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Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs, Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de
Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs, Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de

Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Halbwachs, Maurice (1877-1945). Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs, 1925. 1/ Les

Halbwachs, Maurice (1877-1945). Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,

1925.

Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs, 1925. 1/ Les contenus accessibles sur le site

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LES

CADRES

SOCIAUX DE

LA

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MÊME AUTEUR

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TRAVAUX DE L'ANNÉE SOCIOLOGIQUE

PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE M. MARCEL MAUSS

Fondateur : EMILE DURKHEIM

CADRES

LES

SOCIAUX

LA MÉMOIRE

DE

PAR

MAURICE HALBWACHS

Professeur à l'Université de Strasbourg

PARIS

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

1925

Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés

AVANT-PROPOS

Comme nous feuilletions, dernièrement, un ancien volume

du Magasin pittoresque,

avons lu une histoire singu- neuf ou dix ans qui fut trou-

nous y

lière, celle d'une jeune fille de

vée dans les bois, près de Châlons, en 1731. On ne put savoir

où elle était née, ni d'où elle venait. Elle n'avait gardé

aucun' souvenir de son enfance. En rapprochant les détails

donnés

elle aux diverses époques de sa vie,

par

on supposa

qu'elle était née dans le nord de l'Europe et probablement chez les Esquimaux, que de elle avait été transportée

aux Antilles, et enfin en

France. Elle assurait qu'elle avait

deux fois traversé de larges étendues de mer, et paraissait émue quand on lui montrait des images qui représentaient

soit des huttes et des barques du

soit des phoques, soit des cannes à

duits des îles d'Amérique. Elle croyait se rappeler assez

des Esquimaux,

pro-

pays

sucre et d'autres

clairement qu'elle avait appartenu comme esclave à une

maîtresse qui l'aimait beaucoup, mais

que

pouvant la souffrir, l'avait fait embarquer1.

le maître, ne

Si nous reproduisons ce récit, dont nous ne savons s'il

est authentique, et

main, c'est parce

on peut dire

que

neuf ou dix ans,

nous ne connaissons

de seconde en quel sens

que

que permet de comprendre

qu'il

la mémoire dépend de l'entourage social. A

un enfant possède beaucoup de souvenirs,

Magasin Pittoresque, 1849,

son sujet un

blanc), et

18. Comme références, l'auteur nous dit :

petit opuscule en

ce

1755 (dont récit. "

1.

p.

« On écrivit à (le dernier Chiffre

en indique pas le titre)

article dans le Mercure de France, septembre 173.

il ne nous

un

auquel nous avons emprunté

VIII

LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE

récents et même assez anciens. Que lui en resterait-il, s'il était brusquement séparé des siens, transporté dans

un pays

où on ne parle

sa langue, ni dans l'aspect

pas

des

gens et des lieux, ni dans les coutumes, il ne retrouverait

ce qui lui était familier jusqu'à ce moment ?

rien de

L'enfant a quitté une

Il semble que,

société pour passer

coup,

dans une autre.

il ait perdu la faculté de se tout ce qu'il a fait, de tout

du même

souvenir dans

ce qui l'a impressionné, et qu'il se rappelait sans peine,

dans la première. Pour

que et incomplets reparaissent, il faut

où il se trouve à présent, on lui montre

la seconde de

quelques souvenirs incertains

dans la société

que,

tout au moins des

images qui reconstituent [un moment autour de lui le

et le milieu d'où il a été arraché.

reconnaîtrions

que,

groupe Cet exemple n'est qu'un cas limite. Mais si nous exami- nions d'un peu plus près de quelle façon nous nous souve-

nons, nous

grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque

nos parents, nos amis, ou d'autres hommes nous les

pellent. On est assez étonné lorsqu'on lit les traités de

très certainement, le plus

que

l'homme y

rap-

psy- soit

pour com-

chologie où il est traité de la mémoire,

considéré comme un être isolé. Il semble que,

prendre nos opérations mentales, il soit nécessaire de s'en

tenir à l'individu, et de sectionner d'abord tous les liens

qui le rattachent à la société de ses semblables. Cependant

c'est dans la société

que, souvenirs, qu'il se les rappelle, et, comme on dit, qu'il les reconnaît et les localise. Comptons, dans une journée, le

normalement,l'homme acquiert ses

nombre de souvenirs

sion de nos rapports

hommes.

