes et de vergers [...]. Des fenêtres de [sa] villa, [il] aperçoi[t] la mer si bleue et
les arbres qui bientôt perdront leurs feuilles 396.

Le livre composé par ces lettres croisées est placé sous le signe de
la dualité, dualité projetée vers l’égalité et passant par l’assimilation.
Les lettres sont envoyées de deux lieux jumeaux, qui projettent et se
renvoient des images croisées des deux pôles du débat. A Alger comme
à Aïn-es-Saada (en arabe, la source du bonheur397) deux cénacles se sont
constitués autour des deux correspondants. Il serait facile de retrouver
les figures (et rôles) typiques de l’Algérie de cette époque : galerie de
portraits, où se côtoient les tenants de la modernité et ceux qui sont d’un
monde dépassé, sans parler de ceux qui louvoient et adoptent telle ou
telle position, telle ou telle posture selon les circonstances. Les familiers
de François sont :
– Sid Ali, conseiller général, qui parle parfaitement français, naturalisé,
son oncle, le bachagha Bou-Hamra, chef féodal de quatre-vingts ans,
– Maâmmar, “le preux marabout”,

394
Ibid., p. 185.
395
Ibid., p. 2.
396
Ibid., p. 11.
397
Les auteurs pratiquent ce jeu de passage d’une langue à l’autre: Aïn Lehfa est traduit par
“source de la soif”.

147
– quelques colons arabisants.

Autour d’Abdesselem, les compagnons sont plus nombreux,


représentants d’une certaine société idéale. Ce sont des êtres d’élection,
aucun gueux parmi eux. Il s’agit cependant d’une société traversée par
une certaine complexité :
– le docteur Bouzid, orphelin,
– Si Thaleb, le vieil instituteur, issu d’une lignée de caids, de culture française,
– Echikh El Djilali, jeune cadi, naturalisé, ayant abandonné son statut
personnel, marié avec Germaine,
– Sidi Lasfar, le mufti, qui cache la légion d’honneur qu’il a pourtant longtemps
sollicitée, crispé sur les vestiges de l’ancien monde,
– Sidi Lakhdar, savant et brillant orateur, lui aussi peu porté au changement,
– Mademoiselle Jeanne, avocat inscrit au barreau,
– enfin, le juif Barukh, diplômé de l’école de commerce.

Dans chaque diwan, on débat, on discute, on échange, on évolue


ou on campe sur ses positions. Par l’intermédiaire des deux amis, les
deux cercles de discussion échangent. Cette construction en miroirs
croisée, en chiasme, vient complexifier la construction binaire de
l’échange premier. Le débat se tient dans un cadre discursif précis, qui
est présent en texte. C’est le discours courant, qui définit l’horizon , sur
lequel toute parole nouvelle prend sens. Les points forts de ce cadre
fonctionnent comme des axiomes, incontestables, indispensables, piliers
de tout discours :
– suprématie de la civilisation française sur la barbarie : La culture de
l’esprit tuera nos atavismes 398.
– mission civilisatrice de la France qui doit aider les peuples arriérées
à se développer : c’est la mission [de la France] sur terre399. Cent ans ont
déjà passé, remplis de bienfaits 400.
– mission historique de la France qui a mis fin à la domination turque :
Hors les mécontents et les aigris […] les Algériens savent que les Français les
délivrèrent des démons du désordre, du brigandage et de la domination turque 401.

C’est le discours admis, sans enjeu majeur (du moins il est présenté
comme tel, bien que dans la préface MAUNIER évoque d’autres
conceptions de la colonisation). C’est presque un discours fossile : il
semble clôruré, inamovible :

398
Ibid., p. 39.
399
Ibid., p. 130.
400
Ibid., p. 134.
401
Ibid., p. 35 (troisième lettre, déclaration de Sid Ali).

148
Le débat reprend, inventaire et réitération, avec ses thèmes
habituels : la naturalisation des indigènes, l’Islam, le progrès, l’école, la
place et l’instruction de la femme indigène, le voile... Ainsi, dans la
dernière lettre d’Abdesselem, ils sont repris dans les questions que pose
Aissa, le président de l’Amicale des Etudiants Musulmans du Nord de
l’Afrique :
– L’évolution indigène est-elle possible sans le concours de la femme ?
– L’Algérie vivra-t-elle sans la France ?
– Notre indépendance est-elle souhaitable ?
– […] La naturalisation française ? 402

Les réponses sont multiples et toutes dans le sens attendu. Le


voile ? Il est appelé à disparaître. La femme indigène ? Elle évoluera.
L’indépendance ? Seuls les rêveurs la veulent403. La naturalisation? Il ne
faut pas confondre la foi avec la naturalisation...
Les réponses sont celles qui sont attendues, dans la logique des
axiomes posés pour cadrer le débat. Mais comment se tient ce discours
dont les thèmes et les thèses sont de l’ordre de la réitération, de l’ordre
de l’acquiescement ? Quelles en sont les étapes ? Quels en sont les
montages argumentaires?
L’exemple du discours sur l’Islam permet de voir quelle est la
démarche des deux auteurs. Le débat se tient sur, et à partir d’un socle
discursif : à partir de l’histoire de l’Islam originel et de sa dénaturation.
RANDAU et FIKRI prennent ainsi d’emblée place dans le débat qui sera
aminé par l’association des Ulémas. C’est dans ce contexte que se tient
le débat sur la naturalisation. Celle-ci ne vise pas l’intégration (la perte)
de l’indigène, mais la séparation des domaines (religieux et public). Pour
cela les auteurs font un véritable travail d’exégèse du Coran et des
Commentaires des docteurs de la foi. Pour eux, la naturalisation n’est pas
perte de ce qui est spécifique, mais gain d’un plus : l’égalité, l’instruction.
Autre exemple, celui de l’opposition civilisation (française) / barbarie
(indigène). S’il admet sa barbarie, Abdesselem n’en pose pas moins la
question :
N’y aurait-il des sauvages que chez nous, en Afrique ? L’Allemagne a eu son
Landru. Ne m’as-tu pas dit toi-même qu’il était des nègres pleins de savoir et de
modestie ? En vérité, nous établissons à la morale des frontières arbitraires. Et toi-
même tu tombes dans ce travers à nous accuser de perpétuer la barbarie dans le
monde par le seul fait que nous nous enfermons dans l’observance stricte des
principes de notre religion 404.

402
Op. cit., p. 123.
403
Op. cit., p. 129.
404
Ibid., p. 137.

149
Voilà que le débat, à partir du socle discursif en principe admis,
prend une tournure inattendue. Voilà que l’un des points forts du discours
communément admis (l’opposition avancement européen / sauvagerie
africaine) est bousculé par la question du barbare et en est comme
perturbé. On pourrait multiplier les exemples qui montrent comment, par-
delà la reprise des thèmes du discours admis (et en même temps que la
réitération se fait), la réfutation est esquissée. Travail de détournement,
d’ébranlement des thèmes du discours habituel . C’est par un bricolage
multiple, par un travail de ce discours habituel que se fait la construction
d’un possible à-venir : dépassement du système colonial (dont le principe
est basé sur la séparation) ?
La collaboration de RANDAU et FIKRI est comme l’annonce de cette
collaboration plus vaste que MAUNIER appelle de ses voeux. Ces deux
partenaires de discours (comme on est partenaires de jeu ou de travail),
chacun entouré de son cénacle, où le principe d’égalité semble respecté,
donnent la parole aux véritables acteurs du débat réel. Les différentes
figures du texte sont autant de postures discursives, ce sont autant de
revendications qui sont mises en texte : plus d’écoles pour tous, et des
écoles pour les filles, plus d’intégration et d’égalité, et respect de l’Islam...
Plus qu’une synthèse, ce texte propose une compréhension réciproque,
un cheminement spirituel de chacun des deux partenaires.
Ce texte atypique par bien des aspects propose une sorte de
modèle pour un possible à venir. Ce possible pour demain vise
l’intégration totale, la résolution des contradictions et le dépassement des
points sur lesquels achoppe toute forme de débat (statut personnel,
naturalisation...). Le discours du Jeune Algérien Ferhat ABBAS, celui du
cheikh EL OKHBI, et même celui des Citoyens français d’origine
indigène, sont, dès ces lendemains du Centenaire, projetés vers le
dépassement d’un discours colonial bloqué, refusant tout changement.
Les Compagnons du jardin propose des séances (à la manière de
HARIRI le fait remarquer MAUNIER). Pas de mouvement : les membres
des diwans sont presque couchés à l’orientale. Dans ces deux Edens
jumeaux, on est loin de l’agitation du monde. Le principe d’égalité étant
admis entre tous les membres de cette société idéale, tous les problèmes
peuvent être débattus sans devenir dramatiques ni cruciaux.
Texte comme une anticipation, une projection possible vers une
solution impossible dans la logique coloniale. Mais aussi texte traversé
par des ombres inquiètes ; texte comme une tentative de ralentir le
mouvement de l’histoire... Mais déjà d’autres discours, plus radicaux, se
préparent.

150
Université de Provence
Aix-Marseille I

Département Littérature Française

Zineb ALI-BENALI

Le Discours de l’essai de langue


française en Algérie.
Mises en crise et possibles devenirs (1833 - 1962)

Vol. 2

Thèse présentée sous la direction de


Madame le Professeur Anne Roche

1997-1998

151
152
3° partie :
De la radicalisation du discours à la revendication
d’indépendance : 1930-1962

153
Chapitre 1 :
La naissance du discours nationalitaire :
L’Emir KHALED et Ferhat ABBAS

Nous avons retenu 1930 comme date-articulation du champ dis-


cursif, car jusqu’à la célébration du Centenaire, l’ensemble des discours
était globalement marqué par la reprise de l’isosème bien fondé de la
présence française en Algérie, etc. Mais ce découpage soulève un certain
nombre de questions : en effet, bien avant 1930, certains textes dessinent
un nouveau pôle discursif, celui des revendications nationalitaires. De
même, de nombreux textes publiés bien après 1930 et jusque dans les
années soixante sont du premier ensemble discursif405.
Les historiens (tels AGERON, JULIEN, KADDACHE, etc.) opèrent
un autre découpage temporel. Ils font partir la période de la revendication
nationalitaire de 1919, des lendemains de la première guerre mondiale
qui voit l’engagement de plusieurs milliers d’Algériens dans la défense de
la patrie 406, les débuts de l’émigration et la découverte d’autres relations
avec les Français. En mai 1919, l’Emir KHALED adresse une pétition au
président des Etats-Unis, Th. W. WILSON, dans laquelle il dénonce la
misère et l’asservissement des Indigènes et demande l’envoi
de délégués choisis librement par nous pour décider de notre sort futur, sous
l’égide de la Société des Nations 407.
Enfin, l’Etoile Nord-Africaine408, parti fondé en 1926, formule très
rapidement des revendications d’indépendance. MESSALI Hadj lance au

405
Cf. par exemple, Augustin IBAZIZEN, Les Réalités algériennes (textes de conférence),
Alger, Fontana, 1948.
406
En 1912, la loi sur la conscription des Musulmans algériens imposait à ces derniers, dès
l’âge de dix-huit ans un service militaire de trois ans (alors que les Européens ne faisaient
que deux ans). Les Algériens résistèrent comme ils purent : soulèvement dans les Aurès
et dans l’Oranie, émigration vers des pays arabes (exode de la population de Tlemcen
vers la Syrie).
407
Cf. AGERON, “Vérités sur l’Emir Khaled”, in Algérie-Actualité, Alger, semaine du 6 au 12
mars 1980, n° 751, p. 30.
408
“L’Etoile Nord-Africaine a été créée au printemps. Elle apparut dès les débuts de son
action comme une organisation nationale et musulmane ; le Parti Communiste Français a
joué un rôle dans le développement de l’Etoile mais ne l’a pas créée. Le PCF, n’ayant pu
encadrer les travailleurs nord-africains, a cherché à avoir leur appui par l’intermédiaire de

155
Congrès anticolonialiste de Bruxelles (10-15 février 1927) le terme et le
mot d’ordre :
L’Etoile Nord-Africaine, qui représente les intérêts des populations laborieuses
de l’Afrique du Nord, réclame pour les Algériens l’application des revendications
suivantes et demande au Congrès de les faire siennes :
L’indépendance de l’Algérie ;
Le retrait des troupes françaises d’occupation ;
La constitution d’une armée nationale ;
La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux
agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la
remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés. Retour à l’Etat
Algérien des terres et forêts accaparées par l’Etat français […]409.

Ainsi, dans le champ politique, se profile un discours autre, en rup-


ture avec le discours courant. Les textes et pétitions de l’Emir KHALED,
les déclarations et articles de MESSALI Hadj, les articles de Ferhat
ABBAS entre autres sont écrits et lancés sur la scène publique en cette
période de transition qui va de 1919 aux fêtes du Centenaire. Mais ces
prémices n’impulsent pas vraiment un changement dans le champ
discursif tracé et occupé par ces textes qui se tiennent sur les marges du
politique sans y être vraiment. Ce champ discursif continue, jusqu’au
lendemain de 1930, à avoir les mêmes lignes de force, les mêmes
isosèmes qu’à la fin du XIXe siècle. Le fait que les articles de F. ABBAS
soient rassemblés en un seul volume, sous un titre commun, et publiés en
1931, montre que ce n’est qu’à ce moment que commence autre chose.
Le changement du statut éditorial, la nouvelle composition (un peu
comme une réécriture), la date d’édition, le titre signalent une nouvelle
dimension du texte. Là encore nous sommes confrontés au problème de
la concordance des chronotopes historiques : le politique ne se structure
pas exactement comme l’intellectuel, et n’a pas forcément les mêmes
limites temporelles.
De même, et nous avions commencé à l’entrevoir à travers l’étude
des textes de notre corpus, les positions politiques et les positions dans
le champ discursif peuvent diverger. Lorsque Ferhat ABBAS lance, véri-
table pavé dans la mare, Le Jeune Algérien, il opère un bouleversement
du champ discursif.. Il perturbe et change les isosèmes admis, rompant
ainsi la longue chaîne de la répétition (même feinte). L’historien ou le

la C.G.T.U. et de leaders populaires comme KHALED et en se plaçant sur le terrain


nationaliste. Aussi le PCF mit-il à la disposition de l’Etoile de nombreux moyens matériels :
locaux, impression de tracts et du journal “L’Ikdam”, emplois aux militants, etc.” in
KADDACHE, Histoire du nationalisme algérien. Question nationale et politique algérienne
1919-1951, Alger, SNED, 1980, T.1, p. 188.
409
In KADDACHE, Mahfoud et GUENANECHE, Mohamed, L’Etoile Nord-Africaine, 1926-
1937. Documents et témoignages pour servir à l’étude du Nationalisme Algérien, Alger,
OPU, rééd. 1994, p. 42.

156
politicien peut déplorer, surtout après la clôture de certains processus
(comme la revendication d’indépendance), la timidité de certaines prises
de position. Dans le champ qui nous intéresse, qui est celui de l’émer-
gence d’un autre discursif, acteur pour d’autres possibles, nous tenterons
de dégager la rupture opérée par les textes de l’Emir KHALED et de
Ferhat ABBAS.

L’EMIR KHALED
L’Emir KHALED410 va oser investir le champ du discours politique et
ainsi traiter de certains points que les lettrés et les élus (selon les termes
de l’époque) n’osaient pas aborder. Il brise un tabou qui consistait pour
les intellectuels à ne jamais parler de politique, c’est-à-dire à ne jamais
remettre explicitement en cause ni la présence française, ni les lois colo-
niales, ni l’Administration.
Lorsqu’il prend et relève le titre d’Emir, il renoue avec l’héritage de
son aïeul et s’inscrit dans un autre cadre anthroponymique et identitaire,
quasiment en dehors de l’état civil instauré par l’administration coloniale.
Il quitte volontairement l’armée, qui était, avec l’école, l’une des deux
voies possibles pour les quelques indigènes tentés par l’intégration. C’est
lui-même qui ferme une porte étroite qui ne s’entrouvrait que très
parcimonieusement pour quelques rares élus. Rupture. Il s’engage alors
dans la politique.

Il ne craint pas d’être considéré comme politicien […]. Lorsqu’il commença en


1919 sa carrière politique à Alger, il était déjà considéré comme un dangereux
agitateur, porte-parole du nationalisme musulman naissant. Il apparut au
lendemain de la guerre comme le chef du mouvement Jeune-Algérien ; son
triomphe aux élections municipales d’Alger attira sur lui l’attention de
l’Administration 411.

410
“Khaled Ibn al Hachemi Ibn Hadj Abedelkader, connu sous le nom d’Emir KHALED était le
petit fils d’ ABDELKADER. Né le 20 février à Damas, KHALED y passa toute sa jeunesse.
Sa famille se fixa en Algérie en 1892. Entré à Saint-Cyr en 1893 sur l’insistance de son
père, KHALED quitta l’Ecole Militaire sans y avoir terminé ses études. Il revint à Alger, se
fit remarquer par son indépendance d’esprit et ses critiques contre l’Administration. Il
fréquenta les Jeunes Algériens, chercha même à s’enfuir. Les autorités militaires
consentantes, son père aidant, KHALED put retourner à Saint-Cyr et obtenir en 1897 son
grade de sous-lieutenant. Il refusa de se naturaliser français et resta officier à titre
indigène. Il fut envoyé en 1897 comme sous-lieutenant au Régiment de Spahis à Médéa
[...]. A Alger, KHALED fut à partir de 1913 très lié avec les Jeunes Algériens, qui étaient
heureux d’avoir un compagnon illustre et au verbe haut. Mobilisé en 1914, il fit la guerre en
France, mais fut évacué en 1915 pour tuberculose pulmonaire. Il prit sa retraite en 1919 et
s’installa à Alger”, KADDACHE, op. cit., tome I, Alger, SNED, 1980, note p. 98.
411
KADDACHE, op. cit., p. 99.

157
Il fait irruption sur un terrain en plein mouvement, avec les prémices
des revendications qui se feront au lendemain de la célébration du Cen-
tenaire de la colonisation. Cette période qui commence après la guerre
de 1914-18 et qui va durer une dizaine d’années peut être considérée
comme un chronotope précis. Ce chronotope a été ainsi décrit par l’histo-
rien KADDACHE :

Le Khalédisme avait […] trouvé dans l’Algérie de l’après-guerre un terrain bien


préparé : agitation des “Jeunes Algériens” durant la période précédente,
démobilisation des militaires, retour des ouvriers émigrés en France, échos des
bouleversements mondiaux (revendications des pays arabes, Egypte en
particulier, révolution en Russie et en Europe) et difficultés économiques 412.

Les points énumérés sont en fait les isosèmes qui se retrouvent


aussi bien dans le texte de la conférence de l’Emir KHALED, que dans le
livre de Ferhat ABBAS, que dans les pétitions et mémoires que certains
partis politiques vont adresser aux hommes et instances politiques en
France. Ce qui marque la rupture avec les textes de FACI, HASNAY-
LAHMEK ou ZENATI n’est pas tant dans les isosèmes abordés (on y
traite de la conscription, on y dénonce les abus des caïds, etc.) que dans
la façon systématique de les traiter, que dans la façon de dénoncer tous
les abus (ce qui aboutit à la condamnation de la colonisation). On
constate ainsi que La Situation des musulmans d’Algérie (1924)413 et
Le Jeune Algérien (1931)414 sont d’un même champ discursif et d’un même
chronotope historique et culturel. Avec ces deux textes, une autre voix se
fait entendre, une autre structuration du champ discursif se dessine, une
autre distribution des rôles (discursifs et politiques) se profile, une autre
voie s’esquisse...
L’Emir KHALED va permettre à des revendications bouillonnantes
de trouver une formulation et une voix pour les porter.
Il a eu le grand mérite d’avoir contribué à préciser le programme de
revendications immédiates des “Jeunes Algériens”415.

Il remplit ainsi une fonction de porte-parole pour la nouvelle classe


politique des Jeunes Algériens, mais également pour ceux dont ils sont
eux-mêmes les porte-parole, ceux qui viennent à ses meetings, qui
l’élisent. Avec lui, nous touchons à une jonction qui se produit rarement
entre un intellectuel et ceux pour qui il parle. Ses textes comme ses
discours viennent répondre à une attente précise. Ils offrent une
configuration discursive dans laquelle de nombreux Algériens (il s’agit
des Indigènes !) peuvent se re-trouver. On peut se demander quelles

412
Ibid., p. 119.
413
Publié à Alger, Editions du Trait d’Union, avec en sous-titre l’indication suivante :
“Conférences faites à Paris les 12 et 19 juillet 1924 devant plus de 12 000 auditeurs”.
414
Publié à Paris, aux éditions de La Jeune Parque
415
KADDACHE, op. cit., p. 108.

158
peuvent être les raisons de cette rencontre entre un intellectuel et le peu-
ple. Est-ce parce qu’il sut trouver le discours qui convenait ? Est-ce parce
qu’il était le petit-fils d’ABDELKADER, le grand résistant à la conquête
française ? Peut-être tout cela à la fois, ajouté aux qualités de l’homme :
Ascendance, courage, franc-parler, souci de garder le contact avec les “Jeunes
Algériens” dont il était le chef de file et encore avec les masses populaires à qui il
avait présenté les formules, les slogans les plus nationalistes à l’époque.

Et KADDACHE cite en note un extrait de rapport de police qui souligne


la popularité de l’Emir KHALED parmi les Indigènes :
Même indifférents à ses théories politiques, ils subissaient son influence
particulière et lui envoyaient à l’occasion leur obole pour alimenter sa caisse de
propagande ; ils voyaient en lui le représentant, le symbole d’une tradition
historique qui les flattait secrètement416.

On sait que la vie politique de l’Emir KHALED a été très courte, cinq
ans à peine. Dès août 1923, il est contraint à l’exil et doit quitter l’Algérie.
Après son départ, les revendications nationalistes sont gelées et s’es-
tompent du champ discursif. Pour un moment, elles semblent oubliées.
C’est sur le chemin de l’exil, évoqué dans le texte, que l’Emir
KHALED prend la parole à Paris pour présenter les revendications des
Algériens à des auditeurs bien disposés, les Français de France. Le texte
sera publié la même année (1924). Il garde les marques de son oralité
première. L’auditeur présent est interpellé et convoqué sur la scène
textuelle : il devient acteur de ce qui se joue, il est appelé à prendre parti,
son adhésion est supposée acquise...

INSERTION DANS LE CHAMP DISCURSIF


Comment se fait l’insertion de ce texte dans la champ discursif (c’est
le texte lui-même qui l’opère) ? Comment ce champ est-il présenté ?
Comment les différentes forces y sont-elles situées ? Quels sont les
statuts et les positions des différents acteurs discursifs : du locuteur et
des allocutaires ? Que vise le locuteur : quelle adhésion veut-il emporter,
quelle(s) thèse(s) veut-il élaborer ? Sur les ruines de quelles autres
thèses ?... Autant de questions que l’on peut poser à ce texte.
La forme de la conférence offre un cadre déterminé dans lequel
l’allocutaire est bien précis : c’est celui qui est présent concrètement dans
le même espace que le conférencier. Mais le passage de l’oral à l’écrit va
différer le contact. L’allocutaire s’estompe et s’éloigne. Il est une ombre
pistée par certains indices textuels qui tracent une sorte de portrait idéel.

416
Ibid., p. 119. La citation est extraite d’un rapport de la Préfecture d’Alger, daté de 1924.

159
Le texte commence par une interpellation Mes frères. Cette inter-
pellation sera réitérée : à la fin de l’introduction et à la fin de la confé-
rence417. L’allocutaire est directement sollicité, dans une relation person-
nalisée à des moments clés du texte. L’Emir Khaled, pour expliquer cette
façon de s’adresser à ses auditeurs, cite un verset coranique :
O êtres humains, nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et nous
avons fait de vous des nations et des tribus pour vous connaître 418 .

Pas d’autres explications ; pas de commentaire. La citation est


implicitement considérée comme se suffisant à elle-même. L’auditeur-
lecteur peut y retrouver des valeurs qui lui sont familières : égalité entre
les hommes, échange, tolérance, etc. Le texte lui indique la voie.
Implicitement, une circulation sémantique (et une égalité) s’établit entre le
texte religieux (généralement considéré en milieu colonial comme
rétrograde et incitant au fanatisme) et le texte républicain (plus diffus),
centré sur l’esprit de 1789. Cette équivalence sera reprise plus loin :
Nul n’ignore que l’Arabe et les Musulmans en général soit par instinct, soit par
atavisme, sont socialistes collectivistes, unionistes 419.

Caractérisé par la religion, caractérisé par la nature, le Musulman


est dégagé du cadre figeant du discours colonial. Le texte opère une
synthèse plutôt audacieuse des deux points forts du discours des colo-
nisés : les principes de 1789 et l’Islam. La formulation en est déléguée à
un savant, DOISY, qui est cité :
Guidés non par des principes philosophiques mais pour ainsi dire par instinct,
ils ont réalisé de prime abord, la noble devise de la Révolution “Liberté, Egalité,
Fraternité” 420.

Ces deux isosèmes se retrouvent dans le texte de Ferhat ABBAS.


Ce sont les deux pôles référentiels à partir desquels le discours ici et
maintenant se construit, mais aussi vers lesquels il tend. Ce sont
également les deux références de nombreux intellectuels de l’époque
formés à l’école française : l’attachement à l’Islam et à la civilisation
arabe ne les empêche pas de reprendre à leur compte l’idéal de la
Révolution française.
L’Algérien est également défini comme fier et indépendant 421. Là
encore échappée au cliché colonial. Emergence d’un isosème qui
commençait à être formulé au creux des énoncés historiques (sur les
Berbères par exemple) et qui trouvera une formulation très complète dans
l’essai de Jean AMROUCHE, l’Eternel Jugurtha, écrit en 1943 et publié

417
Ibid., p. 4 (deux occurrences) et p. 27 (une occurrence).
418
Ibid., p. 3
419
Ibid., p. 4.
420
Ibid.
421
Ibid.

160
trois ans plus tard. Nous voyons ainsi comment des isosèmes peuvent
traverser les textes et les chronotopes historiques. Tout se passe comme
si l’effacement d’un isosème qui peut faire résurgence à un autre moment
du texte se retrouvait dans l’ensemble des textes du genre qui
formeraient une sorte de grand texte. Ici, ce qui est esquissé en une note
presque anodine, sera repris de façon plus visible au moment de
l’élaboration des figures des ancêtres résistants. On pourrait ainsi suivre
l’histoire d’un thème, sorte d’isosème transtextuel, qui traverserait les
époques. On pourrait ainsi expliquer pourquoi, à partir des années
quatre-vingt, en Algérie se multiplièrent les publications de textes
historiques, sur les grandes figures et les grands événements de l’histoire
du mouvement national et de la guerre de libération. Reprise d’un débat
qui était clôturé par l’historiographie officielle, qui avait refoulé dans
l’ombre les figures de MESSALI Hadj, de ABBANE Ramdane...
Dans le texte de l’Emir KHALED, l’allocutaire, défini comme héritier
des principes de 1789, est continuellement appelé en texte. C’est pour lui
que le discours se tient ; c’est sa conviction qui est visée ; c’est son idéal
de justice et d’égalité qui est convoqué pour juger le code de l’indigénat
et le système colonial en général. Face à lui, le locuteur définit son
statut : c’est un sujet et, comme tel soumis aux lois d’exception 422. Cette
isosémie sera réitérée plusieurs fois :
– […] des sujets soumis à un régime spécial 423.
–En Algérie tout est spécial et tout est privilège .
– Sous un régime démocratique, la majeure partie de la population musulmane
est réglée par des lois spéciales 424.

D’un énoncé à l’autre, une progression est à l’œuvre : passage du


cas individuel à l’ensemble des Algériens, puis à tous les domaines de la
vie sociale. Le dernier énoncé reprend le deuxième425, mais introduit la
dimension historique.
Nous avons là un exemple de la stratégie discursive de l’essai : une
isosémie revient dans le texte, entre reprise et transformation. Elle peut
s’effacer et ressurgir, un peu comme le fil d’un tissage (pour rester dans
la métaphore habituelle !) qui peut être caché derrière les autres fils
avant d’être ramené à la surface. Cela permet un essaimage dans le
corps du texte. Ici, l’isosémie considérée sera encore présente par le
biais d’une citation. C’est à LARCHER, éminent professeur de droit à la
Faculté d’Alger, de tirer les leçons de ce régime d’exception : les tribu-
naux d’exception et l’internement. Le champ sémantique se concentre sur
le juridique. Mais il s’élargit ensuite, toujours à travers la citation :

422
Ibid., p. 3.
423
Ibid., p. 4.
424
Ibid., p. 5-6.
425
Ibid., respectivement p. 6 et 4.

161
Il n’était pas possible à un état civilisé d’aller plus loin dans cette voie de
répression barbare.
Un parlement républicain se doit à lui-même de bannir cet abominable abus qui
a trop longtemps duré 426.

Cette citation vient clore l’isosémie régime spécial. Elle est clôture
d’une autre isosémie très voisine, celle de l’inhumanité de la colonisation.
Remarquons que cet énoncé perturbe les valeurs habituellement (dans le
discours colonial) affectées à chacun des partenaires en colonie : c’est
du côté français que se trouve la barbarie, l’abominable abus.

LES POSITIONS DU LOCUTEUR : LE SYSTEME PRONOMINAL


Comment se construit la stratégie discursive dans ce texte ? Elle se
joue à plusieurs niveaux. Par exemple, au niveau des pronoms
personnels, nous avons une distribution assez rigoureuse. Le locuteur
apparaît sous deux formes : je, KHALED, avec un itinéraire particulier,
avec une histoire faire d’attaques et d’exil... Et nous, lorsqu’il se situe
dans le groupe de ses coreligionnaires. Le passage de l’un à l’autre statut
s’opère explicitement :
Mettons donc une bonne fois ma personne de côté, et occupons-nous de la
masse plus intéressante des musulmans opprimés 427.

Dans cet énoncé, apparaît un autre nous, celui qui lie le locuteur et ses
auditeurs-lecteurs. Ils ont en commun le même amour de la justice et de
l’égalité. Par contre, le on est presque toujours équivalent d’un ils dans
lequel le locuteur ne s’implique pas :
On continue la création de nouveaux centres de colonisation 428.
On nous calomniait ..., on nous reproche... 429.
On a poussé le sacrilège... Voilà ce qu’on a fait des conventions passées... 430

De toute évidence on renvoie aux colons et à l’administration, exclus


du débat. Il peut quelquefois ne pas avoir de référent précis :
Pas loin d’Alger (30 k.) on trouve des tribus dont les territoires très peuplés
sont sans école, sans route, sans fontaine, sans pont ou passerelle 431.

426
Ibid., p. 6
427
Ibid., p. 4.
428
Ibid., p. 5
429
Ibid., p. 7.
430
Ibid., p. 7.
431
Ibid., p. 6.

162
Nous avons ainsi une distribution du système pronominal qui
dessine des pôles discursifs précis : je-nous pour le locuteur individu ou
collectif pris dans le groupe des musulmans algériens, et quelquefois
dans le groupe qu’il constitue avec ses allocutaires-lecteurs. Cette com-
munauté est rendue possible, dans le premier cas, par le statut de porte-
parole :
La vérité ayant droit à la parole, mes électeurs, pour ne pas dire tous les
Musulmans d’Algérie, m’ont chargé de parler devant Mr Millerand, lors de sa visite
à l’Algérie en 1922, afin de lui exprimer leurs doléances 432.

Il veut donc faire entendre une voix étouffée 433


. Le vous marque de
l’allocutaire présent en texte :
les Français de France, à l’esprit large, aux sentiments élevés et fraternels, aux
visages accueillants434.
le peuple français lui-même, […] ses représentants directs 435.

Après une sorte de préambule qui dresse la champ discursif et y


installe les acteurs discursifs sur des positions précises, le texte en visite
les différents pôles : les communes (mixte et de plein exercice), les
territoires militaires, les eaux-et-forêts, l’enseignement des indigènes, les
conscriptions, l’émigration des travailleurs, la représentation au
parlement.
La stratégie argumentative reste la même : il s’agit de mettre en
évidence le traitement injuste infligé aux Musulmans. Chaque point (en
fait chaque chapitre) analysé aboutit à une seule conclusion : indigénat,
cours d’exception..., partout c’est le régime du sabre, que les indigènes
traduisent, nous dit l’auteur, par bessif. Notons que, par le précédé du
discours indirect libre, nous entendons la voix des indigènes. Notons
également l’étymologie, peut-être fantaisiste, qui fait dériver bessif de
répressif, et qui établit un échange sémantique entre deux mots (l’un en
arabe et l’autre en français) qui rendent compte, un peu sur le mode de la
métonymie, d’une situation générale.
L’Emir KHALED demande par exemple l’abrogation des lois d’une
sévérité implacable, aux mesures inqualifiables, au régime exécrable436.
Les jugements catégoriques s’expliquent par les implications écono-
miques, désastreuses pour les indigènes. C’est à ce niveau que se situe
l’analyse de la thèse de la prospérité coloniale. La question de la
richesse est posée autrement : richesse, oui, mais pour qui ? Quels sont
les exclus ?

432
Ibid., p. 25.
433
Ibid., p. 27.
434
Ibid., p. 3.
435
Ibid., p. 27.
436
Ibid., p. 12-14.

163
Voyons quelle est la part de l’indigène dans cette grande prospérité? 437.

Le développement de cette isosémie se poursuit par un double


détour, par la citation de W AHL, un historien reconnu, et par la relecture
du passé. La présence romaine en Algérie, l’une des références (sinon la
seule qui ait une peu de panache) les plus importantes dans le discours
de légitimation de la colonisation, est ici déchiffrée autrement, du côté
des indigènes et non selon l’optique des seuls conquérants :
L’opulence de l’Afrique (romaine) était faite de ces misères. De quel œil la
multitude des affamés – et des ignorants – devait-elle regarder les villes
somptueuses et les portiques et les thermes de toute cette vie élégante ? De
longues rancunes, d’inexplicables haines couvaient dans ces masses silencieuses
et méprisées 438.

Le changement typographique (peu importe celui qui le fait, il est dans


ce texte ici et maintenant) fait ressortir la présence d’autres acteurs so-
ciaux, qui vont peut-être faire bouger l’histoire. Cet énoncé fonctionne
comme image, double symbolique, du présent. Une menace voilée se
dessine, une rupture est alors possible dans l’ordre injuste de la colo-
nisation. Nous retrouvons une caractéristique des textes de cette époque
et de celle d’avant : la présence, quelquefois à peine esquissée,
d’ombres qui viennent brouiller les schémas pour l’avenir...

L’ENSEIGNEMENT
Traiter de l’enseignement permet de réfuter sans nuance les thèses
coloniales sur la mission éducatrice et formatrice de la France en
Algérie :
Des chiffres officiels prouvent d’une façon irréfutable qu’après 94 ans d’occu-
pation, l’enseignement des indigènes est presque nul, voire même inexistant dans
plusieurs contrées d’Algérie 439.
Ce chapitre sur l’enseignement commence par une assertion catégo-
rique. Les diverses modalisations (façon irréfutable, presque...) excluent
en fait toute nuance, toute remise en cause éventuelle. Le discours
contraire est d’avance réfuté : la dimension dialogique des essais des
colonisés apparaît ici, même si cet énoncé semble monologique. En effet,
l’autre discours est présent dans l’horizon discursif et l’assertion produite
ici et maintenant ne peut être aussi catégorique que par rapport à cet
horizon discursif.
Là encore c’est la même isosémie, celle de l’injustice, qui est
déployée : inégalité des conditions d’accès à l’école, inégalité des

437
Ibid., p. 14.
438
Ibid., p. 14.
439
Ibid., p. 14-15.

164
chances, etc. Les discours réfutés peuvent apparaître au creux d’une
assertion du texte :
Les particularités de notre statut personnel qu’on nous oppose, n’ont jamais été
invoquées contre les musulmans de l’Inde ou du Sénégal 440.

La réfutation ne se fait pas vraiment en attaquant de façon frontale


(comme certaines assertions), mais en posant d’autres questions, en
établissant des comparaisons, pour rendre évidente la non-validité du
refus.
Le texte – et la thèse – de l’Emir KHALED se construit notamment
par un jeu intertextuel : en intégrant des citations, qui sont soit reprises
en une sorte de réitération, soit rejetées comme discours à déconstruire.
Les historiens et professeurs de l’Université sont convoqués en texte
pour cautionner la thèse en élaboration. Mais aussi le Coran et les pa-
roles des sages. Le texte reprend les thèmes du débat du moment. Il
s’inscrit ainsi pleinement dans le chronotope historique qui l’englobe, le
rend possible et lui donne sens. Alors que des textes publiés ultérieu-
rement (par FACI, ZENATI...) sont en décalage par rapport aux boulever-
sements du champ politique qui s’annoncent, ce texte, comme celui de
Ferhat ABBAS, est presque annonciateur de changements non encore
réalisés. Ce texte est comme un signe avant-coureur de ce que MESSALI
Hadj va nommer : la revendication d’indépendance. La grande popularité
de l’Emir KHALED s’explique peut-être par la rencontre entre un discours,
une mise en mots opérée par un homme pris dans l’histoire, et un groupe
d’hommes, les Algériens en quête de devenir.

FERHAT ABBAS ET LE JEUNE ALGERIEN


L’année 1930 est marquée par les multiples célébrations du
Centenaire. Partout s’affiche une sérénité sans ombre. Les discours sur
la pérennité de la présence française en Algérie occupent toute la scène
discursive et se reprennent en un jeu intertextuel sans fin et sourd à tout
ce qui n’est pas son écho fidèle. Comités de propagande, congrès,
rallyes sahariens, défilés militaires qui reconstituent l’armée d’Afrique de
1830, expositions, réceptions... Tout est organisé pour
faire des bilans positifs et […] souligner combien a été féconde l’œuvre
française en Algérie. Tous les rapporteurs signalèrent ce qui avait été fait en
Algérie par le colon, le missionnaire, le médecin, l’instituteur[…], passant souvent
sous silence ce que fut la vie de l’Indigène et son labeur et ignorant ses
revendications 441.

440
Ibid., p. 26-27.
441
KADDACHE, op. cit., p. 238.

165
Articles de presse, interventions des représentants des colons,
conférences, études drapées dans l’objectivité scientifique..., ne cessent
de rappeler à l’Indigène sa condition de vaincu. Dans l’une des interven-
tions d’un élu d’Oran nous avons un énoncé qui donne cet isosème
défaite et légitimité de l’occupation :
Nous sommes venus en Algérie car il y avait à Alger un nid de corsaires. Les
corsaires infestaient la Méditerranée. La navigation devenait impossible. C’était à
chaque instant des vols, des rapines, des meurtres, des assassinats ; les pirates
d’Alger allaient jusqu’à offenser nos côtes de Provence, il fallait en finir ; les
Français sont restés car la France avait dépensé depuis 1830 sept à huit milliards
pour faire du pays ce qu’il est […]. Nous sommes en Afrique du Nord, en vertu du
droit de légitime défense. C’est là un droit naturel qui appartient aux peuples
comme il appartient aux individus […].
Nous avons trouvé le pays inculte, des famines périodiques décimaient la
population. Des épidémies pour ainsi dire annuelles la ravageaient. Les tribus
étaient en état de guerre perpétuelle. C’était le régime des razzias. Nulle sécurité.
Comment qualifier un tel régime ? C’était l’anarchie, c’était la barbarie 442.

Cet énoncé reprend les points forts du champ discursif de l’époque.


La force de ses assertions relève d’un monologisme radical. Nulle autre
lecture de l’histoire n’est envisagée, n’est envisageable. Discours sourd,
fermé à tout autre possible, rejetant dans sa structure même tout discours
différent de lui. MORINAUD, qui prononça ce discours, était l’un des
défenseurs les plus radicaux du système colonial. On peut supposer que
les conditions d’énonciation (oralité, débat parlementaire...) aient pu
amener un développement sans nuance, instaurant des relations de
cause à effet (c’est la barbarie des corsaires et l’anarchie des Algériens
qui entraînent, et justifient l’occupation de l’Algérie. Puis les investisse-
ments financiers pour développer le pays légitiment la poursuite de l’oc-
cupation, qui relève du droit naturel). Le cynisme de cette position
extrême, celle des colons à la veille de la célébration du Centenaire, ne
doit pas masquer l’unanimité de ce type de discours. Cet isosème se re-
trouve ailleurs, avec un caractère d’universalité qui nous permet de le
référer au chronotope du moment : en cette période, alors que le discours
des Algériens évoluait, la colonisation tient un discours monolithique,
sans nuance, excluant ainsi toute possibilité de contradiction. En dehors
de quelques voix discordantes (surtout dans la gauche française en
métropole et chez quelques indigénophiles), on n’envisageait aucun autre
avenir en dehors de la domination française. Le bilan du Centenaire ne
pouvait être que positif, envers lumineux d’une longue période
d’obscurantisme. L’Algérien, un journal de Bel Abbès, à l’ouest du pays,
reprenait ce bilan sous forme de tableau :
Avant 1830 Après 1830
Barbarie Civilisation

442
Cité par KADDACHE, op. cit., p. 49.

166
Epidémies Salubrité
Insécurité Quiétude
Famine Bien-être
Luttes intestines Union et travail 443

On retrouve la binarité de l’ensemble des discours produits depuis


1830. Il est possible de référer des textes (études, romans, articles de
journaux, interventions orales : discours d’élus, conférences, etc.) à
chacune des valeurs données dans le tableau, qui sont autant de pôles
discursifs.
L’historien Mahfoud KADDACHE cite d’autres positions discursives,
qui montrent l’unité de configuration du champ discursif :
A. AJAM parla des “jeunes Algériens éloquents, insinuants, que nous gênons
et qui voudraient nous remplacer”, mais “s’ils étaient les maîtres, quelle
épouvantable anarchie”. Les arabophiles les plus ardents reculent d’horreur à la
pensée d’un musulman polygame pouvant devenir maire ou sous préfet, ou
préfet”.
Le général AUBIER confirme : “Si vous établissez le principe, vous n’en
resterez pas là”.
Le général AZAN : “Quelques Indigènes de la Côte, élevés dans nos écoles ont
pensé aux avantages personnels que pourrait leur valoir le mandat de député [...]
mais à côté d’eux, il y a plus de 5 millions d’indigènes qui ignorent l’existence
même de notre Chambre des députés, et n’ont pas le moindre désir d’y avoir des
représentants”.
Le général REIBELL : “L’Arabe du Centenaire est loyaliste et satisfait. Sa
religion est bien enracinée, et il s’incline devant une force supérieure. S’il veut
devenir citoyen français qu’il se naturalise, c’est son affaire. Il deviendra citoyen
français, le jour où il le voudra 444.

Même ceux qui étaient révoltés par la misère des Indigènes et par la
condition injuste qui leur était faite ne pouvaient admettre le principe
d’une égalité de droit (droit de vote et de représentation, égalité devant la
fiscalité, etc.). Remarquons qu’on ouvre la porte de la naturalisation aux
Indigènes. Français depuis longtemps (puisque l’Algérie est terre
française), ils peuvent devenir citoyens, à condition d’abandonner les
derniers lieux de la résistance symbolique (ce qui est désigné sous le
nom de statut personnel). Ils deviendront citoyens en cessant d’être ce
qu’ils sont, en disparaissant en tant qu’identité particulière. Situation de
l’impossible. Mais même cela n’est pas accepté par les colons.

443
KADDACHE, op. cit., p. 243.
444
Op. cit., p. 239. KADDACHE cite J.- P. ANGELLELI, L’opinion française et l’Algérie de 1930
à travers la presse et le livre, thèse de 3ème cycle, Paris X , 1972.

167
Charles-André JULIEN parle d’opposition biologique des colons aux
réformes. Il donne cette description du champ discursif à la veille de la
première guerre mondiale :
A qui lit la presse d’Algérie et les débats parlementaires à la veille de guerre de
1914, il apparaît que les colons sont opposés à tout changement si minime soit-il,
dans la situation des indigènes. Ils repoussent la suppression des impôts arabes445
et l’unification du système fiscal. Ils exigent le maintien du régime de l’indigénat,
sans lequel la sécurité de l’Algérie serait compromise. Ils condamnent la formation
des intellectuels indigènes qu’ils jugents incapables d’assimiler la vraie culture, et
qui deviennent des déclassés aigris et revendicateurs. Ils se dressent contre
l’octroi de la citoyenneté dans le statut que réclament les élites et qui “soulèverait
la protestation unanime des tous les Français habitant l’Algérie” (MARÇAIS,
L’Exode de Tlemcen). Même les plus libéraux considèrent “inadmissible que le
maire puisse tenir ses pouvoirs de ses sujets musulmans” 446.

Voilà la scène discursive dressée. C’est dans ce cadre que continue


à se faire la prise de parole des Algériens. Nous avons vu que l’ensemble
des textes produits par les Indigènes reconduisent, implicitement ou en le
citant de façon ostentatoire, le discours dominant. Mais des ombres,
furtives ou plus inquiétantes, viennent troubler cet apparent unanimisme.
D’autres possibles sont dessinés, d’autres éventualités sont esquissées.
Souvent ces auteurs qui feignent de réciter leur leçon (et qui la récitent
en une première représentation discursive), se défendent d’être des
nationalistes, des communistes... Dénégations trop nombreuses, trop
véhémentes pour ne pas laisser planer un doute. Car on n’a nul besoin
de nier ce qui n’existe pas. On sait que l’assertion négative est l’envers
jumeau de l’affirmation. Ces dénégations prennent une coloration
rhétorique lorsqu’on les replace dans le champ politique de l’époque,
lorsqu’on les restitue dans le chonotope historique. Elles signalent un
blocage du discours (rien n’est possible en dehors de la permanence de
ce qui est) en même temps qu’elles ouvrent sur un autre horizon discursif.
Cet autre horizon est inauguré, au moment du Centenaire, par le livre de
Ferhat ABBAS, Le Jeune Algérien447.

LE STATUT EDITORIAL ET LES CIRCONSTANCES DE PUBLICATION


Ce complexe textuel aura trois statuts éditoriaux, connaîtra trois
projections de lecture (et donc trois écritures). Texte palimpseste (et auto-
palimpseste) : la figuration qui se donne comme ici et maintenant (comme

445
En plus des impôts qu’ils ont en commun avec les Européens, les Indigènes sont soumis
à des impôts spéciaux et supplémentaires, dits Impôts Arabes.
446
Charles-André JULIEN, L’Afrique du Nord en marche. Nationalismes musulmans et
souveraineté française, 3e éd. revue et mise à jour, Paris, Julliard, 1972, p. 97.
447
Le titre complet en est : De la colonie vers le province. Le Jeune Algérien, Paris, Editions
de La Jeune Parque, 1931.

168
état présent du texte) a comme archive celle qui la précède. En 1981, lors
de la réédition du livre paru en 1931, L’Avertissement au lecteur en
résume les circonstances d’écriture, et les notes mises en avant-texte
rappellent le contexte de production des articles. En 1931 l’ouvrage
rassemble un certain nombre d’articles parus dans divers journaux à
partir de 1922. Trois dates, trois états textuels différents et, finalement
trois textes. En effet, si les articles sont une réponse à des textes parus
dans d’autres journaux (L’Afrique latine, L’Echo d’Alger ou Le Figaro), le
livre lui est publié en réaction à la célébration du Centenaire. La réédition
de 1981 veut rétablir la vérité de l’histoire. Possibilités pour un texte de
varier selon les circonstances de lecture ? Ces changements de statut
sont liés aux changements de positionnement dans le champ intellectuel.
Il nous semble intéressant, et éclairant, de lire le texte non comme un
système clos, bloqué dans un temps précis mais comme un complexe
dynamique pouvant fluctuer avec le chronotope historique.
La réédition de 1981 est introduite par un avant-texte qui donne les
circonstances d’écriture de l’ouvrage. L’auteur propose une grille de
lecture (et donc une autre écriture) à l’éclairage de la clôture sémantique
du processus de la lutte d’indépendance, intervenue après 1962. Mais il
donne également des informations sur les circonstances de production
des articles / du livre.
Ce livre est un recueil d’articles publiés à des dates différentes sous le pseu-
donyme de Kamel Abencérage. Les premiers furent écrits alors que
j’accomplissais mon service militaire en 1922, les autres pendant que je faisais
mes études à la faculté mixte de médecine et de pharmacie d’Alger. L’ouvrage a
été édité en 1931, au lendemain des fêtes du centenaire de la conquête de
l’Algérie, à une époque où les revendications des “Indigènes” se limitaient en
principe à l’égalité des droits avec les Européens 448.

C’est l’auteur lui-même qui donne des indications sur le statut édi-
torial de son / ses texte(s) : recueil d’articles puis ouvrage. Comme
énonciateur, il se situe en 1981 et porte un regard rétrospectif sur les
deux états éditoriaux précédents. Il indique ainsi les permutations inter-
venues. Nous retrouvons une caractéristique générique que nous avions
déjà relevée449. Une continuité et une solidarité s’installent entre des
textes jusque-là isolés.
Ferhat ABBAS signale les circonstances de production des textes :
celui qui traite du service militaire des indigènes (novembre 1922) a été
écrit alors qu’il accomplissait lui-même ce service militaire. Nous retrou-

448
F. ABBAS, op. cit., p. 9.
449
Dans la thèse de 3ème cycle, op. cit., nous avions déjà constaté cette permutation dans le
statut éditorial, qui entraîne un changement dans la lecture et, en aval, sur l’écriture elle-
même, faisant passer de l’éphémère et du dispersé au permanent (quoi de plus
permanent que le Livre ?) et à la continuité. Ce fut le cas, par exemple, pour les textes de
LACHERAF, publiés d’abord dans revues et journaux et repris comme chapitres d’un seul
texte, sous un titre d’ensemble, L’Algérie. Nation et société, Paris, Maspero, 1965.

169
vons une autre caractéristique générique de ce type d’écriture : l’histoire
personnelle se conjugue à la réflexion plus générale. C’est en tant
qu’indigène parmi la masse de tous les indigènes, parmi les siens, que
l’auteur intervient dans le débat
Puis l’auteur indique le champ intellectuel dans lequel il place son
intervention. Pour cela, deux niveaux discursifs sont convoqués : l’euro-
péen, celui de la célébration et l’indigène, celui de la revendication éga-
litaire. Le verbe se limitaient laisse entendre que lui, Ferhat ABBAS,
serait allé au-delà. Toujours pour continuer cette réflexion sur la fluctua-
tion de l’écriture en fonction des changements du champ intellectuel,
nous pouvons poser la question : à quelle époque se situe ce dépasse-
ment dans la réflexion ? En 1931 ou en 1981, en plein combat, comme le
dit l’auteur lui-même450 ou après la clôture sémantique ? D’autres indi-
cations nous permettent de dire que c’est cette dernière hypothèse qui
serait à retenir. En effet, plus loin, l’auteur donne des indications sur la
visée de son ouvrage :
Mon petit ouvrage montre tout ce que nous avons tenté, entrepris – hélas sans
succès ! - pour réconcilier colonisateurs et colonisés 451.

C’est après coup que la vanité de l’entreprise devient évidente. Mais


en 1931, demander l’égalité était un acte de rupture dans la conception
colonialiste et européenne de façon générale.

