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Article original Médecine et Santé Tropicales 2016 ; 26 : 273-277

La dimension du soin relationnel


dans la décompensation du blues
en post-partum intermédiaire au Cameroun
The relational dimension of care for maternity blues and its relation
to decompensation of a psychiatric disorder
during the intermediate postpartum period in Cameroon
Mboua CP1, Nkoum BA2,3, Abessouguié SP2,4
1
Université de Dschang/Institut de psychotraumatologie et de médiation, BP 20357, 237 Yaoundé, Province Centre,
Cameroun
2
École des sciences de la santé, université catholique d’Afrique Centrale, Yaoundé, Cameroun
3
Membre du Comité national éthique du Cameroun, ministère de la Santé publique, Yaoundé, Cameroun
4
Directrice du complexe hospitalier catholique de Batouri, chargé du programme santé au PBF Academy, Batouri, Cameroun

Article accepté le 18/12/2014

Résumé. Dans un contexte tel que celui du Abstract. In a setting such as Cameroon, where
Cameroun, où le soin périnatal intègre peu les perinatal care offers few services for women with
accidents psychiatriques au cours de la grossesse et psychiatric problems during pregnancy, delivery,
de l’accouchement, la valorisation de la dimension and the immediate postpartum period, the deve-
relationnelle peut prévenir de tels accidents. lopment of the relational dimension of care may
L’étude qui est présentée ici évalue l’importance help prevent severe psychiatric disorders . This
du soin relationnel sur la décompensation du blues, study evaluates the role of the relational dimension
compte tenu de l’importance des problématiques of perinatal and early postpartum care (providing
affectives qui sont mobilisées par la femme en perinatal counseling and a space to speak) on
situation de parturition. La collecte des données a women with blues on the intermediate-term
eu recours à une méthodologie diagnostique et outcomes of decompensation, in view of the
clinique, sur un échantillon de cinquante femmes importance of the emotional issues occurring in
ciblées dans trois hôpitaux du Cameroun. Dix the perinatal period. Data collection used both
d’entre elles ont été observées en post-partum diagnostic and clinical methods on a sample of
intermédiaire, selon qu’elles ont été reçues ou non 50 women from three hospitals in Cameroon who
en conseil périnatal. Les résultats suggèrent que gave birth during the study period and agreed to
l’espace de la parole en post-partum, et notamment, participate. Of the 38 diagnosed with blues, 10 were
la qualité des réponses affectives du soignant, available for observation during the intermediate
déterminent la gestion du blues et limite sa post-partum: they were sorted into an experimental
décompensation. group that received perinatal counseling (n=5) and
a control group that did not. The results suggest the
Mots clés : post-partum intermédiaire, dépression, importance to women with blues of a space for
caring, décompensation du blues. talking during the post-partum period. In particular,
the quality of this counseling, in terms of the
Correspondance : Mboua CP emotional responses of the nursing staff, determi-
<pierrecelestinmboua@yahoo.fr> nes the outcome of this management and can help
to reduce the outset of depression and decompen-
sation.

Key words: intermediate post-partum, depression,


caring, decompensation of blues.
doi: 10.1684/mst.2016.0577

L
a grossesse et le post-partum constituent des moments de blues fait partie des crises mineures du post-partum qui sont en
grande sensibilité émotionnelle et relationnelle chez la relation avec le climat émotionnel de la grossesse et de
femme, en rapport avec son vécu présent et passé. Le baby l’accouchement, mais aussi avec le passé anxieux de la femme.

Pour citer cet article : Mboua CP, Nkoum BA, Abessouguié SP. La dimension du soin relationnel dans la décompensation du blues en post-partum intermédiaire au Cameroun. 273
Med Sante Trop 2016 ; 26 : 273-277. doi : 10.1684/mst.2016.0577
C.P. MBOUA, ET AL.

