LES TRIBULATIONS DES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES

DANS LA RUSSIE TSARISTE

On sait que Les affaires sont les affaires a été le plus grand triomphe théâtral européen
du début du vingtième siècle. Non seulement en France, à la Comédie-Français et au cours de
diverses tournées, en province et à l’étranger, où se sont succédé plusieurs incarnations
prestigieuses d’Isidore Lechat, mais aussi en Allemagne, où dix troupes ont donné la grande
comédie de Mirbeau dans quelque cent trente villes, et également en Russie, où la pièce a eu
droit à neuf traductions différentes et a été donnée avec un vif succès dans toutes les
principales villes de l’Empire. Mais le cas de la Russie tsariste est bien différent de celui des
autres pays d’Europe, où la convention de Berne sur le copyright et les droits d’auteur1 est
appliquée et où les éditions pirates sont impossibles. Elle permet en effet à un écrivain
étranger de se prévaloir des droits en vigueur dans le pays où ont lieu les éditions et les
représentations de son œuvre. L’ennui, pour Mirbeau et les autres écrivains de l’époque
désireux d’être traduits ou joués en Russie, c’est que le régime tsariste, lui, n’a pas signé cette
convention, que l’U.R.S.S. ne la signera pas davantage, et que la Russie post-communiste ne
s’y décidera que le 13 mars 1995. Pour Mirbeau, pas plus que pour ses confrères, il n’existe
donc aucune protection de ses droits : il n’a aucun droit d’auteur à percevoir, il n’a plus aucun
contrôle sur le sort de sa pièce, et n‘importe quel traducteur, directeur de théâtre et adaptateur
est en droit de publier, de traduire, d’adapter à son gré ou de représenter sa pièce sans lui
demander son avis et sans qu’il puisse protester contre les éventuelles coupures, mutilations
ou trahisons diverses infligées à son œuvre. Voyons quelles ont été les tribulation des Affaires
dans l’empire du tsar, en nous appuyant sur les informations fournies par la presse française,
par le truchement de ses correspondants sur place.
Comme c’est l’usage en cas de traduction, l’auteur, à une date indéterminée – sans doute au
cours de l’hiver 1903 – en a accordé le monopole et les droits afférents à Eugène Séménoff 2.
C’est donc dans la traduction de Séménoff, intitulée Власть денег [“le pouvoir de
l’argent”], imprimée par Goldberg et publiée à Saint-Pétersbourg, en 1903, sans indication
de nom d’éditeur, que la pièce a été légalement représentée au Nouveau Théâtre de Saint-
Pétersbourg, le 16 octobre 1903, par Lydia Yaworskaia (Лидия Яворская). Le 28 octobre, le
courrier des théâtres du Figaro a reproduit un télégramme attestant du triomphe de la pièce :
« Hier, à la 7e soirée (représentation populaire) donnée au Nouveau-Théâtre de la pièce de
M. Octave Mirbeau, Les affaires sont les affaires, le public enthousiaste a fait une ovation
aux artistes, Mme Yaworskaïa en tête, et il a acclamé le nom de l'auteur. » C’est la seule
autorisation accordée par Mirbeau, comme c’est bien précisé sur la page de garde du volume.
Mais sans la moindre garantie, et pour cause ! Et, de fait, cela n’empêchera pas huit autres
traductions pirates – dont cinq en 1903-1904 – d’être effectuées en toute illégalité, du point
de vue du droit international, sans verser le moindre droit d’auteur, et de paraître sous le
même titre, pour deux d’entre elles, et sous trois titres différents pour les six autres : Рабы
1 La convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques a été signée le 9 septembre
1886, et complétée à Paris le 4 mai 1896. Elle permet notamment à un auteur étranger de se prévaloir des droits
en vigueur dans le pays où ont lieu les représentations de son œuvre.
2 Eugène Séménoff (1858-1944), écrivain russe installé en France, rédacteur en chef de La Revue anecdotique
des deux mondes, collaborateur de L’Européen, correspondant en France du journal pétersbourgeois Novosti, et
traducteur franco-russe. Il a notamment traduit en français Pouchkine et Gorki (Les Bas fonds et Les Petits
bourgeois) et en russe Les affaires sont les affaires. Fort impliqué, comme Mirbeau, dans le soutien au peuple
russe, lors de la révolution de 1905, il publiera un ouvrage sur les pogromes en Russie, édité par le comité de
solidarité avec le peuple russe et préfacé par Anatole France (1906).
наживы [“l’esclave du profit”] – titre choisi par F.-A. Korsch, dont nous allons reparler –,
Только нажива [“rien que le profit”] et Нажива [“le profit”].

Lydia Yavorskaia

Quand un directeur de théâtre de Moscou, du nom de Korsch (Корш)3, annonce son
intention de représenter la pièce dans son prestigieux théâtre, et dans sa propre traduction non
autorisée, Mirbeau proteste dès qu’il est informé par la presse, sans essayer de s’entendre à
l’amiable avec lui, comme l’ont fait nombre de ses confrères, et décide de lui intenter un
procès, tout en sachant pertinemment qu’il a d’autant moins de chances de le gagner devant
des tribunaux russes que le régime tsariste n’a rien d’un État de droit, que la “Justice” n’y est
évidemment pas indépendante et que, par-dessus le marché, sa propre image de marque doit
apparaître bien subversive aux tenants de l’ordre social à n’importe quel prix. Mais il n’est
pas nécessaire d’espérer pour entreprendre… Le 18 juillet 1903, de Sainte-Geneviève-par-
Vernon, où il villégiature, Mirbeau adresse donc à Korsch une lettre de protestation, qui est
publiée dans Le Figaro du 24 juillet, en même temps que dans la presse russe :

Monsieur,
Je lis dans quelques journaux français et russes que vous avez l'intention do jouer cet
hiver, sur votre théâtre, ma comédie Les affaires sont les affaires, dans une traduction
que j'ignore, que je n'ai point autorisée, et contre laquelle je proteste de toutes mes
forces.