RELECTURE DE L’HISTOIRE
F. ABBAS résume la lecture de l’histoire qu’il lançait à l’époque,
opérant une rupture avec celle qui était communément faite et qui tenait
du cliché monolithique :
Dès l’origine, la conquête de l’Algérie est étroitement liée à un conflit de
religions et de civilisations. En débarquant à Sidi Ferruch, la France de Charles X
avait pris la relève de l’Espagne chrétienne, celle d’Isabelle la catholique et de
Charles Quint. Après avoir mis fin au royaume de Grenade, dernier bastion arabo-
islamique en Espagne, ces monarques ne conçurent-ils pas le dessein d’arracher
l’Afrique du Nord à la civilisation musulmane ?
C’est dans cet esprit que se fait, en 1830, l’occupation de l’Algérie par une
nation chrétienne. Ensuite surgiront des convoitises économiques, maritimes et
expansionnistes. Les thèmes en furent longuement développés par les officiers de
la conquête et les hommes politiques de l’époque 452.

450
Ibid., p. 65.
451
Ibid., p. 11.
452
Ibid., p. 11.

170
L’on ne retrouve pas ici la chaîne de causalités communément ad-
mise : les méfaits des corsaires barbaresques entraînant l’intervention
des Français pour ramener la sécurité en mer et délivrer les Algériens de
la tyrannie des Turcs453. F. ABBAS donne une autre archive, une autre
mémoire à la conquête. Il fait remonter l’enchaînement des faits à la
confrontation religieuse et civilisationnelle commencée au XIVe siècle. La
France n’est plus une nation légitimement courroucée, mais une nation
chrétienne qui continue un projet conçu en dehors d’elle.
Cette revisitation du passé se poursuit à travers la reprise et la
réfutation des thèmes (des isosèmes) vide et sauvagerie opposés à
colonisation construtive et civilisatrice. C’est la résistance d’un peuple qui
est soulignée, avec en regard la spoliation de ses biens par l’en-
vahisseur. Puis l’auteur dresse le tableau noir de la colonisation. On peut
relever le champ lexical de la destruction :
S’effacèrent ; se disloquèrent ; furent morcelés ; pesante ; particulièrement
répressives ; pèsera ; poids asphyxiant...454

Les conséquences sont présentées comme terribles : substitution des


Européens à notre peuple, paupérisation, mendicité, alcoolisme, prosti-
tution455. Comme l’avaient déjà fait d’autres écrivains, la présence fran-
çaise est insérée dans une longue série d’occupations : cette isosémie
est ouverte par la citation du chef de la tribu des Hachems (celle de l’Emir
ABDELKADER) :
Ce continent est le pays des Arabes, vous n’y êtes que des hôtes de passage.
Y resteriez-vous trois cents ans comme les Turcs, il vous faudrait en repartir 456.

Du coup voilà les Français, qui se présentaient comme étant venus


libérer les Algériens de la tyrannie des Turcs, situés sur le même plan
que ces derniers : ils jouent le même rôle et auront la même fin...
Face à la précarité d’une présence étrangère, la pérennité d’un
peuple est visible dans les facteurs de résistance. Au détour de cette
isosémie, une autre est esquissée, celle du rôle des femmes. On sait que
celles-ci furent très rapidement un enjeu dans l’entreprise de destruc-
turation de la société algérienne. Une société livrée à merci se crée
généralement des maquis symboliques (à défaut des maquis réels, ou en
les attendant). En Algérie, la langue arabe et la religion, la femme

453
Il y aurait à étudier les hiatus et les failles d’une telle configuration discursive : quels sont
les places et rôles des “Indigènes”. S’ils étaient les complices des Turcs, pourquoi parler
de délivrance, etc? S’ils étaient opprimés par les Turcs, pourquoi les punir par la suite ?
Ou serait-ce parce qu’une autre logique s’était ensuite mise en place ?
454
F. ABBAS, op. cit., p. 12.
455
Ces mêmes fléaux sociaux, présentés comme consécutifs à la colonisation, sont
également dans le texte de l’Emir KHALED. On voit encore comment des thèmes (des
isosèmes) courent d’un texte à l’autre. Les travaux des historiens permettent de dire qu’il
s’agit des thèmes débattus à l’époque.
456
F. ABBAS, op. cit., p. 12.

171
soustraite à l’échange avec l’autre, puis le passé et la mémoire... sont
autant de maquis culturels. Ferhat ABBAS écrit :
Les femmes musulmanes, nos mères et nos sœurs, jouent dans la résistance
à la pénétration de la civilisation européenne un rôle de premier plan. Elles freinent
tout ce qui vient du dehors. Elles deviennent les gardiennes vigilantes de notre
type de société. C’est par leurs soins que notre enfance s’est aisément rattachée
au passé, aux gloires anciennes de l’Islam et de l’antique Maghreb. C’est par elles
que se sont perpétués nos chants populaires, le culte des saints et de nos sites
sacrés, les récits exaltants des ancêtres, les vertus de notre peuple et de l’Islam
457
.
Cet énoncé appelle plusieurs remarques portant sur la façon dont
l’essai travaille dans le champ discursif et culturel. Il répond indirectement
au discours sur l’oppression des femmes. Déplacement de l’angle
d’attaque du problème : c’est le rôle social des femmes qui est présenté.
Le rôle des femmes est précisé. Elles interviennent dans la transmission
d’une culture. Nous avons une définition particulière de la culture et de la
religion : il s’agit d’une culture de l’oralité, semi-légendaire. La religion est
définie par le culte des saints et des sites sacrés. Le texte de Ferhat
ABBAS engage ainsi, indirectement, le débat avec les oulémas qui auront
un discours sur la pureté de l’Islam débarassé des scories (culte des
saints, etc.). Nous voyons comment l’essai convoque, plus ou moins
directement, d’autres discours. Le dialogisme – et même la polyphonie –
est son principe de fonctionnement : plusieurs voix, plusieurs scènes
simultanées...

POSITIONS DU LOCUTEUR
Nous retrouvons les diverses positions de celui qui dit mon petit
ouvrage458, figure solitaire de l’écrivain. Il peut également dire nous et se
situer dans le groupe des militants algériens, dans l’ensemble des
Musulmans algériens : notre peuple (plusieurs occurrences), nous...,
notre type de société, etc. L’auteur relate un incident mineur mais
révélateur de l’antagonisme des deux groupes sociaux présents en
Algérie. L’échange verbal entre deux étudiants est une confrontation de
deux isosémies opposées :
– Sans la France, tu garderais les chèvres dans ton douar459 [cet énoncé
reprend l’isosème mission civilisatrice de la France chez les Barbares].

457
Ibid., p. 14.
458
Ibid., p. 11.
459
Ibid., p. 15.

172
– Avant l’arrivée des Français, ma famille mangeait à sa faim. Grand-père avait
son champ et son troupeau. Mais peux-tu me dire ce que faisaient tes parents à
Malte ? N’est-ce pas la misère qui les a fait émigrer en Algérie? 460.

Les valeurs habituelles sont renversées par la répartie ironique. Une


autre lecture du passé est esquissée : l’Algérie était prospère avant la
colonisation ; et c’est poussés par la misères que nombre d’Européens y
ont émigré... On peut continuer l’analyse du système pronominal pour
confirmer ce que nous entrevoyons ici et qui se retrouve dans les autres
textes : les positions discursives vont de pair avec les pronoms. Mais il
nous semble plus intéressant d’interroger le pseudonyme que prend
Ferhat ABBAS : Kamel Abencérage. L’auteur a expliqué comment il a été
amené à masquer son nom :
En 1919, je n’avais que vingt ans. La loi Clémenceau avait apporté un peu
d’oxygène à la représentation musulmane. Nos élus se battaient. Nous les
soutenions. Personnellement, et dès cette époque, je me suis rangé à leur scôtés
et j’ai mené le même combat.
Mes premiers articles parurent dans “l’Ikdam” de l’Emir Khaled, dans “Le Trait
d’Union” de l’inoubliable Spielmann, dans le “Ettakaddoum” du Dr Bentami, puis
dans “L’Entente” du Dr Bendjeloul 461.

Et dans une note de 1981, il rappelle les risques qu’il encourait à


dévoiler son nom :
J’ai beaucoup de choses sur le cœur que je voudrais écrire […]. Mais je suis
étudiant et boursier. Si le Gouvernement Général apprenait que je fais de la
politique, je crains que mes études ne soient compromises 462.

Mais il ne dit rien sur le choix du prénom et du nom. Son histoire


personnelle, ses textes et le chronotope historique... donnent peut-être
quelques indications sur ce choix de deux noms symboles de résistance
dans le monde musulman. Kamel, comme Kemal Ataturk, le leader des
Jeunes Turcs, image emblématique pour les Jeunes Algériens. Aben-
cérage du nom de la dernière famille arabe régnant en Andalousie avant
la Reconquête... Ce pseudonyme permet ainsi l’inscription de l’écrivain
dans un double champ symbolique : celui de la lutte nationalitaire, même
si F. ABBAS se défend d’être un nationaliste (c’est-à-dire un indé-
pendantiste) ; et celui de la lutte entre deux civilisations.

460
Ibid., p. 15
461
Ibid., p. 26-27.
462
Ibid., p. 65.

173
STRATEGIES DISCURSIVES
Dans ces articles, devenus chapitres d’un livre unique, F. ABBAS
traite des problèmes en débat en ces années du Centenaire : le service
militaire pour les Indigènes, l’émigration en France, les intellectuels
indigènes, la colonisation et ses implications (injustice, mépris, accu-
sation de barbarie, de fanatisme, etc.), le débat politique (nationalisme et
communisme)... On a ainsi une certaine organisation du champ discursif
à ce moment. Le texte ici et maintenant l’organise à sa façon, propose
une lecture des différents aspects (qu’il énonce), assigne une place aux
différents acteurs discursifs, pour construire sa propre thèse en l’insérant
dans le champ discursif.
Il procède par accumulation répétitive : on retrouve la caracté-
ristique de l’argumentation de l’essai qui procède par réitération pro-
gressive. Une isosémie court dans le texte, selon plusieurs figurations,
plusieurs représentations. Ainsi, à propos de l’intellectuel musulman en
Algérie463, le texte donne des indications sur sa façon de procéder :
Il faut donc s’expliquer et s’expliquer en toute franchise. Je regrette pour ma
part de n’avoir pas suffisamment de temps pour étayer d’arguments décisifs cette
explication que je considère comme une profession de foi. […]
Je ne suis ni académicien, ni professionnel de la politique et j’ignore l’art de
plaider une cause. Mais en restant “vrai”, je veux convaincre le lecteur 464.

La position du locuteur est à la fois précise et complexe : elle est


définie par ce qu’elle est et par ce qu’elle n’est pas. S’expliquer (deux
occurrences), explication, convaincre le lecteur, (faire) une profession de
foi... Nous avons deux champs sémantiques différents, voire opposés :
celui de l’explication, qui fait appel à l’activité intellectuelle. Ce champ est
de l’ordre du rationnel ; il admet la démonstration... Il peut être de l’ordre
du vrai : ce qui est expliqué et démontré peut emporter ainsi la conviction
de l’allocutaire. Il n’en est pas de même pour le second champ
sémantique, celui de la profession de foi : c’est le registre du credo, de
l’assertion qui n’a besoin ni d’explication, ni de démonstration. Dans ce
champ, la vérité est dans la seule affirmation.
Nous avons une autre indication sur le mode de fonctionnement de
l’essai : il oscille sans cesse entre plusieurs tons, plusieurs modes
discursifs. Il se joue simultanément sur plusieurs scènes : didactique
lorsqu’il explique et démontre, polémique lorsqu’il réfute, dénonce ou
milite pour une thèse... Il est des positions et des rôles qui seront refusés
ou non assumés : une argumentation décisive par manque de temps ; le
rôle de spécialiste du discours. Plusieurs indications sur la conception de
l’écriture de l’essai et sur son mode d’assertion dans le champ discursif
sont données : le locuteur n’interviendra ni en spécialiste de l’un des sec-

463
Ibid., p. 66.
464
Ibid., p. 66-67.

174
teurs du champ discursif, ni pour épuiser le sujet. L’exhaustivité n’est pas
visée, car ce n’est pas la visée du projet465.
Pour mener à bien son projet, le texte prend place dans un champ
discursif général (repérable en texte par des indices), dessine l’horizon
dans lequel (et contre lequel) il va faire sens. Pour F. ABBAS, c’est sur-
tout contre cet horizon défini négativement que le texte se positionne. La
presse, représentée par L. BERTRAND, dans Le Figaro, par les Annales
africaines et par les autres organes de presse de la colonie, est citée à
travers certaines de ses accusations contre les intellectuels musulmans :
demi-intellectuels, lestes et astucieux garçons, des fanatiques, des
communistes, des révolutionnaires, des ingrats...

La première accusation vise l’intellectuel et la seconde l’Islam. Dans


les deux cas, le locuteur prend place parmi les accusés : il dit nous, se
positionnant comme intellectuel et comme musulman indigène.
Le passage de l’un à l’autre champ sémantique se fait par les
caractéristiques communes, l’islamité (premier champ : musulman,
deuxième champ : Islam) et les qualités de l’indigène algérien (premier
champ : musulman algérien, deuxième champ : indigène). Ce seront ces
deux caractéristiques (musulman et indigène) qui permettront au locuteur
de se déterminer, de se donner une identité (une archive) en texte,
donnant ainsi un soubassement à sa prise de parole.
Dans cette avant-scène des thèses qui seront ensuite développées,
nous voyons le décor (l’horizon discursif) avec les acteurs discursifs :
celui qui dit je et se situe dans un nous complexe et variable ; celui dont
on parle et dont le discours sera réfuté ; celui dont le discours est cité
pour étayer la thèse en élaboration. Le projet global, tel qu’il est énoncé,
vise la réfutation d’un discours immédiat (la presse), lié à des
événements précis et d’un discours plus ancien traitent de l’Islam.
Dans la première scène discursive, intitulée Les incidents de
Jemmapes 466, F. ABBAS procède à la relecture d’un événement qui a été
présenté d’une certaine façon dans la presse. Le déploiement de cet
énoncé correspond à ce qui a été entrevu plus haut : la simultanéité des
tons, la simultanéité des jeux. L’événement est repris plusieurs fois :
d’abord par le biais de l’allégorie, la fable de l’Enfant à la dent d’or de
Fontenelle (le discours indirect libre permet d’éclairer les événements qui
seront analysés). L’équivalence entre les deux énoncés (l’allégorie et le
fait divers) est établie par le texte : il en fut de même des incidents de
Jemmapes). Puis vient la relation de l’événement dans L’Echo d’Alger du
14 septembre 1926 ; enfin on a la citation de la lettre d’un témoin
oculaire.

465
Remarquons que l’on retrouve la définition courante de “l’essai” dans les dictionnaires,
mais ce qui est ordinairement donné comme manque est présenté ici comme
caractéristique d’une façon de traiter un sujet...
466
F. ABBAS, op. cit., p. 68.

175
Les relations établies par l’énonciateur entre les trois énoncés ne
sont les mêmes. Entre le premier et le second, les relations sont de type
métaphorique, le premier illustrant et expliquant le suivant. Entre le
second et le troisième, les relations sont de l’ordre de la contradiction et
de la réfutation du second par le dernier. La confrontation résulte d’un
engagement individuel de l’auteur : Emus par cette campagne, nous
avons voulu connaître la vérité 467. C’est une réaction de l’ordre de l’affect
(l’émotion) qui entraîne la quête de la vérité (une démarche en principe
réfléchie). Cette triple scénographie (selon la formule de MAINGUE-
NEAU468) procède par accumulation sémantique. Prise entre l’allégorie et
le témoignage véridique, la thèse journalistique est réduite à rien. Le
témoin tire lui-même les conclusions :
Je mets au défi n’importe qui, même le plus spirituel de la si spirituelle race
Jemmapoise de me donner un démenti 469.

Nul besoin d’autre commentaire. Le texte peut se faire clôture du


débat. Il se prolonge pourtant par l’énoncé d’une sorte de loi du genre :
Il est d’usage, dans ce pays, d’entretenir les légendes qui se sont créées au
cours de l’Histoire […] 470.

Le discours se poursuit par la réfutation d’une autre thèse, celle de


Louis BERTRAND présentée dans Le Figaro du 19 août 1926. F. ABBAS
opère une coupe (une pause) dans le continuum discursif (les écrits
quotidiens du journal) : il cite longuement le texte retenu, évoque les cir-
constances d’écriture de l’article (la colonie européenne jugée sévère-
ment par un collaborateur du journal) : voilà dressé le cadre discursif.
La citation subit plusieurs traitements avant d’être donnée en texte.
Elle est qualifiée globalement : BERTRAND se permet de railler l’évo-
lution de l’Algérie musulmane471. Puis la citation est travaillée. Elle n’est
pas rejetée directement, ni réfutée. Bien au contraire, le locuteur feint de
la prolonger par une de ses isosémies, celle de la rareté des indigènes
cultivés. Sans autre transition que celle du changement typographique
qui signale la fin de la citation et le retour au discours ici et maintenant, F.
ABBAS enchaîne :
Personne, j’imagine, n’oublie que les 50 indigènes que compte l’Université
d’Alger sur 2000 étudiants, ne sont qu’une maigre exception par rapport aux 6
millions d’indigènes ignorants 472.

467
Ibid., p. 69.
468
Cf. MAINGUENEAU, Le Contexte de l’œuvre littéraire. Enonciation, écrivain, société, Paris,
Dunod, p. 30.
469
F. ABBAS, op. cit., p. 70.
470
Ibid., p. 70.
471
Ibid., p. 71.
472
Ibid., p. 72.

176
D’abord reprise du substantif exception qui se trouve au pluriel dans
le texte cité. Puis ce terme reçoit un autre contenu sémantique : le chiffre
de 50 étudiants. Ce chiffre est mis en relation avec deux autres, ce qui
permet au lecteur de faire des comparaisons, d’établir des pourcentages.
Cette autre sémantisation du substantif exceptions aboutit à un véritable
détournement de sens (il s’agit de sens social et historique). C’est dans
l’une des failles du champ discursif colonial que le discours ici et
maintenant se fait possible. C’est par un jeu complexe de citations,
directes ou allusives, de descriptions esquissées à grands traits, de
résumés, etc., que le champ discursif est convoqué en texte.
Le discours colonial (représenté par les discours cités : presse,
ouvrages publiés et discours courant...) est convoqué à l’occasion des
problèmes traités. Ici, le discours colonial sur la faible représentativité
des intellectuels algériens est retourné contre ses auteurs : contre l’une
des faillites de la colonisation, celle de la scolarisation. Le texte ici et
maintenant déploie alors un réquisitoire contre la politique scolaire en
Algérie : méthodes d’enseignement, âge des élèves, recrutement de ces
élèves... La conclusion réitère l’énoncé sur la mission de l’école
française, mais du côté des indigènes :
De notre côté, nous pouvons affirmer que ce travail accompli à la lumière de
l’histoire et de la pensée française est le meilleur, sinon le seul lien entre nous et la
Grande France. Il est certainement le moins fragile. “Par la pensée et par la char-
rue”: telle est la bonne formule si vraiment on veut élever l’Algérie musulmane 473.

Dans cet énoncé conclusif, nous trouvons réunies un certain nom-


bre de caractéristiques de ce type de discours, en tant que prise de pa-
role singulière, s’inscrivant dans une pratique scripturaire générique
précise :
– Indications sur l’horizon discursif par rapport auquel (à partir duquel)
le discours ici et maintenant s’est construit : l’histoire (c’est-à-dire la vérité
des événements) et la pensée française (qui est, c’est sous-entendu,
différente du discours colonial).
– Indications sur les relations souhaitées et qui excluent les rela-
tions de type colonial. Le partenaire visé est différent du partenaire qui
s’impose et domine le champ discursif. La Grande France est différente
de celle des colons. Ailleurs, dans le corps du texte, cette désignation est
précisée : c’est celle de la Révolution de 1789 et des Droits de l’homme.
Cette isosémie est reprise par une apparente citation : par la pensée et la
charrue. Citation simulée, double jumeau d’une autre citation à peine
masquée. Chacun des lecteurs de l’époque pouvait facilement recon-
naître la formule lapidaire de l’une des figures emblématiques de la
colonisation : BUGEAUD dont la devise était par l’épée et la charrue.
Détournement de citation, qui induit une critique de la colonisation, sans
l’attaquer de façon frontale. Les pôles discursifs (Colonisation et

473
Ibid., p. 75.

177
Islamisation474) sont posés comme pôles repères, à partir desquels l’his-
toire est réorganisée. Le sous-titre peut être considéré comme métaphore
d’une organisation discursive précise. Les deux pôles discursifs peuvent
être identifiés. Contre un discours, le discours colonial représenté par L.
BERTRAND, qui joue un rôle de producteur-reconducteur de discours et
qui y occupe un place symbolique. L’auteur s’attaque à l’un des points
forts du discours colonial, la différence de valeur des races. La stratégie
argumentative se caractérise par une attaque biaisée.
F. ABBAS traite autrement ce discours en en révélant les implications
économiques : il est clair qu’avec l’hypothèse des “races inférieures”, ces
scrupules n’auraient plus leur raison d’être, puisque des races seraient
nées pour commander et d’autres pour obéir475 .
Là encore, déplacement de la question. Ce déplacement est une
pratique courante, ce qui permet d’impulser une autre lecture (une autre
sémantisation) du fait. Ainsi, un autre isosème fort du discours colonial va
se trouver déstabilisé :
Si, pour juger une race, on doit se rapporter à l’histoire de l’humanité, la nôtre
fournira alors, à différentes reprises, la preuve de sa vitalité 476.

Ce procédé qui consiste à déplacer les définitions, à les bricoler se


retrouve dans la définition de la colonisation :
Le propre de la colonisation est d’être une force sans pensée, un corps sans
âme. Elle vient, le sabre à la main, ou la baïonnette au canon et s’installe 477.

Cet énoncé en préfigure d’autres, beaucoup plus violents dans leurs


formulations. On peut penser à la définition du colonialisme de FANON :
Leur première confrontation (du colon et du colonisé) s’est déroulée sous le
signe de la violence et leur cohabitation – précisément l’exploitation du colonisé
par le colon – s’est poursuivie à grand renfort de baïonnettes et de canons 478.

La colonisation ne peut être constructive. Il faut changer ce


système. Il y a bien remise en cause du système colonial, mais pas de
remise en cause de la présence française. Face à l’inhumanité de la
colonisation, l’Islam est posé comme offrant une autre possibilité de vie.
L’opposition colonisation-Islam passe par l’opposition Rome-Islam. F.
ABBAS reprend ici encore cette égalité et procède à la réfutation de la
thèse Rome constructrice. Il prend appui sur des historiens reconnus
(E.F. GAUTHIER, WAHL) pour détruire la charge sémantique de Rome
dans le discours colonial. Ainsi, le travail de l’histoire n’est pas un
exercice gratuit, simple discussion de spécialistes ou débat entre gens

474
Ibid., p. 75.
475
Ibid., p. 77.
476
Ibid., p. 77.
477
Ibid., p. 77.
478
Cf. FANON, Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961, p. 30.

178
cultivés. Il implique le devenir de toute une population. La structuration du
champ discursif n’est pas non plus un simple exercice rhétorique.
L’auteur peut alors citer (rappeler et convoquer) les discours hostiles à
l’Islam : SERVIER est cité pour être réfuté. Le rôle discursif qui lui
assigné est de permettre la condensation d’un certain type de discours,
qualifié de
mensonges gratuits, inventés de toutes pièces pour soutenir une thèse
insoutenable 479.

Les deux pôles sont dressés en forces opposées, dont l’une semble
dominer pour le moment. Mais voici un avertissement :
Mais que la colonisation prenne garde ! Elle ne doit pas oublier qu’elle reste
vulnérable . Le désespoir peut conduire à la violence et à la révolte. Les principes
de 1789 sont une “denrée” que la France apporte avec ses écoles et ses
universités. Le jour viendra où ils pourront provoquer une explosion redoutable 480.

Quand on sait que Ferhat ABBAS se défend par ailleurs de toute


tentation nationaliste, on peut rester perplexe devant cet avertissement.
Est-on toujours dans cette ruse de l’histoire ? Le texte de F. ABBAS a des
accents qui annoncent celui de FANON.

L’INTERTEXTE 1789
Nous avons déjà rencontré cette référence à 1789 dans le texte de
l’Emir KHALED. C’est un isosème constant dans les essais algériens
jusqu’à la veille de l’indépendance (cf. les jacqueries dont parle FANON,
les boulets rouges et les couteaux sanglants 481), et même de l’ensemble
des essais des colonisés (Cf. CESAIRE). La référence à 1789 permet de
comprendre le passé, de déchiffrer un présent qui peut sembler confus, et
d’annoncer ce qui peut arriver dans le futur. Chez F. ABBAS, c’est une
constante de ses textes. On peut reprendre quelques occurrences de
cette référence :
– La noblesse française de 1789 ne jouissait pas d’une position aussi
extraordinairement forte [que celle des colons en 1941]482.
– Là [dans le quartier du marché de Bab Azoun à Alger] pendant plusieurs
générations, à l’ombre du drapeau de la Révolution française (Liberté, Egalité,

479
F. ABBAS, op. cit., p. 91.
480
Ibid., p. 162.
481
Cf. FANON, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 30.
482
“Rapport au Maréchal Pétain (avril 1941)”, in Le Jeune Algérien, Paris, Garnier, rééd.
1981, p. 177.

179
Fraternité), quelques gros propriétaires terriens sont devenus et restés maîtres du
budget et du crédit. Ils ont exercé leur pouvoir sur tout le pays483.
– Attendre quoi ? Que la France se ressaisisse et impose aux tenants de la
colonisation, aux Borgeaud, aux Gratien Faure, aux Raoux, aux De Serigny, une
nouvelle “nuit du 4 août” et un nouveau 1789 ? Elle n’en avait ni la volonté ni la
possibilité. Face au colonat, la France républicaine avait toujours démissionné.484

L’injustice et l’inégalité dont souffrent les Algériens musulmans sont


contraires aux principes de la Révolution française. Référence à 1789
donc par la négative, pour dénoncer certaines situations et certains com-
portements. 1789 permet aussi de tirer la signification de certains évé-
nements :
Dien-Bien-Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Elle reste un
symbole. Elle est le “Valmy” des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme
asiatique et africain, face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits
de l’homme à l’échelle universelle 485.

RUPTURE DANS LE CHAMP DISCURSIF


Nous voyons que 1789 constitue une sorte de nord discursif, vers
lequel les valeurs sont orientées pour être évaluées. Cet idéal, arrivé
dans les bagages des colonisateurs, presque à leur insu et contre eux,
est repris par les colonisés qui vont appuyer leurs revendications (très
timides au départ) sur ses principes, avant de découvrir, acculés par le
refus de la colonisation du moindre changement, sa dynamique
révolutionnaire...
Les intellectuels musulmans formés par les institutions de la III° République
croient énormément en la Révolution française, aux principes de 1789 486.

Par delà l’enseignement reçu, les intellectuels algériens, comme


l’ensemble des intellectuels colonisés, formés à l’école française, en
faisant le détour par la relecture de 1789, peuvent esquisser un devenir
possible.
Les deux textes, de l’Emir KHALED et de Ferhat ABBAS opèrent
une rupture dans le champ disursif annonciateur des années 1930.
Textes oraux, textes journalistiques, textes de l’éphémère et du contact
plus direct, avant de devenir livres plus durables et plus éloignés du
lecteur... Ils sont le lieu d’une critique plus radicale de la colonisation
comme système global (jusque-là on critiquait tel ou tel aspect, jamais le

483
La Nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962, p. 197.
484
Autopsie d’une guerre. L’Aurore, Paris, Garnier, 1980, p. 54.
485
La Nuit coloniale, op. cit., p. 76.
486
M. KADDACHE, op. cit., p. 81.

180
système dans son ensemble). La dénonciation qui s’y élabore se fait à
travers la déconstruction des thèses et des pratiques coloniales.
Les auteurs se veulent porte-parole de la masse des Algériens, d’un
nous collectif et opprimé. Ils annoncent une autre catégorie d’intellectuel,
celui qui proteste et refuse l’injustice de la situation coloniale, celui qui
préparera le terrain pour le militant politique puis pour le révolutionnaire.

181
Chapitre 2 :
Les ancêtres redoublent de férocité

Je suis passé à l’étude. J’ai pris les tracts


J’ai caché la Vie d’Abdelkader.
J’ai ressenti la force des idées.
KATEB Yacine, Nedjma487

L’AUTRE ANCETRE
Le quatrième moment de cette histoire de l’essai en Algérie com-
mence au lendemain des manifestations du mai 1945488 et de la répres-
sion qui les suivit. Cette date marque la clôture d’une époque où traînait
encore l’illusion d’une évolution négociée. Pendant la guerre, F. ABBAS
avait cru, comme l’avait fait l’Emir KHALED en 1919 en adressant au
présidant des Etats-Unis WILSON une pétition, que les Américains
allaient aider son pays à recouvrer ses droits...
Les acteurs du nationalisme : Ferhat ABBAS et les Amis du
Manifeste et de la Liberté (AML), le PPA de MESSALI Hadj qui était en
résidence surveillée avant d’être exilé à Madagascar, les Oulémas... tous
étaient prêts pour ce mois de mai. Les trois formations politiques avaient
accepté le texte du Manifeste rédigé par ABBAS (12 février 1943). Ce
texte rompait avec la politique d’assimilation. Il demandait :

487
KATEB, Yacine, Nedjma, Paris, Seuil, 1956, p. 54. A propos de ”la Vie d’Abdelkader” citée
au deuxième vers, il s’agit très vraisemblablement du Livre d’Abdelkader intitulé Rappel à
l’intelligent, avis à l’indifférent, traduit par Gustave DUGAT, Paris, Imprimerie Nationale,
1858.
488
Les manifestations, commencées le 1er mai, donnèrent lieu dès le premier jour à des
incidents et entraînèrent l’arrestation de leaders (le 8 mai, Ferhat ABBAS était déjà en
prison). Celles du 8, à Sétif, Guelma et Kherrata, etc. furent suivies par une répression
féroce, menée par l’armée française (y compris l’aviation et la marine) et par les milices
européennes. Cf. KADDACHE, op. cit., T. II et AINAD-TABET, 8 mai 45 en Algérie, 2e
édition revue et corrigée, OPU - EAP, 1987.

183
a – La condamnation et l’abolition de la colonisation, c’est-à-dire de l’annexion
et de l’exploitation d’un peuple par un autre peuple.
Ajoutant :
Cette colonisation n’est qu’une forme collective de l’esclavage individuel du
Moyen-Age. Elle est en outre une des causes principales des rivalités et des
conflagrations entre les grandes puissances.
b – L’application pour tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes […] 489.
Et L’additif du 26 mai 1943 au Manifeste demandait
de garantir “l’intégrité et l’unité du territoire algérien “, de reconnaître
“l’autonomie politique de l’Algérie en tant que nation souveraine” […] 490.

Les militants nationalistes croyaient-ils que le système colonial allait


évoluer ? Les Messalistes étaient sans illusion, alors que Ferhat ABBAS
semblait jouer le jeu... Toujours est-il qu’à l’approche du 1er mai, des
signes nouveaux envahissent le champ politique et semblent le saturer :
tout autre discours devient inaudible. Mots tangibles, signes visibles,
symboles neufs, inédits... Les banderoles portent les inscriptions de la
rupture : Vive l’Algérie libre, A bas le colonialisme... Des drapeaux alliés
et français sont déployés, puis le drapeau algérien est tiré...
La répression, la mort, la torture et la prison, marqueront la fin d’une
époque et la clôture d’une démarche que l’on peut appeler légaliste ou
parlementariste. Après le 8 mai, ni les choses ni les êtres ne seront plus
les mêmes. A. DJEGHLOUL, dans sa préface au livre de R. AINAD-
TABET, écrit :
C’est un de ces moments “césure” dans l’histoire des peuples, un de ces
moments marqués par la brutale irruption du futur sur la scène d’un présent
encore largement tributaire des marques du passé 491.

Et il note que
mai 1954 inaugure l’ère de la décolonisation ou plutôt de la libération des
peuples, grâce à leur lutte multiforme, au lendemain de la seconde guerre
mondiale 492.

Dans cette perpective, on peut considérer la période qui va de mai


1945 à novembre 1954 comme une période, non de pause, mais de
maturation. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas directement l’histoire
du mouvement nationaliste, même si elle nous sert de cadre d’étude,
c’est la transformation du champ discursif (tel qu’il est figuré par les

489
Cité par AINAD-TABET, op. cit., p. 15-16.
490
Cité par KADDACHE, op. cit., Tome II, p. 647.
491
Abdelkader DJEGHLOUL, Préface au livre de AINAD-TABET, op. cit. p. 8.
492
Ibid., p. 10.

184
essais algériens) et l’élaboration de nouvelles significations, de nouveaux
isosèmes.
L’essai est le genre, le lieu discursif, où de nouvelles figures my-
thiques vont être forgées. On peut comparer cette période à une veillée
de guerre, un peu comme la veillée du chevalier avant l’adoubement. Il
prie et fait retour sur son passé ; il va franchir un seuil et jamais, sous
peine de mort réelle ou symbolique, il ne pourra revenir en arrière. Mai
1945... Les discours s’aiguisent, des stratégies sont élaborées. Sur le
terrain qui nous intéresse, une relecture de l’histoire s’opère. Deux
figures vont émerger et converger vers un même isosème, celui de
l’ancêtre totémique, la figure de l’ancêtre résistant. Convergences des
textes, produits chacun dans un contexte différent, ce qui peut plaider
pour des convergences dans le champ intellectuel et culturel. Cela per-
met de dépasser des oppositions doctrinaires et de voir comment les
textes de Jean AMROUCHE et de M.-C. SAHLI sur Jugurtha / Yougourtha
induisent des positionnements semblables dans le champ discursif : c’est
toujours un contre-discours pour bloquer le discours de néantisation du
peuple algérien. Dans les deux cas, le texte archive une histoire
glorieuse...
C’est AMROUCHE qui inaugure cette élaboration de la figure de
l’ancêtre totémique avec L’Eternel Jugurtha. Propositions sur le génie
africain493. En 1947, SAHLI publie à son tour Le Message de Yougourtha494,
KATEB Yacine édite la même année Abdelkader et l’indépendance
algérienne495. SAHLI fait paraître Abdelkader chevalier de la foi496 en 1953.
Quatre textes publiés au cours d’une période très courte contruisent
une mémoire historique. Qu’ils soient engagés dans le combat politique
ou non, leurs auteurs se situent sur le pôle nationaliste (et plus
exactement nationalitaire). Leurs thèses convergent vers un point
commun : la permanence et l’irréductibilité d’une identité algérienne,
qu’ils traitent des événements historiques ou de leurs significations
philosophiques ou éthiques...
En 1954, un autre texte est publié, Vocation de l’Islam497 de Malek
BENNABI. Lui aussi fait une remontée dans le temps, lui aussi archive du
passé pour le changement qui se prépare. Mais c’est autrement qu’il
travaille le passé, c’est une autre mémoire qui est convoquée, pour une
autre finalité que strictement nationaliste. Bipolarisation du champ
intellectuel défini par les textes et discours des algériens ; bipolarisation
des positions et des discours ; bipolarisation qui est, d’une certaine

493
Publié dans la revue L’Arche, Alger, 1946.
494
Alger, Editions En-Nahdha, rééd. Paris, L’Algérien en Europe, 1968.
495
Alger, Editions En-Nahdha, rééd. Alger, SNED, 1983.
496
Alger, Editions En-Nahdha ; rééd., Paris, L’Algérien en Europe, 1967, puis Alger, EAP,
1983. Il faut noter le rôle des éditions En-Nahdha dans la publication de ces textes qui
vont intervenir dans un champ discursif dominé par d’autres acteurs.
497
Paris, Seuil.

185
façon, relancée aujourd’hui à travers plusieurs oppositions (modernistes /
traditionalistes, francophones / arabophones, laïcs / “islamistes” ;
nationalistes / islamistes, etc.).
Ce qui nous intéresse c’est de voir comment ces textes prennent
place dans le champ discursif, comment ils l’organisent et le travaillent
(travaillent les discours qui l’occupaient auparavant). Quelles stratégies
discursives (argumentatives, didactiques, poétiques...) sont élaborées et
mises en œuvre? Quelles relations intertextuelles (par l’intertexte)
peuvent être dégagées?... Lire ainsi ces textes permettra d’avoir une
certaine figuration de ce chronotope, d’avoir un aperçu du dynamisme du
moment où ils sont élaborés. Lire ainsi ces textes, c’est les libérer de la
clôture sémantique qui intervient à la clôture du chronotope historique
(c’est à cette clôture que l’on peut le délimiter et l’identifier comme tel) et
les fige dans un réseau de significations précis.

UN TRAITEMENT PARTICULIER DE L’HISTOIRE


Charles-André JULIEN note que la façon qu’ont les Algériens, et les
Maghrébins en général, de lire et d’écrire leur histoire ne relève pas de
l’objectivité que requiert une telle discipline :
Les Maghrébins se penchent volontiers sur leur passé lointain pour y trouver
des légitimations à leur résistance à l’étranger. Si l’on s’en tient au point de vue
strictement historique […] il est évident que les évocations du Jugurtha et Abd el-
kader par AMROUCHE, KATEB, KREA et SAHLI, appellent des réserves car elles
attribuent à leurs héros des tendances dont il n’est pas sûr qu’elles répondent aux
réalités de leur temps mais elles sont essentiellement des œuvres de combat et
des professions de foi […] 498.

C. - A. JULIEN , tout en signalant le forçage de la vérité historique,


souligne la finalité de tels textes : ils interviennent dans l’élaboration
d’une mémoire aux luttes (politiques) qui sont déjà menées et celles à
venir. On pourrait parler de littérature de combat : la parole et l’écrit sont
considérés comme des moyens, des actions, pour infléchir le cours des
événements. Dans la “Préface à la deuxième édition” (1968) de son
premier essai, M. C. SAHLI va dans ce sens et le définit comme un livre
de combat 499.
Ces textes ne sont vraiment considérés ni comme littéraires (en
dehors du texte de Jean AMROUCHE souvent considéré comme un essai
brillant), ni comme textes d’histoire (puisque les textes dégagent le
message , etc.). Ils occupent une place précise dans le champ discursif
où ils installent un pôle nouveau et impulsent un nouveau dialogue avec

498
JULIEN, “L’Afrique du nord en marche” in Nationalismes musulmans et souveraineté
française, 3e édition revue et mise à jour, Paris, Gallimard, 1972, p. 369-370.
499
M. C. SAHLI, Le message de Yougourtha, op. cit., p. 7.

186
les historiens européens. Comment procèdent ces textes ? Quelles
thèses mettent-ils en place ? Quels isosèmes élaborent-ils ? Quelles
lectures de l’histoire proposent-ils ?...

UN CHAMP DISCURSIF COMMUN, DES TEXTES “SEMBLABLES”


Au regard de sa date de publication, 1946, le texte de Jean
AMROUCHE entre pleinement dans le chronotope historique 1945-54.
Mais sa date d’écriture, 1943, l’en fait sortir. Une fois de plus nous
rencontrons le problème de la correspondance entre chronotope
historique et production textuelle. Nous savons déjà qu’il ne peut y avoir
de coïncidence stricte entre les limites temporelles. De plus, dans ce cas
il est possible de considérer que la date de publication, qui voit l’irruption
du texte dans le champ discursif, est celle qui doit être prise en compte.
Le texte est publié dans le revue L’Arche, dont l’auteur est le co-
fondateur à Alger (sous la protection d’André GIDE). Il se situe pleine-
ment, quoi qu’on ait pu dire et écrire sur les hésitations politiques de
l’auteur et ses déchirements, sur ce nouveau front discursif. Il participe à
l’élaboration symbolique des ancêtres fondateurs de mémoire et d’iden-
tité – de mémoire, donc d’identité.
Le champ discursif français (celui qui est constitué et structuré par
les discours, écrits ou non, qui réitèrent les énoncés sur la mission
civilisatrice, etc.) n’est plus aussi uniforme. Il faut considérer ici les
tendances générales et non les textes particuliers qui peuvent dénoncer
sans ambiguïté la colonisation. Cette uniformité et l’apparente sérénité
qui la doublait sont troublées, secouées par un imprévu sémantique qui
vient perturber les lignes de force du champ discursif. Déjà, en 1919,
l’Emir KHALED avait fait parvenir au président des Etats Unis, WILSON,
un texte pour demander une résolution de la SDN sur l’Algérie. Avant la
fin de la seconde guerre mondiale. La France libre avait souscrit le 24
septembre 1941à la Charte de l’Atlantique qui réaffirmait le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes500. Ainsi, un nouvel isosème, forgé par
l’Occident sous l’impulsion de l’un des Etats les plus puissants, s’installe
dans le champ discursif et politique. Les colonisés ont cru au début qu’il
pouvait les concerner. C’est ainsi que F. ABBAS, porteur de l’espoir de
très nombreux Algériens et des trois grandes formations politiques
nationalistes (sa formation : les Amis du Manifeste et de la Liberté, le
PPA et les Oulémas), voulut remettre le texte du Manifeste aux
Américains présents en Algérie. Mais la politique reprit rapidement ses
droits :

Progressivement, en effet, avant même la fin de la guerre, la doctrine


anticoloniale de Roosevelt connaissait de sérieux correctifs : les Etats-Unis ne

500
KADDACHE, op. cit., T. II, p. 648.

187
manifestaient pas l’intention d’abondonner les îles qu’ils avaient occupées dans le
Pacifique pour s’assurer des bases navales et aériennes […]. La Charte de San
Francisco limitera singulièrement les perspectives d’évolution des pays
colonisés501.

On sait que les militants nationalistes virent dans ce court moment,


où s’affirmait un même droit pour tous, une opportunité pour avancer
leurs revendications. Mais ce qui nous intéresse ici c’est comment ce
principe a introduit des changements dans le champ discursif, comment il
a pu dynamiser ce champ et ouvrir des possibles. Il n’est pas question de
parler d’influence directe, mais force est de constater des convergences
vers un intertexte commun. C’est quelque chose qui est dans l’air du
temps, en fait dans le champ discursif. C’est avec, pour ou contre un tel
élément, que les textes se produisent. Cette façon de considérer le
champ discursif permet d’échapper à la surdétermination du politique (qui
est important dans d’autres analyses, mais pas vraiment dans l’étude du
discours). Cela nous permet de mettre sur le même pôle (revendicatif,
contre le discours habituellement admis), le texte de Jean AMROUCHE et
celui de KATEB. Il n’est pas non plus question de proclamer l’autonomie502
du texte par rapport à son auteur, mais les positions discursives peuvent
être beaucoup plus complexes que les positions sociales ou politiques.
Nous avons déjà vu comment certains auteurs, même lorsqu’ils veulent
réciter la leçon apprise, le font avec une ostentation et une sorte de
carnavalisation qu’il faudrait interroger.

UNE IDENTITE IRREDUCTIBLE


Comment le texte de Jean AMROUCHE peut-il prendre place dans
ce champ discursif ? Comment le travaille-t-il ? Sur quels possibles
ouvre-t-il ? On peut voir comment se fait l’attaque du texte et la mise en
jeu de la thèse principale.
Un titre et déjà une rupture,L’Eternel Jugurtha. Propositions sur le
génie africain. L’énoncé du titre est constitué par deux segments donnés
dans une relation d’équivalence, de synonymie. Le premier fonctionne
comme une énigme : le nom d’un personnage historique, donc unique,
ayant vécu dans un endroit et à une époque déterminés, est accompagné
d’un qualificatif qui connote la non-soumission à ces conditions. Le
second élément du titre vient déjà apporter des éléments de réponse. Le
génie africain est une reprise synonymique, mais qui le précise, du
premier segment. Il entre dans une série de réalisations semblables
produites à l’époque : on parlait de génie des peuples, comme on parlait
du génie des Européens à développer un pays, à civiliser, à commander,
etc. Le génie des indigènes ne pouvait être que négatif. On connaît les

501
Ibid., p. 651.
502
Cf. MACHEREY, Pour une théorie de la production littéraire, Paris, Maspero, 1966.

188
jugements caricaturaux : l’Arabe est voleur, paresseux, etc., par une sorte
de déterminisme génétique.
Et voilà que Jean AMROUCHE procède à un détournement (double
détournement) de valeurs : il applique aux colonisés un critère qui n’était
pas prévu pour eux, et il inverse le sens habituellement négatif, lorsque
ce critère leur est appliqué. Enfin le qualificatif africain pose problème. Au
sens moderne, il désigne l’habitant du continent africain, le Sénégalais503
comme l’Algérien. Au sens romain (du temps de l’Afrique romaine), il
désignait le Maghrébin, le Nord-Africain... Il avait été aussi pris par des
gens comme SCIPION. On peut lire à travers le choix de ce qualificatif
plusieurs visées : une précision sémantique, qui correspond à une réalité
géographique ; une réappropriation symbolique. Que l’on se rappelle le
texte d’une chanson militaire, chantée par les troupes d’Afrique, C’est
nous les Africains qui revenons de loin... Dès le titre, la position dans le
champ discursif est claire et le discours qui va se déployer est déjà
annoncé.

L’INCIPIT
Comment se fait l’attaque du discours504 ? La scène est tracée, avec
les acteurs dicursifs. Pas d’effacement de l’énonciateur ni d’apparente
objectivité : le texte commence par je. Ce je s’assume comme subjectivité
irréductible, comme moteur d’actes ou de positions libres : je suppose. Je
[…] proposerai […] une description. Je sais.505 Un seul verbe d’action. Cet
énonciateur, très rapidement, prend le masque de l’objectivité et de
l’absence. C’est alors que l’assertion prend des allures de définition quasi
scientifique, de vérité absolue :

Un génie africain : une faisceau de caractères premiers, de forces, d’instincts,


de tendances, d’aspirations, qui se composent pour produire un tempérament .

Il est possible de remplacer le qualificatif africain par n’importe quel


autre (par exemple européen) et la définition reste toujours valable. Ainsi
dès l’ouverture du texte, l’égalité entre les peuples est posée en postulat
qui va courir dans le texte, y faire résurgence de temps en temps, et être
l’un des soubassements de la thèse en tension. Par ailleurs la définition
repose sur le principe de l’équivalence entre la notion à définir et, d’une
part, une somme d’éléments, d’autre part, une autre notion. L’énumé-
ration combine les composantes assez objectives, presque observables :
caractères premiers, forces, tendances avec d’autres moins mesurables,
plus difficilement repérables : instincts, tendances...

503
En cette fin de guerre, des soldats sénégalais étaient stationnés en Afrique du Nord.
504
Jean AMROUCHE, “L’Eternel Jugurtha”, in L’Arche, n° 13, 1946, p. 58-70. L’incipit est en
page 58.
505
Ibid., p. 58.

189
La relation synonymique introduit le substantif tempérament , c’est-
à-dire, d’après le dictionnaire, l’ensemble des dispositions physiques in-
nées d’un individu et qui détermineraient son caractère506. Cette définition
perturbe l’organisation habituelle du champ discursif : le débat ne se tient
plus en termes de civilisation versus barbarie. Il est ailleurs, au niveau
d’une spécificité fondamentale, de l’ordre de la nature (et non de la
civilisation). Nous avons là encore un exemple de ce travail, forçage et
bricolage, du champ discursif. Cela va permettre le blocage du débat
habituel : si je me situe en dehors de la problématique de la civilisation,
sur un terrain que je définis, explicitement ou non, le discours habituel ne
peut plus fonctionner. Le débat devra fonctionner selon les postulats, les
présupposés, les arguments et les stratégies argumentatives que je fixe.
Le cadre général, scientifique et objectif posé, intervient une définition
plus précise, qui cerne davantage l’objet qui sera décrit :
Jugurtha représente l’Africain du Nord, c’est-à-dire le Berbère, sous sa forme la
plus accomplie : le héros dont le destin historique peut être chargée d’une
signification mythologique.507

L’objectivité de l’énonciation – le masque de l’énonciateur – va de


pair avec l’arbitraire de certaines équivalences : ainsi la définition de
l’Africain du Nord repose sur le présupposé d’une pureté raciale que
l’histoire mettrait à mal. Par ailleurs, l’énoncé donne les règles de son
fonctionnement : il se situe au niveau du mythologique, des significations
symboliques. Une fois de plus déplacement du débat, réorganisation du
champ discursif. Dès le début des définitions sont posées (contre d’autres
qui sont implicitement refusées). Le cadre discursif est déjà balisé ; il le
sera encore, d’autres façons, mais toujours en refusant celui
habituellement admis : en référence à une philosophie du dépouillement
et de l’humilité, etc. L’Autre discursif, celui contre qui le discours ici et
maintenant se construit, est présent en texte, presque interpellé :
On devra néanmoins se garder de simplifier à l’extrême si l’on veut expliquer le
présent par le passé 508.

L’énonciateur semble admettre, et reprendre à son tour, la


démarche qui consiste à trouver dans l’histoire les clés du présent. De
nombreux historiens, relayés par les essayistes, ont tenté de prouver que
les colons étaient les héritiers des Romains... L’Afrique romaine
fonctionnait comme un cliché. Cet énoncé est une sorte d’embrayeur
discursif qui vous situait d’emblée dans le champ discursif et vous
dispensait, à la limite, du discours attendu. Lire le présent dans le passé,
pour esquisser un possible d’avenir : c’est la démarche de KATEB et
SAHLI, c’est également, en optant pour une autre archive, celle de
BENNABI. Lire le présent dans le passé : AMROUCHE met en garde

506
Petit Larousse illustré.
507
Jean AMROUCHE, op. cit., p. 58.
508
Ibid., p. 58

190
contre les simplifications, les schématisations. Sur la même ligne
discursive, on a les équations suivantes :
Les équations Rome = Occident = France = Ordre et Jugurtha = Maghreb =
Désordre = Révolte, sont ensemble vraies et fausses509.

Toute la production discursive, implicitement jugée réductrice, est


réduite à deux séries d’équations. Ces équations fonctionnent comme
telles sur l’axe syntagmatique ; celui-ci est visible dans l’espace textuel.
Elles sont en relation d’opposition terme à terme sur l’axe paradig-
matique. Rome versus Jugurtha : opposition de type historique de deux
adversaires. Remarquons qu’un Etat est opposé à un homme. Occident
versus Maghreb : opposition qui peut être considérée comme une reprise
de la précédente et qui a un fondement historique, si l’on pense à la
piraterie en Méditerranée. France versus désordre : l’opposition n’est plus
de type historique. Elle repose sur des valeurs plus subjectives. Sont
implicitement convoqués tous les discours sur l’action française en
Algérie510. L’opposition est reconduite : ordre versus révolte. Cette
assertion (citée par le texte !) renvoie aux discours justifiant la répression.
Le texte de Jean AMROUCHE fige et bloque le champ discursif.
Cette façon de citer pour phagocyter sans tuer, pour empêcher de fonc-
tionner tranquillement, se retrouvera dans d’autres essais, ceux de
MEMMI et de FANON. La différence tient dans la radicalité et l’ironie
grinçante de ces derniers, qui ne dialoguent plus avec les discours
colonialistes. AMROUCHE est encore dans une relation d’échange et de
discussion. Mais il procède à un déplacement du champ et des termes
discursifs.
Le texte propose une échappée hors de cet ordonnancement
discursif. Une ligne de fuite vers autre chose est esquissée : vers un
ailleurs convoqué en texte et qui devient sinon présent du moins
possible :
Le maghrébin moderne combine dans un même homme son hérédité africaine,
l’Islam, et l’enseignement de l’Occident 511.