Cette pathologie est habituellement d’évolution favorable, mais Le blues est une pathologie anxiodépressive où les
elle peut s’aggraver si la femme ne parvient pas à résoudre ses problématiques émotionnelles sont de première importance
conflits relationnels ou si les traumatismes antérieurs ressur- [2, 13, 17]. Ainsi, la dimension émotionnelle pendant la
gissent massivement et envahissent le champ de la conscience. grossesse et le post-partum est à considérer avec attention.
Un encadrement affectif pendant la grossesse et l’accouchement Pitt [28] insiste sur le lien entre le blues, et l’histoire socioaffective
est susceptible de permettre à la femme de gérer cet état de la femme, telle qu’elle l’a vécue au cours de son ontogenèse.
transitoire qui peut décompenser, voir se chroniciser. L’objectif Sutter et Bourgeois [34] soulignent l’existence de liens étiologi-
de cette étude est de souligner la place et l’importance ques entre le blues, sa décompensation, les complications
régulatrice de la réponse thérapeutique dans la prise en charge émotionnelles liées à l’histoire de la femme, ainsi que le vécu
des femmes à risque et/ou manifestant des symptômes de baby émotionnel gravide (et post-gravide). Les problèmes conjugaux
blues en post-partum précoce. et familiaux préalables ou contemporains à la gravidité sont
particulièrement favorables à la décompensation du blues
(medium post-partum blues).
Contexte général de l’étude Nous postulons ici que la décompensation du blues s’inscrit
Le post-partum blues, encore appelé baby blues, est un dans le cadre d’une organisation sociale avec ses valeurs, sa
syndrome dysphorique transitoire, aigu et bénin. Sa prévalence culture, son mode d’expression sexuel et affectif, où l’isolement
est maximale entre le troisième et le dixième jour après la affectif et la réalité familiale jouent un rôle considérable. Dans
délivrance. Dans les régions où la dépendance affective est plus cette perspective, une réponse de soins qui valorise l’expression
importante, la survenue du blues peut être plus précoce. À cet du vécu pourrait jouer un rôle limitant sur la décompensation.
égard, Dayan, Andro et Dugnat [7] affirment que « s’il existe un Purnell [30], Spencer [33] et Omeri [26] ont insisté sur la nécessité
consensus pour désigner un pic de prévalence entre le troisième d’un nursing, qui tienne compte des particularités culturelles.
et le cinquième jour, des études ont montré l’existence de Cette étude interroge le soin relationnel comme réponse
troubles plus précoces survenant dès le premier jour, notamment d’urgence au blues, dans un contexte où la prise en charge
chez les femmes originaires de la Jamaı̈que ». Certains auteurs spécialisée existe peu.
ont ainsi signalé sa fréquence élevée chez les accouchées en
post-partum précoce [13, 17].
Le blues est considéré comme une « maladie normale » des Dimension psychologique du caring
nouvelles accouchées. Sa prévalence varie entre 30 et 80 % de la au cours de la puerpéralité
population générale des femmes accouchées. Dayan, Andro et Les besoins relationnels de la femme sont particulièrement
Dugnat [7], tout comme Sutter, Verdoux, & Bourgeois [35], importants lors de la grossesse et de l’accouchement. La femme
soulignent que la dysphorie et la labilité en constituent les ressent durant cette période un important besoin d’accompa-
manifestations majeures. Dans le questionnaire de Kennerley et gnement qui repose sur un sentiment profond de péjoration (du
