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Cour d'Appel de Paris

Tribunal de Grande Instance de Paris

Jugement du

32e chambre correctionnelle

:

13 novembre 2015

N° minute

:

1

N° parquet

:
:

13165000115

JUGEMENT CORRECTIONNEL

A l'audience publique du Tribunal Correctionnel de Paris le HUIT OCTOBRE DEUX MILLE QUINZE, a été appelée l’affaire

ENTRE :

Madame le PROCUREUR DE LA REPUBLIQUE FINANCIER, près ce tribunal, demandeur et poursuivant

PARTIES CIVILES :

L'AGENT JUDICIAIRE DE L'ETAT, dont le siège social est sis PLACE BEAUVAU 75800 PARIS 8EME, partie civile, représenté par Maître Pierre D'AZEMAR de FABREGUES, avocat au barreau de Paris (SCP URBINO Associés – P137), qui dépose des conclusions régulièrement datées et signées par le Président et le greffier et jointes au dossier.

Le COMITE DE SOUTIEN AU PREFET BONNET ET A LA MANIFESTATION DE LA VERITE, dont le siège social est sis 24? Rue de Tourville 78100 ST GERMAIN EN LAYE , partie civile, non comparant représenté sans mandat

l'Association SOS Victimes de Notaires, dont le siège social est sis

, partie civile,

non comparant représenté sans mandat

le Comité de Soutien à Guy GRALL, dont le siège social est sis

, partie civile,

non comparant représenté sans mandat

Monsieur BIDALOU Jacques, demeurant :

comparant

, partie civile,

DEBATS

Monsieur Claude GUEANT est poursuivi devant ce tribunal à la requête du Parquet National Financier sous la prévention :

D'avoir à PARIS, entre le 1er juillet 2002 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, étant dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur du cabinet du ministre de l'intérieur, été complice du délit de détournement de fonds publics commis par Michel GAUDIN, personne dépositaire de l'autorité publique, par provocation résultant d'un ordre, d'un abus de pouvoir ou d'autorité, en l'espèce en ordonnant à Michel GAUDIN, directeur général de la police nationale de lui remettre une somme de 210 000 euros provenant des frais d'enquête et de surveillance, remise au DGPN à raison de ses fonctions, à des seules fins d'enrichissement personnel, au préjudice du Ministère de l'intérieur,

Faits prévus et réprimés par les articles 121-6, 121-7, 432-15 et 432-17 du code pénal.

D'avoir à Paris, entre le 1er juillet 2002 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, étant dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, sciemment recelé une somme de 210.000 euros qu'il savait provenir d'un délit commis au préjudice du ministère de l'intérieur, en l'espèce du délit de détournement de fonds publics commis par Michel GAUDIN, personne dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur général de la police national, fonds provenant des frais d'enquête et de surveillance, remise au DGPN à raison de ses fonctions,

Faits prévus et réprimés par les articles 321-1, 321-3, 321-4, 322-15, 432-15 et 432- 17 du code pénal.

***

Monsieur Michel GAUDIN est poursuivi devant ce tribunal à la requête du Parquet National Financier sous la prévention :

D'avoir à PARIS, entre le 1er juillet 2002 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, étant dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur général de la Police Nationale, détourné des fonds publics qui lui avaient été remis à raison de ses fonctions, en l'espèce une somme de 210 000 euros, fonds provenant des frais d'enquête et de surveillance, aux fins de les remettre à Claude GUEANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, à des fins étrangères à leur destination et en violation des textes règlementaires applicables à l'époque des faits, et ce au préjudice du Ministère de l'intérieur,

faits prévus et réprimés par les articles 432-15 et 432-17 du code pénal.

***

Monsieur Daniel CANEPA est poursuivi devant ce tribunal à la requête du Parquet National Financier sous la prévention :

D'avoir à PARIS, entre le 1er juillet 2002 et le 31 août 2003, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, en sa qualité de directeur de cabinet adjoint du ministre de l'intérieur, sciemment recelé une somme estimée entre 21 000 euros et 28 000 euros au plus qui lui avait été remise par Claude GUEANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, et qu'il savait provenir du détournement des frais d'enquêtes et de surveillance, fonds publics, par une personne dépositaire de l'autorité publique et ce à des seules fins d'enrichissement personnel, fonds publics, au préjudice du Ministère de l'intérieur,

Faits prévus et réprimés par les articles 432-15, 342-17, 321-1, 321-3, 321-4, 321-9, 321-10 du code pénal.

***

Monsieur Michel CAMUX est poursuivi devant ce tribunal à la requête du Parquet National Financier sous la prévention :

D'avoir à PARIS, entre le 1er juillet 2002 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, en sa qualité de chef de cabinet du ministre de l'intérieur, sciemment recelé une somme de 42 000 euros, qui lui avait été remise par Claude GUEANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, et qu'il savait provenir du détournement des frais d'enquêtes et de surveillance, fonds publics, par une personne dépositaire de l'autorité publique et ce à des seules fins d'enrichissement personnel, au préjudice du Ministère de l'intérieur,

Faits prévus et réprimés par les articles 432-15, 342-17, 321-1, 321-3, 321-4, 321-9, 321-10 du code pénal.

***

Monsieur Gérard MOISSELIN est poursuivi devant ce tribunal à la requête du Parquet National Financier sous la prévention :

D'avoir à PARIS, entre octobre 2003 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, en sa qualité de directeur adjoint du cabinet du ministre de l'intérieur, sciemment recelé une somme de 18 000 euros, qui lui avait été remise par Claude GUEANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, et qu'il savait provenir du détournement des frais d'enquêtes et de surveillance, fonds publics, par une personne dépositaire de l'autorité publique et ce à des seules fins d'enrichissement personnel, au préjudice du Ministère de l'intérieur,

Faits prévus et réprimés par les articles 432-15, 342-17, 321-1, 321-3, 321-4, 321-9, 321-10 du code pénal.

Les débats ont été tenus en audience publique.

Audience du 28 septembre 2015, à 13h30.

A l’appel de la cause, la présidente a constaté la présence de Monsieur Claude

GUEANT, de Monsieur Michel GAUDIN, de Monsieur Daniel CANEPA, de Monsieur Michel CAMUX et de Monsieur Gérard MOISSELIN, prévenus.

GUEANT Claude a comparu à l’audience assisté de son conseil ; il y a lieu de statuer contradictoirement à son égard.

GAUDIN Michel a comparu à l’audience assisté de son conseil ; il y a lieu de statuer contradictoirement à son égard.

CANEPA Daniel a comparu à l’audience assisté de son conseil ; il y a lieu de statuer contradictoirement à son égard.

CAMUX Michel a comparu à l’audience assisté de son conseil ; il y a lieu de statuer contradictoirement à son égard.

MOISSELIN Gérard a comparu à l’audience assisté de son conseil ; il y a lieu de statuer contradictoirement à son égard.

La

présidente a procédé à l'appel des parties civiles.

La

présidente a procédé à l'appel des témoins.

La

présidente a indiqué aux témoins présents leurs dates d'audition, sous réserve des

nullités.

La présidente a fait interdiction aux témoins d'assister aux débats et a demandé au chef

d'escorte de bien vouloir veiller au respect de cette interdiction.

La présidente a informé les prévenus de leurs droits, au cours des débats, de faire des

déclarations, de répondre aux questions qui lui sont posées ou de se taire,

conformément aux dispositions de l'article 406 du code de procédure pénale.

La président a procédé à l'interrogatoire d'identité des prévenus et a donné lecture de

l’acte qui a saisi le tribunal.

***

La présidente a constaté que des conclusions de nullité avaient été déposées.

Maître Jean-Yves DUPEUX, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions de nullité.

Maître Pierre D'AZEMAR DE FABREGUES, avocat au barreau de Paris, conseil de l'AGENT JUDICIAIRE DE L'ETAT, partie civile, a été entendu en sa plaidoirie.

Le Ministère Public a été entendu en ses réquisitions.

Maître Philippe DEHAPIOT, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie sur les nullités.

Maître Philippe BOUCHEZ EL GHOZI, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions sur la prescription.

Maître Philippe DEHAPIOT, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions sur la prescription.

Maître Pierre D'AZEMAR DE FABREGUES, avocat au barreau de Paris, conseil de L'AGENT JUDICIAIRE DE L'ETAT, partie civile, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions en réponse sur la prescription.

Le Ministère Public a été entendu en ses réquisitions.

Maître Philippe DEHAPIOT, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa réponse.

Le Ministère Public a été entendu en sa réponse.

Maître Jacques KOHN, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Daniel CANEPA, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie.

Maître Philippe BOUCHEZ EL GHOZI, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie.

Maître Philippe BOUCHEZ EL GHOZI, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions de supplément d'information.

Maître Pierre D'AZEMAR DE FABREGUES, avocat au barreau de Paris, conseil de l'AGENT JUDICIAIRE DE L'ETAT, partie civile, a été entendu en sa plaidoirie.

Le Ministère Public a été entendu en ses réquisitions.

Maître Jean-Yves DUPEUX, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, en sa plaidoirie.

La présidente a rappelé le planning prévisionnel des audiences.

La présidente a indiqué aux parties qu'une copie des procès-verbaux et pièces de la perquisition effectuée au domicile de Monsieur Claude GUEANT serait remise par le Parquet National Financier.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 1er octobre 2015 à 09h00.

Audience du 1er octobre 2015, à 09h00.

Le tribunal a vidé son délibéré sur les nullités et a joint les incidents au fond, après en avoir délibéré. La présidente a donné connaissance des faits dans un rapport préliminaire.

La présidente a instruit l’affaire, interrogé les prévenus présents sur les faits et reçu leurs déclarations.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 1er octobre à 14h15.

Audience du 1er octobre 2015, à 14h15

La présidente a instruit l'affaire, interrogé les prévenus présents sur les faits et reçu leurs déclarations.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 2 octobre 2015 à 09h00.

Audience du 2 octobre 2015, à 09h00.

La présidente a instruit l'affaire, interrogé les prévenus présents sur les faits et reçu leurs déclarations.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 2 octobre 2015 à 14h00.

Audience du 2 octobre 2015, à 14h00.

Monsieur Pierre BOUSQUET DE FLORIAN, cité en qualité de témoin à la requête de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa déposition, après avoir prêté serment conformément aux dispositions de l'article 446 du Code de procédure pénale.

Madame Martine MONTEIL, citée en qualité de témoin à la requête de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendue en sa déposition, après avoir prêté serment conformément aux dispositions de l'article 446 du Code de procédure pénale.

Monsieur Alain GARDERE, cité en qualité de témoin à la requête de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa déposition, après avoir prêté serment conformément aux dispositions de l'article 446 du Code de procédure pénale.

Monsieur Jacques FRANQUET, cité en qualité de témoin à la requête de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa déposition, après avoir prêté serment conformément aux dispositions de l'article 446 du Code de procédure pénale.

Monsieur Jean-Joël SCHINDLER, cité en qualité de témoin à la requête de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa déposition, après avoir prêté serment conformément aux dispositions de l'article 446 du Code de procédure pénale.

La présidente a instruit l'affaire, interrogé les prévenus présents sur les faits et reçu leurs déclarations.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 7 octobre 2015 à 09h00.

Audience du 7 octobre 2015, à 09h00.

La présidente a instruit l'affaire, interrogé les prévenus présents sur les faits et reçu leurs déclarations.

La présidente a donné lecture des constitutions de parties civiles, par conclusions déposées par Monsieur Jacques BIDALOU.

Maître Pierre D'AZEMAR DE FABREGUES, avocat au barreau de Paris, conseil de l'AGENT JUDICIAIRE DE L'ETAT, partie civile, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Le ministère public a été entendu en ses réquisitions.

Puis les débats ne pouvant être terminés au cours de la même audience, le tribunal a ordonné qu'ils seraient continués à l'audience du 7 octobre 2015 à 14h00.

Audience du 7 octobre 2015, à 14h00.

Maître Philippe DEHAPIOT, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Michel GAUDIN, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Maître Philippe BOUCHEZ EL GHOZI, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Maître Michel LAURET, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Gérard MOISSELIN, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Maître Daniel MERCHAT, avocat au barreau de Bobigny, conseil de Monsieur Michel CAMUX, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Maître Jacques KOHN, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Daniel CANEPA, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Maître Jean-Yves DUPEUX, avocat au barreau de Paris, conseil de Monsieur Claude GUEANT, prévenu, a été entendu en sa plaidoirie, après dépôt de conclusions.

Les prévenus ont eu la parole en dernier.

Le greffier a tenu note du déroulement des débats.

Puis à l'issue des débats tenus à l'audience publique du 7 octobre 2015 à 14h00, le tribunal a informé les parties présentes ou régulièrement représentées que le jugement serait prononcé le 13 novembre 2015 à 13h30, conformément aux dispositions de l'article 462 du Code de procédure pénale.

A cette date, vidant son délibéré conformément à la loi, le Président a donné lecture de la décision, en vertu de l'article 485 du code de procédure pénale, dont la teneur suit.

SOMMAIRE

A) SUR L'ACTION PUBLIQUE :

 

page 17

I- FAITS ET PROCEDURE

 

page 17

 

1.1

Chronologie de la procédure

 

page 17

1.2

Le

rapport

de

l'IGA/IGPN

sur

les

frais

d'enquête

et

de

 

surveillance

 

page 18

1.2.1 Contexte et objet de la mission d'inspection

 

1.2.2 Contenu du rapport

 
 

1.3

La dénonciation de la Cour des comptes

 

page 23

1.4

L'enquête préliminaire

 

page 24

1.5

Investigations complémentaires du parquet national financier et introduction d'une phase de contradictoire avant la délivrance

 

des citations

 

page 28

 

1.6

Instruction contradictoire à l'audience

 

page 28

II-

SUR

L'EXCEPTION

DE

NULLITÉ

TIRÉE

DU

CHOIX

DE

L'ENQUETE PRÉLIMINAIRE

page 30

III- APPREHENSION DU CONTEXTE

page32

3.1 Le ministère de l'intérieur

page 33

3.1.1 Le ministre, le cabinet ministériel centrale

3.1.2 La Direction Générale de la Police Nationale (DGPN)

et l'administration

3.2 Les primes des membres de cabinets ministériels

page 34

3.2.1 Avant la réforme dite «JOSPIN» de décembre 2001 : des

fonds spéciaux de Matignon au rapport LOGEROT 3.2.1.1 Primes en espèces des membres de cabinet 3.2.1.2 Révélation des fonds spéciaux de Matignon et rapport LOGEROT

3.2.2 - La réforme «JOSPIN» et la mise en place des indemnités de sujétions particulières (ISP) au 1er janvier 2002

3.3 Les frais d'enquête et de surveillance (FES) de la police

3.3.1

surveillance

Les

textes

concernant

les

frais

d'enquête

page39

et

de

3.3.2 Des paiements en numéraire relevant d'un régime

budgétaire et comptable dérogatoire instauré par le décret du 5 novembre 1993

formulées à l'égard du fonctionnement actuel

des FES au sein de la police nationale à des fins indemnitaires et

3.3.3 Critiques

propositions d'amélioration

3.3.3.1 Les observations de la Cour des comptes

3.3.3.2 La note du CBCM mettant fin à tout versement au titre des FES

3.3.3.3 Les réformes engagées par le DGPN depuis octobre

2012

IV- L'UTILISATION D'UNE PARTIE DES FRAIS D'ENQUÊTE ET DE

SURVEILLANCE (FES) DE LA POLICE POUR VERSER DES GRATIFICATIONS EN ESPÈCES A DES MEMBRES DU CABINET

DU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ENTRE JUILLET 2002 ET MARS

2004

page 45

4.1 Des prélèvements reconnus sur les FES de la police à hauteur d'au moins 10 000 € par mois entre juillet 2002 et mars

2004

page 45

4.1.1 Des prélèvements sur les FES au profit de certains

membres du cabinet révélés et reconnus par Claude GUÉANT

4.1.1.1 Révélation des faits par Claude GUÉANT

4.1.1.2 Déclarations de Claude GUÉANT

4.1.1.3 Des déclarations néanmoins évolutives et parfois contestées

4.1.2 Des prélèvements sur les FES de la police reconnus par

Michel GAUDIN

4.1.3 Des prélèvements en espèces dont les deux directeurs

de cabinet-adjoint successifs et le chef de cabinet admettent

avoir bénéficié

4.1.3.1 Daniel CANEPA

4.1.3.2 Gérard MOISSELIN

4.1.3.3 Michel CAMUX

4.2 Des prélèvements sur les FES spécifiquement circonscrits au fonctionnement de ce cabinet ministériel (Nicolas SARKOZY 1)

entre juillet 2002 et mars 2004

page 61

4.2.1 Au sein du cabinet précédent (Daniel VAILLANT jusqu'au 7 mai 2002) : des prélèvements sur les FES qui avaient pris fin le 1er janvier 2002

4.2.1.1 Les déclarations des témoins

4.2.1.2 Mise en place de l'ISP

au 1er janvier 2002 :

enveloppe et répartition de la dotation annuelle budgétaire

4.2.2 Au sein du cabinet suivant (Dominique de VILLEPIN)

: des prélèvements sur les FES auxquels il a été mis fin dès le mois d'avril

2004

4.2.2.1 Les déclarations des témoins

4.2.2.2 Répartition de l'enveloppe d'ISP en 2004 et évolution de la dotation au cours des années ultérieures

V- SUR LA PRESCRIPTION ALLÉGUÉE

5.1 Position de la défense

page 67

page 67

5.2 Sur la prescription alléguée du délit de détournement de fonds

publics

page 68

5.3 Sur la prescription alléguée des délits de complicité et recel de

détournement de fonds publics

page 72

VI- SUR LES DÉLITS DE DÉTOURNEMENT DE FONDS PUBLICS, COMPLICITÉ ET RECEL DE CE DÉLIT REPROCHÉS À MICHEL GAUDIN ET CLAUDE GUÉANT page 72

6.1 Position de la défense

page73

6.1.1 Conclusions de Claude GUÉANT

6.1.2 Conclusions de Michel GAUDIN

6.2 Sur l'illécéité de la remise de fonds issus des frais d'enquête et

de surveillance à Claude GUÉANT

page75

6.2.1 Les primes en espèces au profit de membres de cabinet

ministériel : un mode de «rémunération» prévu par aucun texte applicable

6.2.2 L'emploi des FES aux fins de complément de rémunération de membres du cabinet du ministre de l'intérieur : un

détournement de leur objet défini à l'article 4 du décret du 15 juin 1926

6.3 Sur le délit de détournement de fonds publics reproché à

Michel GAUDIN

page79

6.4 Sur les délits de complicité et de recel de détournement de fonds

publics reprochés à Claude GUÉANT

page 83

6.4.1 Le rôle de Claude GUÉANT lors de la mise en place du régime exorbitant de droit commun des FES en 1993/1994 puis dans l'utilisation des FES, y compris au bénéfice des membres du cabinet ministériel, de 1994 à 1998

6.4.2 ISP 2002 : le choix délibéré de ne pas s'inscrire dans la limite des crédits ouverts par la loi de finances

4.2.1 6

mensuelle 6.4.2.2 .Répartition de l'ISP à compter du 8 mai 2002 :

.Dotation annuelle budgétaire et enveloppe

le choix de la rupture a) Avec le cabinet précédent (Cabinet Vaillant) : le choix d'une ISP supérieure de 31% à 46% à celle de leurs prédécesseurs pour le directeur de cabinet, son directeur de cabinet adjoint et le chef de cabinet b) Avec l'échelle des fonctions et des responsabilités au sein du cabinet : les ISP de Nicolas QUILLET et Emmanuelle MIGNON, l'absence d'ISP de Brice HORTEFEUX

GUÉANT

6.4.3

Sur

les

autres

explications

apportées

par

Claude

VII- LES DÉLITS DE RECEL DE DÉTOURNEMENT DE FONDS PUBLICS REPROCHÉS À DANIEL CANEPA, GÉRARD MOISSELIN

ET MICHEL CAMUX

page 92

7-1 Daniel CANEPA

page 93

7-2 Gérard MOISSELIN

page 95

7.3

Michel CAMUX

page 97

VIII- SUR LA DEMANDE DE SUPPLÉMENT D'INFORMATION page 98

IX- SUR LES PEINES :

page 100

9.1 - Claude GUÉANT

page 100

9.2- Michel GAUDIN

page 105

9.3- Daniel CANEPA

page 107

9.4 Gérard MOISSELIN

page 108

9.5- Michel CAMUX

page 109

B) SUR L'ACTION CIVILE :

page 110

I- Les demandes de Monsieur Jacques BIDALOU, du Comité de soutien au Préfet BONNET et à la Manifestation de la vérité, de l'association SOS Victimes des Notaires et du comité de soutien à Guy GRALL, présentées par Jacques BIDALOU

II- Les demandes de l'agent Judiciaire de l'État

Le tribunal a délibéré et statué conformément à la loi en ces termes :

A) SUR L'ACTION PUBLIQUE :

I- FAITS ET PROCÉDURE

1.1 Chronologie de la procédure

Le 27 février 2013 une perquisition était effectuée au domicile parisien de Claude GUÉANT, en présence du 1er vice-procureur chef de la section S2 du parquet de Paris et du représentant du bâtonnier, dans le cadre d'une enquête préliminaire distincte (P 12 123 7101/9) diligentée des chefs de faux, usage de faux et blanchiment.

Claude GUÉANT s'expliquait dans ces termes sur des mentions de paiements en espèces figurant sur vingt factures et bons de commande trouvés à son domicile et se rapportant à des achats d'ameublement et d'aménagement intérieurs, effectués entre le 1er octobre 2002 et le 26 novembre 2009, pour des sommes variant entre 180 et 7 900 euros, représentant un montant total de 47 614 euros :

«S'agissant des paiements en espèces que j'ai pu faire, ces paiements tiennent à une facilité qui consistait en ce que le Ministère de l'intérieur payait les primes de cabinet en espèces».

Le 2 mai 2013, le Ministre de l'intérieur, Manuel VALLS, saisissait le chef de service de l'inspection générale de l'administration (IGA) d'une mission sur l'usage des frais d'enquête et de surveillance de la police nationale, depuis

2002.

Le 7 mai 2013, Michel GAUDIN, directeur général de la police nationale (DGPN) de juin 2002 à mai 2007, était entendu par la mission d'inspection conjointe IGA/IGPN.

Le 6 juin 2013, Claude GUÉANT était entendu sur commission rogatoire d'un juge d'instruction du tribunal de grande instance de Paris par la DNIFF dans une information judiciaire distincte et déclarait :

«En mai 2002, je suis revenu au ministère de l'intérieur comme directeur de cabinet. (…).

Il se trouve que le constat a été fait par notre cabinet que la dotation d'ISP était un peu étriquée. La décision a donc été prise au démarrage du cabinet de conforter cette dotation d'ISP par un complément venant des frais d'enquête et de surveillance, comme cela était depuis toujours pratiqué au ministère de l'intérieur».

La présente procédure d'enquête préliminaire a été diligentée le 14 juin 2013 à la suite de la communication par le ministre de l'intérieur, le 10 juin 2013, au procureur de la République de Paris, du rapport conjoint de l'inspection générale de l'administration (IGA) et de l'inspection générale de la police nationale (IGPN), saisies le 2 mai 2013.

Le soit-transmis du 14 juin 2013 était rédigé en ces termes :

«En ayant l'honneur de la prier de bien vouloir procéder à une enquête sur les faits évoqués dans les documents joints, rapport de l'inspection générale de l'administration et de l'inspection générale de la police nationale sur les frais d'enquête et de surveillance et audition de M. Claude GUÉANT, en ce que les espèces dont ce dernier explique l'origine sont susceptibles de provenir de détournements de fonds publics».

Étaient joints à ce soit-transmis le rapport de l'IGA/IGPN et l'audition de Claude GUÉANT sur commission rogatoire en date du 6 juin 2013.

Confiée à la Division nationale d'investigations financières et fiscales, devenu Office national de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), ses résultats ont été transmis au parquet national financier à la suite du dessaisissement du parquet de Paris en sa faveur le 14 février 2014.

Parallèlement, Michel GAUDIN, alors qu'il était entendu le 10 juillet 2013 par la Cour des comptes qui réalisait une mission sur l'exercice de la fonction publique judiciaire dans la police et la gendarmerie pour les exercices 2002 à 2012, révélait spontanément avoir accepté, à compter de 2002, de verser en espèces 10 000 euros par mois à Claude GUÉANT, prélevés sur les fonds détenus à son cabinet.

Par courrier du 15 janvier 2014, le procureur général près la Cour des Comptes portait à la connaissance de madame le Garde des Sceaux les faits relevés par la Cour des comptes susceptibles de recevoir une qualification pénale et transmettait le rapport de la Cour des comptes (article R 143-3 du code des juridictions financières).

Les pièces d'exécution de l'enquête préliminaire confiée à l'OCLCIFF étaient retournées au Parquet National Financier le 5 mai 2014.

1.2 Le rapport de l'IGA/IGPN sur les frais d'enquête et de surveillance

Intitulé «Rapport sur les frais d'enquête et de surveillance IGA/IGPN», ce document de quarante-deux pages était accompagné de deux annexes.

1.2.1 Contexte et objet de la mission d'inspection

La lettre de mission du Ministre, figurant en annexe 1 du rapport, intitulée «mission sur l'usage des frais d'enquête et de surveillance» est ainsi rédigée :

«La destination et la gestion des frais d’enquête et de surveillance attribués à la police nationale au cours de la dernière décennie ont été mises en cause.