faisons

Nous

questions sons qu'ils

nous avons évoqués à l'occa-

que

directs et indirects avec d'autres

le plus souvent, nous ne

verrons que,

appel à notre mémoire que pour répondre à des

les autres nous posent, ou

que

que nous suppo-

d'ailleurs,

pour

pourraient nous poser, et que,

AVANT-PROPOS

IX

répondre, nous nous plaçons à leur point de vue, et nous

groupe

est

qu'eux. Mais pourquoi ce qui

groupes

nombre de nos souvenirs ne le serait-il

y

nous envisageons comme faisant partie du même

ou des mêmes

vrai d'un grand

de tous ? Le plus souvent, si je me souviens, c'est

pas

que

que la mienne s'appuie

les autres m'incitent à me souvenir,

vient au secours de la mienne,

que

leur mémoire

sur la leur. Dans ces cas au moins, le rappel des souvenirs

n'a rien de mystérieux. Il n'y a pas

à chercher où ils sont,

ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque

réduit de mon esprit j'aurais

seul accès, puisqu'ils

me sont rappelés du dehors, et

que fais partie m'offrent à chaque instant

les groupes dont je les moyens de les

vers eux et que

penser.

reconstruire, à condition

je me tourne

que

j'adopte au moins temporairement leurs façons de

pas

Mais pourquoi n'en serait-il

C'est en ce sens qu'il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c'est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et

ainsi dans tous les cas ?

participe à cette mémoire qu'elle serait capable de se sou-

venir. On comprendra

même deux chapitres consacrés au rêve1, si l'on

notre étude s'ouvre

par un et

remarque

que

l'homme qui dort se trouve pendant quelque temps

que

dans un état d'isolement qui ressemble, au moins en partie,

à celui il vivrait s'il n'était en contact et en rapport

avec aucune société. A ce moment, il n'est plus capable et il n'a plus besoin d'ailleurs de s'appuyer sur ces cadres

de la mémoire collective, et il est possible de mesurer l'ac-

tion de ces cadres, en observant

devient la mémoire

ce que individuelle lorsque cette action ne s'exerce plus. Mais, lorsque nous expliquions ainsi la mémoired'un indi-

I. Le premier chapitre,

forme

d'article,

qui a été le point

à peu

près tel

de départ

que nous le

paru sous

Revue

Philosophique, en janvier-février 1923.

de notre recherche, à

reproduisons, dans la

X

LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE

vidu

un cercle ? Il fallait, en effet, expliquer alors comment les

autres se souviennent, et le même problème semblait se

poser de nouveau,

la mémoire des autres, ne tournions-nous

dans les mêmes termes.

reparaît, il importe fort

peu

dans

par

pas

Si

le passé

de savoir s'il

repa-

raît dans ma conscience, ou dans d'autresconsciences. Pour-

quoi reparaît-il ? Reparaîtrait-il, s'il ne se conservait

Ce n'est point apparemment sans raison

?

pas

dans la théo-

que,

rie classique de la mémoire, après l'acquisition des souve-

nirs on étudie leur conservation, avant de rendre compte

de leur rappel. Or, si l'on ne veut

expliquer la conser-

pas

vation des souvenirs

des processus cérébraux (expli-

grosses

par

cation, en effet, assez

obscure et qui soulève de

objections), il semble bien qu'il n'y ait pas

tive

d'admettre

que

que

psychiques, subsistent

les souvenirs,

d'autre alterna-

en tant qu'états

dans l'esprit à l'état insconscient,

redevenir conscients lorsqu'on se les rappelle. Ainsi,

apparence.