Gath [23], employé pour le diagnostic préalable, les items soi). Les soutiens relationnels et affectifs ont fonction de
communs portent sur les pleurs, la dépression, la dysphorie, suppléer un vide. Dans ce contexte, le rôle du soin pendant
l’agitation, l’exaltation, l’anxiété et les éléments confusionnels. Le l’accouchement est surtout un rôle de soutien [32, 22]. Ce
post-partum blues a des expressions différentes en fonction de la soutien, avant tout relationnel, traduit l’ouverture du soignant
culture. Cela est à l’origine d’une grande variabilité sémiologique aux problèmes de l’accouchée. À cet égard, l’écoute devient
(même s’il convient de noter des invariants symptomatologiques l’une des clés du soutien relationnel, et donne au soignant un
dans la plupart des descriptions). C’est pourquoi il existe une visage humain. La relation soignant/accouchée est à cet égard
importante panoplie d’outils diagnostiques. Les méthodes très importante, non seulement dans la gestion des crises
de calcul des scores sont variables en fonction des choix potentielles de la relation mère/enfant, mais également pour
symptomatologiques. Les signes cliniques vont d’un bref épisode contrôler le vécu émotionnel de la femme dans son rapport au
de larmes (voire à la seule envie de pleurer) à l’hyperesthésie. Les monde, à soi et à la maternité. De ce point de vue, la parole du
seuils sont diversement formulés en termes d’intensité, de soignant a un rôle apaisant et thérapeutique, même lorsqu’elle
fréquence et de durée des symptômes (qui seront parfois mis revêt des formes banales relevant de la politesse ou d’une
à contribution pour évaluer les critères principaux). simple prise de nouvelles [27]. La relation soignant/accouchée
Il convient distinguer la forme typique et la forme atypique du est d’un grand bénéfice pour gérer l’angoisse de mort qui est
blues. La forme typique dure de 12 à 24 h ; elle apparaı̂t, selon omniprésente dans la situation de parturition.
certains auteurs, entre le troisième et le cinquième jour Bukman [1] fait remarquer que la communication, caracté-
[23, 29, 34]. La forme atypique, décrite par Pitt [28], constitue risée par l’empathie, est un élément essentiel dans la gestion du
l’aspect décompensé, qui se retrouve chez un nombre non patient. Le soutien relationnel du soignant pourra pallier un
négligeable de cas (entre 10 et 20 %). Dans cette situation, le blues soutien familial défaillant, notamment dans les conditions
persiste après le dixième jour et décompense en dépression particulières d’un accouchement qui suscite angoisse et
postnatale (DPP) ou en une psychose puerpérale (PP). désarroi. La présence d’une conception péjorative et angois-
Quoique parfois controversée, la relation étiologique entre le sante de la grossesse est en effet notée chez certaines femmes.
blues et la dépression du post-partum a été établie [17, 23, 25]. Il Dans ces conditions, la capacité du soignant à deviner et à
existe indéniablement un lien étiologique entre le blues et la comprendre les aspects non verbaux de la souffrance détermine
dépression du post-partum. Certains états dépressifs sont en effet l’efficacité de la réponse de soin [18-20]. Les périodes gravide et
consécutifs à un diagnostic de baby blues [4]. Il a aussi été post-gravide constituent en effet des moments pendant lesquels
rapporté des chevauchements entre les deux états. s’observe, chez certaines femmes, l’émergence de sentiments de