Institués par l'article 4 du décret du 15 juin I926 validé par l'article 7 du décret du 16 mai 1945, dispositions toujours en vigueur, ces frais sont destinés à permettre aux services de police d’être plus efficaces dans leur combat contre différentes formes de délinquance et de criminalité.

Ainsi, ils permettent notamment de rechercher des renseignements, de rémunérer des informateurs ou encore de mettre en œuvre des moyens d’investigation qui ne peuvent être acquis ou fournis dans le cadre des procédures administratives et comptables habituelles, compte tenu de la nature, de l’urgence ou de la nécessaire confidentialité caractérisant les missions à accomplir.

Ils permettent également aux enquêteurs de mener des enquêtes ou filatures en déplacement dans des contraintes compatibles avec la discrétion nécessaire au succès de ces missions.

La préservation de la légitimité de ces moyens d’action exclut toute dérive quant à leur destination et la rigueur de leur gestion. Je vous demande par conséquent, en vous adjoignant le concours do l'inspection générale de la police nationale, de procéder aux vérifications qui s’imposent.

Tout d’abord, vous vérifierez si, depuis le 1er janvier 2002, date d’entrée en vigueur de la réforme des primes de cabinets ministériels décidée par le Premier ministre, une fraction dos frais d'enquête et de surveillance de la police nationale a été utilisée à d’autres fins que celles pour lesquelles elles ont été créées.

Par ailleurs, vous rechercherez les usages des frais d’enquête et de surveillance et en identifierez les catégories de bénéficiaires.

Vous vérifierez également les conditions dans lesquelles les instructions données par le directeur général de la police nationale fin 2012 sont mises en œuvre, notamment s’agissant de leur usage, des règles d’engagement et de la traçabilité de leur emploi vis-à-vis de la hiérarchie opérationnelle.

Enfin, vous me ferez les recommandations que vous jugerez utiles pour améliorer à l’avenir l’usage légitime des frais d’enquête et de surveillance.

Je vous demande de me faire parvenir un premier rapport d’étape sous huitaine, et votre rapport complet dans le délai d’un mois».

En Annexe 2

figure la liste des personnes rencontrées par la mission (41

personnes), notamment, concernant la période de prévention et les périodes qui l'ont immédiatement précédée ou suivie : Patrice BERGOUGNOUX, DGPN de novembre 1999 à juin 2002 (prédécesseur de Michel GAUDIN), Michel GAUDIN, DGPN de juin 2002 à mai 2007, Bernard BOUCAULT, Directeur de cabinet du Ministre de l'intérieur de Septembre 2000 à mai 2002 (prédécesseur de Claude GUÉANT) et Pierre MONGIN, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur d'avril 2004 à juin 2005 (successeur de Claude GUÉANT). Claude GUÉANT ne fait pas partie des personnes entendues.

Michel GAUDIN était la seule personne entendue par l'IGA au titre de la période visée à la prévention.

1.2.2 Contenu du rapport

Ce rapport s'ouvre par une synthèse qui relève notamment :

«Avant la réforme des primes de cabinets ministériels entrée en vigueur au 1er janvier 2002, les dotations en numéraire reçues par le ministère de l'intérieur et qui servaient à indemniser les personnels de cabinet étaient, selon plusieurs témoignages concordants, confortées par un prélèvement sur les crédits pour frais d'enquête et de surveillance.

Il semble que la dotation initiale du ministère au titre de l'indemnité pour sujétions particulières des cabinets ministériels ait été relativement sous- évaluée par rapport aux dotations en numéraire de la période précédente (indemnités mises à disposition par le cabinet du Premier ministre et prélèvements sur les frais d'enquête et de surveillance), et que, pendant deux à trois ans, cette dotation ait été complétée par des versements en provenance des frais d'enquête et de surveillance, à hauteur d'environ 10 000 € par mois remis au directeur de cabinet du ministre».

Textes applicables aux FES

La première partie du rapport est consacrée à la présentation du dispositif législatif et réglementaire et des instructions qui encadrent des frais d'enquête et de surveillance (FES).

Ces derniers ont été institués par l'article 4 du décret du 15 juin 1926 qui définit les FES comme «toutes les autres dépenses que celles entrant dans la catégorie des frais de mission que le fonctionnaire peut être appelé à engager pour la mission qui lui est confiée».

Le décret n°93-1224 du 5 novembre 1993 prévoit que les FES «peuvent être payés directement en numéraire par un régisseur de l'État entre les mains d'un agent bénéficiaire nominativement désigné par la décision d'attribution prise par l'autorité administrative compétente».

Ce décret permet dans les faits à un «agent bénéficiaire» de percevoir des fonds destinés à d'autres bénéficiaires, et constitue pour ces paiements un système de régie spécifique.

La circulaire ministérielle (intérieur) du 14 février 1994 relative à la réforme des modalités de paiement des FES précise que les FES attribués à un agent bénéficiaire, nommément désigné à cet effet sont payés sur la base d'une décision ministérielle.

La circulaire ministérielle (intérieur) du 8 avril 1994 relative à l'achèvement de la réforme des modalités de paiement des FES, des frais de mission, autorise le paiement par le régisseur des FES par l'intermédiaire d'un agent bénéficiaire.

Les modalités de paiement des FES ont été précisées par une note du DGPN, monsieur Claude GUÉANT, le 3 février 1998 qui énumère trois catégories d'utilisation :

« -le recueil de renseignement

la rémunération d'informateurs

l'acquisition de matériels ou mise à disposition de moyens d'investigations qui ne peuvent être acquis ou fournis dans le cadre des procédures administratives et comptables habituelles, compte tenu de l'urgence des missions au titre desquelles ils sont alloués ou de la nécessaire confidentialité qui doit entourer ces dernières.

Des FES pourront également être alloués à des fonctionnaires actifs pour les défrayer dans le cadre de leurs missions d'investigations, de certaines dépenses qu'ils exposent ne pouvant être prises en charge par l'administration ou remboursées sur la base du décret du 28 mai 1990 relatif aux frais de déplacement.

En aucun cas, les FES ne doivent être considérés comme permettant d'alimenter à un régime indemnitaire : il s'agit de fonds qui vous sont confiés pour la conduite des enquêtes et des missions de police dont vous avez la charge».

Au sein de la deuxième partie intitulée «les usages et les bénéficiaires des frais d'enquête et de surveillance de 2002 à 2012» une page et demie au paragraphe 2-1 (pages 19 et 20) est consacrée au premier point de la mission, «l'utilisation des frais d'enquête et de surveillance de la police à d'autres fins que celles pour lesquelles ils ont été créés», depuis le 1er janvier 2002.

Les rédacteurs du rapport indiquent que le versement, avant la réforme des primes de cabinet entrée en vigueur le 1er janvier 2002, d'une partie des FES pour compléter les primes provenant des fonds spéciaux du premier ministre semble corroboré par «l'annexe n°27 «intérieur et libertés locales- Sécurité intérieure et gendarmerie» du rapport fait par M. Gilles CARREZ au nom de la commission des finances de l'Assemblée nationale sur le projet de loi de finances (PLF) 2003, qui indique que le PLF 2003 prévoit le transfert de près de 320 000 euros de l'article 92 (enquête et surveillance) vers le chapitre 31-

02 au titre de la consolidation des crédits liés à la création de l'indemnité de sujétions particulières des personnels des cabinets ministériels».

Ils relèvent que «la montée en puissance de la ressource allouée pour le paiement de l'indemnité de sujétions particulières des personnels du cabinet du ministre de l'intérieur entre 2002 et 2005 (augmentation de plus de 300%) va dans le sens de cette hypothèse».

Ils présentent un tableau de l'évolution de la ressource allouée pour le paiement de l'ISP des personnels du cabinet du ministère de l'intérieur de 2002 à 2012.

Ainsi, la ressource annuelle allouée pour le paiement de l'ISP était de 434 K€ en 2002, 939 K€ en 2003, 1 059 K€ en 2004, 1 315 K€ en 2005, 1 920 K€ en 2006 et a décru progressivement pour atteindre 1 547 K€ en 2012.

Le rapport précise que «de janvier 2002 à mai 2002, puis à partir de l'été 2004 et jusqu'à aujourd'hui, les témoignages recueillis par la mission vont tous dans le même sens d'une absence de versements de la DGPN vers le cabinet du ministre de l'intérieur».

Le reste de la deuxième partie du rapport (paragraphe 2-2 pages 20 à 33) concerne le système actuellement en vigueur d'utilisation des frais d'enquête et de surveillance au sein de la police nationale. La mission constate que les FES sont majoritairement distribués comme gratifications individuelles ou collectives, certes le plus souvent en lien avec l'activité des services ou la manière de servir, mais sans que cette utilisation réponde toujours directement à des besoins opérationnels liés aux enquêtes et aux critères fixés par le décret du 15 juin 1926.

Il est précisé que seules les archives relatives aux années 2007 à 2012 ont été retrouvées par le cabinet de la DGPN et transmises à la mission d'enquête. Les archives relatives à la distribution des FES ont été détruites.

Le rapport comporte notamment des informations sur les directions bénéficiaires des frais d'enquête et de surveillance (FES) : préfet de police, chef de l'IGPN, DCRI, DCPJ, SPHP, DCSP, DCI, DCPAF, cabinet DGPN ainsi que sur les procédures et les utilisations faites de ces frais par les différentes directions.

La troisième partie du rapport concerne la mise en œuvre des nouvelles instructions engagées par le DGPN depuis octobre 2012 et relatives à l’usage, aux règles d’engagement et à la traçabilité de l’emploi des frais d’enquête et de surveillance.

La quatrième et dernière partie du rapport est consacrée aux préconisations de la mission.

En synthèse, la mission conclut, en ce qui concerne le constat relatif à l'utilisation actuelle des FES au sein de la police nationale «le flou de la base juridique qui ne définit qu’en creux ce que sont les frais d’enquête et de surveillance offre une souplesse qui a conduit à des interprétations très extensives des utilisations de ces crédits et, notamment, à verser des compléments indemnitaires déguisés ; la revalorisation indiciaire et indemnitaire dont a bénéficié la police nationale a permis aux directeurs généraux de donner des instructions pour prohiber ces pratiques qui, en l’absence de dispositifs de compte rendu et de contrôle, ont néanmoins perduré, au moins dans certains services».

*****

La question de l'utilisation, depuis le 1er janvier 2002, des frais d'enquête et de surveillance de la police à d'autres fins que celles pour lesquelles ils ont été créés (premier point de la lettre de mission) concerne donc exclusivement celle des versements de FES de la DGPN vers le cabinet du ministre de l'intérieur. Ces versements auraient existé pendant deux ou trois ans à partir de mai 2002 et seraient liés à l'insuffisance de la ressource allouée de 2002 à 2004 pour compenser les indemnités de cabinet des membres du cabinet du ministère de l'intérieur. Elle est présentée comme distincte de celle du système actuellement en vigueur des FES (points 2, 3 et 4 de la mission) exclusivement consacrée à l'utilisation des FES au sein des directions et services bénéficiaires de la police nationale.

1.3 La dénonciation de la Cour des comptes

En application de l'article L 111-3 du code des juridictions financières, la Cour des comptes avait engagé parallèlement une enquête sur l'exercice de la fonction publique judiciaire dans la police et la gendarmerie. A cette occasion, elle constatait le paiement de sommes en espèces au titre des frais d'enquête et de surveillance. En juin 2013, la Cour des comptes dressait un relevé d'observations provisoires sur les frais d'enquête et de surveillance au sein de la police nationale, pour les exercices 2002 à 2012.

Le 17 février 2014, le Parquet National Financier transmettait au service d'enquête ( devenu Office Central de Lutte contre la Corruption et les Infraction Financières et Fiscales - OCLCIFF) le rapport de la Cour des comptes. Le commissaire divisionnaire, chef de l'OCLCIFF constatait que les conclusions de la Cour des comptes «dépassent le cadre de la saisine de l'enquête préliminaire qui visait le fonctionnement des FES entre mai 2002 et juillet 2004 et le versement de sommes à Monsieur GUÉANT par Monsieur GAUDIN. La Cour des comptes analyse le système général des FES».

Ce rapport intitulé «Les frais d'enquête et de surveillance dans la police nationale» se compose du relevé d'observations provisoires daté de juin 2013, destiné à recevoir les remarques des personnes destinataires, des observations

du Directeur Général de la Police Nationale (DGPN), Claude BALAND, en date du 4 juillet 2013, d'une note du Contrôle budgétaire et comptable ministériel (CBCM) au DGPN en date du 11 juin 2013 et des observations définitives de la Cour des comptes en date du 26 décembre 2013. Le président de la 4ème chambre de la Cour des comptes indique qu'un référé est adressé sur le même sujet par le Premier président de la Cour des comptes au ministre de l'intérieur.

Dans ses observations définitives, la 4 ème chambre de la Cour des comptes du mois de décembre 2013 analyse le système des FES au sein de la police, formule des critiques. La cour relève s'agissant de l'évolution des frais d'enquête et de surveillance de 2002 à 2012, que «la Cour n'a pu accéder à aucune archive relative à l'emploi de ces fonds pour les années antérieures à 2012. Il semble qu'aucune trace écrite ou numérique n'ai été conservée. Les gestionnaires de ces fonds, Henriette BOISSEAU, puis Robert MARTIN, ont tenu un inventaire des sommes versées dans un cahier à spirales dont, selon ce dernier, ils ont détruit les pages remplies à la fin de chaque exercice. L'absence de conservation du moindre compte-rendu d'emploi des sommes en espèces versées au cabinet du DGPN de 2002 à 2011, soit au total un montant cumulé de 32 300 000 millions d'euros, hors la dotation versée à la DCPJ pour la rémunération des informateurs, a été confirmée par M. Michel GAUDIN et M. Frédéric PECHENARD au cours de leur audition par la cour des comptes, le 10 juillet 2013.

Sans avoir été préalablement questionné à ce sujet Monsieur Michel

GAUDIN a indiqué à la cour qu'à la demande de M. Claude GUÉANT, directeur de cabinet du Ministre de l'intérieur, il avait accepté à compter de 2002 de verser à ce dernier 10 000 euros par mois en espèces, prélevés sur les fonds détenus à son cabinet. Selon lui, le but de ce versement était de maintenir le niveau des primes de cabinet ministériel après la suppression du recours aux fonds spéciaux et l'institution de l'indemnité de sujétion

particulière (ISP). M. GAUDIN

Claude GUÉANT avait distribué ces sommes aux autres membres de cabinet ou les avait conservées par-devers lui».

a

toutefois

dit

ignorer

si

M.

Au terme de ses observations, la cour a émis un certain nombre de recommandations concernant l'utilisation des FES au sein de la police nationale, à l'heure actuelle.

1.4 L'enquête préliminaire

L'enquête a consisté dans un premier temps, au cours d'une réunion tenue le 17 juin 2013 avec le parquet de Paris, pour les fonctionnaires de l'OCLCIFF à se faire préciser que leurs investigations devaient porter dans un premier temps sur le «versement des primes aux membres de cabinet du ministre de l'intérieur par le DGPN durant les années 2002 à 2004».

Les enquêteurs ont ensuite effectué des constatations sur le rapport de l'IGA et recensé les textes applicables à l'attribution des frais d'enquête et de surveillance, qui ont été annexés au dossier.

Ils

l'administration ayant participé à la mission.

ont

ensuite

entendu

M.

Alain

LARANGÉ,

Ce dernier déclarait :

inspecteur

général

de

«C'est à la suite de la mission qui nous a été confiée par le ministre de l'intérieur sur l'usage des FES, à la suite de la suppression des primes versées en liquide aux membres des cabinets ministériels (fin 2001- à l'époque des fonds secrets de Matignon), nous avons entendu un certain nombre de personnes, dont les 4 DGPN qui se sont succédé de 2002 à 2012.

C'est à l'occasion de l'entretien (le 7 mai 2013) avec M. Michel GAUDIN, auquel participaient les quatre membres de la commission, que ce dernier a évoqué les faits suivants :

M.GAUDIN nous a donc dit que dans son souvenir et pendant une période d'environ 2 ans, entre juillet 2002 et au plus tard l'été 2004, il a remis chaque mois au directeur de cabinet, à l'époque M. Guéant, jusqu'en mars 2004, une enveloppe d'environ 10 000 € prélevés sur les frais d'enquête et de surveillance dont il assure la gestion.

Il nous a expliqué que c'était un système qui existait de longue date et que c'était à la demande du directeur de cabinet qu'il l'avait fait. Sur l'utilisation qu'a pu en faire M.GUÉANT, M.GAUDIN ne nous a rien dit, il a juste supposé qu'il les avait utilisés pour le fonctionnement «au sens policier» du cabinet. M.GAUDIN a été assez imprécis dans ses propos, que ce soit sur le montant de l'enveloppe et sur la date de début et de fin».

Monsieur LARANGÉ ajoutait :

«quand on va voir les archives au niveau de la DGPN, il n'y a aucun justificatif de l'utilisation/répartition des FES avant 2007. Il nous a été dit que les FES étaient détruits chaque année. La seule chose qui nous a été fournie, ce sont les décisions d'attribution ministérielles par direction à partir de 2007. A partir de 2007, sur ces décisions d'attribution, on voit bien qu'aucune somme n'est destinée au cabinet».

Robert MARTIN, chef de cabinet du DGPN de mai 2007 à mai 2012 expliquait que pour la période 2007/2011, il détruisait les justificatifs en fin d'exercice après vérification faite avec le DGPN.

Les enquêteurs cherchaient ensuite à identifier la dénommée « Henriette » qui aurait été chargée, au sein de la DGPN, de la distribution des FES pour cette période.

Il apparaissait qu'Henriette BOISSEAU, citée par tous les intervenants comme étant la personne responsable des frais d'enquête à la DGPN jusqu'en 2007 mais qui n'avait pas été entendue dans le cadre de la mission de l'IGA, décédait au cours de l'été 2013, à l'âge de 92 ans. Sa collaboratrice, Mme Corinne MONNIER était entendue. Elle confirmait que MME BOISSEAU s'occupait seule des FES, remettait les fonds hors de sa présence et était en relation directe avec le DGPN. Elle n'avait pas accès au coffre de Mme BOISSEAU et ignorait quels documents-papier elle tenait exactement, hors les cahiers à spirale.

En réponse à une réquisition du service d'enquête, il était confirmé que la DGPN ne disposait pas d'archives concernant la gestion des FES pour cette période 2002-2004.

Les fonctionnaires de police ont ensuite recherché le rôle joué par le département comptable ministériel dans l'attribution et la distribution des FES par la DGPN et les archives détenues relatives à l'attribution et la distribution de ces frais. Ils ont dans ce cadre entendu le payeur général du trésor et le comptable budgétaire et contrôleur ministériel (CBCM) qui ont déclaré que, compte tenu du régime dérogatoire des FES, ils n'effectuaient aucun contrôle sur leur emploi.

Ils se sont ensuite attachés à vérifier les premières déclarations faites par Claude GUÉANT sur les bénéficiaires des sommes en espèces.

Dans sa déclaration du 6 juin 2013, jointe au soit-transmis, Claude GUÉANT avait déclaré, qu'à son arrivée comme directeur de cabinet du ministère de l'intérieur, il avait fait le constat que «la dotation d'ISP était un peu étriquée». Il avait donc décidé de «conforter cette dotation d'ISP par un complément venant des frais d'enquêtes et de surveillance, comme cela était toujours pratiqué au ministère de l'intérieur».

Selon M.GUÉANT, cette décision aurait été prise par les principaux responsables du cabinet, lui-même, M.CANEPA, Laurent SOLLY et M.BERLIOZ, ces «quatre décideurs étaient ceux qui bénéficiaient de cet abondement et qui, en contrepartie avaient des contraintes particulières, notamment de permanence».

Claude GUÉANT indiquait avoir sollicité ce versement auprès de Michel GAUDIN, DGPN, qui devait être de l'ordre de 12 000 euros en espèces par mois. Il répartissait lui-même les fonds, conservait 5 000 euros pour lui, remettait 3 000 euros à M.CANEPA, 2 000 euros à Laurent SOLLY (ou à Michel CAMUX) et à M.BERLIOZ.

Plusieurs témoins cités successivement par Claude GUÉANT comme ayant été bénéficiaires de sommes en espèces étaient entendus et contestaient avoir reçu des complément de rémunération en espèces.

Des vérifications étaient d'abord menées sur la composition du cabinet de M.GUÉANT, puis des recherches étaient effectuées sur les comptes bancaires avant de procéder aux auditions des personnes sous le statut de mis en cause, sans garde à vue.

Les comptes bancaires de Daniel CANEPA, Gérard MOISSELIN et Michel CAMUX ne mentionnaient ni dépôt ni retrait d'espèces sur les périodes au cours desquelles ils avaient exercé des fonctions au cabinet de Claude GUÉANT. Ces derniers étaient entendus et reconnaissaient avoir reçu chaque mois des espèces de la part de Claude GUÉANT. Ils indiquaient qu'aucun document n'était signé lors des remises d'espèces par le directeur de cabinet.

Il était également procédé aux auditions des prédécesseurs et successeurs de messieurs GUÉANT et GAUDIN dans leurs fonctions respectives de directeur de cabinet et de DGP.

Ces témoins confirmaient qu'aucun fonds en espèces provenant des FES n'avaient été versés aux membres du cabinet à partir du 1er janvier jusqu'au 8 mai 2002 puis à compter du 1er avril 2004.

Les enquêteurs obtenaient la liste détaillée de tous les membres du cabinet du ministre de l'intérieur entre mai 2002 et mai 2004 ainsi que les copies des bulletins de salaires des membres du cabinet de Daniel VAILLANT et de celui de Nicolas SARKOZY.

Ils s'attachaient ensuite à analyser le montant des ISP à partir des informations communiquées par le ministère de l'intérieur sur ces ISP au cours de l'année 2002. Deux tableaux ont été établis, l'un pour le cabinet de Daniel VAILLANT, l'autre pour le cabinet de Nicolas SARKOZY.

A l'occasion de l'exploitation de ces deux tableaux, les enquêteurs relevaient :

«Constatons que dans le cabinet de Daniel VAILLANT, les 21 membres du cabinet percevaient une ISP avec 3 montants : un pour le directeur de cabinet et son adjoint (1 392,26 € nets), un pour le chef de cabinet (1 254,02 € nets) et un autre pour tous les autres membres (1 219 euros bruts). Entre janvier et mai 2002, le total brut des ISP versées s'élève à 26 362 euros.

Pour le cabinet de Nicolas SARKOZY, 20 membres de cabinet perçoivent une ISP, avec des montants très différents entre les personnes mais aussi selon les mois (les premiers paiements commencent en juillet mais on constate que la somme a du être versée sur un autre poste le mois précédent avec une ligne de régularisation « régul acompte budget de l'État ». La très grande majorité de ces ISP sont supérieures à celles perçues par les membres du cabinet de Daniel Vaillant. C'est le cas pour le directeur de cabinet, le directeur adjoint et le chef de cabinet».

Michel GAUDIN et Claude GUÉANT étaient entendus sous le régime de la garde à vue le 17 décembre 2013.

1.5 Investigations complémentaires du Parquet National Financier et

introduction

d'une

phase

de

contradictoire

avant

la

délivrance

des

citations

Par courrier du 26 décembre 2014, le Parquet National Financier sollicitait le Secrétaire général du gouvernement et le chef de cabinet du premier ministre pour obtenir des informations sur les modalités d'attribution des ISP.

Par courrier du 6 février 2015, le Secrétaire général du gouvernement répondait et joignait l'annexe spécifique au projet de loi de finances 2015 («jaune- personnels affectés dans les cabinets ministériels») qui précise le montant et le nombre de bénéficiaires de cette indemnité pour le cabinet du Premier ministre.

Le 16 mars 2015, le Parquet National Financier établissait une note de synthèse du dossier, adressée aux cinq personnes dont la citation était envisagée – une copie sur CD Rom du dossier était à cette occasion remise aux avocats.

Les avocats, qui ont eu accès au dossier, étaient invités à faire connaître leurs observations et ont adressé, pour certains, des notes d'observations au Parquet National Financier.

C'est dans ce contexte qu'interviennent les citations directes devant ce tribunal.

1.6 Instruction contradictoire à l'audience

Ces faits s'inscrivent, selon les éléments de la procédure et les explications mêmes de Claude GUÉANT et Michel GAUDIN au cours de l'enquête, au sein du ministère de l'intérieur, dans le contexte spécifique d'une part de la suppression des primes de cabinet provenant des fonds spéciaux de Matignon accompagnée de l'instauration à compter du 1er janvier 2002 des indemnités de sujétions particulières (ISP) et d'autre part du fonctionnement spécifique des frais d'enquête et de surveillance (FES) de la police.

Le tribunal s'est donc attaché à l'audience, avant d'examiner les faits de la prévention qui concernent l'utilisation d'une partie des frais d'enquête et de surveillance (FES) de la police pour verser des gratifications en espèces à certains membres du cabinet du ministre de l'intérieur entre mai 2002 et mars 2004, à appréhender le contexte de leur commission.

Les cinq prévenus ont exposé leur parcours professionnel. Claude GUÉANT a été invité à présenter l'organisation du ministère de l'intérieur. Michel GAUDIN a présenté la direction générale de la police nationale.

