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Georges Didi-Huberman

LA COMMUNAUTÉ DES LUCIOLES

On accuse les images, depuis Platon, de porter, de


produire l’erreur et l’illusion. Contentons-nous d’admettre que
les images véhiculent bien souvent quelque chose comme un
non-savoir. Mais le non-savoir n’est pas au savoir ce que
l’obscurité complète serait à la pleine lumière. Le non-savoir
s’imagine, se pense et s’écrit. Il devient alors autre chose que le
« rien » de la simple méconnaissance ou de la simple obscurité :
il devient la nuit qui remue, où de faibles lueurs passent et nous
émerveillent dans le noir, et nous rendent désirants de les revoir.
Comme les lucioles quand elles font danser une nuit d’été, par
exemple.
On doit donc faire l’hypothèse que le non-savoir
entretient avec le savoir autre chose qu’une simple relation de
privation : une relation de point de vue. On peut, alors, faire
l’hypothèse que le non-savoir serait au savoir ce que la luciole
est à la lumière ou ce que l’image est à l’horizon. On n’aperçoit

1
pas du tout les mêmes choses, en effet, selon qu’on élargit sa
vision à l’horizon qui s’étend, immense et immobile, au-delà de
nous ; ou selon qu’on sollicite son regard sur l’image qui passe,
minuscule et mouvante, toute proche de nous dans la nuit.
L’image est bien comme une luciole, une petite lueur, la lucciola
des intermittences passagères. L’horizon, lui, baigne dans la
grande lumière uniforme, la luce des états définitifs : temps
arrêtés du totalitarisme ou temps terminés du Jugement dernier.
Voir l’horizon, l’au-delà, c’est ne pas voir les images qui
viennent nous effleurer. Les petites lucioles donnent forme et
lueur à notre fragile immanence, les « féroces projecteurs » ou
les sublimes aurores de la grande lumière dévorent toute forme
et toute lueur — toute différence — dans la transcendance des
fins dernières. Accorder son attention exclusive à l’horizon,
comme font souvent les philosophes soucieux de substituer le
savoir au non-savoir, c’est se rendre incapable de regarder la
moindre image.
Souvenons-nous de ce que proposait Walter Benjamin
pour toute pensée de l’image : l’image « passe en un éclair […],
image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec
chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle1. » Dans la
version française de son texte, Benjamin écrivait que cette
définition de l’image « s’appuie sur [un] vers de Dante » que nul,

1
W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (1940), trad. M. de Gandillac revue
par P. Rusch, Œuvres, III, Paris, Gallimard, 2000, p. 430.

2
à ma connaissance, n’a encore pu identifier2. Mais ce souvenir,
fût-il vague, nous reste précieux : il fait de l’image, quelque part
entre la Béatrice de Dante et la « fugitive beauté » de Baudelaire,
la passante par excellence.
L’image serait, ainsi, la lueur passante qui franchit,
telle une comète, l’immobilité de tout horizon : « L’image
dialectique est une boule de feu qui franchit tout l’horizon du
passé », écrit Benjamin dans le contexte même — les
« paralipomènes et variantes » manuscrites — de sa réflexion sur
l’histoire et la politique3. Dans le monde historique qui est le
nôtre — loin de toutes fins ultimes et de tout Jugement dernier
—, dans ce monde où « l’ennemi n’a pas fini de triompher4 » et
où l’horizon semble offusqué par le règne et par sa gloire, le
premier opérateur politique de protestation, de crise, de critique
ou d’émancipation, doit être appelé image en tant que ce qui se
révèle capable de franchir l’horizon des constructions
totalitaires. Tel est le sens d’une réflexion, à mon sens capitale,
esquissée par Benjamin sur le rôle des images comme façons
d’« organiser » — c’est-à-dire, aussi, de démonter, d’analyser,
de contester — l’horizon même de notre pessimisme foncier :

« Organiser le pessimisme signifie… dans l’espace de


2
Id., « Sur le concept d’histoire » (1940), Écrits français, éd. J.-M. Monnoyer,
Paris, Gallimard, 1991, p. 341.
3
Id., « Paralipomènes et variantes des thèses sur le concept d’histoire » (1940),
ibid., p. 348.
4
Id., « Sur le concept d’histoire », art. cit., p. 431.

