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Jean Laplanche

Entre séduction
et inspiration :
l'homme

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QUADRIGE/PUF
Sublimation etlou inspiration*

La sublimation est-elle encore un concept utile, utili-


sable, utilisé? Pontalis et moi terminions ainsi notre
réflexion, en 1967 :
« On recourt fréquemment au concept de sublima-
tion. 11est en effet l'index d'une exigence dont on voit
mal comment on pourrait se passer. L'absence d'une
théorie cohérente de Ia sublimation reste une des lacu-
nes de Ia pensée psychanalytique. »
Peut-on encore dire cela? Y a-t-il là une exigence
dont on ne peut se passer? On se demandera si
« l'index », indication impérieuse d'avoir à tenir Ia ques-
tion ouverte, n'est pas devenu une simple référence
obligée mais vague, à laquelle il est parfois fait révé-
rence, mais sans que cela comporte ni un usage précis,
ni une conception métapsychologique affirmée. On sait
par ailleurs que Freud lui-même abandonna ou détruisit
l'essai concernant Ia sublimation, qui devait s'incor-
porer à ses écrits métapsychologiques.
* Prononcé à I' Université d'Athimes le 14 janvier 1999, et aux Soirées de
I'APF le 21 janvier 1999.
Le mot n'est pas abandonné. La notion, elle, reste de Leonard du réseau des aSSOClatlOnSpendant une
sujette à réserves, quand elle n' est pas simplement cure, Ia distance reste. Pourrait-on dire alors que Ia
désertée ! on pourrait en donner diverses illustrations. sublimation constituerait une gêne quand nous sommes
A propos de la cure, dans nos réflexions ou discus- engagés dans Ia pratique, mais que cette gêne s'estompe
sions cliniques, il est bien rare que Ia sublimation entre lorsque nous sommes seuls, sans responsabilités, à cou-
en jeu. Et ceci pour une raison majeure : ce qu'on peut cher tel personnage historique sur le divan ?
nommer, apres Freud, Ia « raison de Ia Croix-Rouge ». Une troisieme série d'interrogations serait liée au
En temps de guerre, Ia Croix-Rouge, supposée prévenir terme de sublime. On sait que Freud le reprend à sa
les bombardements, serait plutôt le signe que l' ennemi façon en défmissant l'alchimie qui amene Ia pulsion à se
s'est réfugié dans l'ambulance pour se camoufler. « Ne sublimer, comme ordonnée à des buts « socialement
pas tirer sur l'ambulance» n'est pas une regle de valorisés ». Une définition par le « social » qui introduit
l'analyse, et à juste titre. Dans les débuts d'une analyse, tout un champ de réflexion, car on ne saurait Ia considé-
il n' est pas de regle de mettre à part, comme respecta- rer, sous Ia plume de Freud, comme accessoire, comme
bles, des sublimations auxquelles nous ne devrions pas extrinseque au processus lui-même. Certes, à « cette
-+ toucher. Pratiquement, dans une cure nous ne faisons adaptation sociale », on peut apporter bien des restric-
.~.'i( guere le départ, quant au dessein d'analyser, entre subli-
tions. C'est ainsi que Lagache dans son texte sur « La
mation et symptôme. Ce p;r:t:i'prls de tout analyser, sans sublimation et les valeurs », montre que les valeurs
respect ni réserve, serait Ia transposition du fameux mot visées par Ia sublimation ne sont pas nécessairement cel-
de Momfort « Tuez les tous, Dieu reconnaitra les les d'un consensus plus ou moins conformiste: elles
siens », en un « analysez tout, Ia sublimation reconnaitra peuvent être aussi bien celles d'un groupe restreint,
les siens ». Quant à Ia fin de Ia cure, s'il nous arrive par- marginal, mafia ou gang de délinquants. Dans un ordre
fois d'être tentés par l'enthousiasme balintien d'un d'idées un peu voisin, quelqu'un m'a souvent fait
« nouveau commencement », il se trouve contrebalancé remarquer le caractere toujours un peu élitiste de nos
/ ~,par cette regle du refusement qui nous ~!Ü.Q...ipt d'ana- exemples de sublimation. Pourquoi toujours le peintre
/ lyser jusqu'au demier instam, de laisser pour ainsi dire et le chercheur, plutôt que le toumeur, le joueur de golf
ouverte Ia blessure de l'analyse. ou celui qui cultive son jardin ? Et que dire de celui qui
Faudrait-il donc penser que Ia sublimation est un se fascine à surfer sur le Web ?
concept surtout réservé à Ia psychanalyse dite appliquée ? Mais Ia question du « social » ne se réduit pas à son
Ce n'est pas pour rien que le texte majeur reste ici le monnayage individuel. Freud, et avec lui certains dino-
Leonard de Freud, avec tous les prolongements que lui saures de notre discipline, n' ont pas reculé devam
ont donné entre autres un Eissler ou un Maidani- l'ambition de confronter Ia sublimation avec Ia genese
Gérard. Mais précisément, malgré tout ce que ce der- des phénomenes sociame dam leur généralité. Genese
nier auteur a pu apporter pour rapprocher les Camets du langage, à Ia suite des travaux du linguiste Sperber ;
genese de I'activité en société, telle qu'elle ressort des sociologie et l'anthropologie sociale ont continué à se
grands textes méta-anthropologiques de Freud. développer de façon remarquable sans s'inféoder ni au
Comment ce débat vient à se cristalliser, au moment marxisme, ni à Ia psychanalyse. Je garde donc de côté ce
de Ia floraison conjointe et antagoniste de I'anthro- terme freudien volontairement modeste de « valorisation
pologie psychanalytique et du freudo-marxisme, je ne sociale » comme un questionnement, en espérant pou-
puis résister à en donner un exemple, avec une courte voir Ie retravailler.
citation de W. Reich, relatant une discussion qu'iI eut - La sublimation est un terme marqué de métapsy-
avec G. Roheim 1 : chologie et, plus précisément de théorie des pulsions. Cela,
« Nous avons parlé avec Roheim de I'interprétation aussi, n'est peut-être plus tout à fait dans I'air du temps
symbolique et, dans Ie même ordre d'idées, de I'inter- de Ia psychanalyse.
prétation analytique de l'apparition des outiIs. J'avançai Je veux dire que, souvent, nous pensons pouvoir dis-
l'idée que Ia hacl:1eavait d'abord été conçue pour des ~ cuter de cas ou de bien d'autres choses qui ne sont
motifs rationnels, à savoir pour fendre Ie bois plus faci- pas des cas - certains phénomenes culturels par
Iement, et qu'ensuite, secondairement, elle avait pu exemple - sans nous demander s'il existe entre nous un
acquérir aussi une signification symbolique, mais que ce minimum d'accord sur ce qui meut fondamentalement kí-
symbolisme n'était pas absolument nécessaire. Un arbre les êtres humains. Je ne doute pas que chacun d'entre
ou un bâton pouvait signifier un phallus dans Ie rêve, 't nous se soit fait une idée assez précise de ce qu'il
mais iI ne devait pas avoir nécessairement cette signifi- 'Cc) nomme puIsion de mort - pour l'accepter -Ia réfuter-
cation ... La these de Roheim était au contraire que Ia t I'interpréter. Mais est-ce politesse ? scepticisme vis-à-vis
hache symbolisait Ie pénis et que c'était à ce titre qu'elle -5 de toute théorie ? « attitude analytique »transposée dans
avait été inventée, que Ie rationnel était en l'occurrence Ia discussion courtoise entre collegues ? - La discussion
secondaire ... » En somme, du côté de Roheim, Ia puI- !\ se passe, en généraI, « à théorie mouchetée » (comme on '*"
0

sion sexuelle est à I'origine même de Ia civilisation, de ~ dit: àfleuretsIl1ouchetés).