Plusieurs déplacements sont opérés par rapport au premier énoncé :


– Au niveau de la dénomination, passage d’Africain à Maghrébin. Ce
serait une actualisation conforme à l’histoire. Mais, en même temps,
émergence sur la scène discursive d’un substantif qui draîne avec lui une
réalité qui n’est pas définie selon les présupposés habituels : Maghrébin
échappe aux catégories de la dénomination pratiquée et tolérée jusque-
là : ni français-musulmans, ni indigènes, ni algériens... Est-ce refus de la
dimension politique, comme on le reproche souvent à Jean

509
Ibid., p. 58.
510
Pendant la guerre de libération, on pouvait lire ce slogan sur les murs : L’armée agit, le
calme surgit.
511
Jean AMROUCHE, op. cit., p. 58.

191
AMROUCHE ? On constate que le terme postule une unité des trois pays
qui ignore les différences actuelles (au temps de l’énonciation). Il se situe
avant les séparations et les fractures.
– Au niveau des caractéristiques de ce Maghrébin : à un fond premier,
quasiment pur de toute influence, sont venus s’ajouter des apports
extérieurs. Alors qu’Islam n’est pas plus précisé, l’Occident intervient par
l’enseignement : la formation et surtout la transmission de valeurs. Voilà
que se profile un Jugurtha qui synthétise les différents apports.
La seconde étape de l’incipit, après le cadre tracé par les défini-
tions, est constituée par la description. Cette description est en fait une
série d’expansions à partir de la définition. Les différentes caractéris-
tiques sont reprises en une série de flashes :
Il est partout présent, partout insaisissable ; il n’affirme jamais mieux qui il est
que lorsqu’il se dérobe. Il prend volontiers le visage d’autrui, mimant à la perfection
son langage et ses moeurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés
tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage nu de Jugurtha ;
inquiet, aigu, désespérant 512.

Ce portrait fonctionne sur l’opposition : état premier versus mas-


ques. Là encore affirmation d’une irréductibilité première, qui échappe
aux catégories courantes et qui se manifeste dans une sorte de jeu
tragique. Enfin ces traits sont élargis à tout le Maghreb :
C’est à lui que vous avez affaire : il y a dix-huit millions de Jugurtha dans l’île
tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb513.

L’allocutaire est interpellé. A qui renvoie le vous ? On peut supposer


que c’est une posture rhétorique dans la figure argumentative. Mais je
peut être référé à Jean AMROUCHE, énonciateur, qui prend place dans
le champ discursif et convoque son interlocuteur. Celui-ci est identifiable
par son discours, constitué par ces équations élémentaires. Il est
confronté à la réalité, à la vérité, de Jugurtha. Mais en même temps, une
sorte de mise en garde est énoncée...
Nous voyons comment dans l’incipit le champ discursif est balisé,
réorganisé à partir de nouvelles lignes de force. Le nouveau discours est
dynamisé à partir de l’ancien discours qui est cité et gelé, qui est cité
pour être gelé. L’Autre discours ne peut être évacué du texte : c’est sur
ses ruines que le discours ici et maintenant se construit. Il sera convoqué
en texte pour être réfuté, mais aussi pour être réutilisé. On peut voir cela
dans la réitération masquée, détournée, de quelques points forts du
discours avant et ailleurs (souvent déjà donnés dans l’équation résumant
tout le champ discursif antécédent) :

512
Ibid., p. 58
513
Ibid., p. 58.

192
Il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l’indifférence, où la
raison cartésienne échafaude ses constructions. Il ne connaît la pensée que
militante et armée […]. Il aime le baroud pour le baroud 514.

A la froide efficacité cartésienne, Jugurtha oppose un autre système


de valeurs, une autre philosophie. C’est le déplacement majeur opéré par
la démarche de Jean AMROUCHE : mettre face aux valeurs occidentales
d’autres valeurs. Mettre en face et non vraiment opposer, comme pour
introduire la relativité des valeurs : pourquoi celles-ci et pas celles-là ?
Voilà Jugurtha portant la question au cœur d’un système que nul doute
ne semblait assombrir :

[…] que l’homme soit capable de, certes, mais qu’il doive donner carrière à son
pouvoir : pourquoi ? Est-il Dieu, pour qu’on attache une telle importance à ses
jeux ? N’est-il pas mortel, et périssables ses palais retentissants de vanité ? Ne
vivons-nous pas sur les flancs d’un fauve qui tout à coup s’ébroue et jette bas nos
édifices de sable et d’argile ? Le vent du Sud et la trombe tournoyante restituent
au désert en une saison vos vergers et vos champs 515.

La démesure occidentale est confrontée à ses limites et à sa folie.


Face à elle se dresse une autre façon d’envisager la vie et les relations
au monde. L’image du fauve est dans la logique de la lecture
mythologique. Le mythe est préféré à l’explication rationnelle : il
correspond à la précarité des conditions réelles.
Un autre point fort du discours avant et ailleurs est convoqué : la
paresse de l’indigène :
Ne confondez pas cette inactivité désolée avec la banale paresse. Songez
plutôt au renoncement où peut retentir l’appel mystique 516.

Tout un bloc discursif, fossilisé en un cliché, est ici évacué. Il est en


quelque sorte disqualifié car non conforme à la réalité, à la vérité des
êtres et des choses. Sur ses ruines une autre possibilité explicative
s’installe : et s’il s’agissait de tout autre chose ? Mais cette éventuelle
explication n’est pas plus développée. Il suffit qu’elle soit ouverte ; il suffit
qu’elle empêche l’ancien discours de continuer. Ce travail de
convocation-réfutation se retrouve constamment dans le texte :
S’il inquiète, c’est qu’il est prompt à s’inquiéter, d’où ces regards coulants,
frisants, et son comportement rétractile.

Il est possible de référer chacun des qualificatifs à un ou plusieurs


énoncés du discours contesté : ce sont autant de clichés. Ici le discours
cité est plus repérable. L’énonciateur reprend à son compte le constat
(regards coulants, etc.) ; mais alors qu’habituellement on y voit le signe

514
Ibid, p. 59.
515
Ibid., p. 59
516
Ibid., p. 60.

193
d’une méchanceté congénitale, lui y voit autre chose. Il propose un autre
enchaînement des faits : c’est Jugurtha qui est d’abord inquiet, et non
celui qui va le juger. Enfin un dernier trait de caractère de Jugurtha est
examiné, l’esprit d’indépendance :
Il s’ensuit une proposion naturelle à l’indiscipline, au refus de reconnaître toute
discipline imposée du dehors.

Cet énoncé renvoie à plusieurs autres, qui constituent pour lui le


cadre discursif de son déchiffrement. Ce sont les énoncés sur l’indisci-
pline des indigènes et la nécessité d’une autorité forte, etc. Ces énoncés
peuvent être repris et réitérés par les Indigènes eux mêmes. Ainsi, on
peut lire dans une lettre de M. CASSY :
Comme tous les hommes, si les Berbères ont de grandes qualités, ils ont aussi
des défauts. Le premier de ces défauts, celui qui leur a toujours nui, c’est leur
individualisme borné, leur passion de l’indépendance individuelle jusqu’à ses
extrêmes limites 517.

On remarque que cet énoncé décrit une même caractéristique, mais


la différence est au niveau de l’appréciation. Dans ce cas reconduction
de la lecture habituelle ; dans le texte de Jean AMROUCHE, déplacement
des points d’attaque et changement dans les déductions. Cette
caractéristique – l’indiscipline – se retrouve dans un autre énoncé, mais
nommée autrement :
Un des traits majeurs de Jugurtha est sa passion de l’indépendance, qui s’allie
à un très vif sentiment de la dignité personnelle.

Il faut ici rappeller le contexte de publication du texte : au lendemain


du refus sanglant de tout changement au statut et à la condition des
colonisés. On peut dire que l’auteur se tient à l’écart du débat et du
champ politiques. Mais son texte s’inscrit de plain-pied dans le débat sur
l’être et le devenir des Algériens. Cet énoncé entre en relation inter-
textuelle avec un autre, émis par l’Emir KHALED :
Leur caractère [de l’Arabe et des Musulmans] a toujours été fier et
indépendant518.

Le relation n’est pas directe ; elle passe par le champ discursif qui
constitue en quelque sorte l’intertexte. Il n’est pas question de tirer le
texte de Jean AMROUCHE vers un terrain qui n’est pas le sien, mais
force est de constater la constitution et la permanence de certaines lignes
discursives. Les textes sont traversés par ces lignes discursives qu’ils
contribuent à former. C’est en cela que L’Eternel Jugurtha, quelle que soit
sa place originale dans le champ discursif, est un texte de son temps et
un texte produit par un colonisé.

517
HESNAY-LEHMEK, op. cit., p. 59.
518
Emir KHALED, op. cit., p. 4.

194
Le texte se termine sur une ouverture et un dépassement possible
de la situation bloquée où chacun campe sur ses positiosn discursives.
C’est à ce moment du texte que le sème l’enseignement de l’Occident est
repris :
Il faut donc que Jugurtha s’intéresse à ce monde autrement que comme à un
objet de contemplation esthétique ou à une source inépuisable de voluptés et de
douceurs éphémères. Il faut qu’il apprenne à le considérer comme son champ
d’action, où il donnera la mesure de toutes ses forces conjuguées […]. Il faut enfin
qu’il apprenne, en canalisant son inquiétude, en équilibrant sa vie psychique, à
observer, à comparer, à rapprocher les faits d’une manière méthodique et
rigoureuse, sans souci de savoir si ses intuitions, si les audacieuses constructions
de son imagination, recevront la sanction de l’expérience. Alors seulement il sera
sorti de l’âge théologique et de l’âge de la magie.

Cet énoncé forme la conclusion de l’essai. C’est la déduction de la


description du génie africain. Si l’Occident est celui qui propose
l’enseignement, il n’intervient plus. Il faut.… : l’obligation est pour
Jugurtha. C’est la condition de son passage d’hier à aujourd’hui. Ici,
l’interlocuteur ciblé, convoqué en texte, n’est plus l’occidental. Il est du
côté de Jugurtha. C’est lui qui s’interroge sur l’efficacité de telle ou telle
entreprise, qui se complaît dans la contemplation et la jouissance du
monde... Changement dans la scène discursive : l’Autre change et le
discours de même. On est hors du premier champ discursif, on est dans
un débat qui ignore la colonisation, ou du moins ne la fait pas intervenir
comme pôle important. Ce dernier énoncé va dialoguer, d’une certaine
façon, avec le texte de BENNABI qui postule lui aussi une nécessaire
sortie des temps anciens, un changement fondamental des mentalités, en
dehors du cadre colonial.
Nous voyons ainsi que ce texte, quelle que soit son originalité, qu’il
ne saurait être question de réduire à un modèle général quelconque,
peut entrer en relations intertextuelles par l’intertexte (par le champ
discursif) avec d’autres essais. Ce n’est pas un texte isolé, c’est un texte
de son temps (de son chronotope).

L’AUTRE JUGURTHA : YOUGOURTHA


Le second essai sur le même ancêtre fondateur est publié en 1947
par Mohamed-Chérif SAHLI, militant du mouvement nationaliste. L’énon-
cé du titre peut être lu en regard du premier. Jean AMROUCHE avait
adopté la nomination et la graphie des historiens français, héritiers de la
pratique romaine. SAHLI reprend, lui, une nomination et une graphie plus
proches de l’usage berbère, de l’usage autochtone. Ce déplacement n’est
pas fortuit : il induit un nouveau positionnement dans le champ
intellectuel et, même, un changement de ce champ. Par ailleurs, pour
SAHLI, ce n’est pas tant le personnage historique qui importe que la

195
signification de son action : son message pour aujourd’hui. Comment
déchiffrer son histoire ? Quelle leçon en tire l’auteur, pour quelle finalité ?

Le commentaire para-textuel
Dans la préface à la réédition de 1968, longtemps donc après la
clôture sémantique, SAHLI désigne son texte comme
un livre de combat dans le cadre de la longue lutte du peuple algérien pour son
indépendance […].
Aux pessimistes et aux défaitistes de 1947, le “Message de Yougourtha” visait
à montrer que la lutte pour la liberté avait des racines trop profondes dans
l’histoire de notre pays pour être sérieusement affectée par un revers passager 519.

Il lui assigne ainsi un impact dans la champ politique. Cette visée était
déjà dans le texte, dans la conclusion :

Puissent ces considérations historiques rappeler à certains des nôtres


l’importance primordiale de l’union en cette phase décisive de la lutte pour la
liberté ! 520

Les deux énoncés, celui de 1968 et celui de 1947, se rejoignent


dans la méthode d’utilisation et dans la lecture de l’histoire. Yougourtha
et son itinéraire constituent une page où peut se lire ce qui se passe et ce
qui va se passer. On peut noter une variation dans l’allocutaire visé et
présent en texte. L’énoncé de 1986 (le temps passé : l’imparfait) reprend
donc celui (le premier) qu’il raconte, qu’il réitère, pour un allocutaire de
1986. Dans cette nouvelle énonciation, l’allocutaire de 1947 est raconté,
énoncé. Pour cet allocutaire (le défaitiste, le réformiste) l’histoire de
Yougourtha a une fonction pédagogique, démonstrative et argumentative.
Elle est projetée vers le futur, vers une action à venir.
Par ailleurs, l’énoncé de 1986 cible un autre allocutaire, celui
d’après la clôture de l’événement historique (après 1962). Pour celui-ci, il
s’agit d’expliquer et de justifier ce qui s’est passé. L’énoncé est
apparemment tourné vers le passé. L’enjeu n’est plus au niveau de la
légitimité de la lutte (le processus est clos), mais dans la légitimité
historique d’une démarche. Dans la préface, SAHLI fait allusion à un
militant (probablement Ferhat ABBAS) qui prit peur devant la répression
er refusa la perspective de provoquer la mort du peuple... Un texte, on le
sait, peut varier dans ses lectures possibles, et donc dans son écriture /
ses écritures. Outre sa fonction documentaire, la réédition de cet essai le
fait intervenir autrement dans le champ discursif, celui qui s’ouvre après
1962.

519
SAHLI, op. cit., p. 7-8.
520
Ibid., p. 102.

196
Dans la perspective de notre étude, nous essayerons de remettre le
texte dans son chronotope historique tel qu’il s’écrit en texte, et de voir
comment se fait la re-lecture (écriture) de l’histoire. Contre et à partir de
quels discours s’écrit-il ? Quels sont les acteurs discursifs qui
interviennent et quelles positions occupent-ils ? M. - C. SAHLI suit, plus
que Jean AMROUCHE, la démarche de l’historien. On retrouve la
succession des différentes périodes et des personnages historiques :
Carthage, les guerres puniques, Massinissa, Miscispa, Yougourtha...
Mais il ne se drape pas dans l’objectivité de l’historien. Sa position est
sans équivoque dès l’incipit qui trace le cadre discursif.

Une autre histoire


Deux points, implicitement définis comme fondamentaux, seront
définis : la terre et l’homme. Le titre du chapitre, Le pays d’Amazir 521,
s’inscrit dans un même champ anthroponymique, qui englobe You-
gourtha, Imaziren522, Tamazirt523. La relation entre le pays et l’homme se
joue au niveau de la signification des noms :
[…] les Imaziren, dont le nom signifiait : hommes libres, du pays d’Amazir 524.

Une permanence est ainsi inscrite par la continuité des signifi-


cations. Comme dans le texte de Jean AMROUCHE, l’auteur postule une
identité fondamentale qui traverse le temps et résiste aux invasions :
Huit siècles de domination romaine n’ont pas eu plus d’effet sur son âme qu’un
vent léger sur le miroir des eaux. De Rome, il ne reste plus chez nous que des
pierres qui portent la figure éternelle du paysan maghrébin 525.

Cet énoncé se lit en stéréoscénie par rapport à d’autres énoncés,


par rapport à un bloc discursif. On peut prendre un exemple de ce bloc
discursif et voir comment l’essai de SAHLI établit avec lui le dialogue,
entre réfutation et reconduction. Le livre d’Eugène CAT est l’un de ces
textes importants dans la constitution d’une certaine histoire, qui légitime
la présence française en Algérie. On peut y lire, en note :
Un jour, le savant Léon Renier, qui a si bien exploré les ruines de l’Algérie,
copiait une inscription latine. Un Arabe s’approcha et lui dit : “Tu connais donc
cette écriture ?” “Oui, répondit Léon Renier, je la comprends et je l’écris, car c’est
la mienne ; vois, ce sont nos lettres, c’est notre langue.” “C’est vrai, dit l’indigène”,
et il ajoutait en parlant à ses compatriotes : “Les Roumis sont vraiment les fils des

521
Ibid., p. 11.
522
Ibid., p. 16.
523
Ibid., p. 16
524
Ibid., p.16
525
Ibid., p. 11.

197
Romains ; et lorsqu’ils ont pris ce pays, ils n’ont fait que reprendre le bien de leurs
pères”526.
Cette scène – qu’importe qu’elle soit véridique ou soit une sorte de
métaphore explicative – met en place les acteurs discursifs et les rela-
tions entre eux : l’homme de savoir qui crée une archive pour le présent,
l’indigène qui interroge et finit par ré-énoncer le discours de reconnais-
sance, et la relation entre les deux. Le Français est l’héritier légitime du
romain. Cet énoncé était déjà présent dans le corps du texte :
Nous sommes d’ailleurs les héritiers des Romains ; les Indigènes nous
appellent des Roumis 527.

L’Afrique romaine est ainsi une référence légitimante et un modèle à


imiter. Remarquons que SAHLI reprend presque tous les acteurs discur-
sifs : les Romains ; les Indigènes = le paysan maghrébin ; les ruines.
Mais les rôles changent. La légitimation par l’action civilisatrice fait place
à celle de la possession du sol. L’action civilisatrice est réduite à des
ruines. La lecture / écriture de l’histoire programmée dans la suite du
texte est déjà tout entière dans cet énoncé. Outre la différence de lecture
de la présence des Romains, une autre différence notable affecte le reste
de l’histoire. Tous les étrangers, tous ceux qui sont venus de l’extérieur,
n’ont pas le même traitement textuel que les Romains. L’Islam a eu un
autre impact. Il fut
l’admirable complément du génie africain, il apportait à notre peuple la foi
génératrice d’idéal et d’union et qui, réalisant le voeu de Yougourtha, allait forger ,
au temps des Almohades, un Maghreb puissant et éclairé 528.

Le texte établit une relation de complémentarité, de réalisation de ce


qui était inscrit comme possible au creux de la geste de Yougourtha. Là
où les autres historiens établissent une rupture, SAHLI trace une
continuité. Il réfute ainsi tout un bloc discursif, qui sert de soubassement
à son discours. On voit comment cet essai travaille le même matériau
discursif que L’Eternel Jugurtha. Les deux textes élaborent des thèses
comparables. On peut trouver des arborescences semblables : une
identité première, qui préexiste à tous les envahisseurs ; des apports
extérieurs qui généralement n’affectent pas la permanence fondamentale.
Ils diffèrent sur la place et le rôle de l’Islam. Jean AMROUCHE le signale
comme trait de ce génie africain qu’il élabore en le décrivant. Puis vers la
fin du texte, il interpelle une certaine conception de l’Islam qui se
confinerait dans l’attentisme.
Dans le texte de SAHLI, comme dans de nombreux autres textes,
l’Islam a un rôle de parachèvement et les Arabes ont été des libérateurs.
Une autre suite historique est esquissée :

526
CAT, Petite histoire de l’Algérie. Tunisie. Maroc, Alger, Jourdan, 1889, p. 83.
527
Ibid.,p. 89.
528
Ibid., p. 12.

198
Berbères / Amazir Arabes / Islam Notre peuple

Cette succession permet une projection vers un avenir possible :

Le Maghreb conserve son héritage et porte ses espérances529.

Postures et rôles discursifs


La position du locuteur apparaît dans l’utilisation du pronom et du
possessif, nous, notre. Implicitement le texte postule une communauté
d’intérêt, une complicité entre locuteur et allocutaire, celui pour lequel il
élabore cette thèse et qu’il cherche à convaincre. Les substantifs pays ,
peuple sont employés avec une forte occurrence, induisant une existence
et une unité loin d’être évidentes. Ce pays posé comme postulat ignore
la réalité coloniale, en quelque sorte exclue de son horizon. Même
remarque pour peuple : il n’existe qu’un seul peuple. Le devenir est ainsi
tracé, sans être vraiment repérable dans un énoncé précis.
Le message de Yougourtha530
Au terme de l’étude, seul le personnage de Yougourtha est retenu. Il
devient le point de repère à partir duquel tous les autres événements
prennent sens. Il est le point de départ d’un réseau de significations. Son
histoire est l’archive première d’autres histoires. On peut relever dans le
texte quelques énoncés qui sont des lieux d’affleurement en texte de
cette thèse de la permanence yougourthienne :
– De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo
du peuple, le mot d’ordre des patriotes 531.

La permanence, pistée dans la lecture de l’histoire, est de nouveau po-


sée comme postulat, comme vérité qui n’a nul besoin d’être démontrée :
– Douze siècles après la mort de Yougourtha, un illustre maghrébin,
Mohammed Ibn Toumert, traduit cet impératif avec force 532.

529
Ibid., p. 16-17.
530
Ibid., c’est le titre du chapitre conclusif, p. 89-107.
531
Ibid., p. 90.
532
Ibid., p. 91. La dynastie almohadienne, qui a régné au Maghreb et en Espagne aux XIIe et
XIIIe siècles, est issue d’un mouvement religieux appuyé par des tribus berbères du Haut
Atlas marocain. Le fondateur en est IBN TOUMERT (1080) qui, après un séjour en Orient
pour y suivre un enseignement religieux, notamment auprès du cheikh GHAZALI, revient
au Maghreb vers 1110. Il s’attaque aux mœurs de ses coréligionnaires, jugées contraires à
la règle musulmane, ainsi qu’aux fuqaha (savants de l’Islam). Pourchassé, il se réfugie
dans le Haut Atlas vers 1125. A l’exemple du Prophète, il se fait chef d’une communauté
qu’il organise pour l’action politique et militaire au service de ses idées. Il se déclare
“mahdi” et rallie à son projet les montagnards berbères.Son disciple Abdel Moumen
continue son œuvre après lui.

199
Premier exemple de la résurgence des caractères de la permanence,
première réincarnation de Yougourtha. SAHLI laisse de côté la dimension
religieuse que retiendra BENNABI. Ibn Toumert est un patriote, qui
s’enracine dans un pays :

– Dans les rues d’Alger, le 4 juillet 1830 […] : la dignité froide des races
d’Orient, leur calme fataliste, inconnu à la vivacité française, les irritaient (il s’agit
des Français vainqueurs) comme une protection insolite 533.

Ainsi, c’est l’esprit de Yougourtha qui permet aux Algériens vaincus


d’adopter une résistance passive : ils ne voient pas les envahisseurs, ils
ne cèdent pas. Le non-dit laisse deviner le passage à une autre
résistance :

– Et que le noble Abdelkader, vingt siècles plus tard, imitât son prédécesseur,
ce n’était pas une simple coïncidence, le recours à un même expédient. Face au
péril l’un et l’autre retournaient à la source de leur patriotisme, à l’idée de la grande
communauté nationale du Maghreb534.

Comment se fait la jonction entre les deux meneurs de résistance ?


Par des valeurs qui semblent modernes, mais que l’auteur déchiffre dans
le passé : patriotisme et nationalisme. Ces sentiments ne peuvent
concerner la même réalité qu’après la colonisation : il s’agit du Maghreb
et non des pays actuels... On voit comment se fait le travail d’ajustement
des concepts et de l’histoire pour élaborer la thèse en projet et annoncée
dès l’incipit.
Ainsi, relire l’histoire permet d’esquisser une continuité et d’émettre
des postulats qui reçoivent une archive (une antériorité et une mémoire).
Cette continuité n’obéit pas à des préoccupations purement historiques,
de type objectif. La science n’est pas le premier objectif de SAHLI. La
vérité historique est subordonnée à une autre vérité, celle que construit le
texte. Le texte vise un but situé hors de lui, hors de son champ stricto
sensu : il projette un impact sur le champ intellectuel et politique.

Puissent ces considérations historiques rappeler à certains des nôtres


l’importance primordiale des l’union en cette phase de la lutte pour la liberté535.

Le texte dit clairement son protocole de fonctionnement. L’histoire


n’est qu’un moyen, qu’une argumentation et une démonstration. Le projet
du texte est autre que l’histoire. Il entre dans une stratégie globale, celle

533
Ibid., p. 92.
534
Ibid., p. 91.
535
Ibid., p. 102.

200
de la lutte de libération. Cette visée se retrouve, explicitement dans le
texte de KATEB Yacine, avec la figure de l’autre ancêtre résistant.

201
Chapitre 3 :
Renverser la légende noire

L’AUTRE ANCETRE
Du lycée Albertini donnant sur l’avenue principale, à l’approche du cortège,
sortent les maîtres d’internat Abdelhamid Benzine, Ali Pacha Mohamed,
Hammouche ; les lycéens Cherbal, Khalef Khodja [...] voient passer leur
condisciple Benmahmoud à la tête des scouts mais nul ne sait où se trouve un
autre élève de 3ème répondant au nom de Kateb Yacine. Il sera quand même
arrêté par la suite ainsi que Abdelhamid Benzine536.

A l’objectivité de l’énoncé historique qui traque le fait, répond


l’énoncé poétique et le réseau de significations multiples qu’il fait partir.
Dans Nedjma, on a une relation des manifestations et des jours qui les
suivirent. Surgissement sur la scène poétique, découverte de l’errance...

C’est alors qu’on mesure la plénitude tragique de ce qu’on est et qu’on


découvre les êtres […] rétrospectivement, ce sont les plus beaux moments de ma
vie, j’ai découvert alors les deux choses qui me sont les plus chères, la poésie et
la révolution537.

Deux ans après Sétif, KATEB Yacine, âgé de dix-sept ans, est déjà
sur les chemins de l’errance. Il arrive à Paris où il donne une conférence
à la salle des Sociétés savantes. Le texte de l’intervention orale est
publié la même année par les éditions En-Nahdha, à Alger. Le jeune
homme veut déchirer le linceul d’infamie dans lequel on prétendait nous
enterrer vivants 538. Cet énoncé pose le projet de l’écrivain, en dit la
finalité. Lorsqu’on se remet dans le contexte de production : au
lendemain de la fin d’un espoir dans une terrible répression (Arrêté,
KATEB sera, comme la plupart de ceux qui connurent le même sort,
maltraité), la métaphore n’est plus une simple image quasiment sans

536
R. AINAD-TABET, op. cit., p. 51.
537
KATEB, L’Œuvre en fragments, textes rassemblés et publiés par Jacqueline ARNAUD,
Paris, Sindbad, 1983.
538
KATEB, Abdelkader et l’idépendance algérienne, p. 37.

203
référent. La distance entre comparé et comparant se réduit à presque
rien. Le linceul d’infamie est d’abord un linceul. L’énoncé nous enterrer
vivants ne renvoie pas seulement au silence ; il réfère directement à ceux
qui furent précipités vivants dans les fours à chaux de la région de
Guelma. L’image n’est plus connotation lointaine, elle devient dénotation
concrète, presque reportage. Les mots habituels de la métaphore
renvoient à des chiffres, à des images concrètes ...
Comment travaille et s’étoile en significations le texte de KATEB ?
Comment fait-il irruption dans l’ordonnancement apparemment tranquille
du champ discursif ? Comment entreprend-il de renverser la légende
noire en mythe positif pour faire fructifier l’avenir ? Texte qui est d’abord
parole et qui en garde les marques.
Les très nombreux écrits sur l’Emir ABDELKADER ont façonné une
image de celui qui mena la résistance armée pendant quelque dix-sept
ans face aux conquérants français. Ces textes peuvent lui être favorables
et ils sont nombreux car l’Emir a suscité beaucoup d’admiration, surtout
après sa reddition et lors des émeutes de Damas en 1860, lorsqu’il sauva
plusieurs milliers de chrétiens. D’autres le considèrent comme le
prototype du musulman fanatique et fourbe, qui mène une guerre de
religion et ne respecte pas la parole donnée, etc. Mais tous ces textes le
phagocytent dans une image figée et définitivement bloquée dans le
passé. L’Emir fait partie de cet Orient exotique qui disparaît peu à peu.
Cet enfermement de l’image et de l’action d’ABDELKADER dans un
montage d’images-clichés aboutit à l’exclusion de l’émir du présent. Il
fonctionne comme une justification, pour le passé et pour l’avenir, de la
présence française. Les manuels d’histoire sont le lieu, et le moyen, où
ces isosèmes se forgent, fonctionnent et se transmetten539. On peut relire
quelques énoncés extraits de manuels d’histoire :
Les indigènes étaient trop fanatiques pour se soumettre aux infidèles et […]
cherchaient parmi leurs marabouts un chef qui les gouvernât d’une main ferme et
les menât à la guerre pour repousser les roumis. Le plus fameux, qui fut parmi eux
était un vieux chérif des environs de Mascara, nommé Mahieddine ; il passait pour
un saint de la puissante tribu des Hachem. Il prêcha la guerre sainte, aidé de ses
fils, notamment du jeune Abdelkader sur lequel on contait des prophéties
merveilleuses […] 540.

Et on lit plus loin dans le même ouvrage :


Quand les Arabes se furent reposés, ils reprirent leur haine contre nous541.

On retrouve la lecture courante de la résistance algérienne à la


conquête. La religion en est le trait dominant, et le qualificatif qui vient
quasi-automatiquement est fanatique. Ce bloc discursif, dont nous avons

539
Conjointement avec la transmissions des valeurs de 1789.
540
E. CAT, op. cit., p. 302.
541
Ibid., p. 302.

204
un exemple avec ces deux citations, constitue l’un des socles à partir
desquels le discours ici et maintenant se construit. C’est sur sa mise en
crise que la thèse projetée va s’élaborer. Le projet global sera de
déplacer les significations.
ABDELKADER sera situé dans une lignée de résistants dont l’autre
figure lumineuse est celle de JUGURTHA. La parenté de destins des
deux héros a déjà été établie dans le discours français. L’Emir est
désigné comme le moderne Jugurtha542. Et JUGURTHA est appelé
l’Abdelkader de l’Antiquité543. Celui qui mena la résistance contre Rome
est décrit dans des énoncés qui pourraient convenir à l’Emir.
Jugurtha était d’ailleurs un chef habile ; il connaissait merveilleusement le pays,
ses chemins, ses ressources ; il avait une cavalerie admirable qui, à tout heure,
surprenait l’ennemi ; par ses espions, il savait tous les mouvements des Romains
et les arrêtait dans un défilé, ou les entraînait au loin dans les régions désertes et
sans eau. Ennemi toujours présent et toujours insaisissable, il lassa et détruisit
quatre armées544.

Cette conjonction entre les deux héros légendaires avait été


également établie par SAHLI545.Deux hommes, deux héros exemplaires
sont des pères fondateurs, enracinés dans leur terre et leur peuple. Ils
sont présentés comme des figures de ce génie africain, qui semble un
point discursif de l’époque. Pour KATEB, ABDELKADER est signe que
l’Algérie est
une nation africaine qui a retrouvé sa voie et sa signification dans une unité
morale musulmane546.

Synthèse, cohérence et unité, telles sont les nouvelles dimensions


affirmées pour l’Algérie. L’histoire coloniale, l’histoire avant et ailleurs, a
tendance à dégager les incohérences, à cerner les béances d’une
discontinuité. Les essayistes algériens547 vont, de diverses manières,
postuler l’existence d’un pays. Ils installent dans le champ discursif de
nouvelles caractéristiques : l’amour constant du pays, la pulsion irré-
pressible à l’indépendance. Ce faisant, les textes opèrent une libération
des héros épiques des falsifications et des déformations. La scène
discursive et les règles du jeu sont, nous le savons, fixées ailleurs.
L’essayiste algérien est toujours un intrus discursif qui fait irruption dans
un ensemble déjà organisé, où tout paraît définitivement réglé, où l’on
feint de croire que tout est définitivement réglé. KATEB se place, dès le

542
PELISSIER de RAYNAUD, Annales algériennes, Alger, Librairie Bastide, 1854, 3 tomes,
cité par PATORNI, “Une improvisation de l’Emir El-hadj Abdelkader”, in Revue africaine, n°
40, 1896, p. 278-281, rééd. Alger, SNED, 1985.
543
E. CAT, op. cit., p. 56.
544
Ibid., p. 57.
545
M. - C. SAHLI, op. cit., p. 81.
546
KATEB, op. cit., p. 34.
547
A partir d’ici, nous utilisons substantif et qualificatif “algérien” dans le sens actuel.

205
début sous le double signe d’ABDELKADER , qu’il cite, et de la vérité,
qu’il recherche et qu’il veut rétablir :
C’est par la vérité qu’on apprend à connaître les hommes, et non par les
hommes qu’on connaît la vérité […].
Cette parole suffit à éclairer le fond même de la vie et de l’action d’Abdelkader
.
548

Citer, c’est exhumer et convoquer ; c’est couler sa voix dans une


autre voix pour réénoncer une parole qui dispense d’avoir une parole
propre. C’est aussi réexaminer, passer en jugement. ABDELKADER est
ici l’objet de la quête : il s’agit de le connaître vraiment. C’est aussi un
maître à penser, celui qui a laissé un enseignement, une méthode que
l’on peut reprendre. KATEB s’occupera surtout de l’homme politique et du
chef de guerre : ce sera sa thèse centrale, visible, celle qui est affichée
par le titre. Mais le penseur, qui postule que la connaissance doit être
objective, dégagée des passions, le moderniste qui milite pour un
changement dans la condition de son peuple, est constamment présent :
ses principes courent sous la thèse-matrice, en constituent quelques-uns
des soubassements. C’est de ce soubassement que relève le retourne-
ment de ce qui était accusation en argument positif :
La fatalisme qu’il puise dans l’enseignement philosophique musulman le
protège contre les événements 549.
Une autre conception du monde, une autre philosophie, qui a sa
validité, est opposée aux valeurs du monde occidental. La citation réveille
La Lettre aux Français, plus connue sous le titre Avis à l’indifférent, rappel
à l’intelligent550. Le texte a été écrit par l’Emir au printemps 1855, dans sa
retraite turque. Cette citation relève d’un autre savoir, d’un contre-savoir,
un savoir refoulé qui est ramené au jour.
L’entreprise – rétablir la vérité – va dans une double direction :
dresser un portrait complet et véridique de l’homme d’action que fut
Abdelkader, et le défendre contre les détracteurs, les radoteurs et
l’infamie des généraux coloniaux551.

ARBORESCENCE
Comment va se faire la quête de vérité ? C’est le texte qui va, tout
en cassant la gangue qui emprisonnait et déformait le personnage,
dresser l’autre figure. Que retient le texte katébien ? L’enfance et

548
KATEB, op. cit., p. 7.
549
Ibid., p. 17.
550
La Lettre aux Français, traduction de René KHAWAN, Paris, Phébus, 1977, connue sous
le titre Le livre d’Abdelkader. Rappel à l’Intelligent, avis à l’indifférent, traduction de Gustave
DUGAT, op. cit.
551
KATEB, op. cit., p. 9. et 32.

206
l’adolescence ne sont évoquées que comme phase de préparation,
comme terreau qui verra se former la chef d’état et le chef militaire552. Pour
se maintenir dans cet axe, l’auteur de Nedjma refuse le romanesque,
refuse l’écriture du roman :
Un idylle d’ébauche entre la belle Kheira, fille de Sidi Boutaleb, et Abdelkader.
Idylle fort mouvementée avec ses entrevues clandestines et désespoirs
émouvants. Il faudrait un volume pour le relater [...]. Je laisse cette besogne
engageante aux chroniqueurs et me borne à la conclusion : mariage de Kheira et
d’Abdelkader, célébré avec le vieux cérémonial des familles de noble tente553.

KATEB ouvre une piste possible, une orientation d’écriture, mais ne


la suit pas. Le refus de l’écriture, et de l’isotopie, romanesques tient dans
son ombre un énoncé, pris dans le texte de DUGAT, que KATEB lisait.
DUGAT raconte en détail l’idylle que KATEB évoque à peine554. L’écriture
de KATEB aurait à voir du côté de l’épopée. On peut rappeler la définition
de l’épopée chez BAKHTINE :

L’épopée comporte trois traits constitutifs : 1° elle cherche son objet dans le
passé épique national, le passé “absolu”, selon la terminologie de Goethe et de
Schiller. 2° La source de l’épopée, c’est la légende nationale (et non une
expérience individuelle et la libre invention qui en découle). 3° Le monde épique
est coupé par la distance épique absolue du temps présent : celui de l’aède, de
l’auteur et de ses auditeurs […] .
Le monde du récit épique, c’est le passé héroïque national, le monde des
“commencements” et des “sommets” de l’histoire nationale, celui des pères et des
ancêtres, des “premiers” et des meilleurs 555.

On peut retrouver, dans le traitement de l’histoire chez KATEB, mais


aussi chez AMROUCHE et SAHLI, les mêmes caractéristiques :
– le passé épique national, conquis sur le discours de sa négation ;

– la légende nationale qui est élaborée en texte ;


– le monde des commencements, etc. Les premiers et les meilleurs
sont dégagés d’un discours considéré comme réducteur et / ou faux.
Il n’est pas question de dire que ces essais s’écrivent comme l’épo-
pée. Mais, ils travaillent à faire émerger des figures épiques et légen-
daires, et la vérité historique n’est plus leur préoccupation première. C’est
dans ce sens que l’Emir est présenté dans le texte katébien comme le
héros parfait, le héros épique :

552
Ibid., cf. p. 7-12.
553
Ibid., p. 9.
554
DUGAT, op. cit., p. 189-196.
555
Mikhaïl BAKHTINE, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1979, p. 449.

207
Le fils de Mahieddine a une réputation de sage et de héros. Rarement un
adolescent a été à la fois aussi réfléchi et ardent que lui. Il a une constitution
robuste, une taille bien prise, un visage expressif et plein de noblesse. Son oeil
sombre voit loin et voit clair […] 556.

Portrait de la perfection, derrière lequel se profile celui, célèbre, de


Léon ROCHES557. A la couleur des yeux près (ROCHES précise qu’ils
sont de couleur bleue), c’est le même être parfait qui est décrit. Mais
KATEB ne s’arrête pas à l’admiration. Pour lui, parler d’ABDELKADER
c’est parler de l’indépendance du pays, c’est parler d’un à-venir qu’il
faudrait définir et légitimer. C’est l’un des traits de l’originalité de ce
nouveau discours : la figure de l’Emir entre dans une stratégie de lutte
globale :
Le combat de l’indépendance commencé par Abdelkader continue, a toujours
continué 558.

KATEB va présenter le merveilleux homme d’action, le héros


hégélien559, qui aspirait à la réalisaion d’un idéal, d’un absolu. Il procède
alors à la relecture de l’histoire à l’éclairage du faire d’Abdelkader. Le
texte énumère les actions : il recrute des collaborateurs compétents, qu’il
disperse à travers le pays560 ; il terrasse Ben Ismaël561 ; il réoccupe
Mascara…, fonce vers Tlemcen…, l’assiège...562 ; il perfectionne son
armée563 ; il fait un voyage en Kabylie et gagne la sympathie des
montagnards et des paysans kabyles564 ; en même temps qu’il guerroie ou
voyage, il organise son administration algérienne565... Ce sont là les riches
heures du héros exemplaire. Il est toujours en action, toujours en
mouvement pour transformer le monde ; il est toujours sujet de l’action.
Cette histoire est exemplaire pour tout un peuple, pour le passé, et
surtout pour l’avenir. C’est un enjeu important dans la constitution d’une
identité. C’est pour cela qu’elle a été falsifiée, déformée. KATEB, en
même temps qu’il brosse le portrait véridique de l’Emir, détruit l’autre
portrait, le faux. Il porte l’attaque sur deux fronts.
– Celui de l’écriture de l’histoire : il interpelle les fonctionnaires de
l’histoire, ces petits observateurs566, qui n’ont pas su, ou voulu, voir le
consensus national qui accompagnait le projet de l’Emir, dont il était le
point de convergence.

556
KATEB, op. cit., p. 16.
557
Léon ROCHES, Trente-deux ans à travers l’Islam (1832-1864), Paris, 1884-1885.
558
KATEB, op. cit., p. 37.
559
Ibid., p. 17.
560
Ibid., p. 17.
561
Ibid., p. 18
562
Ibid.,p. 20.
563
Ibid., p. 22.
564
Ibid., p. 23.
565
Ibid., p. 23.
566
Ibid., p. 32.

208
– Celui du faire dans l’histoire : les généraux colonialistes sont remis à
leur véritable place. L’on a alors une galerie de portraits qui rivalisent en
noirceur.
– [Cavaignac] aime ce bon peuple musulman, à l’hospitalité légendaire […].
Seulement, il a besoin d’argent. Le Maréchal Clauzel aussi. Il faut bien tenir son
rang, n’est-ce pas ? Que font ces aristocrates-nés?567
– Bugeaud inaugure sa noire politique indigène, faite d’hypocrisie et de faus-
seté568.
– Le fielleux général Daumas […] 569.
– Saint Arnaud rêvait de profaner les mosquées et de prostituer les Algé-
riennes570.

KATEB réutilise les propres techniques des historiens coloniaux et


renvoie une image négative de la conquête et de ses artisans. Inversion
des symboles de la colonisation, déplacement des valeurs. Déjà un autre
possible de dessine. Dans le texte de KATEB, plusieurs tons se mêlent,
comme s’il y avait plusieurs représentations d’un même motif. L’ironie se
conjugue avec la démonstration argumentée ou l’assertion de vérités
pour déconstruire la thèse préexistant au texte, celle du bien-fondé de
l’expédition française en Algérie :
Le Français ont un gouvernement ombrageux qui se fâche pour un prétendu
coup d’éventail. Entendez plutôt que la France avait un besoin vital d’un
débouché571.

L’énoncé combine deux assertions différentes. La première


(première phrase) joue la réitération du discours historique officiel, de la
vérité admise. Mais l’énonciateur marque ses distances par rapport à
l’énoncé : cela se voit dans les qualificatifs. Ombrageux n’est pas le
terme habituellement utilisé. Il introduit des connotations qui ne sont pas
du même champ sémantique que celui de la raison cartésienne, etc.
Prétendu implique le doute sur la véracité de l’événement.
Dans la seconde partie de l’énoncé (seconde phrase), s’opère le
renversement de l’assertion citée. Entendez : le lecteur (et l’auditeur)
capable de comprendre est sollicité, c’est lui l’allocutaire privilégié. C’est
pour lui, avec lui qu’une autre lecture est entreprise.
Par quelle étrange sollicitude le Roi de France aurait-il songé aux Africains ?
Comment lui est venu le désir de nous dévoiler les vertus locomotives de la
vapeur ? Quel génie obscur le pousse vers nos contrées ? 572.

567
Ibid., p. 20-21.
568
Ibid., p. 25.
569
Ibid., p. 29.
570
Ibid., p. 32.
571
Ibid., p. 13.

209
L’ensemble des discours sur la mission civilisatrice de la France est
ramassé en un très court énoncé. Réénoncer n’est pas forcément
assumer, reprendre à son compte. Ici, réénoncer permet de bloquer,
d’empêcher de fonctionner. Comment se fait ce blocage ? Par l’inter-
rogation rhétorique, qui fait voir le caractère insolite, incroyable de
l’action. Par les qualificatifs : étrange, obscur, qui marquent une légère
distance entre énonciateur et énoncé. Pas de dénonciation véhémente.
L’ironie suffit. Tout en le réitérant, cet énoncé gèle le discours habituel, le
tient à distance, le désigne comme faux... La même procédure se
retrouve dans l’énoncé suivant :
Admettons même que les Bourbons brûlassent d’envie de nous civiliser
(chacun sa manie) […] 573.

La fausse concession tient à distance la thèse de la mission civili-


satrice. La parenthèse rejette l’ensemble de la construction discursive
citée. L’ironie permet de dépasser le simple renversement des argu-
ments. Elle garde le discours premier, le réénonce et en joue, le
renverse, le met sens dessus-dessous. Elle en révèle les dessous. Elle
en révèle les soubassements qui n’ont souvent rien à voir avec ce qui est
affirmé. Le discours cité est mis en crise, bloqué. Il ne peut plus continuer
à fonctionner après un tel traitement.
Le texte, s’il prend appui sur les thèses coloniales (le discours
avant), les dépasse. Il postule une autre histoire et d’autres valeurs.

ETOILEMENT
La thèse matrice, posée déjà dans le titre, est développée de
plusieurs façons, est jouée simultanément sur plusieurs scènes. A côté
de la thèse centrale, des thèses secondaires sont esquissées, sans être
forcément développées. Des décrochements, des parenthèses, ouvrent
sur un autre développement. Ainsi, lorsqu’il évoque l’idylle entre
ABDELKADER et Kheira, KATEB, tout en refusant la voie du roma-
nesque, rejette au passage un certain discours :
On croit encore hélas au vingtième siècle des races incapables d’amour. Heu-
reusement vingt siècles de poésie placent les Arabes à la tête des peuples
amoureux574.

Au creux de cette assertion sur l’amour, s’inscrit la réfutation de la


thèse sur l’inégalité des races. Un autre exemple permet de voir encore
ce travail de décrochement. KATEB reprend une autre accusation :

572
Ibid., p. 14.
573
Ibid.,p. 15.
574
Ibid., p. 9.

210
Le voile que portent nos soeurs, l’absence ou la rareté des relations entre notre
jeunesse des deux sexes575.

Ici, pas de justification. L’essayiste rappelle que tous les peuples


méditerranéens connaissent le voile, et d’abord les Grecs, qui voilaient
leurs femmes et contingentaient leurs déplacements. C’est loin d’être un
consolation, mais l’auteur de Nedjma est pris dans la logique de l’argu-
mentation. Il déplace les frontières habituelles entre les mondes, il
brouille les symboles : le voile n’est plus l’image de l’Islam. Arborescence
et étoilement, crible de vérité et lieu d’élaboration, le texte révèle une
dynamique complexe, qui réinvestit le champ discursif et le perturbe.

ABDELKADER ET L’INDEPENDANCE ALGERIENNE


Pourquoi parler d’ABDELKADER au lendemain de mai 1945 ?
KATEB explique :
J’aurais accompli ma plus belle mission si je gagnais de nouvelles sympathies
françaises à la cause de l’indépendance de mon pays576.

Là encore, le texte (le discours, puisqu’il fut d’abord oral), est projeté
vers le champ politique, vers une efficacité. Relire l’histoire, la réoccuper,
c’est renouer avec le mouvement de l’histoire. En effet, à partir de
l’itinéraire d’ABDELKADER, on renoue avec ce possible qui a été bloqué
avec la défaite de l’Emir. Sans la colonisation, l’Algérie aurait été un pays
ouvert à la modernité. Réinvestir cette histoire des possibles, c’est déjà
projeter un dépassement de la colonisation.
Parler d’ABDELKADER ne consiste pas à traiter d’un simple sujet
historique. C’est constituer une archive pour la lutte qui se prépare, c’est
déjà investir le champ discursif et en changer les lignes de force. Chez
KATEB, d’autres ancêtres sont évoqués. Ils traversent son œuvre
romanesque et théâtrale, comme Keblout, le père éponyme de la tribu,
qui résiste aux Turcs et sera tué la veille de l’entrée des Français dans un
pays ouvert aux envahisseurs. Ses fils

furent tués dans les chevauchées d’Abd el-Kader (seule ombre qui pût couvrir
pareille étendue, homme de plume et d’épée, seul chef capable d’unifier les tribus
pour s’élever au stade de nation, si les Français n’étaient venus briser net son
effort d’abord dirigé contre les Turcs […] 577.

La parenthèse permet une sorte de décrochement, de sortie


générique. Elle devient le lieu, et l’occasion, d’un énoncé différent de
l’énoncé global (le roman). C’est le personnage historique qui est

575
Ibid., p. 9.
576
Ibid.,p. 37
577
KATEB, Nedjma, op. cit., p. 102.

211
convoqué et non un personnage refaçonné par l’écriture fictionnelle. Son
itinéraire, résumé en quelques lignes, ouvre sur ce possible bloqué par
sa défaite, et qui, dans le roman reste en suspens. Quant aux pères de la
génération de Si Mokhtar, il leur

fallut boire la coupe, dépenser l’argent et prendre place en dupes au banquet ;


alors s’allumèrent les feux de l’orgie 578.

On peut déchiffrer l’itinéraire symbolique de Si Mokhtar, le seul père


vivant dans le roman579 en regard du personnage d’ABDELKADER, tel
qu’il est élaboré dans le texte de la conférence. Le premier entreprend, lui
aussi, le pèlerinage à la Mecque. Il est délégué par un groupe de
notables qui prennent en charge les frais du voyage. Il change de projet
et se déroute sur la côte africaine. C’est sur la côte soudanaise, à Port-
Soudan exactement, qu’il transmettra à Rachid, de la génération de mai
1945, l’histoire tribale. Il égrénera la lignée des ancêtres, la défaite et la
dispersion spatiale et nominale de la tribu :

Les Hommes avaient fui, et les orphelins qui bénéficiaient des largesses
allaient être à leur tour éloignés ; la ruine de la tribu s’acheva sur des registres
d’état-civil, les quatre registres furent recensés et divisés les survivants ; l’autorité
nouvelle achevait son œuvre de destruction en distinguant les fils de Keblout en
quatre branches […] 580.