3
la conduite politique… découvrir un espace d’images.
Mais cet espace des images, ce n’est pas de façon
contemplative qu’on peut le mesurer. Cet espace des
images (Bildraum) que nous cherchons… est le monde
d’une actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte5 (die
Welt allseitiger und integraler Aktualität). »

L’image : apparition unique, précieuse, quand bien


même elle n’est que fort peu de chose, chose qui brûle, chose qui
tombe, chose de non-savoir ou de très peu de savoir6. Mais telle
est la « boule de feu » évoquée par Walter Benjamin : elle ne
« franchit tout l’horizon » qu’à tomber vers nous, nous échoir.
Elle ne s’élève que fort rarement vers le ciel immobile des idées
éternelles : en général elle descend, elle décline, elle se précipite
et s’abîme sur notre terre, quelque part devant ou derrière
l’horizon. Comme une luciole, elle finit par disparaître à notre
vue et s’en va en un lieu où elle sera, peut-être, aperçue par
quelqu’un d’autre, ailleurs, là où sa survivance pourra s’observer
encore.
L’image n’est pas pensable en-dehors de l’expérience
d’où elle s’instaure. Par exemple, l’expérience de la guerre nous
apprend — en ce qu’elle aura trouvé les conditions, si fragiles
soient-elles, de sa narration et de sa transmission — que le non-

5
Id., « Paralipomènes et variantes des thèses sur le concept d’histoire », art. cit., p.
350.
6
Cf. G. Didi-Huberman, « L’image brûle », Penser par les images. Autour des
travaux de Georges Didi-Huberman, dir. L. Zimmermann, Nantes, Éditions Cécile Defaut,
2006, p. 11-52.

4
savoir et le pessimisme furent quelquefois « organisés » jusqu’à
produire, dans leur exercice même, la lueur et l’espoir
intermittents des lucioles. Lueur pour faire librement apparaître
des mots quand les mots semblaient captifs d’une situation sans
issue. Pensons au recueil de textes composé par Henri Michaux
entre 1940 et 1944 sous le titre Épreuves, exorcismes : « Leur
raison d’être, écrivait-il en ouverture : tenir en échec les
puissances environnantes du monde hostile7. » Pensons aux
admirables Feuillets d’Hypnos écrits par René Char depuis ses
luttes quotidiennes dans le maquis, et où la Résistance politique
— active, militaire, à chaque instant dangereuse pour sa vie —
faisait corps avec ce que nous envisageons ici comme
« résistance » de la pensée8. Pensons à la LTI de Victor
Klemperer, ce « moyen de légitime défense, [ce] SOS envoyé à
moi-même », comme il l’écrit d’emblée, depuis l’espace de
l’oppression quotidienne : travail où l’élucidation du langage —
élucidation fatalement limitée, sans le surplomb que donne un
savoir sûr de lui — devenait, dans les ténèbres nécessaires de la
clandestinité, une riposte des « mots-lucioles » aux féroces
« mots-projecteurs » imposés par la propagande nazie9.
Il est même arrivé que les mots les plus sombres ne

7
H. Michaux, Épreuves, exorcismes. 1940-1944 (1945), Œuvres complètes, I, éd.
R. Bellour et Y. Tran, Paris, Gallimard, 1998, p. 774.
8
R. Char, Feuillets d’Hypnos (1943-1944), Œuvres complètes, Paris, Gallimard,
1995, p. 171-233.
9
V. Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue (1947), trad.
É. Guillot, Paris, Albin Michel, 1996, p. 31 et passim.

5
fussent pas les mots de la disparition absolue, mais ceux d’une
survivance malgré tout lorsqu’écrits depuis le fond de l’enfer.
« Mots-lucioles », encore, que les journaux du ghetto de
Varsovie et les chroniques de son insurrection ; « mots-lucioles »
que les manuscrits des membres du Sonderkommando cachés
sous les cendres d’Auschwitz, et dont la « lueur » tenait au
souverain désir du narrateur, de celui qui veut raconter,
témoigner par-delà sa propre mort10. Entre la ténèbre sans
recours des chambres à gaz et le jour aveuglant de l’été 1944, ces
mêmes résistants du Sonderkommando parvinrent même à faire
apparaître des images quand l’imagination semblait offusquée
par une réalité trop énorme pour être pensée11. Images
clandestines, certes, images longtemps celées, longtemps
inutiles, et dont certains disent encore qu’elles ne nous donnent
rien à savoir de la Shoah. Mais images transmises jusqu’à nous,
anonymement, dans ce que Benjamin a reconnu comme la
sanction ultime de tout récit, de tout témoignage d’expérience, à
savoir l’autorité du mourant12.