sorte qu'on pourrait inscrire celle-ci dans son ensemble nifférence, as~u~é~ent, avec ce qui se passait du
sous Ie chef de Ia « sublimation ». Pour Reich Ia civilisa- temps de Freud. En ces temps-Ià, on n'était, certes pas,
tion a une origine collective autonome, que Ie dessein « postrnodeme ». Un « paradigme» scientifique n'était
sublimatoire de l'individu réutilise de façon contin- pas considéré comme à choisir arbitrairement, au sein
gente, par Ie biais de Ia symbolisation. de tout un éventail de possibles. Mais pourtant, Ia
S'agit-iI d'un débat obsolete ? Le seul terme de freu- rigueur métapsychologique quasi intraitable de Freud,
domarxisme pourrait le faire penser. Mais apres tout, Ia se conjugue avec une évolution qui pourrait déconcer-
ter: êtes-vous Ire,2e ou 3e théorie des puIsions; l'e ou
1. Wilhelm Reich, L'effondrelllent de Ia morale sexuelle, 1932. Cité 2e topique ? C'est Ià que Ies considérations de Ia struc-
in E. Borneman, Psychanáfysede i'arient, Paris, PUF, 1978, p. 65. ture et celles de I'évolution sont à conjuguer avec soin,
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sauf à considérer, certains 1'0nt fait, Ia psychanalyse termes plus neutres comme énergie, activité psy-
comme le moyen d'affirmer tout et son contraire. chique, etc. C'est là un débat qui a occupé le monde
Prenons un exemple précis, mais central : celui des intellectuel, lors des multiples résistances à l'intro-
relations dites de «tendresse ». Au sein de Ia premiere duction du sexuel freudien. Débat avec Jung, mais aussi
théorie des pulsions, lorsque le sexuel est opposé au en France avec Claparede, Pichon, Laforgue et bien
domaine bien délimité de « l'auto-conservation », c'est d'autres. Mais cette tentation reste toujours actuelle,
à ce second qu'est rapporté le « courant tendre » celui même si l'aspect étroitement énergétique de Ia dis-
qui lie l'enfant à Ia mere et plus tard à d'autres per- cussion est devenu obsolete. Ainsi, avec l'omnipré-
sonnes. Ce courant tendre est opposé au courant sence - quasi admise de nos jours sans discussion - de !-ª
sexuel ou « sensuel ». On peut, d'une certaine façon, le n..9tiontoujours plus ou moins désexualisée de « relation I
rapprocher de « l'amour d'objet primaire» de Balint. d'objet ». ~
En revanche, dans Ia seconde théorie des pulsions, Ia '--Preud=donc - ne cesse de se débattre contre le pan-
tendresse doit être dérivée de Ia sexualité, précisément sexualisme, avec cette affirmation :
par « inhibition quant au but» et « sublimation ». Pour- « En psychanalyse le sexuel n' est pas tout. » Ce qui
tant, on ne saurait se contenter de remarquer une est sa façon de maintenir Ia spécificité du sexuel, au sens
simple contradiction de Ia pensée freudienne sans se prop,~ .. ...,
demander si d'autres éléments théoriques n'ont pas, (1J}elli1W?c'est que ce qui n'est pas le sexuel prend
entre-temps, changé de place. Nommément, si le d~rijr"fo~~s '-t~ut-à-'fait hétérog~'nes--'dans-'ce qu'on
~I
I /1 « ~exuel », de Ia premiere théorie est bien identique à',·; nomme les deux théories des pulsions : ,,<*,/S
lI! l'Eros de Ia seconde.
- sexualité - auto-conservation ;
La question du dualisme pulsionnel, des deux dualis-
- Éros - pulsion de morto
mes, est donc fondamentale. Pour tenter de nous y repé-
rer, partons, si l'on veut, d'un point d'apparence polé- Freud a lui-même souvent décrit cette évolution,
mique: l'accusation dite du «pansexualisme », contre avec entre les deux, un moment moniste transitoire
laquelle Freud ne cesse de se défendre. Le pansexua- ti (; « rapprochement apparent des vues de Jung)}: Dn
lisme, s'il est affirmé de façon radicale, ruine l'idée vi moment ou l'auto-conservation est absorbée dans Ia
o
.,.(même de sublimation. Si « tout est sexuel », le seul enjeu '\" sexualité (sous le chef de l'investissement sexuel du moi,
de Ia psychanalyse est de débusquer Ia façon don.í:'ie j\ le narcissisme) tandis que Ia pulsion de mort n'est pas
sexuel vient se masquer, se' traduire sous d'autres encore apparue.
formes. Au-delà de ce rappel trop schématique, ce qui est
Mais en même temps, Ia question se retourne. Si important, c' est que ces deux dualismes sont tres diffé-
« tout est sexuel », le mot « sexuel» n' est plus qu'une rents pour ce qui est notre pratique, l'un ne venant
t dénomination affadie, Ia libido devient l'équivalent de aucunement se substituer à l'autre.
, 'I d'
l'autoérotisme, tandis que M. Klem y vOlt e sa lsme a .lI"
, I)
- Le premier pose, avec l'autoconservation, un véri-
table extérieur, et par rapport à Ia sexualité, et sans son acmé. Mon hypothese est que l'un et l'autre voient >j v
doute par rapport à Ia situation analytique. une s~;le et même chose, sous deux termes différents : le
Le deuxieme met en scene un couple beaucoup plus \) caractere indomptable et anarchique de Ia sexualité. La
indissociable, pulsions de vie - pulsions de mort, p~l;i~-;; de vie, de son-cÔt~,···êõrr~spondaux'aspects les
comme deux faces d'une même monnaie, une paire qui .j1!!1_~_l!~_~1.!_§exue.L:_li~_~_.~ obtet -moi.
...r9jJj~h.~tJ.!~~_~_,I'
s'avance d'un même pas - dans Ia vie - dans Ia t ~ J'ai avancé, à propos de ces deux formes du sexuel, les
cure - dans Ia théorie. '; "~ termes de {< pulsion d'indice ~>et {< pulsion d'objet ». J'y
.: ~
Dans Ia théorie, Éros et pulsion de mort se présen- ~ -1= reviendrai peut-être. d I f: ' ,
tent avant tout comme deux grands principes liaison- u <0 La question pourrait donc se poser e a açon SUl- ~
déliaison, donc comme corrélés. Ceci se confirme par le 'f---At vante. La cure nous am~ne à repousser à ses limites, 'I. "
fait quefreuti a t0t1j<:>1lt:"sr~ft1sé ..ti'ª~8igner une énergie hors du cadre, les co~sidérations d'opportunité, d'in-"', \.
proJ2~~ Ia p~lsion~~_!!!~~'. c~ qui 8ugg~re que c'est térêt matéricl' et, à Ia limite, de survie. A propos d'un '"
~~_~_~~I:1_~eule retard d'un patient, elle exclut de--son champ d'inter-
déliée. --.-- etmême
.._.-_ libido
_ __.-quI,, seloniesc-as~
- . est liéê ou
prétation les horaires des chemins de fer ou les greves
Je suis convaincu que Ia succession des deux dualis- des cheminots, sauf à Ies voir médiatisés et investis par
mes, chez Freud, n'est en rien Ia substitution d'un sys- I les intérêts sexuels ou narcissiques du patient. Au plan
teme à un autre systeme moins valable. Elle a son cor-
respondant dans Ia réalité de l'être humain ; l'évolution
de l'un à l'autre correspond à une genese, au tournant
I
,

"*'~: théorique, nous disons que Éros, l'Éros narcissique,


reprend en mains les intérêts de l'autoconservation. Le '.
" .~,.':: patient est en retard ou à l'heure, finalement, en fonc-
entre deux états ou positions successives, correspon- '" tion de son investissement sexuel, de ~e ou de morto o~ 1,
dant, peut-être, à ce qu'on nomme Ie passage de Ia pour dire les choses de façon moms paradoxale ti ~
{< natUl:~à .!~~~!~r.e ».
n' {< associe », à propos de ces aléas que dans Ia mesure ;1(.:;;:
ou il les investit. Sinon, Ies choses resteront en dehors
Comment le dualisme - pulsion de vie/pulsion de du cadre.
mort - est-il à assumer : Je sais que cette vue est schématique. Elle m'aide, du
Tout d'abord, c'est un dualisme interne à Ia sexualité moins, à poser Ia question: le second dual}sme est-il
elle-même. J'y insiste depuis longtemps : il convient de vraiment venu se substituer au premier, Eros ayant
parler de_~!sions sexuel!~s_de m.<:>!!.!>.
La pulsion de completement colonisé I'autoconservation ? Ce point de
mort reprend à son compte ce que Freud a d'embIée vue, qui est celui de Ia cure, est-il également transpo-
considéré comme l'aspect Ie plus inconciliable de Ia sabIe, à une considération métapsychologique générale
sexualité: Lucifer-Amor. Ce n'est pas un hasard si, de l'être humain ? Chez l'homme, Éros a-t-il complete-
dans les mêmes temps de I'enfance, Freud situe ment repris en compte l'autoconservation, de Ia même
façon que cela se constate dans l'évolution de Ia pensée précoces, entre le bébé et son environnement n' est pas
freudienne ?
sans remettre en vigueur l'idée d'amour primaire
Et en admettant qu'il en soit ainsi, Ia notion même d'objet de Balint, dont il faut cependant souligner avec
d'une genese, d'une sorte de « pansexualisme en acte », force qu'il ne se situe pas sur le plan du sexuel.
ne nous forcerait elle pas à supposer que cette genese, Mais, de mon propre point de vue, c' est aussi pour
cette colonisation se produit aussi chez l'être humain. mieux situer Ia notion de message énigmatique, point de
Ce qui supposerait que le premier dualisme, dans Ia réa- départ de Ia pulsion sexuelle, qu'il est nécessaire de sup- '5
lité de l' existence humaine, préexisterait au second et en poser une communication de base, non sexuelle, entre ~'-'
constituerait le fondement.
Ia mere et l'enfant, une sorte d'OJ:l~t~p<:)I'1:ellSe non 'f '/
sexuelle, qui serait comme modulée, ou plutôt para- ..