Si Mokhtar est de ces personnages qui n’agissent pas, qui ne sont


que les passagers de l’histoire. Il ne peut que raconter. Héros stérile et
carnavalesque, toute action lui est interdite dans un monde organisé par
la colonisation. Transmetteur mais non faiseur d’épopée. Il avait pourtant
tenté de renouer avec le faire historique dont le souvenir reste vivace :

Le vieux Si Mokhtar boxé par le préfet après les manifestations du 8 mai, et qui
défila seul à travers la ville, devant les policiers médusés, avec un bâillon portant
deux vers de son invention que les passants en masse gravèrent dans leur
mémoire : Vive la France
Les Arabes silence ! 581

Le dernier représentant de la génération des pères débauchés


inscrit dans son corps et dans l’espace public la vérité coloniale. Un peu
à la manière de FANON, qui dira lui aussi que la colonisation est un
processus de violence absolue, son geste révèle le réel. Tous les
discours sur la fraternité, l’intégration, la mission civilisatrice, etc., sont
réfutés. A leur place ces deux vers qui résument tout. Fidèle à la logique
de son personnage, le vieillard montre, de manière presque brechtienne,

578
Ibid., p. 103.
579
Cf. KATEB, Nedjma, op. cit.
580
Ibid., p. 127-128.
581
Ibid., p. 156.

212
ce qui est. La question est dans le camp de ceux qui regardent et lisent,
de ceux qui sont ainsi interpellés : que faire après ?
Un autre “père” éducateur apparaît dans La poudre d’intelligence582.
Nuage de Fumée pratique la dérision comme principe de conduite dans
la vie. Il entreprend de réveiller le peuple, tout en tournant en dérision les
hommes de pouvoir : le muphti et le cadi. Ali, le fils de Lakhdar et de
Nedjma, un descendant de la tribu de l’aigle, vient pour la leçon, après
avoir traversé les frontières de l’Ouest. Le maître entreprend de lui
enseigner comment ruser avec la vie, comment rire du monde sur lequel
on n’a plus de prise. Autant en rire et renverser les signes pour
réintroduire un autre pouvoir possible583. Mais Ali dépasse rapidement le
maître. Il clôture le cycle de la farce et passe à autre chose. La lutte
armée remplace l’énigme à déchiffrer : une autre énigme aux prises avec
le réel remplace les devinettes dérisoires à la Djeha. Ali délivre le vautour
capturé et enfermé dans une outre. Il brise la coupole de cristal qui
sépare le prince héritier de la réalité. Il prendra part à la lutte armée, pour
libérer les vautours en cage avec leurs tribus584.
Avec le personnage d’Ali, la pièce commencée en farce, se
transforme, dans l’écriture même, en drame historique. Les personnages
ne sont plus des masques sur vide, mais des êtres déchirés, lestés d’un
passé, en quête d’un avenir, inquiets, tourmentés et interrogateurs. Tout
se passe comme s’il y avait une permutation d’ordre générique : l’écriture
passe du genre farce au genre drame historique. Le poids de l’histoire est
réintroduit. Nuage de Fumée, figure de pantomime, sans passé et sans
perspective d’avenir, quitte la scène et cède la place à Ali et ses
compagnons, qui renouent avec le faire de l’Emir.
Dans le roman comme dans la pièce de théâtre, alors que la figure
de l’Emir tient lieu de repère pour un avenir possible, les pères sont
signes d’une époque qui finit. Les fils, Rachid, Lakhdar mais aussi Ali,
ouvrent un autre temps, celui de l’histoire.
Revenir sur l’histoire d’ABDELKADER ne se limite pas à revisiter un
passé glorieux et quasi-légendaire. Le champ discursif est perturbé et tiré
vers une autre restructuration. Ce travail de déstabilisation des lignes de
force et des repères permet l’ouverture sur un possible : la figure de
l’Emir en est le signe et le symbole. On voit en quoi, dans l’écriture de
l’essai, l’épopée est orientée vers la démonstration et l’argumentation.
L’épopée et la légende sont un moyen de donner une archive à ce qui se
profile sur le champ politique. L’épopée et la légende donnent à
l’événement à venir une antériorité et une légitimité symbolique. C’est un
travail comparable que l’on retrouve dans l’essai de M.-C. SAHLI.

582
KATEB, “La Poudre d’intelligence”, Le Cercle des représailles, Paris, Seuil, 1959.
583
BAKHTINE analysant le carnavalesque, dégage le dialogisme qu’introduit le rire :
renversement des valeurs. D’autres valeurs, différentes et contestant les valeurs officielles,
viennent organiser pour un moment, le monde. Elles introduisent la relativité de ce qui se
voulait loi immuable.
584
KATEB, “La Poudre d’intelligence”, p. 113.

213
ABDELKADER, CHEVALIER DE LA FOI
Le titre du texte de SAHLI, comme chez KATEB, donne le nom Abd
el Kader, sans le titre d’Emir, qui se retrouvera dans le corps du texte.
Chaque fois l’anthroponyme est pris dans un énoncé englobant :

a - Abdelkader et l’indépendance algérienne ;


b - Abdelkader, chevalier de la foi 585.

On peut considérer que les deux énoncés fonctionnent sur la même


structure : une équivalence entre ABDELKADER et le second élément de
l’énoncé. C’est ce second élément qui charge l’anthroponyme d’une
certaine signification, qui façonne ainsi une certaine figure de l’Emir. Il
informe déjà sur le projet développé en texte. Chacun des deux titres
s’inscrit d’emblée sur le pôle discursif des revendications nationalistes.
Dans le premier titre le mot indépendance, brandi dans les manifestations
de mai 1945, est accolé au nom. La coordination induit une circulation
sémique et symbolique de l’un à l’autre. Nous avons vu que le texte
élabore une certaine signification du faire de l’Emir et la projette en
continuité possible dans le futur.
Le second titre semble s’inscrire dans le champ religieux (foi). Il
semble également entièrement tourné vers le passé : le substantif
chevalier réfère à ce monde moyenâgeux dans lequel on enfermait
ABDELKADER. Il situerait le texte dans le même temps (le même chro-
notope) et les mêmes significations que certains historiens occidentaux.
Leur discours est souvent présent en texte pour être réfuté. Il tient en
deux points : l’Emir est décrit comme un fanatique religieux, ignorant tout
de la modernité. L’énoncé du titre s’inscrit dans ce champ discursif. Il
semble programmer un renversement des signes et valeurs qui de
négatifs deviendraient positifs. Mais nous allons voir que le texte, s’il
retient la dimension religieuse la met en relation avec d’autres valeurs,
morales et humanistes ; et qu’il réfute la thèse d’un ABDELKADER
passéiste et rétrograde.

Paratexte et clôture sémantique


La réédition de 1967 est précédée d’une préface du Docteur A.
KHALDI. Bien que ce paratexte soit produit après la clôture sémantique
du chronotope historique (une vingtaine d’années après) il fournit des
informations sur le champ intellectuel de l’époque. Le préfacier est un
acteur qui a joué un rôle important dans ce champ. Il a écrit lui-même et

585
Dans le texte de SAHLI, l’énoncé du titre varie de la couverture à la page de garde :
Abdelkader, le chevalier de la foi et Abdelkader chevalier de la foi. Il s’agit
vraisemblablement d’une coquille.

214
préfacé (d’une certaine façon légitimé) plusieurs textes586. Il remet le texte
dans le contexte du moment, les lendemains de la répression des
manifestations :
Après mai 1945, tout semblait définitif pour tout le monde : le colonialisme
pensait avoir réglé le problème algérien par un bain de sang et beaucoup
d’Algériens le crurent aussi. Il y en eut cependant qui refusèrent cette fatalité et
parmi eux quelques intellectuels qui répliquèrent fièrement au défi colonialiste 587.
Dans cette résistance qu’il présuppose comme déjà bien structurée, il
retient un événement : la création des éditions En-Nahdha.
C’était une entreprise matériellement et moralement aussi téméraire que celle
du personnage d’Anatole France, qui grattait le salpêtre dans une cave humide
pour préparer “le triomphe impossible et certain” de la Révolution de 1789588.

En Nahdha va prendre en charge la quasi totalité des textes natio-


nalistes publiés en Algérie. En effet, elle publie les textes de BENNABI
(deux essais,Vocation de l’Islam et Les conditions de la renaissance
algérienne, et un roman,Lebeik, Le pèlerinage du pauvre), ceux de SAHLI
(L’Algérie accuse et Le Complot contre les peuples africains), Ali El
HAMMAMY (Les Précurseurs et un roman à thèse, Idriss). En France, les
éditions du Seuil s’occupent des auteurs qui choisissent (ou sont obligés)
d’éditer hors d’Algérie. Outre les romans de FERAOUN, DIB et KATEB, le
Seuil publie les essais de BENNABI, Vocation de l’Islam et d’Abdelkader
RAHMANI, L’Affaire des officiers algériens589.
Ainsi, même écrite vingt ans après le texte, la préface restitue au
texte quelques éléments du contexte de production-réception. Par
ailleurs, elle vise un nouveau lecteur, celui des années soixante. Pour lui,
elle participe de cette réécriture de l’histoire, qui est loin d’être
aujourd’hui achevée, malgré certaines entreprises... La mémoire (l’ar-
chive) est un enjeu important puisqu’il permet de structurer le présent et,
surtout, de faire barrage sur certaines hypothèses, sur certains possibles.

Incipit : une figure idéale

586
Cf. Dr Abd el Aziz KHALDI, Le Problème algérien devant la conscience démocratique,
préface de Salah BENSAI, Alger, En Nahdha, s.d. (1948-1949). Rééd. , Paris, Ed.
L’Algérien en Europe, s.d. (1968). KHALDI a également préfacé le livre de Malek BENNABI,
Les Conditions de la renaissance algérienne. Le Problème d’une civilisation, Alger, En
Nahdha, 1949.
587
A. KHALDI, Préface, M. - C. SAHLI, op. cit., p. 5-6.
588
KHALDI, op. cit., p. 6.
589
Publié en 1959. Il y aurait une étude du champ éditorial et de la répartition des textes entre
les maisons d’édition. On peut noter par exemple que, pendant la guerre de libération, les
éditions de Minuit publient la presque totalité des textes dénonçant la torture.

215
Comment se fait l’attaque du discours ? Comment SAHLI fait-il
irruption dans la champ discursif ? Comment y prend-il place ? Et pour
quelle(s) place(s) ? L’incipit de ce texte commence par le résumé du
discours avant et ailleurs. Le cadre discursif est tracé, constitué par plus
d’un millier d’écrits590. Le nouvel acteur discursif y prend place :

[…] nous sommes loin d’avoir une vision juste et adéquate d’une œuvre et
d’une destinée que les passions partisanes se sont plu à obscurcir et sur
lesquelles on semble avoir mis les scellés de la raison d’Etat 591.

Cet énoncé donne déjà la position du locuteur et son projet : rétablir


la vérité ; parler de l’œuvre et de la vie du personnage considéré. Cet
énonce sera repris, soit en entier, soit partiellement, dans l’Introduction et
dans le corps du texte. Nous pouvons repérer ces réitérations et les
classer. L’Emir ABDELKADER est défini comme intellectuel né592, comme
patriote algérien593. Et il faut ajouter à cela qu’à ses yeux rien ne pouvait
légitimer ni excuser le mensonge594. Le reste du texte va, en partie,
fonctionner comme expansion de l’énoncé de ces caractéristiques de
l’Emir. L’auteur, pour développer et étayer cette thèse, prendra appui sur
l’itinéraire et l’œuvre écrite de l’homme.
Un autre moyen pour élaborer la nouvelle figure de l’Emir consiste à
le dégager des clichés, fussent-ils positifs, qui le figent en homme mono-
signifiant. Le nouveau discours part d’une appellation élogieuse
d’ABDELKADER :

Ses talents de stratège l’ont fait surnommer le “Napoléon du Désert”595.

Le surnom est réénoncé et tenu à distance par les guillemets et


l’absence d’énonciateur repérable. Il permet deux orientations de l’argu-
mentation, deux arborescences qui n’ont pas le même traitement. Le
travail de réfutation de cette imagerie d’Epinal qui enchaîne l’Orient au
désert 596 est vite expédié. Il signale un développement possible que le
discours laisse en suspens. Toutefois, il signale l’un des aspects du
projet global, qui est de restituer à la figure de l’Emir plus de complexité.
La comparaison avec Napoléon permet de souligner l’originalité du
personnage considéré :

rien de commun entre le conquérant immolant les peuples à son ambition et le


patriote algérien […] 597.

590
SAHLI, op. cit., Introduction, p. 19.
591
Ibid., p. 19.
592
Ibid., p. 20.
593
Ibid., p. 21.
594
Ibid., p. 22.
595
Ibid.,p. 21.
596
Ibid.,p. 21.
597
Ibid., p. 21.

216
La comparaison se voulait élogieuse en établissant une égalité
entre le grand homme français et l’Algérien. SAHLI la refuse et établit une
différence radicale entre les deux hommes. Le conquérant a une
trajectoire à l’inverse du patriote : alors que celui-ci défend son pays,
l’autre opprime les peuples. Cette différence n’est pas un résultat fortuit
ou conjoncturel de l’histoire. Ce dernier découle d’une position morale et
philosophique qui fait refuser à l’Emir les conquérants, les despotes et les
oppresseurs598. La comparaison refusée ouvre sur d’autres éventualités,
d’autres parallèles avec d’autres hommes :
A qui comparer l’Emir ? A Marc-Aurèle, empereur philosophe, guerrier malgré
lui ? Mais l’enthousiasme généreux d’Abd-el-Kader s’oppose à la sagesse
résignée, au coin du feu, du serviteur de l’ordre romain599.

Comparer est immédiatement neutralisé par s’oppose et la


comparaison tourne court, car elle ne peut rendre compte des autres
qualités de l’Emir. Ces qualités sont du même ordre que le patriotisme.
Par ailleurs, la comparaison laisse se profiler une autre qualité de l’émir :
la tolérance. Alors que Marc-Aurèle avait permis la persécution des
chrétiens, ABDELKADER en a sauvé des milliers lors des émeutes de
Damas600. SAHLI propose alors une dernière comparaison :
Je dirai plus volontiers d’Abd-el-Kader qu’il fut le Socrate algérien. De Socrate
il avait en effet la douceur, la bonté, la patience, la parfaite maîtrise de soi et la
grande élévation morale601.

Changement dans la série des comparants : passage des empe-


reurs à un philosophe. Pourtant les sèmes communs entre Napoléon et
Marc-Aurèle d’une part et l’Emir d’autre part sont à l’évidence plus
nombreux et plus évidents. Quoi de commun avec le philosophe ? Le
texte donne la liste des sèmes communs au comparé et au comparant.
Les qualités retenues entrent dans le projet discursif qui est de s’occuper
de l’homme et du penseur.
Ce dernier énoncé laisse apparaître clairement l’énonciateur. Il
s’affirme et prend place dans le champ textuel, je. C’est un acteur
discursif identifiable. Il ne se fond plus dans un nous dont on ne sait pas
toujours si c’est un nous rhétorique ou un nous qui englobe le locuteur et
son allocutaire (passons...). Il ne s’efface plus devant une énonciation
objective dans laquelle l’énoncé semble se dire tout seul. Il précise sa
position :

598
Ibid., p.22.
599
Ibid., p. 23.
600
On peut, sans grand risque de se tromper, affirmer que les intellectuels algériens formés à
l’Ecole française connaissaient l’histoire romaine.
601
SAHLI, op. cit., p. 23.

217
Il est naturel que ma qualité d’Algérien me porte à évoquer avec piété la
mémoire d’Abd-el-Kader. On aurait tort de coire qu’elle puisse me pousser à
l’exagération602.

L’énonciateur protège d’avance sa démarche contre un éventuel


discours de réfutation. C’est qu’après l’installation de l’énonciateur dans
le champ discursif, vient une série de postulats qui seront posés comme
valeurs absolues.
En vérité, de quelque point de vue que l’on considère l’Emir, on ne découvre
rien de mesquin, ni de médiocre en sa personne.
Idées, sentiments, gestes et actions, tout en lui porte le signe privilégié de la
noblesse et de la grandeur.
Il est de ces êtres rares, qui, de siècle en siècle, de millénaire en millénaire,
offrent au genre humain une idée de la perfection, un modèle exemplaire.
Par sa vie, son caractère et ses œuvres, Abd-el-Kader honore son pays, sa foi
et l’humanité entière603.
De nouveau effacement de l’énonciateur devant l’assertion qui est
de l’ordre du postulat de vérité. L’accumulation des qualificatifs propose
une image de la perfection, figure de l’idéal non seulement pour les
Algériens mais pour tous les hommes. Cette isotopie de la perfection et
de la perfectibilité se retrouvera par la suite dans le texte, comme l’un des
principes moraux et philosophiques de l’Emir. Nous avons un aperçu des
réseaux discursifs qui courent dans un texte, pour développer, étayer,
reprendre les qualités énumérées. Ces qualités posées dès l’introduction,
sans attendre d’être démontrées ou prouvées, sont dressées comme des
totems de reconnaissance.

Bloquer le discours avant et ailleurs : un aspect de la stratégie


argumentative
Le discours qui occupait et constituait le champ discursif est cons-
tamment cité et gelé, mis en impossibilité de continuer à fonctionner.
C’est par un énoncé qui le résume que commence le déploiement du
texte :
On s’imagine souvent que l’Algérie, à l’époque d’Abd-el-Kader, n’était qu’un
pays de barbares et d’illettrés604.

Un court énoncé et toute la masse des discours émis auparavant est


convoquée. Convoquée et réduite au silence. Ce discours est résumé. Il
est introduit par un verbe modal qui change son statut énonciatif. Ce n’est
plus une assertion positive. Renversement des signes, déplacement des

602
Ibid., p. 23.
603
Ibid., p. 23.
604
Ibid., p. 25.

218
valeurs et repères. La position du locuteur se retrouve tout entière ici.
Puis SAHLI prend appui sur une citation empruntée au professeur Emerit
pour réfuter le discours cité. Il se réfère à un acteur du champ intellectuel
qui fait autorité et dont l’impartialité605 ne fait aucun doute. C’est à travers
le texte de celui qui vient de publier un livre sur l’Emir606 que s’engage le
dialogue avec l’avant discursif. Le livre d’EMERIT remplit les mêmes
fonctions que l’ensemble des discours préexistants au discours ici et
maintenant. Il est cité pour appuyer un point de l’argumentation en
construction, comme réfuter le cliché sur la barbarie et le retard
civilisationnel. Mais aussi pour être lui-même réfuté, comme exemple et
lieu-tenant de tout un pan du champ discursif. A partir de son jugement
sur la qualité de l’enseignement de l’époque, SAHLI engage avec lui le
débat. Il ébranle, déconstruit et gèle le texte du professeur à travers une
stratégie complexe, faite de concessions :
Il est vrai que cet enseignement n’était pas moderne607

C’était un enseignement scolastique il est vrai […] 608,

de reprises provocantes :
N’en déplaise à M. Emerit, on enseignait beaucoup de théologie609,

et de déplacement des critères d’explication et de jugement : le niveau


de l’enseignement s’explique par le système économique décadent610. Une
autre chaîne de causalités, qui prend appui sur les hypothèses et les
méthodes d’analyse modernes, est mise en place pour expliquer cet état
(au lieu de se contenter d’un jugement de valeur). Par ailleurs cet
enseignement connaissait
les noms de Platon, d’Aristote, d’Euclide, de Ptolémée, d’Al Kindi, de Razi, de
Ghazali, d’Ibn Sina, d’Ibn Rochd, d’Ibn Khaldoun […] 611.

SAHLI établit une continuité inhabituelle : entre les penseurs et


savants grecs et les penseurs et savants arabes. Rappel d’une réalité
historique à l’Occident oublieux d’une part de son héritage. Mais aussi
mise en place d’une continuité qui vient concurrencer la continuité Rome–
France. Ce faisant, il reprend une pratique courante dans les discours
des Algériens qui consiste à énumérer les grands noms des penseurs
arabes pour réfuter la thèse de la barbarie. Face aux noms appris à
l’Ecole française on dresse d’autres noms. Ce n’est pas simple
énumération. C’est déjà la constitution d’un lieu de résistance symbo-
lique, de ce maquis culturel, qui donne une mémoire à ce qui devient

605
Ibid., p. 25.
606
Cf. M. EMERIT, L’Algérie à l’époque d’Abd-el-Kader, Paris, Larose, 1951. Les références
sont données en note p. 27.
607
SAHLI, op. cit., p. 26.
608
Ibid., p. 27.
609
Ibid., p. 26.
610
Ibid., p. 26
611
Ibid., p. 27.

219
ainsi possible. Ainsi le locuteur prend place dans le champ discursif : il le
perturbe et réorganise. Il élabore son propre discours à partir des
énoncés de ce champ discursif ; énoncés non identifiables, sans avoir un
auteur précis.

ABDELKADER, un penseur et un homme


Cette première scène (ce premier moment) de l’argumentation sert
de cadre à l’élaboration du portrait véridique de l’Emir. Là encore, l’auteur
part d’une citation du livre d’EMERIT :
Profondément ignorant en sciences, et même en histoire, il (l’Emir) sait trouver
les mots touchants pour exprimer les sentiments d’amitié et la poésie du désert612.

Ce jugement va être l’un des points de départ du portrait de l’Emir.


Les titres des chapitres énoncent les qualités d’ABDELKADER : Un esprit
moderne, Une morale de la perfection, De la religion, Sciences et
religion613. L’homme est doublement situé dans son temps. Il se situe dans
la modernité : le discours refuse les clichés qui enferment ABDELKADER
du côté d’un passé quasiment absolu. Mais l’Emir a une autre conception
du progrès :
Ce culte de l’effort s’inscrit dans le cadre d’une philosophie du progrès. Progrès
moral, intellectuel et matériel. Le progrès doit être le schéma moteur de toute
évolution humaine, qu’il s’agisse de l’individu ou de l’espèce humaine614.

Il ne s’agit pas d’adopter des techniques ou des pratiques, mais


d’une démarche globale, d’une conception du monde. Il se situe égale-
ment comme humaniste : l’Emir avait, dans sa vie et dans ses écrits, une
conception de l’homme, basée sur la tolérance et la perfectibilité. Ces
isosèmes se retrouvent dans le chapitre conclusif, intitulé Un précurseur.
C’est à ce niveau que se fait la jonction avec le présent. Comment
procède SAHLI ? Il fait dans l’histoire-fiction ; il pose quelques jalons
d’une histoire des possibles non réalisés :
Il est intéressant de se demander ce qu’aurait donné l’expérience d’Abd-el-
Kader si la défaite ne l’avait pas interrompue615.

A partir de cet énoncé se fait une dernière réitération de la thèse cen-


trale : ABDELKADER un homme à la fois exceptionnel et de son temps.
SAHLI rappelle un fait historique : la création du premier haut-four-
neau algérien616. Cet énoncé claque comme un slogan. L’événement est
relaté comme un événement inaugural, ouvrant sur un autre monde, un
autre temps. Il aurait pu changer la situation des Algériens en les faisant

612
Ibid., p. 27.
613
Ibid., respectivement p. 41, 45, 51 et 57.
614
Ibid., p. 43.
615
Ibid., p. 155.
616
Ibid., p. 158.

220
accéder à la modernité. L’isosème Abdelkader, homme moderne et de
progrès se retrouve dans une citation extraite d’une lettre de l’Emir :
Je vous dirai que si peu de chose que ce soit, je possède un grand zèle et une
tolérance portée à un très grand degré, ce qui fait que j’ai de la considération pour
tous les hommes de quelque croyance et de quelque religion qu’ils soient617.

Le commentaire de SAHLI se situe d’abord dans le champ discursif


du moment. Les allocutaires qu’il cible sont le Français, présent et ab-
sent, et l’Algérien qui s’interroge sur l’opportunité d’une action contre le
colonialisme :
Elargissant l’orthodoxie musulmane, il formule un idéal de tolérance positive à
l’égard non seulement du monothéisme judaïque ou chrétien, mais de toutes les
croyances, sans aboutir nécessairement à la laïcité, il proclame l’égalité politique
de toutes les confessions […] .
Sa position exclut toute tendance théocratique. Tout en appréciant la
conscience des hommes de religion, il déplore leur incapacité politique 618.

On peut suivre les élargissements et décrochements qui font passer


d’un point (d’une isotopie) à l’autre :
– la tolérance fait admettre, selon le commentateur, toutes les
croyances, qu’elles fassent partie des trois religions révélées ou non ;
– mais cette tolérance ne saurait aller jusqu’à la laïcité ;
– mais pas de position théocratique.
On voit se dessiner une conception de l’Etat et de la gestion poli-
tique assez précise. La religion y sert de cadre moral et philosophique.
Elle confère les principes et les repères, mais ne saurait servir à gérer
directement. Dans cette conception, les religieux sont politiquement dis-
qualifiés. Donc séparation du religieux et du politique. Par ailleurs une
autre position critique d’ABDELKADER vient compléter cette position :
La décadence des Etats musulmans paraît liée, dans sa pensée au despotisme
de leurs souverains619.
Un homme de progrès et de tolérance, mais aussi un démocrate.
Voilà complété le portrait de l’Emir. Une figure complexe est élaborée.
Elle échappe aux clichés qui la figeaient dans une signification
monosémique. Elle est élaborée pour les lecteurs des années cinquante,
mais aussi pour ceux d’aujourd’hui. La réédition du livre vingt ans après
la première parution se fait en direction de cet autre lecteur. Le livre reste
lisible dans la perspective de la lutte nationaliste (lisibilité historique). Il
est lisible dans le cadre de l’écriture de l’histoire, de la constitution d’une
certaine mémoire, d’une certaine identité. Il prend place dans le débat sur

617
Ibid., p. 160.
618
Ibid.,p. 161.
619
Ibid., p. 161.

221
la façon de concevoir la cité et d’y conférer à chacun une place. Cette
ouverture sur l’avenir se retrouve encore dans cet énoncé :

L’histoire retiendra qu’Abd-el-Kader fut un grand pionnier de cette renaissance


islamique qui, ébauchée au 19e siècle, se poursuit encore. S’il avait pu continuer,
dans la paix, sa grandiose expérience, il aurait placé l’Algérie à l’avant-garde des
peuples musulmans620.

Ce possible devenir est dessiné pour le premier lecteur (celui de la


première édition), mais également pour le second (celui de la réédition),
et pour nous lecteurs en ce moment. Ces multiples lisibilités, condi-
tionnées par l’évolution historique, projettent une autre écriture. L’essai
serait ainsi de ces texte scriptibles dont parle BARTHES621. Il peut
échapper à la clôture sémantique. On peut expliquer en partie pourquoi
ces textes trouvent non seulement encore des lecteurs mais peuvent
encore prendre place dans le champ intellectuel d’aujourd’hui.

620
Ibid., p. 162.
621
Cf. Roland BARTHES, S/Z.

222
Chapitre 4 :
Réformer le musulman

VOCATION DE L’ISLAM
Dans le texte de Malek BENNABI, le chronotope qui sert de cadre
est réélaboré. Il est constitué par l’histoire du monde musulman (de
l’Homme et de sa mentalité), dans un espace qui transcende les fron-
tières des états et va de Samarkand à Fès, en passant par Damas, qui
englobe le Pakistan et Java... Ce chronotope commence par une rupture
originelle (ce serait comme le péché originel du monde musulman), celle
de Siffin en l’an 37 de l’Hégire622. Ce chronotope est caractérisé par les
ruptures qui vont scander et organiser l’histoire traitée. C’est en fonction
de cette organisation de l’histoire que les différents moments seront
examinés et déchiffrés. C’est en fonction de ce chronotope, organisateur
de l’analyse et des positions discursives et idéologiques qu’il induit, que
nous proposons de lire ce texte et d’en examiner quelques aspects.

Attaque
Nous avons déjà vu qu’il est intéressant de voir comment se fait
l’arrivée (l’irruption) de l’énonciateur dans le champ discursif. Dans le
texte de BENNABI, l’avant-propos signale une convergence imputée au
hasard :
Les grandes lignes de cette étude étaient déjà fixées lorsqu’un de mes amis
[…] m’a fait connaître le remarquable ouvrage du Professeur H. A. R. Gibb : Les
tendances modernes de l’Islam 623.
Le discours est d’emblée placé sous le signe du dialogisme. Le livre
de GIBB va figurer l’antécédent discursif premier. Il correspond à un
changement très important dans le cadre discursif habituellement posé
par les essayistes algériens. En effet pour Ferhat ABBAS, comme pour

622
Cf. BENNABI, Vocation de l’Islam, op. cit., p. 24. La bataille de Siffin opposa les partisans
d’Ali, quatrième et dernier khalife élu par la communauté (Ouma), et ceux de Mou’awya
qui se réclamait du troisième khalife, ‘Umar, et allait établir l’Islam dysnastique.
623
Ibid., p. 15.

223
l’Emir KHALED et de très nombreux intellectuels francophones, une
référence sous-tend leurs textes : la Révolution de 1789 et ses principes
égalitaires. Dans le texte de BENNABI rien de cela. GIBB est le premier
d’une série de références qui laissent voir un changement du cadre
discursif et de l’allocutaire ciblé. L’examen de la liste des noms d’auteurs
et de scientifiques cités permet de confirmer ce constat. On a plusieurs
références :
– Références françaises : un sociologue français, le docteur Auguste
Lebon, Renan, Bernard Palissy, Gerbert (il s’agit de celui qui sera le pape
Sylvestre II), Gobineau , un savant parisien, Gustave Jecquier 624.
– Autres références : Abul Wefa625, Thucydide, Ibn Khaldoun (22 oc-
currences), Maïmonide , Boccace , Ibn Témmya, El Ghazali, Ibn Toumert,
Ibn Abdel Wahab, Djemel Eddin El Afhani, Aligarh, Ali Khan, Taha Hus-
sein, Rachid Ridha, Cheikh Abdou, Sir Mohamed Iqbal, Chesterton626, Ben
Badis .
Il y a ainsi diversification de l’Autre discursif, diversification des
références.

Positions / postures de l’énonciateur


BENNABI, tout au long de l’élaboration de son discours, donne des
indications sur ses positions discursives :
Il s’agit d’observer en sociologue et non de juger en moraliste627.
Pour porter un jugement valable dans ce domaine, il faut suivre le processus
colonial depuis son origine […]. il faut saisir en sociologue et non en politicien 628.

C’est donc en observateur objectif, presque en scientifique, en non


en juge partisan qu’il se positionne dans le champ discursif. Il se donne
un rôle d’éclaireur :

Le monde musulman a particulièrement besoin d’idées claires qui guideront


son actuel effort de renaissance 629.

Il se reconnaît une mission, une responsabilité sociale. Se profile en


filigrane la conception du rôle de l’intellectuel : il est celui qui guide et qui

624
Ibid.,respectivement p. 35, 38, 47, 119, 61, 70, 94, 100, 156.
625
Ibid.,, respectivement p. 16, 22, 22-26, 17, 38, 44, 45, 47, 48, 45, 46, 55, 48, 57, 70, 49,
51, 52, 55.
626
Ibid., p. 49 en note.
627
Ibid., p. 43.
628
Ibid., p. 84.
629
Ibid., p. 23.

224
dit la vérité... On voit déjà se dessiner des critiques possibles de la
société.
Les indications de type générique vont dans le même sens : il pré-
cise que son livre est un ouvrage qui veut s’interdire toute polémique630. Il
le désigne comme étude631, comme analyse632... Sa démarche est celle de
celui qui analyse, qui constate633. Quelquefois l’énonciateur s’efface
devant le phénomène (selon la terminologie de l’auteur) qui s’énonce
seul, plus précisément sans marque visible de l’énonciateur : Elle se
manifeste 634...
On peut également avoir l’énoncé de ce qui est présenté comme
une vérité générale (et qui peut donc être dit par n’importe qui de sensé,
raisonnable, logique, etc.) : Transformer l’âme c’est lui faire dépasser sa
mesure ordinaire635. Positions diversifiées, complexes. On peut le retrou-
ver dans le premier énoncé du projet de l’écrivain. Dans une note
liminaire, BENNABI précise déjà :
ce qui fait aujourd’hui l’histoire du monde musulman ce n’est point telle intrigue
étrangère qui paralyse momentanément son essor, […] mais le travail obscur et
tenace de son dynamisme profond 636.

Les trois isosèmes qui constituent cet énoncé sont une première
mise en place de la thèse principale (de la thèse matrice) qui sera par la
suite déployée (élaborée en même temps qu’elle est montée, comme on
monte une pièce théâtrale) :
– L’assertion négative (première partie de l’énoncé) rejette déjà tout le
discours revendicatif des nationalistes, tourné vers l’Autre, vers l’exté-
rieur. Cet isosème fera ensuite résurgence dans le corps texte pour être
repris, étayé, déployé... Il sera l’un des soubassements (j’ai envie de dire
le soubassement affecté du signe négatif) de la thèse qui sera élaborée
en texte.
– L’assertion positive (seconde partie de l’énoncé) situe ailleurs le pro-
blème. Elle pose une énigme : que peut être ce dynamisme profond ?
Une attente est créée et, c’en est l’implicite, le texte devrait y répondre.
– La désignation, au détour des deux assertions, de l’objet d’étude : le
monde musulman. Musulman et non arabe : à aucun moment BENNABI
n’établit la relation synonymique très courante entre le deux termes. C’est

630
Ibid., p. 15.
631
Ibid., p. 15-21.
632
Ibid.,p. 29.
633
Ibid.,p. 37.
634
Ibid., p. 100.
635
Ibid., p. 49.
636
Ibid., p. 11. C’est nous qui coupons ainsi l’énoncé.

225
l’aspect spirituel (pas vraiment religieux), qui relève des mentalités, et
non l’aspect national ou ethnique, qui l’intéresse.
On voit qu’à travers des énoncés apparemment objectifs (ils af-
fichent les marques de l’énonciation neutre, transparente), les positions
discursives de l’auteur sont déjà précises. L’affirmation de l’objectivité
implique le rejet des positions partisanes, mais ne signifie pas neutralité,
refus de toute prise de position. Le sociologue passe quelquefois le relais
à celui qui prend position et peut porter des jugements lapidaires. On
peut suivre l’enchaînement des isosèmes de la thèse (thèse secondaire,
mais qui servira la thèse - matrice) sur l’humanisme européen637.
BENNABI part de la contestation d’un point de la thèse de GIBB :
Nous ne partageons pas […] les vues du savant anglais sur la tendance
humaniste”, qu’il décèle – à juste titre – dans le mouvement moderniste musul-
man, mais qu’il impute à l’influence de la culture européenne .

Les arguments qui viendraient étayer la réfutation ne sont pas


donnés. Ils seront esquissés à d’autres endroits du texte. Ils participent
alors à d’autres thèses : le monde musulman a été créateur de
civilisation, de valeurs, etc. Le texte sera lancé ailleurs. Décrochement du
fil argumentatif, par une sorte de parenthèse, ou de prudence
scientifique :
Il faudrait ici s’entendre sur les termes. S’il s’agit d’un humanisme académique
ou diplomatique, nous reconnaîtrons volontiers que la phraséologie humaniste
moderne est superbe et que quelques slogans, quelques phrases bien tournées,
ont “enrichi le bagage linguistique de certains musulmans modernisants. Mais il
faudrait peut-être examiner les faits et non les mots et confronter “l’humanisme”
avec ses données réelles : la tolérance, l’altruisme, le respect de la personne
humaine 638.

La comparaison entre les deux formes d’humanisme obéit à un


critère qui va fonctionner en permanence dans le texte : la distinction
entre les mots vides de substance (phraséologie), le faux-semblant
(superbe), le conventionnel (académique, diplomatique) et la réalité des
valeurs vraies. Avec la comparaison se profile ce que l’auteur appelle
confrontation, mais qu’il refuse.
Définition du véritable humanisme, l’humanisme islamique. L’énon-
ciateur prend une précaution oratoire (apparente) : la contestation de la
conception européenne est comme une possibilité discursive. D’autres
l’avaient déjà fait, comme les nationalistes. Mais BENNABI dit refuser
cette possibilité. Le texte semble faire ainsi l’économie d’une polémique,
mais elle est tout entière là, à peine voilée :

637
Ibid., p. 16-17.
638
Ibid., p.16-17.

226
en ce qui concerne l’humanisme islamique, [il faut commencer] par le rappel de
la “valeur religieuse” que le Coran accorde à l’individu […]. Il faudrait ensuite
mentionner les exhortations d’Abou Bekr à l’armée musulmane, lui enjoignant “le
respect de l’homme sans armes, du moine, du bétail et des plantations”. Sans
doute devrait-on évoquer l’attitude significative d’Omar lors de la prise de Jéru-
salem : Il refusa de franchir le seuil du Temple et se contenta d’y poser respec-
tueusement le front, le garantissant ainsi aux chrétiens contre les audaces des
soldats musulmans. On ne peut non plus ne pas penser au libéralisme de la
science humaine, l’époque de son “euphorie”, lorsqu’elle offrait inconditionnelle-
ment à l’esprit humain […] 639.

Les différents exemples de l’humanisme islamique sont introduits


comme des éventualités (il faudrait), ou comme des obligations (on ne
peut pas non plus ne pas penser...). Ce sont surtout ceux de la période
d’avant Siffin, d’avant la rupture. On y trouve l’idéal et les valeurs de
l’Islam vrai. L’humanisme à l’européenne : le second élément de la
comparaison est donné :

Si l’on songe, en retour, à l’espèce de don hautain que la civilisation


européenne actuelle fait de sa science aux pays “arriérés” - ou plus exactement
aux pays qu’elles a arriérés - il est difficile d’oublier que certains intellectuels
musulmans en ont parfois payé le prix en années de bagne640.

On retrouve ici la démarche comparative et polémique des discours


nationalistes. Ceux-ci ont très souvent rappelé la grandeur de l’Islam et
ses valeurs... Mais l’originalité de la position de BENNABI apparaît au
niveau de la clôture de ce moment argumentatif, dans l’interrogation
rhétorique :
Pourquoi, dans ces conditions, le monde musulman irait-il chercher l’inspiration
de son humanisme ailleurs que dans sa propre et millénaire tradition ? 641

Alors que les autres discours (cf. Le Jeune Algérien) utilisent la


comparaison des civilisations pour montrer que la leur est digne de
respect, ici la comparaison permet de sortir du champ discursif habituel.
Nul besoin d’avoir l’Europe comme référence et critère.
On a déjà remarqué l’usage des mots Islam, islamique, musulman...
Ces mots étaient souvent utilisés à l’époque aussi bien par l’admi-
nistration coloniale qui parlait de français musulmans, que les militants et
les intellectuels algériens qui parlaient d’algériens musulmans. Ces
derniers ne voulaient plus du terme indigène trop péjoratif, et ne
pouvaient pas endosser le mot algérien, déjà habité par les Européens. A
première vue, BENNABI s’inscrit dans l’usage linguistique de l’époque.
Mais, c’est l’exclusion de tout autre terme, généralement considéré

639
Ibid., p. 16-17.
640
Ibid., p. 16-17.
641
Ibid., p. 17.

227
comme équivalent, qui est parlante. Lorsqu’il emploie le mot indigène,
l’auteur recourt à plusieurs moyens pour marquer la distance entre lui en
tant qu’énonciateur et l’énoncé : les italiques, la note en bas de page. Il
repère, pour en rendre évident le caractère outrancier, la position de ceux
qui parlent d’indigènes :

Le mot “indigène” est employé ici dans le sens péjoratif où toutes les
administrations coloniales l’entendent 642.

Cette discrimination linguistique (qui ne retient d’un seul mot et ses


dérivés) correspond à la thèse élaborée en texte. On pourrait multiplier
les exemples d’une telle démarche argumentative et discursive : étoile-
ment de l’isosème général et isosèmes secondaires qui quelquefois
semblent ouvrir des digressions, décrochements du fil argumentatif, puis
convergence vers un point sémantique final.
Le faux humaniste : le colonialisme. Un dernier énoncé reprend la
réfutation de la conception européenne :
Il reste évidemment la possibilité de définir un humanisme “centripète” : dans
ce cas il signifierait “européanisme” au dedans et “colonialisme” au dehors, – celui-
ci fondé sur la plus scandaleuse et la plus odieuse équation politique, selon
laquelle un homme multiplié par le coefficient colonisateur égale un indigène 643.

La jonction entre humanisme européen et colonisation est faite. La


condamnation de cette dernière entraîne celle du premier. C’est par une
opération de déshumanisation qu’un homme devient un indigène. Les
accents, presque fanoniens (le lecteur ne peut s’empêcher d’établir une
relation intertextuelle avec Les Damnés de la terre, publié vers la fin de la
guerre de libération, mais également avec Le discours du colonialisme de
CESAIRE, publié la même année que Vocation de l’Islam), montrent
l’inscription de l’auteur dans une certaine continuité discursive : la lutte
contre la colonisation. Mais pour lui, les moyens et les procédures
diffèrent de ceux des nationalistes.

LE CADRE CONCEPTUEL
La notion de colonisabilité est la plus importance dans le texte de
BENNABI, elle prend des allures de concept. Comment procède l’auteur
pour mettre en place cette notion ? Au commencement, on a une
conception générale de l’histoire, assimilée à une sociologie et à une
métaphysique :

642
Ibid., p. 57.
643
Ibid., p. 17.

228
Par rapport à l’individu, c’est surtout une psychologie : une étude de l’homme
considéré en tant que facteur psycho-temporel d’une civilisation. Mais cette
civilisation est la manifestation d’une vie, d’une pensée collective, et de ce point de
vue, l’histoire est une sociologie […] .
D’autre part, ce groupe social n’est pas isolé et son évolution est conditionnée
par certaines liaisons avec l’ensemble humain. De ce dernier point de vue,
l’histoire est une métaphysique […] 644 .

La position scientifique de l’auteur est ainsi énoncée en texte. Il


retient les deux derniers points (sociologie et métaphysique) pour mener
son étude. L’objet est également défini : l’homme, seul et collectivement.
Plusieurs fois, le texte reviendra sur la définition de l’objet d’étude : une
sorte d’accumulation sémantique s’opère, qui rend l’objet évident.

Les cycles de civilisation


Une autre notion vient compléter et corriger la conception de
l’histoire :

Chaque cycle est défini dans des conditions psycho-temporelles propres à un


groupe social : c’est une “civilisation”, dans ces conditions-là. Puis la civilisation
émigre, se déplace, transfère ses valeurs dans une autre aire elle se perpétue
dans un exode indéfini et à travers de successives métamorphoses : chaque
métamorphose étant une synthèse particulière de l’homme, du sol et du temps 645.

Définition générale, objective, qui concerne tout homme. BENNABI


établit une continuité dans l’histoire de l’humanité. Il ne répond pas à la
question que son assertion laisse en suspens : pourquoi la civilisation
émigre-t-elle ? Il y répondra plus loin dans le texte, en faisant une
remontée dans l’histoire du monde musulman.
Ces conceptions de l’histoire et de la civilisation vont être dotées
d’une antériorité théorique, d’une archive et donc trouver ainsi une
certaine légitimité. Elles seront situées dans le champ intellectuel. Ce qui
se concrétise par un décrochement, une déviation sur un examen
critique des différentes conceptions de l’histoire. THUCYDIDE installe
une conception tronquée de l’histoire, ce qui permet de créer la culture
d’empire, celle qui entretient les mythes de la race dominante et du
colonialisme civilisateur 646. La conception marxiste qui considère l’histoire
comme un progrès continuel de l’animalité primitive à l’ère de

644
Ibid., p. 21.
645
Ibid.,p. 22.
646
Ibid., p. 22

229
l’abondance, de la conscience et de la liberté entre ainsi en contradiction
avec son principe dialectique647 .
Chacune des conceptions de l’histoire qui pourraient concurrencer
celle qui se met en place sont ainsi réfutées. C’est IBN KHALDOUN qui
fournit les soubassements historiques et théoriques à la thèse qui est
élaborée. Le sociologue musulman n’est pas repris tel quel. Il est soumis
à un examen critique, ce qui permet plusieurs types d’intervention : au
plan scientifique et théorique, réflexion sur les notions examinées ; à un
autre plan, celui d’une polémique qui court en filigrane sous la thèse
principale, poursuite du débat sur la relativité de la suprématie d’une
civilisation sur une autre.
Le cadre théorique est ainsi tracé autour des deux notions d’histoire
et de civilisation. Le texte déploie ensuite une première lecture de
l’histoire du monde musulman.

L’histoire du monde musulman : la première rupture


A la différence des discours habituels sur l’histoire, qui remontent à
la période anté-islamique pour exalter la poésie de la Djahiliya – de
l’Ignorance d’avant la Révélation –, BENNABI part de la rupture de Siffin :
Le monde musulman connut sa première rupture à la bataille de Siffin, en l’an
37 de l’Hégire, parce qu’il contenait déjà – si peu de temps après sa naissance –
une contradiction interne : l’esprit djahilien en lutte avec l’esprit coranique 648.
Pourquoi retenir ce premier moment ? Les significations qui en sont
dégagées constituent une première réponse à cette question : le monde
musulman perd son équilibre initial. On a alors une civilisation déviée :
du point de vue bio-historique qui nous occupe, toute cette brillante civilisation
n’était qu’une dénaturation de la synthèse originelle réalisée par le Coran et
fondée sur l’équilibre de l’esprit et de la raison, sur la double base, morale et
matérielle, nécessaire à tout édifice social et durable 649 .
Une autre lecture de la civilisation musulmane est mise en place.
Alors que les autres essayistes (dans notre corpus, seul HESNAY-
LAHMEK ne reprend pas, dans ses Lettres algériennes, l’isosème
grandeur de la civilisation musulmane (ou, moins fréquemment, arabe))
opposaient au discours européen sur la supériorité de la civilisation

647
Ibid., p. 23.
648
Ibid., p. 24. A propos de la bataille de Siffin, BENNABI utilise très peu les notes
explicatives. Il feint de considérer son lecteur comme quelqu’un qui possède les références
des événements, des personnages qu’il évoque. Est-ce parce que le premier allocutaire
visé serait l’intellectuel musulman ? Est-ce parce qu’il veut forcer le lecteur européen à
faire lui-même l’information ?
649
Ibid., p. 24.

230
européenne l’énumération et l’exaltation des réalisations du monde
musulman, BENNABI fait une évaluation peu habituelle. Remettons-nous
dans le contexte de publication de l’essai. Au lendemain du 8 mai 1945,
l’insurrection armée est une possibilité examinée par certains militants
nationalistes... Le discours sur la civilisation musulmane, sur les ancêtres
résistants, ne pouvait être qu’apologétique ou polémique. BENNABI
procède autrement. Il examine cette période à la lumière de l’appareil
théorique qu’il avait installé auparavant et qui met l’homme à la base de
tout (homme, sol, temps).
Les valeurs habituelles sont réinterprétées : elles sont affectées
d’un signe négatif, contraire à celui qui leur était couramment attribué. A
ce premier isosème (rupture de la synthèse coranique), succède le
second qui le complète et le renforce : le monde musulman
n’a pu survivre à cette première crise de son histoire qu’en raison de ce qui
avait subsisté en lui de l’impulsion et de la force coraniques650.

Ici pas d’apologie du Coran. L’écrivain procède par petites touches,


souvent comparatives, alors qu’émerge, ça et là dans le texte, le fil
discursif qui court tout au long du texte. Il ramène tout au Coran, mais il
ne procède pas en spécialiste de la religion, ni même en croyant. Ni
théologie ni prosélytisme. Il ira jusqu’à désigner Mohamed comme
sociologue651. Il adopte une position apparemment froide, objective : face
à l’objet qu’il examine. Il répertorie, étudie et classe. Il dégage les règles
générales, valables pour les cas semblables :
l’échelle des valeurs s’inverse aux époques décadentes et les futilités
paraissent alors de grandes choses. Et quand ce renversement a lieu, l’édifice
social – ne pouvant tenir uniquement par les étais de la technique, de la science
et de la raison – doit s’écrouler, car l’âme seule permet à l’humanité de s’élever.
Où l’âme fait défaut, c’est la chute et la décadence […] 652.

Cet énoncé fonctionne comme carrefour où se croisent les isosèmes :


– il condense, ramasse et résume ;
– il en déduit une règle générale, une loi sociale et historique ;
– il permet la relance du discours sur un autre moment de la démons-
tration (montrer l’existence et la permanence du concept d’homme post-
almohadien) ;
– il sous-tend la lecture de toute l’histoire. Le fait qu’IBN KHALDOUN,
par exemple, n’ait pas été compris s’explique par cette décadence.
Ainsi, on voit dans cet énoncé une sorte de concentration séman-
tique, trois réitérations d’un même isosème : un segment descriptif ; une
déduction faite directement à partir de la description ; une loi générale.

650
Ibid., p. 24.
651
Ibid., p. 25 : “le grand sociologue que fut Mohammad”.
652
Ibid., p. 25.

231
On pourrait multiplier les exemples pour montrer comment ce premier
chapitre contribue à tracer le cadre discursif dans lequel le discours va se
déployer : des repères historiques, un cadre conceptuel, une position
complexe qui affiche une neutralité – une froideur – qui laisse entrevoir
un credo, voire une passion. L’originalité de BENNABI tient surtout dans
la place qu’il affecte au Coran. Ce n’est pas la dimension théologique, ni
même religieuse qu’il retient. C’est la dimension spirituelle et
philosophique qui importe... Peu importe l’apologie ! L’important est
ailleurs...

Deuxième moment de l’histoire : la seconde rupture


Le deuxième chapitre s’ouvre653 par l’énoncé de généralités qui
permettent de poser une assertion à l’allure de loi générale : Il y a une
hérédité sociologique comme il y a une hérédité biologique654.
Remarquons que BENNABI reprend, d’une certaine façon, la notion
de génie des peuples qui sous-tend les textes de Jean AMROUCHE et de
M.-C. SAHLI sur Jugurtha / Yougourtha. Il est ainsi en relation
intertextuelle, ne serait-ce que par l’intertexte, avec ces textes : les deux
essayistes dégagent chacun une permanence de l’homme africain ou
maghrébin, qui traverse les siècles. Ces deux derniers, comme les autres
essayistes, prennent comme cadre et référence l’Algérie, le Maghreb,
l’Afrique du Nord ou le nord de l’Afrique... BENNABI retient le monde
musulman. Chacune de ces appellations induit des différences dans les
positions dans le champ discursif et, c’est évident , des différences dans
le discours tenu.
Dans le texte de BENNABI, la comparaison des conservatismes de
la société musulmane et de la société anglaise permet de poser une
caractéristique de la première :

Une impuissance à dépasser le donné, à aller au-delà du connu, à franchir de


nouvelles étapes historiques, à créer et assimiler du nouveau : il ne s’agit plus
d’une détermination, mais d’une carence655.

On croirait un énoncé émis par ceux qui défendent la colonisation


en arguant l’infériorité civilisationnelle (et quelquefois congénitale) des
indigènes ! Mais la différence est au niveau de la causalité (la rupture
originelle) et des moyens de sortir de cet état. La démarche de BENNABI
est de renouer, et de faire renouer la société musulmane, avec le dyna-

653
Il serait très éclairant de suivre la construction complexe (les constructions) du texte, de
tout le texte, et de repérer, à la manière de BARTHES (Cf. S/Z), les différentes isotopies
(ou isosémies). Mais ce travail vise aussi à dégager une sorte de poétique historique qui
permette de rendre compte de la production et du fonctionnement de nombreux textes, qui
peuvent être classés dans un genre, tout en ayant chacun son originalité.
654
BENNABI, op. cit., p. 29.
655
Ibid., p. 29.

232
nisme d’une société enfin conforme avec son esprit (à son génie). On
peut peut-être comprendre pourquoi un tel texte, qui obéit à une autre
logique que celle du discours nationalitaire, n’ait pas trouvé de place
dans le nouveau champ intellectuel, pendant la guerre de libération et
après l’indépendance. Comme on peut comprendre pourquoi, aujourd’hui,
certains islamistes, notamment les Djaz’aristes – les Algérianistes – qui
posent le problème en dehors du cadre national et au niveau des valeurs
spirituelles, ont vu en lui un inspirateur, un théoricien...
La loi de l’hérédité sociologique remplit plusieurs fonctions dans
l’élaboration de la thèse générale. On peut en retenir deux, explicitement
énoncées en texte :

1 Le problème musulman est “un” - non pas dans ses variantes d’ordre
politique ou même ethnique - mais quant à l’essentiel, c’est-à-dire dans l’ordre
social .
2 Le monde musulman ne vit pas en 1949, mais en 1369 656.