10
Cf. E. Ringelblum, Chronique du ghetto de Varsovie (1942-1944), trad. L.
Poliakov, Paris, Robert Laffont, 1978. H. Seidman, Du fond de l’abîme. Journal du ghetto
de Varsovie (1942-1943), trad. N. Weinstock, Paris, Plon, 1998. Des voix sous la cendre.
Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (1944), trad. M. Pfeffer et B.
Baum, Paris, Calmann-Lévy-Cntre de Documentation juive contemporaine, 2005.
11
Cf. G. Didi-Huberman, Images malgré tout, Paris, Minuit, 2003.
12
W. Benjamin, « Le conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov » (1936),
trad. M. de Gandillac revue par P. Rusch, Œuvres, III, Paris, Gallimard, 2000, p. 129-132.

6
« Nul ne meurt si pauvre qu’il ne laisse quelque
chose » : dans ce dictum de Pascal recueilli par Benjamin dans
son essai sur « Le conteur13 », on devrait pouvoir trouver
l’énergie de voir comme un legs précieux, survivant, le moindre
papillon esquissé, sur un papier jauni, dans le camp de
Theresienstadt, par Marika Friedmanova juste avant qu’elle ne
soit déportée et gazée à Auschwitz, à l’âge de onze ans14. Legs
du non-savoir dans un sens, mais, dans un autre sens, legs qui
nous est adressé en toute « connaissance de cause ». Même les
rêves, ces rébus cachés au plus profond — et dont on peut
difficilement attendre un « savoir » au sens courat du terme —,
peuvent nous parvenir — par bribes, évidemment, par lueurs
intermittentes — comme autant d’« images-lucioles ». Ce fut la
déraisonnable tâche entreprise par Charlotte Beradt, sa tâche de
narratrice benjaminienne : elle raconte qu’en 1933, épouvantée
par la tournure que prenaient les événements en Allemagne, elle
commença de faire des rêves d’angoisse récurrents : « Je me
réveillai [un matin], trempée de sueur, claquant des dents. Une
fois de plus, comme tant d’autres innombrables nuits, on m’avait
pourchassée en rêve d’un endroit à l’autre — on m’avait tiré

13
Ibid., p. 138.
14
H. Volavková (dir.), « … I Never Saw Another Butterfly… » Children’s Drawings
and Poems from Terezin Concentration Camp, 1942-1944 (1959), trad. J. Nemcová, éd.
amplifiée par le United States Holocaust Memorial Museum, New York, Schocken Books,
1993, p. VI et 185.

7
dessus, torturée, scalpée. Mais cette nuit-là, à la différence de
toutes les autres, la pensée m’est venue que parmi des milliers de
personnes, [sans le savoir] je ne devais pas être la seule à avoir
été condamnée par la dictature à rêver de la sorte15. »
Charlotte Beradt, à ce moment qui marqua sa décision
de consigner les rêves de ses prochains, accédait au statut du
« conteur » en ce que, dit Benjamin, « le grand conteur
s’enracine toujours dans le peuple […] Tous les grands conteurs
ont en commun l’aisance avec laquelle ils montent et descendent
les échelons de leur expérience, comme ceux d’une échelle. Une
échelle qui s’enfonce dans les entrailles de la terre et qui se perd
dans les nuages : telle est bien l’image d’une expérience
collective (Kollektiverfarhrung) [qui] porte conseil [même]
quand la détresse est à son comble16. » C’est ainsi que Charlotte
Beradt, entre 1933 et 1939 — date de sa fuite hors d’Allemagne
— recueillit tout un corpus de rêves, ces documents du non-
savoir, en vue d’offrir quelque chose comme un atlas psychique
du totalitarisme, de la terreur politique en tant que processus anté
— hantant — jusqu’au plus profond des âmes. Recueil
extraordinaire que cette « enquête onirique » menée auprès de
trois cents personnes environ. Il n’explique rien, ni la nature du
nazisme ni la psychologie des rêveurs, mais il fournit, ainsi que
Charlotte Beradt le disait elle-même, une « sismographie »

15
C. Beradt, « Dreams Under Dictatorship », Free World, VI, 1943, n° 4, p. 333.
16
W. Benjamin, « Le conteur », art. cit., p. 140-141.