Claude GUÉANT, qui a le premier révélé avoir perçu des primes de cabinet en espèces, à partir de juillet 2002 alors qu'il était directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, a confirmé ses déclarations à l'audience. Il a reconnu avoir demandé à Michel GAUDIN, dès l'arrivée de dernier au mois de juillet 2002 comme directeur de la police nationale (DGPN) de lui verser cette somme

prélevée sur les frais d'enquête et de surveillance (FES) de la police. Il s'agissait, selon lui, de compléter les ISP qui étaient «trop étriquées». Il confirmait avoir gardé la moitié de cette somme, remettant respectivement chaque mois 3 000 euros à son directeur de cabinet et 2 000 euros à son chef de cabinet. Il considérait que cette pratique, fort ancienne, n'était pas interdite par les textes réglementant les FES et était justifiée par l'insuffisance de la dotation allouée pour l'ISP du ministère de l'intérieur mise en place à partir du 1er janvier 2002. Il réitérait dans un premier temps ses explications selon lesquelles l'augmentation très significative de la dotation budgétaire d'ISP dès 2003 serait la preuve de l'insuffisance du volume de l'ISP, tout en déclarant que son ISP n'avait pas augmenté entre 2002 et 2004.

A l'occasion de l'examen des explications concernant l'insuffisance alléguée de

la dotation annuelle allouée à l'ISP ressortant du rapport de l'IGA et des déclarations tant de Claude GUÉANT que de Michel GAUDIN en garde à vue, la question de l'évolution de la dotation budgétaire annuelle d'ISP a été abordée. Il résulte du rapport de l'IGA que la dotation budgétaire annuelle d'ISP est passée de 434 K€ en 2002 à 1 515 K€ en 2005. Le tribunal a relevé et mis dans le débat la question de l'ISP des personnels de support du cabinet. Si ces derniers n'ont pas perçu d'ISP en 2002, il semble vraisemblable, au regard de la réponse du Secrétaire Général du Gouvernement et des documents budgétaires versés au débat par la défense de Claude GUÉANT pour l'année 2015 intitulé «Annexe au projet de loi de finances pour l'année 2015 «Personnels affectés dans les cabinets ministériels» (pièce n°6) qu'ils ont, dès 2003, bénéficié d'ISP incluses dans la dotation budgétaire annuelle dont le montant est notifié à chaque ministre, par un courrier signé du chef de cabinet du Premier ministre, précisant la répartition de l'enveloppe entre les membres de cabinet et les personnels de soutien. Claude GUÉANT a indiqué rejoindre l'analyse du tribunal sur ce point.

Alors qu'il tentait de vérifier la cohérence de la dotation annuelle d'ISP de l'année 2002 (434 K€) par rapport aux deux tableaux établis par les enquêteurs

( répartition des ISP au sein de chacun des deux cabinets successifs), le tribunal

a constaté que le tableau de la répartition de l'ISP au sein du cabinet du

ministre de l'intérieur, Nicolas SARKOZY, pour la période du 8 mai 2002 au 31 décembre 2002 établi par les enquêteurs comportait manifestement des erreurs matérielles qui ne permettaient pas cette reconstitution. En outre, Ce tableau ne faisait pas apparaître le montant total ni moyen perçu par chaque membre du cabinet du ministre entre le 8 mai et le 31 décembre 2002.

Le tribunal a donc établi un nouveau tableau de répartition des ISP 2002 du cabinet de Nicolas SARKOZY, remis aux avocats au cours de l'audience du 1er octobre 2015, soumis au débat contradictoire et annexé à la note d'audience du 2 octobre 2015. Ce tableau permettait de relever lors des débats que la dotation annuelle d'ISP 2002 (434 K€) correspondait à une dotation mensuelle brute d'environ 26 500 euros, sur 13 mois, augmentée du taux de charges sociales patronales de 26% constaté sur les bulletins de salaires figurant en procédure. Les montants moyens mensuels d'ISP brut des cabinets VAILLANT et SARKOZY (hors 13ème mois d'ISP versé en décembre) s'élevaient à

respectivement 26 362 € et 26 356 €. La cohérence des montants d'ISP sur l'année 2002 était ainsi vérifiée de façon contradictoire.

Ce tableau modifié de la répartition des ISP au sein du cabinet de Nicolas SARKOZY pour la période du 8 mai au 31 décembre 2002 faisait désormais apparaître le montant cumulé et moyen d'ISP perçu par chaque membre du cabinet sur cette période. Il révélait d'importantes disparités entre les conseillers sur lesquelles Claude GUÉANT a été invité à s'expliquer.

La comparaison du tableau des ISP 2002 établi par les enquêteurs et de la liste des membres du cabinet de Nicolas SARKOZY pour la période 2002 à 2004 révélait que Brice HORTEFEUX, nommé au journal officiel du 8 mai 2002 en qualité de conseiller du ministre n'apparaissait pas sur le tableau. Claude GUÉANT confirmait que Brice HORTEFEUX était bien conseiller spécial du ministre. Il n'avait pas d'explication sur le fait que ce dernier ne perçoive pas d'ISP et ne figure pas sur le tableau de répartition des enquêteurs, alors que d'autres membres du cabinet ne percevant pas d'ISP (deux contractuels) y figuraient. Ses co-prévenus déclaraient spontanément que Brice HORTEFEUX était à l'époque aussi député européen.

Michel GAUDIN a confirmé avoir remis chaque mois une somme de 10 000 euros à Claude GUÉANT. Il indiquait à l'audience avoir agi sur ordre de son supérieur hiérarchique, Claude GUÉANT, et avoir ignoré l'utilisation que ce dernier faisait des fonds, pensant qu'il avait pu effectuer des missions de police.

Daniel CANEPA, qui avait au cours de son audition par le service d'enquête, contesté avoir reçu chaque mois une somme de 3 000 euros en espèces remise par Michel GAUDIN, indiquant avoir reçu ponctuellement des sommes de 1

500

à 2 000 euros, admettait finalement à l'audience qu'il s'était vu remettre 3

000

euros chaque mois.

Gérard MOISSELIN et Michel CAMUX confirmaient avoir accepté les enveloppes remises chaque mois par Claude GUÉANT. Ils indiquaient avoir ignoré la provenance des fonds.

II-

SUR

L'EXCEPTION

DE

NULLITÉ

TIRÉE

DU

CHOIX

DE

L'ENQUETE PRÉLIMINAIRE

Par conclusions régulièrement déposées et soutenues oralement à l'audience avant tout débat au fond, monsieur Claude GUÉANT sollicite par l’intermédiaire de ses conseils de voir prononcer la nullité de l'intégralité des actes et pièces de la procédure et constater la nullité des citations subséquentes.

Au soutien de cette demande, ses conseils font valoir que le choix du ministère public de recourir à une enquête préliminaire dans un dossier d'une grande complexité constituerait une violation des droits de la défense et notamment du droit au procès équitable, prévus tant à l'article préliminaire du code de procédure pénale qu'à l'article 6 de la Convention européenne des droits de

l'homme ou encore à l'article 14 du pacte international relatif aux droits civils et politiques.

Ils soutiennent que les prévenus, en l'absence d'information judiciaire, auraient été privés de la possibilité de solliciter des actes d'investigation à décharge, du contrôle du juge d'instruction et de la chambre de l'instruction ainsi que des garanties offertes aux témoins assistés et mis en examen.

Analyse du tribunal

En application de l'article 31 du Code de procédure pénale, le procureur de la République "exerce l'action publique et requiert l'application de la loi, dans le respect du principe d'impartialité auquel il est tenu". Il décide librement des suites à donner aux enquêtes, notamment par le classement sans suite, par l'ouverture d'une information judiciaire ou encore, par la saisine de la juridiction de jugement.

Il appartient toutefois à la juridiction de vérifier si, dans le cas de l'espèce qui lui est soumis, le choix procédural de l'enquête préliminaire a eu pour conséquence de priver le prévenu de son droit à un procès équitable, par une atteinte irrémédiable aux droits de la défense.

Ainsi, le choix de l'enquête préliminaire par le ministère public ne saurait, en droit, être critiqué, dès lors qu'en tout état de cause, les actes effectués lors des investigations ne révèlent aucune atteinte irrémédiable aux droits de la défense, qui serait de nature à empêcher, à l'audience, les prévenus et leurs conseils de faire valoir des éléments à décharge.

Or en l'espèce, le tribunal est en mesure de constater qu'aucun acte d'enquête n'a été réalisé dans des conditions empêchant les prévenus et leurs conseils d'en discuter la pertinence et la portée devant le tribunal.

Le tribunal observe par ailleurs que Claude GUÉANT et son conseil, comme les autres prévenus, ont eu, à titre exceptionnel, alors que rien n'obligeait le ministère public à agir de la sorte, accès à la procédure et à l'argumentation de l'accusation (note de synthèse du PNF du 16 mars 2015) avant toute décision de poursuite. A la suite d'un échange d'écritures, Claude GUÉANT et son conseil se sont vu proposer par le Parquet National Financier de solliciter des investigations complémentaires. Aucune réponse n'a été formulée par la défense.

De même, en application de l'article 388-5 du Code de Procédure Pénale, les prévenus et leurs conseils ont eu la possibilité de demander au Tribunal dès avant l'audience de jugement les actes d'enquête qu'ils estimaient utiles. Ils n'ont saisi le tribunal d'aucune demande en ce sens.

Les prévenus avaient enfin la faculté, lors de la phase juridictionnelle, de faire citer des témoins et de présenter toute demande tendant à la manifestation de la vérité. Lors de l'audience et en application de l'article 463 du Code de Procédure Pénale, Claude GUÉANT et ses conseils ont d'ailleurs sollicité un supplément d'information.

Il s'en déduit que le moyen tiré de ce que le choix de l'enquête préliminaire aurait eu pour effet de priver les prévenus du droit de demander des actes d'investigation est infondé, dès lors que le tribunal ne constate aucune atteinte irrémédiable aux droits de la défense. Les prévenus n'ont pas été privés d’un

procès juste et équitable, ayant devant la juridiction, quant au respect des droits

de la défense, des garanties équivalentes à celles dont ils auraient bénéficié si

l’affaire avait fait l’objet d’une information .

Le moyen sera en conséquence rejeté.

III- APPREHENSION DU CONTEXTE

A titre liminaire, Claude GUÉANT a exposé son parcours. Énarque ayant

choisi la carrière préfectorale, il a notamment été conseiller technique de 1977

à 1981 au cabinet de Christian BONNET, ministre de l'intérieur. En avril 1993,

il est nommé directeur adjoint de cabinet de Charles PASQUA, ministre de l'intérieur, avant d'être nommé directeur général de la police nationale (DGPN)

en octobre 1994. Il a quitté ces fonctions le 4 février 1998. Le 8 mai 2002, il

devient directeur de cabinet de Nicolas SARKOZY, ministre de l'intérieur, et le restera jusqu'au 30 mars 2004, date à laquelle il suit Nicolas SARKOZY au

ministère des Finances avant de revenir au ministère de l'intérieur de juin 2005

à mars 2007. Le 27 février 2011, il est nommé ministre de l'intérieur, succédant

à Brice HORTEFEUX.

Michel GAUDIN, également énarque ayant fait le choix de la préfectorale,

était en 1988 détaché en qualité de directeur adjoint des services du département des Hauts-de- Seine, puis directeur général des mêmes services en 1991.Claude GUÉANT était à l'époque secrétaire général de la préfecture des Hauts-de-Seine, jusqu'à sa nomination comme préfet des Hautes-Alpes en

1991.

Michel GAUDIN a ensuite été Directeur du personnel et de la formation de la police à la DGPN en 1993 puis directeur de l'administration de la police nationale (DAPN) avant d'être DGPN de juillet 2002 jusqu'à sa nomination comme préfet de police de Paris le 23 mai 2007.

3.1 Le ministère de l'intérieur

3.1.1 Le ministre, le cabinet ministériel et l'administration centrale

A l'audience, Claude GUÉANT, qui a notamment été directeur de cabinet du

ministre de l'intérieur puis ministre de l'intérieur, a, à la demande du tribunal,

dressé l'organigramme du ministère de l'intérieur.

Le ministre de l'intérieur est chargé de préparer et mettre en œuvre en matière de sécurité intérieure, d' administration du territoire et de libertés publiques, la politique du gouvernement auquel il appartient.

Rattaché au ministre, le cabinet ministériel est un organisme restreint, formé de collaborateurs personnels choisis par le ministre, ayant pour mission de l'assister et de le conseiller dans la réalisation de l'ensemble de ses missions. Son existence s'explique par la nécessité pour un ministre de pouvoir compter sur une équipe dévouée et proche de lui sur le plan politique, puisqu'il ne peut choisir les membres de son administration. A la différence de l'administration centrale, le cabinet n'est donc pas un organisme permanent. Son existence prend fin avec les fonctions du ministre.

Le cabinet ministériel est composé de conseillers qui sont de hauts fonctionnaires ou des contractuels. Nommés au journal officiel, leurs fonctions sont variées : directeur de cabinet, directeur de cabinet adjoint, chef de cabinet, conseiller police, conseiller justice, conseiller collectivités locales, relations avec le parlement, sécurité civile, immigration. Des collaborateurs et des personnels de «support» (intendance, chauffeurs, cantine, secrétariat) assistent les conseillers ministériels. Les fonctionnaires affectés au cabinet ministériel sont généralement en situation de mise à disposition (qu'ils soient rémunérés sur le budget du même ministère ou d'une autre administration). Les personnes non fonctionnaires sont rémunérées par des contrat-cabinets.

Sous l'autorité du ministre, l'administration centrale regroupe les services du ministère disposant de compétences nationales. Elle est composée d'agents de

la fonction publique constituant une structure permanente. Elle est organisée

selon différentes directions, chacune correspondant à une thématique du ministère : Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion de Crise (DGSCGC), Direction Générale de la Police Nationale (DGPN), Direction de

la Surveillance du Territoire (DST) devenue DCRI puis Direction Générale de

la Sécurité Intérieure (DGSI), Direction Générale des collectivités locales (DGCL), Direction Générale des étrangers en France (DGEF), Délégation à la Sécurité et à la Circulation Routières (DSCS).

La préfecture de police, qui assure les missions de sécurité intérieure (police de proximité, police judiciaire, renseignement) dans Paris et les département limitrophes de la petite couronne, relève aussi directement de l'autorité du ministre de l'intérieur.

L'inspection générale de l'administration (IGA) est placée sous l'autorité directe du ministre de l'intérieur.

3.1.2 La Direction Générale de la Police Nationale (DGPN)

Claude GUÉANT et Michel GAUDIN ont également présenté la Direction Générale de la Police Nationale (DGPN), qui est une des directions du ministère de l'intérieur et comprend, aux côtés du Directeur Général de la Police Nationale, un cabinet et, sous la responsabilité du directeur, différents services et directions actives qui lui sont attachés pour mener à bien ses missions : Direction des ressources et des compétences de la police nationale (DRCPN) Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ), Direction Centrale de la Sécurité Publique (DCSP), Direction Centrale de la Police aux Frontières (DCPAF), Service de la Protection, Direction de la Coopération Internationale (DCI).

Bien que les fonctionnaires de police affectés dans les directions de la préfecture de police appartiennent au corps de la Police nationale, le DGPN n'exerce aucune autorité sur les services de la préfecture de police.

L'inspection générale de la police nationale (IGPN) est le service à compétence nationale chargé du contrôle des directions et des services de la direction générale de la police nationale et de la préfecture de police. Elle est placée sous l'autorité du DGPN.

Les services déconcentrés assurent le relais sur le plan local des décisions prises par l'administration centrale (préfectures, sous-préfectures, commissariats de police, bases de la sécurité civile).

****

Cette présentation permet de distinguer les fonctions ministérielles (administratives et politiques) de celles d'administration centrale (structure permanente composée d'agents publics). Elle permet aussi de préciser la place de la Direction Générale de la Police Nationale au sein de l'organigramme du Ministère. Le Directeur Général de la Police Nationale (DGPN) est placé sous l'autorité du ministre, il est à la tête de différents services et directions actives de la police nationale.

3.2- Les primes des membres de cabinets ministériels

3.2.1 Avant la réforme dite « JOSPIN » de décembre 2001 : des fonds spéciaux de Matignon au rapport LOGEROT

3.2.1.1 Primes en espèces des membres de cabinet

En ce qui concerne les rémunérations accessoires ou primes des membres de cabinet ministériel, Claude GUÉANT déclarait:

«Pendant très longtemps, jusqu'à une décision prise par Lionel JOSPIN en 2001, les primes de cabinet étaient toutes versées en espèces et elles venaient des fonds spéciaux gérés par le Premier Ministre, chaque mois, chacun des chefs de cabinet de chacun des ministères allait chercher auprès du chef de cabinet du Premier Ministre, la dotation mensuelle de son cabinet, à charge, pour le ministre ou son chef de cabinet de procéder à la répartition de la dotation entre les membres de son cabinet».

Il précisait, concernant la spécificité du ministère de l'intérieur :

«Au ministère de l'intérieur, la ressource était double pour constituer l'ensemble permettant le versement des primes de cabinet. La première origine était celle des fonds spéciaux, la deuxième origine, celle des FES»;

Ces éléments étaient confirmés notamment par son prédécesseur au poste de directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, Bernard BOUCAULT ainsi que par le chef de cabinet de ce dernier, Jean-Christophe ERARD.

3.2.1.2 Révélation des fonds spéciaux de Matignon et

rapport LOGEROT

A la suite des révélations de Jacques CHIRAC qui expliquait avoir payé en espèces des billets d'avion avec les primes provenant des fonds spéciaux de Matignon, Lionel JOSPIN, alors Premier ministre, demandait à titre exceptionnel au Premier président de la Cour des comptes de lui adresser des propositions dans le cadre d'un réexamen d'ensemble du régime des fonds spéciaux ouverts du budget de l'État, et dont le Premier ministre dispose en application d'une loi du 27 avril 1946 et d'un décret du 19 novembre 1947.

Il ressort du rapport de François LOGEROT, Premier président de la Cour des comptes, en date du 10 octobre 2001 versé au débat par la défense de Daniel CANEPA (pièce n°2) qu'une partie des fonds spéciaux de la DGSE demeurant à la disposition du premier ministre était en effet traditionnellement attribuée notamment à l'ensemble des ministères pour des rémunérations complémentaires et des «frais de fonctionnement exceptionnel». Ils sont communément désignés comme les «fonds spéciaux de Matignon».

Dans ce contexte de crise, Lionel JOSPIN publiait dans un communiqué du 18 juillet 2001, pour la première fois, des indications sur la répartition de ces dotations. Ainsi, l'enveloppe attribuée en 2001 pour l'ensemble des ministères (hors Premier ministre : 3,5 millions d'euros) s'élevait à 7,93 millions d'euros.

Ces fonds étaient retirés en espèces sur le compte de la Banque de France et mis à disposition des cabinets du Premier ministre et des cabinets des ministres et secrétaires d'État par «enveloppes» mensuelles remises aux personnes

désignées par les ministres (en général les chefs de cabinet) (p 6 du rapport).

Les chefs de cabinet se rendaient donc à Matignon chaque mois et y retiraient leur enveloppe mensuelle. Une première répartition était faite dans chaque ministère entre la part conservée par le ministre et celle destinée aux rémunérations complémentaires des membres du cabinet. Une seconde répartition était ensuite effectuée, généralement par le chef de cabinet, entre les membres du cabinet.

Aucun compte rendu n'était fourni au Premier ministre par les ministres attributaires des fonds, et il ne leur en était pas d'ailleurs demandé (p 7 du rapport).

Il s'agissait donc d'un régime dérogatoire appliqué à un champ très large dont François LOGEROT dressait l'état des lieux et soulignait la nécessité d'une révision du périmètre dans les termes suivants (page 10 et suivante du rapport) :

«Plusieurs motifs militent, à l'heure actuelle, pour que le régime des fonds spéciaux ne s'applique plus à des dépenses sur fonds publics qui pourraient être traitées selon les dispositions budgétaires et comptables généralement en vigueur.

a) les polémiques récentes ont montré que l'exigence de transparence * à l'égard de l'utilisation des moyens financiers mis à la disposition des pouvoirs publics se faisait de plus en plus pressante. C'est plus particulièrement le cas en ce qui concerne les rémunérations payées sur les deniers publics, comme l'indiquent notamment les réactions et commentaires auxquels ont donné lieu les rapports que la Cour des comptes a consacrés en janvier 2000 et avril 2001 à la fonction publique d'État et dans lesquels étaient dénoncés la complexité et l'opacité caractérisant la gestion des traitements et rémunérations accessoires des fonctionnaires et des autres agents publics. Dès octobre 1999, le Gouvernement avait d'ailleurs rappelé l'obligation d'assoir les primes et indemnités de toute nature sur des bases législatives ou réglementaires et lancé une opération de remise en ordre juridique, qui a déjà donné lieu à la publication des textes intéressants plusieurs corps de la fonction publique.

De ce point de vue, la distribution de rémunérations complémentaires non déclarées à l'administration fiscale et ne supportant pas les prélèvements sociaux, du fait qu'elles sont versées en espèces provenant des comptes de fonds spéciaux, n'apparaît plus seulement comme un privilège anachronique, mais toléré; elle constitue une irrégularité choquante dès lors qu'il s'agit de compléments de rémunérations versés à des agents publics, sur fonds publics en dehors de toutes règles et de tous contrôles. Leur dissimulation est d'autant moins admissible que les sujétions supportées par les membres des cabinets ministériels et par les autres personnels, qui leur apportent leur concours, sont le plus souvent bien réelles, qu'il s'agisse de la charge de travail ou des contraintes de calendrier ou d'horaires, et méritent d'être compensées en toute clarté.

(….)

b) à la nécessité d'une meilleure transparence s'ajoute l'intérêt qui s'attache à

combattre la suspicion* persistante quant à l'utilisation possible des fonds spéciaux pour financer directement ou indirectement des activités de nature politique. (…). Les lois successives qui, de 1988 à 1995, ont établi la surveillance du patrimoine des élus et l'encadrement du financement des partis politiques et des campagnes électorales, y compris sur le budget de l'État, prohibent désormais toute utilisation à ces fins des fond spéciaux. (…)

c) le troisième motif qui incite à préconiser le reclassement dans d'autres

lignes budgétaires des crédits de fonctionnement qui devraient y figurer se relie à l'effort de modernisation de la gestion publique * (…)».

* souligné par l'auteur du rapport.

François LOGEROT formulait à la suite de ce constat des propositions ayant pour objet d'amorcer cette clarification tout en limitant le champ des fonds spéciaux aux opérations qui en relèvent effectivement par leur nature-même.

Il proposait ainsi :

le maintien d'un régime de fonds spéciaux compte tenu de la nécessité pour un État de pouvoir conduire dans le secret l'action de protection de la sécurité intérieure et extérieure* justifiant un régime budgétaire et comptable dérogatoire

le reclassement dans le budget ordinaire des autres crédits et notamment les rémunérations accessoires précisant :

«Il est urgent de mettre fin à la pratique des versements en espèces qui permettent à leurs bénéficiaires pour des montants qui peuvent être élevés, de faire échapper à l'impôt sur le revenu et aux cotisations sociales une part de leurs rémunérations accessoires. (…)

Pratiquement, il s'agirait de transférer les montants actuellement réservés à cet usage, éventuellement révisés, aux lignes budgétaires déjà ouvertes dans

les budgets au titre des indemnités de ce cabinet. (

)»;

(page 16 du rapport)

(…)

En premier lieu, il serait nécessaire de donner une base réglementaire aux

Un décret définirait le régime de ces indemnités-

qui pourraient être qualifiés d'indemnités de sujétions spéciales- et un arrêté fixerait sinon un barème détaillé, du moins les maximum autorisés selon le type de fonction exercée. (page 17 du rapport).

«indemnités de cabinet».(

).

C'est dans ce contexte qu'intervenait la réforme dite « JOSPIN » de 2001.

3.2.2 - La réforme «JOSPIN et la mise en place des indemnités de sujétions particulières (ISP) au 1er janvier 2002

La réponse du secrétaire général du Gouvernement au PNF en date du 6 février 2015 précise :

«Le décret n°2001-1148 du 5 décembre 2001 a institué une indemnité pour sujétions particulières liées à l'exercice de fonctions en cabinets ministériels.

L'article 2 de ce décret prévoit que, dans la limite des crédits ouverts à cet effet, il peut être attribué une indemnité forfaitaire destinée à rémunérer les sujétions particulières que les personnels titulaires ou non titulaires supportent dans l'exercice de leurs fonctions. Les bénéficiaires de cette indemnité sont donc les fonctionnaires ou les agents contractuels :

qui sont membres du cabinet du Premier ministre ou des cabinets des ministres, ministres délégués et secrétaires d'État, qui concourent aux fonctionnement ou aux activités de ces cabinets ou qui sont affectés auprès des anciens présidents de la République;

qui assurent la protection de ces personnalités ou les services de sécurité, d'intendance ou de logistique liés à l'exercice de la fonction ministérielle;

qui participent, sous l'autorité du Premier ministre, à l'organisation du travail du Gouvernement ou à la coordination de la communication gouvernementale.

L'article 3 de ce même décret précise que le montant des attributions individuelles, ainsi que le rythme, mensuel, semestriel ou annuel, de leur versement sont déterminés en fonction de la nature et de l'importance des sujétions auxquelles est astreint le bénéficiaire.

A cette fin, le Premier ministre fixe le montant de la dotation annuelle de chaque cabinet ministériel, en fonction des besoins sollicités pour les membres de cabinet et pour les personnels chargés des fonctions support. Le montant est notifié à chaque ministre, par un courrier signé du chef de cabinet du Premier ministre, qui précise la répartition de l'enveloppe entre les membres de cabinet et les personnels de soutien. Le ministre chargé du budget reçoit copie de cette notification.

Le montant des indemnités de sujétions particulières est retracé, pour chaque membre du Gouvernement, dans une annexe spécifique au projet de loi de finances intitulée «jaune-personnels affectés dans les cabinets ministériels» dont vous trouverez copie en pièce jointe. Ce document précise également le nombre de bénéficiaires de cette indemnité.