3 Avocat de formation et ancien magistrat, Fedor Adamovitch Korsch (1852-1923), passionné de théâtre, était le
propriétaire d’un grand théâtre de Moscou, fondé en 1882 et situé en plein centre, auquel il a donné son nom.
C’est le premier théâtre privé fondé en Russie après l’abolition du monopole de l’État dans les deux capitales.
On y a notamment joué des pièces de Hermann Sudermann, Edmond Rostand, Henrik Ibsen, August Strindberg,
George-Bernard Shaw, Lev Tolstoï et Anton Tchekhov. Il dépensait énormément d’argent pour la mise en scène
et les décors : ainsi aurait-il dépensé 30 000 francs pour une pièce française complètement oubliée, La Belle
Marseillaise, si l’on en croit Le Figaro du 17 septembre 1903.
Vous avez, Monsieur, l'habitude, de ces traductions spoliatrices des pièces françaises,
ou plutôt de leur adaptation par des agents à vos gages4, et .souvent aussi aux gages de
la police5 ; adaptation, en général, si audacieusement stupide qu'il ne reste plus rien de
l'œuvre originale. Car il ne vous suffit point de détrousser ces œuvres, ce qu'on vous
pardonnerait peut-être, mais il faut encore que vous les déshonoriez.
J'ai protesté, il y a quelque temps, dans la presse russe, contre ces traductions toujours
ridicules, quand elles ne sont pas odieuse, et j'ai protesté aussi contre ces.
représentations déloyales, affirmant que je n'autorisais, pour ma pièce, que la seule
traduction de M. Eugène Séménoff, laquelle devait être jouée au Maly-Théâtre impérial
de Moscou, suivant le traité passé entre le prince Soumbatoff6 et moi.
Cette protestation, je la renouvelle encore, avec plus d'énergie que jamais.
Vous pouvez passer outre, vous pouvez vous passer de mon autorisation. Dans l'état
actuel des choses, vous en avez le droit7. Mais, au-dessus de ce droit, changeant et
tyrannique8, il y a une morale universelle et éternelle que je tiens à vous rappeler…
platoniquement, d’ailleurs, et pour mon seul plaisir, croyez-le bien9.
Recevez, Monsieur, mes salutations.
Octave Mirbeau

Le même jour, Serge Basset, qui est chargé de la rubrique théâtrale au Figaro, cite la
dépêche du correspondant du journal en Russie, qui explicite le contexte de la protestation du
dramaturge : « M. Litvinoff vient enfin, après quatre mois de réflexion, d'autoriser, en Russie,
la représentation de la comédie de M. Octave Mirbeau, Les affaires sont les affaires. Cela n'a
pas été sans peine, comme vous voyez, et sans tirage10. Enfin la censure autorise. Mais alors,
elle autorise trop. Non seulement elle donne l'autorisation à la traduction de M. Eugène
Séménoff, la seule qui soit agréée par l'auteur français, mais elle l'accorde également à six
autres traductions qui ont été soumises à son visa et contre lesquelles M. Octave Mirbeau a
protesté énergiquement dans les journaux russes, et qui n'en seront pas moins jouées chez
nous sur six théâtres différents. »

4 Korsch était accusé de faire sténographier les pièces françaises à l’occasion d’une représentation. Ce fut
notamment le cas pour Madame Sans-Gêne (voir note 16).
5 Mirbeau n’a cessé de dénoncer le caractère policier et répressif du régime tsariste. Et il soupçonne fort Korsch
d’être protégé par le régime, sans quoi il n’aurait jamais pu ouvrir son théâtre, ni y faire d’aussi juteuses affaires.
6 Alexandre Soumbatoff, ou Soumbatov, (1857-1927), acteur et dramaturge, est le directeur du théâtre Maly de
Moscou, à la troupe duquel il appartient depuis 1882. Il est notamment l’auteur de Le Vieux courage, étude de
mœurs militaires, Les Faucons et les corbeaux, Le Couchant, La Trahison, ainsi que d’une comédie, Les
Chaînes (1888), qui, adaptée par Urbain Gohier et Bienstock, sera publiée en français dans La Nouvelle revue du
1er novembre 1904. C’est lui qui créera le rôle d’Isidore Lechat.
7 Parce que la Russie n’est pas signataire des accords de Berne sur la propriété littéraire.
8 « Tyrannique », parce que, pour l’anarchiste Mirbeau, la loi résulte d’un rapport de forces et n’est donc,
presque toujours, que l’expression de la tyrannie exercée par les plus forts sur la masse des faibles.
9 C’est pour faire valoir cette « morale universelle et éternelle » que, pour le principe, Mirbeau va engager
contre Korsch un procès qu’il perdra.
10 La pièce de Mirbeau devait naturellement lui paraître bien subversive et on comprend les hésitations de la
censure tsariste. Il est donc tout à fait possible que certaines des traductions ainsi autorisées, que nous n’avons pu
étudier, aient tenté d’édulcorer la pièce et de gommer certaines audaces, comme le fera Jean Dréville, dans son
adaptation cinématographique de 1942.
Fiodor Adamovitch Korsch