8
intime de l’histoire politique du IIIe Reich. « De tels rêves ne
devaient pas être perdus. Ils pourraient être retenus le jour où
l’on ferait le procès de ce régime en tant que phénomène
historique car ils semblaient pleins d’enseignements sur les
affects et les motifs des êtres qu’on insérait comme des petites
roues dans le mécanisme totalitaire17. »
On comprend alors en quoi une expérience intérieure,
la plus « subjective », la plus « obscure » qui soit, la plus « non
savante », la plus hypothétique, peut apparaître comme une lueur
pour autrui à partir du moment où elle trouve la forme juste de
sa construction, de sa narration, de sa transmission. Les rêves
recueillis par Charlotte Beradt transforment la réalité, certes ;
mais cette transformation même revêt une valeur de
connaissance clandestine, là précisément où une menace, d’être
figurée, prendra valeur de diagnostic anthropologique, de
prophétie politique, comme un savoir hétérotopique — mais
également « hyperesthésique » — du temps vécu le jour par les
images rêvées la nuit. Savoir des temps de plomb (chappes trop
lourdes, matière des projectiles mortels, couleur de la
mélancolie) : « Je vais me cacher dans le plomb. Ma langue est
déjà en plomb serré (festgeschlossen). Ma peur passera quand je
serai toute en plomb. Je girai immobile, plombée, fusillée
(bleierschossen). Quand ils viendront, je leur dirai : les gens en

17
C. Beradt, Rêver sous le IIIe Reich (1966), trad. P. Saint-Germain, Paris, Payot &
Rivages, 2002 (éd. 2004), p. 50.

9
plomb ne peuvent pas se lever18. »
Non-savoir ou, plus exactement, savoir-luciole. Savoir
clandestin, hiéroglyphique, des réalités constamment soumises à
la censure : « Je rêve que je ne rêve plus que de carrés, de
triangles, d’octogones qui ressemblent tous à des gâteaux de
Noël, parce qu’il est interdit de rêver19. » Savoir d’une humanité
jetable comme papiers à la corbeille, ou pire encore (le rêveur
était juif) : « Il y a deux bancs au Tiergarten, l’un qui est
normalement vert, l’autre jaune [les juifs n’avaient plus alors le
droit de s’asseoir que sur des bancs peints en jaune], et entre les
deux une corbeille à papiers. Je m’assieds sur la corbeille à
papiers et je m’accroche moi-même autour du cou un écriteau
comme en portent parfois les mendiants aveugles mais aussi
comme les autorités en accrochent aux “souilleurs de race” : si
nécessaire, je cède la place aux papiers20. » Et même savoir des
atrocités commises, chez un rêveur qui en ignorait encore la
réalité dans les camps : « Je rêve qu’on m’oblige à énumérer
toutes les punitions bestiales qui existent. Je les ai inventées en
rêve. Puis je me venge en criant : “Tous les opposants doivent
mourir21”. »
Dans sa postface à l’édition allemande du livre de
Charlotte Berhardt, l’historien Reinhart Koselleck a
18
Ibid., p. 69.
19
Ibid., p. 87.
20
Ibid., p. 160-161.
21
Ibid., p. 129.

10
remarquablement commenté le paradoxe d’un recueil de fictions
psychiques qui, à l’évidence, « ne proposent pas une
représentation réaliste de la réalité mais n’en jettent pas moins
une lumière particulièrement vive sur la réalité d’où ils
proviennent22. » Il serait peut-être plus juste de dire que la
lumière en question n’est pas « vive » mais étrange — zébrée
d’obscurités, trop près ou trop loin pour rendre son objet
clairement visible — et, surtout, intermittente. L’important est
ici que l’historien reconnaisse au récit de rêve, qui ne construit
aucun savoir articulé, une autorité dans la connaissance
historique comme telle. Non par hasard, Koselleck évoque alors
Kleist, Hebbel et Kafka, à savoir trois « conteurs »
paradigmatiques de la notion qu’en donnait Walter Benjamin23.
C’est alors, dit-il, que « la facticité gagne en épaisseur, une
multiplicité de couches qui contient les connaissances apportées
par les rêves24. » Les images rêvées sous la terreur deviennent
alors des images produites sur la terreur. « C’est un trait
commun aux rêves ici présentés qu’ils révèlent une vérité cachée
qui n’a pas encore été empiriquement rendue évidente25. »
D’où que les « images-lucioles » peuvent être
regardées, non seulement comme des témoignages, mais encore
comme des prophéties, des prévisions quant à l’histoire politique
22
R. Koselleck, « Postface » (1981), ibid., p. 182.
23
Ibid., p. 183.
24
Ibid., p. 184.
25
Ibid., p. 187.