L’unité et le retard du monde musulman : ces deux isosèmes vont


être posés de plusieurs façons, entre assertion et réfutation des autres
conceptions. Ainsi, dans le premier énoncé, la réitération de l’isosème
monde musulman permet de rejeter d’une formule lapidaire les autres
discours (le discours nationalistes) : l’état-nation n’est qu’une variante
d’un ensemble plus vaste. Cette conception était celle des Oulémas,
avant qu’ils n’adoptent une position nationaliste : la préparation des
manifestations de mai 1945 avait rassemblé tous les militants nationa-
listes (le P.P.A, les Oulémas et les Amis du Manifeste de Ferhat ABBAS).
Les Oulémas avaient d’abord parlé de Ouma (de grande nation musul-
mane et arabe), et avaient d’abord eu pour projet premier la réforme de la
société, avant même la lutte contre la colonisation657. BENNABI, qui fut
très proche des Oulémas, ne reprend pas leur terminologie.
L’effacement des marques de la présence de l’énonciateur (qui
entraîne celles de la présence de l’allocutaire) entre dans la stratégie
discursive générale (dans ce texte et dans les textes du même genre).
L’isosème variante est immédiatement repris avec des exemples : le
problème algérien ou le problème javanais. Les guillemets établissent
une distance entre énoncé et énonciateur. Simple citation : reproduction,
mais aussi convocation pour être jugé... Deux “variantes” extrêmes sont
prises comme exemples, chacune située à l’autre bout du monde
musulman, n’ayant apparemment pas beaucoup de chose en commun.
L’ensemble des discours nationalistes, en Algérie et ailleurs dans le
monde musulman, est réfuté sans plus d’examen, rassemblé sous une

656
Ibid., p. 30.
657
Il n’est pas question de porter un jugement sur l’engagement de tel ou tel parti, de tel ou tel
homme, surtout après la clôture du processus de lutte pour l’indépendance. Il s’agit de voir
quelles étaient les stratégies discursives...

233
étiquette réductrice et péjorante (se rappeler que le mot variantes
désigne aussi en Algérie des légumes et des olives servis en apéritif,
avant les choses sérieuses dans un repas...). La position du locuteur
s’appuie sur des présupposés conceptuels qui sont réitérés :

Le commun dénominateur de tous ces problèmes est en fait le problème


musulman et son enchaînement historique depuis l’Hégire 658.

Cet énoncé se présente comme une conclusion, après la rapide


comparaison avec l’Angleterre. C’est également le soubassement du
discours qui va suivre. C’est sur cette base que seront, par exemple,
étudiés les deux mouvements nationalistes algériens : les réformistes et
les modernistes. Les variations sont ramenées à un seul modèle ; le
cadre conceptuel installé par le texte est d’emblée à l’œuvre. Dans la
lecture de l’histoire du monde musulman proposée dans le texte, un
second moment est défini : un point d’inflexion, vers l’époque d’IBN
KHALDOUN. Quelles sont les relations qu’établit l’argumentation entre le
premier moment (Siffin) et celui-ci ? Premièrement une difficulté à dater
avec précision ce second moment, alors que le premier peut l’être ;
deuxièmement, ce second moment marque l’aboutissement lointain de la
rupture de Siffin. Cet enchaînement de causalité permet deux autres
assertions :
– L’esprit coranique, énoncé plus haut sans autre explication, est ici
précisé. Il reçoit un contenu ainsi que des équivalents : l’esprit
démocratique khalifal, qui correspond à l’union entre l’Etat et la
conscience populaire659.
– Toute reprise historique, toute reprise démocratique renoue avec
l’esprit d’avant-Siffin. BENNABI ne fait référence à rien d’autre que le
Coran. C’est la référence suprême. L’auteur reste dans la logique du
cadre conceptuel mis en place et qui détermine la conception de
l’histoire, les concepts et la méthode d’analyse des faits. Tout part de ce
premier moment inaugural.
Ce déplacement des références entraîne un changement dans le
champ discursif (tel qu’il est présent en texte). Le texte de BENNABI reste
dialogique, mais son allocutaire, comme l’allocuté, change : ce n’est plus
seulement le Français, allocutaire obligé à l’époque. Celui-ci est poussé
sur les marges du discours. En ne mettant pas de notes explicatives
(Siffin, Almohades, etc.), l’énonciateur l’oblige à avoir une quête
d’information, à faire un travail de documentation, s’il veut avoir une
lecture complète du texte. La tâche de lecture n’est pas facilité à ce
lecteur handicapé : le texte est, partiellement, chiffré, codé. A lui de
trouver les clés pour lire ce texte.

658
BENNABI, op. cit., p. 30.
659
Ibid., p. 30.

234
Seuls quelques orientalistes peuvent espérer entrer de plain-pied
dans ce texte. Seuls les intellectuels algériens sont de plain-pied dans ce
texte. On peut déjà dire que l’allocutaire privilégié est l’Algérien (ou le
Maghrébin). A eux, BENNABI oppose une conception de l’histoire qui
feint d’ignorer le passé national, qui n’en tient pas compte : l’histoire est
exclusivement musulmane. Jugurtha, Massinissa ou la Kahina ne
sauraient avoir de place dans la mémoire et la culture de l’homme
musulman660.
L’enchaînement argumentatif qui assoit et renforce l’enchaînement
de causalités est repris dans un autre énoncé661, qui en donne une
configuration plus complète. On peut en suivre les différentes étapes et
voir comment travaille le texte dans les domaines suivants.
1 – L’histoire comme point de départ : Siffin. La réitération de
l’assertion permet de construire une lisibilité de la décadence :

vient un moment où il n’y a plus personne pour garder le pouvoir, personne


pour s’en emparer et l’adapter à de nouvelles institutions. Le sceptre tombe alors
de lui-même, et se brise en mille morceaux que recueilleront mille roitelets 662.

La décadence est conçue comme une sorte de fatalité, de loi qui


échappe à toute tentative de redressement. Les hommes sont absents,
ou sur la touche comme on dit : ils sont déterminés par la négativité
(personne) et par la perte de l’initiative et de la possibilité d’agir. A partir
de la rupture dans la mentalité, la chute est inévitable. Nul besoin d’un
facteur exogène.
2 – Du point de vue de la sociologie : une loi générale va être
dégagée de ce constat, qui pourrait permettre d’interpréter les autres
phénomènes.
C’est l’homme lui-même, l’homme civilisé, qui perd son élan civilisateur, devient
incapable d’assimiler et de créer […]. Ce sont les hommes eux-mêmes qui ne
savent plus appliquer leur génie propre à leur sol et à leur temps.663 .

Par cet énoncé (on pourrait en donner d’autres), le texte de BENNABI


entre en relation intertextuelle avec celui de Jean AMROUCHE qui porte
en sous-titre l’indication génie africain. Il dialogue également avec l’essai

660
Cette pratique restrictive et amputatoire de l’histoire est loin d’être abandonnée. Dans le
cas présent, elle peut s’expliquer par la stratégie argumentative. BENNABI explique qu’il
traite l’histoire d’une certaine façon. Il est plus grave quand cette pratique touche
l’enseignement même de l’histoire : jusqu’en 1980, dans les écoles algériennes, comme
dans les discours culturels officiels, l’histoire du pays commençait au 7ème siècle. Avant,
rien, la nuit noire du temps de l’Ignorance. De plus, l’histoire du Monde Arabe et des autres
pays arabes occupe une place dominante dans les programmes et les manuels (Cf.
REMAOUNE, Comment on enseigne l’histoire en Algérie, Oran, 1992).
661
BENNABI, op. cit., p. 31-32.
662
Ibid., p. 31.
663
Ibid., p. 31. C’est nous qui soulignons.

235
de M.-C. SAHLI, Le Message de Yougourtha. On peut y prendre
quelques énoncés :
L’unité de notre pays est inscrite dans son relief, son climat, son sol, le sang et
l’âme de ses enfants 664.
Au regard de la science, l’africanité de notre peuple n’est pas douteuse 665
.
On voit bien que ce texte est sur une position semblable à celle de
ceux de SAHLI et de Jean AMROUCHE. Avec un lexique et des notions
semblables, BENNABI propose une autre conception de l’histoire et de la
société.
3 – Retour sur l’histoire. Le fil discursif suspendu après l’énoncé 1
est repris, pour compléter et préciser :
On peut dater un tel phénomène, dans l’histoire musulmane, de la chute de la
dynastie almohadienne, qui fut la chute d’une civilisation à bout de souffle. L’ère
de la décadence commençait avec l’homme post-almohadien 666.

4 – Psychologie sociale : décrochement sur un énoncé qui relève de


la psychologie sociale. Tous les phénomènes sociologiques ne sont que
la traduction d’un état presque pathologique de l’homme nouveau -
l’homme post-almohadien 667. Cet homme post-almohadien est posé
comme un point nodal où passé et présent se rencontrent et pèsent sur
l’avenir. Il est l’aboutissement d’un processus commencé dès Siffin. C’est
à ces carences que doivent être imputées les lacunes actuelles de la
renaissance 668.
5 – Loi générale :
tant que notre société n’aura pas liquidé ce passif hérité de sa faillite il y a six
siècles, tant qu’elle n’aura pas renouvelé l’homme conformément à la véritable
tradition islamique et à l’expérience cartésienne, elle cherchera en vain l’équilibre
nécessaire à une autre synthèse de son histoire669 .

Cet énoncé dégage les conditions véritables d’une renaissance670. Il


est de l’ordre de la loi générale, qui permet une certaine projection dans
l’avenir. Mais quelques différences le distinguent des énoncés du même
genre vus jusqu’à présent.

664
SAHLI, op. cit., p. 12.
665
Ibid., p. 15.
666
BENNABI, p. 31.
667
Ibid., p. 31.
668
Ibid., p. 31.
669
Ibid.,p. 32.
670
Un autre ouvrage de BENNABI s’intitule justement Les Conditions de la renaissance
algérienne. Problème d’une civilisation, Alger, Editions En-Nahdha, 1949.

236
Présence plus marquée de l’énonciateur qui s’implique davantage
dans le débat : notre société. Cet énonciateur n’a plus seulement la po-
sition d’observateur. Le sociologue observateur objectif s’efface derrière
le militant qui lance un schéma d’évolution, le seul possible car le seul
valable. C’est le musulman qui se montre ici en tant que tel. Jusque là,
l’apparente neutralité et l’objectivité de l’énonciateur laissaient supposer
que n’importe quel esprit logique, optant pour les mêmes concepts et la
même méthode d’analyse, pourrait prendre à son compte un tel discours.
Mais ici, c’est un musulman qui parle de l’intérieur du monde musulman.
La position de cet énonciateur se manifeste dans les qualificatifs :
véritable tradition islamique. Jusque là les notions et concepts étaient
clairement définis. Ici, c’est un moment flou : quelle est cette véritable
tradition islamique ? Quels sont les critères qui permettent de la définir et
de la reconnaître ? Historiquement, elle se situe avant Siffin, mais elle est
implicitement resituée au XIIe siècle avec IBN TOUMERT, au XIXe avec
Djamel-Eddin EL AFGHANI... On aura deviné que ces hommes sont
retenus parce qu’ils ont tenté de renouer avec l’esprit coranique. Des
éléments textuels sont disséminés pour tisser cet isosème. Mais le flou
n’en est pas pour autant dissipé. Pour qui a quelque connaissance de
l’Islam – et c’était le cas des intellectuels algériens en 1954 –, le
problème de l’opposition de l’esprit et de la lettre est un problème
constant...
Donc moment flou dans la construction argumentative, d’autant plus
que BENNABI propose comme condition à la renaissance une synthèse
inattendue : l’autre élément nécessaire, outre la véritable tradition
islamique, est l’expérience cartésienne. L’Occident fournit quelque
chose : une mémoire scientifique et un savoir-faire technique. Le flou de
ce moment du discours devient trouble. Le lecteur, surtout le lecteur
algérien de 1954, pouvait croire que BENNABI rejetait tout apport de
l’extérieur. Que l’on se rappelle sa question à propos de l’humanisme :
Pourquoi […] le monde musulman irait-il chercher l’inspiration de son
humanisme ailleurs que dans sa propre et millénaire tradition ?671

Et voilà qu’il fait de l’emprunt à l’Occident une condition au nouveau


dynamisme du monde musulman. L’apparente contradition ne tient plus si
l’on prend en compte la disctinction que fait l’auteur entre l’âme et les
manifestations extérieures d’une société. En renouant avec l’esprit
coranique, le monde musulman peut faire les emprunts dont il a besoin.
Cet énoncé constitue un moment fort du texte, un de ces moments
dynamiques d’un texte : à partir de là le discours va repartir.
6 – Loi sociologique : les variantes sont ramenées à un modèle
unique, qui les transcende : l’homme post-almohadien englobe aussi bien
le pacha que le faux “alem”, que le faux intellectuel ou le mendiant. Les
substantifs comme les qualificatifs posent problème. Quels sont les

671
Ibid.,p. 17.

237
critères qui permettent de distinguer le faux alem et le faux intellectuel ?
La réponse semble évidente : ils ne sont pas fidèles à l’esprit coranique.
Il faut remarquer que alem et intellectuel sont généralement utilisés
comme équivalents (en arabe et en français). Ils sont affectés d’un signe
négatif : déjà sont annoncées les analyses de ces deux figures du champ
culturel alférien.
7 – La politique inévitable : dernier avatar de l’homme post-
almohadien. Par une sorte de contamination sémantique, le sème faux
permet de dégager une autre caractéristique sociologique. Il faut une
doctrine des facteurs négatifs, des causes d’inefficience 672.
C’est en regard de cette loi de la nécessité que la notion de coloni-
sabilité sera introduite, au terme de cet enchaînement dont on vient de
voir rapidement les points d’articulation. Le texte pose les conditions de
sa production sémantique et conceptuelle. Il pose la nécessité d’une
doctrine des facteurs négatifs. Et c’est dans cette perspective que sera
introduite une notion inattendue dans le champ discursif dominé par le
discours nationaliste :
L’homme post-almohadien […] n’en est pas moins l’incarnation de la
colonisabilité, le visage typique de l’ère coloniale, le clown auquel le colonisateur
fait jouer le rôle d’ “indigène” et qui peut accepter tous les rôles, même celui
d’”empereur” si la situation l’exige 673.

Dernière étape d’une série d’équations : toutes les variantes (intel-


lectuel réformateur ou moderniste, mendiant ou fellah, pacha ou homme
de l’administration, enfin tous les indigènes) avaient été ramenées à un
modèle unique et unificateur, l’homme post-almohadien, puis celui-ci est
défini comme incarnation de la colonisabilité. La jonction entre les deux
notions se fait avant l’analyse des courants réformateurs et modernistes.
Les conditions de leur interprétation sont posées et la conclusion est déjà
prévisible. En même temps, le colonisateur est défini dans le rôle de
marionnettiste ou de directeur de cirque qui fait jouer l’indigène et se joue
de lui.

LE CONCEPT DE COLONISABILITE
Ce concept est mis en place dans un chapitre central, qui est aussi
le plus long du texte. Un changement dans la méthode d’analyse ouvre
ce chapitre qui lie des facteurs internes :

672
Ibid., p. 33.
673
Ibid., p. 33.

238
Jusqu’ici, nous avons considéré les phénomènes du point de vue abstrait qui
est celui de l’analyse. Nous allons maintenant les considérer du point de vue
opposé, dans leur vie, dans leur mouvement et leur action 674.

Comment se fait la construction argumentative pour mettre en place la


thèse centrale ? Une autre définition du monde musulman est d’abord
introduite :
Le monde musulman est un produit mixte de résidus hérités de l’époque post-
almohadienne et d’apports culturels nouveaux du courant réformateur et du
courant moderniste […] 675.
Ce produit […] n’est pas le résultat d’une orientation réfléchie ou d’une
planification scientifique. Il s’agit d’un composé mixte d’archaismes indécantés et
de nouveautés non filtrées. Ce syncrétisme d’éléments de toutes époques, de
toutes cultures, sans aucun lien naturel ou dialectique, a engendré un monde qui
àala tête en 1949, les pieds en 1369, et qui porte dans ses entrailles toutes les
époques intermédiaires676.

Cet énoncé condense la conception de l’histoire et de la société, et


la lecture de l’histoire du monde musulman. S’il y a apport de l’extérieur,
c’est selon certaines conditions qui ont été déjà définies plus haut, et qui
sont réitérées. Comment sont définis les critères qui permettent de trier
les apports extérieurs? Le texte fait silence. Mais la réponse est du côté
de ce flou du texte que l’on a vu plus haut. C’est ce noeud dynamique du
texte qui permet à l’auteur de faire le tri entre les différentes composantes
de la mentalité musulmane. La métaphore qui personnalise le monde
musulman s’inscrit dans la logique de la conception de l’histoire et dans
une conception globalisante du monde musulman (comme un corps, dont
tous les éléments sont solidaires les uns des autres). Puis l’isosème
emprunt est repris :
Depuis un siècle, la société musulmane se trouve de nouveau en face du
problème des emprunts : portée par le mouvement même de sa naissance à
toutes les innovations et à tous les emprunts, elle est en même temps paralysée
par son traditionnalisme 677.

Cette reprise permet de mieux préciser l’analyse. La réitération,


outre la fonction de rendre familière par la répétition une notion ou une
assertion, comme si elle les mettait bien en place dans le champ discur-
sif, permet d’élargir le champ sémantique, de clarifier et de faire dispa-
raître les incohérences. Ainsi, la contradiction, entre l’ouverture aux
influences de l’extérieur et les replis sur la tradition, est dépassée par la
mise en place de cette métaphore personnifiante. La société musulmane
est prise entre deux postulations opposées : l’obéissance à la loi bio-

674
Ibid., p. 69.
675
Ibid., p. 69.
676
Ibid., p. 70.
677
Ibid., p. 72.

239
historique 678 de l’évolution et le refus du changement. Ces deux aspects
du problème qui se pose à la société musulmane sont ensuite examinés.
Premièrement les emprunts sans discernement peuvent être
synonymes de mort. Comment éviter ce danger ? C’est là qu’intervient la
nécessité d’un examen critique des apports extérieurs. Mais pour le
moment, la société musulmane n’assume pas cette fonction ; elle est
absente de ce terrain :
Des problèmes capitaux se posent à la société musulmane, mais elle ne les
pose pas elle-même679.

Passage de l’action assumée, active à l’action subie...


Deuxièmement l’attitude de l’homme musulman devant ces pro-
blèmes se caractérise, selon BENNABI, par le divorce entre la pensée et
l’action. La pensée islahiste680
vise à la réforme de l’homme, mais on ne voit jamais le réformateur là où il
devrait être le porte-parole de son idée, là où se trouve l’objet même de sa
réforme : dans les cafés, sur les places des marchés, partout enfin où se révèlent
directement les tares sociales qu’il voudrait corriger681.

Le reproche que fait aux Oulémas celui qui fut leur compagnon
repose sur une conception du réformateur de société, repose sur une
autre image de celui qui doit être moteur de changement, qui sert de
soubassement référentiel à cet énoncé. Deux modèles historiques ont été
filés en texte, tissés en filigrane, par petites touches sémantiques. La
première figure du réformateur est celle de l’iman Malek
qui s’offrait sur les places publiques de Médine à la flagellation d’un pouvoir
oppresseur que son enseignement désavouait 682
Le seconde est celle de Haçan EL-BANNA, le leader des frères
musulmans,

ce professeur du secondaire allait faire sa prière du vendredi alternativement


dans toutes les mosquées du Caire et profitait de ces occasions pour rappeler aux
fidèles quelques préceptes du Coran683.

BENNABI précise que cet homme ne se mêlait pas d’expliquer,


d’intepréter le Coran ; il laissait cette tâche aux théologiens. Lui jouait le
rôle d’éveilleur de conscience. Parler des Frères musulmans n’est pas
seulement évoquer un moment de l’histoire récente du monde musulman,
c’est aussi l’occasion de poser un autre concept : celui de fraternisation,

678
Ibid., p. 72.
679
Ibid., p. 74.
680
Islahiste = réformateur ou réformiste.
681
Op. cit., p. 75.
682
BENNABI, op. cit., p. 25.
683
Ibid., p. 142.

240
qu’il distingue du sentiment de fraternité. C’est retrouver le pacte des
premiers temps de l’Islam :

La première communauté islamique ne s’était pas fondée sur un simple


sentiment, mais sur un acte fondamental de “fraternisation” entre les Ançars et les
Muhadjirins. C’est aujourd’hui le même pacte qui unit les “frères musulmans”
modernes, dans une sorte de communautésd’idées et de biens 684.

On voit comment la thèse-matrice se construit, se précise, à travers


des exemples historiques, par l’élaboration théorique et conceptuelle.
L’autre figure exemplaire qu’il faudrait ajouter, même si le texte ne
l’évoque pas explicitement, c’est celle d’IBN TOUMERT, le fondateur de
la dynastie almohade et l’initiateur du mouvement de renaissance de
l’esprit musulman. Le texte multiplie les références à IBN TOUMERT,
sans le donner en exemple.
Troisièmement enfin le divorce entre la pensée et l’action débouche
sur plusieurs carences : le paraître l’emporte sur l’être ; la paralysie
morale empêche toute action. Cette paralysie joue à plusieurs niveaux,
sur plusieurs mythes, celui de la chose facile qui conduit à l’action
aveugle (comme ce fut le cas le cas en Palestine), celui de la chose
impossible 685, et enfin celui qui – sous le nom de colonialisme – paralyse
toutes les bonnes volontés 686. Ce mythe, comme les autres, ne vient pas
de l’extérieur. Il vient de la colonisabilité des musulmans. Le mot est
lancé, il est créé en texte. Il va être repris et étayé sémantiquement,
analysé, expliqué, illustré par des exemples. Le texte sera son premier
lieu de vie. Le mot sera élaboré en concept de plusieurs manières. A
travers la distinction entre colonialisme et colonisabilité :

systématiquement il [le colonialisme]écrase toute pensée, tout effort


intellectuel, toute tentative de redressement moral ou économique, c’est-à-dire
tout ce qui pourrait donner un ressort quelconque à la “vie indigène”. Il infériorise
techniquement l’humanité livrée à sa loi […]687.

Mais, la colonisabilité c’est lorsque


l’individu est inefficace, inerte, jusque dans les domaines où la pression
coloniale ne peut être incriminée 688.

684
Ibid., p. 141. Les Ançars étaient les habitants de Médine ; les Muhadjirins, les émigrants
venant de La Mecque avec le prophète Mohamed lors de l’Hégire. Les deux groupes
eurent à s’adapter l’un à l’autre pour former la Communauté, la Ouma.
685
Ibid.,p. 79.
686
Ibid., p. 82.
687
Ibid., p. 82.
688
Ibid., p. 83.

241
La définition du colonialisme s’inscrit dans les énoncés de l’époque
(on ne peut s’empêcher de penser aux textes de CESAIRE, de MEMMI ou
même de FANON : même condamnation radicale du colonialisme,
champs sémantique très proche pour décrire, définir...). Mais c’est la
colonisabilité qui est déterminante et BENNABI énonce une sorte de loi
générale :
Un processus historique ne commence pas par la colonisation, mais par la
colonisabilité qui la provoque 689.

La comparaison est poussée plus loin et la colonisation affectée d’une


certaine positivité dialectique :
[elle] s’introduit dans la vie du peuple colonisé comme le facteur contradictoire
qui lui fait surmonter sa colonisabilité690.

On voit comment, sur la colonisation et le colonialisme, BENNABI


rejoint les positions discursives des nationalistes. Mais il introduit la no-
tion de colonisabilité qui permet de nommer, de conceptualiser, ce qu’il
avait dégagé de la lecture de l’histoire du monde musulman et qu’il avait
désigné de diverses manières : rupture de Siffin, l’homme post-almoha-
dien (comme on dirait l’homme de Néanderthal...) et enfin colonisabilité.
On voit en raccourci le travail d’élaboration du discours en tension (en
train d’être tenu, d’être tissé) : d’abord un événement historique,
fondateur ; puis une figure représentative qui transcende les divers cas
dans l’espace et dans le temps ; et enfin le concept de colonisabilité.
BENNABI construit sa thèse non pas tant contre les discours
occidentaux, même si son texte dialogue avec celui de GIBB et ceux qui
tiennent un discours sur la suprématie spirituelle de la civilisation
européenne, mais surtout contre le discours nationaliste (ou nationa-
litaire) algérien. Il rejette ce discours qui s’adresse au colonisateur, car
les causes de la colonisation sont dans la société musulmane ; elles
relèvent du stade de civilisation et non du statut politique 691.
La démarche (et la solution) politique est réfutée de plusieurs fa-
çons, sur plusieurs tableaux, à travers plusieurs représentations (plu-
sieurs scénographies692) :
– par la démonstration de type scientifique, à partir de l’élaboration de
concepts et de la mise en place d’un schéma interprétatif. Il faut une
démarche qui prenne en compte d’abord le tryptique
l’homme, le sol, le temps […], qui doit naturellemnt aboutir à la suppression du
colonialisme sous toutes ses formes : occultes comme au Yémen, ou déclarées
comme en Afrique du Nord 693 ;

689
Ibid., p. 83.
690
Ibid.,, p. 84.
691
Ibid., p. 86.
692
Cf. MAINGUENEAU, Le Contexte de l’œuvre littéraire, Paris, Dunod, 1993, p. 123.

242
– par la polémique avec les politiques dont la démarche est réfutée,
niée, etc. ;
– par l’ironie, l’auteur reprenand le terme employé dans la langue
courante
boulitique, que le peuple algérien emploie pour désigner les confusions, les
illusions, les mythes […]694 .

Le texte fonctionne sur plusieurs binarités :


– historiques : les deux acteurs du nationalisme (les réformateurs et
les modernistes qui sont renvoyés dos à dos) ;
– sociologiques : les facteurs de retard internes et externes ;
– conceptuelles : colonialisme et colonisabilité, spirituel et politique,
etc.
Le thèse centrale (ou thèse-matrice à partir de laquelle il y a
arborescence de thèses secondaires) de cet essai est que l’homme
musulman doit revenir à l’esprit coranique (à l’union harmonieuses entre
l’homme, le sol et le temps, et aux principes démocratiques des premiers
temps de l’Islam) ; il doit se réformer pour inverser le processus de
décadence dans lequel il s’enfonce depuis le XIIe siècle.
Cette thèse se construit sur, et à partir de, présupposés théoriques
et idéologiques : une conception cyclique de l’histoire, qui intègre
civilisation et décadence ; une conception de la société comme un
organisme (un corps) dont les éléments sont solidaires les uns des
autres ; une conception du monde musulman comme un seul ensemble,
qui ignore les Etats et les frontières, comme les différences culturelles et
linguistiques. Une sorte de génétique cuturelle permet de balayer les
différences entre les variantes locales.
C’est en regard de cet objectif : la réforme de l’homme musulman
pour renouer avec l’esprit coranique que les différents événements de
l’histoire du monde musulman sont retenus, lus et situés les uns par
rapport aux autres, dans un enchaînement précis : les mouvements,
réformateur et moderniste, avec des références à l’Algérie, mais toujours
dans une perspective plus vaste, non nationale ; les mouvements réfor-
mateurs musulmans avec Djamel Eddin EL AFGHANI, Rachid RIDHA,
Cheikh ABDOU... ; le mouvement de la Renaissance avec des précur-
seurs : OKBA, le khalife OMAR, l’Imam MALEK, les Frères musulmans.
Au terme de cette lecture partielle mais pointilleuse, myope à
certains moments pour montrer comment le discours se construit et
fonctionne, que retenir ? Ce texte marque une rupture dans le discours
nationalitaire dont il était le contemporain et fait une ouverture sur autre

693
BENNABI, op. cit., p. 88.
694
Ibid., p. 89.

243
chose, sur d’autres relations possibles entre les hommes (dans un autre
cadre que celui de la nation, de l’Etat).
Ce possible restera en latence durant la guerre de libération. Après
1962, BENNABI se lancera dans le débat culturel (sur la place respective
des langues, sur le devenir culturel, etc.). Vocation de l’Islam restera
dans l’ombre. La notion de colonisabilité ne devait pas être facile à
réénoncer, dans le contexte d’un discours unitaire, et qui réinvestissait
l’histoire en fonction d’une marche inéluctable vers l’indépendance,
l’idéal, etc. Aujourd’hui, la gestion du champ discursif de la période
coloniale (ses significations, ses valeurs et ses symboles...) ne semble
plus une priorité. D’autres préoccupations sont au premier plan dans le
champ intellectuel. Mais le passé leste toutes les démarches car il donne
ses couleurs au futur.
C’est dans ce contexte que peut se comprendre la relecture du
discours de Malek BENNABI. Son héritage est repris au moins de deux
façons. D’abord par des intellectuels “modernistes”, des sociologues
notamment, mais aussi des politiciens qui, sans afficher qu’ils sont
musulmans, donnent à leur démarche conceptuelle et spirituelle des
valeurs et des références islamiques. Des sociologues utilisent couram-
ment le concept d’homme post-almohadien. Seul le concept de coloni-
sabilité ne semble pas repris. Ensuite cet héritage est repris par une
branche du mouvement islamique algérien, les Djaz’aristes qui semblent
vouloir se réenraciner dans le terroir algérien.
On voit comment les possibles ouverts par le texte de BENNABI en
1954, après avoir été en dormance pendant quelque trois décennies, sont
repris et se remettent à fonctionner. Dans le champ discursif algérien de
la période (du chronotope) 1945–1954, ce texte installe un second pôle
face au pôle nationaliste. La bipolarité ainsi instaurée se retrouve
aujourd’hui dans diverses oppositions : modernistes / traditionalistes,
arabophones / francophones, etc. BENNABI n’en est pas le créateur, il
en est l’acteur, comme les autres intellectuels et tous ceux qui ont un
projet de société.
Michel de CERTEAU explique pourquoi le passé peut être un enjeu
vital dans le devenir d’un peuple ou d’un groupe social :

La figure du passé garde sa valeur première de représenter ce qui fait défaut.


Un groupe […] ne peut exprimer ce qu’il a devant lui - ce qui manque encore - que
par une redistribution de son passé. Aussi l’histoire est-elle toujours ambivalente :
la place qu’elle taille au passé est également une manière de faire place à l’avenir.
Comme elle vacille entre l’exotisme et la critique au titre d’une mise en scène de
l’autre, elle oscille entre le conservatisme et l’utopisme par sa fonction de signaler
un manque. Sous ses formes extrêmes, elle devient dans le premier cas,
légendaire ou polémique, dans le second, réactionnaire ou révolutionnaire. Mais
ces excès ne sauraient faire oublier ce qui est inscrit dans sa pratique la plus

244
rigoureuse, celle de symboliser la limite et par là de rendre possible un dépas-
sement695.

L’historien fait plusieurs remarques qui viennent éclairer ce que


nous avons dégagé à la lecture des textes. Il nous permet d’esquisser
des réponses à la question : pourquoi des intellectuels s’occupent-ils à
un moment donné d’Histoire ? La lecture des essais des chronotopes
historiques précédents permettait de constater déjà cet intérêt pour
l’histoire. Les tendances générales des textes vont dans le sens d’un
refus, quelquefois très timide et quelquefois plus polémique, d’une his-
toire coloniale qui campe le colonisé en barbare, réfractaire à la civilisa-
tion... Tout en s’inscrivant, plus ou moins implicitement, dans le cadre
discursif qui admet le bien-fondé de la colonisation, ces textes, en parlant
de leur passé glorieux (en énumérant par exemple les noms des grands
savants et penseurs), refusent le discours réducteur et dévalorisant.
Mais, après mai 1945, la relecture–réécriture de l’histoire s’inscrit
dans une perspective nouvelle. La colonisation est, dans ces textes,
disqualifiée et le discours sur sa mission civilisatrice ne peut plus tenir.
KATEB la qualifie de grand acte de banditisme éclairé696. Pour BENNABI,
le colonislisme infériorise techniquement l’humanité livrée à sa loi697. C’est
à cette nouvelle définition de la colonisation (qui avait commencé à être
mise en place avec les discours de MESSALI Hadj et avec Le Jeune
Algérien de Ferhat ABBAS) qui montre que c’est une autre époque. Le
nouveau champ discursif est comme en avance sur l’histoire. Sa
condamnation de la colonisation fait de celle-ci un processus
sémantiquement clôturé. Il n’est plus possible, dans son espace, de tenir
la colonisation pour une positivité. De Jean AMROUCHE à BENNABI, la
colonisation est déjà du côté du passé. Sa fin se profile, inéluctable698.
Que sera l’avenir ? Sur quels possibles ouvre-t-il ? Le retour sur le
passé, selon De CERTEAU, renvoie à ce manque de quelque chose. Les
figures de JUGURTHA / YOUGOURTHA et d’ABDELKADER, les deux
ancêtres nationaux, comme celle, négative, de l’homme post-almo-
hadien699 viendraient, dans cette hypothèse, désigner l’absence. Elles
sont dressées, surtout les deux premières, en totems identitaires. Elles
permettent de donner une antériorité à ce qui se prépare : elles
désigneraient le big bang de l’aventure nationalitaire. L’ancêtre esquissé
par le texte de BENNABI est plus problématique : il traverse l’histoire

695
Michel de CERTEAU, L’Ecriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 100-101.
696
KATEB, Abdelkader et l’indépendance algérienne, op. cit., p. 33.
697
BENNABI, op. cit., p. 82.
698
Il est évident que nous sommes dans le champ discursif et non dans le champ politique.
Les postures et discours ne sont pas forcément les mêmes dans les deux champs. C’est
dans le cadre de ces possibles à venir que ces textes peuvent annoncer la fin de la
colonisation.
699
C’est aussi l’homme d’après la rupture de Siffin, c’est l’homme colonisé parce que
colonisable.

245
pour désigner à chaque époque la faille et le manque. Il désigne
négativement l’effort de transformation spirituelle à accomplir.
La façon de dessiner le passé désigne l’avenir : l’entreprise de
construction nationalitaire (prenant pour cadre l’Algérie, ou le Maghreb)
ne coincïde pas tout à fait avec une transformation qui concerne le
monde musulman dans son ensemble. La vérité historique des faits
importe peu, ce sont leurs significations (celles que les essayistes leurs
font porter et celles qu’ils peuvent porter par la suite) qui pèsent lourd
dans le champ intellectuel.
Les textes de ce chronotope historique (1945-1954) structurent le
champ discursif qu’ils constituent. Chacun propose une archive identi-
taire, pour ce qui s’esquisse à peine et qui est loin d’être évident. Il
enracine ce possible devenir dans un passé refaçonné et projeté à partir
de ce devenir problématique. Dans cette perspective, le passé s’écrit, se
ré-écrit, en fonction du futur.
Les textes tout en s’inscrivant dans une relation dialogique avec les
discours déjà en place, tracent les lignes de force du nouveau champ, et
déjà instaurent un nouveau dialogisme. Il serait facile de retrouver dans
ces textes les prémices, les annonces des débats qui auront lieu après.
Dès ce moment nous avons les positions discursives qui seront reprises
après 1962. Elles seront surtout visibles en période cruciale : lors des
débats sur la Constitution en 1976, au moment du vote du Code de la
famille en 1984, et aujourd’hui... Mais la guerre qui s’annonce, et bientôt
commence, mettra de côté le débat ainsi esquissé.

246
Chapitre 5 :
Le silence sonore des armes :
1954 - 1962

Nous avons vu comment la période 1945-1954 pouvait être considérée


comme une veillée d'armes , au cours de laquelle sont élaborées, dans le
champ discursif, les figures totémiques des ancêtres résistants. Lorsque la
guerre commence, les valeurs et repères semblent clairs, sans aucune ombre.
Le procès du colonialisme se fait désormais par les armes, dans une seule
orientation : l'indépendance de l'Algérie700. Nul besoin d'autre réflexion ; nulle
hésitation701. Le monologisme est de rigueur : c'est la voix du peuple qu'on
entend.

La pratique discursive du journal El Moudjahid702, publié en Tunisie, est


représentative de cette unification du discours. Très souvent, les articles ne
sont pas signés. Ils n'ont pas besoin d'être signés : une seule voix, un seul
discours. Les seuls noms qui apparaissent dans les premiers numéros sont
ceux d'organisations comme l'U.G.E.M.A.703 ou de responsables de l'A.L.N.
comme Omar OUAMRANE, Mohamed - Larbi BEN M'HDI ou Abelhafid
BOUSSOUF704.

700
Lorsqu'on lit les articles du journal El Moudjahid des années 1956-57, on constate que si la
revendication d'indépendance est radicale, les modalités pour réaliser l'objectif et les
relations ultérieures avec la France restent ouvertes à plusieurs possibles.
701
Ce qui "gêne" sera mis de côté ou élagué. Le M.N.A. ou la question du berbérisme... Des
questions qui ressurgiront après l'indépendance, immédiatement ou longtemps après.
702
Le premier numéro paraît à Alger, sous forme ronéotypée, en juin 1956. El Moudjahid, 3
tomes, imprimé en Yougoslavie, Beogradski graficvkizavod, 1962.
703
L'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens, El Moudjahid, op. cit., n° 1, p. 14-
15.
704
Omar OUAMARANE, "Messali est un contre-révolutionnaire et un traître à la patrie", op.
cit. p. 31 ; BEN M'IHDI "Objectifs fondamentaux de notre révolution”, ibid.,
p. 32 ; A. BOUSSOUF, "Mission libératrice de l'A.L.N.”, ibid p. 32.

247
Les noms ne refèrent pas tant à des individus qu'à des personnalités
représentatives de l'ensemble de l'A.L.N. et du F.L.N. Deux textes sont signés :
la lettre de ZABANA à ses parents, la veille de son exécution705, et

la déclaration faite au tribunal militaire d'Alger le 18 juillet 1956 par Mostepha


RAMOUL, garçon de café 706.

Ces deux noms de militants arrêtés sont donnés comme exemplaires :


discours du courage et de l'engagement révolutionnaire. Discours qui pourrait
être énoncé par tout Algérien dans la même situation. Les noms sont donnés
comme emblèmes de la résistance. On peut donc considérer que les individus
et leurs énoncés particuliers s'effacent au profit de l'entité peuple et de son
discours unifié. C'est ainsi que dans Le coin des poèes-résistants707, les poèmes
sont signés Un jeune officier de l'A.L.N.. Souvent les textes seront suivis d'un
prénom. Précaution pour ne pas entraîner la répression dans le sens d'un
discours unifié.

Dans ce contexte d'énonciation, l'essai, genre du déplacement et du


brouillage des valeurs en place pour en esquisser d'autres, semble difficilement
praticable. Celui qui se fait maître de l'initiative (armée) n'a plus besoin d'insérer
son discours aux défauts de celui qui occupait tout le champ discursif, sûr de
lui. Peu d'essais seront publiés au cours de la guerre. Les témoignages, des
réquisitoires, mais peu d'essais. C'est dans ce contexte monologique que
paraissent quelques textes que nous classons comme essais.

Le livre de Zohra DRIF, La mort de mes frères708 raconte l'épreuve de la


prison et des exécutions. En même temps l'auteur y mène une réflexion sur la
démarche qu'a suivie une jeune lycéenne, fille de cadi, pour devenir une
terroriste 709 .

705
Ahmed ZABANA est condamné à mort par le tribunal des Forces Armées d'Alger. Il est le
premier militant du F.L.N. qui sera exécuté à la prison de Barberousse le 19 juin 1956. La
lettre est publiée dans le 1° numéro du Journal El Moudjahid, 4 juillet 1956, p. 20 du tome
1.
706
Ibid., (n° 2) p. 29.
707
Ibid., (n° 2), p. 32.
708
Z. DRIF, La mort de mes frères, Paris, Maspero, 1961.
709
L'étude de texte est intégrée à l'ensemble des textes écrits par des femmes. Un
positionnement particulier dans le champ discursif nous semble justifier une analyse
particulière de l'essai féminin.

248
L'aliénation colonialiste et la famille algérienne710 est publié avec, comme
noms d'auteurs, deux prénoms. Là encore l'effacement des patronymes entre
dans les pratiques de la clandestinité. Mais il correspond également à l’unité du
discours. Dans ce contexte, les essais de Mostefa LACHERAF sont quelque
peu étonnants. L'auteur, acteur du mouvement national711, poursuit, depuis
1954, une réflexion sur l'écriture de l'histoire de l'Algérie. Il démonte les
mécanismes de torsions et de figements. Son travail de désenfouissement de
ce qui était vivant et dynamique met à mal les tranquillités des discours tout
faits. La réflexion, iconoclaste et dérangeante, commencée face aux historiens
français se continue, toujours à contre courant (à contre-discours), après 1962.
FANON est l'autre essayiste qui occupe, pendant la guerre, un rôle d'ouvreur de
piste, de rêveur d'avenir 712.

LA VIOLENCE LIBERATRICE. FANON, REVEUR D’AVENIR

L'itinéraire de FANON est, plus que tout autre, particulier. Comment ce


psychiatre antillais va-t-il adopter l'Algérie et sa lutte ? Celui qui avait publié, en
premier essai, Peau noire, masques blancs713, arrive en Algérie en 1953. Installé
à l'hôpital psychiatrique de Blida, il sera contacté par Pierre CHAULET, un
militant de la cause nationale de la première heure. Il aura un engagement de
plus en plus radical, qui entraînera son expulsion d'Algérie. Sa lettre au
ministre-résident, Robert LACOSTE, marque son irruption sur la scène
discursive en tant qu'acteur et producteur de sens. Au point de départ, un
constat, où l'on a déjà les éléments de l'analyse du colonialisme :

Le statut de l'Algérie ? Une déshumanisation systématisée714 .

Enoncé bref qui balaie tous ceux qui le précédaient, qui les tient à
distance. Enoncé de structure binaire, qui caractérise l'écriture fanonienne.

710
SAADIA et LAKHDAR, L'Aliénation colonialiste et la famille algérienne, Lausanne, éd. de la
Cité, 1961.
711
Mostefa LACHERAF milite au P.P.A. - M.T.L.D., puis, à partir de 1954, dans les rangs du
F.L.N. Il entre en clandestinité en septembre 1956. Il est dans l'avion de la délégation du
F.L.N. qui sera intercepté par les autorités françaises le 22 octobre 1956.
712
Cf. Z. ALI-BENALI : "Frantz FANON, rêveur d'avenir", communication au Colloque
international Frantz FANON, Alger, décembre 1987.
713
Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
714
Frantz FANON, "Lettre au Ministre-Résident 1956", in Pour la révolution africaine, Paris,
Maspero, 1969, p. 51. Première édition, Paris, Maspero, 1964.

249
Constat sous forme de postulat : une définition est posée qui permet de définir
les événements d'Algérie :

Les événements d'Algérie sont la conséquence logique d'une tentative de


décérébraliser un peuple 715.

On retrouve la même structure phrastique. Un élément (a), (les


événements d'Algérie) est défini et posé comme équivalent d'un second
élément (b) (le reste de la phrase) : (a) égale (b). L'élément (a) est connu.
FANON reprend la dénomination habituelle, qu'il ne remet pas en cause. Par
contre, l'élément (b) introduit des sèmes inattendus. La colonisation est encore
définie comme

déshumanisation systématisée, tentative de décérébraliser un peuple ; l'alié-


nation des habitants de ce pays, un état de dépersonnalisation absolue716.

Un champ sémantique se dessine. Une condensation sémantique s'opère.


La condamnation du colonialisme par l'histoire est esquissée en même temps
que se profile la thèse de son échec :

Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une
société non viable, une société à remplacer717.

Derrière l'objectivité du raisonnement déductif, se retrouve cette


condamnation sans appel. Un renversement des termes pris en compte dans
l'énoncé se produit : ce n'est pas la société (le système colonial) qui est
primordiale, c'est l'homme. Le discours fanonien replace l'homme, tout homme,
là où il doit être. Tout lui est subordonné. C'est en fonction de cet homme que le
système de gestion est jugé. L'analyse a déjà l'allure rigoureuse qu'elle aura
dans Les Damnés de la terre. L'engagement personnel est dans la logique du
constat et de l'analyse :

Le travailleur dans la cité doit collaborer à la manifestation sociale. Mais il faut


qu'il soit convaincu de l'excellence de cette société vécue. Il arrive un moment où
le silence devient mensonge.
Les intentions maîtresses de l'existence personnelle s'accommodent mal des
atteintes permanentes aux valeurs les plus banales 718.

715
Ibid., p. 51.
716
Ibid., p. 51.
717
Ibid., p. 51.
718
Ibid.,p. 52.

250
L'individu, le travailleur, le citoyen... ont une obligation de vérité. Leur
fidélité à des valeurs élémentaires les empêche de continuer à se taire et à
laisser faire. L'insoumission, la dénonciation sont les seules attitudes possibles.
La démission est présentée comme l'aboutissement logique de cette analyse...

FANON, après un détour par Paris, gagnera la Tunisie. Outre les soins
qu'il donne dans les hôpitaux tunisiens, il participe à la publication du journal El
Moudjahid. Ses articles ne sont pas toujours signés, comme si le prospecteur
des voies du possible s'effaçait derrière le militant anonyme. Il collabore à
Résistance algérienne ; certains de ses articles, non signés, n'ont pas été,
selon Irène GENDZIER, identifiés719. On sait qu'il eut un rôle très important dans
le champ discursif de la révolution algérienne720. Mais notre propos est de lire les
textes dans lesquels FANON s'avance à découvert, comme énonciateur sujet
de son énonciation.

“L'Algérie se dévoile”721

FANON est au maquis, comme on dit, depuis trois ans lorsqu'il publie un
ensemble d'études où il analyse les changements consécutifs à la révolution en
cours. Dans le texte que nous retenons, il touche à l'un des lieux symboliques
de la résistance des Algériens à la dépossession de soi, la place et le statut de
l'Algérienne (de son corps et de sa visibilité). Le projet du texte est partiellement
énoncé :

Nous allons voir que le voile, élément parmi d'autres de l'ensemble


vestimentaire traditionnel algérien, va devenir l'enjeu d'une bataille grandiose, à
l'occasion de laquelle les forces d'occupation mobiliseront leurs ressources les
plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force
étonnante d'inertie722.

719
Irène GENDZIER, Frantz Fanon, traduit de l'anglais Edouard DELIMAN, Paris, Seuil,
1976, 1ère édition : 1973, p. 152.
720
Irène GENDZIER, op. cit., rapporte des témoignages qui vont dans ce sens, comme elle
cite les propos de quelques Algériens qui tentent de minimiser l'importance de Fanon. Lors
du colloque Littérature et poésie algériennes organisé à Alger en 1982 pour la célébration
du 20e anniversaire de l'Indépendance, je fus prise à partie par un fonctionnaire du Parti.
Je traitais dans ma communication de FANON et d’AMROUCHE que je considérais
naturellement comme Algériens ! Que répondre ? Seulement que dans un colloque il
n'était pas question de délivrer des cartes d'identité, mais de lire des textes qui, de façon
incontestable, se situaient dans le champ algérien.
721
FANON, L'An V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959, p. 13-49.
722
FANON, op. cit., p. 15.

251
La colonisation est implicitement définitive comme un combat, une
bataille, qui se poursuit. On peut déjà deviner la définition de la colonisation et
de la décolonisation qui sera à l'œuvre dans Les Damnés de la terre. FANON
rejette toutes les autres définitions pour ne retenir que celle de processus
violent. Les acteurs du combat sont montrés chacun dans une posture et avec
une stratégie précises :

Les forces d'occupation Le colonisé

[…] leurs ressources puissantes […] une force étonnante d'inertie


et diverses […] […]

Le déséquilibre entre les deux protagonistes est caractérisé par


l'opposition entre initiative et offensive d'un côté, résistance passive de l'autre. Il
est également figuré par l'opposition pluriel/singulier. Puis viendra le
déploiement de cette hypothèse (la thèse). Mais l'étude comprend une seconde
partie dans laquelle l’auteur se propose de montrer que

le voile aide l'Algérienne à répondre aux questions nouvelles posées par la


lutte 723.

Nous voyons déjà se profiler la stratégie discursive du texte : le voile de


l'Algérienne est un enjeu et un lieu symbolique de lutte. L'attitude de la société
colonisée va radicalement changer après les débuts de la guerre. La passivité
va se transformer en initiative et en inventivité. Quels sont les moyens discursifs
mis en jeu pour asseoir ce que l'on peut considérer comme la thèse-matrice de
ce texte ? Quelles sont les thèses secondaires sur lesquelles celle-ci s'étoile ?
Quels autres fils discursifs se dessinent ? Quels sont les discours cités pour
être réfutés ou retenus ? ... Et, avant tout, comment se fait l'attaque du
discours ?

L'incipit

Il délimite et dégage l'originalité du cadre discursif. FANON procède par


un rétrécissement progressif d'une définition englobant tous les cas à "l'objet"
d'étude. Nous pouvons suivre les étapes de cette démarque :

a – On peut regrouper de grandes aires de civilisation, d'immenses régions


culturelles à partir des techniques originelles, spécifiques,d'habillement des
hommes et des femmes 724.

723
Ibid., p. 47.

252
Définition universelle, valable pour toutes les sociétés, qui rejette les
critères qui veulent établir une supériorité ou une infériorité entre les sociétés.
Apparente neutralité de l'énoncé ; effacement de l'énonciateur qui n'apparaît
pas au niveau du système pronominal de ce début.

b – Dans le monde arabe, par exemple, le voile dont se drapent les femmes
est immédiatement vu par le touriste 725.

On passe de l'ensemble toutes les sociétés au sous-ensemble monde


arabe. Nous avons toujours cette neutralité de type anthropologique. Il s'agit
d'une société comme une autre.

c – Dans le Maghreb arabe, le voile fait partie des traditions vestimentaires


des sociétés nationales tunisienne, algérienne, marocaine ou libyenne 726.

Le rétrécissement du champ d'étude se poursuit : l'énonciation est encore


marquée par la neutralité : l'énoncé est apparemment sans énonciateur.

d – La femme puise dans son voile blanc, unifié, la perception que l'on a de la
société algérienne 727.

Dernière étape du processus de définition de l'objet. On a toujours une


énonciation neutre. Mais cet énoncé est tenu à distance de l'énonciateur. Ce
n'est plus un "énoncé de vérité". L'apparence "perçue" n'est pas forcément la
vérité.

e – Le haik délimite de façon très nette la société colonisée algérienne 728.

Au niveau de ce dernier énoncé, un changement plus important s'est


produit. L'énonciateur commence à se dévoiler : Au niveau de la modalisation et
de la désignation de la société. Une autre dimension est introduite dans le
cadre de l'analyse : la colonisation. Elle sera couplée avec (et opposée à)
nationale. La femme algérienne est bien aux yeux de l'observateur celle qui se
dissimule derrière le voile 729.