Au sein des ministères, les règles d'attribution des indemnités de sujétion particulières sont variables. Le plus souvent, elles relèvent du chef de cabinet.

Ces indemnités étant une des composantes de la rémunération, elles apparaissent sur le bulletin de salaires des personnels».

Cette réforme est entrée en vigueur au 1er janvier 2002.

Elle ne concerne que les membres de cabinets ministériels. Les ministres, qui percevaient des fonds spéciaux de Matignon en espèces, ont vu leur traitement, conformément aux propositions de François LOGEROT, augmenter de façon très significative au cours de l'été 2002.

Ainsi, il est constant que, comme relevé dans le rapport de l'IGA/IGPN (Sources : article 64212 du chapitre 31-02 des documents budgétaires), la ressource annuelle allouée pour le paiement de l'ISP des membres du cabinet du ministère de l'intérieur était de 434 K€ en 2002, de 939 K€ en 2003, 1 059 K€ en 2004, 1 315 K€ en 2005, 1 920 K€ en 2006 et a décru progressivement pour atteindre 1 547 K€ en 2012.

Ces dotations budgétaires allouées pour le paiement des indemnités de sujétion particulières (ISP) étaient à partir de 2002 inscrites dans la loi de finance. Les membres de cabinet ministériel voyaient à partir du 1er janvier 2002 leur ISP figurer sur leur bulletin de salaires. Les primes de cabinet étaient désormais soumises à cotisations sociales et fiscalisées.

3.3- Les frais d'enquête et de surveillance de la police nationale (FES)

3.3.1 – Les textes concernant les frais d'enquête et de surveillance

Décret du 15 juin 1926

Les FES ont été institués par l'article 4 du décret du 15 juin 1926 intitulé «allocation d'indemnité (sûreté générale)», validé par l'article 7 du décret N°45-980 du 16 mai 1945 relatif aux indemnités du personnel de la sûreté nationale et des polices régionales d'État, toujours en vigueur.

L'article 4 définit «Les frais d'enquête et de sûreté générale comme les frais comportant toutes les autres dépenses que celles entrant dans la catégorie des frais de missions que le fonctionnaire peut être appelé à engager pour l'exécution de la mission qui lui est confiée ».

Il prévoit que «ces frais, essentiellement variables sont soumis à l'approbation personnelle du directeur de la sûreté générale, qui en certifiera l'utilité et l'exactitude, et font l'objet dans chaque cas d'espèce, d'une décision du ministre de l'intérieur».

Décret N°93-1224 du 5 novembre 1993

Il précise les modalités de règlement des crédits affectés aux FES qui «peuvent être payés directement en numéraire par un régisseur de l'État entre les mains d'un agent bénéficiaire nominativement désigné par la décision d'attribution prise par l'autorité administrative compétente (article 1) et que les frais afférents aux FES sont versés sur la production de la décision d'attribution acquittée par l'agent bénéficiaire».

Les instructions encadrant les FES :

circulaire du ministère de l'intérieur du 14 février 1994 relative à la réforme des modalités de paiement des FES, précisant qu'ils sont attribués «à un agent, nommément désigné à cet effet» et payés sur la base d'une décision ministérielle,

circulaire

à

l'achèvement de la réforme des modalités de paiement des FES, des frais de missions et des frais de police, interprétant le décret du 8 novembre 1993 comme prévoyant que les FES peuvent être payés par l'intermédiaire d'un agent bénéficiaire et autorisant la remise, par un régisseur, de FES à un fonctionnaire pour le compte d'un tiers, tout en rappelant que les délégations de crédit consenties au titre des FES conservent un caractère exceptionnel (la mise en place de régies dans les DDSP devant néanmoins permettre que ces délégations puissent intervenir au niveau départemental),

du

ministère

de

l'intérieur

du

8

avril

1994

relative

En outre, une note de Claude GUÉANT, directeur général de la police nationale du 3 février 1998 adressée au préfet de police et aux directeurs et chefs de service centraux de la police nationale, la veille de son départ de son poste de DGPN, précisait les modalités d'utilisation des FES en énumérant trois catégories d'utilisation :

* le recueil de renseignement, * la rémunération d'informateurs,

de

*l'acquisition

moyens

d'investigations qui ne peuvent être acquis ou fournis dans le cadre de

matériels

ou

mise

à

disposition

de

procédures administratives et comptables habituelles,

compte

tenu

de

l'urgence des missions au titre desquelles ils sont

alloués

ou

de

la

nécessaire confidentialité qui doit entourer ces dernières.

Cette note précise que des FES peuvent également être alloués à des fonctionnaires actifs pour les défrayer dans le cadre de leurs missions d'investigation, certaines des dépenses exposées ne pouvant être prises en charge par l'administration ou remboursées sur la base du décret du 28 mai 1990 relatif aux frais de déplacement et rappelle «qu'en aucun cas ces crédits ne doivent être considérés comme permettant d'alimenter un régime indemnitaire» car il s'agit de fonds confiés pour la conduite des enquêtes et des missions de police».

Il est constant que cette note n'a pas de valeur contraignante, le directeur général de la police nationale n'ayant pas de pouvoir réglementaire.

*****

Il convient de relever que Claude GUÉANT était directeur-adjoint au cabinet de Charles PASQUA, ministre de l'intérieur de l'époque, entre avril 1993 et octobre 1994. Il occupait donc ces fonctions lors de l'entrée en vigueur du décret et des circulaires ministérielles qui ont instauré, pour le paiement des FES, un régime exorbitant du droit commun.

DGPN à compter d'octobre 1994, il a géré ces FES jusqu'à son départ en février 1998, dans le contexte d'une alternance politique. A la veille de son départ, il a rédigé une note interdisant l'usage indemnitaire des FES, qui ne pouvait avoir vocation à s'appliquer qu'à son successeur, et à laquelle il dénie dans le cadre de la présente procédure toute valeur ou portée juridique.

Il avait donc une parfaite connaissance du fonctionnement de ces frais d'enquête et de surveillance dont il convient de rappeler que le budget global s'élevait à près de 13 millions d'euros en 2002, affecté à hauteur de plus 3,2 millions d'euros à la DGPN.

3.3.2

budgétaire et comptable dérogatoire instauré par le décret du 5 novembre 1993

régime

Des

paiements

en

numéraire

relevant

d'un

Par délégation du ministre, le directeur de cabinet est signataire de la décision d'attribution ministérielle des frais d'enquête et de surveillance de notification des FES aux régies, c'est à dire de la décision qui détermine le montant des FES à attribuer à chacune des six régies de la police nationale. Le DGPN est co-signataire de cette décision.

Les paiements s'effectuent en application du décret du 5 novembre 1993. Ces dépenses transitent par six régies d'avance créées au sein de la DGPN. Une régie d'avance placée auprès du cabinet du DGPN assure le règlement de la plus grosse partie des FES. Quatre directions centrales exerçant des activités d'enquête et de surveillance en raison de leur missions de police judiciaire (DCPJ, DCSP), de renseignement (DCRI) ou de répression de l'immigration irrégulière (DCPAF) sont aussi dotées d'une régie qui peut verser de tels fonds en espèces, ainsi que le service de protection des hautes personnalités (SPHP).

Comme le souligne la défense de Claude GUÉANT dans ses conclusions, le décret de 1993 pose une dérogation au décret de 1992 en prévoyant qu'une régie peut payer en numéraire les FES, sans que ceux-ci ne soient par ailleurs identifiés ou limités dans leur objet. Ce décret n'a pas pour objet de définir les FES mais se borne à prévoir que par dérogation, ils peuvent être payés directement en numéraire par un régisseur de l'État entre les mains d'un agent bénéficiaire qui n'est pas tenu de tenir un compte d'emploi. Ce décret du 5

novembre 1993 qui s'applique aux FES constitue en ce sens une disposition spéciale exorbitante du droit commun.

Il ressort des éléments de la procédure qu'aucune archive concernant l'utilisation des FES n'a été retrouvée, Henriette Boisseau, chargée de la distribution des FES au sein de la DGPN, ayant rempli, comme son successeur, un cahier à spirale qu'elle déchirait en fin d'année après validation par le DGPN. Les décisions ministérielles d'attribution antérieures à 2007 n'ont pas non plus été retrouvées.

3.3.3 Critiques

de

la

police

formulées à l'égard du fonctionnement actuel des FES

propositions

sein

nationale

à

des

fins

indemnitaires

et

au

d'amélioration

Les rapports de l'IGA/IGPN et de la Cour des comptes révèlent que les FES reposent sur une base juridique fragile ou floue et sont en partie utilisés, au sein de la police, pour des gratifications indemnitaires (indemnités en espèces versées à des fonctionnaires de police, non déclarées ni soumises à prélèvement sociaux), sans aucune traçabilité.

3.3.3.1 Les observations de la Cour des comptes

Le rapport de la Cour des comptes précise :

«Le décret du 5 novembre 1993 a autorisé les régies d'avance du ministère de l'intérieur à régler en liquide des FES sans plafond. Cette procédure paraît toutefois exorbitante du droit commun parce qu'elle consiste à remettre des fonds en espèces à des personnes physiques, totalement libres de leur emploi, qui ne sont d'ailleurs pas tenues d'en rendre compte. Elle aboutit à faire transiter des fonds publics entre les mains de multiples intermédiaires qui n'ont pas la qualité de comptables ou régisseurs.

Il conviendrait d'abroger le décret de 1993 afin de mettre en place une organisation du paiement des FES dont l'objet serait désormais circonscrit à des besoins spécifiques d'investigation à l'exclusion du versement aux fonctionnaires de gratifications financières et de remboursement de frais de mission ordinaires».

Les observations définitives de la 4 ème chambre de la Cour des comptes du mois de décembre 2013 reprenaient les observations provisoires, complétées. La cour relevait, s'agissant de l'évolution des frais d'enquête et de surveillance de 2002 à 2012, que «la Cour n'a pu accéder à aucune archive relative à l'emploi de ces fonds pour les années antérieures à 2012. Il semble qu'aucune trace écrite ou numérique n'ai été conservée. Les gestionnaires de ces fonds, Henriette BOISSEAU, puis Robert MARTIN, ont tenu un inventaire des sommes versées dans un cahier à spirales dont, selon ce dernier, ils ont détruit les pages remplies à la fin de chaque exercice. L'absence de conservation du

moindre compte-rendu d'emploi des sommes en espèces versées au cabinet du DGPN de 2002 à 2011, soit au total un montant cumulé de 32 300 000 millions d'euros, hors la dotation versée à la DCPJ pour la rémunération des informateurs, a été confirmée par M. Michel GAUDIN et M. Frédéric PECHENARD au cours de leur audition par la Cour des comptes, le 10 juillet

2013».

Au

recommandations.

terme

de

ses

observations,

la

cour

a

émis

un

certain

nombre

de

Le rapport préconise ainsi l'obligation pour les policiers de remplir un compte- rendu de l'emploi des fonds, à remettre à leur chef de service, qui le remettrait à son tour au régisseur. Il est également souhaité qu'aucune somme en liquide ne soit conservée par la DGPN, les directions centrales, les chefs de service centraux ou territoriaux, les reliquats non dépensés devant être systématiquement restitués au régisseurs compétents.

des FES

3.3.3.2 La note du CBCM mettant fin à tout versement au titre

Dans sa note du 11 juin 2013, le contrôle budgétaire et comptable ministériel (CBCM) a reconstitué les sommes versées aux six régies de la DGPN en 2012 pour un montant total proche de 10 millions d'euros, sommes versées à des agents en numéraires. Il précise :

«Or, il semble qu'une fraction de ces dépenses serve à verser des primes en liquide à des agents de l'État; cette fin est étrangère à ce qu'autorise le décret de 1993 et à ce qui figure dans les pièces présentées; la jurisprudence traditionnelle de la Cour qualifie cela de «mandat fictif». au surplus, cette utilisation des fonds appellerait les plus vives réserves : il s'agirait d'indemnités versées sans texte et qui échapperaient à tout prélèvement et impôt.

Dès lors, et jusqu'à meilleur avis, je refuse désormais de reconstituer les avances des régisseuses pour ces dépenses. Je leur adresse copie de la présente note pour qu'elles cessent tout paiement présenté en application du décret de 1993 et les engage à prendre tout contact avec mon service»;

3.3.3.3 Les réformes déjà engagées par le DGPN depuis octobre

2012 et sa réponse aux observations de la Cour de comptes

Claude BALAND, directeur général de la police nationale depuis mai 2012, expose, dans sa réponse aux observations provisoires de la Cour des comptes, avoir instauré des les premiers mois de sa présence à la tête de la DGPN un premier niveau de traçabilité des crédits FES et qu'il a souhaité rappeler pour 2013 les règles d'attribution et de traçabilité à observer. Il fait valoir qu'à la suite des observations provisoires de la Cour des comptes, il a donné une instruction le 26 juin 2013 qui entend répondre à la majeure partie des

observations de la Cour. Il considère que la suppression totale des FES n'est pas envisageable mais souhaite s'engager dans la définition d'un cadre d'usage précis des FES et les maintenir pour les objets suivants :

dépenses de rémunération des informateurs

dépenses de recueil de renseignements

dépenses d'acquisition de matériels nécessaires à l'investigation (cas de l'urgence ou de la confidentialité) lorsque l'abstraction des règles de droit commun (comptabilité publique, code des marchés) est obligatoire pour l'activité des services;

défraiement sous la condition de l'urgence et/ou de la confidentialité; recours dans les autres cas aux règles de droit commun tel que recommandé par la Cour.

Il

prime/gratification et de paiement de dépenses de fonctionnement est d'ores et

de

précise

dans

cette

note

du

26

juin

2013

que

toute

forme

déjà proscrite.

*****

Si la question de l'utilisation des FES au sein de la police nationale est distincte des faits de la prévention, il convient néanmoins de relever que le contenu de cette note du DGPN en date du 26 juin 2013 est très proche de celui de la note de Claude GUÉANT datée du 3 février 1998, manifestement restée lettre morte, y compris lors du retour de ce dernier au ministère de l'intérieur en tant que directeur de cabinet du ministre, Nicolas SARKOZY, du 7 mai 2002 au 31 mars 2004, puis du 1er juin 2005 au 26 mars 2007, et même en tant que ministre de l'intérieur entre le 27 février 2011 et le 10 mai 2012. La rédaction d'une note émanant du DGPN qui ne serait pas accompagnée d'instructions précises ou de procédures concernant les règles d'attribution et de traçabilité de ces fonds s'est en effet, sans réelle surprise dans ce domaine, révélée peu suivie d'effet.

Si les décrets de 1926 et de 1993 n'ont à ce jour manifestement pas été abrogés ni modifiés, il résulte de l'ensemble des éléments du dossier et des débats que le rapport de la Cour des comptes de 2013 a eu pour effet de provoquer, au sein de la DGPN, la mise en place de mesures destinées à assurer une utilisation des FES désormais conforme à leur objet, qui a été précisé, toute forme de prime/gratification et de paiement de dépenses de fonctionnement étant proscrite, ainsi qu'un suivi de l'utilisation de ces fonds en espèces dont il n'est pas contesté qu'ils restent par nature nécessaires à l'exercice de missions de police.

Le tribunal relève que cette situation, qui ne constitue pas le cœur du débat, est très similaire, tant dans le constat que dans les recommandations, à celle qui avait fait l'objet du rapport LOGEROT concernant, en 2001, les fonds spéciaux de Matignon. (cf supra 3.2.1).

IV-

L'UTILISATION D'UNE PARTIE DES FRAIS D'ENQUÊTE ET DE

SURVEILLANCE

(FES)

DE

LA

POLICE

POUR

VERSER

DES

GRATIFICATIONS EN ESPÈCES A DES MEMBRES DU CABINET

DU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ENTRE JUILLET 2002 ET MARS

2004

Claude GUÉANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, a reconnu avoir sollicité de Michel GAUDIN, dès l'arrivée de ce dernier au poste de DGPN au 1er juillet 2002 et jusqu'à la fin du cabinet de Nicolas SARKOSY en mars 2004, une somme de 10 000 euros par mois qu'il a utilisée pour compléter les primes de cabinet versées tant à lui-même qu'à plusieurs membres du cabinet.

4.1 Des prélèvements reconnus sur les FES de la police à hauteur d'au moins 10 000 € par mois entre juillet 2002 et mars 2004

4.1.1 Des prélèvements sur les FES au profit de certains membres du cabinet révélés et reconnus par Claude GUÉANT

4.1.1.1 Révélation des faits par Claude GUÉANT

Il convient à cet égard de rappeler que la présente affaire trouve son origine dans les déclarations de Claude GUÉANT à propos de vingt factures et bons de commande découverts à l'occasion d'une perquisition à son domicile le 27 février 2013, se rapportant à des achats d'ameublement et d'aménagement intérieurs, effectués entre le 1er octobre 2002 et le 26 novembre 2009, portant mention de paiements en espèces représentant un montant total de 47 614,80 euros.

Claude GUÉANT indiquait à cette occasion: «S'agissant des paiements en espèces que j'ai pu faire, ces paiements tiennent à une facilité qui consistait en ce que le Ministère de l'intérieur payait les primes de cabinet en espèces».

Claude GUÉANT était entendu le 6 juin 2013, sur commission rogatoire d'un juge d'instruction du tribunal de grande instance de Paris par la DNIFF et déclarait :

«En mai 2002, je suis revenu au ministère de l'intérieur comme directeur de cabinet. (…).

Il se trouve que le constat a été fait par notre cabinet que la dotation d'ISP était un peu étriquée. La décision a donc été prise au démarrage du cabinet de conforter cette dotation d'ISP par un complément venant des frais d'enquête et de surveillance, comme cela était depuis toujours pratiqué au ministère de l'intérieur».

4.1.1.2 Déclarations de Claude GUÉANT

Au cours de son audition du 6 juin 2013 dans le cadre de l'information ouverte sur des faits de blanchiment susceptibles d'avoir été commis entre 2006 et 2009, Claude GUÉANT a expliqué «qu'à plusieurs étapes de sa carrière, il avait bénéficié d'espèces au titre de ses indemnités», d'abord en 1977, puis entre avril 1993 et octobre 1994, lorsqu'il avait exercé les fonctions de directeur-adjoint de cabinet, époque à laquelle il avait bénéficié de 30 000 francs mensuels (soit environ 5 000 euros). D'octobre 1994 à fin janvier 1998, alors qu'il occupait les fonctions de DGPN, la totalité de ses indemnités avaient été payées en espèces, il ne savait plus si elles étaient de 50 000 ou de 100 000 francs par mois (entre 7 700 et 15 000 euros par mois).

A son retour au ministère de l'intérieur en mai 2002, une réforme intervenue en décembre 2001 avait supprimé les modes de rémunération indemnitaires des membres de cabinet, assurées jusqu'alors par les fonds spéciaux. Les « indemnités pour sujétions particulières (ISP) » avaient été créées pour succéder au dispositif des fonds spéciaux. Il avait estimé la dotation «ISP» quelque «peu étriquée» et décidé de «conforter cette dotation d'ISP par un complément venant des FES, comme cela était depuis toujours pratiqué au ministère de l'intérieur». Lui seul et trois ou quatre personnes du cabinet «toutes chargées de fonctions en rapport avec l'activité policière qui leur occasionnaient des contraintes très spécifiques» avaient bénéficié de cette dotation : Daniel CANEPA, Laurent SOLLY et Jean-Marc BERLIOZ, «quatre décideurs» qui «en contrepartie avaient des contraintes particulières, notamment de permanences», sur un total de 15 à 20 membres du cabinet. Il a estimé «l'enveloppe destinée au cabinet à 12 000 euros», percevant lui-même 5 000 euros chaque mois.

Michel GAUDIN lui remettait les espèces, réparties ensuite entre Daniel CANEPA (3 000 €) et les deux autres (2 000 € chacun). Ce dispositif avait perduré jusqu'à la fin du mois de mars 2004.

Lorsqu'il était redevenu directeur de cabinet du ministre de l'intérieur en 2005, il avait été mis fin au paiement des primes en espèces, la «dotation en ISP» paraissant suffisante.

Il a confirmé avoir personnellement demandé à Michel GAUDIN de lui remettre ces espèces, soit environ 12 000 euros par mois, dont il avait conservé 5 000 euros pour lui même, lui ayant permis de payer, principalement, en 2008- 2009, des dépenses «d'équipements» liées à l'aménagement d'un appartement qu'il venait d'acquérir. Il a déclaré en détenir encore, leurs montants s'expliquant par les «indemnités très confortables dont il avait bénéficié dans ses postes successifs et qu'il n'avait pas dépensées».

Entendu le 17 décembre 2013, sous le régime de la garde à vue, dans le cadre de la présente procédure, il a déclaré que les FES étaient gérés par le DGPN (Michel GAUDIN), que cette ligne budgétaire avait baissé pendant la période où il avait été directeur de cabinet et que la gestion était faite dans chaque

service par des délégués qui recevaient les dotations. Henriette BOISSEAU était «chargée des FES» au sein de la DGPN, avec «un rôle clair au sein de la comptabilité publique» sans être «régisseur», il y avait «au sein de la DGPN une régie propre aux FES».

«Chaque année le DGPN établissait un programme d'emploi des crédits disponibles au titre des FES et chacun des responsables dans les services recevait une notification de la décision prévisionnelle», «les FES étaient régis par des textes particulièrement flous», dont le décret de 1926, dont «les inspections générales soulignaient qu'il pouvait surtout être lu en creux», ne «disant rien sur les bénéficiaires potentiels ni sur les types de dépense». «Quel que soit le texte d'origine et les quelques actualisations formelles dont il (avait) été l'objet, la pratique suivie au ministère de l'intérieur, depuis très longtemps et encore à l'époque où il (était) DGPN et encore à l'époque où il avait été directeur de cabinet, ou à l'époque ou le rapport des inspections a été produit , n'avait plus grand choses à voir avec un concept de remboursement de dépenses».

«Pour l'essentiel, les FES servaient à des gratifications et à alimenter un régime quasi indemnitaire». Un «certain nombre d'éléments» lui laissait penser que c'était toujours le cas.

«Les bénéficiaires de ce quasi régime indemnitaire étaient pour une part des fonctionnaires de police engagés dans des actions opérationnelles, pour une autre part des fonctionnaires de police se consacrant à des activités non opérationnelles et pour une autre encore à des fonctionnaires n'ayant pas le statut de policier».

Il précisait que « Au ministère de l'intérieur, la ressource était double pour constituer l'ensemble permettant le versement des primes de cabinet. La première origine était celle des fonds spéciaux, la deuxième origine, celle des FES (…) Depuis très longtemps et de notoriété publique, les FES étaient mis par le DGPN à disposition du cabinet pour permettre le versement des primes à ces membres».

Lui même, pendant le temps où il avait été DGPN, avait amené chaque mois au directeur de cabinet du ministre une dotation que ce dernier répartissait ensuite. Il a exposé que si «en 2002, malgré la création par le Premier ministre en décembre 2001 d'une indemnité de sujétion particulière (ISP) se traduisant par un virement et mettant ainsi fin aux primes en espèces versées sur les fonds spéciaux, un dispositif transitoire de versements de primes en espèces sur les FES avait été maintenu au cabinet du ministre de l'intérieur jusqu'en 2004, c'était parce qu'ils s'étaient retrouvés dans une situation difficile, la dotation d'ISP attribuée au cabinet du ministre de l'intérieur (étant) apparue insuffisante, car se montant à 434 000 euros» et ne correspondant «qu'à la traduction budgétaire en ISP de la délégation qui était faite auparavant en fonds spéciaux», ajoutant que le «Parlement lui-même (avait) pris l'initiative d'une revalorisation de la dotation ISP par transfert à partir des budgets de FES», cette «revalorisation» de la dotation ISP par transfert

(ayant) été poursuivie dans les années suivantes jusqu'à atteindre 1,3 millions d'euros en 2005, ce qui avait eu pour effet de faire quadrupler l'enveloppe ISP en trois ans».

Interrogé sur la déclaration de Bernard BOUCAULT, selon laquelle il n'y avait plus eu de versements d'espèces au sein du cabinet jusqu'à son départ et sur l'augmentation de la dotation ISP intervenue en 2003 portant celles-ci à 939 000 euros, il a répondu qu'il «fallait en toute bonne gestion des ressources humaines du cabinet, certes verser des ISP aux membres du cabinet, mais aussi verser des indemnités à plusieurs centaines de personnes (350 ou 400) travaillant dans les services du cabinet», la «question étant d'organiser la transition» en créant un «système provisoire» à ses yeux «complètement régulier».

Il a précisé que son revenu brut sur l'année avait été de 187 000 € en 2006 et de 100 000 € en 2003, attribuant cet écart, à fonctions égales, à la différence d'ISP et indiquant qu'en 1993 et 1994, alors qu'il exerçait les même fonctions, il avait touché 30 000 francs par mois (5 000 € environ) «Comme responsable de cabinet, il avait le devoir de garantir à ceux (du cabinet) qui exerçaient les fonctions les plus lourdes, le maintien d'une situation acquise aux fonctions qu'ils exerçaient et qui était bien sûr à la connaissance de tous, et de leur garantir un minimum d'équité par rapport à ce qui se passait dans les autres ministères».

Il a exposé que le décret du 15 décembre 2001 créant l'ISP ne faisait «aucune mention de versements en espèces ni de la fin d'un système» et n'interdisait pas «le cumul de primes pour le personnel de cabinet», ajoutant que «la décision du Premier ministre de décembre 2001 mettait un terme à l'alimentation des cabinets en fonds spéciaux», mais n'évoquait en aucune façon les FES.