Dans Le Figaro du 11 août, le même Serge Basset interviewe Mirbeau sur les suites de
son affaire avec Korsch :
Rencontré hier M. Octave Mirbeau de passage à Paris.
— Eh bien, demandons-nous, où en sont vos affaires avec Korsch ?
— Elles se suivent et se ressemblent, nous dit en riant M. Mirbeau. Korsch a répondu à
ma lettre. Je vous fais grâce des à côtés puérils et, misérables. Ses explications sont du
plus étonnant cynisme. Ah c'est quelqu'un, M. Korsch ! M. Korsch dit ceci : “Vous ne
voulez pas que je joue votre pièce. Eh bien, je la jouerai quand même, malgré vous,
contre vous. Et vous n'aurez rien, pas ça ! C'est mon droit, et j'entends user de mon droit,
en toute sa plénitude. Et c'est vous qui êtes un voleur, puisque vous ne voulez pas, sans
protester, vous laisser dépouiller d'une chose qui est à vous. Cette chose est à vous, c'est
entendu ; mais elle est à moi aussi, en raison de cet axiome bien connu de Robert
Macaire11, que tout ce qui est à vous est à moi, du moins doit être à moi.” Rien de plus
clair, comme vous voyez. Et cela au moment même où, très loyalement, très
fraternellement, l'on cherché une combinaison qui règle au mieux la, question de notre
propriété littéraire en Russie, et où l'on peut entrevoir, grâce au voyage de MM. Capus et
Prévost12, une solution acceptable et prompte. D'ailleurs la presse russe est extrêmement
sévère pour les procédés de M. Korsch. Le Novoié Vrémia13 s'en montre fort scandalisé et
un peu honteux. Et puis, le Conseil de l'Union russe des auteurs dramatiques a pris
prétexte de cet incident pour se réunir.
— Et alors ?
— Alors, rien. Ou plutôt, si, quelque chose de très inattendu et de si prodigieusement
comique que cela ne peut être qu'une fanfaronnade de cet excellent M. Korsch. Voici.
11 Célèbre personnage de bandit dans L’Auberge des Adrets, mélodrame de Benjamin Antier (1823). C’est
Frédérick Lemaitre qui popularisa le personnage lors de la reprise de la pièce en 1832, après l’avoir dûment
accommodé à sa propre sauce.
12 Au printemps 1903, Alfred Capus et Marcel Prévost sont partis pour la Russie, chargés par la S.A.C.D.
(Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) de trouver une solution permettant aux auteurs français de
percevoir des droits dans l’empire tsariste. Leur mission n’aboutira pas.
13 Novoié Vrémia (Новое время) [“les temps nouveaux”] est un quotidien russe qui a vécu de 1869 à 1917. Son
directeur, Souvorine, lui a donné une orientation très conservatrice.
L'excellent M.. Korsch fait annoncer dans un petit journal de Moscou qu'il m'intente un
procès et me réclame cent mille francs de dommages et intérêts. Pourquoi pas cent millr
roubles14 ? Parole d'honneur, c'est à la lettre. Je mettrais ce trait dans une pièce que tout
le monde dirait encore que j'exagère15.
Et M. Mirbeau, très gai, ajoute :
— Quand cet excellent M. Korsch, ne pouvant jouer sur son théâtre Madame Sans-
Gêne16, qui n'avait pas été publiée en librairie, envoya, un soir, dans la salle du
Vaudeville, un sténographe qui reconstitua plus ou moins fidèlement la pièce, pourquoi,
du fait de ce brigandage, ne demanda-t-il pas à M. Victorien Sardou et à M. Moreau,
cinq cent mille roubles de dommages et intérêts ? Il leur devait bien cela, pour tout
l'argent qu'il tondit sur leur succès légendaire.
— Les affaires sont les affaires.
— Vous l'avez dit. C'est le titre de ma pièce, et de cette pièce.

Le 8 et le 9 septembre 1903, Le Figaro et L’Aurore font paraître une lettre de leur
commun correspondant à Moscou, pour qui « l'affaire Korsch peut avoir un résultat
inattendu » : d’une part, à l’en croire, l’opinion publique serait tout entière aux côtés de
Mirbeau contre « les pirates littéraires » ; d’autre part, une consultation « des plus influents
avocats russes » lui donnerait raison en droit : pour eux, un auteur reste seul maître de son
œuvre. Aussi, ajoute-t-il, « pour faire .sanctionner cette consultation juridique et créer “un
précédent qui profitera à tous”, M. Mirbeau a décidé de payer de sa personne : il s'adresse
aux tribunaux russes pour leur soumettre le cas Korsch » et choisit, à cette fin, de faire appel
à « un des maîtres les plus éminents du barreau russe », Onisime Goldovski17 – ce que
confirme le Courrier des théâtres du Figaro, le 27 décembre 1903. Cela n’empêche pas Korsch
de venir à Paris, toute honte bue, et de donner à La Presse, quotidien anti-dreyfusard, une
interview, qui est publiée complaisamment le 25 novembre. Il commence par y déclarer
bizarrement que « M. Mirbeau ne [lui] a intenté aucun procès » et « ne peut le faire », puis en
arrive à ce qui est, pour lui, le nœud de l’affaire : « Je comprends qu'en principe un auteur
proteste contre une traduction qui dénature son œuvré ou trahit sa pensée. Mais M. Mirbeau
a été trompé sûrement lorsqu'il à autorisé la seule traduction de M. Séménoff, qui n'est pas en
bonne langue russe. » Il prétend avoir proposé à Mirbeau « de lui payer les droits d'auteur
contre la remise du manuscrit » de sa pièce et affirme que, s’il refuse, il aura, « d’après la loi
russe, Ie “droit absolu d'adopter l’œuvre qu'il [lui] plaît”, sans payer aucun droit d'auteur »,
ce qu’il s’est toujours refusé à faire, prétend-il, avec d’autres auteurs dramatiques français tels
que Victorien Sardou, Tristan Bernard ou Paul Hervieu. Pour finir, il proteste contre la
S.A.C.D., qui, refusant ces arrangements à l’amiable avec les auteurs, entend lui refuser des
pièces, le mettant du même coup « dans la nécessité de faire traduire et présenter leurs
œuvres sans les consulter, car il me faut des pièces, je ne puis m'en passer, cela est facile à
comprendre ».
Le lendemain, 26 novembre, un écho anonyme du Gil Blas, intitulé « Un homme
étonnant » et d’une ironie ambiguë, semble reprendre à son compte les assertions de ce