Il ne reste presque rien de l'apparente neutralité des premiers énoncés


définitionnels. L'énonciateur est derrière l'énoncé et montre un autre

724
Ibid., p. 13.
725
Ibid., p. 13.
726
Ibid., p. 14.
727
Ibid., p. 14.
728
Ibid., p. 15.
729
Ibid., p. 15.

253
énonciateur. Il le cite et reproduit son discours (qu'il reconstruit). Sa position par
rapport au cité et à son auteur est au niveau de la modalisation : est bien.
Réfutation avant même la citation. L'énonciateur cité est montré énonçant et en
même temps, jugé. Les connotations du verbe se dissimule impliquent une
attitude (trompeuse, etc.) que FANON rejette. Nous voyons comment dans cet
incipit qui fixe le cadre d'étude, l'objet est progressivement défini par un
rétrécissement qui va du plus général au particulier. Se faisant, l'attitude de
l'énonciateur principal va de l'effacement apparemment total à un dévoilement
progressif. En même temps que l'objet est défini, l'attitude de l'énonciateur se
précise.

HISTOIRE DU VOILE – HISTOIRE DE LA COLONISATION

Faire l'histoire du voile, c'est revenir sur une dimension importante de la


colonisation : les réactions des colonisateurs et des colonisés. FANON veut
étudier

les conséquences humaines d'un système qui impose des limites à l'action
humaine […], le comportement des Algériens et des Français, ainsi que les effets
internes et psychiques de cette confrontation 730.

L'auteur repère des articulations historiques, qui permettent de situer les


faits dans le temps. La première étape, marquée par l'offensive colonialiste,
commence vers 1930-1935. Quels en sont les déploiements : on décrète que la
femme constitue le pivot de la société algérienne731. FANON reconstitue
l'archéologique de cette vérité :

Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l'existence plus capitale d'un


matriarcat de base. Le rôle de la mère algérienne, ceux de la grand-mère, de la
tante, de la "vieille" sont inventoriés et précisés732 .

On devine la masse des études, textes, analyses... publiés sur la


question. L'attitude de l'énonciateur est caractérisée par la distance qui laisse
deviner la réfutation. En même temps qu'il reconstitue l'histoire du voile, FANON
esquisse le procès de la science anthropologique et des découvertes
sociologiques733. Cette science est au service du colonialisme dont elle inspire

730
Irène GENDZIER, op. cit. p. 125.
731
FANON, op. cit., p. 17.
732
Ibid., p. 16.
733
Ibid., p. 15.

254
les méthodes, mais qui lui inspire sa démarche et ses résultats. Cette démarche
sera définie autrement, par la citation-reproduction du discours colonial : Ayons
les femmes et le reste suivra734.

Cette fameuse formule 735


se situe dans la logique de la thèse sur la
violence de la situation coloniale. C'est ce principe révélé par cet énoncé
lapidaire qui détermine l'ensemble des relations en situation coloniale. Nous
voyons déjà esquissée la thèse des Damnés de la terre. En 1959, il est
question de montrer la convergence des attaques contre une société qu'on veut
atteindre dans ses forces symboliques. Les attaques de l'administration
coloniale 736 seront diversifiées, mais viseront un seul but,

une totale domestication algérienne à l'aide des femmes dévoilées et complices


de l'occupant 737.

L'Algérienne est prise dans les rets d'un discours qui veut la libérer.
L'Algérien, déclaré sadique et vampire est, enfermé dans un cercle de
culpabilité738. Chacun est redéfini dans un rôle social précis, qui détermine et
justifie les actions des responsables de la colonisation.

– A ces attaques sur le terrain discursif, il faut ajouter le siège des


femmes indigentes et affamées739. C'est l’argument matériel. FANON décrit, là
encore, une stratégie bien rigoureuse :

A chaque kilo de semoule distribué correspond une dose d'indignation contre le


voile et la claustration. Après l'indignation, les conseils pratiques 740.

Démarche en trois temps, avec une seule visée. En arrière-fond, en


soubassement de la description, une conception de la colonisation. Celle-ci
viserait, à travers tous ses rouages, toutes ses entreprises, à la soumission
totale, à la "domestication" de la société colonisée. La démonstration ne
s'encombre pas de nuances, de complexités. Il s'agit de camper les
protagonistes, colonisés et colonisateurs, dans des attitudes claires, sans

734
Ibid., p. 15.
735
Ibid., p. 15.
736
Ibid., p. 16.
737
Ibid.,p. 17-18.
738
Ibid., p. 16 ; enfermé dans le “cercle de la culpabilité” en attendant "le cercle des
représailles".
739
Ibid., p. 17.
740
Ibid.

255
ambiguïté ; ce qui permet de dégager les significations (La signification) de la
colonisation. Cette démarche discursive qui consiste à poser clairement les
acteurs historiques est une constante dans l'écriture fanonienne. On veut la
retrouver dans les champs lexicaux de chacun des deux camps741.

Camp algérien colonisé Camp colonisateur


La société colonisée
l'Algérien Un Européen
l'Islam La France occidentale
l'occupé l'occupant [2 occurences]
le conquérant
Situation coloniale
[2 occurrences]
Pays sous-développés
Société colonisée
colonisé
Une originalité culturelle Forces occupantes
nationale

On peut remarquer que FANON reprend les oppositions lexicales


courantes (Islam versus France occidentale). Que l'on pense aux textes de
Ferhat ABBAS et de Jean AMROUCHE, et l'on verra que l'auteur s'inscrit pour
une partie dans l'habitus lexical en place depuis longtemps. Il s'installe ainsi
dans le champ discursif. Mais il introduit d'autres oppositions lexicales (et donc
sémantiques). L'opposition courante colonisé-colonisateur n'est pas (dans le
cadre de ces deux pages) entièrement reprise : nous n'avons que le premier
volet de l'opposition. Le second est occupé par un autre élément autour des
subtantifs occupant et conquérant. Multiples déplacements. Et d'abord un refus,
celui de reprendre dans cette confrontation l'appellation habituelle, celle qui est
reconnue par les colonisateurs. Le substantif colon amène habituellement les
connotations de développement, de mise en valeur, etc.. Le terme occupant ne
peut avoir de telles implications sémantiques. De plus, s'y ajoutent les
connotations d'illégitimité, d'extériorité. Ce seul substantif fait le procès de tout
le système colonial, et laisse entrevoir sa fin possible. Il cessera lorsque le
rapport de forces cessera ou sera inversé.

741
Ibid., p. 20-21.

256
A l'illégitimité du camp colonial s'oppose la légitimité implicite connotée
par le qualificatif nationale. L'opposition colonisé – colonisateur / colon est
remplacée par une autre, nationale – occupant. Et c'est cette opposition qui
sous-tend l'analyse des réactions de l'Algérien.

Venir avec sa femme, c'est s'avouer vaincu, c'est "prostituer sa femme",


l'exhiber, abandonner une modalité de résistance 742.

C'est elle qui permet de comprendre les réactions des colonialistes.

Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se libère de l'étreinte traditionnelle
du Haïk, chaque visage qui s'offre au regard hardi et impatient de l'occupant,
exprime en négatif que l'Algérie commence à se renier et accepte le viol du
colonisateur 743.

Du voile au viol de toute une société, l'analyse de FANON trace un


itinéraire qui passe par le corps des femmes, par leur image visible ou non. Le
corps des femmes, présent et absent, devient, dans le texte de FANON, une
image (le négatif) de toute la société. Lieu symbolique où se lit le degré de
résistance de l'Algérie, mais aussi les fantasmes du colonisateur.

HISTOIRE DU VOILE – PSYCHOLOGIE DES FANTASMES


Au niveau de l'individu, de l'Européen en particulier, il peut être intéressant de
suivre les multiples conduites nées de l'existence du voile 744.

FANON va proposer une série de flashes sur le comportement de


l'Européen.

L'attitude dominante nous paraît être un exotisme romantique, fortement teinté


de sensualité 745.

Trois termes pour cerner un comportement : deux substantifs (exotisme et


sensualité) et du qualificatif (romantique). La diversité des attitudes est ramenée
à une seule réaction. Nous avons la même démarche argumentative : éliminer
les variations pour retenir la caractéristique première. L'individu n'a pas les
mêmes motivations que l'administration coloniale, mais la pulsion au viol se

742
Ibid., p. 19.
743
Ibid., p. 22.
744
Ibid., p. 22.
745
Ibid., p. 22

257
retrouve chez lui, et partant, la violence. Le facteur violence dans la relation à
l'Algérienne est clairement posé :

Il y a chez l'Européen cristallisation d'une agressivité, mise en tension d'une


violence en face de la femme algérienne 746.

L'assertion énonce une vérité qui sera non pas vraiment démontrée mais
illustrée par une série de tableaux qui montrent l'Européen face à l'Algérienne.
FANON assimile ces comportements à des troubles névrotiques747. La
colonisation est ainsi implicitement définie comme une maladie, comme une
source de déséquilibres psychiques. Le rêve de viol n'est pas accidentel, il
découle de la situation coloniale.

Pour faire sa démonstration, FANON part de deux pôles discursifs : la


thèse sartrienne sur la Question juive 748
et l'histoire de la conquête de l'Algérie.
Sa démonstration prendra appui sur un discours philosophique et sur une
relecture de l'histoire.

Les viols réels qui ont accompagné la conquête ont permis la manifestation du
sadisme et de l'érotisme du conquérant. Cela crée au niveau des stratifications
psychologiques de l'occupant, des failles, des points féconds où peuvent émerger
à la fois des conduites oniriques et dans certaines occasions des comportements
criminels749.

Une sorte d'hérédité historique explique des comportements fantasmés et


réels, toujours marqués par la violence. Le premier volet de cette psychologie
de la colonisation750 présente le comportement de l'Européen. Le second
présente l'attitude réactionnelle de l'Algérien :

C'est le blanc qui crée le nègre, mais c'est le nègre qui crée la négritude. A
l'offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile 751.

Le parallèle entre la négritude et le culte du voile permet d'expliquer par la


comparaison. Le détour par le phénomène de la négritude permet une sorte de
distance par rapport aux jugements de valeur, par rapport aux condamnations
du voile. Implicitement, nous lisons la définition de la négritude chez FANON :

746
Ibid., p. 23.
747
Ibid., p. 24.
748
Ibid.,p. 25.
749
Ibid., p. 25.
750
Ibid., p. 26.
751
Ibid., p. 27.

258
c'est, comme l'attachement au voile, une attitude réactionnelle et défensive face
à l'agressivité colonialiste. En même temps le phénomène du voile est intégré
dans l'ensemble des phénomènes créés par la situation coloniale. Ce qui per-
met de tirer une loi générale des comportements de résistance des colonisés :

Tenir tête à l'occupant sur cet élément [l’objet de la tradition du colonisé sur
lequel porte l'offensive du colonialisme] précis, c'est lui infliger un échec
spectaculaire, c'est maintenir la "coexistence" dans ses dimensions de conflit et de
guerre la-
tente 752.

Cet énoncé introduit des connotations de dynamisme dans le


comportement du colonisé. Il n'est plus question, plus seulement, de force
d'inertie. Même s'il s'agit de réaction, le colonisé a une part d'initiative (il inflige).
De plus il impose sa marque aux relations coloniales : il maintient la tension. Sa
réaction est déjà du côté de l'action.

Dans cette première partie du texte, nous avons la description du


fonctionnement du système colonial sur la question du voile. FANON définit les
protagonistes et leurs rôles respectifs. Leurs relations sont déterminées par le
principe de la violence. Cette violence originelle (du système) est présentée
comme archive de la violence qui habite le matériel onirique753. Elle détermine
aussi bien les comportements du colonisateur que ceux du colon. Les deux
protagonistes de la colonisation sont déterminés par leur condition.

CHANGEMENTS

Mais un changement fondamental va se produire après 1954. Là encore


l'explication par l'histoire se croise constamment avec l'analyse socio-
psychologique. La dimension historique : FANON donne quelques repères
historiques pour raconter l'engagement progressif de l'Algérienne dans la
guerre. En 1955 les nécessités de la lutte amènent l'engagement des femmes
dans la lutte :

La décision d'engager les femme comme éléments actifs dans la Révolution


algérienne ne fut pas prise à la légère 754.

752
Ibid., p. 24.
753
Ibid., p. 24.
754
Ibid.,p. 28.

259
Nous retrouvons la démarche fanonienne qui consiste à dégager un
élément précis, sans ambiguïté, sans flottement sémantique. Ici l'attitude
conceptualisante et didactique se combine à l'engagement du militant. On sait
par les témoignages des femmes combattantes qu'elles imposèrent leur
présence contre le refus des hommes. Zohra DRIF, dans une interview, raconte
son impatience à se battre, et les réticences de ses responsables755. C'est par la
force des choses et parce qu'elles étaient recherchées qu'elle-même et une de
ses amies furent intégrées dans un groupe clandestin. FANON donne une autre
date : 1956, qui voit l'activité de l'Algérienne prendre des dimensions
véritablement gigantesques756. Dans ce nouveau contexte, la relation au voile
change ; la relation au monde extérieur subit un changement radical.

Un nouveau rôle : porter les messages, les ordres verbaux, faire le guet
sur le trottoir et s'attirer des remarques, se déplacer avec de grosses sommes
d'argent...757 A ces premières fonctions vont venir s'ajouter d'autres : les femmes
vont devenir ouvreuses de route, le phare et le baromètre du groupe758.

De nouvelles attitudes, de nouveaux comportements, totalement inédits :


l'Algérienne, son image et son corps ne sont plus des enjeux, des objets qu'on
se dispute ; elle est initiatrice ; d'elle dépend la vie des combattants. Une
nouvelle relation avec les hommes : l'image et la notion de couple sont
enfantées par les nécessités de la guerre :

Il faut suivre le cheminement parallèle de cet homme et de cette femme, de ce


couple qui porte la mort à l'ennemi, la vie à la Révolution. L'un appuyant l'autre,
mais apparemment étrangers l'un à l'autre. L'une transformée radicalement en
Européenne, pleine d'aisance et de désinvolture, insoupçonnable, noyée dans le
milieu, et l'autre, étranger, tendu, s'acheminant vers son destin 759.

FANON décrit un total renversement des comportements. Habituellement


l'aisance, la désinvolture, l'impression d'être dans son milieu, sont le fait de
l'homme. La rue est son espace, l'extétrieur son milieu. La guerre exigera de la
femme la même attitude, et qui plus est, dans la ville européenne, au milieu des
Européens et des militaires.

755
Z. DRIF, interview non publiée.
756
FANON, op. cit., p. 35.
757
Ibid., p. 34.
758
Ibid., p. 35.
759
Ibid., p. 39.

260
De nouveaux rapports à son corps ; un changement radical s'opère, qui
s'articule sur l'opposition avant / après.

[Avant la Révolution] le voile recouvre le corps et le discipline, le tempère [...].


Le voile protège, ressure, isole […].
[Pour certaines dévoilées], impressions de corps déchiqueté, lancé à la dérive ;
les membres semblent s'allonger indéfiniment. Quand l'Algérienne doit traverser
une rue, pendant longtemps il y a erreur de jugement sur la distance exacte à
parcourir. Le corps dévoilé paraît s'échapper, s'en aller en morceaux […]. Une
sensation effroyable de se désintégrer. L'absence du voile altère le schéma
corporel de l'Algérienne 760.

FANON élabore ce portrait de la dévoilée à partir de sa pratique de


psychiatre. C'est à partir des paroles des femmes qu'il dégage ces
caractéristiques. Dans cet énoncé, l'Algérienne est absente en tant que sujet et
même en tant qu'entité complète. La parcellisation ressentie par l'Algérienne est
également dans la description : le voile, le corps, une sensation... Cette
description rejoint celle d'Assia DJEBAR761. Avec l’engagement dans la lutte
commune l'Algérienne devient actrice de son destin. Elle n'est plus soumise à la
tradition ; elle la plie à sa volonté. Sa place dans la famille est totalement
changée.

La famille tout entière derrière la fille, le père algérien, l'ordonnateur de toutes


choses, le fondateur de toute valeur, sur les traces de la fille, s'infiltrent, sont
engagés dans la nouvelle Algérie 762.

L'Algérienne, ouvreuse de routes pour les combattants, l'est aussi bien


symboliquement que concrètement pour tous les siens. Elle a l'initiative, elle est
agissante. Sa relation au voile va changer.

Voile enlevé puis remis, voile instrumentalisé, transformé en technique de


camouflage, en moyen de lutte763.

Le voile est défini autrement. Il se détache du corps et redevient un objet. Il


n'est plus enjeu de lutte, ni lieu de crispation de la société colonisée. Il n'est

760
Ibid., p. 40-41.
761
Cf. A. DJEBAR, Les Alouettes naïves, Paris, Julliard, 1967, p. 65 : “Tu es des nôtres, toi,
toi !… nos filles marcheraient nues, c’est donc vrai. […] Mais la vieille maugréait ; que
cette jeune fille habillée comme une Occidentale lui réponde dans la langue maternelle,
elle se méfiait : ne parlait-on pas d’Européens qui faisaient semblant de s’islamiser pour
espionner ?…” L’étudiante n’est pas la seule à se dévoiler. La militante ou la femme du
militant hante aussi les lieux interdits
762
FANON, op. cit. p. 42.
763
Ibid., p. 42.

261
plus imposé à l'Algérienne par une famille crispée sur cette valeur-refuge. Il y a
autant de voiles que de situations : pour transporter les armes ou pour protester
contre la mascarade du dévoilement le 13 mai764.

Les attitudes décrites par FANON sont celles que décrivent les anciennes
combattantes765. Elles sont le signe d'un changement profond, celui qu'induit la
Révolution.

LES DAMNES DE LA TERRE

Les Damnés de la terre est le dernier livre de FANON, publié à quelques


jours de son décès. Il fait pendant au premier, Peau noire, masques blancs.
Une dizaine d'années, de 1952 à 1961, et un discours qui passe du noir au
colonisé, des masques et des jeux d'imitation aux damnés et à leur libération.
Le dernier livre de FANON fut reçu comme son testament : l'auteur y a travaillé
alors qu'il se savait très malade. Il fut également considéré comme le bréviaire
des révolutionnaires du Tiers-Monde. Déjà dans sa préface au livre, SARTRE
écrivait :

Porte-parole des combattants, il a réclamé l'union, l'unité du continent africain


contre toutes les discordes et tous les particularismes 766.

Comment l’auteur structure-t-il le champ de sa parole ?

Incipit

1 Libération nationale, reconnaissance nationale, restitution de la nation au


peuple, Commonwealth, quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules
nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent. A
quelque niveau qu’on l’étudie : rencontres inter-individuelles, appellations
nouvelles des clubs sportifs, composition humaine des cocktails-parties, de la
police, de conseils d’administration des banques nationales ou privées, la
décolonisation est très simplemement le remplacement d’une “espèce” d’hommes
par une autre espèce d’hommes. Sans transition, il y a substitution totale,
complète, absolue. Certes, on pourrait également montrer le surgissement d’une

764
Le 13 mai 1958, les Algériennes sont invitées, sur la place du Gouvernement à Alger, à
enlever leur voile.
765
Dans le film de Djamila SAHRAOUI, La moitié du ciel d'Allah (1995), une ancienne
combattante raconte comment elle transportait sous son voile une mitraillette dont le
canon lui arrivait au menton.
766
SARTRE, Préface aux Damnés de la terre, p. 21.

262
nouvelle nation, l’installation d’un Etat nouveau, ses relations diplomatiques, son
orientation politique, économique.

2 Mais nous avons précisément choisi de parler de cette sorte de table rase qui
définit au départ toute décolonisation. Son importance inhabituelle est qu’elle
constitue, dès le premier jour, la revendication minimum du colonisé. A vrai dire, la
preuve du succès réside dans un panorama social changé de fond en comble.
L’importance extraordinaire de ce changement est qu’il est voulu, réclamé, exigé.
La nécessité de ce changement existe à l’état brut, impétueux et contraignant,
dans la conscience et dans la vie des hommes et des femmes colonisés.

3 Mais l’éventualité de ce changement est également vécue sous la forme d’un


avenir terrifiant dans la conscience d’une autre “espèce” d’hommes et de femmes :
les colons 767.

Nous avions déjà étudié cet incipit et montré comment les lexies qui le
constituent, s’enchaînent pour en tisser la signification768. Réduction, interruption
du fil sémantique, seuil d’un sème à l’autre... : nous avions montré les
croisements, les jeux de ricochets sur des blocs discursifs déjà constitués, sur
les backgrounds discursifs. La thèse de la violence libératrice se joue à tous les
niveaux textuels : sémantiques, rhétoriques dans la structure linéaire769. Nous
reprenons ici la lecture de cet incipit.

Les trois moments de cette attaque discursive, articulés l’un par l’autre par
le mais d’opposition et de décrochement, ne doivent pas en masquer
l’organisation linéaire et polémique. Plusieurs oppositions peuvent être
repérées. A un discours avant et ailleurs, qui constitue l’autre dialogique et
extérieur au texte, s’oppose le discours ici et maintenant qui commence par une
définition en forme de postulat.

A la prolifération des dénominations, le texte oppose un seul substantif,


décolonisation, défini par une formule unique, excluant toute autre définition.
L’adverbe toujours donne à la définition un caractère définitif et radical.
L’équivalence entre les deux éléments du postulat établit une circulation entre le
substantif et le qualificatif. En effet, le substantif phénomène entre dans un
faisceau de large prévisibilité. C’est le qualificatif qui est inattendu. C’est lui qui
s’oppose à la prolifération sémantique du discours avant et ailleurs. Il est
comme le résultat d’une réduction à un commun dénominateur. Il ôte toute

767
FANON, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 29.
768
Cf. ALI-BENALI, op. cit.
769
Ibid., p. 86 et 89.

263
ambiguïté, tout autre sème possible. Il prend la place du signifié de toutes les
dénominations et les oriente vers la signification qu’il programme. Ce travail de
réduction se retrouve encore au niveau du substantif retenu. Le qualificatif
réactive l’opposition structurelle de décolonisation, qui ne fonctionne plus en
mot unifié. Le préfixe de se démarque du substantif colonisation par rapport
auquel il marque une opposition radicale.

Ainsi la réfutation (la réduction) du foisonnement sémantique gagne les


implications sémiques des mots et influe sur la structure qui est réactivée. En
effet, le sème retenu n’est plus conforme à l’usage fossile. Le nouveau résulte
d’une opposition.

Le substantif décolonisation sera aussi défini par un rapport d’équivalence


: Cette sorte de table rase. Après avoir réduit le foisonnement lexical et
sémantique, le discours en tension le fait repartir. Mais le nouveau discours est
assumé par un énonciateur qui prend place dans l’espace textuel et qui dit
nous.

Cette seconde façon de définir la colonisation appelle un autre texte qui


se fait présent par ce seul énoncé. Lorsque le lecteur reconnaît le texte de
DESCARTES, Le discours de la méthode vient se placer en arrière-plan du
texte en écriture770.

La démarche philosophique qui consiste à poser les questions


essentielles sera l’une des références du texte. Elle reçoit des nouveaux
sèmes, elle est redynamisée sémantiquement. Elle ne concerne plus l’individu
mais l’ensemble des colonisés, hommes et femmes. Elle n’est plus spéculation
philosophique mais induit un changement concret. Le changement sur lequel
débouche cette démarche est de l’ordre de la nécessité : état brut impétueux et
contraignant. Il n’est plus question de frivole spéculation intellectuelle. C’est un
élan, une sorte de pulsion, qui porte l’action des colonisés.

Les autres acteurs 771


de cette métamorphose sont les colons. Dans cette
attaque du texte, le balisage et l’organisation du champ discursif sont clairement
opérés. La visée conceptualisante, puisqu’il s’agit de poser et de définir la

770
Nous touchons ici à cette capacité de tout texte de varier, de corriger dans sa lecture, et
par là, dans son écriture. Je peux lire le syntagme “table rase” comme une formule neutre
ou une image ou... Elle désignerait la dimension de la décolonisation qui est retenue par le
texte. Si je reconnais un autre texte, je vois s’établir une relation inter-textuelle.
771
FANON, op. cit., p. 30.

264
substantif colonisation, se fait en même temps polémique. Les autres définitions
sont rejetées. Le nouveau concept est introduit avec ses sèmes fondamentaux.
Le sème table rase est celui de changement essentiel sont les points de départ
de deux fils discursifs qui vont se retrouver tout au long du texte. Ils sembleront
quelquefois disparaître comme s’ils se faisaient souterrains. Ils s’affaceront au
profit d’autres énoncés qui seront comme des décrochements, des
représentations autres. Tout se passe comme si le point développé était abordé
par un autre biais, sous un autre éclairage. On retrouve les deux isosèmes à la
suite de l’ouverture, dans deux énoncés qui se succèdent.

Changement essentiel de l’être

La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être, elle
modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés
d’inessentialité en acteurs privilégiés. elle introduit dans l’être un rythme propre,
apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité.
La décolonisation est véritablement la création d’hommes nouveaux772.

Les occurrences du qualificatif nouveau (quatre) marquent l’insistance sur


la caractérisation du concept en définition. Elles produisent une sorte de
saturation de l’énoncé, ausi bien au plan sémantique que dans l’espace textuel.
Le qualificatif sature la visibilité et semble devenir concret.

Changement total et violent

Sa définition peut […] tenir dans la phrase bien connue : “les derniers seront
les premiers.”
Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ses
pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants773.

Les deux citations convoquent en texte deux grands ensembles textuels :


le texte biblique et le texte révolutionnaire. La citation, qu’elle soit directe ou
simple allusion, s’accompagne d’un détournement de sens. La permutation de
rang dont parle la Bible n’est plus renvoyé à l’ailleurs (à l’après-vie), mais
ramenée ici et maintenant. Le texte fanonien refuse la métaphore et le symbole
habituels et opère, là encore, une littéralisation de l’image.

L’allusion à la situation révolutionnaire (les boulets rouges et les couteaux)


fait lever plusieurs textes, des chansons et des récits romanesques. Tout un

772
Ibid., p. 30.
773
Ibid., p. 30.

265
inter-texte, dans lequel le lecteur peut mettre Les Misérables de Victor HUGO,
Germinal de ZOLA ..., se profile derrière cet énoncé, dans son ombre. Le
phénomène de la décolonisation est, par ce montage de citations, situé dans
une suite discursive et symbolique, qu’il refuse et intègre en même temps.

L’attaque des Damnés de la terre se caractérise par le balisage du champ


discursif pour élaborer un nouveau concept, un concept renouvelé, nettoyé des
usages déformants. Les acteurs de l’histoire, le colonisé et le colon, sont définis
et situés l’un par rapport à l’autre, en fonction de ce concept. La violence définie
selon le principe de l’exclusion absolue, va être le principe organisateur de leurs
relations. Ses implications permetront de relire toute l’histoire de la colonisation,
toute l’histoire en cours et à venir de la décolonisation. A son éclairage, une
relecture du paysage social et économique est à l’oeuvre dans le texte. Selon
son principe, les comportements et agissements des différents protagonistes, le
dirigeant nationaliste ou l’intellectuel, sont jugés et projetés dans l’avenir.

Comment cette thèse de la violence est-elle mise en texte ? Comment, à


partir de l’analyse-construction d’un présent qui est loin d’être évident, ouvre-t-
elle sur le futur possible ? Elle se joue sur plusieurs représentations. Elle est le
principe dynamique de toute description, de toute définition. On la retrouve
dans les descriptions parallèles et opposées de deux villes, celle du colon et
celle du colonisé. Il est possible de la référer à la théorie sartrienne de la
violence organisatrice des relations entre les hommes.

Elle court continuellement sous l’essai, apparaissant deci, delà et laissant


deviner l’iceberg sous-jacent. Elle permet de représenter le monde colonial, les
rapports d’opposition absolue entre les colonisés et et colons. La description-
type (“la figuration discursive”, pourrait-on dire) des deux villes est exemplaire :

266
Ville des colons Ville du colonisé

Ville en dur, toute de pierre et de La ville du colonisé, ou du moins


fer. Ville illuminée, asphaltée, où les la ville indigène, le village nègre, la
poubelles regorgent de restes incon- médina, la réserve est un lieu mal
nus, jamais vus, même pas rêvés. famé, peuplé d’hommes affamés [...].

Les rues sont nettes, lisses, sans La ville du colonisé est une ville
trous, sans cailloux. affamée, affamée de pain, de viande,
de chaussures, de charbon, de
lumières.
La ville du colon est une ville
repue, paresseuse, son ventre est La ville du colonisé est une ville à
plein de bonnes choses à l’état genoux, une ville accroupie, une ville
permanent. La ville du colon est une vautrée. C’est une ville de nègres,
ville de blancs, d’étrangers. une ville de bicots774.

Le principe d’exclusion absolue organise le paysage physique, la


géométrie. A la netteté, à l’érection est opposé l’étalement. Il en est de même
pour le paysage socio-économique (l’abondance s’oppose au manque) et pour
le paysage socio-psychologique (à l’exhibition, à l’insolence s’opposent la
prostration et le repli sur soi). Même les champs lexicaux sont organisés selon
ce principe : si la ville du colon est désignée par un seul terme, fait pour elle et à
partir d’elle, celle du colonisé connait une prolifération linguistique qui la
cantonne dans l’inommé, le mal connu, dans, pour reprendre l’expression de
DEPESTRE, l’inominé.

La thèse de la violence sous-tend également la définition de la culture


nationale. On peut constater qu’elle se conjugue alors avec un autre
background, qui renvoie à la psychanalyse : la recherche par l’intellectuel
colonisé de sa culture d’avant la colonisation procède à la fois du rejet du colon
et de son monde, mais aussi de l’anamnèse. Cette démarche permet sinon
d’effacer, du moins de surmonter le traumatisme.

Les réactions des acteurs, colons et colonisés, sont décrites et opposées


terme à terme, violence à violence, car elles sont constamment en face à face.
Ainsi, la danse et la possession, par exemple, permettent de voir ce
phénomène. La violence s’y joue, s’y donne en représentation. FANON fait de

774
Ibid., p. 31-32.

267
ce qui était considéré comme folklorique, comme survivance d’un monde
archaïque, une scène, symbolique et réelle, où se déroule la violence coloniale.

C’est pourquoi une étude du monde colonial doit obligatoirement s’attacher à la


compréhension du phénomène de la danse et de la possession775.

Ce nouveau savoir est en même temps qu’il est mis en place, contestation
d’un autre savoir, d’un faux savoir. Il est donné à voir à travers le montage-
description du phénomène. Cette analyse ouvre sur le futur : avec la lutte de
libération, la possession est en quelque sorte exorcisée. Elle cesse car elle n’a
plus son rôle de dérivatif.

La démarche de FANON se caractérise par une opposition terme à terme


du discours avant et du discours élaboré par son texte. Son texte opère une
déconstruction systématique de tout ce qui n’est pas la thèse qu’il élabore. Cela
explique peut-être pourquoi la représention polémique est dominante dans les
Damnés de la terre. Ici, ce n’est pas seulement le discours colonial qui est repris
et contesté. D’autres argumentations, d’autres savoirs sont convoqués en texte.

Deux discours sont présents : celui des partis politiques réformateurs et


celui des intellectuels individualistes. Ils seront relus pour faire la démonstration
que toute autre possibilité que radicale est vaine. On peut prendre deux
énoncés et les organiser en lexies776. On pourra voir comment elles se
distribuent en un avant et ailleurs et un ici et maintenant entre les autres
possibilités et le discours tenu. Nous avons retenu, comme embrayeur du
premier énoncé, une interrogation. A partir de celle-ci, et en réponse, va se
développer l’argumentation. Les lexies suivantes constituent la description des
possibilités de développement du processus de violence. Cette description est
articulée en positif et négatif

Possibilités Mots, Discours tenu


autres que la expressions,
violence articulations
argument
atifs

775
Ibid., p. 44.
776
Ibid., p. 45-46 pour le premier énoncé et p. 53-54 pour le second.

268
Premier énoncé

Interrogati L.1- Quelles sont les forces qui, dans la période


on coloniale, proposent à la violence du colonisé de
nouvelles voies, de nouveaux pôles d’investisse-
ment ? [embrayeur]

L.2- Or ce qui caractérise certaines formations


politiques, c’est le fait qu’elles proclament des
Or ce principes mais s’abstiennent de lancer des mots
qui… d’ordre. […]
…c’est…
…mais…
L.3- une suite de dissertations philosophico-politi-
ques sur le thème

L.3a- du droit
des peuples à
disposer d’eux-
mêmes, du droit
des hommes à la
dignité,

269
L.4- l’affirmation ininterrompue du principe

L.4a- “un
homme – une
voix”.

L.5- Les partis politiques nationalistes n’insistent


… jamais sur sur la nécessité de l’épreuve de force
parce que leur objectif n’est pas précisément le
parce renversement radical du système.
que…
n’est
pas…
L.6- Pacifistes, légalistes, en fait partisans de
l’ordre ... nouveau, ces formations politiques posent
crûment à la bourgeoisie colonialiste la question qui
…en leur est essentielle :
fait…

L.6a- “Donnez-
nous plus de pou-
voir”.

L.7- Il faut interpréter cette caractéristique des


partis politiques nationalistes à la fois par la qualité
de leurs cadres et par celle de leur clientèle,

Il faut…
L.7a- Ainsi la clientèle des partis nationalistes est
une clientèle urbaine […]

L.7b- Ce que cette clientèle réclame, c’est


Ainsi… l’amélioration de son sort. […]

Ce que…
…c’est…
L.8- On discute
d’aménagement
de représentation
électorale, de
liberté de la
presse, de liberté
d’association […].

L.9- Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir un


270 grand nombre d’indigènes militer dans les
succursales des formations politiques de la
métropole.
271
L.9b- “le
pouvoir au
prolétariat”,

c’est L.9c- oubliant que, dans leur région, c’est


d’abord d’abord sur les mots d’ordre nationalistes qu’il faut
… il faut mener le combat.

L.10- L’intellectuel colonisé a investi son


agressivité dans sa volonté à peine voilée de
s’assimiler au monde colonial […].

L.11- Ainsi prend facilement naissance une sorte


de classe d’esclaves libérés individuellement, d’es-
Ainsi… claves affranchis.

L.12- Ce que l’intellectuel réclame,

L.12a- c’est la … c’est…


possibilité de mul-
tiplier les affran-
chis.

L. 13- Les masses par contre n’entendent pas


voir augmenter les chances de succès des
individus.
par
contre…

L.13a- Ce qu’elles exigent ce n’est pas

Ce que…
ce n’est pas

L.13b- le statut
du colon

L.14- mais la place du colon. […]

mais…
L.15- Il ne s’agit pas pour eux

272
ne…
pas…
L.15a- d’entrer
Second énoncé

Mais… L.1- Mais revenons à cette violence


atmosphérique, à cette violence à fleur de peau.
[embrayeur]

L.2- En dépit En dépit…


des
métarmorphoses
que le régime
colonial lui impose
dans les luttes
tribales ou
régionalistes,

L.1a- la violence s’achemine, le colonisé identifie


son ennemi, met un nom sur tous ses malheurs et
jette dans cette nouvelle voie toute la force
exarcerbée de sa haine et de sa colère.

Mais… L.3- Mais comment passons-nous de


l’atmosphère de violence à la violence en action ?
Interrogati
on
L.3a- Qu’est-ce qui fait exploser la marmite ?

Interrogati
on L.4- Il y a le fait, d’abord que ce développement
[…]
Il y a… [exposition de l’argument, cf. la représentation
didactique].
d’abord…

Les arguments pour et contre relèvent de l’assertion : ainsi dans la lexie


L.2, c’est FANON qui définit, construit, la stratégie de certains partis politiques.
La formulation proclament des principes mais s’abstiennent de lancer des mots
d’ordre, structurée par le mot argumentatif qui oppose les deux moments de

273
l’action, l’un réalisé et l’autre suspendu, présuppose une continuité nécessaire
de l’un à l’autre. Il faut que l’action politique se concrétise. C’est en regard de
cette définition des partis, plus exactement de ce programme d’action
nécessaire, que la discussion se tient. La désignation de leur discours, et non
de leur action, par l’expression dissertation philosophico-politique ouvre un fais-
ceau de connotations négatives et même péjoratives (cf. le télescopage en un
seul terme composé de philosophique et de politique qui connote l’amalgame,
etc.), qui ne sont telles (négatives et péjoratives) que par opposition à une autre
possibilité. A l’opposition légaliste

Ecole (dissertation, mais VS Vie-Action


aussi école politique)

se superposent les oppositions :

Discours stérile VS Action transformatrice


Discours conformiste VS Praxis révolutionnaire

La désignation prise en charge par l’auteur (dans laquelle intervient un


jugement) se conjugue avec la citation des arguments de la partie adverse. Les
lexies L.3a et L.4a correspondent à des points du discours des partis politiques
cités (au sens juridique) par FANON. Même lorsque la citation semble la plus
pure (avec guillemets), on note l’intervention polémique de l’auteur. Ainsi la
lexie L.4 (affirmation interrompue) oriente la lecture des mots d’ordre des partis
politiques.

Toute argumentation peut progresser par reprises différenciées d’un


même point (même argument), qui permet divers développements. La lexie L.5
est une relance (polémique) de la L.2. Le modèle d’action est précisé pour les
partis : les mots d’ordre sont mieux définis (épreuve de force). Nous retrouvons
l’arborescence textuelle déjà décelée dans les incipits. De plus, on a un élément
supplémentaire d’information, introduit par parce que. FANON ne se contente
plus de définir, négativement ; il argumente plus explicitement : il explique, il
démontre le bien fondé de son jugement.

Les lexies L.6 et L.7 posent d’autres représentations, d’autres définitions


des partis politiques. On sait qu’une définition ne relève pas spécifiquement de
la polémique mais plutôt du didactique. Il ne faut pas oublier que le didactique
se mêle au polémique. De plus, ici, les définitions sont intégrées dans une
stratégie précise : démontrer, prouver quelque chose comme plus valable
qu’autre chose.

274
La lexie L.9 ouvre un nouveau développement : on ne parle plus des
partis politiques, mais des gens qui les composent, les militants. L’action, tout
entière limitée au dire, de ces militants est décrite par opposition à la seule
démarche possible : l’incise de la lexie L.9c pose la nécessité (il faut) de
l’évolution envisagée par FANON.

La lexie L.10, de la même façon que plus haut, situe l’argumentation à


partir d’un autre embrayeur : l’intellectuel. Son comportement politique est défini
en fonction de la violence (et en fonction d’une assertion établie auparavant
dans le texte : les rapports colons-colonisés sont toujours et forcément
violents) : son agressivité est détournée. Cette perversion de la pureté du
phénomène génère une espèce nouvelle (voir le début des Damnés de la terre).
L’auteur désigne celle-ci par l’expression esclaves libérés individuellement,
esclaves affranchis. Le télescopage de deux termes habituellement
antinomiques (un affranchi n’est plus un esclave) et la référence à l’histoire (des
esclaves affranchis de l’histoire grecque ou romaine, ou de l’histoire plus
récente n’ont pas toujours su se libérer totalement) s’organise dans la
polémique : cette nouvelle espèce est le résultat qu’il faut éviter.

A ces diverses démarches choisies par les partis politiques et l’intellectuel,


est opposée celle des masses. La Lexie L.13 est articulée dans le texte par
l’expression argumentative par contre qui indique un décrochement et même un
véritable retournement : ce qui va être avancé, affirmé.c’est l’envers de ce qui a
été écrit jusque là. De même que la position respective des partis et de
l’intellectuel était décrite en fonction d’un modèle, qui apparaît comme critère de
référence positif, la position des masses est définie en fonction d’un modèle
négatif. Remarquons que la polémique est serrée : le vouloir (au lieu du dire)
des masses est défini négativement (ce n’est pas) puis positivement (c’est). La
dernière lexie de l’énoncé analysé est une reprise d’une assertion déjà posée :

c’est vrai, il n’y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de
s’installer à la place du colon 777.

Assertion qui était alors la déduction d’une argumentation qui portait sur
l’opposition des espaces (la ville) occupés respectivement par le colon et le
colonisé. Cette dernière constatation est une autre illustration de la stratégie
organisatrice du discours : la même lexie est reprise, relancée sous diverses

777
Ibid.,, p. 32.

275
formes, dans diverses expressions, et est donnée comme générée par
différentes démarches argumentatives.

Le second énoncé que nous étudions est une autre argumentation en


faveur de la violence. Cette argumentation est une démonstration. Remarquons
les interrogations, qui ne sont que des questions argumentatives. La lexie L.1
indique le champ de cette partie du discours. Les lexies L.2 et L.1a situent le
débat de façon polémique : à l’action négative du régime colonial, s’oppose la
démarche du colonisé. Les lexies L.3 et L.3a ouvrent une nouvelle possibilité
discursive : les questions sont des embrayeurs qui vont permettre le
développement d’ordre didactique qui commence avec la lexie L.4. Dans ce
second énoncé, nous avons toujours une argumentation, mais différente de la
première. Nous constatons donc que la représentation polémique peut recevoir
des réalisations (actualisations) multiples.

La même conclusion (le même argument) peut être réitérée, chaque fois
comme déduction, polémique ou démonstrative (un discours autre, opposé peut
être repris, ou l’auteur peut viser la démonstration) d’un raisonnement qui est
posé comme valable, ou logique, etc.

DEPOUSSIERAGE LINGUISTIQUE ET SEMANTIQUE

Citations, directes ou allusions ; commentaire, précis ou allusif... Le texte


de FANON établit un échange dans la violence. Ce travail au niveau conceptuel
s’accompagne d’un travail semblable au niveau de la langue. Comme il a
réveillé des discours dormants dans leur prééminence intellectuelle, politique et
même scientifique, le texte réveille aussi la langue. On peut parler de
dépoussiérage linguistique et sémantique.
Lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture occidentale, il sort sa
machette ou du moins il s’assure qu’elle est à la portée de sa main778.

Le lecteur reconnaît la formule attribuée à GOERING ou GOBBELS. Cette


reprise de la formule des fascistes allemands se fait à travers plusieurs
détournements, formels et sémantiques. On touche ici à un point important du
travail de l’essai. C’est la reprise des éléments sédimentés d’une langue. Il
s’agit des clichés et stéréotypes.

778
Ibid., p. 35.

276
Retenons ces deux notions commes synonymes : cliché, comme
stéréotype, désigne un emploi figé, non transformateur, d’une expression, d’une
formule, d’une image. (On peut avancer que le cliché concerne particulièrement
le domaine littéraire et la dimension linguistique de l’expression, alors que le
stéréotype réfère plutôt au sémantique, cf. nous pensons par stéréotypes ; mais
nous nous intéressons surtout à l’emploi de ce qui se définit d’abord par la
fixité, l’immobilité, la sédimentation linguistique). On peut reprendre ici la
définition du cliché par RIFFATERRE :
On considère comme cliché un groupe de mots qui suscitent des jugements
comme déjà vu, banal, rebattu, fausse élégance, usé, fossilisé, etc. Nous pouvons
inférer à ses réactions l’existence d’une unité linguistique (analogue à un mot
composé), puisque le groupe est substituable en bloc à des unités lexicales ou
syntaxiques, et puisque ses composantes, prises séparément, ne sont plus
senties des clichés.779

Le théoricien ajoute que la stabilité du cliché le fait reconnaître comme tel


et le fait sentir comme emprunt. La formule attribuée aux nazis est reprise et
redynamisée par les permutations de mots. La réécriture opère une
acclimatation, désigne une réaction. Le seul substantif "machette" ancre
l'énoncé dans une autre réalité que celle de son origine. La reprise secoue
l'usage habituel : jusqu'au texte de FANON, la formule était réitérée pour être
repoussée. On la citait, on ne pouvait la reprendre à son compte. FANON
choisit la voie du scandale – de la violence. Il réénonce la formule et la reprend
à son compte. Le cliché n'en est plus un. Il est réveillé. On peut prendre
d'autres exemples :
Tous les saints qui ont tendu la deuxième joue, qui ont pardonné les offenses,
qui ont reçu sans tressaillir les crachats et les insultes sont expliqués, donnés en
exemple 780.

Le lecteur reconnaît aisément les stéréotypes du discours religieux et la


référence implicite au Christ. Mais il n'y a pas d'adhésion à cet énoncé. Le
locuteur maintient cet énoncé à distance et projette la même attitude pour
l'allocutaire.

La reprise de l'énoncé se fait sur le mode ironique. L'ironie vient de


l'accumulation de trois formules habituellement séparées781. C'est une sorte de

779
RIFFATERRE, Essais de stylistique structurale, présentation et traduction de D. DELAS,
Paris, Flammarion, 1970.
780
FANON, Les Damnés de la terre, p. 51.
781
Les formules sont a) "tendre la deuxième joue" ; b) "pardonnez les offenses" ;
c) "recevoir les crachats".

277
résumé parodique qui illustre l'usage qui est fait de la religion chrétienne. La ré-
énonciation opère un changement majeur : ce n'est plus hors de la vie et dans
l’au-delà, mais ici et maintenant que tout se joue. L'ancien énoncé est repris et
changé, renouvelé, et l'expansion de la formule l'enracine dans une nouvelle
réalité et lui donne une nouvelle signification. Le cliché peut être tronqué.
L'expansion n'est pas explicite. Elle est laissée au compte du lecteur-allocutaire.
On peut le voir dans le dernier exemple :

“Nous sommes ici par la force des baïonnettes...” On complète aisément 782.

Le lecteur devient écrivain. Cet échange est possible parce que le


stéréotype est commun aux deux. Tous deux partagent le savoir scolaire et les
références à 1789. Mais ici l'énoncé est attribué aux statues de

Faidherbe ou de Lyautey, de Bugeaud ou du sergent Blandan, tous ces


conquistadors juchés sur le sol colonia l783.

Cette attribution de la formule aux symboles de la colonisation montre les


détournements de l'idéal égalitaire. Toute la démarche discursive est de
montrer que la violence est la seule voie pour une décolonisation véritable.
Cette thèse centrale est construite simultanément sur plusieurs scènes du
discours :

– Polémique, de déconstruction violente des thèses coloniales et des


autres thèses produites par les colonisés. La violence est le principe
organisateur du débat.

– Didactique, de démonstration et d'enseignement. La démarche à


adopter, notamment pour les dirigeants politiques et intellectuels, est énoncée,
décrite et détaillée.

– Conceptuelle et scientifique. Les instruments théoriques et


méthodologiques sont créés ou empruntés et mis en place pour l'analyse784.
L'histoire est écrite (ré-écrite) : les étapes de l'action des intellectuels sont
décrites785.

782
FANON, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 63.
783
Ibid., p. 63.
784
Cf. par exemple, la "praxis absolue", Ibid., p. 63 sqq.
785
Ibid., p. 153-154. Les trois étapes sont celles du mimétisme, du retour vers sa société et
sa mémoire et de la création originale et nationale. Ces étapes sont sensiblement celles
dégagées par GLISSANT (Mimétisme, Créolité et enfin Antillanité).

278
– Poétique : la langue n'est pas épargnée. Ce n'est pas un instrument
neutre, un simple média pour "exprimer" l'idée. La violence l'atteint elle aussi :
détournement de sens, ébranlement des vérités auparavant immuables...

L'ironie est aussi un moyen de réveiller les significations en dormance.


FANON choisit clairement son camp. La conclusion de son essai le laisse
clairement voir.

Allons, camarades, il vaut mieux dès maintenant changer de bord. La grande


nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir […].
Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire
peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme
neuf786.

L'appel au changement total est aussi une ouverture sur un renou-


vellement de l'humanité. Le champ sémantique du changement est très
important : changer de bord - secouer - sortir - neuve (deux occurrences) - neuf.

La violence qui a dynamisé et organisé le texte s'estompe dans la


conclusion. La thèse a été déployée, défendue et démontrée. La conclusion fait
cesser le discours de la violence. Le texte clôture sur autre chose. Il ouvre sur
un appel humanitaire. L'espace textuel se présente comme une métaphore
anticipée du monde après la décolonisation. L'homme neuf c'est aussi bien le
colonisé que le colonisateur d'hier. Le texte renoue avec l'engagement
d'homme qui avait motivé la démission de FANON en 1956. Il anticipe, dans
son déploiement, sur ce que sera demain : la conclusion ne parle plus de
colonisation, ni de colons, ni de colonisés. Elle est au niveau de la
dénomination même déjà dans l'avenir. L'Europe et l'Occident sont face au
Tiers-Monde. Après avoir démonté la colonisation, le texte la dépasse et ouvre
sur autre chose.

786
Ibid., p. 239-242.

279
Chapitre 6 :
L’histoire, la langue, la culture

Les textes de LACHERAF s’inscrivent dans cette revisitation de


l’histoire qui fut une pratique constante des intellectuels algériens. Au
détour du traitement d’un thème autre, en décrochement de la ligne
discursive, en digression, quelquefois à la limite de la cohérence, ces
pionniers ont tenté d’ouvrir sur une autre histoire. Ils se lançaient en
quête d’un passé qui leur donnerait une autre place que celle qui leur
était faite en colonisation, une histoire qui leur donnerait une place et un
rôle pour justifier leurs timides revendications. C’est ainsi que parmi eux
certains, comme Saïd BOULIFA, forts d’un double savoir, se situaient sur
le même terrain que les savants français. BOULIFA avait une formation
d’ethnologue et / mais connaissait la société observée de l’intérieur. Il va
contester le faux savoir d’un ethnologue qui ne comprend pas la société
indigène787.
C’est sur une position semblable que se situe LACHERAF. Il est
historien, avec des diplômes délivrés par l’Université française, et n’a nul
besoin de légitimer sa prise de parole par les détours d’une rhétorique
quelque peu éculée. Et de toute façon, au moment où il publie son
premier texte, l’heure n’est plus aux justifications, mêmes formelles. C’est
le temps de la lutte. Comme ceux de FANON, mais pas avec la même
violence passionnelle, ses textes en portent les marques. Ils ouvrent sur
une autre histoire, esquissée dans la déconstruction de l’histoire
coloniale. Ces textes restent ainsi dans le cadre discursif habituel. Ils
forcent et perturbent les savoirs installés jusque-là. Mais ils s’inscrivent
dans une autre perspective, celle d’un débat national sur les questions de
la langue, de l’histoire (la mémoire) et de la culture. On pourrait reprendre
ce que disait SARTRE dans sa préface aux Damnés de la terre : il parle
de nous, écrivait-il, jamais à nous788. Pourtant LACHERAF poursuit le
dialogue forcé avec les historiens français, spécialistes de l’Algérie ; mais
par-dessus leur tête, il interpelle déjà ses compatriotes. Il est déjà (dès
1954) dans une perspective sans la colonisation. Le texte aura ainsi deux

787
Cf. BOULIFA, op. cit., “Introduction”, dans laquelle il conteste l’étude d’HANNOTEAU.
788
FANON, Les Damnés de la terre, op. cit., préface de SARTRE.

281
allocutaires-cibles : l’un avant 1962 et l’autre après. Il peut donc varier
dans sa lisibilité.
On peut voir les signes de cette capacité à varier au niveau de
quelques indices textuels précis. Lors de la publication des textes en un
seul volume, mis à part quelques changements minimes, l’auteur les
redonne tels quels. Mais la possibilité pour la lisibilité de varier semble
surtout liée au contexte, au chronotope historique. Le texte ne change
pas, mais ses lecteurs changent et, du coup, son réseau sémantique
n’est plus le même.