toute la

pour

le

passé ne se détruirait et ne disparaîtrait qu'en

Chaque esprit individuel traînerait derrière lui

suite de ses souvenirs. On peut admettre maintenant, si

l'on veut,

que prêtent mutuellement secours. Mais

les diverses mémoires s'entr'aident et se

ce que

nous appelons

le résul-

que

individuels

les cadres collectifs de la mémoire ne seraient tat, la somme, la combinaison des souvenirs

de beaucoup de membres d'une même société. Ils servi-

raient, peut-être, à les mieux classer après

les souvenirs des

à situer

coup,

uns par rapport à ceux des autres. Mais

la mémoire elle-même, puisqu'ils

ils n'expliqueraient point

la supposeraient.

L'étude du rêve nous avait apporté déjà des arguments

très sérieux contre la thèse de la subsistance des souvenirs

à l'état inconscient. Mais il fallait montrer qu'en dehors

du rêve, le passé, en réalité, ne reparaît

tel quel,

pas

que

tout semble indiquer qu'il ne se conserve

pas, mais qu'on

AVANT-PROPOS

XI

le reconstruit en partant du présent1. Il fallait montrer,

d'autre part,

pas

les cadres collectifs de la mémoire ne sont

combinaison de souvenirs

coup par

pas

non plus de simples formes d'ailleurs, viendraient s'in-

que

constitués après

individuels, qu'ils ne sont

vides où les souvenirs, venus

sérer, et qu'ils sont au contraire précisément les instru-

ments dont la mémoire collective se sert

pour une image du passé qui s'accorde à chaque époque avec les

pensées dominantes de la société. C'est à cette démons-

recomposer

tration

que

ce

pitres de

sont consacrés les troisième et quatrième cha-

livre, qui traitent de la reconstruction du passé,

et de la localisation des souvenirs.

Après cette étude, en bonne partie,critique, et nous

posions cependant les bases d'une théorie sociologique de la mémoire, il restait à envisager directement et en elle-

même la mémoire collective. Il ne suffisait

de montrer

que

en effet

pas les individus, lorsqu'ils se souviennent,

utilisent toujours des cadres sociaux. C'est au point de

vue du

ou des

groupes qu'il fallait se placer.

non seulement sont On peut dire aussi

groupe,

Les

solidaires,

deux

problèmes

mais

d'ailleurs

n'en font

qu'un.

bien

l'individu

se souvient en se plaçant au point

que la mémoire du

groupe

se réalise

que

de vue

et se manifeste

du

groupe, et

les mémoires individuelles. C'est

pourquoi, dans les trois derniers chapitres, nous avons

traité de la mémoire collective ou des traditions de la

dans

famille, des

Certes, il existe

religieux, et des

encore,

classes sociales.

et d'autres formes

groupes

d'autres sociétés

de mémoire sociale. Mais, obligés de nous limiter, nous nous

I. Bien

entendu, nous ne contestons nullement

et

quelquefois

impressions

se

sont

du-

longtemps après que qu'elles

nos

ne

rent

quelque temps

produites.

ce

avec varie

Mais cette " résonance » des impressions ne se confond

qu'on entend communément

d'individu à individu,

par

du tout

pas

la conservation des souvenirs. Elle

doute, d'espèce

à espèce, en

dehors de

a son domaine,

comme, sans

toute influence sociale. Elle relève

de la psycho-physiologie,qui

comme la psychologie sociologique a le sien.

XII

LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE

en sommes tenus à celles qui nous paraissaient les plus importantes, à celles aussi dont nos recherches antérieures nous permettaient le mieux d'aborder l'étude. C'est sans doute pour cette dernière raison que notre chapitre sur

les classes sociales dépasse les autres en étendue. Nous

y

avons retrouvé, et essayé d'y développer quelques idées

que nous avions exprimées ou entrevues ailleurs.