11
en devenir : « Pour l’historien spécialiste du Troisième Reich, la
documentation onirique ici présentée constitue une source de
première importance. Elle donne accès à des couches que même
les journaux intimes n’atteignent pas. Les rêves qui nous sont
racontés […] nous font entrer de façon exemplaire dans les
niches de la vie apparemment privée où pénètrent les ondes de la
propagande et de la terreur. Ils témoignent que la terreur a été
ouverte au début, puis insidieuse et en prévoient la violente
escalade26. » S’il est vrai, comme le disait Pierre Fédida, que « le
rêve a touché au mort » dans sa constitution métapsychologique
fondamentale, s’il est vrai que « c’est le toucher au mort qui rend
le rêve voyant27 », alors nous pouvons comprendre cette
voyance, reconfigurée ici par bribes dans les récits de rêves, sous
l’autorité du mourant dont Benjamin faisait le paradigme ultime
de toute expérience transmise. Mais le mourant n’est pas tout
entier dans l’agonisant, le sans-voix, le « musulman » selon
Agamben. Mourants, nous le sommes tous, en chaque instant, à
seulement affronter la condition temporelle, l’extrême fragilité,
de nos « lueurs » de vie. « Nous mourons tous incessamment »,
écrivait Georges Bataille aux temps de la Seconde Guerre
mondiale. Et il ajoutait : « Le peu de temps qui nous sépare du
vide a l’inconsistance d’un rêve28. »

26
Ibid., p. 175.
27
P. Fédida, Crise et contre-transfert, Paris, PUF, 1992, p. 37 et 44.
28
G. Bataille, Sur Nietzsche. Volonté de chance (1944-1945), Œuvres complètes,

12
*

Il faudrait un ouvrage entier pour comprendre


exactement ce qui détermina chez Georges Bataille, au moment
de la guerre, ce mélange de retrait dans l’obscurité et cette
« volonté de chance », comme il disait, à savoir la volonté
souveraine, anxieuse, frénétique, qui le fit lancer tant de signaux
dans la nuit, telle une luciole voulant échapper au feu des
projecteurs pour mieux émettre ses lueurs de pensées, de
poésies, de désirs, de récits à transmettre coûte que coûte… sans
même savoir où ils iraient, où ils seraient lus.
Le texte qu’il décida d’entreprendre, dès le début de la
guerre, s’intitulait Le Coupable. Son premier chapitre, « La
nuit », commence ainsi : « La date à laquelle je commence
d’écrire (5 septembre 1939) n’est pas une coïncidence. Je
commence en raison des événements, mais ce n’est pas pour en
parler29. » Paradoxe, fêlure du non-savoir, souveraineté loin de
tout règne : ne pas parler des événements pour y mieux répondre,
pour y mieux opposer son désir (sa lueur dans la nuit), sachant
bien que ce désir n’est que brèches, fragilités, intermittences du
mourant, entre la « déchéance » et ce qu’il veut follement,

VI, Paris, Gallimard, 1973, p. 155.


29
Id., Le Coupable (1939-1944), Œuvres complètes, V, Paris, Gallimard, 1973, p.
245.

13
encore, nommer une « gloire » : « Il n’est pas d’être sans fêlure,
mais nous allons de la fêlure subie, de la déchéance, à la
gloire »… à condition d’ajouter, pour se démarquer de tout
prestige et de toute voie strictement religieuse : « Le
christianisme atteint la gloire en fuyant ce qui est (humainement)
glorieux30. » Loin du règne et de la lumière, donc, Bataille tentait
d’émettre ses signaux dans la nuit comme autant de paradoxes
dont le résultat, on le sait, se nommera L’Expérience intérieure31.
Entre-temps, Bataille publiait sous pseudonyme, aux
bien nommées Éditions du Solitaire, son récit scandaleux
Madame Edwarda, dans lequel nous comprenons que
l’expérience érotique pourrait offrir une première réponse du
« coupable » aux événements de mort qui règnent partout en
Europe. C’est une danse du désir dans la nuit parisienne, un
contre-sujet aux mouvements des avions et aux féroces
projecteurs de la guerre en cours. Comme le jeune Pasolini, au
même moment, le faisait dans une clairière près de Bologne, le
narrateur de Madame Edwarda se dénude « dans les rues
propices qui vont du carrefour Poissonnière à la rue Saint-
Denis ». La prostituée qu’il rencontre alors — une lucciola,
donc, non pas au sens propre mais, si je puis dire, au « sens
sale » — apparaîtra et disparaîtra dans les intermittences de sa
lumière (« rose et velue, pleine de vie »), et de son obscurité