Il a soutenu que les FES ne servaient que de manière très marginale au défraiement des fonctionnaires (en dehors des cas prévus par voie règlementaire), à l'acquisition de matériel hors le cadre de la commande publique ou au paiement des indicateurs, qu'ils étaient utilisés pour financer des régimes indemnitaires quel que soit le statut des fonctionnaires, qu'ils aient des fonctions opérationnelles ou non, et qu'en 2002, lorsqu'il avait pris cette décision, le «système en vigueur dans l'ensemble de l'administration de la Police Nationale correspondait très exactement à la mise en œuvre de la décision qu'il avait prise» (pour les quelques membres de son cabinet). Il avait lui-même consacré une partie des sommes à l'organisation de déjeuners ou de dîners en relation avec son activité.

Il a confirmé l'existence d'une enveloppe annuelle à chaque conseiller du cabinet pour couvrir ses frais de représentation en précisant qu'elles étaient destinées aux relations institutionnelles (cocktail de vœux, dîners en l'honneur de personnalités) et que les FES permettaient de «payer les frais d'un certain nombre de repas pris de façon confidentielle, de la même façon que peuvent le faire des fonctionnaires de police en mission opérationnelle qui ne souhaitent

pas donner le nom des contacts qui sont les leurs», ajoutant avoir également rémunéré, sur une partie des fonds perçus au titre des FES, des informateurs, notamment dans les affaires corses.

Il affirme avoir eu «en tant que directeur de cabinet du Ministre, une activité de police importante», et qu'à cette époque (mai 2002) «bien des fonctionnaires en administration centrale, bien des policiers n'ayant aucune fonction opérationnelle bénéficiaient de ces FES».

Interrogé sur le côté «sélectif» du versement des primes réservées à certains membres du cabinet, il a répliqué qu'il «s'agissait des fonctionnaires les plus engagés dans les activités de police, avec les plus lourdes responsabilités, avec le grade le plus élevé, qui légitimement pouvaient souhaiter avoir un régime indemnitaire voisin de celui de leurs prédécesseurs».

«S'agissant plus spécifiquement des FES», ils avaient «même entrepris de les réduire» leur «objectif étant de faire en sorte que ces FES répondent de façon progressive aux seules nécessités opérationnelles».

La circulaire de février 1998, qu'il avait signée quelques jours avant de quitter ses fonctions de DGPN «fixait précisément ces objectifs».

Il ne s'était pas appliqué cette circulaire à lui-même parce qu'en revenant au cabinet en 2002, il avait constaté qu'elle n'avait jamais reçu de la part de ses successeurs et des Ministres sous l'autorité desquels ils étaient placés le moindre début d'exécution.

Il a reconnu avoir demandé à Michel GAUDIN, en juillet 2002, de lui remettre une somme de 10 000 euros pour «faire face à ce problème inextricable devant lequel (il) se trouvait, qui était, compte tenu de l'insuffisance de la dotation en ISP, de ne pouvoir faire bénéficier d'un régime indemnitaire satisfaisant certains membres du cabinet», dont lui-même, considérant qu'il n'y avait aucune raison pour que les membres les plus engagés du cabinet ne bénéficient pas d'un régime indemnitaire. Il a maintenu que lui-même, le directeur de cabinet adjoint, le chef de cabinet ainsi que le conseiller police bénéficiaient du versement de FES, toutes personnes chargées, selon lui, de «missions de police».

Questionné sur le choix de ne verser ces primes qu'à quatre membres d'un cabinet qui en comptait 18 en mai 2002, puis 27 en cours d'année suivante, il a expliqué avoir distingué deux séries de personnes «quelques unes plus âgées, plus engagées, plus chargées de responsabilités dont il (lui) avait semblé normal qu'elles bénéficient d'un régime indemnitaire voisin de celui de leur prédécesseurs» et «d'autres, plus jeunes, plus nouvelles auxquelles il (lui) avait semblé pouvoir leur donner un niveau d'ISP acceptable compte tenu de la ressource disponible».

La définition du montant du seuil des ISP était faite dans le cadre «d'une réunion avec le chef de cabinet en début d'année, pour arrêter les montants destinés à chacun , les critères tenant à la charge de travail et à la qualité du service rendu et au corps d'origine du bénéficiaire».

Bien que les versements en faveur de personnes étrangères aux administrations publiques ayant fourni des renseignements dans le domaine de la découverte ou l'identification des auteurs de crimes ou de délits soient prévus par l'article 15-1 de la loi de programmation relative à la sécurité intérieure du 21 janvier 1995, il a déclaré qu'il lui arrivait, au titre de la coordination de certaines enquêtes, «d'être sollicité par des personnes qui souhaitaient (lui) communiquer des informations contre rétribution», qu'il avait alors, sans utiliser les dispositifs légaux d'immatriculation des informateurs, utilisé ces fonds afin de garder son contact «confidentiel» en lien avec «la criminalité corse». Il en avait «fait profiter les services» aux travers de leurs directeurs respectifs, sans toutefois ne jamais avoir rédigé de notes.

Il n'était pas immédiatement intervenu pour faire modifier le montant des ISP car «les modifications législatives étaient annuelles», qu'il n'était pas possible de faire une «évolution radicale d'une année sur l'autre» dans le souci de l'ensemble des moyens du ministère, raison pour laquelle cette évolution n'avait été que progressive.

Il a contesté les déclarations de Jean-Christophe ERARD selon lesquelles l'ISP avait compensé les sommes perçues par chaque membre du cabinet jusqu'au mois de décembre 2001.

Il a enfin déclaré que la dotation au cabinet (les prélèvement effectués au titre des FES) pour une période de transition, qui se montait à 120 000 euros par an, « se comparant à une dotation de la ligne totale de l'ordre d'une dizaine de millions d'euros, ne pouvait à l'évidence poser de problème ».

contestées

4.1.1.3

Des

déclarations

néanmoins

évolutives

et

parfois

Il apparaît ainsi que les déclarations de Claude GUÉANT ont varié sur certains points :

il a évoqué dans un premier temps un prélèvement mensuel de 12 000 euros sur les FES pour faire référence ensuite, conformément aux déclarations de Michel GAUDIN, à une somme de 10 000 euros par mois

il a allégué des réunions, notamment avec son chef de cabinet, au cours desquelles aurait été évoquée de façon collégiale la répartition des ISP avant de finir par admettre avoir pris seul cette décision de compenser des dotations ISP jugées insuffisantes par un prélèvement sur les FES

il n'a dans un premier temps justifié ces prélèvements sur les FES qu'à titre de complément de rémunération, pour évoquer ensuite,

conformément à la position de Michel GAUDIN, également des missions de police.

En outre, il a initialement déclaré avoir remis des sommes en espèces à des personnes «toutes chargées de fonctions en rapport avec l'activité policière qui leur occasionnaient des contraintes très spécifiques», qui ont contesté avoir jamais perçu d'enveloppes de sa part.

Les personnes mises en cause dans un premier temps s'avéraient ne pas avoir fait partie du cabinet au démarrage, voire n'être aucunement chargée de mission de police.

Ainsi, Jean-Marc BERLIOZ, conseiller technique sécurité au cabinet du ministre de l'intérieur du 3 juin 2005 au 26 mars 2007 a déclaré n'avoir jamais touché «de fonds en espèces lors de ses passages dans les cabinets ministériels, mais avoir bénéficié d'une prime indemnitaire de cabinet qui faisait l'objet d'une fiche de paye mensuelle et qui était déclarée à l'administration fiscale».

Interrogé sur les affirmations de Claude GUÉANT, au «démarrage du

cabinet, il avait été décidé de conforter cette dotation d'ISP par un complément venant des frais d'enquête et de surveillance (…) et que 3 ou 4 personnes, toutes chargées d'activité de police, qui étaient les «principaux responsables

bénéficié dont Monsieur BERLIOZ» à

hauteur de 2 000 euros par mois, il a contesté avoir été membre de son cabinet

du cabinet» (…) en avaient

à cette époque et avoir touché des enveloppes au cours de la période où il avait travaillé avec lui. Tout ceci était «totalement faux», Claude GUÉANT «devait se tromper de personne».

Il n'avait jamais entendu parler d'une insuffisance de l'enveloppe destinée à l'ISP et «se réservait le droit de déposer plainte contre Claude GUÉANT pour dénonciation calomnieuse».

L'analyse de ses comptes bancaires n'a révélé aucune anomalie en lien avec des retraits en espèces, qui sont restés réguliers dans leur moyenne entre les mois de juin 2005 et mars 2007.

Laurent SOLLY, conseiller technique au cabinet du ministre de l'intérieur de la mi-janvier 2004 au mois de mars suivant, a contesté avoir bénéficié de primes en espèces lorsqu'il était en cabinet ministériel et s'est déclaré «extrêmement surpris» des affirmations de Claude GUÉANT l'ayant désigné comme bénéficiaire, «contestant totalement» cette assertion et «ayant du mal à l'expliquer».

Il n'avait jamais vu Claude GUÉANT remettre de primes en espèces à certains collaborateurs du cabinet et n'avait jamais entendu personne se plaindre des montants des ISP. Confronté à l'analyse de ses comptes bancaires laissant apparaître une nette baisse des retraits en espèces au cours du mois de mai 2004 par rapport à la moyenne des mois précédents (260 euros, pour une

moyenne située entre 400 et 740 euros) et une augmentation plus importante à partir du mois de mai 2004 (une moyenne mensuelle de 1 300 euros) il a maintenu ses déclarations.

Claude GUÉANT a ensuite mis en cause comme ayant reçu 2 000 euros par mois en espèces des fonctionnaires de police ayant fait partie du cabinet ministériel, dont le tribunal relève qu'ils se trouvent pour certains avoir appartenu à l'IGA ou à l'IGPN, qui ont contesté avec véhémence les propos de leur ancien directeur de cabinet.

Jacques LAMOTTE, directeur des services actifs à l'inspection générale des services (fusionnée en 1986 avec l'IGPN) a déclaré avoir occupé les fonctions de directeur départemental de la sécurité publique des Hauts-de-Seine jusqu'en mai 2002, puis de conseiller police au cabinet du ministre de l'intérieur en mai et juin 2002.

Interrogé sur les déclarations de Claude GUÉANT selon lesquelles ce dernier lui avait remis une somme de 2 000 euros en espèce par mois, il a répondu que «c'était un menteur», que c'était «absolument faux» et qu'il était «déçu de ces déclarations de la part d'un homme de cette importance». Il a indiqué avoir souhaité quitter le cabinet pour prendre une direction active car le travail de cabinet ne correspondait pas à son profil policier.

Il estimait «honteux et scandaleux» que Claude GUÉANT puise dans les FES pour compenser des dotations ISP jugées insuffisantes, précisant qu'à l'époque où il avait occupé des fonctions au cabinet ordre public à la DGPN en qualité de «responsable CAB 2», il se souvenait avoir perçu des FES à hauteur de 1 500 Francs (par mois) pour lesquelles il signait un document auprès d'Henriette BOISSEAU, pratique qui avait cessé avec Michel GAUDIN.

Jean-Yves DILASSER, retraité, inspecteur général honoraire, conseiller police en remplacement de Jacques LAMOTTE, a déclaré n'avoir «jamais bénéficié de fonds en espèces durant (sa) présence au cabinet», et n'avoir «jamais eu d'enveloppes contenant des espèces», contestant les déclarations de Claude GUÉANT affirmant lui avoir remis un montant mensuel de 2 000 euros.

Il a confirmé avoir reçu une ISP d'environ 1 200 euros par mois et remis aux enquêteurs la copie des déclarations fiscales pour les années 2002 et 2003, faisant état d'une somme de 6 248,85 euros (pour les 4 mois de l'année 2002) et de 8 798,79 euros (pour les 7 mois de 2003).

Il n'avait jamais vu Claude GUÉANT manipuler des espèces, ni entendu de collaborateurs du cabinet se plaindre du montant insuffisant des ISP. Il estime «surprenante» l'utilisation des FES à des fins indemnitaires, en considérant qu'il s'agissait «de la responsabilité du DGPN».

Il a confirmé, avoir tenu des permanences au sein du cabinet, de jour, de nuit et les week-end et n'avoir jamais perçu d'espèces à ce titre.

Luc RODOLPH, retraité, directeur honoraire des services actifs, a déclaré que lorsqu'il avait intégré le cabinet du ministre de l'intérieur en octobre 2003, Claude GUÉANT lui avait indiqué «tout de suite» que «les frais qui étaient autrefois en liquide n'existaient plus et que ce serait viré sur (son) traitement». Il n'avait «jamais touché de liquide tout le temps ou (il) avait fait partie du cabinet du ministre de l'intérieur, que ce soit sous SARKOZY ou DE VILLEPIN».

«Claude GUÉANT lui avait également précisé que pour les moments où ils devaient recevoir quelqu'un au titre du cabinet, (il) avait accès à la popote, qui est la salle de restaurant des membres de cabinet».

Lorsqu'il avait eu à recevoir à l'extérieur des gens qui ne souhaitaient pas être vus, il les invitait sur ses propres deniers, Claude GUÉANT lui ayant indiqué « qu'il n'aurait pas de remboursements et que ces frais pouvant être occasionnés par son activité seraient compensés par l'ISP qui lui était versée mensuellement ». Il n'avait pas été remboursé de ces frais (ni sous forme de justificatifs, ni sous forme de FES).

Il contestait donc avoir perçu mensuellement une somme de 2 000 euros en espèces en sa qualité de conseiller police, qualifiant de «mensonge» l'affirmation de Claude GUÉANT, ajoutant «que tout au long de sa carrière, à chaque fois qu'il avait perçu des frais de police, cela avait toujours été contre signature» et que s'il en avait perçu, il en aurait reversé une partie à ses collaborateurs.

Il s'est déclaré «stupéfait» que de «telles sommes aient pu être remises sans signature en contre partie», car «cela ne ressemblait pas au fonctionnement de (leur) administration», ajoutant bien connaître Michel GAUDIN, qui selon lui, «partout où il était passé», avait tenté «d'assainir tous les systèmes de ce type qui prêtaient à confusion» et qui lorsqu'il était «arrivé comme Préfet de Police à Paris (avait) voulu mettre un terme au recours indemnitaire» par prélèvement sur les FES, ce qu'il avait fait en qualité de DGPN pour les membres de son cabinet. Il avait du mal «à imaginer que GAUDIN, qui (était) à (ses) yeux quelqu'un de vertueux» ait «pu faire quelque chose comme cela en l'absence d'ordre express de GUÉANT ou de SARKOZY».

S'agissant de son indemnité ISP, il «n'avait pas pensé en discuter le montant», faisait «des semaines à 86 heures en moyenne» et avait «accepté le montant qu'on lui versait» qu'il pensait être «un montant standard». Il n'avait jamais entendu un collaborateur se plaindre de l'insuffisance du montant des ISP et n'avait jamais sollicité Claude GUÉANT pour l'augmenter.

Interrogé sur les raisons pour lesquelles Claude GUÉANT avait affirmé lui avoir remis des espèces prélevées sur les FES, il a déclaré : «je pense qu'il voulait être en bonne compagnie», «il déteste être seul», «je suis honoré qu'il m'ait choisi».

Il n'imagine pas, connaissant «le fonctionnement du cabinet», que «GUÉANT ait pu puiser dans les FES sans l'aval du ministre» et s'est déclaré prêt à être confronté avec lui.

Il a remis aux enquêteurs les copies de ses bulletins de paye des mois d'octobre 2003 à octobre 2004, sur lesquelles apparaît une indemnité de sujétion particulière ayant varié de 1 335 euros à 1 540 euros par mois.

Il a adressé, à la suite de son audition, le message électronique suivant à l'enquêteur :

«Les assertions de M. Guéant que vous m'avez révélées hier me laissent perplexes. Je ne sais pas qui sont les autres personnes visées par ses assertions, lesquelles, si j'ai bien compris, les ont démenties, tout comme moi. Ma réflexion ci-dessous est peut être dès lors sans objet.

Connaissant l'exceptionnelle intelligence manœuvrière de C. Guéant, je ne puis imaginer qu'il se soit lancé dans une telle opération sans motifs. Celui que j'ai évoqué hier, à savoir qu'il a pu garder par-devant lui tout l'argent remis par Michel GAUDIN, peut en être un.

Un autre motif m'a effleuré : mettre en cause certains, que l'on sait innocents, pour conduire la Justice vers une impasse, en exonérant ceux qui, peut-être, ont pu être les vrais bénéficiaires des fonds.

A

côté de la hiérarchie «officielle» du cabinet existait une hiérarchie occulte,

la

garde rapprochée du Dir Cab et du Ministre, les vrais piliers «politiques»

du temple : les proches, parfois la «cour». Là apparaissent des noms de

membres du Ministère de l'intérieur (Solly, Camux, Hortefeux

tous

), mais aussi de

la société civile (Lefèvre, Louvrier promis à un brillant avenir.

)

ou d'autres ministères (Dati

),

Mon interrogation est : voulait-on ainsi, éventuellement, protéger les uns – les politiques – en exposant les autres – les techniques-?

Je

soumets ces réflexions à votre sagacité,

Si

je suis confronté avec C. Guéant, je mettrai cette hypothèse sur la table,

pour voir

».

Aucune confrontation n'était organisée dans le cadre de l'enquête préliminaire notamment entre Claude GUÉANT et Luc RODOLPH.

Néanmoins, Claude GUÉANT a déclaré de façon constante avoir demandé à Michel GAUDIN de lui remettre des sommes prélevées sur les FES pour servir de complément de rémunération à lui-même et à quelques membres de son cabinet.

Aucun élément du dossier ni des débats ne permet en l'état d'infirmer ni de confirmer la somme mensuelle de 10 000 euros qu'il a indiqué avoir demandée chaque mois à Michel GAUDIN, DGPN à compter du mois de juillet 2002, ce que reconnaît ce dernier, pour conforter des ISP jugées insuffisantes. Claude GUÉANT a toujours reconnu avoir conservé la somme de 5 000 euros par mois pour lui-même. Il a finalement déclaré dans le cadre de l'enquête que le solde était versé chaque mois à hauteur de 3 000 euros à son directeur de cabinet adjoint et à hauteur de 2 000 euros à son chef de cabinet.

Cette dernière version n'était pas contestée par ses directeurs de cabinet adjoints successifs, Daniel CANEPA et Gérard MOISSELIN, pas plus que par Michel CAMUX, chef de cabinet.

4.1.2 Des prélèvements reconnus par Michel GAUDIN

Michel GAUDIN, DGPN de juillet 2002 à juin 2007, a indiqué qu'à la suite de la réforme de 2001 relative à la rémunération des membres des cabinets ministériels, le ministère de l'intérieur s'était trouvé dans une situation particulière puisque les versements en espèces aux membres de cabinet avaient deux provenances : l'une dite «fonds secrets de Matignon», l'autre propre au ministère de l'intérieur à partir des FES. L'augmentation progressive, entre 2003 et 2005, de la dotation en ISP (indemnité pour sujétions particulières) était selon lui la preuve que la dotation initiale de 430 000 euros était insuffisante, raison pour laquelle il avait accepté, à la demande du directeur de cabinet, de manière transitoire, de lui verser comme cela se pratiquait auparavant, 10 000 euros par mois de juillet 2002 à mars 2004.

Il n'avait pas été «surpris» de cette demande, déclarant ne pas savoir «comment le directeur de cabinet utilisait cette somme», ajoutant qu'il connaissait «par ailleurs son mode de management très engagé dans le fonctionnement de la police, voire les enquêtes de police», «le cabinet du ministre de l'intérieur comporte naturellement des fonctionnaires de police et par ailleurs le directeur de cabinet organise chaque soir une réunion de police. Nous avions à conduire des enquêtes particulièrement sensibles» citant «la recherche d'Yvan COLONNA, le dossier AZF (l'affaire de chantage) et les affaires de terrorisme basque, corse et islamiste. La manière dont Claude GUÉANT pilotait, il faisait des réunions très techniques», Il ne «(savait) pas ce qu'il faisait de ces sommes».

Il ajoutait : «La dotation était insuffisante, ensuite le cabinet nécessitait pour fonctionner des moyens de police» concernant la nature des FES : «ils sont définis de manière très imprécise par un texte fort ancien, l'article 4 du décret du 15 juin 1926, modifié en 1945, qui définit «en creux» les FES et concernant le régime comptable, ils sont régis par un texte exorbitant du droit commun au regard des régies (décret du 5 novembre 1993) qui a mis en place le régime de l'agent bénéficiaire, qui fait qu'il permet à un fonctionnaire désigné de retirer des espèces, sans obligation de tenue de comptes».

Il a rappelé avoir lui-même, en sa qualité de DGPN, mis en œuvre dès son arrivée en 2002 la circulaire du 3 février 1998 signée par Claude GUÉANT et n'avoir plus versé de primes à caractère indemnitaire à partir des crédits FES aux personnels de son cabinet. Il a confirmé que la gestion des FES était une attribution du DGPN, avoir remis des sommes prélevées sur ces fonds à Claude GUÉANT, affirmant ignorer l'usage qui en était fait. Claude GUÉANT lui avait indiqué en avoir donné une partie au directeur de cabinet-adjoint ainsi qu'au conseiller police.

Selon lui «la remise des fonds à Claude GUÉANT n'était pas contraire à la réforme JOSPIN dans la mesure où il y avait un travail de police effectué par les membres du cabinet», «dans la mesure où la réforme JOSPIN n'avait compensé que les fonds secrets, concernant les ISP il y avait nécessairement un manque. Il avait imaginé que Claude GUÉANT avait utilisé une partie des espèces qu'il lui avait remises pour rémunérer des informateurs qu'il avait conservés d'avant».

Il a maintenu avoir supprimé à son propre niveau «le côté indemnitaire des FES», ajoutant qu'ils n'étaient versés qu'à «quelqu'un qui fait un travail de police» ; que, dans le dossier COLONNA, «il avait été question que Claude GUÉANT parte un temps au Venezuela», que cette mission devait se réaliser «discrètement» afin qu'il puisse «lui ou un collaborateur de son cabinet, régler un billet d'avion en espèces, par exemple» ; ne plus se souvenir de l'objet des FES demandés par Claude GUÉANT, exposant que «Claude GUÉANT lui avait demandé de l'argent et que comme la somme était assez faible il avait accepté».

Il a confirmé que ce dernier, son «supérieur hiérarchique», lui avait demandé de restaurer le système supprimé entre janvier et mai 2002, ajoutant que le ministre de l'intérieur n'était pas au courant et n'avait pas validé ce «complément indemnitaire».

Pendant la période où il avait été DGPN, les FES n'étaient versés qu'à des «directions actives de la police nationale». Leur utilisation n'était pas comptabilisée, seul un document mentionnant le solde des FES disponibles avait été signé lors de la passation de pouvoirs des DGPN.

Au départ de Claude GUÉANT en mars 2004, son successeur au

de VILLEPIN ne lui avait rien demandé. Il pense

«tout à fait imaginable que ces crédits puissent servir à des travaux d'investigation conduits à la marge par des collaborateurs policiers du cabinet ou à la rémunération d'informateurs», et possible, au regard des textes applicables, «que des crédits FES soient versés à des fonctionnaires, même exerçant en cabinet, dans le cadre de leur mission».

cabinet de Dominique

Il a déclaré découvrir l'utilisation indemnitaire de ces fonds à l'occasion de l'enquête.

Interrogé sur le maintien du versement de FES au cabinet GUÉANT malgré l'augmentation de la dotation ISP en 2003, il a indiqué: «il y avait deux problèmes à résoudre, d'une part la sous-évaluation de la dotation (ISP), d'autre part, les activités de police au sein du cabinet du ministre de l'intérieur».

Il pensait que Claude GUÉANT utilisait ces fonds pour «récompenser des policiers méritants du cabinet pour des missions de police, dans le cadre d'enquêtes».

Lorsque Claude GUÉANT avait occupé à nouveau les fonctions de directeur de cabinet en 2005, il ne lui avait rien demandé.

Il confirmait qu'au ministère de l'intérieur, Henriette BOISSEAU, aujourd'hui décédée, était chargée jusqu'en 2007 de la gestion des crédits de FES, en lien avec le DGPN, sous sa responsabilité.

4.1.3 Des prélèvements en espèces dont les deux directeurs de

cabinet-adjoint successifs et le chef de cabinet admettent avoir bénéficié

4.1.3.1 Daniel CANEPA

Directeur-adjoint au cabinet du ministre du 8 mai 2002 au 31 août 2003, Daniel CANEPA a déclaré que «de juillet 2002 jusqu'à août 2003, chaque mois, le directeur de cabinet (Claude GUÉANT) lui donnait une enveloppe qui contenait des billets» dont le montant variait «entre 1500 et 2 000 euros», contestant qu'il lui ait versé mensuellement une somme de 3 000 euros, ainsi qu'à Gérard MOISSELIN, son successeur.

A l'audience, Daniel CANAPA reconnaissait finalement avoir perçu une

somme de 3 000 euros par mois qu'il n'avait pas déclarée à l'administration fiscale. Il déplorait avoir subi par la suite un redressement fiscal et avoir finalement «travaillé pour rien».

Il avait fait le constat, à son arrivée, d'une «réduction de son pouvoir

d'achat» et le directeur de cabinet «lui avait dit que ça allait être rétabli». Il a

précisé avoir été, en 1986, directeur au cabinet de Gaston FLOSSE et qu'il avait alors découvert «le fonctionnement du cabinet et notamment le chef(de cabinet) qui allait à Matignon récupérer des sommes à répartir entre les différents membres du cabinet».