UN AUTRE STATUT EDITORIAL, UNE AUTRE LISIBILITE


L’Algérie : nation et société789 regroupe des textes parus d’abord
dans des revues à partir de 1954. Une question se pose : quel est le
lecteur ciblé, l’allocutaire visé? Est-ce le même en 1954 et dix ans plus
tard? La césure de 62 entraîne-t-elle un changement du cadre discursif
tel qu’il est présent en texte ?
Sur les onze articles rassemblés dans le cadre du livre, huit ont paru
en contexte colonial :
– 1 “Colonialisme et féodalités indigènes,” Esprit, avril 1954,
– 2 “Le patriotisme rural”, Esprit, mars 1955,
– 3 “Algérie, psychologie d’une conquête” , Cahiers internationaux, janvier
1956,
– 4 “L’Algérie devant sa liberté”, Présence africaine, février-mars 1956,
– 5 “Le nationalisme algérien en marche vers l’unité”, Temps modernes, juin
1956,
– 6 “Le nationalisme algérien : sens d’une révolution”, Temps modernes,
septembre-octobre1956,
– 7 “Constances politiques et militaires dans les guerres coloniales d’Algérie”,
Temps modernes, décembre1960 - janvier1961,
– 8 “Quelques aspects méconnus de la révolution algérienne”, Vérité et liberté,
octobre 1961,
– 9 “Mésaventure de l’Algérie indépendante et triomphe de l’unité”, El
Moudjahid,
août 1962,
– 10 “Réalités et perspectives révolutionnaires”, El Moudjahid, 24 août 1962,
– 11 “Réflexions sociologiques sur le nationalisme et la culture en Algérie”,
Temps Modernes, mars 1964.

789
LACHERAF, L’Algérie : nation et société, Paris, Maspero, 1965, rééd. 1976.

282
Les titres signalent déjà les questions qui seront traitées. Ils sont
une annonce claire du texte. Ils inscrivent trois thèses : la réfutation de
l’écriture coloniale de l’histoire, le nationalisme et les problèmes de
l’indépendance. On peut y lire un changement qui se situe vers 1962 : le
mot indépendance est effacé, comme s’il n’était plus nécessaire de
l’exhiber dans l’espace scripturaire. Un autre changement intervient dans
les titres tels qu’ils sont repris en volume ; les premier, deuxième,
cinquième et sixième sont transformés :
– 1 “Colonialisme et féodalité”,
– 2 “Psychologie d’une conquête”,
– 5 “Le nationalisme libérateur en marche vers l’unité”,
– 6 “Sens d’une révolution : résistance urbaine et lutte nationale depuis 1830”.

Dans les quatre énoncés transformés, le toponyme Algérie et le


qualificatif Algérien disparaissent. Il n’y a pourtant pas de transformation
majeure du texte. La transformation par réduction, en détachant le titre
d’un ancrage géographique trop précis, lui confère une dimension
conceptualisante. Toutes les situations semblables sont concernées par
ces textes. De plus, la fin de la colonisation ne nécessite plus le même
engagement. Ouverture désormais sur le reste du monde, sur les pays
n’ayant pas encore réalisé leur libération. Engagement sur un autre
front ? Les textes ultérieurs de LACHERAF peuvent constituer une
réponse positive790. On peut donc dire qu’il y a une variation dans le statut
de l’allocutaire. Alors que les premiers textes s’adressent à des Français
et des nationalistes algériens luttant contre le colonialisme, les derniers
s’adressent à des hommes libres, qui ont des problèmes de gestion de
leur mémoire et de leur avenir.
Ces textes étaient donnés à lire isolément, chacun dans sa
particularité. Réunis dans un même espace, celui du livre, sous un seul
titre, ils sont pris dans des relations de solidarité. Les sèmes circulent, les
significations se complexifient et se ramifient. Les textes auparavant
isolés, deviennent plus poreux les uns aux autres. Ainsi, lorsqu’on a le
rejet de la notion de colonisabilité dans l’introduction (qui est le dernier
texte écrit), on peut le mettre en relation avec certaines positions de
soutien à la colonisation (par la féodalité) ou des discours sur
l’arabisation forcenée... La lisibilité du texte varie ; et ce changement est
directement tributaire du changement de chronotope historique.
On voit par ailleurs que le changement de statut éditorial fait passer
le texte isolé du statut précaire et ponctuel d’article de revue ou de
journal à celui plus durable de chapitre d’un livre (on conserve plus
volontiers un livre qu’une revue ou un journal). On retrouve une
caractéristique de l’essai déjà signalée : le statut éditorial fait varier ses

790
Cf. LACHERAF, Algérie et Tiers-Monde. Agressions, résistances et solidarités
intercontinentales, Alger, Bouchène, 1989.

283
lectures791. La revue et le journal offrent un cadre d’intervention plus léger.
Le contact avec le public est plus direct et plus rapide. L’essayiste se
coule dans la peau du journaliste et inscrit son intervention du côté de
l’événementiel792. Puis le cadre du livre lui offre un statut éditorial plus
permanent. L’allocutaire-lecteur ciblé change ; le mode de lecture aussi.
C’est une lecture plus lente, plus lourde qui est demandée.

AVANT TEXTE
Dans un avant-texte intitulé “Introduction ou bilan d’une histoire ?”,
l’auteur présente son livre793. Il fait certaines remarques qui portent sur
l’aspect formel du texte, sur son écriture et sur sa position en tant
qu’écrivain. Il touche à l’aspect générique et signale deux caractéristiques
des textes :
Etant donné le genre de périodiques dans lequel ils ont primitivement paru, il
est de fait que certains d’entre eux se présentent plutôt sous forme d’esquisses
ou d’approches, que d’études achevées, et sont un cadre toujours ouvert à des
recherches complémentaires 794.
Les conditions d’édition influent sur la façon de traiter la question
abordée. Sans le reconnaître comme un trait générique permanent, il
signale que son texte n’est pas complet. Celui-ci reste ouvert à une autre
écriture possible. Sa définition rencontre celle des dictionnaires. L’in-
complétude de l’exposé se double de cette possibilité d’être complété. On
retrouve, à travers cette remarque, un trait fondamental de l’écriture de
l’essai : l’ouverture au scriptible, le refus à la fermeture. L’autre trait
caractéristique du discours de l’essai, c’est l’affirmation que la vérité sera
recherchée. Par ailleurs, l’écrivain donne des indications sur sa position
dans le champ discursif, par rapport aux autres producteurs de texte. La
volonté de réfuter les thèses des historiens français de la colonisation,
entraîne une tournure d’œuvre engagée795.
La froideur et la neutralité scientifiques ne sont pas pour l’essayiste
colonisé. On l’a déjà vu pour FANON, KATEB ou AMROUCHE. Son
engagement conditionne son écriture. Sa démarche passionnelle est
réactionnelle. Ce n’est pas la passion qui est étonnante, mais le calme et
le détachement qui le seraient :

791
Cette remarque est valable pour tout texte. Le changement dans le statut éditorial, ou dans
le classement générique (article, étude, essai...), entraîne une variation dans la lisibilité.
792
Cf. le positionnement dans le champ culturel des essayistes anglais au XIXe siècle. Ils
choisissaient l’essai qui leur permettait une intervention plus directe et une reconnaissance
sociale immédiate.
793
LACHERAF, L'Algérie: nation et société, p. 7-45.
794
Ibid., p. 7.
795
Ibid.,p. 8.

284
On ignore trop souvent l’accaparement aussi exclusif qu’orienté de notre
histoire nationale par les maîtres compilateurs de l’ancienne “école d’Alger” et
leurs émules à peine mieux inspirés796.
Cette réflexion propose une certaine figuration du champ discursif
en colonisation. C’est contre un ensemble textuel que l’essai en écriture
s’élabore. C’est à une entreprise de réappropriation de l’histoire que
LACHERAF va se livrer. Il se situe dans la même perspective que
KATEB, SAHLI ou AMROUCHE. Mais lui travaille davantage en historien,
spécialiste de la discipline. Revisiter l’histoire c’est reconquérir les
territoires de la mémoire contre ceux qui les ont accaparés et falsifiés. Le
texte de LACHERAF est également orienté contre un autre type de texte,
ceux des colonisés qui veulent justifier l’entreprise des historiens
occidentaux. Il fustige ceux qui ont légitimé
d’une manière ou d’une autre, les thèses colonialistes les mieux marquées au
sceau du déterminisme tactique et providentiel, et à celui de la justification par le
droit du plus civilisé ; puisqu’ils ont parlé de “colonisabilité”, une sorte de
prédisposition collective, historique, inéluctable, qui vous mène à l’asservissement
sous la dure loi rédemptrice de l’étranger797.
On reconnaît au seul terme de colonisabilité le texte de BENNABI.
Cité et résumé, orienté vers la lecture qui est retenue, le texte est réduit à
une seule signification : la justification de la colonisation. Nous avons
pourtant vu queVocation de l’Islam faisait une condamnation sans nuance
du colonialisme. Mais les positions des deux auteurs sont séparées par la
ligne de force qui sépare le nationalisme de ce qui n’est pas lui798.
Les oppositions que nous avions dégagées à la lecture des textes
de la période précédente se retrouvent ici. Le texte de BENNABI est
réfuté sans autre examen. Il se situe dans une autre perspective que
celle retenue dans les textes de LACHERAF : il prend comme référence
la Ouma, la nation musulmane. Une autre construction de l’histoire est
repoussée : celle qui consiste à idéaliser le peuple et à le parer de toutes
les vertus :
d’autres que nous ont cru découvrir, par démagogie chez le paysan algérien,
dans son état d’arriération, de misère et d’infirmité sociale entretenues de longue
main et jusqu’à nos jours, “un sens révolutionnaire proprement dit” […]

La dégradation de la situation matérielle ne peut épargner le


domaine de la culture. Les substantifs employés pour nommer la situation
de la paysannerie se caractérisent par leur radicalité. Si misère entre
dans un champ de large acceptabilité, arriération et infirmité sociale

796
Ibid., p.8.
797
Ibid.,p. 15.
798
Ces deux positions ne relèvent pas des querelles de spécialistes autour de concepts
détachés du réel. Faut-il parler d’Etat-nation, limité à l’Algérie, ou de la Ouma, la grande
nation musulmane ? La suite de l’histoire et sa précipitation depuis octobre 1988 montrent
qu’il s’agit de la confrontation de deux projets de société opposés.

285
viennent déjà perturber un champ discursif fait de clichés sur la peuple
résistant à la colonisation et fidèle gardien de la tradition. C’est donc tout
un ensemble textuel qui est contesté. Par ailleurs, le texte de LACHERAF
entre en dialogue contradictoire avec la thèse de FANON. Il n’est pas
nécessaire de repérer des indices textuels précis, permettant de parler
d’intertexualité directe. L’intertexte politique, le chronotope historique, le
fait que Les Damnés de la terre ait été le bréviaire de la Révolution...,
mettent les deux textes en relation intertextuelle. FANON avait inversé le
schéma révolutionnaire classique en donnant le premier rôle à la
paysannerie, pour mener le changement. C’est ce schéma que le texte de
LACHERAF rejette, comme il rejette les discours, qualifiés de
démagogiques, sur le sens révolutionnaire inné des paysans.
Le rejet des thèses étroitement nationalistes et populistes ne
correspond pas à la défense d’une position doctrinale. Ces discours,
directement ou non, volontairement ou non, sont l’alibi et le masque d’une
trahison des paysans :
dès le cessez-le-feu de 1962 […] la paysannerie pauvre a été “trahie” ou
abandonnée à elle-même par une catégorie spontanée de dignitaires ruraux
dûment ou indûment officialisés et qui se lançaient au pillage des biens désormais
nationaux799.

Le discours faussement unitaire n’est pas reconduit. Les groupes


sociaux sont définis comme acteurs du champ social et politique. Les
féodaux, hier alliés du colonialisme, se dotent d’une nouvelle légitimité,
qui leur confère un pouvoir neuf, celui de se livrer à la rapine des
richesses commmunes. Ainsi, dès les lendemains de l’indépendance,
LACHERAF fait entendre une voix discordante, qui déjà dénonce les
distorsions dans l’idéal révolutionnaire. La dénonciation embrasse tous
les domaines :
Serait-ce excessif d’affirmer qu’elle [la révolution] a été littéralement escamotée
dans son fond sinon dans sa forme superficielle ? Les “chartes”, d’ailleurs
inappliquées, n’y changent rien800.

Les guillemets, qui tiennent à distance le substantif et ses sèmes


rassembleurs, projettent une lecture inhabituelle de textes considérés
comme fondateurs de l’Algérie. L’essayiste établit une distiction entre les
textes, simples discours, et les pratiques qui, elles, sont claires. La
séparation entre pratique (de pillage) et discours (démagogique) pèse sur
l’avenir. Le texte annonce ce qui pourrait se passer par la suite :
Demain, si on ne parvenait pas à enrayer ce double processus de dégradation
et de féodalisme sous couvert du Parti, la vie municipale que les élections

799
LACHERAF, op. cit., p. 13.
800
Ibid., p. 28.

286
prochaines comptent instaurer pour le bien essentiel du pays s’en ressentira
gravement et l’on assistera alors au retour des fiefs anachroniques801.

La projection dans l’avenir d’un possible devenir se fait à partir de


l’analyse de la situation. Le texte se fait visionnaire à partir de la lecture
des faits. L’énoncé de cette probabilité se fait sur le mode de la
supposition : il est introduit par si, qui en marque le caractère hypothé-
tique. Mais le futur en induit la forte prévisibilité. L’essayiste avertit et
annonce ce qui peut advenir. Il est ce veilleur, qui refuse de se laisser
bercer par les discours déjà fossilisés802.
Voilà déjà tracés des repères clairs : c’est contre ces textes, par
rapport à eux, à partir d’eux, que le texte de LACHERAF va s’élaborer.
Face à ces deux pôles discursifs, l’écrivain pose d’autres hypothèses,
d’autres notions. Ainsi, la notion de nationalisme est mise en rapport
d’équivalence et d’opposition avec celle de résistance. Elle traverse
l’ensemble des textes, qui en sont, chacun à sa façon, une illustration,
une démonstration. Cette thèse d’une nation permanente passe la
frontière de 1962 et se retrouve après. La thèse centrale est annoncée
par le titre qui établit une équivalence entre Algérie et nation et société.
D’emblée, une définition de cette nation est posée : elle n’est pas tournée
vers le passé, où elle s’enracine, mais vers la modernité.

CONTRE LE DISCOURS DES HISTORIENS DE LA COLONISATION


Ainsi, le livre de LACHERAF est doublement orienté : contre le
discours colonial et contre celui de certains algériens qui l’admettent.
Pour mettre en évidence cet aspect, on peut lire deux textes, l’un écrit
avant 1962 et l’autre après.803
Le projet de l’écrivain est de montrer la permanence d’une nation
algérienne, qui se manifeste dans la résistance à la conquête puis à la
colonisation françaises. C’est la thèse matrice, la thèse centrale, à partir
de laquelle tout s’organise et se distribue ; elle est réitérée plusieurs fois :
entre 1832 et 1848, époque où l’Algérie, constituée spontanément en nation
agissante, défendait son indépendance et ses intuitions sous l’autorité de l’Emir804.
Nous ferons remarquer que la conscience qui les animait (les Algériens à la
veille et au cours de l’Insurrection de 1871) est sans doute plus près de nous par
certains côtés805.

801
Ibid., p. 14.
802
Aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de donner à ces lignes une signification annonciatrice
de ce qui est en train de se passer en Algérie.
803
LACHERAF, op. cit., “Colonialisme et féodalité” et “Réflexions sociologiques sur le
nationalisme et la culture en Algérie”.
804
Ibid., p. 48.
805
Ibid., p. 66.

287
Une autre histoire se met en place, en même temps qu’elle relit et
déconstruit le discours des historiens qui ont la manie de simplifier à
l’excès806. Les termes dépréciatifs qui étaient lancés aux Algériens pour le
tenir en marge de l’humanité, de la modernité ou du progrès sont repris et
renvoyés à leurs émetteurs. Ceux-ci sont montrés produisant leurs juge-
ments. Le regard et le discours sont renversés. L’observateur devient
l’observé, plus encore, il est l’analysé, celui qui est jugé.

LE NOUVEAU CADRE DISCURSIF


Le second texte est publié après 62. Il continue à avoir dans son
horizon le discours des historiens de la colonisation, mais d’autres
discours sont convoqués. Dans l’Incipit, l’histoire coloniale est l’un des
backgrounds sur lequel se construit le texte. L’autre est constitué par
celui de besoin culturel. L’introduction de cette notion permet de réfuter
l’un des points forts du discours colonialiste : l’école ne fut pas offerte,
mais conquise par un peuple en manque de culture.
Le système pronominal permet de voir les positions des différents
acteurs discursifs : le nous réfère au peuple algérien, et LACHERAF se
situe dans cet ensemble. Le on, impersonnel, renvoie à ceux dont on
parle, mais avec qui on n’établit pas de relation d’échange direct. Le dis-
cours de ce on est repris dans un réseau de citations indirectes. Refor-
mulé, il devient plus représentatif d’une position précise. Il est tenu à dis-
tance et montré. Face à cette thèse, qui sera déconstruite, une autre est
énoncée par une formule ramassée, besoins primordiaux. Cette natu-
ralisation permet le dépassement de la thèse de la barbarie des indi-
gènes. LACHERAF appuie sa thèse sur une citation indirecte, reformulée,
actualisée :
Même si cet enseignement s’était présenté en patagon ou en zoulou, on l’aurait
accepté 807.

Sous cet énoncé se cache un hadith, un dit prophétique. Le texte


prend appui sur un socle discursif en dehors de l’aire occidentale. Mais
en même temps, cette citation fonctionne comme illustration de ce qui est
énoncé. Ainsi, elle vient étayer ce qui est avancé, et, en même temps,
elle est un signe, quasi matériel, de cette capacité des Algériens à se
cultiver. Mais ce discours est aussi, est surtout, orienté vers les
Algériens. Eux déchiffrent immédiatement la référence au hadith, eux
reconnaissent immédiatement la citation. C’est que LACHERAF s’inscrit
dans le débat sur la culture, débat commencé avant 1962 et continué
après. En procédant ainsi l’auteur donne une archive au débat des len-
demains de l’indépendance. Il n’en dit rien explicitement, mais une
continuité s’esquisse. Ceux qui tiennent à la thèse du français langue

806
Ibid., p. 48.
807
Ibid., p. 315

288
imposée se situent à la suite des discours déformants des historiens de la
colonisation. Il écrit une autre histoire, contre les historiens de la
colonisation, mais aussi contre certains Algériens. Il propose un autre
éclairage, un autre savoir sur la société algérienne.

LA CULTURE
Dans le dernier texte du recueil, la notion de culture est élaborée,
examinée à travers l’histoire de l’Algérie et définie. LACHERAF avait
commencé par poser une première définition. La culture est assimilée à
un besoin physiologique. Elle ne saurait être ni un luxe ni superflue. A
partir de cette définition, qui sera reprise plusieurs fois et qui servira de
repère pour examiner et juger les comportements et agissements, l’écri-
vain va lancer une relecture de l’histoire. Cette lecture est doublement
orientée, elle déconstruit simultanément deux univers discursifs :

Le discours colonial
Il achève d’être repoussé. Un point précis de l’histoire telle qu’elle a
été écrite est repris, c’est celui de la résistance à la langue française. La
définition de la culture permet de repousser les thèses de ces historiens.
Si les Algériens ont eu des réticences, c’est lorsque l’enseignement s’est
doublé d’une entreprise d’évangélisation808. Dès que cette menace recule,
les Algériens seront demandeurs d’instruction. Un argument fondamental
dans la défense de la colonisation s’écroule. Tous les discours sur la
mission civilisatrice et formatrice de la France sont frappés de nullité.
Dans le cadre tracé par le texte, ils deviennent intenables ; personne ne
devrait pouvoir les endosser. Mais cette réfutation n’est pas l’objectif
majeur de l’énonciateur.

Un certain discours national


C’est une autre conception de la culture qui sera ciblée, analysée et
déconstruite. Il s’agit de la conception “nationaliste”. C’est donc un
discours tourné vers l’intérieur, qui ne tient plus vraiment compte, ou
presque plus, de l’allocutaire habituel. Le texte opère un travail de
séparation entre la culture telle qu’elle a été définie et ce qu’elle n’est
pas. Il distingue entre le besoin de l’ordre du physiologique et la sous-
culture ou pseudo-culture des Algériens colonisés :

808
On peut penser aux récits de KATEB (dans Le Polygone étoilé, Paris, Seuil, 1966)
et de FERAOUN (dans Le Fils du pauvre, Paris, Seuil, 1954) : la décision du père
de couper l’enfant du milieu familial pour l’envoyer dans l’autre monde s’instruire
et apprendre la Langue. Les pères étaient conscients que le français était la
langue de l’heure. Il fallait passer par là si on voulait avoir une chance de se tirer
d’affaire. On peut ainsi voir une ligne discursive qui remonte jusqu’à la fin du XIXe
siècle.

289
Dans l’ordre physiologique, ce serait la malnutrition qui s’accompagne de désirs
inassouvis 809.
La culture n’est pas de l’ordre du superflu, mais de l’ordre de la
nécessité, de l’ordre des besoins fondamentaux. Cette définition de la
culture est à l’œuvre dans le texte et sous-tend la lecture de l’histoire
récente de la société algérienne. La position de l’historien diffère de celle
des historiens français jusqu’en 1954 : ils observaient de l’extérieur un
monde qui, quelle que fût la familiarité qu’ils pouvaient en avoir, leur était
étranger. Lui se situe à l’intérieur de la société observée. L’impact des
événements historiques, comme les déportations qui jalonnèrent la
résistance des Algériens, est direct et marque le monde des colonisés :
Dans notre enfance villageoise, même au milieu des jeux et de la langue
héréditaire [se trouvait le souvenir] des déportations et des bagnes du siècle
dernier : Tagdempt, Cayenne, Obock, et celui du vocabulaire impératif et infamant
des anciens officiers du territoire 810.

La mémoire collective garde les traces des événements. L’écrivain


en rétablit l’archive. Le travail archéologique est également un travail de
tri : les erreurs et déformations de l’histoire sont montrées pour être
écartées. L’historien est un observateur privilégié, attentif aux réactions
des siens. Cette attitude permet de lire ce qui se passe et s’est passé
réellement. Cela lui fait éviter les positions doctrinales et toutes faites qui
seront adoptées par la suite. La revendication de l’enseignement de la
langue arabe, qui jalonna l’histoire des revendications des Algériens (que
l’on pense aux propositions de BEN RAHAL), ne lui fait pas adopter des
positions étroites. Il peut voir ce qui se joue réellement dans la société :
Chez le peuple, la langue française fut déclarée langue d’ici-bas, par opposition
à l’arabe qui devenait langue du mérite spirituel dans l’Autre vie811.

Cette séparation entre deux domaines culturels différents induit une


différenciation dans les usages linguistiques. Implicitement, la langue est
également conçue comme instrument, à l’usage de ceux qui l’utilisent.
Sont refusées toutes les connotations politiques qui y seront attachées
par la suite, au point de devenir discriminatoires. On voit que la définition
de la culture posée au départ est encore à l’œuvre ici. On voit aussi que
l’usage des langues repose sur une conception précise de la culture : la
société distingue deux sphères, et pour chacune une langue. Cette capa-
cité d’adaptation révèle une sagesse et un esprit pratique qui viennent
contredire à la fois les historiens de la colonisation et certains Algériens.
Les deux conceptions ne tiennent pas compte de la complexité de la
réalité.
A partir de cette définition de la culture, et de la place qu’accorde le
peuple aux langues, LACHERAF projette une relecture rapide de

809
Ibid.,p. 318.
810
Ibid., p. 27.
811
Ibid.,p. 314.

290
l’histoire. L’accès à la langue française était vécu comme un moyen pour
accéder au monde de la modernité. La langue française était un moyen
de suprématie, au même titre que l’armée, le pouvoir judiciaire ou
économique. Elle ne fut pas imposée, mais conquise par un peuple qui
essayait de pallier ses manques. Si les Algériens eurent des réticences à
adopter le français, ce n’était point simple refus. Il y eut, à un moment
donné, une nouvelle entreprise de conquête, qui les vit fuir l’école. Dès
que l’école redevint lieu de savoir sans implication religieuse précise, les
réticences tombèrent. On voit que la définition de la culture , comme
besoin, implique une autre lecture-écriture de l’histoire. La notion de
résistance est à redéfinir, et s’écarte de la conception coloniale mais
aussi de la conception nationale.

LA CULTURE POLITIQUE
la notion qui sera finalement retenue par le texte est celle de culture
politique. Elle arrive assez tardivement. Elle est l’aboutissement d’un
travail critique, qui balise et trie. Elle est donc générée par le texte et sera
ensuite à l’œuvre pour analyser, critiquer, rejeter ou retenir..., des
comportements et des projets. On peut suivre l’élaboration de cette notion
à travers les énoncés la concernant. Un relevé complet permet d’établir
une sorte de cartographie du champ lexical :
1 - Tant que la société algérienne a pu disposer de sa culture – essentiellement
philologique et religieuse, à peine littéraire 812.

2 - On éprouvera le besoin d’une culture, ou plus exactement, d’un enseigne-


ment 813.

3 - Cette culture de nécessité souligne l’importance du problème en révélant


les implications techniques, utilitaires, pratiques...814.

4 - [Les] langues orales, qui sont plus ou moins des dialectes et dont la
pratique s’exerce souvent dans le cadre d’un large bilinguisme utilitaire 815.

5 - On affirme avec raison que le colonialisme nous a gravement déculturés


pendant un siècle et quart […] 816.

6 - Mais, cette déculturation qui ne présente nulle part au monde des carences
aussi flagrantes que chez nous, n’a pas été uniquement le fait de l’analphabé-
tisme 817.

812
Ibid., p. 313-314.
813
Ibid.,p 315.
814
Ibid., p. 315.
815
Ibid., p. 315.
816
Ibid., p. 316.
817
Ibid., p. 316.

291
7 - C’est à cette limite de l’impératif biologique de civilisation et de permanence
du besoin culturel […] 818.

8 - On n’a jamais insisté sur l’importance, dans les sociétés colonisées, de


cette auto-pédagogie qui implique, en même temps qu’un ébranlement du substrat
mental du passé, la recherche d’un équilibre difficile entre l’acquis ancien […] et
l’apport étranger non délibéré, presque fortuit, qui va constituer la seule règle du
jeu social sinon politique 819.

9 - Cette exaspération […] qui a souvent des conséquences désastreuses sur


le plan de l’initiation au monde moderne et de la mise en valeur sélective du
patrimoine culturel, est la marque d’une pseudo-culture sans racines profondes ni
accomplissement véritable. Elle est aussi, par plus d’un point, une sous -culture
indéfiniment transitoire 820.

10 - Totalité effarante de cas individuels qui n’atteignent presque jamais, chez


le plus grand nombre, un semblant d’homogénéité, de communication, de courant
tant soit peu autonome (le propre d’une culture, précisément, même lorsqu’elle
s’exprime dans une langue étrangère 821.

11 - Elle [cette pseudo-culture] multiplie ses “échantillons”, crée en vrac des


goûts simplistes ou raffinés, anachroniques ou avancés, des critères subjectifs et
des aspirations tronquées, là où aurait pu naître une somme de besoins à
satisfaire dans une progression conforme aux deux tendances de spécificité
nationale et d’emprunt 822.

12 - Peut-être même l’esprit féodal, latent ou notoire, dans les structures


anciennes et nouvelles de décadence maghrébine et de régressions colonialistes,
favorise-t-il par endroits des “cultures” de castes, érudites, verbeuses et parfois
sommaires, indistinctement dans l’arrière pays ou dans les villes : culture de fonc-
tionnaires, d’interprètes, de petits magistrats, d’instituteurs 823.

13 - Mais le propos ne concerne pas cette culture de nécessité en culture


étrangère dont l’approche, pour des raisons de régime politique obscurantiste et
de devenir social constamment contrecarré, est rendue difficile ou fragmentaire ; il
vise cette autre culture – autochtone, elle – qui se rétrécit comme une peau de
chagrin et que seule désormais la tradition religieuse, elle-même vulnérable,
semble défendre 824.

818
Ibid., p. 317.
819
Ibid., p. 317.
820
Ibid., p. 317.
821
Ibid., p. 317.
822
Ibid., p. 317.
823
Ibid.,p. 319.
824
Ibid., p. 319.

292
Ce repérage exhaustif permet de voir avec précision comment la
notion est générée par le texte. Les occurrences et les synonymes
dessinent un champ lexical précis. Ainsi langue est implicitement définie
comme manifestation de la culture. On est loin des définitions strictement
politiques, qui chargent le concept de langue de connotations
nationalistes et politiciennes. Puis on voit comment se fait le balisage du
champ lexical ; on peut repérer les différents sèmes retenus :
– Le besoin culturel : qui réfère à une loi générale et qui intègre les
Algériens au reste des hommes. Cela les fait ainsi échapper aux
compartimentages, celui de la théorie colonialiste et celui d’un nationa-
lisme étroit et chauvin, le besoin de l’ordre du physiologique. Cette
définition de la culture est reprise plusieurs fois. Elle est définie, précisée,
mise en relation avec d’autres substantifs voisins ou comparables. Elle
sert elle-même comme critère d’analyse et de tri des notions, des
comportements et des pratiques. On retrouve l’une des caractéristiques
du travail conceptualisant de l’essai : une notion est élaborée par le texte,
souvent par un travail discriminatoire qui élague et rejette les définitions
avoisinantes. Puis, en même temps, cette notion est mise en pratique
pour juger, examiner, etc.
– La distinction entre deux cultures de nécessité : celle du peuple et
celle de la petite bourgeoisie. Celle-ci résulte d’une auto-pédagogie et
peut se manifester aussi bien en français que par les langues populaires.
Cette conception de la langue comme instrument pour une certaine
efficacité ouvre des perspectives nouvelles. Elle annonce les débats qui
vont se tenir et qui vont aller s’exaspérant. D’avance elle inscrit la
réfutation de tous les discours sur l’authenticité de la culture, c’est-à-dire
sur la langue. La langue est déchargée des connotations habituelles,
qu’elles soient de l’ordre du religieux ou de l’ordre de la personnalité
nationale. Dans le texte de LACHERAF, la langue est désacralisée.
Elle est un support pour un message, un moyen d’accéder au savoir
universel, à la science. Elle ne saurait être une fin en soi. On voit que dès
1964, LACHERAF engage la discussion sur une arabisation formelle et
précipitée. Cette forme de culture s’oppose à celle de la petite
bourgeoisie, qui elle s’accommode des théories colonialistes. Elle auront
des réponses différentes. Face au manque de dynamisme de cette
bourgeoisie, cette culture populaire va se figer et se replier. Elle va se
retrancher surtout dans le religieux.
A travers ce balisage définitionnel, une autre conception de la
culture, de la société sont cherchées, pistées et au moins esquissées. On
est loin de la vision unanimiste, de la conception ostensiblement unitaire
et nationaliste.
On voit comment le texte élabore la définition retenue par une série
d’approches convergentes. Le retour sur l’histoire, l’analyse des
comportements de la société et le travail de type conceptuel permettent
d’aboutir à ce nouveau concept qui, rétrospectivement, permet d’analyser
les conceptions de la culture.

293
La “zone” du concept est dans l’espace textuel. Son lieu de pro-
duction n’est pas extérieur au texte. Il est constitué par les énoncés où il
apparaît. Il renvoie à un ailleurs extérieur (d’autres définitions dans
d’autres lieux textuels). Mais cet ailleurs textuel, on l’a déjà vu, est
convoqué en texte, par l’allusion, la citation directe ou la reformulation.
Enfin, la notion de culture politique est introduite dans un cadre discursif
déjà clarifié :
Indéniablement, la culture politique est le détecteur de la véritable dimension de
la culture engagée, de la culture tout court 825.

Le concept est défini : x est y. On a le type d’énoncé pour cet acte


qui permet d’établir une équivalence entre un substantif et plusieurs mots.
Habituellement, l’énonciateur s’efface totalement. C’est le propre de
l’énoncé scientifique que de ne pas avoir d’énonciateur. On sait que dans
ce cas la vérité, qu’elle soit scientifique ou de simple bon sens, s’énonce
toute seule. Ici, l’adverbe indéniablement et le qualificatif véritable
viennent lester l’énoncé de type scientifique d’éléments textuels qui
signalent la présence de l’énonciateur et sa position. Les deux termes
sont chargés de sèmes semblables, ont les mêmes connotations : vérité,
irréfutabilité car il s’agit de l’évidence scientifique. Donc la définition n’est
pas neutre. L’énonciateur ne se masque pas. Il peut le faire dans d’autres
énoncés du même type, mais ici il s’affirme, affirme sa présence. Il est
l’organisateur du champ discursif, celui qui en fixe les pôles et les lignes
de forces. On peut dire que les différentes définitions de la culture ont
tracé un cadre clair, dans lequel la notion de culture politique est
installée. L’énonciateur a opéré un travail d’analyse des différentes
conceptions qui sont confrontées à cette autre conception, posée dans le
texte et qui assimile la culture à un besoin des plus élémentaires.
Puis le concept généré par le texte, à travers l’examen critique des
différentes conceptions de la culture, devient lui-même générateur de
texte. Remarquons que les définitions ne sont jamais données toutes
seules. Elles sont référées à un moment historique, à un élément de la
société, qu’il s’agisse d’un groupe d’individus (certains hommes de
culture) ou d’une classe sociale (la petite bourgeoisie). Face à ces
producteurs de sens, l’essayiste introduit sa définition au défaut des
leurs. Là où leurs définitions manquent de cohérence ou de vérité, la
nouvelle conception s’insère et s’installe sur le pôle de la vérité et de
l’évidence.
Cette culture politique est posée comme différente de la conception
nationale-étroite, qui aboutit à une déformation des choses et à un
divorce avec la réalité. LACHERAF désigne deux groupes politiques
précis : les nationalistes des années trente et les ulémas réformateurs .
Tous deux ont eu des positions et des réponses faussées par la situation
politique. Ces positions se retrouvent outrées, voire caricaturales. A
propos de certains arabisants, l’auteur écrit :

825
Ibid., p. 320.

294
Ces confusionnistes, très souvent fermés aux problèmes les plus élémentaires
du pays, dès qu’ils accèdent à la connaissance de la langue arabe classique et de
son passé (qu’ils transfigurent d’une façon infantile), s’appliquent en effet, par
irréalisme et raffinement de mauvais goût, à mépriser l’arabe populaire et à
pratiquer, à la manière des précieux du XVIIe siècle, une langue savante et
prétentieuse 826.

La conception et le comportement linguistique et social de ces te-


nants d’une certaine arabisation sont condamnés. L’accumulation des
termes, qualificatifs et substantifs, fait apparaître des figures caricaturales
et fausses. L’énonciation repose sur une conception précise des langues.
A une langue de l’extériorité et de l’apparence, à une langue instrument
de pouvoir, est opposée une langue de l’efficacité concrète. Cette
seconde langue permet une prise sur le réel, alors que la première en est
coupée. La comparaison avec les précieux français provoque un
télescopage violent des domaines culturels. La comparaison est inatten-
due, tant les domaines linguistiques sont considérés comme différents les
uns des autres. Elle convoque non seulement des textes qui caricaturent
les Précieux, mais aussi des images risibles. LACHERAF ne retient pas
le travail de ces femmes et de ces hommes sur la langue pour élaborer
un facteur commun qui intègre les différents usages. Il ne retient que
l’outrance et l’aspect caricatural, pour juger la situation de l’Algérie après
1962. Tout converge vers la définition de la culture politique. En même
temps, cette notion permet de fustiger une autre pratique linguistique.
Celle-ci est ainsi qualifiée :
Irréalisme, mauvais goût, langue prétentieuse, fond dégradé, chauvins, en
retard sur le temps vécu, une pseudo-culture de déshumanisation et de mépris
antisocial, une forme paresseuse et anachronique d’éducation...
La position de l’écrivain est sans ambiguïté : une ligne de partage
passe entre la culture politique qui répond à des besoins et une culture
étroitement nationaliste. Celle-ci ne propose pas de prise sur le réel. Elle
est marquée par l’anachronisme et la méconnaissance du passé. Les
hommes qui la défendent et la pratiquent vivent, selon l’expression
d’Abdallah LAROUI827, sur le mode du passé antérieur. Le passé est
recréé sur fond d’ignorance et d’idées toutes faites.
On voit comment LACHERAF, dès les premières années de
l’indépendance, lance le débat sur les langues et la culture, en fait sur le
devenir de la société. Il analyse, juge et annonce les développements
possibles. Son texte privilégie deux types d’intervention ; on y trouve
deux représentations dominantes. L’ironie et la polémique pour une
dénonciation sans nuance et une démarche didactique pour expliquer,
démontrer et défendre une certaine conception de la culture.

826
Ibid., p. 325.
827
A. LAROUI, L’ Idéologie arabe contemporaine, Paris, Maspero, 1967.

295
Ses textes, écrits avant et après la césure de 62, permettent de voir
un aspect de la lisibilité d’un texte. Celle-ci peut varier sans que le texte
change, simplement par le changement du chronotope historique : c’est le
cas des premiers textes. Le débat commencé en situation coloniale se
poursuit après. L’allocutaire privilégié change. L’Autre allocuté est
maintenant un allocutaire de l’intérieur. En s’attaquant à une certaine
conception de l’arabisation, LACHERAF fait apparaître une structuration
précise du champ culturel. Les oppositions ne se font pas entre langues,
entre français et arabe, mais entre langues réelles et culture politique
d’une part et une langue et une culture anachroniques et inefficaces
d’autre part. Cette structuration proposée ne sera pas retenue et
l’écrivain en fera les frais828.
Ses textes ouvrent sur un autre fonctionnement de la culture, sur
une autre politique linguistique. Ils proposent une analyse rigoureuse du
champ culturel et procèdent pour cela à une ré-élaboration de concepts.
Ils impulsent un possible qui ne sera pas retenu, mais qui permet de
projeter une explication pour ce qui se passe aujourd’hui. En effet, l’un
des aspects de la violence multiforme qui a commencé à se manifester
concrètement s’explique, au moins partiellement, par cette première
violence qui a imposé un modèle préfabriqué et ne tenant pas compte de
la réalité829.
On voit comment les textes de LACHERAF ouvrent sur d’autres
perspectives et inscrivent le débat en dehors du cadre de la présence de
l’Autre. L’Autre est notre double, même détaché et se plaçant en face. Le
dialogisme est relancé. Dans ce cas, dès les lendemains de la lutte pour
la libération du pays, le débat est relancé par quelqu’un qui devait tenir le

828
LACHERAF fut ministre de la culture dans les années quatre-vingt. On pouvait penser que
cet homme de double culture, parfaitement bilingue, ancien militant nationaliste..., allait
être bien accueilli dans le milieu de l’éducation primaire et secondaire. Il n’en fut rien et il y
eut une levée de boucliers générale contre lui. Le gel total autour de lui neutralisait tout
initiative. Ses conceptions de la culture, d’un bilinguisme qui permettrait l’échange entre
les deux composantes de la culture, devaient déranger les clivages trop bien installées
entre francophones et arabophones. Il ne put rien faire. Le verrouillage linguistique
continua...
829
Le modèle culturel et le modèle éducatif (les deux étant quasiment équivalents) reposaient
sur plusieurs dépossessions. Dépossession de la langue première (celle des parents), qui
fut décrétée non-langue (lorsqu’il s’agit des langues berbères) ou langue fautive et
pervertie (lorsqu’il s’agit de l’arabe populaire). C’était à l’Ecole qu’on apprenait à parler la
langue audible dans le champ du pouvoir. Et l’on vit des gens frappés d’incapacité de
parler de leur savoir face à un micro qui les sommait de parler La langue. “Arabise !
Arabise !”, et c’était l’aphasie. Ces hommes et quelquefois ces femmes pouvaient par
ailleurs parfaitement parler dans leur langue première.

Dépossession de la religion des parents, qui fut, elle aussi, décrétée fautive et
pervertie par des pratiques qui sentaient le paganisme et la sorcellerie. L’Etat,
l’Ecole... devenaient les seules instances légitimes pour former et éduquer. Il
fallait se mouler dans un modèle, linguistique religieux, vestimentaire, etc.,
préétabli et qui ne correspondait pas à la réalité et à ses complexités. Violences
multiples...

296
discours attendu sur la langue arabe (sur sa prééminence et son
excellence !). L’écrivain possède la langue arabe classique et on ne peut
l’expédier hors du débat. Il y a une place légitime. Il a été militant du
mouvement national et là encore on ne peut le disqualifier. Il lance des
questions gênantes et perturbe déjà le nouvel ordre discursif.
On retrouve la tradition de l’intellectuel frondeur, qui ne veut ni ne
peut suivre les itinéraires tracés par d’autres. Il porte la question et
dérange. Mais qui l’écoute ? Son verbe solitaire et isolé ne rencontre
aucun vis à vis. Il semble seulement dire la perte. Il parle seul, pour tous.
Cette position aux limites de l’impossible caractérise le statut de
l’intellectuel algérien. On lui demande de tenir le discours attendu et on
lui reproche de n’être qu’un porte-voix830.
DJEGHLOUL constate l’incapacité de l’intellectuel algérien à
devenir un intellectuel organique831. Comment cela aurait-il été possible
alors que sa position tient de l’impossible? Il est peut-être cette voix qui
crie dans le désert. Même si personne ne l’écoute, justement parce que
personne n’écoute. De plus, cette notion d’intellectuel organique, telle
qu’elle est définie par GRAMSCI, semble correspondre, dans le champ
discursif à celle de pôle, constitué par une concentration de textes
convergents. Or, le discours de l’intellectuel algérien, en situation
coloniale et même après, travaille à la perturbation des pôles constitués.
Rien n’est plus dérangeant qu’une voix que personne ne veut
entendre. On peut le voir à la lecture des essais publiés par des femmes.
Les textes retenus vont au-delà de 1962. Parce que l’élan portant ces
voix de femmes commencé avant se poursuit après la guerre. Parce que
ces textes permettent de voir, comme dans le cas des textes de
LACHERAF, ce qui se passe après.

830
Vers la fin des années quatre-vingt, un poète de langue arabe devait chanter les louanges
du chef de l’Etat. On le voulait “Poète de cour” ; il en fut la caricature et servit le poème
qu’il avait, paraît-il, servi autrefois à DE GAULLE !... Ce fut son naufrage, mais cette
histoire illustre bien la position inconfortable de l’intellectuel.
831
CF. DJEGHLOUL, “ La formation des intellectuels algériens modernes ”, op. cit.

297
Chapitre 7 :
En contrepoint : L’essai au féminin

La production des femmes dans ce genre présente quelques parti-


cularités, qui tiennent à la situation des auteurs dans le champ social et
intellectuel. C’est pour cela que nous choisissons de la traiter à part, en
la détachant du reste des textes832 . Cela permet de voir comment se fait
l’écriture de celles qui sont aussi des exclues de la parole. Outre les
thèmes particuliers qu’elles choisiront de traiter, elles ont une façon
particulière de poser la question.

L'OMBRE MUETTE
Les femmes essayistes, cela existe-t-il ? Des femmes qui prennent la
parole, la plume, non seulement pour chanter ou raconter, continuant ainsi cette
chaîne timide et orale qui court de mère en mère, d'amoureuse en cœur blessé,
mais qui analysent et discutent. De telles femmes, dans un monde qui se veut
homogène, monovocal, où une seule voix, masculine, domine, cela se peut-il ?
Il n'y a pas si longtemps, une voix de femme ne pouvait se faire entendre à
l'extérieur. Un corps de femme pour traverser la rue devait se faire ombre
furtive, anonyme, neutre. Proverbes, dictons et sentences prescrivaient aux
femmes d'être inexistantes, de se limiter aux rôles autorisés. A croire que leur
parole peut être dangereuse, perturbatrice de l'ordre social. Il faut alors se
protéger des mots féminins833. La moitié, au moins, d'une population réduite au

832
Ce chapitre reprend et complète une étude, "L'essai", qui fait partie du Diwan d'inquiétude
et d'espoir. La littérature féminine algérienne de langue française, collectif sous la direction
de C. ACHOUR, Alger, ENAG 1991.
833
Le premier texte en français (il est en fait traduit de l'arabe), Le Miroir de Hamdan
KHODJA est publié en 1833 alors que le premier roman, Ahmed Ben Mostepha goumier
de Caïd Ben Shérif date de 1920. Il faut signaler qu'il y eut un premier roman en 1910,
Khadra, la danseuse des Ouled Naïls (Paris, Plazza) écrit en collaboration par Sliman
BEN BRAHIM et Etienne DINET.

299
silence. Ou refoulée dans la dérision. En effet, quand une femme parle, c'est
sans importance. Souk n'sa, marché de femmes : rien ne s'y traite ; on n'y
achète ni ne vend. Rien de sérieux : futilité, vanité, nullité. En fait, on n'y parle
pas ; on y jacasse ; on y piaille, on y divague. Et lorsqu'une femme veut
intervenir dans un débat, lorsqu'elle outrepasse les limites du rôle qui lui a été
assigné, c'est la surprise indignée et le scandale.

LE VOYAGE PERILLEUX

Cette interdiction de la parole sérieuse explique peut-être pourquoi les


femmes n'ont produit qu'assez tardivement et très timidement des textes de
réflexion, des essais. On peut, semble-t-il, poser la question : comment, dans
notre pays, les femmes se mettent-elles à l'écriture ? Nous constatons que les
Algériens qui produisent en français publient d'abord des textes de réflexion834 .
C'était comme s'il y avait urgence à intervenir dans le discours colonial qui se
met en place et forge déjà une première image du colonisé. Il faut rappeler que
les sociétés scientifiques835 qui vont décrire, classer, analyser..., sont créées très
tôt ; que les hommes de savoir accompagnent les militaires, pour comprendre
peut-être pourquoi l'essai est premier. Il fallait faire face au discours, de plus en
plus figeant et négateur, de l'occupant.

Les femmes s'engagent bien plus tard que les hommes dans l'aventure de
l'écriture. Parce qu'elles ont accès à l'école bien après eux. Parce qu'il leur
faut franchir les murs réels et sociaux de la claustration. Parce que l'aventure
de la parole publique, érigée en pérennité dans l'écrit, est un voyage périlleux.

Elles vont produire des romans — les premiers, Jacinthe noire836 de


Marguerite Taos AMROUCHE et Leïla jeune fille d'Algérie837 de Djamila
DEBECHE datent de 1947, des traductions de contes et de légendes – dès

834
“La pensée de naturaliser ici les institutions scientifiques, littéraires et artistiques de la
métropole est contemporaine de la conquête”, lit-on dans l'introduction du premier numéro
de la Revue Africaine (1856). Sont ensuite énumérées les sociétés scientifiques des
débuts. Dès le 26 juin 1830, une imprimerie est installée sur la plage de Sidi Ferruch et le
premier journal, Le Moniteur Algérien, paraît en 1832. En 1830 un observatoire existe déjà
à Alger ; en 1833, une école de médecine et une société philharmonique sont installées
dans une mosquée ! En 1835, la bibliothèque d'Alger est créée, qui fonctionne à partir de
1838, avec, en annexe, un musée archéologique.
835
Cf. l'extrait d'un article des Temps modernes reproduit en page 4 de couverture.
836
M. T. AMROUCHE, Jacinthe noire, Alger, Charlot, 1947.
837
D.DEBECHE, Leïla jeune fille d’Algérie, Alger, Charras, 1947.

300
1947, M. T. AMROUCHE publie des textes qui seront rassemblés dans Le grain
magique838, des poèmes. Mais presque pas d'intervention dans cette lutte des
mots et des idées qui selon les périodes ou les individus, connaît des moments
de léthargie ou au contraire de grande virulence. En dehors de quelques
conférences et articles de Djamila DEBECHE, rien avant la guerre de libération.

Comment expliquer cette timidité ? Produire un essai, en tant que femme,


c'est-à-dire prendre part aux débats qui se tenaient jusque-là au-dessus de sa
tête – même si elle peut en être l'objet – est un périlleux voyage. En plus du
malaise qui accompagne la pratique de l'autre langue, il faut sortir du silence et
de l'ombre, sortir des domaines permis pour aborder des sujets réservés, sinon
interdits.

UN DISCOURS PROBLEMATIQUE

Ainsi les femmes semblent hésiter à écrire des textes de réflexion.


Jusqu'en 1954 et à l’exception de Djamila DEBECHE, aucune Algérienne ne
prend part au débat public. L'auteur de Leïla, jeune fille d'Algérie intervient en
même temps sur les deux scènes, fictionnelle avec sa production romanesque,
conceptuelle et réflexive avec ses conférences. Mais il faut noter que ces
dernières sont sollicitées, autorisées, prises en charge par des organisations
précises. Engagées dans la lutte de libération, les femmes vont se trouver
libérées, en quelque sorte, de l'obligation de réserve. Des récits de
combattantes sont publiés dans El Moudjahid dès son numéro 3, d'août 1956.
Puis, assez tardivement – si l'on prend en considération les dates de parution –
sont publiés d'autres textes où l'analyse et la réflexion prennent le pas sur la
narration.

La combattante, au maquis et dans les douars, en ville et dans les


cellules, à l'Université, doit expliquer, justifier. Et elle va demander sa place et,
par cet acte allocutoire, la prendre. Non pas tellement en tant que femme, mais
essentiellement en tant que combattante à part entière :

Nous pensions acquérir nos droits en faisant nos preuves. Nous pensions qu'ils
nous seraient naturellement reconnus par la suite,

838
M. T AMROUCHE, Le Grain magique, Paris, Maspero, 1966.

301
répond une militante lorsqu'on lui pose la question des droits et des
devoirs des femmes engagées dans la lutte. Laisser faire le temps, et, en
attendant, faire ses preuves ; cette position explique peut-être que les femmes
parlent d'abord en tant que membres d'un peuple, d'une organisation, d'une
armée en guerre. Cela est visible lorsqu'on examine le statut que se donne celle
qui prend la parole.

Dans L'aliénation colonialiste...839, SAADIA et LAKHDAR, les deux auteurs,


n'ont d'autre statut – ne veulent d'autre statut – que celui de militants F.L.N.840.
Là encore, il semble que l'ordre de priorité ait joué et Fadéla M'RABET, en
secouant en 1965 la chape de silence, l'explique :

Tant de problèmes se posent en Algérie [...] que le moment est mal venu, dira-
t-on, d'en soulever un autre : celui de la libération de la femme 841.

Dans La mort de mes frères, Zohra DRIF entreprend de réexaminer le


concept de terroriste à partir de son propre itinéraire et du texte d'un ténor de la
littérature engagée française, MALRAUX. Comment, elle, étudiante de la faculté
de droit d'Alger, en est-elle venue au terrorisme ? C'est une voix de femme qui
se fait entendre, comme sont féminins les you-you qui accompagnent les
condamnés à mort. Mais nous verrons que très rapidement cette voix
particulière se fond dans un nous collectif.