Y a-t-il au début, et subsiste-t-il ensuite, chez l'être sitée, par l'intervention du sexuel adulte. Sur Ia base
humain, quelque chose des tendances non sexuelles, et d'une communication réciproque, quelque chose passe
pour tout dire, de l'instinct ? Sur cette question, je n'ai de façon vectorisée, unilatérale.
pas de certitude, et ma réflexion reste un peu oscillante. Cela chez l'enfant ; mais chez l'adulte aussi, il est diffi-
Je ne puis que donner quelques indications sur mon cile de ne pas maintenir, du moins à titre virtuel, ce pôle
cheminement de pensée.
autoconservatif original, même s'il est largement recou-
Tout d'abord, i1 faudrait completement réévaluer le vert et réinvesti par le narcissisme. Pour donner un
terme d' « autoconservation ». Un terme abstrait qui exemple que je ne puis développer, dans une psychologie
suppose un individu survivant de façon autonome face à de l'agressivité, à côté de Ia destructivité sadique et de Ia
un univers inanimé. C'est le systeme de départ du « Pro- rivalité narcissique, il n' est guere possible de négliger
jet de psychologie scientifique », un systeme qui n' est tout à fait un troisieme facteur, celui qu'on peut nom-
val.able q~e pour les organismes inférieurs, jusqu'aux mer, avec Denise van Caneghem, Ia « combativité ».
pOISsons mclus. Ce type d'autoconservation homéosta- Encore une fois, cet « ordre vital », ce niveau « ani_j
sique se trouve largement dépassé dans l'évolution des mal », au sens propre du terme, reste chez I'homme un
especes, dom un grand nombre, notamment les mam- niveau virtuel: exactement de Ia même façon que Ia
miferes, voient leur subsistance vitale intégrée dans une premiere théorie des pulsions reste virtuellement pré-
intercommunication, notamment entre mere et enfant sente dans Ia seconde.
à laquelle, depuis Bowlby, on donne le nom d' « atta~
chement ». Le regain actuel de cette notion est dft à Ayant fait part des incertitudes et questionnements
l'observation à Ia fois des animaux et du petit humain, ouverts par le renouveau modeme de Ia théorie de
dont les capacités précoces d'interaction avaient été l'attachement, j'en reviens à notre propos, qui est celui
longtemps sous-estimées.
d'une mutation possible de Ia pulsion, Ia dite « subIima-
L' existence de relations primaires, ou du moins tres tion ». Or, si nous considérons que, chez l'être humain,
I'opposition puIsions sexuelles de mort - puIsions Que Freud ajoute qu'il s'agit Ià d'un « travaiI culturel,
sexuelles de vie, et, plus justement encore, déliaison- comparable à I'assechement du Zuydersee I), nous
liaison vient recouvrir Ie champ de base, animal, nous indique explicitement que l' ens~!!!-~!~.4e..Ee.P.!()ce.~s.ttsp's:y-:_
en arrivons à un étrange paradoxe.
chz'que qu' on l'-~~!J101!!!!!~!)!.~i~º!1.p<:~!_~g~,!i!1.~!~!!1en
Éros a pour ainsi dire repris en mains, sous Ie chef de assimiiê-;~champ précédemment nommé sublimation.
Ia liaison, I'autoconservation. L'être humain se sustente j~-m;expliq\ie-~nmarqua~tciueiques'l~:·-'e"._e,- ..-..
et combat, à Ia limite, non pas pour survivre, mais par 1 / La sublimation était classiquement assi-
amour du moi, ou bien, par haine du moi étranger. milée - pour ainsi dire - à une sorte de traitement des
D'autre part, Thanatos, Ia puIsion sexuelle déchainée, a '~- déchets prégénitaux de Ia génitalisation. Je cite quel- '!:
assumé Ie pôle de I'inconciliable, celui du sexueI au sens queslignes de Freud, dans « Les transpositions puIsion-
freudien originaire du terme. nelles }): « La question de savoir ou séjoument ultérieu-
Cette sorte de retoumement, cette inversion des pôles rement Ies motions puIsionnelles érotiques-anales était
et des significations a une conséquence plus qu'inat- des Iors inéluctable. Quel fut Ieur destin, apres qu' elles
tendue du point de vue de Ia sublimation. Si c' est bien Ie eurent perdu Ieur significativité pour Ia vie sexuelle,
moi, agent majeur d'Éros, qui reprend en charge Ies inté- apres I'instauration de l'organisation génitale défmi-
rêts vitaux, et si son énergie est comme Ie dit Freud, tive? »2. On_~i!q~~!':!~.ll.4_~ c0!1:~.!~.J:!l.m~EL~i!i~~(lu:e
«désexualisée et sublimée », alors Ia sublimation, Ia Ie destin sublimatoire étaitenpremier Iieu celui des
mutation de Ia puIsion quant à ses buts et ses objets, va r:es1:es'n(;ni~tégrés desPlllsionsprégétÍÍiales:
apparaitre, en vérité comme Ie transfert, Ia transposition -Mals;ã'partir du moment(;ii'nous stibsumons ladite
te de I'énergie sex.u~llede ,mort en é~ergie sexu~lle de vie, Ie « génitalisation I), sous Ie chef généraI des processus de
~t <!omptage, Ia halson d une puIslOn, anarchlque et des- liaison, elle perd son privilege, sa situation à part, par
triiêtrice en ses origines. Cette conception, j'y insiste, rapport au mouvement généraI d'acculturation, et,
implique d'avoir bien saisi que Éros, dans Ia seconde faut-il Ie dire, de désexualisation. Je risque de choquer
vision de Freud, ce démiurge qui vise à réaliser toujours en maintenant I'affirmation que « l'ilidipe })est fonciere-
de plus grandes unités, n'a plus rien à voir avec Ia sexua- ment fion sexuel, et désexualisant. La «Iégende du
lité partielle et partialisante des Trais Essais. conquérant I), par I'élimination du pere et Ies épousailles
avec Ia mere, relegue tout à fait dans Ies dess.<>"lls Ia)\'
sexualité orgastique qu'on ne peut plus guere que soup-
çonner avoir existé dans le coi't avec Jocaste et Ie
Si I'on entend bien que Ie noyau du ça est Ia puIsion *' meurtre j~llAs..~~fde Laios.
sexuelle de mort, cette formule pourrait se transposer
ainsi : Là ou était Ia puIsion sexuelle de mort, Éros, puI-
sion de .Yi~.2.doit. adveni~. e·_'ee..'
Pour parler du quotidien, référons-nous à Ia « relation sociale >} change ici d'aspect: de facteur surajouté iI
génitale >}, et ceci sous toutes ses formes - de « l' amour devient quelque chose d'intrinseque au processus même
fou )},au mariage qui d' « amour >} devient de « raison >} - de liaison, avec l'idée de proeessus eulturel.
des unions éphémeres àI'engagement dans une exis- Ce qui ne signifie, iI faut Ie souligner, ni que nous
tence commune et créatrice - de I'union sans enfant à Ia nous placions dans une position d'approbation par rap-
destinée familiale. Les formes sont riches et innombra- port à telle culture, ni, inversement, que nous nous ran-
bles, mais comment affirmer qu'iI s'agit uniquement et gions à un relativisme culturaliste. Mais cette réserve
même principalemem de formes de Ia « vie sexuelle >} ? mérite une explication, qui passe par un bref rappel des
Les aspects sexueIs à proprement parler, Ia sexualité au modes de Iiaison par Ie moi. On peut ranger I'action
sens des Trois Essais, qu'elle soit d'ailleurs génitale ou synthétique du moi selon deux types, bien différents.
paragénitale, ne représentent qu'une faible part quanti- Selon un premier mode, qu'on pourrait nommer gestaI-
tative, et toujours intégrés qualitativement dans une reIa- tiste, Ie moi impose une unité au divers et à I'anarchique
tion, sociale ou asociaIe, peu importe, qui Ies déborde. de Ia puIsion, par sa propre forme unitaire, spéculaire.
C'est à juste titre qu'on pourrait parler, à propos de tou- Cette liaison est éminemment narcissique, et, comme
tes ces formes de génitaIité, de modes de sublimation de Ia telle, fruste. Le moi unifie Ie divers, soit directement,
sexualité. La « tendresse )},dont nous parlions tout à soit par simple opposition, terme à terme. On retrouve-
I'heure, n'en est qu'un aspect parmi d'autres. rait ici Ia formation des traits de caractere (entêtement,
2/ Un second point serait que, dans toutes ces for- ordre, économie), que Freud a mis en é~dence, de
mes de Ia vie (en prenant ce mot au sens des puIsions de façon privilégiée, dans I'érotisme anal. Le tralt de carac-
vie, et d'Éros), ce qui vient à être à lié, c'est toujours et tere de l' entêtement est directement issu, par bloc:~~e, ~
encore Ies multiples composantes de Ia puIsion sexuelle continuatiOnctg-é"riéralisation, du conflit anaI d'oppo-
de mort, du sadisme et du masochisme. Je reviendrai sition. Le trait de Ia propreté et de l' ordre se présente
dans un instam à Ia signification centraIe de I'analité de comme une formation réactionnel1e, c'est-à-dire comme
ce point de vue. Ce n'est en tout cas pas un hasard si Ia I'image inversée et pour ainsi dire en miroir de I'intérêt
pIupart des exemples de sublimation, notamment pro- pour Ies excréments. Quant à l' économie, sa déri~ation
fessionnelles, se réferent à une intégration de I'agres- touche au probleme complexe de l' échange, qUl sera
sivité. Le paradigme du chirurgien reste central: Ie repris par Freud dans « Transpositions puIsionnelles >}.