«En janvier 2002, le système avait été supprimé» et «en mai 2002, la suppression des fonds n'avait pas fait l'objet de compensation. Il y avait donc une situation qui était un peu compliquée sur le plan de la rémunération ne disposant pas encore d'ISP». Il a convenu qu'il percevait bien des ISP en 2002. Les espèces perçues «venaient donc compenser partiellement ou totalement la différence».

Selon lui, concrètement, Michel GAUDIN remettait à Claude GUÉANT environ 12 000 euros par mois, «le directeur de cabinet préparait les enveloppes et les donnait aux intéressés, individuellement».

Il ignorait qui étaient les autres bénéficiaires des espèces. Il pensait «qu'elles venaient des FES», avait «demandé à Claude GUÉANT si c'était une pratique habituelle», lequel avait répondu «par l'affirmative». Il n'avait «rien négocié» concernant sa rémunération, indiquant qu'il y «avait une insuffisance des montants perçus, en rapport avec (ses) revenus en qualité de Préfet du Var» et son «activité étant dédiée à la police nationale, il trouvait ça normal de percevoir des frais d'enquête et de surveillance». Il n'avait pas déclaré ces sommes à l'administration fiscale.

«Les indemnités ISP qu'il percevait étaient largement inférieures aux primes en espèces qu'il avait perçues en 1989 alors qu'il était directeur adjoint de cabinet de Gaston Flosse». L'augmentation de son ISP n'avait pas entraîné de diminution des versements d'espèces. Claude GUÉANT avait décidé de «conforter la dotation ISP en prélevant sur les FES».

Il n'avait le souvenir d'aucune réunion de travail collective au cabinet ayant pour objet de discuter de la répartition des FES ou des ISP, lui même ignorant qui étaient les bénéficiaires de ces versements.

Interrogé sur les contraintes justifiant la perception de FES, il a exposé «qu'une grande partie de (ses) activités était liée à la Police, la sécurité», que «sur des points particuliers, il (avait) participé, sans être au cœur, au problème de la recherche de ceux qui avaient assassiné le Préfet Erignac», qu'il avait «négocié pour qu'il n'y ait pas de problèmes avec les convoyeurs de fonds», qu'il travaillait également « sur tout ce qui était prévention » et que «tous les jours, il y avait une réunion de l'ensemble des responsables de police et de gendarmerie».

Il avait engagé «des frais occasionnels, des repas de travail, des rencontres, un café, des choses diverses» sur ses deniers personnels. Il remettait les espèces à son épouse qui les utilisait pour les besoins de la vie quotidienne. Il n'avait effectué aucun retrait d'espèces de juillet 2002 à août 2004 parce qu'il «n'avait pas tout dépensé».

4.1.3.2 Gérard MOISSELIN

Directeur-adjoint du cabinet du ministre de l'intérieur du 1er septembre 2003 au mois de novembre 2004, Gérard MOISSELIN a indiqué que sa rémunération était constituée, lors de sa prise de fonctions au cabinet, de son traitement de préfet et de ses accessoires, d'une indemnité de sujétion particulière (ISP) de l'ordre de 2 000 euros par mois et d'espèces, remises mensuellement par Claude GUÉANT, environ 3 000 euros par mois. Il ajoutait qu'il avait précédemment exercé les fonctions de directeur du personnel de la formation et de l'action Sociale (DPFAS) au ministère de l'intérieur de 1996 à

1999, «période au cours de laquelle il (lui) avait été donné d'apprendre que la pratique des versements de compléments de rémunération en liquide à des fonctionnaires du Ministère, y compris à des fonctionnaires qui n'appartenaient pas à des corps de police mais relevaient de (sa) gestion, était de pratique courante».

Il ignorait l'origine des espèces qui lui étaient remises par Claude GUÉANT, supposant «qu'il s'agissait de ce (qu'ils) appelaient dans le jargon qu'il partageait avec ses collaborateurs de la DPFAS de «l'argent police».

Claude GUÉANT lui avait donné une première enveloppe après son arrivée vers la mi-octobre 2003 et avait poursuivi cette pratique jusqu'en mars 2004. Il avait accepté comme «un élément de rémunération dont (il) savait qu'il était de pratique ancienne, notoire et non contestée». Il savait que l'indemnité de sujétions particulières qu'il percevait «correspondait à la légalisation des versements antérieurs effectués sur les fonds secrets du Premier Ministre» et avait alors «compris que ce changement était resté sans incidence sur les pratiques du ministère de l'intérieur».

Il ignorait qui bénéficiait de ces versements d'espèces qu'il supposait être des «fonds police» destinés à rémunérer les informateurs et assurer des compléments à des fonctionnaires de police et à d'autres statuts, prétendant avoir appris par la presse l'appellation FES. Il «avait conscience qu'aucun texte ne fondait cette pratique mais qu'il s'agissait d'un usage ancien, continu, notoire et non contesté, donc nécessairement validé par toute la hiérarchie du Ministère».

Il n'avait signé aucune feuille d'émargement et n'avait jamais déclaré ces revenus à l'administration fiscale en ayant la conviction que l'ISP avait remplacé les fonds secrets de Matignon sans mettre un terme à la pratique propre au ministère de l'intérieur. Il a confirmé que le montant de son ISP avait évolué au cours de son passage au cabinet, passant de 1 829 euros pendant les 5 premiers mois à 1 921 euros début 2004. Pour compenser en partie la disparition des espèces, Pierre MONGIN avait augmenté son ISP à 2175 euros, augmentation à laquelle il n'avait pu procéder qu'en modifiant la répartition à l'intérieur du budget qui était, selon lui, resté inchangé. Il n'avait entendu aucune récrimination des membres du cabinet au sujet des ISP.

Il a indiqué avoir des relations professionnelles et amicales avec Claude GUÉANT et des relations anciennes, professionnelles mais essentiellement amicales, avec Michel GAUDIN. Ce dernier avait pris l'initiative, lors de leur dernière rencontre (fin 2013) de lui exposer «avoir indiqué aux inspections générales comment à sa prise de fonction, poursuivant l'usage de ses prédécesseurs, il avait continué de descendre régulièrement des espèces au directeur de cabinet du Ministre» sans toutefois lui «donner le contenu de ces enveloppes».

Il estimait avoir occupé des fonctions «particulièrement astreignantes, impliquant de lourds horaires de travail, une présence quasi continue, week-end compris, une très grande disponibilité et l'exercice de responsabilités souvent difficiles». Il lui arrivait d'engager des frais de représentation dans le cadre de l'exercice de sa mission, en en faisant l'avance sur ses deniers personnels ; ils lui étaient remboursés sur production de justificatifs dans la limite de l'enveloppe annuelle qui lui était attribuée.

L'analyse de ses comptes a permis de constater l'absence de tout retrait d'espèces de décembre 2003 à décembre 2004 ; il a expliqué que recevant des espèces, il n'avait pas besoin d'en retirer.

4.1.3.3 Michel CAMUX

Chef de cabinet du ministre de l'intérieur du 8 mai 2002 à juillet 2004, Michel CAMUX a reconnu avoir reçu des espèces de Claude GUÉANT, en situant le premier versement au mois de juillet 2002, sans se souvenir de la périodicité ou du montant de ces remises, ne contestant pas qu'elles aient pu s'élever, mensuellement, à 2 000 euros. Il ignorait l'origine de ces fonds et a contesté avoir participé aux réunions avec le directeur de cabinet-adjoint évoquées par Claude GUÉANT, afin de répartir des sommes d'argent, qu'il s'agisse de répartition d'ISP ou de sommes en espèces pouvant provenir des FES. Pour lui il «s'agissait d'un complément indemnitaire», il lui «arrivait d'engager des frais, notamment lorsqu'il recevait des interlocuteurs sur les dossiers d'actualité du cabinet», mais il n'avait «exercé aucune mission de police».

Il se souvenait avoir perçu l'indemnité de sujétions particulières, «indemnité spécifique attachée aux fonctions exercées dans un cabinet», n'avait «rien eu à dire du montant de cette indemnité» et «n'avait entendu personne se plaindre du montant de l'ISP», même s'il avait gardé le souvenir qu'ils savaient que «cette indemnité était plus faible dans leur cabinet que dans d'autres cabinets ministériels».

Il ignorait si les autres collaborateurs du cabinet percevaient aussi des primes en espèces et sur quels critères ces primes lui étaient versées. Claude GUÉANT lui avait régulièrement remis des enveloppes d'espèces contenant quelques centaines d'euros «à l'attention de l'équipe de sécurité du Ministre». Ces sommes avaient pour objet, selon lui, de «fluidifier le fonctionnement de l'équipe de sécurité», c'est à dire de rembourser les avances faites par les fonctionnaires dans leurs déplacements ainsi que les frais qui n'étaient pas suffisamment compensés par les frais de mission».

Il a précisé qu'à l'occasion du changement de ministre et de cabinet, il s'était rapproché du nouveau chef des services de sécurité lequel avait indiqué «qu'il ne fonctionnait pas comme ça» (avec un système d'avances de frais en espèces) et qu'ensuite «la question ne s'était plus posée d'obtenir des espèces pour l'équipe de sécurité».

Il a désigné Claude GUÉANT comme étant l'initiateur de ce système.

Interrogé sur l'absence de retraits d'espèces sur ses comptes bancaires entre décembre 2003 et décembre 2004, il a expliqué qu'il avait perçu des espèces de Claude GUÉANT et avait découvert lors du décès de sa mère une somme en espèces et en Francs représentant environ 15 000 euros.

Il a contesté avoir distribué des sommes prélevées sur les FES à certaines catégories de fonctionnaires du ministère de l'intérieur.

4.2

Des

prélèvements

sur

les

FES

spécifiquement

circonscrits

au

fonctionnement de ce cabinet ministériel (Nicolas SARKOZY 1) entre juillet 2002 et mars 2004

4.2.1 Au sein du cabinet précédent (Daniel VAILLANT

jusqu'au 7 mai 2002) : des prélèvements sur les FES qui avaient pris fin le 1er janvier 2002

Il ressort des éléments du dossier qu'au sein du cabinet Daniel VAILLANT (jusqu'au 7 mai 2002), les prélèvements sur les FES ont pris fin le 1er janvier 2002, date de la mise en place de l'ISP, répartie entre les membres du cabinet dans la limite des crédits alloués par la loi de finances.

4.2.1.1 Les déclarations des témoins

Les membres du cabinet Daniel Vaillant et les personnes ayant occupé les fonctions de DGPN et de directeur de cabinet du DGPN entre 2001 et mai 2002 ont été entendus tant par la mission d'inspection IGA/IGPN que dan le cadre de l'enquête préliminaire.

de l'intérieur

Daniel VAILLANT du mois de septembre 2000 au 7 mai 2002, a déclaré n'avoir joué aucun rôle dans l'attribution des FES au sein du cabinet, cette «gestion (étant) confiée au chef de cabinet, Jean-Christophe ERARD», qui s'occupait à l'époque «à la fois des fonds spéciaux versés par Matignon et des frais d'enquête et de surveillance versés par le directeur général de la police nationale pour le cabinet du Ministre», fonds qui «servaient à verser un complément de rémunération aux membres du cabinet». «Tous les membres du cabinet, y compris lui-même percevaient des fonds en espèces qui provenaient à la fois des fonds de Matignon et des fonds des FES». «Ce système avait perduré jusqu'en décembre 2001, date à laquelle monsieur JOSPIN alors Premier Ministre, (avait interdit) l'utilisation des ces fonds pour rémunérer les membres du cabinet et (avait instauré) un régime indemnitaire spécifique prévu par un texte règlementaire».

* Bernard

BOUCAULT, directeur

de cabinet du ministre

«A partir du 1er janvier 2002, il n'y avait plus eu de versements d'espèces en provenance des FES».

Avant cette date, les versements d'espèces ne donnaient pas lieu à pièces justificatives. Ils étaient déterminés en fonction d'un barème qui «existait avant son arrivée» et correspondaient à une rémunération complémentaire versée mensuellement, correspondant à la fonction de chacun. Les conseillers police ne bénéficiaient pas de ces versements, car ils recevaient une indemnité de conseiller technique.

* Jean-Christophe ERARD, chef de cabinet du ministre de l'intérieur du mois de septembre 2000 au 7 mai 2002, a indiqué avoir remis aux membres du cabinet un complément de rémunération en espèces, jusqu'au 31 décembre 2001. «La particularité du ministère de l'intérieur était que les fonds distribués au sein du cabinet avaient deux sources : les fonds qu'il recevait directement à Matignon d'Henri PRADEAUX (chef de cabinet du Premier Ministre) ou de son adjoint et une autre partie qui venait des FES, qui (leur) étaient remis par le DGPN, Monsieur BERGOUGNOUX» dans des proportions «semblables», ce qui représentait environ 500 euros par personne sur les FES, pour un cabinet composé entre 15 et 20 personnes. «Il n'existait pas de véritable barème. Tout le monde avait à peu près la même somme, avec une variable d'environ 10%».

Les sommes lui étaient remises par Patrice BERGOUGNOUX pour

données dans des enveloppes aux membres du cabinet. A son arrivée, il

avait trouvé «cette pratique d'espèces plutôt originale» et avait appris «que c'était une pratique ancestrale». A partir de janvier 2002, ces versements avaient cessé, les indemnités avaient fait l'objet de paiement par virement avec mention sur une fiche de paye complémentaire pour tous les membres du cabinet. En janvier 2002, il avait perçu une somme de 1 200 euros (figurant sur sa fiche de paye). Il n'avait été confronté à aucune demande de prime complémentaire, «cette idée ne serait venue à l'idée de personne, la polémique sur la moralisation de la vie publique (étant) assez violente», «les primes versées avec le salaire (venant) complètement remplacer les sommes qu'ils percevaient en espèces».

être

* Patrice BERGOUGNOUX, DGPN de 1999 jusqu'au 30 juin 2002,

déclaré que les FES «étaient perçus à la trésorerie du ministère de l'intérieur et dispatchés tous les mois ou tous les deux mois et attribués à chaque direction de la police nationale». «Les montants étaient attribués sous la responsabilité du DGPN, mais ce montant était invariable». Il avait «repris les montants qui étaient attribués avant (lui)»

a

«Leur utilisation était pour les services chargés d'enquête et de surveillance, mais également versés aux CRS, à la DGPN, à la Préfecture de Police de

Le directeur général (DGPN) avait également accès à

ces fonds puisqu'il en était responsable. Il pouvait (lui) arriver de compléter les dotations de certaines directions qui formulaient des demandes spécifiques pour des besoins particuliers (gestion par la PP de grands évènements à Paris, opérations de rétributions d'indicateurs, services en charge de affaires de

Paris notamment». «(

)

terrorisme). Ces sommes servaient également (…) à gratifier des personnels méritants».

«Ces fonds (étaient) gérés, perçus et distribués par la DGPN. De (son) temps c'était une dame qui s'occupait de cela. Elle était surnommée Henriette. C'était elle seule qui remettait les fonds aux directeurs ou à leurs représentants.( ) Lorsqu'elle était en congés, rien ne se passait dans ce domaine».

Les archives n'étaient pas conservées et étaient détruites en fin d'année; le directeur de cabinet du ministre signait un document pour autoriser le retrait des crédits à la paierie. Les policiers n'étaient pas les seules personnes à bénéficier des FES qui profitaient aussi à d'autres fonctionnaires ayant participé à des tâches ou des missions justifiant cette attribution ponctuelle, ainsi qu'à des informateurs. Il n'avait jamais remis de FES au cabinet du ministre de l'intérieur, ni à celui de Daniel VAILLANT, ni à celui de Nicolas SARKOZY.

Les déclarations de Patrice BERGOUGNOUX apparaissent ainsi en contradiction avec celles notamment de messieurs BOUCAULT et ERARD qui reconnaissent avoir, jusqu'au 31 décembre 2001, reçu de sa part des sommes prélevées sur les FES et destinées à compléter les primes en espèces versées aux membres du cabinet du ministre de l'intérieur.

*Pierre DEBUE, retraité de la Police Nationale, directeur de cabinet du DGPN entre le 25 mai 2000 et le 7 septembre 2002, a déclaré que «tout ce qui concernait la gestion des frais de police relevait de la décision du directeur général», que «chaque directeur central, en fonction de ses besoins les exposait directement au DGPN lequel décidait du montant attribué à chaque direction».

Concernant les services du DGPN, «c'était le DGPN qui décidait des attributions de frais aux différents fonctionnaires de son cabinet» et «au sein du cabinet, les responsables d'unité, comme le directeur de cabinet pouvaient solliciter l'attribution d'une augmentation de prime pour les fonctionnaires dont le travail ou les servitudes assurées étaient particulières», les FES étant perçus par «le personnel actif de la police nationale».

Il n'avait «jamais eu vraiment connaissance du fait que les fonctionnaires du cabinet émargeaient sur l'enveloppe des FES» mais se souvenait «vaguement» que Madame Boisseau avait évoqué ce fait.

4.2.1.2

Mise en place de l'ISP

au 1er janvier 2002 :

enveloppe et répartition de la dotation annuelle budgétaire

Il ressort de l'exploitation des bulletins de salaires et des tableaux établis par le service d'enquête que les 21 membres du cabinet de Daniel VAILLANT ont perçu à compter du 1er janvier 2002 et jusqu'au 7 mai 2002, une indemnité de sujétions particulières représentant une dotation mensuelle (ISP brute) de 26 362 euros, répartie de la façon suivante entre les membres du cabinet :

1 524 euros ISP brute pour le directeur de cabinet et son adjoint

1 372 euros ISP brute pour le chef de cabinet

1 219 euros pour les 18 autres conseillers (y compris 6 contractuels).

Le directeur de cabinet et son adjoint percevaient ainsi une ISP brute mensuelle supérieure de 25% à celle des conseillers techniques. Le chef de cabinet percevait une ISP supérieure de 12,5% à celle des conseillers techniques. Tous les conseillers techniques percevaient la même ISP.

Le tribunal a constaté à l'occasion des débats que cette dotation mensuelle brute arrondie à 26,5 K€ par mois, sur 13 mois, augmentée des charges patronales (taux moyen constaté sur les bulletins de salaire de 26%) représentait une dotation budgétaire annuelle de 434 K€ correspondant précisément à la ressource budgétaire allouée en 2002 pour le paiement de l'indemnité pour sujétions particulières des personnels du cabinet du ministre de l'intérieur ( article 64212 du chapitre 31-02 des documents budgétaires).

Il apparaît que, à compter de la mise en place, au 1er janvier 2002, de cette ISP dans la limite des crédits alloués par la loi de finance, les membres de ce cabinet ministériel n'ont plus perçu de sommes en espèces provenant des FES. Les membres du cabinet entendus indiquent que l'ISP correspondait aux primes en espèces perçues auparavant qui avaient une double origine (fonds spéciaux de Matignon et FES de la police nationale) et leur étaient jusqu'en décembre 2001 remises par le chef de cabinet dans une seule enveloppe.

Ces déclarations apparaissent confirmer les modalités de mise en place de l'ISP au 1er janvier 2002 conformément à l'article 3 du décret du 5 décembre 2001 qui précise que le « montant des attributions individuelles, ainsi que le rythme, mensuel, semestriel ou annuel, de leur versement sont déterminés en fonction de la nature et de l'importance des sujétions auxquelles est astreint le bénéficiaire.

A cette fin, le Premier ministre fixe le montant de la dotation annuelle de chaque cabinet ministériel, en fonction des besoins sollicités. »

4.2.2

Au

sein

du

cabinet

suivant

(Dominique

de

VILLEPIN): des prélèvements sur les FES auxquels il a été mis fin dès le mois d'avril 2004

4.2.2.1 Les déclarations des témoins

Pierre MONGIN, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur (Dominique de VILLEPIN) du mois d'avril 2004 au mois de juin 2005, a exposé qu'à sa prise de fonctions Daniel CANEPA, devenu secrétaire général du ministère, lui avait expliqué que «les primes de cabinet étaient fixées par Matignon et qu'elles étaient versées sous une forme normale de bulletin de salaire, comme le reste de la paye». Il avait bénéficié d'une rémunération de préfet hors cadre, ainsi que d'une prime de cabinet mensuelle qu'il estimait entre 5 000 et 6 000 euros, sommes toutes deux déclarées. Les autres membres de cabinet bénéficiaient du même régime indemnitaire qu'il qualifiait «d'indemnité de sujétions particulières». Il supposait qu'il devait exister un barème dont il ignorait toutefois le fonctionnement exact et que les montants des rémunérations avaient été fixés par Daniel CANEPA, sur la base de ce qui se faisait dans le cabinet précédent. Il n'avait eu connaissance d'aucun problème particulier en lien avec les rémunérations ou le paiement des ISP et aucune enveloppe complémentaire n'avait circulé, y compris en faveur des policiers membres du cabinet.

Il déclarait avoir ignoré que Claude GUÉANT avait demandé au DGPN le versement mensuel de sommes en espèces et les raisons pour lesquelles les membres du cabinet précédent restés au cabinet de VILLEPIN n'avaient rien demandé.

Michel GAUDIN, qui est resté DGPN au départ de Claude GUÉANT en mars 2004, a confirmé que son successeur au cabinet de Dominique de VILLEPIN, en l'espèce Pierre MONGIN, ne lui avait rien demandé.

Gérard MOISSELIN, directeur-adjoint du cabinet du ministre de l'intérieur du 1er septembre 2003 au mois de novembre 2004, a précisé que «lorsque l'équipe de Monsieur DE VILLEPIN s'était mise en place, le directeur de cabinet, Pierre MONGIN, avait mis un terme à ces versements», s'excusant du préjudice financier qu'il lui causait, expliquant qu'après avoir été échaudé par une mauvaise querelle entourant la gestion des fonds secrets du temps où il exerçait des fonctions de chef de cabinet du Premier ministre, il ne voulait en aucune manière être suspecté de manipuler des fonds en espèces. Gérard MOISSELIN a confirmé ces propos à l'audience.

4.2.2.2

Répartition de l'enveloppe d'ISP en 2004 et

évolution de la dotation annuelle au cours des années ultérieures

Il ressort de la procédure que la ressource allouée pour les ISP du ministère de l'intérieur au titre de l'année 2004 s'est élevée à 1 059 398 euros, ce qui représente une augmentation de 144 % par rapport à l'année 2002 (434 K€).

Aucune investigation n'a été effectuée au cours de l'enquête préliminaire sur la répartition des ISP au sein du ministère de l'intérieur pour les années 2003 et 2004. Les documents budgétaires n'ont pas été recueillis et versés à la procédure. Ils n'ont pas non plus été exploités au cours de la mission de l'IGA/IGPN. En l'absence de ces documents, il n'est pas possible de connaître la répartition de cette enveloppe de 1 059 K€ entre les membres du cabinet et les personnels chargés des fonctions de support.

Il ressort en effet notamment de la note du secrétaire général du gouvernement que «le Premier ministre fixe le montant de la dotation annuelle de chaque cabinet ministériel, en fonction des besoins sollicités pour les membres de cabinet et pour les personnels chargés des fonctions support. Le montant est notifié à chaque ministre, par un courrier signé du chef de cabinet du Premier ministre, qui précise la répartition de l'enveloppe entre les membres de cabinet et les personnels de soutien. Le ministre chargé du budget reçoit copie de cette notification.

Le montant des indemnités de sujétions particulières est retracé, pour chaque membre du Gouvernement, dans une annexe spécifique au projet de loi de finances intitulée «jaune-personnels affectés dans les cabinets ministériels» dont vous trouverez copie en pièce jointe. Ce document précise également le nombre de bénéficiaires de cette indemnité».

Néanmoins, il ressort de l'annexe au projet de loi de finances pour 2015 (jaune budgétaire- pièce n°6 versée par la défense de Claude GUÉANT) que :

en 2013, l'ISP des membres du cabinet du ministre de l'intérieur représentait une dotation annuelle totale de 1 614 792 euros répartie entre 13 membres du cabinet (474 579 €) et 238 personnels chargés des fonctions de support (1 139 171 €) contre 434 K€ en 2002, consommée par les seuls membres du cabinet

la dotation pour les seuls membres de cabinet du ministre de l'intérieur n'a donc augmenté que de 9 % en 11 ans (434 K€ intégralement consommée par les membres du cabinet en 2002)

l'ISP brute des membres de cabinet est donc de 376 K€ en 2013 (taux de charges patronales de 26%) contre 343 K€ en 2002 ( + 33 K €, soit + 9,6% en 11 ans), ce qui correspond à une enveloppe d'ISP brute de près de 29 000 euros sur 13 mois contre environ 26 400 euros en 2002

(+9,6%)

L'ISP moyenne par membre de cabinet est donc en 2013 de 36 506 euros, charges comprises, ce qui représente une ISP brute moyenne d'environ 29 000 euros par an, soit 2 228 euros par personne sur 13 mois.

Il est ainsi démontré que l'enveloppe de l'ISP affectée aux seuls membres du

cabinet du ministre de l'intérieur n'a augmenté que de 9% en onze ans entre

2002 et 2013 alors que l'enveloppe globale d'ISP a augmenté de 271% (X 3,7).

Il s'en déduit que l'analyse de l'évolution de la ressource globale affectée à l'ISP

(membre du cabinet + personnels de support) n'a de sens que si elle s'attache à comparer les sommes affectées à chacune de ces deux catégories de bénéficiaires, étant précisé qu'il ressort des éléments du dossier et des débats qu'en 2002, année de mise en place de l'ISP, l'enveloppe n'était répartie qu'entre les membres du cabinet ministériel. A l'audience, Claude GUÉANT a reconnu qu'à partir de 2003, l'enveloppe de l'ISP a été répartie entre les membres du cabinet et les personnels de soutien, ce qui rend peu significative l'analyse de l'évolution de l'enveloppe globale.