30
Ibid., p. 259.
31
Id., L’Expérience intérieure (1943), Œuvres complètes, V, op. cit., p. 7-189.

14
(« elle était noire, entièrement, simple, angoissante comme un
trou »). Elle se tordra « comme un tronçon de ver de terre » dans
le spasme de l’inconscience et la blanche nudité, telle un ver
luisant. Pour s’endormir dans la nuit, brusquement, et s’évaporer
du récit comme les lucioles savent si bien disparaître à notre
vue32. Et l’on n’en saura pas plus.
Entre-temps, Bataille rencontra Maurice Blanchot qui
venait de publier Thomas l’obscur. Il tenta, chez Denise Rollin
en automne 1941, de reconstituer quelque chose comme une
communauté de lucioles — réunions d’un « collège socratique »
où il lisait des fragments de L’Expérience intérieure en cours
d’écriture —, mais dans « l’absence de salut [et] la renonciation
à tout espoir » puisque cette expérience, pour lui, ne s’engageait
qu’à « être contestation d’elle-même et non-savoir33. » En 1942
il contracta une tuberculose pulmonaire, pour un temps de
souffrance qui devait, comme le dit Michel Surya, « un peu plus
épaissir [sa] solitude34. » Retiré dans un village de Normandie,
Bataille écrivit des salves de poèmes ainsi que Le Mort, bref
récit d’une lugubre expérience érotique pour laquelle un projet
de préface incluait de terribles visions — vécues — de la guerre
en cours : l’avion allemand abattu, les flammes, les visages
calcinés, informes, et ce pied, « seule chose humaine d’un

32
Id., Madame Edwarda (1941), Œuvres complètes, III, Paris, Gallimard, 1971, p.
9-31.
33
Id., « Collège socratique » (1941), Œuvres complètes, VI, op. cit., p. 286.
34
M. Surya, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, Paris, Gallimard, 1992, p. 388.

15
corps », qui gisait intact au milieu des décombres35.
L’écriture du Coupable, pendant toute cette période,
s’attachait à créer quelque chose comme une collision entre
l’espace immense des « malheurs du temps présent » et le lieu
infiniment resserré de la « chance », du rire lumineux, de la
« négativité sans emploi36 ». Puis, L’Expérience intérieure aura
tenté d’appréhender le « voyage au bout du possible de
l’homme », cet homme fût-il livré au règne de la guerre et de la
destruction37. L’expérience est en ce sens fêlure, non-savoir,
épreuve de l’inconnu, absence de projet, errance dans la
ténèbre38. Elle est l’impouvoir par excellence, notamment par
rapport au règne et à sa gloire. Mais elle est puissance —
Nietzsche hante tout ce vocabulaire — d’un tout autre ordre :
puissance de contestation, dit Bataille. « Je conteste au nom de la
contestation qu’est l’expérience elle-même (la volonté d’aller au
bout du possible). L’expérience, son autorité, sa méthode ne se
distinguent pas de la contestation39. »
Le cours de l’expérience a chuté, sans doute. C’est ce
qu’affirme Walter Benjamin dans son essai sur « Le conteur40 ».
Mais la chute est encore expérience, c’est-à-dire contestation,

35
G. Bataille, Le Mort (1942), Œuvres complètes, IV, Paris, Gallimard, 1971, p. 36-
51 et 364-365.
36
Id., Le Coupable, op. cit., p. 287-369.
37
Id., L’Expérience intérieure, op. cit., p. 19.
38
Ibid., p. 21 et 59.
39
Ibid., p. 24.
40
W. Benjamin, « Le conteur », art. cit., p.