CHAPITRE PREMIER

LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS

« Bien souvent, dit

Durkheim1, nos rêves se rapportent

nous revoyons

ce que

nous avons

avant-hier,

pendant notre

à des événementspassés ;

vu ou fait à l'état de veille, hier,

jeunesse, etc. ; et ces sortes de rêves sont fréquents et tiennent une place assez considérable dans notre vie noc-

turne. » Il précise, dans la suite, ce qu'il entend

« rêves de « re-

d' « imaginer qu'on a vécu

par

se rapportant à des événements passés » : il s'agit

monter le cours du temps

»,

pendant son sommeil une vie qu'on sait écoulée depuis longtemps », et, en somme, d'évoquer « des souvenirs comme

on en a pendant le jour, mais d'une particulière intensité ».

Au premier abord, cette

ne surprend point. En

remarque

rêve, les états psychologiques les plus divers, les plus com-

pliqués, ceux-là mêmes qui supposent de l'activité, une certaine dépense d'énergie spirituelle, peuvent se présenter. Pourquoi, aux réflexions, aux émotions, aux raisonnements,

ne se mêlerait-il

des souvenirs ? Pourtant, lorsqu'on

pas

examine les faits de évidente.

plus près, cetteproposition paraît moins

Demandons-nous si, parmi les illusions de nos rêves,

s'intercalent des

souvenirs que nous

des réa-

la matière de

prenons pour

songes

lités. A cela on répondra peut-être que toute

nos rêves provient de la mémoire,

que

les

sont pré-

cisément des souvenirs que nous ne reconnaissons pas sur

I. Les formes élémentaires de la vie religieuse, p. 79.

HALBWACHS.

I

2

LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE

dans beaucoup de cas, il est possible

au réveil d'en retrouver la nature et l'origine. Nous le

le moment, mais

que,

sans peine. Mais ce qu'il faudrait établir (et c'est

croyons

bien ce qui est affirmé dans le

c'est que

passage que nous avons cité),

des événements complets, des scènes entières de

passé se reproduisent dans le rêve tels quels, avec

notre

toutes leurs particularités, sans aucun mélange d'éléments

qui se rapportent à d'autres événements, à d'autres scènes,

ou qui soient purement fictifs, si bien qu'au réveil nous

puissions dire, non

ce que

j'ai fait ou

seulement : ce rêve s'explique

pas

par

:

vu dans telles circonstances, mais

ce rêve est le souvenir exact, la reproduction pure et simple

de ce que

cela, et

j'ai fait ou vu à tel moment et en tel lieu. C'est

que

peut signifier : « remonter le

cela seulement

cours du temps » et « revivre » une partie de sa vie.

Mais ne sommes-nous pas

trop exigeants ? Et, posé en

pas aussitôt

par

l'ab-

ces termes, le problème ne se résout-il

tant la solution

pas, en est évidente ? Si l'on évoquait en rêve des souvenirs

à ce point circonstanciés, comment ne les reconnaîtrait-on

surde, ou plutôt ne se pose-t-il même

pendant le rêve même ?

Alors l'illusion tomberait

que

telle

pas, aussitôt, et l'on cesserait de rêver. Mais supposons

scène passée se reproduise, avec quelques changements

très faibles, juste assez importants pour

pas

que nous ne soyons

mis en défiance. Le souvenir est là, souvenir précis

et concret ; mais il y a comme une activité latente de l'es-

prit qui intervient

le démarquer, et qui est comme

Par

pour

une défense inconsciente du rêve contre le réveil.

exemple, je me vois devant une table autour de laquelle sont

des jeunes

: l'un parle ; mais, au lieu d'un étudiant,

gens

c'est un de mes

parents, qui n'a aucune raison de se trouver

là. Ce simple détail suffit

pour m'empêcher de rapprocher

il est la reproduction. Mais

n'aurai-je pas le droit, au réveil, et quand j'aurai fait ce

ce rêve du souvenir dont

LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS

3

ce rêve n'était qu'un souvenir î

rapprochement, de dire que Cela revient à dire

passé dans le sommeil sans le reconnaître, et qu'en fait

nous ne pourrions revivre noire.