En contrepoint à ces paroles qui se donnent comme plurielles, un


plaidoyer singulier (d'abord au sens grammatical du terme) : Marguerite Taos
AMROUCHE parle pour la langue berbère. Son premier texte, de 1958, veut
introduire dans le débat ce point particulier. C'est sensiblement la même attitude
que nous retrouverons plus de dix ans plus tard. Chaque fois, ce n'est pas tant
comme femme que comme berbère qu'elle écrit. Ainsi si les femmes
interviennent tardivement dans le débat d'idées, elles ne le font pas de façon
particulière avant l'indépendance. Nous pouvons donc distinguer trois grandes
périodes :

839
SAADIA et LAKHDAR, L’Aliénation colonialiste et la famille algérienne, Lausanne, Ed. de la
Cité, 1961.
840
Ibid., quatrième de couverture.
841
In La femme algérienne suivi de Les Algériennes; Paris, Maspero, 1983, 1è édition : 1963
et 1965, p. 11.

302
AVANT 1954 : UNE VOIX AUTORISEE, DJAMILA DEBECHE
“La femme musulmane dans la société”, texte d'une conférence prononcée à
Alger, repris dans Contacts en terre d'Afrique par un groupe de Nord-Africains,
revue éditée par le CREER, Meknès, n° spécial de l'été 1946, p.143-159.
“Les musulmans algériens et la scolarisation”, conférence faite à Alger, le 15
janvier 1950, sous l'égide du Comité de scolarisation et de lutte contre
l'analphabétisme (créé en 1947 par le SNI) ; publié par la librairie Charras.
L'enseignement de la langue arabe en Algérie et le droit de vote aux femmes
algériennes, conférence faite à Alger le 8 juin 1951 ; publiée en brochure par la
librairie Charras.

PENDANT LA GUERRE DE LIBERATION (1958-1962)


En marge de l'histoire une voix particulière, Marguerite Taos AMROUCHE :
“Que fait-on pour la langue berbère ?”, Combat, 17-18 nov. 1956 ; repris dans
Documents nord-africains. Etudes sociales nord-africaines, document 251, 17
décembre 1956.
“En marge du festival panafricain d'Alger”, Le Monde, 17 juillet 1969.

Participation à la lutte des idées


SAADIA et LAKHDAR, L'aliénation colonialiste et la famille algérienne,
Lausanne, éd. de la Cité, 1961.
Zohra DRIF, La mort de mes frères, Maspero, 1961.

Aujourd'hui
La voix autorisée (suite)
Aïcha LEMSINE, Ordalie des voix. Les femmes arabes parlent, Paris,
éd. Encre, 1983.

La lutte commune
Anna GREKI, “Le neveu du cheikh”, Révolution africaine, n° 48, 28 décembre
1963.
“Théories, prétextes et réalités”, Présence africaine n° 58, 2° trimestre 1966
(texte écrit au printemps 1965).
Leïla ASLAOUI, Etre juge, Alger ENAL, 1984.

Faire éclater la chape de silence

303
Fadéla M'RABET, La femme algérienne, suivi de Les Algériennes, Paris,
Maspero 1983. Les deux textes ont d'abord paru séparément chez le même
éditeur, le premier en 1965, le second en 1967.
Souad KHODJA, Les Algériennes du quotidien, Alger, ENAL, 1985.

Pour une écriture de la modernité : Assia DJEBAR


Femmes d'Alger dans leur appartement, Paris, éd. Femmes 1980.
L'amour, la fantasia, Paris-Alger, Lattès-ENAL, 1985.

Ce tableau récapitulatif demande quelques remarques pour nuancer les


articulations entre les chroniques historiques :

1. Les textes de M. T. AMROUCHE sont classés dans la seconde période


alors qu'ils empiètent en fait sur la troisième, car ils se situent en marge des
grandes questions de l'heure (le second reprenant, dix ans plus tard, le même
problème).

2. Une même position du locuteur qui se place et place sa différence sous


le regard de l'Autre, une même complicité recherchée avec cet Autre à qui on
s'adresse, une volonté semblable de réduire ou de naturaliser les différences
peuvent se retrouver, nous semble-t-il, dans les écrits de Djamila DEBECHE et
de Aïcha LEMSINE. Il n'est pas question de gommer l'histoire, mais il est
frappant de constater qu'alors que les autres textes produits après 1962
s'adressent aux Algériens, qu'alors que le nouveau débat exclut l'ancien
colonisateur (qui ne peut plus être qu'objet de discours et non plus
interlocuteur), l'auteur de la Chrysalide continue à vouloir expliquer aux
Occidentaux la femme arabe. Une autre tendance persiste à l'indépendance :
traiter les problèmes de façon globale sans tenir compte de la spécificité
féminine. Ainsi en est-il dans les textes d'Anna GREKI qui intervient en tant
qu'écrivain et intellectuelle. Ainsi en est-il de Leïla ASLAOUI pour qui la femme
peut, si elle le veut, travailler de la même façon qu'un homme.

3. Nous n'avons pas analysé, malgré leur intérêt, des textes comme celui
de Nefissa ZERDOUMI ou de Malika LADJALI, ou encore de Rabia TOUALBI842.
Les textes de ces auteurs ne nous semblent pas pouvoir prendre place dans
notre corpus, conformément à la définition de l'essai que nous avons tenté de

842
Respectivement Nefissa ZERDOUMI, Enfants d’Hier. L’éducation de l’enfant en milieu
traditionnel algérien, Paris, Maspero, 1970, rééd. 1979 ; Malika LADJALI, L’espacement
des naisances dans le Tiers-Monde. L’expérience algérienne, Alger, OPU, 1985 ; Les
Attitudes et les représentations du mariage chez la jeune fille algérienne, Alger, ENAL,
1984 ; Rabia TOUALBIL’Algérie des illusions, Paris, Laffont, 1972.

304
dégager843. Ce sont des études universitaires qui visent l'objectivité. Or cette
objectivité, dans l'essai, ne peut être que partielle ; l'argumentation, la
polémique... sont mises en jeu pour en donner l'apparence844 . De même nous
n'avons pas retenu le livre écrit en collaboration par Fadéla M'RABET et .M. T.
MASCHINO845, car le statut de locuteur de ce dernier pose problème. Ainsi les
textes que nous avons retenus posent de nombreuses questions, comme les
autres textes étudiés. Celle de l'ensemble du corpus : mouvant, fluctuant à plus
d'un titre. Celle du double statut oral, écrit ; celle du cadre de publication :
article, brochure ou livre. Celle de la périodisation : les périodes peuvent
déborder, se chevaucher et voir jouer des phénomènes de résurgence. Celle
des deux combinés : aujourd'hui les textes sont très divers et il est difficile de
mettre ensemble deux auteurs.

UNE VOIX AUTORISEE, DJAMILA DEBECHE

Nous sommes loin de l'intrusion violente dans un univers discursif bien


organisé. Djamila DEBECHE n'attaque pas de front les thèses coloniales846. Ses
trois interventions, d'abord orales, ont été sollicitées, introduites et cautionnées.
Quel statut se donne l'auteur dans l'énonciation ?

Fille d'Algérie, restée musulmane de stricte observance, mais en même temps


ouverte à toutes les idées du monde moderne […] 847.
Elle est née dans un douar où elle vécut jusqu'à l'âge de sept ans, elle put, par
suite de circonstances heureuses, faire ses études en France [...] 848.

Cette présentation reflète la position que se donne l'auteur dans le champ


social. Elle se veut synthèse harmonieuse. Et cela l'éloigne de la politique. Ce
portrait correspond au profil idéal développé par certains participants de

843
Cf. notamment "L'essai, quelle histoire", communication aux Journées d'Etudes de
l'Université d'Annaba, ILE, 20-21 avril 1986, polycopié.
844
Souad KHODJA, interrogée sur le mélange de tons (polémique, démonstratif etc.) de son
texte, répond qu'elle l'avait rédigé après sa thèse (travail universitaire et objectif) pour
exprimer ce qu'elle avait envie de dire.
845
Fadéla M’RABET et T. M. MASCHINO, L’Algérie des illusions, Paris, Laffont, 1972.
846
Que l'on pense à une autre conférence de la même époque, celle de Kateb Yacine, dont le
titre était déjà une attaque du système colonial, Abdelkader et l'indépendance algérienne .
847
C'est ainsi qu'elle est présentée dans la note de la rédaction qui introduit le premier texte
et dans celle du comité de scolarisation et de lutte contre l'analphabétisme qui précède le
second.
848
Note de la rédaction présentant le premier texte.

305
l'assimilation. Elle veut mener une action sociale, mais sans aller sur ce terrain
miné de la politique. Quelle thèse est développée dans ces textes ?

Le projet est de permettre à la femme de sortir de sa chrysalide849. Le


moyen pour arriver à ce but est unique : la scolarisation, qui dispensera savoir
et morale. C'est qu'il faut se garder d'une certaine évolution. Les dangers qui
guettent la femme sont de deux sortes : le dérèglement des mœurs et la
politique. Pour éviter ces dangers, il faut des tuteurs, des moralistes et des
juristes, mais aussi la sollicitude de ses

sœurs musulmanes qui ont eu le bonheur d'avoir ces bases solides


d'instruction et d'éducation 850.

La thèse développée prend appui sur d'autres thèses qui lui servent de
soubassement. Ainsi est reconduite l'idée de l'œuvre civilisatrice de la France851.
Le statut qui fait de l'Algérie une terre française n'est jamais remis en cause et à
aucun moment n'est envisagé un avenir séparé pour les deux pays. Mais
Djamila DEBECHE n'en reconduit pas pour autant tel quel le credo colonialiste,
l'occupation n'avait eu que des retombées économiques dont les Algériens
n'ont pas profité puisqu'ils n'eurent ni écoles en nombre suffisant, ni autres
établissements de bienfaisance.

Par ailleurs, le pays devenu français, n'était pas sans passé. Dans toutes
ses interventions, l'auteur fait un rappel historique. Histoire surtout religieuse,
qui permet des parallèles : entre les différents prophètes, Jésus et Mahomet,
entre l'arrivée des Arabes au VIIe siècle qui permit à la femme de se libérer, et
la colonisation qui lui donne droit à la modernité. C'est au nom de la modernité
– équilibrée par le respect de la religion – que la politique fait irruption, malgré
toutes les précautions oratoires de l'auteur : pour la citoyenne responsable que
doit être l'Algérienne, elle va réclamer le droit de vote. Et c'est ainsi que sont
liées deux demandes : l'enseignement de la langue arabe et le droit de vote
pour les femmes.

Voilà notre auteur qui ne voulait pas être contaminé par la politique,
contraint de parler de politique économique, sociale et même législative.
Djamila DEBECHE essaie de limiter les problèmes aux dimensions

849
DEBECHE, La femme musulmane dans la société , op. cit., p. 55. Il faut remarquer que le
premier roman d’Aïcha LEMSINE est intitulé La Chrysalide, Paris, Ed. des Femmes, 1972.
850
Ibid., p. 158.
851
Ibid.. p. 154.

306
confessionnelles (il faut que les musulmans s'occupent de leurs frères) ou
humanitaires. Les œuvres de charité régleront les spoliations et les injustices.
Ainsi la charité pallierait le blocage politique. L'injustice de la situation coloniale
n'en est pas moins là.

Mais la prudente conférencière dérape quelquefois. Le féminisme, même


d'élite, semble lui jouer des tours : la charte de 1947 du Congrès Féminin
International, qu'elle cite, condamne toutes les persécutions. Ainsi, malgré
toutes ces précautions, le sujet qu'elle traite semble la tirer hors des limites
qu'elle s'était – et qu'on lui avait – fixées.

La compartimentation coloniale est d'une logique implacable et dès qu'on


essaie d'aménager quelques petites séparations, c'est tout l'édifice qui est
menacé sinon ébranlé. Révolutionnaire malgré elle ? Militante féministe ? Notre
auteur ne peut aller si loin. La séparation de classe reste le principe
fondamental de cette démarche : ce sont les riches, femmes musulmanes et
françaises, musulmans hommes et femmes, qui devront aider leurs sœurs.

PENDANT LA GUERRE DE LIBERATION, EN MARGE DE L'HISTOIRE.


UNE VOIX PARTICULIERE : M.T. AMROUCHE

Dans ses récits, qui s'inspirent très fortement de sa propre histoire,


M.T. AMROUCHE raconte une histoire singulière, d'êtres à part, que l'Histoire,
la grande, n'intéresse pas directement et qui choisissent d'assumer, quitte à en
étouffer, leur originalité. C'est de la même préoccupation que relèvent, nous
semble-t-il, les deux textes que nous retenons et qui se situent en marge
d'événements importants (ce que l'auteur nomme le drame en 1958 et le
festival panafricain en 1969). Par deux fois, et à dix ans d'écart entre les deux
textes, l'auteur plaide en faveur de la langue berbère. Si en 1958 elle est fille
d'Afrique, après l'indépendance elle se définit, implicitement, comme
Algérienne. Le changement n'est que léger et n'affecte pas vraiment le statut
que se reconnaît M.T. AMROUCHE, qui insiste sur son particularisme berbère
et, surtout, sur l'originalité de sa famille. Etre hybride, à part, elle se définit
encore par son absence de préoccupations politiques.

Je n'appartiens, tient-elle à préciser en pleine guerre, à aucun parti politique.


Le sens politique me manque, mais élevée selon les principes rigoureux de
notre société patriarcale, j'ai toujours su reconnaître les chemins de l'honneur et
de la dignité, explique-t-elle après l'indépendance.

307
Elle se veut, par ailleurs, facteur d'union 852
, et elle demande un pont entre
la France et le Maghreb 853
. Appartenant à plusieurs mondes culturels, arabe,
français, et berbère, elle plaide en faveur de ce dernier, qui est menacé. Il faut
sauver une part du patrimoine commun à tous les fils d'Afrique 854.

Ces constances thématiques se retrouvent encore au niveau des thèses


développées parallèlement ou en soubassement. Ainsi, l'irréductibilité africaine
et le tempérament anarchique, qui peuvent être corrigés par d'autres apports.
Ainsi la vanité de l'opposition linguistique entre l'arabe et le berbère : la
première est une langue universelle et la seconde est celle du cœur, qui ne
saurait avoir les mêmes prétentions.

Refusant la politique, refusant les oppositions trop simplistes, consciente


d'une mission culturelle, de la valeur artistique de l'héritage culturel à préserver
et à transmettre, M.T. AMROUCHE se situe et situe son discours à part, en
marge des questions brûlantes de l'heure. Comme Djamila DEBECHE, mais
autrement, puisque celle-ci se donne une identité originaire de l'Arabie et
complétée par la formation française, elle situe le débat sur le seul terrain
culturel.

LA PARTICIPATION A LA LUTTE DES IDEES : SAADIA ET LAKHDAR,


ZOHRA DRIF

Nous pensions acquérir nos droits en faisant nos preuves. Cette certitude
que les choses évolueraient normalement dans le sens d'une libération totale
du pays, double, nous semble-t-il, la prise en compte d'un ordre de priorité : il
faut d'abord libérer le pays, s'occuper d'abord des problèmes communs à tous,
avant de passer à une autre étape. C'est dans ce sens que nous pouvons lire le
livre de SAADIA et de LAKHDAR ou celui de Zohra DRIF.

SAADIA et LAKHDAR : deux prénoms à la fois anonymes et précis qui


s'inscrivent dans la série des noms de guerre des combattants et disent
l'enracinement dans un peuple855 : Nous, Algériens, et en Algérie, dans notre
pays 856. Ce statut de porte-parole de tout un peuple se retrouve tout au long des

852
M. T. AMROUCHE, "En marge du festival panafricain", op. cit.
853
M. T. AMROUCHE, "Que fait-on de la langue berbère ?", op. cit.
854
Ibid.
855
El Moudjahid , n° 72, 1er novembre 1960.
856
SAADIA et LAKHDAR, op. cit., p. 21.

308
quatre études qui constituent cette autopsie du colonialisme. Les auteurs sont
familiarisés avec les sujets traités par leur appartenance à la communauté, par
leur immersion volontaire et naturelle dans cette communauté. Les différentes
présentations857 de cette œuvre ont hésité sur son statut générique, mais sont
unanimes sur la légitimité de l'intervention, l'origine ethno-nationale en
garantissant la pertinence…

Comment procèdent les auteurs ? Ils veulent dresser un tableau des


ravages causés par le colonialisme. La naturalisation (première étude),
l'émigration et le mariage mixte (quatrième) sont des opérations qui relèvent
d'une stratégie d'assimilation des Algériens. A ces entreprises de
dépersonnalisation, le peuple algérien oppose une résistance jusque là sans
faille, malgré les faiblesses conjoncturelles : la cohésion de la famille,
fondement de la société. La force de l'organisation familiale explique la conduite
du colonisateur : essayer de détruire, par tous les moyens, cet élément de base
de l'Algérie. Cette thèse matrice préside à la distribution des arguments. Dans
cette perspective, on comprend qu'émigration et mariage mixte soient mis
ensemble. Ce n'est que lorsqu'il est loin des siens que le jeune homme –
puisqu'il s'agit surtout de lui – peut épouser une Française.

De même le traitement de l'enrôlement et de l'engagement dans l'armée


française relève de cette stratégie d'attaque et de défense. Dans ces cas
encore, c'est toute la famille algérienne qui est menacée et c'est l'ensemble qui
réagit pour empêcher les engagements. C'est toute la société qui supporte la
faute de celui qui s'est engagé, et qui accepte ainsi les sanctions collectives
lorsqu’il déserte.

La troisième étude révèle le mieux, à notre sens, la stratégie


argumentative des auteurs. La prostitution est présentée comme une opération
de déstabilisation de la société algérienne. Sont mis en évidence les liens entre
les agents recruteurs et les souteneurs d'une part, et l'administration coloniale
d'autre part ; les liens entre la misère et les lois familiales archaïques d'une part
et la complicité entre agents de l'administration et maisons de tolérance d'autre
part.

2
6 Cf. le compte rendu dans El Moudjahid , n° 58, 1° oct. 1961 ; l'extrait d'un article des
Temps modernes reproduit en quatrième de couverture du livre et la présentation du livre
par FERHAT.

309
Comme dans les autres études (essentiellement la dernière où la femme
est définie comme la meilleure combattante, en tant que mère et épouse, contre
cette autre forme d'assimilation qu'est l'émigration), la femme est présentée
comme enjeu de la lutte :

Prostituer la femme, c'était prostituer un membre de la famille algérienne ;


l'enfant d'un peuple et d'un pays ; le souiller dans sa personne physique et sa
dignité 858.

En posant cette thèse et en l'illustrant par de nombreux exemples, les


auteurs refusent d'autres thèses, celles des illustres sociologues et
ethnologues859 qui expliquaient la prostitution par la structure de la société et la
mentalité primitive des Algériens. Ils développent plusieurs types d'argument,
dont ceux en faveur de l'engagement dans la lutte de libération nous semblent
les plus intéressants. Et les exactions des soldats français ne visent pas
seulement les combattantes, mais les femmes, filles et épouses, d'un peuple.
Les anciennes prostituées se rachètent en s'engageant dans les combats.

L'analyse se mêle à l'anecdote, vraie ou vraisemblablement créée pour le


développement de l'argumentation. Les deux militants confondent leurs voix en
une seule et disent, expliquent la résistance d'un peuple. Etudiante à la faculté
d'Alger, Zohra DRIF a

été condamnée en août 1958 à vingt ans de travaux forcés par le Tribunal
militaire d'Alger. Enfermée alors au quartier des femmes de la prison de
Barberousse, elle a vécu dans l'obsession des exécutions capitales 860.

C'est ainsi qu'est présentée l'auteur de ce petit texte, défini comme


témoignage, mais dépassant largement le simple constat. En effet, la jeune
terroriste analyse l'itinéraire qui la fait passer du statut d'étudiante à celui de
combattante :

Je veux expliquer ici, comment et pourquoi, de la Faculté d'Alger, j'ai accepté


de faire partie d'un réseau essentiellement terroriste 861.

C'est le contexte colonial, la compartimentation et l'injustice qui régissent


le monde colonial qui ont entraîné le changement. Pour répondre à la question

858
SAADIA et LAKHDAR, op. cit. p. 89.
859
Ibid.,p. 92.
860
Zohra DRIF, op. cit. p. 5.
861
Ibid., p. 8.

310
implicite (comment), l'auteur passe du je au nous. Ce n'est plus alors seulement
la jeune étudiante qui parle. C'est tout le groupe des combattants qui explique,
justifie les formes de la guerre des villes. Le terrorisme est présenté comme une
forme de lutte, la seule possible en milieu urbain ; le terroriste est alors un
soldat comme un autre. Le texte romanesque de MALRAUX et l'image du
terroriste qui y est donnée permet de préciser le portrait qui est tracé. La
violence n'est pas une fin en soi. Elle est le moyen, le seul possible, qui
permette la libération. La mort, celle éventuelle de cette toute jeune fille et celle
réelle des autres, est continuellement présente. C'est donc en connaissance de
cause que l'engagement se fait. Le texte se termine sur les exécutions à
Barberousse. Les femmes accompagnent les condamnés de leurs chants et de
leurs youyous :

Nous voulons leur donner, jusqu'à la fin, le monde de la lucidité, le monde de la


fraternité 862.

Ainsi, si l'auteur commence par écrire je et par parler de son histoire


individuelle, très rapidement, il passe au nous qui englobe tous les prisonniers
et toutes les prisonnières. Sauf dans les youyous et les chants qui
accompagnent la mort, rien ne différencient les femmes des autres soldats de
la liberté. Ce ne sera qu'après l'indépendance que se feront entendre les voix
des femmes, plus nombreuses, qui auront des accents particuliers.

AUJOURD'HUI

LA VOIX AUTORISEE (ENCORE) : AÏCHA LEMSINE

L'auteur de la Chrysalide annonce son projet :

J'ai tenté d'écrire ce livre pour essayer de combler une lacune dans la connais-
sance de l'autre et de présenter des Arabes comme ils vivent l'instant présent 863.

Se présenter, faire connaître l'Arabe d'aujourd'hui ; mais quel statut se


donne l'auteur ? Comment procède-t-il ? Pérégrinant dans le monde à
prospecter, qui est posé comme objet de connaissance, Aïcha LEMSINE a une
attitude double : elle est de ce monde, ce qui facilite son introduction dans les

862
Ibid., p. 11.
863
A. LEMSINE, op. cit. p. 11.

311
harems et les lieux réservés (mosquées, etc.) ; elle est aussi étrangère à ce
monde, ne serait-ce que parce qu'elle le regarde et le jauge. Elle est comme
l'œil de l'intrus, qu'elle fait entrer avec elle dans cet univers dont elle se veut, en
même temps, solidaire, partie prenante.

Le projet didactique va de pair avec celui de défendre. Le savoir qu'elle


offre devrait effacer et remplacer un faux savoir, fait de clichés qui alimentent le
racisme. Il est également motivé par une inquiétude très ancienne, façonnée
par l'incompréhension de la petite fille que fut l'auteur devant le voile.
Inquiétude relancée par le génocide des Palestiniens. Ce savoir prend appui sur
une enquête qui suit les péripéties d'un voyage, voyage à rebours de celui des
conquérants arabes, qui reprend, de Jérusalem à l'Arabie saoudite (quatrième
de couverture), l'itinéraire classique de l'aventurier venu d'Occident.

J'ai fini, explique-t-elle, par bousculer mes épiques burnous blancs en


enfourchant leur monture pour une cavalcade de la vérité 864.

L'auteur, pour pourfendre des clichés négatifs, en enfourche un autre, se


conformant ainsi à une image que l'autre, elle le présume, attend. Quel monde
est présenté ? Très peu de gens du peuple sont rencontrés, sinon dans les
œuvres de bienfaisance : ils semblent n'être là que pour faire valoir les faits et
gestes des grands. Ce sont surtout des intellectuels, des artistes, des gens
riches et de pouvoir, religieux et politique, qui traversent ce texte, qui parlent de
l'Islam, du rôle de la femme, de l'instruction, du développement à l'occidentale...
De ce monde présenté comme étant conforme à une certaine image de progrès
et d'ouverture, corrigée par la fidélité à une tradition culturelle et religieuse,
nous ne pouvons avoir que des réponses conformes, centrées sur l'authenticité,
avec, parfois, des accents dissonants.

Ce sont ces dissonances qui font quelque peu dériver le projet de l'auteur,
qui le font échapper vers des significations imprévues. Ainsi lorsque May
JOUMBLAT déclare :

L'Islam est injuste envers les femmes. Chez moi il y a une rancune qui durera
jusqu'à la mort 865.

L'analyse qu'elle fait alors de la société prend une autre coloration. Aïcha
LEMSINE aura beau, dans un autre débat, protester du caractère égalitaire de

864
Ibid.,p. 11.
865
Ibid. ,p. 186.

312
la religion, un autre discours possible s'infiltre866. De même, les récits des
Palestiniens, comme celui de Hayet El Besbessi867 qui raconte comment elle
vécut l'horreur de Deir Yassin, dérangent l'ordonnance prévue du voyage. Ainsi,
répondant à une attente présente, qu'elle pose comme motivation de son
entreprise, l'auteur se sent autorisé à déconstruire une image négative, pour en
élaborer une autre, plus conforme à la vérité et susceptible d'être comprise par
l'autre. Ordalie des voix nous semble continuer une pratique du discours
inaugurée –dans la littérature – par Djamila DEBECHE et oubliée ensuite.

LA LUTTE COMMUNE : ANNA GREKI ET LEÏLA ASLAOUI

Si le livre précédent renoue avec une certaine tradition de prise de parole,


les textes d'Anna GREKI, comme le livre de Leïla ASLAOUI, s'inscrivent dans
un autre type d'intervention, généralisé pendant la guerre de libération : rien ne
différencie, par-delà l'intérêt des questions traitées, ces voix qui s'élèvent des
autres voix.

Anna GREKI et le débat sur la culture


Anna GREKI ne publie pendant la guerre que des poèmes. Les textes de
réflexion et de prise de position que l'on peut classer comme essais ne
viendront qu'après. Comme s'il fallait d'abord dire un monde : des lieux sont
scandés, Menaa et Alger ; un credo est répété : enracinement dans une terre,
amitiés et amours, négation de l'horreur et de la souffrance. Le mot du poème
est inaugural ; il retourne à l'origine des êtres et des choses. Il se comprend
dans le contexte d'un monde à bâtir. L'essai, généralement plus ou moins
polémique, est toujours second par rapport à un autre discours (ou à plusieurs
discours) sur lequel il prend appui pour se déployer. L'essai participe du débat
qui s'engage à l'indépendance dans un cadre national. Les deux textes retenus
ici participent à une tentative de définition et d'organisation du champ culturel.

Le premier texte, Le Neveu du cheikh, qui emprunte la forme du pastiche


et pille largement, délibérément et allègrement Le Neveu de Rameau de Diderot
(exergue de l'auteur) a paru dans le cadre du débat ouvert par l'interview de

866
C'est cela même, ces infiltrations de voix inattendues qui se font entendre un peu à l'insu
du projet initial, qui peuvent rendre la lecture de ce texte plus intéressante.
867
A. LEMSINE, op. cit. p. 338-339.

313
Mostefa LACHERAF, d'abord publié dans Les Temps Modernes et repris dans
Révolution africaine868. Le second texte a pour contexte la polémique
déclenchée par la parution de l’Anthologie des écrivains maghrébins
d'expression française 869.

Memmi et ses collaborateurs n'avaient retenu que les auteurs autochtones


(p. 9), les nouveaux auteurs (qui sont aux prises avec leur pays comme avec
l'essentiel d'eux-mêmes) 870.

Comment se situe Anna Gréki dans ces deux moments du débat culturel ?
Quel statut se reconnaît-elle ? Quelle position défend-elle ? Si, dans le premier
texte, les positions se distribuent en jeu de rôles et si la discussion prend des
airs de neutralité, en empruntant la manière de DIDEROT, dans la seconde
intervention, la position de l'auteur est davantage affirmée :

Nous, écrivains algériens de langue française [...] nous sommes Algériens, et


nous écrivons, nous, Mammeri, Dib, Alleg, Sénac 871.

C'est le seul statut de locuteur que nous trouvions dans le texte : un


écrivain pris dans un groupe d'écrivains algériens. A partir de là, de ce postulat
d'existence, se déploient les différents énoncés, les différentes scènes de
l'argumentation : le problème linguistique et le rôle de la littérature et de l'art,
l'avenir et le socialisme, l'analyse d'une réalité complexe et qui est souvent
simplifiée à l'extrême. L'auteur analyse le réel, recherche la vérité et se situe
contre certains théoriciens qui jouent les censeurs, falsifient et prétendent

remplacer chaque être vivant par l'ombre imaginée de ce que fut son lointain
ancêtre avant 1830 872.

Son projet est résumé en fin de texte :


Ce texte est une réaction contre les tentatives d'abêtissement,
d'asservissement et de stérilisation dangereuses. Il n'a d'autre ambition que d'être
un rappel au bon sens 873.

Nous retrouvons les caractéristiques du genre : c'est essentiellement un


contre-discours qui se développe à partir de ce qu'il réfute, pour rétablir la

868
Cf. Les Temps Modernes , n° 209, octobre 1963, et Révolution africaine , n° 43 et 44. Le
débat se dévoule surtout dans l'hebdomadaire algérien.
869
Publiée par Présence africaine en décembre 1964. Le débat a pour cadre Révolution
africaine , mais aussi Le Nouvel Observateur, Combat, Le Monde, etc.
870
A. GREKI, "Théories, prétexte et réalité", op. cit. p. 14.
871
Ibid.,p. 203.
872
Ibid., p. 194.
873
Ibid., p. 203.

314
vérité, rappeler le bon sens, etc. Mais dans ce cas précis, l'Autre, métropolitain
ou colonisateur, cet interlocuteur obligé jusque-là est absent de la scène
discursive. Le nouvel interlocuteur est algérien. Le constat que faisait SARTRE
lorsqu'il remarquait que, dans Les Damnés de la Terre, le débat l'ignorait, se
tenait au-dessus de sa tête, peut être repris ici. La discussion prend une
nouvelle configuration, nationale – d'abord nationale, même si elle aborde des
problèmes concernant tout peuple dans le même cas.

Etre juge
C'est dans le but d'expliquer en quoi consiste la tâche de juge combien
difficile ! de faire connaître le juge que l'idée m'est venue d'écrire, afin qu'un jour,
peut-être, le justiciable puisse se réconcilier avec son juge 874.

Projet clair, didactique d'abord, même si la plaidoirie s'en mêle quelque


peu. Statut du locuteur précis : en tant que professionnel. C'est à travers une
expérience particulière que sont abordés les différents aspects de la question.
Mais ce n'est pas en tant que femme que parle l'auteur, sinon pour raconter de
petites anecdotes – ainsi son émotion qu'elle met rapidement au placard
comme le lui conseille un confrère –, sinon pour dire que sa condition de femme
ne l'empêche pas d'exercer aussi correctement qu'un autre sa profession.

Le chapitre IX, intitulé La magistrature au féminin, traite d'un cas


particulier. Remarquons que l'auteur ne s'implique pas directement. Arguments
et contre-arguments sont examinés sans implication de l’auteur. La Constitution,
comme la religion, texte coranique, hadiths et traditions sont cités, évoqués
pour justifier l'accès de la femme à la profession et pour réfuter les thèses
contraires. Nous retrouvons un procédé déjà utilisé par Djamila DEBECHE et,
de façon annexe, par Aïcha LEMSINE : la femme du prophète, ou Fatima Bint
Ahmed Ben Yahya... sont autant d'exemples célèbres qui prouvent que la
femme a autant de capacités qu'un homme et qu'elle eut dans le passé sinon
un rôle de juge, du moins celui de conseiller juridique...

FAIRE ECLATER LA CHAPE DE SILENCE : FADELA M'RABET

Ce n'est qu'au lendemain de l'indépendance que cette voix singulière des


femmes en tant que telles se fait entendre pour la première fois. Elle prend la

874
ASLAOUI, op. cit. p. 9.

315
forme violente d'un cri multiple, fait de centaines d'autres cris, hanté de milliers
d'autres voix, lancé pour défaire le linceul de silence dans lequel sont
enfermées les femmes :

On sourira peut-être, ou l'on s'irritera de mon projet ; tant de problèmes se


posent à l'Algérie (décollage économique, création d'un parti d'avant-garde,
épuration, refonte des structures administratives...) que le moment est mal venu,
dira-t-on d'en soulever un autre : celui de la libération de la femme (de la jeune
fille) 875.

Nous retrouvons cet ordre de priorité des problèmes qui avait joué durant
la lutte de libération, qui semble encore jouer dans le texte de Leïla ASLAOUI
qui milite surtout pour la reconnaissance du juge pour tous les citoyens, que
Fadéla M'RABET trouve injustifié après 1962. La libération de la femme :
l'intitulé programme une action dans la violence, à l'image de celle qui vient de
se terminer :

Il en est de la libération de la femme comme de l'indépendance nationale, elle


s'arrache 876.

Le texte ne cesse de faire le parallèle avec le phénomène colonial et la


liberté à conquérir. Par ailleurs, le problème traité est resitué dans un ensemble
plus vaste, celui d'une société à bâtir, du socialisme à promouvoir ; et traité par
le biais des différents aspects de l'évolution : par rapport à la tradition et à la
religion, par rapport au constitutionnel et au juridique, par rapport aux
nécessités de l'économie, aux exigences de bien-être, etc.

Toute la société algérienne sera examinée : l'auteur nous propose une


promenade à travers les différents discours qui se mettent alors en place et
prétendent façonner un destin pour les femmes. A l'éclairage de ce problème,
c'est un partage des mentalités, réactionnaires ou progressistes, qui s'opère ici.
L'auteur refuse l'objectivité, même feinte pour les besoins de l'argumentation.

Un premier dossier, complété et élargi par un autre, trois ans plus tard,
permet de dire la vérité, de comprendre une situation et de dénoncer les
travers. Fadéla M’RABET prend parti et violemment ; elle veut crever les
baudruches et dénoncer les mystificateurs877. Elle accumule exemples, faits et

875
M'RABET, op. cit. p. 9.
876
Ibid., p. 93 et p. 60.
877
Ibid., p. 99.

316
lettres pour étayer son assertion première sur l'urgence du problème ; mais
aussi pour asseoir sa thèse et réduire à néant les arguments contraires. Si le
présent est noir et semble bouché, la multitude des cris de révolte et d'espoir
peut peser sur l'avenir :

Aux mères youyoutantes, aux cousines emmarmaillées, de libres citoyennes –


des femmes modernes – succéderont-elles ? Il n'est pas insensé de l'espérer 878.

Si l'espoir est possible, puisqu'il se dessine derrière le désespoir, dans le


rêve et la révolte, il faut l'aider par

un ensemble de textes législatifs, qui [...] détermineront les grandes lignes de


l'évolution féminine en Algérie 879.

Ainsi ce voyage dans le paysage discursif et idéologique de l'Algérie des


années soixante débouche sur un programme pour aider l'avenir, pour lui
donner les couleurs de la Révolution qui a libéré le pays.

SOUAD KHODJA

Le grand cri de Fadéla M'RABET semble aujourd'hui oublié ; ou très


lointain. Libérer la femme ne semble plus d'actualité, puisque l'on n'a plus que
des énoncés figés et inefficaces, puisque certains prétendent redonner à la
femme son authenticité (vestimentaire et sociale) et réactualisent le voile. Recul
ou pause ? L'heure de la révolte qui s'exprime serait-elle passée ? Souad
KHODJA, en reprenant vingt ans plus tard ce problème de l'émancipation de la
femme algérienne, veut le poser avec objectivité, sans dénoncer ni polémiquer
880
:

Tenter de porter un remède au mal implique la connaissance de ses


manifestations les plus apparentes, mais exige surtout la compréhension de ses
origines, cela seul permettant de détruire ses racines mêmes 881.

Nous sommes loin de la passion et de la révolte de l'auteur des


Algériennes. Une démarche scientifique, historique et sociologique est suivie.
Est-ce absence de toute implication, de toute prise de position dans le débat qui

878
Ibid., p. 249.
879
Ibid., p. 236.
880
KHODJA, op. cit. p. 6.
881
Ibid., p. 7.

317
est mené en toute objectivité ? L'auteur se donne un statut semblable à celui du
scientifique qui examine, analyse et découvre la réalité des faits. Il étudie ainsi
le travail effectué par chacun des membres de la famille patriarcale, et
précisément le travail féminin :

Ce travail apparemment secondaire et généralement refusé par les hommes,


n'en constitue pas moins une tâche harassante et répétitive en comparaison de
celle dévolue aux hommes, bien plus créatrice et plus concrète surtout 882.

En fait la prise de position ne fait pas de doute. Cela est encore évident
lorsque l'auteur met à l'œuvre la notion de double journée. Cela se voit encore
dans la stratégie proposée pour réaliser l'émancipation de la femme (car cette
injonction : la femme doit être émancipée, doit avoir les moyens de s'émanciper,
sous-tend le texte de bout en bout). Le travail à l'extérieur de la maison,
l'instruction et l'espacement des naissances sont les moyens de cette
émancipation.

L'objectivité s'accompagne de vigilance : l'auteur, dans le premier


chapitre, entreprend d'examiner les formes de cette libération. Il s'agit de
déceler, et donc de dénoncer – même si cela prend une allure scientifique – les
ersatz d'émancipation. Ainsi si le projet didactique et scientifique prend le
devant de la scène, la polémique et le choix d'une position sans ambiguïté, s'ils
sont masqués, n'en sont pas moins présents en texte. Pour l'examen des
modèles traditionalistes883 et modérés, l'auteur relit l'étude de
BOUTEFNOUCHET sur la famille algérienne et le roman La Chrysalide d'A.
LEMSINE qui propose un certain itinéraire de femmes. Dans le premier cas,
l'ironie permet de révéler les aberrations de l'argumentation, et du modèle qui
ne peut être défendu. Seule la femme devenue mère de famille a une place ;

quant aux femmes stériles, ou jeunes filles et jeunes femmes, qui subissent la
domination du père, du frère, de l'époux, de la mère et de la belle-mère, elles n'ont
qu'à attendre d'être vieilles 884.

Dans le second, le résumé montre le caractère disparate des qualités


demandées dans le modèle bourgeois. Ce dernier est confronté aux résultats
d'une enquête qui en confirme la visée conservatrice en dernière instance.

882
Ibid., p. 55.
883
Ibid., p. 99.
884
Ibid., p. 113-123.

318
L'examen du modèle islamique pur permet de poser la question fondamentale,
qui court dans l'ensemble du texte et qui porte sur le développement :

Inventer une solution créatrice qui tout en respectant les individus et leur
affectivité, redonne sa dignité à chacun, en mettant à bas tout rapport de
domination 885.

Le modèle universaliste 886


permet de pister ce développement harmonieux
du moins dans ses exigences, de l'esquisser en pointillé au travers de quelques
aspirations. Au début de la présentation de ces modèles, l'auteur expédie
rapidement le prototype de la star. Il est nécessaire de parler avec passion887.
L'objectivité, le désir de ne pas polémiquer ne peuvent signifier neutralité.
L'analyse débouche sur une action transformatrice possible. L'auteur refuse de
conclure ; elle laisse son livre ouvert sur l'exigence d'une organisation de vie
décidée et non plus imposée.

Ainsi, si Les Algériennes est lancé comme un cri violent, Les Algériennes
du quotidien, vingt ans après, est animé de la même passion, mais mis en
écriture autrement, dans une figuration plus didactique où la polémique prend
l'allure d'une argumentation rigoureuse.

POUR UNE ECRITURE DE LA MODERNITE

Ecriture de l'urgence, surtout aux débuts de la colonisation. Ecriture de la


lutte qui accompagne la colonisation comme l'un des éléments les plus
importants, souvent impulseurs d'avenir, du combat d'idées, l'essai est aussi
écriture de la modernité. Ce dernier aspect est surtout perceptible dans le
dernier volet (qui part de 1977, après un silence d'une dizaine d'années) de
l'œuvre d’ Assia DJEBAR. Le passage d'abord bien visible (dans les Femmes
d'Alger), puis plus difficilement perceptible (dans L'Amour, la Fantasia) du
discours réflexif et conceptualisant au discours fictionnel permet de constater
que le dynamisme est plutôt du côté de l'essai et que la scène du roman est
celle du figement ou du murmure et de la mémoire fragmentée.

Si dans Femmes d'Alger... les textes conceptualisants encadrent


les nouvelles, dans le second texte, désigné comme roman par l'éditeur,

885
Ibid., p. 118.
886
Ibid., p. 123-128.
887
Ibid., p. 123-128.

319
la relecture critique, interrogative de l'Histoire écrite parallèlement à la
colonisation, impulse une réflexion sur le passé et l'image qui en est
donnée et la scène de la fiction permet de le faire vivre certains
moments de ce passé, que la mémoire garde en bribes éparses.
Assia DJEBAR opte pour un genre d’écriture hybride, qui aurait à
voir avec le roman historique, mais n’en est pas vraiment. Elle peut
ainsi, par le détour de la fiction, derrière ses masques, explorer la
mémoire et l’histoire. Au passé refoulé ou refusé, l’écriture romanesque
propose un double, même et autre. La mise en regard de deux champs,
celui de la réflexion sur la mémoire et une mémoire fictionnelle (comme
un possible), permet la circulation sémantique. L’enfermement qui suit
les premières années de l’indépendance et installe des fils barbelés sur
les terrasses, est comme éclairé par le geste pictural de DELACROIX
en 1834. Le peintre de Femmes d’Alger dans leur appartement a fixé le
moment d’immobilisation d’une société. DJEBAR, en déchiffrant le
tableau veut élaborer un protocole de compréhension du phénomène.
Elle le met ensuite en relation avec le tableau de PICASSO, peint en
1954 : le geste libérateur du peintre pointe la libération de toute une
société.
Ce jeu de miroirs, d’écho et de relations intertextuelles se retrouve
dans la relecture de l’histoire religieuse : l’histoire d’Aïcha la femme du
Prophète appelle tous les possibles qui ont été bloqués. Décloison-
nement, mise en circulation dans l’histoire et par delà les frontières
génériques : telles sont les caractéristiques de la nouvelle écriture
d’Assia DJEBAR.
On retrouve une démarche semblable dans L’Amour, la fantasia.
L’auteur passe par la relecture des historiens et chroniqueurs français
de la conquête de l’Algérie pour retrouver des bribes de mémoire. Pour
combler les manques et les béances d’une histoire fragmentée, l’auteur
a une double démarche. Elle réénonce, réécrit l’histoire même cruelle
qu’ont préservée, presque à leur insu, les conquérants. Elle adopte une
attitude nouvelle et capte la mémoire parcellaire de ces femmes qu’elle
tente de retrouver. L’écriture fictionnelle, comme une rêverie, est une
autre façon de tendre un masque sur la rupture.
De la fiction à la réflexion sur la mémoire, les frontières génériques
deviennent floues. Une nouvelle écriture s’élabore comme recherche

320
d’un équilibre... Après une pratique de l’écriture romanesque habituelle,
A. DJEBAR tente une écriture hybride, qui permette la réflexion sur la
place des femmes dans la société. Cette écriture peut être resituée
dans une démarche générale des écrivains algériens depuis les années
1970-1980. L’histoire est fixée par un discours et un enseignement
monologique. Les ombres et les flous sont ignorés et niés. L’écriture
romanesque devient alors le moyen (la ruse et le protocole) qui permet
d’aller dans les territoires de l’interdit. BOUDJEDRA, DJAOUT,
OUETTAR ou MIMOUNI vont écrire, sur le mode parodique ou
allégorique, cette histoire des manques et des béances.

L'essai produit par les Algériennes vient après la production de contes et


de poèmes ( M.T. AMROUCHE), comme si l'écriture en français devait d'abord
se couler dans une voie déjà pratiquée par les femmes dans leur langue
maternelle. Discours autorisé, puis discours de la lutte et de l'unité obéissant à
un ordre de priorité, il ne permettra que tardivement, après l'indépendance, de
faire entendre cette voix singulière qui est celle des femmes. C'est alors – ce ne
pouvait être que – la révolte devant l'injustice et la revendication. Mais les cris
de révolte semblent constituer une étape, nécessaire peut-être mais rapidement
dépassée. L'analyse rigoureuse et vibrante de passion contrôlée, le balisage et
la désignation du monde de la claustration et du refoulement dans la futilité ou
l'inessentialité permettent de poursuivre la quête de lumière, de continuer à
porter la question.

321
Conclusion :

Comment terminer ce voyage en essayistique ?

Que retenir ? Il nous semble possible de dégager les caracté-


ristiques d’un genre littéraire, que l’on peut désigner comme essai. Il ne
s’agit pas de tirer les traits d’une essayistique absolue, mais de voir
comment une pratique d’écriture et de discours s’est acclimatée dans une
société qui n’était peut-être pas préparée à sa rencontre.
Les Algériens, comme les autres Maghrébins et les Africains en
général auraient fini par être en contact avec l’Europe, et cela avait déjà
commencé à la fin du XVIIe siècle et au début du XIXe siècle. Mais ce
contact se fera en situation de domination. Le français sera une langue
doublement marquée par la violence de la colonisation et l’idéal
républicain et révolutionnaire. Pour les premiers intellectuels algériens
qui écriront dans l’Autre langue, dire et écrire est une nécessité pour
conjurer les dangers de la néantisation. Dire et écrire dans l’autre langue
pour continuer à être, à dire la perte. Prendre le risque de se perdre pour
tenter d’éviter cela. Ecrire dans la gueule du loup. KATEB Yacine avait
décrit la rupture qu’un tel acte induisait. Tout l’être et le devenir en sont
transformés, mais impossible de faire autrement.
C’est que l’Autre est l’allocutaire qui s’impose. Parler, c’est lui parler
et parler contre lui. On peut peut-être comprendre pourquoi l’essai fut la
première pratique scripturaire des Algériens. Le politique est surdétermi-
nant ; il constitue une sorte de destin implacable. On ne peut y échapper.

323
Ces conditions font que cette littérature est engagée, au sens littéral du
terme.
Le champ discursif est déjà tracé, déjà organisé, en dehors et sans
celui qui deviendra l’indigène. Cet intrus discursif ne peut écrire qu’à
partir et contre ce qui est déjà-là. De la réitération du discours colonial à
sa réfutation radicale, nous avons vu se constituer et évoluer la figure de
l’intellectuel algérien. Elle émerge aux défauts du discours de la
répétition. Pris entre une certaine programmation de la reproduction et la
nécessaire contestation, l’Algérien travaillera les discours constitués pour
les faire divaguer, pour les mettre en défaut. Sa parole, car l’oralité
marque ses textes, sera toujours dialogique, forcément dialogique. Le
discours ici et maintenant s’élabore sur la destructuration et le gel d’un
discours antécédent, le discours avant et illeurs.
De quoi traite cet intrus discursif ? Des problèmes de sa société, à
travers les discours des Français, qu’ils soient des administratifs (ayant le
Pouvoir) ou des savants (ayant le Savoir). Le premier pôle lui étant
interdit, il ne lui reste que le second. Le savoir qui légitime sa prise de
parole vient de sa compétence scolaire et / ou professionnelle, mais aussi
de sa position dans sa sociéte. En effet, nous avons vu que l’essayiste
algérien ne peut tenter l’aventure tout seul. Sa voix est solitaire. C’est un
sujet, seul, irrémédiablement solitaire. Mais il est tout aussi irrémédiable-
ment solidaire de sa société. Son verbe solitaire parle pour les autres.
Ses revendications, qu’elles soient timides ou plus vigoureuses, ne sont
jamais individuelles. Il est porte-parole d’un groupe, large ou restreint, qui
ne peut dire lui-même ses doléances. Détaché de sa société, qui ne le
reconnaît plus comme sien, il ne peut être de l’autre société qui le refuse.
On a vu quelles étaient les stratégies, formelles et concrètes, pour
légitimer cette prise de parole. C’est que les mots ne sont pas indif-
férents. Le chronotope historique n’est pas un élément lointain, masqué
ou effacé : dans ces textes écrits contre la perte, il est un élément textuel
important. Il n’est pas déterminant de l’extérieur, mais structurant et
structuré en texte. L’histoire, lointaine ou récente, est l’un des thèmes
forts de ces textes. Ils font retour sur le passé, pour se constituer une
mémoire de résistance. En effet, même en reconduisant dans leurs textes
les thèses sur la barbarie ou le retard civilisationnel de leur société, le
détour par le passé leur permet d’esquisser une réfutation de ces thèses.
Cela donne une antériorité à leurs revendications. Ils vont partir à la
quête d’une mémoire, d’ancêtres, qui reviendront lorsque cela deviendra
nécessaire, des ancêtres résistants.
Ces textes projettent une thèse qui sera élaborée, défendue comme
étant la plus juste, la plus valable ; qui sera expliquée, illustrée. Cette
élaboration se fait à travers une stratégie discursive complexe qui
combine plusieurs modes de représentation, plusieurs scénographies. Le
texte sera polémique pour réfuter, il se fera didactique pour expliquer,
pour démontrer, il prendra des allures scientifiques pour enseigner. Il est

324
une sorte de théâtre où plusieurs scènes se jouent en même temps : on
passe de l’une à l’autre, d’un théâtre à l’autre quasiment sans transition.
Il est possible de dégager des ensembles textuels, parallèlement
aux chronotopes historiques. Le champ historique et politique correspond
généralement à celui de la production intellectuelle. Ainsi la période
1945-1954, bien que très courte est importante aussi bien pour le champ
politique, que littéraire (naissance du roman888) , que pour l’intellectuel (qui
est le lieu d’une véritable forgerie d’idées). La première période, qui suit
les grandes résistances, connaît les premières timides revendications.
Celles-ci seront plus virulentes avec la naissance du discours
nationalitaire.
Que vont dire les Algériens? En situation coloniale, l’Autre est bien
défini. Il occupe tous les champs, politique, social et intelectuel. C’est
contre lui, d’une façon ou d’une autre, que l’on parle. Nous savons que
c’est au nom de sa communauté que l’intellectuel colonisé parle. Pour
dire quoi ? Et comment ? On peut voir s’esquisser une carte des
demandes et revendications. Les thèmes traités sont la femme, la langue
arabe, la terre et la forêt et la religion et la place de l’Algérien dans la
nouvelle société. Ce sont les lieux symboliques de résistance d’une
société qu’on voulait livrée à merci. Lorsqu’on regarde le traitement de
ces thèses dans une perspective diachronique, on constate la pérennité
decertaines lignes discursives qui traversent les textes, se reprennent ou
se contestent, instaurant ainsi une circulation entre les textes.
L’intellectuel va insérer son discours au défaut du discours en place.
Son texte joue le rôle de révélateur de ses faiblesses, de ses béances. Il
prendra appui sur d’autres discours (celui de la Révolution française, ou
de certains humanistes), pour geler le discours à contester, sans le tuer.
C’est sur les ruines de ce discours réfuté, à partir de son blocage, que le
nouveau texte peut partir.
L’essai, tel qu’il est pratiqué en contexte colonial, projette une thèse,
qui sera énoncée, démontrée, défendue... On sait que ce genre autorise
une démarche autre que rigoureuse, qu’il permet une grande. liberté.
Cela fait une démarche et une écriture bien précises : la thèse visée (ou
thèse-matrice) peut être distribuée en thèses secondaires, qui
quelquefois ne semblent pas directement convergentes. On peut parler
d’arborescence et d’étoilement des isotopies et isosémies. Cette
organisation qui échappe à la linéarité se retrouve au niveau des
représentations. Comme le roman, l’essai peut être le lieu du m