.~ tll.~niemen~_.gY_s.ç-ª-lp.~l
est maitrisé, lié, intégré dans un Ce sur quoi je voulais seuIement insister ici, c' est que Ies
scénano·· ou plutôt dans une muItitude de courtes his- formations caractériel1es mettent en action un mode de
toires, ou Ie technique se conjugue avec Ie médicaI voire Iiaison simple, voire simpliste, narcissique, tres peu
avec Ia « sollicitude >} pour Ie cas humain. inséré dans des réseaux de significations.
3 / Mon troisieme point, enfin, sera pour remarquer L'autre mode de liaison, en revanche, s'effectue grâce
combien l' élément que Freud nommait « vaIorisation à des connexions symboliques. J'ai proposé I'idée que Ia
liaison du message énigrnatique de I'autres'effeetuait Ie signe de I'objet-partiel. Disons tout de suite que, si l'on
s:iiiJi=-ri()-':'tlli -~'~e1:iª4ti~t!2!12_.(;.~.(;igy:ªf~.~ª~i..<;()4~s, devait earaetériser ee moment de Iiaison de Ia puIsion,
plus~!!~!!1..~!l~ ...éI~rne!!tl'!!J:~s.()u .~!ªlJºJ:és,J2l!rt1.iª. à e'est d'échange qu'il faudrait parler, un éehange ou
!:~!l~!!t_P::l!.~º!!.e.~!2!lJ;:::l.g~~._Cette
traduetion n'est pas I'objet anaI reste un eas particulier, même si essentiel.
seulement Ie fait des messages premiers et des refoule- CLetort serait de eonsidérer I'analité eomme un stade,
ments originaires. Tout au l~ng de l' enfatlçle_Cle!fª11t-:il alors qu'elle est présente des Ies premiers jours.)3 Rappe-
ajouter, au Iong dei'acure anaIYtique), se produisent Ions-nous done eet extraordinaire quadrilatere ou penta-
des mouvements·ded~traduC:tfonetd~t:it_t:~ªi!f!I2ri,_..' gone que dessine Freud dans son article, avee ses voies
régis par Ie proeessus de I'apres-eoup. A Ia stupidité de de eommunication, et aussi avee ses éehappées., Les
Ia Iiaison nareissiqué-=ges-taiiSte;üii-là totalité unifiante quatre pôles en sont l'exerément,J~,pénis.,J~~nfant et Ie
s'impose sans médiation, fait pendant Ia eomplexité des eadeau, auqueI vient s'ajoutet(i~bjet-homm~e qui
Iiaisons symbolisantes et des systemes symboliques dans nous signifie que, pour eette fois, --Premtcê.Í1tre sa
IesqueIs - si on veut se référer à des reperes philosophi- réflexion sur Ia puIsion ehez Ia femme. C'est done un
ques -I'objet et Ie eoneept sont néeessairement eorrélés polygone d'éehanges, sur Ia base d'équivalenees. Freud a
à des seénarios, des propositions et des jugements. bien du mal à fonder eette valeur d'éehange sur Ie plan
11 me manque Ie temps pour montrer - je I'indique empirique, en reeherehant ee qu'iI nomme Ie tertium
seulement - que ees deux modes de liaison du moi sont comparationis. C'est ainsi que I'élément earaetérisé ç;

néanmoins eomplémentaires et assoeiés. Ainsi Ies eodes eomme (< Ie petit» ne tient guere des qu'on se demande
mytho-symboliques peuvent être investis eomme des Ceomme on Ie fait depuis Ies soeratiques) : (< petit par
objets narcissiques, et inversement I'investissement nar- rapport à quoi ». Ceci pour Iaisser pressentir que
-Ic cissique de formes distinetes fait, pour ainsi dire, floeu- I'éehange ne saurait se déduire aisément de I'empirique, ~ ;
~r des objets dans Ie eours des seénarios proposés au fút-ee I'éehange du eadeau-exerémeni: eontre Ia réeom-
sujet. Pour I'illustrer d'un exemple fameux, iI n'y a pas pense parentale.
d'HannibaI ni d'identifieation à HannibaI, sans Ia En fait, apres MareeI Mauss et Lévi-Strauss, nous se-
Iégende d'Hannibal. Mais pas de Iégende d'HannibaI rions volontiers amenés à eonsidérer l' éehange eomme
sans que Ie moi ne vienne speeulairement faire se déta- Ie systeme symbolique qui fait tenir ensemble Ie quadrila-
eher Ie personnage au sein de son histoire. tere. Mais, avee MareeI Mauss notamment, I'idée se fait
jour aussi que I'éehange généralisé, réciproque, abstrait
« Transpositions pulsionnelles~ en particulier dans l'éro- que Freud semble prendre pour référenee, n'est qu'un
tisme anal. »Un texte que j'ai déjà évoqué et qui propose eode parmi d'autres possibles. Mauss attire par exemple
un earrefour pour ee qui est de Ia symbolisation et aussi notre attention sur des systemes ou I'objet éehangé reste
de Ia sublimation. Nous y voyons des mutations de Ia
puIsion, de son objet et néeessairement de son but, sous
néanmoins attaché au donateur, éventuellement au gnijiej. Ceei à Ia condition de bien marquer que Ia
créateur. Cette pendule est à jamais celle offerte par tel « désobjectalisation» n'est en rien un désinvestissement,
ami, Ia pendule de Pierre ; ce tableau, eut-il changé cent mais un autre investissement, celui des indices comme
fois de mains et de propriétaires, reste un tableau de sources de Ia pulsion ; essentiellement sources de Ia puI-
Picasso. Freud, il est vrai, semble récuser ce Iien de sion de mort, laquelle, préeisément, réduit l'objet à un
I'reuvre à I'auteur, de Ia parole à celui qui l'a donnée, pur indice.
voire du pénis à I'homme qui l'apporte. Nous connais- Je citerai ici une courte anecdote. Dn petit garçon, à
sons une phrase particum~rement violente dans ce l'âge de Ia chute des dents de lait, a coutume de placer
texte : « Le souhait infantile visant Ie pénis ... se trans- sa queI~,º!tedans une petite boite, ~~WilOrerrler> La
forme alors en souhait visant l'homme, il s'accommode souris viendra, pendant Ia nuit, échà~~tcõ~tre
I
donc de l'homme comme appendice du pénis.»
L'homme est « Ia petite chose» du pénis, comme le
un petit cadeau. Au réveil donc, le voiei qui avec
confiance glisse Ia main sous l'oreiller, palpe ..., et per-
pénis est « Ia petite chose » de I'homme. On ne saurait çoit un petit morceau de papier. Persuadé qu'il s'agit là
guere aller plus loin dans le systeme « échangiste » d'une missive, lui signifiant qu'il a été trop méchant
- qu'on entende ce terme au sens économique ou au pour recevoir un cadeau, il éclate en sanglots. 11ne sera
sens sexuel. qu'à demi consolé par sa mere, lui montrant qu'il s'agit
Ces quelques réflexions ne sauraient rendre compte là d'un petit billet ... monétaire.