14 Le rouble valait alors 2, 66 francs. 100 000 francs est une somme énorme, qui vaut approximativement
700 000 ou 800 000 euros, en équivalent de pouvoir d’achat.
15 Mirbeau fait observer que ce n’est pas lui qui exagère, mais la vie. Et de fait, la réalité su vingtième siècle a
été cent fois pire que tout ce qu’il pouvait imaginer de pire.
16 Comédie en trois actes de Victorien Sardou et Émile Moreau, dont la première a eu lieu le 27 octobre 1893 au
théâtre du Vaudeville et dont l’héroïne n’est autre que la maréchale Lefebvre. Le 27 décembre suivant, dans Le
Figaro, Sardou s’étonnera que Korsch ait pu ainsi le « voler ».
17 Né à Vilnius vers 1860, décédé à Moscou en 1922, Onisime Goldovski est l’avocat moscovite de Mirbeau
dans l’affaire Korsch et l’ami du traducteur des Affaires, Eugène Séménoff. Progressiste, il était proche de la
revue Oblast i narodi. En 1900, il a rendu visite à Émile Zola et pris l’initiative d’un recueil de témoignages au
profit des Juifs du sud de la Russie (voir la Correspondance de Zola, tome X, p. 171).
directeur de théâtre assez « bon enfant » pour vouloir à tout prix payer aux auteurs français
des droits pour les pièces qu’il fait jouer dans son théâtre, alors qu’il pourrait s’en dispenser
sans passer par la S.A.C.D., qui refuse de traiter avec lui tant que n’aura pas été réglé son
différend avec Mirbeau : « Tant d'honnêteté ingénue stupéfie ». Il est rappelé au passage que,
selon Korsch, le russe du traducteur autorisé, Séménoff, « n'était qu'un charabia dont il ne
saurait entendre parler » et que c’est pour cette raison qu’il avait refusé de la prendre pour
son théâtre… Séménoff réplique qu’il n’a jamais offert sa traduction à Korsch et que ce
dernier « ne pouvait pas la connaître pour la juger, par la raison fort simple que sa traduction
a été visée par la censure russe et publiée avant la mienne (malgré les protestations de M.
Mirbeau) ». Pour sa part, Mirbeau adresse une lettre, datée du 28 novembre, au responsable
des échos du Gil Blas – peut-être le baron de Vaux –, qui la publie le même jour dans le
numéro du 29 novembre :
Jamais, à aucun moment de son existence et de la mienne, M. Korsch ne m'a proposé ni
fait proposer par un quelconque intermédiaire de jouer ma pièce et de m'en payer les
droits. Ma pièce, il l’a prise, c'est beaucoup plus simple, en vertu de cet axiome, confié
hier à un rédacteur de La Presse : « Car il me faut des pièces, je ne puis m’en passer,
cela est facile à comprendre. » Charmant, d'ailleurs, pour les auteurs russes !
Il est parfaitement exact que j'aie intenté un procès à M. Korsch, qui le sait mieux que
personne. M. Goldovski, un des plus éminents avocats du barreau de Moscou, le plaide ;
et il entend donner à ce procès une ampleur inusitée. Les grands auteurs et artistes
russes viendront y déposer ; on y lira de très intéressantes déclarations de nos principaux
auteurs et artistes français. Soyez assuré que, si je n'avais pas intenté un procès à M.
Korsch, celui-ci ne serait pas en ce moment à Paris et ne ferait point aux auteurs
dramatiques des offres éperdues de traité. Mais nous sommes quelques-uns à penser que
mieux vaut un traité avec la Russie, qu’un traité avec le seul M. Korsch, qui, malgré son
triple génie d'avocat, d'auteur et de directeur, n'est, tout de même, qu'une portion infime
de la Russie.
Octave Mirbeau

Trois semaines plus tard, le Gil Blas du 18 décembre résume ainsi une lettre reçue de
Korsch, qui ne désarme pas : « M. Korsch nous adresse une longue lettre pour nous dire que
sa traduction de la pièce de M. Mirbeau est la seule intéressante, que celle de M. Séménoff
n'a aucune valeur littéraire, qu'elle est pleine de fautes grossières, et que son adversaire n'a
aucune notoriété en Russie. Pour témoigner de l'excellence de sa traduction, il évoque le
témoignage de quelques personnalités éminentes de la colonie russe à Paris, il ajoute que M.
Mirbeau a été induit en erreur par son traducteur, et que lui, M. Korsch, a toujours payé
spontanément des droits d'auteur aux écrivains qu'il faisait représenter. Il termine sa lettre en
disant qu'il est du reste tout disposé à se soumettre à une commission d'arbitrage. » Séménoff
répond que M. Korsch peut écrire ce qu'il voudra, mais qu’il n'en est pas moins vrai qu'il a
traduit et fait représenter Les affaires sont les affaires, sans l'autorisation de l'auteur,
empêchant ainsi les autres représentations sur lesquelles comptait Mirbeau. Lequel fait
connaître son point de vue dans le Gil Blas du même jour :
Je n'ai rien à répondre aux potins et divagations de M. Korsch.
M. Korsch a été appelé dans le cabinet du juge d'instruction. Il y a fait, m'écrit-on18, assez piteuse
figure et durant une heure, il a raconté des histoires a dormir debout.
Je laisse donc le procès se poursuivre.
Il se peut que ce procès, je le perde juridiquement. Mais, quoi qu'il arrive, mon avocat,
M. Goldovski – « qui n'est rien, pas même avocat19 », c'est entendu – aura fait faire tout
de même un grand pas à cette question de propriété littéraire en Russie. C'est déjà

18 Le « on » désigne probablement Goldovski, dont la lettre n’a pas été retrouvée.
19 Il s’agit visiblement d’une citation d’une lettre de Korsch, qui n’a pas été retrouvée.
beaucoup, puisque les gens – ministres ou diplomates – que nous payons pour défendre
nos intérêts, les défendent de la belle façon que l'on sait20.