que

comme si nous reconnaissions d'avance ceux

qui ne sont ou tendent à n'être

que des sou-

tout se

passe

de nos rêves

venirs réalisés, puisque nous les modifions inconsciemment

afin d'entretenir notre illusion. Mais d'abord pourquoi

souvenir,

y

même vaguement reconnu, nous réveille-

un rait-il ? Il

a bien des cas où, tout en continuant à rêver,

y en a l'on recom-

on a le sentiment qu'onrêve, et même il

mence plusieurs fois, à intervalles de veille plus ou moins

longs, exactement le même rêve, si bien qu'au moment

il reparaît on a vaguement conscience qu'une répétition : et pourtant on ne se réveille

part, est-il vraiment inconcevable qu'un souvenir

que ce n'est

pas.

D'autre

pro-

prement dit, qui reproduit une partie de notre passé en

son intégralité, soit évoqué sans

La question est de savoir si, en fait,

que nous le reconnaissions ?

cette dissociationentre

le souvenir et la reconnaissance se réalisé : le rêve pourrait être à cet égard une expérience « cruciale », si elle nous révé-

lait

le souvenir non reconnu se produit quelquefois

y

a au moins une conception de la

se repro-

le souvenir peut

que

que le passé se conserve

fond de la mémoire,

que

pendant le sommeil. Il

mémoire d'où il résulterait

duire sans être reconnu. Supposons

sans changement et sans lacunes au

c'est-à-dire qu'il nous soit possible à tout instant de revivre n'importe quel événement de notre vie. Certains seulement

d'entre ces

souvenirs reparaîtront pendant la veille

comme, au moment nous les évoquerons, nous resterons

en contact avec les réalités du présent, nous ne

point ne

pourrons

passé.

y reconnaître des éléments de notre

le sommeil, alors

que

que

pas

Mais, pendant

ce contact est inter-

les souvenirs envahissent notre

conscience : comment les reconnaîtrions-nous comme des

rompu, supposons

4.

LES CADRES SOCIAUX DE

LA MÉMOIRE

souvenirs ? Il n'y a plus de présent auquel nous puissions

les opposer

sentent pas

s'oppose,

; puisqu'ils sont le passé

à

ce que

tel qu'on le

non pas

revoit à distance mais tel qu'il s'est déroulé lorsqu'il était le présent, il n'y a rien en eux qui révèle qu'ils ne se pré-

la première fois. Ainsi rien ne

nous pour théoriquement, à

des souvenirs exercent

sur nous une sorte d'action hallucinatoire pendant le som-

meil, sans qu'ils aient besoin, pour ne pas être reconnus, de se masquer ou de se défigurer.

Depuis un peu plus de quatre années (exactement depuis

nous avons examiné nos rêves du point de

vue qui nous intéresse, c'est-à-dire afin de découvrir s'ils

contenaientdes scènes complètes de notre passé. Le résultat

a été nettement négatif. Il nous a été possible, le plus sou-

vent, de retrouver telle pensée, tel sentiment, telle atti- tude, tel détail d'un événement de la veille qui était entré

dans notre rêve, mais jamais nous n'avons réalisé en rêve

un souvenir.

janvier 1920)

Nous nous sommes adressé à quelques

leurs

qui

personnes

s'étaient exercées à observer

visions

nocturnes.

M. Kaploun nous a écrit : « Il n'est jamais arrivé

que

je rêve toute une scène vécue. En rêve, la part d'addi-

tions et de modifications dues au fait

scène qui se tient, est considérablement

le rêve est une

la

que

plus grande

que part d'éléments puisés dans le réel vécu récemment, ou,

si l'on veut, dans le réel d'où sont tirés les éléments inté-

grés dans la scène rêvée. » D'une

lettre que nous a adressée

passage

: « Je n'ai

pas,

M. Henri Piéron, nous détachons ce

dans mes rêves que j'ai notés systématiquementpendant

une période revécu des périodes de vie de la veille sous

une forme identique : j'ai retrouvé parfois des sentiments,

LE RÊVE ET LES IMAGES-SOUVENIRS

5

des images, des épisodes plus ou moins modifiés, sans plus ».