de Ia richesse de ce texte, et du carrefour qu'il repré- Pourquoi cette mutation du bon en mauvais, du
sente. 11y est traité de Ia naissance de l'objet partiel4• cadeau en punition? Je hasarde l'hypothese, suggérée
Autre trait remarquable de ce pentagone: l'agres- par le terme même de « billet» : billet c' est à Ia fois
sivité y est absente, ou, en tout cas, soigneusement missive de réprobation, et billet de banque. Aux deux
dominée. Green a formulé, à propos des passages et extrémités, encadrant l'objet partiel du cadeau, nous
mutations entre pulsion de mort et pulsion de vie, Ia rencontrons le .pur signifiant: d'un côté le signifiant
notion de « fonction objectalisante - fonction désobjec- inconseient, toujours lié à une certaine attaque interne,
talisante I). Idée qui serait à retravailler: Ie terme de et .nous savonsque devant l'inconseient, persol1ne 11'est
« fonction »me paralt tout à fait injustifié, par sa conno-
~~~nt ; mai~-dei;a~t~e~Ôtê,au:::deià '(lu· càdeau· per-
tation de fonctionnalisme. En revanche, rien n'interdit sonnel don de Ia souris, on retrouve le pur signifiant,
de reconnaltre un mouvement objectalisant (en direc- comme signe monétaire l'objet-monnaie qui devient un
tion de I'objet partiel) et son inverse désobjectalisant (en non-objet (Marx disait: Ia marchandise-monnaie est
direction de l'indice inconseient ou du pur signijiant dési- une non-marchandise). J'insiste donc sur ce passage de
l'indice à I'objet partiel et, avec Freud, sur Ia eirculation
4. Avec un absent toutefois, le sein et on pourrait formuler des hypo-
des objets partiels, comme déterminants dans le mouve-
theses à ce sujet. ment de symbolisation. Que Ia sublimation ait les plus
intimes rapports avec l' objet partie1, que Ie mouvement met de penser que teI ou teI systeme ait pour Iui
même de symbolisation de Ia puIsion de mort se fasse au I'exclusivité. J'ai mentionné tout à I'heure MarceI
travers d'un systeme dont Ie pentagone de Freud nous Mauss, opposant I'échange universeI abstrait de I'éco-
montre un des paradigmes, c' est encore ce que viendrait nomie moderne, ou tout a un prix abstrait (même Ie
attester un certain décalage terminologique, faisant que, temps, un tableau de Van Gogh ou Ie cout des investis-
depuis KIein, on parle peut-être plus volontiers de créa- sements sociaux nécessaires pour « produire » un pilote
tivité que de sublimation. L~\ terme de créativité sul?... de Iigne) - et des modes d'échange plus restreints ou,
pose qu' ~n~~~_~~~~!,!~~,I'~~j~tj~~~(eri;~r'rapJ;?ri à pour citer MarceI Mauss: « Les choses vendues ont
ce1ui qui est Ie donateur, I'auteur, Ie transmetteur. II encore une âme, elles sont encore suivies par Ieur ancien
s'oppose à I'idéebieil-si~piiste'd'unpassagedeFobjet propriétaire et Ie suivent. »6 Pas question d'opter pour
partieI à I'objet total par on ne sait quelle « totalisation I). une mythologie contre une autre, pour un systeme sym-
Car 1'autre « total I), si I'on peut conserver ce mot de bolique contre un autre. Mais on ne peut manquer de
« total I), est présent d'emblée, ou du moins tres tôt, des remarquer qu'avec I'échange abstrait et généralisé se
Ia fondation de I'appareil psychique, à Ia fois comme produit ..une. sorte de.régressiõn"'aê--7'objei-'j)artzeTvers
autre du message et comme autre spéculaire. Firidzce~-de-lli-'pulsion de-Vie--versla-puIsíôn-de-mort,et~
J'en reviens encore à ce schéma de Ia production, du àv~c elle une---ª-~_~ubITmàtion:nest vraíd'aíIleursclue--
cadeau et de I'échange, ce texte sur Ies « transpositions I'objet partieI déjà,depar-sapartialité même, receIe une
de puIsions I), véritable plaque tournante de Ia sublima- signification d'arme et de projectile morte1 sur Iaquelle
tion. Le rapport aux excréments y est central, comme Melanie KIein n'a cessé de mettre I'accent. Déjà, dans
premiere production de l' être humain; mais en un article datant de 1921, Mauss insistait sur Ies deux
revanche il faut bien remarquer que Ie sexue1, comme sens du mot germanique Gift :(tâdeau etp-õíson:-~( La
plaisir, est tout à fait passé au second plan. Si I'on veut chose reçue ... venant de I'un, fabriquée ou appropriée
bien reprendre, apres Hans Blüher et Lau Andreas- par Iui, étant de Iui, Iui confere pouvoir sur 1'autre qui
Salomé, Ia distinction de I'anaI et du fécaIS I'érotisme 1'accepte. »7
anal est un des grands refoulés de ce systeme. Regroupons Ies choses. La sublimation, telle que
Le passage de Ia puIsion sexuelle déliée à une Iiaison nous avons été amenés à Ia concevoir, n'a rien d'un pro-
sous Ie signe de I'objet partieI est I'reuvre du moi, met- cessus à parto Elle est, devrait-on dire, Ie processus nor-
tant en reuvre te1 systeme symbolico-idéologique. Ici, il mal d'acculturation, par Iaquelle Ie moi essaye sans fio
s'agit des systemes tout à fait primordiaux, réglant d'assécher Ie Zuydersee du ça, transposant pour partie
I'échange au niveau anthropologique. Rien ne nous per-
6. Essai sur le don, in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1960,
5. Hans Blüher cité par Lou Andreas-Salomé, in Anal et sexuel, p.259.
Amour du narcissisme, Paris, Gallimard, 1980, p. 109. 7. Le Monde, 30 mars 1968, supplément p. v.
les pulsions de mort en pulsions de vie. Un processus ou certain lacanisme, lí?« ~ymbolique) comme l' «imagi-
nous avons mis l'accent aujourd'hui sur Ia fonction de » sont tous deux au service du moi. Au service du

l'objet partiel, objet de production maintenu comme teI. J:!!.oi,~..'!~.~.<:..faiS~!1g~g~~'!l:l!1~ll:lp~r~pec:ti:ye


qllasi iné-
En ce sens, on peut le confronter au pur « objet) de ~uct~t:>lí?,.g~E~fetnlemeIlt .«ptolémique ).
consommation, indice d'une jouissance ou toute spécifi- Cette progression d'Éros, dans chaque existence
cité et toute origine disparaissent. Peut-être ce mouve- individuelle, principalement au moyen de Ia symbolisa-
ment - que Freud attribue à Ia phase anale mais qui en tion, je ne vois pas comment on pourrait Ia distinguer de
dépasse largement les contours temporels, et dont Ia Ia sublimation. Elle est Ia sublimation même, comme\
signification pour Ia créativité est tres importante - intégration des buts sexueIs anarchiques, dans une pers-
peut-être ce mouvement vient-il dans l'apres-coup des pective « socialement valorisée ».
refoulements originaires et de leur lien avec les indices Ce mouvement de Ia sublimation, on pourrait le
de l' oralité8•
Enfin, je ne voudrais pas quitter ce développement,
situer entre deux pÔles-:--celuídu-
.Jedésigne comme'znspzratzon: _syniptôm~'eiceiui.que
_.,-_........ __..~-_ .._-
qui traite de Ia sublimation ordinaire, au sens le plus Du premier;jerappeÜer'ãiseulement que, lui aussi,
large qui soit, sans prendrequelque distance par rap- marill!.~~.!!~mº~ification ..et. une désexualisation.par-
port au privilege attribué par Freud à ce mouvement t!elle~~_M.~~. ~'eÚ~~~{~_~=~ii'~'iii~l~'_l:!iQ~~~~pi~!!~i?ª- Jil<<AÁ; r,

conquérant de Ia pulsion de vie. Si nécessaire que soit du~compromls~


.----- :::: --
ou
-- •...........
certes
;.-- ;
une certame
-- ;................
symbohsatton
.-- ,
'" <!.-e.
le processus de liaison, on ne doit pas oubIier que celle-
ci est accomplie par le moi, et ceci sous ses deux moda-
11.~:~:e~~i~~~~~~llbi~;-1;I~~~~~
..:il~~~~i~~O'~ io~r.o"~;

lités principales : liaison par l'image narcissique d'une suI,l1manon qui existe effectivement chez tout être
part, liaison par les systemes mythosymboliques d'autre humain, vient se juxtaposer une sexualisation névro-
parto De ces derniers, nous avons appris à nous méfier, tique - ou le sexuel fait souvent retour sous des formes
et une analyse ne saurait s'engager sans accepter qu'ils Ies plus crues - soit qu'elle s'infiltre dans les tâches
soient mis en question, dans leur contingence, leur his- matérielles quotidiennes, ouvertes à l'obsessionnalité
toricité, voire leurs contradictions et absurdités. Les voire à une analité patente, soit qu'elle s'insinue dans les
diatribes d'un Bourdieu contre les « systemes symboli- relations interhumaines, marquées souvent de sado-
ques ) dominants ne doivent pas nous inhiber, a contra- masochisme, sinon de haine.. ../-·_~"=::;"\.
rio, dans ce qui doit être une attitude anaIytique à leur C'est ici que Ia sexualité dite:prégénitale, .mais aussi
égard. génitale infantile, retrouve saprêémin.enc~. On n'a
On notera aussi, à Ia différence de ce que postule un peut-être pas assez noté qu'à Ia différence deJª~ex_ll,::t!!!L 1
~º,!tal~ª-<!!!!!~,ª~S buts sont essentiellernent fantasma-'
8. Voir plus haut l'absence de Ia sexualité orale dans le pentagone
tigues. Ainsi les acti~;;~·dé~~ite·sp~~-Kiein·à.. proposd(dã
freudien. position parano'ide: attaquer l'intérieur de l'autre, le
découper, le bn1ler, etc., eux-mêmes largement moins grossiere, moins extrinseque, moins prise, aussi,
'" empruntés à des schémas de Ia vie quotidienne, dans un affrontement social sans médiation. La voie de
s'ítiS"êrenitout naturellement dans celle-ci sous des for- Ia symbolisation parait se ~~!l~Il.~r. ~
(1'(
mes plus ou moins déguisées.