V- SUR LA PRESCRIPTION ALLEGUEE

5.1 Position de la défense

Par conclusions régulièrement déposées et soutenues oralement à l'audience avant tout débat au fond, Michel GAUDIN sollicite par l'intermédiaire de son conseil de voir, à titre principal :

dire et juger que l'absence de manœuvres de dissimulation interdit de voir reporter le point de départ du délai de la prescription de l'action publique en matière de détournement de fonds

dire et juger que, en application de l'article 8 du code de procédure pénale, les faits commis entre le 1er juillet 2002 et le 31 mars 2004 sont nécessairement prescrits depuis le 31 mars 2007, soit antérieurement au premier acte de poursuite.

A titre subsidiaire, il sollicite de voir :

constater que les faits objets de la prévention ont été révélés publiquement au plus tard le 8 février 2006 par la parution de l'ouvrage«Place Beauvau : la face cachée de la police» ainsi que par la publication de nombreux articles de presse commentant ce livre ;

constater qu'en outre les faits révélés par cet ouvrage ont donné lieu à une enquête de l'IGPN ainsi qu'à des actions en diffamation contre les journalistes auteurs, de sorte que ni l'IGPN ni le parquet pouvaient en ignorer le contenu ;

dire et juger que les faits objets de la prévention ayant été rendus publics, largement diffusés et portés à la connaissance des autorités, aucun obstacle n'interdisait l'exercice de l'action publique si l'autorité de poursuite les estimait susceptibles de recevoir une qualification pénale ;

dire et juger que, si le point de départ du délai de prescription de l'action publique doit être reporté, en raison de la supposée nature occulte de l'infraction de détournement de fonds publics, ce report ne peut s'effectuer qu'au jour où les faits sont apparus dans des circonstances permettant leur poursuite, à savoir 2006 ;

dire et juger dans ces conditions que l'action publique est éteinte depuis 2009, soit antérieurement au premier acte de poursuite.

Par conclusions régulièrement déposées et soutenues oralement à l'audience avant tout débat au fond, Claude GUÉANT sollicite également par l'intermédiaire de son conseil de voir constater la prescription de l'action publique concernant le délit de détournement de fonds publics.

Il est notamment soutenu à l'appui de cette demande que :

«le point de départ de la prescription d'un détournement de fonds publics ne doit être décalé que si est caractérisée une volonté de dissimulation de la parte de son auteur», s'appuyant sur un arrêt de la chambre criminelle du 2 décembre 2009 indiquant «qu'en l'état de ces énonciations, qui caractérisent l'existence d'une dissimulation de nature à retarder le point de départ de la prescription, la cour d'appel a justifié sa décision». Monsieur Bouloc ayant commenté cet arrêt en notant que «la chambre criminelle met l'accent sur l'existence d'une dissimulation qui justifie le retard dans le point de départ de la prescription; cette motivation nous semble meilleure que le caractère occulte du délit»,

«la volonté de dissimulation fait défaut en l'espèce»,

«les faits objets de la poursuite étaient connus de tous, non seulement du régisseur de crédits qui inscrivait le décaissement des FES en comptabilité, mais aussi du ministère public qui était tout à fait informé, depuis le mois de février 2006, des pratiques visées et aurait donc pu engager des poursuites à compter de cette date, ce qu'il n'a pas fait».

Daniel CANEPA, Gérard MOISSELIN et Michel CAMUX sollicitent par l’intermédiaire de leurs conseils respectifs, à titre principal, de voir constater la prescription de l'action publique concernant le délit de détournement de fonds publics et de recel de ce délit.

5.2 Sur la prescription alléguée du délit de détournement de fonds publics

Par dérogation aux dispositions de l’article 8 du code de procédure pénale, le point de départ du délai de prescription de l’action publique en matière correctionnelle peut être reporté pour deux catégories d’infractions : les délits occultes (ou clandestins) par nature et les délits dissimulés.

La défense soutient que la suspension de la prescription ne peut résulter de circonstances simplement occultes, mais doivent en plus s'accompagner d'une volonté de dissimulation de l'auteur.

Pour avancer que la suspension de la prescription nécessiterait la caractérisation de la volonté de dissimuler la défense s'appuie sur un arrêt rendu le 02 décembre 2009 ayant jugé en matière de détournement de fonds publics :

«aux motifs que les faits dénoncés le 5 avril 2002 par le chef de service Tracfin, du moins ceux commis entre 1994 et 1998, la prévention visant la période de 1994 à 2002, ne sont pas selon les dires de la prévenue couverts

par la prescription ; qu'en effet, s'agissant d'une infraction occulte, Marie-

ayant pris soin de faire disparaître durant toute la période de temps

considérée (1994 à 2002) toute trace de fraude au niveau de la mairie de Freyming-Merlebach ainsi que cela a été souligné plus haut, de telle sorte que le délit n'a pu être constaté dans des conditions permettant l'exercice de l'action publique avant l'intervention du ministère de l'économie, des finances et de l'industrie via le chef de service Tracfin précisément ;

Anne X

(

)

Attendu qu'en l'état de ces énonciations, qui caractérisent l'existence d'une dissimulation de nature à retarder le point de départ de la prescription, la cour d'appel a justifié sa décision».

Il convient de relever que le raisonnement est tautologique: une infraction dissimulée est nécessairement une infraction occulte puisque justement elle est dissimulée. En constatant que l'auteur avait dissimulé son forfait, la cour avait donc suffisamment caractérisé le caractère occulte de l'infraction.

Pour le tribunal, il ne saurait être déduit de cet arrêt que la suspension de la prescription ne peut résulter de circonstances simplement occultes, mais doivent en plus s'accompagner d'une volonté de dissimulation de l'auteur.

Dans ce même arrêt du 2 décembre 2009 N° 09 81 967, la Cour de cassation a en effet confirmé le principe selon lequel«le détournement de fonds publics est une infraction occulte dont la prescription ne court qu'à compter du jour où il a pu être constaté dans des conditions permettant l'exercice de l'action publique».

Il convient donc de s'attacher à déterminer la date à laquelle les faits ont pu être constatés dans des conditions permettant l'exercice de l'action publique.

Les faits de détournements de fonds publics reprochés à Michel GAUDIN et ceux de complicité de détournements de fonds publics reprochés à Claude GUÉANT s'inscrivent, par leur nature même, dans un cadre occulte caractérisé par les spécificités du régime de paiement en espèces des FES qui, notamment, ne prévoit la conservation d'aucun document de nature à rendre compte de

l'emploi des fonds. Dans le cadre de ce fonctionnement dérogatoire au droit commun, les espèces concernant les FES sont remises sans pièces comptables en lien avec l'ordonnancement ou la liquidation de ces sommes et de manière discrétionnaire par le directeur général de la police nationale chargé de les répartir entre les différents services.

Au surplus, Michel GAUDIN et Claude GUÉANT ont déclaré n'avoir signé ou fait signer de registre, de cahier ou de reçu de ces sommes en espèces, à aucun stade de la circulation de ces fonds entre eux et les différents bénéficiaires membres du cabinet. Les sommes perçues en provenance de ces FES n'ont pas non plus été déclarées aux services fiscaux par les bénéficiaires, ni déposées sur des comptes bancaires, mais ont, au contraire, circulé dans des «enveloppes», remises de la main à la main, sans aucun témoin.

Les déclarations de Claude GUÉANT en date du 27 février 2013, à l'occasion de la perquisition effectuée à son domicile, ont révélé pour la première fois la perception de sommes en espèces, entre juillet 2002 et mars 2004, par les membres du cabinet du ministre de l'intérieur, provenant des FES.

Les faits sont donc demeurés parfaitement occultes jusqu'à leur révélation fortuite par Claude GUÉANT au détour d'autres procédures.

Il convient d'observer que le livre «Place Beauvau» publié en février 2006, évoqué par la défense à l'appui de sa demande relative à la constatation de la prescription et dans lequel s'exprime Claude GUÉANT ne relate à aucun moment les faits visés dans la prévention, à savoir le versement de primes en espèces à certains membres du cabinet du Ministre de l'intérieur de l'époque, Nicolas SARKOZY.

Dans ce livre ne sont en effet évoqués que des faits dans leur généralité portant sur la circulation d'espèces au sein de la police nationale, et non sur la «remontée» d'espèces provenant des frais d'enquête et de surveillance vers le cabinet du ministre de l'intérieur.

Dans le chapitre intitulé «Les gros sous de la place Beauvau», au sous-chapitre «frais d'enquête et de surveillance», le paragraphe cité dans les conclusions de Claude GUÉANT débute ainsi :

«Tous les mois, les patrons des différents services de police toquent à la porte des directeurs pour venir chercher une enveloppe plus ou moins épaisse. (…) Au final, c'est un vaste système de clientélisme qui fonctionne avec la bénédiction de l'administration. Quand Pierre Joxe débarque à l'intérieur, il découvre les enveloppes et décide de les supprimer (…). pour garder ses enveloppes garnies, la maison Poulaga va tout suite sortir du chapeau les fameux «frais d'enquête et de surveillances».

Puis, comme l'a souligné le ministère public dans ses réquisitions, l'auteur interroge Claude Guéant sur les frais d'enquête et de surveillance :

«Quand on l'interroge sur le sujet, Claude Guéant, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, fait la moue. Il assure ne connaître ni le montant des frais d'enquête et de surveillance, ni la dotation du Premier Ministre, mais affirme avoir assaini la situation»,

A ce moment l'auteur cite les propos de Claude Guéant, repris dans les conclusions de son conseil :

«Depuis 2003, on a progressivement supprimé tout ce qui était devenu de fait un complément de rémunération pour ne garder que l'indispensable, c'est à dire les frais réellement dévolus aux frais d'enquête et de surveillance»

Ni cet ouvrage, ni ces propos, qui visent, de manière très générale, les directeurs de services de police et d'autres policiers mais en aucun cas des membres du cabinet du ministre, ne donnent donc de publicité aux faits objets de la prévention.

Claude GUÉANT affirme à l'auteur, en ce qui concerne les services, avoir mis fin à ces pratiques «depuis 2003», alors même qu'avant cette date et jusqu'au mois de mars 2004, lui-même reconnaît dans le cadre de la présente procédure avoir continué de prélever des espèces sur le budget des FES à des fins indemnitaires.

Aucune publicité n'a donc été donnée dans cet ouvrage à des faits concernant l'utilisation d'une partie des frais d'enquête et de surveillance (FES) de la police pour verser des gratifications en espèces a des membres du cabinet du ministère de l'intérieur entre mai 2002 et mars 2004 (cf supra IV).

Les faits ayant donné lieu aux poursuites n'ont donc pu être constatés dans des

conditions permettant l'exercice de l'action publique qu'à partir des déclarations de Claude GUÉANT à l'occasion de la perquisition de son domicile et la découverte de factures faisant mention de paiements en espèces, le 27 février

2013.

Le point de départ de la prescription se retrouve donc retardé à la date du 27 février 2013.

Par soit-transmis du 14 juin 2013, premier acte interruptif de prescription, le parquet de Paris a ordonné une enquête préliminaire. A cette date, les faits n'étaient pas prescrits à l'égard de Michel GAUDIN, auteur principal du délit de détournement de fonds publics.

5.3 Sur la prescription alléguée des délits de complicité et recel de

détournement de fonds publics

Il est de jurisprudence constante qu'en cas d'infractions connexes, au sens de l'article 203 du Code de procédure pénale, un acte ayant interrompu la prescription dans la poursuite d'une affaire interrompt également la prescription de l'action publique dans une affaire connexe.

La connexité, au sens de l’article précité, s’entend soit d’infractions commises en même temps par plusieurs personnes réunies, soit lorsqu’elles sont commises par différentes personnes même en différents temps et en divers lieux mais par suite d’un concert formé à l’avance entre elles, soit lorsque les coupables ont commis les unes pour se procurer les moyens de commettre les autres, pour en faciliter, pour en consommer l’exécution, ou pour en assurer l’impunité, soit lorsque les choses enlevées, détournées ou obtenues à l’aide d’un crime ou d’un délit ont été en tout ou en partie recelées.

Il convient dès lors, en faisant application des conséquences que la jurisprudence attache à la connexité en matière de prescription de l’action publique, de retenir comme point de départ de la prescription pour les faits de détournement de fonds publics, complicité et recel de ces délits la même date du 27 février 2013.

Il convient donc de constater que l'action publique n'est pas éteinte à l'égard de Claude GUÉANT, notamment poursuivi comme complice par instigation du délit de détournement de fonds public reproché à Michel GAUDIN, ni à l'égard de messieurs CANEPA, MOISSELIN et CAMUX, poursuivis comme receleurs du même délit.

VI- SUR LES DÉLITS DE DÉTOURNEMENT DE FONDS PUBLICS,

COMPLICITÉ ET RECEL DE CE DÉLIT REPROCHÉS À MICHEL GAUDIN ET CLAUDE GUÉANT

Michel GAUDIN est cité devant ce tribunal pour avoir, entre le 1er juillet 2002 et le 30 mars 2004, en tout cas sur le territoire national et depuis temps non prescrit, étant dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur général de la Police Nationale, détourné des fonds publics qui lui avaient été remis à raison de ses fonctions, en l'espèce une somme de 210 000 euros, fonds provenant des frais d'enquête et de surveillance, aux fins de les remettre à Claude GUÉANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, à des fins étrangères à leur destination et en violation des textes règlementaires applicables à l'époque des faits, et ce au préjudice du Ministère de l'intérieur.

Claude GUÉANT est poursuivi pour s'être, dans les mêmes circonstances, rendu complice du détournement de fonds publics commis par Michel GAUDIN, en sa qualité de directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, par provocation résultant d'un ordre, d'un abus de pouvoir ou d'autorité, en l'espèce en ordonnant à Michel GAUDIN, directeur général de la police nationale de lui remettre une somme de 210 000 euros provenant des frais d'enquête et de surveillance, remise au DGPN à raison de ses fonctions, à des seules fins d'enrichissement personnel, au préjudice du Ministère de l'intérieur.

Il lui est également reproché d'avoir, dans les mêmes circonstances, sciemment recelé une somme de 210 000 euros qu'il savait provenir d'un délit commis au préjudice du ministère de l'intérieur, en l'espèce du délit de détournement de fonds publics commis par Michel GAUDIN, personne dépositaire de l'autorité publique en sa qualité de directeur général de la police nationale, fonds provenant des frais d'enquête et de surveillance, remise au DGPN à raison de ses fonctions.

6.1 Position de la défense

6.1.1 Conclusions de Claude GUÉANT

Par conclusions régulièrement visées et soutenues à l'audience par ses deux avocats, Maître Philippe BOUCHEZ EL GHOZI et Maître Jean-Yves DUPEUX, Claude GUÉANT demande au tribunal de le relaxer et de débouter l'Agent Judiciaire de l'État de l'ensemble de ses demandes.

Au soutien de sa demande de relaxe, il fait valoir que le délit de détournement de fonds publics n'est pas constitué dans la mesure où il n'existe pas de texte spécial prohibant l'utilisation des FES à des fins de rémunérations accessoires au moment des faits visés par la prévention, puisque ce n'est qu'en 2013 qu'une réforme juridique en ce sens est seulement annoncée mais n'est au demeurant pas entrée en vigueur deux années plus tard.

Il précise que «le seul texte spécial faisant référence aux FES réside dans l'article 4 du décret du 15 juin 1926 lequel :

est pris sur le fondement d'un texte législatif et d'un texte réglementaire régissant tous deux les «indemnités» et «avantages accessoires de toute nature» dont peuvent bénéficier les fonctionnaires du Ministère de l'intérieur en dehors de leur traitement

contient un objet très large, reconnu comme «flou» et «imprécis» par l'IGA, l'IGPN et la Cour des comptes

ne prohibe au demeurant pas l'emploi des FES comme pouvant servir à des «rémunérations accessoires» bénéficiant à des fonctionnaires du Ministère de l'intérieur, dont il s'avère que jusqu'en 2012 au moins, des

services entiers au sein de ce ministère,

non en charge de misions de

police opérationnelle, ont bénéficié des ces FES»

Il soutient encore que la prévention se réfère à des éléments inopérants qui ne permettent pas de caractériser le délit allégué, en ce que :

le décret de 1993 pose une dérogation au décret de 1992 en prévoyant qu'une régie peut payer en numéraire les FES, sans que ceux-ci ne soient par ailleurs identifiés ou limités dans leur objet; ce décret n'a pas pour objet de définir les FES mais se borne à prévoir que par dérogation, ils peuvent être payés directement en numéraire par un régisseur de l'État entre les mains d'un agent bénéficiaire qui n'est pas tenu de tenir un compte d'emploi; il s'agit en ce sens d'une disposition spéciale exorbitante du droit commun et c'est ce décret du 5 novembre 1993 qui s'applique aux FES et non le texte général du décret de 1992

la note de Claude GUÉANT du 3 février 1998 indiquant que les FES ne peuvent en aucun cas avoir un caractère indemnitaire, adressée au Préfet de police, aux directeurs et chefs de service de la police nationale, n'a aucun caractère contraignant ou normatif au regard de la qualité de son auteur, le DGPN ne disposant pas d'un pouvoir réglementaire

la réforme de l'ISP introduite par le décret du 5 décembre 2001 ne met pas fin au décret du 5 novembre 1993, qui autorise le versement de FES en numéraire, ni au décret du 15 juin 1926 instituant ces FES; elle n'a pas supprimé ou remplacé les compléments de rémunération versés en numéraire au seul sein spécifique du Ministère de l'intérieur et provenant des FES, distincts budgétairement et réglementairement des fonds spéciaux

la ressource allouée aux ISP a très rapidement et très progressivement augmenté (+ 442% entre 2002 et 2006), ce qui témoigne, en soi, de l'insuffisance de la dotation initiale; les augmentations qui ont continué de façon très accélérée les années suivantes démontrent à elles seules les besoins de rattrapage persistants ; alors qu'il percevait une ISP de 2 002 euros par mois en 2002, Claude GUÉANT, revenu en 2006 aux mêmes fonctions de directeur de cabinet du ministre de l'intérieur percevait une ISP de 6 047 euros, ce qui serait de nature à justifier du quantum des FES venant compenser l'insuffisance de dotation initiale pour des fonctions identiques.

Claude GUÉANT fait enfin valoir que le délit de recel de détournement de fonds publics n'est pas constitué dans la mesure où, le directeur de cabinet du ministre de l'intérieur étant signataire, le DGPN en étant co-signataire, de la décision ministérielle de notification des versements des FES aux régies, il ne pouvait être poursuivi qu'en qualité de co-auteur et non de complice du délit de détournement de fonds publics. Il rappelle que la jurisprudence de la Cour de cassation s'oppose à ce que l'auteur ou le co-auteur d'un délit soit simultanément ou successivement poursuivi du chef de recel de ce même délit.

6.1.2 Conclusions de Michel GAUDIN

Par conclusions régulièrement visées et soutenues à l'audience par son avocat, Maître Philippe DEHAPIOT, Michel GAUDIN sollicite également la relaxe. Au soutien de cette demande, il fait valoir que les remises de fonds issus des frais d'enquête et de surveillance à Claude GUÉANT étaient licites dans la mesure où le décret du 15 juin 1926 n'interdit pas la remise de FES en numéraire à tout fonctionnaire du ministère de l'intérieur pour l'exécution de sa mission.

Il soutient que, n'ayant lui-même jamais perçu de rémunération issue des FES, il a agi sur ordre de Claude GUÉANT, son supérieur hiérarchique, alors que cet ordre ne présentait aucun caractère manifestement irrégulier, le fait justificatif prévu par l'article 122-4 alinéa 2 du code pénal devant dès lors trouver à s'appliquer.

Il fait enfin valoir l'absence d'élément moral, n'ayant jamais eu l'intention de donner aux fonds issus des FES une destination interdite par la loi ou le règlement.

Il produisait une attestation rédigée en date du 1er juillet 2002 par son prédécesseur à la DGPN, Patrice BERGOUGNOUX aux termes de laquelle, à son arrivée se trouvait dans le coffre du DGPN une somme de plus de 1,4 millions d'euros « afin de satisfaire les besoins courants de cette direction ». Il versait au débat une attestation en date du 8 juin 2007 de son successeur à la DGPN, Frédéric PECHENARD, dont il résultait qu'à son départ, était conservée dans ce coffre une somme de plus de 5,4 millions d'euros.

2 6

Sur l'illécéité de la remise de fonds issus des frais d'enquête et de

surveillance à Claude GUÉANT

Les faits poursuivis le sont sous la qualification de détournement de fonds publics par personne dépositaire de l'autorité publique, de complicité par instigation et de recel de cette infraction, commis à Paris, entre le 1er juillet 2002 et le 31 mars 2004.

Le délit de détournement de fonds publics par personne dépositaire de l'autorité publique est prévu et réprimé par l'article 432-15 du code pénal dans sa version en vigueur du 1er janvier 2002 au 8 décembre 2013, qui dispose :

«le fait par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public, un comptable public ou l'un de ses subordonnés, de détruire, détourner ou soustraire un acte ou un titre ou des fonds publics ou privés ou des effets, pièces ou titres en tenant lieu, ou tout autre objet qui lui a été remis en raison de ses fonctions ou de sa mission est puni de 10 ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende».

6.2.1

Les primes en espèces des membres de cabinet ministériel

:

un mode de «rémunération» prévu par aucun texte applicable

Les principes concernant la rémunération des fonctionnaires sont fixés par l'article 20 de la loi de 1983 portant statut de la fonction publique :

«Les fonctionnaires ont droit, après service fait, à une rémunération comprenant le traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement ainsi que les indemnités instituées par un texte législatif ou réglementaire. Les indemnités peuvent tenir compte des fonctions et des résultats professionnels des agents ainsi que de la performance collective des services. S'y ajoutent les prestations familiales obligatoires. Le montant du traitement est fixé en fonction du grade de l'agent et de l'échelon auquel il est parvenu, ou de l'emploi auquel il a été nommé».

Le régime des rémunérations des fonctionnaires est donc soit légal, soit réglementaire, étant observé que le directeur général de la police nationale ne dispose pas d'un pouvoir réglementaire.

Le décret n°2001 – 1148 du 5 décembre 2001 a ainsi institué «une indemnité pour sujétions particulières (ISP) des personnels des cabinets ministériels», versée par virement et soumise à l'impôt sur le revenu et aux cotisations sociales habituelles.

L'article 1 de ce décret, dans sa version en vigueur du 1er janvier 2002 au 30 août 2004 dispose :

«Dans la limite des crédits ouverts à cet effet, il peut être attribué aux personnels, titulaires ou non titulaires (…) qui sont membres des cabinets des ministres, qui concourent au fonctionnement ou aux activités de des cabinets (…) une indemnité forfaitaire destinée à rémunérer les sujétions particulières qu'ils supportent dans l'exercice de leurs fonctions».

Ainsi, la perception de rémunérations en espèces par le directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, son directeur de cabinet-adjoint et son chef de cabinet, serait-ce au motif de l'insuffisance des crédits budgétaires ouverts pour l'ISP, en l'absence de tout texte réglementaire ou législatif, constitue une violation des dispositions légales et réglementaires concernant la rémunération des membres de cabinets ministériels, en l'espèce hauts fonctionnaires.

6.2.2 L'emploi des FES aux fins de complément de rémunération de

membres du cabinet du ministre de l'intérieur : un détournement de leur objet défini à l'article 4 du décret du 15 juin 1926

Claude GUÉANT et Michel GAUDIN soutiennent que les textes régissant les FES, qui remontent à 1926 et n'ont toujours pas été modifiés en 2015, sont flous et n'interdisent pas d'y puiser des sommes destinées à constituer des

compléments de rémunération versés en numéraire au seul sein spécifique du Ministère de l'intérieur, pratique au demeurant coutumière et licite.

Il convient de relever que cette argumentation entretient une double confusion entre :

en ce qui concerne les primes de cabinet, la période antérieure au 1er janvier 2002 et la période postérieure à la mise en place de l'ISP

en ce qui concerne l'usage des FES, aux fins de constituer des compléments de rémunération au sein de la police nationale d'une part et les «remontées» de FES de la police nationale vers le cabinet ministériel pour compléter des ISP jugées insuffisantes, d'autre part.

Le tribunal observe que la réponse du ministre de l'intérieur publiée au JO Sénat du 26 juin 2014 à la question d'un député faisant suite au rapport de la Cour des comptes de 2013 sur les frais d'enquête et de surveillance, citée par le conseil de Daniel CANEPA, paraît très claire et précise notamment :

«Si la question de l'usage de ces fonds pouvait légitimement être posée, il doit être souligné que ces versements sont dotés d'une base légale, et que leur utilité n'est ni contestable ni contestée par l'IGA : ils sont destinés aux services de police et répondent à des objectifs opérationnels d'efficacité et de discrétion».

Les frais d’enquêtes et de surveillance (FES) sont des fonds publics dont le régime et l’emploi sont régis par l'article 4 du décret du 15 juin 1926, intitulé «l'allocation d'indemnité (sûreté générale)» maintenu en vigueur par l'article 4 du décret 2004-731 du 21 juillet 2004.

On peut rappeler que cet article dispose :

«Les frais d'enquête et de sûreté générale comportent toutes les autres dépenses que celles entrant dans la catégorie des frais de missions que le

fonctionnaire peut être appelé à engager pour l'exécution de la mission qui lui

Ces frais essentiellement variables sont soumis à l'approbation

personnelle du directeur de la sûreté, qui en certifiera l'utilité et l'exactitude, et font l'objet dans chaque cas d'espèce, d'une décision du ministre de l'intérieur».

est confiée(

)

Il ressort sans ambiguïté du titre de cet article datant de près de 90 ans qu'il concerne la «sûreté générale».