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Blues du post-partum

culpabilité, traduisant une ambivalence non seulement vis-à-vis institutions sanitaires (et probablement dans la plupart au
de la sexualité, mais aussi de la maternité, certains sujets Cameroun), peu de personnels de santé sont sensibilisés au
considérant la grossesse et l’accouchement comme de véritables baby blues et à ses complications, et que les équipes sont donc
dangers. La gravidité revêt une signification se situant au-dehors peu outillées pour y faire face.
de la rationalité, relevant de la « pathologie » [14]. Le conseil Dans la situation expérimentale, les personnels de santé ont
périnatal apparaı̂t comme un prétexte non seulement pour été répartis en deux groupes : un groupe expérimental et un
permettre à la femme de résoudre ses problèmes émotionnels, groupe contrôle. Le groupe expérimental a été sensibilisé sur la
mais aussi pour le soignant d’agir sur le vécu de la grossesse [31]. dimension relationnelle du soin, formé sur les accidents
Ce rôle du soignant, qui commence pendant la grossesse et les psychopathologiques de la puerpéralité et le counseling
consultations prénatales, trouve son point culminant pendant périnatal. La recherche s’est déroulée dans trois sites camerou-
l’accouchement, moment de grande angoisse chez la femme. nais : Yaoundé, Pouma et Bafia. Les institutions sanitaires
Les rondes infirmières peuvent aussi constituer des moments concernées sont : l’hôpital Saint-André de Pouma2, le centre de
importants pour le soin relationnel [20]. Ici, c’est la bienveillance santé de Gondon de Bafia3 et l’hôpital Central de Yaoundé4.
du soignant et son ouverture à l’accouchée qui sont à Cinq des dix parturientes ont été prises en charge par le
considérer. Lorsqu’on s’intéresse au vécu singulier de l’accou- groupe expérimental ; les autres ont été orientées vers le
chée, celle-ci trouve un prétexte pour formuler une parole qui groupe contrôle. L’observation clinique a porté sur une série de
permet de mieux gérer les problèmes émotionnels et affectifs deux entretiens avec chaque parturiente, après le diagnostic
qui ressurgissent parfois massivement. Le soin relationnel clinique.
traduit donc un espace de sécurité par l’expression des besoins L’étude a connu deux phases importantes :
et des troubles. – une phase préliminaire en post-partum précoce (0-10 jours
Cette étude interroge le rôle de la réponse affective du caring après accouchement), pendant laquelle le diagnostic de baby
dans la décompensation du blues. Cette interrogation porte sur la blues a été réalisé,
dimension intersubjective du soin comme condition d’efficacité – une phase de contrôle en post-partum avancé ou inter-
thérapeutique. Cela souligne l’importance de la dimension médiaire (entre la quatrième et la sixième semaine après
humaine du soin en post-partum précoce. Il est ici examiné dans l’accouchement), pendant laquelle la décompensation du blues
quelle mesure les réponses affectives induites par le soin a été observé.
permettent de réguler la décompensation du blues. Cette position La recherche a ciblé les femmes en post-partum précoce,
théorique suggère que la qualité du soin, notamment sa ayant enregistré des scores positifs à l’échelle de dépression
dimension relationnelle peut suffire, dans certaines conditions, postnatale d’Édimbourg (EPDS). Un choix raisonné a été fait. Le
à empêcher ou à limiter la décompensation du post-partum blues. critère d’inclusion était fondé sur le diagnostic du blues en post-