Dans Le Figaro du même 18 décembre, Serge Basset apporte les précisions suivantes
sur la situation en Russie :
Vendredi dernier [11 décembre] est venue devant le juge d'instruction l'affaire Mirbeau-
Korsch en conciliation. C'est la première instance d'après la procédure russe. Le procès
suivra son cours, même si le tribunal auquel le juge d'instruction remettra l'affaire se
déclare incompétent. Il sera jugé par la Cour d'appel et, s’il y a lieu, en dernier ressort
par le Sénat. En attendant, le représentant de M. Mirbeau, M. Goldowsky, a soumis le
cas à l'Union des auteurs dramatiques. Là, après une séance des plus mouvementées, qui
dura jusqu'à deux heures du matin, l'Union a décidé, à une faible, majorité, de soumettre
la question à la Société juridique de Saint-Pétersbourg et de rester jusque-là tout à fait
étrangère au procès intenté par M. Mirbeau à M. Korsch. Cette affaire passionne le
monde du Palais et des théâtres, d'abord parce qu'elle est la première de ce genre,
ensuite parce qu'elle va constituer un précédent à invoquer plus tard dans les litiges entre
directeurs de théâtre et auteurs étrangers21.

Deux jours plus tard, L’Aurore du 20 décembre apporte son soutien à Mirbeau dans sa lutte
contre la « situation vraiment anormale et préjudiciable » qui « est faite en Russie à nos
écrivains dramatiques, dont les traducteurs peuvent tripatouiller et représenter les œuvres,
sans avoir à tenir compte de la volonté des auteurs ». Pour preuve de l’« impudence » et du
« cynisme » avec lesquels les « traducteurs slaves » commettent en toute impunité de
« véritables vols », bien à l’abri « derrière la législation de leur pays », L’Aurore reproduit
des extraits d’un document fourni par Korsch et qui « jette un jour remarquable sur la
situation faite à nos auteurs dramatiques par la législation actuelle en Russie ». Selon
l’impresario russe, en effet, « la plainte introduite par M. Mirbeau est introduite par une
personne qui n'en a aucun droit et elle doit, par conséquent, lui être retournée. L'article
visant la représentation des traductions non autorisées n'est évidemment pas applicable dans
l'espèce. Il existe en Russie cinq traductions de la pièce d'Octave Mirbeau22 et chaque
traducteur est libre d'user de sa traduction comme de sa propriété sans en demander à
Mirbeau ni à Séménoff aucune autorisation. Peut-être un tel ordre légal est-il désagréable à
MM. Mirbeau et Séménoff comme lésant leurs intérêts matériels, mais puisqu'il existe et est
indiscutable, l'on ne peut pas me rendre seule victime expiatoire de l'absence de convention
littéraire entre la Russie et la France. » Indigné, le journaliste du quotidien dreyfusard, aussi
hostile que Mirbeau à l’alliance contre-nature de la République française avec la sanglante
autocratie tsariste, souhaite « que la vigoureuse action engagée concurremment par MM.
Octave Mirbeau et Séménoff ne reste pas stérile, et qu'elle aboutisse à une réforme légale,
que les auteurs français réclament depuis longtemps de la nation qui se dit “notre amie et
alliée” ».
Le lendemain, 21 décembre, comme des journaux avaient « annoncé que M. Korsch était
sorti victorieux du procès qu'avait engagé contre lui M. Octave Mirbeau », le Gil Blas

20 Mirbeau n’a aucune espèce de confiance ni de respect pour les politiciens qui exercent le pouvoir dans le
cadre d’une caricature de démocratie représentative, et il a une particulière horreur pour Théophile Delcassé,
l’inamovible ministre des Affaires étrangères, qu’il juge par trop belliciste et anti-allemand.
21 Raison pour laquelle la revue Le Droit d’auteur, « organe officiel du Bureau de l'Union internationale pour la
protection des œuvres littéraires et artistiques », évoquera l’affaire Korsch dans son numéro du 15 avril 1904.
22 Outre celles de Séménoff et de Korsch, il y a celles de N. Rostova, publiée dans deux collections différentes,
d’E. Egert, éditée à Moscou, et d’A. P. Bourd-Voskhodov, éditée à Odessa. En 1905 paraîtra à Saint-Pétersbourg
une sixième traduction, signée Schmidt et Vengerova.
interroge Mirbeau, à l’occasion de la première du Dédale de son ami Paul Hervieu23, L’auteur
des Affaires dément l’information : « La nouvelle est INEXACTE en tous points. Le jugement
n'a pas encore été rendu, et M. Korsch est si peu certain de son dénouement qu'il fait tout, en
ce moment, pour arrêter l'action judiciaire. Il a été appelé récemment chez le juge
d'instruction, et il paraît que ses explications très embarrassées ont fait la plus fâcheuse
impression. » Dans Le Figaro du 5 janvier 1904 Serge Basset le confirme citant les
informations de son correspondant de Moscou :
Les renseignements très exacts que vous avez publiés sur le procès Mirbeau-Korsch
restent les seuls vrais. Les conclusions lues par M. Korsch devant le juge d'instruction
ne correspondent pas à la situation exacte. L'Union des auteurs dramatiques n'a pas
refusé son concours à M. Mirbeau. Elle a simplement décidé d'en saisir la Société
juridique de Saint-Pétersbourg et d'attendre l'avis de ladite Société avant de prendre
position dans la campagne entreprise par M. Mirbeau, dont la démission par conséquent
n'est pas encore officiellement acceptée24. L'enquête publiée par Le Figaro25 sur « l'En-
tente littéraire franco-russe » produit ici une très grande impression. Elle vient bien à
propos, car le procès, contrairement aux télégrammes publiés par certains journaux, loin
d'être clos, ne fait que commencer. Le procureur général ne s'est pas encore prononcé sur
la demande du juge d'instruction de statuer sur le cas de non-recevabilité de la plainte de
M. Mirbeau. M. Korsch se fonde dans sa demande de non-recevabilité sur le refus de
l'Union des auteurs de prendre part au procès. L'Union ne s'étant pas encore prononcée,
le motif invoqué par M. Korsch devient donc caduc. Nous apprenons en même temps que
les deux Sociétés des auteurs dramatiques de Moscou et de Saint-Pétersbourg ont décidé
de s'occuper directement de l'affaire, et elles se proposent de la régler au mieux des
divers intérêts en jeu.