La sûreté générale, autorité chargée de la police au niveau national, est à l'origine à partir de 1799 une des dix divisions du «ministère de la police générale» créée en 1796, puis, à partir de 1876, une direction du ministère de l'intérieur.

L'autorité chargée de la police au niveau national, quelque soit son rattachement, exerçait ses missions parallèlement à d'autres institutions, la Préfecture de Police, la Gendarmerie et les polices municipales.

La sûreté générale est devenue sûreté nationale par les décrets-lois de 1934 et 1935, comprenant dorénavant l'ensemble des services de police de France. Elle est maintenue jusqu'en 1966, date à laquelle la Préfecture de police de Paris est intégrée à la Sûreté nationale, qui prend alors le nom de direction générale de la Police nationale (DGPN).

La sûreté générale, ancêtre de la DGPN, est donc incontestablement l'autorité chargée de la police au niveau national, et non le ministère de l'intérieur, contrairement à ce que les prévenus laissent discrètement suggérer dans leurs conclusions. C'est la raison pour laquelle l'article 4 du décret prévoit que ces frais sont soumis à l'approbation personnelle du directeur de la sûreté, devenu DGPN, et non du ministre.

Ainsi le décret de 1926 concerne l'indemnisation (frais de mission et frais d'enquête et de surveillance) des fonctionnaires de police placés sous l'autorité de la direction générale de la police nationale et aucunement celle des membres du cabinet du ministre.

La lecture, certes fastidieuse mais non dénuée d'intérêt, de l'intégralité des articles du décret du 15 juin 1926 sollicitée à l'audience par le conseil de Daniel CANEPA, aux fins de tenter de démontrer que ce décret n'interdit pas le versement de rémunérations accessoires, confirme sans ambigüité que ce décret concerne effectivement l'indemnisation de policiers (frais de mission) et non celle de membres du cabinet ministériel.

C'est d'ailleurs l'approche retenue sans hésitation par le rapport de l'IGA/IGPN qui fait figurer dans le chapitre du rapport consacré à «l'utilisation des frais d'enquête et de surveillance de la police à d'autres fins que celles pour lesquelles ils ont été créés» (page 19) les seuls versements de la DGPN vers le cabinet du ministre de l'intérieur postérieurs au 1er janvier 2002, c'est à dire les faits de la poursuite.

La lettre de mission du Ministre, Manuel VALS, à l'IGA, figurant en annexe 1 du rapport, intitulée «mission sur l'usage des frais d'enquête et de surveillance» est également assez claire :

«La destination et la gestion des frais d’enquête et de surveillance attribués à la police nationale au cours de la dernière décennie ont été mises en cause.

Institués par l'article 4 du décret du 15 juin I926 validé par l'article 7 du décret du 16 mai 1945, dispositions toujours en vigueur, ces frais sont destinés à permettre aux services de police d’être plus efficaces dans leur combat contre différentes formes de délinquance et de criminalité.

Ainsi, ils permettent notamment de rechercher des renseignements, de rémunérer des informateurs ou encore de mettre en œuvre des moyens d’investigation qui ne peuvent être acquis ou fournis dans le cadre des procédures administratives et comptables habituelles, compte tenu de la nature, de l’urgence ou de la nécessaire confidentialité caractérisant les missions à accomplir.

Ils permettent également aux enquêteurs de mener des enquêtes ou filatures en déplacement dans des contraintes compatibles avec la discrétion nécessaire au succès de ces missions».

Les frais d'enquête et de surveillance sont donc confiés, par une décision d'attribution ministérielle au DGPN, successeur du directeur de la sûreté, afin qu'il les répartissent entre les différentes directions et services de police en vue de leur permettre de répondre à des objectifs opérationnels d'efficacité et de discrétion. Le reversement d'une partie de ces sommes au cabinet du ministre les détourne de leur objet.

Il est dès lors, pour le tribunal, établi que l'utilisation de frais d'enquête et de surveillance de la police nationale aux fins de rémunération complémentaire en espèces, ou d'enrichissement personnel, du directeur de cabinet du ministre, du directeur de cabinet-adjoint et du chef de cabinet constitue un détournement de fonds publics.

6.3 Sur le délit de détournement de fonds publics reproché à Michel GAUDIN

Directeur général de la police nationale du 1er juillet 2002 au 24 mai 2007, Michel GAUDIN était dépositaire de l'autorité publique. Il a reconnu avoir remis mensuellement une somme de 10 000 euros à Claude GUÉANT, à la demande de ce dernier, provenant des FES dont il avait la gestion, en soutenant avoir ignoré leur destination effective.

Il ressort du rapport de l'IGA que Michel GAUDIN est la seule personne entendue par l'inspection dans le cadre de la partie de la mission portant sur la période de la prévention, de juillet 2002 à mars 2004, et concernant «l'utilisation des frais d'enquête et de surveillance de la police à d'autres fins que celles pour lesquelles il sont été créés». L'analyse de la mission conjointe IGA/IGPN retient la thèse de prélèvements justifiés par l'insuffisance de l'ISP qui serait établie par l'augmentation très significative de la dotation annuelle d'ISP au cours des années suivantes.

M.LARANGE, inspecteur général de l'administration déclarait avoir procédé à l'audition de Michel GAUDIN le 7 mai 2013, précisant :

«M.GAUDIN nous a donc dit que dans son souvenir et pendant une période d'environ 2 ans, entre juillet 2002 et au plus tard l'été 2004, il a remis chaque mois au directeur de cabinet, à l'époque M. Guéant, jusqu'en mars 2004, une enveloppe d'environ 10 000 € prélevés sur les frais d'enquête et de surveillance dont il assure la gestion.

Il nous a expliqué que c'était un système qui existait de longue date et que c'était à la demande du directeur de cabinet qu'il l'avait fait. Sur l'utilisation qu'a pu en faire M.GUÉANT, M.GAUDIN ne nous a rien dit, il a juste supposé qu'il les avait utilisés pour le fonctionnement «au sens policier» du cabinet. M.GAUDIN a été assez imprécis dans ses propos, que ce soit sur le montant de l'enveloppe et sur la date de début et de fin».

Il ressort des observations de la Cour des comptes que dans le cadre d'une mission portant sur l'usage des FES dans des missions de police judiciaire, Michel GAUDIN était entendu par la Cour en date du 10 juillet 2013. La cour relevait, non sans un certain étonnement : «Sans avoir été préalablement questionné à ce sujet Monsieur Michel GAUDIN a indiqué à la cour qu'à la demande de M. Claude GUÉANT, directeur de cabinet du Ministre de l'intérieur, il avait accepté à compter de 2002 de verser à ce dernier 10 000 euros par mois en espèces, prélevés sur les fonds détenus à son cabinet. Selon lui, le but de ce versement était de maintenir le niveau des primes de cabinet ministériel après la suppression du recours aux fonds spéciaux et l'institution de l'indemnité de sujétion particulière (ISP). M. GAUDIN a toutefois dit ignorer si M. Claude GUÉANT avait distribué ce sommes aux autres membres de cabinet ou les avait conservées par-devers lui».

Au cours de sa garde à vue, Michel GAUDIN avait dans un premier temps adopté une position proche de celle de Claude GUÉANT, consistant à déclarer que les ISP étaient insuffisantes et que c'était pour cette raison que les membres du cabinet avaient «puisé» dans les fonds des FES. Il précisait avoir aussi déclaré onze fois au cours de sa garde à vue qu'il ne savait pas l'usage que Claude GUÉANT faisait de ces fonds. A la lecture de ses déclarations, le tribunal comprend que Michel GAUDIN expliquait ainsi ne pas connaître la répartition effectuée par Claude GUÉANT entre les membres du cabinet des sommes qui lui étaient remises chaque mois en espèces.

Il est apparu au cours de débats et il a été démontré supra (4.2.2.2) que l'analyse de l'évolution de la ressource globale affectée à l'ISP (membre du cabinet + personnels de support) n'a de sens que si elle s'attache à comparer les sommes affectées à chacune de ces deux catégories de bénéficiaires. Il ressort des éléments du dossier et des débats qu'en 2002, année de mise en place de l'ISP, l'enveloppe n'était répartie qu'entre les membres du cabinet ministériel, tandis qu'à partir de 2003, la dotation allouée à l'ISP a été répartie entre les membres du cabinet et les personnels de soutien, ce qui rend peu significative l'analyse de l'évolution de l'enveloppe globale. Ainsi, si entre 2002 et 2013, la dotation globale d'ISP a été multipliées par 3,7 (+ 271%), la part de cette

dotation affectée aux seuls membres du cabinet (hors personnel de support) n'a augmenté que de 9% en onze ans.

Au fil des audiences, Michel GAUDIN a par la suite déclaré de façon constante n'avoir fait qu'obéir à son supérieur hiérarchique et ne pas avoir connu la destination des fonds en liquide qu'il a remis à Claude GUÉANT. Il ajoutait avoir pensé que Claude GUÉANT pouvait effectuer des missions de police.

Interrogé sur ce revirement, il expliquait avoir «repris à son compte cette explication (de l'insuffisance de l'ISP) par solidarité». Il indiquait n'avoir pas demandé à Claude GUÉANT la destination de ces fonds. Lorsque le tribunal l'interrogeait sur l'attitude qu'il aurait adoptée si Claude Guéant lui avait dit qu'il s'agissait de verser des rémunérations en espèces à des membres du cabinet, il déclarait«si Claude GUÉANT m'avait dit ce qu'il comptait faire de l'argent, je lui aurais répondu que j'appliquais sa note de 1998».

Michel GAUDIN a admis qu'il savait, avant son arrivée comme DGPN en juillet 2002, que des FES servaient avant le 1er janvier 2002 à rémunérer des membres du cabinet. Il n'ignorait pas la réforme dite «JOSPIN» ayant suivi le scandale des primes en espèces de Matignon ni le décret du 5 décembre 2001 entré en vigueur le 1er janvier 2002, instaurant les indemnités de sujétions particulières.

Il avait été Directeur du personnel et de la formation de la police à la DGPN en 1993, alors que Claude GUÉANT était directeur adjoint de cabinet de Charles PASQUA, puis directeur de l'administration de la police nationale (DAPN) avant d'être DGPN à compter de juillet 2002. Il avait donc une parfaite connaissance du fonctionnement des FES et de la souplesse d'utilisation que le décret de 1993 et les circulaires de 1994 avaient instaurés. Il ne pouvait ignorer que ces fonds étaient strictement destinés aux services de police, dans le cadre de leurs missions de police.

Il déclarait d'ailleurs avoir lui-même supprimé le versement des FES à des fins indemnitaires aux membres de son propre cabinet de DGPN et n'avoir pas perçu de FES, n'ayant jamais effectué, en tant que DGPN, de mission de police. L'audition de plusieurs témoins révélait que Michel GAUDIN avait œuvré, à l'occasion des fonctions qu'il avait successivement occupées dans les différents services ou directions du ministère de l'intérieur, à une saine utilisation des deniers publics et à l'amélioration des statuts et des moyens des policiers.

Luc RUDOLPH, qui a été conseiller police au sein du cabinet de Nicolas SARKOZY, déclarait bien connaître Michel GAUDIN, qui selon lui, «partout où il était passé», avait tenté «d'assainir tous les systèmes de ce type qui prêtaient à confusion» et qui lorsqu'il était «arrivé comme Préfet de Police à Paris (avait) voulu mettre un terme au recours indemnitaire» par prélèvement sur les FES, ce qu'il avait fait en qualité de DGPN pour les

membres de son cabinet. Il avait du mal «à imaginer que GAUDIN, qui (était) à (ses) yeux quelqu'un de vertueux» ait «pu faire quelque chose comme cela en l'absence d'ordre express de GUÉANT ou de SARKOZY».

Martine MONTEIL, ancienne directrice centrale de la police judiciaire citée comme témoin par la défense de Michel GAUDIN, décrivait en termes sincères et élogieux les qualités d'homme et de gestionnaire de Michel GAUDIN, confirmant qu'il avait, selon elle, mis fin à l'utilisation des FES à des fins indemnitaires (pages 49 et 50 de la note d'audience).

Martine MONTEIL a aussi, sur question du tribunal, indiqué n'avoir jamais vu aucun membre du cabinet du ministre, ni du cabinet du DGPN, effectuer de mission de police.

Michel GAUDIN ne pouvait ignorer que le fonctionnement du cabinet ministériel ne comprend pas, par nature, de missions de police, dans la mesure où, comme le déclare Monsieur BERGOUGNOUX «il s'agit de missions de nature différente. Le travail du cabinet du ministre n'est pas un travail de police, c'est un travail administratif ou politique, vous n'exercez pas un travail de policier, on participe à la mise en place de politiques de sécurité, c'est autre chose. (…) De mon expérience, qui est multiple, je n'ai jamais rempli de mission de police aux cabinets de Messieurs JOXE et CHEVENEMENT. Chacun son rôle».

Le tribunal relève encore que l'article 4 du décret de 1926 prévoit que «ces frais essentiellement variables sont soumis à l'approbation personnelle du directeur de la sûreté, qui en certifiera l'utilité et l'exactitude».

Michel GAUDIN a néanmoins déclaré n'avoir jamais fait signer de reçu à Claude GUÉANT à l'occasion de la remise de ces fonds, alors qu'il faisait systématiquement signer ce type de reçu à l'occasion de la remise de FES au sein de la police.

En outre, dès son arrivée au mois de juillet 2002, puis au cours de chacun des vingt mois suivants, Michel GAUDIN a remis à Claude GUÉANT une enveloppe contenant selon ses déclarations une somme fixe de 10 000 euros, qui n'est pas susceptible de correspondre à des remboursements de frais, par nature variables et exceptionnels.

Il ressort de l'ensemble de ces éléments qu'il ne pouvait vraisemblablement pas penser que les fonds remis avaient pour objet d'indemniser (frais de mission et frais d'enquête et de surveillance) des membres du cabinet qui ne disposaient par ailleurs pas de pouvoirs de police judiciaire. Il avait nécessairement conscience du caractère illicite des remises à Claude GUÉANT d'espèces prélevées sur ces fonds.

La circonstance que celui-ci serait son supérieur hiérarchique est inopérante. En tant que gestionnaire de fonds, il lui revenait de s'assurer de l'usage des fonds remis.

Il n'est pas concevable qu'il ne se soit pas enquis, auprès de Claude GUÉANT dont il était proche, dans le contexte des pratiques antérieures des primes de cabinet en espèces, de la réforme JOSPIN intervenue quelques mois plus tôt et de la connaissance qu'il avait de l'usage discrétionnaire des FES malgré la note de 1998, de la destination de ces fonds.

Sa connaissance du caractère frauduleux des prélèvements effectués résulte de ses déclarations initiales concernant l'insuffisance de l'ISP mais aussi de sa fonction même, de sa connaissance des textes réglementant les FES et de l'usage discrétionnaire qu'ils permettent, de la nature des différentes missions de police exercées au sein du ministère de l'intérieur, de sa responsabilité en qualité de gestionnaire, pour l'ensemble du ministère de l'intérieur, des FES et enfin du fait même qu'il se serait abstenu de poser la question de la destination des fonds.

Les faits de détournement de fonds publics, pour un montant total de 210 000 euros, commis par une personne dépositaire de l'autorité publique sont caractérisés à son encontre.

Michel GAUDIN sera déclaré coupable des faits qui lui sont reprochés.

6.4 Sur les délits de complicité et de recel de détournement de fonds publics reprochés à Claude GUÉANT

Claude GUÉANT, directeur de cabinet du ministre de l'intérieur du 16 mai 2002 au 31 mars 2004, a, par arrêté du 16 mai 2002, bénéficié d'une délégation de signature permanente, «à l'effet de signer, au nom du ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, tous actes, arrêtés ou décisions, à l'exclusion des décrets, en ce qui concerne les affaires pour lesquelles délégation n'a pas été donnée aux personnes mentionnées aux 2° et 3° de l'article 1er du décret du 23 janvier 1947».

Dépositaire de l'autorité publique, il a donné ordre à Michel GAUDIN, alors directeur général de la police nationale, du 1er juillet 2002 au 31 mars 2004, de lui remettre une somme qu'il évalue à 10 000 euros par mois, prélevée sur les fonds confiés au titre des frais d'enquête et de surveillance, dont il indique avoir gardé la moitié pour lui même. Le montant total des sommes ainsi perçues serait de 210 000 euros sur une période totale de 21 mois.

6.4.1 Le rôle de Claude GUÉANT lors de la mise en place du régime exorbitant de droit commun des FES en 1993/1994

puis dans l'utilisation des FES, y compris au bénéfice des

membres du cabinet ministériel, de 1994 à 1998

Dans le chapitre intitulé «Les gros sous de la place Beauvau», au sous-chapitre «frais d'enquête et de surveillance», le paragraphe cité dans les conclusions de Claude GUÉANT débute ainsi :

«Tous les mois, les patrons des différents services de police toquent à la porte des directeurs pour venir chercher une enveloppe plus ou moins épaisse. (…) Au final, c'est un vaste système de clientélisme qui fonctionne avec la bénédiction de l'administration. Quand Pierre Joxe débarque à l'intérieur, il découvre les enveloppes et décide de les supprimer (…). pour garder ses enveloppes garnies, la maison Poulaga va tout suite sortir du chapeau les fameux «frais d'enquête et de surveillance».

Il convient de relever que, Pierre JOXE a été ministre de l'intérieur de juillet 1984 à mars 1986 puis de mai 1988 à janvier 1991, Charles PASQUA redevenant ministre de l'intérieur le 29 mars 1993, jusqu'au 11 mai 1995. Les décret et circulaires de 1993 et 1994 concernant les FES sont donc manifestement pris dans ce contexte.

Il ressort des débats que Claude GUÉANT était directeur-adjoint au cabinet de Charles PASQUA, ministre de l'intérieur de l'époque, entre avril 1993 et octobre 1994. Il occupait donc ces fonctions lors de l'entrée en vigueur du décret et des circulaires ministérielles qui ont instauré, pour le paiement des FES, un régime exorbitant du droit commun. Ces textes ont en effet autorisé le règlement en liquide, sans plafond, des FES par les régies, ce qui consiste à remettre des fonds en espèces à des personnes physiques, totalement libres de leur emploi, qui ne sont d'ailleurs pas tenues d'en rendre compte (cf supra 3.3.2 et 3.3.3).

DGPN à compter d'octobre 1994, il a géré ces FES jusqu'à son départ en février 1998, dans le contexte d'une alternance politique. Il a déclaré avoir dans ce cadre notamment remis chaque mois au directeur de cabinet du ministre de l'intérieur de l'époque une enveloppe, dont il n'était plus en mesure de préciser la somme en espèces qu'elle contenait, mais dont il savait qu'elle était destinée à verser aux membres du cabinet des primes en espèces, qui viendraient s'ajouter aux primes provenant à l'époque des fonds spéciaux de Matignon. A la veille de son départ, il a pris soin de rédiger, de façon assez surprenante, une note prohibant tout usage indemnitaire des FES au sein de la police nationale, qui ne pouvait avoir vocation à s'appliquer, le cas échéant, qu'à son successeur, et à laquelle il dénie dans le cadre de la présente procédure toute valeur ou portée juridique.

A son retour au ministère de l'intérieur au mois de mai 2002, il avait donc une

parfaite connaissance du fonctionnement de ces frais d'enquête et de surveillance dont il convient de rappeler que le budget global s'élevait à près de 13 millions d'euros en 2002, affecté à hauteur de plus 3,2 millions d'euros au cabinet du DGPN.

6.4.2 ISP 2002 : le choix délibéré de ne pas s'inscrire dans la limite

des crédits ouverts par la loi de finances

En sa qualité de directeur du cabinet du ministre de l'intérieur, Claude GUÉANT, ne pouvait ignorer la réforme intervenue le 1er janvier 2002 à la suite du décret du 5 décembre 2001 instituant, dans la limite des crédits ouverts à cet effet, une indemnité de sujétions particulières des personnels des cabinets ministériels, déjà mise en œuvre à son arrivée au cabinet.

6.4.2.1 Dotation annuelle budgétaire et enveloppe mensuelle

Claude GUÉANT a, à l'audience, rejoint l'analyse du tribunal soumise au débat contradictoire selon laquelle la dotation budgétaire de 434 K€ allouée à l'ISP pour l'année 2002, votée dans le cadre de la loi de finances, correspondait à une dotation mensuelle d'environ 26 500 euros d'ISP brute sur 13 mois (un 13ème mois d'ISP a effectivement été versé aux membres du cabinet ministériel en décembre 2002) à laquelle s'ajoutent des charges sociales patronales évaluées, selon le taux moyen calculé sur les bulletins de salaires de l'année 2002 figurant au dossier (PV 61 et scellé 1 ) à 26%.

Il s'agit d'ailleurs, à quelques euros près du total des ISP moyennes brutes

perçues par mois par la totalité des membres du cabinet VAILLANT comme par les membres du cabinet SARKOZY. C'est ce qui ressort du tableau des ISP corrigé annexé à la note d'audience du 2 octobre 2015.

6.4.2.2 Répartition de l'ISP à compter du 8 mai 2002 : le choix

de la rupture

a) Avec le cabinet précédent (Cabinet Vaillant) : le choix d'une ISP supérieure de 31% à 46% à celle de leurs prédécesseurs pour le directeur de cabinet, son directeur de cabinet adjoint et le chef de cabinet

Il ressort de l'exploitation des bulletins de salaires et des tableaux établis par le service d'enquête que les 21 membres du cabinet de Daniel VAILLANT ont perçu à compter du 1er janvier 2002 et jusqu'au 7 mai 2002, une indemnité de sujétions particulières représentant une dotation mensuelle de 26 362 euros, répartie de la façon suivante entre les membres du cabinet :

1 524 euros ISP brute pour le directeur de cabinet et son adjoint

1 372 euros ISP brute pour le chef de cabinet

1 219 euros pour les 18 autres conseillers (y compris 6 contractuels).

Le directeur de cabinet et son adjoint percevaient ainsi une ISP brute mensuelle supérieure de 25% à celle des conseillers techniques. Le chef de cabinet percevait une ISP supérieure de 12,5% à celle des conseillers techniques. Tous les conseillers techniques percevaient la même ISP.

Cette répartition n'a semble-t-il posé aucune difficulté. Les membres de ce cabinet entendus ont indiqué que ces ISP correspondaient à l'enveloppe perçue auparavant contenant, dans des proportions que seul le chef de cabinet était en mesure de connaître et qu'il évalue à 50/50, des fonds provenant à la fois de Matignon et des FES. Aucune revendication n'est survenue à l'issue de la mise en place des ISP au 1er janvier 2002.

*****

Il ressort du tableau corrigé des ISP du cabinet SARKOZY établi par le tribunal et soumis au débat contradictoire que 16 membres de ce cabinet ont perçu une ISP au cours de la période du 8 mai au 31 décembre 2002, représentant un montant total de 237 203 euros sur près de 8 mois, ce qui représente une dotation moyenne mensuelle de 29 650 euros (compte tenu du 13ème mois versé en décembre) et de 26 356 euros hors 13ème mois.

La dotation mensuelle du cabinet SARKOZY était donc en 2002, dans la limite de la dotation budgétaire, la même que celle du cabinet VAILLANT.

Claude GUÉANT a indiqué que l'enveloppe de l'ISP était apparue dès le démarrage du cabinet au mois de mai 2002 «trop étriquée».

Il apparaît néanmoins que, par rapport au cabinet précédent :

l'ISP du directeur de cabinet et de son adjoint passe de 1 524 à 2002 € (+ 478 € par mois, soit + 31,3%) ;

l'ISP du chef de cabinet passe de 1 372 à 2002 € (+ 630 € par mois, soit + 45,9%) ;

celle des conseillers techniques «standard» passe de 1 219 à 1335 € (+9,16%) ;

Le tribunal en déduit que ces nouvelles ISP, mises en place en juillet 2002 (avec régularisation en juillet des deux mois précédents) n'ont vraisemblablement pas été déterminées par application d'un barème ou par simple reconduction de celles du cabinet précédent, comme a pu un temps le laisser entendre Claude GUÉANT. La détermination de leur montant résulte d'un choix que Claude GUÉANT a déclaré assumer.

La dotation ISP au cours des huit derniers mois de l'année 2002 a donc été répartie au sein du cabinet de Nicolas SARKOZY entre moins de membres de cabinet qu'au cours des quatre premiers mois de l'année, ce qui a permis d'attribuer à chacun une ISP significativement supérieure à celle perçue par leurs homologues au sein du cabinet précédent.

b) Avec l'échelle des fonctions et des responsabilités au sein du cabinet : les ISP de Nicolas QUILLET et Emmanuelle MIGNON, l'absence d'ISP de Brice HORTEFEUX

Claude GUÉANT avait notamment expliqué au cours de l'enquête que «comme responsable de cabinet, (il) avait le devoir de garantir à ceux (du cabinet) qui exerçaient les fonctions les plus lourdes, le maintien d'une situation acquise aux fonctions qu'ils exerçaient».

Questionné sur le choix de ne verser ces primes en espèces qu'à quatre membres d'un cabinet qui en comptait 18 en mai 2002 (dont deux contractuels ne percevant pas d'ISP), puis 27 en cours d'année suivante, il a expliqué avoir distingué deux séries de personnes «quelques unes plus âgées, plus engagées, plus chargées de responsabilités dont il (lui) avait semblé normal qu'elles bénéficient d'un régime indemnitaire voisin de celui de leur prédécesseurs»