Oserais-je ajouter que cette sexualisation presqu'ou-
verte, aide peut-être tout simplement à vivre une partie Avec mon autre pôle, ce1ui de l'inspiration, j'en viens "
- Ia majeure partie - de l'humanité, celle, bien sur, que maintenant à des eaux, semble-t-il, plus calmes. Mais
nous ne voyons guere ou pas du tout, sinon à travers les seulement en apparence. Pour annoncer les choses, si Ia,
médias. sublimation réussie se dessine toujours sous l'égide du ,t
Je trouve indispensable de mentionner ce point moi, et du refermement ptolémaique - ou avec Ia béné- F
essentie1, s'agissant d'un sujet d'anthropologie psycha- diction d'une « philosophie du sujet » - ne sommes-nous J
naIytique -Ia sublimation -lequeI nécessite une mise en pas t~~!(d~\nous souvenir de ce que nous situons à 'f ,t
perspective elle-même anthropologique. N'oublions l' origine de~1àpulsion : Ia relation au message énigma-
simplement pas que l'analyse n'a dans son champ tique de l'autre? En garder que1que réminiscence, et
d'expérience effective que 0,000 ... % des individus dont ceci d'un double point de vue : dans Ia théorie, et au
nous ne connaissons guere l' existence que par nos sein même de l' être humain. Car les réminiscences de
écrans de télévision : massacreurs et massacrés, tueurs, l'une sont aussi celles de l'autre.
violeurs et violés, déportés, emprisonneurs et emprison- C'est encore chez Freud que j'entends repérer cette
nés, esc1avesdes temps modernes et de tous Ies temps. réminiscence, à travers ses difficultés mêmes à structu-
Le bénéfice primaire et surtout secondaire apporté par rer Ia notion de sublimation. C'est en ce sens tres précis ~
une sexualisation non sublimée ne saurait être sous- qu'on peut opposer ici deux _~Jtitudes théoriques: >
estimé. Une sexualisation sous le chef, avant tout de Ia « situer » Ia sublimation, et Ia {fáire dé~ '* -'d
pulsion sexuelle de mort sadique mais surtout mas 0- Situer Ia sublimation, c'ests'atiâcher au jeu des
chique; ce qui n'implique nullement que Ia tendance à transpositions pulsionnelles, te1 que nous l'avons
Ia liaison et à Ia symbolisation ne continue pas à reuvrer
par ailleurs.
Mais ce n' est pas un des moindres résultats de
l'approche analytique, quand on suit exceptionnelle-
ment un cas proche de ceux que j' évoque, de voir les
esquissé, en considérant le processus de symbolisation
comme s'opérant à partir de pulsions déjà constituées
par le refoulement. « Faire dériver Ia sublimation », c'est
tenter de suivre à Ia piste une genese qui se situe dans le
mouvement originaire de Ia pulsion elle-même : dans le
I
tâches elles-mêmes se diversifier, se délier, s'ouvrir. 11y refoulement originaire.
a parfois, comme on dit, ascension sociale, mais pas Or, dans Ia même période ou Ia question de pan-
nécessairement. C'est plutôt une sorte de mutation. La sexualisme va devenir urgente, avec l'absorption de
sexualisation persiste, mais elle devient moins rigide, l'autoconservation dans Éros, voici venir le grand texte
de Freud sur Ia créativité scientifique et artistique : « Le possible de Ia recherche infantile se répete lui aussi dans
Léonard ), de 1910. Et il est frappant, pour notre pro- le fait que cette rumination ne trouve jamais de fino I)
pos, de constater que ce t~!~l))l:lj~_1!.r.Y_l!!".J.l!.~1J.!?!!!ll€l!i2p., 3 / ... mais avant de passer au troisieme type, il faut
le plus inspiré en tout cas, se présente en même temps souligner que ces trois modes ne sont pas exclusifs l'un
cOl))Il'l~.ll.~~_<l_<:~_
.~~~llrgen<:e~·Ji1~Iellres·-de-·lã--séd~~tion de l'autre. Le cas « le plus rare et le plus parfait ) (1etroi-
9- igf~~!i!~_.P!.~cc!~~ sieme) peut coexister ou altemer avec des moments
Le plus simple, pour notre propos, c'est de prendre d'inhibition et de rumination. C'est le cas chez Léo-
les pages sur lag~se de Ia « pulsion de savoir ). nard. On le voit aussi chez Giacometti, dont j'évoque
-1[. « Wisstrieb» ou « forsch~trieb ». Une genese que Freud ici, pour le premiere fois, Ia figure.
situe chez Leonard;etpeut-être en général, comme En fait, ce troisieme type nous laisse, dans le texte de
bien plus originaire que les autres sublimations même Freud, avec de sublimes échappées - et aussi une insa-
artistiques. tisfaction. 11y a bien refoulement, mais pas d'une cer-
Au point de départ, Freud situe deux « pulsions ) taine composante, celle liée à Ia recherche sexuelle. Mais
(nous dirons: deux « fonctions )) qui ressortissent à il y a quand même refoulement ... puisque Ia recherche
l'autoconservation l'une, le plaisir-désir de voir, Schau- éviterait soi-disant « les themes sexuels I). Ce qui est
lust, l'autre Ia pulsion d'emprise. Ces deux fonctions, faux, d'une certaine façon, justement chez Léonard.
q4 non sexuelles donc au départ, deux éléments de Les mots les plus évocateurs de Freud sont ceux qui
l'équipement psychophysiC;i~gIque pourrait-on dire, expriment l'idée d'une sublimation « des le début ) (von
dont rien n'interdit de leur supposer une plus ou moins Anfang anjo
grande force constitutionnelle, sont tres tôt, d' emblée, « La libido se soustrait au destin du refouIement en se
prises dans le processus sexuel dont l'adulte a l'ini- sublimant des Ie début en désir de savoir, et en se rangeant
tiative. Pour dire les choses autrement, ces fonctions comme un renfort aux côtés de Ia vigoureuse puIsion de
constituent le lieu, le site même de Ia séduction. Sui- recherche ))9.
vons Freud à nouveau. L'investigation, désormais Ce n' est pas le seul passage :
sexuelle, peut connaitre trois « destins ). Tous trois pré-
«La sublimation des primes origines est préparée Iors du
cédés par - et liés à - un refoulement qui est même dit premier refouIement )10.
" « énergique ).
~ 1 / L'inhibition intellectuelle. Victoire du refoule- Voiei qui nous ~Eh~-çliEpour passer du niveau desrl'
ment (souvent appuyé par Ia religion). refoulements secondaires (avec des pulsions déjà consti-
2/ L'obsessionnalisation de Ia pensée. Le sexuel tuées), à celui du refoulement originaire. En d'autres ter-
envahit Ia défense par formation réactionnelle. « Faire
des recherches devient ici activité sexuelle, une activité 9. OCF-P, X, p. 105.
souvent exclusive... mais le caractere sans conclusion 10. OCF-P, X, p. 160.
mesLce début de la sublimation nous renvoie au début de la 2/ Le message peut être traité. C'est-à-dire traduit.
_ pulsion sexuelle. Apparemment sans reste. «Apparemment », car Ie reste
On ne peut négliger ici que Ie Léonard marque Ia non traduit est refouIé. II est donc comme rien, pour Ie
résurgence, temporaire chez Freud, de Ia séduction. Sous moi.
Ie chef des faits de Ia séduction maternelle. Certes Ia Le moi est toujours ceIui qui dit -pour paraphraser
théorie de Ia séduction, comme théorie, ne fait pas O. Mannoni : «Je sais bien. » C'est-à-dire j'engIobe dans
résurgence. C'est à nous de Ia convoquer. PIus précisé- une traduction. Et Ie reste: «Je n'en veux rien savoir. »
ment, derriere Ia vectorisation secondaire, puIsionnelle, C'est bien Ià Ie refouIement qu~ Freu~ défmit cons-" I
iI convient de chercher une vectorisation pIus primitive, tamment comme un ne-pas-vouIOlr-savOlr. JJ .
qui se joue, peut-être non pas entre des forces intrapsy- 3 / Peut-on maintenant imaginer Ie troisieme «traite-
chiques, mais dans Ia reIation interindividuelle : sur Ia ment » dont parle Freud dans ce passage sur Ia sublima-
base d'une reIation originelle réciproque, se joue tion des I'origine ? Un refoulement, mais avec main#:l!.nde l<- \'
queIque chose qui n' est pas moins originaire : Ie carac- l'aiguillon de l'énigme ? QueIque chose comme :
tere uniIatéraI de ce qu'iI entre de sexueI, de compromis - Je sais bien; et ce que je ne sais pas, je n'en veux
sexueI, dans Ia communication adulte. rien savoir pour ce qui est de son contenu ; « mais quand
Le message énigmatique est ce qui marque Ia dimen- même », je pressens - à jamais - que je ne sais pas bien.
sion irréductibIe de I'altérité. Non pas en vertu de je ne Ce maintien de Ia dimension de I'énigme en dépit des
sais quelle alchimie ou métaphysique. Mais parce que ce avatars du refouIement, c'est ce que Freud, je crois,
message porte en Iui Ia trace irréductibIe et illisibIe de tente de nous montrer chez Léonard. II oppose cons-
I'inconscient sexueI de I'autre, I'autre aduIte. La vecto- tamment deux sublimations : Ia picturaIe, pIus tardive,
risation du message énigmatique, est « copernicienne ». liée à « Ia joie de vivre » : Ia sublimation intellectuelle
Elle s'inscrit sur Ie fond d'une vectorisation interperson- - originaire - qui vient animer mais aussi paraIyser Ia
nelle, celle de I'attachement non sexuel. création artistique .