Le Figaro du 9 janvier 1904 apporte de nouvelles informations en provenance de
Moscou :

Le procès Mirbeau-Korsch prend une tournure inattendue. Les nouvelles données jusqu'à
présent par certains journaux sont démenties par les faits et les documents officiels. Et tout
d'abord l'Union des auteurs dramatiques et musiciens de Moscou vient de décider d'intervenir
dans le procès Mirbeau-Korsch, mais seulement au cas où M. Mirbeau, qui n'a pas cessé de
faire partie de l'Union, en aurait besoin, c'est-à-dire au cas où le tribunal d'appel admettrait la
thèse de M. Korsch et débouterait M. Octave Mirbeau, qui n'aurait pas le droit de commencer
une action judiciaire sans l'assistance de l'Union. C'est alors que l'Union fera sienne la plainte
de M. Mirbeau et pourra ainsi demander que l'affaire soit plaidée au fond. Cette décision est
d'une importance capitale : ce sera la première fois que l'Union des auteurs prendra position
pour la défense des droits des auteurs étrangers. C'est un fait sans précédent et qui aura une
portée considérable, même au point de vue législatif. Car, il faut bien le dire, l'affaire Mirbeau-
Korsch révèle certaines lacunes de la législation actuelle, lacunes contre lesquelles on n'avait
pas eu l'occasion jusqu'à présent, chez nous, de réagir.
Le monde des jurisconsultes s'est, lui aussi, ému de cette affaire. Le Parquet estime que, si les
lois n'ont pas prévu ce cas, il ne relève pas moins d'elles, et qu'il se trouve en présence d'un de

23 Pièce en cinq actes, dont la première a eu lieu à la Comédie-Française le 19 décembre 1903.
24 Mirbeau a donc adhéré un temps à la Société russe des auteurs dramatiques, puis, faute de recevoir son
soutien effectif, a démissionné, ou menacé de le faire.
25 Il s’agit d’une enquête menée par Séménoff lui-même, en France, et par Goldovski, en Russie, auprès
d’auteurs dramatique concernés par le problème des droits d’auteur et de la « propriété littéraire ». Le 27
décembre 1903, Le Figaro a publié les réponses de Victorien Sardou, Alfred Capus, Lucien Descaves, Eugène
Brieux, Paul Hervieu et Jules Claretie, qui, en des termes différents, déplorent tous l’absence de la
reconnaissance, en Russie, des droits imprescriptibles des dramaturges sur leurs propres œuvres. Mais ils sont
sceptiques sur les chances de faire évoluer les choses en Russie face à l’hostilité du gouvernement et au peu
d’enthousiasme manifesté par les dramaturges russes.
ces cas qui ouvrent des voies nouvelles et sont toujours fertiles en conséquences législatives.
L'avis général, ici, est que l'affaire Mirbeau-Korsch va faire résoudre juridiquement la question
des droits des auteurs dramatiques étrangers26.
.
Malheureusement, le 14 janvier le correspondant du Figaro à Moscou annonce que le
tribunal d’appel admettait la thèse de Korsch et se ralliait à la position du juge d’instruction,
qui devait statuer sur la demande d’irrecevabilité de la plainte de Mirbeau déposée par
Korsch, contre celle du procureur, apparemment plus favorable au dramaturge. Serge Basset
ajoute : « Le conseil de l'auteur français a immédiatement porté l'affaire devant le Tribunal
d'appel, cette fois avec l'appui moral de l'Union des auteurs dramatiques, qui n'attend que le
moment favorable pour intervenir dans .cet intéressant procès. » Le jour même Mirbeau écrit
à Jules Claretie, l’administrateur de la Maison de Molière, dont la première décision, après
l’abolition du comité de lecture, a été, en octobre 1901, d’accueillir Les Affaires :
14 janvier 1904
Mon cher ami,
[…] Mais ce dont je voudrais vous parler, c’est de mon procès en Russie. Comme nous
nous y attendions, le Tribunal – malgré les conclusions très favorables du procureur
général – s’est rangé à l’avis du juge d’instruction. Il n’importe, et cet avis n’a pas le
moins du monde ébranlé les convictions des juristes sérieux. L’affaire recommence donc,
et, cette fois, dans les meilleures conditions, puisque j’ai le concours des deux sociétés 27.
D’après mon avocat, et d’après l’opinion de M. Coni, qui est le président du Sénat,
devant qui l’affaire viendra en dernier ressort 28, nous avons maintenant les plus grandes
chances de succès. En tout cas, il est déjà très intéressant que le procureur général se
soit aussi nettement prononcé contre le régime actuel, en faveur d’un régime nouveau 29.
Je sais que Sémenoff vous a mis au courant des diverses péripéties de l’affaire. Mais moi, je voudrais
vous demander quelque chose à ce sujet, de très précieux, et que vous ne me refuserez pas 30.
À vous de tout cœur.
Octave Mirbeau31