M. Bergson nous a dit qu'il rêvait beaucoup, et qu'il ne

se rappelait aucun cas il eût, au réveil, reconnu dans un

de ses rêves ce qu'il appelle un souvenir-image. Il a ajouté,

toutefois, qu'il avait eu parfois le sentiment

sommeil profond, il était redescendu dans son passé : nous

dans le

que,

reviendrons plus tard sur cette réserve. Nous avons lu, enfin, le plus grandnombre qu'il nous a été

possible de descriptions de rêves,

rencontrer exacte-

sans y

nous cherchions.Dans un chapitre sur la « Litte- problèmesdu rêve1 Freud écrit : « Le rêve

ment ce que

ratur » des

y

ne repro- duit que des fragments du passé. C'est la règle générale. Tou-

tefois il

nement

a des exceptions : un rêve peut reproduire un évé-

aussi exactement (vollständig)

la mémoire

que

Delboeuf nous parle d'un de ses col-

pendant la veille.

lègues d'Université (actuellement professeur à Vienne) :

celui-ci, en rêve, a refait une dangereuse excursion en voi-

ture dans laquelle il n'a échappé à un accident

que par

miracle : tous les détails s'y trouvaient reproduits. Miss Calkins mentionne deux rêves qui reproduisaient exacte-

ment un événement de la veille, et moi-même j'aurai l'occa-

je connais de la reproduction

que exacte en rêve d'un événement de l'enfance. » Freud ne paraît avoir observé directement aucun rêve de

sion de citer un exemple

Examinons

ces

ce genre.

exemples.

Voici

comment

Delboeuf

rapporte le rêve qui lui a été raconté

son ami et ancien

par

collègue, le célèbre chirurgien Gussenbauer, depuis profes-

seur à l'Université de Prague 2. « Il avait un jour

en voiture une route qui relie deux localités dont

les noms qui, en un

passage, rapide et une courbe dangereuse. Le

certain

parcouru

j'ai oublié

présente une pente cocher ayant fouetté

trop vigoureusement les chevaux, ceux-ci s'emportèrent,

1. Die Traumdeutung, Ire édition,

1900, p. 13.

2. Delboeuf, Le sommeil et les rêves,

Revue philosophique, 1880, p. 640.

6

LES CADRES SOCIAUX DE LA MÉMOIRE

et voiture et voyageur

un précipice, ou

de

se

manquèrent cent fois de rouler dans briser contre les rochers qui se dres-

saient de l'autre côté du chemin. Dernièrement M. Gussen-

bauer rêva qu'il refaisait le même trajet, et, arrivé à cet endroit, il se rappela dans ses moindres détails l'accident

que

Freud l'a très mal compris, ou en a gardé un souvenir

inexact : car le professeur en question refait sans doute en

d'ailleurs s'il est en

dont il avait failli être victime. » Il résulte de ce texte

rêve le même trajet (il ne nous dit

pas

voiture, dans la même voiture, etc.), mais non la même

excursion où il échapperait de nouveau au même accident.

Il se borne, en rêve, à se rappeler l'accident, une fois arrivé

an lieu où il s'est produit. Or, c'est tout autre chose

que de

de

rêver qu'on se souvient d'un événement de la veille, et

se retrouver, en rêve, dans la même situation, d'assister

ou de participer aux mêmes événements

quand on était

que éveillé. Cette confusion est au moins étrange.

substituer à cet exemple celui-ci qui est

que

Freud ne pouvait d'ailleursconnaître1. Il s'agit d' «un méde-

cin qui, ayant été très affecté

une opération où il a

Nous

pouvons Foucault, également de seconde main, et

par

par

rapporté

tenir les jambes du patient auquel on ne pouvait adminis-

trer le chloroforme, revoit pendant une vingtaine de nuits

le même événement : « Je voyais le

corps posé sur une

de l'opération. »

table et les médecins comme au moment

Après le réveil l'image restait dans l'esprit,

çait-il à s'endormir

<