Dans un contexte comme celui du Cameroun, où les équipes de partum précoce et l’acceptation par la parturiente de participer à
périnatalogie sont peu outillées en matière de prise en charge des l’étude en post-partum intermédiaire. Un total de cinquante
troubles psychopathologiques de la grossesse et du post-partum, parturientes (sur soixante-treize reçues en accouchement par
une formation des puéricultrices au caring relationnel et au l’équipe au cours de cette période) ont accepté de participer à
counseling périnatal pourrait permettre de limiter les crises l’étude ; trente-huit d’entre elles ont réalisé un diagnostic positif
sévères du post-partum. Dans cette perspective, le soin doit allier de blues, et seulement dix ont répondu au critère de
les dimensions éducatives à l’écoute [3, 6, 8, 9]. disponibilité pour participer à la deuxième phase de l’étude.
Du fait de l’orientation clinique de la recherche (avec une
dimension diagnostique active et en raison de la nature des
Approches méthodologiques objectifs à atteindre), trois instruments diagnostiques ont été mis
Au Cameroun, le baby blues et la DPP sont des entités cliniques à contribution, associés à des entretiens cliniques de recherche
quasiment ignorées, non seulement dans le diagnostic, mais d’orientation semi-directive. Les entretiens semi-directifs offrent
également dans la prise en charge1. Une enquête préalable dans l’avantage de fournir des réponses argumentées, reposant sur
les trois institutions cibles, portant sur un échantillon de vingt- une projection de la réalité subjective vécue. Ils permettent
cinq infirmiers et de dix médecins, a montré que les connais- également d’explorer la personnalité des parturientes de
sances sur la maladie et la prise en charge sont lacunaires. Ainsi, manière à déceler des conflits spécifiques de la vie, qui
seuls 16 % des infirmiers et 30 % des médecins avaient entendu convergent vers le post-partum.
parler du post-partum blues ; 4 % des infirmiers et 10 % L’échelle de Kennerley et Gath [23] a été utilisée pour le
des médecins ont déclaré connaı̂tre au moins un signe de la diagnostic préalable du blues en post-partum précoce. L’EPDS a
pathologie. Aucun de ces praticiens ne savait comment se fait la servi à cette phase pour le diagnostic de confirmation. Pendant
prise en charge. Cela indique clairement que dans ces la deuxième phase, l’EPDS a été utilisée comme instrument
diagnostique principal, associé à l’échelle d’anxiété et de
1
Nous avons exploré cette question chez les professionnels soignants des
trois institutions sanitaires cibles. Les résultats ont confirmé cette
2
observation. De même l’essentiel des bibliothèques dans les institutions L’hôpital St-André de Pouma est une structure confessionnelle de la région
de formation en sciences de la santé (dont la faculté de médecine et des du Littoral, au Cameroun, où la demande est très importante en matière
sciences biomédicales de l’université de Yaoundé I, le centre supérieur des d’accouchement.
3
sciences de la santé de l’Université catholique de l’Afrique centrale, etc.), Structure sanitaire confessionnelle installée dans la région du Centre au
ainsi que celles des départements de psychologie, de sociologie et Cameroun, enregistrant une grande demande d’accouchement.
4
d’anthropologie de l’université de Yaoundé I ont peu ou prou de L’hôpital central de Yaoundé est l’un des plus importants hôpitaux de
documents publiés dans ce domaine. référence du Cameroun.