..I,.~11}~~sEg~_~!'!i~gii~3)nscri~1!~z l'enf~nt c0ffi!!1~ C'est ici Ie lieu d'évoquer à nouveau ce véritabIe frere
message. _ç~J:!lEJ:~_.«~!@!f:!al:l:t}»,
..~t non comme trace de Léonard : Giacometti.
ou comme représ.entatioªllnemétapsychoIogie de Ia Et, à côté du Léonard de Freud Ie Giacometti de
trace ou de Ia représentation reste irré<:lucti1?lement Bonnefoy qui a accompagné pendant une année un tra-
';t soIipsiste .. _ vail collectif.
Des lors que peut faire I'enfant de ce message? Ses La différence, chez Giacometti, serait que Ia
destins sont muItipIes. recherche - I'investigation - anime directement Ia pein-
1 / Le message peut être Iaissé intraduit, forclos. ture ou Ia scuIpture. Mais c'est à peine une différence, si
Ainsi Ie message persécutif, et son cousin, Ie message on y regarde de preso J'évoque Ies pages fameuses de
surmoique. Freud, ou iI reprend Ia grande opposition entre
connaitre d'une part aimer ou halr d'autre parto Aimer, mement voisines de celles de Léonard. AnaIes - je veux c~

halr, se situant du côté de Ia peinture ; Ie « connaitre ) se dire, depuis Ie barbouillage précoce, par des excré- ~ 111
posant au départ comme I'auxiliaire indispensabIe de ments , d'une toile -de'sou pere, jusqu'à ces pIâtre~
..--
,
"
I'art, mais parfois pour devenir aussi son ennemi : .peints., barbouillés eux aussi, de façon quasi sacriIege.
'Et chez Léonard, toutes Ies bouffonneries scatoIogi-
«Aucune chose ne se peut aimer ou hai'r si I'on n'en a pas
d'abord connaissance. Mais finaIement, c'est Ia recherche ques que l' on connait.
qui prend Ie dessus, au risque de paraIyser Ia création »ll. La pratique de Ia scuIpture - d'une façon pIus immé-
(,L'artiste avait pris jadis à son service Ie chercheur, diate que Ia peinture - je veux dire Ie modeIage, est évi-
comme auxiliaire, et voi1à que Ie serviteur était devenu Ie demment en prise directe avec I'analité, et Giacometti
pIus fort, et réprimait Ie maitre »12.
(qui n'est pas sans connaitre Freud) Ie sait bien :
« C'est une manie comme une autre manie de trip~te!, de Ia
terre, sous prétexte de travailler. » 4>-
,< L'art m'intéresse beaucoup, mais Ia vérité m'intéresse
infiniment pIus »13. (, Ni faire des belles scuIptures, ni
m'exprimer, c'est Ie sujet qui compte. » Au point d'affirmer Quant au sadisme et à Ia mort ...
souvent qu'i! jettera Ia scuIpture, comme coquille vide, Mais avant d' en dire un mot, chez Giacometti et chez
quand iI en sera venu à bout : « d'une certaine maniere, ça Léonard, je veux rassembIer queIques points.
n'a pas encore commencé ». - La création, chez Leonard et surtout chez Giaco-
« Je fais de Ia scuIpture pour m'en débarrasser. »
metti, est comme transfixée par le vecteur de Ia « recherche »
« C'est pour s'en défaire. » (Entretien dans « Ies heures
chaudes de Montpamasse »). ou pour mieux dire, de Ia « quête ). Mais dans queI sens
orienter ce vecteur ? Sans doute Ia recherche comme Ia
Chez Giacometti, I'aspect de Ia sexualisation que je création vient de I'individu, et, en ce sens, elle est centri-
nomme secondaire n' est certes pas absent ; Freud note, fuge. Mais ce qui I'appelle et I'oriente, c'est un vecteur
chez Léonard aussi cette intrication de différents venant de I'autre. Pour Léonard, (, I'reiI est Ia fenêtre de
niveaux : « C'est de cette maniere que refouIement, fixa- I'âme », ce qui signe une ouverture, voire une exposition
tion et subIimation disposent, en se Ies répartissant, des de I'âme, au trauma de l'autre.
contributions que Ia puIsion sexuelle procure à Ia vie Chez Giacometti, c'est Ie regard de I'autre qui est à
d'âme de Leonard »14. restituer. Ce n'est pas un « sujet) quelconque, c'est Ia
Chez Giacometti, ceIa ne va pas sans Ia participation figure humaine, et avant tout Ie regard. Non pas teI
de composantes - notamment sadiques anaIes - extrê- regard personneI, ni non pIus un regard abstrait. Mais
ce qu'est Ie regard de I'autre comme énigme. SeIon
11. OCF-P, X, p. 97. Yves Bonnefoy : « Faire ressembIant, pour Giacometti,
12. OCF-P, X, p. 101.
ce fut comprendre et exprimer Ia tension qui fait que cet
13. Écrits, Paris, Hermann, 1990, p. 267.
14. OCF-P, X, p. 159. être du dedans, cette "âme" risquons Ie mot, s'empare
des yeux, de Ia bouche, du front, pour les retirer de famille, avec un échange de regards qui dépasse toute
l'espace »15. description: s'y affrontent le véritable sourire léonar-
Ceci, qui est si manifeste chez Giacometti, se retrouve desque de Ia mere et l'reil scrutateur, dur comme pierre,
chez Léonard avec le sourire -le sourire qui lui aussi est d' Albertol7•
adresse - à jamais indéchiffrable. Et cela, malgré toutes Dn regard scrutateur qu'on imagine aussi être celui
les dérisions dont un Dali a barbouillé La Joconde. de Léonard, accompagnant les condamnés à mort au
J'ai utilisé le terme de « transfixer », pour caractériser gibet, pour saisir l'énigme demiere. 7<-

le vecteur dit de Ia recherche. Mais il faut souligner qu'il -:LOin de moi l'idée que l'énigme de l'autre soit tou-
ne s'agit pas d'un vecteur centrifuge, portant, pour ainsi jours comme le veut Levinas médiatisée, vectorisée par
dire, le sujet vers son objeto C' est un vecteur centripete, le regard.
venant de l'autre. Et tout ce que peut faire le sujet, c'est Mais en revanche, je suis persuadé que c'est l'énigme
rester ouvert au trauma et par le trauma. de l'autre - de l'autre humain adulte - qui véhicule d'autres
Ce trauma de l'énigme n'est pas acquis, ni ouvert une énigmes qu' on dit premieres.
fois pour toutes ; il est à éclipses. L'ouverture, c'est pré- Chez Giacometti, les rencontres avec le visage, le
cisément être disponible pour l'autre qui viendra me regard de l'autre, viennent ponctuer, relancer Ia
surprendre. recherche. 11a quelques modeles privilégiés qu'illui faut
J'ai l'air d'employer un ton quelque peu mystique. littéralement épuiser. 11y a le regard de l'autre mourant,
Pourtant, c'est bien ainsi, de façon émerveillée, que dans deux épisodes fameux et souvent relatés (Mort de
Freud parle de Léonard vieillissant, et de sa rencontre Van M. - Mort de T). Redirai-je ici Ia méditation pro-
avec Ia Joconde : fonde de Freud: l'énigme de Ia mort propre, notre
propre mort est médiatisée par Ia mort de Ia personne
« A I'apogée de sa vie, au début de Ia cinquantaine ... une
nouvelle transfonnation I'assaille. Des strates encore pIus proche l' « homme ne pouvait plus tenir Ia mort à dis-
profondes de son contenu animique redeviennent actives ; tance, étant donné qu'il y avait gouté dans Ia douleur
mais cette régression nouvelle toume à l'avantage de son ressentie pour le défunt »18.
art, qui était en train de s'étioIer. Il rencontre Ia femme, 11en va de même, selon moi, en ce qui conceme ce
qui éveille en Iui Ie souvenir heureux et sensuellement ravi
que je désigne non sans réticences, comme l'énigme de
de sa mere ... Il peint Ia Monna Lisa, Ia Sainte Anne en
tierce, et Ia série des tabIeaux mystérieux caractérisés par Ie l'être, pour laquelle je généraliserais volontiers Ia for-
sourire énigmatique ... »16. mule de Bonnefoy à propos de Giacometti : « 11n'est de
pensée de l'être que dans Ia rencontre des êtres »19.