16
dans son mouvement même, de la chute subie. La chute, le non-
savoir deviennent puissances dans l’écriture qui les transmet
sans les « savoir ». « L’impuissance crie en moi », écrit sans
doute Bataille41. Mais ce cri, s’il parvient, s’il émet son signal, sa
lueur, sera puissance de contestation. Le silence aussi est
faiblesse, mais « le refus de communiquer est un moyen de
communiquer plus hostile [donc] le plus puissant42. » Il est très
significatif que Bataille, de cette puissance, offre quelques
images qui concordent avec ce que Walter Benjamin avait espéré
des images, précisément : corps lumineux passagers dans la nuit.
Boules de feu qui traversent l’horizon, comètes qui apparaissent
et vont se perdre ailleurs. Lucioles plus ou moins discrètes, en
quelque sorte. Plus ou moins proches de nous dans la nuit. « Un
homme est une particule insérée dans des ensembles instables et
enchevêtrés », écrit encore Bataille ; « un point d’arrêt favorable
au rejaillissement » ; mais un point d’arrêt porteur d’énergie,
capable de fuser : « jaillissement enflammé, excédant, libre
même de sa propre convulsion [et possédant] un caractère de
danse et de légèreté décomposante43. »
L’expérience serait au savoir ce qu’une danse dans la
nuit profonde est à une stase dans la lumière étale. Or, dans la
nuit ne cessent ni le regard ni le désir, capables d’y retrouver des

41
G. Bataille, L’Expérience intérieure, op. cit., p. 73.
42
Ibid., p. 64.
43
Ibid., p. 100, 112 et 148.

17
lueurs inattendues : le sujet de l’expérience, affirme Bataille,
« c’est un spectateur, ce sont des yeux qui recherchent le point,
ou du moins, dans cette opération, l’existence spectatrice se
condense dans les yeux. Ce caractère ne cesse pas si la nuit
tombe. Ce qui se trouve alors dans l’obscurité profonde est un
âpre désir de voir quand, devant ce désir, tout se dérobe. Mais le
désir de l’existence ainsi dissipée dans la nuit porte sur un objet
d’extase44. » Objet saccadé, spectacle intermittent, il va sans
dire, comme s’ouvrent et se ferment nos propres paupières :
« Mes yeux se sont ouverts, c’est vrai, mais il aurait fallu ne pas
le dire, demeurer figé comme une bête. J’ai voulu parler, et
comme si les paroles portaient la pesanteur de mille sommeils,
doucement, comme semblant ne pas voir, mes yeux se sont
fermés45. » (Puis ils se sont rouverts, nous le savons, pour que
l’auteur de L’Expérience intérieure puisse écrire cela même à la
lumière d’une lampe, peut-être, dans la nuit, sur une feuille de
papier blanc.)
Or, c’est dans un tel contexte que Bataille, à la fin de
la guerre, retourne à la contestation philosophique et à la
construction d’un savoir autre — qu’il nommera, ici
« athéologie », là « hétérologie » — capable de se resituer, de
reprendre position dans l’histoire politique des temps présents.
Sur Nietzsche, écrit en 1944 « dans la bousculade » de la déroute

44
Ibid., p. 144.
45
Ibid., p. 25.

18
allemande et du centenaire du philosophe46, publié en février
1945, est un livre extraordinaire. Il mêle un journal de guerre —
soit le non-savoir d’une expérience où se mêlent de façon
étourdissante bombardements aériens et fêtes foraines, ruines
tragiques et jeux d’enfants47 — à une tentative d’élucidation
conceptuelle destinée à rendre une valeur d’usage aux textes
nietzschéens par-delà leur utilisation par les fascistes dont
Bataille développe, une fois de plus, la critique la plus
virulente48.
Et c’est encore d’une expérience tendue entre perte et
extase, ténèbres et luminosités, qu’il sera question dans ces
pages. Le livre s’ouvre sur une citation de Nietzsche ainsi
traduite : « C’est à grand’peine que j’empêche ma flamme
d’éclater hors de mon corps49. » Puis, il sera question d’une
« échappée mouvante » vers quelque chose comme un « éclat
solaire » : « La plus petite somme misée, j’ouvre une perspective
de surenchère infinie. Dans cette échappée mouvante se laisse
entrevoir un sommet. Comme le plus haut point — le plus
intense degré — d’attrait pour elle-même, que puisse définir la
vie. Sorte d’éclat salaire, indépendant des conséquences50. »
Enfin, il s’agira d’affirmer que la pensée à hauteur d’expérience