Un mois plus tard, Mirbeau écrit à son avocat russe, Onisime Goldovski, une lettre qui
permet de faire le point sur l’évolution de la situation.
13 février 1904
Mon cher Maître,
Je vous confirme ce que je vous ai dit, et je voudrais bien que cette déclaration 32 fût
portée à la connaissance des membres de l'Union Dramatique de Moscou, et de la

26 Même son de cloche dans L’Aurore du 10 janvier : « L'Union des auteurs dramatiques et musiciens de
Moscou vient de décider d'intervenir dons le procès que M. Mirbeau soutient contre M. Korsch, au cas où M.
Mirbeau serait déboulé. Cette décision a une importance très grande. C'est la première fois que l'Union prend
officiellement la défense des droits dés auteurs étrangers. L'avis général à Moscou est que l’affaire Mirbeau-
Korsch va faire résoudre juridiquement la question des droits des auteurs dramatiques. »
27 Il s’agit de la société des auteurs de Saint-Pétersbourg et de son homologue de Moscou.
28 Le Sénat est en effet constitué en une sorte de tribunal suprême ou de cour de cassation. Nous ignorons
quelle a été sa décision, qui a dû être négative, mais dont nous n’avons pas retrouvé la trace dans la presse
française.
29 Sans doute s’agit-il de modifier le régime des droits d’auteur en obtenant que la Russie signe la convention
internationale de Berne, sur la protection des œuvres littéraires.
30 Nous ignorons ce que Mirbeau compte demander à Claretie : ses lettres suivantes du mois de janvier ne
permettent pas de le deviner. Peut-être une nouvelle intervention dans le débat ?
31 Harry Ransom Center, University of Texas Library, Austin.
32 Nous ne connaissons pas cette déclaration, qui a probablement été diffusée dans les principaux journaux
russes de l’époque. Est-elle de Mirbeau ? Ou de son avocat russe ?
Société Littéraire de St-Petersbourg33. C'est moi seul, sans conseils, sans excitations
d'amis russes, qui vous ai prié d'engager l'action contre M. Korsch.. Je n'ai eu besoin de
personne pour comprendre que les façons d'agir de ce directeur de théâtre lésaient
gravement mes intérêts et ma réputation d'artiste. Et cela m'a paru intolérable. M.
Eugène Séménoff, entre autres, dont je vois toujours le nom mêlé aux polémiques 34, n'est
absolument pour rien dans ma détermination. Je suis assez grand garçon pour conduire
mes affaires tout seul. Et ce que je veux, je le veux pour moi-même, non par les autres,
quels qu'ils soient.
En ce qui concerne M. Korsch, vous pensez bien que sa personnalité ne compte
absolument pas pour moi. Il m'est, en tant que Korsch, aussi indifférent que possible. Ce
que je vise à travers lui, ce n'est pas lui, c'est le principe de la propriété littéraire. M.
Korsch a été, il n'a été‚ que l'occasion d'une revendication que je crois juste, le prétexte
en quelque sorte anonyme de défendre une cause qui me paraît être de morale générale
et de conscience universelle. M. Korsch ignore sans doute à quel point je l'ignore, et je
vous serai reconnaissant de le lui faire savoir, et de lui faire savoir aussi que je ne lui
veux pas mal de mort. Que ferais-je de Korsch mort ?... Aussi, je renonce à l'avance à
demander contre lui des pénalités afflictives ou infamantes... Ce que je veux de lui, c'est
le respect d'un droit, c'est l'établissement d'un principe, et rien d'autre.
Pour la Société des Auteurs Dramatiques Français 35, je ne puis vous dire que ceci. Ses
décisions ne dépendent malheureusement pas de moi. Je verrai Gangnat et Capus 36, ces
jours-ci, et je les mettrai au pied du mur. Mais je ne crois pas qu'il y ait grand-chose à en
tirer. On dit qu'à la prochaine assemblée générale, qui doit avoir lieu le 22 février, Capus
ne sera pas réélu président 37. Il a montré‚ dans ses fonctions, une telle impéritie, et un
souci si exclusif de ses intérêts personnels, que tout le monde est, à peu près, d'accord,
pour ne plus lui confier un poste, où il est notoirement inférieur. D'ailleurs, la Société – je
veux dire la commission – est mal renseignée sur les choses de Russie. Elle n'entend et
n'accepte les conseils que des gens qui ont intérêt à prolonger un état de choses
préjudiciable aux seuls artistes, et favorable seulement aux pêcheurs en eau trouble.
Je vous écrirai très prochainement le résultat de mon entrevue avec Capus et
Gangnat38.
Voilà, mon cher Maître. Merci, encore, et du fond du cœur, de tout ce que vous faites, en
ce difficile débat. Ma joie est que nos idées, en ces affaires, soient les mêmes, et que nous
combattions tous les deux pour une cause élevée, et non pour de petits intérêts
personnels. Mais je crains bien que nous ne soyons pas beaucoup à comprendre la
question, sous cette forme désintéressée et pure.
Votre ami reconnaissant.
Octave Mirbeau