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C.P. MBOUA, ET AL.

Tableau 1. Prévalence du blues et des états cliniques associés Tableau 3. Distribution des pathologies par groupes de patients
Table 1. Prevalence of maternity blues and related clinical conditions Table 3. Diagnosis according to study group (intervention and control)
États cliniques % n Groupe Groupe
Post-partum blues 76 % 38 expérimental témoin
Blues et symptomatologie anxieuse 14 % 7 Cas positif 1 3
Blues et symptomatologie dépressive 22 % 11 Cas douteux 1 1
Blues et symptomatologie anxiodépressive 40 % 20 Cas négatif 3 1
Symptomatologie diffuse 24 % 12 Total 5 5
Nombre total 100 50
Lorsque les sujets sont distribués dans le plan d’expérimenta-
Tableau 2. Proportions des typologies diagnostiques tion, les résultats obtenus sont rassemblés dans le tableau 3.
Table 2. Diagnoses Ces résultats montent une plus forte prévalence du blues
décompensé dans le groupe témoin, ce qui suggère une plus
Typologies diagnostiques Effectif (n) Pourcentage (%)
grande susceptibilité.
Cas positif 4 40 %
Cas douteux 2 20 %
Cas négatif 4 40 % Discussion
Total 10 100
Le fait important est que les femmes ayant été reçues en
counseling périnatal – et ayant donc bénéficié d’une possibilité
dépression chez l’adulte (HAD, pour hospital and depression de mettre en parole les angoisses et conflits –, présentent une
scale) pour confirmation de la symptomatologie dépressive. plus grande résistance à la compensation du blues en post-
L’EPDS contient dix items cotés de 0 à 30 [5]. Un score partum intermédiaire, même lorsque l’intensité des conflits
supérieur à 12 permet de diagnostiquer un état dépressif du intra- et interpsychiques est très élevée. Dans l’essentiel, l’effet
post-partum ; un score de 9 en est prédictif. Pour Hannah, et al. bénéfique des réponses empathiques est à souligner. La
[16], un seuil de 10 suffit pour un diagnostic positif. Dans le capacité du soignant à comprendre et à répondre aux conflits
cadre de cette étude, un seuil optimal de 11 a été jugé pertinent relationnels et au vécu anxieux de la femme a eu une influence
pour un diagnostic positif. sur la décompensation du blues. Cela montre bien, comme l’ont
La HAD est structurée en quatorze items. Sept de ces items fait remarquer Ducloux [10] et Gargano [14], que la capacité
permettent d’évaluer la dépression ; sept autres l’anxiété [11]. Le intuitive du thérapeute à comprendre les besoins du patient
score maximal à l’échelle est de 42 (21 pour chacune des deux joue un rôle important. Le rôle des réponses intégratives (qui
sous-échelles) [12]. Afin d’éviter les faux positifs, nous avons n’isolent pas les problématiques conflictuelles passées des
retenu la valeur maximale du score des cas limites à 10, pour aspirations et besoins actuels des sujets) sur la décompensa-
chacune des sous-échelles. Dans ce travail, et concernant la tion du blues est également à souligner. Les sujets ayant
sous-échelle dépressive, le diagnostic dépressif majeur est bénéficié de ce type de réponse dans la relation thérapeutique
prononcé pour un score de 19, les troubles de l’adaptation pour ont su résoudre leurs conflits après la sortie de la maternité.
un score de 13 et l’état dépressif mineur pour un seuil de 8. Pour Dans ce cas, le blues a connu une évolution favorable. Ceci
les états anxieux, le seuil optimal est de 8. montre que les relations d’empathie doivent être intégrées à
toutes les réponses du soignant en périnatalogie. Nous
soulignons aussi l’intérêt des réponses récapitulatives qui
Résultats valorisent la mise en relation des problématiques conflictuelles
La première phase de l’étude a concerné le diagnostic du blues passées avec le vécu actuel de la gravidité et de l’accou-
chez les cinquante sujets reçus ayant participé à la première chement. Elles ont permis aux accouchées de verbaliser les
phase de l’étude. Les résultats sont rassemblés dans le tableau 1. angoisses et les conflits, tout en leur donnant le prétexte d’une
On peut noter une grande susceptibilité des parturientes réorganisation du passé, en fonction du présent. Les réponses
au post-partum blues : plus de sept sur dix présentent un anticipatrices, qui intègrent la qualité des réponses relation-
diagnostic positif de blues, lequel est parfois associé à des nelles empathiques, permettent au soignant de saisir, avant
comorbidités dépressives (dans 22 % des cas) et anxiodépres- leurs expressions, les problématiques nodales de souffrance
sives (40 %). Des symptomatologies diffuses (24 %) ont chez la parturiente, et d’y répondre. De telles réponses ont
également été enregistrées, jugées non concluantes ici. Ces montré leur bénéfice dans notre observation.
derniers sujets n’ont pas été retenus pour la deuxième phase de Ces résultats confirment les observations de Rogers [33] et
l’étude (tableau 2). de Gérard [15] qui pensent que la dimension relationnelle du
Cette phase concerne le diagnostic de dépression du post- soin doit intégrer à la fois la parole du patient et celle du
partum. Au total, ont été enregistrés : soignant, dans leur rapport à la vie relationnelle et émotion-
– 40 % de cas certains, nelle du sujet, pour mieux saisir le sens de sa souffrance. Ils
– 20 % de cas douteux (scores parfois significatifs à l’EPDS et s’inscrivent en droite ligne dans la suite de Kerouac [24], qui
non confirmés par la HAD) veut que la réponse soit multiforme, intégrant dans le pôle
– 40 % de cas négatifs (scores non significatifs dans les deux relationnel le rapport présent, passé et futur que le patient
échelles). entretient avec sa souffrance. Cela implique à la fois la
Dix pour cent des cas positifs présentent à la fois un trouble nécessité d’un accompagnement psychosocial du patient et
dépressif et un trouble de l’adaptation. une approche éducative [21].

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Blues du post-partum

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Médecine et Santé Tropicales, Vol. 26, N8 3 - juillet-août-septembre 2016 277