46
Id., Sur Nietzsche, op. cit., p. 15.
47
Ibid., p. 65-181.
48
Ibid., p. 185-188.
49
Ibid., p. 11.
50
Ibid., p. 49.

19
est quelque chose comme une boule de feu ou une luciole,
admirable et disparaissante : « Les doctrines de Nietzsche ont
ceci d’étrange : qu’on ne peut les suivre. Elles situent en avant
de nous des lueurs imprécises, éblouissantes souvent : aucune
voie ne mène dans la direction indiquée51. »
Tout cela n’aura pas empêché Bataille de reprendre
position, par-delà la fin des hostilités, pour rappeler que là où
avait commencé la « tragédie » de la guerre mondiale, à savoir
l’Espagne de la guerre civile, là même se tenait encore « le
dernier réduit fasciste » sous le règne de Franco52. En éditant un
cahier intitulé Actualité et consacré spécialement à « L’Espagne
libre » — y étaient regroupés, entre autres, des textes d’Albert
Camus, de Jean Cassou, de Federico García Lorca, de Maurice
Blanchot et d’Ernest Hemingway —, Georges Bataille retrouvait
le sens politique de toute expérience, dont il décrivait la
complexité en nouant dans son propre texte le Tres de Mayo de
Goya, la mort de Granero dans les arènes de Madrid, la « culture
de l’angoisse » inhérente au cante jondo et la « liberté intime »
des anarchistes andalous. Fussent-ils enfermées dans les geôles
de Franco, avec pour toute lumière la braise d’une cigarette dans
le noir et l’appel déchirant de leurs chants nommés carceleras53.

51
Ibid., p. 107.
52
Cf. M. Surya, Georges Bataille, op. cit., p. 443-448.
53
G. Bataille, « À propos de Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway » (1945),
Georges Bataille, une liberté souveraine, dir. M. Surya, Paris, Fourbis, 1997, p. 41-47 (je
renvoie à cette édition en raison du caractère tronqué des Œuvres complètes). Sur ce texte
admirable, cf. G. Didi-Huberman, « L’œil de l’expérience » (2004), Vivre le sens, Paris, Le

20
*

Il ne faut donc pas dire que l’expérience, à quelque


moment de l’histoire que ce fût, a été « détruite », comme le fait
Giorgio Agamben dans Enfance et histoire54. Il faut, au contraire
— et peu importe la puissance du règne et de sa gloire, peu
importe l’efficacité universelle de la « société du spectacle » —,
affirmer que l’expérience est indestructible, quand bien même
elle se trouverait réduite aux survivances et aux clandestinités de
simples lueurs dans la nuit. L’expérience est indestructible, et les
moments de non-savoir en offriraient justement le symptôme.
C’est ce que nous enseignent, chacune à sa façon, les libres
« expériences intérieures » écrites par Georges Bataille, les
expériences sur le langage ou les rêves transmises par Victor
Klemperer ou Charlotte Beradt. Et même les « bouteilles à la
mer », désespérées mais adressées, agonisantes mais précises,
des membres du Sonderkommando d’Auschwitz.
Toutes ces expériences clandestines s’adressent —
d’autant plus impérieusement qu’elles en sont d’abord
empêchées — aux peuples qui pourront ou voudront bien, à un
moment ou à un autre, les entendre. Toutes sont des actes

Seuil-Centre Roland-Barthes, 2008, p. 147-177.


54
G. Agamben, Enfance et histoire. Destruction de l’expérience et origine de
l’histoire (1977), trad. Y. Hersant, Paris, Payot, 1989, p. 19-20.

21
politiques fondés sur une hypothétique « communauté qui
reste », une communauté dont on ne sait rien au moment même
où l’on s’adresse à elle. Toutes, donc, « tiennent au peuple par
les racines les plus profondes », ainsi que Walter Benjamin le
reconnaissait en chaque récit capable de transmettre une
expérience à autrui. Ce n’est pas que Robert Antelme fût revenu
vivant des camps de concentration qui suggérait à Maurice
Blanchot sa notion de l’indestructible. C’est, bien plutôt, que
L’Espèce humaine manifestait littéralement, dans son statut
d’écriture adressée à l’espèce, de récit transmis — et je n’arrive
pas à m’imaginer qu’il puisse un jour, comme Se questo è un
uomo de Primo Levi, ne plus être lu par personne —, cette force-
ci : que « l’homme est l’indestructible et que pourtant il peut être
détruit55 », paradoxe qui s’explique évidemment par la notion de
survivance. Survivance des signes ou des images quand la survie
des protagonistes eux-mêmes se trouve compromise. Acte de
transmission malgré tout : acte de transmission quand on ne sait
même pas si quelqu’un sera là pour en recevoir les signaux.
C’est alors que le non-savoir, dans son pessimisme même —
mais son pessimisme organisé en images —, se constitue comme
expérience d’émancipation, donc comme geste politique.

55
M. Blanchot, « L’espèce humaine » (1962), L’Entretien infini, Paris, Gallimard,
1969, p. 192.

22