33 Les deux sociétés d’auteurs russes qui, au début janvier, avaient proposé d’intervenir en faveur de Mirbeau,
comme le correspondant du Figaro à Moscou en avait informé ses lecteurs le 5 janvier. En fait il n’en sera rien :
début mars, en effet, elles y renonceront, en arguant du fait qu’aucun auteur dramatique français ne s’est affilié à
elles… Mais il ressort des informations fournies par le représentant du Figaro à Moscou que Mirbeau, lui, y a
pourtant bien adhéré... avant d’en démissionner !
34 C’est lui qui a en particulier pris l’initiative de solliciter les points de vue de quelques dramaturges français et
les a rendus publics dans Le Figaro du 27 décembre.
35 Mirbeau a bien évidemment sollicité le soutien effectif de la S.A.C.D., dont il est membre, mais il ne se fait
aucune illusion, ni sur l’efficacité de l’institution, ni sur les hommes qui la dirigent.
36 Robert Gangnat est l’Agent Général de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. Quant à Alfred
Capus, il a été élu président de la S.A.C.D. au lendemain de l’assemblée générale statutaire, qui a eu lieu le 6 mai
1903 et à laquelle Mirbeau a assisté.
37 En fait, l’A. G. du 22 février sera extraordinaire, et non statutaire, et ne donnera donc pas lieu à un
renouvellement de la commission exécutive. Lors de l’A. G. statutaire du 4 mai 1904, Alfred Capus ne sera
effectivement pas réélu à la présidence, mais pour des raisons de statut, ce qui ne l’empêchera pas de devenir
vice-président de la S.A.C.D. l’année suivante.
38 Nous ignorons si cette lettre, qui n’a pas été retrouvée, a bien été écrite. C’est éminemment probable, mais
elle n’est pas attestée.
P. S. Je suis d'accord avec le président de la Société Littéraire de St-Pétersbourg. La
conduite de Capus et de Sardou est inqualifiable 39. Mais que voulez-vous ? Ces pauvres
diables sont incapables de résister à l'appât immédiat d'une pièce de vingt francs 40. Et je
pense que, dans les circonstances actuelles, ils ont dû profiter du désarroi de Korsch
pour lui soutirer des sommes importantes41... On est illustre ou on ne l'est pas... tiens,
parbleu !
O. M.42

C’est Le Figaro du 9 mars 1904 qui nous permet de deviner l’issue défavorable de
l’action menée par Mirbeau : « Devant l'arrêt du Tribunal de seconde instance, qui a adopté
avant-hier dans l'affaire Korsch-Mirbeau les conclusions de celui de première instance, M.
Goldowsky vient d'introduire l'affaire devant le Sénat, qui aura à se prononcer en dernier
lieu43. Sur cette observation formulée par un de ses membres qu'aucun auteur dramatique
français ne s'est inscrit chez elle, l'Union des auteurs dramatiques russes annonce son
intention de se désintéresser de l'affaire, contrairement à ses premières intentions. » En fait, il
ressort des informations fournies par le représentant du Figaro à Moscou que Mirbeau, lui, y a
pourtant bien adhéré... avant d’en démissionner ! Le mauvais vouloir des auteurs dramatiques
russes, qui voient dans leurs confrères français des concurrents dangereux susceptibles de leur
enlever une grosse part du marché russe, est le pendant de celui de la S.A.C.D., qui ne semble
guère s’être mobilisée sérieusement pour défendre l’auteur des Affaires, dont le triomphe a dû
susciter en son sein bien des jalousies. Mirbeau s’est donc retrouvé bien seul. Mais peu lui
chaut de n’avoir pas gagné : il a pu du moins révéler au grand public, informé par la presse,
les dessous décidément peu ragoûtants de l’empire de notre ami le tsar de toutes les Russies,
cependant que l’intelligentsia russe progressiste devait voir en lui le paladin des justes causes.
Pierre MICHEL

39 Mirbeau a de bonnes raisons de leur en vouloir. Alfred Capus, président en exercice de la S.A.C.D., s’est
rendu en Russie en mai 1903 pour tâcher de trouver une solution au problème des droits des auteurs dramatiques
français dont les œuvres étaient représentées en Russie sans qu’ils touchent le moindre kopek. À cette occasion,
il avait adhéré – ainsi que les membres de la commission exécutive de la S.A.C.D. – à l’Union des auteurs russes
de Saint-Pétersbourg, qui venait de se constituer. À son retour, les mains vides, il a déclaré à un journaliste du
Figaro, le 15 juin 1903 : « Dans l’état présent de la législation, il est aussi impossible à M. Mirbeau d’empêcher
que sa pièce fût [sic] jouée en Russie que de faire valoir un droit quelconque au partage des produits d’une
œuvre qui n’appartient qu’à lui. » Mirbeau semble voir dans ce fatalisme une inexcusable démission et y
soupçonne des arrière-pensées peu ragoûtantes. Par ailleurs, il s’avèrera que Capus a traité avec Korsch pour la
traduction, la représentation et la publication d’une de ses pièces, L’Adversaire, comme le Gil Blas l’annoncera
le 9 mars suivant : nous ignorons si Mirbeau était déjà au courant le 13 février, mais c’est tout à fait plausible.
Quant à Sardou, il a également autorisé Korsch à traduire, avec la collaboration de Bienstock, et à représenter,
dans son théâtre de Moscou, sa pièce La Sorcière, alors qu’il avait reconnu, dans Le Figaro du 27 décembre, que
Korsch lui avait « volé » le texte de Madame Sans-Gêne.
40 On peut supposer que Korsch a été un peu plus généreux avec Sardou et Capus, l’un qui est déjà
immensément riche, et l’autre qui est fort soucieux de ses recettes… Quoique très lié avec Alfred Capus, Jules
Renard n'en écrit pas moins, sans illusions sur son compte, que « sa réputation n'est qu'une réputation de
succès » et que « son argent n'en fait même pas un homme riche au milieu des gens riches qu'il fréquente »
(Journal, à la date du 21 mars 1904 ; Pléiade, p. 890).
41 Jules Renard écrit également de son « ami » Alfred Capus qu'il « ment par tous les pores » et dit de la Société
des Auteurs Dramatiques : « Oh ! ce monde fatigué, hypocrite et vulgaire ! » (ibid., p. 1013).
42 Anciennes archives centrales de littérature et d'art auprès du conseil des ministres d'U.R.S.S., Moscou.
43 Nous n’avons pas retrouvé mention de la décision du Sénat dans la presse de l’époque.

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