De Léonard enfant, nous n'avons certes pas de pho.,.
tos ! Mais de Giacometti, un extraordinaire portrait de
17. Voir le Giacometti de Yves Bonnefoy, op. cit., p. 37.
15. Giacometti, Flammarion, 1991, p. 374. 18. OCF-P, XIll, p. 156.
16. OCF-P, X, 160, 1 19. Op. cit., p. 365.
C'est donc ici que je tente de réintroduire le vieux pénétrer le secret» - « un grand bonheur qu'il faut
terme d'inspiration, jadis mis en vigueur par les romanti- taire » - « un secret d'amour » - « le petit garçon troublé
ques, mais dont il faut bien dire que l'explicitation, par sa mere ». Ce sont là des termes imprégnés de res-'
même chez les romantiques allemands, ne mene pas pect, chez un personnage aussi peu respectueux que
bien loin. l'inventeur de Ia psychanalyse.
Pourquoi avancer ce terme, comme alternatif, ou Sans doute l'inspiration n'est jamais pure, ni jamais
peut-être comme plus adéquat que cette forme de subli- tout à fait irréductible au regard analytique. L'inter-
mation originaire dont parle Freud ? férence avec des éléments névrotiques, et, plus encore
C'est qu'en effet, il ne s'agit pas d'un mécanisme à psychotiques est souvent patente. Mais ~E-~~~E.().~e
substituer à un autre. Dn mécanisme se conjugue tou- <fllpritIlat de
n'est:--ellep:as1~IIt:a~~~i,11l1.e~étIliIlis5:,~!1:.c:::e
~ jours en moi, ou en sujet. º~
l'inspiration se conjugue
en autre. Son sujet n'est pas « le » sujet, mais l'autre :
l'autre?
.' A~~~t:-de quitter celui qu'on nomme le créateur,
tout comme pour Ia séduction, Ia persécution, Ia révéla- soulevons un dernier paradoxe, marquons un autre
tion. En résonance avec l'autre adulte originaire, cet retournement. En dehors de l'autre dont nous avons
autre, à des moments privilégiés, vient rouvrir Ia bles- tenté de déceler l'action traumatique, autre de Ia
sure de l'inattendu, de l'énigme. rencontre et aussi, médiatisés par lui, l'autre de Ia Mort
Sans référence à un contenu particulier, ouvert à de voire de Ia Nature, le poete, le créateur en général, est
multiples traductions, le sourire du Saint Jean Baptiste exposé à un autre appel, je veux dire, celui du publico
suscite à jamais le trouble : Il y acertes le public déterminé sur lequel il s'agit de
produire un certain effet, par des moyens adaptés et cal-
« Ces tabIeaux respirent une mystique dont on n'ose pas
pénétrer Ie secret ... Ces figures sont de nouveau androgy- culés. Ce public, on peut le définir comme faisant /.
I\" nes, mais non pIus au sens de Ia fantaisie du vautour, ce l'objet d'une pragmatique, voire d'une technique, dans
sont de beaux jeunes hommes d'une délicatesse feilllnlne et un mouvement dont Ia visée est toujours ptoléma'ique.
aux formes efféminées; ils ne baissent pas Ies yeux mais Mais, au-delà, il y a l'autre indéterminé, auquel
ont Ie regard mystérieusement triomphant, comme s'ils
s'adresse un message infini et sans recours l'autre du
avaient connaissance d'un grand bonheur qu'il faut taire ;
Ie sourire ensorceIant bien connu fait pressentir que c'est siecle à venir, pour paraphraser Stendhal.
un secret d'amour »20. Je ne pense pas qu'on puisse réduire ce moment de {A'IleN
l' « adresse »à ses aspects narcissiques, comme semble le I·" •
Les termes mêmes de Freud sont là pour dire que faire Freud dans Le poete et l'activité de fantaisie un mou- i,\~
l' exp.lication en premiere personne est sans doute pos- vement qui va du créateur qui « s' exprime» vers un
sible, mais insuffisante « une mystique dont on n' ose pas public « récepteur », dont on attend, en retour, un cer-
tain bénéfice. Le mouvement ptoléméique-narcissique 11
de Ia création est indéniable. Mais au-delà de lui,
conjointement à lui, se produit une inversion: c'est l' atte1!!~..~§t àja~l3,i~_s.!1~.p~p:<:i!1eLf~ite J?our n' êtrepa~
l'attente, elle-même énigmatique du public, qui est alors comblée.
l'agent provocateur du travail de l'reuvre. -,----.- -n est arrivé à Freud de comparer l'analyse à une opé-
n y aurait donc ouverture, au doubÍe sens de : être .S ration chirurgicale. Vous n'allez pas, dit-il au patient,
) ouvert par et d'être ouvert à ; ouverture par Ia rencontre, laisser les choses en l'état et sauter, le ventre ouvert, de
qui renouvelle le traumatisme des énigmes originaires ; Ia table d'opération! Comparaison pertinente, car
ouverture à et par le public indéterminé, épars dans le l'analyse est d'abord travail de déliaison. On pourrait
\ futuro dire que c' est une pratiqueCriíãitris§ du d~~~.~~nt, 'j(
« La psychanalyse comme sublimation.» De cet voire de Ia pulsion sexuelle de 'mort:
artic1e de D. Lagache21, je retiens le questionnement lié Analyses qui ferment les blessures : quoi de plus légi- '.';Í

à son titre. Et, pour charger Ia barque, je dirai: « La time? Analyses qui se referment, parfois, sur les blessu- !:.
psychanalyse comme sublimation etlou comme inspira- res. Ne poussons pas Ia comparaison trop loin. D'ail-
tion. » leurs, bien souvent, Ia décision de « refermer » ne vient .<
Car nous ne pouvons nous maintenir dans cette pra- pas de nous. :)
tique - sauf à Ia considérer comme un instrUment pro- Mais ce que je crois savoir, c'est qu'il est un type
fessionnel parmi d'autres - que si nous sommes intime- ~ d'ouverture que l'analyse parfois maintient: celle qui
ment convaincus qu'elle a quelque chose à voir avec ~ est précisément sa marque d'origine, sa marque par x
1'0riginaire de l'être humain. La situation ~~~~ c:". j 1'0rigine. Et que cette ouverture peut être maintenue, ~
réitere le questionnement, face à l'énigme de~l!!1!!~. ~ ~ transportée au-dehors vers d'autres champs d'altérité et :~
Elle en restaure, elle en maintient ~ve~_Jer.!l:!~t_~~
l'ouverture,~ Son opposé inéluctable et indispensable est
(í ,r d'inspiration. C'est ce qu'il faut bien nommer transfert C::;'
de transfert. Transfert du transfert en creU){,évidem- f'.
le mouvement psychothérapique, interne à l'analyse ment, c'est-à-dire transfert du r~pport à l'énigme
même, mais qui en constitue bel et bien le pôle comme telle.
moi'que, correspondant à l'incessante tendance à Ia Bien sur, on pense avant tout au passage à Ia pratique
refermeture. analytique qui implique, non pas on ne sait que! désêtre,
Dans Ia situation que crée pour l'analysant Ia pré- mais Ia possibilité d'être surpris, saisi, traversé par le
sence de l'analyste, on retrouverait les deux altérités qui. questionnement sans fond de celui qui vient à notre ren-
caractérisent ce que j'ai nommé inspirat!QI!. D'une contre. Mais, il est bien d'autres champs d'inspiration
part, que me veut cet analyste, ém~tteur éI!~a.!!9..~, sur lesquels ouvre le désaisissement, le deuil qui marque
chargé d'un désir.à lui-mêm~_<:>ré. Et aussi que veut- Ia terminaison d'une analyse. J'ai formulé l'hypothese
il de moi sorte de « public », de dêStitlaiã:Ire--dont que l'essentiel de ce désaisissement n'était pas Ia perte
d'un objet, mais, l'irréparable co_~~~tatio_nql~.t:~~J'.~~~ __
11
de__ l'autre -
__ ._.,-_._ _._- -
_.-,.~. ._._. ..
du défunt - resterait à jamais inachevée. I
C'est bien Ie même inachevement qui marque Ia
parole de l'analyste, dans les dernieres minutes comme
tout au cours de l'anaIyse. Un inachevement qu'il
appartient à l'anaIysant de transporter autre parto Et
bien vaine est en ce sens Ia crainte, souvent formulée,
Jl. que l'analyse ne risque de tarir l'inspiration.